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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 19 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: April 27, 2022 [eBook #67940] - -Language: French - -Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE -MAUPASSANT - VOLUME 19 *** - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Toutefois, une erreur typographique a été corrigée. - On trouvera l'errata à la fin du volume. - - La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - - DE - - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - A ÉTÉ TIRÉE - PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE - EN VERTU D'UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION - 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE - SAVOIR: - - 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. - 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. - 20 exemplaires (81 à 100) sur chine. - - - _Le texte de ce volume - est conforme à celui de l'édition originale_: Pierre et Jean - _Paris, Paul Ollendorff, éditeur, 1888._ - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - - DE - - GUY DE MAUPASSANT - - - PIERRE ET JEAN - - [Illustration] - - - PARIS - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17 - - MDCCCCIX - - _Tous droits réservés._ - - - - -«LE ROMAN.» - - -Je n'ai point l'intention de plaider ici pour le petit roman qui suit. -Tout au contraire les idées que je vais essayer de faire comprendre -entraîneraient plutôt la critique du genre d'étude psychologique que -j'ai entrepris dans _Pierre et Jean_. - -Je veux m'occuper du Roman en général. - -Je ne suis pas le seul à qui le même reproche soit adressé par les -mêmes critiques, chaque fois que paraît un livre nouveau. - -Au milieu de phrases élogieuses, je trouve régulièrement celle-ci, sous -les mêmes plumes: - ---Le plus grand défaut de cette œuvre, c'est qu'elle n'est pas un roman -à proprement parler. - -On pourrait répondre par le même argument. - ---Le plus grand défaut de l'écrivain qui me fait l'honneur de me juger, -c'est qu'il n'est pas un critique. - -Quels sont en effet les caractères essentiels du critique? - -Il faut que, sans parti pris, sans opinions préconçues, sans idées -d'école, sans attaches avec aucune famille d'artistes, il comprenne, -distingue et explique toutes les tendances les plus opposées, les -tempéraments les plus contraires, et admette les recherches d'art les -plus diverses. - -Or, le critique qui, après _Manon Lescaut_, _Paul et Virginie_, _Don -Quichotte_, _les Liaisons dangereuses_, _Werther_, _les Affinités -électives_, _Clarisse Harlowe_, _Émile_, _Candide_, _Cinq-Mars_, -_René_, _les Trois Mousquetaires_, _Mauprat_, _le Père Goriot_, _la -Cousine Bette_, _Colomba_, _le Rouge et le Noir_, _Mademoiselle de -Maupin_, _Notre-Dame de Paris_, _Salammbô_, _Madame Bovary_, _Adolphe_, -_M. de Camors_, _l'Assommoir_, _Sapho_, etc., ose encore écrire: -«Ceci est un roman et cela n'en est pas un», me paraît doué d'une -perspicacité qui ressemble fort à de l'incompétence. - -Généralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins -vraisemblable, arrangée à la façon d'une pièce de théâtre en trois -actes dont le premier contient l'exposition, le second l'action et le -troisième le dénouement. - -Cette manière de composer est absolument admissible à la condition -qu'on acceptera également toutes les autres. - -Existe-t-il des règles pour faire un roman, en dehors desquelles une -histoire écrite devrait porter un autre nom? - -Si _Don Quichotte_ est un roman, _le Rouge et le Noir_ en est-il un -autre? Si _Monte-Cristo_ est un roman, _l'Assommoir_ en est-il un? -Peut-on établir une comparaison entre les _Affinités électives_ de -Gœthe, les _Trois Mousquetaires_ de Dumas, _Madame Bovary_ de Flaubert, -_M. de Camors_ de M. O. Feuillet et _Germinal_ de M. Zola? Laquelle -de ces œuvres est un roman? Quelles sont ces fameuses règles? D'où -viennent-elles? Qui les a établies? En vertu de quel principe, de -quelle autorité et de quels raisonnements? - -Il semble cependant que ces critiques savent d'une façon certaine, -indubitable, ce qui constitue un roman et ce qui le distingue d'un -autre qui n'en est pas un. Cela signifie tout simplement, que, sans -être des producteurs, ils sont enrégimentés dans une école, et qu'ils -rejettent, à la façon des romanciers eux-mêmes, toutes les œuvres -conçues et exécutées en dehors de leur esthétique. - -Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce -qui ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que -possible les jeunes gens à tenter des voies nouvelles. - -Tous les écrivains, Victor Hugo comme M. Zola, ont réclamé avec -persistance le droit absolu, droit indiscutable, de composer, -c'est-à-dire d'imaginer ou d'observer, suivant leur conception -personnelle de l'art. Le talent provient de l'originalité, qui est -une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger. -Or, le critique qui prétend définir le Roman suivant l'idée qu'il -s'en fait d'après les romans qu'il aime, et établir certaines règles -invariables de composition, luttera toujours contre un tempérament -d'artiste apportant une manière nouvelle. Un critique, qui mériterait -absolument ce nom, ne devrait être qu'un analyste sans tendances, -sans préférences, sans passions, et, comme un expert en tableaux, -n'apprécier que la valeur artiste de l'objet d'art qu'on lui soumet. -Sa compréhension, ouverte à tout, doit absorber assez complètement sa -personnalité pour qu'il puisse découvrir et vanter les livres même -qu'il n'aime pas comme homme et qu'il doit comprendre comme juge. - -Mais la plupart des critiques ne sont, en somme, que des lecteurs, d'où -il résulte qu'ils nous gourmandent presque toujours à faux ou qu'ils -nous complimentent sans réserve et sans mesure. - -Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre à satisfaire la -tendance naturelle de son esprit, demande à l'écrivain de répondre à -son goût prédominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou -de _bien écrit_ l'ouvrage ou le passage qui plaît à son imagination -idéaliste, gaie, grivoise, triste, rêveuse ou positive. - -En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient: - ---Consolez-moi. - ---Amusez-moi. - ---Attristez-moi. - ---Attendrissez-moi. - ---Faites-moi rêver. - ---Faites-moi rire. - ---Faites-moi frémir. - ---Faites-moi pleurer. - ---Faites-moi penser. - -Seuls, quelques esprits d'élite demandent à l'artiste: - ---Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra -le mieux, suivant votre tempérament. - -L'artiste essaie, réussit ou échoue. - -Le critique ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de -l'effort; et il n'a pas le droit de se préoccuper des tendances. - -Cela a été écrit déjà mille fois. Il faudra toujours le répéter. - -Donc, après les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision -déformée, surhumaine, poétique, attendrissante, charmante ou superbe de -la vie, est venue une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous -montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité. - -Il faut admettre avec un égal intérêt ces théories d'art si différentes -et juger les œuvres qu'elles produisent, uniquement au point de vue de -leur valeur artistique en acceptant _a priori_ les idées générales d'où -elles sont nées. - -Contester le droit d'un écrivain de faire une œuvre poétique ou une -œuvre réaliste, c'est vouloir le forcer à modifier son tempérament, -récuser son originalité, ne pas lui permettre de se servir de l'œil et -de l'intelligence que la nature lui a donnés. - -Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou épiques, -gracieuses ou sinistres, c'est lui reprocher d'être conformé de telle -ou telle façon et de ne pas avoir une vision concordant avec la nôtre. - -Laissons-le libre de comprendre, d'observer, de concevoir comme il -lui plaira, pourvu qu'il soit un artiste. Devenons poétiquement -exaltés pour juger un idéaliste et prouvons-lui que son rêve est -médiocre, banal, pas assez fou ou magnifique. Mais si nous jugeons un -naturaliste, montrons-lui en quoi la vérité dans la vie diffère de la -vérité dans son livre. - -Il est évident que des écoles si différentes ont dû employer des -procédés de composition absolument opposés. - -Le romancier qui transforme la vérité constante, brutale et -déplaisante, pour en tirer une aventure exceptionnelle et séduisante, -doit, sans souci exagéré de la vraisemblance, manipuler les événements -à son gré, les préparer et les arranger pour plaire au lecteur, -l'émouvoir ou l'attendrir. Le plan de son roman n'est qu'une série de -combinaisons ingénieuses conduisant avec adresse au dénouement. Les -incidents sont disposés et gradués vers le point culminant et l'effet -de la fin, qui est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes -les curiosités éveillées au début, mettant une barrière à l'intérêt, -et terminant si complètement l'histoire racontée qu'on ne désire plus -savoir ce que deviendront, le lendemain, les personnages les plus -attachants. - -Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte -de la vie, doit éviter avec soin tout enchaînement d'événements qui -paraîtrait exceptionnel. Son but n'est point de nous raconter une -histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer -à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. A -force d'avoir vu et médité il regarde l'univers, les choses, les -faits et les hommes d'une certaine façon qui lui est propre et qui -résulte de l'ensemble de ses observations réfléchies. C'est cette -vision personnelle du monde qu'il cherche à nous communiquer en la -reproduisant dans un livre. Pour nous émouvoir, comme il l'a été -lui-même par le spectacle de la vie, il doit la reproduire devant -nos yeux avec une scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer -son œuvre d'une manière si adroite, si dissimulée, et d'apparence si -simple, qu'il soit impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le plan, -de découvrir ses intentions. - -Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre -intéressante jusqu'au dénouement, il prendra son ou ses personnages -à une certaine période de leur existence et les conduira, par des -transitions naturelles, jusqu'à la période suivante. Il montrera de -cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l'influence -des circonstances environnantes, tantôt comment se développent les -sentiments et les passions, comment on s'aime, comment on se hait, -comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les -intérêts bourgeois, les intérêts d'argent, les intérêts de famille, les -intérêts politiques. - -L'habileté de son plan ne consistera donc point dans l'émotion ou dans -le charme, dans un début attachant ou dans une catastrophe émouvante, -mais dans le groupement adroit de petits faits constants d'où se -dégagera le sens définitif de l'œuvre. S'il fait tenir dans trois cents -pages dix ans d'une vie pour montrer quelle a été, au milieu de tous -les êtres qui l'ont entourée, sa signification particulière et bien -caractéristique, il devra savoir éliminer, parmi les menus événements -innombrables et quotidiens, tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre -en lumière, d'une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés -inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au -livre sa portée, sa valeur d'ensemble. - -On comprend qu'une semblable manière de composer, si différente -de l'ancien procédé visible à tous les yeux, déroute souvent les -critiques, et qu'ils ne découvrent pas tous les fils si minces, si -secrets, presque invisibles, employés par certains artistes modernes à -la place de la ficelle unique qui avait nom: l'Intrigue. - -En somme, si le Romancier d'hier choisissait et racontait les crises de -la vie, les états aigus de l'âme et du cœur, le Romancier d'aujourd'hui -écrit l'histoire du cœur, de l'âme et de l'intelligence à l'état -normal. Pour produire l'effet qu'il poursuit, c'est-à-dire l'émotion -de la simple réalité et pour dégager l'enseignement artistique qu'il -en veut tirer, c'est-à-dire la révélation de ce qu'est véritablement -l'homme contemporain devant ses yeux, il devra n'employer que des faits -d'une vérité irrécusable et constante. - -Mais en se plaçant au point de vue même de ces artistes réalistes, on -doit discuter et contester leur théorie qui semble pouvoir être résumée -par ces mots: «Rien que la vérité et toute la vérité.» - -Leur intention étant de dégager la philosophie de certains faits -constants et courants, ils devront souvent corriger les événements au -profit de la vraisemblance et au détriment de la vérité, car - - Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. - -Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la -photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus -complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même. - -Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume -au moins par journée, pour énumérer les multitudes d'incidents -insignifiants qui emplissent notre existence. - -Un choix s'impose donc,--ce qui est une première atteinte à la théorie -de toute la vérité. - -La vie, en outre, est composée des choses les plus différentes, les -plus imprévues, les plus contraires, les plus disparates; elle est -brutale, sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables, -illogiques et contradictoires qui doivent être classées au chapitre -_faits divers_. - -Voilà pourquoi l'artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans -cette vie encombrée de hasards et de futilités que les détails -caractéristiques utiles à son sujet, et il rejettera tout le reste, -tout l'à-côté. - -Un exemple entre mille: - -Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est -considérable sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur -la tête d'un personnage principal, ou le jeter sous les roues d'une -voiture, au milieu d'un récit, sous prétexte qu'il faut faire la part -de l'accident? - -La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou -les traîne indéfiniment. L'art, au contraire, consiste à user de -précautions et de préparations, à ménager des transitions savantes et -dissimulées, à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la -composition, les événements essentiels et à donner à tous les autres -le degré de relief qui leur convient, suivant leur importance, pour -produire la sensation profonde de la vérité spéciale qu'on veut montrer. - -Faire vrai consiste donc à donner l'illusion complète du vrai, suivant -la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement -dans le pêle-mêle de leur succession. - -J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des -Illusionnistes. - -Quel enfantillage, d'ailleurs, de croire à la réalité puisque nous -portons chacun la nôtre dans notre pensée et dans nos organes. Nos -yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant -de vérités qu'il y a d'hommes sur la terre. Et nos esprits qui -reçoivent les instructions de ces organes, diversement impressionnés, -comprennent, analysent et jugent comme si chacun de nous appartenait à -une autre race. - -Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion -poétique, sentimentale, joyeuse, mélancolique, sale ou lugubre suivant -sa nature. Et l'écrivain n'a d'autre mission que de reproduire -fidèlement cette illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris -et dont il peut disposer. - -Illusion du beau qui est une convention humaine! Illusion du laid qui -est une opinion changeante! Illusion du vrai jamais immuable! Illusion -de l'ignoble qui attire tant d'êtres! Les grands artistes sont ceux qui -imposent à l'humanité leur illusion particulière. - -Ne nous fâchons donc contre aucune théorie puisque chacune d'elles est -simplement l'expression généralisée d'un tempérament qui s'analyse. - -Il en est deux surtout qu'on a souvent discutées en les opposant l'une -à l'autre au lieu de les admettre l'une et l'autre: celle du roman -d'analyse pure et celle du roman objectif. Les partisans de l'analyse -demandent que l'écrivain s'attache à indiquer les moindres évolutions -d'un esprit et tous les mobiles les plus secrets qui déterminent -nos actions, en n'accordant au fait lui-même qu'une importance très -secondaire. Il est le point d'arrivée, une simple borne, le prétexte -du roman. Il faudrait donc, d'après eux, écrire ces œuvres précises -et rêvées où l'imagination se confond avec l'observation, à la manière -d'un philosophe composant un livre de psychologie, exposer les causes -en les prenant aux origines les plus lointaines, dire tous les pourquoi -de tous les vouloirs et discerner toutes les réactions de l'âme -agissant sous l'impulsion des intérêts, des passions ou des instincts. - -Les partisans de l'objectivité (quel vilain mot!) prétendant, au -contraire, nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu -dans la vie, évitent avec soin toute explication compliquée, toute -dissertation sur les motifs, et se bornent à faire passer sous nos yeux -les personnages et les événements. - -Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est -cachée en réalité sous les faits dans l'existence. - -Le roman conçu de cette manière y gagne de l'intérêt, du mouvement dans -le récit, de la couleur, de la vie remuante. - -Donc, au lieu d'expliquer longuement l'état d'esprit d'un personnage, -les écrivains objectifs cherchent l'action ou le geste que cet état -d'âme doit faire accomplir fatalement à cet homme dans une situation -déterminée. Et ils le font se conduire de telle manière, d'un bout à -l'autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient -le reflet de sa nature intime, de toutes ses pensées, de toutes ses -volontés ou de toutes ses hésitations. Ils cachent donc la psychologie -au lieu de l'étaler, ils en font la carcasse de l'œuvre, comme -l'ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui -fait notre portrait ne montre pas notre squelette. - -Il me semble aussi que le roman exécuté de cette façon y gagne en -sincérité. Il est d'abord plus vraisemblable, car les gens que nous -voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mobiles auxquels -ils obéissent. - -Il faut ensuite tenir compte de ce que, si, à force d'observer les -hommes, nous pouvons déterminer leur nature assez exactement pour -prévoir leur manière d'être dans presque toutes les circonstances, -si nous pouvons dire avec précision: «Tel homme de tel tempérament, -dans tel cas, fera ceci», il ne s'ensuit point que nous puissions -déterminer, une à une, toutes les secrètes évolutions de sa pensée -qui n'est pas la nôtre, toutes les mystérieuses sollicitations de ses -instincts qui ne sont pas pareils aux nôtres, toutes les incitations -confuses de sa nature dont les organes, les nerfs, le sang, la chair, -sont différents des nôtres. - -Quel que soit le génie d'un homme faible, doux, sans passions, aimant -uniquement la science et le travail, jamais il ne pourra se transporter -assez complètement dans l'âme et dans le corps d'un gaillard -exubérant, sensuel, violent, soulevé par tous les désirs et même par -tous les vices, pour comprendre et indiquer les impulsions et les -sensations les plus intimes de cet être si différent, alors même qu'il -peut fort bien prévoir et raconter tous les actes de sa vie. - -En somme, celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se -substituer à tous ses personnages dans les différentes situations où -il les place, car il lui est impossible de changer ses organes, qui -sont les seuls intermédiaires entre la vie extérieure et nous, qui -nous imposent leurs perceptions, déterminent notre sensibilité, créent -en nous une âme essentiellement différente de toutes celles qui nous -entourent. Notre vision, notre connaissance du monde acquise par le -secours de nos sens, nos idées sur la vie, nous ne pouvons que les -transporter en partie dans tous les personnages dont nous prétendons -dévoiler l'être intime et inconnu. C'est donc toujours nous que nous -montrons dans le corps d'un roi, d'un assassin, d'un voleur ou d'un -honnête homme, d'une courtisane, d'une religieuse, d'une jeune fille -ou d'une marchande aux halles, car nous sommes obligés de nous poser -ainsi le problème: «Si _j_'étais roi, assassin, voleur, courtisane, -religieuse, jeune fille ou marchande aux halles, qu'est-ce que _je_ -ferais, qu'est-ce que _je_ penserais, comment est-ce que _j_'agirais?» -Nous ne diversifions donc nos personnages qu'en changeant l'âge, -le sexe, la situation sociale et toutes les circonstances de la vie -de notre _moi_ que la nature a entouré d'une barrière d'organes -infranchissable. - -L'adresse consiste à ne pas laisser reconnaître ce _moi_ par le lecteur -sous tous les masques divers qui nous servent à le cacher. - -Mais si, au seul point de vue de la complète exactitude, la pure -analyse psychologique est contestable, elle peut cependant nous donner -des œuvres d'art aussi belles que toutes les autres méthodes de travail. - -Voici, aujourd'hui, les symbolistes. Pourquoi pas? Leur rêve d'artistes -est respectable; et ils ont cela de particulièrement intéressant qu'ils -savent et qu'ils proclament l'extrême difficulté de l'art. - -Il faut être, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant -ou bien sot, pour écrire encore aujourd'hui! Après tant de maîtres -aux natures si variées, au génie si multiple, que reste-t-il à faire -qui n'ait été fait, que reste-t-il à dire qui n'ait été dit? Qui peut -se vanter, parmi nous, d'avoir écrit une page, une phrase qui ne se -trouve déjà, à peu près pareille, quelque part? Quand nous lisons, -nous, si saturés d'écriture française que notre corps entier nous donne -l'impression d'être une pâte faite avec des mots, trouvons-nous jamais -une ligne, une pensée qui ne nous soit familière, dont nous n'ayons -eu, au moins, le confus pressentiment? - -L'homme qui cherche seulement à amuser son public par des moyens déjà -connus, écrit avec confiance, dans la candeur de sa médiocrité, des -œuvres destinées à la foule ignorante et désœuvrée. Mais ceux sur qui -pèsent tous les siècles de la littérature passée, ceux que rien ne -satisfait, que tout dégoûte, parce qu'ils rêvent mieux, à qui tout -semble défloré déjà, à qui leur œuvre donne toujours l'impression d'un -travail inutile et commun, en arrivent à juger l'art littéraire une -chose insaisissable, mystérieuse, que nous dévoilent à peine quelques -pages des plus grands maîtres. - -Vingt vers, vingt phrases, lus tout à coup nous font tressaillir -jusqu'au cœur comme une révélation surprenante; mais les vers suivants -ressemblent à tous les vers, la prose qui coule ensuite ressemble à -toutes les proses. - -Les hommes de génie n'ont point, sans doute, ces angoisses et -ces tourments, parce qu'ils portent en eux une force créatrice -irrésistible. Ils ne se jugent pas eux-mêmes. Les autres, nous autres -qui sommes simplement des travailleurs conscients et tenaces, nous ne -pouvons lutter contre l'invincible découragement que par la continuité -de l'effort. - -Deux hommes par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné -cette force de toujours tenter: Louis Bouilhet et Gustave Flaubert. - -Si je parle ici d'eux et de moi, c'est que leurs conseils, résumés en -peu de lignes, seront peut-être utiles à quelques jeunes gens moins -confiants en eux-mêmes qu'on ne l'est d'ordinaire quand on débute dans -les lettres. - -Bouilhet, que je connus le premier d'une façon un peu intime, deux ans -environ avant de gagner l'amitié de Flaubert, à force de me répéter que -cent vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d'un artiste, -s'ils sont irréprochables et s'ils contiennent l'essence du talent et -de l'originalité d'un homme même de second ordre, me fit comprendre que -le travail continuel et la connaissance profonde du métier peuvent, -un jour de lucidité, de puissance et d'entraînement, par la rencontre -heureuse d'un sujet concordant bien avec toutes les tendances de notre -esprit, amener cette éclosion de l'œuvre courte, unique et aussi -parfaite que nous la pouvons produire. - -Je compris ensuite que les écrivains les plus connus n'ont presque -jamais laissé plus d'un volume et qu'il faut, avant tout, avoir cette -chance de trouver et de discerner, au milieu de la multitude des -matières qui se présentent à notre choix, celle qui absorbera toutes -nos facultés, toute notre valeur, toute notre puissance artiste. - -Plus tard, Flaubert, que je voyais quelquefois, se prit d'affection -pour moi. J'osai lui soumettre quelques essais. Il les lut avec bonté -et me répondit: «Je ne sais pas si vous aurez du talent. Ce que vous -m'avez apporté prouve une certaine intelligence, mais n'oubliez point -ceci, jeune homme, que le talent--suivant le mot de Buffon--n'est -qu'une longue patience. Travaillez.» - -Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui -plaisais, car il s'était mis à m'appeler, en riant, son disciple. - -Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des -nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n'en est rien resté. Le -maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait -ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes -qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements. «Si on a une -originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si on n'en a -pas, il faut en acquérir une.» - ---Le talent est une longue patience.