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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Saint Michel et le Mont-Saint-Michel - -Authors: Mgr Germain - P. M. Brin - Édouard Corroyer - -Release Date: June 5, 2022 [eBook #68245] - -Language: French - -Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at - http://www.pgdp.net (This file was produced from images - available at The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINT MICHEL ET LE -MONT-SAINT-MICHEL *** - - - - - - SAINT MICHEL - - ET LE - - MONT-SAINT-MICHEL - - - - - Typographie Firmin-Didot.--Mesnil (Eure). - - [Illustration: SAINT MICHEL TERRASSANT LE DÉMON. - - Tableau de Raphaël peint pour François 1.ᵉʳ (Musée du Louvre) - - Reproduction d’après la copie exécutée par J. Romain et appartenant à - M. X. Pittet, à Paris. - - Photogravure Goupil & C.ⁱᵉ Imp. Goupil & C.ⁱᵉ] - - - - - SAINT MICHEL - - ET LE - - MONT-SAINT-MICHEL - - - PAR Mᵍʳ GERMAIN - Évêque de Coutances et Avranches - - - M. L’ABBÉ P. M. BRIN, PRÊTRE DE SAINT-SULPICE - Directeur au grand séminaire de Coutances - - ET M. ED. CORROYER, ARCHITECTE - - OUVRAGE ILLUSTRÉ - - D’UNE PHOTOGRAVURE, DE QUATRE CHROMOLITHOGRAPHIES - ET DE DEUX CENTS GRAVURES - - [Illustration] - - - PARIS - - LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cᴵᴱ - IMPRIMEURS DE L’INSTITUT DE FRANCE - 56, RUE JACOB, 56 - - 1880 - - Tous droits réservés. - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -SAINT MICHEL - -ET LE MONT-SAINT-MICHEL - -DANS LE PLAN DIVIN - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE Iᴱᴿ - -APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES - - -Par une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre -constamment attentive au salut des hommes, la gloire de chaque saint -éclate à l’heure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards -de chaque génération malade; ses vertus apparaissent comme le remède -efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l’heure où la foi languit -et s’éteint, où la charité se refroidit, où la corruption menace de -tout envahir, Dieu fait un signe et l’on voit apparaître ces agents -qu’un écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la -vérité, de l’amour et de la sainteté. - -Que de fois, pour son propre compte, notre siècle a fait l’expérience -de ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre -siècle en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils -vivent en proie à la division, à la haine; ils se consument dans les -luttes misérables de l’esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer -parmi eux le feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d’amour; il -leur montre son cœur en disant: «Voilà ce cœur qui a tant aimé les -hommes!» Livré à l’ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté -que de nom, et ne croyant qu’aux jouissances animales, notre siècle -a entendu proclamer l’immaculée conception de la très sainte Mère de -Dieu. Affamé d’honneurs, dévoré d’ambition, poursuivant, sans pudeur -comme sans dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige -de l’orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et -humble bergère, le rebut de l’humanité. Adorateur de la richesse, -ennemi de la pauvreté qu’il repousse comme l’insupportable opprobre, -notre siècle a vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au -front d’un mendiant. - -C’est ainsi que toujours Dieu mesure l’énergie du remède à la -profondeur du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout, -la guérison, désole en ce moment la société, c’est la plaie du -naturalisme. Nous ne disons pas assez, c’est la plaie du matérialisme -qui achève l’abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en -vérité que celui d’un siècle qui nie le démon et qui subit servilement -son empire, qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître -que la terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde -supérieur pour y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher -du ciel, sa patrie! Quel sera l’agent extraordinaire envoyé par Dieu -pour combattre ce mal et pour en triompher? Le prophète Daniel nous -apporte la réponse: «En ce temps-là, dit-il, Michel, le grand prince, -se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants du peuple de Dieu; -et il viendra un temps comme il n’en fut jamais depuis l’origine des -nations jusqu’à ce jour. Alors seront sauvés tous ceux de votre peuple -dont les noms seront trouvés inscrits dans le livre.» Or fut-il jamais -depuis l’origine du monde une époque semblable à la nôtre, et nos jours -ne sont-ils pas ceux qu’annonce le prophète, où saint Michel devra se -lever pour nous arracher au péril et apparaître comme un sauveur? - -Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit -nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble -en effet refleurir aujourd’hui; de nouveau l’ère des pèlerinages s’est -ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une -journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable souvenir, -la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du couronnement -solennel. Notre cœur d’évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides, -de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme -enfin dépassant toute attente. N’est-ce pas l’heure pour nous de donner -à cette imposante manifestation son nécessaire et vrai complément; -c’est-à-dire d’en faire connaître le héros; de montrer dans le grand -Archange un type achevé de perfection; de tirer de sa nature, de ses -prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel; -de dire, en un mot, ce qu’est saint Michel, quelle place il occupe -dans l’ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des -célestes hiérarchies? - -Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du -nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en -être surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d’eux -qu’ils tenaient tout dans l’indifférence, tout excepté le plaisir et -les affaires; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd -de l’incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la -tempête qui allait emporter les derniers débris des croyances et des -institutions du vieux monde. L’indifférence qui succède à leur époque -devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette -funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout -de saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la -vérité qu’ils ne comprennent plus, vainqueur de l’enfer, de l’enfer -auquel ils ne croient plus? N’est-ce pas s’exposer à parler une langue -étrangère? - -Combien parmi nous d’esprits faibles qui croient faire preuve de force -en souriant au seul nom de ces fantômes qu’on nomme les démons? «Le -chef-d’œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravignan, c’est de -s’être fait nier par ce siècle.» La réforme de Luther avait préparé ce -chef-d’œuvre en exagérant le rôle du démon. La philosophie sceptique -et athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme -l’inévitable conséquence de la mollesse et de la sensualité, ont porté -un coup mortel à la foi en l’autre vie. Quelle différence, à ce point -de vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids -d’un labeur incessant, mais relevés par une espérance d’immortalité, -et ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant -qu’au présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices -de Capoue! En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes -de cette trempe l’Archange conducteur et peseur des âmes? Ajoutez à -cet état universel des esprits l’oubli des traditions du passé, les -sentiments chevaleresques généralement évanouis, l’amour de la patrie -trop souvent affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail -de décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez -que non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte, -mais son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle -époque. Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon -succomber, du moins s’affaiblir sous tant de causes de ruine. - -A ces négations, il est temps d’opposer l’affirmation de nos saintes -croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs -conquêtes sur le monde matériel, il est temps de crier: Regardez plus -haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre -courte vue; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit -plus puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion -l’appelle le prince de la lumière, _princeps æthereus_, le chef des -armées angéliques, _dux angelicarum copiarum_, le primat des célestes -phalanges, _cœlestis exercitûs primas_. C’est Michel, le vengeur de -Dieu, _Quis ut Deus_? - -Oui, saint Michel _existe_. Écoutez plutôt les voix qui s’élèvent -pour l’attester. Les prophètes l’attestent. «Voici, dit Daniel, que -Michel, un des premiers princes, est venu à mon secours.» Les apôtres -l’attestent. «L’adversaire de Satan, dit saint Jude, c’est l’archange -Michel.» «Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon.» -Les saints Pères l’attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze, -saint Basile, saint Chrysostome et tant d’autres le célèbrent dans -leurs écrits. Les papes l’attestent. Depuis saint Pierre jusqu’à Pie -IX, tous l’honorent, tous l’invoquent et comme leur patron et comme le -défenseur de l’Église. Les rois et les empereurs l’attestent. Saint -Henri d’Allemagne va lui rendre hommage au Mont-Gargan, et depuis -Charlemagne, nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer -son secours dans la _Merveille de l’Occident_. Les peuples l’attestent. -D’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, de France, combien accourent au -pied de ses autels? Tous les arts l’attestent. L’architecture lui bâtit -des temples; la sculpture lui taille des statues; partout, sur les -murs, sur la toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire. -Les ordres militaires prennent pour modèle et pour défenseur l’archange -des batailles; de tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui -des regards où se peint l’amour, où brille la confiance. - -Saint Michel existe. Mais quelle est sa _nature_? Voyez-vous ce -radieux adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la -flamme, sa gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit l’épée -ou qui tient la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied -qui foule un dragon aux abois? Voilà le saint Michel de l’artiste. -Portrait saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle -de l’Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa -merveilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que -soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d’attributs -immatériels et invisibles. Non, saint Michel n’est pas matière. Sous -ces voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un -esprit, c’est-à-dire une substance, c’est-à-dire, non pas une ombre, un -fantôme, un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute -matière, et par conséquent l’être le plus rapproché de Dieu, le plus -semblable à la divine essence. Incorruptible, l’esprit ne connaît pas -la mort. Dieu sans doute peut l’anéantir, si c’est sa volonté; mais -de son fond et par le principe de sa nature, l’esprit est immortel. A -l’abri de la destruction, l’esprit est de même à l’abri des exigences, -des faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre -mortalité. Échappant aux conditions serviles de la matière, il tend -vers l’infini, sort de l’espace et du temps, entre dans le domaine -de la beauté, de la vérité, de l’amour. Et voilà saint Michel. Saint -Michel est un pur esprit. - -Mais, direz-vous, _un tel être est-il possible_? Bossuet répond: «O -Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on -besoin d’un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous -qui êtes un esprit si pur, n’êtes-vous pas immatériel et incorporel? -L’intelligence et l’amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et -immatérielles qu’on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute -donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et -vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.» - -Il est donc vrai: saint Michel est possible, saint Michel existe et -saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses _facultés_? -Bossuet vient de nous le dire: l’_intelligence_ et l’_amour_. Vous -avez admiré cette noble faculté de l’intelligence chez l’homme, qui, -s’élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature -ses secrets et produire des chefs-d’œuvre; eh bien, nous dit saint -Denys l’Aréopagite, «le plus haut degré du genre inférieur atteint au -plus bas degré du genre supérieur.» Ainsi donc l’intelligence humaine, -illuminée par les éclairs du plus puissant des génies, n’est qu’une -pâle et faible lueur à côté de l’intelligence du dernier des anges. Et -vous allez le concevoir. L’homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la -science que par les degrés si pénibles du travail, de la méditation -et du raisonnement; l’ange, au contraire, n’a pas besoin de s’élever -graduellement à la vision des vérités immuables, éternelles; il ne -lui faut pas recourir aux déductions du raisonnement, il contemple -la vérité à sa source même; l’homme, c’est l’oiseau qui ne sait que -voltiger dans le terre-à-terre d’une science trop souvent sujette à -l’erreur; l’ange c’est l’aigle qui plane sur les sommets; l’homme est -dans la nuit profonde; l’ange est l’heureux voisin du soleil; toujours -en acte, son intelligence, à l’abri des ténèbres, se nourrit des -pensées les plus sublimes sans que jamais cette sublimité l’épuise ou -la fatigue. Et quels horizons n’embrasse pas son vaste regard? C’est -Dieu; c’est lui-même, sa substance, ses pensées, ses volontés; ce sont -ses frères; c’est le monde matériel; ce sont les événements futurs et -nécessaires dans leurs causes. - -Si de l’ordre naturel nous passons à l’ordre surnaturel, l’intelligence -de l’ange s’élargit et s’illumine d’un rayonnement nouveau! «L’ange, -dit saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d’abord par la -lumière naturelle, puis par la lumière de la gloire qui lui découvre -l’essence infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses -dans le Verbe; il les connaît imparfaitement par la lumière naturelle -et parfaitement par la lumière de la gloire.» Quelle science, et -comme elle laisse loin derrière elle nos petites lumières humaines! -L’homme ne voit ici-bas qu’à travers le miroir de la création, miroir -énigmatique et obscur, s’il en fut; l’ange, au contraire, voit le Verbe -en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse, il -voit tout en lui et il voit tout dans la lumière du Verbe. C’est cette -lumière qui communique au regard de l’ange la pénétration, la - -[Illustration: Fig. 1.--Dieu révèle aux anges l’incarnation future -du Verbe. Dessin de Wohlgemuth dans une Bible abrégée (_der -Schatzbehalter_), Nuremberg, 1491.] - -vigueur, l’étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l’élève -jusqu’à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la -profondeur des secrets de l’infini. - -Telle est l’intelligence de l’ange en général; telle est en particulier -celle de saint Michel; mais, ajoute saint Thomas, l’amour suit la -connaissance: _Dilectio sequitur cognitionem_. Comment dès lors -exprimer l’amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges -comme l’encens de ces encensoirs qu’ils balancent constamment devant -le trône de Dieu? La vie des anges, dit saint Augustin, c’est l’amour: -_Angeli nisi per caritatem non vivunt_. Est-il en effet possible -de voir la beauté infinie dans tout l’éclat de ses charmes, dans -tout l’attrait de ses splendeurs, dans toute la magnificence de ses -perfections et de ne pas l’aimer d’un amour incessant, d’un amour -ardent, d’un amour inexprimable? Le propre du feu, c’est de transformer -en lui les objets qu’il consume; mais Dieu est un feu consumant; Dieu -est amour. Comment les anges remplis de Dieu, environnés des flammes de -l’infinie charité de Dieu, ne seraient-ils pas tout entiers à l’amour -de Dieu? Aussi, comme on l’a dit justement, ce qui s’échange d’amour -entre Dieu et chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de -nommer un instant dans cette vie qui n’a point d’instant et où tout -est éternel, suffirait à remplir et à combler le cœur de toute une -génération d’hommes vivants sur la terre. Non, encore une fois, on ne -peut vivre dans les flammes sans se sentir embrasé; on ne peut vivre -baigné dans l’océan de l’amour sans se sentir pénétré d’amour. - -Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette -infinie beauté qui les tient captifs; ils l’aiment avec toutes les -énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection, -avec toute l’avidité, toute l’ardeur, tous les transports dont ils -sont capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et, -bien que satisfait, leur amour n’est jamais rassasié. Ajoutons-le -seulement pour notre consolation: ils puisent en Dieu quelque chose de -l’amour même qu’il nous porte et apprennent de lui la compassion et la -sollicitude pour nos âmes. - -Tel est l’amour des anges en général; tel est en particulier l’amour -de saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Archange -les deux facultés que nous venons d’étudier, nous le fait connaître -par un trait frappant: «Sa gigantesque intelligence, dit Faber, a -scruté les profondeurs de l’amour de Dieu, pendant les révolutions -des siècles, plus longues de beaucoup que les interminables époques -géologiques que demande la science, et il n’en a pas trouvé le fond.» -Voilà bien saint Michel, tel que la foi nous le montre, géant par -l’intelligence et géant par l’amour! - -Est-ce tout? Non; l’amour est fait pour opérer de grandes choses; -et voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la _puissance_. -Ici, pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus -généraux, nous avons la lumière de l’Écriture elle-même qui nous révèle -au moins par comparaison le secret de cette puissance littéralement -gigantesque. Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante soutenue par -Job contre Satan? Dans ce drame grandiose que l’Esprit-Saint lui-même -a voulu raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible, -s’arrête comme découragé: «Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui -jamais en ouvrira les portes?» Cependant il continue. Écoutez; c’est -la peinture affaiblie de la puissance de saint Michel: «La terreur, -ajoute-t-il, habite autour de ses dents; il lance des éclats de feu -par les narines et ses yeux étincellent comme la lumière du matin; son -haleine allume des charbons et la flamme jaillit de sa bouche; la force -réside dans son cou et la famine marche devant sa face; il n’y a ni -épée, ni lance, ni cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui -le fer n’est que de la paille, l’airain n’est qu’un bois vermoulu. Il -n’est pas sur la terre de puissance qui soit comparable à la sienne, -parce qu’il a été créé pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne -sur tous les enfants d’orgueil.» - -Jamais la puissance d’un être créé ne fut dépeinte sous des images -plus expressives, plus saisissantes et plus formidables; et pourtant, -cette redoutable puissance n’a été qu’impuissance devant saint Michel. -Saint Michel l’a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que -jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son -terrible adversaire l’ardeur de la haine; son épée a rompu la lance de -l’ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon -comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà -l’ange qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux humbles. -Et cette puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah! -tombons à genoux dans la reconnaissance, dans l’amour et surtout dans -le sentiment d’une invincible confiance. Elle n’est pas seulement au -service de la Majesté souveraine, elle est au service de l’Église, au -service de la France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu: -_Michael qui stat pro filiis populi tui_. - -Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c’est -l’intelligence; saint Michel, c’est l’amour; saint Michel, c’est la -puissance. Il reste un dernier trait: saint Michel, c’est la _beauté_, -c’est la _gloire_. Ici encore l’Écriture sera notre lumière: «Tu étais, -dit Ézéchiel s’adressant à Satan, tu étais le sceau de la ressemblance -divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été -dans les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses -formaient ton vêtement... La richesse de l’or et de l’émeraude achevait -ta beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je -t’avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu; ta route était -semée de diamants; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta -création.» - -Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l’ange -au jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de -saint Michel, beauté toujours splendide, gloire toujours radieuse, -gloire et beauté qui ne connurent jamais d’ombre. Mais de quel éclat -nouveau, de quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis -que, par sa fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en -participation de la nature divine, cette nature qui est la gloire -et la beauté même? N’insistons pas; il y a là des mystères que nous -ne pouvons scruter, des merveilles dont notre faible vue ne saurait -soutenir l’aspect. Vouloir les pénétrer, ce serait nous exposer à -succomber sous le poids de cette gloire, à perdre, comme Daniel quand -l’ange Gabriel lui apparaît, à perdre notre force, à pâlir, à tomber -défaillants, anéantis. Un auteur que nous avons cité déjà n’a pas -craint d’écrire: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint -Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté -dans la chair.» N’est-il pas vrai que nous pouvons maintenant -appliquer au glorieux Archange ces belles paroles de saint Denys: «Il -est l’image de Dieu, la manifestation de sa lumière cachée; il est le -miroir du Très-Haut, miroir transparent, limpide comme le cristal, -miroir fidèle, sans altération, sans tache, miroir enfin, s’il est -permis de s’exprimer ainsi, qui reçoit dans leur plénitude la bonté -ineffable et la rayonnante beauté de la figure divine.» - -Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc; regardez et -instruisez-vous à cette école des anges. C’est là qu’il faut chercher -la lumière, là qu’il faut apprendre l’amour, là qu’il faut demander la -force, là qu’il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en -vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle. - -Nous venons d’étudier saint Michel en _lui-même_ dans sa _nature_ et -dans ses _facultés_. Il nous faut maintenant élargir le regard pour -mesurer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet -jusqu’à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le -_degré_ que saint Michel occupe dans le _plan général des êtres_. - -En jetant un regard sur l’univers, non pas tel que le conçoivent trop -de philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lumières -de la foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d’un vrai -saisissement, le saisissement de l’admiration et du transport. Arrachée -pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d’une sagesse infinie -et d’une éblouissante richesse, elle s’écrie avec le Psalmiste: «Je -le confesserai, Seigneur; votre magnificence inspire l’étonnement et -la stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de -moi-même, je ne sais par quels éloges les célébrer dignement.» Et si -nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan -divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant -nous, quelle variété, quelle unité et quelle harmonie! - -Au _sommet_ de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c’est _Dieu_; -Dieu au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfection; Dieu -dominant toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins -visible; Dieu le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu; -Dieu, la justice et la bonté parfaites; Dieu, la science, l’amour, -l’éternité, la vie; Dieu, le soleil de toutes les créatures, qui ne -vivent que de lui, que par lui, que pour lui; Dieu, l’être unique, en -face duquel tout le reste n’est que figure, fantôme et néant. - -_Au-dessous_, les _anges_, esprits créés et limités sans doute, mais -images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi -des rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du -ciel, comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur -les eaux de Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du -Tout-Puissant. _Plus bas_, c’est l’_homme_ placé sur les confins de la -matière et de l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par -son corps est le résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme -souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme -le monde; pontife de ce temple majestueux qui s’appelle la création. -Viennent _ensuite_ ces millions d’_êtres inférieurs_ qui s’échelonnent -depuis l’animal le plus parfait jusqu’au minéral le plus infime, -depuis le gigantesque soleil jusqu’à l’imperceptible grain de sable. -Oui, remontez successivement cette échelle des êtres, élevez-vous du -minéral à la plante, à l’animal, à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de -qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez -l’idée du plan divin, vous comprendrez comment s’effectue ce que saint -Thomas appelle si bien l’admirable connexion des êtres: _Hoc modo -mirabilis rerum connexio considerari potest._ - -L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le -monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal, -et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le -trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange -tient le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de -plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence -et l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en -particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme -nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la -tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un _rang -d’honneur_, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la -belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint -Michel est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de -la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la -pensée, un des plus ardents rayons de l’amour du Créateur. Voyez-vous -dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet -inaccessible, voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les -compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière -et l’amour qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs? -O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos -yeux ravis! dans quel centre d’amour vous resplendissez! comme de ces -hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui -jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné -d’honneur, investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration! -Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la -crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne -pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre -dans l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos -hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône -sur lequel vous siégez? - -Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan -général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non, -non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. -Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent -à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de -leur dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les -plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et -d’une science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés -à ce point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables -de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est -_propre à toute la première hiérarchie_.» Or, nous le verrons bientôt, -c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus -graves autorités, de placer saint Michel. - -Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel -dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les -horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les -anges inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement -au-dessous du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout -brillant d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire -et d’honneur. - -Quittons l’_ordre naturel_ pour entrer dans l’_ordre de la grâce_. -Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu, -apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette -sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de -l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus -sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter -à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin -de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après -l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé -dans la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des -cieux devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange -devait conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre -et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps -d’épreuve. Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes -quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers -les temps le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son -Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire -ineffable de l’humanité ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux -anges de rendre au Verbe incarné l’hommage de leurs adorations (fig. -1). A cette vue, Lucifer s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit -s’incliner devant la chair! l’ange se prosterner aux pieds d’un homme! -Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce -degré d’humiliation?» Et dans son cœur s’allume, avec la jalousie, une -haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs -saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès -le commencement: _Ille homicida erat ab initio_. Lucifer va plus loin; -il fomente la révolte parmi les cohortes angéliques, et entraîne -à sa suite le tiers de l’armée céleste (fig. 2). C’est alors que -Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son -incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu -son nom: _Quis ut Deus?_ Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est -connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité -de son serviteur, l’admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même -leur récompense. - -Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans -l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint -Jean, - -[Illustration: Fig. 2.--La chute des anges rebelles. D’après la -peinture de Ch. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.] - -après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait -dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le -règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais -à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint -Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé -dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? _Nunc -facta est salus et virtus._ Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle -soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la -puissance de son Christ? _Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus._ -Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il -s’étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous -demandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le -vainqueur du Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à -ces sommets sublimes où il triomphe! - -C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’_Église_ salue sa gloire -incomparable: _Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis._ -Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment -sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les -lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au -commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique -ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l’ordre de -la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos -fautes? Dieu seul a le pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra -nous réconcilier avec lui? Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné -le Rédempteur; et après elle, immédiatement après, c’est-à-dire, avant -le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et -Paul, avant tous les saints, _Michel_, le défenseur et l’ami du Christ. -Voilà la puissance de saint Michel, voilà sa grandeur et son crédit. - -Interrogez enfin la _tradition_. Elle vous montrera le chef des -célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations -et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous -dira que toujours Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan, -c’est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère -immaculée; Michel, c’est l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, -c’est l’adversaire irréconciliable de la croix; Michel, c’est le -héros qui déploie fièrement l’étendard de notre salut; Satan, c’est -le calomniateur de tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur -persévérant; Satan, c’est le chef de l’armée du mal; Michel, c’est -le chef de l’armée du bien; Satan, c’est le cri de la révolte: _Non -serviam!_ Michel, c’est le cri de la fidélité: _Quis ut Deus!_ Et si -vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l’ordre -surnaturel, la réponse nous sera facile: c’est, vous dirons-nous avec -l’Écriture, l’Église et la tradition, c’est la place qui convient à -l’héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de -sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la -vérité contre l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu -contre Satan, pour le ciel contre l’enfer. - -Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière -plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons -brièvement la _place_ qu’il occupe parmi les _hiérarchies angéliques_. -«Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou -les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit -pas; et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne -coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il -y a de beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le -grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million -d’anges le servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez -pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères -supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre -et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même -de l’ordre, a dû établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et -la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet -de la hiérarchie qui règne entre les anges. - -La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut -pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature -humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille -ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, -supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel, -jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau -ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le -dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre -intellectuel, l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la -hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre -social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de -l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas; -jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a -pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur; -et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres -déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des -esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. _Stella -enim a stella differt in claritate._ Bon gré, mal gré, la hiérarchie -dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts, -dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, -à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles -puissent se produire. - -Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même -à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, -on distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la -bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur -les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est -ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances -propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations -plus ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue -dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste -parler lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la -raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière -de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. -Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la -voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales. -Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et -moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde -hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux -êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou -des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges -de la troisième hiérarchie.» - -Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la -constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes -représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes -ensemble, ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le -miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est -l’image de la puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la -science, la seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de -l’activité, la troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la -vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou -trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent -les Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui -possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la -stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine -souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les -Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les -Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont -les messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers -ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui -entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce. - -Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si -large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on -l’a dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de -voir l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures -de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de -puissance et d’éclat. - -Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des -anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux, -la place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour -notre piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer -saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les -Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les -circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des -Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? -Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie -des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang -parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et -vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte, -les saints Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que -c’est bien sur ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer. - -L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et -par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre -Archange? L’un des premiers princes, _unus e principibus primis_. -Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, _princeps -magnus_. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes -angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit -Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus -dans l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. -C’est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous -les noms que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces -noms, s’il appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux -anges des derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant -dans l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «_Michel_, -dit-il, _et ses anges_ luttaient contre le dragon (fig. 3).» «Preuve -évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous -les anges. Michel et _ses_ anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon -Michel et l’armée qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan -et _ses_ anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant -sous l’étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur -souverain, de même par ces paroles: Michel et ses anges, devons-nous -entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son -général.» - -A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des -Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse -mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à -vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous -les autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait -au chœur des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que -saint Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut -choisi pour le précipiter au fond de l’abîme?» - -Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus -savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas -de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, -il l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants -au trône de Dieu: _Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum -Deo assistentium est primus._ - -Nous n’ignorons pas que l’apôtre saint Jude applique à saint Michel la -qualification d’archange; mais ce que nous savons bien aussi, c’est -que de l’aveu des Grecs, de l’aveu des commentateurs, d’Estius en -particulier, cette qualification ne prouve nullement qu’il appartienne -à cet ordre. Elle a simplement pour but d’indiquer qu’il marche à la -tête des anges et qu’il en est le chef suprême. Pris dans son sens -général, en effet, le mot ange désigne l’universalité des esprits -bienheureux; le mot archange, impliquant l’idée de commandement, -désigne en ce cas le chef, le prince des célestes hiérarchies. - -Remarquons-le d’ailleurs avec saint Grégoire: le nom d’archange -n’indique pas la nature ou le rang, mais bien l’emploi. De l’aveu -de tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent -à l’ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de -lui-même dans la sainte Écriture: «Je suis l’ange Raphaël, l’un des -sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Concluons donc avec un -docte théologien, Stengel: Quand les séraphins sont envoyés en mission, -on les appelle anges, c’est-à-dire ambassadeurs, ou bien archanges, -c’est-à-dire ambassadeurs en chef: _Seraphim cum mittuntur angeli -sunt, hoc est nuntii, imo et archangeli, hoc est principes nuntii._ On -le voit dès lors, ce nom d’archange, que saint Jude applique à saint -Michel, se concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins -que lui décernent les plus graves autorités. - -Nous pouvons donc le dire à l’honneur du grand Archange, avec un diacre -de l’Église de Constantinople: «O Michel, vous occupez le premier rang -parmi les milliers et myriades d’anges qui peuplent le paradis. Le plus -près et sans fléchir, vous chantez l’hymne trois fois saint et trois -fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus radieuse étoile de -l’ordre angélique.» - -Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel? Vous venez -de l’entendre: c’est la voix de Dieu dans l’Écriture, c’est la voix des -saints Pères, c’est la voix de la science, c’est la voix de la sainteté -qui s’unissent de concert pour nous montrer saint Michel dominant tous -les chœurs angéliques et régnant à la tête des célestes hiérarchies. -Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré -de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses armes sa -triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu -céder à l’entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre -mesure l’Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s’est -fait que l’écho des voix les plus imposantes. - -Il est donc vrai que saint Michel est l’ange des batailles et le prince -des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les -siècles n’ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et -nous comprenons que chez les Grecs et chez les Latins, on se soit si -longtemps - -[Illustration: Fig. 3.--Saint Michel et ses anges luttant contre le -Dragon. Miniature d’une _Apocalypse_ du commencement du quatorzième -siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.] - -disputé l’honneur de porter son nom. Nous comprenons qu’ils aient fait -leur orgueil de ce nom vraiment immortel, et les empereurs assis sur -les trônes de Byzance et de Moscou, et les magistrats chargés d’être -comme lui les justiciers de Dieu, et les chevaliers destinés à la vie -des camps, à l’héroïsme des batailles, et les artistes épris de son -idéale beauté, et les lévites enfin chargés de défendre comme lui la -cause du Verbe incarné. Nos pères, ô sublime Archange, n’avaient-ils -pas eux-mêmes le sentiment de votre éminente dignité, quand ils -bâtissaient pour votre gloire la _Merveille de l’Occident_; quand -au-dessus des salles magnifiques, des cloîtres splendides, au-dessus -de la superbe basilique, au faîte même de leur œuvre gigantesque, -ils érigeaient votre statue? En vous dressant ce trône aérien, d’où -vous dominiez de si haut, dans notre ciel d’ici-bas, la terre, la -mer, et tout ce qui s’agite en ce monde inférieur, ne voulaient-ils -pas symboliser ce trône où vous régnez dans la gloire? Cette pensée -réjouirait notre piété filiale. En tout cas, nous, leurs descendants -et leurs successeurs, tombant à vos pieds dans l’intelligence de -vos sublimes perfections, nous voulons continuer dans nos cœurs la -vivacité de leur foi, l’ardeur, les transports de leur amour, le saint -enthousiasme de leurs hommages, et, pour tout dire en un mot, leur -invincible confiance dans leur séculaire protecteur. - -Cette magnifique doctrine que nous venons d’exposer, restera-t-elle -à l’état de lettre morte? Non. Les yeux illuminés de votre foi, ô -lecteurs chrétiens, l’énergique dévouement de vos efforts sauront -découvrir et pratiquer les conséquences qui en découlent si -naturellement. Saint Michel, avons-nous dit, c’est un esprit doué -tout à la fois d’intelligence, d’amour, de puissance et de beauté. -Nous aussi, sous l’enveloppe fragile de notre corps, nous portons un -esprit, créé comme l’ange pour connaître, pour servir, pour aimer -Dieu, pour revêtir l’ineffable beauté de la grâce. Sachons comprendre -ces vérités; n’allons pas emprisonner dans le cercle étroit des -connaissances naturelles, n’allons pas éteindre surtout dans la région -des sens cette noble faculté de l’_intelligence_ qui nous distingue de -la brute! Sachons franchir les horizons humains; déployons largement -nos ailes et montons, montons à Dieu par l’étude, par la méditation, -par la prière assidue: nous sommes créés pour le connaître. N’allons -pas surtout dessécher notre _cœur_ en nous adorant nous-mêmes; n’allons -pas abaisser sa noblesse aux pieds d’une idole de chair; n’allons pas -l’attacher à des honneurs caducs, à un vil métal dont nous ferions -notre Dieu! Notre vrai Dieu est plus haut que la terre; c’est le Dieu -qu’environnent les anges; donnons-lui comme eux notre amour. Aimer -Dieu, c’est la noblesse du cœur; le servir, c’est sa royauté. N’allons -pas en effet abandonner à elle-même cette _volonté_ qui fait l’homme; -n’allons pas la livrer au gré de nos caprices, à ces vents d’erreur -et de désordre qu’une presse plus que jamais sans foi, sans loi, -fait aujourd’hui passer sur nous. Non, vous n’êtes pas faits pour les -humiliations de ce servage; vous n’êtes pas faits pour suivre, comme -un vil troupeau, les docteurs qui vous mènent dans ces pâturages où -la volonté s’égare, où elle se déshonore, où le chrétien, l’homme, le -citoyen, tout périt. Il est temps que nous apprenions à connaître Dieu, -à l’aimer, à le servir et à conquérir pour notre âme cette beauté de la -vertu qui lui vaudra le ciel pour récompense. - -Nous avons vu la place sublime occupée par saint Michel dans l’ordre -naturel et surnaturel. N’oublions pas que cette place il l’a conquise -au prix de la lutte et du combat. Et nous aussi, nous pouvons aspirer -à sa gloire; mais en imitant son courage! «Nul, dit l’Apôtre, ne -peut être légitimement couronné, s’il n’a combattu.» Donc, marchez -sur les nobles traces que nous venons de vous proposer; revêtez-vous -de l’armure de Dieu; combattez vaillamment contre Satan, l’acharné, -l’éternel adversaire; combattez contre le monde et ses pernicieuses -tendances à notre époque en particulier; combattez contre l’ennemi -le plus dangereux et le moins redouté peut-être, combattez contre -vous-mêmes, vos défauts et vos passions. Nous l’avons vu enfin, -saint Michel est élevé à la tête des hiérarchies célestes. Le jour -éternel doit contempler réunis dans une gloire commune et les saints -de la terre et les anges des cieux. Laissez-nous donc vous le crier: -_Sursum corda!_ En haut vos cœurs! Ah! de grâce, pendant que tant -d’autres n’ont de préoccupations que pour la terre, que notre passion -à nous, passion énergique, passion dévorante et plus forte que tous -les sacrifices, soit la passion du ciel, la passion de l’éternité! -Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour conquérir le ciel, pour nous -assurer une place dans la société angélique? Combien parmi nous, -qui peut-être ne méritent que trop ces sanglants reproches de saint -Grégoire le Grand: «Où trouveras-tu, malheureux, dans une de ces neuf -armées, le rang qui te convient? Sera-ce parmi les Séraphins, toi -qui ne sens aucune étincelle du divin amour? Parmi les Chérubins, -toi toujours plein des études de la science terrestre et vide de la -science des saints? Remplaceras-tu les Trônes pour porter Dieu, pour -te perdre en Dieu, toi qui, perdu dans les passions, habites à peine -avec toi-même et t’es devenu si durement à charge? Es-tu destiné à -combler le vide laissé parmi les Principautés, les Puissances, les -Dominations, les Vertus, toi qui succombes vaincu par toutes les -tentations, toi, le serf de tant de vices et l’esclave de ton propre -corps? Trouveras-tu ta place parmi les Archanges et les Anges, toi -que la paresse a voué à toutes les ignominies?» Nous entendrons cet -énergique appel, et si nos ailes sont par elles-mêmes trop faibles -pour nous porter au ciel, nous demanderons à saint Michel la vigueur -qui nous manque. «Que tous saluent en lui leur protecteur, chantent -de concert ses louanges, et fassent monter vers lui leurs prières -incessantes! Qu’ils l’entourent de leurs vœux! Qu’ils deviennent par -la perfection de leur vie sa joie et son orgueil! Non, saint Michel -ne pourra mépriser leurs supplications. Il ne repoussera pas leur -confiance. Il ne dédaignera pas leur amour, lui, le défenseur des -humbles, et l’ami de la pureté; le guide de l’innocence, et le gardien -de la vie. Il nous soutiendra dans l’épreuve; il saura nous conduire à -la patrie (S. Laurent-Justinien).» - -[Illustration: Fig. 4.--Saint Michel et saint Gabriel. Miniature d’un -ms. du huitième siècle. Bibliothèque du chapitre de Trèves.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE II - -MISSION DE SAINT MICHEL.--SON CULTE - - -Nous avons vu quelle est la nature de saint Michel, quelle place il -occupe dans l’ensemble des êtres et particulièrement au sein des -célestes hiérarchies; pénétrons plus avant dans ce magnifique sujet et -demandons-nous quelle est la _mission_ spéciale de l’Archange et quel -_culte_ nous devons lui rendre. - -Appuyés sur l’Écriture sainte et sur l’histoire, nous pouvons affirmer -que saint Michel est le _champion de la gloire_ du Très-Haut, le -_protecteur de l’Église_ et le _défenseur de la France_. - -C’est une loi posée par Dieu même que toute intelligence, soit -angélique, soit humaine, conquière la félicité du Ciel au prix -d’une épreuve généreusement soutenue. En créant l’homme libre, en -l’abandonnant dans la main de son propre conseil, comme disent les -livres sacrés, Dieu veut que sa créature dépense pour le bien toutes -les énergies dont elle dispose, et qu’elle consacre au service de son -Auteur la liberté dont il l’a dotée. C’est une autre loi lisible aux -clartés de l’histoire, que Dieu se sert de tous les êtres, animés -et inanimés, pour mettre ses ennemis à la raison; non pas, comme le -déclare saint Thomas, que la puissance lui fasse défaut, mais bien par -l’effet de cette bonté infinie qui veut faire participer le sujet à la -dignité du Maître souverain: _Non propter defectum suæ virtutis, sed -propter abundantiam suæ bonitatis, ut dignitatem causalitatis etiam -creaturis communicet._ - -Distribués en neuf chœurs sur l’échelle immense de la céleste -hiérarchie, les anges eux-mêmes, nous l’avons vu, ne furent point -exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et -l’obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d’opérer à la face -du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable -si bien décrite par saint Jean dans l’Apocalypse. Le Très-Haut, d’après -l’enseignement commun des Docteurs, découvrant l’avenir aux esprits -angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l’Incarnation -du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d’adorer -l’Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi: -_Adorent eum omnes angeli ejus_; mais les anges rebelles, au lieu de -porter en haut leur regard pour le rabaisser ensuite humblement sur -eux-mêmes, le fixèrent tout d’abord sur le pur miroir de leur beauté; -au lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l’orgueil -qui effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et -s’enivrent. Ils se croient dieux, dit Ézéchiel, et ne voient plus le -Dieu des dieux: _Elevatum est cor tuum in decore tuo, et perdidisti -sapientiam in decore tuo et dixisti: Deus ego sum._ Lucifer, celui qui -portait la lumière, le fils aimé du Roi des rois, se jette ouvertement -dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles: «Montons, leur -dit-il, montons; que les astres du firmament servent de piédestal à -notre trône; atteignons la cime des mystérieuses montagnes aux flancs -de l’aquilon; ne nous arrêtons qu’au niveau même de la Divinité: _Super -astra Dei exaltabo solium meum; sedebo in lateribus aquilonis; similis -ero Altissimo._ - -Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire, laissant en -quelque sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses -dispositions. C’est que, nous l’avons dit, il semble rester étranger -à la lutte, abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa -cause. Michel alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les -anges purs de tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible -s’engage entre les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré -qui joue sa fortune et sa destinée, s’avance avec fureur. Le combat -est atroce, la lutte épouvantable, _prælium magnum_. Mais tout à coup -au milieu du ciel, et du sein de cette indicible tempête, une clameur -s’élève, dit saint Jean: _Et audivi vocem magnam in cœlo dicentem._ -C’est Michel proférant le fameux cri de guerre: _Quis ut Deus!_ Qui -donc est semblable à Dieu! C’est la tribu fidèle s’écriant dans un -saint transport: _Nunc facta est salus, et virtus et regnum Dei nostri -et potestas Christi ejus._ Victoire et triomphe à notre Dieu! Il règne, -et son Christ est la puissance même! Et la troupe infernale tombe -pêle-mêle sous la foudre de ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme -l’éclair, au fond de l’abîme creusé par la vengeance divine avec une -affreuse soudaineté: _Vidi Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem!_ - -Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d’un -éclat nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de -votre divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le -Christ a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a -triomphé de l’orgueil par l’humilité, de la révolte par l’obéissance, -du mal par le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le -cri qui défie toutes les attaques: _Quis ut Deus!_ Qu’il fait beau -voir, au seuil du temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant -au royaume céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en -chantant leur victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil -il reçoit de Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose -sur le front de son héroïque champion! _Posuisti in capite ejus coronam -de lapide pretioso!_ - -Le même combat se livre actuellement sur la terre. Il n’est pas moins -grand, pas moins effrayant qu’au début; car c’est le même Dieu qui -est attaqué, c’est le même Verbe incarné qu’on refuse d’adorer; c’est -le même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce -qui n’est qu’une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de -l’orgueil. Hélas! aujourd’hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi -les hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n’est-ce que le -tiers des chrétiens, les étoiles de l’Église, que de nos jours Satan -entraîne à sa suite? _Cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum -cœli._ Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n’ayez pas peur! Dieu -vous a confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince -puissant, Michel, est toujours debout à votre tête: _Michael, princeps -magnus, stat pro filiis populi tui._ Marchons courageusement à sa -suite, ne nous laissons pas aveugler par la fumée de l’orgueil, séduire -par l’esprit de révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra -bientôt où nous mériterons la couronne. - -La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C’est -là que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer -leur honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et -lugubre guerre: _Et projectus est Draco ille magnus, serpens antiquus -qui vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem; et -projectus est in terram et angeli ejus cum illo missi sunt._ Comme la -tour immense qui, en s’écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les -distances, le sol qu’elle dominait naguère de son faîte superbe, de -même ces débris altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans -leur chute à tous les degrés de l’espace depuis les abîmes infernaux -jusqu’en ces régions de l’air qu’ils infestent et en ces lieux de -ténèbres qu’ils peuplent. C’est là que Satan et ses anges méditent -leurs noirs complots contre l’Église de Jésus-Christ. _Et postquam -vidit Draco quod projectus est in terram, persecutus est mulierem._ -Dans leur effroyable infortune, ils ne goûtent plus d’autre volupté -que celle de faire des méchants, de pervertir toute intelligence, de -s’associer des complices pour le renversement de cette femme immortelle -qui se nomme l’Épouse de Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ardente, -incessante, acharnée. - -L’Église, vous le savez, est vieille comme l’humanité elle-même. -Eh bien, ouvrez l’histoire et voyez. Qui séduit l’homme au paradis -terrestre? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces -iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce -peuple fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger -dans les ténèbres de l’esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite -contre lui les nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et -dans la loi nouvelle, dès l’origine, qui charge l’Église de chaînes -dans la personne de son chef? le Dragon, sous les traits d’Hérode. Qui -allume les bûchers et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque -les hérésies, les schismes, toutes les négations, toutes les haines, -toutes les ruses et toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n’avait -que trop raison quand il s’écriait dans l’Apocalypse: _Væ terræ et -mari, quia descendit diabolus, ad vos habens iram magnam._ Malheur à -la terre! Malheur à la mer! Car voici que le démon y descend dans la -colère et dans la rage! Il est vrai que cette femme, l’Église, a des -ailes qui l’emportent au désert - -[Illustration: Fig. 5.--Saint Michel apparaît à Gédéon et lui donne -un gage de sa mission. Dessiné par Schnorr pour l’illustration de _la -Bible_. Dix-neuvième siècle.] - -où se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon -la poursuit toujours et cherche à l’engloutir sous les eaux d’un -torrent furieux, c’est-à-dire sous le poids de ces tribulations -inouïes dont nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes: -_Et misit serpens ex ore suo post mulierem, aquam tanquam flumen, ut -eam faceret trahi a flumine._ Le petit nombre des fidèles ne saurait -désarmer sa vengeance. Si rares qu’apparaissent aujourd’hui ces -chrétiens sincères qui gardent les commandements de Dieu, qui rendent -courageusement témoignage à Jésus-Christ, c’est contre cette phalange -dévouée qu’éclate son courroux, c’est celle qui possède le privilège de -soulever ses plus rudes attaques: _Et iratus est Draco in mulierem et -abiit facere prælium cum reliquis de semine ejus qui custodiunt mandata -Dei et habent testimonium Jesu Christi._ - -Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Étendez sur nous votre -égide et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la -terre tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous, -Dieu défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle: _Quis -ut Deus!_ Regardez, en effet, et voyez comment, à toutes les époques -où son secours est nécessaire, _in tempore illo_, saint Michel se lève -pour soutenir l’Église attaquée: _Michael stat pro filiis populi._ - -A l’origine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l’Éden? -saint Michel. Quel est l’ange qui apparaît à Moïse pour donner le -signal de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et, -plus tard, le patron de l’Église. Qui forme, pendant le jour, cette -nuée obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige -les Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, sur le -Sinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon -éteinte, du moins obscurcie? encore et toujours saint Michel. Qui -combat avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange, -qui lui dit: «Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes; -allez dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de -la tyrannie des Madianites. C’est moi qui vous envoie; je combattrai -pour vous (fig. 5).» Et quand les Juifs, durant de longues années, ont -pleuré sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et -obtient la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s’est chargé -de nous répondre. «Alors, l’ange du Seigneur parla et dit: Seigneur -des armées, jusqu’à quand différerez-vous de faire miséricorde à -Jérusalem et aux villes de Juda contre lesquelles s’est élevée votre -colère? Voilà déjà la soixante-dixième année de leur désolation et de -leur ruine.» Et quand, enfin, les Machabées entreprennent leur lutte -à jamais mémorable pour l’indépendance de la patrie, qu’arrive-t-il? -Cent mille hommes sont aux portes de Jérusalem; l’héroïque Judas court -aux armes; tandis qu’il marche à l’ennemi, on aperçoit dans les airs -un cavalier divin, resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce -cavalier, dit toujours le même interprète, c’est saint Michel: _Hic -fuit Michael._ A son aspect, les Israélites s’élancent comme des lions, -et taillent leurs ennemis en pièces; la victoire est à eux. - -Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de -substituer l’Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera -toujours le chef qui dirige cette Église; le Saint-Esprit sera l’âme -qui la vivifie; mais saint Michel sera son bras, l’ouvrier des divins -triomphes: _Operarius victoriæ Dei._ Regardez en effet. L’Église est -enchaînée dans la personne de Pierre, et des geôliers veillent à la -porte de sa prison. Tout à coup la lumière brille dans le sombre -cachot; voici l’ange du Seigneur: «Vite, lève-toi, dit-il à Pierre», et -les chaînes tombent des mains du captif, et Pierre est délivré. Quel -est cet ange? Corneille La Pierre répond: cet ange fut probablement -saint Michel, _Nonnulli probabiliter opinantur hunc angelum fuisse -sanctum Michaelem_. Et la raison qu’il en donne est pleine de -consolation et d’espérance: c’est que, dit-il, Michel est le protecteur -de l’Église; de même qu’il est le gardien de ses intérêts, de même il -est le gardien de son chef, c’est-à-dire de Pierre: _Ille enim Michael -est præses Ecclesiæ; unde sicut ejus curam gerit, ita et capitis ejus, -puta sancti Petri._ O puissant protecteur, laissez-nous pousser vers -vous le cri de notre angoisse! Pierre existe aujourd’hui comme il y -a dix-huit siècles; et comme alors il est chargé de chaînes, chaînes -morales, sans doute, mais chaînes plus douloureuses que les chaînes de -fer. O saint Michel, descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir -la lumière au milieu des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains -de Pierre, de ces mains qui doivent gouverner l’Église, les liens qui -les entravent; et que Pierre, qui n’attend de secours que du côté du -ciel, puisse aujourd’hui comme autrefois, rendu à la liberté, redire à -son tour: _Nunc scio verè quia misit Dominus angelum suum et eripuit -me._ Je le vois clairement; à cette heure où toutes les puissances -d’ici-bas m’abandonnent, le Seigneur a envoyé son ange et il m’a -restitué cette liberté nécessaire pour conduire les âmes dans les voies -de Dieu. - -Vienne ensuite l’ère des persécutions; et saint Michel, par lui-même -ou par ses anges, excite et soutient l’héroïsme des martyrs. Plus tard, -suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant: «C’est moi -qui, lorsque tu combattais contre l’impiété des tyrans, rendais tes -armes victorieuses.» Ne serait-ce pas le cas d’appliquer à l’apparition -du Labarum cette parole de la sainte liturgie: _Sed explicat victor -crucem Michael, salutis signifer?_ - -C’est encore avec le secours du vaillant Archange, que saint Léon -arrête aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la -terreur à travers l’Afrique et l’Europe. C’est lui toujours, c’est -Michel que saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle -d’Adrien, remettant le glaive dans le fourreau, après avoir enchaîné -les fléaux qui désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface, -poussé par l’esprit de Dieu, s’élance vers les plaines de la Germanie -pour y conquérir à Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches, -c’est au nom et par la protection de saint Michel qu’il renversera -tous les obstacles et qu’il établira le règne de Jésus-Christ. Que -les Sarrazins menacent les États de l’Église, Léon IV proclamera -qu’il a remporté sur eux une victoire éclatante par le bras de saint -Michel; et, pour affirmer sa reconnaissance, pour la transmettre aux -générations futures, il fera construire, dans la capitale du monde, -un temple en l’honneur du chef des armées célestes. Que la tempête -vienne à ces diverses époques assaillir les successeurs de Pierre, et -ceux-ci se réfugieront sous la protection du glorieux Archange dans la -citadelle que défend son épée et qui porte son nom. - -Oui, saint Michel est l’immortel protecteur de l’Église; les faits -le proclament et la croyance des siècles est là pour l’attester. -Plus de douze cents ans se sont écoulés depuis le jour où saint -Grégoire le Grand s’écriait avec les accents de la reconnaissance -et de l’admiration: _Quotiès miræ virtutis aliquid agitur, Michael -mitti perhibetur._ Chaque fois que dans l’Église un acte de vaillance -s’accomplit, c’est, dit la tradition, à saint Michel qu’on l’attribue. -Ce qu’écrivait autrefois le pontife illustre entre tous les autres, -Bossuet le répétera plus tard: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à -reconnaître saint Michel comme le défenseur de l’Église... Si le Dragon -et ses anges combattent contre elle, il n’y a point à s’étonner que -saint Michel et ses anges la défendent.» Pie IX le répétait à son tour -en 1868 par l’organe du cardinal-vicaire: «Si, d’un côté, les impies de -notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils -se sont faits les fils et les imitateurs, les fidèles se sont, de leur -côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l’Église -catholique a toujours placées en l’Archange saint Michel, le premier -vainqueur de l’esprit maudit.» - -Hélas! où en est aujourd’hui cette Église catholique? L’heure actuelle -n’est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L’Église -de Jésus-Christ n’est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis -ne sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre -se fait au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous -demander si l’heure n’est pas venue où doit se réaliser cette parole -de la sainte liturgie: _Veniet tempus quale non fuit, ex quo gentes -esse cœperunt usque ad illud._ N’est-ce pas le moment de ce choc si -épouvantable que jamais, de mémoire d’homme, on n’en a vu de pareil? -Rassurez-vous, néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous -défendre à cette heure terrible où seront sauvés tous les élus dont les -noms auront été inscrits au livre de vie: _In tempore illo salvabitur -populus tuus omnis qui inventus fuerit scriptus in libro vitæ._ Nous -vous attendons avec un invincible espoir, ô glorieux protecteur; hâtez, -s’il vous plaît, votre secours; voyez cette multitude confiante et -dévouée, les regards tendus vers le ciel d’où vous viendrez vers ce -sommet sacré où tant de fois vous avez manifesté votre force; elle -salue à l’envi votre nom; elle chante avec transport votre gloire. - -Vous l’avez vu, l’Église, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité -répéter la parole de Daniel: _Nemo adjutor meus, in omnibus his, nisi -Michael._ Mais ce n’est pas elle seulement qui peut tenir ce langage et -revendiquer la protection de saint Michel; à l’exemple de sa mère, la -France, la fille aînée de l’Église, peut regarder l’Archange comme son -défenseur et son patron. - -Ici, vous m’arrêtez par une objection qui se présente naturellement -à l’esprit: saint Michel n’est-il pas le défenseur de tous les États -chrétiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements -et vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins, -Dieu se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand -un peuple se met ouvertement à sa disposition, pour le servir à la -face du monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et -s’il existe d’une part un dévouement généreux et complet, de l’autre -il existe un paiement en succès et en gloire que la divine justice se -charge d’effectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la -destinée si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée, -et bientôt vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel -pour notre chère patrie. - -Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont -il fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c’est un homme -seulement, cet homme vaut à lui seul une légion; quand c’est un peuple, -ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front l’auréole de -l’héroïsme et de la gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités, -parcourons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur -les cimes de l’histoire. Nous voyons d’abord apparaître d’illustres -personnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches; -la nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi; mais on -sent que Dieu est là. Il y est dans une suite d’hommes célèbres et de -fameux capitaines, Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois -immortels que Dieu enrichit de tous les dons et qu’il arme de toutes -les puissances. Ce n’était alors qu’une figure de l’avenir. Le peuple -juif, en effet, n’est qu’une prophétie en permanence; il disparaît -comme peuple, et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde. - -Pendant trois cents ans, l’Église combat; elle se fonde dans le sang et -le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre. -Arrive enfin Constantin, l’homme de la Providence. Mais ses successeurs -ne comprennent pas leur mission; au lieu de protéger l’Église, ils -l’entravent, la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces -empereurs comme instruments. C’est alors qu’il choisit les Francs pour -défendre l’Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs -répondent à l’appel divin; leur souverain victorieux en tête, ils -vont au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue -à la voix d’en haut, passe tout entière sous les drapeaux du Christ -et reçoit de Rome le titre de fille aînée de l’Église. Le nouveau -peuple de Dieu est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le -bouclier et l’épée de L’Épouse du Sauveur. Mais le souverain Maître -n’est pas ingrat; s’il aime qu’on se déclare hautement pour lui, vite -il répond aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s’est -faite à Reims son homme-lige; il lui envoie son Archange, l’ange des -batailles et des triomphes. Cet envoi providentiel est, si j’ose ainsi -parler, comme le sceau de l’alliance entre Dieu et le peuple élu. -Saint Michel choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre -rocher assis aux flancs de l’aquilon. C’était la réponse du Très-Haut -à notre patrie, quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce -jour, cette race intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des -peuples; toujours sûre de son angélique allié, elle porte partout la -lumière avec les libertés sacrées de la foi chrétienne; partout où elle -passe, les chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule -épouvantée. A peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que -la France se fait reconnaître, à son allure et à ses coups, comme la -maîtresse du monde. - -Mais c’est alors aussi que tous les chemins se couvrent des foules -qui viennent visiter, en son sanctuaire aérien, le protecteur de -notre bien-aimé pays. C’est là qu’empereurs, rois, princes, guerriers -innombrables viendront demander à saint Michel, avec le secret de -la victoire, le génie qui doit présider aux batailles. Childebert -et Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier, -plein de gratitude pour la protection de l’Archange, reconnaît saint -Michel comme le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches -Normands, nos pères, s’abattent comme l’ouragan sur tous nos rivages. -Tremblantes à l’approche de ces intraitables enfants du Nord, les -paisibles populations d’alentour se réfugient à l’ombre des remparts -de saint Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s’agenouiller -sur ces dalles, embellit la basilique et met au service du prince -éthéré sa formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône -d’Angleterre; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l’image -de l’Archange, le sûr présage de cette victoire d’Hastings, qui devait -placer au front du duc de Normandie le diadème d’Alfred et de saint -Edouard. - -Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour -nos provinces, qui furent les premières victimes de l’invasion. La -France, pareille à un vaisseau submergé qu’on ne voit plus que par le -haut des mâts, semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf -ce mont, où s’était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de -la patrie. Un homme est là, Jean d’Harcourt, qui commande moins à des -soldats qu’à des lions; avec une foi qui n’a d’égale que sa valeur, il -confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais -trop vous redire: _Nemo adjutor meus nisi Michael._ Après lui, Jean -d’Orléans et Louis d’Estouteville sont investis du commandement de la -place. Chaque jour apporte la nouvelle d’une capitulation ou d’une -défaite; rien ne trouble, rien n’intimide nos intrépides chevaliers; -leur foi grandit avec les périls et la détresse; ils ne sont qu’une -poignée, mais c’est une poignée de braves et saint Michel est avec eux. - -Souffrez qu’à ce souvenir je m’arrête un instant pour m’incliner, à -travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en -même temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée, -glorieux patrimoine transmis à leur postérité! Grâce à l’invincible -résistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les -remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l’Océan qui, -après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en -leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs. - -O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France; -et pas un instant le vieux drapeau gaulois n’avait cessé de flotter -au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces: -«Non, la France n’est pas morte; elle vit toujours ici, toujours -militante et toujours victorieuse!» - -Faut-il raconter encore l’éclatante protection accordée par saint -Michel à Jeanne d’Arc, la gloire de notre France et sa libératrice? -C’est l’Archange qui investit l’héroïne de son incomparable mandat -et la mène, constamment triomphante, à l’ombre de son épée à travers -les dangers et la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la -création d’un ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvèrent -ici même le vieil honneur de notre nation; et tout se fait au nom -de celui qu’on proclame «la terreur de l’immense Océan.» Viennent -les guerres de religion, et le Mont-Saint-Michel demeurera toujours -l’imprenable boulevard de la foi et de la patrie; Montgommery verra sa -fougue se briser ici comme sur un écueil et ira se faire tuer ailleurs. -Saint Michel, comme à toutes les heures critiques, suscitera des héros -sans cesse renaissants; et à la fin, la Montagne, toujours au-dessus -des orages, comme l’emblème de la foi qui ne périt pas, toujours plus -haute que l’infortune, reste cette fois encore catholique et française. - -Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le -bouclier de la France? Vous l’avez vu, jamais il n’a manqué à l’appel -des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu -le dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées, -si ces antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister, -quelles scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux! - -Mais de nos jours, demandez-vous, qu’est devenue la protection de -saint Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France, -comme autrefois à Daniel: _Noli timere, vir desideriorum._ Ne te -laisse pas abattre; courage, ô nation de la promesse, ô nation qui, -jusque dans tes malheurs, fixes toujours les regards de l’Église, les -regards de tous les peuples; vois comme tous fondent sur toi leur -espoir et paraissent attendre le salut de ta main: _Pax tibi et esto -robustus._ La paix soit avec toi, cette paix dont tu as tant besoin! -Laisse là ces éternelles divisions qui te mènent à la ruine; que tes -enfants s’embrassent enfin dans la paix, l’union et la fraternité. Sois -robuste; aiguise de nouveau ton courage; et malgré tes désastres, et du -fond des abîmes, tu peux te relever, regagner les sommets, reconquérir -la gloire des anciens jours. Mais pour cela, prête l’oreille à la -voix d’en haut; reviens aux croyances de tes pères: _Annuntiabo tibi -quod expressum est in scriptura veritatis._ Redis comme eux dans la -confiance: _Nemo est adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael._ O -France, tressaille d’allégresse! Ouvre ton cœur à l’espérance, puisque -toi aussi tu peux dire: _Ecce Michael, unus de principibus primis, -venit in adjutorium meum._ Oui, lève les yeux; il sera ton appui. Pour -vous, ô notre protecteur, daignez la regarder encore, la regarder -toujours, cette nation que Dieu vous a confiée. Sa générosité toujours -inépuisable vous a offert une magnifique couronne. Rendez-lui vous-même -la couronne qui lui est plus que jamais nécessaire, la couronne de son -antique foi, qui sera pour elle en même temps, la couronne de la paix -et de l’ordre social, la couronne de la force et bientôt la couronne de -la gloire! - -Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi -l’Archange fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus -à la cause de Dieu, de l’Église et de la France. En retour, que -ferons-nous pour lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois -mots le résument: la fidélité, la confiance et l’amour. - -La fidélité! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la -vraie cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste, -d’ailleurs, quoi de plus honorable, quand il s’agit d’un maître tel que -Dieu? Et cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier? -Séduite par ce qu’elle appelle la libre-pensée, qui n’est en réalité -que l’infatuation et la débauche de l’esprit, la génération incroyante -nie tout aujourd’hui: elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie -Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l’heure -est venue où nous devons secouer le sommeil de l’indifférence. A -l’exemple de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de -la fidélité: _Quis ut Deus!_ Qui donc est semblable à Dieu! La science -répudie la révélation. Anges de saint Michel, debout! Écriez-vous à -votre tour: Qui donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la -science et en est le maître comme lui? _Quis ut Deus!_--L’incrédulité -contemporaine répudie l’ordre surnaturel et refuse de croire aux -miracles. Anges de saint Michel, écrions-nous à l’envi: Quoi donc! le -bras du Seigneur serait-il raccourci? Est-ce que le Seigneur n’est -pas, aujourd’hui comme toujours, le Dieu qui a créé les mondes, le -Dieu qui commande à la vie et à la mort, le Dieu qui seul opère les -merveilles par excellence? _Qui facit mirabilia magna solus.--Quis -ut Deus!_ L’orgueil foule aux pieds l’autorité divine et ne veut -plus relever que de lui seul. Anges de saint Michel, écrions-nous en -chœur: Qui donc est souverain comme Dieu? Qui donc distribue, comme -lui, l’existence? Qui donc est l’auteur de tout don parfait? _Quis ut -Deus!_--Le matérialisme, le positivisme, le scepticisme, l’athéisme, -véritables échos de l’enfer, répètent chaque jour, avec une effrayante -énergie, leur cri de négation: il n’y a pas de Dieu. Anges de saint -Michel, aurons-nous donc moins d’énergie pour le bien qu’ils n’en ont -pour le mal? Échos du ciel et du glorieux Archange, écrions-nous avec -toute la vigueur de notre foi, toute l’étendue, toute la puissance -de notre voix: Je crois en Dieu: _Quis ut Deus!_--La fausse science, -dans tous les ordres, nie Jésus-Christ et rejette sa doctrine. Anges -de saint Michel, protestons, en affirmant que Jésus-Christ, c’est le -Verbe incarné, le Fils même de Dieu; que Jésus-Christ, c’est la vérité; -Jésus-Christ, c’est la voie; Jésus-Christ, c’est la vie. Malheur donc -à celui qui ne l’écoute pas; il s’ensevelit dans les ténèbres de la -nuit la plus obscure, ou bien, comme on l’a dit, il s’enfouit dans les -sables de la raison pure et de l’altière critique. Malheur à quiconque -ne marche pas à sa suite! Il se traîne dans la faiblesse et s’abîme le -plus souvent dans la corruption et dans la honte. Malheur à celui qui -ne vit pas de sa vie divine! Il se condamne à une mort irrémédiable, à -la mort éternelle. Hors de Jésus-Christ, c’est la barbarie, c’est le -despotisme ou la licence, c’est le chaos et la ruine. Qui donc lui est -semblable! _Quis ut Deus!_ - -Vous le voyez, après tant de siècles, c’est la même scène qui se -reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon, -levons-nous, comme saint Michel, fièrement et sans peur; manifestons -notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de -l’Archange soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de -l’incrédulité, par l’étouffer et l’anéantir. Et cette voix retentissant -non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des -anges victorieux: _Nunc facta est salus et virtus, et regnum Dei nostri -et potestas Christi ejus_: Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui -le triomphe et le commandement; à son Christ, la puissance! et saint -Michel nous reconnaîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa -gloire. - -Allons plus loin; à cette fidélité qui continue dans le monde la -mission du prince des armées célestes, joignons la confiance qui nous -obtiendra le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit -cette mission. - -Par sa criminelle rupture avec l’ordre surnaturel, le monde a perdu -en quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard -affaibli et presque aveuglé n’a plus la longue portée des enfants de -la foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il -est concentré tout entier sur la matière et sur les choses du temps. -De là cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent -comme inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le -_Sursum corda_, source inépuisable d’espérance et de consolation. Sans -doute, l’horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont -que trop légitimes aujourd’hui. Mais faut-il donc perdre confiance et -nous abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est -avec ceux qui croient en lui; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux; -la Vierge mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel, -l’ouvrier des victoires de Dieu: _Operarius victoriæ Dei._ Levons -donc les yeux vers la sainte Montagne; c’est de là que nous viendra -le secours: _Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi._ -Tendons les mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre -immortel protecteur. Puissant par les armes, l’Archange l’est plus -encore par les supplications que chaque jour il fait monter vers le -ciel. Écoutez du reste l’apôtre saint Jean dépeignant, à l’origine même -de l’Église, la grande scène que notre imagination ravie aime toujours -à se représenter: «Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant -l’autel, portant un encensoir d’or; et on lui donna une grande quantité -de parfums, afin qu’il présentât les prières de tous les saints sur -l’autel d’or qui est devant le trône; et la fumée des parfums, composée -des prières des saints, s’éleva devant Dieu.» Cet ange qui se tient -debout devant l’autel, vous l’avez reconnu, c’est saint Michel. Tous -ces parfums qu’on lui présente, vous pouvez en respirer la douce et -agréable odeur, ce sont vos prières. Quelle prière que la vôtre, -dévots serviteurs du glorieux Archange! Comment la parole humaine -pourra-t-elle en exprimer la prodigieuse puissance! Des milliers de -voix ne faisant qu’une seule voix! Des milliers de cœurs ne formant -qu’un seul cœur, pour animer cette voix et la porter jusqu’au trône -de Dieu! L’Église entière, le pape, le sacré collège, l’épiscopat, le -sacerdoce, la multitude des pieux fidèles se pressent de plus en plus -autour de saint Michel, tirant de leur poitrine embrasée le vieux cri -de nos Pères: Saint Michel, à notre secours! Et c’est de tous ces rangs -à la fois que part cette prière immense, universelle, et que montent -les élans d’une confiance plus ardente que jamais. - -N’est-il pas vrai qu’on peut redire la parole de saint Jean: _Data -sunt ei incensa multa?_ Comprenez-vous maintenant combien formidable -doit être l’énergie de cette prière? Comme elle doit être portée - -[Illustration: - - Fig. 6.--Saint Michel, l’ange du jugement. Fragment du _Jugement - dernier_, peint à fresque par Orcagna dans le cloître du Campo - Santo de Pise. Quatorzième siècle.--Dans cette composition, saint - Michel est l’ange placé immédiatement au-dessous du Christ et de la - Vierge. ] - -sur des ailes de feu, les ailes de notre amour, franchir la distance, -pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui, -par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance -devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la -porte à Dieu! A l’heure solennelle du sacrifice, à ce moment où le -corps de Jésus-Christ vient de descendre sur l’autel, l’Église adresse -au Tout-Puissant par l’organe du prêtre cette touchante invocation: -«Nous vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange -de présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin -que, après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis -de grâce, inondés des célestes bénédictions.» Quel est cet ange dont -parle ici l’Église? Bossuet n’hésite pas à répondre: cet ange, c’est -saint Michel. Ainsi donc, tel est l’ascendant de saint Michel sur le -cœur de Dieu, telle est l’influence qu’il exerce, le crédit ineffable -dont il jouit, que, pour obtenir plus sûrement l’effusion des dons -célestes, c’est par lui, c’est par son ministère, que l’Église veut -faire offrir au souverain Maître ce qu’il a de plus cher, le corps -et le sang de son divin Fils. S’il en est ainsi, dilatons, dilatons -nos cœurs pour les ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le -corps de Jésus-Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à -chaque heure du jour sur des milliers d’autels, dans le monde entier. -Conjurons donc le Très-Haut avec l’Église notre mère d’ordonner à saint -Michel qu’il présente l’auguste victime, sur cet autel d’or qui est -devant le trône, qu’il l’offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire -de Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le -bien de la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs -et nos voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez. -Si vos fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel -archange, _beato Michaeli archangelo_, afin qu’il intercède pour vous -auprès du Seigneur, notre Dieu. C’est alors que, selon l’expression -de saint Jean, la fumée des parfums, composée de nos prières, montera -jusqu’au ciel; mais c’est alors aussi que les miracles du passé se -renouvelleront sur notre sainte montagne, que les aveugles verront, que -les boiteux marcheront, que les morts seront ressuscités, que l’Église -triomphera, que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes, -fécondées par la grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu’à -l’heure de la mort, saint Michel les présentera pour les introduire -dans la céleste lumière promise aux élus. Confiance donc, confiance -inébranlable à saint Michel! C’est l’honneur qu’il réclame de vous. - -A la couronne de la fidélité, à celle de la confiance, il faut en -ajouter une troisième, celle de l’amour qui alimente et vivifie tout -le reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux -pèlerins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l’Archange? Qui, en -effet, leur inspire la pensée, leur communique l’énergie nécessaire -pour accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de -la route? L’amour. C’est l’amour qui leur donne des ailes pour gravir -cette montagne; c’est l’amour qui brille sur leur front: _Amans currit, -volat, lætatur._ Leur amour, comme l’amour véritable, n’a pas senti le -fardeau; il a compté la peine pour rien; il n’a pas connu l’impossible. -_Amor non sentit onus, labores non reputat, de impossibilitate non -causatur._ Sur cet étroit rocher, l’espace peut manquer; mais le cœur -s’épanouit, _arctatus, non coarctatur_. On peut être fatigué, jamais -lassé, _fatigatus, non lassatur_. Ce n’est pas assez de prouver son -amour par des fatigues supportées chrétiennement; il faut le prouver -par les élans du cœur, en affirmant à saint Michel que l’on veut aimer -ce qu’il a aimé le premier. Saint Michel, c’est l’amour, tandis que -Satan, son adversaire, c’est la haine. N’est-ce pas de lui que sainte -Thérèse a dit: «Le malheureux, il n’aime pas!!!» - -Saint Michel a aimé Dieu d’abord. Ravi par les perfections infinies, il -ne voit rien au-dessus d’elles. A son exemple, nous dirons tous: «Mon -Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur -voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer -l’indifférence de ceux qui vous oublient, l’ingratitude de ceux qui -méconnaissent vos bienfaits!» Satan est l’ennemi de Jésus-Christ; -Michel est l’héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à -Jésus-Christ: «O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la -sincérité, par l’ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes -les blessures faites à votre cœur!» Satan est l’adversaire de l’Église -et de son chef. Michel est leur immortel protecteur. A son exemple, -nous dirons d’une seule voix: «O Église, ma mère, je vous aime; vos -douleurs sont mes douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est -transpercé du glaive qui déchire le vôtre! O pontife dont la passion -ressemble à celle du Maître, par mes prières et par mon amour, je veux -porter sur moi votre fardeau, boire ma part de votre calice afin d’en -adoucir l’amertume et de consoler votre cœur par mon attachement à la -vie et à la mort!» - -Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux -qui, comme lui, ne séparent jamais l’amour de l’Église de l’amour de -la patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Français, -et c’est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour -cette France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la -fidélité au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le -respect de l’autorité, l’union entre ses fils, l’amour du sacrifice, -toutes les vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes -nations. - -Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la -domination de leur mortel ennemi, de les conduire dans le bien, de les -introduire à l’heure suprême dans la joie du paradis (fig. 6). A son -exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par -la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec -saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons -à saint Michel de les défendre, au milieu des rudes combats de la -vie présente, afin qu’elles ne périssent pas au jour du redoutable -jugement. Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire -monter jusqu’au cœur de saint Michel: _Sancte Michael archangele, -defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio._ - -Vous venez d’entrevoir ce qu’a été, ce qu’est toujours saint Michel -pour Dieu, pour l’Église et pour la France. Nous tiendrons à honneur -de rendre un culte de fidélité, de confiance et d’amour à celui -qui a combattu, qui combat constamment pour nos intérêts les plus -sacrés. Oui, nous vous saluons, dans les transports du plus religieux -enthousiasme, ô vainqueur antique et nouveau! Mais de grâce veillez -sans cesse; nous le savons trop, le Dragon n’est pas mort; il frémit, -il s’agite, il bondit à chaque instant sous nos pieds. Sous son front -foudroyé, il conserve, pour notre malheur et le sien, une lamentable -immortalité; sa vie est d’anéantir, son génie de conspirer. O -protecteur angélique, soyez toujours ce marteau d’armes si formidable -à Lucifer, ce foudre de guerre qui extermine notre vieil ennemi. Mille -cris furieux s’élèvent autour de notre sainte Église catholique; -étendez sur elle votre bouclier. Protégez son chef; protégez la France -qui vous invoque, la France aujourd’hui si humiliée, _conculcatam_, -si profondément divisée, _convulsam_, mais la France qui, toujours -confiante, vous implore et attend votre secours, _expectantem_! Veillez -spécialement sur ces deux grandes et religieuses provinces de Normandie -et de Bretagne, aux confins desquelles vous avez élevé votre trône; -gardez en particulier ce diocèse où vous vous êtes choisi vous-même une -place; où vous vous êtes établi, comme dans une imprenable citadelle. -Qui que nous soyons, peuples ou prêtres, évêques ou religieux, si -le péril se présente, s’il faut combattre pour sauver notre honneur -chrétien, notre âme et notre foi, soutenez-nous et fortifiez-nous. Au -milieu des épreuves, au plus fort de la lutte, que toujours notre cri -soit votre cri vainqueur: _Quis ut Deus!_ - -[Illustration: Fig. 7.--Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un -psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British -Museum.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE III - -LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE. - - -Saint Michel est le champion de la gloire de Dieu, le protecteur de -l’Église et le défenseur de la France; il est le vainqueur de Lucifer -et nous lui devons un culte de fidélité, de confiance et d’amour; -mais en quel lieu pouvait-il recevoir plus justement les honneurs du -triomphe que sur ce roc immortalisé par tant de luttes et de succès? -C’est là que l’Archange a réalisé la parole de saint Jean: «Michel et -ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon luttait avec les -siens, mais ceux-ci n’ont pu prévaloir.» C’est là que depuis tantôt -douze siècles, l’Archange brandit son glaive du haut de la forteresse -qu’il s’est lui-même choisie, et que toujours il a triomphé des ennemis -les plus formidables. - -Voilà ce que nous voudrions redire aujourd’hui. Nous voudrions montrer -le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l’Occident, non pas -seulement au point de vue de l’art, mais au point de vue de l’histoire -et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une -triple victoire remportée par nos pères sous l’égide de saint Michel: -victoire de la _science_ sur la barbarie; victoire de la _bravoure_ -sur les envahisseurs de la France; victoire de la _piété_ sur les -ennemis de la religion, trois victoires qui ont pour témoins vivants -et irrécusables l’_abbaye_ où travaillait le savant bénédictin, les -_remparts_ où l’intrépide chevalier défendait la patrie, la _basilique_ -où le pieux pèlerin s’agenouillait pour prier. En interrogeant ces -muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que l’heure -est venue enfin où l’oubli dans lequel trop longtemps on a laissé saint -Michel et son temple doit être réparé, où la sainte montagne doit être -relevée de l’humiliation qui pesait sur elle, où l’Archange, en un -mot, demeuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit -être proclamé de nouveau le protecteur de l’Église et de la France. -Élevons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que -jadis gravissaient tant de tribus diverses, les tribus du Seigneur. - -Vous le connaissez ce roc fameux où le travail de l’homme a complété -celui de la nature; vous avez admiré cette montagne qui se dresse -superbe et sévère sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, -ayant à sa base la cité, au centre le monastère, au sommet la grandiose -basilique, cette montagne debout, comme on l’a dit, au milieu des -grèves, avec ses pieds baignés par les flots, son sommet perdu dans -les nuages, vrai géant de granit entre deux immensités. S’il tient -à la terre par sa base, il plane, pour ainsi dire, dans les hautes -régions de l’atmosphère, et domine le plus vaste horizon, comme pour -réveiller, pour attirer les foules qui dorment du sommeil de la terre -et s’endurcissent dans le culte des vanités humaines. Merveille -incomparable de l’art chrétien, œuvre des siècles et de la foi, -qui commande l’admiration, contraint au respect, saisit l’âme, la -transporte et fait revivre de si longs souvenirs! C’est bien le trône -terrestre de l’Archange! C’est aussi comme un phare resplendissant qui -a projeté au loin son éclat et contribué pour une large part à dissiper -les ténèbres de l’ignorance. - -Dès les premiers siècles de notre ère, le Mont-Saint-Michel, alors -appelé le mont Tombe, servait d’asile et de sanctuaire à la science. -Réfugiés dans la forêt qui couvrait à cette époque les rivages que -la mer a conquis avec le temps, de laborieux ermites se livraient à -l’étude des lettres divines et profanes. Au commencement du huitième -siècle, l’ermitage fut remplacé par la collégiale de saint Aubert. Dans -les étroites cellules construites sur le flanc de la montagne, douze -chanoines consacraient de longues heures aux travaux intellectuels. -D’après la constitution que leur avait donnée l’illustre évêque, ils -devaient partager leur temps entre la récitation des différents -offices, l’étude de l’Écriture sainte, de la littérature et la -transcription des manuscrits. Plusieurs de ces manuscrits primitifs -échappés soit à l’incendie, soit au pillage, faisaient autrefois -l’orgueil et la richesse de la vieille abbaye. C’est peut-être à l’un -de ces chanoines que nous devons l’histoire de l’apparition du glorieux -Archange à saint Aubert. C’est en particulier au chanoine Pierre, dont -Mabillon fait un sérieux éloge, que nous devons la publication, si -précieuse pour les annales monastiques, de la vie de saint Benoît et de -ses premiers disciples. - -Toutefois, ce n’étaient là, pour ainsi parler, que les lueurs. La -flamme ardente et brillante devait éclater surtout dans les siècles -suivants. A la fin du dixième siècle, en effet, à cette époque où les -sciences paraissent bannies du reste du monde, les bénédictins établis -au Mont par les soins de Richard-sans-Peur y apportèrent toutes les -traditions des grandes écoles de leur ordre. Pendant que Lanfranc et -saint Anselme venaient jeter une splendeur inaccoutumée sur l’école -épiscopale d’Avranches, le Mont-Saint-Michel comptait de son côté -des moines du mérite le plus éminent, qui cultivaient avec amour la -science dans son plus vaste ensemble. «L’Écriture sainte, nous dit un -des meilleurs historiens du Mont, l’Écriture sainte et les principaux -écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint -Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de -Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence, -le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la -musique, la peinture, l’architecture, la médecine elle-même et l’art de -gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les enfants de -saint Benoît. Tous, maîtres et élèves, se nommaient les disciples de -saint Michel, le prince éthéré, _principis ætherei, sancti Michaelis -alumni_.» - -A la tête de ces pléiades de savants apparaissent les Gautier, les -Raoul, les Radulphe, les Anastase, les Robert de Tombelaine, les -Guillaume de Saint-Pair. Mais au-dessus de tous s’élève, au douzième -siècle, rayonnant d’un pur et immortel éclat, Robert de Torigni, que -les chroniqueurs appellent le _Grand Libraire_, et qui, par ses écrits, -par ses riches collections, valut à notre Mont le titre glorieux de -_Cité des livres_. - -Quand, d’une part, on réfléchit à la rareté de ces livres, avant -la découverte de l’imprimerie, à la difficulté de se les procurer -pour les parcourir, et à plus forte raison pour les copier, quand, -de l’autre, on songe à ces ouvrages si nombreux élaborés dans le -silence de la cellule et mûris sous les voûtes du cloître, à ce trésor -immense de manuscrits entassés par ces moines qui, penchés sur l’océan -des âges, arrachaient à la ruine ou à l’oubli toutes les richesses -intellectuelles des siècles antérieurs, quand on songe à ces travaux -incessants, à ces miracles de patience et d’érudition, c’est alors -que, pour emprunter le langage des anciens, le Mont-Saint-Michel nous -apparaît vraiment comme le _phare lumineux_ des siècles, comme une -tour sublime ouverte aux lettrés, _litteratis aperta_. C’est alors -qu’instinctivement on s’écrie avec les vieux historiens: «Voilà bien ce -lieu eslevé presque jusqu’à la moyenne région de l’air, ce milieu entre -Dieu et les hommes, ce palais des anges, ces cloîtres bénédictins dont -les fleurs et les fruits spirituels répandent partout un si vif éclat, -une si suave et si bienfaisante odeur.» Voilà bien le rocher solitaire -où, soldats de la science, les moines combattaient vaillamment pour -disputer à l’ignorance et aux ténèbres les lumières du passé. Sa gloire -est d’avoir vu se succéder, à une époque où ils étaient si peu communs, -des hommes qui savaient goûter et recueillir, pour les transmettre à la -postérité, les grandes œuvres des âges précédents dans tous les genres. - -Le temps ne pourra pas atténuer cette gloire. Au treizième siècle de -nouveaux manuscrits sur la musique, l’astronomie, la rhétorique, la -théologie, le droit romain, l’Écriture sainte, l’histoire civile et -ecclésiastique établissent que, dans l’antique monastère, fleurit -toujours le culte de la science. Au quatorzième siècle, un enfant -d’Avranches, Guillaume de Servon, ouvre à ses religieux le champ le -plus vaste sans contredit qui puisse être ouvert à l’esprit humain, -la _Somme_ de saint Thomas. Au quinzième siècle, sous Pierre le Roy, -natif d’Orval, près Coutances, l’école du Mont arrive à l’apogée de -la célébrité. Ce modeste, mais vrai savant, compose lui-même divers -traités, devient référendaire du pape Alexandre V et mérite l’illustre -surnom de _Roi des abbés_ de son temps: son école monastique est -comme un foyer vivifiant, où viennent s’allumer les autres flambeaux. -Son abbaye, disent les vieux auteurs, pouvait fournir à tous les -monastères les abbés les plus savants et les plus réguliers. - -Interrompues par la guerre de Cent-Ans et par les guerres de religion, -les études au dix-septième siècle brillent d’un nouvel éclat au -Mont-Saint-Michel, sous les bénédictins de la congrégation de saint -Maur. C’est alors qu’apparaissent Dom Huynes, qui nous a légué -l’histoire générale de l’abbaye; Thomas le Roy et Dom Louis de Camps, -dont les œuvres ont mérité de passer à la postérité. - -Que dire maintenant de l’influence exercée dans le monde par ces -illustres élèves de l’Archange? La France a senti cette influence: -plusieurs d’entre eux sont les émules de Lanfranc et de saint Anselme, -avec lesquels ils entretiennent les pures et nobles relations de -l’esprit et du cœur. L’Angleterre l’a sentie: elle les a conviés -dans son sein pour en faire les maîtres de l’enseignement. L’Italie -elle-même l’a sentie: les papes appellent à leur service ces humbles -mais savants religieux. De toutes parts on accourt, on se presse -autour de leurs chaires si justement renommées. Au quinzième siècle, -on institua dans l’Athènes de la Normandie, dans cette ville de Caen, -toujours amie des lettres, des sciences et des arts, une succursale qui -porta le nom significatif d’École du Mont. - -Que dire encore des chefs-d’œuvre enfantés par ces doctes serviteurs -de saint Michel? Toutes les sciences leur sont redevables. La -science sacrée: Robert le Vénérable a écrit de pieux et touchants -commentaires sur l’Écriture sainte. L’histoire: Robert de Torigni -a composé son Cartulaire, sa Chronique et ses Annales. La poésie: -Guillaume de Saint-Pair, appelé le moine _Jovencel_, la _Calandre_ de -la solitude, a chanté les gloires du Mont-Saint-Michel. Mais c’est -surtout l’architecture qui leur est redevable. Au souffle de quel génie -ont-ils en effet jailli ces monuments admirables que le monde entier -nous envie? Au souffle du génie de ces moines que tant d’écrivains -modernes ne rougissent pas d’appeler des ignorants et des arriérés. -Regardez donc, dirons-nous à ces détracteurs, regardez seulement le -Mont-Saint-Michel. Oui, regardez et instruisez-vous. N’est-ce pas à -la science et à la générosité des Hildebert, des Ranulphe, des Roger, -des Robert, des d’Estouteville, des de Laure, des de Lamps que nous -devons cette vieille nef romane avec son triforium, cette abside avec -ses colonnes élégantes, ses zones et ses voûtes élancées, cette flèche -qui portait autrefois jusqu’aux nues l’image du glorieux Archange -terrassant le dragon infernal? Rien n’a déconcerté ces maîtres des -pierres vives: ni la difficulté de l’œuvre, ni les fatigues du travail, -ni les longueurs du temps, ni les ravages multipliés de l’incendie; -et ils ont construit ce monument, dont la hardiesse, plus encore que -la magnificence, saisit et confond l’esprit humain. Et la Merveille, -avec cette salle des chevaliers qu’on dit le plus vaste et le plus -superbe vaisseau gothique qui existe au monde, avec cet incomparable -réfectoire, avec ce cloître qu’un Anglais appelait le plus beau morceau -d’architecture qui soit en France, la _Merveille de l’Occident_ en un -mot, à qui donc la devons-nous? N’est-elle pas l’œuvre de Jourdain, de -Radulphe des Iles, de Raoul de Villedieu? Et les remparts eux-mêmes, -ces fiers et imprenables remparts, n’ont-ils pas été bâtis sous la -direction de Robert Jolivet et d’un humble religieux qui fut l’ami du -vaillant d’Estouteville, de Jean Gonault? Voilà la victoire que saint -Michel a remportée par ses moines, par ses anges de la terre contre le -démon de l’ignorance et des ténèbres qu’ils ont réduit à l’impuissance. -_Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et -angeli ejus; et non valuerunt._ Voilà ce qu’ont produit ces religieux -qu’on appelait autrefois soldats dans le cloître et moines sur le -champ de bataille: _Miles in claustro, monachus in prœlio._ Savants -modernes, ne venez donc plus nous affirmer qu’à vous seuls appartient -le monopole de la science! Ne venez plus, de grâce, jeter au front de -la Religion ce mot qui dénote à la fois l’injustice et l’ingratitude, -le mot flétrissant d’obscurantisme! Ouvrez enfin les yeux et dites -maintenant si les moines étaient des ignorants, si la religion est -l’ennemie des lumières! Est-ce que tous les monuments que nous venons -d’énumérer ne parlent pas avec une éloquence irrésistible? Rendez-vous -donc enfin à l’évidence, et courbez-vous devant ces religieux obscurs. -Vous pouvez, non seulement sans honte, mais encore avec quelque gloire, -saluer en eux des maîtres. Inclinez-vous devant l’Église, comme devant -la gardienne fidèle de la science et la meilleure institutrice de -l’humanité. - -Ce n’était pas assez pour saint Michel que cette victoire, si -précieuse qu’elle fût. Protecteur à jamais puissant, il n’est pas venu -chercher un asile sur notre territoire pour nous apporter seulement la -lumière du - -[Illustration: Fig. 8.--Saint Michel. D’après une miniature du -_Bréviaire_ du cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise. -Quinzième siècle.] - -ciel; il venait encore et surtout pour nous défendre contre nos -ennemis. - -Un de nos publicistes l’a dit avec raison: «Ce grand Archange est -comme l’âme du peuple français; et le peuple français est comme -une incarnation vivante de ce grand Archange.» Quels traits de -ressemblance, en effet, quelle frappante analogie entre ces deux -puissances: saint Michel et la France! A la tête des anges qui veulent -être à Dieu, lui demeurer fidèles à jamais, figure saint Michel. C’est -la destinée séculaire de la France de marcher à la tête des nations -chrétiennes. Saint Michel, dans les hauteurs des cieux, est le champion -intrépide de la gloire de Dieu, le vaillant défenseur de sa cause. -Il s’appelle: Qui est comme Dieu? _Quis ut Deus._ Partout ici-bas -où la cause de Dieu est attaquée, vous rencontrez la France pour la -défendre. Comme saint Michel est le premier des Anges, la France est -le premier missionnaire de Dieu; elle est en ce monde comme son bras -et sa main; on a pu l’appeler, à juste titre, le grand instrument de -Dieu parmi les peuples: _Gesta Dei per Francos_. Saint Michel est le -protecteur de l’Église; la France en est le soutien, et son titre le -plus glorieux sera toujours celui d’être sa fille aînée. Ouvrez plutôt -l’histoire et voyez. Chaque fois que Lucifer, c’est-à-dire l’orgueil de -la puissance, vient à se révolter contre le Christ, contre l’Église et -son chef, qui donc se lève pour voler à leur secours? La France. Chaque -fois que sur un point du globe la persécution éclate, qui donc accourt -pour la comprimer? La France. Partout où règne la barbarie, partout où -l’oppression se fait sentir, qui s’élance pour porter la lumière et -briser généreusement les chaînes? Encore et toujours la France. Oui, -la vocation de la France et la vocation de saint Michel se ressemblent -trait pour trait. Dira-t-on qu’aujourd’hui notre mission semble avoir -pris fin et que la France est déchue de sa grandeur séculaire? Il faut -bien le reconnaître, le présent a ses humiliations, ses ombres, ses -tristesses douloureuses. Et pourtant qu’on regarde attentivement et -qu’on désigne la nation chrétienne destinée à remplacer la France dans -la mission de prosélytisme et de dévouement à la gloire de Dieu, aux -intérêts de l’Église. S’il y a pour saint Michel des heures de repos -et de silence, il n’en est pas moins toujours le grand adversaire de -Satan; et nous aussi, malgré ces heures d’accablement, nous serons -toujours les adversaires de l’erreur et de l’incrédulité, nous serons -toujours, c’est du moins notre consolation et notre espoir pour notre -pays, les champions de Dieu, de l’Église, de la justice et du droit. -Voilà pourquoi saint Michel couvre notre chère France d’une protection -particulière. - -Voulez-vous constater que jamais, dans le cours des siècles -précédents, il ne faillit à cette tâche? Parcourez les Annales du -Mont-Saint-Michel; contemplez cette montagne qui fut le théâtre de -luttes sanglantes, acharnées, mémorables, cent fois attaquée et ne -cédant jamais, jamais ne succombant, jamais n’ouvrant ses portes -à l’ennemi, et dressant jusqu’au ciel sa cime fière d’un honneur -incomparable, d’un privilège qui n’appartient qu’à elle, celui d’avoir -été constamment vierge, de n’avoir _jamais, jamais_ subi la flétrissure -du drapeau de l’étranger! - -C’était à la fin du huitième siècle. Charlemagne est alors au faîte de -sa gloire; il est le plus puissant monarque du monde; apprenant les -miracles qui se passent au Mont, il y vient accomplir son pèlerinage. -Peu après, il fait proclamer l’Archange patron et prince de l’empire -des Gaules: _Patronus et princeps imperii Galliarum._ Il fait peindre -son image sur les étendards de la patrie. A partir de ce moment, saint -Michel devient le soldat de la France; il combat à la tête de ses -armées; il occupe une place glorieuse dans ce chant fameux qui célèbre -l’héroïsme de Roland et qu’on a pu appeler notre plus beau poème -national. - -Quelques années plus tard, quand les farouches enfants du Nord quittent -leurs régions sombres et glacées pour s’abattre comme l’ouragan sur -les côtes de la Neustrie, c’est sous les ailes de l’Archange, c’est -au Mont-Saint-Michel que se réfugient, pour échapper à la tempête, -les habitants d’Avranches et d’alentour. Alors que les terribles -envahisseurs promènent sur leur passage la dévastation et la ruine, -alors que les villes sont saccagées, les églises incendiées, les -prêtres égorgés, alors que c’est partout le fer, le sang et la mort, -le mont de l’Archange est respecté. Que dis-je? Rollon le vénère et le -comble de ses largesses. Quand Guillaume le Conquérant immortalise nos -armes et son nom dans une bataille à jamais fameuse, l’image de saint -Michel flotte sur son drapeau, que porte, avec une fierté légitime, le -comte de Mortain. Quand le jeune fils du conquérant, Henri Beauclerc, -est poursuivi par la haine de ses frères furieux et traqué comme une -bête fauve, c’est sur la montagne de saint Michel qu’il va chercher et -qu’il trouve un asile assuré. - -Plus tard, au quinzième siècle, Henri V d’Angleterre vient de jeter sur -notre infortuné pays ses formidables légions. Nos forces, en un jour -néfaste, sont vaincues, écrasées. Que devient la célèbre montagne? Jean -d’Harcourt a reçu la mission de la défendre. Il fait graver sur ses -armes l’image de l’Archange avec cette devise: _Nemo adjutor mihi nisi -Michael._ Saint Michel est mon seul protecteur. Religieux et soldats -se comptent et jurent de mourir plutôt que de courber le front sous le -joug de l’étranger. Cependant la France est déchirée par les factions; -Paris, après les horreurs de la guerre civile, voit le monarque anglais -couronné dans ses murs; Rouen se défend héroïquement et finit par -capituler. La Basse-Normandie tout entière est aux mains de l’ennemi; -Saint-Lô, Granville, Avranches sont en son pouvoir; Tombelaine est sa -forteresse; seul le Mont de l’Archange, français toujours, oppose à -ses efforts une invincible résistance. L’Anglais menace, il promet; -tout est inutile. Furieux alors, il augmente ses forces, il multiplie -les coups. L’attaque est acharnée. Mais vous étiez là, héros qui vous -appeliez d’Estouteville, du Homme, de Saint-Germain, d’Auxais, de -Guiton, de Mons, de Verdun, de Clinchamp, de Breuilly, de la Paluelle. -Que vingt mille hommes enlacent le Mont dans un cercle de fer et de -feu, saint Michel vous défend et vous anime au combat; que nos armes -succombent à Poitiers, Crécy, Azincourt, votre courage ne s’éteindra -pas. Que Jean d’Harcourt qui vous a quittés pour aller défendre son -roi, tombe dans les champs de Verneuil, bientôt Louis d’Estouteville le -remplace, et vous demeurez debout, plus intrépides que jamais. Que vos -ressources s’épuisent, vous vendez votre argenterie; pour sustenter les -chefs et les soldats, vous vendez jusqu’aux vases sacrés. Que le blocus -devienne de plus en plus étroit et par terre et par mer, dans vos -héroïques sorties, vous laisserez vos ennemis «occis et estendus sur -les grèves.» Cependant, le siège se prolonge; les assauts redoublent; -l’artillerie fait d’horribles ravages. Chevaliers, moines et soldats, -poignée par le nombre, mais masse formidable par le courage et -l’héroïsme, vous vous enfermez dans le château, prêts à vous ensevelir -sous ses ruines plutôt que de trahir et de renier la France. Une brèche -est ouverte, la fumée du canon vous enveloppe et vous aveugle; mais -votre bras est sûr; et pendant que la foi du moine s’écrie: saint -Michel à notre secours, votre épée valeureuse opère des prodiges. -L’ennemi est culbuté; sa déroute est complète. La victoire est à vous! -A qui faut-il l’attribuer? L’histoire répond: à votre bravoure, ô -preux incomparables! Mais vous avez complété vous-mêmes la réponse de -l’histoire. Quand Dunois vient vous complimenter au nom du Roi: «Nous -avons triomphé, lui dites-vous, par l’aide de Dieu et de monseigneur -saint Michel, prince des chevaliers du ciel.» Vos ennemis, du reste, -l’ont eux-mêmes proclamé: ils avaient aperçu dans les airs, et à votre -tête, saint Michel armé d’un glaive étincelant. - -Quelle page que celle-là! Quelle page pour l’Archange! Quelle page -pour la France! Quelle page éclatante en l’honneur de notre Normandie -et de ce roc immortel, seul point de notre territoire que n’ait point -foulé le pied de l’étranger! L’éloge serait ici superflu. Les faits -parlent plus haut que toute parole, et ce qu’ils expriment, c’est _la -gloire_, une gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure -du patriotisme soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel, -de toi, comme de la cité de Dieu, nous pouvons dire avec admiration: -_Gloriosa dicta sunt de te._ Des faits à jamais glorieux se sont -accomplis dans tes murs! Ta gloire ne saurait être ni trop souvent -rappelée, ni trop haut célébrée. - -Toutefois ce n’était pas seulement sur sa propre montagne que saint -Michel voulait défendre la France. A cette heure même où l’on croit -tout perdu, l’Archange apparaît à Jeanne d’Arc et lui révèle sa sublime -mission: «Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France; tu -lui rendras son royaume.» L’histoire, qui nous raconte les succès de -l’héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle -remerciait messire saint Michel de l’avoir protégée au milieu des -combats. - -En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des -heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au -sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courage et -le patriotisme des braves qui avaient sauvé l’honneur du pays, il -établit la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d’or, emblème -du pèlerin, qu’il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave -cette devise: _Immensi tremor Oceani_, la terreur de l’immense Océan, -rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves, -où ils avaient cru voir l’Archange exciter la tempête et soulever -contre eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut -pour berceau notre Mont-Saint-Michel. - -La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En -ces jours lamentables où les disciples de Calvin tentèrent d’asservir -notre catholique Normandie, ils comprirent bientôt que la prise du Mont -devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l’Archange -demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de -la patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour -anéantir les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en -face des ennemis de l’Église? En vain les calvinistes, sentant bien -que la force est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en -pèlerins. En vain s’écrient-ils dans l’orgueil d’un triomphe prématuré: -«Ville gaignée; ville gaignée!» La Moricière accourt avec une poignée -d’hommes et culbute l’ennemi. En vain Montgommery surprend la petite -cité; les moines défendent la citadelle à outrance. Que l’attaque -se prolonge pendant des années; que les combats se succèdent sans -trève, sans relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours -veille, suscitera des défenseurs: les de Vicques, les La Chesnaye, les -Quéroland. Grâce à sa protection toute puissante leur bras vainqueur -repoussera tous les assauts. Vierge du joug de l’étranger, la montagne -sera vierge du joug de l’hérésie: elle demeurera catholique et -française toujours. - -Quelle leçon de patriotisme et de foi! Si jamais, ce qu’à Dieu ne -plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de -guerre et d’invasion, qu’elle n’oublie pas saint Michel; qu’elle -tourne vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu’elle lui dise -avec cette confiance et cette conviction religieuse qui font les -héros: _Sancte Michael Archangele, defende nos in prœlio!_ Et saint -Michel suscitera des anges, des héros; il combattra pour la France et -avec eux; et l’on pourra répéter toujours: _Michael et angeli ejus -prœliabantur cum Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejus; et non -valuerunt!_ - -Nous l’avons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye où veille et -s’initie à toutes les connaissances le savant bénédictin; il possède -ses remparts où éclate la vaillance de l’intrépide chevalier; mais par -dessus tout il est fier de sa basilique où des milliers de pèlerins -sont venus s’agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant. -C’est là, disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus -précieuse du Mont-Saint-Michel: il est avant tout le sanctuaire -visité pendant des siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire où -nous devons célébrer le triomphe de la religion et de la piété. Si -l’Archange descendait pour combattre à notre tête, il aimait surtout -à monter au ciel pour y porter nos vœux et nos adorations. Et quel -monument au monde fut jamais plus propice à la prière? N’est-ce pas -ici, comme l’a si bien dit un illustre enfant de saint Benoît, que -l’homme peut monter à Dieu sans être arrêté dans les élans de son âme, -et que Dieu peut descendre à nous sans rien perdre de sa majesté? - -Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et -les Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la -douce aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que -déjà les temples païens étaient renversés, qu’au prêtre des faux dieux -succédait l’ermite; la prière aux sanglants sacrifices; au paganisme -la croix du Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un -mot devenir le palais des anges. Vers les premières années du huitième -siècle en effet, saint Michel apparaît au pieux évêque d’Avranches, -saint Aubert, lui enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe, -un sanctuaire où la France viendrait l’honorer, comme déjà l’Italie le -vénérait sur le Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque -obéit; il part à la tête de son clergé, suivi d’un peuple nombreux qui, -saisi d’enthousiasme, chante des hymnes et des cantiques. C’est ainsi -que la religieuse cité d’Avranches ouvrait l’ère à jamais féconde des -pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la -basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel -devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent -de tous les pays: ils viennent des diverses parties de la France; -ils viennent de toutes les contrées de l’Europe. Pour leur faciliter -l’accès, des routes sont partout ouvertes; l’histoire nous a conservé -leur nom: elles s’appelaient _voies montoises_. Quelle nombreuse, -quelle magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit -alors se dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles! Tous les -ordres, dans la société, tiennent à honneur d’y prendre part. L’Église, -d’abord, y envoie ses princes: «Chose admirable, dit dom Huynes, en -un lieu tant écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur -le registre les évêques, abbés et autres personnages qui y viennent, -je m’assure qu’en peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de -plus, si nos ancêtres eussent remarqué les légats du saint-siège, les -cardinaux et les archevêques..., nous nous contenterions de les nommer -en général, tant il y en aurait!!» En effet, les saints accourent au -Mont-Saint-Michel: saint Anselme, saint Édouard d’Angleterre, saint -Louis, saint Vincent-Ferrier. Les pontifes y accourent: ce sont -les archevêques de Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et -d’Angleterre. Les cardinaux y viennent de leur côté: c’est, pour n’en -citer qu’un seul, le cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous -le nom d’Alexandre III. Les abbés viennent y entretenir et y rallumer -leur ferveur: ce sont les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l’Écluse. -Les princes, les empereurs et les rois viennent y demander la sagesse -et le courage de porter chrétiennement le fardeau du pouvoir: à la -suite de Childebert, c’est Charlemagne, c’est Guillaume le Conquérant, -c’est Louis VII avec deux cardinaux, un archevêque, un évêque et cinq -abbés; c’est Louis IX, c’est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste, -à Tunis, vient témoigner sa reconnaissance au puissant Archange; c’est -Philippe le Bel qui dépose sur l’autel de la basilique douze cents -ducats destinés à modeler une statue de saint Michel en lames d’or; -c’est Charles VI, avec toute sa cour; c’est Charles VII; c’est Louis -XI qui trois fois vient prier au célèbre sanctuaire; c’est Charles -VIII «remerciant son dit seigneur saint Michel, chef de son Ordre, de -la bonne victoire qu’il obtenait contre ses ennemis;» c’est François -Iᵉʳ reçu par Jean de Lamps avec une magnificence dont les annales du -Mont nous ont légué le souvenir; c’est Charles IX et Henri III; c’est, -dans les temps modernes, le comte d’Artois, depuis Charles X, et le duc -d’Orléans, depuis Louis-Philippe, avec son frère et sa sœur. - -Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre -les foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du -treizième siècle surtout, l’entraînement est général, irrésistible. -«En 1333, dit dom Huynes, une chose advint grandement admirable et est -telle. - -[Illustration: Fig. 9.--Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé -réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.] - -Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient -_pastoureaux_ viennent en cette église de divers pays lointains, -les uns par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels -asseuraient qu’ils avoyent entendu des voix célestes qui disaient à -chacun d’eux: _Va au Mont-Saint-Michel_, et qu’incontinant ils avoyent -obeys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en -chemin, laissant leurs troupeaux emmy les champs et marchant vers -ce Mont sans dire adieu à personne.» Les anges de la terre venaient -ainsi saluer le Prince des anges du ciel; la faiblesse venait implorer -la force. Avec les pastoureaux, ce sont des familles, des paroisses, -des cités qui viennent, bannières en tête, solliciter la protection -de l’Archange. Un historien du Mont nous a décrit ces pèlerinages, en -un jour de saint Michel, de façon à nous révéler ce qu’étaient alors -ces éclatantes et universelles manifestations de la foi chrétienne: -«La veille du grand jour, nous dit-il, tous les canons de la place -font entendre leurs salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les -neuf cloches angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le -lendemain, les pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au -monastère. Pendant qu’ils vont prendre leur place, voici que sur les -grèves d’autres chants se font entendre: ce sont de nouveaux pèlerins -qui sortent des voies montoises, s’avançant avec leurs étendards vers -la sainte montagne. La route de Genets envoie quelques Anglais, des -compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds -nuds, quelques Flamands qui sont venus par l’antique voie de Bayeux à -Genets... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l’Épine, -voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une -grande quantité d’enfants de la Champagne. Ils sont suivis d’une foule -si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse-Allemagne, -qu’on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie -Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes -venues du Mans, de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques -Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est encombré de -Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d’Espagnols... La voie de -Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations -de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de -Léon.» Ils sont reçus au milieu de toutes les magnificences du culte, -des chants graves des moines, avec lesquels s’harmonisent les sons de -l’orgue et les voix de la multitude. Les âmes se dilatent alors: de -toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l’Archange, -nombreuses, ardentes et pleines de confiance. «Celui-ci recommande -une épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui -exposent leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour; -d’autres prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le -paralytique de l’Évangile, se sont fait apporter dans cette église, -pour se recommander à Dieu par l’entremise de son Archange.» O voûtes -de la basilique, où respire la piété des aïeux, comme la ferveur des -vrais chrétiens dut alors vous faire tressaillir! Comme le grand -Archange, ému par ces accents de foi, devait se tenir devant les autels -du temple, son encensoir d’or à la main! Comme il devait recueillir -avec amour l’encens que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la -fumée précieuse de ces aromates dut monter de sa main jusqu’au trône -de Dieu: _Data sunt ei incensa multa... et ascendit fumus aromatum de -manu Angeli in conspectu Dei!_ L’histoire nous dit qu’en effet les -pieux pèlerins ne criaient pas en vain: _Michael archangele, veni -in adjutorium populo Dei!_ Saint Michel archange, venez en aide au -peuple de Dieu! L’histoire nous dit que saint Michel fut le secours -de ces âmes chrétiennes: _Stetit in auxilium pro animabus justis._ -Dans ce sanctuaire béni que de grâces signalées! Que de malades -rendus à la santé! Que de pécheurs convertis! Là se renouvellent les -prodiges de l’Évangile: les aveugles voient, les sourds entendent, les -boiteux marchent, et les foules, saisies d’admiration, pénétrées de -reconnaissance, retournent dans leur pays, en glorifiant le Seigneur -et son Archange. Le miracle, en un mot, qui partout ailleurs est une -exception, devient comme une habitude sur ce mont vénéré. A chaque -pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et le touche du -doigt. Il vit pour ainsi dire dans l’atmosphère des miracles. Et ces -miracles, nous dit l’illustre fils de saint Benoît, qui consacre tout -un livre à les raconter, sont attestés «par les escrits des moynes de -cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les voyant nous -les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu’on pourrait -désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de piété, il se -glisse souvent plusieurs faussetés, si l’on n’y apporte la précaution -nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre.» Cette -précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que cette -affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours -immense, cette confiance prodigieuse et constante ne proclament pas, -plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la perpétuité -de ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi de -toutes les contrées de l’Europe, de tous les rangs de la société; les -multitudes n’auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage, les -privations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n’avait été -nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange. - -Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations, -les papes lancent l’anathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins -du Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet. -L’auguste sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu’ils -veulent enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente -souverains pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur -propre dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la -basilique. - -Qu’il était beau le Mont-Saint-Michel, dans ces siècles de foi! De -quelle profonde vénération, de quels pieux hommages l’entouraient -alors les grands et les petits, les souverains et les peuples! Avec -quelle vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le -matelot battu par la tempête, l’infortuné dans la détresse répétaient -ce populaire et tant aimé refrain: «Saint Michel à notre secours!» -C’étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d’une -incomparable splendeur. - -Mais quoi? devons-nous donc porter envie aux siècles passés? Cette -splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt -à l’horizon! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges. -Trop longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop -longtemps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière -et l’espérance; mais enfin la justice est venue; l’heure de la -réparation a sonné. Dieu d’ailleurs, en des jours de colère, n’a que -trop sévèrement signifié à la France la nécessité de revenir à son -antique protecteur. La France a compris la leçon; et aujourd’hui les -voies du Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la -joie, en se voyant de nouveau sillonnées par les pieux pèlerins; les -évêques ont repris le chemin du sanctuaire béni; des gardiens fidèles -remplacent les enfants de saint Benoît. Protégé par la science et -par le dévouement, le Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les -grandes manifestations de la foi renaissent; et la nouvelle de cette -faveur éclatante que l’immortel Pie IX a bien voulu accorder à la -statue de l’Archange a fait tressaillir la vieille basilique. Oui, le -Mont-Saint-Michel va redevenir lui-même; la science y fleurira comme -aux jours d’autrefois: voici qu’en effet, aux alumnats du passé vient -de succéder l’_École apostolique_. Les âmes patriotiques, celles qui ne -veulent pas que la France périsse, y feront retentir le cri des antiques - -[Illustration: Fig. 10.--L’archange saint Michel. Figure tirée -du tableau l’_Assomption de la Vierge_ du Pérugin. Académie des -Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.] - -héros: saint Michel soyez notre défenseur! La piété surtout, la piété -s’y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ -en nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété, -c’est-à-dire, _progrès_, _patriotisme_, _religion_, voilà les trois -mots que notre dix-neuvième siècle voudra, pour son honneur, inscrire -à son tour au sommet de la cité de l’Archange. Et l’on pourra redire -toujours: _Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco -pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt._ - -Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une -assemblée de catholiques: «Nous ne faisons pas de la politique; nous -sommes les serviteurs d’une cause plus haute. Nous nous réunissons pour -travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre l’Église et à faire du -bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d’ailleurs, -que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L’amour de -Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l’Église et -de la France, dans la continuation de cette solidarité providentielle -qui fut souvent la défense humaine de l’une et qui fut toujours la -gloire immortelle de l’autre, voilà notre but.» - -Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui -nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n’avons -pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c’est l’union -des cœurs et des âmes, c’est la charité fraternelle qui a présidé à -cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c’est le -calme, c’est la paix qu’après une tempête trop longtemps prolongée nous -voulions solliciter par l’intercession de saint Michel. La politique -dissipe; elle remplit l’âme des rumeurs terrestres et des vains bruits -qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce -mont dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au -Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre, et sur ces sublimes -sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien -loin sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu’au -ciel. Non, la politique n’était pas notre but, dans cette solennelle -manifestation. Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour -travailler ensemble à _glorifier Dieu_. En ces jours où la gloire du -Très-Haut est si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à -l’exemple de saint Michel, répéter de concert: _Quis ut Deus?_ Qui est -semblable à Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui -le maudissent, adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment, -aimer Dieu pour nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions, -en un mot, à la révolte opposer la soumission filiale, et comme la -révolte est publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût -universelle. - -Nous nous réunissions pour le bien de l’Église. Confiant dans la -protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l’Archange -d’enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les -erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui -restituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu -et pour sauver les âmes: _Ut, destructis adversitatibus et erroribus -universis, secura (Deo) serviat libertate._ Nous voulions le conjurer -d’obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous -conserver longtemps, longtemps encore l’héroïque et admirable Pie IX, -que la mort vient de nous ravir. - -Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère -à nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur -séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de -passions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d’impiété. -Nos voix catholiques et françaises voulaient s’unir pour lui crier -en chœur: «Saint Michel, au secours de l’Église; saint Michel au -secours de la France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels; -rendez-lui, par sa foi, la vigueur et la gloire!» Nous nous réunissions -pour le bien de nos frères: «Soulagez, disions-nous au puissant -Archange, les misères des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à -nos infirmes la santé, à nos pauvres pécheurs la grâce et le salut, -à tant de cœurs oppressés la consolation et l’épanouissement!» Nous -nous réunissions enfin pour nous-mêmes. Nous demandions à celui qui -fut là-haut le gardien de la gloire divine, de nous obtenir à tous -d’être ici-bas les vaillants soldats du Christ et de son Église! -L’évêque et les prêtres en particulier l’ont supplié de couvrir de son -invincible épée tous les individus, toutes les familles, toutes les -paroisses de ce diocèse au sein duquel il a choisi lui-même sa demeure! -Les guerriers ont imploré, par son entremise, la valeur, et, s’il en -est besoin, l’héroïsme! Les pécheurs l’ont conjuré de mettre dans la -balance de l’infinie justice leurs prières, leurs pénitences et leurs -larmes! Les justes lui ont demandé de les introduire dans la sainte -lumière: _Signifer sanctus Michael repræsentet eas in lucem sanctam!_ - -Notre appel a été entendu, et de nouveau nos grèves ont frémi sous -les pas des pèlerins; de nouveau se sont levées des multitudes, -faisant revivre les plus beaux jours du passé. La prière, une prière -formidable, comme celle d’autrefois, est montée vers l’Archange; et -pendant qu’une main vénérable déposait sur son front la couronne, tous -les cœurs s’écriaient dans l’élan d’une confiance qui ne sera point -trompée: _Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non -pereamus in tremendo judicio!_ - -♱ A. GERMAIN, -évêque de Coutances et Avranches. - -[Illustration: Fig. 11.--Armoiries de Monseigneur Germain, évêque de -Coutances et Avranches.] - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -SAINT MICHEL - -ET LE MONT-SAINT-MICHEL - -DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE - - - - -[Illustration] - - - - -INTRODUCTION - - -L’histoire du Mont-Saint-Michel n’est pas une page isolée de nos -chroniques locales; elle se rattache par des liens étroits aux plus -graves événements qui se sont accomplis en France depuis le huitième -siècle. Cette montagne de granit, avec sa ceinture de remparts -et sa couronne d’édifices à l’aspect fier et majestueux, ravit -l’admiration du visiteur, excite l’enthousiasme du poète et anime le -pinceau de l’artiste; mais elle doit avant tout fixer l’attention de -l’historien. Tour à tour, on l’appela le Palais des anges, la Cité -des livres, le Boulevard de la France et la Merveille de l’Occident. -A quelle cause faut-il attribuer l’origine de ces titres glorieux? Le -Mont-Saint-Michel est l’œuvre de la civilisation chrétienne, et c’est -sous l’influence de la religion qu’il a conquis sa renommée. - -Si le soleil de l’Évangile ne s’était jamais levé sur les côtes de -la Neustrie, quel spectacle nous offrirait aujourd’hui la cité de -l’Archange? Que verrions-nous à la place de ces constructions hardies -et de ces chefs-d’œuvre immortels? Peut-être le Mont-Saint-Michel -serait, comme autrefois, un rocher sauvage et stérile. Mais, dès -l’aurore du christianisme, tout changea d’aspect. Cette montagne qui -avait ses destinées dans les vues de la Providence, devint le centre -d’un mouvement religieux, dont l’influence salutaire se fit bientôt -sentir en France et chez les nations voisines. C’est là que saint -Michel, le protecteur des enfants de Dieu, choisit son sanctuaire -de prédilection; et de là, comme d’une forteresse inexpugnable, il -combattit pour les droits de la justice et de la vérité. Le monde -s’ébranla. De toutes parts on accourut pour implorer l’assistance de -l’Archange, et pendant plus de dix siècles le Mont-Saint-Michel servit -de rendez-vous aux peuples chrétiens. Que de prodiges signalés, que de -souvenirs touchants, que de pieuses et naïves légendes se rattachent à -cette partie de notre histoire! On y retrouve la foi de nos pères, avec -son élan irrésistible et sa noble simplicité. - -La science, compagne assidue de la révélation, trouva un asile assuré -sous l’égide de l’Archange. Les gardiens du sanctuaire savaient unir -le savoir à la piété. Ils cherchaient dans les sciences divines -et humaines les jouissances que la vérité procure aux esprits -droits et affranchis de la servitude des sens. Aussi voyons-nous -au Mont-Saint-Michel une phalange de religieux occupés sans cesse -à l’étude des lettres, de la philosophie, des mathématiques, de -l’astronomie, de la musique, de la jurisprudence, et des autres -branches des connaissances profanes. Pendant que la France était en -proie aux horreurs de la guerre, et que l’ignorance gagnait toutes -les classes de la société, les enfants de saint Benoît recueillaient -les débris de l’antiquité, transcrivaient les œuvres d’Aristote, de -Cicéron, de saint Augustin, de Boèce, et ouvraient des écoles où -de nombreux disciples se formaient à la culture de l’esprit et du -cœur. Parmi ces savants, on compte de pieux interprètes de la Sainte -Écriture, des poètes et des historiens dont les noms et les écrits sont -parvenus jusqu’à nous. Au premier rang brillent les Robert de Torigni -et les Guillaume de Saint-Pair. - -Si la raison s’illumine au foyer de la révélation, les arts naissent -aussi de l’inspiration religieuse et suivent dans leur évolution les -progrès de la science. C’est pourquoi sous l’influence de la religion, -les arts se développèrent au Mont-Saint-Michel et produisirent les -merveilles qui étonnaient le génie de Vauban. Là nous trouvons toutes -les richesses, toutes les transformations, toutes les variétés de -l’architecture chrétienne. A l’origine, c’est le roman, avec sa -sévérité; peu à peu, après de longs essais, l’ogive triomphe du plein -cintre, la pierre semble s’élever sous un souffle divin et prend son -libre essor vers le ciel; le corps des édifices, soutenu par des -colonnes élégantes, se dilate avec ampleur; le granit s’anime sous le -ciseau de l’artiste et s’épanouit en riches feuillages, ou revêt les -formes symboliques les plus diverses. On dirait l’hymne de la création -tout entière; ou plutôt c’est l’acte de foi d’un âge profondément -chrétien. En présence de ces édifices séculaires, comme à la vue des -travaux entrepris par les Mabillon, nous pouvons bien dire: _Voilà une -œuvre bénédictine._ - -La religion, la science et les arts renferment les éléments d’une -vraie civilisation. Il ne faut donc pas s’étonner si l’abbaye du -Mont-Saint-Michel exerça une grande influence sociale au Moyen Age et à -la Renaissance. Les enfants de saint Benoît, non contents de cultiver -dans leur monastère toutes les connaissances divines et humaines, -firent part au monde des trésors de science et de vertu qu’ils -possédaient; on les vit en relation avec les souverains pontifes, les -cardinaux et les évêques; ils entretinrent des correspondances actives -avec les savants qui peuplaient les cloîtres, ou enseignaient dans les -chaires publiques; non seulement ils avaient pour la plupart un libre -accès auprès des ducs de Normandie, mais ils devinrent encore les -amis et les conseillers de plusieurs rois de France et d’Angleterre. -Ils surent profiter de leur crédit pour le bien de l’Église et de la -société. Guillaume le Conquérant voulut confier à des religieux du Mont -le soin d’instruire et de réformer les peuples nouveaux soumis à sa -domination; Robert de Torigni contribua par sa prudence et sa fermeté -à mettre un frein à la tyrannie de Henri II; un autre abbé, Pierre le -Roy, fut nommé référendaire de l’Église romaine, en récompense des -services qu’il avait rendus au Saint-Siège, à l’époque du grand schisme -d’Occident. Cette influence extérieure se manifesta surtout pendant la -guerre de cent ans. La cité de l’Archange fut transformée en château -fort, et devint une citadelle inexpugnable contre laquelle se brisèrent -tous les efforts de l’ennemi. La France presque entière subit le joug -du vainqueur; mais le Mont-Saint-Michel ne vit point flotter sur ses -remparts le drapeau de l’étranger. Les premiers succès qui amenèrent -l’expulsion des Anglais furent remportés par les défenseurs du Mont, -et, après la délivrance de notre territoire, Louis XI établit l’ordre -de Saint-Michel pour reconnaître la protection que l’Archange avait -accordée à nos armes, et perpétuer le souvenir des glorieux événements -dont nous venons de parler. - -Mais, avant tout, le Mont-Saint-Michel servit de véritable berceau au -culte de cet _Ange de la patrie_, que Dieu dans les desseins de sa -sagesse semble avoir choisi pour présider aux destinées de la France. -Jamais culte ne fut plus populaire au Moyen Age ni plus universellement -répandu, après celui du Sauveur et de la Vierge. Saint Michel, que -la tradition représentait comme le prince de la milice céleste, le -vainqueur du serpent infernal, le conducteur des âmes au tribunal -suprême, le guide du peuple de Dieu et l’ange de la lumière, dissipant -les ombres du paganisme et de l’hérésie; saint Michel, le type de la -bravoure et de la fidélité, le protecteur du faible et de l’orphelin, -le vengeur des droits de Dieu et l’heureux contradicteur de l’esprit -du mal; saint Michel, avec ses attributs guerriers, sa forme poétique, -son amour de la vérité et de la justice, devait exciter l’enthousiasme -de nos pères, gagner leur confiance et ravir leur admiration. Les -Francs avaient trouvé en lui un patron et un modèle. Les rois des deux -premières races donnèrent l’exemple; ils se mêlèrent à la foule des -pèlerins et allèrent au Mont placer leur couronne sous la protection -de saint Michel; ou bien, comme Charlemagne, ils firent représenter -l’image de l’Archange sur les drapeaux qu’ils portaient à la tête de -leurs soldats invincibles. Heureuse nation que celle dont les chefs -s’appuyaient sur le secours du ciel et ne mettaient pas leur unique -espérance dans l’habileté des calculs humains, ou dans la force -des armes! Quand la féodalité étendit ses ramifications à toutes -les classes de la société, un grand nombre de seigneurs, prêtres, -moines ou laïcs, confièrent la garde des châteaux, des tours et des -abbayes-forteresses à l’Archange guerrier. Tous se croyaient plus en -sûreté lorsqu’ils avaient placé leurs biens et leurs personnes sous -la sauvegarde du prince de la milice céleste. Les communes, à leur -tour, choisirent saint Michel pour patron et ornèrent de son image les -hôtels, les beffrois et les places de nos cités. - -Le culte de saint Michel conducteur des âmes fut encore plus populaire -surtout depuis le dixième siècle. On pensait que l’Ange fidèle, après -avoir précipité des cieux Satan révolté, le poursuivait sans cesse -dans sa lutte acharnée contre les hommes. Il veillait sur l’innocence, -ramenait à la pratique du bien les pécheurs égarés, conduisait les âmes -au tribunal de Dieu, et pesait avec équité les bonnes et mauvaises -actions. A ce titre, saint Michel fut honoré particulièrement dans -les monastères. Les religieux, faisant profession d’un genre de vie -plus pure et plus parfaite étaient dès lors les sentinelles avancées -de la chrétienté, et comme tels, ils se trouvaient plus exposés que -personne aux attaques, aux pièges et aux surprises de l’ennemi; de -plus, ils se distinguaient par leur piété envers les morts: piété -jadis si florissante dans la plupart de nos abbayes et surtout au -Mont-Saint-Michel. Les moines avaient aussi à se prémunir contre -les invasions des barbares et les empiètements de leurs voisins. Il -n’est donc pas étonnant qu’ils aient songé à faire alliance avec le -belliqueux Archange, pour le disposer à défendre leurs droits. - -Saint Michel n’est pas seulement l’irréconciliable ennemi de Satan -révolté; il en est aussi l’antithèse vivante. Ange de lumière avant sa -chute, Lucifer est devenu le père du mensonge et de l’erreur; il est, -selon l’expression de Tertullien, transformé en bête ennemie de la -clarté du jour; c’est pourquoi son antagoniste a été regardé comme le -protecteur des lettres, le porte-flambeau de la vérité, le propagateur -des saines doctrines. En cette qualité il fut choisi autrefois pour -le patron des étudiants. A l’exemple des religieux du Mont, qui se -disaient «les disciples du prince éthéré,» la plupart de ceux qui -fréquentaient les asiles ouverts à la jeunesse chrétienne, les élèves -des universités, avec les maîtres qui enseignaient dans les chaires les -plus renommées, se rangèrent sous l’étendard de l’archange saint Michel. - -Ainsi, dans le palais des rois et dans le cloître des moines, au milieu -des camps et à l’ombre des autels, dans les familles illustres et parmi -les modestes écoliers, sur tous les points de notre territoire, et en -particulier dans les localités voisines du Mont, le culte de l’Archange -jouit pendant plusieurs siècles d’une grande célébrité. Le concert de -louanges en l’honneur du génie tutélaire de la France était universel. - -Dans les temps modernes, la dévotion à saint Michel a perdu son éclat. -Faut-il s’en étonner? L’impiété s’efforce d’obscurcir le dogme des -anges, et spécialement des démons; aidée dans son œuvre de destruction -par le protestantisme qui a jeté le ridicule sur les plus saintes -croyances, elle a réussi à pervertir l’esprit humain. Les populations -n’aspirent qu’au bien-être matériel et ne voient plus que la vie -présente. Quelle place un esprit tout céleste, uniquement occupé de la -gloire de Dieu et des intérêts de l’autre vie, pouvait-il conserver -au milieu d’une société sceptique et railleuse? A une époque la -catastrophe a été complète, et aux yeux des hommes elle a paru sans -remède. Le sanctuaire de l’Archange lui-même a subi le sort de nos -autres édifices religieux: les moines ont été dispersés; les louanges -de Dieu n’ont plus retenti sous les voûtes de l’ancienne basilique; -à la prière ont succédé les imprécations et les blasphèmes; l’abbaye -est devenue un sombre cachot où l’on n’entendait plus que le bruit des -chaînes et le cri des victimes. - -Saint Michel, vainqueur du paganisme et de l’hérésie, devait triompher. -Déjà l’église a été rendue au culte, les cachots sont fermés, l’ère des -grands pèlerinages est ouverte et la statue de notre céleste patron -a reçu les honneurs du couronnement solennel. Grâce à l’initiative -de l’épiscopat français, nous voyons revivre la piété, la confiance -et l’élan des premiers âges. L’heure est donc opportune pour faire -connaître la belle et sublime physionomie de l’Archange, et raconter -les gloires de cette montagne si justement appelée la Merveille de -l’Occident. - -L’histoire de saint Michel et du Mont-Saint-Michel, dans ses grandes -lignes, suit toutes les phases par lesquelles la France est passée, -depuis son origine jusqu’à nos jours; elle peut se diviser en quatre -périodes générales: la première s’étend de la fondation par saint -Aubert à l’époque où la féodalité, après l’édit de Quiersy-sur-Oise et -l’avénement de la race capétienne, fut définitivement constituée; la -deuxième embrasse les années où le régime féodal triompha et ne fut pas -contrebalancé par l’établissement définitif des communes; la troisième -comprend la durée de cette lutte, unique peut-être dans les annales des -peuples, de cette guerre d’extermination que notre pays soutint pendant -plus d’un siècle contre l’Angleterre; la quatrième date des tentatives -que firent les protestants pour entraîner la France dans l’hérésie, et -se termine au glorieux couronnement de saint Michel. - -A chacune de ces époques, le mont Tombe subit une transformation -spéciale et le culte de l’Archange revêt un caractère nouveau, pour -s’adapter aux circonstances et répondre à nos besoins. Sous les -rois des deux premières races, saint Michel nous apparaît comme le -_vainqueur_ du _paganisme_; les habitants de la Neustrie d’abord, et -ensuite les Normands eux-mêmes se soumettent au joug de l’Évangile. -A l’époque féodale, nos ancêtres, attendant avec anxiété l’heure du -jugement suprême, ou redoutant les attaques de l’ennemi, confient -leurs plus chers intérêts à l’Archange _conducteur_ et _peseur des -âmes_. C’est alors que l’abbaye bénédictine jette un vif éclat et est -gouvernée par cette longue série d’hommes dont l’histoire a enregistré -le nom et les œuvres. Pendant la guerre de cent ans, le bruit des armes -et des chants guerriers se mêle aux accents de la prière et l’abbaye -se transforme en forteresse; de tous les points de notre territoire -on lève les yeux au ciel, pour invoquer le _belliqueux Archange_, qui -commanda jadis les armées du Seigneur. Dans les temps modernes saint -Michel est honoré surtout comme le vainqueur de _l’hérésie_ et de -_l’impiété_. - -[Illustration: Fig. 12.--Saint Michel terrassant le Dragon. Miniature -d’un livre d’heures du quinzième siècle. Bibliothèque de M. Ambr. -Firmin-Didot.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE PREMIER - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES -RACES - - -I - -SAINT MICHEL DANS LES TEMPS PRIMITIFS. - -En remontant le cours des âges, on trouve dès la plus haute antiquité -les traces certaines de la croyance aux esprits, bons ou mauvais, -inférieurs à Dieu, mais supérieurs à l’homme. Les juifs, héritiers des -saines traditions, et les autres peuples, qui avaient emporté, en se -dispersant, quelques lambeaux plus ou moins défigurés des révélations -primitives, ont attribué à ces mêmes esprits une large part dans la -lutte incessante du bien contre le mal; comme nous, ils ont pensé et -ils pensent encore que les anges veillent sur les hommes, que les -démons s’acharnent à leur perte; bien plus, d’après une découverte -récente faite en Assyrie, le grand combat livré au ciel dès l’origine -du monde n’était pas ignoré des anciens. De tout temps on a placé à -la tête des célestes phalanges un chef invincible, personnification -vivante de la vérité, de la justice et de la fidélité, ennemi à jamais -irréconciliable du prince des ténèbres et des mauvais génies rangés -sous son empire, ami des âmes et défenseur des droits de Dieu. - -Ces croyances furent altérées et mélangées de grossières erreurs en -Égypte, en Chaldée, chez les Assyriens et les autres nations infidèles; -mais les juifs, instruits par les prophètes, ne s’écartèrent pas sur ce -point des traditions de leurs ancêtres; au témoignage de Daniel, ils -admirent l’existence d’un ange, dont le nom signifiait dans leur langue -la majesté incomparable de Dieu, et désignait une mission spéciale: -Michel, c’est-à-dire, qui est semblable à Dieu. Ils le reconnurent pour -leur génie tutélaire, leur chef dans les combats, leur guide et leur -conseiller; ils lui donnèrent le titre de «prince,» de «grand prince;» -et, si l’on s’en tient aux règles de l’exégèse usitée chez les Hébreux, -il est permis de croire que la Synagogue lui attribua la plupart des -faits merveilleux consignés dans les livres saints, et accomplis par -le ministère des anges. D’après ces interprétations, saint Michel fut -regardé comme l’intermédiaire des révélations du Sinaï; c’est lui qui -mit à mort les nouveau-nés des Égyptiens, pour hâter la fin de la -première captivité et l’acheminement vers la terre promise; c’est lui -qui sauva le trésor du temple de la cupidité des Séleucides et infligea -un terrible châtiment à l’impie Héliodore (fig. 13). Il faisait sans -doute partie de l’ambassade qu’Abraham reçut sous le chêne de Mambré; -Moïse l’entendit lui adresser la parole dans le buisson ardent; -Ézéchiel le vit peut-être sous le voile énigmatique du tétraphorme. Il -fut, en un mot, le principal messager du Seigneur dans ses rapports -avec le peuple élu; il prit part à tous les actes destinés à exalter -ou à humilier, à défendre ou à punir la famille d’adoption, «la nation -domestique de Dieu,» selon l’expression de Tertullien. - -Les juifs ne pouvaient ignorer le combat dont le récit a été gravé -sur les monuments chaldéens, et que saint Jean nous a dépeint avec -des couleurs si vives dans son Apocalypse; ils savaient que saint -Michel avait reçu la mission de combattre Satan, de s’opposer à ses -projets et de défendre les âmes contre ses séductions. Une tradition, -célèbre autrefois en Israël, vient jeter sur ce point une lumière -éclatante. On racontait qu’une altercation s’était engagée entre les -deux antagonistes, à la mort de Moïse; saint Michel fit enlever par -un ange le corps du grand législateur et alla l’ensevelir dans une -vallée du pays de Moab, afin de le soustraire au culte des Hébreux qui -n’auraient pas manqué de lui rendre les honneurs divins. Le démon, -souhaitant avoir les restes de Moïse en sa puissance pour faire tomber -le peuple de Dieu dans l’idolâtrie, voulut mettre obstacle au dessein -de l’Archange; mais - -[Illustration: Fig. 13.--Le châtiment d’Héliodore. Fragment de la -peinture à fresque de Raphaël dans une des salles du Vatican. Seizième -siècle.] - -il fut contraint de prendre la fuite, dès qu’il entendit son adversaire -prononcer, comme jadis au ciel, le nom du Seigneur tout-puissant. -Saint Jude, dans son Épître, fait allusion à ce fait, quand il dit: -«L’archange Michel, dans sa contestation avec le diable touchant le -corps de Moïse, n’osa condamner son ennemi avec exécration; mais il se -contenta de dire: Que le Seigneur exerce sur toi sa puissance.» Ici, -saint Michel nous apparaît déjà comme vainqueur de l’idolâtrie (fig. -14). - -Les juifs croyaient que cette lutte de l’Archange et de Satan -devait se continuer au delà de la tombe jusqu’au jour redoutable du -jugement: «En ce temps-là, est-il dit dans le prophète, Michel le -grand prince se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants de -votre peuple... Et alors tous ceux qui auront leurs noms écrits dans -le livre seront sauvés.» Ainsi, de toute antiquité, saint Michel a -été pris pour le conducteur et le peseur des âmes, avec le symbole -de la terrible balance dont il est plus d’une fois parlé dans les -saintes Écritures. En cette qualité, il recevait et reçoit encore des -hommages particuliers de la part des Juifs, qui récitent pour le repos -des morts la prière suivante, appelée _Justification du jugement_: -«L’archange Michel ouvrira les portes du sanctuaire, il offrira ton âme -en sacrifice devant Dieu. L’ange libérateur sera de compagnie avec toi, -jusqu’aux portes de l’empire où est Israël.» Les nations idolâtres, -surtout celles qui étaient en relation plus directe avec le peuple de -Dieu, admettaient aussi l’existence d’un génie, qui recevait les âmes -au moment de la mort et les conduisait au tribunal du juge suprême. -N’était-ce pas le rôle de Teutatès chez les Germains et les Gaulois, -d’Hermès chez les Latins, les Grecs, les Phéniciens et les Égyptiens? -Ce dernier, ami d’Osiris et instituteur des âmes sur la terre, -assistait au jugement des bons et des méchants, dont les premiers -étaient ensuite répartis dans les diverses régions du ciel, et les -autres relégués dans des corps terrestres en punition de leurs fautes. - -Les premiers chrétiens qui avaient lu les écrits de saint Jude et -de saint Jean, ne pouvaient ignorer ni le nom, ni la nature, ni les -triomphes du belliqueux Archange; ils connaissaient dans tous ses -détails le grand combat que Michel et ses anges engagea au ciel -contre le dragon révolté; ils savaient que l’antique serpent avait -été vaincu et chassé loin de Dieu, avec ses légions infernales; ils -étaient persuadés que la même lutte se continue sur la terre, et ne -finira point tant que le séducteur pourra tromper les hommes, et les -entraîner avec lui au fond de l’abîme. Pour eux, saint Michel était -l’ami du Verbe incarné, il avait une mission à remplir dans l’Église, -il devait être l’affirmation vivante et personnelle du Christ en face -des négations impies de Satan; déjà on saluait en lui le vainqueur du -paganisme et le conducteur des âmes. L’histoire des catacombes présente -des traces de ces anciennes croyances, et Hermas lui-même en parle dans -le livre du _Pasteur_. Son récit, quelle que soit sa valeur aux yeux -de la critique, atteste du moins, sous la forme du symbole, que non -seulement le nom, mais aussi la mission de l’Archange était connue dans -les âges les plus reculés de l’Église. - -[Illustration: Fig. 14.--Contestation entre l’archange saint Michel -et le démon au sujet du corps de Moïse. Fac-similé d’une gravure sur -cuivre de l’ouvrage du R. P. G. Stengel sur les Anges. 1629.] - -Hermas demande au pasteur le nom du messager céleste qui leur est -apparu armé d’une faux, coupant les branches d’un grand arbre sans -jamais en diminuer l’élévation ni la beauté, et présentant un rameau à -ceux qui étaient abrités sous son ombre. Le pasteur répond: Cet ange à -la taille majestueuse est _Michel_, le _protecteur_ de votre peuple; -il grave dans les cœurs la loi divine figurée par l’arbre, et veille à -son observation; il pèse les actions des hommes, garde les bons sous -sa puissance, fournit aux coupables le moyen d’expier leurs fautes, et -envoie au ciel ceux qui ont lutté contre le démon et remporté la palme -de la victoire. - -Le culte de l’Archange se répandait, à mesure que la foi étendait -ses conquêtes, et autant que la persécution le permettait. Tous -aimaient à raconter, au milieu des épreuves de ces premiers siècles, -les apparitions du belliqueux défenseur de l’Église et les faits -merveilleux qu’on lui attribuait, surtout en Asie. Il était, -croyait-on, du nombre des esprits bienheureux qui s’approchèrent du -Sauveur et le servirent après la tentation du désert; il fallait voir -en lui l’ange de l’agonie, de la résurrection et de l’ascension. -D’après une pieuse légende rapportée par Grégoire de Tours, le Sauveur -lui avait confié l’âme de sa sainte Mère, depuis l’heure de sa mort -jusqu’au moment de son assomption. Il était apparu dans les environs de -Colosses, l’une des premières villes qui embrassèrent le christianisme; -dans l’île de Patmos, où saint Jean fut relégué, et jusqu’au sein -de Rome païenne. Au rapport de Siméon Métaphraste, l’apparition de -Colosses resta longtemps célèbre chez les Grecs, à cause des prodiges -dont elle fut accompagnée. Pour en perpétuer la mémoire, on bâtit une -chapelle sous le vocable de l’Archange, et une fête fut instituée à la -date du sixième jour de septembre. - -Au commencement du quatrième siècle, après la victoire de Constantin -le Grand sur le tyran Maxence, le culte de saint Michel prit de -nouveaux développements. Plusieurs avaient salué l’Archange en celui -qui portait le _labarum_ ou l’étendard du Christ le jour du combat. -L’empereur lui-même, pour affirmer sa croyance, fit élever en l’honneur -de saint Michel deux églises dans les environs de Constantinople. -Cette conduite prouverait à elle seule l’antiquité du culte dont nous -étudions les origines; en effet, Constantin n’aurait pas voulu se -permettre d’innover sur un point de cette nature, et la fondation des -églises de Byzance «suppose une longue et magnifique force acquise;» -elle a de plus une signification d’une haute portée et jette une vive -lumière sur notre sujet. L’empereur, après avoir donné un coup mortel -au _paganisme_, met son épée au service de l’Église, proclame la vérité -catholique et confesse qu’il doit sa victoire à l’assistance visible -du ciel; en même temps, il élève sur les ruines des temples païens -deux édifices dédiés à l’Archange, qui, à l’origine, terrassa le père -du mensonge et proclama la vérité éternelle. N’est-ce pas reconnaître -la grande mission de saint Michel, et confier à sa garde le glaive qui -doit défendre l’Église contre les persécutions et les envahissements de -ses ennemis? Le prince de la milice céleste - -[Illustration: Daumont, lith. Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris - -SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DEMON. - -et - -Apparition de l’Archange sur le Monte-Gargano en Italie. - -Miniature du _Missel de Charles VI._ ms. du XVᵉ siècle. Bibl. de M. -Ambr. F. Didot.] - -accepta l’offre de Constantin et veilla sur les destinées de l’Empire -d’Orient, tant que celui-ci ne trahit pas la cause de Dieu et de la -vérité (fig. 15). Longtemps le culte du glorieux Archange fleurit sur -les rives du Bosphore. Justinien, dévot serviteur de saint Michel, au -dire de Procope, fit restaurer les deux églises élevées par la piété de -Constantin le Grand; d’autres sanctuaires furent bâtis à Byzance et aux -environs; dans tout l’empire on rivalisait de zèle, et un grand nombre -de familles tenaient à honneur de porter le nom de Michel. - -[Illustration: Fig. 15.--Saint Michel offre à un empereur byzantin le -globe surmonté de la croix (ou globe crucifère) symbole de la puissance -impériale. Feuille de diptyque en ivoire du sixième siècle, conservée -au Musée britannique.] - -En Italie, où saint Pierre avait fixé le siège de la papauté, l’ange -protecteur de l’Église manifesta souvent sa puissance par des signes -éclatants, et parut choisi de Dieu pour défendre ou châtier le peuple -romain. Son culte, déjà populaire dans cette partie de l’Europe, y -devint universel après la célèbre apparition du monte Gargano, à -l’extrémité méridionale de l’Italie, et celle du château Saint-Ange, -dans la ville de Rome. La première, qui se rapporte probablement -à l’année 492 ou 493, est racontée en ces termes par les anciens -chroniqueurs. On était au temps du saint pontife Gélase. Dans une -ville de la Pouille, jadis nommée Siponto, aujourd’hui Manfredonia, -vivait un homme appelé Gargano, personnage fort célèbre, possédant -de riches troupeaux dans les pâturages voisins de la montagne qui -depuis lors a toujours porté son nom. Un jour il arriva qu’un taureau -s’éloigna des autres et s’enfuit sur le versant de la colline, du côté -de l’Adriatique. Le maître se mit à sa poursuite avec des serviteurs, -et l’ayant trouvé à l’entrée d’une caverne, il banda son arc avec -colère et décocha une flèche, qui rejaillit sur lui et le blessa. Ses -compagnons, étonnés d’un accident si imprévu et voyant là quelque chose -de mystérieux, en référèrent à l’évêque de Siponto, qui ordonna un -jeûne de trois jours et des prières publiques, afin de connaître la -volonté du ciel. Le troisième jour, il eut une vision où saint Michel -lui déclara que la grotte du monte Gargano était sous sa protection, et -qu’il voulait y avoir un sanctuaire consacré sous son nom en l’honneur -des saints anges. Aussitôt le pieux évêque, suivi de son clergé et -de son peuple, se rendit à l’endroit désigné, y célébra les saints -mystères, et distribua le pain de vie à un grand nombre de fidèles. -Plus tard, on y bâtit un temple, où la puissance divine se manifesta -par des prodiges signalés, attestant ainsi la réalité de cette fameuse -apparition, qui donna naissance à l’un des plus grands pèlerinages du -monde chrétien, et dont la mémoire est encore célébrée dans l’Église -universelle à la date du 8 mai. - -La deuxième apparition eut lieu, d’après les conjectures les plus -vraisemblables, la première année du pontificat de saint Grégoire Iᵉʳ, -en 590. Rome était en proie aux plus affreuses calamités. Le Tibre -avait franchi ses limites et renversé dans sa course une partie des -édifices; la peste sévissait et faisait chaque jour de nombreuses -victimes; les farouches Lombards ravageaient l’Italie et méditaient -la ruine de la ville éternelle. Dans cette extrémité, le souverain -pontife, les prêtres et les fidèles tournèrent leurs regards vers -Dieu pour implorer son assistance, et pendant trois jours on fit une -procession solennelle à laquelle le Sénat lui-même voulut assister. Le -ciel se laissa fléchir. Au moment où les prières s’achevaient, saint -Grégoire vit sur le môle d’Adrien un ange remettant son épée dans le -fourreau, pour signifier que la colère divine était apaisée et que le -fléau allait cesser (fig. 16). Cet ange, disent les auteurs les plus -accrédités, était saint Michel, le protecteur de l’Église catholique. -Dans le siècle suivant, un temple fut élevé en l’honneur du prince de -la milice céleste au lieu même de l’apparition, sur le môle d’Adrien, -qui est devenu le château Saint-Ange et la citadelle de la papauté. -Ainsi, - -[Illustration: Fig. 16.--Apparition de l’Archange saint Michel sur le -môle d’Adrien, sous le pontificat de Grégoire Iᵉʳ. Peinture à fresque -de Fréd. Zuccaro, au Vatican. Seizième siècle.] - -Constantin, à peine vainqueur du paganisme, proclame la puissance de -saint Michel; Grégoire le Grand, qui signa un traité honorable avec -les Lombards et jeta parmi eux les premières semences du catholicisme; -Grégoire le Grand, qui envoya des missionnaires conquérir les îles -Britanniques, reconnut que Rome devait son salut à la protection de -l’Archange. A Byzance, la principale église dédiée à saint Michel -remplaça un temple païen; le môle d’Adrien servit de base au château -Saint-Ange. - -De l’Italie, le culte de saint Michel pénétra de bonne heure dans -les Gaules. Les Francs de Clovis et de ses successeurs avaient l’âme -trop guerrière, pour ne pas accorder dans leur affection une large -part à l’ange des batailles. Dès le septième siècle, le nom de Michel -était populaire sur les bords du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, -où, depuis la journée de Tolbiac, les destinées de la France ont été -si souvent disputées. Vers l’an 660, le maire du palais du jeune -Childéric, roi d’Austrasie, fonda en l’honneur de saint Michel le -monastère auquel la ville de ce nom a dû son existence et sa renommée. -Le duc de Mozellane et ses successeurs, les comtes de Mousson et de -Bar, en étaient les avoués, c’est-à-dire les amis et les protecteurs. -Là fut établi dans la suite le chef-lieu du bailliage, qui s’étendait -entre la Meuse et la Moselle; là encore siégea longtemps la cour -souveraine, où étaient jugés en dernier ressort les procès de toute la -contrée. Mais, dans les desseins de la Providence, le culte du glorieux -Archange devait faire de nouveaux progrès et pénétrer jusqu’au fond de -la Neustrie. C’est là, sur le sommet de notre chère montagne, que saint -Michel devait, pour ainsi parler, «faire élection de domicile» et fixer -sa demeure parmi nous, tant que durera sa lutte contre l’ennemi de -Dieu, de l’Église et de la France. - -En résumé, le prince de la milice du Seigneur, dont parle Daniel, a été -connu et vénéré de temps immémorial chez les juifs et les chrétiens, -en Orient et en Occident; mais son culte public et solennel est né -en Phrygie, dans une des premières cités converties à la foi de -Jésus-Christ; il s’est ensuite développé, en passant comme par autant -d’étapes de Colosses à Constantinople, de Constantinople au monte -Gargano, du monte Gargano à Rome, et de Rome au Mont-Saint-Michel, où -nous allons en étudier les phases diverses, depuis le huitième siècle -jusqu’à nos jours. - - -II - -LE MONT-SAINT-MICHEL AU PÉRIL DE LA MER. - -Aux confins de la Bretagne et de la Normandie, l’Océan semble avoir -franchi ses limites naturelles pour se creuser dans les terres un -golfe profond. Souvent contrarié dans sa course par les falaises -qui bordent le rivage, il s’arrête et paraît vaincu; mais il double -l’obstacle, s’échappe de nouveau et s’enfonce dans le lit des rivières, -qui sillonnent, comme autant d’artères, cette contrée à la fois si -poétique et si riche en souvenirs. Ce spectacle est unique en Europe. -L’Amérique seule nous en offre un autre exemple. A la marée montante, -un bruit sourd et continu se fait entendre dans le lointain: c’est la -vague qui s’avance avec majesté. Bientôt elle apparaît comme un cercle -à l’horizon. On la voit glisser rapide sur le sable, se diviser tout à -coup et former plusieurs courants qui s’unissent, se séparent encore, -puis se confondent et laissent derrière eux des îlots à découvert. La -voici déjà qui se précipite sur le rivage, et bat en écumant les digues -que la nature ou la main des hommes lui ont opposées. Encore un instant -et ses conquêtes seront achevées. L’œil n’aperçoit plus alors qu’une -nappe d’eau, où voguent en liberté les petites barques qui, à la marée -basse, étaient échouées sur les grèves. Attendez quelques heures, et à -la place de ces flots agités vous n’aurez plus qu’une immense plaine de -sable. - -C’est au milieu de cette lutte des éléments que le redoutable Archange, -appelé par nos pères la terreur de l’Océan, a voulu recevoir nos -hommages et combattre pour nous. Le Mont-Saint-Michel est à l’extrémité -de l’anse, là même où la Normandie se sépare de la Bretagne; il se -dresse comme un géant qui défie les ennemis de la France et veille -sur deux de nos plus belles provinces. La nature et l’art se sont -concertés et ont uni leurs efforts pour en faire la Merveille de -l’Occident. La base est flanquée de remparts et de tours inexpugnables, -ou protégée par des roches escarpées; sur le versant, du sud à l’est, -on voit échelonnées plusieurs habitations, dont les unes sont presque -entièrement cachées derrière le mur d’enceinte et les autres assises -sur les contreforts ou attachées aux flancs de la montagne; la cime -est entourée d’une couronne d’édifices majestueux, qui dominent la -grève à une hauteur prodigieuse. Deux fois le jour, dans les fortes -marées, les flots se précipitent avec impétuosité contre cette masse de -granit, et, ne pouvant la submerger, ils l’investissent et l’isolent -complètement du littoral; puis ils se retirent et laissent paraître le -lit de deux rivières qui coulent lentement sur la grève, le Couesnon, -la Sée et la Sélune réunies. Que le pèlerin s’avance et gravisse la -montagne pour pénétrer dans l’intérieur de l’abbaye, où l’attendent -de nouvelles surprises. Il rencontre d’abord cette porte voûtée -devant laquelle un visiteur ne pouvait retenir ce cri d’admiration: -«Jamais le génie du poète ou de l’artiste n’a imaginé une entrée plus -imposante et plus poétiquement mystérieuse.» De là, il peut monter dans -cette superbe basilique dont la hardiesse et les proportions ont fait -l’admiration des plus habiles architectes. Quel aspect pittoresque -nous offre cet édifice, quelle grandeur austère dans ces nefs romanes, -quelle exquise délicatesse, quelle harmonie, quelle élégance dans cette -abside gothique! Si les cryptes obscures du Mont-Saint-Michel parlent -des tristesses de l’exil, si le roman de ces nefs sévères rappelle -la gravité du culte, ce gothique élancé transporte dans une sphère -divine d’où l’âme ne voudrait plus descendre. Plus loin, c’est la -Merveille assise sur son socle de granit; la Merveille, c’est-à-dire -cette construction grandiose qui comprend les longues cryptes dites -les Montgommeries, la salle des Chevaliers, le réfectoire, le dortoir -et le cloître. Le cloître! quelle étonnante création du génie humain -éclairé par la foi! On l’a nommé à l’envi l’habitation des Anges, une -fleur éclose au milieu des granits sévères, le chef-d’œuvre le plus -élégant de l’architecture gothique. C’est là qu’il faut se retirer pour -voir le ciel de près et prier sans être interrompu par les vains bruits -du monde. On l’a dit avec raison, ce cloître est un milieu convenable -entre Dieu et les hommes: Dieu peut y descendre sans rien perdre de sa -majesté; l’homme en y montant s’élève et se grandit. - -A toutes les richesses de l’art et de la nature vient s’ajouter -une histoire émouvante et variée; chaque édifice, chaque colonne, -chaque pierre a son langage, et depuis les âges les plus reculés -le Mont-Saint-Michel a été le théâtre de drames dans lesquels -l’intervention du ciel s’est manifestée d’une manière sensible. Tour -à tour les envahisseurs de la France et les ennemis de la religion -sont venus se briser sur cet écueil, contre lequel leurs efforts n’ont -pas eu plus de puissance que les fureurs de l’Océan. Mais si nous -remontons le cours des siècles, que voyons-nous à l’origine? Quel -aspect nous présente le Mont-Saint-Michel avant que l’Archange en eût -pris possession et s’y fût établi comme dans sa demeure terrestre? -Le berceau de cette histoire est-il entouré de ténèbres si épaisses -que l’œil du critique ne les puisse dissiper? Que se passa-t-il sur -ce rocher mystérieux, alors que le paganisme régnait en maître dans -la Gaule celtique, et que saint Michel, l’ange de la lumière, n’avait -pas encore triomphé de son ennemi? Nous sommes ici en présence d’une -difficulté que les historiens ont résolue en sens opposé: les uns, -trop crédules, prennent les fables et les légendes pour des faits -authentiques; les autres, plus versés dans la critique moderne, -affirment que les origines du Mont-Saint-Michel sont enveloppées -d’un nuage si obscur, que les récits des annalistes ne méritent pas -d’être rappelés, même à l’état de simples fictions. Il ne serait pas -sage d’imiter la crédulité des premiers; mais il est permis de ne pas -embrasser d’une manière absolue l’opinion des derniers. - -Il paraît hors de doute que la mer a exercé des ravages sur les -côtes de la Manche. Autrefois une épaisse forêt, nommée la forêt de -Scissy, devait couvrir au moins une partie de l’estuaire compris -entre Granville, Avranches, Pontorson, Dol et Cancale. Alors notre -montagne, connue sous le nom de mont Tombe, était entourée d’arbres et -se terminait à la cime par des rochers gigantesques. Les rivières qui -se jettent dans la baie unissaient sans doute leurs eaux, coulaient -entre Granville et Chausey, et allaient se perdre dans l’Océan. La -mer s’avança peu à peu, et dès la fin du sixième siècle, d’après M. -Maury, elle avait presque entièrement envahi la forêt; les tempêtes, -si fréquentes sur ces côtes, et peut-être aussi la main des hommes -l’aidèrent à consommer son œuvre de destruction. Dès lors, dit un -poète du douzième siècle, les poissons habitèrent là où jadis on voyait -«meinte riche veneison.» L’existence de cette forêt nous est attestée -par le témoignage unanime des anciens auteurs, par la tradition -universellement reçue au sein de nos populations riveraines, par les -découvertes que des études géologiques ont amenées sur les côtes de -la Manche, et enfin par les envahissements de même nature dont notre -siècle est témoin. - -Il semble également conforme aux inductions les plus sérieuses et -les plus légitimes, que la forêt de Scissy et en particulier le mont -Tombe furent autrefois souillés par des sacrifices offerts aux fausses -divinités. Peut-être ce rocher sauvage servit-il pour accomplir les -horribles mystères de la religion druidique, et Bélénus y fut-il -adoré à l’époque où les Celtes étaient indépendants de la domination -romaine. Plus tard, après la conquête des Gaules par Jules César, -quand l’influence des druides s’affaiblit et que les bardes se virent -supprimés, le culte de Jupiter dut succéder aux rites barbares des âges -précédents. Des témoignages plus positifs paraissent confirmer cette -assertion; en effet, les voies romaines, qui sillonnaient la contrée, -fournissent autant de traces du passage et du séjour des Romains. Il -est du reste remarquable de voir les vainqueurs de l’univers arborer -leur étendard aux pieds du Mont, qui devait être surmonté plus tard -par la croix de Jésus-Christ et le drapeau de saint Michel; cependant, -les détails précis font défaut sur ces âges reculés. Les analogies, -les rapprochements, les inductions sont les voies les plus sûres que -puisse suivre l’historien. Les idolâtres aimaient à dresser des autels -aux faux dieux sur la crête des montagnes; ce fut aussi sur les mêmes -sommets que nos pères, après avoir embrassé l’Évangile, bâtirent -plusieurs sanctuaires en l’honneur de saint Michel qu’ils regardaient -déjà comme le prince de l’air et l’ange de la lumière, armé avec les -célestes phalanges contre Lucifer et ses légions révoltées. Le mont -Dol, le Mont-Saint-Michel près Saint-Paul de Léon, la montagne de -Saint-Michel à Quimperlé, Saint-Michel de Carnac, une des montagnes -d’Arrée, Noirmoutier, Saint-Michel-Mont-Mercure, Saint-Michel -d’Aiguilhe, l’un des pics du mont Blanc, Roc-Amadour et tant d’autres -points élevés de la France ont possédé ou possèdent encore des églises -et des oratoires construits, pour la plupart du moins, à la place des -autels consacrés jadis à Mercure, à Bélénus, et à quelque divinité -semblable honorée chez les Celtes et les Gallo-Romains. Il dut en être -ainsi pour l’église du mont Tombe, le principal sanctuaire dédié à -saint Michel. - -Longtemps avant que l’Archange prît possession de notre montagne, la -forêt de Scissy avait été purifiée par le sacrifice et la prière: à la -suite des Romains, des conquérants plus pacifiques y avaient arboré - -[Illustration: Fig. 17.--Le Mont-Saint-Michel. Vue prise de la côte au -sud-ouest.] - -l’étendard de la croix et donné un coup mortel au paganisme. Dès -les premières années de l’ère chrétienne, des prédicateurs de -l’Évangile ayant abordé dans les Gaules, après saint Lazare et saint -Denis, quelques-uns pénétrèrent dans les provinces armoricaines, et -jetèrent les premières semences de la foi sur cette terre où devaient -fleurir tant de vertus. Bientôt l’Avranchin lui-même posséda un bon -noyau de chrétiens, et dès le cinquième siècle on y voyait un siège -épiscopal illustré par saint Léonce. Les temples païens commençaient à -disparaître et les mœurs s’adoucissaient peu à peu, sous l’influence -salutaire de la religion. La forêt de Scissy, dont une assez grande -étendue n’était pas encore détruite ni envahie par les empiétements -périodiques de l’Océan, se peupla de solitaires qui fuyaient le monde -pour vaquer librement aux exercices de la prière et de la pénitence; -il y en eut même qui se distinguèrent par des vertus éminentes, et -méritèrent une place dans le catalogue des saints que l’Église honore -d’un culte spécial. Cette page de notre histoire nous révèle un des -traits du culte de saint Michel. L’Archange a été le modèle et le -protecteur de ces hommes qui, semblables à des sentinelles vigilantes, -ont combattu aux avant-postes de la chrétienté, et n’ont cessé depuis -l’origine de l’Église de répéter le cri de guerre: Qui est semblable à -Dieu. - -Parmi les solitaires qui ont cherché un asile dans la forêt de Scissy, -saint Gaud, saint Pair et saint Scubilion méritent une place à part. Le -premier quitta son évêché d’Évreux, et se retira auprès du bienheureux -Aroaste pour se préparer à la mort. Il s’endormit dans le Seigneur en -491. Saint Pair, né à Poitiers vers l’an 480, se réfugia aussi sur -les bords du Thar avec son ami Scubilion; après avoir vécu dans une -solitude profonde, menant la vie d’un ange et se nourrissant «plus -d’oraison que de pain,» il établit un monastère dans le village qui -porte aujourd’hui son nom, et le gouverna jusqu’au moment où il fut -arraché à l’affection de ses disciples pour être placé sur le siège -épiscopal d’Avranches. Vers la même époque, «des ermites, embrasés -d’une ardente piété, se fixèrent au pied du mont Tombe;» leur nombre -augmenta rapidement et, au témoignage des anciens chroniqueurs, ce -rocher isolé du commerce des hommes devint une véritable Thébaïde où -les louanges de Dieu n’étaient jamais interrompues par le tumulte -du monde. L’illustre évêque d’Avranches qui, avant et après son -élévation à l’épiscopat, travailla sans cesse au développement de la -vie religieuse à Saint-Pair et dans toute la contrée, dut avoir des -relations avec les solitaires du mont Tombe; il est même permis de -croire qu’il les réunit sous une règle commune et transforma l’ermitage -en un monastère florissant, dont la conduite fut confiée à son ami -Scubilion. Par là on explique facilement pourquoi ce dernier a été -l’objet d’un culte particulier au Mont-Saint-Michel, et quelle origine -il faut assigner aux rapports intimes qui ont existé entre la cité de -l’Archange et le prieuré de Saint-Pair. - -Après la mort de saint Pair et de saint Scubilion, les solitaires du -mont Tombe persévérèrent pendant plus d’un siècle dans leur ferveur -primitive et donnèrent au monde l’exemple des plus grandes vertus. La -prière n’était pas leur unique occupation; car plusieurs se livrèrent -à l’étude des sciences divines et se distinguèrent à la fois par -leur savoir et leur piété. Ils contribuèrent ainsi à faire fleurir -la religion dans l’Avranchin et sur les côtes de Bretagne, et ils -exercèrent dans ces contrées la même influence que les moines de -Scissy dans le Cotentin. A l’étude et à la prière ils joignirent aussi -le travail manuel, selon l’usage établi dès l’origine dans tous les -monastères d’Orient et d’Occident; ils construisirent des cellules et -élevèrent à la gloire des martyrs saints Étienne et saint Symphorien -deux oratoires qui sont restés longtemps debout, comme pour attester -la foi et la piété de ces premiers âges. Il existe encore sur la -grève, au bas des remparts, une petite fontaine qui porte le nom de -Saint-Symphorien; preuve irrécusable que ce généreux confesseur de la -foi, honoré dans toutes les Gaules à cause de son glorieux martyre, -fut, sur le mont Tombe, l’objet d’un culte très ancien. Les autres -traces de ces âges reculés ont disparu; mais le souvenir des pieux -solitaires ne s’est point effacé. On aime toujours à visiter les lieux -sanctifiés par leur présence et à lire le récit de leur vie héroïque. - -Les origines de l’histoire du Mont-Saint-Michel nous offrent un intérêt -d’un autre genre. Dans le cours du moyen âge, toutes les scènes de -la vie de l’Archange, tous les traits de sa noble physionomie, ses -luttes, ses victoires, ses fonctions, ses titres ont été traduits dans -un langage figuré et rendus sensibles dans un grand nombre de fictions -poétiques, dont la grâce et la naïveté charment nos loisirs, et dont -le sens souvent profond nous révèle la sublime théologie de nos pères: -telles sont, par exemple, les légendes du bouclier, de la plume et du -Saint-Graal, qui seront rapportées dans la suite de cet ouvrage. Ces -récits sont imaginaires, du moins dans les détails; mais ils renferment -presque toujours une vérité ou un fait, que l’œil du critique peut -découvrir et dégager de toute obscurité. Plusieurs de ces légendes -enveloppent le berceau de notre histoire. L’une des plus célèbres est -celle de l’Ane et du Loup. - -Il est écrit: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et -le reste vous sera donné par surcroît. «Fidèles à cette maxime, les -anachorètes du mont Tombe avaient tout quitté et s’étaient ensevelis -vivants dans un obscur désert; de son côté, la Providence qui prend -soin de vêtir les lis de la vallée, leur vint en aide dans les -moments de détresse et leur fournit la nourriture dont ils avaient -besoin pour soutenir leur existence; elle voulut même leur épargner -la peine de sortir de leur solitude pour aller au loin chercher le -pain de chaque jour, et dans ce but elle inspira au curé d’un village -voisin nommé alors Astériac, aujourd’hui Beauvoir, de leur envoyer -les vivres nécessaires. D’après les anciens _manuscrits_, toutes les -fois que le saint prêtre voyait une épaisse vapeur, semblable à un -nuage de fumée, s’élever de la forêt, il regardait ce signe comme un -avertissement du ciel, et aussitôt il chargeait des provisions sur un -âne, qui se rendait sans guide au mont Tombe, et regagnait la demeure -de son maître, après avoir été déchargé de son fardeau. Un jour, ajoute -la légende, «un loup affamé se rua de grande furie» sur le fidèle -messager et le dévora; mais Dieu «qui a soin de repaistre les petits -des corbeaux», entendit les gémissements de ses serviteurs et condamna -le loup à remplir l’office de l’âne, c’est-à-dire à porter lui-même la -nourriture destinée aux solitaires. Cette légende, racontée par les -chroniqueurs et les poètes du moyen âge, fut représentée au quinzième -siècle dans une des verrières de la basilique du Mont-Saint-Michel. - -Telle fut, d’après les documents les plus dignes de foi et les -inductions les plus sérieuses, l’origine de l’histoire de notre sainte -montagne. Les préparatifs étaient terminés; le prince de la milice -céleste pouvait descendre pour accomplir sa mission providentielle, et -présider comme envoyé de Dieu aux destinées de cette belle et grande -nation qui, dès lors, commençait à s’appeler la France. - - -III - -SAINT MICHEL ET SAINT AUBERT. - -A Byzance et à Rome, Constantin et saint Grégoire, c’est-à-dire un -grand prince et un grand pape proclamèrent la gloire et la puissance -de saint Michel; un grand évêque fut choisi pour établir le culte -de l’Archange sur le mont Tombe. Le huitième siècle, si important -dans l’histoire de la Neustrie, était à peine commencé quand cette -ère nouvelle se leva pour la célèbre montagne, déjà sanctifiée par -la prière et la pénitence; saint Michel en prit alors possession et -de là, comme du sommet d’une forteresse inexpugnable, il étendit sa -protection sur la France entière. Le saint évêque, choisi pour être -l’intermédiaire du ciel dans l’accomplissement d’un tel dessein, était -remarquable par sa naissance et ses qualités naturelles, non moins que -par l’éclat de ses vertus. Il se nommait Aubert. L’Avranchin était sa -patrie; car, au témoignage de plusieurs annalistes, il naquit dans la -seigneurie de Genêts, non loin du mont Tombe. Sa famille, l’une des -plus illustres de la contrée, le forma de bonne heure à la pratique -de la piété chrétienne, et favorisa ses heureuses dispositions pour -l’étude en le confiant à des maîtres habiles; sous leur conduite il fit -des progrès rapides dans les sciences divines et humaines. A la mort -de ses proches, il divisa ses biens en trois parts, en donna deux aux -églises et aux pauvres, et garda la dernière pour son usage personnel; -ensuite il s’engagea dans l’état ecclésiastique, reçut les saints -ordres avec les sentiments de la plus tendre dévotion, et à partir de -ce moment il se consacra sans réserve au service de Dieu et au salut -de ses frères, qu’il aidait, dit la chronique, «tant ès nécessitez -corporelles que spirituelles.» Une si grande sainteté ne pouvait -rester dans l’oubli. A la mort de l’évêque d’Avranches, le clergé -et les fidèles se réunirent pour lui désigner un successeur; mais, -comme ils ne pouvaient tomber d’accord, ils firent un jeûne de sept -jours, pendant lesquels ils supplièrent Dieu de donner à son église -un pontife selon son cœur. Le septième jour, au milieu d’un nombreux -concours de peuple, tous les suffrages se portèrent spontanément -sur le bienheureux Aubert. Les hagiographes rapportent que, pendant -l’élection, une voix mystérieuse se fit entendre et prononça ces -paroles: «Le prêtre Aubert doit être votre pontife.» - -Le pieux évêque exerça les fonctions pastorales avec tant de zèle -et de succès, qu’il répandit la lumière du christianisme et de la -civilisation dans tout le pays et mérita d’être appelé illustre entre -ceux qui gouvernèrent l’église d’Avranches. Il fut constamment occupé -à détruire les derniers restes du paganisme expirant, à préserver ses -diocésains contre les ravages de l’hérésie naissante et à délivrer -les faibles de l’oppression des forts; en un mot, pour nous servir -du langage figuré de nos pères, il combattit avec courage le monstre -de l’idolâtrie, de l’erreur et de la tyrannie: noble lutte qui fut -symbolisée au moyen âge dans une allégorie que dom Huynes rapporte en -ces termes: «Un jour ce vigilant pasteur, venant de visiter son cher -troupeau et s’en retournant en son église cathédrale, se vit environné -sur le chemin d’une multitude de villageois lesquels joignant les mains -s’escrioient d’une voix triste et lamentable qu’il eut pitié de leur -misère, le supplians, la larme à l’œil, qu’il daignast regarder leur -affliction et chasser loin de leurs terres un espouvantable dragon -qui se retiroit vers la mer et venoit presque à chaque moment les -poursuivre pour les dévorer eux et leurs troupeaux, infestant de son -haleine puante tous les lieux par lesquels il passoit. Le saint, à ces -clameurs, s’arresta et consolant toute cette populace par ses discours -remplis de charité et prudence leur promit de les ayder et secourir -en tout ce qu’il pourroit. Se munissant donc des armes spirituelles -de l’oraison et mettant toute sa confiance en Dieu, il se résolut -d’aller attaquer et combattre ce dragon, lequel dès qu’il eut apperceu -le saint et le peuple qui le suivoit, jettant feu et flammes par les -narines, et sa gueule béante, s’approcha d’eux comme pour les dévorer, -bruslant du feu qu’il degorgeoit les herbes et arbrisseaux par où il -passoit. Mais saint Aubert ne s’espouvantant nullement pour cela, -bien que le peuple retournast en arrière, demeura ferme et stable au -mesme endroict, fit le signe de la croix et jettant son estolle sur -le dragon luy commanda de se tenir coy et de ne bouger non plus que -s’il eut esté mort. O vertu divine! A ces paroles le dragon demeura -immobile et tout le peuple qui trembloit de frayeur et regardoit de -loin ne sçavoit que penser de cela, jusques à ce qu’après avoir bien -considéré, ils virent clairement que le dragon ne se remuoit nullement -et de là prirent la hardiesse de s’approcher de leur sainct évesque -lequel pour lors reprenant son estolle conjura le dragon de ne nuire -doresnavant à aucun. Et afin que personne par après n’en fut incommodé -il supplia Notre Seigneur de permettre que la mer faisant son flux et -reflux l’engloutit. Ce qui fut fait, et depuis ne fut veu ni apperceu -de personne.» - -Cependant, comme les saints eux-mêmes ont besoin de se recueillir de -temps en temps et de puiser dans la retraite une nouvelle vigueur, le -bienheureux Aubert suspendait parfois les travaux de son ministère -et cherchait la solitude pour y vaquer plus librement à la prière et -à la contemplation; il se retirait de préférence sur le mont Tombe, -où l’attiraient et les exemples des anciens ermites et l’amour de -la retraite. Là, au milieu du plus profond silence, il passait de -longues heures en communication avec Dieu, oubliant les fatigues de -la vie pastorale et se préparant à de nouveaux combats; peut-être -aussi hâtait-il par ses prières le jour où sa solitude bien-aimée, -autrefois sous l’empire du démon, allait devenir «le palais des anges,» -et pressait-il le ciel d’accomplir ses desseins de miséricorde sur la -Neustrie et le reste de la France. Bientôt, en effet, «le prince des -armées du Seigneur, le protecteur de la sainte Église et le vainqueur -du serpent infernal,» l’archange saint Michel apparut au pieux évêque -pendant qu’il prenait un peu de repos et lui commanda de construire -un sanctuaire au sommet du mont Tombe, où il devait être honoré à -l’avenir comme il l’était déjà en Italie sur le monte Gargano. Après -cette vision, saint Aubert resta tout pensif, et craignant d’être -l’objet d’un rêve ou d’une illusion, il se contenta de redoubler ses -prières, ses jeûnes et ses aumônes, et il ne se rendit pas au désir -du messager céleste; mais, quelques jours après, l’Archange apparut -pour la deuxième fois: son aspect était plus sévère et ses ordres plus -pressants. Le pontife éprouva une vive agitation; il ne put reposer le -reste de la nuit, croyant toujours apercevoir le personnage mystérieux -qui s’était montré à lui, et se figurant entendre ses paroles -menaçantes; néanmoins il recourut de nouveau à la pénitence, supplia -le Seigneur de l’éclairer et de lui faire connaître sa volonté, puis -cette fois encore il refusa d’obéir et suivit le conseil de l’apôtre -saint Jean, qui nous dit «d’éprouver les esprits pour savoir s’ils -viennent de Dieu.» Bientôt une troisième apparition le tira de toute -incertitude. Saint Michel le reprit sévèrement de son infidélité, et -après lui avoir intimé les ordres du ciel, il le toucha du doigt et lui -fit à la tête une cicatrice profonde. - -La simplicité de ce récit, l’accord unanime de tous les historiens -sérieux et les témoignages de la science moderne ne laissent aucun -doute sur la réalité de ces apparitions. En 1009 les ossements du -saint évêque furent élevés de terre et placés sur les autels; depuis -cette époque, des milliers de pèlerins ont constaté avec admiration la -marque imprimée par le doigt de l’Archange (fig. 18): le célèbre auteur -du _Neustria pia_ dit qu’il eut deux fois ce bonheur, en 1612 et en -1641. A la grande révolution, un médecin savant et consciencieux sauva -la précieuse relique, et au commencement de ce siècle il la rendit à -l’autorité diocésaine, en jurant «sur sa part de paradis» qu’elle était -authentique et que lui-même, après l’avoir soustraite à la profanation, -l’avait conservée avec le plus grand soin. Il y a peu d’années, un -autre docteur remarquable par ses vertus et sa science, ayant fait une -étude sérieuse sur le chef de saint Aubert, a démontré que l’ouverture -pratiquée au crâne ne peut être attribuée à une cause naturelle, et il -n’a pas hésité à reconnaître la vérité du prodige attesté depuis dix -siècles par la foi des fidèles. Il est donc impossible de le nier, la -destinée du Mont-Saint-Michel est toute providentielle, et, à l’origine -comme dans la suite de cette histoire, le surnaturel jaillit à chaque -pas et défie les attaques de l’impiété moderne. Les précautions, les -doutes, les hésitations du sage prélat servent à consolider notre -croyance, et ce grand pontife, l’un des plus illustres parmi ceux qui -ont formé la France de même que l’abeille «forme sa ruche,» était -digne de servir d’intermédiaire entre saint Michel et notre patrie. -Cependant, il faut l’avouer, tous les détails relatés dans les anciens -manuscrits ne présentent pas le même degré de certitude, et des -circonstances que nous omettons paraissent empruntées au récit de -l’apparition du monte Gargano. - -Enfin, le ciel avait manifesté ses volontés par des signes éclatants, -et désormais il n’était plus possible d’hésiter; aussi le bienheureux -Aubert se hâta-t-il d’exécuter les ordres de l’Archange, et -travailla-t-il sans relâche à la construction de l’église du mont -Tombe. Cet édifice, le premier que la Neustrie dédia _solennellement_ -au prince de la milice céleste, fut l’objet de la vénération et en -même temps de la curiosité des peuples; la piété se plut à l’entourer -de mystères et l’imagination de légendes: la rosée du ciel traça les -dimensions, saint Michel fut l’architecte, un petit enfant écarta de -son pied les obstacles que présentait la nature, le Sauveur - -[Illustration: Fig. 18.--Chef de saint Aubert, conservé dans l’église -Saint-Gervais d’Avranches.] - -avec ses anges fit la dédicace; en un mot, dans la pensée des fidèles, -ce sanctuaire était comme l’esprit céleste apparu à Aubert, il n’avait -rien de terrestre. Il est utile, pour faire connaître cette époque, de -rapporter fidèlement le récit des annalistes du moyen âge; le lecteur -saura faire la part de la foi et de l’imagination, du surnaturel et de -l’humain, du miracle et de l’allégorie, de l’histoire et de la légende. - -Il est raconté que saint Aubert, après avoir communiqué à ses chanoines -et à son peuple les visites dont saint Michel l’avait honoré, partit -de sa ville épiscopale, accompagné du clergé et d’un grand nombre -de fidèles, et se dirigea vers le mont Tombe. Tous étaient animés -d’un saint enthousiasme et chantaient dans le parcours des hymnes et -des cantiques, inaugurant ainsi pour le Mont-Saint-Michel l’ère des -pèlerinages publics et solennels. Arrivé au terme de son voyage, Aubert -purifia par de pieuses cérémonies le sol autrefois souillé par les -sacrifices offerts aux faux dieux, et bénit l’emplacement que devait -occuper le nouveau sanctuaire. Sans plus attendre, une phalange de -travailleurs se mirent à l’œuvre pour aplanir le terrain et commencer -la construction; mais un obstacle inattendu vint s’opposer à leur -dessein et défier tous leurs efforts. Au sommet de la montagne se -dressaient deux énormes rochers que les bras les plus vigoureux «ne -purent ni ébranler ni arracher de leur place.» Des archéologues de -mérite affirment que ces pierres étaient des menhirs ayant servi au -sabéisme des Gaulois, à l’époque où le mont Tombe était placé comme un -vaste autel entre deux localités celtiques, Scessiacum et Astériac. -Le saint pontife, loin de perdre courage, résolut de ne pas regagner -son église d’Avranches avant d’avoir vaincu cette difficulté; l’ordre -de l’Archange était une preuve manifeste de la volonté de Dieu, et -la pieuse entreprise devait réussir. Cette confiance ne tarda pas à -être récompensée. On rapporte qu’une nuit, au village d’Itius, connu -aujourd’hui sous le nom de Montitier, «saint Michel se montra en vision -à un homme appelé Bain,» l’un «des plus apparens de sa paroisse,» et -par-dessus tout enrichi de douze enfants dont l’un était encore au -berceau; l’Archange l’ayant averti d’aller au mont Tombe travailler -avec ses fils sous les ordres du vénérable Aubert, il s’empressa -d’obéir, et au grand étonnement de tous, il ébranla les deux rochers -qui dominaient comme des géants la cime de la montagne; il les déracina -et les fit rouler au fond de l’abîme. En récompense d’un tel service, -il reçut une ferme que sa famille posséda pendant plusieurs siècles -et pour laquelle elle payait une redevance au Mont-Saint-Michel. -«D’autres, dit Dom Huynes, rapportent cette action autrement et le -tout, selon qu’ils disent, se voit dépeint sur une vitre de l’église -faicte il y a environ cent soixante ans, et de plus cela est dans -quelques manuscripts de ce Mont. Ils disent donc que cet homme estant -venu avec onze de ses enfants et ne pouvant rien faire non plus que les -autres, saint Aubert luy demanda s’il avoit amené tous ses enfants, -ainsy que saint Michel luy avoit commandé, et qu’iceluy répondit -qu’ouy, excepté qu’il avoit encore un petit garçon et qu’il ne l’avoit -apporté estant incapable de travailler, alors saint Aubert dit qu’on -l’allast querir, d’autant, dit-il, que Dieu a eslevé les choses infimes -et foibles de ce monde pour confondre les forts et puissants. Ayant -esté apporté, il le prit entre ses bras et ayant approché son petit -pied sénestre contre une de ces poinctes qui estoit plus difficile à -desmolir, il l’imprima dedans comme si c’eust esté cire molle et fit -tomber par cet attouchement cette poincte du haut en bas où on la voit -encore à présent avec l’impression du pied de l’enfant. Depuis saint -Aubert ayant esté canonizé, on bastit en son honneur sur icelle la -chapelle qu’on y voit encore.» Telle est la légende du petit Bain, si -célèbre au moyen âge et dans les temps modernes. C’est la faiblesse de -l’homme élevant un temple à l’Ange de la force. - -Les plus grands obstacles étaient surmontés; mais quelle forme et -quelle dimension fallait-il donner à l’édifice? Ici encore le ciel vint -en aide au bienheureux Aubert. Pendant la nuit une forte rosée mouilla -le sommet de la montagne, à l’exception de l’espace que devait occuper -le nouveau sanctuaire. A ce signe, le saint Pontife reconnut les -volontés de l’Archange et s’empressa de commencer la construction. Les -murs s’élevèrent rapidement et bientôt l’édifice fut achevé. Si l’on en -croit les anciens auteurs, il était rond, en forme de crypte et pouvait -contenir environ cent personnes. Par une coïncidence remarquable, -la grotte du monte Gargano avait à peu près les mêmes dimensions, -la même sévérité de style, le même cachet, la même simplicité. Cet -oratoire n’égalait pas en magnificence et en grandeur les monuments qui -viendront plus tard couronner le Mont-Saint-Michel; néanmoins, il fit -longtemps l’admiration des pèlerins, et surtout il devint célèbre par -des prodiges éclatants; plus d’une fois il fut célébré par les poètes -chrétiens: l’un d’eux rapporte qu’il s’éleva de terre au chant joyeux -des saints cantiques, et que, par sa beauté et ses proportions, il -était digne de l’Archange qui devait en être le protecteur. - -Avant de célébrer la dédicace «l’évêque d’Avranches reçut du -bienheureux Michel l’ordre d’envoyer très promptement des frères -au monte Gargano,» à l’extrémité de l’Italie méridionale, pour en -rapporter des reliques précieuses, qui seraient déposées dans le -nouveau sanctuaire. Les chanoines députés pour cette importante mission -reçurent dans leur voyage la plus cordiale hospitalité, et les prêtres -préposés à la garde de l’église du monte Gargano les accueillirent -comme des envoyés du ciel; l’évêque de Siponto, aujourd’hui -Manfredonia, voulut lui-même connaître les merveilles accomplies sur le -mont Tombe et il se réjouit de voir le culte de saint Michel s’étendre -au loin dans les Gaules. Les chanoines d’Avranches exposèrent alors -le but de leur voyage, et l’on s’empressa de les satisfaire en leur -donnant «une partie du voile de pourpre» que l’Archange avait déposé -sur l’autel du monte Gargano, et «un fragment du marbre» qu’il avait -marqué d’une empreinte miraculeuse, lors de son apparition. Chargés -d’un trésor si précieux, les messagers d’Aubert prirent congé de leurs -hôtes, après avoir promis de rester avec eux en union intime de prières -et de bonnes œuvres; promesse qui fut toujours fidèlement gardée, comme -on pourra le constater plus d’une fois dans le cours de cette histoire. -Le retour à travers l’Italie et les Gaules fut une marche triomphale, -signalée chaque jour par des prodiges sans nombre; partout les -populations se portaient en foule sur le passage des voyageurs; «douze -aveugles recouvrèrent la vue,» et plusieurs malades furent rendus à la -santé. Ainsi, dans la pensée des peuples, saint Michel exerçait déjà -les fonctions «d’ange médecin,» que le moyen âge lui fit partager avec -saint Raphaël. - -Aux approches du mont Tombe, les pèlerins furent accueillis par -l’évêque d’Avranches, qui était venu à leur rencontre avec ses prêtres -et un grand nombre de fidèles. Il faudrait avoir la foi de ces premiers -âges pour comprendre les transports de joie, les élans d’enthousiasme -et les accents de piété qui s’échappèrent de tous les cœurs à la vue -des saintes reliques apportées du monte Gargano. Il est rapporté qu’une -femme aveugle, s’étant fait conduire sur le parcours de la procession, -recouvra soudain la vue et s’écria: «Qu’il fait _beau voir_!» Dès -lors son village, appelé Astériac, prit le nom de _Beauvoir_ qu’il a -toujours gardé. Les chanoines furent saisis d’étonnement quand ils -arrivèrent sur la plage, à une petite distance du mont Tombe; non -seulement le sanctuaire de l’Archange était achevé, mais on avait bâti -sur le flanc de la montagne plusieurs petites cellules, qui formaient -le noyau de la cité de Saint-Michel. Enfin, le jour de la dédicace -solennelle était arrivé. Le 16 octobre 709, l’évêque d’Avranches, en -présence d’un concours extraordinaire de peuple, fit la consécration, -selon l’usage établi dans l’Église depuis le pape saint Sylvestre. -Le morceau de pourpre et le fragment de marbre donnés par l’évêque -de Siponto furent portés en procession et déposés sur l’autel, dans -une châsse; ensuite le pieux pontife, assisté de ses chanoines et de -ses prêtres, célébra les saints mystères et distribua le pain de vie -à un grand nombre de fidèles. La basilique fut dédiée au prince de -la milice céleste, et à partir de ce moment, la montagne s’appela le -_Mont-Saint-Michel au péril de la mer_. - -Cette fête eut un retentissement qui s’étendit au loin dans l’Église -et se perpétua d’âge en âge; au dix-septième siècle on montrait encore -aux visiteurs un débris de l’autel sur lequel le bienheureux Aubert -offrit le saint sacrifice le jour de la dédicace. Cette relique était -conservée dans la chapelle de la Vierge, probablement à l’endroit même -où s’élevait le premier sanctuaire. Une fête qui se célèbre encore le -16 octobre dans le diocèse de Coutances et Avranches, fut instituée -pour honorer l’anniversaire d’un si beau jour. D’après une pieuse -tradition, Notre-Seigneur, accompagné de saint Michel et assisté -par les anges, descendit des cieux, fit lui-même la consécration de -l’église et en confia le soin au glorieux Archange. A partir de ce -moment les esprits célestes ne quittèrent plus la sainte montagne et -dans le silence des nuits, quand la prière des hommes ne montait plus -vers le trône de l’Éternel, ils commençaient une hymne de louange à -la gloire du Très-Haut. Telle était la croyance de nos pères, de ces -chrétiens vigoureux dont la foi simple et naïve n’avait point reçu -les atteintes du scepticisme et de l’incrédulité; dans leur pensée, -l’Archange inaugura par une série de prodiges l’introduction de son -culte solennel en France, et traça lui-même en caractères visibles -les premières pages de son histoire, pour nous faire entrevoir dès -l’origine combien la trame en serait merveilleuse. Ils ne savaient -pas toujours dégager la vérité des récits légendaires ou des fictions -poétiques, et parfois leur enthousiasme voyait des miracles dans les -événements qui pouvaient s’interpréter sans l’intervention directe -du ciel; mais ils comprenaient mieux que nous la belle et sublime -physionomie de saint Michel. D’un autre côté pourquoi tant de pompe et -tant d’éclat pour un modeste oratoire isolé au fond de la Neustrie? -Pourquoi cet élan général qui s’empare à la fois de tous les cœurs, -ce frémissement mystérieux qui soudain fait tressaillir nos pères? Ne -faut-il pas en conclure que l’on saluait déjà dans le vainqueur de -Satan l’ange tutélaire de la France mérovingienne? - - -IV - -SAINT MICHEL ET LA FRANCE MÉROVINGIENNE. - -Le culte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus -solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au commencement -du huitième siècle; mais, comme on l’a vu, ce triomphe était préparé -depuis longtemps. Des auteurs autorisés pensent que l’Archange veilla -sur le berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut -en grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé l’Évangile. -Quand le roi Clovis engagea nos destinées à la journée de Tolbiac, le -succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha -pour les Suèves; mais le héros franc, à la sollicitation du patrice -Aurélien, leva les yeux au ciel et invoqua le Dieu de Clotilde: «Si -tu me donnes de vaincre, lui dit-il, je croirai en toi et je recevrai -le baptême; car mes dieux sont sourds à ma prière et me refusent leur -appui.» Il parlait encore lorsque les hordes barbares prirent la -fuite, laissant un riche butin au pouvoir du vainqueur. A l’exemple -de Constantin, Clovis triompha par la vertu de la croix, et, d’après -de graves écrivains, saint Michel fut le messager céleste dont Dieu -se servit pour écraser la puissance du paganisme dans les champs de -Tolbiac comme sur les rives du Tibre. Une ancienne légende rapportée -dans Guillaume Chasseneuz ajoutait que le prince de la milice céleste -avait fourni la _sainte ampoule_ avec l’huile pour le baptême du roi, -et qu’il avait dirigé les Francs dans leur expédition contre les -Goths. Quoi qu’il en soit, le culte de l’Archange était en honneur à -la cour des rois mérovingiens; car Wulfoald, maire du palais du jeune -Childéric II, fit ériger le monastère de Saint-Mihiel, dont nous avons -déjà parlé. Ainsi, dans les contrées austrasiennes qui secouèrent -le joug des Romains même avant l’élévation de Clovis, sur les bords -de la Meuse où l’idolâtrie «s’attachait aux arbres des forêts, aux -eaux des fontaines, aux dieux de pierre et de bronze que Rome avait -délaissés,» saint Michel, vainqueur du paganisme, fut honoré par les -vieilles peuplades gallo-franques. Après avoir présidé à la formation -de notre unité nationale, sous les premiers rois mérovingiens, il -fixa sa demeure au sommet du mont Tombe. «La nation des Francs, dit -l’auteur de la _Légende dorée_, s’était illustrée au loin par la grâce -du Christ, et après avoir dompté partout dans les provinces les têtes -des superbes, elle vivait heureuse sous la conduite du pieux roi -Childebert, qui régnait en maître sur toutes les parties de ses vastes -États. Alors, comme Dieu gouverne l’univers entier par les légions des -esprits célestes soumis à sa puissance, le bienheureux Michel archange, -un des sept qui sont toujours debout en présence du Seigneur, celui qui -est préposé à la garde du paradis pour introduire les âmes des justes -dans le séjour de la paix, après s’être offert à la vénération des -fidèles sur le monte Gargano, et avoir illuminé dans la grâce du Christ -toutes les nations latines de l’_Orient_, voulut se manifester comme le -_protecteur des peuples de l’Occident_, lui qui avait autrefois prêté -l’appui de sa force aux enfants d’Israël bénis par les patriarches. -Il faut comprendre par quel _dessein mystérieux_ il a choisi, sur les -côtes occidentales, un lieu où afflue de tous les points de la terre la -religieuse multitude des fidèles.» - -L’Archange ne prêta pas seulement l’appui de son épée pour détruire -les idoles; il eut sa place dans l’œuvre de civilisation que l’Église -entreprit et acheva au prix de tant de labeurs et de sacrifices. Les -difficultés étaient sans nombre: le paganisme offrait encore de vives -résistances, et les Francs conservaient, même après le baptême, leur -nature féroce et leurs instincts barbares. Pour remédier au mal, Dieu -suscita de nobles dévouements. Des hommes, que nous pouvons appeler -les pionniers de la civilisation, se réunirent et formèrent sur tous -les points de la Gaule des collégiales ou des monastères florissants, -que plusieurs maires du palais des rois mérovingiens prirent sous -leur puissante protection, à l’exemple de saint Léger, de Wulfoald -et de saint Éloi. Parmi ces asiles de la science et de la piété, un -certain nombre se placèrent sous la garde de l’Archange, protecteur -des moines et en général de tous ceux qui sont engagés dans les voies -de la perfection. Ils ne pouvaient choisir un plus beau modèle que cet -esprit céleste, dont l’un des profonds penseurs de nos jours a pu dire -en toute vérité: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint -Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté -dans la chair. Sa gloire nous éblouit, bien que nous ne puissions la -contempler qu’à travers le voile des imperfections nécessaires à la -créature (P. Faber).» - -La plus célèbre collégiale fondée sous les auspices de l’Archange fut -celle du Mont-Saint-Michel au péril de la mer. Le vénérable évêque -d’Avranches avait compris que son œuvre n’était pas achevée. Le temple -matériel avait reçu sa consécration; mais pour y célébrer le sacrifice -de l’autel il fallait des prêtres, et la montagne était déserte depuis -la mort des derniers solitaires. C’est pourquoi le zélé pontife établit -au Mont une collégiale de douze chanoines, «qui devaient se consacrer -au service du bienheureux Archange.» Il existe des détails importants -sur l’habitation, la règle de vie et les ressources temporelles de -cette communauté naissante. Les chanoines habitaient douze cellules -construites autour de l’église; ils devaient partager les heures de -la journée entre la prière publique, la garde du sanctuaire, l’étude -et le travail manuel; ils avaient aussi la mission de recevoir les -pèlerins et de remplir auprès d’eux les diverses fonctions du ministère -sacerdotal. Les repas se prenaient en commun; le même vestiaire servait -pour toute la collégiale et les revenus étaient affectés aux frais du -culte, à l’entretien de chaque membre ou au soulagement des malheureux. -Pour couvrir les premières dépenses et subvenir aux nécessités les plus -urgentes, saint Aubert fit le sacrifice des domaines qu’il possédait à -Genêts. Bientôt la libéralité des pèlerins augmenta ces ressources et -assura l’avenir de la fondation. - -D’après une pieuse croyance, deux nouvelles apparitions de saint -Michel se rattachent à l’origine de cette collégiale. On rapporte que -l’évêque d’Avranches, attristé de voir sa chère montagne dans la plus -grande pénurie d’eau, se mit à genoux et supplia l’Archange de venir -à son aide. Il fut exaucé au delà de ses désirs; car saint Michel lui -montra au pied de la montagne, du côté de l’aquilon, une source - -[Illustration: Fig. 19.--Chapelle Saint-Aubert, à l’ouest du -Mont-Saint-Michel.] - -abondante, qui dès lors fut appelée la _Fontaine Saint-Aubert_. -Ses eaux, dit dom Huynes, servaient à rafraîchir les «sitibons» et -rendaient aux «fébricitants» leur «pristine santé.» Mais, ajoute la -légende, elles ont cessé de couler quand la France s’est écartée -des traditions d’autrefois et a renoncé à sa glorieuse destinée. -Dans une dernière apparition, le prince de la milice céleste dit au -bienheureux Aubert, qui priait dans l’église avant de regagner sa ville -épiscopale: Je suis Michel, l’Archange qui se tient devant le trône -de Dieu; désormais j’habiterai ce sanctuaire et je le prends sous ma -protection. L’œuvre du saint prélat était terminée. - -La nouvelle des événements accomplis au Mont-Saint-Michel ne tarda -pas à se répandre de tous côtés. L’Europe catholique fut saisie -d’un religieux enthousiasme, et le printemps de l’année 710 vit -se renouveler dans les Gaules les prodiges qui s’opéraient depuis -plus de deux siècles en Italie, sur le monte Gargano. Des foules de -pèlerins, accourus souvent des plus lointaines régions, se pressaient -autour du sanctuaire de l’Archange, attendant avec émotion l’heure où -ils pourraient s’agenouiller devant l’autel et vénérer les saintes -reliques. Les chanoines recevaient les pieux visiteurs et leur -racontaient les apparitions de l’Archange et les merveilles qui avaient -accompagné la construction de la basilique. Avant le départ, chaque -étranger descendait le versant de la colline et allait puiser de l’eau -miraculeuse. En un mot, l’ère des grandes manifestations était ouverte -pour le Mont-Saint-Michel, qui pouvait dès lors rivaliser avec les -principaux sanctuaires du monde catholique. Le pape Constantin, qui -gouvernait l’Église universelle, voulut favoriser lui-même le nouveau -pèlerinage et encourager le zèle des populations; dans ce but, il -enrichit la basilique de nombreux privilèges, accorda des faveurs -spirituelles aux chanoines et leur fit don d’une petite châsse très -précieuse, renfermant une parcelle de la vraie Croix, de la sainte -Couronne et du berceau de Notre-Seigneur. Ce reliquaire contenait -encore, disent les annalistes, un morceau du voile de «Nostre-Dame,» -une partie des vêtements de sainte Anne et de saint Jean l’Évangéliste, -un fragment de la verge du prophète Aaron, des ossements des saints -apôtres Pierre et Paul, des glorieux martyrs Étienne, Laurent, -Anastase, des illustres vierges Agnès, Luce, Agathe, et de plusieurs -autres saints ou saintes des premiers siècles de l’Église. Ce don -généreux prouve l’intérêt que le Pontife romain portait au sanctuaire -du mont Tombe. - -Au huitième siècle et dans les âges suivants, les souverains ne -craignirent pas de se joindre à la foule des pèlerins, et plusieurs -monarques puissants vinrent déposer leur sceptre et leur couronne -entre les mains de celui qu’ils appelaient «Monseigneur saint Michel.» -Childebert donna l’exemple et fut, dit un auteur, «la première tête -couronnée qui humilia son front devant l’autel élevé dans ce lieu, -sous l’invocation du prince de la milice céleste.» Dans un voyage -qu’il fit en Neustrie, quelques mois après la cérémonie du 16 octobre -709, ce monarque, surnommé _le Juste_ par ses contemporains, visita la -basilique de l’Archange pour y «faire ses dévotions;» il combla les -chanoines de ses pieuses largesses; il leur donna, en particulier, des -reliques du martyr saint Sébastien et de l’apôtre saint Barthélemy. Ce -pèlerinage royal, accompli dès les premières années du huitième siècle, -est la preuve certaine que le culte de saint Michel a pris un caractère -national sous la dynastie mérovingienne, et l’on doit regarder l’acte -de Childebert comme l’offrande publique et solennelle de la Neustrie -au prince de la milice céleste, en attendant que Charlemagne place la -France entière sous son puissant patronage. - -A partir de cette époque, le Mont-Saint-Michel a été le centre et le -foyer d’un mouvement religieux dont l’importance n’a jamais été bien -comprise au dix-neuvième siècle, et dont les conséquences sociales -sont depuis longtemps méconnues. Après la foi au Sauveur et à sa -très sainte Mère, la croyance au belliqueux Archange exerça la plus -salutaire influence sur l’esprit guerrier et le cœur généreux de -nos pères; pour eux saint Michel était bien plutôt un modèle qu’un -protecteur. Aussi, l’enthousiasme se communiqua-t-il avec la rapidité -de l’éclair. Le culte de l’Archange fit des progrès rapides sur les -côtes de l’Armorique; il pénétra dans les diverses parties de la Gaule, -franchit les limites de notre territoire, jeta de profondes racines -en Allemagne, d’où il devait s’étendre chez tous les peuples du nord, -et passa le détroit pour gagner l’Angleterre et l’Irlande; bientôt il -reçut la sanction des évêques, qui introduisirent la fête du 16 octobre -dans les liturgies particulières, et enfin, à mesure que les nations se -formaient et se civilisaient au contact de l’Évangile, il revêtit cette -forme d’universalité qui le distingua dans le cours du moyen âge. - -L’Irlande, qui avait reçu son premier apôtre de l’Armorique, nous -envoya plus tard à son tour une colonie de religieux qui travaillèrent -sous les rois mérovingiens à civiliser les Francs; elle fut aussi -à la tête des nations voisines qui députèrent des pèlerins au -Mont-Saint-Michel, en témoignage de leur foi et de leur piété. Ces -visiteurs inconnus produisirent en Neustrie une vive sensation et leur -voyage fut regardé comme un événement dont la renommée se répandit -«bientost de tous costés.» Un jour, dit la chronique, les chanoines -préposés à la garde du sanctuaire reçurent quatre pèlerins étrangers -qui venaient, paraît-il, des lointaines contrées de l’Hibernie. Ils -racontaient que leur pays avait été le théâtre d’une lutte mémorable, -dans laquelle le prince de la milice céleste avait triomphé du serpent -infernal. Dans leur reconnaissance, les Hibernois avaient choisi quatre -des leurs pour les envoyer au delà des mers, déposer sur l’autel de -l’Archange un petit glaive avec un bouclier d’airain de forme ovale et -parsemé à la surface de quatre croix d’argent. Que faut-il voir dans ce -trait, sinon le combat de saint Michel vainqueur du paganisme contre -l’horrible superstition des druides qui dominaient en maîtres sur toute -la surface de l’Irlande, avant la prédication de saint Patrice? Et ces -armes, déposées dans la basilique du mont Tombe, sont-elles autre chose -qu’un _ex-voto_, un gage de confiance, un symbole? La légende, dans son -langage figuré, s’exprime en ces termes: L’Hibernie fut désolée par un -affreux serpent dont l’haleine empestée corrompait l’air et le seul -contact brûlait les plantes comme le feu dévore l’herbe des champs. -Ce monstre, hérissé de dures écailles et couronné d’aigrettes, avait -établi son repaire à la source d’un fleuve dont il empoisonnait les -eaux, et de là il répandait au loin la terreur et la mort. Dans cette -cruelle extrémité, les habitants comprirent que Dieu seul pouvait les -secourir; ils prièrent donc leur vénérable prélat d’intercéder pour eux -auprès du Créateur de toutes choses. Le pontife, touché des malheurs -de son peuple, ordonna un jeûne de trois jours, afin d’implorer la -protection du ciel et de fléchir le cœur de Dieu. Le quatrième jour, -dès l’aurore, un grand nombre de clercs et de fidèles se réunirent -sous l’étendard de la croix, et tous se dirigèrent vers l’antre -redoutable. A la vue du monstre, les plus braves pâlirent d’effroi. -Cependant, après une courte et fervente prière, ils reprirent courage -et au signal donné ils lancèrent à l’ennemi une grêle de flèches et de -pierres. Quelle ne fut pas leur surprise! Le dragon resta immobile, -comme foudroyé par une force invisible. On hésita un instant, puis -on s’approcha, non sans éprouver encore une secrète frayeur. Mais, ô -prodige! le monstre gisait sans vie au fond de son antre. A ses côtés -on trouva un bouclier et un glaive, que chacun voulut voir et admirer. -La nuit suivante, l’Archange saint Michel apparut à l’évêque et lui -dit: «C’est mon bras qui a terrassé le serpent, dont tous vos efforts -n’auraient pu triompher; prenez ces armes et portez-les dans mon -sanctuaire de prédilection.» Aussitôt les quatre délégués se mirent en -marche, traversèrent l’Océan et prirent la direction du monte Gargano; -mais l’espace semblait grandir devant eux, et au lieu d’avancer, ils -reculaient. Ayant ouï dire qu’il existait en Neustrie un nouveau -sanctuaire dédié au prince de la milice céleste, ils rebroussèrent -chemin et arrivèrent sans peine au terme de leur voyage. Depuis lors -la vieille Hibernie, la Grande-Bretagne et le royaume des Pictes -s’associèrent au mouvement général, et envoyèrent des pèlerins au -Mont-Saint-Michel. - -Ainsi quelques années s’étaient à peine écoulées et déjà la dévotion -au saint Archange avait pris une extension prodigieuse. A cette même -époque, on voit se dessiner l’un des principaux caractères du culte -de saint Michel. Nos pères aimaient à le vénérer comme l’ange de -l’Eucharistie, veillant à la garde des sanctuaires et punissant les -misérables qui se permettaient des irrévérences aux pieds des saints -autels. D’après une ancienne légende, un jeune homme appelé Colibert -voulut passer la nuit dans l’église, malgré les observations et les -menaces que lui firent les chanoines. Vers minuit, saint Michel apparut -avec «la pieuse Mère de miséricorde,» et «le porte-clefs du royaume -céleste;» il se dirigea vers le jeune homme, et lui reprocha sa -témérité. Colibert fut saisi d’épouvante. Une sueur froide ruisselait -de son front. Il se blottit dans un coin et pensa que sa dernière -heure était sonnée. La sainte Vierge vint à lui et le consola; ensuite -elle le fit sortir de la basilique, en lui adressant ces paroles, que -nous empruntons à dom Huynes: «Colibert, pourquoi avez-vous esté si -outrecuidé que d’entrer en la connoissance de ces secrets des citadins -du ciel? Levez-vous et sortez de l’église au plutost, et estudiez-vous -de satisfaire aux esprits célestes de l’injure que vous leur avez -faict.» Le pauvre jeune homme sortit plus mort que vif et tomba sur -le pavé, à la porte du sanctuaire. Dès le matin, il confessa sa faute -à tous les religieux, et, l’ayant pleurée pendant deux jours, «le -troisième il trespassa.» - -La France mérovingienne reconnut aussi dans saint Michel l’ange du -repentir, le conducteur des âmes, et même parfois l’ange médecin; c’est -pourquoi les malades, les affligés, les pécheurs venaient s’agenouiller -dans le sanctuaire du mont Tombe, pour obtenir la santé, la paix et -le pardon. Les chanoines, dont la piété ne se démentit pas durant de -longues années, accueillaient les pèlerins avec empressement; aux uns -ils faisaient d’abondantes aumônes, ils rompaient aux autres le pain de -la divine parole, à tous ils donnaient l’exemple des vertus chrétiennes. - -Cependant la collégiale fut soumise à une épreuve sensible. -L’évêque d’Avranches vécut encore seize ans après la fondation du -Mont-Saint-Michel. Il employa ce temps à consolider et à parfaire son -œuvre. Quand il pouvait dérober quelques heures à ses occupations, -il se retirait dans sa chère solitude et se joignait aux chanoines -pour vaquer à la prière, ou recevoir les pèlerins qui venaient des -différents points de la France et des contrées voisines. Mais le -ciel voulait récompenser les vertus et le zèle du saint prélat. Le -10 septembre de l’année 725, le bienheureux Aubert s’endormit dans -le Seigneur. Sur son lit de mort, il exprima le désir d’être inhumé -à l’ombre de l’autel qu’il avait érigé et sur lequel il aimait à -offrir les saints mystères. Ce vœu fut accompli avec une religieuse -fidélité; de hauts personnages, précédés d’un clergé nombreux et suivis -d’une foule émue, portèrent la précieuse dépouille dans l’église du -Mont-Saint-Michel et la déposèrent dans la tombe que le saint avait -choisie lui-même pour le lieu de son repos. Bientôt la voix du pieux -évêque retentira plus forte que jamais; Dieu glorifiera son serviteur -en opérant par son entremise des prodiges éclatants, et les fidèles -dans leur culte ne sépareront plus saint Aubert de saint Michel. - -La tombe de l’évêque d’Avranches, placée à côté de l’autel de -l’Archange, semble nous révéler encore un autre caractère de la -dévotion des Francs pour le prince de la milice céleste; ils pensaient -que celui-ci, après avoir protégé les justes dans le dernier combat, -recevait leur âme pour l’introduire devant le juge suprême, et veillait -sur leurs dépouilles mortelles en attendant le jour de la résurrection. -Saint Michel, croyait-on, était le gardien des sépultures. En résumé, -à l’époque mérovingienne, le culte de l’Archange nous apparaît avec -la plupart des attributs dont la foi et la piété du moyen âge l’ont -entouré. Mais, sous le règne des derniers successeurs de Clovis, les -attaques continuelles des ennemis du dehors et surtout les dissensions -qui existaient entre l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne et -l’Aquitaine, ralentirent le progrès du catholicisme, et furent un -obstacle aux manifestations religieuses dont le Mont-Saint-Michel était -le théâtre depuis la fondation de la basilique. Il fallait l’épée de -Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne pour rendre à la France son -unité, sa force et son ascendant, et préparer au glorieux Archange un -triomphe plus durable et plus complet. - - -V - -SAINT MICHEL ET LA FRANCE CARLOVINGIENNE. - -Vers le milieu du huitième siècle, pendant que Charles-Martel et Pépin -le Bref luttaient contre les Saxons, les Frisons, les Sarrasins, les -Lombards et les autres ennemis de la France et de l’Église, saint -Boniface, qui devait sacrer le premier roi carlovingien, parcourait -l’Allemagne, renversait les temples païens et établissait les sièges -épiscopaux de Mayence, de Passau, de Freisingen, de Ratisbonne, de -Salzbourg, d’Erfurt, de Wurzbourg. Pour soumettre ces contrées à -l’Évangile, il avait à vaincre un obstacle en apparence insurmontable: -les barbares, qui vivaient des dépouilles enlevées à l’ennemi et du -fruit de leur chasse, ne voulaient pas renoncer au culte de Wuotan, le -dieu de la guerre, et de Diane, la chasseresse. Le zélé missionnaire, -qui était venu d’Angleterre et avait traversé les Gaules, n’ignorait -pas les merveilles accomplies sur le mont Tombe. A l’exemple de -saint Aubert, il opposa aux fausses divinités l’Archange vainqueur -du paganisme; il fonda des monastères et bâtit des églises sous le -vocable de saint Michel; il fit célébrer avec pompe la fête établie en -son honneur et lui consacra le sommet des montagnes où les Germains -rendaient à Wuotan et à Diane un culte sacrilège: «Observez, dit un -illustre écrivain de nos jours, l’admirable coïncidence de ces deux -faits qu’on n’a pas encore rapprochés l’un de l’autre. A l’extrémité -de la Gaule, au bord de l’Océan, saint Michel apparaît à un saint -évêque; à l’extrémité occidentale de l’Europe chrétienne, saint Michel -est donné pour patron à ces tribus germaniques qui sont en voie de se -convertir. C’est ainsi que se fonde la société chrétienne, sous la -protection de l’Archange. Elle existe encore et vivra toujours.» (Léon -Gautier.) - -Dès le commencement du neuvième siècle, lorsque Charlemagne, après -avoir triomphé des Saxons, des Lombards et des Sarrasins, reçut la -couronne des mains de Léon III, saint Michel était connu et vénéré dans -les vastes États qui composaient l’Empire d’Occident; la Neustrie en -particulier et les provinces d’Allemagne, où les Romains et les Gaulois -avaient laissé plus de traces de leur séjour, la Bavière, la Souabe -et la Franconie se couvrirent de monastères et d’oratoires dédiés au -glorieux Archange. En Neustrie, le pieux fondateur du Mont-Saint-Michel -n’était plus; mais son esprit vivait dans ses enfants. Les chanoines -rivalisaient de zèle et travaillaient de concert à faire honorer le -prince de la milice céleste; les pèlerinages devenaient plus nombreux, -depuis que Charlemagne avait réuni sous son sceptre une grande partie -des nations chrétiennes; de pieuses dotations augmentèrent les -ressources de la collégiale, et des reliques insignes enrichirent le -trésor de l’église; à cette même époque des travaux assez importants -furent exécutés sur la montagne: on disposa des bâtiments pour les -pèlerins et quelques habitations s’ajoutèrent aux modestes cellules -des chanoines. En un mot, l’œuvre de saint Aubert prospérait de jour -en jour et portait des fruits abondants. Les évêques d’Avranches, à -l’exemple de leur illustre prédécesseur, visitaient de temps en temps -le mont Tombe, pour y chercher le silence de la retraite et y célébrer -les saints mystères; chaque année, l’anniversaire de la dédicace était -solennisé avec pompe; l’Église fêtait aussi les apparitions de saint -Michel sur le monte Gargano et à Rome. De leur côté, les peuples -germains évangélisés par saint Boniface eurent un Michelsberg ou mont -Saint-Michel, célèbre dans tout le cours du moyen-âge par la fameuse -légende de la plume, la plus naïve peut-être, la plus poétique et la -plus intéressante de toutes celles que les annalistes d’outre-Rhin nous -ont conservées. - -Sur le Michelsberg, situé à l’extrémité du Stromberg, petite chaîne -de collines du Zabergau, s’élève, dit Max de Ring, une chapelle qui -formait jadis le chœur d’une église de capucins; elle est d’une date -très ancienne et repose sur un temple de Diane, la déesse favorite -des Germains. Le visiteur peut distinguer à la voûte et aux murs -extérieurs des restes de figures, qui remontent au temps du paganisme. -Or, d’après la légende, lorsque Boniface, l’apôtre de la Germanie, vint -prêcher en ces lieux la doctrine du Christ, il fut entravé au milieu -de sa mission par les malices et les pièges du diable; dans ce péril -extrême, il invoqua l’assistance «du chevalier du ciel,» et aussitôt -une lutte terrible s’engagea entre l’Archange et son implacable ennemi. -Saint Michel, grâce à son courage, remporta la victoire et enchaîna -Satan qu’il alla plonger dans l’abîme d’où il était sorti. «Mais -dans la lutte le diable avait arraché à l’Archange une plume de ses -ailes, toutes brillantes de rubis et d’émeraudes.» Saint Boniface la -recueillit avec soin et, après avoir achevé la conversion du pays, -il la plaça dans une châsse au-dessus de l’autel qu’il consacra sur -la montagne en l’honneur de Jésus-Christ. Une médaille d’argent, -fort rare de nos jours, rappelle cet événement merveilleux; pour la -plume, elle a disparu depuis que les partisans de Luther ont pillé et -profané l’église du Michelsberg, et malgré toutes les recherches, on -ne l’a jamais retrouvée. Qui ne verrait dans cette fiction poétique -une allusion au triomphe de l’ange, vainqueur du paganisme, sur le -redoutable Wuotan et les autres divinités des Germains? Qui ne serait -frappé en même temps de la foi de ces premiers âges? - -Malgré les progrès rapides que le culte de saint Michel faisait dans -le monde chrétien, il n’avait pas atteint toute son extension et -quelque chose semblait manquer à la gloire de l’Archange. Le héros qui -avait humilié l’orgueil du paganisme dans la personne de Witikind et -d’Abiatar, et tenait sous sa domination le vaste empire d’Occident, -Charlemagne n’avait pas encore par un acte public proclamé la puissance -de saint Michel. L’heure solennelle était venue. Un pontife célèbre -par l’éclat de ses vertus avait travaillé à répandre le culte de -l’Archange en élevant la basilique du mont Tombe; l’un des plus grands -monarques dont l’histoire ait enregistré le nom et les œuvres allait -reconnaître le prince de la milice céleste pour le protecteur de la -France, la fille aînée de l’Église et la première nation du monde. -L’illustre empereur fit placer sur ses étendards le nom et l’image de -saint Michel, reconnaissant ainsi que le chef de la milice céleste -l’avait couvert de sa protection et veillait sur les destinées de ses -États. _Patronus et princeps imperii Galliarum_: Saint Michel patron -de l’empire des Gaules; tel est le beau titre que nos pères donneront -désormais à celui que Daniel appelait le grand prince. - -Pendant la période la plus glorieuse de la dynastie carlovingienne, -la civilisation fit de rapides progrès, grâce à l’initiative des -évêques et des moines. Les Maures d’Espagne d’un côté, et de l’autre -les barbares du Nord furent obligés de suspendre pour un temps les -invasions qui avaient été si désastreuses sous les règnes précédents. -Le paganisme semblait vaincu pour toujours. Le culte de l’Archange -fleurissait au Mont-Saint-Michel et dans toutes les provinces de -l’Empire; un grand nombre de cathédrales et d’églises avaient au moins -une chapelle dédiée au chef de la milice céleste; d’après un usage déjà -très ancien, on représentait parfois au sommet des édifices religieux -le prince de l’air, armé d’une flèche ou d’un dard qu’il enfonçait dans -la gueule d’un monstre palpitant sous ses pieds (fig. 20). La ville de -Cortone en fournit un exemple dès le septième siècle. Dans tous les -monastères érigés sous le titre de saint Michel, la piété, la science -et le travail étaient en honneur; les religieux vénéraient presque -toujours l’Archange en sa qualité de vainqueur du paganisme; témoin le -monastère de Noirmoutiers, fondé en 680 par saint Philbert. Dans cette -île, située à l’extrémité de l’Aquitaine du côté de l’Armorique, il -existait, à la place du cimetière actuel, un monument druidique que -saint Philbert renversa pour y élever une église sous le patronage du -puissant Archange. Ce sanctuaire fut en grande vénération dans toute la -contrée jusqu’à l’époque où les Normands, en 846, dévastèrent l’île de -Noirmoutiers. - -A cette époque, où le respect de l’autorité n’avait pas encore subi les -atteintes de la révolution, les peuples regardaient saint Michel comme -l’ange tutélaire des souverains chargés de gouverner la France et des -guerriers qui versaient leur sang pour elle sur le champ de bataille; -cette protection se manifestait surtout dans la lutte suprême, à -l’heure de la mort. Par exemple, rien de plus touchant que la scène où -l’auteur de la _Chanson de Roland_ nous raconte la mort de son héros? Ce - -[Illustration: Fig. 20.--Statue de saint Michel placée au sommet de -l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.] - -récit aux yeux de l’historien est légendaire; mais il doit être regardé -comme l’expression d’une croyance généralement reçue au moyen âge. -Roland va mourir. Il adresse la parole à sa chère Durandal, «il cause -longuement avec elle, et cet entretien est trempé de larmes; il lui dit -de très-douces choses, comme un Français en dirait à la France: O ma -Durandal, comme tu es claire et blanche! comme tu luis et flamboies au -soleil! comme tu es sainte et belle!» Puis par un magnifique mouvement -d’éloquence, il se met à énumérer tous les royaumes, tous les empires -qu’il a conquis avec l’aide de sa bonne épée: «Avec elle je conquis -Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine... En ai-je -assez conquis de ces pays et de ces terres que tient maintenant Charles -à la barbe chenue! Plutôt mourir que de la laisser aux païens: que -Dieu n’inflige pas cette honte à la France!» Et il prend le parti de -la cacher sous son corps expirant: car il sent de plus en plus «que -la mort l’entreprend et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.» -Alors il retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu’il en faut -pour découvrir l’Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté. -«Et pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut faire dire à Charlemagne -qu’il est mort en conquérant.» - -Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va nous -le montrer sur ce rocher d’où il peut contempler l’Espagne en -triomphateur. Il lève les yeux au ciel, et d’une main encore puissante, -frappe sa poitrine ensanglantée. «_Mea culpa_, dit-il, et naïvement il -tend à Dieu son gant droit. Il semble alors que l’on entende un bruit -d’ailes; et, en effet, voici que des milliers d’anges s’abattent autour -de Roland:» et à la tête de tous on voit _saint Michel_, «_notre saint -Michel du Mont au péril de la mer_.» (Léon Gautier.) - -La France carlovingienne était à peine formée, et déjà le nom de -l’Archange se trouvait sur toutes les lèvres; dans les prières, il -était invoqué en sa qualité de patron du royaume ou de conducteur des -âmes; il avait une place d’honneur dans les arts et la littérature; -son principal sanctuaire, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer, -était regardé en quelque sorte comme un monument national. Les rois -très chrétiens imitèrent l’exemple de Charlemagne. Louis le Débonnaire -combla de ses pieuses largesses Saint-Michel de Verdun, et, en 817, -il plaça de nouveau ses États sous la protection du prince de la -milice céleste, pour lequel il eut toujours une grande dévotion. -Dans la suite, les autres rois de France se firent un devoir d’aller -en personne rendre leurs hommages à «Monseigneur saint Michel;» ou, -s’ils ne purent accomplir cet acte religieux, «ils recommandèrent leur -âme» aux prières des chanoines ou des religieux et encouragèrent les -pèlerinages au mont Tombe. Aussi, dans le cours du dixième siècle et -dans les âges suivants, on vit des guerriers courageux, des hommes de -toutes conditions, des femmes et des enfants partir de presque tous les -points de la France et venir prier dans le sanctuaire de l’Archange. - -A cette époque, nous trouvons les traces d’une coutume qui s’est -transmise jusqu’à nos jours. Ces nombreux pèlerins, voulant emporter -dans leur famille des souvenirs de leur voyage, détachaient des -parcelles de la pierre qui couvrait le tombeau de saint Aubert, ou -dégradaient les murs de la basilique; la surveillance des chanoines ne - -[Illustration: Fig. 21.--Coquilles de pèlerinage. - -_A_, Coquille noire de Saint-Michel.--_B_, Coquille en plomb fondu.] - -suffit pas pour empêcher ces pieuses déprédations, il fallut les -défendre sous les peines les plus sévères. Alors les pèlerins -recueillirent sur la plage des galets et des coquilles, qu’ils -conservaient ensuite avec soin; (fig. 21) plusieurs, disent les -manuscrits, fixaient à leur gourde, attachaient sur leurs vêtements -et suspendaient à leur cou des «conques marines,» ou d’autres objets -qu’ils avaient fait bénir par les prêtres préposés à la garde de -l’église; puis, fiers de ces glorieuses décorations, ils retournaient -dans leurs foyers et communiquaient à tout le monde l’enthousiasme -dont ils étaient animés. Dès lors la coquille était regardée comme -le symbole du pèlerin; elle fut gravée sur un chapiteau du onzième -siècle; les abbés du monastère et plusieurs gentilshommes la placèrent -plus tard dans leurs armes; les chevaliers de saint Michel voulurent -la porter autour du cou et sur la poitrine, en forme de collier et de -croix. - - -VI - -LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS L’INVASION DES NORMANDS. - -Pour avoir une juste idée de la grande célébrité dont jouissait le -Mont-Saint-Michel sous les rois Carlovingiens, il suffit de lire les -lettres d’Odon, abbé de Glanfeuille, le livre des miracles de saint -Frodobert et la vie de saint Vannes de Verdun; il y est parlé de la -célèbre montagne comme du sanctuaire de prédilection où l’Archange se -plaisait à manifester sa puissance. - -Mais des jours de deuil, qui devaient être suivis d’un triomphe -éclatant, allaient se lever pour la Neustrie: on était à la veille des -calamités que Charlemagne entrevoyait sur son lit de mort et que ses -faibles successeurs ne pouvaient prévenir plus longtemps. Les terribles -enfants du Nord avaient quitté leurs froides contrées, et déjà leurs -barques légères cinglaient vers les côtes de France. Bientôt ces -guerriers redoutables mirent le pied sur le sol qu’ils convoitaient, -et, avant de s’y établir en maîtres, ils le couvrirent de ruines et -l’arrosèrent de sang. Le Mont-Saint-Michel échappa au pillage et servit -d’asile à ceux qui fuyaient devant le flot de l’invasion; cependant -les Danois s’attaquaient de préférence aux monastères, profanaient les -églises et mettaient à mort les prêtres ou les moines qui n’avaient -pu se dérober à leurs coups par une fuite précipitée. Les barbares -rendaient un culte sacrilège à Odin, cette farouche divinité que l’on -représentait montée sur un cheval à huit pieds, tenant une lance à -la main et ayant sur ses épaules deux corbeaux, ses messagers; aussi -se plaisaient-ils à profaner les sanctuaires dédiés à saint Michel, -vainqueur du paganisme; par exemple, après s’être emparé de l’île de -Noirmoutiers, en 846, ils détruisirent le monastère et l’oratoire -élevés par la piété de saint Philbert. C’était le dernier effort que -Lucifer tentait pour faire revivre le culte des faux dieux dans les -régions les plus chrétiennes de la France. - -D’autre part, la civilisation, les sciences et les arts étaient en -pleine décadence; la nuit approchait et annonçait le dixième siècle, -avec ses ténèbres profondes et ses luttes sanglantes; la monarchie -n’était plus assez puissante et la féodalité pas encore suffisamment -affermie pour opposer une digue aux invasions du dehors ou maintenir à -l’intérieur la paix et l’unité. Quel fut le sort du Mont-Saint-Michel -pendant une période si douloureuse? L’histoire est sobre de détails; -elle en fournit pourtant un certain nombre qui peuvent nous instruire -et nous intéresser. Nous trouvons d’abord un épisode assez important, -surtout à cause des circonstances singulières qui l’accompagnent. - -En 861, un membre de la collégiale, nommé Pierre, visita Rome avec «une -troupe de pèlerins illustres,» séjourna quelque temps au Mont-Cassin -et revint en France, après un voyage de deux ans. Comme souvenirs, -il apportait dans une corbeille de vieux ouvrages qui contenaient -les biographies de saint Benoît et de ses disciples, Honorât, Maur, -Simplice, Théodore et Valentinien. Arrivé sur les bords de la Saône, -il rencontra le célèbre Odon, abbé de Glanfeuille, qui, à l’approche -des Normands, s’était enfui de son monastère avec ses religieux et -avait emporté les restes de saint Maur, pour les soustraire à la -profanation. Après avoir raconté les incidents de son voyage et décrit -les merveilles qu’il avait admirées dans la Ville sainte, le chanoine -montra les précieux manuscrits dont il était possesseur. Odon, désireux -de les acquérir, réussit mais avec peine à les acheter pour un prix -élevé. Il retoucha la vie de saint Maur écrite par Fauste, polit -le style sans en modifier le sens et ajouta une épître dédicatoire -adressée à son ami Adelmode, archidiacre du Mans. - -En 870, six ou sept ans après le retour du chanoine Pierre, un moine -français du nom de Bernard fit le voyage du monte Gargano, de Jérusalem -et de Rome, avec deux autres religieux animés des mêmes sentiments de -dévotion; il retourna ensuite dans sa patrie et termina son pèlerinage -par le mont Tombe. Dans une relation intitulée: _Voyage aux lieux -saints_, il nous a laissé une description où la poésie et la légende -ont une large part; cependant la page relative au Mont-Saint-Michel -doit être rapportée ici, non seulement à cause de sa haute antiquité, -mais parce que l’auteur y parle de la cité de l’Archange comme -d’un sanctuaire mystérieux entouré de la vénération des fidèles. -«Saint-Michel-aux-deux-Tombes,» d’après le pieux visiteur, se trouve -situé sur une montagne «qui s’avance à deux lieues dans la mer;» le -sommet est couronné d’une église dédiée à saint Michel et le pied est -baigné, le matin et le soir, par les flots de l’Océan, «excepté le -jour de la fête de l’Archange où la mer s’arrête et forme un rempart -à droite et à gauche,» pour laisser à toute heure un libre accès aux -_pèlerins_. S’il est difficile de croire à la réalité de ce prodige, -du moins est-il indubitable, au témoignage du moine Bernard, que le -Mont-Saint-Michel était dès lors le rendez-vous d’un grand nombre de -pieux visiteurs. - -Vers la même époque, les apparitions des Normands étaient de plus en -plus fréquentes sur les côtes de France: «Les temps que nous décrivons, -dit M. l’abbé Desroches, rappelaient les persécutions des Dèce et -des Dioclétien.» Le diocèse d’Avranches en particulier «devint une -effrayante solitude; la plupart de ses villages étaient consumés par -les flammes; les autres n’offraient plus que des enceintes désertes.» -Pour éviter la hache des pirates, il fallait renoncer à la foi de son -baptême et «jurer sur le cadavre d’un cheval immolé en sacrifice» -d’adorer le cruel Odin et les autres divinités du Nord. La désolation -ne connut pas de bornes, quand les Danois, sous la conduite du célèbre -Rollon, s’abattirent sur la Neustrie, non plus pour la dévaster comme -un torrent qui passe, mais afin de s’y établir en maîtres souverains. -Alors quelques familles d’Avranches se réfugièrent au Mont-Saint-Michel -et s’y établirent comme dans un camp retranché, dont les abords étaient -presque inaccessibles. Là, sous l’égide de l’Archange et protégés -par le voisinage de la Bretagne qui opposa une vive résistance aux -invasions normandes, les fugitifs n’eurent pas à redouter la visite -des pirates. Un groupe de maisons furent construites sur le versant -de la colline, à l’est et au sud, et formèrent une paroisse sous le -vocable de l’apôtre saint Pierre, qui était depuis longtemps honoré -sur le mont Tombe, où il avait un oratoire appelé dans le _Roman du -Mont-Saint-Michel_, «l’igliese Seint-Perron.» - -Ainsi s’écoulèrent les dernières années du neuvième siècle et les -premières du siècle suivant. Le zèle des chanoines s’était ralenti; la -règle n’était plus observée avec la fidélité des anciens jours, et même -certains membres de la collégiale avaient renoncé aux avantages de la -vie commune pour rentrer dans le monde. Les pèlerinages existaient -encore; mais ils devenaient moins fréquents. Les Français n’osaient -plus affronter les fatigues d’un long voyage, ni s’exposer à la fureur -des Danois. Mais saint Michel, vainqueur du paganisme, allait dompter -les farouches enfants du Nord et les soumettre aux lois de l’Évangile; -il devait même les transformer en ses plus fidèles et plus dévots -serviteurs. - -Déjà le chef des pirates, le fameux Rollon, avait renoncé aux dieux du -paganisme, pour embrasser la religion chrétienne; en 911, il signait -avec Charles le Simple un traité qui lui cédait la Neustrie à titre -de fief royal, et lui assurait la main de Gisèle; l’année suivante il -recevait le baptême et devenait le modèle de ceux qu’il avait étonnés -par sa barbarie. Plusieurs de ses compagnons d’armes imitèrent son -exemple, et bientôt la piété refleurit avec plus d’éclat que jamais là -où hier encore le paganisme dressait des autels. Pendant la semaine qui -suivit son baptême, Rollon, vêtu de la blanche tunique des régénérés, -fit de larges présents à un certain nombre de sanctuaires, afin -d’obtenir la faveur et l’assistance des plus grands saints du ciel; -s’adressant à l’archevêque de Rouen, nommé Franco, il lui dit: «Quelles -sont dans les terres que je possède les églises les plus vénérées et -les plus puissantes par le mérite et la protection de leurs saints -patrons?»--«Les églises de Rouen, de Bayeux et d’Évreux, répondit le -prélat, ont été dédiées en l’honneur de la très sainte Vierge, Mère -de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; l’église _In periculo maris_ a été -consacrée sous le nom de saint Michel, l’Archange, gardien du paradis.» -Les trois premiers jours qui suivirent cet entretien, les cathédrales -de Rouen, de Bayeux et d’Évreux reçurent de riches présents: il était -juste que la Mère du Sauveur eût les prémices; le quatrième jour, -ce guerrier, qui s’appelait Robert depuis son baptême, donnait à la -basilique du mont Tombe la belle terre d’Ardevon, et semblait par -cet acte mettre son épée au service de saint Michel. A partir de ce -jour, dit un historien, les «Normands n’eurent après Dieu et la Vierge -oncques plus cher patron.» - -Aussitôt les chanoines se soumirent à leurs règles, et l’ordre parut se -rétablir dans la collégiale de saint Aubert; la dévotion des fidèles se -ralluma aux récits des victoires que l’Archange avait remportées sur -les ennemis du nom chrétien, et l’ère des pèlerinages reprit son cours -un moment ralenti: le prince Robert, dit dom Hugues, «donna une grande -confiance aux estrangers qui désiroient visiter cette saincte montagne, -de s’y acheminer, et d’y rendre leurs vœux avec toute asseurance. Car -il establit une telle police par toute sa province et eut un tel soin -de bannir de ses terres tous les voleurs et meurtriers que de jour -et de nuict on pouvoit cheminer par toute la Normandie sans crainte -d’aucun péril ou danger.» Ainsi, l’Église acheva en peu d’années la -civilisation de ces pirates que la France essayait en vain de réduire -par la force des armes depuis plus d’un siècle; et saint Michel fut -encore l’ange tutélaire qui présida du haut du ciel à ce triomphe de la -foi sur le paganisme. - -Les ducs de Normandie marchèrent sur les traces de Rollon. -Guillaume-Longue-Épée, que deux martyrologes placent au nombre des -saints, favorisa les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, et, l’an 927, -il fit don à la collégiale de plusieurs domaines importants situés -dans les localités voisines. Parmi les nobles barons et les riches -seigneurs de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, un certain -nombre imitèrent sa générosité; par exempte la famille du célèbre Yves -de Bellême dota richement les chanoines de saint Michel et leur envoya -des vases précieux pour le service du sanctuaire. - -La collégiale méritait encore de telles faveurs, et loin d’abuser de -ses richesses, elle en fit d’abord un saint usage. Outre les aumônes -qui étaient distribuées aux pèlerins et aux pauvres de la contrée, -des églises et des maisons religieuses furent bâties aux frais des -chanoines, sur les terres qui dépendaient du mont Tombe; de ce nombre -étaient les anciennes églises de Bacilly et de Vessey. Et même, -d’après les chroniqueurs, les membres de la collégiale auraient fait -des fondations importantes non seulement sur le littoral, mais encore -dans l’île de Guernesey. Cependant la prospérité ne fut pas moins -funeste aux clercs du Mont-Saint-Michel que les épreuves du siècle -précédent. «La négligence et la paresse» s’introduisirent dans la -petite communauté; ce n’était plus le même zèle, ni la même ferveur. Il -fallait d’autres apôtres pour le pèlerinage national de la France, et -le sanctuaire de l’Archange réclamait des gardiens plus dévoués. - -En effet, une impulsion nouvelle devait être imprimée au culte -de saint Michel dans la dernière moitié du neuvième siècle. Les -populations, persuadées que le monde finirait avec l’an 1000, allaient -tourner leurs regards suppliants vers le messager céleste chargé de -recevoir les - -[Illustration: Fig. 22.--Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.] - -âmes au moment de la mort, pour les conduire au tribunal du juge -suprême et les défendre au jour redoutable du jugement. Le mouvement -sembla partir du Mont-Saint-Michel, il se communiqua d’abord à la -Normandie et à la Bretagne, et gagna ensuite le Maine, l’Anjou et les -autres parties de la France. Les Bretons se distinguaient entre tous -par l’élan et la vivacité de leur foi; ils venaient souvent et en -grand nombre prier dans le sanctuaire de l’Archange, qu’ils enviaient -aux Normands; ils accusaient même le Couësnon d’avoir fait une folie -en séparant le Mont de la Bretagne. Dans les contrées où les voyages -au mont Tombe étaient plus longs et plus difficiles, nous voyons des -oratoires s’élever en l’honneur du prince de la milice céleste; le plus -célèbre de tous est celui de Saint-Michel-d’Aiguilhe, en Velay (fig. -22). Les particularités qui s’y rattachent sont du plus haut intérêt -pour notre histoire. - -Au pied de la montagne que domine Notre-Dame du Puy, au sein d’une -belle vallée, se dresse le rocher célèbre qui, par son élévation, sa -forme et sa hardiesse, a mérité le nom de merveille. Le sommet, où -Diane reçut autrefois un culte sacrilège, est couronné d’un édifice -sous le vocable de saint Michel, le vainqueur du paganisme; le milieu -est consacré à saint Gabriel, le médiateur de la paix entre le ciel et -la terre, et la partie inférieure est dédiée à saint Raphaël, le guide -et l’ami des hommes voyageurs sur la terre d’exil. C’est ainsi que le -moyen âge associait souvent le culte des trois archanges, dont les -saints livres nous ont appris les noms et les titres particuliers. Le -sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe fut bâti sous le règne si agité -de Lothaire, de 962 à 965. A la même époque de 960 à l’an 1000, cent -douze monastères importants, parmi lesquels un certain nombre étaient -sous la protection du glorieux Archange, furent construits ou réparés: -il faut mettre en première ligne l’abbaye du Mont-Saint-Michel, dont -l’origine sera décrite dans le deuxième chapitre de cette histoire. - -[Illustration: Fig. 23.--Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel -(1442).] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE II - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE FÉODALE. - - -I - -ABBAYE DU MONT-SAINT-MICHEL. - -Les tendances vers l’ordre féodal s’étaient manifestées sous les -rois de la première race; plus tard, au milieu de la déchéance des -Carlovingiens, les seigneurs travaillèrent à se rendre indépendants, -et l’Église, souvent obligée de défendre elle-même ses droits et -les intérêts des faibles, revendiqua une place légitime dans le -gouvernement temporel du royaume; enfin, rassemblée de Quiersy-sur-Oise -et l’avénement de la dynastie capétienne assurèrent l’hérédité des -grands fiefs et le triomphe définitif de la féodalité. Sous ce régime, -qui avait des avantages réels, mais aussi de graves inconvénients, -le culte de l’Archange conducteur des âmes et défenseur des opprimés -fleurit dans les monastères, en particulier au Mont-Saint-Michel. Au -milieu de ces combats journaliers des seigneurs entre eux, ou des -vassaux avec les suzerains, comme pendant la lutte contre le paganisme, -les moines exercèrent une influence religieuse et sociale qu’on -essaierait en vain de leur contester; l’abbaye normande va nous en -fournir un exemple frappant. - -Depuis 943, le fils de Guillaume Longue-Épée, Richard-sans-Peur, -appelé par Guillaume de Saint-Pair «le gentil duc de Normendie,» -gouvernait l’héritage qu’il avait reçu de son illustre prédécesseur; -sa dévotion pour saint Michel lui fit entreprendre plus d’une fois -le voyage du mont Tombe, et sa vaillante épée protégea toujours les -pèlerins contre les voleurs et les meurtriers. Le noble prince, dit -dom Huynes, «recevoit un grandissime contentement d’avoir en son duché -ce Mont-Sainct-Michel où tant de miracles s’opéroient tous les jours -par les mérites de ce sainct Archange. Mais il se contristoit fort, -d’autre part, de voir qu’en ce lieu si sainct il y eut des personnes -si négligentes et paresseuses à célébrer l’office divin.» Il employa -tour à tour les promesses et les menaces, afin de ramener les chanoines -à l’exacte observance de la règle. Tout fut inutile; car, ajoute le -même auteur, «comme il est bien difficile que l’Éthiopien quitte -sa noirceur, aussy ce n’est point chose plus facile de faire qu’un -homme quitte ses péchez, s’il ne le veut.» C’est pourquoi, la réforme -étant impossible, le duc de Normandie résolut de prendre une mesure -énergique. De concert avec l’archevêque de Rouen, après avoir consulté -l’évêque de Bayeux, il conçut le projet de remplacer la collégiale -par une abbaye de bénédictins. Quand tout fut disposé, il choisit -en plusieurs monastères, surtout à Fontenelle, à Saint-Taurin et à -Jumièges, trente religieux d’une vertu à toute épreuve, et les réunit -secrètement dans la ville d’Avranches au printemps de l’année 966; -lui-même alla bientôt les rejoindre, sous prétexte de traiter avec eux -d’affaires importantes et de s’éclairer de leurs sages conseils. - -Alors un officier, avec des hommes d’armes, fut député vers les -chanoines du Mont-Saint-Michel, pour leur annoncer la résolution -de Richard et leur proposer de revêtir l’habit de saint Benoît, ou -d’évacuer le poste qu’ils ne remplissaient plus avec assez de fidélité. -Presque tous quittèrent l’asile où leur piété chancelante ne savait pas -trouver le vrai bonheur, et se retirèrent dans les localités voisines; -deux seulement demandèrent à garder leur habitation, mais avec des vues -bien différentes: le premier, connu sous le nom de Durand, voulait se -livrer aux exercices salutaires de la pénitence et désirait rester au -Mont, «à cause de la dévotion qu’il portoit à saint Michel;» l’autre, -appelé Bernier, se proposait de dérober le corps de saint Aubert. Le -ciel ne lui permit pas de consommer ce vol sacrilège, et le lecteur -verra bientôt comment les restes du vénérable prélat furent reconnus -et portés en triomphe dans le sanctuaire dédié à saint Michel. Les -préparatifs étant achevés, Richard, à la tête de sa petite colonie, -quitta la ville d’Avranches et se dirigea vers le mont Tombe. Quelle -ne fut pas l’émotion des pieux enfants de saint Benoît à la vue de -cette montagne dont la renommée racontait tant de choses merveilleuses! -Quelle ardente prière dut s’échapper de leurs lèvres quand ils -s’agenouillèrent pour la première fois dans la basilique de l’Archange! -D’après la chronique, leur premier chant fut une hymne en l’honneur de -saint Michel, leur céleste protecteur. - -Richard introduisit les bénédictins dans leur nouvelle demeure, où, -d’accord avec eux et les grands de sa suite, il rédigea la charte qui -devait assurer l’avenir de la fondation et fixer les rapports des -religieux avec les ducs de Normandie. La règle de saint Benoît observée -dans les autres monastères était mise en vigueur au Mont-Saint-Michel. -L’abbé devait être élu par les religieux et pris dans leurs rangs, ou -dans une autre maison du même ordre. Le duc de Normandie ne gardait -que le privilège d’offrir le bâton pastoral au nouvel élu. Les -possessions des chanoines furent transférées aux bénédictins, avec -pleine juridiction temporelle sur les habitants du Mont. Richard signa -cette ordonnance et la porta lui-même sur l’autel de l’Archange. Il -voulait par cet acte solennel placer la communauté naissante sous la -garde et le patronage de saint Michel. Le pieux fondateur ne mettant -point de bornes à sa générosité, enrichit l’église de vases précieux et -de riches ornements; aux dépendances du monastère il ajouta de nouveaux -revenus, et toute sa vie, dit la chronique, il protégea les religieux -et «moult les ama.» - -La même année, 966, eut lieu l’élection du premier supérieur. Les -suffrages se portèrent sur Maynard, ancien abbé du monastère de saint -Vandrille, homme d’une naissance illustre, et avant tout remarquable -par sa science et ses vertus. Il s’était démis de ses hautes fonctions, -pour venir en qualité de simple «soldat» se ranger sous l’étendard de -saint Michel; mais son humilité ne put déguiser son mérite, et pour la -deuxième fois le bâton pastoral fut déposé entre ses mains. Le pape -Jean XIII ratifia l’élection et confirma tous les privilèges accordés -au monastère. Dans sa bulle, il louait le zèle de l’archevêque de -Rouen et de Richard, duc de Normandie, et plaçait leur entreprise sous -la garde de l’Archange. De son côté le roi Lothaire, loin de mettre -obstacle à la restauration projetée par son illustre vassal, sanctionna -de son autorité les donations qui avaient été faites aux religieux de -saint Benoît. Il enjoignait à tous ses successeurs et aux grands du -royaume de respecter ses ordres et de laisser les serviteurs de Dieu -prier en paix pour le bonheur et la prospérité du royaume, qui était -sans cesse en proie à des dissensions intestines et avait à lutter -contre les prétentions de l’Allemagne. - -Ainsi, grâce à l’initiative de Hugues et de Richard, par l’autorité du -souverain pontife et avec l’agrément du roi de France, le sanctuaire -«vénérable dans le monde entier» et cher à tous les cœurs fut confié -aux enfants de saint Benoît; et dès lors, dit dom Hugues, «ces belles -fleurs cueillies ès cloistres bénédictins commencèrent à fleurir -en ce palais des anges et à respandre de tous costez une odeur si -suave que plusieurs, détestans les délices mondaines, se veinrent -renfermer dans ce parterre céleste.» Maynard brillait entre tous par -l’éclat de ses vertus; fidèle observateur de la règle, il se chargea -de sonner l’office, et pour être plus voisin de l’église, il choisit -la chambre occupée naguère par le chanoine Bernier; il ignorait quel -précieux trésor était caché dans cette humble cellule. Le jour de la -manifestation n’était pas encore arrivé. Sa prudence, sa douceur et -sa charité lui gagnèrent tous les cœurs. Les religieux, dit encore -l’historien du dix-septième siècle que nous venons de citer, trouvaient -en lui l’affection d’un «père bénin» et d’un «maistre sévère;» les -pèlerins se disputaient le bonheur de le voir et de l’entendre; les -habitants du Mont vivaient heureux sous sa houlette pastorale; et -plusieurs, touchés par ses paroles et ses exemples, embrassèrent avec -ardeur les pratiques de la vie chrétienne: de ce nombre fut le chanoine -Durand, qui renonça pour toujours aux vaines joies du siècle, se mit -sous la conduite des bénédictins et mérita le titre de chapelain du -monastère. Le pieux abbé s’endormit dans le Seigneur, le 16 avril 991, -et ses restes mortels furent inhumés dans un petit cimetière, à côté -de l’église; la même année, son neveu, connu aussi sous le nom de -Maynard, ayant été choisi pour lui succéder, reçut la crosse des mains -de Richard-sans-Peur, qui s’était transporté au Mont pour rendre les -derniers devoirs à son illustre ami. Le nouvel abbé suivit les traces -de son oncle, et gouverna le monastère avec la même sagesse et la même -bonté. - -Ces deux prélatures, dont l’une s’étend de 966 à 991 et l’autre -embrasse les dernières années du dixième siècle et les premières du -siècle suivant, de 991 à 1009, nous rappellent une des dates les plus -importantes dans l’histoire du culte de saint Michel. A cette époque -où le dogme des anges avait conservé toute sa pureté et son intégrité, -les fidèles attribuaient une large part aux démons dans les luttes -continuelles et les guerres sanglantes dont le monde était le théâtre; -ils se représentaient l’esprit de mensonge «rôdant sans cesse autour de -l’homme, selon la parole des saints Livres, et cherchant à le dévorer.» -Les religieux qui faisaient profession d’une vie intellectuelle plus -pure et plus parfaite, étaient comme les sentinelles avancées de la -chrétienté, et à ce titre ils se trouvaient exposés à toute la fureur -et à tous les pièges de l’ennemi; c’est pourquoi les légendes du moyen -âge sont remplies de scènes allégoriques, où les moines sont dépeints -le plus souvent assiégés de démons hideux, de monstres, de sirènes, -de dragons occupés jour et nuit à troubler la paix et la sérénité du -cloître. Au milieu de ces luttes incessantes, de ces préoccupations -de tous les instants, les fils de saint Basile et de saint Benoît -d’abord, et plus tard ceux de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, de -saint Bruno, de saint Dominique, de saint François, songèrent à faire -alliance avec le vainqueur du serpent infernal; par là, ils mettaient -le ciel dans les intérêts de la terre et se choisissaient comme modèle -de fidélité au Seigneur, de persévérance dans le bien, l’ange qui avait -résisté aux suggestions de l’égoïsme et de l’orgueil; contre les traits -empoisonnés du démon, ils trouvaient le bouclier impénétrable, le -glaive éprouvé, l’armure fortement trempée qui avait servi à l’origine -dans le combat livré sous le regard de Dieu; au sein de la mêlée, ils -combattaient sous la conduite du prince des armées célestes que la -victoire suivait partout et dont la vue seule intimidait l’enfer. Au -rapport des chroniqueurs, saint Michel accepta cette alliance; car, au -moment où la vie monastique s’épanouissait au sein de l’Église, il -apparut à deux religieux sur le mont d’Or. Ainsi s’était-il manifesté -aux hommes dans les grandes circonstances: à Constantinople, pendant -que le saint empire succédait au pouvoir tyrannique des Césars; à Rome, -lorsque la papauté luttait contre le paganisme; dans la Neustrie, quand -cette province formait le noyau de notre unité nationale. - -A l’époque où la dynastie capétienne montait sur le trône, la plupart -des monastères où florissait la dévotion à saint Michel offraient un -contraste frappant avec le reste de la France et du monde chrétien. -Ils étaient des foyers de lumière et des centres de vie au milieu des -ténèbres qui couvraient la terre; pendant que les peuples, attendaient -avec anxiété l’heure du jugement et n’osaient rien entreprendre, cent -douze de nos plus célèbres abbayes étaient construites ou réparées -sur le territoire français; le cloître servait d’asile à la piété, -à la science, à la paix et aux biens qui l’accompagnent; ailleurs -régnaient l’ignorance, le vice, la guerre et tout son cortège de maux. -Le Mont-Saint-Michel occupa le premier rang parmi ces sanctuaires de -la civilisation. Maynard joignit à tous ses titres la réputation de -savant et d’amateur de livres; son neveu qui devait lui succéder et -plusieurs autres religieux se livrèrent à l’étude des lettres divines -et humaines. Les uns travaillaient à réunir les documents qui avaient -été dispersés par les derniers chanoines; les autres transcrivaient -des ouvrages de critique, de philosophie et d’éloquence religieuse, ou -des chefs-d’œuvre de littérature ancienne, par exemple les principaux -traités de saint Augustin, de saint Grégoire le Grand, d’Alcuin, de -Boëce, d’Aristote, de Cicéron. Il existait encore dans le monastère des -classes de lecture, d’écriture et de calcul. Ainsi se formaient dans le -silence du cloître les savants qui devaient bientôt enrichir le monde -de leurs écrits, et les architectes distingués qui allaient construire -en l’honneur de saint Michel ces monuments hardis dont le style à la -fois sévère et correct unit l’élégance à la majesté. Les beaux jours -de saint Aubert refleurissaient depuis que la basilique de l’Archange -était de nouveau confiée à de pieux et fidèles gardiens. - -L’affluence des pèlerins augmentait en proportion des progrès rapides -que le culte de saint Michel faisait tous les jours en France et dans -les contrées voisines. L’an 1000 approchait, et, d’après une croyance -populaire, l’heure du dernier jugement allait sonner pour tous les -hommes. On vit alors accourir au Mont-Saint-Michel un grand nombre -d’étrangers qui venaient se mettre sous la protection de l’Archange -et le suppliaient avec larmes de les défendre dans le dernier combat, -et de présenter leur âme au juge redoutable des vivants et des morts. -Ce concours de pèlerins était si considérable que Raoul Glaber a pu -dire, en parlant du Mont-Saint-Michel à cette époque: «Ce lieu est le -rendez-vous de presque tous les peuples de la terre.» Les seigneurs -donnaient eux-mêmes l’exemple. En première ligne brillèrent le duc -de Normandie et son épouse, Richard et la princesse Gonnor, les ducs -de Bretagne, Conan I et Geoffroy, saint Mayeul, abbé de Cluny, et un -grand nombre de prélats, de comtes et de barons. Des personnages haut -placés en dignité renoncèrent à tous les honneurs, pour revêtir l’habit -de Saint-Benoît; de ce nombre fut l’évêque d’Avranches, appelé Norgot -le Vénérable. Une nuit, disent les chroniqueurs, le saint pontife, -après avoir longtemps prolongé son oraison, regarda par la fenêtre -de sa chambre et vit le Mont-Saint-Michel comme environné d’un éclat -surnaturel. Il réunit les chanoines qui composaient le chapitre de son -église cathédrale, et, «tout baigné des larmes qui descouloient de ses -yeux,» il leur fit connaître la vision dont le ciel l’avait honoré; -ensuite il quitta sa ville épiscopale, pour aller se mettre sous la -conduite de Maynard et vivre ignoré parmi les simples religieux. - -Grâce aux pieuses largesses des seigneurs et aux dons des pèlerins, les -religieux exécutèrent des travaux assez importants sur la montagne: -les anciens bâtiments furent en grande partie restaurés ou remplacés -par d’autres plus spacieux; et même, d’après certains annalistes, les -fondateurs de l’abbaye élevèrent une muraille qui sépara le sommet de -la montagne du reste de la ville. - -Le monastère, qui avait dû se recruter d’abord à Fontenelle, à -Saint-Taurin, à Jumièges, fut à son tour le berceau d’où sortirent des -évêques et des abbés qui répandirent au loin les parfums de vertu dont -le mont Tombe était embaumé, et devinrent comme autant d’apôtres de la -dévotion à saint Michel. Dès l’an 987, un des religieux, qui se nommait -Hérivard, fut choisi à la mort de son frère Herluin pour gouverner -l’abbaye de Gembloux, dans le Brabant; il était d’une grande piété -et d’une rare sagesse. Par une coïncidence remarquable, le culte de -l’Archange jeta dès lors un vif éclat en Belgique. Le prince Lambert, -après avoir passé sa jeunesse en France, rentra en possession de la -ville de Bruxelles et prit les armes pour rétablir la fortune de sa -maison. Avant de croiser la lance avec son compétiteur, il fit tracer -les fondements d’un sanctuaire auquel il donna pour patron le chef -des légions célestes, l’archange saint Michel. Le prince n’eut pas -le temps d’achever son œuvre, car il trouva la mort à la sanglante -bataille de Florennes, en 1015; mais la Belgique, ayant hérité de sa -foi et de sa piété, termina l’église de Bruxelles et envoya dans la -suite de nombreux pèlerins visiter le mont Tombe, en Normandie. Un -autre bénédictin, appelé Rolland, monta sur le siège de Dol et prit -le gouvernement de ce beau diocèse, où la dévotion des fidèles éleva -plusieurs sanctuaires en l’honneur de l’Archange; enfin, à la même -époque, un troisième religieux, du nom de Guérin, fut élu abbé du -monastère de Cérisy-la-Forêt. - -Cependant, comme il arrive d’ordinaire dans les œuvres de Dieu, des -heures d’épreuves succédèrent à la prospérité des premiers jours. -Sous la prélature de Maynard II, un vaste incendie, dont la cause -est toujours demeurée inconnue se déclara au pied de la montagne et -commença cette série de désastres qui désolèrent si souvent la cité -de saint Michel. La flamme prit aux maisons de la ville, gagna le -monastère et le réduisit en cendre, excepté la cellule de Maynard qui -échappa seule au désastre, et fut, disent les anciens annalistes, -conservée par miracle, à cause du précieux dépôt qu’elle renfermait. -Les mêmes auteurs parlent aussi d’une autre circonstance merveilleuse, -où l’intervention de l’Archange apparaît plus visible encore. Après -l’incendie, les bénédictins ouvrirent la double châsse qui contenait -les reliques apportées d’Italie, afin de s’assurer si quelque voleur -n’aurait point commis un larcin sacrilège; en effet, comme l’observe un -historien du dix-septième siècle, «c’est une chose manifeste et connue -de tous temps qu’où se rencontre l’infortune du feu, là ne manquent de -se trouver trois sortes de gens pour s’occuper qui à regarder, qui à -ayder et qui à dérober.» Le reliquaire était intact; mais le voile de -pourpre et le fragment de marbre avaient disparu. Qui pourrait peindre -la douleur des religieux? Toute la communauté multiplia ses jeûnes, ses -aumônes et ses prières. Bientôt le ciel se laissa fléchir. Une lumière, -semblable aux rayons du soleil, jaillit soudain du pied de la montagne -et fit connaître l’endroit où les saintes reliques étaient déposées. -Cette marque sensible de la protection de l’Archange remplit tous les -cœurs d’un saint enthousiasme; chacun voulut contribuer pour sa part à -réparer les ruines amoncelées par l’incendie. Bientôt le monastère se -trouva rétabli dans son état primitif, et la vie silencieuse du cloître -un moment interrompue reprit son cours habituel. - -Le sinistre événement dont nous venons de parler et les circonstances -qui l’accompagnèrent sont mentionnés dans les auteurs contemporains. -L’un d’eux, Raoul Glaber, écrivait en 1047 que, sous le roi Robert, -on vit dans le ciel, vers l’occident, une étoile appelée comète. Elle -apparut en septembre au commencement de la nuit, et resta visible -près de trois mois. Elle brillait d’un tel éclat qu’elle semblait -remplir de sa lumière la plus grande partie du ciel; puis elle -disparaissait au chant du coq. Ce phénomène, ajoute le chroniqueur, -ne se manifesta jamais aux hommes dans l’univers, sans annoncer une -catastrophe merveilleuse et terrible. En effet, un incendie consuma -bientôt l’église de Saint-Michel archange, bâtie sur un promontoire de -l’Océan, et qui a toujours été l’objet d’une vénération particulière en -tout l’univers. C’est là, dit encore le même auteur, qu’on observe le -mieux l’effet de la loi qui a soumis le flux et le reflux de l’Océan -aux révolutions progressives de la lune. Il existe aussi près de ce -promontoire une petite rivière qui grossit tout à coup ses eaux après -l’incendie, et cessa d’offrir un libre passage. Les personnes qui -voulaient se rendre à l’église de Saint-Michel furent quelque temps -arrêtées par cet obstacle imprévu; mais la rivière rentra bientôt dans -son lit accoutumé, laissant sur la plage des traces profondes de son -passage. - -Tous ces détails extraits des anciens manuscrits offrent-ils le même -degré de certitude et d’authenticité? Nous n’oserions le garantir; mais -une conclusion évidente ressort des paroles de Raoul Glaber que nous -venons de citer: pendant la première phase qui suivit le triomphe du -régime féodal, le principal sanctuaire de l’Archange était «vénérable -dans l’univers entier» et «servait de rendez-vous à toutes les nations -chrétiennes;» bien plus, quand l’incendie dévasta le mont Tombe, ce -désastre fut regardé comme une calamité publique qu’un signe céleste -avait annoncée. Cependant le culte de saint Michel devait avoir dans -le cours du onzième siècle une influence religieuse et sociale plus -importante et plus universelle. - - -II - -PROGRÈS ET INFLUENCE DU CULTE DE SAINT MICHEL. - -Dans la lutte héroïque de l’Espagne contre les Maures, le prince de la -milice céleste était toujours honoré comme vainqueur du paganisme; mais -les autres grands États de l’Europe, depuis la conversion des Lombards -et des Normands, l’invoquaient surtout en sa qualité de conducteur et -de peseur des âmes. C’est probablement au même titre que son culte -pénétra en Russie sous les règnes de Vladimir et d’Iaroslav, et y -jeta de profondes racines. Ce caractère de la dévotion des fidèles -envers le puissant et glorieux Archange n’était pas inconnu dans les -premiers siècles de l’Église; mais il se manifesta tout entier à -cette époque, où la pensée de la lutte suprême et du jugement dernier -occupait tous les esprits. Nos pères aimaient à faire intervenir saint -Michel à l’heure de la mort pour écarter les traits de l’ennemi, -recueillir les soldats tombés sur le champ de bataille, garder leur -dépouille, introduire leur âme au tribunal de Dieu et la peser dans la -redoutable balance de la justice; lui-même, pensait-on, devait frapper -l’antechrist de son glaive foudroyant et remporter la victoire décisive -en répétant son cri de guerre: Qui est semblable à Dieu. C’est pourquoi -son image fut représentée sur les croix et dans les chapelles des -cimetières, tandis que son nom était introduit dans le _Confiteor_ et -l’office des défunts. - -Ici encore le cloître donna l’exemple. De bonne heure, les ordres -monastiques reçurent la pieuse mission d’inhumer les morts, de veiller -sur les sépultures et de prier pour le repos des justes; il y eut -jusqu’à deux, trois, quatre cimetières au Mont-Saint-Michel, à Cluny, -à Cîteaux, à Clairvaux et en tels monastères de leur filiation; les -tombes se pressaient dans les cryptes, le long des galeries, sous les -voûtes des églises, dans l’enceinte des préaux; les dalles et les -murailles se chargèrent d’inscriptions; de toutes parts, on fonda de -vastes associations de prières, on multiplia les anniversaires, les -fondations, les messes pour les bienfaiteurs et les simples fidèles; à -certains jours, d’abondantes aumônes étaient distribuées aux pauvres -à l’entrée, qui s’appelait d’ordinaire la porte de la _miche_. Cette -pieuse et charitable pratique devait inspirer aux moines la pensée de -se réunir sous la bannière de l’Archange, puisqu’ils partageaient pour -ainsi dire avec lui le noble emploi et la sollicitude miséricordieuse -dont la confiance générale les avait investis. - -En tête figure, comme toujours, l’abbaye du mont Tombe. Les pèlerins -ne se contentaient plus de venir pendant leur vie s’agenouiller devant -l’autel de l’Archange, ils enviaient le bonheur de reposer après -leur mort à côté des religieux. Sur cette montagne, leur dépouille -devait être plus près du ciel et reposer en paix sous la garde de -saint Michel. Les plus célèbres et les plus saints personnages de la -contrée furent inhumés dans l’église paroissiale, dans le cimetière et -les chapelles du monastère: ici on voyait le tombeau de l’archevêque -Rolland et des ducs de Bretagne, Conan et Geoffroy Iᵉʳ; là reposait -Maynard avec son neveu qui était mort en 1009 et avait eu pour -successeur un des religieux du Mont, appelé Hildebert. Dans la suite, -l’humble religieux comme le simple fidèle reçut la sépulture auprès des -ducs, des évêques et des abbés; partout, dans les cryptes souterraines -et dans la basilique, on vit se multiplier le nombre des tombeaux. - -Cependant, la plus célèbre de toutes ces tombes avait été profanée. -En 966, le chanoine Bernier déroba le corps du bienheureux Aubert et -le cacha dans sa cellule, ayant l’intention de l’emporter avec lui; -mais il n’eut pas le temps d’exécuter son dessein, car l’officier -de Richard lui intima l’ordre de sortir du monastère et de n’y plus -rentrer sans la permission des religieux. Retiré dans une maison de -la ville avec Foulques son neveu, il vécut encore plusieurs années et -mourut sans avoir avoué publiquement sa faute, ni indiqué l’endroit -où les précieuses reliques étaient cachées. Les recherches les plus -minutieuses n’avaient abouti à aucun résultat. Mais Dieu ne veut pas -que la mémoire des saints périsse, ni que leurs ossements soient brisés -ou livrés au mépris des hommes. Déjà, grâce à une protection spéciale, -la chambre qui contenait le corps de saint Aubert avait été préservée -des flammes dans l’incendie du siècle précédent, et par une permission -du ciel, Maynard et ses successeurs s’étaient constitués les gardiens -des saintes reliques, en s’installant dans la cellule de Bernier; -enfin, le jour du triomphe était venu. Ici laissons parler les anciens -annalistes et n’enlevons rien à la simplicité de leur récit. - -Dans le mois de juin de l’année 1010, disent-ils, un grand bruit se -fit entendre dans la chambre d’Hildebert, successeur de Maynard II, -«et se répéta pendant trois nuits consécutives avec un tel fracas que -la montagne parut ébranlée jusque dans ses fondements.» Le vénérable -abbé eut l’inspiration de faire fouiller la partie de la maison d’où le -bruit semblait sortir, et l’on y découvrit une cassette qui s’ouvrit -d’elle-même et laissa voir les ossements du bienheureux Aubert. Le 18 -juin, les reliques furent transférées dans l’église au chant des hymnes -et des cantiques. Dans le parcours, dit dom Huynes, «il plut à Nostre -Seigneur de manifester plus évidamment à tous ce sien serviteur et -favory, permettant qu’un de ceux qui portoient ces saincts ossements, -nommé Hildeman, entrast en quelque doute si celuy qu’ils portoient -estoit vrayment le corps de sainct Aubert ou bien de quelque autre -trépassé, car, cependant qu’il ruminoit cela en soy-mesme, voicy que ce -sainct fardeau qu’il portoit auparavant facilement vint à s’appesantir -sur luy et à l’aggravanter si fort en un instant qu’il fut contrainct -de tomber en terre sur ses genoux, sans qu’il luy fut possible de se -lever, ny mesme de se mouvoir aucunement. Ce que voyant, il jugea -que c’estoit une punition de Dieu à cause de ses doutes. Il confessa -publiquement sa faute, et en fit pénitence, et, par ce moyen, à la -mesme heure, recouvra ses forces par les mérites du glorieux sainct -Aubert, et se levant acheva de porter ce sainct corps aussy facilement -qu’il avoit faict auparavant, jusques sur le grand autel sur lequel ils -le poserent. L’ayant mis là, ils estendirent un rideau à travers de -l’église, puis tirèrent hors du vaisseau un petit coffre et mirent les -saincts ossements sur une belle nappe, et les considérans diligemment -et d’une pieuse curiosité, ils apperceurent en son chef le _trou_ qu’on -y _voit_ encor _aujourd’huy_, et un chacun connut apertement par ce -signe le coup que l’archange saint Michel luy donna, s’apparoissant -à luy la troisiesme fois.» A côté, on trouva aussi un autel portatif -et une inscription conçue en ces termes: «Ici repose le corps de -saint Aubert, évêque d’Avranches.» Les ossements furent placés dans -une châsse d’un grand prix et déposés sur l’autel dédié en l’honneur -de la sainte Trinité, à l’exception du chef et du bras droit que les -religieux séparèrent pour les mettre à part dans des reliquaires -précieux. Plus tard, les abbés juraient par ce bras, le jour de leur -investiture, de garder fidèlement les règles ou coutumes de l’abbaye, -et dans les grandes solennités, ce chef auguste qui portait l’empreinte -du doigt de l’Archange était exposé à la vénération des fidèles. Afin -de perpétuer le souvenir d’un si beau jour, le diocèse d’Avranches -fêta chaque année l’élévation de saint Aubert, et à cette occasion les -religieux des prieurés dépendant du Mont-Saint-Michel se réunissaient -et tenaient le lendemain une assemblée générale. Dans la suite, le -pape Martin V accorda sept ans et sept quarantaines d’indulgence à -ceux qui viendraient le 18 juin visiter l’église du mont Tombe et se -repentiraient de leurs péchés. - -Dieu glorifia ainsi le pieux évêque dont les restes avaient été confiés -à la garde de l’Archange; mais, dans les desseins de la Providence, ce -triomphe devait servir à un autre but: le bienheureux Aubert allait -après sa mort, comme pendant sa vie, être l’apôtre de la dévotion -envers saint Michel et contribuer à son progrès dans la première -partie du onzième siècle. La cérémonie de la translation attira sans -doute un grand nombre de prêtres et de fidèles; car il suffit d’avoir -assisté de nos jours à l’élévation des reliques d’un saint, pour -comprendre quel retentissement une fête semblable devait avoir au moyen -âge. Aussi les auteurs du temps rapportent-ils que jamais une telle -multitude de pèlerins ne s’était encore pressée dans le sanctuaire de -l’Archange. La date de 1010 est donc célèbre dans l’histoire religieuse -du Mont-Saint-Michel; avec elle commence une ère de prospérité qui -atteindra son apogée au quatorzième siècle et répandra dans le monde un -éclat que les âges ne pourront effacer. - -Tout laissait entrevoir de grandes choses. Non seulement les -manifestations religieuses devenaient de jour en jour plus nombreuses; -mais l’abbaye florissait sous le sage gouvernement d’Hildebert, et -servait d’asile à la science et à la vertu. Plusieurs personnages -illustres, à l’exemple du comte du Mans et de la princesse Gonnor, -faisaient en Normandie, dans la Bretagne et le Maine de riches -donations à l’église du mont Tombe. De leur côté, les bénédictins -se mettaient en relation avec l’Italie, où les arts commençaient -à renaître, après la période obscure du dixième siècle. Deux -moines, dont l’un s’appelait Bernard et l’autre Vidal, partirent -du Mont-Saint-Michel, traversèrent la France et l’Italie, pour se -rendre au monte Gargano, et après avoir visité les villes où le génie -chrétien bâtissait des monuments à la gloire de Dieu, ils revinrent en -Normandie où ils racontèrent toutes les merveilles dont ils avaient -été témoins. Vers la même époque, les religieux firent élever entre -le Mont et le littoral cette croix devenue si célèbre, sous le nom -de «Croix mi-Grève.» Si nous ajoutons foi au témoignage de certains -archéologues, elle avait une hauteur prodigieuse et sa solidité était -telle que pendant plusieurs siècles elle brava les efforts de l’Océan. -Placée comme un phare entre la terre ferme et la cité de l’Archange, -elle servait de guide aux pèlerins, et en même temps elle était le coup -d’essai des architectes qui allaient bientôt jeter les fondations de la -basilique de Saint-Michel. - -Comme toutes les grandes époques de notre histoire, celle-ci fut -signalée par des marques de protection céleste, qui contribuèrent dans -une large mesure au progrès du culte de l’Archange, et encouragèrent -la piété des fidèles. Écoutons encore les pieux annalistes, dont les -récits sont toujours empreints d’une foi vive et d’une confiance sans -borne. Après l’an 1000, nous disent-ils, l’espérance avait succédé à -la crainte, la joie à la tristesse; mais bientôt une sombre rumeur -se répandit dans la cité de saint Michel, et jeta la consternation -parmi les religieux: une femme qui venait implorer le secours de -l’Archange avait disparu engloutie sous les flots. Cette infortunée, -malgré les observations de ses proches, s’était rendue en pèlerinage -au mont Tombe pour obtenir une heureuse délivrance. En traversant -les grèves, elle fut entourée d’un épais brouillard qui lui déroba -sa marche. Cependant la mer montait avec rapidité; déjà les vagues -menaçantes se faisaient entendre à une petite distance. La malheureuse -fut saisie d’épouvante et ressentit de vives douleurs qui l’empêchèrent -de fuir le danger; elle s’affaissa sur elle-même, et levant au ciel -des yeux baignés de larmes, elle supplia l’Archange de venir à son -aide. Un instant après les flots venaient expirer à ses pieds. Ils -l’enveloppèrent bientôt et la submergèrent. Désormais le ciel pouvait -seul venir à son secours. - -Une foule nombreuse s’était portée sur la grève, comme il arrive dans -les jours de naufrage, et attendait avec anxiété l’heure où la mer, -en se retirant, abandonnerait sa victime; mais celle que l’on croyait -morte fut trouvée pleine de vie, souriant avec bonheur, et tenant -dans ses bras son enfant nouveau-né. Celui-ci, ajoute Guillaume de -Saint-Pair, reçut au baptême le nom de Péril: - - «Li enfes fut _perilz_ nommez - «Por ceu que il fut en peril nez.» - -Plus tard il se consacra au Seigneur, et chaque année il vint au -Mont-Saint-Michel dire une messe en action de grâces. D’après le livre -des _Miracles de Notre-Dame_, la sainte Vierge, que les pèlerins ne -séparaient pas de l’Archange dans leur dévotion, intervint au moment -où cette femme invoquait le secours du ciel, et une belle grisaille du -quinzième siècle la représente apparaissant dans les airs escortée de -deux anges aux ailes déployées; à sa droite on voit le Mont, au-dessous -l’heureuse mère sauvée du naufrage, avec un petit enfant dans ses bras, -et plus loin sur les grèves, trois hommes et deux femmes en costume -de pèlerins, exprimant par leur attitude la joie, l’admiration et la -reconnaissance dont ils sont pénétrés. - -A la même époque se rapportent plusieurs guérisons merveilleuses; et -c’est là une preuve évidente que saint Michel était alors honoré non -seulement en sa qualité de conducteur des âmes, mais aussi comme ange -médecin: fonction qu’il exerçait souvent au Mont Tombe de concert avec -le bienheureux évêque d’Avranches. Saint Michel était aussi vénéré -comme l’ange du repentir, qui invitait les pécheurs à la pénitence et -leur adressait parfois de vertes réprimandes. Enfin, sous un titre -ou sous un autre, la dévotion envers le glorieux Archange faisait de -jour en jour de nouveaux progrès, et le mont Tombe servait de centre -principal à ce mouvement universel imprimé au monde catholique. -Le sanctuaire dédié au prince de la milice céleste était en telle -vénération que, dans la pensée des fidèles, la moindre irrévérence, la -plus petite infidélité devait être suivie d’une punition exemplaire -et même d’un châtiment terrible, tandis qu’un acte de piété, une -prière faite en présence de l’autel était toujours accompagnée -d’abondantes bénédictions. Malgré la vigilance des gardiens, les -étrangers dégradaient les murs de la basilique et emportaient les -débris qu’ils conservaient ensuite comme des reliques précieuses. -Ces petites pierres, obtenues à force de supplications ou dérobées à -l’insu des religieux, étaient pour ainsi dire autant d’assises sur -lesquelles s’élevaient des églises et des oratoires sous le vocable -de saint Michel. Les vieux manuscrits sont pleins de ces pensées; ils -les expriment sous mille formes, mille allégories. La légende s’y mêle -quelquefois à l’histoire; mais c’est toujours la même idée, la même -conclusion qui jaillit lumineuse de tous ces récits: le culte du saint -Archange occupait, au commencement du onzième siècle, une large part -dans la piété des fidèles; de plus il exerça dès lors une salutaire -influence au milieu de la société féodale. - -Jamais peut-être la mission civilisatrice de l’Église n’aboutit à des -résultats plus heureux que dans le cours de ce siècle. D’une part les -conciles réunis sous la présidence des évêques amenèrent la trêve ou -la paix de Dieu; d’un autre côté, les monastères firent participer -le monde aux trésors de science qu’ils avaient recueillis pendant le -dixième siècle. Dieu seul pouvait inspirer du respect et de la crainte -à des hommes qui ne redoutaient rien, sinon la chute du ciel, et la -religion devait servir de lien entre les maîtres qui se partageaient -notre territoire et n’avaient souvent de commun que les intérêts de -l’éternité. Saint Michel, l’ange tutélaire de la France, eut sa place -dans cette œuvre de civilisation chrétienne; et non seulement son culte -exerça une influence réelle dans l’ordre social, mais il contribua -aussi au progrès des arts et des sciences. Plusieurs années avant la - -[Illustration: Darin. lith Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris - -MIRACLE DE LA VIERGE AU MONT-SAINT-MICHEL. - -Peinture en camaïeu des _Miracles de Notre-Dame_, ms. du XV.ᵉ siècle, -n.º 9199 à la Bibl. Nat. de Paris.] - -construction des beaux édifices religieux de Rouen, de Lessay, de -Caen, le Mont-Saint-Michel élevait en l’honneur de l’Archange la -basilique romane qui servit de modèle à tant d’autres, avec l’église de -Cérisy-la-Forêt bâtie à la même époque et sur le même plan. - -Ce travail monumental était devenu nécessaire. Pendant que la dévotion -envers le prince de la milice céleste se répandait de tous côtés, le -sanctuaire qui était le centre de ce mouvement ne suffisait pas pour -contenir la foule des pèlerins. Mais que de difficultés à surmonter! -Quel génie assez puissant tenterait de construire sur ce rocher le -vaste édifice que les circonstances rendaient indispensable? Où -prendrait-on les ressources suffisantes pour l’exécution d’un projet si -audacieux! La Providence avait tout disposé avec cette sagesse et cette -bonté dont l’histoire du Mont-Saint-Michel nous a déjà fourni tant de -preuves. - -En 1017, Hildebert Iᵉʳ avait terminé sa courte mais glorieuse carrière. -Mauger, évêque d’Avranches, voulut l’assister lui-même à ses derniers -moments, et présider la cérémonie funèbre. Hildebert avait mérité cet -honneur; car il se distingua par la sainteté de sa vie non moins que -par l’éclat de ses talents. Le duc de Normandie, Richard II, traça son -portrait en ces termes: «Il est encore à la fleur de l’âge; mais il -brille par la vivacité de son esprit et il a dans ses mœurs la gravité -d’un vieillard.» On lui donna son neveu pour successeur. Hildebert II -marcha sur les traces de son oncle. Il fut le modèle des religieux et -remplit toujours avec une grande fidélité les devoirs que sa charge -lui imposait; sa douceur et sa bonté lui gagnèrent l’affection de ses -enfants, et sa haute réputation de sainteté lui concilia l’estime des -plus grands personnages de l’époque. De ce nombre était le duc des -Normands, Richard II, surnommé _le Bon_ par ses contemporains. L’amitié -qui l’unissait à Hildebert est demeurée célèbre; surtout elle a été -féconde en grandes œuvres. On rapporte que le duc, pour témoigner à son -ami la sincérité de son affection, et à cause de sa dévotion singulière -envers le glorieux Archange, célébra dans l’église du Mont-Saint-Michel -son mariage avec la princesse Judith. Hildebert présida la cérémonie en -présence des deux cours de Normandie et de Bretagne. - -Richard, voyant que l’église n’était pas digne du prince de la milice -céleste, ni assez vaste pour les pèlerins, conçut le dessein généreux -d’élever sur le mont Tombe un monument dont la grandeur, la hardiesse -et la magnificence étonneraient les siècles futurs. Dès lors fut -décidée la construction de cette basilique à laquelle travailleront -les moines architectes, comme on les a nommés, les Hildebert, les -Radulphe, les Ranulphe, les Roger, les Bernard, les Robert, les -d’Estouteville, les de Lamps, et qui, malgré les ravages de l’incendie -et les injures du temps, excitera de nos jours encore l’admiration des -hommes de génie et l’enthousiasme des visiteurs. Les rois de France et -d’Angleterre, les évêques et les seigneurs de ces deux royaumes, les -pèlerins des différentes contrées de l’Europe apporteront le secours -de leurs pieuses largesses; les architectes les plus distingués et les -ouvriers les plus habiles épuiseront toutes les ressources de l’art -pour construire et orner cette merveille de l’Occident; les pierres -s’animeront sous le ciseau et s’épanouiront en riches feuillages, ou -formeront des figures symboliques; le plein cintre du onzième siècle, -avec sa noble simplicité, sera marié à l’ogive élégante et fleurie du -quinzième siècle; pendant que les nefs s’arrondiront comme pour servir -d’arcs de triomphe, l’abside ouvrira ses nombreux vitraux pour laisser -descendre sur l’autel des flots de lumière, et la flèche prendra dans -les airs son élan sublime; au sommet apparaîtra l’archange saint Michel -dans l’attitude d’un guerrier, montrant le ciel d’une main et tenant de -l’autre une épée flamboyante dont il menacera les ennemis de l’Église -et de la France. C’est la jeunesse de l’art, avec sa naïveté et sa -vigueur, unie à la maturité, avec sa richesse et ses raffinements. - -Quand le vénérable Hildebert et son illustre ami, Richard II, -commencèrent les travaux de construction, en 1020 ou 1022, les Normands -avaient des rapports avec tous les pays chrétiens. En Espagne et en -Italie, ils remportaient de brillantes victoires sur les Sarrasins et -les Grecs; le souverain pontife, Benoît VIII, les appelait à son aide -et le prince de Salerne leur envoyait de riches présents; le roi de -France, Robert II, les attirait à sa cour et dans ses armées. A cette -même époque, les pèlerinages au Saint-Sépulcre étaient nombreux, -et plusieurs Normands entreprirent le voyage de la Palestine. -Les bénédictins du Mont-Saint-Michel profitèrent de toutes ces -circonstances pour connaître le progrès des arts en Europe et en Asie, -et pour étudier les plus beaux monuments de l’architecture ancienne; -puis, ce fut sans doute un humble moine dont la modestie nous a caché -le nom, peut-être Bernard, Vidal ou Hildebert qui traça le plan de la -nouvelle basilique, et aussitôt les ouvriers se mirent à l’œuvre. - -[Illustration: Fig. 24.--Coupe longitudinale du Mont-Saint-Michel (de -l’ouest à l’est).] - -Une idée semble dominer dans la conception de ce plan. Le grand combat -fut livré jadis au plus haut des cieux, auprès du trône de l’Éternel. -C’est pourquoi les peintres se sont plu à représenter l’Archange avec -de grandes ailes, planant au sein des régions les plus pures, et les -architectes ont choisi les sommets les plus hardis pour lui dresser des -temples; ils auraient voulu placer ses autels là même où ils fixaient -le lieu de sa victoire. Pour donner plus d’élévation à la basilique -du Mont-Saint-Michel, les religieux n’entamèrent pas la crête du -rocher (fig. 24); ils formèrent un vaste plateau assis au milieu sur -la montagne et appuyé de chaque côté sur des murs, des piliers et des -voûtes d’une solidité inébranlable. Cette plate-forme, qui devait -servir de base au sanctuaire de l’Archange, surmontait elle-même des -cryptes souterraines dont la forme et la grandeur variaient selon les -caprices du rocher. - -Que de souvenirs se réveillent dans la mémoire du pèlerin quand il -pénètre sous ces voûtes mystérieuses! Quelle histoire touchante est -écrite sur chacune de ces pierres! Ici se trouve le cimetière où -reposent, sous la garde de saint Michel, ces moines pieux et savants, -qui vécurent de la vie des anges et étonnèrent le monde par l’étendue -de leur savoir; plus loin est la chapelle dédiée à la _Vierge-Mère_ que -les fidèles dans leur culte n’ont jamais séparée de l’Archange. Sur le -plateau artificiel, à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves, -Hildebert et Richard firent jeter les fondements de la basilique. Elle -imitait la forme d’une croix latine; la nef, qui mesurait sept travées, -se distinguait par sa grandeur austère, et la partie supérieure était -un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture romane. Déjà les -travaux avançaient, la chapelle de Notre-Dame était achevée et l’église -s’élevait avec rapidité, quand une mort inattendue vint ravir Hildebert -à l’affection de Richard et des religieux. On était au 1ᵉʳ octobre -1023. Le vénérable abbé fut inhumé avec ses prédécesseurs dans le -petit cimetière situé au chevet de la basilique. Sous le gouvernement -d’Almod, de Théodoric et de Suppon, la construction fut plus d’une -fois ralentie et même abandonnée; mais Radulphe de Beaumont, Ranulphe -de Bayeux, les deux Roger et Bernard du Bec se mirent à l’œuvre avec -activité, et sous la prélature de ce dernier, vers 1135, la basilique -de l’Archange dominait majestueuse sur un socle de granit. Le célèbre -Robert du Mont fit construire, du côté de l’ouest, la façade qui -s’écroula dans la suite; au quinzième siècle et au seizième, le -cardinal d’Estouteville, Guillaume et Jean de Lamps rebâtirent le -chœur, qui avait été détruit par les flammes pendant la guerre contre -les Anglais. - -Il est difficile de se figurer l’aspect grandiose de cet édifice, que -l’on peut appeler un poème de granit. Entre la nef romane et l’abside -ogivale, une flèche élégante, sculptée avec délicatesse, s’élançait -dans les airs et portait pour ainsi dire jusqu’au ciel l’image -triomphante de l’Archange. Au jour des grandes solennités, neuf cloches -faisaient entendre une suave harmonie, et appelaient à la prière les -pèlerins - -[Illustration: Fig. 25.--Vue générale de la face nord du -Mont-Saint-Michel (état actuel).] - -disséminés sur les grèves. Quels étaient le génie, le courage et la -puissance des religieux qui ont pu entreprendre sous les auspices -de saint Michel et exécuter de si grandes merveilles! Avec quel -éclat brillaient les sciences et les arts dans ces siècles de foi -que l’impiété moderne regarde avec dédain! Rendons hommage aux -humbles enfants de Saint-Benoît qui nous ont légué la basilique du -Mont-Saint-Michel. Le temps et la révolution ont laissé en passant des -traces profondes: la flèche qui portait la statue de l’Archange s’est -écroulée sous les coups de la foudre; le beffroi n’existe plus avec ses -neuf cloches, et les sept travées de la nef ont été réduites à quatre; -les cryptes, en particulier l’oratoire de la Vierge portant le nom -de _Notre-Dame-Sous-Terre_, la chapelle de Saint-Martin autrefois si -vénérée, et le gracieux _sacellum_ de Saint-Étienne ont été destinés -à des usages profanes; des spoliateurs ont fouillé les tombeaux, -pillé le trésor et dispersé une grande partie des saintes reliques; -cependant l’église avec sa nef romane et ses vieux murs rougis par -les flammes, avec son abside ogivale et ses voûtes élancées, avec ses -mille clochetons et son escalier en dentelle de granit, reste toujours -un des chefs-d’œuvre les plus admirables et l’une des créations les -plus hardies de l’architecture et du génie du moyen âge; seule elle -suffirait non seulement pour attirer au Mont-Saint-Michel des milliers -de pèlerins, mais aussi pour prouver l’influence que le culte de -l’Archange exerça dans le cours du onzième siècle. En effet, cette -basilique nous laisse deviner quelle fut alors la glorieuse destinée -du mont Tombe. Non seulement la religion, les arts, les sciences -fleurissaient à la fois dans ce «parterre» céleste; mais la France, -l’Angleterre, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne, la Russie et les -autres contrées de l’Europe, marchant sur les traces des bénédictins, -élevaient des autels en l’honneur du prince des milices angéliques. - -Cette influence produisit des effets non moins remarquables sur la -société féodale. Tour à tour les rois d’Angleterre et de France, les -ducs de Normandie et de Bretagne rendirent hommage à celui qu’ils -appelaient «Monseigneur saint Michel, le grand prévôt du paradis, -le vice-roi des armées du Seigneur,» et placèrent leurs États sous -sa puissante protection. Ainsi, dès les premières années du onzième -siècle, le roi - -[Illustration: Fig. 26.--Vue générale de la face ouest du -Mont-Saint-Michel (état actuel).] - -des Anglais, Ethelred, ayant envoyé une armée pour ravager les terres -de son beau-frère, le duc Richard, dont il croyait avoir à se plaindre, -recommanda au chef de l’expédition et à tous les soldats d’épargner -le sanctuaire de l’Archange: «Gardez-vous, leur dit-il, d’attaquer la -montagne de saint Michel; un lieu si _saint_ et si _vénéré_ ne doit pas -être la proie des flammes.» A l’exemple du concile de Mayence tenu en -813, une assemblée générale ordonna de célébrer la fête de l’Archange -avec pompe dans les églises de la Grande-Bretagne. Pour se préparer à -la solennité, tout chrétien qui avait l’âge requis devait jeûner trois -fois au pain et à l’eau; pendant ces jours de pénitence, les fidèles -allaient pieds nus en procession et confessaient leurs péchés, afin -de se réconcilier avec Dieu; l’usage d’aliments gras ne pouvait être -autorisé et pour toute nourriture on mangeait des racines crues; le -travail cessait dans l’étendue du royaume. Chacun devait observer ces -ordonnances, s’il ne voulait encourir des peines sévères: les riches -seigneurs versaient 130 shillings dans le trésor des pauvres, les -hommes libres payaient 30 sous d’amende, et les serviteurs étaient -fustigés toutes les fois qu’ils rompaient le jeûne prescrit. - -Les ducs des Normands ne furent pas moins dévots à saint Michel que -les rois d’Angleterre. Richard ajouta aux possessions des bénédictins -plusieurs riches domaines de ses États. Les lettres de donation nous -peignent la piété, la confiance et l’humilité du prince: «Quand nous -donnons à Dieu, dit-il, ce n’est pas avec nos trésors, mais avec -les siens que nous faisons l’aumône, car ce que nous avons nous le -tenons de lui; un verre d’eau froide et un denier suffisent pour nous -mériter une éternelle récompense; ainsi nous échangeons des richesses -terrestres et périssables pour des biens célestes et immortels. Avec -une obole, la veuve de l’Évangile put acheter le paradis, et Zachée -obtint son pardon en donnant la moitié de ses biens.» - -La charte de Richard II contient des détails importants sur -l’organisation du Mont-Saint-Michel à l’époque féodale. Le prince donna -aux religieux l’église dédiée à saint Pierre et située sur le versant -de la montagne, à la condition expresse qu’on y placerait des clercs -dont la principale occupation serait de prier pour son salut et celui -de ses descendants. Si l’un d’entre eux remplissait mal ses fonctions, -l’abbé avait - -[Illustration: Fig. 27.--Vue générale de la face est du -Mont-Saint-Michel (Restauration).] - -le droit de lui interdire l’office divin, et même de le déposer et -de substituer quelqu’un à sa place s’il ne revenait à résipiscence. -Tous les privilèges dont le monastère jouissait avec l’assentiment du -Pontife romain étaient renouvelés à perpétuité. Les abbés pouvaient, -sans recourir aux ducs de Normandie ni aux évêques d’Avranches, -gouverner la ville d’après les lois établies, juger les coupables, -clercs ou laïcs, et les punir selon la grièveté de leurs délits; en -un mot, ils étaient investis du même droit que les plus puissants -seigneurs féodaux du moyen âge. S’ils négligeaient le soin des âmes -qui leur étaient confiées, l’évêque ou toute autre personne craignant -Dieu devait en avertir le chef de la province, qui, de concert avec -l’archevêque de Rouen et ses autres conseillers, prendrait des mesures -pour réprimer un tel désordre. Les moines et les clercs pouvaient -encore, d’après l’usage déjà établi, recevoir les saints ordres des -mains du pontife qu’ils auraient eux-mêmes désigné; de plus, ils -avaient la liberté de se faire ordonner chez le prélat consécrateur, ou -dans leur propre monastère. - -Richard II transmit avec son héritage sa foi et sa piété à ses deux -enfants, Richard III et Robert le Libéral que les annalistes ont -surnommé Robert le Diable, parce que, disent-ils, «il estoit grandement -fougueux et brave dans les combats.» Les deux frères aimaient à visiter -le Mont-Saint-Michel, et protégeaient les pèlerins qui traversaient -la province soumise à leur domination; Robert surtout ne mit point de -bornes à sa libéralité, et sa confiance envers le glorieux Archange -se manifesta en maintes occasions. Ce terrible guerrier, qui fondait -sur l’ennemi avec la rapidité de l’éclair, et frappait sans pitié -ceux qui le provoquaient au combat, s’adoucissait et accordait la vie -aux vaincus, dès qu’on lui demandait grâce au nom de saint Michel. On -rapporte que, l’an 1030, Alain III, duc des Bretons, vint au mont Tombe -accomplir son pèlerinage avec sa mère, Avoise, son frère, l’archevêque -de Dol et une suite nombreuse. Peu de temps après, il refusa l’hommage -qu’il devait à Robert et lança une armée sur le territoire des -Normands; mais vaincu par Néel et Auvray le Géant, il implora la -clémence de son ennemi par l’entremise d’Almod qui gouvernait l’abbaye -depuis la mort d’Hildebert II. Le duc de Normandie, qui était venu en -personne se mettre à la tête de ses soldats, pendant que Rabel, chef -de l’escadre, tentait une attaque par mer, accepta une entrevue au -Mont-Saint-Michel où Alain se rendit avec Robert, archevêque de Rouen. -Le prélat, qui était l’oncle des deux rivaux, joignit ses supplications -aux prières d’Alain et obtint le pardon du coupable. Robert le Libéral, -non content de rendre la liberté à son captif, lui offrit son amitié au -nom de saint Michel et signa un traité d’alliance avec lui: «Les dits -ducs, ajoute Louis de Camps, demeurèrent le reste de leur vie fort bons -amis. L’archevêque de Rouen, Robert, et notre abbé Almod contribuèrent -beaucoup à cette paix et encore plus _le saint Archange_, à qui seul -en fut rapportée la gloire.» En témoignage de sa reconnaissance, -Alain ratifia les donations que ses prédécesseurs avaient faites aux -religieux et y ajouta d’autres domaines d’une grande valeur. La charte -qu’il signa lui-même avec l’évêque de Dol, l’évêque de Rennes, et -plusieurs autres seigneurs, n’a pas au point de vue de l’histoire une -portée égale à celle de Richard II; cependant il existe plus d’un trait -de ressemblance entre ces documents: dans l’un et l’autre c’est la -même poésie, la même foi, la même piété. Alain commence par invoquer -le témoignage des divines Écritures qui nous engagent à échanger nos -biens terrestres pour les richesses du ciel, et nous assurent que -l’aumône efface le péché; ensuite il énumère les faveurs qu’il accorde -au Mont-Saint-Michel; puis il termine en menaçant de la mort éternelle -tous ceux qui oseraient dans la suite contrevenir à ses volontés. - -Le mouvement qui portait l’Angleterre et la France vers le sanctuaire -de l’Archange se communiqua aux autres nations, et un comte -d’Allemagne, nommé Louis, vint au Mont pour prier saint Michel. A son -retour, il tomba malade dans un monastère du pays de Sens, demanda -l’habit religieux et mourut après sa profession. Cette influence était -due avant tout à la dévotion des peuples pour le prince de la milice -céleste; mais il faut en attribuer une part aux enfants de saint -Benoît. Almod se démit de sa charge en 1031 et mourut deux ans plus -tard dans l’abbaye de Cérisy-la-Forêt où il fut inhumé. Son successeur -appelé Théodoric, neveu de Guillaume de Fécamp et ancien abbé de -Jumièges, fut enlevé à l’affection de ses religieux peu de temps après -son élection; sa prudence et sa bonté lui avaient concilié tous les -esprits et gagné tous les cœurs. De 1033 à 1048, la crosse abbatiale -fut déposée entre les mains de Suppon. Ce religieux n’avait pas obtenu -le gouvernement du monastère à la mort d’Hildebert II, malgré les -désirs de Richard, duc de Normandie; mais cette fois, grâce au crédit -et à la protection de ses amis, surtout de l’abbé de Fécamp, il vit -toutes les difficultés s’aplanir et il put prendre possession de la -stalle que ses prédécesseurs avaient occupée avec tant de distinction. -Romain d’origine, Suppon joignait à l’habileté une grande expérience -des affaires, beaucoup de générosité, de l’amour pour les sciences et -les arts, une certaine souplesse de caractère, en un mot, toutes les -qualités nécessaires pour calmer les inquiétudes que l’élection d’un -étranger avait fait naître dans l’esprit des bénédictins normands; il -sut même gagner ceux-ci par des présents de valeur, «tellement, dit -dom Huynes, que par son bon mesnage il s’acquist leur bienveillance.» -Son premier soin fut d’entretenir le goût de l’étude parmi les -religieux, et dans ce but, il enrichit la bibliothèque de plusieurs -livres précieux. Ces manuscrits et les autres de la même époque nous -prouvent que les sept arts libéraux, la grammaire, la dialectique, la -rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie, -avaient trouvé un asile au Mont-Saint-Michel. C’est pourquoi des -savants illustres entretenaient des relations avec les enfants de saint -Benoît, ou faisaient le voyage du mont Tombe. - -Sous la prélature de Suppon, le célèbre Lanfranc, que les auteurs de -l’_Histoire littéraire de la France_ appellent «le plus sçavant homme -et l’une des plus grandes lumières de son siècle,» vint d’Italie en -France «avec une bande d’étudiants, tous gents de mérite, qui s’étoient -attachés à lui,» et vers l’an 1040 il se fixa dans la ville d’Avranches -pour y enseigner les lettres à une foule de disciples avides d’entendre -sa parole. - -L’histoire ne donne pas de détails précis sur ses rapports avec le -Mont-Saint-Michel soit pendant son séjour à Avranches, soit plus tard -quand il fut prieur du Bec, abbé de Caen, ou archevêque de Cantorbéry; -mais il est certain que les religieux prirent part à ses grandes luttes -contre Bérenger et s’intéressèrent à ses triomphes; l’un d’eux composa -même une dissertation savante pour démontrer la présence réelle de -Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. Les fragments qui restent -de ce travail contiennent plusieurs arguments tirés de la tradition -chrétienne et de la croyance universelle de l’Église en faveur du dogme -que Bérenger attaquait. On trouve également dans les manuscrits du Mont -une copie de la profession de foi que celui-ci dut prononcer après -l’une de ses rétractations. - -Il existe des documents plus nombreux sur les relations intimes de -saint Anselme avec deux religieux de cette époque, Robert de Tombelaine -et saint Anastase. Robert qui, au témoignage d’Orderic Vital, était -remarquable par sa piété, sa sagesse et sa science, avait embrassé la -vie monastique dans les dernières années de la prélature d’Almod; il -s’était distingué entre tous les bénédictins par son habileté dans la -dialectique et avait mérité le nom de «sophiste,» qui désignait alors -un rhéteur expérimenté et un philosophe profond. Anastase, vénitien -d’origine, ne le cédait en rien à Robert pour le talent, l’éloquence, -l’intégrité des mœurs et l’aménité du caractère; il était aussi très -versé dans les langues grecque et latine. D’après son historien, nommé -Gautier, il dut arriver au Mont-Saint-Michel vers le milieu du onzième -siècle; il y reçut l’habit religieux, mais il se retira ensuite à une -petite distance de l’abbaye, sur le rocher de Tombelaine, et choisit -pour habitation une antique chapelle dédiée à la mère de Dieu. Robert -avec lequel il était lié d’étroite amitié, alla sans doute le visiter -souvent et peut-être partagea-t-il sa solitude; des historiens croient -aussi qu’il y composa sous ses yeux et à sa demande le _Commentaire sur -le Cantique des Cantiques_. On expliquerait de la sorte pourquoi il est -connu sous le nom de Robert de Tombelaine. - -Quand saint Anselme séjourna dans la ville d’Avranches, il fit la -connaissance de Robert, et, à partir de ce moment, il entretint avec -lui des rapports particuliers que le temps et la séparation ne purent -jamais altérer; il ne rechercha pas moins l’amitié d’Anastase pour -lequel il avait une profonde vénération et qu’il regardait déjà comme -un homme d’une éminente sainteté. Laissons-le plutôt nous dévoiler -lui-même l’affection que son âme délicate et pure éprouvait pour -ses deux amis. Quelques années avant son élévation sur le siège de -Cantorbéry, étant alors au monastère du Bec, il écrivait à Robert de -Tombelaine: «Intrépide soldat de Dieu, et ami bien cher à mon cœur, -quand je compare vos progrès généreux à ma lâcheté stérile, votre -sainteté me laisse à peine la hardiesse de vous rappeler le souvenir -de notre amitié. En effet dans une vie tiède comme la mienne, il n’est -point d’acte qui puisse entrer en comparaison avec les bienfaits que -votre affection me procure, et c’est pourquoi je rougis non seulement -de vous réclamer la dette de l’amitié, mais encore d’être appelé -votre ami. Cependant je ne puis voir les autres marcher d’un pas si -rapide dans le chemin du ciel, tandis que le poids de mes péchés et -ma froideur naturelle paralysent mes efforts, sans me sentir vivement -pressé au fond de l’âme d’appeler à mon secours ceux qui marchent -devant moi, non point pour qu’ils m’attendent en ralentissant leur -course, mais afin qu’ils m’entraînent avec eux en excitant ma paresse. -Puisque mes prières sont nulles ou de peu de valeur pour moi, puis-je -présumer qu’elles vous soient de quelque utilité? Veuillez donc les -rendre efficaces et pour vous et pour moi, en y joignant la vertu de -vos propres supplications. Voici le désir de mon cœur et la prière de -mes lèvres: que Dieu ne m’accorde jamais aucune faveur sans vous la -faire partager avec moi. Ainsi donc, ô vous si digne d’être aimé et -plus digne encore d’être vénéré, soyez certain que toute ma vie je -garderai les mêmes sentiments, et mettez tous vos soins à perfectionner -en moi cette charité qui sera votre œuvre. Oui, je le sais, ce que vous -demanderez pour votre frère, vous l’obtiendrez; mais, ne l’oubliez -pas de votre côté, tous les bienfaits qui me seront accordés vous -appartiendront à vous-même. Pour plus de sûreté, je vous prie, je vous -supplie de me recommander à ce saint homme Anastase dans la société -duquel vous avez le bonheur de vivre. Faites-moi connaître à lui autant -que l’absence le permet; accordez-moi la moitié de son affection pour -vous, et partagez avec lui l’amitié que je vous porte. Puissions-nous -désormais vivre par vous et avec vous, de telle sorte que je l’aime -et le vénère comme un autre Robert et qu’il me regarde aussi comme -son serviteur Anselme. Dans mon indignité, je n’ose demander ce qui -est pourtant l’objet de mes vœux, c’est-à-dire d’être uni comme un -second Robert avec Anastase, et de le voir jouir de moi comme d’un -autre vous-même. Sa renommée, semblable à un parfum délicieux, embaume -déjà cette contrée; et plus elle est suave à mon âme, plus je me sens -enflammé du désir de le connaître et de l’aimer. Sa pensée ne me quitte -pas, et je m’y attache de toute mon âme depuis que l’on m’a raconté sa -vie. Prions ensemble, afin que cette affection croisse toujours dans la -mesure où elle peut augmenter dans le Seigneur. Salut à vous deux, amis -si chers.» - -A la fin de sa lettre, Anselme engageait Robert et Anastase à continuer -ensemble leur pèlerinage au milieu de la Babylone terrestre et à jouir -toujours de la même intimité, en attendant les joies de la Jérusalem -céleste. Ce vœu ne fut point exaucé; car les deux amis ne devaient -pas avoir la même destinée ici-bas. Anastase quitta sa chère solitude -aux instances de Hugues, abbé de Cluny, qui le pressait d’entrer dans -son monastère; ensuite à la demande du pape Grégoire VII, il alla -prêcher l’Évangile aux Sarrasins d’Espagne. De retour en France, il -se retira dans un lieu solitaire sur les Pyrénées; et après y avoir -vécu quelque temps, il se dirigea de nouveau vers Cluny. Il ne devait -pas atteindre le terme de son voyage; il mourut à Doydes dans l’ancien -diocèse de Rieux. On a de lui une _lettre_ sur la sainte Eucharistie, -dans laquelle il est démontré par le témoignage de l’Écriture et des -Pères que le corps du Sauveur, né de la Vierge Marie, est présent au -sacrement de nos autels non pas en figure, mais en réalité. - -Robert fut chargé avec cinq religieux du Mont de rétablir le monastère -de Saint-Vigor, à côté de Bayeux dont l’évêque était alors le célèbre -Odon, frère utérin de Guillaume le Conquérant. Bientôt il quitta ses -religieux et se rendit à Rome, où le pape Grégoire VII le reçut avec -distinction et le retint auprès de lui. A la mort du pontife, Robert -de Tombelaine retourna au Mont-Saint-Michel et y termina ses jours -vers l’an 1090. Des nombreux ouvrages qu’il composa, il reste, outre -son _Commentaire sur le Cantique des Cantiques_, une lettre adressée -aux moines du Mont. Le style de Robert est facile, clair, animé et -suppose une haute culture intellectuelle. L’explication du _Cantique -des Cantiques_ est pleine d’onction et de piété, et prouve que -l’auteur mérite le nom d’homme «religieux et sage,» qu’on s’accorde -à lui donner. Dans sa lettre, Robert fait la relation d’une maladie -qui, pendant plusieurs jours, tourmenta un religieux de Saint-Vigor -et fournit à son supérieur l’occasion d’exercer sa douceur et sa -patience. Dans les accès du mal, l’infortuné serrait les poings avec -force et se roulait sur son lit; il avait les yeux hagards et jetait -de l’écume par la bouche. Il croyait assister au jugement de Dieu, où -des voix terribles prononçaient sa sentence de condamnation. Un homme -noir accompagné de deux monstres, lui apparut et fixa sur lui des yeux -flamboyants. Mais le malade fit trois signes de croix et fut délivré -du cauchemar qui l’oppressait. Le trait suivant suffirait pour faire -l’éloge des écrits de Robert: plusieurs savants - -[Illustration: Fig. 28.--Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles -(Angleterre).] - -ont trouvé le _Commentaire sur le Cantique des Cantiques_ digne du pape -saint Grégoire; quelques-uns même l’ont attribué à ce pontife et publié -sous son nom. - -Il est facile de comprendre quel attrait le Mont-Saint-Michel devait -offrir aux âmes pures et élevées, quand les Robert y faisaient fleurir -la piété et la science. Aussi pendant que saint Anastase accouraient -d’Italie se ranger sous la bannière de l’Archange, des guerriers -bretons et normands renonçaient aux hasards des combats et quittaient -la cotte de maille pour revêtir le froc du moine bénédictin; de ce -nombre fut le brave Néel, vicomte du Cotentin, qui s’engagea en qualité -de simple frère sous la règle de saint Benoît, vécut d’une vie toute -d’obéissance et fut inhumé après sa mort dans la chapelle de saint -Martin, où reposaient Conan, Geoffroy, Rolland et Norgot. Deux autres -seigneurs, nommés Guillaume et Acelin, suivirent son exemple. Vers -le même temps, Édouard le Confesseur, fils du roi Éthelred et d’une -princesse normande, mit ses États sous la protection du glorieux -Archange auquel il avait confié son salut et sa vie, pendant les -longues années d’exil passées sur le territoire français; de plus -il fit aux bénédictins l’abandon complet de Saint-Michel-du-Mont en -Cornouailles (fig. 28), avec les villes, châteaux-forts, terres, -moulins, ports de mer qui dépendaient de l’abbaye. Dans une charte -signée de la main du roi lui-même et contresignée par l’archevêque de -Rouen et les évêques de Coutances et de Lisieux, le pieux monarque -s’exprimait en ces termes: «Au nom de la sainte et indivisible Trinité, -pour la rémission de mes fautes et le salut de mes proches, moi -Édouard, par la grâce de Dieu roi des Anglais, _j’ai donné au puissant -Archange_, à l’usage des religieux,... Saint-Michel et toutes ses -dépendances... Que le poids de l’anathème et de la vengeance divine -pèse à jamais sur la tête des coupables qui ne respecteraient pas la -présente donation.» - -Ces traits suffisent pour montrer l’influence du culte de saint Michel -au onzième siècle. C’est au chef de la milice du Seigneur que les -suzerains et les grands vassaux font hommage de leurs richesses; c’est -en l’honneur du prince de l’air qu’un temple magnifique est élevé au -sommet du mont Tombe; c’est au nom du belliqueux Archange que Robert le -Libéral pardonne à son ennemi; c’est sous la protection de l’ange de la -lumière que les sciences fleurissent, et sous son aile que naissent et -grandissent les plus saintes amitiés. - - -III - -LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE LA CONQUÊTE D’ANGLETERRE. - -Il se glisse presque toujours des imperfections dans les œuvres où la -main de l’homme prête son concours à l’action de Dieu; il ne faut donc -pas être surpris de découvrir des ombres dans le tableau qui vient -d’être esquissé. Plus d’une fois, les ducs de Normandie, oubliant leur -rôle de simples protecteurs, imposèrent à l’abbaye des supérieurs de -leur choix, au mépris des conventions les plus sacrées et surtout au -détriment de la paix et de la prospérité du Mont-Saint-Michel. - -Suppon, avons-nous dit, s’efforça d’abord de faire oublier ce qu’il -y avait d’irrégulier dans son élection; outre les volumes dont il -enrichit la bibliothèque, il donna au trésor de l’église des reliques -précieuses et des vases ciselés avec art. Parmi ces présents, on -remarquait une partie du bras de saint Laurent, que Robert du Mont fit -enfermer plus tard dans un reliquaire d’argent doré; un os de saint -Agapit, et le chef de saint Innocent, martyr de la légion Thébaine; un -crucifix, deux anges en argent, et un calice d’une grande valeur. Tous -ces dons étaient offerts au prince de la milice céleste, par son fidèle -et dévot serviteur, le frère Suppon. - -Cependant, les qualités qui avaient concilié à Suppon les suffrages des -bénédictins, furent la cause de sa disgrâce. Quand il se vit à la tête -d’une riche abbaye, il changea sa générosité habituelle en véritable -prodigalité; pour subvenir à ses dépenses excessives, il fut obligé de -vendre ou d’aliéner une partie des biens du monastère; ce qu’il fit -de sa propre autorité, sans prendre conseil des religieux: «Pour ces -noyses, dit dom Huynes, il fut déposé de sa charge et s’en retourna en -Lombardie, où il mourut le quatriesme de novembre, l’an mil soixante -et un, et fut enterré en son ancien monastère.» Il avait gouverné -le Mont-Saint-Michel l’espace de quinze années, de 1033 à 1048. Dès -que Guillaume, duc de Normandie, connut le départ de Suppon, il lui -désigna lui-même un successeur. Cet acte arbitraire, qui dénotait -si bien le caractère du prince, était une atteinte à la liberté des -bénédictins, et pouvait avoir de fâcheuses conséquences; mais le nouvel -abbé semblait justifier le choix de Guillaume par ses vertus et l’éclat -de sa naissance. Il se nommait Radulphe de Beaumont, et appartenait à -l’une des plus illustres familles de l’époque; il avait été religieux -de Fécamp et gardien de Bernay, où il s’était acquis la réputation -d’un homme zélé, sage et prudent. Après avoir rétabli la paix dans le -monastère, il réunit les pieuses largesses de Néel, d’Acelin et des -autres seigneurs qui avaient revêtu l’habit de saint Benoît, et les fit -servir aux travaux de construction entrepris par Hildebert et Richard. -On lui doit les piliers romans et les arcs triomphaux qui soutiennent -encore aujourd’hui la tour de la basilique. - -La prélature de Radulphe fut couronnée par un événement qui peut -nous initier à la connaissance de cette époque. L’heure n’était pas -encore venue où les croisés devaient entreprendre la conquête du -Saint-Sépulcre; mais le mouvement qui, pendant plusieurs siècles, -ébranla l’Europe, commençait à se manifester, et déjà un grand nombre -de pèlerins affrontaient les dangers d’un voyage long et difficile pour -visiter le tombeau du Sauveur. L’abbé du Mont-Saint-Michel, cédant -à l’attrait de sa piété et à l’élan de sa foi, quitta la Normandie -avec plusieurs religieux et s’embarqua pour la Palestine. Le navire -qui les portait aborda dans l’île de Chypre, où une épreuve sensible -leur était réservée: l’un des chefs de la caravane, l’abbé Théodoric, -épuisé par l’âge et la fatigue, mourut dans un monastère dédié à -saint Nicolas; en expirant, il dit qu’il allait faire son entrée dans -la céleste Jérusalem au moment où il se proposait de pénétrer dans -la Jérusalem terrestre. Après lui avoir rendu les honneurs de la -sépulture, les pèlerins normands continuèrent leur voyage et arrivèrent -dans la cité sainte, en juillet 1058; le 29 du même mois, Radulphe de -Beaumont fut atteint d’une maladie mortelle qui l’emporta en quelques -heures. La nouvelle de ce décès ne parvint que longtemps après au -Mont-Saint-Michel; ce qui explique pourquoi deux ans s’écoulèrent avant -la nomination de son successeur. - -Ranulphe de Bayeux, qui avait gouverné le Mont pendant l’absence -de Radulphe de Beaumont, fut élu par les religieux en 1060. Cette -prélature est l’une des plus longues et des plus glorieuses que nous -offre l’histoire du Mont-Saint-Michel. Ranulphe développa une grande -activité pour continuer les travaux que ses prédécesseurs avaient -entrepris. «Pendant le temps qu’il fut abbé, dit dom Huynes, il fit -faire la nef de l’église, laquelle plusieurs fois a esté réédifiée -tantost d’un costé tantost de l’autre, et fit plusieurs autres -belles choses qui ne se voyent plus.» Il disposa dans les cryptes un -cimetière pour l’inhumation des moines, et, comme à cette époque la -Normandie était sans cesse exposée aux attaques du dehors, il fortifia -l’abbaye surtout du côté du septentrion. De plus, à l’exemple des -seigneurs féodaux chargés de défendre eux-mêmes leurs domaines et de -protéger la vie ou la liberté des arrière-vassaux, il prit les moyens -indispensables pour la sûreté du monastère et de la ville. Son zèle ne -s’arrêta pas à ces mesures de prudence. Les clercs et les habitants -du Mont, obligés de se rendre à Avranches pour paraître devant -l’officialité, étaient exposés à mille vexations et à mille dangers, -surtout de la part des Bretons. Ranulphe porta des plaintes à l’évêque, -Jean de Bayeux. Celui-ci accueillit sa demande avec bienveillance, -et lui conféra les pouvoirs d’archidiacre avec le droit de juger les -affaires litigieuses qui seraient dévolues à son tribunal, excepté -les causes majeures, par exemple la dissolution des mariages et les -épreuves par le fer chaud. En retour, l’abbé du Mont-Saint-Michel -devait donner chaque année à l’évêque, le jour de la Purification -de la Vierge, un vêtement complet, trois livres d’encens, autant de -poivre, et six tablettes de cire avec trois cierges; les religieux -s’engageaient aussi à porter tous les ans le chef de saint Aubert à -la cathédrale d’Avranches. Les annalistes rapportent que dans ces -processions Dieu se plaisait à manifester la gloire de son serviteur -par des prodiges éclatants. Un jour, disent-ils, les religieux, après -avoir célébré la messe dans l’église de Saint-André, parcoururent selon -la coutume les principales rues de la ville, avant de reprendre le -chemin du Mont; parmi les fidèles qui se pressaient sur leur passage -pour vénérer les précieuses reliques, une femme paralysée fut guérie -par l’ombre de saint Aubert. Ce miracle, opéré à la vue d’une grande -multitude, servit encore à augmenter la vénération qui entourait la -mémoire de l’illustre fondateur du Mont-Saint-Michel. - -[Illustration: Fig. 29.--Le duc Guillaume et son armée viennent au -Mont-Saint-Michel. Fragment de la _Tapisserie de Bayeux_.] - -La dignité, conférée à Ranulphe, fut transmise à ses successeurs, et, -comme l’attestent les actes et les sceaux qui nous ont été conservés, -les abbés du Mont rendirent longtemps la justice, et possédèrent -plusieurs privilèges ou exemptions, qui suffisent pour nous prouver -toute l’influence dont ils jouissaient, soit auprès des évêques, -soit dans les cours de Normandie et d’Angleterre. Cette influence se -manifesta surtout dans les graves événements qui accompagnèrent et -suivirent la conquête de 1066. - -Pendant les premières années de la prélature de Ranulphe, l’Angleterre -vécut en assez bonne intelligence avec la Normandie, et les deux -princes qui devaient bientôt se mesurer dans les plaines d’Hastings -firent ensemble le voyage du Mont-Saint-Michel. On les vit à la tête -des guerriers normands chevaucher côte à côte dans les chemins qui -conduisaient d’Avranches au mont Tombe. Leur entretien était amical, -et ils égayaient leurs compagnons d’armes par des saillies vives et -spirituelles. Ce défilé est représenté sur la fameuse tapisserie de -Bayeux, dite de la reine Mathilde (fig. 29). Le Mont-Saint-Michel -y apparaît dans le lointain sur une éminence; les seigneurs de la -suite de Guillaume portent un casque muni d’un nasal immobile et sont -couverts d’une cotte de mailles qui descend des épaules aux genoux; les -autres soldats sont coiffés d’un bonnet et vêtus d’une tunique: tous -ont pour armes des boucliers, des épées et des lances, à l’exception -d’un seul qui tient une massue à la main; la croix est figurée sur -l’étendard, et une inscription en latin porte ces mots: - - HIC: VVILLEM: DVX: ET EXERCITUS: EIUS: - VENERUNT: AD: MONTE: MICHAELIS. - -«Ici Guillaume et son armée vinrent au Mont-Saint-Michel.» Quand ils -eurent fléchi le genou dans le sanctuaire de l’Archange, Guillaume -et Harold marchèrent sur la Bretagne pour soumettre Canon II; ils -franchirent la rivière à côté de Pontorson, atteignirent leur ennemi -à Dol et le forcèrent à prendre la fuite jusqu’à Rennes où il rallia -ses forces. De Dol les vainqueurs se portèrent sur Dinan dont ils se -rendirent maîtres après une lutte opiniâtre. La paix une fois conclue -avec le duc de Bretagne, Guillaume revint à Bayeux, reçut d’Harold le -serment de fidélité et lui promit la main de sa fille. Cette bonne -entente ne devait pas être de longue durée. A la mort d’Édouard le -Confesseur, les deux princes qui convoitaient le trône d’Angleterre -prirent les armes et se déclarèrent une guerre d’extermination. En -1066, Harold périt à la bataille d’Hastings, et après de brillantes -victoires, qui méritèrent à Guillaume le titre de Conquérant, -l’héritage de saint Édouard passa aux mains des ducs de Normandie. - -Le Mont-Saint-Michel et surtout le puissant Archange ne restèrent pas -étrangers à cette expédition. Les guerriers normands, qui franchirent -le détroit, abordèrent sur les côtes de la Grande-Bretagne la nuit de -la fête de saint Michel. «Guillaume, dit dom Huynes, l’an mil soixante -six passa en Angleterre avec une grande et puissante armée pour la -subjuguer. Là, ayant pris terre la nuict de la feste st Michel, _ange -gardien de la Normandie_, il fit mettre le feu à tous ses navires -pour faire entendre à son armée qu’il falloit vaincre ou mourir.» -Avant le combat, les Normands se confessaient à leurs prêtres, et se -recommandaient à leurs saints protecteurs du paradis; les Saxons, -au contraire, passaient les nuits qui précédaient les batailles à -chanter et à vider des cornes remplies de bière et de vin. Le frère de -Guillaume, Robert de Mortain, se distinguait par sa confiance envers -le belliqueux Archange non moins que par sa bravoure militaire; il -montait un superbe coursier et portait un étendard sur lequel était -gravée _l’image de saint Michel_. A la journée d’Hastings, le vaillant -guerrier tenait ce drapeau d’une main, et de l’autre combattait à la -tête des lignes. A ses côtés on voyait Taillefer, célèbre entre tous -les Normands. «Pour provoquer les Saxons à la lutte, dit Augustin -Thierry, il poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna -la chanson de Charlemagne et de Roland; en chantant, il jouait de -son épée, la lançait en l’air avec force et la recevait dans sa main -droite.» - -Plus tard, Robert de Mortain aimait à rappeler qu’il avait combattu les -Saxons à l’ombre du drapeau de l’Archange; il s’exprimait ainsi dans -une charte que le _Cartulaire_ du Mont nous a conservée: «Moi Robert, -par la grâce de Dieu, comte de Normandie, embrasé de l’amour divin, -ayant porté pendant la guerre l’étendard de saint Michel, je confirme -toutes les donations que le roi Édouard a faites aux religieux sur le -territoire anglais.» Par cet acte de générosité, ajoute dom Huynes, -Robert, qui avait «tousiours porté l’enseigne sainct Michel» pendant -la lutte sanglante des Normands contre les Anglo-Saxons, «voulut, la -victoire gaignée,» en rapporter l’honneur «à ce prince de la milice -céleste.» Guillaume lui-même disait plus tard qu’il avait remporté l’un -de ses succès les plus décisifs le jour de la fête de Saint-Michel; -aussi se montra-t-il pénétré de reconnaissance pour le glorieux -Archange. - -Saint Michel avait protégé les guerriers normands sur le champ de -bataille; les moines du mont Tombe allaient leur prêter un puissant -secours pour introduire la civilisation française en Angleterre et -assurer le succès de la conquête. Ranulphe envoya au vainqueur six -navires équipés aux frais du monastère et lui députa quatre de ses -religieux: Ruault, prieur claustral, Scoliand, trésorier de l’abbaye, -Sérle et Guillaume d’Agon. Cette générosité était digne de l’abbé du -Mont-Saint-Michel et de Guillaume le Conquérant. Les pieux enfants -de saint Benoît usèrent de leur influence pour opérer la réforme des -mœurs, rétablir la discipline ecclésiastique et corriger les abus qui -s’étaient introduits dans toute l’étendue du royaume. La réputation de -sainteté dont ils jouissaient, plutôt que la faveur du prince, leur -mérita l’honneur d’occuper une place dans l’assemblée des prélats et -leur ouvrit la porte des dignités: Ruault fut choisi pour gouverner -l’abbaye fondée à Winchester: Guillaume d’Agon monta sur le siège -abbatial de Cornouailles; Scoliand fut nommé à saint Augustin de -Cantorbéry, et Serle succéda au célèbre Westan, abbé de saint Pierre -de Glocester. Scoliand dit le Vénérable s’appliqua surtout à faire -revivre l’amour de la règle dans les monastères les plus relâchés, -et les chroniqueurs ont pu dire de lui qu’il «remit en Angleterre -la discipline régulière en sa pristine splendeur.» Serle, que le -martyrologe de Hugues Mainard place au nombre des saints, fut comparé -par Guillaume de Malmesbury aux hommes les plus remarquables pour leur -science; il obtint même un rang distingué parmi les écrivains de son -temps. Défenseur du droit, ami de la vérité, il sut faire entendre de -graves avertissements aux princes et mérita d’être appelé par l’auteur -de son épitaphe le mur de l’Église, le glaive de la vertu, la trompette -de la justice. Faut-il attribuer _la Chanson de Roland_ à l’un des -Avranchinais qui suivirent Guillaume en Angleterre? Le souvenir -constant de l’auteur pour «Saint-Michel del Péril,» la place d’honneur -que la fête de l’Archange occupe dans cette Iliade, et l’autorité -de plusieurs savants de nos jours, permettent de le croire et de -l’affirmer. - -Guillaume, non content de prodiguer ses faveurs aux moines bénédictins, -voulut aller en personne remercier l’Archange de la protection -qu’il avait accordée à ses armes; c’est pourquoi, après avoir -repassé la Manche sur les vaisseaux du monastère, il se rendit au -Mont-Saint-Michel, où il eut la joie de converser avec son ami Ranulphe -pour lequel il professait un respect et une affection qui ne se -démentirent jamais. - -La conquête d’Angleterre nous offre donc une des pages les plus -glorieuses de l’histoire du Mont-Saint-Michel. L’étendard de l’Archange -a flotté à la tête des armées qui ont triomphé des Anglo-Saxons; -Ranulphe est devenu l’ami et le conseiller de Guillaume; le souverain -pontife et l’évêque d’Avranches ont accordé des privilèges insignes -au pèlerinage; la construction de la basilique a été poursuivie avec -activité, et le monastère, comme plusieurs abbayes du moyen âge, a pris -l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Des légendes pieuses et des -épisodes intéressants ajoutent encore un nouveau charme à l’histoire, -et contribuent à dévoiler la véritable physionomie de l’époque à -laquelle nous sommes arrivés. - -Il est rapporté que, vers le milieu du onzième siècle, un religieux, -nommé Drogon, vit dans la basilique trois anges sous la forme de -pèlerins; ils étaient prosternés dans l’attitude de la prière, et -tenaient de la main droite un cierge allumé, voulant par là donner -un avertissement à Drogon, qui en sa qualité de sacristain, s’était -familiarisé avec les choses saintes et marchait dans l’église sans -«respect» ni «révérence.» Le religieux ne se corrigea pas; mais -bientôt, au moment où il passait devant l’autel sans faire de -génuflexion, il reçut d’un personnage invisible un soufflet qui le -renversa sur le pavé du temple. Drogon fut envoyé dans l’île de Chausey -où il pleura ses péchés le reste de sa vie: «Ceux qui liront cet -exemple, dit dom Huynes, apprendront, s’il leur plaist, à se comporter -sagement dans l’église et à ne s’y pourmener comme ils feroient dans -des halles ou places publiques, de peur qu’il ne leur arrive un -semblable chastiment.» Souvent on entendait les esprits bienheureux -chanter les louanges du Seigneur dans la basilique de Saint-Michel. -Un moine d’une grande piété, connu sous le nom de Bernier, affirma -qu’il avait entendu lui-même pendant plus d’une heure le chant du -_Kyrie eleison_; les voix qui répétaient cette belle prière étaient -si harmonieuses que le religieux pensait être ravi au troisième ciel. -Enfin, on affirmait que saint Michel apparaissait de temps en temps -sous des formes sensibles: tantôt il avait l’aspect d’un guerrier -redoutable; tantôt il ressemblait à un globe de feu plus étincelant que -le soleil. Ces récits poétiques exprimaient les fonctions de gardien -des sanctuaires et d’ange de la lumière, que le moyen âge attribuait à -saint Michel; en même temps, ils alimentaient la foi et entretenaient -le zèle des pèlerins. - -Tandis que les fidèles se plaçaient avec confiance sous la protection -du chef de la milice céleste, les coupables redoutaient sa colère -ou venaient à ses pieds implorer leur pardon. Pendant la conquête -d’Angleterre, un gentilhomme nommé Roger, tua un pâtre de l’abbaye dans -une forêt du voisinage; après avoir erré longtemps, poursuivi par les -soldats de Guillaume, il vint se jeter aux genoux de Ranulphe et obtint -le pardon de son crime. - -Quelques années plus tard le Mont-Saint-Michel fut le théâtre d’un -événement qui peut être regardé comme l’un des épisodes les plus -curieux de l’histoire de Normandie. Les poètes l’ont chanté tour à tour -et les historiens l’ont raconté avec ses plus petits détails. - -Ranulphe, après une prélature de vingt-quatre ans, s’endormit dans le -Seigneur et fut vivement regretté de Guillaume qui l’avait toujours -estimé «comme son père, respecté comme son prélat, et révéré comme -un saint.» Le roi choisit pour lui succéder son propre chapelain, -nommé Roger, homme d’une grande valeur, mais dont l’élection parut -toujours irrégulière. Deux ou trois ans après, en 1087, Guillaume le -Conquérant descendit lui-même dans la tombe, et laissa ses États entre -les mains de ses fils, Guillaume le Roux, Robert Courte-Heuse, et Henri -Beauclerc. Le premier se fit couronner roi d’Angleterre, le second prit -le titre de duc de Normandie, et le plus jeune employa les trésors qui -lui étaient échus en héritage à se procurer de riches domaines; il -prêta une somme considérable à Robert qui lui donna en gage le Cotentin -et le pays d’Avranches. Bientôt la discorde éclata entre les trois -frères. Henri Beauclerc, poursuivi par Guillaume le Roux et Robert -Courte-Heuse, se réfugia au Mont-Saint-Michel, où Roger l’accueillit -avec empressement et lui promit sa protection: ce prince, dit dom -Louis de Camps, se voyant abandonné de tous les siens, rechercha -«l’assistance du saint Archange dans son extrême nécessité. Ce qui luy -réussit selon ses désirs. Car outre plusieurs grâces inespérées qu’il y -reçut de ses frères, il en sortit par une honorable capitulation.» Vers -l’an 1091, les deux alliés envahirent les domaines du jeune Henri avec -une armée nombreuse de soldats anglais et normands; le roi Guillaume -établit son quartier général à Avranches, et le duc Robert se fixa dans -le village de Genêts à une petite distance du Mont-Saint-Michel. - -Wace, dans son _roman de Rou_, nous dit que les deux armées ennemies -en venaient souvent aux mains sur les grèves, à la marée basse, et se -séparaient quand les flots montaient et menaçaient de les engloutir. Un -jour le roi chevauchait sans aucune escorte. Tout à coup les défenseurs -de la place se précipitent à sa rencontre le glaive à la main et -engagent avec lui une lutte acharnée. Les sangles du cheval se rompent -et Guillaume tombe, la selle entre les jambes. Le cheval effrayé prend -la fuite. Le roi se relève, et se défend avec une telle bravoure que -ses ennemis ne peuvent le désarmer, ni le faire reculer d’un pas. -Les alliés étant venus à son secours le délivrèrent, et comme ils le -blâmaient d’avoir exposé ses jours pour une selle, il répondit qu’il -aurait été «moult courroucié» si les Bretons avaient pu lui enlever sa -selle, et qu’il se serait rendu indigne du titre de roi. Wace était -Normand; il l’a montré dans ce récit. - -La guerre se prolongea longtemps et Henri repoussa tous les assauts de -ses ennemis; mais l’eau vint à manquer dans la place et les assiégés -furent livrés en proie aux ardeurs de la soif. Dans cette extrémité, -le jeune prince fit appel aux sentiments de la nature: il pria son -frère, le duc Robert, de lui donner de l’eau pour étancher la soif -qui le dévorait. Cette prière fut exaucée. Robert accorda un jour de -trêve pour renouveler les provisions de pain et d’eau; de plus, il -fit passer à son frère un tonneau de vin. A cette nouvelle, le roi -Guillaume s’irrita contre Robert et lui dit d’un ton railleur: «Vous -êtes habile dans l’art de la guerre, vous qui fournissez des vivres à -vos ennemis!»--«Eh quoi! répondit le duc, j’aurais refusé à boire à mon -propre frère! Et s’il était mort, qui nous en aurait donné un autre.» - -Après cette scène, les trois combattants déposèrent les armes: -Guillaume regagna la Grande-Bretagne; Robert se retira dans son duché, -et Henri demeura possesseur de ses domaines, en attendant le jour où la -couronne d’Angleterre devait être déposée sur son front. Il attribua -toujours sa victoire à une assistance visible de saint Michel, et, -comme gage de sa reconnaissance, il se montra le reste de sa vie le -protecteur des pèlerins qui visitaient le mont Tombe. - - -IV - -SAINT MICHEL ET NOTRE-DAME-LA-GISANTE-DE-TOMBELAINE. - -Parmi les événements qui remplissent la fin du onzième siècle et -la première partie du douzième, nous pouvons détacher trois faits -importants dans l’histoire de saint Michel: les croisés choisissent -l’Archange pour leur céleste protecteur, les moines l’invoquent -contre l’oppression de certains seigneurs féodaux, et les fidèles -dans leur dévotion l’associent à la Vierge connue sous le nom de -_Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine_ (M. Corroyer) (fig. 30 à 32). - -A l’intérieur de l’abbaye, Roger déployait un zèle actif pour rebâtir -«une bonne partie de la nef» de l’église; les bénédictins jouissaient -à l’extérieur d’une grande renommée, et l’un d’eux, appelé Hugues, -fut choisi pour gouverner le monastère de Saint-Sauveur-le-Vicomte. -Foulques d’Anjou, le duc Robert et Sybille son épouse, un grand nombre -de prélats et de seigneurs firent des donations aux religieux, ou -entreprirent le voyage du Mont-Saint-Michel. Cette dévotion pour le -belliqueux Archange revêtait alors un caractère spécial. L’Église -favorisait l’élan religieux qui portait nos populations vers l’Orient, -et, par un acte de sage politique, elle prêchait les croisades qui -devaient faire cesser, du moins en partie, les guerres continuelles -dont l’Europe fut le théâtre aux dixième et onzième siècles. Les -guerriers qui partaient pour ces expéditions lointaines se mettaient -sous la garde de l’ange vainqueur du paganisme, et venaient en bon -nombre prier dans le sanctuaire du mont Tombe. Il n’en pouvait être -autrement; car il existe une sublime harmonie entre les deux cris de -guerre «_Qui est semblable à Dieu_» et «_Dieu le veut_.» Saint Michel -était aussi pour les croisés le modèle de la bravoure, et nous lisons -dans la légende de sainte Hiltrude que le sire de Trelon, avant de -quitter sa Bretagne, promit à l’Archange d’être un preux sur la terre -comme il avait été lui-même «un _preux_ dans le ciel.» - -Le héros de la première croisade, l’immortel Godefroy de Bouillon, -voulut placer son entreprise sous la protection du prince de la milice -céleste. Dans ce but, il établit à Anvers une collégiale de plusieurs -chanoines dont la principale occupation devait être de prier pour le -succès de nos armes en Orient. La cathédrale de cette ville, dédiée à -saint Michel, conserve encore un vitrail où le duc est peint avec les -chanoines qu’il avait institués. D’après de pieux récits, l’Archange -exauça les vœux des croisés; dans les grandes batailles, il les -conduisit à la victoire, et dans les dangers extrêmes, il les préserva -d’une ruine totale. - -[Illustration: Fig. 30 à 32.--Enseignes ou images en plomb de la Vierge -de Tombelaine, trouvées à Paris, dans la Seine.] - -Toutefois, malgré la renommée dont le sanctuaire de l’Archange -jouissait dans le monde, Roger ne parvint pas à faire oublier le -vice de son élection; enfin, ne voulant pas s’obstiner davantage à -garder une dignité à laquelle il n’était point parvenu par les voies -ordinaires de la Providence, il se retira dans l’abbaye de Cornouailles -où il mourut en 1112. Sous cette prélature, un accident vint encore -éprouver les enfants de saint Benoît: la partie de la nef nouvellement -bâtie s’écroula en 1103 et renversa la moitié de la grande salle -qui servait alors de dortoir, sans blesser aucun des religieux qui -étaient couchés, «ce qui fut tenu pour chose miraculeuse,» dit dom -Louis de Camps. Dès l’année 1106, peu de temps après le départ de -Roger, le prieur claustral de Jumièges fut désigné aux suffrages des -moines qui l’acceptèrent pour abbé. Celui-ci connu également sous -le nom de Roger, était un homme d’une grande piété et d’une science -remarquable, non moins habile dans le gouvernement spirituel que dans -l’administration temporelle d’un monastère. Il mérita par son zèle -d’être placé au nombre des plus illustres serviteurs de l’Archange. - -Roger II exécuta des travaux considérables au Mont-Saint-Michel; non -content de réparer les ruines occasionnées par l’accident de 1103, il -fit élever de nouveaux bâtiments aussi remarquables pour la pureté du -style que pour la hardiesse et la solidité. Un incendie, allumé par -la foudre en 1112, n’abattit pas son courage; il se mit à l’œuvre, -et, à la fin de sa prélature, il avait achevé ces beaux édifices qui -existent toujours au nord de l’abbaye et dont M. Corroyer nous a donné -la description. - -Le désastre causé par le feu du ciel ne fut pas la seule épreuve -réservée aux religieux. Un seigneur, appelé Thomas de Saint-Jean, -se mit à dévaster les bois du monastère pour élever un château sur -les falaises de son fief; il refusa de payer les «vingt sols» qu’il -devait au Mont-Saint-Michel, et s’empara de plusieurs terres que -les Bénédictins possédaient à Saint-Pois et à Genêts. Roger II, -incapable de résister par la force à un voisin si redoutable, employa -contre lui les armes de la prière. Chaque jour, devant l’autel du -«très-saint Archange,» on chantait le _Miserere mei Deus_ et le _Kyrie -eleison_ «d’une voix triste et lamentable.» A cette nouvelle, Thomas -de Saint-Jean ne peut maîtriser sa colère; vite il accourt au Mont -avec ses frères et plusieurs autres seigneurs; puis, s’adressant aux -religieux, il leur dit d’un ton courroucé: «Vous êtes bien osés, vous -qui ne craignez pas de faire des vœux pour que la vengeance du ciel -s’appesantisse sur ma tête.» Eux de répondre aussitôt avec courage: -«Oui, nous supplions Dieu et son puissant Archange de prendre notre -défense, et nous ne cesserons point tant que vous exercerez contre -nous vos injustes vexations.» Thomas se laissa fléchir, et, converti -par une action subite de la grâce ou poussé par la crainte, il se -jeta aux pieds des moines et demanda pardon. A partir de ce jour, il -fut un des plus généreux bienfaiteurs du monastère. En même temps, -de riches seigneurs, parmi lesquels on cite Robert d’Avranches, -Raoul Avenel, Robert de Ducey et Robert de Saint-Denis, offrirent -au Mont-Saint-Michel des églises, domaines et revenus, jurant par le -bras de saint Aubert et le glaive de l’Archange de respecter leurs -donations. L’illustre - -[Illustration: Fig. 33.--Galerie de l’Aquilon.] - -Baldric, évêque de Dol, vint lui-même, peu après l’incendie, visiter -les religieux et faire son offrande à saint Michel; c’est dans ce -voyage qu’il décrivit les armes apportées d’Irlande au huitième siècle. - -L’exemple de Thomas de Saint-Jean nous révèle un des traits saillants -du culte de l’Archange sous le régime féodal. La piété des moines -envers saint Michel prit sa source véritable dans le respect et -le culte des morts; mais la crainte des vivants et le désir de se -soustraire à leurs violences par l’intervention d’un auxiliaire -puissant ne furent pas étrangers au succès de cette dévotion. Comme -la prière était en honneur au milieu de cette société profondément -chrétienne, les opprimés appelaient le ciel à leur secours, et -invoquaient saint Michel à l’heure du danger. L’Archange donna son nom -à plusieurs abbayes, prieurés et chapelles; son image orna la crosse -des évêques; son nom seul était une menace contre les spoliateurs. -Sans cette connaissance de la société féodale, le culte du prince de -la milice céleste, l’histoire du Mont-Saint-Michel, en particulier, ne -pourrait être comprise et appréciée; son influence véritable resterait -inconnue. - -La prélature de Roger II, et plus spécialement celle de Bernard le -Vénérable permet aussi de mettre en tout son jour un point que nous -avons signalé plus d’une fois dans le cours de cet ouvrage: saint -Michel a toujours été associé à la Mère de Dieu dans la croyance -et la dévotion des fidèles. La poésie est pleine de cette idée. -L’Archange a sa place en plusieurs mystères de la Vierge Marie: on le -trouve terrassant le dragon au moment de la Conception Immaculée; à -la naissance de Jésus, il dirige les chœurs angéliques; à l’heure de -l’agonie il soutient le Fils et console la Mère; il reçoit l’âme de -Marie au sortir de son corps et la conserve jusqu’à l’Assomption; il -introduit la Vierge au ciel et la présente devant l’auguste Trinité. -Il fallait un esprit aussi pur pour approcher de près et toucher la -plus sainte de toutes les créatures sorties des mains de Dieu. Dans les -plus anciennes églises érigées en l’honneur de Marie, l’Archange avait -souvent son autel; quelquefois même son sanctuaire s’élevait à côté -de celui de la Vierge. A Roc-Amadour, saint Michel, ange justicier, a -donné son nom au plateau où siégeait autrefois le tribunal de l’abbé; -de plus, sur un arceau élevé se dresse encore une petite chapelle -romane dédiée à l’Archange et placée tout près du sanctuaire miraculeux -de la sainte Vierge; on y parvient par un escalier taillé dans le vif, -dont les anciennes marches usées par les pas des visiteurs et des -pèlerins attestent la vénération des peuples pour le prince de la -milice céleste. - -Au Mont-Saint-Michel, cette union est plus intime et ces rapports -plus frappants. D’après l’auteur du manuscrit intitulé: _La Vie et -les Miracles de Notre-Dame_, les femmes qui allaient en pèlerinage -au Mont pour obtenir une heureuse délivrance s’adressaient à la -Mère de Dieu. Hildebert et Richard construisirent la chapelle de -Notre-Dame-sous-terre, et plus tard les abbés multiplièrent les -autels et les oratoires consacrés sous le vocable de Marie. Un -accident qui se rattache à l’incendie de 1112 nous révèle l’existence -d’une image miraculeuse, placée dans l’ancienne chapelle de -Notre-Dame-des-Trente-Cierges. - -[Illustration: Fig. 34.--Enseigne de la Vierge et de saint Michel. -(Quinzième siècle.)] - -Il est rapporté que, dans ce désastre, le feu n’épargna pas -même les cryptes souterraines; il y consuma tout, à l’exception -d’une statue en bois de la glorieuse Vierge, Mère de Dieu: cette -image, dit dom Huynes, ne reçut «aucun dommage des flammes, voire -mesme le linge qui estoit dessus son chef et le rameau de plumes -qu’elle avoit en sa main furent trouvez aussy entier et aussy beau -qu’auparavent.»--«Cette image, ajoute le même auteur, se voit encore -sur l’autel de Notre-Dame-sous-terre.» Un autre moine, appelé Gingatz, -écrit à son tour: «Le lundy dix-neuvième jour d’avril de l’an mil -six cent quatre-vingt-quatorze, je trouvay, derrière la boiserie de -l’autel de la Vierge en la chapelle sous terre, une ancienne image -de bois, représentant la sainte Vierge avec le petit Jésus, qui fut -miraculeusement préservée lors de l’incendie général tant de l’église -et de l’ancienne chapelle dite des Trente-Cierges, que de tous les -lieux réguliers, arrivé par le feu du ciel, l’an mil cent douze.» - -Le principal sanctuaire de la Vierge, honorée sous le titre de -Notre-Dame-la-Gisante, était bâti sur l’îlot de Tombelaine, à une -petite distance du Mont-Saint-Michel. Les Bollandistes en attribuent -l’origine aux ermites qui élevèrent les deux oratoires de Saint-Étienne -et de Saint-Symphorien; en effet, les plus anciens annalistes, à -l’exemple d’un auteur du neuvième siècle, le moine Bernard, désignent -le pèlerinage Normand sous le nom de _Saint-Michel-aux-deux-Tombes_, -et Gautier rapporte que saint Anastase se retira sur le rocher de -Tombelaine dans la basilique de la Mère de Dieu, où il vécut de jeûnes -et de prières. Bernard le Vénérable fit rebâtir cette église, comme -nous allons le raconter après avoir dit quelques mots du successeur de -Roger II, Richard de Mère. - -Roger avait la science et les vertus d’Hildebert II, mais il eut une -existence plus éprouvée; l’un trouva l’amitié de Richard quand il -jeta les fondements de la basilique, et l’autre fut arrêté au milieu -de sa carrière par Henri I, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Ce -monarque, pour plaire à un officier de sa cour, intima l’ordre à Roger -de se retirer à Jumièges, après avoir renoncé à tous ses titres et à -toutes ses fonctions. Le pieux abbé se soumit. Le 16 octobre, fête de -Saint-Michel, il déposa le bâton pastoral sur l’autel de l’Archange et -dit adieu à tous les moines qui fondaient en larmes. Il ne devait plus -les revoir ici-bas; car le 2 avril de l’année suivante il rendit le -dernier soupir et fut inhumé dans le cimetière de Jumièges. C’était en -1123; un religieux profès de Cluny, Richard de Mère, homme d’une haute -naissance, fut choisi pour succéder à Roger II. Sous cette prélature, -un bénédictin du Mont, appelé Donoald, monta sur le siège épiscopal de -Saint-Malo; deux autres, Guillaume et Gosselin, furent élus abbés de -Saint-Benoît de Fleury et de Saint-Florent de Saumur. Richard avait -trop de goût pour le luxe et la magnificence; il indisposa contre -lui tous les religieux qui n’avaient jamais regardé son élection -comme légitime, et n’approuvaient pas ses dépenses excessives; le roi -d’Angleterre, Henri I, et le cardinal Mathieu, légat du souverain -Pontife, le blâmèrent eux-mêmes de sa conduite peu conforme à la -simplicité de la vie monastique, et lui enjoignirent de se retirer -dans le prieuré de Saint-Pancrace où il mourut le 12 janvier 1131. - -Le 5 février de la même année, Bernard, religieux profès de l’abbaye -du Bec et prieur de Cernon, prit le gouvernement du Mont-Saint-Michel; -comme son prédécesseur, il fut désigné par le duc de Normandie qui -refusait aux Bénédictins le droit d’élire leur abbé; toutefois -ses qualités brillantes firent oublier bien vite ce qu’il y avait -d’irrégulier dans son élection. Il montra une grande sagesse dans -l’exercice de ses fonctions; en outre, il était fort habile dans l’art -de la parole et mérita la réputation d’un homme très éloquent; mais -il se distinguait avant tout par l’éclat de ses vertus, et sa piété -lui valut le titre de Vénérable. Pendant les dix-huit années de cette -prélature, la régularité la plus parfaite régna au sein de l’abbaye; -Henri V, roi d’Angleterre, Turgis, évêque d’Avranches, Osberne -d’Évrecy, Raoul de Colleville et autres seigneurs féodaux recherchèrent -l’amitié de Bernard le Vénérable, enrichirent le monastère de plusieurs -domaines, et montrèrent une grande dévotion à l’Archange saint Michel; -quelques-uns même à la suite de Richard de Boucey, de Jean et Radulphe -de Huisnes, revêtirent l’habit de saint Benoît et cherchèrent dans la -solitude le bonheur que la gloire des armes ne leur avait point donné. - -Vers cette même époque, un pénitent célèbre, Ponce de Lavaze, -du diocèse de Lodève, fit un pèlerinage au sanctuaire de saint -Michel, l’ange du repentir. Le gentilhomme, après avoir déshonoré -son nom par ses brigandages, embrassa toutes les pratiques de la -vie la plus austère, vendit ses biens pour soulager les pauvres ou -réparer les injustices dont il s’était rendu coupable, et, avec six -compagnons, qu’il avait gagnés à Dieu, il entreprit nu-pieds le -voyage de Saint-Jacques en Galice. Au retour, ils visitèrent tous -le Mont-Saint-Michel et plusieurs autres sanctuaires vénérés; puis, -s’étant retirés dans la solitude de Salvanès, ils y fondèrent une -maison religieuse qui fut affiliée à l’ordre de Cîteaux. - -Avec la piété, les sciences et les arts florissaient dans la cité -de l’Archange. Bernard «fit réediffier la nef» de l’église, «du -costé du septentrion;» il construisit sur «les quatre gros piliers -du chœur» une haute et belle tour, qui s’écroula dans la suite; il -enrichit la basilique de plusieurs vitraux et acheta pour le culte des -ornements précieux; il fit placer dans la tour des cloches «à la voix -harmonieuse et sonore.» Elles servaient à rassembler les fidèles pour -la prière, ou à prévenir les vassaux de l’approche des ennemis. En -même temps, le chef de saint Aubert fut enchâssé dans un reliquaire en -vermeil ciselé avec art et arrondi en forme de dôme; sur la châsse on -lisait l’inscription suivante: «Ici est la tête du bienheureux Aubert, -évêque d’Avranches, fondateur du Mont-Saint-Michel. Cette cicatrice est -la preuve d’un fait miraculeux; crois-le sur la parole de l’Ange.» - -Le zèle de Bernard franchit les limites du cloître, et, semblable à -une flamme ardente, il communiqua au loin la lumière, la chaleur et la -vie. Les églises, les chapelles, les prieurés qui dépendaient du Mont -furent en grand nombre restaurés ou rebâtis; par exemple, à Brion, -entre Genêts et Dragey, Bernard le Vénérable fit élever une belle -église et des bâtiments spacieux; en Angleterre, il reconstruisit et -dota le monastère de Saint-Michel de Cornouailles, dont le prieur ou -un autre religieux devait chaque année accomplir le pèlerinage du mont -Tombe, soit le 18 juin, fête du bienheureux Aubert, soit le jour de la -dédicace de Saint-Michel. - -Le pieux abbé tourna ses regards vers l’antique monastère de -Tombelaine. Sur ce rocher solitaire, dont l’histoire est intimement -liée à celle du mont Tombe, il existait sans doute encore des vestiges -de l’ancien oratoire dédié à la Mère de Dieu; peut-être aussi les -cellules habitées jadis par les gardiens de l’îlot et par saint -Anastase lui-même avaient-elles résisté aux injures du temps et aux -tempêtes si fréquentes dans la baie du Mont-Saint-Michel. Bernard, -après avoir rebâti l’église et les anciens édifices, y plaça un prieur -et deux autres moines bénédictins. Heureux sort que celui de ces -hommes dont la vie s’écoulait partagée entre la prière et l’étude, la -culture d’un petit jardin avec la garde d’un sanctuaire de Marie et la -contemplation de l’Océan qui déroulait à leurs yeux l’immensité de ses -flots! - -Le règne de Bernard fut fécond en grandes œuvres; mais, comme tous -les saints, le vénérable abbé se vit plus d’une fois en butte aux -attaques et aux persécutions du monde: les uns essayèrent de jeter le -trouble parmi les religieux; les autres, portant une main sacrilège -sur le domaine des pauvres, revendiquèrent une part dans les biens -du monastère; à la faveur des troubles qui suivirent la mort du roi -d’Angleterre, Henri I, plusieurs habitants d’Avranches mirent le feu -à la ville du Mont-Saint-Michel, et, au témoignage de Louis de Camps, -ils réduisirent en cendre «tous les lieux réguliers et logements -des religieux,» excepté toutefois «ce grand corps de logis où est -maintenant le réfectoire: l’église ne fut pas non plus endommagée.» -De son côté Gelduin, comte de Dol, profita des troubles qui agitaient -l’Avranchin et accourut avec ses troupes ravager les terres de -l’abbaye. Bernard le Vénérable triompha de tous ses ennemis, imposant -le silence aux uns par l’énergie de sa parole, et domptant les autres -par le charme de sa vertu; mais le huitième jour de mai 1149, il -s’endormit dans la paix du Seigneur et sa dépouille mortelle reçut la -sépulture dans l’église du Mont-Saint-Michel, au bas de la nef. Un -pieux et savant évêque, Étienne de Rouen, célébra dans une pièce de -vers la mémoire du saint abbé; il loua sa prudence, sa charité, son -zèle, son éloquence, son dévouement, son humilité, sa science, son -amour de la vie cachée. Bernard était digne de restaurer Tombelaine -et de mettre en honneur le pèlerinage de Notre-Dame-la-Gisante. Dieu -bénit son œuvre; car, malgré l’occupation étrangère et les guerres de -religion, le prieuré existait encore en 1666, quand le gouverneur de -la Chastière reçut l’ordre de le démolir avec le fort élevé par les -Anglais. - -La bonne et miséricordieuse Vierge, honorée sous le nom de -Notre-Dame-la-Gisante, tendant la main au faible et à l’affligé, -surtout à la femme en danger de mort, et le belliqueux Archange à -l’armure de trempe divine, terrassant les ennemis de Dieu et de -l’Église, sont unis, confondus pour ainsi dire dans le même culte, -les mêmes prières, les mêmes chants, et représentés ensemble sur les -plombs et les enseignes du moyen âge; le symbole de la douceur et -le type de la bravoure sont proposés comme modèles à cette société -féodale, à ces chevaliers admirateurs de la force et protecteurs de -la faiblesse; les deux sanctuaires normands deviennent si célèbres -que la seule ville de Paris donne naissance à une confrérie nombreuse -dont le but est de venir en aide aux pèlerins de Saint-Michel, et -consacre dans la sainte Chapelle du Palais un autel en l’honneur de -Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine, afin de satisfaire la dévotion -des femmes qui ne pouvaient pas entreprendre un long et difficile -voyage à travers un pays éprouvé par des luttes sanglantes; enfin, -l’Archange vainqueur du paganisme et l’auguste Mère de Dieu sont -l’objet d’un culte spécial dans ces contrées où le druidisme rendait -à la fois des hommages aux terribles divinités de la guerre et à la -Vierge innocente et pure qui devait enfanter; n’est-ce pas là tout un -épisode, disons tout un poème de notre histoire religieuse et nationale? - - -V - -LE MONT-SAINT-MICHEL ET ROBERT DE TORIGNI. - -A la mort de Bernard le Vénérable, les moines bénédictins essayèrent -de revenir aux anciennes coutumes en procédant à une élection sans -recourir au suzerain; leurs suffrages se portèrent sur un religieux -du Mont, appelé Geoffroy, homme de grandes qualités et fort estimé -de tout le monde. Le nouvel élu, muni des bulles du pape Eugène III, -alla recevoir la bénédiction de l’archevêque de Rouen; mais le duc de -Normandie se crut lésé dans ses droits, et, sans égard pour les lettres -du souverain Pontife et la fidélité que le Mont-Saint-Michel lui -avait gardée dans les derniers troubles, il fit saisir le temporel du -monastère et ne consentit à le rendre qu’en échange d’une forte somme -d’argent. Geoffroy mourut l’année suivante, 1150, et reçut la sépulture -au bas de la nef, à côté de son prédécesseur. Pour ne pas s’exposer une -seconde fois à d’injustes vexations, les bénédictins demeurèrent un an -sans procéder à une élection nouvelle; mais à l’instigation de Richard -de Subligny, évêque d’Avranches, ils choisirent en 1151 le parent de ce -dernier, Richard de la Mouche, religieux profès du Mont-Saint-Michel. -Aussitôt Henri II députa des satellites pour piller l’abbaye et enlever -les objets précieux dont Bernard avait enrichi le trésor de l’église; -il fit chasser Richard de ses États et confia l’administration du -mont Tombe à des laïcs et à des clercs dont la principale occupation -fut de dilapider les biens qui restaient encore aux religieux. Dans -une pareille extrémité, ceux-ci annulèrent l’élection précédente et -portèrent leurs suffrages sur le favori du prince, Robert Hardy, -cellérier de l’abbaye de Fécamp. Richard de la Mouche partit pour -Rome, où il fit approuver son élection, revint en Normandie et reçut -la bénédiction des mains de son ami, l’évêque d’Avranches, en présence -d’un religieux qui l’avait suivi et lui était resté fidèle; de son -côté, Robert Hardy, voulant plaider sa cause auprès du pape Eugène -III, prit le chemin de Rome avec ses conseillers: «Et certes, dit dom -Huynes, ces troubles n’eussent si tost finit si Dieu par l’intercession -de son St Arcange n’y eust mis la main appelant de ce monde, sur la -fin de l’an mil cent cinquante deux ces susdits abbez et l’évesque -d’Avranches.» Comme Richard et Robert n’avaient jamais présidé au -chœur, ni au chapitre, ni au réfectoire, ils furent rayés de la liste -des abbés. - -Ces actes de violence dont les suites avaient été si fâcheuses pour le -Mont-Saint-Michel, inauguraient l’ère de persécution qui devait attirer -tant de calamités sur la Normandie et l’Angleterre, et rendre le règne -de Henri II si tristement célèbre; mais, selon la pensée de dom Huynes, -l’Archange ne permit pas que son sanctuaire fût plus longtemps profané -par les satellites du prince, et, au moment où le péril semblait plus -difficile à conjurer, la Providence suscita un homme qui devait porter -à son apogée la gloire du mont Tombe. - -Le 27 mai 1154, les bénédictins procédèrent à une élection régulière -dans la salle du chapitre; Robert de Torigni, ou Robert du Mont, fut -élu à l’unanimité des voix. Il devait être le plus illustre des abbés -qui ont gouverné le Mont-Saint-Michel: Dieu «le destinoit, dit dom -Louis de Camps, pour reluire en ce Mont comme un soleil après tant de -ténèbres, comme un astre favorable après une si furieuse tempeste, -pour estre le restaurateur de cette abbaye, le miroir des prélats, -et l’ornement de son ordre duquel les plus doctes escrivains de son -temps ont pris plaisir d’escrire les louanges et particulièrement -Estienne, évesque de Rennes, son grand amy et confrère de profession -monastique, et cela certes avec beaucoup de raison veu qu’ayant en -soy si parfaitement allié l’humilité religieuse avec la grandeur de -la naissance, il mit en admiration tous ceux de son siècle tant pour -l’excellence de son esprit et pour sa rare doctrine que pour sa -prudence dans toutes ses entreprises qui le firent estimer des papes, -chérir des roys, révérer des reines et généralement aymer de tous.» - -Robert de Torigni, né de parents illustres appelés «Tédouin et Agnès,» -se consacra jeune encore à la vie religieuse et revêtit en 1128 l’habit -de Saint-Benoît dans l’abbaye du Bec, gouvernée à cette époque par le -sage Boson, digne héritier des vertus de Lanfranc et de saint Anselme. -Il se forma de bonne heure à l’étude des lettres divines et - -[Illustration: Fig. 35.--Sceau de Robert de Torigni, conservé aux -archives nationales.] - -humaines, et fit des progrès si rapides que, dès l’an 1139, un -historien anglais admira l’étendue de son savoir et le représenta comme -un ardent chercheur de livres. Il remplissait la charge de prieur -claustral quand il fut nommé à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Ce choix -étant confirmé par le métropolitain et hautement approuvé du prince -lui-même, le nouvel élu dit adieu à la chère solitude où il avait -coulé les meilleures années de sa vie et se rendit à Saint-Philbert de -Montfort pour y recevoir la bénédiction des évêques d’Avranches et de -Séez, Herbert et Girard. - -Dans le poste où la Providence l’avait placé, Robert «ajouta beaucoup -à l’idée qu’on avait de sa capacité; en peu de temps il donna une -nouvelle face à son abbaye, dont le temporel et le spirituel avaient -également souffert des derniers troubles.» De toutes parts on accourut -se ranger sous sa houlette paternelle, et le nombre des religieux -s’éleva bientôt à soixante: «N’ayant trouvé que quarante religieux -conventuels en ce Mont, dit dom Huynes, il en receut encor une -vingteine, et eust soin que ce nombre de soixante ne diminuast, afin, -par ce moyen, de satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que -le service - -[Illustration: - - Fig. 36.--Face ouest du Mont-Saint-Michel, construite par Robert de - Torigni.--A droite figure un échafaudage de 62 mètres de hauteur, - pour le montage des matériaux nécessaires à la restauration, - commencée depuis 1872.] - -divin y fut faict honorablement.» En effet, de nombreux étrangers -venaient chaque jour invoquer l’archange saint Michel et admirer -la science de Robert. Dès la seconde année de cette prélature, -l’archevêque de Rouen et les évêques d’Avranches, de Coutances et de -Bayeux visitèrent le Mont-Saint-Michel et y passèrent quatre jours, -tant étaient grands les charmes de la conversation de Robert; dans -ce voyage, Hugues, archevêque de Rouen, consacra l’autel érigé dans -la crypte de l’Aquilon. Deux ans plus tard, en 1158, Henri II, dans -son expédition contre la Bretagne, accomplit un pèlerinage au mont -Tombe, en compagnie de l’évêque d’Avranches qui l’avait réconcilié -avec son rival, Conan IV; le monarque dîna au réfectoire à côté des -moines et combla Robert de ses faveurs; la même année, il retourna au -Mont une deuxième fois avec le roi de France, Louis VII, quatre abbés, -plusieurs personnages illustres et un grand nombre de pieux fidèles. -Ce pèlerinage est un des plus imposants de tout le moyen âge. Ces deux -monarques avec ces abbés et ces moines, cette foule de pèlerins qui se -déroule sur les grèves, monte en spirale sur le flanc de la montagne et -remplit la vaste enceinte de la basilique, présentent un spectacle que -nous avons peine à nous figurer, même après les grandes manifestations -de notre époque. - -«La reine d’Angleterre, disent les auteurs de l’_Histoire littéraire -de la France_, ne céda point à son époux en estime pour l’abbé du -Mont-Saint-Michel. Elle lui en donna un gage bien marqué;» car, ayant -mis au monde, «l’an (1161), à Domfront, une fille nommée comme elle, -Éléonore, elle voulut qu’il la tînt sur les fonts de baptême avec -l’évêque d’Avranches.» - -A l’extérieur, l’influence des religieux s’étendit au loin. Henri -II choisit Robert pour conseiller intime, et lui confia la garde du -château de Pontorson, dont il avait destitué le gouverneur sur les -plaintes des habitants du pays; quelques années plus tard, l’illustre -abbé fit le voyage d’Angleterre pour assister à la translation des -reliques de saint Edouard; et, après le meurtre de Thomas Becket, -il joua un rôle important au concile d’Avranches, à la suite duquel -Henri II se fit relever des censures de l’Église; il prit part -également au concile de Tours et contribua sans doute par ses conseils -à l’extirpation du schisme d’Octavien. De son côté le seigneur de -Fougères venait alors rendre hommage à l’abbé du Mont, et chaque année, -le jour de la Saint-Michel, il sonnait les premiers coups de cloche -pour l’office solennel. Les bénédictins n’étaient pas moins honorés à -la cour de Rome, et Alexandre III leur donna plus d’une marque de sa -haute protection. En un mot, la renommée du monastère ne connut point -de bornes. Il en fut ainsi de la prospérité matérielle; car, d’après -les anciennes archives, Robert ne reçut pas moins de cent chartes de -donation. - -A l’intérieur du cloître, les sciences et les arts florissaient avec un -éclat jusqu’alors inconnu, et saint Michel, l’ange de la lumière, le -prince éthéré, comme on disait souvent, n’avait jamais compté un plus - -[Illustration: - - Fig. 37.--Moine présentant un manuscrit à saint Michel. Dessin - colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Sancti Clementis - recognitiones_. Onzième siècle. Conservé à la bibliothèque - d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.] - -grand nombre de dévots serviteurs, ou plutôt d’ardents disciples. -Dès le huitième et le neuvième siècle, avons-nous dit plus haut, les -chanoines de Saint-Aubert s’étaient livrés à l’étude avec succès; -dans les siècles suivants, le Mont-Saint-Michel possédait une école -où l’on cultivait toutes les branches des connaissances humaines. -L’Écriture Sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint -Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie -d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, -la grammaire, l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la -jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture et l’architecture, la -médecine elle-même et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et -enseignés par les - -[Illustration: Fig. 38.--Saint Augustin écrivant sous la dictée d’un -ange. - -Fig. 39.--Lettre B historiée. - -Fig. 40.--Saint Michel terrassant le démon. - -Dessins au trait coloriés d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Sancti -Augustini super psalmos_. Onzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. -D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.] - -enfants de Saint-Benoît. Tous, maîtres et élèves, vénéraient l’Archange -comme leur guide et leur patron. C’est ainsi que, dès la plus haute -antiquité, saint Michel exerce sa mission de protecteur des lettres et -de propagateur des saines doctrines. - -Parmi les moines du Mont-Saint-Michel, un grand nombre comme Hilduin, -Scoliand, Gautier, Raoul et Fromond, transcrivaient et enluminaient -les manuscrits précieux dont la révolution a dépouillé l’abbaye (fig. -37 à 44); d’autres composaient de pieux commentaires sur les livres -saints, ou annotaient les ouvrages des Pères de l’Église et des -philosophes de l’antiquité; au premier rang brillaient les Anastase, -les Robert de Tombelaine, et les autres dont il a été parlé dans le -cours de cette histoire. Les travaux exécutés par ces humbles religieux -ont été dans ces derniers temps l’objet d’études sérieuses, et ont -fixé l’attention de plusieurs érudits, en tête desquels nous pouvons -placer M. l’abbé Desroches, Ravaisson, Bethmann, Taranne et Léopold -Delisle. En parcourant ces vieux parchemins que le temps a épargnés, -on voit revivre le moyen âge avec ses traits les plus saillants. La -littérature est simple et naïve, comme il convient à son berceau; les -récits historiques sont accompagnés de pieuses légendes où la poésie -a une large part; la pensée a presque toujours quelque chose d’élevé, -et, à chaque page, une note, une réflexion, une prière nous révèle les -sentiments du copiste ou du lecteur. La méditation des saintes Lettres -était la principale occupation des bénédictins; venait ensuite l’étude -des Pères de l’Église et des auteurs profanes; les arts libéraux et la -linguistique elle-même occupaient les moments de loisirs. Ainsi, pour -en fournir des exemples, un manuscrit du dixième ou onzième siècle -renferme des cantiques composés à la gloire de saint Michel et notés -en musique; un autre du onzième siècle contient un passage intéressant -sur les divers alphabets. Les couleurs employées pour les titres et -les initiales, les miniatures dont les majuscules sont ornées, les -dessins qui accompagnent les récits ou les controverses, l’écriture -gothique avec ses variétés, nous fournissent des détails importants -sur le progrès des arts à la fin du dixième siècle et dans le cours -des deux siècles suivants. Les sujets qui sont choisis de préférence -et représentés dans ces enluminures appartiennent le plus souvent à -l’histoire du Mont; par exemple, c’est l’Archange saint Michel avec -le dragon sous ses pieds (fig. 37 et 40). Nous trouvons aussi dans -le volume des œuvres choisies de saint Jérôme, de saint Augustin -et de saint Ambroise, une scène où l’évêque d’Hippone dispute avec -un hérétique, pendant que Notre-Seigneur, placé au-dessus dans une -tribune, semble assister à la discussion et y prendre un vif intérêt. -Tous ces ouvrages avaient une grande valeur à une époque où les livres -étaient rares; aussi les bénédictins les regardaient comme l’une de -leurs principales richesses, vouaient à l’anathème quiconque oserait -les dérober et les plaçaient sous la garde de l’Archange lui-même. Le -volume de l’_Exposition morale de saint Grégoire_ contient la note -suivante: «Ce livre appartient à saint Michel;..... Si quelqu’un le -dérobe, qu’il soit anathème. Amen. Fiat. Fiat. Amen dans le Seigneur.» - -La construction de la basilique et les travaux entrepris par les Roger -avaient favorisé ce progrès des sciences et des arts en attirant au - -[Illustration: - - Fig. 41.--Saint Augustin discutant contre Fauste. Miniature d’un - ms. du Mont-Saint-Michel: _Augustinus contra Faustum_. Onzième ou - douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie - de MM. Maquerel et Saillard.] - -Mont des artistes habiles et des savants distingués; mais Robert de -Torigni contribua plus à lui seul que tous ses prédécesseurs à la -gloire littéraire du Mont-Saint-Michel. En effet, quelle plume fut -alors aussi féconde que la sienne? Outre les manuscrits précieux dont -la bibliothèque se trouva enrichie en peu d’années, plusieurs ouvrages -furent composés par les bénédictins eux-mêmes. L’abbaye mérita le -beau titre de _cité des livres_, et Robert, le plus savant, le plus -laborieux de tous les moines, reçut le nom de grand _libraire_ du -Mont-Saint-Michel. On lui doit en particulier l’_Histoire_ du roi -d’Angleterre, Henri Iᵉʳ, qui est - -[Illustration: Fig. 42.--Charte de donation de Gonnor. - -Fig. 43.--Charte de donation de Robert. - -Dessins à la plume d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Cartularium -monasterii montis sancti Michaelis_. Douzième siècle. D’après une -photographie de MM. Maquerel et Saillard.] - -la continuation du travail de Guillaume de Jumièges sur les ducs -de Normandie, l’_Appendice_ à la Chronique de Sigebert, moine de -Gembloux, un _Traité_ sur les ordres religieux, une _Histoire du -monastère_ du Mont-Saint-Michel, un _Prologue_ sur l’exposition des -épîtres de saint Paul, d’après saint Augustin. Ces ouvrages et les -autres du même auteur ont un mérite sérieux; la chronique surtout -a obtenu un grand et légitime succès. Robert du Mont y corrige -avantageusement les défauts de Sigebert de Gembloux; son style calme, -grave, simple, naïf parfois, est plus en rapport avec la dignité de -l’histoire; sa critique est plus impartiale, plus judicieuse, plus -sûre, sans être pourtant à l’abri de tout reproche; il suit une méthode -plus rigoureuse dans l’arrangement des faits, ce qui le rend agréable, -clair et facile à suivre. Les auteurs de l’_Histoire littéraire de la -France_ en ont porté ce jugement: «C’est, depuis la mort d’Orderic -Vital, le seul historien français que nous puissions opposer au grand -nombre d’historiens anglais qui, à la même époque, écrivaient leurs -chroniques.» - -Sous la prélature de Robert du Mont, Guillaume de Saint-Pair, nommé «le -moine jovencel» ou «la kalandre de la solitude,» composait son _Roman -du Mont-Saint-Michel_. Il ne le cède pas à l’auteur du _Roman de Rou_ -pour l’exactitude historique, et comme poète il lui est supérieur. Rien -n’est plus attachant que le récit des événements accomplis au mont -Tombe jusqu’au règne de Robert Courte-Heuse! Le but qu’il se propose -d’atteindre, son nom et celui de l’abbé sous lequel il écrit, nous sont -révélés en tête du poème: - - «Molz pelerins qui vunt al Munt, - «Enquierent molt, e grant dreit unt, - «Comment l’igliese fut fundée - «Premierement, et estorée. - «Cil qui lor dient de l’estoire - «Que cil demandent, en memoire - «Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant - «En plusors leus, e mespernant. - «Por faire-la apertement - «Entendre à cels qui escient - «N’unt de clerzie, l’a tornée - «De latin tote et ordenée - «Par veirs romieus novelement - «Molt en segrei, par son convent, - «Uns jovencels; moine est del Munt, - «Deus en son reigne part li dunt! - «Guillelme a non de Seint-Paier, - «Cen veit escrit en cest quaier. - «El tens Robeirt de Torignié - «Fut cil romanz fait e trové.» - -Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art -chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou -humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes -dont un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de -calligraphie et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire -du Mont-Saint-Michel. Dans le beau _Cartulaire_ qui remonte à -cette époque, on trouve la troisième apparition de saint Michel au -bienheureux Aubert; l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le -pontife et le touche à la tête, tandis que des personnages mystérieux -jouent de divers instruments de musique en signe de réjouissance; le -lit et la chambre de l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous, -la vivacité du coloris, les différentes ornementations des dessins nous -offrent autant de particularités à la fois originales et instructives -(fig. 42 à 44). - -L’illustre abbé joignit à son titre de _libraire_ celui d’_architecte_ -du Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui -doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux -anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les -bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps -de logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et -d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont -disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de -la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent -à cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de -perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du -plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse. - -La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes, -se détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le -saint Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa -dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, au -pied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie. -Il était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés -depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux -l’inhumèrent - -[Illustration: - - Fig. 44.--Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert. - Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Cartularium - monasterii montis sancti Michaelis_. Douzième siècle. Bibliothèque - d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.] - -avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le -sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes: - -✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO. - ABBAS. HVIVS. LOCI. -✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II. - ✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS. - -[Illustration: PLANS ET DÉTAILS DES BASES DE LA FAÇADE ROMANE. - -Fig. 45.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de -l’est à l’ouest.] - -[Illustration: Fig. 46.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe -transversale, du nord au sud.] - -Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu. Il gouverna ce monastère -trente-deux ans et en vécut quatre-vingts (fig. 47 et 48). - -C’est au 23 ou au 24 juin 1186, qu’il faut rapporter la mort de -l’illustre abbé. Le Mont-Saint-Michel perdait en lui un savant et -un saint; Robert, en effet, était un théologien profond, un érudit -remarquable, un historien consciencieux, un architecte habile, et -par-dessus tout un moine régulier, pieux et zélé, en un mot l’une des -plus belles figures du cloître à cette époque si féconde en grands -hommes. Jamais cette double auréole de la science et de la vertu ne -devait briller avec autant d’éclat sur le front des religieux qui -portèrent la crosse dans la suite; cependant les hommes d’une telle -valeur impriment à leurs œuvres une forte impulsion qui se ralentit -d’ordinaire, mais ne s’arrête pas au moment où ils descendent dans la -tombe; c’est pourquoi, après la mort de Robert, le Mont-Saint-Michel -compta des années et même des siècles de prospérité. - -Un religieux du monastère, dom Martin, désigné dans une inscription -de l’époque sous le nom de Martin «_de Furmendeio_,» fut élu en 1187, -treize mois après la mort de Robert de Torigni. Ce long délai prouve -que les bénédictins, avant de procéder à une élection canonique, -prirent toutes les mesures de prudence nécessaires pour ne pas éveiller -les susceptibilités de Henri II. Leur choix ne pouvait tomber sur un -sujet plus digne de succéder à Robert; Martin, en effet, gouverna -l’abbaye avec sagesse, défendit énergiquement les droits de ses -religieux et montra une grande habileté dans la gestion des biens -temporels; mais sa prélature devait être de courte durée. Il mourut le -19 février 1191, et reçut la sépulture à côté de son prédécesseur; un -disque de plomb fut aussi placé dans son sarcophage, avec l’inscription -suivante: - -✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE. - FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI: - - Ici repose dom Martin «_de Furmendeio_,» abbé de ce lieu (fig. 49). - -Dans cette dernière moitié du douzième siècle, le culte de l’Archange -dut principalement son extension en France et chez les nations voisines -à - -[Illustration: Fig. 47.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Face.] - -[Illustration: Fig. 48.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Revers.] - -l’influence du mont Tombe, et aussi à l’institution de l’ordre de -Saint-Michel en Portugal, sous le règne d’Alphonse Henriquez. Cet ordre -fondé en 1167, avait pour but de combattre l’erreur et de défendre -la foi; les membres devaient en outre réciter chaque jour les mêmes -prières que les convers de Cîteaux, donner l’exemple de la douceur et -de l’humilité, - -[Illustration: Fig. 49.--Crosse de Robert de Torigni.] - -[Illustration: Fig. 50.--Crosse de dom Martin.] - -réprimer les superbes et protéger les faibles. Cette institution, si -noble dans sa fin, était née sur un champ de bataille, à Santarem, -où Alphonse Henriquez, à la tête d’une poignée de braves, tailla en -pièces l’armée formidable d’Albrac, roi musulman de Séville, et reprit -l’étendard du royaume que l’ennemi lui avait enlevé au plus fort du -combat. - -Robert et ses moines, en se livrant à l’étude avec ardeur, avaient -honoré celui qu’ils appelaient leur maître et dont ils se disaient -les disciples; leur maison était devenue «la cité des livres,» et -leur école «un phare lumineux» qui jetait un vif éclat au milieu de -la société féodale. A mesure que l’Église ouvrit de nouveaux asiles -aux sciences et aux lettres, et posa les fondements de ces mille -universités libres qui se disputèrent l’honneur de répandre en tous -lieux le bienfait de l’éducation, - -[Illustration: Fig. 51.--Épitaphe de dom Martin.] - -l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de -l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle, -avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec -saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux -Albert le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des -lettres à l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à -l’exemple de Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom -et le vocable de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes, -spécialement en celui de France, les dignités étaient souvent la -récompense des travaux intellectuels. En 1771, les chevaliers, -au nombre de soixante-dix-sept étaient presque tous des savants -distingués; c’est sous le même patronage qu’une société s’est établie -de nos jours pour la diffusion des bons livres. - -Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres -et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres -que la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert -de Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient -resserrer les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen -âge. - - -VI. - -LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE PHILIPPE-AUGUSTE - -Depuis la mort de dom Martin jusqu’à l’an 1286, quatre abbés -gouvernèrent successivement le Mont-Saint-Michel: Jourdain, Radulphe -des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu. Tous se -montrèrent les dignes héritiers de Robert du Mont. Les bénédictins les -ayant élus librement, leur obéirent avec le respect et la soumission -qu’un moine doit à son supérieur légitime; aussi, pendant que la France -et l’Angleterre étaient en proie à l’agitation et à la discorde, le -monastère jouit d’une grande prospérité à l’intérieur et opposa une -vive résistance aux attaques du dehors. Il est facile de juger par là -avec quelle sagesse les règles primitives laissaient aux religieux du -Mont le libre choix de leurs abbés. C’est pour avoir méconnu ce droit -que les ducs de Normandie et les rois de France compromirent plus d’une -fois les intérêts de l’abbaye. - -Jourdain, qui était venu se ranger sous la houlette de Robert à -l’exemple de plusieurs personnages distingués, comme Hamon de Beauvoir, -Alfred de Moidrey, Guillaume de Verdun et Raoul de Boucey, fut élu -le 12 mars 1191 et mourut le 6 août 1212, après une prélature de 21 -ans. Pour se conformer au désir qu’il avait exprimé, on l’inhuma dans -le prieuré de Notre-Dame-la-Gisante, sur le rocher de Tombelaine. Il -montra une prudence consommée au milieu des grands événements dont il -fut non seulement le témoin, mais auxquels il dut prendre part, malgré -son amour de la vie humble et cachée; cependant - -[Illustration: Fig. 52.--La Merveille.--Bâtiments de l’ouest. Coupe -transversale du nord au sud. État actuel.] - -ses vertus ne le mirent pas à l’abri de tous soupçons, et des esprits -malveillants critiquèrent son administration; ils portèrent même leurs -plaintes au tribunal du souverain Pontife, Innocent III, qui, après un -mûr examen, rendit justice à l’accusé et infligea un blâme sévère à ses -indignes détracteurs. - -Radulphe des Isles était également religieux du Mont-Saint-Michel quand -il réunit les suffrages des bénédictins et prit le gouvernement du -monastère; il se fit remarquer par une grande fermeté de caractère, et -sa principale occupation fut de maintenir la discipline dans toute sa -vigueur primitive. Au témoignage des historiens les plus accrédités, il -n’occupa la stalle que six ans, de 1212 à 1218. - -Thomas des Chambres montra peut-être moins d’énergie que Radulphe des -Isles; mais, en retour, il se distingua davantage par l’éminence de ses -vertus, la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils. -Il ne négligea rien pour inspirer à ses religieux le détachement des -biens périssables de ce monde, ou leur faire comprendre la sublimité -de leur vocation et l’excellence de la vie monastique; dans ce but -il rédigea des constitutions, qui furent approuvées par Théobald, -archevêque de Rouen. - -Thomas des Chambres étant mort le 5 juillet 1225, Raoul de Villedieu -lui succéda dans la charge d’abbé. Choisi comme ses prédécesseurs parmi -les bénédictins du mont Tombe, il aimait son monastère, et, pendant -les onze années de son gouvernement, il s’occupa sans cesse à défendre -les intérêts et les privilèges de ses religieux. Il se rendit célèbre -surtout par les travaux remarquables qu’il fit exécuter, et mérita -d’être appelé par les annalistes l’un des grands «architectes» du -Mont-Saint-Michel. - -Les quatre prélatures de Jourdain, de Radulphe des Isles, de -Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, renferment presque un -demi-siècle, de 1191 à 1236, et embrassent une grande partie du règne -de Philippe-Auguste, le règne entier de son successeur, Louis VIII, -surnommé le Lion, et les premières années de saint Louis; de plus, -elles sont restées célèbres à cause des événements qui s’y rattachent. - -Philippe-Auguste, malgré les fautes qui ont terni une phase de son -existence, a mérité le nom de «_Charlemagne capétien_;» il opéra -de sages réformes pour remédier aux abus du régime féodal; il dota -magnifiquement l’Université de Paris appelée dès lors la _fille aînée -des_ - -[Illustration: Fig. 53.--Façades est de la Merveille et des bâtiments -formant l’entrée de l’abbaye.--Restauration.] - -_rois de France_; il réunit à la couronne la terre d’Auvergne, les -comtés d’Artois, d’Évreux, de Meulan, de Touraine, du Maine, d’Anjou, -du Poitou, de Vermandois, de Valois et d’Alençon, avec le beau duché de -Normandie; en un mot il contribua pour une large part à fonder notre -unité nationale. Sous ce règne, le culte de saint Michel fit de rapides -progrès dans toute l’étendue de la France. Les ducs de Normandie, -surtout depuis la fameuse journée de Mortemer, en 1054, avaient presque -toujours vécu en mauvaise intelligence avec leurs suzerains, et le -Mont-Saint-Michel qu’ils tenaient sous leur domination n’offrait plus -à nos rois l’intérêt d’un sanctuaire national; Louis VII l’avait bien -visité, s’y était même réconcilié avec son ennemi, Henri II; mais cette -alliance n’avait pas été de longue durée, et la guerre s’était allumée -de nouveau entre les deux nations rivales. Avec Philippe-Auguste, le -Mont-Saint-Michel se dégage pour ainsi dire des liens de la féodalité, -et devient la propriété exclusive de la France; aussitôt les rois -de la troisième race imitent, surpassent même la piété des rois de -la première et de la deuxième dynastie: dons généreux, pèlerinages -fréquents, ordre militaire, institutions pieuses, monuments séculaires; -rien ne manquera désormais au culte du puissant et belliqueux Archange. - -Dans les desseins de la Providence, cette ère de prospérité commença -par des épreuves, et le nouveau Mont-Saint-Michel s’éleva sur des -ruines qui pouvaient paraître irréparables aux yeux des hommes. Sous le -gouvernement de Jourdain, Jean sans Terre, prince aussi cruel et fourbe -qu’il était poltron et débauché, mérita d’être déshérité de toutes ses -possessions relevant de la couronne de France, pour avoir assassiné -son neveu, Arthur de Bretagne. Après l’arrêt qui condamnait Jean sans -Terre comme meurtrier et contumace, Guy de Thouars, allié du roi de -France, se jeta sur la Normandie et vint attaquer le Mont-Saint-Michel: -Les Bretons, dit dom Huynes, «se ruèrent de grande furie contre ce -Mont,... mirent le feu par toute la ville et firent passer par le -fil de l’épée ceux qui se présentèrent pour leur résister.» Le feu -réduisit en cendres les maisons de la ville et, «comme son naturel le -porte toujours en haut,» il monta «de maison en maison» et «parvint -jusque sous les chapelles du tour du chœur, lesquelles n’estoient point -basties ny couvertes, comme on les voit maintenant, mais comme sont -les aisles de la nef. De là sautant et gaignant de tous costez, sans -qu’on y apportast aucun remède et résistance, il brusla les toicts de -l’église du monastère et toute autre matière combustible qu’il put -rencontrer. Cela faict le duc de Bretagne, Touars et sa suite s’en -allèrent et estants à Caen racontèrent au roy Philippe tous leurs -beaux faicts. Mais ce monarque fut très marry du dégast que le feu -avoit faict en ce Mont et particulièrement à l’église Sainct Michel où -les plus oppressez des misères de ce monde recevoient de tout temps -soulagement en leurs afflictions et de plus il sçavoit bien que ceux -de ce Mont ne refusoient de luy obéyr. Ce qu’il put faire pour réparer -cette faute du boutefeu Toüars fut d’envoyer une grande somme de -deniers à l’abbé de ce Mont nommé Jourdain, lequel remédia à toutes ces -pertes.» - -Ainsi le désastre causé par les Bretons, loin d’être irréparable, -tourna au profit du monastère et à la gloire de saint Michel; car il -réveilla l’antique dévotion de nos rois envers le prince de la milice -céleste et fournit aux religieux le moyen d’entreprendre et d’exécuter -des travaux gigantesques. Non content d’envoyer à Jourdain une grande -somme de deniers, Philippe-Auguste fit bâtir un fort sur le rocher de -Tombelaine afin de protéger le Mont contre les attaques de l’ennemi; -de plus, pour dédommager l’abbaye des pertes matérielles que devait -lui causer en Angleterre la privation des avantages dont les ducs-rois -l’avaient gratifiée, il lui donna une partie des domaines enlevés aux -partisans de Jean sans Terre. Les nombreux pèlerins qui visitaient -la basilique de l’Archange, imitèrent la générosité de Philippe II -en faisant de riches offrandes au Mont-Saint-Michel ou au sanctuaire -de Notre-Dame-la-Gisante. Déjà en 1190, une pieuse fondation avait -été faite pour l’entretien d’une lampe qui devait brûler à perpétuité -devant l’image de la Vierge. D’après une charte de l’époque, la -chapelle de Saint-Étienne était encore debout et un chanoine, nommé -Pierre, en fit l’acquisition. - -Les religieux triomphèrent d’une autre épreuve qui ne leur fut pas -moins sensible que l’incendie de leur maison. Jourdain et Raoul de -Villedieu eurent de graves démêlés avec Guillaume de Chemillé et -Guillaume d’Otteillé, évêques d’Avranches, touchant la juridiction et -le droit de visite; la cour de Rome dut intervenir, et, grâce à cette -sage - -[Illustration: Fig. 54.--Façade nord de la Merveille.--Restauration.] - -médiation, l’accord fut rétabli sans préjudice pour l’autorité de -l’ordinaire et les privilèges de l’abbaye. - -[Illustration: Fig. 55.--La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe -transversale du sud au nord.] - -Tant d’actions importantes auraient suffi pour illustrer le règne de -Jourdain et de ses trois successeurs; mais l’œuvre capitale de cette -époque est la construction de la _Merveille_ (fig. 52 à 55), qu’il faut -attribuer, sinon en entier, du moins en grande partie, à ces quatre -prélats. Ils pouvaient entreprendre un travail digne de saint Michel; -ils avaient, avec le talent, la patience et la fermeté qui ne reculent -pas devant les obstacles; sous leur conduite étaient venus se ranger de -riches et puissants seigneurs, parmi lesquels on peut citer André de -Lezeaux, Rainold et Jean de Cantilly; les dons des pèlerins, par-dessus -tout les secours et l’appui de Philippe-Auguste et de ses successeurs, -ne devaient pas leur faire défaut. Un duc de Normandie avait élevé la -basilique en témoignage de sa dévotion envers le prince de la milice -céleste; il était digne d’un roi de France d’offrir la Merveille pour -dot, le jour où la nouvelle alliance avec le glorieux Archange et -l’union définitive du Mont-Saint-Michel au royaume de Clovis et de -Charlemagne étaient célébrées avec joie par tous les cœurs français. - -On désigne sous le nom de Merveille le corps de bâtiments qui occupent -la partie nord du Mont et regardent la mer du côté de Tombelaine; -Vauban ne trouvait rien en ce genre de plus hardi, de plus achevé; -les archéologues modernes y reconnaissent eux-mêmes le plus bel -exemple d’architecture religieuse et militaire que nous offre le -moyen âge avec ses richesses, ses gloires et ses chefs-d’œuvre. La -base, assise sur le roc et adossée au flanc de la montagne, est d’une -solidité à toute épreuve, le faîte s’élève à une hauteur prodigieuse -au-dessus des grèves et l’ensemble étonne le regard par sa hardiesse, -ses proportions, sa grandeur à la fois sévère et poétique. Cette -construction vraiment gigantesque se compose de trois étages superposés -et de deux bâtiments réunis en un seul tout d’une unité, d’une harmonie -parfaite. Au premier plan, se trouvent l’aumônerie et le cellier; le -réfectoire et la salle des Chevaliers forment la deuxième galerie; à -la troisième zone, on voit le dortoir et le cloître; les deux corps de -logis, orientés de l’est à l’ouest, contiennent en hauteur l’aumônerie, -le réfectoire et le dortoir, à l’est; à l’ouest, le cellier, la salle -des Chevaliers et le cloître. Les murs, appuyés par des contreforts -dont la forme varie selon la disposition des salles intérieures, -restent inébranlables depuis plus de six siècles; souvent l’incendie -a dévasté le monastère; la révolution a passé avec son esprit de -destruction, et la Merveille est debout, toujours solide dans ses -parties principales, toujours majestueuse et de plus portant le cachet -des années sur ses murailles rembrunies, et offrant à l’historien des -pages émouvantes écrites pour ainsi dire sur chacune de ses pierres. - -[Illustration: Fig. 56.--La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest -près des grandes cheminées.] - -L’aumônerie nous rappelle les abondantes distributions que le frère -aumônier faisait à certains jours aux indigents et aux étrangers -dans les monastères dédiés à saint Michel et dans la plupart des -maisons religieuses. Il n’existe pas au monde une salle plus belle -ni plus vaste destinée aux pauvres de Jésus-Christ, et ces aumônes, -accompagnées d’un bon conseil ou d’une parole affectueuse, nous -montrent dans les moines du moyen âge des hommes dévoués aux véritables -intérêts de l’humanité. La porte qui s’ouvre au sud sur la petite -cour d’entrée, tout près de la tour des Corbins, nous rappelle aussi -ces portes dites de la «_miche_,» sur lesquelles le frère se tenait -pour distribuer de grandes miches bien blanches, aux malheureux qui -vivaient ordinairement de pain noir. Dans la suite, Guillaume de -Lamps fit construire une autre aumônerie, sur l’esplanade appelée le -Saut-Gauthier, là même où se trouve aujourd’hui le bureau du télégraphe. - -De la salle des Aumônes on pénètre par une large ouverture dans le -cellier où étaient contenues les provisions de bouche; à l’extrémité, -du côté de l’ouest, une porte s’ouvre sur les jardins, et un escalier -pratiqué dans la muraille conduit à la salle des Chevaliers (fig. 56); -on y remarque aussi, dans la deuxième travée, le passage par lequel -on montait les provisions dans le cellier au moyen d’une roue placée -à l’intérieur; c’est par là que le célèbre calviniste, Montgommery, -essaya de pénétrer dans le monastère au prix d’une trahison qui tourna -contre lui et causa la perte de plusieurs des siens, comme on le verra -dans la suite de cet ouvrage. Depuis cette tentative infructueuse, les -deux cryptes ont porté le nom de _Montgommeries_. - -Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par Radulphe des -Isles, est un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture ogivale -du treizième siècle; cette salle, la plus parfaite et la mieux -proportionnée de toute la Merveille, est éclairée par neuf fenêtres, -une au sud, deux à l’est et six au nord; à l’extrémité, du côté de -l’ouest, se trouvent deux vastes cheminées (fig. 57). Ce réfectoire, -autrefois meublé avec goût, aujourd’hui nu et mutilé, rappelle à la -pensée du visiteur une des pages intéressantes de la vie religieuse à -l’époque où la règle était observée dans toute sa vigueur primitive. -Pendant une partie de l’année, les deux repas de midi et du soir -avaient lieu dans le réfectoire commun et devaient être annoncés par -l’abbé qui sonnait les cloches du cloître et de la salle à manger; le -chantre commençait ensuite le _benedicite_ et le lecteur, après avoir -reçu la bénédiction, faisait une lecture édifiante tirée des _Leçons du -temps_ ou de la _Vie des saints_; le reste du temps, - -[Illustration: Fig. 57.--Le réfectoire. Vue prise de l’est.] - -le dîner et le souper se prenaient au chapitre; alors on ne sonnait pas -les cloches, et l’on se contentait de lire seulement à midi un passage -des _livres_ de Salomon. - -La salle des Chevaliers est un vaste et superbe vaisseau gothique -admirablement disposé pour les grandes réunions (fig. 58). Là se sont -tenus plusieurs chapitres importants; là encore se réunit la fleur -des chevaliers de Saint-Michel, l’année même de l’institution et -peut-être aussi trois ans plus tard, en 1472. Ainsi s’explique le nom -traditionnel de _Salle des Chevaliers_. Ce monument rappelle les plus -beaux âges de la vie monastique et de la chevalerie chrétienne; sous -ces voûtes, le religieux de Saint-Benoît est venu s’agenouiller devant -la stalle de l’abbé pour faire l’humble aveu de ses fautes, et le fier -chevalier de Charles IX a juré fidélité à Dieu, à la France et à son -roi. La vertu du cloître et la pompe féodale s’étaient, en quelque -sorte, donné rendez-vous dans cette vaste enceinte. - -Le dortoir, situé dans le voisinage du cloître et de l’église, était -construit selon les anciens usages des bénédictins: les religieux -dormaient seuls et vêtus dans un appartement éclairé par une lampe; ils -travaillaient également une partie de la journée dans la même salle, -qui se trouvait d’ordinaire attenante à la grande bibliothèque. - -Le cloître avec ses arcatures composées de deux rangs de colonnettes -portant des archivoltes d’un travail achevé, avec ses riches -feuillages, ses figures symboliques, ses personnages habilement -sculptés, est l’un des chefs-d’œuvre les plus curieux de l’architecture -normande du treizième siècle, et mérite d’être appelé «le palais des -anges (fig. 59).» Au milieu, il existe un préau où les bénédictins -semaient des fleurs, et dans la galerie sud se trouve le _lavatorium_, -c’est-à-dire la fontaine qui servait pour le lavement des pieds à -certains jours de fête. Ici ce n’est plus l’austère grandeur, ni -la gravité majestueuse des autres salles; tout est riant, fleuri, -gracieux; c’est là, dans une atmosphère céleste, au-dessus des tempêtes -et loin des agitations du monde, que les moines priaient, faisaient -des lectures pieuses et entendaient les conférences spirituelles au -sortir du dîner. Plus tard, par un de ces contrastes que la Révolution -nous offre à chaque page de l’histoire, ce parterre angélique servit de -promenade aux victimes des guerres civiles. - -Parmi les architectes qui tracèrent les plans de ces édifices somptueux -et triomphèrent des difficultés que la nature semblait leur opposer, -il se trouve sans doute plus d’un moine bénédictin; mais la modestie -les a soustraits aux louanges des hommes; cependant, si leurs noms -demeurent inconnus, ils ont imprimé sur la pierre la - -[Illustration: Fig. 58.--La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest -de la salle.] - -trace du génie chrétien et élevé à la gloire de saint Michel un -monument impérissable. Quelle hardiesse et quelle ampleur dans la -conception de ces plans; quelle patience et quelle habileté dans la -construction de ces bâtiments; quelle poésie et quelle variété dans -cette architecture; quel intérêt et quel enseignement dans cette -histoire, où tour à tour nous voyons apparaître l’austère figure du -bénédictin, la bravoure du chevalier français et les tristes débris de -nos révolutions! Oui, les siècles ont eu raison de décorer ces édifices -du titre de _Merveille_. - -Les travaux grandioses exécutés par Jourdain, Radulphe des Isles, -Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, servirent à la gloire de -l’Archange en augmentant l’éclat et la renommée du Mont-Saint-Michel. -Le culte du prince de la milice céleste n’atteignit pas son plus haut -degré de développement sous le règne de Philippe-Auguste; cependant il -fit de rapides progrès non seulement dans les monastères, mais aussi -dans les cités et les châteaux forts. Pour en citer un exemple, aux -Andelys, que Richard Cœur de Lion avait reliés ensemble et rattachés à -son merveilleux Château-Gaillard, dans cette formidable agglomération -de murailles, de bastions et de tours, saint Michel, l’archange -guerrier, avait son autel et sa statue. Partout, en France et chez les -peuples voisins, les chevaliers prenaient pour modèle l’ange qui doit -être regardé comme type surnaturel de la bravoure et de la fidélité; -en Portugal l’ordre de l’Aile prospérait et produisait d’heureux -résultats; chez les Allemands, saint Michel jouait déjà l’un des rôles -principaux dans la fameuse légende du saint _Graal_. Le saint Graal -était, disait-on, une pierre d’un grand prix qui ornait la couronne -de Lucifer avant sa chute; dans le combat livré au pied du trône de -l’Éternel, Satan, frappé à la tête par le glaive de saint Michel, avait -perdu cette pierre précieuse que les anges avaient recueillie et gardée -comme un trophée, jusqu’au jour où s’accomplit le drame sanglant du -Golgotha; alors on en fit un vase pour recevoir le sang du Christ. Ce -vase ne fut point porté en Angleterre par Joseph d’Arimathie, comme le -croyaient les chevaliers de cette nation; mais l’archange, protecteur -du saint-empire, le donna aux Allemands. Sa vertu mystérieuse -nourrissait la milice des braves destinés à sa garde. Toutefois, exilé -sur la terre, il aurait perdu ses privilèges célestes, si Dieu ne les -avait conservés par de nouvelles bénédictions: le vendredi saint, une -colombe descendait du ciel et déposait sur le vase une blanche hostie, -dont le contact suffisait pour entretenir d’année en année sa fécondité - -[Illustration: Fig. 59.--Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de -la galerie ouest.] - -inépuisable. Tous les chevaliers pouvaient y chercher une force -invincible, quand ils savaient se prémunir contre les atteintes de -l’orgueil. Le saint Graal a eu le sort de la plume; il a disparu depuis -la révolte de Luther. Ces allégories et ces légendes sont naïves pour -un siècle sceptique et railleur; mais elles n’en prouvent pas moins le -caractère et la popularité du culte de saint Michel à l’époque féodale. - -Une autre circonstance contribua efficacement à étendre le dévotion des -peuples pour l’Archange, vainqueur de l’hérésie. Les Albigeois étaient -pour le midi de la France ce que les Danois avaient été pour - -[Illustration: Fig. 60 et 61.--Tympans de la galerie sud du cloître. -Sur le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître: -Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.] - -le nord et le centre, une cause de perpétuelles alarmes et un fléau qui -dévastait sur son passage les monastères, les villes et les bourgades. -Dans les mêmes périls, on eut recours au même génie protecteur, à saint -Michel. Le héros de la croisade des albigeois, Simon de Montfort, -appelé le _Machabée chrétien_, imita le chef du peuple juif et plaça -le sort de ses armes sous la garde de l’ange tutélaire, du «grand -Prince» chargé de défendre et de conduire le peuple de Dieu. Le brave -guerrier mourut au siège de Toulouse, le 25 juin 1218; mais l’hérésie -était vaincue et le triomphe de la bonne cause était assuré. Les -exemples de même nature abondent au treizième et au quatorzième siècle. -S’agit-il de combattre le père du mensonge, aussitôt apparaît saint -Michel, son heureux contradicteur et son implacable ennemi; c’est -toujours l’affirmation du vrai et du bien opposée à la négation, au -mal, à l’erreur. Sous le règne de Philippe-Auguste, en particulier, la -dévotion au prince de la milice céleste prit de tels développements -et les pèlerinages au Mont-Saint-Michel devinrent si nombreux, qu’il -fallut établir à Paris même une confrérie dans le but de venir en aide -aux pieux voyageurs qui allaient invoquer le secours de l’Archange dans -son sanctuaire de prédilection. - - -VII. - -SAINT MICHEL ET LA FRANCE DE SAINT LOUIS. - -La sainte Chapelle et la _Somme_ de _Théologie_ suffiraient pour nous -donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint -Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La -France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère. -Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son -peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits -de Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer -les abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et -à l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la -plus illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première -place dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et -l’auguste Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom, -son image dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et -les beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage, -sur les sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de -louanges et de prières. L’Archange avait presque toujours une place -d’honneur dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre -«les sources de la _Divine Comédie_.» La flotte pisane vogue-t-elle -vers les côtes d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel -sonne la trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur -et l’apôtre des gentils descendent aux enfers, l’ange conducteur des -âmes les accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis, -c’est encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le -séjour de la félicité. - -Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce -mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de -saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses - -[Illustration: Fig. 62.--Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu. -Archives nationales.] - -vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12 -février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous -léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir -l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds -de l’Archange. - -Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient -jamais complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de -décadence; le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec -l’Évangile chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout -avait bâti un grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises -ou chapelles sous le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour -protecteur; depuis l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les -pèlerins qui accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.» -Mais cet élan généreux des populations, alors si profondément attachées -à la foi de leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié -du - -[Illustration: Fig. 63.--Sceau et contre-sceau de Richard. Archives -nationales.] - -treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi -nous pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et -la regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion -envers le saint archange atteignit son apogée. - -Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes, -confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et -employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages, -soit pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité -d’abbé dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul -de Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences -à ceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle -datée de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait -«honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre, -l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en -même temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure -ainsi que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle. -Richard, dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute -couverte de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la -mode,» il donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans -les villes et les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain -pontife, qui modifia la bulle précédente et défendit en général aux -abbés de bénir solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe, -vespres et laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était -le centre d’une grande association de prière et de fraternité, que -plusieurs abbayes indépendantes avaient formée entre elles. - -Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus -significatif relativement au culte de saint Michel et le plus heureux -pour le mont Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de -France, célèbre déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un -premier voyage au Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant -laquelle il avait plus d’une fois échappé à la mort. Il arriva au -pied de la montagne, suivi d’une brillante escorte. Richard, qui -était descendu avec ses moines pour le recevoir, le complimenta et le -conduisit dans la basilique au chant des hymnes et des psaumes. Après -une fervente prière, saint Louis déposa sur l’autel de l’Archange une -somme considérable pour réparer la croix des grèves et augmenter les -fortifications de l’abbaye. Ce pèlerinage solennel accompli par le plus -pieux de nos rois, ce don fait à l’Archange lui-même sur son autel -privilégié, tout ce concours de circonstances a une haute portée pour -l’histoire de saint Michel et de son culte. - -Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il -disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy, -dit dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui -est dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor, -mais pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer -un autre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer -le chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le -cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée -qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du -nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications -du Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse -inexpugnable. Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus -beaux modèles d’architecture militaire au moyen âge. - -En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas -de la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux -du Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire -observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de -son monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui -étaient soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée -ne l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété -contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au -Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la -sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à -saint Nicolas, son patron. - -Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de -sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième -pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale -promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas; -de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées -parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au -village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la -Pentecôte. - -La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude -de pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient -chaque jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant -aucun sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour -satisfaire leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de -grands coupables traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et -de là se rendre à Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le -chemin de Rome, d’où ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième -siècle comme dans les âges précédents, les peuples vénéraient en saint -Michel non-seulement le prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir, -l’appui, le guide des malades et des affligés. - -Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur -côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des -horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre -fut l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant -échappé à la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de -Tunis, attribua cette grâce à saint Michel, protecteur de la France, -et conserva toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange; -c’est pourquoi sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de -la milice céleste présida au progrès et à la formation de notre unité -nationale. - -Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs -domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui -montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et -déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux -contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot -et Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas -Alexandre, et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la -sépulture dans la basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë, -prieur claustral, lui succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis -de Camps, charma par sa modestie les riches seigneurs de la contrée -et les rendit «libéraux de plusieurs belles terres et seigneuries en -faveur des religieux.» Il reçut de Rome des bulles qui confirmaient les -dites donations et accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges. - -Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans -le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du -culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier -à l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de -l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes, -non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de -précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons -aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge -n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils -étaient quelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient -surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou -des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire -cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la -force physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le -glaive matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III, -défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les -pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier. - -[Illustration: Fig. 64.--Enseigne (image) en plomb de saint Michel -trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.] - -Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent -sur les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.» -Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante -épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au -service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur -les destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province -de Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une -bande de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath -et répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la -France de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un -solennel hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer -dans l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne. - -Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe -le Hardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat -de son règne, montra la même vénération, la même générosité que ses -ancêtres pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave -jusqu’à l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre -l’Église, prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait -sur la nature fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce -règne, un religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit -le gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla -recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et -revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut -reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer -d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent -dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité -sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile, -quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de -l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet -1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches -furent fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et -d’autre. Les toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres -logis furent bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent -presque aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le -célèbre Robert du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et -ensevelit sous ses décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur. -D’autres désastres signalèrent les premières années du treizième -siècle. D’après les annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses -renversèrent les maisons et déracinèrent les forêts; la mer franchit -ses limites, exerça de grands ravages sur le littoral et engloutit dans -son sein «des animaux d’espèces diverses.» - -Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant -d’épreuves, entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre -avec un zèle infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout -du roi de France, il put relever une partie des ruines et refaire les -toitures de l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit -les magasins de l’abbaye et continua les fortifications commencées -par ses prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma -tous les droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux -pèlerins. Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu -ralenties depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel. -L’évêque d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour -faire sa visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte -du monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en -teste.» - -Le plus illustre pèlerin que reçut Guillaume du Château fut le roi -de France, Philippe le Bel. Ce prince, non content de favoriser les -bénédictins, en leur accordant le droit de pêche à Bricqueville et à -Genêts, voulut à l’exemple de ses ancêtres, visiter en personne le -sanctuaire du Mont-Saint-Michel; il se mit en route dans le cours de -l’année 1311, et prit le chemin de la Normandie, suivi d’une brillante -escorte. Guillaume du Château, qui avait su gagner «ses bonnes grâces,» -célébra sa réception avec tout l’éclat que réclamait la majesté royale. -Le monarque gravit le flanc de la montagne, entra dans la basilique et -fléchit le genou pour prier le saint Archange; il fit ensuite de riches -présents à l’abbaye et déposa sur l’autel deux épines de la sainte -couronne avec une relique insigne de la vraie croix; il joignit à ces -dons la somme considérable de 1,200 ducats pour l’acquisition de la -fameuse statue de saint Michel en lames d’or, que l’on admirait encore -au seizième siècle sous le grand crucifix de la nef. Dans la suite -Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Iᵉʳ, Charles -IX avec le prince Henri son frère, la fleur de la chevalerie française, -plusieurs évêques suivis de leur clergé, des foules nombreuses -viendront accomplir leur pèlerinage au Mont-Saint-Michel pour continuer -les glorieuses traditions des anciens âges; et aujourd’hui, malgré nos -récentes manifestations, «nous avons peine à nous faire une idée du -respect et de la vénération que la sainte montagne inspirait autrefois -(M. Demons).» - -Guillaume du Château ne vécut que trois ans après le pèlerinage de -Philippe le Bel; il mourut le 11 septembre 1314, et fut inhumé dans la -basilique, au bas de la nef. Pendant cette prélature, un écuyer nommé -Pierre de Toufou fut établi gardien de la porte du Mont-Saint-Michel, -moyennant deux pains et une quarte de vin de Brion par jour, plus -une somme annuelle de 25 sols de monnaie. Les religieux, d’après un -registre ouvert à cette époque, devaient aussi fournir des hommes -au roi pour l’armée de Flandre, et un jeune seigneur, appelé Robert -Roussel, se chargea par procuration de ce service onéreux. - -L’année même de la mort de Guillaume du Château, les bénédictins -choisirent pour lui succéder le prieur de Saint-Pair, nommé Jean de la -Porte; celui-ci resta vingt ans à la tête du monastère et mérita d’être -placé parmi les premiers abbés du Mont-Saint-Michel. Ses religieux -rendirent de lui le plus beau témoignage, dans une supplique adressée -au souverain pontife: «Jean de la Porte nous a gouverné selon Dieu, -écrivaient-ils; son humilité, sa piété, sa mansuétude, l’intégrité de -ses mœurs, sa patience dans les épreuves, son amour de la justice, sa -vie exemplaire, la bonne réputation qu’il s’est acquise, le charme -de sa conversation en ont fait un pasteur accompli et un homme d’une -grande probité.» Après son élection, le nouvel abbé se présenta devant -le chapitre d’Avranches, qui administrait le diocèse depuis la mort -de Michel de Pontorson; mais les chanoines le renvoyèrent à l’évêque -de Dol qui le bénit en présence de l’abbé de la Lucerne; ensuite il -fit serment de fidélité au roi de France et en reçut des lettres de -protection près du bailli du Cotentin. Jean de la Porte ayant gouverné -son monastère avec sagesse et fermeté, mourut le jour du vendredi -saint, 14 avril 1334, à l’heure où les religieux devaient réciter -l’office divin. Tous l’avaient aimé comme un père pendant sa vie; après -sa mort, ils le vénérèrent comme un saint. Sa dépouille mortelle fut -inhumée dans la chapelle dédiée à saint Jean l’Évangéliste, devant -l’autel de la très sainte Trinité. Les bénédictins élevèrent à la -mémoire de l’illustre abbé un mausolée remarquable, avec «son effigie -relevée en bosse et revestue pontificalement;» ses armes, où brillait -le symbole de la douceur unie à la force et à la charité, furent aussi -reproduites dans le vitrail qui surmontait le tombeau, et à la voûte de -la nef. - -Jean de la Porte s’efforça d’inspirer l’amour de la règle par ses -paroles et surtout par ses exemples; en même temps il employa tous les -moyens qu’il avait à sa disposition pour favoriser les hautes études. -Ses efforts ne furent pas inutiles. A cette époque l’abbaye compta -parmi ses membres des hommes de mérite, au nombre desquels figure Jean -Enète. Ce religieux était versé dans la connaissance de l’Écriture -sainte et de la théologie; et même, si l’on en juge par les ouvrages -qui lui appartenaient, il n’était pas étranger à l’étude de la langue -hébraïque. Comme la plupart des savants, il aimait les livres, et -l’un de ses amis, nommé Jean Hellequin, ne trouva pas de présent plus -agréable à lui offrir qu’une _Bible_ du prix de 10 livres et un volume -des _Sentences_ de Pierre Lombard, qu’il avait acheté 8 livres parisis. - -Rien ne manquait alors à la prospérité du mont Tombe et saint Michel -était honoré sous tous les titres que nos pères aimaient à lui donner. -Le monastère acquit de nouveaux revenus en Bretagne, dans la ville -d’Avranches, à Jersey et dans le diocèse de Coutances; les rois Louis -X, Philippe V et Charles IV accordèrent de nouveaux privilèges au -Mont-Saint-Michel et mirent leur couronne sous la garde de l’Archange; -le souverain pontife Jean XXII, la reine Jeanne de France et les -ducs de Bretagne, le roi d’Angleterre Édouard II, plusieurs évêques -et seigneurs féodaux écrivirent au vénérable abbé ou envoyèrent des -présents au sanctuaire de saint Michel; les grandes voies de Paris, -d’Angers, de Rennes étaient couvertes de pèlerins qui se réunissaient -sur les grèves, et là se rangeaient en longues files pour gravir le -versant de la montagne et faire leur entrée solennelle dans les vastes -nefs de la basilique; ils retournaient ensuite dans leur pays et y -racontaient les merveilles dont ils avaient été les heureux témoins. -Cependant à la France riche, prospère et triomphante, telle que saint -Louis l’avait faite, allait succéder une France pauvre, humiliée, -vaincue. La ligne directe des Capétiens venait de s’éteindre pour faire -place à la branche puînée des Valois; la guerre de cent ans avec ses -horreurs s’annonçait déjà menaçante; un vainqueur impitoyable devait -bientôt battre en brèche nos vieilles institutions féodales pour -établir sa domination sur un amas de ruines et tenter d’introduire -chez nous une dynastie que la loi salique proscrivait. La vieille -abbaye normande changea d’aspect. Robert de Torigni ne sortait pas -de son monastère sans être accompagné de ses vavasseurs portant la -lance au poing et l’écu sur la poitrine. Cette pompe féodale prit de -tels développements sous Richard Toustin, que l’archevêque de Rouen, -Eudes Rigault, et le souverain Pontife lui-même se crurent obligés d’y -porter remède. Dans les _Constitutions_ de l’époque, il est défendu -aux moines de «boire dans des verres au pied cerclé d’argent ou d’or,» -de porter des «couteaux à manche richement ciselé,» de sortir sur -des «chevaux caparaçonnés, avec des selles ornées d’arabesques.» -Cette magnificence disparaîtra dans les siècles suivants pour faire -place à la pauvreté; ces vases de prix seront engagés ou vendus pour -alimenter la garnison du château et nourrir les derniers défenseurs de -la France. Mais d’autres gloires étaient réservées au Mont-Saint-Michel -dans ces temps malheureux, et l’Archange guerrier allait remporter de -nouveaux triomphes; après avoir présidé à la formation de nos grandes -universités en qualité de prince de la lumière, il devait se présenter -à nos armées vaincues comme l’ange des _batailles_, le type de la -bravoure et de la fidélité. - -[Illustration: Fig. 65.--Sceau de la baronnie de l’abbaye du -Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452. - -Archives nationales.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE III - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS. - - -I. - -L’ÉPISODE DES PETITS PÈLERINS. - -Un écrivain versé dans l’étude du moyen âge, M. L. Gautier, a tracé -les principaux caractères du culte de saint Michel pendant la guerre -de cent ans: «Rien, dit-il, ne se ressemble moins que la France des -Capétiens et celle des Valois. Avant la guerre de cent ans, la France -était, à tout le moins, aussi peuplée que de nos jours; elle était -généralement riche et prospère, et le sort des classes inférieures -y était peut-être aussi fortuné qu’aux meilleurs jours de notre -histoire. Mais la guerre de cent ans a tout changé, et elle a fait de -ce beau pays une terre dépeuplée et misérable. Il y a des populations -françaises qui ont, à cette époque, couché dans leurs églises durant -plusieurs années, tant leurs habitations étaient menacées par les -Anglais et les compagnies. On ne peut guère se faire l’idée d’une telle -misère, ni surtout d’une telle décadence. Le sens de la justice avait -notablement baissé, et, comme le montrent nos lettres de rémission, le -crime n’inspirait plus l’horreur qu’il doit inspirer. Le jour vint où -l’on vit à Paris se pavaner l’Anglais insolemment vainqueur, et là, -tout près de l’Anglais, dans le palais de saint Louis, un pauvre vieux -roi de France qui avait perdu la raison. Quelquefois le pauvre Charles -se mettait aux fenêtres de ce palais qu’on lui laissait par pitié, -et il était acclamé par tout ce qui restait encore de bons Français -dans la capitale déshonorée de la France conquise. C’est alors que -tous les Français se prirent à penser à saint Michel et à en faire -leur idée fixe. Ils voyaient dans le ciel les grandes ailes lumineuses -de l’Archange, qui s’étendaient au-dessus de ce beau pays, et qui -nous promettait, en quelque sorte, la revanche tant souhaitée. Saint -Michel fut obstinément, opiniâtrément aimé, prié, attendu, désiré, et -c’est vers le sanctuaire du mont Tombe que se dirigeait le regard de -l’espérance universelle. Jeanne d’Arc a partagé cette espérance; Jeanne -d’Arc a eu ce regard. On sait le reste, et comment, la plus simple, la -plus candide, la plus charmante de toutes les jeunes filles devint, -avec l’aide de saint Michel, la libératrice d’une nation dont les -destinées sont intimement liées avec celles de l’Eglise.» - -De 1328 à 1337, c’est-à-dire dans les années qui précédèrent -immédiatement les grandes hostilités, la France parut entrevoir les -événements qui allaient s’accomplir, et dès lors, son attention se -porta sur le Mont-Saint-Michel. Depuis 1333, le roi d’Angleterre, -manifestant de plus en plus ses prétentions à la couronne de Philippe -VI, les peuples se portèrent en foule vers le sanctuaire miraculeux, -et tous, unis dans la même foi et la même espérance, supplièrent -l’Archange de les secourir à l’approche du danger. - -A cette époque se rattache un épisode touchant, qui jeta l’Europe dans -l’admiration. Des croisades de jeunes bergers, appelés _Pastoureaux_, -s’étaient mises en marche pour aller combattre les Sarrasins et prier -sur le tombeau du Sauveur; le Mont-Saint-Michel allait avoir aussi ses -pèlerinages de _Petits Enfants_. Ne convenait-il pas aux anges de la -terre de visiter le palais des anges du ciel, et la voix de l’innocence -ne devait-elle pas se faire entendre sous ces voûtes sacrées, où les -pécheurs venaient chaque jour implorer la miséricorde de Dieu? Laissons -la parole à nos pieux chroniqueurs et n’enlevons rien à la naïveté, à -la poésie, à la vivacité de leurs récits. - -En 1333, dit dom Huynes, «une chose advint grandement admirable et est -telle. Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient -pastoureaux vinrent en cette église de divers pays _lointins_ les uns -par bande, les autres en particulier.» Des voix mystérieuses leur -avaient dit: Levez-vous et allez au Mont-Saint-Michel; «incontinant ils -avoient obéys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost -mis en chemin, laissans leurs troupeaux emmy les champs, et marchant -vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Un enfant âgé de vingt-un -jours dit à sa mère d’une voix forte et intelligible, comme s’il eût -atteint l’âge de vingt ans: «Ma - -[Illustration: Fig. 65.--Pèlerins arrivant au Mont-Saint-Michel, -conduits par un petit enfant. Miniature d’un ms. du Mont. Quatorzième -siècle. Bibl. d’Avranches.] - -mère, portez-moi au Mont-Saint-Michel.» Celle-ci «grandement étonnée, -et ce n’est merveille, publia dès l’heure ces paroles par tout le -voisinage, et vint en cette église apportant son petit poupon.» Deux -autres du diocèse de Séez voulurent se mettre en marche à l’insu de -leurs parents; mais ceux-ci les saisirent et les enfermèrent sous clef, -espérant par là les détourner de leur projet; ils réussirent en effet, -ajoute l’annaliste, car les deux enfants moururent de chagrin et on les -trouva les bras étendus comme pour implorer le secours de l’Archange, -«lequel (ainsy qu’il est croyable) receut leurs âmes et les conduisit -au ciel; une tant ardente dévotion leur ayant esté réputée pour -méritoire.» - -Dieu prenait sous sa garde les petits pèlerins de saint Michel, et -malheur à ceux qui les insultaient ou les accusaient de témérité. On -rapporte que dans la ville de Chartres, une femme «superbe et mal -apprise» se moqua d’une troupe d’enfants qui venaient en pèlerinage -au mont Tombe; à l’instant, le démon s’empara de cette malheureuse et -la tourmenta d’une étrange façon. Ses amis supplièrent l’Archange «de -prendre compassion» d’elle et de «luy restituer sa pristine santé,» -ajoutant qu’elle irait le remercier dans son sanctuaire; en effet, -elle fut délivrée du mal qui l’obsédait et bientôt on la vit «saine -et joyeuse» s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, rendant -grâce à Dieu qui «chastie ceux qu’il ayme,» afin de les guérir et de -les sauver. Un homme de Mortain, mettant obstacle au pèlerinage de -plusieurs enfants qu’il avait en pension, perdit l’usage de la parole, -et trois ouvriers de Sourdeval, attribuant au sortilège ou à la magie -l’enthousiasme des petits _pastoureaux_, furent saisis d’une maladie -douloureuse qui les conduisit aux portes de la mort; ils recouvrèrent -la santé, grâce à l’intervention de saint Michel, et se rendirent au -mont Tombe pour demander pardon à l’Archange de la faute dont ils -s’étaient rendus coupables envers les jeunes pèlerins. - -La bonne Providence, qui prend soin des petits oiseaux et donne au lis -une riche parure, nourrit plus d’une fois les pastoureaux de saint -Michel. Un jour, disent les annalistes, des enfants qui venaient de -fort loin en pèlerinage au Mont, achetèrent un pain de deux deniers et -s’assirent en cercle pour prendre leur repas. La part de chacun était -bien faible; mais, par un miracle de la puissance divine, tous se -rassasièrent et avec les restes ils remplirent leurs besaces. Une autre -fois, une multitude de petits pèlerins entrèrent dans une hôtellerie -et firent pour six sous de dépense: «A la fin du disner, ajoute dom -Huynes, n’ayant de quoy payer, ils ne demandèrent à compter, mais à -sortir.» L’hôtelier les retint et leur dit qu’il voulait être payé -sur-le-champ; eux d’implorer sa miséricorde en le suppliant d’avoir -compassion de leur pauvreté; mais cet homme impitoyable, aimant mieux -«qu’on le satisfit d’argent que de belles paroles,» ne prit point -«plaisir à ces discours.» C’est pourquoi, comme il ne pouvait rien -attendre de ses hôtes, il les mit à la porte après leur avoir infligé -à tous «un bon soufflet;» ensuite «il s’en alla retirer la nappe sur -laquelle ils avoyent disné, et, chose admirable, il vit une plus grande -quantité de morceaux de pain» qu’il n’en «devoit rester naturellement, -et trouva dans un verre six sols, ce que considérant, il fut marry -d’avoir souffleté ces petits pellerins, et prenant l’argent il -courut après eux et le leur offrit, leur demandant pardon.» Ceux-ci -refusèrent, et «joyeux, sains et gaillards,» ils continuèrent leur -voyage vers le Mont-Saint-Michel où ils arrivèrent après trois jours de -marche. - -Parmi ces enfants, plusieurs malades ou infirmes éprouvèrent -l’assistance de saint Michel. L’un d’eux, disent les anciens -manuscrits, avait «le col tourné tout de travers, si bien qu’au lieu de -voir devant soy, il voyait derrière.» Son père, qui était «fort marry,» -avait donné beaucoup d’argent aux médecins pour obtenir sa guérison; -mais, tous les remèdes humains étant inutiles, il avait imploré l’aide -du glorieux Archange, afin que par son intervention «il plut à Dieu -redresser le col» de son fils. Sa prière fut exaucée, et, dans le -cours de l’année 1333, il fit en action de grâce un pèlerinage au -Mont-Saint-Michel avec son enfant qu’il menait «par la main.» - -La même époque fut signalée par d’autres prodiges ni moins célèbres, ni -moins étonnants. Il est rapporté que pendant la nuit une vive lumière, -appelée _clarté de saint Michel_, enveloppait l’église et le sommet -de la montagne, tandis que les anges faisaient entendre une céleste -harmonie. Une femme depuis longtemps paralysée recouvra l’usage de ses -membres, et aussitôt, dit un historien, elle jeta «les énilles» ou -«potences» dont elle se servait pour marcher, et «estant arrivée devant -le grand autel saint Michel,» elle remercia Dieu de l’avoir guérie par -l’intercession de l’Archange. Un sourd-muet de la ville de Caen vint -en pèlerinage au Mont avec plusieurs compatriotes. A peine était-il à -genoux dans l’église que sa langue se délia et ouvrant la «bouche avec -un fort grand bruit et rugissement» il dit: «Saint Michel, aidez-moi.» -Un autre visiteur du pays de Mortain fut saisi d’une telle émotion en -voyant la sainte montagne, qu’il se mit à courir pour devancer ses -compagnons de voyage; arrivé dans le sanctuaire, il ne put proférer -aucune parole; mais il invoqua le puissant Archange et fut guéri. La -même année, deux femmes, l’une de Coutances, l’autre d’une paroisse de -Bayeux, obtinrent une prompte guérison. Plus tard un cavalier normand, -entraîné par les flots, appela saint Michel à son aide, et aussitôt -il se sentit porté vers le rivage par une puissance invisible; dans -un péril semblable, un autre pèlerin s’écria en tournant ses regards -vers le Mont: «Saint Michel, aide-moi, et yrai à ta merci!» Cette -prière à peine achevée, «la mer le rejeta vers Tombelaine, où, par les -mérites et intercession de saint Michel, il fut trouvé sain et joyeux -auprès de son cheval qui estoit mort.» «Enfin, ajoute dom Huynes, -d’autres personnes (naviguant) sur la mer, eussent plusieurs fois estez -engloutis de ses ondes si saint Michel, auquel ils se recommandoient, -ne les eust secourus; et ce vieux navire, qu’on voit en la nef de cette -église, vis-à-vis de la grand’porte, suffit entre mille pour nous en -rendre tesmoignage.» - -Ces faits rapportés par les anciens annalistes sont autant de preuves -de la croyance et de la piété de nos pères. Tous étaient persuadés que -la lutte engagée à l’origine, entre l’Archange et Satan, se continuait -toujours, et le Mont-Saint-Michel était regardé comme le théâtre de ce -combat terrible qui ne doit pas se terminer avant la fin des siècles. -Les moines, en particulier, pensaient que leur abbaye était fidèlement -gardée par le prince de la milice céleste, comme l’atteste une pieuse -tradition rapportée par dom Huynes: «J’adjouteray, dit cet auteur, -une chose qui a esté remarquée de tout temps et pourroit seule servir -de preuve que le glorieux Archange a chosi et chérit cette sainte -montagne, c’est que toustes et quantes fois que quelque moyne de ce -Mont est proche de la mort, soit icy ou ailleurs, l’on entend comme une -personne qui frappe, comme avec un marteau par trois fois en quelque -endroit et l’on n’a point encore veu mourir de moyne en ce monastère, -qu’il n’ait eu une belle fin.» - -Il ne faut donc pas s’étonner si tous les regards se portèrent sur le -Mont-Saint-Michel au moment où une guerre d’extermination paraissait -imminente entre la France et l’Angleterre. Il était touchant, à cette -heure décisive, de voir des milliers de pèlerins, et surtout les -petits pastoureaux traverser les campagnes de Normandie qui devaient -être bientôt arrosées de sang, gravir d’un pas agile le sentier qui -conduisait au sanctuaire de l’Archange et s’agenouiller devant l’autel -miraculeux. Il était beau de les voir attacher sur leurs vêtements la -coquille traditionnelle, et de les entendre chanter quelques refrains -populaires en l’honneur de saint Michel. A mesure que le danger -approchait, le vieux cri de nos pères s’échappait plus fort et plus -suppliant de toutes les poitrines: saint Michel, à notre secours; -défendez-nous dans le combat. - -Cette protection de l’Archange devait se faire sentir d’une manière -visible, pendant les longues épreuves qui allaient s’abattre sur notre -patrie et la couvrir d’un amas de ruines. Les pèlerinages des petits -pastoureaux furent suivis de la lutte sanglante qui désola pendant -plus d’un siècle la France et l’Angleterre; mais le Mont-Saint-Michel -résista toujours aux assauts de l’étranger. Souvent des armées entières -firent des efforts suprêmes pour s’emparer de l’abbaye; chaque fois -elles échouèrent contre l’invincible résistance des moines et des -chevaliers. La montagne apparut alors semblable à une terre vierge -que le pied du vainqueur ne foula jamais, et comme une citadelle d’où -partirent les premiers traits qui repoussèrent l’invasion de l’Anglais. -Pendant plusieurs années, l’indépendance nationale de la France ne -compta plus qu’un petit nombre de défenseurs, et l’ennemi, favorisé -par nos dissensions intestines, ne rencontrait dans sa marche aucun -obstacle sérieux; la Normandie surtout, la Normandie qui avait conquis -l’Angleterre à la journée d’Hastings, était vaincue à son tour et -subissait le joug le plus dur et le plus humiliant. Désormais il ne -fallait pas attendre des hommes la délivrance et le salut; mais le -ciel qui n’avait point protégé les Anglo-Saxons contre le glaive de -Guillaume le Conquérant, ne voulut pas qu’une race étrangère usurpât le -trône de saint Louis, et l’Archange fut le messager dont Dieu se servit -pour accomplir ses desseins de miséricorde. - - -II. - -LES PRÉPARATIFS DE DÉFENSE. - -A la mort de Jean de la Porte, en 1334, les bénédictins portèrent leurs -suffrages sur Nicolas le Vitrier qui était natif du Mont et remplissait -déjà dans le monastère la charge de prieur. Selon l’usage, le nouvel -élu alla recevoir la bénédiction de l’évêque d’Avranches et revint -ensuite prendre possession de sa stalle, après avoir juré sur les -Évangiles d’observer fidèlement les lois et coutumes de l’abbaye. Trois -ans plus tard, tandis que Nicolas le Vitrier gouvernait ses religieux -avec sagesse et travaillait à opérer des réformes que les circonstances -pouvaient rendre nécessaires, la guerre de cent ans éclata comme un -coup de foudre annoncé par un orage menaçant, et avec elle s’ouvrit -pour la cité de l’Archange cette ère mémorable pendant laquelle le -monastère devait exercer à l’extérieur une influence jusque-là inconnue. - -Sous Nicolas le Vitrier, le nombre des religieux s’élevait à quarante; -leur vie était partagée entre la prière, l’étude et le service des -pèlerins; deux des plus distingués étaient envoyés à Paris et à -Caen aux frais des prieurés de l’abbaye, pour suivre les cours des -universités et se livrer aux hautes études. Plusieurs monastères, -églises et chapelles dépendaient des bénédictins ou formaient avec eux -une vaste association de prière et de fraternité. Parmi les pèlerins de -cette époque, un certain nombre venaient implorer le pardon de leurs -crimes. Il est rapporté qu’un certain Guillaume Lesage, de Vains, ayant -noyé son beau-père dans la grève du Mont, au mois de novembre 1357, -obtint sa grâce du dauphin et fut délivré des prisons de Saint-James, -mais à la condition qu’il ferait trois fois, «nu-pieds et en chemise,» -le pèlerinage du Mont-Saint-Michel, et qu’il prierait Dieu de protéger -le roi, son fils et la couronne de France. - -L’abbaye protégée par l’escarpement de la montagne et le flux de -la mer, était admirablement disposée pour la défense et possédait -déjà une enceinte assez forte pour opposer une vive résistance aux -attaques du dehors. Par-dessus tout, dit un historien, «l’Archange -saint Michel en estoit le fidèle» gardien, selon qu’il l’avait promis -au bienheureux Aubert. Cette abbaye-forteresse qui se dressait comme -un géant aux portes de la France et défiait les menaces des Anglais, -attira l’attention de nos rois. Sous le règne de Charles le Bel, en -1324, l’année même où Édouard d’Angleterre prenait les armes pour -soutenir ses prétentions sur les limites de la Guyenne, Guillaume de -Merle, capitaine des ports et frontières de Normandie, appréciant -l’importance militaire du Mont-Saint-Michel, jugea utile d’y envoyer -un soldat avec cinq valets. Les religieux leur ouvrirent l’entrée de -l’abbaye et les logèrent dans l’appartement du portier; mais Guillaume -voulant leur imposer la charge de les nourrir et de les payer, ils s’y -refusèrent et adressèrent des plaintes à Charles IV. Des commissaires -royaux, nommés par lettres patentes du 25 janvier 1326, déclarèrent -après mûr examen que le Mont avait toujours été loyalement gardé par -les chanoines d’abord et ensuite par les bénédictins, et qu’il serait -injuste d’imposer à ces derniers l’obligation d’entretenir une milice -que Guillaume de Merle leur avait imposée de son autorité personnelle. -En 1334, Philippe VI, non content d’approuver cette déclaration signée -par les premiers vassaux du pays, prit à sa charge l’entretien des -soldats et accorda de nombreux privilèges au Mont-Saint-Michel. - -[Illustration: Fig. 66.--Monnaie de Philippe VI, à l’effigie de saint -Michel.] - -Deux années auparavant, dans une circonstance solennelle, le monarque -avait donné une preuve éclatante de sa dévotion envers le chef de la -milice céleste. Après avoir marié Jean, duc de Normandie, à Bonne, -fille du roi de Bohême, il voulut le faire chevalier le jour de -Saint-Michel. Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendirent -à Paris pour assister à cette fête qui fut des plus pompeuses, et -donner un témoignage d’affection au jeune chevalier dont le nom devait -être dans la suite le synonyme de la bravoure et de l’honneur. En -choisissant cette date populaire pour une cérémonie aussi auguste, -Philippe de Valois imitait les anciens rois de France, Charlemagne et -ses successeurs; en effet, comme l’atteste l’auteur de la _Chanson de -Roland_, c’est à la Saint-Michel que se tenaient souvent les cours -plénières et que l’on prenait les engagements les plus sacrés et -les plus irrévocables. Sous le même règne, l’effigie de l’Archange -terrassant le dragon à l’aide de la croix fut gravée sur des pièces de -monnaie appelées _anges d’or_ ou _angelots_. Saint Michel y apparaît -revêtu de la puissance et de la dignité royale; il porte la couronne -aux fleurs de lys, et sa main gauche s’appuie sur l’écusson de France -(fig. 66). - -En 1347, Philippe VI de Valois prit encore la défense de l’abbé contre -Guillaume Paynel, et il ordonna de restituer aux moines le montant des -taxes prélevées sur le monastère. Nicolas le Vitrier ne jouit pas d’un -moindre crédit à la cour de Rome. Il vécut aussi en bonne intelligence -avec l’évêque et les chanoines d’Avranches. Ceux-ci lui confièrent le -trésor de leur église, pendant que les Anglais dévastaient l’Avranchin. -Il profita de son influence et put exécuter des travaux importants, -malgré les menaces incessantes de l’ennemi et le grave accident survenu -en 1350. La foudre tomba sur l’église, et le monastère devint la proie -des flammes. Sans perdre courage, Nicolas le Vitrier se mit à l’œuvre, -fit réparer les désastres de l’incendie, restaura les bâtiments et -veilla au bon entretien des remparts. - -La fin de cette prélature fut signalée par des événements d’une grande -importance pour le Mont-Saint-Michel. A la faveur des troubles qui -suivirent la mort de Philippe VI, les Anglais se jetèrent sur la -France et ajoutèrent les désolations de la guerre aux horreurs de -la Jacquerie; ils exercèrent de grands ravages sur le littoral, et -s’ils n’essayèrent pas encore de mettre le siège devant la cité de -l’Archange, ils rendirent le péril plus pressant et attirèrent de -nouveau l’attention du roi sur la situation exceptionnelle de la place. -Jean le Bon publia des lettres patentes par lesquelles il déclarait -prendre l’abbaye sous sa protection. Charles V ayant la régence du -royaume pendant la douloureuse captivité de son père, nomma l’abbé -gouverneur et capitaine du château; il lui permit de prélever 50 livres -de rente sur le prieuré de la Bloutière, et il exempta du service -militaire les habitants de quatre paroisses voisines, Ardevon, Huisnes, -L’Espas et Beauvoir, à la condition qu’ils mettraient des hommes à la -disposition des bénédictins pour faire le guet au Mont-Saint-Michel. -Cette page, l’une des plus curieuses et des plus instructives de cette -histoire, est racontée par dom Huynes dans un langage plein de noblesse -et de patriotisme: «l’abbé Nicolas le Vitrier, dit-il, estant venu à -bout de la difficulté touchant le payement des soldats, sa vigilance -ne s’arresta point là, car voyant toute sa chère patrie oppressée de -misères et calamitez procédentes des malheureuses guerres qu’Édouard -troisiesme du nom, roy d’Angleterre allumoit en France contre Philippe -sixiesme dit de Vallois, successeur légitime de Philippe quatriesme -dit le Bel, il prit luy mesme le soin de maintenir cette place en -l’obéissance des rois de France et ne se fiant nullement à quelques -externes qui disoient avoir commission du roy Philippe de la garder -il les mit hors, du consentement du roi, et fit garder cette abbaye -par ses hommes et serviteurs, faisant luy-mesme un tel guet autour de -ce rocher que jamais nul Anglois durant les troubles n’y mit le pied. -Cette grandeur de courage fit que par après plusieurs roys de France -deffendirent par leurs patentes que nul fut capitaine de ce Mont sinon -l’abbé ou celui qu’il plairoit à l’abbé. Et le roy Charles cinquiesme -n’estant encore que duc de Normandie en donna des lettres à cet abbé -Nicolas le Vitrier, le vingt-septiesme de janvier mil trois cent -cinquante-six, et d’autres le vingt-deuxiesme décembre de l’an mil -trois cent cinquante-sept.» Nicolas le Vitrier ne jouit pas longtemps -de ses nouveaux privilèges. La mort vint le surprendre au milieu de -ses travaux, le 30 octobre de l’année 1362. Quelques jours auparavant -Urbain V l’avait honoré d’un _bref_ pontifical. - -Ici une réflexion se présente d’elle-même à la pensée. Un moine à la -fois abbé et seigneur, archidiacre et capitaine, supérieur d’une maison -religieuse et gouverneur d’un château-fort, travaillant de concert avec -le légat du saint-siège au maintien de la discipline monastique qui -tend à s’affaiblir et commandant à des soldats toujours en alerte dans -un pays agité par des guerres continuelles, assistant aujourd’hui à un -chapitre de son ordre à Saint-Pierre de la Couture et demain siégeant -sur un tribunal, favori des princes et protégé du souverain pontife; il -n’y a rien là qui soit en rapport avec nos mœurs et nos idées modernes. -Oui, sans doute; mais alors pouvait-il en être autrement, et, sans la -mesure prise par Charles V, le Mont-Saint-Michel serait-il devenu l’un -des boulevards de la France à cette heure de défection universelle et -de lâches trahisons? L’histoire va se charger de répondre. - -Comme on n’entendait de toutes parts que des bruits de guerre, les -religieux choisirent pour remplacer Nicolas le Vitrier un homme -d’une bravoure vraiment chevaleresque et aussi capable, dit un -historien, de «commander à des soldats mercenaires et fougueux sur -des murailles, qu’à des enfants d’obédience en leurs clouestres.» -Il se nommait Geoffroy de Servon, et était issu d’une illustre -famille de l’Avranchin. Sa prélature qui embrasse vingt-trois ans, -de 1363 à 1386, est une des plus célèbres que nous offrent les -annales du Mont-Saint-Michel. L’influence religieuse et sociale de -l’abbaye-forteresse augmentait à mesure que l’invasion étrangère -devenait plus redoutable et les troubles intérieurs plus menaçants. -Le traité désastreux de Brétigny avait humilié la France sans lui -rendre la paix, et, pendant que Jean le Bon allait reprendre ses fers -en disant que si la bonne foi était bannie de la terre, elle devait -trouver asile dans le cœur des rois, des factieux jetaient le trouble -dans la capitale ou dévastaient nos campagnes déjà si pauvres et si -désolées. - -Dans ce péril extrême, les véritables Français levèrent au ciel des -mains suppliantes, et appelèrent saint Michel à leur secours. Malgré -les dangers auxquels on s’exposait en traversant un pays infesté par -des bandes de voleurs, les pèlerinages continuaient avec une grande -affluence. L’année même de l’élection de Geoffroy, les religieux -virent arriver au Mont un prince non moins illustre par la sainteté -de sa vie, que par la noblesse de sa naissance; il marchait pieds -nus et portait l’habit sombre du pèlerin. C’était Charles de Blois, -qui, peu de mois après, versait son sang dans les plaines d’Auray. Le -pieux duc déposa dans le trésor de l’église des ossements de saint -Hilaire et une côte de saint Yves qui fut renfermée dans un reliquaire -de vermeil, avec cette inscription: «Voici la coste sainct Yves que -monsieur Charles de Blois cy donna.» Le nombre des étrangers, surtout -à certains jours de fête, devint si considérable qu’il fallut prendre -des mesures énergiques pour la sûreté de la place. Charles V, désirant -récompenser la grande loyauté et parfaite obéissance de ses «chiers -et amez religieux,» et voulant empêcher toute surprise de la part des -«adversaires» qui auraient pu se glisser parmi les pèlerins, nomma -Geoffroy de Servon capitaine du château et le chargea de faire «grande -diligence» contre «la force, malice ou subtilité» de l’ennemi. Le -monarque écrivait la même année, 1364: «Nous deffendons estroitement» -à tout visiteur d’entrer dans la ville avec «cuteaux poinctus, espées -et autres armures;» cette permission n’est accordée qu’à «nos frères» -et à ceux qui en auront un «espécial commandement.» La prescription du -roi fut mise en vigueur, l’année suivante, contre Jean Boniant, vicomte -d’Avranches, ville pour lors «navarroise et ennemye, lequel portant un -grand cutel à poincte nez, de sa volonté, par force et puissance» avait -voulu pénétrer dans l’abbaye «avecques plusieurs autres compagnons.» - -[Illustration: Fig. 67.--Le connétable du Guesclin devant le roi -Charles V. Miniature de la _Chronique de Bertrand du Guesclin_, par -Jean d’Estouteville, ms. du quinzième siècle. Bibl. de M. Ambr. -Firmin-Didot.] - -Toutes ces mesures de prudence ne suffirent pas encore pour la -tranquillité des religieux. La renommée attirait parfois une telle -multitude de pèlerins, que Geoffroy de Servon dut recourir à des -moyens plus efficaces, afin d’empêcher tout désordre et de prévenir -les attaques à main armée; il fut décidé que les vassaux des grands -fiefs de l’abbaye viendraient tous les ans, le jour de la Saint-Michel, -prêter secours aux défenseurs de la place et fourniraient des soldats -en cas de guerre. Du nombre de ces gentilshommes «étaient le sieur de -Hambye, Louis de la Bellière, Robert du Buat, Hervé de la Cervelle, -Robert de la Croix,» et plusieurs autres que l’on peut regarder comme -les prémices et la fleur des chevaliers de saint Michel. Cette troupe -d’élite avait un _chef_ digne de la commander. Bertrand du Guesclin, -le brave par excellence, était lieutenant du roi pour la Normandie -(fig. 67). Il dut visiter plus d’une fois la cité de saint Michel. -Déjà, n’étant que simple capitaine, il avait pris des mesures de sûreté -pour l’abbaye, et, même avant l’ordonnance de Charles V, il avait -prohibé l’entrée du château avec des armes. Un jour, il réunit quelques -gentilshommes bretons et normands, se mit à la poursuite des Anglais, -les atteignait et les tailla en pièces «dans les Landes de Meillac -(d’Argentré).» La digne épouse de Bertrand du Guesclin, Tiphaine -Raguenel, fille de messire Robert Raguenel et de Jeanne de Dinan, -vicomtesse de la Bellière, eut aussi des rapports étroits avec la cité -de l’Archange. En 1366, peu avant le départ de son mari pour l’Espagne, -elle quitta Pontorson où un officier anglais avait tenté de la faire -captive, et chercha un abri derrière les remparts du Mont-Saint-Michel. -Son époux, disent les annalistes, lui bâtit «vers le haut» de la ville, -«un beau logis» dont il existait encore quelques murailles au dernier -siècle; il lui confia cent mille florins et partit pour aller se mettre -à la tête des _grandes compagnies_. Tiphaine, non moins libérale envers -les pauvres que brave dans le danger, vida la cachette et distribua le -trésor aux soldats que la guerre avait laissés sans ressources. Elle -occupait ses loisirs à l’étude de la philosophie et à la contemplation -des astres, ce qui la fit passer pour sorcière aux yeux de plusieurs -Montois et lui valut le nom de Tiphaine-la-Fée; elle composa même -des «éphémérides» que certains auteurs prétendent reconnaître dans -la bibliothèque d’Avranches. Tiphaine Raguenel mourut à Dinan. Elle -avait demandé que Geoffroy de Servon officiât à ses obsèques, et cette -faveur lui fut accordée. Enfin, par un acte du 13 mars 1377, Charles V -donna au connétable la ville et la vicomté de Pontorson avec d’autres -biens situés en Normandie, moyennant une rente annuelle de mille livres -(_Arch. nat._, c. k. 51, n. 19). Ainsi, Bertrand du Guesclin, dont le -nom seul réveille tant de souvenirs glorieux, passa les meilleures -années de son existence sous le regard de l’Archange, à côté de son -principal sanctuaire. - -Malgré tous ces faits glorieux, la prélature de Geoffroy de Servon ne -fut pas exempte d’épreuves. En 1374, un nouvel incendie allumé par -le feu du ciel causa de grands ravages dans l’église, le dortoir et -plusieurs maisons de la ville. Le vénérable abbé travailla jour et -nuit à réparer ces ruines, imitant, selon l’expression d’un historien, -les soldats de l’Ancien Testament qui tenaient «la truelle d’une main -et l’espée de l’autre.» Les désastres de l’incendie à peine réparés, -l’infatigable Geoffroy, ajoute dom Louis de Camps, fit bâtir une petite -chapelle «au lieu où est maintenant le logis abbatial,» et la dédia -en l’honneur «de sainte Catherine» qui commençait dès lors à partager -avec l’Archange le patronage des études. Il fallait, comme on l’a dit -avec raison, le courage et le génie de l’abbé Geoffroy pour exécuter -tous ces travaux à une époque où les Anglais infestaient le pays, et, -semblables à des vautours qui observent une proie, épiaient le moment -favorable pour se précipiter sur les défenseurs de la citadelle. Ils -s’étaient même fixés sur le rocher de Tombelaine depuis 1372, et de -là ils tenaient sans cesse le Mont-Saint-Michel en échec. Il est vrai -que les bénédictins trouvèrent de puissants appuis. Le roi de France, -la duchesse d’Orléans, plusieurs comtes et barons de Normandie, le duc -de Bretagne et le comte du Maine, secondèrent les généreux projets de -Geoffroy et firent au monastère de riches donations soit en terre, soit -en argent. - -Les travaux matériels et les dangers de la guerre ne furent pas un -obstacle au bien d’un ordre supérieur. Outre les pèlerinages qui se -succédaient toujours, autant que la présence de l’ennemi pouvait le -permettre, un grand nombre de pécheurs et même des infidèles venaient -implorer l’Ange du repentir, et se jetaient aux pieds des religieux -pour obtenir le pardon de leurs fautes et trouver la paix du cœur. On -rapporte qu’un juif, nommé Isaac, quitta Séville et vint se fixer à -Rouen. Le dimanche avant l’Épiphanie, il crut entendre l’Archange saint -Michel qui lui persuadait d’embrasser la religion chrétienne. Fidèle -à cette invitation, il se rendit au Mont et pria l’abbé Geoffroy de -lui donner le baptême. Celui-ci l’accueillit avec joie et reçut son -abjuration en présence de l’official et du chancelier d’Avranches; -ensuite il le régénéra dans les eaux salutaires et lui donna le nom de -Michel. - -Vers le terme de sa glorieuse carrière, Geoffroy de Servon obtint -le droit de donner la bénédiction solennelle, avec la mitre et les -ornements pontificaux, dans toutes les églises, même dans la cathédrale -d’Avranches, en présence non seulement des évêques, mais aussi du -métropolitain. Ces privilèges étaient sans précédents. Cependant des -jours plus glorieux encore devaient se lever pour le Mont-Saint-Michel; -le célèbre Pierre le Roy allait continuer les préparatifs de défense -commencés par Nicolas le Vitrier et Geoffroy de Servon, et travailler -plus à lui seul que ses deux prédécesseurs à l’honneur et au triomphe -de la cité de l’Archange. - - -III. - -LE MONT-SAINT-MICHEL ET PIERRE LE ROY. - -Le dernier jour de février 1386, Geoffroy de Servon mourut et fut -enterré dans la nef de la basilique. La même année, les bénédictins -élurent pour lui succéder un homme remarquable par l’étendue de sa -science et la maturité de ses conseils; il était natif d’Orval au -diocèse de Coutances et avait gouverné les monastères de Saint-Taurin -et de Lessay; il s’appelait Pierre le Roy: nom bien mérité, dit un -chroniqueur, car il était «le roy des abbez, je ne diray pas du -Mont-Saint-Michel; mais encore de tout son siècle, veu les charges -honorables où il a esté élevé par les souverains pontifes et les -employs glorieux qui lui ont esté commis par le roy de France.» - -Pierre le Roy, après de brillantes études, avait conquis le grade -de docteur en droit canonique; il brilla toujours par la pureté de -sa doctrine et se montra le zélé défenseur des droits de l’Église -au milieu des luttes désastreuses qui agitèrent l’Europe pendant le -schisme d’Occident. A l’intérieur de son monastère, il fit régner -l’amour du silence, de la prière et de l’étude; il rédigea plusieurs -constitutions qu’il mit en vigueur, et son plus grand souci fut de -rétablir la régularité parmi les religieux; il n’omit rien pour -favoriser l’étude de la sainte Écriture, du droit ecclésiastique et -des sciences profanes; il donnait lui-même des leçons aux plus anciens, -et pour les plus jeunes il choisit des maîtres expérimentés qui -devaient leur apprendre la grammaire, le calcul et les autres branches -des connaissances humaines. Afin de rendre les études plus faciles, -il fit l’acquisition de plusieurs volumes précieux. On attribue à son -temps l’un des plus beaux _Missels_ de la bibliothèque d’Avranches et -deux registres très importants, dont l’un reçut le nom de _Livre blanc_ -et l’autre fut appelé le _Calendrier de Pierre le Roy_. C’est aussi -sous le même abbé, à la fin du quatorzième siècle ou dans les premières -années du quinzième, qu’un religieux du Mont copia et enrichit de -belles majuscules un des traités de saint Thomas d’Aquin. - -[Illustration: Fig. 68.--Sceau de Pierre le Roy, 1388. Archives -nationales.] - -Comme l’atteste ce manuscrit, les bénédictins du Mont-Saint-Michel -allaient, à l’exemple de tant d’autres, puiser dans les œuvres du -Docteur Angélique les armes dont ils avaient besoin pour défendre la -vérité et combattre les préjugés que l’esprit de mensonge s’efforçait -d’accréditer alors au sein de l’Église catholique. Ces occupations -assidues ne firent point négliger les soins matériels. Les moines -dressèrent l’état des revenus, et rétablirent l’ordre dans le chartrier -du monastère. - -Pierre le Roy fit un noble usage des richesses que la Providence mit -à sa disposition; il consacra d’abord les biens de l’abbaye et les -dons des pèlerins à restaurer le sanctuaire et l’autel; il dota deux -chapelains pour Notre-Dame-des-Trente-Cierges et enrichit l’église de -plusieurs reliques insignes, ornements et tableaux apportés de Paris; -il remplaça les vieilles stalles par d’autres sculptées avec art et -décorées de ses armes (fig. 69). Il rebâtit le sommet de la tour des -Corbins qui était tombé depuis peu: dans cette tour, dit dom Huynes, -«est un degré (pour monter) du bas de l’édifice jusques au haut. Et -depuis cette tour jusques à Bellechaire il (bâtit) la muraille qu’on -y voit. Auprès d’icelle il fit faire le donjon au-dessus des degrés -en entrant dans le corps de garde. De l’autre costé de Bellechaire -joignant icelle il (éleva) la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom -derrivé de cet abbé Pierre, et tant dans cette tour que dans le donjon -il fit accommoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses -soldats. Outre cela il (construisit) tout le corps de logis qu’on voit -depuis la Perrine jusques au lieu où est la cuisine de l’abbé, excepté -la chapelle des degrés, ditte de ste Catherine, laquelle fut faicte du -temps de son prédécesseur. Une partie, à scavoir, ce - -[Illustration: Fig. 69.--Armoiries de Pierre Le Roy.] - -qui se voit depuis la Perrine jusques à la Bailliverie, fut destinée -pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il fit loger -le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.» - -C’est à juste titre que Pierre le Roy est appelé l’un des grands -architectes du Mont-Saint-Michel. Les travaux qu’on lui doit ne sont -pas seulement exécutés avec art pour assurer la défense de la place; -mais ils nous offrent en même temps de beaux modèles d’architecture -militaire. La poésie, l’élégance et la hardiesse y sont unies à -la force et à la solidité. Le châtelet avec ses deux tourelles -encorbellées (fig. 70); la Perrine avec son crénelage, ses mâchicoulis -et son arcature à lancettes, voilà bien des chefs-d’œuvre enfantés par -le génie du moyen âge, à cette époque où la décadence de l’art n’est -pas commencée. Dans les premiers âges l’inspiration de l’architecte -n’est pas toujours bien servie par l’habileté de l’ouvrier; plus tard -la profusion des ornements et la richesse des sculptures nuiront à la -grandeur et à la beauté de l’ensemble; mais ici - -[Illustration: Ed. Corrover del L. Gaucherel - -Fig. 70.--Le Châtelet, entrée de l’abbaye.] - -comme au treizième siècle tout s’harmonise avec grâce; l’exécution -est en rapport avec le dessin et le fini des détails ne fait pas -disparaître les grandes lignes du plan. Au point de vue de la défense -militaire, le châtelet précédé de sa barbacane est admirablement -disposé pour déjouer toutes les ruses et toutes les attaques de -l’ennemi. - -Tant de travaux auraient suffi pour absorber une longue existence; -cependant la réputation de Pierre le Roy franchit les limites de son -cloître et son influence extérieure s’étendit au loin en France, en -Angleterre, en Hongrie, en Espagne et en Italie. De son côté, le -sanctuaire de l’Archange ne cessait de recevoir la visite d’un grand -nombre de pèlerins qui ne se laissaient intimider ni par les menaces -des Anglais, ni par les fatigues d’un voyage long et difficile. Le -roi de France, Charles VI, dit le Bien-Aimé, vint lui-même placer sa -couronne et ses États sous la protection de saint Michel. Déjà le pieux -monarque avait donné plusieurs preuves de sa confiance envers le prince -de la milice céleste; à trois reprises différentes: en 1386, 1387 et -1388, il renouvela les ordonnances de ses prédécesseurs et confirma -les privilèges de l’abbaye; il défendit sous des peines encore plus -rigoureuses l’entrée du château avec des armes: cette permission, aux -termes de ses lettres, ne devait être accordée à personne, sinon à ses -oncles et à ses frères. En 1393, il voulut accomplir le pèlerinage du -Mont, à l’époque où il éprouvait les premières atteintes de sa longue -et cruelle maladie. Il franchit les grèves monté sur un cheval blanc -et suivi de plusieurs princes et seigneurs de la cour, parmi lesquels -on distinguait «les ducs de Berry et d’Orléans, le Connestable, -l’Amirault, les seigneurs de Chastillon et d’Omont.» Une grande -foule s’était portée à sa rencontre, et de toutes parts on criait: -«Noël! Noël! Bon roi, amende le pays.» L’abbé, revêtu des ornements -pontificaux et accompagné de ses moines, reçut l’illustre pèlerin et -l’introduisit dans la basilique où des clercs, en aubes blanches, -agitaient des encensoirs et chantaient des cantiques de réjouissance. - -Charles VI enrichit le trésor d’une parcelle de la vraie croix -enchâssée dans un reliquaire d’argent; il confirma tous les privilèges -de l’abbaye et maintint Pierre le Roy, «son féal amy,» dans la charge -de capitaine; il écouta aussi les plaintes des Montois et les exempta -d’une taxe qu’ils payaient sur la vente des médailles, enseignes, -coquilles, plombs et cornets de saint Michel. La charte royale nous -offre un double - -[Illustration: Fig. 71 et 72.--Moule en creux et épreuve du moule. -Trouvé au Mont-Saint-Michel par M. Corroyer, en 1876.] - -intérêt: d’une part, Charles VI dévoile sa bonté paternelle pour -ses sujets et sa grande dévotion envers le glorieux Archange: d’un -autre côté, les paroles du monarque nous apprennent quelle était -alors l’affluence des pèlerins et à quelle industrie se livraient les -habitants de la ville. Cette charte portait que Charles par la grâce -de Dieu roi de France avait «oye» ou entendu la supplication «des -povres gens» qui demeuraient au Mont et s’occupaient à faire et à -vendre des «enseignes de Monseigneur sainct Michiel,» des «coquilles -et cornez nommez et appelez quiencailleries,» avec d’autres «euvres de -plon et estaing jettés en moule,» pour les pèlerins qui venaient au -mont Tombe et y _affluaient de toutes parts_ (fig. 71-80). Une telle -industrie était peu lucrative, et les suppliants avaient à peine «de -quoy vivre,» attendu qu’il ne croissait au Mont ni blé ni rien des -autres choses nécessaires pour les besoins de chaque jour; l’eau même -leur manquait; de plus ils payaient une forte «imposicion» sur la vente -des différents objets ci-dessus mentionnés. Dans une telle extrémité, -tous ces marchands étaient «en voye de quitter la ville» et d’aller -ailleurs «quérir leur vie;... par quoy le sainct pèlerinage dudit lieu -du Mont Sainct-Michiel (pourrait) estre diminué et la dévocion des -pèlerins apetissée;» car ceux-ci, «pour l’honneur et la révérence (de) -Monseigneur sainct Michiel, (avaient) très grand plaisir» d’acheter -les «dites enseignes et autres chos dessus déclairées, pour emporter -en leur pays, en l’honneur et remembrance dudit Monseigneur sainct -Michiel.» En conséquence les Montois suppliaient humblement Charles -le Bien-Aimé de les délivrer des taxes onéreuses qui pesaient sur eux, -en mémoire de son «joyeux avénement au Mont-Sainct-Michiel.» Le roi, à -cause de sa singulière et spéciale dévotion pour le glorieux Archange, -«octroya et accorda» la grâce qui lui était demandée, et exempta les -marchands du Mont de payer douze deniers par livre sur la vente des -enseignes, coquilles et cornets de saint Michel; de plus, pour rendre -son ordonnance «ferme et estable à touzjours,» il y fit apposer son -«scel royal.» Ce document, d’une grande valeur pour notre histoire, -fut signé au Mont-Saint-Michel, «le quinzième jour de février, l’an de -grâce mil-trois-cens quatrevins et treize,» la quatorzième année du -règne de Charles VI, en présence des ducs de Berry et d’Orléans, «du -Connestable, de l’Amirault, des seigneurs de Chastillon et d’Omont et -de plusieurs autres du conseil.» - -Quelque temps après, le pieux monarque appela sa fille Michelle, et -voulut qu’une porte de Paris reçût le nom du saint Archange. Il serait -difficile de comprendre de quelle popularité ce nom jouissait alors -dans le monde chrétien. A Constantinople et à Moscou, à Dublin et à -Lisbonne, en Italie, en Espagne, en Pologne et en Allemagne, en France -surtout le nom de Michel était donné aux personnages de haute naissance -comme aux enfants du peuple, aux aînés de famille destinés à la vie -militaire et aux cadets qui devaient embrasser la vie ecclésiastique, -aux hommes de robe et aux artistes, aux princes et même aux têtes -couronnées; on l’attachait non seulement aux églises, aux oratoires et -aux autels, mais encore aux montagnes, aux rivières, aux forêts, aux -ponts, aux fontaines, aux cités, aux forteresses, aux beffrois, et en -particulier aux faubourgs et aux quartiers difficiles à défendre ou -plus exposés aux attaques de l’ennemi. Partout l’Archange dominait en -souverain. - -Charles VI, dans son pèlerinage du Mont-Saint-Michel, sut apprécier -les vertus et la science de Pierre le Roy; il lui assigna une rente -de 1,000 livres et le fit venir à la cour, où il le choisit pour un -de ses principaux conseillers. Dans cette haute position, l’illustre -abbé mit sa science au service de la vérité, et usa de son influence -pour pacifier l’Église et terminer le grand schisme d’Occident. On le -vit tour à tour, dans les chaires de Paris et devant les docteurs de -l’Université, - -[Illustration: Fig. 73.--Cornet de pèlerin (quinzième siècle).] - -[Illustration: Fig. 74 et 75.--Plaques de pèlerins (quinzième siècle).] - -[Illustration: Fig. 76.--Bouton de pèlerin (quinzième siècle).] - -[Illustration: FACE. PROFIL. FACE. PROFIL. - -Fig. 77 et 78.--Ampoules en plomb (quinzième siècle).] - -[Illustration: Fig. 79 et 80.--Coquilles en plomb (quinzième siècle).] - -enseigner le droit canon ou plaider la cause du pape légitime en -prêchant l’union de tous les fidèles sous un même pasteur; dans ce but, -il fit un sermon remarquable en présence du roi d’Angleterre; il prit -pour texte ces paroles des saints livres: «Seigneur, secourez-nous -dans la tribulation.» En 1395, l’Université de Paris le députa auprès -de Richard II; quatre ans plus tard il partit pour l’Espagne, où il -engagea le roi d’Aragon et Pierre de Lune à rentrer sous l’obédience de -Boniface IX; il prit une large part à l’assemblée qui se tint à Paris -en 1406; au concile de Pise en 1409, il remplit la fonction d’orateur -du roi et soutint - -[Illustration: Fig. 81.--Sceau et contre-sceau de la sénéchaussée de -l’abbaye du Mont-Saint-Michel à la baronnie de Genêts, 1393. Archives -nationales.] - -avec énergie l’élection du pape Alexandre V. En récompense des -services qu’il avait rendus au saint-siège, il fut nommé par le -souverain pontife référendaire de l’Église romaine; il s’acquittait -de cette charge avec distinction, quand la mort vint le surprendre -à Bologne, le 14 février 1411, sous le pontificat de Jean XXIII. Il -était âgé de soixante et un ans, et gouvernait depuis 1386 l’abbaye -du Mont-Saint-Michel. Pierre le Roy aimait ses religieux comme un -père, et sur son lit de mort il leur envoya tous les objets précieux -qu’il possédait; mais il ne put leur léguer sa dépouille mortelle. -Il fut inhumé à Bologne, dans l’église des dominicains, à côté de -deux célèbres docteurs. Ses contemporains le nommèrent «le prélat -notable; le clerc par excellence.» Ses écrits sont remarquables pour -l’érudition; mais son style est diffus et parfois obscur. - -Sous la prélature de Pierre le Roy, le Mont-Saint-Michel exerça dans -le monde une influence jusque-là sans égale, et le culte de l’Archange -fut peut-être plus populaire que dans les âges précédents; mais à -l’intérieur l’abbaye fut moins florissante que sous Robert de Torigni. -Depuis que l’abbé ne résidait plus parmi ses religieux, l’amour des -hautes études s’affaiblissait un peu et la règle était observée avec -moins d’exactitude; non seulement les habitants de la ville étaient -pauvres, mais ils ne jouissaient pas d’une sécurité parfaite, et, comme -à l’époque de Geoffroy de Servon, ils avaient souvent à se prémunir -contre les attaques du dehors. Une lettre écrite alors par Hervé de -la Fresnaie, lieutenant d’Ailguebourse, bailli du Cotentin, nous -fournit des détails curieux sur cette situation du Mont-Saint-Michel. -Les Normands et les Bretons, qui n’avaient jamais vécu en très bonne -intelligence, se cherchaient souvent querelle et parfois même se -provoquaient au combat. En 1397 ou 1398 l’alarme se répandit parmi -les habitants du Mont. Les Bretons allaient assister en grand nombre -à la foire qui se tenait tous les ans le jour de Saint-Michel, et ils -se proposaient de piller les marchands. Pour prévenir ce désastre, -Regnault, vicomte d’Avranches, se rendit au Mont-Saint-Michel avec -plusieurs gentilshommes qui étaient des «personnes et gens suffisant,» -bien «montez et armez,» selon l’expression d’Hervé de la Fresnaie. -La descente des Bretons n’eut pas lieu et aucun des marchands ne fut -inquiété. Les dépenses occasionnées par cette expédition s’élevèrent à -huit livres tournois. Deux ans plus tard, en 1400, le Mont-Saint-Michel -fut exposé à un danger plus sérieux. Les ennemis tentèrent de s’en -rendre maîtres à main armée; mais tous leurs efforts échouèrent contre -la résistance de la garnison et de quelques chevaliers normands, parmi -lesquels se trouvait l’un des plus illustres rejetons de la famille -Païen. - -Ces guerres continuelles n’étaient pas favorables à la vie du cloître. -La règle fut mitigée. Jusque-là les religieux avaient un dortoir -commun qui leur servait parfois de salle de travail; mais le prieur, -Nicolas de Vandastin, qui était chargé de la direction du monastère -pendant l’absence de l’abbé, fit diviser en cellules l’appartement de -la Merveille placé au-dessus du réfectoire; il autorisa pareillement -l’usage du feu dans les froids d’hiver. Nous devons au même prieur -claustral une table des bienfaiteurs pour lesquels on offrait le -sacrifice de la messe, et l’état des reliques conservées dans le -trésor de l’église; il fit aussi dresser le catalogue des abbayes -qui formaient alors avec le Mont-Saint-Michel une union d’étroite -fraternité. - -Il n’est pas sans intérêt d’étudier le but et la nature de cette vaste -association, dont l’Archange était l’un des principaux protecteurs. -A l’origine, les religieux n’étaient pas réunis en congrégation sous -un même supérieur général; mais chaque abbaye restait indépendante et -gardait ordinairement ses membres jusqu’à la mort. Le Mont-Saint-Michel -conserva cette indépendance tant qu’il ne fut pas uni à la congrégation -de Saint-Maur. Cependant les monastères formaient entre eux des liens -de fraternité: «et ce pour deux raisons principales, dit dom Huynes, -la première pour estre participant plus spécialement aux prières et -bonnes œuvres de plusieurs, la seconde pour obvier aux inconvénients -qui peuvent arriver dans les monastères (car le diable tache de gagner -en tout lieu quelque chose), par exemple s’il arrivoit que quelque -religieux vint à s’entendre mal avec son abbé ou supérieur, à ne le -voir de bon œil ou autres choses semblables, ou que réciproquement -l’abbé ou le supérieur ne put supporter quelqu’un de ses religieux qu’à -regret. Alors si l’abbé le jugeoit à propos, ou si le religieux le -demandoit, ou que tous les confrères en fussent d’advis, on envoyoit un -tel religieux demeurer à quelqu’un des monastères associez. Ainsy on -donnoit à tous le moyen de pratiquer son salut et délivroit-on telles -gens de gémir toujours sous l’esclavage d’une obéissance malplaisante.» -Quand un abbé visitait les monastères unis, il y recevait les mêmes -honneurs que dans sa propre maison, et s’il y rencontrait un religieux -sous le poids de quelque peine disciplinaire, il avait le pouvoir de -l’absoudre. La mort de chaque membre était annoncée par le son des -cloches en tous les monastères de l’association; de plus, on célébrait -un service funèbre pour le repos du défunt, et l’on distribuait trente -pains en aumône à la même intention. Ainsi, ces hommes qui avaient -tout quitté pour servir Dieu, ne formaient plus entre eux qu’une seule -et même famille. Cinquante-cinq abbayes étaient unies par ces liens -de fraternité au monastère du Mont-Saint-Michel quand Pierre le Roy -descendit dans la tombe; et c’est là une nouvelle preuve de l’influence -que la cité de l’Archange exerçait à l’extérieur. A son tour le château -fort que Nicolas le Vitrier, Geoffroy de Servon, et Pierre le Roy -avaient disposé pour une défense héroïque, allait être le théâtre d’une -lutte dont le récit mérite d’occuper une place non seulement dans -l’histoire de saint Michel, mais aussi dans nos chroniques nationales. - - -IV. - -LE SIÈGE DU MONT-SAINT-MICHEL. - -Quand le visiteur arrive sur la grève, à deux kilomètres du -Mont-Saint-Michel, il aperçoit un mur d’enceinte qui entoure la ville -au sud-ouest, au sud et à l’est, pour escalader la pente du rocher -et rejoindre au nord-est l’angle de la Merveille. Ce rempart, dont -le sommet se termine par des mâchicoulis formés de consoles à trois -modillons, est flanqué de plusieurs tours dentelées de créneaux, -et présente l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture -militaire au moyen âge. La première tour, maintenant isolée du reste -des fortifications, est remarquable par ses meurtrières horizontales -et sa couronne de mâchicoulis; mais elle manque d’élévation. Elle est -appelée la tour Gabrielle, du nom de Gabriel du Puy, qui la fit bâtir -au seizième siècle, sous la prélature de Jean le Veneur. A côté, dans -la direction du sud, était l’ancienne tour des Pêcheurs, qui protégeait -l’entrée des «_Fanils_.» De cette tour jusqu’à la porte principale, -le rocher seul offre un obstacle infranchissable; cependant sa cime -est bordée d’un mur crénelé dont l’angle sud-ouest est défendu par -une échauguette ou tourelle encorbellée. Viennent ensuite la porte du -Roi avec sa barbacane, sa herse et ses créneaux; la tour du Roi et la -tourelle du Guet; l’Arcade surmontée de son toit conique; la tour de -la Liberté, qui nous rappelle la catastrophe de la révolution; la tour -Basse, dont le sommet n’atteint pas le niveau du rempart; la tour de la -Reine, nommée aussi Demi-Lune, et le polygone que les Montois appellent -la tour Boucle, à cause des anneaux de fer qui servaient autrefois -pour amarrer les bateaux. En suivant le caprice du rocher, on arrive -à cette tour élégante et fière appelée la tour du Nord; plus loin, au -coude du rempart, existe une tourelle encorbellée qui devait servir de -guérite; enfin la tour Claudine unit le mur d’enceinte à la Merveille. -Au nord et à l’ouest, les fortes murailles de l’abbaye, la tourelle -de la Fontaine Saint-Aubert et le mur qui l’unissait au château, les -constructions de Roger et de Robert de Torigni, la mobilité des grèves -et l’escarpement du rocher rendaient les abords du Mont inaccessibles. -Des poternes habilement pratiquées dans les remparts permettaient des -sorties contre les assaillants, et facilitaient l’approvisionnement de -la place. - -Le touriste s’arrête pour admirer la hardiesse et la force de -ces remparts; le guerrier s’étonne à la vue de cette prodigieuse -agglomération de tours, de bastions, de murailles et de donjons; -l’archéologue examine en détail avec une légitime curiosité ces -meurtrières et ces mâchicoulis qui nous révèlent l’un des plus beaux -âges de notre architecture militaire; l’historien lit sur ces vieux -murs rembrunis par le temps l’une des pages les plus glorieuses -et les plus émouvantes des grandes luttes du quinzième siècle. Le -Mont-Saint-Michel fut à cette époque l’un des principaux boulevards -de la France. Non seulement le drapeau de l’étranger ne flotta jamais -dans la cité de l’Archange, mais les illustres défenseurs de la -citadelle remportèrent sur les Anglais des avantages signalés; après -avoir repoussé tous leurs assauts, ils les attaquèrent dans leurs -retranchements, et leur firent éprouver plus d’une fois des pertes -sensibles. La plupart de ces faits d’armes se rapportent aux années -qui précèdent la mission providentielle de Jeanne d’Arc. L’héroïne -elle-même connut les ordres du ciel par l’entremise de l’Archange, -qui la guida au milieu des dangers et la fit triompher de tous les -obstacles. En un mot, pendant que saint Michel préparait Jeanne d’Arc -à sauver la France, il transformait son sanctuaire en citadelle -inexpugnable, dont les défenseurs opposèrent la première résistance -sérieuse aux envahissements de l’ennemi. Cette période est à la fois -la plus glorieuse pour l’histoire du Mont-Saint-Michel et la plus -importante pour le culte de l’Archange; elle embrasse trente-trois ans, -de 1417 à 1450. - -Robert Jolivet, natif de Montpinchon, au diocèse de Coutances, avait -succédé à Pierre le Roy comme abbé et capitaine du Mont-Saint-Michel. -Les circonstances avaient favorisé son élection; car, ayant accompagné -son prédécesseur à Pisé et à Bologne, il était revenu dans son -monastère muni des lettres qu’il avait obtenues du souverain pontife, -et chargé des objets précieux que Pierre le Roy avait légués en - -[Illustration: Fig. 82.--Remparts du quinzième siècle. Face des -poternes de l’est.] - -mourant à l’abbaye du Mont. Cependant d’autres titres le recommandaient -aux suffrages des bénédictins. Il joignait à une science assez étendue -de l’habileté dans le maniement des affaires; malgré son amour du faste -et l’inconstance de son caractère, il aimait son moutier, et paraissait -disposé à tout entreprendre soit pour sauvegarder les intérêts des -religieux, soit pour conserver le Mont dans l’obéissance au roi -légitime. Pendant les premiers mois de sa prélature, il se montra plein -de zèle. Après avoir obtenu du pape Jean XXIII et du roi Charles VI -la confirmation de tous les droits dont jouissait son prédécesseur, -il sollicita pour lui-même de nouveaux privilèges, qui lui furent -accordés. Mais il ne sut pas apprécier les avantages du cloître, -et, pour étudier le droit ecclésiastique, il séjourna longtemps à -Paris, dans un manoir qu’il avait acheté des génovéfains. Il eut pour -maîtres deux célèbres professeurs, Simon, abbé de Jumièges, et Jean -Crépon, docteur «en la faculté de décrets.» Les autres religieux du -Mont-Saint-Michel s’adonnèrent aussi à la culture des sciences, autant -que les circonstances - -[Illustration: Fig. 83.--Sceau de Robert Jolivet. Archives nationales.] - -pouvaient le permettre; le monastère fit même l’acquisition d’un -collège à Caen pour les bénédictins qui suivaient dans cette ville les -cours de la faculté et s’y livraient à l’étude des arts. - -Bientôt des bruits alarmants vinrent arracher Robert à ses occupations -favorites, et le contraignirent de rentrer dans son abbaye. Henri V -profitant des troubles qui agitaient la France à l’occasion de la lutte -des Armagnacs et des Bourguignons, avait jeté sur notre territoire -une armée formidable pour s’emparer des provinces que Charles V avait -reprises aux Anglais. Le 25 octobre 1415, les défenseurs de la royauté -et de l’indépendance nationale avaient été taillés en pièces à la -journée d’Azincourt, et de là une nuée d’ennemis s’étaient abbattus -sur les villes et les campagnes. La basse Normandie fut conquise -de nouveau et livrée à toutes les horreurs de la guerre; seul le -Mont-Saint-Michel ne connut point la domination étrangère. Pendant la -première occupation, les gardiens avaient exercé une grande vigilance -pour prévenir les surprises des Anglais. D’après un ancien manuscrit, -chaque matin les moines récitaient les vigiles des morts, les psaumes -de la - -[Illustration: Fig. 84.--Porte du Roi (entrée de la ville), bâtie par -Robert Jolivet, vers 1420.] - -pénitence et prime; ensuite on célébrait une messe de la sainte Vierge -dans la chapelle des Trente-Cierges. Après la messe, le chantre -nommait ceux qui devaient, la nuit suivante, veiller à la garde -du Mont: deux religieux, un frère et un clerc de l’église, étaient -désignés pour faire le tour du monastère et des murs, avant le milieu -de la nuit; deux habitants d’Ardevon et autant de la paroisse d’Huisnes -devaient veiller sur les remparts, et un bénédictin avec quatre ou cinq -serviteurs était chargé de garder la porte. Ces précautions ne parurent -pas suffisantes après la nouvelle invasion des Anglais. Robert Jolivet, -dans la crainte d’un siège prochain garnit la place de provisions de -bouche et de munitions - -[Illustration: Fig. 85.--Armoiries de Robert Jolivet (bas-relief).] - -de guerre, demanda des secours au roi et en obtint la somme de -1500 livres. De 1417 à 1420, il fit exécuter de grands travaux de -fortification, afin de couvrir les maisons bâties en dehors des anciens -remparts, à l’est et au sud du Mont-Saint-Michel (fig. 82). Dans une -niche pratiquée sur la courtine du mur d’enceinte, Robert fit placer -son écusson (fig. 85); il donna également des armoiries au monastère -(fig. 86). - -Pendant que la cité de l’Archange se préparait à une résistance -vigoureuse, les Anglais s’établirent de nouveau à Tombelaine et s’y -fortifièrent. En 1419, ils bâtirent sur ce rocher de hautes et fortes -murailles avec plusieurs tours, sans que la garnison du mont Tombe pût -les inquiéter, parce que le Couesnon changeant son cours ordinaire, -et joignant la Sélune et la Sée, coula entre le Mont-Saint-Michel et -Tombelaine. Depuis que les ennemis étaient maîtres d’Avranches, de -Pontorson et de toute la contrée, l’accès du Mont était difficile par -terre; d’autre part, une flottille surveillait la côte et s’avançait -dans le golfe autant que la marée le permettait. Dans cette extrémité, -une défection inattendue vint attrister les défenseurs de la citadelle. -Robert Jolivet, oubliant les devoirs que lui imposait son double -titre de capitaine et d’abbé, et «ne pouvant plus, selon l’expression -d’un historien, supporter les tintamarres d’une guerre continuelle,» -abandonna - -[Illustration: Fig. 86.--Armoiries de l’abbaye, en 1417.] - -son poste d’honneur, et se retira dans le prieuré de Loiselière; puis -il se laissa gagner par les promesses du roi d’Angleterre, devint -son conseiller, et accepta même la charge de commissaire pour la -Basse-Normandie. Il conserva dans sa retraite le titre d’abbé, et jouit -du revenu que le Mont percevait sur les prieurés, les églises et les -terres alors occupées par les Anglais; mais le prieur Jean Gonault -reçut du pape le pouvoir de gouverner les religieux en qualité de -vicaire général. Plusieurs causes expliquent cette défection, sans la -justifier. On était en 1420; depuis trois ans, l’ennemi occupait le -pays d’Avranches, il venait de se fortifier à Tombelaine et dans les -environs, il marchait de conquête en conquête, et les partisans du -pauvre Charles VI devenaient de jour en jour moins nombreux; depuis -l’avénement de Philippe de Valois, il semblait «à moult de gens,» -dit Froissart, que le royaume allait «hors de la droite ligne,» et -plusieurs pensaient que si le roi d’Angleterre était proclamé roi -de France, le plus grand de ses deux royaumes soumettrait l’autre -à sa domination; enfin Robert avait sous les yeux l’exemple d’un -grand nombre de seigneurs et de prélats, qui, pour sauvegarder leurs -intérêts, avaient juré obéissance à Henri V. - -Le dauphin qui devait bientôt ceindre la couronne de l’infortuné -Charles VI, comprit le danger qui menaçait la cité de l’Archange, la - -[Illustration: Fig. 87.--Sceau de Jean d’Harcourt, comte d’Aumale, -capitaine du Mont-Saint-Michel en 1420. Archives nationales.] - -seule ville de tout l’Avranchin où flottait encore la bannière de la -France; dès 1420, peu de temps après le départ de Robert, il choisit -pour commander la garnison du château un brave capitaine, Jean -d’Harcourt, comte d’Aumale (fig. 87). Cette nomination ne portait -aucune atteinte aux droits et aux privilèges de l’abbaye, comme -l’attestent les lettres patentes du dauphin en date du 7 mai et du -21 juin 1420: Charles y déclare que ses «bien amez» les religieux du -Mont-Saint-Michel ont «tousjours loyalement» gardé leur abbaye «en -vraye obeyssance» du roi son seigneur et père; qu’il leur envoie son -«très chier cousin Jehan de Harcourt,» au moment où les Anglais sont -descendus «à grand effort et à toute puissance au pays de Normandie,» -et «se sont mis en peine par plusieurs manières» d’occuper «la -_seigneurie_ de la place et ville du Mont-Sainct-Michiel.» Il ajoute -que, la guerre terminée, le capitaine ne sera jamais choisi sans le -consentement des bénédictins dont tous les «droicts, franchises et -libertés, possessions et saisines» sont et seront fidèlement respectés. -En particulier, les moines ne doivent pas être «empeschiez de dire -leur service pour laquelle chose l’abbaye a été faicte par révélation -de l’ange sainct Michiel à Monsieur sainct Aubert.» Cette prière -perpétuelle allait contribuer plus efficacement au salut de la France -que la bravoure des chevaliers. La sollicitude du prince ne s’en tint -pas là; Charles écrivit à Rome et obtint du pape des indulgences -nombreuses pour exciter la piété et la charité des fidèles. Lui-même, à -l’exemple de son auguste père, voulut que le sacrifice de la messe fût -offert à son intention dans la basilique de l’Archange; pour obtenir -cette faveur, il donna aux moines une somme de 120 livres qui lui était -due sur Saint-Jean-le-Thomas. D’après un document très curieux publié à -la suite de la _Chronique de Charles VII_, ce prince encourageait les -enfants à entreprendre le pèlerinage du Mont, afin de prier l’Archange -pour la paix et le triomphe de la France. Il est dit dans cet ouvrage -qu’une somme de 16 sous d’argent fut donnée en 1421 par «Monseigneur -le régent aux galopins de la cuisine, pour aller au Mont-Saint-Michel -au temps de karesme.» Le dicton de Charles prouve d’ailleurs sa grande -dévotion envers le chef de la milice céleste; il avait coutume de dire: -«Fugat Angelus Anglos,» l’Ange met les Anglais en fuite: - - «L’ange vous bat, que tardez-vous, Anglois? - «Fuyez bien loin des murs orléanois.» - -Les pèlerinages au sanctuaire de saint Michel à une époque où -l’Avranchin était occupé par l’ennemi ne s’expliqueraient pas, si -l’on ne connaissait la législation du moyen age. Dans ces siècles de -foi, les pèlerins n’étaient pas soumis aux lois de la guerre, et ils -pouvaient librement visiter les églises où leur dévotion les attirait. -Cependant le siège du Mont-Saint-Michel, surtout quand il fut pressé -avec plus de vigueur, ralentit beaucoup, parfois même interrompit le -cours des manifestations religieuses. - -Arrivé au Mont, le capitaine organisa la défense avec Jean Gonault, fit -une proclamation pour engager à la résistance, et alla guerroyer contre -les Anglais. Il laissait pour garder la place Olivier de Manny et deux -autres chevaliers bannerets, sept chevaliers bacheliers, vingt-deux -archers et la garnison soldée par les moines. - -L’année qui suivit l’arrivée de Jean d’Harcourt fut signalée par un -désastre. Un incendie renversa le chœur de l’église bâti au onzième -siècle, et causa de grands ravages dans le monastère. L’invincible -courage des moines et des soldats ne fut point ébranlé; tous aimaient -mieux mourir que courber le front sous le joug de l’ennemi. Cependant -le péril devenait de plus en plus menaçant. Paris était en proie aux -horreurs de la guerre civile; des factions se divisaient le royaume; la -ville de Rouen avait capitulé après une héroïque défense; des armées -nombreuses parcouraient les campagnes et les couvraient de ruines; -Charles VI était descendu dans la tombe, et son fils, relégué dans le -Velay, trouvait à peine quelques sujets fidèles, pendant que le roi -d’Angleterre, Henri de Lancastre, se faisait acclamer dans les murs de -la capitale. - -Les Anglais, irrités de la résistance que leur opposaient en Normandie -de faibles moines et une poignée de soldats à peine armés, résolurent -de s’emparer à tout prix du Mont-Saint-Michel. Des fortins appelés -bastides furent élevés dans les environs, et Tombelaine reçut des -renforts importants. Le moment de tenter un assaut général n’était -pas arrivé; mais, d’après quelques historiens, il y eut plusieurs -engagements partiels de 1420 à 1424. Les défenseurs du château -faisaient des sorties, soit pour ravitailler la place, soit pour -attaquer les postes voisins. Souvent ils se jetaient à l’improviste -sur les campagnes voisines, allaient attaquer les ennemis auxquels le -roi d’Angleterre avait distribué leurs propres domaines, et revenaient -chargés d’un riche butin. Jean Guiton surtout se distinguait dans ces -sortes de rencontres, et Charles VII dit plus tard en parlant de lui, -qu’il avait fait «plusieurs destrousses, pilleries, raençonnemens -et batteries.» Par malheur, il est difficile de citer des documents -sérieux à l’appui de tous ces faits; mais il est certain que Guillaume -de Natrail, Raoul de Mons, Jean de Sainte-Marie et Richard de -Clinchamps s’étaient déjà retirés au Mont-Saint-Michel avec plusieurs -autres gentilshommes et comptaient parmi ses plus braves défenseurs. - -Les ressources matérielles commençant à manquer, les moines engagèrent -l’argenterie du monastère à Dinan et à Saint-Malo. Au printemps - -[Illustration: Fig. 88.--Armoiries de Raoul de Mons, un des défenseurs -du château du Mont-Saint-Michel. Données par M. Rodolphe de Mons. -1420-1434.] - -de l’année 1423, le commandant de la place put communiquer avec le -grand maître de l’artillerie, et recevoir des munitions de guerre. Il -obtint en particulier, «sept-vingts livres de salpêtre fin, soixante -livres de soufre, un millier de traits communs, et cinquante pelotons -de fil d’arbalète.» Ce secours arrivait à propos; car, à la fin -d’octobre de la même année, une armée nombreuse serra de près le blocus -par terre et par mer, et isola les assiégés de toutes communications -extérieures. Le roi d’Angleterre avait donné la baronie d’Ardevon à -Jean Swinfort, à la condition qu’il construirait une bastille sur le -rivage; la garde en fut confiée à Nicolas Bourdet, capitaine habile -et courageux; en même temps, les autres redoutes furent garnies -de soldats, et des vaisseaux légers mouillèrent dans la baie du -Mont-Saint-Michel: «tellement, dit dom Huynes, qu’on ne pouvoit entrer» -en ce mont, ni en sortir, «ny moins l’avitailler.» Les Anglais, après -avoir épuisé tour à tour les promesses et les menaces pour se faire -ouvrir les portes de la ville, se préparaient à un assaut général, -quand tout à coup la flotte de Jean V, duc de Bretagne, apparut dans -la baie du Mont-Saint-Michel; elle portait le cardinal Guillaume de -Montfort, évêque de Saint-Malo, l’amiral de Beaufort, les sieurs -de Montauban et de Coëtquin, avec l’élite de la noblesse. La lutte -s’engage aussitôt. Les Bretons cramponnent les vaisseaux anglais, -abordent l’ennemi la hache à la main, et font des prodiges de valeur. -Parmi les bâtiments les uns coulent à fond, les autres s’enfoncent -dans les sables ou gagnent la haute mer. La victoire fut complète, et -le Mont put se ravitailler par mer. L’armée de terre, effrayée à la -vue des Bretons, prit la fuite, et alla chercher un abri derrière ses -redoutes; mais le brave Jean de la Haye, baron de Coulonces, accourut -du Maine, se précipita sur les Anglais pendant que les assiégés -faisaient une vigoureuse sortie, en tua plus de deux cents, et fit -un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Nicolas -Bourdet, gouverneur de la bastille d’Ardevon. Cette nouvelle victoire -permit à la garnison de recevoir par terre de nouveaux secours. Du -reste, les Anglais, occupés à conquérir d’autres parties de la France, -laissèrent quelques mois de trêve à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. - -Notre étendard flottait victorieux dans la cité de l’Archange; mais -partout ailleurs, nos armes étaient humiliées. Bientôt la journée de -Verneuil renouvela les désastres de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt. -Le comte d’Aumale, qui avait quitté le Mont afin de voler au secours de -l’armée française, fut trouvé parmi les morts. Charles VII nomma pour -le remplacer Jean d’Orléans, qui vingt-cinq ans plus tard expulsa de la -Normandie le dernier des Anglais; ce fameux capitaine, resté célèbre -dans nos annales sous le nom de Dunois, porta comme Jean d’Harcourt -le titre de comte de Mortain, que le roi d’Angleterre donnait aussi -comme récompense à ses plus dévoués partisans. Par malheur, Dunois -ne put à l’exemple de son prédécesseur se rendre en personne au -Mont-Saint-Michel; retenu auprès de Charles VII, il chargea son -lieutenant, messire Nicolas Paynel, de veiller à la garde du château, -tout en respectant les droits et privilèges des bénédictins. Les -ennemis profitèrent de cette circonstance et de leurs succès dans le -reste du royaume pour tenter encore la prise du mont Tombe. Ils - -[Illustration: SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DÉMON. - -et - -Vue du Mont-Saint-Michel au commencement du XVᵉ. siècle. - -Miniature du _Livre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne_, ms. du -XVᵉ. siècle, nº 1159 à la Bibl. Nat. de Paris] - -voulaient à tout prix se rendre maîtres de la ville, et passer les -habitants au fil de l’épée. Le 12 septembre 1424, ils commencèrent un -blocus complet qui dura jusqu’au milieu de l’année suivante; ce blocus, -plus long et plus rigoureux que les autres, fut en partie dirigé par -Robert Jolivet lui-même, comme l’atteste une lettre conservée aux -_Archives nationales_. Dans cette lettre écrite à Coutances, le 12 -mai 1425, Robert prend les titres d’humble abbé du Mont-Saint-Michel -au péril de la mer, de conseiller du roy, son sire, et de commissaire -au pays de la basse Marche de Normandie _pour le recouvrement de la -place du Mont-Saint-Michel_. Il mande à son bien-aimé Pierre Sureau, -receveur général, que les ennemis et adversaires du roi ayant pris -messire Nicolas Bourdet, bailli du Cotentin et capitaine de la bastille -d’Ardevon, chargé de tenir par terre le siège du mont Tombe, «Jehan -Olivan et James Days escuyers» l’ont remplacé dans cette dernière -charge. Mais, comme ils manquent des ressources nécessaires pour -acquitter les gages des hommes d’armes qui sont sous leur commandement, -Pierre Sureau reçoit ordre de payer immédiatement cette solde, à -cause des inconvénients graves qui pourraient résulter du moindre -retard. (_Arch. nat._, c. k. 62, n. 18-².) Indignés de voir Robert -entretenir une troupe de mercenaires aux portes de leur abbaye pour en -faire le siège, les religieux bénédictins et les chevaliers normands -s’affermirent plus que jamais dans leur résolution de s’ensevelir sous -les ruines de la place, plutôt que de trahir la cause du roi. Charles -VII, de son côté, voyant que la présence d’un capitaine habile était -nécessaire au Mont-Saint-Michel, remplaça en 1425 Jean d’Orléans par -Louis d’Estouteville, dont le père s’était immortalisé pendant le siège -d’Harfleur, et qui avait sacrifié lui-même ses riches domaines pour -rester fidèle à sa patrie. De concert avec Jean Gonault, d’Estouteville -prit plusieurs mesures afin d’assurer la défense de la place. Les -fortifications de la ville furent complétées; on fit transporter -ailleurs les prisonniers de guerre, et l’entrée de la place fut -interdite aux femmes, aux enfants et à toutes les bouches inutiles. - -L’année même de son arrivée au Mont-Saint-Michel, le brave capitaine -remporta un avantage signalé; il fit une sortie avec ses chevaliers, -attaqua l’ennemi et lui causa de grandes pertes. Dom Huynes raconte -ainsi cette nouvelle victoire: «Un jour (les Anglois) laissèrent tous -leurs carcasses sur les grèves. Car ceux de ce Mont s’estant résolus -de les poursuivre et charger à toute outrance, ils le firent si -brusquement et courageusement, l’an mil quatre cent vingt-cinq vers -la Toussaincts, qu’ils les laissèrent presque tous occis et estendus -sur les grèves. Ce qui fachoit grandement tous les autres Anglois qui -maudissoient tous ceux de ce Mont, tandis que le roy de France les -benissoit.» - -En effet, Charles VII, touché du noble dévouement des «humbles religieux - -[Illustration: Fig. 89.--Sceau de Louis d’Estouteville, sire -d’Aussebosc et de Mozon, capitaine du Mont, 1425. Archives nationales.] - -et honnestes hommes de son moustier du Mont-Saint-Michel,» leur -écrivit au mois de décembre 1425 pour les féliciter d’avoir loyalement -gardé et tenu «en l’obeyssance et seigneurie de France» cette place -qui était sous la protection «du benoist archange, Monsieur saint -Michel.» Le monarque, voulant aussi donner une nouvelle preuve de sa -«parfaicte dévotion et singulière fiance,» envers le saint Archange -et son église du Mont, accorda des faveurs signalées aux religieux -bénédictins. Ceux-ci, encouragés par les paroles du roi et par leur -dernier succès, engagèrent après leur argenterie, les croix, les -calices, les chapes, les mitres, les crosses et les autres ornements -d’église pour «sustenter les chefs et les soldats de la forteresse.» -Mais les secours qu’ils se procurèrent furent bientôt épuisés. Que -faire alors? Le château manquait de provisions, et les richesses du -monastère étaient engagées ou vendues. Les religieux avaient le droit -de prélever une taxe sur le Mont et certaines villes de Normandie; mais -dans les circonstances, un tel droit était illusoire, à cause de la -pénurie générale et de l’occupation anglaise; la France, d’ailleurs, -était privée de ressources et ne pouvait venir en aide aux défenseurs -du Mont-Saint-Michel. Dans cette extrémité, Charles VII accorda aux -religieux un privilège exceptionnel: il leur permit en 1426 de «battre -toute sorte de monnoye qui eust cours par toute sa domination. D’après -les témoignages les plus compétents, la pièce que M. Corroyer publie à -l’appui de - -[Illustration: Fig. 90.--Mouton d’or, frappé au Mont-Saint-Michel -pendant le règne de Charles VII.] - -notre texte, a été frappée au Mont-Saint-Michel sous le gouvernement de -Louis d’Estouteville; c’est un _mouton d’or_ (fig. 90), portant sur la -face un agneau nimbé avec une bannière surmontée d’une croisette, et -présentant sur le revers une croix fleuronnée, anglée de quatre fleurs -de lys (M. Corroyer, _Revue archéol._). - -La détresse n’était pas moins grande dans les villes et les campagnes -soumises à l’étranger. D’un côté, des impôts onéreux ruinaient les -populations; ainsi, en 1426, la vicomté d’Avranches dut payer sept -cent cinquante livres dix sous tournois, pour sa quote-part du subside -accordé au roi d’Angleterre par les États de Normandie; d’un autre -côté, des bandes nombreuses ravageaient le pays, et Henri VI fut obligé -d’envoyer des gens de guerre pour protéger les marchands et veiller à -la sûreté générale (_Arch. nat._, k. 62, n. II¹⁴ et c. k. 62, n. 29 et -29 _bis_). - -Comme le siège du Mont-Saint-Michel n’était plus poussé avec la -même vigueur depuis la dernière victoire de la garnison, Louis -d’Estouteville, à l’exemple du comte d’Aumale, fit de fréquentes -sorties avec ses chevaliers. A cette époque le château de Pontorson -tomba au pouvoir des Français. La nouvelle de ce succès alarma Henri -VI, et, le 11 janvier 1427, ce monarque ordonna de prendre les mesures -nécessaires pour commencer immédiatement le siège de Pontorson et le -pousser avec vigueur (_Arch. nat._, c. k. 62, n. 32). - -Tel est le résultat de cette lutte, où brille à la fois tout ce que -la bravoure a de plus héroïque, le dévouement de plus sublime, le -patriotisme de plus pur et de plus généreux. Cent dix-neuf chevaliers, -l’élite de la noblesse et la fleur de la distinction, s’enferment dans -le château avec le brave d’Estouteville, Nicolas Paynel, une poignée de -soldats et une quarantaine de moines bénédictins; sur leurs écussons -brillent les emblèmes de la foi, de l’innocence, de la force et de la -pureté, du courage, de la beauté et de l’espérance, du deuil et de la -tristesse; leur devise à tous est de mourir pour la patrie malheureuse. -Dieu, qui les réservait pour d’autres combats, leur donna la victoire. -Les Anglais, vaincus, humiliés, renoncèrent pour quelque temps à lutter -contre des hommes que l’Archange semblait couvrir de sa puissante -protection. Ils avaient dépensé pour la prise du Mont, ou plutôt, selon -l’expression d’un annaliste, ils avaient «jettez par les fenestre, -cent quatre-vingt-onze mille quatre cent trois livres et quinze sols -tournois.» - -Les cent-dix-neuf chevaliers qui s’étaient immortalisés sous la -conduite de leur capitaine Louis d’Estouteville, firent graver leurs -noms et leurs armoiries sur les murs de l’église, dans la chapelle du -trésor; et bientôt après, comme le Mont jouissait d’un moment de trêve, -un certain nombre d’entre eux, en particulier Thomas de la Paluelle, -se joignirent à l’armée de Jeanne d’Arc pour partager ses périls et -ses victoires. Dix hommes d’armes et vingt-huit archers à morte-paie, -restaient au Mont-Saint-Michel sous la conduite de leur capitaine, le -sieur «du Bouchaige». (_Achiv. nat._, c. k. 83, n. 19.)» - - -V. - -SAINT MICHEL ET JEANNE D’ARC. - -Le culte de saint Michel a toujours exercé une influence sociale dans -le monde chrétien, surtout en France; mais cette influence fut plus -sensible à l’époque de Jeanne d’Arc. Un écrivain moderne, célèbre par -son impiété, avoue lui-même que l’épisode de Jeanne est inexplicable -sans l’intervention de cet esprit céleste qu’elle appelle _son -Archange_. Saint Michel prépara l’humble et modeste vierge de Domremy à -sa sublime et difficile mission; quand l’heure solennelle fut arrivée, -il lui fit connaître les desseins du ciel sur la France malheureuse; -il la conduisit au milieu des combats, et, au moment suprême, il -recueillit sa belle âme pour la présenter au tribunal de Dieu. - -[Illustration: Fig. 91.--Angelot d’or de Henry VI, frappé à Rouen à -partir de 1427.] - -Les Anglais, comprenant cette action mystérieuse de l’Archange sur -l’esprit de Jeanne d’Arc et d’un grand nombre de Français, voulurent -en paralyser les effets. En plusieurs endroits, ils s’efforcèrent de -remplacer le culte du prince de la milice céleste par celui de saint -Georges, leur patron; ailleurs ils essayèrent de se rendre l’Archange -propice en lui érigeant des temples et des autels; leurs souverains -firent frapper des pièces d’or et d’argent à l’effigie de saint Michel -(fig. 91), dont ils se montrèrent les dévots serviteurs, à l’exemple de -nos rois; mais l’Ange tutélaire de la France ne devait pas favoriser -des ennemis qui ravageaient notre territoire depuis un siècle, le -couvraient de ruines et l’arrosaient de sang. - -Le signal de la délivrance fut donné au Mont-St-Michel. Les défenseurs -de la place reconnurent qu’ils avaient triomphé par «l’ayde de Dieu -et de Monseigneur sainct Michel, prince des chevaliers du ciel,» et -le succès de leurs armes fut le prélude d’une série de victoires dont -la France s’est toujours crue redevable à la protection du belliqueux -Archange. Par une coïncidence d’ailleurs bien remarquable, pendant que -d’Estouteville, à la tête d’une poignée de braves, battait l’ennemi sur -les bords de l’Océan, le prince de la milice céleste apparaissait dans -la vallée de la Meuse à Jeanne d’Arc, notre libératrice. Un jour il lui -dit d’une voix pleine de douceur: «Jeanne, sois bonne et sage enfant; -va souvent à l’église.» Lorsque la petite bergère vit pour la première -fois cet ange au visage resplendissant et aux grandes ailes déployées, -«elle eut grand paour,» et, dans sa frayeur, «elle voua sa virginité -tant qu’il plairait à Dieu.» Mais bientôt la présence de saint Michel -ne l’effraya plus: «Quand elle le voyait, luy estoit advis qu’elle -n’estoit pas en peschié mortel.» Un jour, elle l’aperçut entouré d’une -troupe d’anges dont la beauté la saisit d’admiration: «Je les ai vus -des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle plus -tard à ses juges; et lorsqu’ils s’en allaient de moi, je pleurais, et -j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux.» Dans ces premières -apparitions, de 1425 à 1428, l’Archange lui montrait «la grande pitié -qui était au royaume de France,» sans lui découvrir ouvertement les -desseins de Dieu sur son peuple infortuné; cependant il lui disait déjà -qu’elle quitterait un jour sa mère, ses jeunes amies, sa chère vallée, -et qu’elle irait au secours du roi; puis, pour la guider, il lui envoya -sainte Catherine et sainte Marguerite. Fidèle à la voix de son ange, la -petite Jeanne se donna tout entière à Dieu et lui voua sa virginité. - -L’heure était arrivée. En 1428, Jeanne vit l’Archange sous la forme -d’un guerrier: «il avait des ailes aux épaules, mais pas de couronne -sur la tête;» il prononça ces mots d’une voix forte: «Lève-toi, et va -au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume.»--«Messire, -répondit Jeanne, je ne suis qu’une pauvre fille; je ne sais chevaucher, -ni conduire des hommes d’armes.» Saint Michel répliqua: «Tu iras -trouver messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il -te baillera des gens que tu conduiras au Dauphin.» Jeanne d’Arc, la -plus simple et la plus timide des jeunes filles, obéit aux ordres de -l’Archange; elle quitta sa famille et tout ce qu’elle avait de cher au -monde, alla trouver le sire de Baudricourt, partit de Vaucouleurs et se -présenta devant le Dauphin qu’elle reconnut, grâce à l’assistance - -[Illustration: - - Fig. 92.--La vierge avec l’enfant Jésus, saint Michel et Jeanne - d’Arc. D’après une peinture exécutée du temps même de la Pucelle, - et appartenant à M. Auvray à Paris.--Saint Michel porte la balance - dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient d’une main son - étendard, et de l’autre son écu armorié.] - -de ses célestes protecteurs qui l’accompagnaient partout, la -fortifiaient et l’éclairaient. Avant d’engager la lutte avec l’armée -qui assiégeait Orléans, elle envoya un message aux Anglais, les -invitant à retourner dans leur pays: «Je suis cy venue de par Dieu, -dit-elle, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France.» -Ses paroles ayant été accueillies avec dérision, elle pénétra dans la -ville où on la reçut comme une libératrice envoyée du ciel; aussitôt, -avec le brave Dunois, ancien capitaine du Mont-Saint-Michel, elle -attaqua les ennemis; le 7 mai, veille de l’apparition de l’Archange sur -le monte Gargano, elle remporta une victoire décisive, et le lendemain -elle fit lever le siège d’Orléans. La fête établie pour perpétuer -la mémoire de ce glorieux triomphe se célèbre toujours le 8 mai, et -l’office chanté est celui de saint Michel. Ainsi, par une heureuse -inspiration, la cité reconnaissante n’a pas voulu séparer l’Archange et -la Pucelle, le messager céleste et l’instrument des desseins de Dieu, -le prince de la milice du Seigneur et la vierge de Domremy. - -Après la délivrance d’Orléans et plusieurs victoires remportées sur -les Anglais, Jeanne alla rejoindre le roi, «son gentil sire,» et le -conduisit à Reims où il fit son entrée, le 16 juillet 1429, au milieu -d’une foule qui criait dans le transport de son bonheur: «Noël! Noël!» -Le lendemain, Charles VII était sacré dans l’ancienne basilique de nos -rois et la jeune héroïne, surnommée désormais la Pucelle de France, -versait des larmes de joie et remerciait «Messire saint Michel» de -l’avoir protégée au milieu des combats. A partir de ce jour nos armées -allèrent de victoire en victoire. La France était sauvée. - -Jeanne déclara plus tard à ses juges qu’elle avait eu «par saint -Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, cette révélation de -Dieu, qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, couronner Charles, son -roi, et chasserait tous ses adversaires du royaume de France.» Orléans -était délivré et Charles avait reçu l’onction royale; la Pucelle se mit -à l’œuvre pour expulser les Anglais de nos villes et de nos provinces; -mais elle devait laisser à Dunois l’honneur d’accomplir cette dernière -partie de sa mission. Dieu lui réservait à elle-même l’héroïsme -du martyre, après l’héroïsme de la bravoure. Prise à Compiègne et -conduite à Rouen, elle fut condamnée par un tribunal inique à mourir -sur un bûcher. Le trop célèbre abbé du Mont, Robert Jolivet, siégea -comme assesseur parmi ses juges: «Combien son âme dut souffrir alors, -dit monsieur O’Reilly! La cause de Jeanne d’Arc, c’était la cause -du Mont-Saint-Michel, la cause de ses frères et de tous ceux qui -persistaient à lutter contre les conquérants. Du moins ne le voit-on -intervenir qu’à la fin, à la séance du 24 mai, comme si ce semblant de -rétractation eût dû être une excuse pour sa propre lâcheté.» Dans le -cours de ce procès odieux, Jeanne fait connaître ses rapports intimes -avec saint Michel, depuis son âge de treize ans; et enfin, à l’heure du -supplice, quand la terre l’abandonne, elle invoque l’Archange avec la -confiance la plus touchante et la piété la plus tendre. - -Jean Beaupère lui parle-t-il de cette voix mystérieuse qu’elle -appelle sa voix: «Oui, répond-elle sans hésiter, je l’ai entendue -hier et aujourd’hui, le matin, à vêpres et à l’Ave Maria, et il m’est -plusieurs fois arrivé de l’entendre bien plus souvent... Elle m’a -dit de répondre hardiment, et que Dieu m’aiderait.»--«Cette voix, -ajoute-t-elle, vient de la part de Dieu, et je crois bien que je ne -vous dis pas à plain tout ce que je sais... Cette nuit même, la voix -m’a dit plusieurs choses pour le bien du roi que je voudrais bien que -le roi sût, quand je devrais ne pas boire de vin jusqu’à Pâques; car -s’il le savait, il en serait plus aise à son dîner.» Lui demande-t-on -quelle était cette voix qui se fit entendre à elle à l’âge de treize -ans: «C’était saint Michel, s’empresse-t-elle de répondre; je l’ai -vu devant mes yeux, et il n’était pas seul, mais bien accompagné des -anges du ciel.» Elle refuse d’abord de dire quelle figure il avait; -mais le juge la pressant de ses questions puériles et malséantes, elle -répond: «Je ne lui ai pas vu de couronne.»--«Avait-il des vêtements?» -reprend son indigne interlocuteur.--«Pensez-vous que Dieu n’ait pas de -quoi le vêtir?» dit-elle, en le rappelant à la pudeur.--«Avait-il des -cheveux?--Pourquoi lui seraient-ils coupés?--Tenait-il une balance?--Je -ne sais.» Dans la dernière séance publique, celle du 3 mars 1431, on -revint sur le même sujet: «Vous avez dit que saint Michel avait des -ailes; avait-il aussi une tête naturelle?--Je l’ai vu de mes yeux, -répondit-elle, et je crois que c’est lui aussi fermement que Dieu est.» -Plus tard elle dit encore: «Oui, je le crois, c’est saint Michel qui -vient pour me conforter et me conseiller, et je ne crois pas avec plus -d’assurance que Notre-Seigneur a souffert mort pour nous racheter des -peines de l’enfer.» Enfin, l’heure solennelle étant arrivée, Jeanne -se mit à genoux devant son bûcher, invoquant Dieu, la Vierge, saint -Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, pardonnant à ses ennemis -et demandant pardon pour elle-même, disant à l’assistance de prier -pour elle, et aux prêtres de célébrer une messe pour le repos de son -âme: «Tout cela, dit un historien, de façon si dévote, si humble et si -touchante, que l’émotion gagnant, personne ne put se contenir: l’évêque -de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà -que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester -comme les autres. Quand la flamme environna la jeune héroïne, les deux -vénérables religieux qui étaient présents entendirent encore la voix de -Jeanne murmurer le nom de «son Archange.» - -La mission de Jeanne d’Arc était accomplie. Elle avait songé avec -Dunois à se rallier aux défenseurs du Mont-Saint-Michel; mais ce projet -ne put se réaliser. Un accident survenu en 1433, deux ans après la -mort de la Pucelle, fit naître dans les Anglais l’espérance de venger -leurs défaites et de s’emparer du Mont-Saint-Michel. Lord Thomas -Scales réunit une armée nombreuse avec «des machines épouvantables -et plusieurs instruments de guerre,» entre autres de fortes pièces -d’artillerie, et, le 17 juin 1434, veille de Saint-Aubert, il fit tout -disposer pour un assaut général. L’heure solennelle était arrivée. Le -soleil dorait de ses premiers rayons le sommet de la montagne; le vent -faisait flotter sur les tours l’étendard de saint Michel et la bannière -du roi de France. Bientôt les bataillons ennemis s’ébranlèrent; les -canons furent dressés sur leurs affûts; on attendait le signal du -combat. Le général anglais fit sommer la place de se rendre; mais Louis -d’Estouteville répondit avec fierté: «Annoncez à votre maître que nous -sommes résolus d’honorer le couronnement de notre légitime souverain, -Charles VII, et de lui conserver cette place ou de nous ensevelir sous -ses ruines.» Le général anglais répliqua: «Superbe étendard, bientôt je -t’abattrai dans la poussière.» Il est rapporté qu’un vieux solitaire de -Tombelaine vint lui dire: «Prenez garde; on ne s’attaque pas en vain -à Monseigneur saint Michel.» Il méprisa cet avertissement et commanda -le feu. En un moment, la lutte devint acharnée de part et d’autre. Le -canon grondait avec force et battait le rempart. Un in nuage de fumée -enveloppait le Mont-Saint-Michel. Soudain, on entendit un cri de joie -retentir dans les rangs ennemis: un pan de muraille s’était écroulé et -une large brèche livrait un accès facile aux assaillants. - -De nombreux bataillons, soutenus par les compagnies d’archers, se -précipitent vers le rempart et s’élancent à l’assaut. D’Estouteville -avec ses chevaliers attend de pied ferme. Le silence a succédé au bruit -du canon; on n’entend plus que le cliquetis des armes; une lutte corps -à corps est engagée entre les soldats anglais et les défenseurs de la -citadelle. - -Quel spectacle! Un vieux moine témoin du danger s’écrie avec larmes: -«Saint Michel à notre secours!» D’Estouteville est environné d’ennemis; -il se dégage, monte sur une éminence, saisit l’étendard anglais et le -jette dans la poussière. Guillaume de Verdun brise son épée sur la tête -d’un adversaire; aussitôt, il s’arme de sa hache et frappe à coups -redoublés. Les assaillants se retirent; mais un de leurs chefs, l’épée -haute et le visage découvert arrête les fuyards et les ramène à la -charge. Les assiégés font pleuvoir sur eux une grêle de pierres et les -repoussent une seconde fois. - -Huit jours s’étaient écoulés. Les Anglais tentèrent un autre assaut -avec toutes leurs forces réunies. Dès le lever du soleil, ils -commencèrent à battre le rempart, et bientôt plusieurs brèches furent -pratiquées dans la partie basse de la ville. La garnison fit des -prodiges de valeur, mais il fallut céder au nombre et se retirer dans -le château. A la vue du danger, plusieurs moines se mêlèrent aux -assiégés pour repousser l’assaut et combattirent avec le brave Guiton, -Robert du Homme, Guillaume de Verdun, Thomas de Breuilly, et les autres -chevaliers. L’ennemi fut de nouveau culbuté; la déroute devint complète -et le champ de bataille resta au pouvoir des soldats de saint Michel. - -Les Anglais perdirent plus de deux mille hommes dans ces derniers -assauts et laissèrent de précieuses dépouilles aux mains des -Français. Parmi les souvenirs de cette lutte à jamais mémorable, le -Mont-Saint-Michel possède encore deux énormes bombardes appelées les -Michelettes et dont l’une est chargée d’un boulet de pierre (fig. -93). Les vainqueurs et les vaincus attribuèrent l’issue du combat à -l’intervention «de la Vierge, au glorieux Archange saint Michel, prince -de la milice céleste, et à saint Aubert, l’honneur et la gloire des -prélats.» Les soldats anglais dirent qu’ils avaient aperçu dans les -airs à la tête des assiégés, saint Michel armé d’un glaive étincelant, -et lorsque le roi Charles VII envoya le comte de Dunois complimenter -d’Estouteville et ses chevaliers, il fit déposer un ex-voto dans la -basilique du Mont. A la même époque l’image de l’Archange brillait sur -nos étendards avec ces deux devises: «Voici que saint Michel, l’un des -princes de la milice céleste, est venu à mon secours.» «Saint Michel -est mon seul défenseur, au milieu des dangers qui m’environnent.» Le -salut de la France était assuré grâce à la protection de l’Archange, -et les premiers instruments dont le ciel se servit pour arracher -nos provinces à la domination étrangère, furent les moines et les -chevaliers du Mont-Saint-Michel avec l’humble vierge de Domremy. - -Cependant, les Anglais ne renoncèrent pas encore au projet de s’emparer -du mont Tombe; ils réparèrent et armèrent la bastille d’Ardevon, non -pour «revenir chercher des coquilles..... et en achepter à meilleur -marché,» dit dom Huynes; mais afin de continuer le blocus par terre. -Thomas Scales occupa aussi le roc de Lihou, à Granville, le fortifia -et y établit une garnison. En même temps, un officier habile, le duc -de Sommerset était capitaine et gouverneur du fort de Tombelaine. D’un -autre côté, la situation matérielle du Mont-Saint-Michel était toujours -précaire; les sacrifices que les bénédictins s’étaient imposés pendant -la durée du siège avaient ruiné l’abbaye; dans le désastre de 1421, -le chœur de la basilique s’était écroulé, et l’incendie de 1433 avait -réduit en cendre un partie de la ville. Le premier soin du prieur, -Jean Gonault, fut de procurer des ressources au monastère; dans ce -but, dit dom Huynes, il «eut recours au concile de Basle, se plaignant -que l’abbé Robert jouissoit des biens de cette abbaye et y laissoit -aller tout en ruine, et obtint une bulle de ce concile pour contraindre -cet abbé. Mais, c’estoit perdre du parchemin et de l’encre, car le -roy d’Angleterre qui occupoit toute la Normandie et qui permettoit à -l’abbé Robert de jouir des biens de son monastère ne luy eut permis -d’y apporter du secours, ce Mont seul en tout ce pays résistant à ses -commandements.» Jean Gonault fut plus heureux auprès du roi de France. -Charles VII s’empressa de lui venir en aide; il exempta l’abbaye de -toutes redevances et rendit une dizaine de chartes en faveur des -religieux. Catherine de Thienville, le duc de Bretagne François Iᵉʳ, -avec un grand nombre de seigneurs, imitèrent la générosité du roi; -grâce à leurs pieuses largesses et aux rançons des prisonniers, Jean -Gonault put relever une partie des ruines et entretenir une garnison -dans le château. - -Les chevaliers de Louis d’Estouteville, non contents d’avoir défendu le -Mont-Saint-Michel au péril de leur vie, prirent l’offensive contre les - -[Illustration: Fig. 93--Bombardes prises sur les Anglais.] - -Anglais. Dans une sortie, ils incendièrent le manoir de Thomas -d’Argouges qui avait cédé le rocher de Lihou à Thomas Scales; bientôt -après, ils s’introduisirent dans la place de Granville et en chassèrent -la garnison qui alla chercher un asile à Gavray. Le 18 février 1442, -Henri VI, roi d’Angleterre, établit dans les bailliages de Caen et du -Cotentin un receveur chargé de percevoir les subsides accordés par -les états de Normandie pour l’entretien d’une armée devant Dieppe -et la prise de Granville, récemment occupée par les chevaliers du -Mont-Saint-Michel; mais la forteresse de Lihou devait rester au -pouvoir des Français, malgré les efforts de l’ennemi (_Arch. nat._, c. -k. 67, n. 20 et 20²). - -Quelques années après ce glorieux fait d’armes, le 17 juillet 1444, -Robert Jolivet mourut à Rouen et reçut la sépulture dans l’église -Saint-Michel-du-Vieux-Marché qui dépendait de son monastère. Jean -Gonault fut choisi pour lui succéder; mais le souverain Pontife, à -la prière de Charles VII, nomma le cardinal Guillaume d’Estouteville -abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. Gonault se soumit aux ordres -du pape, et, deux ans après son élection, il déposa la crosse et la -mitre pour vivre en simple religieux. A sa mort, il fut inhumé dans -la basilique où reposaient déjà plusieurs personnages célèbres par -leur science et leur vertu. Le cardinal Guillaume d’Estouteville -était frère du brave chevalier qui gouvernait le Mont depuis 1425. -Les brillantes qualités de son esprit, son savoir profond et sa haute -naissance lui méritèrent l’estime et la faveur du roi de France et du -souverain Pontife; il fut appelé le soutien et la gloire de la sainte -Église romaine. Tous ces titres le recommandaient au respect et à -la soumission des bénédictins; cependant une élection faite en des -circonstances semblables devait leur inspirer des craintes sérieuses -pour l’avenir. D’après la pragmatique-sanction de Bourges, promulguée -en 1438, le Mont-Saint-Michel n’était pas soumis au régime de la -_commende_; mais la nomination que Charles VII venait de faire ratifier -par le pape n’était-elle pas un antécédent fâcheux pour l’indépendance -et la prospérité du monastère? Cette prévision ne tardera pas à se -réaliser. - -Pendant les premières années de cette prélature, les Anglais -inquiétèrent la garnison du Mont-Saint-Michel, mais ils ne tentèrent -aucun engagement sérieux. En 1450 la longue période militaire commencée -dès 1417 était terminée. La plupart des défenseurs vivaient encore -et pouvaient jouir de leur triomphe; quelques-uns cependant avaient -succombé dans la lutte. De ce nombre était le représentant d’une -illustre famille, Pierre Michel de la Michellière (fig. 94). Enfin -les bastilles d’Ardevon et d’Espas avaient été livrées aux flammes, -comme pour «donner à conoistre à la postérité, dit un historien, que -(les) grandes prétentions (des Anglois) contre le royaume de France et -particulièrement contre le Mont-Saint-Michel se resoudoient en fumée;» -Tombelaine était au pouvoir des Français; Pontorson, Avranches et -toute la contrée jouissaient du bienfait inestimable de la paix après -une guerre de plus d’un siècle. Ainsi se réalisa la prophétie de Jeanne -d’Arc: «Vous partirez tous, bon gré, mal gré, en votre pays, excepté -ceux qui seront enterrés en France.» - -[Illustration: Fig. 94.--Armoiries de la famille Michel. Données par le -représentant de la branche aînée, M. S. Michel de Monthuchon.] - - -VI. - -L’ORDRE MILITAIRE DE SAINT-MICHEL. - -Pendant que la France humiliée subissait le joug d’un vainqueur -impitoyable, tous les regards s’étaient tournés vers le -Mont-Saint-Michel pour implorer le secours de l’ange des batailles; -après l’expulsion des Anglais, les mêmes regards se portèrent de -nouveau sur la sainte Montagne pour remercier l’ange de la victoire. -L’enthousiasme était universel, et jamais peut-être l’affluence des -pèlerins n’avait été plus considérable. Guillaume d’Estouteville -favorisa ces pieuses manifestations, en obtenant des faveurs signalées -pour ceux qui visiteraient le Mont et contribueraient par leurs -aumônes à la restauration de la basilique. «Par ce moyen, dit dom -Huynes, comme aussy avec l’ayde du revenu de l’abbaye, on commença à -rebastir le haut de l’église,...... non pas comme auparavant, mais si -superbement et avec tant d’artifice que si on eut voulu continuer à -faire bastir le reste de l’église de mesme façon, on n’en eut pu voir -en France une plus belle pour la structure.» En effet, la hardiesse et -la force de cet édifice, la majesté de l’ensemble et la perfection des -détails, l’élégance et la pureté du style en font l’un des plus beaux -chefs-d’œuvre de l’architecture du quinzième siècle. La crypte avec ses -piliers robustes, ses nervures prismatiques, et ses chapelles rangées -autour du rond-point, saisit l’âme d’étonnement et de respect. Le jour -y pénètre à peine par l’étroite ouverture des fenêtres trilobées, -et vient s’unir à la lumière mystérieuse des lampes qui brûlent -autour de l’image de la Vierge, devant laquelle les pèlerins viennent -s’agenouiller, unissant comme autrefois le culte de l’Archange à celui -de la Mère de Dieu. La partie supérieure, avec ses colonnes élégantes, -ses voûtes élancées, ses larges ouvertures et sa forêt de clochetons, -rappelle le beau nom de palais des anges que nos pères aimaient à -donner au Mont-Saint-Michel. Cet édifice, aux proportions vraiment -gigantesques, resta inachevé. Guillaume d’Estouteville, dans sa visite -au monastère en 1452, fit cesser les constructions pour travailler à -enrichir l’intérieur de la basilique. - -A cette époque les pèlerins non seulement de France, mais aussi des -autres nations, affluaient sans cesse dans la cité de l’Archange. A -leur tête, on vit l’épouse de Charles VII, la reine Marie, et plusieurs -princes qui s’étaient illustrés pendant la guerre de cent ans. Pour -favoriser cet élan universel, le pape Eugène IV avait accordé une -indulgence plénière à ceux qui visiteraient la basilique le jour de la -fête de Saint-Michel. En vertu d’un autre privilège concédé par Pie -II à Guillaume d’Estouteville et à ses successeurs, deux des prêtres -séculiers ou réguliers chargés du pèlerinage pouvaient absoudre de -toutes les censures de l’Église. - -Il est rapporté que, l’an 1450, François Iᵉʳ, duc de Bretagne, vint -au Mont après la prise d’Avranches et de Tombelaine sur les Anglais. -Il y séjourna huit jours et dans l’intervalle il fit célébrer un -service funèbre pour Gilles, son frère, dont il était peut-être le -meurtrier. A la sortie de la ville, un vieux moine accosta, dit-on, le -duc de Bretagne et lui prédit que dans quarante jours il paraîtrait -au tribunal de Dieu, pour rendre compte du sang de son frère: «Il n’y -manqua pas, ajoute un historien, car au bout du terme il mourut.» - -L’Allemagne et la Belgique s’ébranlèrent aussi, et, dans le cours des -années 1457 et 1458, on vit des bandes d’hommes, de femmes et d’enfants -partir des bords du Rhin et s’acheminer bannière en tête vers le -sanctuaire de l’Archange. Un auteur contemporain, Jacques du Clercq, -nous a laissé une description intéressante de ces manifestations -religieuses: «Environ le caresme et après Pasques, l’an 1458, écrit-il -dans ses _Mémoires_, grande multitude d’Alemans et de Brabanssons -et d’aultres pays, tant hommes que femmes et enfans en très-grand -nombre, par plusieurs fois passèrent par le pays d’Artois, et les pays -d’environ, et alloient en pélerinage au Mont-Saint-Micquel, et disoient -que c’estoit par miracles que monsieur saint Micquel avoit fait en -leur pays: entre aultres choses ils racomptoient que ung homme mourut -soudainement en battant son enfant, parce que l’enfant vouloit aller au -Mont-Saint-Micquel: ils disoient que monsieur saint Micquel le avoit -fait mourir; aulcuns disoient aussy que communément cette volonté leur -venoit et ne sçavoient pourquoy sinon que nullement ne pourroient avoir -repos, par nuit, qu’ils n’euissent volonté de aller visiter le saint -lieu du Mont-Saint-Micquel, _et en y passa des milliers par plusieurs -fois_.» Les savants d’outre-Rhin s’en émurent et plusieurs écrivirent -pour empêcher ces «migrations» lointaines et ces pèlerinages entrepris -sous la neige, malgré les difficultés de la route et les rigueurs de -l’hiver. - -Comme toutes les grandes manifestations religieuses, celle-ci fut -signalée par des prodiges éclatants. Le 15 octobre, veille de la -dédicace du mont Tombe, une femme du diocèse de Rennes fut surprise par -la marée et ensevelie sous les flots; mais, disent les annalistes, «il -plut au glorieux Arcange saint Michel la prendre sous sa protection -et bien que la mer l’environnast de ses ondes de tous costez,» elle -n’en fut pas atteinte, et, quand les eaux se furent retirées, un -laboureur d’un village voisin «la porta en sa maison, fit allumer un -(grand) feu et la mit reschauffer auprès;» peu à peu, «par la charité -de ce bon homme,» elle «recouvra ses forces, commença à parler et à -raconter ses désastres.» Des hommes dignes de foi, «Thomas Verel, -inquisiteur, Jean Naudet, Jean Fouchier et Estienne de la Porte,» -docteurs en théologie, ayant examiné ce prodige, n’hésitèrent pas à le -classer parmi les miracles sans nombre opérés par l’intercession de -l’Archange. Parfois, disait-on, une clarté surnaturelle environnait la -cime de la montagne, et saint Michel apparaissait dans les airs sous -la forme d’un guerrier. Enfin, comme le rapporte Jacques du Clercq, un -homme des environs de Liège fut puni de mort dans les circonstances -suivantes: son fils s’était réuni à trois autres petits pèlerins qui -venaient au mont Tombe, il courut à sa poursuite et le saisit par les -cheveux en disant: «Retourne, au nom du diable.» Cet homme, observe -un écrivain, prenait un mauvais «advocat,» car il ne pouvait rien -espérer du démon, «l’ennemy de l’Arcange» aux inspirations duquel son -fils correspondait. «A peine avait-il proféré les dernières syllabes -de ce blasphème exécrable, qu’il tomba roide mort par terre et ne dit -oncques depuis un seul mot.» Tous ces signes de la protection de saint -Michel entretenaient et augmentaient la confiance des populations; -aussi, d’après les anciens chroniqueurs, le nombre des pèlerins était -si considérable qu’on ne pouvait pas même compter les enfants qui -visitaient chaque année le Mont-Saint-Michel. - -En 1462, le successeur de Charles VII, Louis XI, accomplit son premier -pèlerinage au sanctuaire de l’Archange; il était environné de toute -la pompe royale et fit son entrée dans la ville à la tête d’une -brillante escorte; il donna aux religieux six cents écus d’or, et, de -retour à Paris, il envoya pour l’église une statue de saint Michel -et une chaîne qu’il avait portée pendant son exil. Le même souverain -permit «d’ajouter le chef de la maison de France aux armoiries» du -monastère. D’après Jean de Troyes, Louis XI fit un autre voyage au -Mont-Saint-Michel en 1467: «Et avecques lui fist mener quantité de son -artillerie, et si aloient avecques lui grant nombre de ses gens de -guerre.» Toutes ces manifestations solennelles nous montrent quelle -était après la guerre de cent ans la renommée du pèlerinage national de -la France; cependant Louis XI devait ajouter une nouvelle gloire à la -cité de l’Archange. - -Les ordres militaires du moyen âge avaient eu pour saint Michel une -dévotion spéciale; quelques-uns même l’avaient choisi pour chef et -protecteur, par exemple, en Portugal. Les chevaliers l’invoquaient sur -le champ de bataille, et reconnaissaient en lui l’Archange guerrier; -ils aimaient aussi à reposer sous sa garde en attendant l’heure du -jugement suprême: ainsi dans les caveaux de Rhodes, l’image de saint -Michel est plusieurs fois représentée avec ses attributs de gardien des -sépulcres, de conducteur et de peseur des âmes. Depuis longtemps, Louis -XI avait résolu, de son côté, d’établir un _Ordre de chevalerie_ pour -honorer le patron de la France et perpétuer le souvenir des glorieux -événements dont le mont Tombe avait été le théâtre pendant la guerre de -cent ans. Il mit son projet à exécution en 1469, au château d’Amboise -(fig. 95). - -Le Mont-Saint-Michel servit pour ainsi dire de berceau à cet ordre -fameux dont chaque membre devait être un type de bravoure, un modèle -de distinction et un exemple de dévouement. Cette noble origine est -clairement indiquée dans les lettres patentes écrites à la date du -1ᵉʳ août 1469; le roi s’exprime en ces termes: «Loys, par la grâce de -Dieu roy de France, sçavoir faisons à tous, presens et advenir, que -pour la très parfaicte et singulière amour qu’avons au noble Ordre et -estat de Chevalerie, dont par ardente affection, désirons l’honneur -et augmentation; à ce que selon nostre entier désir, la saincte foy -catholique, l’estat de nostre mère saincte Église, et la prospérité -la chose publicque, soyent tenuz, gardées et defendues, ainsi qu’il -appartient; Nous à la gloire et louenge de Dieu nostre créateur tout -puissant et révérence de sa glorieuse Mere, _et commémoration et -honneur de Monsieur sainct Michel Archange, premier Chevalier_, qui -pour la querelle de Dieu victorieusement batailla contre le Dragon, -ancien ennemy de nature humaine, et le trébucha du ciel; _et qui -son lieu et oratoire, appelé le Mont Sainct Michel, a tousiours -seurement gardé, préservé et défendu, sans estre pris, subjugué ne -mis és mains des anciens_ ennemis de nostre Royaume: _et afin que -touts les bons, haults et nobles couraiges soyent esmeuz et incitez -à œuvres vertueuses_, le premier jour du mois d’Aoust, l’an de grace -mil quatre cens soixante neuf, et de nostre règne le IX, en nostre -Chastel d’Amboyse, avons constitué, créé, prins et ordonné, et par -ces présentes constituons, créons, prenons et ordonnons, un Ordre et -fraternité de Chevalerie, ou aimable Compagnie de certain nombre de -Chevaliers: lequel Ordre nous voulons estre nommé _l’Ordre de sainct -Michel_, en et soubs la forme, condition, statuts, ordonnances, et -articles cy après escripts.» - -Les premiers statuts, au nombre de soixante-six, renferment des détails -intéressants sur la constitution intime de l’ordre militaire de -Saint-Michel. Les membres, qui ne devaient pas être plus de trente-six, -étaient choisis parmi les «gentilshommes de nom et d’armes, sans -reproche,» vaillants, prud’hommes et vertueux. Avant d’être élu, il -fallait renoncer à toute dignité semblable; toutefois les empereurs, -rois et ducs pouvaient appartenir aux ordres dont ils étaient chefs, -avec l’autorisation des souverains de la nouvelle chevalerie, -c’est-à-dire de Louis XI et de ses successeurs. Après d’amples -informations, le monarque choisit quinze chevaliers, tous hommes de -«bons sens, vaillance, preud’hommie et autres grandes et louables -vertus;» savoir: Charles, duc de Guyenne, frère du roi, Jean, duc de -Bourbonnais et d’Auvergne, cousin du roi, Louis de Luxembourg, comte de -Saint-Pol et connétable de France, André de Laval, maréchal de France, -Jean, comte de Sancerre, Louis de Beaumont, seigneur de la Forêt et du -Plessis-Macé, Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, Louis de Laval, -seigneur de Châtillon, Louis de Bourbon, comte de Roussillon, - -[Illustration: - - Fig. 95.--Réception d’un chevalier de l’ordre de Saint-Michel, - créé par Louis XI, au château d’Amboise le 1ᵉʳ août 1469. - Fac-simile d’une miniature des _Statuts de l’Ordre_, daté du - Plessis-les-Tours, ms. du seizième siècle. Bibl. de M. Ambr. - Firmin-Didot.] - -amiral de France, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, grand -maître d’hôtel de France, Jean d’Armagnac, comte de Comminges, maréchal -de France et gouverneur du Dauphiné, Georges de la Trémouille, -seigneur de Craon, Gilbert de Chabannes, seigneur de Courton, sénéchal -de Guyenne, Louis, seigneur de Crussol, sénéchal de Poitou, et -Tanneguy-du-Châtel, gouverneur des pays de Roussillon et de Sardaigne. - -Pour notifier à un chevalier son admission dans l’ordre de -Saint-Michel, le roi lui envoyait «un collier d’or, fait (de) coquilles -lacées l’une avec l’autre, d’un double (lacs), assises sur (chaînettes) -ou mailles d’or, au milieu duquel sur un roc (pendait) un imaige d’or -de Monsieur sainct Michel,» avec la devise: «_Immensi tremor Oceani_,» -il est la terreur du vaste Océan: - - «Pour dompter la terreur des démons et de l’onde, - «Qui nous peut plus ayder que cet Archange au monde!» - -Le souverain et les chevaliers de l’Ordre devaient porter ce collier -à découvert sur leur poitrine, sous peine de faire dire une messe et -de donner une aumône de sept «solz six deniers tournoiz;» cependant, à -l’armée, en voyage, dans leurs maisons ou à la chasse, ils pouvaient -porter une simple médaille de saint Michel attachée à une chaîne d’or, -ou à un cordonnet de soie noire; mais ils ne devaient jamais quitter -ce dernier insigne, même dans les plus grands dangers et pour sauver -leur vie. Le grand collier était du poids de deux cents écus d’or, sans -pierres précieuses ni ornements superflus (fig. 96); il appartenait à -l’Ordre et il était remis au trésorier après la mort de chaque membre. - -La fraternité la plus cordiale régnait entre le souverain et les -chevaliers; ils se prêtaient un mutuel appui, et travaillaient -ensemble au maintien de la paix et à la prospérité du royaume; avant -d’entreprendre une guerre, ils prenaient conseil de leurs frères, et, -s’ils étaient Français, ils ne s’engageaient point au service d’un -autre prince et ne faisaient jamais de longs voyages sans la permission -du roi; d’autre part, les membres étrangers ne devaient pas prendre -les armes contre la France, sinon dans les cas exceptionnels où ils ne -pouvaient s’en dispenser; alors tout chevalier qui faisait un confrère -prisonnier de guerre, lui rendait la liberté. Le roi, de son côté, -s’engageait à protéger les membres de l’ordre, à les maintenir dans -leurs privilèges, et à n’entreprendre aucune guerre, ni aucune affaire -importante sans avoir leur avis, sauf dans les circonstances où il -fallait agir en secret et sans retard. Il était défendu sous la foi du -serment de révéler les entreprises sur lesquelles le souverain avait -consulté les chevaliers. - -[Illustration: - - Fig. 96 et 97.