--Il s'agit de regarder tout ce -qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en -découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne. Il y a, dans -tout, de l'inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir -de nos yeux qu'avec le souvenir de ce qu'on a pensé avant nous sur -ce que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d'inconnu. -Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un arbre dans une -plaine, demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu'à ce qu'ils -ne ressemblent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre -feu. - -C'est de cette façon qu'on devient original. - -Ayant, en outre, posé cette vérité qu'il n'y a pas, de par le monde -entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez -absolument pareils, il me forçait à exprimer, en quelques phrases, -un être ou un objet de manière à le particulariser nettement, à le -distinguer de tous les autres êtres ou de tous les autres objets de -même race ou de même espèce. - -«Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa -porte, devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de -fiacres, montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur -apparence physique contenant aussi, indiquée par l'adresse de l'image, -toute leur nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec -aucun autre épicier ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir, -par un seul mot, en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux -cinquante autres qui le suivent et le précèdent.» - -J'ai développé ailleurs ses idées sur le style. Elles ont de grands -rapports avec la théorie de l'observation que je viens d'exposer. - -Quelle que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour -l'exprimer, qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la -qualifier. Il faut donc chercher, jusqu'à ce qu'on les ait découverts, -ce mot, ce verbe et cet adjectif, et ne jamais se contenter de l'à peu -près, ne jamais avoir recours à des supercheries, même heureuses, à des -clowneries de langage pour éviter la difficulté. - -On peut traduire et indiquer les choses les plus subtiles en appliquant -ce vers de Boileau: - - D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. - -Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et -chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste, -pour fixer toutes les nuances de la pensée; mais il faut discerner -avec une extrême lucidité toutes les modifications de la valeur d'un -mot suivant la place qu'il occupe. Ayons moins de noms, de verbes et -d'adjectifs aux sens presque insaisissables, mais plus de phrases -différentes, diversement construites, ingénieusement coupées, pleines -de sonorités et de rythmes savants. Efforçons-nous d'être des stylistes -excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares. - -Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase à son gré, de -lui faire tout dire, même ce qu'elle n'exprime pas, de l'emplir de -sous-entendus, d'intentions secrètes et non formulées, que d'inventer -des expressions nouvelles ou de rechercher, au fond de vieux -livres inconnus, toutes celles dont nous avons perdu l'usage et la -signification, et qui sont pour nous comme des verbes morts. - -La langue française, d'ailleurs, est une eau pure que les écrivains -maniérés n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle -a jeté dans ce courant limpide ses modes, ses archaïsmes prétentieux et -ses préciosités, sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de -ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d'être claire, -logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou -corrompre. - -Ceux qui font aujourd'hui des images, sans prendre garde aux termes -abstraits, ceux qui font tomber la grêle ou la pluie sur la _propreté_ -des vitres, peuvent aussi jeter des pierres à la simplicité de leurs -confrères! Elles frapperont peut-être les confrères qui ont un corps, -mais n'atteindront jamais la simplicité qui n'en a pas. - - GUY DE MAUPASSANT. - - La Guillette, Étretat, septembre 1887. - - - - -PIERRE ET JEAN. - -I - - -ZUT! s'écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d'heure -demeurait immobile, les yeux fixés sur l'eau, et soulevant par moments, -d'un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer. - -Mme Roland, assoupie à l'arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly -invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers -son mari: - ---Eh bien!... eh bien!... Gérôme! - -Le bonhomme, furieux, répondit: - ---Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait -jamais pêcher qu'entre hommes; les femmes vous font embarquer toujours -trop tard. - -Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un à bâbord, l'autre à -tribord, chacun une ligne enroulée à l'index, se mirent à rire en même -temps et Jean répondit: - ---Tu n'es pas galant pour notre invitée, papa. - -M. Roland fut confus et s'excusa: - ---Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J'invite -des dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, dès que je -sens de l'eau sous moi, je ne pense plus qu'au poisson. - -Mme Roland s'était tout à fait réveillée et regardait d'un air attendri -le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura: - ---Vous avez cependant fait une belle pêche. - -Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup -d'œil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois -hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d'écailles -gluantes et de nageoires soulevées, d'efforts impuissants et mous, et -de bâillements dans l'air mortel. - -Le père Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler -jusqu'au bord le flot d'argent des bêtes pour voir celles du fond, et -leur palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps, -une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille. - -Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des roses, et déclara: - ---Cristi! ils sont frais, ceux-là! - -Puis il continua: - ---Combien en as-tu pris, toi, docteur? - -Son fils aîné, Pierre, un homme de trente ans à favoris noirs coupés -comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit: - ---Oh! pas grand'chose, trois ou quatre. - -Le père se tourna vers le cadet: - ---Et toi, Jean? - -Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son -frère, sourit et murmura: - ---A peu près comme Pierre, quatre ou cinq. - -Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le père -Roland. - -Il avait enroulé son fil au tolet d'un aviron, et croisant ses bras il -annonça: - ---Je n'essayerai plus jamais de pêcher l'après-midi. Une fois dix -heures passées, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la -sieste au soleil. - -Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de -propriétaire. - -C'était un ancien bijoutier parisien qu'un amour immodéré de la -navigation et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu'il eut assez -d'aisance pour vivre modestement de ses rentes. - -Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot -amateur. Ses deux fils, Pierre et Jean, restèrent à Paris pour -continuer leurs études et vinrent en congé de temps en temps partager -les plaisirs de leur père. - -A la sortie du collège, l'aîné, Pierre, de cinq ans plus âgé que Jean, -s'étant senti successivement de la vocation pour des professions -variées, en avait essayé, l'une après l'autre, une demi-douzaine, -et, vite dégoûté de chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles -espérances. - -En dernier lieu la médecine l'avait tenté, et il s'était mis au travail -avec tant d'ardeur qu'il venait d'être reçu docteur après d'assez -courtes études et des dispenses de temps obtenues du ministre. Il -était exalté, intelligent, changeant et tenace, plein d'utopies et -d'idées philosophiques. - -Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère -était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait -tranquillement son droit et venait d'obtenir son diplôme de licencié en -même temps que Pierre obtenait celui de docteur. - -Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous -les deux formaient le projet de s'établir au Havre s'ils parvenaient à -le faire dans des conditions satisfaisantes. - -Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent -presque invisibles entre frères ou entre sœurs jusqu'à la maturité et -qui éclatent à l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur -l'un, les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. -Certes ils s'aimaient, mais ils s'épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à -la naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête -gâtée cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son -père et de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux. - -Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et -de caractère égal; et Pierre s'était énervé, peu à peu, à entendre -vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être -de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de -l'aveuglement. Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs -fils des situations honorables et médiocres, lui reprochaient ses -indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses -élans impuissants vers des idées généreuses et vers des professions -décoratives. - -Depuis qu'il était homme, on ne lui disait plus: «Regarde Jean et -imite-le!» mais chaque fois qu'il entendait répéter: «Jean a fait ceci, -Jean a fait cela,» il comprenait bien le sens et l'allusion cachés sous -ces paroles. - -Leur mère, une femme d'ordre, une économe bourgeoise un peu -sentimentale, douée d'une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse -les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de -tous les menus faits de la vie commune. Un léger événement, d'ailleurs, -troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication, -car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver, pendant que -ses enfants achevaient l'un et l'autre leurs études spéciales, d'une -voisine, Mme Rosémilly, veuve d'un capitaine au long cours, mort à la -mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois ans, -une maîtresse femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme un -animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les -événements possibles, qu'elle jugeait avec un esprit sain, étroit -et bienveillant, avait pris l'habitude de venir faire un bout de -tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui -offraient une tasse de thé. - -Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse, -interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle -parlait de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, -en femme raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort. - -Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans -la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de -lui plaire que par envie de se supplanter. - -Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu'un des deux -triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi -bien voulu que l'autre n'en eût point de chagrin. - -Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux -follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi, -batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage méthode de son -esprit. - -Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de -nature. Cette préférence d'ailleurs ne se montrait que par une presque -insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore -qu'elle prenait quelquefois son avis. - -Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne -propre, tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement lui être -différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées -politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par -moments: «Vos billevesées.» Alors, il la regardait d'un regard froid de -magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces -pauvres êtres! - -Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l'avait invitée -à ses parties de pêche où il n'emmenait jamais non plus sa femme, car -il aimait à s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un -long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et -devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnommé Jean-Bart, -chargé de la garde du bateau. - -Or, un soir de la semaine précédente, comme Mme Rosémilly qui -avait dîné chez lui disait: «Ça doit être très amusant, la pêche?» -l'ancien bijoutier, flatté dans sa passion, et saisi de l'envie de la -communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s'écria: - ---Voulez-vous y venir? - ---Mais oui. - ---Mardi prochain? - ---Oui, mardi prochain. - ---Êtes-vous femme à partir à cinq heures du matin? - -Elle poussa un cri de stupeur: - ---Ah! mais non, par exemple. - -Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation. - -Il demanda cependant: - ---A quelle heure pourriez-vous partir? - ---Mais... à neuf heures! - ---Pas avant? - ---Non, pas avant, c'est déjà très tôt! - -Le bonhomme hésitait. Assurément on ne prendrait rien, car si le -soleil chauffe, le poisson ne mord plus, mais les deux frères s'étaient -empressés d'arranger la partie, de tout organiser et de tout régler -séance tenante. - -Donc, le mardi suivant, la _Perle_ avait été jeter l'ancre sous les -rochers blancs du cap de la Hève; et on avait pêché jusqu'à midi, -puis sommeillé, puis repêché, sans rien prendre, et le père Roland, -comprenant un peu tard que Mme Rosémilly n'aimait et n'appréciait -en vérité que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne -tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement d'impatience -irraisonnée, un _zut_ énergique qui s'adressait autant à la veuve -indifférente qu'aux bêtes insaisissables. - -Maintenant il regardait le poisson capturé, son poisson, avec une joie -vibrante d'avare; puis il leva les yeux vers le ciel, remarqua que le -soleil baissait: - ---Eh bien! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu? - -Tous deux tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les -bouchons de liège les hameçons nettoyés et attendirent. - -Roland s'était levé pour interroger l'horizon à la façon d'un -capitaine: - ---Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars! - -Et soudain, le bras allongé vers le nord, il ajouta: - ---Tiens, tiens, le bateau de Southampton. - -Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux -reflets d'or et de feu, s'élevait là-bas, dans la direction indiquée, -un nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le -navire qui semblait tout petit de si loin. - -Vers le sud on voyait encore d'autres fumées, nombreuses, venant toutes -vers la jetée du Havre dont on distinguait à peine la ligne blanche et -le phare, droit comme une corne sur le bout. - -Roland demanda: - ---N'est-ce pas aujourd'hui que doit entrer la _Normandie_? - -Jean répondit: - ---Oui, papa. - ---Donne-moi ma longue-vue, je crois que c'est elle, là-bas. - -Le père déploya le tube de cuivre, l'ajusta contre son œil, chercha le -point, et soudain, ravi d'avoir vu: - ---Oui, oui, c'est elle, je reconnais ses deux cheminées. Voulez-vous -regarder, madame Rosémilly. - -Elle prit l'objet qu'elle dirigea vers le transatlantique lointain, -sans parvenir sans doute à le mettre en face de lui, car elle ne -distinguait rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un -arc-en-ciel tout rond, et puis des choses bizarres, des espèces -d'éclipses, qui lui faisaient tourner le cœur. - -Elle dit en rendant la longue-vue: - ---D'ailleurs je n'ai jamais su me servir de cet instrument-là. Ça -mettait même en colère mon mari qui restait des heures à la fenêtre à -regarder passer les navires. - -Le père Roland, vexé, reprit: - ---Ça doit tenir à un défaut de votre œil, car ma lunette est excellente. - -Puis il l'offrit à sa femme: - ---Veux-tu voir? - ---Non, merci, je sais d'avance que je ne pourrais pas. - -Mme Roland, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas, -semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de cette -fin de jour. - -Ses cheveux châtains commençaient seulement à blanchir. Elle avait un -air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait à voir. -Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l'argent, ce -qui ne l'empêchait point de goûter le charme du rêve. Elle aimait les -lectures, les romans et les poésies, non pour leur valeur d'art, mais -pour la songerie mélancolique et tendre qu'ils éveillaient en elle. Un -vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde, -comme elle disait, lui donnait la sensation d'un désir mystérieux -presque réalisé. Et elle se complaisait à ces émotions légères qui -troublaient un peu son âme bien tenue comme un livre de comptes. - -Elle prenait, depuis son arrivée au Havre, un embonpoint assez visible -qui alourdissait sa taille autrefois très souple et très mince. - -Cette sortie en mer l'avait ravie. Son mari, sans être méchant, la -rudoyait comme rudoient sans colère et sans haine les despotes en -boutique pour qui commander équivaut à jurer. Devant tout étranger il -se tenait, mais dans sa famille il s'abandonnait et se donnait des airs -terribles, bien qu'il eût peur de tout le monde. Elle, par horreur du -bruit, des scènes, des explications inutiles, cédait toujours et ne -demandait jamais rien; aussi n'osait-elle plus, depuis bien longtemps, -prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi avec joie -cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau. - -Depuis le départ elle s'abandonnait tout entière, tout son esprit et -toute sa chair, à ce doux glissement sur l'eau. Elle ne pensait point, -elle ne vagabondait ni dans les souvenirs ni dans les espérances, il -lui semblait que son cœur flottait comme son corps sur quelque chose de -moelleux, de fluide, de délicieux, qui la berçait et l'engourdissait. - -Quand le père commanda le retour: «Allons, en place pour la nage!» elle -sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, ôter leurs jaquettes -et relever sur leurs bras nus les manches de leur chemise. - -Pierre, le plus rapproché des deux femmes, prit l'aviron de tribord, -Jean l'aviron de bâbord, et ils attendirent que le patron criât: «Avant -partout!» car il tenait à ce que les manœuvres fussent exécutées -régulièrement. - -Ensemble, d'un même effort, ils laissèrent tomber les rames puis se -couchèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces; et une lutte -commença pour montrer leur vigueur. Ils étaient venus à la voile tout -doucement, mais la brise était tombée et l'orgueil de mâles des deux -frères s'éveilla tout à coup à la perspective de se mesurer l'un contre -l'autre. - -Quand ils allaient pêcher seuls avec le père, ils ramaient ainsi -sans que personne gouvernât, car Roland préparait les lignes tout en -surveillant la marche de l'embarcation, qu'il dirigeait d'un geste ou -d'un mot: «Jean, mollis.»--«A toi, Pierre, souque.» Ou bien il disait: -«Allons le _un_, allons le _deux_, un peu d'huile de bras.» Celui -qui rêvassait tirait plus fort, celui qui s'emballait devenait moins -ardent, et le bateau se redressait. - -Aujourd'hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre -étaient velus, un peu maigres, mais nerveux; ceux de Jean gras et -blancs, un peu roses, avec une bosse de muscles qui roulait sous la -peau. - -Pierre eut d'abord l'avantage. Les dents serrées, le front plissé, les -jambes tendues, les mains crispées sur l'aviron, il le faisait plier -dans toute sa longueur à chacun de ses efforts; et la _Perle_ s'en -venait vers la côte. Le père Roland, assis à l'avant afin de laisser -tout le banc d'arrière aux deux femmes, s'époumonait à commander: -«Doucement, le _un_--souque le _deux_.» Le _un_ redoublait de rage et -le _deux_ ne pouvait répondre à cette nage désordonnée. - -Le patron, enfin, ordonna: «Stop!» Les deux rames se levèrent ensemble, -et Jean, sur l'ordre de son père, tira seul quelques instants. Mais à -partir de ce moment l'avantage lui resta; il s'animait, s'échauffait, -tandis que Pierre, essoufflé, épuisé par sa crise de vigueur, -faiblissait et haletait. Quatre fois de suite, le père Roland fit -stopper pour permettre à l'aîné de reprendre haleine et de redresser la -barque dérivant. Le docteur alors, le front en sueur, les joues pâles, -humilié et rageur, balbutiait: - ---Je ne sais pas ce qui me prend, j'ai un spasme au cœur. J'étais très -bien parti et cela m'a coupé les bras. - -Jean demandait: - ---Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple? - ---Non, merci, cela passera. - -La mère, ennuyée, disait: - ---Voyons, Pierre, à quoi cela rime-t-il de se mettre dans un état -pareil, tu n'es pourtant pas un enfant. - -Il haussait les épaules et recommençait à ramer. - -Mme Rosémilly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas entendre. -Sa petite tête blonde, à chaque mouvement du bateau, faisait en arrière -un mouvement brusque et joli qui soulevait sur les tempes ses fins -cheveux. - -Mais le père Roland cria: «Tenez, voici le _Prince-Albert_, qui nous -rattrape.» Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux cheminées -inclinées en arrière et ses deux tambours jaunes, ronds comme des -joues, le bateau de Southampton arrivait à toute vapeur, chargé de -passagers et d'ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, -battant l'eau qui retombait en écume, lui donnaient un air de hâte, -un air de courrier pressé; et l'avant tout droit coupait la mer en -soulevant deux lames minces et transparentes qui glissaient le long des -bords. - -Quand il fut tout près de la _Perle_, le père Roland leva son chapeau, -les deux femmes agitèrent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine -d'ombrelles répondirent à ces saluts en se balançant vivement sur le -paquebot qui s'éloigna, laissant derrière lui, sur la surface paisible -et luisante de la mer, quelques lentes ondulations. - -Et on voyait d'autres navires, coiffés aussi de fumée, accourant de -tous les points de l'horizon vers la jetée courte et blanche qui les -avalait comme une bouche, l'un après l'autre. Et les barques de pêche -et les grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, -traînés par d'imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou -lentement, vers cet ogre dévorant, qui, de temps en temps, semblait -repu, et rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de -bricks, de goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. Les -steamers hâtifs s'enfuyaient à droite, à gauche, sur le ventre plat de -l'Océan tandis que les bâtiments à voile, abandonnés par les mouches -qui les avaient halés, demeuraient immobiles, tout en s'habillant, de -la grande hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune -qui semblait rouge au soleil couchant. - -Mme Roland, les yeux mi-clos, murmura: - ---Dieu! que c'est beau, cette mer! - -Mme Rosémilly répondit, avec un soupir prolongé, qui n'avait cependant -rien de triste: - ---Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois. - -Roland s'écria: - ---Tenez, voici la _Normandie_ qui se présente à l'entrée. Est-elle -grande, hein? - -Puis il expliqua la côte en face, là-bas, là-bas, de l'autre -côté de l'embouchure de la Seine--vingt kilomètres, cette -embouchure--disait-il. Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, -Arromanches, la rivière de Caen, et les roches du Calvados qui rendent -la navigation dangereuse jusqu'à Cherbourg. Puis il traita la question -des bancs de sable de la Seine, qui se déplacent à chaque marée et -mettent en défaut les pilotes de Quillebœuf eux-mêmes, s'ils ne font -pas tous les jours le parcours du chenal. Il fit remarquer comment le -Havre séparait la basse de la haute Normandie. En basse Normandie, la -côte plate descendait en pâturages, en prairies et en champs jusqu'à la -mer. Le rivage de la haute Normandie, au contraire, était droit, une -grande falaise, découpée, dentelée, superbe, faisant jusqu'à Dunkerque -une immense muraille blanche dont toutes les échancrures cachaient un -village ou un port: Étretat, Fécamp, Saint-Valéry, le Tréport, Dieppe, -etc. - -Les deux femmes ne l'écoutaient point, engourdies par le bien-être, -émues par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme -des bêtes autour de leur tanière; et elles se taisaient, un peu -écrasées par ce vaste horizon d'air et d'eau, rendues silencieuses par -ce coucher de soleil apaisant et magnifique. Seul, Roland parlait sans -fin; il était de ceux que rien ne trouble. Les femmes, plus nerveuses, -sentent parfois, sans comprendre pourquoi, que le bruit d'une voix -inutile est irritant comme une grossièreté. - -Pierre et Jean, calmés, ramaient avec lenteur; et la _Perle_ s'en -allait vers le port, toute petite à côté des gros navires. - -Quand elle toucha le quai, le matelot Papagris, qui l'attendait, prit -la main des dames pour les faire descendre; et on pénétra dans la -ville. Une foule nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux -jetées à l'heure de la pleine mer, rentrait aussi. - -Mmes Roland et Rosémilly marchaient devant, suivies des trois hommes. -En montant la rue de Paris elles s'arrêtaient parfois devant un magasin -de modes ou d'orfèvrerie pour contempler un chapeau ou bien un bijou; -puis elles repartaient après avoir échangé leurs idées. - -Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il faisait chaque -jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolongé par d'autres -bassins, où les grosses coques, ventre à ventre, se touchaient sur -quatre ou cinq rangs. Tous les mâts innombrables, sur une étendue de -plusieurs kilomètres de quais, tous les mâts avec les vergues, les -flèches, les cordages, donnaient à cette ouverture au milieu de la -ville l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de cette forêt sans -feuilles, les goélands tournoyaient, épiant pour s'abattre, comme une -pierre qui tombe, tous les débris jetés à l'eau; et un mousse, qui -rattachait une poulie à l'extrémité d'un cacatois, semblait monté là -pour chercher des nids. - ---Voulez-vous dîner avec nous sans cérémonie aucune, afin de finir -ensemble la journée? demanda Mme Roland à Mme Rosémilly. - ---Mais oui, avec plaisir; j'accepte aussi sans cérémonie. Ce serait -triste de rentrer toute seule ce soir. - -Pierre, qui avait entendu et que l'indifférence de la jeune femme -commençait à froisser, murmura: «Bon, voici la veuve qui s'incruste, -maintenant.» Depuis quelques jours il l'appelait «la veuve». Ce mot, -sans rien exprimer, agaçait Jean rien que par l'intonation, qui lui -paraissait méchante et blessante. - -Et les trois hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu'au seuil de -leur logis. C'était une maison étroite, composée d'un rez-de-chaussée -et de deux petits étages, rue Belle-Normande. La bonne, Joséphine, -une fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde à bon marché, qui -possédait à l'excès l'air étonné et bestial des paysans, vint ouvrir, -referma la porte, monta derrière ses maîtres jusqu'au salon qui était -au premier, puis elle dit: - ---Il est v'nu un m'sieu trois fois. - -Le père Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria: - ---Qui ça est venu, nom d'un chien? - -Elle ne se troublait jamais des éclats de voix de son maître, et elle -reprit: - ---Un m'sieu d' chez l' notaire. - ---Quel notaire? - ---D' chez m'sieu Canu, donc. - ---Et qu'est-ce qu'il a dit, ce monsieur? - ---Qu' m'sieu Canu y viendrait en personne dans la soirée. - -Me Lecanu était le notaire et un peu l'ami du père Roland, dont il -faisait les affaires. Pour qu'il eût annoncé sa visite dans la soirée, -il fallait qu'il s'agît d'une chose urgente et importante; et les -quatre Roland se regardèrent, troublés par cette nouvelle comme le -sont les gens de fortune modeste à toute intervention d'un notaire, -qui éveille une foule d'idées de contrats, d'héritages, de procès, de -choses désirables ou redoutables. Le père, après quelques secondes de -silence, murmura: - ---Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? - -Mme Rosémilly se mit à rire: - ---Allez, c'est un héritage. J'en suis sûre. Je porte bonheur. - -Mais ils n'espéraient la mort de personne qui pût leur laisser quelque -chose. - -Mme Roland, douée d'une excellente mémoire pour les parentés, se mit -aussitôt à rechercher toutes les alliances du côté de son mari et du -sien, à remonter les filiations, à suivre les branches des cousinages. - -Elle demandait, sans avoir même ôté son chapeau: - ---Dis donc, père (elle appelait son mari «père» dans la maison, et -quelquefois «monsieur Roland» devant les étrangers), dis donc, père, te -rappelles-tu qui a épousé Joseph Lebru, en secondes noces? - ---Oui, une petite Duménil, la fille d'un papetier. - ---En a-t-il eu des enfants? - ---Je crois bien, quatre ou cinq, au moins. - ---Non. Alors il n'y a rien par là. - -Déjà elle s'animait à cette recherche, elle s'attachait à cette -espérance d'un peu d'aisance leur tombant du ciel. Mais Pierre, qui -aimait beaucoup sa mère, qui la savait un peu rêveuse, et qui craignait -une désillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la -nouvelle, au lieu d'être bonne, était mauvaise, l'arrêta. - ---Ne t'emballe pas, maman, il n'y a plus d'oncle d'Amérique! Moi, je -croirais bien plutôt qu'il s'agit d'un mariage pour Jean. - -Tout le monde fut surpris à cette idée, et Jean demeura un peu froissé -que son frère eût parlé de cela devant Mme Rosémilly. - ---Pourquoi pour moi plutôt que pour toi? La supposition est très -contestable. Tu es l'aîné; c'est donc à toi qu'on aurait songé d'abord. -Et puis, moi, je ne veux pas me marier. - -Pierre ricana: - ---Tu es donc amoureux? - -L'autre, mécontent, répondit: - ---Est-il nécessaire d'être amoureux pour dire qu'on ne veut pas encore -se marier? - ---Ah! bon, le «encore» corrige tout; tu attends. - ---Admets que j'attends, si tu veux. - -Mais le père Roland, qui avait écouté et réfléchi, trouva tout à coup -la solution la plus vraisemblable. - ---Parbleu! nous sommes bien bêtes de nous creuser la tête. Me Lecanu -est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de médecin, et -Jean un cabinet d'avocat, il a trouvé à caser l'un de vous deux. - -C'était tellement simple et probable que tout le monde en fut d'accord. - ---C'est servi, dit la bonne. - -Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se -mettre à table. - -Dix minutes plus tard, ils dînaient dans la petite salle à manger, au -rez-de-chaussée. - -On ne parla guère tout d'abord; mais, au bout de quelques instants, -Roland s'étonna de nouveau de cette visite du notaire. - ---En somme, pourquoi n'a-t-il pas écrit, pourquoi a-t-il envoyé trois -fois son clerc, pourquoi vient-il lui-même? - -Pierre trouvait cela naturel. - ---Il faut sans doute une réponse immédiate; et il a peut-être à nous -communiquer des clauses confidentielles qu'on n'aime pas beaucoup -écrire. - -Mais ils demeuraient préoccupés et un peu ennuyés tous les quatre -d'avoir invité cette étrangère qui gênerait leur discussion et les -résolutions à prendre. - -Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annoncé. - -Roland s'élança. - ---Bonjour, cher maître. - -Il donnait comme titre à M. Lecanu le «maître» qui précède le nom de -tous les notaires. - -Mme Rosémilly se leva: - ---Je m'en vais, je suis très fatiguée. - -On tenta faiblement de la retenir; mais elle n'y consentit point et -elle s'en alla sans qu'un des trois hommes la reconduisît, comme on le -faisait toujours. - -Mme Roland s'empressa près du nouveau venu: - ---Une tasse de café, Monsieur? - ---Non, merci, je sors de table. - ---Une tasse de thé, alors? - ---Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d'abord parler -affaires. - -Dans le profond silence qui suivit ces mots on n'entendit plus que le -mouvement rythmé de la pendule et, à l'étage au-dessous, le bruit des -casseroles lavées par la bonne trop bête même pour écouter aux portes. - -Le notaire reprit: - ---Avez-vous connu à Paris un certain M. Maréchal, Léon Maréchal? - -M. et Mme Roland poussèrent la même exclamation: «Je crois bien!» - ---C'était un de vos amis? - -Roland déclara: - ---Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé; il ne quitte pas le -boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l'ai plus revu -depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous -écrire. Vous savez, quand on vit loin l'un de l'autre... - -Le notaire reprit gravement: - ---M. Maréchal est décédé! - -L'homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise -triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces -nouvelles. - -M. Lecanu continua: - ---Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale -disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean, -M. Jean Roland, son légataire universel. - -L'étonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot à dire. - -Mme Roland, la première, dominant son émotion, balbutia: - ---Mon Dieu, ce pauvre Léon... notre pauvre ami... mon Dieu... mon -Dieu... mort!... - -Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des -femmes, gouttes de chagrin venues de l'âme qui coulent sur les joues et -semblent si douloureuses, étant si claires. - -Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu'à -l'espérance annoncée. Il n'osait cependant interroger tout de suite sur -les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune; et il -demanda, pour arriver à la question intéressante: - ---De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal? - -M. Lecanu l'ignorait parfaitement. - ---Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il -laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en -obligations trois pour cent, à votre second fils, qu'il a vu naître, -grandir, et qu'il juge digne de ce legs. A défaut d'acceptation de la -part de M. Jean, l'héritage irait aux enfants abandonnés. - -Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s'écria: - ---Sacristi! voilà une bonne pensée du cœur. Moi, si je n'avais pas eu -de descendant, je ne l'aurais certainement point oublié non plus, ce -brave ami! - -Le notaire souriait: - ---J'ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça -fait toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle. - -Il n'avait point du tout songé que cette bonne nouvelle était la mort -d'un ami, du meilleur ami du père Roland, qui venait lui-même d'oublier -subitement cette intimité annoncée tout à l'heure avec conviction. - -Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle -pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec son mouchoir qu'elle -appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs. - -Le docteur murmura: - ---C'était un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent à -dîner, mon frère et moi. - -Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un geste familier -sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait glisser, -jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir. - -Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase -convenable, et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci: - ---Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais -le voir. - -Mais la pensée du père galopait; elle galopait autour de cet héritage -annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui -allait entrer tout à l'heure, demain, sur un mot d'acceptation. - -Il demanda: - ---Il n'y a pas de difficultés possibles?... pas de procès?... pas de -contestations?... - -Me Lecanu semblait tranquille: - ---Non, mon confrère de Paris me signale la situation comme très nette. -Il ne nous faut que l'acceptation de M. Jean. - ---Parfait, alors... et la fortune est bien claire? - ---Très claire. - ---Toutes les formalités ont été remplies? - ---Toutes. - -Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague, -instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit: - ---Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces -choses, c'est pour éviter à mon fils des désagréments qu'il pourrait ne -pas prévoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée, -est-ce que je sais, moi? et on se fourre dans un roncier inextricable. -En somme, ce n'est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant -tout. - -Dans la famille on appelait toujours Jean «le petit», bien qu'il fût -beaucoup plus grand que Pierre. - -Mme Roland, tout à coup, parut sortir d'un rêve, se rappeler une chose -lointaine, presque oubliée, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle -n'était pas sûre d'ailleurs, et elle balbutia: - ---Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa -fortune à mon petit Jean? - ---Oui, madame. - -Elle reprit alors simplement: - ---Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait. - -Roland s'était levé: - ---Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite -l'acceptation? - ---Non... non... monsieur Roland. Demain, demain, à mon étude, à deux -heures, si cela vous convient. - ---Mais oui, mais oui, je crois bien! - -Alors, Mme Roland qui s'était levée aussi, et qui souriait après les -larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son -fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de mère reconnaissante, -elle demanda: - ---Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu? - ---Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir. - -La bonne appelée apporta d'abord des gâteaux secs en de profondes -boîtes de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui -semblent cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses -de métal pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite -des serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé -qu'on ne lave jamais dans les familles besoigneuses. Elle revint une -troisième fois avec le sucrier et les tasses; puis elle ressortit pour -faire chauffer l'eau. Alors on attendit. - -Personne ne pouvait parler; on avait trop à penser, et rien à dire. -Seule Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie -de pêche, fit l'éloge de la _Perle_ et de Mme Rosémilly. - ---Charmante, charmante, répétait le notaire. - -Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver, -quand le feu brûle, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes -comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir -impérieux de laisser sortir toute sa joie. - -Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de -la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient -fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions -différentes. - -Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir -émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée; puis il -se leva, serra les mains et sortit. - ---C'est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures. - ---C'est entendu, demain, deux heures. - -Jean n'avait pas dit un mot. - -Après ce départ il y eut encore un silence, puis le père Roland vint -taper de ses deux mains ouvertes sur les deux épaules de son jeune fils -en criant: - ---Eh bien! sacré veinard, tu ne m'embrasses pas? - -Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son père en disant: - ---Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable. - -Mais le bonhomme ne se possédait plus d'allégresse. Il marchait, jouait -du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses -talons, et répétait: - ---Quelle chance! quelle chance! En voilà une, de chance! - -Pierre demanda: - ---Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal? - -Le père répondit: - ---Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison; mais tu te -rappelles bien qu'il allait te prendre au collège, les jours de -sortie, et qu'il t'y reconduisait souvent après dîner. Tiens, -justement, le matin de la naissance de Jean, c'est lui qui est allé -chercher le médecin! Il avait déjeuné chez nous quand ta mère s'est -trouvée souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il -s'agissait, et il est parti en courant. Dans sa hâte il a pris mon -chapeau au lieu du sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons -beaucoup ri, plus tard. Il est même probable qu'il s'est souvenu de -ce détail au moment de mourir; et comme il n'avait aucun héritier, il -s'est dit: «Tiens, j'ai contribué à la naissance de ce petit-là, je -vais lui laisser ma fortune.» - -Mme Roland, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses -souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut: - ---Ah! c'était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, -par le temps qui court. - -Jean s'était levé: - ---Je vais faire un bout de promenade, dit-il. - -Son père s'étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire -des projets, à arrêter des résolutions. Mais le jeune homme s'obstina, -prétextant un rendez-vous. On aurait d'ailleurs tout le temps de -s'entendre bien avant d'être en possession de l'héritage. - -Et il s'en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir. Pierre, à -son tour, déclara qu'il sortait, et suivit son frère, après quelques -minutes. - -Dès qu'il fut en tête à tête avec sa femme, le père Roland la saisit -dans ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à -un reproche qu'elle lui avait souvent adressé: - ---Tu vois, ma chérie, que cela ne m'aurait servi à rien de rester à -Paris plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir -ici refaire ma santé, puisque la fortune nous tombe du ciel. - -Elle était devenue toute sérieuse. - ---Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre? - ---Pierre! mais il est docteur, il en gagnera... de l'argent... et puis -son frère fera bien quelque chose pour lui. - ---Non. Il n'accepterait pas. Et puis cet héritage est à Jean, rien qu'à -Jean. Pierre se trouve ainsi très désavantagé. - -Le bonhomme semblait perplexe: - ---Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous. - ---Non. Ce n'est pas très juste non plus. - -Il s'écria: - ---Ah! bien alors, zut! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi? Tu vas -toujours chercher un tas d'idées désagréables. Il faut que tu gâtes -tous mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher. Bonsoir. C'est égal, en -voilà une veine, une rude veine! - -Et il s'en alla, enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour -l'ami mort si généreusement. - -Mme Roland se remit à songer devant la lampe qui charbonnait. - - - - -II - - -DÈS qu'il fut dehors, Pierre se dirigea vers la rue de Paris, la -principale rue du Havre, éclairée, animée, bruyante. L'air un peu frais -des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la -canne sous le bras, les mains derrière le dos. - -Il se sentait mal à l'aise, alourdi, mécontent comme lorsqu'on a reçu -quelque fâcheuse nouvelle. Aucune pensée précise ne l'affligeait et il -n'aurait su dire tout d'abord d'où lui venait cette pesanteur de l'âme -et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part sans savoir -où; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque -insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui -gênent, fatiguent, attristent, irritent, une souffrance inconnue et -légère, quelque chose comme une graine de chagrin. - -Lorsqu'il arriva place du Théâtre, il se sentit attiré par les -lumières du café Tortoni, et il s'en vint lentement vers la façade -illuminée; mais au moment d'entrer, il songea qu'il allait trouver là -des amis, des connaissances, des gens avec qui il faudrait causer; et -une répugnance brusque l'envahit pour cette banale camaraderie des -demi-tasses et des petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il -revint prendre la rue principale qui le conduisait vers le port. - -Il se demandait: «Où irais-je bien?» cherchant un endroit qui lui plût, -qui fût agréable à son état d'esprit. Il n'en trouvait pas, car il -s'irritait d'être seul, et il n'aurait voulu rencontrer personne. - -En arrivant sur le grand quai, il hésita encore une fois, puis tourna -vers la jetée; il avait choisi la solitude. - -Comme il frôlait un banc sur le brise-lames, il s'assit, déjà las de -marcher et dégoûté de sa promenade avant même de l'avoir faite. - -Il se demanda: «Qu'ai-je donc ce soir?» Et il se mit à chercher dans -son souvenir quelle contrariété avait pu l'atteindre, comme on -interroge un malade pour trouver la cause de sa fièvre. - -Il avait l'esprit excitable et réfléchi en même temps, il s'emballait, -puis raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans; mais chez lui la -nature première demeurait en dernier lieu la plus forte, et l'homme -sensitif dominait toujours l'homme intelligent. - -Donc il cherchait d'où lui venait cet énervement, ce besoin de -mouvement sans avoir envie de rien, ce désir de rencontrer quelqu'un -pour n'être pas du même avis, et aussi ce dégoût pour les gens qu'il -pourrait voir et pour les choses qu'ils pourraient lui dire. - -Et il se posa cette question: «Serait-ce l'héritage de Jean?» - -Oui, c'était possible, après tout. Quand le notaire avait annoncé cette -nouvelle, il avait senti son cœur battre un peu plus fort. Certes, on -n'est pas toujours maître de soi, et on subit des émotions spontanées -et persistantes, contre lesquelles on lutte en vain. - -Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de -l'impression produite par un fait sur l'être instinctif et créant en -lui un courant d'idées et de sensations douloureuses ou joyeuses, -contraires à celles que désire, qu'appelle, que juge bonnes et saines -l'être pensant, devenu supérieur à lui-même par la culture de son -intelligence. - -Il cherchait à concevoir l'état d'âme du fils qui hérite d'une grosse -fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis -longtemps et interdites par l'avarice d'un père, aimé pourtant, et -regretté. - -Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se -sentait mieux, content d'avoir compris, de s'être surpris lui-même, -d'avoir dévoilé l'autre qui est en nous. - ---Donc j'ai été jaloux de Jean, pensait-il. C'est vraiment assez bas, -cela! J'en suis sûr maintenant, car la première idée qui m'est venue -est celle de son mariage avec Mme Rosémilly. Je n'aime pourtant pas -cette petite dinde raisonnable, bien faite pour dégoûter du bon sens et -de la sagesse. C'est donc de la jalousie gratuite, l'essence même de la -jalousie, celle qui est parce qu'elle est! Faut soigner cela! - -Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l'eau -dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires -signalés au large et devant entrer à la prochaine marée. On attendait -des steamers du Brésil, de la Plata, du Chili et du Japon, deux bricks -danois, une goélette norvégienne et un vapeur turc, ce qui surprit -Pierre autant que s'il avait lu «un vapeur suisse»; et il aperçut -dans une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert d'hommes en -turban, qui montaient dans les cordages avec de larges pantalons. - ---Que c'est bête, pensait-il; le peuple turc est pourtant un peuple -marin. - -Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade. -Sur sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques -du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, -jetaient sur la mer leurs longs et puissant regards. Partis des -deux foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues -géantes de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et -démesurée, du sommet de la côte au fond de l'horizon. Puis sur les -deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient -l'entrée du Havre; et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en voyait -d'autres encore, beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats -et à éclipses, s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des -ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de -navires, les yeux vivants de la terre hospitalière disant rien que -par le mouvement mécanique invariable et régulier de leurs paupières: -«C'est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de -Pont-Audemer.» Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on -le prenait pour une planète, le phare aérien d'Étouville montrait la -route de Rouen, à travers les bancs de sable de l'embouchure du grand -fleuve. - -Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le -ciel, on croyait voir, çà et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans -la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes -ou rouges aussi. Presque toutes étaient immobiles, quelques-unes, -cependant, semblaient courir; c'étaient les feux des bâtiments à -l'ancre attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en marche venant -chercher un mouillage. - -Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville; et elle avait -l'air du phare énorme et divin, allumé dans le firmament pour guider la -flotte infinie des vraies étoiles. - -Pierre murmura, presque à haute voix: - -«Voilà, et nous nous faisons de la bile pour quatre sous!» - -Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte -entre les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. -S'étant penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui -rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit -d'aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise -du large. - -Il pensa: «Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille, -peut-être!» Puis, ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme -assis à l'extrémité du môle. - -Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste? Qui était-ce? -Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il -reconnut son frère. - ---Tiens, c'est toi, Jean? - ---Tiens... Pierre... Qu'est-ce que tu viens faire ici? - ---Mais je prends l'air. Et toi? - -Jean se mit à rire: - ---Je prends l'air également. - -Et Pierre s'assit à côté de son frère. - ---Hein, c'est rudement beau? - ---Mais oui. - -Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regardé; il reprit: - ---Moi, quand je viens ici, j'ai des désirs fous de partir, de m'en -aller avec tous ces bateaux, vers le Nord ou vers le Sud. Songe que ces -petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux -grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux -oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de -tous les pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus -à la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement -chic de pouvoir s'offrir une promenade par là-bas; mais voilà, il -faudrait de l'argent, beaucoup... - -Il se tut brusquement, songeant que son frère l'avait maintenant, cet -argent, et que délivré de tout souci, délivré du travail quotidien, -libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui -semblerait, vers les blondes Suédoises ou les brunes Havanaises. - -Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si -brusques, si rapides, qu'il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, -ni les modifier, venues, semblait-il, d'une seconde âme indépendante et -violente, le traversa: «Bah! il est trop niais, il épousera la petite -Rosémilly.» - -Il s'était levé. - ---Je te laisse rêver d'avenir; moi, j'ai besoin de marcher. - -Il serra la main de son frère, et reprit avec un accent très cordial: - ---Eh bien, mon petit Jean, te voilà riche! Je suis bien content de -t'avoir rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait -plaisir, combien je te félicite et combien je t'aime. - -Jean, d'une nature douce et tendre, très ému, balbutiait: - ---Merci... merci... mon bon Pierre, merci. - -Et Pierre s'en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les -mains derrière le dos. - -Lorsqu'il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il -ferait, mécontent de cette promenade écourtée; d'avoir été privé de la -mer par la présence de son frère. - -Il eut une inspiration: «Je vais boire un verre de liqueur chez le père -Marowsko»; et il remonta vers le quartier d'Ingouville. - -Il avait connu le père Marowsko dans les hôpitaux, à Paris. C'était -un vieux Polonais, réfugié politique, disait-on, qui avait eu des -histoires terribles là-bas, et qui était venu exercer en France, après -nouveaux examens, son métier de pharmacien. On ne savait rien de sa -vie passée; aussi des légendes avaient-elles couru parmi les internes, -les externes, et plus tard parmi les voisins. Cette réputation de -conspirateur redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote prêt -à tout, échappé à la mort par miracle, avait séduit l'imagination -aventureuse et vive de Pierre Roland; et il était devenu l'ami du -vieux Polonais, sans avoir jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun -aveu sur son existence ancienne. C'était encore grâce au jeune médecin -que le bonhomme était venu s'établir au Havre, comptant sur une belle -clientèle que le nouveau docteur lui fournirait. - -En attendant, il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en -vendant des remèdes aux petits bourgeois et aux ouvriers de son -quartier. - -Pierre allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui, -car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont -il jugeait profonds les longs silences. - -Un seul bec de gaz brûlait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux -de la devanture n'avaient point été allumés, par économie. Derrière -ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allongées l'une sur -l'autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d'oiseau qui, -continuant son front dégarni, lui donnait un air triste de perroquet, -dormait profondément, le menton sur la poitrine. - -Au bruit du timbre, il s'éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur, -vint au-devant de lui, les mains tendues. - -Sa redingote noire, tigrée de taches d'acides et de sirops, beaucoup -trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique -soutane; et l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait -à sa voix fluette quelque chose d'enfantin, un zézaiement et des -intonations de jeune être qui commence à prononcer. - -Pierre s'assit et Marowsko demanda: - ---Quoi de neuf, mon cher docteur? - ---Rien. Toujours la même chose partout. - ---Vous n'avez pas l'air gai, ce soir. - ---Je ne le suis pas souvent. - ---Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur? - ---Oui, je veux bien. - ---Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle. Voilà deux -mois que je cherche à tirer quelque chose de la groseille, dont on n'a -fait jusqu'ici que du sirop... eh bien! j'ai trouvé... j'ai trouvé... -une bonne liqueur, très bonne, très bonne. - -Et ravi, il alla vers une armoire, l'ouvrit et choisit une fiole qu'il -apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets, -jamais il n'allongeait le bras tout à fait, n'ouvrait toutes grandes -les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif. Ses idées -semblaient pareilles à ses actes; il les indiquait, les promettait, les -esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas. - -Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d'ailleurs la -préparation des sirops et des liqueurs. «Avec un bon sirop ou une bonne -liqueur, on fait fortune», disait-il souvent. - -Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à -en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser à -Marat. - -Deux petits verres furent pris dans l'arrière-boutique et apportés -sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en -l'élevant vers le gaz la coloration du liquide. - ---Joli rubis! déclara Pierre. - ---N'est-ce pas? - -La vieille tête de perroquet du Polonais semblait ravie. - -Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit -encore et se prononça: - ---Très bon, très bon, et très neuf comme saveur; une trouvaille, mon -cher! - ---Ah! vraiment, je suis bien content. - -Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il -voulait l'appeler «essence de groseille», ou bien «fine groseille», ou -bien «grosélia», ou bien «groséline». - -Pierre n'approuvait aucun de ces noms. - -Le vieux eut une idée: - ---Ce que vous avez dit tout à l'heure est très bon, très bon: «Joli -rubis». - -Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il l'eût -trouvé, et il conseilla simplement «groseillette», que Marowsko déclara -admirable. - -Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans -prononcer un mot, sous l'unique bec de gaz. - -Pierre, enfin, presque malgré lui: - ---Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir. Un des -amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère. - -Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir -songé, il espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut -été bien expliquée, il parut surpris et fâché; et pour exprimer son -mécontentement de voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois: - ---Ça ne fera pas un bon effet. - -Pierre, que son énervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko -entendait par cette phrase.--Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon -effet? Quel mauvais effet pouvait résulter de ce que son frère héritait -la fortune d'un ami de la famille? - -Mais le bonhomme, circonspect, ne s'expliqua pas davantage. - ---Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que -ça ne fera pas un bon effet. - -Et le docteur, impatienté, s'en alla, rentra dans la maison paternelle -et se coucha. - -Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la -chambre voisine, puis il s'endormit après avoir bu deux verres d'eau. - - - - -III - - -LE docteur se réveilla le lendemain avec la résolution bien arrêtée de -faire fortune. - -Plusieurs fois déjà il avait pris cette détermination sans en -poursuivre la réalité. Au début de toutes ses tentatives de carrière -nouvelle, l'espoir de la richesse vite acquise soutenait ses efforts et -sa confiance jusqu'au premier obstacle, jusqu'au premier échec qui le -jetait dans une voie nouvelle. - -Enfoncé dans son lit entre les draps chauds, il méditait. Combien de -médecins étaient devenus millionnaires en peu de temps! Il suffisait -d'un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses études, il avait -pu apprécier les plus célèbres professeurs, et il les jugeait des -ânes. Certes il valait autant qu'eux, sinon mieux. S'il parvenait -par un moyen quelconque à capter la clientèle élégante et riche du -Havre, il pouvait gagner cent mille francs par an avec facilité. Et -il calculait, d'une façon précise, les gains assurés. Le matin, il -sortirait, il irait chez ses malades. En prenant la moyenne, bien -faible, de dix par jour, à vingt francs l'un, cela lui ferait, au -minimum, soixante-douze mille francs par an, même soixante-quinze -mille, car le chiffre de dix malades était inférieur à la réalisation -certaine. Après midi, il recevrait dans son cabinet une autre moyenne -de dix visiteurs à dix francs, soit trente-six mille francs. Voilà -donc cent vingt mille francs, chiffre rond. Les clients anciens et les -amis qu'il irait voir à dix francs et qu'il recevrait à cinq francs -feraient peut-être sur ce total une légère diminution compensée par les -consultations avec d'autres médecins et par tous les petits bénéfices -courants de la profession. - -Rien de plus facile que d'arriver là avec de la réclame habile, des -échos dans le _Figaro_ indiquant que le corps scientifique parisien -avait les yeux sur lui, s'intéressait à des cures surprenantes -entreprises par le jeune et modeste savant havrais. Et il serait plus -riche que son frère, plus riche et célèbre, et content de lui-même, car -il ne devrait sa fortune qu'à lui; et il se montrerait généreux pour -ses vieux parents, justement fiers de sa renommée. Il ne se marierait -pas, ne voulant point encombrer son existence d'une femme unique et -gênante, mais il aurait des maîtresses parmi ses clientes les plus -jolies. - -Il se sentait si sûr du succès, qu'il sauta hors du lit comme pour le -saisir tout de suite, et il s'habilla afin d'aller chercher par la -ville l'appartement qui lui convenait. - -Alors, en rôdant à travers les rues, il songea combien sont légères les -causes déterminantes de nos actions. Depuis trois semaines, il aurait -pu, il aurait dû prendre cette résolution née brusquement en lui, sans -aucun doute, à la suite de l'héritage de son frère. - -Il s'arrêtait devant les portes où pendait un écriteau annonçant soit -un bel appartement, soit un riche appartement à louer, les indications -sans adjectif le laissant toujours plein de dédain. Alors il visitait -avec des façons hautaines, mesurait la hauteur des plafonds, dessinait -sur son calepin le plan du logis, les communications, la disposition -des issues, annonçait qu'il était médecin et qu'il recevait beaucoup. -Il fallait que l'escalier fût large et bien tenu; il ne pouvait monter -d'ailleurs au-dessus du premier étage. - -Après avoir noté sept ou huit adresses et griffonné deux cents -renseignements, il rentra pour déjeuner avec un quart d'heure de retard. - -Dès le vestibule, il entendit un bruit d'assiettes. On mangeait donc -sans lui. Pourquoi? Jamais on n'était aussi exact dans la maison. Il -fut froissé, mécontent, car il était un peu susceptible. Dès qu'il -entra, Roland lui dit: - ---Allons, Pierre, dépêche-toi, sacrebleu! Tu sais que nous allons à -deux heures chez le notaire. Ce n'est pas le jour de musarder. - -Le docteur s'assit, sans répondre, après avoir embrassé sa mère et -serré la main de son père et de son frère; et il prit dans le plat -creux, au milieu de la table, la côtelette réservée pour lui. Elle -était froide et sèche. Ce devait être la plus mauvaise. Il pensa qu'on -aurait pu la laisser dans le fourneau jusqu'à son arrivée, et ne pas -perdre la tête au point d'oublier complètement l'autre fils, le fils -aîné. La conversation, interrompue par son entrée, reprit au point où -il l'avait coupée. - ---Moi, disait à Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de suite. -Je m'installerais richement, de façon à frapper l'œil, je me montrerais -dans le monde, je monterais à cheval, et je choisirais une ou deux -causes intéressantes pour les plaider et me bien poser au Palais. Je -voudrais être une sorte d'avocat amateur très recherché. Grâce à Dieu, -te voici à l'abri du besoin, et si tu prends une profession, en somme, -c'est pour ne pas perdre le fruit de tes études et parce qu'un homme ne -doit jamais rester à rien faire. - -Le père Roland, qui pelait une poire, déclara: - ---Cristi! à ta place, c'est moi qui achèterais un joli bateau, un cotre -sur le modèle de nos pilotes. J'irais jusqu'au Sénégal, avec ça. - -Pierre, à son tour, donna son avis. En somme, ce n'était pas la fortune -qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d'un homme. -Pour les médiocres elle n'était qu'une cause d'abaissement, tandis -qu'elle mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. -Ils étaient rares d'ailleurs, ceux-là. Si Jean était vraiment un homme -supérieur, il le pourrait montrer maintenant qu'il se trouvait à l'abri -du besoin. Mais il lui faudrait travailler cent fois plus qu'il ne -l'aurait fait en d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas de -plaider pour ou contre la veuve et l'orphelin et d'empocher tant d'écus -pour tout procès gagné ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte -éminent, une lumière du droit. - -Et il ajouta comme conclusion: - ---Si j'avais de l'argent, moi, j'en découperais, des cadavres! - -Le père Roland haussa les épaules: - ---Tra la la! Le plus sage dans la vie c'est de se la couler douce. -Nous ne sommes pas des bêtes de peine, mais des hommes. Quand on naît -pauvre, il faut travailler; eh bien! tant pis, on travaille; mais quand -on a des rentes, sacristi! il faudrait être jobard pour s'esquinter le -tempérament. - -Pierre répondit avec hauteur: - ---Nos tendances ne sont pas les mêmes! Moi, je ne respecte au monde que -le savoir et l'intelligence, tout le reste est méprisable. - -Mme Roland s'efforçait toujours d'amortir les heurts incessants entre -le père et le fils; elle détourna donc la conversation, et parla d'un -meurtre qui avait été commis, la semaine précédente, à Bolbec-Nointot. -Les esprits aussitôt furent occupés par les circonstances environnant -le forfait, et attirés par l'horreur intéressante, par le mystère -attrayant des crimes, qui, même vulgaires, honteux et