--Collier de l’ordre de Saint-Michel et médaille de - pèlerin de Notre-Dame de Boulogne, portant sur le revers le collier - de l’ordre de Saint-Michel, disposé selon la prescription des - statuts royaux de 1469.] - -Tout membre convaincu d’hérésie, de trahison ou de lâcheté, devait -être dépouillé de ses insignes et rayé de la liste des frères; parfois -même, il était condamné à la peine capitale. Nous en avons un exemple -frappant dans la personne du connétable de Saint-Pol: comme il s’était -rendu coupable du crime de lèse-majesté, il fut condamné à mort et -amené au palais du Parlement. Au moment où il entrait, dit Philippe -de Commines, le chancelier lui adressa ces paroles: «Monseigneur de -Saint-Pol, vous avez été par cy-devant, et jusqu’à présent réputé le -plus ferme et le plus constant chevalier de ce royaume, et puis donc -que tel avez été jusqu’à maintenant, il est encore mieux requis que -jamais que ayez meilleure constance que oncques vous eutes.» On lui -enleva ensuite le collier de Saint-Michel dont il était décoré, et on -lui lut la sentence qui le déclarait «crimineux» et le condamnait à -mort: «Dieu soit loué, répondit le connétable; véez bien dure sentence; -je lui supplie et requiers qu’il me donne la grace de le bien connoitre -aujourd’huy.» Au contraire, tout chevalier fidèle à ses engagements -était environné d’honneur pendant sa vie, et, à sa mort, le dernier -frère reçu dans l’Ordre faisait chanter vingt messes et donnait six -écus d’or en aumône pour le repos de son âme. - -Les articles XIX et XX sont conçus en ces termes: «_Pour la très -singulière confiance et dévotion qu’avons à Monsieur saint Michel_, -premier chevalier, qui pour la querelle de Dieu victorieusement -batailla, et qui son lieu et oratoire à tousiours gardé et défendu, -sans estre prins ne subjugué des anciens ennemis de la couronne -de France, et est invincible; Et soubs le nom et tiltre duquel -est par Nous ce présent Ordre fondé et institué: Nous avons -institué et ordonné, que tous divins services, et autres cérémonies -Ecclésiastiques, biens faicts et fondations qu’entendrons faire, et -qui se feront, tant par Nous, que par nos successeurs Souverains de -l’Ordre, et les frères et Chevaliers d’iceluy, se feront, célébrèront -et emploiront au lieu et Église du Mont sainct Michel: lequel lieu nous -élisons et ordonnons, tant pour les choses dessusdites, qu’autres; -ainsi qu’après sera déclaré.... Au cueur de ladicte Église, seront -ordonnez sièges, ausquels seront le Souverain et lesdicts Chevaliers -de l’Ordre, quand ilz seront illec rassemblez: et au-dessus desdicts -sièges, contre le mur, premièrement dessus le siège du Souverain, sera -mis et affiché l’escu de ses armes, et dessus son heaulme et timbre, -et subséquemment de chacun desdicts chevaliers, en gardant l’ordre de -préférence.» - -Les assemblées générales où se traitaient les plus graves intérêts -de l’ordre devaient se tenir le jour de la fête de saint Michel. La -veille, tous les membres se présentaient devant le souverain à l’heure -des vêpres, et allaient ensemble à l’Église revêtus de manteaux de -damas blanc traînant à terre, «brodez» d’or, avec des coquilles «d’or» -et lacs d’amour en broderie et «fourrez d’hermines,» la tête couverte -d’un chaperon - -[Illustration: Fig. 98.--Chapitre de l’ordre de Saint-Michel, tenu -par le roi Henri II, en 1548. Fac-simile d’une gravure des _Statuts -de l’ordre de Saint-Michel_, édition de 1725, appartenant à M. Ed. -Corroyer.] - -de velours cramoisi «à longue cornette.» Le jour de la solennité ils -assistaient à la messe, et, à l’offertoire, ils donnaient une pièce -d’or; ensuite ils dînaient avec le roi; le soir, ils se rendaient de -nouveau à l’église pour entendre les vêpres; mais ils portaient alors -un manteau noir et un chaperon de même couleur, excepté le roi qui -était vêtu d’un manteau violet. Les vêpres étaient suivies de l’office -des morts. Le lendemain, à la messe, tous les chevaliers offraient -un cierge d’une livre, auquel leurs armes étaient attachées; le jour -suivant une autre messe était chantée en l’honneur de la sainte Vierge; -mais chaque membre pouvait y assister sans le costume de l’ordre. - -D’après les premiers statuts, le nombre des officiers était de quatre -seulement: le chancelier qui devait être prêtre, le greffier, le -trésorier et le héraut nommé _Mont-Saint-Michel_. Ce dernier, qu’on -appelait aussi «roy d’armes,» devait être «homme prudent et de bonne -renommée, souffisant et expert;» il portait un émail comme signe de -distinction et jouissait d’une pension de douze cents francs. Sa -charge consistait à porter les lettres du souverain aux frères de -l’ordre, à signifier les trépas des membres défunts et à notifier -les nominations faites dans les assemblées générales; il avait aussi -l’obligation de s’enquérir «des prouesses» et hauts faits du souverain -et des chevaliers. A la messe solennelle, le jour de l’assemblée -générale, ces officiers portaient «des robes longues de camelot de -soye blanc, fourrez de menu ver, et des chaperons d’escarlate.» Le 22 -décembre 1476 Louis XI créa un prévôt ou maître des cérémonies, et -le chargea d’établir à Paris une collégiale «pour célébrer, chanter -et dire l’office divin, et faire les prières condignes à obtenir la -très bénigne grâce de Dieu nostre Saulveur et Rédempteur, au moyen de -la très vertueuse intercession de (Monseigneur) sainct Michel, qui -continuellement sans intermission» a conduit les affaires du royaume. A -cette occasion vingt-six articles furent ajoutés aux premiers statuts. -Enfin, le 24 du même mois, la fondation de cette collégiale fut résolue -pour dix chanoines, un doyen et un chantre, huit chapelains, six -enfants de chœur, un maître, deux clercs, trois huissiers, un receveur -et un contrôleur; les offices devaient se célébrer dans l’église -Saint-Michel du Palais. Alexandre VI approuva et loua le projet de -Louis XI; mais, contrairement à l’assertion de plusieurs historiens, la -chapelle du Palais ne servit pas de lieu de réunion pour les chevaliers -de Saint-Michel. - -Pendant de longues années, le nouvel ordre militaire jouit d’une haute -réputation. Non seulement les souverains de France; mais les - -[Illustration: - - Fig. 99.--Martin de Bellay, seigneur de Langey, prête serment de - chevalier de Saint-Michel en 1555, dans la chapelle de Vincennes. - Le cardinal de Lorraine tient le livre des Évangiles. Fac-simile - d’une gravure des _Statuts de l’Ordre de Saint-Michel_, édition de - 1725, appartenant à M. Ed. Corroyer.] - -rois d’Espagne et d’Angleterre, de Suède et de Danemarck, les princes, -les guerriers et les savants les plus illustres ambitionnèrent le titre -de chevalier de Saint-Michel. Cinq rois de France: François Iᵉʳ, Henri -II, Charles IX, Henri III, et Louis XIV modifièrent les règlements -de 1469. François Iᵉʳ remplaça «le double lacs» du collier par «une -cordelière» - -[Illustration: _Comme le Roy donne l’accollade et fait les Chevaliers -de Sᵗ Michel le jour qui precede la Ceremonie de l’ordre du Sᵗ Esprit._ - -Fig. 100.--Fac-simile de la gravure d’Ab. Bosse.] - -en mémoire d’Anne de Bretagne, qui l’en avait prié avant de mourir. -Ce prince, dit Brantôme, était très zélé pour son ordre et un jour -il fit une réprimande à un chevalier, qui, étant prisonnier de -guerre, avait caché ses insignes pour n’être pas condamné à une forte -rançon. Henri II introduisit des modifications dans l’habillement des -chevaliers. D’après les ordonnances de ce prince, les simples frères -devaient porter «le manteau de toile d’argent brodé à l’entour de sa -devise, savoir trois croissans d’argent entrelassez de trophées semez -de langues et de flammes de feu, avec le chaperon de velours rouge -cramoisi couvert de la même broderie;» le chancelier avait un manteau -de velours blanc et un chaperon de velours cramoisi; le prévôt et -maître des cérémonies, le trésorier, le greffier et le héraut portaient -un manteau de satin blanc et un chaperon de satin cramoisi, avec une -chaîne d’or au bout de laquelle pendait une coquille «d’or.» Charles IX -ordonna de limiter à cinquante le nombre des frères - -[Illustration: - - Fig. 101.--Armoiries de Gabriel de Rochechouart, marquis de - Mortemar, créé chevalier de l’ordre du Saint-Esprit par Louis XIII, - à Fontainebleau, le 14 mai 1633. Ces armoiries sont entourées des - deux colliers réunis.] - -que François II avait beaucoup trop multipliés, au détriment de la -chevalerie et malgré la défense des statuts. Henri III ayant créé -l’ordre du Saint-Esprit, le fondit pour ainsi dire avec celui de -Saint-Michel. En effet, tous les membres de l’ordre du Saint-Esprit -prenaient l’ordre de Saint-Michel la veille de leur réception (fig. -100); ils faisaient entourer leurs armes des deux colliers réunis -et s’appelaient «les chevaliers des ordres du roi (fig. 101).» -Enfin, Louis XIV ajouta treize articles aux statuts rédigés par ses -prédécesseurs, et défendit de porter à plus de cent le nombre des -chevaliers, parmi lesquels devaient être six prêtres âgés au moins -de trente ans. D’après l’article IX, «aucun des confrères» ne pouvait -se dispenser de porter la croix de l’ordre; elle avait la «forme et -la figure» de la croix du Saint-Esprit; mais elle devait être moitié -plus petite. La colombe était remplacée par l’image en émail de saint -Michel, que les chevaliers portaient en écharpe avec un ruban noir. -Plus tard, par tolérance, ils attachèrent cette croix avec un ruban -bleu «à la boutonnière du just-au-corps.» - -Telle est la constitution de cet ordre fameux, qui dut son origine à -l’héroïsme des défenseurs du mont Tombe, et à la confiance de nos pères -envers le saint Archange. Si le fondateur céda, en l’instituant, aux -vues d’une politique humaine, les statuts qu’il rédigea n’en respirent -pas moins un attachement sincère à la foi catholique et un amour -ardent pour la prospérité, l’honneur et la dignité de la France. Les -chevaliers ne marchèrent pas tous sur les traces des d’Estouteville, -mais la plupart se montrèrent dignes des marques de distinction et des -privilèges dont le souverain les gratifia; fiers d’être enrôlés sous -l’étendard de saint Michel, ils honorèrent dans leur céleste patron -l’ange des batailles ou le prince de la lumière, le type de la bravoure -ou le protecteur des sciences et des lettres; on compta parmi eux des -guerriers et des savants. Cet ordre, malgré des siècles de gloire, ne -trouva pas grâce aux yeux de la révolution; rétabli sous Louis XVIII et -Charles X, il fut aboli de nouveau, et, depuis la mort de son dernier -représentant, monsieur de Mortemar, il partage le sort des grandes et -nobles institutions du moyen âge. - - -VII. - -APOGÉE DU CULTE DE SAINT-MICHEL. - -Bien des fois, dans l’histoire du culte de saint Michel, un fait -remarquable a dû frapper le lecteur: dans les circonstances -solennelles, au moment où se formait notre unité nationale, dans -les dangers extrêmes et à l’heure du triomphe, la dévotion des -Français prenait comme un nouvel élan, la confiance grandissait, de -nombreuses caravanes s’acheminaient vers le mont Tombe, des confréries -s’établissaient, des temples et des autels s’élevaient sous le vocable -de l’Archange. Après la guerre de cent ans, la France venait d’échapper -au plus grand des périls et sa victoire était complète; aussi, jamais -le nom de saint Michel ne fut environné de plus d’honneur; jamais son -culte ne fut plus populaire, ni plus universel. - -Non seulement en France, mais chez toutes les nations chrétiennes, -à Byzance et à Moscou, des princes et des guerriers, des familles -illustres, des magistrats, des prêtres, des artistes portaient le -nom de Michel; la fête de l’Archange était une date célèbre que l’on -choisissait - -[Illustration: Fig. 102.--Méreau (face et revers) de la corporation des -pâtissiers-oublieurs. Quinzième siècle.] - -pour tenir des cours plénières, pour rendre la justice, contracter des -obligations, élire un nouveau domicile ou entreprendre une affaire -importante; à côté de l’ordre militaire de Saint-Michel, plusieurs -corporations ouvrières, les ajusteurs de balances, les chapeliers, -les étuvistes, les boulangers, les pâtissiers-oublieurs et plusieurs -autres prirent saint Michel comme patron; dans la ville d’Argentan, les -tanneurs se placèrent sous la protection de l’Archange qui avait, dans -leur pensée «tanné la peau du diable» quand il le précipita du haut des -cieux. Ces corporations, surtout à Paris, gravaient sur les méreaux -l’image du saint patron (fig. 102), célébraient sa fête avec pompe, -et devaient envoyer tous les ans une députation en pèlerinage au mont -Tombe. - -Mais avant tous ces patronages, presque sur la ligne de la chevalerie, -nous devons placer les nombreuses confréries qui s’établirent -sur divers points de la France, spécialement dans la province de -Normandie, sous le nom bien connu de _Charités_. Ces pieuses -associations, qui existent encore en certaines paroisses, ont pour but -l’ensevelissement des morts, et reconnaissent pour patron l’Archange, -gardien des sépultures, conducteur et peseur des âmes (fig. 103). -Il est curieux et instructif à la fois d’en étudier la nature, afin -de bien comprendre quelle était alors l’influence du culte de saint -Michel. Bernay, Menneval et quelques autres paroisses du diocèse -d’Évreux ont probablement servi de berceau à ces confréries, dont -l’origine semble remonter à une peste qui ravagea le pays en 1080. -Comme la plupart des habitants avaient pris la fuite pour échapper au -terrible fléau, un petit groupe de personnes de toutes les classes de -la société se réunit pour inhumer les morts, et forma une association -sous le vocable de saint Michel. D’après un manuscrit du seizième -siècle, voici quels étaient les règlements de la _Charité_ de Menneval, -fondée par «J. Planquette, esquevin, J. Bolquier, prévost, et J. -Dumoutier.» - -Quiconque voulait «bénignement» faire partie de ladite Charité, soit -homme ou femme, devait être «puissant de corps pour gaigner sa vie» et -n’avoir encouru aucune excommunication; de plus il payait dix deniers -tournois au moment de la réception, et autant aux deux principales -fêtes de saint Pierre et à la Saint-Michel. Ces mêmes jours de -solennité, on chantait une messe «à diacre et sous-diacre» pour le -«salut de l’âme des frères et bienfaiteurs tant vifs que trépassés.» - -L’association était gouvernée par un échevin, un prévôt et treize -frères ou servants, tous gens «prudhommes et loyaux.» A chacune des -trois fêtes désignées, les treize frères ou officiers, portant des -torches de cire du poids de deux livres, allaient «quérir» l’échevin, -le conduisaient à l’église pour les premières vêpres et la messe, et le -ramenaient à son hôtel, après la fin de la cérémonie; ils pouvaient en -cette circonstance «porter croix, campenelle et bannière de la frairie -par toutes les paroisses.» - -Le _placebo_ et le _dirige_ de l’office des morts devaient être chantés -par sept chapelains; on pouvait cependant se contenter d’un seul dans -les cas extraordinaires, par exemple dans les grandes mortalités. Le -luminaire pour les trépassés était de quatre gros cierges de trois -livres, qui brûlaient autour du corps, et de deux autres d’une livre -pour l’autel. Si un frère servant «allait de vie à trépas,» il était -accompagné de sa demeure à l’église et de l’église au cimetière par -deux officiers portant des torches du poids de trois livres; si le -défunt avait rempli les charges de prévôt ou d’échevin, quatre torches -devaient être allumées en son honneur pendant le service. Tous les -frères ou officiers servants étaient tenus «de lever le corps de -son hostel» pour le porter à l’église, où l’on «célébrait une messe -solennelle - -[Illustration: - - Fig. 103.--Saint Michel, peseur des âmes. Un homme ayant - été transporté en esprit au tribunal de Dieu, voit, grâce à - l’intervention de la sainte Vierge, le poids des bonnes actions - l’emporter sur celui des mauvaises. D’après un ms. du quinzième - siècle, peint en camaïeu: _Les Miracles de Notre-Dame_, nº 9199, à - la Bibl. nat.] - -à diacre et sous-diacre.» Le même jour, chaque membre faisait dire -pour le frère défunt une messe basse aux frais de la Charité, et -treize pains étaient distribués à treize pauvres devant la fosse du -cimetière. A toutes les fêtes, la confrérie plaçait sur l’autel deux -cierges d’une livre, et deux torches de trois livres étaient tenues -par des officiers «à la lévation du corps de Nostre Seigneur Jesus -Christ;» les frères servants donnaient aussi «le pain benoist» à toute -l’assistance, et un clerc était spécialement chargé de servir le prêtre -à l’autel. - -Si un membre était «ladre et séparé de la compagnie,» les frères avec -«la croix, campenelle et bannière,» l’accompagnaient jusqu’au lieu -où le curé de la paroisse devait le conduire. Les infirmes qui ne -pouvaient plus gagner leur vie sans mendier, et demandaient des secours -à la confrérie, recevaient «six blancs par semaine.» Ceux qui avaient -failli à leur devoir étaient condamnés à une amende: «les chapelains -payaient cinq deniers tournois» et «les frères serviteurs cinq deniers.» - -Dans les temps de grande mortalité, quand le service de la charité -devenait trop difficile et trop «grevable,» les frères ou officiers -pouvaient s’adjoindre des aides. Quatre ou six serviteurs restaient -le dimanche à la table de la recette pour régler après la messe -les intérêts de la Charité, et accueillir les nouveaux frères qui -demandaient à entrer dans la confrérie. - -Outre les divers ornements d’église, l’association possédait un drap -mortuaire chargé au milieu d’une croix blanche. Sur la bannière on -représentait l’image de l’Archange gardien des sépultures et conducteur -des âmes. Le costume des frères se composait ordinairement d’une -soutanelle assez longue, d’une ceinture noire à frange blanche, d’un -rabat en mousseline, et d’un chaperon qui fut transformé plus tard en -barrette conique; ce chaperon portait, bordés sur le devant, le nom -de la paroisse et la date de l’institution. Sur une écharpe placée en -sautoir, on voyait l’image de saint Michel terrassant le démon. - -Dans toutes les confréries on admettait des membres honoraires, qui -prenaient part aux frais et assistaient aux réunions des frères -serviteurs, sans partager leurs modestes et pénibles fonctions; ainsi, -dans la commune des Chambrais les chefs de la famille de Broglie ont -toujours compté parmi les membres honoraires de la Charité. Plusieurs -de ces confréries avaient également un dignitaire appelé _roi_; son -emploi consistait surtout à présider les réunions générales, à servir -de guide aux pèlerins que l’association députait au Mont-Saint-Michel; -au bout d’un an, il devenait prévôt, puis l’année suivante échevin, et -ensuite il rentrait parmi les simples frères; son costume et celui des -deux autres frères dignitaires, se distinguait par la richesse et les -couleurs; il portait, comme le prévôt et l’échevin, un bâton historié, -surmonté d’une petite niche, tandis que les officiers servants -n’avaient à la main que des torches allumées. Un ou deux frères avaient -le titre de sonneurs et convoquaient les membres à la réunion; dans -les enterrements, ils étaient vêtus d’une dalmatique et agitaient une -clochette pour inviter les fidèles à la prière. - -D’autres associations non moins florissantes s’étaient établies -dans le but d’honorer l’Archange et de favoriser les pèlerinages au -Mont-Saint-Michel. Leur nombre se multiplia au quinzième siècle, -mais pour en trouver l’origine, il faut remonter plus haut dans le -moyen âge. Dès l’année 1210, d’après le frère Jacques du Breul, le -roi Philippe-Auguste «fonda la confrérie de saint Michel l’Ange, du -Mont de la mer, en l’église Saint-Michel près le palais, à Paris, -pour les pèlerins et pèlerines» qui avaient fait le «voyage» du mont -Tombe. Quelques-unes de ces confréries possédaient des hôtels, où -l’on hébergeait gratuitement les pèlerins de passage à Paris; on y -distribuait aussi des secours aux enfants et aux pauvres qui n’avaient -pas les ressources nécessaires pour aller visiter le Mont-Saint-Michel, -Saint-Jacques de Compostelle, ou tout autre sanctuaire vénéré. Le -nombre de ces pieux voyageurs devint si considérable au quinzième -siècle que le seul hôpital de la confrérie de _Saint Jacques aux -pélerins_, à Paris, en hébergea 16,690 en moins d’un an; et, comme nous -l’apprend une requête de la même époque, 36 à 40 «povres pelerins et -austres povres» logeaient chaque nuit dans cet hôpital, qui se trouvait -par là «moult chargé et en grande nécessité de liz, de couvertures -et de draps.» En certaines contrées où ces confréries n’existaient -pas, des quêtes étaient faites pour venir en aide aux pèlerins du -Mont-Saint-Michel; dans les paroisses où elles étaient établies, comme -à Bernay, Menneval, Argentan, les confrères possédaient leur chapelle, -et même leur sacristie particulière; ils avaient leur jour de fête -et de réjouissance. Par exemple, à Moulins-sur-Orne, si célèbre par -sa confrérie de saint Michel, la solennité de l’Archange est suivie -d’une véritable fête de famille; après les vêpres, tous les assistants -chantent le cantique traditionnel, et le soir les associés donnent un -repas auquel 60 à 80 personnes prennent part chaque année. - -Le Mont-Saint-Michel était le centre et le foyer de toutes ces œuvres, -tandis que le glorieux Archange en était l’inspirateur, le chef et le -patron. Les diverses confréries devaient envoyer des pèlerins au Mont, -et plusieurs n’admettaient jamais un nouveau membre, s’il n’avait -auparavant visité le sanctuaire de saint Michel (fig. 104). D’après le -livre des _Us_ de Saint-Firmin, l’une des villes les plus anciennes -et les plus célèbres du Pas-de-Calais, Montreuil-sur-Mer, possédait -de temps immémorial une confrérie de célibataires dont la plupart -accomplissaient chaque année le pèlerinage du Mont-Saint-Michel au -péril de la mer; avant le départ, ils recevaient la bénédiction du curé -et se munissaient auprès du «mayeur» d’un laissez-passer collectif; ils -vivaient en route de quêtes et d’aumônes, et arrivaient au terme de -leur voyage le quinze octobre, veille de la fête du saint patron; tous -passaient la nuit en prière, communiaient le lendemain et revenaient -chargés de coquilles, mendiant toujours leur pain et portant, selon -l’usage, le bourdon et la bannière des pèlerins. A l’arrivée, le curé -de l’église Saint-Michel et les habitants de la ville allaient à leur -rencontre et les recevaient «avec force démonstrations de joie et de -piété.» Cette coutume n’est point particulière au moyen âge; nous la -retrouvons dans les siècles derniers et même au dix-neuvième siècle. -Plusieurs paroisses du diocèse de Séez en offrent une preuve évidente: -pour être reçu dans les confréries d’Almenesches, de Silly-en-Gouffern, -de Sai, de Moulins, de Sarceaux, il fallait avoir visité le -Mont-Saint-Michel, et s’être nourri avant le départ de la divine -Eucharistie, afin d’accomplir en état de grâce cet acte religieux. - -Saint Michel, ange médecin et protecteur des agonisants, fut aussi -l’objet d’un culte spécial, surtout à Liège et en certaines villes -de la Flandre, où l’on fonda des confréries sous son patronage, pour -venir en aide aux malades. A cette heure suprême, où l’âme est sur le -point de paraître devant son juge, nos pères voulaient se concilier la -faveur du puissant et redoutable Archange; ils ne l’oubliaient pas même -dans leurs testaments. Louis Raoul Bachelier légua, en 1459, trente -sous tournois de revenu pour entretenir dans l’église de «Nismes» deux -cierges d’une demi-livre, qui devaient brûler le jour de la fête de -saint Michel; le frère de Louis XI, Charles de Valois, duc de - -[Illustration: Fig. 104.--Pèlerinage de la confrérie de Camembert -(Orne) au Mont-Saint-Michel en 1772. Tableau de l’église de Camembert. -D’après une photographie de M. Gatry, vicaire de Vimoutiers.] - -Guyenne, comte de Saintonge et seigneur de la Rochelle, a laissé -ces belles paroles dans son testament de 1472: «(Nous) commettons -(notre âme) à la Vierge glorieuse, qui des pécheurs, jusques icy, -nous confessons estre advocate, et qui non sans cause est dite du -Rédempteur de l’humain genre, et Roy de gloire, Mère très débonnaire; -à Monsieur saint Michel, et toute la cour du Paradis céleste, afin que -par leurs prières, elle monte ès saints lieux, pour régner avec eux: si -leur prions et requerrons, et très dévotement les supplions qu’ils me -soient en aide.» - -Les magistrats honoraient en saint Michel l’ange justicier, les -écoliers reconnaissaient en lui le prince de la lumière et le -protecteur des lettres; les artistes lui bâtissaient des temples -et des autels, le peignaient sur la toile et lui élevaient des -statues, les poètes le chantaient, les orateurs célébraient sa gloire -et sa puissance, les princes et les derniers enfants du peuple -s’agenouillaient ensemble pour le prier; saint Michel avait sa place -dans les fêtes de famille; il paraissait partout, sur le théâtre, -dans les réunions publiques, en particulier dans les processions -solennelles; il fallut même parfois écarter son image, pour empêcher -des manifestations indiscrètes, et arrêter l’élan d’un enthousiasme -pas assez réfléchi. Il est bon de rappeler certains traits, pour -faire mieux comprendre cette époque, glorieuse par-dessus toutes dans -l’histoire de saint Michel (V. _Le Mistere du siege d’Orleans_). - -Nos pères ignoraient les jouissances raffinées que notre siècle -matérialiste et sensuel demande aux exhibitions du théâtre; pour se -procurer des délassements, ils aimaient à reproduire les vérités -de la religion dans des scènes naïves, parfois bizarres, mais dont -l’honnêteté n’avait jamais à rougir. Souvent l’archange saint Michel, -vainqueur de Satan et gardien des âmes, jouait un rôle important dans -ces représentations symboliques. D’après les vieux historiens de Paris, -les pâtissiers de cette ville célébraient la fête de saint Michel, -leur protecteur, par une procession qui attirait un grand nombre de -curieux. Ils se rendaient en pompe à la chapelle de l’Archange, dans -l’église Saint-Barthélemy. Les uns étaient habillés en diables, les -autres en anges, et au milieu de la troupe on voyait saint Michel -agitant une grande balance et traînant après lui un démon enchaîné, qui -s’efforçait de molester les passants, menaçait les uns, frappait les -autres et faisait à tous des niches plus ou moins ridicules. Anges et -diables étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis à distance -par des prêtres qui portaient le pain bénit. Des drames analogues se -jouaient au Mont-Saint-Michel, «en présence de ces foules immenses qui, -à certains jours privilégiés, encombraient les abords de l’abbaye (E. -de Beaurepaire, _Les miracles du Mont-Saint-Michel_).» - -La procession que le roi René institua en 1462, dans la ville d’Aix, -offrait une scène non moins singulière, appelée _Le jeu des diables_ -ou _La lutte de la petite âme_. Des démons revêtus de costumes -aux emblèmes satiriques et la tête surmontée de longues cornes se -pressaient autour d’un enfant qui représentait la petite âme. Cet -enfant portait un gilet blanc, symbole de l’innocence, et tenait à -la main une grande croix qu’il serrait sur sa poitrine (fig. 105). -D’abord, à l’aspect du signe de - -[Illustration: Fig. 105.--_Le jeu des diables ou la lutte de la petite -âme_; groupe de la procession instituée à Aix en 1462, par le roi René. -D’après A. Millin.] - -notre salut, les démons prenaient la fuite, mais ils ranimaient bientôt -leur courage et se précipitaient une seconde fois sur la petite âme; -ils n’osaient pourtant pas l’approcher de trop près, et, se tenant -à distance, ils essayaient de l’enlever avec des bâtons fourchus; -furieux de ne pouvoir réussir, ils n’écoutaient plus que leur colère et -redoublaient d’efforts pour s’emparer de leur victime. La petite âme -allait succomber, quand saint Michel, vêtu de coton blanc, ayant des -ailes dorées et la tête environnée d’une auréole céleste, apparaissait -tout à coup et se jetait au milieu de la mêlée, aussitôt il était -assailli par les démons, et recevait des coups innombrables sur son -dos, qu’il avait prudemment rembourré d’un épais coussin. Les diables -désespérés, n’en pouvant plus de lassitude, renonçaient à leur dessein -et prenaient la fuite en faisant d’horribles grimaces. Alors le nouveau -Michel, comme s’il avait triomphé de Lucifer en personne, poussait un -cri de victoire et sautait à plusieurs reprises, pour témoigner sa joie -d’avoir sauvé la pauvre petite âme des griffes du démon. - -Afin de compléter cet aperçu général, il faut arrêter les yeux sur -la cité de l’Archange. En 1470, un an après l’institution de la -chevalerie, Louis XI visita le Mont-Saint-Michel, et, au témoignage -d’Hélyot, il y tint la première assemblée de l’ordre, dans la salle -des Chevaliers. Un autre chroniqueur, Jean de Troyes, parlant de ce -voyage, s’exprime ainsi: «Le roi, qui estoit à Amboise, s’en partit -et ala au Mont Sainct Michel en pèlerinage. Et après icelluy fait et -accomply,» il inspecta Tombelaine, Avranches, Coutances, Caen, et -plusieurs autres places de Normandie. Deux ans plus tard, Louis XI -revint au Mont avec une brillante escorte. A son passage dans la ville -d’Alençon, il faillit être écrasé par la chute d’une pierre qui se -détacha d’un mur; aussitôt, disent les historiens, le roi fit un grand -signe de croix, se mit à genoux en témoignage de sa reconnaissance et -baisa la terre. Quelques jours après, il était dans la basilique de -Saint-Michel, et suspendait auprès du crucifix la pierre qui était -tombée à ses pieds dans la ville d’Alençon. Jean de Troyes nous apprend -que dans le cours de l’année 1474 les Anglais menacèrent de faire une -descente sur les côtes de Normandie, peut-être pour tenter la prise du -Mont-Saint-Michel: «le roy, dit-il, fut au service la veille de Noël -en l’église Nostre-Dame de Paris. Le lendemain de Noël qui estoit le -jour Sainct Estienne, le roy eut des nouvelles que les Anglois estoient -en armes en grant nombre sur mer, et estoient vers les parties du -Mont Sainct Michel. Et incontinent fist monter à cheval et envoyer en -Normandie les archiers par lui mis de sus sa nouvelle garde, nommée la -garde de monsieur le Dauphin.» - -A cette époque, les armoiries du Mont étaient chargées de coquilles -sans nombre, avec le chef de la maison de France (fig. 106); l’abbaye -jouissait de nombreux privilèges que Louis XI confirma par ses lettres -de 1477, en abolissant toutes les taxes qui pesaient sur les religieux; -mais pour servir ses vues politiques, le monarque se réserva le droit -de faire garder le château par un officier de son choix; il construisit - -[Illustration: Fig. 106.--Armoiries de l’Abbaye, sous le règne de Louis -XI.] - -même des cachots à l’ouest du mont Tombe. Il prouvait par là que sa -piété envers l’Archange n’était pas sans mélange d’intérêt personnel. - -Cependant l’institution de l’ordre militaire fut suivie de plusieurs -années glorieuses pour l’histoire de saint Michel. Le chevalier de -cette époque passait pour le vrai type de la bravoure française, et, -dans les circonstances périlleuses, il figurait toujours au premier -rang; pour lui, reculer sur un champ de bataille était un acte de -félonie que rien ne pouvait excuser; sa vaillante épée était au service -de Dieu, de l’Église, de la veuve et de l’orphelin. D’autre part, -l’ancienne abbaye, avant d’accepter le régime de la _commande_ et de se -soumettre à une juridiction étrangère, jetait un vif éclat et montrait -que la vie n’était pas épuisée dans son sein. - -Plusieurs religieux se livrèrent à l’étude avec ardeur. Il faut -rapporter à cette époque le manuscrit intitulé: _Varia ad historiam -Montis Sancti Michaelis_. Ce volume, orné de longues lettres gothiques, -est l’œuvre d’un moine du Mont-Saint-Michel. La vérité historique n’y -est pas toujours respectée avec assez de scrupule; cependant nous y -trouvons plusieurs détails qui méritent d’être rapportés. L’auteur -raconte en style naïf la légende «du benoist archange, Monseigneur -saint Michiel;» puis il cite les «oroisons aux angels de paradis, et -premièrement à l’ange qui de nous est garde.» A la fin de son ouvrage, -le moine bénédictin nous a laissé des pièces de poésie remarquables à -la fois par l’onction de la piété et les grâces du langage; par exemple -qui ne serait touché en lisant cette prière au Sauveur et à la Vierge? - - «Doulz Jhésus Crist, doulz créateur - «En qui j’ay toute m’espérance, - «Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur, - «Qui n’as ne fin ne commensance, - «Doucement me donne t’amour, - «Et de ta gloire cognoissance, - «Et m’ottroy par ta douceur - «Vraie confession et repentance..... - «Sainte Marie, dame, royne, genitrix, - «Glorieuse pucelle, porte de paradis, - «Se vous onqs oytes par la vostre merci - «La voix d’un pécheur qui vous criast merci... - «Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans, - «A trestous mes besoings me soiez vous aidant...» - -Tandis que le trouvère exerçait sa verve dans le silence du cloître, -la crosse était portée par des hommes dont les brillantes qualités -contribuaient à faire aimer et vénérer le principal sanctuaire de -l’archange saint Michel. Le cardinal d’Estouteville était mort à -Rome, en 1482. Après lui, les quatre neveux du capitaine de Baternay, -André de Laure, Guillaume de Lamps, Guérin de Laure et Jean de Lamps -gouvernèrent successivement le monastère à titre d’abbés réguliers. -André de Laure, originaire du Dauphiné se distinguait par l’étendue de -son savoir et la noblesse de sa naissance; de plus il avait pour lui -la faveur de son oncle, le comte du Boschage de Baternay, chambellan -du roi et successeur de Jean d’Estouteville dans la charge de capitaine -du Mont. Les religieux, qui désiraient vivement élire eux-mêmes -leur abbé et recouvrer les droits qu’on leur avait enlevés lors de -l’élection du cardinal d’Estouteville, se réunirent en chapitre dès -qu’ils apprirent la mort de ce dernier; ils procédèrent au vote sous -la présidence de Guillaume le Maire, prieur claustral de l’abbaye, -et portèrent leurs suffrages sur André de Laure. Ils espéraient avec -raison que le comte de Baternay ferait ratifier cette élection. Le -nombre des moines était alors de 25. Le nouvel abbé, qui possédait le -prieuré de Pontorson et remplissait les charges d’archidiacre et de -chantre du monastère, ne voulut renoncer à ces titres qu’après avoir -reçu les lettres du roi et s’être assuré que son élection ne serait pas -invalidée. - -André de Laure était docteur en l’un et l’autre droit; cependant il -passa une partie de son temps à Paris pour se livrer à l’étude. Vers -la fin de sa vie, il résida plus régulièrement dans son abbaye où il -mourut le 25 mars 1499. Les bénédictins l’inhumèrent dans la chapelle -de la Sainte-Trinité, devant l’autel du Sauveur qu’il avait lui-même -érigé et qui fut dédié depuis à Notre-Dame de Pitié. Malgré ses longs -séjours à la capitale, André de Laure ne négligea pas les intérêts de -son monastère dont il augmenta les revenus; il mit en particulier tous -ses soins à orner la basilique de l’Archange. D’après dom Huynes, il -enrichit les chapelles de vitraux, dans lesquels «il fit peindre ses -armes, celles du cardinal d’Estouteville, comme aussy l’histoire de la -fondation du Mont et le sacre des roys de France. Plusieurs depuis ce -temps là ont adjousté leurs armes à ces vitres.» - -Guillaume de Lamps est resté célèbre parmi les abbés qui travaillèrent -le plus à la gloire de saint Michel, et ses historiens disent qu’il -brilla comme un «astre luisant,» à l’aurore du seizième siècle. Nous -lui devons une partie duchœur, le grand escalier, la plate-forme -appelée Mirande ou Saut-Gautier, une partie du logis abbatial, -l’aumônerie, la grande citerne, le pont qui unit l’église et le -quatrième étage du logis; il acheta des vases précieux et fit bâtir la -chapelle qui touche le jardin de l’abbé. Pendant les onze années de -sa prélature, de 1499 à 1510, il n’employa pas moins de quatre-vingts -ouvriers pour les travaux du monastère et de ses dépendances. En -1509 la foudre renversa la flèche, fondit les cloches, et exerça de -grands ravages dans la basilique; c’était la dixième fois que le -Mont-Saint-Michel devenait - -[Illustration: Fig. 107.--Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un -design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième -siècle.] - -la proie des flammes. Guillaume de Lamps était occupé à réparer ce -désastre, et déjà il avait construit, dans le transept du midi, le -pilier décoré de ses armes, quand la mort vint le ravir à l’affection -des religieux, le premier mars 1510. Il fut enterré dans la chapelle -du rond-point, dédiée à la bienheureuse Vierge, du côté de l’évangile -(fig. 107). - -Guérin de Laure, cousin de Guillaume de Lamps et frère d’André de -Laure, dut en partie son élévation à la faveur du comte de Baternay, - -[Illustration: Fig. 108.--Monument de Jean de Lamps. D’après un dessin -de M. de Rothemont; ms. nº 4902, de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.] - -capitaine du Mont, et à la recommandation du roi Louis XII, qui engagea -ses «chers et bien amez» religieux à le choisir pour abbé à cause -de ses «bonnes mœurs, vertus et honnesteté,» et pour la «seureté et -bonne confidence» que le monarque avait «en sa personne.» Il gouverna -l’abbaye l’espace de trois ans et mourut au château de Brion en 1513. -Il reçut la sépulture à côté de son prédécesseur, dans la chapelle de -la Vierge. - -Jean de Lamps, frère de Guillaume de Lamps, montra une grande sagesse -dans l’administration du monastère et donna aux religieux l’exemple de -toutes les vertus; il continua la construction du chœur, fit placer aux -voûtes les armes de France et de l’abbaye, et acheva la basilique, - -[Illustration: Fig. 109.--Sceau de Jean de Lamps, abbé du -Mont-Saint-Michel en 1520. Archives nationales.] - -c’est-à-dire le dernier chef-d’œuvre que l’art chrétien ait produit au -Mont-Saint-Michel en l’honneur de l’Archange. Il mourut le 4 décembre -1523 et fut enterré dans la chapelle de la Vierge Marie, du côté de -l’épître. «Pour tesmoigner leur reconnoissance en son endroict, dit -dom Louis de Camps, et en conserver plus longtemps la mémoire, (les -religieux) firent poser son effigie sur un pilier, comme on voit encore -à présent (fig. 108). Ce qui n’a esté accordé à d’autre qu’à luy, et -à la vérité est une chose assez remarquable; car si après luy nous -n’avons eu aucun abbé, qui ait porté l’habit de Saint-Benoist; au -moins, nous pouvons dire qu’iceluy nous est resté qui le porte jour et -nuit en peinture. Ses armes se voient en divers endroits de l’église.» - -Pendant ces prélatures qui terminent la troisième période de l’histoire -de saint Michel, le culte de l’Archange avait atteint son apogée; -les pèlerinages se succédaient sans interruption; un grand nombre -de seigneurs firent à l’abbaye des donations en terre et en argent; -le souverain pontife approuva par un bref solennel l’ordre des -chevaliers; François Iᵉʳ, marchant sur les traces de ses ancêtres, -fit un pèlerinage au Mont avec plusieurs personnages de la cour. -Un historien rapporte que l’abbé Jean de Lamps reçut le monarque -«avec tous les devoirs et plus grande soubmission qu’il put, allant -processionnellement au-devant en habits pontificaux, imprimant par -sa modestie des tendresses de dévotion au cœur du roy.» La basilique -avec son abside merveilleuse et sa flèche élégante était achevée; sur -le sommet dominait la statue de l’Archange, dont l’épée flamboyante -menaçait les ennemis de la France et le pied foulait le dragon -infernal; le règne de la chevalerie avait commencé et les enfants de -saint Benoît se montraient toujours les dignes gardiens du sanctuaire -de saint Michel. - -[Illustration: Fig. 110.--Fac-simile d’un cul-de-lampe des _Statuts de -l’Ordre de Saint-Michel_. 1725.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IV - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES TEMPS MODERNES. - - -I. - -LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LES GUERRES DE RELIGION. - -Lorsque Jean de Lamps descendit dans la tombe, l’abbaye fut soumise -au régime de la _commende_ et une ère nouvelle commença pour le -Mont-Saint-Michel; d’un autre côté, l’Église venait de lancer ses -foudres contre Luther, et, avec la grande hérésie des temps modernes, -le culte de l’Archange revêtait un nouveau caractère. Le paganisme -ancien avait disparu et les Anglais ne conservaient plus sur notre -territoire que la ville de Calais; mais d’autres luttes ni moins -acharnées, ni moins dangereuses, les guerres de religion s’annonçaient -menaçantes. Saint Michel devait prendre part à ces combats, et mériter -le titre de vainqueur de l’_hérésie_ que les siècles lui décernèrent, -surtout depuis la défaite des Albigeois et des autres précurseurs de -Luther et de Calvin. Il ne sera pas sans intérêt de voir l’Archange aux -prises avec cet ennemi toujours vaincu, mais toujours vivant, toujours -irréconciliable, avec cet antique serpent qu’il chassa du ciel et -combattit dans la synagogue, au sein de l’Église et chez les nations -chrétiennes, qu’il poursuit sans cesse et sur lequel il remportera une -victoire décisive, au dernier jour, quand Dieu aura complété le nombre -des élus. Le Mont-Saint-Michel devait être encore le principal théâtre -de ce nouveau combat. - -Depuis son origine, l’abbaye eut souvent à lutter contre les ennemis -de l’Église et de la France, ou à défendre ses intérêts contre les -empiétements des seigneurs féodaux; mais elle conserva toujours son -indépendance, et, pendant plus de cinq siècles, la règle primitive fut -observée sans modifications importantes. A l’intérieur, les religieux -partageaient la journée entre la prière, l’étude et le service des -pèlerins. De temps en temps des fêtes de famille venaient rompre -l’uniformité de la vie habituelle. Quand un moine avait cinquante ans -de profession religieuse, on célébrait son _jubilé_. Il était conduit -au chapitre où l’abbé le relevait de ses fonctions; ensuite tous les -bénédictins l’accompagnaient devant le maître-autel de la basilique. -Le chantre entonnait le répons de saint Michel, et, après l’oraison, -le président du chapitre offrait de l’eau bénite au frère _jubilé_, -montait avec lui les degrés de l’autel et lui donnait le baiser de -paix. Le reste de la journée se passait en pieuses réjouissances. -Les principaux mystères de la religion étaient représentés sous des -formes sensibles. A Pâques, un des moines figurait Notre-Seigneur -ressuscité; il était vêtu d’une aube marquée de gouttelettes de sang; -une longue barbe descendait sur sa poitrine, un diadème ornait son -front, et il portait une croix à la main; à l’heure des matines, il -passait dans le chœur devant tous les religieux, au moment où les -jeunes frères qui jouaient le rôle des _anges_ chantaient l’hymne -de la résurrection. Les liens de fraternité qui unissaient tous les -moines ne se brisaient point à la mort. Plusieurs fois l’an, des -services funèbres étaient célébrés pour les morts, et chaque jour -trois prêtres offraient le sacrifice de la messe dans la chapelle des -Trente-Cierges aux intentions des bienfaiteurs défunts. A l’extérieur, -le Mont-Saint-Michel formait une association intime avec plus de -soixante abbayes et un grand nombre de prieurés, dont plusieurs étaient -sous la dépendance de l’abbé. Celui-ci devait être élu par le suffrage -des moines et choisi dans une maison de l’ordre de Saint-Benoît; en -vertu d’un privilège accordé à Richard Toustin, il avait le droit de -porter la mitre et l’anneau; de plus il était ordinairement archidiacre -du diocèse d’Avranches. Sauf de rares exceptions, tous s’étaient fait -un bonheur de vivre parmi les religieux comme des pères de famille -au milieu de leurs enfants. Quelques-uns même, à l’exemple de Pierre -le Roy, avaient employé les moments de loisir à enseigner aux jeunes -frères les sciences profanes et les arts libéraux. - -Au moment où cette union devenait plus nécessaire, pour se prémunir -contre les dissensions qui allaient éclater au sein de l’Église de -France, les gardiens du sanctuaire de Saint-Michel furent contraints -de renoncer au privilège d’élire leur abbé; bien plus, on les soumit -au régime de la _commende_ dont ils étaient exempts aux termes du -concordat passé entre Léon X et François Iᵉʳ. A la mort de Jean de -Lamps, en 1523, les religieux essayèrent en vain de lui donner un -successeur; la cour de France rendit tous leurs efforts inutiles, -et, malgré leurs vives réclamations, le roi fit agréer en 1524 la -nomination de Jean le Veneur, évêque de Lisieux, grand aumônier du -royaume et cardinal de la sainte Église romaine. «Ainsy, dit dom Louis -de Camps, cette sainte et dévote maison fut mise en _commende_ et -abandonnée à la discrétion d’une domination estrangère.» - -François Iᵉʳ avait fait le pèlerinage du Mont; cependant il ne -comprenait pas encore la nécessité de recourir au puissant Archange et -de protéger son sanctuaire. Il ne tarda pas à être instruit à l’école -du malheur. Le désastre de Pavie avec ses tristes conséquences ne -suivit que d’un an l’élection de Jean le Veneur; aussitôt la France, -menacée d’une nouvelle invasion implora son céleste défenseur; le roi -lui-même, après avoir été captif sur un sol étranger, voulut donner -une preuve de sa confiance envers le protecteur du royaume: il fit -remplacer la salamandre qui était sur ses armes par la coquille de -Saint-Michel. De son côté Gabriel du Puys acheva les fortifications du -mont Tombe, en élevant la fameuse tour qui porte son nom (fig. 111), -et il prémunit la place contre les surprises du dehors; en même temps -des pèlerins nombreux visitaient la basilique de Saint-Michel; de ce -nombre furent les chanoines de Bayeux, qui, à leur retour, emportèrent -différents objets confiés à la garde des bénédictins. Après la mort -du lieutenant, Guillaume du Solier, qui reçut la sépulture dans la -chapelle Sainte-Anne-du-Circuit, le roi nomma le sieur d’Estouteville -d’Aussebosc capitaine du château à la place d’Imbert de Baternay. Le -monarque travailla aussi avec zèle à la réforme de l’ordre militaire -de Saint-Michel. On rapporte qu’il fut excité par une fine allusion -de Raphaël à recourir au belliqueux Archange, afin d’arrêter le -progrès de l’hérésie. Comme on faisait des tentatives pour attirer le -grand artiste à la cour de France, celui-ci refusa, mais il envoya au -souverain le tableau du Louvre, qui représente la victoire de saint -Michel sur le dragon infernal, ou le triomphe du défenseur de la -vérité sur le prince de l’erreur. Malgré tout, François Iᵉʳ ne rendit -pas aux Bénédictins le droit de choisir leur abbé; car à la mort de -Jean le Veneur, en 1543, Jacques d’Annebault, cardinal du titre de -Sainte-Suzanne, évêque de Lisieux et grand-maître de la chapelle -royale, prit possession de l’abbaye en vertu des bulles qu’il avait -reçues de Rome le 18 août 1539. Il séjourna quelque temps parmi les -religieux; mais il quitta bientôt la vie du cloître pour retourner à la -cour. Il mourut en 1558, et, l’année suivante, le roi choisit pour lui -succéder François le Roux d’Anort, qui porta la crosse jusqu’à l’année -1570. - -Les événements se précipitaient et la France, divisée par des haines -profondes, était à la veille d’une grande catastrophe. A mesure que -l’hérésie devenait plus menaçante, la confiance envers le glorieux -Archange grandissait dans le cœur des véritables Français. Grâce aux -dons généreux des pèlerins, les moines élevèrent dans la basilique du -Mont un maître-autel couvert de lames d’argent du prix de dix mille -livres. A la même époque, le roi Henri II présida dans la ville de Lyon -une assemblée de l’ordre de Saint-Michel (fig. 98). Rien ne fut négligé -pour donner à cette réunion toute la pompe que les circonstances -réclamaient. «La veille de Saint-Michel, dit un auteur, le roy assista -à vespres, et célébra le chapitre des chevaliers de l’ordre, qui -n’avoit de longtemps esté fait en France. Par ainsy Sa Majesté fut oüyr -les vespres en l’ordre qui s’ensuit: après les Suisses, leurs tabourins -et fiffres sonnans, et les cent gentilshommes avec leurs haches, -marchoit premièrement l’Huissier de l’Ordre, vestu d’une robe longue de -satin blanc, et d’un chaperon à bourrelet, comme les advocats de Paris, -lequel estoit de satin cramoisi rouge, la cornette autour du col et -le chaperon estendu derrière et attaché sur les espaules, portant une -grosse masse d’argent doré, le dessus fait avec les armories du roy -couronnées; après luy le Hérault de l’Ordre, le Greffier et le Maistre -des Cérémonies, - -[Illustration: Fig. 111.--Tour ou bastillon Gabriel.--Restauration.] - -tous d’un pareil accoustrement, chacun sa coquille _d’or_ pendante au -col, et tous au devant de M. le cardinal de Guise, qui marchoit en ce -rang comme Chancelier de l’Ordre, vestu par dessus son roquet d’un -manteau rond de veloux blanc attaché sur l’espaule droite, et rebrassé -sur l’autre, son chaperon de veloux cramoisi rouge; les Chevaliers -de l’Ordre venoient suivamment, deux à deux, suivant leur rang et -qualité, avec chacun son manteau rond pendant jusques à terre, tout de -drap d’argent, attaché et rebrassé semblablement comme dessus, tout -autour un rang de riche broderie de croissans se joignans oppositement -dessus et dessous, à l’imitation d’une nuë, à force rais et flammes -d’or entre lesdits croissans, et au dessous un autre rang de l’Ordre, -de semblable riche broderie, le chaperon de veloux cramoisi, bordé -pareillement de belle broderie de l’Ordre, tout l’accoustrement de -dessous de veloux ou satin blanc, et estoient en nombre de dix-huit, -Messeigneurs de Vendosme et de Guise les derniers: Puis venoit Sa -Majesté, vestu de mesme les autres, excepté que son accoustrement -estoit enrichi davantage de merveilleusement grosses perles, et quelque -frange d’or tout autour de son manteau; Messeigneurs les Cardinaux de -Bourbon, Vendosme, Lorraine, et Ferrare, revestus de leurs roquets et -grandes chapes de Cardinal de camelot rouge: Tous lesquels en cette -pompe entrèrent au chœur de la grande Église Saint Jean bien en ordre -et richement tapissée: Sa Majesté se mit à la place du Doien, les -autres selon leur rang, laissans les places de leurs compagnons absens -vuides: Et au dessus de chaque place estoient attachées les armoiries -et noms des Princes absens, et des présens seulement les armes. Auprès -du grand Autel fut dressé un parquet haut élevé, et richement paré, -pour la Reine et les Dames. Le samedy matin, _jour de Saint Michel_, -le Roy et les Chevaliers de l’Ordre furent ouïr la grande Messe en -pareil ordre que du soir; mais avec si _grande foule de peuple_, qu’à -peine pouvoient-ils passer: Et la grande solemnité fut à l’offerte, -en observant les anciennes cérémonies belles à voir. Au sortir de là -ils vinrent tous disner ensemble dans la grande salle du logis du Roy, -la table de Sa Majesté au milieu; puis ils continuèrent les Vespres -dudit jour, vestus toutesfois de grandes robes de deüil, le chaperon -à bourrelet et tout le reste de leur vestement de drap noir, le Roy -semblablement, mais d’écarlate violette, célébrant la mémoire de leurs -Compagnons trespassez. Le jour suivant, qui fut Dimanche, ils furent -aussy ouïr la grande Messe comme le jour précédent et en habit du -soir; où au sortir _Sa Majesté toucha les malades_, puis disnèrent -encore ensemble.» (_Statuts de l’Ordre de Saint-Michel._) - -La fraternité qui régnait entre les chevaliers de Saint-Michel -contrastait singulièrement avec la division qui désolait la France. Les -dévots serviteurs de l’Archange avaient besoin de fidélité, d’union et -de dévouement, pour soutenir les intérêts de l’Église et de l’État; -car, bientôt après, la guerre éclata et couvrit le royaume de sang et -de ruines. Le prince de Condé se mit à la tête des hérétiques et se -déclara l’ennemi juré de Charles IX, son souverain, et de tous les -catholiques de France. Comme en toutes les calamités publiques, les -regards se portèrent aussitôt vers le prince de la milice céleste. -Paris donna l’exemple. Le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint -Michel, on fit dans la capitale une procession solennelle pour implorer -la protection de l’Archange vainqueur de Satan; la cour, plusieurs -évêques, les ordres religieux, une foule innombrable de fidèles -assistaient à cette pieuse cérémonie; au milieu des rangs pressés de la -multitude, on portait les reliques insignes de toutes les églises de la -ville. Jamais Paris n’avait organisé une manifestation plus imposante -en l’honneur de saint Michel. L’année suivante, les ennemis furent -taillés en pièce à Jarnac et à Moncontour, et, en 1570, la paix fut -signée à Saint-Germain. - -De son côté le mont Tombe recevait chaque jour de nombreux pèlerins. -Ceux-ci venaient, à la suite de l’évêque et des chanoines d’Avranches, -déposer leurs trésors sous la garde des moines; ceux-là priaient le -saint Archange de les protéger contre les attaques des hérétiques, -et de les délivrer des embûches du démon; d’autres imploraient des -grâces surnaturelles ou demandaient la santé du corps. Le roi de -France, Charles IX, voulut se mêler à cette foule de pieux visiteurs, -et, en 1561, un an après avoir reçu le titre de chevalier, il vint en -pèlerinage au Mont avec son frère, le prince Henri. Le 3 avril 1565, -il modifia, comme nous l’avons dit, certains articles des statuts -primitifs, et réduisit le nombre des frères à cinquante. D’après les -manuscrits du temps, et au témoignage des autorités les plus graves -citées par S. Prévost, Feuardent et dom Huynes, cette époque fut -signalée par des faits miraculeux. - -Bientôt les pèlerinages allaient devenir plus difficiles et plus -périlleux, à cause des attaques continuelles qui devaient être -dirigées contre le Mont. En 1570, François le Roux se démit de sa -charge en faveur de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé-Brissac. -Pendant que ce dernier vidait ses démêlés avec Jean de Grimouville, -prieur claustral, et le parlement de Normandie, les disciples de -Calvin, nommés huguenots, levaient de nouveau l’étendard de la -révolte et dévastaient une partie des campagnes. En l’année 1576, le -Mont-Saint-Michel embrassa contre eux le parti de la ligue et résolut -de leur opposer une vigoureuse résistance. Alors, comme au temps de la -guerre des Anglais, la cité de l’Archange devint le boulevard de la -France en Normandie, et l’épée victorieuse des chevaliers repoussa les -attaques des calvinistes. - -Au mois de juillet de l’année 1577 une bande de huguenots, conduits -par le sieur «du Touchet,» s’approchèrent du Mont à la faveur de la -nuit. Sur les huit heures du matin, vingt-cinq d’entre eux placèrent -des armes sous la selle de leurs chevaux et pénétrèrent dans la place -déguisés en pèlerins; les autres, cachés sur la rive d’Ardevon, -attendaient le moment favorable pour voler au secours de leurs -compagnons d’armes. Les huguenots, après avoir entendu la messe et -visité le monastère, se réunirent sur le Saut-Gautier, et, de là, -se répandirent dans la ville pour accomplir leur dessein. Au signal -donné, ils désarmèrent les soldats, en tuèrent un qui refusait de -rendre son épée, et frappèrent plusieurs moines et pèlerins. Jean Le -Mansel, secrétaire de l’abbaye, reçut un coup de sabre sur la tête. -En même temps le sieur «du Touchet sortit de son embuscade avec ses -cavaliers et se dirigea au galop vers les portes de la ville.» Déjà les -calvinistes criaient: «ville gaignée, ville gaignée.» Les habitants -étaient dans la consternation et n’avaient d’espoir que dans la -protection de Saint-Michel. - -Le lendemain on vit apparaître à la tête d’une poignée de soldats -Louis de la Moricière, seigneur de Vicques, et enseigne du maréchal -de Matignon. Il triompha des huguenots, les fit sortir de la ville et -rentra dans la forteresse au milieu des acclamations des Montois qui -le regardaient comme un libérateur. En récompense d’un tel service, -le roi de France, Henri III, le nomma capitaine du Mont, à la place -de René de Baternay et lui donna le titre de _gouverneur_ du château. -Le brave officier repoussa pendant dix ans les attaques réitérées -des calvinistes. En 1589, le sieur de Montgommery accompagné des -capitaines Corboson et La Coudraye, surprit la ville et la livra au -pillage; mais tous ses efforts échouèrent devant la résistance de la -citadelle dont il ne put jamais s’emparer. Le gouverneur alors absent -du Mont-Saint-Michel, accourut en toute hâte et pénétra dans la place -par une entrée secrète; il rallia autour de lui une poignée de braves, -fit une vigoureuse sortie contre les huguenots et les rejeta loin -des remparts. L’année suivante, le héros chrétien mourut au siège de -Pontorson victime d’une lâche perfidie. Les moines transportèrent -sa glorieuse dépouille dans la basilique de Saint-Michel, et, après -lui avoir rendu tous les honneurs funèbres, ils l’inhumèrent dans la -chapelle Sainte-Anne, où reposaient déjà plusieurs guerriers célèbres. -Au-dessus de la tombe on suspendit «la lance, le guidon, le casque et -la rondache» dont l’illustre capitaine se servait dans les combats. -Sa digne épouse, Esther de Tessier, mourut trente ans plus tard et -reçut la sépulture à l’ombre du même autel. Leur fils, Jacques de la -Moricière, doyen de la cathédrale de Bayeux, donna quarante-cinq livres -de rente au monastère pour une fondation de trois messes annuelles; -l’une devait être chantée en l’honneur des saints anges, le 23ᵉ jour -de juillet; à la procession tous les moines portaient un cierge de -cire blanche, afin de témoigner leur reconnaissance «à Dieu, à la -Vierge et à saint Michel» qui s’étaient servi de l’épée du bon et pieux -gouverneur, pour délivrer la ville de l’oppression des huguenots. - -Louis de la Moricière fut remplacé par le sieur de Boissuzé. Les -calvinistes occupaient alors une partie de l’Avranchin, et le -Mont-Saint-Michel leur offrait seul une sérieuse résistance. Pendant -plusieurs années, ils employèrent tour à tour la force et la ruse -pour s’emparer de cette place, mais toujours ils furent pris dans les -pièges qu’ils tendaient eux-mêmes aux catholiques. Dom Huynes raconte -en ces termes une des tentatives de Montgommery: «Les huguenots tenant -une grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance -et particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont, -dressoient des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy -tost qu’ils pouvoient attraper quelqu’un de cette place le tuoient sur -le champ ou le réservoient pour le mener au gibet. Il arriva un jour -en autres qu’ils prirent un soldat et luy ayant desjà mis la corde -au col luy dirent que s’il vouloit sauver sa vie qu’il leur promit -de leur livrer cette abbaye, et que de plus ils lui donneroient une -bonne somme de deniers. Cet homme bien content de ne finir sitost -ses jours, et alléché de l’argent qu’ils luy promettoient, dit qu’il -le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à -exécution, qui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espiroit -sans faire semblant de rien la commodité de les introduire secrettement -en cette abbaye et leur assigneroit le jour qu’il jugeroit plus commode -pour cet effect. Le soldat leur ayant promis de n’y manquer, ils luy -donnèrent cent escus, et, bien résolu de jouer son coup, revint où il -fut receu du capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucun soupçon, -puis se mit en devoir d’exécuter sa promesse. Pour donc la mettre -à chef, il advertit quelques jours après ces huguenots de venir le -vingt-neufiesme de septembre, à huict heures du soir, jour de dimanche -et de la dédicace des esglises Sainct-Michel, qu’ils montassent le -long des degrez de la Fontaiyne Sainct-Aubert; qu’estant là au pied -de l’édifice, il se trouveroit en la plus basse sale de dessous le -cloistre, ou se mettant dans la roue il en esleveroit quelques-uns -des leurs qui par après luy ayderoient en grand silence à monter -les autres. Ainsi par cet artifice, ce Mont estoit vendu. Mais ce -soldat considérant le mal dont il alloit estre cause, fut marry de sa -lascheté et advertit le capitaine de tout ce qui se passoit. Iceluy -luy pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de -passer tous ses ennemys au fil de l’espée. Quant à eux ne sçachant -le changement de volonté de cet homme, et se réjouissans de ce que -le temps sembloit favoriser leur dessein, tout l’air estant ce jour -là rempli d’espaisses vapeurs (comme nous voyons arriver souvent), -qui empeschoit qu’on les put veoir venants de Courteil jusques sur -ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à l’heure -prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu’il estoit encore pour -eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l’un après l’autre, -puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, les -conduisant jusques dans la sale qui est dessous le refectoire, où -ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon -courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les -transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous. -Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, -s’esmerveillans de ce qu’ils n’entendoient aucun tumulte, y en ayant -desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu’on leur jettast un -religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout -alloit bien pour eux, ce qui poussa les soldats de céans desjà tout -acharnez de tuer un prisonnier de guerre qu’ils avoient depuis quelques -jours, lequel ils revestirent d’un habit de religieux, puis luy firent -une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soupçon -si c’estoit un religieux, Montgomery voulant sçavoir la vérité, donna -le mot du gué à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter -devant luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens, il -ne manqua de s’escrier: trahison! trahison! et de ce cry les ennemys -prenant l’espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent -le mieux qu’ils purent, laissant quatre vingt dix huict soldats de -leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à quinze pas des -poulins.» Cette tentative eut lieu en 1591. - -Le Mont-Saint-Michel triomphait des ennemis de l’Église; mais la -discipline religieuse s’affaiblissait au milieu du tumulte des armées. -Le cardinal de Joyeuse, qui porta le titre d’abbé de 1588 à 1615, -ne fut pas aimé des bénédictins; en retour, il parut insensible aux -intérêts du monastère et négligea les réparations même les plus -urgentes. En 1594, un onzième incendie allumé par le feu du ciel -renversa la flèche et fondit les cloches. Le sieur de Brévent, -gouverneur de l’abbaye, et Jean de Surtainville élevèrent la tour -massive qui existe aujourd’hui; mais cette belle «pyramide» qui -«estoit, au dire des annalistes, l’une des plus hautes du royaume,» ne -fut pas reconstruite et l’on ne vit plus l’image de l’Archange dominer -sur le pinacle de l’édifice. - -La trahison se joignit encore aux horreurs de la guerre et de -l’incendie. Jacques de Boissuzé, jaloux de voir le sieur Vaulouet nommé -à sa place capitaine du château, jura de tirer une vengeance éclatante -et tourna ses armes contre la cité de saint Michel. Après plusieurs -tentatives il pénétra dans la ville en 1595; mais il ne put se rendre -maître de la citadelle, et quelque temps après il fut tué par les -habitants du Mont. Un an plus tard, le marquis de Belle-Isle voulut se -faire ouvrir les portes de la forteresse, en sa qualité de gouverneur -de la Basse-Normandie, et, «aussy, disait-il, pour prier l’Archange -saint Michel.» Henri de la Touche, frère et lieutenant du capitaine -Julien de Quéroland, qui venait de succéder au sieur de Vaulouet, -sortit du corps de garde et alla représenter au marquis de Belle-Isle, -qu’il n’était pas prudent de pénétrer dans l’intérieur du château -avec sa suite nombreuse. Il fut convenu que cinq hommes seulement -le suivraient. Julien de Quéroland, gentilhomme breton aussi loyal -que brave, reçut le traître avec tous les honneurs possibles, sans -soupçonner sa perfidie; mais comme tout le monde entrait malgré les -conventions, le caporal de garde ferma la porte. Le sieur de Belle-Isle -dit alors que si sa suite n’entrait pas il allait sortir. Aussitôt, -par ordre du capitaine, la porte fut ouverte de nouveau. Le traître -mit la main à l’épée, se précipita sur le caporal et le tua; puis, -se tournant vers Henri de la Touche, il l’étendit mort sur le pavé. -Ceux de sa suite armés de pistolets et d’épées attaquèrent le sieur -de Quéroland, massacrèrent sept hommes de la garnison et s’emparèrent -du corps de garde; mais le capitaine rallia ses hommes et revint au -combat. Le marquis de Belle-Isle tomba mort, et parmi ses gens les uns -furent tués ou blessés, et les autres prirent la fuite. Le brave de -Quéroland restait maître de la ville. Les annalistes disent qu’il reçut -dans le combat «dix-huit coups tant d’espée que de pistolet.» Après -avoir triomphé d’un traître, il périt victime d’un infâme complot. Un -jour, il était sorti de la place et chevauchait sur les grèves suivi de -son valet; celui-ci soudoyé par la famille de Belle-Isle, s’approcha de -lui, le tua d’un coup de pistolet et prit la fuite à toute bride. Le -héros breton fut inhumé avec son frère dans la basilique de l’Archange -auprès de la tour. - -Les mêmes scènes se reproduisaient dans le reste de la France, et -partout saint Michel était vénéré comme le vainqueur de l’hérésie; -il suffira d’en citer un exemple. Avallon, perchée à la cime de son -rocher de granit, était au pouvoir de la Ligue. Dans la nuit du 28 au -29 septembre 1591, les assiégeants y pénétrèrent après avoir pratiqué -une large brèche dans le mur d’enceinte. Ils croyaient la ville prise, -quand le maire et le syndic accoururent à la tête des habitants et -les repoussèrent avec vigueur. Ce triomphe, coïncidant avec la fête -de saint Michel, fut attribué à la protection du glorieux Archange, -et, l’année suivante, les magistrats de la ville, de concert avec les -chanoines de Saint-Lazare, arrêtèrent que l’on ferait en l’honneur -du prince de la milice céleste une procession générale à laquelle -assisteraient les habitants d’Avallon «jusqu’aux escoliers, deux à -deux, honestement vestus, ayant chacun ung cierge ardent, accompagnés -et conduits par le principal du collège et ses subalternes;» et tout -celà, disaient-ils, parce que «l’Archange, monsieur saint Michel,» les -avait protégés contre les efforts de «Sathan,» et s’était montré sur la -«braîche» de la place pour en défendre l’entrée «aux hérétiques» et à -leurs suppôts; de même que jadis, au «temps de Jehanne la Pucelle,» il -parut sur le pont d’Orléans et préserva la ville contre les attaques -des Anglais. - -Toutes ces luttes ajoutèrent plus d’une page émouvante à l’histoire de -saint Michel. D’un autre côté, la perfidie et la cruauté des huguenots -n’arrêtèrent pas complètement les manifestations religieuses. Les rois -de France, il est vrai, ne visitaient plus le sanctuaire national -depuis la mort de Charles IX; mais ils favorisaient la dévotion du -peuple envers le saint Archange: par lettres patentes de 1585, 1588 et -1601, Henri III et Henri IV confirmèrent les privilèges de la confrérie -établie dans la capitale pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel. -Cependant l’abbaye était en décadence. François de Joyeuse avait réduit -à treize le nombre des religieux et plusieurs articles de la règle -primitive étaient tombés en désuétude; mais l’Archange veillait à -l’honneur de son sanctuaire et l’on vit bientôt se lever des jours plus -calmes et plus prospères. - - -II. - -SAINT MICHEL ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV. - -Le dix-septième siècle était à son aurore. La vérité avait triomphé de -l’erreur. Louis XIII, dit le Juste, siégeait sur le trône de France. -Quelle place le glorieux Archange devait-il occuper dans la pensée des -fidèles, au milieu de ce grand siècle, qui fut comme une halte entre -les guerres religieuses et les horribles scènes de la révolution? Saint -Michel resta sur le trône que la piété de nos pères lui avait élevé, -immédiatement au-dessous du Sauveur et de sa divine Mère; les sciences -et les arts, l’éloquence, la poésie, la peinture, l’architecture -publièrent à l’envi sa puissance et sa gloire; des paroisses érigèrent -en son honneur de nouvelles confréries; le titre de chevalier fut -regardé comme la récompense de la bravoure et du _savoir_; de nombreux -pèlerins fréquentèrent les chemins montois, et plusieurs d’entre eux -furent témoins des merveilles que le ciel ne cessait d’opérer dans la -vieille basilique du mont Tombe. Toutefois, les beaux jours du moyen -âge ne devaient plus refleurir. Sous Louis XIII, saint Michel perdit -son titre de premier patron du royaume; peu à peu la popularité de son -nom diminua; la magistrature, l’armée, les écoles, les corporations se -choisirent des protecteurs particuliers; les protestants ne crurent -pas mieux faire pour se débarrasser d’un tel ennemi que de nier son -existence personnelle, et Bossuet, le plus grand génie des temps -modernes, dut prendre la défense du prince de la milice céleste. - -Le principal sanctuaire de l’Archange inaugura cette ère nouvelle -par une réforme que l’affaiblissement de la discipline avait rendue -nécessaire. En 1615, Louis XIII choisit pour remplacer François de -Joyeuse un descendant de la maison de Guise, Henri de Lorraine. A la -demande du souverain Pontife, l’administration de l’abbaye fut confiée -au général de l’Oratoire de France, Pierre de Bérulle, qui devait -être honoré plus tard du titre de cardinal (fig. 112). Aussitôt un -prêtre de cette congrégation, appelé Jacques Gastaud, se rendit au -Mont-Saint-Michel, et travailla de concert avec le duc de Guise à -réparer les bâtiments qui tombaient en ruine, et à ramener les moines -à la stricte observance des règles de saint Benoît. Pour consolider à -l’ouest de la montagne les - -[Illustration: Fig. 112.--Portrait du cardinal Pierre de Bérulle, -fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B. -Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.] - -constructions de Robert de Torigni, il éleva le contre-fort marqué -aux armes de l’abbé. L’année suivante, il fit orner le chœur de la -basilique et achever les lambris de la nef. - -La réforme des moines offrit de plus grandes difficultés. D’après les -historiens du temps, la princesse de Guise, mère du jeune Henri de -Lorraine, apprit avec peine que plusieurs pèlerins du Mont parlaient -«en mauvaise part» de l’abbé commendataire et des religieux; elle -n’omit rien pour faire accepter à ces derniers un prieur d’un autre -monastère. Ils y consentirent, et reçurent successivement dom Noël -Georges et dom Henri du Pont. Ce remède n’étant pas proportionné -à l’étendue du mal, il fallut songer à une réforme complète. Des -tentatives furent faites pour introduire au Mont-Saint-Michel des -prêtres de l’Oratoire, ou des bénédictins anglais de Saint-Malo; elles -échouèrent devant l’opposition des religieux. Alors un des membres de -la congrégation de Saint-Maur, Anselme Rolle, alla secrètement étudier -la situation de - -[Illustration: Fig. 113.--Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. -Dix-septième siècle. Archives nationales.] - -l’abbaye. Dom Martène rapporte, dans l’histoire manuscrite de son -ordre, que ce bon religieux passa la nuit dans l’église du mont Tombe -et fut favorisé d’une vision céleste: un personnage mystérieux lui -apparut et lui dit: «Votre voyage ne sera pas inutile, vous réussirez -dans votre entreprise et Dieu sera servi sur cette montagne par les -bénédictins de Saint-Maur.» En effet, après de longs pourparlers, douze -religieux de cette congrégation s’établirent au Mont-Saint-Michel, le -27 octobre 1622. Ainsi, grâce au duc de Guise et à sa noble épouse, -l’antique abbaye, fondée par Richard Iᵉʳ, en 966, voyait naître une -ère nouvelle, 656 ans après l’arrivée des premiers enfants de saint -Benoît. La ferveur des anciens jours allait revivre, et des années de -prospérité s’annonçaient pour la cité de l’Archange. On attribua une -large part au chef de la milice céleste dans cette œuvre de rénovation; -aussi, quand la petite colonie arriva au Mont, conduite par l’évêque -d’Avranches, elle monta directement à l’église et entonna «un respond -de saint Michel,» immédiatement après le chant du _Veni Creator_. Le -même jour et au même moment, dit dom Huynes, le duc de Guise «deffit -l’armée navale des impies et rebelles Rochelois,» et sa victoire «bien -marquée sur les tablettes du Mont» fut attribuée à l’archange saint -Michel, protecteur de la France, qui voulut de la sorte témoigner le -«grand contentement qu’il recevoit de cette nouvelle réforme sur ce -rocher esleu et choisy par luy pour estre réclamé et invoqué de toutes -les nations ennemyes des heretiques.» - -A la mort de l’illustre gentilhomme, l’héritier de son nom, Henri -de Lorraine, renonça pour toujours à ses droits sur l’abbaye du -Mont-Saint-Michel, - -[Illustration: Fig. 114.--Cachet d’Étienne de Hautefeuille, abbé -commendataire 1689.] - -et en 1644, le souverain Pontife ratifia l’élection de Jacques de -Souvré, chevalier de Malte et commandeur de Valence. Il était, disent -les chroniqueurs, «homme de grande vertu et prudence,» il aima ses -religieux et soutint leurs intérêts avec énergie contre Jacques de -Montgommery, seigneur de Lorges, et Roger d’Aumont, évêque d’Avranches. -En 1670, la crosse passa aux mains d’Étienne Le Bailly de Hautefeuille, -chevalier de Malte et commandeur de Villedieu (fig. 114). Il sut gagner -l’affection des religieux par l’aménité de son caractère; mais sa -prélature n’eut rien de remarquable. Il mourut à Paris, le 4 mars 1703, -à l’âge de soixante-dix-sept ans. - -Parmi les prieurs qui gouvernèrent le Mont, pendant l’absence des -commendataires, un certain nombre, comme Charles de Malleville, -Augustin Moynet, brillèrent par l’éclat de leurs vertus; Placide de -Sarcus, Bède de Fiesque, Dominique Huillard, Pierre Terrien et Joseph -Aubrée travaillèrent à la restauration de l’abbaye; d’autres, à -l’exemple de Michel Pirou et de Maieul Hazon, rétablirent les hautes -études et restituèrent au mont Tombe une partie de son ancienne -réputation. Il existait pour les religieux des chaires de rhétorique, -de philosophie et de théologie. Dom Hunault professa la rhétorique avec -succès; dom Pirou commença en 1633 un cours de philosophie, et les RR. -PP. Jérôme d’Harancourt et Philibert Tesson enseignèrent la théologie -à «quinze profès de la congrégation.» De 1635 à 1640, dom Huynes, -natif du diocèse de Beauvais, écrivit dans son style naïf l’_Histoire -générale du Mont-Saint-Michel_. Elle fut annotée et complétée par -Louis de Camps et Étienne Jobart. En 1647, un autre bénédictin du même -monastère, Thomas le Roy, commença le livre des _Curieuses recherches -du Mont-Saint-Michel_ depuis l’an 709 jusqu’au 24 février 1648. Le plus -sérieux de ces annalistes, dom Huynes, mérite l’éloge que lui décerne -M. E. de Robillard de Beaurepaire: il est «consciencieux jusqu’au -scrupule, exact jusqu’à la minutie et d’une absolue sincérité.» Comme -Guillaume de Saint-Pair, il a composé son ouvrage pour répondre à la -juste curiosité des pèlerins: «Si vous désirez en faire la lecture, -leur dit-il dans sa préface, vous pourez voir apertement quel est -et a esté de tout temps ce Mont-Saint-Michel, en quel estime les -fidelles l’ont eu, ce qui s’y est faict et passé et combien ce rocher -est agréable aux anges, mais particulièrement à l’Archange st Michel, -lequel vous veille un jour présenter devant le Throsne du Roy des roys -pour jouir à jamais avec luy de la présence de Dieu.» A chaque page, le -pieux auteur nous donne des preuves de sa dévotion envers les saints -anges et spécialement envers le prince de la milice céleste; il leur -demande avant tout de guider sa plume et de ne pas permettre qu’il -s’écarte jamais de la vérité: «Soyez, je vous prie, o esprits célestes, -conducteurs de cette mienne entreprise et gardez tellement mon esprit -et ma plume qu’en tout ce que j’escriroy, je ne m’esloigne nullement de -la vérité.» - -Les constructions de cette époque n’ont plus la grandeur, ni la beauté -des édifices du moyen age. Il faut l’attribuer en grande partie à la -décadence de l’art au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. -Dom Placide Sarcus bâtit sur la tour Gabrielle un moulin dont il existe -encore des traces; le sanctuaire fut enrichi de vases et d’ornements -précieux; Jacques de Souvré donna pour la chapelle de l’Archange un -tableau d’une grande valeur; de concert avec le prieur dom Moynet, -il fit exécuter des travaux importants pour isoler l’abbaye de toute -communication avec la place dont il avait été nommé capitaine et -gouverneur. Quelques moines s’occupèrent avec succès de la culture des -arts, et laissèrent des œuvres qui n’étaient pas sans mérite. Si nous -en croyons Louis de Camps, l’écusson du monastère portait toujours: -«d’argent chargé de coquilles saint Michel de sable sans nombre, au -chef d’azur à trois fleurs de lys d’or.» D’après un manuscrit fort -curieux - -[Illustration: Fig. 115.--Armoiries de l’abbaye au seizième et au -dix-septième siècle.] - -_sur les Monuments des abbayes de Bayeux et d’Avranches_, les armoiries -définitivement arrêtées se lisaient ainsi: «de _sable_ à dix coquilles, -ou navets d’_argent_ posées 4, 3, 2, 1, au chef d’azur chargé de -trois fleurs de lys d’or, surmonté d’une mitre et d’une crosse d’or.» -Des archéologues distingués veulent, au contraire, que l’émail soit -d’_argent_ et les coquilles de _sable_ (fig. 115). - -Dans le cours du dix-septième siècle, plusieurs pèlerins visitèrent -le Mont-Saint-Michel. L’un des plus célèbres, Charles de Gonzague, -donna pour l’autel un tableau qui représentait la «cheute du démon.» -L’an 1631, dit dom Huynes, «Henri de Bourbon, prince de Condé, lors -la première personne de ce royaume de France après le roy, et Monsieur -frère unique de Sa Majesté» allèrent au Mont et y passèrent la nuit -pour entendre la messe le lendemain, avant leur départ. Le vénérable -père Montfort visita aussi le sanctuaire du mont Tombe et plaça ses -grands travaux sous la protection de l’Archange. - -Dom Louis de Camps et dom Étienne Jobart nous fournissent des détails -curieux sur les pèlerinages de cette époque. En 1644, il arriva au -Mont une compagnie d’Argentan, composée de cent vingt hommes «avec -quatre bons tambours.» Deux ans plus tard, trente-cinq femmes de la -ville de Beaugé, en Anjou, exécutèrent à pied le voyage du mont Tombe. -L’une d’elles marchait en tête, portant un guidon d’une main et de -l’autre un chapelet. «Un petit garçon de 10 à 12 ans leur battoit la -caisse.» Elles entrèrent dans l’église deux à deux, se confessèrent, -reçurent la sainte communion et accomplirent leurs dévotions à saint -Michel. Au sortir de la ville, elles rencontrèrent une procession de -cent vingt hommes de leur paroisse; ceux-ci les firent passer entre -leurs rangs et gravirent à leur tour la pente de la montagne. L’année -suivante, cinquante jeunes gens, «dont le capitaine, le lieutenant et -le porte-enseigne estoient de fort honnestes gentilshommes,» arrivèrent -du diocèse de Séez et se trouvèrent au Mont avec quarante pèlerins -d’une paroisse du Mans. Le lendemain une compagnie de cinquante-cinq -hommes, aussi du diocèse du Mans, firent leur entrée dans la ville avec -bannière déployée et «tambour battant.» Deux mois après, les villes de -Bayeux et de Vire envoyaient au Mont plus de deux cents pèlerins, dont -plusieurs appartenaient aux premières familles du pays. Au dire des -annalistes, l’année 1663 vit se renouveler les grandes manifestations -du moyen âge. Dans une seule semaine, les moines reçurent «deux -compagnies dont la moindre estoit de six cents personnes. En l’une il y -avait plus de quatre cents chevaux.» - -Monsieur de Montausier, gouverneur de Normandie, vint à la même époque -prier devant l’autel de l’Archange. Les religieux lui firent une -brillante réception, et l’invitèrent à s’asseoir à leur table. Deux -ans plus tard, le duc de Mazarin, lieutenant du roi pour la province -de Bretagne, fut accueilli avec les mêmes signes de distinction. La -communauté, «revêtue en froc,» l’attendait au bas du Saut-Gautier; le -R. P. prieur, accompagné de deux chantres en chappe et de deux acolytes -en aube, présenta de l’eau bénite au duc et lui fit «une harangue.» -Avant de quitter ses hôtes, le pieux gentilhomme se confessa et s’assit -à la table sainte. - -Les pèlerins devaient quitter leurs armes à l’entrée de la ville; -les chevaliers de Saint-Michel et les princes du sang avaient seuls -le privilège de franchir les portes du château l’épée au côté. Cet -usage occasionna souvent de fâcheuses collisions. Un jour, Henri de -la Vieuville, commandeur de Savigny, voulut traverser le poste des -gardes sans se soumettre à la loi commune; les bourgeois de la ville -lui fermèrent le passage; aussitôt le jeune cavalier dégaîna et dit -avec colère: «On me laisse pénétrer ainsi dans le Louvre;» puis, il -donna sur un portier plusieurs coups de plat de sabre. «Après quoi, -dit une chronique, il se fit un grand tumulte à la porte, et peu s’en -fallut qu’on ne le canardât. Mais bien lui en prit que cela arriva de -bon matin et que les cervaulx de nos bourgeois n’estoient point encore -eschauffez du cyldre de Normandie.» - -Alors comme au moyen âge, la puissante protection de l’Archange se -manifesta par des prodiges éclatants. Dans un fléau qui décima la ville -de Pontorson, la rue saint Michel fut seule épargnée. Une famille du -diocèse de Coutances reçut par l’entremise de l’Archange une grâce -signalée. Au milieu d’un incendie des enfants furent trouvés sains -et saufs sous les débris d’une maison; ils racontèrent qu’un ange au -visage radieux était venu les secourir et les avait arrachés à la mort. -Tous ces faits merveilleux furent contrôlés avec soin par les moines et -relatés dans les annales de l’abbaye. - -La dévotion envers le glorieux Archange n’était pas éteinte dans la -maison de France. Au commencement du dix-septième siècle, Mˡˡᵉ Marie -de Montpensier, comtesse de Mortain, fit bâtir sur le rocher qui -domine cette ville un oratoire dédié à saint Michel. Au milieu des -désordres qui accompagnèrent la minorité de Louis XIV, la reine mère, -Anne d’Autriche, fit vœu d’élever un autel en l’honneur de l’Archange -et le pieux fondateur de Saint-Sulpice, M. Olier, composa pour elle -cette formule de consécration: «Abîmée dans mon néant, et prosternée -aux pieds de votre auguste et sacrée majesté, honteuse dans la vue de -mes péchés de paraître devant vous, ô mon Dieu, je reconnais la juste -vengeance de votre sainte colère irritée contre moi et contre mon -État; et je me présente toutefois devant vous au souvenir des saintes -paroles que vous dîtes autrefois à un prophète: J’aurai pitié de lui -et je lui pardonnerai, à cause que je le vois humilié en ma présence. -En cette confiance, ô mon Dieu, j’ose vous faire vœu d’ériger un autel -à votre gloire, sous le titre de saint Michel et de tous les Anges; -et, sous leur intercession, y faire célébrer solennellement, tous les -premiers mardis des mois, le très saint sacrifice de la messe, où je -me trouverai, s’il plaît à votre divine bonté de m’y souffrir, quand -les affaires importantes du royaume me le pourront permettre, afin -d’obtenir la paix de l’Église et de l’État. Glorieux saint Michel, -prince de la milice du ciel, et général des armées de Dieu, je vous -reconnais tout-puissant par lui sur les royaumes et les États. Je me -soumets à vous avec toute ma cour, mon État et ma famille, afin de -vivre sous votre protection, et je me renouvelle, autant qu’il est en -moi, dans la piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours -regardé comme leur _défenseur particulier_. Donc, par l’amour que vous -avez pour cet État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le -représentent.» - -Bientôt la paix succéda aux horreurs de la guerre civile et le règne -glorieux de Louis XIV fit oublier les mesquines rivalités de la Fronde. -Le jeune roi reçut le collier de Saint-Michel en 1643 et le porta -soixante-douze ans. Le 12 janvier 1665, il entreprit la réforme de -l’Ordre. Dans ce but, il réduisit à cent le nombre des chevaliers, et -ordonna de les choisir parmi les hommes de naissance et de mérite; -de plus, il joignit treize articles aux statuts primitifs. Le sceau -de l’ordre était perdu. Le marquis de Torcy fit exécuter plusieurs -dessins, et les proposa au monarque; «Sa Majesté choisit celuy qui -avoit esté fait d’après le fameux tableau de Raphaël (fig. 116).» -Louis XIV voulut aussi favoriser les pèlerinages du Mont-Saint-Michel, -et, par ses lettres patentes du 15 janvier 1669, il confirma les -privilèges de la confrérie dont le siège était à Paris, et lui donna -l’autorisation de nommer tous les ans, à la manière accoutumée, deux -maîtres et administrateurs, qui devaient avoir fait le voyage du -Mont-Saint-Michel. A cette époque nos rois et les princes du sang -étaient encore jaloux de «rendre le pain bénit à cette confrérie.» -Les pèlerins, de leur côté, avaient conservé l’habitude de faire prier -pour les confrères décédés dans le cours de l’année; à cette intention -une grand’messe était célébrée dans la chapelle du palais le dimanche -qui suivait la fête de saint Michel, et une messe basse était dite, le -lendemain, ainsi que les seconds dimanches de chaque mois. - -[Illustration: Fig. 116.--Sceau et contre-sceau de la chevalerie de -Saint-Michel, exécutés sous Louis XIV.] - -Au point de vue stratégique, l’abbaye-forteresse eut son importance -sous ce règne, comme sous les précédents. En 1661, Louis XIV envoya au -Mont trente soldats dont dix étaient pour le fort de Tombelaine; mais -comme cette garnison imposait à la ville des charges trop onéreuses, -l’abbé de Souvré réduisit à cinq le nombre des soldats; c’est pourquoi, -dit dom Louis de Camps, les religieux lui souhaitèrent «toute -prospérité en ce monde et la gloire en la vie éternelle.» Cependant, -comme la guerre devenait de plus en plus imminente avec les Anglais, -le sieur de la Chastière, qui espérait, selon l’expression d’Étienne -Jobart, «monter sur la roue de la Fortune,» et rendre sa personne -«plus considérable,» fit venir au Mont-Saint-Michel une compagnie de -piétons. Ils s’installèrent dans la ville et le château, le 10 janvier -1666. Mais ce capitaine se rendit odieux par ses vexations, au point -que les moines invoquèrent solennellement contre lui l’assistance «du -glorieux Archange saint Michel.» Il mourut peu de temps après, et, le -13 juillet 1667, l’abbé commendataire, Jacques de Souvré, obtint le -titre de gouverneur. Cette nouvelle fut accueillie avec reconnaissance -par les habitants du Mont, «lesquels, dit dom Jobart, en feirent des -feux de joye avec les salvades et descharges de l’artillerie tant -de la ville que du chasteau, ce qui fut encore réitéré avec joye et -allégresse le 25 du mesme mois, jour de saint Jacques, apostre, patron -de M. nostre abbé et gouverneur.» Maieul Hazon, prieur claustral, fut -chargé de la garde du mont Tombe en qualité de lieutenant; il divisa -toute la bourgeoisie en six escouades de 9 à 10 hommes, et les chargea -de veiller tour à tour aux portes de la ville, et de fournir trois -hommes pour garder le château avec les portiers de l’abbaye. - -Tel était le Mont-Saint-Michel sous le règne de Louis XIV. A cette -époque fameuse dans l’histoire, la cité de l’Archange apparut encore -«orgueilleuse et fière» selon la belle expression de Mᵐᵉ de Sévigné. La -vieille basilique fut, comme au moyen âge, le centre et le foyer de la -dévotion des peuples envers le prince de la milice céleste. Plusieurs -pèlerins, après avoir visité le sanctuaire du mont Tombe, élevèrent -des chapelles ou des autels en l’honneur du saint Archange; d’autres -établirent des confréries ou firent de pieuses fondations. La paroisse -du Sap, dans le diocèse de Séez, nous en offre un exemple remarquable. -En 1688, plusieurs bourgeois de cette localité, entreprirent un voyage -au sanctuaire «du bienheureux Archange saint Michel par esprit de -dévotion,» afin d’obtenir sa puissante protection «pendant et après le -cours de leur vie.» De retour au Sap, ils fondèrent «à l’honneur de -Dieu, sous les auspices et intercession» du glorieux Archange, «une -messe solennelle à diacre, sous-diacre et chappiers.» Elle devait être -célébrée tous les ans et à perpétuité le jour de la fête de saint -Michel, «le 16 octobre.» Cette messe était précédée d’une procession où -l’on chantait les litanies de tous les saints anges; elle se - -[Illustration: - - Fig 117.--Médaille (face et revers) des membres de la confrérie de - Saint-Michel à Joseph-Bourg.] - -[Illustration: Fig. 118.--Bourdon des processions solennelles (face -et revers) de la confrérie électorale de Saint-Michel, pour les -agonisants, érigée premièrement à Joseph-Bourg, en Bavière. 1693.] - -terminait par le chant du _Libera_ et la récitation du _Pater_ pour les -fondateurs défunts, leurs parents et leurs amis. La solennité était -annoncée par quatorze coups de cloche, suivis du carillon. Pour cette -fondation annuelle, les bourgeois du Sap versèrent entre les mains de -Jean Lesage, trésorier, la somme de cinquante livres. Les membres de la -confrérie devaient choisir tous les ans l’un d’entre eux pour «roy,» à -charge de présenter à la messe du 16 octobre un pain à bénir, avec deux -cierges blancs. Le roi veillait aussi à l’exécution des règlements et -poursuivait les membres qui voulaient s’y soustraire. - -Les autres confréries n’étaient pas moins prospères. Un ouvrage -intéressant, l’_Explication de l’institution des règles et des usages -de la confrérie électorale de Saint-Michel archange_, nous fournit des -détails curieux sur l’association érigée en 1693 pour les _agonisants_ -à Joseph-Bourg en Bavière. Le but de l’œuvre était d’imiter la douceur -et l’humilité de Jésus-Christ en se dévouant au service des agonisants -et des défunts. La devise était le cri de guerre de saint Michel: -_Quis ut Deus!_ L’esprit dont les confrères devaient donner l’exemple, -était exprimé par quatre lettres: F. P. P. F.: _force_, _piété_, -_persévérance_, _fidélité_. Un archichapelain, un prédicateur et deux -autres prêtres administraient la confrérie. Chaque membre devait porter -la médaille qu’il recevait le jour de son entrée dans l’association -(fig. 117). Le costume variait selon les circonstances: il y avait -l’habit _solennel_, l’habit _ordinaire_, l’habit de _pénitence_, -l’habit de _funérailles_, l’habit de _pèlerinage_ (fig. 114 à 129). -Chacun de ces costumes était accompagné d’une croix particulière comme -marque distinctive: la croix _double_ pour l’habit solennel, la croix -_simple_ pour l’habit ordinaire, la croix _recroisée_ pour l’habit -de pénitence, la croix _orbée_ pour l’habit de funérailles, la croix -_en sautoir_ pour l’habit de pèlerinage. Tous les confrères portaient -le bourdon à la main (fig. 118). Cette pieuse association s’établit -à Freisengen, à Bonne, à Cologne, à Liège et en plusieurs autres -localités; elle était très florissante au commencement du dix-huitième -siècle, et, en 1706, elle recruta trois cent quatre-vingt-quinze -membres dans la seule cité de Lille. Elle comptait alors cent mille -affiliés. - -Cependant, comme nous l’avons déjà dit, le culte de saint Michel trouva -des contradicteurs à cette époque. Des catholiques, par exemple à -Malines, avancèrent hardiment que le chef des anges en sa qualité de -pur esprit ne pouvait être représenté sous des formes sensibles, et - -[Illustration: Fig. 119.--Pièces d’un habit de confrère.] - -[Illustration: Fig. 120.--L’habit solennel.] - -[Illustration: Fig. 121.--L’habit ordinaire.] - -[Illustration: Fig. 122.--L’habit de pénitence.] - -qu’il n’était pas permis de porter son image en procession; d’autres, -parmi les protestants, osèrent nier l’existence personnelle de saint -Michel, malgré l’enseignement unanime de l’Écriture sainte, de la -tradition et de la théologie. Bossuet dans son langage énergique vengea -le nom et la gloire du saint Archange: «Il ne faut point hésiter, -dit-il, à reconnaître saint Michel pour défenseur de l’Église, comme -il l’étoit de l’ancien peuple, après le témoignage de saint Jean... -conforme à celui de Daniel... Les protestants qui par une grossière -imagination - -[Illustration: Fig. 123.--L’habit de funérailles.] - -[Illustration: Fig. 124.--L’habit de pèlerin.] - -croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’ils donnent à ses saints et à -ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint -Michel soit dans l’Apocalypse Jésus-Christ même, le prince des anges, -et apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de -Dieu; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l’Écriture?» - -Les disciples de Luther et de Calvin essayèrent de faire disparaître -l’Archange en le confondant avec le Fils de Dieu. Les disciples -de Voltaire et de Rousseau devaient nier à la fois la divinité de -Jésus-Christ et l’existence de saint Michel. - - -III. - -LA DÉCADENCE ET LA CATASTROPHE DE LA RÉVOLUTION. - -A la fin du siècle de Louis XIV, la France conservait encore son -prestige et occupait le premier rang parmi les nations chrétiennes; -cependant les nuages s’amoncelaient à l’horizon et des symptômes -alarmants faisaient craindre une grande catastrophe; les dissidences -religieuses, les passions politiques, et le débordement des mœurs -grandissaient de jour en jour et menaçaient d’engloutir l’Église et -l’État dans un commun naufrage. L’abbaye du Mont-Saint-Michel ne fut -pas la dernière à ressentir les effets de ces commotions violentes; -et telle fut toujours sa destinée dans le cours des siècles. Comme -monument national, elle a été soumise à toutes les vicissitudes dont -la trame souvent mystérieuse compose l’histoire de notre pays; comme -centre de la dévotion à saint Michel, elle a éprouvé le contre-coup de -toutes les luttes que le paganisme, l’hérésie et l’impiété ont dirigées -contre l’Église. Nous allons donc assister à une décadence dans ce -siècle où le sensualisme, comme une plaie hideuse, va s’étendre sur nos -provinces et envahir une grande partie du monde civilisé. De distance -en distance, nous verrons la cité de l’Archange jeter un dernier éclat; -mais, partageant enfin le sort de la France, elle disparaîtra pour un -temps sous le flot de la révolution. - -De 1703 à 1719, l’abbé commendataire qui avait succédé à Étienne le -Bailly de Hautefeuille, s’appelait Jean Frédéric Karq. Il était né à -Bamberg, en 1648. Jeune encore, il mérita la confiance de son évêque et -reçut le titre de doyen de Munich; il entra plus tard dans les conseils -intimes de l’électeur de Bavière, et fut nommé grand chancelier de -l’électeur de Cologne. Ses brillantes qualités et sa haute noblesse -lui valurent le titre «d’abbé très illustre.» A l’exemple de ses -prédécesseurs, il laissa aux religieux du Mont l’entière administration -du monastère et se montra pour eux d’une bonté vraiment paternelle; -mais il ne veilla pas aux intérêts de son abbaye et ne signala sa -prélature par aucun acte important. Une lettre datée du 8 avril -1706, et écrite à Mabillon par le prieur Julien Doyte, nous révèle la -véritable situation du Mont-Saint-Michel à cette époque. Mabillon avait -demandé le dessin de l’abbaye avec les renseignements qui pouvaient lui -servir pour ses _Annales_. Julien Doyte lui écrivit à peu près en ces -termes: «Je ne sais si j’ai répondu à la lettre que Votre Révérence m’a -fait l’honneur de m’adresser au sujet de notre monastère. Dans le doute -où je suis, j’aime mieux lui écrire deux fois que de manquer à une. Je -dois lui avoir dit que j’ai cherché le dessin de notre abbaye fait par -nos pères; mais inutilement.» Il avouait ensuite qu’il n’avait personne -assez habile pour refaire ce travail; ce qu’il regrettait vivement, -parce que le Mont-Saint-Michel méritait sans contredit de figurer à la -première place dans l’œuvre du savant bénédictin. Il ajoutait plusieurs -détails dont voici les principaux: «La fontaine de Saint-Aubert est -au bas d’un grand escalier qui descend au pied de notre bâtiment sur -la grève. Elle se trouvait autrefois renfermée dans une tour que la -mer a détruite; c’est un grand puits élevé de quinze à vingt pieds -de la grève. Au premier étage de la Merveille sont de grandes salles -voûtées; au deuxième étage est le réfectoire, la cuisine, la salle -des chevaliers, au bout de laquelle est l’escalier qui descend à la -fontaine de Saint-Aubert; au troisième étage, est un dortoir avec le -cloître; au quatrième étage, un deuxième dortoir, au-dessus du premier, -et surmonté lui-même d’un cinquième étage, où est la _classe_ d’un bout -et de l’autre un grenier.» - -A ces renseignements curieux, Julien Doyte en ajoutait d’autres qui -n’ont pas moins de valeur: «Du côté du midi, dit-il, on a joint à ce -bâtiment un autre petit corps de logis qui ne commence qu’au deuxième -étage, c’est-à-dire au plain-pied du réfectoire. Il y a quatre étages; -le premier sert de lavoir, le deuxième est la chambre des hôtes; les -autres n’occupent qu’une petite partie du bout du dortoir joignant -le cloître, parce que, s’ils s’étendaient tout le long du dortoir, -ils en déroberaient le jour et les _cellules_ en seraient inutiles; -ils en occupent trois qui ne servent de rien. Le troisième étage est -une chambre commune et le quatrième, la bibliothèque. Il n’y a qu’une -espace de six à sept pieds entre le rond-point de l’église et ce -petit corps de logis qui sert d’entrée au monastère.» Julien Doyte -terminait sa lettre en s’excusant de ne pouvoir contribuer à l’œuvre -de Mabillon: «Il seroit trop juste, ajoutait-il, que notre monastère -contribuast à la gravure des planches, et si j’en avois eu la nouvelle -quand notre premier procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de -donner quelque chose à votre révérence; mais il me seroit plus facile -de tirer de l’eau de notre rocher que de l’argent de nos officiers. Et -en vérité, quand ils le voudraient, ils ne le pourraient pas à présent; -la _misère_ est si grande que cela passe l’imagination (Bibl. Nat., f. -fr., n. 19,652).» - -Il faut conclure de cette lettre que le niveau des études avait déjà -baissé au Mont-Saint-Michel. Outre que le frère Doyte lui-même n’était -pas familier avec la langue française, il ne se trouvait pas dans le -monastère un homme capable de fournir à Mabillon le dessin qu’il - -[Illustration: Fig. 125.--Armoiries du Mont en 1733. Écu semé de -coquilles avec un chef de France timbré d’une mître et d’une crosse, -embrassé par deux palmes. Archives nationales.] - -désirait; toutefois, il existait encore une classe reléguée au dernier -étage, à côté du grenier. Nous voyons aussi combien est fausse l’idée -que plusieurs écrivains modernes se sont faite de la richesse des -moines du Mont-Saint-Michel. Les revenus de l’abbaye, il est vrai, -atteignaient encore le chiffre de quarante à cinquante mille livres; -mais il fallait en défalquer vingt-sept mille pour le titulaire de la -commende, plus douze à quatorze mille pour les charges annuelles. Si -l’on ajoute à cela les vexations de tout genre, les difficultés avec -les fermiers, les procès ruineux, on comprendra que la modicité des -ressources fut plutôt un écueil pour les religieux que le faste et -l’opulence. - -De 1721 à 1766, un homme, issu d’une illustre famille, Charles-Maurice -de Broglie, quatrième fils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de -France, porta le titre de commendataire du Mont-Saint-Michel, et en -perçut la mense abbatiale. Sa prélature, l’une des plus longues de -cette histoire, est loin d’être l’une des plus riches en souvenirs -pour le culte de l’Archange. Louis XV sembla marcher d’abord sur les -traces de ses glorieux ancêtres. Il reçut le collier de l’Ordre le 1ᵉʳ -septembre 1715; l’année suivante, il chargea le maréchal d’Estrées -de présider en son nom les assemblées générales et d’user de toute -son autorité pour réformer les abus, faire observer les règlements -et veiller à l’honneur de la chevalerie; en 1722, il fit à l’église -de Reims un présent digne de la magnificence royale: «C’est, dit -Piganiol, un soleil d’argent doré, du poids de cent-vingt-cinq marcs;» -il est soutenu par deux anges: l’un, qui est saint Michel _protecteur_ -de la France, offre à Dieu l’épée royale, et l’autre lui présente -la couronne. Au milieu s’élève un socle, auquel sont agrafés deux -cartouches, ornés des armes de France et remplis par l’inscription -suivante: «Louis XV, roi de France et de Navarre, couronné à Reims en -la XIIIᵉ année de son âge et la VIIIᵉ de son règne, le XXV d’octobre -1722, par Armand-Jules de Rohan, archevêque, duc de cette ville, -premier pair de France, fit au jour de son sacre ce don à l’église de -Reims.» Le monarque parut aussi s’intéresser au Mont-Saint-Michel. Par -ordre de Sa Majesté, le sieur de Caux, ingénieur en chef sur les côtes -de Normandie, fut chargé en 1731, de faire le devis des réparations que -nécessitait l’état des remparts. Ce devis atteignit la somme de 37,146 -livres que l’on préleva «sur tous les habitants taillables des trois -généralités de la Province.» - -Louis XV commit une faute regrettable en ouvrant de nouveau la prison -qui était restée fermée pendant une partie du règne précédent. Au mois -d’août 1745, Victor de la Castagne, connu sous le nom de Dubourg, fut -enfermé dans une cage de fer. Il appartenait à une famille catholique -de la ville d’Espalion en Rouergue, et avait reçu dans sa jeunesse -une éducation solide et brillante; mais il s’affilia plus tard à des -intrigues politiques, trahit la cause qu’il devait défendre, et mit sa -plume au service des cours étrangères. Retiré à Francfort, il composa -des libelles diffamatoires, et les répandit à profusion sous le titre -du _Mandarin_ et de _l’Espion chinois_. Voltaire lui-même, dans ses -_remarques_ sur les _mensonges imprimés_, le compte parmi ces pauvres -scribes en robe de chambre et sans bonnet de nuit, sans meubles et sans -feu, qui compilent et qui altèrent des gazettes. Pendant son séjour au -Mont, il fut traité par les moines avec la plus grande humanité; le -sous-prieur le visita souvent et usa de son influence pour obtenir sa -liberté; afin de le préserver du froid et de l’humidité, il lui procura -une robe de calmande avec un gilet d’étoffe, et fit couvrir sa cage de -larges planches de bois. Dubourg fut insensible à toutes ces marques de -charité et ferma son cœur au repentir. Dans son désespoir, il refusait -de prendre toute nourriture, et les religieux, pour l’empêcher de -mourir de faim, lui faisaient avaler du bouillon «par force avec un -entonnoir.» Il mourut dans un accès de folie furieuse, la nuit du 26 au -27 août 1746. Nous voyons par là ce qu’il faut penser du roman inventé -et accrédité par un certain nombre - -[Illustration: Fig. 126.--Cachet de Ch. Maurice de Broglie, abbé -commendataire du Mont-Saint-Michel. 1765. Archives nationales.] - -d’auteurs modernes. Pour jeter l’odieux sur le règne de Louis XIV, ces -écrivains ont avancé que Dubourg, «protestant hollandais,» homme de -mérite et «patriote inflexible,» fut victime de la tyrannie du grand -roi. Afin de rendre le tableau plus émouvant, ils ont imaginé une -lettre touchante écrite par le prisonnier à son épouse et à ses enfants -«chéris» peu de jours avant sa mort; puis, comme dernier trait, ils ont -dépeint le malheureux expirant sur la paille, épuisé par cinq années de -souffrances, et «dévoré par les rats.» Or, nous l’avons vu, Victor de -la Castagne était né d’une famille catholique française; comme preuve -de son patriotisme, il avait vendu sa plume aux ennemis de la France; -interné au Mont plus de trente ans après la mort de Louis XIV, il y -mourut au bout d’une année de détention, non point dévoré par les rats, -mais emporté par un accès de désespoir et de folie; de plus, il est -certain qu’il ne fut jamais marié. - -En 1776, le nombre des prisonniers s’élevait à dix-huit, dont trois -s’évadèrent à la faveur d’un incendie qui éclata dans le château. -L’année précédente, le trop célèbre Loménie de Brienne avait été nommé -à la commende du Mont-Saint-Michel, après la mort de Charles-Maurice -de Broglie; mais, trois ans plus tard, il échangea son abbaye pour le -riche monastère de Froidmont, au diocèse de Beauvais. - -Malgré ces épreuves, l’abbaye «_royale_» de Saint-Michel, comme elle -s’appelait alors, attirait toujours une multitude considérable de -pèlerins et un chroniqueur a pu dire en plein dix-huitième siècle: «Le -Mont-Saint-Michel est un des plus fameux pèlerinages de la France, -particulièrement pour les gens de basse naissance, qui y vont par -troupes en été.» Au mois de mai 1777, le comte d’Artois, qui devait -ceindre la couronne sous le nom de Charles X, et quelques mois après -le duc de Chartres, qui fut plus tard Louis-Philippe, visitèrent le -Mont dans un voyage qu’ils faisaient en Normandie et en Bretagne. Le -comte d’Artois ordonna la démolition de la fameuse cage, et le duc de -Chartres lui donna le premier coup de hache. Ces deux princes furent -les derniers qui courbèrent le front devant l’autel de l’Archange, -avant la grande _catastrophe_. Des confréries et des corporations -avaient encore saint Michel pour patron spécial; mais le nombre -en diminuait peu à peu à mesure que la révolution approchait. Les -boulangers invoquaient déjà saint Honoré; cependant ils n’oubliaient -point leur premier chef. Ceux des Andelys, par exemple, avaient -toujours saint Michel pour patron. L’ordre institué par Louis XI -comptait parmi ses membres des hommes de mérite; néanmoins l’esprit -chevaleresque diminuait de plus en plus, et désormais le collier -était donné de préférence aux hommes qui se distinguaient par leur -savoir. Quelques confréries prirent des mesures pour se maintenir dans -leur ferveur primitive. Le 24 mai 1767, au retour d’un pèlerinage au -Mont-Saint-Michel, les membres de la confrérie de Vimoutiers, au nombre -de vingt-deux, s’engagèrent entre autres choses à assister avec leur -costume aux processions du saint sacrement «sous peine de 12 sols,» à -éviter dans les réunions toute parole blessante «sous peine de 4 sols,» -à faire dire chacun une messe pour les frères défunts, à tenir leur -«pique bien propre et sans rouille sous peine de 2 sols,» et enfin à ne -pas faire servir les ornements de la compagnie à des usages profanes -«sous peine de 12 sols.» - -En 1787, le cardinal Louis-Joseph de Montmorency-Laval, évêque de Metz -et grand aumônier de France, reçut la commende du Mont-Saint-Michel, -dont il prit possession le 2 mai de l’année suivante. Cet illustre -rejeton d’une des plus anciennes familles du royaume devait clore la -liste des abbés, qui, pendant plus de huit siècles, gouvernèrent le -Mont-Saint-Michel. Il serait difficile de trouver dans l’histoire -profane une série d’hommes plus célèbres, plus influents, et, sauf de -rares exceptions, plus vertueux et plus fidèles à leurs devoirs. Un -passé si glorieux ne devait pas protéger l’abbaye royale contre les -envahissements et la barbarie de la Révolution. Dès l’année 1790, le -prieur, dom Maurice, comparut devant les officiers d’Avranches pour se -conformer à un édit de l’Assemblée nationale, et donner l’inventaire -de tous les biens meubles et immeubles que possédait le monastère. Le -12 octobre de l’année suivante, 1791, les représentants du district -d’Avranches vinrent avec une voiture «chercher les trésors, diamants, -rubis et une partie des ossements de plusieurs saints qui étaient au -Mont-Saint-Michel.» Le même jour, le procureur-syndic fit enlever les -«calices, coupe, saint ciboire et soleil, avec trois mitres et ce qui -était précieux sans aucune réserve.» Le 21 et le 22 novembre, on fit -descendre la sonnerie de la tour, excepté le timbre de sauvetage et -la grosse cloche qui porte le nom de l’abbé Jean-Frédéric Karq. Les -habitants de Beauvoir échangèrent deux de ces cloches pour les leurs; -les habitants de Genets s’emparèrent des autres, le 22 décembre 1791. -La veille, deux commissaires d’Avranches avaient emporté «tous les -titres et papiers du chartrier et tous les ornements de la sacristie.» -La ruine était complète. Les beaux manuscrits du moyen âge, achetés à -grands frais et copiés avec soin, gisaient pêle-mêle dans une salle du -district, et les ossements des saints étaient dispersés ou détruits. -Le chef de saint Aubert lui-même n’échappa point au pillage, et la -montagne, que le bienheureux pontife avait choisie pour le lieu de son -repos, se vit dépouillée de son plus précieux trésor. (_Livre blanc de -la Commune du Mont-Saint-Michel._) - -Ces désastres n’étaient que le prélude de scènes plus tristes et plus -sauvages. La convention enferma dans le château trois cents prêtres -dont la plupart étaient trop avancés en âge pour être déportés. -Ils furent traités avec la dernière barbarie. Non seulement ils -étaient privés de la nourriture nécessaire pour le soutien d’une vie -chancelante et épuisée par la souffrance; mais on voulut aussi leur -enlever la consolation suprême que le captif trouve dans la prière. -D’après un ordre émané de l’autorité supérieure, le comité républicain -s’empara de tous les bréviaires des prisonniers, à l’exception d’un -seul qui échappa aux perquisitions les plus minutieuses; encore -celui-ci fut-il rongé par les rats pendant la nuit. Les membres de -la commission ne montrèrent pas moins d’ignorance que de cruauté. -Ayant mis la main sur un Homère imprimé en grec, ils jugèrent que -l’Iliade était un livre de prières et que la gravure du poète placée -au frontispice devait être l’image d’un saint; en conséquence, ils se -saisirent du volume. D’autres, non moins avisés, prenaient saint Michel -pour le génie de la liberté; ce qui, paraît-il, les empêcha de détruire -sa statue en quelques localités. Le casque de l’Archange leur semblait -être le bonnet phrygien; la balance et l’épée représentaient à leurs -yeux la justice et la force du peuple; le dragon palpitant sous les -pieds du céleste vainqueur était pour eux le symbole et l’image de la -tyrannie, c’est-à-dire de la royauté. - -Parmi les nobles victimes entassées au Mont-Saint-Michel figuraient -le curé d’Avranches, nommé Pierre Cousin, Guillaume David, Georges -Durel, Jacques Antoine Joubert, Osouf, prêtre de Cametours, et Denys, -grand chantre de la cathédrale d’Avranches. Dans un seul jour la -gendarmerie de Coutances conduisit cinquante et un ecclésiastiques au -Mont-Saint-Michel. La cité de l’Archange portait alors le nom dérisoire -de _Mont-Libre_, et le drapeau rouge fut arboré sur une tour qui prit -le nom de _Tour de la Liberté_. Le 21 novembre 1793, les Vendéens -marchèrent sur Granville. «Un détachement de cavalerie se porta au -Mont-Saint-Michel et délivra les prêtres qu’on avait entassés dans la -forteresse; ils avaient eu tant à souffrir que la plupart se trouvèrent -hors d’état de suivre leurs libérateurs.» Les Vendéens, que le _Livre -de la commune du Mont_ appelle «des brigands,» détruisirent l’arbre -«chéri» de la liberté, s’emparèrent des clefs de la ville et couchèrent -au Mont. Le lendemain et les deux jours suivants, ils enclouèrent les -canons après avoir jeté les boulets dans les grèves, abattirent les -pavillons et les emportèrent, à l’exception du drapeau rouge. - -Le départ des Vendéens laissa le Mont-Saint-Michel au pouvoir de la -Révolution. Il est difficile de se figurer quel spectacle offrit dès -lors cette cité autrefois si brillante. Des mains sacrilèges avaient -pillé le trésor de la basilique; le cloître, habité naguère par les -enfants de saint Benoît, servit d’asile aux débris de nos guerres -civiles; la cité des reliques et des livres était transformée en -_prison_ d’État; les louanges de Dieu ne retentissaient plus sous les -voûtes de la basilique; les prêtres et les religieux qui avaient habité -le Mont depuis la prélature du cardinal de Montmorency, étaient morts -ou dispersés. De ce nombre étaient J. B. Mazier, curé de la paroisse, -et Pierre-François Morilland, son vicaire; dom François Maurice, -prieur de l’abbaye, et son frère; Michel Pichonnier, sous-prieur, et -les religieux Lamy, Suhard et La Tour, dom Carton, cellérier, dom -Dufour, ancien professeur de théologie, et quelques autres qui nous -sont inconnus. Désormais la catastrophe semblait irrémédiable, et -l’œil, en plongeant dans l’avenir, ne pouvait entrevoir le jour de la -restauration; cependant tout espoir n’était pas éteint au fond des -cœurs, et saint Michel veillait toujours sur son moutier et sur la -France. - -De 1793 à 1863, c’est-à-dire pendant une captivité de 70 ans, plus de -quatorze mille détenus gémirent dans la prison du Mont-Saint-Michel. -La cité radieuse du moyen âge offrait l’aspect d’un cadavre mutilé; -les trois dernières travées de la nef romane et la belle façade de -Robert de Torigni étaient remplacées par le portail grec, «dont le -seul mérite est de rendre complet le cours d’architecture, qu’on peut -suivre au Mont-Saint-Michel.» Au sommet de l’édifice que dominait -autrefois l’image de l’Archange, le Directoire fit placer un télégraphe -pour correspondre à la ligne de Brest à Paris. La milice, qui faisait -la garde sur la côte, fermait l’entrée de la ville aux visiteurs et -isolait les malheureux captifs de toute communication avec le dehors. -Cette surveillance devint encore plus active après le décret de -1799. L’administration centrale de la Manche, irritée d’apprendre -que Jacques des Touches avait été délivré de la prison de Coutances, -ordonna d’employer «des précautions multiples et journalières» afin -d’empêcher l’évasion «de plusieurs chouans détenus» dans les cachots du -«Mont-Libre.» - -Napoléon ne montra ni plus de respect pour l’abbaye, ni plus de -goût pour les chefs-d’œuvre du génie chrétien. En vertu d’un décret -du 6 juin, publié le 12 du même mois et signé par le comte Daru, -ministre secrétaire d’État, l’empereur ordonna de conserver «la -_maison de force_» du Mont-Saint-Michel; en même temps il enjoignit -au département de se charger des frais de réparation et d’y consacrer -immédiatement une somme de 20,000 francs. En 1814, monsieur Demons, -curé de Cherbourg, se munit d’une lettre du sous-préfet d’Avranches -et d’un laisser-passer du maire de la ville, et se présenta au -concierge du château, qui le reçut avec politesse et lui permit de -visiter la prison. Le nombre des détenus s’élevait alors à deux cents; -les hommes travaillaient dans la salle des chevaliers et les femmes -dans le réfectoire des moines; leur occupation principale était «la -filature du coton.» On avait vendu les fameuses stalles du chœur et la -basilique était dépouillée de ses ornements les plus précieux. Monsieur -Demons sortit l’âme brisée de douleur et les yeux mouillés de larmes. -L’avénement de Louis XVIII sur le trône de France laissait espérer -des jours meilleurs pour le sanctuaire où tant de rois étaient venus -placer leur couronne sous la protection de l’Archange; mais le monarque -n’imita pas ses ancêtres, et, cédant aux vues d’une politique toute -humaine, il infligea une nouvelle flétrissure à l’ancienne abbaye. En -vertu d’un décret donné au «château des Tuileries,» le 2 avril 1817, -et publié le 6 du même mois avec la signature de Laîné, ministre de -l’intérieur, secrétaire d’État, le Mont-Saint-Michel fut constitué -«maison de force» pour les individus «des deux sexes» condamnés à la -peine des travaux forcés. Le même décret portait que le Mont serait -pareillement affecté «aux condamnés à la déportation,» jusqu’à leur -départ pour une destination définitive. L’ordonnance royale prescrivait -en même temps d’installer de nouveaux ateliers dans l’abbaye, afin de -procurer du travail aux prisonniers. Des religieuses connues pour leur -dévouement, les Filles de la Sagesse - -[Illustration: Fig. 127.--Incendie du Mont-Saint-Michel, le 23 octobre -1834. Dessin de M. H. Scott, d’après un croquis du temps.] - -de Saint-Laurent-sur-Sèvre, furent chargées du soin des malades et des -infirmes. L’administration générale du Mont-Saint-Michel fut confiée à -des directeurs dont un certain nombre négligèrent les réparations les -plus urgentes, ou mutilèrent les plus belles parties de la Merveille -et de la basilique. La nef romane avec plusieurs chapelles, le -réfectoire, le cellier, l’aumônerie furent divisées en deux ou trois -étages, pour servir de salle à manger, de dortoirs et d’ateliers; la -sacristie actuelle était alors une cuisine et le bras du transept que -les pèlerins ont décoré de bannières et d’oriflammes, fut longtemps -encombré de malheureux captifs qui traînaient aux pieds de lourdes -chaînes de fer. Il n’est pas sans utilité de parcourir la liste des -prisonniers qui ont été détenus à cette époque au Mont-Saint-Michel. -Les nombreuses victimes de 1793 furent remplacées par Chastenaix, le -Moine et la Houssaye, chefs de l’armée royaliste. Le pamphlétaire -Babœuf, le sabotier Mathurin Bruno, qui se disait Louis XVII, fils du -roi martyr, et Le Carpentier, conventionnel et régicide, subirent tour -à tour les rigueurs de la captivité. Bientôt Colombat, Blanqui, Stuble -et Barbès expièrent dans les cellules du château le sang répandu sur -les barricades de Juillet. Quel singulier contraste dans ces destinées -et quelle étrange vicissitude dans ces phases de nos révolutions! - -Le Mont-Saint-Michel subit un désastre d’une autre nature. En 1834, un -incendie se déclara dans la nef de l’église, sur le minuit; bientôt -le feu détruisit les ateliers «de chapeaux» et gagna la toiture. Des -flammèches emportées par le vent tombaient dans la ville et jusque -sur les grèves. Pendant cette nuit lugubre, le directeur de la maison -centrale, le curé de la ville, la garnison, les détenus eux-mêmes -rivalisèrent de zèle et de dévouement (fig. 127). L’aumônier, monsieur -l’abbé Le Court, montra tant «d’habileté, de sang-froid et de courage,» -qu’il parvint à circonscrire le foyer de l’incendie. Sa belle conduite -lui mérita la croix d’honneur. - - -IV. - -LA RESTAURATION DU MONT-SAINT-MICHEL. - -L’accident de 1834 fut comme le signal d’une résurrection. Les ruines -amoncelées par l’incendie nécessitèrent une restauration matérielle, et -celle-ci fut le prélude de la restauration religieuse. Le gouvernement -fit reconstruire les trois derniers piliers de la nef romane, du côté -du Midi. Un artiste breton, M. Barré, orna d’un bas-relief le tympan -de la porte ogivale, qui donne sur le Saut-Gautier. Ce bas-relief -représente _la Vision de saint Aubert_. L’Archange au visage sévère -et aux ailes déployées apparaît au pontife et lui fait à la tête une -profonde cicatrice. Ce travail a été beaucoup vanté, mais il ne paraît -point mériter sa réputation; l’artiste n’a pas assez tenu compte de la -vérité historique; la pose de l’Archange est trop raide et son geste -un peu risqué. Un prisonnier sculpta le maître-autel de la basilique -d’après un dessin de M. Théberg, architecte. Celui-ci, de concert -avec M. Marquet, employa les ressources dont il disposait à faire les -réparations les plus nécessaires dans l’église et le château. - -L’heure fixée par la Providence était sonnée. La prison fut supprimée -par un décret du 20 octobre 1863, et les détenus quittèrent bientôt -le Mont-Saint-Michel pour aller reprendre leurs fers à Beaulieu et -à Fontevrault; ensuite l’abbaye fut cédée à l’administration des -domaines, qui, par un bail en date du 31 mars 1865, loua les bâtiments -à Mgr Bravard, évêque de Coutances et Avranches; enfin au mois d’avril -de l’année 1867, une colonie de religieux de Saint-Edme partait de -Pontigny et venait prendre possession du Mont-Saint-Michel. - -Quelques années à peine se sont écoulées depuis cette restauration -religieuse, et déjà la cité de l’Archange n’a plus le même aspect; les -métiers qui encombraient les bâtiments, les étages qui déshonoraient -l’église et la Merveille, sont enlevés; partout l’ordre se rétablit, -les ruines disparaissent et la montagne se transforme. Aujourd’hui, -comme autrefois, la mère de Dieu et le prince de la milice céleste -prennent possession de cette basilique où la piété de nos pères aimait -à les invoquer. Depuis 1868, une statue de la Vierge remplace - -[Illustration: Fig. 128.--Porte du roi en 1835; d’après un dessin du -_Charivari_.] - -dans la crypte des Gros-Piliers l’ancienne image de -Notre-Dame-sous-Terre; en même temps le transept nord de l’église a son -autel dédié à l’Archange, et sert de chapelle pour les pèlerinages. - -Par un décret du maréchal de Mac-Mahon, en date du 20 avril 1874, la -propriété domaniale de l’abbaye du Mont-Saint-Michel est affectée au -service des monuments, pour en assurer la conservation. Depuis ce jour -les travaux de restauration se continuent sous la direction d’un habile -architecte attaché à la commission des monuments historiques. La vaste -plate-forme qui regarde la mer à l’ouest de la montagne, avait beaucoup -souffert des injures du temps, et menaçait de s’affaisser du côté de -l’hôtellerie. Un solide contre-fort a prévenu ce malheur. Le - -[Illustration: Fig. 129.--Vue du Mont-Saint-Michel en 1845; d’après une -lithographie de _L’Artiste_.] - -pavé de la même plate-forme a été réparé dans le courant de l’année -1875. La tradition rapportait que sous les dalles, à la place des -dernières travées de l’église, reposaient d’illustres personnages -parmi lesquels on citait Ranulphe de Baveux, Bernard le Vénérable, -Geoffroy, Robert de Torigni, Martin, Raoul de Villedieu, Richard -Toustin, Guillaume du Château, Geoffroy de Servon. Les historiens ne -s’étaient pas trompés. Sous les moellons de pierre, devant le nouveau -portail, on a trouvé les restes vénérables de plusieurs moines avec des -débris d’ornements. Bientôt les fouilles ont mis à nu les fondations -de l’église primitive, et il a été facile de reconnaître la base des -colonnes qui soutenaient la tour de l’Horloge, l’ancien portail, et -la tour des Livres. Là, sous les degrés de la porte principale, on a -découvert, le 30 août 1875, un sarcophage contenant le corps d’un -abbé revêtu de ses ornements pontificaux, «noircis et comme brûlés -par le temps:» à sa droite se trouvait une crosse en bois surmontée -d’une volute de plomb, et sur le crâne était placé un disque en métal, -avec les inscriptions suivantes: «Ici repose Robert de Torigni, abbé -de ce lieu.» «Il a gouverné ce monastère l’espace de trente-deux ans -et en a vécu quatre-vingts.» A côté, dans un autre cercueil de bois -réduit en poussière, on a aussi découvert les ossements d’un abbé, avec -la volute en plomb d’une crosse et une plaque de même métal portant -cette inscription: «Ici repose Martin _de Furmendeio_, abbé de ce -lieu.» Au milieu des disques de plomb, une main s’appuie sur une croix -pattée à branches égales et s’étend pour bénir. Il est impossible d’en -douter, nous sommes en présence des restes glorieux de Robert du Mont -et de Martin, son successeur (fig. 130). La commission des monuments -historiques continuera, nous l’espérons, l’œuvre qu’elle a entreprise, -et pour laquelle elle a su choisir un homme à la hauteur d’une tâche -qui demande tant de connaissances, d’habileté et de persévérance. - -Si la _restauration matérielle_ a déjà procuré d’heureux résultats, -que dire des fruits abondants que la _restauration religieuse_ a -produits dans le court espace de douze à treize ans? L’orphelinat qui -occupe l’ancienne caserne, auprès de la tour Gabrielle, donne un asile -sûr à une trentaine de petits enfants confiés aux soins maternels -des religieuses de la Miséricorde, et offre tous les charmes de la -solitude aux dames qui veulent se recueillir dans la retraite, loin -de l’agitation du monde. L’Archange, protecteur de l’Église et de la -France, conducteur et peseur des âmes, est honoré de nouveau sous les -titres que nos pères lui donnaient. Une confrérie a été instituée sous -son nom dans le but d’appeler la protection du ciel sur l’Église, le -souverain pontife et la France, d’obtenir la grâce d’une bonne mort et -de hâter la délivrance des âmes du Purgatoire. L’immortel Pie IX, non -content de l’approuver, l’a enrichie des faveurs les plus précieuses, -et déjà, grâce au dévouement des zélateurs et des zélatrices, elle -compte ses membres par milliers et se répand chaque jour dans toutes -les contrées du monde catholique. Le mois d’octobre de l’année 1875 -a vu éclore sous les ailes de l’Archange une œuvre destinée à faire -revivre les «_alumnats_» du moyen âge: une école apostolique a été -ouverte sous la direction du R. P. Robert. Le nombre des petits apôtres -était de douze d’abord; il est aujourd’hui de dix-sept; il augmentera -encore et les disciples de saint Michel travailleront un jour à -répandre le culte de leur céleste protecteur et à faire connaître les -gloires de la sainte montagne, sur laquelle ils auront passé les plus -belles années de leur vie. - -[Illustration: Fig. 130.--Aspect de la grande plate-forme à l’ouest, en -1875, lors de la découverte du tombeau de Robert de Torigni.] - -Le culte de saint Michel n’était pas entièrement aboli depuis les jours -néfastes de la Révolution; il avait survécu à tous nos désastres, et -la dévotion envers le grand Archange vivait toujours dans le cœur des -véritables Français; elle s’était même plus d’une fois manifestée dans -les heures d’angoisses et dans les calamités, comme au milieu des joies -et des réjouissances publiques. «En 1820, après l’assassinat du duc de -Berry, dit M. de Badts de Cugnac, de toutes parts des neuvaines furent -faites en l’honneur de saint Michel. Le 29 septembre, jour même de la -fête de l’Archange, naissait le duc de Bordeaux, appelé l’enfant du -miracle.» En mémoire de cet événement on fit frapper une médaille qui -représente sur un lit d’une forme antique, une femme offrant à l’amour -de la France son enfant éclairé d’un rayon du ciel; à ses côtés est -le buste du duc de Berry; la face porte: «Dieu nous l’a donné.»--«Nos -cœurs et nos bras, sont à lui;» le revers, sur lequel on lit la date du -29 septembre, présente l’image de l’archange saint Michel terrassant -le diable, sous la figure d’un monstre moitié homme, moitié dragon. -Ici, Lucifer personnifie la révolution armée du poignard de Louvel -d’une main et portant de l’autre une torche incendiaire; son céleste -vainqueur, l’ange tutélaire de la France, tient le bouclier crucifère -et manie le glaive flamboyant (fig. 132). La Restauration avait même -essayé de faire revivre l’ancienne chevalerie. En 1816, Louis XVIII -rappela que l’ordre de Saint-Michel était spécialement destiné à servir -de récompense et d’encouragement aux Français, qui se distingueraient -dans les lettres, les sciences et les arts, ou par des découvertes, des -ouvrages et des entreprises utiles à l’État. Le 30 mai 1825, il y eut -à Reims une réception solennelle après le sacre de Charles X, et le 29 -septembre de l’année suivante le chapitre général fut convoqué; mais à -partir de la révolution de Juillet, l’ordre n’a plus existé que de nom, -et son dernier représentant est mort depuis quelques années. - -Chez les autres nations, le nom de saint Michel n’a jamais été non plus -complètement livré à l’oubli. La Bavière conserve toujours l’ordre du -_Mérite_, fondé par Joseph Clément sous le patronage de l’Archange, -pour soutenir la religion catholique, défendre l’honneur de Dieu et -secourir les défenseurs de la patrie. En vertu d’un décret publié le -30 mai 1877, la reine d’Angleterre autorise l’admission de membres -extraordinaires dans les ordres de Saint-Michel et Saint-Georges; -elle nomme en même temps le prince de Galles grand-croix et le duc -de Cambridge grand maître et principal chancelier. Les mahométans -connaissent aussi le nom du puissant Archange et lui attribuent -la fonction de secrétaire de la Divinité. L’Allemagne possède des -confréries érigées sous le vocable de saint Michel, et la capitale -de l’Autriche vient d’envoyer aux obsèques de Pie IX une députation -prise parmi les membres de l’une de ces pieuses associations; -l’immortel pontife s’est toujours montré lui-même le dévot serviteur -de l’Archange, et le seul ornement de sa chambre mortuaire était une -pendule surmontée d’une statuette du vainqueur de Satan, avec une croix -et quelques cierges. - -[Illustration: Fig. 131.--Petite médaille d’argent frappée à la -naissance du duc de Bordeaux.] - -[Illustration: Fig. 132.--Médaille commémorative (face et revers) de la -naissance du duc de Bordeaux.] - -[Illustration: Fig. 133.--Autre médaille frappée à la naissance du duc -de Bordeaux.] - -Enfin, nos généreux missionnaires, à l’exemple de saint François -Xavier, placent leurs travaux sous la protection de l’ange vainqueur du -paganisme; ils propagent son culte en Afrique, en Asie, en Amérique, -en Océanie; partout ils dressent des autels en son honneur, dans les -remparts d’Alger comme sur les montagnes du Nouveau-Monde; partout -ils l’appellent à leur secours dans les circonstances difficiles: En -ce moment, écrivait au mois de septembre 1868 un missionnaire des -îles Gambier, «nous faisons une neuvaine à saint Michel, le glorieux -protecteur de nos missions, pour demander la cessation du fléau,» qui -désole le pays. - -Aujourd’hui comme autrefois, le triomphe de l’Archange et le -développement de son culte semblent attachés, en partie du moins, à la -destinée du mont Tombe; aussi l’aurore de la résurrection fut saluée -avec bonheur et l’année 1865 vit s’ouvrir de nouveau l’ère des grands -pèlerinages. Comme au temps d’Aubert, Avranches donna l’exemple; les -trois paroisses de la ville arrivèrent au Mont le 17 mai: «cette -procession, dit un historien, eut un cachet particulier: elle fut une -réparation éclatante des profanations impies de la fin du dernier -siècle, en reportant quelques-unes des saintes reliques que des mains -fidèles étaient parvenues à soustraire au pillage de la Terreur.» - -L’année suivante, le souverain pontife accorda pour dix ans une -indulgence plénière annuelle à tous ceux qui visiteraient le -sanctuaire de l’Archange et rempliraient les conditions accoutumées. -La bénédiction de Pie IX porta ses fruits; des pèlerins nombreux -accoururent de tous les points de la France. La fête du Iᵉʳ août réunit -dans la basilique un archevêque, trois évêques, l’abbé de Bricquebec, -plusieurs prêtres et un grand concours de fidèles. - -Le 24 septembre 1867, monseigneur Bravard, accompagné de l’évêque -préconisé de Gap, «d’une centaine de prêtres et de trois cents autres -pèlerins,» venait déposer dans le trésor de l’Église les reliques et -les souvenirs que Pie IX avait accordés au sanctuaire de l’Archange. -Le 16 octobre de la même année, l’anniversaire de la dédicace fut -célébré avec une pompe exceptionnelle. Au défilé de la procession, -huit petits orphelins, en soutane et en barrettes blanches, ouvraient -la marche; venaient ensuite cent cinquante prêtres, le R. P. abbé de -la Trappe, l’évêque préconisé de Gap, l’évêque de Coutances en habits -pontificaux, les évêques de Bayeux, d’Évreux et d’Orléans; l’archevêque -de Rouen précédé de la croix métropolitaine et revêtu de ses insignes -fermait la marche. Son Éminence, le cardinal de Bonnechose, monseigneur -Dupanloup et monseigneur Bravard prirent la parole en ce beau jour -et rappelèrent à la foule attentive l’origine, les péripéties et la -restauration du Mont-Saint-Michel. - -La campagne de 1870 fut comme le dernier signal du réveil. L’évêque -de Coutances et Avranches s’engagea par un vœu solennel à élever un -monument à la gloire de l’Archange, si son diocèse était préservé de -l’invasion prussienne; l’ennemi vint sur les limites de la Manche, -mais il n’y pénétra pas. Fidèle à sa promesse, monseigneur Bravard -fit élever dans son église cathédrale une statue de saint Michel -terrassant le dragon. Depuis cette époque les grands pèlerinages -n’ont été interrompus que pendant les mois d’hiver. Dans le cours -de l’année 1873, trois fois la ville de Laval a envoyé «un essaim -nombreux de fidèles à la sainte basilique. Ils étaient plus de sept -cents au premier départ, la poitrine ornée de la croix de Pie IX, et -du coquillage traditionnel. Douze détonations annonçaient leur entrée -dans l’enceinte des remparts.» Versailles, Vitré, Dol, Paris, Rouen -et plusieurs autres villes de France eurent aussi leur manifestation -solennelle. Dans la seule journée du 18 septembre, plus de quatre mille -pèlerins remplirent les nefs de l’église. Le samedi 20 septembre 1873 -fut le jour des zouaves pontificaux. Ils vinrent en grand nombre avec -leur brave général, le baron de Charette, retremper sur l’autel de -l’Archange l’épée qu’ils avaient si vaillamment portée pour la cause de -l’Église et de la France. Des contrées éloignées ont envoyé de pieuses -caravanes au Mont-Saint-Michel; les pèlerins de Niort et de Poitiers -y sont venus sous la conduite du R. P. Briant; l’Angleterre, l’Italie -et d’autres nations voisines ont été représentées dans la basilique du -mont Tombe. - -Grâce à la générosité de ces pieux visiteurs, la chapelle du -pèlerinage, qui occupe le transept nord, a été pavoisée de bannières -et d’oriflammes aux couleurs variées. Le sanctuaire, la chapelle de -Notre-Dame-des-Anges, et la crypte des Gros-Piliers ont été enrichis -d’ornements précieux; des lampes brûlent jour et nuit devant l’autel de -la Vierge et la statue de l’Archange; des épées et des croix d’honneur -sont suspendues en ex-voto aux murs de l’église. Un autel couvert de -lames d’argent et de pierres précieuses occupe le fond du sanctuaire où -des pèlerins viennent s’agenouiller chaque jour. Le trésor placé dans -une chapelle du rond-point reçoit tous les ans de nouvelles reliques, -et bientôt, il faut l’espérer, les derniers vestiges de la catastrophe -auront disparu. - - -V. - -LE COURONNEMENT DE SAINT MICHEL ARCHANGE. - -Le triomphe de l’Archange n’était pas complet. Le souverain Pontife -accorde parfois aux sanctuaires les plus vénérés du monde catholique -une faveur d’un prix inestimable; il couronne l’image que les pèlerins -entourent de respect, et devant laquelle ils se prosternent pour -prier. Depuis 1873, la chapelle de l’Archange possédait une statue -représentant la victoire de saint Michel sur le dragon infernal; mais -cette image n’avait pas obtenu les honneurs du _couronnement solennel_. -L’heure paraissait favorable. Le glorieux pontife, qui occupait la -chaire de Pierre, désirait voir la dévotion au prince de la milice -céleste prendre de nouvelles racines dans les âmes, et, le 16 septembre -1874, il avait publié par l’organe du cardinal Patrizzi l’_invito -sacro_ dont voici la traduction: - -«Nous devons certainement vénérer toute supériorité angélique; mais -il faut honorer avec une grande dévotion celui qui, dans ces hautes -sphères, mérita d’être le chef de la milice céleste. Bien que l’Église -catholique vénère, exalte et prie tous les bienheureux anges du -Seigneur, elle a toujours voulu distinguer entre eux, en honneur et -affection, le glorieux archange saint Michel, que les saintes Écritures -et les saints Pères nous désignent comme le principal défenseur des -droits divins contre le premier rebelle et les autres anges coupables, -qui eurent le malheur de le suivre dans sa révolte. Rome, qui a -toujours donné l’exemple de la vraie piété à l’Univers catholique, -a témoigné, en tous temps, le plus grand respect et la plus grande -dévotion à l’invincible archange saint Michel; car non seulement -elle éleva à Dieu, en l’honneur et sous le vocable de saint Michel, -plusieurs temples qui sont à la fois des monuments de confiance et -d’actions de grâces, mais encore elle établit deux fêtes solennelles en -l’honneur du bienheureux Archange, et celle que nous allons célébrer le -29 septembre est une des fêtes de précepte de l’Église romaine. Par la -volonté du saint-père, et, selon l’usage établi depuis quinze ans, nous -ordonnons un triduum pour obtenir, par l’intercession des saints Anges, -la force et le courage contre les puissances des ténèbres, auxquelles, -par une longue suite de vicissitudes malheureuses, il est maintenant -permis de se déchaîner plus que jamais, pour éprouver et exercer les -bons et pour le malheur de toute la famille humaine..... La solennité -de la fête anniversaire de l’archange saint Michel, qui, en soutenant -les droits de Dieu, vainquit Lucifer et dissipa ses malins artifices, -nous fournit un motif de mentionner les autres moyens infernaux dont -on se sert aujourd’hui pour séduire et perdre les âmes par la lecture -des mauvais livres, et particulièrement par les mauvais journaux, -dans lesquels on insinue des maximes contraires à la religion et à la -morale, et où, en mille manières, on tente de combattre l’Église de -Jésus-Christ. Rappelez-vous, ô Fidèles, la lettre que le saint-père -voulut bien nous adresser à ce propos, en date du 30 juin 1871, et que -nous publiâmes alors. Dans cette lettre, la lecture de ces journaux est -défendue sous peine de péché grave, comme étant extrêmement dangereuse -pour les âmes, à cause du péril prochain qu’il y a de se pervertir..... -Sacrifiez donc, ô fidèles, à un strict devoir de conscience chrétienne, -toute espèce de curiosité ou de prétendue nécessité qui vous pousse à -lire les journaux, et avec cette maxime vaillante par laquelle le grand -Archange renversa jadis Satan: _Quis ut Deus!_ préférez l’observance de -la loi à toute satisfaction et ne vous exposez jamais au danger fatal -de vous perdre éternellement.» - -Au mois de mai de l’année suivante, le R. P. Robert prenait le chemin -de Rome avec le supérieur général des religieux de Saint-Edme, le -T. R. P. Boyer. Les deux missionnaires remirent entre les mains de -Pie IX un album contenant les principales vues du Mont-Saint-Michel, -et préparèrent la grande œuvre qu’ils méditaient de concert -avec monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches. Ensuite ils -traversèrent l’Italie méridionale pour aller faire un pèlerinage au -monte Gargano. Ainsi se sont perpétuées d’âge en âge les relations -de fraternité, qui, dès l’origine, unissaient les deux principaux -sanctuaires de l’Archange. Quelques semaines plus tard, monseigneur -l’évêque adressait au souverain pontife la supplique suivante: - - «Très Saint Père, - - «Jean-Pierre, évêque de Coutances et Avranches, humblement - prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie avec instance de - daigner, par un privilège spécial, décorer d’une couronne d’or la - statue d’argent de l’Archange saint Michel, vénérée dans l’église - du mont Tombe, au péril de la mer, et élevée par sa piété avec le - concours des fidèles de son diocèse. Cette montagne, très saint - Père, consacrée par l’apparition du glorieux Archange, illustrée - par des prodiges et des miracles pendant plus de treize siècles, - enrichie par vos prédécesseurs d’indulgences et de privilèges - nombreux, est aujourd’hui visitée par une foule innombrable de - pèlerins venus de tous les pays de l’Europe, afin de solliciter la - force de Dieu et la grâce du salut. Elle recouvrera son ancienne - splendeur, et verra se ranimer de plus en plus dans son sanctuaire - la piété des fidèles envers le chef de la milice céleste, si Votre - Sainteté, accueillant favorablement nos vœux les plus ardents, veut - bien daigner, de sa très auguste main, orner la dite statue d’une - couronne d’or.» - -La supplique de monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches a reçu -de Pie IX un accueil favorable. Dans l’audience du 23 juin 1875, -l’auguste pontife a décerné les _honneurs du couronnement_ à l’image -vénérée qui représente la victoire de saint Michel sur les puissances -de l’abîme. A cette nouvelle, la France catholique a tressailli; des -voix nombreuses se sont élevées dans la presse pour applaudir à la -décision de Pie IX; parmi les serviteurs de l’Archange, les uns se sont -empressés d’offrir leur concours pour organiser la fête, les autres ont -fourni l’or, l’argent et les pierres précieuses qui devaient entrer -dans la confection des couronnes; le souverain pontife lui-même, malgré -son extrême indigence, a envoyé la première offrande, et son exemple, -comme toujours, a suscité de généreux sacrifices. Depuis l’officier -et la dame opulente, jusqu’à l’humble paysan et à la pauvre servante, -des milliers de personnes de toute condition ont voulu contribuer à -une œuvre à la fois si patriotique et si chrétienne; grâce à de tels -dévouements que la foi seule peut inspirer, la croix - -[Illustration: Fig. 134.--Couronne exécutée par Th. Venturini, orfèvre -italien.] - -[Illustration: Fig. 135.--Couronne exécutée par M. Mellerio, orfèvre à -Paris.] - -d’honneur gagnée sur le champ de bataille, l’épingle d’or soustraite -à un luxe superflu, et l’obole prélevée sur un modique salaire, -sont unies et fondues ensemble pour orner le front de saint Michel, -l’archange guerrier, le conducteur et le peseur des âmes. - -Les deux couronnes, exécutées en style différent, se complètent et -s’harmonisent pour exprimer une même idée sous des formes diverses, -le triomphe du prince de la milice céleste. L’une d’elle enrichie -d’une pierre précieuse donnée par le souverain pontife, est l’œuvre -d’un artiste italien, Thémistocle Venturini; elle peut être appelée -la _couronne de l’Église_ (fig. 134). Autour du bandeau, sur un fond -d’or, circulent deux motifs d’ornementation alternés, qui présentent -une guirlande de feuilles et de fleurs faites de pierres précieuses -enchaînées avec symétrie; huit volutes partent du même bandeau, -forment une courbe et s’unissent pour soutenir l’univers symbolisé par -un globe enlacé d’une zone, qui est l’image de l’amour du Créateur; -au-dessus, domine la croix ou le signe de la rédemption de l’univers -déchu; sur la zone qui adhère fortement au globe du monde, on lit -le nom de l’Archange: «_Quis ut Deus!_» Deux autres emblèmes, les -feuilles de chêne et les lis de la guirlande, figurent, dans la pensée -de l’artiste, la force et la pureté de saint Michel, c’est-à-dire -les armes avec lesquelles il a terrassé le dragon infernal. L’autre -couronne, celle de _la France_, est le travail d’un orfèvre de -Paris, M. Mellerio (fig. 135). En voici le symbolisme. La base se -compose d’un bandeau de lignes sévères affectant au centre la forme -anguleuse de la visière d’un casque de chevalier du moyen âge armé de -toutes pièces pour le combat; de chaque côté des tempes ressort une -pointe saillante comme on en voit sur certains boucliers: ces deux -pointes peuvent représenter la force invincible dont Dieu a revêtu le -prince de la milice céleste. Au milieu du bandeau se lit le «_Quis -ut Deus!_» le cri de guerre de l’Archange, dont chaque lettre est -couverte de grenats foncés, qui se détachent sur un fond d’or poli -et s’unissent, derrière la tête, aux armes de Pie IX. A droite et -à gauche, figurent deux écussons, celui de saint Aubert, fondateur -de la première basilique, et celui de l’évêque actuel de Coutances -et Avranches, monseigneur Abel Germain. Autour du même bandeau, se -déroule une inscription latine, qui rappelle le jour et l’année du -couronnement. Un cartouche en forme de bouclier se voit également au -centre de la partie intérieure qui pose sur le front; il est décoré -du monogramme de saint Michel et de l’écusson armorial de l’abbaye, -composé de dix coquilles d’argent et de trois fleurs de lis d’or. Le -sommet de la couronne représente la victoire du glorieux Archange. Au -centre, le sujet du combat livré au ciel est figuré par une croix en -diamant avec un cœur en rubis incrustés dans une grande topaze jaune -entourée d’une auréole de brillants; c’est le mystère de l’incarnation -du Verbe, ses anéantissements, ses humiliations, ses souffrances. -Enivré par la sublimité de sa nature, Lucifer refuse d’adorer le Verbe -dans cet état d’abaissement, et pousse le cri de la révolte; aussitôt -saint Michel ravit la lumière à son ennemi vaincu et l’emporte entre -ses grandes ailes. Pour interpréter la lumière, l’artiste s’est servi -d’une aigue-marine provenant d’un ancien diadème de la reine Amélie; -ronde à sa base, cette pierre précieuse se termine en pointe comme la -flamme surmontant la tête d’un génie; une ligne de grenats en arrête -les contours et représente le feu sur lequel le trône de Dieu repose -dans la vision d’Ézéchiel. De ce foyer lumineux partent en affectant -la forme d’aigrette, des rayons en topazes, en améthystes et en -aigues-marines. Il est dit de Lucifer au livre d’Ézéchiel: «Vous étiez -ce chérubin qui étendait ses ailes et protégeait les autres, je vous ai -établi sur la montagne sainte de Dieu, et vous avez marché au milieu -des pierres brûlantes.» C’est pourquoi le glorieux saint Michel, devenu -après sa victoire le chef de la milice céleste, protège pour ainsi -dire de ses grandes ailes les neuf chœurs des anges, qui ont combattu -sous ses ordres. Ils sont représentés entre des arceaux d’améthystes -tout autour de la couronne, selon le rang que leur assigne l’Écriture. -Les ailes qui planent au-dessus ne sont pas en repos, mais déployées, -pour désigner la lutte continuelle du belliqueux Archange, et afin de -s’harmoniser avec la statue qui représente saint Michel tenant l’épée -flamboyante d’une main et de l’autre le bouclier crucifère, et foulant -sous ses pieds le dragon infernal. Les régions éthérées où habitent les -esprits bienheureux sont figurées par des rayons en diamant à travers -lesquels se dessinent des arcs-en-ciel, avec les noms des neuf chœurs -angéliques tracés en lettres émaillées. - -Pie IX, après avoir offert un bijou pour la couronne de l’Archange, -ouvrit les trésors spirituels de l’Église en faveur des pèlerins qui -prendraient part à la solennité; le 28 juillet 1876, il adressa le bref -suivant à monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches: - - «Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique. - - «Vous avez eu à cœur de nous informer que dans le cours de cette - année, en un jour que vous fixeriez ultérieurement, vous aviez - l’intention de couronner d’un diadème d’or la statue de l’archange - saint Michel, que les fidèles honorent d’un culte tout spécial et - visitent souvent sur ce Mont de votre diocèse de Coutances, qui - porte le nom même de l’Archange. Vous exprimez à cette occasion un - désir ardent de nous voir ouvrir les célestes trésors de l’Église - dont le Très-Haut a daigné nous faire dispensateur. Comme nous - voulons que les fidèles puissent trouver dans cette solennité de - nouveaux secours pour mériter la béatitude éternelle, nous avons - tenu à exaucer vos vœux. Aussi, à tous et à chacun des fidèles - de l’un et de l’autre sexe, qui, vraiment contrits, confessés et - nourris de la sainte communion, visiteront avec dévotion, le jour - du couronnement, l’église et la statue de l’Archange saint Michel, - et adresseront à Dieu, dans ce sanctuaire, de ferventes prières - pour la concorde des princes chrétiens, l’extirpation des hérésies, - la conversion des pécheurs et l’exaltation de notre sainte Mère - l’Église, nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur - l’indulgence plénière et la rémission de tous leurs péchés. Cette - indulgence pourra être appliquée, par voie de suffrages, aux âmes - des fidèles qui ont quitté cette vie, unies à Dieu par la charité.» - -La cérémonie solennelle était fixée d’abord au 4 juillet 1876, et Mᵍʳ -Mermillod, le noble exilé de Genève, devait y prendre la parole; mais -des circonstances imprévues ont fait remettre le couronnement au 3 -juillet de l’année suivante. Le 9 avril 1877, Mᵍʳ Germain annonçait ce -grand jour dans une _Lettre pastorale_, qui restera l’un des plus beaux -monuments à la gloire de saint Michel. Sa Grandeur s’exprimait en ces -termes: - -«Deux ans déjà se sont écoulés depuis le jour où notre digne -prédécesseur déposait aux pieds de l’immortel Pie IX un de ses vœux -les plus ardents: celui de voir décerner les honneurs du solennel -couronnement à la statue de l’archange saint Michel, vénérée dans la -_basilique du mont Tombe au péril de la mer_. Toujours attentif aux -besoins de ses enfants, l’auguste vicaire de Jésus-Christ daignait -accorder, quelques jours plus tard, cette faveur qui fut la suprême -consolation de votre évêque et la joie de ses derniers jours sur la -terre. Il ne devait pas assister, hélas! à cette grande fête que son -cœur avait préparée avec tant d’amour. La faveur est à peine connue -que la piété envers le protecteur séculaire de l’Église et du pays se -manifeste de toutes parts. Pie IX offre lui-même le premier fleuron de -cette couronne à laquelle tous veulent apporter leur joyau. De nobles -chrétiennes sacrifient leurs bijoux et leurs parures; la pauvre veuve -envoie son denier; l’artisan, le fruit de son travail. Le zèle, ce -n’est pas assez dire, l’enthousiasme devient universel, et dans cette -croisade merveilleuse éclatent des actions sublimes, des dévouements -simples, mais d’une simplicité vraiment héroïque. Des administrateurs -relèvent le prix de leur offrande par ce commentaire expressif: «Le -jour où l’on pourra dire _Gallia pœnitens et devota_, la victoire sera -gagnée; saint Michel aura vaincu.» Un officier supérieur écrit: «Je -donne ma croix d’honneur à saint Michel; je l’ai méritée sur le champ -de bataille. Puisse le prince des milices célestes me défendre et me -protéger au dernier combat!» Une pauvre servante offre une croix en -disant les larmes dans la voix et dans les yeux: «c’est tout ce qui -me reste de ma mère; c’est sa croix de mariage qu’elle me remit en -mourant. J’en fais le sacrifice à saint Michel pour qu’il obtienne -la guérison et le salut de la France.» En quelques mois la charité -catholique, cette charité qui ne connaît pas la défaillance, fait -hommage au glorieux Archange d’une double et précieuse couronne: oui -précieuse; car aucun don n’y a manqué, ni celui de la foi, ni celui du -cœur; car la noblesse et l’obscurité, le travail et la bravoure se sont -donné la main pour la tresser. Le jour du triomphe était impatiemment -attendu, quand tout à coup nous apprenons que le couronnement de -Notre-Dame de Lourdes va coïncider avec celui de saint Michel. La -reine des Anges devait l’emporter sur son premier sujet, tout-saint, -tout-puissant et tout-glorieux qu’il fût. Et, bien qu’il en coûtât à -l’ardeur de nos désirs, nous avons dû remettre la solennité à des jours -plus favorables. Nous attendions d’ailleurs l’exécution de la loi qui -avait autorisé le prolongement du chemin de fer jusqu’à la célèbre -Montagne. Mais les délais se multipliant, nous ne pouvons attendre -davantage. Pour nous, en effet, le couronnement est plus qu’un besoin, -c’est un devoir, devoir de piété envers le grand Archange, devoir -de reconnaissance et de justice envers les généreux chrétiens qui -ont offert les fleurons de sa couronne et qui ont le droit d’exiger -qu’elle brille enfin sur son front. Aussi est-ce dans la joie de notre -âme que nous venons aujourd’hui vous convier, et avec vous tous les -cœurs dévoués à saint Michel, au solennel couronnement de sa statue, -que nous avons fixé de concert avec l’illustre métropolitain de notre -Normandie au _mardi trois juillet prochain_. Laissez-nous vous le dire -avec toute la sincérité d’une conviction profonde: Jamais couronnement -ne fut plus justifié que celui-là. Si la couronne, en effet, est -l’emblème de la victoire, qui donc la mérite mieux que le prince de la -milice céleste? La victoire qu’il a remportée sur Lucifer n’est-elle -pas la grande victoire, celle qui nous apparaît comme le prélude et le -résumé de toutes les autres.» - -Enfin l’heure marquée dans les décrets de la Providence était sonnée. -Mais comment décrire les fêtes splendides dont la France entière a -paru étonnée? La merveille de l’Occident était, le trois juillet, -la merveille du monde; le palais des Anges représentait le ciel -descendu sur la terre. L’immensité des grèves, la mer grondant dans -le lointain, les foules innombrables accourues de toutes parts, la -pourpre romaine se détachant à côté de la bure du villageois, les -constructions aériennes du moyen âge en face d’un horizon sans limites, -les hymnes et les cantiques répétés par mille voix, redits par mille -échos; voilà un spectacle que le pinceau le plus habile ne saurait -retracer. Il n’est pas possible d’imaginer un temple plus beau, plus -vaste et mieux disposé pour une manifestation religieuse. Un million -d’hommes pourraient se mouvoir à l’aise sur la plage quand les flots -n’entourent pas la montagne; la voûte des cieux, avec la lumière -tempérée du soleil, offre ici un aspect d’une majesté sans égale; la -basilique domine au-dessus des bastions, des tours, des remparts et -des maisons de la ville, et forme un autel immense suspendu entre le -ciel et la terre. A tous ces ornements de la nature et de l’art, des -personnes habiles avaient ajouté de riches décorations en rapport -avec la circonstance actuelle et avec l’histoire à jamais glorieuse -du Mont-Saint-Michel. Abbés, moines, chevaliers d’autrefois, prélats -illustres de nos jours, amis et restaurateurs du sanctuaire de -l’Archange, tous étaient là, présents du moins par le souvenir, tous -assistaient à cette fête de famille et célébraient le triomphe de -l’Archange. Deux avenues, partant du littoral et se prolongeant sur les -grèves jusqu’à l’entrée de la ville, formaient deux haies d’oriflammes -marquées au chiffre de saint Michel, et de banderolles agitées par le -souffle du vent (fig. 136); des mâts placés de distance en distance -portaient - -[Illustration: Fig. 136.--La foule des pèlerins se rendant au -Mont-Saint-Michel pour assister aux fêtes du couronnement de la statue -de l’Archange.] - -les armes des fiers chevaliers qui défendirent le Mont sous la conduite -du brave d’Estouteville et illustrèrent de leurs exploits cette -plage, que foule aujourd’hui le pied du pèlerin et du touriste. Sur -les remparts où flotta le drapeau rouge, c’est-à-dire le symbole de -la haine et de la barbarie, s’élevait un autel où le Dieu d’amour et -de vérité allait être immolé en présence d’une grande multitude de -fidèles et de prêtres. Des oriflammes richement décorées et déroulant -dans leurs plis les armes du souverain pontife, des cardinaux et des -évêques, projetaient leur ombre sur l’autel et formaient comme une -enceinte sacrée. L’orphelinat, les maisons, l’église, la ville entière -était parée avec goût; la verdure, les fleurs et les banderolles -fixées aux murailles et suspendues aux fenêtres semblaient rajeunir la -vieille cité montoise. L’abbaye offrait un spectacle d’un autre genre. -A l’entrée du Mont, les armes des chevaliers rappelaient les preux -d’autrefois qui combattaient pour l’honneur de Dieu et de la France; -les armes de Pie IX, les noms des Aubert, des Maynard, des Hildebert, -des Robert de Torigni, des Raoul de Villedieu, des Pierre le Roy, des -d’Estouteville, les écussons de Mᵍʳ Bravard et de Mᵍʳ Germain encadrés -dans des cartouches et disposés comme un imposant cortège depuis -la façade du donjon jusqu’aux degrés supérieurs du grand escalier, -représentaient l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel, son origine, -ses gloires, ses luttes, sa restauration; au sommet de la montagne, ce -n’était plus les chevaliers, ni les prélats, ni les moines, mais les -anges du paradis qui apparaissaient. L’entrée de la basilique était -bien, comme on l’a dit, le vestibule du ciel et il appartenait aux -esprits bienheureux d’y introduire les pèlerins de la terre; aussi -le chiffre de saint Michel et le nom des neuf chœurs angéliques se -voyaient là sur des boucliers, au milieu des guirlandes de roses et -de mousse. Le prince de la milice céleste dominait encore sur la tour -de la basilique, planant pour ainsi dire dans les airs, armé d’une -grande épée flamboyante d’une main et défiant de l’autre les fureurs -de la tempête. Si tel était le rempart des chevaliers, l’abbaye des -moines, le vestibule des anges, quel ne devait pas être le sanctuaire -du Roi du ciel? Entrons avec respect. La vieille nef romane avec son -austère grandeur, l’abside ogivale avec l’élégance et la pureté de ses -lignes, les arcs triomphaux, les gracieuses fenêtres du rond-point, -les chapiteaux fleuris et les colonnettes élancées forment un ensemble -d’une beauté ravissante. Mais pour le jour solennel, la basilique -entière était parée d’un vêtement de fête. Les murailles rembrunies par -le temps étaient tapissées de bannières aux couleurs variées; des armes -de prélats et des écussons de chevaliers décoraient avec les armoiries -du monastère les arceaux de l’abside, les robustes piliers de la nef -et le mur de la façade, du côté de l’ouest; des banderolles ornées -de mille dessins tombaient des fenêtres ou descendaient de la voûte, -laissant voir dans leurs plis des chiffres, des inscriptions, des -fleurs et des personnages; par exemple, les anges de la Passion et de -la Prière. Dans la chapelle de l’Archange, plus richement parée que le -reste de l’édifice, au milieu des cierges, des lampes, des oriflammes, -des diadèmes, des épées et des croix d’honneur, la statue de saint -Michel se dressait sur son piédestal, attendant la couronne qu’une main -vénérable devait déposer sur son front. - -De tels préparatifs annonçaient de grandes et pieuses cérémonies, qui -devaient se renouveler pendant onze jours consécutifs. Le 30 juin, -s’ouvrait le _triduum_ solennel prescrit par Mᵍʳ Germain. Déjà les -pèlerins, attirés sans doute par une curiosité légitime, mais conduits -surtout par l’élan d’une piété généreuse, arrivaient de tous côtés pour -participer aux premières grâces que le ciel allait répandre sur la cité -de saint Michel; déjà les louanges du glorieux Archange retentissaient -sous les voûtes de l’église; chaque jour l’auguste sacrifice de la -messe était célébré avec pompe, la procession se déroulait sous les -cloîtres et dans les cryptes, et des voix autorisées enseignaient -à la foule les grandeurs, la puissance et la mission du prince de -la milice céleste, expliquaient la signification du couronnement -solennel ou montraient le mont Tombe comme l’image de l’Église toujours -inébranlable au milieu des combats. Le lundi, veille du couronnement, -eut lieu la réception générale des prélats, vers les six heures du -soir; les cloches sonnaient à toute volée. La procession réunie à -l’entrée de l’orphelinat se mit en marche au chant du _Benedictus_ et -se dirigea vers la basilique; devant la porte, sur la belle plate-forme -du sud, le T. R. P. Boyer souhaita la bienvenue à Son Éminence Mᵍʳ de -Bonnechose et aux prélats qui l’accompagnaient. - -Le soir de cette belle journée se termina par une procession aux -flambeaux. Au moyen d’un réflecteur très puissant, on inonda tout à -coup de lumière le sommet de la montagne, qui se détacha comme un géant -au milieu des ombres de la nuit, ou comme un astre sur le fond noir du -firmament (fig. 137). Alors un étrange spectacle s’offrit aux regards -des pèlerins. Au-dessus des remparts, de la ville et de l’abbaye où -s’agitaient mille oriflammes et mille banderolles semblables à des -êtres fantastiques, au sommet de la tour ruisselante de lumière, la -statue de l’Archange figurait une apparition céleste et rappelait cette -«clarté de saint Michel» dont les anciens annalistes nous ont laissé -la description. En même temps, la procession sortait de la basilique, -se déroulait sur les plates-formes, dans les chemins de ronde, sur -les remparts et dans les rues de la ville, puis se répandait sur les -grèves au moment où les flots approchaient et mêlaient leur murmure -au chant de la multitude. Les vieilles murailles de la ville et les -maisons accrochées au flanc de la montagne semblaient recevoir un -reflet de ces âges où la foi de nos pères brillait dans tout l’éclat de -sa pureté virginale. «Cette nuit fut comme la veillée d’armes lumineuse -des pèlerins de saint Michel,» ou plutôt, du 2 au 3 juillet 1877, il -n’y eut pas de nuit pour la cité de l’Archange. Après la procession il -était minuit, et aussitôt commencèrent les messes qui se continuèrent -jusqu’à une heure du soir à tous les autels de la basilique et de la -crypte. - -L’aurore du grand jour fut saluée par la voix majestueuse de la -cloche et les joyeux accords de la musique militaire. De toutes parts -les pèlerins arrivaient par milliers; les chemins de Pontorson, de -Courtils, d’Avranches et de Genêts étaient couverts de longues files -de voitures et de piétons. La joie brillait sur tous les visages. Déjà -l’enthousiasme était à son comble. A la messe solennelle célébrée -par monseigneur l’évêque de Vannes, les élèves du grand séminaire de -Coutances, qui étaient présents à la cérémonie avec le supérieur et -les directeurs, «exécutèrent les chants liturgiques avec un talent -remarquable.» Après l’évangile, Son Éminence le cardinal de Rouen prit -la parole devant un auditoire ému et recueilli, et développa ces deux -pensées: «Pourquoi venons-nous ici glorifier et honorer saint Michel? -Et qu’est-ce que saint Michel demande de nous?» Immédiatement après, -le révérendissime père abbé de Mondaye alla célébrer le sacrifice de la -messe sur l’autel dressé au-dessus des grèves, afin de satisfaire la -piété des nombreux pèlerins, qui ne pouvaient pénétrer dans l’enceinte -de l’église. Il était beau alors d’entendre le _Credo_ de cette foule -innombrable succéder au _Credo_ de la basilique! C’était la voix - -[Illustration: Fig. 137.--Illumination du Mont-Saint-Michel dans la -nuit du 2 au 3 juillet 1877.] - -de la terre qui répondait à la voix du ciel, le chant de l’homme qui -servait d’écho au chant de l’ange. Les deux messes étant terminées, -les prélats montèrent ensemble à l’autel pendant que les séminaristes -chantaient un cantique à saint Michel; ils se rangèrent en hémicycle -autour du prince de l’église qui représentait le souverain pontife, et -tous, d’un même cœur, d’une même voix, donnèrent la bénédiction papale -aux fidèles qui ne pouvaient plus contenir leur émotion ni retenir -leurs larmes (fig. 138). Pendant la cérémonie, la musique du 70ᵉ de -ligne et celle de Pontorson alternaient avec le chœur des séminaristes -de Coutances. Le beau cantique au Sacré-Cœur: _Pitié, mon Dieu_, et le -chant favori de la vieille Armorique: _Catholique et Breton toujours_, -retentirent à plusieurs reprises sous les voûtes de l’église et dans -les rues de la cité. - -Le moment solennel était arrivé. Il était trois heures. L’âme de -ces belles fêtes, Mᵍʳ Germain, évêque du diocèse, monta en chaire. -L’auditoire était digne de l’orateur. Onze prélats occupaient les -sièges qu’on leur avait préparés dans le sanctuaire. Son Éminence Mᵍʳ -le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Mᵍʳ Bécel, évêque de -Vannes, Mᵍʳ Hugonin, évêque de Bayeux, Mᵍʳ Guilbert, évêque de Gap, -Mᵍʳ Grolleau, évêque d’Évreux, Mᵍʳ Chaulet d’Outremont, évêque du -Mans, Mᵍʳ Lecoq, évêque de Luçon, Mᵍʳ Le Hardy du Marais, évêque de -Laval, Mᵍʳ Guynemer de la Haillandière, ancien évêque de Vincennes, -les RR. PP. abbés de l’abbaye de Mondaye et de l’abbaye de Notre-Dame -de Grâce à Briquebec, plus de douze cents prêtres, des sénateurs, -des députés, des magistrats, des officiers, plusieurs descendants -des preux d’autrefois, une grande multitude de fidèles remplissaient -la basilique et couvraient les plates-formes de l’ouest et du sud. A -cette vue Mᵍʳ Germain ne put retenir l’enthousiasme qui débordait de -son âme. Il s’écria d’une voix forte: «Il y a douze siècles environ, -de pieux messagers, envoyés par saint Aubert au célèbre mont Gorgan, -rentraient dans leur pays après une marche triomphale à travers la -France et l’Italie. Ils rapportaient avec eux de précieuses reliques -et signalaient pour ainsi dire chaque pas par d’éclatants prodiges. A -quelque distance de ce roc, au rapport des anciens chroniqueurs, une -femme aveugle se précipite à leur rencontre, implorant sa guérison. -Tout à coup ses yeux s’ouvrent à la lumière, et, dans le transport -de l’admiration et de l’extase, elle s’écrie: Qu’il fait beau voir! -Son accent dut être sublime, sa parole saisissante. Aussi le cri de -cette femme est devenu un nom. Ce village que vous apercevez d’ici, -Beauveoir, est un monument destiné à redire aux générations qui passent -et la foi d’un grand cœur et la puissance de saint Michel. Qu’il fait -beau voir! Tel est le cri qu’arrache en ce moment à mon âme émue, à mes -lèvres frémissantes, le spectacle imposant, disons le mot, unique au -monde, qui se déroule aujourd’hui sous nos regards. - -[Illustration: Fig. 138.--Aspect de la plage, au moment de la -bénédiction solennelle donnée par Son Éminence le cardinal de -Bonnechose et les prélats qui assistaient aux fêtes du couronnement.] - -Oui qu’il fait fait beau voir au sommet de cette montagne, assis sur -son trône séculaire, l’Archange glorieux et vénéré! Qu’il fait beau -voir à ses pieds, en ce jour d’éclatante manifestation, le passé -qui ressuscite et renaît tout entier! Qu’il fait beau voir l’Église -qui nous apparaît ici dans la splendeur harmonieuse de sa variété -magnifique et de son admirable unité! Illustres cardinaux, qui veniez, -dans les siècles de foi, respirer l’air du ciel sur cette cîme sacrée, -vous revivez dans le prélat éminent, enfant de cette province dont il -est devenu le gouverneur spirituel, dans le prince dont la dignité fait -notre gloire, la bonté notre joie, la vertu notre admiration! Anges des -églises de Normandie et de Bretagne, pontifes du Maine et de la Vendée, -vous tous enfin qui du nord et du midi, conduisiez naguère vos fidèles -à ce béni sanctuaire, je vous salue dans vos dignes successeurs! A -votre vue, je m’écrie avec le prophète: Que tes tabernacles sont beaux, -ô Jacob, tes pavillons merveilleux, ô Israël! Qu’il fait beau voir la -France, notre chère et bien-aimée France, représentée à cette fête par -tant d’hommes à l’esprit élevé, au cœur noble et généreux, aux vertus -chrétiennes et traditionnelles, la France debout, aujourd’hui comme -autrefois, dans la sincérité de sa foi, la vivacité de son espérance, -et l’ardeur de sa prière! Qu’il fait beau voir surtout cette multitude -aux convictions robustes, à la confiance profonde, à l’amour ardent et -enthousiaste!» Après cet exorde, l’orateur développa ces deux pensées -parfaitement adaptées à la circonstance: «Qui allons-nous couronner? -Et quelle couronne devons-nous lui offrir?» A la suite du discours -qui fit sur l’auditoire une vive impression, toute l’assistance se -mit en marche pour la procession solennelle du couronnement. En tête -flottaient les bannières aux riches couleurs, ornées d’inscriptions -ou enrichies d’emblèmes en rapport avec le triomphe de l’archange -saint Michel: c’était l’étendard de la vierge de Chartres, le drapeau -du Sacré-Cœur abritant un petit groupe de héros de Mentana, de Patay -et de Loigny, la bannière d’Alsace-Lorraine avec celle des cercles -catholiques; un blessé de Castelfidardo tenait l’épée de Lamoricière, -accompagné du prêtre qui fut témoin des derniers instants du brave -général; les deux couronnes étaient portées par des diacres; le clergé -d’Avranches suivait, avec le chef auguste de saint Aubert (fig. 139). -Venaient ensuite plusieurs centaines de prêtres en habit de chœur. Un -officier supérieur en grand uniforme, monsieur du Couëdic, portait la -bannière de saint Michel, dont les cordons étaient tenus par le comte -de Beaumont et le capitaine Chaumeil. Les prélats fermaient la marche -de la procession. Sous la présidence de Mᵍʳ l’archevêque - -[Illustration: Fig. 139.--Procession solennelle du couronnement.] - -de Rouen, une deuxième procession s’organisa sur la plate-forme de -l’abbaye, et cette dernière fut bientôt suivie à son tour d’une -troisième conduite par Mᵍʳ Germain. On ne pouvait rien concevoir de -plus grandiose. Quand les trois cortèges eurent achevé le tour de la -montagne, des milliers de pèlerins restèrent sur la plage aux pieds -des remparts; d’autres, en grand nombre, accompagnèrent Son Éminence -sur la plate-forme; plusieurs prêtres vêtus de surplis et les enfants -de chœur en camail rouge remplirent les galeries de l’église. Mᵍʳ -Germain, escorté de deux vicaires généraux, monsieur Bizon, supérieur -du grand-séminaire, et le R. P. Durel, monta sur le sommet de la tour. -Aussitôt un silence profond se fit dans l’immense assemblée. Toutes -les têtes s’inclinèrent pour recevoir la bénédiction des prélats. -Ensuite, pendant que le vénérable métropolitain couronnait l’image de -la basilique, Mᵍʳ de Coutances déposa un diadème sur la statue, qui -semblait, - -[Illustration: Fig. 140.--Bateaux pavoisés remplis de pèlerins faisant -une procession autour de la montagne.] - -en ce moment, dominer la France et le monde chrétien. L’enthousiasme, -jusque-là contenu, déborda de tous les cœurs; les applaudissements -éclatèrent sur tous les points de la montagne et les acclamations -sortirent de toutes les poitrines à la fois: «Vive saint Michel! vive -la France! vive Pie IX!» L’Archange avait reçu, avec une couronne de -pierres précieuses, une couronne de louange, de confiance et d’amour. - -Une fête de nuit termina le trois juillet. Des feux de bengale -illuminaient la plage et le Mont de leur lumière aux nuances variées; -des flammes en forme de serpent s’élevaient de terre et tombaient -bientôt aux pieds de saint Michel, vainqueur du dragon infernal; des -fusées sillonnaient le ciel, éclataient tout à coup et semaient dans -l’espace une nuée d’étoiles d’or et d’argent. Soudain, l’Archange -apparut lui-même au milieu d’une gerbe de feu, qui l’enveloppait -comme un vêtement d’honneur et une auréole de gloire. Le lendemain -et tous les jours de l’octave la fête se continua, et l’on vit au -Mont-Saint-Michel plusieurs petites caravanes de pèlerins. Le jour de -la clôture, la mer entoura le Mont de ses flots et permit d’offrir aux -étrangers un spectacle unique peut-être au monde. Quatorze bateaux -pavoisés d’oriflammes reliées entre elles par des guirlandes de mousse, -furent transformés pour ainsi dire en autant de sanctuaires, qui -flottaient sur les eaux (fig. 140). Plusieurs prêtres descendirent -dans ces barques avec une partie des fidèles, et firent une procession -autour de la montagne. - -Il ne manquait rien désormais au triomphe de saint Michel. Des hommes -de toutes les classes, de tous les rangs de la société, les éléments -eux-mêmes avaient prêté leur concours pour fêter l’Ange tutélaire de -l’Église et de la France. - -[Illustration: Fig. 141.--Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de -la justice divine en présence du mystère de l’Incarnation, que l’ange -Gabriel annonce à Marie, mère de Dieu. Fresque de l’église N.-D. de -Lorette, à Paris, peinte par Orsel. Dix-neuvième siècle.] - - - - -CONCLUSION - - -Esquisser à longs traits l’histoire de saint Michel, en évitant les -détails trop fastidieux; montrer l’influence religieuse et sociale -de l’Archange au sein des sociétés chrétiennes, sur les princes, -les évêques, les prêtres et les moines, sur les guerriers, les -magistrats, les savants, les artistes et les hommes du peuple; citer -à l’appui de chaque assertion des faits empruntés le plus souvent au -Mont-Saint-Michel, où le chef des milices célestes a, pour ainsi dire, -élu domicile; faire ressortir les principaux caractères du culte de -l’Archange au moment où il apparaît chez les différentes nations; en -suivre le développement, la décadence, les phases diverses; voilà -le but que s’est proposé l’auteur de ce modeste travail. Comme on a -pu le remarquer, le nom de saint Michel a été populaire à plusieurs -titres; dans l’antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, -cet ange mystérieux, que Daniel appelait le «prince» de la nation -élue, a toujours été nommé le protecteur de la Synagogue et de -l’Église, le vainqueur du paganisme et de l’hérésie, le gardien des -sépultures, le conducteur et le peseur des âmes, notre auxiliaire dans -la tentation, le défenseur des monastères, des écoles et des asiles -ouverts au repentir, le prince de l’air, le modèle de la chevalerie, -et le bras de la France, le patron spécial de plusieurs confréries ou -corporations ouvrières et marchandes, de telle église, de telle cité, -particulièrement des places fortes, et, parfois, l’ange justicier, -l’ange médecin. Cependant, si nous voulons y réfléchir, il est facile -de voir que ces aspects divers d’un même culte se ramènent à un seul et -unique fondement: saint Michel, l’ange des bons combats, est l’heureux -contradicteur de Satan, le prince des ténèbres, l’ennemi juré de Dieu -et des hommes; le nom seul de l’Archange est une belle et grande leçon -de métaphysique et de morale: «Qui est semblable à Dieu!» - -Un autre fait non moins important a été mis en évidence. Tous les -peuples qui ont connu saint Michel l’ont honoré d’un culte spécial; -l’Église grecque et l’Église latine, les chrétiens d’Orient et -ceux d’Occident, les empereurs de Byzance et de Moscou, l’Italie, -l’Allemagne, l’Angleterre, l’Irlande, l’Espagne et la France ont -rivalisé de zèle pour élever des autels et bâtir des temples sous le -vocable du prince de la milice céleste; mais, depuis les premières -années du huitième siècle, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer a -été le foyer de cette dévotion universelle et le centre de ce mouvement -imprimé au monde catholique. La France surtout, dans les jours de -détresse et au moment du triomphe, a constamment fixé les yeux sur -cette montagne, d’où semblait lui venir le secours du ciel, et vers -laquelle devaient monter ses hymnes d’action de grâces. - -A l’heure actuelle, une grave question se présente d’elle-même à -l’esprit: le culte de saint Michel pourra-t-il jamais recouvrer son -ancienne splendeur? De l’aveu de tout le monde, le nom de l’Archange -est moins populaire depuis plusieurs siècles au sein de l’Église, et -une décadence sensible s’est fait remarquer dans son culte, même après -nos dernières manifestations religieuses. Il ne faut pas s’en étonner. -La foi s’est affaiblie, la croyance au démon sapée dans sa base par le -rationalisme moderne est chancelante dans les âmes; on ne croit plus -guère à Satan, à ses pièges, à son enfer, et partant, on n’éprouve plus -la nécessité de recourir à son céleste vainqueur. Ce nom, d’ailleurs, -est désormais trop vulgaire pour nos oreilles délicates; ces grandes -balances sont bien terribles pour un siècle devenu vieux, triste et -sceptique, ayant surtout besoin de miséricorde et ne se trouvant pas -à l’aise sous la garde d’un ange justicier, défenseur et vengeur des -droits de Dieu. Les hommes n’ont plus de goût que pour les plaisirs, et -rarement leurs pensées se portent vers les joies de la vie future; ils -sont rongés par la plaie hideuse de l’indifférence, et pour eux tout ce -qui dépasse les limites de la matière est incertain ou de peu - -[Illustration: LE JUGEMENT D’UNE AME - -Miniature d’un _Livre d’heures_ ms. du XVᵉ. siècle Bibl. de M. Ambr. F. -Didot] - -d’importance. A cette société, à ces hommes, ne parlez pas d’un pur -esprit, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, conducteur et -peseur des âmes; ils ne vous comprendront pas, ou, s’ils vous écoutent -à cause de leur attrait pour la nouveauté, ils retomberont bientôt dans -leur molle et froide apathie; à ces hommes incapables du dévouement -chevaleresque des anciens preux, ne proposez pas comme modèle l’ange -des batailles, le défenseur du faible et de l’opprimé. Il ne faut pas -non plus espérer qu’ils puissent se réunir par milliers, parcourir -à pied sur la neige des provinces entières, aller de porte en porte -mendier leur pain de chaque jour et se rendre au mont Tombe couverts -du sombre habit des pénitents. Nos mœurs ne s’opposent pas moins à ces -pèlerinages, où l’on voyait les confrères de différentes associations -franchir de longues distances, le bourdon à la main, arriver au -Mont-Saint-Michel musique en tête et chercher des délassements à leur -fatigue dans des jeux innocents. - -Devons-nous conclure que le culte de saint Michel n’est plus en rapport -avec les exigences de notre temps? Loin de nous cette pensée. Plus -que jamais, au contraire, les âmes généreuses, les esprits décidés à -la lutte doivent étudier, invoquer, imiter ce glorieux et puissant -Archange, qui continue et continuera jusqu’à la fin des siècles à -combattre le génie du mal et le porte-drapeau de la révolution. Du -reste, la grande cérémonie du 3 juillet 1877 nous permet d’entrevoir -une résurrection dont le jour n’est peut-être pas très éloigné. Pour -hâter ce nouveau triomphe et placer notre cause entre les mains de -l’ange conducteur et peseur des âmes, levons les yeux vers le ciel et -disons avec Sophronius: «O vous, prince et ministre trois fois saint -de la milice sacrée, Michel, coryphée des anges, très digne de tout -culte, de toute louange, de toute vénération, faites pénétrer dans mon -âme l’éclat de votre lumière; affermissez mon cœur agité au milieu des -flots de cette vie; arrachez mon esprit au goût des choses d’ici-bas, -élevez-le jusqu’à la contemplation de la sagesse céleste; soutenez -mes pieds débiles afin que je ne quitte point la voie qui conduit au -ciel; mes actions exhalent une odeur de mort et ne respirent que la -corruption, versez sur elles un baume salutaire. Je vous invoque de -nouveau, je vous invoque par votre nom, ô vous, Michel; je vous en -conjure par mes supplications les plus ardentes, quand j’aurai atteint -le terme de ma carrière, montrez-vous à moi joyeux et rayonnant de -paix; arrachez-moi à l’enfer, à ses étroits et obscurs cachots, et -placez-moi dans les tabernacles éternels.» - -P.-M. BRIN. - -[Illustration: Fig. 142.--Saint Michel peseur des âmes. D’après une -miniature du _Psautier_ de saint Louis, ms. du treizième siècle. - -Bibl. de l’Arsenal.] - - - - -TROISIÈME PARTIE - -DESCRIPTION - -DU MONT-SAINT-MICHEL - - - - -[Illustration] - - - - -INTRODUCTION - - -Le majestueux rocher qui s’élève au milieu des grèves immenses, -bornées du nord au sud par les côtes de la Normandie et de la Bretagne -et au nord-ouest par la mer, fut nommé le Mont-Saint-Michel dès le -huitième siècle. L’obscurité qui couvre ses origines historiques est -trop profonde pour que les récits des annalistes anciens et modernes -puissent être rappelés, même à l’état de légendes. Il ne reste sur -l’antique rocher aucune construction remontant plus haut que le onzième -siècle et, par conséquent, aucune preuve de l’existence d’édifices -qui y auraient été élevés antérieurement à cette époque. Cependant, -comme il est intéressant de conserver les anciennes traditions, nous -redirons d’après elles que saint Aubert, évêque d’Avranches, averti par -plusieurs songes miraculeux, fonda en 708 la première église élevée à -saint Michel sur le rocher du mont de Tombe qui se nomma dès lors le -Mont-Saint-Michel. Ce premier oratoire avait la forme d’une grotte et -pouvait contenir environ cent personnes à l’exemple de celui que saint -Michel, toujours suivant la légende, aurait creusé lui-même dans le roc -du mont Gargan. Après avoir consacré sa chapelle en 709, saint Aubert -établit un collège de douze clercs ou chanoines. Le modeste monastère -acquit bientôt une grande célébrité qui ne fit que s’accroître jusqu’au -dizième siècle. A la fin du même siècle, Richard-sans-Peur, fils de -Guillaume Longue-Épée et petit-fils de Rollon, remplaça les successeurs -des chanoines de saint Aubert par des religieux bénédictins, et dans -les premières années du onzième siècle, en 1020, Richard II, duc -de Normandie, fonda l’église dont il reste encore aujourd’hui les -transepts et quatre travées de la nef. - -Nous entrons maintenant dans le domaine des faits historiques dont -les preuves sont fournies par les monuments eux-mêmes qui subsistent -encore presque tout entiers, et qui sont les documents lapidaires de -l’histoire du Mont-Saint-Michel et les magnifiques témoignages de sa -grandeur passée. - -Il existe encore en France, si riche en monuments de toute nature et -de toute époque, un grand nombre d’églises, de monastères, de châteaux -forts ou même de villes fortifiées d’origine ancienne. Ces édifices -isolés présentent, par leurs dispositions, leurs détails, des sujets -d’études du plus haut intérêt; mais aucun d’eux ne dépasse en grandeur -et en beauté ceux du Mont-Saint-Michel, qui peuvent être considérés -comme les plus beaux exemples de l’architecture religieuse, monastique -et militaire de notre pays. Ils présentent surtout cette curieuse -particularité qu’ils semblent avoir été construits tout exprès, non -seulement pour le plaisir des yeux des artistes et pour servir de -but aux recherches des savants, mais encore cette particularité, -disons-nous, qu’ils forment, par leur réunion sur un seul point, comme -le résumé, la synthèse de notre architecture, et parce qu’ils marquent -nettement, par l’effet de cette réunion qui rend les comparaisons plus -faciles, les diverses étapes de notre civilisation et, par suite, les -progrès de notre art national. - -En effet, on trouve au Mont-Saint-Michel tous les spécimens de -l’architecture française. Il faut comprendre par _architecture -française_ non pas seulement l’architecture dite de Louis XIII, qu’on -considère trop souvent comme synonyme, mais bien celle qui prend -naissance au commencement du moyen âge; celle qui est la continuation -des traditions antiques que le temps, le climat, les mœurs ont modifiée -et que le génie national s’est assimilée; celle enfin qui a créé -les monuments innombrables qui couvrent notre sol et qui sont les -manifestations les plus éclatantes de l’art français. - -Ces différentes époques sont représentées au Mont-Saint-Michel depuis -le onzième jusqu’au dix-huitième siècle par les bâtiments de l’abbaye -ou les fortifications qui l’entourent; cependant les parties les plus -considérables sont celles qui furent élevées du onzième siècle à la fin -du quinzième. Ce sont les plus beaux types de l’architecture ogivale -ou plutôt de l’architecture française qu’on appelle, ironiquement -peut-être et à coup sûr injustement: _architecture gothique_. - -Nous profitons de cette circonstance, espérant qu’on nous pardonnera -cette digression, pour protester contre cette _épithète_, relativement -moderne, qui englobe sans façon toute une période, des plus curieuses -à étudier, de notre histoire dans une sorte d’état de barbarie qu’il -faudrait couvrir d’un voile sombre. Gothique, dans ce sens, voudrait -dire: qui est barbare, sans goût et par conséquent sans art. Or, qu’y -a-t-il de moins barbares et au contraire de plus avancés en sciences -et en art que les architectes des onzième, douzième et treizième, -quatorzième et quinzième siècles qui ont construit ces magnifiques -monuments du moyen âge, qui les ont ornés de si riches sculptures et -d’une si belle statuaire rappelant, notamment à Reims, les plus belles -productions de l’art grec le plus raffiné. - -Un maître dont le monde des sciences et des arts doit déplorer la -perte, Viollet-le-Duc, a dit dans ses impérissables ouvrages auxquels -les savants, les artistes et surtout les architectes doivent rendre un -juste tribut d’hommages, quelle a été la force de production de cet art -et sa force expansive. Ce n’est pas un art barbare, _gothique_, qui -possède cette force et cette puissance vitales; c’est un art complet -qui fut créé par notre génie national et auquel doit rester le nom -d’_art français_ qu’il mérite si bien et dont le Mont-Saint-Michel est -une des plus superbes expressions. - - * * * * * - -Pour étudier sérieusement ces édifices considérables réunis en -aussi grand nombre en s’étageant sur les rampes inégales du rocher, -des renseignements techniques sont des plus utiles. Ils sont -indispensables, même si l’on veut se rendre exactement compte de la -forme des divers bâtiments, des détails de leur structure, de leur -orientation et de leur groupement autour du point culminant où s’élève -l’église. - -Afin de pouvoir décrire clairement des monuments d’époques si diverses -qui se pénètrent en se superposant, et arriver à diriger sûrement -notre lecteur dans les détours d’un labyrinthe aussi compliqué, nous -avons cru devoir commencer par l’église. - -Ce mode de procéder, s’il intervertit les détails de la description -quant à la topographie du Mont, nous a semblé être le plus rationnel et -le plus sérieusement utile. Il nous permettra d’étudier méthodiquement, -et surtout,--ce qui est à notre avis le point important,--de suivre -chronologiquement la construction de la basilique, des bâtiments -de l’abbaye et des remparts. Il nous fera voir sans confusion les -transformations et les restaurations dont ces édifices ont été l’objet, -ainsi que les mutilations et les vicissitudes de toute nature qu’ils -ont subies depuis leur fondation jusqu’à nos jours. - -D’ailleurs, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans la forme -matérielle, l’église a toujours été le centre et pour ainsi dire le -cœur de l’abbaye. C’est, du Mont, la construction la plus ancienne; -c’est autour d’elle que sont venus successivement se grouper les divers -bâtiments et la ville elle-même, composant naturellement une base -majestueuse à l’antique sanctuaire de saint Michel, et formant dans -leur réunion étagée un magnifique ensemble, aussi admirable par le -pittoresque de sa situation que par la hardiesse de sa conception et la -grandiose beauté de ses détails. - -Après avoir vu l’abbaye, nous reviendrons sur les remparts, que nous ne -faisons que parcourir en arrivant, et nous les étudierons en suivant -le même ordre chronologique pour la description de leurs constructions -respectives. - -Nous avons cru nécessaire de produire les plans des principales zones -de l’abbaye. En donnant l’idée juste de la superposition des bâtiments, -de leur groupement et de leurs formes à des niveaux différents, ils -aideront le lecteur à se conduire dans le dédale de leurs innombrables -divisions. - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE Iᴱᴿ - -L’ÉGLISE - - -I - -DESCRIPTION DES PLANS - -Après avoir franchi l’escalier fortifié commandé par le châtelet qui -est la véritable porte de l’Abbaye, on entre dans la salle des Gardes, -au niveau de laquelle a été tracé le plan de la première zone (fig. -143). - -En sortant de la salle des Gardes par la porte sud, on se trouve dans -la cour de l’église et, après avoir monté une première rampe, on est au -niveau de la seconde zone indiquée par le plan suivant (fig. 144). - -Enfin, après avoir gravi le grand escalier longeant les bâtiments -abbatiaux et le côté sud de l’Église, on arrive à la plate-forme -du sud, dite du _Saut-Gaultier_, au sommet du rocher, troisième et -dernière zone (fig. 145). - -Voir ci-après les plans (figures 143 à 145) et leurs légendes -explicatives. - -[Illustration: Fig. 143.--Plan au niveau de la salle des Gardes (D), de -l’aumônerie (J) et du cellier (K). - - A. Tour Claudine; remparts.--B. Première enceinte fortifiée, - ou barbacane, défendant l’entrée de l’abbaye.--B´. Ruine du - grand Degré.--C. Châtelet; au-dessous, escalier commandé par le - châtelet, et montant à la salle des Gardes.--D. Salle des Gardes - (Belle-Chaise).--E. Tour Perrine.--F. Procure et bailliverie de - l’abbaye.--G. Logis abbatial.--G´. Logements de l’abbaye.--G´´. - Chapelle Sainte-Catherine.--H. Cour de l’église et escalier montant - à l’église haute.--I. Cour de la Merveille; entre Belle-Chaise - et la Merveille.--J. Salle de l’aumônerie (Merveille).--J´. - Ruines d’un fourneau (Merveille).--K. Cellier (Merveille).--L. - Anciens bâtiments abbatiaux; Cuisines (fin du onzième siècle).--M. - Galerie ou crypte de l’Aquilon (Roger II).--N. Substructions de - l’hôtellerie (Robert de Torigni).--O. Passages communiquant avec - l’hôtellerie.--P. et P´. Prisons (au-dessous du P´ cachots dit des - Deux-Jumeaux).--Q. Soubassements de la chapelle Saint-Étienne.--R. - Ruines de l’ancien poulain (Robert de Torigni).--S. Poulain - moderne.--T. Murs de soutènement, construits en 1862 ou 1863.--U. - Jardins, terrasses et chemins de ronde.--V. Masse du rocher.] - -[Illustration: Fig. 144.--Plan au niveau de l’église basse (A), du -réfectoire (K), de la salle des Chevaliers (L). - - A. Église basse ou crypte, dite des Gros-Piliers.--B. Chapelle - sous le transsept nord.--B’. Chapelle sous le transsept sud - (Saint-Martin).--C. Substruction de la nef romane.--C’. et C. - Charnier ou cimetière des religieux.--C’’. Soubassements romans - (sous la plate-forme dite du Saut-Gaultier).--D. Ancienne - citerne.--E. Anciens bâtiments abbatiaux (réfectoire, fin du - onzième siècle).--F. Ancien cloître ou promenoir (Roger II).--G. - Passages communiquant avec l’hôtellerie.--H. Hôtellerie (Robert de - Torigni).--I. Dépendances de l’hôtellerie (Robert de Torigni).--J. - Chapelle Saint-Étienne.--K. Réfectoire (Merveille).--K’. Tour des - Corbins (Merveille).--L. Salle des Chevaliers (Merveille).--M. - Chapelle (Merveille).--N. Salle des Officiers ou du Gouvernement - (Belle-Chaise).--O. Tour Perrine.--P. Crénelage du châtelet.--Q. - Cour de la Merveille.--R. Escalier montant de la cour de la - Merveille à la terrasse S.--S. Terrasse de l’abside.--T. Cour - de l’église.--U. Pont fortifié faisant communiquer l’église - basse avec le logis abbatial.--V. Logis abbatial.--X. Logements - de l’abbaye.--Y. Citernes (quinzième siècle).--Y’. Citerne - (seizième siècle).--Z. Escalier montant des souterrains à l’église - haute.--Z’. Masse du rocher.] - -[Illustration: Fig. 145.--Plan au niveau de l’église haute (A), du -cloître (L), et du dortoir (K). - - A. Église haute.--A’. Chœur.--A’’. Transsept nord et sud.--Vestiges - découverts en 1875 sous le dallage de la grande plate-forme: B. - B. B. Les trois premières travées de la nef romane (détruites - en 1776); C. et C’. Tour en avant du portail roman (Robert de - Torigni); C’’. Porche entre les deux tours (Robert de Torigni); D. - Tombeaux de Robert de Torigni et de D. Martin de Furmendeio (?); - E. Ancien parvis; F. Emplacement de la salle dite de Souvré (salle - du chapitre; ancien dortoir).--G. Anciens bâtiments abbatiaux - (Dortoir, fin du onzième siècle).--G’. Sacristie actuelle (ancien - dortoir).--H. Plate-forme de Saut-Gaultier (entrée latérale sud - de l’église).--I. Ruines de l’hôtellerie (Robert de Torigni).--J. - Infirmeries.--K. Dortoir (les divisions ont été faites par les - directeurs de la prison).--K’. Tour des Corbins.--L. Cloître.--L’. - Chartrier.--L’’. Entrée de la salle du chapitre (projeté et - commencé au treizième siècle).--M. Bibliothèque (partie des anciens - bâtiments abbatiaux, treizième siècle).--N. Logis abbatial.--O. - Logements de l’abbaye.--P. Cour de la Merveille.--P’. Terrasse - de l’abside.--Q. Cour de l’église et escalier montant au - Saut-Gaultier.--R. Cuisines (actuelles) des religieux.] - - -II - -(XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES) - -Si l’on en croit les traditions, l’église qui couronne le rocher -aurait été élevée sur les ruines de l’oratoire érigé par saint Aubert -au huitième siècle et de l’église construite au dixième siècle par -Richard, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucun vestige des -édifices du huitième et du dixième siècle; mais il existe encore, de -l’église romane fondée en 1020, par le duc de Normandie Richard II, les -transsepts et la plus grande partie de la nef. - -Cette église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du -Mont, de 1017 à 1023, que Richard II chargea du détail des travaux. -C’est à Hildebert II qu’il faut attribuer les vastes substructions -de l’église romane qui, principalement du côté occidental, ont des -proportions gigantesques. - -Cette partie du Mont-Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier; -elle démontre la grandeur et la hardiesse de l’_architecte_ Hildebert. -Au lieu de saper la crête de la montagne et surtout pour ne rien -enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le -centre affleurant l’extrémité du rocher, et les côtés reposant sur des -murs et des piles, reliés par des voûtes, forment un soubassement d’une -solidité parfaite. - -Cette immense construction est admirable de tous points: d’abord par -la grandeur de la conception et ensuite par les efforts qu’il a fallu -faire pour la réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant -de la situation même, de la difficulté d’approvisionnement des -matériaux et des moyens restreints pour les mettre en œuvre. - -La figure 146 (coupe transversale du Mont-Saint-Michel), montre -les constructions romanes entourées des bâtiments qui se sont -successivement groupés autour d’elles à différentes époques. - -Elle fait voir, sous les transsepts nord et sud, les cryptes ou -chapelles basses, qui n’ont pas été creusées dans le roc comme on l’a -dit, mais qui ont été ménagées et bâties dans l’espace existant entre -la déclivité de la montagne et le plateau construit par Hildebert. - -Les substructions romanes de l’est ont disparu et ont été recouvertes - -[Illustration: Fig. 146.--Coupe transversale du Mont-Saint-Michel (du -nord au sud).] - -par celles du quinzième siècle, lors de la reconstruction du chœur -agrandi. Il ne nous est rien resté des dispositions du chœur primitif; -mais il est permis de supposer que son plan devait être, avec des -dimensions moindres, le même que celui de l’église abbatiale de -Cerisy-la-Forêt (Manche), bâtie, comme l’église du Mont-Saint-Michel, -au commencement du onzième siècle, par l’arrière-petit-fils de Rollon, -Richard II, duc de Normandie. - -La figure 147 donne le plan de l’église après son achèvement, en 1135, -et des bâtiments abbatiaux à la même époque. - -Les lignes ponctuées indiquent: - -_Au nord_, l’emplacement du cloître et du réfectoire du treizième -siècle (Merveille); - -_A l’est_, la silhouette du chœur reconstruit au quinzième siècle; - -Et _à l’ouest_, les constructions faites par Robert de Torigni, de 1154 -à 1186. - -L’église, commencée en 1020, fut achevée vers 1135 par Bernard du Bec, -treizième abbé du Mont, de 1131 à 1149. - -Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par -Hildebert - -[Illustration: Fig. 147.--Plan de l’église et des bâtiments abbatiaux, -en 1145. - - A. Nef de l’église.--A’. Parvis en avant du portail roman.--B. - Clocher central.--C. Transsept nord.--D. Transsept sud.--E. - Chœur.--F. Anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, dont il - reste la partie F’.--G. Constructions de Roger II, joignant le - collatéral nord (galeries de l’Aquilon, du promenoir et de l’ancien - dortoir, ce dernier détruit à la fin du dix-huitième siècle).--G’. - Constructions de Roger II (à l’est des bâtiments abbatiaux du - onzième siècle), devenues les annexes sud de la Merveille depuis le - treizième siècle.--H. Escalier descendant au charnier, ou cimetière - des religieux.] - -avait alors la forme d’une croix latine, figurée par la nef composée -de sept travées, par les deux transsepts, et enfin par le chœur. Il -subsiste de l’église romane: quatre travées de la nef; les piliers -triomphaux qui supportaient le clocher roman, ou du moins celui que -Bernard du Bec éleva dans les premières années du douzième siècle; les -deux transsepts; les deux chapelles semi-circulaires pratiquées dans -les faces est des transsepts, et enfin les amorces du chœur ruiné en -1421. - - -III - -NEF - -La nef de l’église se composait de sept travées, dont les trois -premières ont été détruites en 1776. (Voir fig. 148, le plan et la -légende explicative.) - -Après sa mutilation, la nef fut fermée, vers 1780, par une façade -construite selon la _mode_ de ce temps, mais dont l’architecture -hybride fait d’autant plus regretter la suppression de la nef et du -portail anciens. - -Le portail ancien était précédé d’un parvis, établi sur les -substructions romanes soutenues par de puissants contreforts. - -Les travaux de restauration, entrepris depuis 1873 par les soins de -la Commission des Monuments historiques, ont nécessité, en 1875, -des fouilles sous le dallage de la grande plate-forme de l’ouest, -lesquelles ont fait découvrir les fondations des trois premières -travées. Le plan, fig. 148, constate ces découvertes, qui prouvent -_incontestablement_ que la nef ancienne comprenait sept travées. Ce -plan, fig. 148, indique également: les constructions faites en avant -du portail ancien, par Robert de Torigni; le tombeau de cet abbé et -celui de son successeur dom Martin.--Les fondations des trois travées -détruites, ainsi que les bases des tours de Robert, sont actuellement -recouvertes par le nouveau dallage de la grande plate-forme. - -Le vaisseau antérieur est formé de trois parties, c’est-à-dire d’une -grande nef et de deux collatéraux, relativement étroits. Ainsi que la -plupart des églises construites au commencement du onzième siècle, et - -[Illustration: Fig. 148.--Plan de l’église.--Nef actuelle.--Découvertes -faites en 1875. - - A. Chœur (reconstruit au quinzième siècle).--B. Transsepts - (constructions romanes, onzième siècle).--C. Nef (constructions - romanes, onzième siècle).--D. Fondations des trois travées - détruites (constructions romanes, onzième siècle).--E. Fondations - des tours et du porche, construits par Robert de Torigni (douzième - siècle).--F. Tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).--F’. - Détails du tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).--G. - Tombeau de dom Martin de Furmendeio (douzième siècle).--H. Tombeaux - vides (onzième siècle).--I. Vestiges du dallage du parvis ancien - (douzième siècle).--J. Ruines de la salle dite de Souvré (ancien - dortoir).--J’. Vestiges du dallage de la salle de Souvré.--K. - Plate-forme dite du Saut-Gaultier.--L. Cloître (treizième - siècle).--Ruines des escaliers descendant au charnier des religieux - (onzième siècle).--N. Façade (reconstruite en 1780).--O. Anciens - bâtiments abbatiaux (fin du onzième siècle).] - -notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par une -charpente apparente. Les bas-côtés seuls sont voûtés par des -arcs-doubleaux, latéraux et transversaux, dont les intervalles sont -remplis par des voûtes d’arêtes. Les détails de la construction sont du -reste indiqués par les coupes (fig. 149 et 150). - -La couverture en charpente apparente de la grande nef a été détruite -par les nombreux incendies qui ont causé tant de dommages à l’abbaye, -et ses derniers vestiges ont dû disparaître pendant l’embrasement de -1834; cependant les détails de la structure de la partie supérieure -de la nef, où aboutissent les colonnes dont on retrouve encore les -tronçons calcinés sous la voûte moderne, permettraient, sinon de donner -exactement la forme primitive de cette couverture, tout au moins de la -reconstruire selon les données archéologiques (fig. 149). - -Les fouilles qui furent pratiquées en 1875 sous la grande plate-forme -et à l’entrée actuelle de la nef, ont fait découvrir dans le bas-côté -nord (en M du plan, fig. 148) les passages et les ruines de l’escalier -descendant de la nef au charnier, ou cimetière des religieux. Un -passage et un escalier plus larges existent également au sud, longeant -la chapelle Saint-Étienne. Les communications entre l’église haute et -les souterrains ont été interceptées par la construction de la façade -actuelle de la nef, réduite à quatre travées. Il serait possible de les -rétablir si la restauration générale de l’abbaye était entreprise, ce -qu’il est permis d’espérer. - -A l’intersection de la nef et des transsepts s’élèvent les piliers -triomphaux construits en 1058 par Radulphe de Beaumont, lesquels -soutenaient le clocher, réédifié plusieurs fois depuis les premières -années du douzième siècle, complètement détruit à la fin du seizième -siècle et remplacé, malheureusement, en 1602 par le massif pavillon -carré qui existe encore aujourd’hui. De ces quatre piliers, deux sont -restés à peu près droits, ainsi que les arcs-doubleaux qui les relient; -mais les deux piliers joignant le chœur ont beaucoup souffert de -l’écroulement de 1421. Ils sont disloqués, déversés, et n’ont pu être -maintenus que par la construction du chœur du quinzième siècle, dont -les arcs de la première travée sont venus les arc-bouter. - -Les transsepts et leurs chapelles basses ont conservé les dispositions -anciennes, sauf pourtant la charpente apparente supérieure, remplacée -par une voûte enduite sans caractère, et la façade du transsept nord, -laquelle a été modifiée au treizième siècle par la construction du -cloître (Merveille). La grande verrière septentrionale, divisée par de -larges meneaux, a remplacé les fenêtres romanes, qui existent encore -dans les faces sud et ouest du transsept sud. - -Les chapelles semi-circulaires, pratiquées dans le côté est des -transsepts, ont été bouchées; il serait facile de leur rendre, -intérieurement, l’aspect roman qu’elles ont en grande partie, et -principalement au sud, conservé extérieurement. - -Le chœur roman a complètement disparu après l’écroulement de 1421. Il -devait se terminer par une abside circulaire voûtée en cul-de-four; -ses bas-côtés et son vaisseau central étaient sans nul doute voûtés et -couverts par une charpente apparente comme celle de la nef. Sauf la -tradition, il ne nous est resté aucun vestige de sa forme originelle; -toutefois son analogie avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt, -construite en même temps et sous les mêmes auspices, ainsi que -les dispositions identiques de ces deux édifices, bien que leurs -proportions soient différentes, fournissent des indications à l’aide -desquelles on peut, dans un but purement spéculatif d’ailleurs, essayer -de reconstituer ce chœur (voir fig. 147). - - -IV - -CHŒUR (XVᵉ ET XVIᵉ SIÈCLES) - -Le chœur actuel s’éleva de 1450 à 1521 sur l’emplacement agrandi du -chœur roman ruiné en 1421. Bien qu’il soit bâti tout en granit fort -dur, ainsi que les autres bâtiments du Mont, il est très délicatement -ouvragé, et il présente un très bel exemple des édifices construits -pendant les derniers temps de l’architecture ogivale. Par son plan, ses -proportions et son style, ce chœur diffère absolument de la nef et des -transsepts romans. Ainsi que le dit dom Jean Huynes, on voulait, au -quinzième siècle, rebâtir entièrement l’église selon la même ordonnée -que le chœur nouveau; ce projet a reçu un commencement - -[Illustration: Fig. 149.--Nef.--Coupe transversale sur A-B.--État -actuel.] - -d’exécution, et les intentions des constructeurs du chœur sont -nettement accusées. Cette préméditation est très marquée dans -l’ensemble de ces constructions, et notamment dans les angles formés -par le chœur et les transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants, -soutenant réellement la - -[Illustration: Fig. 150.--Coupe longitudinale sur C-D.--État actuel.] - -poussée des voûtes du chœur, s’entre-croisent avec ceux des transsepts -projetés; ces derniers arcs-boutants, sans raison d’être et sans effet -actuellement, n’ont été partiellement bâtis et amorcés qu’en prévision -de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan -nouveau. Il faut remarquer l’ingénieuse disposition de ce triforium, -contournant les points d’appui sur lesquels il est _encorbellé_, afin -de leur laisser toute la force nécessaire, en formant à la base des -grandes fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d’un -très heureux effet. (Voir la coupe, fig. 151.) - -La construction du chœur du quinzième siècle, de formes et de -dimensions si différentes du reste de l’église, a enlevé à l’édifice -le caractère de grand style résultant de son unité; mais, par une -comparaison des plus intéressantes à faire et que fait naître le -rapprochement des deux parties bien distinctes du même édifice, elle -permet d’étudier notre architecture française dans ses manifestations -les plus caractéristiques. L’une, la nef, est l’expression de l’art -national naissant, simple, naïf même, mais fort, indiquant déjà -le puissant essor qu’il prendra et faisant pressentir les œuvres -magnifiques qu’il enfantera pendant plusieurs siècles. L’autre, le -chœur, est le produit de cet art arrivé à son plus grand développement, -savant, riche, raffiné et penchant déjà vers le _maniéré_, indice -certain de sa décadence prochaine. - -Quoi qu’il en soit, ce chœur n’en est pas moins une œuvre très -remarquable; la conception en est grande, et son exécution est un -véritable chef-d’œuvre du genre. La précision et la régularité des -détails du plan démontrent qu’une science et une habileté consommées -ont présidé aux opérations géométriques de sa plantation. La perfection -de la taille du granit, la netteté des moulures, des sculptures les -plus fines et les plus compliquées, indiquent que les plus grands soins -ont été apportés à leur difficile exécution. Aussi la conservation du -chœur est-elle presque complète, sauf quelques fleurons des pinacles -et diverses parties de balustrade renversées, qui existent encore et -peuvent être reposés à leurs places respectives. - -La différence de niveau entre l’église haute et le sol extérieur a -nécessité la construction de soubassements considérables; ils ont formé -la crypte ou église basse, laquelle reproduit avec une simplicité -robuste et soutient les dispositions du chœur, sauf en ce qui concerne -les chapelles latérales de la première travée que le rocher ne -permettait pas d’établir, et celles de la seconde travée, qui sont -remplacées par des _citernes_ ménagées lors de la construction dans la -hauteur des substructions. La - -[Illustration: Fig. 151.--Coupe du chœur sur l’axe longitudinal.] - -citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule (voir -en Y, plan fig. 144). Les piliers ronds et trapus, sans chapiteaux, -reçoivent en pénétration les retombées de la voûte et sont, -naturellement, les bases des piles du chœur. - -Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses -mâchicoulis, franchit la cour de l’église et met l’église basse en -communication avec le logis abbatial. - -Le chœur se compose d’une nef centrale, terminée à l’est par une abside -à pans coupés, enveloppée d’un bas-côté autour duquel s’étendent et -rayonnent les chapelles latérales et absidales. Les chapelles du côté -nord sont plus étroites que celles du côté sud et de formes différentes -de celles-ci. Cette dissemblance, voulue par l’architecte, s’explique -par la proximité des bâtiments annexes de la Merveille, lesquels -auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l’église -eût été absolument semblable à celle du sud. - -Un escalier, ménagé dans l’épaisseur d’un contrefort au sud et couronné -par un élégant clocheton, prend naissance dans l’église basse, qu’elle -met en communication avec l’église haute, monte au-dessus des chapelles -et aboutit au comble supérieur en franchissant sur un escalier,--appelé -très justement l’_escalier de dentelle_ et supporté par un des -arcs-boutants supérieurs,--l’espace compris entre le contrefort du -bas-côté et la balustrade surmontant la corniche du chœur. - -Indépendamment de la reconstruction de son chœur, que nous venons -de décrire, et sans parler encore des mutilations qu’elle a subies, -l’église a été agrandie et modifiée, notamment à la fin du douzième -siècle, par l’édification des tours en avant de sa façade à l’ouest, -et, au treizième siècle, par la construction du portail latéral sud, -s’ouvrant sur la plate-forme du sud, dite du _Saut-Gaultier_. - -A cette dernière époque (vers 1230), les substructions au sud de la -nef subirent quelques changements par la construction de la chapelle -Saint-Étienne ainsi que du bâtiment s’élevant au-dessus d’elle et qui -s’étend des soubassements du Saut-Gaultier à l’hôtellerie, bâtie par -Robert de Torigni à la fin du siècle précédent, et avec laquelle ils se -reliaient par des escaliers et des passages. - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE II - -BATIMENTS ABBATIAUX A LA FIN DU XIᵉ SIECLE - - -I - -TRAVAUX DE ROGER II (XIIᵉ SIÈCLE) - -A la fin du onzième siècle, les bâtiments abbatiaux étaient situés au -nord de l’église. Ils s’étendaient de l’ouest à l’est et comprenaient -les lieux réguliers, c’est-à-dire: le cloître, le réfectoire, le -dortoir et le chapitre, ainsi que les habitations contenant les -cuisines, l’infirmerie, les logements des hôtes, ceux des serviteurs, -et plus bas les magasins. - -Il subsiste quelques parties--_authentiques_--des constructions de ce -temps, notamment le bâtiment formé de trois étages, restes des lieux -réguliers de l’abbaye au onzième siècle. Les autres parties romanes ont -disparu au treizième siècle, absorbées par la Merveille. - -Les constructions romanes souffrirent beaucoup de la chute de la nef, -en 1103. Roger II, dès les premiers temps de son gouvernement abbatial, -les répara et les agrandit à l’est en élevant, au sud de la Merveille, -les constructions dont il reste encore quatre travées ainsi que la plus -grande partie de la façade. Après l’incendie de 1112, Roger II répara -de nouveau les bâtiments abbatiaux; il les modifia et les augmenta -encore en construisant le bâtiment--_au septentrion_--joignant le -collatéral nord de la nef et contenant les galeries superposées de -l’_Aquilon_, du _promenoir_ (ou cloître au douzième siècle), au-dessus -desquelles il rétablit le _dortoir_[1]. - -Nous avons trouvé dans l’ouvrage de M. de Gerville les indications -suivantes sur l’œuvre de Roger II, renseignements qui concordent, -sur ce point, avec les écrits de dom Jean Huynes et les _documents -lapidaires_ dont nous constatons l’existence: «Roger (Roger II) au nord -éleva de fond en comble le dortoir et le réfectoire[2].....»--«Roger -(Roger II) restaura les toitures de l’église incendiée; il répara les -dommages causés par l’incendie, refit en pierre les voûtes du cloître, -qui auparavant étaient en bois, et au pied du Mont il établit des -écuries voûtées[3].» - -Si, par ce qui précède, on peut déterminer la part qui revient à -Roger II dans les constructions de l’abbaye, on peut affirmer aussi -que les bâtiments du _septentrion_ et ceux appelés la _Merveille_, -également au _septentrion_, existant encore tous les deux et formant -deux constructions bien distinctes, ne sont ni du même temps ni du -même auteur, et qu’ils ne peuvent être confondus sans commettre une -grave erreur. Il est possible que les constructions de Roger II -aient été achevées,--ainsi que le dit dom Jean Huynes,--«depuis les -fondements jusques au coupeau», de 1112, date de l’incendie, à 1122, -époque où Roger quitta l’abbaye; mais il est difficile d’admettre -que les immenses bâtiments de la _Merveille_ aient pu être élevés en -aussi peu de temps, c’est-à-dire en moins de dix ans! D’ailleurs, les -abbés successeurs de Roger: Richard de Mère, Bernard du Bec, dit le -Vénérable, Geoffroy, Richard de la Mouche et Robert de Torigni même, -qui fit exécuter de si grands travaux à l’ouest et au sud de l’église, -n’ont laissé aucune trace de constructions faites ou ajoutées par eux -aux bâtiments du nord. Il en eût été tout autrement si la _Merveille_ -eût existé alors. Aussi, à partir du treizième siècle, les historiens -du Mont-Saint-Michel font-ils mention de la grande œuvre commencée en -1203 par Jourdain, continuée et achevée par ses successeurs. - - -II - -TRAVAUX DE ROBERT DE TORIGNI (XIIᵉ SIÈCLE) - -Robert de Torigni fut élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154 et, à -son arrivée à l’abbaye, il trouva, bâtis par Roger II depuis 1122, -les _Bâtiments du nord_ que divers auteurs lui attribuent. Deux -années après son élection, espace de temps pendant lequel il était -matériellement impossible que ces _Bâtiments du nord_ eussent pu être -construits, Robert érigea à la vierge Marie un autel, que Hugues, -archevêque de Rouen, consacra le 16 juin 1156. Cet autel avait été -élevé dans la crypte du nord ou de l’Aquilon,--_crypta Aquilonali_. - -Cette dénomination doit s’appliquer à la crypte ou galerie de l’Aquilon -et non à la crypte ou chapelle basse sous le transsept nord, laquelle -était peut-être placée sous le vocable de saint Symphorien ou d’un -autre saint vénéré par les religieux, comme la chapelle basse sous le -transsept sud était dédiée à saint Martin. La chapelle basse sous le -chœur étant consacrée à la Vierge, il ne pouvait exister une chapelle -immédiatement voisine placée sous le même vocable. Il faut remarquer, -du reste, qu’à cette époque, les chapelles des transsepts et du chœur -communiquaient entre elles, et que cet état n’a été modifié que par la -reconstruction du chœur au quinzième siècle. - -La crypte ou galerie de l’Aquilon n’était pas du tout, en 1156, -un passage banal comme de nos jours. C’était au contraire un lieu -retiré, placé sous le promenoir ou cloître[4], à l’extrémité ouest -des bâtiments au _septentrion_ élevés par Roger II[5]. Cette galerie -communiquait par un degré intérieur avec le cloître supérieur, -dont elle était le complément; elle était précédée au nord d’une -terrasse-préau d’où, dominant les jardins et les chemins de ronde, -l’on voit la mer; elle était très favorablement disposée pour le -recueillement, la méditation et la prière. Il était tout naturel -qu’on y érigeât un autel à la Vierge, pour laquelle les Bénédictins -avaient une dévotion particulière, et c’est, sans aucun doute, ce même -autel que Robert de Torigni fit consacrer en 1156, deux ans après son -élection, par Hugues, archevêque de Rouen. - -En 1154, lorsque Robert de Torigni fut appelé au gouvernement du -Mont, par le suffrage unanime des moines, rétablissant l’ordre et la -paix parmi les membres de l’abbaye divisés par des compétitions et -des querelles depuis plusieurs années, le monastère comptait quarante -religieux. Le nouvel abbé en porta le nombre à soixante «afin», dit -dom Jean Huynes, «par ce moyen satisfaire aysément aux dévotions des -pèlerins et que le service divin y fut faict honorablement». Il modifia -alors la destination des bâtiments abbatiaux qui, à cette époque, -existaient seulement au nord; il les agrandit en les étendant à l’ouest -et au sud de la basilique romane. Au nord, il transforma en dortoirs -l’hôtellerie et l’infirmerie, et reporta ces dernières au midi en les -séparant complètement des logements réguliers, bien que de nombreuses -communications existassent entre les divers services du monastère. - -Suivant les historiens du Mont, le _four_ de l’abbaye se trouvait -à l’ouest dans les constructions de Robert de Torigni et, selon -leurs appréciations, cette partie des bâtiments s’appelait: le -_Plomb du four_. Nous avons vainement cherché la raison de cette -résignation hasardée, et parmi les découvertes que nous avons faites, -déterminant positivement les travaux de Robert de Torigni, nous -n’avons trouvé aucune trace de _four_. Nous croyons qu’au lieu de -_Plomb du four_ il est plus juste de dire _Plomb du fond_,--_plomb_, -synonyme de couverture, et _du fond_, indiquant la partie extrême des -bâtiments.--Du reste, en l’absence des vestiges qui seuls pourraient -fournir des preuves sérieuses, il suffit d’examiner la disposition des -lieux pour être convaincu que le _four_ de l’abbaye n’était pas où on -l’a supposé; on peut également, par ce même examen, se rendre compte -des difficultés énormes qu’il eût fallu vaincre presque journellement -pour faire monter à plus de 70 mètres de hauteur les matières -nécessaires à la confection du pain. Il était si simple d’ailleurs -de le faire où on le fait encore aujourd’hui, c’est-à-dire dans les -magasins situés au pied du rocher, au sud-ouest, d’où il était monté, -ainsi que toutes les autres provisions de l’abbaye, dans les bâtiments -de l’hôtellerie, à l’étage inférieur duquel Robert avait ménagé un plan -incliné ou _poulain_. - -De 1180 à 1185, Robert de Torigni, continuant ses travaux, refit -la voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à -l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la -façade romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du -promenoir. Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours -reliées par un porche en avant, et joignant la façade romane, il refit -le parvis, dont on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles -constructions à l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours -sont insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les -faces est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur -parallèle (romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été -fondées et portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que -celle-ci eût été renfoncée même par un arc-doubleau. - -Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux -tours et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les -bâtiments de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi. -En 1618, la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un -énorme contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les -poussées intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à -l’arrêter. Le bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages -voûtés, avait ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils -s’écrasèrent sous la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent -en 1817[6]. - -Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que -nous avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie -et l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les -substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en -avant de la façade romane. - -On voit par la description que nous avons faite, en produisant à -l’appui les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert -de Torigni ont eu une importance considérable pour le monastère, que -sa sage administration avait placé dans une situation prospère. Ces -travaux architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres -théologiques, littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye, -qu’il avait rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux -années qu’il la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus. -Aussi l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une -des périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du -Mont-Saint-Michel. - -[Illustration: Fig. 152.--Armoiries qui étaient sur la première porte -d’entrée du Mont-Saint-Michel. D’après un dessin de M. Rottremont; ms -nº 4902 à la Bibliothèque nationale XVIIIᵉ siècle.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE III - -LA MERVEILLE (XIIIᵉ SIECLE) - - -I - -ORIGINE DE LA MERVEILLE - -Les constructions gigantesques s’élevant au nord du Mont-Saint-Michel -furent appelées dès leur origine: _la Merveille_. - -«Les grands bâtiments, qui donnent sur la pleine mer au nord, peuvent -passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l’architecture -religieuse et militaire au moyen âge; aussi les a-t-on nommés de tout -temps la Merveille[7].» - -Cette immense construction se compose de trois étages: celui inférieur -comprenant l’aumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le -réfectoire et la salle des Chevaliers; celui supérieur, le dortoir et -le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments -juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest, et contenant en -hauteur: celui de l’est, l’aumônerie, le réfectoire, le dortoir, et -celui de l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître. - -La Merveille date des premières années du treizième siècle. Elle -fut commencée vers 1203 (ou 1204) par Jourdain[8], à qui le roi de -France Philippe II envoya «une grande somme de deniers» pour réparer -les désastres de l’incendie allumé en 1203 par les Bretons, conduits -par leur duc Guy de Touars; sa construction, continuée par les abbés -successeurs de Jourdain, fut achevée en 1228. - -Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent -élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu sous -l’inspiration de Jourdain et que les successeurs de cet abbé suivirent -religieusement jusqu’à la fin. Il faut rendre hommage à cette œuvre -grandiose, et l’admirer, en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu -faire pour la réaliser aussi rapidement (c’est-à-dire en vingt-cinq -ans), au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer -ou une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les -difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières -de la côte, d’où les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs -travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, -était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la -grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les -mettre en œuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la -base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la mer. - -Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts -extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des -salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant -la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, -pour en être convaincu, d’étudier leurs dispositions générales, surtout -l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du -contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par -une tourelle octogonale; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, -dessert la salle des Chevaliers à l’ouest, et aboutit au dortoir, à -l’est, puis au crénelage au-dessus, au nord. - -Presque tous les historiens modernes du Mont-Saint-Michel, affirment -que la Merveille fut élevée par Roger II, au commencement du douzième -siècle. L’un d’eux la fait même remonter au onzième siècle. - -Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans -l’abbaye du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur; -nous pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas -possible d’attribuer à cet abbé la _Merveille_, élevée un siècle plus -tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses -époques de sa construction. - -Dom J. Huynes, dans son _Histoire générale_[9], donne sur l’origine de -la Merveille d’intéressantes indications: - -«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin, -Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize -mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme -abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune -chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en -estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur. - -«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme -de febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent -pour luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un -d’entre eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle -il gouverna tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les -Bretons, conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu -en ce Mont et brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France -Philippe second, qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre, -roy des Anglois, fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la -faute de Guy de Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet -abbé Jourdain qui, sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église -et les bastimens du monastère, lesquels il ne put faire parachever, la -mort se venant saisir de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour -d’aoust». - -Le texte latin cité (en note) par le même auteur[10] est plus explicite -et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le -6 août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à -Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par -les Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la -construction de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les -deniers qu’il devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à -cette époque, chassa les Anglais de Normandie.» - -Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie -allumé par les Bretons[11]. - -L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures -de l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées. -Les bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du -promenoir ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle -précédent, furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux, -qui s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs. -Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit -en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup -plus grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de -ses goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant -l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui -fait encore l’admiration des temps modernes. - -La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue -d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade -septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à -droite du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert -de Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre -travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle; -à gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus -desquels se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la -ville; au bas du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les -ruines de la tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert; -sur les rampes du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux -chemins de ronde. - -Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille; -il fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire -(au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212. - -Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux: -«Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont, -ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les -édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur -avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout -de neuf....» - -Raoul des Isles mourut en 1218 et Thomas des Chambres (1218-1225) -lui succéda; c’est à ce dernier abbé qu’il faut attribuer la salle -dite des Chevaliers et le dortoir. Le cloître fut commencé par lui et -achevé, vers 1228, par son successeur, Radulphe ou Raoul de Villedieu: -«Incontinant après la mort de Thomas des Chambres, les religieux -esleurent Radulphe de Villedieu, l’un d’entre eux, pour luy succéder, -lequel fit faire tous ces beaux piliers du cloistre et toutes les -figures qu’on voit au-dessus avec cinquante huict roses toute diverses. -Mais ce qui est de plus admirable, c’est qu’on voit là du costé de -l’occident sainct François, patriarche des Frères Mineurs, représenté -selon la forme et la figure que l’abbé Joachin l’avoit faict peindre -dans Saint-Marc de Venise auparavant que ce sainct eût fondé son ordre. -Au costé de cette image en bosse le dit abbé Radulphe fit mettre les -paroles suivantes que nous y voyons encore: _S. Franciscus canonizatus -fuit anno Domini..... M.CC.XXVIII quo claustrum istud perfectum anno -Domini._ C’est-à-dire: «Sᵗ François a esté canonizé l’an de Notre -Seigneur mil deux cens vingt huict, auquel an de Notre-Seigneur ce -cloistre a esté parfaict[12].» - -La Merveille fut donc achevée en 1228 par Raoul de Villedieu. Quelques -autres travaux y furent faits ou commencés par Richard II, surnommé -Tustin, qui fut élu en 1236, après la mort de Raoul de Villedieu[13]. - -On voit encore dans le cloître, sur le côté extérieur de la galerie de -l’ouest, une porte à triple arcature[14]; c’est l’entrée du chapitre, -lequel fut seulement commencé par Richard Tustin. L’état de ruine des -substructions joignant la salle des Chevaliers et le cellier au-dessous -ne permet pas de déterminer si les salles indiquées par le texte -latin furent bâties, puis détruites, ou si elles ne reçurent qu’un -commencement d’exécution. Richard Tustin fit de son temps des travaux -importants sur d’autres points de l’abbaye. - -Ces citations et ces notes donnent les preuves les plus certaines que -l’abbaye, dans sa plus grande partie, sauf l’église et les salles -voûtées au nord, fut reconstruite dans les premières années du -treizième siècle. Elles attestent que les superbes bâtiments formant -l’ensemble de la _Merveille_, debout tout entiers[15], furent conçus -par Jourdain, commencés par lui en 1203 ou 1204, continués sur ses -plans scrupuleusement suivis par ses successeurs, et achevés en 1228. -Enfin, elles démontrent qu’il est impossible, après un examen sérieux, -de les confondre avec les bâtiments infiniment plus modestes qui nous -ont été également conservés et qui sont les témoins authentiques des -travaux faits par Roger II dans le siècle précédent. - -A défaut de tous ces précieux renseignements, l’_architecture_ de -ces divers édifices fournirait seule les documents, _parlants_ pour -ainsi dire, les plus sûrs et les plus incontestables pour rétablir les -dates de leurs constructions respectives. Il suffit de comparer les -dispositions architecturales des galeries de l’Aquilon et du promenoir -avec celles des salles de la Merveille et d’en étudier les détails -architectoniques, pour être convaincu que ces diverses constructions -n’ont pas été élevées à la même époque. - -L’examen de ces détails, ajouté à tout ce qui précède, prouve -surabondamment que les salles superposées de l’Aquilon et du promenoir -sont du douzième siècle et que la Merveille tout entière est du -treizième siècle. - -D’ailleurs, les caractères de l’architecture sont absolument différents -dans ces divers bâtiments. Autant les constructions de Roger, lourdes, -massives et presque grossières, se ressentent des difficultés et des -luttes de toute nature au milieu desquelles elles ont été élevées, -et sont le reflet des temps troublés où elles ont pris naissance, -autant celles de Jourdain sont grandes, hardies et, alliant la force -à la beauté, forment un admirable ensemble, créé, grâce aux largesses -royales de Philippe-Auguste, pendant la période de prospérité où l’art -du moyen âge avait pris un puissant développement et nous a légué un -des plus magnifiques exemples de l’architecture française. - - -II - -BATIMENTS DE LA MERVEILLE - -La Merveille est, comme on l’a vu plus haut, formée de deux bâtiments -juxtaposés s’élevant au nord de l’église et orientés de l’est à l’ouest. - -Les figures 52 et 55, coupes transversales de ces deux parties, -montrent leur position par rapport à l’église et suivant la déclivité -du rocher; elles montrent également les détails de la structure des -salles superposées. - -La figure 55 est la coupe transversale faite sur une des travées du -bâtiment vers l’est, qui se compose: de l’aumônerie; du réfectoire, -au fond duquel est la vaste cheminée à double foyer dont on voit les -souches au-dessus du comble; du dortoir supposé restauré et recouvert -de sa charpente apparente en berceau. - -La figure 52 donne la coupe transversale du bâtiment vers l’ouest, -qui est formé du cellier, de la salle des Chevaliers et du cloître -au-dessus, couronné par le pignon ouest du dortoir. - -Les divers étages de la Merveille doivent être l’objet d’une -description particulière que nous croyons utile de faire dans l’ordre -où ils ont été bâtis. - -L’aumônerie à l’est et le cellier à l’ouest, formant l’étage inférieur, -sont les premiers ouvrages de Jourdain, commencés par lui vers 1203 -ou 1204, suivant un plan savamment conçu, ainsi que le prouve la -construction de ces deux salles basses, prévoyant par la disposition -des piles inférieures, la superposition, sur ces piles, des colonnes -supportant les voûtes des deux salles hautes; le réfectoire à l’est et -la salle des Chevaliers à l’ouest. - - -III - -AUMONERIE - -L’aumônerie, ou salle des Aumônes, est composée de deux nefs. Les -voûtes d’arêtes, de forme ogivale, reposent sur une épine de fortes -colonnes dont la base et le chapiteau sont carrés. Elle est éclairée -par huit fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les -contreforts, deux à l’est et six au nord, divisées par un linteau dans -la hauteur, largement évasées à l’intérieur de la salle et munies d’un -banc en pierre dans l’ébrasement. - -La porte s’ouvre au sud sur une petite cour; sous le porche qui la -précède se trouve l’entrée de l’escalier renfermé dans la tour, dite -des Corbins, qui cantonne l’angle sud-est de la Merveille. Cet escalier -aboutit au dortoir et au chéneau du comble vers le sud, après avoir -donné accès, à mi-hauteur, au crénelage de la courtine du châtelet. - -Pendant le cours des études faites en 1872 pour la Commission des -Monuments historiques, nous avons découvert, près de la porte d’entrée -du sud, les débris d’un fourneau, et, au milieu des débris d’argile -calcinée, quelques morceaux d’une coulée de métal blanc couvert -d’oxyde vert, indiquant un alliage où le cuivre existe en assez grande -quantité. Ce sont peut-être les restes d’un métal préparé pour la -fabrication de cloches ou des monnaies _obsidionales_, que les abbés du -Mont furent autorisés à émettre, sous le règne de Charles VII, pendant -les guerres des Anglais. - -A l’extrémité de la salle de l’Aumônerie, vers l’ouest, une ouverture -la fait communiquer à niveau avec le cellier. Cette baie à double -feuillure présente une disposition particulière permettant de la clore -par deux vantaux superposés, qui, vers l’aumônerie, étaient maintenus -fortement fermés chacun par une traverse, engagée d’un côté dans une -mortaise pratiquée sur un des pieds-droits, et de l’autre dans la -muraille où, au moment de l’ouverture des vantaux, elle était logée, de -toute la largeur de la porte, dans une ouverture carrée pratiquée à cet -effet. - -A droite de la double porte se trouve l’entrée de l’escalier ménagé -dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments -est et ouest. Cet escalier monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, -et aboutit au crénelage du nord au-dessus du dortoir. - - -IV - -CELLIER - -Le cellier est formé de trois nefs dont les voûtes d’arêtes, ogivales -et très aiguës dans les deux nefs latérales, reposent sur des piles -carrées supportant les colonnes de la salle des Chevaliers au-dessus. -Il est éclairé par cinq étroites fenêtres en ogive percées entre les -contreforts. Vers l’ouest, une grande porte s’ouvre sur les terrasses -et jardins en contre-bas, et devait établir la communication entre -le cellier et la salle bâtie, et détruite ou simplement amorcée par -Richard Tustin dans la seconde moitié du treizième siècle. - -A droite de la porte, un escalier pratiqué dans l’épaisseur du mur -conduit à la salle des Chevaliers au-dessus. - -S’il fallait en croire les légendes, le cellier aurait été l’_écurie -des chevaliers de Saint-Michel_. Il est certain qu’il existait au -douzième siècle des écuries au pied du Mont, «_ad Montis radicem_»; -mais les bâtiments qui les contenaient ayant été brûlés en 1203 et -remplacés vers cette époque par les constructions de la Merveille, -les écuries furent reportées alors dans les _fanils_ ou magasins -de l’abbaye, au pied de la montagne au sud-ouest. Les nouvelles -constructions de Jourdain étaient inaccessibles aux chevaux -et, d’ailleurs, ces salles, et le cellier principalement, très -convenablement disposées pour leurs destinations et très fraîches pour -la conservation des provisions de l’abbaye, eussent été mortelles -pour les chevaux. Il faut remarquer que l’ordre de Saint-Michel fut -fondé par Louis XI en 1469, et qu’à cette époque la Merveille et les -bâtiments formant l’entrée de l’abbaye,--comprenant Belle-Chaise, -élevée par Richard Tustin, au treizième siècle, et le châtelet, -bâti par Pierre Le Roy, dans les premières années du quinzième -siècle,--étaient construits déjà, tels qu’ils existent encore, avec -leurs nombreux et raides escaliers. Alors, comme aujourd’hui, il était -impossible de faire monter les chevaux par ces escaliers, et surtout de -les faire descendre par le même chemin. - -Dans la deuxième travée, vers l’ouest et sous une des fenêtres, il a -été ménagé une porte basse, qui s’ouvrait sur un pont-levis établi -entre deux contreforts et dont on voit encore l’arc qui le soutenait -lorsqu’il était baissé. Ce pont-levis, disposé en saillie sur la face -du mur, de façon à échapper le talus de la base, servait à monter, au -moyen d’une roue placée à l’intérieur du cellier, l’eau provenant de la -fontaine Saint-Aubert, au bas du rocher, et qu’on emmagasinait dans le -cellier pour les besoins de l’abbaye. - -Le cellier a été appelé Montgommerie ou Montgommery, depuis la -tentative infructueuse faite par ce partisan, en 1591, pour s’emparer -par surprise du Mont-Saint-Michel. - -Nous trouvons dans un des manuscrits de dom Jean Huynes de curieux -détails sur les tentatives faites par les Huguenots, pendant les -guerres de la Ligue, pour s’emparer de l’abbaye. Un des épisodes les -plus intéressants de ces faits de guerre, dont les détails concernent -particulièrement le cellier, a été reproduit dans la deuxième partie de -ce volume, p. 325 à 327. - - -V - -RÉFECTOIRE - -Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur -Raoul des Isles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de -la Merveille. Il se compose d’une double nef dont les voûtes formées -par des arcs-doubleaux, des arcs-ogives ornés à leur jonction d’une -rosette sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur -celles de l’aumônerie. - -Les proportions de cette salle sont des plus heureuses et, en raison de -la simplicité des détails de l’architecture, l’effet général est très -grand. - -La figure 57 représente le réfectoire supposé restauré; elle en donne -une idée exacte par la vue perspective qui complète les détails -techniques du plan et de la coupe. - -Le réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres: six au nord, -deux à l’est et une au sud, vers la tour des Corbins; contenues -dans les arcades formées par les piles latérales des nefs, les arcs -et les dosserets des voûtes, elles s’élèvent dans toute la hauteur -du vaisseau, et sont divisées par un meneau supportant un linteau -intermédiaire; elles sont munies d’un banc en pierre à leurs bases. - -Dans la partie latérale nord, au-dessous d’une des fenêtres, dont le -glacis inférieur est plus relevé que les autres au-dessus du sol, des -latrines sont établies très ingénieusement ainsi que les deux entrées, -_discrètes_, pratiquées obliquement dans l’épaisseur des murs. - -La coupe (fig. 52) montre la structure des latrines, leur couverture -en dalles, dont on retrouve les amorces parfaitement visibles sur les -faces latérales des contreforts, entre lesquelles les latrines ont été -établies. Elle fait voir également, au-dessus de cette couverture, -l’arrangement de la fenêtre que l’on a prise pour la _chaire du -lecteur_, suivant les appréciations des auteurs de nos jours, dont -l’opinion n’est pas admissible après qu’on a examiné sérieusement les -détails de la construction. - -A l’extrémité du réfectoire, vers l’ouest, sur le mur qui le sépare de -la salle contiguë des Chevaliers, se trouve une gigantesque cheminée à -deux foyers, dont les souches couronnent le pignon ouest du dortoir. -Une autre cheminée, dont on voit encore les vestiges, avait été faite -sur le côté sud, probablement au point où se tenaient l’abbé ou les -hôtes de distinction. Il n’existe pas, comme dans un grand nombre de -réfectoires du même temps, de chaire bâtie en pierre; elle devait -être en bois et elle a été détruite, comme tout le mobilier ancien de -l’abbaye. - -Les degrés qui partent de l’entrée du réfectoire montent au dortoir, au -cloître et à l’église, et ont été construits, vers 1650, par l’agent -du prince Henry de Lorraine, Pierre Beraud, sieur de Brouhé, «faisant -pour cet effect percer une voûte». Avant cette époque, on accédait -de l’église, du cloître et du dortoir au réfectoire, par deux voies -détournées: l’une par l’église haute où l’escalier, ménagé dans un des -contreforts au sud du chœur, arrive à l’église basse dont la porte -latérale nord s’ouvre en face de l’entrée du réfectoire; l’autre par le -degré descendant du passage, près de la porte latérale nord de la nef, -au promenoir où, après l’avoir traversé, on trouve à droite un autre -passage, longeant la salle des Chevaliers et aboutissant à l’entrée du -réfectoire. - - -VI - -SALLE DES CHEVALIERS - -La salle dite des Chevaliers fut commencée vers 1215 par Raoul des -Isles, mort en 1218. Thomas des Chambres, qui lui succéda, la termina -vers 1220. Elle ne prit le nom de _salle des Chevaliers_ qu’après -l’institution de l’Ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en -1469; c’était auparavant la salle des assemblées générales ou celle -du chapitre de l’abbaye. Selon M. Viollet-le-Duc, cette salle était -probablement, au treizième siècle, le dortoir de la garnison. - -Quoi qu’il en soit, les dispositions générales de la salle des -Chevaliers indiquent qu’elle était destinée à des réunions nombreuses. -Ce qui le prouve, ce sont, indépendamment de ses vastes proportions, -les trois latrines établies spécialement et uniquement pour le service -de cette salle; deux sont placées au nord, en dehors, entre les -contreforts reliés par des arcs. Elles sont précédées chacune d’un -petit retrait, communiquant avec la salle, éclairé par deux rangs de -fines arcatures trilobées. - -Une troisième latrine, qui n’est autre que celle des anciens bâtiments -abbatiaux du onzième siècle et qui a été utilisée par les constructeurs -du treizième siècle, se trouve dans l’angle sud-ouest. On y accède par -une petite porte en pan coupé et un passage ménagé dans l’épaisseur du -mur ouest. - -La salle des Chevaliers est formée de quatre nefs d’inégales largeurs; -les deux premières rangées de colonnes, vers le nord, reposent sur les -piles du cellier; la troisième rangée est fondée sur le rocher. Les -voûtes, composées d’arcs-doubleaux, d’arcs-ogives, ornés à leur point -de rencontre d’une clé sculptée, retombent sur des colonnes à bases -octogonales très finement taillées; les chapiteaux, très richement et -très vigoureusement sculptés, sont surmontés, comme ceux du réfectoire, -de tailloirs circulaires à profils hauts profondément refouillés, qui -ont tous les caractères particuliers des édifices normands du treizième -siècle. - -Deux grandes cheminées existent sur le mur de face nord; leurs larges -manteaux pyramidaux montent jusqu’à la voûte où leurs sommets sont très -heureusement mariés avec elle. Les conduits de ces cheminées s’élèvent -au dehors, sur une série d’encorbellements ingénieusement combinés -avec les contreforts dont ils surmontent les amortissements, et leurs -souches couronnent le mur latéral nord du cloître. - -La salle est éclairée, au nord, par des fenêtres de formes différentes, -et à l’ouest par une grande baie, actuellement vitrée en partie, -qui devait communiquer avec les constructions élevées, ou seulement -commencées, par Richard Tustin vers 1260, et maintenant détruites. -A l’est, une petite porte donne accès à l’escalier partant de -l’aumônerie et aboutissant au dortoir et au crénelage nord. Sur le -bas-côté sud, joignant les substructions romanes du transsept nord, un -passage latéral, élevé de deux mètres au-dessus du sol de la salle, -fait communiquer le réfectoire avec les autres parties de l’abbaye, -notamment avec l’église, le promenoir ou ancien cloître et les -souterrains à l’ouest. Un degré, aujourd’hui détruit, permettait de -descendre directement du promenoir dans la salle. - -Dans l’angle intérieur nord-ouest, à côté de l’escalier descendant au -cellier, se trouve l’entrée du chartrier, bâti sur l’angle extérieur -nord-ouest de la Merveille. - -Le chartrier se compose de trois petites salles superposées, dont la -première seule est voûtée; une vis de Saint-Gilles les fait communiquer -intérieurement entre elles et le deuxième étage aboutit à la galerie -ouest du cloître. - -La salle des Chevaliers et le réfectoire sont actuellement les -plus beaux vaisseaux de la Merveille, auxquels s’ajoutera le -dortoir, après sa restauration, qu’on peut espérer prochaine. -Leurs grandes proportions, leur beauté simple et forte, leurs -dispositions ingénieusement originales et particulières au -Mont-Saint-Michel,--principalement en ce qui concerne la salle des -Chevaliers et le dortoir,--font de ces diverses salles une suite -d’exemples extrêmement curieux, qui peuvent être considérés comme des -spécimens les plus particulièrement intéressants de notre architecture -nationale au douzième siècle. - -Voir la coupe transversale, fig. 52, et la vue perspective, fig. 58, -prise dans la deuxième travée de la deuxième nef à l’ouest. - - -VII - -DORTOIR - -Thomas des Chambres, en même temps qu’il achevait la salle des -Chevaliers, fit construire le dortoir qu’il termina avant sa mort -(1225). - -Le dortoir est une vaste salle élevée au-dessus du réfectoire -dont elle a les dimensions générales; mais, au lieu d’être, comme -celui-ci, voûtée en pierre et en deux parties, elle était couverte en -charpente, d’une seule volée. La preuve de cette disposition primitive -se voit dans le pignon ouest, debout tout entier; le formeret en -pierre, qui supportait le lambris cintré, existe encore et atteste -la forme ancienne. Le berceau lambrissé de la voûte en bois était en -plein-cintre, soutenu par des poutres, des poinçons apparents et ornés, -au droit de chaque contrefort. - -Le dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites -fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières; elles -sont ébrasées à l’extérieur et leurs couronnements semblent être, par -leur forme particulière en nids d’abeille, une réminiscence de l’art -oriental, entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions -en Palestine. A l’intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu’au -dehors, sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures -courantes, surmontées d’une corniche saillante, sur laquelle venaient -s’appuyer les fermes apparentes et le berceau lambrissé. A l’est, -deux grandes fenêtres, d’où la vue est magnifique, éclairaient et -ornaient l’extrémité orientale du dortoir. Dans l’angle sud-est, une -porte étroite donne accès à l’escalier en vis (contenu dans la tour -des Corbins) qui, partant du porche précédant l’aumônerie, arrive -au dortoir après avoir desservi le châtelet, ainsi qu’à la galerie -supérieure du comble, au sud, et se termine par une élégante pyramide -octogonale couronnant ladite tour des Corbins. - -A l’ouest, la porte principale du dortoir s’ouvre sur la galerie est -du cloître; une autre porte latérale s’ouvre du même côté et conduit -à l’église, par la galerie sud du cloître longeant le transsept nord. -Vers l’angle sud-ouest, une porte fait communiquer le dortoir avec la -bibliothèque adjacente au sud, et avec le cloître, par la petite porte -de l’ouest. Dans l’angle opposé, au nord-ouest, débouche l’escalier en -vis (ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des -deux bâtiments de la Merveille), lequel, ayant son point de départ dans -l’aumônerie, monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit, -au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des -côtés de la tourelle couronnant l’escalier. - -Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche, -comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l’origine, ainsi que -le prouvent tous les détails de la construction. C’est là que se -plaçaient les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre -et disposées de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire -(pourvue également d’une mèche) dont le déchet permettait d’apprécier, -_à l’estime_, l’heure qu’il était; ou, enfin, tout autre luminaire -qui, selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans -le dortoir: «_Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane_[16].» -Suivant cette même règle, les moines devaient coucher seuls et tout -vêtus,--_vestiti dormiant_[17]--sur des lits séparés et, autant que -possible, dans une même salle: _Monachi singuli per singula lecta -dormiant si potest fieri, omnes in uno loco dormiant_[18].» Aussi les -dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles -très nettement que le dortoir fut, au treizième siècle, établi selon -les usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, «en général, les -dortoirs n’étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la charpente était -apparente[19].» - -Au quinzième siècle, contrairement à l’ancienne règle, le dortoir fut -divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son -départ pour ses longs voyages, donna au prieur claustral de l’abbaye, -dom Nicolas de Vandastin. - -Le comble du dortoir fut incendié plusieurs fois. En 1300, la foudre -tomba sur l’église, dont les toits furent brûlés, ainsi que ceux du -dortoir. Guillaume du Château répara le dommage pendant le temps qu’il -gouverna l’abbaye. En 1374, le feu du ciel incendia encore l’église -et le dortoir, plusieurs logements du monastère et presque toutes -les maisons de la ville; Geoffroy de Servon commença la restauration -du dortoir, laquelle fut achevée en 1391, par Pierre Le Roy, qui -reconstruisit la pyramide de la tour octogonale du réfectoire, dite -Tour des Corbins. «Le temple..... orné, il passa au logis du monastère, -et là il fit rebastir le haut de la tour du réfectoire, qui estoit -tombé depuis peu.» - -Depuis cette époque (fin du quatorzième siècle) jusqu’au commencement -du seizième siècle, le dortoir ainsi que les bâtiments du monastère -furent soigneusement entretenus; mais, sous les abbés commendataires, -on cessa de bâtir et même de restaurer. Il fallut plusieurs arrêts -du parlement de Normandie pour contraindre les abbés à faire les -réparations nécessaires. - -Au milieu de luttes de toute nature qui troublèrent l’abbaye, un -relâchement si profond se produisit dans les mœurs des moines, qu’ils -furent remplacés, en 1622, par les religieux de la Congrégation -de Saint-Maur; malheureusement, les nouveaux habitants du -Mont-Saint-Michel mutilèrent le dortoir. En 1629 on divisa en deux, -dans la hauteur, cette magnifique salle, en établissant de nouvelles -cellules et, sous prétexte de les mieux éclairer, on élargit les -ébrasements intérieurs des fenêtres, en sapant les colonnettes qui les -encadraient et les arcatures qui les couronnaient. - -La transformation de l’abbaye en prison, profanant l’église et les -lieux réguliers, augmenta les mutilations ruineuses. Comme les autres -salles du monastère indignement habitées, le dortoir fut divisé en deux -étages de chambres pour les prisonniers et surmonté d’un grenier; sur -la face nord, on construisit des latrines _immondes_ qui, heureusement, -tombent en ruines. La toiture actuelle est moderne; on voit au-dessus -du _formeret_ dont nous parlons plus haut, sur la face interne du -pignon ouest, les _filets_ saillants destinés à empêcher l’infiltration -des eaux pluviales entre le mur et la couverture; ils déterminent -sûrement la forme primitive du pignon et du comble anciens. - -Les salles de la Merveille, sauf le cellier et les galeries intérieures -du cloître, devaient être pavées en carreaux de terre cuite, coloriée -et émaillée, dont nous avons recueilli des débris dans les fouilles qui -ont été faites sur divers points de l’abbaye. - -Le comble du dortoir était couvert en tuiles vernissées, jaunes et -noires; nous avons également trouvé quelques morceaux de ces tuiles -dans les ruines du degré descendant à la fontaine Saint-Aubert. - - -VIII - -CLOÎTRE - -Le cloître, commencé par Thomas des Chambres, fut achevé par Raoul de -Villedieu en 1228, selon dom Jean Huynes. - -La forme générale du Cloître est un quadrilatère irrégulier, composé de -quatre galeries, qui entourent le préau découvert, ou aire du cloître -(voir le plan, en L fig. 145). - -La galerie du sud communique avec l’église et les anciens bâtiments -abbatiaux du onzième siècle, au sud-ouest, restaurés et modifiés au -douzième siècle par Roger II. Celle de l’est se relie avec le dortoir, -la bibliothèque, et avec le réfectoire au-dessous. Celle du nord a vue -sur la pleine mer, par de petites fenêtres basses, percées dans le mur -de face nord, entre les contreforts. Enfin, celle de l’ouest devait -conduire au chapitre, projeté par Richard Tustin. - -De ce chapitre, Richard ne fit que la porte qui s’ouvre sur la galerie -ouest et rappelle, par sa composition générale, l’entrée de la salle -capitulaire de Saint-Georges de Boscherville. - -A l’angle de cette dernière galerie vers le nord, angle nord-ouest de la - -[Illustration: Fig. 153.--Plan de l’angle nord-est du cloître.] - -Merveille, la petite porte, pratiquée dans une des arcatures latérales, -accède à l’une des salles du chartrier, reliées à la salle des -Chevaliers par un escalier intérieur. - -Nous trouvons, dans un ouvrage très justement célèbre[20], des détails -aussi exacts qu’intéressants sur la structure du cloître: «Le cloître -de l’abbaye du Mont-Saint-Michel en mer est l’un des plus curieux -et des plus complets parmi ceux que nous possédons en France..... -L’arcature se compose de deux rangées de colonnettes se chevauchant, -ainsi que l’indique le détail de l’angle du plan (fig. 153). - -Des archivoltes en tiers-point portent sur les colonnettes de A en B, -de B en C, à l’extérieur, de D en E, de E en F, à l’intérieur, etc.; -les triangles entre les archivoltes et les arcs diagonaux sont remplis -comme - -[Illustration: Fig. 154.--Coupe transversale des galeries sur O-P. de -la fig. 153.--Restauration.] - -des triangles de voûtes ordinaires. Il est évident que ce système de -colonnettes posées en herse est plus capable de résister à la poussée -et au mouvement d’une charpente que le mode de colonnes jumelles, car -les arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une double résistance -à ces poussées, étrésillonnent la construction et rendent les deux -rangs de colonnettes solidaires. D’ailleurs, il n’est pas besoin de -dire qu’un poids reposant sur trois pieds est plus stable que s’il -repose sur deux ou sur quatre. Or, la galerie du cloître de l’abbaye -du Mont-Saint-Michel n’est qu’une suite de trépieds... Les profils -de l’ornementation rappellent la véritable architecture normande du -treizième siècle. Les chapiteaux, suivant la méthode anglo-normande, -sont simplement tournés, sans feuillage ni crochets autour de la -corbeille; seuls les chapiteaux de l’arcature adossée à la muraille -sont ornés de crochets bâtards. Les écoinçons entre les archivoltes -de l’intérieur des galeries présentent de belles rosaces sculptées en -creux, des figures, l’agneau surmonté d’un dais; puis, au-dessus des -arcs, une frise d’enroulements ou de petites rosaces d’un beau travail. -Entre les naissances des arcs diagonaux des petites voûtes sont -sculptés des crochets. Ce cloître était complètement peint, du moins à -l’intérieur et dans les deux rangs de colonnettes..... Les galeries ont -été couvertes primitivement par une charpente lambrissée (fig. 155).» - -Dans la galerie sud, sur le côté longeant le transsept nord (fig. 155), -dont la façade a été reconstruite par Raoul de Villedieu en même temps -que le cloître, se trouve le _lavatorium_. - -«C’est à cette fontaine, nommée _lavatorium_, qu’ils (les moines) -devaient se laver les pieds à l’époque de certaines cérémonies: _Omnes -debent lavare pedes in claustro_.» Elle servait en outre à laver les -corps des frères qui avaient cessé de vivre; pendant cette opération, -tous les religieux se rangeaient autour (ou au-devant) du _lavatorium_, -dans le même ordre qu’au chœur, pour y réciter des prières. _Règle de -Saint-Benoît._»[21] - -Le _lavatorium_ se trouvait ordinairement dans le voisinage du -réfectoire, celui-ci joignant le cloître; mais au Mont-Saint-Michel, où -la déclivité de la montagne ne permettait pas d’étendre les bâtiments -en les faisant communiquer à niveau l’un de l’autre, il a fallu -superposer les salles et changer les dispositions habituelles des lieux -réguliers bénédictins. - -Au lieu d’être placé, selon la coutume, soit dans l’un des angles -du préau, soit dans l’une des façades du cloître, le _lavatorium_ -fut, au Mont-Saint-Michel, établi autant que possible à proximité du -réfectoire, dans la galerie sud du cloître, sur la face extérieure du -transsept nord de l’église; la base de cette façade forme deux travées, -reliées aux contreforts saillants par des arcatures en pendentifs -arrondis. - -Le _lavatorium_ se compose dans chaque travée (C et C’) d’un double - -[Illustration: Fig. 155.--Plan du _lavatorium_.] - -banc, dont le plus élevé servait de siège. Chaque double banc peut -contenir six places, soit pour les deux, douze sièges, disposés -intentionnellement, sans nul doute, en souvenir des douze apôtres (fig. -155). - -Des rigoles, visibles sur la partie haute des bancs supérieurs, -amenaient l’eau à une fontaine, munie d’un petit bassin, en D, D’, -ménagée dans la partie basse de chaque banc inférieur (fig. 156). - -Les dispositions du _lavatorium_ permettaient aux religieux de faire -leurs ablutions obligatoires et d’accomplir mutuellement les cérémonies -du _lavement des pieds_, qui, selon la règle bénédictine, devaient se -faire dans le cloître, non seulement le Jeudi saint, mais aussi le -jeudi de chaque semaine. «Dans les grands froids, lorsque l’eau de la -fontaine située dans le cloître était gelée, ils allaient au dortoir -pour se laver les pieds et les mains avec de l’eau chaude qu’on y -portait pour ce service[22].» - -A l’intérieur des galeries, les motifs de sculpture décorant les -écoinçons sont tous différents les uns des autres; les frises mêmes, -bien que - -[Illustration: Fig. 156.--Cloître.--Coupe du _lavatorium_.] - -se renfermant dans un profil courant, sont très riches, très variées, -et toute cette sculpture, composée avec la plus extrême habileté, est -exécutée dans la plus grande perfection (fig. 157 à 162). - -[Illustration: Fig. 157 à 162.--Détails de la sculpture des tympans des -arcatures du cloître.] - -En face des portes, le Christ est représenté, selon les coutumes -monastiques: à l’est, en regard de la porte principale du dortoir, et -à l’ouest vis-à-vis de l’entrée du chapitre--projeté--dont la porte -seule a été construite. Au sud, un peu à droite de la porte conduisant -à l’église, le Christ est sur un trône, formé par une fine colonnette -avec son chapiteau fleuri, et accompagné de deux figures. La partie -haute de l’écoinçon est ornée de trois galbes, très délicatement -sculptés, formant dais au-dessus du Christ et des personnages latéraux; -l’état de mutilation de ce dernier bas-relief ne permet pas de -déterminer exactement, sauf la figure du Christ bénissant, le sujet de -la composition; mais ce qui le rend particulièrement intéressant, ce -sont les noms gravés de chaque côté des têtes, ou plutôt de la place -qu’elles occupaient. Ce sont, selon toutes les probabilités, les noms -des auteurs des charmantes sculptures du cloître; en commençant par la -gauche du spectateur, _dextre_ de l’inscription: maître Roger[23], dom -Garin[24], maître Jehan; trois artistes émérites, dont deux étaient -laïques et le troisième religieux. (Voir fig. 61.) - -Les colonnettes et les chapiteaux qui sont à l’extérieur des galeries -sont en _granitelle_[25]; les unes et les autres ont été tournés et -polis. - -Les arcades extérieures, sur l’aire du cloître, sculptées à -l’intérieur, sont en pierre de Caen; c’est le seul endroit de l’abbaye -où la pierre calcaire ait été employée. Malgré son peu de dureté et -les refouillements extrêmes des moulures des arcs, cette pierre, -relativement tendre, a résisté au vent salin, sauf pourtant dans une -partie des faces est et nord, où les vents du sud-ouest, venant du -large, l’ont profondément altérée. - -L’aire du cloître forme, dans une grande partie de son étendue, la -couverture de la salle des Chevaliers; elle était garnie de plomb, et -les pentes ménagées transversalement renvoyaient les eaux pluviales au -dehors par des canaux qui traversent les galeries nord du cloître et -aboutissent à des gargouilles placées sur les contreforts extérieurs -de la face nord. A partir du quinzième siècle, l’eau était recueillie -et envoyée dans la citerne du bas-côté nord du chœur reconstruit -après l’écroulement de 1421, et commencé, vers 1450, par le cardinal -Guillaume d’Estouteville. Actuellement, le plomb a disparu, et l’enduit -qui recouvre l’aire est insuffisant pour empêcher l’eau de s’infiltrer -au travers des voûtes de la salle des Chevaliers, où elle entretient -une humidité dangereuse. - -Du reste, l’état général du cloître est loin d’être rassurant; -les galeries intérieures ont été disloquées par les constructions -maladroites que les directeurs de la prison, afin d’augmenter le nombre -des logements des détenus, avaient élevées lourdement sur les frêles -colonnettes, sans prendre le soin d’augmenter la force des points -d’appui; les bois du comble sont pourris, et toute la toiture menace -de s’effondrer; les façades, nord et sud surtout, sont déversées, et -nous avons dû les faire étayer et élever des petits murs provisoires -en briques entre les piles diagonales, afin d’en arrêter l’écroulement -menaçant. Enfin, il faudrait craindre la ruine complète du cloître, -s’il n’était bientôt l’objet de promptes restaurations que nous avons -l’espoir de commencer bientôt, grâce à la sollicitude constante dont la -Commission des Monuments historiques entoure les édifices confiés à sa -garde[26]. - - -IX - -FAÇADES ET DÉFENSES EXTÉRIEURES DE LA MERVEILLE - -Les façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en -raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force -et de la grandeur; leur aspect, particulièrement du côté de la pleine -mer, au nord, est des plus imposants. - -Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les -bâtiments de l’Abbaye, percées de fenêtres de formes diverses, selon -les salles qu’elles éclairent, sont renforcées extérieurement, au droit -des poussées des voûtes intérieures, par de puissants contreforts qui -ajoutent encore à l’effet général par la vigueur de leurs reliefs. - -Les deux bâtiments constituant la Merveille ont leurs détails de -construction extérieurs différents, résultant des diverses dispositions -intérieures; mais ils n’en forment pas moins un magnifique ensemble -d’un effet prodigieux, qui sera encore augmenté, notamment pour le -bâtiment vers l’est, lorsqu’on lui restituera son crénelage détruit -et qu’on aura rétabli, dans sa forme primitive, le comble qui le -couronnait. - -Indépendamment de ses formidables façades, qui peuvent être considérées -comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue, au -nord, par une muraille crénelée se reliant aux remparts. Cette muraille -est flanquée d’une tour également crénelée qui servait de place d’armes -aux chemins de ronde s’étendant vers l’ouest, où ils couronnaient les -crêtes des rochers et se reliaient par des détours aux soubassements -des ouvrages de l’ouest. Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest -de la Merveille, un petit châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le -passage du degré, fort raide, fermé de murs crénelés, qui descendait à -la fontaine Saint-Aubert. - -[Illustration: Fig. 163.--Armoiries de la ville de Bruxelles.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IV - -BATIMENTS ABBATIAUX ET BATIMENTS FORMANT L’ENTREE - -DE L’ABBAYE - - -I - -Il ne nous est rien resté des dispositions primitives de l’entrée -de l’abbaye; toutefois la position des bâtiments des onzième et -douzième siècles, s’étendant de l’est à l’ouest au nord de l’église, -étant déterminée, la porte devait être, selon toute probabilité, à -l’extrémité de ces bâtiments vers l’est, à peu près au point où se -trouve la tour des Corbins. Les rampes qui y conduisaient n’étaient -alors défendues, ainsi que la petite ville au pied de l’abbaye, que par -des palissades, établies aux endroits les plus facilement accessibles. - -On ne trouve aucune trace d’ouvrages fortifiés qui soient antérieurs à -la seconde moitié du treizième siècle: «Jusqu’alors, si les couvents -étaient entourés d’enceintes, c’étaient plutôt des clôtures rurales -que des murailles propres à résister à une attaque à main armée; mais -la plupart des monastères que l’on bâtit au treizième siècle perdent -leur caractère purement agricole pour devenir des _villæ_ fortifiées, -ou même de véritables forteresses, quand la situation le permet. Les -abbayes de l’ordre de Cîteaux, érigées dans des vallées creuses, ne -permettaient guère l’application d’un système défensif qui eût quelque -valeur; mais celles qui appartenaient à d’autres règles de l’ordre -bénédictin, construites souvent sur des penchants de coteaux ou même -des lieux escarpés, s’entourent de défenses établies de façon à pouvoir -soutenir un siège en règle, ou au moins se mettre à l’abri d’un coup de -main[27].» - -L’abbaye du Mont-Saint-Michel présente bien nettement le caractère d’un -établissement à la fois religieux et militaire. Au treizième siècle, -les abbés, seigneurs féodaux, avaient des goûts plus militaires que -religieux; aussi leurs constructions se ressentent-elles des idées du -temps, où la vie militaire, brillante et glorieuse, avait pris sur la -vie religieuse, modeste et humble, une influence considérable, qui -s’est manifestée, dès cette époque, dans l’architecture monastique. - -Richard II, surnommé Tustin, offre un exemple des abbés de ce temps. -Seigneur féodal et abbé, élu en 1236, il accorde, comme don de joyeux -avénement, divers privilèges à ses vassaux de Donville, Breville, -Coudeville, etc.; il manifeste sa puissance en élevant les remparts, -dont il reste encore la tour du nord et des vestiges des courtines au -nord et à l’est; il satisfait ses goûts fastueux[28] en construisant à -l’est le superbe bâtiment nommé Belle-Chaise, au sud le nouveau logis -abbatial avec ses dépendances, et en commençant le chapitre, à l’ouest -de la Merveille. - -La Merveille, érigée au commencement du treizième siècle, changea -complètement le monastère et ses abords. Les nouveaux bâtiments, -élevés au sud et à l’est de l’église, au treizième et au quatorzième -siècle, formèrent la nouvelle entrée de l’abbaye. Cette entrée fut -encore considérablement modifiée, de la fin du quatorzième siècle aux -premières années du quinzième, par la construction du châtelet de -la porte, des nombreux degrés et des ouvrages défensifs extérieurs -qui existent encore aujourd’hui. Ces constructions nouvelles avaient -supprimé la plus grande partie des bâtiments abbatiaux des onzième -et douzième siècles, et, comme elles ne contenaient que les lieux -réguliers et leurs divers services, il était indispensable de -remplacer les habitations détruites par de nouveaux logis pour l’abbé, -ses officiers et ses hôtes. - - * * * * * - -Les bâtiments abbatiaux et leurs dépendances, commencés par Richard en -1250, furent continués, notamment au quatorzième siècle, par Nicolas le -Vitrier et Geoffroy de Servon, les abbés qui succédèrent immédiatement -à Richard, du treizième au quatorzième siècle, s’étant beaucoup plus -occupés des travaux nécessités par les nouvelles fortifications de la -place que des aménagements intérieurs de l’abbaye. - -Les logements de l’abbaye s’étendaient alors au sud de l’église jusqu’à -la hauteur de la façade ouest du transsept sud, et se composaient de -plusieurs bâtiments dont un surtout, le logis abbatial, a un très grand -aspect. Pierre Le Roy acheva ces bâtiments vers la fin du quatorzième -siècle, «excepté la chapelle dite de Sainte-Catherine, laquelle fut -faicte du temps de son prédécesseur, Geoffroy de Servon. Une partie, à -sçavoir ce qui se voit depuis la Perrine jusques à Bailliverie, il la -destina pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il y -fit loger le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.» - -A l’angle nord-ouest du logis abbatial sur la cour de l’église, on voit -les restes de la voûte d’un pont et la rainure de sa herse. Ce pont -reliait le logis abbatial aux chapelles basses du chœur de l’église -romane; il fut ruiné, en même temps que l’ancien chœur roman, en 1421. - -Un nouveau pont, dont le parapet crénelé est supporté par des -mâchicoulis richement moulurés, a été construit plus bas, dans la même -cour, par le cardinal Guillaume d’Estouteville, en même temps que -le nouveau chœur, commencé en 1450. Ce passage aérien, à niveau des -chapelles de la crypte, ou église basse, et de l’un des étages du logis -abbatial, met en communication, par l’église basse, les bâtiments du -sud avec ceux de la Merveille au nord. - -La seconde moitié du quinzième siècle fut consacrée par les abbés à la -reconstruction du chœur. Dans les premières années du seizième siècle, -Guillaume de Lamps, tout en continuant la grande œuvre commencée -par Guillaume d’Estouteville, fit faire des travaux importants aux -bâtiments de l’abbaye en les augmentant vers l’ouest, depuis la -chapelle Sainte-Catherine, qui formait alors l’extrémité occidentale -des logis, jusqu’au Saut-Gaultier. «Il (Guillaume de Lamps) fit faire -le Saut-Gaultier, ainsi nommé _parce que tel fut le plaisir de cet -abbé_; la galerie qui est joignante, le logis qui est au bout de la -galerie jusques à la chapelle Sainte-Catherine, qu’on voit maintenant -sans autel, où est un degré au dedans par lequel on monte de cette -chapelle au haut de l’édifice. Et fit couvrir de plomb ce logis et le -suivant, qui est dessus la chapelle Sainte-Catherine, jusques au degré -qui est devant la cisterne du Solier, qu’on diroit qu’ils auroient -estez faicts au mesme temps: il fit faire l’aumosnerie et la cisterne -qu’on y voit.» - -L’un des continuateurs de dom J. Huynes nous fournit, sur les travaux -de Guillaume de Lamps, les renseignements suivants, qui diffèrent sur -quelques points des indications données par dom Jean Huynes, mais qui -les complètent par plusieurs détails intéressants: «Il (Guillaume -de Lamps) fit abattre les degrez par lesquels on montoit depuis le -corps-de-garde jusques dans l’église et les murailles qui estoient -à costé, et fit faire au lieu ce grand et spacieux escallier qui se -voit à présent, cette belle platte-forme, vulgairement appelée le -Saut-Gaultier, la galerie et le logis abbatial qu’il fit couvrir de -plomb; il fit dresser le pont par lequel on passe du logis en l’église -de plain-pied à prendre du quatriesme estage dudit logis. De plus, -il fit faire l’aumosnerie et la grande cisterne qui est auprès, -contenant plus de douze cents tonneaux; auparavant il n’y avoit là -qu’un cimetière où on enterroit les moynes. Il fit aussy parachever la -cisterne du dessous le thrésor, nommée du Solier, proche laquelle, où -estoit autrefois la chapelle Saint-Martin, il fit faire le moulin à -chevaux qui est une pièce fort rare pour sa façon et grandeur.» - -La construction du bâtiment joignant le collatéral sud de l’église -et le transsept, ainsi que celle du grand escalier, ont profondément -modifié cette partie de l’abbaye. Jusqu’à la fin du quinzième siècle, -le degré montant de la cour de l’église à la plate-forme en avant de la -porte latérale sud existait sur ce point seulement; il établissait les -communications nécessaires entre l’église haute et les substructions -de l’ouest, où se trouvait le charnier ou cimetière des religieux, -précédé de la chapelle mortuaire, dite des _Trente-Cierges_ (sous le -Saut-Gaultier, là où est aujourd’hui la grande roue), dont l’entrée se -trouvait à l’est de la plate-forme du midi, au pied des bas-côtés sud -de l’église. - -Des vestiges des dispositions anciennes de ce côté de l’abbaye, avant -la construction du grand degré actuel, existent encore et sont visibles -dans quelques parties des souterrains au midi. - -Depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à nos jours, et -après les incendies de 1564 et de 1594 qui causèrent de si grands -dommages, les logis de l’abbaye ont subi des modifications importantes, -particulièrement en ce qui concerne leurs couronnements, ce dont on -peut se rendre compte en comparant l’état actuel de la face sud avec le -projet de sa restauration. - - -II - -BELLE-CHAISE - -C’est à Richard Tustin que l’on doit la construction de _Belle-Chaire_ -ou _Belle-Chaise_, à l’est de l’église. - -Ce bâtiment se compose de deux salles superposées, entre lesquelles, -dans la partie est de la salle des Gardes, a été ménagée une chambre -pour le logement des portiers. - -Au treizième siècle, l’entrée de l’abbaye se trouvait sur la face nord -de Belle-Chaise, sur laquelle s’ouvre une magnifique porte composée -de pieds-droits, ornés chacun de trois colonnettes, qui supportent -les voussures de forme ogivale. Les bases, les chapiteaux sculptés -simplement et surmontés de tailloirs circulaires, ainsi que les -profils des moulures profondément refouillées, affectent les formes -caractéristiques de l’architecture normande du treizième siècle. - -Le tympan de la porte, soutenu par un arc en segment appareillé, est -décoré de trois arcatures aveugles, dont les écoinçons sont ornés de -trèfles gravés. - -La porte était fermée par deux vantaux, intérieur et extérieur; de ce -dernier vantail on voit encore, scellés sur les pieds-droits latéraux, -les colliers en fer embrassant les montants, avec lesquels les deux -vantaux pivotaient en s’ouvrant extérieurement. - -On devait arriver à la porte par des rampes ou un degré; elle devait -aussi être précédée d’un ouvrage défensif se reliant aux remparts que -Richard Tustin éleva, en même temps que Belle-Chaise, au nord et à -l’est du Mont. - -La porte de l’abbaye s’ouvre au nord sur la salle des Gardes, d’où -l’on ne peut pénétrer dans la cour de l’église, au sud, et dans celle -de la Merveille, au nord, qu’en traversant cette salle, dont l’accès -pouvait être facilement défendu. C’était dans la salle des Gardes que -les arrivants devaient déposer leurs armes, avant d’entrer dans les -bâtiments du monastère, à moins d’être dispensés de cette obligation -par la permission spéciale du prieur de l’abbaye: «Adhæret huic portæ -domus prima custodiarum, ubi ab ingressuris, si qua habeant arma, -deponuntur, nisi ea retinere permittat monasterii prior, qui arcis -prorector est[29].» Geoffroy de Servon[30] obtint ce privilège en 1364 -et en 1365, par lettres patentes du roi Charles V, afin de préserver -l’abbaye à une époque où, les pèlerinages étant très fréquents et très -nombreux, l’ennemi pouvait, sous les habits du pèlerin, s’introduire -dans la place et tenter de s’en emparer. - -La salle des Gardes est voûtée et son architecture, simple et sévère, -est conforme à sa destination; elle est éclairée à l’est par une -fenêtre surmontée d’un oculus. Dans la deuxième travée au sud, une -petite porte s’ouvre sur un escalier, pratiqué dans l’épaisseur du mur, -qui monte à un des étages de la tour Perrine, à la chambre des Portiers -et, par des détours, à la grande salle au-dessus. Dans la troisième -travée au sud se trouve le passage oblique conduisant à la cour de -l’église. - -La salle des Gardes a été modifiée au quinzième siècle par Pierre Le -Roy qui, après la construction du châtelet et de la courtine adjacente, -perça une porte et une poterne dans la face nord sur la cour de la -Merveille, nouvelle entrée du bâtiment projeté dont la courtine était -la façade à l’est. Cet abbé construisit aussi la grande cheminée en -face de la porte d’entrée de la salle des Gardes. - -Au-dessus se trouve la grande salle, dite du Gouvernement, qui servait -de lieu de réunion aux officiers de la garnison; elle communique avec -la salle des Gardes par un petit escalier intérieur et détourné, avec -la tour Perrine, l’église basse et les bâtiments abbatiaux. Elle est -éclairée - -[Illustration: Fig. 164.--Tour Perrine.--Façade sud et coupe.] - -au nord et au sud par des fenêtres géminées dont une, au sud, a été -bouchée à moitié par la tour Perrine, accolée à Belle-Chaise sans -aucune liaison. Sur la face est s’ouvrent quatre fenêtres longues et -étroites, encadrées extérieurement par des colonnettes supportant des -arcatures reproduites intérieurement. On voit à l’extrémité ouest les -soubassements de la chapelle absidale du chœur du quinzième siècle, -lequel, bâti après Belle-Chaise, est venu la pénétrer pour se fonder -sur le rocher qui forme une partie du sol de la salle. - -Pierre Le Roy, un des plus grands abbés du Mont, fit faire de son temps -de nombreux travaux sur plusieurs points du monastère; il modifia -l’entrée de l’abbaye et compléta ses défenses extérieures. Il fit -construire la tour carrée: «De l’autre côté de Belle-Chaise joignant -icelle il fit bastir la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom dérivé -de cet abbé Pierre, et, tant dans cette tour que dans le dongeon, il -y fit accomoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses -soldats, car il estoit aussy capitaine de ce Mont.» - - -III - -TOUR PERRINE - -La tour, appelée Perrine, du nom de son auteur et parrain, Pierre Le -Roy, fut élevée pendant les dernières années du quatorzième siècle, -dans l’angle rentrant des bâtiments construits vers 1250 par Richard -Tustin; sa face ouest est soudée avec les bâtiments abbatiaux, mais sa -face nord est simplement accolée au côté sud de Belle-Chaise sans s’y -relier (fig. 164). - - -IV - -CHATELET - -Dans les premières années du quinzième siècle, Pierre Le Roy -construisit le châtelet et la courtine, reliant cet ouvrage à la -Merveille par la tour des Corbins: «Et depuis cette tour (tour des -Corbins) jusques à Belle-Chaise fit bastir la muraille qu’on y voit. -Auprès d’icelle il fit faire le dongeon au-dessus des degrez en entrant -dans le corps-de-garde[31].» Il construisit également la barbacane, -formant l’avancée du châtelet et de la porte de l’abbaye, ainsi que le -grand degré au nord et l’escalier au sud. - -Le châtelet (dongeon) fut élevé en avant de la face extérieure nord de -Belle-Chaise, sur laquelle il s’appuie sans liaison, laissant entre -celle-ci et sa face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la -porte nord, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction -du châtelet. Il se compose d’un bâtiment carré, flanqué, aux angles -de la face nord, par deux tourelles encorbellées reposant sur des -contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux -immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux -de ces tourelles s’ouvre la porte,--où monte l’escalier conduisant à -la salle des Gardes,--qui était défendue par une herse[32] manœuvrée -de l’intérieur au premier étage du châtelet et par trois mâchicoulis -disposés entre les sommets des tourelles sous leur crénelage supérieur. - -Le châtelet contient d’abord, au-dessus de la voûte rampante de -l’escalier, un réduit ménagé entre cette voûte et le plancher de la -première chambre (à niveau de la cour de la Merveille) pour le service -de la meurtrière percée au-dessus de la porte, puis trois étages de -chambres éclairées à l’est et au nord par d’étroites fenêtres; l’unique -chambre de chaque étage communiquant avec les tourelles servant de -guettes est munie d’une cheminée dont la haute souche s’élève au-dessus -du comble. Un escalier, en saillie sur la cour de la Merveille, dessert -les deux derniers étages (le premier étant au niveau de la cour de -la Merveille et de la salle des Gardes) et se termine au crénelage -supérieur, couronnant le châtelet, relié à la Merveille par la -courtine, également crénelée, qui aboutit à la tour des Corbins. - -La muraille ou courtine, reliant la Merveille au châtelet et bâtie -en même temps que ce dernier, présente intérieurement sur la cour -de la Merveille les amorces d’un bâtiment projeté, dont la porte et -la poterne seules, sur la face nord de Belle-Chaise, donnant sur la -cour de la Merveille dont elles devaient former l’entrée, ont été -terminées. Cette construction n’a pas été continuée, ainsi que le -prouve l’état des formerets de la partie inférieure, qui devait être -voûtée. - -Le châtelet et la courtine sont admirablement construits en granit; -leurs assises, en bandes grises et roses alternées dans la hauteur -du premier étage (du châtelet seulement), ainsi que les profils des -moulures, sont taillées avec la plus grande perfection. Aussi leur -conservation est-elle parfaite, et, sauf la reconstruction nécessaire -du comble, en partie ruiné, ils peuvent être remis dans leur état -primitif par des travaux peu importants. - - -V - -BARBACANE DU CHATELET - -La barbacane, enveloppant le châtelet à l’est et au nord, constitue une -première ligne de défense dont le crénelage est desservi par un petit -escalier. Une échauguette crénelée est établie sur l’angle sud-est, -près de la porte sud; elle est munie d’une cheminée, de mâchicoulis, -et servait de refuge aux gens d’armes, gardiens des deux portes de la -barbacane. - -«Devant la porte des abbayes on établissait quelquefois des -constructions militaires avancées, de manière à rendre plus difficile -l’approche des assaillants, comme on l’aurait fait devant une place de -guerre: c’étaient des barbacanes... qui, en cas d’attaque, devaient -donner le temps de se mettre en défense et de fermer les portes. On -voyait un exemple remarquable de ces premiers travaux militaires à -Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons (barbacane de forme rectangulaire -ayant une grande analogie avec celle du Mont...) Ces constructions -avancées,--_barbacanes_,--qu’on établissait au moyen âge en avant d’une -place, équivalaient aux travaux qu’on nomme _tête de pont_, _demi-lune_ -(ou _ravelin_) dans les fortifications modernes[33].» - - -VI - -GRAND DEGRÉ ET ESCALIER DU SUD - -On arrive à la barbacane par deux escaliers; l’un, au nord, est le -grand degré, très large, dont l’emmarchement, très doux, est la -continuation des rampes de la rue de la ville, aboutissant aux défenses -extérieures du château. Le grand degré est établi parallèlement au -rempart de l’ouest; une première porte fortifiée existait au bas des -marches; une seconde porte barrait le passage à moitié de la hauteur, -sur un palier où une petite poterne, au niveau du palier, communiquant -avec un corps-de-garde, ménagé dans la partie basse de la tour -Claudine, permettait aux gens d’armes de se porter sur le degré au -premier signal. Enfin on arrivait à une troisième porte, donnant entrée -dans la barbacane. - -L’escalier du sud est moins important; il établissait les -communications nécessaires entre la barbacane, le dehors, par une -poterne, pratiquée au pied de l’escalier, et les chemins de ronde -extérieurs de l’abbaye au sud. - -Les deux portes du grand degré et les deux entrées nord et sud de -la barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail,--occupant -toute la largeur des ouvertures,--qui se mouvait horizontalement et se -manœuvrait par un système particulier, qui s’explique, du reste, par la -situation exceptionnelle du Mont-Saint-Michel, dont les bâtiments ainsi -que les ouvrages se superposent et ne se relient entre eux que par une -série de degrés et de rampes de toutes natures. - -Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux reposant -sur les pieds-droits saillants, établis de chaque côté intérieur des -portes; ils s’ouvraient parallèlement à la pente de l’emmarchement -et, à la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très rapidement, -entraînés par le propre poids de la partie inférieure garnie de -lourdes ferrures; ils étaient maintenus fermés par des verrous, fixés -latéralement sur le côté intérieur des vantaux, et dont on voit encore -les gâches scellées dans les pieds-droits des portes. - -Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques -extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et -les marches à l’intérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient -être enfoncés ou relevés qu’après de longs efforts et défiaient ainsi -toute surprise. - -Les moyens ingénieux mis en œuvre pour défendre les approches de la -barbacane du châtelet, ainsi que les obstacles accumulés sur les degrés -qui aboutissent à ses portes, permettaient de retenir l’assaillant -et de déjouer les tentatives qu’il pouvait faire pour s’emparer, -par une attaque de vive force, des ouvrages extérieurs de la porte -de l’abbaye-forteresse. Aussi, grâce à ses défenseurs et surtout à -ses abbés, constructeurs habiles autant que gardiens vigilants, dont -l’œuvre militaire compléta les défenses naturelles qui la rendaient -inexpugnable, l’abbaye eut-elle le glorieux et rare honneur de résister -victorieusement, aussi bien aux assauts furieux des Anglais qu’aux -ruses perfides des Huguenots, et de n’avoir jamais été la proie des -ennemis de la France. - -[Illustration: Fig. 165.