répugnants, -exercent sur la curiosité humaine une étrange et générale fascination. - -De temps en temps, cependant, le père Roland tirait sa montre: - ---Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route. - -Pierre ricana: - ---Il n'est pas encore une heure. Vrai, ça n'était point la peine de me -faire manger une côtelette froide. - ---Viens-tu chez le notaire? demanda sa mère. - -Il répondit sèchement: - ---Moi, non, pourquoi faire? Ma présence est fort inutile. - -Jean demeurait silencieux comme s'il ne s'agissait point de lui. -Quand on avait parlé du meurtre de Bolbec, il avait émis, en juriste, -quelques idées et développé quelques considérations sur les crimes et -sur les criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clarté -de son œil, la rougeur animée de ses joues, jusqu'au luisant de sa -barbe, semblaient proclamer son bonheur. - -Après le départ de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau, -recommença ses investigations du matin à travers les appartements à -louer. Après deux ou trois heures d'escaliers montés et descendus, il -découvrit enfin, sur le boulevard François-Ier, quelque chose de joli: -un grand entre-sol avec deux portes sur des rues différentes, deux -salons, une galerie vitrée où les malades, en attendant leur tour, se -promèneraient au milieu des fleurs, et une délicieuse salle à manger en -rotonde ayant vue sur la mer. - -Au moment de louer, le prix de trois mille francs l'arrêta, car il -fallait payer d'avance le premier terme, et il n'avait rien, pas un sou -devant lui. - -La petite fortune amassée par son père s'élevait à peine à huit mille -francs de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d'avoir mis souvent -ses parents dans l'embarras par ses longues hésitations dans le choix -d'une carrière, ses tentatives toujours abandonnées et ses continuels -recommencements d'études. Il partit donc en promettant une réponse -avant deux jours; et l'idée lui vint de demander à son frère ce premier -trimestre, ou même le semestre, soit quinze cents francs, dès que Jean -serait en possession de son héritage. - -«Ce sera un prêt de quelques mois à peine, pensait-il. Je le -rembourserai peut-être même avant la fin de l'année. C'est tout simple, -d'ailleurs, et il sera content de faire cela pour moi.» - -Comme il n'était pas encore quatre heures, et qu'il n'avait rien à -faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin public; et il -demeura longtemps sur son banc, sans idées, les yeux à terre, accablé -par une lassitude qui devenait de la détresse. - -Tous les jours précédents, depuis son retour dans la maison paternelle, -il avait vécu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide -de l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc passé son -temps du lever jusqu'au coucher? - -Il avait flâné sur la jetée aux heures de marée, flâné par les rues, -flâné dans les cafés, flâné chez Marowsko, flâné partout. Et voilà que, -tout à coup, cette vie, supportée jusqu'ici, lui devenait odieuse, -intolérable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture -pour faire une longue promenade dans la campagne le long des fossés de -ferme ombragés de hêtres et d'ormes; mais il devait compter le prix -d'un bock ou d'un timbre-poste, et ces fantaisies-là ne lui étaient -point permises. Il songea soudain combien il est dur, à trente ans -passés, d'être réduit à demander, en rougissant, un louis à sa mère, de -temps en temps; et il murmura, en grattant la terre du bout de sa canne: - ---Cristi! si j'avais de l'argent! - -Et la pensée de l'héritage de son frère entra en lui de nouveau, à la -façon d'une piqûre de guêpe; mais il la chassa avec impatience, ne -voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie. - -Autour de lui des enfants jouaient dans la poussière des chemins. Ils -étaient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air très -sérieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour -les écraser ensuite d'un coup de pied. - -Pierre était dans un de ces jours mornes où on regarde dans tous les -coins de son âme, où on en secoue tous les plis. - -«Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches,» pensait-il. -Puis il se demanda si le plus sage dans la vie n'était pas encore -d'engendrer deux ou trois de ces petits êtres inutiles et de les -regarder grandir avec complaisance et curiosité. Et le désir du -mariage l'effleura. On n'est pas si perdu, n'étant plus seul. On -entend au moins remuer quelqu'un près de soi aux heures de trouble et -d'incertitude, c'est déjà quelque chose de dire «tu» à une femme, quand -on souffre. - -Il se mit à songer aux femmes. - -Il les connaissait très peu, n'ayant eu au quartier Latin que des -liaisons de quinzaine, rompues quand était mangé l'argent du mois, et -renouées ou remplacées le mois suivant. Il devait exister, cependant, -des créatures très bonnes, très douces et très consolantes. Sa mère -n'avait-elle pas été la raison et le charme du foyer paternel? Comme il -aurait voulu connaître une femme, une vraie femme! - -Il se releva tout à coup avec la résolution d'aller faire une petite -visite à Mme Rosémilly. - -Puis il se rassit brusquement. Elle lui déplaisait, celle-là! Pourquoi? -Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas; et puis, ne semblait-elle -pas lui préférer Jean? Sans se l'avouer à lui-même d'une façon -nette, cette préférence entrait pour beaucoup dans sa mésestime pour -l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son frère, il ne pouvait -s'abstenir de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur. - -Il n'allait pourtant point rester là jusqu'à la nuit, et, comme la -veille au soir, il se demanda anxieusement: «Que vais-je faire?» - -Il se sentait maintenant à l'âme un besoin de s'attendrir, d'être -embrassé et consolé. Consolé de quoi? Il ne l'aurait su dire, mais -il était dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude où -la présence d'une femme, la caresse d'une femme, le toucher d'une -main, le frôlement d'une robe, un doux regard noir ou bleu semblent -indispensables, et tout de suite, à notre cœur. - -Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramenée un soir -chez elle et revue de temps en temps. - -Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille. -Que lui dirait-il? Que lui dirait-elle? Rien, sans doute. Qu'importe? -il lui tiendrait la main quelques secondes! Elle semblait avoir du goût -pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent? - -Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie -presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoudés aux tables -de chêne, la caissière lisait un roman, tandis que le patron, en -manches de chemise, dormait tout à fait sur la banquette. - -Dès qu'elle l'aperçut, la fille se leva vivement et, venant à lui: - ---Bonjour, comment allez-vous? - ---Pas mal, et toi? - ---Moi, très bien. Comme vous êtes rare? - ---Oui, j'ai très peu de temps à moi. Tu sais que je suis médecin. - ---Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai été souffrante -la semaine dernière, je vous aurais consulté. Qu'est-ce que vous prenez? - ---Un bock, et toi? - ---Moi, un bock aussi, puisque tu me le payes. - -Et elle continua à le tutoyer comme si l'offre de cette consommation -en avait été la permission tacite. Alors, assis face à face, ils -causèrent. De temps en temps elle lui prenait la main avec cette -familiarité facile des filles dont la caresse est à vendre, et le -regardant avec des yeux engageants elle lui disait: - ---Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent? Tu me plais beaucoup, mon -chéri. - -Mais déjà il se dégoûtait d'elle, la voyait bête, commune, sentant le -peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous apparaître dans un rêve -ou dans une auréole de luxe qui poétise leur vulgarité. - -Elle lui demandait: - ---Tu es passé l'autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce -ton frère? - ---Oui, c'est mon frère. - ---Il est rudement joli garçon. - ---Tu trouves? - ---Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant. - -Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante -de brasserie l'héritage de Jean? Pourquoi cette idée, qu'il rejetait -de lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il repoussait par crainte du -trouble apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, -et pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il eût eu besoin de vider de -nouveau devant quelqu'un son cœur gonflé d'amertume? - -Il dit en croisant ses jambes: - ---Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d'hériter de vingt -mille francs de rentes. - -Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides: - ---Oh! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand'mère ou bien sa -tante? - ---Non, un vieil ami de mes parents. - ---Rien qu'un ami? Pas possible! Et il ne t'a rien laissé, à toi? - ---Non. Moi je le connaissais très peu. - -Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les -lèvres: - ---Eh bien! il a de la chance ton frère d'avoir des amis de cette -espèce-là! Vrai, ça n'est pas étonnant qu'il te ressemble si peu! - -Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, -la bouche crispée: - ---Qu'est-ce que tu entends par là? - -Elle avait pris un air bête et naïf: - ---Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi. - -Il jeta vingt sous sur la table et sortit. - -Maintenant il se répétait cette phrase: «Ça n'est pas étonnant qu'il te -ressemble si peu.» - -Qu'avait-elle pensé, qu'avait-elle sous-entendu dans ces mots? Certes -il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, cette -fille avait dû croire que Jean était le fils de Maréchal. - -L'émotion qu'il ressentit à l'idée de ce soupçon jeté sur sa mère fut -si violente qu'il s'arrêta et qu'il chercha de l'œil un endroit pour -s'asseoir. - -Un autre café se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise, -et comme le garçon se présentait: «Un bock», dit-il. - -Il sentait battre son cœur; des frissons lui couraient sur la peau. Et -tout à coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille: -«Ça ne fera pas un bon effet.» Avait-il eu la même pensée, le même -soupçon que cette drôlesse? - -La tête penchée sur son bock il regardait la mousse blanche pétiller -et fondre, et il se demandait: «Est-ce possible qu'on croie une chose -pareille?» - -Les raisons qui feraient naître ce doute odieux dans les esprits lui -apparaissaient maintenant, l'une après l'autre, claires, évidentes, -exaspérantes. Qu'un vieux garçon sans héritiers laisse sa fortune aux -deux enfants d'un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais -qu'il la donne tout entière à un seul de ces enfants, certes le monde -s'étonnera, chuchotera et finira par sourire. Comment n'avait-il pas -prévu cela, comment son père ne l'avait-il pas senti, comment sa mère -ne l'avait-elle pas deviné? Non, ils s'étaient trouvés trop heureux de -cet argent inespéré pour que cette idée les effleurât. Et puis comment -ces honnêtes gens auraient-ils soupçonné une pareille ignominie? - -Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous -ceux qui les connaissaient n'allaient-ils pas répéter cette chose -abominable, s'en amuser, s'en réjouir, rire de son père et mépriser sa -mère? - -Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean était blond et -lui brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de démarche, ni -de tournure, ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux -et tous les esprits. Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait: -«Lequel, le vrai ou le faux?» - -Il se leva avec la résolution de prévenir son frère, de le mettre -en garde contre cet affreux danger menaçant l'honneur de leur mère. -Mais que ferait Jean? Le plus simple, assurément, serait de refuser -l'héritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis -et connaissances informés de ce legs que le testament contenait des -clauses et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non pas -un héritier, mais un dépositaire. - -Tout en rentrant à la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir -son frère seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil -sujet. - -Dès la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le -salon, et, comme il entrait, il entendit Mme Rosémilly et le capitaine -Beausire, ramenés par son père et gardés à dîner afin de fêter la bonne -nouvelle. - -On avait fait apporter du vermout et de l'absinthe pour se mettre -en appétit, et on s'était mis d'abord en belle humeur. Le capitaine -Beausire, un petit homme tout rond à force d'avoir roulé sur la mer, -et dont toutes les idées semblaient rondes aussi, comme les galets des -rivages, et qui riait avec des r plein la gorge, jugeait la vie une -chose excellente dont tout était bon à prendre. - -Il trinquait avec le père Roland, tandis que Jean présentait aux dames -deux nouveaux verres pleins. - -Mme Rosémilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu -feu son époux, s'écria: - ---Allons, allons, madame, _bis repetita placent_, comme nous disons -en patois, ce qui signifie: «Deux vermouts ne font jamais mal.» Moi, -voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme ça, chaque -jour, avant dîner, deux ou trois coups de roulis artificiel! J'y ajoute -un coup de tangage après le café, ce qui me fait grosse mer pour la -soirée. Je ne vais jamais jusqu'à la tempête par exemple, jamais, -jamais, car je crains les avaries. - -Roland, dont le vieux long-courrier flattait la manie nautique, riait -de tout son cœur, la face déjà rouge et l'œil troublé par l'absinthe. -Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu'un ventre où semblait -réfugié le reste de son corps, un de ces ventres mous d'hommes toujours -assis, qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond -de leur chaise ayant tassé toute leur matière au même endroit. - -Beausire au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un -œuf et dur comme une balle. - -Mme Roland n'avait point vidé son premier verre, et, rose de bonheur, -le regard brillant, elle contemplait son fils Jean. - -Chez lui maintenant la crise de joie éclatait. C'était une affaire -finie, une affaire signée, il avait vingt mille francs de rentes. Dans -la façon dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont -il regardait les gens, à ses manières plus nettes, à son assurance plus -grande, on sentait l'aplomb que donne l'argent. - -Le dîner fut annoncé, et comme le vieux Roland allait offrir son bras -à Mme Rosémilly: «Non, non, père, cria sa femme, aujourd'hui tout est -pour Jean.» - -Sur la table éclatait un luxe inaccoutumé: devant l'assiette de Jean, -assis à la place de son père, un énorme bouquet rempli de faveurs de -soie, un vrai bouquet de grande cérémonie, s'élevait comme un dôme -pavoisé, flanqué de quatre compotiers dont l'un contenait une pyramide -de pêches magnifiques, le second un gâteau monumental gorgé de crème -fouettée et couvert de clochettes de sucre fondu, une cathédrale en -biscuit, le troisième des tranches d'ananas noyées dans un sirop clair, -et le quatrième, luxe inouï, du raisin noir, venu des pays chauds. - ---Bigre! dit Pierre en s'asseyant, nous célébrons l'avènement de Jean -le Riche. - -Après le potage on offrit du madère; et tout le monde déjà parlait -en même temps. Beausire racontait un dîner qu'il avait fait à -Saint-Domingue à la table d'un général nègre. Le père Roland -l'écoutait, tout en cherchant à glisser entre les phrases le récit -d'un autre repas donné par un de ses amis, à Meudon, et dont chaque -convive avait été quinze jours malade. Mme Rosémilly, Jean et sa mère -faisaient un projet d'excursion et de déjeuner à Saint-Jouin, dont ils -se promettaient déjà un plaisir infini; et Pierre regrettait de ne pas -avoir dîné seul, dans une gargote au bord de la mer, pour éviter tout -ce bruit, ces rires et cette joie qui l'énervaient. - -Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire à son -frère ses craintes et pour le faire renoncer à cette fortune acceptée -déjà, dont il jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur -pour lui, certes, mais il le fallait; il ne pouvait hésiter, la -réputation de leur mère était menacée. - -L'apparition d'un bar énorme rejeta Roland dans les récits de pêche. -Beausire en narra de surprenantes au Gabon, à Sainte-Marie de -Madagascar et surtout sur les côtes de la Chine et du Japon, où les -poissons ont des figures drôles comme les habitants. Et il racontait -les mines de ces poissons, leurs gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou -rouges, leurs nageoires bizarres, pareilles à des éventails, leur queue -coupée en croissant de lune, en mimant d'une façon si plaisante que -tout le monde riait aux larmes en l'écoutant. - -Seul, Pierre paraissait incrédule et murmurait: «On a bien raison de -dire que les Normands sont les Gascons du Nord.» - -Après le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rôti, une salade, -des haricots verts et un pâté d'alouettes de Pithiviers. La bonne de -Mme Rosémilly aidait au service; et la gaieté allait croissant avec -le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la première -bouteille de Champagne, le père Roland, très excité, imita avec sa -bouche le bruit de cette détonation, puis déclara: - ---J'aime mieux ça qu'un coup de pistolet. - -Pierre, de plus en plus agacé, répondit en ricanant: - ---Cela est peut-être, cependant, plus dangereux pour toi. - -Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et -demanda: - ---Pourquoi donc? - -Depuis longtemps il se plaignait de sa santé, de lourdeurs, de -vertiges, de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit: - ---Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer à côté de toi, -tandis que le verre de vin te passe forcément dans le ventre. - ---Et puis? - ---Et puis il te brûle l'estomac, désorganise le système nerveux, -alourdit la circulation et prépare l'apoplexie dont sont menacés tous -les hommes de ton tempérament. - -L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissipée comme -une fumée par le vent; et il regardait son fils avec des yeux inquiets -et fixes, cherchant à comprendre s'il ne se moquait pas. - -Mais Beausire s'écria: - ---Ah! ces sacrés médecins, toujours les mêmes: ne mangez pas, ne buvez -pas, n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout ça fait du bobo à -petite santé. Eh bien! j'ai pratiqué tout ça, moi, monsieur, dans -toutes les parties du monde, partout où j'ai pu, et le plus que j'ai -pu, et je ne m'en porte pas plus mal. - -Pierre répondit avec aigreur: - ---D'abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père; et -puis tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour où... et ils -ne reviennent pas le lendemain dire au médecin prudent: «Vous aviez -raison, docteur.» Quand je vois mon père faire ce qu'il y a de plus -mauvais et de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le -prévienne. Je serais un mauvais fils si j'agissais autrement. - -Mme Roland, désolée, intervint à son tour: - ---Voyons, Pierre, qu'est-ce que tu as? Pour une fois, ça ne lui fera -pas de mal. Songe quelle fête pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout -son plaisir et nous chagriner tous. C'est vilain, ce que tu fais là! - -Il murmura en haussant les épaules: - ---Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prévenu. - -Mais le père Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre -plein de vin lumineux et clair, dont l'âme légère, l'âme enivrante -s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, pressées et -rapides, s'évaporer à la surface; il le regardait avec une méfiance de -renard qui trouve une poule morte et flaire un piège. - -Il demanda, en hésitant: - ---Tu crois que ça me ferait beaucoup de mal? - -Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa -mauvaise humeur. - ---Non, va, pour une fois, tu peux le boire; mais n'en abuse point et -n'en prends pas l'habitude. - -Alors le père Roland leva son verre sans se décider encore à le porter -à sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec -crainte; puis il le flaira, le goûta, le but par petits coups, en les -savourant, le cœur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise, -puis de regrets, dès qu'il eut absorbé la dernière goutte. - -Pierre, soudain, rencontra l'œil de Mme Rosémilly; il était fixé sur -lui limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il pénétra, il -devina la pensée nette qui animait ce regard, la pensée irritée de -cette petite femme à l'esprit simple et droit, car ce regard disait: -«Tu es jaloux, toi. C'est honteux, cela.» - -Il baissa la tête en se remettant à manger. - -Il n'avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le -harcelait, une envie de n'être plus au milieu de ces gens, de ne plus -les entendre causer, plaisanter et rire. - -Cependant le père Roland, que les fumées du vin recommençaient à -troubler, oubliait déjà les conseils de son fils et regardait d'un -œil oblique et tendre une bouteille de champagne presque pleine -encore à côté de son assiette. Il n'osait la toucher, par crainte -d'admonestation nouvelle, et il cherchait par quelle malice, par -quelle adresse, il pourrait s'en emparer sans éveiller les remarques -de Pierre. Une ruse lui vint, la plus simple de toutes: il prit la -bouteille avec nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras -à travers la table pour emplir d'abord le verre du docteur qui était -vide; puis il fit le tour des autres verres, et quand il en vint au -sien il se mit à parler très haut, et s'il versa quelque chose dedans -on eût juré certainement que c'était par inadvertance. Personne -d'ailleurs n'y fit attention. - -Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agacé, il prenait à -tout instant, et portait à ses lèvres d'un geste inconscient la longue -flûte de cristal où l'on voyait courir les bulles dans le liquide -vivant et transparent. Il le faisait alors couler très lentement dans -sa bouche pour sentir la petite piqûre sucrée du gaz évaporé sur sa -langue. - -Peu à peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui -semblait en être le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait les -membres, se répandait dans toute la chair, comme une onde tiède et -bienfaisante portant de la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins -impatient, moins