--Armoiries de Louis, baron d’Estissac, -gouverneur de la Rochelle, du Poitou, de l’Aunis et de la Saintonge, -nommé chevalier de Saint-Michel le 31 mai 1562.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE V - -REMPARTS - - -I - -DÉFENSES DE L’ABBAYE ET REMPARTS DE LA VILLE - -Jusqu’à la fin du douzième siècle et même dans les premières années -du treizième, l’abbaye n’avait pas d’ouvrages défensifs proprement -dits. Elle n’était défendue que par les escarpements du rocher -sur lequel elle est bâtie ou par quelques palissades protégeant -les points les plus accessibles. A partir du treizième siècle, -les abbayes, particulièrement celles de l’ordre de Saint-Benoît, -deviennent de véritables forteresses, capables de soutenir un siège. -Les abbés, seigneurs féodaux, unissant la puissance religieuse à la -force militaire, fortifient leurs monastères pour défendre leurs -vies et leurs biens et les mettre à l’abri des désastres qui, au -Mont-Saint-Michel, avaient signalé le commencement du treizième siècle. - -L’abbaye du Mont-Saint-Michel offre un des exemples de cette -transformation. Après l’incendie de 1203, devenue vassale du domaine -royal, Jourdain et ses successeurs établirent les lieux réguliers dans -les magnifiques bâtiments formant la Merveille, qui constitue à elle -seule une formidable défense. Cependant le monastère fut entouré, vers -le nord, d’une muraille crénelée couronnant les crêtes du rocher -jusques aux points inaccessibles à l’ouest; de cette muraille, un -degré, renfermé dans des murs également crénelés, dont il reste encore -les ruines, descendait jusqu’à la fontaine Saint-Aubert, laquelle était -contenue dans une tour pour la préserver de la mer, et qui fut alors -fortifiée pour la défendre des hommes. - -La tour de la fontaine Saint-Aubert était l’un des points stratégiques -importants de la place, non seulement parce qu’elle permettait à la -place assiégée de se ravitailler par la mer,--ce qui se produisit -plusieurs fois pendant les guerres contre les Anglais en 1423 et -1424,--mais encore parce que la tour fortifiée renfermait l’unique -fontaine d’eau douce de l’abbaye, situation qui dura jusqu’en 1450, -époque à laquelle, en reconstituant le chœur de l’église, écroulée en -1421, on établit des citernes dans les collatéraux inférieurs de ce -nouveau chœur. - -Richard Tustin continua l’œuvre de ses devanciers, et indépendamment de -la tour de la fontaine qu’il construisit, il éleva vers 1250 le grand -bâtiment nommé Belle-Chaise et commença le nouveau logis abbatial et -ses dépendances qui s’étendirent alors au sud de l’église. - -Il fit construire en même temps la tour du Nord qui formait le saillant -des murailles du nord et assurait la défense des ouvrages avancés de -l’abbaye dont il avait refait l’entrée, c’est-à-dire Belle-Chaise. - -De 1260 à la fin du quatorzième siècle, les abbés continuèrent les -travaux du logis abbatial, reconstruisirent les magasins de l’abbaye -établis dès le douzième siècle au sud-ouest, qui devinrent alors un -poste avancé relié à l’abbaye par des chemins de ronde, achevèrent -les murailles de la ville,--dont l’entrée était alors au sud-est vers -Avranches,--en étendant le front est de la place vers le sud, et -reliant ses murs aux escarpements du rocher sur lequel s’élèvent les -nouveaux bâtiments abbatiaux. - -En 1386, Pierre Le Roy fut appelé à gouverner l’abbaye. Ce fut l’un des -plus illustres abbés du Mont et l’un de ceux qui contribuèrent le plus -aux travaux militaires de l’abbaye. Après avoir restauré l’abbaye dont -plusieurs parties avaient été ruinées par des incendies, il compléta -les défenses à l’est en élevant la tour Perrine. - -Il construisit à l’ouest de Belle-Chaise, dans les premières années -du quinzième siècle, le châtelet qui commande l’entrée de l’abbaye, -et relia cet ouvrage à la Merveille par une solide courtine qui montre -intérieurement les amorces de constructions projetées. - -[Illustration: Fig. 166.--Vue du Mont-Saint-Michel (d’après la gravure -de J. Peeters).--G. Mérian, 1657.] - -Il construisit également, en avant du châtelet, la barbacane avec son -grand degré au nord et son petit degré au sud. Il modifia en même temps -les remparts des côtés nord et ouest en élevant une tour nommée la -Claudine, joignant l’angle nord-est à la Merveille, et le saillant -nord-ouest surmonté d’une échauguette, établissant ainsi, avec la tour -du Nord, des communications indépendantes les unes des autres. - -Dès le commencement du quinzième siècle, la ville et particulièrement -l’abbaye étaient fortifiées aussi complètement que possible et dans -toutes les règles de l’art militaire de cette époque; mais cet art -militaire faisant, en ces temps de guerre, de très rapides progrès, -il devint bientôt nécessaire de modifier et d’accroître le système -défensif de la place. - -La ville ou plutôt les faubourgs de la ville s’étaient agrandis -vers le sud; il fallait non seulement défendre la nouvelle ville -contre les attaques de ses ennemis, mais encore la préserver des -envahissements périodiques de la mer. D’ailleurs, depuis 1415, l’abbaye -et la ville étaient menacées par les Anglais qui, après la bataille -d’Azincourt, s’étaient emparés de la Normandie et se retranchaient -sur Tombelaine,--un îlot voisin, au nord du Mont, dans la baie du -Mont-Saint-Michel,--ainsi que sur la côte. Il devint indispensable, -afin de mieux se défendre, d’opposer aux attaques des Anglais un -front de défense beaucoup plus développé que celui des remparts du -quatorzième siècle. - -Robert Jolivet, abbé du Mont, l’auteur de ce travail considérable, -signa son œuvre de ses armoiries, et le bas-relief qui les représente, -longtemps abandonné dans l’avancée de la barbacane, a repris sa place -originelle sur l’une des courtines de l’enceinte du quinzième siècle. - -Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles -que Guillaume du Château avait élevées dans le siècle précédent et, -descendant des escarpements du rocher, défendu par la tour du Nord, -jusque sur la grève, il flanqua ses murs d’abord d’une grosse tour -formant un saillant considérable destiné à battre les flancs des -courtines adjacentes et à défendre le front de l’est, puis il continua -l’enceinte au sud en la renforçant de cinq autres tours. La dernière, -dite tour du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la place, et -défend en même temps la porte de la ville. - -A partir de ce point, les remparts se retournent à angle droit et se -relient aux défenses de l’abbaye au sud. A l’exception d’une seule, les -tours étaient couvertes et servaient de places d’armes ou d’abris pour -les défenseurs des murailles. Les remparts sont formés d’un mur d’une -épaisseur de deux mètres environ et de dix mètres de hauteur moyenne; - -[Illustration: Fig. 167.--Vue du Mont-Saint-Michel, d’après C. -Chastillon. Dix-septième siècle.] - -la base forme un glacis défendu par des mâchicoulis placés au sommet -et dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés. -Les projectiles lancés du haut du crénelage rebondissaient sur le -glacis, tuaient ou blessaient les assaillants qui auraient tenté -d’escalader les murs; la sape, qui était ordinairement le moyen employé -pour détruire les murailles, ne pouvait être utilement pratiquée ici en -raison des mouvements périodiques des marées. - -Deux poternes furent ménagées sur le front est: l’une, dans la tour -Boucle, pouvait être affectée au ravitaillement par la mer; l’autre, -dans la courtine voisine, se nommait le _Trou du Chat_, en raison de -sa petite dimension et probablement de son analogie avec les petites -ouvertures--furtives--pratiquées au bas des portes des habitations -rurales pour laisser au chat la liberté de ses allures vagabondes. -Cette dernière petite poterne s’ouvrait à la base des murailles à peu -près au niveau moyen de la mer, et servait à la sortie comme à la -rentrée des rondes qui pouvaient se faire à pied à marée basse ou en -bateau pendant le temps de la pleine mer ou des hautes marées. - -La porte du Roi, l’unique porte de la ville, s’ouvre à l’ouest et -donne accès à l’unique rue de la ville; elle était fermée par un -vantail et une herse en fer; elle était précédée d’un fossé sur lequel -s’abattaient les ponts-levis de la poterne et de la porte principale, -destinés aux chariots ou aux cavaliers. Au-dessus des portes était -le logis du gardien de la porte ou logis du Roi, le chef de la porte -gardant pour le roi. La herse en fer, qui date de 1420, existe encore; -elle est restée engagée dans les rainures latérales où elle glissait. - -Le tympan de la porte est décoré de riches sculptures au milieu -desquelles une composition héraldique représente la hiérarchie sociale -du moyen âge. Placées sur l’ouvrage fortifié dont elles décorent -l’entrée, les _armes pleines_ du roi sont l’image de la puissance -royale; les _coquilles_ rappellent l’abbaye vassale du roi de France, -et enfin le bandeau _d’azur ondé à deux poissons d’argent posés en -double fasce_, c’est la ville du Mont, tout à la fois vassale du roi et -de l’abbaye. - -A l’époque où la porte fut construite, c’est-à-dire de 1415 à 1420, -l’artillerie à feu commençait à être employée avec succès dans les -sièges; les habiles capitaines du Mont reconnurent bientôt qu’il était -important d’éloigner l’assiégant du corps de la place et de couvrir les -approches de la porte par un ouvrage plus solide que des palissades en -bois. Ils construisirent alors, en avant de la porte, la barbacane (qui -existe encore aujourd’hui). - -[Illustration: Fig. 168.--Vue du Mont-Saint-Michel, d’après N. de Fer. -Dix-huitième siècle.] - -Elle est disposée de façon à laisser fort peu d’espace entre le rocher -et la porte de la barbacane. Celle-ci est flanquée d’un redan en quart -de cercle, commandant l’entrée et aboutissant au rocher, inaccessible -sur ce point. Les murs sont percés d’embrasures pour des _fauconneaux_ -ou des _couleuvrines_; le sommet des murs est percé d’_archères_ et -de meurtrières pourvues d’une mire circulaire au milieu, pour les -_traits à poudre_,--première idée de l’arquebuse,--ou bien pour les -_canons à main_, fusil portatif qu’on voit apparaître au commencement -du quinzième siècle, notamment au siège d’Arras en 1414, et qui fut -employé pendant toute la durée des guerres avec les Anglais. - -[Illustration: Fig. 169.--Boulevard (ou _Bastillon_) de l’est.--Flanc -nord.] - -Grâce à tous ces ouvrages militaires et surtout au courage de ses -défenseurs, le Mont-Saint-Michel résista à tous les efforts des Anglais -et soutint victorieusement un long et glorieux siège qui dura de 1423 -à 1434. En 1434, les Anglais tentèrent une dernière attaque; mis en -déroute par la garnison et les chevaliers défenseurs du Mont, ils -abandonnèrent leur artillerie, dont les _bombardes_,--ornant l’entrée -de la barbacane, deuxième porte,--sont les curieux spécimens; l’une -d’elles, pour sa forme et les détails de sa structure, présente une -singulière analogie avec les pièces d’artillerie moderne, surtout avec -les énormes canons actuellement en usage dans la marine. - -Cependant, pendant cette longue période du siège, le monastère -fut dans la plus grande détresse, qu’il supporta du reste très -courageusement. Les biens étant séquestrés, l’abbaye engagea son -argenterie, ses châsses et ses reliquaires, afin de pouvoir nourrir les -religieux, les habitants de la ville et la garnison de la place. - -A toutes ces infortunes de guerre était venu s’ajouter l’écroulement -du chœur de l’église de l’abbaye, ce qui fut une perte irréparable et -menaça d’entraîner la ruine totale de la basilique. - -Cet état de choses dura jusqu’à l’époque où les Anglais, après la -bataille de Formigny, abandonnèrent la Normandie. - -Vers 1530, les défenses de l’abbaye, à l’ouest, furent complétées par -la construction d’un boulevard ou bastillon à plusieurs étages de feux, -nommée _tour Gabriel_, du nom de son auteur _Gabriel du Puy, lieutenant -du roy François Iᵉʳ_. - -A cette même époque on éleva, en avant de la barbacane du quinzième -siècle, un petit ouvrage composé d’un corps-de-garde,--destiné aux -bourgeois de la ville, auxquels était confiée la garde de la première -porte,--et d’un mur percé d’une porte et d’une poterne, se reliant à la -courtine de la barbacane et formant aussi l’_avancée_ de la porte de la -ville. - -Les remparts subirent quelques modifications nécessitées par les -perfectionnements de l’art de la fortification, notamment la tour -saillante, à l’est, qui fut transformée en bastillon (fig. 169). - -Sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir. Le temps des travaux -était passé d’ailleurs. Pendant toutes les guerres de la Ligue, les -abbés du Mont eurent trop souvent à défendre l’abbaye contre les -attaques et les surprises des Huguenots, pour songer à agrandir ses -bâtiments; on se borna à faire les réparations les plus nécessaires. -De 1632, époque à laquelle les Bénédictins de la congrégation de -Saint-Maur prirent possession de l’abbaye, à 1776, il n’est resté -traces que de l’établissement d’un moulin à vent sur la plate-forme -de la tour Gabriel, en 1617, et d’aménagements intérieurs qui ont -malheureusement dégradé certaines parties des édifices, notamment -le dortoir. En 1776, au lieu de réparer la nef, on lui enleva trois -travées sur les sept dont elle était formée, et, en 1780, on remplaça -le portail roman détruit par une façade de style _gréco-romain_, -anachronisme flagrant qui balafre la nef romane mutilée. - -Depuis ce temps, les travaux qui se sont faits n’ont été qu’une trop -longue suite de mutilations et de profanations. Aussi passerons-nous -rapidement sur cette période malheureuse. - -En 1864, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, cessant d’être une prison, -devint propriété domaniale, pour être enfin, dans ces dernières années, -affectée au service des Monuments historiques. - -Les travaux de restauration, commencés en 1872, se poursuivent -régulièrement, grâce aux crédits ouverts par le Ministère de -l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, et par les soins -de la Commission des Monuments historiques. - -[Illustration: Fig. 170.--Armoiries peintes sur un tableau anciennement -placé dans le chœur de l’église du Mont-Saint-Michel.--D’après un -dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902 à la Bibliothèque nationale. -Dix-huitième siècle.] - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VI - -LA VILLE - - -L’origine du village, ou plutôt,--suivant la tradition séculaire,--de -la _ville_ du Mont-Saint-Michel, est fort ancienne, si l’on en croit -les chroniqueurs, qui la font remonter au dixième siècle, à l’époque -où, les Normands ravageant le pays d’Avranches, quelques familles -vinrent se réfugier sur le rocher appelé, dès le huitième siècle, le -_Mont-Saint-Michel_. - -La petite bourgade prospéra sous la protection des Bénédictins établis -en 966 par le duc de Normandie, Richard sans Peur. Elle suivit la -fortune du monastère, au pied duquel ses maisons s’étaient groupées -sur les escarpements du rocher à l’est, qui lui formaient une première -défense naturelle contre les envahissements de la mer et les attaques -des hommes. Elle s’augmenta successivement, préservée, sur ses parties -les plus faibles, par des palissades, et, lors de la reconstruction -des bâtiments de l’abbaye, elle fut comme celle-ci, du treizième au -quatorzième siècle, entourée de solides murailles[34] formant la -première enceinte du monastère. - -Vers ce même temps, les magasins de l’abbaye, établis dès le douzième -siècle au sud-ouest, sur le seul côté du rocher accessible aux chevaux -et aux voitures, et qui avaient été incendiés ou détruits comme la -ville en 1203, furent reconstruits, fortifiés et devinrent un point -stratégique d’une grande importance, aussi bien pour la défense de -l’abbaye-forteresse que pour la facilité de ses approvisionnements. -Aussi ces magasins--fortifiés--constituèrent-ils dès le treizième -siècle, époque à laquelle les bâtiments abbatiaux s’élevèrent à l’est -et au sud, un poste avancé, fortement défendu, relié à l’abbaye, -dont il formait l’entrée au sud-ouest, par des chemins de ronde, et -complètement indépendant d’ailleurs du corps de la place, qui avait -elle-même ses propres ouvrages défensifs, protégeant les approches du -monastère à l’est. - - * * * * * - -La ville, agrandie de 1415 à 1420, qui s’étage au pied de l’abbaye -au sud (fig. 171) et sur les escarpements de la montagne à l’est, ne -possède qu’une seule entrée s’ouvrant au sud du Mont, sur le flanc -ouest de ses remparts du quinzième siècle, dont la porte est précédée -d’ouvrages qui en couvrent les approches. - -Après avoir franchi les passages-défilés de l’_Avancée_ et de la -_Barbacane_, on arrive à la porte principale,--_porte du Roi_,--qui -donne accès dans la ville. L’unique rue de la petite cité suit à peu -près la ligne des murailles, et, de niveau avec l’entrée jusqu’à -la hauteur de la tour dite _de la Liberté_, elle s’élève bientôt -rapidement, serpente vers le nord sur les rampes du rocher et aboutit, -par de grands emmarchements à l’est, au point où se dressait jadis la -première porte du _Grand Degré_ montant à la barbacane du châtelet. - -Quelques ruelles fort étroites, escaladant le roc, grimpent aux jardins -en terrasses ou aux maisons les plus élevées et aboutissent, par des -détours, aux murs de ronde et à la poterne de l’escalier sud de la -barbacane, protégeant l’entrée de l’abbaye. - -La rue de la Ville est bordée des deux côtés de maisons, dont -quelques-unes sont encore telles qu’elles devaient être au moyen âge. -Elles n’offrent rien de bien curieux dans leurs détails; pourtant, par -leur réunion et leur étagement, elles forment un ensemble pittoresque, -dont la figure 172 donne une idée (vue prise dans la partie basse de la -rue). - -De temps immémorial, la ville, qui se compose aujourd’hui d’une -soixantaine de maisons, a été habitée par des pêcheurs, excellents -marins, rompus à toutes les fatigues de leur rude métier et bravant -courageusement - -[Illustration: Fig. 171.--Vue générale de la façade sud du -Mont-Saint-Michel. (restauration).] - -tous les périls des grèves dangereuses qui n’ont plus de secrets pour -eux; mais la plus grande partie des habitations de l’ancienne cité -et de la ville nouvelle furent de tout temps, en plus ou moins grand -nombre, ce qu’elles sont de nos jours, c’est-à-dire des hôtelleries -pour les pèlerins, ou bien des boutiques où se vendaient les images ou -_enseignes du benoist arcange Monsieur saint Michel_, et où se débitent -encore toutes sortes d’objets de piété. - -Les boutiques et les marchands d’images, ou de _quiencaillerie_, -furent toujours très nombreux au Mont-Saint-Michel, aussi bien dans -l’ancienne ville, avant le quinzième siècle, que dans la nouvelle -depuis cette époque. Les nombreux pèlerinages avaient fait naître une -industrie d’art fort curieuse qui eut une importance considérable au -Mont-Saint-Michel, et surtout à Paris. - -Le sanctuaire dédié à saint Michel fut, dès son origine, visité par un -grand nombre de pèlerins. Dès le onzième siècle, le Mont-Saint-Michel -était célèbre par les pèlerinages qui s’y accomplissaient. Il le fut -surtout au moyen âge, même jusqu’à la fin du dix-septième siècle, et sa -renommée s’étendait non seulement par toute la France, mais encore dans -plusieurs parties de l’Europe. - -Une confrérie de _Pèlerins de Saint-Michel du Mont de la Mer_ fut -fondée à Paris, dans les premières années du treizième siècle. -Déjà, pendant le siècle précédent, il existait, dans l’_Enclos du -Palais_, une chapelle dédiée à saint Michel,--celle où fut baptisé -Philippe-Auguste.--Après la construction de la Sainte-Chapelle, -Philippe le Bel permit à son échanson Galerau de fonder dans la -Sainte-Chapelle la _Chapellenie de Saint-Michel_. En 1476, Louis XI -fonda dans la chapelle de _Saint-Michel aux Pèlerins_ une collégiale -pour l’_Ordre de Saint-Michel_, dont l’établissement fut confirmé par -lettres-patentes des rois Charles IX, Henri III et Henri IV. - -Au moyen âge, les pèlerinages étaient très suivis; ceux de Saint-Michel -et de Saint-Jacques de Compostelle étaient les plus particulièrement en -honneur et attiraient un nombre considérable de pèlerins. La confrérie -de _Saint-Jacques aux Pèlerins_, de Paris, rue Saint-Denis, à côté de -la porte de ville, avait, avec sa chapelle, un _hôpital_ destiné à -héberger gratuitement, chaque nuit, les pèlerins de passage à Paris, -qui se - -[Illustration: Fig. 172.--Rue de la Ville.] - -rendaient à Saint-Jacques de Compostelle, au Mont-Saint-Michel et en -d’autres lieux vénérés. - -Presque tous les rois de France, jusqu’à Charles IX, qui fut le dernier -monarque qui vint faire ses dévotions à Saint-Michel, se rendirent en -pèlerinage au Mont; il faut surtout remarquer: saint Louis, Philippe le -Hardi, Philippe le Bel, Charles VI, la reine Marie, femme de Charles -VII, Louis XI, Charles VIII et François Iᵉʳ, et la liste des grands -personnages qui y vinrent dans les mêmes conditions serait interminable. - -La dévotion à saint Michel fut de tout temps très vive, et, -particulièrement au quatorzième siècle, elle se manifesta par des -pèlerinages plus nombreux qu’en d’autres temps, auxquels prirent -part des hommes et des femmes de tous rangs et de toutes conditions, -et, ce qui est très remarquable, des _enfants_, qui se nommaient -_Pastoureaux_. Guidés par leur foi naïve, ils se réunissaient, se -rendaient au Mont-Saint-Michel au travers de tous les obstacles, sans -aucune crainte, et n’ayant d’autre préoccupation que celle d’arriver et -de faire leurs prières au sanctuaire de Saint-Michel. Il faut encore -citer parmi ces faits extraordinaires les pèlerins venus d’Allemagne -en grand nombre avec leurs femmes et leurs petits enfants, malgré la -distance et les dangers des chemins. - -Dès les premiers temps des pèlerinages au Mont-Saint-Michel, les -pèlerins recueillirent dans la baie des coquilles, qu’on nomme encore -coquilles Saint-Michel, et qu’ils attachaient à leurs vêtements en -souvenir de leurs voyages au Mont. Bientôt on remplaça les coquilles -naturelles par des coquilles en plomb ou en étain fondu; on orna ces -coquilles d’une image de saint Michel, puis on fondit des médailles ou -_enseignes_, et dès les premières années du treizième siècle naquit -une industrie d’art qui prit rapidement un développement considérable. -Le commerce des _enseignes_ et des _plombs_ de pèlerinage était assez -important pour que les rois de France eussent établi de lourds impôts -sur la vente de ces objets, et il existait à Paris, au treizième -siècle, des fondeurs de plomb et d’étain que les historiens nomment les -_biblotiers_: _c’était un faiseur et mouleur de petites images en plomb -qui se vendent aux pèlerins et autres_. - -Les objets de plomb ou d’étain fondu, trouvés dans la Seine à Paris, -aux abords des ponts: pont au Change (ancien Grand-Pont), pont -Saint-Michel, pont Notre-Dame, démontrent qu’il y avait à Paris, -et particulièrement sur le pont au Change, un centre important de -fabrication qui devait alimenter les pèlerinages. Ces objets se -fabriquaient également au Mont Saint-Michel, ainsi que le prouve un -moule en ardoise que nous y avons trouvé l’année dernière. (Voir fig. -71 et 72.) - -Nous possédons un certain nombre de _plombs_--trouvés dans la Seine à -Paris--d’une authenticité incontestable, qui ont été fabriqués à Paris, -du treizième au seizième siècle, pour les pèlerinages. Une partie -importante de ces objets était particulièrement destinée aux pèlerins -du Mont Saint-Michel et de Tombelaine--où la Vierge était vénérée sous -le nom de Notre-Dame la Gisante.--Ils se composent d’_ampoules_ ou -_sachets_ destinés à renfermer des reliques, de coquilles, de sonnettes -et d’anneaux en étain, de colliers, de boutons même, de cornets de -pèlerin; enfin, d’images de saint Michel, de médailles de plomb ou -d’étain (qui s’appelaient des _enseignes_), qui pouvaient se fixer aux -chapeaux ou aux vêtements des pèlerins. - -Quelques-uns de ces objets ont été fabriqués par les biblotiers, mais -la plupart sont l’œuvre d’orfèvres ou dans tous les cas, d’artistes -consommés. - -Toutes ces anciennes images sont toujours composées avec un art -extrême, et, si elles sont parfois d’une exécution naïve, elles ont -toujours, avec le sentiment décoratif qui leur est particulier, un -très grand caractère symbolique, où l’inspiration religieuse domine -et dirige l’esprit de l’imagier si elle ne conduit pas toujours -heureusement sa main. Elles sont bien dignes d’inspirer nos modernes -fabricants d’images, surtout en ce qui concerne saint Michel, qu’ils -habillent de vêtements grotesques ou qu’ils affublent d’un costume -théâtral--_à la romaine_.--En attendant qu’ils aient cherché et surtout -trouvé pour saint Michel un vêtement digne d’un aussi grand personnage, -ils devraient tout au moins restituer au séculaire Patron de la -France son costume national, c’est-à-dire l’armure française du moyen -âge. Les modèles ne manquent pas: nos cathédrales, nos musées, nos -bibliothèques, possèdent sur ce sujet des richesses inépuisables. - -En terminant cette étude faite aussi exactement que possible, qu’il -nous soit permis d’exprimer notre admiration pour le célèbre monument -dont nous avons essayé de peindre les beautés. Une description fidèle, -des dessins exacts, des photographies même, donnent bien une idée des -détails des monuments ou du paysage; mais rien ne remplace l’impression -de la vue, et, au Mont Saint-Michel en particulier, cette impression -est saisissante et ne peut être décrite. Les phénomènes des marées, -toujours si curieux à observer partout ailleurs, sont particulièrement -étonnants sur ces grèves immenses où l’arrivée de la mer produit une -sorte de _mascaret_ de plusieurs lieues de largeur. Rien n’est plus -facile d’ailleurs que d’aller au Mont Saint-Michel, de le visiter dans -tous ses détails après en avoir fait le tour soit à pied sur les grèves -à marée basse, soit en bateau pendant la pleine mer. Cette dernière -manière de voir le Mont est à notre avis la meilleure, parce qu’elle -permet de s’éloigner un peu de la base du rocher qu’on est forcé de -côtoyer à pied. La vue change alors à chaque coup d’aviron pour ainsi -dire, et toutes les faces de l’antique abbaye semblent se dérouler et -présentent successivement les aspects les plus imposants et les plus -grandioses. Il n’est pas de spectacle plus beau et plus instructif pour -les touristes et surtout pour les artistes et les savants, sans parler -des grands enseignements que tous doivent tirer de l’étude de ces -splendides monuments. Aussi, que nos lecteurs nous permettent de leur -dire comme conclusion, persuadé que le conseil est excellent: Allez au -Mont Saint-Michel et que la vue de toutes ses merveilles vous inspire -de belles et grandes œuvres, comme celles qui ont été créées jadis pour -l’honneur de notre cher pays. - -Ed. CORROYER, -_architecte_. - - - - -DOCUMENTS - -ICONOGRAPHIQUES - - - - -[Illustration] - - - - -DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES - - -L’iconographie de saint Michel nous présente une des plus belles pages -de l’art chrétien. L’Archange, avec sa noble physionomie, sa fidélité à -toute épreuve, sa mâle énergie et son amour de la justice, est le plus -beau de tous les types, après ceux du Sauveur et de la Vierge. En lui -nous trouvons toutes les grâces de l’adolescence unies à la valeur de -l’âge mûr, toute la sévérité d’un juge qui défend les droits de Dieu, -tout l’éclat de la lumière dont il est le reflet, toute l’indignation -d’une âme généreuse qui a pour mission de combattre l’esprit du mal et -le père du mensonge. Son étendard est la croix, en vertu de laquelle il -triomphe; son cri de guerre est son nom: «_Michel_, qui est semblable -à Dieu;» son arme est le bouclier, la lance et le glaive; son vêtement -est le manteau royal et la cuirasse du chevalier; sur son front brille -parfois une couronne, ou bien sa chevelure flotte librement sur ses -épaules; ses grandes ailes déployées indiquent son action; la balance -qu’il tient souvent à la main est le signe de sa mission auprès des -âmes; sous ses pieds s’agite le dragon, son implacable ennemi, qu’il -combat toujours sans jamais le détruire et dont il triomphera au -dernier jour, quand le nombre des élus sera complet. - -Nous avons fait revivre ce type sublime dans l’ouvrage que nous -offrons au public. Les nombreuses gravures que nous publions peuvent -se rattacher à cinq groupes principaux: saint Michel, _ange des -batailles_; saint Michel, _prince de la lumière_; saint Michel, -_conducteur des âmes_; saint Michel, _peseur des âmes_; et les -_monuments_ élevés en l’honneur de saint Michel. - -Saint Michel, en sa qualité de contradicteur de Satan, est toujours -en lutte avec ce dernier: tantôt il lui perce la mâchoire inférieure, -selon la parole de Job: «_Perforabis maxillam ejus_;» tantôt il -le précipite du ciel, à la suite du grand combat décrit dans -l’_Apocalypse_; quelquefois il le tient enchaîné, ou il l’attend appuyé -sur son bouclier et armé de pied en cap. (Voir la photogravure en -frontispice, les chromos des pages 88 et 268 et les figures 2, 3, 7, 9, -10, 12, 13, 40, 71, 72, 177 à 183, et 209 à 212.) - -Satan est le prince des ténèbres. Saint Michel est le prince de -la lumière. Pénétrés de cette pensée, les artistes l’ont souvent -représenté le regard fixé sur Dieu, le front environné d’un éclat -céleste et les vêtements pour ainsi dire ruisselants de lumière. Les -architectes lui ont bâti des temples sur les plus hautes montagnes, -et ils ont dressé des autels en son honneur au sommet des tours. Ils -auraient voulu le placer dans ces régions supérieures où saint Paul -nous représente la lutte des bons anges contre les esprits de ténèbres. -De temps en temps ils l’unissent au Verbe incarné, à la Lumière divine -descendue sur la terre. Saint Michel est l’ami du Sauveur et le gardien -des sanctuaires. (Voir les figures 1, 4, 8, 15, 37, 66, 131 à 133, 184 -et 191.) - -L’ange rebelle est devenu l’ennemi des âmes. Son heureux contradicteur -a reçu la mission de les défendre. Il veille sur elles; il les protège, -il les guide, il les éclaire; il prend sous sa protection les âmes les -plus saintes et les plus pures. La Vierge Marie et Jeanne d’Arc lui -sont confiées. Il est l’ange protecteur de l’Église et de la France, -c’est-à-dire de la patrie des âmes et de la nation chérie de Dieu. Il -est le guide des chevaliers et des pèlerins, le patron des confréries -et des associations ouvrières. Après la séparation de l’âme et du -corps, il prend soin de notre dépouille mortelle et veille sur notre -tombe, c’est pourquoi les artistes l’ont souvent représenté avec les -attributs d’un ange gardien. (Voir les figures 5, 11, 14, 18, 34, 44, -92, 94, 95 à 102, 104, 105, 116 à 124, 141, 185 et 186.) - -Au tribunal de Dieu, Satan réclame sa proie; mais saint Michel est là -pour la défendre. Il pèse les bonnes et mauvaises actions; il écarte -souvent, du bout de sa lance, un petit diable sournois qui essaie de -tricher et de faire incliner vers la terre le plateau de la balance où -les péchés sont contenus. La bonne et miséricordieuse Vierge intervient -d’ordinaire dans cette pesée des âmes; elle intercède pour le défunt -auprès du Juge suprême assis sur son trône. (Voir la chromo de la page -388 et les figures 6, 103, 142, 186, 187, 188 et 207.) - -Les monuments élevés en l’honneur de saint Michel, depuis l’origine -de l’Église, ne sauraient être comptés. Plusieurs sont remarquables -par la beauté de l’architecture, la hardiesse du plan, la richesse -de l’exécution. En première ligne, nous plaçons la basilique du -Mont-Tombe, les églises de Bruxelles et de Bordeaux, la chapelle de -Saint-Michel d’Aiguilhe, dans le Velay. Les châteaux forts, les tours, -les beffrois dédiés à l’Archange guerrier ne sont ni moins remarquables -ni moins nombreux. (Voir les chromos des pages 88 et 268 et les figures -16, 20, 22, 24 à 27, 28, 52 à 61, 70, 143 à 151 et 182.) - -Nous désirons compléter cette partie de notre ouvrage en mettant sous -le regard du lecteur une nouvelle série de gravures. Les documents -iconographiques qui suivent sont comme une synthèse de toute la partie -artistique de notre travail: ils résument ce que la peinture, la -sculpture et l’architecture ont entrepris à la gloire de saint Michel. - -P.-M. BRIN. - -[Illustration: Fig. 173.--Sou d’or concave. Isaac II, l’Ange, -1185-1195.] - -[Illustration: - - Fig. 174.--Pierre gravée du quatrième siècle, formant le sceau de - Chrétien, chanoine d’Amiens. 1210.] - -[Illustration: - - Fig. 175.--Sou d’or concave. Michel VIII Paléologue. 1261-1282.] - -[Illustration: Fig. 176.--Sceau du douzième siècle. Bruxelles. Archives -nationales.] - -[Illustration: Fig. 177.--Enseigne (image) en plomb de saint Michel, -trouvée au Mont. Treizième siècle.] - -[Illustration: Fig. 178.--Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel au -douzième siècle. Le revers est le sceau de Robert de Torigni. Archives -nationales.] - -[Illustration: Fig. 179.--Sceau de la Nation de Picardie, à -l’Université de Paris. Quatorzième siècle. Archives nationales.] - -[Illustration: Fig. 180.--Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, en -1520. Archives nationales.] - -[Illustration: Fig. 181.--Moule d’un plomb de pèlerinage. Quatorzième -siècle. Collection de M. Alfred Ramé.] - -[Illustration: Fig. 182.--Statue de l’Archange sur l’église -Saint-Michel de Lucques (Toscane), fondée au huitième siècle. La façade -est postérieure de plusieurs siècles.] - -[Illustration: Fig. 183.--Saint Michel et ses anges terrassant le -démon. Peint par Cimabue dans l’église Sainte-Croix de Florence. -Treizième siècle.] - -[Illustration: Fig. 184.--Saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël -groupés autour de la figure centrale du Sauveur. Peinture grecque du -quinzième siècle.] - -[Illustration: Fig. 185.--Saint Michel avec la Vierge et l’enfant -Jésus. Peint à fresque dans l’église Sainte-Croix de Florence. École de -Giotto.] - -[Illustration: Fig. 186.--Saint Michel conducteur des âmes.--Un ange -présentant une âme à saint Michel. Miniature du _Livre des Angelz_. Ms. -du XVᵉ siècle. Nº 186 à la Bibl. nat.] - -[Illustration: Fig. 187.--Saint Michel peseur des âmes. Partie centrale -du tableau du _Jugement dernier_ peint par Memling, dans l’église -Sainte-Marie, à Dantzig. Quinzième siècle.] - -[Illustration: Fig. 188.--Saint Michel pesant les âmes et terrassant -le Dragon. Peint par Luca Signorelli. Église Saint-Grégoire, à Rome. -Seizième siècle.] - -[Illustration: Fig. 189.--Plaque italienne en bronze. Seizième siècle.] - -[Illustration: Fig. 190.--Plaque allemande en argent repoussé. Seizième -siècle.] - -[Illustration: Fig. 191.--Saint Michel terrassant le démon avec les -seules paroles: _Quis ut Deus_. Tableau italien du seizième siècle.] - -[Illustration: Fig. 192 à 206.--Jetons d’échevinage et monnaies à -l’effigie de saint Michel.] - -[Illustration: - - Fig. 207.--Saint Michel conducteur et défenseur des âmes. Fragment - d’un tableau peint par Mabuse. Seizième siècle.] - -[Illustration: - - Fig. 208.--Saint Michel en costume de l’époque de Louis XIV. - Sculpture en ivoire du dix-septième siècle.] - -[Illustration: Fig. 209.--Saint Michel d’après un émail de Limoges -signé Laudin. Dix-septième siècle.] - -[Illustration: Fig. 210.--Plaque en bronze de la fin de la Renaissance -italienne.] - -[Illustration: Fig. 211.--Saint Michel terrassant le Démon. D’après une -plaque en faïence émaillée d’Aranda (Espagne). Dix-septième siècle.] - -[Illustration: Fig. 212.--Saint Michel terrassant le Dragon. D’après -une broderie au passé. Dix-huitième siècle.] - - - - -PIÈCES JUSTIFICATIVES - - - - -[Illustration] - - - - -PIÈCES JUSTIFICATIVES - - -L’histoire générale ne comporte pas tous les détails d’une chronique -locale; elle se prête encore moins aux longues citations, aux froides -nomenclatures et aux discussions sur les points controversés. - -Il en est ainsi dans l’histoire du culte de saint Michel. Plusieurs -assertions demandent des preuves; certains faits ont besoin d’être -éclaircis. Le lecteur ne serait pas satisfait, s’il ne trouvait des -pièces justificatives à l’appui des opinions que l’auteur émet le -premier, ou défend contre des écrivains d’une valeur incontestée. -D’autre part, saint Michel avec ses attributs guerriers, sa mission -auprès des âmes, ses luttes et ses triomphes, a excité de tous temps -l’enthousiasme des poètes. Il a partout sa place d’honneur dans la -poésie lyrique, dans le drame et dans l’épopée. Nous avons rapporté -plusieurs faits pour démontrer cette assertion; mais il est utile de -multiplier les citations, afin de mieux faire ressortir l’influence que -saint Michel a exercée dans la littérature et les arts. - -C’est pourquoi nous publions ici quatorze pièces justificatives ou -appendices que nous classons selon l’ordre chronologique, et nous -indiquons, quand il y a lieu, les pages qui leur correspondent dans -le texte. La première de ces pièces, _La révolte des Anges d’après -une tablette chaldéenne_, prouve que la grande lutte engagée entre -saint Michel et Lucifer, était connue dès la plus haute antiquité. -Dans les pièces II, III, IV, V, VI, IX, X, XI et XII, nous avons des -modèles de cette poésie où l’Archange figure tour à tour comme le -vainqueur de Satan, le conducteur et le peseur des âmes, le génie -tutélaire de l’Église et de la France. Le septième appendice est dû -à M. Deschamps de Vadeville: il renferme la liste des chevaliers qui -défendaient le Mont-Saint-Michel en 1427, sous la conduite de Louis -d’Estouteville. Jusqu’ici, la question de l’atelier monétaire établi -au Mont-Saint-Michel n’avait pas été résolue; le huitième appendice -comble cette lacune. Enfin, les pièces XIII et XIV nous fournissent -des documents précieux sur l’histoire du Mont-Saint-Michel pendant le -XVIIIᵉ siècle et à l’époque de la Révolution. - - -I - -AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE - -LA RÉVOLTE DES ANGES, D’APRÈS UNE TABLETTE CHALDÉENNE - -[Page 84.] - -C’est à M. Talbot que nous empruntons et la traduction de cette -tablette et les réflexions qui précèdent cette traduction. - -Cette description de la révolte des Dieux ou des Anges semble avoir été -précédée d’un récit de l’harmonie parfaite qui existait d’abord dans -les Cieux. La guerre entre Michel et le Dragon a beaucoup de rapport -avec le combat de Bel contre le Dragon qu’une tablette chaldéenne -raconte[35]. Et il n’est pas inutile de remarquer que le dragon -chaldéen a sept têtes, comme celui dont parle l’Apocalypse. - -Nous venons de dire que les premières lignes (au moins quatre) de la -tablette manquent. - -5. «L’Être divin dit trois fois le commencement d’un psaume[36]. - -6. Le Dieu des saints cantiques, Seigneur de religion et d’adoration, - -7. Établit mille chanteurs et musiciens, et institua un chœur - -8. Aux chants duquel des multitudes répondaient..... - -9. Avec un bruyant cri de mépris, ils interrompirent son saint cantique, - -10. Abîmant, confondant, rendant confus son hymne de louange. - -11. Le Dieu de la brillante couronne, avec un désir de réunir ses -adhérents, - -12. Sonna de la trompette pour éveiller la mort - -13. Qui défendit aux dieux rebelles de revenir. - -14. Il refusa leur service. Il les éloigna parmi les dieux ses ennemis. - -15. A leur place il créa l’humanité. - -16. Le premier qui reçut la vie habita seul avec lui. - -17. Puisse-t-il leur donner la force pour qu’ils ne négligent pas sa -parole, - -18. En suivant la voix du Serpent[37], que ses mains ont créé. - -19. Et puisse le Dieu de divine (parole) chasser de ses cinq mille ces -mauvais mille - -20. Qui, au milieu de son chant céleste, ont crié des blasphèmes -mauvais. - -21. Le dieu Ashur, qui avait vu la malice de ces Dieux qui avaient -abandonné leur place - -22. Pour se révolter, n’alla pas avec eux[38].» - - -II - -POÉSIE DES PREMIERS SIÈCLES CHRÉTIENS - -HYMNE ATTRIBUÉE A SAINT AMBROISE[39] - -[Page 88.] - - Mysteriorum signifer - Cœlestium, Archangele, - Te supplicantes quæssumus - Ut nos placatus visites. - - Ipse cum sanctis Angelis, - Cum Justis, cum Apostolis; - Illustra locum jugiter, - Quo nunc orantes degimus. - - Castissimorum omnium - Doctorum ac Pontificum - Pro nobis preces profluas - Devotus offer Domino, - - Hostem repellat ut sævum, - Opemque pacis dirigat, - Et nostra simul pectora - Fides perfecta muniat. - - Ascendant nostræ protinus - Ad thronum voces gloriæ, - Mentesque nostras erigat - Qui sede splendet fulgidâ. - - Hic virtus ejus maneat, - Hic firma flagret charitas, - Hic ad salutis commoda - Suis occurrat famulis. - - Errores omnes auferat, - Vagosque sensus corrigat, - Et dirigat vestigia - Nostra pacis per semitam. - - Lucis in arce fulgidâ - Hæc sacra scribat carmina, - Nostraque simul nomina - In Libro vitæ conferat. - - -III - -POÉSIE LATINE DU MOYEN AGE - -UNE PROSE D’ADAM DE SAINT-VICTOR[40] (XIIᵉ SIÈCLE) - -[Page 203.] - -1. - - Laus crumpat ex affectu! - Psallat chorus in conspectu - Supernorum civium! - Laus jocunda, laus decora, - Quando laudi concanora - Puritas est cordium. - - -2. - - Michaelem cuncti laudent, - Nec ab hujus se defraudent - Diei lætitiâ. - Felix dies, quâ sanctorum - Recensetur Angelorum - Solemnis victoria. - - -3. - - Draco vetus exturbatur, - Et Draconis effugatur - Inimica legio. - Exturbatus est turbator, - Et projectus accusator, - A cœli fastigio. - - -4. - - Sub tutelâ Michaelis - Pax in terrâ, pax in cœlis, - Laus et jubilatio. - Cum sit potens hic virtute, - Pro communi stans salute, - Triumphat in prœlio. - - -5. - - Suggestor sceleris - Pulsus à superis, - Per hujus aeris - Oberrat spatia. - Dolis invigilat, - Virus insibilat. - Sed hunc annihilat - Præsens custodia. - - -6. - - Tres distinctæ hierarchiæ - Jugi vacant theoriæ, - Jugique psalterio. - Nec obsistit theoria, - Sive jugis harmonia, - Jugi ministerio. - - -7. - - O quàm miræ charitatis - Est supernæ civitatis - Ter terna distinctio, - Quæ nos amat et tuetur - Ut ex nobis restauretur - Ejus diminutio! - - -8. - - Sicut sunt hominum - Diversæ gratiæ, - Sic erunt ordinum - Distinctæ gloriæ - Justis in præmio. - Solis est alia - Quam lunæ dignitas, - Stellarum varia - Relucet claritas; - Sic resurrectio. - - -9. - - Vetus homo novitati, - Se terrenus puritati - Conformet cœlestium. - Coæqualis his futurus, - Licet nondum plenè purus, - Spe præsumat præmium. - - -10. - - Ut ab ipsis adjuvemur, - Hos devotè veneremur, - Instantes obsequio. - Deo nos conciliat - Angelisque sociat - Sincera devotio. - - -11. - - De secretis reticentes - Interim cœlestibus, - Erigamus puras mentes - In cœlum cum manibus, - - -12. - - Ut superna nos dignetur - Cohæredes curia, - Et divina collaudetur - Ab utrisque gratia! - - -13. - - Capiti sit gloria - Membrisque concordia! - - Amen. - - -IV - -POÉSIE FRANÇAISE DU MOYEN AGE - -EXTRAIT DU _ROMAN DU MONT SAINT-MICHEL_[41] (XIIᵉ SIÈCLE) - -[Page 196.] - - Ancieine costume esteit - Que jà par nuit, en nul endreit, - N’osast entrer huem desoz ciel - Dedenz l’igliese Seint-Michiel - Por nul besong que il éust, - Ne clers, ne lais, quels que il fust, - De ci qu’à l’ore que chaieit - Li orloges qui fors esteit, - Qui les matines terminout: - Li segreteins lors i entrout. - - Totes les gardes fors gesoient - En lor maison que els aveient: - Ce faiseit l’en tout por l’Archangre, - Qui i hantout, e li seint angre. - Cil qui voleient escouter, - Les oeient souvent chanter. - Lor chant esteit cleirs e seriz - Comme de si seinz esperiz. - Apertement les reveeient - Mainte feiée, ceu diseient, - Li segrestein qui là geseient, - Quant guarde et escout s’em perneient. - Cil seint espirt molt i chantouent; - De lor clartei enluminouent - Tote l’igliese, quant veneient. - Les compangnes granz i esteient. - Entre tant vint au marruglier, - Oiant les gardes del mostier, - Uns huem (mès ne sei com out non, - Ne se s’il fut de la maison) - Por demander lor grant folie; - Ne leirei pas ne la vos die: - Il lor demande que deveit - Que el mostier nuls ne geseit, - Si cum en altres plusors funt, - Où cez chières reliques sunt; - Ne n’i leit l’en nul homme entrer - Dès qu’il ennoite, por ovrer. - Respondent cil: «Par reverence: - «Des seinz angles dont grant frequence - «I a par nuit espessement; - «Si ne porreit nuls veirement - «Suffrir veeir cele clarté - «Dunt sunt li angle avironné.» - --«Par fei! feit-il, empensé ai - «Que une noit i veillerai, - «Se l’en suffrir le me voleit.» - Chascun s’en rist qui s’en oieit; - Il quidouent qu’il se joast - E que ses diz à gab tornast; - Mais puis que virent que’s preiout - Et adecertes tot tornout, - Quant que lor out primes conté, - A lor maistres cil ont mostré. - En folie tenu le r’unt: - Jà otreiz nul ne l’en ferunt - De ceste ovre por nule rien, - Trestuit s’en sunt afichié bien; - Mais nequedent tant les preia - Que par ennui veincuz les a: - Otrié ont ceu qu’il requist; - Unques dangier nuls ne l’en fist. - Toz prof en prof treis jorz juna, - Al derraien bien se lava; - En l’aserant s’en est entrei - Dedens l’igliese, e recutei - En un angleit, à une part - Où chandele ne ceirge n’art. - Endreit prinsomme s’effreia: - Quer visions ne veia. - De la poor que il en out, - Unques une conter n’en sout; - Sum chief couvrit, si se mucha, - Jus à terre s’acraventa. - Aprof iceu el mostier vit - Molt grant clarté, si cum il dit; - En la clarté vit seint Michiel - E la Raïne, ou lui, del ciel, - E le portier de paréis, - De l’autre part, ceu li fut vis: - Le mostier vunt avironnant, - Dedenz entor e poralant. - De là où ert e se geseit. - Seint Michiel ot qui se plengneit - A cels qui eirent ovec lui, - Que el mostier aveit senti - De caroigne odor molt male: - De la poor devint cil pale; - Esguardé a cele partie - Où a la voiz de l’angle oïe. - Marriement le vit venir - Vers sei, molt tost ne pout fuir. - Leiz lui li Angles s’aresta: - Cruel vis out, ce li sembla, - E vie chose bien semblout. - Merci cria, si cum il pout. - De sa misere pitié unt - Li dui ki o seint Michiel sunt. - Ceu est la Mere Jesu-Crist - E seint Pierres, si cum cil dist; - A seint Michiel preient que ait - Merci de cel homme forfait. - Fait aveit grant presumpcion, - Meis or li preient que pardom - Por lor amor de cest li face. - Cil se geseit enz en la place. - Il lor respont que non fera, - Jà cest forfait ne pardonra: - As sainz espirz grant tort a fait: - Suffrir deivent que peine en ait. - Il li dient: «Se vos voleiz, - «Se veaus non trueves li donneiz - «Tant que as angles ait dreit fait - «A qui il a granment forfait.» - Seinte Marie pleige en fu, - Ceu a-il puis reconnéu. - La dame s’est vers lui clinée, - Si li a dit comme senée: - «Di, colibert, por quei venis - «En cest mostier, que i quéis? - «Liève tost sus e si t’en eis; - «Si faces dreit, iceu te rois, - «A seint Michiel, quant tu porras, - «Et as angles, qui tort fait as.» - Si cum il pout s’est remuez - E de l’igliese fors alez - Par mie la porte, qu’a trouvée - Trestote ouverte et esbaiée; - Iluec el porche est arestez, - Si se coucha sor les desgrez; - Malades est, si se pleigneit, - De ses pechiez se repenteit. - Li orloges atant sonna: - Li segresteins molt tost leva, - El mostier veit, si l’a chercié; - Esbahi s’est e esmaié - Quant il n’en a celui trouvé - Qui i esteit le seir entré; - Por veir quide qu’il ait robée - Toute l’igliese e violée; - A ses serjanz s’est tost alez: - «Seignors, fait-il, por Deu levez, - «E le larrum par tot querez - «Qui nos a toz ennuit robez.» - Isnelement cil sunt levé, - Tot le mostier ont poralé; - Al derraien vienent as portes, - Qui bien eirent fermes e fortes, - Desferment-les, eissu s’en sunt: - L’omme malade trouvé unt - Iluec devant où se geseit - Et à bien prof l’ame traieit. - Por lor meistre coru resunt, - Isnelement menet li unt. - Il veit celui mesaiesié, - Prise l’en est molt grant pitié; - Demande-lui que il aveit, - Con faitement eissuz esteit - De l’igliese, qu’aveit éu. - Cil li a tot reconnéu, - Conté li a sa vision - De chief en chief, sanz grant sermon. - Quant le jor vit lendemein cler, - Se fist très-bien decepliner - Devant l’autel apertement, - Si que’l virent tote la gent; - Dous jorz vesquit, molt a ploré, - A toute gent merci crié, - A seint Michiel méismement - Vers cui s’esteit forfait griement. - De cest siècle est al tierz alez: - Ge n’espeir pas qu’il seit dampnez. - - -V - -LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE) - -REPRÉSENTATIONS DRAMATIQUES DONNÉES A L’ABBAYE DEVANT LES PÈLERINS - -Guillaume de Saint-Pair avait raconté en un style charmant les -miracles du Mont-Saint-Michel; mais ce n’était là qu’une narration, -et il fallait un jour en venir à la dramatiser. C’est ce que fit, au -quatorzième siècle, un moine inconnu du Mont-Saint-Michel, qui fit -jouer son drame «en présence de ces foules immenses qui, à certains -jours de fêtes privilégiées, encombraient les abords de l’Abbaye». Le -texte de ce drame a été dressé par M. Léopold Delisle et publié par M. -de Beaurepaire. «C’est une œuvre incorrecte, inégale et généralement -dépourvue d’invention; mais enfin c’est une œuvre théâtrale, et -cette transformation de la légende en drame est un fait important à -noter.» Le premier miracle (I) n’est qu’un fragment. Une pèlerine au -Mont-Saint-Michel a mis au jour un enfant au milieu de la grève, et -saint Michel l’a miraculeusement préservée contre le flot montant. -Elle quitte avec son mari le Mont où elle a été recueillie, et le -poète nous fait assister à ce départ. Le second miracle (II) est plus -compliqué, et se rapporte à un serpent merveilleux, qui fut tué grâce -à saint Michel. Le troisième (III) est sans doute relatif à l’une de -ces visites que saint Michel faisait de temps en temps à sa montagne -de prédilection et à celle peut-être qu’a racontée plus haut Guillaume -de Saint-Pair. Ce ne sont que des débris, et, si nous les reproduisons -ici, c’est à cause de l’intérêt exceptionnel que présentent ces -représentations théâtrales à l’usage des pèlerins au Mont. (Voy. E. -de Beaurepaire, _Les Miracles du Mont-Saint-Michel_, Avranches, 1862, -in-8º. C’est d’après cette publication que nous imprimons notre texte.) - - -I - - * * * * * - -SPONSUS RECEDENS A MONTE. - - Penson d’errer ligièrement, - Ainz que la mer retourne en greve. - S’il ne va pas empirement, - Il n’y a chose qui nous grève... - Pour plus aler ysnellement, - Cil enfant illec me baillez. - - (Ipsa tradit puernm.) - - Pour qu’il est né nouvellement, - La venez. Suymes bien taillez, - Et si m’avent à le porter - Comme à ung asne à porter somme... - -UXOR SPONSI. - - Gardez qu’il n’ait le vis couvert: - Partant à coup seroit estainct... - Portez le en pais, sans haracier: - Il en pourroit estre pery. - -SPONSUS. - - Fole estes de vous soucier - Qu’il ne soit porté bien sery. - Nous devon bien Dieu gracier - Que nous suymes ceux en lignie. - Les moynes, sans falacier, - Nous ont fait bonne compagnie. - -UXOR SPONSI. - - Sy ont. Quer ils sont gens de bien - Misericors et charitables. - Prier pour eulx devrion bien, - Quer jolis sont et bien metables. - - * * * * * - - * * * * * - - -II - - * * * * * - -POPULUS. - - A la place suymes venuz - Que desirée avons souvent. - A saluer suymes tenuz - L’abbé de cy et le couvent, - Et puis après, notre message - Raconteron sans nul deffault. - -CONSULTUS POPULI. - - Sire, vous parlez comme sage, - Et ainsi entendre le fault. - Après vostre eloquence dicte, - Verron bien, si c’est leur plaisir, - Que la chose soit reconduyte - Avecquez eulx, et s’en saisir - Juscquez ad ce point n’est possible - Que nous en puysson rien savoir. - Cest jouel à qui est sensible - Profite plus qu’or ne avoir. - Alon d’accort leur presenter, - Et par ytant en seron quictez. - -POPULUS. - - C’est bien dit: sans nous sermenter - De nous en croire aront meritez. - Celui qui est sans finement, - Dicit abbati. - - Messeigneurs, vous doint bonne estraine. - Si ouyr vous plaist benignement, - Le cas vous diron qui nous mene. - -MAINART, ABBAS MONTIS. - - Volentiers vous escouteron, - Quer vous nous semblez gens honnestes, - Par quoi point ne vous doubteron; - Quer gens de bien pert que vous estes. - A voir à vostre filomie, - Ignorer n’en fault nullement. - -POPULUS. - - De rien ne vous mentiron mie: - Pour nous seroit fait follement. - Et vroy qu’au party dont nous sommes. - Avoit ung serpent molt cruel, - Nagairez, qui femes et hommes - Devouroit à perpetuel. - Du peuple la communité - S’efforça pour le pourchacier. - Veant sa grant malignité, - A le tuer ou le chacier. - La où son retraict il faisoit - Sourvint de commun grant faison: - Quer toutes fois qu’il lui plaisoit - Envenymoit tout de poison. - En un maroys trouvé couché - Fut dudit peuple habitué - Où il avoit été touché - Et frapé à mort et tué. - -MAINART ABBAS. - - Qui fit cela? - -POPULUS. - - Nul ne savoit. - Gens y furent de mainte guise. - Ydonc si sage n’y aveit - De nostre evesque et gens d’église - Qui sachent qui avoit frapée - Geste beste cruelle et felle. - Mais son escu et son espée - Lessa sanglans au plus près d’elle. - L’evesque n’y sceut qu’aviser, - Quant au regart de celle ensaigne, - Fors porter pour en delivrer - Au Mont de Gargaine en Champaigne. - Nous deulx icy les portion - En esperant de Dieu la grace; - Mes tant plus fort nous allion, - Plus eslognion de la place. - Ung jouvencel après trouvasmes - En chemin qui fut ensement: - Que portion nous lui contasmes - Qui nous introduyt grandement, - Et de faict nous fist retourner, - Disant estre l’ange Michel - Qui venu est sans séjourner, - Pour le serpent, lassus du ciel... - - * * * * * - - * * * * * - - -III - - * * * * * - -ABBAS. - - Il est jour, Jennyn. Liève toy - Et nous euvre celle fenestre. - J’ay le cueur en si grant esmoy - Que plus ycy je ne vuyl estre. - Pas ne seroit en ma puyssance - De dormir ne de reposer: - Onc de tel fait n’eu congnoissance. - Je n’y saroye que supposer. - -JENNYN. - - La fenestre si est ouverte, - Il est jour, dont je suys bien aise, - Oncques pour gaigne ne pour perte - Mon cueur ne fut si mal à l’aise, - Comme il a esté ceste nuit. - Je ne sçay don ce m’est venu. - Je ne vouldroye pas ennuyt - Pour rien estre si court tenu. - -PRIMUS CUSTOS. - - Depuys que m’alay recoucher, - Après la tourmente passée, - Laisir n’eusse eu de me moucher, - Tant ay esté en grant pencée. - Il est jour, dont je remercie - Dieu d’estre hors de ceste paine; - Mais touttefois bien me soucie - D’où vient ceste chose soudaine. - -SECUNDUS CUSTOS. - - Je n’ay pas trop grande savance; - Mais je vous diray comme indigne, - Qu’en cet hostel, à ma cuydance, - A quelque chose qui est digne; - Aultrement ne se pourroit faire, - Selon que puys apercevoir. - Monseigneur, alez ceste affaire - A nos frères faire assavoir. - -ABBAS (intrando in ecclesiam). - - Alon à eulx. Ils sont levez. - Ils sont icy dedens l’eglise - Vous, gardes, estre y devez; - A la garder que nul n’y nuysse. - Quer c’est vostre commission - De garder l’autel et reliques. - De ce faire avez pension: - Gardez les myeulx que gens iniques. - - Dicit fratribus suis. - - Frères, entendez tous à moy. - Une chose sur mon cueur tire - Qui le tient en si grant esmoy - Qu’à paine je vous saroye dire. - Sachez que, quant nous en alasmes. - Er soir, pour nous devoir coucher. - Nos huys et fenestres fermames, - Si bien que nully aproucher - N’en povait en nulle manière, - Tant estoient fermées bien à point. - Puys me couchè, et chacun frere - En noz liz très bien et à point. - Pas ne dormismes longuement, - Qu’il vint une tel fraction - Qu’onc ouy ne fut tel tourment, - De quoy soit faicte mencion. - De ce fusmez tous esvillez: - De dormir nous n’avions garde, - Et, tous ainsi esmerveillez, - Nous levasmes, sans point de tarde, - Cuydans qu’aucuns larrons y fussent. - L’ostel fut serchié promptement: - Et nulz pour serchier que ilz peussent - Rien n’y trouverent nullement. - Si chercha l’en par les corniers, - Et par cotières, et par boutz - Sur les trefs, et sur les sabliers, - Tant par dehors que par desoubz. - Puys que tout ainsi serché fut, - Sans y trouver aucune chose, - Et qu’on eut fait le mieulx qu’on peult. - Chacun après si se repose, - En son lit, comme auparavant, - Sans point dormir une estincelle, - Plus amalvisés que devant - Nous avon esté de plus belle. - Nous ne savon que ce peult estre, - A vous venon conseil querir, - En priant le doulz Roi celestre, - Qu’il luy plaise nous secourir. - Dictez m’en vos oppinions, - Et qu’un poy ycy me repose. - -PRIMUS MONACHUS. - - Assez sages ne serions - A respondre de si grant chose: - C’est ung cas ycy mervilleux; - Je croy que ce soit ung miracle. - Dieu nous en face tous joieux, - Et luy plaise que par signacle, - Ou par aucune demonstrance, - Nous en vuylle faire certains, - Pour plus confermer sa creance, - Et sans de luy estre lointains. - Je lui supli que, de sa grace, - S’il lui plaist, ainsi soit parfait. - -SECUNDUS MONACHUS. - - Je lui pri que certains nous face - Qu’il est à faire de cest fait. - Monseigneur, vous estes bien sage, - Et avez en vous grant science, - Pour pourvoir de vostre courage - A cest fait cy, come je pence. - Tout ce que vous adviserez, - Pour ce cas cy, nous le feron. - -ABBAS. - - Mes amis estes et serez: - S’or me croiez, nous juneron, - Troys jours continuelment, - Prians Dieu qu’il luy vieulle plaire - A nous donner entendement - De ce cas cy qu’il est à faire. - Et, si la chose vient de luy, - La luy plaise reiterer; - Aussi, s’el ne vient de par luy - Lui plaise le fait moderer. - Et, si le fait est fantaisie, - Ne nous souffre plus tourmenter. - Chacun de nous ne vouldroit mye - - * * * * * - - * * * * * - - * * * * * - - -VI - -LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE) - -MIRACLE DE LA NATIVITÉ DE NOSTRE SEIGNEUR JHESUS CRIST[42] - - -PERSONNAGES: - -JOSEPH. -NOSTRE-DAME. -ZEBEL. -SALOMÉ. -MICHIEL. -GABRIEL. -SIMÉON. - -JHESUS. -LE LIBRAIRE. -PREMIER MAISTRE. -DEUXIESME MAISTRE. -TROISIESME MAISTRE. -QUATRIESME MAISTRE. - -JOSEPH. - - Vueillez a moy entendre sa, - Marie, doulce amie chiére; - Je ne sçay en quelle maniére - Avec moy vous puisse mener: - Car il nous esconvient aler - Jusqu’en la ville où je fui nez, - A ce que li treuz paiez - Soit de nous, et, a mon semblant, - Si près estes d’avoir enfant, - Ne sçay qu’en die. - -NOSTRE DAME. - - Joseph sire, cuer qui se fie - En Dieu ne peut estre periz: - Alons y donc. Sains Esperiz - Par sa bonté nous conduira, - S’il li plaist, et de nous fera - Sa voulenté. - -JOSEPH. - - Dame, vous dites verité: - Or vueille de nous deux commettre; - Car je me vueil en chemin mettre - Tout maintenant. - -NOSTRE DAME. - - Ce seroit grant desavenant, - Joseph, puis qu’estes mon espoux, - Se je n’aloie avecques vous: - Et pour c’yray. - -JOSEPH. - - Chiére amie, et je vous menray - Tout bellement. - -NOSTRE DAME. - - Sire, je suis ja malement - Traveillie; querez un lieu - Où nous puissons huimais pour Dieu - Nous herbergier. - -JOSEPH. - - Dame, j’en craing moult le dangier: - Car on m’a pour voir raconté - Qu’en Bethleem, ceste cité, - A tant venu pour voir de gent - C’on ne peut trouver pour argent - Ou place avoir. - -NOSTRE DAME. - - Sire, si vous faut il savoir - Où habergie huimais seray: - Car je croy que j’enfanteray - Encor ennuit. - -JOSEPH. - - Hé! m’amie, or ne vous ennuit - Tant qu’a celle femme soions - Que la voy. Si li demandons - S’aucun lieu nous enseignera. - Dame, Dieu du ciel qui tout a - Creé, vous doint beneiçon! - Enseigniez nous une maison, - Se vous savez, ou aucun estre - Où sanz plus huimais puissons estre. - Herbergié, dame. - -ZEBEL. - - Sire preudons, foy que doy m’ame, - Vous estes venuz mal a point: - Car je ne sçay de maison point: - Ou il n’ait gent à grant planté, - Si qu’enseignier en vérité - Ne vous saroie lieu nesun, - Se ce n’estoit un lieu commun, - Liquelz n’est pas pour vous honnestes: - Car la foraine gent leurs bestes - Quant il sont venuz au marchié, - Sitost qu’il les ont decharchié, - Y mettent, sire. - -NOSTRE DAME. - - Ha! dame, que Dieu vous gart dire! - Y seray je par vous menée? - Je sui de traveil si lassée - Que ne puis plus. - -ZEBEL. - - Dame, oil, sanz faire refus: - Vous me samblez de bon affaire - Et preste, ce croy, de bien faire. - Sçavez vous terme? - -NOSTRE DAME. - - Nanil; pour voir le vous afferme, - Ma doulce amie. - -ZEBEL. - - Dame, ne vous mentiray mie: - Vezci le lieu que je disoie. - Entrez ens. Dieu vous y doint joie - De vostre corps. - -NOSTRE DAME. - - Joseph, alez me tost là hors - Aucune ventriére amener: - Car je senz bien que delivrer - D’enfant me fault. - -JOSEPH. - - C’y vois de cuer joiant et baut, - Sans faire sejour ne détri. - Dame, je vous requier et pri - Que vous li tenez compagnie, - Afin que seule ne soit mie, - Tant que reviengne. - -ZEBEL. - - Sire preudons, quoy qu’il aviengne, - N’en doubtez point, ne la lairay. - M’amie, je vous aideray - Voulentiers. Comment vous est il? - Certes, je crainz moult le peril - Où je vous voy. - -NOSTRE DAME. - - Bien, dame; pour Dieu, aidiez moy; - Vueilliez mon enfant recevoir; - Car nulle autre n’y peut pour voir - A temps venir. - -ZEBEL. - - Je le feray de grant desir. - Ha! Dieux! que je voy grans merveilles! - Onques mais ne vi les pareilles: - Car je tieng un fil né de mere - Sanz generacion de pere - Corporelle, et par verité - La vierge en sa virginité - Est demeurée. - -NOSTRE DAME. - - Doulce amie, s’il vous agrée, - En ces drapiaux envelopez - Mon enfant, et puis le metez - Ci delez moy. - -ZEBEL. - - Voulentiers, dame, par ma foy; - Au bien couchier vueil mettre cure. - E! enfes, doulce creature, - Bien puisses tu ore estre nez - Et bons eurs te soit donnez! - Car tu es gracieus et doulx - Et plaisant sur les enfans touz - C’onques en ma vie vi naistre. - Tenez, dame, vueillez le mettre - De vous bien près. - -NOSTRE DAME. - - M’amie, moult en suis engrès; - Baillez le sa. - -JOSEPH. - - Dame, Dieu vous gart! Il a là - Une femme d’enfant enceinte, - Et sachiez qu’elle est si atainte - Qu’il lui semble bien sanz doubter - Que maintenant doie enfanter. - Pour ce, dame, je vous requier, - S’il vous plaist, venez li aidier - Par charité. - -SALOMÉ. - - La dame dont m’avez compté, - Sire, où fait elle son demour, - Respondez me voir par amour, - Ne qui est elle? - -JOSEPH. - - C’est une jonne damoiselle - Qui m’a esté donnée à fame, - Qui n’a pas plus de treize ans, dame, - Et s’est née de Nazareth. - Pour Dieu, mais qu’il ne vous soit lait, - Ma chiére amie, à li venez, - Si que de l’enfant quant iert nez - Serez ventrière. - -SALOMÉ. - - Sire, avec vous à lie chiére - Yray, puis qu’en avez mestier: - Car aussi est ce mon mestier - D’enfans noviaux nez recevoir. - Alons men tost sans remanoir; - N’atarjons point. - -JOSEPH. - - Alons, dame: Dieu doint qu’a point - Y puissez estre! - -SALOMÉ. - - Sire, dites moy en quel estre - Vous me menez. - -JOSEPH. - - M’amie, assez tost y serez. - C’est ci, ce sachiez, qu’est la fame - Pour qui je vous amaine, dame. - Or entrez ens. - -SALOMÉ. - - Diex du ciel vueil estre ceens - Par son plaisir! - -ZEBEL. - - Salomé, bien puissez venir! - Que venez querre? - -SALOMÉ. - - On m’a ci amené bonne erre - Pour une femme qui travaille, - A qui je dois estre la baille - De son enfant. - -ZEBEL. - - Salomé, pour voir vous créant - Que trop à tart vous y venez: - Car li enfes si est ja nez - Et vezla la mere couchie; - Et si sachiez c’onques touchie - Ne fu d’omme en nulle manière; - Ains est vierge de corps entière: - Car je l’ay bien hui esprouvé, - Et pour voir telle l’ay trouvé - A l’enfanter. - -SALOMÉ. - - Tu te feras des gens moquer, - M’amie, se plus diz telz moz: - Ne porte à femme ja ce loz - Qu’elle puist enfant concevoir - Sanz congnoissance d’omme avoir: - Ce ne peut estre par nature; - Ne qu’enfanter puist vierge pure, - Ne le dy mie. - -ZEBEL. - - Quoyque des autres ne le die, - De ceste le tesmoingneray, - Qu’après l’enfanter trouvé l’ay - Vierge pucelle. - -SALOMÉ. - - Certes, c’est chose si nouvelle - Que se de mes yeulz ne veoie - La dame, et de mes mains touchoie, - Je ne croiroie point tel dit; - Pour ce maintenant sanz respit - L’iray veoir et puis taster. - Lasse! j’ai perdu le taster. - Lasse! lasse! lasse! mes mains - Ay perdu. E! lasse! s’au mains - L’une des deux demourast vive, - Bien me fust; mais lasse! chetive! - Ceste forment me desconforte, - Que je voi qu’elle est toute morte: - Et ceste ci redevient seiche - Aussi comme une vielle meiche. - Dieux! or vivray je en mescheance - Quant les membres dont ma chevance - Par honneur je souloie avoir - Pers ainsi. Lasse! Or ne sçay voir - Que puisse faire. - -MICHIEL. - - Gabriel, pour le cuer reffaire - De joie à la vierge bénigne - Qui du filz Dieu gist en gesine - Nous fault en Bethléem aler - Et devant la dame chanter. - Or y alons. - -GABRIEL. - - Certes, Michiel, c’est bien raisons - Que de nous ait aucun soulaz: - Car humains par elle des laz - A l’ennemi seront hors mis, - Et seront fait a Dieu amis; - Et dès maintenant leur paix ont - Tuit cil qui de bon vouloir sont. - Pour c’est li fil Dieu nez en terre. - Or y alons, Michiel, bonne erre; - Je vous em pri. - -MICHIEL. - - Alons sanz plus faire detri, - Et chantons pour nous rehaitier. - -_Rondel._ - - On doit bien la dame prisier - En qui prist par dileccion - Dieu le fil incarnacion; - Puisqu’a Dieu fist homme appaisier, - On doit bien la dame prisier. - Car Dieu enfanta sanz brisier - De riens sa vierge affeccion, - Et pour c’en grant devocion - On doit bien la dame prisier - En qui prist par dileccion - Dieu le filz incarnacion. - -SALOMÉ. - - E! Diex pour quelle mesprison - Sui-je ainsi laidement batue? - Lasse! de forte heure embatue - Me sui ceens, au dire voir, - Pour enfant mortel recevoir, - Quand g’y ay mes deux mains perdu: - Dont j’ay le cuer si esperdu, - Ne sçay que dire. - -ZEBEL. - - Salomé, je me doubt qu’en ire - Dieu contre vous meu ne soit - Pour aucun pechié qu’en vous voit, - Qui par aventure est en vous, - Ja soit ce que nous pechons touz, - Dont il se veult ore vengier: - Car il est juge droiturier. - Mais il est si misericors - Que qui de soi met pechié hors - Et merci li prie humblement - Il l’appaise ligiérement: - Si que je vous conseil pour bien, - M’amie, se vous savez rien - Qu’aiez meffait encontre li - Que vous li en criez merci: - Ce sera sens. - -SALOMÉ. - - A ce conseil, Zebel, m’assens; - Car il me semble raisonnable: - Mais je ne sçay de quoy coulpable - Vers li tant soie. - -GABRIEL. - - Michiel, bien devons mener joie; - Regardez com noble mistere! - Vierge est de son createur mere: - Car elle l’a vierge enfanté, - Et la divine majesté - C’est à enfermeté conjointe, - Et foy c’est a cuer d’omme adjointe - Pour tout ce croire. - -MICHIEL. - - Gabriel, c’est parole voire. - Dieu c’est fait homs dessous nature - Pour ce que soient l’escripture - Et tuit li prophete acompli, - Et li siéges es cieulx rampli - Qui sont touz vuidz. - -GABRIEL. - - Ce nous tournera à deduiz, - Michiel amis, et à grant gloire. - Par amour ors disons encoire - Ce rondel qui moult m’atalente: - -RONDEL. - - Vierge royal, dame excellente, - Sur toutes autres pure et monde, - Qui ne vous sert pensée à lente, - Vierge royal, dame excellente; - Car du fruit avez est à l’ente - Qui de nient crea tout le monde; - Vierge royal, dame excellente, - Sur toutes autres pure et monde. - -SALOMÉ. - - E! sire Diex, s’en vous habonde - Ne pitié ne misericorde, - Je vous pri de moy vous recorde, - Et me vueillez estre amiable, - Dieu du ciel, pére esperitable: - Car se j’ay n’en parler n’en fait - Riens, sire, contre vous meffait, - Pour quoy vous me punissiez ci, - De cuer vous en requier merci - Que le me vueillez pardonner, - Et me vueillez, sire, donner - Par vostre infinie bonté, - S’il vous plaist, parfaite santé - Dessus mes membres. - -GABRIEL. - - Salomé dame, or te remembres, - Que pour ce que tu n’as veu - Vierge enfanter, ne l’as creu; - Ains le vouloies esprouver; - Pour ç’a volu Dieux estriver - A toy qu’estrivoies à lui, - Et t’a envoié cest annuy - Qui te doit estre à grant contraire. - Or t’avise que Dieu peut faire - Plus que vierge faire enfanter, - Et, se tu le croiz sanz doubter, - Atouche l’enfant seulement, - Et tes mains saines vraiement - Recouvreras. - -SALOMÉ. - - Ha! sire, ne me moquez pas. - Qui estes vous? Dites le moy, - Si vous plaist, et je vous em proy: - Ne vous voi mie. - -GABRIEL. - - Je sui un ange, belle amie; - Sachez que je te compte voir. - Si tes mains veulz saines ravoir, - Fai ce qu’ay dit. - -SALOMÉ. - - Je le vois touchier sanz respit. - Enfes doulz et beneurez, - Si voirement com tu es nez - De vierge, et ainsi je le croy, - Et que mes mains en cette foy - Mett sur toy, Dieu par son plaisir, - Ains que de ci puisse partir, - A sa merci me vueille prendre! - Ha! Dieu, bien vous doy graces rendre, - Puis que tant m’avez honnouré - Que mes mains m’avez restoré, - Sire, en santé. - -ZEBEL. - - Il est Diex parfaiz en bonté, - Salomé, ce pouez savoir. - Nous devons espérer pour voir - Que cest enfant de par lui vient, - Puis qu’après l’enfanter il tient - Vierge la mère. - -SALOMÉ. - - Voire, et dire qu’il en est pére. - Zebel, moult doiz grant joie avoir, - Quant tel enfant poz recevoir. - Et vous, dame, moult estes digne, - Qui gisez de ceste gesine - Esmerveillable. - -NOSTE DAME. - - A Dieu, le pére esperitable, - En soit la gloire atribuée, - Quant de sa grace m’est donnée - Si grant partie. - -SALOMÉ. - - Ja ne quier estre departie - De vous, dame, s’il vous agrée, - Tant que vous soiez relevée - Tout à vostre aise. - -NOSTRE DAME. - - Chiére amie, ne vous desplaise, - Zebel seule bien me souffist. - Alez à celui qui vous fist - Qui vous gart l’âme! - -SALOMÉ. - - Je m’en vois donques. A Dieu, dame. - Puissiez remaindre! - - * * * * * - -SIMÉON. - - Dieu de lassus, fai tes cieulx fraindre: - Envoie nous ton filz en terre, - Par quoy soit finée la guerre - Que tu as à l’umain lignage, - Si qu’avoir puissons l’eritage - Pour quoy, sire, tu nous formas. - Et, sire, longuement nous as - Anoncié par tes sains prophètes, - Et tant belles promesses faites - Du rachat de lignie humaine - Que li Sathans en enfer maine! - Ysaïes a dit pour voir - Qu’une vierge doit concepvoir - Et enfanter un vierge fil - Qui hors gettera du peril - D’enfer le peuple d’Israel, - Et ara nom Emanuel. - Sire Dieu père, ceste grace - Que faire nous doiz, quant sera ce? - Ha! Dieux, cil enfes quant venra - Ne quant sera ce qu’il naistra. - Afin que je veoir le puisse? - Je ne cuit pas que ci me truisse - Cest enfant que je tant désir. - Dieux, te venroit il à plaisir - A moi de grâce pourveoir, - Tant que cil œil ci de veoir - Ycellui soient saoulé, - Par qui de mon cuer reveillé - Seront il œil? - -MICHIEL. - - Gabriel amis, aler vueil, - Car il m’est de Dieu conmandé, - A Simeon qui demandé - Li a un don par grant desir. - Ne vous vueilliez de ci partir; - Si revenray. - -GABRIEL. - - Michiel, ci vous attenderay; - Alez au Dieu plaisir, amis: - Puisque vous y estes conmis, - C’est bien raison. - -MICHIEL. - - Paix soit avec toy, Simeon! - En ton cuer doiz avoir grant joie - Sains Esperiz à toi m’envoie - Et te mande, n’en doubte pas, - Que ja la mort ne gousteras - Si aras veu le Sauveur - Du monde: ceste grant honneur - Te veult il faire. - -SIMÉON. - - Ha! vrai Diex, pere debonnaire, - Quant ert ce? Ja sui je si vieulx - Qu’à peine puis lever les yeulx - Et mon corps sur piez soustenir: - Je ne cuiday onques venir - A tel vieillesce. - -MICHIEL. - - Or aiez cuer plain de leesce. - Pour ce que tant l’as désiré - Et en ce désir demouré - Est devant Dieu ta voix oie, - Et ta clamour est essaucie, - Si que venuz es à ce point - Que le verras; n’en doubtes point. - A Dieu te dy. - -SIMÉON. - - A! Dieu pére, je vous mercy, - Quant en ce siècle tant vivray - Qu’à mes deux yeux celui verray - Qui sauveur du monde sera; - Certes, mon cuer repos n’ara - Tant que le voie. - - * * * * * - -NOSTRE DAME. - - Zebel, il est temps que je doye - De ceste gesine lever, - Et au temple de Dieu aler - Pour ma purificacion, - Et mon filz en oblacion - Porter: c’est droiz. - -ZEBEL. - - C’est mon, dame; il a plus d’un mois - Que vous acouchates, ce croy, - Voire quarante jours, par foy: - Bien m’en souvient. - -NOSTRE DAME. - - C’est voir, m’amie; il vous convient - Que vous m’alliez deux turtres querre - Ou deux jeunes coulons bonne erre, - Qu’avec moy seront apportez: - Mon enfant en ert rachatez - Après s’offrande. - -ZEBEL. - - Dame, mon cuer se reconmande - A faire tout vostre plaisir: - Querre les vois de grant desir, - Telz que je sçay qu’ils doivent estre. - Je ne revenray en cest estre - Si les aray. - -NOSTRE DAME. - - Or ne faites pas long delay, - M’amie chiére. - -ZEBEL. - - Dame, revien je tost arriére? - Vezci une paire d’oisiaux, - Qui sont et gracieux et biaux, - Je vous creant. - -NOSTRE DAME. - - M’amie, et nous fault mon enfant - Couchier en nouviaux drapelez, - Touz les plus biaux et les plus nez - Que j’ay; et puis si en irons - Moi et vous, et le porterons - Au temple offrir. - -ZEBEL. - - Ainsi le fault pour acomplir - De la loy le conmandement. - Delivrons-nous, dame, briévement; - Il en est heure. - - * * * * * - -SIMÉON. - - Pére des cieulx, moult me demeure - Que je voie ton enfant chier, - Que tu doiz en terre envoier - Pour le sauvement des humains. - Haste toy, doulx pére hautains; - Romps tes cieulx, euvre paradis. - Acomplis ce que m’as promis, - Dieu de lassus! - -GABRIEL. - - Or tost, Symeon, liéve sus; - Aorne toy sanz deporter. - Vez ci c’on te vient apporter - L’enfant, moult te doit estre bel, - Qui sera du peuple Israel - Sauveur et sire. - -SIMÉON. - - Ha! Dieux, onques mais n’oy dire - Chose qui tant me feist joie. - Certes tenir ne me pourroie - Qu’à l’encontre de li ne voise: - Car sa venue moult m’envoise - Et rebaudist. - -ZEBEL. - - Dame, or veez s’il vous suffist. - Vezci votre enfant; couchié l’ay - Au miex que je couchier le say, - Se m’aist Diex. - -NOSTRE DAME. - - Zebel, m’amie, on ne peut miex: - Or en alons. - - * * * * * - -GABRIEL. - - Michiel, cy plus ne nous tenons: - Alons nostre Dieu convoier, - Et pensons de nous avoier - D’un biau chant dire. - -MICHIEL. - - Je ne vous vueil mie desdire. - Mon tresdoulx ami Gabriel; - Je vous pri, disons ce rondel: - Car de moy joie le cuer emble. - -_Rondel._ - - Humble vierge, à qui ne ressamble - Personne née, - Par droit devez estre honnorée - Plus que nulle autre, se me samble, - Et miex amée, - Humble vierge, à qui ne ressamble - Personne née: - Car pour vous d’omme et Dieu ensamble - Est hui donnée - Offrande au temple desirée; - Humble vierge, à qui ne ressamble - Personne née, - Par droit devez estre honnorée. - - * * * * * - -SIMÉON. - - Bien puissiez estre relevée, - Dame, qui au temple venez! - Ce doulx enfant que vous tenez, - Pour Dieu mettez le sur mes bras; - Dessus l’autel, n’en doubtez pas, - Le porteray. - -NOSTRE DAME. - - Voulentiers le vous bailleray. - Tenez, sire, je le vous offre: - Après vous feray j’une autre offre, - Pour li ravoir. - -ZEBEL. - - Dame, vez la ci preste, voir, - En ce panier. - -SIMÉON. - - Dieu, je te doy bien mercier, - Qui le mien cuer en paix as mis; - Car ainsi com tu m’as promis - Par ta parole qui est voire, - Je voy le salut et la gloire - Qu’a ton peuple as appareillié; - S’en ay, sire, le cuer si lié - Qu’avis m’est que doie partir. - Or fay de mon corps departir, - Sire, l’ame quant te plaira, - Puis que mon cuer son desir a, - Dont tant ay joie. - -NOSTRE DAME. - - Zebel, il est temps que je doie - Faire m’offrande, ce m’est vis. - Bailliez ça ces oisellez vis - Et ce cierge aussi alumé, - Ainsi qu’il est acoustumé: - Pour mon enfant ravoir, au prestre - Voulray tout donner, et pour estre - Purifiée - -ZEBEL. - - Je feray de voulenté lie, - Dame, vostre conmandement. - Tenez, offrez appertement - Au nom de Dieu. - -NOSTRE DAME. - - Sire prestre, tenez en lieu - De ma purificacion - Ce cierge, et en oblacion - De mon enfant ces oisiaux ci. - Que Dieu par la seue merci - Nous vueille aidier! - -SIMEON. - - Dame, je tien que nul mestier - De purefiement n’avez: - Car ce filz qui de vous est nez - N’est pas venuz par euvre d’omme; - Ainsi est filz de Dieu, c’est la somme, - Qui pris a corps et nouvelle ame; - Et pour ce je vous di bien, dame, - Qu’à l’eure de sa passion, - Pour la grant tribulacion, - Dame, qu’endurer li verrez, - Si tourmentée en cuer serez - Que la douleur qu’il souffrera - Parmi vostre ame passera, - Et sa mort vous sera à mort. - Li cuer si me dit et remort - Qu’ainsi doit avenir sanz faille. - Tenez, dame, je le vous baille. - Alez vous ent. - -NOSTRE DAME. - - Diex en fera à son talent, - Sire; c’est bien raisons et droiz. - Par vostre congié je m’en vois; - A Dieu vous di. - -ZABEL. - - Sire, je vous commant aussi - A Dieu le pere. - -GABRIEL. - - Or fault que nostre voiz s’appere - En chantant, Michiel, doulx amis, - Tant que nostre rondel pardis - Sera du tout. - -MICHIEL. - - Gabriel, mettez soing et coust, - Que vostre chant au mien s’assemble. - -_Rondel._ - - Car par vous d’omme et Dieu ensamble - Est hui donnée - Offrande au temple desirée; - Humble vierge, à qui ne ressamble - Personne née, - Par droit devez estre honnorée. - - * * * * * - -JOSEPH. - - Dame, je say qu’acoustumée - Est que l’evesque et li provoire - Font hui moult grant feste, en memoire - Que Dieu noz peres tant ama - Que d’Egipte les delivra - Hors des mains au roy Pharaon, - Par Moyse et par Aaron. - En savez rien? - -NOSTRE DAME. - - Joseph, sire, il me membre bien - Qu’en fait hui feste, en remembrance - De ce que Dieux à delivrance - Mist tout son peuple hors d’Egipte, - Et que la mer où nulz n’abite - Passèrent sanz estre moillez, - Et l’ost d’Egipte y fut noiez - Et tout perdu. - -JOSEPH. - - Marie, c’est voir; ainsi fu: - Et pour ce de toute Judée - A ceste solempnel journée - En Jherusalem leur offrande - Portent tuit. Ainsi le conmande - Dame, la loys. - -NOSTRE DAME. - - Sire, c’est bien raison et droiz - Que moy et vous donc y alons, - Et Jhesu, nostre enfant, menons - Avec nous: s’offerrons ensemble. - C’est bon à faire, se me semble; - Et vous qu’en dites? - -JOSEPH. - - Nous n’en pouons, dame, estre quittes - Autrement; si que par amour - Appareilliez vous sanz demour, - Et vous, biau filz: si en irons. - Au temple de Dieu vous menrons - Hui, se Dieu plaist. - -JHESUS. - - Je sui tout prest, sire, s’ous plaist - Ma mére et vous. - -NOSTRE DAME. - - Oil certes, mon enfant doulx. - Alons men, sire. - -JOSEPH. - - Or alons, que Dieu nous gart d’ire. - Il n’y a pas de ci granment; - Nous y serons assez briement. - Venez, biau filz. - -JHESUS. - - Pere, soiés certains et fiz - Que g’y vois moult tres voulentiers. - Avançons nous endementiers - Que temps avons. - -NOSTRE DAME. - - Vezci le temple où nous alons. - Biau filz, tout bellement venez; - Pour Dieu, de moy près vous tenez. - Je vous en pri. - -JHESUS. - - Mére, alez; si feray je si: - Ne vous doubtez. - -JOSEPH. - - Marie dame, or m’escoutez. - Ceens ara ja si grant presce, - Que maint y seront à destresce: - Car gens venront de toutes pars. - Ne soions pas d’offrir eschars, - Mais dessus cest autel mettons - Nostre offrande, et nous en alons - Ysnellement. - -NOSTRE DAME. - - Sire, je l’accors bonnement: - Or, offrez donques sanz delay. - J’ay tout prest ce que j’offerray - Sur cest autel. - -JOSEPH. - - J’ay offert; or faites autel - Que j’ay fait, dame. - -NOSTRE DAME. - - Joseph, moult voulentiers, par m’ame. - Qu’il est raisons. - -JOSEPH. - - Par amour, or nous en alons, - Puis que noz offrandes sont faites: - On verra maishui moult de sectes - De gens venir. - -NOSTRE DAME. - - Je ne me vueil ci plus tenir. - Venez vous en, biau filz Jhesus. - E! lasse! qu’est il devenuz? - Pas ne le voy? - -JOSEPH. - - Avoy, ma doulce amie, avoy! - Comment! Jhésus est-il perduz? - Haro! je sui touz esperduz! - Que n’en voy point. - -NOSTRE DAME. - - E! lasse! grant douleur m’espoint. - Je ne scay où il est alez. - Lasse! lasse! il s’est egarez! - Lasse! biau filz, où te querray? - Lasse! je croy de dueil morray, - Se ne te truis. - -JOSEPH. - - Dame, alons tost de huis en huis - Demander se nuz l’a veu. - Lasse! comme il a deceu, - S’il n’est chiez l’un de noz parens! - Yssons de ci: parmy ces rens - Si l’alons querre. - -NOSTRE DAME. - - Pour Dieu, Joseph, alons bonne erre; - Sa perte moult me desconforte. - Lasse! je sui honnie et morte, - S’il n’est trouvez. - -JOSEPH. - - Dame, ne vous desconfortez: - Car en tant de lieux le querrons, - Se Dieu plaist, que le trouverons - Encore ennuit. - - * * * * * - -JHESUS. - - Amis, mais qu’il ne vous ennuit, - Je vous pri que vous me monstrez - Ce livre: assez tost le rarez, - Je vous creant. - -LE LIBRAIRE. - - Voulentiers; tenez, mon enfant. - C’est un livre de prophecies, - Et le fist le bon Ysaïes: - N’en doubtés point. - -JHESUS. - - De par Dieu, en aussi bon point - Que le bailliez, le vous rendray: - Car de ci ne me mouveray - Tant que le vous aie rendu: - N’en aiez ja cuer esperdu. - - _Spiritus Domini super me; eo unxit me, evangelizare pauperibus - misit me, sanare contritos corde et predicare captivis remissionem - et cecis visum, dimittere confractos in remissionem, predicare - annum Domini acceptum et diem retribucionis._ - - Vostre livre tenez, amis; - Je vous le rens entier et sain. - Biaux seigneurs, sachiez de certain, - Combien que soiez li greigneur - Maistre de la loy et docteur, - Ne le tenez ja à merveilles, - Qu’aujourd’hui est en voz oreilles - Ceste prophecie acomplie, - Et ceste escripture aemplie - Par verité. - -PREMIER MAISTRE. - - Seigneurs, avez vous escouté - Cest enfant, conme il a leu - Et puis conment sur ce meu - A sa raison? - -DEUXIESME MAISTRE. - - Hé! c’est parole d’enfançon; - On la doit mettre en nonchaloir: - Il lui semble bien qu’il dit voir; - Laissons ester. - -TROISIESME MAISTRE. - - Qui le meut ore à repliquer - Ainsi contre nous l’escripture? - Que Dieux li doint male aventure! - Qui peut il estre? - -QUATRIESME MAISTRE. - - Je sçay bien qu’il n’ot onques maistre - Ne ne hanta onques l’escole; - Mais ainsi de nous se rigole - Conme un enfant sot et nicet. - Ne savez vous pas qui il est? - C’est Jhesus, c’on dit qui est filz - De Joseph, qui est touz flouriz - Ja par viel aage. - -PREMIER MAISTRE. - - Il a dit parole trop sage, - Et bien l’a sceu appliquier. - Enfes, ça vien: je te requier - Que tu me dies verité. - Dy moy: en quelle auctorité - Diz tu de ceste prophecie - Qu’elle est hui en nous acomplie? - Qui t’a donné ceste science - Qu’osé l’as, en plaine audience - Devant nous dire? - -JHESUS. - - S’enquerre et savoir voulez, sire, - Qui m’a donné ceste science. - Respondez moy ci en presence - De ce que vous demanderay. - Se me respondez sanz delay, - Mais que ne me mentez de nient - Dont ceste science me vient - Tantost sarez. - -PREMIER MAISTRE. - - Biau sire, et vous response arez: - Demandez tost. - -JHESUS. - - Je vous demans sanz plus ce mot: - Respondez en selon vostre esme. - Vint du ciel le Jehan batesme - Ou bien des hommes? - -PREMIER MAISTRE. - - Seigneurs, oez vous con nous sommes - De cest enfant ci argué? - Nous serons du peuple hué, - Se nous ne li savons respondre. - D’une autre part nous fault respondre, - Pour prendre advis. - -DEUXIESME MAISTRE. - - Je vous diray que j’en devis. - Se nous disons que du ciel est, - Il est de respondre tout prest: - Pourquoy donques ne le creons? - Se des hommes est li disons, - En verité il semblera, - Et respondre aussi le pourra, - Que nous cremons le peuple plus - Que Dieu: ainsi sommes confus. - Qu’en dites-vous? - -TROISIESME MAISTRE. - - Que dire n’en sçay, sire doulz, - Par le grant Dieu. - -QUATRIESME MAISTRE. - - Onques mais je ne fui en lieu - Ou l’en trouvast enfant si sage. - Il nous fera avoir hontage - A touz ensemble. - -DEUXIESME MAISTRE. - - Non fera, seigneurs, qu’il me semble - Que j’ay responce contre lui - Qui luy pourra estre à annui. - Alons à li; je la feray. - Biau sire, je vous respondray: - Le baptesme dont vous parlez, - Dont il vient, ce nous demandez; - Nous ne savons. - -JHESUS. - - Ne je ne vous feray respons - Nul aussi, en quelle science - J’ay ci dit, en vostre audience, - Ce que j’ay dit à touz ensemble. - Mais dites moi voir que vous semble. - D’un homme qui deux filz avoit: - A l’un dit: va t’en bon exploit, - Filz, en ma vigne labourer; - Et cil li sçot bien refuser - Et de son pere se parti; - Mais assez tost se repenti - Et en la vigne ouvrer ala. - Le pere à l’autre filz dit a - Aussi qu’au premier avait fait: - Le filz respondit tout à fait - Que son conmandement feroit - Et qu’en sa vigne ouvrer yroit: - Toutes voies point n’y ala. - Dites moy liquelx des deux a - Mieux fait le voloir de son pere: - C’est ci une chose legière - Pour y respondre. - -DEUXIESME MAISTRE. - - Sanz ceste chose plus espondre, - Nous disons: celui le fist plus - Qui premier ot fait le refus, - Et puis ouvra. - -JHESUS. - - Aussi sachiez qu’il avenra - Pour voir, ains le derrenier jour, - Que li publique pecheour - Ou regne Dieu seront avant - Mis que vous, je le vous creant, - Aussi seront les foles fames; - Pour ce vous sera grant diffames, - Pour ce qu’il ont creu Jehan - Entre elles et li publiquan, - Et vous ne l’avez pas creu, - Ne n’avez repentance eu - De vos durtez, c’est chose voire, - Quant à lui veez telz gens croire - Et vous n’i eustes creance; - Pour ce vous sera à grevance; - A honte et à confusion - A la grant resurreccion - De toutes gens. - -TROISIESME MAISTRE. - - Il pert bien conme es negligens - Et fol, quant nous fais mencion - Qu’il soit ja resurreccion - N’autre siècle qu’il a icy. - Or me respons donc a cecy: - Conment ce que diz avenra? - Moises dist et conmanda - En la loy que s’ome moroit - Sanz lignie, se femme avoit, - Que son frere si l’espousast, - A la fin que il recouvrast - En lieu de son frere lignie. - Or avons veu qu’il n’a mie - Granment, qu’il estoient set frere, - Dont li aisné, c’est chose clere, - Qui femme avoit, morut sanz hoir. - Avint que li secons avoir - Convint la dame et l’espousa, - Mais sanz lignie trespassa: - Ainsi du tiers, du quart, du quint, - Du sixiesme et setiesme advint. - Touz set celle dame espouserent, - Et sanz avoir hoirs trespasserent. - La dame après est trespassée. - Quant venra à celle journée, - Que tu diz que tout ressourdront, - A qui sera-el femme adonc? - Tuit l’ont eue. - -JHESUS. - - Que vous estes gent malostrue - Et plains d’erreur, quant à ce point - L’Escripture ne savez point, - Non faites vous la Dieu vertu! - Savoir devez, fol malostru, - Qu’à celle resurreccion - On n’y espousera pas, non, - Ne ne sera l’en espousé; - Mais tuit li bon resuscité - Seront comme ange en la Dieu gloire. - Ne lisez vous, c’est chose voire, - Du resuscitement des mors, - Que Dieu qui est misericors - Si vous a escript à vos yex? - «Je suis d’Abraham, dit il, Diex, - Dieu d’Isaac et de Jacob.» - Estes vous soluz a ce cop? - Or aiez en vous ce remors, - Qu’il ne se dit pas Dieu des mors, - Mais des vivans. - - * * * * * - -NOSTRE DAME. - - E! Diex, or est li mien dueilz granz, - Et ce n’est mie sanz raison. - Hé! biau filz, par quelle achoison - De moy t’es ainsi departiz? - Mon cuer à grant doleur partiz, - Et me fais plaine de destresce. - Lasse! lasse! filz, coment est ce - Que de moy es si esloingniez? - E! lasse! et que le m’enseigniez, - Bonne gent, se le savez point. - Il m’est avis que l’en me point - Et fiert d’un glaive en chascun membre - Quant de mon enfant me remembre, - Que ne truis mie. - -JOSEPH. - - Par foy, c’est mau fait, doulce amie, - De vous ainsi desconforter: - Pour Dieu vueilliez vous deporter. - Au temple arriére retournons; - Espoir que nous l’i trouverons, - Et qu’il est là. - -NOSTRE DAME. - - Sire, allons où il vous plaira, - Pour Dieu et me laissiez en paiz. - Pour li ne vueil user jamais - Qu’en pleur mes ans. - -QUATRIESME MAISTRE. - - Biau maistre, encore te demans - Qui est selon ton escient - Tout le plus grant conmandement - De nostre loy. - -JHESUS. - - Je t’en responderay par foy - Ce qui n’est pas à getter pueur: - «Aime Dieu de trestout ton cueur,» - Non pas conme un homme aime famme; - Aime l’ainçois de toute t’ame, - Et aussi de tout ton pouoir. - Li second conmandement voir - Est à ce premier ci semblables: - C’est que tu soies amiables; - Car il dit: «Aime ton prouchain - Com toy mesmes»; et de certain - En ces deux conmandemens ci - Pent toute la loys et aussi - Tuit li prophete. - -QUATRIESME MAISTRE. - - Ceste response est si honneste, - Maistre, qu’à dire sui tenuz - Que tu es de par Dieu venuz: - Car nul ne peut ce que tu diz - Dire, de ce sui je touz fiz, - Se premièrement ne venoit - De par Dieu, et se Dieu n’estoit - Avecques lui. - -JHESUS. - - Et pour tout certain je te dy: - Qui ne renaist nouvellement - Le royaume Dieu nullement - Ne peut veoir. - -QUATRIESME MAISTRE. - - Conment, maistre, peut donc avoir - Viel homme nouvelle naiscence? - Je ne croy que nulz ait poissance - Telle qu’il se puist mettre ou ventre - De sa mère, ne qu’il y rentre - Pour naistre enfant. - -JHESUS. - - Tu as engin mal entendant. - Je te di que nulz n’enterra - Ou regne Dieu, qui ne sera - Aussi conme maintenant nez, - Tout de nouvel regenerez - En yave et ou saint esperit: - Car savoir doiz sanz contredit - Que ce qui de char naist char est, - Et ce qui de l’esperit naist - Est esperit par autel point. - Ne te merveilles donques point - S’en ma raison m’as oy mettre - Que, pour estre sauf, il fault naistre - Tout derrechief. - -QUATRIESME MAISTRE. - - Du savoir suis à grant meschief - Conment peut c’estre. - -JHESUS. - - Conment? Tu tiens siége de maistre - Et si es si plain d’ignorance - Que tu n’en as pas congnoissance! - Se je vous parle en general - Des choses qui sont en aval, - Qui sont les choses terriennes - Et n’i creés, les celestiennes - Conment croirez se les vous di? - Je ne sçay. Dites moy ceci: - Je vous demant à touz ensemble - En verité: de qui vous semble - Que Crist, qu’a avoir attendez, - Par qui devez estre sauvez, - Que il soit filz. - -QUATRIESME MAISTRE. - - Maistre, il sera filz de David; - Se lisons nous. - -JHESUS. - - Or gardez bien: que dites vous? - Comment seigneur en esperit - L’appelle dont David qui dit: - - _Dixit Domimis Domino meo: Sede a dextris meis, donec ponam - inimicos tuos scabellum pedum tuorum?_ - - Se David par cette raison - Son maistre et son seigneur l’appelle, - Conment sera la chose telle - Que son fil soit? - - * * * * * - -NOSTRE DAME. - - Ha biau filz, es tu ci endroit? - E! lasse! que nous as tu fait? - Trop nous as mis en grant dehait. - Entre Joseph, ton pere, et moy, - Nous t’avons quis trois jours par foy - De lieu en lieu, chiez noz parens. - Nous ne savions mais par quel sens - Nouvelles de toy eussions. - Je crois que touz deux mort feussions - Se nous ne t’eussions trouvé. - Nostre joie avons recouvré, - Quant te veons. - -JHESUS. - - Pour quoy, mere? quelle achoisons - Vous a fait gester si voz pas? - Dites moi, ne savez vous pas - Qu’es choses qui sont de mon pere - Il esconvient que je m’apere - Desoremais? - -JOSEPH. - - Certes, je ne fu onques mais - Si troublez conme j’ay esté - Pour toy, biau filz, qu’en verité - Nous te cuidions avoir perdu: - S’en estions si esperdu, - Que nous ne savions que faire - Ne ne savions quel part traire - Pour toy trouver. - -JHESUS. - - Ore c’est fait; laissons ester; - Il devoit ainsi avenir. - Que pensez vous à devenir? - Nous avons assez esté ci. - Où irons nous, pour Dieu merci, - De ci endroit! - -NOSTRE DAME. - - Biau filz, nous en irons tout droit - Chiez un mien ami bien prouchain, - Qui de vous veoir a grant fain - Dessus son lieu. - - * * * * * - -PREMIER MAISTRE. - - Seigneur, je ne tiens pas à jeu - Ce que ce garçon dit nous a: - Le peuple nous en moquera, - J’en sui certains. - -DEUXIESME MAISTRE. - - Il me poise que de mes mains - Ne li ay batu le visage. - Conment l’ont fait dyable si sage, - Qu’il nous a touz quatre maté? - Par le grant Dieu, j’en ai esté - Et sui encore si plain d’ire - Qu’il me semble c’om me martire. - D’une grant masse. - -TROISIESME MAISTRE. - - Il convient que ce dueil se passe. - Que dyable y soit! Laissons ester - Ce larroncel: alons disner; - Je miex n’i voi. - -QUATRIESME MAISTRE. - - Sire, de ma part je l’ottroy. - Alons touz quatre en ma maison: - Je vous donrray à grant foison - Rost et pastez, poisson, blanc pain, - Et de bon vin de Saint-Pourçain, - Trestout pour nient. - -NOSTRE DAME. - - Biau filz, aler nous en convient - En Nazareth, dont nous venismes: - Car, si m’aist ly roy haultismes, - Il me tarde moult que j’y soie. - Joseph, mettons nous tost à voie, - S’il vous agrée. - -JOSEPH. - - Dame, mes cuers à el ne bée. - Par amours or nous en alons - Par chiez noz parens, où avons - Quis Jhesu, faire leur savoir - Que nous l’avons trouvé pour voir, - Et leur montrons. - -NOSTRE DAME. - - Joseph, il me plaist bien, alons; - Aussi en seront il plus aise, - Quant nous saront hors de malaise. - Biau filz, par la main me tenez - Et avec moi vous en venez - En Nazareth. - -JHESUS. - - Mère, j’ay cuer et vouloir prest - D’ensuir vous où vous irez, - Et de faire quanque direz - Benignement. - -JOSEPH. - - Biau filz, c’est bien dit; alons ment. - Que Diex noz meffaiz pardonner - Nous vueille, et en la fin donner - Des cieulx la gloire! - - -AMEN. - - - - -VII - -AU QUINZIÈME SIÈCLE - -LISTE DES CHEVALIERS QUI DÉFENDIRENT LE MONT SAINT-MICHEL (D’APRÈS LES -CHARTES CONTEMPORAINES) - - -[Page 272] - -Pierre Allart.--_D’or, à trois bandes de gueules._ - -Guillaume Artur.--_De gueules, à la coquille d’or, au chef d’argent._ - -Estienne Aubert.--_Paslé d’argent et de gueules de six pièces, au chef -d’azur._--Devise: _Stat fortuna domus._ - -Pierre d’Auxais.--_De sable, à trois besants d’argent, posés deux et -un._ - -Briant d’Auxais.--_De sable, à trois besants d’argent, posés deux et -un._ - -Guillaume Aux Espaules.--_De gueules, à la fleur de lys d’or._--Devise: -_Non potest duobus dominis servire._ - -Pierre Bascon.--_De gueules, à six roses d’argent, posées trois, deux -et une._ - -Richard de Bailleul.--_Mi-parti d’hermines et de gueules._--Devise: -_Tacere aut bene dicere._ - -Guillaume de Beauvoir.--_D’azur, à trois losanges d’argent, posés deux -et un._ - -Robert Bence.--_De gueules, à la fasce d’argent, accompagnée de trois -molettes d’éperons d’or, posées deux et une._ - -Gilles Benoist.--_D’argent, à l’aigle au vol abaissé de sable; becquée -et membrée de gueules._ - -Guillaume Benoist.--_D’argent, à l’aigle au vol abaissé de sable; -becquée et membrée de gueules._ - -Guillaume des Biards.--_D’argent, fretté de sable de six pièces._ - -Robert de Bordeaulx.--_De gueules, au griffon d’or éployé, accompagné -de trois canettes d’argent, posées deux et une._ - -Guillaume de Bourguenolles.--_D’azur, au lion d’argent, armé et -lampassé de gueules; accompagné de trois étoiles d’argent, posées deux -et une._ - -Robert de Brecey.--_Aux deux badelaires d’argent, posés en sautoir._ - -Thomas de Breuilly.--_D’azur, au chef cousu de gueules; au lion d’or -couronné à l’antique, brochant sur le tout._--Devise: _Plus valet quam -lucet._ - -Guillaume, sire de Briqueville de Colombières.--_Paslé d’or et de -gueules de six pièces._ - -Richard, sire de Briqueville-Bretteville.--_D’argent, à six feuilles de -chesne de synople, posées trois, deux et une._ - -Roger, sire de Briqueville-Bretteville.--_D’argent, à six feuilles de -chesne de synople, posées trois, deux et une._ - -Thomas de la Broïse.--_D’azur, à deux fasces d’or, accompagnées de -trois molettes d’éperons du même, posées deux et une; au chevron du -même brochant sur le tout._ - -Jean Le Brun.--_Mi-parti d’hermines et d’azur; au lion de l’un en -l’autre, couronné, tenant de ses pattes de devant une lance de gueules -posée en pal._ - -Louis de Cantilly.--_De gueules, au chevron d’or, accompagné de trois -besants d’argent, posés deux et un; au chef cousu de gueules, chargé -d’une croix d’argent._--Devise: _A Cantilly, honneur y gist._ - -Jean de Carrouges.--_De gueules, aux fleurs de lys sans nombre._ - -Jean de la Champaigne d’Argouges.--_D’azur, à deux fasces d’or; -accompagnées de neuf merlettes d’argent, posées quatre, trois et deux._ - -Robert Le Charpentier.--_D’argent, à trois canettes de sable, posées -deux et une._--Devise: _Dieu m’aide._ - -Raoul Le Clere.--_D’argent, à la fasce de gueules; accompagnée d’un -léopard de même, posé à la dextre de la pointe de l’écu._ - -Richard de Clinchamp.--_D’argent, au gonfanon de gueules, frangé -d’azur, orné de trois pendants de même.--Devise: Pro Deo et rege._ - -De Combray (le bastard).--_D’azur, à trois lionceaux d’argent, posés -deux et un._ - -Raoulquin de Créquy.--_D’or, au Créquier de gueules._--Devise: _A -Créquy, le grand baron, Créquy haut baron, haut renom._ - -Foulques de Creully.--_D’argent, à trois lionceaux de gueules._ - -Jean de Criquebeuf.--_D’azur, au bœuf passant, en peine d’argent._ - -Henri de Crux.--_D’azur, à deux bandes d’or; accompagnées de sept -coquilles d’argent, posées deux senestres en chef, trois lignées entre -les deux bandes et deux destres en pointe._ - -Jean Drouart.--_De gueules, à trois membres de griffon d’or, posés deux -et un; au chef d’or._ - -Louis, sire d’Estouteville, capitaine.--_Burelé d’argent et de gueules -de dix pièces; au lion morné de sable brochant sur le tout._ - -Robert d’Estouteville, bastard d’Aussebosc.--_Burelé d’argent et de -gueules de dix pièces; au lion morné surmonté d’un lambel, le tout de -sable brochant sur le tout._ - -Françoys Flambart.--_D’azur, à la fasce cinq fois flamminée, -accompagnée en chef de deux étoiles, le tout d’or._ - -Richard Flambart.--_D’azur, à la fasce cinq fois flamminée, accompagnée -en chef de deux étoiles, le tout d’or._ - -Jacques de Folligny.--_Mi-parti d’argent et de gueules, à deux -quintefeuilles de gueules et d’argent mises en fasce._ - -Louis de Folligny.--_Mi-parti d’argent et de gueules, à deux -quintefeuilles de gueules et d’argent posées en fasce._ - -Robert de Fontenay.--_D’argent, à deux lions de sable léopardés, posés -l’un au-dessus de l’autre, armés, lampassés et couronnés de gueules._ - -Jean Gouhier.--_De gueules, à trois roses d’argent, posées deux et une._ - -Jean de Grainville.--_D’azur, à deux fasces d’argent, accompagnées de -six croisettes d’or, posées trois, deux et une._ - -Henry de Grippel.--_D’azur, à un dextrochère d’argent, tenant un -demi-vol du même._ - -Pierre Le Grys.--_D’argent, à la fasce de gueules._--Devise: _Avec le -temps._ - -Henry Le Grys.--_D’argent, à la fasce de gueules._ - -Thomas Guérin.--_D’azur, à trois molettes d’éperons d’or, posées deux -et une; au chef d’or chargé d’un lion issant de gueules._--Devise: _In -trino omnia, et uno._ - -Charles de Guémené.--_Mi-parti, au premier de gueules, à neuf mascles -d’or; au deuxième d’hermines sans nombre._--Devise: _Potius mori quam -fœdari._ - -Jean de Guiton.--_D’azur, à trois angons d’argent, posés deux et -un_.--Devise: _Diex aïe._ - -Du Halay.--_De sable, à deux fasces d’argent; au pal d’or brochant sur -le tout._ - -Guillaume Hamon.--_D’azur, à trois annelets d’or, posés deux et -un._--Devise: _Ha mon ami._ - -Olivier Hamon.--_D’azur, à trois annelets d’or, posés deux et un._ - -Alain Hamon.--_D’azur, à trois annelets d’or, posés deux et un._ - -Thomas Le Hartel.--_D’or, à une manche mal taillée de gueules._ - -Guillaume Hay.--_De sable, au lion morné d’argent._--Devise: _A toga -nitesco et ense._ - -Jean de la Haye d’Aronde.--_D’or, au sautoir d’azur._ - -Jean de la Haye, baron de Coulonces.--_D’azur, à la fasce d’or, -accompagnée de trois besants du même, posés deux et un._ - -Colin de la Haye-Hue.--_De gueules, à trois losanges d’argent, posés -deux et un._ - -Jean Hérault.--_D’argent, à l’étoile de sable en abyme, accompagnée de -trois canettes de mêmes, posées deux et une, becquées et membrées d’or._ - -Michel Hérault, seigneur de Plomb.--_D’argent, à l’étoile de sable -posée en abyme, accompagnée de trois canettes de mêmes, posées deux et -une, becquées et membrées d’or._ - -Bernard du Homme.--_D’azur, au léopard d’argent, accompagné de six -besants d’or, posés trois, deux et un._ - -Robert du Homme.--_D’azur, au léopard d’argent, accompagné de six -besants d’or, posés trois, deux et un._ - -Thomas Houel.--_Paslé d’or et d’azur de six pièces._ - -Laurens des Longues.--_De gueules, à l’aigle abaissée d’argent._ - -Alain des Longues.--_De gueules, à l’aigle abaissée d’argent._ - -Guillaume de la Luzerne.--_D’azur, à la croix ancrée d’or, chargée de -cinq coquilles de sable, posées une sur le centre du croisillon et les -autres sur le milieu de chaque branche._ - -Christophe de Manneville.--_De sable, au lion d’argent._ - -Foulques de Marcilly.--_D’azur, à trois merlettes d’or, posées deux et -une._ - -Louis de la Mare.--_D’argent, à la croix de gueules._ - -Richard de la Mare.--_D’argent, à la croix de gueules._ - -Massire.--Cette famille était du Maine. - -Olivier de Mauny, baron de Thorigny.--_D’azur, au croissant de -gueules._--Devise: _Haynault l’ancien. Mauny! Mauny!_ - -Foulques du Merle.--_De gueules, à trois quintefeuilles d’argent, -posées deux et une._--Devise: _Spes mea sola Deus._ - -Henry Millart.--_D’azur, au croissant d’or, accompagné de trois étoiles -du même, posées deux et une._ - -Radulphe de Mons.--_D’argent, à l’aigle de gueules, becquée et membrée -d’or; à la bordure de sable, chargée de douce besants d’argent posés en -orle._ - -Thomas de Monteclerc.--_De gueules, au lion d’or._--Devise: _Majus -inter pares._ - -Charles de la Motte.--_D’argent, au sanglier de sable._ - -Louis de la Motte.--_D’argent, au sanglier de sable._ - -Jean de la Motte.--_D’argent, au sanglier de sable._ - -Robert de la Motte Vigor.--_D’argent, au sanglier de sable; au chef de -sable chargé d’une étoile d’argent._ - -Pierre du Moulin.--_D’argent, à la croix de sable, chargée en son -croisillon d’une coquille d’or._ - -Colas des Moustiers.--_D’argent, à la bande d’azur frettée d’or de huit -pièces._--Devise: _Quod opto est immortale._ - -Antoine Néel.--_D’azur, à trois mains senestres appommées d’argent, -posées deux et une; au chef d’or._ - -De Nocey.--_D’argent, à trois fasces de sable, accompagnées de dix -merlettes de même, posées quatre, trois, deux et une._--Devise: _Multa -nocent._ - -Robert de Netret.--_D’azur, au lion d’or; au chef cousu de -gueules._--Devise: _Deo ac regi._ - -Guillaume sire de Notret.--_D’azur, au lion d’or; au chef cousu de -gueules._ - -Estienne d’Orgeval.--_D’or, à deux troncs d’arbres, posés en fasces, -écotés et arrachés de sable._ - -Thomas de la Paluelle.--_D’azur, à trois molettes d’éperons d’argent, -posées deux et une._--Devise: _Mihi gloria calcar._ - -Guillaume des Pas.--_De gueules, au lion d’or._ - -Jean des Pas.--_De gueules, au lion d’or._ - -Nicole Payenel.--_D’or, à deux fasces d’azur, accompagnées de neuf -merlettes de gueules, posées en orle, quatre, deux et trois._ - -Jean Payenel, sire de Moyon.--_D’argent, à deux fasces d’azur, -accompagnées de neuf merlettes de gueules, posées en orle quatre, deux -et trois._ - -Thomas de Percy.--_De sable, au chef denché d’or._--Devise: _Espérance -en Dieu._ - -Jean Pigace.--_D’argent, à trois comettes de gueules, posées deux et -une._ - -André Pigace.--_D’argent, à trois comettes de gueules, posées deux et -une._ - -Louis Pigace (le bastard).--_De gueules, à trois comettes d’argent, -posées deux et une._ - -Thomas Pirou.--_De synople, à la bande d’argent._ - -Jean de Pontfoul.--_D’azur, à la fasce d’argent; au chef d’or, chargé -de trois molettes d’éperons de gueules rangées en ligne._ - -Guillaume Le Prestel.--_De gueules, à la croix ancrée d’or._ - -Yves Priour Vague de Mer (de Boceret Bretagne).--_De gueules, à la -fasce d’argent, accompagnée de trois coquilles en chef posées en ligne, -et d’un trèfle en pointe, le tout d’argent._ - -André du Pys.--_D’or, au lion d’azur, armé, lampassé et couronné de -gueules._ - -Louis de Quintin.--_D’argent, au chef de gueules._ - -Raoul de Regviers.--_D’argent, à six losanges de gueules, posés trois, -deux et un._--Devise: _Candore et ardore._ - -Robert Roussel.--_Paslé d’or et d’azur de six pièces; au chef de -gueules chargé de trois merlettes d’argent, posées en ligne._ - -Nicolas de Rouvencestre.--_D’or, au chef de gueules, chargé de trois -aiglettes d’argent posées en ligne._ - -Guillaume de Saint-Germain.--_De gueules, à trois besants d’argent, -posés deux et un._--Devise: _Deo, ecclesiæ et regi obediens et -fidelis._ - -Samson de Saint-Germain.--_De gueules, à trois besants d’argent, posés -deux et un._ - -Guillaume de Sainte-Marie d’Esquilly.--_D’argent, à deux fasces d’azur, -accompagnées de six merlettes de gueules, posées trois, deux et une._ - -Jean de Sainte-Marie d’Esquilly.--_D’argent, à deux fasces d’azur, -accompagnées de six merlettes de gueules, posées trois, deux et une._ - -Jean de Semilly.--_De gueules, à l’écusson d’argent posé en abyme, -accompagné de six merlettes du même, rangées en orle._ - -Robert de Semilly.--_De gueules, à l’écusson d’argent posé en abyme, -accompagné de six merlettes du même, rangées en orle._ - -Hébert Thézart.--_D’or, à la fasce de sable._ - -De Thorigny (le bastard).--_D’argent, à la croix de gueules._--Devise: -_Brevior at clarior._ - -Jean de Tournebu. IIIᵉ du nom.--_D’argent, à la bande d’azur._ - -Jean de Tournemine, sire de la Hunaudaye.--_Écartelé d’or et d’azur._ - -Pierre de Tournemine.--_Écartelé d’or et d’azur, à la traverse d’argent -brochant sur le tout._--Devise: _Aultre n’auray._ - -Robert de Vair.--_D’or, à deux fasces de gueules._ - -Jean Louvel, sire de Ver.--_De gueules, au léopard d’argent._ - -Guillaume de Verdun.--_D’or, fretté de sable de six pièces._ - -Girard Le Viconte.--_D’azur, à trois coquilles d’or, sans oreilles, -posées deux et une._--Devise: _Æternæ rerum vires._ - -Pierre de Viette.--_D’argent, à la bande d’azur, accompagnée de six -tourteaux de gueules, posés en orle._ - -M. DESCHAMPS DE VADEVILLE. - - - - -VIII - -AU QUINZIÈME SIÈCLE - -NOTE SUR L’ATELIER MONÉTAIRE ÉTABLI AU MONT SAINT-MICHEL - - -[Page 257] - -Parmi les monnaies qui sont mentio[=n]ées le plus fréque[=m]ent dans -les actes et les textes du commencement du XVᵉ siècle, on peut citer -les _moutons d’or_[43] qui devaient leur nom à l’agneau pascal qu’ils -ont pour type, et leur grande reno[=m]ée au titre excellent que saint -Louis avait donné aux agnels qu’il fit le premier fabriquer. C’est en -effet le _denier d’or à l’agnel_ de Louis IX qui est sans cesse rappelé -comme étalon dans les ordonnances de ses successeurs. En général le -titre des _moutons d’or_ fut plus respecté par les souverains que celui -des autres monnaies, et l’on en changea la figure aussi peu que le -permirent les modifications involontaires du style de l’art. Le nom du -prince réduit à quelques lettres et relégué dans une place secondaire -permettait, à chaque nouveau règne, de produire des imitations très -approchées du type accoutumé. - -Voici la description du _petit mouton_ tel qu’il avait cours sous -Charles VI; nous prenons comme exemple une pièce de la collection de -M. Rousseau, portant un point secret indiquant le lieu où elle a été -frappée. - -♱ AGN: DEI: QVI: TOLL: PECAT: MVDI: MIS: NOB: Agneau nimbé tenant une -bannière à croix tréflée; sous les pieds de l’agneau K. F. RX. Point -sous l’V de _mundi_, vingtième lettre. - -R ♱ XPC. VINCIT. XPC. REGNAT: XPC. INPERAT. Croix fleuronnée, -anglée de quatre fleurs de lys, dans un entourage composé de quatre -cintres et de quatre angles; or, poids: 2,54 grammes (Fabrication de -Sainte-Menehould, mai 1418.) - -On conçoit aisément combien un pareil type était fait pour tenter les -imitateurs étrangers; aussi vit-on dans plusieurs pays circuler des -contrefaçons du _petit mouton français_. - - -[Page 264] - -On était, dit M. Mantellier[44], à une époque difficile pour la -monnaie; en France, les ateliers, privés par la guerre des ressources -qui les alimentent, ne subsistaient qu’au moyen des refontes; et -indépenda[=m]ent de ses embarras particuliers, le duc de Bourbon tenait -aux affaires du roi par des liens trop intimes pour ne pas ressentir -en Dombes le contre-coup de cette détresse. Il est peu étonnant, -d’ailleurs, que ce prince, qui passa les premières années de sa vie -à la guerre contre les Anglais, les dernières dans les intrigues du -dauphin, et fut mêlé à tous les évènements d’alors, ait manqué de temps -et d’argent pour monnayer. - -Ces détails historiques rendent compte de la rareté excessive du -_mouton d’or_ que nous publions ici et qui constitue une importante -acquisition pour la numismatique du xvᵉ siècle. - -Henri V étant mort le 31 août 1422 et Charles VI le 21 octobre suivant, -le jeune Henri VI fut proclamé roi de France le 12 novembre et le -duc de Bedford fit frapper monnaie au nom du prince anglais partout -où s’étendait son pouvoir. Cependant, en Normandie même, quelques -places fortes étaient restées fidèles au dauphin. De ce nombre était -le Mont-Saint-Michel, qui ne se rendit jamais aux troupes étrangères. -L’atelier monétaire, établi en ce lieu, continuait à frapper au nom -de Charles VII, ainsi qu’on le voit par différentes chartes[45]. Il -est probable que la pièce suivante, conservée dans la collection de M. -Rousseau, a été faite au Mont-Saint-Michel. - -♱ AGN. DEI. QVI. TOLL. PCAT. MVDI. MISE. NOBS. Agneau nimbé tenant une -bannière surmontée d’une croisette, sous les pieds de l’agneau: K. F. -RX; le tout dans un entourage de onze petits cintres. Point sous la -dix-huitième lettre. - -R. ♱ XPC. VINCIT, etc. Croix fleuro[=n]ée, anglée de quatre fleurs de -lys, dans un entourage composé de quatre cintres et de quatre angles, à -l’extérieur duquel sont placées six fleurs de lys, une croisette et un -groupe de trois points. Point sous la dix-huitième lettre. Or; poids: -2,56 grammes. (Fabrication de mai 1423.) - -Cette monnaie, dont le style est relativement récent, convient -parfaitement aux premières années du règne de Charles VII; mais, comme, -d’une part, il n’est plus question de la fabrication des _moutons d’or_ -après l’ordona[=n]ce du 26 octobre 1428, et que, de l’autre, Charles ne -rentra en possession des villes monétaires de la Normandie qu’en 1449, -la présence du point sous la dix-huitième lettre, qui est la marque -française de Saint-Lô, ne s’expliquerait pas. - -Il est assez naturel de penser que ce point secret, devenu sans emploi -par suite de la spoliation anglaise, fut attribué au lieu qui avait -remplacé Saint-Lô dans la liste des ateliers français. - -Nous voyons, en effet, les officiers royaux, qui avaient exercé leurs -fonctions au Mont-Saint-Michel, réclamer, en 1453, contre la nomination -de deux gardes de la monnaie de Saint-Lô, faite le 30 juin 1450[46]. A -cette époque, cette dernière ville avait abandoné l’_annelet_ sous la -seconde lettre, différent des Anglais, pour reprendre le point sous la -dix-huitième lettre, et le Mont-Saint-Michel cesse de figurer parmi les -villes monétaires. De cette coïncidence il paraît résulter que ces deux -ateliers n’ont battu de la monnaie française qu’à l’exclusion l’un de -l’autre. - -Si nos conjectures sont justes, ce _mouton d’or_ aurait été -frappé l’année même où Louis d’Estouteville et ses cent dix-neuf -gentils-homes, aidés par les religieux de l’abbaye, repoussèrent, avec -un courage resté célèbre, les attaques désespérées des Anglais. - -ADRIEN DE LONGPÉRIER. - - - - -IX - -POÉSIE FRANÇAISE DU XVᵉ SIÈCLE - -UNE PRIÈRE EN VERS A L’ARCHANGE - -[Page 306] - - - Glorieux saint Michel archange, - A vous rens graces et louanges - De tout mon cuer, devotement, - En vous suppliant humblement, - Qu’envers Jhesu Crist, nostre pere, - Et Marie, sa fille et mere, - Fassiés que pardon me soit fait - De ce que puis avoir mefait, - Durant tout le cours de ma vie. - - A jointes mains merci vous prie: - Car vous avés la cognoissance - Des bonnes ames, et puissance - Recevoir et mener en gloire. - Si vueillez avoir en memoire - Mon ame, quant l’eure viendra - Que du cors partir li fauldra: - Par vous soit conduite tout droit - En Paradis; que Dieu l’ottroit[47]! - - - - -X - -PREMIERS MONUMENTS DU THÉATRE FRANÇAIS (XVᵉ SIÈCLE) - -LE MISTÈRE DU SIÈGE D’ORLÉANS QUI FUT REPRÉSENTÉ DU VIVANT DE JEANNE -D’ARC (I) - -[Page 306] - - -DIEU. - - Michel ange, entend à moy: - Je veuil par toy faire messaige, - Pour subvenir au desarroy - De France, le noble heritaige. - En Barois yras en voyaige, - Et feras ce que je te dy. - Au plus près d’un petit village - Lequel est nommé Dompremy, - Qui est situé en la terre - Et seigneurie de Vaucouleur, - Là trouveras, sans plus enquerre, - Une pucelle par honneur. - En elle est toute doulceur, - Bonne, juste et innocente, - Qui m’ayme du parfont du cueur, - Honneste, sage et bien prudente. - Tu luy diras que je luy mande - Qu’en elle sera ma vertu, - Et que par elle on entende - L’orgueil des François abatu; - Et que je me suis consentu - Recouvrer le royaulme de France, - Et par elle sera debatu - Contre les Anglois par oultrance. - Premièrement, tu luy diras - Que par elle vueil qu’i soit fait, - Et de par moy luy commanderas - Qu’i soit acomply et parfait. - Sy est qu’elle voise de fait - Pour lever le siege d’Orleans,[48] - Chasser les Anglois à destroit, - S’y ne s’en vont incontinant. - Puis après, elle le menra - Le roy Charles sacrer à Rains. - De par moy elle acomplira - Et en parviendra à ces fins; - Que de ce ne se doubte point: - Ma vertu sera avec elle, - Pour acomplir de point en point - Par icelle jeune pucelle. - Dy luy aussi pareillement - Qu’elle se veste en habit d’omme; - Je luy donray le hardiment, - Pour mieulx que le cas se consomme. - Puis elle s’en yra en somme - Devers Robert de Baudricourt, - Pour l’amener en ceste forme - Devers le Roy et en sa court. - -MICHEL ANGE. - - Mon chier seigneur, en grant coraige - Acompliray vostre ordonnance - Vers la pucelle bonne et saige; - Le cas luy diray en presence, - Je y vois, sans nulle difference, - Faire vostre commandement. - -DIEU. - - Que elle aye bonne fiance, - Sans soy esbayr nullement. - - Pose d’orgues.--Et vient devers la Pucelle gardant les brebiz de - son pere et queusant[49] en linge. - -MICHEL. - - Jeune pucelle bien eureuse, - Le Dieu du ciel vers vous m’envoye, - Et ne soyez de rien peureuse: - Prenez en vous parfaicte joye - Dieu vous mande, c’est chose vraye, - Que y vieult estre avecque vous, - Où vous soyez en quelque voye; - Si n’ayez point doncques de poux[50], - Sa voulenté et son plaisir - Est que vous aillez à Orleans, - Pour en faire Anglois saillir - Et lever le siège devant. - Se de vous sont contredisant, - En armes vous les convaincrez, - Ne contre vous ne seront puissans; - Mès de tout point les subjugrez. - Puis après, y vous conviendra - A Rains mener sacrer le Roy, - Que ainsi Dieu vous conduira, - Et Charles oster hors d’esmoy. - Combien qu’il ait beaucoup desroy[51] - Et pour le present fort à faire, - Dieu le fera paisible en soy, - Que il a ouy sa prière. - Et au seigneur de Baudricourt, - Vous luy direz que y vous maine - Incontinent, le chemin court, - Que il est vostre cappitaine, - Ainsi que c’est chose certaine. - Devers le Roy vous menera - En abit d’omme, toute seine, - Que Dieu toujours vous conduira. - -LA PUCELLE. - - Mon bon seigneur, que dictes vous? - Vous me faictes trop esbaye: - Cecy ne vient point à propoux, - En ce je ne sçay que je die. - Moy, povre pucelle ravye - Des nouvelles que vous me dictes, - Sachez, je ne les entend mie, - Que y me sont trop auctentiques. - Je ne vous pourroye respondre - Ainsi, moi, povre bergerete, - Vous qui cy me venez semondre. - Comme une simple pucelette, - Gardant es champs dessus l’erbete - Les povres bestes de mon pere, - Une jeune simple fillete, - Vous dis sont à mon bien contraire. - -MICHEL ANGE. - - Jehanne, ne vous en esmayez; - Que Dieu l’a ainsi ordonné, - Et veut que l’onneur vous ayez - Du royaulme, present fortuné, - Qui a esté habandonné - Par pechié commis des François; - Par vous sera roy couronné - Et remis en ses nobles drois. - -PUCELLE. - - En armes je ne me congnois, - Ne m’appartient la congnoissance, - Ainsi que vous le povez vois; - Et en moy n’est pas la puissance, - Ne ne treuve nulle apparence - D’aller devers le cappitaine - Lui raconter vostre ordonnance: - C’est que devers le Roy me maine. - -MICHEL. - - Amye, y le fault ainsi - Le faire, que Dieu le commande. - N’ayez de riens peur ne soucy, - Quand de par moy y le vous mande. - -PUCELLE. - - La chose, sachez, est si grande - Qu’i n’est nul qui le peust pencer, - Ne en moy n’est sens qui se tende - A savoir cecy propencer. - -MICHEL. - - Fille, acomplissez la chose - Et Dieu sera avecques vous, - Qui vous gardera, comme une rose, - De polucion contre tous. - Ayez en luy ferme propoux - Et le faictes de bon coraige. - Y vous aidera, et n’ayez poux - De tout dangier et tout dommaige. - -PUCELLE. - - A Dieu je vouldroye obeyr - Comme je doy et est raison, - Et très humblement le servir, - A mon povoir sans mesprison; - Et tousjours, en toute saison, - Vueil estre sa povre servante, - Actendant sa vraye maison - Lassus ou ciel, où est m’entente. - -MICHEL. - - A Dieu, Jehanne, vraye pucelle, - Qui est d’icelui bien aymée; - Ayez tousjours ferme pensée. - De Dieu estre sa pastorelle. - -PUCELLE. - - En nom Dieu, je vueil estre celle - De le servir, s’i luy agrée. - -MICHEL. - - A Dieu, Jehanne, vraye pucelle, - Qui est d’icelui bien aymée. - -PUCELLE. - - Mon bon seigneur, vostre nouvelle - De par moy sera réclamée - Au seigneur de ceste contrée, - Par la voye que dictes telle. - -MICHEL. - - A Dieu, Jehanne vraye pucelle, - Qui est d’icelui bien aymée; - Ayez toujours ferme pensée - De Dieu estre sa pastorelle. - - Puis s’en part, et y a pose. - -MICHEL. - - Pere, j’ay du tout acomply - Le vostre messaige humblement, - Sans riens avoir mis en oubly, - A la pucelle, vrayement; - Laquelle, debonnairement - De tout son cueur, vous veult servir, - Et tout vostre commandement - Le vouldra faire et acomplir. - -DIEU. - - Le royaulme je remetray sus, - Et les anemis confonduz, - Par la pucelle ruez jus - Et par elle tout convaincuz; - Que, dès si qu’elle les aura veuz, - En elle sera telle vaillance - Que il en seront esperduz. - Ou royaulme n’auront plus puissance. - - Pose. Puis dit: - -LA PUCELLE. - - O mon Dieu et mon créateur, - Plaise vous moy toujours conduire. - Vous estes mon père et seigneur - Auquel je ne veuil contredire. - - - - -XI - -POÉSIE FRANÇAISE DU XVIᵉ SIÈCLE - -CANTIQUE DE PÈLERINAGE - - -1. - - Je chanteray du Seigneur - La grandeur - En presence de ses Anges. - Son sainct Nom je beniray - Et diray - Tousjours ses sainctes louanges. - - -2. - - Soit que le flambeau du jour - De son tour - Ait avancé la carrière, - Soit qu’il s’en aille levant - Ou couchant - Il me verra en prière. - - -3. - - Les petits chantres aislés - Esveillés - Seront de la compagnie; - Parmi les champs et les bois - De leurs voix - Accompliront l’armonie. - - -4. - - L’air noircy de tourbillons - A nos sons - Appaisera son orage; - Le ciel qui nous entendra - Monstrera - Les rays de son beau visage. - - -5. - - Leve donc mon cueur à toy, - O grand Roy, - Embrase moy de ta flamme, - Afin que nul entretien - Que le tien - Ne puisse attirer mon ame. - - -6. - - Ta majesté, ô grand Dieu, - D’aucun lieu - Ne sçauroit estre bornée, - Et devant toy cent mille ans - S’escoulant - Ne sont pas une journée. - - -7. - - Tu es au plus haut des cieux - Glorieux, - Tu es au plus bas du monde; - Tu balances sur trois doigts - Tout le poids - De cette machine ronde. - - -8. - - Ton esprit penetre tout - Jusque au bout, - Rien n’est hors de ta presence; - Tu es cet œil qui tout voit - Et connoit - Le fond de la conscience. - - -9. - - Le Ciel, qui d’astres reluit - Toute nuict, - Emprunte de toy sa grace, - Et tout l’esclat non-pareil - Du soleil - N’est qu’un rayon de ta face. - - -10. - - Sans efforts ce que tu veux - Tu le peux, - Et ton vouloir est ta peine; - Tu peux effacer ce tout - Tout d’un coup - Au seul vent de ton haleine. - - -11. - - Tu fais cheminer les Roys - Sous tes loix - Et les princes de la terre - Desquels tu romps d’un clein-d’œil - Tout l’orgueil - Qui est fresle comme verre. - - -12. - - Tu nous donnes les moissons - Aux saisons - Que toy seul fais et disposes; - Tu fais largesse et soutiens - De tes biens - La vie de toutes choses. - - -13. - - C’est toi qui d’un riche esmail - Sans travail - Dore nos belles preries; - C’est toi qui donne à ces champs, - Tous les ans - Leurs gayes tapisseries. - - -14. - - Dieu! qui ne voit les bienfaicts - Que tu fais - A toute humaine nature. - Bien qu’il semble homme au dehors - En son corps, - Il n’en a que la figure. - - -15. - - Si tu monstres ton courroux - Contre nous, - Tout se renverse et chancelle; - La terre tremble d’effroy, - Hors de soy - Devant ta face immortelle. - - -16. - - Quand tu lances par les airs - Mille esclairs - Et les esclats de ta fouldre, - Si tu ne les reserrois, - Tu mettrois - Tout cet univers en poudre. - - -17. - - Tu fais de flots escumer - Cette mer, - Tu la brouilles de nuages. - Et puis tu retiens les vens - Insolens - Pour accoiser ces orages. - - -18. - - Toy qui commandes à ces flux - Et reflux, - Fais qu’aucun mal ne me greve, - Et deffend ton pelerin - Au chemin - Quand il passera la greve. - - -19. - - Anges qui donnez les mains - Aux humains, - Au cours de nostre voyage, - Soyez tousjours mon support - Jusque au port - De ce mien pelerinage. - - -20. - - Et toy, reçoy ces accens - Dont le sens - Est tiré de tes ouvrages. - Que tous courbez avec moy - Devant toy - Te font honneur et hommage. - - Amen. - - - - -XII - -AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE - -UN CHANT POPULAIRE EN L’HONNEUR DE SAINT-MICHEL - - -[Illustration: _Lent._ - - Saint Michel, Archange des mers; - Votre puissance est sans égale, - Ayant renversé Lucifer, - Malgré sa fureur infernale; - Nous nous prosternons devant vous: - Saint Archange, priez pour nous. -] - - -2. - - Vous êtes l’ornement des Cieux. - Et la gloire vous est acquise, - Prince des Esprits glorieux - Et le protecteur de l’Église: - Nous avons tous recours à vous, - Saint Archange, priez pour nous. - - -3. - - Vous défendez les gens de bien, - Et le pauvre, dans l’indigence, - Ne manquera jamais de rien, - Lorsque vous serez sa défense: - Nous avons tous recours à vous, - Saint Archange, priez pour nous. - - -4. - - Vous consolez les Pèlerins, - Qui, pour vous rendre leurs hommages, - Vous invoquent par les chemins, - Afin d’obtenir vos suffrages: - Nous avons tous recours à vous, - Saint Archange, priez pour nous. - - -5. - - C’est vous, l’Archange glorieux, - Qui portez l’arme de victoire; - Nous venons vous offrir nos vœux, - Et chanter en votre mémoire: - Nous avons tous recours à vous, - Saint Archange, priez pour nous. - - -6. - - Nous n’aurons que vous au moment - Que viendra le Juge sévère - Pour tenir son grand jugement, - Qui puisse adoucir sa colère: - Nous avons tous recours à vous, - Saint Archange, priez pour nous. - - -7. - - Lorsqu’à l’article de la mort, - Le Diable nous voudra surprendre, - Daignez dans ce dernier effort - Venir du Ciel pour nous défendre: - Nous avons tous recours à vous, - Saint Archange, priez pour nous. - - -8. - - Nous vous prions à jointes mains, - Prosternés en votre présence, - De nous aider en nos besoins; - Soyez, grand Saint, notre défense; - Nous avons tous recours à vous, - Saint Archange, priez pour nous. - - -9. - - O Saint Michel, qui, dans le ciel, - Chantez du Très Haut les louanges; - Saint Raphaël, saint Gabriel, - Anges, Chérubins et Archanges: - Priez le Rédempteur pour nous; - Anges du Ciel, priez pour nous. - - - - -XIII - -AU XVIIIᵉ SIÈCLE - -UNE LETTRE A MABILLON[52] - - -AU RÉVÉREND PÈRE DOM JAN MABILLON, RELIGIEUX DE L’ABBAYE DE SAINT -GERMAIN DES PREZ, A PARIS. - -[Page 346] - -Du Mont Saint Michel ce 8 avril 1706 P. C. - -Mon révérend pere, - -Je ne scais si j’ay fait response à la lettre que votre révérence m’a -fait l’honneur de m’escrire au sujet de notre monastère dont elle -veut faire tirer des planches. Dans le doutte où je suis, j’aymes -mieux luy escrire deux foys que de manquer à une, je dois luy avoir -escrit que j’avois cherché le dessein de notre monastère fait par nos -pères, mais inutilement. Monsieur notre intendant me la demande avecq -instance: je fus dans la mesme peine à son égard que je suis au votre. -Si j’avois icy quelqu’un capable d’en faire un dessein exact, je le -ferois faire mais je n’ay personne; il mériteroit plus qu’aucun autre, -sans contredit, une place dans vos annales, mais j’aimerois autant ou -peut-être mieux ne l’y point mettre du tout s’il n’y est bien fait et -si tout n’y est bien marqué. - -La fontaine de Saint Aubert est au bas d’un grand escalier qui descend -du pied de notre batiment, sur la grève, elle est sur la grève mesme -tout joignant le rocher, elle étoit autrefoys renfermée dans une -tour que la mer a renversé, et a penetré dans la ditte fontaine qui -est ordinairement salée quand la mer y pénètre, c’est un grand puis -elevé de quinze à vingt pieds de la grève. Le bout de notre dortoir -donne à l’orient et règne au nord et au midi. Le batiment a près de -deux cents pieds de long. Dans le premier étage sont de grandes sales -voutées sans avoir que de très petites ouvertures et en petit nombre -à cause qu’il est en manière de forteresses; du bout de l’orient sont -le réfectoir au deuxième étage, la cuisine, la sale des chevaliers, au -bout de laquelle est cet escalier qui descend à la fontaine de Saint -Aubert; au troisième étage c’est un dortoir avecq le cloistre, qui est -au dessus de la sale des chevaliers, et qui n’a aucun étage au dessus; -au quatrième étage un deuxieme dortoir au dessus du premier, et un -cinquieme étage au dessus où est la classe d’un bout, et de l’autre un -grenier. - -Du côté du midy on a joint à ce batiment un autre petit corps de logis -qui ne comance qu’au deuxieme étage, c’est à dire au plain pié du -réfectoir. Il y a quatre étages; le premier sert de lavoir, le deuxieme -c’est la chambre des hostes; les deux autres étages n’occupent qu’une -petite partie du bout du dortoir joignant le cloitre, parceque s’il -s’étendoit tout le long du dortoir il en déroberoit tout le jour et -les cellules en seroient inutiles, il en occupe trois qui ne servent -de rien. Le troisième étage est une chambre commune, et le quatrieme -la bibliotheque; il n’y a qu’un espace de six à sept pieds entre le -ron point de l’eglise et ce petit corps de logis, qui sert d’entrée au -monastère. - -Je ne connois point de petite montaigne à l’oposite de _Tombelaine_. -Tombelaine est un rocher, au nord du notre; à un gros quart de -lieüe, on y conte une demi lieüe. C’est un diminutif de tombe, la -notre s’apelle le mont de tombe [in monte tombe]. L’autre s’apelle -Tombelaino, quasi tombula. Il y a eu des batiments qui ont tous esté -razez par ordre de la cour, c’est un prieuré dont le revenu s’estand -pour la pluspart dans la paroisse de Bassillé distante de deux lieues -dudit Tombelaino, où il y a un fief qui en dépend. Au nord est de -Tombelaino, il y a une pointe de terre qui avance en la mer et qui est -fort elevé qui s’apelle le pignon butor, mais il n’y a jamais eu ni -église ni chapelle. Au nord ouest est la pointe de cancale ces deux -pointes font comme un croissant ou une très grande anse; nous sommes -dans le milieu de cet anse, car le flux nous entour d’une demi lieu au -sud. - -[sidenote: - - cancal -le mont la grande mer - St Michel - le pignon butor -] - -A l’oüest de Tombelaine, il y a une montaigne apellée Montdol, éloigné -d’un gros quart de lieu de Dol et d’une demie lieue au plus du rivage -de la mer. Je ne scays pas si vous ne voulez point parler de cette -montaigne. Il y a un petit prieuré dépendant d’icy dont l’église est -sur la montaigne avecq un bourg. - -Il seroit trop juste que notre monastère contribuast à la gravure de -ces planches, et si j’en avois eu la nouvelle dans le temps que notre -premier procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de donner quelque -chose à votre réverence, mais il me seroit plus facile de tirer de -l’eaue de notre rocher que de l’argent de nos officiers et en verité -quand ils le voudroient ils ne le pouroient pas à présent. La misère -est si grande que cela passe l’imagination. Il y a trois ans que je -dois quelque chose a un marchand libraire de Rennes que je n’ay encore -pu faire payer. Je suis bien faché de ne pouvoir satisfaire a sa tres -juste demande, car on ne peut estre avecq plus de distinction d’estime -et de considération que je suis, - - Mon révérend père, - -Votre très humble et tres obeissant serviteur et confrere. - - Frère Julien DOYTE. - - M. B. - - - - -XIV - -PENDANT LA RÉVOLUTION[53] - -[Page 351] - - -Nous maires et officiers municipaux de la ville du Mont Sᵗ Michel étant -occupés à nos affaires communes de laditte ville avons été interrompu -par un bruit extraordinaire, qui a fait sortir plusieurs habitants de -leurs maisons, et après estre sorty de notre bureau dans la grande rüe, -nous avons vu les nommés Thomas Desplancher et Jean Desplancher son -frère habitans de cette ville qui se frapoient à coups de poind et de -pieds, et se tiroient par les cheveux, et se tretoient indignement par -des jurement, et comme lesdits Desplancher sont dans lusages de faire -du tapages dans la ville et de troubler journellement le repôs public; -pourquoi nous avons ordonné comme de police que lesdits Desplancher -garderoient provisoirement prison l’espace de vingt-quatre heures -dans les prisons de cette ville, pourquoy nous avons enjoint au sieur -Turgot officier de garde de ce jour de commander des soldats en nombre -suffisent pour constituer prisonniers lesdits Desplancher; sauf à -ordonner plus grande peines s’il y echeit contre les dits Desplancher -donné à notre bureau le vingt sept may sur les dix heures et demie du -soir mil sept cent quatre-vingt-dix. - - L’EVATU, _maire_; J. RICHARD, _officier municipal_; BLIN, _officier - municipal_; AUQUETIL, _procureur_; L. LEROY, _ptre grefier_. - -Ledit jour a comparu ledit sieur Turgot officier de garde sur les huit -heures du soir le quel nous a déclaré avoir constitué prisonniers -lesdits Desplancher au terme de la sentence cy dessus ce qu’il a signé - -Charles TURGOT. - -Du jeudi vingt décembre mil sept cent quatre vingt douze nous officiers -municipaux soussigné ayant apris que la nouvelle municipalité est -constituée, Déclarons nos fonctions municipalle finie et arrestée ce -dit jour et an que dessus. - -F. MOUILLAUD, _Cy dev. officier_; L. LEROY, _Cy dev. maire_; Charles -TURGOT, _Cy dev. officier_; HEVAUT, _Cy dev. greffier_. - - * * * * * - -L’an mil sept cent quatre vingt treize le deuxième octobre, l’an 2ᵉ de -la République française une et indivisible - -Au Mont Sᵗ Michel - -S’est présenté en la maison commune le citoyen Oury envoyé de -l’assemblée primaire du canton d’Avranches district du dit lieu, -section de Saint-Saturnin, lequel nous a apparu 1º du raport et du -decret du 23 août dʳ sur la réquisition civique des jeunes citoyens -pour la deffense de la patrie, 2º d’une proclamation du citoyen Le -Carpentier représentant du peuple envoyé par la Convention nationale -dans le département de la Manche; 3º d’une commission à lui adressée -par le d. citoyen Le Carpentier au nom du salut public et conformement -à l’article 4 du decret de la Convention nationale en date du 16 août -dʳ; 4º enfin d’une lettre des citoyens administratieurs de ce district, -du 25 de ce mois avec invitation de publier et de donner lecture des -pièces ci dessus aux jeunes citoyens âgés de 18 à 25 ans afin qu’ils -connoissent leur requisition; de faire aussi un état nominatif de tous -ces mèmes jeunes gens et d’en tenir registre, de donner le denombrement -exact de la quantité et de la qualité de tous les chevaux autres que -ceux servant à l’agriculture et enfin celui de tous les fusils et -surtout de ceux de calibre, de tout quoi le d. citoyen Oury nous a -demandé acte et a signé après lecture, OURY. - -L’an mil sept cent quatre vingt traize l’an deux de la République -française une et indivisible le traize 8ᵇʳᵉ mil sept cent -quatre-vingt-traize il a été aresté par le Conseille generale de la -commune apprès avoir antandu le procureur qua dater de ce jour ille est -etabli un burau dans le ci-devant presbitaire dans laquelle il serfait -un tron à trois clés pour ramasser toutes les laitres qui viendront -soit à l’adresse des prestre deténu dans le chateau de cette vil ou a -l’adrès du maire ou officiers municipaux ou procureur de la commune -pourvu qui soit sust l’adrèse ou dedans pour remaitre à quaques uns de -ces prestres detenus, dont le tron ne sera ouvairt que deux fois par -semaine savoir le mardi et le vandredi de chaque semaine; il en sera -fait un à la porte du chateau paraille dans laquelle tous les praîtres -mettront leurs laitres san qu’il an soit pris une par aucun manbre de -la commune qua l’ouvairtur du tronc, il est aresté quauquun paquet ni -assignat ne seront remis à aucuns de ses refractaire quan présence de -la commune; s’il vien du pain, il séra distribué egallement; ille est -defandu au consierge de laisser autres qui que se soit plus loing que -la porte sou paine daitre punis suivant larresté autre le conseille -généralle de la commune, aresté an maison commune le dit jour, mois -et an ci-dessus; il est défandu au consierge de quitter sa porte sous -peine de pairdre sa pansion à moins qu’il ne se fasse ranplacer par une -pairsones capable de le ranplacer et que la municipalité yst consante -deux mot rayé nul. - -J. HEVAUT, _officier_; J. RICHARD, _maire_; Tomas FOUCHÉ; Etienne -VIDAL, _procureur_; Julien MENARD; J. BASIRE; Jean GAINARD. - - * * * * * - -Du jeudi trente août mil sept cent quatre-vingt-douze, l’an 4ᵐᵉ de la -liberté en la maison commune du Mont St Michel s’est présenté devant -nous maire et officiers municipaux de la dite ville du Mont St Michel -le sʳ Henri Jean Dufour prestre ci-devant religieux bénédictin, lequel -a déclaré vouloir sur le champ prester le serment prescrit suivant -les loix. Nous susdits officiers municipaux, en reconnaissance de -la conduite patriotique du sʳ Dufour an nous bien connue depuis la -Révolution, et vû que le sʳ Dufour s’est présenté differentes fois et -a offert son serment à la municipalité pourquoi nous n’avons pas crü -devoir differ d’avantage à l’admettre à prester son serment ce qu’il -a fait dans les termes suivans: je jure d’être fidelle à la Nation à -la Loi et au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution -du Royaume décretée par l’Assemblée nationale constituante aux années -1789, 1790, 1791. Ce qu’il a singné avec nous ce présent proces verbal -fait et arrété ce dit jour et an que dessus. - -Henry-Jean DUFOUR, _cy devant religieux benedictin_; L. LEROY, _maire_; -F. MORILLAUD, _officier_; Jean DUVAL; F. HEVAUT, _greffier_. - - * * * * * - -Du jeudi quatre octobre mil sept cent quatre vingt douze l’an 4ᵐᵉ -de la Liberté et le 1ᵉʳ de Legalité, nous officiers muncipaux du -Mont St Michel, extraordinairement assemblé, au domicile du sʳ -Henry-Jean Dufour prestre ci devant religieux bénédictin en vertu -d’une réquisition de sa part, tendant à prester le serment réquis, -pourquoi nous susdits officiers municipaux vû l’infirmité du sʳ Dufour -et né pouvant se rendre à la maison commune nous nous sommes expres -transporté au lieu de son domicilie pour récévoir son serment léquel la -sur le champ proféré dans les termes suivants, je jure de maintenir la -liberté et legalité ou de mourir en la deffendant. Ce qu’il a singné -avec nous le dit jour et an que dessus. - -Henry Jean DUFOUR; L. LEROY, _maire_; F. MORILLAUD, _officier_; -F. HEVAUT, _p. greffier_; Ch. TURGOT, _officier_. - - * * * * * - -Dudit jour jeudi quatre octobre mil sept cent quatre-vingt-douze l’an -4ᵐᵉ de la liberté et 1ᵉʳ de l’egalité, c’est présenté devant nous, -officiers municipaux à la commune du Mont-St-Michel, le sʳ Claude -Carton prestre ci devant religieux benedictin léquel a déclaré vouloir -se conformer à la loi, et prester le serment requis par les décrets de -l’assemblée nationalle lequel la main levée l’a proféré sur le champ -dans les termes suivants: Je jure de maintenir la liberté et l’egalité -ou de mourir en la deffendant. Ce qu’il a singné avec nous lesdit jour -et an que dessus. - -Claude CARTON; L. LEROY; F. MORILLAUD, _officier_; Ch. TURGOT, -_officier_; F. HEVAUT, _greffier_. - - * * * * * - -Dudit jour jeudi quatre octobre mil sept cent quatre vingt douze l’an -4ᵐᵉ de la liberté et 1ᵉʳ de l’egalité c’est présenté devant nous -officiers municipaux à la maison commune du Mont Sᵗ Michel, le sʳ Louis -Augustin Pissès prestre ci devant religieux benedictin léquel a déclaré -vouloir se conformer à la loi et prester le serment requis par les -décrets de l’Assemblée nationale, lequel la main levée la profferé -sur le champ dans termes suivants: je jure de maintenir la liberté et -legalité ou de mourir en la deffendants, ce qu’il a singné avec nous ce -dit jour et an que dessus. - -Louis Aug. PISSIS, L. LEROY, _maire_; F. MORILLAUD, _officier_; -Ch. TURGOT, _officier_; F. HEVAUT, _greffier_. - - * * * * * - -Dudit jour jeudi quatre octobre mil sept cent quatre vingt douze, l’an -4ᵐᵉ de la liberté et de legalité c’est présenté devant nous officiers -municipaux à la maison commune du Mont St Michel le sʳ Jacque Besnard -curé constitutionnel dudit lieu, lequel a déclaré vouloir se conformer -à la loi et prester le serment requis par les décrets de lassemblée -nationale lequel la main levée la profferé sur le champ dans les termes -suivants: je jure de maintenir la liberté et legalité ou de mourir -en la deffendants. Ce qu’il a singné avec nous ce dit jour et an que -dessus. - -Jacques BESNARD, _Curé du Mont_; L. LEROY, _maire_; Ch. TURGOT, -_officier_; L. HEVAUT, _greffier_; F. MORILLAUD, _of._ - - * * * * * - -Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont-St-Michel -certifions à qui il appartiendra que le citoyen Nicolas de la Goude -prestre originaire de la paroisse de Saint Lo Dourville demeurant -depuis plusieurs anée à celle de St Georges de Bohom est maintenant à -la maison commune du Mont St Michel, nous lui avons delivré le presant -pour lui servir en cas de bezoin, fait ce vingt trois aoust mil sept -cent quatre vint treize l’an deux de la République françoise. - -LA GOUDE, J.; RICHARD, _maire_; Etienne VIDAL, _procureur_. - - * * * * * - -Suivant la déclaration que Nicolas de la Goude nous a fait ce dit jour -et an que dessus. J. RICHARD, _m._ - -Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -soussigné cairtifions que le citoyen Charles le Venard lainé ci-devant -prieur de la Mancellière est vivant et existant et habite présantement -au chatiau du Mont St Michel en foy de quoi nous lui avons délivré -le présent pour lui servir et valloir en cas de besoin en la maison -commune ce dix 7ᵇʳᵉ mil sept cent quatre vingt treize, l’an deux de la -République françoise une et indivisible. - -Charles LE VENARD l’ainé; J. RICHARD, _maire_. - - * * * * * - -Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -district d’Avranche département de la Manche en exécution du decret -de la Convention nationale du quinze mars dernier certifions acqui il -appartiendra que le citoyen Jean Jacques Chatiaux prêtre est vivant -et existant demeure au chatau dudit Mont St Michel sans interruption -depuis le seize may dairnier presente année 1793 en foy de quoi nous -avons delivré le present pour servir et valoir ce que de raison au dit -citoyen Chataux, affiche prealablement faite dudit certificat pendant -trois jours an la maison commune du Mont St Michel le quinze octobre -mil sept cent quatre vingt treize l’an deux de la République une et -indivisible. - -J. RICHARD, _maire_; CHATEAUX; Etienne VIDAL, _procureur_; Jean -GAINARD; HEVAUT, _greffier_; J. HAMEL. - - * * * * * - -Les derniers ecclesiastique qui étoient detenus dans le chateau du -Mont Saint Michel an sont party le vingt un germinal l’an trois de -la République francoise une et indivisible. Extrait du registre des -délibérations du Conseil general du district d’Avranches du sept -octobre 1793, l’an 2 de la République francoise une et indivisible. - -L’assemblée de Conseil du district d’Avranches vu la pétition de la -commune du Mont St Michel en date de ce jour par laquelle elle expose -que ses habitants et les pretres detenus dans la ci devant abbaye sont -dans un besoin puissant, qu’elle ne peut leur procurer de subsistance -dans la campagne, qu’il est difficile pour ne pas dire impossible -de s’en procurer au marchert considerant que la position du Mont -Saint Michel environné le plus souvant de la mer ne permet pas à ses -habitants de sortir librement pour aller aux marché d’Avranche, chef -lieu de canton que celui de Pontorson est beaucoup plus à proximité -après avoir de nouveau examiné les requisitions adressées jusqu’ici -aux communes de ce canton et les avoir conférées le procureur syndic -entendû arrété que les requisitions adressées aux communes environnant -Pontorson sont revoquées à commencer de jeudi prochain, qu’au lieu -de 340 rahiaux de blé requis jusqu’ici pour l’aprovisionnement du -marché de Pontorson, il en sera requis quatre cent dix parce que la -municipalité veillera à ce que l’excedent vertisse specialement à -l’approvisionnement du Mont St Michel qua commencer par le marché du -16 de ce mois les communes denommées au present arresté et portées -sur le registre des deliberations contribueront à l’approvisionnement -du marché de chaque semaine dans la proportion ditte des deux tiers -au moins en fromant seigle et paumelle et l’autre au plus en sarrazin -qua cette fois les municipalités seront tenüe sous leur responsabilité -d’adresser aux cultivateurs de leurs communes, autres que les fermiers -des domaines nationaux et d’émigrés, les requisitions nécessaires pour -faire fournir la quantité qui leur est assignée d’en envoyer l’etat -delle certifié à la municipalité de Pontorson assez à tems pour qu’elle -puisse vérifier ceux qui refuseront de defférer aux requisitions qui -leur seront faites et que sur sa denonciation ils soient poursuivis -suivants la rigueur de la loi. Signé le Marié présidant et le Maistre -pour expédition conforme Carbonnel le Maistre. - -Délivré un certificat d’existance au citoyen Jean Baptiste Monteuil -prêtre originaire de la commune de la Haye du Puit district de Carentan -département susdit est vivant et existant, demeure au châtiau du Mont -St Michel sans interruption depuis le vingt deux juin. Foy de quoi nous -avons délivré le présent pour servir et valoir ce que de raisons au dit -citoyen Monteuil affiche prealablement faite dudit certificat pendant -trois jours en la maison commune du Mont St Michel. Ce onze pluviôse 2 -année de la République françoise une et indivisible. - -J. RICHARD, _maire_; MONTEUIL. - - -LIBERTÉ ÉGALITÉ.--PLACE DAVRANCHE - -Le commandant Leuperaiec d’Avranche commandant de la gandarmerie -national tu voudras bien citoyen, commander le nombre de gens darmes -que tu jugeras necessaire pour conduire au Mont-St-Michel, les nomées -Le Mornier, Le Chevalier et Saussons ci devant curé et vicaires de Sacé -ils sont à la maison d’arret. Tu y joindras le nomée le Souge prêtre -qui est à la prison. LETELLIER - -Le 10 ventôse l’an 2 de la Republique françoise une et indivisible. - -Le neuf floreal deuxième année republicaine s’est présenté le citoyen -Francois Grentel ci devant curé à Vains St Leonard canton et district -d’Avranche devant les officiés municipaux et notable en pairmanance -de la commune du Mont libre, lequel a declaré que par obeisance à -l’aresté du citoyen le Carpentié représentant du peuple à Port Malo an -date du vingt quatre gairminal lequele aresté n’a encore été publié -officiellement, il venait se rendre au dit lieu du Mont libre le dit -jour et an que dessus. - -F. GRENTET; Etienne VIDAL, _agent national_; F. MORILLAUD, - _officier en permanence_. - - * * * * * - -Avranches 7 floreal lan 2ᵉ de la Republique une et indivisible. - -LIBERTÉ, ÉGALITÉ, UNITÉ ET INDIVISIBLE DE LA RÉPUBLIQUE - -L’agent national près le district d’Avranches aux citoyens du district. -Laissez librement passer le citoyen Pierre Lainé de la commune de St -Sénier près Avranches allant au Mont St Michel conduire le citoyen -Pierre Affichard prêtre condamnée à la réclusion dans la maison commune -qui y est établie la Mᵗᵉ du Mont St Michel permettra au citoyen Lainé -d’entrer dans la dit maison pour y faire le arrangement necessaire au -dit Affichard. - -Avranche 7 floreal lan 2 de la Republique françoise. - -FRAIN, _ageans nationale_. - - * * * * * - -Le douzé floreale deuxieme année de la republique une et indivisible. -Liberte nous Maire, officiers municipaux et agent national provisoire -de la commune de Rhiutambault Saint Georges chef lieu de canton sous -le district de Fougerer departement d’Ille et Vilaine sur ce que le -citoyen Bertrand Thommas cy devent notre curé nous a fait connaître ne -vouloir nullement en freindre la loi qui oblige tous les prêtre délre -la reclusion; que son intention est de partir avan la promulgation -de la ditte loy pour se randre au Mont St Michel qu’il croit être la -maison de sa reclusion ou il entand se rendre volontairement il nous a -déclaré pour cet effet voloir partir le jour sur les neuf heures pour -se rendre à St Jammer s’il le peut pourquoi nous luy avons délivré le -présent avec invitation a nos conffre et collegues des Municipalités -sur sa route de luy prêter aide et assistance pendant sa route attendu -qui est attaqué depuis longtemps d’une paralisie du côté droit. Le -citoyen Bertrand Thoumas âgé de cinquante-sept ans taille de cinq pieds -un pouce le yeux bleut la bouche moyenne menton rond front haut epilé -le visage carré et vermiel delivre à la maison commune de Rhintaubault -St George le jour dix floreal, l’an deux de la Republique Française une -et indivizible et imperissable ce que nous avons areté le dit jour et -an que dessus. - -Julien MENARD. P. BOULARD. BLIER. - - * * * * * - -Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -district d’Avranche departement de la Manche soussignés certifions -que le jeudi seize mai du présent mois; il est arrivé cinquante et -un ecclésiastique au château du Mont St Michel pour étre detenû dans -le chateau qui ont été conduits par les cavaliers de la gendarmerie -nationale de Coutance. En consequence nayant reçû aucun ordre du -département ny du district d’Avranche, nous avons délivré le présent au -citoyen Pierre Foison, marechal de logis de la gendarmerie nationale de -Coutances sur son ordre pour lui servir et valoir de décharge fait et -délivré à une heure après midy à notre maison commune ce dix-sept mai -mil sept cent quatre-vingt-treize L’an deux de la Republique Françoise -de la maison commune de Coutance. - - * * * * * - -L’an mil sept cent quatre-vingt-treize L’an deux de la Republique -Françoise le dix neuf octobre il est arrivé au Mont St Michel cent -quatre vingt cinq Ecclésiastique du département de Lisle et Villaine -pour ètre détenû dans le Château qui ont été conduits par de la troupe -et des volontaires et des gendarmes avec environs trante voiture, le -citoyen Claude le Coze eveque de Reines etoit du nombre pour être -detenû et dont Geor cy devant assistant du general de Lordre des cy -devant Benedictins. En registre à la maison commune du Mont St Michel -ce dix neuf octobre mil sept cent quatre vingt treize L’an deux de la -Republique Françoise. - - * * * * * - -L’an mil sept cent quatre-vingt-treize L’an deux de la Republique -Françoise le douze de novembre il est arrivé au Mont St Michel sur les -dix heures du matin des brigands qui ont mis l’arbre de la Liberté a -bas et l’ont couppé il ont party a environ onze heures a san retourner. -Lapres midy il sont revenus environ cinquante pour faire partir les -Ecclésiastique an leur disant qu’ils etoient Larmée Catolique et -Chretienne et qu’ils venoient pour les tirer des chaines et des fairs -et les tirer de captivité les brigands ont couché au Mont se sont -emparés des clefs de la ville et ont fermé les portes le lendemain il -ont cloué les canons ont jeté tous les boulets dans la greve ont cassé -et amporté les pavillons à la rezerve du Rouge; il ont voulu emporter -les vases sacrée les ecclesiastique qui etoient detenüs leur ont fait -des corrections, ils les ont lessé apres bien des explications il ont -voulû faire a ranconner le maire an lui demandant une forte somme le -citoyen maire a expozé sa vie et le citoyen agent la esposée aussi les -brigands leurs dire que s’ils ne les avoient pas trouvé à leurs postes -et place qu’il auraient mis le feut et le piage dans landeroit qu’il -étoient bien heureux que les prestres les usse prié de ne pas faire -de mal que si on n’avait pas eû pitié deùx il seraient mort de besoin -le lendemain treize il sont encore revenus faisant de grande menace le -maire et l’agent ont risqué à perdre la vie--le lendemain quatorze ils -sont encore revenus un grand nombre de brigands voulant nous couper le -coups avec leurs sabres sur le coups. - - * * * * * - -Du dimanche dix-huit août 1793 l’an deux de la Republique Française une -et indivisible, ses présenté devant nous, maire et officiers municipaux -Jacque Nicole de la paroisse de St Denis le Gatz, nous a déclaré qu’il -étoit soudiacre âgé de vingt sept ans, ayant été pris aux scrutin pour -fournir le cotingant de la sudite paroise, qu’il a été à Coutance, de -Coutance à Raine étant arrivé du sairvice, ille set randu au Mont St -Michel ou nous l’avons mis en arestation à son arivée qui étoit hier -environ six heurs du soir. - -J. RICHARD, _maire_; Etienne VIDAL, _procureur_; J. NICOLLE, _soûd_. - - * * * * * - -Nous maires et officiers municipaux de la commune du Mont St -Michel certifions à tous qu’il apartiendra que Charle le Vénard -prestre cy-devant curé de la Mancellière district de Mortain agé de -soixante-sept ans quatre mois queque jours né le vingt six may mil -sept cent vingt est vivant et habitant comme détenu depuis le seize -may dairnier en la maison de la ci-devant abbaye du Mont Saint Michel -s’étant cejourd’hui présenté en personne devant nous qui nous sommes -à cet effet fait introduire en laditte maison à sa réquisition pour -l’obtention du présent que nous lui avons accordé et qu’il a signé avec -nous en laditte ci devant abbaye et dans l’appartement qu’il y occupe, -ce vingt-sept septembre mil sept cent quatre vingt treize l’an deux de -la Republique françoise une et indivisible. - -J. RICHARD, _maire_; Etienne VIDAL, _procureur_; LE VENARD, _l’ainé_. - - * * * * * - -Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -soussigné certifions que le citoyen Nicolas Auguste Richer praitre de -la ville de Saint Malot est vivant et existant et habite actuellement -le chatau de notre ville depuis avirons quinze jours--l’afiche du -presant pandant trois jours à la maison commune delivré au bureau -pairmanent de la municipalité le cinq novembre mil sept cent -quatre-vingt-treize l’an deux de la République françoise une et -indivisible. - -J. RICHARD, _maire_; N. RICHER, _ptre_; Etienne VIDAL, _procureur_. - - * * * * * - -Certificats d’exiscence délivrée, la même année, à Jean Jacques -Chateaux, prètre; Henry-François Le Cronier Duteil, prètre, ci-devant -curé de St Clément; Pierre Jehan, prètre de la commune de Saint Thomas -de St Lo; Michel Dufour, prètre de la paroisse de Ste Croix de St Lo; -Pierre Le Carpentier prètre, natif de la paroisse de Mesnil Raoult et -demeurant dans celle de St Thomas de St Lô; Jean-Anne de la Croix, -prètre de la ville de Raines; Claude Henry Damemme, prètre de la -paroisse de Notre Dame de Saint Lot; René Joseph Comte; René Jouacin -Deroïnn de Blanchenoë, prètre âgé de soixante trois ans, originaire de -la paroisse de Martigné fer Chaus; Bernard Michel Marguerie, prêtre -originaire de la commune de Flotteveauville; Jacques Bénard, curé du -Mont St Michel; Pierre Latour, ci-devant benedictin; Jean Duval, cy -devant recteur de la commune de Bellon district de Rennes; Jacques -François Magnan, prêtre d’Aumouville lac petite; Joseph Le Barbier, cy -devant recteur de la commune de St Sauveur de Raines; Claude Le Coz, -évêque de l’Ille et Vilaine; Pierre Gabriel Denis Richet, ci-devant -curé de la paroisse de Domloup, district de Rennes; Nicolas de la -Goude, prêtre de St George Bohom; Nicolas Hellaud, prêtre de St Martin -le Lebert, district de Valogues. - -Le douze novembre 1793 les Brigands sont venus au Mont St Michel deux -fois dans la journée et le treize une fois et le quatorze une fois; il -y avait plus de trois cents ecclésiastique detenus au chateau. - - * * * * * - -Delivré un certificat d’existence à Jacque Le Bedel prêtre agé de -soixante-deux ans cy devant desservant de la chapelle St-Ortain, -commune du Dezert. - - * * * * * - -Nous marechale des logis de la gendarmerie nationale en vertue de lorde -qui nous a été donée par les administrateur du district d’Avranche de -retiré du mont Libre le nommé Pierre Dupré ex prêtre natif de Camberuon -district de Coutance pour être porté à Rochefort ô mont libre le 28 -messidor l’an 2ᵉ de la Republique françoise. - -FIERVILLE, _Marechal des logis de la gendⁱᵉ nationale_. - - * * * * * - -Vu la délibération du comité de surveillance de la commune d’Ercé -district de Bain département d’Ille et Villainne en date du dix -fructidor qui en vertu de l’arretté du représentant du peuple le -Carpentier du vingt-cinq prairial; est d’avis que le citoyen Emmanuel -Fidel Leminihy ci devant curé de la susditte commune soit mis en -liberté... Vu pareillement la deliberation y relative prise par les -administrateurs du directoire du même district en datte du douze -fructidor, nous avons delivré au susdit citoyen Leminihy un certificat -de civisme de residence et un passeport pour d’après sa déclaration se -rendre à la susditte commune d’Ercé fait en notre commune du mont Libre -ce quinze fructidor an 2ᵉ de la Republique françoise une et indivisible -et le susdit dénomé a signé avec nous. - -LE MÉNIHY. - - * * * * * - -Vû la délibération du comité de surveillance de la commune de Guichen -district de Bain département d’Ille et Villaine, la petition cy jointe, -certifions et attestons que le citoyen Pierre Trochu, cy devant vicaire -dans cette commune, est actuellement detenu au Mont Michel, s’est -toujours comporté en vrai republicain pendant qu’il a été en cette -commune, qu’il a toujours donné des preuves de sa soumission pour -l’exécution des lois et n’avoir aucune connaissance qu’il ait dit ny -rien fait de contraire aux interests de la Republique françoise, en -conseque, nous membres du dit comité demandons que ledit cytoyen Trochu -soit mis en liberté, à Guichen ce vingt-six fructidor l’an deux de la -Republique une et indivisible. - -Signé BLOUET; Michel QUATREBEUFS; Guillaume DIVAY; Joseph GUILLARD. - - * * * * * - -Extrait du registre destiné à recevoir les declarations des prètres -constitutionnels detenus au Mont St Michel par ordre des représentants -du peuple Le Carpentier et autre représentants. - -Le citoyen Alexandre François Le Mounier curé de Sacey canton de -Pontorson district d’Avranche departement de la Manche, toujours -disposé à faire des sacrifices pour le maintien de la Constitution, -toujours disposé à répandre jusqu’à la dernière goutte de son sang -pour maintenir les droits sacrés de la Republique qui nous sont un sûr -garant de la Liberté et de Légalité et ayant toujours eû pour principe -que nul individu ne doit exister sous un gouvernement pour se conformer -aux arrètés du représentant du peuple Le Carpentier en mission dans -le departement de la Manche et autres contigus declare suspendre -l’exercice de ses fonctions publiques jusqu’à ce que la Convention ou -autre assemblée législative qui pourrait lui succéder en ait statué -autrement et protegé les libre exercice des cultes déjà decreté. Quant -à ses lettres de prétrises les brigands échappés de la Vendée ne se -sont pas contentés de piller pour mille écus d’effets mobiliers qui -faisaient une partie de ses propriétés, mais encore ont brulés tous ses -papiers. Au reste il désire donner des preuves de la conduite qu’il a -tenüe depuis laurore de la Revolution, de son devoüement pour la chose -publique et de son attachement pour sa patrie et veut vivre en vrai -republicain mais chrétien, et renouvelle le serment qu’il en a fait. -Presanté à la municipalité du Mont St Michel le 24 ventose l’an second -de la Rep. une et indiv. LE MONNIER C. DE SACEY avec pharaffe. - - * * * * * - -Extrait du registre des délibérations du conseil general de la commune -du Mont Libre ci-devant St Michel. - -Seance extraordinaire du 24 floreale l’an 2ᵉ de la Republique française -une et indivisible et imperisable. - -Le citoyen Vidal agent nationale requier la municipalité sur les bruits -allarments qui se répende a Pontorson et autres androits environnants -que les exécrable chouan sont près de notre teritoire de prandre les -mesures les plus sages au cas qu’ils tenterais à venir dans notre -commune qui est suivant mes conclusions de faire un aresté 1º que tous -citoyens dans cette commune qui sous 24 heures n’auront pas mis leurs -armes en etat sois puni comme suspect, 2º de requérir tous citoyens -et citoyenne de charoyer de tas de roche dandrois en androist sur les -rampard et faire comparaître le capitaine de la garde national pour -nous donner l’etat des forces du magasin, 4º d’envoyer un autant dudit -arresté aux citoyens administrateurs du district d’Avranche, 5º qui -le soit fait défense à tous citoyens de sabsenter pour fuire sous -paine daitre treté comme supect 6º qu’il soit prist sur le champ des -mesures pour assurer les portes et pour maitre la grille de fair à -bas, 7º qu’il soit donné des ordres au citoyen Capitaine pour tenir -sa compagnie toujours prête à prendre les armes au premier coup de -tambour, 8º qu’il soit fait defense douvrir les port de la ville la -nuit sous paine d’estres puni tres severrement, 9º qu’il soit arresté -quanquas qui le vieue que le premier qui parlera de se rendre soit -fussillie sur le champ. - - * * * * * - -Nous représentant du peuple delégué par la Convention nationale dans le -departement de la Manche et autres environnants. - -En conséquence de notre arrêté du 25 prairial sur le nº 984 qui -chargeoit le district d’Avranche de nommer deux commissions pour -concerter avec la municipalité du Mont St Michel à l’effet de nous -presenter un etat de ceux qui ayant été mis en état d’arrestation -antérieurement ou postérieurement à notre arrêté du 24 germinal par -d’autres ordres que par ceux des représentants du peuple, prouveroient -par des pièces authentiques la remise de leurs lettres de prêtrises, -avant la ditte époque du 24 germinal et justifieraient de leurs -certificats de civisme de la part des municipalités des lieux de leurs -domicilles. - -Arrêtons que ceux des ci-devant prêtres compris dans l’etat ci-dessus -comme réunissant les conditions exigées seront de suite remis en -liberté sauf à eux à reclamer ce qui peut leur revenir de leur -traitement en conformité de la Loy. - -Port Malo le 22 thermidor l’an 2ᵉ de la Republique. - -Signé: LE CARPENTIER. - - * * * * * - -Le citoyen Jacque Herant a deposé aujourd’hui 12 vendémiaire à -l’administration les ornement de la ci-devant Eglise du Mont Libre en -directoire du district d’Avranche 3ᵉ année republicaine. - -LE BOURLIER. - - * * * * * - -Le général de brigade Gratien, commandant la subdivision de la Manche, -considerant que la place du Mont Michel est une place absolument -isolée que la mer par son flux la sépare du la terre ferme que -l’administration cantonale don depend cette place tient ses seances à -Pontorson et qu’en cas d’attaque de la part des chouans le commandant -de cette place ne pourrait se concerter avec la municipalité vù son -eloignement considerant d’ailleurs que la sureté du Chateau ou est -renfermé un nombre considérable d’individù exige de très grandes -précautions de cette place se borne à un très petit nombre de citoyens -declare la place du Mont Michel en etat de siege. - -Est signé à l’original. GRATIEN. - - - - -TABLE DES ILLUSTRATIONS - - -PHOTOGRAVURE - -Saint Michel terrassant le Démon. Tableau de Raphaël peint pour -François Iᵉʳ En frontispice. - - -CHROMOLITHOGRAPHIES - - Pages. - -Saint Michel terrassant le démon et Apparition -de l’Archange sur le Monte-Gargano, -en Italie; miniature du _Missel de Charles VI_, -ms. du quinzième siècle 88 - -Miracle de la Vierge au Mont-Saint-Michel; -peinture en camaïeu des _Miracles de Notre-Dame_, -ms. du quinzième siècle 118 - -Saint Michel terrassant le démon et Vue -du Mont-Saint-Michel au commencement -du quinzième siècle; miniature du _Livre -d’heures de Pierre II, duc de Bretagne_, -ms. du quinzième siècle 268 - -Le Jugement d’une âme; miniature d’un livre -d’heures, ms. du quinzième siècle 388 - - -GRAVURES - -PREMIÈRE PARTIE - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL -DANS LE PLAN DIVIN - - Pages. - -Dieu révèle aux anges l’incarnation future du -Verbe, dessin de Wohlgemuth, quinzième -siècle 9 - -La Chute des anges rebelles, d’après Ch. Lebrun, -dix-septième siècle 17 - -Saint Michel et ses anges luttant contre le -dragon, miniature d’une _Apocalypse_ du -quatorzième siècle 25 - -Saint Michel et saint Gabriel, miniature d’un -ms. du huitième siècle 28 - -Saint Michel apparaît à Gédéon, dessin de -Schnorr 33 - -Saint Michel, l’ange du jugement, fragment -du _Jugement dernier_, fresque d’Orcagna, -au Campo Santo de Pise, quatorzième siècle 45 - -Saint Michel et le dragon, miniature d’un -psautier du dixième siècle 49 - -Saint Michel, miniature du _Bréviaire_ du cardinal -Grimani, quinzième siècle 57 - -Saint Michel terrassant le démon, gravure -de M. Schoen, quinzième siècle 65 - -L’archange saint Michel, figure tirée de l’_Assomption -de la Vierge_, du Pérugin, seizième siècle 69 - -Armoiries de Mᵍʳ Germain 72 - -DEUXIÈME PARTIE - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL -DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE - - Pages. - -Saint Michel terrassant le dragon, miniature -du quinzième siècle 81 - -Le Châtiment d’Héliodore, fragment d’une -peinture à fresque de Raphaël 85 - -Contestation entre saint Michel et le démon, -gravure du dix-septième siècle 87 - -Saint Michel, feuille de diptyque en ivoire -du sixième siècle 89 - -Apparition de l’Archange sur le môle d’Adrien, -peinture à fresque de F. Zuccaro, au Vatican, -seizième siècle 91 - -Vue sud-ouest du Mont-Saint-Michel 97 - -Chef de saint Aubert 105 - -Chapelle Saint-Aubert 113 - -Statue de saint Michel sur l’hôtel de ville de -Bruxelles, quinzième siècle 123 - -Coquilles de pèlerinage 125 - -Vue de Saint-Michel-d’Aiguilhe 131 - -Sceau de Robert, abbé du Mont, quinzième -siècle 132 - -Coupe de l’ouest à l’est du Mont-Saint-Michel 151 - -Vue de la face nord du Mont-Saint-Michel 153 - -Vue de la face ouest -- -- 155 - -Vue de la face est -- -- 156 - -Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles (Angleterre) 164 - -Le duc Guillaume et son armée viennent au -Mont, fragment de la _Tapisserie de Bayeux_ 169 - -Images en plomb de la Vierge de Tombelaine 177 - -Galerie de l’Aquilon 179 - -Enseigne de la Vierge et de saint Michel 181 - -Sceau de Robert de Torigni 188 - -Face ouest du Mont-Saint-Michel 189 - -Moine présentant un manuscrit à saint Michel, -dessin d’un ms. du onzième siècle 191 - -Saint Augustin.--Lettre B historiée.--Saint -Michel: dessins d’un ms. du onzième siècle 192 - -Saint Augustin discutant contre Faust, dessin -d’un ms. du onzième siècle 194 - -Charte de donation de Gonnor.--Charte de -donation de Robert: dessins d’un ms. du -douzième siècle 195 - -Troisième apparition de saint Michel à saint -Aubert, dessin d’un ms. du douzième siècle 198 - -Constructions de Robert de Torigni. Coupe -de l’est à l’ouest 199 - -Constructions de Robert de Torigni. Coupe -du nord au sud 199 - -Epitaphe de Robert de Torigni 201 - -Crosse de Robert de Torigni 202 - -Crosse de dom Martin 202 - -Épitaphe de dom Martin 203 - -La Merveille, bâtiments de l’ouest 205 - -Façades est de la Merveille 206 - -Façades nord de la Merveille 208 - -La Merveille, bâtiments de l’est 209 - -La salle des Chevaliers, vue prise à l’ouest, -près des cheminées 211 - -Le réfectoire, vue prise de l’est 213 - -La salle des Chevaliers, vue prise à l’ouest -de la salle 215 - -Le cloître, vue prise de la galerie ouest 217 - -Tympans de la galerie sud du cloître 218 - -Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu 220 - -Sceau et contre-sceau de Richard 221 - -Image en plomb de saint Michel, treizième -siècle 225 - -Sceau de la baronnie de l’abbaye à Ardevon, -1372 230 - -Pèlerins conduits par un enfant, quatorzième -siècle 233 - -Monnaie de Philippe VI 239 - -Le connétable du Guesclin, miniature d’un -ms. du quinzième siècle 243 - -Sceau de Pierre Le Roy, 1388 247 - -Armoiries de Pierre Le Roy 248 - -Le châtelet 249 - -Moule en creux et épreuve du moule 251 - -Cornet de pèlerin.--Plaques de pèlerins.--Bouton -de pèlerin.--Ampoules en plomb.--Coquilles -en plomb 253 - -Sceau et contre-sceau de l’abbaye à la baronnie -de Genêts, 1393 254 - -Remparts du quinzième siècle 259 - -Sceau de Robert Jolivet 260 - -Porte du Roi 261 - -Armoiries de Robert Jolivet 262 - -Armoiries de l’abbaye en 1417 263 - -Sceau de Jean d’Harcourt, 1420 264 - -Armoiries de Raoul de Mons, 1434 267 - -Sceau de Louis d’Estouteville, 1425 270 - -Mouton d’or, frappé au Mont sous Charles VII 271 - -Angelot d’or de Henri VI, frappé à Rouen -en 1427 273 - -La Vierge, saint Michel et Jeanne d’Arc, peinture -du quinzième siècle 275 - -Bombardes prises sur les Anglais 281 - -Armoiries de la famille Michel 283 -Réception d’un chevalier de Saint-Michel, -miniature d’un ms. du seizième siècle 289 - -Collier de Saint-Michel et médaille de pèlerin -de N.-D. de Boulogne 291 - -Chapitre de l’ordre de Saint-Michel, tenu -en 1548 293 - -Martin de Bellay prête serment de chevalier -en 1555 295 - -Henri III donne l’accolade et fait les chevaliers -de Saint-Michel, gravure d’A. Bosse 296 - -Armoiries de Gabr. de Rochechouart, 1633 297 - -Méreau de la corporation des pâtissiers-oublieurs, -quinzième siècle 299 - -Saint Michel, peseur des âmes, miniature -d’un ms. du quinzième siècle 301 - -Tableau de l’église de Camembert, 1772 305 - -Groupe de la procession instituée à Aix -en 1462 307 - -Armoiries de l’abbaye sous Louis XI 309 - -Tombeau de Guillaume de Lamps, 1510 312 - -Monument de Jean de Lamps, 1523 313 - -Sceau de Jean de Lamps, 1520 314 - -Cul-de-lampe des _Statuts de l’ordre de Saint-Michel_, -1725 315 - -Tour ou bastillon Gabriel 321 - -Portrait du cardinal de Bérulle, gravure de -B. Audran 331 - -Sceau de l’abbaye, dix-septième siècle 332 - -Cachet d’Étienne de Hautefeuille, 1689 333 - -Armoiries de l’abbaye au seizième et au dix-septième -siècle 335 - -Sceau et contre-sceau de l’ordre, sous -Louis XIV 339 - -Bourdon de procession et médaille de la confrérie -de Saint-Michel à Joseph-Bourg, en -Bavière, 1693 341 - -Différents costumes des membres de cette confrérie 343-344 - -Armoiries du Mont en 1733 347 - -Cachet de Maurice de Broglie, 1765 349 - -Incendie du Mont-Saint-Michel 355 - -Porte du Roi en 1835 358 - -Vue du Mont en 1845 359 - -Aspect de la grande plate-forme à l’ouest pendant -les fouilles de 1875 361 - -Médailles frappées à la naissance du duc de -Bordeaux 363 - -Couronne exécutée par Th. Venturini 369 - -Couronne exécutée par M. Mellerio 369 - -Les pèlerins se rendant au Mont pour les fêtes -du couronnement 375 - -Illumination du Mont 379 - -Aspect de la plage au moment de la bénédiction 381 - -Procession du couronnement 383 - -Bateaux pavoisés 384 - -Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de -la justice divine, fresque de N.-D. de Lorette, -peinte par Orsel, dix-neuvième siècle 385 - -Saint Michel, peseur des âmes, miniature du -_Psautier_ de saint Louis, treizième siècle 390 - - -TROISIÈME PARTIE - -DESCRIPTION DU MONT-SAINT-MICHEL - -Plan au niveau de la salle des Gardes 398 - -Plan au niveau de l’église basse 399 - -Plan au niveau de l’église haute 400 - -Plan de l’église et des bâtiments abbatiaux en -1145 403 - -Plan de l’église, nef actuelle 405 - -Nef. Coupe transversale 408 - -Nef. Coupe longitudinale 409 - -Coupe du chœur 411 - -Armoiries de François 1ᵉʳ 418 - -Plan de l’angle nord-est du cloître 436 - -Coupe transversale des galeries 437 - -Plan du _lavatorium_ 439 - -Coupe du _lavatorium_ 440 - -Détails de la sculpture des tympans du cloître 441 - -Armoiries de la ville de Bruxelles 441 - -Tour Perrine, façade sud et coupe 451 - -Armoiries de Louis, baron d’Estissac, 1562 456 - -Vue du Mont-Saint-Michel, d’après Mérian, -1657 459 - -Vue du Mont-Saint-Michel, d’après C. Chastillon, -dix-septième siècle 461 - -Vue du Mont-Saint-Michel, d’après N. de Fer, -dix-huitième siècle 463 - -Boulevard ou bastillon de l’est 464 - -Armoiries peintes sur un tableau placé autrefois -dans l’église du Mont 466 - -Vue générale de la façade sud du Mont 469 - -Rue de la ville 471 - -Sou d’or concave, 1185-1195 479 - -Pierre gravée du quatrième siècle 479 - -Sou d’or concave, 1261-1282 479 - -Sceau du douzième siècle 479 - -Image en plomb trouvée au Mont, treizième -siècle 479 - -Sceau de l’abbaye au douzième siècle 479 - -Sceau de la nation de Picardie, quatorzième -siècle 480 - -Sceau de l’abbaye en 1520 480 - -Moule d’un plomb de pèlerinage, quatorzième -siècle 480 - -Statue de l’Archange sur l’église Saint-Michel -de Lucques (Toscane), huitième siècle 481 - -Saint Michel et ses anges, peinture de Cimabue -à l’église Sainte-Croix de Florence, -treizième siècle 482 - -Saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël -autour de la figure du Sauveur, peinture -grecque, quinzième siècle 482 - -Saint Michel avec la Vierge et l’enfant Jésus, -peinture dans l’église Sainte-Croix de Florence, -école de Giotto 483 - -Saint Michel conducteur des âmes 483 - -Un ange présente une âme à saint Michel, miniature -d’un manuscrit du quinzième siècle 483 - -Saint Michel peseur des âmes, peint par -Memling, église Sainte-Marie à Dantzig, -quinzième siècle 484 - -Saint Michel pesant les âmes et terrassant le -dragon, peint par L. Signorelli, église Saint-Grégoire, -à Rome, seizième siècle 484 - -Plaque italienne en bronze, seizième siècle 485 - -Plaque allemande en argent repoussé, seizième -siècle 485 - -Saint Michel terrassant le démon, peinture -italienne du seizième siècle 486 - -Jetons d’échevinage et monnaies à l’effigie de -saint Michel 486 - -Saint Michel protecteur des âmes, peinture -de Mabuse, seizième siècle 487 - -Saint Michel en costume Louis XIV, dix-septième -siècle 487 - -Saint Michel d’après un émail de Laudin, dix-septième -siècle 487 - -Plaque en bronze de la fin de la Renaissance -italienne 487 - -Plaque en faïence émaillée d’Aranda (Espagne), -dix-septième siècle 488 - -Saint Michel, d’après une broderie au passé, -dix-huitième siècle 488 - - -FIN DE LA TABLE DES ILLUSTRATIONS. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -PREMIÈRE PARTIE - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL -DANS LE PLAN DIVIN - - Pages. - -CHAPITRE Iᵉʳ.--APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES. 2 - -CHAPITRE II.--MISSION DE SAINT MICHEL.--SON CULTE. 29 - -CHAPITRE III.--LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE -LA PROVIDENCE. 51 - - -DEUXIÈME PARTIE - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL -DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE - -INTRODUCTION 76 - -CHAPITRE Iᵉʳ.--SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES -DEUX PREMIÈRES RACES 83 - -I. Saint Michel dans les temps primitifs 83 -II. Le Mont-Saint-Michel au péril de la mer 93 -III. Saint Michel et saint Aubert 101 -IV. Saint Michel et la France mérovingienne 110 -V. Saint Michel et la France carlovingienne 119 -VI. Le Mont-Saint-Michel sous l’invasion des Normands 126 - -CHAPITRE II.--SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL A -L’ÉPOQUE FÉODALE 133 - -I. Abbaye du Mont-Saint-Michel 133 -II. Progrès et influence du culte de saint Michel 142 -III. Le Mont-Saint-Michel à l’époque de la conquête d’Angleterre 166 -IV. Saint Michel et Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine 176 -V. Le Mont-Saint-Michel et Robert de Torigni 186 -VI. Le Mont-Saint-Michel à l’époque de Philippe-Auguste 204 -VII. Saint Michel et la France de saint Louis 219 - -CHAPITRE III.--SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LA -GUERRE DE CENT ANS 230 - -I. L’épisode des petits pèlerins 230 -II. Les préparatifs de défense 237 -III. Le Mont-Saint-Michel et Pierre Le Roy 246 -IV. Le siège du Mont-Saint-Michel 257 -V. Saint Michel et Jeanne d’Arc 273 -VI. L’ordre militaire de Saint-Michel 284 -VII. Apogée du culte de saint Michel 298 - -CHAPITRE IV.--SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES TEMPS -MODERNES 317 - -I. Le Mont-Saint-Michel pendant les guerres de religion 317 -II. Saint Michel et le siècle de Louis XIV 330 -III. La décadence et la catastrophe de la Révolution 345 -IV. La restauration du Mont-Saint-Michel 357 -V. Le couronnement de saint Michel archange 366 - -CONCLUSION 388 - - -TROISIÈME PARTIE - -DESCRIPTION DU MONT-SAINT-MICHEL - -INTRODUCTION 393 - -CHAPITRE Iᵉʳ.--L’ÉGLISE 397 - -I. Description des plans 397 -II. Au onzième et au douzième siècle 401 -III. La nef 404 -IV. Le chœur (quinzième et seizième siècle) 407 - -CHAPITRE II.--BATIMENTS ABBATIAUX, A LA FIN DU ONZIÈME SIÈCLE 413 - -I. Travaux de Roger (douzième siècle) 413 -II. Travaux de Robert de Torigni (douzième siècle) 415 - -CHAPITRE III. LA MERVEILLE (treizième siècle) 419 - -I. Origine de la Merveille 419 -II. Bâtiments de la Merveille 425 -III. Aumônerie 426 -IV. Cellier 427 -V. Réfectoire 428 -VI. Salle des Chevaliers 430 -VII. Dortoir 432 -VIII. Cloître 435 -IX. Façades et défenses extérieures de la Merveille 443 - -CHAPITRE IV.--BATIMENTS ABBATIAUX ET BATIMENTS FORMANT L’ENTRÉE DE -L’ABBAYE 445 - -I. 445 -II. Belle-Chaise 449 -III. Tour Perrine 452 -IV. Châtelet 452 -V. Barbacane du châtelet 454 -VI. Grand degré et escalier du sud 455 - -CHAPITRE V.--REMPARTS 456 - -I. Défenses de l’abbaye et remparts de la ville 456 - -CHAPITRE VI.--LA VILLE 467 - -DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES 477 - -PIÈCES JUSTIFICATIVES 491 - -I. Avant l’ère chrétienne 492 - -La révolte des anges, d’après une tablette chaldéenne. - -II. Poésie des premiers siècles chrétiens 493 - -Hymne attribuée à saint Ambroise. - -III. Poésie latine du moyen âge 494 - -Une prose d’Adam de Saint-Victor. - -IV. Poésie française du moyen âge 495 - -Extrait du roman du Mont-Saint-Michel. - -V. Le théâtre français au quatorzième siècle 497 - -Les miracles du Mont-Saint-Michel. - -VI. Le théâtre français au quatorzième siècle 501 - -Miracle de la Nativité de Nostre-Seigneur Jhesus-Crist. - -VII. Liste des chevaliers qui défendirent le Mont-Saint-Michel -au quinzième siècle 518 - -VIII. Note sur l’atelier monétaire établi au Mont-Saint-Michel -au quinzième siècle 522 - -IX. Poésie française du quinzième siècle 524 - -Une prière en vers à l’archange. - -X. Premiers monuments du théâtre français 525 - -Le Mystère du siège d’Orléans qui fut représenté du vivant de -Jeanne d’Arc. - -XI. Poésie française du seizième siècle 528 - -Cantique de pèlerinage. - -XII. Chant populaire en l’honneur de saint Michel, au -dix-septième siècle 530 - -XIII. Lettre à Mabillon (dix-huitième siècle) 531 - -XIV. Documents sur l’histoire du Mont-Saint-Michel -pendant la Révolution 533 - -TABLE DES FIGURES 545 - -TABLE DES MATIÈRES 549 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - -Paris.--Typ. Firmin-Didot et Cⁱᵉ.--Mesnil (Eure). - - -NOTES: - -[1] _Recherches sur le Mont-Saint-Michel._--Mémoires de la Société des -Antiquaires de Normandie.--Voir la notice historique. - -[2] _Rogerius a septentrione funditus exstruxit dormitorium, -refectorium._.. (_Gall. Christ._) - -[3] _Rogerius sarta templi tecta instauravit, incendii damna reparans -claustri arcam de lignea lapideam faciens et ad Montis radicem equorum -stationes arcuatis fornicibus librans_ (_Neust. Pia_, p. 386 et 387). -Ces écuries, construites par Roger II, étaient alors, par des rampes, -accessibles aux chevaux, ce qui ne fut plus possible au treizième -siècle après les constructions de la Merveille et de Belle-Chaise, -qui changèrent complètement les dispositions des lieux réguliers, de -l’entrée et des défenses extérieures de l’abbaye. - -[4] Ce promenoir servit de cloître aux religieux de 1122 à 1228, date -de l’achèvement du cloître couronnant la Merveille. - -[5] Ces bâtiments furent augmentés à l’ouest par Robert de Torigni. - -[6] Cette partie du Mont-Saint-Michel a été consolidée de 1873 à 1876 -par les soins de la Commission des Monuments historiques. - -[7] Viollet-le-Duc, _Dictionnaire raisonné de l’Architecture française -du onzième au seizième siècle_. Tome Iᵉʳ. Architecture monastique. - -[8] Dix-septième abbé du Mont, de 1191 à 1212. - -[9] Ms. 18937. Bibl. Nat. - -[10] Dom Jean Huynes (_Histoire générale_, etc.). - -«1212. _Die sexta augusti obiit Jordanus abbas Montis et sepultus fuit -apud Tumbam Helenes. Tempore ipsius combusta fuit ecclesia a Britannis -et ab ipso reœdificata in tectura, turri et refectorio, dormitorio et -celario liberalitate Philippi regis Francorum qui tunc Anglos expulit._» - -[11] «_Monasterium, post incendium Britannicum, restruxerat._» (D. -Mabillon, tome IV _Ann. Bened._) - -[12] Dom Jean Huynes (_Histoire générale_, etc.). - -[13] «Eodem anno (1264) die 29 Julii obiit Richardus Tustin, vigesimus -primus abbas Montis. Hic fecit bellam cavam, incipit etiam novum -capitulum et novum opus subtus bellam cavam...» Dom Jean Huynes -(_Histoire générale_, etc., ms. 18947. Bibl. nat.). - -[14] Voir ci-après le Cloître. - -[15] Sauf le comble moderne du dortoir. - -[16] «Le mot _candela_ signifie ici tout luminaire, et non chandelle.» -_Architecture monastique_, 3ᵉ partie, par M. Albert Lenoir. - -[17] _Ibid._ - -[18] _Architecture monastique_, 3ᵉ partie, par M. Albert Lenoir. - -[19] _Ibid._ - -[20] _Dictionnaire raisonné de l’architecture française_, etc., tome -IIIᵉ, par M. Viollet-le-Duc. - -[21] _Architecture monastique_, 3ᵉ partie, par M. Albert Lenoir. - -[22] _Architecture monastique_, 3ᵉ partie, par M. Albert Lenoir. - -[23] _Mag’. Roger, mag’_, abréviation de Magister. - -[24] Das Garin. _Das_, avec l’abréviation, signifiant _Seigneur_ ou -_Dom_; _Dans_ ou _Dan_ est plusieurs fois employé comme synonyme de -_Dom_ par Guillaume de Saint-Pair.--_Roman du Mont-Saint-Michel par -Guillaume de Saint-Pair_, poète anglo-normand du douzième siècle, -publié pour la première fois par Francisque Michel, avec une étude sur -l’auteur, par M. Eugène de Beaurepaire. Caen, Hardel, MDCCCLVI. - -[25] Du moins les rares colonnettes anciennes qui existent encore. Les -autres ont été remplacées par de grossières colonnes et des chapiteaux -informes en pierre blanche. La partie ouest de l’arcature extérieure -a été restaurée il y a une dizaine d’années, mais sans style ni -caractère, bien qu’on eût d’excellents modèles sous les yeux.--Les -colonnes et les chapiteaux qui décorent les façades du mur intérieur -sont en granit comme toutes les autres constructions du Mont. - -[26] La restauration du cloître, commencée en 1877, sera complètement -achevée en 1880. - -[27] _Dictionnaire raisonné de l’Architecture française_, etc., par M. -Viollet-le-Duc. Tome Iᵉʳ. _Architecture monastique._ - -[28] Richard Tustin est le premier des abbés du Mont qui ait porté la -mitre et autres ornements pontificaux, par la permission que lui en -donna le pape Alexandre IV. - -[29] Dom Mabillon, _Annales bénédictines_, tome IV. - -[30] Vingt-huitième abbé (1363-1386). - -[31] Dom Jean Huynes (_Histoire générale_, etc.) - -[32] Les rainures de la herse se voient sur les pieds-droits latéraux; -elles aboutissent à la chambre de la herse, au premier étage du -châtelet. - -[33] _Architecture monastique_, 1ʳᵉ partie, par M. Albert Lenoir. - -[34] Voir les remparts, du treizième au quinzième siècle. - -[35] V. Smith, _Chaldean Genesis_, p. 100, et plus bas. - -[36] Le mot chaldéen est _tililti_, dont on remarquera le rapport avec -les _tehilim_ hébreux. - -[37] «Litt. _tête couronnée_. Ici je pense qu’il s’agit, non du serpent -en général, mais de ce serpent qu’on imaginait porter une couronne, et -qui pour cette raison était appelé _basilisque_, petit roi.» - -(Note de M. Talbot.) - - -[38] _Transactions of the Society of Biblical Archæology_, t. IV, 1875, -p. 349 et suiv. - -[39] Publiée dans les _Hymni medii ævi_, de Mone, I, p. 446. On trouve -dans ce même Recueil sept autres pièces liturgiques sur saint Michel: -_Archangelum mirum magnum_ (p. 447); _Unitas in trinitate_ (p. 450); -_Lumen æterno radians nitore_ (p. 451); _Summi regis archangele_ -(p. 452); _Magnum te, Michaelem_ (p. 454); _Ad celebres rex cœlice_ -(p. 454); _Michael dux Angelorum_ (p. 456). Nous devons ajouter que -l’attribution à saint Ambroise du _Mysteriorum signifer_ est bien loin -d’être démontrée. - -[40] Adam, chanoine régulier de l’abbaye de Saint-Victor, à Paris, -mourut en 1192. Ses _Œuvres poétiques_ ont été publiées en 1858-1859, -par M. Léon Gautier. - -[41] Ce roman, œuvre de Guillaume de Saint-Pair, a été publié par F. -Michel dans les _Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie_, -etc. - -[42] Nous donnons à dessein le texte complet de ce Mystère pour bien -faire saisir à nos lecteurs le rôle de saint Michel dans le drame -du moyen âge. Tout épisodique qu’il soit, ce rôle est important et -peut passer pour nécessaire. Le texte des manuscrits français de la -Bibliothèque nationale, 819 et 820, a été collationné sur l’excellente -édition de MM. G. Paris et U. Robert. - -[43] _Revue archéologique_, 5ᵉ année, 5ᵉ livraison 15 août, Paris, A. -Leleux, 1848. _Notice sur le Mouton d’Or inédit frappé en Normandie -pour Henri V, roi d’Angleterre._ - -[44] Mantellier, _Notice sur la monnaie de Trévoux et de Dombes_, 1844, -p. 20. - -[45] Lecointre-Dupont, _Lettres sur l’hist. mon. de la Norm._, -p. 135, 138, 139, 142. _Quatre chartes relatives à la monnaie du -Mont-Saint-Michel._ - -[46] Recueil des Ordonnances, t. XIV, p. 257. - -[47] Bibl. nat. Anc. fonds des Cordeliers, ms. nº 137, fº 73, rº et vº. - -[48] Extrait du ms. du Vatican, _Regina_, nº 1022, fº 172. Le _Mistère -du siège d’Orléans_ a été publié par MM. Guessard et de Certain (1860, -in-4). Notre extrait se lit aux pp. 271 et suiv. de cette excellente -édition. - -[49] Cousant. - -[50] Poux, peur. - -[51] Le même que «désarroi.» - -[52] Bibliothèque nationale, Fr., nº 19,652, page 96. - -[53] Extraits du _Livre Blanc de la commune du Mont-Saint-Michel -pendant la grande Révolution_. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINT MICHEL ET LE -MONT-SAINT-MICHEL *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Saint Michel et le Mont-Saint-Michel</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Authors: Mgr Germain</p> -<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:0; margin-left:2em;'>P. M. Brin</p> -<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:0; margin-left:2em;'>Édouard Corroyer</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 5, 2022 [eBook #68245]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images available at The Internet Archive)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL</span> ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/cover.jpg"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /></a> -</div> - -<table class="tbrd"> -<tr><td><a href="#TABLE_DES_ILLUSTRATIONS"><b>TABLE DES ILLUSTRATIONS</b></a></td></tr> - -<tr><td><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr> -</table> - -<p class="c">SAINT MICHEL<br /><br /> -<small>ET LE</small><br /><br /> -<span class="redd">MONT-SAINT-MICHEL</span><br /><br /> -<small>Typographie Firmin-Didot.—Mesnil (Eure).</small></p> - -<div class="figcenter" id="front"> -<a href="images/ill_001.jpg"> -<img src="images/ill_001.jpg" width="320" height="496" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>SAINT MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.</p> - -<p>Tableau de Raphaël peint pour François 1.ᵉʳ (Musée du Louvre)</p> - -<p>Reproduction d’après la copie exécutée par J. Romain et appartenant à M. -X. Pittet, à Paris.</p> - -<p> -Photogravure Goupil & C.ⁱᵉ <span style="margin-left: 2em;">Imp. Goupil & C.ⁱᵉ</span><br /></p></div> -</div> - -<h1>SAINT MICHEL<br /> - -<small><small>ET LE</small></small><br /> - -<span class="redd">MONT-SAINT-MICHEL</span></h1> - -<p class="c"> -<span class="smcap">Par Mᵍʳ</span> GERMAIN<br /> -<small>Évêque de Coutances et Avranches</small><br /> -<br /> -<br /> -M. <small>L’ABBÉ</small> P. M. BRIN, <small>PRÊTRE DE SAINT-SULPICE</small><br /> -<small>Directeur au grand séminaire de Coutances</small><br /> -<br /> -<span class="smcap">Et M. Ed.</span> CORROYER, <small>ARCHITECTE</small><br /> -<br /> -OUVRAGE ILLUSTRÉ<br /> -<br /> -D’UNE PHOTOGRAVURE, DE QUATRE CHROMOLITHOGRAPHIES<br /> -ET DE DEUX CENTS GRAVURES<br /> -<br /> -<img src="images/colophon.png" -width="150" -alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -<br /> -<span class="redd">LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cᴵᴱ</span><br /> -<small>IMPRIMEURS DE L’INSTITUT DE FRANCE<br /> -56, RUE JACOB, 56<br /> -<br /> -1880<br /> -<br /> -Tous droits réservés.<br /></small> -<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p> - -<h2> -PREMIÈRE PARTIE<br /> -<br /> -<img src="images/deco.png" -width="80" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br /><br /> -<span class="big">SAINT MICHEL<br /> -<br /> -ET LE MONT-SAINT-MICHEL</span><br /> -<br /> -DANS LE PLAN DIVIN<br /></h2> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span> </p> - -<h3><a id="CHAPITRE_I-a"></a> -<img src="images/barr_001.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br /> - -CHAPITRE Iᴱᴿ<br /><br /> -<small>APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES</small></h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr-p.png" -width="120" -alt="P" /></span><span class="smcap">AR</span> une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre -constamment attentive au salut des hommes, la gloire de chaque saint -éclate à l’heure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards -de chaque génération malade; ses vertus apparaissent comme le remède -efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l’heure où la foi languit et -s’éteint, où la charité se refroidit, où la corruption menace de tout -envahir, Dieu fait un signe et l’on voit apparaître ces agents qu’un -écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la -vérité, de l’amour et de la sainteté.</p> - -<p>Que de fois, pour son propre compte, notre siècle a fait l’expérience de -ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre siècle -en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils vivent en -proie à la division, à la haine; ils se consument dans les luttes -misérables de l’esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer parmi eux le -feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d’amour; il leur montre son -cœur en disant: «Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes!» Livré à -l’ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté que de nom, et ne -croyant qu’aux jouissances animales, notre siècle a entendu proclamer -l’immaculée conception de la très sainte Mère de Dieu. Affamé -d’honneurs, dévoré d’ambition, poursuivant, sans pudeur<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> comme sans -dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige de -l’orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et humble -bergère, le rebut de l’humanité. Adorateur de la richesse, ennemi de la -pauvreté qu’il repousse comme l’insupportable opprobre, notre siècle a -vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au front d’un -mendiant.</p> - -<p>C’est ainsi que toujours Dieu mesure l’énergie du remède à la profondeur -du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout, la -guérison, désole en ce moment la société, c’est la plaie du naturalisme. -Nous ne disons pas assez, c’est la plaie du matérialisme qui achève -l’abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en vérité que -celui d’un siècle qui nie le démon et qui subit servilement son empire, -qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître que la -terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde supérieur pour -y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher du ciel, sa patrie! -Quel sera l’agent extraordinaire envoyé par Dieu pour combattre ce mal -et pour en triompher? Le prophète Daniel nous apporte la réponse: «En ce -temps-là, dit-il, Michel, le grand prince, se lèvera, lui qui est le -protecteur des enfants du peuple de Dieu; et il viendra un temps comme -il n’en fut jamais depuis l’origine des nations jusqu’à ce jour. Alors -seront sauvés tous ceux de votre peuple dont les noms seront trouvés -inscrits dans le livre.» Or fut-il jamais depuis l’origine du monde une -époque semblable à la nôtre, et nos jours ne sont-ils pas ceux -qu’annonce le prophète, où saint Michel devra se lever pour nous -arracher au péril et apparaître comme un sauveur?</p> - -<p>Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit -nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble -en effet refleurir aujourd’hui; de nouveau l’ère des pèlerinages s’est -ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une -journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable souvenir, -la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du couronnement -solennel. Notre cœur d’évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides, -de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme -enfin dépassant toute attente. N’est-ce pas l’heure pour nous de donner -à cette imposante manifestation son nécessaire et<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> vrai complément; -c’est-à-dire d’en faire connaître le héros; de montrer dans le grand -Archange un type achevé de perfection; de tirer de sa nature, de ses -prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel; de -dire, en un mot, ce qu’est saint Michel, quelle place il occupe dans -l’ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des célestes -hiérarchies?</p> - -<p>Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du -nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en être -surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d’eux qu’ils -tenaient tout dans l’indifférence, tout excepté le plaisir et les -affaires; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd de -l’incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la tempête -qui allait emporter les derniers débris des croyances et des -institutions du vieux monde. L’indifférence qui succède à leur époque -devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette -funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout de -saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la -vérité qu’ils ne comprennent plus, vainqueur de l’enfer, de l’enfer -auquel ils ne croient plus? N’est-ce pas s’exposer à parler une langue -étrangère?</p> - -<p>Combien parmi nous d’esprits faibles qui croient faire preuve de force -en souriant au seul nom de ces fantômes qu’on nomme les démons? «Le -chef-d’œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravignan, c’est de -s’être fait nier par ce siècle.» La réforme de Luther avait préparé ce -chef-d’œuvre en exagérant le rôle du démon. La philosophie sceptique et -athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme -l’inévitable conséquence de la mollesse et de la sensualité, ont porté -un coup mortel à la foi en l’autre vie. Quelle différence, à ce point de -vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids -d’un labeur incessant, mais relevés par une espérance d’immortalité, et -ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant qu’au -présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices de Capoue! -En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes de cette trempe -l’Archange conducteur et peseur des âmes? Ajoutez à cet état universel -des esprits l’oubli des<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> traditions du passé, les sentiments -chevaleresques généralement évanouis, l’amour de la patrie trop souvent -affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail de -décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez que -non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte, mais -son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle époque. -Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon succomber, du -moins s’affaiblir sous tant de causes de ruine.</p> - -<p>A ces négations, il est temps d’opposer l’affirmation de nos saintes -croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs -conquêtes sur le monde matériel, il est temps de crier: Regardez plus -haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre -courte vue; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit plus -puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion l’appelle -le prince de la lumière, <i>princeps æthereus</i>, le chef des armées -angéliques, <i>dux angelicarum copiarum</i>, le primat des célestes -phalanges, <i>cœlestis exercitûs primas</i>. C’est Michel, le vengeur de -Dieu, <i>Quis ut Deus</i>?</p> - -<p>Oui, saint Michel <i>existe</i>. Écoutez plutôt les voix qui s’élèvent pour -l’attester. Les prophètes l’attestent. «Voici, dit Daniel, que Michel, -un des premiers princes, est venu à mon secours.» Les apôtres -l’attestent. «L’adversaire de Satan, dit saint Jude, c’est l’archange -Michel.» «Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon.» -Les saints Pères l’attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze, -saint Basile, saint Chrysostome et tant d’autres le célèbrent dans leurs -écrits. Les papes l’attestent. Depuis saint Pierre jusqu’à Pie IX, tous -l’honorent, tous l’invoquent et comme leur patron et comme le défenseur -de l’Église. Les rois et les empereurs l’attestent. Saint Henri -d’Allemagne va lui rendre hommage au Mont-Gargan, et depuis Charlemagne, -nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer son secours -dans la <i>Merveille de l’Occident</i>. Les peuples l’attestent. D’Italie, -d’Allemagne, d’Angleterre, de France, combien accourent au pied de ses -autels? Tous les arts l’attestent. L’architecture lui bâtit des temples; -la sculpture lui taille des statues; partout, sur les murs, sur la -toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire. Les ordres -militaires prennent pour modèle et pour défenseur l’archange des -batailles; de<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui des -regards où se peint l’amour, où brille la confiance.</p> - -<p>Saint Michel existe. Mais quelle est sa <i>nature</i>? Voyez-vous ce radieux -adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la flamme, sa -gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit l’épée ou qui tient -la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied qui foule un -dragon aux abois? Voilà le saint Michel de l’artiste. Portrait -saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle de -l’Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa -merveilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que -soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d’attributs -immatériels et invisibles. Non, saint Michel n’est pas matière. Sous ces -voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un esprit, -c’est-à-dire une substance, c’est-à-dire, non pas une ombre, un fantôme, -un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute matière, -et par conséquent l’être le plus rapproché de Dieu, le plus semblable à -la divine essence. Incorruptible, l’esprit ne connaît pas la mort. Dieu -sans doute peut l’anéantir, si c’est sa volonté; mais de son fond et par -le principe de sa nature, l’esprit est immortel. A l’abri de la -destruction, l’esprit est de même à l’abri des exigences, des -faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre mortalité. -Échappant aux conditions serviles de la matière, il tend vers l’infini, -sort de l’espace et du temps, entre dans le domaine de la beauté, de la -vérité, de l’amour. Et voilà saint Michel. Saint Michel est un pur -esprit.</p> - -<p>Mais, direz-vous, <i>un tel être est-il possible</i>? Bossuet répond: «O -Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on -besoin d’un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous -qui êtes un esprit si pur, n’êtes-vous pas immatériel et incorporel? -L’intelligence et l’amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et -immatérielles qu’on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute -donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et -vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.»</p> - -<p>Il est donc vrai: saint Michel est possible, saint Michel existe et -saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses <i>facultés</i>? -Bossuet vient de nous le dire: l’<i>intelligence</i> et l’<i>amour</i>. Vous avez -ad<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>miré cette noble faculté de l’intelligence chez l’homme, qui, -s’élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature -ses secrets et produire des chefs-d’œuvre; eh bien, nous dit saint Denys -l’Aréopagite, «le plus haut degré du genre inférieur atteint au plus bas -degré du genre supérieur.» Ainsi donc l’intelligence humaine, illuminée -par les éclairs du plus puissant des génies, n’est qu’une pâle et faible -lueur à côté de l’intelligence du dernier des anges. Et vous allez le -concevoir. L’homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la science que par -les degrés si pénibles du travail, de la méditation et du raisonnement; -l’ange, au contraire, n’a pas besoin de s’élever graduellement à la -vision des vérités immuables, éternelles; il ne lui faut pas recourir -aux déductions du raisonnement, il contemple la vérité à sa source même; -l’homme, c’est l’oiseau qui ne sait que voltiger dans le terre-à-terre -d’une science trop souvent sujette à l’erreur; l’ange c’est l’aigle qui -plane sur les sommets; l’homme est dans la nuit profonde; l’ange est -l’heureux voisin du soleil; toujours en acte, son intelligence, à l’abri -des ténèbres, se nourrit des pensées les plus sublimes sans que jamais -cette sublimité l’épuise ou la fatigue. Et quels horizons n’embrasse pas -son vaste regard? C’est Dieu; c’est lui-même, sa substance, ses pensées, -ses volontés; ce sont ses frères; c’est le monde matériel; ce sont les -événements futurs et nécessaires dans leurs causes.</p> - -<p>Si de l’ordre naturel nous passons à l’ordre surnaturel, l’intelligence -de l’ange s’élargit et s’illumine d’un rayonnement nouveau! «L’ange, dit -saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d’abord par la lumière -naturelle, puis par la lumière de la gloire qui lui découvre l’essence -infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses dans le Verbe; -il les connaît imparfaitement par la lumière naturelle et parfaitement -par la lumière de la gloire.» Quelle science, et comme elle laisse loin -derrière elle nos petites lumières humaines! L’homme ne voit ici-bas -qu’à travers le miroir de la création, miroir énigmatique et obscur, -s’il en fut; l’ange, au contraire, voit le Verbe en qui sont cachés tous -les trésors de la science et de la sagesse, il voit tout en lui et il -voit tout dans la lumière du Verbe. C’est cette lumière qui communique -au regard de l’ange la pénétration, la<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_1"> -<a href="images/ill_004.jpg"> -<img src="images/ill_004.jpg" width="292" height="415" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 1.—Dieu révèle aux anges l’incarnation future du -Verbe. Dessin de Wohlgemuth dans une Bible abrégée (<i>der -Schatzbehalter</i>), Nuremberg, 1491.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p> - -<p class="nind">vigueur, l’étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l’élève -jusqu’à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la -profondeur des secrets de l’infini.</p> - -<p>Telle est l’intelligence de l’ange en général; telle est en particulier -celle de saint Michel; mais, ajoute saint Thomas, l’amour suit la -connaissance: <i>Dilectio sequitur cognitionem</i>. Comment dès lors exprimer -l’amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges comme l’encens -de ces encensoirs qu’ils balancent constamment devant le trône de Dieu? -La vie des anges, dit saint Augustin, c’est l’amour: <i>Angeli nisi per -caritatem non vivunt</i>. Est-il en effet possible de voir la beauté -infinie dans tout l’éclat de ses charmes, dans tout l’attrait de ses -splendeurs, dans toute la magnificence de ses perfections et de ne pas -l’aimer d’un amour incessant, d’un amour ardent, d’un amour -inexprimable? Le propre du feu, c’est de transformer en lui les objets -qu’il consume; mais Dieu est un feu consumant; Dieu est amour. Comment -les anges remplis de Dieu, environnés des flammes de l’infinie charité -de Dieu, ne seraient-ils pas tout entiers à l’amour de Dieu? Aussi, -comme on l’a dit justement, ce qui s’échange d’amour entre Dieu et -chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de nommer un instant -dans cette vie qui n’a point d’instant et où tout est éternel, suffirait -à remplir et à combler le cœur de toute une génération d’hommes vivants -sur la terre. Non, encore une fois, on ne peut vivre dans les flammes -sans se sentir embrasé; on ne peut vivre baigné dans l’océan de l’amour -sans se sentir pénétré d’amour.</p> - -<p>Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette -infinie beauté qui les tient captifs; ils l’aiment avec toutes les -énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection, -avec toute l’avidité, toute l’ardeur, tous les transports dont ils sont -capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et, bien -que satisfait, leur amour n’est jamais rassasié. Ajoutons-le seulement -pour notre consolation: ils puisent en Dieu quelque chose de l’amour -même qu’il nous porte et apprennent de lui la compassion et la -sollicitude pour nos âmes.</p> - -<p>Tel est l’amour des anges en général; tel est en particulier l’amour<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> de -saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Archange les -deux facultés que nous venons d’étudier, nous le fait connaître par un -trait frappant: «Sa gigantesque intelligence, dit Faber, a scruté les -profondeurs de l’amour de Dieu, pendant les révolutions des siècles, -plus longues de beaucoup que les interminables époques géologiques que -demande la science, et il n’en a pas trouvé le fond.» Voilà bien saint -Michel, tel que la foi nous le montre, géant par l’intelligence et géant -par l’amour!</p> - -<p>Est-ce tout? Non; l’amour est fait pour opérer de grandes choses; et -voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la <i>puissance</i>. Ici, -pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus généraux, -nous avons la lumière de l’Écriture elle-même qui nous révèle au moins -par comparaison le secret de cette puissance littéralement gigantesque. -Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante soutenue par Job contre -Satan? Dans ce drame grandiose que l’Esprit-Saint lui-même a voulu -raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible, s’arrête -comme découragé: «Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui jamais en -ouvrira les portes?» Cependant il continue. Écoutez; c’est la peinture -affaiblie de la puissance de saint Michel: «La terreur, ajoute-t-il, -habite autour de ses dents; il lance des éclats de feu par les narines -et ses yeux étincellent comme la lumière du matin; son haleine allume -des charbons et la flamme jaillit de sa bouche; la force réside dans son -cou et la famine marche devant sa face; il n’y a ni épée, ni lance, ni -cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui le fer n’est que de -la paille, l’airain n’est qu’un bois vermoulu. Il n’est pas sur la terre -de puissance qui soit comparable à la sienne, parce qu’il a été créé -pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne sur tous les enfants -d’orgueil.»</p> - -<p>Jamais la puissance d’un être créé ne fut dépeinte sous des images plus -expressives, plus saisissantes et plus formidables; et pourtant, cette -redoutable puissance n’a été qu’impuissance devant saint Michel. Saint -Michel l’a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que -jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son -terrible adversaire l’ardeur de la haine; son épée a rompu la lance de -l’ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> -comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà l’ange -qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux humbles. Et cette -puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah! tombons à -genoux dans la reconnaissance, dans l’amour et surtout dans le sentiment -d’une invincible confiance. Elle n’est pas seulement au service de la -Majesté souveraine, elle est au service de l’Église, au service de la -France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu: <i>Michael qui -stat pro filiis populi tui</i>.</p> - -<p>Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c’est -l’intelligence; saint Michel, c’est l’amour; saint Michel, c’est la -puissance. Il reste un dernier trait: saint Michel, c’est la <i>beauté</i>, -c’est la <i>gloire</i>. Ici encore l’Écriture sera notre lumière: «Tu étais, -dit Ézéchiel s’adressant à Satan, tu étais le sceau de la ressemblance -divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été dans -les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses formaient -ton vêtement... La richesse de l’or et de l’émeraude achevait ta -beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je -t’avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu; ta route était -semée de diamants; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta -création.»</p> - -<p>Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l’ange au -jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de saint -Michel, beauté toujours splendide, gloire toujours radieuse, gloire et -beauté qui ne connurent jamais d’ombre. Mais de quel éclat nouveau, de -quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis que, par sa -fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en participation de -la nature divine, cette nature qui est la gloire et la beauté même? -N’insistons pas; il y a là des mystères que nous ne pouvons scruter, des -merveilles dont notre faible vue ne saurait soutenir l’aspect. Vouloir -les pénétrer, ce serait nous exposer à succomber sous le poids de cette -gloire, à perdre, comme Daniel quand l’ange Gabriel lui apparaît, à -perdre notre force, à pâlir, à tomber défaillants, anéantis. Un auteur -que nous avons cité déjà n’a pas craint d’écrire: «L’éclat de la -puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner -la mort, s’il nous était manifesté dans la chair.» N’est-il pas<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> vrai -que nous pouvons maintenant appliquer au glorieux Archange ces belles -paroles de saint Denys: «Il est l’image de Dieu, la manifestation de sa -lumière cachée; il est le miroir du Très-Haut, miroir transparent, -limpide comme le cristal, miroir fidèle, sans altération, sans tache, -miroir enfin, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qui reçoit dans leur -plénitude la bonté ineffable et la rayonnante beauté de la figure -divine.»</p> - -<p>Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc; regardez et -instruisez-vous à cette école des anges. C’est là qu’il faut chercher la -lumière, là qu’il faut apprendre l’amour, là qu’il faut demander la -force, là qu’il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en -vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle.</p> - -<p>Nous venons d’étudier saint Michel en <i>lui-même</i> dans sa <i>nature</i> et -dans ses <i>facultés</i>. Il nous faut maintenant élargir le regard pour -mesurer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet -jusqu’à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le -<i>degré</i> que saint Michel occupe dans le <i>plan général des êtres</i>.</p> - -<p>En jetant un regard sur l’univers, non pas tel que le conçoivent trop de -philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lumières de la -foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d’un vrai -saisissement, le saisissement de l’admiration et du transport. Arrachée -pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d’une sagesse infinie et -d’une éblouissante richesse, elle s’écrie avec le Psalmiste: «Je le -confesserai, Seigneur; votre magnificence inspire l’étonnement et la -stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de -moi-même, je ne sais par quels éloges les célébrer dignement.» Et si -nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan -divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant nous, -quelle variété, quelle unité et quelle harmonie!</p> - -<p>Au <i>sommet</i> de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c’est <i>Dieu</i>; Dieu -au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfection; Dieu dominant -toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins visible; Dieu -le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu; Dieu, la justice et la -bonté parfaites; Dieu, la science, l’amour, l’éternité, la vie; Dieu, le -soleil de toutes les créatures, qui ne vivent que de lui,<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> que par lui, -que pour lui; Dieu, l’être unique, en face duquel tout le reste n’est -que figure, fantôme et néant.</p> - -<p><i>Au-dessous</i>, les <i>anges</i>, esprits créés et limités sans doute, mais -images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi des -rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du ciel, -comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur les eaux de -Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du Tout-Puissant. -<i>Plus bas</i>, c’est l’<i>homme</i> placé sur les confins de la matière et de -l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par son corps est le -résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme souverain de ce -royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme le monde; pontife de -ce temple majestueux qui s’appelle la création. Viennent <i>ensuite</i> ces -millions d’<i>êtres inférieurs</i> qui s’échelonnent depuis l’animal le plus -parfait jusqu’au minéral le plus infime, depuis le gigantesque soleil -jusqu’à l’imperceptible grain de sable. Oui, remontez successivement -cette échelle des êtres, élevez-vous du minéral à la plante, à l’animal, -à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de qui découle toute paternité au ciel -comme sur la terre; et vous aurez l’idée du plan divin, vous comprendrez -comment s’effectue ce que saint Thomas appelle si bien l’admirable -connexion des êtres: <i>Hoc modo mirabilis rerum connexio considerari -potest.</i></p> - -<p>L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le -monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal, -et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le -trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange tient -le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de plus -parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence et -l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en -particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme -nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la tête -des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un <i>rang -d’honneur</i>, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la belle -expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint Michel -est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de la chaleur -divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la pensée, un des -plus ardents rayons<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> de l’amour du Créateur. Voyez-vous dans cette -échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet inaccessible, -voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les compagnons de -sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière et l’amour -qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs? O saint Michel, -en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos yeux ravis! dans quel -centre d’amour vous resplendissez! comme de ces hauteurs vous dominez au -ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui jouissez de la -familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné d’honneur, -investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration! Si nous ne -savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la crainte, -une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne pas nous -demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre dans -l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos hommages ne -partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône sur lequel -vous siégez?</p> - -<p>Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan -général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non, -non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. -Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent à -la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de leur -dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les plus -rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et d’une -science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés à ce -point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables de -connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est -<i>propre à toute la première hiérarchie</i>.» Or, nous le verrons bientôt, -c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus -graves autorités, de placer saint Michel.</p> - -<p>Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel dans le -plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les horizons -humains, montez par delà les astres, montez par delà les anges -inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement au-dessous -du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout brillant -d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire et -d’honneur.<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span></p> - -<p>Quittons l’<i>ordre naturel</i> pour entrer dans l’<i>ordre de la grâce</i>. -Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu, -apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette -sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de -l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus -sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter à -la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin de -pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après -l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé dans -la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des cieux -devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange devait -conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre et courageux -effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps d’épreuve. -Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes quelque chose -de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers les temps le -mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son Verbe, de son Fils -adorable avec la nature humaine et la gloire ineffable de l’humanité -ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux anges de rendre au Verbe -incarné l’hommage de leurs adorations (<a href="#fig_1">fig. 1</a>). A cette vue, Lucifer -s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit s’incliner devant la chair! -l’ange se prosterner aux pieds d’un homme! Dieu ne nous a-t-il donc -élevés si haut que pour nous abaisser à ce degré d’humiliation?» Et dans -son cœur s’allume, avec la jalousie, une haine à mort contre -Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs saints Pères, le Divin -Maître a déclaré que Satan était homicide dès le commencement: <i>Ille -homicida erat ab initio</i>. Lucifer va plus loin; il fomente la révolte -parmi les cohortes angéliques, et entraîne à sa suite le tiers de -l’armée céleste (<a href="#fig_2">fig. 2</a>). C’est alors que Michel se lève, dans la -lumière de sa foi, dans la générosité de son incorruptible amour, et -profère dans les cieux ce cri qui est devenu son nom: <i>Quis ut Deus?</i> -Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est connu, et vous savez comment -le Très-Haut, pour récompenser la fidélité de son serviteur, l’admit à -la gloire avec ses anges et se fit lui-même leur récompense.</p> - -<p>Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans -l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint -Jean,<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_2"> -<a href="images/ill_005.jpg"> -<img src="images/ill_005.jpg" width="326" height="429" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 2.—La chute des anges rebelles. D’après la peinture -de Ch. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p class="nind">après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait -dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le -règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais à -qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint -Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé -dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? <i>Nunc -facta est salus et virtus.</i> Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle -soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la -puissance de son Christ? <i>Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus.</i> Que -le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il s’étonne -de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous demandons, -nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le vainqueur du -Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à ces sommets -sublimes où il triomphe!</p> - -<p>C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’<i>Église</i> salue sa gloire -incomparable: <i>Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis.</i> Et -dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment sur -toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les lèvres du -pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au commencement et -à la fin de chacune de ses journées, elle indique ouvertement la grande -place que saint Michel occupe dans l’ordre de la grâce. A qui nous -adresser en effet pour obtenir le pardon de nos fautes? Dieu seul a le -pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra nous réconcilier avec lui? -Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné le Rédempteur; et après elle, -immédiatement après, c’est-à-dire, avant le bienheureux Jean-Baptiste, -avant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, avant tous les saints, -<i>Michel</i>, le défenseur et l’ami du Christ. Voilà la puissance de saint -Michel, voilà sa grandeur et son crédit.</p> - -<p>Interrogez enfin la <i>tradition</i>. Elle vous montrera le chef des célestes -milices continuant sans trêve, à travers les générations et les siècles, -sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous dira que toujours -Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan, c’est la haine de -Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère immaculée; Michel, c’est -l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, c’est l’adversaire -irréconciliable de la croix; Michel, c’est le héros qui déploie -fièrement l’étendard de<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> notre salut; Satan, c’est le calomniateur de -tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur persévérant; Satan, c’est -le chef de l’armée du mal; Michel, c’est le chef de l’armée du bien; -Satan, c’est le cri de la révolte: <i>Non serviam!</i> Michel, c’est le cri -de la fidélité: <i>Quis ut Deus!</i> Et si vous nous demandez quelle est la -place de notre Archange dans l’ordre surnaturel, la réponse nous sera -facile: c’est, vous dirons-nous avec l’Écriture, l’Église et la -tradition, c’est la place qui convient à l’héroïque champion de la -Majesté divine, au vengeur du Christ et de sa cause, au lutteur -infatigable qui combat depuis des siècles pour la vérité contre -l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu contre Satan, -pour le ciel contre l’enfer.</p> - -<p>Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière plus -complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons -brièvement la <i>place</i> qu’il occupe parmi les <i>hiérarchies angéliques</i>. -«Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou les -étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit pas; et -croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien -à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il y a de beau, -c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le grand évêque ne -fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million d’anges le -servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez pas croire -que cette multitude ait été dispersée dans les sphères supérieures, au -caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre et aveugle. Dieu, -qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même de l’ordre, a dû -établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et la hiérarchie qui -règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet de la hiérarchie -qui règne entre les anges.</p> - -<p>La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut -pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature -humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille ou -non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, -supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel, -jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau ne -pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le -dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre -intellectuel,<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la -hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre -social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de -l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas; -jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a -pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur; -et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres -déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des -esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. <i>Stella -enim a stella differt in claritate.</i> Bon gré, mal gré, la hiérarchie -dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts, -dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, -à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles -puissent se produire.</p> - -<p>Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même à la -société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, on -distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la -bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur -les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est -ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances -propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations plus -ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue dans -leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste parler -lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la raison des -choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de -connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. Ces -anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la voir -dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales. Ces -causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins -claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde -hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux -êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou -des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de -la troisième hiérarchie.»</p> - -<p>Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la -constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes -représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes ensemble,<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> -ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le miroir vivant -de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est l’image de la -puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la science, la -seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de l’activité, la -troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la vie du -Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou trois -ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent les -Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui -possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la -stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine -souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les -Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les -Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont les -messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers -ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui -entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.</p> - -<p>Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si -large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on l’a -dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de voir -l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures de la -théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de puissance et -d’éclat.</p> - -<p>Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des anges, -il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux, la -place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour notre -piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer saint -Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les -Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les -circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des -Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? Ou -bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie des -Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang parmi -les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et vénérer -en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte, les saints -Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que c’est bien sur -ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer.<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p> - -<p>L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et -par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre -Archange? L’un des premiers princes, <i>unus e principibus primis</i>. -Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, <i>princeps -magnus</i>. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes -angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit -Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus dans -l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. C’est -la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous les noms -que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces noms, s’il -appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux anges des -derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant dans -l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «<i>Michel</i>, dit-il, -<i>et ses anges</i> luttaient contre le dragon (<a href="#fig_3">fig. 3</a>).» «Preuve évidente, -écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous les anges. Michel -et <i>ses</i> anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon Michel et l’armée -qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan et <i>ses</i> anges, nous -entendons tous les escadrons révoltés marchant sous l’étendard de Satan, -comme les soldats sous le drapeau de leur souverain, de même par ces -paroles: Michel et ses anges, devons-nous entendre Michel et la sainte -phalange qui le reconnaît pour son général.»</p> - -<p>A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des -Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse mes -humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à vous qui -par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous les -autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait au chœur -des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que saint -Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut choisi -pour le précipiter au fond de l’abîme?»</p> - -<p>Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus -savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas de -marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, il -l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants au -trône de Dieu: <i>Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum Deo -assistentium est primus.</i><span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span></p> - -<p>Nous n’ignorons pas que l’apôtre saint Jude applique à saint Michel la -qualification d’archange; mais ce que nous savons bien aussi, c’est que -de l’aveu des Grecs, de l’aveu des commentateurs, d’Estius en -particulier, cette qualification ne prouve nullement qu’il appartienne à -cet ordre. Elle a simplement pour but d’indiquer qu’il marche à la tête -des anges et qu’il en est le chef suprême. Pris dans son sens général, -en effet, le mot ange désigne l’universalité des esprits bienheureux; le -mot archange, impliquant l’idée de commandement, désigne en ce cas le -chef, le prince des célestes hiérarchies.</p> - -<p>Remarquons-le d’ailleurs avec saint Grégoire: le nom d’archange -n’indique pas la nature ou le rang, mais bien l’emploi. De l’aveu de -tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent à -l’ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de lui-même -dans la sainte Écriture: «Je suis l’ange Raphaël, l’un des sept qui -sommes présents devant le Seigneur.» Concluons donc avec un docte -théologien, Stengel: Quand les séraphins sont envoyés en mission, on les -appelle anges, c’est-à-dire ambassadeurs, ou bien archanges, -c’est-à-dire ambassadeurs en chef: <i>Seraphim cum mittuntur angeli sunt, -hoc est nuntii, imo et archangeli, hoc est principes nuntii.</i> On le voit -dès lors, ce nom d’archange, que saint Jude applique à saint Michel, se -concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins que lui -décernent les plus graves autorités.</p> - -<p>Nous pouvons donc le dire à l’honneur du grand Archange, avec un diacre -de l’Église de Constantinople: «O Michel, vous occupez le premier rang -parmi les milliers et myriades d’anges qui peuplent le paradis. Le plus -près et sans fléchir, vous chantez l’hymne trois fois saint et trois -fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus radieuse étoile de -l’ordre angélique.»</p> - -<p>Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel? Vous venez -de l’entendre: c’est la voix de Dieu dans l’Écriture, c’est la voix des -saints Pères, c’est la voix de la science, c’est la voix de la sainteté -qui s’unissent de concert pour nous montrer saint Michel dominant tous -les chœurs angéliques et régnant à la tête des célestes hiérarchies. -Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré -de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> armes sa -triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu céder -à l’entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre mesure -l’Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s’est fait que -l’écho des voix les plus imposantes.</p> - -<p>Il est donc vrai que saint Michel est l’ange des batailles et le prince -des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les -siècles n’ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et nous -comprenons que chez les Grecs et chez les Latins, on se soit si -longtemps</p> - -<div class="figcenter" id="fig_3"> -<a href="images/ill_006.jpg"> -<img src="images/ill_006.jpg" width="276" height="184" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 3.—Saint Michel et ses anges luttant contre le -Dragon. Miniature d’une <i>Apocalypse</i> du commencement du quatorzième -siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.</p></div> -</div> - -<p class="nind">disputé l’honneur de porter son nom. Nous comprenons qu’ils aient fait -leur orgueil de ce nom vraiment immortel, et les empereurs assis sur les -trônes de Byzance et de Moscou, et les magistrats chargés d’être comme -lui les justiciers de Dieu, et les chevaliers destinés à la vie des -camps, à l’héroïsme des batailles, et les artistes épris de son idéale -beauté, et les lévites enfin chargés de défendre comme lui la cause du -Verbe incarné. Nos pères, ô sublime Archange, n’avaient-ils pas -eux-mêmes le sentiment de votre éminente dignité, quand ils bâtissaient -pour votre gloire la <i>Merveille de l’Occident</i>; quand au-dessus<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> des -salles magnifiques, des cloîtres splendides, au-dessus de la superbe -basilique, au faîte même de leur œuvre gigantesque, ils érigeaient votre -statue? En vous dressant ce trône aérien, d’où vous dominiez de si haut, -dans notre ciel d’ici-bas, la terre, la mer, et tout ce qui s’agite en -ce monde inférieur, ne voulaient-ils pas symboliser ce trône où vous -régnez dans la gloire? Cette pensée réjouirait notre piété filiale. En -tout cas, nous, leurs descendants et leurs successeurs, tombant à vos -pieds dans l’intelligence de vos sublimes perfections, nous voulons -continuer dans nos cœurs la vivacité de leur foi, l’ardeur, les -transports de leur amour, le saint enthousiasme de leurs hommages, et, -pour tout dire en un mot, leur invincible confiance dans leur séculaire -protecteur.</p> - -<p>Cette magnifique doctrine que nous venons d’exposer, restera-t-elle à -l’état de lettre morte? Non. Les yeux illuminés de votre foi, ô lecteurs -chrétiens, l’énergique dévouement de vos efforts sauront découvrir et -pratiquer les conséquences qui en découlent si naturellement. Saint -Michel, avons-nous dit, c’est un esprit doué tout à la fois -d’intelligence, d’amour, de puissance et de beauté. Nous aussi, sous -l’enveloppe fragile de notre corps, nous portons un esprit, créé comme -l’ange pour connaître, pour servir, pour aimer Dieu, pour revêtir -l’ineffable beauté de la grâce. Sachons comprendre ces vérités; n’allons -pas emprisonner dans le cercle étroit des connaissances naturelles, -n’allons pas éteindre surtout dans la région des sens cette noble -faculté de l’<i>intelligence</i> qui nous distingue de la brute! Sachons -franchir les horizons humains; déployons largement nos ailes et montons, -montons à Dieu par l’étude, par la méditation, par la prière assidue: -nous sommes créés pour le connaître. N’allons pas surtout dessécher -notre <i>cœur</i> en nous adorant nous-mêmes; n’allons pas abaisser sa -noblesse aux pieds d’une idole de chair; n’allons pas l’attacher à des -honneurs caducs, à un vil métal dont nous ferions notre Dieu! Notre vrai -Dieu est plus haut que la terre; c’est le Dieu qu’environnent les anges; -donnons-lui comme eux notre amour. Aimer Dieu, c’est la noblesse du -cœur; le servir, c’est sa royauté. N’allons pas en effet abandonner à -elle-même cette <i>volonté</i> qui fait l’homme; n’allons pas la livrer au -gré de nos caprices, à ces vents d’erreur et de désordre qu’une presse -plus que jamais sans foi,<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> sans loi, fait aujourd’hui passer sur nous. -Non, vous n’êtes pas faits pour les humiliations de ce servage; vous -n’êtes pas faits pour suivre, comme un vil troupeau, les docteurs qui -vous mènent dans ces pâturages où la volonté s’égare, où elle se -déshonore, où le chrétien, l’homme, le citoyen, tout périt. Il est temps -que nous apprenions à connaître Dieu, à l’aimer, à le servir et à -conquérir pour notre âme cette beauté de la vertu qui lui vaudra le ciel -pour récompense.</p> - -<p>Nous avons vu la place sublime occupée par saint Michel dans l’ordre -naturel et surnaturel. N’oublions pas que cette place il l’a conquise au -prix de la lutte et du combat. Et nous aussi, nous pouvons aspirer à sa -gloire; mais en imitant son courage! «Nul, dit l’Apôtre, ne peut être -légitimement couronné, s’il n’a combattu.» Donc, marchez sur les nobles -traces que nous venons de vous proposer; revêtez-vous de l’armure de -Dieu; combattez vaillamment contre Satan, l’acharné, l’éternel -adversaire; combattez contre le monde et ses pernicieuses tendances à -notre époque en particulier; combattez contre l’ennemi le plus dangereux -et le moins redouté peut-être, combattez contre vous-mêmes, vos défauts -et vos passions. Nous l’avons vu enfin, saint Michel est élevé à la tête -des hiérarchies célestes. Le jour éternel doit contempler réunis dans -une gloire commune et les saints de la terre et les anges des cieux. -Laissez-nous donc vous le crier: <i>Sursum corda!</i> En haut vos cœurs! Ah! -de grâce, pendant que tant d’autres n’ont de préoccupations que pour la -terre, que notre passion à nous, passion énergique, passion dévorante et -plus forte que tous les sacrifices, soit la passion du ciel, la passion -de l’éternité! Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour conquérir le -ciel, pour nous assurer une place dans la société angélique? Combien -parmi nous, qui peut-être ne méritent que trop ces sanglants reproches -de saint Grégoire le Grand: «Où trouveras-tu, malheureux, dans une de -ces neuf armées, le rang qui te convient? Sera-ce parmi les Séraphins, -toi qui ne sens aucune étincelle du divin amour? Parmi les Chérubins, -toi toujours plein des études de la science terrestre et vide de la -science des saints? Remplaceras-tu les Trônes pour porter Dieu, pour te -perdre en Dieu, toi qui, perdu dans les passions, habites à peine avec -toi-même et t’es devenu si durement à charge? Es-tu destiné à combler le -vide laissé parmi<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> les Principautés, les Puissances, les Dominations, -les Vertus, toi qui succombes vaincu par toutes les tentations, toi, le -serf de tant de vices et l’esclave de ton propre corps? Trouveras-tu ta -place parmi les Archanges et les Anges, toi que la paresse a voué à -toutes les ignominies?» Nous entendrons cet énergique appel, et si nos -ailes sont par elles-mêmes trop faibles pour nous porter au ciel, nous -demanderons à saint Michel la vigueur qui nous manque. «Que tous saluent -en lui leur protecteur, chantent de concert ses louanges, et fassent -monter vers lui leurs prières incessantes! Qu’ils l’entourent de leurs -vœux! Qu’ils deviennent par la perfection de leur vie sa joie et son -orgueil! Non, saint Michel ne pourra mépriser leurs supplications. Il ne -repoussera pas leur confiance. Il ne dédaignera pas leur amour, lui, le -défenseur des humbles, et l’ami de la pureté; le guide de l’innocence, -et le gardien de la vie. Il nous soutiendra dans l’épreuve; il saura -nous conduire à la patrie (S. Laurent-Justinien).»</p> - -<div class="figcenter" id="fig_4"> -<a href="images/ill_007.jpg"> -<img src="images/ill_007.jpg" width="194" height="197" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 4.—Saint Michel et saint Gabriel. Miniature d’un -ms. du huitième siècle. Bibliothèque du chapitre de Trèves.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_II-a"></a><br /><img src="images/barr_001.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br /> -CHAPITRE II<br /><br /> -<small>MISSION DE SAINT MICHEL.—SON CULTE</small></h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_n.png" -width="120" -alt="N" /></span><span class="smcap">OUS</span> avons vu quelle est la nature de saint Michel, quelle place il -occupe dans l’ensemble des êtres et particulièrement au sein des -célestes hiérarchies; pénétrons plus avant dans ce magnifique sujet et -demandons-nous quelle est la <i>mission</i> spéciale de l’Archange et quel -<i>culte</i> nous devons lui rendre.</p> - -<p>Appuyés sur l’Écriture sainte et sur l’histoire, nous pouvons affirmer -que saint Michel est le <i>champion de la gloire</i> du Très-Haut, le -<i>protecteur de l’Église</i> et le <i>défenseur de la France</i>.</p> - -<p>C’est une loi posée par Dieu même que toute intelligence, soit -angélique, soit humaine, conquière la félicité du Ciel au prix d’une -épreuve généreusement soutenue. En créant l’homme libre, en -l’abandonnant dans la main de son propre conseil, comme disent les -livres sacrés, Dieu veut que sa créature dépense pour le bien toutes les -énergies dont elle dispose, et qu’elle consacre au service de son Auteur -la liberté dont il l’a dotée. C’est une autre loi lisible aux clartés de -l’histoire, que Dieu se sert de tous les êtres, animés et inanimés, pour -mettre ses ennemis à la raison; non pas, comme le déclare saint Thomas, -que la puissance lui fasse défaut, mais bien par l’effet de cette bonté -infinie qui veut faire participer le sujet à la dignité du Maître -souverain: <i>Non propter defectum suæ vir<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span>tutis, sed propter abundantiam -suæ bonitatis, ut dignitatem causalitatis etiam creaturis communicet.</i></p> - -<p>Distribués en neuf chœurs sur l’échelle immense de la céleste -hiérarchie, les anges eux-mêmes, nous l’avons vu, ne furent point -exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et -l’obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d’opérer à la face -du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable si -bien décrite par saint Jean dans l’Apocalypse. Le Très-Haut, d’après -l’enseignement commun des Docteurs, découvrant l’avenir aux esprits -angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l’Incarnation -du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d’adorer -l’Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi: -<i>Adorent eum omnes angeli ejus</i>; mais les anges rebelles, au lieu de -porter en haut leur regard pour le rabaisser ensuite humblement sur -eux-mêmes, le fixèrent tout d’abord sur le pur miroir de leur beauté; au -lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l’orgueil qui -effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et -s’enivrent. Ils se croient dieux, dit Ézéchiel, et ne voient plus le -Dieu des dieux: <i>Elevatum est cor tuum in decore tuo, et perdidisti -sapientiam in decore tuo et dixisti: Deus ego sum.</i> Lucifer, celui qui -portait la lumière, le fils aimé du Roi des rois, se jette ouvertement -dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles: «Montons, leur -dit-il, montons; que les astres du firmament servent de piédestal à -notre trône; atteignons la cime des mystérieuses montagnes aux flancs de -l’aquilon; ne nous arrêtons qu’au niveau même de la Divinité: <i>Super -astra Dei exaltabo solium meum; sedebo in lateribus aquilonis; similis -ero Altissimo.</i></p> - -<p>Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire, laissant en quelque -sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses dispositions. -C’est que, nous l’avons dit, il semble rester étranger à la lutte, -abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa cause. Michel -alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les anges purs de -tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible s’engage entre -les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré qui joue sa fortune -et sa destinée, s’avance avec fureur. Le combat<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> est atroce, la lutte -épouvantable, <i>prælium magnum</i>. Mais tout à coup au milieu du ciel, et -du sein de cette indicible tempête, une clameur s’élève, dit saint Jean: -<i>Et audivi vocem magnam in cœlo dicentem.</i> C’est Michel proférant le -fameux cri de guerre: <i>Quis ut Deus!</i> Qui donc est semblable à Dieu! -C’est la tribu fidèle s’écriant dans un saint transport: <i>Nunc facta est -salus, et virtus et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus.</i> -Victoire et triomphe à notre Dieu! Il règne, et son Christ est la -puissance même! Et la troupe infernale tombe pêle-mêle sous la foudre de -ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme l’éclair, au fond de l’abîme -creusé par la vengeance divine avec une affreuse soudaineté: <i>Vidi -Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem!</i></p> - -<p>Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d’un éclat -nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de votre -divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le Christ -a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a triomphé -de l’orgueil par l’humilité, de la révolte par l’obéissance, du mal par -le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le cri qui défie -toutes les attaques: <i>Quis ut Deus!</i> Qu’il fait beau voir, au seuil du -temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant au royaume -céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en chantant leur -victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil il reçoit de -Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose sur le front de -son héroïque champion! <i>Posuisti in capite ejus coronam de lapide -pretioso!</i></p> - -<p>Le même combat se livre actuellement sur la terre. Il n’est pas moins -grand, pas moins effrayant qu’au début; car c’est le même Dieu qui est -attaqué, c’est le même Verbe incarné qu’on refuse d’adorer; c’est le -même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce qui -n’est qu’une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de -l’orgueil. Hélas! aujourd’hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi les -hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n’est-ce que le tiers -des chrétiens, les étoiles de l’Église, que de nos jours Satan entraîne -à sa suite? <i>Cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum cœli.</i> -Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n’ayez pas peur! Dieu<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> vous a -confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince puissant, -Michel, est toujours debout à votre tête: <i>Michael, princeps magnus, -stat pro filiis populi tui.</i> Marchons courageusement à sa suite, ne nous -laissons pas aveugler par la fumée de l’orgueil, séduire par l’esprit de -révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra bientôt où nous -mériterons la couronne.</p> - -<p>La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C’est là -que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer leur -honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et lugubre -guerre: <i>Et projectus est Draco ille magnus, serpens antiquus qui -vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem; et projectus -est in terram et angeli ejus cum illo missi sunt.</i> Comme la tour immense -qui, en s’écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les distances, le -sol qu’elle dominait naguère de son faîte superbe, de même ces débris -altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans leur chute à -tous les degrés de l’espace depuis les abîmes infernaux jusqu’en ces -régions de l’air qu’ils infestent et en ces lieux de ténèbres qu’ils -peuplent. C’est là que Satan et ses anges méditent leurs noirs complots -contre l’Église de Jésus-Christ. <i>Et postquam vidit Draco quod projectus -est in terram, persecutus est mulierem.</i> Dans leur effroyable infortune, -ils ne goûtent plus d’autre volupté que celle de faire des méchants, de -pervertir toute intelligence, de s’associer des complices pour le -renversement de cette femme immortelle qui se nomme l’Épouse de -Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ardente, incessante, acharnée.</p> - -<p>L’Église, vous le savez, est vieille comme l’humanité elle-même. Eh -bien, ouvrez l’histoire et voyez. Qui séduit l’homme au paradis -terrestre? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces -iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce peuple -fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger dans les -ténèbres de l’esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite contre lui les -nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et dans la loi -nouvelle, dès l’origine, qui charge l’Église de chaînes dans la personne -de son chef? le Dragon, sous les traits d’Hérode. Qui allume les bûchers -et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque les hérésies, les -schismes,<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> toutes les négations, toutes les haines, toutes les ruses et -toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n’avait que trop raison -quand il s’écriait dans l’Apocalypse: <i>Væ terræ et mari, quia descendit -diabolus, ad vos habens iram magnam.</i> Malheur à la terre! Malheur à la -mer! Car voici que le démon y descend dans la colère et dans la rage! Il -est vrai que cette femme, l’Église, a des ailes qui l’emportent au -désert</p> - -<div class="figcenter" id="fig_5"> -<a href="images/ill_009.jpg"> -<img src="images/ill_009.jpg" width="270" height="230" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 5.—Saint Michel apparaît à Gédéon et lui donne un -gage de sa mission. Dessiné par Schnorr pour l’illustration de <i>la -Bible</i>. Dix-neuvième siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">où se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon la -poursuit toujours et cherche à l’engloutir sous les eaux d’un torrent -furieux, c’est-à-dire sous le poids de ces tribulations inouïes dont -nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes: <i>Et misit serpens -ex ore suo post mulierem, aquam tanquam flumen, ut eam faceret trahi a -flumine.</i> Le petit nombre des fidèles ne saurait désarmer sa vengeance. -Si rares qu’apparaissent aujourd’hui ces chrétiens<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> sincères qui gardent -les commandements de Dieu, qui rendent courageusement témoignage à -Jésus-Christ, c’est contre cette phalange dévouée qu’éclate son -courroux, c’est celle qui possède le privilège de soulever ses plus -rudes attaques: <i>Et iratus est Draco in mulierem et abiit facere prælium -cum reliquis de semine ejus qui custodiunt mandata Dei et habent -testimonium Jesu Christi.</i></p> - -<p>Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Étendez sur nous votre égide -et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la terre -tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous, Dieu -défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle: <i>Quis ut -Deus!</i> Regardez, en effet, et voyez comment, à toutes les époques où son -secours est nécessaire, <i>in tempore illo</i>, saint Michel se lève pour -soutenir l’Église attaquée: <i>Michael stat pro filiis populi.</i></p> - -<p>A l’origine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l’Éden? -saint Michel. Quel est l’ange qui apparaît à Moïse pour donner le signal -de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et, plus -tard, le patron de l’Église. Qui forme, pendant le jour, cette nuée -obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige les -Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, sur le -Sinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon -éteinte, du moins obscurcie? encore et toujours saint Michel. Qui combat -avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange, qui lui -dit: «Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes; allez -dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de la -tyrannie des Madianites. C’est moi qui vous envoie; je combattrai pour -vous (<a href="#fig_5">fig. 5</a>).» Et quand les Juifs, durant de longues années, ont pleuré -sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et obtient -la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s’est chargé de nous -répondre. «Alors, l’ange du Seigneur parla et dit: Seigneur des armées, -jusqu’à quand différerez-vous de faire miséricorde à Jérusalem et aux -villes de Juda contre lesquelles s’est élevée votre colère? Voilà déjà -la soixante-dixième année de leur désolation et de leur ruine.» Et -quand, enfin, les Machabées entreprennent leur lutte à jamais mémorable -pour l’indépendance de la patrie, qu’arrive-t-il? Cent mille hommes sont -aux portes de Jérusalem; l’héroïque Judas court aux<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> armes; tandis qu’il -marche à l’ennemi, on aperçoit dans les airs un cavalier divin, -resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce cavalier, dit -toujours le même interprète, c’est saint Michel: <i>Hic fuit Michael.</i> A -son aspect, les Israélites s’élancent comme des lions, et taillent leurs -ennemis en pièces; la victoire est à eux.</p> - -<p>Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de substituer -l’Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera toujours le chef -qui dirige cette Église; le Saint-Esprit sera l’âme qui la vivifie; mais -saint Michel sera son bras, l’ouvrier des divins triomphes: <i>Operarius -victoriæ Dei.</i> Regardez en effet. L’Église est enchaînée dans la -personne de Pierre, et des geôliers veillent à la porte de sa prison. -Tout à coup la lumière brille dans le sombre cachot; voici l’ange du -Seigneur: «Vite, lève-toi, dit-il à Pierre», et les chaînes tombent des -mains du captif, et Pierre est délivré. Quel est cet ange? Corneille La -Pierre répond: cet ange fut probablement saint Michel, <i>Nonnulli -probabiliter opinantur hunc angelum fuisse sanctum Michaelem</i>. Et la -raison qu’il en donne est pleine de consolation et d’espérance: c’est -que, dit-il, Michel est le protecteur de l’Église; de même qu’il est le -gardien de ses intérêts, de même il est le gardien de son chef, -c’est-à-dire de Pierre: <i>Ille enim Michael est præses Ecclesiæ; unde -sicut ejus curam gerit, ita et capitis ejus, puta sancti Petri.</i> O -puissant protecteur, laissez-nous pousser vers vous le cri de notre -angoisse! Pierre existe aujourd’hui comme il y a dix-huit siècles; et -comme alors il est chargé de chaînes, chaînes morales, sans doute, mais -chaînes plus douloureuses que les chaînes de fer. O saint Michel, -descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir la lumière au milieu -des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains de Pierre, de ces mains -qui doivent gouverner l’Église, les liens qui les entravent; et que -Pierre, qui n’attend de secours que du côté du ciel, puisse aujourd’hui -comme autrefois, rendu à la liberté, redire à son tour: <i>Nunc scio verè -quia misit Dominus angelum suum et eripuit me.</i> Je le vois clairement; à -cette heure où toutes les puissances d’ici-bas m’abandonnent, le -Seigneur a envoyé son ange et il m’a restitué cette liberté nécessaire -pour conduire les âmes dans les voies de Dieu.</p> - -<p>Vienne ensuite l’ère des persécutions; et saint Michel, par lui-même<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> ou -par ses anges, excite et soutient l’héroïsme des martyrs. Plus tard, -suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant: «C’est moi -qui, lorsque tu combattais contre l’impiété des tyrans, rendais tes -armes victorieuses.» Ne serait-ce pas le cas d’appliquer à l’apparition -du Labarum cette parole de la sainte liturgie: <i>Sed explicat victor -crucem Michael, salutis signifer?</i></p> - -<p>C’est encore avec le secours du vaillant Archange, que saint Léon arrête -aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la terreur à -travers l’Afrique et l’Europe. C’est lui toujours, c’est Michel que -saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle d’Adrien, remettant -le glaive dans le fourreau, après avoir enchaîné les fléaux qui -désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface, poussé par l’esprit -de Dieu, s’élance vers les plaines de la Germanie pour y conquérir à -Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches, c’est au nom et par la -protection de saint Michel qu’il renversera tous les obstacles et qu’il -établira le règne de Jésus-Christ. Que les Sarrazins menacent les États -de l’Église, Léon IV proclamera qu’il a remporté sur eux une victoire -éclatante par le bras de saint Michel; et, pour affirmer sa -reconnaissance, pour la transmettre aux générations futures, il fera -construire, dans la capitale du monde, un temple en l’honneur du chef -des armées célestes. Que la tempête vienne à ces diverses époques -assaillir les successeurs de Pierre, et ceux-ci se réfugieront sous la -protection du glorieux Archange dans la citadelle que défend son épée et -qui porte son nom.</p> - -<p>Oui, saint Michel est l’immortel protecteur de l’Église; les faits le -proclament et la croyance des siècles est là pour l’attester. Plus de -douze cents ans se sont écoulés depuis le jour où saint Grégoire le -Grand s’écriait avec les accents de la reconnaissance et de -l’admiration: <i>Quotiès miræ virtutis aliquid agitur, Michael mitti -perhibetur.</i> Chaque fois que dans l’Église un acte de vaillance -s’accomplit, c’est, dit la tradition, à saint Michel qu’on l’attribue. -Ce qu’écrivait autrefois le pontife illustre entre tous les autres, -Bossuet le répétera plus tard: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à -reconnaître saint Michel comme le défenseur de l’Église... Si le Dragon -et ses anges combattent contre elle, il n’y a point à s’étonner que -saint Michel et ses anges la défen<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span>dent.» Pie IX le répétait à son tour -en 1868 par l’organe du cardinal-vicaire: «Si, d’un côté, les impies de -notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils -se sont faits les fils et les imitateurs, les fidèles se sont, de leur -côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l’Église -catholique a toujours placées en l’Archange saint Michel, le premier -vainqueur de l’esprit maudit.»</p> - -<p>Hélas! où en est aujourd’hui cette Église catholique? L’heure actuelle -n’est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L’Église de -Jésus-Christ n’est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis ne -sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre se fait -au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous demander si -l’heure n’est pas venue où doit se réaliser cette parole de la sainte -liturgie: <i>Veniet tempus quale non fuit, ex quo gentes esse cœperunt -usque ad illud.</i> N’est-ce pas le moment de ce choc si épouvantable que -jamais, de mémoire d’homme, on n’en a vu de pareil? Rassurez-vous, -néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous défendre à cette heure -terrible où seront sauvés tous les élus dont les noms auront été -inscrits au livre de vie: <i>In tempore illo salvabitur populus tuus omnis -qui inventus fuerit scriptus in libro vitæ.</i> Nous vous attendons avec un -invincible espoir, ô glorieux protecteur; hâtez, s’il vous plaît, votre -secours; voyez cette multitude confiante et dévouée, les regards tendus -vers le ciel d’où vous viendrez vers ce sommet sacré où tant de fois -vous avez manifesté votre force; elle salue à l’envi votre nom; elle -chante avec transport votre gloire.</p> - -<p>Vous l’avez vu, l’Église, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité -répéter la parole de Daniel: <i>Nemo adjutor meus, in omnibus his, nisi -Michael.</i> Mais ce n’est pas elle seulement qui peut tenir ce langage et -revendiquer la protection de saint Michel; à l’exemple de sa mère, la -France, la fille aînée de l’Église, peut regarder l’Archange comme son -défenseur et son patron.</p> - -<p>Ici, vous m’arrêtez par une objection qui se présente naturellement à -l’esprit: saint Michel n’est-il pas le défenseur de tous les États -chrétiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements et -vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins, Dieu -se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand un<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> -peuple se met ouvertement à sa disposition, pour le servir à la face du -monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et s’il existe -d’une part un dévouement généreux et complet, de l’autre il existe un -paiement en succès et en gloire que la divine justice se charge -d’effectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la destinée -si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée, et bientôt -vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel pour notre -chère patrie.</p> - -<p>Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont il -fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c’est un homme -seulement, cet homme vaut à lui seul une légion; quand c’est un peuple, -ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front l’auréole de -l’héroïsme et de la gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités, -parcourons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur les -cimes de l’histoire. Nous voyons d’abord apparaître d’illustres -personnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches; la -nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi; mais on sent que -Dieu est là. Il y est dans une suite d’hommes célèbres et de fameux -capitaines, Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois immortels -que Dieu enrichit de tous les dons et qu’il arme de toutes les -puissances. Ce n’était alors qu’une figure de l’avenir. Le peuple juif, -en effet, n’est qu’une prophétie en permanence; il disparaît comme -peuple, et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde.</p> - -<p>Pendant trois cents ans, l’Église combat; elle se fonde dans le sang et -le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre. -Arrive enfin Constantin, l’homme de la Providence. Mais ses successeurs -ne comprennent pas leur mission; au lieu de protéger l’Église, ils -l’entravent, la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces -empereurs comme instruments. C’est alors qu’il choisit les Francs pour -défendre l’Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs -répondent à l’appel divin; leur souverain victorieux en tête, ils vont -au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue à la -voix d’en haut, passe tout entière sous les drapeaux du Christ et reçoit -de Rome le titre de fille aînée de l’Église. Le nouveau peuple de Dieu -est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> bouclier et -l’épée de L’Épouse du Sauveur. Mais le souverain Maître n’est pas -ingrat; s’il aime qu’on se déclare hautement pour lui, vite il répond -aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s’est faite à -Reims son homme-lige; il lui envoie son Archange, l’ange des batailles -et des triomphes. Cet envoi providentiel est, si j’ose ainsi parler, -comme le sceau de l’alliance entre Dieu et le peuple élu. Saint Michel -choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre rocher assis -aux flancs de l’aquilon. C’était la réponse du Très-Haut à notre patrie, -quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce jour, cette race -intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des peuples; toujours -sûre de son angélique allié, elle porte partout la lumière avec les -libertés sacrées de la foi chrétienne; partout où elle passe, les -chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule épouvantée. A -peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que la France se -fait reconnaître, à son allure et à ses coups, comme la maîtresse du -monde.</p> - -<p>Mais c’est alors aussi que tous les chemins se couvrent des foules qui -viennent visiter, en son sanctuaire aérien, le protecteur de notre -bien-aimé pays. C’est là qu’empereurs, rois, princes, guerriers -innombrables viendront demander à saint Michel, avec le secret de la -victoire, le génie qui doit présider aux batailles. Childebert et -Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier, plein de -gratitude pour la protection de l’Archange, reconnaît saint Michel comme -le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches Normands, nos -pères, s’abattent comme l’ouragan sur tous nos rivages. Tremblantes à -l’approche de ces intraitables enfants du Nord, les paisibles -populations d’alentour se réfugient à l’ombre des remparts de saint -Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s’agenouiller sur ces -dalles, embellit la basilique et met au service du prince éthéré sa -formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône -d’Angleterre; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l’image -de l’Archange, le sûr présage de cette victoire d’Hastings, qui devait -placer au front du duc de Normandie le diadème d’Alfred et de saint -Edouard.</p> - -<p>Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour -nos provinces, qui furent les premières victimes de l’invasion. La<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> -France, pareille à un vaisseau submergé qu’on ne voit plus que par le -haut des mâts, semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf -ce mont, où s’était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de -la patrie. Un homme est là, Jean d’Harcourt, qui commande moins à des -soldats qu’à des lions; avec une foi qui n’a d’égale que sa valeur, il -confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais -trop vous redire: <i>Nemo adjutor meus nisi Michael.</i> Après lui, Jean -d’Orléans et Louis d’Estouteville sont investis du commandement de la -place. Chaque jour apporte la nouvelle d’une capitulation ou d’une -défaite; rien ne trouble, rien n’intimide nos intrépides chevaliers; -leur foi grandit avec les périls et la détresse; ils ne sont qu’une -poignée, mais c’est une poignée de braves et saint Michel est avec eux.</p> - -<p>Souffrez qu’à ce souvenir je m’arrête un instant pour m’incliner, à -travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en même -temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée, -glorieux patrimoine transmis à leur postérité! Grâce à l’invincible -résistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les -remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l’Océan qui, -après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en -leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs.</p> - -<p>O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France; et -pas un instant le vieux drapeau gaulois n’avait cessé de flotter -au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces: «Non, -la France n’est pas morte; elle vit toujours ici, toujours militante et -toujours victorieuse!»</p> - -<p>Faut-il raconter encore l’éclatante protection accordée par saint Michel -à Jeanne d’Arc, la gloire de notre France et sa libératrice? C’est -l’Archange qui investit l’héroïne de son incomparable mandat et la mène, -constamment triomphante, à l’ombre de son épée à travers les dangers et -la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la création d’un -ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvèrent ici même le vieil -honneur de notre nation; et tout se fait au nom de celui qu’on proclame -«la terreur de l’immense Océan.» Viennent les guerres de religion, et le -Mont-Saint-Michel demeurera toujours l’imprenable boulevard de la foi et -de la patrie; Montgommery verra<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> sa fougue se briser ici comme sur un -écueil et ira se faire tuer ailleurs. Saint Michel, comme à toutes les -heures critiques, suscitera des héros sans cesse renaissants; et à la -fin, la Montagne, toujours au-dessus des orages, comme l’emblème de la -foi qui ne périt pas, toujours plus haute que l’infortune, reste cette -fois encore catholique et française.</p> - -<p>Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le -bouclier de la France? Vous l’avez vu, jamais il n’a manqué à l’appel -des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu le -dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées, si ces -antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister, quelles -scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux!</p> - -<p>Mais de nos jours, demandez-vous, qu’est devenue la protection de saint -Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France, comme -autrefois à Daniel: <i>Noli timere, vir desideriorum.</i> Ne te laisse pas -abattre; courage, ô nation de la promesse, ô nation qui, jusque dans tes -malheurs, fixes toujours les regards de l’Église, les regards de tous -les peuples; vois comme tous fondent sur toi leur espoir et paraissent -attendre le salut de ta main: <i>Pax tibi et esto robustus.</i> La paix soit -avec toi, cette paix dont tu as tant besoin! Laisse là ces éternelles -divisions qui te mènent à la ruine; que tes enfants s’embrassent enfin -dans la paix, l’union et la fraternité. Sois robuste; aiguise de nouveau -ton courage; et malgré tes désastres, et du fond des abîmes, tu peux te -relever, regagner les sommets, reconquérir la gloire des anciens jours. -Mais pour cela, prête l’oreille à la voix d’en haut; reviens aux -croyances de tes pères: <i>Annuntiabo tibi quod expressum est in scriptura -veritatis.</i> Redis comme eux dans la confiance: <i>Nemo est adjutor meus, -in omnibus his, nisi Michael.</i> O France, tressaille d’allégresse! Ouvre -ton cœur à l’espérance, puisque toi aussi tu peux dire: <i>Ecce Michael, -unus de principibus primis, venit in adjutorium meum.</i> Oui, lève les -yeux; il sera ton appui. Pour vous, ô notre protecteur, daignez la -regarder encore, la regarder toujours, cette nation que Dieu vous a -confiée. Sa générosité toujours inépuisable vous a offert une magnifique -couronne. Rendez-lui vous-même la couronne qui lui est plus que jamais -nécessaire, la couronne de son antique foi, qui sera<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> pour elle en même -temps, la couronne de la paix et de l’ordre social, la couronne de la -force et bientôt la couronne de la gloire!</p> - -<p>Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi l’Archange -fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus à la cause -de Dieu, de l’Église et de la France. En retour, que ferons-nous pour -lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois mots le résument: -la fidélité, la confiance et l’amour.</p> - -<p>La fidélité! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la vraie -cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste, d’ailleurs, -quoi de plus honorable, quand il s’agit d’un maître tel que Dieu? Et -cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier? Séduite par -ce qu’elle appelle la libre-pensée, qui n’est en réalité que -l’infatuation et la débauche de l’esprit, la génération incroyante nie -tout aujourd’hui: elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie -Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l’heure est -venue où nous devons secouer le sommeil de l’indifférence. A l’exemple -de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de la fidélité: -<i>Quis ut Deus!</i> Qui donc est semblable à Dieu! La science répudie la -révélation. Anges de saint Michel, debout! Écriez-vous à votre tour: Qui -donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la science et en est le -maître comme lui? <i>Quis ut Deus!</i>—L’incrédulité contemporaine répudie -l’ordre surnaturel et refuse de croire aux miracles. Anges de saint -Michel, écrions-nous à l’envi: Quoi donc! le bras du Seigneur serait-il -raccourci? Est-ce que le Seigneur n’est pas, aujourd’hui comme toujours, -le Dieu qui a créé les mondes, le Dieu qui commande à la vie et à la -mort, le Dieu qui seul opère les merveilles par excellence? <i>Qui facit -mirabilia magna solus.—Quis ut Deus!</i> L’orgueil foule aux pieds -l’autorité divine et ne veut plus relever que de lui seul. Anges de -saint Michel, écrions-nous en chœur: Qui donc est souverain comme Dieu? -Qui donc distribue, comme lui, l’existence? Qui donc est l’auteur de -tout don parfait? <i>Quis ut Deus!</i>—Le matérialisme, le positivisme, le -scepticisme, l’athéisme, véritables échos de l’enfer, répètent chaque -jour, avec une effrayante énergie, leur cri de négation: il n’y a pas de -Dieu. Anges de saint Michel, aurons-nous donc moins d’énergie pour le -bien qu’ils n’en ont pour le mal? Échos du ciel et du glorieux -Ar<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span>change, écrions-nous avec toute la vigueur de notre foi, toute -l’étendue, toute la puissance de notre voix: Je crois en Dieu: <i>Quis ut -Deus!</i>—La fausse science, dans tous les ordres, nie Jésus-Christ et -rejette sa doctrine. Anges de saint Michel, protestons, en affirmant que -Jésus-Christ, c’est le Verbe incarné, le Fils même de Dieu; que -Jésus-Christ, c’est la vérité; Jésus-Christ, c’est la voie; -Jésus-Christ, c’est la vie. Malheur donc à celui qui ne l’écoute pas; il -s’ensevelit dans les ténèbres de la nuit la plus obscure, ou bien, comme -on l’a dit, il s’enfouit dans les sables de la raison pure et de -l’altière critique. Malheur à quiconque ne marche pas à sa suite! Il se -traîne dans la faiblesse et s’abîme le plus souvent dans la corruption -et dans la honte. Malheur à celui qui ne vit pas de sa vie divine! Il se -condamne à une mort irrémédiable, à la mort éternelle. Hors de -Jésus-Christ, c’est la barbarie, c’est le despotisme ou la licence, -c’est le chaos et la ruine. Qui donc lui est semblable! <i>Quis ut Deus!</i></p> - -<p>Vous le voyez, après tant de siècles, c’est la même scène qui se -reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon, -levons-nous, comme saint Michel, fièrement et sans peur; manifestons -notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de -l’Archange soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de -l’incrédulité, par l’étouffer et l’anéantir. Et cette voix retentissant -non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des -anges victorieux: <i>Nunc facta est salus et virtus, et regnum Dei nostri -et potestas Christi ejus</i>: Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui le -triomphe et le commandement; à son Christ, la puissance! et saint Michel -nous reconnaîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa gloire.</p> - -<p>Allons plus loin; à cette fidélité qui continue dans le monde la mission -du prince des armées célestes, joignons la confiance qui nous obtiendra -le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit cette -mission.</p> - -<p>Par sa criminelle rupture avec l’ordre surnaturel, le monde a perdu en -quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard -affaibli et presque aveuglé n’a plus la longue portée des enfants de la -foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il est -concentré tout entier sur la matière et sur les choses du temps. De là<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> -cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent comme -inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le <i>Sursum -corda</i>, source inépuisable d’espérance et de consolation. Sans doute, -l’horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont que trop -légitimes aujourd’hui. Mais faut-il donc perdre confiance et nous -abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est avec -ceux qui croient en lui; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux; la Vierge -mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel, l’ouvrier -des victoires de Dieu: <i>Operarius victoriæ Dei.</i> Levons donc les yeux -vers la sainte Montagne; c’est de là que nous viendra le secours: -<i>Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi.</i> Tendons les -mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre immortel -protecteur. Puissant par les armes, l’Archange l’est plus encore par les -supplications que chaque jour il fait monter vers le ciel. Écoutez du -reste l’apôtre saint Jean dépeignant, à l’origine même de l’Église, la -grande scène que notre imagination ravie aime toujours à se représenter: -«Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant l’autel, portant un -encensoir d’or; et on lui donna une grande quantité de parfums, afin -qu’il présentât les prières de tous les saints sur l’autel d’or qui est -devant le trône; et la fumée des parfums, composée des prières des -saints, s’éleva devant Dieu.» Cet ange qui se tient debout devant -l’autel, vous l’avez reconnu, c’est saint Michel. Tous ces parfums qu’on -lui présente, vous pouvez en respirer la douce et agréable odeur, ce -sont vos prières. Quelle prière que la vôtre, dévots serviteurs du -glorieux Archange! Comment la parole humaine pourra-t-elle en exprimer -la prodigieuse puissance! Des milliers de voix ne faisant qu’une seule -voix! Des milliers de cœurs ne formant qu’un seul cœur, pour animer -cette voix et la porter jusqu’au trône de Dieu! L’Église entière, le -pape, le sacré collège, l’épiscopat, le sacerdoce, la multitude des -pieux fidèles se pressent de plus en plus autour de saint Michel, tirant -de leur poitrine embrasée le vieux cri de nos Pères: Saint Michel, à -notre secours! Et c’est de tous ces rangs à la fois que part cette -prière immense, universelle, et que montent les élans d’une confiance -plus ardente que jamais.</p> - -<p>N’est-il pas vrai qu’on peut redire la parole de saint Jean: <i>Data<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> sunt -ei incensa multa?</i> Comprenez-vous maintenant combien formidable doit -être l’énergie de cette prière? Comme elle doit être portée</p> - -<div class="figcenter" id="fig_6"> -<a href="images/ill_010.jpg"> -<img src="images/ill_010.jpg" width="301" height="336" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 6.—Saint Michel, l’ange du jugement. Fragment du <i>Jugement -dernier</i>, peint à fresque par Orcagna dans le cloître du Campo -Santo de Pise. Quatorzième siècle.—Dans cette composition, saint -Michel est l’ange placé immédiatement au-dessous du Christ et de la -Vierge. </p></div> -</div> - -<p class="nind">sur des ailes de feu, les ailes de notre amour, franchir la distance, -pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui,<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> -par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance -devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la -porte à Dieu! A l’heure solennelle du sacrifice, à ce moment où le corps -de Jésus-Christ vient de descendre sur l’autel, l’Église adresse au -Tout-Puissant par l’organe du prêtre cette touchante invocation: «Nous -vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange de -présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin que, -après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis de grâce, -inondés des célestes bénédictions.» Quel est cet ange dont parle ici -l’Église? Bossuet n’hésite pas à répondre: cet ange, c’est saint Michel. -Ainsi donc, tel est l’ascendant de saint Michel sur le cœur de Dieu, -telle est l’influence qu’il exerce, le crédit ineffable dont il jouit, -que, pour obtenir plus sûrement l’effusion des dons célestes, c’est par -lui, c’est par son ministère, que l’Église veut faire offrir au -souverain Maître ce qu’il a de plus cher, le corps et le sang de son -divin Fils. S’il en est ainsi, dilatons, dilatons nos cœurs pour les -ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le corps de -Jésus-Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à chaque -heure du jour sur des milliers d’autels, dans le monde entier. Conjurons -donc le Très-Haut avec l’Église notre mère d’ordonner à saint Michel -qu’il présente l’auguste victime, sur cet autel d’or qui est devant le -trône, qu’il l’offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire de -Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le bien de -la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs et nos -voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez. Si vos -fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel archange, -<i>beato Michaeli archangelo</i>, afin qu’il intercède pour vous auprès du -Seigneur, notre Dieu. C’est alors que, selon l’expression de saint Jean, -la fumée des parfums, composée de nos prières, montera jusqu’au ciel; -mais c’est alors aussi que les miracles du passé se renouvelleront sur -notre sainte montagne, que les aveugles verront, que les boiteux -marcheront, que les morts seront ressuscités, que l’Église triomphera, -que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes, fécondées par la -grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu’à l’heure de la mort, -saint Michel les présentera pour les introduire dans la céleste lumière<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> -promise aux élus. Confiance donc, confiance inébranlable à saint Michel! -C’est l’honneur qu’il réclame de vous.</p> - -<p>A la couronne de la fidélité, à celle de la confiance, il faut en -ajouter une troisième, celle de l’amour qui alimente et vivifie tout le -reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux -pèlerins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l’Archange? Qui, en -effet, leur inspire la pensée, leur communique l’énergie nécessaire pour -accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de la -route? L’amour. C’est l’amour qui leur donne des ailes pour gravir cette -montagne; c’est l’amour qui brille sur leur front: <i>Amans currit, volat, -lætatur.</i> Leur amour, comme l’amour véritable, n’a pas senti le fardeau; -il a compté la peine pour rien; il n’a pas connu l’impossible. <i>Amor non -sentit onus, labores non reputat, de impossibilitate non causatur.</i> Sur -cet étroit rocher, l’espace peut manquer; mais le cœur s’épanouit, -<i>arctatus, non coarctatur</i>. On peut être fatigué, jamais lassé, -<i>fatigatus, non lassatur</i>. Ce n’est pas assez de prouver son amour par -des fatigues supportées chrétiennement; il faut le prouver par les élans -du cœur, en affirmant à saint Michel que l’on veut aimer ce qu’il a aimé -le premier. Saint Michel, c’est l’amour, tandis que Satan, son -adversaire, c’est la haine. N’est-ce pas de lui que sainte Thérèse a -dit: «Le malheureux, il n’aime pas!!!»</p> - -<p>Saint Michel a aimé Dieu d’abord. Ravi par les perfections infinies, il -ne voit rien au-dessus d’elles. A son exemple, nous dirons tous: «Mon -Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur -voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer -l’indifférence de ceux qui vous oublient, l’ingratitude de ceux qui -méconnaissent vos bienfaits!» Satan est l’ennemi de Jésus-Christ; Michel -est l’héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à Jésus-Christ: -«O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la sincérité, par -l’ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes les blessures -faites à votre cœur!» Satan est l’adversaire de l’Église et de son chef. -Michel est leur immortel protecteur. A son exemple, nous dirons d’une -seule voix: «O Église, ma mère, je vous aime; vos douleurs sont mes -douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est transpercé du glaive -qui déchire le vôtre! O pontife dont<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> la passion ressemble à celle du -Maître, par mes prières et par mon amour, je veux porter sur moi votre -fardeau, boire ma part de votre calice afin d’en adoucir l’amertume et -de consoler votre cœur par mon attachement à la vie et à la mort!»</p> - -<p>Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux qui, -comme lui, ne séparent jamais l’amour de l’Église de l’amour de la -patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Français, et -c’est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour cette -France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la fidélité -au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le respect de -l’autorité, l’union entre ses fils, l’amour du sacrifice, toutes les -vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes nations.</p> - -<p>Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la -domination de leur mortel ennemi, de les conduire dans le bien, de les -introduire à l’heure suprême dans la joie du paradis (<a href="#fig_6">fig. 6</a>). A son -exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par -la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec -saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons à -saint Michel de les défendre, au milieu des rudes combats de la vie -présente, afin qu’elles ne périssent pas au jour du redoutable jugement. -Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire monter -jusqu’au cœur de saint Michel: <i>Sancte Michael archangele, defende nos -in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio.</i></p> - -<p>Vous venez d’entrevoir ce qu’a été, ce qu’est toujours saint Michel pour -Dieu, pour l’Église et pour la France. Nous tiendrons à honneur de -rendre un culte de fidélité, de confiance et d’amour à celui qui a -combattu, qui combat constamment pour nos intérêts les plus sacrés. Oui, -nous vous saluons, dans les transports du plus religieux enthousiasme, ô -vainqueur antique et nouveau! Mais de grâce veillez sans cesse; nous le -savons trop, le Dragon n’est pas mort; il frémit, il s’agite, il bondit -à chaque instant sous nos pieds. Sous son front foudroyé, il conserve, -pour notre malheur et le sien, une lamentable immortalité; sa vie est -d’anéantir, son génie de conspirer. O protec<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>teur angélique, soyez -toujours ce marteau d’armes si formidable à Lucifer, ce foudre de guerre -qui extermine notre vieil ennemi. Mille cris furieux s’élèvent autour de -notre sainte Église catholique; étendez sur elle votre bouclier. -Protégez son chef; protégez la France qui vous invoque, la France -aujourd’hui si humiliée, <i>conculcatam</i>, si profondément divisée, -<i>convulsam</i>, mais la France qui, toujours confiante, vous implore et -attend votre secours, <i>expectantem</i>! Veillez spécialement sur ces deux -grandes et religieuses provinces de Normandie et de Bretagne, aux -confins desquelles vous avez élevé votre trône; gardez en particulier ce -diocèse où vous vous êtes choisi vous-même une place; où vous vous êtes -établi, comme dans une imprenable citadelle. Qui que nous soyons, -peuples ou prêtres, évêques ou religieux, si le péril se présente, s’il -faut combattre pour sauver notre honneur chrétien, notre âme et notre -foi, soutenez-nous et fortifiez-nous. Au milieu des épreuves, au plus -fort de la lutte, que toujours notre cri soit votre cri vainqueur: <i>Quis -ut Deus!</i></p> - -<div class="figcenter" id="fig_7"> -<a href="images/ill_011.jpg"> -<img src="images/ill_011.jpg" width="173" height="208" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 7.—Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un -psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British -Museum.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>  </p> - -<h3><a id="CHAPITRE_III-a"></a><br /> -<img src="images/barr_003.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE III<br /><br /> -<small>LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.</small></h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_s.png" -width="120" -alt="S" /></span><span class="smcap">AINT</span> Michel est le champion de la gloire de Dieu, le protecteur de -l’Église et le défenseur de la France; il est le vainqueur de Lucifer et -nous lui devons un culte de fidélité, de confiance et d’amour; mais en -quel lieu pouvait-il recevoir plus justement les honneurs du triomphe -que sur ce roc immortalisé par tant de luttes et de succès? C’est là que -l’Archange a réalisé la parole de saint Jean: «Michel et ses anges -combattaient contre le Dragon. Le Dragon luttait avec les siens, mais -ceux-ci n’ont pu prévaloir.» C’est là que depuis tantôt douze siècles, -l’Archange brandit son glaive du haut de la forteresse qu’il s’est -lui-même choisie, et que toujours il a triomphé des ennemis les plus -formidables.</p> - -<p>Voilà ce que nous voudrions redire aujourd’hui. Nous voudrions montrer -le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l’Occident, non pas -seulement au point de vue de l’art, mais au point de vue de l’histoire -et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une -triple victoire remportée par nos pères sous l’égide de saint Michel: -victoire de la <i>science</i> sur la barbarie; victoire de la <i>bravoure</i> sur -les envahisseurs de la France; victoire de la <i>piété</i> sur les ennemis de -la religion, trois victoires qui ont pour témoins vivants et -irrécusables l’<i>abbaye</i> où travaillait le savant bénédictin, les -<i>remparts</i> où l’intrépide chevalier défendait la patrie, la <i>basilique</i> -où le pieux<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> pèlerin s’agenouillait pour prier. En interrogeant ces -muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que l’heure est -venue enfin où l’oubli dans lequel trop longtemps on a laissé saint -Michel et son temple doit être réparé, où la sainte montagne doit être -relevée de l’humiliation qui pesait sur elle, où l’Archange, en un mot, -demeuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit être -proclamé de nouveau le protecteur de l’Église et de la France. -Élevons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que jadis -gravissaient tant de tribus diverses, les tribus du Seigneur.</p> - -<p>Vous le connaissez ce roc fameux où le travail de l’homme a complété -celui de la nature; vous avez admiré cette montagne qui se dresse -superbe et sévère sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, -ayant à sa base la cité, au centre le monastère, au sommet la grandiose -basilique, cette montagne debout, comme on l’a dit, au milieu des -grèves, avec ses pieds baignés par les flots, son sommet perdu dans les -nuages, vrai géant de granit entre deux immensités. S’il tient à la -terre par sa base, il plane, pour ainsi dire, dans les hautes régions de -l’atmosphère, et domine le plus vaste horizon, comme pour réveiller, -pour attirer les foules qui dorment du sommeil de la terre et -s’endurcissent dans le culte des vanités humaines. Merveille -incomparable de l’art chrétien, œuvre des siècles et de la foi, qui -commande l’admiration, contraint au respect, saisit l’âme, la transporte -et fait revivre de si longs souvenirs! C’est bien le trône terrestre de -l’Archange! C’est aussi comme un phare resplendissant qui a projeté au -loin son éclat et contribué pour une large part à dissiper les ténèbres -de l’ignorance.</p> - -<p>Dès les premiers siècles de notre ère, le Mont-Saint-Michel, alors -appelé le mont Tombe, servait d’asile et de sanctuaire à la science. -Réfugiés dans la forêt qui couvrait à cette époque les rivages que la -mer a conquis avec le temps, de laborieux ermites se livraient à l’étude -des lettres divines et profanes. Au commencement du huitième siècle, -l’ermitage fut remplacé par la collégiale de saint Aubert. Dans les -étroites cellules construites sur le flanc de la montagne, douze -chanoines consacraient de longues heures aux travaux intellectuels. -D’après la constitution que leur avait donnée l’illustre évêque, ils -devaient<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> partager leur temps entre la récitation des différents -offices, l’étude de l’Écriture sainte, de la littérature et la -transcription des manuscrits. Plusieurs de ces manuscrits primitifs -échappés soit à l’incendie, soit au pillage, faisaient autrefois -l’orgueil et la richesse de la vieille abbaye. C’est peut-être à l’un de -ces chanoines que nous devons l’histoire de l’apparition du glorieux -Archange à saint Aubert. C’est en particulier au chanoine Pierre, dont -Mabillon fait un sérieux éloge, que nous devons la publication, si -précieuse pour les annales monastiques, de la vie de saint Benoît et de -ses premiers disciples.</p> - -<p>Toutefois, ce n’étaient là, pour ainsi parler, que les lueurs. La flamme -ardente et brillante devait éclater surtout dans les siècles suivants. A -la fin du dixième siècle, en effet, à cette époque où les sciences -paraissent bannies du reste du monde, les bénédictins établis au Mont -par les soins de Richard-sans-Peur y apportèrent toutes les traditions -des grandes écoles de leur ordre. Pendant que Lanfranc et saint Anselme -venaient jeter une splendeur inaccoutumée sur l’école épiscopale -d’Avranches, le Mont-Saint-Michel comptait de son côté des moines du -mérite le plus éminent, qui cultivaient avec amour la science dans son -plus vaste ensemble. «L’Écriture sainte, nous dit un des meilleurs -historiens du Mont, l’Écriture sainte et les principaux écrits des -Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin, la -physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de -Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence, le calcul, -l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la musique, la -peinture, l’architecture, la médecine elle-même et l’art de gouverner -les peuples étaient étudiés et enseignés par les enfants de saint -Benoît. Tous, maîtres et élèves, se nommaient les disciples de saint -Michel, le prince éthéré, <i>principis ætherei, sancti Michaelis alumni</i>.»</p> - -<p>A la tête de ces pléiades de savants apparaissent les Gautier, les -Raoul, les Radulphe, les Anastase, les Robert de Tombelaine, les -Guillaume de Saint-Pair. Mais au-dessus de tous s’élève, au douzième -siècle, rayonnant d’un pur et immortel éclat, Robert de Torigni, que les -chroniqueurs appellent le <i>Grand Libraire</i>, et qui, par ses écrits, par -ses riches collections, valut à notre Mont le titre glorieux de <i>Cité -des livres</i>.<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p>Quand, d’une part, on réfléchit à la rareté de ces livres, avant la -découverte de l’imprimerie, à la difficulté de se les procurer pour les -parcourir, et à plus forte raison pour les copier, quand, de l’autre, on -songe à ces ouvrages si nombreux élaborés dans le silence de la cellule -et mûris sous les voûtes du cloître, à ce trésor immense de manuscrits -entassés par ces moines qui, penchés sur l’océan des âges, arrachaient à -la ruine ou à l’oubli toutes les richesses intellectuelles des siècles -antérieurs, quand on songe à ces travaux incessants, à ces miracles de -patience et d’érudition, c’est alors que, pour emprunter le langage des -anciens, le Mont-Saint-Michel nous apparaît vraiment comme le <i>phare -lumineux</i> des siècles, comme une tour sublime ouverte aux lettrés, -<i>litteratis aperta</i>. C’est alors qu’instinctivement on s’écrie avec les -vieux historiens: «Voilà bien ce lieu eslevé presque jusqu’à la moyenne -région de l’air, ce milieu entre Dieu et les hommes, ce palais des -anges, ces cloîtres bénédictins dont les fleurs et les fruits spirituels -répandent partout un si vif éclat, une si suave et si bienfaisante -odeur.» Voilà bien le rocher solitaire où, soldats de la science, les -moines combattaient vaillamment pour disputer à l’ignorance et aux -ténèbres les lumières du passé. Sa gloire est d’avoir vu se succéder, à -une époque où ils étaient si peu communs, des hommes qui savaient goûter -et recueillir, pour les transmettre à la postérité, les grandes œuvres -des âges précédents dans tous les genres.</p> - -<p>Le temps ne pourra pas atténuer cette gloire. Au treizième siècle de -nouveaux manuscrits sur la musique, l’astronomie, la rhétorique, la -théologie, le droit romain, l’Écriture sainte, l’histoire civile et -ecclésiastique établissent que, dans l’antique monastère, fleurit -toujours le culte de la science. Au quatorzième siècle, un enfant -d’Avranches, Guillaume de Servon, ouvre à ses religieux le champ le plus -vaste sans contredit qui puisse être ouvert à l’esprit humain, la -<i>Somme</i> de saint Thomas. Au quinzième siècle, sous Pierre le Roy, natif -d’Orval, près Coutances, l’école du Mont arrive à l’apogée de la -célébrité. Ce modeste, mais vrai savant, compose lui-même divers -traités, devient référendaire du pape Alexandre V et mérite l’illustre -surnom de <i>Roi des abbés</i> de son temps: son école monastique est comme -un foyer vivifiant, où viennent s’allumer les autres flambeaux. Son -abbaye, disent les vieux auteurs,<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> pouvait fournir à tous les monastères -les abbés les plus savants et les plus réguliers.</p> - -<p>Interrompues par la guerre de Cent-Ans et par les guerres de religion, -les études au dix-septième siècle brillent d’un nouvel éclat au -Mont-Saint-Michel, sous les bénédictins de la congrégation de saint -Maur. C’est alors qu’apparaissent Dom Huynes, qui nous a légué -l’histoire générale de l’abbaye; Thomas le Roy et Dom Louis de Camps, -dont les œuvres ont mérité de passer à la postérité.</p> - -<p>Que dire maintenant de l’influence exercée dans le monde par ces -illustres élèves de l’Archange? La France a senti cette influence: -plusieurs d’entre eux sont les émules de Lanfranc et de saint Anselme, -avec lesquels ils entretiennent les pures et nobles relations de -l’esprit et du cœur. L’Angleterre l’a sentie: elle les a conviés dans -son sein pour en faire les maîtres de l’enseignement. L’Italie elle-même -l’a sentie: les papes appellent à leur service ces humbles mais savants -religieux. De toutes parts on accourt, on se presse autour de leurs -chaires si justement renommées. Au quinzième siècle, on institua dans -l’Athènes de la Normandie, dans cette ville de Caen, toujours amie des -lettres, des sciences et des arts, une succursale qui porta le nom -significatif d’École du Mont.</p> - -<p>Que dire encore des chefs-d’œuvre enfantés par ces doctes serviteurs de -saint Michel? Toutes les sciences leur sont redevables. La science -sacrée: Robert le Vénérable a écrit de pieux et touchants commentaires -sur l’Écriture sainte. L’histoire: Robert de Torigni a composé son -Cartulaire, sa Chronique et ses Annales. La poésie: Guillaume de -Saint-Pair, appelé le moine <i>Jovencel</i>, la <i>Calandre</i> de la solitude, a -chanté les gloires du Mont-Saint-Michel. Mais c’est surtout -l’architecture qui leur est redevable. Au souffle de quel génie ont-ils -en effet jailli ces monuments admirables que le monde entier nous envie? -Au souffle du génie de ces moines que tant d’écrivains modernes ne -rougissent pas d’appeler des ignorants et des arriérés. Regardez donc, -dirons-nous à ces détracteurs, regardez seulement le Mont-Saint-Michel. -Oui, regardez et instruisez-vous. N’est-ce pas à la science et à la -générosité des Hildebert, des Ranulphe, des Roger, des Robert, des -d’Estouteville, des de Laure, des de Lamps que nous devons cette<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> -vieille nef romane avec son triforium, cette abside avec ses colonnes -élégantes, ses zones et ses voûtes élancées, cette flèche qui portait -autrefois jusqu’aux nues l’image du glorieux Archange terrassant le -dragon infernal? Rien n’a déconcerté ces maîtres des pierres vives: ni -la difficulté de l’œuvre, ni les fatigues du travail, ni les longueurs -du temps, ni les ravages multipliés de l’incendie; et ils ont construit -ce monument, dont la hardiesse, plus encore que la magnificence, saisit -et confond l’esprit humain. Et la Merveille, avec cette salle des -chevaliers qu’on dit le plus vaste et le plus superbe vaisseau gothique -qui existe au monde, avec cet incomparable réfectoire, avec ce cloître -qu’un Anglais appelait le plus beau morceau d’architecture qui soit en -France, la <i>Merveille de l’Occident</i> en un mot, à qui donc la -devons-nous? N’est-elle pas l’œuvre de Jourdain, de Radulphe des Iles, -de Raoul de Villedieu? Et les remparts eux-mêmes, ces fiers et -imprenables remparts, n’ont-ils pas été bâtis sous la direction de -Robert Jolivet et d’un humble religieux qui fut l’ami du vaillant -d’Estouteville, de Jean Gonault? Voilà la victoire que saint Michel a -remportée par ses moines, par ses anges de la terre contre le démon de -l’ignorance et des ténèbres qu’ils ont réduit à l’impuissance. <i>Michael -et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli -ejus; et non valuerunt.</i> Voilà ce qu’ont produit ces religieux qu’on -appelait autrefois soldats dans le cloître et moines sur le champ de -bataille: <i>Miles in claustro, monachus in prœlio.</i> Savants modernes, ne -venez donc plus nous affirmer qu’à vous seuls appartient le monopole de -la science! Ne venez plus, de grâce, jeter au front de la Religion ce -mot qui dénote à la fois l’injustice et l’ingratitude, le mot -flétrissant d’obscurantisme! Ouvrez enfin les yeux et dites maintenant -si les moines étaient des ignorants, si la religion est l’ennemie des -lumières! Est-ce que tous les monuments que nous venons d’énumérer ne -parlent pas avec une éloquence irrésistible? Rendez-vous donc enfin à -l’évidence, et courbez-vous devant ces religieux obscurs. Vous pouvez, -non seulement sans honte, mais encore avec quelque gloire, saluer en eux -des maîtres. Inclinez-vous devant l’Église, comme devant la gardienne -fidèle de la science et la meilleure institutrice de l’humanité.</p> - -<p>Ce n’était pas assez pour saint Michel que cette victoire, si précieuse<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> -qu’elle fût. Protecteur à jamais puissant, il n’est pas venu chercher un -asile sur notre territoire pour nous apporter seulement la lumière du</p> - -<div class="figcenter" id="fig_8"> -<a href="images/ill_013.jpg"> -<img src="images/ill_013.jpg" width="257" height="338" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 8.—Saint Michel. D’après une miniature du -<i>Bréviaire</i> du cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise. Quinzième -siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">ciel; il venait encore et surtout pour nous défendre contre nos -ennemis.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span></p> - -<p>Un de nos publicistes l’a dit avec raison: «Ce grand Archange est comme -l’âme du peuple français; et le peuple français est comme une -incarnation vivante de ce grand Archange.» Quels traits de ressemblance, -en effet, quelle frappante analogie entre ces deux puissances: saint -Michel et la France! A la tête des anges qui veulent être à Dieu, lui -demeurer fidèles à jamais, figure saint Michel. C’est la destinée -séculaire de la France de marcher à la tête des nations chrétiennes. -Saint Michel, dans les hauteurs des cieux, est le champion intrépide de -la gloire de Dieu, le vaillant défenseur de sa cause. Il s’appelle: Qui -est comme Dieu? <i>Quis ut Deus.</i> Partout ici-bas où la cause de Dieu est -attaquée, vous rencontrez la France pour la défendre. Comme saint Michel -est le premier des Anges, la France est le premier missionnaire de Dieu; -elle est en ce monde comme son bras et sa main; on a pu l’appeler, à -juste titre, le grand instrument de Dieu parmi les peuples: <i>Gesta Dei -per Francos</i>. Saint Michel est le protecteur de l’Église; la France en -est le soutien, et son titre le plus glorieux sera toujours celui d’être -sa fille aînée. Ouvrez plutôt l’histoire et voyez. Chaque fois que -Lucifer, c’est-à-dire l’orgueil de la puissance, vient à se révolter -contre le Christ, contre l’Église et son chef, qui donc se lève pour -voler à leur secours? La France. Chaque fois que sur un point du globe -la persécution éclate, qui donc accourt pour la comprimer? La France. -Partout où règne la barbarie, partout où l’oppression se fait sentir, -qui s’élance pour porter la lumière et briser généreusement les chaînes? -Encore et toujours la France. Oui, la vocation de la France et la -vocation de saint Michel se ressemblent trait pour trait. Dira-t-on -qu’aujourd’hui notre mission semble avoir pris fin et que la France est -déchue de sa grandeur séculaire? Il faut bien le reconnaître, le présent -a ses humiliations, ses ombres, ses tristesses douloureuses. Et pourtant -qu’on regarde attentivement et qu’on désigne la nation chrétienne -destinée à remplacer la France dans la mission de prosélytisme et de -dévouement à la gloire de Dieu, aux intérêts de l’Église. S’il y a pour -saint Michel des heures de repos et de silence, il n’en est pas moins -toujours le grand adversaire de Satan; et nous aussi, malgré ces heures -d’accablement, nous serons toujours les adversaires de l’erreur et de -l’incrédulité, nous<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> serons toujours, c’est du moins notre consolation -et notre espoir pour notre pays, les champions de Dieu, de l’Église, de -la justice et du droit. Voilà pourquoi saint Michel couvre notre chère -France d’une protection particulière.</p> - -<p>Voulez-vous constater que jamais, dans le cours des siècles précédents, -il ne faillit à cette tâche? Parcourez les Annales du Mont-Saint-Michel; -contemplez cette montagne qui fut le théâtre de luttes sanglantes, -acharnées, mémorables, cent fois attaquée et ne cédant jamais, jamais ne -succombant, jamais n’ouvrant ses portes à l’ennemi, et dressant jusqu’au -ciel sa cime fière d’un honneur incomparable, d’un privilège qui -n’appartient qu’à elle, celui d’avoir été constamment vierge, de n’avoir -<i>jamais, jamais</i> subi la flétrissure du drapeau de l’étranger!</p> - -<p>C’était à la fin du huitième siècle. Charlemagne est alors au faîte de -sa gloire; il est le plus puissant monarque du monde; apprenant les -miracles qui se passent au Mont, il y vient accomplir son pèlerinage. -Peu après, il fait proclamer l’Archange patron et prince de l’empire des -Gaules: <i>Patronus et princeps imperii Galliarum.</i> Il fait peindre son -image sur les étendards de la patrie. A partir de ce moment, saint -Michel devient le soldat de la France; il combat à la tête de ses -armées; il occupe une place glorieuse dans ce chant fameux qui célèbre -l’héroïsme de Roland et qu’on a pu appeler notre plus beau poème -national.</p> - -<p>Quelques années plus tard, quand les farouches enfants du Nord quittent -leurs régions sombres et glacées pour s’abattre comme l’ouragan sur les -côtes de la Neustrie, c’est sous les ailes de l’Archange, c’est au -Mont-Saint-Michel que se réfugient, pour échapper à la tempête, les -habitants d’Avranches et d’alentour. Alors que les terribles -envahisseurs promènent sur leur passage la dévastation et la ruine, -alors que les villes sont saccagées, les églises incendiées, les prêtres -égorgés, alors que c’est partout le fer, le sang et la mort, le mont de -l’Archange est respecté. Que dis-je? Rollon le vénère et le comble de -ses largesses. Quand Guillaume le Conquérant immortalise nos armes et -son nom dans une bataille à jamais fameuse, l’image de saint Michel -flotte sur son drapeau, que porte, avec une fierté légitime, le comte de -Mor<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span>tain. Quand le jeune fils du conquérant, Henri Beauclerc, est -poursuivi par la haine de ses frères furieux et traqué comme une bête -fauve, c’est sur la montagne de saint Michel qu’il va chercher et qu’il -trouve un asile assuré.</p> - -<p>Plus tard, au quinzième siècle, Henri V d’Angleterre vient de jeter sur -notre infortuné pays ses formidables légions. Nos forces, en un jour -néfaste, sont vaincues, écrasées. Que devient la célèbre montagne? Jean -d’Harcourt a reçu la mission de la défendre. Il fait graver sur ses -armes l’image de l’Archange avec cette devise: <i>Nemo adjutor mihi nisi -Michael.</i> Saint Michel est mon seul protecteur. Religieux et soldats se -comptent et jurent de mourir plutôt que de courber le front sous le joug -de l’étranger. Cependant la France est déchirée par les factions; Paris, -après les horreurs de la guerre civile, voit le monarque anglais -couronné dans ses murs; Rouen se défend héroïquement et finit par -capituler. La Basse-Normandie tout entière est aux mains de l’ennemi; -Saint-Lô, Granville, Avranches sont en son pouvoir; Tombelaine est sa -forteresse; seul le Mont de l’Archange, français toujours, oppose à ses -efforts une invincible résistance. L’Anglais menace, il promet; tout est -inutile. Furieux alors, il augmente ses forces, il multiplie les coups. -L’attaque est acharnée. Mais vous étiez là, héros qui vous appeliez -d’Estouteville, du Homme, de Saint-Germain, d’Auxais, de Guiton, de -Mons, de Verdun, de Clinchamp, de Breuilly, de la Paluelle. Que vingt -mille hommes enlacent le Mont dans un cercle de fer et de feu, saint -Michel vous défend et vous anime au combat; que nos armes succombent à -Poitiers, Crécy, Azincourt, votre courage ne s’éteindra pas. Que Jean -d’Harcourt qui vous a quittés pour aller défendre son roi, tombe dans -les champs de Verneuil, bientôt Louis d’Estouteville le remplace, et -vous demeurez debout, plus intrépides que jamais. Que vos ressources -s’épuisent, vous vendez votre argenterie; pour sustenter les chefs et -les soldats, vous vendez jusqu’aux vases sacrés. Que le blocus devienne -de plus en plus étroit et par terre et par mer, dans vos héroïques -sorties, vous laisserez vos ennemis «occis et estendus sur les grèves.» -Cependant, le siège se prolonge; les assauts redoublent; l’artillerie -fait d’horribles ravages. Chevaliers, moines et soldats, poignée par le -nombre, mais masse formidable par le cou<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>rage et l’héroïsme, vous vous -enfermez dans le château, prêts à vous ensevelir sous ses ruines plutôt -que de trahir et de renier la France. Une brèche est ouverte, la fumée -du canon vous enveloppe et vous aveugle; mais votre bras est sûr; et -pendant que la foi du moine s’écrie: saint Michel à notre secours, votre -épée valeureuse opère des prodiges. L’ennemi est culbuté; sa déroute est -complète. La victoire est à vous! A qui faut-il l’attribuer? L’histoire -répond: à votre bravoure, ô preux incomparables! Mais vous avez complété -vous-mêmes la réponse de l’histoire. Quand Dunois vient vous -complimenter au nom du Roi: «Nous avons triomphé, lui dites-vous, par -l’aide de Dieu et de monseigneur saint Michel, prince des chevaliers du -ciel.» Vos ennemis, du reste, l’ont eux-mêmes proclamé: ils avaient -aperçu dans les airs, et à votre tête, saint Michel armé d’un glaive -étincelant.</p> - -<p>Quelle page que celle-là! Quelle page pour l’Archange! Quelle page pour -la France! Quelle page éclatante en l’honneur de notre Normandie et de -ce roc immortel, seul point de notre territoire que n’ait point foulé le -pied de l’étranger! L’éloge serait ici superflu. Les faits parlent plus -haut que toute parole, et ce qu’ils expriment, c’est <i>la gloire</i>, une -gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure du patriotisme -soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel, de toi, comme de -la cité de Dieu, nous pouvons dire avec admiration: <i>Gloriosa dicta sunt -de te.</i> Des faits à jamais glorieux se sont accomplis dans tes murs! Ta -gloire ne saurait être ni trop souvent rappelée, ni trop haut célébrée.</p> - -<p>Toutefois ce n’était pas seulement sur sa propre montagne que saint -Michel voulait défendre la France. A cette heure même où l’on croit tout -perdu, l’Archange apparaît à Jeanne d’Arc et lui révèle sa sublime -mission: «Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France; tu -lui rendras son royaume.» L’histoire, qui nous raconte les succès de -l’héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle -remerciait messire saint Michel de l’avoir protégée au milieu des -combats.</p> - -<p>En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des -heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au -sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courage<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> et le -patriotisme des braves qui avaient sauvé l’honneur du pays, il établit -la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d’or, emblème du -pèlerin, qu’il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave cette -devise: <i>Immensi tremor Oceani</i>, la terreur de l’immense Océan, -rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves, -où ils avaient cru voir l’Archange exciter la tempête et soulever contre -eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut pour -berceau notre Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En -ces jours lamentables où les disciples de Calvin tentèrent d’asservir -notre catholique Normandie, ils comprirent bientôt que la prise du Mont -devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l’Archange -demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de la -patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour anéantir -les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en face des -ennemis de l’Église? En vain les calvinistes, sentant bien que la force -est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en pèlerins. En -vain s’écrient-ils dans l’orgueil d’un triomphe prématuré: «Ville -gaignée; ville gaignée!» La Moricière accourt avec une poignée d’hommes -et culbute l’ennemi. En vain Montgommery surprend la petite cité; les -moines défendent la citadelle à outrance. Que l’attaque se prolonge -pendant des années; que les combats se succèdent sans trève, sans -relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours veille, suscitera -des défenseurs: les de Vicques, les La Chesnaye, les Quéroland. Grâce à -sa protection toute puissante leur bras vainqueur repoussera tous les -assauts. Vierge du joug de l’étranger, la montagne sera vierge du joug -de l’hérésie: elle demeurera catholique et française toujours.</p> - -<p>Quelle leçon de patriotisme et de foi! Si jamais, ce qu’à Dieu ne -plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de -guerre et d’invasion, qu’elle n’oublie pas saint Michel; qu’elle tourne -vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu’elle lui dise avec cette -confiance et cette conviction religieuse qui font les héros: <i>Sancte -Michael Archangele, defende nos in prœlio!</i> Et saint Michel suscitera -des anges, des héros; il combattra pour la France et avec eux; et l’on -pourra répéter toujours: <i>Michael et angeli ejus prœliabantur<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> cum -Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt!</i></p> - -<p>Nous l’avons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye où veille et s’initie -à toutes les connaissances le savant bénédictin; il possède ses remparts -où éclate la vaillance de l’intrépide chevalier; mais par dessus tout il -est fier de sa basilique où des milliers de pèlerins sont venus -s’agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant. C’est là, -disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus précieuse du -Mont-Saint-Michel: il est avant tout le sanctuaire visité pendant des -siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire où nous devons célébrer -le triomphe de la religion et de la piété. Si l’Archange descendait pour -combattre à notre tête, il aimait surtout à monter au ciel pour y porter -nos vœux et nos adorations. Et quel monument au monde fut jamais plus -propice à la prière? N’est-ce pas ici, comme l’a si bien dit un illustre -enfant de saint Benoît, que l’homme peut monter à Dieu sans être arrêté -dans les élans de son âme, et que Dieu peut descendre à nous sans rien -perdre de sa majesté?</p> - -<p>Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et les -Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la douce -aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que déjà les -temples païens étaient renversés, qu’au prêtre des faux dieux succédait -l’ermite; la prière aux sanglants sacrifices; au paganisme la croix du -Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un mot devenir le -palais des anges. Vers les premières années du huitième siècle en effet, -saint Michel apparaît au pieux évêque d’Avranches, saint Aubert, lui -enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe, un sanctuaire où la -France viendrait l’honorer, comme déjà l’Italie le vénérait sur le -Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque obéit; il part à -la tête de son clergé, suivi d’un peuple nombreux qui, saisi -d’enthousiasme, chante des hymnes et des cantiques. C’est ainsi que la -religieuse cité d’Avranches ouvrait l’ère à jamais féconde des -pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la -basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel -devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent -de tous les pays: ils viennent des diverses parties de la France; ils -viennent de toutes les contrées de l’Europe. Pour leur faciliter -l’accès, des<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> routes sont partout ouvertes; l’histoire nous a conservé -leur nom: elles s’appelaient <i>voies montoises</i>. Quelle nombreuse, quelle -magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit alors se -dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles! Tous les ordres, dans -la société, tiennent à honneur d’y prendre part. L’Église, d’abord, y -envoie ses princes: «Chose admirable, dit dom Huynes, en un lieu tant -écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur le registre les -évêques, abbés et autres personnages qui y viennent, je m’assure qu’en -peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de plus, si nos ancêtres -eussent remarqué les légats du saint-siège, les cardinaux et les -archevêques..., nous nous contenterions de les nommer en général, tant -il y en aurait!!» En effet, les saints accourent au Mont-Saint-Michel: -saint Anselme, saint Édouard d’Angleterre, saint Louis, saint -Vincent-Ferrier. Les pontifes y accourent: ce sont les archevêques de -Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et d’Angleterre. Les -cardinaux y viennent de leur côté: c’est, pour n’en citer qu’un seul, le -cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous le nom d’Alexandre -III. Les abbés viennent y entretenir et y rallumer leur ferveur: ce sont -les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l’Écluse. Les princes, les -empereurs et les rois viennent y demander la sagesse et le courage de -porter chrétiennement le fardeau du pouvoir: à la suite de Childebert, -c’est Charlemagne, c’est Guillaume le Conquérant, c’est Louis VII avec -deux cardinaux, un archevêque, un évêque et cinq abbés; c’est Louis IX, -c’est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste, à Tunis, vient témoigner -sa reconnaissance au puissant Archange; c’est Philippe le Bel qui dépose -sur l’autel de la basilique douze cents ducats destinés à modeler une -statue de saint Michel en lames d’or; c’est Charles VI, avec toute sa -cour; c’est Charles VII; c’est Louis XI qui trois fois vient prier au -célèbre sanctuaire; c’est Charles VIII «remerciant son dit seigneur -saint Michel, chef de son Ordre, de la bonne victoire qu’il obtenait -contre ses ennemis;» c’est François Iᵉʳ reçu par Jean de Lamps avec une -magnificence dont les annales du Mont nous ont légué le souvenir; c’est -Charles IX et Henri III; c’est, dans les temps modernes, le comte -d’Artois, depuis Charles X, et le duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe, -avec son frère et sa sœur.<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span></p> - -<p>Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre les -foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du -treizième siècle surtout, l’entraînement est général, irrésistible. «En -1333, dit dom Huynes, une chose advint grandement admirable et est -telle.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_9"> -<a href="images/ill_015.jpg"> -<img src="images/ill_015.jpg" width="184" height="266" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 9.—Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé -réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.</p></div> -</div> - -<p>Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient -<i>pastoureaux</i> viennent en cette église de divers pays lointains, les uns -par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels asseuraient -qu’ils avoyent entendu des voix célestes qui disaient à chacun d’eux: -<i>Va au Mont-Saint-Michel</i>, et qu’incontinant ils avoyent obeys, poussez -d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissant -leurs troupeaux emmy<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> les champs et marchant vers ce Mont sans dire -adieu à personne.» Les anges de la terre venaient ainsi saluer le Prince -des anges du ciel; la faiblesse venait implorer la force. Avec les -pastoureaux, ce sont des familles, des paroisses, des cités qui -viennent, bannières en tête, solliciter la protection de l’Archange. Un -historien du Mont nous a décrit ces pèlerinages, en un jour de saint -Michel, de façon à nous révéler ce qu’étaient alors ces éclatantes et -universelles manifestations de la foi chrétienne: «La veille du grand -jour, nous dit-il, tous les canons de la place font entendre leurs -salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les neuf cloches -angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le lendemain, les -pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au monastère. -Pendant qu’ils vont prendre leur place, voici que sur les grèves -d’autres chants se font entendre: ce sont de nouveaux pèlerins qui -sortent des voies montoises, s’avançant avec leurs étendards vers la -sainte montagne. La route de Genets envoie quelques Anglais, des -compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds nuds, -quelques Flamands qui sont venus par l’antique voie de Bayeux à -Genets... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l’Épine, -voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une -grande quantité d’enfants de la Champagne. Ils sont suivis d’une foule -si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse-Allemagne, -qu’on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie -Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes -venues du Mans, de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques -Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est encombré de -Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d’Espagnols... La voie de -Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations -de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de -Léon.» Ils sont reçus au milieu de toutes les magnificences du culte, -des chants graves des moines, avec lesquels s’harmonisent les sons de -l’orgue et les voix de la multitude. Les âmes se dilatent alors: de -toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l’Archange, -nombreuses, ardentes et pleines de confiance. «Celui-ci recommande une -épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui exposent -leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour;<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> d’autres -prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le paralytique de -l’Évangile, se sont fait apporter dans cette église, pour se recommander -à Dieu par l’entremise de son Archange.» O voûtes de la basilique, où -respire la piété des aïeux, comme la ferveur des vrais chrétiens dut -alors vous faire tressaillir! Comme le grand Archange, ému par ces -accents de foi, devait se tenir devant les autels du temple, son -encensoir d’or à la main! Comme il devait recueillir avec amour l’encens -que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la fumée précieuse de ces -aromates dut monter de sa main jusqu’au trône de Dieu: <i>Data sunt ei -incensa multa... et ascendit fumus aromatum de manu Angeli in conspectu -Dei!</i> L’histoire nous dit qu’en effet les pieux pèlerins ne criaient pas -en vain: <i>Michael archangele, veni in adjutorium populo Dei!</i> Saint -Michel archange, venez en aide au peuple de Dieu! L’histoire nous dit -que saint Michel fut le secours de ces âmes chrétiennes: <i>Stetit in -auxilium pro animabus justis.</i> Dans ce sanctuaire béni que de grâces -signalées! Que de malades rendus à la santé! Que de pécheurs convertis! -Là se renouvellent les prodiges de l’Évangile: les aveugles voient, les -sourds entendent, les boiteux marchent, et les foules, saisies -d’admiration, pénétrées de reconnaissance, retournent dans leur pays, en -glorifiant le Seigneur et son Archange. Le miracle, en un mot, qui -partout ailleurs est une exception, devient comme une habitude sur ce -mont vénéré. A chaque pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et -le touche du doigt. Il vit pour ainsi dire dans l’atmosphère des -miracles. Et ces miracles, nous dit l’illustre fils de saint Benoît, qui -consacre tout un livre à les raconter, sont attestés «par les escrits -des moynes de cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les -voyant nous les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu’on -pourrait désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de -piété, il se glisse souvent plusieurs faussetés, si l’on n’y apporte la -précaution nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre.» -Cette précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que -cette affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours -immense, cette confiance prodigieuse et constante ne proclament pas, -plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la perpétuité de -ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi de<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> toutes -les contrées de l’Europe, de tous les rangs de la société; les -multitudes n’auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage, les -privations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n’avait été -nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange.</p> - -<p>Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations, les -papes lancent l’anathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins du -Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet. L’auguste -sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu’ils veulent -enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente souverains -pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur propre -dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la -basilique.</p> - -<p>Qu’il était beau le Mont-Saint-Michel, dans ces siècles de foi! De -quelle profonde vénération, de quels pieux hommages l’entouraient alors -les grands et les petits, les souverains et les peuples! Avec quelle -vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le matelot -battu par la tempête, l’infortuné dans la détresse répétaient ce -populaire et tant aimé refrain: «Saint Michel à notre secours!» -C’étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d’une -incomparable splendeur.</p> - -<p>Mais quoi? devons-nous donc porter envie aux siècles passés? Cette -splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt à -l’horizon! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges. Trop -longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop -longtemps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière et -l’espérance; mais enfin la justice est venue; l’heure de la réparation a -sonné. Dieu d’ailleurs, en des jours de colère, n’a que trop sévèrement -signifié à la France la nécessité de revenir à son antique protecteur. -La France a compris la leçon; et aujourd’hui les voies du -Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la joie, en se -voyant de nouveau sillonnées par les pieux pèlerins; les évêques ont -repris le chemin du sanctuaire béni; des gardiens fidèles remplacent les -enfants de saint Benoît. Protégé par la science et par le dévouement, le -Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les grandes manifestations de -la foi renaissent; et la nouvelle de cette faveur éclatante que -l’immortel Pie IX a bien voulu accorder à la statue de l’Archange a fait -tressaillir la vieille basilique.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> Oui, le Mont-Saint-Michel va -redevenir lui-même; la science y fleurira comme aux jours d’autrefois: -voici qu’en effet, aux alumnats du passé vient de succéder l’<i>École -apostolique</i>. Les âmes patriotiques, celles qui ne veulent pas que la -France périsse, y feront retentir le cri des antiques</p> - -<div class="figcenter" id="fig_10"> -<a href="images/ill_016.jpg"> -<img src="images/ill_016.jpg" width="199" height="278" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 10.—L’archange saint Michel. Figure tirée du -tableau l’<i>Assomption de la Vierge</i> du Pérugin. Académie des Beaux-Arts, -à Florence. Seizième siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">héros: saint Michel soyez notre défenseur! La piété surtout, la piété -s’y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ en -nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété, -c’est-à-dire, <i>progrès</i>, <i>patriotisme</i>, <i>religion</i>, voilà les trois mots -que notre dix-neuvième siècle voudra, pour son honneur, inscrire à son -tour au<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> sommet de la cité de l’Archange. Et l’on pourra redire -toujours: <i>Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco -pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt.</i></p> - -<p>Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une -assemblée de catholiques: «Nous ne faisons pas de la politique; nous -sommes les serviteurs d’une cause plus haute. Nous nous réunissons pour -travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre l’Église et à faire du -bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d’ailleurs, -que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L’amour de -Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l’Église et -de la France, dans la continuation de cette solidarité providentielle -qui fut souvent la défense humaine de l’une et qui fut toujours la -gloire immortelle de l’autre, voilà notre but.»</p> - -<p>Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui -nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n’avons -pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c’est l’union -des cœurs et des âmes, c’est la charité fraternelle qui a présidé à -cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c’est le calme, -c’est la paix qu’après une tempête trop longtemps prolongée nous -voulions solliciter par l’intercession de saint Michel. La politique -dissipe; elle remplit l’âme des rumeurs terrestres et des vains bruits -qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce mont -dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au -Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre, et sur ces sublimes -sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien loin -sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu’au ciel. Non, -la politique n’était pas notre but, dans cette solennelle manifestation. -Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour travailler -ensemble à <i>glorifier Dieu</i>. En ces jours où la gloire du Très-Haut est -si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à l’exemple de -saint Michel, répéter de concert: <i>Quis ut Deus?</i> Qui est semblable à -Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui le maudissent, -adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment, aimer Dieu pour -nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions, en un mot, à la -révolte opposer la soumission filiale, et<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> comme la révolte est -publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût universelle.</p> - -<p>Nous nous réunissions pour le bien de l’Église. Confiant dans la -protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l’Archange -d’enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les -erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui -restituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu et -pour sauver les âmes: <i>Ut, destructis adversitatibus et erroribus -universis, secura (Deo) serviat libertate.</i> Nous voulions le conjurer -d’obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous -conserver longtemps, longtemps encore l’héroïque et admirable Pie IX, -que la mort vient de nous ravir.</p> - -<p>Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère à -nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur -séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de -passions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d’impiété. Nos -voix catholiques et françaises voulaient s’unir pour lui crier en chœur: -«Saint Michel, au secours de l’Église; saint Michel au secours de la -France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels; rendez-lui, par -sa foi, la vigueur et la gloire!» Nous nous réunissions pour le bien de -nos frères: «Soulagez, disions-nous au puissant Archange, les misères -des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à nos infirmes la santé, à nos -pauvres pécheurs la grâce et le salut, à tant de cœurs oppressés la -consolation et l’épanouissement!» Nous nous réunissions enfin pour -nous-mêmes. Nous demandions à celui qui fut là-haut le gardien de la -gloire divine, de nous obtenir à tous d’être ici-bas les vaillants -soldats du Christ et de son Église! L’évêque et les prêtres en -particulier l’ont supplié de couvrir de son invincible épée tous les -individus, toutes les familles, toutes les paroisses de ce diocèse au -sein duquel il a choisi lui-même sa demeure! Les guerriers ont imploré, -par son entremise, la valeur, et, s’il en est besoin, l’héroïsme! Les -pécheurs l’ont conjuré de mettre dans la balance de l’infinie justice -leurs prières, leurs pénitences et leurs larmes! Les justes lui ont -demandé de les introduire dans la sainte lumière: <i>Signifer sanctus -Michael repræsentet eas in lucem sanctam!</i><span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span></p> - -<p>Notre appel a été entendu, et de nouveau nos grèves ont frémi sous les -pas des pèlerins; de nouveau se sont levées des multitudes, faisant -revivre les plus beaux jours du passé. La prière, une prière formidable, -comme celle d’autrefois, est montée vers l’Archange; et pendant qu’une -main vénérable déposait sur son front la couronne, tous les cœurs -s’écriaient dans l’élan d’une confiance qui ne sera point trompée: -<i>Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in -tremendo judicio!</i></p> - -<p class="r"><span style="margin-right: 5em;"> -♱ <span class="smcap">A. Germain</span>,</span><br /> -évêque de Coutances et Avranches.<br /> -</p> - -<div class="figcenter" id="fig_11"> -<a href="images/ill_017.jpg"> -<img src="images/ill_017.jpg" width="192" height="209" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 11.—Armoiries de Monseigneur Germain, évêque de -Coutances et Avranches.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p> - -<h2> -DEUXIÈME PARTIE<br /> -<br /> -<img src="images/deco.png" -width="80" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br /><br /> -<span class="big">SAINT MICHEL<br /> -<br /> -ET LE MONT-SAINT-MICHEL</span><br /> -<br /> -DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE</h2> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> </p> - -<h3><a id="INTRODUCTION-b"></a><br /> -<img src="images/barr_004.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />INTRODUCTION</h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_l.png" -width="120" -alt="L" /></span><span class="smcap"> -’histoire</span> du Mont-Saint-Michel n’est pas une page isolée de nos -chroniques locales; elle se rattache par des liens étroits aux plus -graves événements qui se sont accomplis en France depuis le huitième -siècle. Cette montagne de granit, avec sa ceinture de remparts et sa -couronne d’édifices à l’aspect fier et majestueux, ravit l’admiration du -visiteur, excite l’enthousiasme du poète et anime le pinceau de -l’artiste; mais elle doit avant tout fixer l’attention de l’historien. -Tour à tour, on l’appela le Palais des anges, la Cité des livres, le -Boulevard de la France et la Merveille de l’Occident. A quelle cause -faut-il attribuer l’origine de ces titres glorieux? Le Mont-Saint-Michel -est l’œuvre de la civilisation chrétienne, et c’est sous l’influence de -la religion qu’il a conquis sa renommée.</p> - -<p>Si le soleil de l’Évangile ne s’était jamais levé sur les côtes de la -Neustrie, quel spectacle nous offrirait aujourd’hui la cité de -l’Archange? Que verrions-nous à la place de ces constructions hardies et -de ces chefs-d’œuvre immortels? Peut-être le Mont-Saint-Michel serait, -comme autrefois, un rocher sauvage et stérile. Mais, dès l’aurore du -christianisme, tout changea d’aspect. Cette montagne qui avait ses -destinées dans les vues de la Providence, devint le centre d’un -mouvement religieux, dont l’influence salutaire se fit bientôt sentir en -France et chez les nations voisines. C’est là que saint Michel, le -protecteur des enfants de Dieu, choisit son sanctuaire de prédilection; -et de là,<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> comme d’une forteresse inexpugnable, il combattit pour les -droits de la justice et de la vérité. Le monde s’ébranla. De toutes -parts on accourut pour implorer l’assistance de l’Archange, et pendant -plus de dix siècles le Mont-Saint-Michel servit de rendez-vous aux -peuples chrétiens. Que de prodiges signalés, que de souvenirs touchants, -que de pieuses et naïves légendes se rattachent à cette partie de notre -histoire! On y retrouve la foi de nos pères, avec son élan irrésistible -et sa noble simplicité.</p> - -<p>La science, compagne assidue de la révélation, trouva un asile assuré -sous l’égide de l’Archange. Les gardiens du sanctuaire savaient unir le -savoir à la piété. Ils cherchaient dans les sciences divines et humaines -les jouissances que la vérité procure aux esprits droits et affranchis -de la servitude des sens. Aussi voyons-nous au Mont-Saint-Michel une -phalange de religieux occupés sans cesse à l’étude des lettres, de la -philosophie, des mathématiques, de l’astronomie, de la musique, de la -jurisprudence, et des autres branches des connaissances profanes. -Pendant que la France était en proie aux horreurs de la guerre, et que -l’ignorance gagnait toutes les classes de la société, les enfants de -saint Benoît recueillaient les débris de l’antiquité, transcrivaient les -œuvres d’Aristote, de Cicéron, de saint Augustin, de Boèce, et ouvraient -des écoles où de nombreux disciples se formaient à la culture de -l’esprit et du cœur. Parmi ces savants, on compte de pieux interprètes -de la Sainte Écriture, des poètes et des historiens dont les noms et les -écrits sont parvenus jusqu’à nous. Au premier rang brillent les Robert -de Torigni et les Guillaume de Saint-Pair.</p> - -<p>Si la raison s’illumine au foyer de la révélation, les arts naissent -aussi de l’inspiration religieuse et suivent dans leur évolution les -progrès de la science. C’est pourquoi sous l’influence de la religion, -les arts se développèrent au Mont-Saint-Michel et produisirent les -merveilles qui étonnaient le génie de Vauban. Là nous trouvons toutes -les richesses, toutes les transformations, toutes les variétés de -l’architecture chrétienne. A l’origine, c’est le roman, avec sa -sévérité; peu à peu, après de longs essais, l’ogive triomphe du plein -cintre, la pierre semble s’élever sous un souffle divin et prend son -libre essor vers le ciel; le corps des édifices, soutenu par des -colonnes élégantes,<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> se dilate avec ampleur; le granit s’anime sous le -ciseau de l’artiste et s’épanouit en riches feuillages, ou revêt les -formes symboliques les plus diverses. On dirait l’hymne de la création -tout entière; ou plutôt c’est l’acte de foi d’un âge profondément -chrétien. En présence de ces édifices séculaires, comme à la vue des -travaux entrepris par les Mabillon, nous pouvons bien dire: <i>Voilà une -œuvre bénédictine.</i></p> - -<p>La religion, la science et les arts renferment les éléments d’une vraie -civilisation. Il ne faut donc pas s’étonner si l’abbaye du -Mont-Saint-Michel exerça une grande influence sociale au Moyen Age et à -la Renaissance. Les enfants de saint Benoît, non contents de cultiver -dans leur monastère toutes les connaissances divines et humaines, firent -part au monde des trésors de science et de vertu qu’ils possédaient; on -les vit en relation avec les souverains pontifes, les cardinaux et les -évêques; ils entretinrent des correspondances actives avec les savants -qui peuplaient les cloîtres, ou enseignaient dans les chaires publiques; -non seulement ils avaient pour la plupart un libre accès auprès des ducs -de Normandie, mais ils devinrent encore les amis et les conseillers de -plusieurs rois de France et d’Angleterre. Ils surent profiter de leur -crédit pour le bien de l’Église et de la société. Guillaume le -Conquérant voulut confier à des religieux du Mont le soin d’instruire et -de réformer les peuples nouveaux soumis à sa domination; Robert de -Torigni contribua par sa prudence et sa fermeté à mettre un frein à la -tyrannie de Henri II; un autre abbé, Pierre le Roy, fut nommé -référendaire de l’Église romaine, en récompense des services qu’il avait -rendus au Saint-Siège, à l’époque du grand schisme d’Occident. Cette -influence extérieure se manifesta surtout pendant la guerre de cent ans. -La cité de l’Archange fut transformée en château fort, et devint une -citadelle inexpugnable contre laquelle se brisèrent tous les efforts de -l’ennemi. La France presque entière subit le joug du vainqueur; mais le -Mont-Saint-Michel ne vit point flotter sur ses remparts le drapeau de -l’étranger. Les premiers succès qui amenèrent l’expulsion des Anglais -furent remportés par les défenseurs du Mont, et, après la délivrance de -notre territoire, Louis XI établit l’ordre de Saint-Michel pour -reconnaître la protection que l’Archange avait accordée à nos armes, et -perpétuer le souvenir des glorieux événements dont nous venons de -parler.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p> - -<p>Mais, avant tout, le Mont-Saint-Michel servit de véritable berceau au -culte de cet <i>Ange de la patrie</i>, que Dieu dans les desseins de sa -sagesse semble avoir choisi pour présider aux destinées de la France. -Jamais culte ne fut plus populaire au Moyen Age ni plus universellement -répandu, après celui du Sauveur et de la Vierge. Saint Michel, que la -tradition représentait comme le prince de la milice céleste, le -vainqueur du serpent infernal, le conducteur des âmes au tribunal -suprême, le guide du peuple de Dieu et l’ange de la lumière, dissipant -les ombres du paganisme et de l’hérésie; saint Michel, le type de la -bravoure et de la fidélité, le protecteur du faible et de l’orphelin, le -vengeur des droits de Dieu et l’heureux contradicteur de l’esprit du -mal; saint Michel, avec ses attributs guerriers, sa forme poétique, son -amour de la vérité et de la justice, devait exciter l’enthousiasme de -nos pères, gagner leur confiance et ravir leur admiration. Les Francs -avaient trouvé en lui un patron et un modèle. Les rois des deux -premières races donnèrent l’exemple; ils se mêlèrent à la foule des -pèlerins et allèrent au Mont placer leur couronne sous la protection de -saint Michel; ou bien, comme Charlemagne, ils firent représenter l’image -de l’Archange sur les drapeaux qu’ils portaient à la tête de leurs -soldats invincibles. Heureuse nation que celle dont les chefs -s’appuyaient sur le secours du ciel et ne mettaient pas leur unique -espérance dans l’habileté des calculs humains, ou dans la force des -armes! Quand la féodalité étendit ses ramifications à toutes les classes -de la société, un grand nombre de seigneurs, prêtres, moines ou laïcs, -confièrent la garde des châteaux, des tours et des abbayes-forteresses à -l’Archange guerrier. Tous se croyaient plus en sûreté lorsqu’ils avaient -placé leurs biens et leurs personnes sous la sauvegarde du prince de la -milice céleste. Les communes, à leur tour, choisirent saint Michel pour -patron et ornèrent de son image les hôtels, les beffrois et les places -de nos cités.</p> - -<p>Le culte de saint Michel conducteur des âmes fut encore plus populaire -surtout depuis le dixième siècle. On pensait que l’Ange fidèle, après -avoir précipité des cieux Satan révolté, le poursuivait sans cesse dans -sa lutte acharnée contre les hommes. Il veillait sur l’innocence, -ramenait à la pratique du bien les pécheurs égarés, conduisait les âmes -au<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> tribunal de Dieu, et pesait avec équité les bonnes et mauvaises -actions. A ce titre, saint Michel fut honoré particulièrement dans les -monastères. Les religieux, faisant profession d’un genre de vie plus -pure et plus parfaite étaient dès lors les sentinelles avancées de la -chrétienté, et comme tels, ils se trouvaient plus exposés que personne -aux attaques, aux pièges et aux surprises de l’ennemi; de plus, ils se -distinguaient par leur piété envers les morts: piété jadis si -florissante dans la plupart de nos abbayes et surtout au -Mont-Saint-Michel. Les moines avaient aussi à se prémunir contre les -invasions des barbares et les empiètements de leurs voisins. Il n’est -donc pas étonnant qu’ils aient songé à faire alliance avec le belliqueux -Archange, pour le disposer à défendre leurs droits.</p> - -<p>Saint Michel n’est pas seulement l’irréconciliable ennemi de Satan -révolté; il en est aussi l’antithèse vivante. Ange de lumière avant sa -chute, Lucifer est devenu le père du mensonge et de l’erreur; il est, -selon l’expression de Tertullien, transformé en bête ennemie de la -clarté du jour; c’est pourquoi son antagoniste a été regardé comme le -protecteur des lettres, le porte-flambeau de la vérité, le propagateur -des saines doctrines. En cette qualité il fut choisi autrefois pour le -patron des étudiants. A l’exemple des religieux du Mont, qui se disaient -«les disciples du prince éthéré,» la plupart de ceux qui fréquentaient -les asiles ouverts à la jeunesse chrétienne, les élèves des universités, -avec les maîtres qui enseignaient dans les chaires les plus renommées, -se rangèrent sous l’étendard de l’archange saint Michel.</p> - -<p>Ainsi, dans le palais des rois et dans le cloître des moines, au milieu -des camps et à l’ombre des autels, dans les familles illustres et parmi -les modestes écoliers, sur tous les points de notre territoire, et en -particulier dans les localités voisines du Mont, le culte de l’Archange -jouit pendant plusieurs siècles d’une grande célébrité. Le concert de -louanges en l’honneur du génie tutélaire de la France était universel.</p> - -<p>Dans les temps modernes, la dévotion à saint Michel a perdu son éclat. -Faut-il s’en étonner? L’impiété s’efforce d’obscurcir le dogme des -anges, et spécialement des démons; aidée dans son œuvre de destruction -par le protestantisme qui a jeté le ridicule sur les plus saintes -croyances, elle a réussi à pervertir l’esprit humain. Les populations<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> -n’aspirent qu’au bien-être matériel et ne voient plus que la vie -présente. Quelle place un esprit tout céleste, uniquement occupé de la -gloire de Dieu et des intérêts de l’autre vie, pouvait-il conserver au -milieu d’une société sceptique et railleuse? A une époque la catastrophe -a été complète, et aux yeux des hommes elle a paru sans remède. Le -sanctuaire de l’Archange lui-même a subi le sort de nos autres édifices -religieux: les moines ont été dispersés; les louanges de Dieu n’ont plus -retenti sous les voûtes de l’ancienne basilique; à la prière ont succédé -les imprécations et les blasphèmes; l’abbaye est devenue un sombre -cachot où l’on n’entendait plus que le bruit des chaînes et le cri des -victimes.</p> - -<p>Saint Michel, vainqueur du paganisme et de l’hérésie, devait triompher. -Déjà l’église a été rendue au culte, les cachots sont fermés, l’ère des -grands pèlerinages est ouverte et la statue de notre céleste patron a -reçu les honneurs du couronnement solennel. Grâce à l’initiative de -l’épiscopat français, nous voyons revivre la piété, la confiance et -l’élan des premiers âges. L’heure est donc opportune pour faire -connaître la belle et sublime physionomie de l’Archange, et raconter les -gloires de cette montagne si justement appelée la Merveille de -l’Occident.</p> - -<p>L’histoire de saint Michel et du Mont-Saint-Michel, dans ses grandes -lignes, suit toutes les phases par lesquelles la France est passée, -depuis son origine jusqu’à nos jours; elle peut se diviser en quatre -périodes générales: la première s’étend de la fondation par saint Aubert -à l’époque où la féodalité, après l’édit de Quiersy-sur-Oise et -l’avénement de la race capétienne, fut définitivement constituée; la -deuxième embrasse les années où le régime féodal triompha et ne fut pas -contrebalancé par l’établissement définitif des communes; la troisième -comprend la durée de cette lutte, unique peut-être dans les annales des -peuples, de cette guerre d’extermination que notre pays soutint pendant -plus d’un siècle contre l’Angleterre; la quatrième date des tentatives -que firent les protestants pour entraîner la France dans l’hérésie, et -se termine au glorieux couronnement de saint Michel.</p> - -<p>A chacune de ces époques, le mont Tombe subit une transformation -spéciale et le culte de l’Archange revêt un caractère nouveau, pour -s’adapter aux circonstances et répondre à nos besoins. Sous les rois -des<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> deux premières races, saint Michel nous apparaît comme le -<i>vainqueur</i> du <i>paganisme</i>; les habitants de la Neustrie d’abord, et -ensuite les Normands eux-mêmes se soumettent au joug de l’Évangile. A -l’époque féodale, nos ancêtres, attendant avec anxiété l’heure du -jugement suprême, ou redoutant les attaques de l’ennemi, confient leurs -plus chers intérêts à l’Archange <i>conducteur</i> et <i>peseur des âmes</i>. -C’est alors que l’abbaye bénédictine jette un vif éclat et est gouvernée -par cette longue série d’hommes dont l’histoire a enregistré le nom et -les œuvres. Pendant la guerre de cent ans, le bruit des armes et des -chants guerriers se mêle aux accents de la prière et l’abbaye se -transforme en forteresse; de tous les points de notre territoire on lève -les yeux au ciel, pour invoquer le <i>belliqueux Archange</i>, qui commanda -jadis les armées du Seigneur. Dans les temps modernes saint Michel est -honoré surtout comme le vainqueur de <i>l’hérésie</i> et de <i>l’impiété</i>.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_12"> -<a href="images/ill_019.jpg"> -<img src="images/ill_019.jpg" width="116" height="166" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 12.—Saint Michel terrassant le Dragon. Miniature -d’un livre d’heures du quinzième siècle. Bibliothèque de M. Ambr. -Firmin-Didot.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_PREMIER-b"></a><br /> -<img src="images/barr_002.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE PREMIER<br /><br /> -<small>SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES</small></h3> - -<h4>I<br /><br />SAINT MICHEL DANS LES TEMPS PRIMITIFS.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_e.png" -width="120" -alt="E" /></span><span class="smcap">n</span> remontant le cours des âges, on trouve dès la plus haute antiquité -les traces certaines de la croyance aux esprits, bons ou mauvais, -inférieurs à Dieu, mais supérieurs à l’homme. Les juifs, héritiers des -saines traditions, et les autres peuples, qui avaient emporté, en se -dispersant, quelques lambeaux plus ou moins défigurés des révélations -primitives, ont attribué à ces mêmes esprits une large part dans la -lutte incessante du bien contre le mal; comme nous, ils ont pensé et ils -pensent encore que les anges veillent sur les hommes, que les démons -s’acharnent à leur perte; bien plus, d’après une découverte récente -faite en Assyrie, le grand combat livré au ciel dès l’origine du monde -n’était pas ignoré des anciens. De tout temps on a placé à la tête des -célestes phalanges un chef invincible, personnification vivante de la -vérité, de la justice et de la fidélité, ennemi à jamais irréconciliable -du prince des ténèbres et des mauvais génies rangés sous son empire, ami -des âmes et défenseur des droits de Dieu.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p> - -<p>Ces croyances furent altérées et mélangées de grossières erreurs en -Égypte, en Chaldée, chez les Assyriens et les autres nations infidèles; -mais les juifs, instruits par les prophètes, ne s’écartèrent pas sur ce -point des traditions de leurs ancêtres; au témoignage de Daniel, ils -admirent l’existence d’un ange, dont le nom signifiait dans leur langue -la majesté incomparable de Dieu, et désignait une mission spéciale: -Michel, c’est-à-dire, qui est semblable à Dieu. Ils le reconnurent pour -leur génie tutélaire, leur chef dans les combats, leur guide et leur -conseiller; ils lui donnèrent le titre de «prince,» de «grand prince;» -et, si l’on s’en tient aux règles de l’exégèse usitée chez les Hébreux, -il est permis de croire que la Synagogue lui attribua la plupart des -faits merveilleux consignés dans les livres saints, et accomplis par le -ministère des anges. D’après ces interprétations, saint Michel fut -regardé comme l’intermédiaire des révélations du Sinaï; c’est lui qui -mit à mort les nouveau-nés des Égyptiens, pour hâter la fin de la -première captivité et l’acheminement vers la terre promise; c’est lui -qui sauva le trésor du temple de la cupidité des Séleucides et infligea -un terrible châtiment à l’impie Héliodore (<a href="#fig_13">fig. 13</a>). Il faisait sans -doute partie de l’ambassade qu’Abraham reçut sous le chêne de Mambré; -Moïse l’entendit lui adresser la parole dans le buisson ardent; Ézéchiel -le vit peut-être sous le voile énigmatique du tétraphorme. Il fut, en un -mot, le principal messager du Seigneur dans ses rapports avec le peuple -élu; il prit part à tous les actes destinés à exalter ou à humilier, à -défendre ou à punir la famille d’adoption, «la nation domestique de -Dieu,» selon l’expression de Tertullien.</p> - -<p>Les juifs ne pouvaient ignorer le combat dont le récit a été gravé sur -les monuments chaldéens, et que saint Jean nous a dépeint avec des -couleurs si vives dans son Apocalypse; ils savaient que saint Michel -avait reçu la mission de combattre Satan, de s’opposer à ses projets et -de défendre les âmes contre ses séductions. Une tradition, célèbre -autrefois en Israël, vient jeter sur ce point une lumière éclatante. On -racontait qu’une altercation s’était engagée entre les deux -antagonistes, à la mort de Moïse; saint Michel fit enlever par un ange -le corps du grand législateur et alla l’ensevelir dans une vallée du -pays de Moab, afin de le soustraire au culte des Hébreux qui n’auraient -pas<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> manqué de lui rendre les honneurs divins. Le démon, souhaitant -avoir les restes de Moïse en sa puissance pour faire tomber le peuple de -Dieu dans l’idolâtrie, voulut mettre obstacle au dessein de l’Archange; -mais</p> - -<div class="figcenter" id="fig_13"> -<a href="images/ill_021.jpg"> -<img src="images/ill_021.jpg" width="291" height="286" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 13.—Le châtiment d’Héliodore. Fragment de la -peinture à fresque de Raphaël dans une des salles du Vatican. Seizième -siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">il fut contraint de prendre la fuite, dès qu’il entendit son adversaire -prononcer, comme jadis au ciel, le nom du Seigneur tout-puissant. Saint -Jude, dans son Épître, fait allusion à ce fait, quand il dit: -«L’archange Michel, dans sa contestation avec le diable touchant le -corps de Moïse, n’osa condamner son ennemi avec exécration; mais il<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> se -contenta de dire: Que le Seigneur exerce sur toi sa puissance.» Ici, -saint Michel nous apparaît déjà comme vainqueur de l’idolâtrie (<a href="#fig_14">fig. 14</a>).</p> - -<p>Les juifs croyaient que cette lutte de l’Archange et de Satan devait se -continuer au delà de la tombe jusqu’au jour redoutable du jugement: «En -ce temps-là, est-il dit dans le prophète, Michel le grand prince se -lèvera, lui qui est le protecteur des enfants de votre peuple... Et -alors tous ceux qui auront leurs noms écrits dans le livre seront -sauvés.» Ainsi, de toute antiquité, saint Michel a été pris pour le -conducteur et le peseur des âmes, avec le symbole de la terrible balance -dont il est plus d’une fois parlé dans les saintes Écritures. En cette -qualité, il recevait et reçoit encore des hommages particuliers de la -part des Juifs, qui récitent pour le repos des morts la prière suivante, -appelée <i>Justification du jugement</i>: «L’archange Michel ouvrira les -portes du sanctuaire, il offrira ton âme en sacrifice devant Dieu. -L’ange libérateur sera de compagnie avec toi, jusqu’aux portes de -l’empire où est Israël.» Les nations idolâtres, surtout celles qui -étaient en relation plus directe avec le peuple de Dieu, admettaient -aussi l’existence d’un génie, qui recevait les âmes au moment de la mort -et les conduisait au tribunal du juge suprême. N’était-ce pas le rôle de -Teutatès chez les Germains et les Gaulois, d’Hermès chez les Latins, les -Grecs, les Phéniciens et les Égyptiens? Ce dernier, ami d’Osiris et -instituteur des âmes sur la terre, assistait au jugement des bons et des -méchants, dont les premiers étaient ensuite répartis dans les diverses -régions du ciel, et les autres relégués dans des corps terrestres en -punition de leurs fautes.</p> - -<p>Les premiers chrétiens qui avaient lu les écrits de saint Jude et de -saint Jean, ne pouvaient ignorer ni le nom, ni la nature, ni les -triomphes du belliqueux Archange; ils connaissaient dans tous ses -détails le grand combat que Michel et ses anges engagea au ciel contre -le dragon révolté; ils savaient que l’antique serpent avait été vaincu -et chassé loin de Dieu, avec ses légions infernales; ils étaient -persuadés que la même lutte se continue sur la terre, et ne finira point -tant que le séducteur pourra tromper les hommes, et les entraîner avec -lui au fond de l’abîme. Pour eux, saint Michel était l’ami du Verbe -incarné, il avait une mission à remplir dans l’Église, il devait être -l’affirmation vivante<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> et personnelle du Christ en face des négations -impies de Satan; déjà on saluait en lui le vainqueur du paganisme et le -conducteur des âmes. L’histoire des catacombes présente des traces de -ces anciennes croyances, et Hermas lui-même en parle dans le livre du -<i>Pasteur</i>. Son récit, quelle que soit sa valeur aux yeux de la critique, -atteste du moins, sous la forme du symbole, que non seulement le nom, -mais aussi la mission de l’Archange était connue dans les âges les plus -reculés de l’Église.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_14"> -<a href="images/ill_022.jpg"> -<img src="images/ill_022.jpg" width="153" height="149" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 14.—Contestation entre l’archange saint Michel et -le démon au sujet du corps de Moïse. Fac-similé d’une gravure sur cuivre -de l’ouvrage du R. P. G. Stengel sur les Anges. 1629.</p></div> -</div> - -<p>Hermas demande au pasteur le nom du messager céleste qui leur est apparu -armé d’une faux, coupant les branches d’un grand arbre sans jamais en -diminuer l’élévation ni la beauté, et présentant un rameau à ceux qui -étaient abrités sous son ombre. Le pasteur répond: Cet ange à la taille -majestueuse est <i>Michel</i>, le <i>protecteur</i> de votre peuple; il grave dans -les cœurs la loi divine figurée par l’arbre, et veille à son -observation; il pèse les actions des hommes, garde les bons sous sa -puissance, fournit aux coupables le moyen d’expier leurs fautes, et -envoie au ciel ceux qui ont lutté contre le démon et remporté la palme -de la victoire.</p> - -<p>Le culte de l’Archange se répandait, à mesure que la foi étendait ses -conquêtes, et autant que la persécution le permettait. Tous aimaient à -raconter, au milieu des épreuves de ces premiers siècles, les -appari<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span>tions du belliqueux défenseur de l’Église et les faits -merveilleux qu’on lui attribuait, surtout en Asie. Il était, croyait-on, -du nombre des esprits bienheureux qui s’approchèrent du Sauveur et le -servirent après la tentation du désert; il fallait voir en lui l’ange de -l’agonie, de la résurrection et de l’ascension. D’après une pieuse -légende rapportée par Grégoire de Tours, le Sauveur lui avait confié -l’âme de sa sainte Mère, depuis l’heure de sa mort jusqu’au moment de -son assomption. Il était apparu dans les environs de Colosses, l’une des -premières villes qui embrassèrent le christianisme; dans l’île de -Patmos, où saint Jean fut relégué, et jusqu’au sein de Rome païenne. Au -rapport de Siméon Métaphraste, l’apparition de Colosses resta longtemps -célèbre chez les Grecs, à cause des prodiges dont elle fut accompagnée. -Pour en perpétuer la mémoire, on bâtit une chapelle sous le vocable de -l’Archange, et une fête fut instituée à la date du sixième jour de -septembre.</p> - -<p>Au commencement du quatrième siècle, après la victoire de Constantin le -Grand sur le tyran Maxence, le culte de saint Michel prit de nouveaux -développements. Plusieurs avaient salué l’Archange en celui qui portait -le <i>labarum</i> ou l’étendard du Christ le jour du combat. L’empereur -lui-même, pour affirmer sa croyance, fit élever en l’honneur de saint -Michel deux églises dans les environs de Constantinople. Cette conduite -prouverait à elle seule l’antiquité du culte dont nous étudions les -origines; en effet, Constantin n’aurait pas voulu se permettre d’innover -sur un point de cette nature, et la fondation des églises de Byzance -«suppose une longue et magnifique force acquise;» elle a de plus une -signification d’une haute portée et jette une vive lumière sur notre -sujet. L’empereur, après avoir donné un coup mortel au <i>paganisme</i>, met -son épée au service de l’Église, proclame la vérité catholique et -confesse qu’il doit sa victoire à l’assistance visible du ciel; en même -temps, il élève sur les ruines des temples païens deux édifices dédiés à -l’Archange, qui, à l’origine, terrassa le père du mensonge et proclama -la vérité éternelle. N’est-ce pas reconnaître la grande mission de saint -Michel, et confier à sa garde le glaive qui doit défendre l’Église -contre les persécutions et les envahissements de ses ennemis? Le prince -de la milice céleste</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_023.jpg"> -<img src="images/ill_023.jpg" width="431" height="573" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Daumont, lith. Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris</p> - -<p>SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DEMON.</p> - -<p class="nind">et</p> - -<p>Apparition de l’Archange sur le Monte-Gargano en Italie.</p> - -<p>Miniature du <i>Missel de Charles VI.</i> ms. du XVᵉ siècle. Bibl. de M. -Ambr. F. Didot.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span></p> - -<p class="nind">accepta l’offre de Constantin et veilla sur les destinées de l’Empire -d’Orient, tant que celui-ci ne trahit pas la cause de Dieu et de la -vérité (<a href="#fig_15">fig. 15</a>). Longtemps le culte du glorieux Archange fleurit sur -les rives du Bosphore. Justinien, dévot serviteur de saint Michel, au -dire de Procope, fit restaurer les deux églises élevées par la piété de -Constantin le Grand; d’autres sanctuaires furent bâtis à Byzance et aux -environs; dans tout l’empire on rivalisait de zèle, et un grand nombre -de familles tenaient à honneur de porter le nom de Michel.</p> - -<div class="figright" id="fig_15"> -<a href="images/ill_024.jpg"> -<img src="images/ill_024.jpg" width="111" height="300" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 15.—Saint Michel offre à un empereur byzantin le -globe surmonté de la croix (ou globe crucifère) symbole de la puissance -impériale. Feuille de diptyque en ivoire du sixième siècle, conservée au -Musée britannique.</p></div> -</div> - -<p>En Italie, où saint Pierre avait fixé le siège de la papauté, l’ange -protecteur de l’Église manifesta souvent sa puissance par des signes -éclatants, et parut choisi de Dieu pour défendre ou châtier le peuple -romain. Son culte, déjà populaire dans cette partie de l’Europe, y -devint universel après la célèbre apparition du monte Gargano, à -l’extrémité méridionale de l’Italie, et celle du château Saint-Ange, -dans la ville de Rome. La première, qui se rapporte probablement à -l’année 492 ou 493, est racontée en ces termes par les anciens -chroniqueurs. On était au temps du saint pontife Gélase. Dans une ville -de la Pouille, jadis nommée Siponto, aujourd’hui Manfredonia, vivait un -homme appelé Gargano, personnage fort célèbre, possédant de riches -troupeaux dans les pâturages voisins de la montagne qui depuis lors a -toujours porté son nom. Un jour il arriva qu’un taureau s’éloigna des -autres et s’enfuit sur le versant de la colline, du côté de -l’Adriatique. Le maître se mit<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> à sa poursuite avec des serviteurs, et -l’ayant trouvé à l’entrée d’une caverne, il banda son arc avec colère et -décocha une flèche, qui rejaillit sur lui et le blessa. Ses compagnons, -étonnés d’un accident si imprévu et voyant là quelque chose de -mystérieux, en référèrent à l’évêque de Siponto, qui ordonna un jeûne de -trois jours et des prières publiques, afin de connaître la volonté du -ciel. Le troisième jour, il eut une vision où saint Michel lui déclara -que la grotte du monte Gargano était sous sa protection, et qu’il -voulait y avoir un sanctuaire consacré sous son nom en l’honneur des -saints anges. Aussitôt le pieux évêque, suivi de son clergé et de son -peuple, se rendit à l’endroit désigné, y célébra les saints mystères, et -distribua le pain de vie à un grand nombre de fidèles. Plus tard, on y -bâtit un temple, où la puissance divine se manifesta par des prodiges -signalés, attestant ainsi la réalité de cette fameuse apparition, qui -donna naissance à l’un des plus grands pèlerinages du monde chrétien, et -dont la mémoire est encore célébrée dans l’Église universelle à la date -du 8 mai.</p> - -<p>La deuxième apparition eut lieu, d’après les conjectures les plus -vraisemblables, la première année du pontificat de saint Grégoire Iᵉʳ, -en 590. Rome était en proie aux plus affreuses calamités. Le Tibre avait -franchi ses limites et renversé dans sa course une partie des édifices; -la peste sévissait et faisait chaque jour de nombreuses victimes; les -farouches Lombards ravageaient l’Italie et méditaient la ruine de la -ville éternelle. Dans cette extrémité, le souverain pontife, les prêtres -et les fidèles tournèrent leurs regards vers Dieu pour implorer son -assistance, et pendant trois jours on fit une procession solennelle à -laquelle le Sénat lui-même voulut assister. Le ciel se laissa fléchir. -Au moment où les prières s’achevaient, saint Grégoire vit sur le môle -d’Adrien un ange remettant son épée dans le fourreau, pour signifier que -la colère divine était apaisée et que le fléau allait cesser (<a href="#fig_16">fig. 16</a>). -Cet ange, disent les auteurs les plus accrédités, était saint Michel, le -protecteur de l’Église catholique. Dans le siècle suivant, un temple fut -élevé en l’honneur du prince de la milice céleste au lieu même de -l’apparition, sur le môle d’Adrien, qui est devenu le château Saint-Ange -et la citadelle de la papauté. Ainsi,<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_16"> -<a href="images/ill_025.jpg"> -<img src="images/ill_025.jpg" width="266" height="417" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 16.—Apparition de l’Archange saint Michel sur le -môle d’Adrien, sous le pontificat de Grégoire Iᵉʳ. Peinture à fresque de -Fréd. Zuccaro, au Vatican. Seizième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p>Constantin, à peine vainqueur du paganisme, proclame la puissance de -saint Michel; Grégoire le Grand, qui signa un traité honorable avec les -Lombards et jeta parmi eux les premières semences du catholicisme; -Grégoire le Grand, qui envoya des missionnaires conquérir les îles -Britanniques, reconnut que Rome devait son salut à la protection de -l’Archange. A Byzance, la principale église dédiée à saint Michel -remplaça un temple païen; le môle d’Adrien servit de base au château -Saint-Ange.</p> - -<p>De l’Italie, le culte de saint Michel pénétra de bonne heure dans les -Gaules. Les Francs de Clovis et de ses successeurs avaient l’âme trop -guerrière, pour ne pas accorder dans leur affection une large part à -l’ange des batailles. Dès le septième siècle, le nom de Michel était -populaire sur les bords du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, où, -depuis la journée de Tolbiac, les destinées de la France ont été si -souvent disputées. Vers l’an 660, le maire du palais du jeune Childéric, -roi d’Austrasie, fonda en l’honneur de saint Michel le monastère auquel -la ville de ce nom a dû son existence et sa renommée. Le duc de -Mozellane et ses successeurs, les comtes de Mousson et de Bar, en -étaient les avoués, c’est-à-dire les amis et les protecteurs. Là fut -établi dans la suite le chef-lieu du bailliage, qui s’étendait entre la -Meuse et la Moselle; là encore siégea longtemps la cour souveraine, où -étaient jugés en dernier ressort les procès de toute la contrée. Mais, -dans les desseins de la Providence, le culte du glorieux Archange devait -faire de nouveaux progrès et pénétrer jusqu’au fond de la Neustrie. -C’est là, sur le sommet de notre chère montagne, que saint Michel -devait, pour ainsi parler, «faire élection de domicile» et fixer sa -demeure parmi nous, tant que durera sa lutte contre l’ennemi de Dieu, de -l’Église et de la France.</p> - -<p>En résumé, le prince de la milice du Seigneur, dont parle Daniel, a été -connu et vénéré de temps immémorial chez les juifs et les chrétiens, en -Orient et en Occident; mais son culte public et solennel est né en -Phrygie, dans une des premières cités converties à la foi de -Jésus-Christ; il s’est ensuite développé, en passant comme par autant -d’étapes de Colosses à Constantinople, de Constantinople au monte -Gargano, du monte Gargano à Rome, et de Rome au Mont-<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span>Saint-Michel, où -nous allons en étudier les phases diverses, depuis le huitième siècle -jusqu’à nos jours.</p> - -<h4>II<br /><br /> -LE MONT-SAINT-MICHEL AU PÉRIL DE LA MER.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-a.png" -width="50" -alt="A" /></span><span class="smcap">ux</span> confins de la Bretagne et de la Normandie, l’Océan semble avoir -franchi ses limites naturelles pour se creuser dans les terres un golfe -profond. Souvent contrarié dans sa course par les falaises qui bordent -le rivage, il s’arrête et paraît vaincu; mais il double l’obstacle, -s’échappe de nouveau et s’enfonce dans le lit des rivières, qui -sillonnent, comme autant d’artères, cette contrée à la fois si poétique -et si riche en souvenirs. Ce spectacle est unique en Europe. L’Amérique -seule nous en offre un autre exemple. A la marée montante, un bruit -sourd et continu se fait entendre dans le lointain: c’est la vague qui -s’avance avec majesté. Bientôt elle apparaît comme un cercle à -l’horizon. On la voit glisser rapide sur le sable, se diviser tout à -coup et former plusieurs courants qui s’unissent, se séparent encore, -puis se confondent et laissent derrière eux des îlots à découvert. La -voici déjà qui se précipite sur le rivage, et bat en écumant les digues -que la nature ou la main des hommes lui ont opposées. Encore un instant -et ses conquêtes seront achevées. L’œil n’aperçoit plus alors qu’une -nappe d’eau, où voguent en liberté les petites barques qui, à la marée -basse, étaient échouées sur les grèves. Attendez quelques heures, et à -la place de ces flots agités vous n’aurez plus qu’une immense plaine de -sable.</p> - -<p>C’est au milieu de cette lutte des éléments que le redoutable Archange, -appelé par nos pères la terreur de l’Océan, a voulu recevoir nos -hommages et combattre pour nous. Le Mont-Saint-Michel est à l’extrémité -de l’anse, là même où la Normandie se sépare de la Bretagne; il se -dresse comme un géant qui défie les ennemis de la France et veille sur -deux de nos plus belles provinces. La nature et l’art se sont concertés -et ont uni leurs efforts pour en faire la Merveille de l’Occident. La -base est flanquée de remparts et de tours inexpugnables, ou<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> protégée -par des roches escarpées; sur le versant, du sud à l’est, on voit -échelonnées plusieurs habitations, dont les unes sont presque -entièrement cachées derrière le mur d’enceinte et les autres assises sur -les contreforts ou attachées aux flancs de la montagne; la cime est -entourée d’une couronne d’édifices majestueux, qui dominent la grève à -une hauteur prodigieuse. Deux fois le jour, dans les fortes marées, les -flots se précipitent avec impétuosité contre cette masse de granit, et, -ne pouvant la submerger, ils l’investissent et l’isolent complètement du -littoral; puis ils se retirent et laissent paraître le lit de deux -rivières qui coulent lentement sur la grève, le Couesnon, la Sée et la -Sélune réunies. Que le pèlerin s’avance et gravisse la montagne pour -pénétrer dans l’intérieur de l’abbaye, où l’attendent de nouvelles -surprises. Il rencontre d’abord cette porte voûtée devant laquelle un -visiteur ne pouvait retenir ce cri d’admiration: «Jamais le génie du -poète ou de l’artiste n’a imaginé une entrée plus imposante et plus -poétiquement mystérieuse.» De là, il peut monter dans cette superbe -basilique dont la hardiesse et les proportions ont fait l’admiration des -plus habiles architectes. Quel aspect pittoresque nous offre cet -édifice, quelle grandeur austère dans ces nefs romanes, quelle exquise -délicatesse, quelle harmonie, quelle élégance dans cette abside -gothique! Si les cryptes obscures du Mont-Saint-Michel parlent des -tristesses de l’exil, si le roman de ces nefs sévères rappelle la -gravité du culte, ce gothique élancé transporte dans une sphère divine -d’où l’âme ne voudrait plus descendre. Plus loin, c’est la Merveille -assise sur son socle de granit; la Merveille, c’est-à-dire cette -construction grandiose qui comprend les longues cryptes dites les -Montgommeries, la salle des Chevaliers, le réfectoire, le dortoir et le -cloître. Le cloître! quelle étonnante création du génie humain éclairé -par la foi! On l’a nommé à l’envi l’habitation des Anges, une fleur -éclose au milieu des granits sévères, le chef-d’œuvre le plus élégant de -l’architecture gothique. C’est là qu’il faut se retirer pour voir le -ciel de près et prier sans être interrompu par les vains bruits du -monde. On l’a dit avec raison, ce cloître est un milieu convenable entre -Dieu et les hommes: Dieu peut y descendre sans rien perdre de sa -majesté; l’homme en y montant s’élève et se grandit.<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span></p> - -<p>A toutes les richesses de l’art et de la nature vient s’ajouter une -histoire émouvante et variée; chaque édifice, chaque colonne, chaque -pierre a son langage, et depuis les âges les plus reculés le -Mont-Saint-Michel a été le théâtre de drames dans lesquels -l’intervention du ciel s’est manifestée d’une manière sensible. Tour à -tour les envahisseurs de la France et les ennemis de la religion sont -venus se briser sur cet écueil, contre lequel leurs efforts n’ont pas eu -plus de puissance que les fureurs de l’Océan. Mais si nous remontons le -cours des siècles, que voyons-nous à l’origine? Quel aspect nous -présente le Mont-Saint-Michel avant que l’Archange en eût pris -possession et s’y fût établi comme dans sa demeure terrestre? Le berceau -de cette histoire est-il entouré de ténèbres si épaisses que l’œil du -critique ne les puisse dissiper? Que se passa-t-il sur ce rocher -mystérieux, alors que le paganisme régnait en maître dans la Gaule -celtique, et que saint Michel, l’ange de la lumière, n’avait pas encore -triomphé de son ennemi? Nous sommes ici en présence d’une difficulté que -les historiens ont résolue en sens opposé: les uns, trop crédules, -prennent les fables et les légendes pour des faits authentiques; les -autres, plus versés dans la critique moderne, affirment que les origines -du Mont-Saint-Michel sont enveloppées d’un nuage si obscur, que les -récits des annalistes ne méritent pas d’être rappelés, même à l’état de -simples fictions. Il ne serait pas sage d’imiter la crédulité des -premiers; mais il est permis de ne pas embrasser d’une manière absolue -l’opinion des derniers.</p> - -<p>Il paraît hors de doute que la mer a exercé des ravages sur les côtes de -la Manche. Autrefois une épaisse forêt, nommée la forêt de Scissy, -devait couvrir au moins une partie de l’estuaire compris entre -Granville, Avranches, Pontorson, Dol et Cancale. Alors notre montagne, -connue sous le nom de mont Tombe, était entourée d’arbres et se -terminait à la cime par des rochers gigantesques. Les rivières qui se -jettent dans la baie unissaient sans doute leurs eaux, coulaient entre -Granville et Chausey, et allaient se perdre dans l’Océan. La mer -s’avança peu à peu, et dès la fin du sixième siècle, d’après M. Maury, -elle avait presque entièrement envahi la forêt; les tempêtes, si -fréquentes sur ces côtes, et peut-être aussi la main des hommes -l’aidèrent à con<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span>sommer son œuvre de destruction. Dès lors, dit un poète -du douzième siècle, les poissons habitèrent là où jadis on voyait -«meinte riche veneison.» L’existence de cette forêt nous est attestée -par le témoignage unanime des anciens auteurs, par la tradition -universellement reçue au sein de nos populations riveraines, par les -découvertes que des études géologiques ont amenées sur les côtes de la -Manche, et enfin par les envahissements de même nature dont notre siècle -est témoin.</p> - -<p>Il semble également conforme aux inductions les plus sérieuses et les -plus légitimes, que la forêt de Scissy et en particulier le mont Tombe -furent autrefois souillés par des sacrifices offerts aux fausses -divinités. Peut-être ce rocher sauvage servit-il pour accomplir les -horribles mystères de la religion druidique, et Bélénus y fut-il adoré à -l’époque où les Celtes étaient indépendants de la domination romaine. -Plus tard, après la conquête des Gaules par Jules César, quand -l’influence des druides s’affaiblit et que les bardes se virent -supprimés, le culte de Jupiter dut succéder aux rites barbares des âges -précédents. Des témoignages plus positifs paraissent confirmer cette -assertion; en effet, les voies romaines, qui sillonnaient la contrée, -fournissent autant de traces du passage et du séjour des Romains. Il est -du reste remarquable de voir les vainqueurs de l’univers arborer leur -étendard aux pieds du Mont, qui devait être surmonté plus tard par la -croix de Jésus-Christ et le drapeau de saint Michel; cependant, les -détails précis font défaut sur ces âges reculés. Les analogies, les -rapprochements, les inductions sont les voies les plus sûres que puisse -suivre l’historien. Les idolâtres aimaient à dresser des autels aux faux -dieux sur la crête des montagnes; ce fut aussi sur les mêmes sommets que -nos pères, après avoir embrassé l’Évangile, bâtirent plusieurs -sanctuaires en l’honneur de saint Michel qu’ils regardaient déjà comme -le prince de l’air et l’ange de la lumière, armé avec les célestes -phalanges contre Lucifer et ses légions révoltées. Le mont Dol, le -Mont-Saint-Michel près Saint-Paul de Léon, la montagne de Saint-Michel à -Quimperlé, Saint-Michel de Carnac, une des montagnes d’Arrée, -Noirmoutier, Saint-Michel-Mont-Mercure, Saint-Michel d’Aiguilhe, l’un -des pics du mont Blanc, Roc-Amadour et tant d’autres points élevés<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> de -la France ont possédé ou possèdent encore des églises et des oratoires -construits, pour la plupart du moins, à la place des autels consacrés -jadis à Mercure, à Bélénus, et à quelque divinité semblable honorée chez -les Celtes et les Gallo-Romains. Il dut en être ainsi pour l’église du -mont Tombe, le principal sanctuaire dédié à saint Michel.</p> - -<p>Longtemps avant que l’Archange prît possession de notre montagne, la -forêt de Scissy avait été purifiée par le sacrifice et la prière: à la -suite des Romains, des conquérants plus pacifiques y avaient arboré</p> - -<div class="figcenter" id="fig_17"> -<a href="images/ill_027.jpg"> -<img src="images/ill_027.jpg" width="297" height="175" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 17.—Le Mont-Saint-Michel. Vue prise de la côte au -sud-ouest.</p></div> -</div> - -<p class="nind">l’étendard de la croix et donné un coup mortel au paganisme. Dès les -premières années de l’ère chrétienne, des prédicateurs de l’Évangile -ayant abordé dans les Gaules, après saint Lazare et saint Denis, -quelques-uns pénétrèrent dans les provinces armoricaines, et jetèrent -les premières semences de la foi sur cette terre où devaient fleurir -tant de vertus. Bientôt l’Avranchin lui-même posséda un bon noyau de -chrétiens, et dès le cinquième siècle on y voyait un siège épiscopal -illustré par saint Léonce. Les temples païens commençaient à disparaître -et les mœurs s’adoucissaient peu à peu, sous l’influence salutaire de la -religion. La forêt de Scissy, dont une assez grande étendue n’était pas<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> -encore détruite ni envahie par les empiétements périodiques de l’Océan, -se peupla de solitaires qui fuyaient le monde pour vaquer librement aux -exercices de la prière et de la pénitence; il y en eut même qui se -distinguèrent par des vertus éminentes, et méritèrent une place dans le -catalogue des saints que l’Église honore d’un culte spécial. Cette page -de notre histoire nous révèle un des traits du culte de saint Michel. -L’Archange a été le modèle et le protecteur de ces hommes qui, -semblables à des sentinelles vigilantes, ont combattu aux avant-postes -de la chrétienté, et n’ont cessé depuis l’origine de l’Église de répéter -le cri de guerre: Qui est semblable à Dieu.</p> - -<p>Parmi les solitaires qui ont cherché un asile dans la forêt de Scissy, -saint Gaud, saint Pair et saint Scubilion méritent une place à part. Le -premier quitta son évêché d’Évreux, et se retira auprès du bienheureux -Aroaste pour se préparer à la mort. Il s’endormit dans le Seigneur en -491. Saint Pair, né à Poitiers vers l’an 480, se réfugia aussi sur les -bords du Thar avec son ami Scubilion; après avoir vécu dans une solitude -profonde, menant la vie d’un ange et se nourrissant «plus d’oraison que -de pain,» il établit un monastère dans le village qui porte aujourd’hui -son nom, et le gouverna jusqu’au moment où il fut arraché à l’affection -de ses disciples pour être placé sur le siège épiscopal d’Avranches. -Vers la même époque, «des ermites, embrasés d’une ardente piété, se -fixèrent au pied du mont Tombe;» leur nombre augmenta rapidement et, au -témoignage des anciens chroniqueurs, ce rocher isolé du commerce des -hommes devint une véritable Thébaïde où les louanges de Dieu n’étaient -jamais interrompues par le tumulte du monde. L’illustre évêque -d’Avranches qui, avant et après son élévation à l’épiscopat, travailla -sans cesse au développement de la vie religieuse à Saint-Pair et dans -toute la contrée, dut avoir des relations avec les solitaires du mont -Tombe; il est même permis de croire qu’il les réunit sous une règle -commune et transforma l’ermitage en un monastère florissant, dont la -conduite fut confiée à son ami Scubilion. Par là on explique facilement -pourquoi ce dernier a été l’objet d’un culte particulier au -Mont-Saint-Michel, et quelle origine il faut assigner aux rapports -intimes qui ont existé entre la cité de l’Archange et le prieuré de -Saint-Pair.<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p> - -<p>Après la mort de saint Pair et de saint Scubilion, les solitaires du -mont Tombe persévérèrent pendant plus d’un siècle dans leur ferveur -primitive et donnèrent au monde l’exemple des plus grandes vertus. La -prière n’était pas leur unique occupation; car plusieurs se livrèrent à -l’étude des sciences divines et se distinguèrent à la fois par leur -savoir et leur piété. Ils contribuèrent ainsi à faire fleurir la -religion dans l’Avranchin et sur les côtes de Bretagne, et ils -exercèrent dans ces contrées la même influence que les moines de Scissy -dans le Cotentin. A l’étude et à la prière ils joignirent aussi le -travail manuel, selon l’usage établi dès l’origine dans tous les -monastères d’Orient et d’Occident; ils construisirent des cellules et -élevèrent à la gloire des martyrs saints Étienne et saint Symphorien -deux oratoires qui sont restés longtemps debout, comme pour attester la -foi et la piété de ces premiers âges. Il existe encore sur la grève, au -bas des remparts, une petite fontaine qui porte le nom de -Saint-Symphorien; preuve irrécusable que ce généreux confesseur de la -foi, honoré dans toutes les Gaules à cause de son glorieux martyre, fut, -sur le mont Tombe, l’objet d’un culte très ancien. Les autres traces de -ces âges reculés ont disparu; mais le souvenir des pieux solitaires ne -s’est point effacé. On aime toujours à visiter les lieux sanctifiés par -leur présence et à lire le récit de leur vie héroïque.</p> - -<p>Les origines de l’histoire du Mont-Saint-Michel nous offrent un intérêt -d’un autre genre. Dans le cours du moyen âge, toutes les scènes de la -vie de l’Archange, tous les traits de sa noble physionomie, ses luttes, -ses victoires, ses fonctions, ses titres ont été traduits dans un -langage figuré et rendus sensibles dans un grand nombre de fictions -poétiques, dont la grâce et la naïveté charment nos loisirs, et dont le -sens souvent profond nous révèle la sublime théologie de nos pères: -telles sont, par exemple, les légendes du bouclier, de la plume et du -Saint-Graal, qui seront rapportées dans la suite de cet ouvrage. Ces -récits sont imaginaires, du moins dans les détails; mais ils renferment -presque toujours une vérité ou un fait, que l’œil du critique peut -découvrir et dégager de toute obscurité. Plusieurs de ces légendes -enveloppent le berceau de notre histoire. L’une des plus célèbres est -celle de l’Ane et du Loup.</p> - -<p>Il est écrit: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> le -reste vous sera donné par surcroît. «Fidèles à cette maxime, les -anachorètes du mont Tombe avaient tout quitté et s’étaient ensevelis -vivants dans un obscur désert; de son côté, la Providence qui prend soin -de vêtir les lis de la vallée, leur vint en aide dans les moments de -détresse et leur fournit la nourriture dont ils avaient besoin pour -soutenir leur existence; elle voulut même leur épargner la peine de -sortir de leur solitude pour aller au loin chercher le pain de chaque -jour, et dans ce but elle inspira au curé d’un village voisin nommé -alors Astériac, aujourd’hui Beauvoir, de leur envoyer les vivres -nécessaires. D’après les anciens <i>manuscrits</i>, toutes les fois que le -saint prêtre voyait une épaisse vapeur, semblable à un nuage de fumée, -s’élever de la forêt, il regardait ce signe comme un avertissement du -ciel, et aussitôt il chargeait des provisions sur un âne, qui se rendait -sans guide au mont Tombe, et regagnait la demeure de son maître, après -avoir été déchargé de son fardeau. Un jour, ajoute la légende, «un loup -affamé se rua de grande furie» sur le fidèle messager et le dévora; mais -Dieu «qui a soin de repaistre les petits des corbeaux», entendit les -gémissements de ses serviteurs et condamna le loup à remplir l’office de -l’âne, c’est-à-dire à porter lui-même la nourriture destinée aux -solitaires. Cette légende, racontée par les chroniqueurs et les poètes -du moyen âge, fut représentée au quinzième siècle dans une des verrières -de la basilique du Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>Telle fut, d’après les documents les plus dignes de foi et les -inductions les plus sérieuses, l’origine de l’histoire de notre sainte -montagne. Les préparatifs étaient terminés; le prince de la milice -céleste pouvait descendre pour accomplir sa mission providentielle, et -présider comme envoyé de Dieu aux destinées de cette belle et grande -nation qui, dès lors, commençait à s’appeler la France.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p> - -<h4>III<br /><br /> -SAINT MICHEL ET SAINT AUBERT.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-a.png" -width="50" -alt="A" /></span> <span class="smcap">Byzance</span> et à Rome, Constantin et saint Grégoire, c’est-à-dire un grand -prince et un grand pape proclamèrent la gloire et la puissance de saint -Michel; un grand évêque fut choisi pour établir le culte de l’Archange -sur le mont Tombe. Le huitième siècle, si important dans l’histoire de -la Neustrie, était à peine commencé quand cette ère nouvelle se leva -pour la célèbre montagne, déjà sanctifiée par la prière et la pénitence; -saint Michel en prit alors possession et de là, comme du sommet d’une -forteresse inexpugnable, il étendit sa protection sur la France entière. -Le saint évêque, choisi pour être l’intermédiaire du ciel dans -l’accomplissement d’un tel dessein, était remarquable par sa naissance -et ses qualités naturelles, non moins que par l’éclat de ses vertus. Il -se nommait Aubert. L’Avranchin était sa patrie; car, au témoignage de -plusieurs annalistes, il naquit dans la seigneurie de Genêts, non loin -du mont Tombe. Sa famille, l’une des plus illustres de la contrée, le -forma de bonne heure à la pratique de la piété chrétienne, et favorisa -ses heureuses dispositions pour l’étude en le confiant à des maîtres -habiles; sous leur conduite il fit des progrès rapides dans les sciences -divines et humaines. A la mort de ses proches, il divisa ses biens en -trois parts, en donna deux aux églises et aux pauvres, et garda la -dernière pour son usage personnel; ensuite il s’engagea dans l’état -ecclésiastique, reçut les saints ordres avec les sentiments de la plus -tendre dévotion, et à partir de ce moment il se consacra sans réserve au -service de Dieu et au salut de ses frères, qu’il aidait, dit la -chronique, «tant ès nécessitez corporelles que spirituelles.» Une si -grande sainteté ne pouvait rester dans l’oubli. A la mort de l’évêque -d’Avranches, le clergé et les fidèles se réunirent pour lui désigner un -successeur; mais, comme ils ne pouvaient tomber d’accord, ils firent un -jeûne de sept jours, pendant lesquels ils supplièrent Dieu de donner à -son église un pontife selon son cœur. Le septième jour, au milieu d’un -nombreux concours de peuple, tous les suffrages se portèrent -sponta<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span>nément sur le bienheureux Aubert. Les hagiographes rapportent -que, pendant l’élection, une voix mystérieuse se fit entendre et -prononça ces paroles: «Le prêtre Aubert doit être votre pontife.»</p> - -<p>Le pieux évêque exerça les fonctions pastorales avec tant de zèle et de -succès, qu’il répandit la lumière du christianisme et de la civilisation -dans tout le pays et mérita d’être appelé illustre entre ceux qui -gouvernèrent l’église d’Avranches. Il fut constamment occupé à détruire -les derniers restes du paganisme expirant, à préserver ses diocésains -contre les ravages de l’hérésie naissante et à délivrer les faibles de -l’oppression des forts; en un mot, pour nous servir du langage figuré de -nos pères, il combattit avec courage le monstre de l’idolâtrie, de -l’erreur et de la tyrannie: noble lutte qui fut symbolisée au moyen âge -dans une allégorie que dom Huynes rapporte en ces termes: «Un jour ce -vigilant pasteur, venant de visiter son cher troupeau et s’en retournant -en son église cathédrale, se vit environné sur le chemin d’une multitude -de villageois lesquels joignant les mains s’escrioient d’une voix triste -et lamentable qu’il eut pitié de leur misère, le supplians, la larme à -l’œil, qu’il daignast regarder leur affliction et chasser loin de leurs -terres un espouvantable dragon qui se retiroit vers la mer et venoit -presque à chaque moment les poursuivre pour les dévorer eux et leurs -troupeaux, infestant de son haleine puante tous les lieux par lesquels -il passoit. Le saint, à ces clameurs, s’arresta et consolant toute cette -populace par ses discours remplis de charité et prudence leur promit de -les ayder et secourir en tout ce qu’il pourroit. Se munissant donc des -armes spirituelles de l’oraison et mettant toute sa confiance en Dieu, -il se résolut d’aller attaquer et combattre ce dragon, lequel dès qu’il -eut apperceu le saint et le peuple qui le suivoit, jettant feu et -flammes par les narines, et sa gueule béante, s’approcha d’eux comme -pour les dévorer, bruslant du feu qu’il degorgeoit les herbes et -arbrisseaux par où il passoit. Mais saint Aubert ne s’espouvantant -nullement pour cela, bien que le peuple retournast en arrière, demeura -ferme et stable au mesme endroict, fit le signe de la croix et jettant -son estolle sur le dragon luy commanda de se tenir coy et de ne bouger -non plus que s’il eut esté mort. O vertu divine! A ces paroles le dragon -demeura immobile et tout le peuple qui<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> trembloit de frayeur et -regardoit de loin ne sçavoit que penser de cela, jusques à ce qu’après -avoir bien considéré, ils virent clairement que le dragon ne se remuoit -nullement et de là prirent la hardiesse de s’approcher de leur sainct -évesque lequel pour lors reprenant son estolle conjura le dragon de ne -nuire doresnavant à aucun. Et afin que personne par après n’en fut -incommodé il supplia Notre Seigneur de permettre que la mer faisant son -flux et reflux l’engloutit. Ce qui fut fait, et depuis ne fut veu ni -apperceu de personne.»</p> - -<p>Cependant, comme les saints eux-mêmes ont besoin de se recueillir de -temps en temps et de puiser dans la retraite une nouvelle vigueur, le -bienheureux Aubert suspendait parfois les travaux de son ministère et -cherchait la solitude pour y vaquer plus librement à la prière et à la -contemplation; il se retirait de préférence sur le mont Tombe, où -l’attiraient et les exemples des anciens ermites et l’amour de la -retraite. Là, au milieu du plus profond silence, il passait de longues -heures en communication avec Dieu, oubliant les fatigues de la vie -pastorale et se préparant à de nouveaux combats; peut-être aussi -hâtait-il par ses prières le jour où sa solitude bien-aimée, autrefois -sous l’empire du démon, allait devenir «le palais des anges,» et -pressait-il le ciel d’accomplir ses desseins de miséricorde sur la -Neustrie et le reste de la France. Bientôt, en effet, «le prince des -armées du Seigneur, le protecteur de la sainte Église et le vainqueur du -serpent infernal,» l’archange saint Michel apparut au pieux évêque -pendant qu’il prenait un peu de repos et lui commanda de construire un -sanctuaire au sommet du mont Tombe, où il devait être honoré à l’avenir -comme il l’était déjà en Italie sur le monte Gargano. Après cette -vision, saint Aubert resta tout pensif, et craignant d’être l’objet d’un -rêve ou d’une illusion, il se contenta de redoubler ses prières, ses -jeûnes et ses aumônes, et il ne se rendit pas au désir du messager -céleste; mais, quelques jours après, l’Archange apparut pour la deuxième -fois: son aspect était plus sévère et ses ordres plus pressants. Le -pontife éprouva une vive agitation; il ne put reposer le reste de la -nuit, croyant toujours apercevoir le personnage mystérieux qui s’était -montré à lui, et se figurant entendre ses paroles menaçantes; néanmoins -il recourut de nouveau à la pénitence, supplia le Seigneur de l’éclairer -et de lui faire connaître sa volonté, puis cette<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> fois encore il refusa -d’obéir et suivit le conseil de l’apôtre saint Jean, qui nous dit -«d’éprouver les esprits pour savoir s’ils viennent de Dieu.» Bientôt une -troisième apparition le tira de toute incertitude. Saint Michel le -reprit sévèrement de son infidélité, et après lui avoir intimé les -ordres du ciel, il le toucha du doigt et lui fit à la tête une cicatrice -profonde.</p> - -<p>La simplicité de ce récit, l’accord unanime de tous les historiens -sérieux et les témoignages de la science moderne ne laissent aucun doute -sur la réalité de ces apparitions. En 1009 les ossements du saint évêque -furent élevés de terre et placés sur les autels; depuis cette époque, -des milliers de pèlerins ont constaté avec admiration la marque imprimée -par le doigt de l’Archange (<a href="#fig_18">fig. 18</a>): le célèbre auteur du <i>Neustria -pia</i> dit qu’il eut deux fois ce bonheur, en 1612 et en 1641. A la grande -révolution, un médecin savant et consciencieux sauva la précieuse -relique, et au commencement de ce siècle il la rendit à l’autorité -diocésaine, en jurant «sur sa part de paradis» qu’elle était authentique -et que lui-même, après l’avoir soustraite à la profanation, l’avait -conservée avec le plus grand soin. Il y a peu d’années, un autre docteur -remarquable par ses vertus et sa science, ayant fait une étude sérieuse -sur le chef de saint Aubert, a démontré que l’ouverture pratiquée au -crâne ne peut être attribuée à une cause naturelle, et il n’a pas hésité -à reconnaître la vérité du prodige attesté depuis dix siècles par la foi -des fidèles. Il est donc impossible de le nier, la destinée du -Mont-Saint-Michel est toute providentielle, et, à l’origine comme dans -la suite de cette histoire, le surnaturel jaillit à chaque pas et défie -les attaques de l’impiété moderne. Les précautions, les doutes, les -hésitations du sage prélat servent à consolider notre croyance, et ce -grand pontife, l’un des plus illustres parmi ceux qui ont formé la -France de même que l’abeille «forme sa ruche,» était digne de servir -d’intermédiaire entre saint Michel et notre patrie. Cependant, il faut -l’avouer, tous les détails relatés dans les anciens manuscrits ne -présentent pas le même degré de certitude, et des circonstances que nous -omettons paraissent empruntées au récit de l’apparition du monte -Gargano.</p> - -<p>Enfin, le ciel avait manifesté ses volontés par des signes éclatants, et -désormais il n’était plus possible d’hésiter; aussi le bienheureux -Aubert<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> se hâta-t-il d’exécuter les ordres de l’Archange, et -travailla-t-il sans relâche à la construction de l’église du mont Tombe. -Cet édifice, le premier que la Neustrie dédia <i>solennellement</i> au prince -de la milice céleste, fut l’objet de la vénération et en même temps de -la curiosité des peuples; la piété se plut à l’entourer de mystères et -l’imagination de légendes: la rosée du ciel traça les dimensions, saint -Michel fut l’architecte, un petit enfant écarta de son pied les -obstacles que présentait la nature, le Sauveur</p> - -<div class="figcenter" id="fig_18"> -<a href="images/ill_028.jpg"> -<img src="images/ill_028.jpg" width="274" height="204" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 18.—Chef de saint Aubert, conservé dans l’église -Saint-Gervais d’Avranches.</p></div> -</div> - -<p class="nind">avec ses anges fit la dédicace; en un mot, dans la pensée des fidèles, -ce sanctuaire était comme l’esprit céleste apparu à Aubert, il n’avait -rien de terrestre. Il est utile, pour faire connaître cette époque, de -rapporter fidèlement le récit des annalistes du moyen âge; le lecteur -saura faire la part de la foi et de l’imagination, du surnaturel et de -l’humain, du miracle et de l’allégorie, de l’histoire et de la légende.</p> - -<p>Il est raconté que saint Aubert, après avoir communiqué à ses chanoines -et à son peuple les visites dont saint Michel l’avait honoré, partit de -sa ville épiscopale, accompagné du clergé et d’un grand nombre<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> de -fidèles, et se dirigea vers le mont Tombe. Tous étaient animés d’un -saint enthousiasme et chantaient dans le parcours des hymnes et des -cantiques, inaugurant ainsi pour le Mont-Saint-Michel l’ère des -pèlerinages publics et solennels. Arrivé au terme de son voyage, Aubert -purifia par de pieuses cérémonies le sol autrefois souillé par les -sacrifices offerts aux faux dieux, et bénit l’emplacement que devait -occuper le nouveau sanctuaire. Sans plus attendre, une phalange de -travailleurs se mirent à l’œuvre pour aplanir le terrain et commencer la -construction; mais un obstacle inattendu vint s’opposer à leur dessein -et défier tous leurs efforts. Au sommet de la montagne se dressaient -deux énormes rochers que les bras les plus vigoureux «ne purent ni -ébranler ni arracher de leur place.» Des archéologues de mérite -affirment que ces pierres étaient des menhirs ayant servi au sabéisme -des Gaulois, à l’époque où le mont Tombe était placé comme un vaste -autel entre deux localités celtiques, Scessiacum et Astériac. Le saint -pontife, loin de perdre courage, résolut de ne pas regagner son église -d’Avranches avant d’avoir vaincu cette difficulté; l’ordre de l’Archange -était une preuve manifeste de la volonté de Dieu, et la pieuse -entreprise devait réussir. Cette confiance ne tarda pas à être -récompensée. On rapporte qu’une nuit, au village d’Itius, connu -aujourd’hui sous le nom de Montitier, «saint Michel se montra en vision -à un homme appelé Bain,» l’un «des plus apparens de sa paroisse,» et -par-dessus tout enrichi de douze enfants dont l’un était encore au -berceau; l’Archange l’ayant averti d’aller au mont Tombe travailler avec -ses fils sous les ordres du vénérable Aubert, il s’empressa d’obéir, et -au grand étonnement de tous, il ébranla les deux rochers qui dominaient -comme des géants la cime de la montagne; il les déracina et les fit -rouler au fond de l’abîme. En récompense d’un tel service, il reçut une -ferme que sa famille posséda pendant plusieurs siècles et pour laquelle -elle payait une redevance au Mont-Saint-Michel. «D’autres, dit Dom -Huynes, rapportent cette action autrement et le tout, selon qu’ils -disent, se voit dépeint sur une vitre de l’église faicte il y a environ -cent soixante ans, et de plus cela est dans quelques manuscripts de ce -Mont. Ils disent donc que cet homme estant venu avec onze de ses enfants -et ne pouvant rien faire non plus que les autres, saint Aubert luy -demanda s’il avoit amené tous ses en<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>fants, ainsy que saint Michel luy -avoit commandé, et qu’iceluy répondit qu’ouy, excepté qu’il avoit encore -un petit garçon et qu’il ne l’avoit apporté estant incapable de -travailler, alors saint Aubert dit qu’on l’allast querir, d’autant, -dit-il, que Dieu a eslevé les choses infimes et foibles de ce monde pour -confondre les forts et puissants. Ayant esté apporté, il le prit entre -ses bras et ayant approché son petit pied sénestre contre une de ces -poinctes qui estoit plus difficile à desmolir, il l’imprima dedans comme -si c’eust esté cire molle et fit tomber par cet attouchement cette -poincte du haut en bas où on la voit encore à présent avec l’impression -du pied de l’enfant. Depuis saint Aubert ayant esté canonizé, on bastit -en son honneur sur icelle la chapelle qu’on y voit encore.» Telle est la -légende du petit Bain, si célèbre au moyen âge et dans les temps -modernes. C’est la faiblesse de l’homme élevant un temple à l’Ange de la -force.</p> - -<p>Les plus grands obstacles étaient surmontés; mais quelle forme et quelle -dimension fallait-il donner à l’édifice? Ici encore le ciel vint en aide -au bienheureux Aubert. Pendant la nuit une forte rosée mouilla le sommet -de la montagne, à l’exception de l’espace que devait occuper le nouveau -sanctuaire. A ce signe, le saint Pontife reconnut les volontés de -l’Archange et s’empressa de commencer la construction. Les murs -s’élevèrent rapidement et bientôt l’édifice fut achevé. Si l’on en croit -les anciens auteurs, il était rond, en forme de crypte et pouvait -contenir environ cent personnes. Par une coïncidence remarquable, la -grotte du monte Gargano avait à peu près les mêmes dimensions, la même -sévérité de style, le même cachet, la même simplicité. Cet oratoire -n’égalait pas en magnificence et en grandeur les monuments qui viendront -plus tard couronner le Mont-Saint-Michel; néanmoins, il fit longtemps -l’admiration des pèlerins, et surtout il devint célèbre par des prodiges -éclatants; plus d’une fois il fut célébré par les poètes chrétiens: l’un -d’eux rapporte qu’il s’éleva de terre au chant joyeux des saints -cantiques, et que, par sa beauté et ses proportions, il était digne de -l’Archange qui devait en être le protecteur.</p> - -<p>Avant de célébrer la dédicace «l’évêque d’Avranches reçut du bienheureux -Michel l’ordre d’envoyer très promptement des frères au monte Gargano,» -à l’extrémité de l’Italie méridionale, pour en rap<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span>porter des reliques -précieuses, qui seraient déposées dans le nouveau sanctuaire. Les -chanoines députés pour cette importante mission reçurent dans leur -voyage la plus cordiale hospitalité, et les prêtres préposés à la garde -de l’église du monte Gargano les accueillirent comme des envoyés du -ciel; l’évêque de Siponto, aujourd’hui Manfredonia, voulut lui-même -connaître les merveilles accomplies sur le mont Tombe et il se réjouit -de voir le culte de saint Michel s’étendre au loin dans les Gaules. Les -chanoines d’Avranches exposèrent alors le but de leur voyage, et l’on -s’empressa de les satisfaire en leur donnant «une partie du voile de -pourpre» que l’Archange avait déposé sur l’autel du monte Gargano, et -«un fragment du marbre» qu’il avait marqué d’une empreinte miraculeuse, -lors de son apparition. Chargés d’un trésor si précieux, les messagers -d’Aubert prirent congé de leurs hôtes, après avoir promis de rester avec -eux en union intime de prières et de bonnes œuvres; promesse qui fut -toujours fidèlement gardée, comme on pourra le constater plus d’une fois -dans le cours de cette histoire. Le retour à travers l’Italie et les -Gaules fut une marche triomphale, signalée chaque jour par des prodiges -sans nombre; partout les populations se portaient en foule sur le -passage des voyageurs; «douze aveugles recouvrèrent la vue,» et -plusieurs malades furent rendus à la santé. Ainsi, dans la pensée des -peuples, saint Michel exerçait déjà les fonctions «d’ange médecin,» que -le moyen âge lui fit partager avec saint Raphaël.</p> - -<p>Aux approches du mont Tombe, les pèlerins furent accueillis par l’évêque -d’Avranches, qui était venu à leur rencontre avec ses prêtres et un -grand nombre de fidèles. Il faudrait avoir la foi de ces premiers âges -pour comprendre les transports de joie, les élans d’enthousiasme et les -accents de piété qui s’échappèrent de tous les cœurs à la vue des -saintes reliques apportées du monte Gargano. Il est rapporté qu’une -femme aveugle, s’étant fait conduire sur le parcours de la procession, -recouvra soudain la vue et s’écria: «Qu’il fait <i>beau voir</i>!» Dès lors -son village, appelé Astériac, prit le nom de <i>Beauvoir</i> qu’il a toujours -gardé. Les chanoines furent saisis d’étonnement quand ils arrivèrent sur -la plage, à une petite distance du mont Tombe; non seulement le -sanctuaire de l’Archange était achevé, mais on avait bâti sur le flanc -de la<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> montagne plusieurs petites cellules, qui formaient le noyau de la -cité de Saint-Michel. Enfin, le jour de la dédicace solennelle était -arrivé. Le 16 octobre 709, l’évêque d’Avranches, en présence d’un -concours extraordinaire de peuple, fit la consécration, selon l’usage -établi dans l’Église depuis le pape saint Sylvestre. Le morceau de -pourpre et le fragment de marbre donnés par l’évêque de Siponto furent -portés en procession et déposés sur l’autel, dans une châsse; ensuite le -pieux pontife, assisté de ses chanoines et de ses prêtres, célébra les -saints mystères et distribua le pain de vie à un grand nombre de -fidèles. La basilique fut dédiée au prince de la milice céleste, et à -partir de ce moment, la montagne s’appela le <i>Mont-Saint-Michel au péril -de la mer</i>.</p> - -<p>Cette fête eut un retentissement qui s’étendit au loin dans l’Église et -se perpétua d’âge en âge; au dix-septième siècle on montrait encore aux -visiteurs un débris de l’autel sur lequel le bienheureux Aubert offrit -le saint sacrifice le jour de la dédicace. Cette relique était conservée -dans la chapelle de la Vierge, probablement à l’endroit même où -s’élevait le premier sanctuaire. Une fête qui se célèbre encore le 16 -octobre dans le diocèse de Coutances et Avranches, fut instituée pour -honorer l’anniversaire d’un si beau jour. D’après une pieuse tradition, -Notre-Seigneur, accompagné de saint Michel et assisté par les anges, -descendit des cieux, fit lui-même la consécration de l’église et en -confia le soin au glorieux Archange. A partir de ce moment les esprits -célestes ne quittèrent plus la sainte montagne et dans le silence des -nuits, quand la prière des hommes ne montait plus vers le trône de -l’Éternel, ils commençaient une hymne de louange à la gloire du -Très-Haut. Telle était la croyance de nos pères, de ces chrétiens -vigoureux dont la foi simple et naïve n’avait point reçu les atteintes -du scepticisme et de l’incrédulité; dans leur pensée, l’Archange -inaugura par une série de prodiges l’introduction de son culte solennel -en France, et traça lui-même en caractères visibles les premières pages -de son histoire, pour nous faire entrevoir dès l’origine combien la -trame en serait merveilleuse. Ils ne savaient pas toujours dégager la -vérité des récits légendaires ou des fictions poétiques, et parfois leur -enthousiasme voyait des miracles dans les événements qui pouvaient -s’interpréter sans l’intervention di<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span>recte du ciel; mais ils -comprenaient mieux que nous la belle et sublime physionomie de saint -Michel. D’un autre côté pourquoi tant de pompe et tant d’éclat pour un -modeste oratoire isolé au fond de la Neustrie? Pourquoi cet élan général -qui s’empare à la fois de tous les cœurs, ce frémissement mystérieux qui -soudain fait tressaillir nos pères? Ne faut-il pas en conclure que l’on -saluait déjà dans le vainqueur de Satan l’ange tutélaire de la France -mérovingienne?</p> - -<h4>IV<br /><br /> -SAINT MICHEL ET LA FRANCE MÉROVINGIENNE.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> culte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus -solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au commencement du -huitième siècle; mais, comme on l’a vu, ce triomphe était préparé depuis -longtemps. Des auteurs autorisés pensent que l’Archange veilla sur le -berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut en -grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé l’Évangile. -Quand le roi Clovis engagea nos destinées à la journée de Tolbiac, le -succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha pour -les Suèves; mais le héros franc, à la sollicitation du patrice Aurélien, -leva les yeux au ciel et invoqua le Dieu de Clotilde: «Si tu me donnes -de vaincre, lui dit-il, je croirai en toi et je recevrai le baptême; car -mes dieux sont sourds à ma prière et me refusent leur appui.» Il parlait -encore lorsque les hordes barbares prirent la fuite, laissant un riche -butin au pouvoir du vainqueur. A l’exemple de Constantin, Clovis -triompha par la vertu de la croix, et, d’après de graves écrivains, -saint Michel fut le messager céleste dont Dieu se servit pour écraser la -puissance du paganisme dans les champs de Tolbiac comme sur les rives du -Tibre. Une ancienne légende rapportée dans Guillaume Chasseneuz ajoutait -que le prince de la milice céleste avait fourni la <i>sainte ampoule</i> avec -l’huile pour le baptême du roi, et qu’il avait dirigé les Francs<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> dans -leur expédition contre les Goths. Quoi qu’il en soit, le culte de -l’Archange était en honneur à la cour des rois mérovingiens; car -Wulfoald, maire du palais du jeune Childéric II, fit ériger le monastère -de Saint-Mihiel, dont nous avons déjà parlé. Ainsi, dans les contrées -austrasiennes qui secouèrent le joug des Romains même avant l’élévation -de Clovis, sur les bords de la Meuse où l’idolâtrie «s’attachait aux -arbres des forêts, aux eaux des fontaines, aux dieux de pierre et de -bronze que Rome avait délaissés,» saint Michel, vainqueur du paganisme, -fut honoré par les vieilles peuplades gallo-franques. Après avoir -présidé à la formation de notre unité nationale, sous les premiers rois -mérovingiens, il fixa sa demeure au sommet du mont Tombe. «La nation des -Francs, dit l’auteur de la <i>Légende dorée</i>, s’était illustrée au loin -par la grâce du Christ, et après avoir dompté partout dans les provinces -les têtes des superbes, elle vivait heureuse sous la conduite du pieux -roi Childebert, qui régnait en maître sur toutes les parties de ses -vastes États. Alors, comme Dieu gouverne l’univers entier par les -légions des esprits célestes soumis à sa puissance, le bienheureux -Michel archange, un des sept qui sont toujours debout en présence du -Seigneur, celui qui est préposé à la garde du paradis pour introduire -les âmes des justes dans le séjour de la paix, après s’être offert à la -vénération des fidèles sur le monte Gargano, et avoir illuminé dans la -grâce du Christ toutes les nations latines de l’<i>Orient</i>, voulut se -manifester comme le <i>protecteur des peuples de l’Occident</i>, lui qui -avait autrefois prêté l’appui de sa force aux enfants d’Israël bénis par -les patriarches. Il faut comprendre par quel <i>dessein mystérieux</i> il a -choisi, sur les côtes occidentales, un lieu où afflue de tous les points -de la terre la religieuse multitude des fidèles.»</p> - -<p>L’Archange ne prêta pas seulement l’appui de son épée pour détruire les -idoles; il eut sa place dans l’œuvre de civilisation que l’Église -entreprit et acheva au prix de tant de labeurs et de sacrifices. Les -difficultés étaient sans nombre: le paganisme offrait encore de vives -résistances, et les Francs conservaient, même après le baptême, leur -nature féroce et leurs instincts barbares. Pour remédier au mal, Dieu -suscita de nobles dévouements. Des hommes, que nous pouvons appeler les -pionniers de la civilisation, se réunirent et formèrent<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> sur tous les -points de la Gaule des collégiales ou des monastères florissants, que -plusieurs maires du palais des rois mérovingiens prirent sous leur -puissante protection, à l’exemple de saint Léger, de Wulfoald et de -saint Éloi. Parmi ces asiles de la science et de la piété, un certain -nombre se placèrent sous la garde de l’Archange, protecteur des moines -et en général de tous ceux qui sont engagés dans les voies de la -perfection. Ils ne pouvaient choisir un plus beau modèle que cet esprit -céleste, dont l’un des profonds penseurs de nos jours a pu dire en toute -vérité: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait -capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté dans la chair. -Sa gloire nous éblouit, bien que nous ne puissions la contempler qu’à -travers le voile des imperfections nécessaires à la créature (P. -Faber).»</p> - -<p>La plus célèbre collégiale fondée sous les auspices de l’Archange fut -celle du Mont-Saint-Michel au péril de la mer. Le vénérable évêque -d’Avranches avait compris que son œuvre n’était pas achevée. Le temple -matériel avait reçu sa consécration; mais pour y célébrer le sacrifice -de l’autel il fallait des prêtres, et la montagne était déserte depuis -la mort des derniers solitaires. C’est pourquoi le zélé pontife établit -au Mont une collégiale de douze chanoines, «qui devaient se consacrer au -service du bienheureux Archange.» Il existe des détails importants sur -l’habitation, la règle de vie et les ressources temporelles de cette -communauté naissante. Les chanoines habitaient douze cellules -construites autour de l’église; ils devaient partager les heures de la -journée entre la prière publique, la garde du sanctuaire, l’étude et le -travail manuel; ils avaient aussi la mission de recevoir les pèlerins et -de remplir auprès d’eux les diverses fonctions du ministère sacerdotal. -Les repas se prenaient en commun; le même vestiaire servait pour toute -la collégiale et les revenus étaient affectés aux frais du culte, à -l’entretien de chaque membre ou au soulagement des malheureux. Pour -couvrir les premières dépenses et subvenir aux nécessités les plus -urgentes, saint Aubert fit le sacrifice des domaines qu’il possédait à -Genêts. Bientôt la libéralité des pèlerins augmenta ces ressources et -assura l’avenir de la fondation.</p> - -<p>D’après une pieuse croyance, deux nouvelles apparitions de saint<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> Michel -se rattachent à l’origine de cette collégiale. On rapporte que l’évêque -d’Avranches, attristé de voir sa chère montagne dans la plus grande -pénurie d’eau, se mit à genoux et supplia l’Archange de venir à son -aide. Il fut exaucé au delà de ses désirs; car saint Michel lui montra -au pied de la montagne, du côté de l’aquilon, une source</p> - -<div class="figcenter" id="fig_19"> -<a href="images/ill_030.jpg"> -<img src="images/ill_030.jpg" width="295" height="230" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 19.—Chapelle Saint-Aubert, à l’ouest du -Mont-Saint-Michel.</p></div> -</div> - -<p class="nind">abondante, qui dès lors fut appelée la <i>Fontaine Saint-Aubert</i>. Ses -eaux, dit dom Huynes, servaient à rafraîchir les «sitibons» et rendaient -aux «fébricitants» leur «pristine santé.» Mais, ajoute la légende, elles -ont cessé de couler quand la France s’est écartée des traditions -d’autrefois et a renoncé à sa glorieuse destinée. Dans une dernière -apparition, le prince de la milice céleste dit au bienheureux Aubert, -qui priait dans l’église avant de regagner sa ville épiscopale: Je suis -Michel, l’Archange qui se tient devant le trône de Dieu; dé<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>sormais -j’habiterai ce sanctuaire et je le prends sous ma protection. L’œuvre du -saint prélat était terminée.</p> - -<p>La nouvelle des événements accomplis au Mont-Saint-Michel ne tarda pas à -se répandre de tous côtés. L’Europe catholique fut saisie d’un religieux -enthousiasme, et le printemps de l’année 710 vit se renouveler dans les -Gaules les prodiges qui s’opéraient depuis plus de deux siècles en -Italie, sur le monte Gargano. Des foules de pèlerins, accourus souvent -des plus lointaines régions, se pressaient autour du sanctuaire de -l’Archange, attendant avec émotion l’heure où ils pourraient -s’agenouiller devant l’autel et vénérer les saintes reliques. Les -chanoines recevaient les pieux visiteurs et leur racontaient les -apparitions de l’Archange et les merveilles qui avaient accompagné la -construction de la basilique. Avant le départ, chaque étranger -descendait le versant de la colline et allait puiser de l’eau -miraculeuse. En un mot, l’ère des grandes manifestations était ouverte -pour le Mont-Saint-Michel, qui pouvait dès lors rivaliser avec les -principaux sanctuaires du monde catholique. Le pape Constantin, qui -gouvernait l’Église universelle, voulut favoriser lui-même le nouveau -pèlerinage et encourager le zèle des populations; dans ce but, il -enrichit la basilique de nombreux privilèges, accorda des faveurs -spirituelles aux chanoines et leur fit don d’une petite châsse très -précieuse, renfermant une parcelle de la vraie Croix, de la sainte -Couronne et du berceau de Notre-Seigneur. Ce reliquaire contenait -encore, disent les annalistes, un morceau du voile de «Nostre-Dame,» une -partie des vêtements de sainte Anne et de saint Jean l’Évangéliste, un -fragment de la verge du prophète Aaron, des ossements des saints apôtres -Pierre et Paul, des glorieux martyrs Étienne, Laurent, Anastase, des -illustres vierges Agnès, Luce, Agathe, et de plusieurs autres saints ou -saintes des premiers siècles de l’Église. Ce don généreux prouve -l’intérêt que le Pontife romain portait au sanctuaire du mont Tombe.</p> - -<p>Au huitième siècle et dans les âges suivants, les souverains ne -craignirent pas de se joindre à la foule des pèlerins, et plusieurs -monarques puissants vinrent déposer leur sceptre et leur couronne entre -les mains de celui qu’ils appelaient «Monseigneur saint Michel.» -Childebert donna l’exemple et fut, dit un auteur, «la première tête<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> -couronnée qui humilia son front devant l’autel élevé dans ce lieu, sous -l’invocation du prince de la milice céleste.» Dans un voyage qu’il fit -en Neustrie, quelques mois après la cérémonie du 16 octobre 709, ce -monarque, surnommé <i>le Juste</i> par ses contemporains, visita la basilique -de l’Archange pour y «faire ses dévotions;» il combla les chanoines de -ses pieuses largesses; il leur donna, en particulier, des reliques du -martyr saint Sébastien et de l’apôtre saint Barthélemy. Ce pèlerinage -royal, accompli dès les premières années du huitième siècle, est la -preuve certaine que le culte de saint Michel a pris un caractère -national sous la dynastie mérovingienne, et l’on doit regarder l’acte de -Childebert comme l’offrande publique et solennelle de la Neustrie au -prince de la milice céleste, en attendant que Charlemagne place la -France entière sous son puissant patronage.</p> - -<p>A partir de cette époque, le Mont-Saint-Michel a été le centre et le -foyer d’un mouvement religieux dont l’importance n’a jamais été bien -comprise au dix-neuvième siècle, et dont les conséquences sociales sont -depuis longtemps méconnues. Après la foi au Sauveur et à sa très sainte -Mère, la croyance au belliqueux Archange exerça la plus salutaire -influence sur l’esprit guerrier et le cœur généreux de nos pères; pour -eux saint Michel était bien plutôt un modèle qu’un protecteur. Aussi, -l’enthousiasme se communiqua-t-il avec la rapidité de l’éclair. Le culte -de l’Archange fit des progrès rapides sur les côtes de l’Armorique; il -pénétra dans les diverses parties de la Gaule, franchit les limites de -notre territoire, jeta de profondes racines en Allemagne, d’où il devait -s’étendre chez tous les peuples du nord, et passa le détroit pour gagner -l’Angleterre et l’Irlande; bientôt il reçut la sanction des évêques, qui -introduisirent la fête du 16 octobre dans les liturgies particulières, -et enfin, à mesure que les nations se formaient et se civilisaient au -contact de l’Évangile, il revêtit cette forme d’universalité qui le -distingua dans le cours du moyen âge.</p> - -<p>L’Irlande, qui avait reçu son premier apôtre de l’Armorique, nous envoya -plus tard à son tour une colonie de religieux qui travaillèrent sous les -rois mérovingiens à civiliser les Francs; elle fut aussi à la tête des -nations voisines qui députèrent des pèlerins au Mont-Saint-Michel, en -témoignage de leur foi et de leur piété. Ces visiteurs inconnus -produi<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span>sirent en Neustrie une vive sensation et leur voyage fut regardé -comme un événement dont la renommée se répandit «bientost de tous -costés.» Un jour, dit la chronique, les chanoines préposés à la garde du -sanctuaire reçurent quatre pèlerins étrangers qui venaient, paraît-il, -des lointaines contrées de l’Hibernie. Ils racontaient que leur pays -avait été le théâtre d’une lutte mémorable, dans laquelle le prince de -la milice céleste avait triomphé du serpent infernal. Dans leur -reconnaissance, les Hibernois avaient choisi quatre des leurs pour les -envoyer au delà des mers, déposer sur l’autel de l’Archange un petit -glaive avec un bouclier d’airain de forme ovale et parsemé à la surface -de quatre croix d’argent. Que faut-il voir dans ce trait, sinon le -combat de saint Michel vainqueur du paganisme contre l’horrible -superstition des druides qui dominaient en maîtres sur toute la surface -de l’Irlande, avant la prédication de saint Patrice? Et ces armes, -déposées dans la basilique du mont Tombe, sont-elles autre chose qu’un -<i>ex-voto</i>, un gage de confiance, un symbole? La légende, dans son -langage figuré, s’exprime en ces termes: L’Hibernie fut désolée par un -affreux serpent dont l’haleine empestée corrompait l’air et le seul -contact brûlait les plantes comme le feu dévore l’herbe des champs. Ce -monstre, hérissé de dures écailles et couronné d’aigrettes, avait établi -son repaire à la source d’un fleuve dont il empoisonnait les eaux, et de -là il répandait au loin la terreur et la mort. Dans cette cruelle -extrémité, les habitants comprirent que Dieu seul pouvait les secourir; -ils prièrent donc leur vénérable prélat d’intercéder pour eux auprès du -Créateur de toutes choses. Le pontife, touché des malheurs de son -peuple, ordonna un jeûne de trois jours, afin d’implorer la protection -du ciel et de fléchir le cœur de Dieu. Le quatrième jour, dès l’aurore, -un grand nombre de clercs et de fidèles se réunirent sous l’étendard de -la croix, et tous se dirigèrent vers l’antre redoutable. A la vue du -monstre, les plus braves pâlirent d’effroi. Cependant, après une courte -et fervente prière, ils reprirent courage et au signal donné ils -lancèrent à l’ennemi une grêle de flèches et de pierres. Quelle ne fut -pas leur surprise! Le dragon resta immobile, comme foudroyé par une -force invisible. On hésita un instant, puis on s’approcha, non sans -éprouver encore une secrète frayeur. Mais, ô prodige! le monstre gisait -sans vie au fond de son antre. A ses côtés on<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> trouva un bouclier et un -glaive, que chacun voulut voir et admirer. La nuit suivante, l’Archange -saint Michel apparut à l’évêque et lui dit: «C’est mon bras qui a -terrassé le serpent, dont tous vos efforts n’auraient pu triompher; -prenez ces armes et portez-les dans mon sanctuaire de prédilection.» -Aussitôt les quatre délégués se mirent en marche, traversèrent l’Océan -et prirent la direction du monte Gargano; mais l’espace semblait grandir -devant eux, et au lieu d’avancer, ils reculaient. Ayant ouï dire qu’il -existait en Neustrie un nouveau sanctuaire dédié au prince de la milice -céleste, ils rebroussèrent chemin et arrivèrent sans peine au terme de -leur voyage. Depuis lors la vieille Hibernie, la Grande-Bretagne et le -royaume des Pictes s’associèrent au mouvement général, et envoyèrent des -pèlerins au Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>Ainsi quelques années s’étaient à peine écoulées et déjà la dévotion au -saint Archange avait pris une extension prodigieuse. A cette même -époque, on voit se dessiner l’un des principaux caractères du culte de -saint Michel. Nos pères aimaient à le vénérer comme l’ange de -l’Eucharistie, veillant à la garde des sanctuaires et punissant les -misérables qui se permettaient des irrévérences aux pieds des saints -autels. D’après une ancienne légende, un jeune homme appelé Colibert -voulut passer la nuit dans l’église, malgré les observations et les -menaces que lui firent les chanoines. Vers minuit, saint Michel apparut -avec «la pieuse Mère de miséricorde,» et «le porte-clefs du royaume -céleste;» il se dirigea vers le jeune homme, et lui reprocha sa -témérité. Colibert fut saisi d’épouvante. Une sueur froide ruisselait de -son front. Il se blottit dans un coin et pensa que sa dernière heure -était sonnée. La sainte Vierge vint à lui et le consola; ensuite elle le -fit sortir de la basilique, en lui adressant ces paroles, que nous -empruntons à dom Huynes: «Colibert, pourquoi avez-vous esté si -outrecuidé que d’entrer en la connoissance de ces secrets des citadins -du ciel? Levez-vous et sortez de l’église au plutost, et estudiez-vous -de satisfaire aux esprits célestes de l’injure que vous leur avez -faict.» Le pauvre jeune homme sortit plus mort que vif et tomba sur le -pavé, à la porte du sanctuaire. Dès le matin, il confessa sa faute à -tous les religieux, et, l’ayant pleurée pendant deux jours, «le -troisième il trespassa.»<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p> - -<p>La France mérovingienne reconnut aussi dans saint Michel l’ange du -repentir, le conducteur des âmes, et même parfois l’ange médecin; c’est -pourquoi les malades, les affligés, les pécheurs venaient s’agenouiller -dans le sanctuaire du mont Tombe, pour obtenir la santé, la paix et le -pardon. Les chanoines, dont la piété ne se démentit pas durant de -longues années, accueillaient les pèlerins avec empressement; aux uns -ils faisaient d’abondantes aumônes, ils rompaient aux autres le pain de -la divine parole, à tous ils donnaient l’exemple des vertus chrétiennes.</p> - -<p>Cependant la collégiale fut soumise à une épreuve sensible. L’évêque -d’Avranches vécut encore seize ans après la fondation du -Mont-Saint-Michel. Il employa ce temps à consolider et à parfaire son -œuvre. Quand il pouvait dérober quelques heures à ses occupations, il se -retirait dans sa chère solitude et se joignait aux chanoines pour vaquer -à la prière, ou recevoir les pèlerins qui venaient des différents points -de la France et des contrées voisines. Mais le ciel voulait récompenser -les vertus et le zèle du saint prélat. Le 10 septembre de l’année 725, -le bienheureux Aubert s’endormit dans le Seigneur. Sur son lit de mort, -il exprima le désir d’être inhumé à l’ombre de l’autel qu’il avait érigé -et sur lequel il aimait à offrir les saints mystères. Ce vœu fut -accompli avec une religieuse fidélité; de hauts personnages, précédés -d’un clergé nombreux et suivis d’une foule émue, portèrent la précieuse -dépouille dans l’église du Mont-Saint-Michel et la déposèrent dans la -tombe que le saint avait choisie lui-même pour le lieu de son repos. -Bientôt la voix du pieux évêque retentira plus forte que jamais; Dieu -glorifiera son serviteur en opérant par son entremise des prodiges -éclatants, et les fidèles dans leur culte ne sépareront plus saint -Aubert de saint Michel.</p> - -<p>La tombe de l’évêque d’Avranches, placée à côté de l’autel de -l’Archange, semble nous révéler encore un autre caractère de la dévotion -des Francs pour le prince de la milice céleste; ils pensaient que -celui-ci, après avoir protégé les justes dans le dernier combat, -recevait leur âme pour l’introduire devant le juge suprême, et veillait -sur leurs dépouilles mortelles en attendant le jour de la résurrection. -Saint Michel, croyait-on, était le gardien des sépultures. En résumé, à -l’époque mé<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span>rovingienne, le culte de l’Archange nous apparaît avec la -plupart des attributs dont la foi et la piété du moyen âge l’ont -entouré. Mais, sous le règne des derniers successeurs de Clovis, les -attaques continuelles des ennemis du dehors et surtout les dissensions -qui existaient entre l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne et -l’Aquitaine, ralentirent le progrès du catholicisme, et furent un -obstacle aux manifestations religieuses dont le Mont-Saint-Michel était -le théâtre depuis la fondation de la basilique. Il fallait l’épée de -Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne pour rendre à la France son -unité, sa force et son ascendant, et préparer au glorieux Archange un -triomphe plus durable et plus complet.</p> - -<h4>V<br /><br /> -SAINT MICHEL ET LA FRANCE CARLOVINGIENNE.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-v.png" -width="50" -alt="V" /></span><span class="smcap">ers</span> le milieu du huitième siècle, pendant que Charles-Martel et Pépin -le Bref luttaient contre les Saxons, les Frisons, les Sarrasins, les -Lombards et les autres ennemis de la France et de l’Église, saint -Boniface, qui devait sacrer le premier roi carlovingien, parcourait -l’Allemagne, renversait les temples païens et établissait les sièges -épiscopaux de Mayence, de Passau, de Freisingen, de Ratisbonne, de -Salzbourg, d’Erfurt, de Wurzbourg. Pour soumettre ces contrées à -l’Évangile, il avait à vaincre un obstacle en apparence insurmontable: -les barbares, qui vivaient des dépouilles enlevées à l’ennemi et du -fruit de leur chasse, ne voulaient pas renoncer au culte de Wuotan, le -dieu de la guerre, et de Diane, la chasseresse. Le zélé missionnaire, -qui était venu d’Angleterre et avait traversé les Gaules, n’ignorait pas -les merveilles accomplies sur le mont Tombe. A l’exemple de saint -Aubert, il opposa aux fausses divinités l’Archange vainqueur du -paganisme; il fonda des monastères et bâtit des églises sous le vocable -de saint Michel; il fit célébrer avec pompe la fête établie en son -honneur et lui consacra le sommet des montagnes où les Germains -rendaient à Wuotan et à Diane un culte sacrilège: «Observez, dit un -il<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span>lustre écrivain de nos jours, l’admirable coïncidence de ces deux -faits qu’on n’a pas encore rapprochés l’un de l’autre. A l’extrémité de -la Gaule, au bord de l’Océan, saint Michel apparaît à un saint évêque; à -l’extrémité occidentale de l’Europe chrétienne, saint Michel est donné -pour patron à ces tribus germaniques qui sont en voie de se convertir. -C’est ainsi que se fonde la société chrétienne, sous la protection de -l’Archange. Elle existe encore et vivra toujours.» (Léon Gautier.)</p> - -<p>Dès le commencement du neuvième siècle, lorsque Charlemagne, après avoir -triomphé des Saxons, des Lombards et des Sarrasins, reçut la couronne -des mains de Léon III, saint Michel était connu et vénéré dans les -vastes États qui composaient l’Empire d’Occident; la Neustrie en -particulier et les provinces d’Allemagne, où les Romains et les Gaulois -avaient laissé plus de traces de leur séjour, la Bavière, la Souabe et -la Franconie se couvrirent de monastères et d’oratoires dédiés au -glorieux Archange. En Neustrie, le pieux fondateur du Mont-Saint-Michel -n’était plus; mais son esprit vivait dans ses enfants. Les chanoines -rivalisaient de zèle et travaillaient de concert à faire honorer le -prince de la milice céleste; les pèlerinages devenaient plus nombreux, -depuis que Charlemagne avait réuni sous son sceptre une grande partie -des nations chrétiennes; de pieuses dotations augmentèrent les -ressources de la collégiale, et des reliques insignes enrichirent le -trésor de l’église; à cette même époque des travaux assez importants -furent exécutés sur la montagne: on disposa des bâtiments pour les -pèlerins et quelques habitations s’ajoutèrent aux modestes cellules des -chanoines. En un mot, l’œuvre de saint Aubert prospérait de jour en jour -et portait des fruits abondants. Les évêques d’Avranches, à l’exemple de -leur illustre prédécesseur, visitaient de temps en temps le mont Tombe, -pour y chercher le silence de la retraite et y célébrer les saints -mystères; chaque année, l’anniversaire de la dédicace était solennisé -avec pompe; l’Église fêtait aussi les apparitions de saint Michel sur le -monte Gargano et à Rome. De leur côté, les peuples germains évangélisés -par saint Boniface eurent un Michelsberg ou mont Saint-Michel, célèbre -dans tout le cours du moyen-âge par la fameuse légende de la plume, la -plus naïve peut-être, la plus poé<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span>tique et la plus intéressante de -toutes celles que les annalistes d’outre-Rhin nous ont conservées.</p> - -<p>Sur le Michelsberg, situé à l’extrémité du Stromberg, petite chaîne de -collines du Zabergau, s’élève, dit Max de Ring, une chapelle qui formait -jadis le chœur d’une église de capucins; elle est d’une date très -ancienne et repose sur un temple de Diane, la déesse favorite des -Germains. Le visiteur peut distinguer à la voûte et aux murs extérieurs -des restes de figures, qui remontent au temps du paganisme. Or, d’après -la légende, lorsque Boniface, l’apôtre de la Germanie, vint prêcher en -ces lieux la doctrine du Christ, il fut entravé au milieu de sa mission -par les malices et les pièges du diable; dans ce péril extrême, il -invoqua l’assistance «du chevalier du ciel,» et aussitôt une lutte -terrible s’engagea entre l’Archange et son implacable ennemi. Saint -Michel, grâce à son courage, remporta la victoire et enchaîna Satan -qu’il alla plonger dans l’abîme d’où il était sorti. «Mais dans la lutte -le diable avait arraché à l’Archange une plume de ses ailes, toutes -brillantes de rubis et d’émeraudes.» Saint Boniface la recueillit avec -soin et, après avoir achevé la conversion du pays, il la plaça dans une -châsse au-dessus de l’autel qu’il consacra sur la montagne en l’honneur -de Jésus-Christ. Une médaille d’argent, fort rare de nos jours, rappelle -cet événement merveilleux; pour la plume, elle a disparu depuis que les -partisans de Luther ont pillé et profané l’église du Michelsberg, et -malgré toutes les recherches, on ne l’a jamais retrouvée. Qui ne verrait -dans cette fiction poétique une allusion au triomphe de l’ange, -vainqueur du paganisme, sur le redoutable Wuotan et les autres divinités -des Germains? Qui ne serait frappé en même temps de la foi de ces -premiers âges?</p> - -<p>Malgré les progrès rapides que le culte de saint Michel faisait dans le -monde chrétien, il n’avait pas atteint toute son extension et quelque -chose semblait manquer à la gloire de l’Archange. Le héros qui avait -humilié l’orgueil du paganisme dans la personne de Witikind et -d’Abiatar, et tenait sous sa domination le vaste empire d’Occident, -Charlemagne n’avait pas encore par un acte public proclamé la puissance -de saint Michel. L’heure solennelle était venue. Un pontife célèbre par -l’éclat de ses vertus avait travaillé à répandre le culte de l’Ar<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span>change -en élevant la basilique du mont Tombe; l’un des plus grands monarques -dont l’histoire ait enregistré le nom et les œuvres allait reconnaître -le prince de la milice céleste pour le protecteur de la France, la fille -aînée de l’Église et la première nation du monde. L’illustre empereur -fit placer sur ses étendards le nom et l’image de saint Michel, -reconnaissant ainsi que le chef de la milice céleste l’avait couvert de -sa protection et veillait sur les destinées de ses États. <i>Patronus et -princeps imperii Galliarum</i>: Saint Michel patron de l’empire des Gaules; -tel est le beau titre que nos pères donneront désormais à celui que -Daniel appelait le grand prince.</p> - -<p>Pendant la période la plus glorieuse de la dynastie carlovingienne, la -civilisation fit de rapides progrès, grâce à l’initiative des évêques et -des moines. Les Maures d’Espagne d’un côté, et de l’autre les barbares -du Nord furent obligés de suspendre pour un temps les invasions qui -avaient été si désastreuses sous les règnes précédents. Le paganisme -semblait vaincu pour toujours. Le culte de l’Archange fleurissait au -Mont-Saint-Michel et dans toutes les provinces de l’Empire; un grand -nombre de cathédrales et d’églises avaient au moins une chapelle dédiée -au chef de la milice céleste; d’après un usage déjà très ancien, on -représentait parfois au sommet des édifices religieux le prince de -l’air, armé d’une flèche ou d’un dard qu’il enfonçait dans la gueule -d’un monstre palpitant sous ses pieds (<a href="#fig_20">fig. 20</a>). La ville de Cortone en -fournit un exemple dès le septième siècle. Dans tous les monastères -érigés sous le titre de saint Michel, la piété, la science et le travail -étaient en honneur; les religieux vénéraient presque toujours l’Archange -en sa qualité de vainqueur du paganisme; témoin le monastère de -Noirmoutiers, fondé en 680 par saint Philbert. Dans cette île, située à -l’extrémité de l’Aquitaine du côté de l’Armorique, il existait, à la -place du cimetière actuel, un monument druidique que saint Philbert -renversa pour y élever une église sous le patronage du puissant -Archange. Ce sanctuaire fut en grande vénération dans toute la contrée -jusqu’à l’époque où les Normands, en 846, dévastèrent l’île de -Noirmoutiers.</p> - -<p>A cette époque, où le respect de l’autorité n’avait pas encore subi les -atteintes de la révolution, les peuples regardaient saint Michel comme -l’ange tutélaire des souverains chargés de gouverner la France et des<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> -guerriers qui versaient leur sang pour elle sur le champ de bataille; -cette protection se manifestait surtout dans la lutte suprême, à l’heure -de la mort. Par exemple, rien de plus touchant que la scène où l’auteur -de la <i>Chanson de Roland</i> nous raconte la mort de son héros? Ce</p> - -<div class="figcenter" id="fig_20"> -<a href="images/ill_031.jpg"> -<img src="images/ill_031.jpg" width="173" height="283" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 20.—Statue de saint Michel placée au sommet de -l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">récit aux yeux de l’historien est légendaire; mais il doit être regardé -comme l’expression d’une croyance généralement reçue au moyen âge. -Roland va mourir. Il adresse la parole à sa chère Durandal, «il cause -longuement avec elle, et cet entretien est trempé de larmes; il lui dit -de très-douces choses, comme un Français en dirait à la France: O ma -Durandal, comme tu es claire et blanche! comme tu luis et<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> flamboies au -soleil! comme tu es sainte et belle!» Puis par un magnifique mouvement -d’éloquence, il se met à énumérer tous les royaumes, tous les empires -qu’il a conquis avec l’aide de sa bonne épée: «Avec elle je conquis -Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine... En ai-je -assez conquis de ces pays et de ces terres que tient maintenant Charles -à la barbe chenue! Plutôt mourir que de la laisser aux païens: que Dieu -n’inflige pas cette honte à la France!» Et il prend le parti de la -cacher sous son corps expirant: car il sent de plus en plus «que la mort -l’entreprend et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.» Alors il -retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu’il en faut pour -découvrir l’Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté. «Et -pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut faire dire à Charlemagne qu’il -est mort en conquérant.»</p> - -<p>Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va nous le montrer -sur ce rocher d’où il peut contempler l’Espagne en triomphateur. Il lève -les yeux au ciel, et d’une main encore puissante, frappe sa poitrine -ensanglantée. «<i>Mea culpa</i>, dit-il, et naïvement il tend à Dieu son gant -droit. Il semble alors que l’on entende un bruit d’ailes; et, en effet, -voici que des milliers d’anges s’abattent autour de Roland:» et à la -tête de tous on voit <i>saint Michel</i>, «<i>notre saint Michel du Mont au -péril de la mer</i>.» (Léon Gautier.)</p> - -<p>La France carlovingienne était à peine formée, et déjà le nom de -l’Archange se trouvait sur toutes les lèvres; dans les prières, il était -invoqué en sa qualité de patron du royaume ou de conducteur des âmes; il -avait une place d’honneur dans les arts et la littérature; son principal -sanctuaire, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer, était regardé en -quelque sorte comme un monument national. Les rois très chrétiens -imitèrent l’exemple de Charlemagne. Louis le Débonnaire combla de ses -pieuses largesses Saint-Michel de Verdun, et, en 817, il plaça de -nouveau ses États sous la protection du prince de la milice céleste, -pour lequel il eut toujours une grande dévotion. Dans la suite, les -autres rois de France se firent un devoir d’aller en personne rendre -leurs hommages à «Monseigneur saint Michel;» ou, s’ils ne purent -accomplir cet acte religieux, «ils recommandèrent leur âme» aux prières -des chanoines ou des religieux et encouragèrent<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> les pèlerinages au mont -Tombe. Aussi, dans le cours du dixième siècle et dans les âges suivants, -on vit des guerriers courageux, des hommes de toutes conditions, des -femmes et des enfants partir de presque tous les points de la France et -venir prier dans le sanctuaire de l’Archange.</p> - -<p>A cette époque, nous trouvons les traces d’une coutume qui s’est -transmise jusqu’à nos jours. Ces nombreux pèlerins, voulant emporter -dans leur famille des souvenirs de leur voyage, détachaient des -parcelles de la pierre qui couvrait le tombeau de saint Aubert, ou -dégradaient les murs de la basilique; la surveillance des chanoines ne</p> - -<div class="figcenter" id="fig_21"> -<a href="images/ill_032.jpg"> -<img src="images/ill_032.jpg" width="119" height="74" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 21.—Coquilles de pèlerinage.</p> - -<p><i>A</i>, Coquille noire de Saint-Michel.—<i>B</i>, Coquille en plomb fondu.</p></div> -</div> - -<p class="nind">suffit pas pour empêcher ces pieuses déprédations, il fallut les -défendre sous les peines les plus sévères. Alors les pèlerins -recueillirent sur la plage des galets et des coquilles, qu’ils -conservaient ensuite avec soin; (<a href="#fig_21">fig. 21</a>) plusieurs, disent les -manuscrits, fixaient à leur gourde, attachaient sur leurs vêtements et -suspendaient à leur cou des «conques marines,» ou d’autres objets qu’ils -avaient fait bénir par les prêtres préposés à la garde de l’église; -puis, fiers de ces glorieuses décorations, ils retournaient dans leurs -foyers et communiquaient à tout le monde l’enthousiasme dont ils étaient -animés. Dès lors la coquille était regardée comme le symbole du pèlerin; -elle fut gravée sur un chapiteau du onzième siècle; les abbés du -monastère et plusieurs gentilshommes la placèrent plus tard dans leurs -armes; les chevaliers de saint Michel voulurent la porter autour du cou -et sur la poitrine, en forme de collier et de croix.<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p> - -<h4>VI<br /><br /> -LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS L’INVASION DES NORMANDS.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-p.png" -width="50" -alt="P" /></span><span class="smcap">our</span> avoir une juste idée de la grande célébrité dont jouissait le -Mont-Saint-Michel sous les rois Carlovingiens, il suffit de lire les -lettres d’Odon, abbé de Glanfeuille, le livre des miracles de saint -Frodobert et la vie de saint Vannes de Verdun; il y est parlé de la -célèbre montagne comme du sanctuaire de prédilection où l’Archange se -plaisait à manifester sa puissance.</p> - -<p>Mais des jours de deuil, qui devaient être suivis d’un triomphe -éclatant, allaient se lever pour la Neustrie: on était à la veille des -calamités que Charlemagne entrevoyait sur son lit de mort et que ses -faibles successeurs ne pouvaient prévenir plus longtemps. Les terribles -enfants du Nord avaient quitté leurs froides contrées, et déjà leurs -barques légères cinglaient vers les côtes de France. Bientôt ces -guerriers redoutables mirent le pied sur le sol qu’ils convoitaient, et, -avant de s’y établir en maîtres, ils le couvrirent de ruines et -l’arrosèrent de sang. Le Mont-Saint-Michel échappa au pillage et servit -d’asile à ceux qui fuyaient devant le flot de l’invasion; cependant les -Danois s’attaquaient de préférence aux monastères, profanaient les -églises et mettaient à mort les prêtres ou les moines qui n’avaient pu -se dérober à leurs coups par une fuite précipitée. Les barbares -rendaient un culte sacrilège à Odin, cette farouche divinité que l’on -représentait montée sur un cheval à huit pieds, tenant une lance à la -main et ayant sur ses épaules deux corbeaux, ses messagers; aussi se -plaisaient-ils à profaner les sanctuaires dédiés à saint Michel, -vainqueur du paganisme; par exemple, après s’être emparé de l’île de -Noirmoutiers, en 846, ils détruisirent le monastère et l’oratoire élevés -par la piété de saint Philbert. C’était le dernier effort que Lucifer -tentait pour faire revivre le culte des faux dieux dans les régions les -plus chrétiennes de la France.</p> - -<p>D’autre part, la civilisation, les sciences et les arts étaient en -pleine décadence; la nuit approchait et annonçait le dixième siècle, -avec ses té<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span>nèbres profondes et ses luttes sanglantes; la monarchie -n’était plus assez puissante et la féodalité pas encore suffisamment -affermie pour opposer une digue aux invasions du dehors ou maintenir à -l’intérieur la paix et l’unité. Quel fut le sort du Mont-Saint-Michel -pendant une période si douloureuse? L’histoire est sobre de détails; -elle en fournit pourtant un certain nombre qui peuvent nous instruire et -nous intéresser. Nous trouvons d’abord un épisode assez important, -surtout à cause des circonstances singulières qui l’accompagnent.</p> - -<p>En 861, un membre de la collégiale, nommé Pierre, visita Rome avec «une -troupe de pèlerins illustres,» séjourna quelque temps au Mont-Cassin et -revint en France, après un voyage de deux ans. Comme souvenirs, il -apportait dans une corbeille de vieux ouvrages qui contenaient les -biographies de saint Benoît et de ses disciples, Honorât, Maur, -Simplice, Théodore et Valentinien. Arrivé sur les bords de la Saône, il -rencontra le célèbre Odon, abbé de Glanfeuille, qui, à l’approche des -Normands, s’était enfui de son monastère avec ses religieux et avait -emporté les restes de saint Maur, pour les soustraire à la profanation. -Après avoir raconté les incidents de son voyage et décrit les merveilles -qu’il avait admirées dans la Ville sainte, le chanoine montra les -précieux manuscrits dont il était possesseur. Odon, désireux de les -acquérir, réussit mais avec peine à les acheter pour un prix élevé. Il -retoucha la vie de saint Maur écrite par Fauste, polit le style sans en -modifier le sens et ajouta une épître dédicatoire adressée à son ami -Adelmode, archidiacre du Mans.</p> - -<p>En 870, six ou sept ans après le retour du chanoine Pierre, un moine -français du nom de Bernard fit le voyage du monte Gargano, de Jérusalem -et de Rome, avec deux autres religieux animés des mêmes sentiments de -dévotion; il retourna ensuite dans sa patrie et termina son pèlerinage -par le mont Tombe. Dans une relation intitulée: <i>Voyage aux lieux -saints</i>, il nous a laissé une description où la poésie et la légende ont -une large part; cependant la page relative au Mont-Saint-Michel doit -être rapportée ici, non seulement à cause de sa haute antiquité, mais -parce que l’auteur y parle de la cité de l’Archange comme d’un -sanctuaire mystérieux entouré de la vénération des fidèles. -«Saint-Michel-aux-deux-Tombes,» d’après le<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> pieux visiteur, se trouve -situé sur une montagne «qui s’avance à deux lieues dans la mer;» le -sommet est couronné d’une église dédiée à saint Michel et le pied est -baigné, le matin et le soir, par les flots de l’Océan, «excepté le jour -de la fête de l’Archange où la mer s’arrête et forme un rempart à droite -et à gauche,» pour laisser à toute heure un libre accès aux <i>pèlerins</i>. -S’il est difficile de croire à la réalité de ce prodige, du moins est-il -indubitable, au témoignage du moine Bernard, que le Mont-Saint-Michel -était dès lors le rendez-vous d’un grand nombre de pieux visiteurs.</p> - -<p>Vers la même époque, les apparitions des Normands étaient de plus en -plus fréquentes sur les côtes de France: «Les temps que nous décrivons, -dit M. l’abbé Desroches, rappelaient les persécutions des Dèce et des -Dioclétien.» Le diocèse d’Avranches en particulier «devint une -effrayante solitude; la plupart de ses villages étaient consumés par les -flammes; les autres n’offraient plus que des enceintes désertes.» Pour -éviter la hache des pirates, il fallait renoncer à la foi de son baptême -et «jurer sur le cadavre d’un cheval immolé en sacrifice» d’adorer le -cruel Odin et les autres divinités du Nord. La désolation ne connut pas -de bornes, quand les Danois, sous la conduite du célèbre Rollon, -s’abattirent sur la Neustrie, non plus pour la dévaster comme un torrent -qui passe, mais afin de s’y établir en maîtres souverains. Alors -quelques familles d’Avranches se réfugièrent au Mont-Saint-Michel et s’y -établirent comme dans un camp retranché, dont les abords étaient presque -inaccessibles. Là, sous l’égide de l’Archange et protégés par le -voisinage de la Bretagne qui opposa une vive résistance aux invasions -normandes, les fugitifs n’eurent pas à redouter la visite des pirates. -Un groupe de maisons furent construites sur le versant de la colline, à -l’est et au sud, et formèrent une paroisse sous le vocable de l’apôtre -saint Pierre, qui était depuis longtemps honoré sur le mont Tombe, où il -avait un oratoire appelé dans le <i>Roman du Mont-Saint-Michel</i>, -«l’igliese Seint-Perron.»</p> - -<p>Ainsi s’écoulèrent les dernières années du neuvième siècle et les -premières du siècle suivant. Le zèle des chanoines s’était ralenti; la -règle n’était plus observée avec la fidélité des anciens jours, et même -certains membres de la collégiale avaient renoncé aux avantages de la -vie com<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span>mune pour rentrer dans le monde. Les pèlerinages existaient -encore; mais ils devenaient moins fréquents. Les Français n’osaient plus -affronter les fatigues d’un long voyage, ni s’exposer à la fureur des -Danois. Mais saint Michel, vainqueur du paganisme, allait dompter les -farouches enfants du Nord et les soumettre aux lois de l’Évangile; il -devait même les transformer en ses plus fidèles et plus dévots -serviteurs.</p> - -<p>Déjà le chef des pirates, le fameux Rollon, avait renoncé aux dieux du -paganisme, pour embrasser la religion chrétienne; en 911, il signait -avec Charles le Simple un traité qui lui cédait la Neustrie à titre de -fief royal, et lui assurait la main de Gisèle; l’année suivante il -recevait le baptême et devenait le modèle de ceux qu’il avait étonnés -par sa barbarie. Plusieurs de ses compagnons d’armes imitèrent son -exemple, et bientôt la piété refleurit avec plus d’éclat que jamais là -où hier encore le paganisme dressait des autels. Pendant la semaine qui -suivit son baptême, Rollon, vêtu de la blanche tunique des régénérés, -fit de larges présents à un certain nombre de sanctuaires, afin -d’obtenir la faveur et l’assistance des plus grands saints du ciel; -s’adressant à l’archevêque de Rouen, nommé Franco, il lui dit: «Quelles -sont dans les terres que je possède les églises les plus vénérées et les -plus puissantes par le mérite et la protection de leurs saints -patrons?»—«Les églises de Rouen, de Bayeux et d’Évreux, répondit le -prélat, ont été dédiées en l’honneur de la très sainte Vierge, Mère de -Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; l’église <i>In periculo maris</i> a été -consacrée sous le nom de saint Michel, l’Archange, gardien du paradis.» -Les trois premiers jours qui suivirent cet entretien, les cathédrales de -Rouen, de Bayeux et d’Évreux reçurent de riches présents: il était juste -que la Mère du Sauveur eût les prémices; le quatrième jour, ce guerrier, -qui s’appelait Robert depuis son baptême, donnait à la basilique du mont -Tombe la belle terre d’Ardevon, et semblait par cet acte mettre son épée -au service de saint Michel. A partir de ce jour, dit un historien, les -«Normands n’eurent après Dieu et la Vierge oncques plus cher patron.»</p> - -<p>Aussitôt les chanoines se soumirent à leurs règles, et l’ordre parut se -rétablir dans la collégiale de saint Aubert; la dévotion des fidèles se -ralluma aux récits des victoires que l’Archange avait remportées sur les -ennemis du nom chrétien, et l’ère des pèlerinages reprit son cours<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> un -moment ralenti: le prince Robert, dit dom Hugues, «donna une grande -confiance aux estrangers qui désiroient visiter cette saincte montagne, -de s’y acheminer, et d’y rendre leurs vœux avec toute asseurance. Car il -establit une telle police par toute sa province et eut un tel soin de -bannir de ses terres tous les voleurs et meurtriers que de jour et de -nuict on pouvoit cheminer par toute la Normandie sans crainte d’aucun -péril ou danger.» Ainsi, l’Église acheva en peu d’années la civilisation -de ces pirates que la France essayait en vain de réduire par la force -des armes depuis plus d’un siècle; et saint Michel fut encore l’ange -tutélaire qui présida du haut du ciel à ce triomphe de la foi sur le -paganisme.</p> - -<p>Les ducs de Normandie marchèrent sur les traces de Rollon. -Guillaume-Longue-Épée, que deux martyrologes placent au nombre des -saints, favorisa les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, et, l’an 927, il -fit don à la collégiale de plusieurs domaines importants situés dans les -localités voisines. Parmi les nobles barons et les riches seigneurs de -la Normandie, du Maine et de la Bretagne, un certain nombre imitèrent sa -générosité; par exempte la famille du célèbre Yves de Bellême dota -richement les chanoines de saint Michel et leur envoya des vases -précieux pour le service du sanctuaire.</p> - -<p>La collégiale méritait encore de telles faveurs, et loin d’abuser de ses -richesses, elle en fit d’abord un saint usage. Outre les aumônes qui -étaient distribuées aux pèlerins et aux pauvres de la contrée, des -églises et des maisons religieuses furent bâties aux frais des -chanoines, sur les terres qui dépendaient du mont Tombe; de ce nombre -étaient les anciennes églises de Bacilly et de Vessey. Et même, d’après -les chroniqueurs, les membres de la collégiale auraient fait des -fondations importantes non seulement sur le littoral, mais encore dans -l’île de Guernesey. Cependant la prospérité ne fut pas moins funeste aux -clercs du Mont-Saint-Michel que les épreuves du siècle précédent. «La -négligence et la paresse» s’introduisirent dans la petite communauté; ce -n’était plus le même zèle, ni la même ferveur. Il fallait d’autres -apôtres pour le pèlerinage national de la France, et le sanctuaire de -l’Archange réclamait des gardiens plus dévoués.</p> - -<p>En effet, une impulsion nouvelle devait être imprimée au culte de<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> saint -Michel dans la dernière moitié du neuvième siècle. Les populations, -persuadées que le monde finirait avec l’an 1000, allaient tourner leurs -regards suppliants vers le messager céleste chargé de recevoir les</p> - -<div class="figcenter" id="fig_22"> -<a href="images/ill_034.jpg"> -<img src="images/ill_034.jpg" width="246" height="311" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 22.—Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.</p></div> -</div> - -<p>âmes au moment de la mort, pour les conduire au tribunal du juge suprême -et les défendre au jour redoutable du jugement. Le mouvement sembla -partir du Mont-Saint-Michel, il se communiqua d’abord à la Normandie et -à la Bretagne, et gagna ensuite le Maine, l’Anjou et les autres parties -de la France. Les Bretons se distinguaient entre tous par<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> l’élan et la -vivacité de leur foi; ils venaient souvent et en grand nombre prier dans -le sanctuaire de l’Archange, qu’ils enviaient aux Normands; ils -accusaient même le Couësnon d’avoir fait une folie en séparant le Mont -de la Bretagne. Dans les contrées où les voyages au mont Tombe étaient -plus longs et plus difficiles, nous voyons des oratoires s’élever en -l’honneur du prince de la milice céleste; le plus célèbre de tous est -celui de Saint-Michel-d’Aiguilhe, en Velay (<a href="#fig_22">fig. 22</a>). Les particularités -qui s’y rattachent sont du plus haut intérêt pour notre histoire.</p> - -<p>Au pied de la montagne que domine Notre-Dame du Puy, au sein d’une belle -vallée, se dresse le rocher célèbre qui, par son élévation, sa forme et -sa hardiesse, a mérité le nom de merveille. Le sommet, où Diane reçut -autrefois un culte sacrilège, est couronné d’un édifice sous le vocable -de saint Michel, le vainqueur du paganisme; le milieu est consacré à -saint Gabriel, le médiateur de la paix entre le ciel et la terre, et la -partie inférieure est dédiée à saint Raphaël, le guide et l’ami des -hommes voyageurs sur la terre d’exil. C’est ainsi que le moyen âge -associait souvent le culte des trois archanges, dont les saints livres -nous ont appris les noms et les titres particuliers. Le sanctuaire de -Saint-Michel-d’Aiguilhe fut bâti sous le règne si agité de Lothaire, de -962 à 965. A la même époque de 960 à l’an 1000, cent douze monastères -importants, parmi lesquels un certain nombre étaient sous la protection -du glorieux Archange, furent construits ou réparés: il faut mettre en -première ligne l’abbaye du Mont-Saint-Michel, dont l’origine sera -décrite dans le deuxième chapitre de cette histoire.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_23"> -<a href="images/ill_035.jpg"> -<img src="images/ill_035.jpg" width="74" height="76" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 23.—Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel -(1442).</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_II-b"></a><br /> -<img src="images/barr_006.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE II<br /><br /> -<small>SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE FÉODALE.</small></h3> - -<h4>I<br /><br /> -ABBAYE DU MONT-SAINT-MICHEL.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_l.png" -width="120" -alt="L" /></span><span class="smcap">es</span> tendances vers l’ordre féodal s’étaient manifestées sous les rois de -la première race; plus tard, au milieu de la déchéance des -Carlovingiens, les seigneurs travaillèrent à se rendre indépendants, et -l’Église, souvent obligée de défendre elle-même ses droits et les -intérêts des faibles, revendiqua une place légitime dans le gouvernement -temporel du royaume; enfin, rassemblée de Quiersy-sur-Oise et -l’avénement de la dynastie capétienne assurèrent l’hérédité des grands -fiefs et le triomphe définitif de la féodalité. Sous ce régime, qui -avait des avantages réels, mais aussi de graves inconvénients, le culte -de l’Archange conducteur des âmes et défenseur des opprimés fleurit dans -les monastères, en particulier au Mont-Saint-Michel. Au milieu de ces -combats journaliers des seigneurs entre eux, ou des vassaux avec les -suzerains, comme pendant la lutte contre le paganisme, les moines -exercèrent une influence religieuse et sociale qu’on essaierait en vain -de leur contester; l’abbaye normande va nous en fournir un exemple -frappant.<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p> - -<p>Depuis 943, le fils de Guillaume Longue-Épée, Richard-sans-Peur, appelé -par Guillaume de Saint-Pair «le gentil duc de Normendie,» gouvernait -l’héritage qu’il avait reçu de son illustre prédécesseur; sa dévotion -pour saint Michel lui fit entreprendre plus d’une fois le voyage du mont -Tombe, et sa vaillante épée protégea toujours les pèlerins contre les -voleurs et les meurtriers. Le noble prince, dit dom Huynes, «recevoit un -grandissime contentement d’avoir en son duché ce Mont-Sainct-Michel où -tant de miracles s’opéroient tous les jours par les mérites de ce sainct -Archange. Mais il se contristoit fort, d’autre part, de voir qu’en ce -lieu si sainct il y eut des personnes si négligentes et paresseuses à -célébrer l’office divin.» Il employa tour à tour les promesses et les -menaces, afin de ramener les chanoines à l’exacte observance de la -règle. Tout fut inutile; car, ajoute le même auteur, «comme il est bien -difficile que l’Éthiopien quitte sa noirceur, aussy ce n’est point chose -plus facile de faire qu’un homme quitte ses péchez, s’il ne le veut.» -C’est pourquoi, la réforme étant impossible, le duc de Normandie résolut -de prendre une mesure énergique. De concert avec l’archevêque de Rouen, -après avoir consulté l’évêque de Bayeux, il conçut le projet de -remplacer la collégiale par une abbaye de bénédictins. Quand tout fut -disposé, il choisit en plusieurs monastères, surtout à Fontenelle, à -Saint-Taurin et à Jumièges, trente religieux d’une vertu à toute -épreuve, et les réunit secrètement dans la ville d’Avranches au -printemps de l’année 966; lui-même alla bientôt les rejoindre, sous -prétexte de traiter avec eux d’affaires importantes et de s’éclairer de -leurs sages conseils.</p> - -<p>Alors un officier, avec des hommes d’armes, fut député vers les -chanoines du Mont-Saint-Michel, pour leur annoncer la résolution de -Richard et leur proposer de revêtir l’habit de saint Benoît, ou -d’évacuer le poste qu’ils ne remplissaient plus avec assez de fidélité. -Presque tous quittèrent l’asile où leur piété chancelante ne savait pas -trouver le vrai bonheur, et se retirèrent dans les localités voisines; -deux seulement demandèrent à garder leur habitation, mais avec des vues -bien différentes: le premier, connu sous le nom de Durand, voulait se -livrer aux exercices salutaires de la pénitence et désirait rester au -Mont, «à cause de la dévotion qu’il portoit à saint Michel;» l’autre,<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> -appelé Bernier, se proposait de dérober le corps de saint Aubert. Le -ciel ne lui permit pas de consommer ce vol sacrilège, et le lecteur -verra bientôt comment les restes du vénérable prélat furent reconnus et -portés en triomphe dans le sanctuaire dédié à saint Michel. Les -préparatifs étant achevés, Richard, à la tête de sa petite colonie, -quitta la ville d’Avranches et se dirigea vers le mont Tombe. Quelle ne -fut pas l’émotion des pieux enfants de saint Benoît à la vue de cette -montagne dont la renommée racontait tant de choses merveilleuses! Quelle -ardente prière dut s’échapper de leurs lèvres quand ils s’agenouillèrent -pour la première fois dans la basilique de l’Archange! D’après la -chronique, leur premier chant fut une hymne en l’honneur de saint -Michel, leur céleste protecteur.</p> - -<p>Richard introduisit les bénédictins dans leur nouvelle demeure, où, -d’accord avec eux et les grands de sa suite, il rédigea la charte qui -devait assurer l’avenir de la fondation et fixer les rapports des -religieux avec les ducs de Normandie. La règle de saint Benoît observée -dans les autres monastères était mise en vigueur au Mont-Saint-Michel. -L’abbé devait être élu par les religieux et pris dans leurs rangs, ou -dans une autre maison du même ordre. Le duc de Normandie ne gardait que -le privilège d’offrir le bâton pastoral au nouvel élu. Les possessions -des chanoines furent transférées aux bénédictins, avec pleine -juridiction temporelle sur les habitants du Mont. Richard signa cette -ordonnance et la porta lui-même sur l’autel de l’Archange. Il voulait -par cet acte solennel placer la communauté naissante sous la garde et le -patronage de saint Michel. Le pieux fondateur ne mettant point de bornes -à sa générosité, enrichit l’église de vases précieux et de riches -ornements; aux dépendances du monastère il ajouta de nouveaux revenus, -et toute sa vie, dit la chronique, il protégea les religieux et «moult -les ama.»</p> - -<p>La même année, 966, eut lieu l’élection du premier supérieur. Les -suffrages se portèrent sur Maynard, ancien abbé du monastère de saint -Vandrille, homme d’une naissance illustre, et avant tout remarquable par -sa science et ses vertus. Il s’était démis de ses hautes fonctions, pour -venir en qualité de simple «soldat» se ranger sous l’étendard de saint -Michel; mais son humilité ne put déguiser son mérite, et pour la -deuxième fois le bâton pastoral fut déposé entre ses mains. Le<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> pape -Jean XIII ratifia l’élection et confirma tous les privilèges accordés au -monastère. Dans sa bulle, il louait le zèle de l’archevêque de Rouen et -de Richard, duc de Normandie, et plaçait leur entreprise sous la garde -de l’Archange. De son côté le roi Lothaire, loin de mettre obstacle à la -restauration projetée par son illustre vassal, sanctionna de son -autorité les donations qui avaient été faites aux religieux de saint -Benoît. Il enjoignait à tous ses successeurs et aux grands du royaume de -respecter ses ordres et de laisser les serviteurs de Dieu prier en paix -pour le bonheur et la prospérité du royaume, qui était sans cesse en -proie à des dissensions intestines et avait à lutter contre les -prétentions de l’Allemagne.</p> - -<p>Ainsi, grâce à l’initiative de Hugues et de Richard, par l’autorité du -souverain pontife et avec l’agrément du roi de France, le sanctuaire -«vénérable dans le monde entier» et cher à tous les cœurs fut confié aux -enfants de saint Benoît; et dès lors, dit dom Hugues, «ces belles fleurs -cueillies ès cloistres bénédictins commencèrent à fleurir en ce palais -des anges et à respandre de tous costez une odeur si suave que -plusieurs, détestans les délices mondaines, se veinrent renfermer dans -ce parterre céleste.» Maynard brillait entre tous par l’éclat de ses -vertus; fidèle observateur de la règle, il se chargea de sonner -l’office, et pour être plus voisin de l’église, il choisit la chambre -occupée naguère par le chanoine Bernier; il ignorait quel précieux -trésor était caché dans cette humble cellule. Le jour de la -manifestation n’était pas encore arrivé. Sa prudence, sa douceur et sa -charité lui gagnèrent tous les cœurs. Les religieux, dit encore -l’historien du dix-septième siècle que nous venons de citer, trouvaient -en lui l’affection d’un «père bénin» et d’un «maistre sévère;» les -pèlerins se disputaient le bonheur de le voir et de l’entendre; les -habitants du Mont vivaient heureux sous sa houlette pastorale; et -plusieurs, touchés par ses paroles et ses exemples, embrassèrent avec -ardeur les pratiques de la vie chrétienne: de ce nombre fut le chanoine -Durand, qui renonça pour toujours aux vaines joies du siècle, se mit -sous la conduite des bénédictins et mérita le titre de chapelain du -monastère. Le pieux abbé s’endormit dans le Seigneur, le 16 avril 991, -et ses restes mortels furent inhumés dans un petit cimetière, à côté de -l’église; la même année, son neveu, connu aussi sous le<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> nom de Maynard, -ayant été choisi pour lui succéder, reçut la crosse des mains de -Richard-sans-Peur, qui s’était transporté au Mont pour rendre les -derniers devoirs à son illustre ami. Le nouvel abbé suivit les traces de -son oncle, et gouverna le monastère avec la même sagesse et la même -bonté.</p> - -<p>Ces deux prélatures, dont l’une s’étend de 966 à 991 et l’autre embrasse -les dernières années du dixième siècle et les premières du siècle -suivant, de 991 à 1009, nous rappellent une des dates les plus -importantes dans l’histoire du culte de saint Michel. A cette époque où -le dogme des anges avait conservé toute sa pureté et son intégrité, les -fidèles attribuaient une large part aux démons dans les luttes -continuelles et les guerres sanglantes dont le monde était le théâtre; -ils se représentaient l’esprit de mensonge «rôdant sans cesse autour de -l’homme, selon la parole des saints Livres, et cherchant à le dévorer.» -Les religieux qui faisaient profession d’une vie intellectuelle plus -pure et plus parfaite, étaient comme les sentinelles avancées de la -chrétienté, et à ce titre ils se trouvaient exposés à toute la fureur et -à tous les pièges de l’ennemi; c’est pourquoi les légendes du moyen âge -sont remplies de scènes allégoriques, où les moines sont dépeints le -plus souvent assiégés de démons hideux, de monstres, de sirènes, de -dragons occupés jour et nuit à troubler la paix et la sérénité du -cloître. Au milieu de ces luttes incessantes, de ces préoccupations de -tous les instants, les fils de saint Basile et de saint Benoît d’abord, -et plus tard ceux de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, de saint -Bruno, de saint Dominique, de saint François, songèrent à faire alliance -avec le vainqueur du serpent infernal; par là, ils mettaient le ciel -dans les intérêts de la terre et se choisissaient comme modèle de -fidélité au Seigneur, de persévérance dans le bien, l’ange qui avait -résisté aux suggestions de l’égoïsme et de l’orgueil; contre les traits -empoisonnés du démon, ils trouvaient le bouclier impénétrable, le glaive -éprouvé, l’armure fortement trempée qui avait servi à l’origine dans le -combat livré sous le regard de Dieu; au sein de la mêlée, ils -combattaient sous la conduite du prince des armées célestes que la -victoire suivait partout et dont la vue seule intimidait l’enfer. Au -rapport des chroniqueurs, saint Michel accepta cette alliance; car, au -moment où la vie monastique<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> s’épanouissait au sein de l’Église, il -apparut à deux religieux sur le mont d’Or. Ainsi s’était-il manifesté -aux hommes dans les grandes circonstances: à Constantinople, pendant que -le saint empire succédait au pouvoir tyrannique des Césars; à Rome, -lorsque la papauté luttait contre le paganisme; dans la Neustrie, quand -cette province formait le noyau de notre unité nationale.</p> - -<p>A l’époque où la dynastie capétienne montait sur le trône, la plupart -des monastères où florissait la dévotion à saint Michel offraient un -contraste frappant avec le reste de la France et du monde chrétien. Ils -étaient des foyers de lumière et des centres de vie au milieu des -ténèbres qui couvraient la terre; pendant que les peuples, attendaient -avec anxiété l’heure du jugement et n’osaient rien entreprendre, cent -douze de nos plus célèbres abbayes étaient construites ou réparées sur -le territoire français; le cloître servait d’asile à la piété, à la -science, à la paix et aux biens qui l’accompagnent; ailleurs régnaient -l’ignorance, le vice, la guerre et tout son cortège de maux. Le -Mont-Saint-Michel occupa le premier rang parmi ces sanctuaires de la -civilisation. Maynard joignit à tous ses titres la réputation de savant -et d’amateur de livres; son neveu qui devait lui succéder et plusieurs -autres religieux se livrèrent à l’étude des lettres divines et humaines. -Les uns travaillaient à réunir les documents qui avaient été dispersés -par les derniers chanoines; les autres transcrivaient des ouvrages de -critique, de philosophie et d’éloquence religieuse, ou des chefs-d’œuvre -de littérature ancienne, par exemple les principaux traités de saint -Augustin, de saint Grégoire le Grand, d’Alcuin, de Boëce, d’Aristote, de -Cicéron. Il existait encore dans le monastère des classes de lecture, -d’écriture et de calcul. Ainsi se formaient dans le silence du cloître -les savants qui devaient bientôt enrichir le monde de leurs écrits, et -les architectes distingués qui allaient construire en l’honneur de saint -Michel ces monuments hardis dont le style à la fois sévère et correct -unit l’élégance à la majesté. Les beaux jours de saint Aubert -refleurissaient depuis que la basilique de l’Archange était de nouveau -confiée à de pieux et fidèles gardiens.</p> - -<p>L’affluence des pèlerins augmentait en proportion des progrès rapides -que le culte de saint Michel faisait tous les jours en France et dans -les<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> contrées voisines. L’an 1000 approchait, et, d’après une croyance -populaire, l’heure du dernier jugement allait sonner pour tous les -hommes. On vit alors accourir au Mont-Saint-Michel un grand nombre -d’étrangers qui venaient se mettre sous la protection de l’Archange et -le suppliaient avec larmes de les défendre dans le dernier combat, et de -présenter leur âme au juge redoutable des vivants et des morts. Ce -concours de pèlerins était si considérable que Raoul Glaber a pu dire, -en parlant du Mont-Saint-Michel à cette époque: «Ce lieu est le -rendez-vous de presque tous les peuples de la terre.» Les seigneurs -donnaient eux-mêmes l’exemple. En première ligne brillèrent le duc de -Normandie et son épouse, Richard et la princesse Gonnor, les ducs de -Bretagne, Conan I et Geoffroy, saint Mayeul, abbé de Cluny, et un grand -nombre de prélats, de comtes et de barons. Des personnages haut placés -en dignité renoncèrent à tous les honneurs, pour revêtir l’habit de -Saint-Benoît; de ce nombre fut l’évêque d’Avranches, appelé Norgot le -Vénérable. Une nuit, disent les chroniqueurs, le saint pontife, après -avoir longtemps prolongé son oraison, regarda par la fenêtre de sa -chambre et vit le Mont-Saint-Michel comme environné d’un éclat -surnaturel. Il réunit les chanoines qui composaient le chapitre de son -église cathédrale, et, «tout baigné des larmes qui descouloient de ses -yeux,» il leur fit connaître la vision dont le ciel l’avait honoré; -ensuite il quitta sa ville épiscopale, pour aller se mettre sous la -conduite de Maynard et vivre ignoré parmi les simples religieux.</p> - -<p>Grâce aux pieuses largesses des seigneurs et aux dons des pèlerins, les -religieux exécutèrent des travaux assez importants sur la montagne: les -anciens bâtiments furent en grande partie restaurés ou remplacés par -d’autres plus spacieux; et même, d’après certains annalistes, les -fondateurs de l’abbaye élevèrent une muraille qui sépara le sommet de la -montagne du reste de la ville.</p> - -<p>Le monastère, qui avait dû se recruter d’abord à Fontenelle, à -Saint-Taurin, à Jumièges, fut à son tour le berceau d’où sortirent des -évêques et des abbés qui répandirent au loin les parfums de vertu dont -le mont Tombe était embaumé, et devinrent comme autant d’apôtres de la -dévotion à saint Michel. Dès l’an 987, un des religieux, qui se nommait -Hérivard, fut choisi à la mort de son frère Herluin pour gou<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span>verner -l’abbaye de Gembloux, dans le Brabant; il était d’une grande piété et -d’une rare sagesse. Par une coïncidence remarquable, le culte de -l’Archange jeta dès lors un vif éclat en Belgique. Le prince Lambert, -après avoir passé sa jeunesse en France, rentra en possession de la -ville de Bruxelles et prit les armes pour rétablir la fortune de sa -maison. Avant de croiser la lance avec son compétiteur, il fit tracer -les fondements d’un sanctuaire auquel il donna pour patron le chef des -légions célestes, l’archange saint Michel. Le prince n’eut pas le temps -d’achever son œuvre, car il trouva la mort à la sanglante bataille de -Florennes, en 1015; mais la Belgique, ayant hérité de sa foi et de sa -piété, termina l’église de Bruxelles et envoya dans la suite de nombreux -pèlerins visiter le mont Tombe, en Normandie. Un autre bénédictin, -appelé Rolland, monta sur le siège de Dol et prit le gouvernement de ce -beau diocèse, où la dévotion des fidèles éleva plusieurs sanctuaires en -l’honneur de l’Archange; enfin, à la même époque, un troisième -religieux, du nom de Guérin, fut élu abbé du monastère de -Cérisy-la-Forêt.</p> - -<p>Cependant, comme il arrive d’ordinaire dans les œuvres de Dieu, des -heures d’épreuves succédèrent à la prospérité des premiers jours. Sous -la prélature de Maynard II, un vaste incendie, dont la cause est -toujours demeurée inconnue se déclara au pied de la montagne et commença -cette série de désastres qui désolèrent si souvent la cité de saint -Michel. La flamme prit aux maisons de la ville, gagna le monastère et le -réduisit en cendre, excepté la cellule de Maynard qui échappa seule au -désastre, et fut, disent les anciens annalistes, conservée par miracle, -à cause du précieux dépôt qu’elle renfermait. Les mêmes auteurs parlent -aussi d’une autre circonstance merveilleuse, où l’intervention de -l’Archange apparaît plus visible encore. Après l’incendie, les -bénédictins ouvrirent la double châsse qui contenait les reliques -apportées d’Italie, afin de s’assurer si quelque voleur n’aurait point -commis un larcin sacrilège; en effet, comme l’observe un historien du -dix-septième siècle, «c’est une chose manifeste et connue de tous temps -qu’où se rencontre l’infortune du feu, là ne manquent de se trouver -trois sortes de gens pour s’occuper qui à regarder, qui à ayder et qui à -dérober.» Le reliquaire était intact; mais le voile de pour<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>pre et le -fragment de marbre avaient disparu. Qui pourrait peindre la douleur des -religieux? Toute la communauté multiplia ses jeûnes, ses aumônes et ses -prières. Bientôt le ciel se laissa fléchir. Une lumière, semblable aux -rayons du soleil, jaillit soudain du pied de la montagne et fit -connaître l’endroit où les saintes reliques étaient déposées. Cette -marque sensible de la protection de l’Archange remplit tous les cœurs -d’un saint enthousiasme; chacun voulut contribuer pour sa part à réparer -les ruines amoncelées par l’incendie. Bientôt le monastère se trouva -rétabli dans son état primitif, et la vie silencieuse du cloître un -moment interrompue reprit son cours habituel.</p> - -<p>Le sinistre événement dont nous venons de parler et les circonstances -qui l’accompagnèrent sont mentionnés dans les auteurs contemporains. -L’un d’eux, Raoul Glaber, écrivait en 1047 que, sous le roi Robert, on -vit dans le ciel, vers l’occident, une étoile appelée comète. Elle -apparut en septembre au commencement de la nuit, et resta visible près -de trois mois. Elle brillait d’un tel éclat qu’elle semblait remplir de -sa lumière la plus grande partie du ciel; puis elle disparaissait au -chant du coq. Ce phénomène, ajoute le chroniqueur, ne se manifesta -jamais aux hommes dans l’univers, sans annoncer une catastrophe -merveilleuse et terrible. En effet, un incendie consuma bientôt l’église -de Saint-Michel archange, bâtie sur un promontoire de l’Océan, et qui a -toujours été l’objet d’une vénération particulière en tout l’univers. -C’est là, dit encore le même auteur, qu’on observe le mieux l’effet de -la loi qui a soumis le flux et le reflux de l’Océan aux révolutions -progressives de la lune. Il existe aussi près de ce promontoire une -petite rivière qui grossit tout à coup ses eaux après l’incendie, et -cessa d’offrir un libre passage. Les personnes qui voulaient se rendre à -l’église de Saint-Michel furent quelque temps arrêtées par cet obstacle -imprévu; mais la rivière rentra bientôt dans son lit accoutumé, laissant -sur la plage des traces profondes de son passage.</p> - -<p>Tous ces détails extraits des anciens manuscrits offrent-ils le même -degré de certitude et d’authenticité? Nous n’oserions le garantir; mais -une conclusion évidente ressort des paroles de Raoul Glaber que nous -venons de citer: pendant la première phase qui suivit le triomphe du -régime féodal, le principal sanctuaire de l’Archange était «vénéra<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span>ble -dans l’univers entier» et «servait de rendez-vous à toutes les nations -chrétiennes;» bien plus, quand l’incendie dévasta le mont Tombe, ce -désastre fut regardé comme une calamité publique qu’un signe céleste -avait annoncée. Cependant le culte de saint Michel devait avoir dans le -cours du onzième siècle une influence religieuse et sociale plus -importante et plus universelle.</p> - -<h4>II<br /><br /> -PROGRÈS ET INFLUENCE DU CULTE DE SAINT MICHEL.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-d.png" -width="50" -alt="D" /></span><span class="smcap">ans</span> la lutte héroïque de l’Espagne contre les Maures, le prince de la -milice céleste était toujours honoré comme vainqueur du paganisme; mais -les autres grands États de l’Europe, depuis la conversion des Lombards -et des Normands, l’invoquaient surtout en sa qualité de conducteur et de -peseur des âmes. C’est probablement au même titre que son culte pénétra -en Russie sous les règnes de Vladimir et d’Iaroslav, et y jeta de -profondes racines. Ce caractère de la dévotion des fidèles envers le -puissant et glorieux Archange n’était pas inconnu dans les premiers -siècles de l’Église; mais il se manifesta tout entier à cette époque, où -la pensée de la lutte suprême et du jugement dernier occupait tous les -esprits. Nos pères aimaient à faire intervenir saint Michel à l’heure de -la mort pour écarter les traits de l’ennemi, recueillir les soldats -tombés sur le champ de bataille, garder leur dépouille, introduire leur -âme au tribunal de Dieu et la peser dans la redoutable balance de la -justice; lui-même, pensait-on, devait frapper l’antechrist de son glaive -foudroyant et remporter la victoire décisive en répétant son cri de -guerre: Qui est semblable à Dieu. C’est pourquoi son image fut -représentée sur les croix et dans les chapelles des cimetières, tandis -que son nom était introduit dans le <i>Confiteor</i> et l’office des défunts.</p> - -<p>Ici encore le cloître donna l’exemple. De bonne heure, les ordres -monastiques reçurent la pieuse mission d’inhumer les morts, de<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> veiller -sur les sépultures et de prier pour le repos des justes; il y eut -jusqu’à deux, trois, quatre cimetières au Mont-Saint-Michel, à Cluny, à -Cîteaux, à Clairvaux et en tels monastères de leur filiation; les tombes -se pressaient dans les cryptes, le long des galeries, sous les voûtes -des églises, dans l’enceinte des préaux; les dalles et les murailles se -chargèrent d’inscriptions; de toutes parts, on fonda de vastes -associations de prières, on multiplia les anniversaires, les fondations, -les messes pour les bienfaiteurs et les simples fidèles; à certains -jours, d’abondantes aumônes étaient distribuées aux pauvres à l’entrée, -qui s’appelait d’ordinaire la porte de la <i>miche</i>. Cette pieuse et -charitable pratique devait inspirer aux moines la pensée de se réunir -sous la bannière de l’Archange, puisqu’ils partageaient pour ainsi dire -avec lui le noble emploi et la sollicitude miséricordieuse dont la -confiance générale les avait investis.</p> - -<p>En tête figure, comme toujours, l’abbaye du mont Tombe. Les pèlerins ne -se contentaient plus de venir pendant leur vie s’agenouiller devant -l’autel de l’Archange, ils enviaient le bonheur de reposer après leur -mort à côté des religieux. Sur cette montagne, leur dépouille devait -être plus près du ciel et reposer en paix sous la garde de saint Michel. -Les plus célèbres et les plus saints personnages de la contrée furent -inhumés dans l’église paroissiale, dans le cimetière et les chapelles du -monastère: ici on voyait le tombeau de l’archevêque Rolland et des ducs -de Bretagne, Conan et Geoffroy Iᵉʳ; là reposait Maynard avec son neveu -qui était mort en 1009 et avait eu pour successeur un des religieux du -Mont, appelé Hildebert. Dans la suite, l’humble religieux comme le -simple fidèle reçut la sépulture auprès des ducs, des évêques et des -abbés; partout, dans les cryptes souterraines et dans la basilique, on -vit se multiplier le nombre des tombeaux.</p> - -<p>Cependant, la plus célèbre de toutes ces tombes avait été profanée. En -966, le chanoine Bernier déroba le corps du bienheureux Aubert et le -cacha dans sa cellule, ayant l’intention de l’emporter avec lui; mais il -n’eut pas le temps d’exécuter son dessein, car l’officier de Richard lui -intima l’ordre de sortir du monastère et de n’y plus rentrer sans la -permission des religieux. Retiré dans une maison de la ville avec -Foulques son neveu, il vécut encore plusieurs années et mourut<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> sans -avoir avoué publiquement sa faute, ni indiqué l’endroit où les -précieuses reliques étaient cachées. Les recherches les plus minutieuses -n’avaient abouti à aucun résultat. Mais Dieu ne veut pas que la mémoire -des saints périsse, ni que leurs ossements soient brisés ou livrés au -mépris des hommes. Déjà, grâce à une protection spéciale, la chambre qui -contenait le corps de saint Aubert avait été préservée des flammes dans -l’incendie du siècle précédent, et par une permission du ciel, Maynard -et ses successeurs s’étaient constitués les gardiens des saintes -reliques, en s’installant dans la cellule de Bernier; enfin, le jour du -triomphe était venu. Ici laissons parler les anciens annalistes et -n’enlevons rien à la simplicité de leur récit.</p> - -<p>Dans le mois de juin de l’année 1010, disent-ils, un grand bruit se fit -entendre dans la chambre d’Hildebert, successeur de Maynard II, «et se -répéta pendant trois nuits consécutives avec un tel fracas que la -montagne parut ébranlée jusque dans ses fondements.» Le vénérable abbé -eut l’inspiration de faire fouiller la partie de la maison d’où le bruit -semblait sortir, et l’on y découvrit une cassette qui s’ouvrit -d’elle-même et laissa voir les ossements du bienheureux Aubert. Le 18 -juin, les reliques furent transférées dans l’église au chant des hymnes -et des cantiques. Dans le parcours, dit dom Huynes, «il plut à Nostre -Seigneur de manifester plus évidamment à tous ce sien serviteur et -favory, permettant qu’un de ceux qui portoient ces saincts ossements, -nommé Hildeman, entrast en quelque doute si celuy qu’ils portoient -estoit vrayment le corps de sainct Aubert ou bien de quelque autre -trépassé, car, cependant qu’il ruminoit cela en soy-mesme, voicy que ce -sainct fardeau qu’il portoit auparavant facilement vint à s’appesantir -sur luy et à l’aggravanter si fort en un instant qu’il fut contrainct de -tomber en terre sur ses genoux, sans qu’il luy fut possible de se lever, -ny mesme de se mouvoir aucunement. Ce que voyant, il jugea que c’estoit -une punition de Dieu à cause de ses doutes. Il confessa publiquement sa -faute, et en fit pénitence, et, par ce moyen, à la mesme heure, recouvra -ses forces par les mérites du glorieux sainct Aubert, et se levant -acheva de porter ce sainct corps aussy facilement qu’il avoit faict -auparavant, jusques sur le grand autel sur lequel ils le poserent. -L’ayant mis là, ils estendirent un<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> rideau à travers de l’église, puis -tirèrent hors du vaisseau un petit coffre et mirent les saincts -ossements sur une belle nappe, et les considérans diligemment et d’une -pieuse curiosité, ils apperceurent en son chef le <i>trou</i> qu’on y <i>voit</i> -encor <i>aujourd’huy</i>, et un chacun connut apertement par ce signe le coup -que l’archange saint Michel luy donna, s’apparoissant à luy la -troisiesme fois.» A côté, on trouva aussi un autel portatif et une -inscription conçue en ces termes: «Ici repose le corps de saint Aubert, -évêque d’Avranches.» Les ossements furent placés dans une châsse d’un -grand prix et déposés sur l’autel dédié en l’honneur de la sainte -Trinité, à l’exception du chef et du bras droit que les religieux -séparèrent pour les mettre à part dans des reliquaires précieux. Plus -tard, les abbés juraient par ce bras, le jour de leur investiture, de -garder fidèlement les règles ou coutumes de l’abbaye, et dans les -grandes solennités, ce chef auguste qui portait l’empreinte du doigt de -l’Archange était exposé à la vénération des fidèles. Afin de perpétuer -le souvenir d’un si beau jour, le diocèse d’Avranches fêta chaque année -l’élévation de saint Aubert, et à cette occasion les religieux des -prieurés dépendant du Mont-Saint-Michel se réunissaient et tenaient le -lendemain une assemblée générale. Dans la suite, le pape Martin V -accorda sept ans et sept quarantaines d’indulgence à ceux qui -viendraient le 18 juin visiter l’église du mont Tombe et se -repentiraient de leurs péchés.</p> - -<p>Dieu glorifia ainsi le pieux évêque dont les restes avaient été confiés -à la garde de l’Archange; mais, dans les desseins de la Providence, ce -triomphe devait servir à un autre but: le bienheureux Aubert allait -après sa mort, comme pendant sa vie, être l’apôtre de la dévotion envers -saint Michel et contribuer à son progrès dans la première partie du -onzième siècle. La cérémonie de la translation attira sans doute un -grand nombre de prêtres et de fidèles; car il suffit d’avoir assisté de -nos jours à l’élévation des reliques d’un saint, pour comprendre quel -retentissement une fête semblable devait avoir au moyen âge. Aussi les -auteurs du temps rapportent-ils que jamais une telle multitude de -pèlerins ne s’était encore pressée dans le sanctuaire de l’Archange. La -date de 1010 est donc célèbre dans l’histoire religieuse du -Mont-Saint-Michel; avec elle commence une ère de prospérité qui<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> -atteindra son apogée au quatorzième siècle et répandra dans le monde un -éclat que les âges ne pourront effacer.</p> - -<p>Tout laissait entrevoir de grandes choses. Non seulement les -manifestations religieuses devenaient de jour en jour plus nombreuses; -mais l’abbaye florissait sous le sage gouvernement d’Hildebert, et -servait d’asile à la science et à la vertu. Plusieurs personnages -illustres, à l’exemple du comte du Mans et de la princesse Gonnor, -faisaient en Normandie, dans la Bretagne et le Maine de riches donations -à l’église du mont Tombe. De leur côté, les bénédictins se mettaient en -relation avec l’Italie, où les arts commençaient à renaître, après la -période obscure du dixième siècle. Deux moines, dont l’un s’appelait -Bernard et l’autre Vidal, partirent du Mont-Saint-Michel, traversèrent -la France et l’Italie, pour se rendre au monte Gargano, et après avoir -visité les villes où le génie chrétien bâtissait des monuments à la -gloire de Dieu, ils revinrent en Normandie où ils racontèrent toutes les -merveilles dont ils avaient été témoins. Vers la même époque, les -religieux firent élever entre le Mont et le littoral cette croix devenue -si célèbre, sous le nom de «Croix mi-Grève.» Si nous ajoutons foi au -témoignage de certains archéologues, elle avait une hauteur prodigieuse -et sa solidité était telle que pendant plusieurs siècles elle brava les -efforts de l’Océan. Placée comme un phare entre la terre ferme et la -cité de l’Archange, elle servait de guide aux pèlerins, et en même temps -elle était le coup d’essai des architectes qui allaient bientôt jeter -les fondations de la basilique de Saint-Michel.</p> - -<p>Comme toutes les grandes époques de notre histoire, celle-ci fut -signalée par des marques de protection céleste, qui contribuèrent dans -une large mesure au progrès du culte de l’Archange, et encouragèrent la -piété des fidèles. Écoutons encore les pieux annalistes, dont les récits -sont toujours empreints d’une foi vive et d’une confiance sans borne. -Après l’an 1000, nous disent-ils, l’espérance avait succédé à la -crainte, la joie à la tristesse; mais bientôt une sombre rumeur se -répandit dans la cité de saint Michel, et jeta la consternation parmi -les religieux: une femme qui venait implorer le secours de l’Archange -avait disparu engloutie sous les flots. Cette infortunée, malgré les -observations de ses proches, s’était rendue en pèlerinage au mont Tombe<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> -pour obtenir une heureuse délivrance. En traversant les grèves, elle fut -entourée d’un épais brouillard qui lui déroba sa marche. Cependant la -mer montait avec rapidité; déjà les vagues menaçantes se faisaient -entendre à une petite distance. La malheureuse fut saisie d’épouvante et -ressentit de vives douleurs qui l’empêchèrent de fuir le danger; elle -s’affaissa sur elle-même, et levant au ciel des yeux baignés de larmes, -elle supplia l’Archange de venir à son aide. Un instant après les flots -venaient expirer à ses pieds. Ils l’enveloppèrent bientôt et la -submergèrent. Désormais le ciel pouvait seul venir à son secours.</p> - -<p>Une foule nombreuse s’était portée sur la grève, comme il arrive dans -les jours de naufrage, et attendait avec anxiété l’heure où la mer, en -se retirant, abandonnerait sa victime; mais celle que l’on croyait morte -fut trouvée pleine de vie, souriant avec bonheur, et tenant dans ses -bras son enfant nouveau-né. Celui-ci, ajoute Guillaume de Saint-Pair, -reçut au baptême le nom de Péril:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Li enfes fut <i>perilz</i> nommez<br /></span> -<span class="i0">«Por ceu que il fut en peril nez.»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Plus tard il se consacra au Seigneur, et chaque année il vint au -Mont-Saint-Michel dire une messe en action de grâces. D’après le livre -des <i>Miracles de Notre-Dame</i>, la sainte Vierge, que les pèlerins ne -séparaient pas de l’Archange dans leur dévotion, intervint au moment où -cette femme invoquait le secours du ciel, et une belle grisaille du -quinzième siècle la représente apparaissant dans les airs escortée de -deux anges aux ailes déployées; à sa droite on voit le Mont, au-dessous -l’heureuse mère sauvée du naufrage, avec un petit enfant dans ses bras, -et plus loin sur les grèves, trois hommes et deux femmes en costume de -pèlerins, exprimant par leur attitude la joie, l’admiration et la -reconnaissance dont ils sont pénétrés.</p> - -<p>A la même époque se rapportent plusieurs guérisons merveilleuses; et -c’est là une preuve évidente que saint Michel était alors honoré non -seulement en sa qualité de conducteur des âmes, mais aussi comme ange -médecin: fonction qu’il exerçait souvent au Mont Tombe de concert avec -le bienheureux évêque d’Avranches. Saint Michel<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> était aussi vénéré -comme l’ange du repentir, qui invitait les pécheurs à la pénitence et -leur adressait parfois de vertes réprimandes. Enfin, sous un titre ou -sous un autre, la dévotion envers le glorieux Archange faisait de jour -en jour de nouveaux progrès, et le mont Tombe servait de centre -principal à ce mouvement universel imprimé au monde catholique. Le -sanctuaire dédié au prince de la milice céleste était en telle -vénération que, dans la pensée des fidèles, la moindre irrévérence, la -plus petite infidélité devait être suivie d’une punition exemplaire et -même d’un châtiment terrible, tandis qu’un acte de piété, une prière -faite en présence de l’autel était toujours accompagnée d’abondantes -bénédictions. Malgré la vigilance des gardiens, les étrangers -dégradaient les murs de la basilique et emportaient les débris qu’ils -conservaient ensuite comme des reliques précieuses. Ces petites pierres, -obtenues à force de supplications ou dérobées à l’insu des religieux, -étaient pour ainsi dire autant d’assises sur lesquelles s’élevaient des -églises et des oratoires sous le vocable de saint Michel. Les vieux -manuscrits sont pleins de ces pensées; ils les expriment sous mille -formes, mille allégories. La légende s’y mêle quelquefois à l’histoire; -mais c’est toujours la même idée, la même conclusion qui jaillit -lumineuse de tous ces récits: le culte du saint Archange occupait, au -commencement du onzième siècle, une large part dans la piété des -fidèles; de plus il exerça dès lors une salutaire influence au milieu de -la société féodale.</p> - -<p>Jamais peut-être la mission civilisatrice de l’Église n’aboutit à des -résultats plus heureux que dans le cours de ce siècle. D’une part les -conciles réunis sous la présidence des évêques amenèrent la trêve ou la -paix de Dieu; d’un autre côté, les monastères firent participer le monde -aux trésors de science qu’ils avaient recueillis pendant le dixième -siècle. Dieu seul pouvait inspirer du respect et de la crainte à des -hommes qui ne redoutaient rien, sinon la chute du ciel, et la religion -devait servir de lien entre les maîtres qui se partageaient notre -territoire et n’avaient souvent de commun que les intérêts de -l’éternité. Saint Michel, l’ange tutélaire de la France, eut sa place -dans cette œuvre de civilisation chrétienne; et non seulement son culte -exerça une influence réelle dans l’ordre social, mais il contribua aussi -au progrès des arts et des sciences. Plusieurs années avant la</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_038.jpg"> -<img src="images/ill_038.jpg" width="511" height="379" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Darin. lith Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris</p> - -<p>MIRACLE DE LA VIERGE AU MONT-SAINT-MICHEL.</p> - -<p>Peinture en camaïeu des <i>Miracles de Notre-Dame</i>, ms. du XV.ᵉ siècle, -n.º 9199 à la Bibl. Nat. de Paris.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span></p> - -<p class="nind">construction des beaux édifices religieux de Rouen, de Lessay, de Caen, -le Mont-Saint-Michel élevait en l’honneur de l’Archange la basilique -romane qui servit de modèle à tant d’autres, avec l’église de -Cérisy-la-Forêt bâtie à la même époque et sur le même plan.</p> - -<p>Ce travail monumental était devenu nécessaire. Pendant que la dévotion -envers le prince de la milice céleste se répandait de tous côtés, le -sanctuaire qui était le centre de ce mouvement ne suffisait pas pour -contenir la foule des pèlerins. Mais que de difficultés à surmonter! -Quel génie assez puissant tenterait de construire sur ce rocher le vaste -édifice que les circonstances rendaient indispensable? Où prendrait-on -les ressources suffisantes pour l’exécution d’un projet si audacieux! La -Providence avait tout disposé avec cette sagesse et cette bonté dont -l’histoire du Mont-Saint-Michel nous a déjà fourni tant de preuves.</p> - -<p>En 1017, Hildebert Iᵉʳ avait terminé sa courte mais glorieuse carrière. -Mauger, évêque d’Avranches, voulut l’assister lui-même à ses derniers -moments, et présider la cérémonie funèbre. Hildebert avait mérité cet -honneur; car il se distingua par la sainteté de sa vie non moins que par -l’éclat de ses talents. Le duc de Normandie, Richard II, traça son -portrait en ces termes: «Il est encore à la fleur de l’âge; mais il -brille par la vivacité de son esprit et il a dans ses mœurs la gravité -d’un vieillard.» On lui donna son neveu pour successeur. Hildebert II -marcha sur les traces de son oncle. Il fut le modèle des religieux et -remplit toujours avec une grande fidélité les devoirs que sa charge lui -imposait; sa douceur et sa bonté lui gagnèrent l’affection de ses -enfants, et sa haute réputation de sainteté lui concilia l’estime des -plus grands personnages de l’époque. De ce nombre était le duc des -Normands, Richard II, surnommé <i>le Bon</i> par ses contemporains. L’amitié -qui l’unissait à Hildebert est demeurée célèbre; surtout elle a été -féconde en grandes œuvres. On rapporte que le duc, pour témoigner à son -ami la sincérité de son affection, et à cause de sa dévotion singulière -envers le glorieux Archange, célébra dans l’église du Mont-Saint-Michel -son mariage avec la princesse Judith. Hildebert présida la cérémonie en -présence des deux cours de Normandie et de Bretagne.<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<p>Richard, voyant que l’église n’était pas digne du prince de la milice -céleste, ni assez vaste pour les pèlerins, conçut le dessein généreux -d’élever sur le mont Tombe un monument dont la grandeur, la hardiesse et -la magnificence étonneraient les siècles futurs. Dès lors fut décidée la -construction de cette basilique à laquelle travailleront les moines -architectes, comme on les a nommés, les Hildebert, les Radulphe, les -Ranulphe, les Roger, les Bernard, les Robert, les d’Estouteville, les de -Lamps, et qui, malgré les ravages de l’incendie et les injures du temps, -excitera de nos jours encore l’admiration des hommes de génie et -l’enthousiasme des visiteurs. Les rois de France et d’Angleterre, les -évêques et les seigneurs de ces deux royaumes, les pèlerins des -différentes contrées de l’Europe apporteront le secours de leurs pieuses -largesses; les architectes les plus distingués et les ouvriers les plus -habiles épuiseront toutes les ressources de l’art pour construire et -orner cette merveille de l’Occident; les pierres s’animeront sous le -ciseau et s’épanouiront en riches feuillages, ou formeront des figures -symboliques; le plein cintre du onzième siècle, avec sa noble -simplicité, sera marié à l’ogive élégante et fleurie du quinzième -siècle; pendant que les nefs s’arrondiront comme pour servir d’arcs de -triomphe, l’abside ouvrira ses nombreux vitraux pour laisser descendre -sur l’autel des flots de lumière, et la flèche prendra dans les airs son -élan sublime; au sommet apparaîtra l’archange saint Michel dans -l’attitude d’un guerrier, montrant le ciel d’une main et tenant de -l’autre une épée flamboyante dont il menacera les ennemis de l’Église et -de la France. C’est la jeunesse de l’art, avec sa naïveté et sa vigueur, -unie à la maturité, avec sa richesse et ses raffinements.</p> - -<p>Quand le vénérable Hildebert et son illustre ami, Richard II, -commencèrent les travaux de construction, en 1020 ou 1022, les Normands -avaient des rapports avec tous les pays chrétiens. En Espagne et en -Italie, ils remportaient de brillantes victoires sur les Sarrasins et -les Grecs; le souverain pontife, Benoît VIII, les appelait à son aide et -le prince de Salerne leur envoyait de riches présents; le roi de France, -Robert II, les attirait à sa cour et dans ses armées. A cette même -époque, les pèlerinages au Saint-Sépulcre étaient nom<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span>breux, et -plusieurs Normands entreprirent le voyage de la Palestine. Les -bénédictins du Mont-Saint-Michel profitèrent de toutes ces circonstances -pour connaître le progrès des arts en Europe et en Asie, et pour étudier -les plus beaux monuments de l’architecture ancienne; puis, ce fut sans -doute un humble moine dont la modestie nous a caché le nom, peut-être -Bernard, Vidal ou Hildebert qui traça le plan de la nouvelle basilique, -et aussitôt les ouvriers se mirent à l’œuvre.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_24"> -<a href="images/ill_039.jpg"> -<img src="images/ill_039.jpg" width="298" height="160" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 24.—Coupe longitudinale du Mont-Saint-Michel (de -l’ouest à l’est).</p></div> -</div> - -<p>Une idée semble dominer dans la conception de ce plan. Le grand combat -fut livré jadis au plus haut des cieux, auprès du trône de l’Éternel. -C’est pourquoi les peintres se sont plu à représenter l’Archange avec de -grandes ailes, planant au sein des régions les plus pures, et les -architectes ont choisi les sommets les plus hardis pour lui dresser des -temples; ils auraient voulu placer ses autels là même où ils fixaient le -lieu de sa victoire. Pour donner plus d’élévation à la basilique du -Mont-Saint-Michel, les religieux n’entamèrent pas la crête du rocher -(<a href="#fig_24">fig. 24</a>); ils formèrent un vaste plateau assis au milieu sur la -montagne et appuyé de chaque côté sur des murs, des piliers et des -voûtes d’une solidité inébranlable. Cette plate-forme, qui devait<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> -servir de base au sanctuaire de l’Archange, surmontait elle-même des -cryptes souterraines dont la forme et la grandeur variaient selon les -caprices du rocher.</p> - -<p>Que de souvenirs se réveillent dans la mémoire du pèlerin quand il -pénètre sous ces voûtes mystérieuses! Quelle histoire touchante est -écrite sur chacune de ces pierres! Ici se trouve le cimetière où -reposent, sous la garde de saint Michel, ces moines pieux et savants, -qui vécurent de la vie des anges et étonnèrent le monde par l’étendue de -leur savoir; plus loin est la chapelle dédiée à la <i>Vierge-Mère</i> que les -fidèles dans leur culte n’ont jamais séparée de l’Archange. Sur le -plateau artificiel, à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves, -Hildebert et Richard firent jeter les fondements de la basilique. Elle -imitait la forme d’une croix latine; la nef, qui mesurait sept travées, -se distinguait par sa grandeur austère, et la partie supérieure était un -des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture romane. Déjà les travaux -avançaient, la chapelle de Notre-Dame était achevée et l’église -s’élevait avec rapidité, quand une mort inattendue vint ravir Hildebert -à l’affection de Richard et des religieux. On était au 1ᵉʳ octobre 1023. -Le vénérable abbé fut inhumé avec ses prédécesseurs dans le petit -cimetière situé au chevet de la basilique. Sous le gouvernement d’Almod, -de Théodoric et de Suppon, la construction fut plus d’une fois ralentie -et même abandonnée; mais Radulphe de Beaumont, Ranulphe de Bayeux, les -deux Roger et Bernard du Bec se mirent à l’œuvre avec activité, et sous -la prélature de ce dernier, vers 1135, la basilique de l’Archange -dominait majestueuse sur un socle de granit. Le célèbre Robert du Mont -fit construire, du côté de l’ouest, la façade qui s’écroula dans la -suite; au quinzième siècle et au seizième, le cardinal d’Estouteville, -Guillaume et Jean de Lamps rebâtirent le chœur, qui avait été détruit -par les flammes pendant la guerre contre les Anglais.</p> - -<p>Il est difficile de se figurer l’aspect grandiose de cet édifice, que -l’on peut appeler un poème de granit. Entre la nef romane et l’abside -ogivale, une flèche élégante, sculptée avec délicatesse, s’élançait dans -les airs et portait pour ainsi dire jusqu’au ciel l’image triomphante de -l’Archange. Au jour des grandes solennités, neuf cloches faisaient -entendre une suave harmonie, et appelaient à la prière les pèlerins<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_25"> -<a href="images/ill_040.jpg"> -<img src="images/ill_040.jpg" width="470" height="223" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 25.—Vue générale de la face nord du -Mont-Saint-Michel (état actuel).</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p> - -<p class="nind">disséminés sur les grèves. Quels étaient le génie, le courage et la -puissance des religieux qui ont pu entreprendre sous les auspices de -saint Michel et exécuter de si grandes merveilles! Avec quel éclat -brillaient les sciences et les arts dans ces siècles de foi que -l’impiété moderne regarde avec dédain! Rendons hommage aux humbles -enfants de Saint-Benoît qui nous ont légué la basilique du -Mont-Saint-Michel. Le temps et la révolution ont laissé en passant des -traces profondes: la flèche qui portait la statue de l’Archange s’est -écroulée sous les coups de la foudre; le beffroi n’existe plus avec ses -neuf cloches, et les sept travées de la nef ont été réduites à quatre; -les cryptes, en particulier l’oratoire de la Vierge portant le nom de -<i>Notre-Dame-Sous-Terre</i>, la chapelle de Saint-Martin autrefois si -vénérée, et le gracieux <i>sacellum</i> de Saint-Étienne ont été destinés à -des usages profanes; des spoliateurs ont fouillé les tombeaux, pillé le -trésor et dispersé une grande partie des saintes reliques; cependant -l’église avec sa nef romane et ses vieux murs rougis par les flammes, -avec son abside ogivale et ses voûtes élancées, avec ses mille -clochetons et son escalier en dentelle de granit, reste toujours un des -chefs-d’œuvre les plus admirables et l’une des créations les plus -hardies de l’architecture et du génie du moyen âge; seule elle suffirait -non seulement pour attirer au Mont-Saint-Michel des milliers de -pèlerins, mais aussi pour prouver l’influence que le culte de l’Archange -exerça dans le cours du onzième siècle. En effet, cette basilique nous -laisse deviner quelle fut alors la glorieuse destinée du mont Tombe. Non -seulement la religion, les arts, les sciences fleurissaient à la fois -dans ce «parterre» céleste; mais la France, l’Angleterre, l’Italie, la -Belgique, l’Allemagne, la Russie et les autres contrées de l’Europe, -marchant sur les traces des bénédictins, élevaient des autels en -l’honneur du prince des milices angéliques.</p> - -<p>Cette influence produisit des effets non moins remarquables sur la -société féodale. Tour à tour les rois d’Angleterre et de France, les -ducs de Normandie et de Bretagne rendirent hommage à celui qu’ils -appelaient «Monseigneur saint Michel, le grand prévôt du paradis, le -vice-roi des armées du Seigneur,» et placèrent leurs États sous sa -puissante protection. Ainsi, dès les premières années du onzième siècle, -le roi<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_26"> -<a href="images/ill_040a.jpg"> -<img src="images/ill_040a.jpg" width="532" height="274" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 26.—Vue générale de la face ouest du -Mont-Saint-Michel (état actuel).</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p> - -<p class="nind">des Anglais, Ethelred, ayant envoyé une armée pour ravager les terres de -son beau-frère, le duc Richard, dont il croyait avoir à se plaindre, -recommanda au chef de l’expédition et à tous les soldats d’épargner le -sanctuaire de l’Archange: «Gardez-vous, leur dit-il, d’attaquer la -montagne de saint Michel; un lieu si <i>saint</i> et si <i>vénéré</i> ne doit pas -être la proie des flammes.» A l’exemple du concile de Mayence tenu en -813, une assemblée générale ordonna de célébrer la fête de l’Archange -avec pompe dans les églises de la Grande-Bretagne. Pour se préparer à la -solennité, tout chrétien qui avait l’âge requis devait jeûner trois fois -au pain et à l’eau; pendant ces jours de pénitence, les fidèles allaient -pieds nus en procession et confessaient leurs péchés, afin de se -réconcilier avec Dieu; l’usage d’aliments gras ne pouvait être autorisé -et pour toute nourriture on mangeait des racines crues; le travail -cessait dans l’étendue du royaume. Chacun devait observer ces -ordonnances, s’il ne voulait encourir des peines sévères: les riches -seigneurs versaient 130 shillings dans le trésor des pauvres, les hommes -libres payaient 30 sous d’amende, et les serviteurs étaient fustigés -toutes les fois qu’ils rompaient le jeûne prescrit.</p> - -<p>Les ducs des Normands ne furent pas moins dévots à saint Michel que les -rois d’Angleterre. Richard ajouta aux possessions des bénédictins -plusieurs riches domaines de ses États. Les lettres de donation nous -peignent la piété, la confiance et l’humilité du prince: «Quand nous -donnons à Dieu, dit-il, ce n’est pas avec nos trésors, mais avec les -siens que nous faisons l’aumône, car ce que nous avons nous le tenons de -lui; un verre d’eau froide et un denier suffisent pour nous mériter une -éternelle récompense; ainsi nous échangeons des richesses terrestres et -périssables pour des biens célestes et immortels. Avec une obole, la -veuve de l’Évangile put acheter le paradis, et Zachée obtint son pardon -en donnant la moitié de ses biens.»</p> - -<p>La charte de Richard II contient des détails importants sur -l’organisation du Mont-Saint-Michel à l’époque féodale. Le prince donna -aux religieux l’église dédiée à saint Pierre et située sur le versant de -la montagne, à la condition expresse qu’on y placerait des clercs dont -la principale occupation serait de prier pour son salut et celui de ses -descendants. Si l’un d’entre eux remplissait mal ses fonctions, l’abbé -avait<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_27"> -<a href="images/ill_041.jpg"> -<img src="images/ill_041.jpg" width="464" height="294" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 27.—Vue générale de la face est du -Mont-Saint-Michel (Restauration).</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p> - -<p class="nind">le droit de lui interdire l’office divin, et même de le déposer et de -substituer quelqu’un à sa place s’il ne revenait à résipiscence. Tous -les privilèges dont le monastère jouissait avec l’assentiment du Pontife -romain étaient renouvelés à perpétuité. Les abbés pouvaient, sans -recourir aux ducs de Normandie ni aux évêques d’Avranches, gouverner la -ville d’après les lois établies, juger les coupables, clercs ou laïcs, -et les punir selon la grièveté de leurs délits; en un mot, ils étaient -investis du même droit que les plus puissants seigneurs féodaux du moyen -âge. S’ils négligeaient le soin des âmes qui leur étaient confiées, -l’évêque ou toute autre personne craignant Dieu devait en avertir le -chef de la province, qui, de concert avec l’archevêque de Rouen et ses -autres conseillers, prendrait des mesures pour réprimer un tel désordre. -Les moines et les clercs pouvaient encore, d’après l’usage déjà établi, -recevoir les saints ordres des mains du pontife qu’ils auraient -eux-mêmes désigné; de plus, ils avaient la liberté de se faire ordonner -chez le prélat consécrateur, ou dans leur propre monastère.</p> - -<p>Richard II transmit avec son héritage sa foi et sa piété à ses deux -enfants, Richard III et Robert le Libéral que les annalistes ont -surnommé Robert le Diable, parce que, disent-ils, «il estoit grandement -fougueux et brave dans les combats.» Les deux frères aimaient à visiter -le Mont-Saint-Michel, et protégeaient les pèlerins qui traversaient la -province soumise à leur domination; Robert surtout ne mit point de -bornes à sa libéralité, et sa confiance envers le glorieux Archange se -manifesta en maintes occasions. Ce terrible guerrier, qui fondait sur -l’ennemi avec la rapidité de l’éclair, et frappait sans pitié ceux qui -le provoquaient au combat, s’adoucissait et accordait la vie aux -vaincus, dès qu’on lui demandait grâce au nom de saint Michel. On -rapporte que, l’an 1030, Alain III, duc des Bretons, vint au mont Tombe -accomplir son pèlerinage avec sa mère, Avoise, son frère, l’archevêque -de Dol et une suite nombreuse. Peu de temps après, il refusa l’hommage -qu’il devait à Robert et lança une armée sur le territoire des Normands; -mais vaincu par Néel et Auvray le Géant, il implora la clémence de son -ennemi par l’entremise d’Almod qui gouvernait l’abbaye depuis la mort -d’Hildebert II. Le duc de Normandie, qui était venu en personne se -mettre à la tête de ses soldats,<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> pendant que Rabel, chef de l’escadre, -tentait une attaque par mer, accepta une entrevue au Mont-Saint-Michel -où Alain se rendit avec Robert, archevêque de Rouen. Le prélat, qui -était l’oncle des deux rivaux, joignit ses supplications aux prières -d’Alain et obtint le pardon du coupable. Robert le Libéral, non content -de rendre la liberté à son captif, lui offrit son amitié au nom de saint -Michel et signa un traité d’alliance avec lui: «Les dits ducs, ajoute -Louis de Camps, demeurèrent le reste de leur vie fort bons amis. -L’archevêque de Rouen, Robert, et notre abbé Almod contribuèrent -beaucoup à cette paix et encore plus <i>le saint Archange</i>, à qui seul en -fut rapportée la gloire.» En témoignage de sa reconnaissance, Alain -ratifia les donations que ses prédécesseurs avaient faites aux religieux -et y ajouta d’autres domaines d’une grande valeur. La charte qu’il signa -lui-même avec l’évêque de Dol, l’évêque de Rennes, et plusieurs autres -seigneurs, n’a pas au point de vue de l’histoire une portée égale à -celle de Richard II; cependant il existe plus d’un trait de ressemblance -entre ces documents: dans l’un et l’autre c’est la même poésie, la même -foi, la même piété. Alain commence par invoquer le témoignage des -divines Écritures qui nous engagent à échanger nos biens terrestres pour -les richesses du ciel, et nous assurent que l’aumône efface le péché; -ensuite il énumère les faveurs qu’il accorde au Mont-Saint-Michel; puis -il termine en menaçant de la mort éternelle tous ceux qui oseraient dans -la suite contrevenir à ses volontés.</p> - -<p>Le mouvement qui portait l’Angleterre et la France vers le sanctuaire de -l’Archange se communiqua aux autres nations, et un comte d’Allemagne, -nommé Louis, vint au Mont pour prier saint Michel. A son retour, il -tomba malade dans un monastère du pays de Sens, demanda l’habit -religieux et mourut après sa profession. Cette influence était due avant -tout à la dévotion des peuples pour le prince de la milice céleste; mais -il faut en attribuer une part aux enfants de saint Benoît. Almod se -démit de sa charge en 1031 et mourut deux ans plus tard dans l’abbaye de -Cérisy-la-Forêt où il fut inhumé. Son successeur appelé Théodoric, neveu -de Guillaume de Fécamp et ancien abbé de Jumièges, fut enlevé à -l’affection de ses religieux peu de temps après son élection; sa -prudence et sa bonté lui avaient concilié<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> tous les esprits et gagné -tous les cœurs. De 1033 à 1048, la crosse abbatiale fut déposée entre -les mains de Suppon. Ce religieux n’avait pas obtenu le gouvernement du -monastère à la mort d’Hildebert II, malgré les désirs de Richard, duc de -Normandie; mais cette fois, grâce au crédit et à la protection de ses -amis, surtout de l’abbé de Fécamp, il vit toutes les difficultés -s’aplanir et il put prendre possession de la stalle que ses -prédécesseurs avaient occupée avec tant de distinction. Romain -d’origine, Suppon joignait à l’habileté une grande expérience des -affaires, beaucoup de générosité, de l’amour pour les sciences et les -arts, une certaine souplesse de caractère, en un mot, toutes les -qualités nécessaires pour calmer les inquiétudes que l’élection d’un -étranger avait fait naître dans l’esprit des bénédictins normands; il -sut même gagner ceux-ci par des présents de valeur, «tellement, dit dom -Huynes, que par son bon mesnage il s’acquist leur bienveillance.» Son -premier soin fut d’entretenir le goût de l’étude parmi les religieux, et -dans ce but, il enrichit la bibliothèque de plusieurs livres précieux. -Ces manuscrits et les autres de la même époque nous prouvent que les -sept arts libéraux, la grammaire, la dialectique, la rhétorique, -l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie, avaient trouvé -un asile au Mont-Saint-Michel. C’est pourquoi des savants illustres -entretenaient des relations avec les enfants de saint Benoît, ou -faisaient le voyage du mont Tombe.</p> - -<p>Sous la prélature de Suppon, le célèbre Lanfranc, que les auteurs de -l’<i>Histoire littéraire de la France</i> appellent «le plus sçavant homme et -l’une des plus grandes lumières de son siècle,» vint d’Italie en France -«avec une bande d’étudiants, tous gents de mérite, qui s’étoient -attachés à lui,» et vers l’an 1040 il se fixa dans la ville d’Avranches -pour y enseigner les lettres à une foule de disciples avides d’entendre -sa parole.</p> - -<p>L’histoire ne donne pas de détails précis sur ses rapports avec le -Mont-Saint-Michel soit pendant son séjour à Avranches, soit plus tard -quand il fut prieur du Bec, abbé de Caen, ou archevêque de Cantorbéry; -mais il est certain que les religieux prirent part à ses grandes luttes -contre Bérenger et s’intéressèrent à ses triomphes; l’un d’eux composa -même une dissertation savante pour démontrer la présence<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> réelle de -Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. Les fragments qui restent de -ce travail contiennent plusieurs arguments tirés de la tradition -chrétienne et de la croyance universelle de l’Église en faveur du dogme -que Bérenger attaquait. On trouve également dans les manuscrits du Mont -une copie de la profession de foi que celui-ci dut prononcer après l’une -de ses rétractations.</p> - -<p>Il existe des documents plus nombreux sur les relations intimes de saint -Anselme avec deux religieux de cette époque, Robert de Tombelaine et -saint Anastase. Robert qui, au témoignage d’Orderic Vital, était -remarquable par sa piété, sa sagesse et sa science, avait embrassé la -vie monastique dans les dernières années de la prélature d’Almod; il -s’était distingué entre tous les bénédictins par son habileté dans la -dialectique et avait mérité le nom de «sophiste,» qui désignait alors un -rhéteur expérimenté et un philosophe profond. Anastase, vénitien -d’origine, ne le cédait en rien à Robert pour le talent, l’éloquence, -l’intégrité des mœurs et l’aménité du caractère; il était aussi très -versé dans les langues grecque et latine. D’après son historien, nommé -Gautier, il dut arriver au Mont-Saint-Michel vers le milieu du onzième -siècle; il y reçut l’habit religieux, mais il se retira ensuite à une -petite distance de l’abbaye, sur le rocher de Tombelaine, et choisit -pour habitation une antique chapelle dédiée à la mère de Dieu. Robert -avec lequel il était lié d’étroite amitié, alla sans doute le visiter -souvent et peut-être partagea-t-il sa solitude; des historiens croient -aussi qu’il y composa sous ses yeux et à sa demande le <i>Commentaire sur -le Cantique des Cantiques</i>. On expliquerait de la sorte pourquoi il est -connu sous le nom de Robert de Tombelaine.</p> - -<p>Quand saint Anselme séjourna dans la ville d’Avranches, il fit la -connaissance de Robert, et, à partir de ce moment, il entretint avec lui -des rapports particuliers que le temps et la séparation ne purent jamais -altérer; il ne rechercha pas moins l’amitié d’Anastase pour lequel il -avait une profonde vénération et qu’il regardait déjà comme un homme -d’une éminente sainteté. Laissons-le plutôt nous dévoiler lui-même -l’affection que son âme délicate et pure éprouvait pour ses deux amis. -Quelques années avant son élévation sur le siège de Cantorbéry, étant -alors au monastère du Bec, il écrivait à Robert<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> de Tombelaine: -«Intrépide soldat de Dieu, et ami bien cher à mon cœur, quand je compare -vos progrès généreux à ma lâcheté stérile, votre sainteté me laisse à -peine la hardiesse de vous rappeler le souvenir de notre amitié. En -effet dans une vie tiède comme la mienne, il n’est point d’acte qui -puisse entrer en comparaison avec les bienfaits que votre affection me -procure, et c’est pourquoi je rougis non seulement de vous réclamer la -dette de l’amitié, mais encore d’être appelé votre ami. Cependant je ne -puis voir les autres marcher d’un pas si rapide dans le chemin du ciel, -tandis que le poids de mes péchés et ma froideur naturelle paralysent -mes efforts, sans me sentir vivement pressé au fond de l’âme d’appeler à -mon secours ceux qui marchent devant moi, non point pour qu’ils -m’attendent en ralentissant leur course, mais afin qu’ils m’entraînent -avec eux en excitant ma paresse. Puisque mes prières sont nulles ou de -peu de valeur pour moi, puis-je présumer qu’elles vous soient de quelque -utilité? Veuillez donc les rendre efficaces et pour vous et pour moi, en -y joignant la vertu de vos propres supplications. Voici le désir de mon -cœur et la prière de mes lèvres: que Dieu ne m’accorde jamais aucune -faveur sans vous la faire partager avec moi. Ainsi donc, ô vous si digne -d’être aimé et plus digne encore d’être vénéré, soyez certain que toute -ma vie je garderai les mêmes sentiments, et mettez tous vos soins à -perfectionner en moi cette charité qui sera votre œuvre. Oui, je le -sais, ce que vous demanderez pour votre frère, vous l’obtiendrez; mais, -ne l’oubliez pas de votre côté, tous les bienfaits qui me seront -accordés vous appartiendront à vous-même. Pour plus de sûreté, je vous -prie, je vous supplie de me recommander à ce saint homme Anastase dans -la société duquel vous avez le bonheur de vivre. Faites-moi connaître à -lui autant que l’absence le permet; accordez-moi la moitié de son -affection pour vous, et partagez avec lui l’amitié que je vous porte. -Puissions-nous désormais vivre par vous et avec vous, de telle sorte que -je l’aime et le vénère comme un autre Robert et qu’il me regarde aussi -comme son serviteur Anselme. Dans mon indignité, je n’ose demander ce -qui est pourtant l’objet de mes vœux, c’est-à-dire d’être uni comme un -second Robert avec Anastase, et de le voir jouir de moi comme d’un autre -vous-même. Sa renommée, semblable à un parfum délicieux, embaume déjà<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> -cette contrée; et plus elle est suave à mon âme, plus je me sens -enflammé du désir de le connaître et de l’aimer. Sa pensée ne me quitte -pas, et je m’y attache de toute mon âme depuis que l’on m’a raconté sa -vie. Prions ensemble, afin que cette affection croisse toujours dans la -mesure où elle peut augmenter dans le Seigneur. Salut à vous deux, amis -si chers.»</p> - -<p>A la fin de sa lettre, Anselme engageait Robert et Anastase à continuer -ensemble leur pèlerinage au milieu de la Babylone terrestre et à jouir -toujours de la même intimité, en attendant les joies de la Jérusalem -céleste. Ce vœu ne fut point exaucé; car les deux amis ne devaient pas -avoir la même destinée ici-bas. Anastase quitta sa chère solitude aux -instances de Hugues, abbé de Cluny, qui le pressait d’entrer dans son -monastère; ensuite à la demande du pape Grégoire VII, il alla prêcher -l’Évangile aux Sarrasins d’Espagne. De retour en France, il se retira -dans un lieu solitaire sur les Pyrénées; et après y avoir vécu quelque -temps, il se dirigea de nouveau vers Cluny. Il ne devait pas atteindre -le terme de son voyage; il mourut à Doydes dans l’ancien diocèse de -Rieux. On a de lui une <i>lettre</i> sur la sainte Eucharistie, dans laquelle -il est démontré par le témoignage de l’Écriture et des Pères que le -corps du Sauveur, né de la Vierge Marie, est présent au sacrement de nos -autels non pas en figure, mais en réalité.</p> - -<p>Robert fut chargé avec cinq religieux du Mont de rétablir le monastère -de Saint-Vigor, à côté de Bayeux dont l’évêque était alors le célèbre -Odon, frère utérin de Guillaume le Conquérant. Bientôt il quitta ses -religieux et se rendit à Rome, où le pape Grégoire VII le reçut avec -distinction et le retint auprès de lui. A la mort du pontife, Robert de -Tombelaine retourna au Mont-Saint-Michel et y termina ses jours vers -l’an 1090. Des nombreux ouvrages qu’il composa, il reste, outre son -<i>Commentaire sur le Cantique des Cantiques</i>, une lettre adressée aux -moines du Mont. Le style de Robert est facile, clair, animé et suppose -une haute culture intellectuelle. L’explication du <i>Cantique des -Cantiques</i> est pleine d’onction et de piété, et prouve que l’auteur -mérite le nom d’homme «religieux et sage,» qu’on s’accorde à lui donner. -Dans sa lettre, Robert fait la relation d’une maladie qui, pendant -plusieurs jours, tourmenta un religieux de Saint-Vigor et fournit à son -supérieur<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> l’occasion d’exercer sa douceur et sa patience. Dans les -accès du mal, l’infortuné serrait les poings avec force et se roulait -sur son lit; il avait les yeux hagards et jetait de l’écume par la -bouche. Il croyait assister au jugement de Dieu, où des voix terribles -prononçaient sa sentence de condamnation. Un homme noir accompagné de -deux monstres, lui apparut et fixa sur lui des yeux flamboyants. Mais le -malade fit trois signes de croix et fut délivré du cauchemar qui -l’oppressait. Le trait suivant suffirait pour faire l’éloge des écrits -de Robert: plusieurs savants</p> - -<div class="figcenter" id="fig_28"> -<a href="images/ill_042.jpg"> -<img src="images/ill_042.jpg" width="298" height="176" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 28.—Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles -(Angleterre).</p></div> -</div> - -<p class="nind">ont trouvé le <i>Commentaire sur le Cantique des Cantiques</i> digne du pape -saint Grégoire; quelques-uns même l’ont attribué à ce pontife et publié -sous son nom.</p> - -<p>Il est facile de comprendre quel attrait le Mont-Saint-Michel devait -offrir aux âmes pures et élevées, quand les Robert y faisaient fleurir -la piété et la science. Aussi pendant que saint Anastase accouraient -d’Italie se ranger sous la bannière de l’Archange, des guerriers bretons -et normands renonçaient aux hasards des combats et quittaient la cotte -de maille pour revêtir le froc du moine bénédictin; de ce nombre fut le -brave Néel, vicomte du Cotentin, qui s’engagea en qualité de simple<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> -frère sous la règle de saint Benoît, vécut d’une vie toute d’obéissance -et fut inhumé après sa mort dans la chapelle de saint Martin, où -reposaient Conan, Geoffroy, Rolland et Norgot. Deux autres seigneurs, -nommés Guillaume et Acelin, suivirent son exemple. Vers le même temps, -Édouard le Confesseur, fils du roi Éthelred et d’une princesse normande, -mit ses États sous la protection du glorieux Archange auquel il avait -confié son salut et sa vie, pendant les longues années d’exil passées -sur le territoire français; de plus il fit aux bénédictins l’abandon -complet de Saint-Michel-du-Mont en Cornouailles (<a href="#fig_28">fig. 28</a>), avec les -villes, châteaux-forts, terres, moulins, ports de mer qui dépendaient de -l’abbaye. Dans une charte signée de la main du roi lui-même et -contresignée par l’archevêque de Rouen et les évêques de Coutances et de -Lisieux, le pieux monarque s’exprimait en ces termes: «Au nom de la -sainte et indivisible Trinité, pour la rémission de mes fautes et le -salut de mes proches, moi Édouard, par la grâce de Dieu roi des Anglais, -<i>j’ai donné au puissant Archange</i>, à l’usage des religieux,... -Saint-Michel et toutes ses dépendances... Que le poids de l’anathème et -de la vengeance divine pèse à jamais sur la tête des coupables qui ne -respecteraient pas la présente donation.»</p> - -<p>Ces traits suffisent pour montrer l’influence du culte de saint Michel -au onzième siècle. C’est au chef de la milice du Seigneur que les -suzerains et les grands vassaux font hommage de leurs richesses; c’est -en l’honneur du prince de l’air qu’un temple magnifique est élevé au -sommet du mont Tombe; c’est au nom du belliqueux Archange que Robert le -Libéral pardonne à son ennemi; c’est sous la protection de l’ange de la -lumière que les sciences fleurissent, et sous son aile que naissent et -grandissent les plus saintes amitiés.<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span></p> - -<h4>III<br /><br /> -LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE LA CONQUÊTE D’ANGLETERRE.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-i.png" -width="50" -alt="I" /></span><span class="smcap">l</span> se glisse presque toujours des imperfections dans les œuvres où la -main de l’homme prête son concours à l’action de Dieu; il ne faut donc -pas être surpris de découvrir des ombres dans le tableau qui vient -d’être esquissé. Plus d’une fois, les ducs de Normandie, oubliant leur -rôle de simples protecteurs, imposèrent à l’abbaye des supérieurs de -leur choix, au mépris des conventions les plus sacrées et surtout au -détriment de la paix et de la prospérité du Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>Suppon, avons-nous dit, s’efforça d’abord de faire oublier ce qu’il y -avait d’irrégulier dans son élection; outre les volumes dont il enrichit -la bibliothèque, il donna au trésor de l’église des reliques précieuses -et des vases ciselés avec art. Parmi ces présents, on remarquait une -partie du bras de saint Laurent, que Robert du Mont fit enfermer plus -tard dans un reliquaire d’argent doré; un os de saint Agapit, et le chef -de saint Innocent, martyr de la légion Thébaine; un crucifix, deux anges -en argent, et un calice d’une grande valeur. Tous ces dons étaient -offerts au prince de la milice céleste, par son fidèle et dévot -serviteur, le frère Suppon.</p> - -<p>Cependant, les qualités qui avaient concilié à Suppon les suffrages des -bénédictins, furent la cause de sa disgrâce. Quand il se vit à la tête -d’une riche abbaye, il changea sa générosité habituelle en véritable -prodigalité; pour subvenir à ses dépenses excessives, il fut obligé de -vendre ou d’aliéner une partie des biens du monastère; ce qu’il fit de -sa propre autorité, sans prendre conseil des religieux: «Pour ces -noyses, dit dom Huynes, il fut déposé de sa charge et s’en retourna en -Lombardie, où il mourut le quatriesme de novembre, l’an mil soixante et -un, et fut enterré en son ancien monastère.» Il avait gouverné le -Mont-Saint-Michel l’espace de quinze années, de 1033 à 1048. Dès que -Guillaume, duc de Normandie, connut le départ de Suppon, il lui dé<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span>signa -lui-même un successeur. Cet acte arbitraire, qui dénotait si bien le -caractère du prince, était une atteinte à la liberté des bénédictins, et -pouvait avoir de fâcheuses conséquences; mais le nouvel abbé semblait -justifier le choix de Guillaume par ses vertus et l’éclat de sa -naissance. Il se nommait Radulphe de Beaumont, et appartenait à l’une -des plus illustres familles de l’époque; il avait été religieux de -Fécamp et gardien de Bernay, où il s’était acquis la réputation d’un -homme zélé, sage et prudent. Après avoir rétabli la paix dans le -monastère, il réunit les pieuses largesses de Néel, d’Acelin et des -autres seigneurs qui avaient revêtu l’habit de saint Benoît, et les fit -servir aux travaux de construction entrepris par Hildebert et Richard. -On lui doit les piliers romans et les arcs triomphaux qui soutiennent -encore aujourd’hui la tour de la basilique.</p> - -<p>La prélature de Radulphe fut couronnée par un événement qui peut nous -initier à la connaissance de cette époque. L’heure n’était pas encore -venue où les croisés devaient entreprendre la conquête du -Saint-Sépulcre; mais le mouvement qui, pendant plusieurs siècles, -ébranla l’Europe, commençait à se manifester, et déjà un grand nombre de -pèlerins affrontaient les dangers d’un voyage long et difficile pour -visiter le tombeau du Sauveur. L’abbé du Mont-Saint-Michel, cédant à -l’attrait de sa piété et à l’élan de sa foi, quitta la Normandie avec -plusieurs religieux et s’embarqua pour la Palestine. Le navire qui les -portait aborda dans l’île de Chypre, où une épreuve sensible leur était -réservée: l’un des chefs de la caravane, l’abbé Théodoric, épuisé par -l’âge et la fatigue, mourut dans un monastère dédié à saint Nicolas; en -expirant, il dit qu’il allait faire son entrée dans la céleste Jérusalem -au moment où il se proposait de pénétrer dans la Jérusalem terrestre. -Après lui avoir rendu les honneurs de la sépulture, les pèlerins -normands continuèrent leur voyage et arrivèrent dans la cité sainte, en -juillet 1058; le 29 du même mois, Radulphe de Beaumont fut atteint d’une -maladie mortelle qui l’emporta en quelques heures. La nouvelle de ce -décès ne parvint que longtemps après au Mont-Saint-Michel; ce qui -explique pourquoi deux ans s’écoulèrent avant la nomination de son -successeur.</p> - -<p>Ranulphe de Bayeux, qui avait gouverné le Mont pendant l’absence de -Radulphe de Beaumont, fut élu par les religieux en 1060. Cette<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> -prélature est l’une des plus longues et des plus glorieuses que nous -offre l’histoire du Mont-Saint-Michel. Ranulphe développa une grande -activité pour continuer les travaux que ses prédécesseurs avaient -entrepris. «Pendant le temps qu’il fut abbé, dit dom Huynes, il fit -faire la nef de l’église, laquelle plusieurs fois a esté réédifiée -tantost d’un costé tantost de l’autre, et fit plusieurs autres belles -choses qui ne se voyent plus.» Il disposa dans les cryptes un cimetière -pour l’inhumation des moines, et, comme à cette époque la Normandie -était sans cesse exposée aux attaques du dehors, il fortifia l’abbaye -surtout du côté du septentrion. De plus, à l’exemple des seigneurs -féodaux chargés de défendre eux-mêmes leurs domaines et de protéger la -vie ou la liberté des arrière-vassaux, il prit les moyens indispensables -pour la sûreté du monastère et de la ville. Son zèle ne s’arrêta pas à -ces mesures de prudence. Les clercs et les habitants du Mont, obligés de -se rendre à Avranches pour paraître devant l’officialité, étaient -exposés à mille vexations et à mille dangers, surtout de la part des -Bretons. Ranulphe porta des plaintes à l’évêque, Jean de Bayeux. -Celui-ci accueillit sa demande avec bienveillance, et lui conféra les -pouvoirs d’archidiacre avec le droit de juger les affaires litigieuses -qui seraient dévolues à son tribunal, excepté les causes majeures, par -exemple la dissolution des mariages et les épreuves par le fer chaud. En -retour, l’abbé du Mont-Saint-Michel devait donner chaque année à -l’évêque, le jour de la Purification de la Vierge, un vêtement complet, -trois livres d’encens, autant de poivre, et six tablettes de cire avec -trois cierges; les religieux s’engageaient aussi à porter tous les ans -le chef de saint Aubert à la cathédrale d’Avranches. Les annalistes -rapportent que dans ces processions Dieu se plaisait à manifester la -gloire de son serviteur par des prodiges éclatants. Un jour, disent-ils, -les religieux, après avoir célébré la messe dans l’église de -Saint-André, parcoururent selon la coutume les principales rues de la -ville, avant de reprendre le chemin du Mont; parmi les fidèles qui se -pressaient sur leur passage pour vénérer les précieuses reliques, une -femme paralysée fut guérie par l’ombre de saint Aubert. Ce miracle, -opéré à la vue d’une grande multitude, servit encore à augmenter la -vénération qui entourait la mémoire de l’illustre fondateur du -Mont-Saint-Michel.<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_29"> -<a href="images/ill_044.jpg"> -<img src="images/ill_044.jpg" width="440" height="158" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 29.—Le duc Guillaume et son armée viennent au -Mont-Saint-Michel. Fragment de la <i>Tapisserie de Bayeux</i>.</p></div> -</div> - -<p>La dignité, conférée à Ranulphe, fut transmise à ses successeurs, et, -comme l’attestent les actes et les sceaux qui nous ont été conservés, -les abbés du Mont rendirent longtemps la justice, et possédèrent -plusieurs privilèges ou exemptions, qui suffisent pour nous prouver -toute l’influence dont ils jouissaient, soit auprès des évêques, soit -dans les cours de Normandie et d’Angleterre. Cette influence se -manifesta surtout dans les graves événements qui accompagnèrent et -suivirent la conquête de 1066.</p> - -<p>Pendant les premières années de la prélature de Ranulphe, l’Angleterre -vécut en assez bonne intelligence avec la Normandie, et les deux princes -qui devaient bientôt se mesurer dans les plaines d’Hastings firent -ensemble le voyage du Mont-Saint-Michel. On les vit à la tête des -guerriers normands chevaucher côte à côte dans les chemins qui -conduisaient d’Avranches au mont Tombe. Leur entretien était amical, et -ils égayaient leurs compagnons d’armes par des saillies vives et -spi<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span>rituelles. Ce défilé est représenté sur la fameuse tapisserie de -Bayeux, dite de la reine Mathilde (<a href="#fig_29">fig. 29</a>). Le Mont-Saint-Michel y -apparaît dans le lointain sur une éminence; les seigneurs de la suite de -Guillaume portent un casque muni d’un nasal immobile et sont couverts -d’une cotte de mailles qui descend des épaules aux genoux; les autres -soldats sont coiffés d’un bonnet et vêtus d’une tunique: tous ont pour -armes des boucliers, des épées et des lances, à l’exception d’un seul -qui tient une massue à la main; la croix est figurée sur l’étendard, et -une inscription en latin porte ces mots:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">HIC: VVILLEM: DVX: ET EXERCITUS: EIUS:<br /></span> -<span class="i2">VENERUNT: AD: MONTE: MICHAELIS.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">«Ici Guillaume et son armée vinrent au Mont-Saint-Michel.» Quand ils -eurent fléchi le genou dans le sanctuaire de l’Archange, Guillaume et -Harold marchèrent sur la Bretagne pour soumettre Canon II; ils -franchirent la rivière à côté de Pontorson, atteignirent leur ennemi à -Dol et le forcèrent à prendre la fuite jusqu’à Rennes où il rallia ses -forces. De Dol les vainqueurs se portèrent sur Dinan dont ils se -rendirent maîtres après une lutte opiniâtre. La paix une fois conclue -avec le duc de Bretagne, Guillaume revint à Bayeux, reçut d’Harold le -serment de fidélité et lui promit la main de sa fille. Cette bonne -entente ne devait pas être de longue durée. A la mort d’Édouard le -Confesseur, les deux princes qui convoitaient le trône d’Angleterre -prirent les armes et se déclarèrent une guerre d’extermination. En 1066, -Harold périt à la bataille d’Hastings, et après de brillantes victoires, -qui méritèrent à Guillaume le titre de Conquérant, l’héritage de saint -Édouard passa aux mains des ducs de Normandie.</p> - -<p>Le Mont-Saint-Michel et surtout le puissant Archange ne restèrent pas -étrangers à cette expédition. Les guerriers normands, qui franchirent le -détroit, abordèrent sur les côtes de la Grande-Bretagne la nuit de la -fête de saint Michel. «Guillaume, dit dom Huynes, l’an mil soixante six -passa en Angleterre avec une grande et puissante armée pour la -subjuguer. Là, ayant pris terre la nuict de la feste st Michel, <i>ange -gardien de la Normandie</i>, il fit mettre le feu à tous ses navires pour<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> -faire entendre à son armée qu’il falloit vaincre ou mourir.» Avant le -combat, les Normands se confessaient à leurs prêtres, et se -recommandaient à leurs saints protecteurs du paradis; les Saxons, au -contraire, passaient les nuits qui précédaient les batailles à chanter -et à vider des cornes remplies de bière et de vin. Le frère de -Guillaume, Robert de Mortain, se distinguait par sa confiance envers le -belliqueux Archange non moins que par sa bravoure militaire; il montait -un superbe coursier et portait un étendard sur lequel était gravée -<i>l’image de saint Michel</i>. A la journée d’Hastings, le vaillant guerrier -tenait ce drapeau d’une main, et de l’autre combattait à la tête des -lignes. A ses côtés on voyait Taillefer, célèbre entre tous les -Normands. «Pour provoquer les Saxons à la lutte, dit Augustin Thierry, -il poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna la chanson -de Charlemagne et de Roland; en chantant, il jouait de son épée, la -lançait en l’air avec force et la recevait dans sa main droite.»</p> - -<p>Plus tard, Robert de Mortain aimait à rappeler qu’il avait combattu les -Saxons à l’ombre du drapeau de l’Archange; il s’exprimait ainsi dans une -charte que le <i>Cartulaire</i> du Mont nous a conservée: «Moi Robert, par la -grâce de Dieu, comte de Normandie, embrasé de l’amour divin, ayant porté -pendant la guerre l’étendard de saint Michel, je confirme toutes les -donations que le roi Édouard a faites aux religieux sur le territoire -anglais.» Par cet acte de générosité, ajoute dom Huynes, Robert, qui -avait «tousiours porté l’enseigne sainct Michel» pendant la lutte -sanglante des Normands contre les Anglo-Saxons, «voulut, la victoire -gaignée,» en rapporter l’honneur «à ce prince de la milice céleste.» -Guillaume lui-même disait plus tard qu’il avait remporté l’un de ses -succès les plus décisifs le jour de la fête de Saint-Michel; aussi se -montra-t-il pénétré de reconnaissance pour le glorieux Archange.</p> - -<p>Saint Michel avait protégé les guerriers normands sur le champ de -bataille; les moines du mont Tombe allaient leur prêter un puissant -secours pour introduire la civilisation française en Angleterre et -assurer le succès de la conquête. Ranulphe envoya au vainqueur six -navires équipés aux frais du monastère et lui députa quatre de ses -religieux: Ruault, prieur claustral, Scoliand, trésorier de l’abbaye, -Sérle et Guillaume d’Agon. Cette générosité était digne de l’abbé du -Mont-Saint-Michel<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> et de Guillaume le Conquérant. Les pieux enfants de -saint Benoît usèrent de leur influence pour opérer la réforme des mœurs, -rétablir la discipline ecclésiastique et corriger les abus qui s’étaient -introduits dans toute l’étendue du royaume. La réputation de sainteté -dont ils jouissaient, plutôt que la faveur du prince, leur mérita -l’honneur d’occuper une place dans l’assemblée des prélats et leur -ouvrit la porte des dignités: Ruault fut choisi pour gouverner l’abbaye -fondée à Winchester: Guillaume d’Agon monta sur le siège abbatial de -Cornouailles; Scoliand fut nommé à saint Augustin de Cantorbéry, et -Serle succéda au célèbre Westan, abbé de saint Pierre de Glocester. -Scoliand dit le Vénérable s’appliqua surtout à faire revivre l’amour de -la règle dans les monastères les plus relâchés, et les chroniqueurs ont -pu dire de lui qu’il «remit en Angleterre la discipline régulière en sa -pristine splendeur.» Serle, que le martyrologe de Hugues Mainard place -au nombre des saints, fut comparé par Guillaume de Malmesbury aux hommes -les plus remarquables pour leur science; il obtint même un rang -distingué parmi les écrivains de son temps. Défenseur du droit, ami de -la vérité, il sut faire entendre de graves avertissements aux princes et -mérita d’être appelé par l’auteur de son épitaphe le mur de l’Église, le -glaive de la vertu, la trompette de la justice. Faut-il attribuer <i>la -Chanson de Roland</i> à l’un des Avranchinais qui suivirent Guillaume en -Angleterre? Le souvenir constant de l’auteur pour «Saint-Michel del -Péril,» la place d’honneur que la fête de l’Archange occupe dans cette -Iliade, et l’autorité de plusieurs savants de nos jours, permettent de -le croire et de l’affirmer.</p> - -<p>Guillaume, non content de prodiguer ses faveurs aux moines bénédictins, -voulut aller en personne remercier l’Archange de la protection qu’il -avait accordée à ses armes; c’est pourquoi, après avoir repassé la -Manche sur les vaisseaux du monastère, il se rendit au -Mont-Saint-Michel, où il eut la joie de converser avec son ami Ranulphe -pour lequel il professait un respect et une affection qui ne se -démentirent jamais.</p> - -<p>La conquête d’Angleterre nous offre donc une des pages les plus -glorieuses de l’histoire du Mont-Saint-Michel. L’étendard de l’Archange -a flotté à la tête des armées qui ont triomphé des Anglo-Saxons;<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> -Ranulphe est devenu l’ami et le conseiller de Guillaume; le souverain -pontife et l’évêque d’Avranches ont accordé des privilèges insignes au -pèlerinage; la construction de la basilique a été poursuivie avec -activité, et le monastère, comme plusieurs abbayes du moyen âge, a pris -l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Des légendes pieuses et des -épisodes intéressants ajoutent encore un nouveau charme à l’histoire, et -contribuent à dévoiler la véritable physionomie de l’époque à laquelle -nous sommes arrivés.</p> - -<p>Il est rapporté que, vers le milieu du onzième siècle, un religieux, -nommé Drogon, vit dans la basilique trois anges sous la forme de -pèlerins; ils étaient prosternés dans l’attitude de la prière, et -tenaient de la main droite un cierge allumé, voulant par là donner un -avertissement à Drogon, qui en sa qualité de sacristain, s’était -familiarisé avec les choses saintes et marchait dans l’église sans -«respect» ni «révérence.» Le religieux ne se corrigea pas; mais bientôt, -au moment où il passait devant l’autel sans faire de génuflexion, il -reçut d’un personnage invisible un soufflet qui le renversa sur le pavé -du temple. Drogon fut envoyé dans l’île de Chausey où il pleura ses -péchés le reste de sa vie: «Ceux qui liront cet exemple, dit dom Huynes, -apprendront, s’il leur plaist, à se comporter sagement dans l’église et -à ne s’y pourmener comme ils feroient dans des halles ou places -publiques, de peur qu’il ne leur arrive un semblable chastiment.» -Souvent on entendait les esprits bienheureux chanter les louanges du -Seigneur dans la basilique de Saint-Michel. Un moine d’une grande piété, -connu sous le nom de Bernier, affirma qu’il avait entendu lui-même -pendant plus d’une heure le chant du <i>Kyrie eleison</i>; les voix qui -répétaient cette belle prière étaient si harmonieuses que le religieux -pensait être ravi au troisième ciel. Enfin, on affirmait que saint -Michel apparaissait de temps en temps sous des formes sensibles: tantôt -il avait l’aspect d’un guerrier redoutable; tantôt il ressemblait à un -globe de feu plus étincelant que le soleil. Ces récits poétiques -exprimaient les fonctions de gardien des sanctuaires et d’ange de la -lumière, que le moyen âge attribuait à saint Michel; en même temps, ils -alimentaient la foi et entretenaient le zèle des pèlerins.</p> - -<p>Tandis que les fidèles se plaçaient avec confiance sous la protection<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> -du chef de la milice céleste, les coupables redoutaient sa colère ou -venaient à ses pieds implorer leur pardon. Pendant la conquête -d’Angleterre, un gentilhomme nommé Roger, tua un pâtre de l’abbaye dans -une forêt du voisinage; après avoir erré longtemps, poursuivi par les -soldats de Guillaume, il vint se jeter aux genoux de Ranulphe et obtint -le pardon de son crime.</p> - -<p>Quelques années plus tard le Mont-Saint-Michel fut le théâtre d’un -événement qui peut être regardé comme l’un des épisodes les plus curieux -de l’histoire de Normandie. Les poètes l’ont chanté tour à tour et les -historiens l’ont raconté avec ses plus petits détails.</p> - -<p>Ranulphe, après une prélature de vingt-quatre ans, s’endormit dans le -Seigneur et fut vivement regretté de Guillaume qui l’avait toujours -estimé «comme son père, respecté comme son prélat, et révéré comme un -saint.» Le roi choisit pour lui succéder son propre chapelain, nommé -Roger, homme d’une grande valeur, mais dont l’élection parut toujours -irrégulière. Deux ou trois ans après, en 1087, Guillaume le Conquérant -descendit lui-même dans la tombe, et laissa ses États entre les mains de -ses fils, Guillaume le Roux, Robert Courte-Heuse, et Henri Beauclerc. Le -premier se fit couronner roi d’Angleterre, le second prit le titre de -duc de Normandie, et le plus jeune employa les trésors qui lui étaient -échus en héritage à se procurer de riches domaines; il prêta une somme -considérable à Robert qui lui donna en gage le Cotentin et le pays -d’Avranches. Bientôt la discorde éclata entre les trois frères. Henri -Beauclerc, poursuivi par Guillaume le Roux et Robert Courte-Heuse, se -réfugia au Mont-Saint-Michel, où Roger l’accueillit avec empressement et -lui promit sa protection: ce prince, dit dom Louis de Camps, se voyant -abandonné de tous les siens, rechercha «l’assistance du saint Archange -dans son extrême nécessité. Ce qui luy réussit selon ses désirs. Car -outre plusieurs grâces inespérées qu’il y reçut de ses frères, il en -sortit par une honorable capitulation.» Vers l’an 1091, les deux alliés -envahirent les domaines du jeune Henri avec une armée nombreuse de -soldats anglais et normands; le roi Guillaume établit son quartier -général à Avranches, et le duc Robert se fixa dans le village de Genêts -à une petite distance du Mont-Saint-Michel.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p> - -<p>Wace, dans son <i>roman de Rou</i>, nous dit que les deux armées ennemies en -venaient souvent aux mains sur les grèves, à la marée basse, et se -séparaient quand les flots montaient et menaçaient de les engloutir. Un -jour le roi chevauchait sans aucune escorte. Tout à coup les défenseurs -de la place se précipitent à sa rencontre le glaive à la main et -engagent avec lui une lutte acharnée. Les sangles du cheval se rompent -et Guillaume tombe, la selle entre les jambes. Le cheval effrayé prend -la fuite. Le roi se relève, et se défend avec une telle bravoure que ses -ennemis ne peuvent le désarmer, ni le faire reculer d’un pas. Les alliés -étant venus à son secours le délivrèrent, et comme ils le blâmaient -d’avoir exposé ses jours pour une selle, il répondit qu’il aurait été -«moult courroucié» si les Bretons avaient pu lui enlever sa selle, et -qu’il se serait rendu indigne du titre de roi. Wace était Normand; il -l’a montré dans ce récit.</p> - -<p>La guerre se prolongea longtemps et Henri repoussa tous les assauts de -ses ennemis; mais l’eau vint à manquer dans la place et les assiégés -furent livrés en proie aux ardeurs de la soif. Dans cette extrémité, le -jeune prince fit appel aux sentiments de la nature: il pria son frère, -le duc Robert, de lui donner de l’eau pour étancher la soif qui le -dévorait. Cette prière fut exaucée. Robert accorda un jour de trêve pour -renouveler les provisions de pain et d’eau; de plus, il fit passer à son -frère un tonneau de vin. A cette nouvelle, le roi Guillaume s’irrita -contre Robert et lui dit d’un ton railleur: «Vous êtes habile dans l’art -de la guerre, vous qui fournissez des vivres à vos ennemis!»