mécontent; et sa résolution de parler à son frère -ce soir-là même s'affaiblissait, non pas que la pensée d'y renoncer -l'eût effleuré, mais pour ne point troubler si vite le bien-être qu'il -sentait en lui. - -Beausire se leva afin de porter un toast. - -Ayant salué à la ronde il prononça: - ---Très gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes réunis pour -célébrer un événement heureux qui vient de frapper un de nos amis. On -disait autrefois que la fortune était aveugle, je crois qu'elle était -simplement myope ou malicieuse et qu'elle vient de faire emplette d'une -excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le -port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la -_Perle_. - -Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de -mains; et Roland père se leva pour répondre. - -Après avoir toussé, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu -lourde, il bégaya: - ---Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n'oublierai jamais -votre conduite en cette circonstance. Je bois à vos désirs. - -Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne -trouvant plus rien. - -Jean, qui riait, prit la parole à son tour: - ---C'est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dévoués, les amis -excellents (il regardait Mme Rosémilly), qui me donnent aujourd'hui -cette preuve touchante de leur affection. Mais ce n'est point par -des paroles que je peux leur témoigner ma reconnaissance. Je la leur -prouverai demain, à tous les instants de ma vie, toujours, car notre -amitié n'est point de celles qui passent. - -Sa mère, fort émue, murmura: - ---Très bien, mon enfant. - -Mais Beausire s'écriait: - ---Allons, Madame Rosémilly, parlez au nom du beau sexe. - -Elle leva son verre, et, d'une voix gentille, un peu nuancée de -tristesse: - ---Moi, dit-elle, je bois à la mémoire bénie de M. Maréchal. - -Il y eut quelques secondes d'accalmie, de recueillement décent, comme -après une prière, et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit -cette remarque: - ---Il n'y a que les femmes pour trouver de ces délicatesses. - -Puis se tournant vers Roland père: - ---Au fond, qu'est-ce que c'était que ce Maréchal? Vous étiez donc bien -intimes avec lui? - -Le vieux, attendri par l'ivresse, se mit à pleurer, et d'une voix -bredouillante: - ---Un frère... vous savez... un de ceux qu'on ne retrouve plus... nous -ne nous quittions pas... il dînait à la maison tous les soirs... et il -nous payait de petites fêtes au théâtre... je ne vous dis que ça... que -ça... que ça... Un ami, un vrai... un vrai... n'est-ce pas, Louise? - -Sa femme répondit simplement: - ---Oui, c'était un fidèle ami. - -Pierre regardait son père et sa mère, mais comme on parla d'autre -chose, il se remit à boire. - -De la fin de cette soirée il n'eut guère de souvenir. On avait pris le -café, absorbé des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se -coucha, vers minuit, l'esprit confus et la tête lourde. Et il dormit -comme une brute jusqu'à neuf heures le lendemain. - - - - -IV - - -CE sommeil baigné de champagne et de chartreuse l'avait sans doute -adouci et calmé, car il s'éveilla en des dispositions d'âme très -bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en s'habillant, ses -émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et bien -complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en -même temps que les causes extérieures. - -Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise -pensée, une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu'un seul des -fils Roland héritait d'un inconnu; mais ces créatures-là n'ont-elles -pas toujours des soupçons pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes -les honnêtes femmes? Ne les entend-on pas, chaque fois qu'elles -parlent, injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu'elles devinent -irréprochables? Chaque fois qu'on cite devant elles une personne -inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait, et -s'écrient: «Ah! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c'est du -propre! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent -parce qu'elles sont hypocrites. Ah! oui, c'est du propre!» - -En toute autre occasion il n'aurait certes pas compris, pas même -supposé possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mère, -si bonne, si simple, si digne. Mais il avait l'âme troublée par ce -levain de jalousie qui fermentait en lui. Son esprit surexcité, à -l'affût pour ainsi dire, et malgré lui, de tout ce qui pouvait nuire -à son frère, avait même peut-être prêté à cette vendeuse de bocks -des intentions odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que -son imagination seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, -qui échappait sans cesse à sa volonté, s'en allait libre, hardie, -aventureuse et sournoise dans l'univers infini des idées, et en -rapportait parfois d'inavouables, de honteuses, qu'elle cachait en lui, -au fond de son âme, dans les replis insondables, comme des choses -volées; il se pouvait que cette imagination seule eût créé, inventé -cet affreux doute. Son cœur, assurément, son propre cœur avait des -secrets pour lui; et ce cœur blessé n'avait-il pas trouvé dans ce -doute abominable un moyen de priver son frère de cet héritage qu'il -jalousait. Il se suspectait lui-même, à présent, interrogeant, comme -les dévots leur conscience, tous les mystères de sa pensée. - -Certes, Mme Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait -le tact, le flair et le sens subtil des femmes. Or cette idée ne lui -était pas venue, puisqu'elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à -la mémoire bénie de feu Maréchal. Elle n'aurait point fait cela, elle, -si le moindre soupçon l'eût effleurée. Maintenant il ne doutait plus, -son mécontentement involontaire de la fortune tombée sur son frère et -aussi, assurément, son amour religieux pour sa mère avaient exalté ses -scrupules, scrupules pieux et respectables, mais exagérés. - -En formulant cette conclusion, il fut content, comme on l'est d'une -bonne action accomplie, et il se résolut à se montrer gentil pour tout -le monde, en commençant par son père dont les manies, les affirmations -niaises, les opinions vulgaires et la médiocrité trop visible -l'irritaient sans cesse. - -Il ne rentra pas en retard à l'heure du déjeuner et il amusa toute sa -famille par son esprit et sa bonne humeur. - -Sa mère lui disait, ravie: - ---Mon Pierrot, tu ne te doutes pas comme tu es drôle et spirituel, -quand tu veux bien. - -Et il parlait, trouvait des mots, faisait rire par des portraits -ingénieux de leurs amis. Beausire lui servit de cible, et un peu Mme -Rosémilly, mais d'une façon discrète, pas trop méchante. Et il pensait, -en regardant son frère: «Mais défends-la donc, jobard; tu as beau être -riche, je t'éclipserai toujours quand il me plaira.» - -Au café, il dit à son père: - ---Est-ce que tu te sers de la _Perle_ aujourd'hui? - ---Non, mon garçon. - ---Je peux la prendre avec Jean-Bart? - ---Mais oui, tant que tu voudras. - -Il acheta un bon cigare, au premier débit de tabac rencontré, et il -descendit, d'un pied joyeux, vers le port. - -Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu léger, rafraîchi, lavé -par la brise de la mer. - -Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque -qu'il devait tenir prête à sortir tous les jours à midi, quand on -n'allait pas à la pêche le matin. - ---A nous deux, patron! cria Pierre. - -Il descendit l'échelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation. - ---Quel vent? dit-il. - ---Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large. - ---Eh bien! mon père, en route. - -Ils hissèrent la misaine, levèrent l'ancre, et le bateau, libre, se mit -à glisser lentement vers la jetée sur l'eau calme du port. Le faible -souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si -doucement qu'on ne sentait rien, et la _Perle_ semblait animée d'une -vie propre, de la vie des barques, poussée par une force mystérieuse -cachée en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare aux dents, -les jambes allongées sur le banc, les yeux mi-fermés sous les rayons -aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses pièces -de bois goudronné du brise-lames. - -Quand ils débouchèrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la -jetée nord qui les abritait, la brise, plus fraîche, glissa sur le -visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide, -entra dans sa poitrine qui s'ouvrit, en un long soupir, pour la boire, -et, enflant la voile brune qui s'arrondit, fit s'incliner la _Perle_ et -la rendit plus alerte. - -Jean-Bart tout à coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent, -semblait une aile, puis gagnant l'arrière en deux enjambées il dénoua -le tapecul amarré contre son mât. - -Alors, sur le flanc de la barque couchée brusquement, et courant -maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui -bouillonne et qui fuit. - -L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde -soulevée, souple et blanche d'écume, s'arrondissait et retombait, comme -retombe, brune et lourde, la terre labourée des champs. - -A chaque vague rencontrée--elles étaient courtes et rapprochées,--une -secousse secouait la _Perle_ du bout du foc au gouvernail qui -frémissait dans la main de Pierre; et quand le vent, pendant quelques -secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme -s'ils allaient envahir la barque. Un vapeur charbonnier de Liverpool -était à l'ancre attendant la marée; ils allèrent tourner par derrière, -puis ils visitèrent, l'un après l'autre, les navires en rade, puis ils -s'éloignèrent un peu plus pour voir se dérouler la côte. - -Pendant trois heures, Pierre, tranquille, calme et content, vagabonda -sur l'eau frémissante, gouvernant, comme une bête ailée, rapide et -docile, cette chose de bois et de toile qui allait et venait à son -caprice, sous une pression de ses doigts. - -Il rêvassait, comme on rêvasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont -d'un bateau, pensant à son avenir, qui serait beau, et à la douceur de -vivre avec intelligence. Dès le lendemain il demanderait à son frère de -lui prêter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s'installer -tout de suite dans le joli appartement du boulevard François-Ier. - -Le matelot dit tout à coup: - ---V'la d' la brume, m'sieu Pierre, faut rentrer. - -Il leva les yeux et aperçut vers le nord une ombre grise, profonde et -légère, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un -nuage tombé d'en haut. - -Il vira de bord, et vent arrière fit route vers la jetée, suivi par -la brume rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la _Perle_, -l'enveloppant dans son imperceptible épaisseur, un frisson de -froid courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fumée et de -moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer -la bouche pour ne point goûter cette nuée humide et glacée. Quand la -barque reprit dans le port sa place accoutumée, la ville entière était -ensevelie déjà sous cette vapeur menue, qui, sans tomber, mouillait -comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues à la façon d'un -fleuve qui coule. - -Pierre, les pieds et les mains gelés, rentra vite, et se jeta sur son -lit pour sommeiller jusqu'au dîner. - -Lorsqu'il parut dans la salle à manger, sa mère disait à Jean: - ---La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras. -Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu -donneras des fêtes, ça aura un coup d'œil féerique. - ---De quoi parlez-vous donc? demanda le docteur. - ---D'un appartement délicieux que je viens de louer pour ton frère. Une -trouvaille, un entresol donnant sur deux rues. Il a deux salons, une -galerie vitrée et une petite salle à manger en rotonde, tout à fait -coquette pour un garçon. - -Pierre pâlit. Une colère lui serrait le cœur. - ---Où est-ce situé, cela? dit-il. - ---Boulevard François-Ier. - -Il n'eut plus de doute et s'assit, tellement exaspéré qu'il avait envie -de crier: «C'est trop fort à la fin! Il n'y en a donc plus que pour -lui!» - -Sa mère, radieuse, parlait toujours: - ---Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. -On en voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de -diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frère sera -parfaitement là dedans. Il suffit d'un intérieur élégant pour faire la -fortune d'un avocat. Cela attire le client, le séduit, le retient, lui -donne du respect et lui fait comprendre qu'un homme ainsi logé fait -payer cher ses paroles. - -Elle se tut quelques secondes, et reprit: - ---Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus -modeste puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de même. Je -t'assure que cela te servirait beaucoup. - -Pierre répondit d'un ton dédaigneux: - ---Oh! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai. - -Sa mère insista: - ---Oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout -de même. - -Vers le milieu du repas il demanda tout à coup: - ---Comment l'aviez-vous connu, ce Maréchal? - -Le père Roland leva la tête et chercha dans ses souvenirs: - ---Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah! oui, j'y -suis. C'est ta mère qui a fait sa connaissance dans la boutique, -n'est-ce pas, Louise? Il était venu commander quelque chose, et puis -il est revenu souvent. Nous l'avons connu comme client avant de le -connaître comme ami. - -Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un à un avec une -pointe de sa fourchette, comme s'il les eût embrochés, reprit: - ---A quelle époque ça s'est-il fait, cette connaissance-là? - -Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit -appel à la mémoire de sa femme: - ---En quelle année, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oublié, toi qui -as un si bon souvenir? Voyons, c'était en... en... en cinquante-cinq ou -cinquante-six?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi? - -Elle chercha quelque temps en effet, puis d'une voix sûre et tranquille: - ---C'était en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je -suis bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'année où l'enfant -eut la fièvre scarlatine, et Maréchal, que nous connaissions encore -très peu, nous a été d'un grand secours. - -Roland s'écria: - ---C'est vrai, c'est vrai, il a été admirable même! Comme ta mère n'en -pouvait plus de fatigue et que moi j'étais occupé à la boutique, il -allait chez le pharmacien chercher tes médicaments. Vraiment, c'était -un brave cœur. Et quand tu as été guéri, tu ne te figures pas comme il -fut content et comme il t'embrassait. C'est à partir de ce moment-là -que nous sommes devenus de grands amis. - -Et cette pensée brusque, violente, entra dans l'âme de Pierre comme une -balle qui troue et déchire: «Puisqu'il m'a connu le premier, qu'il fut -si dévoué pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant, puisque -je suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il -laissé toute sa fortune à mon frère et rien à moi?» - -Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorbé plutôt que -songeur, gardant en lui une inquiétude nouvelle, encore indécise, le -germe secret d'un nouveau mal. - -Il sortit de bonne heure et se remit à rôder par les rues. Elles -étaient ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et -nauséabonde la nuit. On eût dit une fumée pestilentielle abattue sur -la terre. On la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait -éteindre par moments. Les pavés des rues devenaient glissants comme par -les soirs de verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir -du ventre des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des égouts, des -cuisines pauvres, pour se mêler à l'affreuse senteur de cette brume -errante. - -Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point -rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko. - -Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait -toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien -fidèle, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la -groseillette. - ---Eh bien! demanda le docteur, où en êtes-vous avec votre liqueur? - -Le Polonais expliqua comment quatre des principaux cafés de la ville -consentaient à la lancer dans la circulation, et comment _le Phare -de la Côte_ et _le Sémaphore havrais_ lui feraient de la réclame en -échange de quelques produits pharmaceutiques mis à la disposition des -rédacteurs. - -Après un long silence, Marowsko demanda si Jean, décidément, était en -possession de sa fortune; puis il fit encore deux ou trois questions -vagues sur le même sujet. Son dévouement ombrageux pour Pierre se -révoltait de cette préférence. Et Pierre croyait l'entendre penser, -devinait, comprenait, lisait dans ses yeux détournés, dans le ton -hésitant de sa voix, les phrases qui lui venaient aux lèvres et qu'il -ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si -cauteleux. - -Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait: «Vous n'auriez pas dû -lui laisser accepter cet héritage qui fera mal parler de votre mère.» -Peut-être même croyait-il que Jean était le fils de Maréchal. Certes -il le croyait! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose devait -paraître vraisemblable, probable, évidente? Mais lui-même, lui Pierre, -le fils, depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa force, -avec toutes les subtilités de son cœur, pour tromper sa raison, ne -luttait-il pas contre ce soupçon terrible? - -Et de nouveau, tout à coup, le besoin d'être seul pour songer, pour -discuter cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules, -sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si -dominateur qu'il se leva sans même boire son verre de groseillette, -serra la main du pharmacien stupéfait et se replongea dans le -brouillard de la rue. - -Il se disait: «Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à -Jean?» - -Ce n'était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, -ce n'était plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait -cachée en lui et qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur -d'une chose épouvantable, la terreur de croire lui-même que Jean, que -son frère était le fils de cet homme! - -Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait même se poser cette -question criminelle! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si -invraisemblable, fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui -fallait la lumière, la certitude, il fallait dans son cœur la sécurité -complète, car il n'aimait que sa mère au monde. - -Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses -souvenirs, dans sa raison, l'enquête minutieuse d'où résulterait -l'éclatante vérité. Après cela ce serait fini, il n'y penserait plus, -plus jamais. Il irait dormir. - -Il songeait: «Voyons, examinons d'abord les faits; puis je me -rappellerai tout ce que je sais de lui, de son allure avec mon frère -et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette -préférence... Il a vu naître Jean?--oui, mais il me connaissait -auparavant.--S'il avait aimé ma mère d'un amour muet et réservé, -c'est moi qu'il aurait préféré puisque c'est grâce à moi, grâce à ma -fièvre scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes parents. Donc, -logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus -vive, à moins qu'il n'eût éprouvé pour mon frère, en le voyant grandir, -une attraction, une prédilection instinctives.» - -Alors il chercha dans sa mémoire, avec une tension désespérée de toute -sa pensée, de toute sa puissance intellectuelle, à reconstituer, à -revoir, à reconnaître, à pénétrer l'homme, cet homme qui avait passé -devant lui, indifférent à son cœur, pendant toutes ses années de Paris. - -Mais il sentit que la marche, le léger mouvement de ses pas, troublait -un peu ses idées, dérangeait leur fixité, affaiblissait leur portée, -voilait sa mémoire. - -Pour jeter sur le passé et les événements inconnus ce regard aigu, à -qui rien ne devait échapper, il fallait qu'il fût immobile, dans un -lieu vaste et vide. Et il se décida à aller s'asseoir sur la jetée, -comme l'autre nuit. - -En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte -lamentable et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus -longue et plus puissante. C'était le cri d'une sirène, le cri des -navires perdus dans la brume. - -Un frisson remua sa chair, crispa son cœur, tant il avait retenti dans -son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse, qu'il croyait avoir jeté -lui-même. Une autre voix semblable gémit à son tour, un peu plus loin; -puis, tout près, la sirène du port, leur répondant, poussa une clameur -déchirante. - -Pierre gagna la jetée à grands pas, ne pensant plus à rien, satisfait -d'entrer dans ces ténèbres lugubres et mugissantes. - -Lorsqu'il se fut assis à l'extrémité du môle, il ferma les yeux pour ne -point voir les foyers électriques, voilés de brouillard, qui rendent -le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jetée sud, -qu'on distinguait à peine cependant. Puis se tournant à moitié, il posa -ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains. - -Sa pensée, sans qu'il prononçât ce mot avec ses lèvres, répétait comme -pour l'appeler, pour évoquer et provoquer son ombre: «Maréchal!... -Maréchal.» Et dans le noir de ses paupières baissées, il le vit tout à -coup tel qu'il l'avait connu. C'était un homme de soixante ans, portant -en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils épais, tout blancs aussi. -Il n'était ni grand ni petit, avait l'air affable, les yeux gris et -doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave être, simple et tendre. -Il appelait Pierre et Jean «mes chers enfants», n'avait jamais paru -préférer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble à dîner. - -Et Pierre, avec une ténacité de chien qui suit une piste évaporée, se -mit à rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards -de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu à peu, tout -entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait à -sa table, son frère et lui. - -Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, -depuis bien longtemps sans doute, l'habitude de dire «monsieur Pierre» -et «monsieur Jean». - -Maréchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite à l'un, la -gauche à l'autre, au hasard de leur entrée. - ---Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos -parents? Quant à moi, ils ne m'écrivent jamais. - -On causait, doucement et familièrement, de choses ordinaires. Rien de -hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais beaucoup d'aménité, de -charme et de grâce. C'était certainement pour eux un bon ami, un de ces -bons amis auxquels on ne songe guère parce qu'on les sent très sûrs. - -Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre. Le -voyant soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvreté d'étudiant, -Maréchal lui avait offert et prêté, spontanément, de l'argent, quelques -centaines de francs peut-être, oubliées par l'un et par l'autre et -jamais rendues. Donc cet homme l'aimait toujours, s'intéressait -toujours à lui, puisqu'il s'inquiétait de ses besoins. Alors... alors -pourquoi laisser toute sa fortune à Jean? Non, il n'avait jamais -été visiblement plus affectueux pour le cadet que pour l'aîné, plus -préoccupé de l'un que de l'autre, moins tendre en apparence avec -celui-ci qu'avec celui-là. Alors... alors... il avait donc eu une -raison puissante et secrète de tout donner à Jean--tout--et rien à -Pierre. - -Plus il y songeait, plus il revivait le passé des dernières années, -plus le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette différence -établie entre eux. - -Et une souffrance aiguë, une inexprimable angoisse entrée dans sa -poitrine, faisait aller son cœur comme une loque agitée. Les ressorts -en paraissaient brisés, et le sang y passait à flots, librement, en le -secouant d'un ballottement tumultueux. - -Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura: «Il -faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir.» - -Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens où ses -parents habitaient Paris. Mais les visages lui échappaient, ce qui -brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout à retrouver Maréchal -avec des cheveux blonds, châtains ou noirs? Il ne le pouvait pas, la -dernière figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effacé les -autres. Il se rappelait pourtant qu'il était plus mince, qu'il avait la -voix douce et qu'il apportait souvent des fleurs, très souvent, car son -père répétait sans cesse: «Encore des bouquets! mais c'est de la folie, -mon cher, vous vous ruinerez en roses.» - -Maréchal répondait: «Laissez donc, cela me fait plaisir.» - -Et soudain l'intonation de sa mère, de sa mère qui souriait et -disait: «Merci, mon ami,» lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut -l'entendre. Elle les avait donc prononcés bien souvent, ces trois mots, -pour qu'ils se fussent gravés ainsi dans la mémoire de son fils! - -Donc Maréchal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le -client, à cette petite boutiquière, à la femme de ce bijoutier modeste. -L'avait-il aimée? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands -s'il n'avait pas aimé la femme? C'était un homme instruit, d'esprit -assez fin. Que de fois il avait parlé poètes et poésie avec Pierre! -Il n'appréciait point les écrivains en artiste, mais en bourgeois -qui vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements, -qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il comprenait que cet homme -sentimental n'avait jamais pu, jamais, être l'ami de son père, de son -père si positif, si terre à terre, si lourd, pour qui le mot «poésie» -signifiait sottise. - -Donc, ce Maréchal, jeune, libre, riche, prêt à toutes les tendresses, -était entré, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqué -peut-être la jolie marchande. Il avait acheté, était revenu, avait -causé, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions -fréquentes le droit de s'asseoir dans cette maison, de sourire à la -jeune femme et de serrer la main du mari. - -Et puis après... après... oh! mon Dieu... après?... - -Il avait aimé et caressé le premier enfant, l'enfant du bijoutier, -jusqu'à la naissance de l'autre, puis il était demeuré impénétrable -jusqu'à la mort, puis, son tombeau fermé, sa chair décomposée, son -nom effacé des noms vivants, tout son être disparu pour toujours, -n'ayant plus rien à ménager, à redouter et à cacher, il avait donné -toute sa fortune au deuxième enfant!... Pourquoi?... Cet homme était -intelligent... il avait dû comprendre et prévoir qu'il pouvait, qu'il -allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant était -à lui.--Donc il déshonorait une femme? Comment aurait-il fait cela si -Jean n'était point son fils? - -Et soudain un souvenir précis, terrible, traversa l'âme de Pierre. -Maréchal avait été blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant -un petit portrait miniature vu autrefois, à Paris, sur la cheminée -de leur salon, et disparu à présent. Où était-il? Perdu, ou caché? -Oh! s'il pouvait le tenir rien qu'une seconde! Sa mère l'avait gardé -peut-être dans le tiroir inconnu où l'on serre les reliques d'amour. - -Sa détresse, à cette pensée, devint si déchirante qu'il poussa un -gémissement, une de ces courtes plaintes arrachées à la gorge par les -douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle l'eût entendu, comme si -elle l'eût compris et lui eût répondu, la sirène de la jetée hurla tout -près de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que -le tonnerre, rugissement sauvage et formidable fait pour dominer les -voix du vent et des vagues, se répandit dans les ténèbres sur la mer -invisible ensevelie sous les brouillards. - -Alors, à travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils -s'élevèrent de nouveau dans la nuit. Ils étaient effrayants, ces appels -poussés par les grands paquebots aveugles. - -Puis tout se tut encore. - -Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'être là, réveillé -de son cauchemar. - -«Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère.» Et un flot d'amour et -d'attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son -cœur. Sa mère! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il -pu la suspecter? Est-ce que l'âme, est-ce que la vie de cette femme -simple, chaste et loyale, n'étaient pas plus claires que l'eau? Quand -on l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insoupçonnable? Et -c'était lui, le fils, qui avait douté d'elle! Oh! s'il avait pu la -prendre en ses bras à ce moment, comme il l'eût embrassée, caressée, -comme il se fût agenouillé pour demander grâce! - -Elle aurait trompé son père, elle?... Son père! Certes, c'était un -brave homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit -n'avait jamais franchi l'horizon de sa boutique. Comment cette femme, -fort jolie autrefois, il le savait et on le voyait encore, douée d'une -âme délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté comme fiancé -et comme mari un homme si différent d'elle? - -Pourquoi chercher? Elle avait épousé comme les fillettes épousent -le garçon doté que présentent les parents. Ils s'étaient installés -aussitôt dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme, -régnant au comptoir, animée par l'esprit du foyer nouveau, par ce -sens subtil et sacré de l'intérêt commun qui remplace l'amour et -même l'affection dans la plupart des ménages commerçants de Paris, -s'était mise à travailler avec toute son intelligence active et fine -à la fortune espérée de leur maison. Et sa vie s'était écoulée ainsi, -uniforme, tranquille, honnête, sans tendresse!... - -Sans tendresse?... Était-il possible qu'une femme n'aimât point? Une -femme jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant -des actrices mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de -l'adolescence à la vieillesse sans qu'une fois seulement, son cœur fût -touché? D'une autre il ne le croirait pas, pourquoi le croirait-il de -sa mère? - -Certes, elle avait pu aimer, comme une autre! car pourquoi serait-elle -différente d'une autre, bien qu'elle fût sa mère? - -Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui -troublent le cœur des jeunes êtres! Enfermée, emprisonnée dans la -boutique à côté d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle -avait rêvé de clairs de lune, de voyages, de baisers donnés dans -l'ombre des soirs. Et puis un homme, un jour, était entré comme entrent -les amoureux dans les livres, et il avait parlé comme eux. - -Elle l'avait aimé. Pourquoi pas? C'était sa mère! Eh bien! Fallait-il -être aveugle et stupide au point de rejeter l'évidence parce qu'il -s'agissait de sa mère? - -S'était-elle donnée?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu -d'autre amie;--mais oui, puisqu'il était resté fidèle à la femme -éloignée et vieillie;--mais oui, puisqu'il avait laissé toute sa -fortune à son fils, à leur fils!... - -Et Pierre se leva, frémissant d'une telle fureur qu'il eût voulu tuer -quelqu'un! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de -frapper, de meurtrir, de broyer, d'étrangler! Qui? tout le monde, son -père, son frère, le mort, sa mère! - -Il s'élança pour rentrer. Qu'allait-il faire? - -Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri -strident de la sirène lui partit dans la figure. Sa surprise fut si -violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il -s'y assit, n'ayant plus de force, brisé par cette commotion. - -Le vapeur qui répondit le premier semblait tout proche et se présentait -à l'entrée, la marée étant haute. - -Pierre se retourna et aperçut son œil rouge, terni de brume. Puis, sous -la clarté diffuse des feux électriques du port, une grande ombre noire -se dessina entre les deux jetées. Derrière lui, la voix du veilleur, -voix enrouée de vieux capitaine en retraite, criait: - ---Le nom du navire? - -Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enrouée -aussi, répondit: - ---_Santa-Lucia._ - ---Le pays? - ---Italie. - ---Le port? - ---Naples. - -Et Pierre devant ses yeux troublés crut apercevoir le panache de feu -du Vésuve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans -les bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare! Que de fois -il avait rêvé de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les -paysages. Oh! s'il avait pu partir, tout de suite, n'importe où, et ne -jamais revenir, ne jamais écrire, ne jamais laisser savoir ce qu'il -était devenu! Mais non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison -paternelle et se coucher dans son lit. - -Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des -sirènes lui plaisait. Il se releva et se mit à marcher comme un -officier qui fait le quart sur un pont. - -Un autre navire s'approchait derrière le premier, énorme et mystérieux. -C'était un anglais qui revenait des Indes. - -Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un après l'autre de -l'ombre impénétrable. Puis, comme l'humidité du brouillard devenait -intolérable, Pierre se remit en route vers la ville. Il avait si froid -qu'il entra dans un café de matelots pour boire un grog; et quand -l'eau-de-vie poivrée et chaude lui eut brûlé le palais et la gorge, il -sentit en lui renaître un espoir. - -Il s'était trompé, peut-être? Il la connaissait si bien sa déraison -vagabonde! Il s'était trompé sans doute? Il avait accumulé les preuves -ainsi qu'on dresse un réquisitoire contre un innocent toujours facile à -condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il -penserait tout autrement. Alors il rentra pour se coucher, et, à force -de volonté, il finit par s'assoupir. - - - - -V - - -MAIS le corps du docteur s'engourdit à peine une heure ou deux -dans l'agitation d'un sommeil troublé. Quand il se réveilla, dans -l'obscurité de sa chambre chaude et fermée, il ressentit, avant même -que la pensée se fût rallumée en lui, cette oppression douloureuse, ce -malaise de l'âme que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi. -Il semble que le malheur, dont le choc nous a seulement heurté la -veille, se soit glissé, durant notre repos, dans notre chair elle-même, -qu'il meurtrit et fatigue comme une fièvre. Brusquement le souvenir lui -revint, et il s'assit dans son lit. - -Alors il recommença lentement, un à un, tous les raisonnements qui -avaient torturé son cœur sur la jetée pendant que criaient les -sirènes. Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait traîné -par sa logique, comme par une main qui attire et étrangle, vers -l'intolérable certitude. - -Il avait soif, il avait chaud, son cœur battait. Il se leva pour ouvrir -sa fenêtre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit léger lui -parvint à travers le mur. - -Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui! Il -n'avait rien pressenti, rien deviné! Un homme qui avait connu leur mère -lui laissait toute sa fortune. Il prenait l'argent, trouvant cela juste -et naturel. - -Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son frère haletait de -souffrance et de détresse. Et une colère se levait en lui contre ce -ronfleur insouciant et content. - -La veille il eût frappé contre sa porte, serait entré, et, assis près -du lit, lui aurait dit dans l'effarement de son réveil subit: «Jean, tu -ne dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre -mère et la déshonorer.» - -Mais aujourd'hui il ne pouvait plus parler, il ne pouvait pas dire -à Jean qu'il ne le croyait point le fils de leur père. Il fallait à -présent garder, enterrer en lui cette honte découverte par lui, cacher -à tous la tache aperçue, et que personne ne devait découvrir, pas même -son frère, surtout son frère. - -Il ne songeait plus guère maintenant au vain respect de l'opinion -publique. Il aurait voulu que tout le monde accusât sa mère pourvu -qu'il la sût innocente, lui, lui seul! Comment pourrait-il supporter -de vivre près d'elle, tous les jours, et de croire, en la regardant, -qu'elle avait enfanté son frère de la caresse d'un étranger? - -Comme elle était calme et sereine pourtant, comme elle paraissait sûre -d'elle! Était-il possible qu'une femme comme elle, d'une âme pure et -d'un cœur droit, pût tomber, entraînée par la passion, sans que, plus -tard, rien n'apparût de ses remords, des souvenirs de sa conscience -troublée? - -Ah! les remords! les remords! ils avaient dû, jadis, dans les premiers -temps, la torturer, puis ils s'étaient effacés, comme tout s'efface. -Certes, elle avait pleuré sa faute, et, peu à peu, l'avait presque -oubliée. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n'ont pas cette faculté -d'oubli prodigieuse qui leur fait reconnaître à peine, après quelques -années passées, l'homme à qui elles ont donné leur bouche et tout -leur corps à baiser? Le baiser frappe comme la foudre, l'amour passe -comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et -recommence ainsi qu'avant. Se souvient-on d'un nuage? - -Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre! Cette maison, la -maison de son père l'écrasait. Il sentait peser le toit sur sa tête et -les murs l'étouffer. Et comme il avait très soif, il alluma sa bougie -afin d'aller boire un verre d'eau fraîche au filtre de la cuisine. - -Il descendit les deux étages, puis, comme il remontait avec la carafe -pleine, il s'assit en chemise sur une marche de l'escalier où circulait -un courant d'air, et il but, sans verre, par longues gorgées, comme un -coureur essoufflé. Quand il eut cessé de remuer, le silence de cette -demeure l'émut; puis, un à un, il en distingua les moindres bruits. -Ce fut d'abord l'horloge de la salle à manger dont le battement lui -paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau -un ronflement, un ronflement de vieux, court, pénible et dur, celui -de son père sans aucun doute; et il fut crispé par cette idée, comme -si elle venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui -ronflaient dans ce même logis, le père et le fils, n'étaient rien l'un -à l'autre! Aucun lien, même le plus léger, ne les unissait, et ils ne -le savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s'embrassaient, -se réjouissaient et s'attendrissaient ensemble des mêmes choses, comme -si le même sang eût coulé dans leurs veines. Et deux personnes nées aux -deux extrémités du monde ne pouvaient pas être plus étrangères l'une à -l'autre que ce père et que ce fils. Ils croyaient s'aimer parce qu'un -mensonge avait grandi entre eux. C'était un mensonge qui faisait cet -amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible à dévoiler -et que personne ne connaîtrait jamais que lui, le vrai fils. - -Pourtant, pourtant, s'il se trompait? Comment le savoir? Ah! si -une ressemblance, même légère, pouvait exister entre son père et -Jean, une de ces ressemblances mystérieuses qui vont de l'aïeul aux -arrière-petits-fils, montrant que toute une race descend directement -du même baiser. Il aurait fallu si peu de chose, à lui médecin, -pour reconnaître cela, la forme de la mâchoire, la courbure du nez, -l'écartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore, -un geste, une habitude, une manière d'être, un goût transmis, un signe -quelconque bien caractéristique pour un œil exercé. - -Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal -regardé, mal observé, n'ayant aucune raison pour découvrir ces -imperceptibles indications. - -Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit à monter l'escalier, -à pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son -frère, il s'arrêta net, la main tendue pour l'ouvrir. Un désir -impérieux venait de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le -regarder longuement, de le surprendre pendant le sommeil, pendant que -la figure apaisée, que les traits détendus se reposent, que toute la -grimace de la vie a disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa -physionomie; et si quelque ressemblance existait, appréciable, elle ne -lui échapperait pas. - -Mais si Jean s'éveillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite? - -Il demeurait debout, les doigts crispés sur la serrure et cherchant une -raison, un prétexte. - -Il se rappela tout à coup que, huit jours plus tôt, il avait prêté à -son frère une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il -pouvait lui-même souffrir, cette nuit-là, et venir réclamer sa drogue. -Donc il entra, mais d'un pied furtif, comme un voleur. - -Jean, la bouche entr'ouverte, dormait d'un sommeil animal et profond. -Sa barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d'or sur le linge -blanc. Il ne s'éveilla point, mais il cessa de ronfler. - -Pierre, penché vers lui, le contemplait d'un œil avide. Non, ce jeune -homme-là ne ressemblait pas à Roland; et, pour la seconde fois, -s'éveilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de -Maréchal. Il fallait qu'il le trouvât! En le voyant, peut-être, il ne -douterait plus. - -Son frère remua, gêné sans doute par sa présence, ou par la lueur de sa -bougie pénétrant ses paupières. Alors le docteur recula, sur la pointe -des pieds, vers la porte, qu'il referma sans bruit; puis il retourna -dans sa chambre, mais il ne se coucha pas. - -Le jour fut lent à venir. Les heures sonnaient, l'une après l'autre, à -la pendule de la salle à manger, dont le timbre avait un son profond et -grave, comme si ce petit instrument d'horlogerie eût avalé une cloche -de cathédrale. Elles montaient, dans l'escalier vide, traversaient les -murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans l'oreille -inerte des dormeurs. Pierre s'était mis à marcher de long en large, de -son lit à sa fenêtre. Qu'allait-il faire? Il se sentait trop bouleversé -pour passer ce jour-là dans sa famille. Il voulait encore rester seul, -au moins jusqu'au lendemain, pour réfléchir, se calmer, se fortifier -pour la vie de chaque jour qu'il lui faudrait reprendre. - -Eh bien! il irait à Trouville, voir grouiller la foule sur la plage. -Cela le distrairait, changerait l'air de sa pensée, lui donnerait le -temps de se préparer à l'horrible chose qu'il avait découverte. - -Dès que l'aurore parut, il fit sa toilette et s'habilla. Le brouillard -s'était dissipé, il faisait beau, très beau. Comme le bateau de -Trouville ne quittait le port qu'à neuf heures, le docteur songea qu'il -lui faudrait embrasser sa mère avant de partir. - -Il attendit le moment où elle se levait tous les jours, puis il -descendit. Son cœur battait si fort en touchant sa porte qu'il s'arrêta -pour respirer. Sa main, posée sur la serrure, était molle et vibrante, -presque incapable du léger effort de tourner le bouton pour entrer. Il -frappa. La voix de sa mère demanda: - ---Qui est-ce? - ---Moi, Pierre. - ---Qu'est-ce que tu veux? - ---Te dire bonjour parce que je vais passer la journée à Trouville avec -des amis. - ---C'est que je suis encore au lit. - ---Bon, alors ne te dérange pas. Je t'embrasserai en rentrant, ce soir. - -Il espéra qu'il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues -le baiser faux qui lui soulevait le cœur d'avance. - -Mais elle répondit: - ---Un moment, je t'ouvre. Tu attendras que je me sois recouchée. - -Il entendit ses pieds nus sur le parquet puis le bruit du verrou -glissant. Elle cria: - ---Entre. - -Il entra. Elle était assise dans son lit tandis qu'à son côté, Roland, -un foulard sur la tête et tourné vers le mur, s'obstinait à dormir. -Rien ne l'éveillait tant qu'on ne l'avait pas secoué à lui arracher le -bras. Les jours de pêche, c'était la bonne, sonnée à l'heure convenue -par le matelot Papagris, qui venait tirer son maître de cet invincible -repos. - -Pierre, en allant vers elle, regardait sa mère; et il lui sembla tout à -coup qu'il ne l'avait jamais vue. - -Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s'assit sur une -chaise basse. - ---C'est hier soir que tu as décidé cette partie? dit-elle. - ---Oui, hier soir. - ---Tu reviens pour dîner? - ---Je ne sais pas encore. En tout cas, ne m'attendez point. - -Il l'examinait avec une curiosité stupéfaite. C'était sa mère, cette -femme! Toute cette figure, vue dès l'enfance, dès que son œil avait -pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si familière, lui -paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu'ils avaient été -jusque-là pour lui. Il comprenait à présent que, l'aimant, il ne -l'avait jamais regardée. C'était bien elle pourtant, et il n'ignorait -rien des plus petits détails de son visage; mais ces petits détails il -les apercevait nettement pour la première fois. Son attention anxieuse, -fouillant cette tête chérie, la lui révélait différente, avec une -physionomie qu'il n'avait