—«Eh quoi! -répondit le duc, j’aurais refusé à boire à mon propre frère! Et s’il -était mort, qui nous en aurait donné un autre.»</p> - -<p>Après cette scène, les trois combattants déposèrent les armes: Guillaume -regagna la Grande-Bretagne; Robert se retira dans son duché, et Henri -demeura possesseur de ses domaines, en attendant le jour où la couronne -d’Angleterre devait être déposée sur son front. Il attribua toujours sa -victoire à une assistance visible de saint Michel, et, comme gage de sa -reconnaissance, il se montra le reste de sa vie le protecteur des -pèlerins qui visitaient le mont Tombe.<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span></p> - -<h4>IV<br /><br /> -SAINT MICHEL ET NOTRE-DAME-LA-GISANTE-DE-TOMBELAINE.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-p.png" -width="50" -alt="P" /></span><span class="smcap">armi</span> les événements qui remplissent la fin du onzième siècle et la -première partie du douzième, nous pouvons détacher trois faits -importants dans l’histoire de saint Michel: les croisés choisissent -l’Archange pour leur céleste protecteur, les moines l’invoquent contre -l’oppression de certains seigneurs féodaux, et les fidèles dans leur -dévotion l’associent à la Vierge connue sous le nom de -<i>Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine</i> (M. Corroyer) (fig. <a href="#fig_30">30</a> à 32).</p> - -<p>A l’intérieur de l’abbaye, Roger déployait un zèle actif pour rebâtir -«une bonne partie de la nef» de l’église; les bénédictins jouissaient à -l’extérieur d’une grande renommée, et l’un d’eux, appelé Hugues, fut -choisi pour gouverner le monastère de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Foulques -d’Anjou, le duc Robert et Sybille son épouse, un grand nombre de prélats -et de seigneurs firent des donations aux religieux, ou entreprirent le -voyage du Mont-Saint-Michel. Cette dévotion pour le belliqueux Archange -revêtait alors un caractère spécial. L’Église favorisait l’élan -religieux qui portait nos populations vers l’Orient, et, par un acte de -sage politique, elle prêchait les croisades qui devaient faire cesser, -du moins en partie, les guerres continuelles dont l’Europe fut le -théâtre aux dixième et onzième siècles. Les guerriers qui partaient pour -ces expéditions lointaines se mettaient sous la garde de l’ange -vainqueur du paganisme, et venaient en bon nombre prier dans le -sanctuaire du mont Tombe. Il n’en pouvait être autrement; car il existe -une sublime harmonie entre les deux cris de guerre «<i>Qui est semblable à -Dieu</i>» et «<i>Dieu le veut</i>.» Saint Michel était aussi pour les croisés le -modèle de la bravoure, et nous lisons dans la légende de sainte Hiltrude -que le sire de Trelon, avant de quitter sa Bretagne, promit à l’Archange -d’être un preux sur la terre comme il avait été lui-même «un <i>preux</i> -dans le ciel.»</p> - -<p>Le héros de la première croisade, l’immortel Godefroy de Bouillon,<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> -voulut placer son entreprise sous la protection du prince de la milice -céleste. Dans ce but, il établit à Anvers une collégiale de plusieurs -chanoines dont la principale occupation devait être de prier pour le -succès de nos armes en Orient. La cathédrale de cette ville, dédiée à -saint Michel, conserve encore un vitrail où le duc est peint avec les -chanoines qu’il avait institués. D’après de pieux récits, l’Archange -exauça les vœux des croisés; dans les grandes batailles, il les -conduisit à la victoire, et dans les dangers extrêmes, il les préserva -d’une ruine totale.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_30"> -<a href="images/ill_046.jpg"> -<img src="images/ill_046.jpg" width="273" height="135" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 30 à 32.—Enseignes ou images en plomb de la Vierge -de Tombelaine, trouvées à Paris, dans la Seine.</p></div> -</div> - -<p>Toutefois, malgré la renommée dont le sanctuaire de l’Archange jouissait -dans le monde, Roger ne parvint pas à faire oublier le vice de son -élection; enfin, ne voulant pas s’obstiner davantage à garder une -dignité à laquelle il n’était point parvenu par les voies ordinaires de -la Providence, il se retira dans l’abbaye de Cornouailles où il mourut -en 1112. Sous cette prélature, un accident vint encore éprouver les -enfants de saint Benoît: la partie de la nef nouvellement bâtie -s’écroula en 1103 et renversa la moitié de la grande salle qui servait -alors de dortoir, sans blesser aucun des religieux qui étaient couchés, -«ce qui fut tenu pour chose miraculeuse,» dit dom Louis de Camps. Dès -l’année 1106, peu de temps après le départ de Roger, le prieur claustral -de Jumièges fut désigné aux suffrages des moines qui l’accep<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>tèrent pour -abbé. Celui-ci connu également sous le nom de Roger, était un homme -d’une grande piété et d’une science remarquable, non moins habile dans -le gouvernement spirituel que dans l’administration temporelle d’un -monastère. Il mérita par son zèle d’être placé au nombre des plus -illustres serviteurs de l’Archange.</p> - -<p>Roger II exécuta des travaux considérables au Mont-Saint-Michel; non -content de réparer les ruines occasionnées par l’accident de 1103, il -fit élever de nouveaux bâtiments aussi remarquables pour la pureté du -style que pour la hardiesse et la solidité. Un incendie, allumé par la -foudre en 1112, n’abattit pas son courage; il se mit à l’œuvre, et, à la -fin de sa prélature, il avait achevé ces beaux édifices qui existent -toujours au nord de l’abbaye et dont M. Corroyer nous a donné la -description.</p> - -<p>Le désastre causé par le feu du ciel ne fut pas la seule épreuve -réservée aux religieux. Un seigneur, appelé Thomas de Saint-Jean, se mit -à dévaster les bois du monastère pour élever un château sur les falaises -de son fief; il refusa de payer les «vingt sols» qu’il devait au -Mont-Saint-Michel, et s’empara de plusieurs terres que les Bénédictins -possédaient à Saint-Pois et à Genêts. Roger II, incapable de résister -par la force à un voisin si redoutable, employa contre lui les armes de -la prière. Chaque jour, devant l’autel du «très-saint Archange,» on -chantait le <i>Miserere mei Deus</i> et le <i>Kyrie eleison</i> «d’une voix triste -et lamentable.» A cette nouvelle, Thomas de Saint-Jean ne peut maîtriser -sa colère; vite il accourt au Mont avec ses frères et plusieurs autres -seigneurs; puis, s’adressant aux religieux, il leur dit d’un ton -courroucé: «Vous êtes bien osés, vous qui ne craignez pas de faire des -vœux pour que la vengeance du ciel s’appesantisse sur ma tête.» Eux de -répondre aussitôt avec courage: «Oui, nous supplions Dieu et son -puissant Archange de prendre notre défense, et nous ne cesserons point -tant que vous exercerez contre nous vos injustes vexations.» Thomas se -laissa fléchir, et, converti par une action subite de la grâce ou poussé -par la crainte, il se jeta aux pieds des moines et demanda pardon. A -partir de ce jour, il fut un des plus généreux bienfaiteurs du -monastère. En même temps, de riches seigneurs, parmi lesquels on cite -Robert d’Avranches, Raoul Avenel,<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> Robert de Ducey et Robert de -Saint-Denis, offrirent au Mont-Saint-Michel des églises, domaines et -revenus, jurant par le bras de saint Aubert et le glaive de l’Archange -de respecter leurs donations. L’illustre</p> - -<div class="figcenter" id="fig_33"> -<a href="images/ill_047.jpg"> -<img src="images/ill_047.jpg" width="233" height="330" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 33.—Galerie de l’Aquilon.</p></div> -</div> - -<p>Baldric, évêque de Dol, vint lui-même, peu après l’incendie, visiter les -religieux et faire son offrande à saint Michel; c’est dans ce voyage -qu’il décrivit les armes apportées d’Irlande au huitième siècle.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p> - -<p>L’exemple de Thomas de Saint-Jean nous révèle un des traits saillants du -culte de l’Archange sous le régime féodal. La piété des moines envers -saint Michel prit sa source véritable dans le respect et le culte des -morts; mais la crainte des vivants et le désir de se soustraire à leurs -violences par l’intervention d’un auxiliaire puissant ne furent pas -étrangers au succès de cette dévotion. Comme la prière était en honneur -au milieu de cette société profondément chrétienne, les opprimés -appelaient le ciel à leur secours, et invoquaient saint Michel à l’heure -du danger. L’Archange donna son nom à plusieurs abbayes, prieurés et -chapelles; son image orna la crosse des évêques; son nom seul était une -menace contre les spoliateurs. Sans cette connaissance de la société -féodale, le culte du prince de la milice céleste, l’histoire du -Mont-Saint-Michel, en particulier, ne pourrait être comprise et -appréciée; son influence véritable resterait inconnue.</p> - -<p>La prélature de Roger II, et plus spécialement celle de Bernard le -Vénérable permet aussi de mettre en tout son jour un point que nous -avons signalé plus d’une fois dans le cours de cet ouvrage: saint Michel -a toujours été associé à la Mère de Dieu dans la croyance et la dévotion -des fidèles. La poésie est pleine de cette idée. L’Archange a sa place -en plusieurs mystères de la Vierge Marie: on le trouve terrassant le -dragon au moment de la Conception Immaculée; à la naissance de Jésus, il -dirige les chœurs angéliques; à l’heure de l’agonie il soutient le Fils -et console la Mère; il reçoit l’âme de Marie au sortir de son corps et -la conserve jusqu’à l’Assomption; il introduit la Vierge au ciel et la -présente devant l’auguste Trinité. Il fallait un esprit aussi pur pour -approcher de près et toucher la plus sainte de toutes les créatures -sorties des mains de Dieu. Dans les plus anciennes églises érigées en -l’honneur de Marie, l’Archange avait souvent son autel; quelquefois même -son sanctuaire s’élevait à côté de celui de la Vierge. A Roc-Amadour, -saint Michel, ange justicier, a donné son nom au plateau où siégeait -autrefois le tribunal de l’abbé; de plus, sur un arceau élevé se dresse -encore une petite chapelle romane dédiée à l’Archange et placée tout -près du sanctuaire miraculeux de la sainte Vierge; on y parvient par un -escalier taillé dans le vif, dont les anciennes marches usées par les -pas des visiteurs et des pèlerins<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> attestent la vénération des peuples -pour le prince de la milice céleste.</p> - -<p>Au Mont-Saint-Michel, cette union est plus intime et ces rapports plus -frappants. D’après l’auteur du manuscrit intitulé: <i>La Vie et les -Miracles de Notre-Dame</i>, les femmes qui allaient en pèlerinage au Mont -pour obtenir une heureuse délivrance s’adressaient à la Mère de Dieu. -Hildebert et Richard construisirent la chapelle de -Notre-Dame-sous-terre, et plus tard les abbés multiplièrent les autels -et les oratoires consacrés sous le vocable de Marie. Un accident qui se -rattache à l’incendie de 1112 nous révèle l’existence d’une image -miraculeuse, placée dans l’ancienne chapelle de -Notre-Dame-des-Trente-Cierges.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_34"> -<a href="images/ill_048.jpg"> -<img src="images/ill_048.jpg" width="81" height="99" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 34.—Enseigne de la Vierge et de saint Michel. -(Quinzième siècle.)</p></div> -</div> - -<p>Il est rapporté que, dans ce désastre, le feu n’épargna pas même les -cryptes souterraines; il y consuma tout, à l’exception d’une statue en -bois de la glorieuse Vierge, Mère de Dieu: cette image, dit dom Huynes, -ne reçut «aucun dommage des flammes, voire mesme le linge qui estoit -dessus son chef et le rameau de plumes qu’elle avoit en sa main furent -trouvez aussy entier et aussy beau qu’auparavent.»—«Cette image, ajoute -le même auteur, se voit encore sur l’autel de Notre-Dame-sous-terre.» Un -autre moine, appelé Gingatz, écrit à son tour: «Le lundy dix-neuvième -jour d’avril de l’an mil six cent quatre-vingt-quatorze, je trouvay, -derrière la boiserie de l’autel de la Vierge en la chapelle sous terre, -une ancienne image de bois, représentant la sainte Vierge avec le petit -Jésus, qui fut miraculeusement préservée lors de l’incendie général tant -de l’église et de l’ancienne chapelle dite des Trente-<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span>Cierges, que de -tous les lieux réguliers, arrivé par le feu du ciel, l’an mil cent -douze.»</p> - -<p>Le principal sanctuaire de la Vierge, honorée sous le titre de -Notre-Dame-la-Gisante, était bâti sur l’îlot de Tombelaine, à une petite -distance du Mont-Saint-Michel. Les Bollandistes en attribuent l’origine -aux ermites qui élevèrent les deux oratoires de Saint-Étienne et de -Saint-Symphorien; en effet, les plus anciens annalistes, à l’exemple -d’un auteur du neuvième siècle, le moine Bernard, désignent le -pèlerinage Normand sous le nom de <i>Saint-Michel-aux-deux-Tombes</i>, et -Gautier rapporte que saint Anastase se retira sur le rocher de -Tombelaine dans la basilique de la Mère de Dieu, où il vécut de jeûnes -et de prières. Bernard le Vénérable fit rebâtir cette église, comme nous -allons le raconter après avoir dit quelques mots du successeur de Roger -II, Richard de Mère.</p> - -<p>Roger avait la science et les vertus d’Hildebert II, mais il eut une -existence plus éprouvée; l’un trouva l’amitié de Richard quand il jeta -les fondements de la basilique, et l’autre fut arrêté au milieu de sa -carrière par Henri I, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Ce monarque, -pour plaire à un officier de sa cour, intima l’ordre à Roger de se -retirer à Jumièges, après avoir renoncé à tous ses titres et à toutes -ses fonctions. Le pieux abbé se soumit. Le 16 octobre, fête de -Saint-Michel, il déposa le bâton pastoral sur l’autel de l’Archange et -dit adieu à tous les moines qui fondaient en larmes. Il ne devait plus -les revoir ici-bas; car le 2 avril de l’année suivante il rendit le -dernier soupir et fut inhumé dans le cimetière de Jumièges. C’était en -1123; un religieux profès de Cluny, Richard de Mère, homme d’une haute -naissance, fut choisi pour succéder à Roger II. Sous cette prélature, un -bénédictin du Mont, appelé Donoald, monta sur le siège épiscopal de -Saint-Malo; deux autres, Guillaume et Gosselin, furent élus abbés de -Saint-Benoît de Fleury et de Saint-Florent de Saumur. Richard avait trop -de goût pour le luxe et la magnificence; il indisposa contre lui tous -les religieux qui n’avaient jamais regardé son élection comme légitime, -et n’approuvaient pas ses dépenses excessives; le roi d’Angleterre, -Henri I, et le cardinal Mathieu, légat du souverain Pontife, le -blâmèrent eux-mêmes de sa conduite peu conforme à la simplicité de la -vie monastique, et lui enjoi<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span>gnirent de se retirer dans le prieuré de -Saint-Pancrace où il mourut le 12 janvier 1131.</p> - -<p>Le 5 février de la même année, Bernard, religieux profès de l’abbaye du -Bec et prieur de Cernon, prit le gouvernement du Mont-Saint-Michel; -comme son prédécesseur, il fut désigné par le duc de Normandie qui -refusait aux Bénédictins le droit d’élire leur abbé; toutefois ses -qualités brillantes firent oublier bien vite ce qu’il y avait -d’irrégulier dans son élection. Il montra une grande sagesse dans -l’exercice de ses fonctions; en outre, il était fort habile dans l’art -de la parole et mérita la réputation d’un homme très éloquent; mais il -se distinguait avant tout par l’éclat de ses vertus, et sa piété lui -valut le titre de Vénérable. Pendant les dix-huit années de cette -prélature, la régularité la plus parfaite régna au sein de l’abbaye; -Henri V, roi d’Angleterre, Turgis, évêque d’Avranches, Osberne d’Évrecy, -Raoul de Colleville et autres seigneurs féodaux recherchèrent l’amitié -de Bernard le Vénérable, enrichirent le monastère de plusieurs domaines, -et montrèrent une grande dévotion à l’Archange saint Michel; -quelques-uns même à la suite de Richard de Boucey, de Jean et Radulphe -de Huisnes, revêtirent l’habit de saint Benoît et cherchèrent dans la -solitude le bonheur que la gloire des armes ne leur avait point donné.</p> - -<p>Vers cette même époque, un pénitent célèbre, Ponce de Lavaze, du diocèse -de Lodève, fit un pèlerinage au sanctuaire de saint Michel, l’ange du -repentir. Le gentilhomme, après avoir déshonoré son nom par ses -brigandages, embrassa toutes les pratiques de la vie la plus austère, -vendit ses biens pour soulager les pauvres ou réparer les injustices -dont il s’était rendu coupable, et, avec six compagnons, qu’il avait -gagnés à Dieu, il entreprit nu-pieds le voyage de Saint-Jacques en -Galice. Au retour, ils visitèrent tous le Mont-Saint-Michel et plusieurs -autres sanctuaires vénérés; puis, s’étant retirés dans la solitude de -Salvanès, ils y fondèrent une maison religieuse qui fut affiliée à -l’ordre de Cîteaux.</p> - -<p>Avec la piété, les sciences et les arts florissaient dans la cité de -l’Archange. Bernard «fit réediffier la nef» de l’église, «du costé du -septentrion;» il construisit sur «les quatre gros piliers du chœur» une -haute et belle tour, qui s’écroula dans la suite; il enrichit la -basilique de plusieurs vitraux et acheta pour le culte des ornements -précieux; il fit<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> placer dans la tour des cloches «à la voix harmonieuse -et sonore.» Elles servaient à rassembler les fidèles pour la prière, ou -à prévenir les vassaux de l’approche des ennemis. En même temps, le chef -de saint Aubert fut enchâssé dans un reliquaire en vermeil ciselé avec -art et arrondi en forme de dôme; sur la châsse on lisait l’inscription -suivante: «Ici est la tête du bienheureux Aubert, évêque d’Avranches, -fondateur du Mont-Saint-Michel. Cette cicatrice est la preuve d’un fait -miraculeux; crois-le sur la parole de l’Ange.»</p> - -<p>Le zèle de Bernard franchit les limites du cloître, et, semblable à une -flamme ardente, il communiqua au loin la lumière, la chaleur et la vie. -Les églises, les chapelles, les prieurés qui dépendaient du Mont furent -en grand nombre restaurés ou rebâtis; par exemple, à Brion, entre Genêts -et Dragey, Bernard le Vénérable fit élever une belle église et des -bâtiments spacieux; en Angleterre, il reconstruisit et dota le monastère -de Saint-Michel de Cornouailles, dont le prieur ou un autre religieux -devait chaque année accomplir le pèlerinage du mont Tombe, soit le 18 -juin, fête du bienheureux Aubert, soit le jour de la dédicace de -Saint-Michel.</p> - -<p>Le pieux abbé tourna ses regards vers l’antique monastère de Tombelaine. -Sur ce rocher solitaire, dont l’histoire est intimement liée à celle du -mont Tombe, il existait sans doute encore des vestiges de l’ancien -oratoire dédié à la Mère de Dieu; peut-être aussi les cellules habitées -jadis par les gardiens de l’îlot et par saint Anastase lui-même -avaient-elles résisté aux injures du temps et aux tempêtes si fréquentes -dans la baie du Mont-Saint-Michel. Bernard, après avoir rebâti l’église -et les anciens édifices, y plaça un prieur et deux autres moines -bénédictins. Heureux sort que celui de ces hommes dont la vie s’écoulait -partagée entre la prière et l’étude, la culture d’un petit jardin avec -la garde d’un sanctuaire de Marie et la contemplation de l’Océan qui -déroulait à leurs yeux l’immensité de ses flots!</p> - -<p>Le règne de Bernard fut fécond en grandes œuvres; mais, comme tous les -saints, le vénérable abbé se vit plus d’une fois en butte aux attaques -et aux persécutions du monde: les uns essayèrent de jeter le trouble -parmi les religieux; les autres, portant une main sacrilège sur le -domaine des pauvres, revendiquèrent une part dans les biens du<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> -monastère; à la faveur des troubles qui suivirent la mort du roi -d’Angleterre, Henri I, plusieurs habitants d’Avranches mirent le feu à -la ville du Mont-Saint-Michel, et, au témoignage de Louis de Camps, ils -réduisirent en cendre «tous les lieux réguliers et logements des -religieux,» excepté toutefois «ce grand corps de logis où est maintenant -le réfectoire: l’église ne fut pas non plus endommagée.» De son côté -Gelduin, comte de Dol, profita des troubles qui agitaient l’Avranchin et -accourut avec ses troupes ravager les terres de l’abbaye. Bernard le -Vénérable triompha de tous ses ennemis, imposant le silence aux uns par -l’énergie de sa parole, et domptant les autres par le charme de sa -vertu; mais le huitième jour de mai 1149, il s’endormit dans la paix du -Seigneur et sa dépouille mortelle reçut la sépulture dans l’église du -Mont-Saint-Michel, au bas de la nef. Un pieux et savant évêque, Étienne -de Rouen, célébra dans une pièce de vers la mémoire du saint abbé; il -loua sa prudence, sa charité, son zèle, son éloquence, son dévouement, -son humilité, sa science, son amour de la vie cachée. Bernard était -digne de restaurer Tombelaine et de mettre en honneur le pèlerinage de -Notre-Dame-la-Gisante. Dieu bénit son œuvre; car, malgré l’occupation -étrangère et les guerres de religion, le prieuré existait encore en -1666, quand le gouverneur de la Chastière reçut l’ordre de le démolir -avec le fort élevé par les Anglais.</p> - -<p>La bonne et miséricordieuse Vierge, honorée sous le nom de -Notre-Dame-la-Gisante, tendant la main au faible et à l’affligé, surtout -à la femme en danger de mort, et le belliqueux Archange à l’armure de -trempe divine, terrassant les ennemis de Dieu et de l’Église, sont unis, -confondus pour ainsi dire dans le même culte, les mêmes prières, les -mêmes chants, et représentés ensemble sur les plombs et les enseignes du -moyen âge; le symbole de la douceur et le type de la bravoure sont -proposés comme modèles à cette société féodale, à ces chevaliers -admirateurs de la force et protecteurs de la faiblesse; les deux -sanctuaires normands deviennent si célèbres que la seule ville de Paris -donne naissance à une confrérie nombreuse dont le but est de venir en -aide aux pèlerins de Saint-Michel, et consacre dans la sainte Chapelle -du Palais un autel en l’honneur de Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine, -afin de satisfaire la dévotion des<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> femmes qui ne pouvaient pas -entreprendre un long et difficile voyage à travers un pays éprouvé par -des luttes sanglantes; enfin, l’Archange vainqueur du paganisme et -l’auguste Mère de Dieu sont l’objet d’un culte spécial dans ces contrées -où le druidisme rendait à la fois des hommages aux terribles divinités -de la guerre et à la Vierge innocente et pure qui devait enfanter; -n’est-ce pas là tout un épisode, disons tout un poème de notre histoire -religieuse et nationale?</p> - -<h4>V<br /><br /> -LE MONT-SAINT-MICHEL ET ROBERT DE TORIGNI.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-a.png" -width="50" -alt="A" /></span> <span class="smcap">la</span> mort de Bernard le Vénérable, les moines bénédictins essayèrent de -revenir aux anciennes coutumes en procédant à une élection sans recourir -au suzerain; leurs suffrages se portèrent sur un religieux du Mont, -appelé Geoffroy, homme de grandes qualités et fort estimé de tout le -monde. Le nouvel élu, muni des bulles du pape Eugène III, alla recevoir -la bénédiction de l’archevêque de Rouen; mais le duc de Normandie se -crut lésé dans ses droits, et, sans égard pour les lettres du souverain -Pontife et la fidélité que le Mont-Saint-Michel lui avait gardée dans -les derniers troubles, il fit saisir le temporel du monastère et ne -consentit à le rendre qu’en échange d’une forte somme d’argent. Geoffroy -mourut l’année suivante, 1150, et reçut la sépulture au bas de la nef, à -côté de son prédécesseur. Pour ne pas s’exposer une seconde fois à -d’injustes vexations, les bénédictins demeurèrent un an sans procéder à -une élection nouvelle; mais à l’instigation de Richard de Subligny, -évêque d’Avranches, ils choisirent en 1151 le parent de ce dernier, -Richard de la Mouche, religieux profès du Mont-Saint-Michel. Aussitôt -Henri II députa des satellites pour piller l’abbaye et enlever les -objets précieux dont Bernard avait enrichi le trésor de l’église; il fit -chasser Richard de ses États et confia l’administration du mont Tombe à -des laïcs et à des clercs dont la principale occupation fut de dilapider -les biens qui restaient encore<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> aux religieux. Dans une pareille -extrémité, ceux-ci annulèrent l’élection précédente et portèrent leurs -suffrages sur le favori du prince, Robert Hardy, cellérier de l’abbaye -de Fécamp. Richard de la Mouche partit pour Rome, où il fit approuver -son élection, revint en Normandie et reçut la bénédiction des mains de -son ami, l’évêque d’Avranches, en présence d’un religieux qui l’avait -suivi et lui était resté fidèle; de son côté, Robert Hardy, voulant -plaider sa cause auprès du pape Eugène III, prit le chemin de Rome avec -ses conseillers: «Et certes, dit dom Huynes, ces troubles n’eussent si -tost finit si Dieu par l’intercession de son St Arcange n’y eust mis la -main appelant de ce monde, sur la fin de l’an mil cent cinquante deux -ces susdits abbez et l’évesque d’Avranches.» Comme Richard et Robert -n’avaient jamais présidé au chœur, ni au chapitre, ni au réfectoire, ils -furent rayés de la liste des abbés.</p> - -<p>Ces actes de violence dont les suites avaient été si fâcheuses pour le -Mont-Saint-Michel, inauguraient l’ère de persécution qui devait attirer -tant de calamités sur la Normandie et l’Angleterre, et rendre le règne -de Henri II si tristement célèbre; mais, selon la pensée de dom Huynes, -l’Archange ne permit pas que son sanctuaire fût plus longtemps profané -par les satellites du prince, et, au moment où le péril semblait plus -difficile à conjurer, la Providence suscita un homme qui devait porter à -son apogée la gloire du mont Tombe.</p> - -<p>Le 27 mai 1154, les bénédictins procédèrent à une élection régulière -dans la salle du chapitre; Robert de Torigni, ou Robert du Mont, fut élu -à l’unanimité des voix. Il devait être le plus illustre des abbés qui -ont gouverné le Mont-Saint-Michel: Dieu «le destinoit, dit dom Louis de -Camps, pour reluire en ce Mont comme un soleil après tant de ténèbres, -comme un astre favorable après une si furieuse tempeste, pour estre le -restaurateur de cette abbaye, le miroir des prélats, et l’ornement de -son ordre duquel les plus doctes escrivains de son temps ont pris -plaisir d’escrire les louanges et particulièrement Estienne, évesque de -Rennes, son grand amy et confrère de profession monastique, et cela -certes avec beaucoup de raison veu qu’ayant en soy si parfaitement allié -l’humilité religieuse avec la grandeur de la naissance, il mit en -admiration tous ceux de son siècle tant pour l’excel<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span>lence de son esprit -et pour sa rare doctrine que pour sa prudence dans toutes ses -entreprises qui le firent estimer des papes, chérir des roys, révérer -des reines et généralement aymer de tous.»</p> - -<p>Robert de Torigni, né de parents illustres appelés «Tédouin et Agnès,» -se consacra jeune encore à la vie religieuse et revêtit en 1128 l’habit -de Saint-Benoît dans l’abbaye du Bec, gouvernée à cette époque par le -sage Boson, digne héritier des vertus de Lanfranc et de saint Anselme. -Il se forma de bonne heure à l’étude des lettres divines et</p> - -<div class="figcenter" id="fig_35"> -<a href="images/ill_050.jpg"> -<img src="images/ill_050.jpg" width="276" height="136" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 35.—Sceau de Robert de Torigni, conservé aux -archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">humaines, et fit des progrès si rapides que, dès l’an 1139, un historien -anglais admira l’étendue de son savoir et le représenta comme un ardent -chercheur de livres. Il remplissait la charge de prieur claustral quand -il fut nommé à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Ce choix étant confirmé -par le métropolitain et hautement approuvé du prince lui-même, le nouvel -élu dit adieu à la chère solitude où il avait coulé les meilleures -années de sa vie et se rendit à Saint-Philbert de Montfort pour y -recevoir la bénédiction des évêques d’Avranches et de Séez, Herbert et -Girard.</p> - -<p>Dans le poste où la Providence l’avait placé, Robert «ajouta beaucoup à -l’idée qu’on avait de sa capacité; en peu de temps il donna une nouvelle -face à son abbaye, dont le temporel et le spirituel avaient également -souffert des derniers troubles.» De toutes parts on accourut<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> se ranger -sous sa houlette paternelle, et le nombre des religieux s’éleva bientôt -à soixante: «N’ayant trouvé que quarante religieux conventuels en ce -Mont, dit dom Huynes, il en receut encor une vingteine, et eust soin que -ce nombre de soixante ne diminuast, afin, par ce moyen, de satisfaire -aysément aux dévotions des pèlerins et que le service</p> - -<div class="figcenter" id="fig_36"> -<a href="images/ill_051.jpg"> -<img src="images/ill_051.jpg" width="292" height="230" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 36.—Face ouest du Mont-Saint-Michel, construite par Robert de -Torigni.—A droite figure un échafaudage de 62 mètres de hauteur, -pour le montage des matériaux nécessaires à la restauration, -commencée depuis 1872. </p></div> -</div> - -<p class="nind">divin y fut faict honorablement.» En effet, de nombreux étrangers -venaient chaque jour invoquer l’archange saint Michel et admirer la -science de Robert. Dès la seconde année de cette prélature, l’archevêque -de Rouen et les évêques d’Avranches, de Coutances et de Bayeux -visitèrent le Mont-Saint-Michel et y passèrent quatre jours, tant -étaient grands les charmes de la conversation de Robert; dans ce voyage, -Hugues, archevêque de Rouen, consacra l’autel érigé dans la crypte de -l’Aquilon. Deux ans plus tard, en 1158, Henri II, dans son expédi<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span>tion -contre la Bretagne, accomplit un pèlerinage au mont Tombe, en compagnie -de l’évêque d’Avranches qui l’avait réconcilié avec son rival, Conan IV; -le monarque dîna au réfectoire à côté des moines et combla Robert de ses -faveurs; la même année, il retourna au Mont une deuxième fois avec le -roi de France, Louis VII, quatre abbés, plusieurs personnages illustres -et un grand nombre de pieux fidèles. Ce pèlerinage est un des plus -imposants de tout le moyen âge. Ces deux monarques avec ces abbés et ces -moines, cette foule de pèlerins qui se déroule sur les grèves, monte en -spirale sur le flanc de la montagne et remplit la vaste enceinte de la -basilique, présentent un spectacle que nous avons peine à nous figurer, -même après les grandes manifestations de notre époque.</p> - -<p>«La reine d’Angleterre, disent les auteurs de l’<i>Histoire littéraire de -la France</i>, ne céda point à son époux en estime pour l’abbé du -Mont-Saint-Michel. Elle lui en donna un gage bien marqué;» car, ayant -mis au monde, «l’an (1161), à Domfront, une fille nommée comme elle, -Éléonore, elle voulut qu’il la tînt sur les fonts de baptême avec -l’évêque d’Avranches.»</p> - -<p>A l’extérieur, l’influence des religieux s’étendit au loin. Henri II -choisit Robert pour conseiller intime, et lui confia la garde du château -de Pontorson, dont il avait destitué le gouverneur sur les plaintes des -habitants du pays; quelques années plus tard, l’illustre abbé fit le -voyage d’Angleterre pour assister à la translation des reliques de saint -Edouard; et, après le meurtre de Thomas Becket, il joua un rôle -important au concile d’Avranches, à la suite duquel Henri II se fit -relever des censures de l’Église; il prit part également au concile de -Tours et contribua sans doute par ses conseils à l’extirpation du -schisme d’Octavien. De son côté le seigneur de Fougères venait alors -rendre hommage à l’abbé du Mont, et chaque année, le jour de la -Saint-Michel, il sonnait les premiers coups de cloche pour l’office -solennel. Les bénédictins n’étaient pas moins honorés à la cour de Rome, -et Alexandre III leur donna plus d’une marque de sa haute protection. En -un mot, la renommée du monastère ne connut point de bornes. Il en fut -ainsi de la prospérité matérielle; car, d’après les anciennes archives, -Robert ne reçut pas moins de cent chartes de donation.<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p> - -<p>A l’intérieur du cloître, les sciences et les arts florissaient avec un -éclat jusqu’alors inconnu, et saint Michel, l’ange de la lumière, le -prince éthéré, comme on disait souvent, n’avait jamais compté un plus</p> - -<div class="figcenter" id="fig_37"> -<a href="images/ill_052.jpg"> -<img src="images/ill_052.jpg" width="201" height="305" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 37.—Moine présentant un manuscrit à saint Michel. Dessin -colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: <i>Sancti Clementis -recognitiones</i>. Onzième siècle. Conservé à la bibliothèque -d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard. </p></div> -</div> - -<p class="nind">grand nombre de dévots serviteurs, ou plutôt d’ardents disciples. Dès le -huitième et le neuvième siècle, avons-nous dit plus haut, les chanoines -de Saint-Aubert s’étaient livrés à l’étude avec succès; dans les siècles -suivants, le Mont-Saint-Michel possédait une école où l’on cultivait -toutes les<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> branches des connaissances humaines. L’Écriture Sainte et -les principaux écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et -de saint Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres -de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, -l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la -poésie, la musique, la peinture et l’architecture, la médecine elle-même -et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les</p> - -<div class="figcenter" id="fig_38"> -<a href="images/ill_053.jpg"> -<img src="images/ill_053.jpg" width="299" height="170" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 38.—Saint Augustin écrivant sous la dictée d’un -ange.</p> - -<p>Fig. 39.—Lettre B historiée.</p> - -<p>Fig. 40.—Saint Michel terrassant le démon.</p> - -<p>Dessins au trait coloriés d’un ms. du Mont-Saint-Michel: <i>Sancti -Augustini super psalmos</i>. Onzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. -D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.</p></div> -</div> - -<p class="nind">enfants de Saint-Benoît. Tous, maîtres et élèves, vénéraient l’Archange -comme leur guide et leur patron. C’est ainsi que, dès la plus haute -antiquité, saint Michel exerce sa mission de protecteur des lettres et -de propagateur des saines doctrines.</p> - -<p>Parmi les moines du Mont-Saint-Michel, un grand nombre comme Hilduin, -Scoliand, Gautier, Raoul et Fromond, transcrivaient et enluminaient les -manuscrits précieux dont la révolution a dépouillé l’abbaye (fig. <a href="#fig_37">37 à -44</a>); d’autres composaient de pieux commentaires sur les livres saints, -ou annotaient les ouvrages des Pères de l’Église et des phi<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span>losophes de -l’antiquité; au premier rang brillaient les Anastase, les Robert de -Tombelaine, et les autres dont il a été parlé dans le cours de cette -histoire. Les travaux exécutés par ces humbles religieux ont été dans -ces derniers temps l’objet d’études sérieuses, et ont fixé l’attention -de plusieurs érudits, en tête desquels nous pouvons placer M. l’abbé -Desroches, Ravaisson, Bethmann, Taranne et Léopold Delisle. En -parcourant ces vieux parchemins que le temps a épargnés, on voit revivre -le moyen âge avec ses traits les plus saillants. La littérature est -simple et naïve, comme il convient à son berceau; les récits historiques -sont accompagnés de pieuses légendes où la poésie a une large part; la -pensée a presque toujours quelque chose d’élevé, et, à chaque page, une -note, une réflexion, une prière nous révèle les sentiments du copiste ou -du lecteur. La méditation des saintes Lettres était la principale -occupation des bénédictins; venait ensuite l’étude des Pères de l’Église -et des auteurs profanes; les arts libéraux et la linguistique elle-même -occupaient les moments de loisirs. Ainsi, pour en fournir des exemples, -un manuscrit du dixième ou onzième siècle renferme des cantiques -composés à la gloire de saint Michel et notés en musique; un autre du -onzième siècle contient un passage intéressant sur les divers alphabets. -Les couleurs employées pour les titres et les initiales, les miniatures -dont les majuscules sont ornées, les dessins qui accompagnent les récits -ou les controverses, l’écriture gothique avec ses variétés, nous -fournissent des détails importants sur le progrès des arts à la fin du -dixième siècle et dans le cours des deux siècles suivants. Les sujets -qui sont choisis de préférence et représentés dans ces enluminures -appartiennent le plus souvent à l’histoire du Mont; par exemple, c’est -l’Archange saint Michel avec le dragon sous ses pieds (fig. 37 et 40). -Nous trouvons aussi dans le volume des œuvres choisies de saint Jérôme, -de saint Augustin et de saint Ambroise, une scène où l’évêque d’Hippone -dispute avec un hérétique, pendant que Notre-Seigneur, placé au-dessus -dans une tribune, semble assister à la discussion et y prendre un vif -intérêt. Tous ces ouvrages avaient une grande valeur à une époque où les -livres étaient rares; aussi les bénédictins les regardaient comme l’une -de leurs principales richesses, vouaient à l’anathème quiconque oserait -les dérober et les plaçaient sous la garde de l’Archange lui-même. Le -volume de l’<i>Exposition mo<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span>rale de saint Grégoire</i> contient la note -suivante: «Ce livre appartient à saint Michel;..... Si quelqu’un le -dérobe, qu’il soit anathème. Amen. Fiat. Fiat. Amen dans le Seigneur.»</p> - -<p>La construction de la basilique et les travaux entrepris par les Roger -avaient favorisé ce progrès des sciences et des arts en attirant au</p> - -<div class="figcenter" id="fig_41"> -<a href="images/ill_054.jpg"> -<img src="images/ill_054.jpg" width="170" height="228" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 41.—Saint Augustin discutant contre Fauste. Miniature d’un -ms. du Mont-Saint-Michel: <i>Augustinus contra Faustum</i>. Onzième ou -douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie -de MM. Maquerel et Saillard. </p></div> -</div> - -<p>Mont des artistes habiles et des savants distingués; mais Robert de -Torigni contribua plus à lui seul que tous ses prédécesseurs à la gloire -littéraire du Mont-Saint-Michel. En effet, quelle plume fut alors aussi -féconde que la sienne? Outre les manuscrits précieux dont la -bibliothèque se trouva enrichie en peu d’années, plusieurs ouvrages -furent composés par les bénédictins eux-mêmes. L’abbaye mérita le beau -titre de <i>cité des livres</i>, et Robert, le plus savant, le plus laborieux -de tous les moines, reçut le nom de grand <i>libraire</i> du -Mont-Saint-Michel. On<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> lui doit en particulier l’<i>Histoire</i> du roi -d’Angleterre, Henri Iᵉʳ, qui est</p> - -<div class="figcenter" id="fig_42"> -<a href="images/ill_055.jpg"> -<img src="images/ill_055.jpg" width="384" height="290" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 42.—Charte de donation de Gonnor.</p> - -<p>Fig. 43.—Charte de donation de Robert.</p> - -<p>Dessins à la plume d’un ms. du Mont-Saint-Michel: <i>Cartularium -monasterii montis sancti Michaelis</i>. Douzième siècle. D’après une -photographie de MM. Maquerel et Saillard.</p></div> -</div> - -<p class="nind">la continuation du travail de Guillaume de Jumièges sur les ducs de -Normandie, l’<i>Appendice</i> à la Chronique de Sigebert, moine de Gembloux,<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> -un <i>Traité</i> sur les ordres religieux, une <i>Histoire du monastère</i> du -Mont-Saint-Michel, un <i>Prologue</i> sur l’exposition des épîtres de saint -Paul, d’après saint Augustin. Ces ouvrages et les autres du même auteur -ont un mérite sérieux; la chronique surtout a obtenu un grand et -légitime succès. Robert du Mont y corrige avantageusement les défauts de -Sigebert de Gembloux; son style calme, grave, simple, naïf parfois, est -plus en rapport avec la dignité de l’histoire; sa critique est plus -impartiale, plus judicieuse, plus sûre, sans être pourtant à l’abri de -tout reproche; il suit une méthode plus rigoureuse dans l’arrangement -des faits, ce qui le rend agréable, clair et facile à suivre. Les -auteurs de l’<i>Histoire littéraire de la France</i> en ont porté ce -jugement: «C’est, depuis la mort d’Orderic Vital, le seul historien -français que nous puissions opposer au grand nombre d’historiens anglais -qui, à la même époque, écrivaient leurs chroniques.»</p> - -<p>Sous la prélature de Robert du Mont, Guillaume de Saint-Pair, nommé «le -moine jovencel» ou «la kalandre de la solitude,» composait son <i>Roman du -Mont-Saint-Michel</i>. Il ne le cède pas à l’auteur du <i>Roman de Rou</i> pour -l’exactitude historique, et comme poète il lui est supérieur. Rien n’est -plus attachant que le récit des événements accomplis au mont Tombe -jusqu’au règne de Robert Courte-Heuse! Le but qu’il se propose -d’atteindre, son nom et celui de l’abbé sous lequel il écrit, nous sont -révélés en tête du poème:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Molz pelerins qui vunt al Munt,<br /></span> -<span class="i0">«Enquierent molt, e grant dreit unt,<br /></span> -<span class="i0">«Comment l’igliese fut fundée<br /></span> -<span class="i0">«Premierement, et estorée.<br /></span> -<span class="i0">«Cil qui lor dient de l’estoire<br /></span> -<span class="i0">«Que cil demandent, en memoire<br /></span> -<span class="i0">«Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant<br /></span> -<span class="i0">«En plusors leus, e mespernant.<br /></span> -<span class="i0">«Por faire-la apertement<br /></span> -<span class="i0">«Entendre à cels qui escient<br /></span> -<span class="i0">«N’unt de clerzie, l’a tornée<br /></span> -<span class="i0">«De latin tote et ordenée<br /></span> -<span class="i0">«Par veirs romieus novelement<br /></span> -<span class="i0">«Molt en segrei, par son convent,<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span><br /></span> -<span class="i0">«Uns jovencels; moine est del Munt,<br /></span> -<span class="i0">«Deus en son reigne part li dunt!<br /></span> -<span class="i0">«Guillelme a non de Seint-Paier,<br /></span> -<span class="i0">«Cen veit escrit en cest quaier.<br /></span> -<span class="i0">«El tens Robeirt de Torignié<br /></span> -<span class="i0">«Fut cil romanz fait e trové.»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art -chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou -humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes dont -un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de calligraphie -et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire du -Mont-Saint-Michel. Dans le beau <i>Cartulaire</i> qui remonte à cette époque, -on trouve la troisième apparition de saint Michel au bienheureux Aubert; -l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le pontife et le touche à -la tête, tandis que des personnages mystérieux jouent de divers -instruments de musique en signe de réjouissance; le lit et la chambre de -l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous, la vivacité du -coloris, les différentes ornementations des dessins nous offrent autant -de particularités à la fois originales et instructives (fig. 42 à 44).</p> - -<p>L’illustre abbé joignit à son titre de <i>libraire</i> celui d’<i>architecte</i> -du Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui -doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux -anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les -bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps de -logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et -d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont -disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de -la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent à -cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de -perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du -plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse.</p> - -<p>La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes, se -détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le saint -Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa -dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, au<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> -pied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie. Il -était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés -depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux -l’inhumèrent</p> - -<div class="figcenter" id="fig_44"> -<a href="images/ill_056.jpg"> -<img src="images/ill_056.jpg" width="201" height="282" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 44.—Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert. -Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: <i>Cartularium -monasterii montis sancti Michaelis</i>. Douzième siècle. Bibliothèque -d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard. </p></div> -</div> - -<p class="nind">avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le -sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes:</p> - -<p class="c"> -✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO.<br /> -ABBAS. HVIVS. LOCI.<br /> -✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II.<br /> -✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_057-a.jpg"> -<img src="images/ill_057-a.jpg" width="295" height="228" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"> -<p>Fig. 45.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de -l’est à l’ouest.</p> -<p><span class="smcap">Plans et Détails des Bases de la Façade romane.</span></p> -</div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_46"> -<a href="images/ill_057-b.jpg"> -<img src="images/ill_057-b.jpg" width="295" height="226" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 46.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe -transversale, du nord au sud.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span></p> - -<p>Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu. Il gouverna ce monastère -trente-deux ans et en vécut quatre-vingts (fig. 47 et 48).</p> - -<p>C’est au 23 ou au 24 juin 1186, qu’il faut rapporter la mort de -l’illustre abbé. Le Mont-Saint-Michel perdait en lui un savant et un -saint; Robert, en effet, était un théologien profond, un érudit -remarquable, un historien consciencieux, un architecte habile, et -par-dessus tout un moine régulier, pieux et zélé, en un mot l’une des -plus belles figures du cloître à cette époque si féconde en grands -hommes. Jamais cette double auréole de la science et de la vertu ne -devait briller avec autant d’éclat sur le front des religieux qui -portèrent la crosse dans la suite; cependant les hommes d’une telle -valeur impriment à leurs œuvres une forte impulsion qui se ralentit -d’ordinaire, mais ne s’arrête pas au moment où ils descendent dans la -tombe; c’est pourquoi, après la mort de Robert, le Mont-Saint-Michel -compta des années et même des siècles de prospérité.</p> - -<p>Un religieux du monastère, dom Martin, désigné dans une inscription de -l’époque sous le nom de Martin «<i>de Furmendeio</i>,» fut élu en 1187, -treize mois après la mort de Robert de Torigni. Ce long délai prouve que -les bénédictins, avant de procéder à une élection canonique, prirent -toutes les mesures de prudence nécessaires pour ne pas éveiller les -susceptibilités de Henri II. Leur choix ne pouvait tomber sur un sujet -plus digne de succéder à Robert; Martin, en effet, gouverna l’abbaye -avec sagesse, défendit énergiquement les droits de ses religieux et -montra une grande habileté dans la gestion des biens temporels; mais sa -prélature devait être de courte durée. Il mourut le 19 février 1191, et -reçut la sépulture à côté de son prédécesseur; un disque de plomb fut -aussi placé dans son sarcophage, avec l’inscription suivante:</p> - -<div class="blockquot"><p class="c"> -✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE.<br /> -FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI:<br /> -</p> - -<p class="c">Ici repose dom Martin «<i>de Furmendeio</i>,» abbé de ce lieu (<a href="#fig_49">fig. 49</a>). </p></div> - -<p>Dans cette dernière moitié du douzième siècle, le culte de l’Archange -dut principalement son extension en France et chez les nations voisines -à<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_47"> -<a href="images/ill_058.jpg"> -<img src="images/ill_058.jpg" width="499" height="240" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 47.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Face.</p> -<p>Fig. 48.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Revers.</p> - -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p class="nind">l’influence du mont Tombe, et aussi à l’institution de l’ordre de -Saint-Michel en Portugal, sous le règne d’Alphonse Henriquez. Cet ordre -fondé en 1167, avait pour but de combattre l’erreur et de défendre la -foi; les membres devaient en outre réciter chaque jour les mêmes prières -que les convers de Cîteaux, donner l’exemple de la douceur et de -l’humilité,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_49"> -<a href="images/ill_059.jpg"> -<img src="images/ill_059.jpg" width="280" height="248" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 49.—Crosse de Robert de Torigni.</p> - -<p>Fig. 50.—Crosse de dom Martin.</p> -</div> -</div> - -<p class="nind">réprimer les superbes et protéger les faibles. Cette institution, si -noble dans sa fin, était née sur un champ de bataille, à Santarem, où -Alphonse Henriquez, à la tête d’une poignée de braves, tailla en pièces -l’armée formidable d’Albrac, roi musulman de Séville, et reprit -l’étendard du royaume que l’ennemi lui avait enlevé au plus fort du -combat.</p> - -<p>Robert et ses moines, en se livrant à l’étude avec ardeur, avaient<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> -honoré celui qu’ils appelaient leur maître et dont ils se disaient les -disciples; leur maison était devenue «la cité des livres,» et leur école -«un phare lumineux» qui jetait un vif éclat au milieu de la société -féodale. A mesure que l’Église ouvrit de nouveaux asiles aux sciences et -aux lettres, et posa les fondements de ces mille universités libres qui -se disputèrent l’honneur de répandre en tous lieux le bienfait de -l’éducation,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_51"> -<a href="images/ill_060.jpg"> -<img src="images/ill_060.jpg" width="211" height="200" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 51.—Épitaphe de dom Martin.</p></div> -</div> - -<p class="nind">l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de -l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle, -avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec -saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux Albert -le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des lettres à -l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à l’exemple de -Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom et le vocable -de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes, spécialement en -celui de France, les dignités étaient souvent la récompense des travaux -intellectuels. En 1771, les chevaliers, au nombre<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> de soixante-dix-sept -étaient presque tous des savants distingués; c’est sous le même -patronage qu’une société s’est établie de nos jours pour la diffusion -des bons livres.</p> - -<p>Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres -et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres que -la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert de -Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient resserrer -les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen âge.</p> - -<h4>VI.<br /><br /> -LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE PHILIPPE-AUGUSTE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-d.png" -width="50" -alt="D" /></span><span class="smcap">epuis</span> -la mort de dom Martin jusqu’à l’an 1286, quatre abbés -gouvernèrent successivement le Mont-Saint-Michel: Jourdain, Radulphe des -Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu. Tous se montrèrent les -dignes héritiers de Robert du Mont. Les bénédictins les ayant élus -librement, leur obéirent avec le respect et la soumission qu’un moine -doit à son supérieur légitime; aussi, pendant que la France et -l’Angleterre étaient en proie à l’agitation et à la discorde, le -monastère jouit d’une grande prospérité à l’intérieur et opposa une vive -résistance aux attaques du dehors. Il est facile de juger par là avec -quelle sagesse les règles primitives laissaient aux religieux du Mont le -libre choix de leurs abbés. C’est pour avoir méconnu ce droit que les -ducs de Normandie et les rois de France compromirent plus d’une fois les -intérêts de l’abbaye.</p> - -<p>Jourdain, qui était venu se ranger sous la houlette de Robert à -l’exemple de plusieurs personnages distingués, comme Hamon de Beauvoir, -Alfred de Moidrey, Guillaume de Verdun et Raoul de Boucey, fut élu le 12 -mars 1191 et mourut le 6 août 1212, après une prélature de 21 ans. Pour -se conformer au désir qu’il avait exprimé, on l’inhuma dans le prieuré -de Notre-Dame-la-Gisante, sur le rocher de Tombelaine. Il montra une -prudence consommée au milieu des grands<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> événements dont il fut non -seulement le témoin, mais auxquels il dut prendre part, malgré son amour -de la vie humble et cachée; cependant</p> - -<div class="figcenter" id="fig_52"> -<a href="images/ill_062.jpg"> -<img src="images/ill_062.jpg" width="233" height="353" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 52.—La Merveille.—Bâtiments de l’ouest. Coupe -transversale du nord au sud. État actuel.</p></div> -</div> - -<p class="nind">ses vertus ne le mirent pas à l’abri de tous soupçons, et des esprits -malveillants critiquèrent son administration; ils portèrent même leurs<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> -plaintes au tribunal du souverain Pontife, Innocent III, qui, après un -mûr examen, rendit justice à l’accusé et infligea un blâme sévère à ses -indignes détracteurs.</p> - -<p>Radulphe des Isles était également religieux du Mont-Saint-Michel quand -il réunit les suffrages des bénédictins et prit le gouvernement du -monastère; il se fit remarquer par une grande fermeté de caractère, et -sa principale occupation fut de maintenir la discipline dans toute sa -vigueur primitive. Au témoignage des historiens les plus accrédités, il -n’occupa la stalle que six ans, de 1212 à 1218.</p> - -<p>Thomas des Chambres montra peut-être moins d’énergie que Radulphe des -Isles; mais, en retour, il se distingua davantage par l’éminence de ses -vertus, la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils. Il -ne négligea rien pour inspirer à ses religieux le détachement des biens -périssables de ce monde, ou leur faire comprendre la sublimité de leur -vocation et l’excellence de la vie monastique; dans ce but il rédigea -des constitutions, qui furent approuvées par Théobald, archevêque de -Rouen.</p> - -<p>Thomas des Chambres étant mort le 5 juillet 1225, Raoul de Villedieu lui -succéda dans la charge d’abbé. Choisi comme ses prédécesseurs parmi les -bénédictins du mont Tombe, il aimait son monastère, et, pendant les onze -années de son gouvernement, il s’occupa sans cesse à défendre les -intérêts et les privilèges de ses religieux. Il se rendit célèbre -surtout par les travaux remarquables qu’il fit exécuter, et mérita -d’être appelé par les annalistes l’un des grands «architectes» du -Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>Les quatre prélatures de Jourdain, de Radulphe des Isles, de Thomas des -Chambres et Raoul de Villedieu, renferment presque un demi-siècle, de -1191 à 1236, et embrassent une grande partie du règne de -Philippe-Auguste, le règne entier de son successeur, Louis VIII, -surnommé le Lion, et les premières années de saint Louis; de plus, elles -sont restées célèbres à cause des événements qui s’y rattachent.</p> - -<p>Philippe-Auguste, malgré les fautes qui ont terni une phase de son -existence, a mérité le nom de «<i>Charlemagne capétien</i>;» il opéra de -sages réformes pour remédier aux abus du régime féodal; il dota -magnifiquement l’Université de Paris appelée dès lors la <i>fille aînée -des</i></p> - -<div class="figcenter" id="fig_53"> -<a href="images/ill_063.jpg"> -<img src="images/ill_063.jpg" width="284" height="270" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 53.—Façades est de la Merveille et des bâtiments -formant l’entrée de l’abbaye.—Restauration.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></p> - -<p><i>rois de France</i>; il réunit à la couronne la terre d’Auvergne, les -comtés d’Artois, d’Évreux, de Meulan, de Touraine, du Maine, d’Anjou, du -Poitou, de Vermandois, de Valois et d’Alençon, avec le beau duché de -Normandie; en un mot il contribua pour une large part à fonder notre -unité nationale. Sous ce règne, le culte de saint Michel fit de rapides -progrès dans toute l’étendue de la France. Les ducs de Normandie, -surtout depuis la fameuse journée de Mortemer, en 1054, avaient presque -toujours vécu en mauvaise intelligence avec leurs suzerains, et le -Mont-Saint-Michel qu’ils tenaient sous leur domination n’offrait plus à -nos rois l’intérêt d’un sanctuaire national; Louis VII l’avait bien -visité, s’y était même réconcilié avec son ennemi, Henri II; mais cette -alliance n’avait pas été de longue durée, et la guerre s’était allumée -de nouveau entre les deux nations rivales. Avec Philippe-Auguste, le -Mont-Saint-Michel se dégage pour ainsi dire des liens de la féodalité, -et devient la propriété exclusive de la France; aussitôt les rois de la -troisième race imitent, surpassent même la piété des rois de la première -et de la deuxième dynastie: dons généreux, pèlerinages fréquents, ordre -militaire, institutions pieuses, monuments séculaires; rien ne manquera -désormais au culte du puissant et belliqueux Archange.</p> - -<p>Dans les desseins de la Providence, cette ère de prospérité commença par -des épreuves, et le nouveau Mont-Saint-Michel s’éleva sur des ruines qui -pouvaient paraître irréparables aux yeux des hommes. Sous le -gouvernement de Jourdain, Jean sans Terre, prince aussi cruel et fourbe -qu’il était poltron et débauché, mérita d’être déshérité de toutes ses -possessions relevant de la couronne de France, pour avoir assassiné son -neveu, Arthur de Bretagne. Après l’arrêt qui condamnait Jean sans Terre -comme meurtrier et contumace, Guy de Thouars, allié du roi de France, se -jeta sur la Normandie et vint attaquer le Mont-Saint-Michel: Les -Bretons, dit dom Huynes, «se ruèrent de grande furie contre ce Mont,... -mirent le feu par toute la ville et firent passer par le fil de l’épée -ceux qui se présentèrent pour leur résister.» Le feu réduisit en cendres -les maisons de la ville et, «comme son naturel le porte toujours en -haut,» il monta «de maison en maison» et «parvint jusque sous les -chapelles du tour du chœur, lesquelles n’estoient point basties ny -couvertes, comme on les voit maintenant,<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> mais comme sont les aisles de -la nef. De là sautant et gaignant de tous costez, sans qu’on y apportast -aucun remède et résistance, il brusla les toicts de l’église du -monastère et toute autre matière combustible qu’il put rencontrer. Cela -faict le duc de Bretagne, Touars et sa suite s’en allèrent et estants à -Caen racontèrent au roy Philippe tous leurs beaux faicts. Mais ce -monarque fut très marry du dégast que le feu avoit faict en ce Mont et -particulièrement à l’église Sainct Michel où les plus oppressez des -misères de ce monde recevoient de tout temps soulagement en leurs -afflictions et de plus il sçavoit bien que ceux de ce Mont ne refusoient -de luy obéyr. Ce qu’il put faire pour réparer cette faute du boutefeu -Toüars fut d’envoyer une grande somme de deniers à l’abbé de ce Mont -nommé Jourdain, lequel remédia à toutes ces pertes.»</p> - -<p>Ainsi le désastre causé par les Bretons, loin d’être irréparable, tourna -au profit du monastère et à la gloire de saint Michel; car il réveilla -l’antique dévotion de nos rois envers le prince de la milice céleste et -fournit aux religieux le moyen d’entreprendre et d’exécuter des travaux -gigantesques. Non content d’envoyer à Jourdain une grande somme de -deniers, Philippe-Auguste fit bâtir un fort sur le rocher de Tombelaine -afin de protéger le Mont contre les attaques de l’ennemi; de plus, pour -dédommager l’abbaye des pertes matérielles que devait lui causer en -Angleterre la privation des avantages dont les ducs-rois l’avaient -gratifiée, il lui donna une partie des domaines enlevés aux partisans de -Jean sans Terre. Les nombreux pèlerins qui visitaient la basilique de -l’Archange, imitèrent la générosité de Philippe II en faisant de riches -offrandes au Mont-Saint-Michel ou au sanctuaire de -Notre-Dame-la-Gisante. Déjà en 1190, une pieuse fondation avait été -faite pour l’entretien d’une lampe qui devait brûler à perpétuité devant -l’image de la Vierge. D’après une charte de l’époque, la chapelle de -Saint-Étienne était encore debout et un chanoine, nommé Pierre, en fit -l’acquisition.</p> - -<p>Les religieux triomphèrent d’une autre épreuve qui ne leur fut pas moins -sensible que l’incendie de leur maison. Jourdain et Raoul de Villedieu -eurent de graves démêlés avec Guillaume de Chemillé et Guillaume -d’Otteillé, évêques d’Avranches, touchant la juridiction et le droit de -visite; la cour de Rome dut intervenir, et, grâce à cette sage</p> - -<div class="figcenter" id="fig_54"> -<a href="images/ill_064.jpg"> -<img src="images/ill_064.jpg" width="406" height="259" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 54.—Façade nord de la Merveille.—Restauration.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p> - -<p class="nind">médiation, l’accord fut rétabli sans préjudice pour l’autorité de -l’ordinaire et les privilèges de l’abbaye.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_55"> -<a href="images/ill_065.jpg"> -<img src="images/ill_065.jpg" width="226" height="357" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 55.—La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe -transversale du sud au nord.</p></div> -</div> - -<p>Tant d’actions importantes auraient suffi pour illustrer le règne de -Jourdain et de ses trois successeurs; mais l’œuvre capitale de cette -époque est la construction de la <i>Merveille</i> (fig. 52 à 55), qu’il faut -attri<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span>buer, sinon en entier, du moins en grande partie, à ces quatre -prélats. Ils pouvaient entreprendre un travail digne de saint Michel; -ils avaient, avec le talent, la patience et la fermeté qui ne reculent -pas devant les obstacles; sous leur conduite étaient venus se ranger de -riches et puissants seigneurs, parmi lesquels on peut citer André de -Lezeaux, Rainold et Jean de Cantilly; les dons des pèlerins, par-dessus -tout les secours et l’appui de Philippe-Auguste et de ses successeurs, -ne devaient pas leur faire défaut. Un duc de Normandie avait élevé la -basilique en témoignage de sa dévotion envers le prince de la milice -céleste; il était digne d’un roi de France d’offrir la Merveille pour -dot, le jour où la nouvelle alliance avec le glorieux Archange et -l’union définitive du Mont-Saint-Michel au royaume de Clovis et de -Charlemagne étaient célébrées avec joie par tous les cœurs français.</p> - -<p>On désigne sous le nom de Merveille le corps de bâtiments qui occupent -la partie nord du Mont et regardent la mer du côté de Tombelaine; Vauban -ne trouvait rien en ce genre de plus hardi, de plus achevé; les -archéologues modernes y reconnaissent eux-mêmes le plus bel exemple -d’architecture religieuse et militaire que nous offre le moyen âge avec -ses richesses, ses gloires et ses chefs-d’œuvre. La base, assise sur le -roc et adossée au flanc de la montagne, est d’une solidité à toute -épreuve, le faîte s’élève à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves -et l’ensemble étonne le regard par sa hardiesse, ses proportions, sa -grandeur à la fois sévère et poétique. Cette construction vraiment -gigantesque se compose de trois étages superposés et de deux bâtiments -réunis en un seul tout d’une unité, d’une harmonie parfaite. Au premier -plan, se trouvent l’aumônerie et le cellier; le réfectoire et la salle -des Chevaliers forment la deuxième galerie; à la troisième zone, on voit -le dortoir et le cloître; les deux corps de logis, orientés de l’est à -l’ouest, contiennent en hauteur l’aumônerie, le réfectoire et le -dortoir, à l’est; à l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le -cloître. Les murs, appuyés par des contreforts dont la forme varie selon -la disposition des salles intérieures, restent inébranlables depuis plus -de six siècles; souvent l’incendie a dévasté le monastère; la révolution -a passé avec son esprit de destruction, et la Merveille est debout, -toujours solide dans ses parties principales, toujours majestueuse et de -plus portant le ca<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>chet des années sur ses murailles rembrunies, et -offrant à l’historien des pages émouvantes écrites pour ainsi dire sur -chacune de ses pierres.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_56"> -<a href="images/ill_066.jpg"> -<img src="images/ill_066.jpg" width="373" height="273" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 56.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest -près des grandes cheminées.</p></div> -</div> - -<p>L’aumônerie nous rappelle les abondantes distributions que le frère -aumônier faisait à certains jours aux indigents et aux étrangers dans -les<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> monastères dédiés à saint Michel et dans la plupart des maisons -religieuses. Il n’existe pas au monde une salle plus belle ni plus vaste -destinée aux pauvres de Jésus-Christ, et ces aumônes, accompagnées d’un -bon conseil ou d’une parole affectueuse, nous montrent dans les moines -du moyen âge des hommes dévoués aux véritables intérêts de l’humanité. -La porte qui s’ouvre au sud sur la petite cour d’entrée, tout près de la -tour des Corbins, nous rappelle aussi ces portes dites de la «<i>miche</i>,» -sur lesquelles le frère se tenait pour distribuer de grandes miches bien -blanches, aux malheureux qui vivaient ordinairement de pain noir. Dans -la suite, Guillaume de Lamps fit construire une autre aumônerie, sur -l’esplanade appelée le Saut-Gauthier, là même où se trouve aujourd’hui -le bureau du télégraphe.</p> - -<p>De la salle des Aumônes on pénètre par une large ouverture dans le -cellier où étaient contenues les provisions de bouche; à l’extrémité, du -côté de l’ouest, une porte s’ouvre sur les jardins, et un escalier -pratiqué dans la muraille conduit à la salle des Chevaliers (<a href="#fig_56">fig. 56</a>); -on y remarque aussi, dans la deuxième travée, le passage par lequel on -montait les provisions dans le cellier au moyen d’une roue placée à -l’intérieur; c’est par là que le célèbre calviniste, Montgommery, essaya -de pénétrer dans le monastère au prix d’une trahison qui tourna contre -lui et causa la perte de plusieurs des siens, comme on le verra dans la -suite de cet ouvrage. Depuis cette tentative infructueuse, les deux -cryptes ont porté le nom de <i>Montgommeries</i>.</p> - -<p>Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par Radulphe des Isles, -est un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture ogivale du -treizième siècle; cette salle, la plus parfaite et la mieux -proportionnée de toute la Merveille, est éclairée par neuf fenêtres, une -au sud, deux à l’est et six au nord; à l’extrémité, du côté de l’ouest, -se trouvent deux vastes cheminées (<a href="#fig_57">fig. 57</a>). Ce réfectoire, autrefois -meublé avec goût, aujourd’hui nu et mutilé, rappelle à la pensée du -visiteur une des pages intéressantes de la vie religieuse à l’époque où -la règle était observée dans toute sa vigueur primitive. Pendant une -partie de l’année, les deux repas de midi et du soir avaient lieu dans -le réfectoire commun et devaient être annoncés par l’abbé qui sonnait -les cloches du cloître et de la salle à manger; le chantre commençait -ensuite le <i>benedicite</i> et le<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> lecteur, après avoir reçu la bénédiction, -faisait une lecture édifiante tirée des <i>Leçons du temps</i> ou de la <i>Vie -des saints</i>; le reste du temps,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_57"> -<a href="images/ill_067.jpg"> -<img src="images/ill_067.jpg" width="302" height="337" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 57.—Le réfectoire. Vue prise de l’est.</p></div> -</div> - -<p class="nind">le dîner et le souper se prenaient au chapitre; alors on ne sonnait pas -les cloches, et l’on se contentait de lire seulement à midi un passage -des <i>livres</i> de Salomon.<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span></p> - -<p>La salle des Chevaliers est un vaste et superbe vaisseau gothique -admirablement disposé pour les grandes réunions (<a href="#fig_58">fig. 58</a>). Là se sont -tenus plusieurs chapitres importants; là encore se réunit la fleur des -chevaliers de Saint-Michel, l’année même de l’institution et peut-être -aussi trois ans plus tard, en 1472. Ainsi s’explique le nom traditionnel -de <i>Salle des Chevaliers</i>. Ce monument rappelle les plus beaux âges de -la vie monastique et de la chevalerie chrétienne; sous ces voûtes, le -religieux de Saint-Benoît est venu s’agenouiller devant la stalle de -l’abbé pour faire l’humble aveu de ses fautes, et le fier chevalier de -Charles IX a juré fidélité à Dieu, à la France et à son roi. La vertu du -cloître et la pompe féodale s’étaient, en quelque sorte, donné -rendez-vous dans cette vaste enceinte.</p> - -<p>Le dortoir, situé dans le voisinage du cloître et de l’église, était -construit selon les anciens usages des bénédictins: les religieux -dormaient seuls et vêtus dans un appartement éclairé par une lampe; ils -travaillaient également une partie de la journée dans la même salle, qui -se trouvait d’ordinaire attenante à la grande bibliothèque.</p> - -<p>Le cloître avec ses arcatures composées de deux rangs de colonnettes -portant des archivoltes d’un travail achevé, avec ses riches feuillages, -ses figures symboliques, ses personnages habilement sculptés, est l’un -des chefs-d’œuvre les plus curieux de l’architecture normande du -treizième siècle, et mérite d’être appelé «le palais des anges (<a href="#fig_59">fig. -59</a>).» Au milieu, il existe un préau où les bénédictins semaient des -fleurs, et dans la galerie sud se trouve le <i>lavatorium</i>, c’est-à-dire -la fontaine qui servait pour le lavement des pieds à certains jours de -fête. Ici ce n’est plus l’austère grandeur, ni la gravité majestueuse -des autres salles; tout est riant, fleuri, gracieux; c’est là, dans une -atmosphère céleste, au-dessus des tempêtes et loin des agitations du -monde, que les moines priaient, faisaient des lectures pieuses et -entendaient les conférences spirituelles au sortir du dîner. Plus tard, -par un de ces contrastes que la Révolution nous offre à chaque page de -l’histoire, ce parterre angélique servit de promenade aux victimes des -guerres civiles.</p> - -<p>Parmi les architectes qui tracèrent les plans de ces édifices somptueux -et triomphèrent des difficultés que la nature semblait leur opposer, il -se trouve sans doute plus d’un moine bénédictin; mais<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> la modestie les a -soustraits aux louanges des hommes; cependant, si leurs noms demeurent -inconnus, ils ont imprimé sur la pierre la</p> - -<div class="figcenter" id="fig_58"> -<a href="images/ill_068.jpg"> -<img src="images/ill_068.jpg" width="296" height="340" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 58.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest de -la salle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">trace du génie chrétien et élevé à la gloire de saint Michel un monument -impérissable. Quelle hardiesse et quelle ampleur dans la conception de -ces plans; quelle patience et quelle habileté dans la cons<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span>truction de -ces bâtiments; quelle poésie et quelle variété dans cette architecture; -quel intérêt et quel enseignement dans cette histoire, où tour à tour -nous voyons apparaître l’austère figure du bénédictin, la bravoure du -chevalier français et les tristes débris de nos révolutions! Oui, les -siècles ont eu raison de décorer ces édifices du titre de <i>Merveille</i>.</p> - -<p>Les travaux grandioses exécutés par Jourdain, Radulphe des Isles, Thomas -des Chambres et Raoul de Villedieu, servirent à la gloire de l’Archange -en augmentant l’éclat et la renommée du Mont-Saint-Michel. Le culte du -prince de la milice céleste n’atteignit pas son plus haut degré de -développement sous le règne de Philippe-Auguste; cependant il fit de -rapides progrès non seulement dans les monastères, mais aussi dans les -cités et les châteaux forts. Pour en citer un exemple, aux Andelys, que -Richard Cœur de Lion avait reliés ensemble et rattachés à son -merveilleux Château-Gaillard, dans cette formidable agglomération de -murailles, de bastions et de tours, saint Michel, l’archange guerrier, -avait son autel et sa statue. Partout, en France et chez les peuples -voisins, les chevaliers prenaient pour modèle l’ange qui doit être -regardé comme type surnaturel de la bravoure et de la fidélité; en -Portugal l’ordre de l’Aile prospérait et produisait d’heureux résultats; -chez les Allemands, saint Michel jouait déjà l’un des rôles principaux -dans la fameuse légende du saint <i>Graal</i>. Le saint Graal était, -disait-on, une pierre d’un grand prix qui ornait la couronne de Lucifer -avant sa chute; dans le combat livré au pied du trône de l’Éternel, -Satan, frappé à la tête par le glaive de saint Michel, avait perdu cette -pierre précieuse que les anges avaient recueillie et gardée comme un -trophée, jusqu’au jour où s’accomplit le drame sanglant du Golgotha; -alors on en fit un vase pour recevoir le sang du Christ. Ce vase ne fut -point porté en Angleterre par Joseph d’Arimathie, comme le croyaient les -chevaliers de cette nation; mais l’archange, protecteur du saint-empire, -le donna aux Allemands. Sa vertu mystérieuse nourrissait la milice des -braves destinés à sa garde. Toutefois, exilé sur la terre, il aurait -perdu ses privilèges célestes, si Dieu ne les avait conservés par de -nouvelles bénédictions: le vendredi saint, une colombe descendait du -ciel et déposait sur le vase une blanche hostie,<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> dont le contact -suffisait pour entretenir d’année en année sa fécondité</p> - -<div class="figcenter" id="fig_59"> -<a href="images/ill_069.jpg"> -<img src="images/ill_069.jpg" width="391" height="276" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 59.—Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de -la galerie ouest.</p></div> -</div> - -<p class="nind">inépuisable. Tous les chevaliers pouvaient y chercher une force -invincible, <span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span>quand ils savaient se prémunir contre les atteintes de -l’orgueil. Le saint Graal a eu le sort de la plume; il a disparu depuis -la révolte de Luther. Ces allégories et ces légendes sont naïves pour un -siècle sceptique et railleur; mais elles n’en prouvent pas moins le -caractère et la popularité du culte de saint Michel à l’époque féodale.</p> - -<p>Une autre circonstance contribua efficacement à étendre le dévotion des -peuples pour l’Archange, vainqueur de l’hérésie. Les Albigeois étaient -pour le midi de la France ce que les Danois avaient été pour</p> - -<div class="figcenter" id="fig_60"> -<a href="images/ill_070.jpg"> -<img src="images/ill_070.jpg" width="273" height="151" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 60 et 61.—Tympans de la galerie sud du cloître. Sur -le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître: -Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.</p></div> -</div> - -<p class="nind">le nord et le centre, une cause de perpétuelles alarmes et un fléau qui -dévastait sur son passage les monastères, les villes et les bourgades. -Dans les mêmes périls, on eut recours au même génie protecteur, à saint -Michel. Le héros de la croisade des albigeois, Simon de Montfort, appelé -le <i>Machabée chrétien</i>, imita le chef du peuple juif et plaça le sort de -ses armes sous la garde de l’ange tutélaire, du «grand Prince» chargé de -défendre et de conduire le peuple de Dieu. Le brave guerrier mourut au -siège de Toulouse, le 25 juin 1218; mais l’hérésie était vaincue et le -triomphe de la bonne cause était assuré. Les exemples de même nature -abondent au treizième et au quatorzième siècle. S’agit-il de combattre -le père du mensonge, aussitôt apparaît saint Michel, son heureux -contradicteur et son impla<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span>cable ennemi; c’est toujours l’affirmation du -vrai et du bien opposée à la négation, au mal, à l’erreur. Sous le règne -de Philippe-Auguste, en particulier, la dévotion au prince de la milice -céleste prit de tels développements et les pèlerinages au -Mont-Saint-Michel devinrent si nombreux, qu’il fallut établir à Paris -même une confrérie dans le but de venir en aide aux pieux voyageurs qui -allaient invoquer le secours de l’Archange dans son sanctuaire de -prédilection.</p> - -<h4>VII.<br /><br /> -SAINT MICHEL ET LA FRANCE DE SAINT LOUIS.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">a</span> sainte Chapelle et la <i>Somme</i> de <i>Théologie</i> suffiraient pour nous -donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint -Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La -France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère. -Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son -peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits de -Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer les -abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et à -l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la plus -illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première place -dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et l’auguste -Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom, son image -dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et les -beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage, sur les -sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de louanges -et de prières. L’Archange avait presque toujours une place d’honneur -dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre «les sources -de la <i>Divine Comédie</i>.» La flotte pisane vogue-t-elle vers les côtes -d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel sonne la -trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur et l’apôtre -des gentils descendent aux enfers, l’ange con<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span>ducteur des âmes les -accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis, c’est -encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le séjour de -la félicité.</p> - -<p>Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce -mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de -saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses</p> - -<div class="figcenter" id="fig_62"> -<a href="images/ill_072.jpg"> -<img src="images/ill_072.jpg" width="81" height="202" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 62.—Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu. -Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12 -février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous -léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir -l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds -de l’Archange.</p> - -<p>Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient jamais -complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de décadence; -le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec l’Évangile -chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout avait bâti un -grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises ou cha<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span>pelles sous -le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour protecteur; depuis -l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les pèlerins qui -accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.» Mais cet élan -généreux des populations, alors si profondément attachées à la foi de -leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié du</p> - -<div class="figcenter" id="fig_63"> -<a href="images/ill_073.jpg"> -<img src="images/ill_073.jpg" width="83" height="211" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 63.—Sceau et contre-sceau de Richard. Archives -nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi nous -pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et la -regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion envers -le saint archange atteignit son apogée.</p> - -<p>Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes, -confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et -employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages, soit -pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité d’abbé -dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul de -Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences à<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> -ceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle datée -de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait -«honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre, -l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en même -temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure ainsi -que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle. Richard, -dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute couverte -de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la mode,» il -donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans les villes et -les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain pontife, qui -modifia la bulle précédente et défendit en général aux abbés de bénir -solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe, vespres et -laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était le centre d’une -grande association de prière et de fraternité, que plusieurs abbayes -indépendantes avaient formée entre elles.</p> - -<p>Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus significatif -relativement au culte de saint Michel et le plus heureux pour le mont -Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de France, célèbre -déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un premier voyage au -Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant laquelle il avait plus -d’une fois échappé à la mort. Il arriva au pied de la montagne, suivi -d’une brillante escorte. Richard, qui était descendu avec ses moines -pour le recevoir, le complimenta et le conduisit dans la basilique au -chant des hymnes et des psaumes. Après une fervente prière, saint Louis -déposa sur l’autel de l’Archange une somme considérable pour réparer la -croix des grèves et augmenter les fortifications de l’abbaye. Ce -pèlerinage solennel accompli par le plus pieux de nos rois, ce don fait -à l’Archange lui-même sur son autel privilégié, tout ce concours de -circonstances a une haute portée pour l’histoire de saint Michel et de -son culte.</p> - -<p>Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il -disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy, dit -dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui est -dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor, mais -pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer un<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> -autre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer le -chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le -cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée -qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du -nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications du -Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse inexpugnable. -Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus beaux modèles -d’architecture militaire au moyen âge.</p> - -<p>En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas de -la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux du -Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire -observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de son -monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui étaient -soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée ne -l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété -contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au -Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la -sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à -saint Nicolas, son patron.</p> - -<p>Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de -sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième -pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale -promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas; -de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées -parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au -village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la -Pentecôte.</p> - -<p>La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude de -pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient chaque -jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant aucun -sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour satisfaire -leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de grands coupables -traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et de là se rendre à -Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le chemin de Rome, d’où -ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième siècle<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> comme dans les -âges précédents, les peuples vénéraient en saint Michel non-seulement le -prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir, l’appui, le guide des -malades et des affligés.</p> - -<p>Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur -côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des -horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre fut -l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant échappé à -la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de Tunis, attribua -cette grâce à saint Michel, protecteur de la France, et conserva -toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange; c’est pourquoi -sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de la milice céleste -présida au progrès et à la formation de notre unité nationale.</p> - -<p>Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs -domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui -montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et -déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux -contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot et -Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas Alexandre, -et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la sépulture dans la -basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë, prieur claustral, lui -succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis de Camps, charma par sa -modestie les riches seigneurs de la contrée et les rendit «libéraux de -plusieurs belles terres et seigneuries en faveur des religieux.» Il -reçut de Rome des bulles qui confirmaient les dites donations et -accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges.</p> - -<p>Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans -le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du -culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier à -l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de -l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes, -non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de -précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons -aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge -n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils -étaient<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> quelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient -surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou -des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire -cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la force -physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le glaive -matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III, -défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les -pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_64"> -<a href="images/ill_074.jpg"> -<img src="images/ill_074.jpg" width="126" height="140" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 64.—Enseigne (image) en plomb de saint Michel -trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.</p></div> -</div> - -<p>Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent sur -les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.» -Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante -épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au -service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur les -destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province de -Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une bande -de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath et -répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la France -de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un solennel -hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer dans -l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne.</p> - -<p>Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe le<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> -Hardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat de son -règne, montra la même vénération, la même générosité que ses ancêtres -pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave jusqu’à -l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre l’Église, -prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait sur la nature -fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce règne, un -religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit le -gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla -recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et -revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut -reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer -d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent -dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité -sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile, -quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de -l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet -1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches furent -fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et d’autre. Les -toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres logis furent -bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent presque -aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le célèbre Robert -du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et ensevelit sous ses -décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur. D’autres désastres -signalèrent les premières années du treizième siècle. D’après les -annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses renversèrent les maisons -et déracinèrent les forêts; la mer franchit ses limites, exerça de -grands ravages sur le littoral et engloutit dans son sein «des animaux -d’espèces diverses.»</p> - -<p>Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant d’épreuves, -entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre avec un zèle -infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout du roi de France, -il put relever une partie des ruines et refaire les toitures de -l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit les magasins -de l’abbaye et continua les fortifications commencées par ses -prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma tous les -droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux pèlerins.<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> -Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu ralenties -depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel. L’évêque -d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour faire sa -visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte du -monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en -teste.»</p> - -<p>Le plus illustre pèlerin que reçut Guillaume du Château fut le roi de -France, Philippe le Bel. Ce prince, non content de favoriser les -bénédictins, en leur accordant le droit de pêche à Bricqueville et à -Genêts, voulut à l’exemple de ses ancêtres, visiter en personne le -sanctuaire du Mont-Saint-Michel; il se mit en route dans le cours de -l’année 1311, et prit le chemin de la Normandie, suivi d’une brillante -escorte. Guillaume du Château, qui avait su gagner «ses bonnes grâces,» -célébra sa réception avec tout l’éclat que réclamait la majesté royale. -Le monarque gravit le flanc de la montagne, entra dans la basilique et -fléchit le genou pour prier le saint Archange; il fit ensuite de riches -présents à l’abbaye et déposa sur l’autel deux épines de la sainte -couronne avec une relique insigne de la vraie croix; il joignit à ces -dons la somme considérable de 1,200 ducats pour l’acquisition de la -fameuse statue de saint Michel en lames d’or, que l’on admirait encore -au seizième siècle sous le grand crucifix de la nef. Dans la suite -Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Iᵉʳ, Charles -IX avec le prince Henri son frère, la fleur de la chevalerie française, -plusieurs évêques suivis de leur clergé, des foules nombreuses viendront -accomplir leur pèlerinage au Mont-Saint-Michel pour continuer les -glorieuses traditions des anciens âges; et aujourd’hui, malgré nos -récentes manifestations, «nous avons peine à nous faire une idée du -respect et de la vénération que la sainte montagne inspirait autrefois -(M. Demons).»</p> - -<p>Guillaume du Château ne vécut que trois ans après le pèlerinage de -Philippe le Bel; il mourut le 11 septembre 1314, et fut inhumé dans la -basilique, au bas de la nef. Pendant cette prélature, un écuyer nommé -Pierre de Toufou fut établi gardien de la porte du Mont-Saint-Michel, -moyennant deux pains et une quarte de vin de Brion par jour, plus une -somme annuelle de 25 sols de monnaie. Les religieux, d’après un registre -ouvert à cette époque, devaient aussi fournir des<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> hommes au roi pour -l’armée de Flandre, et un jeune seigneur, appelé Robert Roussel, se -chargea par procuration de ce service onéreux.</p> - -<p>L’année même de la mort de Guillaume du Château, les bénédictins -choisirent pour lui succéder le prieur de Saint-Pair, nommé Jean de la -Porte; celui-ci resta vingt ans à la tête du monastère et mérita d’être -placé parmi les premiers abbés du Mont-Saint-Michel. Ses religieux -rendirent de lui le plus beau témoignage, dans une supplique adressée au -souverain pontife: «Jean de la Porte nous a gouverné selon Dieu, -écrivaient-ils; son humilité, sa piété, sa mansuétude, l’intégrité de -ses mœurs, sa patience dans les épreuves, son amour de la justice, sa -vie exemplaire, la bonne réputation qu’il s’est acquise, le charme de sa -conversation en ont fait un pasteur accompli et un homme d’une grande -probité.» Après son élection, le nouvel abbé se présenta devant le -chapitre d’Avranches, qui administrait le diocèse depuis la mort de -Michel de Pontorson; mais les chanoines le renvoyèrent à l’évêque de Dol -qui le bénit en présence de l’abbé de la Lucerne; ensuite il fit serment -de fidélité au roi de France et en reçut des lettres de protection près -du bailli du Cotentin. Jean de la Porte ayant gouverné son monastère -avec sagesse et fermeté, mourut le jour du vendredi saint, 14 avril -1334, à l’heure où les religieux devaient réciter l’office divin. Tous -l’avaient aimé comme un père pendant sa vie; après sa mort, ils le -vénérèrent comme un saint. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans la -chapelle dédiée à saint Jean l’Évangéliste, devant l’autel de la très -sainte Trinité. Les bénédictins élevèrent à la mémoire de l’illustre -abbé un mausolée remarquable, avec «son effigie relevée en bosse et -revestue pontificalement;» ses armes, où brillait le symbole de la -douceur unie à la force et à la charité, furent aussi reproduites dans -le vitrail qui surmontait le tombeau, et à la voûte de la nef.</p> - -<p>Jean de la Porte s’efforça d’inspirer l’amour de la règle par ses -paroles et surtout par ses exemples; en même temps il employa tous les -moyens qu’il avait à sa disposition pour favoriser les hautes études. -Ses efforts ne furent pas inutiles. A cette époque l’abbaye compta parmi -ses membres des hommes de mérite, au nombre desquels figure Jean Enète. -Ce religieux était versé dans la connaissance de l’Écriture sainte et de -la théologie; et même, si l’on en juge par les ouvrages<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> qui lui -appartenaient, il n’était pas étranger à l’étude de la langue hébraïque. -Comme la plupart des savants, il aimait les livres, et l’un de ses amis, -nommé Jean Hellequin, ne trouva pas de présent plus agréable à lui -offrir qu’une <i>Bible</i> du prix de 10 livres et un volume des <i>Sentences</i> -de Pierre Lombard, qu’il avait acheté 8 livres parisis.</p> - -<p>Rien ne manquait alors à la prospérité du mont Tombe et saint Michel -était honoré sous tous les titres que nos pères aimaient à lui donner. -Le monastère acquit de nouveaux revenus en Bretagne, dans la ville -d’Avranches, à Jersey et dans le diocèse de Coutances; les rois Louis X, -Philippe V et Charles IV accordèrent de nouveaux privilèges au -Mont-Saint-Michel et mirent leur couronne sous la garde de l’Archange; -le souverain pontife Jean XXII, la reine Jeanne de France et les ducs de -Bretagne, le roi d’Angleterre Édouard II, plusieurs évêques et seigneurs -féodaux écrivirent au vénérable abbé ou envoyèrent des présents au -sanctuaire de saint Michel; les grandes voies de Paris, d’Angers, de -Rennes étaient couvertes de pèlerins qui se réunissaient sur les grèves, -et là se rangeaient en longues files pour gravir le versant de la -montagne et faire leur entrée solennelle dans les vastes nefs de la -basilique; ils retournaient ensuite dans leur pays et y racontaient les -merveilles dont ils avaient été les heureux témoins. Cependant à la -France riche, prospère et triomphante, telle que saint Louis l’avait -faite, allait succéder une France pauvre, humiliée, vaincue. La ligne -directe des Capétiens venait de s’éteindre pour faire place à la branche -puînée des Valois; la guerre de cent ans avec ses horreurs s’annonçait -déjà menaçante; un vainqueur impitoyable devait bientôt battre en brèche -nos vieilles institutions féodales pour établir sa domination sur un -amas de ruines et tenter d’introduire chez nous une dynastie que la loi -salique proscrivait. La vieille abbaye normande changea d’aspect. Robert -de Torigni ne sortait pas de son monastère sans être accompagné de ses -vavasseurs portant la lance au poing et l’écu sur la poitrine. Cette -pompe féodale prit de tels développements sous Richard Toustin, que -l’archevêque de Rouen, Eudes Rigault, et le souverain Pontife lui-même -se crurent obligés d’y porter remède. Dans les <i>Constitutions</i> de -l’époque, il est défendu aux moines de «boire dans des verres au pied -cerclé d’argent ou d’or,» de porter<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> des «couteaux à manche richement -ciselé,» de sortir sur des «chevaux caparaçonnés, avec des selles ornées -d’arabesques.» Cette magnificence disparaîtra dans les siècles suivants -pour faire place à la pauvreté; ces vases de prix seront engagés ou -vendus pour alimenter la garnison du château et nourrir les derniers -défenseurs de la France. Mais d’autres gloires étaient réservées au -Mont-Saint-Michel dans ces temps malheureux, et l’Archange guerrier -allait remporter de nouveaux triomphes; après avoir présidé à la -formation de nos grandes universités en qualité de prince de la lumière, -il devait se présenter à nos armées vaincues comme l’ange des -<i>batailles</i>, le type de la bravoure et de la fidélité.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_075.jpg"> -<img src="images/ill_075.jpg" width="125" height="201" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 65.—Sceau de la baronnie de l’abbaye du -Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452.</p> - -<p>Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_III-b"></a><br /> -<img src="images/barr_007.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE III<br /><br /> -<small>SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS.</small></h3> - -<h4>I.<br /><br />L’ÉPISODE DES PETITS PÈLERINS.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_u.png" -width="120" -alt="U" /></span><span class="smcap">n</span> -écrivain versé dans l’étude du moyen âge, M. L. Gautier, a tracé les -principaux caractères du culte de saint Michel pendant la guerre de cent -ans: «Rien, dit-il, ne se ressemble moins que la France des Capétiens et -celle des Valois. Avant la guerre de cent ans, la France était, à tout -le moins, aussi peuplée que de nos jours; elle était généralement riche -et prospère, et le sort des classes inférieures y était peut-être aussi -fortuné qu’aux meilleurs jours de notre histoire. Mais la guerre de cent -ans a tout changé, et elle a fait de ce beau pays une terre dépeuplée et -misérable. Il y a des populations françaises qui ont, à cette époque, -couché dans leurs églises durant plusieurs années, tant leurs -habitations étaient menacées par les Anglais et les compagnies. On ne -peut guère se faire l’idée d’une telle misère, ni surtout d’une telle -décadence. Le sens de la justice avait notablement baissé, et, comme le -montrent nos lettres de rémission, le crime n’inspirait plus l’horreur -qu’il doit inspirer. Le jour vint où l’on vit à Paris se pavaner -l’Anglais insolem<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span>ment vainqueur, et là, tout près de l’Anglais, dans le -palais de saint Louis, un pauvre vieux roi de France qui avait perdu la -raison. Quelquefois le pauvre Charles se mettait aux fenêtres de ce -palais qu’on lui laissait par pitié, et il était acclamé par tout ce qui -restait encore de bons Français dans la capitale déshonorée de la France -conquise. C’est alors que tous les Français se prirent à penser à saint -Michel et à en faire leur idée fixe. Ils voyaient dans le ciel les -grandes ailes lumineuses de l’Archange, qui s’étendaient au-dessus de ce -beau pays, et qui nous promettait, en quelque sorte, la revanche tant -souhaitée. Saint Michel fut obstinément, opiniâtrément aimé, prié, -attendu, désiré, et c’est vers le sanctuaire du mont Tombe que se -dirigeait le regard de l’espérance universelle. Jeanne d’Arc a partagé -cette espérance; Jeanne d’Arc a eu ce regard. On sait le reste, et -comment, la plus simple, la plus candide, la plus charmante de toutes -les jeunes filles devint, avec l’aide de saint Michel, la libératrice -d’une nation dont les destinées sont intimement liées avec celles de -l’Eglise.»</p> - -<p>De 1328 à 1337, c’est-à-dire dans les années qui précédèrent -immédiatement les grandes hostilités, la France parut entrevoir les -événements qui allaient s’accomplir, et dès lors, son attention se porta -sur le Mont-Saint-Michel. Depuis 1333, le roi d’Angleterre, manifestant -de plus en plus ses prétentions à la couronne de Philippe VI, les -peuples se portèrent en foule vers le sanctuaire miraculeux, et tous, -unis dans la même foi et la même espérance, supplièrent l’Archange de -les secourir à l’approche du danger.</p> - -<p>A cette époque se rattache un épisode touchant, qui jeta l’Europe dans -l’admiration. Des croisades de jeunes bergers, appelés <i>Pastoureaux</i>, -s’étaient mises en marche pour aller combattre les Sarrasins et prier -sur le tombeau du Sauveur; le Mont-Saint-Michel allait avoir aussi ses -pèlerinages de <i>Petits Enfants</i>. Ne convenait-il pas aux anges de la -terre de visiter le palais des anges du ciel, et la voix de l’innocence -ne devait-elle pas se faire entendre sous ces voûtes sacrées, où les -pécheurs venaient chaque jour implorer la miséricorde de Dieu? Laissons -la parole à nos pieux chroniqueurs et n’enlevons rien à la naïveté, à la -poésie, à la vivacité de leurs récits.<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p> - -<p>En 1333, dit dom Huynes, «une chose advint grandement admirable et est -telle. Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient -pastoureaux vinrent en cette église de divers pays <i>lointins</i> les uns -par bande, les autres en particulier.» Des voix mystérieuses leur -avaient dit: Levez-vous et allez au Mont-Saint-Michel; «incontinant ils -avoient obéys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost -mis en chemin, laissans leurs troupeaux emmy les champs, et marchant -vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Un enfant âgé de vingt-un -jours dit à sa mère d’une voix forte et intelligible, comme s’il eût -atteint l’âge de vingt ans: «Ma</p> - -<div class="figcenter" id="fig_65"> -<a href="images/ill_077.jpg"> -<img src="images/ill_077.jpg" width="119" height="82" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 65.—Pèlerins arrivant au Mont-Saint-Michel, -conduits par un petit enfant. Miniature d’un ms. du Mont. Quatorzième -siècle. Bibl. d’Avranches.</p></div> -</div> - -<p class="nind">mère, portez-moi au Mont-Saint-Michel.» Celle-ci «grandement étonnée, et -ce n’est merveille, publia dès l’heure ces paroles par tout le -voisinage, et vint en cette église apportant son petit poupon.» Deux -autres du diocèse de Séez voulurent se mettre en marche à l’insu de -leurs parents; mais ceux-ci les saisirent et les enfermèrent sous clef, -espérant par là les détourner de leur projet; ils réussirent en effet, -ajoute l’annaliste, car les deux enfants moururent de chagrin et on les -trouva les bras étendus comme pour implorer le secours de l’Archange, -«lequel (ainsy qu’il est croyable) receut leurs âmes et les conduisit au -ciel; une tant ardente dévotion leur ayant esté réputée pour méritoire.»</p> - -<p>Dieu prenait sous sa garde les petits pèlerins de saint Michel, et -malheur à ceux qui les insultaient ou les accusaient de témérité. On -rapporte que dans la ville de Chartres, une femme «superbe et mal<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> -apprise» se moqua d’une troupe d’enfants qui venaient en pèlerinage au -mont Tombe; à l’instant, le démon s’empara de cette malheureuse et la -tourmenta d’une étrange façon. Ses amis supplièrent l’Archange «de -prendre compassion» d’elle et de «luy restituer sa pristine santé,» -ajoutant qu’elle irait le remercier dans son sanctuaire; en effet, elle -fut délivrée du mal qui l’obsédait et bientôt on la vit «saine et -joyeuse» s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, rendant grâce à -Dieu qui «chastie ceux qu’il ayme,» afin de les guérir et de les sauver. -Un homme de Mortain, mettant obstacle au pèlerinage de plusieurs enfants -qu’il avait en pension, perdit l’usage de la parole, et trois ouvriers -de Sourdeval, attribuant au sortilège ou à la magie l’enthousiasme des -petits <i>pastoureaux</i>, furent saisis d’une maladie douloureuse qui les -conduisit aux portes de la mort; ils recouvrèrent la santé, grâce à -l’intervention de saint Michel, et se rendirent au mont Tombe pour -demander pardon à l’Archange de la faute dont ils s’étaient rendus -coupables envers les jeunes pèlerins.</p> - -<p>La bonne Providence, qui prend soin des petits oiseaux et donne au lis -une riche parure, nourrit plus d’une fois les pastoureaux de saint -Michel. Un jour, disent les annalistes, des enfants qui venaient de fort -loin en pèlerinage au Mont, achetèrent un pain de deux deniers et -s’assirent en cercle pour prendre leur repas. La part de chacun était -bien faible; mais, par un miracle de la puissance divine, tous se -rassasièrent et avec les restes ils remplirent leurs besaces. Une autre -fois, une multitude de petits pèlerins entrèrent dans une hôtellerie et -firent pour six sous de dépense: «A la fin du disner, ajoute dom Huynes, -n’ayant de quoy payer, ils ne demandèrent à compter, mais à sortir.» -L’hôtelier les retint et leur dit qu’il voulait être payé sur-le-champ; -eux d’implorer sa miséricorde en le suppliant d’avoir compassion de leur -pauvreté; mais cet homme impitoyable, aimant mieux «qu’on le satisfit -d’argent que de belles paroles,» ne prit point «plaisir à ces discours.» -C’est pourquoi, comme il ne pouvait rien attendre de ses hôtes, il les -mit à la porte après leur avoir infligé à tous «un bon soufflet;» -ensuite «il s’en alla retirer la nappe sur laquelle ils avoyent disné, -et, chose admirable, il vit une plus grande quantité de morceaux de -pain» qu’il n’en «devoit rester naturellement, et trouva dans un<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> verre -six sols, ce que considérant, il fut marry d’avoir souffleté ces petits -pellerins, et prenant l’argent il courut après eux et le leur offrit, -leur demandant pardon.» Ceux-ci refusèrent, et «joyeux, sains et -gaillards,» ils continuèrent leur voyage vers le Mont-Saint-Michel où -ils arrivèrent après trois jours de marche.</p> - -<p>Parmi ces enfants, plusieurs malades ou infirmes éprouvèrent -l’assistance de saint Michel. L’un d’eux, disent les anciens manuscrits, -avait «le col tourné tout de travers, si bien qu’au lieu de voir devant -soy, il voyait derrière.» Son père, qui était «fort marry,» avait donné -beaucoup d’argent aux médecins pour obtenir sa guérison; mais, tous les -remèdes humains étant inutiles, il avait imploré l’aide du glorieux -Archange, afin que par son intervention «il plut à Dieu redresser le -col» de son fils. Sa prière fut exaucée, et, dans le cours de l’année -1333, il fit en action de grâce un pèlerinage au Mont-Saint-Michel avec -son enfant qu’il menait «par la main.»</p> - -<p>La même époque fut signalée par d’autres prodiges ni moins célèbres, ni -moins étonnants. Il est rapporté que pendant la nuit une vive lumière, -appelée <i>clarté de saint Michel</i>, enveloppait l’église et le sommet de -la montagne, tandis que les anges faisaient entendre une céleste -harmonie. Une femme depuis longtemps paralysée recouvra l’usage de ses -membres, et aussitôt, dit un historien, elle jeta «les énilles» ou -«potences» dont elle se servait pour marcher, et «estant arrivée devant -le grand autel saint Michel,» elle remercia Dieu de l’avoir guérie par -l’intercession de l’Archange. Un sourd-muet de la ville de Caen vint en -pèlerinage au Mont avec plusieurs compatriotes. A peine était-il à -genoux dans l’église que sa langue se délia et ouvrant la «bouche avec -un fort grand bruit et rugissement» il dit: «Saint Michel, aidez-moi.» -Un autre visiteur du pays de Mortain fut saisi d’une telle émotion en -voyant la sainte montagne, qu’il se mit à courir pour devancer ses -compagnons de voyage; arrivé dans le sanctuaire, il ne put proférer -aucune parole; mais il invoqua le puissant Archange et fut guéri. La -même année, deux femmes, l’une de Coutances, l’autre d’une paroisse de -Bayeux, obtinrent une prompte guérison. Plus tard un cavalier normand, -entraîné par les flots, appela saint Michel à son aide, et aussitôt il -se sentit porté vers le rivage par une puissance<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> invisible; dans un -péril semblable, un autre pèlerin s’écria en tournant ses regards vers -le Mont: «Saint Michel, aide-moi, et yrai à ta merci!» Cette prière à -peine achevée, «la mer le rejeta vers Tombelaine, où, par les mérites et -intercession de saint Michel, il fut trouvé sain et joyeux auprès de son -cheval qui estoit mort.» «Enfin, ajoute dom Huynes, d’autres personnes -(naviguant) sur la mer, eussent plusieurs fois estez engloutis de ses -ondes si saint Michel, auquel ils se recommandoient, ne les eust -secourus; et ce vieux navire, qu’on voit en la nef de cette église, -vis-à-vis de la grand’porte, suffit entre mille pour nous en rendre -tesmoignage.»</p> - -<p>Ces faits rapportés par les anciens annalistes sont autant de preuves de -la croyance et de la piété de nos pères. Tous étaient persuadés que la -lutte engagée à l’origine, entre l’Archange et Satan, se continuait -toujours, et le Mont-Saint-Michel était regardé comme le théâtre de ce -combat terrible qui ne doit pas se terminer avant la fin des siècles. -Les moines, en particulier, pensaient que leur abbaye était fidèlement -gardée par le prince de la milice céleste, comme l’atteste une pieuse -tradition rapportée par dom Huynes: «J’adjouteray, dit cet auteur, une -chose qui a esté remarquée de tout temps et pourroit seule servir de -preuve que le glorieux Archange a chosi et chérit cette sainte montagne, -c’est que toustes et quantes fois que quelque moyne de ce Mont est -proche de la mort, soit icy ou ailleurs, l’on entend comme une personne -qui frappe, comme avec un marteau par trois fois en quelque endroit et -l’on n’a point encore veu mourir de moyne en ce monastère, qu’il n’ait -eu une belle fin.»</p> - -<p>Il ne faut donc pas s’étonner si tous les regards se portèrent sur le -Mont-Saint-Michel au moment où une guerre d’extermination paraissait -imminente entre la France et l’Angleterre. Il était touchant, à cette -heure décisive, de voir des milliers de pèlerins, et surtout les petits -pastoureaux traverser les campagnes de Normandie qui devaient être -bientôt arrosées de sang, gravir d’un pas agile le sentier qui -conduisait au sanctuaire de l’Archange et s’agenouiller devant l’autel -miraculeux. Il était beau de les voir attacher sur leurs vêtements la -coquille traditionnelle, et de les entendre chanter quelques refrains -populaires en l’honneur de saint Michel. A mesure que le danger -approchait, le<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> vieux cri de nos pères s’échappait plus fort et plus -suppliant de toutes les poitrines: saint Michel, à notre secours; -défendez-nous dans le combat.</p> - -<p>Cette protection de l’Archange devait se faire sentir d’une manière -visible, pendant les longues épreuves qui allaient s’abattre sur notre -patrie et la couvrir d’un amas de ruines. Les pèlerinages des petits -pastoureaux furent suivis de la lutte sanglante qui désola pendant plus -d’un siècle la France et l’Angleterre; mais le Mont-Saint-Michel résista -toujours aux assauts de l’étranger. Souvent des armées entières firent -des efforts suprêmes pour s’emparer de l’abbaye; chaque fois elles -échouèrent contre l’invincible résistance des moines et des chevaliers. -La montagne apparut alors semblable à une terre vierge que le pied du -vainqueur ne foula jamais, et comme une citadelle d’où partirent les -premiers traits qui repoussèrent l’invasion de l’Anglais. Pendant -plusieurs années, l’indépendance nationale de la France ne compta plus -qu’un petit nombre de défenseurs, et l’ennemi, favorisé par nos -dissensions intestines, ne rencontrait dans sa marche aucun obstacle -sérieux; la Normandie surtout, la Normandie qui avait conquis -l’Angleterre à la journée d’Hastings, était vaincue à son tour et -subissait le joug le plus dur et le plus humiliant. Désormais il ne -fallait pas attendre des hommes la délivrance et le salut; mais le ciel -qui n’avait point protégé les Anglo-Saxons contre le glaive de Guillaume -le Conquérant, ne voulut pas qu’une race étrangère usurpât le trône de -saint Louis, et l’Archange fut le messager dont Dieu se servit pour -accomplir ses desseins de miséricorde.</p> - -<h4>II.<br /><br /> -LES PRÉPARATIFS DE DÉFENSE.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-a.png" -width="50" -alt="A" /></span> la mort de Jean de la Porte, en 1334, les bénédictins portèrent leurs -suffrages sur Nicolas le Vitrier qui était natif du Mont et remplissait -déjà dans le monastère la charge de prieur. Selon l’usage, le nouvel élu -alla recevoir la bénédiction de l’évêque d’Avranches et revint ensuite -prendre possession de sa stalle, après avoir juré<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> sur les Évangiles -d’observer fidèlement les lois et coutumes de l’abbaye. Trois ans plus -tard, tandis que Nicolas le Vitrier gouvernait ses religieux avec -sagesse et travaillait à opérer des réformes que les circonstances -pouvaient rendre nécessaires, la guerre de cent ans éclata comme un coup -de foudre annoncé par un orage menaçant, et avec elle s’ouvrit pour la -cité de l’Archange cette ère mémorable pendant laquelle le monastère -devait exercer à l’extérieur une influence jusque-là inconnue.</p> - -<p>Sous Nicolas le Vitrier, le nombre des religieux s’élevait à quarante; -leur vie était partagée entre la prière, l’étude et le service des -pèlerins; deux des plus distingués étaient envoyés à Paris et à Caen aux -frais des prieurés de l’abbaye, pour suivre les cours des universités et -se livrer aux hautes études. Plusieurs monastères, églises et chapelles -dépendaient des bénédictins ou formaient avec eux une vaste association -de prière et de fraternité. Parmi les pèlerins de cette époque, un -certain nombre venaient implorer le pardon de leurs crimes. Il est -rapporté qu’un certain Guillaume Lesage, de Vains, ayant noyé son -beau-père dans la grève du Mont, au mois de novembre 1357, obtint sa -grâce du dauphin et fut délivré des prisons de Saint-James, mais à la -condition qu’il ferait trois fois, «nu-pieds et en chemise,» le -pèlerinage du Mont-Saint-Michel, et qu’il prierait Dieu de protéger le -roi, son fils et la couronne de France.</p> - -<p>L’abbaye protégée par l’escarpement de la montagne et le flux de la mer, -était admirablement disposée pour la défense et possédait déjà une -enceinte assez forte pour opposer une vive résistance aux attaques du -dehors. Par-dessus tout, dit un historien, «l’Archange saint Michel en -estoit le fidèle» gardien, selon qu’il l’avait promis au bienheureux -Aubert. Cette abbaye-forteresse qui se dressait comme un géant aux -portes de la France et défiait les menaces des Anglais, attira -l’attention de nos rois. Sous le règne de Charles le Bel, en 1324, -l’année même où Édouard d’Angleterre prenait les armes pour soutenir ses -prétentions sur les limites de la Guyenne, Guillaume de Merle, capitaine -des ports et frontières de Normandie, appréciant l’importance militaire -du Mont-Saint-Michel, jugea utile d’y envoyer un soldat avec cinq -valets. Les religieux leur ouvrirent l’entrée de l’abbaye et les -logèrent dans l’appar<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span>tement du portier; mais Guillaume voulant leur -imposer la charge de les nourrir et de les payer, ils s’y refusèrent et -adressèrent des plaintes à Charles IV. Des commissaires royaux, nommés -par lettres patentes du 25 janvier 1326, déclarèrent après mûr examen -que le Mont avait toujours été loyalement gardé par les chanoines -d’abord et ensuite par les bénédictins, et qu’il serait injuste -d’imposer à ces derniers l’obligation d’entretenir une milice que -Guillaume de Merle leur avait imposée de son autorité personnelle. En -1334, Philippe VI, non content d’approuver cette déclaration signée par -les premiers vassaux du pays, prit à sa charge l’entretien des soldats -et accorda de nombreux privilèges au Mont-Saint-Michel.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_66"> -<a href="images/ill_079.jpg"> -<img src="images/ill_079.jpg" width="81" height="81" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 66.—Monnaie de Philippe VI, à l’effigie de saint -Michel.</p></div> -</div> - -<p>Deux années auparavant, dans une circonstance solennelle, le monarque -avait donné une preuve éclatante de sa dévotion envers le chef de la -milice céleste. Après avoir marié Jean, duc de Normandie, à Bonne, fille -du roi de Bohême, il voulut le faire chevalier le jour de Saint-Michel. -Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendirent à Paris pour -assister à cette fête qui fut des plus pompeuses, et donner un -témoignage d’affection au jeune chevalier dont le nom devait être dans -la suite le synonyme de la bravoure et de l’honneur. En choisissant -cette date populaire pour une cérémonie aussi auguste, Philippe de -Valois imitait les anciens rois de France, Charlemagne et ses -successeurs; en effet, comme l’atteste l’auteur de la <i>Chanson de -Roland</i>, c’est à la Saint-Michel que se tenaient souvent les cours -plénières et que l’on prenait les engagements les plus sacrés et les -plus irrévocables. Sous le même règne, l’effigie de l’Archange -terrassant le dragon à l’aide<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> de la croix fut gravée sur des pièces de -monnaie appelées <i>anges d’or</i> ou <i>angelots</i>. Saint Michel y apparaît -revêtu de la puissance et de la dignité royale; il porte la couronne aux -fleurs de lys, et sa main gauche s’appuie sur l’écusson de France (<a href="#fig_66">fig. -66</a>).</p> - -<p>En 1347, Philippe VI de Valois prit encore la défense de l’abbé contre -Guillaume Paynel, et il ordonna de restituer aux moines le montant des -taxes prélevées sur le monastère. Nicolas le Vitrier ne jouit pas d’un -moindre crédit à la cour de Rome. Il vécut aussi en bonne intelligence -avec l’évêque et les chanoines d’Avranches. Ceux-ci lui confièrent le -trésor de leur église, pendant que les Anglais dévastaient l’Avranchin. -Il profita de son influence et put exécuter des travaux importants, -malgré les menaces incessantes de l’ennemi et le grave accident survenu -en 1350. La foudre tomba sur l’église, et le monastère devint la proie -des flammes. Sans perdre courage, Nicolas le Vitrier se mit à l’œuvre, -fit réparer les désastres de l’incendie, restaura les bâtiments et -veilla au bon entretien des remparts.</p> - -<p>La fin de cette prélature fut signalée par des événements d’une grande -importance pour le Mont-Saint-Michel. A la faveur des troubles qui -suivirent la mort de Philippe VI, les Anglais se jetèrent sur la France -et ajoutèrent les désolations de la guerre aux horreurs de la Jacquerie; -ils exercèrent de grands ravages sur le littoral, et s’ils n’essayèrent -pas encore de mettre le siège devant la cité de l’Archange, ils -rendirent le péril plus pressant et attirèrent de nouveau l’attention du -roi sur la situation exceptionnelle de la place. Jean le Bon publia des -lettres patentes par lesquelles il déclarait prendre l’abbaye sous sa -protection. Charles V ayant la régence du royaume pendant la douloureuse -captivité de son père, nomma l’abbé gouverneur et capitaine du château; -il lui permit de prélever 50 livres de rente sur le prieuré de la -Bloutière, et il exempta du service militaire les habitants de quatre -paroisses voisines, Ardevon, Huisnes, L’Espas et Beauvoir, à la -condition qu’ils mettraient des hommes à la disposition des bénédictins -pour faire le guet au Mont-Saint-Michel. Cette page, l’une des plus -curieuses et des plus instructives de cette histoire, est racontée par -dom Huynes dans un langage plein de noblesse et de patriotisme: «l’abbé -Nicolas le Vitrier, dit-il, estant venu à bout de la difficulté touchant -le payement des sol<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span>dats, sa vigilance ne s’arresta point là, car voyant -toute sa chère patrie oppressée de misères et calamitez procédentes des -malheureuses guerres qu’Édouard troisiesme du nom, roy d’Angleterre -allumoit en France contre Philippe sixiesme dit de Vallois, successeur -légitime de Philippe quatriesme dit le Bel, il prit luy mesme le soin de -maintenir cette place en l’obéissance des rois de France et ne se fiant -nullement à quelques externes qui disoient avoir commission du roy -Philippe de la garder il les mit hors, du consentement du roi, et fit -garder cette abbaye par ses hommes et serviteurs, faisant luy-mesme un -tel guet autour de ce rocher que jamais nul Anglois durant les troubles -n’y mit le pied. Cette grandeur de courage fit que par après plusieurs -roys de France deffendirent par leurs patentes que nul fut capitaine de -ce Mont sinon l’abbé ou celui qu’il plairoit à l’abbé. Et le roy Charles -cinquiesme n’estant encore que duc de Normandie en donna des lettres à -cet abbé Nicolas le Vitrier, le vingt-septiesme de janvier mil trois -cent cinquante-six, et d’autres le vingt-deuxiesme décembre de l’an mil -trois cent cinquante-sept.» Nicolas le Vitrier ne jouit pas longtemps de -ses nouveaux privilèges. La mort vint le surprendre au milieu de ses -travaux, le 30 octobre de l’année 1362. Quelques jours auparavant Urbain -V l’avait honoré d’un <i>bref</i> pontifical.</p> - -<p>Ici une réflexion se présente d’elle-même à la pensée. Un moine à la -fois abbé et seigneur, archidiacre et capitaine, supérieur d’une maison -religieuse et gouverneur d’un château-fort, travaillant de concert avec -le légat du saint-siège au maintien de la discipline monastique qui tend -à s’affaiblir et commandant à des soldats toujours en alerte dans un -pays agité par des guerres continuelles, assistant aujourd’hui à un -chapitre de son ordre à Saint-Pierre de la Couture et demain siégeant -sur un tribunal, favori des princes et protégé du souverain pontife; il -n’y a rien là qui soit en rapport avec nos mœurs et nos idées modernes. -Oui, sans doute; mais alors pouvait-il en être autrement, et, sans la -mesure prise par Charles V, le Mont-Saint-Michel serait-il devenu l’un -des boulevards de la France à cette heure de défection universelle et de -lâches trahisons? L’histoire va se charger de répondre.</p> - -<p>Comme on n’entendait de toutes parts que des bruits de guerre, les -religieux choisirent pour remplacer Nicolas le Vitrier un homme<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> d’une -bravoure vraiment chevaleresque et aussi capable, dit un historien, de -«commander à des soldats mercenaires et fougueux sur des murailles, qu’à -des enfants d’obédience en leurs clouestres.» Il se nommait Geoffroy de -Servon, et était issu d’une illustre famille de l’Avranchin. Sa -prélature qui embrasse vingt-trois ans, de 1363 à 1386, est une des plus -célèbres que nous offrent les annales du Mont-Saint-Michel. L’influence -religieuse et sociale de l’abbaye-forteresse augmentait à mesure que -l’invasion étrangère devenait plus redoutable et les troubles intérieurs -plus menaçants. Le traité désastreux de Brétigny avait humilié la France -sans lui rendre la paix, et, pendant que Jean le Bon allait reprendre -ses fers en disant que si la bonne foi était bannie de la terre, elle -devait trouver asile dans le cœur des rois, des factieux jetaient le -trouble dans la capitale ou dévastaient nos campagnes déjà si pauvres et -si désolées.</p> - -<p>Dans ce péril extrême, les véritables Français levèrent au ciel des -mains suppliantes, et appelèrent saint Michel à leur secours. Malgré les -dangers auxquels on s’exposait en traversant un pays infesté par des -bandes de voleurs, les pèlerinages continuaient avec une grande -affluence. L’année même de l’élection de Geoffroy, les religieux virent -arriver au Mont un prince non moins illustre par la sainteté de sa vie, -que par la noblesse de sa naissance; il marchait pieds nus et portait -l’habit sombre du pèlerin. C’était Charles de Blois, qui, peu de mois -après, versait son sang dans les plaines d’Auray. Le pieux duc déposa -dans le trésor de l’église des ossements de saint Hilaire et une côte de -saint Yves qui fut renfermée dans un reliquaire de vermeil, avec cette -inscription: «Voici la coste sainct Yves que monsieur Charles de Blois -cy donna.» Le nombre des étrangers, surtout à certains jours de fête, -devint si considérable qu’il fallut prendre des mesures énergiques pour -la sûreté de la place. Charles V, désirant récompenser la grande loyauté -et parfaite obéissance de ses «chiers et amez religieux,» et voulant -empêcher toute surprise de la part des «adversaires» qui auraient pu se -glisser parmi les pèlerins, nomma Geoffroy de Servon capitaine du -château et le chargea de faire «grande diligence» contre «la force, -malice ou subtilité» de l’ennemi. Le monarque écrivait la même année, -1364: «Nous deffendons estroitement» à tout visiteur d’entrer dans la -ville<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> avec «cuteaux poinctus, espées et autres armures;» cette -permission n’est accordée qu’à «nos frères» et à ceux qui en auront un -«espécial commandement.» La prescription du roi fut mise en vigueur, -l’année suivante, contre Jean Boniant, vicomte d’Avranches, ville pour -lors «navarroise et ennemye, lequel portant un grand cutel à poincte -nez, de sa volonté, par force et puissance» avait voulu pénétrer dans -l’abbaye «avecques plusieurs autres compagnons.»</p> - -<div class="figcenter" id="fig_67"> -<a href="images/ill_080.jpg"> -<img src="images/ill_080.jpg" width="279" height="201" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 67.—Le connétable du Guesclin devant le roi Charles -V. Miniature de la <i>Chronique de Bertrand du Guesclin</i>, par Jean -d’Estouteville, ms. du quinzième siècle. Bibl. de M. Ambr. -Firmin-Didot.</p></div> -</div> - -<p>Toutes ces mesures de prudence ne suffirent pas encore pour la -tranquillité des religieux. La renommée attirait parfois une telle -multitude de pèlerins, que Geoffroy de Servon dut recourir à des moyens -plus efficaces, afin d’empêcher tout désordre et de prévenir les -attaques à main armée; il fut décidé que les vassaux des grands fiefs de -l’abbaye viendraient tous les ans, le jour de la Saint-Michel, prêter -secours aux défenseurs de la place et fourniraient des soldats en cas de -guerre. Du nombre de ces gentilshommes «étaient le sieur de Hambye, -Louis de la<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> Bellière, Robert du Buat, Hervé de la Cervelle, Robert de -la Croix,» et plusieurs autres que l’on peut regarder comme les prémices -et la fleur des chevaliers de saint Michel. Cette troupe d’élite avait -un <i>chef</i> digne de la commander. Bertrand du Guesclin, le brave par -excellence, était lieutenant du roi pour la Normandie (<a href="#fig_67">fig. 67</a>). Il dut -visiter plus d’une fois la cité de saint Michel. Déjà, n’étant que -simple capitaine, il avait pris des mesures de sûreté pour l’abbaye, et, -même avant l’ordonnance de Charles V, il avait prohibé l’entrée du -château avec des armes. Un jour, il réunit quelques gentilshommes -bretons et normands, se mit à la poursuite des Anglais, les atteignait -et les tailla en pièces «dans les Landes de Meillac (d’Argentré).» La -digne épouse de Bertrand du Guesclin, Tiphaine Raguenel, fille de -messire Robert Raguenel et de Jeanne de Dinan, vicomtesse de la -Bellière, eut aussi des rapports étroits avec la cité de l’Archange. En -1366, peu avant le départ de son mari pour l’Espagne, elle quitta -Pontorson où un officier anglais avait tenté de la faire captive, et -chercha un abri derrière les remparts du Mont-Saint-Michel. Son époux, -disent les annalistes, lui bâtit «vers le haut» de la ville, «un beau -logis» dont il existait encore quelques murailles au dernier siècle; il -lui confia cent mille florins et partit pour aller se mettre à la tête -des <i>grandes compagnies</i>. Tiphaine, non moins libérale envers les -pauvres que brave dans le danger, vida la cachette et distribua le -trésor aux soldats que la guerre avait laissés sans ressources. Elle -occupait ses loisirs à l’étude de la philosophie et à la contemplation -des astres, ce qui la fit passer pour sorcière aux yeux de plusieurs -Montois et lui valut le nom de Tiphaine-la-Fée; elle composa même des -«éphémérides» que certains auteurs prétendent reconnaître dans la -bibliothèque d’Avranches. Tiphaine Raguenel mourut à Dinan. Elle avait -demandé que Geoffroy de Servon officiât à ses obsèques, et cette faveur -lui fut accordée. Enfin, par un acte du 13 mars 1377, Charles V donna au -connétable la ville et la vicomté de Pontorson avec d’autres biens -situés en Normandie, moyennant une rente annuelle de mille livres -(<i>Arch. nat.</i>, c. k. 51, n. 19). Ainsi, Bertrand du Guesclin, dont le -nom seul réveille tant de souvenirs glorieux, passa les meilleures -années de son existence sous le regard de l’Archange, à côté de son -principal sanctuaire.<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p> - -<p>Malgré tous ces faits glorieux, la prélature de Geoffroy de Servon ne -fut pas exempte d’épreuves. En 1374, un nouvel incendie allumé par le -feu du ciel causa de grands ravages dans l’église, le dortoir et -plusieurs maisons de la ville. Le vénérable abbé travailla jour et nuit -à réparer ces ruines, imitant, selon l’expression d’un historien, les -soldats de l’Ancien Testament qui tenaient «la truelle d’une main et -l’espée de l’autre.» Les désastres de l’incendie à peine réparés, -l’infatigable Geoffroy, ajoute dom Louis de Camps, fit bâtir une petite -chapelle «au lieu où est maintenant le logis abbatial,» et la dédia en -l’honneur «de sainte Catherine» qui commençait dès lors à partager avec -l’Archange le patronage des études. Il fallait, comme on l’a dit avec -raison, le courage et le génie de l’abbé Geoffroy pour exécuter tous ces -travaux à une époque où les Anglais infestaient le pays, et, semblables -à des vautours qui observent une proie, épiaient le moment favorable -pour se précipiter sur les défenseurs de la citadelle. Ils s’étaient -même fixés sur le rocher de Tombelaine depuis 1372, et de là ils -tenaient sans cesse le Mont-Saint-Michel en échec. Il est vrai que les -bénédictins trouvèrent de puissants appuis. Le roi de France, la -duchesse d’Orléans, plusieurs comtes et barons de Normandie, le duc de -Bretagne et le comte du Maine, secondèrent les généreux projets de -Geoffroy et firent au monastère de riches donations soit en terre, soit -en argent.</p> - -<p>Les travaux matériels et les dangers de la guerre ne furent pas un -obstacle au bien d’un ordre supérieur. Outre les pèlerinages qui se -succédaient toujours, autant que la présence de l’ennemi pouvait le -permettre, un grand nombre de pécheurs et même des infidèles venaient -implorer l’Ange du repentir, et se jetaient aux pieds des religieux pour -obtenir le pardon de leurs fautes et trouver la paix du cœur. On -rapporte qu’un juif, nommé Isaac, quitta Séville et vint se fixer à -Rouen. Le dimanche avant l’Épiphanie, il crut entendre l’Archange saint -Michel qui lui persuadait d’embrasser la religion chrétienne. Fidèle à -cette invitation, il se rendit au Mont et pria l’abbé Geoffroy de lui -donner le baptême. Celui-ci l’accueillit avec joie et reçut son -abjuration en présence de l’official et du chancelier d’Avranches; -ensuite il le régénéra dans les eaux salutaires et lui donna le nom de -Michel.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p> - -<p>Vers le terme de sa glorieuse carrière, Geoffroy de Servon obtint le -droit de donner la bénédiction solennelle, avec la mitre et les -ornements pontificaux, dans toutes les églises, même dans la cathédrale -d’Avranches, en présence non seulement des évêques, mais aussi du -métropolitain. Ces privilèges étaient sans précédents. Cependant des -jours plus glorieux encore devaient se lever pour le Mont-Saint-Michel; -le célèbre Pierre le Roy allait continuer les préparatifs de défense -commencés par Nicolas le Vitrier et Geoffroy de Servon, et travailler -plus à lui seul que ses deux prédécesseurs à l’honneur et au triomphe de -la cité de l’Archange.</p> - -<h4>III.<br /><br /> -LE MONT-SAINT-MICHEL ET PIERRE LE ROY.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> -dernier jour de février 1386, Geoffroy de Servon mourut et fut -enterré dans la nef de la basilique. La même année, les bénédictins -élurent pour lui succéder un homme remarquable par l’étendue de sa -science et la maturité de ses conseils; il était natif d’Orval au -diocèse de Coutances et avait gouverné les monastères de Saint-Taurin et -de Lessay; il s’appelait Pierre le Roy: nom bien mérité, dit un -chroniqueur, car il était «le roy des abbez, je ne diray pas du -Mont-Saint-Michel; mais encore de tout son siècle, veu les charges -honorables où il a esté élevé par les souverains pontifes et les employs -glorieux qui lui ont esté commis par le roy de France.»</p> - -<p>Pierre le Roy, après de brillantes études, avait conquis le grade de -docteur en droit canonique; il brilla toujours par la pureté de sa -doctrine et se montra le zélé défenseur des droits de l’Église au milieu -des luttes désastreuses qui agitèrent l’Europe pendant le schisme -d’Occident. A l’intérieur de son monastère, il fit régner l’amour du -silence, de la prière et de l’étude; il rédigea plusieurs constitutions -qu’il mit en vigueur, et son plus grand souci fut de rétablir la -régularité parmi les religieux; il n’omit rien pour favoriser l’étude de -la sainte Écriture,<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> du droit ecclésiastique et des sciences profanes; -il donnait lui-même des leçons aux plus anciens, et pour les plus jeunes -il choisit des maîtres expérimentés qui devaient leur apprendre la -grammaire, le calcul et les autres branches des connaissances humaines. -Afin de rendre les études plus faciles, il fit l’acquisition de -plusieurs volumes précieux. On attribue à son temps l’un des plus beaux -<i>Missels</i> de la bibliothèque d’Avranches et deux registres très -importants, dont l’un reçut le nom de <i>Livre blanc</i> et l’autre fut -appelé le <i>Calendrier de Pierre le Roy</i>. C’est aussi sous le même abbé, -à la fin du quatorzième siècle ou dans les premières années du -quinzième, qu’un religieux du Mont copia et enrichit de belles -majuscules un des traités de saint Thomas d’Aquin.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_68"> -<a href="images/ill_082.jpg"> -<img src="images/ill_082.jpg" width="72" height="73" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 68.—Sceau de Pierre le Roy, 1388. Archives -nationales.</p></div> -</div> - -<p>Comme l’atteste ce manuscrit, les bénédictins du Mont-Saint-Michel -allaient, à l’exemple de tant d’autres, puiser dans les œuvres du -Docteur Angélique les armes dont ils avaient besoin pour défendre la -vérité et combattre les préjugés que l’esprit de mensonge s’efforçait -d’accréditer alors au sein de l’Église catholique. Ces occupations -assidues ne firent point négliger les soins matériels. Les moines -dressèrent l’état des revenus, et rétablirent l’ordre dans le chartrier -du monastère.</p> - -<p>Pierre le Roy fit un noble usage des richesses que la Providence mit à -sa disposition; il consacra d’abord les biens de l’abbaye et les dons -des pèlerins à restaurer le sanctuaire et l’autel; il dota deux -chapelains pour Notre-Dame-des-Trente-Cierges et enrichit l’église de -plusieurs reliques insignes, ornements et tableaux apportés de Paris; il -remplaça les vieilles stalles par d’autres sculptées avec art et -décorées de ses armes (<a href="#fig_69">fig. 69</a>). Il rebâtit le sommet de la tour des -Corbins qui était tombé depuis peu: dans cette tour, dit dom Huynes, -«est un degré (pour<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> monter) du bas de l’édifice jusques au haut. Et -depuis cette tour jusques à Bellechaire il (bâtit) la muraille qu’on y -voit. Auprès d’icelle il fit faire le donjon au-dessus des degrés en -entrant dans le corps de garde. De l’autre costé de Bellechaire joignant -icelle il (éleva) la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom derrivé de -cet abbé Pierre, et tant dans cette tour que dans le donjon il fit -accommoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses soldats. -Outre cela il (construisit) tout le corps de logis qu’on voit depuis la -Perrine jusques au lieu où est la cuisine de l’abbé, excepté la chapelle -des degrés, ditte de ste Catherine, laquelle fut faicte du temps de son -prédécesseur. Une partie, à scavoir, ce</p> - -<div class="figcenter" id="fig_69"> -<a href="images/ill_083.jpg"> -<img src="images/ill_083.jpg" width="96" height="109" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 69.—Armoiries de Pierre Le Roy.</p></div> -</div> - -<p class="nind">qui se voit depuis la Perrine jusques à la Bailliverie, fut destinée -pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il fit loger -le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.»</p> - -<p>C’est à juste titre que Pierre le Roy est appelé l’un des grands -architectes du Mont-Saint-Michel. Les travaux qu’on lui doit ne sont pas -seulement exécutés avec art pour assurer la défense de la place; mais -ils nous offrent en même temps de beaux modèles d’architecture -militaire. La poésie, l’élégance et la hardiesse y sont unies à la force -et à la solidité. Le châtelet avec ses deux tourelles encorbellées (<a href="#fig_70">fig. -70</a>); la Perrine avec son crénelage, ses mâchicoulis et son arcature à -lancettes, voilà bien des chefs-d’œuvre enfantés par le génie du moyen -âge, à cette époque où la décadence de l’art n’est pas commencée. Dans -les premiers âges l’inspiration de l’architecte n’est pas toujours bien -servie par l’habi<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span>leté de l’ouvrier; plus tard la profusion des -ornements et la richesse des sculptures nuiront à la grandeur et à la -beauté de l’ensemble; mais ici</p> - -<div class="figcenter" id="fig_70"> -<a href="images/ill_084.jpg"> -<img src="images/ill_084.jpg" width="227" height="375" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Ed. Corrover del L. Gaucherel</p> - -<p>Fig. 70.—Le Châtelet, entrée de l’abbaye.</p></div> -</div> - -<p class="nind">comme au treizième siècle tout s’harmonise avec grâce; l’exécution est -en rapport avec le dessin et le fini des détails ne fait pas -disparaître<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> les grandes lignes du plan. Au point de vue de la défense -militaire, le châtelet précédé de sa barbacane est admirablement disposé -pour déjouer toutes les ruses et toutes les attaques de l’ennemi.</p> - -<p>Tant de travaux auraient suffi pour absorber une longue existence; -cependant la réputation de Pierre le Roy franchit les limites de son -cloître et son influence extérieure s’étendit au loin en France, en -Angleterre, en Hongrie, en Espagne et en Italie. De son côté, le -sanctuaire de l’Archange ne cessait de recevoir la visite d’un grand -nombre de pèlerins qui ne se laissaient intimider ni par les menaces des -Anglais, ni par les fatigues d’un voyage long et difficile. Le roi de -France, Charles VI, dit le Bien-Aimé, vint lui-même placer sa couronne -et ses États sous la protection de saint Michel. Déjà le pieux monarque -avait donné plusieurs preuves de sa confiance envers le prince de la -milice céleste; à trois reprises différentes: en 1386, 1387 et 1388, il -renouvela les ordonnances de ses prédécesseurs et confirma les -privilèges de l’abbaye; il défendit sous des peines encore plus -rigoureuses l’entrée du château avec des armes: cette permission, aux -termes de ses lettres, ne devait être accordée à personne, sinon à ses -oncles et à ses frères. En 1393, il voulut accomplir le pèlerinage du -Mont, à l’époque où il éprouvait les premières atteintes de sa longue et -cruelle maladie. Il franchit les grèves monté sur un cheval blanc et -suivi de plusieurs princes et seigneurs de la cour, parmi lesquels on -distinguait «les ducs de Berry et d’Orléans, le Connestable, l’Amirault, -les seigneurs de Chastillon et d’Omont.» Une grande foule s’était portée -à sa rencontre, et de toutes parts on criait: «Noël! Noël! Bon roi, -amende le pays.» L’abbé, revêtu des ornements pontificaux et accompagné -de ses moines, reçut l’illustre pèlerin et l’introduisit dans la -basilique où des clercs, en aubes blanches, agitaient des encensoirs et -chantaient des cantiques de réjouissance.</p> - -<p>Charles VI enrichit le trésor d’une parcelle de la vraie croix enchâssée -dans un reliquaire d’argent; il confirma tous les privilèges de l’abbaye -et maintint Pierre le Roy, «son féal amy,» dans la charge de capitaine; -il écouta aussi les plaintes des Montois et les exempta d’une taxe -qu’ils payaient sur la vente des médailles, enseignes, coquilles, plombs -et cornets de saint Michel. La charte royale nous offre un double<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span></p> - -<div class="figleft" id="fig_71"> -<a href="images/ill_085.jpg"> -<img src="images/ill_085.jpg" width="96" height="383" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 71 et 72.—Moule en creux et épreuve du moule. -Trouvé au Mont-Saint-Michel par M. Corroyer, en 1876.</p></div> -</div> - -<p class="nind">intérêt: d’une part, Charles VI dévoile sa bonté paternelle pour ses -sujets et sa grande dévotion envers le glorieux Archange: d’un autre -côté, les paroles du monarque nous apprennent quelle était alors -l’affluence des pèlerins et à quelle industrie se livraient les -habitants de la ville. Cette charte portait que Charles par la grâce de -Dieu roi de France avait «oye» ou entendu la supplication «des povres -gens» qui demeuraient au Mont et s’occupaient à faire et à vendre des -«enseignes de Monseigneur sainct Michiel,» des «coquilles et cornez -nommez et appelez quiencailleries,» avec d’autres «euvres de plon et -estaing jettés en moule,» pour les pèlerins qui venaient au mont Tombe -et y <i>affluaient de toutes parts</i> (fig. 71-80). Une telle industrie -était peu lucrative, et les suppliants avaient à peine «de quoy vivre,» -attendu qu’il ne croissait au Mont ni blé ni rien des autres choses -nécessaires pour les besoins de chaque jour; l’eau même leur manquait; -de plus ils payaient une forte «imposicion» sur la vente des différents -objets ci-dessus mentionnés. Dans une telle extrémité, tous ces -marchands étaient «en voye de quitter la ville» et d’aller ailleurs -«quérir leur vie;... par quoy le sainct pèlerinage dudit lieu du Mont -Sainct-Michiel (pourrait) estre diminué et la dévocion des pèlerins -apetissée;» car ceux-ci, «pour l’honneur et la révérence (de) -Monseigneur sainct Michiel, (avaient) très grand plaisir» d’acheter les -«dites enseignes et autres chos dessus déclairées, pour emporter en leur -pays, en l’honneur et remembrance dudit Monseigneur sainct Michiel.» En -conséquence les Montois suppliaient hum<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span>blement Charles le Bien-Aimé de -les délivrer des taxes onéreuses qui pesaient sur eux, en mémoire de son -«joyeux avénement au Mont-Sainct-Michiel.» Le roi, à cause de sa -singulière et spéciale dévotion pour le glorieux Archange, «octroya et -accorda» la grâce qui lui était demandée, et exempta les marchands du -Mont de payer douze deniers par livre sur la vente des enseignes, -coquilles et cornets de saint Michel; de plus, pour rendre son -ordonnance «ferme et estable à touzjours,» il y fit apposer son «scel -royal.» Ce document, d’une grande valeur pour notre histoire, fut signé -au Mont-Saint-Michel, «le quinzième jour de février, l’an de grâce -mil-trois-cens quatrevins et treize,» la quatorzième année du règne de -Charles VI, en présence des ducs de Berry et d’Orléans, «du Connestable, -de l’Amirault, des seigneurs de Chastillon et d’Omont et de plusieurs -autres du conseil.»</p> - -<p>Quelque temps après, le pieux monarque appela sa fille Michelle, et -voulut qu’une porte de Paris reçût le nom du saint Archange. Il serait -difficile de comprendre de quelle popularité ce nom jouissait alors dans -le monde chrétien. A Constantinople et à Moscou, à Dublin et à Lisbonne, -en Italie, en Espagne, en Pologne et en Allemagne, en France surtout le -nom de Michel était donné aux personnages de haute naissance comme aux -enfants du peuple, aux aînés de famille destinés à la vie militaire et -aux cadets qui devaient embrasser la vie ecclésiastique, aux hommes de -robe et aux artistes, aux princes et même aux têtes couronnées; on -l’attachait non seulement aux églises, aux oratoires et aux autels, mais -encore aux montagnes, aux rivières, aux forêts, aux ponts, aux -fontaines, aux cités, aux forteresses, aux beffrois, et en particulier -aux faubourgs et aux quartiers difficiles à défendre ou plus exposés aux -attaques de l’ennemi. Partout l’Archange dominait en souverain.</p> - -<p>Charles VI, dans son pèlerinage du Mont-Saint-Michel, sut apprécier les -vertus et la science de Pierre le Roy; il lui assigna une rente de 1,000 -livres et le fit venir à la cour, où il le choisit pour un de ses -principaux conseillers. Dans cette haute position, l’illustre abbé mit -sa science au service de la vérité, et usa de son influence pour -pacifier l’Église et terminer le grand schisme d’Occident. On le vit -tour à tour, dans les chaires de Paris et devant les docteurs de -l’Université,<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_73"> -<a href="images/ill_086-a.jpg"> -<img src="images/ill_086-a.jpg" width="270" height="139" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 73.—Cornet de pèlerin -(quinzième siècle).</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_74"> -<a href="images/ill_086-b.jpg"> -<img src="images/ill_086-b.jpg" width="372" height="111" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 74 et 75.—Plaques de pèlerins (quinzième siècle).</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_76"> -<a href="images/ill_086-c.jpg"> -<img src="images/ill_086-c.jpg" width="372" height="149" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 76.—Bouton de pèlerin (quinzième siècle).</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_77"> -<a href="images/ill_086-d.jpg"> -<img src="images/ill_086-d.jpg" width="244" height="98" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p><span class="smcap">Face.</span> <span class="smcap">Profil.</span> <span class="smcap">Face.</span> <span class="smcap">Profil.</span></p> - -<p>Fig. 77 et 78.—Ampoules en plomb (quinzième siècle).</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_79"> -<a href="images/ill_087.jpg"> -<img src="images/ill_087.jpg" width="77" height="134" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 79 et 80.—Coquilles en plomb (quinzième siècle).</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p> - -<p class="nind">enseigner le droit canon ou plaider la cause du pape légitime en -prêchant l’union de tous les fidèles sous un même pasteur; dans ce but, -il fit un sermon remarquable en présence du roi d’Angleterre; il prit -pour texte ces paroles des saints livres: «Seigneur, secourez-nous dans -la tribulation.» En 1395, l’Université de Paris le députa auprès de -Richard II; quatre ans plus tard il partit pour l’Espagne, où il engagea -le roi d’Aragon et Pierre de Lune à rentrer sous l’obédience de Boniface -IX; il prit une large part à l’assemblée qui se tint à Paris en 1406; au -concile de Pise en 1409, il remplit la fonction d’orateur du roi et -soutint</p> - -<div class="figcenter" id="fig_81"> -<a href="images/ill_087.jpg"> -<img src="images/ill_087.jpg" width="77" height="134" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 81.—Sceau et contre-sceau de la sénéchaussée de -l’abbaye du Mont-Saint-Michel à la baronnie de Genêts, 1393. Archives -nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">avec énergie l’élection du pape Alexandre V. En récompense des services -qu’il avait rendus au saint-siège, il fut nommé par le souverain pontife -référendaire de l’Église romaine; il s’acquittait de cette charge avec -distinction, quand la mort vint le surprendre à Bologne, le 14 février -1411, sous le pontificat de Jean XXIII. Il était âgé de soixante et un -ans, et gouvernait depuis 1386 l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Pierre le -Roy aimait ses religieux comme un père, et sur son lit de mort il leur -envoya tous les objets précieux qu’il possédait; mais il ne put leur -léguer sa dépouille mortelle. Il fut inhumé à Bologne, dans l’église des -dominicains, à côté de deux célèbres docteurs. Ses contemporains le -nommèrent «le prélat notable; le clerc par excellence.» Ses<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> écrits sont -remarquables pour l’érudition; mais son style est diffus et parfois -obscur.</p> - -<p>Sous la prélature de Pierre le Roy, le Mont-Saint-Michel exerça dans le -monde une influence jusque-là sans égale, et le culte de l’Archange fut -peut-être plus populaire que dans les âges précédents; mais à -l’intérieur l’abbaye fut moins florissante que sous Robert de Torigni. -Depuis que l’abbé ne résidait plus parmi ses religieux, l’amour des -hautes études s’affaiblissait un peu et la règle était observée avec -moins d’exactitude; non seulement les habitants de la ville étaient -pauvres, mais ils ne jouissaient pas d’une sécurité parfaite, et, comme -à l’époque de Geoffroy de Servon, ils avaient souvent à se prémunir -contre les attaques du dehors. Une lettre écrite alors par Hervé de la -Fresnaie, lieutenant d’Ailguebourse, bailli du Cotentin, nous fournit -des détails curieux sur cette situation du Mont-Saint-Michel. Les -Normands et les Bretons, qui n’avaient jamais vécu en très bonne -intelligence, se cherchaient souvent querelle et parfois même se -provoquaient au combat. En 1397 ou 1398 l’alarme se répandit parmi les -habitants du Mont. Les Bretons allaient assister en grand nombre à la -foire qui se tenait tous les ans le jour de Saint-Michel, et ils se -proposaient de piller les marchands. Pour prévenir ce désastre, -Regnault, vicomte d’Avranches, se rendit au Mont-Saint-Michel avec -plusieurs gentilshommes qui étaient des «personnes et gens suffisant,» -bien «montez et armez,» selon l’expression d’Hervé de la Fresnaie. La -descente des Bretons n’eut pas lieu et aucun des marchands ne fut -inquiété. Les dépenses occasionnées par cette expédition s’élevèrent à -huit livres tournois. Deux ans plus tard, en 1400, le Mont-Saint-Michel -fut exposé à un danger plus sérieux. Les ennemis tentèrent de s’en -rendre maîtres à main armée; mais tous leurs efforts échouèrent contre -la résistance de la garnison et de quelques chevaliers normands, parmi -lesquels se trouvait l’un des plus illustres rejetons de la famille -Païen.</p> - -<p>Ces guerres continuelles n’étaient pas favorables à la vie du cloître. -La règle fut mitigée. Jusque-là les religieux avaient un dortoir commun -qui leur servait parfois de salle de travail; mais le prieur, Nicolas de -Vandastin, qui était chargé de la direction du monastère pendant -l’absence de l’abbé, fit diviser en cellules l’appartement de la -Merveille<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> placé au-dessus du réfectoire; il autorisa pareillement -l’usage du feu dans les froids d’hiver. Nous devons au même prieur -claustral une table des bienfaiteurs pour lesquels on offrait le -sacrifice de la messe, et l’état des reliques conservées dans le trésor -de l’église; il fit aussi dresser le catalogue des abbayes qui formaient -alors avec le Mont-Saint-Michel une union d’étroite fraternité.</p> - -<p>Il n’est pas sans intérêt d’étudier le but et la nature de cette vaste -association, dont l’Archange était l’un des principaux protecteurs. A -l’origine, les religieux n’étaient pas réunis en congrégation sous un -même supérieur général; mais chaque abbaye restait indépendante et -gardait ordinairement ses membres jusqu’à la mort. Le Mont-Saint-Michel -conserva cette indépendance tant qu’il ne fut pas uni à la congrégation -de Saint-Maur. Cependant les monastères formaient entre eux des liens de -fraternité: «et ce pour deux raisons principales, dit dom Huynes, la -première pour estre participant plus spécialement aux prières et bonnes -œuvres de plusieurs, la seconde pour obvier aux inconvénients qui -peuvent arriver dans les monastères (car le diable tache de gagner en -tout lieu quelque chose), par exemple s’il arrivoit que quelque -religieux vint à s’entendre mal avec son abbé ou supérieur, à ne le voir -de bon œil ou autres choses semblables, ou que réciproquement l’abbé ou -le supérieur ne put supporter quelqu’un de ses religieux qu’à regret. -Alors si l’abbé le jugeoit à propos, ou si le religieux le demandoit, ou -que tous les confrères en fussent d’advis, on envoyoit un tel religieux -demeurer à quelqu’un des monastères associez. Ainsy on donnoit à tous le -moyen de pratiquer son salut et délivroit-on telles gens de gémir -toujours sous l’esclavage d’une obéissance malplaisante.» Quand un abbé -visitait les monastères unis, il y recevait les mêmes honneurs que dans -sa propre maison, et s’il y rencontrait un religieux sous le poids de -quelque peine disciplinaire, il avait le pouvoir de l’absoudre. La mort -de chaque membre était annoncée par le son des cloches en tous les -monastères de l’association; de plus, on célébrait un service funèbre -pour le repos du défunt, et l’on distribuait trente pains en aumône à la -même intention. Ainsi, ces hommes qui avaient tout quitté pour servir -Dieu, ne formaient plus entre eux qu’une seule et même famille. -Cinquante-cinq abbayes étaient unies par ces liens de fraternité au -mo<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span>nastère du Mont-Saint-Michel quand Pierre le Roy descendit dans la -tombe; et c’est là une nouvelle preuve de l’influence que la cité de -l’Archange exerçait à l’extérieur. A son tour le château fort que -Nicolas le Vitrier, Geoffroy de Servon, et Pierre le Roy avaient disposé -pour une défense héroïque, allait être le théâtre d’une lutte dont le -récit mérite d’occuper une place non seulement dans l’histoire de saint -Michel, mais aussi dans nos chroniques nationales.</p> - -<h4>IV.<br /><br />LE SIÈGE DU MONT-SAINT-MICHEL.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-q.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">uand</span> le visiteur arrive sur la grève, à deux kilomètres du -Mont-Saint-Michel, il aperçoit un mur d’enceinte qui entoure la ville au -sud-ouest, au sud et à l’est, pour escalader la pente du rocher et -rejoindre au nord-est l’angle de la Merveille. Ce rempart, dont le -sommet se termine par des mâchicoulis formés de consoles à trois -modillons, est flanqué de plusieurs tours dentelées de créneaux, et -présente l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture militaire -au moyen âge. La première tour, maintenant isolée du reste des -fortifications, est remarquable par ses meurtrières horizontales et sa -couronne de mâchicoulis; mais elle manque d’élévation. Elle est appelée -la tour Gabrielle, du nom de Gabriel du Puy, qui la fit bâtir au -seizième siècle, sous la prélature de Jean le Veneur. A côté, dans la -direction du sud, était l’ancienne tour des Pêcheurs, qui protégeait -l’entrée des «<i>Fanils</i>.» De cette tour jusqu’à la porte principale, le -rocher seul offre un obstacle infranchissable; cependant sa cime est -bordée d’un mur crénelé dont l’angle sud-ouest est défendu par une -échauguette ou tourelle encorbellée. Viennent ensuite la porte du Roi -avec sa barbacane, sa herse et ses créneaux; la tour du Roi et la -tourelle du Guet; l’Arcade surmontée de son toit conique; la tour de la -Liberté, qui nous rappelle la catastrophe de la révolution; la tour -Basse, dont le sommet n’atteint pas le niveau du rempart; la tour de la -Reine, nommée aussi Demi-Lune, et le polygone que les Montois appellent -la tour Boucle, à cause<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> des anneaux de fer qui servaient autrefois pour -amarrer les bateaux. En suivant le caprice du rocher, on arrive à cette -tour élégante et fière appelée la tour du Nord; plus loin, au coude du -rempart, existe une tourelle encorbellée qui devait servir de guérite; -enfin la tour Claudine unit le mur d’enceinte à la Merveille. Au nord et -à l’ouest, les fortes murailles de l’abbaye, la tourelle de la Fontaine -Saint-Aubert et le mur qui l’unissait au château, les constructions de -Roger et de Robert de Torigni, la mobilité des grèves et l’escarpement -du rocher rendaient les abords du Mont inaccessibles. Des poternes -habilement pratiquées dans les remparts permettaient des sorties contre -les assaillants, et facilitaient l’approvisionnement de la place.</p> - -<p>Le touriste s’arrête pour admirer la hardiesse et la force de ces -remparts; le guerrier s’étonne à la vue de cette prodigieuse -agglomération de tours, de bastions, de murailles et de donjons; -l’archéologue examine en détail avec une légitime curiosité ces -meurtrières et ces mâchicoulis qui nous révèlent l’un des plus beaux -âges de notre architecture militaire; l’historien lit sur ces vieux murs -rembrunis par le temps l’une des pages les plus glorieuses et les plus -émouvantes des grandes luttes du quinzième siècle. Le Mont-Saint-Michel -fut à cette époque l’un des principaux boulevards de la France. Non -seulement le drapeau de l’étranger ne flotta jamais dans la cité de -l’Archange, mais les illustres défenseurs de la citadelle remportèrent -sur les Anglais des avantages signalés; après avoir repoussé tous leurs -assauts, ils les attaquèrent dans leurs retranchements, et leur firent -éprouver plus d’une fois des pertes sensibles. La plupart de ces faits -d’armes se rapportent aux années qui précèdent la mission providentielle -de Jeanne d’Arc. L’héroïne elle-même connut les ordres du ciel par -l’entremise de l’Archange, qui la guida au milieu des dangers et la fit -triompher de tous les obstacles. En un mot, pendant que saint Michel -préparait Jeanne d’Arc à sauver la France, il transformait son -sanctuaire en citadelle inexpugnable, dont les défenseurs opposèrent la -première résistance sérieuse aux envahissements de l’ennemi. Cette -période est à la fois la plus glorieuse pour l’histoire du -Mont-Saint-Michel et la plus importante pour le culte de l’Archange; -elle embrasse trente-trois ans, de 1417 à 1450.</p> - -<p>Robert Jolivet, natif de Montpinchon, au diocèse de Coutances, avait<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> -succédé à Pierre le Roy comme abbé et capitaine du Mont-Saint-Michel. -Les circonstances avaient favorisé son élection; car, ayant accompagné -son prédécesseur à Pisé et à Bologne, il était revenu dans son monastère -muni des lettres qu’il avait obtenues du souverain pontife, et chargé -des objets précieux que Pierre le Roy avait légués en</p> - -<div class="figcenter" id="fig_82"> -<a href="images/ill_089.jpg"> -<img src="images/ill_089.jpg" width="240" height="281" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 82.—Remparts du quinzième siècle. Face des poternes -de l’est.</p></div> -</div> - -<p class="nind">mourant à l’abbaye du Mont. Cependant d’autres titres le recommandaient -aux suffrages des bénédictins. Il joignait à une science assez étendue -de l’habileté dans le maniement des affaires; malgré son amour du faste -et l’inconstance de son caractère, il aimait son moutier, et paraissait -disposé à tout entreprendre soit pour sauvegarder les intérêts des -religieux, soit pour conserver le Mont dans l’obéissance au<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> roi -légitime. Pendant les premiers mois de sa prélature, il se montra plein -de zèle. Après avoir obtenu du pape Jean XXIII et du roi Charles VI la -confirmation de tous les droits dont jouissait son prédécesseur, il -sollicita pour lui-même de nouveaux privilèges, qui lui furent accordés. -Mais il ne sut pas apprécier les avantages du cloître, et, pour étudier -le droit ecclésiastique, il séjourna longtemps à Paris, dans un manoir -qu’il avait acheté des génovéfains. Il eut pour maîtres deux célèbres -professeurs, Simon, abbé de Jumièges, et Jean Crépon, docteur «en la -faculté de décrets.» Les autres religieux du Mont-Saint-Michel -s’adonnèrent aussi à la culture des sciences, autant que les -circonstances</p> - -<div class="figcenter" id="fig_83"> -<a href="images/ill_090.jpg"> -<img src="images/ill_090.jpg" width="76" height="76" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 83.—Sceau de Robert Jolivet. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">pouvaient le permettre; le monastère fit même l’acquisition d’un collège -à Caen pour les bénédictins qui suivaient dans cette ville les cours de -la faculté et s’y livraient à l’étude des arts.</p> - -<p>Bientôt des bruits alarmants vinrent arracher Robert à ses occupations -favorites, et le contraignirent de rentrer dans son abbaye. Henri V -profitant des troubles qui agitaient la France à l’occasion de la lutte -des Armagnacs et des Bourguignons, avait jeté sur notre territoire une -armée formidable pour s’emparer des provinces que Charles V avait -reprises aux Anglais. Le 25 octobre 1415, les défenseurs de la royauté -et de l’indépendance nationale avaient été taillés en pièces à la -journée d’Azincourt, et de là une nuée d’ennemis s’étaient abbattus sur -les villes et les campagnes. La basse Normandie fut conquise de nouveau -et livrée à toutes les horreurs de la guerre; seul le Mont-Saint-Michel -ne connut point la domination étrangère. Pendant la première occupation, -les gardiens avaient exercé une grande vigilance pour pré<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span>venir les -surprises des Anglais. D’après un ancien manuscrit, chaque matin les -moines récitaient les vigiles des morts, les psaumes de la</p> - -<div class="figcenter" id="fig_84"> -<a href="images/ill_091.jpg"> -<img src="images/ill_091.jpg" width="282" height="350" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 84.—Porte du Roi (entrée de la ville), bâtie par -Robert Jolivet, vers 1420.</p></div> -</div> - -<p class="nind">pénitence et prime; ensuite on célébrait une messe de la sainte Vierge -dans la chapelle des Trente-Cierges. Après la messe, le chantre nom<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span>mait -ceux qui devaient, la nuit suivante, veiller à la garde du Mont: deux -religieux, un frère et un clerc de l’église, étaient désignés pour faire -le tour du monastère et des murs, avant le milieu de la nuit; deux -habitants d’Ardevon et autant de la paroisse d’Huisnes devaient veiller -sur les remparts, et un bénédictin avec quatre ou cinq serviteurs était -chargé de garder la porte. Ces précautions ne parurent pas suffisantes -après la nouvelle invasion des Anglais. Robert Jolivet, dans la crainte -d’un siège prochain garnit la place de provisions de bouche et de -munitions</p> - -<div class="figcenter" id="fig_85"> -<a href="images/ill_092.jpg"> -<img src="images/ill_092.jpg" width="154" height="149" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 85.—Armoiries de Robert Jolivet (bas-relief).</p></div> -</div> - -<p class="nind">de guerre, demanda des secours au roi et en obtint la somme de 1500 -livres. De 1417 à 1420, il fit exécuter de grands travaux de -fortification, afin de couvrir les maisons bâties en dehors des anciens -remparts, à l’est et au sud du Mont-Saint-Michel (<a href="#fig_82">fig. 82</a>). Dans une -niche pratiquée sur la courtine du mur d’enceinte, Robert fit placer son -écusson (<a href="#fig_85">fig. 85</a>); il donna également des armoiries au monastère (<a href="#fig_86">fig. -86</a>).</p> - -<p>Pendant que la cité de l’Archange se préparait à une résistance -vigoureuse, les Anglais s’établirent de nouveau à Tombelaine et s’y -fortifièrent. En 1419, ils bâtirent sur ce rocher de hautes et fortes -murailles avec plusieurs tours, sans que la garnison du mont Tombe pût -les inquiéter, parce que le Couesnon changeant son cours ordinaire, et -joignant la Sélune et la Sée, coula entre le Mont-Saint-Michel et<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> -Tombelaine. Depuis que les ennemis étaient maîtres d’Avranches, de -Pontorson et de toute la contrée, l’accès du Mont était difficile par -terre; d’autre part, une flottille surveillait la côte et s’avançait -dans le golfe autant que la marée le permettait. Dans cette extrémité, -une défection inattendue vint attrister les défenseurs de la citadelle. -Robert Jolivet, oubliant les devoirs que lui imposait son double titre -de capitaine et d’abbé, et «ne pouvant plus, selon l’expression d’un -historien, supporter les tintamarres d’une guerre continuelle,» -abandonna</p> - -<div class="figcenter" id="fig_86"> -<a href="images/ill_093.jpg"> -<img src="images/ill_093.jpg" width="97" height="155" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 86.—Armoiries de l’abbaye, en 1417.</p></div> -</div> - -<p class="nind">son poste d’honneur, et se retira dans le prieuré de Loiselière; puis il -se laissa gagner par les promesses du roi d’Angleterre, devint son -conseiller, et accepta même la charge de commissaire pour la -Basse-Normandie. Il conserva dans sa retraite le titre d’abbé, et jouit -du revenu que le Mont percevait sur les prieurés, les églises et les -terres alors occupées par les Anglais; mais le prieur Jean Gonault reçut -du pape le pouvoir de gouverner les religieux en qualité de vicaire -général. Plusieurs causes expliquent cette défection, sans la justifier. -On était en 1420; depuis trois ans, l’ennemi occupait le pays -d’Avranches, il venait de se fortifier à Tombelaine et dans les -environs, il marchait de conquête en conquête, et les partisans du -pauvre Char<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span>les VI devenaient de jour en jour moins nombreux; depuis -l’avénement de Philippe de Valois, il semblait «à moult de gens,» dit -Froissart, que le royaume allait «hors de la droite ligne,» et plusieurs -pensaient que si le roi d’Angleterre était proclamé roi de France, le -plus grand de ses deux royaumes soumettrait l’autre à sa domination; -enfin Robert avait sous les yeux l’exemple d’un grand nombre de -seigneurs et de prélats, qui, pour sauvegarder leurs intérêts, avaient -juré obéissance à Henri V.</p> - -<p>Le dauphin qui devait bientôt ceindre la couronne de l’infortuné Charles -VI, comprit le danger qui menaçait la cité de l’Archange, la</p> - -<div class="figcenter" id="fig_87"> -<a href="images/ill_094.jpg"> -<img src="images/ill_094.jpg" width="124" height="138" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 87.—Sceau de Jean d’Harcourt, comte d’Aumale, -capitaine du Mont-Saint-Michel en 1420. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">seule ville de tout l’Avranchin où flottait encore la bannière de la -France; dès 1420, peu de temps après le départ de Robert, il choisit -pour commander la garnison du château un brave capitaine, Jean -d’Harcourt, comte d’Aumale (<a href="#fig_87">fig. 87</a>). Cette nomination ne portait aucune -atteinte aux droits et aux privilèges de l’abbaye, comme l’attestent les -lettres patentes du dauphin en date du 7 mai et du 21 juin 1420: Charles -y déclare que ses «bien amez» les religieux du Mont-Saint-Michel ont -«tousjours loyalement» gardé leur abbaye «en vraye obeyssance» du roi -son seigneur et père; qu’il leur envoie son «très chier cousin Jehan de -Harcourt,» au moment où les Anglais sont descendus<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span> «à grand effort et à -toute puissance au pays de Normandie,» et «se sont mis en peine par -plusieurs manières» d’occuper «la <i>seigneurie</i> de la place et ville du -Mont-Sainct-Michiel.» Il ajoute que, la guerre terminée, le capitaine ne -sera jamais choisi sans le consentement des bénédictins dont tous les -«droicts, franchises et libertés, possessions et saisines» sont et -seront fidèlement respectés. En particulier, les moines ne doivent pas -être «empeschiez de dire leur service pour laquelle chose l’abbaye a été -faicte par révélation de l’ange sainct Michiel à Monsieur sainct -Aubert.» Cette prière perpétuelle allait contribuer plus efficacement au -salut de la France que la bravoure des chevaliers. La sollicitude du -prince ne s’en tint pas là; Charles écrivit à Rome et obtint du pape des -indulgences nombreuses pour exciter la piété et la charité des fidèles. -Lui-même, à l’exemple de son auguste père, voulut que le sacrifice de la -messe fût offert à son intention dans la basilique de l’Archange; pour -obtenir cette faveur, il donna aux moines une somme de 120 livres qui -lui était due sur Saint-Jean-le-Thomas. D’après un document très curieux -publié à la suite de la <i>Chronique de Charles VII</i>, ce prince -encourageait les enfants à entreprendre le pèlerinage du Mont, afin de -prier l’Archange pour la paix et le triomphe de la France. Il est dit -dans cet ouvrage qu’une somme de 16 sous d’argent fut donnée en 1421 par -«Monseigneur le régent aux galopins de la cuisine, pour aller au -Mont-Saint-Michel au temps de karesme.» Le dicton de Charles prouve -d’ailleurs sa grande dévotion envers le chef de la milice céleste; il -avait coutume de dire: «Fugat Angelus Anglos,» l’Ange met les Anglais en -fuite:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«L’ange vous bat, que tardez-vous, Anglois?<br /></span> -<span class="i0">«Fuyez bien loin des murs orléanois.»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Les pèlerinages au sanctuaire de saint Michel à une époque où -l’Avranchin était occupé par l’ennemi ne s’expliqueraient pas, si l’on -ne connaissait la législation du moyen age. Dans ces siècles de foi, les -pèlerins n’étaient pas soumis aux lois de la guerre, et ils pouvaient -librement visiter les églises où leur dévotion les attirait. Cependant -le siège du Mont-Saint-Michel, surtout quand il fut pressé avec plus de<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> -vigueur, ralentit beaucoup, parfois même interrompit le cours des -manifestations religieuses.</p> - -<p>Arrivé au Mont, le capitaine organisa la défense avec Jean Gonault, fit -une proclamation pour engager à la résistance, et alla guerroyer contre -les Anglais. Il laissait pour garder la place Olivier de Manny et deux -autres chevaliers bannerets, sept chevaliers bacheliers, vingt-deux -archers et la garnison soldée par les moines.</p> - -<p>L’année qui suivit l’arrivée de Jean d’Harcourt fut signalée par un -désastre. Un incendie renversa le chœur de l’église bâti au onzième -siècle, et causa de grands ravages dans le monastère. L’invincible -courage des moines et des soldats ne fut point ébranlé; tous aimaient -mieux mourir que courber le front sous le joug de l’ennemi. Cependant le -péril devenait de plus en plus menaçant. Paris était en proie aux -horreurs de la guerre civile; des factions se divisaient le royaume; la -ville de Rouen avait capitulé après une héroïque défense; des armées -nombreuses parcouraient les campagnes et les couvraient de ruines; -Charles VI était descendu dans la tombe, et son fils, relégué dans le -Velay, trouvait à peine quelques sujets fidèles, pendant que le roi -d’Angleterre, Henri de Lancastre, se faisait acclamer dans les murs de -la capitale.</p> - -<p>Les Anglais, irrités de la résistance que leur opposaient en Normandie -de faibles moines et une poignée de soldats à peine armés, résolurent de -s’emparer à tout prix du Mont-Saint-Michel. Des fortins appelés bastides -furent élevés dans les environs, et Tombelaine reçut des renforts -importants. Le moment de tenter un assaut général n’était pas arrivé; -mais, d’après quelques historiens, il y eut plusieurs engagements -partiels de 1420 à 1424. Les défenseurs du château faisaient des -sorties, soit pour ravitailler la place, soit pour attaquer les postes -voisins. Souvent ils se jetaient à l’improviste sur les campagnes -voisines, allaient attaquer les ennemis auxquels le roi d’Angleterre -avait distribué leurs propres domaines, et revenaient chargés d’un riche -butin. Jean Guiton surtout se distinguait dans ces sortes de rencontres, -et Charles VII dit plus tard en parlant de lui, qu’il avait fait -«plusieurs destrousses, pilleries, raençonnemens et batteries.» Par -malheur, il est difficile de citer des documents sérieux à l’appui de<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> -tous ces faits; mais il est certain que Guillaume de Natrail, Raoul de -Mons, Jean de Sainte-Marie et Richard de Clinchamps s’étaient déjà -retirés au Mont-Saint-Michel avec plusieurs autres gentilshommes et -comptaient parmi ses plus braves défenseurs.</p> - -<p>Les ressources matérielles commençant à manquer, les moines engagèrent -l’argenterie du monastère à Dinan et à Saint-Malo. Au printemps</p> - -<div class="figcenter" id="fig_88"> -<a href="images/ill_095.jpg"> -<img src="images/ill_095.jpg" width="114" height="120" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 88.—Armoiries de Raoul de Mons, un des défenseurs -du château du Mont-Saint-Michel. Données par M. Rodolphe de Mons. -1420-1434.</p></div> -</div> - -<p class="nind">de l’année 1423, le commandant de la place put communiquer avec le grand -maître de l’artillerie, et recevoir des munitions de guerre. Il obtint -en particulier, «sept-vingts livres de salpêtre fin, soixante livres de -soufre, un millier de traits communs, et cinquante pelotons de fil -d’arbalète.» Ce secours arrivait à propos; car, à la fin d’octobre de la -même année, une armée nombreuse serra de près le blocus par terre et par -mer, et isola les assiégés de toutes communications extérieures. Le roi -d’Angleterre avait donné la baronie d’Ardevon à Jean Swinfort, à la -condition qu’il construirait une bastille sur le rivage; la garde en fut -confiée à Nicolas Bourdet, capitaine habile et courageux; en même temps, -les autres redoutes furent garnies de soldats, et des vaisseaux légers -mouillèrent dans la baie du Mont-Saint-Michel: «tellement, dit dom -Huynes, qu’on ne pouvoit entrer» en ce mont, ni en sortir, «ny moins -l’avitailler.» Les Anglais, après avoir épuisé tour à tour les promesses -et les menaces pour se faire ouvrir les portes<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> de la ville, se -préparaient à un assaut général, quand tout à coup la flotte de Jean V, -duc de Bretagne, apparut dans la baie du Mont-Saint-Michel; elle portait -le cardinal Guillaume de Montfort, évêque de Saint-Malo, l’amiral de -Beaufort, les sieurs de Montauban et de Coëtquin, avec l’élite de la -noblesse. La lutte s’engage aussitôt. Les Bretons cramponnent les -vaisseaux anglais, abordent l’ennemi la hache à la main, et font des -prodiges de valeur. Parmi les bâtiments les uns coulent à fond, les -autres s’enfoncent dans les sables ou gagnent la haute mer. La victoire -fut complète, et le Mont put se ravitailler par mer. L’armée de terre, -effrayée à la vue des Bretons, prit la fuite, et alla chercher un abri -derrière ses redoutes; mais le brave Jean de la Haye, baron de -Coulonces, accourut du Maine, se précipita sur les Anglais pendant que -les assiégés faisaient une vigoureuse sortie, en tua plus de deux cents, -et fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait -Nicolas Bourdet, gouverneur de la bastille d’Ardevon. Cette nouvelle -victoire permit à la garnison de recevoir par terre de nouveaux secours. -Du reste, les Anglais, occupés à conquérir d’autres parties de la -France, laissèrent quelques mois de trêve à l’abbaye du -Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>Notre étendard flottait victorieux dans la cité de l’Archange; mais -partout ailleurs, nos armes étaient humiliées. Bientôt la journée de -Verneuil renouvela les désastres de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt. -Le comte d’Aumale, qui avait quitté le Mont afin de voler au secours de -l’armée française, fut trouvé parmi les morts. Charles VII nomma pour le -remplacer Jean d’Orléans, qui vingt-cinq ans plus tard expulsa de la -Normandie le dernier des Anglais; ce fameux capitaine, resté célèbre -dans nos annales sous le nom de Dunois, porta comme Jean d’Harcourt le -titre de comte de Mortain, que le roi d’Angleterre donnait aussi comme -récompense à ses plus dévoués partisans. Par malheur, Dunois ne put à -l’exemple de son prédécesseur se rendre en personne au -Mont-Saint-Michel; retenu auprès de Charles VII, il chargea son -lieutenant, messire Nicolas Paynel, de veiller à la garde du château, -tout en respectant les droits et privilèges des bénédictins. Les ennemis -profitèrent de cette circonstance et de leurs succès dans le reste du -royaume pour tenter encore la prise du mont Tombe. Ils</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_096.jpg"> -<img src="images/ill_096.jpg" width="378" height="499" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.</p> - -<p class="nind">et</p> - -<p>Vue du Mont-Saint-Michel au commencement du XVᵉ. siècle.</p> - -<p>Miniature du <i>Livre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne</i>, ms. du XVᵉ. -siècle, nº 1159 à la Bibl. Nat. de Paris</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p> - -<p class="nind">voulaient à tout prix se rendre maîtres de la ville, et passer les -habitants au fil de l’épée. Le 12 septembre 1424, ils commencèrent un -blocus complet qui dura jusqu’au milieu de l’année suivante; ce blocus, -plus long et plus rigoureux que les autres, fut en partie dirigé par -Robert Jolivet lui-même, comme l’atteste une lettre conservée aux -<i>Archives nationales</i>. Dans cette lettre écrite à Coutances, le 12 mai -1425, Robert prend les titres d’humble abbé du Mont-Saint-Michel au -péril de la mer, de conseiller du roy, son sire, et de commissaire au -pays de la basse Marche de Normandie <i>pour le recouvrement de la place -du Mont-Saint-Michel</i>. Il mande à son bien-aimé Pierre Sureau, receveur -général, que les ennemis et adversaires du roi ayant pris messire -Nicolas Bourdet, bailli du Cotentin et capitaine de la bastille -d’Ardevon, chargé de tenir par terre le siège du mont Tombe, «Jehan -Olivan et James Days escuyers» l’ont remplacé dans cette dernière -charge. Mais, comme ils manquent des ressources nécessaires pour -acquitter les gages des hommes d’armes qui sont sous leur commandement, -Pierre Sureau reçoit ordre de payer immédiatement cette solde, à cause -des inconvénients graves qui pourraient résulter du moindre retard. -(<i>Arch. nat.</i>, c. k. 62, n. 18-².) Indignés de voir Robert entretenir -une troupe de mercenaires aux portes de leur abbaye pour en faire le -siège, les religieux bénédictins et les chevaliers normands -s’affermirent plus que jamais dans leur résolution de s’ensevelir sous -les ruines de la place, plutôt que de trahir la cause du roi. Charles -VII, de son côté, voyant que la présence d’un capitaine habile était -nécessaire au Mont-Saint-Michel, remplaça en 1425 Jean d’Orléans par -Louis d’Estouteville, dont le père s’était immortalisé pendant le siège -d’Harfleur, et qui avait sacrifié lui-même ses riches domaines pour -rester fidèle à sa patrie. De concert avec Jean Gonault, d’Estouteville -prit plusieurs mesures afin d’assurer la défense de la place. Les -fortifications de la ville furent complétées; on fit transporter -ailleurs les prisonniers de guerre, et l’entrée de la place fut -interdite aux femmes, aux enfants et à toutes les bouches inutiles.</p> - -<p>L’année même de son arrivée au Mont-Saint-Michel, le brave capitaine -remporta un avantage signalé; il fit une sortie avec ses chevaliers, -attaqua l’ennemi et lui causa de grandes pertes. Dom Huynes ra<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span>conte -ainsi cette nouvelle victoire: «Un jour (les Anglois) laissèrent tous -leurs carcasses sur les grèves. Car ceux de ce Mont s’estant résolus de -les poursuivre et charger à toute outrance, ils le firent si brusquement -et courageusement, l’an mil quatre cent vingt-cinq vers la Toussaincts, -qu’ils les laissèrent presque tous occis et estendus sur les grèves. Ce -qui fachoit grandement tous les autres Anglois qui maudissoient tous -ceux de ce Mont, tandis que le roy de France les benissoit.»</p> - -<p>En effet, Charles VII, touché du noble dévouement des «humbles religieux</p> - -<div class="figcenter" id="fig_89"> -<a href="images/ill_097.jpg"> -<img src="images/ill_097.jpg" width="130" height="139" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 89.—Sceau de Louis d’Estouteville, sire d’Aussebosc -et de Mozon, capitaine du Mont, 1425. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">et honnestes hommes de son moustier du Mont-Saint-Michel,» leur écrivit -au mois de décembre 1425 pour les féliciter d’avoir loyalement gardé et -tenu «en l’obeyssance et seigneurie de France» cette place qui était -sous la protection «du benoist archange, Monsieur saint Michel.» Le -monarque, voulant aussi donner une nouvelle preuve de sa «parfaicte -dévotion et singulière fiance,» envers le saint Archange et son église -du Mont, accorda des faveurs signalées aux religieux bénédictins. -Ceux-ci, encouragés par les paroles du roi et par leur dernier succès, -engagèrent après leur argenterie, les croix, les calices, les chapes, -les mitres, les crosses et les autres ornements d’église pour «sustenter -les chefs et les soldats de la forteresse.» Mais les secours qu’ils se -procurèrent furent bientôt épuisés. Que faire alors? Le<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> château -manquait de provisions, et les richesses du monastère étaient engagées -ou vendues. Les religieux avaient le droit de prélever une taxe sur le -Mont et certaines villes de Normandie; mais dans les circonstances, un -tel droit était illusoire, à cause de la pénurie générale et de -l’occupation anglaise; la France, d’ailleurs, était privée de ressources -et ne pouvait venir en aide aux défenseurs du Mont-Saint-Michel. Dans -cette extrémité, Charles VII accorda aux religieux un privilège -exceptionnel: il leur permit en 1426 de «battre toute sorte de monnoye -qui eust cours par toute sa domination. D’après les témoignages les plus -compétents, la pièce que M. Corroyer publie à l’appui de</p> - -<div class="figcenter" id="fig_90"> -<a href="images/ill_098.jpg"> -<img src="images/ill_098.jpg" width="132" height="67" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 90.—Mouton d’or, frappé au Mont-Saint-Michel -pendant le règne de Charles VII.</p></div> -</div> - -<p class="nind">notre texte, a été frappée au Mont-Saint-Michel sous le gouvernement de -Louis d’Estouteville; c’est un <i>mouton d’or</i> (<a href="#fig_90">fig. 90</a>), portant sur la -face un agneau nimbé avec une bannière surmontée d’une croisette, et -présentant sur le revers une croix fleuronnée, anglée de quatre fleurs -de lys (M. Corroyer, <i>Revue archéol.</i>).</p> - -<p>La détresse n’était pas moins grande dans les villes et les campagnes -soumises à l’étranger. D’un côté, des impôts onéreux ruinaient les -populations; ainsi, en 1426, la vicomté d’Avranches dut payer sept cent -cinquante livres dix sous tournois, pour sa quote-part du subside -accordé au roi d’Angleterre par les États de Normandie; d’un autre côté, -des bandes nombreuses ravageaient le pays, et Henri VI fut obligé -d’envoyer des gens de guerre pour protéger les marchands et veiller à la -sûreté générale (<i>Arch. nat.</i>, k. 62, n. <small>II</small>¹⁴ et c. k. 62, n. 29 et 29 -<i>bis</i>).</p> - -<p>Comme le siège du Mont-Saint-Michel n’était plus poussé avec la même -vigueur depuis la dernière victoire de la garnison, Louis -d’Es<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span>touteville, à l’exemple du comte d’Aumale, fit de fréquentes -sorties avec ses chevaliers. A cette époque le château de Pontorson -tomba au pouvoir des Français. La nouvelle de ce succès alarma Henri VI, -et, le 11 janvier 1427, ce monarque ordonna de prendre les mesures -nécessaires pour commencer immédiatement le siège de Pontorson et le -pousser avec vigueur (<i>Arch. nat.</i>, c. k. 62, n. 32).</p> - -<p>Tel est le résultat de cette lutte, où brille à la fois tout ce que la -bravoure a de plus héroïque, le dévouement de plus sublime, le -patriotisme de plus pur et de plus généreux. Cent dix-neuf chevaliers, -l’élite de la noblesse et la fleur de la distinction, s’enferment dans -le château avec le brave d’Estouteville, Nicolas Paynel, une poignée de -soldats et une quarantaine de moines bénédictins; sur leurs écussons -brillent les emblèmes de la foi, de l’innocence, de la force et de la -pureté, du courage, de la beauté et de l’espérance, du deuil et de la -tristesse; leur devise à tous est de mourir pour la patrie malheureuse. -Dieu, qui les réservait pour d’autres combats, leur donna la victoire. -Les Anglais, vaincus, humiliés, renoncèrent pour quelque temps à lutter -contre des hommes que l’Archange semblait couvrir de sa puissante -protection. Ils avaient dépensé pour la prise du Mont, ou plutôt, selon -l’expression d’un annaliste, ils avaient «jettez par les fenestre, cent -quatre-vingt-onze mille quatre cent trois livres et quinze sols -tournois.»</p> - -<p>Les cent-dix-neuf chevaliers qui s’étaient immortalisés sous la conduite -de leur capitaine Louis d’Estouteville, firent graver leurs noms et -leurs armoiries sur les murs de l’église, dans la chapelle du trésor; et -bientôt après, comme le Mont jouissait d’un moment de trêve, un certain -nombre d’entre eux, en particulier Thomas de la Paluelle, se joignirent -à l’armée de Jeanne d’Arc pour partager ses périls et ses victoires. Dix -hommes d’armes et vingt-huit archers à morte-paie, restaient au -Mont-Saint-Michel sous la conduite de leur capitaine, le sieur «du -Bouchaige». (<i>Achiv. nat.</i>, c. k. 83, n. 19.)»<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p> - -<h4>V.<br /><br /> -SAINT MICHEL ET JEANNE D’ARC.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e -</span> culte de saint Michel a toujours exercé une influence sociale dans le -monde chrétien, surtout en France; mais cette influence fut plus -sensible à l’époque de Jeanne d’Arc. Un écrivain moderne, célèbre par -son impiété, avoue lui-même que l’épisode de Jeanne est inexplicable -sans l’intervention de cet esprit céleste qu’elle appelle <i>son -Archange</i>. Saint Michel prépara l’humble et modeste vierge de Domremy à -sa sublime et difficile mission; quand l’heure solennelle fut arrivée, -il lui fit connaître les desseins du ciel sur la France malheureuse; il -la conduisit au milieu des combats, et, au moment suprême, il recueillit -sa belle âme pour la présenter au tribunal de Dieu.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_91"> -<a href="images/ill_099.jpg"> -<img src="images/ill_099.jpg" width="127" height="63" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 91.—Angelot d’or de Henry VI, frappé à Rouen à -partir de 1427.</p></div> -</div> - -<p>Les Anglais, comprenant cette action mystérieuse de l’Archange sur -l’esprit de Jeanne d’Arc et d’un grand nombre de Français, voulurent en -paralyser les effets. En plusieurs endroits, ils s’efforcèrent de -remplacer le culte du prince de la milice céleste par celui de saint -Georges, leur patron; ailleurs ils essayèrent de se rendre l’Archange -propice en lui érigeant des temples et des autels; leurs souverains -firent frapper des pièces d’or et d’argent à l’effigie de saint Michel -(<a href="#fig_91">fig. 91</a>), dont ils se montrèrent les dévots serviteurs, à l’exemple de -nos rois; mais l’Ange tutélaire de la France ne devait pas favoriser des -ennemis qui ravageaient notre territoire depuis un siècle, le couvraient -de ruines et l’arrosaient de sang.<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span></p> - -<p>Le signal de la délivrance fut donné au Mont-St-Michel. Les défenseurs -de la place reconnurent qu’ils avaient triomphé par «l’ayde de Dieu et -de Monseigneur sainct Michel, prince des chevaliers du ciel,» et le -succès de leurs armes fut le prélude d’une série de victoires dont la -France s’est toujours crue redevable à la protection du belliqueux -Archange. Par une coïncidence d’ailleurs bien remarquable, pendant que -d’Estouteville, à la tête d’une poignée de braves, battait l’ennemi sur -les bords de l’Océan, le prince de la milice céleste apparaissait dans -la vallée de la Meuse à Jeanne d’Arc, notre libératrice. Un jour il lui -dit d’une voix pleine de douceur: «Jeanne, sois bonne et sage enfant; va -souvent à l’église.» Lorsque la petite bergère vit pour la première fois -cet ange au visage resplendissant et aux grandes ailes déployées, «elle -eut grand paour,» et, dans sa frayeur, «elle voua sa virginité tant -qu’il plairait à Dieu.» Mais bientôt la présence de saint Michel ne -l’effraya plus: «Quand elle le voyait, luy estoit advis qu’elle n’estoit -pas en peschié mortel.» Un jour, elle l’aperçut entouré d’une troupe -d’anges dont la beauté la saisit d’admiration: «Je les ai vus des yeux -de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle plus tard à ses -juges; et lorsqu’ils s’en allaient de moi, je pleurais, et j’aurais bien -voulu qu’ils me prissent avec eux.» Dans ces premières apparitions, de -1425 à 1428, l’Archange lui montrait «la grande pitié qui était au -royaume de France,» sans lui découvrir ouvertement les desseins de Dieu -sur son peuple infortuné; cependant il lui disait déjà qu’elle -quitterait un jour sa mère, ses jeunes amies, sa chère vallée, et -qu’elle irait au secours du roi; puis, pour la guider, il lui envoya -sainte Catherine et sainte Marguerite. Fidèle à la voix de son ange, la -petite Jeanne se donna tout entière à Dieu et lui voua sa virginité.</p> - -<p>L’heure était arrivée. En 1428, Jeanne vit l’Archange sous la forme d’un -guerrier: «il avait des ailes aux épaules, mais pas de couronne sur la -tête;» il prononça ces mots d’une voix forte: «Lève-toi, et va au -secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume.»—«Messire, -répondit Jeanne, je ne suis qu’une pauvre fille; je ne sais chevaucher, -ni conduire des hommes d’armes.» Saint Michel répliqua: «Tu iras trouver -messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te -baillera des gens que tu conduiras au Dauphin.» Jeanne d’Arc,<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span> la plus -simple et la plus timide des jeunes filles, obéit aux ordres de -l’Archange; elle quitta sa famille et tout ce qu’elle avait de cher au -monde, alla trouver le sire de Baudricourt, partit de Vaucouleurs et se -présenta devant le Dauphin qu’elle reconnut, grâce à l’assistance</p> - -<div class="figcenter" id="fig_92"> -<a href="images/ill_100.jpg"> -<img src="images/ill_100.jpg" width="245" height="281" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"> - -<p>Fig. 92.—La vierge avec l’enfant Jésus, saint Michel et Jeanne -d’Arc. D’après une peinture exécutée du temps même de la Pucelle, -et appartenant à M. Auvray à Paris.—Saint Michel porte la balance -dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient d’une main son -étendard, et de l’autre son écu armorié. </p></div> -</div> - -<p class="nind">de ses célestes protecteurs qui l’accompagnaient partout, la -fortifiaient et l’éclairaient. Avant d’engager la lutte avec l’armée qui -assiégeait Orléans, elle envoya un message aux Anglais, les invitant à -retourner dans leur pays: «Je suis cy venue de par Dieu, dit-elle, corps -pour corps, pour vous bouter hors de toute France.» Ses paroles<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span> ayant -été accueillies avec dérision, elle pénétra dans la ville où on la reçut -comme une libératrice envoyée du ciel; aussitôt, avec le brave Dunois, -ancien capitaine du Mont-Saint-Michel, elle attaqua les ennemis; le 7 -mai, veille de l’apparition de l’Archange sur le monte Gargano, elle -remporta une victoire décisive, et le lendemain elle fit lever le siège -d’Orléans. La fête établie pour perpétuer la mémoire de ce glorieux -triomphe se célèbre toujours le 8 mai, et l’office chanté est celui de -saint Michel. Ainsi, par une heureuse inspiration, la cité -reconnaissante n’a pas voulu séparer l’Archange et la Pucelle, le -messager céleste et l’instrument des desseins de Dieu, le prince de la -milice du Seigneur et la vierge de Domremy.</p> - -<p>Après la délivrance d’Orléans et plusieurs victoires remportées sur les -Anglais, Jeanne alla rejoindre le roi, «son gentil sire,» et le -conduisit à Reims où il fit son entrée, le 16 juillet 1429, au milieu -d’une foule qui criait dans le transport de son bonheur: «Noël! Noël!» -Le lendemain, Charles VII était sacré dans l’ancienne basilique de nos -rois et la jeune héroïne, surnommée désormais la Pucelle de France, -versait des larmes de joie et remerciait «Messire saint Michel» de -l’avoir protégée au milieu des combats. A partir de ce jour nos armées -allèrent de victoire en victoire. La France était sauvée.</p> - -<p>Jeanne déclara plus tard à ses juges qu’elle avait eu «par saint Michel, -sainte Catherine et sainte Marguerite, cette révélation de Dieu, qu’elle -ferait lever le siège d’Orléans, couronner Charles, son roi, et -chasserait tous ses adversaires du royaume de France.» Orléans était -délivré et Charles avait reçu l’onction royale; la Pucelle se mit à -l’œuvre pour expulser les Anglais de nos villes et de nos provinces; -mais elle devait laisser à Dunois l’honneur d’accomplir cette dernière -partie de sa mission. Dieu lui réservait à elle-même l’héroïsme du -martyre, après l’héroïsme de la bravoure. Prise à Compiègne et conduite -à Rouen, elle fut condamnée par un tribunal inique à mourir sur un -bûcher. Le trop célèbre abbé du Mont, Robert Jolivet, siégea comme -assesseur parmi ses juges: «Combien son âme dut souffrir alors, dit -monsieur O’Reilly! La cause de Jeanne d’Arc, c’était la cause du -Mont-Saint-Michel, la cause de ses frères et de tous ceux qui -persistaient à lutter contre les conquérants. Du moins ne le voit-on -interve<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span>nir qu’à la fin, à la séance du 24 mai, comme si ce semblant de -rétractation eût dû être une excuse pour sa propre lâcheté.» Dans le -cours de ce procès odieux, Jeanne fait connaître ses rapports intimes -avec saint Michel, depuis son âge de treize ans; et enfin, à l’heure du -supplice, quand la terre l’abandonne, elle invoque l’Archange avec la -confiance la plus touchante et la piété la plus tendre.</p> - -<p>Jean Beaupère lui parle-t-il de cette voix mystérieuse qu’elle appelle -sa voix: «Oui, répond-elle sans hésiter, je l’ai entendue hier et -aujourd’hui, le matin, à vêpres et à l’Ave Maria, et il m’est plusieurs -fois arrivé de l’entendre bien plus souvent... Elle m’a dit de répondre -hardiment, et que Dieu m’aiderait.»—«Cette voix, ajoute-t-elle, vient -de la part de Dieu, et je crois bien que je ne vous dis pas à plain tout -ce que je sais... Cette nuit même, la voix m’a dit plusieurs choses pour -le bien du roi que je voudrais bien que le roi sût, quand je devrais ne -pas boire de vin jusqu’à Pâques; car s’il le savait, il en serait plus -aise à son dîner.» Lui demande-t-on quelle était cette voix qui se fit -entendre à elle à l’âge de treize ans: «C’était saint Michel, -s’empresse-t-elle de répondre; je l’ai vu devant mes yeux, et il n’était -pas seul, mais bien accompagné des anges du ciel.» Elle refuse d’abord -de dire quelle figure il avait; mais le juge la pressant de ses -questions puériles et malséantes, elle répond: «Je ne lui ai pas vu de -couronne.»—«Avait-il des vêtements?» reprend son indigne -interlocuteur.—«Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir?» -dit-elle, en le rappelant à la pudeur.—«Avait-il des cheveux?—Pourquoi -lui seraient-ils coupés?—Tenait-il une balance?—Je ne sais.» Dans la -dernière séance publique, celle du 3 mars 1431, on revint sur le même -sujet: «Vous avez dit que saint Michel avait des ailes; avait-il aussi -une tête naturelle?—Je l’ai vu de mes yeux, répondit-elle, et je crois -que c’est lui aussi fermement que Dieu est.» Plus tard elle dit encore: -«Oui, je le crois, c’est saint Michel qui vient pour me conforter et me -conseiller, et je ne crois pas avec plus d’assurance que Notre-Seigneur -a souffert mort pour nous racheter des peines de l’enfer.» Enfin, -l’heure solennelle étant arrivée, Jeanne se mit à genoux devant son -bûcher, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel, sainte Catherine et -sainte Marguerite, pardonnant à ses ennemis et deman<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span>dant pardon pour -elle-même, disant à l’assistance de prier pour elle, et aux prêtres de -célébrer une messe pour le repos de son âme: «Tout cela, dit un -historien, de façon si dévote, si humble et si touchante, que l’émotion -gagnant, personne ne put se contenir: l’évêque de Beauvais se mit à -pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà que les Anglais -eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester comme les autres. -Quand la flamme environna la jeune héroïne, les deux vénérables -religieux qui étaient présents entendirent encore la voix de Jeanne -murmurer le nom de «son Archange.»</p> - -<p>La mission de Jeanne d’Arc était accomplie. Elle avait songé avec Dunois -à se rallier aux défenseurs du Mont-Saint-Michel; mais ce projet ne put -se réaliser. Un accident survenu en 1433, deux ans après la mort de la -Pucelle, fit naître dans les Anglais l’espérance de venger leurs -défaites et de s’emparer du Mont-Saint-Michel. Lord Thomas Scales réunit -une armée nombreuse avec «des machines épouvantables et plusieurs -instruments de guerre,» entre autres de fortes pièces d’artillerie, et, -le 17 juin 1434, veille de Saint-Aubert, il fit tout disposer pour un -assaut général. L’heure solennelle était arrivée. Le soleil dorait de -ses premiers rayons le sommet de la montagne; le vent faisait flotter -sur les tours l’étendard de saint Michel et la bannière du roi de -France. Bientôt les bataillons ennemis s’ébranlèrent; les canons furent -dressés sur leurs affûts; on attendait le signal du combat. Le général -anglais fit sommer la place de se rendre; mais Louis d’Estouteville -répondit avec fierté: «Annoncez à votre maître que nous sommes résolus -d’honorer le couronnement de notre légitime souverain, Charles VII, et -de lui conserver cette place ou de nous ensevelir sous ses ruines.» Le -général anglais répliqua: «Superbe étendard, bientôt je t’abattrai dans -la poussière.» Il est rapporté qu’un vieux solitaire de Tombelaine vint -lui dire: «Prenez garde; on ne s’attaque pas en vain à Monseigneur saint -Michel.» Il méprisa cet avertissement et commanda le feu. En un moment, -la lutte devint acharnée de part et d’autre. Le canon grondait avec -force et battait le rempart. Un in nuage de fumée enveloppait le -Mont-Saint-Michel. Soudain, on entendit un cri de joie retentir dans les -rangs ennemis: un pan de muraille s’était écroulé et une large brèche -livrait un accès facile aux assaillants.<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p> - -<p>De nombreux bataillons, soutenus par les compagnies d’archers, se -précipitent vers le rempart et s’élancent à l’assaut. D’Estouteville -avec ses chevaliers attend de pied ferme. Le silence a succédé au bruit -du canon; on n’entend plus que le cliquetis des armes; une lutte corps à -corps est engagée entre les soldats anglais et les défenseurs de la -citadelle.</p> - -<p>Quel spectacle! Un vieux moine témoin du danger s’écrie avec larmes: -«Saint Michel à notre secours!» D’Estouteville est environné d’ennemis; -il se dégage, monte sur une éminence, saisit l’étendard anglais et le -jette dans la poussière. Guillaume de Verdun brise son épée sur la tête -d’un adversaire; aussitôt, il s’arme de sa hache et frappe à coups -redoublés. Les assaillants se retirent; mais un de leurs chefs, l’épée -haute et le visage découvert arrête les fuyards et les ramène à la -charge. Les assiégés font pleuvoir sur eux une grêle de pierres et les -repoussent une seconde fois.</p> - -<p>Huit jours s’étaient écoulés. Les Anglais tentèrent un autre assaut avec -toutes leurs forces réunies. Dès le lever du soleil, ils commencèrent à -battre le rempart, et bientôt plusieurs brèches furent pratiquées dans -la partie basse de la ville. La garnison fit des prodiges de valeur, -mais il fallut céder au nombre et se retirer dans le château. A la vue -du danger, plusieurs moines se mêlèrent aux assiégés pour repousser -l’assaut et combattirent avec le brave Guiton, Robert du Homme, -Guillaume de Verdun, Thomas de Breuilly, et les autres chevaliers. -L’ennemi fut de nouveau culbuté; la déroute devint complète et le champ -de bataille resta au pouvoir des soldats de saint Michel.</p> - -<p>Les Anglais perdirent plus de deux mille hommes dans ces derniers -assauts et laissèrent de précieuses dépouilles aux mains des Français. -Parmi les souvenirs de cette lutte à jamais mémorable, le -Mont-Saint-Michel possède encore deux énormes bombardes appelées les -Michelettes et dont l’une est chargée d’un boulet de pierre (<a href="#fig_93">fig. 93</a>). -Les vainqueurs et les vaincus attribuèrent l’issue du combat à -l’intervention «de la Vierge, au glorieux Archange saint Michel, prince -de la milice céleste, et à saint Aubert, l’honneur et la gloire des -prélats.» Les soldats anglais dirent qu’ils avaient aperçu dans les airs -à la tête des assiégés, saint Michel armé d’un glaive étincelant, et -lorsque le roi Charles VII<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> envoya le comte de Dunois complimenter -d’Estouteville et ses chevaliers, il fit déposer un ex-voto dans la -basilique du Mont. A la même époque l’image de l’Archange brillait sur -nos étendards avec ces deux devises: «Voici que saint Michel, l’un des -princes de la milice céleste, est venu à mon secours.» «Saint Michel est -mon seul défenseur, au milieu des dangers qui m’environnent.» Le salut -de la France était assuré grâce à la protection de l’Archange, et les -premiers instruments dont le ciel se servit pour arracher nos provinces -à la domination étrangère, furent les moines et les chevaliers du -Mont-Saint-Michel avec l’humble vierge de Domremy.</p> - -<p>Cependant, les Anglais ne renoncèrent pas encore au projet de s’emparer -du mont Tombe; ils réparèrent et armèrent la bastille d’Ardevon, non -pour «revenir chercher des coquilles..... et en achepter à meilleur -marché,» dit dom Huynes; mais afin de continuer le blocus par terre. -Thomas Scales occupa aussi le roc de Lihou, à Granville, le fortifia et -y établit une garnison. En même temps, un officier habile, le duc de -Sommerset était capitaine et gouverneur du fort de Tombelaine. D’un -autre côté, la situation matérielle du Mont-Saint-Michel était toujours -précaire; les sacrifices que les bénédictins s’étaient imposés pendant -la durée du siège avaient ruiné l’abbaye; dans le désastre de 1421, le -chœur de la basilique s’était écroulé, et l’incendie de 1433 avait -réduit en cendre un partie de la ville. Le premier soin du prieur, Jean -Gonault, fut de procurer des ressources au monastère; dans ce but, dit -dom Huynes, il «eut recours au concile de Basle, se plaignant que l’abbé -Robert jouissoit des biens de cette abbaye et y laissoit aller tout en -ruine, et obtint une bulle de ce concile pour contraindre cet abbé. -Mais, c’estoit perdre du parchemin et de l’encre, car le roy -d’Angleterre qui occupoit toute la Normandie et qui permettoit à l’abbé -Robert de jouir des biens de son monastère ne luy eut permis d’y -apporter du secours, ce Mont seul en tout ce pays résistant à ses -commandements.» Jean Gonault fut plus heureux auprès du roi de France. -Charles VII s’empressa de lui venir en aide; il exempta l’abbaye de -toutes redevances et rendit une dizaine de chartes en faveur des -religieux. Catherine de Thienville, le duc de Bretagne François Iᵉʳ, -avec un grand nombre de seigneurs, imitèrent la gé<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span>nérosité du roi; -grâce à leurs pieuses largesses et aux rançons des prisonniers, Jean -Gonault put relever une partie des ruines et entretenir une garnison -dans le château.</p> - -<p>Les chevaliers de Louis d’Estouteville, non contents d’avoir défendu le -Mont-Saint-Michel au péril de leur vie, prirent l’offensive contre les</p> - -<div class="figcenter" id="fig_93"> -<a href="images/ill_101.jpg"> -<img src="images/ill_101.jpg" width="156" height="238" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 93—Bombardes prises sur les Anglais.</p></div> -</div> - -<p>Anglais. Dans une sortie, ils incendièrent le manoir de Thomas -d’Argouges qui avait cédé le rocher de Lihou à Thomas Scales; bientôt -après, ils s’introduisirent dans la place de Granville et en chassèrent -la garnison qui alla chercher un asile à Gavray. Le 18 février 1442, -Henri VI, roi d’Angleterre, établit dans les bailliages de Caen et du -Cotentin un receveur chargé de percevoir les subsides accordés par les -états de Normandie pour l’entretien d’une armée devant Dieppe et la -prise de Granville, récemment occupée par les chevaliers du -Mont-<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span>Saint-Michel; mais la forteresse de Lihou devait rester au pouvoir -des Français, malgré les efforts de l’ennemi (<i>Arch. nat.</i>, c. k. 67, n. -20 et 20²).</p> - -<p>Quelques années après ce glorieux fait d’armes, le 17 juillet 1444, -Robert Jolivet mourut à Rouen et reçut la sépulture dans l’église -Saint-Michel-du-Vieux-Marché qui dépendait de son monastère. Jean -Gonault fut choisi pour lui succéder; mais le souverain Pontife, à la -prière de Charles VII, nomma le cardinal Guillaume d’Estouteville abbé -commendataire du Mont-Saint-Michel. Gonault se soumit aux ordres du -pape, et, deux ans après son élection, il déposa la crosse et la mitre -pour vivre en simple religieux. A sa mort, il fut inhumé dans la -basilique où reposaient déjà plusieurs personnages célèbres par leur -science et leur vertu. Le cardinal Guillaume d’Estouteville était frère -du brave chevalier qui gouvernait le Mont depuis 1425. Les brillantes -qualités de son esprit, son savoir profond et sa haute naissance lui -méritèrent l’estime et la faveur du roi de France et du souverain -Pontife; il fut appelé le soutien et la gloire de la sainte Église -romaine. Tous ces titres le recommandaient au respect et à la soumission -des bénédictins; cependant une élection faite en des circonstances -semblables devait leur inspirer des craintes sérieuses pour l’avenir. -D’après la pragmatique-sanction de Bourges, promulguée en 1438, le -Mont-Saint-Michel n’était pas soumis au régime de la <i>commende</i>; mais la -nomination que Charles VII venait de faire ratifier par le pape -n’était-elle pas un antécédent fâcheux pour l’indépendance et la -prospérité du monastère? Cette prévision ne tardera pas à se réaliser.</p> - -<p>Pendant les premières années de cette prélature, les Anglais -inquiétèrent la garnison du Mont-Saint-Michel, mais ils ne tentèrent -aucun engagement sérieux. En 1450 la longue période militaire commencée -dès 1417 était terminée. La plupart des défenseurs vivaient encore et -pouvaient jouir de leur triomphe; quelques-uns cependant avaient -succombé dans la lutte. De ce nombre était le représentant d’une -illustre famille, Pierre Michel de la Michellière (<a href="#fig_94">fig. 94</a>). Enfin les -bastilles d’Ardevon et d’Espas avaient été livrées aux flammes, comme -pour «donner à conoistre à la postérité, dit un historien, que (les) -grandes prétentions (des Anglois) contre le royaume de France et -particulièrement contre le Mont-Saint-Michel se resoudoient en fumée;» -Tombelaine<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> était au pouvoir des Français; Pontorson, Avranches et toute -la contrée jouissaient du bienfait inestimable de la paix après une -guerre de plus d’un siècle. Ainsi se réalisa la prophétie de Jeanne -d’Arc: «Vous partirez tous, bon gré, mal gré, en votre pays, excepté -ceux qui seront enterrés en France.»</p> - -<div class="figcenter" id="fig_94"> -<a href="images/ill_102.jpg"> -<img src="images/ill_102.jpg" width="170" height="242" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 94.—Armoiries de la famille Michel. Données par le -représentant de la branche aînée, M. S. Michel de Monthuchon.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span></p> - -<h4>VI.<br /><br /> -L’ORDRE MILITAIRE DE SAINT-MICHEL.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-p.png" -width="50" -alt="P" /></span><span class="smcap">endant</span> que la France humiliée subissait le joug d’un vainqueur -impitoyable, tous les regards s’étaient tournés vers le -Mont-Saint-Michel pour implorer le secours de l’ange des batailles; -après l’expulsion des Anglais, les mêmes regards se portèrent de nouveau -sur la sainte Montagne pour remercier l’ange de la victoire. -L’enthousiasme était universel, et jamais peut-être l’affluence des -pèlerins n’avait été plus considérable. Guillaume d’Estouteville -favorisa ces pieuses manifestations, en obtenant des faveurs signalées -pour ceux qui visiteraient le Mont et contribueraient par leurs aumônes -à la restauration de la basilique. «Par ce moyen, dit dom Huynes, comme -aussy avec l’ayde du revenu de l’abbaye, on commença à rebastir le haut -de l’église,...... non pas comme auparavant, mais si superbement et avec -tant d’artifice que si on eut voulu continuer à faire bastir le reste de -l’église de mesme façon, on n’en eut pu voir en France une plus belle -pour la structure.» En effet, la hardiesse et la force de cet édifice, -la majesté de l’ensemble et la perfection des détails, l’élégance et la -pureté du style en font l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de -l’architecture du quinzième siècle. La crypte avec ses piliers robustes, -ses nervures prismatiques, et ses chapelles rangées autour du -rond-point, saisit l’âme d’étonnement et de respect. Le jour y pénètre à -peine par l’étroite ouverture des fenêtres trilobées, et vient s’unir à -la lumière mystérieuse des lampes qui brûlent autour de l’image de la -Vierge, devant laquelle les pèlerins viennent s’agenouiller, unissant -comme autrefois le culte de l’Archange à celui de la Mère de Dieu. La -partie supérieure, avec ses colonnes élégantes, ses voûtes élancées, ses -larges ouvertures et sa forêt de clochetons, rappelle le beau nom de -palais des anges que nos pères aimaient à donner au Mont-Saint-Michel. -Cet édifice, aux proportions vraiment gigantesques, resta inachevé. -Guillaume d’Estouteville, dans sa visite au monastère en 1452, fit -cesser les constructions pour travailler à enrichir l’intérieur de la -basilique.<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span></p> - -<p>A cette époque les pèlerins non seulement de France, mais aussi des -autres nations, affluaient sans cesse dans la cité de l’Archange. A leur -tête, on vit l’épouse de Charles VII, la reine Marie, et plusieurs -princes qui s’étaient illustrés pendant la guerre de cent ans. Pour -favoriser cet élan universel, le pape Eugène IV avait accordé une -indulgence plénière à ceux qui visiteraient la basilique le jour de la -fête de Saint-Michel. En vertu d’un autre privilège concédé par Pie II à -Guillaume d’Estouteville et à ses successeurs, deux des prêtres -séculiers ou réguliers chargés du pèlerinage pouvaient absoudre de -toutes les censures de l’Église.</p> - -<p>Il est rapporté que, l’an 1450, François Iᵉʳ, duc de Bretagne, vint au -Mont après la prise d’Avranches et de Tombelaine sur les Anglais. Il y -séjourna huit jours et dans l’intervalle il fit célébrer un service -funèbre pour Gilles, son frère, dont il était peut-être le meurtrier. A -la sortie de la ville, un vieux moine accosta, dit-on, le duc de -Bretagne et lui prédit que dans quarante jours il paraîtrait au tribunal -de Dieu, pour rendre compte du sang de son frère: «Il n’y manqua pas, -ajoute un historien, car au bout du terme il mourut.»</p> - -<p>L’Allemagne et la Belgique s’ébranlèrent aussi, et, dans le cours des -années 1457 et 1458, on vit des bandes d’hommes, de femmes et d’enfants -partir des bords du Rhin et s’acheminer bannière en tête vers le -sanctuaire de l’Archange. Un auteur contemporain, Jacques du Clercq, -nous a laissé une description intéressante de ces manifestations -religieuses: «Environ le caresme et après Pasques, l’an 1458, écrit-il -dans ses <i>Mémoires</i>, grande multitude d’Alemans et de Brabanssons et -d’aultres pays, tant hommes que femmes et enfans en très-grand nombre, -par plusieurs fois passèrent par le pays d’Artois, et les pays -d’environ, et alloient en pélerinage au Mont-Saint-Micquel, et disoient -que c’estoit par miracles que monsieur saint Micquel avoit fait en leur -pays: entre aultres choses ils racomptoient que ung homme mourut -soudainement en battant son enfant, parce que l’enfant vouloit aller au -Mont-Saint-Micquel: ils disoient que monsieur saint Micquel le avoit -fait mourir; aulcuns disoient aussy que communément cette volonté leur -venoit et ne sçavoient pourquoy sinon que nullement ne pourroient avoir -repos, par nuit, qu’ils n’euissent volonté de aller visiter le saint -lieu du Mont-<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span>Saint-Micquel, <i>et en y passa des milliers par plusieurs -fois</i>.» Les savants d’outre-Rhin s’en émurent et plusieurs écrivirent -pour empêcher ces «migrations» lointaines et ces pèlerinages entrepris -sous la neige, malgré les difficultés de la route et les rigueurs de -l’hiver.</p> - -<p>Comme toutes les grandes manifestations religieuses, celle-ci fut -signalée par des prodiges éclatants. Le 15 octobre, veille de la -dédicace du mont Tombe, une femme du diocèse de Rennes fut surprise par -la marée et ensevelie sous les flots; mais, disent les annalistes, «il -plut au glorieux Arcange saint Michel la prendre sous sa protection et -bien que la mer l’environnast de ses ondes de tous costez,» elle n’en -fut pas atteinte, et, quand les eaux se furent retirées, un laboureur -d’un village voisin «la porta en sa maison, fit allumer un (grand) feu -et la mit reschauffer auprès;» peu à peu, «par la charité de ce bon -homme,» elle «recouvra ses forces, commença à parler et à raconter ses -désastres.» Des hommes dignes de foi, «Thomas Verel, inquisiteur, Jean -Naudet, Jean Fouchier et Estienne de la Porte,» docteurs en théologie, -ayant examiné ce prodige, n’hésitèrent pas à le classer parmi les -miracles sans nombre opérés par l’intercession de l’Archange. Parfois, -disait-on, une clarté surnaturelle environnait la cime de la montagne, -et saint Michel apparaissait dans les airs sous la forme d’un guerrier. -Enfin, comme le rapporte Jacques du Clercq, un homme des environs de -Liège fut puni de mort dans les circonstances suivantes: son fils -s’était réuni à trois autres petits pèlerins qui venaient au mont Tombe, -il courut à sa poursuite et le saisit par les cheveux en disant: -«Retourne, au nom du diable.» Cet homme, observe un écrivain, prenait un -mauvais «advocat,» car il ne pouvait rien espérer du démon, «l’ennemy de -l’Arcange» aux inspirations duquel son fils correspondait. «A peine -avait-il proféré les dernières syllabes de ce blasphème exécrable, qu’il -tomba roide mort par terre et ne dit oncques depuis un seul mot.» Tous -ces signes de la protection de saint Michel entretenaient et -augmentaient la confiance des populations; aussi, d’après les anciens -chroniqueurs, le nombre des pèlerins était si considérable qu’on ne -pouvait pas même compter les enfants qui visitaient chaque année le -Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>En 1462, le successeur de Charles VII, Louis XI, accomplit son pre<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span>mier -pèlerinage au sanctuaire de l’Archange; il était environné de toute la -pompe royale et fit son entrée dans la ville à la tête d’une brillante -escorte; il donna aux religieux six cents écus d’or, et, de retour à -Paris, il envoya pour l’église une statue de saint Michel et une chaîne -qu’il avait portée pendant son exil. Le même souverain permit «d’ajouter -le chef de la maison de France aux armoiries» du monastère. D’après Jean -de Troyes, Louis XI fit un autre voyage au Mont-Saint-Michel en 1467: -«Et avecques lui fist mener quantité de son artillerie, et si aloient -avecques lui grant nombre de ses gens de guerre.» Toutes ces -manifestations solennelles nous montrent quelle était après la guerre de -cent ans la renommée du pèlerinage national de la France; cependant -Louis XI devait ajouter une nouvelle gloire à la cité de l’Archange.</p> - -<p>Les ordres militaires du moyen âge avaient eu pour saint Michel une -dévotion spéciale; quelques-uns même l’avaient choisi pour chef et -protecteur, par exemple, en Portugal. Les chevaliers l’invoquaient sur -le champ de bataille, et reconnaissaient en lui l’Archange guerrier; ils -aimaient aussi à reposer sous sa garde en attendant l’heure du jugement -suprême: ainsi dans les caveaux de Rhodes, l’image de saint Michel est -plusieurs fois représentée avec ses attributs de gardien des sépulcres, -de conducteur et de peseur des âmes. Depuis longtemps, Louis XI avait -résolu, de son côté, d’établir un <i>Ordre de chevalerie</i> pour honorer le -patron de la France et perpétuer le souvenir des glorieux événements -dont le mont Tombe avait été le théâtre pendant la guerre de cent ans. -Il mit son projet à exécution en 1469, au château d’Amboise (<a href="#fig_95">fig. 95</a>).</p> - -<p>Le Mont-Saint-Michel servit pour ainsi dire de berceau à cet ordre -fameux dont chaque membre devait être un type de bravoure, un modèle de -distinction et un exemple de dévouement. Cette noble origine est -clairement indiquée dans les lettres patentes écrites à la date du 1ᵉʳ -août 1469; le roi s’exprime en ces termes: «Loys, par la grâce de Dieu -roy de France, sçavoir faisons à tous, presens et advenir, que pour la -très parfaicte et singulière amour qu’avons au noble Ordre et estat de -Chevalerie, dont par ardente affection, désirons l’honneur et -augmentation; à ce que selon nostre entier désir, la saincte foy -catholique, l’estat<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> de nostre mère saincte Église, et la prospérité la -chose publicque, soyent tenuz, gardées et defendues, ainsi qu’il -appartient; Nous à la gloire et louenge de Dieu nostre créateur tout -puissant et révérence de sa glorieuse Mere, <i>et commémoration et honneur -de Monsieur sainct Michel Archange, premier Chevalier</i>, qui pour la -querelle de Dieu victorieusement batailla contre le Dragon, ancien -ennemy de nature humaine, et le trébucha du ciel; <i>et qui son lieu et -oratoire, appelé le Mont Sainct Michel, a tousiours seurement gardé, -préservé et défendu, sans estre pris, subjugué ne mis és mains des -anciens</i> ennemis de nostre Royaume: <i>et afin que touts les bons, haults -et nobles couraiges soyent esmeuz et incitez à œuvres vertueuses</i>, le -premier jour du mois d’Aoust, l’an de grace mil quatre cens soixante -neuf, et de nostre règne le IX, en nostre Chastel d’Amboyse, avons -constitué, créé, prins et ordonné, et par ces présentes constituons, -créons, prenons et ordonnons, un Ordre et fraternité de Chevalerie, ou -aimable Compagnie de certain nombre de Chevaliers: lequel Ordre nous -voulons estre nommé <i>l’Ordre de sainct Michel</i>, en et soubs la forme, -condition, statuts, ordonnances, et articles cy après escripts.»</p> - -<p>Les premiers statuts, au nombre de soixante-six, renferment des détails -intéressants sur la constitution intime de l’ordre militaire de -Saint-Michel. Les membres, qui ne devaient pas être plus de trente-six, -étaient choisis parmi les «gentilshommes de nom et d’armes, sans -reproche,» vaillants, prud’hommes et vertueux. Avant d’être élu, il -fallait renoncer à toute dignité semblable; toutefois les empereurs, -rois et ducs pouvaient appartenir aux ordres dont ils étaient chefs, -avec l’autorisation des souverains de la nouvelle chevalerie, -c’est-à-dire de Louis XI et de ses successeurs. Après d’amples -informations, le monarque choisit quinze chevaliers, tous hommes de -«bons sens, vaillance, preud’hommie et autres grandes et louables -vertus;» savoir: Charles, duc de Guyenne, frère du roi, Jean, duc de -Bourbonnais et d’Auvergne, cousin du roi, Louis de Luxembourg, comte de -Saint-Pol et connétable de France, André de Laval, maréchal de France, -Jean, comte de Sancerre, Louis de Beaumont, seigneur de la Forêt et du -Plessis-Macé, Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, Louis de Laval, -seigneur de Châtillon, Louis de Bourbon, comte de Roussil<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span>lon,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_95"> -<a href="images/ill_104.jpg"> -<img src="images/ill_104.jpg" width="310" height="453" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 95.—Réception d’un chevalier de l’ordre de Saint-Michel, créé -par Louis XI, au château d’Amboise le 1ᵉʳ août 1469. Fac-simile -d’une miniature des <i>Statuts de l’Ordre</i>, daté du -Plessis-les-Tours, ms. du seizième siècle. Bibl. de M. Ambr. -Firmin-Didot. </p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span></p> - -<p class="nind">amiral de France, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, grand maître -d’hôtel de France, Jean d’Armagnac, comte de Comminges, maréchal de -France et gouverneur du Dauphiné, Georges de la Trémouille, seigneur de -Craon, Gilbert de Chabannes, seigneur de Courton, sénéchal de Guyenne, -Louis, seigneur de Crussol, sénéchal de Poitou, et Tanneguy-du-Châtel, -gouverneur des pays de Roussillon et de Sardaigne.</p> - -<p>Pour notifier à un chevalier son admission dans l’ordre de Saint-Michel, -le roi lui envoyait «un collier d’or, fait (de) coquilles lacées l’une -avec l’autre, d’un double (lacs), assises sur (chaînettes) ou mailles -d’or, au milieu duquel sur un roc (pendait) un imaige d’or de Monsieur -sainct Michel,» avec la devise: «<i>Immensi tremor Oceani</i>,» il est la -terreur du vaste Océan:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Pour dompter la terreur des démons et de l’onde,<br /></span> -<span class="i0">«Qui nous peut plus ayder que cet Archange au monde!»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">Le souverain et les chevaliers de l’Ordre devaient porter ce collier à -découvert sur leur poitrine, sous peine de faire dire une messe et de -donner une aumône de sept «solz six deniers tournoiz;» cependant, à -l’armée, en voyage, dans leurs maisons ou à la chasse, ils pouvaient -porter une simple médaille de saint Michel attachée à une chaîne d’or, -ou à un cordonnet de soie noire; mais ils ne devaient jamais quitter ce -dernier insigne, même dans les plus grands dangers et pour sauver leur -vie. Le grand collier était du poids de deux cents écus d’or, sans -pierres précieuses ni ornements superflus (<a href="#fig_96">fig. 96</a>); il appartenait à -l’Ordre et il était remis au trésorier après la mort de chaque membre.</p> - -<p>La fraternité la plus cordiale régnait entre le souverain et les -chevaliers; ils se prêtaient un mutuel appui, et travaillaient ensemble -au maintien de la paix et à la prospérité du royaume; avant -d’entreprendre une guerre, ils prenaient conseil de leurs frères, et, -s’ils étaient Français, ils ne s’engageaient point au service d’un autre -prince et ne faisaient jamais de longs voyages sans la permission du -roi; d’autre part, les membres étrangers ne devaient pas prendre les -armes contre la France, sinon dans les cas exceptionnels où ils ne -pouvaient s’en dis<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span>penser; alors tout chevalier qui faisait un confrère -prisonnier de guerre, lui rendait la liberté. Le roi, de son côté, -s’engageait à protéger les membres de l’ordre, à les maintenir dans -leurs privilèges, et à n’entreprendre aucune guerre, ni aucune affaire -importante sans avoir leur avis, sauf dans les circonstances où il -fallait agir en secret et sans retard. Il était défendu sous la foi du -serment de révéler les entreprises sur lesquelles le souverain avait -consulté les chevaliers.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_96"> -<a href="images/ill_105.jpg"> -<img src="images/ill_105.jpg" width="140" height="204" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 96 et 97.—Collier de l’ordre de Saint-Michel et médaille de -pèlerin de Notre-Dame de Boulogne, portant sur le revers le collier -de l’ordre de Saint-Michel, disposé selon la prescription des -statuts royaux de 1469. </p></div> -</div> - -<p>Tout membre convaincu d’hérésie, de trahison ou de lâcheté, devait être -dépouillé de ses insignes et rayé de la liste des frères; parfois même, -il était condamné à la peine capitale. Nous en avons un exemple frappant -dans la personne du connétable de Saint-Pol: comme il s’était rendu -coupable du crime de lèse-majesté, il fut condamné à mort et amené au -palais du Parlement. Au moment où il entrait, dit Philippe de Commines, -le chancelier lui adressa ces paroles: «Monsei<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span>gneur de Saint-Pol, vous -avez été par cy-devant, et jusqu’à présent réputé le plus ferme et le -plus constant chevalier de ce royaume, et puis donc que tel avez été -jusqu’à maintenant, il est encore mieux requis que jamais que ayez -meilleure constance que oncques vous eutes.» On lui enleva ensuite le -collier de Saint-Michel dont il était décoré, et on lui lut la sentence -qui le déclarait «crimineux» et le condamnait à mort: «Dieu soit loué, -répondit le connétable; véez bien dure sentence; je lui supplie et -requiers qu’il me donne la grace de le bien connoitre aujourd’huy.» Au -contraire, tout chevalier fidèle à ses engagements était environné -d’honneur pendant sa vie, et, à sa mort, le dernier frère reçu dans -l’Ordre faisait chanter vingt messes et donnait six écus d’or en aumône -pour le repos de son âme.</p> - -<p>Les articles XIX et XX sont conçus en ces termes: «<i>Pour la très -singulière confiance et dévotion qu’avons à Monsieur saint Michel</i>, -premier chevalier, qui pour la querelle de Dieu victorieusement -batailla, et qui son lieu et oratoire à tousiours gardé et défendu, sans -estre prins ne subjugué des anciens ennemis de la couronne de France, et -est invincible; Et soubs le nom et tiltre duquel est par Nous ce présent -Ordre fondé et institué: Nous avons institué et ordonné, que tous divins -services, et autres cérémonies Ecclésiastiques, biens faicts et -fondations qu’entendrons faire, et qui se feront, tant par Nous, que par -nos successeurs Souverains de l’Ordre, et les frères et Chevaliers -d’iceluy, se feront, célébrèront et emploiront au lieu et Église du Mont -sainct Michel: lequel lieu nous élisons et ordonnons, tant pour les -choses dessusdites, qu’autres; ainsi qu’après sera déclaré.... Au cueur -de ladicte Église, seront ordonnez sièges, ausquels seront le Souverain -et lesdicts Chevaliers de l’Ordre, quand ilz seront illec rassemblez: et -au-dessus desdicts sièges, contre le mur, premièrement dessus le siège -du Souverain, sera mis et affiché l’escu de ses armes, et dessus son -heaulme et timbre, et subséquemment de chacun desdicts chevaliers, en -gardant l’ordre de préférence.»</p> - -<p>Les assemblées générales où se traitaient les plus graves intérêts de -l’ordre devaient se tenir le jour de la fête de saint Michel. La veille, -tous les membres se présentaient devant le souverain à l’heure des -vêpres, et allaient ensemble à l’Église revêtus de manteaux de damas<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span> -blanc traînant à terre, «brodez» d’or, avec des coquilles «d’or» et lacs -d’amour en broderie et «fourrez d’hermines,» la tête couverte d’un -chaperon</p> - -<div class="figcenter" id="fig_98"> -<a href="images/ill_106.jpg"> -<img src="images/ill_106.jpg" width="299" height="340" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 98.—Chapitre de l’ordre de Saint-Michel, tenu par -le roi Henri II, en 1548. Fac-simile d’une gravure des <i>Statuts de -l’ordre de Saint-Michel</i>, édition de 1725, appartenant à M. Ed. -Corroyer.</p></div> -</div> - -<p class="nind">de velours cramoisi «à longue cornette.» Le jour de la solennité ils -assistaient à la messe, et, à l’offertoire, ils donnaient une pièce -d’or; ensuite ils dînaient avec le roi; le soir, ils se rendaient de -nouveau à<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> l’église pour entendre les vêpres; mais ils portaient alors -un manteau noir et un chaperon de même couleur, excepté le roi qui était -vêtu d’un manteau violet. Les vêpres étaient suivies de l’office des -morts. Le lendemain, à la messe, tous les chevaliers offraient un cierge -d’une livre, auquel leurs armes étaient attachées; le jour suivant une -autre messe était chantée en l’honneur de la sainte Vierge; mais chaque -membre pouvait y assister sans le costume de l’ordre.</p> - -<p>D’après les premiers statuts, le nombre des officiers était de quatre -seulement: le chancelier qui devait être prêtre, le greffier, le -trésorier et le héraut nommé <i>Mont-Saint-Michel</i>. Ce dernier, qu’on -appelait aussi «roy d’armes,» devait être «homme prudent et de bonne -renommée, souffisant et expert;» il portait un émail comme signe de -distinction et jouissait d’une pension de douze cents francs. Sa charge -consistait à porter les lettres du souverain aux frères de l’ordre, à -signifier les trépas des membres défunts et à notifier les nominations -faites dans les assemblées générales; il avait aussi l’obligation de -s’enquérir «des prouesses» et hauts faits du souverain et des -chevaliers. A la messe solennelle, le jour de l’assemblée générale, ces -officiers portaient «des robes longues de camelot de soye blanc, fourrez -de menu ver, et des chaperons d’escarlate.» Le 22 décembre 1476 Louis XI -créa un prévôt ou maître des cérémonies, et le chargea d’établir à Paris -une collégiale «pour célébrer, chanter et dire l’office divin, et faire -les prières condignes à obtenir la très bénigne grâce de Dieu nostre -Saulveur et Rédempteur, au moyen de la très vertueuse intercession de -(Monseigneur) sainct Michel, qui continuellement sans intermission» a -conduit les affaires du royaume. A cette occasion vingt-six articles -furent ajoutés aux premiers statuts. Enfin, le 24 du même mois, la -fondation de cette collégiale fut résolue pour dix chanoines, un doyen -et un chantre, huit chapelains, six enfants de chœur, un maître, deux -clercs, trois huissiers, un receveur et un contrôleur; les offices -devaient se célébrer dans l’église Saint-Michel du Palais. Alexandre VI -approuva et loua le projet de Louis XI; mais, contrairement à -l’assertion de plusieurs historiens, la chapelle du Palais ne servit pas -de lieu de réunion pour les chevaliers de Saint-Michel.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p> - -<p>Pendant de longues années, le nouvel ordre militaire jouit d’une haute -réputation. Non seulement les souverains de France; mais les</p> - -<a id="fig_99"></a> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_107.jpg"> -<img src="images/ill_107.jpg" width="300" height="372" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 99.—Martin de Bellay, seigneur de Langey, prête serment de -chevalier de Saint-Michel en 1555, dans la chapelle de Vincennes. -Le cardinal de Lorraine tient le livre des Évangiles. Fac-simile -d’une gravure des <i>Statuts de l’Ordre de Saint-Michel</i>, édition de -1725, appartenant à M. Ed. Corroyer. </p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span></p> - -<p class="nind">rois d’Espagne et d’Angleterre, de Suède et de Danemarck, les princes, -les guerriers et les savants les plus illustres ambitionnèrent le titre -de chevalier de Saint-Michel. Cinq rois de France: François Iᵉʳ, Henri -II, Charles IX, Henri III, et Louis XIV modifièrent les règlements de -1469. François Iᵉʳ remplaça «le double lacs» du collier par «une -cordelière»</p> - -<div class="figcenter" id="fig_100"> -<a href="images/ill_108.jpg"> -<img src="images/ill_108.jpg" width="263" height="255" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p><i>Comme le Roy donne l’accollade et fait les Chevaliers de -Sᵗ Michel le jour qui precede la Ceremonie de l’ordre du Sᵗ Esprit.</i></p> - -<p>Fig. 100.—Fac-simile de la gravure d’Ab. Bosse.</p></div> -</div> - -<p class="nind">en mémoire d’Anne de Bretagne, qui l’en avait prié avant de mourir. Ce -prince, dit Brantôme, était très zélé pour son ordre et un jour il fit -une réprimande à un chevalier, qui, étant prisonnier de guerre, avait -caché ses insignes pour n’être pas condamné à une forte rançon. Henri II -introduisit des modifications dans l’habillement des chevaliers. D’après -les ordonnances de ce prince, les simples frères devaient porter «le -manteau de toile d’argent brodé à l’entour de<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span> sa devise, savoir trois -croissans d’argent entrelassez de trophées semez de langues et de -flammes de feu, avec le chaperon de velours rouge cramoisi couvert de la -même broderie;» le chancelier avait un manteau de velours blanc et un -chaperon de velours cramoisi; le prévôt et maître des cérémonies, le -trésorier, le greffier et le héraut portaient un manteau de satin blanc -et un chaperon de satin cramoisi, avec une chaîne d’or au bout de -laquelle pendait une coquille «d’or.» Charles IX ordonna de limiter à -cinquante le nombre des frères</p> - -<div class="figcenter" id="fig_101"> -<a href="images/ill_109.jpg"> -<img src="images/ill_109.jpg" width="127" height="170" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 101.—Armoiries de Gabriel de Rochechouart, marquis de -Mortemar, créé chevalier de l’ordre du Saint-Esprit par Louis XIII, -à Fontainebleau, le 14 mai 1633. Ces armoiries sont entourées des -deux colliers réunis. </p></div> -</div> - -<p class="nind">que François II avait beaucoup trop multipliés, au détriment de la -chevalerie et malgré la défense des statuts. Henri III ayant créé -l’ordre du Saint-Esprit, le fondit pour ainsi dire avec celui de -Saint-Michel. En effet, tous les membres de l’ordre du Saint-Esprit -prenaient l’ordre de Saint-Michel la veille de leur réception (<a href="#fig_100">fig. -100</a>); ils faisaient entourer leurs armes des deux colliers réunis et -s’appelaient «les chevaliers des ordres du roi (<a href="#fig_101">fig. 101</a>).» Enfin, Louis -XIV ajouta treize articles aux statuts rédigés par ses prédécesseurs, et -défendit de porter à plus de cent le nombre des chevaliers, parmi -lesquels devaient être six prêtres âgés<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span> au moins de trente ans. D’après -l’article IX, «aucun des confrères» ne pouvait se dispenser de porter la -croix de l’ordre; elle avait la «forme et la figure» de la croix du -Saint-Esprit; mais elle devait être moitié plus petite. La colombe était -remplacée par l’image en émail de saint Michel, que les chevaliers -portaient en écharpe avec un ruban noir. Plus tard, par tolérance, ils -attachèrent cette croix avec un ruban bleu «à la boutonnière du -just-au-corps.»</p> - -<p>Telle est la constitution de cet ordre fameux, qui dut son origine à -l’héroïsme des défenseurs du mont Tombe, et à la confiance de nos pères -envers le saint Archange. Si le fondateur céda, en l’instituant, aux -vues d’une politique humaine, les statuts qu’il rédigea n’en respirent -pas moins un attachement sincère à la foi catholique et un amour ardent -pour la prospérité, l’honneur et la dignité de la France. Les chevaliers -ne marchèrent pas tous sur les traces des d’Estouteville, mais la -plupart se montrèrent dignes des marques de distinction et des -privilèges dont le souverain les gratifia; fiers d’être enrôlés sous -l’étendard de saint Michel, ils honorèrent dans leur céleste patron -l’ange des batailles ou le prince de la lumière, le type de la bravoure -ou le protecteur des sciences et des lettres; on compta parmi eux des -guerriers et des savants. Cet ordre, malgré des siècles de gloire, ne -trouva pas grâce aux yeux de la révolution; rétabli sous Louis XVIII et -Charles X, il fut aboli de nouveau, et, depuis la mort de son dernier -représentant, monsieur de Mortemar, il partage le sort des grandes et -nobles institutions du moyen âge.</p> - -<h4>VII.<br /><br /> -APOGÉE DU CULTE DE SAINT-MICHEL.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-b.png" -width="50" -alt="B" /></span><span class="smcap">ien</span> -des fois, dans l’histoire du culte de saint Michel, un fait -remarquable a dû frapper le lecteur: dans les circonstances solennelles, -au moment où se formait notre unité nationale, dans les dangers extrêmes -et à l’heure du triomphe, la dévotion des Fran<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span>çais prenait comme un -nouvel élan, la confiance grandissait, de nombreuses caravanes -s’acheminaient vers le mont Tombe, des confréries s’établissaient, des -temples et des autels s’élevaient sous le vocable de l’Archange. Après -la guerre de cent ans, la France venait d’échapper au plus grand des -périls et sa victoire était complète; aussi, jamais le nom de saint -Michel ne fut environné de plus d’honneur; jamais son culte ne fut plus -populaire, ni plus universel.</p> - -<p>Non seulement en France, mais chez toutes les nations chrétiennes, à -Byzance et à Moscou, des princes et des guerriers, des familles -illustres, des magistrats, des prêtres, des artistes portaient le nom de -Michel; la fête de l’Archange était une date célèbre que l’on -choisissait</p> - -<div class="figcenter" id="fig_102"> -<a href="images/ill_111.jpg"> -<img src="images/ill_111.jpg" width="172" height="78" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 102.—Méreau (face et revers) de la corporation des -pâtissiers-oublieurs. Quinzième siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">pour tenir des cours plénières, pour rendre la justice, contracter des -obligations, élire un nouveau domicile ou entreprendre une affaire -importante; à côté de l’ordre militaire de Saint-Michel, plusieurs -corporations ouvrières, les ajusteurs de balances, les chapeliers, les -étuvistes, les boulangers, les pâtissiers-oublieurs et plusieurs autres -prirent saint Michel comme patron; dans la ville d’Argentan, les -tanneurs se placèrent sous la protection de l’Archange qui avait, dans -leur pensée «tanné la peau du diable» quand il le précipita du haut des -cieux. Ces corporations, surtout à Paris, gravaient sur les méreaux -l’image du saint patron (<a href="#fig_102">fig. 102</a>), célébraient sa fête avec pompe, et -devaient envoyer tous les ans une députation en pèlerinage au mont -Tombe.</p> - -<p>Mais avant tous ces patronages, presque sur la ligne de la chevalerie, -nous devons placer les nombreuses confréries qui s’établirent sur divers -points de la France, spécialement dans la province de Normandie,<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span> sous -le nom bien connu de <i>Charités</i>. Ces pieuses associations, qui existent -encore en certaines paroisses, ont pour but l’ensevelissement des morts, -et reconnaissent pour patron l’Archange, gardien des sépultures, -conducteur et peseur des âmes (<a href="#fig_103">fig. 103</a>). Il est curieux et instructif à -la fois d’en étudier la nature, afin de bien comprendre quelle était -alors l’influence du culte de saint Michel. Bernay, Menneval et quelques -autres paroisses du diocèse d’Évreux ont probablement servi de berceau à -ces confréries, dont l’origine semble remonter à une peste qui ravagea -le pays en 1080. Comme la plupart des habitants avaient pris la fuite -pour échapper au terrible fléau, un petit groupe de personnes de toutes -les classes de la société se réunit pour inhumer les morts, et forma une -association sous le vocable de saint Michel. D’après un manuscrit du -seizième siècle, voici quels étaient les règlements de la <i>Charité</i> de -Menneval, fondée par «J. Planquette, esquevin, J. Bolquier, prévost, et -J. Dumoutier.»</p> - -<p>Quiconque voulait «bénignement» faire partie de ladite Charité, soit -homme ou femme, devait être «puissant de corps pour gaigner sa vie» et -n’avoir encouru aucune excommunication; de plus il payait dix deniers -tournois au moment de la réception, et autant aux deux principales fêtes -de saint Pierre et à la Saint-Michel. Ces mêmes jours de solennité, on -chantait une messe «à diacre et sous-diacre» pour le «salut de l’âme des -frères et bienfaiteurs tant vifs que trépassés.»</p> - -<p>L’association était gouvernée par un échevin, un prévôt et treize frères -ou servants, tous gens «prudhommes et loyaux.» A chacune des trois fêtes -désignées, les treize frères ou officiers, portant des torches de cire -du poids de deux livres, allaient «quérir» l’échevin, le conduisaient à -l’église pour les premières vêpres et la messe, et le ramenaient à son -hôtel, après la fin de la cérémonie; ils pouvaient en cette circonstance -«porter croix, campenelle et bannière de la frairie par toutes les -paroisses.»</p> - -<p>Le <i>placebo</i> et le <i>dirige</i> de l’office des morts devaient être chantés -par sept chapelains; on pouvait cependant se contenter d’un seul dans -les cas extraordinaires, par exemple dans les grandes mortalités. Le -luminaire pour les trépassés était de quatre gros cierges de trois -livres, qui brûlaient autour du corps, et de deux autres d’une<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span> livre -pour l’autel. Si un frère servant «allait de vie à trépas,» il était -accompagné de sa demeure à l’église et de l’église au cimetière par deux -officiers portant des torches du poids de trois livres; si le défunt -avait rempli les charges de prévôt ou d’échevin, quatre torches devaient -être allumées en son honneur pendant le service. Tous les frères ou -officiers servants étaient tenus «de lever le corps de son hostel» pour -le porter à l’église, où l’on «célébrait une messe solennelle</p> - -<a id="fig_103"></a> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_112.jpg"> -<img src="images/ill_112.jpg" width="288" height="236" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 103.—Saint Michel, peseur des âmes. Un homme ayant été -transporté en esprit au tribunal de Dieu, voit, grâce à -l’intervention de la sainte Vierge, le poids des bonnes actions -l’emporter sur celui des mauvaises. D’après un ms. du quinzième -siècle, peint en camaïeu: <i>Les Miracles de Notre-Dame</i>, nº 9199, à -la Bibl. nat. </p></div> -</div> - -<p>à diacre et sous-diacre.» Le même jour, chaque membre faisait dire pour -le frère défunt une messe basse aux frais de la Charité, et treize pains -étaient distribués à treize pauvres devant la fosse du cimetière. A -toutes les fêtes, la confrérie plaçait sur l’autel deux cierges d’une -livre, et deux torches de trois livres étaient tenues par des officiers<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> -«à la lévation du corps de Nostre Seigneur Jesus Christ;» les frères -servants donnaient aussi «le pain benoist» à toute l’assistance, et un -clerc était spécialement chargé de servir le prêtre à l’autel.</p> - -<p>Si un membre était «ladre et séparé de la compagnie,» les frères avec -«la croix, campenelle et bannière,» l’accompagnaient jusqu’au lieu où le -curé de la paroisse devait le conduire. Les infirmes qui ne pouvaient -plus gagner leur vie sans mendier, et demandaient des secours à la -confrérie, recevaient «six blancs par semaine.» Ceux qui avaient failli -à leur devoir étaient condamnés à une amende: «les chapelains payaient -cinq deniers tournois» et «les frères serviteurs cinq deniers.»</p> - -<p>Dans les temps de grande mortalité, quand le service de la charité -devenait trop difficile et trop «grevable,» les frères ou officiers -pouvaient s’adjoindre des aides. Quatre ou six serviteurs restaient le -dimanche à la table de la recette pour régler après la messe les -intérêts de la Charité, et accueillir les nouveaux frères qui -demandaient à entrer dans la confrérie.</p> - -<p>Outre les divers ornements d’église, l’association possédait un drap -mortuaire chargé au milieu d’une croix blanche. Sur la bannière on -représentait l’image de l’Archange gardien des sépultures et conducteur -des âmes. Le costume des frères se composait ordinairement d’une -soutanelle assez longue, d’une ceinture noire à frange blanche, d’un -rabat en mousseline, et d’un chaperon qui fut transformé plus tard en -barrette conique; ce chaperon portait, bordés sur le devant, le nom de -la paroisse et la date de l’institution. Sur une écharpe placée en -sautoir, on voyait l’image de saint Michel terrassant le démon.</p> - -<p>Dans toutes les confréries on admettait des membres honoraires, qui -prenaient part aux frais et assistaient aux réunions des frères -serviteurs, sans partager leurs modestes et pénibles fonctions; ainsi, -dans la commune des Chambrais les chefs de la famille de Broglie ont -toujours compté parmi les membres honoraires de la Charité. Plusieurs de -ces confréries avaient également un dignitaire appelé <i>roi</i>; son emploi -consistait surtout à présider les réunions générales, à servir de guide -aux pèlerins que l’association députait au Mont-Saint-Michel; au bout -d’un an, il devenait prévôt, puis l’année suivante échevin,<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span> et ensuite -il rentrait parmi les simples frères; son costume et celui des deux -autres frères dignitaires, se distinguait par la richesse et les -couleurs; il portait, comme le prévôt et l’échevin, un bâton historié, -surmonté d’une petite niche, tandis que les officiers servants n’avaient -à la main que des torches allumées. Un ou deux frères avaient le titre -de sonneurs et convoquaient les membres à la réunion; dans les -enterrements, ils étaient vêtus d’une dalmatique et agitaient une -clochette pour inviter les fidèles à la prière.</p> - -<p>D’autres associations non moins florissantes s’étaient établies dans le -but d’honorer l’Archange et de favoriser les pèlerinages au -Mont-Saint-Michel. Leur nombre se multiplia au quinzième siècle, mais -pour en trouver l’origine, il faut remonter plus haut dans le moyen âge. -Dès l’année 1210, d’après le frère Jacques du Breul, le roi -Philippe-Auguste «fonda la confrérie de saint Michel l’Ange, du Mont de -la mer, en l’église Saint-Michel près le palais, à Paris, pour les -pèlerins et pèlerines» qui avaient fait le «voyage» du mont Tombe. -Quelques-unes de ces confréries possédaient des hôtels, où l’on -hébergeait gratuitement les pèlerins de passage à Paris; on y -distribuait aussi des secours aux enfants et aux pauvres qui n’avaient -pas les ressources nécessaires pour aller visiter le Mont-Saint-Michel, -Saint-Jacques de Compostelle, ou tout autre sanctuaire vénéré. Le nombre -de ces pieux voyageurs devint si considérable au quinzième siècle que le -seul hôpital de la confrérie de <i>Saint Jacques aux pélerins</i>, à Paris, -en hébergea 16,690 en moins d’un an; et, comme nous l’apprend une -requête de la même époque, 36 à 40 «povres pelerins et austres povres» -logeaient chaque nuit dans cet hôpital, qui se trouvait par là «moult -chargé et en grande nécessité de liz, de couvertures et de draps.» En -certaines contrées où ces confréries n’existaient pas, des quêtes -étaient faites pour venir en aide aux pèlerins du Mont-Saint-Michel; -dans les paroisses où elles étaient établies, comme à Bernay, Menneval, -Argentan, les confrères possédaient leur chapelle, et même leur -sacristie particulière; ils avaient leur jour de fête et de -réjouissance. Par exemple, à Moulins-sur-Orne, si célèbre par sa -confrérie de saint Michel, la solennité de l’Archange est suivie d’une -véritable fête de famille; après les vêpres, tous les assistants -chantent le can<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span>tique traditionnel, et le soir les associés donnent un -repas auquel 60 à 80 personnes prennent part chaque année.</p> - -<p>Le Mont-Saint-Michel était le centre et le foyer de toutes ces œuvres, -tandis que le glorieux Archange en était l’inspirateur, le chef et le -patron. Les diverses confréries devaient envoyer des pèlerins au Mont, -et plusieurs n’admettaient jamais un nouveau membre, s’il n’avait -auparavant visité le sanctuaire de saint Michel (<a href="#fig_104">fig. 104</a>). D’après le -livre des <i>Us</i> de Saint-Firmin, l’une des villes les plus anciennes et -les plus célèbres du Pas-de-Calais, Montreuil-sur-Mer, possédait de -temps immémorial une confrérie de célibataires dont la plupart -accomplissaient chaque année le pèlerinage du Mont-Saint-Michel au péril -de la mer; avant le départ, ils recevaient la bénédiction du curé et se -munissaient auprès du «mayeur» d’un laissez-passer collectif; ils -vivaient en route de quêtes et d’aumônes, et arrivaient au terme de leur -voyage le quinze octobre, veille de la fête du saint patron; tous -passaient la nuit en prière, communiaient le lendemain et revenaient -chargés de coquilles, mendiant toujours leur pain et portant, selon -l’usage, le bourdon et la bannière des pèlerins. A l’arrivée, le curé de -l’église Saint-Michel et les habitants de la ville allaient à leur -rencontre et les recevaient «avec force démonstrations de joie et de -piété.» Cette coutume n’est point particulière au moyen âge; nous la -retrouvons dans les siècles derniers et même au dix-neuvième siècle. -Plusieurs paroisses du diocèse de Séez en offrent une preuve évidente: -pour être reçu dans les confréries d’Almenesches, de Silly-en-Gouffern, -de Sai, de Moulins, de Sarceaux, il fallait avoir visité le -Mont-Saint-Michel, et s’être nourri avant le départ de la divine -Eucharistie, afin d’accomplir en état de grâce cet acte religieux.</p> - -<p>Saint Michel, ange médecin et protecteur des agonisants, fut aussi -l’objet d’un culte spécial, surtout à Liège et en certaines villes de la -Flandre, où l’on fonda des confréries sous son patronage, pour venir en -aide aux malades. A cette heure suprême, où l’âme est sur le point de -paraître devant son juge, nos pères voulaient se concilier la faveur du -puissant et redoutable Archange; ils ne l’oubliaient pas même dans leurs -testaments. Louis Raoul Bachelier légua, en 1459,<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span> trente sous tournois -de revenu pour entretenir dans l’église de «Nismes» deux cierges d’une -demi-livre, qui devaient brûler le jour de la fête de saint Michel; le -frère de Louis XI, Charles de Valois, duc de</p> - -<div class="figcenter" id="fig_104"> -<a href="images/ill_113.jpg"> -<img src="images/ill_113.jpg" width="246" height="311" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 104.—Pèlerinage de la confrérie de Camembert (Orne) -au Mont-Saint-Michel en 1772. Tableau de l’église de Camembert. D’après -une photographie de M. Gatry, vicaire de Vimoutiers.</p></div> -</div> - -<p>Guyenne, comte de Saintonge et seigneur de la Rochelle, a laissé ces -belles paroles dans son testament de 1472: «(Nous) commettons (notre -âme) à la Vierge glorieuse, qui des pécheurs, jusques icy, nous -confessons estre advocate, et qui non sans cause est dite du<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span> Rédempteur -de l’humain genre, et Roy de gloire, Mère très débonnaire; à Monsieur -saint Michel, et toute la cour du Paradis céleste, afin que par leurs -prières, elle monte ès saints lieux, pour régner avec eux: si leur -prions et requerrons, et très dévotement les supplions qu’ils me soient -en aide.»</p> - -<p>Les magistrats honoraient en saint Michel l’ange justicier, les écoliers -reconnaissaient en lui le prince de la lumière et le protecteur des -lettres; les artistes lui bâtissaient des temples et des autels, le -peignaient sur la toile et lui élevaient des statues, les poètes le -chantaient, les orateurs célébraient sa gloire et sa puissance, les -princes et les derniers enfants du peuple s’agenouillaient ensemble pour -le prier; saint Michel avait sa place dans les fêtes de famille; il -paraissait partout, sur le théâtre, dans les réunions publiques, en -particulier dans les processions solennelles; il fallut même parfois -écarter son image, pour empêcher des manifestations indiscrètes, et -arrêter l’élan d’un enthousiasme pas assez réfléchi. Il est bon de -rappeler certains traits, pour faire mieux comprendre cette époque, -glorieuse par-dessus toutes dans l’histoire de saint Michel (V. <i>Le -Mistere du siege d’Orleans</i>).</p> - -<p>Nos pères ignoraient les jouissances raffinées que notre siècle -matérialiste et sensuel demande aux exhibitions du théâtre; pour se -procurer des délassements, ils aimaient à reproduire les vérités de la -religion dans des scènes naïves, parfois bizarres, mais dont l’honnêteté -n’avait jamais à rougir. Souvent l’archange saint Michel, vainqueur de -Satan et gardien des âmes, jouait un rôle important dans ces -représentations symboliques. D’après les vieux historiens de Paris, les -pâtissiers de cette ville célébraient la fête de saint Michel, leur -protecteur, par une procession qui attirait un grand nombre de curieux. -Ils se rendaient en pompe à la chapelle de l’Archange, dans l’église -Saint-Barthélemy. Les uns étaient habillés en diables, les autres en -anges, et au milieu de la troupe on voyait saint Michel agitant une -grande balance et traînant après lui un démon enchaîné, qui s’efforçait -de molester les passants, menaçait les uns, frappait les autres et -faisait à tous des niches plus ou moins ridicules. Anges et diables -étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis à distance<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span> par des -prêtres qui portaient le pain bénit. Des drames analogues se jouaient au -Mont-Saint-Michel, «en présence de ces foules immenses qui, à certains -jours privilégiés, encombraient les abords de l’abbaye (E. de -Beaurepaire, <i>Les miracles du Mont-Saint-Michel</i>).»</p> - -<p>La procession que le roi René institua en 1462, dans la ville d’Aix, -offrait une scène non moins singulière, appelée <i>Le jeu des diables</i> ou -<i>La lutte de la petite âme</i>. Des démons revêtus de costumes aux emblèmes -satiriques et la tête surmontée de longues cornes se pressaient autour -d’un enfant qui représentait la petite âme. Cet enfant portait un gilet -blanc, symbole de l’innocence, et tenait à la main une grande croix -qu’il serrait sur sa poitrine (<a href="#fig_105">fig. 105</a>). D’abord, à l’aspect du signe -de</p> - -<div class="figcenter" id="fig_105"> -<a href="images/ill_114.jpg"> -<img src="images/ill_114.jpg" width="256" height="172" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 105.—<i>Le jeu des diables ou la lutte de la petite -âme</i>; groupe de la procession instituée à Aix en 1462, par le roi René. -D’après A. Millin.</p></div> -</div> - -<p class="nind">notre salut, les démons prenaient la fuite, mais ils ranimaient bientôt -leur courage et se précipitaient une seconde fois sur la petite âme; ils -n’osaient pourtant pas l’approcher de trop près, et, se tenant à -distance, ils essayaient de l’enlever avec des bâtons fourchus; furieux -de ne pouvoir réussir, ils n’écoutaient plus que leur colère et -redoublaient d’efforts pour s’emparer de leur victime. La petite âme -allait succomber,<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> quand saint Michel, vêtu de coton blanc, ayant des -ailes dorées et la tête environnée d’une auréole céleste, apparaissait -tout à coup et se jetait au milieu de la mêlée, aussitôt il était -assailli par les démons, et recevait des coups innombrables sur son dos, -qu’il avait prudemment rembourré d’un épais coussin. Les diables -désespérés, n’en pouvant plus de lassitude, renonçaient à leur dessein -et prenaient la fuite en faisant d’horribles grimaces. Alors le nouveau -Michel, comme s’il avait triomphé de Lucifer en personne, poussait un -cri de victoire et sautait à plusieurs reprises, pour témoigner sa joie -d’avoir sauvé la pauvre petite âme des griffes du démon.</p> - -<p>Afin de compléter cet aperçu général, il faut arrêter les yeux sur la -cité de l’Archange. En 1470, un an après l’institution de la chevalerie, -Louis XI visita le Mont-Saint-Michel, et, au témoignage d’Hélyot, il y -tint la première assemblée de l’ordre, dans la salle des Chevaliers. Un -autre chroniqueur, Jean de Troyes, parlant de ce voyage, s’exprime -ainsi: «Le roi, qui estoit à Amboise, s’en partit et ala au Mont Sainct -Michel en pèlerinage. Et après icelluy fait et accomply,» il inspecta -Tombelaine, Avranches, Coutances, Caen, et plusieurs autres places de -Normandie. Deux ans plus tard, Louis XI revint au Mont avec une -brillante escorte. A son passage dans la ville d’Alençon, il faillit -être écrasé par la chute d’une pierre qui se détacha d’un mur; aussitôt, -disent les historiens, le roi fit un grand signe de croix, se mit à -genoux en témoignage de sa reconnaissance et baisa la terre. Quelques -jours après, il était dans la basilique de Saint-Michel, et suspendait -auprès du crucifix la pierre qui était tombée à ses pieds dans la ville -d’Alençon. Jean de Troyes nous apprend que dans le cours de l’année 1474 -les Anglais menacèrent de faire une descente sur les côtes de Normandie, -peut-être pour tenter la prise du Mont-Saint-Michel: «le roy, dit-il, -fut au service la veille de Noël en l’église Nostre-Dame de Paris. Le -lendemain de Noël qui estoit le jour Sainct Estienne, le roy eut des -nouvelles que les Anglois estoient en armes en grant nombre sur mer, et -estoient vers les parties du Mont Sainct Michel. Et incontinent fist -monter à cheval et envoyer en Normandie les archiers par lui mis de sus -sa nouvelle garde, nommée la garde de monsieur le Dauphin.»<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span></p> - -<p>A cette époque, les armoiries du Mont étaient chargées de coquilles sans -nombre, avec le chef de la maison de France (<a href="#fig_106">fig. 106</a>); l’abbaye -jouissait de nombreux privilèges que Louis XI confirma par ses lettres -de 1477, en abolissant toutes les taxes qui pesaient sur les religieux; -mais pour servir ses vues politiques, le monarque se réserva le droit de -faire garder le château par un officier de son choix; il construisit</p> - -<div class="figcenter" id="fig_106"> -<a href="images/ill_115.jpg"> -<img src="images/ill_115.jpg" width="100" height="155" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 106.—Armoiries de l’Abbaye, sous le règne de Louis -XI.</p></div> -</div> - -<p class="nind">même des cachots à l’ouest du mont Tombe. Il prouvait par là que sa -piété envers l’Archange n’était pas sans mélange d’intérêt personnel.</p> - -<p>Cependant l’institution de l’ordre militaire fut suivie de plusieurs -années glorieuses pour l’histoire de saint Michel. Le chevalier de cette -époque passait pour le vrai type de la bravoure française, et, dans les -circonstances périlleuses, il figurait toujours au premier rang; pour -lui, reculer sur un champ de bataille était un acte de félonie que rien -ne pouvait excuser; sa vaillante épée était au service de Dieu, de -l’Église, de la veuve et de l’orphelin. D’autre part, l’ancienne abbaye, -avant d’accepter le régime de la <i>commande</i> et de se soumettre à une -juridiction étrangère, jetait un vif éclat et montrait que la vie -n’était pas épuisée dans son sein.</p> - -<p>Plusieurs religieux se livrèrent à l’étude avec ardeur. Il faut<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span> -rapporter à cette époque le manuscrit intitulé: <i>Varia ad historiam -Montis Sancti Michaelis</i>. Ce volume, orné de longues lettres gothiques, -est l’œuvre d’un moine du Mont-Saint-Michel. La vérité historique n’y -est pas toujours respectée avec assez de scrupule; cependant nous y -trouvons plusieurs détails qui méritent d’être rapportés. L’auteur -raconte en style naïf la légende «du benoist archange, Monseigneur saint -Michiel;» puis il cite les «oroisons aux angels de paradis, et -premièrement à l’ange qui de nous est garde.» A la fin de son ouvrage, -le moine bénédictin nous a laissé des pièces de poésie remarquables à la -fois par l’onction de la piété et les grâces du langage; par exemple qui -ne serait touché en lisant cette prière au Sauveur et à la Vierge?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur<br /></span> -<span class="i0">«En qui j’ay toute m’espérance,<br /></span> -<span class="i0">«Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur,<br /></span> -<span class="i0">«Qui n’as ne fin ne commensance,<br /></span> -<span class="i0">«Doucement me donne t’amour,<br /></span> -<span class="i0">«Et de ta gloire cognoissance,<br /></span> -<span class="i0">«Et m’ottroy par ta douceur<br /></span> -<span class="i0">«Vraie confession et repentance.....<br /></span> -<span class="i0">«Sainte Marie, dame, royne, genitrix,<br /></span> -<span class="i0">«Glorieuse pucelle, porte de paradis,<br /></span> -<span class="i0">«Se vous onqs oytes par la vostre merci<br /></span> -<span class="i0">«La voix d’un pécheur qui vous criast merci...<br /></span> -<span class="i0">«Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans,<br /></span> -<span class="i0">«A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Tandis que le trouvère exerçait sa verve dans le silence du cloître, la -crosse était portée par des hommes dont les brillantes qualités -contribuaient à faire aimer et vénérer le principal sanctuaire de -l’archange saint Michel. Le cardinal d’Estouteville était mort à Rome, -en 1482. Après lui, les quatre neveux du capitaine de Baternay, André de -Laure, Guillaume de Lamps, Guérin de Laure et Jean de Lamps gouvernèrent -successivement le monastère à titre d’abbés réguliers. André de Laure, -originaire du Dauphiné se distinguait par l’étendue de son savoir et la -noblesse de sa naissance; de plus il avait pour lui la<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span> faveur de son -oncle, le comte du Boschage de Baternay, chambellan du roi et successeur -de Jean d’Estouteville dans la charge de capitaine du Mont. Les -religieux, qui désiraient vivement élire eux-mêmes leur abbé et -recouvrer les droits qu’on leur avait enlevés lors de l’élection du -cardinal d’Estouteville, se réunirent en chapitre dès qu’ils apprirent -la mort de ce dernier; ils procédèrent au vote sous la présidence de -Guillaume le Maire, prieur claustral de l’abbaye, et portèrent leurs -suffrages sur André de Laure. Ils espéraient avec raison que le comte de -Baternay ferait ratifier cette élection. Le nombre des moines était -alors de 25. Le nouvel abbé, qui possédait le prieuré de Pontorson et -remplissait les charges d’archidiacre et de chantre du monastère, ne -voulut renoncer à ces titres qu’après avoir reçu les lettres du roi et -s’être assuré que son élection ne serait pas invalidée.</p> - -<p>André de Laure était docteur en l’un et l’autre droit; cependant il -passa une partie de son temps à Paris pour se livrer à l’étude. Vers la -fin de sa vie, il résida plus régulièrement dans son abbaye où il mourut -le 25 mars 1499. Les bénédictins l’inhumèrent dans la chapelle de la -Sainte-Trinité, devant l’autel du Sauveur qu’il avait lui-même érigé et -qui fut dédié depuis à Notre-Dame de Pitié. Malgré ses longs séjours à -la capitale, André de Laure ne négligea pas les intérêts de son -monastère dont il augmenta les revenus; il mit en particulier tous ses -soins à orner la basilique de l’Archange. D’après dom Huynes, il -enrichit les chapelles de vitraux, dans lesquels «il fit peindre ses -armes, celles du cardinal d’Estouteville, comme aussy l’histoire de la -fondation du Mont et le sacre des roys de France. Plusieurs depuis ce -temps là ont adjousté leurs armes à ces vitres.»</p> - -<p>Guillaume de Lamps est resté célèbre parmi les abbés qui travaillèrent -le plus à la gloire de saint Michel, et ses historiens disent qu’il -brilla comme un «astre luisant,» à l’aurore du seizième siècle. Nous lui -devons une partie duchœur, le grand escalier, la plate-forme appelée -Mirande ou Saut-Gautier, une partie du logis abbatial, l’aumônerie, la -grande citerne, le pont qui unit l’église et le quatrième étage du -logis; il acheta des vases précieux et fit bâtir la chapelle qui touche -le jardin de l’abbé. Pendant les onze années de sa prélature, de 1499 à -1510, il n’employa pas moins de quatre-vingts ouvriers<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> pour les travaux -du monastère et de ses dépendances. En 1509 la foudre renversa la -flèche, fondit les cloches, et exerça de grands ravages dans la -basilique; c’était la dixième fois que le Mont-Saint-Michel devenait</p> - -<div class="figcenter" id="fig_107"> -<a href="images/ill_118.jpg"> -<img src="images/ill_118.jpg" width="174" height="286" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 107.—Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un -design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième -siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">la proie des flammes. Guillaume de Lamps était occupé à réparer ce -désastre, et déjà il avait construit, dans le transept du midi, le -pilier décoré de ses armes, quand la mort vint le ravir à l’affection -des religieux, le premier mars 1510. Il fut enterré dans la chapelle du -rond-point, dédiée à la bienheureuse Vierge, du côté de l’évangile (<a href="#fig_107">fig. -107</a>).<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span></p> - -<p>Guérin de Laure, cousin de Guillaume de Lamps et frère d’André de Laure, -dut en partie son élévation à la faveur du comte de Baternay,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_108"> -<a href="images/ill_119.jpg"> -<img src="images/ill_119.jpg" width="115" height="352" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 108.—Monument de Jean de Lamps. D’après un dessin -de M. de Rothemont; ms. nº 4902, de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">capitaine du Mont, et à la recommandation du roi Louis XII, qui engagea -ses «chers et bien amez» religieux à le choisir pour abbé<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span> à cause de -ses «bonnes mœurs, vertus et honnesteté,» et pour la «seureté et bonne -confidence» que le monarque avait «en sa personne.» Il gouverna l’abbaye -l’espace de trois ans et mourut au château de Brion en 1513. Il reçut la -sépulture à côté de son prédécesseur, dans la chapelle de la Vierge.</p> - -<p>Jean de Lamps, frère de Guillaume de Lamps, montra une grande sagesse -dans l’administration du monastère et donna aux religieux l’exemple de -toutes les vertus; il continua la construction du chœur, fit placer aux -voûtes les armes de France et de l’abbaye, et acheva la basilique,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_109"> -<a href="images/ill_120.jpg"> -<img src="images/ill_120.jpg" width="102" height="146" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 109.—Sceau de Jean de Lamps, abbé du -Mont-Saint-Michel en 1520. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">c’est-à-dire le dernier chef-d’œuvre que l’art chrétien ait produit au -Mont-Saint-Michel en l’honneur de l’Archange. Il mourut le 4 décembre -1523 et fut enterré dans la chapelle de la Vierge Marie, du côté de -l’épître. «Pour tesmoigner leur reconnoissance en son endroict, dit dom -Louis de Camps, et en conserver plus longtemps la mémoire, (les -religieux) firent poser son effigie sur un pilier, comme on voit encore -à présent (<a href="#fig_108">fig. 108</a>). Ce qui n’a esté accordé à d’autre qu’à luy, et à -la vérité est une chose assez remarquable; car si après luy nous n’avons -eu aucun abbé, qui ait porté l’habit de Saint-Benoist; au moins, nous -pouvons dire qu’iceluy nous est resté qui le porte jour et nuit en -peinture. Ses armes se voient en divers endroits de l’église.»<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span></p> - -<p>Pendant ces prélatures qui terminent la troisième période de l’histoire -de saint Michel, le culte de l’Archange avait atteint son apogée; les -pèlerinages se succédaient sans interruption; un grand nombre de -seigneurs firent à l’abbaye des donations en terre et en argent; le -souverain pontife approuva par un bref solennel l’ordre des chevaliers; -François Iᵉʳ, marchant sur les traces de ses ancêtres, fit un pèlerinage -au Mont avec plusieurs personnages de la cour. Un historien rapporte que -l’abbé Jean de Lamps reçut le monarque «avec tous les devoirs et plus -grande soubmission qu’il put, allant processionnellement au-devant en -habits pontificaux, imprimant par sa modestie des tendresses de dévotion -au cœur du roy.» La basilique avec son abside merveilleuse et sa flèche -élégante était achevée; sur le sommet dominait la statue de l’Archange, -dont l’épée flamboyante menaçait les ennemis de la France et le pied -foulait le dragon infernal; le règne de la chevalerie avait commencé et -les enfants de saint Benoît se montraient toujours les dignes gardiens -du sanctuaire de saint Michel.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_110"> -<a href="images/ill_121.jpg"> -<img src="images/ill_121.jpg" width="176" height="157" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 110.—Fac-simile d’un cul-de-lampe des <i>Statuts de -l’Ordre de Saint-Michel</i>. 1725.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_IV-b"></a><br /> -<img src="images/barr_008.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE IV<br /><br /> -<small>SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES TEMPS MODERNES.</small></h3> - -<h4>I.<br /><br />LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LES GUERRES DE RELIGION.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_l.png" -width="120" -alt="L" /></span><span class="smcap">orsque</span> -Jean de Lamps descendit dans la tombe, l’abbaye fut soumise au -régime de la <i>commende</i> et une ère nouvelle commença pour le -Mont-Saint-Michel; d’un autre côté, l’Église venait de lancer ses -foudres contre Luther, et, avec la grande hérésie des temps modernes, le -culte de l’Archange revêtait un nouveau caractère. Le paganisme ancien -avait disparu et les Anglais ne conservaient plus sur notre territoire -que la ville de Calais; mais d’autres luttes ni moins acharnées, ni -moins dangereuses, les guerres de religion s’annonçaient menaçantes. -Saint Michel devait prendre part à ces combats, et mériter le titre de -vainqueur de l’<i>hérésie</i> que les siècles lui décernèrent, surtout depuis -la défaite des Albigeois et des autres précurseurs de Luther et de -Calvin. Il ne sera pas sans intérêt de voir l’Archange aux prises avec -cet ennemi toujours vaincu, mais toujours vivant, toujours -irréconciliable, avec cet antique serpent qu’il chassa du ciel et -combattit dans la synagogue, au sein de l’Église et chez les nations -chrétiennes, qu’il poursuit sans cesse et sur lequel il remportera une<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span> -victoire décisive, au dernier jour, quand Dieu aura complété le nombre -des élus. Le Mont-Saint-Michel devait être encore le principal théâtre -de ce nouveau combat.</p> - -<p>Depuis son origine, l’abbaye eut souvent à lutter contre les ennemis de -l’Église et de la France, ou à défendre ses intérêts contre les -empiétements des seigneurs féodaux; mais elle conserva toujours son -indépendance, et, pendant plus de cinq siècles, la règle primitive fut -observée sans modifications importantes. A l’intérieur, les religieux -partageaient la journée entre la prière, l’étude et le service des -pèlerins. De temps en temps des fêtes de famille venaient rompre -l’uniformité de la vie habituelle. Quand un moine avait cinquante ans de -profession religieuse, on célébrait son <i>jubilé</i>. Il était conduit au -chapitre où l’abbé le relevait de ses fonctions; ensuite tous les -bénédictins l’accompagnaient devant le maître-autel de la basilique. Le -chantre entonnait le répons de saint Michel, et, après l’oraison, le -président du chapitre offrait de l’eau bénite au frère <i>jubilé</i>, montait -avec lui les degrés de l’autel et lui donnait le baiser de paix. Le -reste de la journée se passait en pieuses réjouissances. Les principaux -mystères de la religion étaient représentés sous des formes sensibles. A -Pâques, un des moines figurait Notre-Seigneur ressuscité; il était vêtu -d’une aube marquée de gouttelettes de sang; une longue barbe descendait -sur sa poitrine, un diadème ornait son front, et il portait une croix à -la main; à l’heure des matines, il passait dans le chœur devant tous les -religieux, au moment où les jeunes frères qui jouaient le rôle des -<i>anges</i> chantaient l’hymne de la résurrection. Les liens de fraternité -qui unissaient tous les moines ne se brisaient point à la mort. -Plusieurs fois l’an, des services funèbres étaient célébrés pour les -morts, et chaque jour trois prêtres offraient le sacrifice de la messe -dans la chapelle des Trente-Cierges aux intentions des bienfaiteurs -défunts. A l’extérieur, le Mont-Saint-Michel formait une association -intime avec plus de soixante abbayes et un grand nombre de prieurés, -dont plusieurs étaient sous la dépendance de l’abbé. Celui-ci devait -être élu par le suffrage des moines et choisi dans une maison de l’ordre -de Saint-Benoît; en vertu d’un privilège accordé à Richard Toustin, il -avait le droit de porter la mitre et l’anneau; de plus il était -ordinairement archidiacre du diocèse d’A<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span>vranches. Sauf de rares -exceptions, tous s’étaient fait un bonheur de vivre parmi les religieux -comme des pères de famille au milieu de leurs enfants. Quelques-uns -même, à l’exemple de Pierre le Roy, avaient employé les moments de -loisir à enseigner aux jeunes frères les sciences profanes et les arts -libéraux.</p> - -<p>Au moment où cette union devenait plus nécessaire, pour se prémunir -contre les dissensions qui allaient éclater au sein de l’Église de -France, les gardiens du sanctuaire de Saint-Michel furent contraints de -renoncer au privilège d’élire leur abbé; bien plus, on les soumit au -régime de la <i>commende</i> dont ils étaient exempts aux termes du concordat -passé entre Léon X et François Iᵉʳ. A la mort de Jean de Lamps, en 1523, -les religieux essayèrent en vain de lui donner un successeur; la cour de -France rendit tous leurs efforts inutiles, et, malgré leurs vives -réclamations, le roi fit agréer en 1524 la nomination de Jean le Veneur, -évêque de Lisieux, grand aumônier du royaume et cardinal de la sainte -Église romaine. «Ainsy, dit dom Louis de Camps, cette sainte et dévote -maison fut mise en <i>commende</i> et abandonnée à la discrétion d’une -domination estrangère.»</p> - -<p>François Iᵉʳ avait fait le pèlerinage du Mont; cependant il ne -comprenait pas encore la nécessité de recourir au puissant Archange et -de protéger son sanctuaire. Il ne tarda pas à être instruit à l’école du -malheur. Le désastre de Pavie avec ses tristes conséquences ne suivit -que d’un an l’élection de Jean le Veneur; aussitôt la France, menacée -d’une nouvelle invasion implora son céleste défenseur; le roi lui-même, -après avoir été captif sur un sol étranger, voulut donner une preuve de -sa confiance envers le protecteur du royaume: il fit remplacer la -salamandre qui était sur ses armes par la coquille de Saint-Michel. De -son côté Gabriel du Puys acheva les fortifications du mont Tombe, en -élevant la fameuse tour qui porte son nom (<a href="#fig_111">fig. 111</a>), et il prémunit la -place contre les surprises du dehors; en même temps des pèlerins -nombreux visitaient la basilique de Saint-Michel; de ce nombre furent -les chanoines de Bayeux, qui, à leur retour, emportèrent différents -objets confiés à la garde des bénédictins. Après la mort du lieutenant, -Guillaume du Solier, qui reçut la sépulture dans la chapelle -Sainte-Anne-du-Circuit, le roi nomma le sieur d’Estouteville -d’Aus<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span>sebosc capitaine du château à la place d’Imbert de Baternay. Le -monarque travailla aussi avec zèle à la réforme de l’ordre militaire de -Saint-Michel. On rapporte qu’il fut excité par une fine allusion de -Raphaël à recourir au belliqueux Archange, afin d’arrêter le progrès de -l’hérésie. Comme on faisait des tentatives pour attirer le grand artiste -à la cour de France, celui-ci refusa, mais il envoya au souverain le -tableau du Louvre, qui représente la victoire de saint Michel sur le -dragon infernal, ou le triomphe du défenseur de la vérité sur le prince -de l’erreur. Malgré tout, François Iᵉʳ ne rendit pas aux Bénédictins le -droit de choisir leur abbé; car à la mort de Jean le Veneur, en 1543, -Jacques d’Annebault, cardinal du titre de Sainte-Suzanne, évêque de -Lisieux et grand-maître de la chapelle royale, prit possession de -l’abbaye en vertu des bulles qu’il avait reçues de Rome le 18 août 1539. -Il séjourna quelque temps parmi les religieux; mais il quitta bientôt la -vie du cloître pour retourner à la cour. Il mourut en 1558, et, l’année -suivante, le roi choisit pour lui succéder François le Roux d’Anort, qui -porta la crosse jusqu’à l’année 1570.</p> - -<p>Les événements se précipitaient et la France, divisée par des haines -profondes, était à la veille d’une grande catastrophe. A mesure que -l’hérésie devenait plus menaçante, la confiance envers le glorieux -Archange grandissait dans le cœur des véritables Français. Grâce aux -dons généreux des pèlerins, les moines élevèrent dans la basilique du -Mont un maître-autel couvert de lames d’argent du prix de dix mille -livres. A la même époque, le roi Henri II présida dans la ville de Lyon -une assemblée de l’ordre de Saint-Michel (<a href="#fig_98">fig. 98</a>). Rien ne fut négligé -pour donner à cette réunion toute la pompe que les circonstances -réclamaient. «La veille de Saint-Michel, dit un auteur, le roy assista à -vespres, et célébra le chapitre des chevaliers de l’ordre, qui n’avoit -de longtemps esté fait en France. Par ainsy Sa Majesté fut oüyr les -vespres en l’ordre qui s’ensuit: après les Suisses, leurs tabourins et -fiffres sonnans, et les cent gentilshommes avec leurs haches, marchoit -premièrement l’Huissier de l’Ordre, vestu d’une robe longue de satin -blanc, et d’un chaperon à bourrelet, comme les advocats de Paris, lequel -estoit de satin cramoisi rouge, la cornette autour du col et le chaperon -estendu derrière et attaché sur les espaules, portant une grosse<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span> masse -d’argent doré, le dessus fait avec les armories du roy couronnées; après -luy le Hérault de l’Ordre, le Greffier et le Maistre des Cérémonies,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_111"> -<a href="images/ill_123.jpg"> -<img src="images/ill_123.jpg" width="243" height="350" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 111.—Tour ou bastillon Gabriel.—Restauration.</p></div> -</div> - -<p class="nind">tous d’un pareil accoustrement, chacun sa coquille <i>d’or</i> pendante au -col, et tous au devant de M. le cardinal de Guise, qui marchoit en ce -rang comme Chancelier de l’Ordre, vestu par dessus son<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span> roquet d’un -manteau rond de veloux blanc attaché sur l’espaule droite, et rebrassé -sur l’autre, son chaperon de veloux cramoisi rouge; les Chevaliers de -l’Ordre venoient suivamment, deux à deux, suivant leur rang et qualité, -avec chacun son manteau rond pendant jusques à terre, tout de drap -d’argent, attaché et rebrassé semblablement comme dessus, tout autour un -rang de riche broderie de croissans se joignans oppositement dessus et -dessous, à l’imitation d’une nuë, à force rais et flammes d’or entre -lesdits croissans, et au dessous un autre rang de l’Ordre, de semblable -riche broderie, le chaperon de veloux cramoisi, bordé pareillement de -belle broderie de l’Ordre, tout l’accoustrement de dessous de veloux ou -satin blanc, et estoient en nombre de dix-huit, Messeigneurs de Vendosme -et de Guise les derniers: Puis venoit Sa Majesté, vestu de mesme les -autres, excepté que son accoustrement estoit enrichi davantage de -merveilleusement grosses perles, et quelque frange d’or tout autour de -son manteau; Messeigneurs les Cardinaux de Bourbon, Vendosme, Lorraine, -et Ferrare, revestus de leurs roquets et grandes chapes de Cardinal de -camelot rouge: Tous lesquels en cette pompe entrèrent au chœur de la -grande Église Saint Jean bien en ordre et richement tapissée: Sa Majesté -se mit à la place du Doien, les autres selon leur rang, laissans les -places de leurs compagnons absens vuides: Et au dessus de chaque place -estoient attachées les armoiries et noms des Princes absens, et des -présens seulement les armes. Auprès du grand Autel fut dressé un parquet -haut élevé, et richement paré, pour la Reine et les Dames. Le samedy -matin, <i>jour de Saint Michel</i>, le Roy et les Chevaliers de l’Ordre -furent ouïr la grande Messe en pareil ordre que du soir; mais avec si -<i>grande foule de peuple</i>, qu’à peine pouvoient-ils passer: Et la grande -solemnité fut à l’offerte, en observant les anciennes cérémonies belles -à voir. Au sortir de là ils vinrent tous disner ensemble dans la grande -salle du logis du Roy, la table de Sa Majesté au milieu; puis ils -continuèrent les Vespres dudit jour, vestus toutesfois de grandes robes -de deüil, le chaperon à bourrelet et tout le reste de leur vestement de -drap noir, le Roy semblablement, mais d’écarlate violette, célébrant la -mémoire de leurs Compagnons trespassez. Le jour suivant, qui fut -Dimanche, ils furent aussy ouïr la grande Messe<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> comme le jour précédent -et en habit du soir; où au sortir <i>Sa Majesté toucha les malades</i>, puis -disnèrent encore ensemble.» (<i>Statuts de l’Ordre de Saint-Michel.</i>)</p> - -<p>La fraternité qui régnait entre les chevaliers de Saint-Michel -contrastait singulièrement avec la division qui désolait la France. Les -dévots serviteurs de l’Archange avaient besoin de fidélité, d’union et -de dévouement, pour soutenir les intérêts de l’Église et de l’État; car, -bientôt après, la guerre éclata et couvrit le royaume de sang et de -ruines. Le prince de Condé se mit à la tête des hérétiques et se déclara -l’ennemi juré de Charles IX, son souverain, et de tous les catholiques -de France. Comme en toutes les calamités publiques, les regards se -portèrent aussitôt vers le prince de la milice céleste. Paris donna -l’exemple. Le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint Michel, on fit -dans la capitale une procession solennelle pour implorer la protection -de l’Archange vainqueur de Satan; la cour, plusieurs évêques, les ordres -religieux, une foule innombrable de fidèles assistaient à cette pieuse -cérémonie; au milieu des rangs pressés de la multitude, on portait les -reliques insignes de toutes les églises de la ville. Jamais Paris -n’avait organisé une manifestation plus imposante en l’honneur de saint -Michel. L’année suivante, les ennemis furent taillés en pièce à Jarnac -et à Moncontour, et, en 1570, la paix fut signée à Saint-Germain.</p> - -<p>De son côté le mont Tombe recevait chaque jour de nombreux pèlerins. -Ceux-ci venaient, à la suite de l’évêque et des chanoines d’Avranches, -déposer leurs trésors sous la garde des moines; ceux-là priaient le -saint Archange de les protéger contre les attaques des hérétiques, et de -les délivrer des embûches du démon; d’autres imploraient des grâces -surnaturelles ou demandaient la santé du corps. Le roi de France, -Charles IX, voulut se mêler à cette foule de pieux visiteurs, et, en -1561, un an après avoir reçu le titre de chevalier, il vint en -pèlerinage au Mont avec son frère, le prince Henri. Le 3 avril 1565, il -modifia, comme nous l’avons dit, certains articles des statuts -primitifs, et réduisit le nombre des frères à cinquante. D’après les -manuscrits du temps, et au témoignage des autorités les plus graves -citées par S. Prévost, Feuardent et dom Huynes, cette époque fut -signalée par des faits miraculeux.<span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span></p> - -<p>Bientôt les pèlerinages allaient devenir plus difficiles et plus -périlleux, à cause des attaques continuelles qui devaient être dirigées -contre le Mont. En 1570, François le Roux se démit de sa charge en -faveur de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé-Brissac. Pendant que ce -dernier vidait ses démêlés avec Jean de Grimouville, prieur claustral, -et le parlement de Normandie, les disciples de Calvin, nommés huguenots, -levaient de nouveau l’étendard de la révolte et dévastaient une partie -des campagnes. En l’année 1576, le Mont-Saint-Michel embrassa contre eux -le parti de la ligue et résolut de leur opposer une vigoureuse -résistance. Alors, comme au temps de la guerre des Anglais, la cité de -l’Archange devint le boulevard de la France en Normandie, et l’épée -victorieuse des chevaliers repoussa les attaques des calvinistes.</p> - -<p>Au mois de juillet de l’année 1577 une bande de huguenots, conduits par -le sieur «du Touchet,» s’approchèrent du Mont à la faveur de la nuit. -Sur les huit heures du matin, vingt-cinq d’entre eux placèrent des armes -sous la selle de leurs chevaux et pénétrèrent dans la place déguisés en -pèlerins; les autres, cachés sur la rive d’Ardevon, attendaient le -moment favorable pour voler au secours de leurs compagnons d’armes. Les -huguenots, après avoir entendu la messe et visité le monastère, se -réunirent sur le Saut-Gautier, et, de là, se répandirent dans la ville -pour accomplir leur dessein. Au signal donné, ils désarmèrent les -soldats, en tuèrent un qui refusait de rendre son épée, et frappèrent -plusieurs moines et pèlerins. Jean Le Mansel, secrétaire de l’abbaye, -reçut un coup de sabre sur la tête. En même temps le sieur «du Touchet -sortit de son embuscade avec ses cavaliers et se dirigea au galop vers -les portes de la ville.» Déjà les calvinistes criaient: «ville gaignée, -ville gaignée.» Les habitants étaient dans la consternation et n’avaient -d’espoir que dans la protection de Saint-Michel.</p> - -<p>Le lendemain on vit apparaître à la tête d’une poignée de soldats Louis -de la Moricière, seigneur de Vicques, et enseigne du maréchal de -Matignon. Il triompha des huguenots, les fit sortir de la ville et -rentra dans la forteresse au milieu des acclamations des Montois qui le -regardaient comme un libérateur. En récompense d’un tel service, le roi -de France,<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span> Henri III, le nomma capitaine du Mont, à la place de René de -Baternay et lui donna le titre de <i>gouverneur</i> du château. Le brave -officier repoussa pendant dix ans les attaques réitérées des -calvinistes. En 1589, le sieur de Montgommery accompagné des capitaines -Corboson et La Coudraye, surprit la ville et la livra au pillage; mais -tous ses efforts échouèrent devant la résistance de la citadelle dont il -ne put jamais s’emparer. Le gouverneur alors absent du -Mont-Saint-Michel, accourut en toute hâte et pénétra dans la place par -une entrée secrète; il rallia autour de lui une poignée de braves, fit -une vigoureuse sortie contre les huguenots et les rejeta loin des -remparts. L’année suivante, le héros chrétien mourut au siège de -Pontorson victime d’une lâche perfidie. Les moines transportèrent sa -glorieuse dépouille dans la basilique de Saint-Michel, et, après lui -avoir rendu tous les honneurs funèbres, ils l’inhumèrent dans la -chapelle Sainte-Anne, où reposaient déjà plusieurs guerriers célèbres. -Au-dessus de la tombe on suspendit «la lance, le guidon, le casque et la -rondache» dont l’illustre capitaine se servait dans les combats. Sa -digne épouse, Esther de Tessier, mourut trente ans plus tard et reçut la -sépulture à l’ombre du même autel. Leur fils, Jacques de la Moricière, -doyen de la cathédrale de Bayeux, donna quarante-cinq livres de rente au -monastère pour une fondation de trois messes annuelles; l’une devait -être chantée en l’honneur des saints anges, le 23ᵉ jour de juillet; à la -procession tous les moines portaient un cierge de cire blanche, afin de -témoigner leur reconnaissance «à Dieu, à la Vierge et à saint Michel» -qui s’étaient servi de l’épée du bon et pieux gouverneur, pour délivrer -la ville de l’oppression des huguenots.</p> - -<p>Louis de la Moricière fut remplacé par le sieur de Boissuzé. Les -calvinistes occupaient alors une partie de l’Avranchin, et le -Mont-Saint-Michel leur offrait seul une sérieuse résistance. Pendant -plusieurs années, ils employèrent tour à tour la force et la ruse pour -s’emparer de cette place, mais toujours ils furent pris dans les pièges -qu’ils tendaient eux-mêmes aux catholiques. Dom Huynes raconte en ces -termes une des tentatives de Montgommery: «Les huguenots tenant une -grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance et -particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont, -dres<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span>soient des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy tost -qu’ils pouvoient attraper quelqu’un de cette place le tuoient sur le -champ ou le réservoient pour le mener au gibet. Il arriva un jour en -autres qu’ils prirent un soldat et luy ayant desjà mis la corde au col -luy dirent que s’il vouloit sauver sa vie qu’il leur promit de leur -livrer cette abbaye, et que de plus ils lui donneroient une bonne somme -de deniers. Cet homme bien content de ne finir sitost ses jours, et -alléché de l’argent qu’ils luy promettoient, dit qu’il le feroit et -convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à exécution, qui -furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espiroit sans faire -semblant de rien la commodité de les introduire secrettement en cette -abbaye et leur assigneroit le jour qu’il jugeroit plus commode pour cet -effect. Le soldat leur ayant promis de n’y manquer, ils luy donnèrent -cent escus, et, bien résolu de jouer son coup, revint où il fut receu du -capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucun soupçon, puis se mit en -devoir d’exécuter sa promesse. Pour donc la mettre à chef, il advertit -quelques jours après ces huguenots de venir le vingt-neufiesme de -septembre, à huict heures du soir, jour de dimanche et de la dédicace -des esglises Sainct-Michel, qu’ils montassent le long des degrez de la -Fontaiyne Sainct-Aubert; qu’estant là au pied de l’édifice, il se -trouveroit en la plus basse sale de dessous le cloistre, ou se mettant -dans la roue il en esleveroit quelques-uns des leurs qui par après luy -ayderoient en grand silence à monter les autres. Ainsi par cet artifice, -ce Mont estoit vendu. Mais ce soldat considérant le mal dont il alloit -estre cause, fut marry de sa lascheté et advertit le capitaine de tout -ce qui se passoit. Iceluy luy pardonna et se résolut avec tous ses -soldats et autres aydes de passer tous ses ennemys au fil de l’espée. -Quant à eux ne sçachant le changement de volonté de cet homme, et se -réjouissans de ce que le temps sembloit favoriser leur dessein, tout -l’air estant ce jour là rempli d’espaisses vapeurs (comme nous voyons -arriver souvent), qui empeschoit qu’on les put veoir venants de Courteil -jusques sur ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à -l’heure prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu’il estoit encore -pour eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l’un après -l’autre, puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, -les con<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span>duisant jusques dans la sale qui est dessous le refectoire, où -ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon -courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les -transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous. -Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, -s’esmerveillans de ce qu’ils n’entendoient aucun tumulte, y en ayant -desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu’on leur jettast un -religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout -alloit bien pour eux, ce qui poussa les soldats de céans desjà tout -acharnez de tuer un prisonnier de guerre qu’ils avoient depuis quelques -jours, lequel ils revestirent d’un habit de religieux, puis luy firent -une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soupçon si -c’estoit un religieux, Montgomery voulant sçavoir la vérité, donna le -mot du gué à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter devant -luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens, il ne manqua -de s’escrier: trahison! trahison! et de ce cry les ennemys prenant -l’espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent le mieux -qu’ils purent, laissant quatre vingt dix huict soldats de leur -compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à quinze pas des -poulins.» Cette tentative eut lieu en 1591.</p> - -<p>Le Mont-Saint-Michel triomphait des ennemis de l’Église; mais la -discipline religieuse s’affaiblissait au milieu du tumulte des armées. -Le cardinal de Joyeuse, qui porta le titre d’abbé de 1588 à 1615, ne fut -pas aimé des bénédictins; en retour, il parut insensible aux intérêts du -monastère et négligea les réparations même les plus urgentes. En 1594, -un onzième incendie allumé par le feu du ciel renversa la flèche et -fondit les cloches. Le sieur de Brévent, gouverneur de l’abbaye, et Jean -de Surtainville élevèrent la tour massive qui existe aujourd’hui; mais -cette belle «pyramide» qui «estoit, au dire des annalistes, l’une des -plus hautes du royaume,» ne fut pas reconstruite et l’on ne vit plus -l’image de l’Archange dominer sur le pinacle de l’édifice.</p> - -<p>La trahison se joignit encore aux horreurs de la guerre et de -l’incendie. Jacques de Boissuzé, jaloux de voir le sieur Vaulouet nommé -à sa place capitaine du château, jura de tirer une vengeance éclatante<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span> -et tourna ses armes contre la cité de saint Michel. Après plusieurs -tentatives il pénétra dans la ville en 1595; mais il ne put se rendre -maître de la citadelle, et quelque temps après il fut tué par les -habitants du Mont. Un an plus tard, le marquis de Belle-Isle voulut se -faire ouvrir les portes de la forteresse, en sa qualité de gouverneur de -la Basse-Normandie, et, «aussy, disait-il, pour prier l’Archange saint -Michel.» Henri de la Touche, frère et lieutenant du capitaine Julien de -Quéroland, qui venait de succéder au sieur de Vaulouet, sortit du corps -de garde et alla représenter au marquis de Belle-Isle, qu’il n’était pas -prudent de pénétrer dans l’intérieur du château avec sa suite nombreuse. -Il fut convenu que cinq hommes seulement le suivraient. Julien de -Quéroland, gentilhomme breton aussi loyal que brave, reçut le traître -avec tous les honneurs possibles, sans soupçonner sa perfidie; mais -comme tout le monde entrait malgré les conventions, le caporal de garde -ferma la porte. Le sieur de Belle-Isle dit alors que si sa suite -n’entrait pas il allait sortir. Aussitôt, par ordre du capitaine, la -porte fut ouverte de nouveau. Le traître mit la main à l’épée, se -précipita sur le caporal et le tua; puis, se tournant vers Henri de la -Touche, il l’étendit mort sur le pavé. Ceux de sa suite armés de -pistolets et d’épées attaquèrent le sieur de Quéroland, massacrèrent -sept hommes de la garnison et s’emparèrent du corps de garde; mais le -capitaine rallia ses hommes et revint au combat. Le marquis de -Belle-Isle tomba mort, et parmi ses gens les uns furent tués ou blessés, -et les autres prirent la fuite. Le brave de Quéroland restait maître de -la ville. Les annalistes disent qu’il reçut dans le combat «dix-huit -coups tant d’espée que de pistolet.» Après avoir triomphé d’un traître, -il périt victime d’un infâme complot. Un jour, il était sorti de la -place et chevauchait sur les grèves suivi de son valet; celui-ci soudoyé -par la famille de Belle-Isle, s’approcha de lui, le tua d’un coup de -pistolet et prit la fuite à toute bride. Le héros breton fut inhumé avec -son frère dans la basilique de l’Archange auprès de la tour.</p> - -<p>Les mêmes scènes se reproduisaient dans le reste de la France, et -partout saint Michel était vénéré comme le vainqueur de l’hérésie; il -suffira d’en citer un exemple. Avallon, perchée à la cime de son rocher<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span> -de granit, était au pouvoir de la Ligue. Dans la nuit du 28 au 29 -septembre 1591, les assiégeants y pénétrèrent après avoir pratiqué une -large brèche dans le mur d’enceinte. Ils croyaient la ville prise, quand -le maire et le syndic accoururent à la tête des habitants et les -repoussèrent avec vigueur. Ce triomphe, coïncidant avec la fête de saint -Michel, fut attribué à la protection du glorieux Archange, et, l’année -suivante, les magistrats de la ville, de concert avec les chanoines de -Saint-Lazare, arrêtèrent que l’on ferait en l’honneur du prince de la -milice céleste une procession générale à laquelle assisteraient les -habitants d’Avallon «jusqu’aux escoliers, deux à deux, honestement -vestus, ayant chacun ung cierge ardent, accompagnés et conduits par le -principal du collège et ses subalternes;» et tout celà, disaient-ils, -parce que «l’Archange, monsieur saint Michel,» les avait protégés contre -les efforts de «Sathan,» et s’était montré sur la «braîche» de la place -pour en défendre l’entrée «aux hérétiques» et à leurs suppôts; de même -que jadis, au «temps de Jehanne la Pucelle,» il parut sur le pont -d’Orléans et préserva la ville contre les attaques des Anglais.</p> - -<p>Toutes ces luttes ajoutèrent plus d’une page émouvante à l’histoire de -saint Michel. D’un autre côté, la perfidie et la cruauté des huguenots -n’arrêtèrent pas complètement les manifestations religieuses. Les rois -de France, il est vrai, ne visitaient plus le sanctuaire national depuis -la mort de Charles IX; mais ils favorisaient la dévotion du peuple -envers le saint Archange: par lettres patentes de 1585, 1588 et 1601, -Henri III et Henri IV confirmèrent les privilèges de la confrérie -établie dans la capitale pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel. -Cependant l’abbaye était en décadence. François de Joyeuse avait réduit -à treize le nombre des religieux et plusieurs articles de la règle -primitive étaient tombés en désuétude; mais l’Archange veillait à -l’honneur de son sanctuaire et l’on vit bientôt se lever des jours plus -calmes et plus prospères.<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span></p> - -<h4>II.<br /><br /> -SAINT MICHEL ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> - -dix-septième siècle était à son aurore. La vérité avait triomphé de -l’erreur. Louis XIII, dit le Juste, siégeait sur le trône de France. -Quelle place le glorieux Archange devait-il occuper dans la pensée des -fidèles, au milieu de ce grand siècle, qui fut comme une halte entre les -guerres religieuses et les horribles scènes de la révolution? Saint -Michel resta sur le trône que la piété de nos pères lui avait élevé, -immédiatement au-dessous du Sauveur et de sa divine Mère; les sciences -et les arts, l’éloquence, la poésie, la peinture, l’architecture -publièrent à l’envi sa puissance et sa gloire; des paroisses érigèrent -en son honneur de nouvelles confréries; le titre de chevalier fut -regardé comme la récompense de la bravoure et du <i>savoir</i>; de nombreux -pèlerins fréquentèrent les chemins montois, et plusieurs d’entre eux -furent témoins des merveilles que le ciel ne cessait d’opérer dans la -vieille basilique du mont Tombe. Toutefois, les beaux jours du moyen âge -ne devaient plus refleurir. Sous Louis XIII, saint Michel perdit son -titre de premier patron du royaume; peu à peu la popularité de son nom -diminua; la magistrature, l’armée, les écoles, les corporations se -choisirent des protecteurs particuliers; les protestants ne crurent pas -mieux faire pour se débarrasser d’un tel ennemi que de nier son -existence personnelle, et Bossuet, le plus grand génie des temps -modernes, dut prendre la défense du prince de la milice céleste.</p> - -<p>Le principal sanctuaire de l’Archange inaugura cette ère nouvelle par -une réforme que l’affaiblissement de la discipline avait rendue -nécessaire. En 1615, Louis XIII choisit pour remplacer François de -Joyeuse un descendant de la maison de Guise, Henri de Lorraine. A la -demande du souverain Pontife, l’administration de l’abbaye fut confiée -au général de l’Oratoire de France, Pierre de Bérulle, qui devait être -honoré plus tard du titre de cardinal (<a href="#fig_112">fig. 112</a>). Aussitôt un prêtre de -cette congrégation, appelé Jacques Gastaud, se rendit au -Mont-Saint-Michel,<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span> et travailla de concert avec le duc de Guise à -réparer les bâtiments qui tombaient en ruine, et à ramener les moines à -la stricte observance des règles de saint Benoît. Pour consolider à -l’ouest de la montagne les</p> - -<div class="figcenter" id="fig_112"> -<a href="images/ill_125.jpg"> -<img src="images/ill_125.jpg" width="227" height="290" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 112.—Portrait du cardinal Pierre de Bérulle, -fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B. -Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.</p></div> -</div> - -<p class="nind">constructions de Robert de Torigni, il éleva le contre-fort marqué aux -armes de l’abbé. L’année suivante, il fit orner le chœur de la basilique -et achever les lambris de la nef.</p> - -<p>La réforme des moines offrit de plus grandes difficultés. D’après les -historiens du temps, la princesse de Guise, mère du jeune Henri de<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span> -Lorraine, apprit avec peine que plusieurs pèlerins du Mont parlaient «en -mauvaise part» de l’abbé commendataire et des religieux; elle n’omit -rien pour faire accepter à ces derniers un prieur d’un autre monastère. -Ils y consentirent, et reçurent successivement dom Noël Georges et dom -Henri du Pont. Ce remède n’étant pas proportionné à l’étendue du mal, il -fallut songer à une réforme complète. Des tentatives furent faites pour -introduire au Mont-Saint-Michel des prêtres de l’Oratoire, ou des -bénédictins anglais de Saint-Malo; elles échouèrent devant l’opposition -des religieux. Alors un des membres de la congrégation de Saint-Maur, -Anselme Rolle, alla secrètement étudier la situation de</p> - -<div class="figcenter" id="fig_113"> -<a href="images/ill_126.jpg"> -<img src="images/ill_126.jpg" width="88" height="112" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 113.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. -Dix-septième siècle. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">l’abbaye. Dom Martène rapporte, dans l’histoire manuscrite de son ordre, -que ce bon religieux passa la nuit dans l’église du mont Tombe et fut -favorisé d’une vision céleste: un personnage mystérieux lui apparut et -lui dit: «Votre voyage ne sera pas inutile, vous réussirez dans votre -entreprise et Dieu sera servi sur cette montagne par les bénédictins de -Saint-Maur.» En effet, après de longs pourparlers, douze religieux de -cette congrégation s’établirent au Mont-Saint-Michel, le 27 octobre -1622. Ainsi, grâce au duc de Guise et à sa noble épouse, l’antique -abbaye, fondée par Richard Iᵉʳ, en 966, voyait naître une ère nouvelle, -656 ans après l’arrivée des premiers enfants de saint Benoît. La ferveur -des anciens jours allait revivre, et des années de prospérité -s’annonçaient pour la cité de l’Archange. On attribua une large part au -chef de la milice céleste dans cette œuvre de rénovation; aussi, quand -la petite colo<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span>nie arriva au Mont, conduite par l’évêque d’Avranches, -elle monta directement à l’église et entonna «un respond de saint -Michel,» immédiatement après le chant du <i>Veni Creator</i>. Le même jour et -au même moment, dit dom Huynes, le duc de Guise «deffit l’armée navale -des impies et rebelles Rochelois,» et sa victoire «bien marquée sur les -tablettes du Mont» fut attribuée à l’archange saint Michel, protecteur -de la France, qui voulut de la sorte témoigner le «grand contentement -qu’il recevoit de cette nouvelle réforme sur ce rocher esleu et choisy -par luy pour estre réclamé et invoqué de toutes les nations ennemyes des -heretiques.»</p> - -<p>A la mort de l’illustre gentilhomme, l’héritier de son nom, Henri de -Lorraine, renonça pour toujours à ses droits sur l’abbaye du -Mont-Saint-Michel,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_114"> -<a href="images/ill_127.jpg"> -<img src="images/ill_127.jpg" width="52" height="59" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 114.—Cachet d’Étienne de Hautefeuille, abbé -commendataire 1689.</p></div> -</div> - -<p class="nind">et en 1644, le souverain Pontife ratifia l’élection de Jacques de -Souvré, chevalier de Malte et commandeur de Valence. Il était, disent -les chroniqueurs, «homme de grande vertu et prudence,» il aima ses -religieux et soutint leurs intérêts avec énergie contre Jacques de -Montgommery, seigneur de Lorges, et Roger d’Aumont, évêque d’Avranches. -En 1670, la crosse passa aux mains d’Étienne Le Bailly de Hautefeuille, -chevalier de Malte et commandeur de Villedieu (<a href="#fig_114">fig. 114</a>). Il sut gagner -l’affection des religieux par l’aménité de son caractère; mais sa -prélature n’eut rien de remarquable. Il mourut à Paris, le 4 mars 1703, -à l’âge de soixante-dix-sept ans.</p> - -<p>Parmi les prieurs qui gouvernèrent le Mont, pendant l’absence des -commendataires, un certain nombre, comme Charles de Malleville, Augustin -Moynet, brillèrent par l’éclat de leurs vertus; Placide de Sarcus, Bède -de Fiesque, Dominique Huillard, Pierre Terrien et Joseph Aubrée -travaillèrent à la restauration de l’abbaye; d’autres, à<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span> l’exemple de -Michel Pirou et de Maieul Hazon, rétablirent les hautes études et -restituèrent au mont Tombe une partie de son ancienne réputation. Il -existait pour les religieux des chaires de rhétorique, de philosophie et -de théologie. Dom Hunault professa la rhétorique avec succès; dom Pirou -commença en 1633 un cours de philosophie, et les RR. PP. Jérôme -d’Harancourt et Philibert Tesson enseignèrent la théologie à «quinze -profès de la congrégation.» De 1635 à 1640, dom Huynes, natif du diocèse -de Beauvais, écrivit dans son style naïf l’<i>Histoire générale du -Mont-Saint-Michel</i>. Elle fut annotée et complétée par Louis de Camps et -Étienne Jobart. En 1647, un autre bénédictin du même monastère, Thomas -le Roy, commença le livre des <i>Curieuses recherches du -Mont-Saint-Michel</i> depuis l’an 709 jusqu’au 24 février 1648. Le plus -sérieux de ces annalistes, dom Huynes, mérite l’éloge que lui décerne M. -E. de Robillard de Beaurepaire: il est «consciencieux jusqu’au scrupule, -exact jusqu’à la minutie et d’une absolue sincérité.» Comme Guillaume de -Saint-Pair, il a composé son ouvrage pour répondre à la juste curiosité -des pèlerins: «Si vous désirez en faire la lecture, leur dit-il dans sa -préface, vous pourez voir apertement quel est et a esté de tout temps ce -Mont-Saint-Michel, en quel estime les fidelles l’ont eu, ce qui s’y est -faict et passé et combien ce rocher est agréable aux anges, mais -particulièrement à l’Archange st Michel, lequel vous veille un jour -présenter devant le Throsne du Roy des roys pour jouir à jamais avec luy -de la présence de Dieu.» A chaque page, le pieux auteur nous donne des -preuves de sa dévotion envers les saints anges et spécialement envers le -prince de la milice céleste; il leur demande avant tout de guider sa -plume et de ne pas permettre qu’il s’écarte jamais de la vérité: «Soyez, -je vous prie, o esprits célestes, conducteurs de cette mienne entreprise -et gardez tellement mon esprit et ma plume qu’en tout ce que j’escriroy, -je ne m’esloigne nullement de la vérité.»</p> - -<p>Les constructions de cette époque n’ont plus la grandeur, ni la beauté -des édifices du moyen age. Il faut l’attribuer en grande partie à la -décadence de l’art au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. -Dom Placide Sarcus bâtit sur la tour Gabrielle un moulin dont il existe -encore des traces; le sanctuaire fut enrichi de vases et d’orne<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span>ments -précieux; Jacques de Souvré donna pour la chapelle de l’Archange un -tableau d’une grande valeur; de concert avec le prieur dom Moynet, il -fit exécuter des travaux importants pour isoler l’abbaye de toute -communication avec la place dont il avait été nommé capitaine et -gouverneur. Quelques moines s’occupèrent avec succès de la culture des -arts, et laissèrent des œuvres qui n’étaient pas sans mérite. Si nous en -croyons Louis de Camps, l’écusson du monastère portait toujours: -«d’argent chargé de coquilles saint Michel de sable sans nombre, au chef -d’azur à trois fleurs de lys d’or.» D’après un manuscrit fort curieux</p> - -<div class="figcenter" id="fig_115"> -<a href="images/ill_128.jpg"> -<img src="images/ill_128.jpg" width="108" height="165" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 115.—Armoiries de l’abbaye au seizième et au -dix-septième siècle.</p></div> -</div> - -<p><i>sur les Monuments des abbayes de Bayeux et d’Avranches</i>, les armoiries -définitivement arrêtées se lisaient ainsi: «de <i>sable</i> à dix coquilles, -ou navets d’<i>argent</i> posées 4, 3, 2, 1, au chef d’azur chargé de trois -fleurs de lys d’or, surmonté d’une mitre et d’une crosse d’or.» Des -archéologues distingués veulent, au contraire, que l’émail soit -d’<i>argent</i> et les coquilles de <i>sable</i> (<a href="#fig_115">fig. 115</a>).</p> - -<p>Dans le cours du dix-septième siècle, plusieurs pèlerins visitèrent le -Mont-Saint-Michel. L’un des plus célèbres, Charles de Gonzague, donna -pour l’autel un tableau qui représentait la «cheute du démon.» L’an -1631, dit dom Huynes, «Henri de Bourbon, prince<span class="pagenum"><a id="page_336">{336}</a></span> de Condé, lors la -première personne de ce royaume de France après le roy, et Monsieur -frère unique de Sa Majesté» allèrent au Mont et y passèrent la nuit pour -entendre la messe le lendemain, avant leur départ. Le vénérable père -Montfort visita aussi le sanctuaire du mont Tombe et plaça ses grands -travaux sous la protection de l’Archange.</p> - -<p>Dom Louis de Camps et dom Étienne Jobart nous fournissent des détails -curieux sur les pèlerinages de cette époque. En 1644, il arriva au Mont -une compagnie d’Argentan, composée de cent vingt hommes «avec quatre -bons tambours.» Deux ans plus tard, trente-cinq femmes de la ville de -Beaugé, en Anjou, exécutèrent à pied le voyage du mont Tombe. L’une -d’elles marchait en tête, portant un guidon d’une main et de l’autre un -chapelet. «Un petit garçon de 10 à 12 ans leur battoit la caisse.» Elles -entrèrent dans l’église deux à deux, se confessèrent, reçurent la sainte -communion et accomplirent leurs dévotions à saint Michel. Au sortir de -la ville, elles rencontrèrent une procession de cent vingt hommes de -leur paroisse; ceux-ci les firent passer entre leurs rangs et gravirent -à leur tour la pente de la montagne. L’année suivante, cinquante jeunes -gens, «dont le capitaine, le lieutenant et le porte-enseigne estoient de -fort honnestes gentilshommes,» arrivèrent du diocèse de Séez et se -trouvèrent au Mont avec quarante pèlerins d’une paroisse du Mans. Le -lendemain une compagnie de cinquante-cinq hommes, aussi du diocèse du -Mans, firent leur entrée dans la ville avec bannière déployée et -«tambour battant.» Deux mois après, les villes de Bayeux et de Vire -envoyaient au Mont plus de deux cents pèlerins, dont plusieurs -appartenaient aux premières familles du pays. Au dire des annalistes, -l’année 1663 vit se renouveler les grandes manifestations du moyen âge. -Dans une seule semaine, les moines reçurent «deux compagnies dont la -moindre estoit de six cents personnes. En l’une il y avait plus de -quatre cents chevaux.»</p> - -<p>Monsieur de Montausier, gouverneur de Normandie, vint à la même époque -prier devant l’autel de l’Archange. Les religieux lui firent une -brillante réception, et l’invitèrent à s’asseoir à leur table. Deux ans -plus tard, le duc de Mazarin, lieutenant du roi pour la province de -Bretagne, fut accueilli avec les mêmes signes de distinction. La -communauté, «revêtue en froc,» l’attendait au bas du Saut-Gautier;<span class="pagenum"><a id="page_337">{337}</a></span> le -R. P. prieur, accompagné de deux chantres en chappe et de deux acolytes -en aube, présenta de l’eau bénite au duc et lui fit «une harangue.» -Avant de quitter ses hôtes, le pieux gentilhomme se confessa et s’assit -à la table sainte.</p> - -<p>Les pèlerins devaient quitter leurs armes à l’entrée de la ville; les -chevaliers de Saint-Michel et les princes du sang avaient seuls le -privilège de franchir les portes du château l’épée au côté. Cet usage -occasionna souvent de fâcheuses collisions. Un jour, Henri de la -Vieuville, commandeur de Savigny, voulut traverser le poste des gardes -sans se soumettre à la loi commune; les bourgeois de la ville lui -fermèrent le passage; aussitôt le jeune cavalier dégaîna et dit avec -colère: «On me laisse pénétrer ainsi dans le Louvre;» puis, il donna sur -un portier plusieurs coups de plat de sabre. «Après quoi, dit une -chronique, il se fit un grand tumulte à la porte, et peu s’en fallut -qu’on ne le canardât. Mais bien lui en prit que cela arriva de bon matin -et que les cervaulx de nos bourgeois n’estoient point encore eschauffez -du cyldre de Normandie.»</p> - -<p>Alors comme au moyen âge, la puissante protection de l’Archange se -manifesta par des prodiges éclatants. Dans un fléau qui décima la ville -de Pontorson, la rue saint Michel fut seule épargnée. Une famille du -diocèse de Coutances reçut par l’entremise de l’Archange une grâce -signalée. Au milieu d’un incendie des enfants furent trouvés sains et -saufs sous les débris d’une maison; ils racontèrent qu’un ange au visage -radieux était venu les secourir et les avait arrachés à la mort. Tous -ces faits merveilleux furent contrôlés avec soin par les moines et -relatés dans les annales de l’abbaye.</p> - -<p>La dévotion envers le glorieux Archange n’était pas éteinte dans la -maison de France. Au commencement du dix-septième siècle, Mˡˡᵉ Marie de -Montpensier, comtesse de Mortain, fit bâtir sur le rocher qui domine -cette ville un oratoire dédié à saint Michel. Au milieu des désordres -qui accompagnèrent la minorité de Louis XIV, la reine mère, Anne -d’Autriche, fit vœu d’élever un autel en l’honneur de l’Archange et le -pieux fondateur de Saint-Sulpice, M. Olier, composa pour elle cette -formule de consécration: «Abîmée dans mon néant, et prosternée aux pieds -de votre auguste et sacrée majesté, honteuse dans la<span class="pagenum"><a id="page_338">{338}</a></span> vue de mes péchés -de paraître devant vous, ô mon Dieu, je reconnais la juste vengeance de -votre sainte colère irritée contre moi et contre mon État; et je me -présente toutefois devant vous au souvenir des saintes paroles que vous -dîtes autrefois à un prophète: J’aurai pitié de lui et je lui -pardonnerai, à cause que je le vois humilié en ma présence. En cette -confiance, ô mon Dieu, j’ose vous faire vœu d’ériger un autel à votre -gloire, sous le titre de saint Michel et de tous les Anges; et, sous -leur intercession, y faire célébrer solennellement, tous les premiers -mardis des mois, le très saint sacrifice de la messe, où je me -trouverai, s’il plaît à votre divine bonté de m’y souffrir, quand les -affaires importantes du royaume me le pourront permettre, afin d’obtenir -la paix de l’Église et de l’État. Glorieux saint Michel, prince de la -milice du ciel, et général des armées de Dieu, je vous reconnais -tout-puissant par lui sur les royaumes et les États. Je me soumets à -vous avec toute ma cour, mon État et ma famille, afin de vivre sous -votre protection, et je me renouvelle, autant qu’il est en moi, dans la -piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours regardé comme -leur <i>défenseur particulier</i>. Donc, par l’amour que vous avez pour cet -État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le représentent.»</p> - -<p>Bientôt la paix succéda aux horreurs de la guerre civile et le règne -glorieux de Louis XIV fit oublier les mesquines rivalités de la Fronde. -Le jeune roi reçut le collier de Saint-Michel en 1643 et le porta -soixante-douze ans. Le 12 janvier 1665, il entreprit la réforme de -l’Ordre. Dans ce but, il réduisit à cent le nombre des chevaliers, et -ordonna de les choisir parmi les hommes de naissance et de mérite; de -plus, il joignit treize articles aux statuts primitifs. Le sceau de -l’ordre était perdu. Le marquis de Torcy fit exécuter plusieurs dessins, -et les proposa au monarque; «Sa Majesté choisit celuy qui avoit esté -fait d’après le fameux tableau de Raphaël (<a href="#fig_116">fig. 116</a>).» Louis XIV voulut -aussi favoriser les pèlerinages du Mont-Saint-Michel, et, par ses -lettres patentes du 15 janvier 1669, il confirma les privilèges de la -confrérie dont le siège était à Paris, et lui donna l’autorisation de -nommer tous les ans, à la manière accoutumée, deux maîtres et -administrateurs, qui devaient avoir fait le voyage du Mont-Saint-Michel. -A cette époque nos rois et les princes du sang étaient encore jaloux de -«rendre le pain bénit à cette<span class="pagenum"><a id="page_339">{339}</a></span> confrérie.» Les pèlerins, de leur côté, -avaient conservé l’habitude de faire prier pour les confrères décédés -dans le cours de l’année; à cette intention une grand’messe était -célébrée dans la chapelle du palais le dimanche qui suivait la fête de -saint Michel, et une messe basse était dite, le lendemain, ainsi que les -seconds dimanches de chaque mois.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_116"> -<a href="images/ill_130.jpg"> -<img src="images/ill_130.jpg" width="142" height="224" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 116.—Sceau et contre-sceau de la chevalerie de -Saint-Michel, exécutés sous Louis XIV.</p></div> -</div> - -<p>Au point de vue stratégique, l’abbaye-forteresse eut son importance sous -ce règne, comme sous les précédents. En 1661, Louis XIV envoya au Mont -trente soldats dont dix étaient pour le fort de Tombelaine; mais comme -cette garnison imposait à la ville des charges trop onéreuses, l’abbé de -Souvré réduisit à cinq le nombre des soldats; c’est pourquoi, dit dom -Louis de Camps, les religieux lui souhaitèrent «toute prospérité en ce -monde et la gloire en la vie éternelle.» Cependant, comme la guerre -devenait de plus en plus imminente avec les Anglais, le sieur de la -Chastière, qui espérait, selon l’expression d’Étienne Jobart,<span class="pagenum"><a id="page_340">{340}</a></span> «monter -sur la roue de la Fortune,» et rendre sa personne «plus considérable,» -fit venir au Mont-Saint-Michel une compagnie de piétons. Ils -s’installèrent dans la ville et le château, le 10 janvier 1666. Mais ce -capitaine se rendit odieux par ses vexations, au point que les moines -invoquèrent solennellement contre lui l’assistance «du glorieux Archange -saint Michel.» Il mourut peu de temps après, et, le 13 juillet 1667, -l’abbé commendataire, Jacques de Souvré, obtint le titre de gouverneur. -Cette nouvelle fut accueillie avec reconnaissance par les habitants du -Mont, «lesquels, dit dom Jobart, en feirent des feux de joye avec les -salvades et descharges de l’artillerie tant de la ville que du chasteau, -ce qui fut encore réitéré avec joye et allégresse le 25 du mesme mois, -jour de saint Jacques, apostre, patron de M. nostre abbé et gouverneur.» -Maieul Hazon, prieur claustral, fut chargé de la garde du mont Tombe en -qualité de lieutenant; il divisa toute la bourgeoisie en six escouades -de 9 à 10 hommes, et les chargea de veiller tour à tour aux portes de la -ville, et de fournir trois hommes pour garder le château avec les -portiers de l’abbaye.</p> - -<p>Tel était le Mont-Saint-Michel sous le règne de Louis XIV. A cette -époque fameuse dans l’histoire, la cité de l’Archange apparut encore -«orgueilleuse et fière» selon la belle expression de Mᵐᵉ de Sévigné. La -vieille basilique fut, comme au moyen âge, le centre et le foyer de la -dévotion des peuples envers le prince de la milice céleste. Plusieurs -pèlerins, après avoir visité le sanctuaire du mont Tombe, élevèrent des -chapelles ou des autels en l’honneur du saint Archange; d’autres -établirent des confréries ou firent de pieuses fondations. La paroisse -du Sap, dans le diocèse de Séez, nous en offre un exemple remarquable. -En 1688, plusieurs bourgeois de cette localité, entreprirent un voyage -au sanctuaire «du bienheureux Archange saint Michel par esprit de -dévotion,» afin d’obtenir sa puissante protection «pendant et après le -cours de leur vie.» De retour au Sap, ils fondèrent «à l’honneur de -Dieu, sous les auspices et intercession» du glorieux Archange, «une -messe solennelle à diacre, sous-diacre et chappiers.» Elle devait être -célébrée tous les ans et à perpétuité le jour de la fête de saint -Michel, «le 16 octobre.» Cette messe était précédée d’une procession où -l’on chantait les litanies de tous les saints anges; elle se<span class="pagenum"><a id="page_341">{341}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_117"> -<a href="images/ill_131.jpg"> -<img src="images/ill_131.jpg" width="411" height="223" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig 117.—Médaille (face et revers) des membres de la confrérie de -Saint-Michel à Joseph-Bourg. </p> - -<p>Fig. 118.—Bourdon des processions solennelles (face et -revers) de la confrérie électorale de Saint-Michel, pour les agonisants, -érigée premièrement à Joseph-Bourg, en Bavière. 1693.</p> -</div> -</div> - -<p class="nind">terminait par le chant du <i>Libera</i> et la récitation du <i>Pater</i> pour les -fondateurs défunts, leurs parents et leurs amis. La solennité était -an<span class="pagenum"><a id="page_342">{342}</a></span>noncée par quatorze coups de cloche, suivis du carillon. Pour cette -fondation annuelle, les bourgeois du Sap versèrent entre les mains de -Jean Lesage, trésorier, la somme de cinquante livres. Les membres de la -confrérie devaient choisir tous les ans l’un d’entre eux pour «roy,» à -charge de présenter à la messe du 16 octobre un pain à bénir, avec deux -cierges blancs. Le roi veillait aussi à l’exécution des règlements et -poursuivait les membres qui voulaient s’y soustraire.</p> - -<p>Les autres confréries n’étaient pas moins prospères. Un ouvrage -intéressant, l’<i>Explication de l’institution des règles et des usages de -la confrérie électorale de Saint-Michel archange</i>, nous fournit des -détails curieux sur l’association érigée en 1693 pour les <i>agonisants</i> à -Joseph-Bourg en Bavière. Le but de l’œuvre était d’imiter la douceur et -l’humilité de Jésus-Christ en se dévouant au service des agonisants et -des défunts. La devise était le cri de guerre de saint Michel: <i>Quis ut -Deus!</i> L’esprit dont les confrères devaient donner l’exemple, était -exprimé par quatre lettres: F. P. P. F.: <i>force</i>, <i>piété</i>, -<i>persévérance</i>, <i>fidélité</i>. Un archichapelain, un prédicateur et deux -autres prêtres administraient la confrérie. Chaque membre devait porter -la médaille qu’il recevait le jour de son entrée dans l’association -(<a href="#fig_117">fig. 117</a>). Le costume variait selon les circonstances: il y avait -l’habit <i>solennel</i>, l’habit <i>ordinaire</i>, l’habit de <i>pénitence</i>, l’habit -de <i>funérailles</i>, l’habit de <i>pèlerinage</i> (fig. 114 à 129). Chacun de -ces costumes était accompagné d’une croix particulière comme marque -distinctive: la croix <i>double</i> pour l’habit solennel, la croix <i>simple</i> -pour l’habit ordinaire, la croix <i>recroisée</i> pour l’habit de pénitence, -la croix <i>orbée</i> pour l’habit de funérailles, la croix <i>en sautoir</i> pour -l’habit de pèlerinage. Tous les confrères portaient le bourdon à la main -(fig. 118). Cette pieuse association s’établit à Freisengen, à Bonne, à -Cologne, à Liège et en plusieurs autres localités; elle était très -florissante au commencement du dix-huitième siècle, et, en 1706, elle -recruta trois cent quatre-vingt-quinze membres dans la seule cité de -Lille. Elle comptait alors cent mille affiliés.</p> - -<p>Cependant, comme nous l’avons déjà dit, le culte de saint Michel trouva -des contradicteurs à cette époque. Des catholiques, par exemple à -Malines, avancèrent hardiment que le chef des anges en sa qualité de pur -esprit ne pouvait être représenté sous des formes sensibles, et<span class="pagenum"><a id="page_343">{343}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_119"> -<a href="images/ill_132-a.jpg"> -<img src="images/ill_132-a.jpg" width="386" height="224" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 119.—Pièces d’un habit de confrère.</p> - -<p>Fig. 120.—L’habit solennel.</p> -</div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_121"> -<a href="images/ill_132-b.jpg"> -<img src="images/ill_132-b.jpg" width="375" height="224" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 121.—L’habit ordinaire.</p> - -<p>Fig. 122.—L’habit de pénitence.</p> -</div> -</div> - -<p class="nind">qu’il n’était pas permis de porter son image en procession; d’autres, -parmi les protestants, osèrent nier l’existence personnelle de saint<span class="pagenum"><a id="page_344">{344}</a></span> -Michel, malgré l’enseignement unanime de l’Écriture sainte, de la -tradition et de la théologie. Bossuet dans son langage énergique vengea -le nom et la gloire du saint Archange: «Il ne faut point hésiter, -dit-il, à reconnaître saint Michel pour défenseur de l’Église, comme il -l’étoit de l’ancien peuple, après le témoignage de saint Jean... -conforme à celui de Daniel... Les protestants qui par une grossière -imagination</p> - -<div class="figcenter" id="fig_123"> -<a href="images/ill_133.jpg"> -<img src="images/ill_133.jpg" width="285" height="182" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 123.—L’habit de funérailles.</p> - -<p>Fig. 124.—L’habit de pèlerin.</p> -</div> -</div> - -<p class="nind">croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’ils donnent à ses saints et à -ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint -Michel soit dans l’Apocalypse Jésus-Christ même, le prince des anges, et -apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de -Dieu; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l’Écriture?»</p> - -<p>Les disciples de Luther et de Calvin essayèrent de faire disparaître -l’Archange en le confondant avec le Fils de Dieu. Les disciples de -Voltaire et de Rousseau devaient nier à la fois la divinité de -Jésus-Christ et l’existence de saint Michel.<span class="pagenum"><a id="page_345">{345}</a></span></p> - -<h4>III.<br /><br /> -LA DÉCADENCE ET LA CATASTROPHE DE LA RÉVOLUTION.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-a.png" -width="50" -alt="A" /></span><span class="smcap">a</span> -fin du siècle de Louis XIV, la France conservait encore son -prestige et occupait le premier rang parmi les nations chrétiennes; -cependant les nuages s’amoncelaient à l’horizon et des symptômes -alarmants faisaient craindre une grande catastrophe; les dissidences -religieuses, les passions politiques, et le débordement des mœurs -grandissaient de jour en jour et menaçaient d’engloutir l’Église et -l’État dans un commun naufrage. L’abbaye du Mont-Saint-Michel ne fut pas -la dernière à ressentir les effets de ces commotions violentes; et telle -fut toujours sa destinée dans le cours des siècles. Comme monument -national, elle a été soumise à toutes les vicissitudes dont la trame -souvent mystérieuse compose l’histoire de notre pays; comme centre de la -dévotion à saint Michel, elle a éprouvé le contre-coup de toutes les -luttes que le paganisme, l’hérésie et l’impiété ont dirigées contre -l’Église. Nous allons donc assister à une décadence dans ce siècle où le -sensualisme, comme une plaie hideuse, va s’étendre sur nos provinces et -envahir une grande partie du monde civilisé. De distance en distance, -nous verrons la cité de l’Archange jeter un dernier éclat; mais, -partageant enfin le sort de la France, elle disparaîtra pour un temps -sous le flot de la révolution.</p> - -<p>De 1703 à 1719, l’abbé commendataire qui avait succédé à Étienne le -Bailly de Hautefeuille, s’appelait Jean Frédéric Karq. Il était né à -Bamberg, en 1648. Jeune encore, il mérita la confiance de son évêque et -reçut le titre de doyen de Munich; il entra plus tard dans les conseils -intimes de l’électeur de Bavière, et fut nommé grand chancelier de -l’électeur de Cologne. Ses brillantes qualités et sa haute noblesse lui -valurent le titre «d’abbé très illustre.» A l’exemple de ses -prédécesseurs, il laissa aux religieux du Mont l’entière administration -du monastère et se montra pour eux d’une bonté vraiment paternelle; mais -il ne veilla pas aux intérêts de son abbaye et ne signala sa préla<span class="pagenum"><a id="page_346">{346}</a></span>ture -par aucun acte important. Une lettre datée du 8 avril 1706, et écrite à -Mabillon par le prieur Julien Doyte, nous révèle la véritable situation -du Mont-Saint-Michel à cette époque. Mabillon avait demandé le dessin de -l’abbaye avec les renseignements qui pouvaient lui servir pour ses -<i>Annales</i>. Julien Doyte lui écrivit à peu près en ces termes: «Je ne -sais si j’ai répondu à la lettre que Votre Révérence m’a fait l’honneur -de m’adresser au sujet de notre monastère. Dans le doute où je suis, -j’aime mieux lui écrire deux fois que de manquer à une. Je dois lui -avoir dit que j’ai cherché le dessin de notre abbaye fait par nos pères; -mais inutilement.» Il avouait ensuite qu’il n’avait personne assez -habile pour refaire ce travail; ce qu’il regrettait vivement, parce que -le Mont-Saint-Michel méritait sans contredit de figurer à la première -place dans l’œuvre du savant bénédictin. Il ajoutait plusieurs détails -dont voici les principaux: «La fontaine de Saint-Aubert est au bas d’un -grand escalier qui descend au pied de notre bâtiment sur la grève. Elle -se trouvait autrefois renfermée dans une tour que la mer a détruite; -c’est un grand puits élevé de quinze à vingt pieds de la grève. Au -premier étage de la Merveille sont de grandes salles voûtées; au -deuxième étage est le réfectoire, la cuisine, la salle des chevaliers, -au bout de laquelle est l’escalier qui descend à la fontaine de -Saint-Aubert; au troisième étage, est un dortoir avec le cloître; au -quatrième étage, un deuxième dortoir, au-dessus du premier, et surmonté -lui-même d’un cinquième étage, où est la <i>classe</i> d’un bout et de -l’autre un grenier.»</p> - -<p>A ces renseignements curieux, Julien Doyte en ajoutait d’autres qui -n’ont pas moins de valeur: «Du côté du midi, dit-il, on a joint à ce -bâtiment un autre petit corps de logis qui ne commence qu’au deuxième -étage, c’est-à-dire au plain-pied du réfectoire. Il y a quatre étages; -le premier sert de lavoir, le deuxième est la chambre des hôtes; les -autres n’occupent qu’une petite partie du bout du dortoir joignant le -cloître, parce que, s’ils s’étendaient tout le long du dortoir, ils en -déroberaient le jour et les <i>cellules</i> en seraient inutiles; ils en -occupent trois qui ne servent de rien. Le troisième étage est une -chambre commune et le quatrième, la bibliothèque. Il n’y a qu’une espace -de six à sept pieds entre le rond-point de l’église et ce petit corps de -logis qui sert<span class="pagenum"><a id="page_347">{347}</a></span> d’entrée au monastère.» Julien Doyte terminait sa lettre -en s’excusant de ne pouvoir contribuer à l’œuvre de Mabillon: «Il seroit -trop juste, ajoutait-il, que notre monastère contribuast à la gravure -des planches, et si j’en avois eu la nouvelle quand notre premier -procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de donner quelque chose à -votre révérence; mais il me seroit plus facile de tirer de l’eau de -notre rocher que de l’argent de nos officiers. Et en vérité, quand ils -le voudraient, ils ne le pourraient pas à présent; la <i>misère</i> est si -grande que cela passe l’imagination (Bibl. Nat., f. fr., n. 19,652).»</p> - -<p>Il faut conclure de cette lettre que le niveau des études avait déjà -baissé au Mont-Saint-Michel. Outre que le frère Doyte lui-même n’était -pas familier avec la langue française, il ne se trouvait pas dans le -monastère un homme capable de fournir à Mabillon le dessin qu’il</p> - -<div class="figcenter" id="fig_125"> -<a href="images/ill_135.jpg"> -<img src="images/ill_135.jpg" width="57" height="60" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 125.—Armoiries du Mont en 1733. Écu semé de -coquilles avec un chef de France timbré d’une mître et d’une crosse, -embrassé par deux palmes. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">désirait; toutefois, il existait encore une classe reléguée au dernier -étage, à côté du grenier. Nous voyons aussi combien est fausse l’idée -que plusieurs écrivains modernes se sont faite de la richesse des moines -du Mont-Saint-Michel. Les revenus de l’abbaye, il est vrai, atteignaient -encore le chiffre de quarante à cinquante mille livres; mais il fallait -en défalquer vingt-sept mille pour le titulaire de la commende, plus -douze à quatorze mille pour les charges annuelles. Si l’on ajoute à cela -les vexations de tout genre, les difficultés avec les fermiers, les -procès ruineux, on comprendra que la modicité des ressources fut plutôt -un écueil pour les religieux que le faste et l’opulence.</p> - -<p>De 1721 à 1766, un homme, issu d’une illustre famille, Charles-Maurice -de Broglie, quatrième fils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de -France, porta le titre de commendataire du Mont-Saint-<span class="pagenum"><a id="page_348">{348}</a></span>Michel, et en -perçut la mense abbatiale. Sa prélature, l’une des plus longues de cette -histoire, est loin d’être l’une des plus riches en souvenirs pour le -culte de l’Archange. Louis XV sembla marcher d’abord sur les traces de -ses glorieux ancêtres. Il reçut le collier de l’Ordre le 1ᵉʳ septembre -1715; l’année suivante, il chargea le maréchal d’Estrées de présider en -son nom les assemblées générales et d’user de toute son autorité pour -réformer les abus, faire observer les règlements et veiller à l’honneur -de la chevalerie; en 1722, il fit à l’église de Reims un présent digne -de la magnificence royale: «C’est, dit Piganiol, un soleil d’argent -doré, du poids de cent-vingt-cinq marcs;» il est soutenu par deux anges: -l’un, qui est saint Michel <i>protecteur</i> de la France, offre à Dieu -l’épée royale, et l’autre lui présente la couronne. Au milieu s’élève un -socle, auquel sont agrafés deux cartouches, ornés des armes de France et -remplis par l’inscription suivante: «Louis XV, roi de France et de -Navarre, couronné à Reims en la XIIIᵉ année de son âge et la VIIIᵉ de -son règne, le XXV d’octobre 1722, par Armand-Jules de Rohan, archevêque, -duc de cette ville, premier pair de France, fit au jour de son sacre ce -don à l’église de Reims.» Le monarque parut aussi s’intéresser au -Mont-Saint-Michel. Par ordre de Sa Majesté, le sieur de Caux, ingénieur -en chef sur les côtes de Normandie, fut chargé en 1731, de faire le -devis des réparations que nécessitait l’état des remparts. Ce devis -atteignit la somme de 37,146 livres que l’on préleva «sur tous les -habitants taillables des trois généralités de la Province.»</p> - -<p>Louis XV commit une faute regrettable en ouvrant de nouveau la prison -qui était restée fermée pendant une partie du règne précédent. Au mois -d’août 1745, Victor de la Castagne, connu sous le nom de Dubourg, fut -enfermé dans une cage de fer. Il appartenait à une famille catholique de -la ville d’Espalion en Rouergue, et avait reçu dans sa jeunesse une -éducation solide et brillante; mais il s’affilia plus tard à des -intrigues politiques, trahit la cause qu’il devait défendre, et mit sa -plume au service des cours étrangères. Retiré à Francfort, il composa -des libelles diffamatoires, et les répandit à profusion sous le titre du -<i>Mandarin</i> et de <i>l’Espion chinois</i>. Voltaire lui-même, dans ses -<i>remarques</i> sur les <i>mensonges imprimés</i>, le compte<span class="pagenum"><a id="page_349">{349}</a></span> parmi ces pauvres -scribes en robe de chambre et sans bonnet de nuit, sans meubles et sans -feu, qui compilent et qui altèrent des gazettes. Pendant son séjour au -Mont, il fut traité par les moines avec la plus grande humanité; le -sous-prieur le visita souvent et usa de son influence pour obtenir sa -liberté; afin de le préserver du froid et de l’humidité, il lui procura -une robe de calmande avec un gilet d’étoffe, et fit couvrir sa cage de -larges planches de bois. Dubourg fut insensible à toutes ces marques de -charité et ferma son cœur au repentir. Dans son désespoir, il refusait -de prendre toute nourriture, et les religieux, pour l’empêcher de mourir -de faim, lui faisaient avaler du bouillon «par force avec un entonnoir.» -Il mourut dans un accès de folie furieuse, la nuit du 26 au 27 août -1746. Nous voyons par là ce qu’il faut penser du roman inventé et -accrédité par un certain nombre</p> - -<div class="figcenter" id="fig_126"> -<a href="images/ill_136.jpg"> -<img src="images/ill_136.jpg" width="54" height="63" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 126.—Cachet de Ch. Maurice de Broglie, abbé -commendataire du Mont-Saint-Michel. 1765. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<p class="nind">d’auteurs modernes. Pour jeter l’odieux sur le règne de Louis XIV, ces -écrivains ont avancé que Dubourg, «protestant hollandais,» homme de -mérite et «patriote inflexible,» fut victime de la tyrannie du grand -roi. Afin de rendre le tableau plus émouvant, ils ont imaginé une lettre -touchante écrite par le prisonnier à son épouse et à ses enfants -«chéris» peu de jours avant sa mort; puis, comme dernier trait, ils ont -dépeint le malheureux expirant sur la paille, épuisé par cinq années de -souffrances, et «dévoré par les rats.» Or, nous l’avons vu, Victor de la -Castagne était né d’une famille catholique française; comme preuve de -son patriotisme, il avait vendu sa plume aux ennemis de la France; -interné au Mont plus de trente ans après la mort de Louis XIV, il y -mourut au bout d’une année de détention, non point dévoré par les rats, -mais emporté par un accès de<span class="pagenum"><a id="page_350">{350}</a></span> désespoir et de folie; de plus, il est -certain qu’il ne fut jamais marié.</p> - -<p>En 1776, le nombre des prisonniers s’élevait à dix-huit, dont trois -s’évadèrent à la faveur d’un incendie qui éclata dans le château. -L’année précédente, le trop célèbre Loménie de Brienne avait été nommé à -la commende du Mont-Saint-Michel, après la mort de Charles-Maurice de -Broglie; mais, trois ans plus tard, il échangea son abbaye pour le riche -monastère de Froidmont, au diocèse de Beauvais.</p> - -<p>Malgré ces épreuves, l’abbaye «<i>royale</i>» de Saint-Michel, comme elle -s’appelait alors, attirait toujours une multitude considérable de -pèlerins et un chroniqueur a pu dire en plein dix-huitième siècle: «Le -Mont-Saint-Michel est un des plus fameux pèlerinages de la France, -particulièrement pour les gens de basse naissance, qui y vont par -troupes en été.» Au mois de mai 1777, le comte d’Artois, qui devait -ceindre la couronne sous le nom de Charles X, et quelques mois après le -duc de Chartres, qui fut plus tard Louis-Philippe, visitèrent le Mont -dans un voyage qu’ils faisaient en Normandie et en Bretagne. Le comte -d’Artois ordonna la démolition de la fameuse cage, et le duc de Chartres -lui donna le premier coup de hache. Ces deux princes furent les derniers -qui courbèrent le front devant l’autel de l’Archange, avant la grande -<i>catastrophe</i>. Des confréries et des corporations avaient encore saint -Michel pour patron spécial; mais le nombre en diminuait peu à peu à -mesure que la révolution approchait. Les boulangers invoquaient déjà -saint Honoré; cependant ils n’oubliaient point leur premier chef. Ceux -des Andelys, par exemple, avaient toujours saint Michel pour patron. -L’ordre institué par Louis XI comptait parmi ses membres des hommes de -mérite; néanmoins l’esprit chevaleresque diminuait de plus en plus, et -désormais le collier était donné de préférence aux hommes qui se -distinguaient par leur savoir. Quelques confréries prirent des mesures -pour se maintenir dans leur ferveur primitive. Le 24 mai 1767, au retour -d’un pèlerinage au Mont-Saint-Michel, les membres de la confrérie de -Vimoutiers, au nombre de vingt-deux, s’engagèrent entre autres choses à -assister avec leur costume aux processions du saint sacrement «sous -peine de 12 sols,» à éviter dans les réunions toute parole blessante -«sous peine de 4 sols,» à faire dire chacun une messe pour les frères<span class="pagenum"><a id="page_351">{351}</a></span> -défunts, à tenir leur «pique bien propre et sans rouille sous peine de 2 -sols,» et enfin à ne pas faire servir les ornements de la compagnie à -des usages profanes «sous peine de 12 sols.»</p> - -<p>En 1787, le cardinal Louis-Joseph de Montmorency-Laval, évêque de Metz -et grand aumônier de France, reçut la commende du Mont-Saint-Michel, -dont il prit possession le 2 mai de l’année suivante. Cet illustre -rejeton d’une des plus anciennes familles du royaume devait clore la -liste des abbés, qui, pendant plus de huit siècles, gouvernèrent le -Mont-Saint-Michel. Il serait difficile de trouver dans l’histoire -profane une série d’hommes plus célèbres, plus influents, et, sauf de -rares exceptions, plus vertueux et plus fidèles à leurs devoirs. Un -passé si glorieux ne devait pas protéger l’abbaye royale contre les -envahissements et la barbarie de la Révolution. Dès l’année 1790, le -prieur, dom Maurice, comparut devant les officiers d’Avranches pour se -conformer à un édit de l’Assemblée nationale, et donner l’inventaire de -tous les biens meubles et immeubles que possédait le monastère. Le 12 -octobre de l’année suivante, 1791, les représentants du district -d’Avranches vinrent avec une voiture «chercher les trésors, diamants, -rubis et une partie des ossements de plusieurs saints qui étaient au -Mont-Saint-Michel.» Le même jour, le procureur-syndic fit enlever les -«calices, coupe, saint ciboire et soleil, avec trois mitres et ce qui -était précieux sans aucune réserve.» Le 21 et le 22 novembre, on fit -descendre la sonnerie de la tour, excepté le timbre de sauvetage et la -grosse cloche qui porte le nom de l’abbé Jean-Frédéric Karq. Les -habitants de Beauvoir échangèrent deux de ces cloches pour les leurs; -les habitants de Genets s’emparèrent des autres, le 22 décembre 1791. La -veille, deux commissaires d’Avranches avaient emporté «tous les titres -et papiers du chartrier et tous les ornements de la sacristie.» La ruine -était complète. Les beaux manuscrits du moyen âge, achetés à grands -frais et copiés avec soin, gisaient pêle-mêle dans une salle du -district, et les ossements des saints étaient dispersés ou détruits. Le -chef de saint Aubert lui-même n’échappa point au pillage, et la -montagne, que le bienheureux pontife avait choisie pour le lieu de son -repos, se vit dépouillée de son plus précieux trésor. (<i>Livre blanc de -la Commune du Mont-Saint-Michel.</i>)<span class="pagenum"><a id="page_352">{352}</a></span></p> - -<p>Ces désastres n’étaient que le prélude de scènes plus tristes et plus -sauvages. La convention enferma dans le château trois cents prêtres dont -la plupart étaient trop avancés en âge pour être déportés. Ils furent -traités avec la dernière barbarie. Non seulement ils étaient privés de -la nourriture nécessaire pour le soutien d’une vie chancelante et -épuisée par la souffrance; mais on voulut aussi leur enlever la -consolation suprême que le captif trouve dans la prière. D’après un -ordre émané de l’autorité supérieure, le comité républicain s’empara de -tous les bréviaires des prisonniers, à l’exception d’un seul qui échappa -aux perquisitions les plus minutieuses; encore celui-ci fut-il rongé par -les rats pendant la nuit. Les membres de la commission ne montrèrent pas -moins d’ignorance que de cruauté. Ayant mis la main sur un Homère -imprimé en grec, ils jugèrent que l’Iliade était un livre de prières et -que la gravure du poète placée au frontispice devait être l’image d’un -saint; en conséquence, ils se saisirent du volume. D’autres, non moins -avisés, prenaient saint Michel pour le génie de la liberté; ce qui, -paraît-il, les empêcha de détruire sa statue en quelques localités. Le -casque de l’Archange leur semblait être le bonnet phrygien; la balance -et l’épée représentaient à leurs yeux la justice et la force du peuple; -le dragon palpitant sous les pieds du céleste vainqueur était pour eux -le symbole et l’image de la tyrannie, c’est-à-dire de la royauté.</p> - -<p>Parmi les nobles victimes entassées au Mont-Saint-Michel figuraient le -curé d’Avranches, nommé Pierre Cousin, Guillaume David, Georges Durel, -Jacques Antoine Joubert, Osouf, prêtre de Cametours, et Denys, grand -chantre de la cathédrale d’Avranches. Dans un seul jour la gendarmerie -de Coutances conduisit cinquante et un ecclésiastiques au -Mont-Saint-Michel. La cité de l’Archange portait alors le nom dérisoire -de <i>Mont-Libre</i>, et le drapeau rouge fut arboré sur une tour qui prit le -nom de <i>Tour de la Liberté</i>. Le 21 novembre 1793, les Vendéens -marchèrent sur Granville. «Un détachement de cavalerie se porta au -Mont-Saint-Michel et délivra les prêtres qu’on avait entassés dans la -forteresse; ils avaient eu tant à souffrir que la plupart se trouvèrent -hors d’état de suivre leurs libérateurs.» Les Vendéens, que le <i>Livre de -la commune du Mont</i> appelle «des brigands,» détruisirent<span class="pagenum"><a id="page_353">{353}</a></span> l’arbre -«chéri» de la liberté, s’emparèrent des clefs de la ville et couchèrent -au Mont. Le lendemain et les deux jours suivants, ils enclouèrent les -canons après avoir jeté les boulets dans les grèves, abattirent les -pavillons et les emportèrent, à l’exception du drapeau rouge.</p> - -<p>Le départ des Vendéens laissa le Mont-Saint-Michel au pouvoir de la -Révolution. Il est difficile de se figurer quel spectacle offrit dès -lors cette cité autrefois si brillante. Des mains sacrilèges avaient -pillé le trésor de la basilique; le cloître, habité naguère par les -enfants de saint Benoît, servit d’asile aux débris de nos guerres -civiles; la cité des reliques et des livres était transformée en -<i>prison</i> d’État; les louanges de Dieu ne retentissaient plus sous les -voûtes de la basilique; les prêtres et les religieux qui avaient habité -le Mont depuis la prélature du cardinal de Montmorency, étaient morts ou -dispersés. De ce nombre étaient J. B. Mazier, curé de la paroisse, et -Pierre-François Morilland, son vicaire; dom François Maurice, prieur de -l’abbaye, et son frère; Michel Pichonnier, sous-prieur, et les religieux -Lamy, Suhard et La Tour, dom Carton, cellérier, dom Dufour, ancien -professeur de théologie, et quelques autres qui nous sont inconnus. -Désormais la catastrophe semblait irrémédiable, et l’œil, en plongeant -dans l’avenir, ne pouvait entrevoir le jour de la restauration; -cependant tout espoir n’était pas éteint au fond des cœurs, et saint -Michel veillait toujours sur son moutier et sur la France.</p> - -<p>De 1793 à 1863, c’est-à-dire pendant une captivité de 70 ans, plus de -quatorze mille détenus gémirent dans la prison du Mont-Saint-Michel. La -cité radieuse du moyen âge offrait l’aspect d’un cadavre mutilé; les -trois dernières travées de la nef romane et la belle façade de Robert de -Torigni étaient remplacées par le portail grec, «dont le seul mérite est -de rendre complet le cours d’architecture, qu’on peut suivre au -Mont-Saint-Michel.» Au sommet de l’édifice que dominait autrefois -l’image de l’Archange, le Directoire fit placer un télégraphe pour -correspondre à la ligne de Brest à Paris. La milice, qui faisait la -garde sur la côte, fermait l’entrée de la ville aux visiteurs et isolait -les malheureux captifs de toute communication avec le dehors. Cette -surveillance devint encore plus active après le décret de 1799.<span class="pagenum"><a id="page_354">{354}</a></span> -L’administration centrale de la Manche, irritée d’apprendre que Jacques -des Touches avait été délivré de la prison de Coutances, ordonna -d’employer «des précautions multiples et journalières» afin d’empêcher -l’évasion «de plusieurs chouans détenus» dans les cachots du -«Mont-Libre.»</p> - -<p>Napoléon ne montra ni plus de respect pour l’abbaye, ni plus de goût -pour les chefs-d’œuvre du génie chrétien. En vertu d’un décret du 6 -juin, publié le 12 du même mois et signé par le comte Daru, ministre -secrétaire d’État, l’empereur ordonna de conserver «la <i>maison de -force</i>» du Mont-Saint-Michel; en même temps il enjoignit au département -de se charger des frais de réparation et d’y consacrer immédiatement une -somme de 20,000 francs. En 1814, monsieur Demons, curé de Cherbourg, se -munit d’une lettre du sous-préfet d’Avranches et d’un laisser-passer du -maire de la ville, et se présenta au concierge du château, qui le reçut -avec politesse et lui permit de visiter la prison. Le nombre des détenus -s’élevait alors à deux cents; les hommes travaillaient dans la salle des -chevaliers et les femmes dans le réfectoire des moines; leur occupation -principale était «la filature du coton.» On avait vendu les fameuses -stalles du chœur et la basilique était dépouillée de ses ornements les -plus précieux. Monsieur Demons sortit l’âme brisée de douleur et les -yeux mouillés de larmes. L’avénement de Louis XVIII sur le trône de -France laissait espérer des jours meilleurs pour le sanctuaire où tant -de rois étaient venus placer leur couronne sous la protection de -l’Archange; mais le monarque n’imita pas ses ancêtres, et, cédant aux -vues d’une politique toute humaine, il infligea une nouvelle flétrissure -à l’ancienne abbaye. En vertu d’un décret donné au «château des -Tuileries,» le 2 avril 1817, et publié le 6 du même mois avec la -signature de Laîné, ministre de l’intérieur, secrétaire d’État, le -Mont-Saint-Michel fut constitué «maison de force» pour les individus -«des deux sexes» condamnés à la peine des travaux forcés. Le même décret -portait que le Mont serait pareillement affecté «aux condamnés à la -déportation,» jusqu’à leur départ pour une destination définitive. -L’ordonnance royale prescrivait en même temps d’installer de nouveaux -ateliers dans l’abbaye, afin de procurer du travail aux prisonniers. Des -religieuses connues pour leur dévouement, les Filles de la Sagesse<span class="pagenum"><a id="page_355">{355}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_127"> -<a href="images/ill_137.jpg"> -<img src="images/ill_137.jpg" width="448" height="251" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 127.—Incendie du Mont-Saint-Michel, le 23 octobre -1834. Dessin de M. H. Scott, d’après un croquis du temps.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_356">{356}</a></span></p> - -<p class="nind">de Saint-Laurent-sur-Sèvre, furent chargées du soin des malades et des -infirmes. L’administration générale du Mont-Saint-Michel fut confiée à -des directeurs dont un certain nombre négligèrent les réparations les -plus urgentes, ou mutilèrent les plus belles parties de la Merveille et -de la basilique. La nef romane avec plusieurs chapelles, le réfectoire, -le cellier, l’aumônerie furent divisées en deux ou trois étages, pour -servir de salle à manger, de dortoirs et d’ateliers; la sacristie -actuelle était alors une cuisine et le bras du transept que les pèlerins -ont décoré de bannières et d’oriflammes, fut longtemps encombré de -malheureux captifs qui traînaient aux pieds de lourdes chaînes de fer. -Il n’est pas sans utilité de parcourir la liste des prisonniers qui ont -été détenus à cette époque au Mont-Saint-Michel. Les nombreuses victimes -de 1793 furent remplacées par Chastenaix, le Moine et la Houssaye, chefs -de l’armée royaliste. Le pamphlétaire Babœuf, le sabotier Mathurin -Bruno, qui se disait Louis XVII, fils du roi martyr, et Le Carpentier, -conventionnel et régicide, subirent tour à tour les rigueurs de la -captivité. Bientôt Colombat, Blanqui, Stuble et Barbès expièrent dans -les cellules du château le sang répandu sur les barricades de Juillet. -Quel singulier contraste dans ces destinées et quelle étrange -vicissitude dans ces phases de nos révolutions!</p> - -<p>Le Mont-Saint-Michel subit un désastre d’une autre nature. En 1834, un -incendie se déclara dans la nef de l’église, sur le minuit; bientôt le -feu détruisit les ateliers «de chapeaux» et gagna la toiture. Des -flammèches emportées par le vent tombaient dans la ville et jusque sur -les grèves. Pendant cette nuit lugubre, le directeur de la maison -centrale, le curé de la ville, la garnison, les détenus eux-mêmes -rivalisèrent de zèle et de dévouement (<a href="#fig_127">fig. 127</a>). L’aumônier, monsieur -l’abbé Le Court, montra tant «d’habileté, de sang-froid et de courage,» -qu’il parvint à circonscrire le foyer de l’incendie. Sa belle conduite -lui mérita la croix d’honneur.<span class="pagenum"><a id="page_357">{357}</a></span></p> - -<h4>IV.<br /><br /> -LA RESTAURATION DU MONT-SAINT-MICHEL.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">’accident</span> de 1834 fut comme le signal d’une résurrection. Les ruines -amoncelées par l’incendie nécessitèrent une restauration matérielle, et -celle-ci fut le prélude de la restauration religieuse. Le gouvernement -fit reconstruire les trois derniers piliers de la nef romane, du côté du -Midi. Un artiste breton, M. Barré, orna d’un bas-relief le tympan de la -porte ogivale, qui donne sur le Saut-Gautier. Ce bas-relief représente -<i>la Vision de saint Aubert</i>. L’Archange au visage sévère et aux ailes -déployées apparaît au pontife et lui fait à la tête une profonde -cicatrice. Ce travail a été beaucoup vanté, mais il ne paraît point -mériter sa réputation; l’artiste n’a pas assez tenu compte de la vérité -historique; la pose de l’Archange est trop raide et son geste un peu -risqué. Un prisonnier sculpta le maître-autel de la basilique d’après un -dessin de M. Théberg, architecte. Celui-ci, de concert avec M. Marquet, -employa les ressources dont il disposait à faire les réparations les -plus nécessaires dans l’église et le château.</p> - -<p>L’heure fixée par la Providence était sonnée. La prison fut supprimée -par un décret du 20 octobre 1863, et les détenus quittèrent bientôt le -Mont-Saint-Michel pour aller reprendre leurs fers à Beaulieu et à -Fontevrault; ensuite l’abbaye fut cédée à l’administration des domaines, -qui, par un bail en date du 31 mars 1865, loua les bâtiments à Mgr -Bravard, évêque de Coutances et Avranches; enfin au mois d’avril de -l’année 1867, une colonie de religieux de Saint-Edme partait de Pontigny -et venait prendre possession du Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>Quelques années à peine se sont écoulées depuis cette restauration -religieuse, et déjà la cité de l’Archange n’a plus le même aspect; les -métiers qui encombraient les bâtiments, les étages qui déshonoraient -l’église et la Merveille, sont enlevés; partout l’ordre se rétablit, les -ruines disparaissent et la montagne se transforme. Aujourd’hui,<span class="pagenum"><a id="page_358">{358}</a></span> comme -autrefois, la mère de Dieu et le prince de la milice céleste prennent -possession de cette basilique où la piété de nos pères aimait à les -invoquer. Depuis 1868, une statue de la Vierge remplace</p> - -<div class="figcenter" id="fig_128"> -<a href="images/ill_139.jpg"> -<img src="images/ill_139.jpg" width="283" height="335" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 128.—Porte du roi en 1835; d’après un dessin du -<i>Charivari</i>.</p></div> -</div> - -<p class="nind">dans la crypte des Gros-Piliers l’ancienne image de -Notre-Dame-sous-Terre; en même temps le transept nord de l’église a son -autel dédié à l’Archange, et sert de chapelle pour les pèlerinages.<span class="pagenum"><a id="page_359">{359}</a></span></p> - -<p>Par un décret du maréchal de Mac-Mahon, en date du 20 avril 1874, la -propriété domaniale de l’abbaye du Mont-Saint-Michel est affectée au -service des monuments, pour en assurer la conservation. Depuis ce jour -les travaux de restauration se continuent sous la direction d’un habile -architecte attaché à la commission des monuments historiques. La vaste -plate-forme qui regarde la mer à l’ouest de la montagne, avait beaucoup -souffert des injures du temps, et menaçait de s’affaisser du côté de -l’hôtellerie. Un solide contre-fort a prévenu ce malheur. Le</p> - -<div class="figcenter" id="fig_129"> -<a href="images/ill_140.jpg"> -<img src="images/ill_140.jpg" width="291" height="156" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 129.—Vue du Mont-Saint-Michel en 1845; d’après une -lithographie de <i>L’Artiste</i>.</p></div> -</div> - -<p class="nind">pavé de la même plate-forme a été réparé dans le courant de l’année -1875. La tradition rapportait que sous les dalles, à la place des -dernières travées de l’église, reposaient d’illustres personnages parmi -lesquels on citait Ranulphe de Baveux, Bernard le Vénérable, Geoffroy, -Robert de Torigni, Martin, Raoul de Villedieu, Richard Toustin, -Guillaume du Château, Geoffroy de Servon. Les historiens ne s’étaient -pas trompés. Sous les moellons de pierre, devant le nouveau portail, on -a trouvé les restes vénérables de plusieurs moines avec des débris -d’ornements. Bientôt les fouilles ont mis à nu les fondations de -l’église primitive, et il a été facile de reconnaître la base des -colonnes qui soutenaient la tour de l’Horloge, l’ancien portail, et la -tour des Livres. Là, sous les degrés de la porte principale, on a -découvert, le 30 août<span class="pagenum"><a id="page_360">{360}</a></span> 1875, un sarcophage contenant le corps d’un abbé -revêtu de ses ornements pontificaux, «noircis et comme brûlés par le -temps:» à sa droite se trouvait une crosse en bois surmontée d’une -volute de plomb, et sur le crâne était placé un disque en métal, avec -les inscriptions suivantes: «Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce -lieu.» «Il a gouverné ce monastère l’espace de trente-deux ans et en a -vécu quatre-vingts.» A côté, dans un autre cercueil de bois réduit en -poussière, on a aussi découvert les ossements d’un abbé, avec la volute -en plomb d’une crosse et une plaque de même métal portant cette -inscription: «Ici repose Martin <i>de Furmendeio</i>, abbé de ce lieu.» Au -milieu des disques de plomb, une main s’appuie sur une croix pattée à -branches égales et s’étend pour bénir. Il est impossible d’en douter, -nous sommes en présence des restes glorieux de Robert du Mont et de -Martin, son successeur (<a href="#fig_130">fig. 130</a>). La commission des monuments -historiques continuera, nous l’espérons, l’œuvre qu’elle a entreprise, -et pour laquelle elle a su choisir un homme à la hauteur d’une tâche qui -demande tant de connaissances, d’habileté et de persévérance.</p> - -<p>Si la <i>restauration matérielle</i> a déjà procuré d’heureux résultats, que -dire des fruits abondants que la <i>restauration religieuse</i> a produits -dans le court espace de douze à treize ans? L’orphelinat qui occupe -l’ancienne caserne, auprès de la tour Gabrielle, donne un asile sûr à -une trentaine de petits enfants confiés aux soins maternels des -religieuses de la Miséricorde, et offre tous les charmes de la solitude -aux dames qui veulent se recueillir dans la retraite, loin de -l’agitation du monde. L’Archange, protecteur de l’Église et de la -France, conducteur et peseur des âmes, est honoré de nouveau sous les -titres que nos pères lui donnaient. Une confrérie a été instituée sous -son nom dans le but d’appeler la protection du ciel sur l’Église, le -souverain pontife et la France, d’obtenir la grâce d’une bonne mort et -de hâter la délivrance des âmes du Purgatoire. L’immortel Pie IX, non -content de l’approuver, l’a enrichie des faveurs les plus précieuses, et -déjà, grâce au dévouement des zélateurs et des zélatrices, elle compte -ses membres par milliers et se répand chaque jour dans toutes les -contrées du monde catholique. Le mois d’octobre de l’année 1875 a vu -éclore sous les ailes de l’Archange une œuvre destinée à faire revivre -les «<i>alumnats</i>» du<span class="pagenum"><a id="page_361">{361}</a></span> moyen âge: une école apostolique a été ouverte sous -la direction du R. P. Robert. Le nombre des petits apôtres était de -douze d’abord; il est aujourd’hui de dix-sept; il augmentera encore et -les disciples de saint Michel travailleront un jour à répandre le culte -de leur céleste protecteur et à faire connaître les gloires de la sainte -montagne, sur laquelle ils auront passé les plus belles années de leur -vie.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_130"> -<a href="images/ill_141.jpg"> -<img src="images/ill_141.jpg" width="296" height="210" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 130.—Aspect de la grande plate-forme à l’ouest, en -1875, lors de la découverte du tombeau de Robert de Torigni.</p></div> -</div> - -<p>Le culte de saint Michel n’était pas entièrement aboli depuis les jours -néfastes de la Révolution; il avait survécu à tous nos désastres, et la -dévotion envers le grand Archange vivait toujours dans le cœur des -véritables Français; elle s’était même plus d’une fois manifestée dans -les heures d’angoisses et dans les calamités, comme au milieu des joies -et des réjouissances publiques. «En 1820, après l’assassinat du duc de -Berry, dit M. de Badts de Cugnac, de toutes parts des neuvaines furent -faites en l’honneur de saint Michel. Le 29 septembre, jour même de la -fête de l’Archange, naissait le duc de Bordeaux, appelé l’enfant<span class="pagenum"><a id="page_362">{362}</a></span> du -miracle.» En mémoire de cet événement on fit frapper une médaille qui -représente sur un lit d’une forme antique, une femme offrant à l’amour -de la France son enfant éclairé d’un rayon du ciel; à ses côtés est le -buste du duc de Berry; la face porte: «Dieu nous l’a donné.»—«Nos cœurs -et nos bras, sont à lui;» le revers, sur lequel on lit la date du 29 -septembre, présente l’image de l’archange saint Michel terrassant le -diable, sous la figure d’un monstre moitié homme, moitié dragon. Ici, -Lucifer personnifie la révolution armée du poignard de Louvel d’une main -et portant de l’autre une torche incendiaire; son céleste vainqueur, -l’ange tutélaire de la France, tient le bouclier crucifère et manie le -glaive flamboyant (<a href="#fig_132">fig. 132</a>). La Restauration avait même essayé de faire -revivre l’ancienne chevalerie. En 1816, Louis XVIII rappela que l’ordre -de Saint-Michel était spécialement destiné à servir de récompense et -d’encouragement aux Français, qui se distingueraient dans les lettres, -les sciences et les arts, ou par des découvertes, des ouvrages et des -entreprises utiles à l’État. Le 30 mai 1825, il y eut à Reims une -réception solennelle après le sacre de Charles X, et le 29 septembre de -l’année suivante le chapitre général fut convoqué; mais à partir de la -révolution de Juillet, l’ordre n’a plus existé que de nom, et son -dernier représentant est mort depuis quelques années.</p> - -<p>Chez les autres nations, le nom de saint Michel n’a jamais été non plus -complètement livré à l’oubli. La Bavière conserve toujours l’ordre du -<i>Mérite</i>, fondé par Joseph Clément sous le patronage de l’Archange, pour -soutenir la religion catholique, défendre l’honneur de Dieu et secourir -les défenseurs de la patrie. En vertu d’un décret publié le 30 mai 1877, -la reine d’Angleterre autorise l’admission de membres extraordinaires -dans les ordres de Saint-Michel et Saint-Georges; elle nomme en même -temps le prince de Galles grand-croix et le duc de Cambridge grand -maître et principal chancelier. Les mahométans connaissent aussi le nom -du puissant Archange et lui attribuent la fonction de secrétaire de la -Divinité. L’Allemagne possède des confréries érigées sous le vocable de -saint Michel, et la capitale de l’Autriche vient d’envoyer aux obsèques -de Pie IX une députation prise parmi les membres de l’une de ces pieuses -associations; l’immortel pontife s’est toujours montré lui-même le dévot -serviteur de l’Archange, et le seul<span class="pagenum"><a id="page_363">{363}</a></span> ornement de sa chambre mortuaire -était une pendule surmontée d’une statuette du vainqueur de Satan, avec -une croix et quelques cierges.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_131"> -<a href="images/ill_142-a.jpg"> -<img src="images/ill_142-a.jpg" width="55" height="54" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 131.—Petite médaille d’argent frappée à la -naissance du duc de Bordeaux.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_132"> -<a href="images/ill_142-b.jpg"> -<img src="images/ill_142-b.jpg" width="257" height="121" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 132.—Médaille commémorative (face et revers) de la -naissance du duc de Bordeaux.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_133"> -<a href="images/ill_142-c.jpg"> -<img src="images/ill_142-c.jpg" width="172" height="175" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 133.—Autre médaille frappée à la naissance du duc -de Bordeaux.</p></div> -</div> - -<p>Enfin, nos généreux missionnaires, à l’exemple de saint François Xavier, -placent leurs travaux sous la protection de l’ange vainqueur du -paganisme; ils propagent son culte en Afrique, en Asie, en Amérique,<span class="pagenum"><a id="page_364">{364}</a></span> en -Océanie; partout ils dressent des autels en son honneur, dans les -remparts d’Alger comme sur les montagnes du Nouveau-Monde; partout ils -l’appellent à leur secours dans les circonstances difficiles: En ce -moment, écrivait au mois de septembre 1868 un missionnaire des îles -Gambier, «nous faisons une neuvaine à saint Michel, le glorieux -protecteur de nos missions, pour demander la cessation du fléau,» qui -désole le pays.</p> - -<p>Aujourd’hui comme autrefois, le triomphe de l’Archange et le -développement de son culte semblent attachés, en partie du moins, à la -destinée du mont Tombe; aussi l’aurore de la résurrection fut saluée -avec bonheur et l’année 1865 vit s’ouvrir de nouveau l’ère des grands -pèlerinages. Comme au temps d’Aubert, Avranches donna l’exemple; les -trois paroisses de la ville arrivèrent au Mont le 17 mai: «cette -procession, dit un historien, eut un cachet particulier: elle fut une -réparation éclatante des profanations impies de la fin du dernier -siècle, en reportant quelques-unes des saintes reliques que des mains -fidèles étaient parvenues à soustraire au pillage de la Terreur.»</p> - -<p>L’année suivante, le souverain pontife accorda pour dix ans une -indulgence plénière annuelle à tous ceux qui visiteraient le sanctuaire -de l’Archange et rempliraient les conditions accoutumées. La bénédiction -de Pie IX porta ses fruits; des pèlerins nombreux accoururent de tous -les points de la France. La fête du Iᵉʳ août réunit dans la basilique un -archevêque, trois évêques, l’abbé de Bricquebec, plusieurs prêtres et un -grand concours de fidèles.</p> - -<p>Le 24 septembre 1867, monseigneur Bravard, accompagné de l’évêque -préconisé de Gap, «d’une centaine de prêtres et de trois cents autres -pèlerins,» venait déposer dans le trésor de l’Église les reliques et les -souvenirs que Pie IX avait accordés au sanctuaire de l’Archange. Le 16 -octobre de la même année, l’anniversaire de la dédicace fut célébré avec -une pompe exceptionnelle. Au défilé de la procession, huit petits -orphelins, en soutane et en barrettes blanches, ouvraient la marche; -venaient ensuite cent cinquante prêtres, le R. P. abbé de la Trappe, -l’évêque préconisé de Gap, l’évêque de Coutances en habits pontificaux, -les évêques de Bayeux, d’Évreux et d’Orléans; l’archevêque de Rouen -précédé de la croix métropolitaine et<span class="pagenum"><a id="page_365">{365}</a></span> revêtu de ses insignes fermait la -marche. Son Éminence, le cardinal de Bonnechose, monseigneur Dupanloup -et monseigneur Bravard prirent la parole en ce beau jour et rappelèrent -à la foule attentive l’origine, les péripéties et la restauration du -Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>La campagne de 1870 fut comme le dernier signal du réveil. L’évêque de -Coutances et Avranches s’engagea par un vœu solennel à élever un -monument à la gloire de l’Archange, si son diocèse était préservé de -l’invasion prussienne; l’ennemi vint sur les limites de la Manche, mais -il n’y pénétra pas. Fidèle à sa promesse, monseigneur Bravard fit élever -dans son église cathédrale une statue de saint Michel terrassant le -dragon. Depuis cette époque les grands pèlerinages n’ont été interrompus -que pendant les mois d’hiver. Dans le cours de l’année 1873, trois fois -la ville de Laval a envoyé «un essaim nombreux de fidèles à la sainte -basilique. Ils étaient plus de sept cents au premier départ, la poitrine -ornée de la croix de Pie IX, et du coquillage traditionnel. Douze -détonations annonçaient leur entrée dans l’enceinte des remparts.» -Versailles, Vitré, Dol, Paris, Rouen et plusieurs autres villes de -France eurent aussi leur manifestation solennelle. Dans la seule journée -du 18 septembre, plus de quatre mille pèlerins remplirent les nefs de -l’église. Le samedi 20 septembre 1873 fut le jour des zouaves -pontificaux. Ils vinrent en grand nombre avec leur brave général, le -baron de Charette, retremper sur l’autel de l’Archange l’épée qu’ils -avaient si vaillamment portée pour la cause de l’Église et de la France. -Des contrées éloignées ont envoyé de pieuses caravanes au -Mont-Saint-Michel; les pèlerins de Niort et de Poitiers y sont venus -sous la conduite du R. P. Briant; l’Angleterre, l’Italie et d’autres -nations voisines ont été représentées dans la basilique du mont Tombe.</p> - -<p>Grâce à la générosité de ces pieux visiteurs, la chapelle du pèlerinage, -qui occupe le transept nord, a été pavoisée de bannières et d’oriflammes -aux couleurs variées. Le sanctuaire, la chapelle de -Notre-Dame-des-Anges, et la crypte des Gros-Piliers ont été enrichis -d’ornements précieux; des lampes brûlent jour et nuit devant l’autel de -la Vierge et la statue de l’Archange; des épées et des croix d’honneur -sont suspendues en ex-voto aux murs de l’église. Un autel couvert de<span class="pagenum"><a id="page_366">{366}</a></span> -lames d’argent et de pierres précieuses occupe le fond du sanctuaire où -des pèlerins viennent s’agenouiller chaque jour. Le trésor placé dans -une chapelle du rond-point reçoit tous les ans de nouvelles reliques, et -bientôt, il faut l’espérer, les derniers vestiges de la catastrophe -auront disparu.</p> - -<h4>V.<br /><br /> -LE COURONNEMENT DE SAINT MICHEL ARCHANGE.</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> triomphe de l’Archange n’était pas complet. Le souverain Pontife -accorde parfois aux sanctuaires les plus vénérés du monde catholique une -faveur d’un prix inestimable; il couronne l’image que les pèlerins -entourent de respect, et devant laquelle ils se prosternent pour prier. -Depuis 1873, la chapelle de l’Archange possédait une statue représentant -la victoire de saint Michel sur le dragon infernal; mais cette image -n’avait pas obtenu les honneurs du <i>couronnement solennel</i>. L’heure -paraissait favorable. Le glorieux pontife, qui occupait la chaire de -Pierre, désirait voir la dévotion au prince de la milice céleste prendre -de nouvelles racines dans les âmes, et, le 16 septembre 1874, il avait -publié par l’organe du cardinal Patrizzi l’<i>invito sacro</i> dont voici la -traduction:</p> - -<p>«Nous devons certainement vénérer toute supériorité angélique; mais il -faut honorer avec une grande dévotion celui qui, dans ces hautes -sphères, mérita d’être le chef de la milice céleste. Bien que l’Église -catholique vénère, exalte et prie tous les bienheureux anges du -Seigneur, elle a toujours voulu distinguer entre eux, en honneur et -affection, le glorieux archange saint Michel, que les saintes Écritures -et les saints Pères nous désignent comme le principal défenseur des -droits divins contre le premier rebelle et les autres anges coupables, -qui eurent le malheur de le suivre dans sa révolte. Rome, qui a toujours -donné l’exemple de la vraie piété à l’Univers catholique, a témoigné, en -tous temps, le plus grand respect et la plus grande dévotion à -l’invincible archange saint Michel; car non seule<span class="pagenum"><a id="page_367">{367}</a></span>ment elle éleva à -Dieu, en l’honneur et sous le vocable de saint Michel, plusieurs temples -qui sont à la fois des monuments de confiance et d’actions de grâces, -mais encore elle établit deux fêtes solennelles en l’honneur du -bienheureux Archange, et celle que nous allons célébrer le 29 septembre -est une des fêtes de précepte de l’Église romaine. Par la volonté du -saint-père, et, selon l’usage établi depuis quinze ans, nous ordonnons -un triduum pour obtenir, par l’intercession des saints Anges, la force -et le courage contre les puissances des ténèbres, auxquelles, par une -longue suite de vicissitudes malheureuses, il est maintenant permis de -se déchaîner plus que jamais, pour éprouver et exercer les bons et pour -le malheur de toute la famille humaine..... La solennité de la fête -anniversaire de l’archange saint Michel, qui, en soutenant les droits de -Dieu, vainquit Lucifer et dissipa ses malins artifices, nous fournit un -motif de mentionner les autres moyens infernaux dont on se sert -aujourd’hui pour séduire et perdre les âmes par la lecture des mauvais -livres, et particulièrement par les mauvais journaux, dans lesquels on -insinue des maximes contraires à la religion et à la morale, et où, en -mille manières, on tente de combattre l’Église de Jésus-Christ. -Rappelez-vous, ô Fidèles, la lettre que le saint-père voulut bien nous -adresser à ce propos, en date du 30 juin 1871, et que nous publiâmes -alors. Dans cette lettre, la lecture de ces journaux est défendue sous -peine de péché grave, comme étant extrêmement dangereuse pour les âmes, -à cause du péril prochain qu’il y a de se pervertir..... Sacrifiez donc, -ô fidèles, à un strict devoir de conscience chrétienne, toute espèce de -curiosité ou de prétendue nécessité qui vous pousse à lire les journaux, -et avec cette maxime vaillante par laquelle le grand Archange renversa -jadis Satan: <i>Quis ut Deus!</i> préférez l’observance de la loi à toute -satisfaction et ne vous exposez jamais au danger fatal de vous perdre -éternellement.»</p> - -<p>Au mois de mai de l’année suivante, le R. P. Robert prenait le chemin de -Rome avec le supérieur général des religieux de Saint-Edme, le T. R. P. -Boyer. Les deux missionnaires remirent entre les mains de Pie IX un -album contenant les principales vues du Mont-Saint-Michel, et -préparèrent la grande œuvre qu’ils méditaient de<span class="pagenum"><a id="page_368">{368}</a></span> concert avec -monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches. Ensuite ils traversèrent -l’Italie méridionale pour aller faire un pèlerinage au monte Gargano. -Ainsi se sont perpétuées d’âge en âge les relations de fraternité, qui, -dès l’origine, unissaient les deux principaux sanctuaires de l’Archange. -Quelques semaines plus tard, monseigneur l’évêque adressait au souverain -pontife la supplique suivante:</p> - -<div class="blockquot"><p class="indd"> -«Très Saint Père,<br /> -</p> - -<p>«Jean-Pierre, évêque de Coutances et Avranches, humblement -prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie avec instance de -daigner, par un privilège spécial, décorer d’une couronne d’or la -statue d’argent de l’Archange saint Michel, vénérée dans l’église -du mont Tombe, au péril de la mer, et élevée par sa piété avec le -concours des fidèles de son diocèse. Cette montagne, très saint -Père, consacrée par l’apparition du glorieux Archange, illustrée -par des prodiges et des miracles pendant plus de treize siècles, -enrichie par vos prédécesseurs d’indulgences et de privilèges -nombreux, est aujourd’hui visitée par une foule innombrable de -pèlerins venus de tous les pays de l’Europe, afin de solliciter la -force de Dieu et la grâce du salut. Elle recouvrera son ancienne -splendeur, et verra se ranimer de plus en plus dans son sanctuaire -la piété des fidèles envers le chef de la milice céleste, si Votre -Sainteté, accueillant favorablement nos vœux les plus ardents, veut -bien daigner, de sa très auguste main, orner la dite statue d’une -couronne d’or.» </p></div> - -<p>La supplique de monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches a reçu de -Pie IX un accueil favorable. Dans l’audience du 23 juin 1875, l’auguste -pontife a décerné les <i>honneurs du couronnement</i> à l’image vénérée qui -représente la victoire de saint Michel sur les puissances de l’abîme. A -cette nouvelle, la France catholique a tressailli; des voix nombreuses -se sont élevées dans la presse pour applaudir à la décision de Pie IX; -parmi les serviteurs de l’Archange, les uns se sont empressés d’offrir -leur concours pour organiser la fête, les autres ont fourni l’or, -l’argent et les pierres précieuses qui devaient<span class="pagenum"><a id="page_369">{369}</a></span> entrer dans la -confection des couronnes; le souverain pontife lui-même, malgré son -extrême indigence, a envoyé la première offrande, et son exemple, comme -toujours, a suscité de généreux sacrifices. Depuis l’officier et la dame -opulente, jusqu’à l’humble paysan et à la pauvre servante, des milliers -de personnes de toute condition ont voulu contribuer à une œuvre à la -fois si patriotique et si chrétienne; grâce à de tels dévouements que la -foi seule peut inspirer, la croix</p> - -<div class="figcenter" id="fig_134"> -<a href="images/ill_144.jpg"> -<img src="images/ill_144.jpg" width="294" height="182" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 134.—Couronne exécutée par Th. Venturini, orfèvre -italien.</p> -<p>Fig. 135.—Couronne exécutée par M. Mellerio, orfèvre à -Paris.</p> -</div> -</div> - -<p class="nind">d’honneur gagnée sur le champ de bataille, l’épingle d’or soustraite à -un luxe superflu, et l’obole prélevée sur un modique salaire, sont unies -et fondues ensemble pour orner le front de saint Michel, l’archange -guerrier, le conducteur et le peseur des âmes.</p> - -<p>Les deux couronnes, exécutées en style différent, se complètent et -s’harmonisent pour exprimer une même idée sous des formes diverses, le -triomphe du prince de la milice céleste. L’une d’elle enrichie d’une -pierre précieuse donnée par le souverain pontife, est l’œuvre d’un -artiste italien, Thémistocle Venturini; elle peut être appelée la -<i>couronne de l’Église</i> (<a href="#fig_134">fig. 134</a>). Autour du bandeau, sur un fond d’or, -circulent<span class="pagenum"><a id="page_370">{370}</a></span> deux motifs d’ornementation alternés, qui présentent une -guirlande de feuilles et de fleurs faites de pierres précieuses -enchaînées avec symétrie; huit volutes partent du même bandeau, forment -une courbe et s’unissent pour soutenir l’univers symbolisé par un globe -enlacé d’une zone, qui est l’image de l’amour du Créateur; au-dessus, -domine la croix ou le signe de la rédemption de l’univers déchu; sur la -zone qui adhère fortement au globe du monde, on lit le nom de -l’Archange: «<i>Quis ut Deus!</i>» Deux autres emblèmes, les feuilles de -chêne et les lis de la guirlande, figurent, dans la pensée de l’artiste, -la force et la pureté de saint Michel, c’est-à-dire les armes avec -lesquelles il a terrassé le dragon infernal. L’autre couronne, celle de -<i>la France</i>, est le travail d’un orfèvre de Paris, M. Mellerio (fig. -135). En voici le symbolisme. La base se compose d’un bandeau de lignes -sévères affectant au centre la forme anguleuse de la visière d’un casque -de chevalier du moyen âge armé de toutes pièces pour le combat; de -chaque côté des tempes ressort une pointe saillante comme on en voit sur -certains boucliers: ces deux pointes peuvent représenter la force -invincible dont Dieu a revêtu le prince de la milice céleste. Au milieu -du bandeau se lit le «<i>Quis ut Deus!</i>» le cri de guerre de l’Archange, -dont chaque lettre est couverte de grenats foncés, qui se détachent sur -un fond d’or poli et s’unissent, derrière la tête, aux armes de Pie IX. -A droite et à gauche, figurent deux écussons, celui de saint Aubert, -fondateur de la première basilique, et celui de l’évêque actuel de -Coutances et Avranches, monseigneur Abel Germain. Autour du même -bandeau, se déroule une inscription latine, qui rappelle le jour et -l’année du couronnement. Un cartouche en forme de bouclier se voit -également au centre de la partie intérieure qui pose sur le front; il -est décoré du monogramme de saint Michel et de l’écusson armorial de -l’abbaye, composé de dix coquilles d’argent et de trois fleurs de lis -d’or. Le sommet de la couronne représente la victoire du glorieux -Archange. Au centre, le sujet du combat livré au ciel est figuré par une -croix en diamant avec un cœur en rubis incrustés dans une grande topaze -jaune entourée d’une auréole de brillants; c’est le mystère de -l’incarnation du Verbe, ses anéantissements, ses humiliations, ses -souffrances. Enivré par la sublimité de sa nature, Lucifer refuse -d’adorer le<span class="pagenum"><a id="page_371">{371}</a></span> Verbe dans cet état d’abaissement, et pousse le cri de la -révolte; aussitôt saint Michel ravit la lumière à son ennemi vaincu et -l’emporte entre ses grandes ailes. Pour interpréter la lumière, -l’artiste s’est servi d’une aigue-marine provenant d’un ancien diadème -de la reine Amélie; ronde à sa base, cette pierre précieuse se termine -en pointe comme la flamme surmontant la tête d’un génie; une ligne de -grenats en arrête les contours et représente le feu sur lequel le trône -de Dieu repose dans la vision d’Ézéchiel. De ce foyer lumineux partent -en affectant la forme d’aigrette, des rayons en topazes, en améthystes -et en aigues-marines. Il est dit de Lucifer au livre d’Ézéchiel: «Vous -étiez ce chérubin qui étendait ses ailes et protégeait les autres, je -vous ai établi sur la montagne sainte de Dieu, et vous avez marché au -milieu des pierres brûlantes.» C’est pourquoi le glorieux saint Michel, -devenu après sa victoire le chef de la milice céleste, protège pour -ainsi dire de ses grandes ailes les neuf chœurs des anges, qui ont -combattu sous ses ordres. Ils sont représentés entre des arceaux -d’améthystes tout autour de la couronne, selon le rang que leur assigne -l’Écriture. Les ailes qui planent au-dessus ne sont pas en repos, mais -déployées, pour désigner la lutte continuelle du belliqueux Archange, et -afin de s’harmoniser avec la statue qui représente saint Michel tenant -l’épée flamboyante d’une main et de l’autre le bouclier crucifère, et -foulant sous ses pieds le dragon infernal. Les régions éthérées où -habitent les esprits bienheureux sont figurées par des rayons en diamant -à travers lesquels se dessinent des arcs-en-ciel, avec les noms des neuf -chœurs angéliques tracés en lettres émaillées.</p> - -<p>Pie IX, après avoir offert un bijou pour la couronne de l’Archange, -ouvrit les trésors spirituels de l’Église en faveur des pèlerins qui -prendraient part à la solennité; le 28 juillet 1876, il adressa le bref -suivant à monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches:</p> - -<div class="blockquot"> -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>«Vous avez eu à cœur de nous informer que dans le cours de cette -année, en un jour que vous fixeriez ultérieurement, vous aviez -l’intention de couronner d’un diadème d’or la statue de l’archange -saint Michel, que les fidèles honorent d’un culte tout spécial et -visitent sou<span class="pagenum"><a id="page_372">{372}</a></span>vent sur ce Mont de votre diocèse de Coutances, qui -porte le nom même de l’Archange. Vous exprimez à cette occasion un -désir ardent de nous voir ouvrir les célestes trésors de l’Église -dont le Très-Haut a daigné nous faire dispensateur. Comme nous -voulons que les fidèles puissent trouver dans cette solennité de -nouveaux secours pour mériter la béatitude éternelle, nous avons -tenu à exaucer vos vœux. Aussi, à tous et à chacun des fidèles de -l’un et de l’autre sexe, qui, vraiment contrits, confessés et -nourris de la sainte communion, visiteront avec dévotion, le jour -du couronnement, l’église et la statue de l’Archange saint Michel, -et adresseront à Dieu, dans ce sanctuaire, de ferventes prières -pour la concorde des princes chrétiens, l’extirpation des hérésies, -la conversion des pécheurs et l’exaltation de notre sainte Mère -l’Église, nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur -l’indulgence plénière et la rémission de tous leurs péchés. Cette -indulgence pourra être appliquée, par voie de suffrages, aux âmes -des fidèles qui ont quitté cette vie, unies à Dieu par la charité.» </p></div> - -<p>La cérémonie solennelle était fixée d’abord au 4 juillet 1876, et Mᵍʳ -Mermillod, le noble exilé de Genève, devait y prendre la parole; mais -des circonstances imprévues ont fait remettre le couronnement au 3 -juillet de l’année suivante. Le 9 avril 1877, Mᵍʳ Germain annonçait ce -grand jour dans une <i>Lettre pastorale</i>, qui restera l’un des plus beaux -monuments à la gloire de saint Michel. Sa Grandeur s’exprimait en ces -termes:</p> - -<p>«Deux ans déjà se sont écoulés depuis le jour où notre digne -prédécesseur déposait aux pieds de l’immortel Pie IX un de ses vœux les -plus ardents: celui de voir décerner les honneurs du solennel -couronnement à la statue de l’archange saint Michel, vénérée dans la -<i>basilique du mont Tombe au péril de la mer</i>. Toujours attentif aux -besoins de ses enfants, l’auguste vicaire de Jésus-Christ daignait -accorder, quelques jours plus tard, cette faveur qui fut la suprême -consolation de votre évêque et la joie de ses derniers jours sur la -terre. Il ne devait pas assister, hélas! à cette grande fête que son -cœur avait préparée avec tant d’amour. La faveur est à peine connue que -la piété envers le protecteur séculaire de l’Église et du pays se -manifeste de toutes parts. Pie IX offre lui-même le premier fleuron de -cette cou<span class="pagenum"><a id="page_373">{373}</a></span>ronne à laquelle tous veulent apporter leur joyau. De nobles -chrétiennes sacrifient leurs bijoux et leurs parures; la pauvre veuve -envoie son denier; l’artisan, le fruit de son travail. Le zèle, ce n’est -pas assez dire, l’enthousiasme devient universel, et dans cette croisade -merveilleuse éclatent des actions sublimes, des dévouements simples, -mais d’une simplicité vraiment héroïque. Des administrateurs relèvent le -prix de leur offrande par ce commentaire expressif: «Le jour où l’on -pourra dire <i>Gallia pœnitens et devota</i>, la victoire sera gagnée; saint -Michel aura vaincu.» Un officier supérieur écrit: «Je donne ma croix -d’honneur à saint Michel; je l’ai méritée sur le champ de bataille. -Puisse le prince des milices célestes me défendre et me protéger au -dernier combat!» Une pauvre servante offre une croix en disant les -larmes dans la voix et dans les yeux: «c’est tout ce qui me reste de ma -mère; c’est sa croix de mariage qu’elle me remit en mourant. J’en fais -le sacrifice à saint Michel pour qu’il obtienne la guérison et le salut -de la France.» En quelques mois la charité catholique, cette charité qui -ne connaît pas la défaillance, fait hommage au glorieux Archange d’une -double et précieuse couronne: oui précieuse; car aucun don n’y a manqué, -ni celui de la foi, ni celui du cœur; car la noblesse et l’obscurité, le -travail et la bravoure se sont donné la main pour la tresser. Le jour du -triomphe était impatiemment attendu, quand tout à coup nous apprenons -que le couronnement de Notre-Dame de Lourdes va coïncider avec celui de -saint Michel. La reine des Anges devait l’emporter sur son premier -sujet, tout-saint, tout-puissant et tout-glorieux qu’il fût. Et, bien -qu’il en coûtât à l’ardeur de nos désirs, nous avons dû remettre la -solennité à des jours plus favorables. Nous attendions d’ailleurs -l’exécution de la loi qui avait autorisé le prolongement du chemin de -fer jusqu’à la célèbre Montagne. Mais les délais se multipliant, nous ne -pouvons attendre davantage. Pour nous, en effet, le couronnement est -plus qu’un besoin, c’est un devoir, devoir de piété envers le grand -Archange, devoir de reconnaissance et de justice envers les généreux -chrétiens qui ont offert les fleurons de sa couronne et qui ont le droit -d’exiger qu’elle brille enfin sur son front. Aussi est-ce dans la joie -de notre âme que nous venons aujourd’hui vous convier, et avec vous tous -les cœurs dévoués à saint Michel, au solennel couronnement de sa -sta<span class="pagenum"><a id="page_374">{374}</a></span>tue, que nous avons fixé de concert avec l’illustre métropolitain de -notre Normandie au <i>mardi trois juillet prochain</i>. Laissez-nous vous le -dire avec toute la sincérité d’une conviction profonde: Jamais -couronnement ne fut plus justifié que celui-là. Si la couronne, en -effet, est l’emblème de la victoire, qui donc la mérite mieux que le -prince de la milice céleste? La victoire qu’il a remportée sur Lucifer -n’est-elle pas la grande victoire, celle qui nous apparaît comme le -prélude et le résumé de toutes les autres.»</p> - -<p>Enfin l’heure marquée dans les décrets de la Providence était sonnée. -Mais comment décrire les fêtes splendides dont la France entière a paru -étonnée? La merveille de l’Occident était, le trois juillet, la -merveille du monde; le palais des Anges représentait le ciel descendu -sur la terre. L’immensité des grèves, la mer grondant dans le lointain, -les foules innombrables accourues de toutes parts, la pourpre romaine se -détachant à côté de la bure du villageois, les constructions aériennes -du moyen âge en face d’un horizon sans limites, les hymnes et les -cantiques répétés par mille voix, redits par mille échos; voilà un -spectacle que le pinceau le plus habile ne saurait retracer. Il n’est -pas possible d’imaginer un temple plus beau, plus vaste et mieux disposé -pour une manifestation religieuse. Un million d’hommes pourraient se -mouvoir à l’aise sur la plage quand les flots n’entourent pas la -montagne; la voûte des cieux, avec la lumière tempérée du soleil, offre -ici un aspect d’une majesté sans égale; la basilique domine au-dessus -des bastions, des tours, des remparts et des maisons de la ville, et -forme un autel immense suspendu entre le ciel et la terre. A tous ces -ornements de la nature et de l’art, des personnes habiles avaient ajouté -de riches décorations en rapport avec la circonstance actuelle et avec -l’histoire à jamais glorieuse du Mont-Saint-Michel. Abbés, moines, -chevaliers d’autrefois, prélats illustres de nos jours, amis et -restaurateurs du sanctuaire de l’Archange, tous étaient là, présents du -moins par le souvenir, tous assistaient à cette fête de famille et -célébraient le triomphe de l’Archange. Deux avenues, partant du littoral -et se prolongeant sur les grèves jusqu’à l’entrée de la ville, formaient -deux haies d’oriflammes marquées au chiffre de saint Michel, et de -banderolles agitées par le souffle du vent (<a href="#fig_136">fig. 136</a>); des mâts placés -de distance en distance portaient<span class="pagenum"><a id="page_375">{375}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_136"> -<a href="images/ill_145.jpg"> -<img src="images/ill_145.jpg" width="433" height="274" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 136.—La foule des pèlerins se rendant au -Mont-Saint-Michel pour assister aux fêtes du couronnement de la statue -de l’Archange.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_376">{376}</a></span></p> - -<p class="nind">les armes des fiers chevaliers qui défendirent le Mont sous la conduite -du brave d’Estouteville et illustrèrent de leurs exploits cette plage, -que foule aujourd’hui le pied du pèlerin et du touriste. Sur les -remparts où flotta le drapeau rouge, c’est-à-dire le symbole de la haine -et de la barbarie, s’élevait un autel où le Dieu d’amour et de vérité -allait être immolé en présence d’une grande multitude de fidèles et de -prêtres. Des oriflammes richement décorées et déroulant dans leurs plis -les armes du souverain pontife, des cardinaux et des évêques, -projetaient leur ombre sur l’autel et formaient comme une enceinte -sacrée. L’orphelinat, les maisons, l’église, la ville entière était -parée avec goût; la verdure, les fleurs et les banderolles fixées aux -murailles et suspendues aux fenêtres semblaient rajeunir la vieille cité -montoise. L’abbaye offrait un spectacle d’un autre genre. A l’entrée du -Mont, les armes des chevaliers rappelaient les preux d’autrefois qui -combattaient pour l’honneur de Dieu et de la France; les armes de Pie -IX, les noms des Aubert, des Maynard, des Hildebert, des Robert de -Torigni, des Raoul de Villedieu, des Pierre le Roy, des d’Estouteville, -les écussons de Mᵍʳ Bravard et de Mᵍʳ Germain encadrés dans des -cartouches et disposés comme un imposant cortège depuis la façade du -donjon jusqu’aux degrés supérieurs du grand escalier, représentaient -l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel, son origine, ses gloires, -ses luttes, sa restauration; au sommet de la montagne, ce n’était plus -les chevaliers, ni les prélats, ni les moines, mais les anges du paradis -qui apparaissaient. L’entrée de la basilique était bien, comme on l’a -dit, le vestibule du ciel et il appartenait aux esprits bienheureux d’y -introduire les pèlerins de la terre; aussi le chiffre de saint Michel et -le nom des neuf chœurs angéliques se voyaient là sur des boucliers, au -milieu des guirlandes de roses et de mousse. Le prince de la milice -céleste dominait encore sur la tour de la basilique, planant pour ainsi -dire dans les airs, armé d’une grande épée flamboyante d’une main et -défiant de l’autre les fureurs de la tempête. Si tel était le rempart -des chevaliers, l’abbaye des moines, le vestibule des anges, quel ne -devait pas être le sanctuaire du Roi du ciel? Entrons avec respect. La -vieille nef romane avec son austère grandeur, l’abside ogivale avec -l’élégance et la pureté de ses lignes, les arcs triomphaux,<span class="pagenum"><a id="page_377">{377}</a></span> les -gracieuses fenêtres du rond-point, les chapiteaux fleuris et les -colonnettes élancées forment un ensemble d’une beauté ravissante. Mais -pour le jour solennel, la basilique entière était parée d’un vêtement de -fête. Les murailles rembrunies par le temps étaient tapissées de -bannières aux couleurs variées; des armes de prélats et des écussons de -chevaliers décoraient avec les armoiries du monastère les arceaux de -l’abside, les robustes piliers de la nef et le mur de la façade, du côté -de l’ouest; des banderolles ornées de mille dessins tombaient des -fenêtres ou descendaient de la voûte, laissant voir dans leurs plis des -chiffres, des inscriptions, des fleurs et des personnages; par exemple, -les anges de la Passion et de la Prière. Dans la chapelle de l’Archange, -plus richement parée que le reste de l’édifice, au milieu des cierges, -des lampes, des oriflammes, des diadèmes, des épées et des croix -d’honneur, la statue de saint Michel se dressait sur son piédestal, -attendant la couronne qu’une main vénérable devait déposer sur son -front.</p> - -<p>De tels préparatifs annonçaient de grandes et pieuses cérémonies, qui -devaient se renouveler pendant onze jours consécutifs. Le 30 juin, -s’ouvrait le <i>triduum</i> solennel prescrit par Mᵍʳ Germain. Déjà les -pèlerins, attirés sans doute par une curiosité légitime, mais conduits -surtout par l’élan d’une piété généreuse, arrivaient de tous côtés pour -participer aux premières grâces que le ciel allait répandre sur la cité -de saint Michel; déjà les louanges du glorieux Archange retentissaient -sous les voûtes de l’église; chaque jour l’auguste sacrifice de la messe -était célébré avec pompe, la procession se déroulait sous les cloîtres -et dans les cryptes, et des voix autorisées enseignaient à la foule les -grandeurs, la puissance et la mission du prince de la milice céleste, -expliquaient la signification du couronnement solennel ou montraient le -mont Tombe comme l’image de l’Église toujours inébranlable au milieu des -combats. Le lundi, veille du couronnement, eut lieu la réception -générale des prélats, vers les six heures du soir; les cloches sonnaient -à toute volée. La procession réunie à l’entrée de l’orphelinat se mit en -marche au chant du <i>Benedictus</i> et se dirigea vers la basilique; devant -la porte, sur la belle plate-forme du sud, le T. R. P. Boyer souhaita la -bienvenue à Son Éminence Mᵍʳ de Bonnechose et aux prélats qui -l’accompagnaient.<span class="pagenum"><a id="page_378">{378}</a></span></p> - -<p>Le soir de cette belle journée se termina par une procession aux -flambeaux. Au moyen d’un réflecteur très puissant, on inonda tout à coup -de lumière le sommet de la montagne, qui se détacha comme un géant au -milieu des ombres de la nuit, ou comme un astre sur le fond noir du -firmament (<a href="#fig_137">fig. 137</a>). Alors un étrange spectacle s’offrit aux regards -des pèlerins. Au-dessus des remparts, de la ville et de l’abbaye où -s’agitaient mille oriflammes et mille banderolles semblables à des êtres -fantastiques, au sommet de la tour ruisselante de lumière, la statue de -l’Archange figurait une apparition céleste et rappelait cette «clarté de -saint Michel» dont les anciens annalistes nous ont laissé la -description. En même temps, la procession sortait de la basilique, se -déroulait sur les plates-formes, dans les chemins de ronde, sur les -remparts et dans les rues de la ville, puis se répandait sur les grèves -au moment où les flots approchaient et mêlaient leur murmure au chant de -la multitude. Les vieilles murailles de la ville et les maisons -accrochées au flanc de la montagne semblaient recevoir un reflet de ces -âges où la foi de nos pères brillait dans tout l’éclat de sa pureté -virginale. «Cette nuit fut comme la veillée d’armes lumineuse des -pèlerins de saint Michel,» ou plutôt, du 2 au 3 juillet 1877, il n’y eut -pas de nuit pour la cité de l’Archange. Après la procession il était -minuit, et aussitôt commencèrent les messes qui se continuèrent jusqu’à -une heure du soir à tous les autels de la basilique et de la crypte.</p> - -<p>L’aurore du grand jour fut saluée par la voix majestueuse de la cloche -et les joyeux accords de la musique militaire. De toutes parts les -pèlerins arrivaient par milliers; les chemins de Pontorson, de Courtils, -d’Avranches et de Genêts étaient couverts de longues files de voitures -et de piétons. La joie brillait sur tous les visages. Déjà -l’enthousiasme était à son comble. A la messe solennelle célébrée par -monseigneur l’évêque de Vannes, les élèves du grand séminaire de -Coutances, qui étaient présents à la cérémonie avec le supérieur et les -directeurs, «exécutèrent les chants liturgiques avec un talent -remarquable.» Après l’évangile, Son Éminence le cardinal de Rouen prit -la parole devant un auditoire ému et recueilli, et développa ces deux -pensées: «Pourquoi venons-nous ici glorifier et honorer saint Michel? Et -qu’est-ce que saint Michel demande de nous?» Immédiatement<span class="pagenum"><a id="page_379">{379}</a></span> après, le -révérendissime père abbé de Mondaye alla célébrer le sacrifice de la -messe sur l’autel dressé au-dessus des grèves, afin de satisfaire la -piété des nombreux pèlerins, qui ne pouvaient pénétrer dans l’enceinte -de l’église. Il était beau alors d’entendre le <i>Credo</i> de cette foule -innombrable succéder au <i>Credo</i> de la basilique! C’était la voix</p> - -<div class="figcenter" id="fig_137"> -<a href="images/ill_146.jpg"> -<img src="images/ill_146.jpg" width="287" height="226" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 137.—Illumination du Mont-Saint-Michel dans la nuit -du 2 au 3 juillet 1877.</p></div> -</div> - -<p class="nind">de la terre qui répondait à la voix du ciel, le chant de l’homme qui -servait d’écho au chant de l’ange. Les deux messes étant terminées, les -prélats montèrent ensemble à l’autel pendant que les séminaristes -chantaient un cantique à saint Michel; ils se rangèrent en hémicycle -autour du prince de l’église qui représentait le souverain pontife, et -tous, d’un même cœur, d’une même voix, donnèrent la bénédiction papale -aux fidèles qui ne pouvaient plus contenir leur émotion ni retenir leurs -larmes (<a href="#fig_138">fig. 138</a>). Pendant la cérémonie, la musique du 70ᵉ de ligne et -celle de Pontorson alternaient avec le chœur des séminaristes de -Coutances. Le beau can<span class="pagenum"><a id="page_380">{380}</a></span>tique au Sacré-Cœur: <i>Pitié, mon Dieu</i>, et le -chant favori de la vieille Armorique: <i>Catholique et Breton toujours</i>, -retentirent à plusieurs reprises sous les voûtes de l’église et dans les -rues de la cité.</p> - -<p>Le moment solennel était arrivé. Il était trois heures. L’âme de ces -belles fêtes, Mᵍʳ Germain, évêque du diocèse, monta en chaire. -L’auditoire était digne de l’orateur. Onze prélats occupaient les sièges -qu’on leur avait préparés dans le sanctuaire. Son Éminence Mᵍʳ le -cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Mᵍʳ Bécel, évêque de -Vannes, Mᵍʳ Hugonin, évêque de Bayeux, Mᵍʳ Guilbert, évêque de Gap, Mᵍʳ -Grolleau, évêque d’Évreux, Mᵍʳ Chaulet d’Outremont, évêque du Mans, Mᵍʳ -Lecoq, évêque de Luçon, Mᵍʳ Le Hardy du Marais, évêque de Laval, Mᵍʳ -Guynemer de la Haillandière, ancien évêque de Vincennes, les RR. PP. -abbés de l’abbaye de Mondaye et de l’abbaye de Notre-Dame de Grâce à -Briquebec, plus de douze cents prêtres, des sénateurs, des députés, des -magistrats, des officiers, plusieurs descendants des preux d’autrefois, -une grande multitude de fidèles remplissaient la basilique et couvraient -les plates-formes de l’ouest et du sud. A cette vue Mᵍʳ Germain ne put -retenir l’enthousiasme qui débordait de son âme. Il s’écria d’une voix -forte: «Il y a douze siècles environ, de pieux messagers, envoyés par -saint Aubert au célèbre mont Gorgan, rentraient dans leur pays après une -marche triomphale à travers la France et l’Italie. Ils rapportaient avec -eux de précieuses reliques et signalaient pour ainsi dire chaque pas par -d’éclatants prodiges. A quelque distance de ce roc, au rapport des -anciens chroniqueurs, une femme aveugle se précipite à leur rencontre, -implorant sa guérison. Tout à coup ses yeux s’ouvrent à la lumière, et, -dans le transport de l’admiration et de l’extase, elle s’écrie: Qu’il -fait beau voir! Son accent dut être sublime, sa parole saisissante. -Aussi le cri de cette femme est devenu un nom. Ce village que vous -apercevez d’ici, Beauveoir, est un monument destiné à redire aux -générations qui passent et la foi d’un grand cœur et la puissance de -saint Michel. Qu’il fait beau voir! Tel est le cri qu’arrache en ce -moment à mon âme émue, à mes lèvres frémissantes, le spectacle imposant, -disons le mot, unique au monde, qui se déroule aujourd’hui sous nos -regards.<span class="pagenum"><a id="page_381">{381}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_138"> -<a href="images/ill_147.jpg"> -<img src="images/ill_147.jpg" width="432" height="278" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 138.—Aspect de la plage, au moment de la -bénédiction solennelle donnée par Son Éminence le cardinal de Bonnechose -et les prélats qui assistaient aux fêtes du couronnement.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_382">{382}</a></span></p> - -<p>Oui qu’il fait fait beau voir au sommet de cette montagne, assis sur son -trône séculaire, l’Archange glorieux et vénéré! Qu’il fait beau voir à -ses pieds, en ce jour d’éclatante manifestation, le passé qui ressuscite -et renaît tout entier! Qu’il fait beau voir l’Église qui nous apparaît -ici dans la splendeur harmonieuse de sa variété magnifique et de son -admirable unité! Illustres cardinaux, qui veniez, dans les siècles de -foi, respirer l’air du ciel sur cette cîme sacrée, vous revivez dans le -prélat éminent, enfant de cette province dont il est devenu le -gouverneur spirituel, dans le prince dont la dignité fait notre gloire, -la bonté notre joie, la vertu notre admiration! Anges des églises de -Normandie et de Bretagne, pontifes du Maine et de la Vendée, vous tous -enfin qui du nord et du midi, conduisiez naguère vos fidèles à ce béni -sanctuaire, je vous salue dans vos dignes successeurs! A votre vue, je -m’écrie avec le prophète: Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob, tes -pavillons merveilleux, ô Israël! Qu’il fait beau voir la France, notre -chère et bien-aimée France, représentée à cette fête par tant d’hommes à -l’esprit élevé, au cœur noble et généreux, aux vertus chrétiennes et -traditionnelles, la France debout, aujourd’hui comme autrefois, dans la -sincérité de sa foi, la vivacité de son espérance, et l’ardeur de sa -prière! Qu’il fait beau voir surtout cette multitude aux convictions -robustes, à la confiance profonde, à l’amour ardent et enthousiaste!» -Après cet exorde, l’orateur développa ces deux pensées parfaitement -adaptées à la circonstance: «Qui allons-nous couronner? Et quelle -couronne devons-nous lui offrir?» A la suite du discours qui fit sur -l’auditoire une vive impression, toute l’assistance se mit en marche -pour la procession solennelle du couronnement. En tête flottaient les -bannières aux riches couleurs, ornées d’inscriptions ou enrichies -d’emblèmes en rapport avec le triomphe de l’archange saint Michel: -c’était l’étendard de la vierge de Chartres, le drapeau du Sacré-Cœur -abritant un petit groupe de héros de Mentana, de Patay et de Loigny, la -bannière d’Alsace-Lorraine avec celle des cercles catholiques; un blessé -de Castelfidardo tenait l’épée de Lamoricière, accompagné du prêtre qui -fut témoin des derniers instants du brave général; les deux couronnes -étaient portées par des diacres; le clergé d’Avranches suivait, avec le -chef auguste de saint Aubert<span class="pagenum"><a id="page_383">{383}</a></span> (<a href="#fig_139">fig. 139</a>). Venaient ensuite plusieurs -centaines de prêtres en habit de chœur. Un officier supérieur en grand -uniforme, monsieur du Couëdic, portait la bannière de saint Michel, dont -les cordons étaient tenus par le comte de Beaumont et le capitaine -Chaumeil. Les prélats fermaient la marche de la procession. Sous la -présidence de Mᵍʳ l’archevêque</p> - -<div class="figcenter" id="fig_139"> -<a href="images/ill_148.jpg"> -<img src="images/ill_148.jpg" width="289" height="228" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 139.—Procession solennelle du couronnement.</p></div> -</div> - -<p class="nind">de Rouen, une deuxième procession s’organisa sur la plate-forme de -l’abbaye, et cette dernière fut bientôt suivie à son tour d’une -troisième conduite par Mᵍʳ Germain. On ne pouvait rien concevoir de plus -grandiose. Quand les trois cortèges eurent achevé le tour de la -montagne, des milliers de pèlerins restèrent sur la plage aux pieds des -remparts; d’autres, en grand nombre, accompagnèrent Son Éminence sur la -plate-forme; plusieurs prêtres vêtus de surplis et les enfants de chœur -en camail rouge remplirent les galeries de l’église. Mᵍʳ Germain, -escorté de deux vicaires généraux, monsieur Bizon, supérieur du<span class="pagenum"><a id="page_384">{384}</a></span> -grand-séminaire, et le R. P. Durel, monta sur le sommet de la tour. -Aussitôt un silence profond se fit dans l’immense assemblée. Toutes les -têtes s’inclinèrent pour recevoir la bénédiction des prélats. Ensuite, -pendant que le vénérable métropolitain couronnait l’image de la -basilique, Mᵍʳ de Coutances déposa un diadème sur la statue, qui -semblait,</p> - -<div class="figcenter" id="fig_140"> -<a href="images/ill_149.jpg"> -<img src="images/ill_149.jpg" width="290" height="228" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 140.—Bateaux pavoisés remplis de pèlerins faisant -une procession autour de la montagne.</p></div> -</div> - -<p class="nind">en ce moment, dominer la France et le monde chrétien. L’enthousiasme, -jusque-là contenu, déborda de tous les cœurs; les applaudissements -éclatèrent sur tous les points de la montagne et les acclamations -sortirent de toutes les poitrines à la fois: «Vive saint Michel! vive la -France! vive Pie IX!» L’Archange avait reçu, avec une couronne de -pierres précieuses, une couronne de louange, de confiance et d’amour.</p> - -<p>Une fête de nuit termina le trois juillet. Des feux de bengale -illuminaient la plage et le Mont de leur lumière aux nuances variées; -des<span class="pagenum"><a id="page_385">{385}</a></span> flammes en forme de serpent s’élevaient de terre et tombaient -bientôt aux pieds de saint Michel, vainqueur du dragon infernal; des -fusées sillonnaient le ciel, éclataient tout à coup et semaient dans -l’espace une nuée d’étoiles d’or et d’argent. Soudain, l’Archange -apparut lui-même au milieu d’une gerbe de feu, qui l’enveloppait comme -un vêtement d’honneur et une auréole de gloire. Le lendemain et tous les -jours de l’octave la fête se continua, et l’on vit au Mont-Saint-Michel -plusieurs petites caravanes de pèlerins. Le jour de la clôture, la mer -entoura le Mont de ses flots et permit d’offrir aux étrangers un -spectacle unique peut-être au monde. Quatorze bateaux pavoisés -d’oriflammes reliées entre elles par des guirlandes de mousse, furent -transformés pour ainsi dire en autant de sanctuaires, qui flottaient sur -les eaux (<a href="#fig_140">fig. 140</a>). Plusieurs prêtres descendirent dans ces barques -avec une partie des fidèles, et firent une procession autour de la -montagne.</p> - -<p>Il ne manquait rien désormais au triomphe de saint Michel. Des hommes de -toutes les classes, de tous les rangs de la société, les éléments -eux-mêmes avaient prêté leur concours pour fêter l’Ange tutélaire de -l’Église et de la France.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_141"> -<a href="images/ill_150.jpg"> -<img src="images/ill_150.jpg" width="220" height="207" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 141.—Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de -la justice divine en présence du mystère de l’Incarnation, que l’ange -Gabriel annonce à Marie, mère de Dieu. Fresque de l’église N.-D. de -Lorette, à Paris, peinte par Orsel. Dix-neuvième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_387">{387}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_386">{386}</a></span></p> - -<h3><a id="CONCLUSION"></a>CONCLUSION</h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">SQUISSER</span> à longs traits l’histoire de saint Michel, en évitant les -détails trop fastidieux; montrer l’influence religieuse et sociale de -l’Archange au sein des sociétés chrétiennes, sur les princes, les -évêques, les prêtres et les moines, sur les guerriers, les magistrats, -les savants, les artistes et les hommes du peuple; citer à l’appui de -chaque assertion des faits empruntés le plus souvent au -Mont-Saint-Michel, où le chef des milices célestes a, pour ainsi dire, -élu domicile; faire ressortir les principaux caractères du culte de -l’Archange au moment où il apparaît chez les différentes nations; en -suivre le développement, la décadence, les phases diverses; voilà le but -que s’est proposé l’auteur de ce modeste travail. Comme on a pu le -remarquer, le nom de saint Michel a été populaire à plusieurs titres; -dans l’antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, cet ange -mystérieux, que Daniel appelait le «prince» de la nation élue, a -toujours été nommé le protecteur de la Synagogue et de l’Église, le -vainqueur du paganisme et de l’hérésie, le gardien des sépultures, le -conducteur et le peseur des âmes, notre auxiliaire dans la tentation, le -défenseur des monastères, des écoles et des asiles ouverts au repentir, -le prince de l’air, le modèle de la chevalerie, et le bras de la France, -le patron spécial de plusieurs confréries ou corporations ouvrières et -marchandes, de telle église, de telle cité, particulièrement des places -fortes, et, parfois, l’ange justicier, l’ange médecin. Cependant, si -nous voulons y réfléchir, il est facile de voir que ces aspects divers -d’un même culte se ramènent à un seul et unique fondement: saint Michel, -l’ange des bons combats, est<span class="pagenum"><a id="page_388">{388}</a></span> l’heureux contradicteur de Satan, le -prince des ténèbres, l’ennemi juré de Dieu et des hommes; le nom seul de -l’Archange est une belle et grande leçon de métaphysique et de morale: -«Qui est semblable à Dieu!»</p> - -<p>Un autre fait non moins important a été mis en évidence. Tous les -peuples qui ont connu saint Michel l’ont honoré d’un culte spécial; -l’Église grecque et l’Église latine, les chrétiens d’Orient et ceux -d’Occident, les empereurs de Byzance et de Moscou, l’Italie, -l’Allemagne, l’Angleterre, l’Irlande, l’Espagne et la France ont -rivalisé de zèle pour élever des autels et bâtir des temples sous le -vocable du prince de la milice céleste; mais, depuis les premières -années du huitième siècle, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer a été -le foyer de cette dévotion universelle et le centre de ce mouvement -imprimé au monde catholique. La France surtout, dans les jours de -détresse et au moment du triomphe, a constamment fixé les yeux sur cette -montagne, d’où semblait lui venir le secours du ciel, et vers laquelle -devaient monter ses hymnes d’action de grâces.</p> - -<p>A l’heure actuelle, une grave question se présente d’elle-même à -l’esprit: le culte de saint Michel pourra-t-il jamais recouvrer son -ancienne splendeur? De l’aveu de tout le monde, le nom de l’Archange est -moins populaire depuis plusieurs siècles au sein de l’Église, et une -décadence sensible s’est fait remarquer dans son culte, même après nos -dernières manifestations religieuses. Il ne faut pas s’en étonner. La -foi s’est affaiblie, la croyance au démon sapée dans sa base par le -rationalisme moderne est chancelante dans les âmes; on ne croit plus -guère à Satan, à ses pièges, à son enfer, et partant, on n’éprouve plus -la nécessité de recourir à son céleste vainqueur. Ce nom, d’ailleurs, -est désormais trop vulgaire pour nos oreilles délicates; ces grandes -balances sont bien terribles pour un siècle devenu vieux, triste et -sceptique, ayant surtout besoin de miséricorde et ne se trouvant pas à -l’aise sous la garde d’un ange justicier, défenseur et vengeur des -droits de Dieu. Les hommes n’ont plus de goût que pour les plaisirs, et -rarement leurs pensées se portent vers les joies de la vie future; ils -sont rongés par la plaie hideuse de l’indifférence, et pour eux tout ce -qui dépasse les limites de la matière est incertain ou de peu</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_152.jpg"> -<img src="images/ill_152.jpg" width="359" height="524" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>LE JUGEMENT D’UNE AME</p> - -<p>Miniature d’un <i>Livre d’heures</i> ms. du XVᵉ. siècle Bibl. de M. Ambr. F. -Didot</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_389">{389}</a></span></p> - -<p class="nind">d’importance. A cette société, à ces hommes, ne parlez pas d’un pur -esprit, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, conducteur et -peseur des âmes; ils ne vous comprendront pas, ou, s’ils vous écoutent à -cause de leur attrait pour la nouveauté, ils retomberont bientôt dans -leur molle et froide apathie; à ces hommes incapables du dévouement -chevaleresque des anciens preux, ne proposez pas comme modèle l’ange des -batailles, le défenseur du faible et de l’opprimé. Il ne faut pas non -plus espérer qu’ils puissent se réunir par milliers, parcourir à pied -sur la neige des provinces entières, aller de porte en porte mendier -leur pain de chaque jour et se rendre au mont Tombe couverts du sombre -habit des pénitents. Nos mœurs ne s’opposent pas moins à ces -pèlerinages, où l’on voyait les confrères de différentes associations -franchir de longues distances, le bourdon à la main, arriver au -Mont-Saint-Michel musique en tête et chercher des délassements à leur -fatigue dans des jeux innocents.</p> - -<p>Devons-nous conclure que le culte de saint Michel n’est plus en rapport -avec les exigences de notre temps? Loin de nous cette pensée. Plus que -jamais, au contraire, les âmes généreuses, les esprits décidés à la -lutte doivent étudier, invoquer, imiter ce glorieux et puissant -Archange, qui continue et continuera jusqu’à la fin des siècles à -combattre le génie du mal et le porte-drapeau de la révolution. Du -reste, la grande cérémonie du 3 juillet 1877 nous permet d’entrevoir une -résurrection dont le jour n’est peut-être pas très éloigné. Pour hâter -ce nouveau triomphe et placer notre cause entre les mains de l’ange -conducteur et peseur des âmes, levons les yeux vers le ciel et disons -avec Sophronius: «O vous, prince et ministre trois fois saint de la -milice sacrée, Michel, coryphée des anges, très digne de tout culte, de -toute louange, de toute vénération, faites pénétrer dans mon âme l’éclat -de votre lumière; affermissez mon cœur agité au milieu des flots de -cette vie; arrachez mon esprit au goût des choses d’ici-bas, élevez-le -jusqu’à la contemplation de la sagesse céleste; soutenez mes pieds -débiles afin que je ne quitte point la voie qui conduit au ciel; mes -actions exhalent une odeur de mort et ne respirent que la corruption, -versez sur elles un baume salutaire. Je vous invoque de nouveau, je vous -invoque par votre nom, ô vous, Michel; je vous en<span class="pagenum"><a id="page_390">{390}</a></span> conjure par mes -supplications les plus ardentes, quand j’aurai atteint le terme de ma -carrière, montrez-vous à moi joyeux et rayonnant de paix; arrachez-moi à -l’enfer, à ses étroits et obscurs cachots, et placez-moi dans les -tabernacles éternels.»</p> - -<p class="r"> -P.-M. <span class="smcap">Brin</span>.<br /> -</p> - -<div class="figcenter" id="fig_142"> -<a href="images/ill_153.jpg"> -<img src="images/ill_153.jpg" width="151" height="153" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 142.—Saint Michel peseur des âmes. D’après une -miniature du <i>Psautier</i> de saint Louis, ms. du treizième siècle.</p> - -<p>Bibl. de l’Arsenal.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_391">{391}</a></span></p> - -<h2> -TROISIÈME PARTIE<br /> -<br /> -<img src="images/deco.png" -width="80" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br /><br /> -<span class="big">DESCRIPTION<br /> -<br /> -DU MONT-SAINT-MICHEL</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_392">{392}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_393">{393}</a></span>  </p> - -<h3><a id="INTRODUCTION-a"></a><br /> -<img src="images/barr_005.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />INTRODUCTION</h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_l.png" -width="120" -alt="L" /></span><span class="smcap">E</span> majestueux rocher qui s’élève au milieu des grèves immenses, bornées -du nord au sud par les côtes de la Normandie et de la Bretagne et au -nord-ouest par la mer, fut nommé le Mont-Saint-Michel dès le huitième -siècle. L’obscurité qui couvre ses origines historiques est trop -profonde pour que les récits des annalistes anciens et modernes puissent -être rappelés, même à l’état de légendes. Il ne reste sur l’antique -rocher aucune construction remontant plus haut que le onzième siècle et, -par conséquent, aucune preuve de l’existence d’édifices qui y auraient -été élevés antérieurement à cette époque. Cependant, comme il est -intéressant de conserver les anciennes traditions, nous redirons d’après -elles que saint Aubert, évêque d’Avranches, averti par plusieurs songes -miraculeux, fonda en 708 la première église élevée à saint Michel sur le -rocher du mont de Tombe qui se nomma dès lors le Mont-Saint-Michel. Ce -premier oratoire avait la forme d’une grotte et pouvait contenir environ -cent personnes à l’exemple de celui que saint Michel, toujours suivant -la légende, aurait creusé lui-même dans le roc du mont Gargan. Après -avoir consacré sa chapelle en 709, saint Aubert établit un collège de -douze clercs ou chanoines. Le modeste monastère acquit bientôt une -grande célébrité qui ne fit que s’accroître jusqu’au dizième siècle. A -la fin du même siècle, Richard-sans-Peur, fils de Guillaume Longue-Épée -et petit-fils de Rollon, remplaça les successeurs des chanoines de saint -Aubert par des religieux béné<span class="pagenum"><a id="page_394">{394}</a></span>dictins, et dans les premières années du -onzième siècle, en 1020, Richard II, duc de Normandie, fonda l’église -dont il reste encore aujourd’hui les transepts et quatre travées de la -nef.</p> - -<p>Nous entrons maintenant dans le domaine des faits historiques dont les -preuves sont fournies par les monuments eux-mêmes qui subsistent encore -presque tout entiers, et qui sont les documents lapidaires de l’histoire -du Mont-Saint-Michel et les magnifiques témoignages de sa grandeur -passée.</p> - -<p>Il existe encore en France, si riche en monuments de toute nature et de -toute époque, un grand nombre d’églises, de monastères, de châteaux -forts ou même de villes fortifiées d’origine ancienne. Ces édifices -isolés présentent, par leurs dispositions, leurs détails, des sujets -d’études du plus haut intérêt; mais aucun d’eux ne dépasse en grandeur -et en beauté ceux du Mont-Saint-Michel, qui peuvent être considérés -comme les plus beaux exemples de l’architecture religieuse, monastique -et militaire de notre pays. Ils présentent surtout cette curieuse -particularité qu’ils semblent avoir été construits tout exprès, non -seulement pour le plaisir des yeux des artistes et pour servir de but -aux recherches des savants, mais encore cette particularité, -disons-nous, qu’ils forment, par leur réunion sur un seul point, comme -le résumé, la synthèse de notre architecture, et parce qu’ils marquent -nettement, par l’effet de cette réunion qui rend les comparaisons plus -faciles, les diverses étapes de notre civilisation et, par suite, les -progrès de notre art national.</p> - -<p>En effet, on trouve au Mont-Saint-Michel tous les spécimens de -l’architecture française. Il faut comprendre par <i>architecture -française</i> non pas seulement l’architecture dite de Louis XIII, qu’on -considère trop souvent comme synonyme, mais bien celle qui prend -naissance au commencement du moyen âge; celle qui est la continuation -des traditions antiques que le temps, le climat, les mœurs ont modifiée -et que le génie national s’est assimilée; celle enfin qui a créé les -monuments innombrables qui couvrent notre sol et qui sont les -manifestations les plus éclatantes de l’art français.</p> - -<p>Ces différentes époques sont représentées au Mont-Saint-Michel depuis le -onzième jusqu’au dix-huitième siècle par les bâtiments de l’abbaye<span class="pagenum"><a id="page_395">{395}</a></span> ou -les fortifications qui l’entourent; cependant les parties les plus -considérables sont celles qui furent élevées du onzième siècle à la fin -du quinzième. Ce sont les plus beaux types de l’architecture ogivale ou -plutôt de l’architecture française qu’on appelle, ironiquement peut-être -et à coup sûr injustement: <i>architecture gothique</i>.</p> - -<p>Nous profitons de cette circonstance, espérant qu’on nous pardonnera -cette digression, pour protester contre cette <i>épithète</i>, relativement -moderne, qui englobe sans façon toute une période, des plus curieuses à -étudier, de notre histoire dans une sorte d’état de barbarie qu’il -faudrait couvrir d’un voile sombre. Gothique, dans ce sens, voudrait -dire: qui est barbare, sans goût et par conséquent sans art. Or, qu’y -a-t-il de moins barbares et au contraire de plus avancés en sciences et -en art que les architectes des onzième, douzième et treizième, -quatorzième et quinzième siècles qui ont construit ces magnifiques -monuments du moyen âge, qui les ont ornés de si riches sculptures et -d’une si belle statuaire rappelant, notamment à Reims, les plus belles -productions de l’art grec le plus raffiné.</p> - -<p>Un maître dont le monde des sciences et des arts doit déplorer la perte, -Viollet-le-Duc, a dit dans ses impérissables ouvrages auxquels les -savants, les artistes et surtout les architectes doivent rendre un juste -tribut d’hommages, quelle a été la force de production de cet art et sa -force expansive. Ce n’est pas un art barbare, <i>gothique</i>, qui possède -cette force et cette puissance vitales; c’est un art complet qui fut -créé par notre génie national et auquel doit rester le nom d’<i>art -français</i> qu’il mérite si bien et dont le Mont-Saint-Michel est une des -plus superbes expressions.</p> - -<hr /> - -<p>Pour étudier sérieusement ces édifices considérables réunis en aussi -grand nombre en s’étageant sur les rampes inégales du rocher, des -renseignements techniques sont des plus utiles. Ils sont indispensables, -même si l’on veut se rendre exactement compte de la forme des divers -bâtiments, des détails de leur structure, de leur orientation et de leur -groupement autour du point culminant où s’élève l’église.</p> - -<p>Afin de pouvoir décrire clairement des monuments d’époques si diverses -qui se pénètrent en se superposant, et arriver à diriger sûre<span class="pagenum"><a id="page_396">{396}</a></span>ment notre -lecteur dans les détours d’un labyrinthe aussi compliqué, nous avons cru -devoir commencer par l’église.</p> - -<p>Ce mode de procéder, s’il intervertit les détails de la description -quant à la topographie du Mont, nous a semblé être le plus rationnel et -le plus sérieusement utile. Il nous permettra d’étudier méthodiquement, -et surtout,—ce qui est à notre avis le point important,—de suivre -chronologiquement la construction de la basilique, des bâtiments de -l’abbaye et des remparts. Il nous fera voir sans confusion les -transformations et les restaurations dont ces édifices ont été l’objet, -ainsi que les mutilations et les vicissitudes de toute nature qu’ils ont -subies depuis leur fondation jusqu’à nos jours.</p> - -<p>D’ailleurs, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans la forme -matérielle, l’église a toujours été le centre et pour ainsi dire le cœur -de l’abbaye. C’est, du Mont, la construction la plus ancienne; c’est -autour d’elle que sont venus successivement se grouper les divers -bâtiments et la ville elle-même, composant naturellement une base -majestueuse à l’antique sanctuaire de saint Michel, et formant dans leur -réunion étagée un magnifique ensemble, aussi admirable par le -pittoresque de sa situation que par la hardiesse de sa conception et la -grandiose beauté de ses détails.</p> - -<p>Après avoir vu l’abbaye, nous reviendrons sur les remparts, que nous ne -faisons que parcourir en arrivant, et nous les étudierons en suivant le -même ordre chronologique pour la description de leurs constructions -respectives.</p> - -<p>Nous avons cru nécessaire de produire les plans des principales zones de -l’abbaye. En donnant l’idée juste de la superposition des bâtiments, de -leur groupement et de leurs formes à des niveaux différents, ils -aideront le lecteur à se conduire dans le dédale de leurs innombrables -divisions.<span class="pagenum"><a id="page_397">{397}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_I-c"></a> -<br /> -<img src="images/barr_010.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br /> -CHAPITRE Iᴱᴿ<br /><br /> -<small>L’ÉGLISE</small></h3> - -<h4>I<br /><br /> -DESCRIPTION DES PLANS</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_a.png" -width="120" -alt="A" /></span><span class="smcap">près</span> avoir franchi l’escalier fortifié commandé par le châtelet qui est -la véritable porte de l’Abbaye, on entre dans la salle des Gardes, au -niveau de laquelle a été tracé le plan de la première zone (<a href="#fig_143">fig. 143</a>).</p> - -<p>En sortant de la salle des Gardes par la porte sud, on se trouve dans la -cour de l’église et, après avoir monté une première rampe, on est au -niveau de la seconde zone indiquée par le plan suivant (<a href="#fig_144">fig. 144</a>).</p> - -<p>Enfin, après avoir gravi le grand escalier longeant les bâtiments -abbatiaux et le côté sud de l’Église, on arrive à la plate-forme du sud, -dite du <i>Saut-Gaultier</i>, au sommet du rocher, troisième et dernière zone -(<a href="#fig_145">fig. 145</a>).</p> - -<p>Voir ci-après les plans (figures <a href="#page_143">143 à 145</a>) et leurs légendes -explicatives.<span class="pagenum"><a id="page_398">{398}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_143"> -<a href="images/ill_156.jpg"> -<img src="images/ill_156.jpg" width="258" height="382" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 143.—Plan au niveau de la salle des Gardes (D), de -l’aumônerie (J) et du cellier (K).</p> - -<p>A. Tour Claudine; remparts.—B. Première enceinte fortifiée, ou -barbacane, défendant l’entrée de l’abbaye.—B´. Ruine du grand -Degré.—C. Châtelet; au-dessous, escalier commandé par le châtelet, -et montant à la salle des Gardes.—D. Salle des Gardes -(Belle-Chaise).—E. Tour Perrine.—F. Procure et bailliverie de -l’abbaye.—G. Logis abbatial.—G´. Logements de l’abbaye.—G´´. -Chapelle Sainte-Catherine.—H. Cour de l’église et escalier montant -à l’église haute.—I. Cour de la Merveille; entre Belle-Chaise et -la Merveille.—J. Salle de l’aumônerie (Merveille).—J´. Ruines -d’un fourneau (Merveille).—K. Cellier (Merveille).—L. Anciens -bâtiments abbatiaux; Cuisines (fin du onzième siècle).—M. Galerie -ou crypte de l’Aquilon (Roger II).—N. Substructions de -l’hôtellerie (Robert de Torigni).—O. Passages communiquant avec -l’hôtellerie.—P. et P´. Prisons (au-dessous du P´ cachots dit des -Deux-Jumeaux).—Q. Soubassements de la chapelle Saint-Étienne.—R. -Ruines de l’ancien poulain (Robert de Torigni).—S. Poulain -moderne.—T. Murs de soutènement, construits en 1862 ou 1863.—U. -Jardins, terrasses et chemins de ronde.—V. Masse du rocher. </p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_399">{399}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_144"> -<a href="images/ill_157.jpg"> -<img src="images/ill_157.jpg" width="225" height="353" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 144.—Plan au niveau de l’église basse (A), du -réfectoire (K), de la salle des Chevaliers (L).</p> - -<p>A. Église basse ou crypte, dite des Gros-Piliers.—B. Chapelle sous -le transsept nord.—B’. Chapelle sous le transsept sud -(Saint-Martin).—C. Substruction de la nef romane.—C’. et C. -Charnier ou cimetière des religieux.—C’’. Soubassements romans -(sous la plate-forme dite du Saut-Gaultier).—D. Ancienne -citerne.—E. Anciens bâtiments abbatiaux (réfectoire, fin du -onzième siècle).—F. Ancien cloître ou promenoir (Roger II).—G. -Passages communiquant avec l’hôtellerie.—H. Hôtellerie (Robert de -Torigni).—I. Dépendances de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—J. -Chapelle Saint-Étienne.—K. Réfectoire (Merveille).—K’. Tour des -Corbins (Merveille).—L. Salle des Chevaliers (Merveille).—M. -Chapelle (Merveille).—N. Salle des Officiers ou du Gouvernement -(Belle-Chaise).—O. Tour Perrine.—P. Crénelage du châtelet.—Q. -Cour de la Merveille.—R. Escalier montant de la cour de la -Merveille à la terrasse S.—S. Terrasse de l’abside.—T. Cour de -l’église.—U. Pont fortifié faisant communiquer l’église basse avec -le logis abbatial.—V. Logis abbatial.—X. Logements de -l’abbaye.—Y. Citernes (quinzième siècle).—Y’. Citerne (seizième -siècle).—Z. Escalier montant des souterrains à l’église -haute.—Z’. Masse du rocher. </p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_400">{400}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_145"> -<a href="images/ill_158.jpg"> -<img src="images/ill_158.jpg" width="234" height="360" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 145.—Plan au niveau de l’église haute (A), du -cloître (L), et du dortoir (K).</p> - -<p>A. Église haute.—A’. Chœur.—A’’. Transsept nord et sud.—Vestiges -découverts en 1875 sous le dallage de la grande plate-forme: B. B. -B. Les trois premières travées de la nef romane (détruites en -1776); C. et C’. Tour en avant du portail roman (Robert de -Torigni); C’’. Porche entre les deux tours (Robert de Torigni); D. -Tombeaux de Robert de Torigni et de D. Martin de Furmendeio (?); E. -Ancien parvis; F. Emplacement de la salle dite de Souvré (salle du -chapitre; ancien dortoir).—G. Anciens bâtiments abbatiaux -(Dortoir, fin du onzième siècle).—G’. Sacristie actuelle (ancien -dortoir).—H. Plate-forme de Saut-Gaultier (entrée latérale sud de -l’église).—I. Ruines de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—J. -Infirmeries.—K. Dortoir (les divisions ont été faites par les -directeurs de la prison).—K’. Tour des Corbins.—L. Cloître.—L’. -Chartrier.—L’’. Entrée de la salle du chapitre (projeté et -commencé au treizième siècle).—M. Bibliothèque (partie des anciens -bâtiments abbatiaux, treizième siècle).—N. Logis abbatial.—O. -Logements de l’abbaye.—P. Cour de la Merveille.—P’. Terrasse de -l’abside.—Q. Cour de l’église et escalier montant au -Saut-Gaultier.—R. Cuisines (actuelles) des religieux. </p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_401">{401}</a></span></p> - -<h4>II<br /><br /> -(XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES)</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-s.png" -width="50" -alt="S" /></span><span class="smcap">i</span> l’on en croit les traditions, l’église qui couronne le rocher aurait -été élevée sur les ruines de l’oratoire érigé par saint Aubert au -huitième siècle et de l’église construite au dixième siècle par Richard, -petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucun vestige des édifices du -huitième et du dixième siècle; mais il existe encore, de l’église romane -fondée en 1020, par le duc de Normandie Richard II, les transsepts et la -plus grande partie de la nef.</p> - -<p>Cette église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du -Mont, de 1017 à 1023, que Richard II chargea du détail des travaux. -C’est à Hildebert II qu’il faut attribuer les vastes substructions de -l’église romane qui, principalement du côté occidental, ont des -proportions gigantesques.</p> - -<p>Cette partie du Mont-Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier; -elle démontre la grandeur et la hardiesse de l’<i>architecte</i> Hildebert. -Au lieu de saper la crête de la montagne et surtout pour ne rien enlever -à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre -affleurant l’extrémité du rocher, et les côtés reposant sur des murs et -des piles, reliés par des voûtes, forment un soubassement d’une solidité -parfaite.</p> - -<p>Cette immense construction est admirable de tous points: d’abord par la -grandeur de la conception et ensuite par les efforts qu’il a fallu faire -pour la réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant de la -situation même, de la difficulté d’approvisionnement des matériaux et -des moyens restreints pour les mettre en œuvre.</p> - -<p>La figure 146 (coupe transversale du Mont-Saint-Michel), montre les -constructions romanes entourées des bâtiments qui se sont successivement -groupés autour d’elles à différentes époques.</p> - -<p>Elle fait voir, sous les transsepts nord et sud, les cryptes ou -chapelles<span class="pagenum"><a id="page_402">{402}</a></span> basses, qui n’ont pas été creusées dans le roc comme on l’a -dit, mais qui ont été ménagées et bâties dans l’espace existant entre la -déclivité de la montagne et le plateau construit par Hildebert.</p> - -<p>Les substructions romanes de l’est ont disparu et ont été recouvertes</p> - -<div class="figcenter" id="fig_146"> -<a href="images/ill_160.jpg"> -<img src="images/ill_160.jpg" width="289" height="154" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 146.—Coupe transversale du Mont-Saint-Michel (du -nord au sud).</p></div> -</div> - -<p class="nind">par celles du quinzième siècle, lors de la reconstruction du chœur -agrandi. Il ne nous est rien resté des dispositions du chœur primitif; -mais il est permis de supposer que son plan devait être, avec des -dimensions moindres, le même que celui de l’église abbatiale de -Cerisy-la-Forêt (Manche), bâtie, comme l’église du Mont-Saint-Michel, au -commencement du onzième siècle, par l’arrière-petit-fils de Rollon, -Richard II, duc de Normandie.</p> - -<p>La figure 147 donne le plan de l’église après son achèvement, en 1135, -et des bâtiments abbatiaux à la même époque.</p> - -<p>Les lignes ponctuées indiquent:</p> - -<p><i>Au nord</i>, l’emplacement du cloître et du réfectoire du treizième siècle -(Merveille);</p> - -<p><i>A l’est</i>, la silhouette du chœur reconstruit au quinzième siècle;</p> - -<p>Et <i>à l’ouest</i>, les constructions faites par Robert de Torigni, de 1154 -à 1186.</p> - -<p>L’église, commencée en 1020, fut achevée vers 1135 par Bernard du Bec, -treizième abbé du Mont, de 1131 à 1149.<span class="pagenum"><a id="page_403">{403}</a></span></p> - -<p>Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par -Hildebert</p> - -<div class="figcenter" id="fig_147"> -<a href="images/ill_161.jpg"> -<img src="images/ill_161.jpg" width="194" height="328" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 147.—Plan de l’église et des bâtiments abbatiaux, -en 1145.</p> - -<p>A. Nef de l’église.—A’. Parvis en avant du portail roman.—B. -Clocher central.—C. Transsept nord.—D. Transsept sud.—E. -Chœur.—F. Anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, dont il -reste la partie F’.—G. Constructions de Roger II, joignant le -collatéral nord (galeries de l’Aquilon, du promenoir et de l’ancien -dortoir, ce dernier détruit à la fin du dix-huitième siècle).—G’. -Constructions de Roger II (à l’est des bâtiments abbatiaux du -onzième siècle), devenues les annexes sud de la Merveille depuis le -treizième siècle.—H. Escalier descendant au charnier, ou cimetière -des religieux. </p></div> -</div> - -<p class="nind">avait alors la forme d’une croix latine, figurée par la nef composée de -sept travées, par les deux transsepts, et enfin par le chœur. Il -subsiste<span class="pagenum"><a id="page_404">{404}</a></span> de l’église romane: quatre travées de la nef; les piliers -triomphaux qui supportaient le clocher roman, ou du moins celui que -Bernard du Bec éleva dans les premières années du douzième siècle; les -deux transsepts; les deux chapelles semi-circulaires pratiquées dans les -faces est des transsepts, et enfin les amorces du chœur ruiné en 1421.</p> - -<h4>III<br /><br /> -NEF</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">a</span> nef de l’église se composait de sept travées, dont les trois -premières ont été détruites en 1776. (Voir fig. 148, le plan et la -légende explicative.)</p> - -<p>Après sa mutilation, la nef fut fermée, vers 1780, par une façade -construite selon la <i>mode</i> de ce temps, mais dont l’architecture hybride -fait d’autant plus regretter la suppression de la nef et du portail -anciens.</p> - -<p>Le portail ancien était précédé d’un parvis, établi sur les -substructions romanes soutenues par de puissants contreforts.</p> - -<p>Les travaux de restauration, entrepris depuis 1873 par les soins de la -Commission des Monuments historiques, ont nécessité, en 1875, des -fouilles sous le dallage de la grande plate-forme de l’ouest, lesquelles -ont fait découvrir les fondations des trois premières travées. Le plan, -fig. 148, constate ces découvertes, qui prouvent <i>incontestablement</i> que -la nef ancienne comprenait sept travées. Ce plan, fig. 148, indique -également: les constructions faites en avant du portail ancien, par -Robert de Torigni; le tombeau de cet abbé et celui de son successeur dom -Martin.—Les fondations des trois travées détruites, ainsi que les bases -des tours de Robert, sont actuellement recouvertes par le nouveau -dallage de la grande plate-forme.</p> - -<p>Le vaisseau antérieur est formé de trois parties, c’est-à-dire d’une -grande nef et de deux collatéraux, relativement étroits. Ainsi que la -plupart des églises construites au commencement du onzième siècle, et<span class="pagenum"><a id="page_405">{405}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_148"> -<a href="images/ill_163.jpg"> -<img src="images/ill_163.jpg" width="232" height="358" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 148.—Plan de l’église.—Nef actuelle.—Découvertes -faites en 1875.</p> - -<p>A. Chœur (reconstruit au quinzième siècle).—B. Transsepts -(constructions romanes, onzième siècle).—C. Nef (constructions -romanes, onzième siècle).—D. Fondations des trois travées -détruites (constructions romanes, onzième siècle).—E. Fondations -des tours et du porche, construits par Robert de Torigni (douzième -siècle).—F. Tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).—F’. -Détails du tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).—G. -Tombeau de dom Martin de Furmendeio (douzième siècle).—H. Tombeaux -vides (onzième siècle).—I. Vestiges du dallage du parvis ancien -(douzième siècle).—J. Ruines de la salle dite de Souvré (ancien -dortoir).—J’. Vestiges du dallage de la salle de Souvré.—K. -Plate-forme dite du Saut-Gaultier.—L. Cloître (treizième -siècle).—Ruines des escaliers descendant au charnier des religieux -(onzième siècle).—N. Façade (reconstruite en 1780).—O. Anciens -bâtiments abbatiaux (fin du onzième siècle). </p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_406">{406}</a></span></p> - -<p class="nind">notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par une charpente -apparente. Les bas-côtés seuls sont voûtés par des arcs-doubleaux, -latéraux et transversaux, dont les intervalles sont remplis par des -voûtes d’arêtes. Les détails de la construction sont du reste indiqués -par les coupes (fig. <a href="#fig_149">149</a> et <a href="#fig_150">150</a>).</p> - -<p>La couverture en charpente apparente de la grande nef a été détruite par -les nombreux incendies qui ont causé tant de dommages à l’abbaye, et ses -derniers vestiges ont dû disparaître pendant l’embrasement de 1834; -cependant les détails de la structure de la partie supérieure de la nef, -où aboutissent les colonnes dont on retrouve encore les tronçons -calcinés sous la voûte moderne, permettraient, sinon de donner -exactement la forme primitive de cette couverture, tout au moins de la -reconstruire selon les données archéologiques (<a href="#fig_149">fig. 149</a>).</p> - -<p>Les fouilles qui furent pratiquées en 1875 sous la grande plate-forme et -à l’entrée actuelle de la nef, ont fait découvrir dans le bas-côté nord -(en M du plan, fig. 148) les passages et les ruines de l’escalier -descendant de la nef au charnier, ou cimetière des religieux. Un passage -et un escalier plus larges existent également au sud, longeant la -chapelle Saint-Étienne. Les communications entre l’église haute et les -souterrains ont été interceptées par la construction de la façade -actuelle de la nef, réduite à quatre travées. Il serait possible de les -rétablir si la restauration générale de l’abbaye était entreprise, ce -qu’il est permis d’espérer.</p> - -<p>A l’intersection de la nef et des transsepts s’élèvent les piliers -triomphaux construits en 1058 par Radulphe de Beaumont, lesquels -soutenaient le clocher, réédifié plusieurs fois depuis les premières -années du douzième siècle, complètement détruit à la fin du seizième -siècle et remplacé, malheureusement, en 1602 par le massif pavillon -carré qui existe encore aujourd’hui. De ces quatre piliers, deux sont -restés à peu près droits, ainsi que les arcs-doubleaux qui les relient; -mais les deux piliers joignant le chœur ont beaucoup souffert de -l’écroulement de 1421. Ils sont disloqués, déversés, et n’ont pu être -maintenus que par la construction du chœur du quinzième siècle, dont les -arcs de la première travée sont venus les arc-bouter.</p> - -<p>Les transsepts et leurs chapelles basses ont conservé les dispositions<span class="pagenum"><a id="page_407">{407}</a></span> -anciennes, sauf pourtant la charpente apparente supérieure, remplacée -par une voûte enduite sans caractère, et la façade du transsept nord, -laquelle a été modifiée au treizième siècle par la construction du -cloître (Merveille). La grande verrière septentrionale, divisée par de -larges meneaux, a remplacé les fenêtres romanes, qui existent encore -dans les faces sud et ouest du transsept sud.</p> - -<p>Les chapelles semi-circulaires, pratiquées dans le côté est des -transsepts, ont été bouchées; il serait facile de leur rendre, -intérieurement, l’aspect roman qu’elles ont en grande partie, et -principalement au sud, conservé extérieurement.</p> - -<p>Le chœur roman a complètement disparu après l’écroulement de 1421. Il -devait se terminer par une abside circulaire voûtée en cul-de-four; ses -bas-côtés et son vaisseau central étaient sans nul doute voûtés et -couverts par une charpente apparente comme celle de la nef. Sauf la -tradition, il ne nous est resté aucun vestige de sa forme originelle; -toutefois son analogie avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt, -construite en même temps et sous les mêmes auspices, ainsi que les -dispositions identiques de ces deux édifices, bien que leurs proportions -soient différentes, fournissent des indications à l’aide desquelles on -peut, dans un but purement spéculatif d’ailleurs, essayer de -reconstituer ce chœur (voir fig. 147).</p> - -<h4>IV<br /><br /> -CHŒUR (XVᵉ ET XVIᵉ SIÈCLES)</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> chœur actuel s’éleva de 1450 à 1521 sur l’emplacement agrandi du -chœur roman ruiné en 1421. Bien qu’il soit bâti tout en granit fort dur, -ainsi que les autres bâtiments du Mont, il est très délicatement -ouvragé, et il présente un très bel exemple des édifices construits -pendant les derniers temps de l’architecture ogivale. Par son plan, ses -proportions et son style, ce chœur diffère absolument de la nef et des -transsepts romans. Ainsi que le dit dom Jean Huynes, on<span class="pagenum"><a id="page_408">{408}</a></span> voulait, au -quinzième siècle, rebâtir entièrement l’église selon la même ordonnée -que le chœur nouveau; ce projet a reçu un commencement</p> - -<div class="figcenter" id="fig_149"> -<a href="images/ill_165.jpg"> -<img src="images/ill_165.jpg" width="208" height="350" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 149.—Nef.—Coupe transversale sur A-B.—État -actuel.</p></div> -</div> - -<p class="nind">d’exécution, et les intentions des constructeurs du chœur sont nettement -accusées. Cette préméditation est très marquée dans l’ensemble de ces<span class="pagenum"><a id="page_409">{409}</a></span> -constructions, et notamment dans les angles formés par le chœur et les -transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants, soutenant réellement la</p> - -<div class="figcenter" id="fig_150"> -<a href="images/ill_166.jpg"> -<img src="images/ill_166.jpg" width="194" height="351" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 150.—Coupe longitudinale sur C-D.—État actuel.</p></div> -</div> - -<p class="nind">poussée des voûtes du chœur, s’entre-croisent avec ceux des transsepts -projetés; ces derniers arcs-boutants, sans raison d’être et sans effet<span class="pagenum"><a id="page_410">{410}</a></span> -actuellement, n’ont été partiellement bâtis et amorcés qu’en prévision -de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan nouveau. -Il faut remarquer l’ingénieuse disposition de ce triforium, contournant -les points d’appui sur lesquels il est <i>encorbellé</i>, afin de leur -laisser toute la force nécessaire, en formant à la base des grandes -fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d’un très -heureux effet. (Voir la coupe, fig. 151.)</p> - -<p>La construction du chœur du quinzième siècle, de formes et de dimensions -si différentes du reste de l’église, a enlevé à l’édifice le caractère -de grand style résultant de son unité; mais, par une comparaison des -plus intéressantes à faire et que fait naître le rapprochement des deux -parties bien distinctes du même édifice, elle permet d’étudier notre -architecture française dans ses manifestations les plus -caractéristiques. L’une, la nef, est l’expression de l’art national -naissant, simple, naïf même, mais fort, indiquant déjà le puissant essor -qu’il prendra et faisant pressentir les œuvres magnifiques qu’il -enfantera pendant plusieurs siècles. L’autre, le chœur, est le produit -de cet art arrivé à son plus grand développement, savant, riche, raffiné -et penchant déjà vers le <i>maniéré</i>, indice certain de sa décadence -prochaine.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, ce chœur n’en est pas moins une œuvre très -remarquable; la conception en est grande, et son exécution est un -véritable chef-d’œuvre du genre. La précision et la régularité des -détails du plan démontrent qu’une science et une habileté consommées ont -présidé aux opérations géométriques de sa plantation. La perfection de -la taille du granit, la netteté des moulures, des sculptures les plus -fines et les plus compliquées, indiquent que les plus grands soins ont -été apportés à leur difficile exécution. Aussi la conservation du chœur -est-elle presque complète, sauf quelques fleurons des pinacles et -diverses parties de balustrade renversées, qui existent encore et -peuvent être reposés à leurs places respectives.</p> - -<p>La différence de niveau entre l’église haute et le sol extérieur a -nécessité la construction de soubassements considérables; ils ont formé -la crypte ou église basse, laquelle reproduit avec une simplicité -robuste et soutient les dispositions du chœur, sauf en ce qui concerne -les chapelles latérales de la première travée que le rocher ne -permettait pas d’établir,<span class="pagenum"><a id="page_411">{411}</a></span> et celles de la seconde travée, qui sont -remplacées par des <i>citernes</i> ménagées lors de la construction dans la -hauteur des substructions. La</p> - -<div class="figcenter" id="fig_151"> -<a href="images/ill_167.jpg"> -<img src="images/ill_167.jpg" width="194" height="355" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 151.—Coupe du chœur sur l’axe longitudinal.</p></div> -</div> - -<p class="nind">citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule (voir en -Y, plan fig. 144). Les piliers ronds et trapus, sans chapiteaux,<span class="pagenum"><a id="page_412">{412}</a></span> -reçoivent en pénétration les retombées de la voûte et sont, -naturellement, les bases des piles du chœur.</p> - -<p>Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses -mâchicoulis, franchit la cour de l’église et met l’église basse en -communication avec le logis abbatial.</p> - -<p>Le chœur se compose d’une nef centrale, terminée à l’est par une abside -à pans coupés, enveloppée d’un bas-côté autour duquel s’étendent et -rayonnent les chapelles latérales et absidales. Les chapelles du côté -nord sont plus étroites que celles du côté sud et de formes différentes -de celles-ci. Cette dissemblance, voulue par l’architecte, s’explique -par la proximité des bâtiments annexes de la Merveille, lesquels -auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l’église -eût été absolument semblable à celle du sud.</p> - -<p>Un escalier, ménagé dans l’épaisseur d’un contrefort au sud et couronné -par un élégant clocheton, prend naissance dans l’église basse, qu’elle -met en communication avec l’église haute, monte au-dessus des chapelles -et aboutit au comble supérieur en franchissant sur un escalier,—appelé -très justement l’<i>escalier de dentelle</i> et supporté par un des -arcs-boutants supérieurs,—l’espace compris entre le contrefort du -bas-côté et la balustrade surmontant la corniche du chœur.</p> - -<p>Indépendamment de la reconstruction de son chœur, que nous venons de -décrire, et sans parler encore des mutilations qu’elle a subies, -l’église a été agrandie et modifiée, notamment à la fin du douzième -siècle, par l’édification des tours en avant de sa façade à l’ouest, et, -au treizième siècle, par la construction du portail latéral sud, -s’ouvrant sur la plate-forme du sud, dite du <i>Saut-Gaultier</i>.</p> - -<p>A cette dernière époque (vers 1230), les substructions au sud de la nef -subirent quelques changements par la construction de la chapelle -Saint-Étienne ainsi que du bâtiment s’élevant au-dessus d’elle et qui -s’étend des soubassements du Saut-Gaultier à l’hôtellerie, bâtie par -Robert de Torigni à la fin du siècle précédent, et avec laquelle ils se -reliaient par des escaliers et des passages.<span class="pagenum"><a id="page_413">{413}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_II-c"></a><br /> -<img src="images/barr_004.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE II<br /><br /> -<small>BATIMENTS ABBATIAUX A LA FIN DU XIᵉ SIECLE</small></h3> - -<h4>I<br /><br /> -TRAVAUX DE ROGER II (XIIᵉ SIÈCLE)</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_a.png" -width="120" -alt="A" /></span> <span class="smcap">la</span> fin du onzième siècle, les bâtiments abbatiaux étaient situés au -nord de l’église. Ils s’étendaient de l’ouest à l’est et comprenaient -les lieux réguliers, c’est-à-dire: le cloître, le réfectoire, le dortoir -et le chapitre, ainsi que les habitations contenant les cuisines, -l’infirmerie, les logements des hôtes, ceux des serviteurs, et plus bas -les magasins.</p> - -<p>Il subsiste quelques parties—<i>authentiques</i>—des constructions de ce -temps, notamment le bâtiment formé de trois étages, restes des lieux -réguliers de l’abbaye au onzième siècle. Les autres parties romanes ont -disparu au treizième siècle, absorbées par la Merveille.</p> - -<p>Les constructions romanes souffrirent beaucoup de la chute de la nef, en -1103. Roger II, dès les premiers temps de son gouvernement abbatial, les -répara et les agrandit à l’est en élevant, au sud de la Merveille, les -constructions dont il reste encore quatre travées ainsi que la plus -grande partie de la façade. Après l’incendie de 1112, Roger II répara de -nouveau les bâtiments abbatiaux; il les modifia et les augmenta encore<span class="pagenum"><a id="page_414">{414}</a></span> -en construisant le bâtiment—<i>au septentrion</i>—joignant le collatéral -nord de la nef et contenant les galeries superposées de l’<i>Aquilon</i>, du -<i>promenoir</i> (ou cloître au douzième siècle), au-dessus desquelles il -rétablit le <i>dortoir</i><a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Nous avons trouvé dans l’ouvrage de M. de Gerville les indications -suivantes sur l’œuvre de Roger II, renseignements qui concordent, sur ce -point, avec les écrits de dom Jean Huynes et les <i>documents lapidaires</i> -dont nous constatons l’existence: «Roger (Roger II) au nord éleva de -fond en comble le dortoir et le réfectoire<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.....»—«Roger (Roger II) -restaura les toitures de l’église incendiée; il répara les dommages -causés par l’incendie, refit en pierre les voûtes du cloître, qui -auparavant étaient en bois, et au pied du Mont il établit des écuries -voûtées<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> - -<p>Si, par ce qui précède, on peut déterminer la part qui revient à Roger -II dans les constructions de l’abbaye, on peut affirmer aussi que les -bâtiments du <i>septentrion</i> et ceux appelés la <i>Merveille</i>, également au -<i>septentrion</i>, existant encore tous les deux et formant deux -constructions bien distinctes, ne sont ni du même temps ni du même -auteur, et qu’ils ne peuvent être confondus sans commettre une grave -erreur. Il est possible que les constructions de Roger II aient été -achevées,—ainsi que le dit dom Jean Huynes,—«depuis les fondements -jusques au coupeau», de 1112, date de l’incendie, à 1122, époque où -Roger quitta l’abbaye; mais il est difficile d’admettre que les immenses -bâtiments de la <i>Merveille</i> aient pu être élevés en aussi peu de temps, -c’est-à-dire en moins de dix ans! D’ailleurs, les abbés successeurs de -Roger: Richard de Mère, Bernard du Bec, dit le Vénérable, Geoffroy, -Richard de la Mouche et Robert de Torigni même, qui fit exécuter de si -grands travaux à l’ouest et au sud de l’église, n’ont laissé aucune -trace de constructions faites ou ajoutées par eux aux bâtiments du nord. -Il en eût<span class="pagenum"><a id="page_415">{415}</a></span> été tout autrement si la <i>Merveille</i> eût existé alors. Aussi, -à partir du treizième siècle, les historiens du Mont-Saint-Michel -font-ils mention de la grande œuvre commencée en 1203 par Jourdain, -continuée et achevée par ses successeurs.</p> - -<h4>II<br /><br /> -TRAVAUX DE ROBERT DE TORIGNI (XIIᵉ SIÈCLE)</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-r.png" -width="50" -alt="R" /></span><span class="smcap">obert</span> de Torigni fut élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154 et, à son -arrivée à l’abbaye, il trouva, bâtis par Roger II depuis 1122, les -<i>Bâtiments du nord</i> que divers auteurs lui attribuent. Deux années après -son élection, espace de temps pendant lequel il était matériellement -impossible que ces <i>Bâtiments du nord</i> eussent pu être construits, -Robert érigea à la vierge Marie un autel, que Hugues, archevêque de -Rouen, consacra le 16 juin 1156. Cet autel avait été élevé dans la -crypte du nord ou de l’Aquilon,—<i>crypta Aquilonali</i>.</p> - -<p>Cette dénomination doit s’appliquer à la crypte ou galerie de l’Aquilon -et non à la crypte ou chapelle basse sous le transsept nord, laquelle -était peut-être placée sous le vocable de saint Symphorien ou d’un autre -saint vénéré par les religieux, comme la chapelle basse sous le -transsept sud était dédiée à saint Martin. La chapelle basse sous le -chœur étant consacrée à la Vierge, il ne pouvait exister une chapelle -immédiatement voisine placée sous le même vocable. Il faut remarquer, du -reste, qu’à cette époque, les chapelles des transsepts et du chœur -communiquaient entre elles, et que cet état n’a été modifié que par la -reconstruction du chœur au quinzième siècle.</p> - -<p>La crypte ou galerie de l’Aquilon n’était pas du tout, en 1156, un -passage banal comme de nos jours. C’était au contraire un lieu retiré, -placé sous le promenoir ou cloître<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, à l’extrémité ouest des bâtiments -au <i>sep<span class="pagenum"><a id="page_416">{416}</a></span>tentrion</i> élevés par Roger II<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Cette galerie communiquait par -un degré intérieur avec le cloître supérieur, dont elle était le -complément; elle était précédée au nord d’une terrasse-préau d’où, -dominant les jardins et les chemins de ronde, l’on voit la mer; elle -était très favorablement disposée pour le recueillement, la méditation -et la prière. Il était tout naturel qu’on y érigeât un autel à la -Vierge, pour laquelle les Bénédictins avaient une dévotion particulière, -et c’est, sans aucun doute, ce même autel que Robert de Torigni fit -consacrer en 1156, deux ans après son élection, par Hugues, archevêque -de Rouen.</p> - -<p>En 1154, lorsque Robert de Torigni fut appelé au gouvernement du Mont, -par le suffrage unanime des moines, rétablissant l’ordre et la paix -parmi les membres de l’abbaye divisés par des compétitions et des -querelles depuis plusieurs années, le monastère comptait quarante -religieux. Le nouvel abbé en porta le nombre à soixante «afin», dit dom -Jean Huynes, «par ce moyen satisfaire aysément aux dévotions des -pèlerins et que le service divin y fut faict honorablement». Il modifia -alors la destination des bâtiments abbatiaux qui, à cette époque, -existaient seulement au nord; il les agrandit en les étendant à l’ouest -et au sud de la basilique romane. Au nord, il transforma en dortoirs -l’hôtellerie et l’infirmerie, et reporta ces dernières au midi en les -séparant complètement des logements réguliers, bien que de nombreuses -communications existassent entre les divers services du monastère.</p> - -<p>Suivant les historiens du Mont, le <i>four</i> de l’abbaye se trouvait à -l’ouest dans les constructions de Robert de Torigni et, selon leurs -appréciations, cette partie des bâtiments s’appelait: le <i>Plomb du -four</i>. Nous avons vainement cherché la raison de cette résignation -hasardée, et parmi les découvertes que nous avons faites, déterminant -positivement les travaux de Robert de Torigni, nous n’avons trouvé -aucune trace de <i>four</i>. Nous croyons qu’au lieu de <i>Plomb du four</i> il -est plus juste de dire <i>Plomb du fond</i>,—<i>plomb</i>, synonyme de -couverture, et <i>du fond</i>, indiquant la partie extrême des bâtiments.—Du -reste, en l’absence des vestiges qui seuls pourraient fournir des -preuves sérieuses, il suffit d’examiner la disposition des lieux pour -être convaincu que le <i>four</i> de<span class="pagenum"><a id="page_417">{417}</a></span> l’abbaye n’était pas où on l’a supposé; -on peut également, par ce même examen, se rendre compte des difficultés -énormes qu’il eût fallu vaincre presque journellement pour faire monter -à plus de 70 mètres de hauteur les matières nécessaires à la confection -du pain. Il était si simple d’ailleurs de le faire où on le fait encore -aujourd’hui, c’est-à-dire dans les magasins situés au pied du rocher, au -sud-ouest, d’où il était monté, ainsi que toutes les autres provisions -de l’abbaye, dans les bâtiments de l’hôtellerie, à l’étage inférieur -duquel Robert avait ménagé un plan incliné ou <i>poulain</i>.</p> - -<p>De 1180 à 1185, Robert de Torigni, continuant ses travaux, refit la -voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à -l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la façade -romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du promenoir. -Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours reliées par un -porche en avant, et joignant la façade romane, il refit le parvis, dont -on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles constructions à -l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours sont -insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les faces -est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur parallèle -(romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été fondées et -portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que celle-ci eût -été renfoncée même par un arc-doubleau.</p> - -<p>Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux tours -et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les bâtiments -de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi. En 1618, -la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un énorme -contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les poussées -intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à l’arrêter. Le -bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages voûtés, avait -ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils s’écrasèrent sous -la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent en 1817<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que<span class="pagenum"><a id="page_418">{418}</a></span> nous -avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie et -l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les -substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en -avant de la façade romane.</p> - -<p>On voit par la description que nous avons faite, en produisant à l’appui -les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert de Torigni -ont eu une importance considérable pour le monastère, que sa sage -administration avait placé dans une situation prospère. Ces travaux -architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres théologiques, -littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye, qu’il avait -rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux années qu’il -la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus. Aussi -l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une des -périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du -Mont-Saint-Michel.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_152"> -<a href="images/ill_170.jpg"> -<img src="images/ill_170.jpg" width="160" height="156" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 152.—Armoiries qui étaient sur la première porte -d’entrée du Mont-Saint-Michel. D’après un dessin de M. Rottremont; ms nº -4902 à la Bibliothèque nationale <small>XVIII</small>ᵉ siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_419">{419}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_III-c"></a><br /> -<img src="images/barr_003.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE III<br /><br /> -<small>LA MERVEILLE (XIIIᵉ SIECLE)</small></h3> - -<h4>I<br /><br /> -ORIGINE DE LA MERVEILLE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_l.png" -width="120" -alt="L" /></span><span class="smcap">es</span> constructions gigantesques s’élevant au nord du Mont-Saint-Michel -furent appelées dès leur origine: <i>la Merveille</i>.</p> - -<p>«Les grands bâtiments, qui donnent sur la pleine mer au nord, peuvent -passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l’architecture -religieuse et militaire au moyen âge; aussi les a-t-on nommés de tout -temps la Merveille<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<p>Cette immense construction se compose de trois étages: celui inférieur -comprenant l’aumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le réfectoire -et la salle des Chevaliers; celui supérieur, le dortoir et le cloître. -Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et -réunis, orientés de l’est à l’ouest, et contenant en hauteur: celui de -l’est, l’aumônerie, le réfectoire, le dortoir, et celui de l’ouest, le -cellier, la salle des Chevaliers et le cloître.<span class="pagenum"><a id="page_420">{420}</a></span></p> - -<p>La Merveille date des premières années du treizième siècle. Elle fut -commencée vers 1203 (ou 1204) par Jourdain<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, à qui le roi de France -Philippe II envoya «une grande somme de deniers» pour réparer les -désastres de l’incendie allumé en 1203 par les Bretons, conduits par -leur duc Guy de Touars; sa construction, continuée par les abbés -successeurs de Jourdain, fut achevée en 1228.</p> - -<p>Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés -d’un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu sous -l’inspiration de Jourdain et que les successeurs de cet abbé suivirent -religieusement jusqu’à la fin. Il faut rendre hommage à cette œuvre -grandiose, et l’admirer, en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu -faire pour la réaliser aussi rapidement (c’est-à-dire en vingt-cinq -ans), au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou -une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les -difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières de -la côte, d’où les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs -travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, -était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la -grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les -mettre en œuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la -base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la mer.</p> - -<p>Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts -extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des -salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant -la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, -pour en être convaincu, d’étudier leurs dispositions générales, surtout -l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du -contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par -une tourelle octogonale; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, -dessert la salle des Chevaliers à l’ouest, et aboutit au dortoir, à -l’est, puis au crénelage au-dessus, au nord.</p> - -<p>Presque tous les historiens modernes du Mont-Saint-Michel, affirment que -la Merveille fut élevée par Roger II, au commencement du<span class="pagenum"><a id="page_421">{421}</a></span> douzième -siècle. L’un d’eux la fait même remonter au onzième siècle.</p> - -<p>Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans l’abbaye -du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur; nous -pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas -possible d’attribuer à cet abbé la <i>Merveille</i>, élevée un siècle plus -tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses -époques de sa construction.</p> - -<p>Dom J. Huynes, dans son <i>Histoire générale</i><a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, donne sur l’origine de -la Merveille d’intéressantes indications:</p> - -<p>«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin, -Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize -mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme -abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune -chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en -estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur.</p> - -<p>«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme de -febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent pour -luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un d’entre -eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle il gouverna -tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les Bretons, -conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu en ce Mont et -brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France Philippe second, -qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre, roy des Anglois, -fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la faute de Guy de -Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet abbé Jourdain qui, -sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église et les bastimens du -monastère, lesquels il ne put faire parachever, la mort se venant saisir -de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour d’aoust».</p> - -<p>Le texte latin cité (en note) par le même auteur<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> est plus explicite -et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le<span class="pagenum"><a id="page_422">{422}</a></span> 6 -août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à -Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par les -Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la construction -de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les deniers qu’il -devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à cette époque, -chassa les Anglais de Normandie.»</p> - -<p>Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie allumé -par les Bretons<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<p>L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures de -l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées. Les -bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du promenoir -ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle précédent, -furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux, qui -s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs. -Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit -en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup plus -grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de ses -goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant -l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui -fait encore l’admiration des temps modernes.</p> - -<p>La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue -d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade -septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à droite -du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert de -Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre -travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle; à -gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus desquels -se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la ville; au bas -du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les ruines de la -tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert; sur les rampes -du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux chemins de ronde.<span class="pagenum"><a id="page_423">{423}</a></span></p> - -<p>Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille; il -fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire -(au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212.</p> - -<p>Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux: -«Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont, -ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les -édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur -avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout de -neuf....»</p> - -<p>Raoul des Isles mourut en 1218 et Thomas des Chambres (1218-1225) lui -succéda; c’est à ce dernier abbé qu’il faut attribuer la salle dite des -Chevaliers et le dortoir. Le cloître fut commencé par lui et achevé, -vers 1228, par son successeur, Radulphe ou Raoul de Villedieu: -«Incontinant après la mort de Thomas des Chambres, les religieux -esleurent Radulphe de Villedieu, l’un d’entre eux, pour luy succéder, -lequel fit faire tous ces beaux piliers du cloistre et toutes les -figures qu’on voit au-dessus avec cinquante huict roses toute diverses. -Mais ce qui est de plus admirable, c’est qu’on voit là du costé de -l’occident sainct François, patriarche des Frères Mineurs, représenté -selon la forme et la figure que l’abbé Joachin l’avoit faict peindre -dans Saint-Marc de Venise auparavant que ce sainct eût fondé son ordre. -Au costé de cette image en bosse le dit abbé Radulphe fit mettre les -paroles suivantes que nous y voyons encore: <i>S. Franciscus canonizatus -fuit anno Domini..... M.CC.XXVIII quo claustrum istud perfectum anno -Domini.</i> C’est-à-dire: «Sᵗ François a esté canonizé l’an de Notre -Seigneur mil deux cens vingt huict, auquel an de Notre-Seigneur ce -cloistre a esté parfaict<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> - -<p>La Merveille fut donc achevée en 1228 par Raoul de Villedieu. Quelques -autres travaux y furent faits ou commencés par Richard II, surnommé -Tustin, qui fut élu en 1236, après la mort de Raoul de Villedieu<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<p>On voit encore dans le cloître, sur le côté extérieur de la galerie de -l’ouest, une porte à triple arcature<a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>; c’est l’entrée du chapitre, -lequel<span class="pagenum"><a id="page_424">{424}</a></span> fut seulement commencé par Richard Tustin. L’état de ruine des -substructions joignant la salle des Chevaliers et le cellier au-dessous -ne permet pas de déterminer si les salles indiquées par le texte latin -furent bâties, puis détruites, ou si elles ne reçurent qu’un -commencement d’exécution. Richard Tustin fit de son temps des travaux -importants sur d’autres points de l’abbaye.</p> - -<p>Ces citations et ces notes donnent les preuves les plus certaines que -l’abbaye, dans sa plus grande partie, sauf l’église et les salles -voûtées au nord, fut reconstruite dans les premières années du treizième -siècle. Elles attestent que les superbes bâtiments formant l’ensemble de -la <i>Merveille</i>, debout tout entiers<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, furent conçus par Jourdain, -commencés par lui en 1203 ou 1204, continués sur ses plans -scrupuleusement suivis par ses successeurs, et achevés en 1228. Enfin, -elles démontrent qu’il est impossible, après un examen sérieux, de les -confondre avec les bâtiments infiniment plus modestes qui nous ont été -également conservés et qui sont les témoins authentiques des travaux -faits par Roger II dans le siècle précédent.</p> - -<p>A défaut de tous ces précieux renseignements, l’<i>architecture</i> de ces -divers édifices fournirait seule les documents, <i>parlants</i> pour ainsi -dire, les plus sûrs et les plus incontestables pour rétablir les dates -de leurs constructions respectives. Il suffit de comparer les -dispositions architecturales des galeries de l’Aquilon et du promenoir -avec celles des salles de la Merveille et d’en étudier les détails -architectoniques, pour être convaincu que ces diverses constructions -n’ont pas été élevées à la même époque.</p> - -<p>L’examen de ces détails, ajouté à tout ce qui précède, prouve -surabondamment que les salles superposées de l’Aquilon et du promenoir -sont du douzième siècle et que la Merveille tout entière est du -treizième siècle.</p> - -<p>D’ailleurs, les caractères de l’architecture sont absolument différents -dans ces divers bâtiments. Autant les constructions de Roger, lourdes, -massives et presque grossières, se ressentent des difficultés et des -luttes de toute nature au milieu desquelles elles ont été élevées, et -sont le reflet des<span class="pagenum"><a id="page_425">{425}</a></span> temps troublés où elles ont pris naissance, autant -celles de Jourdain sont grandes, hardies et, alliant la force à la -beauté, forment un admirable ensemble, créé, grâce aux largesses royales -de Philippe-Auguste, pendant la période de prospérité où l’art du moyen -âge avait pris un puissant développement et nous a légué un des plus -magnifiques exemples de l’architecture française.</p> - -<h4>II<br /><br /> -BATIMENTS DE LA MERVEILLE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">a</span> Merveille est, comme on l’a vu plus haut, formée de deux bâtiments -juxtaposés s’élevant au nord de l’église et orientés de l’est à l’ouest.</p> - -<p>Les figures 52 et 55, coupes transversales de ces deux parties, montrent -leur position par rapport à l’église et suivant la déclivité du rocher; -elles montrent également les détails de la structure des salles -superposées.</p> - -<p>La figure 55 est la coupe transversale faite sur une des travées du -bâtiment vers l’est, qui se compose: de l’aumônerie; du réfectoire, au -fond duquel est la vaste cheminée à double foyer dont on voit les -souches au-dessus du comble; du dortoir supposé restauré et recouvert de -sa charpente apparente en berceau.</p> - -<p>La figure 52 donne la coupe transversale du bâtiment vers l’ouest, qui -est formé du cellier, de la salle des Chevaliers et du cloître -au-dessus, couronné par le pignon ouest du dortoir.</p> - -<p>Les divers étages de la Merveille doivent être l’objet d’une description -particulière que nous croyons utile de faire dans l’ordre où ils ont été -bâtis.</p> - -<p>L’aumônerie à l’est et le cellier à l’ouest, formant l’étage inférieur, -sont les premiers ouvrages de Jourdain, commencés par lui vers 1203 ou -1204, suivant un plan savamment conçu, ainsi que le prouve la -construction de ces deux salles basses, prévoyant par la disposition des -piles<span class="pagenum"><a id="page_426">{426}</a></span> inférieures, la superposition, sur ces piles, des colonnes -supportant les voûtes des deux salles hautes; le réfectoire à l’est et -la salle des Chevaliers à l’ouest.</p> - -<h4>III -<br /><br /> -AUMONERIE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">’aumônerie,</span> -ou salle des Aumônes, est composée de deux nefs. Les voûtes -d’arêtes, de forme ogivale, reposent sur une épine de fortes colonnes -dont la base et le chapiteau sont carrés. Elle est éclairée par huit -fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les contreforts, -deux à l’est et six au nord, divisées par un linteau dans la hauteur, -largement évasées à l’intérieur de la salle et munies d’un banc en -pierre dans l’ébrasement.</p> - -<p>La porte s’ouvre au sud sur une petite cour; sous le porche qui la -précède se trouve l’entrée de l’escalier renfermé dans la tour, dite des -Corbins, qui cantonne l’angle sud-est de la Merveille. Cet escalier -aboutit au dortoir et au chéneau du comble vers le sud, après avoir -donné accès, à mi-hauteur, au crénelage de la courtine du châtelet.</p> - -<p>Pendant le cours des études faites en 1872 pour la Commission des -Monuments historiques, nous avons découvert, près de la porte d’entrée -du sud, les débris d’un fourneau, et, au milieu des débris d’argile -calcinée, quelques morceaux d’une coulée de métal blanc couvert d’oxyde -vert, indiquant un alliage où le cuivre existe en assez grande quantité. -Ce sont peut-être les restes d’un métal préparé pour la fabrication de -cloches ou des monnaies <i>obsidionales</i>, que les abbés du Mont furent -autorisés à émettre, sous le règne de Charles VII, pendant les guerres -des Anglais.</p> - -<p>A l’extrémité de la salle de l’Aumônerie, vers l’ouest, une ouverture la -fait communiquer à niveau avec le cellier. Cette baie à double feuillure -présente une disposition particulière permettant de la clore par deux -vantaux superposés, qui, vers l’aumônerie, étaient maintenus fortement -fermés chacun par une traverse, engagée d’un côté dans une mortaise<span class="pagenum"><a id="page_427">{427}</a></span> -pratiquée sur un des pieds-droits, et de l’autre dans la muraille où, au -moment de l’ouverture des vantaux, elle était logée, de toute la largeur -de la porte, dans une ouverture carrée pratiquée à cet effet.</p> - -<p>A droite de la double porte se trouve l’entrée de l’escalier ménagé dans -l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments est -et ouest. Cet escalier monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et -aboutit au crénelage du nord au-dessus du dortoir.</p> - -<h4>IV<br /><br /> -CELLIER</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> cellier est formé de trois nefs dont les voûtes d’arêtes, ogivales et -très aiguës dans les deux nefs latérales, reposent sur des piles carrées -supportant les colonnes de la salle des Chevaliers au-dessus. Il est -éclairé par cinq étroites fenêtres en ogive percées entre les -contreforts. Vers l’ouest, une grande porte s’ouvre sur les terrasses et -jardins en contre-bas, et devait établir la communication entre le -cellier et la salle bâtie, et détruite ou simplement amorcée par Richard -Tustin dans la seconde moitié du treizième siècle.</p> - -<p>A droite de la porte, un escalier pratiqué dans l’épaisseur du mur -conduit à la salle des Chevaliers au-dessus.</p> - -<p>S’il fallait en croire les légendes, le cellier aurait été l’<i>écurie des -chevaliers de Saint-Michel</i>. Il est certain qu’il existait au douzième -siècle des écuries au pied du Mont, «<i>ad Montis radicem</i>»; mais les -bâtiments qui les contenaient ayant été brûlés en 1203 et remplacés vers -cette époque par les constructions de la Merveille, les écuries furent -reportées alors dans les <i>fanils</i> ou magasins de l’abbaye, au pied de la -montagne au sud-ouest. Les nouvelles constructions de Jourdain étaient -inaccessibles aux chevaux et, d’ailleurs, ces salles, et le cellier -principalement, très convenablement disposées pour leurs destinations et -très fraîches pour la conservation des provisions de l’abbaye, eussent -été mortelles pour les chevaux. Il faut remarquer que l’ordre de -Saint-Michel fut fondé par<span class="pagenum"><a id="page_428">{428}</a></span> Louis XI en 1469, et qu’à cette époque la -Merveille et les bâtiments formant l’entrée de l’abbaye,—comprenant -Belle-Chaise, élevée par Richard Tustin, au treizième siècle, et le -châtelet, bâti par Pierre Le Roy, dans les premières années du quinzième -siècle,—étaient construits déjà, tels qu’ils existent encore, avec -leurs nombreux et raides escaliers. Alors, comme aujourd’hui, il était -impossible de faire monter les chevaux par ces escaliers, et surtout de -les faire descendre par le même chemin.</p> - -<p>Dans la deuxième travée, vers l’ouest et sous une des fenêtres, il a été -ménagé une porte basse, qui s’ouvrait sur un pont-levis établi entre -deux contreforts et dont on voit encore l’arc qui le soutenait lorsqu’il -était baissé. Ce pont-levis, disposé en saillie sur la face du mur, de -façon à échapper le talus de la base, servait à monter, au moyen d’une -roue placée à l’intérieur du cellier, l’eau provenant de la fontaine -Saint-Aubert, au bas du rocher, et qu’on emmagasinait dans le cellier -pour les besoins de l’abbaye.</p> - -<p>Le cellier a été appelé Montgommerie ou Montgommery, depuis la tentative -infructueuse faite par ce partisan, en 1591, pour s’emparer par surprise -du Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>Nous trouvons dans un des manuscrits de dom Jean Huynes de curieux -détails sur les tentatives faites par les Huguenots, pendant les guerres -de la Ligue, pour s’emparer de l’abbaye. Un des épisodes les plus -intéressants de ces faits de guerre, dont les détails concernent -particulièrement le cellier, a été reproduit dans la deuxième partie de -ce volume, p. 325 à 327.</p> - -<h4>V<br /><br /> -RÉFECTOIRE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur Raoul -des Isles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de la -Merveille. Il se compose d’une double nef dont les voûtes formées par -des arcs-doubleaux, des arcs-ogives ornés à leur<span class="pagenum"><a id="page_429">{429}</a></span> jonction d’une rosette -sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur celles de -l’aumônerie.</p> - -<p>Les proportions de cette salle sont des plus heureuses et, en raison de -la simplicité des détails de l’architecture, l’effet général est très -grand.</p> - -<p>La figure 57 représente le réfectoire supposé restauré; elle en donne -une idée exacte par la vue perspective qui complète les détails -techniques du plan et de la coupe.</p> - -<p>Le réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres: six au nord, deux à -l’est et une au sud, vers la tour des Corbins; contenues dans les -arcades formées par les piles latérales des nefs, les arcs et les -dosserets des voûtes, elles s’élèvent dans toute la hauteur du vaisseau, -et sont divisées par un meneau supportant un linteau intermédiaire; -elles sont munies d’un banc en pierre à leurs bases.</p> - -<p>Dans la partie latérale nord, au-dessous d’une des fenêtres, dont le -glacis inférieur est plus relevé que les autres au-dessus du sol, des -latrines sont établies très ingénieusement ainsi que les deux entrées, -<i>discrètes</i>, pratiquées obliquement dans l’épaisseur des murs.</p> - -<p>La coupe (<a href="#fig_52">fig. 52</a>) montre la structure des latrines, leur couverture en -dalles, dont on retrouve les amorces parfaitement visibles sur les faces -latérales des contreforts, entre lesquelles les latrines ont été -établies. Elle fait voir également, au-dessus de cette couverture, -l’arrangement de la fenêtre que l’on a prise pour la <i>chaire du -lecteur</i>, suivant les appréciations des auteurs de nos jours, dont -l’opinion n’est pas admissible après qu’on a examiné sérieusement les -détails de la construction.</p> - -<p>A l’extrémité du réfectoire, vers l’ouest, sur le mur qui le sépare de -la salle contiguë des Chevaliers, se trouve une gigantesque cheminée à -deux foyers, dont les souches couronnent le pignon ouest du dortoir. Une -autre cheminée, dont on voit encore les vestiges, avait été faite sur le -côté sud, probablement au point où se tenaient l’abbé ou les hôtes de -distinction. Il n’existe pas, comme dans un grand nombre de réfectoires -du même temps, de chaire bâtie en pierre; elle devait être en bois et -elle a été détruite, comme tout le mobilier ancien de l’abbaye.</p> - -<p>Les degrés qui partent de l’entrée du réfectoire montent au dortoir, au -cloître et à l’église, et ont été construits, vers 1650, par l’agent du -prince Henry de Lorraine, Pierre Beraud, sieur de Brouhé, «faisant<span class="pagenum"><a id="page_430">{430}</a></span> pour -cet effect percer une voûte». Avant cette époque, on accédait de -l’église, du cloître et du dortoir au réfectoire, par deux voies -détournées: l’une par l’église haute où l’escalier, ménagé dans un des -contreforts au sud du chœur, arrive à l’église basse dont la porte -latérale nord s’ouvre en face de l’entrée du réfectoire; l’autre par le -degré descendant du passage, près de la porte latérale nord de la nef, -au promenoir où, après l’avoir traversé, on trouve à droite un autre -passage, longeant la salle des Chevaliers et aboutissant à l’entrée du -réfectoire.</p> - -<h4>VI<br /><br /> -SALLE DES CHEVALIERS</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">a</span> salle dite des Chevaliers fut commencée vers 1215 par Raoul des -Isles, mort en 1218. Thomas des Chambres, qui lui succéda, la termina -vers 1220. Elle ne prit le nom de <i>salle des Chevaliers</i> qu’après -l’institution de l’Ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en 1469; -c’était auparavant la salle des assemblées générales ou celle du -chapitre de l’abbaye. Selon M. Viollet-le-Duc, cette salle était -probablement, au treizième siècle, le dortoir de la garnison.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, les dispositions générales de la salle des -Chevaliers indiquent qu’elle était destinée à des réunions nombreuses. -Ce qui le prouve, ce sont, indépendamment de ses vastes proportions, les -trois latrines établies spécialement et uniquement pour le service de -cette salle; deux sont placées au nord, en dehors, entre les contreforts -reliés par des arcs. Elles sont précédées chacune d’un petit retrait, -communiquant avec la salle, éclairé par deux rangs de fines arcatures -trilobées.</p> - -<p>Une troisième latrine, qui n’est autre que celle des anciens bâtiments -abbatiaux du onzième siècle et qui a été utilisée par les constructeurs -du treizième siècle, se trouve dans l’angle sud-ouest. On y accède par -une petite porte en pan coupé et un passage ménagé dans l’épaisseur du -mur ouest.<span class="pagenum"><a id="page_431">{431}</a></span></p> - -<p>La salle des Chevaliers est formée de quatre nefs d’inégales largeurs; -les deux premières rangées de colonnes, vers le nord, reposent sur les -piles du cellier; la troisième rangée est fondée sur le rocher. Les -voûtes, composées d’arcs-doubleaux, d’arcs-ogives, ornés à leur point de -rencontre d’une clé sculptée, retombent sur des colonnes à bases -octogonales très finement taillées; les chapiteaux, très richement et -très vigoureusement sculptés, sont surmontés, comme ceux du réfectoire, -de tailloirs circulaires à profils hauts profondément refouillés, qui -ont tous les caractères particuliers des édifices normands du treizième -siècle.</p> - -<p>Deux grandes cheminées existent sur le mur de face nord; leurs larges -manteaux pyramidaux montent jusqu’à la voûte où leurs sommets sont très -heureusement mariés avec elle. Les conduits de ces cheminées s’élèvent -au dehors, sur une série d’encorbellements ingénieusement combinés avec -les contreforts dont ils surmontent les amortissements, et leurs souches -couronnent le mur latéral nord du cloître.</p> - -<p>La salle est éclairée, au nord, par des fenêtres de formes différentes, -et à l’ouest par une grande baie, actuellement vitrée en partie, qui -devait communiquer avec les constructions élevées, ou seulement -commencées, par Richard Tustin vers 1260, et maintenant détruites. A -l’est, une petite porte donne accès à l’escalier partant de l’aumônerie -et aboutissant au dortoir et au crénelage nord. Sur le bas-côté sud, -joignant les substructions romanes du transsept nord, un passage -latéral, élevé de deux mètres au-dessus du sol de la salle, fait -communiquer le réfectoire avec les autres parties de l’abbaye, notamment -avec l’église, le promenoir ou ancien cloître et les souterrains à -l’ouest. Un degré, aujourd’hui détruit, permettait de descendre -directement du promenoir dans la salle.</p> - -<p>Dans l’angle intérieur nord-ouest, à côté de l’escalier descendant au -cellier, se trouve l’entrée du chartrier, bâti sur l’angle extérieur -nord-ouest de la Merveille.</p> - -<p>Le chartrier se compose de trois petites salles superposées, dont la -première seule est voûtée; une vis de Saint-Gilles les fait communiquer -intérieurement entre elles et le deuxième étage aboutit à la galerie -ouest du cloître.<span class="pagenum"><a id="page_432">{432}</a></span></p> - -<p>La salle des Chevaliers et le réfectoire sont actuellement les plus -beaux vaisseaux de la Merveille, auxquels s’ajoutera le dortoir, après -sa restauration, qu’on peut espérer prochaine. Leurs grandes -proportions, leur beauté simple et forte, leurs dispositions -ingénieusement originales et particulières au -Mont-Saint-Michel,—principalement en ce qui concerne la salle des -Chevaliers et le dortoir,—font de ces diverses salles une suite -d’exemples extrêmement curieux, qui peuvent être considérés comme des -spécimens les plus particulièrement intéressants de notre architecture -nationale au douzième siècle.</p> - -<p>Voir la coupe transversale, fig. 52, et la vue perspective, fig. 58, -prise dans la deuxième travée de la deuxième nef à l’ouest.</p> - -<h4>VII<br /><br /> -DORTOIR</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-t.png" -width="50" -alt="T" /></span><span class="smcap">homas</span> des Chambres, en même temps qu’il achevait la salle des -Chevaliers, fit construire le dortoir qu’il termina avant sa mort -(1225).</p> - -<p>Le dortoir est une vaste salle élevée au-dessus du réfectoire dont elle -a les dimensions générales; mais, au lieu d’être, comme celui-ci, voûtée -en pierre et en deux parties, elle était couverte en charpente, d’une -seule volée. La preuve de cette disposition primitive se voit dans le -pignon ouest, debout tout entier; le formeret en pierre, qui supportait -le lambris cintré, existe encore et atteste la forme ancienne. Le -berceau lambrissé de la voûte en bois était en plein-cintre, soutenu par -des poutres, des poinçons apparents et ornés, au droit de chaque -contrefort.</p> - -<p>Le dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites -fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières; elles -sont ébrasées à l’extérieur et leurs couronnements semblent être, par -leur forme particulière en nids d’abeille, une réminiscence de l’art -oriental, entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions en -Palestine.<span class="pagenum"><a id="page_433">{433}</a></span> A l’intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu’au dehors, -sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures courantes, -surmontées d’une corniche saillante, sur laquelle venaient s’appuyer les -fermes apparentes et le berceau lambrissé. A l’est, deux grandes -fenêtres, d’où la vue est magnifique, éclairaient et ornaient -l’extrémité orientale du dortoir. Dans l’angle sud-est, une porte -étroite donne accès à l’escalier en vis (contenu dans la tour des -Corbins) qui, partant du porche précédant l’aumônerie, arrive au dortoir -après avoir desservi le châtelet, ainsi qu’à la galerie supérieure du -comble, au sud, et se termine par une élégante pyramide octogonale -couronnant ladite tour des Corbins.</p> - -<p>A l’ouest, la porte principale du dortoir s’ouvre sur la galerie est du -cloître; une autre porte latérale s’ouvre du même côté et conduit à -l’église, par la galerie sud du cloître longeant le transsept nord. Vers -l’angle sud-ouest, une porte fait communiquer le dortoir avec la -bibliothèque adjacente au sud, et avec le cloître, par la petite porte -de l’ouest. Dans l’angle opposé, au nord-ouest, débouche l’escalier en -vis (ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des -deux bâtiments de la Merveille), lequel, ayant son point de départ dans -l’aumônerie, monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit, -au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des -côtés de la tourelle couronnant l’escalier.</p> - -<p>Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche, -comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l’origine, ainsi que le -prouvent tous les détails de la construction. C’est là que se plaçaient -les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre et disposées -de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire (pourvue -également d’une mèche) dont le déchet permettait d’apprécier, <i>à -l’estime</i>, l’heure qu’il était; ou, enfin, tout autre luminaire qui, -selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans le -dortoir: «<i>Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane</i><a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.» -Suivant cette même règle, les moines devaient coucher seuls et tout -vêtus,—<i>vestiti dormiant</i><a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>—sur des lits séparés et, autant que -possible, dans une même<span class="pagenum"><a id="page_434">{434}</a></span> salle: <i>Monachi singuli per singula lecta -dormiant si potest fieri, omnes in uno loco dormiant</i><a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.» Aussi les -dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles -très nettement que le dortoir fut, au treizième siècle, établi selon les -usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, «en général, les -dortoirs n’étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la charpente était -apparente<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p> - -<p>Au quinzième siècle, contrairement à l’ancienne règle, le dortoir fut -divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son -départ pour ses longs voyages, donna au prieur claustral de l’abbaye, -dom Nicolas de Vandastin.</p> - -<p>Le comble du dortoir fut incendié plusieurs fois. En 1300, la foudre -tomba sur l’église, dont les toits furent brûlés, ainsi que ceux du -dortoir. Guillaume du Château répara le dommage pendant le temps qu’il -gouverna l’abbaye. En 1374, le feu du ciel incendia encore l’église et -le dortoir, plusieurs logements du monastère et presque toutes les -maisons de la ville; Geoffroy de Servon commença la restauration du -dortoir, laquelle fut achevée en 1391, par Pierre Le Roy, qui -reconstruisit la pyramide de la tour octogonale du réfectoire, dite Tour -des Corbins. «Le temple..... orné, il passa au logis du monastère, et là -il fit rebastir le haut de la tour du réfectoire, qui estoit tombé -depuis peu.»</p> - -<p>Depuis cette époque (fin du quatorzième siècle) jusqu’au commencement du -seizième siècle, le dortoir ainsi que les bâtiments du monastère furent -soigneusement entretenus; mais, sous les abbés commendataires, on cessa -de bâtir et même de restaurer. Il fallut plusieurs arrêts du parlement -de Normandie pour contraindre les abbés à faire les réparations -nécessaires.</p> - -<p>Au milieu de luttes de toute nature qui troublèrent l’abbaye, un -relâchement si profond se produisit dans les mœurs des moines, qu’ils -furent remplacés, en 1622, par les religieux de la Congrégation de -Saint-Maur; malheureusement, les nouveaux habitants du Mont-Saint-Michel -mutilèrent le dortoir. En 1629 on divisa en deux, dans la hauteur, cette -magnifique salle, en établissant de nouvelles cellules et, sous prétexte -de<span class="pagenum"><a id="page_435">{435}</a></span> les mieux éclairer, on élargit les ébrasements intérieurs des -fenêtres, en sapant les colonnettes qui les encadraient et les arcatures -qui les couronnaient.</p> - -<p>La transformation de l’abbaye en prison, profanant l’église et les lieux -réguliers, augmenta les mutilations ruineuses. Comme les autres salles -du monastère indignement habitées, le dortoir fut divisé en deux étages -de chambres pour les prisonniers et surmonté d’un grenier; sur la face -nord, on construisit des latrines <i>immondes</i> qui, heureusement, tombent -en ruines. La toiture actuelle est moderne; on voit au-dessus du -<i>formeret</i> dont nous parlons plus haut, sur la face interne du pignon -ouest, les <i>filets</i> saillants destinés à empêcher l’infiltration des -eaux pluviales entre le mur et la couverture; ils déterminent sûrement -la forme primitive du pignon et du comble anciens.</p> - -<p>Les salles de la Merveille, sauf le cellier et les galeries intérieures -du cloître, devaient être pavées en carreaux de terre cuite, coloriée et -émaillée, dont nous avons recueilli des débris dans les fouilles qui ont -été faites sur divers points de l’abbaye.</p> - -<p>Le comble du dortoir était couvert en tuiles vernissées, jaunes et -noires; nous avons également trouvé quelques morceaux de ces tuiles dans -les ruines du degré descendant à la fontaine Saint-Aubert.</p> - -<h4>VIII<br /><br /> -CLOÎTRE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">e</span> cloître, commencé par Thomas des Chambres, fut achevé par Raoul de -Villedieu en 1228, selon dom Jean Huynes.</p> - -<p>La forme générale du Cloître est un quadrilatère irrégulier, composé de -quatre galeries, qui entourent le préau découvert, ou aire du cloître -(voir le plan, en L fig. 145).</p> - -<p>La galerie du sud communique avec l’église et les anciens bâtiments -abbatiaux du onzième siècle, au sud-ouest, restaurés et modifiés au -douzième siècle par Roger II. Celle de l’est se relie avec le dortoir, -la<span class="pagenum"><a id="page_436">{436}</a></span> bibliothèque, et avec le réfectoire au-dessous. Celle du nord a vue -sur la pleine mer, par de petites fenêtres basses, percées dans le mur -de face nord, entre les contreforts. Enfin, celle de l’ouest devait -conduire au chapitre, projeté par Richard Tustin.</p> - -<p>De ce chapitre, Richard ne fit que la porte qui s’ouvre sur la galerie -ouest et rappelle, par sa composition générale, l’entrée de la salle -capitulaire de Saint-Georges de Boscherville.</p> - -<p>A l’angle de cette dernière galerie vers le nord, angle nord-ouest de la</p> - -<div class="figcenter" id="fig_153"> -<a href="images/ill_179.jpg"> -<img src="images/ill_179.jpg" width="217" height="170" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 153.—Plan de l’angle nord-est du cloître.</p></div> -</div> - -<p>Merveille, la petite porte, pratiquée dans une des arcatures latérales, -accède à l’une des salles du chartrier, reliées à la salle des -Chevaliers par un escalier intérieur.</p> - -<p>Nous trouvons, dans un ouvrage très justement célèbre<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, des détails -aussi exacts qu’intéressants sur la structure du cloître: «Le cloître de -l’abbaye du Mont-Saint-Michel en mer est l’un des plus curieux et des -plus complets parmi ceux que nous possédons en France..... L’arcature se -compose de deux rangées de colonnettes se chevauchant, ainsi que -l’indique le détail de l’angle du plan (<a href="#fig_153">fig. 153</a>).<span class="pagenum"><a id="page_437">{437}</a></span></p> - -<p>Des archivoltes en tiers-point portent sur les colonnettes de A en B, de -B en C, à l’extérieur, de D en E, de E en F, à l’intérieur, etc.; les -triangles entre les archivoltes et les arcs diagonaux sont remplis comme</p> - -<div class="figcenter" id="fig_154"> -<a href="images/ill_180.jpg"> -<img src="images/ill_180.jpg" width="236" height="311" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 154.—Coupe transversale des galeries sur O-P. de la -fig. 153.—Restauration.</p></div> -</div> - -<p class="nind">des triangles de voûtes ordinaires. Il est évident que ce système de -colonnettes posées en herse est plus capable de résister à la poussée et -au mouvement d’une charpente que le mode de colonnes jumelles, car les -arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une double résistance à ces -poussées, étrésillonnent la construction et rendent les deux rangs<span class="pagenum"><a id="page_438">{438}</a></span> de -colonnettes solidaires. D’ailleurs, il n’est pas besoin de dire qu’un -poids reposant sur trois pieds est plus stable que s’il repose sur deux -ou sur quatre. Or, la galerie du cloître de l’abbaye du -Mont-Saint-Michel n’est qu’une suite de trépieds... Les profils de -l’ornementation rappellent la véritable architecture normande du -treizième siècle. Les chapiteaux, suivant la méthode anglo-normande, -sont simplement tournés, sans feuillage ni crochets autour de la -corbeille; seuls les chapiteaux de l’arcature adossée à la muraille sont -ornés de crochets bâtards. Les écoinçons entre les archivoltes de -l’intérieur des galeries présentent de belles rosaces sculptées en -creux, des figures, l’agneau surmonté d’un dais; puis, au-dessus des -arcs, une frise d’enroulements ou de petites rosaces d’un beau travail. -Entre les naissances des arcs diagonaux des petites voûtes sont sculptés -des crochets. Ce cloître était complètement peint, du moins à -l’intérieur et dans les deux rangs de colonnettes..... Les galeries ont -été couvertes primitivement par une charpente lambrissée (<a href="#fig_155">fig. 155</a>).»</p> - -<p>Dans la galerie sud, sur le côté longeant le transsept nord (<a href="#fig_155">fig. 155</a>), -dont la façade a été reconstruite par Raoul de Villedieu en même temps -que le cloître, se trouve le <i>lavatorium</i>.</p> - -<p>«C’est à cette fontaine, nommée <i>lavatorium</i>, qu’ils (les moines) -devaient se laver les pieds à l’époque de certaines cérémonies: <i>Omnes -debent lavare pedes in claustro</i>.» Elle servait en outre à laver les -corps des frères qui avaient cessé de vivre; pendant cette opération, -tous les religieux se rangeaient autour (ou au-devant) du <i>lavatorium</i>, -dans le même ordre qu’au chœur, pour y réciter des prières. <i>Règle de -Saint-Benoît.</i>»<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></p> - -<p>Le <i>lavatorium</i> se trouvait ordinairement dans le voisinage du -réfectoire, celui-ci joignant le cloître; mais au Mont-Saint-Michel, où -la déclivité de la montagne ne permettait pas d’étendre les bâtiments en -les faisant communiquer à niveau l’un de l’autre, il a fallu superposer -les salles et changer les dispositions habituelles des lieux réguliers -bénédictins.</p> - -<p>Au lieu d’être placé, selon la coutume, soit dans l’un des angles du<span class="pagenum"><a id="page_439">{439}</a></span> -préau, soit dans l’une des façades du cloître, le <i>lavatorium</i> fut, au -Mont-Saint-Michel, établi autant que possible à proximité du réfectoire, -dans la galerie sud du cloître, sur la face extérieure du transsept nord -de l’église; la base de cette façade forme deux travées, reliées aux -contreforts saillants par des arcatures en pendentifs arrondis.</p> - -<p>Le <i>lavatorium</i> se compose dans chaque travée (C et C’) d’un double</p> - -<div class="figcenter" id="fig_155"> -<a href="images/ill_182.jpg"> -<img src="images/ill_182.jpg" width="230" height="144" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 155.—Plan du <i>lavatorium</i>.</p></div> -</div> - -<p class="nind">banc, dont le plus élevé servait de siège. Chaque double banc peut -contenir six places, soit pour les deux, douze sièges, disposés -intentionnellement, sans nul doute, en souvenir des douze apôtres (<a href="#fig_155">fig. -155</a>).</p> - -<p>Des rigoles, visibles sur la partie haute des bancs supérieurs, -amenaient l’eau à une fontaine, munie d’un petit bassin, en D, D’, -ménagée dans la partie basse de chaque banc inférieur (<a href="#fig_156">fig. 156</a>).</p> - -<p>Les dispositions du <i>lavatorium</i> permettaient aux religieux de faire -leurs ablutions obligatoires et d’accomplir mutuellement les cérémonies -du <i>lavement des pieds</i>, qui, selon la règle bénédictine, devaient se -faire dans le cloître, non seulement le Jeudi saint, mais aussi le jeudi -de chaque semaine. «Dans les grands froids, lorsque l’eau de la fontaine -située dans le cloître était gelée, ils allaient au dortoir pour se -laver les pieds et les mains avec de l’eau chaude qu’on y portait pour -ce service<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.»<span class="pagenum"><a id="page_440">{440}</a></span></p> - -<p>A l’intérieur des galeries, les motifs de sculpture décorant les -écoinçons sont tous différents les uns des autres; les frises mêmes, -bien que</p> - -<div class="figcenter" id="fig_156"> -<a href="images/ill_183.jpg"> -<img src="images/ill_183.jpg" width="198" height="356" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 156.—Cloître.—Coupe du <i>lavatorium</i>.</p></div> -</div> - -<p class="nind">se renfermant dans un profil courant, sont très riches, très variées, et -toute cette sculpture, composée avec la plus extrême habileté, est -exécutée dans la plus grande perfection (fig. <a href="#fig_157">157</a> à 162).<span class="pagenum"><a id="page_441">{441}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_157"> -<a href="images/ill_184.jpg"> -<img src="images/ill_184.jpg" width="290" height="476" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 157 à 162.—Détails de la sculpture des tympans des -arcatures du cloître.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_442">{442}</a></span></p> - -<p>En face des portes, le Christ est représenté, selon les coutumes -monastiques: à l’est, en regard de la porte principale du dortoir, et à -l’ouest vis-à-vis de l’entrée du chapitre—projeté—dont la porte seule -a été construite. Au sud, un peu à droite de la porte conduisant à -l’église, le Christ est sur un trône, formé par une fine colonnette avec -son chapiteau fleuri, et accompagné de deux figures. La partie haute de -l’écoinçon est ornée de trois galbes, très délicatement sculptés, -formant dais au-dessus du Christ et des personnages latéraux; l’état de -mutilation de ce dernier bas-relief ne permet pas de déterminer -exactement, sauf la figure du Christ bénissant, le sujet de la -composition; mais ce qui le rend particulièrement intéressant, ce sont -les noms gravés de chaque côté des têtes, ou plutôt de la place qu’elles -occupaient. Ce sont, selon toutes les probabilités, les noms des auteurs -des charmantes sculptures du cloître; en commençant par la gauche du -spectateur, <i>dextre</i> de l’inscription: maître Roger<a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, dom Garin<a id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, -maître Jehan; trois artistes émérites, dont deux étaient laïques et le -troisième religieux. (Voir fig. 61.)</p> - -<p>Les colonnettes et les chapiteaux qui sont à l’extérieur des galeries -sont en <i>granitelle</i><a id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>; les unes et les autres ont été tournés et -polis.</p> - -<p>Les arcades extérieures, sur l’aire du cloître, sculptées à l’intérieur, -sont en pierre de Caen; c’est le seul endroit de l’abbaye où la pierre -calcaire ait été employée. Malgré son peu de dureté et les -refouillements extrêmes des moulures des arcs, cette pierre, -relativement tendre, a résisté au vent salin, sauf pourtant dans une -partie des faces est et nord, où les vents du sud-ouest, venant du -large, l’ont profondément altérée.</p> - -<p>L’aire du cloître forme, dans une grande partie de son étendue, la -couverture de la salle des Chevaliers; elle était garnie de plomb, et -les<span class="pagenum"><a id="page_443">{443}</a></span> pentes ménagées transversalement renvoyaient les eaux pluviales au -dehors par des canaux qui traversent les galeries nord du cloître et -aboutissent à des gargouilles placées sur les contreforts extérieurs de -la face nord. A partir du quinzième siècle, l’eau était recueillie et -envoyée dans la citerne du bas-côté nord du chœur reconstruit après -l’écroulement de 1421, et commencé, vers 1450, par le cardinal Guillaume -d’Estouteville. Actuellement, le plomb a disparu, et l’enduit qui -recouvre l’aire est insuffisant pour empêcher l’eau de s’infiltrer au -travers des voûtes de la salle des Chevaliers, où elle entretient une -humidité dangereuse.</p> - -<p>Du reste, l’état général du cloître est loin d’être rassurant; les -galeries intérieures ont été disloquées par les constructions -maladroites que les directeurs de la prison, afin d’augmenter le nombre -des logements des détenus, avaient élevées lourdement sur les frêles -colonnettes, sans prendre le soin d’augmenter la force des points -d’appui; les bois du comble sont pourris, et toute la toiture menace de -s’effondrer; les façades, nord et sud surtout, sont déversées, et nous -avons dû les faire étayer et élever des petits murs provisoires en -briques entre les piles diagonales, afin d’en arrêter l’écroulement -menaçant. Enfin, il faudrait craindre la ruine complète du cloître, s’il -n’était bientôt l’objet de promptes restaurations que nous avons -l’espoir de commencer bientôt, grâce à la sollicitude constante dont la -Commission des Monuments historiques entoure les édifices confiés à sa -garde<a id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<h4>IX<br /><br /> -FAÇADES ET DÉFENSES EXTÉRIEURES DE LA MERVEILLE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">es</span> façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en -raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force -et de la grandeur; leur aspect, particulièrement du côté de la pleine -mer, au nord, est des plus imposants.<span class="pagenum"><a id="page_444">{444}</a></span></p> - -<p>Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les -bâtiments de l’Abbaye, percées de fenêtres de formes diverses, selon les -salles qu’elles éclairent, sont renforcées extérieurement, au droit des -poussées des voûtes intérieures, par de puissants contreforts qui -ajoutent encore à l’effet général par la vigueur de leurs reliefs.</p> - -<p>Les deux bâtiments constituant la Merveille ont leurs détails de -construction extérieurs différents, résultant des diverses dispositions -intérieures; mais ils n’en forment pas moins un magnifique ensemble d’un -effet prodigieux, qui sera encore augmenté, notamment pour le bâtiment -vers l’est, lorsqu’on lui restituera son crénelage détruit et qu’on aura -rétabli, dans sa forme primitive, le comble qui le couronnait.</p> - -<p>Indépendamment de ses formidables façades, qui peuvent être considérées -comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue, au -nord, par une muraille crénelée se reliant aux remparts. Cette muraille -est flanquée d’une tour également crénelée qui servait de place d’armes -aux chemins de ronde s’étendant vers l’ouest, où ils couronnaient les -crêtes des rochers et se reliaient par des détours aux soubassements des -ouvrages de l’ouest. Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest de la -Merveille, un petit châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le passage -du degré, fort raide, fermé de murs crénelés, qui descendait à la -fontaine Saint-Aubert.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_163"> -<a href="images/ill_186.jpg"> -<img src="images/ill_186.jpg" width="176" height="127" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 163.—Armoiries de la ville de Bruxelles.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_445">{445}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_IV-c"></a><br /> -<img src="images/barr_006.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE IV<br /><br /> -<small>BATIMENTS ABBATIAUX ET BATIMENTS FORMANT L’ENTREE</small><br /><br /> -<small>DE L’ABBAYE</small></h3> - -<h4>I</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_i.png" -width="120" -alt="I" /></span><span class="smcap">l</span> ne nous est rien resté des dispositions primitives de l’entrée de -l’abbaye; toutefois la position des bâtiments des onzième et douzième -siècles, s’étendant de l’est à l’ouest au nord de l’église, étant -déterminée, la porte devait être, selon toute probabilité, à l’extrémité -de ces bâtiments vers l’est, à peu près au point où se trouve la tour -des Corbins. Les rampes qui y conduisaient n’étaient alors défendues, -ainsi que la petite ville au pied de l’abbaye, que par des palissades, -établies aux endroits les plus facilement accessibles.</p> - -<p>On ne trouve aucune trace d’ouvrages fortifiés qui soient antérieurs à -la seconde moitié du treizième siècle: «Jusqu’alors, si les couvents -étaient entourés d’enceintes, c’étaient plutôt des clôtures rurales que -des murailles propres à résister à une attaque à main armée; mais la -plupart des monastères que l’on bâtit au treizième siècle perdent leur -caractère purement agricole pour devenir des <i>villæ</i> fortifiées, ou même -de véritables forteresses, quand la situation le permet. Les abbayes de -l’ordre de Cîteaux, érigées dans des vallées creuses, ne permettaient -guère l’application d’un<span class="pagenum"><a id="page_446">{446}</a></span> système défensif qui eût quelque valeur; mais -celles qui appartenaient à d’autres règles de l’ordre bénédictin, -construites souvent sur des penchants de coteaux ou même des lieux -escarpés, s’entourent de défenses établies de façon à pouvoir soutenir -un siège en règle, ou au moins se mettre à l’abri d’un coup de -main<a id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.»</p> - -<p>L’abbaye du Mont-Saint-Michel présente bien nettement le caractère d’un -établissement à la fois religieux et militaire. Au treizième siècle, les -abbés, seigneurs féodaux, avaient des goûts plus militaires que -religieux; aussi leurs constructions se ressentent-elles des idées du -temps, où la vie militaire, brillante et glorieuse, avait pris sur la -vie religieuse, modeste et humble, une influence considérable, qui s’est -manifestée, dès cette époque, dans l’architecture monastique.</p> - -<p>Richard II, surnommé Tustin, offre un exemple des abbés de ce temps. -Seigneur féodal et abbé, élu en 1236, il accorde, comme don de joyeux -avénement, divers privilèges à ses vassaux de Donville, Breville, -Coudeville, etc.; il manifeste sa puissance en élevant les remparts, -dont il reste encore la tour du nord et des vestiges des courtines au -nord et à l’est; il satisfait ses goûts fastueux<a id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> en construisant à -l’est le superbe bâtiment nommé Belle-Chaise, au sud le nouveau logis -abbatial avec ses dépendances, et en commençant le chapitre, à l’ouest -de la Merveille.</p> - -<p>La Merveille, érigée au commencement du treizième siècle, changea -complètement le monastère et ses abords. Les nouveaux bâtiments, élevés -au sud et à l’est de l’église, au treizième et au quatorzième siècle, -formèrent la nouvelle entrée de l’abbaye. Cette entrée fut encore -considérablement modifiée, de la fin du quatorzième siècle aux premières -années du quinzième, par la construction du châtelet de la porte, des -nombreux degrés et des ouvrages défensifs extérieurs qui existent encore -aujourd’hui. Ces constructions nouvelles avaient supprimé la plus grande -partie des bâtiments abbatiaux des onzième et douzième siècles, et, -comme elles ne contenaient que les lieux réguliers et leurs divers -ser<span class="pagenum"><a id="page_447">{447}</a></span>vices, il était indispensable de remplacer les habitations détruites -par de nouveaux logis pour l’abbé, ses officiers et ses hôtes.</p> - -<p> </p> - -<p>Les bâtiments abbatiaux et leurs dépendances, commencés par Richard en -1250, furent continués, notamment au quatorzième siècle, par Nicolas le -Vitrier et Geoffroy de Servon, les abbés qui succédèrent immédiatement à -Richard, du treizième au quatorzième siècle, s’étant beaucoup plus -occupés des travaux nécessités par les nouvelles fortifications de la -place que des aménagements intérieurs de l’abbaye.</p> - -<p>Les logements de l’abbaye s’étendaient alors au sud de l’église jusqu’à -la hauteur de la façade ouest du transsept sud, et se composaient de -plusieurs bâtiments dont un surtout, le logis abbatial, a un très grand -aspect. Pierre Le Roy acheva ces bâtiments vers la fin du quatorzième -siècle, «excepté la chapelle dite de Sainte-Catherine, laquelle fut -faicte du temps de son prédécesseur, Geoffroy de Servon. Une partie, à -sçavoir ce qui se voit depuis la Perrine jusques à Bailliverie, il la -destina pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il y -fit loger le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.»</p> - -<p>A l’angle nord-ouest du logis abbatial sur la cour de l’église, on voit -les restes de la voûte d’un pont et la rainure de sa herse. Ce pont -reliait le logis abbatial aux chapelles basses du chœur de l’église -romane; il fut ruiné, en même temps que l’ancien chœur roman, en 1421.</p> - -<p>Un nouveau pont, dont le parapet crénelé est supporté par des -mâchicoulis richement moulurés, a été construit plus bas, dans la même -cour, par le cardinal Guillaume d’Estouteville, en même temps que le -nouveau chœur, commencé en 1450. Ce passage aérien, à niveau des -chapelles de la crypte, ou église basse, et de l’un des étages du logis -abbatial, met en communication, par l’église basse, les bâtiments du sud -avec ceux de la Merveille au nord.</p> - -<p>La seconde moitié du quinzième siècle fut consacrée par les abbés à la -reconstruction du chœur. Dans les premières années du seizième siècle, -Guillaume de Lamps, tout en continuant la grande œuvre commencée par -Guillaume d’Estouteville, fit faire des travaux importants aux bâtiments -de l’abbaye en les augmentant vers l’ouest, depuis la chapelle -Sainte-Catherine, qui formait alors l’extrémité occidentale des logis,<span class="pagenum"><a id="page_448">{448}</a></span> -jusqu’au Saut-Gaultier. «Il (Guillaume de Lamps) fit faire le -Saut-Gaultier, ainsi nommé <i>parce que tel fut le plaisir de cet abbé</i>; -la galerie qui est joignante, le logis qui est au bout de la galerie -jusques à la chapelle Sainte-Catherine, qu’on voit maintenant sans -autel, où est un degré au dedans par lequel on monte de cette chapelle -au haut de l’édifice. Et fit couvrir de plomb ce logis et le suivant, -qui est dessus la chapelle Sainte-Catherine, jusques au degré qui est -devant la cisterne du Solier, qu’on diroit qu’ils auroient estez faicts -au mesme temps: il fit faire l’aumosnerie et la cisterne qu’on y voit.»</p> - -<p>L’un des continuateurs de dom J. Huynes nous fournit, sur les travaux de -Guillaume de Lamps, les renseignements suivants, qui diffèrent sur -quelques points des indications données par dom Jean Huynes, mais qui -les complètent par plusieurs détails intéressants: «Il (Guillaume de -Lamps) fit abattre les degrez par lesquels on montoit depuis le -corps-de-garde jusques dans l’église et les murailles qui estoient à -costé, et fit faire au lieu ce grand et spacieux escallier qui se voit à -présent, cette belle platte-forme, vulgairement appelée le -Saut-Gaultier, la galerie et le logis abbatial qu’il fit couvrir de -plomb; il fit dresser le pont par lequel on passe du logis en l’église -de plain-pied à prendre du quatriesme estage dudit logis. De plus, il -fit faire l’aumosnerie et la grande cisterne qui est auprès, contenant -plus de douze cents tonneaux; auparavant il n’y avoit là qu’un cimetière -où on enterroit les moynes. Il fit aussy parachever la cisterne du -dessous le thrésor, nommée du Solier, proche laquelle, où estoit -autrefois la chapelle Saint-Martin, il fit faire le moulin à chevaux qui -est une pièce fort rare pour sa façon et grandeur.»</p> - -<p>La construction du bâtiment joignant le collatéral sud de l’église et le -transsept, ainsi que celle du grand escalier, ont profondément modifié -cette partie de l’abbaye. Jusqu’à la fin du quinzième siècle, le degré -montant de la cour de l’église à la plate-forme en avant de la porte -latérale sud existait sur ce point seulement; il établissait les -communications nécessaires entre l’église haute et les substructions de -l’ouest, où se trouvait le charnier ou cimetière des religieux, précédé -de la chapelle mortuaire, dite des <i>Trente-Cierges</i> (sous le -Saut-Gaultier, là où est aujourd’hui la grande roue), dont l’entrée se -trouvait à<span class="pagenum"><a id="page_449">{449}</a></span> l’est de la plate-forme du midi, au pied des bas-côtés sud -de l’église.</p> - -<p>Des vestiges des dispositions anciennes de ce côté de l’abbaye, avant la -construction du grand degré actuel, existent encore et sont visibles -dans quelques parties des souterrains au midi.</p> - -<p>Depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à nos jours, et après -les incendies de 1564 et de 1594 qui causèrent de si grands dommages, -les logis de l’abbaye ont subi des modifications importantes, -particulièrement en ce qui concerne leurs couronnements, ce dont on peut -se rendre compte en comparant l’état actuel de la face sud avec le -projet de sa restauration.</p> - -<h4>II<br /><br /> - -BELLE-CHAISE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-c.png" -width="50" -alt="C" /></span> <span class="smcap">'est</span> -à Richard Tustin que l’on doit la construction de <i>Belle-Chaire</i> -ou <i>Belle-Chaise</i>, à l’est de l’église.</p> - -<p>Ce bâtiment se compose de deux salles superposées, entre lesquelles, -dans la partie est de la salle des Gardes, a été ménagée une chambre -pour le logement des portiers.</p> - -<p>Au treizième siècle, l’entrée de l’abbaye se trouvait sur la face nord -de Belle-Chaise, sur laquelle s’ouvre une magnifique porte composée de -pieds-droits, ornés chacun de trois colonnettes, qui supportent les -voussures de forme ogivale. Les bases, les chapiteaux sculptés -simplement et surmontés de tailloirs circulaires, ainsi que les profils -des moulures profondément refouillées, affectent les formes -caractéristiques de l’architecture normande du treizième siècle.</p> - -<p>Le tympan de la porte, soutenu par un arc en segment appareillé, est -décoré de trois arcatures aveugles, dont les écoinçons sont ornés de -trèfles gravés.</p> - -<p>La porte était fermée par deux vantaux, intérieur et extérieur; de ce -dernier vantail on voit encore, scellés sur les pieds-droits latéraux, -les colliers en fer embrassant les montants, avec lesquels les deux -vantaux pivotaient en s’ouvrant extérieurement.<span class="pagenum"><a id="page_450">{450}</a></span></p> - -<p>On devait arriver à la porte par des rampes ou un degré; elle devait -aussi être précédée d’un ouvrage défensif se reliant aux remparts que -Richard Tustin éleva, en même temps que Belle-Chaise, au nord et à l’est -du Mont.</p> - -<p>La porte de l’abbaye s’ouvre au nord sur la salle des Gardes, d’où l’on -ne peut pénétrer dans la cour de l’église, au sud, et dans celle de la -Merveille, au nord, qu’en traversant cette salle, dont l’accès pouvait -être facilement défendu. C’était dans la salle des Gardes que les -arrivants devaient déposer leurs armes, avant d’entrer dans les -bâtiments du monastère, à moins d’être dispensés de cette obligation par -la permission spéciale du prieur de l’abbaye: «Adhæret huic portæ domus -prima custodiarum, ubi ab ingressuris, si qua habeant arma, deponuntur, -nisi ea retinere permittat monasterii prior, qui arcis prorector -est<a id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.» Geoffroy de Servon<a id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> obtint ce privilège en 1364 et en 1365, -par lettres patentes du roi Charles V, afin de préserver l’abbaye à une -époque où, les pèlerinages étant très fréquents et très nombreux, -l’ennemi pouvait, sous les habits du pèlerin, s’introduire dans la place -et tenter de s’en emparer.</p> - -<p>La salle des Gardes est voûtée et son architecture, simple et sévère, -est conforme à sa destination; elle est éclairée à l’est par une fenêtre -surmontée d’un oculus. Dans la deuxième travée au sud, une petite porte -s’ouvre sur un escalier, pratiqué dans l’épaisseur du mur, qui monte à -un des étages de la tour Perrine, à la chambre des Portiers et, par des -détours, à la grande salle au-dessus. Dans la troisième travée au sud se -trouve le passage oblique conduisant à la cour de l’église.</p> - -<p>La salle des Gardes a été modifiée au quinzième siècle par Pierre Le Roy -qui, après la construction du châtelet et de la courtine adjacente, -perça une porte et une poterne dans la face nord sur la cour de la -Merveille, nouvelle entrée du bâtiment projeté dont la courtine était la -façade à l’est. Cet abbé construisit aussi la grande cheminée en face de -la porte d’entrée de la salle des Gardes.</p> - -<p>Au-dessus se trouve la grande salle, dite du Gouvernement, qui ser<span class="pagenum"><a id="page_451">{451}</a></span>vait -de lieu de réunion aux officiers de la garnison; elle communique avec la -salle des Gardes par un petit escalier intérieur et détourné, avec la -tour Perrine, l’église basse et les bâtiments abbatiaux. Elle est -éclairée</p> - -<div class="figcenter" id="fig_164"> -<a href="images/ill_189.jpg"> -<img src="images/ill_189.jpg" width="214" height="344" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 164.—Tour Perrine.—Façade sud et coupe.</p></div> -</div> - -<p class="nind">au nord et au sud par des fenêtres géminées dont une, au sud, a été -bouchée à moitié par la tour Perrine, accolée à Belle-Chaise sans aucune -liaison. Sur la face est s’ouvrent quatre fenêtres longues et étroites, -en<span class="pagenum"><a id="page_452">{452}</a></span>cadrées extérieurement par des colonnettes supportant des arcatures -reproduites intérieurement. On voit à l’extrémité ouest les -soubassements de la chapelle absidale du chœur du quinzième siècle, -lequel, bâti après Belle-Chaise, est venu la pénétrer pour se fonder sur -le rocher qui forme une partie du sol de la salle.</p> - -<p>Pierre Le Roy, un des plus grands abbés du Mont, fit faire de son temps -de nombreux travaux sur plusieurs points du monastère; il modifia -l’entrée de l’abbaye et compléta ses défenses extérieures. Il fit -construire la tour carrée: «De l’autre côté de Belle-Chaise joignant -icelle il fit bastir la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom dérivé -de cet abbé Pierre, et, tant dans cette tour que dans le dongeon, il y -fit accomoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses soldats, -car il estoit aussy capitaine de ce Mont.»</p> - -<h4>III<br /><br /> -TOUR PERRINE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">a</span> tour, appelée Perrine, du nom de son auteur et parrain, Pierre Le -Roy, fut élevée pendant les dernières années du quatorzième siècle, dans -l’angle rentrant des bâtiments construits vers 1250 par Richard Tustin; -sa face ouest est soudée avec les bâtiments abbatiaux, mais sa face nord -est simplement accolée au côté sud de Belle-Chaise sans s’y relier (<a href="#fig_164">fig. -164</a>).</p> - -<h4>IV<br /><br /> -CHATELET</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-d.png" -width="50" -alt="D" /></span><span class="smcap">ans</span> les premières années du quinzième siècle, Pierre Le Roy construisit -le châtelet et la courtine, reliant cet ouvrage à la Merveille par la -tour des Corbins: «Et depuis cette tour (tour des Corbins) jusques à -Belle-Chaise fit bastir la muraille qu’on y voit.<span class="pagenum"><a id="page_453">{453}</a></span> Auprès d’icelle il -fit faire le dongeon au-dessus des degrez en entrant dans le -corps-de-garde<a id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.» Il construisit également la barbacane, formant -l’avancée du châtelet et de la porte de l’abbaye, ainsi que le grand -degré au nord et l’escalier au sud.</p> - -<p>Le châtelet (dongeon) fut élevé en avant de la face extérieure nord de -Belle-Chaise, sur laquelle il s’appuie sans liaison, laissant entre -celle-ci et sa face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la -porte nord, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction -du châtelet. Il se compose d’un bâtiment carré, flanqué, aux angles de -la face nord, par deux tourelles encorbellées reposant sur des -contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux -immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux de -ces tourelles s’ouvre la porte,—où monte l’escalier conduisant à la -salle des Gardes,—qui était défendue par une herse<a id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> manœuvrée de -l’intérieur au premier étage du châtelet et par trois mâchicoulis -disposés entre les sommets des tourelles sous leur crénelage supérieur.</p> - -<p>Le châtelet contient d’abord, au-dessus de la voûte rampante de -l’escalier, un réduit ménagé entre cette voûte et le plancher de la -première chambre (à niveau de la cour de la Merveille) pour le service -de la meurtrière percée au-dessus de la porte, puis trois étages de -chambres éclairées à l’est et au nord par d’étroites fenêtres; l’unique -chambre de chaque étage communiquant avec les tourelles servant de -guettes est munie d’une cheminée dont la haute souche s’élève au-dessus -du comble. Un escalier, en saillie sur la cour de la Merveille, dessert -les deux derniers étages (le premier étant au niveau de la cour de la -Merveille et de la salle des Gardes) et se termine au crénelage -supérieur, couronnant le châtelet, relié à la Merveille par la courtine, -également crénelée, qui aboutit à la tour des Corbins.</p> - -<p>La muraille ou courtine, reliant la Merveille au châtelet et bâtie en -même temps que ce dernier, présente intérieurement sur la cour de la -Merveille les amorces d’un bâtiment projeté, dont la porte et la poterne -seules, sur la face nord de Belle-Chaise, donnant sur la cour de la -Mer<span class="pagenum"><a id="page_454">{454}</a></span>veille dont elles devaient former l’entrée, ont été terminées. Cette -construction n’a pas été continuée, ainsi que le prouve l’état des -formerets de la partie inférieure, qui devait être voûtée.</p> - -<p>Le châtelet et la courtine sont admirablement construits en granit; -leurs assises, en bandes grises et roses alternées dans la hauteur du -premier étage (du châtelet seulement), ainsi que les profils des -moulures, sont taillées avec la plus grande perfection. Aussi leur -conservation est-elle parfaite, et, sauf la reconstruction nécessaire du -comble, en partie ruiné, ils peuvent être remis dans leur état primitif -par des travaux peu importants.</p> - -<h4>V<br /><br /> -BARBACANE DU CHATELET</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">a</span> barbacane, enveloppant le châtelet à l’est et au nord, constitue une -première ligne de défense dont le crénelage est desservi par un petit -escalier. Une échauguette crénelée est établie sur l’angle sud-est, près -de la porte sud; elle est munie d’une cheminée, de mâchicoulis, et -servait de refuge aux gens d’armes, gardiens des deux portes de la -barbacane.</p> - -<p>«Devant la porte des abbayes on établissait quelquefois des -constructions militaires avancées, de manière à rendre plus difficile -l’approche des assaillants, comme on l’aurait fait devant une place de -guerre: c’étaient des barbacanes... qui, en cas d’attaque, devaient -donner le temps de se mettre en défense et de fermer les portes. On -voyait un exemple remarquable de ces premiers travaux militaires à -Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons (barbacane de forme rectangulaire -ayant une grande analogie avec celle du Mont...) Ces constructions -avancées,—<i>barbacanes</i>,—qu’on établissait au moyen âge en avant d’une -place, équivalaient aux travaux qu’on nomme <i>tête de pont</i>, <i>demi-lune</i> -(ou <i>ravelin</i>) dans les fortifications modernes<a id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.»<span class="pagenum"><a id="page_455">{455}</a></span></p> - -<h4>VI<br /><br /> -GRAND DEGRÉ ET ESCALIER DU SUD</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-o.png" -width="50" -alt="O" /></span><span class="smcap">n</span> arrive à la barbacane par deux escaliers; l’un, au nord, est le grand -degré, très large, dont l’emmarchement, très doux, est la continuation -des rampes de la rue de la ville, aboutissant aux défenses extérieures -du château. Le grand degré est établi parallèlement au rempart de -l’ouest; une première porte fortifiée existait au bas des marches; une -seconde porte barrait le passage à moitié de la hauteur, sur un palier -où une petite poterne, au niveau du palier, communiquant avec un -corps-de-garde, ménagé dans la partie basse de la tour Claudine, -permettait aux gens d’armes de se porter sur le degré au premier signal. -Enfin on arrivait à une troisième porte, donnant entrée dans la -barbacane.</p> - -<p>L’escalier du sud est moins important; il établissait les communications -nécessaires entre la barbacane, le dehors, par une poterne, pratiquée au -pied de l’escalier, et les chemins de ronde extérieurs de l’abbaye au -sud.</p> - -<p>Les deux portes du grand degré et les deux entrées nord et sud de la -barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail,—occupant toute -la largeur des ouvertures,—qui se mouvait horizontalement et se -manœuvrait par un système particulier, qui s’explique, du reste, par la -situation exceptionnelle du Mont-Saint-Michel, dont les bâtiments ainsi -que les ouvrages se superposent et ne se relient entre eux que par une -série de degrés et de rampes de toutes natures.</p> - -<p>Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux reposant -sur les pieds-droits saillants, établis de chaque côté intérieur des -portes; ils s’ouvraient parallèlement à la pente de l’emmarchement et, à -la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très rapidement, entraînés -par le propre poids de la partie inférieure garnie de lourdes ferrures; -ils étaient maintenus fermés par des verrous, fixés latéralement sur le -côté<span class="pagenum"><a id="page_456">{456}</a></span> intérieur des vantaux, et dont on voit encore les gâches scellées -dans les pieds-droits des portes.</p> - -<p>Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques -extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et -les marches à l’intérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient -être enfoncés ou relevés qu’après de longs efforts et défiaient ainsi -toute surprise.</p> - -<p>Les moyens ingénieux mis en œuvre pour défendre les approches de la -barbacane du châtelet, ainsi que les obstacles accumulés sur les degrés -qui aboutissent à ses portes, permettaient de retenir l’assaillant et de -déjouer les tentatives qu’il pouvait faire pour s’emparer, par une -attaque de vive force, des ouvrages extérieurs de la porte de -l’abbaye-forteresse. Aussi, grâce à ses défenseurs et surtout à ses -abbés, constructeurs habiles autant que gardiens vigilants, dont l’œuvre -militaire compléta les défenses naturelles qui la rendaient -inexpugnable, l’abbaye eut-elle le glorieux et rare honneur de résister -victorieusement, aussi bien aux assauts furieux des Anglais qu’aux ruses -perfides des Huguenots, et de n’avoir jamais été la proie des ennemis de -la France.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_165"> -<a href="images/ill_193.jpg"> -<img src="images/ill_193.jpg" width="114" height="129" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 165.—Armoiries de Louis, baron d’Estissac, -gouverneur de la Rochelle, du Poitou, de l’Aunis et de la Saintonge, -nommé chevalier de Saint-Michel le 31 mai 1562.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_457">{457}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_V-c"></a><br /> -<img src="images/barr_009.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE V<br /><br /> -<small>REMPARTS</small></h3> - -<h4>I<br /><br /> -DÉFENSES DE L’ABBAYE ET REMPARTS DE LA VILLE</h4> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_j.png" -width="120" -alt="J" /></span><span class="smcap">usqu’à</span> la fin du douzième siècle et même dans les premières années du -treizième, l’abbaye n’avait pas d’ouvrages défensifs proprement dits. -Elle n’était défendue que par les escarpements du rocher sur lequel elle -est bâtie ou par quelques palissades protégeant les points les plus -accessibles. A partir du treizième siècle, les abbayes, particulièrement -celles de l’ordre de Saint-Benoît, deviennent de véritables forteresses, -capables de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, unissant la -puissance religieuse à la force militaire, fortifient leurs monastères -pour défendre leurs vies et leurs biens et les mettre à l’abri des -désastres qui, au Mont-Saint-Michel, avaient signalé le commencement du -treizième siècle.</p> - -<p>L’abbaye du Mont-Saint-Michel offre un des exemples de cette -transformation. Après l’incendie de 1203, devenue vassale du domaine -royal, Jourdain et ses successeurs établirent les lieux réguliers dans -les magnifiques bâtiments formant la Merveille, qui constitue à elle -seule une formidable défense. Cependant le monastère fut entouré, vers -le<span class="pagenum"><a id="page_458">{458}</a></span> nord, d’une muraille crénelée couronnant les crêtes du rocher -jusques aux points inaccessibles à l’ouest; de cette muraille, un degré, -renfermé dans des murs également crénelés, dont il reste encore les -ruines, descendait jusqu’à la fontaine Saint-Aubert, laquelle était -contenue dans une tour pour la préserver de la mer, et qui fut alors -fortifiée pour la défendre des hommes.</p> - -<p>La tour de la fontaine Saint-Aubert était l’un des points stratégiques -importants de la place, non seulement parce qu’elle permettait à la -place assiégée de se ravitailler par la mer,—ce qui se produisit -plusieurs fois pendant les guerres contre les Anglais en 1423 et -1424,—mais encore parce que la tour fortifiée renfermait l’unique -fontaine d’eau douce de l’abbaye, situation qui dura jusqu’en 1450, -époque à laquelle, en reconstituant le chœur de l’église, écroulée en -1421, on établit des citernes dans les collatéraux inférieurs de ce -nouveau chœur.</p> - -<p>Richard Tustin continua l’œuvre de ses devanciers, et indépendamment de -la tour de la fontaine qu’il construisit, il éleva vers 1250 le grand -bâtiment nommé Belle-Chaise et commença le nouveau logis abbatial et ses -dépendances qui s’étendirent alors au sud de l’église.</p> - -<p>Il fit construire en même temps la tour du Nord qui formait le saillant -des murailles du nord et assurait la défense des ouvrages avancés de -l’abbaye dont il avait refait l’entrée, c’est-à-dire Belle-Chaise.</p> - -<p>De 1260 à la fin du quatorzième siècle, les abbés continuèrent les -travaux du logis abbatial, reconstruisirent les magasins de l’abbaye -établis dès le douzième siècle au sud-ouest, qui devinrent alors un -poste avancé relié à l’abbaye par des chemins de ronde, achevèrent les -murailles de la ville,—dont l’entrée était alors au sud-est vers -Avranches,—en étendant le front est de la place vers le sud, et reliant -ses murs aux escarpements du rocher sur lequel s’élèvent les nouveaux -bâtiments abbatiaux.</p> - -<p>En 1386, Pierre Le Roy fut appelé à gouverner l’abbaye. Ce fut l’un des -plus illustres abbés du Mont et l’un de ceux qui contribuèrent le plus -aux travaux militaires de l’abbaye. Après avoir restauré l’abbaye dont -plusieurs parties avaient été ruinées par des incendies, il compléta les -défenses à l’est en élevant la tour Perrine.</p> - -<p>Il construisit à l’ouest de Belle-Chaise, dans les premières années du<span class="pagenum"><a id="page_459">{459}</a></span> -quinzième siècle, le châtelet qui commande l’entrée de l’abbaye, et -relia cet ouvrage à la Merveille par une solide courtine qui montre -intérieurement les amorces de constructions projetées.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_166"> -<a href="images/ill_195.jpg"> -<img src="images/ill_195.jpg" width="344" height="207" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 166.—Vue du Mont-Saint-Michel (d’après la gravure -de J. Peeters).—G. Mérian, 1657.</p></div> -</div> - -<p>Il construisit également, en avant du châtelet, la barbacane avec son -grand degré au nord et son petit degré au sud. Il modifia en même temps -les remparts des côtés nord et ouest en élevant une tour nommée<span class="pagenum"><a id="page_460">{460}</a></span> la -Claudine, joignant l’angle nord-est à la Merveille, et le saillant -nord-ouest surmonté d’une échauguette, établissant ainsi, avec la tour -du Nord, des communications indépendantes les unes des autres.</p> - -<p>Dès le commencement du quinzième siècle, la ville et particulièrement -l’abbaye étaient fortifiées aussi complètement que possible et dans -toutes les règles de l’art militaire de cette époque; mais cet art -militaire faisant, en ces temps de guerre, de très rapides progrès, il -devint bientôt nécessaire de modifier et d’accroître le système défensif -de la place.</p> - -<p>La ville ou plutôt les faubourgs de la ville s’étaient agrandis vers le -sud; il fallait non seulement défendre la nouvelle ville contre les -attaques de ses ennemis, mais encore la préserver des envahissements -périodiques de la mer. D’ailleurs, depuis 1415, l’abbaye et la ville -étaient menacées par les Anglais qui, après la bataille d’Azincourt, -s’étaient emparés de la Normandie et se retranchaient sur -Tombelaine,—un îlot voisin, au nord du Mont, dans la baie du -Mont-Saint-Michel,—ainsi que sur la côte. Il devint indispensable, afin -de mieux se défendre, d’opposer aux attaques des Anglais un front de -défense beaucoup plus développé que celui des remparts du quatorzième -siècle.</p> - -<p>Robert Jolivet, abbé du Mont, l’auteur de ce travail considérable, signa -son œuvre de ses armoiries, et le bas-relief qui les représente, -longtemps abandonné dans l’avancée de la barbacane, a repris sa place -originelle sur l’une des courtines de l’enceinte du quinzième siècle.</p> - -<p>Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles -que Guillaume du Château avait élevées dans le siècle précédent et, -descendant des escarpements du rocher, défendu par la tour du Nord, -jusque sur la grève, il flanqua ses murs d’abord d’une grosse tour -formant un saillant considérable destiné à battre les flancs des -courtines adjacentes et à défendre le front de l’est, puis il continua -l’enceinte au sud en la renforçant de cinq autres tours. La dernière, -dite tour du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la place, et défend -en même temps la porte de la ville.</p> - -<p>A partir de ce point, les remparts se retournent à angle droit et se -relient aux défenses de l’abbaye au sud. A l’exception d’une seule, les -tours étaient couvertes et servaient de places d’armes ou d’abris pour -les défenseurs des murailles. Les remparts sont formés d’un mur d’une<span class="pagenum"><a id="page_461">{461}</a></span> -épaisseur de deux mètres environ et de dix mètres de hauteur moyenne;</p> - -<div class="figcenter" id="fig_167"> -<a href="images/ill_196.jpg"> -<img src="images/ill_196.jpg" width="400" height="267" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 167.—Vue du Mont-Saint-Michel, d’après C. -Chastillon. Dix-septième siècle.</p></div> -</div> - -<p class="nind">la base forme un glacis défendu par des mâchicoulis placés au sommet<span class="pagenum"><a id="page_462">{462}</a></span> et -dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés. Les -projectiles lancés du haut du crénelage rebondissaient sur le glacis, -tuaient ou blessaient les assaillants qui auraient tenté d’escalader les -murs; la sape, qui était ordinairement le moyen employé pour détruire -les murailles, ne pouvait être utilement pratiquée ici en raison des -mouvements périodiques des marées.</p> - -<p>Deux poternes furent ménagées sur le front est: l’une, dans la tour -Boucle, pouvait être affectée au ravitaillement par la mer; l’autre, -dans la courtine voisine, se nommait le <i>Trou du Chat</i>, en raison de sa -petite dimension et probablement de son analogie avec les petites -ouvertures—furtives—pratiquées au bas des portes des habitations -rurales pour laisser au chat la liberté de ses allures vagabondes. Cette -dernière petite poterne s’ouvrait à la base des murailles à peu près au -niveau moyen de la mer, et servait à la sortie comme à la rentrée des -rondes qui pouvaient se faire à pied à marée basse ou en bateau pendant -le temps de la pleine mer ou des hautes marées.</p> - -<p>La porte du Roi, l’unique porte de la ville, s’ouvre à l’ouest et donne -accès à l’unique rue de la ville; elle était fermée par un vantail et -une herse en fer; elle était précédée d’un fossé sur lequel s’abattaient -les ponts-levis de la poterne et de la porte principale, destinés aux -chariots ou aux cavaliers. Au-dessus des portes était le logis du -gardien de la porte ou logis du Roi, le chef de la porte gardant pour le -roi. La herse en fer, qui date de 1420, existe encore; elle est restée -engagée dans les rainures latérales où elle glissait.</p> - -<p>Le tympan de la porte est décoré de riches sculptures au milieu -desquelles une composition héraldique représente la hiérarchie sociale -du moyen âge. Placées sur l’ouvrage fortifié dont elles décorent -l’entrée, les <i>armes pleines</i> du roi sont l’image de la puissance -royale; les <i>coquilles</i> rappellent l’abbaye vassale du roi de France, et -enfin le bandeau <i>d’azur ondé à deux poissons d’argent posés en double -fasce</i>, c’est la ville du Mont, tout à la fois vassale du roi et de -l’abbaye.</p> - -<p>A l’époque où la porte fut construite, c’est-à-dire de 1415 à 1420, -l’artillerie à feu commençait à être employée avec succès dans les -sièges; les habiles capitaines du Mont reconnurent bientôt qu’il était -important d’éloigner l’assiégant du corps de la place et de couvrir les -approches de la porte<span class="pagenum"><a id="page_463">{463}</a></span> par un ouvrage plus solide que des palissades en -bois. Ils construisirent alors, en avant de la porte, la barbacane (qui -existe encore aujourd’hui).</p> - -<div class="figcenter" id="fig_168"> -<a href="images/ill_197.jpg"> -<img src="images/ill_197.jpg" width="355" height="220" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 168.—Vue du Mont-Saint-Michel, d’après N. de Fer. -Dix-huitième siècle.</p></div> -</div> - -<p>Elle est disposée de façon à laisser fort peu d’espace entre le rocher -et la porte de la barbacane. Celle-ci est flanquée d’un redan en quart -de cercle, commandant l’entrée et aboutissant au rocher, inaccessible -sur<span class="pagenum"><a id="page_464">{464}</a></span> ce point. Les murs sont percés d’embrasures pour des <i>fauconneaux</i> -ou des <i>couleuvrines</i>; le sommet des murs est percé d’<i>archères</i> et de -meurtrières pourvues d’une mire circulaire au milieu, pour les <i>traits à -poudre</i>,—première idée de l’arquebuse,—ou bien pour les <i>canons à -main</i>, fusil portatif qu’on voit apparaître au commencement du quinzième -siècle, notamment au siège d’Arras en 1414, et qui fut employé pendant -toute la durée des guerres avec les Anglais.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_169"> -<a href="images/ill_198.jpg"> -<img src="images/ill_198.jpg" width="230" height="184" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 169.—Boulevard (ou <i>Bastillon</i>) de l’est.—Flanc -nord.</p></div> -</div> - -<p>Grâce à tous ces ouvrages militaires et surtout au courage de ses -défenseurs, le Mont-Saint-Michel résista à tous les efforts des Anglais -et soutint victorieusement un long et glorieux siège qui dura de 1423 à -1434. En 1434, les Anglais tentèrent une dernière attaque; mis en -déroute par la garnison et les chevaliers défenseurs du Mont, ils -abandonnèrent leur artillerie, dont les <i>bombardes</i>,—ornant l’entrée de -la barbacane, deuxième porte,—sont les curieux spécimens; l’une -d’elles, pour sa forme et les détails de sa structure, présente une -singulière analogie avec les pièces d’artillerie moderne, surtout avec -les énormes canons actuellement en usage dans la marine.</p> - -<p>Cependant, pendant cette longue période du siège, le monastère fut<span class="pagenum"><a id="page_465">{465}</a></span> dans -la plus grande détresse, qu’il supporta du reste très courageusement. -Les biens étant séquestrés, l’abbaye engagea son argenterie, ses châsses -et ses reliquaires, afin de pouvoir nourrir les religieux, les habitants -de la ville et la garnison de la place.</p> - -<p>A toutes ces infortunes de guerre était venu s’ajouter l’écroulement du -chœur de l’église de l’abbaye, ce qui fut une perte irréparable et -menaça d’entraîner la ruine totale de la basilique.</p> - -<p>Cet état de choses dura jusqu’à l’époque où les Anglais, après la -bataille de Formigny, abandonnèrent la Normandie.</p> - -<p>Vers 1530, les défenses de l’abbaye, à l’ouest, furent complétées par la -construction d’un boulevard ou bastillon à plusieurs étages de feux, -nommée <i>tour Gabriel</i>, du nom de son auteur <i>Gabriel du Puy, lieutenant -du roy François Iᵉʳ</i>.</p> - -<p>A cette même époque on éleva, en avant de la barbacane du quinzième -siècle, un petit ouvrage composé d’un corps-de-garde,—destiné aux -bourgeois de la ville, auxquels était confiée la garde de la première -porte,—et d’un mur percé d’une porte et d’une poterne, se reliant à la -courtine de la barbacane et formant aussi l’<i>avancée</i> de la porte de la -ville.</p> - -<p>Les remparts subirent quelques modifications nécessitées par les -perfectionnements de l’art de la fortification, notamment la tour -saillante, à l’est, qui fut transformée en bastillon (<a href="#fig_169">fig. 169</a>).</p> - -<p>Sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir. Le temps des travaux -était passé d’ailleurs. Pendant toutes les guerres de la Ligue, les -abbés du Mont eurent trop souvent à défendre l’abbaye contre les -attaques et les surprises des Huguenots, pour songer à agrandir ses -bâtiments; on se borna à faire les réparations les plus nécessaires. De -1632, époque à laquelle les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur -prirent possession de l’abbaye, à 1776, il n’est resté traces que de -l’établissement d’un moulin à vent sur la plate-forme de la tour -Gabriel, en 1617, et d’aménagements intérieurs qui ont malheureusement -dégradé certaines parties des édifices, notamment le dortoir. En 1776, -au lieu de réparer la nef, on lui enleva trois travées sur les sept dont -elle était formée, et, en 1780, on remplaça le portail roman détruit par -une façade de style <i>gréco-romain</i>, anachronisme flagrant qui balafre la -nef romane mutilée.<span class="pagenum"><a id="page_466">{466}</a></span></p> - -<p>Depuis ce temps, les travaux qui se sont faits n’ont été qu’une trop -longue suite de mutilations et de profanations. Aussi passerons-nous -rapidement sur cette période malheureuse.</p> - -<p>En 1864, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, cessant d’être une prison, -devint propriété domaniale, pour être enfin, dans ces dernières années, -affectée au service des Monuments historiques.</p> - -<p>Les travaux de restauration, commencés en 1872, se poursuivent -régulièrement, grâce aux crédits ouverts par le Ministère de -l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, et par les soins -de la Commission des Monuments historiques.</p> - -<div class="figcenter" id="fig_170"> -<a href="images/ill_199.jpg"> -<img src="images/ill_199.jpg" width="153" height="259" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 170.—Armoiries peintes sur un tableau anciennement -placé dans le chœur de l’église du Mont-Saint-Michel.—D’après un dessin -de M. de Rothemont; ms. nº 4902 à la Bibliothèque nationale. -Dix-huitième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_467">{467}</a></span></p> - -<h3><a id="CHAPITRE_VI-c"></a><br /> -<img src="images/barr_001.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br />CHAPITRE VI<br /><br /> -<small>LA VILLE</small></h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_l.png" -width="120" -alt="L" /></span><span class="smcap">’origine</span> du village, ou plutôt,—suivant la tradition séculaire,—de la -<i>ville</i> du Mont-Saint-Michel, est fort ancienne, si l’on en croit les -chroniqueurs, qui la font remonter au dixième siècle, à l’époque où, les -Normands ravageant le pays d’Avranches, quelques familles vinrent se -réfugier sur le rocher appelé, dès le huitième siècle, le -<i>Mont-Saint-Michel</i>.</p> - -<p>La petite bourgade prospéra sous la protection des Bénédictins établis -en 966 par le duc de Normandie, Richard sans Peur. Elle suivit la -fortune du monastère, au pied duquel ses maisons s’étaient groupées sur -les escarpements du rocher à l’est, qui lui formaient une première -défense naturelle contre les envahissements de la mer et les attaques -des hommes. Elle s’augmenta successivement, préservée, sur ses parties -les plus faibles, par des palissades, et, lors de la reconstruction des -bâtiments de l’abbaye, elle fut comme celle-ci, du treizième au -quatorzième siècle, entourée de solides murailles<a id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> formant la -première enceinte du monastère.</p> - -<p>Vers ce même temps, les magasins de l’abbaye, établis dès le douzième -siècle au sud-ouest, sur le seul côté du rocher accessible aux chevaux -et aux voitures, et qui avaient été incendiés ou détruits comme la -ville<span class="pagenum"><a id="page_468">{468}</a></span> en 1203, furent reconstruits, fortifiés et devinrent un point -stratégique d’une grande importance, aussi bien pour la défense de -l’abbaye-forteresse que pour la facilité de ses approvisionnements. -Aussi ces magasins—fortifiés—constituèrent-ils dès le treizième -siècle, époque à laquelle les bâtiments abbatiaux s’élevèrent à l’est et -au sud, un poste avancé, fortement défendu, relié à l’abbaye, dont il -formait l’entrée au sud-ouest, par des chemins de ronde, et complètement -indépendant d’ailleurs du corps de la place, qui avait elle-même ses -propres ouvrages défensifs, protégeant les approches du monastère à -l’est.</p> - -<p> </p> - -<p>La ville, agrandie de 1415 à 1420, qui s’étage au pied de l’abbaye au -sud (<a href="#fig_171">fig. 171</a>) et sur les escarpements de la montagne à l’est, ne -possède qu’une seule entrée s’ouvrant au sud du Mont, sur le flanc ouest -de ses remparts du quinzième siècle, dont la porte est précédée -d’ouvrages qui en couvrent les approches.</p> - -<p>Après avoir franchi les passages-défilés de l’<i>Avancée</i> et de la -<i>Barbacane</i>, on arrive à la porte principale,—<i>porte du Roi</i>,—qui -donne accès dans la ville. L’unique rue de la petite cité suit à peu -près la ligne des murailles, et, de niveau avec l’entrée jusqu’à la -hauteur de la tour dite <i>de la Liberté</i>, elle s’élève bientôt -rapidement, serpente vers le nord sur les rampes du rocher et aboutit, -par de grands emmarchements à l’est, au point où se dressait jadis la -première porte du <i>Grand Degré</i> montant à la barbacane du châtelet.</p> - -<p>Quelques ruelles fort étroites, escaladant le roc, grimpent aux jardins -en terrasses ou aux maisons les plus élevées et aboutissent, par des -détours, aux murs de ronde et à la poterne de l’escalier sud de la -barbacane, protégeant l’entrée de l’abbaye.</p> - -<p>La rue de la Ville est bordée des deux côtés de maisons, dont -quelques-unes sont encore telles qu’elles devaient être au moyen âge. -Elles n’offrent rien de bien curieux dans leurs détails; pourtant, par -leur réunion et leur étagement, elles forment un ensemble pittoresque, -dont la figure 172 donne une idée (vue prise dans la partie basse de la -rue).</p> - -<p>De temps immémorial, la ville, qui se compose aujourd’hui d’une -soixantaine de maisons, a été habitée par des pêcheurs, excellents -marins, rompus à toutes les fatigues de leur rude métier et bravant -coura<span class="pagenum"><a id="page_469">{469}</a></span>geusement</p> - -<div class="figcenter" id="fig_171"> -<a href="images/ill_201.jpg"> -<img src="images/ill_201.jpg" width="444" height="238" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 171.—Vue générale de la façade sud du -Mont-Saint-Michel. (restauration).</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_470">{470}</a></span></p> - -<p class="nind">tous les périls des grèves dangereuses qui n’ont plus de secrets pour -eux; mais la plus grande partie des habitations de l’ancienne cité et de -la ville nouvelle furent de tout temps, en plus ou moins grand nombre, -ce qu’elles sont de nos jours, c’est-à-dire des hôtelleries pour les -pèlerins, ou bien des boutiques où se vendaient les images ou <i>enseignes -du benoist arcange Monsieur saint Michel</i>, et où se débitent encore -toutes sortes d’objets de piété.</p> - -<p>Les boutiques et les marchands d’images, ou de <i>quiencaillerie</i>, furent -toujours très nombreux au Mont-Saint-Michel, aussi bien dans l’ancienne -ville, avant le quinzième siècle, que dans la nouvelle depuis cette -époque. Les nombreux pèlerinages avaient fait naître une industrie d’art -fort curieuse qui eut une importance considérable au Mont-Saint-Michel, -et surtout à Paris.</p> - -<p>Le sanctuaire dédié à saint Michel fut, dès son origine, visité par un -grand nombre de pèlerins. Dès le onzième siècle, le Mont-Saint-Michel -était célèbre par les pèlerinages qui s’y accomplissaient. Il le fut -surtout au moyen âge, même jusqu’à la fin du dix-septième siècle, et sa -renommée s’étendait non seulement par toute la France, mais encore dans -plusieurs parties de l’Europe.</p> - -<p>Une confrérie de <i>Pèlerins de Saint-Michel du Mont de la Mer</i> fut fondée -à Paris, dans les premières années du treizième siècle. Déjà, pendant le -siècle précédent, il existait, dans l’<i>Enclos du Palais</i>, une chapelle -dédiée à saint Michel,—celle où fut baptisé Philippe-Auguste.—Après la -construction de la Sainte-Chapelle, Philippe le Bel permit à son -échanson Galerau de fonder dans la Sainte-Chapelle la <i>Chapellenie de -Saint-Michel</i>. En 1476, Louis XI fonda dans la chapelle de <i>Saint-Michel -aux Pèlerins</i> une collégiale pour l’<i>Ordre de Saint-Michel</i>, dont -l’établissement fut confirmé par lettres-patentes des rois Charles IX, -Henri III et Henri IV.</p> - -<p>Au moyen âge, les pèlerinages étaient très suivis; ceux de Saint-Michel -et de Saint-Jacques de Compostelle étaient les plus particulièrement en -honneur et attiraient un nombre considérable de pèlerins. La confrérie -de <i>Saint-Jacques aux Pèlerins</i>, de Paris, rue Saint-Denis, à côté de la -porte de ville, avait, avec sa chapelle, un <i>hôpital</i> destiné à héberger -gratuitement, chaque nuit, les pèlerins de passage à Paris, qui se<span class="pagenum"><a id="page_471">{471}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_172"> -<a href="images/ill_202.jpg"> -<img src="images/ill_202.jpg" width="273" height="395" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 172.—Rue de la Ville.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_472">{472}</a></span></p> - -<p class="nind">rendaient à Saint-Jacques de Compostelle, au Mont-Saint-Michel et en -d’autres lieux vénérés.</p> - -<p>Presque tous les rois de France, jusqu’à Charles IX, qui fut le dernier -monarque qui vint faire ses dévotions à Saint-Michel, se rendirent en -pèlerinage au Mont; il faut surtout remarquer: saint Louis, Philippe le -Hardi, Philippe le Bel, Charles VI, la reine Marie, femme de Charles -VII, Louis XI, Charles VIII et François Iᵉʳ, et la liste des grands -personnages qui y vinrent dans les mêmes conditions serait interminable.</p> - -<p>La dévotion à saint Michel fut de tout temps très vive, et, -particulièrement au quatorzième siècle, elle se manifesta par des -pèlerinages plus nombreux qu’en d’autres temps, auxquels prirent part -des hommes et des femmes de tous rangs et de toutes conditions, et, ce -qui est très remarquable, des <i>enfants</i>, qui se nommaient <i>Pastoureaux</i>. -Guidés par leur foi naïve, ils se réunissaient, se rendaient au -Mont-Saint-Michel au travers de tous les obstacles, sans aucune crainte, -et n’ayant d’autre préoccupation que celle d’arriver et de faire leurs -prières au sanctuaire de Saint-Michel. Il faut encore citer parmi ces -faits extraordinaires les pèlerins venus d’Allemagne en grand nombre -avec leurs femmes et leurs petits enfants, malgré la distance et les -dangers des chemins.</p> - -<p>Dès les premiers temps des pèlerinages au Mont-Saint-Michel, les -pèlerins recueillirent dans la baie des coquilles, qu’on nomme encore -coquilles Saint-Michel, et qu’ils attachaient à leurs vêtements en -souvenir de leurs voyages au Mont. Bientôt on remplaça les coquilles -naturelles par des coquilles en plomb ou en étain fondu; on orna ces -coquilles d’une image de saint Michel, puis on fondit des médailles ou -<i>enseignes</i>, et dès les premières années du treizième siècle naquit une -industrie d’art qui prit rapidement un développement considérable. Le -commerce des <i>enseignes</i> et des <i>plombs</i> de pèlerinage était assez -important pour que les rois de France eussent établi de lourds impôts -sur la vente de ces objets, et il existait à Paris, au treizième siècle, -des fondeurs de plomb et d’étain que les historiens nomment les -<i>biblotiers</i>: <i>c’était un faiseur et mouleur de petites images en plomb -qui se vendent aux pèlerins et autres</i>.<span class="pagenum"><a id="page_473">{473}</a></span></p> - -<p>Les objets de plomb ou d’étain fondu, trouvés dans la Seine à Paris, aux -abords des ponts: pont au Change (ancien Grand-Pont), pont Saint-Michel, -pont Notre-Dame, démontrent qu’il y avait à Paris, et particulièrement -sur le pont au Change, un centre important de fabrication qui devait -alimenter les pèlerinages. Ces objets se fabriquaient également au Mont -Saint-Michel, ainsi que le prouve un moule en ardoise que nous y avons -trouvé l’année dernière. (Voir fig. 71 et 72.)</p> - -<p>Nous possédons un certain nombre de <i>plombs</i>—trouvés dans la Seine à -Paris—d’une authenticité incontestable, qui ont été fabriqués à Paris, -du treizième au seizième siècle, pour les pèlerinages. Une partie -importante de ces objets était particulièrement destinée aux pèlerins du -Mont Saint-Michel et de Tombelaine—où la Vierge était vénérée sous le -nom de Notre-Dame la Gisante.—Ils se composent d’<i>ampoules</i> ou -<i>sachets</i> destinés à renfermer des reliques, de coquilles, de sonnettes -et d’anneaux en étain, de colliers, de boutons même, de cornets de -pèlerin; enfin, d’images de saint Michel, de médailles de plomb ou -d’étain (qui s’appelaient des <i>enseignes</i>), qui pouvaient se fixer aux -chapeaux ou aux vêtements des pèlerins.</p> - -<p>Quelques-uns de ces objets ont été fabriqués par les biblotiers, mais la -plupart sont l’œuvre d’orfèvres ou dans tous les cas, d’artistes -consommés.</p> - -<p>Toutes ces anciennes images sont toujours composées avec un art extrême, -et, si elles sont parfois d’une exécution naïve, elles ont toujours, -avec le sentiment décoratif qui leur est particulier, un très grand -caractère symbolique, où l’inspiration religieuse domine et dirige -l’esprit de l’imagier si elle ne conduit pas toujours heureusement sa -main. Elles sont bien dignes d’inspirer nos modernes fabricants -d’images, surtout en ce qui concerne saint Michel, qu’ils habillent de -vêtements grotesques ou qu’ils affublent d’un costume théâtral—<i>à la -romaine</i>.—En attendant qu’ils aient cherché et surtout trouvé pour -saint Michel un vêtement digne d’un aussi grand personnage, ils -devraient tout au moins restituer au séculaire Patron de la France son -costume national, c’est-à-dire l’armure française du moyen âge. Les -modèles ne manquent pas: nos cathédrales, nos musées, nos bibliothèques, -possèdent sur ce sujet des richesses inépuisables.<span class="pagenum"><a id="page_474">{474}</a></span></p> - -<p>En terminant cette étude faite aussi exactement que possible, qu’il nous -soit permis d’exprimer notre admiration pour le célèbre monument dont -nous avons essayé de peindre les beautés. Une description fidèle, des -dessins exacts, des photographies même, donnent bien une idée des -détails des monuments ou du paysage; mais rien ne remplace l’impression -de la vue, et, au Mont Saint-Michel en particulier, cette impression est -saisissante et ne peut être décrite. Les phénomènes des marées, toujours -si curieux à observer partout ailleurs, sont particulièrement étonnants -sur ces grèves immenses où l’arrivée de la mer produit une sorte de -<i>mascaret</i> de plusieurs lieues de largeur. Rien n’est plus facile -d’ailleurs que d’aller au Mont Saint-Michel, de le visiter dans tous ses -détails après en avoir fait le tour soit à pied sur les grèves à marée -basse, soit en bateau pendant la pleine mer. Cette dernière manière de -voir le Mont est à notre avis la meilleure, parce qu’elle permet de -s’éloigner un peu de la base du rocher qu’on est forcé de côtoyer à -pied. La vue change alors à chaque coup d’aviron pour ainsi dire, et -toutes les faces de l’antique abbaye semblent se dérouler et présentent -successivement les aspects les plus imposants et les plus grandioses. Il -n’est pas de spectacle plus beau et plus instructif pour les touristes -et surtout pour les artistes et les savants, sans parler des grands -enseignements que tous doivent tirer de l’étude de ces splendides -monuments. Aussi, que nos lecteurs nous permettent de leur dire comme -conclusion, persuadé que le conseil est excellent: Allez au Mont -Saint-Michel et que la vue de toutes ses merveilles vous inspire de -belles et grandes œuvres, comme celles qui ont été créées jadis pour -l’honneur de notre cher pays.</p> - -<p class="r"> -Ed. <span class="smcap">Corroyer</span>,<br /> -<i>architecte</i>.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_475">{475}</a></span></p> - -<h3> -DOCUMENTS<br /> -<br /> -ICONOGRAPHIQUES</h3> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_476">{476}</a></span>  </p> -<p><span class="pagenum"><a id="page_477">{477}</a></span>  </p> - -<h3><a id="DOCUMENTS_ICONOGRAPHIQUES"></a> -<img src="images/barr_007.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br /> -DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES</h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">’iconographie</span> de saint Michel nous présente une des plus belles pages -de l’art chrétien. L’Archange, avec sa noble physionomie, sa fidélité à -toute épreuve, sa mâle énergie et son amour de la justice, est le plus -beau de tous les types, après ceux du Sauveur et de la Vierge. En lui -nous trouvons toutes les grâces de l’adolescence unies à la valeur de -l’âge mûr, toute la sévérité d’un juge qui défend les droits de Dieu, -tout l’éclat de la lumière dont il est le reflet, toute l’indignation -d’une âme généreuse qui a pour mission de combattre l’esprit du mal et -le père du mensonge. Son étendard est la croix, en vertu de laquelle il -triomphe; son cri de guerre est son nom: «<i>Michel</i>, qui est semblable à -Dieu;» son arme est le bouclier, la lance et le glaive; son vêtement est -le manteau royal et la cuirasse du chevalier; sur son front brille -parfois une couronne, ou bien sa chevelure flotte librement sur ses -épaules; ses grandes ailes déployées indiquent son action; la balance -qu’il tient souvent à la main est le signe de sa mission auprès des -âmes; sous ses pieds s’agite le dragon, son implacable ennemi, qu’il -combat toujours sans jamais le détruire et dont il triomphera au dernier -jour, quand le nombre des élus sera complet.</p> - -<p>Nous avons fait revivre ce type sublime dans l’ouvrage que nous offrons -au public. Les nombreuses gravures que nous publions peuvent se -rattacher à cinq groupes principaux: saint Michel, <i>ange des batailles</i>; -saint Michel, <i>prince de la lumière</i>; saint Michel, <i>conducteur des -âmes</i>; saint Michel, <i>peseur des âmes</i>; et les <i>monuments</i> élevés en -l’honneur de saint Michel.</p> - -<p>Saint Michel, en sa qualité de contradicteur de Satan, est toujours en -lutte avec ce dernier: tantôt il lui perce la mâchoire inférieure, selon -la parole de Job: «<i>Perforabis maxillam ejus</i>;» tantôt il le précipite -du ciel, à la suite du grand combat décrit dans l’<i>Apocalypse</i>; -quelquefois il le tient enchaîné, ou il l’attend appuyé sur son bouclier -et armé de pied en cap. (Voir la photogravure en frontispice, les -chromos des pages 88 et 268 et les figures 2, 3, 7, 9, 10, 12, 13, 40, -71, 72, 177 à 183, et 209 à 212.)</p> - -<p>Satan est le prince des ténèbres. Saint Michel est le prince de la -lumière. Pénétrés de cette pensée, les artistes l’ont souvent représenté -le regard fixé sur Dieu, le front environné d’un éclat céleste et les -vêtements pour ainsi dire ruisselants de lumière. Les architectes lui -ont bâti des temples sur les plus hautes montagnes, et ils ont dressé -des autels en son honneur au sommet des tours. Ils auraient voulu le -placer<span class="pagenum"><a id="page_478">{478}</a></span> dans ces régions supérieures où saint Paul nous représente la -lutte des bons anges contre les esprits de ténèbres. De temps en temps -ils l’unissent au Verbe incarné, à la Lumière divine descendue sur la -terre. Saint Michel est l’ami du Sauveur et le gardien des sanctuaires. -(Voir les figures 1, 4, 8, 15, 37, 66, 131 à 133, 184 et 191.)</p> - -<p>L’ange rebelle est devenu l’ennemi des âmes. Son heureux contradicteur a -reçu la mission de les défendre. Il veille sur elles; il les protège, il -les guide, il les éclaire; il prend sous sa protection les âmes les plus -saintes et les plus pures. La Vierge Marie et Jeanne d’Arc lui sont -confiées. Il est l’ange protecteur de l’Église et de la France, -c’est-à-dire de la patrie des âmes et de la nation chérie de Dieu. Il -est le guide des chevaliers et des pèlerins, le patron des confréries et -des associations ouvrières. Après la séparation de l’âme et du corps, il -prend soin de notre dépouille mortelle et veille sur notre tombe, c’est -pourquoi les artistes l’ont souvent représenté avec les attributs d’un -ange gardien. (Voir les figures 5, 11, 14, 18, 34, 44, 92, 94, 95 à 102, -104, 105, 116 à 124, 141, 185 et 186.)</p> - -<p>Au tribunal de Dieu, Satan réclame sa proie; mais saint Michel est là -pour la défendre. Il pèse les bonnes et mauvaises actions; il écarte -souvent, du bout de sa lance, un petit diable sournois qui essaie de -tricher et de faire incliner vers la terre le plateau de la balance où -les péchés sont contenus. La bonne et miséricordieuse Vierge intervient -d’ordinaire dans cette pesée des âmes; elle intercède pour le défunt -auprès du Juge suprême assis sur son trône. (Voir la chromo de la page -388 et les figures 6, 103, 142, 186, 187, 188 et 207.)</p> - -<p>Les monuments élevés en l’honneur de saint Michel, depuis l’origine de -l’Église, ne sauraient être comptés. Plusieurs sont remarquables par la -beauté de l’architecture, la hardiesse du plan, la richesse de -l’exécution. En première ligne, nous plaçons la basilique du Mont-Tombe, -les églises de Bruxelles et de Bordeaux, la chapelle de Saint-Michel -d’Aiguilhe, dans le Velay. Les châteaux forts, les tours, les beffrois -dédiés à l’Archange guerrier ne sont ni moins remarquables ni moins -nombreux. (Voir les chromos des pages 88 et 268 et les figures 16, 20, -22, 24 à 27, 28, 52 à 61, 70, 143 à 151 et 182.)</p> - -<p>Nous désirons compléter cette partie de notre ouvrage en mettant sous le -regard du lecteur une nouvelle série de gravures. Les documents -iconographiques qui suivent sont comme une synthèse de toute la partie -artistique de notre travail: ils résument ce que la peinture, la -sculpture et l’architecture ont entrepris à la gloire de saint Michel.</p> - -<p class="r"> -P.-M. <span class="smcap">Brin</span>.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_479">{479}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_173"> -<a href="images/ill_203-a.jpg"> -<img src="images/ill_203-a.jpg" width="347" height="95" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 173.—Sou d’or concave. Isaac II, l’Ange, -1185-1195.</p> -<p>Fig. 174.—Pierre gravée du quatrième siècle, formant le sceau de -Chrétien, chanoine d’Amiens. 1210. </p> - -<p>Fig. 175.—Sou d’or concave. Michel VIII Paléologue. 1261-1282. </p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_176"> -<a href="images/ill_203-b.jpg"> -<img src="images/ill_203-b.jpg" width="364" height="178" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 176.—Sceau du douzième siècle. Bruxelles. Archives -nationales.</p> - -<p>Fig. 177.—Enseigne (image) en plomb de saint Michel, -trouvée au Mont. Treizième siècle.</p> -</div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_178"> -<a href="images/ill_203-c.jpg"> -<img src="images/ill_203-c.jpg" width="316" height="163" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 178.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel au -douzième siècle. Le revers est le sceau de Robert de Torigni. Archives -nationales.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_480">{480}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_179"> -<a href="images/ill_204-a.jpg"> -<img src="images/ill_204-a.jpg" width="227" height="227" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 179.—Sceau de la Nation de Picardie, à l’Université -de Paris. Quatorzième siècle. Archives nationales.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_180"> -<a href="images/ill_204-b.jpg"> -<img src="images/ill_204-b.jpg" width="375" height="257" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 180.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, en -1520. Archives nationales.</p> - -<p>Fig. 181.—Moule d’un plomb de pèlerinage. Quatorzième -siècle. Collection de M. Alfred Ramé.</p> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_481">{481}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_182"> -<a href="images/ill_206.jpg"> -<img src="images/ill_206.jpg" width="268" height="453" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 182.—Statue de l’Archange sur l’église Saint-Michel -de Lucques (Toscane), fondée au huitième siècle. La façade est -postérieure de plusieurs siècles.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_482">{482}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_183"> -<a href="images/ill_207-a.jpg"> -<img src="images/ill_207-a.jpg" width="178" height="170" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 183.—Saint Michel et ses anges terrassant le démon. -Peint par Cimabue dans l’église Sainte-Croix de Florence. Treizième -siècle.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_184"> -<a href="images/ill_207-b.jpg"> -<img src="images/ill_207-b.jpg" width="190" height="252" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 184.—Saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël -groupés autour de la figure centrale du Sauveur. Peinture grecque du -quinzième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_483">{483}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_185"> -<a href="images/ill_208-a.jpg"> -<img src="images/ill_208-a.jpg" width="185" height="137" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 185.—Saint Michel avec la Vierge et l’enfant Jésus. -Peint à fresque dans l’église Sainte-Croix de Florence. École de -Giotto.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_186"> -<a href="images/ill_208-b.jpg"> -<img src="images/ill_208-b.jpg" width="230" height="257" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 186.—Saint Michel conducteur des âmes.—Un ange -présentant une âme à saint Michel. Miniature du <i>Livre des Angelz</i>. Ms. -du <small>XV</small>ᵉ siècle. Nº 186 à la Bibl. nat.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_484">{484}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_187"> -<a href="images/ill_209-a.jpg"> -<img src="images/ill_209-a.jpg" width="199" height="207" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 187.—Saint Michel peseur des âmes. Partie centrale -du tableau du <i>Jugement dernier</i> peint par Memling, dans l’église -Sainte-Marie, à Dantzig. Quinzième siècle.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_188"> -<a href="images/ill_209-b.jpg"> -<img src="images/ill_209-b.jpg" width="203" height="202" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 188.—Saint Michel pesant les âmes et terrassant le -Dragon. Peint par Luca Signorelli. Église Saint-Grégoire, à Rome. -Seizième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_485">{485}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_189"> -<a href="images/ill_210-a.jpg"> -<img src="images/ill_210-a.jpg" width="266" height="176" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 189.—Plaque italienne en bronze. Seizième siècle.</p> -<p>Fig. 190.—Plaque allemande en argent repoussé. Seizième -siècle.</p> -</div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_191"> -<a href="images/ill_210-b.jpg"> -<img src="images/ill_210-b.jpg" width="216" height="274" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 191.—Saint Michel terrassant le démon avec les -seules paroles: <i>Quis ut Deus</i>. Tableau italien du seizième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_486">{486}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_192"> -<a href="images/ill_211.jpg"> -<img src="images/ill_211.jpg" width="303" height="472" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 192 à 206.—Jetons d’échevinage et monnaies à -l’effigie de saint Michel.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_487">{487}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_207"> -<a href="images/ill_212-a.jpg"> -<img src="images/ill_212-a.jpg" width="264" height="254" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"> - -<p>Fig. 207.—Saint Michel conducteur et défenseur des âmes. Fragment -d’un tableau peint par Mabuse. Seizième siècle. </p> -<p>Fig. 208.—Saint Michel en costume de l’époque de Louis XIV. -Sculpture en ivoire du dix-septième siècle. </p> -</div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_209"> -<a href="images/ill_212-b.jpg"> -<img src="images/ill_212-b.jpg" width="328" height="178" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 209.—Saint Michel d’après un émail de Limoges signé -Laudin. Dix-septième siècle.</p> - -<p>Fig. 210.—Plaque en bronze de la fin de la Renaissance -italienne.</p> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_488">{488}</a></span></p> - -<div class="figcenter" id="fig_211"> -<a href="images/ill_213-a.jpg"> -<img src="images/ill_213-a.jpg" width="173" height="233" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 211.—Saint Michel terrassant le Démon. D’après une -plaque en faïence émaillée d’Aranda (Espagne). Dix-septième siècle.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" id="fig_212"> -<a href="images/ill_213-b.jpg"> -<img src="images/ill_213-b.jpg" width="188" height="238" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Fig. 212.—Saint Michel terrassant le Dragon. D’après une -broderie au passé. Dix-huitième siècle.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_489">{489}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_490">{490}</a></span></p><p><span class="pagenum"><a id="page_491">{491}</a></span></p> - -<h3><a id="PIECES_JUSTIFICATIVES"></a> -<br /> -<img src="images/barr_002.png" -width="450" -alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />PIÈCES JUSTIFICATIVES</h3> - -<p class="nind"><span class="letra"> -<img src="images/ltr_sml-l.png" -width="50" -alt="L" /></span><span class="smcap">’histoire</span> générale ne comporte pas tous les détails d’une chronique -locale; elle se prête encore moins aux longues citations, aux froides -nomenclatures et aux discussions sur les points controversés.</p> - -<p>Il en est ainsi dans l’histoire du culte de saint Michel. Plusieurs -assertions demandent des preuves; certains faits ont besoin d’être -éclaircis. Le lecteur ne serait pas satisfait, s’il ne trouvait des -pièces justificatives à l’appui des opinions que l’auteur émet le -premier, ou défend contre des écrivains d’une valeur incontestée. -D’autre part, saint Michel avec ses attributs guerriers, sa mission -auprès des âmes, ses luttes et ses triomphes, a excité de tous temps -l’enthousiasme des poètes. Il a partout sa place d’honneur dans la -poésie lyrique, dans le drame et dans l’épopée. Nous avons rapporté -plusieurs faits pour démontrer cette assertion; mais il est utile de -multiplier les citations, afin de mieux faire ressortir l’influence que -saint Michel a exercée dans la littérature et les arts.</p> - -<p>C’est pourquoi nous publions ici quatorze pièces justificatives ou -appendices que nous classons selon l’ordre chronologique, et nous -indiquons, quand il y a lieu, les pages qui leur correspondent dans le -texte. La première de ces pièces, <i>La révolte des Anges d’après une -tablette chaldéenne</i>, prouve que la grande lutte engagée entre saint -Michel et Lucifer, était connue dès la plus haute antiquité. Dans les -pièces II, III, IV, V, VI, IX, X, XI et XII, nous avons des modèles de -cette poésie où l’Archange figure tour à tour comme le vainqueur de -Satan, le conducteur et le peseur des âmes, le génie tutélaire de -l’Église et de la France. Le septième appendice est dû à M. Deschamps de -Vadeville: il renferme la liste des chevaliers qui défendaient le -Mont-Saint-Michel en 1427, sous la conduite de Louis d’Estouteville. -Jusqu’ici, la question de l’atelier monétaire établi au -Mont-Saint-Michel n’avait pas<span class="pagenum"><a id="page_492">{492}</a></span> été résolue; le huitième appendice comble -cette lacune. Enfin, les pièces XIII et XIV nous fournissent des -documents précieux sur l’histoire du Mont-Saint-Michel pendant le <small>XVIII</small>ᵉ -siècle et à l’époque de la Révolution.</p> - -<h4>I -<br /> -AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE<br /><br /> - -LA RÉVOLTE DES ANGES, D’APRÈS UNE TABLETTE CHALDÉENNE -<br /> -[Page 84.]</h4> - -<p>C’est à M. Talbot que nous empruntons et la traduction de cette tablette -et les réflexions qui précèdent cette traduction.</p> - -<p>Cette description de la révolte des Dieux ou des Anges semble avoir été -précédée d’un récit de l’harmonie parfaite qui existait d’abord dans les -Cieux. La guerre entre Michel et le Dragon a beaucoup de rapport avec le -combat de Bel contre le Dragon qu’une tablette chaldéenne raconte<a id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. -Et il n’est pas inutile de remarquer que le dragon chaldéen a sept -têtes, comme celui dont parle l’Apocalypse.</p> - -<p>Nous venons de dire que les premières lignes (au moins quatre) de la -tablette manquent.</p> - -<p>5. «L’Être divin dit trois fois le commencement d’un psaume<a id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> - -<p>6. Le Dieu des saints cantiques, Seigneur de religion et d’adoration,</p> - -<p>7. Établit mille chanteurs et musiciens, et institua un chœur</p> - -<p>8. Aux chants duquel des multitudes répondaient.....</p> - -<p>9. Avec un bruyant cri de mépris, ils interrompirent son saint cantique,</p> - -<p>10. Abîmant, confondant, rendant confus son hymne de louange.</p> - -<p>11. Le Dieu de la brillante couronne, avec un désir de réunir ses -adhérents,</p> - -<p>12. Sonna de la trompette pour éveiller la mort</p> - -<p>13. Qui défendit aux dieux rebelles de revenir.</p> - -<p>14. Il refusa leur service. Il les éloigna parmi les dieux ses ennemis.</p> - -<p>15. A leur place il créa l’humanité.</p> - -<p>16. Le premier qui reçut la vie habita seul avec lui.</p> - -<p>17. Puisse-t-il leur donner la force pour qu’ils ne négligent pas sa -parole,</p> - -<p>18. En suivant la voix du Serpent<a id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, que ses mains ont créé.<span class="pagenum"><a id="page_493">{493}</a></span></p> - -<p>19. Et puisse le Dieu de divine (parole) chasser de ses cinq mille ces -mauvais mille</p> - -<p>20. Qui, au milieu de son chant céleste, ont crié des blasphèmes -mauvais.</p> - -<p>21. Le dieu Ashur, qui avait vu la malice de ces Dieux qui avaient -abandonné leur place</p> - -<p>22. Pour se révolter, n’alla pas avec eux<a id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.»</p> - -<h4>II<br /><br /><br /> - -POÉSIE DES PREMIERS SIÈCLES CHRÉTIENS<br /><br /> - -HYMNE ATTRIBUÉE A SAINT AMBROISE<a id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> -<br /> -[Page 88.]</h4> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mysteriorum signifer<br /></span> -<span class="i0">Cœlestium, Archangele,<br /></span> -<span class="i0">Te supplicantes quæssumus<br /></span> -<span class="i0">Ut nos placatus visites.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Ipse cum sanctis Angelis,<br /></span> -<span class="i0">Cum Justis, cum Apostolis;<br /></span> -<span class="i0">Illustra locum jugiter,<br /></span> -<span class="i0">Quo nunc orantes degimus.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Castissimorum omnium<br /></span> -<span class="i0">Doctorum ac Pontificum<br /></span> -<span class="i0">Pro nobis preces profluas<br /></span> -<span class="i0">Devotus offer Domino,<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Hostem repellat ut sævum,<br /></span> -<span class="i0">Opemque pacis dirigat,<br /></span> -<span class="i0">Et nostra simul pectora<br /></span> -<span class="i0">Fides perfecta muniat.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Ascendant nostræ protinus<br /></span> -<span class="i0">Ad thronum voces gloriæ,<br /></span> -<span class="i0">Mentesque nostras erigat<br /></span> -<span class="i0">Qui sede splendet fulgidâ.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Hic virtus ejus maneat,<br /></span> -<span class="i0">Hic firma flagret charitas,<br /></span> -<span class="i0">Hic ad salutis commoda<br /></span> -<span class="i0">Suis occurrat famulis.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Errores omnes auferat,<br /></span> -<span class="i0">Vagosque sensus corrigat,<br /></span> -<span class="i0">Et dirigat vestigia<br /></span> -<span class="i0">Nostra pacis per semitam.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Lucis in arce fulgidâ<br /></span> -<span class="i0">Hæc sacra scribat carmina,<br /></span> -<span class="i0">Nostraque simul nomina<br /></span> -<span class="i0">In Libro vitæ conferat.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_494">{494}</a></span></div></div> -</div> - -<h4>III -<br /><br /> -POÉSIE LATINE DU MOYEN AGE<br /><br /> - -UNE PROSE D’ADAM DE SAINT-VICTOR<a id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> (XIIᵉ SIÈCLE) -<br /> -[Page 203.]</h4> - -<h5>1.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Laus crumpat ex affectu!<br /></span> -<span class="i0">Psallat chorus in conspectu<br /></span> -<span class="i2">Supernorum civium!<br /></span> -<span class="i0">Laus jocunda, laus decora,<br /></span> -<span class="i0">Quando laudi concanora<br /></span> -<span class="i2">Puritas est cordium.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>2.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Michaelem cuncti laudent,<br /></span> -<span class="i0">Nec ab hujus se defraudent<br /></span> -<span class="i2">Diei lætitiâ.<br /></span> -<span class="i0">Felix dies, quâ sanctorum<br /></span> -<span class="i0">Recensetur Angelorum<br /></span> -<span class="i2">Solemnis victoria.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>3.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Draco vetus exturbatur,<br /></span> -<span class="i0">Et Draconis effugatur<br /></span> -<span class="i2">Inimica legio.<br /></span> -<span class="i0">Exturbatus est turbator,<br /></span> -<span class="i0">Et projectus accusator,<br /></span> -<span class="i2">A cœli fastigio.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>4.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sub tutelâ Michaelis<br /></span> -<span class="i0">Pax in terrâ, pax in cœlis,<br /></span> -<span class="i2">Laus et jubilatio.<br /></span> -<span class="i0">Cum sit potens hic virtute,<br /></span> -<span class="i0">Pro communi stans salute,<br /></span> -<span class="i2">Triumphat in prœlio.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>5.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Suggestor sceleris<br /></span> -<span class="i0">Pulsus à superis,<br /></span> -<span class="i0">Per hujus aeris<br /></span> -<span class="i0">Oberrat spatia.<br /></span> -<span class="i0">Dolis invigilat,<br /></span> -<span class="i0">Virus insibilat.<br /></span> -<span class="i0">Sed hunc annihilat<br /></span> -<span class="i0">Præsens custodia.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>6.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tres distinctæ hierarchiæ<br /></span> -<span class="i0">Jugi vacant theoriæ,<br /></span> -<span class="i2">Jugique psalterio.<br /></span> -<span class="i0">Nec obsistit theoria,<br /></span> -<span class="i0">Sive jugis harmonia,<br /></span> -<span class="i2">Jugi ministerio.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>7.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O quàm miræ charitatis<br /></span> -<span class="i0">Est supernæ civitatis<br /></span> -<span class="i2">Ter terna distinctio,<br /></span> -<span class="i0">Quæ nos amat et tuetur<br /></span> -<span class="i0">Ut ex nobis restauretur<br /></span> -<span class="i2">Ejus diminutio!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>8.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sicut sunt hominum<br /></span> -<span class="i0">Diversæ gratiæ,<br /></span> -<span class="i0">Sic erunt ordinum<br /></span> -<span class="i0">Distinctæ gloriæ<span class="pagenum"><a id="page_495">{495}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Justis in præmio.<br /></span> -<span class="i0">Solis est alia<br /></span> -<span class="i0">Quam lunæ dignitas,<br /></span> -<span class="i0">Stellarum varia<br /></span> -<span class="i0">Relucet claritas;<br /></span> -<span class="i0">Sic resurrectio.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>9.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vetus homo novitati,<br /></span> -<span class="i0">Se terrenus puritati<br /></span> -<span class="i2">Conformet cœlestium.<br /></span> -<span class="i0">Coæqualis his futurus,<br /></span> -<span class="i0">Licet nondum plenè purus,<br /></span> -<span class="i2">Spe præsumat præmium.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>10.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ut ab ipsis adjuvemur,<br /></span> -<span class="i0">Hos devotè veneremur,<br /></span> -<span class="i2">Instantes obsequio.<br /></span> -<span class="i2">Deo nos conciliat<br /></span> -<span class="i2">Angelisque sociat<br /></span> -<span class="i2">Sincera devotio.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>11.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">De secretis reticentes<br /></span> -<span class="i2">Interim cœlestibus,<br /></span> -<span class="i0">Erigamus puras mentes<br /></span> -<span class="i2">In cœlum cum manibus,<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>12.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ut superna nos dignetur<br /></span> -<span class="i2">Cohæredes curia,<br /></span> -<span class="i0">Et divina collaudetur<br /></span> -<span class="i2">Ab utrisque gratia!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>13.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Capiti sit gloria<br /></span> -<span class="i0">Membrisque concordia!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i10">Amen.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h4>IV -<br /> -POÉSIE FRANÇAISE DU MOYEN AGE -<br /><br /> -EXTRAIT DU <i>ROMAN DU MONT SAINT-MICHEL</i><a id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> (XIIᵉ SIÈCLE) - -<br /> -[Page 196.]</h4> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ancieine costume esteit<br /></span> -<span class="i0">Que jà par nuit, en nul endreit,<br /></span> -<span class="i0">N’osast entrer huem desoz ciel<br /></span> -<span class="i0">Dedenz l’igliese Seint-Michiel<br /></span> -<span class="i0">Por nul besong que il éust,<br /></span> -<span class="i0">Ne clers, ne lais, quels que il fust,<br /></span> -<span class="i0">De ci qu’à l’ore que chaieit<br /></span> -<span class="i0">Li orloges qui fors esteit,<br /></span> -<span class="i0">Qui les matines terminout:<br /></span> -<span class="i0">Li segreteins lors i entrout.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Totes les gardes fors gesoient<br /></span> -<span class="i0">En lor maison que els aveient:<br /></span> -<span class="i0">Ce faiseit l’en tout por l’Archangre,<br /></span> -<span class="i0">Qui i hantout, e li seint angre.<br /></span> -<span class="i0">Cil qui voleient escouter,<br /></span> -<span class="i0">Les oeient souvent chanter.<br /></span> -<span class="i0">Lor chant esteit cleirs e seriz<br /></span> -<span class="i0">Comme de si seinz esperiz.<br /></span> -<span class="i0">Apertement les reveeient<br /></span> -<span class="i0">Mainte feiée, ceu diseient,<span class="pagenum"><a id="page_496">{496}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Li segrestein qui là geseient,<br /></span> -<span class="i0">Quant guarde et escout s’em perneient.<br /></span> -<span class="i0">Cil seint espirt molt i chantouent;<br /></span> -<span class="i0">De lor clartei enluminouent<br /></span> -<span class="i0">Tote l’igliese, quant veneient.<br /></span> -<span class="i0">Les compangnes granz i esteient.<br /></span> -<span class="i0">Entre tant vint au marruglier,<br /></span> -<span class="i0">Oiant les gardes del mostier,<br /></span> -<span class="i0">Uns huem (mès ne sei com out non,<br /></span> -<span class="i0">Ne se s’il fut de la maison)<br /></span> -<span class="i0">Por demander lor grant folie;<br /></span> -<span class="i0">Ne leirei pas ne la vos die:<br /></span> -<span class="i0">Il lor demande que deveit<br /></span> -<span class="i0">Que el mostier nuls ne geseit,<br /></span> -<span class="i0">Si cum en altres plusors funt,<br /></span> -<span class="i0">Où cez chières reliques sunt;<br /></span> -<span class="i0">Ne n’i leit l’en nul homme entrer<br /></span> -<span class="i0">Dès qu’il ennoite, por ovrer.<br /></span> -<span class="i0">Respondent cil: «Par reverence:<br /></span> -<span class="i0">«Des seinz angles dont grant frequence<br /></span> -<span class="i0">«I a par nuit espessement;<br /></span> -<span class="i0">«Si ne porreit nuls veirement<br /></span> -<span class="i0">«Suffrir veeir cele clarté<br /></span> -<span class="i0">«Dunt sunt li angle avironné.»<br /></span> -<span class="i0">—«Par fei! feit-il, empensé ai<br /></span> -<span class="i0">«Que une noit i veillerai,<br /></span> -<span class="i0">«Se l’en suffrir le me voleit.»<br /></span> -<span class="i0">Chascun s’en rist qui s’en oieit;<br /></span> -<span class="i0">Il quidouent qu’il se joast<br /></span> -<span class="i0">E que ses diz à gab tornast;<br /></span> -<span class="i0">Mais puis que virent que’s preiout<br /></span> -<span class="i0">Et adecertes tot tornout,<br /></span> -<span class="i0">Quant que lor out primes conté,<br /></span> -<span class="i0">A lor maistres cil ont mostré.<br /></span> -<span class="i0">En folie tenu le r’unt:<br /></span> -<span class="i0">Jà otreiz nul ne l’en ferunt<br /></span> -<span class="i0">De ceste ovre por nule rien,<br /></span> -<span class="i0">Trestuit s’en sunt afichié bien;<br /></span> -<span class="i0">Mais nequedent tant les preia<br /></span> -<span class="i0">Que par ennui veincuz les a:<br /></span> -<span class="i0">Otrié ont ceu qu’il requist;<br /></span> -<span class="i0">Unques dangier nuls ne l’en fist.<br /></span> -<span class="i0">Toz prof en prof treis jorz juna,<br /></span> -<span class="i0">Al derraien bien se lava;<br /></span> -<span class="i0">En l’aserant s’en est entrei<br /></span> -<span class="i0">Dedens l’igliese, e recutei<br /></span> -<span class="i0">En un angleit, à une part<br /></span> -<span class="i0">Où chandele ne ceirge n’art.<br /></span> -<span class="i0">Endreit prinsomme s’effreia:<br /></span> -<span class="i0">Quer visions ne veia.<br /></span> -<span class="i0">De la poor que il en out,<br /></span> -<span class="i0">Unques une conter n’en sout;<br /></span> -<span class="i0">Sum chief couvrit, si se mucha,<br /></span> -<span class="i0">Jus à terre s’acraventa.<br /></span> -<span class="i0">Aprof iceu el mostier vit<br /></span> -<span class="i0">Molt grant clarté, si cum il dit;<br /></span> -<span class="i0">En la clarté vit seint Michiel<br /></span> -<span class="i0">E la Raïne, ou lui, del ciel,<br /></span> -<span class="i0">E le portier de paréis,<br /></span> -<span class="i0">De l’autre part, ceu li fut vis:<br /></span> -<span class="i0">Le mostier vunt avironnant,<br /></span> -<span class="i0">Dedenz entor e poralant.<br /></span> -<span class="i0">De là où ert e se geseit.<br /></span> -<span class="i0">Seint Michiel ot qui se plengneit<br /></span> -<span class="i0">A cels qui eirent ovec lui,<br /></span> -<span class="i0">Que el mostier aveit senti<br /></span> -<span class="i0">De caroigne odor molt male:<br /></span> -<span class="i0">De la poor devint cil pale;<br /></span> -<span class="i0">Esguardé a cele partie<br /></span> -<span class="i0">Où a la voiz de l’angle oïe.<br /></span> -<span class="i0">Marriement le vit venir<br /></span> -<span class="i0">Vers sei, molt tost ne pout fuir.<br /></span> -<span class="i0">Leiz lui li Angles s’aresta:<br /></span> -<span class="i0">Cruel vis out, ce li sembla,<br /></span> -<span class="i0">E vie chose bien semblout.<br /></span> -<span class="i0">Merci cria, si cum il pout.<br /></span> -<span class="i0">De sa misere pitié unt<br /></span> -<span class="i0">Li dui ki o seint Michiel sunt.<br /></span> -<span class="i0">Ceu est la Mere Jesu-Crist<br /></span> -<span class="i0">E seint Pierres, si cum cil dist;<br /></span> -<span class="i0">A seint Michiel preient que ait<br /></span> -<span class="i0">Merci de cel homme forfait.<br /></span> -<span class="i0">Fait aveit grant presumpcion,<br /></span> -<span class="i0">Meis or li preient que pardom<br /></span> -<span class="i0">Por lor amor de cest li face.<br /></span> -<span class="i0">Cil se geseit enz en la place.<br /></span> -<span class="i0">Il lor respont que non fera,<br /></span> -<span class="i0">Jà cest forfait ne pardonra:<br /></span> -<span class="i0">As sainz espirz grant tort a fait:<br /></span> -<span class="i0">Suffrir deivent que peine en ait.<br /></span> -<span class="i0">Il li dient: «Se vos voleiz,<br /></span> -<span class="i0">«Se veaus non trueves li donneiz<br /></span> -<span class="i0">«Tant que as angles ait dreit fait<br /></span> -<span class="i0">«A qui il a granment forfait.»<span class="pagenum"><a id="page_497">{497}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Seinte Marie pleige en fu,<br /></span> -<span class="i0">Ceu a-il puis reconnéu.<br /></span> -<span class="i0">La dame s’est vers lui clinée,<br /></span> -<span class="i0">Si li a dit comme senée:<br /></span> -<span class="i0">«Di, colibert, por quei venis<br /></span> -<span class="i0">«En cest mostier, que i quéis?<br /></span> -<span class="i0">«Liève tost sus e si t’en eis;<br /></span> -<span class="i0">«Si faces dreit, iceu te rois,<br /></span> -<span class="i0">«A seint Michiel, quant tu porras,<br /></span> -<span class="i0">«Et as angles, qui tort fait as.»<br /></span> -<span class="i0">Si cum il pout s’est remuez<br /></span> -<span class="i0">E de l’igliese fors alez<br /></span> -<span class="i0">Par mie la porte, qu’a trouvée<br /></span> -<span class="i0">Trestote ouverte et esbaiée;<br /></span> -<span class="i0">Iluec el porche est arestez,<br /></span> -<span class="i0">Si se coucha sor les desgrez;<br /></span> -<span class="i0">Malades est, si se pleigneit,<br /></span> -<span class="i0">De ses pechiez se repenteit.<br /></span> -<span class="i0">Li orloges atant sonna:<br /></span> -<span class="i0">Li segresteins molt tost leva,<br /></span> -<span class="i0">El mostier veit, si l’a chercié;<br /></span> -<span class="i0">Esbahi s’est e esmaié<br /></span> -<span class="i0">Quant il n’en a celui trouvé<br /></span> -<span class="i0">Qui i esteit le seir entré;<br /></span> -<span class="i0">Por veir quide qu’il ait robée<br /></span> -<span class="i0">Toute l’igliese e violée;<br /></span> -<span class="i0">A ses serjanz s’est tost alez:<br /></span> -<span class="i0">«Seignors, fait-il, por Deu levez,<br /></span> -<span class="i0">«E le larrum par tot querez<br /></span> -<span class="i0">«Qui nos a toz ennuit robez.»<br /></span> -<span class="i0">Isnelement cil sunt levé,<br /></span> -<span class="i0">Tot le mostier ont poralé;<br /></span> -<span class="i0">Al derraien vienent as portes,<br /></span> -<span class="i0">Qui bien eirent fermes e fortes,<br /></span> -<span class="i0">Desferment-les, eissu s’en sunt:<br /></span> -<span class="i0">L’omme malade trouvé unt<br /></span> -<span class="i0">Iluec devant où se geseit<br /></span> -<span class="i0">Et à bien prof l’ame traieit.<br /></span> -<span class="i0">Por lor meistre coru resunt,<br /></span> -<span class="i0">Isnelement menet li unt.<br /></span> -<span class="i0">Il veit celui mesaiesié,<br /></span> -<span class="i0">Prise l’en est molt grant pitié;<br /></span> -<span class="i0">Demande-lui que il aveit,<br /></span> -<span class="i0">Con faitement eissuz esteit<br /></span> -<span class="i0">De l’igliese, qu’aveit éu.<br /></span> -<span class="i0">Cil li a tot reconnéu,<br /></span> -<span class="i0">Conté li a sa vision<br /></span> -<span class="i0">De chief en chief, sanz grant sermon.<br /></span> -<span class="i0">Quant le jor vit lendemein cler,<br /></span> -<span class="i0">Se fist très-bien decepliner<br /></span> -<span class="i0">Devant l’autel apertement,<br /></span> -<span class="i0">Si que’l virent tote la gent;<br /></span> -<span class="i0">Dous jorz vesquit, molt a ploré,<br /></span> -<span class="i0">A toute gent merci crié,<br /></span> -<span class="i0">A seint Michiel méismement<br /></span> -<span class="i0">Vers cui s’esteit forfait griement.<br /></span> -<span class="i0">De cest siècle est al tierz alez:<br /></span> -<span class="i0">Ge n’espeir pas qu’il seit dampnez.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h4>V<br /><br /> - -LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE) -<br /><br /><small> -REPRÉSENTATIONS DRAMATIQUES DONNÉES A L’ABBAYE DEVANT LES PÈLERINS</small></h4> - -<p>Guillaume de Saint-Pair avait raconté en un style charmant les miracles -du Mont-Saint-Michel; mais ce n’était là qu’une narration, et il fallait -un jour en venir à la dramatiser. C’est ce que fit, au quatorzième -siècle, un moine inconnu du Mont-Saint-Michel, qui fit jouer son drame -«en présence de ces foules immenses qui, à certains jours de fêtes -privilégiées, encombraient les abords de l’Abbaye». Le texte de ce drame -a été dressé par M. Léopold Delisle et publié par M. de Beaurepaire. -«C’est une œuvre incorrecte, inégale et généralement dépourvue<span class="pagenum"><a id="page_498">{498}</a></span> -d’invention; mais enfin c’est une œuvre théâtrale, et cette -transformation de la légende en drame est un fait important à noter.» Le -premier miracle (I) n’est qu’un fragment. Une pèlerine au -Mont-Saint-Michel a mis au jour un enfant au milieu de la grève, et -saint Michel l’a miraculeusement préservée contre le flot montant. Elle -quitte avec son mari le Mont où elle a été recueillie, et le poète nous -fait assister à ce départ. Le second miracle (II) est plus compliqué, et -se rapporte à un serpent merveilleux, qui fut tué grâce à saint Michel. -Le troisième (III) est sans doute relatif à l’une de ces visites que -saint Michel faisait de temps en temps à sa montagne de prédilection et -à celle peut-être qu’a racontée plus haut Guillaume de Saint-Pair. Ce ne -sont que des débris, et, si nous les reproduisons ici, c’est à cause de -l’intérêt exceptionnel que présentent ces représentations théâtrales à -l’usage des pèlerins au Mont. (Voy. E. de Beaurepaire, <i>Les Miracles du -Mont-Saint-Michel</i>, Avranches, 1862, in-8º. C’est d’après cette -publication que nous imprimons notre texte.)</p> - -<h5>I</h5> - -<p class="cdtts">. . . . . . . . . . . .</p> - -<p class="c">SPONSUS RECEDENS A MONTE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Penson d’errer ligièrement,<br /></span> -<span class="i0">Ainz que la mer retourne en greve.<br /></span> -<span class="i0">S’il ne va pas empirement,<br /></span> -<span class="i0">Il n’y a chose qui nous grève...<br /></span> -<span class="i0">Pour plus aler ysnellement,<br /></span> -<span class="i0">Cil enfant illec me baillez.<br /></span><br /> -<span class="i8">(Ipsa tradit puernm.)<br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pour qu’il est né nouvellement,<br /></span> -<span class="i0">La venez. Suymes bien taillez,<br /></span> -<span class="i0">Et si m’avent à le porter<br /></span> -<span class="i0">Comme à ung asne à porter somme...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">UXOR SPONSI.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Gardez qu’il n’ait le vis couvert:<br /></span> -<span class="i0">Partant à coup seroit estainct...<br /></span> -<span class="i0">Portez le en pais, sans haracier:<br /></span> -<span class="i0">Il en pourroit estre pery.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SPONSUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Fole estes de vous soucier<br /></span> -<span class="i0">Qu’il ne soit porté bien sery.<br /></span> -<span class="i0">Nous devon bien Dieu gracier<br /></span> -<span class="i0">Que nous suymes ceux en lignie.<br /></span> -<span class="i0">Les moynes, sans falacier,<br /></span> -<span class="i0">Nous ont fait bonne compagnie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">UXOR SPONSI.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sy ont. Quer ils sont gens de bien<br /></span> -<span class="i0">Misericors et charitables.<br /></span> -<span class="i0">Prier pour eulx devrion bien,<br /></span> -<span class="i0">Quer jolis sont et bien metables.<br /></span> - -<span class="i2"><span class="cdtts">. . . . . . . . . . . .<br /></span></span> -<span class="i2"><span class="cdtts">. . . . . . . . . . . .<br /></span></span> -</div></div> -</div> - -<h5>II</h5> - -<p class="cdtts">. . . . . . . . . . . .</p> - -<p class="c">POPULUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A la place suymes venuz<br /></span> -<span class="i0">Que desirée avons souvent.<br /></span> -<span class="i0">A saluer suymes tenuz<br /></span> -<span class="i0">L’abbé de cy et le couvent,<br /></span> -<span class="i0">Et puis après, notre message<br /></span> -<span class="i0">Raconteron sans nul deffault.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">CONSULTUS POPULI.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, vous parlez comme sage,<br /></span> -<span class="i0">Et ainsi entendre le fault.<br /></span> -<span class="i0">Après vostre eloquence dicte,<br /></span> -<span class="i0">Verron bien, si c’est leur plaisir,<br /></span> -<span class="i0">Que la chose soit reconduyte<br /></span> -<span class="i0">Avecquez eulx, et s’en saisir<br /></span> -<span class="i0">Juscquez ad ce point n’est possible<br /></span> -<span class="i0">Que nous en puysson rien savoir.<br /></span> -<span class="i0">Cest jouel à qui est sensible<br /></span> -<span class="i0">Profite plus qu’or ne avoir.<br /></span> -<span class="i0">Alon d’accort leur presenter,<br /></span> -<span class="i0">Et par ytant en seron quictez.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_499">{499}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">POPULUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est bien dit: sans nous sermenter<br /></span> -<span class="i0">De nous en croire aront meritez.<br /></span> -<span class="i0">Celui qui est sans finement,<br /></span><br /> -<span class="i8">Dicit abbati.<br /></span> -<br /><span class="i0">Messeigneurs, vous doint bonne estraine.<br /></span> -<span class="i0">Si ouyr vous plaist benignement,<br /></span> -<span class="i0">Le cas vous diron qui nous mene.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MAINART, ABBAS MONTIS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Volentiers vous escouteron,<br /></span> -<span class="i0">Quer vous nous semblez gens honnestes,<br /></span> -<span class="i0">Par quoi point ne vous doubteron;<br /></span> -<span class="i0">Quer gens de bien pert que vous estes.<br /></span> -<span class="i0">A voir à vostre filomie,<br /></span> -<span class="i0">Ignorer n’en fault nullement.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">POPULUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">De rien ne vous mentiron mie:<br /></span> -<span class="i0">Pour nous seroit fait follement.<br /></span> -<span class="i0">Et vroy qu’au party dont nous sommes.<br /></span> -<span class="i0">Avoit ung serpent molt cruel,<br /></span> -<span class="i0">Nagairez, qui femes et hommes<br /></span> -<span class="i0">Devouroit à perpetuel.<br /></span> -<span class="i0">Du peuple la communité<br /></span> -<span class="i0">S’efforça pour le pourchacier.<br /></span> -<span class="i0">Veant sa grant malignité,<br /></span> -<span class="i0">A le tuer ou le chacier.<br /></span> -<span class="i0">La où son retraict il faisoit<br /></span> -<span class="i0">Sourvint de commun grant faison:<br /></span> -<span class="i0">Quer toutes fois qu’il lui plaisoit<br /></span> -<span class="i0">Envenymoit tout de poison.<br /></span> -<span class="i0">En un maroys trouvé couché<br /></span> -<span class="i0">Fut dudit peuple habitué<br /></span> -<span class="i0">Où il avoit été touché<br /></span> -<span class="i0">Et frapé à mort et tué.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MAINART ABBAS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Qui fit cela?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">POPULUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i8">Nul ne savoit.<br /></span> -<span class="i0">Gens y furent de mainte guise.<br /></span> -<span class="i0">Ydonc si sage n’y aveit<br /></span> -<span class="i0">De nostre evesque et gens d’église<br /></span> -<span class="i0">Qui sachent qui avoit frapée<br /></span> -<span class="i0">Geste beste cruelle et felle.<br /></span> -<span class="i0">Mais son escu et son espée<br /></span> -<span class="i0">Lessa sanglans au plus près d’elle.<br /></span> -<span class="i0">L’evesque n’y sceut qu’aviser,<br /></span> -<span class="i0">Quant au regart de celle ensaigne,<br /></span> -<span class="i0">Fors porter pour en delivrer<br /></span> -<span class="i0">Au Mont de Gargaine en Champaigne.<br /></span> -<span class="i0">Nous deulx icy les portion<br /></span> -<span class="i0">En esperant de Dieu la grace;<br /></span> -<span class="i0">Mes tant plus fort nous allion,<br /></span> -<span class="i0">Plus eslognion de la place.<br /></span> -<span class="i0">Ung jouvencel après trouvasmes<br /></span> -<span class="i0">En chemin qui fut ensement:<br /></span> -<span class="i0">Que portion nous lui contasmes<br /></span> -<span class="i0">Qui nous introduyt grandement,<br /></span> -<span class="i0">Et de faict nous fist retourner,<br /></span> -<span class="i0">Disant estre l’ange Michel<br /></span> -<span class="i0">Qui venu est sans séjourner,<br /></span> -<span class="i0">Pour le serpent, lassus du ciel...<br /></span> -<span class="i2"><span class="cdtts">. . . . . . . . . . . .<br /></span></span> -<span class="i2"><span class="cdtts">. . . . . . . . . . . .<br /></span></span> -</div></div> -</div> - -<h5>III</h5> - -<p class="cdtts">. . . . . . . . . . . .</p> - -<p class="c">ABBAS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il est jour, Jennyn. Liève toy<br /></span> -<span class="i0">Et nous euvre celle fenestre.<br /></span> -<span class="i0">J’ay le cueur en si grant esmoy<br /></span> -<span class="i0">Que plus ycy je ne vuyl estre.<br /></span> -<span class="i0">Pas ne seroit en ma puyssance<br /></span> -<span class="i0">De dormir ne de reposer:<br /></span> -<span class="i0">Onc de tel fait n’eu congnoissance.<br /></span> -<span class="i0">Je n’y saroye que supposer.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JENNYN.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">La fenestre si est ouverte,<br /></span> -<span class="i0">Il est jour, dont je suys bien aise,<br /></span> -<span class="i0">Oncques pour gaigne ne pour perte<br /></span> -<span class="i0">Mon cueur ne fut si mal à l’aise,<br /></span> -<span class="i0">Comme il a esté ceste nuit.<br /></span> -<span class="i0">Je ne sçay don ce m’est venu.<br /></span> -<span class="i0">Je ne vouldroye pas ennuyt<br /></span> -<span class="i0">Pour rien estre si court tenu.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PRIMUS CUSTOS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Depuys que m’alay recoucher,<br /></span> -<span class="i0">Après la tourmente passée,<span class="pagenum"><a id="page_500">{500}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Laisir n’eusse eu de me moucher,<br /></span> -<span class="i0">Tant ay esté en grant pencée.<br /></span> -<span class="i0">Il est jour, dont je remercie<br /></span> -<span class="i0">Dieu d’estre hors de ceste paine;<br /></span> -<span class="i0">Mais touttefois bien me soucie<br /></span> -<span class="i0">D’où vient ceste chose soudaine.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SECUNDUS CUSTOS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je n’ay pas trop grande savance;<br /></span> -<span class="i0">Mais je vous diray comme indigne,<br /></span> -<span class="i0">Qu’en cet hostel, à ma cuydance,<br /></span> -<span class="i0">A quelque chose qui est digne;<br /></span> -<span class="i0">Aultrement ne se pourroit faire,<br /></span> -<span class="i0">Selon que puys apercevoir.<br /></span> -<span class="i0">Monseigneur, alez ceste affaire<br /></span> -<span class="i0">A nos frères faire assavoir.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ABBAS (intrando in ecclesiam).</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Alon à eulx. Ils sont levez.<br /></span> -<span class="i0">Ils sont icy dedens l’eglise<br /></span> -<span class="i0">Vous, gardes, estre y devez;<br /></span> -<span class="i0">A la garder que nul n’y nuysse.<br /></span> -<span class="i0">Quer c’est vostre commission<br /></span> -<span class="i0">De garder l’autel et reliques.<br /></span> -<span class="i0">De ce faire avez pension:<br /></span> -<span class="i0">Gardez les myeulx que gens iniques.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dicit fratribus suis.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Frères, entendez tous à moy.<br /></span> -<span class="i0">Une chose sur mon cueur tire<br /></span> -<span class="i0">Qui le tient en si grant esmoy<br /></span> -<span class="i0">Qu’à paine je vous saroye dire.<br /></span> -<span class="i0">Sachez que, quant nous en alasmes.<br /></span> -<span class="i0">Er soir, pour nous devoir coucher.<br /></span> -<span class="i0">Nos huys et fenestres fermames,<br /></span> -<span class="i0">Si bien que nully aproucher<br /></span> -<span class="i0">N’en povait en nulle manière,<br /></span> -<span class="i0">Tant estoient fermées bien à point.<br /></span> -<span class="i0">Puys me couchè, et chacun frere<br /></span> -<span class="i0">En noz liz très bien et à point.<br /></span> -<span class="i0">Pas ne dormismes longuement,<br /></span> -<span class="i0">Qu’il vint une tel fraction<br /></span> -<span class="i0">Qu’onc ouy ne fut tel tourment,<br /></span> -<span class="i0">De quoy soit faicte mencion.<br /></span> -<span class="i0">De ce fusmez tous esvillez:<br /></span> -<span class="i0">De dormir nous n’avions garde,<br /></span> -<span class="i0">Et, tous ainsi esmerveillez,<br /></span> -<span class="i0">Nous levasmes, sans point de tarde,<br /></span> -<span class="i0">Cuydans qu’aucuns larrons y fussent.<br /></span> -<span class="i0">L’ostel fut serchié promptement:<br /></span> -<span class="i0">Et nulz pour serchier que ilz peussent<br /></span> -<span class="i0">Rien n’y trouverent nullement.<br /></span> -<span class="i0">Si chercha l’en par les corniers,<br /></span> -<span class="i0">Et par cotières, et par boutz<br /></span> -<span class="i0">Sur les trefs, et sur les sabliers,<br /></span> -<span class="i0">Tant par dehors que par desoubz.<br /></span> -<span class="i0">Puys que tout ainsi serché fut,<br /></span> -<span class="i0">Sans y trouver aucune chose,<br /></span> -<span class="i0">Et qu’on eut fait le mieulx qu’on peult.<br /></span> -<span class="i0">Chacun après si se repose,<br /></span> -<span class="i0">En son lit, comme auparavant,<br /></span> -<span class="i0">Sans point dormir une estincelle,<br /></span> -<span class="i0">Plus amalvisés que devant<br /></span> -<span class="i0">Nous avon esté de plus belle.<br /></span> -<span class="i0">Nous ne savon que ce peult estre,<br /></span> -<span class="i0">A vous venon conseil querir,<br /></span> -<span class="i0">En priant le doulz Roi celestre,<br /></span> -<span class="i0">Qu’il luy plaise nous secourir.<br /></span> -<span class="i0">Dictez m’en vos oppinions,<br /></span> -<span class="i0">Et qu’un poy ycy me repose.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PRIMUS MONACHUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Assez sages ne serions<br /></span> -<span class="i0">A respondre de si grant chose:<br /></span> -<span class="i0">C’est ung cas ycy mervilleux;<br /></span> -<span class="i0">Je croy que ce soit ung miracle.<br /></span> -<span class="i0">Dieu nous en face tous joieux,<br /></span> -<span class="i0">Et luy plaise que par signacle,<br /></span> -<span class="i0">Ou par aucune demonstrance,<br /></span> -<span class="i0">Nous en vuylle faire certains,<br /></span> -<span class="i0">Pour plus confermer sa creance,<br /></span> -<span class="i0">Et sans de luy estre lointains.<br /></span> -<span class="i0">Je lui supli que, de sa grace,<br /></span> -<span class="i0">S’il lui plaist, ainsi soit parfait.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SECUNDUS MONACHUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je lui pri que certains nous face<br /></span> -<span class="i0">Qu’il est à faire de cest fait.<br /></span> -<span class="i0">Monseigneur, vous estes bien sage,<br /></span> -<span class="i0">Et avez en vous grant science,<br /></span> -<span class="i0">Pour pourvoir de vostre courage<br /></span> -<span class="i0">A cest fait cy, come je pence.<br /></span> -<span class="i0">Tout ce que vous adviserez,<br /></span> -<span class="i0">Pour ce cas cy, nous le feron.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_501">{501}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">ABBAS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mes amis estes et serez:<br /></span> -<span class="i0">S’or me croiez, nous juneron,<br /></span> -<span class="i0">Troys jours continuelment,<br /></span> -<span class="i0">Prians Dieu qu’il luy vieulle plaire<br /></span> -<span class="i0">A nous donner entendement<br /></span> -<span class="i0">De ce cas cy qu’il est à faire.<br /></span> -<span class="i0">Et, si la chose vient de luy,<br /></span> -<span class="i0">La luy plaise reiterer;<br /></span> -<span class="i0">Aussi, s’el ne vient de par luy<br /></span> -<span class="i0">Lui plaise le fait moderer.<br /></span> -<span class="i0">Et, si le fait est fantaisie,<br /></span> -<span class="i0">Ne nous souffre plus tourmenter.<br /></span> -<span class="i0">Chacun de nous ne vouldroit mye<br /></span> -<span class="i2"><span class="cdtts">. . . . . . . . . . . .<br /></span></span> -<span class="i2"><span class="cdtts">. . . . . . . . . . . .<br /></span></span> -</div></div> -</div> - -<h4>VI<br /><br /> - -LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE) -<br /><br /><small> -MIRACLE DE LA NATIVITÉ DE NOSTRE SEIGNEUR JHESUS CRIST - -<a id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a></small></h4> - -<p class="c">PERSONNAGES:</p> - -<table> -<tr><td> -JOSEPH.<br /> -NOSTRE-DAME.<br /> -ZEBEL.<br /> -SALOMÉ.<br /> -MICHIEL.<br /> -GABRIEL.<br /> -SIMÉON.<br /></td><td> -JHESUS.<br /> -LE LIBRAIRE.<br /> -PREMIER MAISTRE.<br /> -DEUXIESME MAISTRE.<br /> -TROISIESME MAISTRE.<br /> -QUATRIESME MAISTRE.<br /></td></tr> -</table> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vueillez a moy entendre sa,<br /></span> -<span class="i0">Marie, doulce amie chiére;<br /></span> -<span class="i0">Je ne sçay en quelle maniére<br /></span> -<span class="i0">Avec moy vous puisse mener:<br /></span> -<span class="i0">Car il nous esconvient aler<br /></span> -<span class="i0">Jusqu’en la ville où je fui nez,<br /></span> -<span class="i0">A ce que li treuz paiez<br /></span> -<span class="i0">Soit de nous, et, a mon semblant,<br /></span> -<span class="i0">Si près estes d’avoir enfant,<br /></span> -<span class="i4">Ne sçay qu’en die.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Joseph sire, cuer qui se fie<br /></span> -<span class="i0">En Dieu ne peut estre periz:<br /></span> -<span class="i0">Alons y donc. Sains Esperiz<br /></span> -<span class="i0">Par sa bonté nous conduira,<br /></span> -<span class="i0">S’il li plaist, et de nous fera<br /></span> -<span class="i4">Sa voulenté.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, vous dites verité:<br /></span> -<span class="i0">Or vueille de nous deux commettre;<br /></span> -<span class="i0">Car je me vueil en chemin mettre<br /></span> -<span class="i4">Tout maintenant.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ce seroit grant desavenant,<br /></span> -<span class="i0">Joseph, puis qu’estes mon espoux,<br /></span> -<span class="i0">Se je n’aloie avecques vous:<br /></span> -<span class="i4">Et pour c’yray.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_502">{502}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Chiére amie, et je vous menray<br /></span> -<span class="i4">Tout bellement.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, je suis ja malement<br /></span> -<span class="i0">Traveillie; querez un lieu<br /></span> -<span class="i0">Où nous puissons huimais pour Dieu<br /></span> -<span class="i4">Nous herbergier.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, j’en craing moult le dangier:<br /></span> -<span class="i0">Car on m’a pour voir raconté<br /></span> -<span class="i0">Qu’en Bethleem, ceste cité,<br /></span> -<span class="i0">A tant venu pour voir de gent<br /></span> -<span class="i0">C’on ne peut trouver pour argent<br /></span> -<span class="i4">Ou place avoir.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, si vous faut il savoir<br /></span> -<span class="i0">Où habergie huimais seray:<br /></span> -<span class="i0">Car je croy que j’enfanteray<br /></span> -<span class="i4">Encor ennuit.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Hé! m’amie, or ne vous ennuit<br /></span> -<span class="i0">Tant qu’a celle femme soions<br /></span> -<span class="i0">Que la voy. Si li demandons<br /></span> -<span class="i0">S’aucun lieu nous enseignera.<br /></span> -<span class="i0">Dame, Dieu du ciel qui tout a<br /></span> -<span class="i0">Creé, vous doint beneiçon!<br /></span> -<span class="i0">Enseigniez nous une maison,<br /></span> -<span class="i0">Se vous savez, ou aucun estre<br /></span> -<span class="i0">Où sanz plus huimais puissons estre.<br /></span> -<span class="i4">Herbergié, dame.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire preudons, foy que doy m’ame,<br /></span> -<span class="i0">Vous estes venuz mal a point:<br /></span> -<span class="i0">Car je ne sçay de maison point:<br /></span> -<span class="i0">Ou il n’ait gent à grant planté,<br /></span> -<span class="i0">Si qu’enseignier en vérité<br /></span> -<span class="i0">Ne vous saroie lieu nesun,<br /></span> -<span class="i0">Se ce n’estoit un lieu commun,<br /></span> -<span class="i0">Liquelz n’est pas pour vous honnestes:<br /></span> -<span class="i0">Car la foraine gent leurs bestes<br /></span> -<span class="i0">Quant il sont venuz au marchié,<br /></span> -<span class="i0">Sitost qu’il les ont decharchié,<br /></span> -<span class="i4">Y mettent, sire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ha! dame, que Dieu vous gart dire!<br /></span> -<span class="i0">Y seray je par vous menée?<br /></span> -<span class="i0">Je sui de traveil si lassée<br /></span> -<span class="i4">Que ne puis plus.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, oil, sanz faire refus:<br /></span> -<span class="i0">Vous me samblez de bon affaire<br /></span> -<span class="i0">Et preste, ce croy, de bien faire.<br /></span> -<span class="i4">Sçavez vous terme?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Nanil; pour voir le vous afferme,<br /></span> -<span class="i4">Ma doulce amie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, ne vous mentiray mie:<br /></span> -<span class="i0">Vezci le lieu que je disoie.<br /></span> -<span class="i0">Entrez ens. Dieu vous y doint joie<br /></span> -<span class="i4">De vostre corps.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Joseph, alez me tost là hors<br /></span> -<span class="i0">Aucune ventriére amener:<br /></span> -<span class="i0">Car je senz bien que delivrer<br /></span> -<span class="i4">D’enfant me fault.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’y vois de cuer joiant et baut,<br /></span> -<span class="i0">Sans faire sejour ne détri.<br /></span> -<span class="i0">Dame, je vous requier et pri<span class="pagenum"><a id="page_503">{503}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Que vous li tenez compagnie,<br /></span> -<span class="i0">Afin que seule ne soit mie,<br /></span> -<span class="i4">Tant que reviengne.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire preudons, quoy qu’il aviengne,<br /></span> -<span class="i0">N’en doubtez point, ne la lairay.<br /></span> -<span class="i0">M’amie, je vous aideray<br /></span> -<span class="i0">Voulentiers. Comment vous est il?<br /></span> -<span class="i0">Certes, je crainz moult le peril<br /></span> -<span class="i4">Où je vous voy.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Bien, dame; pour Dieu, aidiez moy;<br /></span> -<span class="i0">Vueilliez mon enfant recevoir;<br /></span> -<span class="i0">Car nulle autre n’y peut pour voir<br /></span> -<span class="i4">A temps venir.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je le feray de grant desir.<br /></span> -<span class="i0">Ha! Dieux! que je voy grans merveilles!<br /></span> -<span class="i0">Onques mais ne vi les pareilles:<br /></span> -<span class="i0">Car je tieng un fil né de mere<br /></span> -<span class="i0">Sanz generacion de pere<br /></span> -<span class="i0">Corporelle, et par verité<br /></span> -<span class="i0">La vierge en sa virginité<br /></span> -<span class="i4">Est demeurée.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Doulce amie, s’il vous agrée,<br /></span> -<span class="i0">En ces drapiaux envelopez<br /></span> -<span class="i0">Mon enfant, et puis le metez<br /></span> -<span class="i4">Ci delez moy.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Voulentiers, dame, par ma foy;<br /></span> -<span class="i0">Au bien couchier vueil mettre cure.<br /></span> -<span class="i0">E! enfes, doulce creature,<br /></span> -<span class="i0">Bien puisses tu ore estre nez<br /></span> -<span class="i0">Et bons eurs te soit donnez!<br /></span> -<span class="i0">Car tu es gracieus et doulx<br /></span> -<span class="i0">Et plaisant sur les enfans touz<br /></span> -<span class="i0">C’onques en ma vie vi naistre.<br /></span> -<span class="i0">Tenez, dame, vueillez le mettre<br /></span> -<span class="i4">De vous bien près.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">M’amie, moult en suis engrès;<br /></span> -<span class="i4">Baillez le sa.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, Dieu vous gart! Il a là<br /></span> -<span class="i0">Une femme d’enfant enceinte,<br /></span> -<span class="i0">Et sachiez qu’elle est si atainte<br /></span> -<span class="i0">Qu’il lui semble bien sanz doubter<br /></span> -<span class="i0">Que maintenant doie enfanter.<br /></span> -<span class="i0">Pour ce, dame, je vous requier,<br /></span> -<span class="i0">S’il vous plaist, venez li aidier<br /></span> -<span class="i4">Par charité.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">La dame dont m’avez compté,<br /></span> -<span class="i0">Sire, où fait elle son demour,<br /></span> -<span class="i0">Respondez me voir par amour,<br /></span> -<span class="i4">Ne qui est elle?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est une jonne damoiselle<br /></span> -<span class="i0">Qui m’a esté donnée à fame,<br /></span> -<span class="i0">Qui n’a pas plus de treize ans, dame,<br /></span> -<span class="i0">Et s’est née de Nazareth.<br /></span> -<span class="i0">Pour Dieu, mais qu’il ne vous soit lait,<br /></span> -<span class="i0">Ma chiére amie, à li venez,<br /></span> -<span class="i0">Si que de l’enfant quant iert nez<br /></span> -<span class="i4">Serez ventrière.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, avec vous à lie chiére<br /></span> -<span class="i0">Yray, puis qu’en avez mestier:<br /></span> -<span class="i0">Car aussi est ce mon mestier<br /></span> -<span class="i0">D’enfans noviaux nez recevoir.<br /></span> -<span class="i0">Alons men tost sans remanoir;<br /></span> -<span class="i4">N’atarjons point.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_504">{504}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Alons, dame: Dieu doint qu’a point<br /></span> -<span class="i4">Y puissez estre!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, dites moy en quel estre<br /></span> -<span class="i4">Vous me menez.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">M’amie, assez tost y serez.<br /></span> -<span class="i0">C’est ci, ce sachiez, qu’est la fame<br /></span> -<span class="i0">Pour qui je vous amaine, dame.<br /></span> -<span class="i4">Or entrez ens.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Diex du ciel vueil estre ceens<br /></span> -<span class="i4">Par son plaisir!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Salomé, bien puissez venir!<br /></span> -<span class="i4">Que venez querre?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">On m’a ci amené bonne erre<br /></span> -<span class="i0">Pour une femme qui travaille,<br /></span> -<span class="i0">A qui je dois estre la baille<br /></span> -<span class="i4">De son enfant.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Salomé, pour voir vous créant<br /></span> -<span class="i0">Que trop à tart vous y venez:<br /></span> -<span class="i0">Car li enfes si est ja nez<br /></span> -<span class="i0">Et vezla la mere couchie;<br /></span> -<span class="i0">Et si sachiez c’onques touchie<br /></span> -<span class="i0">Ne fu d’omme en nulle manière;<br /></span> -<span class="i0">Ains est vierge de corps entière:<br /></span> -<span class="i0">Car je l’ay bien hui esprouvé,<br /></span> -<span class="i0">Et pour voir telle l’ay trouvé<br /></span> -<span class="i4">A l’enfanter.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tu te feras des gens moquer,<br /></span> -<span class="i0">M’amie, se plus diz telz moz:<br /></span> -<span class="i0">Ne porte à femme ja ce loz<br /></span> -<span class="i0">Qu’elle puist enfant concevoir<br /></span> -<span class="i0">Sanz congnoissance d’omme avoir:<br /></span> -<span class="i0">Ce ne peut estre par nature;<br /></span> -<span class="i0">Ne qu’enfanter puist vierge pure,<br /></span> -<span class="i4">Ne le dy mie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Quoyque des autres ne le die,<br /></span> -<span class="i0">De ceste le tesmoingneray,<br /></span> -<span class="i0">Qu’après l’enfanter trouvé l’ay<br /></span> -<span class="i4">Vierge pucelle.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Certes, c’est chose si nouvelle<br /></span> -<span class="i0">Que se de mes yeulz ne veoie<br /></span> -<span class="i0">La dame, et de mes mains touchoie,<br /></span> -<span class="i0">Je ne croiroie point tel dit;<br /></span> -<span class="i0">Pour ce maintenant sanz respit<br /></span> -<span class="i0">L’iray veoir et puis taster.<br /></span> -<span class="i0">Lasse! j’ai perdu le taster.<br /></span> -<span class="i0">Lasse! lasse! lasse! mes mains<br /></span> -<span class="i0">Ay perdu. E! lasse! s’au mains<br /></span> -<span class="i0">L’une des deux demourast vive,<br /></span> -<span class="i0">Bien me fust; mais lasse! chetive!<br /></span> -<span class="i0">Ceste forment me desconforte,<br /></span> -<span class="i0">Que je voi qu’elle est toute morte:<br /></span> -<span class="i0">Et ceste ci redevient seiche<br /></span> -<span class="i0">Aussi comme une vielle meiche.<br /></span> -<span class="i0">Dieux! or vivray je en mescheance<br /></span> -<span class="i0">Quant les membres dont ma chevance<br /></span> -<span class="i0">Par honneur je souloie avoir<br /></span> -<span class="i0">Pers ainsi. Lasse! Or ne sçay voir<br /></span> -<span class="i6">Que puisse faire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Gabriel, pour le cuer reffaire<br /></span> -<span class="i0">De joie à la vierge bénigne<br /></span> -<span class="i0">Qui du filz Dieu gist en gesine<br /></span> -<span class="i0">Nous fault en Bethléem aler<br /></span> -<span class="i0">Et devant la dame chanter.<br /></span> -<span class="i6">Or y alons.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_505">{505}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Certes, Michiel, c’est bien raisons<br /></span> -<span class="i0">Que de nous ait aucun soulaz:<br /></span> -<span class="i0">Car humains par elle des laz<br /></span> -<span class="i0">A l’ennemi seront hors mis,<br /></span> -<span class="i0">Et seront fait a Dieu amis;<br /></span> -<span class="i0">Et dès maintenant leur paix ont<br /></span> -<span class="i0">Tuit cil qui de bon vouloir sont.<br /></span> -<span class="i0">Pour c’est li fil Dieu nez en terre.<br /></span> -<span class="i0">Or y alons, Michiel, bonne erre;<br /></span> -<span class="i6">Je vous em pri.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Alons sanz plus faire detri,<br /></span> -<span class="i0">Et chantons pour nous rehaitier.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c"><i>Rondel.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">On doit bien la dame prisier<br /></span> -<span class="i0">En qui prist par dileccion<br /></span> -<span class="i0">Dieu le fil incarnacion;<br /></span> -<span class="i0">Puisqu’a Dieu fist homme appaisier,<br /></span> -<span class="i0">On doit bien la dame prisier.<br /></span> -<span class="i0">Car Dieu enfanta sanz brisier<br /></span> -<span class="i0">De riens sa vierge affeccion,<br /></span> -<span class="i0">Et pour c’en grant devocion<br /></span> -<span class="i0">On doit bien la dame prisier<br /></span> -<span class="i0">En qui prist par dileccion<br /></span> -<span class="i0">Dieu le filz incarnacion.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">E! Diex pour quelle mesprison<br /></span> -<span class="i0">Sui-je ainsi laidement batue?<br /></span> -<span class="i0">Lasse! de forte heure embatue<br /></span> -<span class="i0">Me sui ceens, au dire voir,<br /></span> -<span class="i0">Pour enfant mortel recevoir,<br /></span> -<span class="i0">Quand g’y ay mes deux mains perdu:<br /></span> -<span class="i0">Dont j’ay le cuer si esperdu,<br /></span> -<span class="i6">Ne sçay que dire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Salomé, je me doubt qu’en ire<br /></span> -<span class="i0">Dieu contre vous meu ne soit<br /></span> -<span class="i0">Pour aucun pechié qu’en vous voit,<br /></span> -<span class="i0">Qui par aventure est en vous,<br /></span> -<span class="i0">Ja soit ce que nous pechons touz,<br /></span> -<span class="i0">Dont il se veult ore vengier:<br /></span> -<span class="i0">Car il est juge droiturier.<br /></span> -<span class="i0">Mais il est si misericors<br /></span> -<span class="i0">Que qui de soi met pechié hors<br /></span> -<span class="i0">Et merci li prie humblement<br /></span> -<span class="i0">Il l’appaise ligiérement:<br /></span> -<span class="i0">Si que je vous conseil pour bien,<br /></span> -<span class="i0">M’amie, se vous savez rien<br /></span> -<span class="i0">Qu’aiez meffait encontre li<br /></span> -<span class="i0">Que vous li en criez merci:<br /></span> -<span class="i6">Ce sera sens.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A ce conseil, Zebel, m’assens;<br /></span> -<span class="i0">Car il me semble raisonnable:<br /></span> -<span class="i0">Mais je ne sçay de quoy coulpable<br /></span> -<span class="i6">Vers li tant soie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Michiel, bien devons mener joie;<br /></span> -<span class="i0">Regardez com noble mistere!<br /></span> -<span class="i0">Vierge est de son createur mere:<br /></span> -<span class="i0">Car elle l’a vierge enfanté,<br /></span> -<span class="i0">Et la divine majesté<br /></span> -<span class="i0">C’est à enfermeté conjointe,<br /></span> -<span class="i0">Et foy c’est a cuer d’omme adjointe<br /></span> -<span class="i6">Pour tout ce croire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Gabriel, c’est parole voire.<br /></span> -<span class="i0">Dieu c’est fait homs dessous nature<br /></span> -<span class="i0">Pour ce que soient l’escripture<br /></span> -<span class="i0">Et tuit li prophete acompli,<br /></span> -<span class="i0">Et li siéges es cieulx rampli<br /></span> -<span class="i6">Qui sont touz vuidz.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ce nous tournera à deduiz,<br /></span> -<span class="i0">Michiel amis, et à grant gloire.<br /></span> -<span class="i0">Par amour ors disons encoire<br /></span> -<span class="i0">Ce rondel qui moult m’atalente:<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_506">{506}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">RONDEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vierge royal, dame excellente,<br /></span> -<span class="i0">Sur toutes autres pure et monde,<br /></span> -<span class="i0">Qui ne vous sert pensée à lente,<br /></span> -<span class="i0">Vierge royal, dame excellente;<br /></span> -<span class="i0">Car du fruit avez est à l’ente<br /></span> -<span class="i0">Qui de nient crea tout le monde;<br /></span> -<span class="i0">Vierge royal, dame excellente,<br /></span> -<span class="i0">Sur toutes autres pure et monde.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">E! sire Diex, s’en vous habonde<br /></span> -<span class="i0">Ne pitié ne misericorde,<br /></span> -<span class="i0">Je vous pri de moy vous recorde,<br /></span> -<span class="i0">Et me vueillez estre amiable,<br /></span> -<span class="i0">Dieu du ciel, pére esperitable:<br /></span> -<span class="i0">Car se j’ay n’en parler n’en fait<br /></span> -<span class="i0">Riens, sire, contre vous meffait,<br /></span> -<span class="i0">Pour quoy vous me punissiez ci,<br /></span> -<span class="i0">De cuer vous en requier merci<br /></span> -<span class="i0">Que le me vueillez pardonner,<br /></span> -<span class="i0">Et me vueillez, sire, donner<br /></span> -<span class="i0">Par vostre infinie bonté,<br /></span> -<span class="i0">S’il vous plaist, parfaite santé<br /></span> -<span class="i6">Dessus mes membres.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Salomé dame, or te remembres,<br /></span> -<span class="i0">Que pour ce que tu n’as veu<br /></span> -<span class="i0">Vierge enfanter, ne l’as creu;<br /></span> -<span class="i0">Ains le vouloies esprouver;<br /></span> -<span class="i0">Pour ç’a volu Dieux estriver<br /></span> -<span class="i0">A toy qu’estrivoies à lui,<br /></span> -<span class="i0">Et t’a envoié cest annuy<br /></span> -<span class="i0">Qui te doit estre à grant contraire.<br /></span> -<span class="i0">Or t’avise que Dieu peut faire<br /></span> -<span class="i0">Plus que vierge faire enfanter,<br /></span> -<span class="i0">Et, se tu le croiz sanz doubter,<br /></span> -<span class="i0">Atouche l’enfant seulement,<br /></span> -<span class="i0">Et tes mains saines vraiement<br /></span> -<span class="i6">Recouvreras.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ha! sire, ne me moquez pas.<br /></span> -<span class="i0">Qui estes vous? Dites le moy,<br /></span> -<span class="i0">Si vous plaist, et je vous em proy:<br /></span> -<span class="i6">Ne vous voi mie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je sui un ange, belle amie;<br /></span> -<span class="i0">Sachez que je te compte voir.<br /></span> -<span class="i0">Si tes mains veulz saines ravoir,<br /></span> -<span class="i6">Fai ce qu’ay dit.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je le vois touchier sanz respit.<br /></span> -<span class="i0">Enfes doulz et beneurez,<br /></span> -<span class="i0">Si voirement com tu es nez<br /></span> -<span class="i0">De vierge, et ainsi je le croy,<br /></span> -<span class="i0">Et que mes mains en cette foy<br /></span> -<span class="i0">Mett sur toy, Dieu par son plaisir,<br /></span> -<span class="i0">Ains que de ci puisse partir,<br /></span> -<span class="i0">A sa merci me vueille prendre!<br /></span> -<span class="i0">Ha! Dieu, bien vous doy graces rendre,<br /></span> -<span class="i0">Puis que tant m’avez honnouré<br /></span> -<span class="i0">Que mes mains m’avez restoré,<br /></span> -<span class="i6">Sire, en santé.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il est Diex parfaiz en bonté,<br /></span> -<span class="i0">Salomé, ce pouez savoir.<br /></span> -<span class="i0">Nous devons espérer pour voir<br /></span> -<span class="i0">Que cest enfant de par lui vient,<br /></span> -<span class="i0">Puis qu’après l’enfanter il tient<br /></span> -<span class="i6">Vierge la mère.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Voire, et dire qu’il en est pére.<br /></span> -<span class="i0">Zebel, moult doiz grant joie avoir,<br /></span> -<span class="i0">Quant tel enfant poz recevoir.<br /></span> -<span class="i0">Et vous, dame, moult estes digne,<br /></span> -<span class="i0">Qui gisez de ceste gesine<br /></span> -<span class="i6">Esmerveillable.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A Dieu, le pére esperitable,<br /></span> -<span class="i0">En soit la gloire atribuée,<br /></span> -<span class="i0">Quant de sa grace m’est donnée<br /></span> -<span class="i6">Si grant partie.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_507">{507}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ja ne quier estre departie<br /></span> -<span class="i0">De vous, dame, s’il vous agrée,<br /></span> -<span class="i0">Tant que vous soiez relevée<br /></span> -<span class="i6">Tout à vostre aise.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Chiére amie, ne vous desplaise,<br /></span> -<span class="i0">Zebel seule bien me souffist.<br /></span> -<span class="i0">Alez à celui qui vous fist<br /></span> -<span class="i6">Qui vous gart l’âme!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SALOMÉ.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je m’en vois donques. A Dieu, dame.<br /></span> -<span class="i6">Puissiez remaindre!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">SIMÉON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dieu de lassus, fai tes cieulx fraindre:<br /></span> -<span class="i0">Envoie nous ton filz en terre,<br /></span> -<span class="i0">Par quoy soit finée la guerre<br /></span> -<span class="i0">Que tu as à l’umain lignage,<br /></span> -<span class="i0">Si qu’avoir puissons l’eritage<br /></span> -<span class="i0">Pour quoy, sire, tu nous formas.<br /></span> -<span class="i0">Et, sire, longuement nous as<br /></span> -<span class="i0">Anoncié par tes sains prophètes,<br /></span> -<span class="i0">Et tant belles promesses faites<br /></span> -<span class="i0">Du rachat de lignie humaine<br /></span> -<span class="i0">Que li Sathans en enfer maine!<br /></span> -<span class="i0">Ysaïes a dit pour voir<br /></span> -<span class="i0">Qu’une vierge doit concepvoir<br /></span> -<span class="i0">Et enfanter un vierge fil<br /></span> -<span class="i0">Qui hors gettera du peril<br /></span> -<span class="i0">D’enfer le peuple d’Israel,<br /></span> -<span class="i0">Et ara nom Emanuel.<br /></span> -<span class="i0">Sire Dieu père, ceste grace<br /></span> -<span class="i0">Que faire nous doiz, quant sera ce?<br /></span> -<span class="i0">Ha! Dieux, cil enfes quant venra<br /></span> -<span class="i0">Ne quant sera ce qu’il naistra.<br /></span> -<span class="i0">Afin que je veoir le puisse?<br /></span> -<span class="i0">Je ne cuit pas que ci me truisse<br /></span> -<span class="i0">Cest enfant que je tant désir.<br /></span> -<span class="i0">Dieux, te venroit il à plaisir<br /></span> -<span class="i0">A moi de grâce pourveoir,<br /></span> -<span class="i0">Tant que cil œil ci de veoir<br /></span> -<span class="i0">Ycellui soient saoulé,<br /></span> -<span class="i0">Par qui de mon cuer reveillé<br /></span> -<span class="i6">Seront il œil?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Gabriel amis, aler vueil,<br /></span> -<span class="i0">Car il m’est de Dieu conmandé,<br /></span> -<span class="i0">A Simeon qui demandé<br /></span> -<span class="i0">Li a un don par grant desir.<br /></span> -<span class="i0">Ne vous vueilliez de ci partir;<br /></span> -<span class="i6">Si revenray.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Michiel, ci vous attenderay;<br /></span> -<span class="i0">Alez au Dieu plaisir, amis:<br /></span> -<span class="i0">Puisque vous y estes conmis,<br /></span> -<span class="i6">C’est bien raison.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Paix soit avec toy, Simeon!<br /></span> -<span class="i0">En ton cuer doiz avoir grant joie<br /></span> -<span class="i0">Sains Esperiz à toi m’envoie<br /></span> -<span class="i0">Et te mande, n’en doubte pas,<br /></span> -<span class="i0">Que ja la mort ne gousteras<br /></span> -<span class="i0">Si aras veu le Sauveur<br /></span> -<span class="i0">Du monde: ceste grant honneur<br /></span> -<span class="i6">Te veult il faire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SIMÉON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ha! vrai Diex, pere debonnaire,<br /></span> -<span class="i0">Quant ert ce? Ja sui je si vieulx<br /></span> -<span class="i0">Qu’à peine puis lever les yeulx<br /></span> -<span class="i0">Et mon corps sur piez soustenir:<br /></span> -<span class="i0">Je ne cuiday onques venir<br /></span> -<span class="i6">A tel vieillesce.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Or aiez cuer plain de leesce.<br /></span> -<span class="i0">Pour ce que tant l’as désiré<br /></span> -<span class="i0">Et en ce désir demouré<br /></span> -<span class="i0">Est devant Dieu ta voix oie,<span class="pagenum"><a id="page_508">{508}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Et ta clamour est essaucie,<br /></span> -<span class="i0">Si que venuz es à ce point<br /></span> -<span class="i0">Que le verras; n’en doubtes point.<br /></span> -<span class="i6">A Dieu te dy.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SIMÉON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A! Dieu pére, je vous mercy,<br /></span> -<span class="i0">Quant en ce siècle tant vivray<br /></span> -<span class="i0">Qu’à mes deux yeux celui verray<br /></span> -<span class="i0">Qui sauveur du monde sera;<br /></span> -<span class="i0">Certes, mon cuer repos n’ara<br /></span> -<span class="i6">Tant que le voie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Zebel, il est temps que je doye<br /></span> -<span class="i0">De ceste gesine lever,<br /></span> -<span class="i0">Et au temple de Dieu aler<br /></span> -<span class="i0">Pour ma purificacion,<br /></span> -<span class="i0">Et mon filz en oblacion<br /></span> -<span class="i6">Porter: c’est droiz.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est mon, dame; il a plus d’un mois<br /></span> -<span class="i0">Que vous acouchates, ce croy,<br /></span> -<span class="i0">Voire quarante jours, par foy:<br /></span> -<span class="i6">Bien m’en souvient.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est voir, m’amie; il vous convient<br /></span> -<span class="i0">Que vous m’alliez deux turtres querre<br /></span> -<span class="i0">Ou deux jeunes coulons bonne erre,<br /></span> -<span class="i0">Qu’avec moy seront apportez:<br /></span> -<span class="i0">Mon enfant en ert rachatez<br /></span> -<span class="i6">Après s’offrande.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, mon cuer se reconmande<br /></span> -<span class="i0">A faire tout vostre plaisir:<br /></span> -<span class="i0">Querre les vois de grant desir,<br /></span> -<span class="i0">Telz que je sçay qu’ils doivent estre.<br /></span> -<span class="i0">Je ne revenray en cest estre<br /></span> -<span class="i6">Si les aray.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Or ne faites pas long delay,<br /></span> -<span class="i6">M’amie chiére.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, revien je tost arriére?<br /></span> -<span class="i0">Vezci une paire d’oisiaux,<br /></span> -<span class="i0">Qui sont et gracieux et biaux,<br /></span> -<span class="i6">Je vous creant.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">M’amie, et nous fault mon enfant<br /></span> -<span class="i0">Couchier en nouviaux drapelez,<br /></span> -<span class="i0">Touz les plus biaux et les plus nez<br /></span> -<span class="i0">Que j’ay; et puis si en irons<br /></span> -<span class="i0">Moi et vous, et le porterons<br /></span> -<span class="i6">Au temple offrir.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ainsi le fault pour acomplir<br /></span> -<span class="i0">De la loy le conmandement.<br /></span> -<span class="i0">Delivrons-nous, dame, briévement;<br /></span> -<span class="i6">Il en est heure.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">SIMÉON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pére des cieulx, moult me demeure<br /></span> -<span class="i0">Que je voie ton enfant chier,<br /></span> -<span class="i0">Que tu doiz en terre envoier<br /></span> -<span class="i0">Pour le sauvement des humains.<br /></span> -<span class="i0">Haste toy, doulx pére hautains;<br /></span> -<span class="i0">Romps tes cieulx, euvre paradis.<br /></span> -<span class="i0">Acomplis ce que m’as promis,<br /></span> -<span class="i6">Dieu de lassus!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Or tost, Symeon, liéve sus;<br /></span> -<span class="i0">Aorne toy sanz deporter.<br /></span> -<span class="i0">Vez ci c’on te vient apporter<br /></span> -<span class="i0">L’enfant, moult te doit estre bel,<br /></span> -<span class="i0">Qui sera du peuple Israel<br /></span> -<span class="i6">Sauveur et sire.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_509">{509}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">SIMÉON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ha! Dieux, onques mais n’oy dire<br /></span> -<span class="i0">Chose qui tant me feist joie.<br /></span> -<span class="i0">Certes tenir ne me pourroie<br /></span> -<span class="i0">Qu’à l’encontre de li ne voise:<br /></span> -<span class="i0">Car sa venue moult m’envoise<br /></span> -<span class="i6">Et rebaudist.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, or veez s’il vous suffist.<br /></span> -<span class="i0">Vezci votre enfant; couchié l’ay<br /></span> -<span class="i0">Au miex que je couchier le say,<br /></span> -<span class="i6">Se m’aist Diex.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Zebel, m’amie, on ne peut miex:<br /></span> -<span class="i6">Or en alons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Michiel, cy plus ne nous tenons:<br /></span> -<span class="i0">Alons nostre Dieu convoier,<br /></span> -<span class="i0">Et pensons de nous avoier<br /></span> -<span class="i6">D’un biau chant dire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je ne vous vueil mie desdire.<br /></span> -<span class="i0">Mon tresdoulx ami Gabriel;<br /></span> -<span class="i0">Je vous pri, disons ce rondel:<br /></span> -<span class="i0">Car de moy joie le cuer emble.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c"><i>Rondel.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Humble vierge, à qui ne ressamble<br /></span> -<span class="i4">Personne née,<br /></span> -<span class="i0">Par droit devez estre honnorée<br /></span> -<span class="i0">Plus que nulle autre, se me samble,<br /></span> -<span class="i4">Et miex amée,<br /></span> -<span class="i0">Humble vierge, à qui ne ressamble<br /></span> -<span class="i4">Personne née:<br /></span> -<span class="i0">Car pour vous d’omme et Dieu ensamble<br /></span> -<span class="i4">Est hui donnée<br /></span> -<span class="i0">Offrande au temple desirée;<br /></span> -<span class="i0">Humble vierge, à qui ne ressamble<br /></span> -<span class="i4">Personne née,<br /></span> -<span class="i0">Par droit devez estre honnorée.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">SIMÉON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Bien puissiez estre relevée,<br /></span> -<span class="i0">Dame, qui au temple venez!<br /></span> -<span class="i0">Ce doulx enfant que vous tenez,<br /></span> -<span class="i0">Pour Dieu mettez le sur mes bras;<br /></span> -<span class="i0">Dessus l’autel, n’en doubtez pas,<br /></span> -<span class="i4">Le porteray.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Voulentiers le vous bailleray.<br /></span> -<span class="i0">Tenez, sire, je le vous offre:<br /></span> -<span class="i0">Après vous feray j’une autre offre,<br /></span> -<span class="i4">Pour li ravoir.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, vez la ci preste, voir,<br /></span> -<span class="i4">En ce panier.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SIMÉON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dieu, je te doy bien mercier,<br /></span> -<span class="i0">Qui le mien cuer en paix as mis;<br /></span> -<span class="i0">Car ainsi com tu m’as promis<br /></span> -<span class="i0">Par ta parole qui est voire,<br /></span> -<span class="i0">Je voy le salut et la gloire<br /></span> -<span class="i0">Qu’a ton peuple as appareillié;<br /></span> -<span class="i0">S’en ay, sire, le cuer si lié<br /></span> -<span class="i0">Qu’avis m’est que doie partir.<br /></span> -<span class="i0">Or fay de mon corps departir,<br /></span> -<span class="i0">Sire, l’ame quant te plaira,<br /></span> -<span class="i0">Puis que mon cuer son desir a,<br /></span> -<span class="i4">Dont tant ay joie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Zebel, il est temps que je doie<br /></span> -<span class="i0">Faire m’offrande, ce m’est vis.<br /></span> -<span class="i0">Bailliez ça ces oisellez vis<br /></span> -<span class="i0">Et ce cierge aussi alumé,<br /></span> -<span class="i0">Ainsi qu’il est acoustumé:<span class="pagenum"><a id="page_510">{510}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Pour mon enfant ravoir, au prestre<br /></span> -<span class="i0">Voulray tout donner, et pour estre<br /></span> -<span class="i4">Purifiée<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZEBEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je feray de voulenté lie,<br /></span> -<span class="i0">Dame, vostre conmandement.<br /></span> -<span class="i0">Tenez, offrez appertement<br /></span> -<span class="i4">Au nom de Dieu.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire prestre, tenez en lieu<br /></span> -<span class="i0">De ma purificacion<br /></span> -<span class="i0">Ce cierge, et en oblacion<br /></span> -<span class="i0">De mon enfant ces oisiaux ci.<br /></span> -<span class="i0">Que Dieu par la seue merci<br /></span> -<span class="i4">Nous vueille aidier!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">SIMEON.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, je tien que nul mestier<br /></span> -<span class="i0">De purefiement n’avez:<br /></span> -<span class="i0">Car ce filz qui de vous est nez<br /></span> -<span class="i0">N’est pas venuz par euvre d’omme;<br /></span> -<span class="i0">Ainsi est filz de Dieu, c’est la somme,<br /></span> -<span class="i0">Qui pris a corps et nouvelle ame;<br /></span> -<span class="i0">Et pour ce je vous di bien, dame,<br /></span> -<span class="i0">Qu’à l’eure de sa passion,<br /></span> -<span class="i0">Pour la grant tribulacion,<br /></span> -<span class="i0">Dame, qu’endurer li verrez,<br /></span> -<span class="i0">Si tourmentée en cuer serez<br /></span> -<span class="i0">Que la douleur qu’il souffrera<br /></span> -<span class="i0">Parmi vostre ame passera,<br /></span> -<span class="i0">Et sa mort vous sera à mort.<br /></span> -<span class="i0">Li cuer si me dit et remort<br /></span> -<span class="i0">Qu’ainsi doit avenir sanz faille.<br /></span> -<span class="i0">Tenez, dame, je le vous baille.<br /></span> -<span class="i4">Alez vous ent.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Diex en fera à son talent,<br /></span> -<span class="i0">Sire; c’est bien raisons et droiz.<br /></span> -<span class="i0">Par vostre congié je m’en vois;<br /></span> -<span class="i6">A Dieu vous di.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">ZABEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, je vous commant aussi<br /></span> -<span class="i6">A Dieu le pere.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">GABRIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Or fault que nostre voiz s’appere<br /></span> -<span class="i0">En chantant, Michiel, doulx amis,<br /></span> -<span class="i0">Tant que nostre rondel pardis<br /></span> -<span class="i6">Sera du tout.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHIEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Gabriel, mettez soing et coust,<br /></span> -<span class="i0">Que vostre chant au mien s’assemble.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c"><i>Rondel.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Car par vous d’omme et Dieu ensamble<br /></span> -<span class="i6">Est hui donnée<br /></span> -<span class="i0">Offrande au temple desirée;<br /></span> -<span class="i0">Humble vierge, à qui ne ressamble<br /></span> -<span class="i6">Personne née,<br /></span> -<span class="i0">Par droit devez estre honnorée.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, je say qu’acoustumée<br /></span> -<span class="i0">Est que l’evesque et li provoire<br /></span> -<span class="i0">Font hui moult grant feste, en memoire<br /></span> -<span class="i0">Que Dieu noz peres tant ama<br /></span> -<span class="i0">Que d’Egipte les delivra<br /></span> -<span class="i0">Hors des mains au roy Pharaon,<br /></span> -<span class="i0">Par Moyse et par Aaron.<br /></span> -<span class="i6">En savez rien?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Joseph, sire, il me membre bien<br /></span> -<span class="i0">Qu’en fait hui feste, en remembrance<br /></span> -<span class="i0">De ce que Dieux à delivrance<br /></span> -<span class="i0">Mist tout son peuple hors d’Egipte,<br /></span> -<span class="i0">Et que la mer où nulz n’abite<br /></span> -<span class="i0">Passèrent sanz estre moillez,<br /></span> -<span class="i0">Et l’ost d’Egipte y fut noiez<br /></span> -<span class="i6">Et tout perdu.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_511">{511}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Marie, c’est voir; ainsi fu:<br /></span> -<span class="i0">Et pour ce de toute Judée<br /></span> -<span class="i0">A ceste solempnel journée<br /></span> -<span class="i0">En Jherusalem leur offrande<br /></span> -<span class="i0">Portent tuit. Ainsi le conmande<br /></span> -<span class="i6">Dame, la loys.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, c’est bien raison et droiz<br /></span> -<span class="i0">Que moy et vous donc y alons,<br /></span> -<span class="i0">Et Jhesu, nostre enfant, menons<br /></span> -<span class="i0">Avec nous: s’offerrons ensemble.<br /></span> -<span class="i0">C’est bon à faire, se me semble;<br /></span> -<span class="i6">Et vous qu’en dites?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Nous n’en pouons, dame, estre quittes<br /></span> -<span class="i0">Autrement; si que par amour<br /></span> -<span class="i0">Appareilliez vous sanz demour,<br /></span> -<span class="i0">Et vous, biau filz: si en irons.<br /></span> -<span class="i0">Au temple de Dieu vous menrons<br /></span> -<span class="i6">Hui, se Dieu plaist.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je sui tout prest, sire, s’ous plaist<br /></span> -<span class="i6">Ma mére et vous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Oil certes, mon enfant doulx.<br /></span> -<span class="i6">Alons men, sire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Or alons, que Dieu nous gart d’ire.<br /></span> -<span class="i0">Il n’y a pas de ci granment;<br /></span> -<span class="i0">Nous y serons assez briement.<br /></span> -<span class="i6">Venez, biau filz.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pere, soiés certains et fiz<br /></span> -<span class="i0">Que g’y vois moult tres voulentiers.<br /></span> -<span class="i0">Avançons nous endementiers<br /></span> -<span class="i6">Que temps avons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vezci le temple où nous alons.<br /></span> -<span class="i0">Biau filz, tout bellement venez;<br /></span> -<span class="i0">Pour Dieu, de moy près vous tenez.<br /></span> -<span class="i6">Je vous en pri.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mére, alez; si feray je si:<br /></span> -<span class="i6">Ne vous doubtez.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Marie dame, or m’escoutez.<br /></span> -<span class="i0">Ceens ara ja si grant presce,<br /></span> -<span class="i0">Que maint y seront à destresce:<br /></span> -<span class="i0">Car gens venront de toutes pars.<br /></span> -<span class="i0">Ne soions pas d’offrir eschars,<br /></span> -<span class="i0">Mais dessus cest autel mettons<br /></span> -<span class="i0">Nostre offrande, et nous en alons<br /></span> -<span class="i6">Ysnellement.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, je l’accors bonnement:<br /></span> -<span class="i0">Or, offrez donques sanz delay.<br /></span> -<span class="i0">J’ay tout prest ce que j’offerray<br /></span> -<span class="i6">Sur cest autel.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">J’ay offert; or faites autel<br /></span> -<span class="i6">Que j’ay fait, dame.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Joseph, moult voulentiers, par m’ame.<br /></span> -<span class="i6">Qu’il est raisons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Par amour, or nous en alons,<br /></span> -<span class="i0">Puis que noz offrandes sont faites:<br /></span> -<span class="i0">On verra maishui moult de sectes<br /></span> -<span class="i6">De gens venir.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_512">{512}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je ne me vueil ci plus tenir.<br /></span> -<span class="i0">Venez vous en, biau filz Jhesus.<br /></span> -<span class="i0">E! lasse! qu’est il devenuz?<br /></span> -<span class="i6">Pas ne le voy?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Avoy, ma doulce amie, avoy!<br /></span> -<span class="i0">Comment! Jhésus est-il perduz?<br /></span> -<span class="i0">Haro! je sui touz esperduz!<br /></span> -<span class="i6">Que n’en voy point.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">E! lasse! grant douleur m’espoint.<br /></span> -<span class="i0">Je ne scay où il est alez.<br /></span> -<span class="i0">Lasse! lasse! il s’est egarez!<br /></span> -<span class="i0">Lasse! biau filz, où te querray?<br /></span> -<span class="i0">Lasse! je croy de dueil morray,<br /></span> -<span class="i6">Se ne te truis.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, alons tost de huis en huis<br /></span> -<span class="i0">Demander se nuz l’a veu.<br /></span> -<span class="i0">Lasse! comme il a deceu,<br /></span> -<span class="i0">S’il n’est chiez l’un de noz parens!<br /></span> -<span class="i0">Yssons de ci: parmy ces rens<br /></span> -<span class="i6">Si l’alons querre.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pour Dieu, Joseph, alons bonne erre;<br /></span> -<span class="i0">Sa perte moult me desconforte.<br /></span> -<span class="i0">Lasse! je sui honnie et morte,<br /></span> -<span class="i6">S’il n’est trouvez.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, ne vous desconfortez:<br /></span> -<span class="i0">Car en tant de lieux le querrons,<br /></span> -<span class="i0">Se Dieu plaist, que le trouverons<br /></span> -<span class="i6">Encore ennuit.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Amis, mais qu’il ne vous ennuit,<br /></span> -<span class="i0">Je vous pri que vous me monstrez<br /></span> -<span class="i0">Ce livre: assez tost le rarez,<br /></span> -<span class="i6">Je vous creant.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">LE LIBRAIRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Voulentiers; tenez, mon enfant.<br /></span> -<span class="i0">C’est un livre de prophecies,<br /></span> -<span class="i0">Et le fist le bon Ysaïes:<br /></span> -<span class="i6">N’en doubtés point.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">De par Dieu, en aussi bon point<br /></span> -<span class="i0">Que le bailliez, le vous rendray:<br /></span> -<span class="i0">Car de ci ne me mouveray<br /></span> -<span class="i0">Tant que le vous aie rendu:<br /></span> -<span class="i0">N’en aiez ja cuer esperdu.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<i>Spiritus Domini super me; eo unxit me,</i><br /> -<i>evangelizare pauperibus misit me,</i><br /> -<i>sanare contritos corde et predicare captivis</i><br /> -<i>remissionem et cecis visum, dimittere</i><br /> -<i>confractos in remissionem, predicare</i><br /> -<i>annum Domini acceptum et diem</i><br /> -<i>retribucionis.</i> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vostre livre tenez, amis;<br /></span> -<span class="i0">Je vous le rens entier et sain.<br /></span> -<span class="i0">Biaux seigneurs, sachiez de certain,<br /></span> -<span class="i0">Combien que soiez li greigneur<br /></span> -<span class="i0">Maistre de la loy et docteur,<br /></span> -<span class="i0">Ne le tenez ja à merveilles,<br /></span> -<span class="i0">Qu’aujourd’hui est en voz oreilles<br /></span> -<span class="i0">Ceste prophecie acomplie,<br /></span> -<span class="i0">Et ceste escripture aemplie<br /></span> -<span class="i6">Par verité.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PREMIER MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Seigneurs, avez vous escouté<br /></span> -<span class="i0">Cest enfant, conme il a leu<br /></span> -<span class="i0">Et puis conment sur ce meu<br /></span> -<span class="i6">A sa raison?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">DEUXIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Hé! c’est parole d’enfançon;<br /></span> -<span class="i0">On la doit mettre en nonchaloir:<br /></span> -<span class="i0">Il lui semble bien qu’il dit voir;<br /></span> -<span class="i6">Laissons ester.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_513">{513}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">TROISIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Qui le meut ore à repliquer<br /></span> -<span class="i0">Ainsi contre nous l’escripture?<br /></span> -<span class="i0">Que Dieux li doint male aventure!<br /></span> -<span class="i2">Qui peut il estre?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je sçay bien qu’il n’ot onques maistre<br /></span> -<span class="i0">Ne ne hanta onques l’escole;<br /></span> -<span class="i0">Mais ainsi de nous se rigole<br /></span> -<span class="i0">Conme un enfant sot et nicet.<br /></span> -<span class="i0">Ne savez vous pas qui il est?<br /></span> -<span class="i0">C’est Jhesus, c’on dit qui est filz<br /></span> -<span class="i0">De Joseph, qui est touz flouriz<br /></span> -<span class="i2">Ja par viel aage.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PREMIER MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il a dit parole trop sage,<br /></span> -<span class="i0">Et bien l’a sceu appliquier.<br /></span> -<span class="i0">Enfes, ça vien: je te requier<br /></span> -<span class="i0">Que tu me dies verité.<br /></span> -<span class="i0">Dy moy: en quelle auctorité<br /></span> -<span class="i0">Diz tu de ceste prophecie<br /></span> -<span class="i0">Qu’elle est hui en nous acomplie?<br /></span> -<span class="i0">Qui t’a donné ceste science<br /></span> -<span class="i0">Qu’osé l’as, en plaine audience<br /></span> -<span class="i6">Devant nous dire?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">S’enquerre et savoir voulez, sire,<br /></span> -<span class="i0">Qui m’a donné ceste science.<br /></span> -<span class="i0">Respondez moy ci en presence<br /></span> -<span class="i0">De ce que vous demanderay.<br /></span> -<span class="i0">Se me respondez sanz delay,<br /></span> -<span class="i0">Mais que ne me mentez de nient<br /></span> -<span class="i0">Dont ceste science me vient<br /></span> -<span class="i6">Tantost sarez.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PREMIER MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Biau sire, et vous response arez:<br /></span> -<span class="i6">Demandez tost.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je vous demans sanz plus ce mot:<br /></span> -<span class="i0">Respondez en selon vostre esme.<br /></span> -<span class="i0">Vint du ciel le Jehan batesme<br /></span> -<span class="i4">Ou bien des hommes?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PREMIER MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Seigneurs, oez vous con nous sommes<br /></span> -<span class="i0">De cest enfant ci argué?<br /></span> -<span class="i0">Nous serons du peuple hué,<br /></span> -<span class="i0">Se nous ne li savons respondre.<br /></span> -<span class="i0">D’une autre part nous fault respondre,<br /></span> -<span class="i6">Pour prendre advis.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">DEUXIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je vous diray que j’en devis.<br /></span> -<span class="i0">Se nous disons que du ciel est,<br /></span> -<span class="i0">Il est de respondre tout prest:<br /></span> -<span class="i0">Pourquoy donques ne le creons?<br /></span> -<span class="i0">Se des hommes est li disons,<br /></span> -<span class="i0">En verité il semblera,<br /></span> -<span class="i0">Et respondre aussi le pourra,<br /></span> -<span class="i0">Que nous cremons le peuple plus<br /></span> -<span class="i0">Que Dieu: ainsi sommes confus.<br /></span> -<span class="i6">Qu’en dites-vous?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">TROISIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Que dire n’en sçay, sire doulz,<br /></span> -<span class="i6">Par le grant Dieu.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Onques mais je ne fui en lieu<br /></span> -<span class="i0">Ou l’en trouvast enfant si sage.<br /></span> -<span class="i0">Il nous fera avoir hontage<br /></span> -<span class="i6">A touz ensemble.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">DEUXIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Non fera, seigneurs, qu’il me semble<br /></span> -<span class="i0">Que j’ay responce contre lui<br /></span> -<span class="i0">Qui luy pourra estre à annui.<br /></span> -<span class="i2">Alons à li; je la feray.<span class="pagenum"><a id="page_514">{514}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Biau sire, je vous respondray:<br /></span> -<span class="i0">Le baptesme dont vous parlez,<br /></span> -<span class="i0">Dont il vient, ce nous demandez;<br /></span> -<span class="i6">Nous ne savons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ne je ne vous feray respons<br /></span> -<span class="i0">Nul aussi, en quelle science<br /></span> -<span class="i0">J’ay ci dit, en vostre audience,<br /></span> -<span class="i0">Ce que j’ay dit à touz ensemble.<br /></span> -<span class="i0">Mais dites moi voir que vous semble.<br /></span> -<span class="i0">D’un homme qui deux filz avoit:<br /></span> -<span class="i0">A l’un dit: va t’en bon exploit,<br /></span> -<span class="i0">Filz, en ma vigne labourer;<br /></span> -<span class="i0">Et cil li sçot bien refuser<br /></span> -<span class="i0">Et de son pere se parti;<br /></span> -<span class="i0">Mais assez tost se repenti<br /></span> -<span class="i0">Et en la vigne ouvrer ala.<br /></span> -<span class="i0">Le pere à l’autre filz dit a<br /></span> -<span class="i0">Aussi qu’au premier avait fait:<br /></span> -<span class="i0">Le filz respondit tout à fait<br /></span> -<span class="i0">Que son conmandement feroit<br /></span> -<span class="i0">Et qu’en sa vigne ouvrer yroit:<br /></span> -<span class="i0">Toutes voies point n’y ala.<br /></span> -<span class="i0">Dites moy liquelx des deux a<br /></span> -<span class="i0">Mieux fait le voloir de son pere:<br /></span> -<span class="i0">C’est ci une chose legière<br /></span> -<span class="i6">Pour y respondre.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">DEUXIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sanz ceste chose plus espondre,<br /></span> -<span class="i0">Nous disons: celui le fist plus<br /></span> -<span class="i0">Qui premier ot fait le refus,<br /></span> -<span class="i6">Et puis ouvra.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Aussi sachiez qu’il avenra<br /></span> -<span class="i0">Pour voir, ains le derrenier jour,<br /></span> -<span class="i0">Que li publique pecheour<br /></span> -<span class="i0">Ou regne Dieu seront avant<br /></span> -<span class="i0">Mis que vous, je le vous creant,<br /></span> -<span class="i0">Aussi seront les foles fames;<br /></span> -<span class="i0">Pour ce vous sera grant diffames,<br /></span> -<span class="i0">Pour ce qu’il ont creu Jehan<br /></span> -<span class="i0">Entre elles et li publiquan,<br /></span> -<span class="i0">Et vous ne l’avez pas creu,<br /></span> -<span class="i0">Ne n’avez repentance eu<br /></span> -<span class="i0">De vos durtez, c’est chose voire,<br /></span> -<span class="i0">Quant à lui veez telz gens croire<br /></span> -<span class="i0">Et vous n’i eustes creance;<br /></span> -<span class="i0">Pour ce vous sera à grevance;<br /></span> -<span class="i0">A honte et à confusion<br /></span> -<span class="i0">A la grant resurreccion<br /></span> -<span class="i6">De toutes gens.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">TROISIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il pert bien conme es negligens<br /></span> -<span class="i0">Et fol, quant nous fais mencion<br /></span> -<span class="i0">Qu’il soit ja resurreccion<br /></span> -<span class="i0">N’autre siècle qu’il a icy.<br /></span> -<span class="i0">Or me respons donc a cecy:<br /></span> -<span class="i0">Conment ce que diz avenra?<br /></span> -<span class="i0">Moises dist et conmanda<br /></span> -<span class="i0">En la loy que s’ome moroit<br /></span> -<span class="i0">Sanz lignie, se femme avoit,<br /></span> -<span class="i0">Que son frere si l’espousast,<br /></span> -<span class="i0">A la fin que il recouvrast<br /></span> -<span class="i0">En lieu de son frere lignie.<br /></span> -<span class="i0">Or avons veu qu’il n’a mie<br /></span> -<span class="i0">Granment, qu’il estoient set frere,<br /></span> -<span class="i0">Dont li aisné, c’est chose clere,<br /></span> -<span class="i0">Qui femme avoit, morut sanz hoir.<br /></span> -<span class="i0">Avint que li secons avoir<br /></span> -<span class="i0">Convint la dame et l’espousa,<br /></span> -<span class="i0">Mais sanz lignie trespassa:<br /></span> -<span class="i0">Ainsi du tiers, du quart, du quint,<br /></span> -<span class="i0">Du sixiesme et setiesme advint.<br /></span> -<span class="i0">Touz set celle dame espouserent,<br /></span> -<span class="i0">Et sanz avoir hoirs trespasserent.<br /></span> -<span class="i0">La dame après est trespassée.<br /></span> -<span class="i0">Quant venra à celle journée,<br /></span> -<span class="i0">Que tu diz que tout ressourdront,<br /></span> -<span class="i0">A qui sera-el femme adonc?<br /></span> -<span class="i6">Tuit l’ont eue.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Que vous estes gent malostrue<br /></span> -<span class="i0">Et plains d’erreur, quant à ce point<br /></span> -<span class="i0">L’Escripture ne savez point,<span class="pagenum"><a id="page_515">{515}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Non faites vous la Dieu vertu!<br /></span> -<span class="i0">Savoir devez, fol malostru,<br /></span> -<span class="i0">Qu’à celle resurreccion<br /></span> -<span class="i0">On n’y espousera pas, non,<br /></span> -<span class="i0">Ne ne sera l’en espousé;<br /></span> -<span class="i0">Mais tuit li bon resuscité<br /></span> -<span class="i0">Seront comme ange en la Dieu gloire.<br /></span> -<span class="i0">Ne lisez vous, c’est chose voire,<br /></span> -<span class="i0">Du resuscitement des mors,<br /></span> -<span class="i0">Que Dieu qui est misericors<br /></span> -<span class="i0">Si vous a escript à vos yex?<br /></span> -<span class="i0">«Je suis d’Abraham, dit il, Diex,<br /></span> -<span class="i0">Dieu d’Isaac et de Jacob.»<br /></span> -<span class="i0">Estes vous soluz a ce cop?<br /></span> -<span class="i0">Or aiez en vous ce remors,<br /></span> -<span class="i0">Qu’il ne se dit pas Dieu des mors,<br /></span> -<span class="i6">Mais des vivans.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">E! Diex, or est li mien dueilz granz,<br /></span> -<span class="i0">Et ce n’est mie sanz raison.<br /></span> -<span class="i0">Hé! biau filz, par quelle achoison<br /></span> -<span class="i0">De moy t’es ainsi departiz?<br /></span> -<span class="i0">Mon cuer à grant doleur partiz,<br /></span> -<span class="i0">Et me fais plaine de destresce.<br /></span> -<span class="i0">Lasse! lasse! filz, coment est ce<br /></span> -<span class="i0">Que de moy es si esloingniez?<br /></span> -<span class="i0">E! lasse! et que le m’enseigniez,<br /></span> -<span class="i0">Bonne gent, se le savez point.<br /></span> -<span class="i0">Il m’est avis que l’en me point<br /></span> -<span class="i0">Et fiert d’un glaive en chascun membre<br /></span> -<span class="i0">Quant de mon enfant me remembre,<br /></span> -<span class="i6">Que ne truis mie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Par foy, c’est mau fait, doulce amie,<br /></span> -<span class="i0">De vous ainsi desconforter:<br /></span> -<span class="i0">Pour Dieu vueilliez vous deporter.<br /></span> -<span class="i0">Au temple arriére retournons;<br /></span> -<span class="i0">Espoir que nous l’i trouverons,<br /></span> -<span class="i6">Et qu’il est là.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, allons où il vous plaira,<br /></span> -<span class="i0">Pour Dieu et me laissiez en paiz.<br /></span> -<span class="i0">Pour li ne vueil user jamais<br /></span> -<span class="i6">Qu’en pleur mes ans.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Biau maistre, encore te demans<br /></span> -<span class="i0">Qui est selon ton escient<br /></span> -<span class="i0">Tout le plus grant conmandement<br /></span> -<span class="i6">De nostre loy.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je t’en responderay par foy<br /></span> -<span class="i0">Ce qui n’est pas à getter pueur:<br /></span> -<span class="i0">«Aime Dieu de trestout ton cueur,»<br /></span> -<span class="i0">Non pas conme un homme aime famme;<br /></span> -<span class="i0">Aime l’ainçois de toute t’ame,<br /></span> -<span class="i0">Et aussi de tout ton pouoir.<br /></span> -<span class="i0">Li second conmandement voir<br /></span> -<span class="i0">Est à ce premier ci semblables:<br /></span> -<span class="i0">C’est que tu soies amiables;<br /></span> -<span class="i0">Car il dit: «Aime ton prouchain<br /></span> -<span class="i0">Com toy mesmes»; et de certain<br /></span> -<span class="i0">En ces deux conmandemens ci<br /></span> -<span class="i0">Pent toute la loys et aussi<br /></span> -<span class="i6">Tuit li prophete.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ceste response est si honneste,<br /></span> -<span class="i0">Maistre, qu’à dire sui tenuz<br /></span> -<span class="i0">Que tu es de par Dieu venuz:<br /></span> -<span class="i0">Car nul ne peut ce que tu diz<br /></span> -<span class="i0">Dire, de ce sui je touz fiz,<br /></span> -<span class="i0">Se premièrement ne venoit<br /></span> -<span class="i0">De par Dieu, et se Dieu n’estoit<br /></span> -<span class="i6">Avecques lui.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et pour tout certain je te dy:<br /></span> -<span class="i0">Qui ne renaist nouvellement<br /></span> -<span class="i0">Le royaume Dieu nullement<br /></span> -<span class="i6">Ne peut veoir.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Conment, maistre, peut donc avoir<br /></span> -<span class="i0">Viel homme nouvelle naiscence?<span class="pagenum"><a id="page_516">{516}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Je ne croy que nulz ait poissance<br /></span> -<span class="i0">Telle qu’il se puist mettre ou ventre<br /></span> -<span class="i0">De sa mère, ne qu’il y rentre<br /></span> -<span class="i6">Pour naistre enfant.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tu as engin mal entendant.<br /></span> -<span class="i0">Je te di que nulz n’enterra<br /></span> -<span class="i0">Ou regne Dieu, qui ne sera<br /></span> -<span class="i0">Aussi conme maintenant nez,<br /></span> -<span class="i0">Tout de nouvel regenerez<br /></span> -<span class="i0">En yave et ou saint esperit:<br /></span> -<span class="i0">Car savoir doiz sanz contredit<br /></span> -<span class="i0">Que ce qui de char naist char est,<br /></span> -<span class="i0">Et ce qui de l’esperit naist<br /></span> -<span class="i0">Est esperit par autel point.<br /></span> -<span class="i0">Ne te merveilles donques point<br /></span> -<span class="i0">S’en ma raison m’as oy mettre<br /></span> -<span class="i0">Que, pour estre sauf, il fault naistre<br /></span> -<span class="i6">Tout derrechief.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Du savoir suis à grant meschief<br /></span> -<span class="i3">Conment peut c’estre.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Conment? Tu tiens siége de maistre<br /></span> -<span class="i0">Et si es si plain d’ignorance<br /></span> -<span class="i0">Que tu n’en as pas congnoissance!<br /></span> -<span class="i0">Se je vous parle en general<br /></span> -<span class="i0">Des choses qui sont en aval,<br /></span> -<span class="i0">Qui sont les choses terriennes<br /></span> -<span class="i0">Et n’i creés, les celestiennes<br /></span> -<span class="i0">Conment croirez se les vous di?<br /></span> -<span class="i0">Je ne sçay. Dites moy ceci:<br /></span> -<span class="i0">Je vous demant à touz ensemble<br /></span> -<span class="i0">En verité: de qui vous semble<br /></span> -<span class="i0">Que Crist, qu’a avoir attendez,<br /></span> -<span class="i0">Par qui devez estre sauvez,<br /></span> -<span class="i6">Que il soit filz.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Maistre, il sera filz de David;<br /></span> -<span class="i6">Se lisons nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Or gardez bien: que dites vous?<br /></span> -<span class="i0">Comment seigneur en esperit<br /></span> -<span class="i0">L’appelle dont David qui dit:<br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Dixit Domimis Domino meo: Sede a</i><br /></span> -<span class="i2"><i>dextris meis, donec ponam</i><br /></span> -<span class="i2"><i>inimicos</i><br /></span> -<span class="i2"><i>tuos scabellum pedum tuorum?</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Se David par cette raison<br /></span> -<span class="i0">Son maistre et son seigneur l’appelle,<br /></span> -<span class="i0">Conment sera la chose telle<br /></span> -<span class="i4">Que son fil soit?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ha biau filz, es tu ci endroit?<br /></span> -<span class="i0">E! lasse! que nous as tu fait?<br /></span> -<span class="i0">Trop nous as mis en grant dehait.<br /></span> -<span class="i0">Entre Joseph, ton pere, et moy,<br /></span> -<span class="i0">Nous t’avons quis trois jours par foy<br /></span> -<span class="i0">De lieu en lieu, chiez noz parens.<br /></span> -<span class="i0">Nous ne savions mais par quel sens<br /></span> -<span class="i0">Nouvelles de toy eussions.<br /></span> -<span class="i0">Je crois que touz deux mort feussions<br /></span> -<span class="i0">Se nous ne t’eussions trouvé.<br /></span> -<span class="i0">Nostre joie avons recouvré,<br /></span> -<span class="i6">Quant te veons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pour quoy, mere? quelle achoisons<br /></span> -<span class="i0">Vous a fait gester si voz pas?<br /></span> -<span class="i0">Dites moi, ne savez vous pas<br /></span> -<span class="i0">Qu’es choses qui sont de mon pere<br /></span> -<span class="i0">Il esconvient que je m’apere<br /></span> -<span class="i6">Desoremais?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Certes, je ne fu onques mais<br /></span> -<span class="i0">Si troublez conme j’ay esté<br /></span> -<span class="i0">Pour toy, biau filz, qu’en verité<br /></span> -<span class="i0">Nous te cuidions avoir perdu:<br /></span> -<span class="i0">S’en estions si esperdu,<br /></span> -<span class="i0">Que nous ne savions que faire<br /></span> -<span class="i0">Ne ne savions quel part traire<br /></span> -<span class="i6">Pour toy trouver.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_517">{517}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ore c’est fait; laissons ester;<br /></span> -<span class="i0">Il devoit ainsi avenir.<br /></span> -<span class="i0">Que pensez vous à devenir?<br /></span> -<span class="i0">Nous avons assez esté ci.<br /></span> -<span class="i0">Où irons nous, pour Dieu merci,<br /></span> -<span class="i6">De ci endroit!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Biau filz, nous en irons tout droit<br /></span> -<span class="i0">Chiez un mien ami bien prouchain,<br /></span> -<span class="i0">Qui de vous veoir a grant fain<br /></span> -<span class="i6">Dessus son lieu.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<hr class="eeigt" /> - -<p class="c">PREMIER MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Seigneur, je ne tiens pas à jeu<br /></span> -<span class="i0">Ce que ce garçon dit nous a:<br /></span> -<span class="i0">Le peuple nous en moquera,<br /></span> -<span class="i6">J’en sui certains.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">DEUXIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il me poise que de mes mains<br /></span> -<span class="i0">Ne li ay batu le visage.<br /></span> -<span class="i0">Conment l’ont fait dyable si sage,<br /></span> -<span class="i0">Qu’il nous a touz quatre maté?<br /></span> -<span class="i0">Par le grant Dieu, j’en ai esté<br /></span> -<span class="i0">Et sui encore si plain d’ire<br /></span> -<span class="i0">Qu’il me semble c’om me martire.<br /></span> -<span class="i6">D’une grant masse.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">TROISIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il convient que ce dueil se passe.<br /></span> -<span class="i0">Que dyable y soit! Laissons ester<br /></span> -<span class="i0">Ce larroncel: alons disner;<br /></span> -<span class="i6">Je miex n’i voi.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">QUATRIESME MAISTRE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, de ma part je l’ottroy.<br /></span> -<span class="i0">Alons touz quatre en ma maison:<br /></span> -<span class="i0">Je vous donrray à grant foison<br /></span> -<span class="i0">Rost et pastez, poisson, blanc pain,<br /></span> -<span class="i0">Et de bon vin de Saint-Pourçain,<br /></span> -<span class="i6">Trestout pour nient.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Biau filz, aler nous en convient<br /></span> -<span class="i0">En Nazareth, dont nous venismes:<br /></span> -<span class="i0">Car, si m’aist ly roy haultismes,<br /></span> -<span class="i0">Il me tarde moult que j’y soie.<br /></span> -<span class="i0">Joseph, mettons nous tost à voie,<br /></span> -<span class="i6">S’il vous agrée.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, mes cuers à el ne bée.<br /></span> -<span class="i0">Par amours or nous en alons<br /></span> -<span class="i0">Par chiez noz parens, où avons<br /></span> -<span class="i0">Quis Jhesu, faire leur savoir<br /></span> -<span class="i0">Que nous l’avons trouvé pour voir,<br /></span> -<span class="i6">Et leur montrons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">NOSTRE DAME.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Joseph, il me plaist bien, alons;<br /></span> -<span class="i0">Aussi en seront il plus aise,<br /></span> -<span class="i0">Quant nous saront hors de malaise.<br /></span> -<span class="i0">Biau filz, par la main me tenez<br /></span> -<span class="i0">Et avec moi vous en venez<br /></span> -<span class="i6">En Nazareth.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JHESUS.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mère, j’ay cuer et vouloir prest<br /></span> -<span class="i0">D’ensuir vous où vous irez,<br /></span> -<span class="i0">Et de faire quanque direz<br /></span> -<span class="i6">Benignement.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">JOSEPH.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Biau filz, c’est bien dit; alons ment.<br /></span> -<span class="i0">Que Diex noz meffaiz pardonner<br /></span> -<span class="i0">Nous vueille, et en la fin donner<br /></span> -<span class="i6">Des cieulx la gloire!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">AMEN.<span class="pagenum"><a id="page_518">{518}</a></span></p> - -<h3><a id="VII"></a>VII<br /><br /> -<small>AU QUINZIÈME SIÈCLE</small><br /><br /> -<small>LISTE DES CHEVALIERS QUI DÉFENDIRENT LE MONT SAINT-MICHEL (D’APRÈS LES CHARTES CONTEMPORAINES)</small></h3> - -<p class="c">[Page 272]</p> - -<p>Pierre Allart.—<i>D’or, à trois bandes de gueules.</i></p> - -<p>Guillaume Artur.—<i>De gueules, à la coquille d’or, au chef d’argent.</i></p> - -<p>Estienne Aubert.—<i>Paslé d’argent et de gueules de six pièces, au chef -d’azur.</i>—Devise: <i>Stat fortuna domus.</i></p> - -<p>Pierre d’Auxais.—<i>De sable, à trois besants d’argent, posés deux et -un.</i></p> - -<p>Briant d’Auxais.—<i>De sable, à trois besants d’argent, posés deux et -un.</i></p> - -<p>Guillaume Aux Espaules.—<i>De gueules, à la fleur de lys d’or.</i>—Devise: -<i>Non potest duobus dominis servire.</i></p> - -<p>Pierre Bascon.—<i>De gueules, à six roses d’argent, posées trois, deux et -une.</i></p> - -<p>Richard de Bailleul.—<i>Mi-parti d’hermines et de gueules.</i>—Devise: -<i>Tacere aut bene dicere.</i></p> - -<p>Guillaume de Beauvoir.—<i>D’azur, à trois losanges d’argent, posés deux -et un.</i></p> - -<p>Robert Bence.—<i>De gueules, à la fasce d’argent, accompagnée de trois -molettes d’éperons d’or, posées deux et une.</i></p> - -<p>Gilles Benoist.—<i>D’argent, à l’aigle au vol abaissé de sable; becquée -et membrée de gueules.</i></p> - -<p>Guillaume Benoist.—<i>D’argent, à l’aigle au vol abaissé de sable; -becquée et membrée de gueules.</i></p> - -<p>Guillaume des Biards.—<i>D’argent, fretté de sable de six pièces.</i></p> - -<p>Robert de Bordeaulx.—<i>De gueules, au griffon d’or éployé, accompagné de -trois canettes d’argent, posées deux et une.</i></p> - -<p>Guillaume de Bourguenolles.—<i>D’azur, au lion d’argent, armé et lampassé -de gueules; accompagné de trois étoiles d’argent, posées deux et une.</i></p> - -<p>Robert de Brecey.—<i>Aux deux badelaires d’argent, posés en sautoir.</i></p> - -<p>Thomas de Breuilly.—<i>D’azur, au chef cousu de gueules; au lion d’or -couronné à l’antique, brochant sur le tout.</i>—Devise: <i>Plus valet quam -lucet.</i></p> - -<p>Guillaume, sire de Briqueville de Colombières.—<i>Paslé d’or et de -gueules de six pièces.</i></p> - -<p>Richard, sire de Briqueville-Bretteville.—<i>D’argent, à six feuilles de -chesne de synople, posées trois, deux et une.</i></p> - -<p>Roger, sire de Briqueville-Bretteville.—<i>D’argent, à six feuilles de -chesne de synople, posées trois, deux et une.</i></p> - -<p>Thomas de la Broïse.—<i>D’azur, à deux fasces d’or, accompagnées de trois -molettes d’éperons du même, posées deux et une; au chevron du même -brochant sur le tout.</i><span class="pagenum"><a id="page_519">{519}</a></span></p> - -<p>Jean Le Brun.—<i>Mi-parti d’hermines et d’azur; au lion de l’un en -l’autre, couronné, tenant de ses pattes de devant une lance de gueules -posée en pal.</i></p> - -<p>Louis de Cantilly.—<i>De gueules, au chevron d’or, accompagné de trois -besants d’argent, posés deux et un; au chef cousu de gueules, chargé -d’une croix d’argent.</i>—Devise: <i>A Cantilly, honneur y gist.</i></p> - -<p>Jean de Carrouges.—<i>De gueules, aux fleurs de lys sans nombre.</i></p> - -<p>Jean de la Champaigne d’Argouges.—<i>D’azur, à deux fasces d’or; -accompagnées de neuf merlettes d’argent, posées quatre, trois et deux.</i></p> - -<p>Robert Le Charpentier.—<i>D’argent, à trois canettes de sable, posées -deux et une.</i>—Devise: <i>Dieu m’aide.</i></p> - -<p>Raoul Le Clere.—<i>D’argent, à la fasce de gueules; accompagnée d’un -léopard de même, posé à la dextre de la pointe de l’écu.</i></p> - -<p>Richard de Clinchamp.—<i>D’argent, au gonfanon de gueules, frangé d’azur, -orné de trois pendants de même.—Devise: Pro Deo et rege.</i></p> - -<p>De Combray (le bastard).—<i>D’azur, à trois lionceaux d’argent, posés -deux et un.</i></p> - -<p>Raoulquin de Créquy.—<i>D’or, au Créquier de gueules.</i>—Devise: <i>A -Créquy, le grand baron, Créquy haut baron, haut renom.</i></p> - -<p>Foulques de Creully.—<i>D’argent, à trois lionceaux de gueules.</i></p> - -<p>Jean de Criquebeuf.—<i>D’azur, au bœuf passant, en peine d’argent.</i></p> - -<p>Henri de Crux.—<i>D’azur, à deux bandes d’or; accompagnées de sept -coquilles d’argent, posées deux senestres en chef, trois lignées entre -les deux bandes et deux destres en pointe.</i></p> - -<p>Jean Drouart.—<i>De gueules, à trois membres de griffon d’or, posés deux -et un; au chef d’or.</i></p> - -<p>Louis, sire d’Estouteville, capitaine.—<i>Burelé d’argent et de gueules -de dix pièces; au lion morné de sable brochant sur le tout.</i></p> - -<p>Robert d’Estouteville, bastard d’Aussebosc.—<i>Burelé d’argent et de -gueules de dix pièces; au lion morné surmonté d’un lambel, le tout de -sable brochant sur le tout.</i></p> - -<p>Françoys Flambart.—<i>D’azur, à la fasce cinq fois flamminée, accompagnée -en chef de deux étoiles, le tout d’or.</i></p> - -<p>Richard Flambart.—<i>D’azur, à la fasce cinq fois flamminée, accompagnée -en chef de deux étoiles, le tout d’or.</i></p> - -<p>Jacques de Folligny.—<i>Mi-parti d’argent et de gueules, à deux -quintefeuilles de gueules et d’argent mises en fasce.</i></p> - -<p>Louis de Folligny.—<i>Mi-parti d’argent et de gueules, à deux -quintefeuilles de gueules et d’argent posées en fasce.</i></p> - -<p>Robert de Fontenay.—<i>D’argent, à deux lions de sable léopardés, posés -l’un au-dessus de l’autre, armés, lampassés et couronnés de gueules.</i></p> - -<p>Jean Gouhier.—<i>De gueules, à trois roses d’argent, posées deux et une.</i></p> - -<p>Jean de Grainville.—<i>D’azur, à deux fasces d’argent, accompagnées de -six croisettes d’or, posées trois, deux et une.</i></p> - -<p>Henry de Grippel.—<i>D’azur, à un dextrochère d’argent, tenant un -demi-vol du même.</i></p> - -<p>Pierre Le Grys.—<i>D’argent, à la fasce de gueules.</i>—Devise: <i>Avec le -temps.</i></p> - -<p>Henry Le Grys.—<i>D’argent, à la fasce de gueules.</i></p> - -<p>Thomas Guérin.—<i>D’azur, à trois molettes d’éperons d’or, posées deux et -une; au chef d’or chargé d’un lion issant de gueules.</i>—Devise: <i>In -trino omnia, et uno.</i><span class="pagenum"><a id="page_520">{520}</a></span></p> - -<p>Charles de Guémené.—<i>Mi-parti, au premier de gueules, à neuf mascles -d’or; au deuxième d’hermines sans nombre.</i>—Devise: <i>Potius mori quam -fœdari.</i></p> - -<p>Jean de Guiton.—<i>D’azur, à trois angons d’argent, posés deux et -un</i>.—Devise: <i>Diex aïe.</i></p> - -<p>Du Halay.—<i>De sable, à deux fasces d’argent; au pal d’or brochant sur -le tout.</i></p> - -<p>Guillaume Hamon.—<i>D’azur, à trois annelets d’or, posés deux et -un.</i>—Devise: <i>Ha mon ami.</i></p> - -<p>Olivier Hamon.—<i>D’azur, à trois annelets d’or, posés deux et un.</i></p> - -<p>Alain Hamon.—<i>D’azur, à trois annelets d’or, posés deux et un.</i></p> - -<p>Thomas Le Hartel.—<i>D’or, à une manche mal taillée de gueules.</i></p> - -<p>Guillaume Hay.—<i>De sable, au lion morné d’argent.</i>—Devise: <i>A toga -nitesco et ense.</i></p> - -<p>Jean de la Haye d’Aronde.—<i>D’or, au sautoir d’azur.</i></p> - -<p>Jean de la Haye, baron de Coulonces.—<i>D’azur, à la fasce d’or, -accompagnée de trois besants du même, posés deux et un.</i></p> - -<p>Colin de la Haye-Hue.—<i>De gueules, à trois losanges d’argent, posés -deux et un.</i></p> - -<p>Jean Hérault.—<i>D’argent, à l’étoile de sable en abyme, accompagnée de -trois canettes de mêmes, posées deux et une, becquées et membrées d’or.</i></p> - -<p>Michel Hérault, seigneur de Plomb.—<i>D’argent, à l’étoile de sable posée -en abyme, accompagnée de trois canettes de mêmes, posées deux et une, -becquées et membrées d’or.</i></p> - -<p>Bernard du Homme.—<i>D’azur, au léopard d’argent, accompagné de six -besants d’or, posés trois, deux et un.</i></p> - -<p>Robert du Homme.—<i>D’azur, au léopard d’argent, accompagné de six -besants d’or, posés trois, deux et un.</i></p> - -<p>Thomas Houel.—<i>Paslé d’or et d’azur de six pièces.</i></p> - -<p>Laurens des Longues.—<i>De gueules, à l’aigle abaissée d’argent.</i></p> - -<p>Alain des Longues.—<i>De gueules, à l’aigle abaissée d’argent.</i></p> - -<p>Guillaume de la Luzerne.—<i>D’azur, à la croix ancrée d’or, chargée de -cinq coquilles de sable, posées une sur le centre du croisillon et les -autres sur le milieu de chaque branche.</i></p> - -<p>Christophe de Manneville.—<i>De sable, au lion d’argent.</i></p> - -<p>Foulques de Marcilly.—<i>D’azur, à trois merlettes d’or, posées deux et -une.</i></p> - -<p>Louis de la Mare.—<i>D’argent, à la croix de gueules.</i></p> - -<p>Richard de la Mare.—<i>D’argent, à la croix de gueules.</i></p> - -<p>Massire.—Cette famille était du Maine.</p> - -<p>Olivier de Mauny, baron de Thorigny.—<i>D’azur, au croissant de -gueules.</i>—Devise: <i>Haynault l’ancien. Mauny! Mauny!</i></p> - -<p>Foulques du Merle.—<i>De gueules, à trois quintefeuilles d’argent, posées -deux et une.</i>—Devise: <i>Spes mea sola Deus.</i></p> - -<p>Henry Millart.—<i>D’azur, au croissant d’or, accompagné de trois étoiles -du même, posées deux et une.</i></p> - -<p>Radulphe de Mons.—<i>D’argent, à l’aigle de gueules, becquée et membrée -d’or; à la bordure de sable, chargée de douce besants d’argent posés en -orle.</i></p> - -<p>Thomas de Monteclerc.—<i>De gueules, au lion d’or.</i>—Devise: <i>Majus inter -pares.</i></p> - -<p>Charles de la Motte.—<i>D’argent, au sanglier de sable.</i><span class="pagenum"><a id="page_521">{521}</a></span></p> - -<p>Louis de la Motte.—<i>D’argent, au sanglier de sable.</i></p> - -<p>Jean de la Motte.—<i>D’argent, au sanglier de sable.</i></p> - -<p>Robert de la Motte Vigor.—<i>D’argent, au sanglier de sable; au chef de -sable chargé d’une étoile d’argent.</i></p> - -<p>Pierre du Moulin.—<i>D’argent, à la croix de sable, chargée en son -croisillon d’une coquille d’or.</i></p> - -<p>Colas des Moustiers.—<i>D’argent, à la bande d’azur frettée d’or de huit -pièces.</i>—Devise: <i>Quod opto est immortale.</i></p> - -<p>Antoine Néel.—<i>D’azur, à trois mains senestres appommées d’argent, -posées deux et une; au chef d’or.</i></p> - -<p>De Nocey.—<i>D’argent, à trois fasces de sable, accompagnées de dix -merlettes de même, posées quatre, trois, deux et une.</i>—Devise: <i>Multa -nocent.</i></p> - -<p>Robert de Netret.—<i>D’azur, au lion d’or; au chef cousu de -gueules.</i>—Devise: <i>Deo ac regi.</i></p> - -<p>Guillaume sire de Notret.—<i>D’azur, au lion d’or; au chef cousu de -gueules.</i></p> - -<p>Estienne d’Orgeval.—<i>D’or, à deux troncs d’arbres, posés en fasces, -écotés et arrachés de sable.</i></p> - -<p>Thomas de la Paluelle.—<i>D’azur, à trois molettes d’éperons d’argent, -posées deux et une.</i>—Devise: <i>Mihi gloria calcar.</i></p> - -<p>Guillaume des Pas.—<i>De gueules, au lion d’or.</i></p> - -<p>Jean des Pas.—<i>De gueules, au lion d’or.</i></p> - -<p>Nicole Payenel.—<i>D’or, à deux fasces d’azur, accompagnées de neuf -merlettes de gueules, posées en orle, quatre, deux et trois.</i></p> - -<p>Jean Payenel, sire de Moyon.—<i>D’argent, à deux fasces d’azur, -accompagnées de neuf merlettes de gueules, posées en orle quatre, deux -et trois.</i></p> - -<p>Thomas de Percy.—<i>De sable, au chef denché d’or.</i>—Devise: <i>Espérance -en Dieu.</i></p> - -<p>Jean Pigace.—<i>D’argent, à trois comettes de gueules, posées deux et -une.</i></p> - -<p>André Pigace.—<i>D’argent, à trois comettes de gueules, posées deux et -une.</i></p> - -<p>Louis Pigace (le bastard).—<i>De gueules, à trois comettes d’argent, -posées deux et une.</i></p> - -<p>Thomas Pirou.—<i>De synople, à la bande d’argent.</i></p> - -<p>Jean de Pontfoul.—<i>D’azur, à la fasce d’argent; au chef d’or, chargé de -trois molettes d’éperons de gueules rangées en ligne.</i></p> - -<p>Guillaume Le Prestel.—<i>De gueules, à la croix ancrée d’or.</i></p> - -<p>Yves Priour Vague de Mer (de Boceret Bretagne).—<i>De gueules, à la fasce -d’argent, accompagnée de trois coquilles en chef posées en ligne, et -d’un trèfle en pointe, le tout d’argent.</i></p> - -<p>André du Pys.—<i>D’or, au lion d’azur, armé, lampassé et couronné de -gueules.</i></p> - -<p>Louis de Quintin.—<i>D’argent, au chef de gueules.</i></p> - -<p>Raoul de Regviers.—<i>D’argent, à six losanges de gueules, posés trois, -deux et un.</i>—Devise: <i>Candore et ardore.</i></p> - -<p>Robert Roussel.—<i>Paslé d’or et d’azur de six pièces; au chef de gueules -chargé de trois merlettes d’argent, posées en ligne.</i></p> - -<p>Nicolas de Rouvencestre.—<i>D’or, au chef de gueules, chargé de trois -aiglettes d’argent posées en ligne.</i></p> - -<p>Guillaume de Saint-Germain.—<i>De gueules, à trois besants d’argent, -posés deux <span class="pagenum"><a id="page_522">{522}</a></span>et un.</i>—Devise: <i>Deo, ecclesiæ et regi obediens et -fidelis.</i></p> - -<p>Samson de Saint-Germain.—<i>De gueules, à trois besants d’argent, posés -deux et un.</i></p> - -<p>Guillaume de Sainte-Marie d’Esquilly.—<i>D’argent, à deux fasces d’azur, -accompagnées de six merlettes de gueules, posées trois, deux et une.</i></p> - -<p>Jean de Sainte-Marie d’Esquilly.—<i>D’argent, à deux fasces d’azur, -accompagnées de six merlettes de gueules, posées trois, deux et une.</i></p> - -<p>Jean de Semilly.—<i>De gueules, à l’écusson d’argent posé en abyme, -accompagné de six merlettes du même, rangées en orle.</i></p> - -<p>Robert de Semilly.—<i>De gueules, à l’écusson d’argent posé en abyme, -accompagné de six merlettes du même, rangées en orle.</i></p> - -<p>Hébert Thézart.—<i>D’or, à la fasce de sable.</i></p> - -<p>De Thorigny (le bastard).—<i>D’argent, à la croix de gueules.</i>—Devise: -<i>Brevior at clarior.</i></p> - -<p>Jean de Tournebu. IIIᵉ du nom.—<i>D’argent, à la bande d’azur.</i></p> - -<p>Jean de Tournemine, sire de la Hunaudaye.—<i>Écartelé d’or et d’azur.</i></p> - -<p>Pierre de Tournemine.—<i>Écartelé d’or et d’azur, à la traverse d’argent -brochant sur le tout.</i>—Devise: <i>Aultre n’auray.</i></p> - -<p>Robert de Vair.—<i>D’or, à deux fasces de gueules.</i></p> - -<p>Jean Louvel, sire de Ver.—<i>De gueules, au léopard d’argent.</i></p> - -<p>Guillaume de Verdun.—<i>D’or, fretté de sable de six pièces.</i></p> - -<p>Girard Le Viconte.—<i>D’azur, à trois coquilles d’or, sans oreilles, -posées deux et une.</i>—Devise: <i>Æternæ rerum vires.</i></p> - -<p>Pierre de Viette.—<i>D’argent, à la bande d’azur, accompagnée de six -tourteaux de gueules, posés en orle.</i></p> - -<p class="r"> -M. DESCHAMPS DE VADEVILLE.<br /> -</p> - -<h3><a id="VIII"></a>VIII<br /><br /> -<small>AU QUINZIÈME SIÈCLE</small><br /><br /> -<small>NOTE SUR L’ATELIER MONÉTAIRE ÉTABLI AU MONT SAINT-MICHEL</small></h3> - -<p class="c">[Page 257]</p> - -<p>Parmi les monnaies qui sont mention̄ées le plus fréquem̄ent dans -les actes et les textes du commencement du <small>XV</small>ᵉ siècle, on peut citer les -<i>moutons d’or</i><a id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> qui devaient leur nom à l’agneau pascal qu’ils ont -pour type, et leur grande renom̄ée au titre excellent que saint Louis -avait donné aux agnels qu’il fit le premier fabriquer. C’est en effet le -<i>denier d’or à l’agnel</i> de Louis IX qui est sans cesse rappelé comme<span class="pagenum"><a id="page_523">{523}</a></span> -étalon dans les ordonnances de ses successeurs. En général le titre des -<i>moutons d’or</i> fut plus respecté par les souverains que celui des autres -monnaies, et l’on en changea la figure aussi peu que le permirent les -modifications involontaires du style de l’art. Le nom du prince réduit à -quelques lettres et relégué dans une place secondaire permettait, à -chaque nouveau règne, de produire des imitations très approchées du type -accoutumé.</p> - -<p>Voici la description du <i>petit mouton</i> tel qu’il avait cours sous -Charles VI; nous prenons comme exemple une pièce de la collection de M. -Rousseau, portant un point secret indiquant le lieu où elle a été -frappée.</p> - -<p>♱ AGN: DEI: QVI: TOLL: PECAT: MVDI: MIS: NOB: Agneau nimbé tenant une -bannière à croix tréflée; sous les pieds de l’agneau K. F. RX. Point -sous l’V de <i>mundi</i>, vingtième lettre.</p> - -<p>R ♱ XPC. VINCIT. XPC. REGNAT: XPC. INPERAT. Croix fleuronnée, anglée de -quatre fleurs de lys, dans un entourage composé de quatre cintres et de -quatre angles; or, poids: 2,54 grammes (Fabrication de Sainte-Menehould, -mai 1418.)</p> - -<p>On conçoit aisément combien un pareil type était fait pour tenter les -imitateurs étrangers; aussi vit-on dans plusieurs pays circuler des -contrefaçons du <i>petit mouton français</i>.</p> - -<p class="c">[Page 264]</p> - -<p>On était, dit M. Mantellier<a id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, à une époque difficile pour la monnaie; -en France, les ateliers, privés par la guerre des ressources qui les -alimentent, ne subsistaient qu’au moyen des refontes; et -indépendam̄ent de ses embarras particuliers, le duc de Bourbon tenait -aux affaires du roi par des liens trop intimes pour ne pas ressentir en -Dombes le contre-coup de cette détresse. Il est peu étonnant, -d’ailleurs, que ce prince, qui passa les premières années de sa vie à la -guerre contre les Anglais, les dernières dans les intrigues du dauphin, -et fut mêlé à tous les évènements d’alors, ait manqué de temps et -d’argent pour monnayer.</p> - -<p>Ces détails historiques rendent compte de la rareté excessive du <i>mouton -d’or</i> que nous publions ici et qui constitue une importante acquisition -pour la numismatique du xvᵉ siècle.</p> - -<p>Henri V étant mort le 31 août 1422 et Charles VI le 21 octobre suivant, -le jeune Henri VI fut proclamé roi de France le 12 novembre et le duc de -Bedford fit frapper monnaie au nom du prince anglais partout où -s’étendait son pouvoir. Cependant, en Normandie même, quelques places -fortes étaient restées fidèles au dauphin. De ce nombre était le -Mont-Saint-Michel, qui ne se rendit jamais aux troupes étrangères. -L’atelier monétaire, établi en ce lieu, continuait à frapper au nom de -Charles VII, ainsi qu’on le voit par différentes chartes<a id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Il est -probable que la pièce suivante, conservée dans la collection de M. -Rousseau, a été faite au Mont-Saint-Michel.</p> - -<p>♱ AGN. DEI. QVI. TOLL. PCAT. MVDI. MISE. NOBS. Agneau nimbé tenant une -bannière surmontée d’une croisette, sous les pieds de l’agneau: K. F. -RX; le tout dans un entourage de onze petits cintres. Point sous la -dix-huitième lettre.<span class="pagenum"><a id="page_524">{524}</a></span></p> - -<p>R. ♱ XPC. VINCIT, etc. Croix fleuron̄ée, anglée de quatre fleurs de -lys, dans un entourage composé de quatre cintres et de quatre angles, à -l’extérieur duquel sont placées six fleurs de lys, une croisette et un -groupe de trois points. Point sous la dix-huitième lettre. Or; poids: -2,56 grammes. (Fabrication de mai 1423.)</p> - -<p>Cette monnaie, dont le style est relativement récent, convient -parfaitement aux premières années du règne de Charles VII; mais, comme, -d’une part, il n’est plus question de la fabrication des <i>moutons d’or</i> -après l’ordonan̄ce du 26 octobre 1428, et que, de l’autre, Charles ne -rentra en possession des villes monétaires de la Normandie qu’en 1449, -la présence du point sous la dix-huitième lettre, qui est la marque -française de Saint-Lô, ne s’expliquerait pas.</p> - -<p>Il est assez naturel de penser que ce point secret, devenu sans emploi -par suite de la spoliation anglaise, fut attribué au lieu qui avait -remplacé Saint-Lô dans la liste des ateliers français.</p> - -<p>Nous voyons, en effet, les officiers royaux, qui avaient exercé leurs -fonctions au Mont-Saint-Michel, réclamer, en 1453, contre la nomination -de deux gardes de la monnaie de Saint-Lô, faite le 30 juin 1450<a id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. A -cette époque, cette dernière ville avait abandoné l’<i>annelet</i> sous la -seconde lettre, différent des Anglais, pour reprendre le point sous la -dix-huitième lettre, et le Mont-Saint-Michel cesse de figurer parmi les -villes monétaires. De cette coïncidence il paraît résulter que ces deux -ateliers n’ont battu de la monnaie française qu’à l’exclusion l’un de -l’autre.</p> - -<p>Si nos conjectures sont justes, ce <i>mouton d’or</i> aurait été frappé -l’année même où Louis d’Estouteville et ses cent dix-neuf gentils-homes, -aidés par les religieux de l’abbaye, repoussèrent, avec un courage resté -célèbre, les attaques désespérées des Anglais.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Adrien de</span> LONGPÉRIER.<br /> -</p> - -<h3><a id="IX"></a>IX<br /><br /> -<small>POÉSIE FRANÇAISE DU XVᵉ SIÈCLE</small><br /><br /> -<small>UNE PRIÈRE EN VERS A L’ARCHANGE</small></h3> - -<p class="c">[Page 306]</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Glorieux saint Michel archange,<br /></span> -<span class="i0">A vous rens graces et louanges<br /></span> -<span class="i0">De tout mon cuer, devotement,<br /></span> -<span class="i0">En vous suppliant humblement,<br /></span> -<span class="i0">Qu’envers Jhesu Crist, nostre pere,<br /></span> -<span class="i0">Et Marie, sa fille et mere,<br /></span> -<span class="i0">Fassiés que pardon me soit fait<br /></span> -<span class="i0">De ce que puis avoir mefait,<br /></span> -<span class="i0">Durant tout le cours de ma vie.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">A jointes mains merci vous prie:<br /></span> -<span class="i0">Car vous avés la cognoissance<br /></span> -<span class="i0">Des bonnes ames, et puissance<br /></span> -<span class="i0">Recevoir et mener en gloire.<br /></span> -<span class="i0">Si vueillez avoir en memoire<br /></span> -<span class="i0">Mon ame, quant l’eure viendra<br /></span> -<span class="i0">Que du cors partir li fauldra:<br /></span> -<span class="i0">Par vous soit conduite tout droit<br /></span> -<span class="i0">En Paradis; que Dieu l’ottroit<a id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>!<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_525">{525}</a></span></div></div> -</div> - -<h3><a id="X"></a>X<br /><br /> -<small>PREMIERS MONUMENTS DU THÉATRE FRANÇAIS (XVᵉ SIÈCLE)</small><br /><br /> -<small>LE MISTÈRE DU SIÈGE D’ORLÉANS QUI FUT REPRÉSENTÉ DU VIVANT DE JEANNE D’ARC (I)</small></h3> - -<p class="c">[Page 306]</p> - -<p class="c">DIEU.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Michel ange, entend à moy:<br /></span> -<span class="i0">Je veuil par toy faire messaige,<br /></span> -<span class="i0">Pour subvenir au desarroy<br /></span> -<span class="i0">De France, le noble heritaige.<br /></span> -<span class="i0">En Barois yras en voyaige,<br /></span> -<span class="i0">Et feras ce que je te dy.<br /></span> -<span class="i0">Au plus près d’un petit village<br /></span> -<span class="i0">Lequel est nommé Dompremy,<br /></span> -<span class="i0">Qui est situé en la terre<br /></span> -<span class="i0">Et seigneurie de Vaucouleur,<br /></span> -<span class="i0">Là trouveras, sans plus enquerre,<br /></span> -<span class="i0">Une pucelle par honneur.<br /></span> -<span class="i0">En elle est toute doulceur,<br /></span> -<span class="i0">Bonne, juste et innocente,<br /></span> -<span class="i0">Qui m’ayme du parfont du cueur,<br /></span> -<span class="i0">Honneste, sage et bien prudente.<br /></span> -<span class="i0">Tu luy diras que je luy mande<br /></span> -<span class="i0">Qu’en elle sera ma vertu,<br /></span> -<span class="i0">Et que par elle on entende<br /></span> -<span class="i0">L’orgueil des François abatu;<br /></span> -<span class="i0">Et que je me suis consentu<br /></span> -<span class="i0">Recouvrer le royaulme de France,<br /></span> -<span class="i0">Et par elle sera debatu<br /></span> -<span class="i0">Contre les Anglois par oultrance.<br /></span> -<span class="i0">Premièrement, tu luy diras<br /></span> -<span class="i0">Que par elle vueil qu’i soit fait,<br /></span> -<span class="i0">Et de par moy luy commanderas<br /></span> -<span class="i0">Qu’i soit acomply et parfait.<br /></span> -<span class="i0">Sy est qu’elle voise de fait<br /></span> -<span class="i0">Pour lever le siege d’Orleans,<a id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a><br /></span> -<span class="i0">Chasser les Anglois à destroit,<br /></span> -<span class="i0">S’y ne s’en vont incontinant.<br /></span> -<span class="i0">Puis après, elle le menra<br /></span> -<span class="i0">Le roy Charles sacrer à Rains.<br /></span> -<span class="i0">De par moy elle acomplira<br /></span> -<span class="i0">Et en parviendra à ces fins;<br /></span> -<span class="i0">Que de ce ne se doubte point:<br /></span> -<span class="i0">Ma vertu sera avec elle,<br /></span> -<span class="i0">Pour acomplir de point en point<br /></span> -<span class="i0">Par icelle jeune pucelle.<br /></span> -<span class="i0">Dy luy aussi pareillement<br /></span> -<span class="i0">Qu’elle se veste en habit d’omme;<br /></span> -<span class="i0">Je luy donray le hardiment,<br /></span> -<span class="i0">Pour mieulx que le cas se consomme.<br /></span> -<span class="i0">Puis elle s’en yra en somme<br /></span> -<span class="i0">Devers Robert de Baudricourt,<br /></span> -<span class="i0">Pour l’amener en ceste forme<br /></span> -<span class="i0">Devers le Roy et en sa court.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL ANGE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mon chier seigneur, en grant coraige<br /></span> -<span class="i0">Acompliray vostre ordonnance<br /></span> -<span class="i0">Vers la pucelle bonne et saige;<br /></span> -<span class="i0">Le cas luy diray en presence,<br /></span> -<span class="i0">Je y vois, sans nulle difference,<br /></span> -<span class="i0">Faire vostre commandement.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">DIEU.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Que elle aye bonne fiance,<br /></span> -<span class="i0">Sans soy esbayr nullement.<br /></span> -<span class="i3">Pose d’orgues.—Et vient devers la Pucelle<br /></span> -<span class="i3">gardant les brebiz de -son pere et<br /></span> -<span class="i3">queusant<a id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" -class="fnanchor">[49]</a> en linge.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_526">{526}</a></span></p> - -<p class="c">MICHEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Jeune pucelle bien eureuse,<br /></span> -<span class="i0">Le Dieu du ciel vers vous m’envoye,<br /></span> -<span class="i0">Et ne soyez de rien peureuse:<br /></span> -<span class="i0">Prenez en vous parfaicte joye<br /></span> -<span class="i0">Dieu vous mande, c’est chose vraye,<br /></span> -<span class="i0">Que y vieult estre avecque vous,<br /></span> -<span class="i0">Où vous soyez en quelque voye;<br /></span> -<span class="i0">Si n’ayez point doncques de poux<a id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>,<br /></span> -<span class="i0">Sa voulenté et son plaisir<br /></span> -<span class="i0">Est que vous aillez à Orleans,<br /></span> -<span class="i0">Pour en faire Anglois saillir<br /></span> -<span class="i0">Et lever le siège devant.<br /></span> -<span class="i0">Se de vous sont contredisant,<br /></span> -<span class="i0">En armes vous les convaincrez,<br /></span> -<span class="i0">Ne contre vous ne seront puissans;<br /></span> -<span class="i0">Mès de tout point les subjugrez.<br /></span> -<span class="i0">Puis après, y vous conviendra<br /></span> -<span class="i0">A Rains mener sacrer le Roy,<br /></span> -<span class="i0">Que ainsi Dieu vous conduira,<br /></span> -<span class="i0">Et Charles oster hors d’esmoy.<br /></span> -<span class="i0">Combien qu’il ait beaucoup desroy<a id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a><br /></span> -<span class="i0">Et pour le present fort à faire,<br /></span> -<span class="i0">Dieu le fera paisible en soy,<br /></span> -<span class="i0">Que il a ouy sa prière.<br /></span> -<span class="i0">Et au seigneur de Baudricourt,<br /></span> -<span class="i0">Vous luy direz que y vous maine<br /></span> -<span class="i0">Incontinent, le chemin court,<br /></span> -<span class="i0">Que il est vostre cappitaine,<br /></span> -<span class="i0">Ainsi que c’est chose certaine.<br /></span> -<span class="i0">Devers le Roy vous menera<br /></span> -<span class="i0">En abit d’omme, toute seine,<br /></span> -<span class="i0">Que Dieu toujours vous conduira.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">LA PUCELLE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mon bon seigneur, que dictes vous?<br /></span> -<span class="i0">Vous me faictes trop esbaye:<br /></span> -<span class="i0">Cecy ne vient point à propoux,<br /></span> -<span class="i0">En ce je ne sçay que je die.<br /></span> -<span class="i0">Moy, povre pucelle ravye<br /></span> -<span class="i0">Des nouvelles que vous me dictes,<br /></span> -<span class="i0">Sachez, je ne les entend mie,<br /></span> -<span class="i0">Que y me sont trop auctentiques.<br /></span> -<span class="i0">Je ne vous pourroye respondre<br /></span> -<span class="i0">Ainsi, moi, povre bergerete,<br /></span> -<span class="i0">Vous qui cy me venez semondre.<br /></span> -<span class="i0">Comme une simple pucelette,<br /></span> -<span class="i0">Gardant es champs dessus l’erbete<br /></span> -<span class="i0">Les povres bestes de mon pere,<br /></span> -<span class="i0">Une jeune simple fillete,<br /></span> -<span class="i0">Vous dis sont à mon bien contraire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL ANGE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Jehanne, ne vous en esmayez;<br /></span> -<span class="i0">Que Dieu l’a ainsi ordonné,<br /></span> -<span class="i0">Et veut que l’onneur vous ayez<br /></span> -<span class="i0">Du royaulme, present fortuné,<br /></span> -<span class="i0">Qui a esté habandonné<br /></span> -<span class="i0">Par pechié commis des François;<br /></span> -<span class="i0">Par vous sera roy couronné<br /></span> -<span class="i0">Et remis en ses nobles drois.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PUCELLE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">En armes je ne me congnois,<br /></span> -<span class="i0">Ne m’appartient la congnoissance,<br /></span> -<span class="i0">Ainsi que vous le povez vois;<br /></span> -<span class="i0">Et en moy n’est pas la puissance,<br /></span> -<span class="i0">Ne ne treuve nulle apparence<br /></span> -<span class="i0">D’aller devers le cappitaine<br /></span> -<span class="i0">Lui raconter vostre ordonnance:<br /></span> -<span class="i0">C’est que devers le Roy me maine.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Amye, y le fault ainsi<br /></span> -<span class="i0">Le faire, que Dieu le commande.<br /></span> -<span class="i0">N’ayez de riens peur ne soucy,<br /></span> -<span class="i0">Quand de par moy y le vous mande.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PUCELLE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">La chose, sachez, est si grande<br /></span> -<span class="i0">Qu’i n’est nul qui le peust pencer,<br /></span> -<span class="i0">Ne en moy n’est sens qui se tende<br /></span> -<span class="i0">A savoir cecy propencer.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Fille, acomplissez la chose<br /></span> -<span class="i0">Et Dieu sera avecques vous,<br /></span> -<span class="i0">Qui vous gardera, comme une rose,<span class="pagenum"><a id="page_527">{527}</a></span><br /></span> -<span class="i0">De polucion contre tous.<br /></span> -<span class="i0">Ayez en luy ferme propoux<br /></span> -<span class="i0">Et le faictes de bon coraige.<br /></span> -<span class="i0">Y vous aidera, et n’ayez poux<br /></span> -<span class="i0">De tout dangier et tout dommaige.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PUCELLE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A Dieu je vouldroye obeyr<br /></span> -<span class="i0">Comme je doy et est raison,<br /></span> -<span class="i0">Et très humblement le servir,<br /></span> -<span class="i0">A mon povoir sans mesprison;<br /></span> -<span class="i0">Et tousjours, en toute saison,<br /></span> -<span class="i0">Vueil estre sa povre servante,<br /></span> -<span class="i0">Actendant sa vraye maison<br /></span> -<span class="i0">Lassus ou ciel, où est m’entente.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A Dieu, Jehanne, vraye pucelle,<br /></span> -<span class="i0">Qui est d’icelui bien aymée;<br /></span> -<span class="i0">Ayez tousjours ferme pensée.<br /></span> -<span class="i0">De Dieu estre sa pastorelle.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PUCELLE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">En nom Dieu, je vueil estre celle<br /></span> -<span class="i0">De le servir, s’i luy agrée.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A Dieu, Jehanne, vraye pucelle,<br /></span> -<span class="i0">Qui est d’icelui bien aymée.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">PUCELLE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mon bon seigneur, vostre nouvelle<br /></span> -<span class="i0">De par moy sera réclamée<br /></span> -<span class="i0">Au seigneur de ceste contrée,<br /></span> -<span class="i0">Par la voye que dictes telle.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A Dieu, Jehanne vraye pucelle,<br /></span> -<span class="i0">Qui est d’icelui bien aymée;<br /></span> -<span class="i0">Ayez toujours ferme pensée<br /></span> -<span class="i0">De Dieu estre sa pastorelle.<br /></span> -<br /> -<span class="i6">Puis s’en part, et y a pose.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">MICHEL.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pere, j’ay du tout acomply<br /></span> -<span class="i0">Le vostre messaige humblement,<br /></span> -<span class="i0">Sans riens avoir mis en oubly,<br /></span> -<span class="i0">A la pucelle, vrayement;<br /></span> -<span class="i0">Laquelle, debonnairement<br /></span> -<span class="i0">De tout son cueur, vous veult servir,<br /></span> -<span class="i0">Et tout vostre commandement<br /></span> -<span class="i0">Le vouldra faire et acomplir.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">DIEU.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le royaulme je remetray sus,<br /></span> -<span class="i0">Et les anemis confonduz,<br /></span> -<span class="i0">Par la pucelle ruez jus<br /></span> -<span class="i0">Et par elle tout convaincuz;<br /></span> -<span class="i0">Que, dès si qu’elle les aura veuz,<br /></span> -<span class="i0">En elle sera telle vaillance<br /></span> -<span class="i0">Que il en seront esperduz.<br /></span> -<span class="i0">Ou royaulme n’auront plus puissance.<br /></span><br /> - -<span class="i10"> -Pose. Puis dit:<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c">LA PUCELLE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O mon Dieu et mon créateur,<br /></span> -<span class="i0">Plaise vous moy toujours conduire.<br /></span> -<span class="i0">Vous estes mon père et seigneur<br /></span> -<span class="i0">Auquel je ne veuil contredire.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_528">{528}</a></span></div></div> -</div> - -<h3><a id="XI"></a>XI<br /><br /> -<small>POÉSIE FRANÇAISE DU XVIᵉ SIÈCLE</small><br /><br /> -<small>CANTIQUE DE PÈLERINAGE</small></h3> - -<h5>1.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je chanteray du Seigneur<br /></span> -<span class="i3">La grandeur<br /></span> -<span class="i0">En presence de ses Anges.<br /></span> -<span class="i0">Son sainct Nom je beniray<br /></span> -<span class="i3">Et diray<br /></span> -<span class="i0">Tousjours ses sainctes louanges.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>2.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Soit que le flambeau du jour<br /></span> -<span class="i3">De son tour<br /></span> -<span class="i0">Ait avancé la carrière,<br /></span> -<span class="i0">Soit qu’il s’en aille levant<br /></span> -<span class="i3">Ou couchant<br /></span> -<span class="i0">Il me verra en prière.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>3.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Les petits chantres aislés<br /></span> -<span class="i3">Esveillés<br /></span> -<span class="i0">Seront de la compagnie;<br /></span> -<span class="i0">Parmi les champs et les bois<br /></span> -<span class="i3">De leurs voix<br /></span> -<span class="i0">Accompliront l’armonie.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>4.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">L’air noircy de tourbillons<br /></span> -<span class="i3">A nos sons<br /></span> -<span class="i0">Appaisera son orage;<br /></span> -<span class="i0">Le ciel qui nous entendra<br /></span> -<span class="i3">Monstrera<br /></span> -<span class="i0">Les rays de son beau visage.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>5.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Leve donc mon cueur à toy,<br /></span> -<span class="i3">O grand Roy,<br /></span> -<span class="i0">Embrase moy de ta flamme,<br /></span> -<span class="i0">Afin que nul entretien<br /></span> -<span class="i3">Que le tien<br /></span> -<span class="i0">Ne puisse attirer mon ame.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>6.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ta majesté, ô grand Dieu,<br /></span> -<span class="i3">D’aucun lieu<br /></span> -<span class="i0">Ne sçauroit estre bornée,<br /></span> -<span class="i0">Et devant toy cent mille ans<br /></span> -<span class="i3">S’escoulant<br /></span> -<span class="i0">Ne sont pas une journée.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>7.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tu es au plus haut des cieux<br /></span> -<span class="i3">Glorieux,<br /></span> -<span class="i0">Tu es au plus bas du monde;<br /></span> -<span class="i0">Tu balances sur trois doigts<br /></span> -<span class="i3">Tout le poids<br /></span> -<span class="i0">De cette machine ronde.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>8.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ton esprit penetre tout<br /></span> -<span class="i3">Jusque au bout,<br /></span> -<span class="i0">Rien n’est hors de ta presence;<br /></span> -<span class="i0">Tu es cet œil qui tout voit<br /></span> -<span class="i3">Et connoit<br /></span> -<span class="i0">Le fond de la conscience.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>9.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le Ciel, qui d’astres reluit<br /></span> -<span class="i3">Toute nuict,<br /></span> -<span class="i0">Emprunte de toy sa grace,<br /></span> -<span class="i0">Et tout l’esclat non-pareil<br /></span> -<span class="i3">Du soleil<br /></span> -<span class="i0">N’est qu’un rayon de ta face.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_529">{529}</a></span></div></div> -</div> - -<h5>10.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sans efforts ce que tu veux<br /></span> -<span class="i3">Tu le peux,<br /></span> -<span class="i0">Et ton vouloir est ta peine;<br /></span> -<span class="i0">Tu peux effacer ce tout<br /></span> -<span class="i3">Tout d’un coup<br /></span> -<span class="i0">Au seul vent de ton haleine.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>11.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tu fais cheminer les Roys<br /></span> -<span class="i3">Sous tes loix<br /></span> -<span class="i0">Et les princes de la terre<br /></span> -<span class="i0">Desquels tu romps d’un clein-d’œil<br /></span> -<span class="i3">Tout l’orgueil<br /></span> -<span class="i0">Qui est fresle comme verre.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>12.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tu nous donnes les moissons<br /></span> -<span class="i3">Aux saisons<br /></span> -<span class="i0">Que toy seul fais et disposes;<br /></span> -<span class="i0">Tu fais largesse et soutiens<br /></span> -<span class="i3">De tes biens<br /></span> -<span class="i0">La vie de toutes choses.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>13.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est toi qui d’un riche esmail<br /></span> -<span class="i3">Sans travail<br /></span> -<span class="i0">Dore nos belles preries;<br /></span> -<span class="i0">C’est toi qui donne à ces champs,<br /></span> -<span class="i3">Tous les ans<br /></span> -<span class="i0">Leurs gayes tapisseries.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>14.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dieu! qui ne voit les bienfaicts<br /></span> -<span class="i3">Que tu fais<br /></span> -<span class="i0">A toute humaine nature.<br /></span> -<span class="i0">Bien qu’il semble homme au dehors<br /></span> -<span class="i3">En son corps,<br /></span> -<span class="i0">Il n’en a que la figure.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>15.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Si tu monstres ton courroux<br /></span> -<span class="i3">Contre nous,<br /></span> -<span class="i0">Tout se renverse et chancelle;<br /></span> -<span class="i0">La terre tremble d’effroy,<br /></span> -<span class="i3">Hors de soy<br /></span> -<span class="i0">Devant ta face immortelle.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>16.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Quand tu lances par les airs<br /></span> -<span class="i3">Mille esclairs<br /></span> -<span class="i0">Et les esclats de ta fouldre,<br /></span> -<span class="i0">Si tu ne les reserrois,<br /></span> -<span class="i3">Tu mettrois<br /></span> -<span class="i0">Tout cet univers en poudre.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>17.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tu fais de flots escumer<br /></span> -<span class="i3">Cette mer,<br /></span> -<span class="i0">Tu la brouilles de nuages.<br /></span> -<span class="i0">Et puis tu retiens les vens<br /></span> -<span class="i3">Insolens<br /></span> -<span class="i0">Pour accoiser ces orages.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>18.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Toy qui commandes à ces flux<br /></span> -<span class="i3">Et reflux,<br /></span> -<span class="i0">Fais qu’aucun mal ne me greve,<br /></span> -<span class="i0">Et deffend ton pelerin<br /></span> -<span class="i3">Au chemin<br /></span> -<span class="i0">Quand il passera la greve.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>19.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Anges qui donnez les mains<br /></span> -<span class="i3">Aux humains,<br /></span> -<span class="i0">Au cours de nostre voyage,<br /></span> -<span class="i0">Soyez tousjours mon support<br /></span> -<span class="i3">Jusque au port<br /></span> -<span class="i0">De ce mien pelerinage.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>20.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et toy, reçoy ces accens<br /></span> -<span class="i3">Dont le sens<br /></span> -<span class="i0">Est tiré de tes ouvrages.<br /></span> -<span class="i0">Que tous courbez avec moy<br /></span> -<span class="i3">Devant toy<br /></span> -<span class="i0">Te font honneur et hommage.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Amen.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_530">{530}</a></span></div></div> -</div> - -<h3><a id="XII"></a>XII<br /><br /> -<small>AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</small><br /><br /> -<small>UN CHANT POPULAIRE EN L’HONNEUR DE SAINT-MICHEL</small></h3> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_215.jpg"> -<img src="images/ill_215.jpg" width="298" height="189" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p><i>Lent.</i></p> -</div></div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Saint Michel, Archange des mers;<br /></span> -<span class="i0">Votre puissance est sans égale,<br /></span> -<span class="i0">Ayant renversé Lucifer,<br /></span> -<span class="i0">Malgré sa fureur infernale;<br /></span> -<span class="i0">Nous nous prosternons devant vous:<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>2.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vous êtes l’ornement des Cieux.<br /></span> -<span class="i0">Et la gloire vous est acquise,<br /></span> -<span class="i0">Prince des Esprits glorieux<br /></span> -<span class="i0">Et le protecteur de l’Église:<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous recours à vous,<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>3.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vous défendez les gens de bien,<br /></span> -<span class="i0">Et le pauvre, dans l’indigence,<br /></span> -<span class="i0">Ne manquera jamais de rien,<br /></span> -<span class="i0">Lorsque vous serez sa défense:<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous recours à vous,<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>4.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Vous consolez les Pèlerins,<br /></span> -<span class="i0">Qui, pour vous rendre leurs hommages,<br /></span> -<span class="i0">Vous invoquent par les chemins,<br /></span> -<span class="i0">Afin d’obtenir vos suffrages:<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous recours à vous,<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>5.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est vous, l’Archange glorieux,<br /></span> -<span class="i0">Qui portez l’arme de victoire;<br /></span> -<span class="i0">Nous venons vous offrir nos vœux,<br /></span> -<span class="i0">Et chanter en votre mémoire:<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous recours à vous,<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_531">{531}</a></span></div></div> -</div> - -<h5>6.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Nous n’aurons que vous au moment<br /></span> -<span class="i0">Que viendra le Juge sévère<br /></span> -<span class="i0">Pour tenir son grand jugement,<br /></span> -<span class="i0">Qui puisse adoucir sa colère:<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous recours à vous,<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>7.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Lorsqu’à l’article de la mort,<br /></span> -<span class="i0">Le Diable nous voudra surprendre,<br /></span> -<span class="i0">Daignez dans ce dernier effort<br /></span> -<span class="i0">Venir du Ciel pour nous défendre:<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous recours à vous,<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>8.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Nous vous prions à jointes mains,<br /></span> -<span class="i0">Prosternés en votre présence,<br /></span> -<span class="i0">De nous aider en nos besoins;<br /></span> -<span class="i0">Soyez, grand Saint, notre défense;<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous recours à vous,<br /></span> -<span class="i0">Saint Archange, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h5>9.</h5> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O Saint Michel, qui, dans le ciel,<br /></span> -<span class="i0">Chantez du Très Haut les louanges;<br /></span> -<span class="i0">Saint Raphaël, saint Gabriel,<br /></span> -<span class="i0">Anges, Chérubins et Archanges:<br /></span> -<span class="i0">Priez le Rédempteur pour nous;<br /></span> -<span class="i0">Anges du Ciel, priez pour nous.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h3><a id="XIII"></a>XIII<br /><br /> -<small>AU XVIIIᵉ SIÈCLE</small><br /><br /> -<small>UNE LETTRE A MABILLON<a id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a></small></h3> - -<p><span class="smcap">Au Révérend Père Dom Jan Mabillon, religieux de l’abbaye de Saint -Germain des Prez, a Paris.</span></p> - -<p class="c">[Page 346]</p> -<p> </p> -<p class="r"> -Du Mont Saint Michel ce 8 avril 1706 P. C.<br /> -</p> - -<p class="indd"> -Mon révérend pere,<br /> -</p> - -<p>Je ne scais si j’ay fait response à la lettre que votre révérence m’a -fait l’honneur de m’escrire au sujet de notre monastère dont elle veut -faire tirer des planches. Dans le doutte où je suis, j’aymes mieux luy -escrire deux foys que de manquer à une, je dois luy avoir escrit que -j’avois cherché le dessein de notre monastère fait par nos pères, mais -inutilement. Monsieur notre intendant me la demande avecq instance: je -fus dans la mesme peine à son égard que je suis au votre. Si j’avois icy -quelqu’un capable d’en faire un dessein exact, je le ferois faire mais -je n’ay personne; il mériteroit plus qu’aucun autre, sans contredit, une -place dans vos annales,<span class="pagenum"><a id="page_532">{532}</a></span> mais j’aimerois autant ou peut-être mieux ne -l’y point mettre du tout s’il n’y est bien fait et si tout n’y est bien -marqué.</p> - -<p>La fontaine de Saint Aubert est au bas d’un grand escalier qui descend -du pied de notre batiment, sur la grève, elle est sur la grève mesme -tout joignant le rocher, elle étoit autrefoys renfermée dans une tour -que la mer a renversé, et a penetré dans la ditte fontaine qui est -ordinairement salée quand la mer y pénètre, c’est un grand puis elevé de -quinze à vingt pieds de la grève. Le bout de notre dortoir donne à -l’orient et règne au nord et au midi. Le batiment a près de deux cents -pieds de long. Dans le premier étage sont de grandes sales voutées sans -avoir que de très petites ouvertures et en petit nombre à cause qu’il -est en manière de forteresses; du bout de l’orient sont le réfectoir au -deuxième étage, la cuisine, la sale des chevaliers, au bout de laquelle -est cet escalier qui descend à la fontaine de Saint Aubert; au troisième -étage c’est un dortoir avecq le cloistre, qui est au dessus de la sale -des chevaliers, et qui n’a aucun étage au dessus; au quatrième étage un -deuxieme dortoir au dessus du premier, et un cinquieme étage au dessus -où est la classe d’un bout, et de l’autre un grenier.</p> - -<p>Du côté du midy on a joint à ce batiment un autre petit corps de logis -qui ne comance qu’au deuxieme étage, c’est à dire au plain pié du -réfectoir. Il y a quatre étages; le premier sert de lavoir, le deuxieme -c’est la chambre des hostes; les deux autres étages n’occupent qu’une -petite partie du bout du dortoir joignant le cloitre, parceque s’il -s’étendoit tout le long du dortoir il en déroberoit tout le jour et les -cellules en seroient inutiles, il en occupe trois qui ne servent de -rien. Le troisième étage est une chambre commune, et le quatrieme la -bibliotheque; il n’y a qu’un espace de six à sept pieds entre le ron -point de l’eglise et ce petit corps de logis, qui sert d’entrée au -monastère.</p> - -<p>Je ne connois point de petite montaigne à l’oposite de <i>Tombelaine</i>. -Tombelaine est un rocher, au nord du notre; à un gros quart de lieüe, on -y conte une demi lieüe. C’est un diminutif de tombe, la notre s’apelle -le mont de tombe [in monte tombe]. L’autre s’apelle Tombelaino, quasi -tombula. Il y a eu des batiments qui ont tous esté razez par ordre de la -cour, c’est un prieuré dont le revenu s’estand pour la pluspart dans la -paroisse de Bassillé distante de deux lieues dudit Tombelaino, où il y a -un fief qui en dépend. Au nord est de Tombelaino, il y a une pointe de -terre qui avance en la mer et qui est fort elevé qui s’apelle le pignon -butor, mais il n’y a jamais eu ni église ni chapelle. Au nord ouest est -la pointe de cancale ces deux pointes font comme un croissant ou une -très grande anse; nous sommes dans le milieu de cet anse, car le flux -nous entour d’une demi lieu au sud.</p> - -<div class="sidenote"> -<span style="margin-left: 3.5em;">cancal</span><br /> -le mont <span style="margin-left: 3em;">la grande mer</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">St Michel</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">le pignon butor</span><br /> -</div> - -<p>A l’oüest de Tombelaine, il y a une montaigne apellée Montdol, éloigné -d’un gros quart de lieu de Dol et d’une demie lieue au plus du rivage de -la mer. Je ne scays pas si vous ne voulez point parler de cette -montaigne. Il y a un petit prieuré dépendant d’icy dont l’église est sur -la montaigne avecq un bourg.</p> - -<p>Il seroit trop juste que notre monastère contribuast à la gravure de ces -planches, et si j’en avois eu la nouvelle dans le temps que notre -premier procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de donner quelque -chose à votre réverence, mais il me seroit plus facile de tirer de -l’eaue de notre rocher que de l’argent de nos officiers<span class="pagenum"><a id="page_533">{533}</a></span> et en verité -quand ils le voudroient ils ne le pouroient pas à présent. La misère est -si grande que cela passe l’imagination. Il y a trois ans que je dois -quelque chose a un marchand libraire de Rennes que je n’ay encore pu -faire payer. Je suis bien faché de ne pouvoir satisfaire a sa tres juste -demande, car on ne peut estre avecq plus de distinction d’estime et de -considération que je suis,</p> - -<p class="c"> -Mon révérend père,<br /> -Votre très humble et tres obeissant serviteur et confrere.<br /> -<br /><span style="margin-left: 10%;"> -Frère Julien <span class="smcap">Doyte</span>.<br /> -M. B.</span><br /> -</p> - -<h3><a id="XIV"></a>XIV<br /><br /> -<small>PENDANT LA RÉVOLUTION<a id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a></small></h3> - -<p class="c">[Page 351]</p> - -<p>Nous maires et officiers municipaux de la ville du Mont Sᵗ Michel étant -occupés à nos affaires communes de laditte ville avons été interrompu -par un bruit extraordinaire, qui a fait sortir plusieurs habitants de -leurs maisons, et après estre sorty de notre bureau dans la grande rüe, -nous avons vu les nommés Thomas Desplancher et Jean Desplancher son -frère habitans de cette ville qui se frapoient à coups de poind et de -pieds, et se tiroient par les cheveux, et se tretoient indignement par -des jurement, et comme lesdits Desplancher sont dans lusages de faire du -tapages dans la ville et de troubler journellement le repôs public; -pourquoi nous avons ordonné comme de police que lesdits Desplancher -garderoient provisoirement prison l’espace de vingt-quatre heures dans -les prisons de cette ville, pourquoy nous avons enjoint au sieur Turgot -officier de garde de ce jour de commander des soldats en nombre -suffisent pour constituer prisonniers lesdits Desplancher; sauf à -ordonner plus grande peines s’il y echeit contre les dits Desplancher -donné à notre bureau le vingt sept may sur les dix heures et demie du -soir mil sept cent quatre-vingt-dix.</p> - -<div class="blockquot"><p><span class="smcap">L’evatu</span>, <i>maire</i>; J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>officier municipal</i>; <span class="smcap">Blin</span>, <i>officier -municipal</i>; <span class="smcap">Auquetil</span>, <i>procureur</i>; L. <span class="smcap">Leroy</span>, <i>ptre grefier</i>. </p></div> - -<p>Ledit jour a comparu ledit sieur Turgot officier de garde sur les huit -heures du soir le quel nous a déclaré avoir constitué prisonniers -lesdits Desplancher au terme de la sentence cy dessus ce qu’il a signé</p> - -<p class="r"> -Charles <span class="smcap">Turgot</span>.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_534">{534}</a></span></p> - -<p>Du jeudi vingt décembre mil sept cent quatre vingt douze nous officiers -municipaux soussigné ayant apris que la nouvelle municipalité est -constituée, Déclarons nos fonctions municipalle finie et arrestée ce dit -jour et an que dessus.</p> - -<p class="r"> -F. <span class="smcap">Mouillaud</span>, <i>Cy dev. officier</i>; L. <span class="smcap">Leroy</span>, <i>Cy dev. maire</i>; Charles<br /> -<span class="smcap">Turgot</span>, <i>Cy dev. officier</i>; <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>Cy dev. greffier</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>L’an mil sept cent quatre vingt treize le deuxième octobre, l’an 2ᵉ de -la République française une et indivisible</p> - -<p>Au Mont Sᵗ Michel</p> - -<p>S’est présenté en la maison commune le citoyen Oury envoyé de -l’assemblée primaire du canton d’Avranches district du dit lieu, section -de Saint-Saturnin, lequel nous a apparu 1º du raport et du decret du 23 -août dʳ sur la réquisition civique des jeunes citoyens pour la deffense -de la patrie, 2º d’une proclamation du citoyen Le Carpentier -représentant du peuple envoyé par la Convention nationale dans le -département de la Manche; 3º d’une commission à lui adressée par le d. -citoyen Le Carpentier au nom du salut public et conformement à l’article -4 du decret de la Convention nationale en date du 16 août dʳ; 4º enfin -d’une lettre des citoyens administratieurs de ce district, du 25 de ce -mois avec invitation de publier et de donner lecture des pièces ci -dessus aux jeunes citoyens âgés de 18 à 25 ans afin qu’ils connoissent -leur requisition; de faire aussi un état nominatif de tous ces mèmes -jeunes gens et d’en tenir registre, de donner le denombrement exact de -la quantité et de la qualité de tous les chevaux autres que ceux servant -à l’agriculture et enfin celui de tous les fusils et surtout de ceux de -calibre, de tout quoi le d. citoyen Oury nous a demandé acte et a signé -après lecture, <span class="smcap">Oury</span>.</p> - -<p>L’an mil sept cent quatre vingt traize l’an deux de la République -française une et indivisible le traize 8ᵇʳᵉ mil sept cent -quatre-vingt-traize il a été aresté par le Conseille generale de la -commune apprès avoir antandu le procureur qua dater de ce jour ille est -etabli un burau dans le ci-devant presbitaire dans laquelle il serfait -un tron à trois clés pour ramasser toutes les laitres qui viendront soit -à l’adresse des prestre deténu dans le chateau de cette vil ou a l’adrès -du maire ou officiers municipaux ou procureur de la commune pourvu qui -soit sust l’adrèse ou dedans pour remaitre à quaques uns de ces prestres -detenus, dont le tron ne sera ouvairt que deux fois par semaine savoir -le mardi et le vandredi de chaque semaine; il en sera fait un à la porte -du chateau paraille dans laquelle tous les praîtres mettront leurs -laitres san qu’il an soit pris une par aucun manbre de la commune qua -l’ouvairtur du tronc, il est aresté quauquun paquet ni assignat ne -seront remis à aucuns de ses refractaire quan présence de la commune; -s’il vien du pain, il séra distribué egallement; ille est defandu au -consierge de laisser autres qui que se soit plus loing que la porte sou -paine daitre punis suivant larresté autre le conseille généralle de la -commune, aresté an maison commune le dit jour, mois et an ci-dessus; il -est défandu au consierge de quitter sa porte sous peine de pairdre sa -pansion à moins qu’il ne se fasse ranplacer par une pairsones capable de -le ranplacer et que la municipalité yst consante deux mot rayé nul.</p> - -<p class="r"> -J. <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>officier</i>; J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>; Tomas <span class="smcap">Fouché</span>; Etienne<br /> -<span class="smcap">Vidal</span>, <i>procureur</i>; Julien <span class="smcap">Menard</span>; J. <span class="smcap">Basire</span>; Jean <span class="smcap">Gainard</span>.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_535">{535}</a></span></p> - -<hr /> - -<p>Du jeudi trente août mil sept cent quatre-vingt-douze, l’an 4ᵐᵉ de la -liberté en la maison commune du Mont St Michel s’est présenté devant -nous maire et officiers municipaux de la dite ville du Mont St Michel le -sʳ Henri Jean Dufour prestre ci-devant religieux bénédictin, lequel a -déclaré vouloir sur le champ prester le serment prescrit suivant les -loix. Nous susdits officiers municipaux, en reconnaissance de la -conduite patriotique du sʳ Dufour an nous bien connue depuis la -Révolution, et vû que le sʳ Dufour s’est présenté differentes fois et a -offert son serment à la municipalité pourquoi nous n’avons pas crü -devoir differ d’avantage à l’admettre à prester son serment ce qu’il a -fait dans les termes suivans: je jure d’être fidelle à la Nation à la -Loi et au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution du -Royaume décretée par l’Assemblée nationale constituante aux années 1789, -1790, 1791. Ce qu’il a singné avec nous ce présent proces verbal fait et -arrété ce dit jour et an que dessus.</p> - -<p class="r"> -Henry-Jean <span class="smcap">Dufour</span>, <i>cy devant religieux benedictin</i>; L. <span class="smcap">Leroy</span>, <i>maire</i>;<br /> -F. <span class="smcap">Morillaud</span>, <i>officier</i>; Jean <span class="smcap">Duval</span>; F. <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>greffier</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Du jeudi quatre octobre mil sept cent quatre vingt douze l’an 4ᵐᵉ de la -Liberté et le 1ᵉʳ de Legalité, nous officiers muncipaux du Mont St -Michel, extraordinairement assemblé, au domicile du sʳ Henry-Jean Dufour -prestre ci devant religieux bénédictin en vertu d’une réquisition de sa -part, tendant à prester le serment réquis, pourquoi nous susdits -officiers municipaux vû l’infirmité du sʳ Dufour et né pouvant se rendre -à la maison commune nous nous sommes expres transporté au lieu de son -domicilie pour récévoir son serment léquel la sur le champ proféré dans -les termes suivants, je jure de maintenir la liberté et legalité ou de -mourir en la deffendant. Ce qu’il a singné avec nous le dit jour et an -que dessus.</p> - -<p class="r"> -Henry Jean <span class="smcap">Dufour</span>; L. <span class="smcap">Leroy</span>, <i>maire</i>; F. <span class="smcap">Morillaud</span>, <i>officier</i>;<br /> -F. <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>p. greffier</i>; Ch. <span class="smcap">Turgot</span>, <i>officier</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Dudit jour jeudi quatre octobre mil sept cent quatre-vingt-douze l’an -4ᵐᵉ de la liberté et 1ᵉʳ de l’egalité, c’est présenté devant nous, -officiers municipaux à la commune du Mont-St-Michel, le sʳ Claude Carton -prestre ci devant religieux benedictin léquel a déclaré vouloir se -conformer à la loi, et prester le serment requis par les décrets de -l’assemblée nationalle lequel la main levée l’a proféré sur le champ -dans les termes suivants: Je jure de maintenir la liberté et l’egalité -ou de mourir en la deffendant. Ce qu’il a singné avec nous lesdit jour -et an que dessus.</p> - -<p class="r"> -Claude <span class="smcap">Carton</span>; L. <span class="smcap">Leroy</span>; F. <span class="smcap">Morillaud</span>, <i>officier</i>; Ch. <span class="smcap">Turgot</span>,<br /> -<i>officier</i>; F. <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>greffier</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Dudit jour jeudi quatre octobre mil sept cent quatre vingt douze l’an -4ᵐᵉ de la liberté et 1ᵉʳ de l’egalité c’est présenté devant nous -officiers municipaux à la maison commune du Mont Sᵗ Michel, le sʳ Louis -Augustin Pissès prestre ci devant religieux benedictin léquel a déclaré -vouloir se conformer à la loi et prester le ser<span class="pagenum"><a id="page_536">{536}</a></span>ment requis par les -décrets de l’Assemblée nationale, lequel la main levée la profferé sur -le champ dans termes suivants: je jure de maintenir la liberté et -legalité ou de mourir en la deffendants, ce qu’il a singné avec nous ce -dit jour et an que dessus.</p> - -<p class="r"> -Louis Aug. <span class="smcap">Pissis</span>, L. <span class="smcap">Leroy</span>, <i>maire</i>; F. <span class="smcap">Morillaud</span>, <i>officier</i>;<br /> -Ch. <span class="smcap">Turgot</span>, <i>officier</i>; F. <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>greffier</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Dudit jour jeudi quatre octobre mil sept cent quatre vingt douze, l’an -4ᵐᵉ de la liberté et de legalité c’est présenté devant nous officiers -municipaux à la maison commune du Mont St Michel le sʳ Jacque Besnard -curé constitutionnel dudit lieu, lequel a déclaré vouloir se conformer à -la loi et prester le serment requis par les décrets de lassemblée -nationale lequel la main levée la profferé sur le champ dans les termes -suivants: je jure de maintenir la liberté et legalité ou de mourir en la -deffendants. Ce qu’il a singné avec nous ce dit jour et an que dessus.</p> - -<p class="r"> -Jacques <span class="smcap">Besnard</span>, <i>Curé du Mont</i>; L. <span class="smcap">Leroy</span>, <i>maire</i>; Ch. <span class="smcap">Turgot</span>,<br /> -<i>officier</i>; L. <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>greffier</i>; F. <span class="smcap">Morillaud</span>, <i>of.</i><br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont-St-Michel -certifions à qui il appartiendra que le citoyen Nicolas de la Goude -prestre originaire de la paroisse de Saint Lo Dourville demeurant depuis -plusieurs anée à celle de St Georges de Bohom est maintenant à la maison -commune du Mont St Michel, nous lui avons delivré le presant pour lui -servir en cas de bezoin, fait ce vingt trois aoust mil sept cent quatre -vint treize l’an deux de la République françoise.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">La Goude</span>, J.; <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>; Etienne <span class="smcap">Vidal</span>, <i>procureur</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Suivant la déclaration que Nicolas de la Goude nous a fait ce dit jour -et an que dessus. J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>m.</i></p> - -<p>Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -soussigné cairtifions que le citoyen Charles le Venard lainé ci-devant -prieur de la Mancellière est vivant et existant et habite présantement -au chatiau du Mont St Michel en foy de quoi nous lui avons délivré le -présent pour lui servir et valloir en cas de besoin en la maison commune -ce dix 7ᵇʳᵉ mil sept cent quatre vingt treize, l’an deux de la -République françoise une et indivisible.</p> - -<p class="r"> -Charles <span class="smcap">Le Venard</span> l’ainé; J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -district d’Avranche département de la Manche en exécution du decret de -la Convention nationale du quinze mars dernier certifions acqui il -appartiendra que le citoyen Jean Jacques Chatiaux prêtre est vivant et -existant demeure au chatau dudit Mont St Michel sans interruption depuis -le seize may dairnier presente année 1793 en foy de quoi nous avons -delivré le present pour servir et valoir ce que de raison<span class="pagenum"><a id="page_537">{537}</a></span> au dit -citoyen Chataux, affiche prealablement faite dudit certificat pendant -trois jours an la maison commune du Mont St Michel le quinze octobre mil -sept cent quatre vingt treize l’an deux de la République une et -indivisible.</p> - -<p class="r"> -J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>; <span class="smcap">Chateaux</span>; Etienne <span class="smcap">Vidal</span>, <i>procureur</i>; Jean<br /> -<span class="smcap">Gainard</span>; <span class="smcap">Hevaut</span>, <i>greffier</i>; J. <span class="smcap">Hamel</span>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Les derniers ecclesiastique qui étoient detenus dans le chateau du Mont -Saint Michel an sont party le vingt un germinal l’an trois de la -République francoise une et indivisible. Extrait du registre des -délibérations du Conseil general du district d’Avranches du sept octobre -1793, l’an 2 de la République francoise une et indivisible.</p> - -<p>L’assemblée de Conseil du district d’Avranches vu la pétition de la -commune du Mont St Michel en date de ce jour par laquelle elle expose -que ses habitants et les pretres detenus dans la ci devant abbaye sont -dans un besoin puissant, qu’elle ne peut leur procurer de subsistance -dans la campagne, qu’il est difficile pour ne pas dire impossible de -s’en procurer au marchert considerant que la position du Mont Saint -Michel environné le plus souvant de la mer ne permet pas à ses habitants -de sortir librement pour aller aux marché d’Avranche, chef lieu de -canton que celui de Pontorson est beaucoup plus à proximité après avoir -de nouveau examiné les requisitions adressées jusqu’ici aux communes de -ce canton et les avoir conférées le procureur syndic entendû arrété que -les requisitions adressées aux communes environnant Pontorson sont -revoquées à commencer de jeudi prochain, qu’au lieu de 340 rahiaux de -blé requis jusqu’ici pour l’aprovisionnement du marché de Pontorson, il -en sera requis quatre cent dix parce que la municipalité veillera à ce -que l’excedent vertisse specialement à l’approvisionnement du Mont St -Michel qua commencer par le marché du 16 de ce mois les communes -denommées au present arresté et portées sur le registre des -deliberations contribueront à l’approvisionnement du marché de chaque -semaine dans la proportion ditte des deux tiers au moins en fromant -seigle et paumelle et l’autre au plus en sarrazin qua cette fois les -municipalités seront tenüe sous leur responsabilité d’adresser aux -cultivateurs de leurs communes, autres que les fermiers des domaines -nationaux et d’émigrés, les requisitions nécessaires pour faire fournir -la quantité qui leur est assignée d’en envoyer l’etat delle certifié à -la municipalité de Pontorson assez à tems pour qu’elle puisse vérifier -ceux qui refuseront de defférer aux requisitions qui leur seront faites -et que sur sa denonciation ils soient poursuivis suivants la rigueur de -la loi. Signé le Marié présidant et le Maistre pour expédition conforme -Carbonnel le Maistre.</p> - -<p>Délivré un certificat d’existance au citoyen Jean Baptiste Monteuil -prêtre originaire de la commune de la Haye du Puit district de Carentan -département susdit est vivant et existant, demeure au châtiau du Mont St -Michel sans interruption depuis le vingt deux juin. Foy de quoi nous -avons délivré le présent pour servir et valoir ce que de raisons au dit -citoyen Monteuil affiche prealablement faite dudit certificat pendant -trois jours en la maison commune du Mont St Michel. Ce onze pluviôse 2 -année de la République françoise une et indivisible.</p> - -<p class="r"> -J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>; <span class="smcap">Monteuil</span>.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_538">{538}</a></span></p> - -<p class="c">LIBERTÉ ÉGALITÉ.—PLACE DAVRANCHE</p> - -<p>Le commandant Leuperaiec d’Avranche commandant de la gandarmerie -national tu voudras bien citoyen, commander le nombre de gens darmes que -tu jugeras necessaire pour conduire au Mont-St-Michel, les nomées Le -Mornier, Le Chevalier et Saussons ci devant curé et vicaires de Sacé ils -sont à la maison d’arret. Tu y joindras le nomée le Souge prêtre qui est -à la prison. <span class="smcap">Letellier</span></p> - -<p>Le 10 ventôse l’an 2 de la Republique françoise une et indivisible.</p> - -<p>Le neuf floreal deuxième année republicaine s’est présenté le citoyen -Francois Grentel ci devant curé à Vains St Leonard canton et district -d’Avranche devant les officiés municipaux et notable en pairmanance de -la commune du Mont libre, lequel a declaré que par obeisance à l’aresté -du citoyen le Carpentié représentant du peuple à Port Malo an date du -vingt quatre gairminal lequele aresté n’a encore été publié -officiellement, il venait se rendre au dit lieu du Mont libre le dit -jour et an que dessus.</p> - -<p class="r"> -F. <span class="smcap">Grentet</span>; Etienne <span class="smcap">Vidal</span>, <i>agent national</i>; F. <span class="smcap">Morillaud</span>, <i>officier en permanence</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p class="r"> -Avranches 7 floreal lan 2ᵉ de la Republique une et indivisible.<br /> -</p> - -<p class="c"> -LIBERTÉ, ÉGALITÉ, UNITÉ ET INDIVISIBLE DE LA RÉPUBLIQUE<br /> -</p> - -<p>L’agent national près le district d’Avranches aux citoyens du district. -Laissez librement passer le citoyen Pierre Lainé de la commune de St -Sénier près Avranches allant au Mont St Michel conduire le citoyen -Pierre Affichard prêtre condamnée à la réclusion dans la maison commune -qui y est établie la Mᵗᵉ du Mont St Michel permettra au citoyen Lainé -d’entrer dans la dit maison pour y faire le arrangement necessaire au -dit Affichard.</p> - -<p>Avranche 7 floreal lan 2 de la Republique françoise.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Frain</span>, <i>ageans nationale</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Le douzé floreale deuxieme année de la republique une et indivisible. -Liberte nous Maire, officiers municipaux et agent national provisoire de -la commune de Rhiutambault Saint Georges chef lieu de canton sous le -district de Fougerer departement d’Ille et Vilaine sur ce que le citoyen -Bertrand Thommas cy devent notre curé nous a fait connaître ne vouloir -nullement en freindre la loi qui oblige tous les prêtre délre la -reclusion; que son intention est de partir avan la promulgation de la -ditte loy pour se randre au Mont St Michel qu’il croit être la maison de -sa reclusion ou il entand se rendre volontairement il nous a déclaré -pour cet effet voloir partir le jour sur les neuf heures pour se rendre -à St Jammer s’il le peut pourquoi nous luy avons délivré le présent avec -invitation a nos conffre et collegues<span class="pagenum"><a id="page_539">{539}</a></span> des Municipalités sur sa route de -luy prêter aide et assistance pendant sa route attendu qui est attaqué -depuis longtemps d’une paralisie du côté droit. Le citoyen Bertrand -Thoumas âgé de cinquante-sept ans taille de cinq pieds un pouce le yeux -bleut la bouche moyenne menton rond front haut epilé le visage carré et -vermiel delivre à la maison commune de Rhintaubault St George le jour -dix floreal, l’an deux de la Republique Française une et indivizible et -imperissable ce que nous avons areté le dit jour et an que dessus.</p> - -<p class="r"> -Julien <span class="smcap">Menard</span>. P. <span class="smcap">Boulard</span>. <span class="smcap">Blier</span>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -district d’Avranche departement de la Manche soussignés certifions que -le jeudi seize mai du présent mois; il est arrivé cinquante et un -ecclésiastique au château du Mont St Michel pour étre detenû dans le -chateau qui ont été conduits par les cavaliers de la gendarmerie -nationale de Coutance. En consequence nayant reçû aucun ordre du -département ny du district d’Avranche, nous avons délivré le présent au -citoyen Pierre Foison, marechal de logis de la gendarmerie nationale de -Coutances sur son ordre pour lui servir et valoir de décharge fait et -délivré à une heure après midy à notre maison commune ce dix-sept mai -mil sept cent quatre-vingt-treize L’an deux de la Republique Françoise -de la maison commune de Coutance.</p> - -<hr /> - -<p>L’an mil sept cent quatre-vingt-treize L’an deux de la Republique -Françoise le dix neuf octobre il est arrivé au Mont St Michel cent -quatre vingt cinq Ecclésiastique du département de Lisle et Villaine -pour ètre détenû dans le Château qui ont été conduits par de la troupe -et des volontaires et des gendarmes avec environs trante voiture, le -citoyen Claude le Coze eveque de Reines etoit du nombre pour être detenû -et dont Geor cy devant assistant du general de Lordre des cy devant -Benedictins. En registre à la maison commune du Mont St Michel ce dix -neuf octobre mil sept cent quatre vingt treize L’an deux de la -Republique Françoise.</p> - -<hr /> - -<p>L’an mil sept cent quatre-vingt-treize L’an deux de la Republique -Françoise le douze de novembre il est arrivé au Mont St Michel sur les -dix heures du matin des brigands qui ont mis l’arbre de la Liberté a bas -et l’ont couppé il ont party a environ onze heures a san retourner. -Lapres midy il sont revenus environ cinquante pour faire partir les -Ecclésiastique an leur disant qu’ils etoient Larmée Catolique et -Chretienne et qu’ils venoient pour les tirer des chaines et des fairs et -les tirer de captivité les brigands ont couché au Mont se sont emparés -des clefs de la ville et ont fermé les portes le lendemain il ont cloué -les canons ont jeté tous les boulets dans la greve ont cassé et amporté -les pavillons à la rezerve du Rouge; il ont voulu emporter les vases -sacrée les ecclesiastique qui etoient detenüs leur ont fait des -corrections, ils les ont lessé apres bien des explications il ont voulû -faire a ranconner le maire an lui demandant une forte somme le citoyen -maire a expozé sa vie et le citoyen agent la esposée aussi les brigands -leurs dire que s’ils ne les avoient pas trouvé à leurs postes et place -qu’il auraient mis le feut et le piage dans landeroit qu’il étoient bien -heureux que les prestres les usse prié de ne pas faire de<span class="pagenum"><a id="page_540">{540}</a></span> mal que si on -n’avait pas eû pitié deùx il seraient mort de besoin le lendemain treize -il sont encore revenus faisant de grande menace le maire et l’agent ont -risqué à perdre la vie—le lendemain quatorze ils sont encore revenus un -grand nombre de brigands voulant nous couper le coups avec leurs sabres -sur le coups.</p> - -<hr /> - -<p>Du dimanche dix-huit août 1793 l’an deux de la Republique Française une -et indivisible, ses présenté devant nous, maire et officiers municipaux -Jacque Nicole de la paroisse de St Denis le Gatz, nous a déclaré qu’il -étoit soudiacre âgé de vingt sept ans, ayant été pris aux scrutin pour -fournir le cotingant de la sudite paroise, qu’il a été à Coutance, de -Coutance à Raine étant arrivé du sairvice, ille set randu au Mont St -Michel ou nous l’avons mis en arestation à son arivée qui étoit hier -environ six heurs du soir.</p> - -<p class="r"> -J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>; Etienne <span class="smcap">Vidal</span>, <i>procureur</i>; J. <span class="smcap">Nicolle</span>, <i>soûd</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Nous maires et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -certifions à tous qu’il apartiendra que Charle le Vénard prestre -cy-devant curé de la Mancellière district de Mortain agé de -soixante-sept ans quatre mois queque jours né le vingt six may mil sept -cent vingt est vivant et habitant comme détenu depuis le seize may -dairnier en la maison de la ci-devant abbaye du Mont Saint Michel -s’étant cejourd’hui présenté en personne devant nous qui nous sommes à -cet effet fait introduire en laditte maison à sa réquisition pour -l’obtention du présent que nous lui avons accordé et qu’il a signé avec -nous en laditte ci devant abbaye et dans l’appartement qu’il y occupe, -ce vingt-sept septembre mil sept cent quatre vingt treize l’an deux de -la Republique françoise une et indivisible.</p> - -<p class="r"> -J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>; Etienne <span class="smcap">Vidal</span>, <i>procureur</i>; <span class="smcap">Le Venard</span>, <i>l’ainé</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Nous maire et officiers municipaux de la commune du Mont St Michel -soussigné certifions que le citoyen Nicolas Auguste Richer praitre de la -ville de Saint Malot est vivant et existant et habite actuellement le -chatau de notre ville depuis avirons quinze jours—l’afiche du presant -pandant trois jours à la maison commune delivré au bureau pairmanent de -la municipalité le cinq novembre mil sept cent quatre-vingt-treize l’an -deux de la République françoise une et indivisible.</p> - -<p class="r"> -J. <span class="smcap">Richard</span>, <i>maire</i>; N. <span class="smcap">Richer</span>, <i>ptre</i>; Etienne <span class="smcap">Vidal</span>, <i>procureur</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Certificats d’exiscence délivrée, la même année, à Jean Jacques -Chateaux, prètre; Henry-François Le Cronier Duteil, prètre, ci-devant -curé de St Clément; Pierre Jehan, prètre de la commune de Saint Thomas -de St Lo; Michel Dufour, prètre de la paroisse de Ste Croix de St Lo; -Pierre Le Carpentier prètre, natif de la paroisse de Mesnil Raoult et -demeurant dans celle de St Thomas de St Lô; Jean-Anne de la Croix, -prètre de la ville de Raines; Claude Henry Damemme, prètre de la -paroisse de Notre Dame de Saint Lot; René Joseph Comte; René Jouacin -Deroïnn de Blanchenoë, prètre âgé de soixante trois ans, originaire de -la paroisse<span class="pagenum"><a id="page_541">{541}</a></span> de Martigné fer Chaus; Bernard Michel Marguerie, prêtre -originaire de la commune de Flotteveauville; Jacques Bénard, curé du -Mont St Michel; Pierre Latour, ci-devant benedictin; Jean Duval, cy -devant recteur de la commune de Bellon district de Rennes; Jacques -François Magnan, prêtre d’Aumouville lac petite; Joseph Le Barbier, cy -devant recteur de la commune de St Sauveur de Raines; Claude Le Coz, -évêque de l’Ille et Vilaine; Pierre Gabriel Denis Richet, ci-devant curé -de la paroisse de Domloup, district de Rennes; Nicolas de la Goude, -prêtre de St George Bohom; Nicolas Hellaud, prêtre de St Martin le -Lebert, district de Valogues.</p> - -<p>Le douze novembre 1793 les Brigands sont venus au Mont St Michel deux -fois dans la journée et le treize une fois et le quatorze une fois; il y -avait plus de trois cents ecclésiastique detenus au chateau.</p> - -<hr /> - -<p>Delivré un certificat d’existence à Jacque Le Bedel prêtre agé de -soixante-deux ans cy devant desservant de la chapelle St-Ortain, commune -du Dezert.</p> - -<hr /> - -<p>Nous marechale des logis de la gendarmerie nationale en vertue de lorde -qui nous a été donée par les administrateur du district d’Avranche de -retiré du mont Libre le nommé Pierre Dupré ex prêtre natif de Camberuon -district de Coutance pour être porté à Rochefort ô mont libre le 28 -messidor l’an 2ᵉ de la Republique françoise.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Fierville</span>, <i>Marechal des logis de la gendⁱᵉ nationale</i>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Vu la délibération du comité de surveillance de la commune d’Ercé -district de Bain département d’Ille et Villainne en date du dix -fructidor qui en vertu de l’arretté du représentant du peuple le -Carpentier du vingt-cinq prairial; est d’avis que le citoyen Emmanuel -Fidel Leminihy ci devant curé de la susditte commune soit mis en -liberté... Vu pareillement la deliberation y relative prise par les -administrateurs du directoire du même district en datte du douze -fructidor, nous avons delivré au susdit citoyen Leminihy un certificat -de civisme de residence et un passeport pour d’après sa déclaration se -rendre à la susditte commune d’Ercé fait en notre commune du mont Libre -ce quinze fructidor an 2ᵉ de la Republique françoise une et indivisible -et le susdit dénomé a signé avec nous.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Le Ménihy.</span><br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Vû la délibération du comité de surveillance de la commune de Guichen -district de Bain département d’Ille et Villaine, la petition cy jointe, -certifions et attestons que le citoyen Pierre Trochu, cy devant vicaire -dans cette commune, est actuellement detenu au Mont Michel, s’est -toujours comporté en vrai republicain pendant qu’il a été en cette -commune, qu’il a toujours donné des preuves de sa soumission pour -l’exécution des lois et n’avoir aucune connaissance qu’il ait dit ny -rien fait de contraire aux interests de la Republique françoise, en -conseque, nous membres du dit comité demandons que ledit cytoyen Trochu -soit mis en liberté, à Guichen ce vingt-six fructidor l’an deux de la -Republique une et indivisible.</p> - -<p class="r"> -Signé <span class="smcap">Blouet</span>; Michel <span class="smcap">Quatrebeufs</span>; Guillaume <span class="smcap">Divay</span>; Joseph <span class="smcap">Guillard</span>.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_542">{542}</a></span></p> - -<hr /> - -<p>Extrait du registre destiné à recevoir les declarations des prètres -constitutionnels detenus au Mont St Michel par ordre des représentants -du peuple Le Carpentier et autre représentants.</p> - -<p>Le citoyen Alexandre François Le Mounier curé de Sacey canton de -Pontorson district d’Avranche departement de la Manche, toujours disposé -à faire des sacrifices pour le maintien de la Constitution, toujours -disposé à répandre jusqu’à la dernière goutte de son sang pour maintenir -les droits sacrés de la Republique qui nous sont un sûr garant de la -Liberté et de Légalité et ayant toujours eû pour principe que nul -individu ne doit exister sous un gouvernement pour se conformer aux -arrètés du représentant du peuple Le Carpentier en mission dans le -departement de la Manche et autres contigus declare suspendre l’exercice -de ses fonctions publiques jusqu’à ce que la Convention ou autre -assemblée législative qui pourrait lui succéder en ait statué autrement -et protegé les libre exercice des cultes déjà decreté. Quant à ses -lettres de prétrises les brigands échappés de la Vendée ne se sont pas -contentés de piller pour mille écus d’effets mobiliers qui faisaient une -partie de ses propriétés, mais encore ont brulés tous ses papiers. Au -reste il désire donner des preuves de la conduite qu’il a tenüe depuis -laurore de la Revolution, de son devoüement pour la chose publique et de -son attachement pour sa patrie et veut vivre en vrai republicain mais -chrétien, et renouvelle le serment qu’il en a fait. Presanté à la -municipalité du Mont St Michel le 24 ventose l’an second de la Rep. une -et indiv. <span class="smcap">Le Monnier C. de Sacey</span> avec pharaffe.</p> - -<hr /> - -<p>Extrait du registre des délibérations du conseil general de la commune -du Mont Libre ci-devant St Michel.</p> - -<p>Seance extraordinaire du 24 floreale l’an 2ᵉ de la Republique française -une et indivisible et imperisable.</p> - -<p>Le citoyen Vidal agent nationale requier la municipalité sur les bruits -allarments qui se répende a Pontorson et autres androits environnants -que les exécrable chouan sont près de notre teritoire de prandre les -mesures les plus sages au cas qu’ils tenterais à venir dans notre -commune qui est suivant mes conclusions de faire un aresté 1º que tous -citoyens dans cette commune qui sous 24 heures n’auront pas mis leurs -armes en etat sois puni comme suspect, 2º de requérir tous citoyens et -citoyenne de charoyer de tas de roche dandrois en androist sur les -rampard et faire comparaître le capitaine de la garde national pour nous -donner l’etat des forces du magasin, 4º d’envoyer un autant dudit -arresté aux citoyens administrateurs du district d’Avranche, 5º qui le -soit fait défense à tous citoyens de sabsenter pour fuire sous paine -daitre treté comme supect 6º qu’il soit prist sur le champ des mesures -pour assurer les portes et pour maitre la grille de fair à bas, 7º qu’il -soit donné des ordres au citoyen Capitaine pour tenir sa compagnie -toujours prête à prendre les armes au premier coup de tambour, 8º qu’il -soit fait defense douvrir les port de la ville la nuit sous paine -d’estres puni tres severrement, 9º qu’il soit arresté quanquas qui le -vieue que le premier qui parlera de se rendre soit fussillie sur le -champ.</p> - -<hr /> - -<p>Nous représentant du peuple delégué par la Convention nationale dans le -departement de la Manche et autres environnants.<span class="pagenum"><a id="page_543">{543}</a></span></p> - -<p>En conséquence de notre arrêté du 25 prairial sur le nº 984 qui -chargeoit le district d’Avranche de nommer deux commissions pour -concerter avec la municipalité du Mont St Michel à l’effet de nous -presenter un etat de ceux qui ayant été mis en état d’arrestation -antérieurement ou postérieurement à notre arrêté du 24 germinal par -d’autres ordres que par ceux des représentants du peuple, prouveroient -par des pièces authentiques la remise de leurs lettres de prêtrises, -avant la ditte époque du 24 germinal et justifieraient de leurs -certificats de civisme de la part des municipalités des lieux de leurs -domicilles.</p> - -<p>Arrêtons que ceux des ci-devant prêtres compris dans l’etat ci-dessus -comme réunissant les conditions exigées seront de suite remis en liberté -sauf à eux à reclamer ce qui peut leur revenir de leur traitement en -conformité de la Loy.</p> - -<p class="c"> -Port Malo le 22 thermidor l’an 2ᵉ de la Republique.<br /> -</p> - -<p class="r"> -Signé: <span class="smcap">Le Carpentier</span>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Le citoyen Jacque Herant a deposé aujourd’hui 12 vendémiaire à -l’administration les ornement de la ci-devant Eglise du Mont Libre en -directoire du district d’Avranche 3ᵉ année republicaine.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Le Bourlier.</span><br /> -</p> - -<hr /> - -<p>Le général de brigade Gratien, commandant la subdivision de la Manche, -considerant que la place du Mont Michel est une place absolument isolée -que la mer par son flux la sépare du la terre ferme que l’administration -cantonale don depend cette place tient ses seances à Pontorson et qu’en -cas d’attaque de la part des chouans le commandant de cette place ne -pourrait se concerter avec la municipalité vù son eloignement -considerant d’ailleurs que la sureté du Chateau ou est renfermé un -nombre considérable d’individù exige de très grandes précautions de -cette place se borne à un très petit nombre de citoyens declare la place -du Mont Michel en etat de siege.</p> - -<p class="r"> -Est signé à l’original. <span class="smcap">Gratien.</span><br /> -<span class="pagenum"><a id="page_545">{545}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_544">{544}</a></span></p> - -<h3><a id="TABLE_DES_ILLUSTRATIONS"></a>TABLE DES ILLUSTRATIONS</h3> - -<table> -<tr><th colspan="2">PHOTOGRAVURE</th></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel terrassant le Démon. Tableau de Raphaël peint -pour François Iᵉʳ</td><td class="rtb"><a href="#front">En frontispice.</a></td></tr> - -<tr><th colspan="2">CHROMOLITHOGRAPHIES</th></tr> - -<tr><td> </td><td class="rt">Pages.</td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel terrassant le démon et Apparition de l’Archange sur le Monte-Gargano, en Italie; miniature du <i>Missel de Charles VI</i>, ms. du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_88">88</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Miracle de la Vierge au Mont-Saint-Michel; peinture en camaïeu des <i>Miracles de Notre-Dame</i>, ms. du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_118">118</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel terrassant le démon et Vue du Mont-Saint-Michel au commencement du quinzième siècle; miniature du <i>Livre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne</i>, ms. du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_268">268</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le Jugement d’une âme; miniature d’un livre d’heures, ms. du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_388">388</a></td></tr> - -<tr><th colspan="2">GRAVURES</th></tr> - -<tr><th colspan="2">PREMIÈRE PARTIE<br /> -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LE PLAN DIVIN</th></tr> - -<tr><td> </td><td class="rt">Pages.</td></tr> - -<tr><td class="pdd">Dieu révèle aux anges l’incarnation future du Verbe, dessin de Wohlgemuth, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_9">9</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La Chute des anges rebelles, d’après Ch. Lebrun, dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_17">17</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel et ses anges luttant contre le dragon, miniature d’une <i>Apocalypse</i> du quatorzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_25">25</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel et saint Gabriel, miniature d’un ms. du huitième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_28">28</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel apparaît à Gédéon, dessin de Schnorr</td><td class="rtb"><a href="#page_33">33</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel, l’ange du jugement, fragment du <i>Jugement dernier</i>, fresque d’Orcagna, au Campo Santo de Pise, quatorzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_45">45</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel et le dragon, miniature d’un psautier du dixième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_49">49</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel, miniature du <i>Bréviaire</i> du cardinal Grimani, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_57">57</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel terrassant le démon, gravure de M. Schoen, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_65">65</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">L’archange saint Michel, figure tirée de l’<i>Assomption de la Vierge</i>, du Pérugin, seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_69">69</a> -<span class="pagenum"><a id="page_546">{546}</a></span></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de Mᵍʳ Germain</td><td class="rtb"><a href="#page_72">72</a></td></tr> - -<tr><th colspan="2">DEUXIÈME PARTIE<br /> - -SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE</th></tr> - -<tr><td> </td><td class="rt">Pages.</td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel terrassant le dragon, miniature du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_81">81</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le Châtiment d’Héliodore, fragment d’une peinture à fresque de Raphaël</td><td class="rtb"><a href="#page_85">85</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Contestation entre saint Michel et le démon, gravure du dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_87">87</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel, feuille de diptyque en ivoire du sixième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_89">89</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Apparition de l’Archange sur le môle d’Adrien, peinture à fresque de F. Zuccaro, au Vatican, seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_91">91</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue sud-ouest du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_97">97</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Chef de saint Aubert</td><td class="rtb"><a href="#page_105">105</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Chapelle Saint-Aubert</td><td class="rtb"><a href="#page_113">113</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Statue de saint Michel sur l’hôtel de ville de Bruxelles, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_123">123</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Coquilles de pèlerinage</td><td class="rtb"><a href="#page_125">125</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue de Saint-Michel-d’Aiguilhe</td><td class="rtb"><a href="#page_131">131</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de Robert, abbé du Mont, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_132">132</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Coupe de l’ouest à l’est du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_151">151</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue de la face nord du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_153">153</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue de la face ouest <span style="margin-left: 4em;">—</span></td><td class="rtb"><a href="#page_155">155</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue de la face est <span style="margin-left: 5em;">—</span></td><td class="rtb"><a href="#page_156">156</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles (Angleterre)</td><td class="rtb"><a href="#page_164">164</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le duc Guillaume et son armée viennent au Mont, fragment de la <i>Tapisserie de Bayeux</i></td><td class="rtb"><a href="#page_169">169</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Images en plomb de la Vierge de Tombelaine</td><td class="rtb"><a href="#page_177">177</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Galerie de l’Aquilon</td><td class="rtb"><a href="#page_179">179</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Enseigne de la Vierge et de saint Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_181">181</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de Robert de Torigni</td><td class="rtb"><a href="#page_188">188</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Face ouest du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_189">189</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Moine présentant un manuscrit à saint Michel, dessin d’un ms. du onzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_191">191</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Augustin.—Lettre B historiée.—Saint Michel: dessins d’un ms. du onzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_192">192</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Augustin discutant contre Faust, dessin d’un ms. du onzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_194">194</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Charte de donation de Gonnor.—Charte de donation de Robert: dessins d’un ms. du douzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_195">195</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert, dessin d’un ms. du douzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_198">198</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Constructions de Robert de Torigni. Coupe de l’est à l’ouest</td><td class="rtb"><a href="#page_199">199</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Constructions de Robert de Torigni. Coupe du nord au sud</td><td class="rtb"><a href="#page_199">199</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Epitaphe de Robert de Torigni</td><td class="rtb"><a href="#page_201">201</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Crosse de Robert de Torigni</td><td class="rtb"><a href="#page_202">202</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Crosse de dom Martin</td><td class="rtb"><a href="#page_202">202</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Épitaphe de dom Martin</td><td class="rtb"><a href="#page_203">203</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La Merveille, bâtiments de l’ouest</td><td class="rtb"><a href="#page_205">205</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Façades est de la Merveille</td><td class="rtb"><a href="#page_206">206</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Façades nord de la Merveille</td><td class="rtb"><a href="#page_208">208</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La Merveille, bâtiments de l’est</td><td class="rtb"><a href="#page_209">209</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La salle des Chevaliers, vue prise à l’ouest, près des cheminées</td><td class="rtb"><a href="#page_211">211</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le réfectoire, vue prise de l’est</td><td class="rtb"><a href="#page_213">213</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La salle des Chevaliers, vue prise à l’ouest de la salle</td><td class="rtb"><a href="#page_215">215</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le cloître, vue prise de la galerie ouest</td><td class="rtb"><a href="#page_217">217</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Tympans de la galerie sud du cloître</td><td class="rtb"><a href="#page_218">218</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu</td><td class="rtb"><a href="#page_220">220</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau et contre-sceau de Richard</td><td class="rtb"><a href="#page_221">221</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Image en plomb de saint Michel, treizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_225">225</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de la baronnie de l’abbaye à Ardevon, 1372</td><td class="rtb"><a href="#page_230">230</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Pèlerins conduits par un enfant, quatorzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_233">233</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Monnaie de Philippe VI</td><td class="rtb"><a href="#page_239">239</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le connétable du Guesclin, miniature d’un ms. du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_243">243</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de Pierre Le Roy, 1388</td><td class="rtb"><a href="#page_247">247</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de Pierre Le Roy</td><td class="rtb"><a href="#page_248">248</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le châtelet</td><td class="rtb"><a href="#page_249">249</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Moule en creux et épreuve du moule</td><td class="rtb"><a href="#page_251">251</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Cornet de pèlerin.—Plaques de pèlerins.—Bouton de pèlerin.—Ampoules en plomb.—Coquilles en plomb</td><td class="rtb"><a href="#page_253">253</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau et contre-sceau de l’abbaye à la baronnie de Genêts, 1393</td><td class="rtb"><a href="#page_254">254</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Remparts du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_259">259</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de Robert Jolivet</td><td class="rtb"><a href="#page_260">260</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Porte du Roi</td><td class="rtb"><a href="#page_261">261</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de Robert Jolivet</td><td class="rtb"><a href="#page_262">262</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de l’abbaye en 1417</td><td class="rtb"><a href="#page_263">263</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de Jean d’Harcourt, 1420</td><td class="rtb"><a href="#page_264">264</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de Raoul de Mons, 1434</td><td class="rtb"><a href="#page_267">267</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de Louis d’Estouteville, 1425</td><td class="rtb"><a href="#page_270">270</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Mouton d’or, frappé au Mont sous Charles VII</td><td class="rtb"><a href="#page_271">271</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Angelot d’or de Henri VI, frappé à Rouen en 1427</td><td class="rtb"><a href="#page_273">273</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La Vierge, saint Michel et Jeanne d’Arc, peinture du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_275">275</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Bombardes prises sur les Anglais</td><td class="rtb"><a href="#page_281">281</a> -<span class="pagenum"><a id="page_547">{547}</a></span></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de la famille Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_283">283</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Réception d’un chevalier de Saint-Michel, miniature d’un ms. du seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_289">289</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Collier de Saint-Michel et médaille de pèlerin de N.-D. de Boulogne</td><td class="rtb"><a href="#page_291">291</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Chapitre de l’ordre de Saint-Michel, tenu en 1548</td><td class="rtb"><a href="#page_293">293</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Martin de Bellay prête serment de chevalier en 1555</td><td class="rtb"><a href="#page_295">295</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Henri III donne l’accolade et fait les chevaliers de Saint-Michel, gravure d’A. Bosse</td><td class="rtb"><a href="#page_296">296</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de Gabr. de Rochechouart, 1633</td><td class="rtb"><a href="#page_297">297</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Méreau de la corporation des pâtissiers-oublieurs, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_299">299</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel, peseur des âmes, miniature d’un ms. du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_301">301</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Tableau de l’église de Camembert, 1772</td><td class="rtb"><a href="#page_305">305</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Groupe de la procession instituée à Aix en 1462</td><td class="rtb"><a href="#page_307">307</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de l’abbaye sous Louis XI</td><td class="rtb"><a href="#page_309">309</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Tombeau de Guillaume de Lamps, 1510</td><td class="rtb"><a href="#page_312">312</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Monument de Jean de Lamps, 1523</td><td class="rtb"><a href="#page_313">313</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de Jean de Lamps, 1520</td><td class="rtb"><a href="#page_314">314</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Cul-de-lampe des <i>Statuts de l’ordre de Saint-Michel</i>, 1725</td><td class="rtb"><a href="#page_315">315</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Tour ou bastillon Gabriel</td><td class="rtb"><a href="#page_321">321</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Portrait du cardinal de Bérulle, gravure de B. Audran</td><td class="rtb"><a href="#page_331">331</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de l’abbaye, dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_332">332</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Cachet d’Étienne de Hautefeuille, 1689</td><td class="rtb"><a href="#page_333">333</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de l’abbaye au seizième et au dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_335">335</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau et contre-sceau de l’ordre, sous Louis XIV</td><td class="rtb"><a href="#page_339">339</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Bourdon de procession et médaille de la confrérie de Saint-Michel à Joseph-Bourg, en Bavière, 1693</td><td class="rtb"><a href="#page_341">341</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Différents costumes des membres de cette confrérie</td><td class="rtb"><a href="#page_343">343-344</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries du Mont en 1733</td><td class="rtb"><a href="#page_347">347</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Cachet de Maurice de Broglie, 1765</td><td class="rtb"><a href="#page_349">349</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Incendie du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_355">355</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Porte du Roi en 1835</td><td class="rtb"><a href="#page_358">358</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue du Mont en 1845</td><td class="rtb"><a href="#page_359">359</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Aspect de la grande plate-forme à l’ouest pendant les fouilles de 1875</td><td class="rtb"><a href="#page_361">361</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Médailles frappées à la naissance du duc de Bordeaux</td><td class="rtb"><a href="#page_363">363</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Couronne exécutée par Th. Venturini</td><td class="rtb"><a href="#page_369">369</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Couronne exécutée par M. Mellerio</td><td class="rtb"><a href="#page_369">369</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Les pèlerins se rendant au Mont pour les fêtes du couronnement</td><td class="rtb"><a href="#page_375">375</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Illumination du Mont</td><td class="rtb"><a href="#page_379">379</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Aspect de la plage au moment de la bénédiction</td><td class="rtb"><a href="#page_381">381</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Procession du couronnement</td><td class="rtb"><a href="#page_383">383</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Bateaux pavoisés</td><td class="rtb"><a href="#page_384">384</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de la justice divine, fresque de N.-D. de Lorette, peinte par Orsel, dix-neuvième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_385">385</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel, peseur des âmes, miniature du<br /> -<i>Psautier</i> de saint Louis, treizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_390">390</a></td></tr> - -<tr><th colspan="2">TROISIÈME PARTIE<br /> - -DESCRIPTION DU MONT-SAINT-MICHEL</th></tr> - -<tr><td class="pdd">Plan au niveau de la salle des Gardes</td><td class="rtb"><a href="#page_398">398</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plan au niveau de l’église basse</td><td class="rtb"><a href="#page_399">399</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plan au niveau de l’église haute</td><td class="rtb"><a href="#page_400">400</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plan de l’église et des bâtiments abbatiaux en 1145</td><td class="rtb"><a href="#page_403">403</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plan de l’église, nef actuelle</td><td class="rtb"><a href="#page_405">405</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Nef. Coupe transversale</td><td class="rtb"><a href="#page_408">408</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Nef. Coupe longitudinale</td><td class="rtb"><a href="#page_409">409</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Coupe du chœur</td><td class="rtb"><a href="#page_411">411</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de François 1ᵉʳ</td><td class="rtb"><a href="#page_418">418</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plan de l’angle nord-est du cloître</td><td class="rtb"><a href="#page_436">436</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Coupe transversale des galeries</td><td class="rtb"><a href="#page_437">437</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plan du <i>lavatorium</i></td><td class="rtb"><a href="#page_439">439</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Coupe du <i>lavatorium</i></td><td class="rtb"><a href="#page_440">440</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Détails de la sculpture des tympans du cloître</td><td class="rtb"><a href="#page_441">441</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de la ville de Bruxelles</td><td class="rtb"><a href="#page_441">441</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Tour Perrine, façade sud et coupe</td><td class="rtb"><a href="#page_451">451</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries de Louis, baron d’Estissac, 1562</td><td class="rtb"><a href="#page_456">456</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue du Mont-Saint-Michel, d’après Mérian, 1657</td><td class="rtb"><a href="#page_459">459</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue du Mont-Saint-Michel, d’après C. Chastillon, dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_461">461</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue du Mont-Saint-Michel, d’après N. de Fer, dix-huitième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_463">463</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Boulevard ou bastillon de l’est</td><td class="rtb"><a href="#page_464">464</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Armoiries peintes sur un tableau placé autrefois dans l’église du Mont</td><td class="rtb"><a href="#page_466">466</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vue générale de la façade sud du Mont</td><td class="rtb"><a href="#page_469">469</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Rue de la ville</td><td class="rtb"><a href="#page_471">471</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sou d’or concave, 1185-1195</td><td class="rtb"><a href="#page_479">479</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Pierre gravée du quatrième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_479">479</a> -<span class="pagenum"><a id="page_548">{548}</a></span></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sou d’or concave, 1261-1282</td><td class="rtb"><a href="#page_479">479</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau du douzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_479">479</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Image en plomb trouvée au Mont, treizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_479">479</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de l’abbaye au douzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_479">479</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de la nation de Picardie, quatorzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_480">480</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sceau de l’abbaye en 1520</td><td class="rtb"><a href="#page_480">480</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Moule d’un plomb de pèlerinage, quatorzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_480">480</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Statue de l’Archange sur l’église Saint-Michel de Lucques (Toscane), huitième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_481">481</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel et ses anges, peinture de Cimabue à l’église Sainte-Croix de Florence, treizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_482">482</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël autour de la figure du Sauveur, peinture grecque, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_482">482</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel avec la Vierge et l’enfant Jésus, peinture dans l’église Sainte-Croix de Florence, école de Giotto</td><td class="rtb"><a href="#page_483">483</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel conducteur des âmes</td><td class="rtb"><a href="#page_483">483</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Un ange présente une âme à saint Michel, miniature d’un manuscrit du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_483">483</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel peseur des âmes, peint par Memling, église Sainte-Marie à Dantzig, quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_484">484</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel pesant les âmes et terrassant le dragon, peint par L. Signorelli, église Saint-Grégoire, à Rome, seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_484">484</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plaque italienne en bronze, seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_485">485</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plaque allemande en argent repoussé, seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_485">485</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel terrassant le démon, peinture italienne du seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_486">486</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Jetons d’échevinage et monnaies à l’effigie de saint Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_486">486</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel protecteur des âmes, peinture de Mabuse, seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_487">487</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel en costume Louis XIV, dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_487">487</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel d’après un émail de Laudin, dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_487">487</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plaque en bronze de la fin de la Renaissance italienne</td><td class="rtb"><a href="#page_487">487</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Plaque en faïence émaillée d’Aranda (Espagne), dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_488">488</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Saint Michel, d’après une broderie au passé, dix-huitième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_488">488</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint">FIN DE LA TABLE DES ILLUSTRATIONS.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_549">{549}</a></span></p> - -<hr /> - -<h3><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> - -<table> - <tr><td>  </td> - <td>  </td> - <td>  </td></tr> -<tr><th colspan="3">PREMIÈRE PARTIE<br /> -MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL<br /> - LE PLAN DIVIN</th></tr> -<tr><td colspan="2">  </td><td class="rt">Pages.</td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> Iᵉʳ.—<span class="smcap">Aperçu général sur saint Michel et les anges.</span></td><td class="rtb"><a href="#page_2">2</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> II.—<span class="smcap">Mission de saint Michel.—Son culte.</span></td><td class="rtb"><a href="#page_29">29</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> III.—<span class="smcap">Le Mont-Saint-Michel dans les desseins de la Providence.</span></td><td class="rtb"><a href="#page_51">51</a></td></tr> -</table> - -<table> -<tr><th colspan="3">DEUXIÈME PARTIE<br /> - MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL<br />L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE</th></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Introduction</span></td><td class="rtb"><a href="#page_76">76</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> Iᵉʳ.—<span class="smcap">Saint Michel et le Mont-Saint-Michel sous les rois des deux premières races</span></td><td class="rtb"><a href="#page_83">83</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd"> Saint Michel dans les temps primitifs</td><td class="rtb"><a href="#page_83">83</a></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd"> Le Mont-Saint-Michel au péril de la mer</td><td class="rtb"><a href="#page_93">93</a></td></tr> -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd">Saint Michel et saint Aubert</td><td class="rtb"><a href="#page_101">101</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd"> Saint Michel et la France mérovingienne</td><td class="rtb"><a href="#page_110">110</a></td></tr> -<tr><td class="rt">V.</td><td class="pdd"> Saint Michel et la France carlovingienne</td><td class="rtb"><a href="#page_119">119</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VI.</td><td class="pdd"> Le Mont-Saint-Michel sous l’invasion des Normands</td><td class="rtb"><a href="#page_126">126</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> II.—<span class="smcap">Saint Michel et le Mont-Saint-Michel a l’époque féodale</span></td><td class="rtb"><a href="#page_133">133</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd">Abbaye du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_133">133</a><span class="pagenum"><a id="page_550">{550}</a></span></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd">Progrès et influence du culte de saint Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_142">142</a></td></tr> -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd">Le Mont-Saint-Michel à l’époque de la conquête d’Angleterre</td><td class="rtb"><a href="#page_166">166</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd"> Saint Michel et Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine</td><td class="rtb"><a href="#page_176">176</a></td></tr> -<tr><td class="rt">V.</td><td class="pdd"> Le Mont-Saint-Michel et Robert de Torigni</td><td class="rtb"><a href="#page_186">186</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VI.</td><td class="pdd"> Le Mont-Saint-Michel à l’époque de Philippe-Auguste</td><td class="rtb"><a href="#page_204">204</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VII.</td><td class="pdd">Saint Michel et la France de saint Louis</td><td class="rtb"><a href="#page_219">219</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> III.—<span class="smcap">Saint Michel et le Mont-Saint-Michel pendant la guerre de Cent Ans</span></td><td class="rtb"><a href="#page_230">230</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd"> L’épisode des petits pèlerins</td><td class="rtb"><a href="#page_230">230</a></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd"> Les préparatifs de défense</td><td class="rtb"><a href="#page_237">237</a></td></tr> -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd">Le Mont-Saint-Michel et Pierre Le Roy</td><td class="rtb"><a href="#page_246">246</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd"> Le siège du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_257">257</a></td></tr> -<tr><td class="rt">V.</td><td class="pdd"> Saint Michel et Jeanne d’Arc</td><td class="rtb"><a href="#page_273">273</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VI.</td><td class="pdd"> L’ordre militaire de Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_284">284</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VII.</td><td class="pdd">Apogée du culte de saint Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_298">298</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> IV.—<span class="smcap">Saint Michel et le Mont-Saint-Michel dans les temps modernes</span></td><td class="rtb"><a href="#page_317">317</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd"> Le Mont-Saint-Michel pendant les guerres de religion</td><td class="rtb"><a href="#page_317">317</a></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd"> Saint Michel et le siècle de Louis XIV</td><td class="rtb"><a href="#page_330">330</a></td></tr> -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd">La décadence et la catastrophe de la Révolution</td><td class="rtb"><a href="#page_345">345</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd"> La restauration du Mont-Saint-Michel</td><td class="rtb"><a href="#page_357">357</a></td></tr> -<tr><td class="rt">V.</td><td class="pdd"> Le couronnement de saint Michel archange</td><td class="rtb"><a href="#page_366">366</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Conclusion</span></td><td class="rtb"><a href="#page_388">388</a></td></tr> -</table> - -<table> - -<tr><th colspan="3">TROISIÈME PARTIE<br /> DU MONT-SAINT-MICHEL</th></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Introduction</span></td><td class="rtb"><a href="#page_393">393</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> Iᵉʳ.—<span class="smcap">L’Église</span></td><td class="rtb"><a href="#page_397">397</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd"> Description des plans</td><td class="rtb"><a href="#page_397">397</a></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd"> Au onzième et au douzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_401">401</a></td></tr> -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd">La nef</td><td class="rtb"><a href="#page_404">404</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd"> Le chœur (quinzième et seizième siècle)</td><td class="rtb"><a href="#page_407">407</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> II.—<span class="smcap">Batiments abbatiaux, a la fin du onzième siècle</span></td><td class="rtb"><a href="#page_413">413</a><span class="pagenum"><a id="page_551">{551}</a></span></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd">Travaux de Roger (douzième siècle)</td><td class="rtb"><a href="#page_413">413</a></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd">Travaux de Robert de Torigni (douzième siècle)</td><td class="rtb"><a href="#page_415">415</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> III. <span class="smcap">La Merveille</span> (treizième siècle)</td><td class="rtb"><a href="#page_419">419</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd"> Origine de la Merveille</td><td class="rtb"><a href="#page_419">419</a></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd"> Bâtiments de la Merveille</td><td class="rtb"><a href="#page_425">425</a></td></tr> -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd"> Aumônerie</td><td class="rtb"><a href="#page_426">426</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd"> Cellier</td><td class="rtb"><a href="#page_427">427</a></td></tr> -<tr><td class="rt">V.</td><td class="pdd"> Réfectoire</td><td class="rtb"><a href="#page_428">428</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VI.</td><td class="pdd"> Salle des Chevaliers</td><td class="rtb"><a href="#page_430">430</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VII.</td><td class="pdd"> Dortoir</td><td class="rtb"><a href="#page_432">432</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VIII.</td><td class="pdd">Cloître</td><td class="rtb"><a href="#page_435">435</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IX.</td><td class="pdd"> Façades et défenses extérieures de la Merveille</td><td class="rtb"><a href="#page_443">443</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> IV.—<span class="smcap">Batiments abbatiaux et batiments formant l’entrée de l’abbaye</span></td><td class="rtb"><a href="#page_445">445</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td colspan="1"> </td><td class="rtb"><a href="#page_445">445</a></td></tr> -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd"> Belle-Chaise</td><td class="rtb"><a href="#page_449">449</a></td></tr> -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd">Tour Perrine</td><td class="rtb"><a href="#page_452">452</a></td></tr> -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd"> Châtelet</td><td class="rtb"><a href="#page_452">452</a></td></tr> -<tr><td class="rt">V.</td><td class="pdd"> Barbacane du châtelet</td><td class="rtb"><a href="#page_454">454</a></td></tr> -<tr><td class="rt">VI.</td><td class="pdd"> Grand degré et escalier du sud</td><td class="rtb"><a href="#page_455">455</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> V.—<span class="smcap">Remparts</span></td><td class="rtb"><a href="#page_456">456</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd">Défenses de l’abbaye et remparts de la ville</td><td class="rtb"><a href="#page_456">456</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Chapitre</span> VI.—<span class="smcap">La ville</span></td><td class="rtb"><a href="#page_467">467</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Documents iconographiques</span></td><td class="rtb"><a href="#page_477">477</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Pièces justificatives</span></td><td class="rtb"><a href="#page_491">491</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">I.</td><td class="pdd">Avant l’ère chrétienne</td><td class="rtb"><a href="#page_492">492</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">La révolte des anges, d’après une tablette chaldéenne.</td></tr> - -<tr><td class="rt">II.</td><td class="pdd">Poésie des premiers siècles chrétiens</td><td class="rtb"><a href="#page_493">493</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">Hymne attribuée à saint Ambroise.</td></tr> - -<tr><td class="rt">III.</td><td class="pdd">Poésie latine du moyen âge</td><td class="rtb"><a href="#page_494">494</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">Une prose d’Adam de Saint-Victor.</td></tr> - -<tr><td class="rt">IV.</td><td class="pdd">Poésie française du moyen âge</td><td class="rtb"><a href="#page_495">495</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">Extrait du roman du Mont-Saint-Michel.</td></tr> - -<tr><td class="rt">V.</td><td class="pdd">Le théâtre français au quatorzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_497">497</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">Les miracles du Mont-Saint-Michel.</td></tr> - -<tr><td class="rt">VI.</td><td class="pdd">Le théâtre français au quatorzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_501">501</a><span class="pagenum"><a id="page_552">{552}</a></span></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">Miracle de la Nativité de Nostre-Seigneur Jhesus-Crist.</td></tr> - -<tr><td class="rt">VII.</td><td class="pdd">Liste des chevaliers qui défendirent le Mont-Saint-Michel au quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_518">518</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">VIII.</td><td class="pdd">Note sur l’atelier monétaire établi au Mont-Saint-Michel au quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_522">522</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">IX.</td><td class="pdd">Poésie française du quinzième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_524">524</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">Une prière en vers à l’archange.</td></tr> - -<tr><td class="rt">X.</td><td class="pdd">Premiers monuments du théâtre français</td><td class="rtb"><a href="#page_525">525</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">La Mystère du siège d’Orléans qui fut représenté du vivant de Jeanne d’Arc.</td></tr> - -<tr><td class="rt">XI.</td><td class="pdd">Poésie française du seizième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_528">528</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="smlindd">Cantique de pèlerinage.</td></tr> - -<tr><td class="rt">XII.</td><td class="pdd">Chant populaire en l’honneur de saint Michel, au dix-septième siècle</td><td class="rtb"><a href="#page_530">530</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">XIII.</td><td class="pdd">Lettre à Mabillon (dix-huitième siècle)</td><td class="rtb"><a href="#page_531">531</a></td></tr> - -<tr><td class="rt">XIV.</td><td class="pdd">Documents sur l’histoire du Mont-Saint-Michel pendant la Révolution</td><td class="rtb"><a href="#page_533">533</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Table des figures</span></td><td class="rtb"><a href="#page_545">545</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap">Table des matières</span></td><td class="rtb"><a href="#page_549">549</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p> - -<p>Paris.—Typ. Firmin-Didot et Cⁱᵉ.—Mesnil (Eure).</p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Recherches sur le Mont-Saint-Michel.</i>—Mémoires de la -Société des Antiquaires de Normandie.—Voir la notice historique.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Rogerius a septentrione funditus exstruxit dormitorium, -refectorium.</i>.. (<i>Gall. Christ.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Rogerius sarta templi tecta instauravit, incendii damna -reparans claustri arcam de lignea lapideam faciens et ad Montis radicem -equorum stationes arcuatis fornicibus librans</i> (<i>Neust. Pia</i>, p. 386 et -387). Ces écuries, construites par Roger II, étaient alors, par des -rampes, accessibles aux chevaux, ce qui ne fut plus possible au -treizième siècle après les constructions de la Merveille et de -Belle-Chaise, qui changèrent complètement les dispositions des lieux -réguliers, de l’entrée et des défenses extérieures de l’abbaye.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce promenoir servit de cloître aux religieux de 1122 à -1228, date de l’achèvement du cloître couronnant la Merveille.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Ces bâtiments furent augmentés à l’ouest par Robert de -Torigni.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Cette partie du Mont-Saint-Michel a été consolidée de 1873 -à 1876 par les soins de la Commission des Monuments historiques.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Viollet-le-Duc, <i>Dictionnaire raisonné de l’Architecture -française du onzième au seizième siècle</i>. Tome Iᵉʳ. Architecture -monastique.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Dix-septième abbé du Mont, de 1191 à 1212.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Ms. 18937. Bibl. Nat.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Dom Jean Huynes (<i>Histoire générale</i>, etc.). -</p><p> -«1212. <i>Die sexta augusti obiit Jordanus abbas Montis et sepultus fuit -apud Tumbam Helenes. Tempore ipsius combusta fuit ecclesia a Britannis -et ab ipso reœdificata in tectura, turri et refectorio, dormitorio et -celario liberalitate Philippi regis Francorum qui tunc Anglos -expulit.</i>»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> «<i>Monasterium, post incendium Britannicum, restruxerat.</i>» -(D. Mabillon, tome IV <i>Ann. Bened.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Dom Jean Huynes (<i>Histoire générale</i>, etc.).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> «Eodem anno (1264) die 29 Julii obiit Richardus Tustin, -vigesimus primus abbas Montis. Hic fecit bellam cavam, incipit etiam -novum capitulum et novum opus subtus bellam cavam...» Dom Jean Huynes -(<i>Histoire générale</i>, etc., ms. 18947. Bibl. nat.).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir ci-après le Cloître.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Sauf le comble moderne du dortoir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> «Le mot <i>candela</i> signifie ici tout luminaire, et non -chandelle.» <i>Architecture monastique</i>, 3ᵉ partie, par M. Albert Lenoir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Architecture monastique</i>, 3ᵉ partie, par M. Albert -Lenoir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Dictionnaire raisonné de l’architecture française</i>, etc., -tome IIIᵉ, par M. Viollet-le-Duc.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Architecture monastique</i>, 3ᵉ partie, par M. Albert -Lenoir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Architecture monastique</i>, 3ᵉ partie, par M. Albert -Lenoir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Mag’. Roger, mag’</i>, abréviation de Magister.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Das Garin. <i>Das</i>, avec l’abréviation, signifiant -<i>Seigneur</i> ou <i>Dom</i>; <i>Dans</i> ou <i>Dan</i> est plusieurs fois employé comme -synonyme de <i>Dom</i> par Guillaume de Saint-Pair.—<i>Roman du -Mont-Saint-Michel par Guillaume de Saint-Pair</i>, poète anglo-normand du -douzième siècle, publié pour la première fois par Francisque Michel, -avec une étude sur l’auteur, par M. Eugène de Beaurepaire. Caen, Hardel, -MDCCCLVI.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Du moins les rares colonnettes anciennes qui existent -encore. Les autres ont été remplacées par de grossières colonnes et des -chapiteaux informes en pierre blanche. La partie ouest de l’arcature -extérieure a été restaurée il y a une dizaine d’années, mais sans style -ni caractère, bien qu’on eût d’excellents modèles sous les yeux.—Les -colonnes et les chapiteaux qui décorent les façades du mur intérieur -sont en granit comme toutes les autres constructions du Mont.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> La restauration du cloître, commencée en 1877, sera -complètement achevée en 1880.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Dictionnaire raisonné de l’Architecture française</i>, etc., -par M. Viollet-le-Duc. Tome Iᵉʳ. <i>Architecture monastique.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Richard Tustin est le premier des abbés du Mont qui ait -porté la mitre et autres ornements pontificaux, par la permission que -lui en donna le pape Alexandre IV.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Dom Mabillon, <i>Annales bénédictines</i>, tome IV.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Vingt-huitième abbé (1363-1386).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Dom Jean Huynes (<i>Histoire générale</i>, etc.)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Les rainures de la herse se voient sur les pieds-droits -latéraux; elles aboutissent à la chambre de la herse, au premier étage -du châtelet.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Architecture monastique</i>, 1ʳᵉ partie, par M. Albert -Lenoir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Voir les remparts, du treizième au quinzième siècle.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> V. Smith, <i>Chaldean Genesis</i>, p. 100, et plus bas.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Le mot chaldéen est <i>tililti</i>, dont on remarquera le -rapport avec les <i>tehilim</i> hébreux.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> «Litt. <i>tête couronnée</i>. Ici je pense qu’il s’agit, non du -serpent en général, mais de ce serpent qu’on imaginait porter une -couronne, et qui pour cette raison était appelé <i>basilisque</i>, petit -roi.» -</p> -<p class="rt"> -(Note de M. Talbot.)<br /> - -</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Transactions of the Society of Biblical Archæology</i>, t. -IV, 1875, p. 349 et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Publiée dans les <i>Hymni medii ævi</i>, de Mone, <small>I</small>, p. 446. On -trouve dans ce même Recueil sept autres pièces liturgiques sur saint -Michel: <i>Archangelum mirum magnum</i> (p. 447); <i>Unitas in trinitate</i> (p. -450); <i>Lumen æterno radians nitore</i> (p. 451); <i>Summi regis archangele</i> -(p. 452); <i>Magnum te, Michaelem</i> (p. 454); <i>Ad celebres rex cœlice</i> (p. -454); <i>Michael dux Angelorum</i> (p. 456). Nous devons ajouter que -l’attribution à saint Ambroise du <i>Mysteriorum signifer</i> est bien loin -d’être démontrée.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Adam, chanoine régulier de l’abbaye de Saint-Victor, à -Paris, mourut en 1192. Ses <i>Œuvres poétiques</i> ont été publiées en -1858-1859, par M. Léon Gautier.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Ce roman, œuvre de Guillaume de Saint-Pair, a été publié -par F. Michel dans les <i>Mémoires de la Société des Antiquaires de -Normandie</i>, etc.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Nous donnons à dessein le texte complet de ce Mystère pour -bien faire saisir à nos lecteurs le rôle de saint Michel dans le drame -du moyen âge. Tout épisodique qu’il soit, ce rôle est important et peut -passer pour nécessaire. Le texte des manuscrits français de la -Bibliothèque nationale, 819 et 820, a été collationné sur l’excellente -édition de MM. G. Paris et U. Robert.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Revue archéologique</i>, 5ᵉ année, 5ᵉ livraison 15 août, -Paris, A. Leleux, 1848. <i>Notice sur le Mouton d’Or inédit frappé en -Normandie pour Henri V, roi d’Angleterre.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Mantellier, <i>Notice sur la monnaie de Trévoux et de -Dombes</i>, 1844, p. 20.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Lecointre-Dupont, <i>Lettres sur l’hist. mon. de la Norm.</i>, -p. 135, 138, 139, 142. <i>Quatre chartes relatives à la monnaie du -Mont-Saint-Michel.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Recueil des Ordonnances, t. XIV, p. 257.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Bibl. nat. Anc. fonds des Cordeliers, ms. nº 137, fº 73, -rº et vº.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Extrait du ms. du Vatican, <i>Regina</i>, nº 1022, fº 172. Le -<i>Mistère du siège d’Orléans</i> a été publié par MM. Guessard et de Certain -(1860, in-4). Notre extrait se lit aux pp. 271 et suiv. de cette -excellente édition.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Cousant.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Poux, peur.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Le même que «désarroi.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Bibliothèque nationale, Fr., nº 19,652, page 96.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Extraits du <i>Livre Blanc de la commune du -Mont-Saint-Michel pendant la grande Révolution</i>.</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68245-h/images/barr_001.png b/old/68245-h/images/barr_001.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 8614e46..0000000 --- a/old/68245-h/images/barr_001.png +++ /dev/null diff --git a/old/68245-h/images/barr_002.png b/old/68245-h/images/barr_002.png Binary files differdeleted file mode 100644 index aced1fa..0000000 --- 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