jamais découverte. - -Il se leva pour partir, puis, cédant soudain à l'invincible envie de -savoir qui lui mordait le cœur depuis la veille: - ---Dis donc, j'ai cru me rappeler qu'il y avait autrefois, à Paris, un -petit portrait de Maréchal dans notre salon. - -Elle hésita une seconde ou deux; ou du moins il se figura qu'elle -hésitait; puis elle dit: - ---Mais oui. - ---Et qu'est-ce qu'il est devenu, ce portrait? - -Elle aurait pu répondre encore plus vite: - ---Ce portrait... attends... je ne sais pas trop... Peut-être que je -l'ai dans mon secrétaire. - ---Tu serais bien aimable de le retrouver. - ---Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu? - ---Oh! ce n'est pas pour moi. J'ai songé qu'il serait tout naturel de le -donner à Jean, et que cela ferait plaisir à mon frère. - ---Oui, tu as raison, c'est une bonne pensée. Je vais le chercher dès -que je serai levée. - -Et il sortit. - -C'était un jour bleu, sans un souffle d'air. Les gens dans la rue -semblaient gais, les commerçants allant à leurs affaires, les employés -allant à leur bureau, les jeunes filles allant à leur magasin. -Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clarté. - -Sur le bateau de Trouville, les passagers montaient déjà. Pierre -s'assit, tout à l'arrière, sur un banc de bois. - -Il se demandait: - ---A-t-elle été inquiétée par ma question sur le portrait, ou seulement -surprise? L'a-t-elle égaré ou caché? Sait-elle où il est, ou bien ne -sait-elle pas? Si elle l'a caché, pourquoi? - -Et son esprit, suivant toujours la même marche, de déduction en -déduction, conclut ceci: - -Le portrait, portrait d'ami, portrait d'amant, était resté dans -le salon bien en vue, jusqu'au jour où la femme, où la mère -s'était aperçue, la première, avant tout le monde, que ce portrait -ressemblait à son fils. Sans doute, depuis longtemps, elle épiait -cette ressemblance; puis, l'ayant découverte, l'ayant vue naître et -comprenant que chacun pourrait, un jour ou l'autre, l'apercevoir aussi, -elle avait enlevé, un soir, la petite peinture redoutable et l'avait -cachée, n'osant pas la détruire. - -Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait -disparu longtemps, longtemps avant leur départ de Paris! Elle avait -disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant à pousser, -l'avait rendu tout à coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans -le cadre. - -Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pensée et la dispersa. -Alors, s'étant levé, il regarda la mer. - -Le petit paquebot sortit des jetées, tourna à gauche et soufflant, -haletant, frémissant, s'en alla vers la côte lointaine qu'on apercevait -dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d'un lourd -bateau de pêche immobile sur la mer plate avait l'air d'un gros rocher -sortant de l'eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large -bras de mer séparant deux terres voisines. - -En moins d'une heure on parvint au port de Trouville, et comme c'était -le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage. - -De loin, elle avait l'air d'un long jardin plein de fleurs éclatantes. -Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jetée jusqu'aux -Roches-Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de -toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes -devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispersés çà et -là, ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie -démesurée. Et le bruit confus, proche et lointain des voix égrenées -dans l'air léger, les appels, les cris d'enfants qu'on baigne, les -rires clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mêlée à -la brise insensible et qu'on aspirait avec elle. - -Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus séparé d'eux, -plus isolé, plus noyé dans sa pensée torturante, que si on l'avait jeté -à la mer du pont d'un navire, à cent lieues au large. Il les frôlait, -entendait, sans écouter, quelques phrases; et il voyait, sans regarder, -les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes. - -Mais tout à coup, comme s'il s'éveillait, il les aperçut distinctement; -et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et -contents. - -Il allait maintenant, frôlant les groupes, tournant autour, saisi par -des pensées nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient -le sable comme un bouquet, ces étoffes jolies, ces ombrelles voyantes, -la grâce factice des tailles emprisonnées, toutes ces inventions -ingénieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu'au chapeau -extravagant, la séduction du geste, de la voix et du sourire, la -coquetterie enfin étalée sur cette plage lui apparaissaient soudain -comme une immense floraison de la perversité féminine. Toutes ces -femmes parées voulaient plaire, séduire, et tenter quelqu'un. Elles -s'étaient faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, excepté -pour l'époux qu'elles n'avaient plus besoin de conquérir. Elles -s'étaient faites belles pour l'amant d'aujourd'hui et l'amant de -demain, pour l'inconnu rencontré, remarqué, attendu peut-être. - -Et ces hommes, assis près d'elles, les yeux dans les yeux, parlant -la bouche près de la bouche, les appelaient et les désiraient, les -chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu'il semblât si -proche et si facile. Cette vaste plage n'était donc qu'une halle -d'amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci -marchandaient leurs caresses et celles-là se promettaient seulement. -Toutes ces femmes ne pensaient qu'à la même chose, offrir et faire -désirer leur chair déjà donnée, déjà vendue, déjà promise à d'autres -hommes. Et il songea que sur la terre entière c'était toujours la même -chose. - -Sa mère avait fait comme les autres, voilà tout! Comme les -autres?--non! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup! Celles -qu'il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses -d'amour, appartenaient en somme à la galanterie élégante et mondaine ou -même à la galanterie tarifée, car on ne rencontrait pas sur les plages -piétinées par la légion des désœuvrées, le peuple des honnêtes femmes -enfermées dans la maison close. - -La mer montait, chassant peu à peu vers la ville les premières lignes -des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en -emportant leurs sièges, devant le flot jaune qui s'en venait frangé -d'une petite dentelle d'écume. Les cabines roulantes, attelées d'un -cheval, remontaient aussi; et sur les planches de la promenade, qui -borde la plage d'un bout à l'autre, c'était maintenant une coulée -continue, épaisse et lente, de foule élégante, formant deux courants -contraires qui se coudoyaient et se mêlaient. Pierre, nerveux, exaspéré -par ce frôlement, s'enfuit, s'enfonça dans la ville et s'arrêta pour -déjeuner chez un simple marchand de vins, à l'entrée des champs. - -Quand il eut pris son café, il s'étendit sur deux chaises devant la -porte, et comme il n'avait guère dormi cette nuit-là, il s'assoupit à -l'ombre d'un tilleul. - -Après quelques heures de repos, s'étant secoué, il s'aperçut qu'il -était temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en -route, accablé par une courbature subite tombée sur lui pendant son -assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si -sa mère avait retrouvé le portrait de Maréchal. En parlerait-elle la -première, ou faudrait-il qu'il le demandât de nouveau? Certes si elle -attendait qu'on l'interrogeât encore, elle avait une raison secrète de -ne point montrer ce portrait. - -Mais lorsqu'il fut rentré dans sa chambre, il hésita à descendre pour -le dîner. Il souffrait trop. Son cœur soulevé n'avait pas encore eu le -temps de s'apaiser. Il se décida pourtant, et il parut dans la salle à -manger comme on se mettait à table. - -Un air de joie animait les visages. - ---Eh bien! dit Roland, ça avance-t-il, vos achats? Moi, je ne veux -rien voir avant que tout soit installé. - -Sa femme répondit: - ---Mais oui, ça va. Seulement il faut longtemps réfléchir pour ne pas -commettre d'impair. La question du mobilier nous préoccupe beaucoup. - -Elle avait passé la journée à visiter avec Jean des boutiques de -tapissiers et des magasins d'ameublement. Elle voulait des étoffes -riches, un peu pompeuses, pour frapper l'œil. Son fils, au contraire, -désirait quelque chose de simple et de distingué. Alors, devant tous -les échantillons proposés ils avaient répété, l'un et l'autre, leurs -arguments. Elle prétendait que le client, le plaideur a besoin d'être -impressionné, qu'il doit ressentir, en entrant dans le salon d'attente, -l'émotion de la richesse. - -Jean, au contraire, désirant n'attirer que la clientèle élégante et -opulente, voulait conquérir l'esprit des gens fins par son goût modeste -et sûr. - -Et la discussion, qui avait duré toute la journée, reprit dès le potage. - -Roland n'avait pas d'opinion. Il répétait: - ---Moi, je ne veux entendre parler de rien. J'irai voir quand ce sera -fini. - -Mme Roland fit appel au jugement de son fils aîné: - ---Voyons, toi, Pierre, qu'en penses-tu? - -Il avait les nerfs tellement surexcités qu'il eut envie de répondre par -un juron. Il dit cependant sur un ton sec, où vibrait son irritation: - ---Oh! moi, je suis tout à fait de l'avis de Jean. Je n'aime que la -simplicité, qui est, quand il s'agit de goût, comparable à la droiture -quand il s'agit de caractère. - -Sa mère reprit: - ---Songe que nous habitons une ville de commerçants, où le bon goût ne -court pas les rues. - -Pierre répondit: - ---Et qu'importe? Est-ce une raison pour imiter les sots? Si mes -compatriotes sont bêtes ou malhonnêtes, ai-je besoin de suivre leur -exemple? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses -voisines ont des amants. - -Jean se mit à rire: - ---Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les -maximes d'un moraliste. - -Pierre ne répliqua point. Sa mère et son frère recommencèrent à parler -d'étoffes et de fauteuils. - -Il les regardait comme il avait regardé sa mère, le matin, avant de -partir pour Trouville; il les regardait en étranger qui observe, et il -se croyait en effet entré tout à coup dans une famille inconnue. - -Son père, surtout, étonnait son œil et sa pensée. Ce gros homme -flasque, content et niais, c'était son père, à lui! Non, non, Jean ne -lui ressemblait en rien. - -Sa famille! Depuis deux jours, une main inconnue et malfaisante, la -main d'un mort, avait arraché et cassé, un à un, tous les liens qui -tenaient l'un à l'autre ces quatre êtres. C'était fini, c'était brisé. -Plus de mère, car il ne pourrait plus la chérir, ne la pouvant vénérer -avec ce respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le cœur des -fils; plus de frère, puisque ce frère était l'enfant d'un étranger; il -ne lui restait qu'un père, ce gros homme, qu'il n'aimait pas, malgré -lui. - -Et tout à coup: - ---Dis donc, maman, as-tu retrouvé ce portrait? - -Elle ouvrit des yeux surpris: - ---Quel portrait? - ---Le portrait de Maréchal. - ---Non... c'est-à-dire oui... je ne l'ai pas retrouvé, mais je crois -savoir où il est. - ---Quoi donc? demanda Roland. - -Pierre lui dit: - ---Un petit portrait de Maréchal qui était autrefois dans notre salon à -Paris. J'ai pensé que Jean serait content de le posséder. - -Roland s'écria: - ---Mais oui, mais oui, je m'en souviens parfaitement; je l'ai même -vu encore à la fin de l'autre semaine. Ta mère l'avait tiré de son -secrétaire en rangeant ses papiers. C'était jeudi ou vendredi. Tu te -rappelles bien, Louise? J'étais en train de me raser quand tu l'as -pris dans un tiroir et posé sur une chaise à côté de toi, avec un tas -de lettres dont tu as brûlé la moitié. Hein? est-ce drôle que tu aies -touché à ce portrait deux ou trois jours à peine avant l'héritage de -Jean? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c'en est un! - -Mme Roland répondit avec tranquillité: - ---Oui, oui, je sais où il est; j'irai le chercher tout à l'heure. - -Donc elle avait menti! Elle avait menti en répondant, ce matin-là même, -à son fils qui lui demandait ce qu'était devenue cette miniature: «Je -ne sais pas trop... peut-être que je l'ai dans mon secrétaire.» - -Elle l'avait vue, touchée, maniée, contemplée quelques jours -auparavant, puis elle l'avait recachée dans le tiroir secret, avec des -lettres, ses lettres à lui. - -Pierre regardait sa mère, qui avait menti. Il la regardait avec une -colère exaspérée de fils trompé, volé dans son affection sacrée, et -avec une jalousie d'homme longtemps aveugle qui découvre enfin une -trahison honteuse. S'il avait été le mari de cette femme, lui, son -enfant, il l'aurait saisie par les poignets, par les épaules ou par les -cheveux, et jetée à terre, frappée, meurtrie, écrasée! Et il ne pouvait -rien dire, rien faire, rien montrer, rien révéler. Il était son fils, -il n'avait rien à venger, lui, on ne l'avait pas trompé. - -Mais oui, elle l'avait trompé dans sa tendresse, trompé dans son pieux -respect. Elle se devait à lui irréprochable, comme se doivent toutes -les mères à leurs enfants. Si la fureur dont il était soulevé arrivait -presque à de la haine, c'est qu'il la sentait plus criminelle envers -lui qu'envers son père lui-même. - -L'amour de l'homme et de la femme est un pacte volontaire où celui qui -faiblit n'est coupable que de perfidie; mais quand la femme est devenue -mère, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une race. Si -elle succombe alors, elle est lâche, indigne et infâme. - ---C'est égal, dit tout à coup Roland en allongeant ses jambes sous la -table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis, -ça n'est pas mauvais de vivre à rien faire quand on a une petite -aisance. J'espère que Jean nous offrira des dîners extra, maintenant. -Ma foi, tant pis si j'attrape quelquefois mal à l'estomac. - -Puis se tournant vers sa femme: - ---Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de -manger. Ça me fera plaisir aussi de le revoir. - -Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, après une absence qui -parut longue à Pierre, bien qu'elle n'eût pas duré trois minutes, Mme -Roland rentra, souriante, et tenant par l'anneau un cadre doré de forme -ancienne. - ---Voilà, dit-elle, je l'ai retrouvé presque tout de suite. - -Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reçut le portrait, -et, d'un peu loin, à bout de bras, l'examina. Puis, sentant bien que -sa mère le regardait, il leva lentement les yeux sur son frère, pour -comparer. Il faillit dire, emporté par sa violence: «Tiens, cela -ressemble à Jean.» S'il n'osa pas prononcer ces redoutables paroles, il -manifesta sa pensée par la façon dont il comparait la figure vivante à -la figure peinte. - -Elles avaient, certes, des signes communs: la même barbe et le même -front, mais rien d'assez précis pour permettre de déclarer: «Voilà le -père, et voilà le fils.» C'était plutôt un air de famille, une parenté -de physionomies qu'anime le même sang. Or, ce qui fut pour Pierre -plus décisif encore que cette allure des visages, c'est que sa mère -s'était levée, avait tourné le dos et feignait d'enfermer, avec trop de -lenteur, le sucre et le cassis dans un placard. - -Elle avait compris qu'il savait, ou du moins qu'il soupçonnait! - ---Passe-moi donc ça, disait Roland. - -Pierre tendit la miniature et son père attira la bougie pour bien voir; -puis il murmura d'une voix attendrie: - ---Pauvre garçon! dire qu'il était comme ça quand nous l'avons connu. -Cristi! comme ça va vite! Il était joli homme, tout de même, à cette -époque, et si plaisant de manière, n'est-ce pas, Louise? - -Comme sa femme ne répondait pas, il reprit: - ---Et quel caractère égal! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur. -Voilà, c'est fini, il n'en reste plus rien... que ce qu'il a laissé -à Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-là s'est montré bon ami et -fidèle jusqu'au bout. Même en mourant il ne nous a pas oubliés. - -Jean, à son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le -contempla quelques instants, puis, avec regret: - ---Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu'avec ses -cheveux blancs. - -Et il rendit la miniature à sa mère. Elle y jeta un regard rapide, vite -détourné, qui semblait craintif; puis de sa voix naturelle: - ---Cela t'appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son -héritier. Nous le porterons dans ton nouvel appartement. - -Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la cheminée, -près de la pendule, où elle était autrefois. - -Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allumèrent des cigarettes. -Ils les fumaient ordinairement, l'un en marchant à travers la pièce, -l'autre assis, enfoncé dans un fauteuil, et les jambes croisées. Le -père se mettait toujours à cheval sur une chaise et crachait de loin -dans la cheminée. - -Mme Roland, sur un siège bas, près d'une petite table qui portait la -lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge. - -Elle commençait, ce soir-là, une tapisserie destinée à la chambre -de Jean. C'était un travail difficile et compliqué dont le début -exigeait toute son attention. De temps en temps cependant son œil -qui comptait les points se levait et allait, prompt et furtif, vers -le petit portrait du mort appuyé contre la pendule. Et le docteur, -qui traversait l'étroit salon en quatre ou cinq enjambées, les mains -derrière le dos et la cigarette aux lèvres, rencontrait chaque fois le -regard de sa mère. - -On eût dit qu'ils s'épiaient, qu'une lutte venait de se déclarer entre -eux; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le cœur -de Pierre. Il se disait, torturé et satisfait pourtant: «Doit-elle -souffrir en ce moment, si elle sait que je l'ai devinée!» Et à chaque -retour vers le foyer, il s'arrêtait quelques secondes à contempler -le visage blond de Maréchal, pour bien montrer qu'une idée fixe -le hantait. Et ce petit portrait, moins grand qu'une main ouverte, -semblait une personne vivante, méchante, redoutable, entrée soudain -dans cette maison et dans cette famille. - -Tout à coup la sonnette de la rue tinta. Mme Roland, toujours si calme, -eut un sursaut qui révéla le trouble de ses nerfs au docteur. - -Puis elle dit: «Ça doit être Mme Rosémilly.» Et son œil anxieux encore -une fois se leva vers la cheminée. - -Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le -regard des femmes est perçant, leur esprit agile, et leur pensée -soupçonneuse. Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature -inconnue, du premier coup, peut-être, elle découvrirait la ressemblance -entre cette figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait -tout! Il eut peur, une peur brusque et horrible que cette honte fût -dévoilée, et se retournant, comme la porte s'ouvrait, il prit la petite -peinture et la glissa sous la pendule sans que son père et son frère -l'eussent vu. - -Rencontrant de nouveau les yeux de sa mère, ils lui parurent changés, -troubles et hagards. - ---Bonjour, disait Mme Rosémilly, je viens boire avec vous une tasse de -thé. - -Mais pendant qu'on s'agitait autour d'elle pour s'informer de sa santé, -Pierre disparut par la porte restée ouverte. - -Quand on s'aperçut de son départ, on s'étonna. Jean, mécontent à cause -de la jeune veuve qu'il craignait blessée, murmurait: - ---Quel ours! - -Mme Roland répondit: - ---Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd'hui et -fatigué d'ailleurs de sa promenade à Trouville. - ---N'importe, reprit Roland, ce n'est pas une raison pour s'en aller -comme un sauvage. - -Mme Rosémilly voulut arranger les choses en affirmant: - ---Mais non, mais non, il est parti à l'anglaise; on se sauve toujours -ainsi dans le monde quand on s'en va de bonne heure. - ---Oh! répondit Jean, dans le monde, c'est possible, mais on ne traite -pas sa famille à l'anglaise, et mon frère ne fait que cela, depuis -quelque temps. - - - - -VI - - -RIEN ne survint chez les Roland pendant une semaine ou deux. Le père -pêchait, Jean s'installait aidé de sa mère, Pierre, très sombre, ne -paraissait plus qu'aux heures des repas. - -Son père lui ayant demandé un soir: - ---Pourquoi diable nous fais-tu une figure d'enterrement? Ça n'est pas -d'aujourd'hui que je le remarque! - -Le docteur répondit: - ---C'est que je sens terriblement le poids de la vie. - -Le bonhomme n'y comprit rien et, d'un air désolé: - ---Vraiment c'est trop fort. Depuis que nous avons eu le bonheur de cet -héritage, tout le monde semble malheureux. C'est comme s'il nous était -arrivé un accident, comme si nous pleurions quelqu'un! - ---Je pleure quelqu'un, en effet, dit Pierre. - ---Toi? Qui donc? - ---Oh! quelqu'un que tu n'as pas connu, et que j'aimais trop. - -Roland s'imagina qu'il s'agissait d'une amourette, d'une personne -légère courtisée par son fils, et il demanda: - ---Une femme, sans doute? - ---Oui, une femme. - ---Morte? - ---Non, c'est pis, perdue. - ---Ah! - -Bien qu'il s'étonnât de cette confidence imprévue, faite devant sa -femme, et du ton bizarre de son fils, le vieux n'insista point, car il -estimait que ces choses-là ne regardent pas les tiers. - -Mme Roland semblait n'avoir point entendu; elle paraissait malade, -étant très pâle. Plusieurs fois déjà son mari, surpris de la voir -s'asseoir comme si elle tombait sur son siège, de l'entendre souffler -comme si elle ne pouvait plus respirer, lui avait dit: - ---Vraiment, Louise, tu as mauvaise mine, tu te fatigues trop sans doute -à installer Jean! Repose-toi un peu, sacristi! Il n'est pas pressé, le -gaillard, puisqu'il est riche. - -Elle remuait la tête sans répondre. - -Sa pâleur, ce jour-là, devint si grande que Roland, de nouveau, la -remarqua. - ---Allons, dit-il, ça ne va pas du tout, ma pauvre vieille, il faut te -soigner. - -Puis se tournant vers son fils: - ---Tu le vois bien, toi, qu'elle est souffrante, ta mère. L'as-tu -examinée, au moins? - -Pierre répondit: - ---Non, je ne m'étais pas aperçu qu'elle eût quelque chose. - -Alors Roland se fâcha: - ---Mais ça crève les yeux, nom d'un chien! A quoi ça te sert-il d'être -docteur alors, si tu ne t'aperçois même pas que ta mère est indisposée? -Mais regarde-la, tiens, regarde-la. Non, vrai, on pourrait crever, ce -médecin-là ne s'en douterait pas! - -Mme Roland s'était mise à haleter, si blême que son mari s'écria: - ---Mais elle va se trouver mal. - ---Non... non... ce n'est rien... ça va passer... ce n'est rien. - -Pierre s'était approché, et la regardant fixement: - ---Voyons, qu'est-ce que tu as? dit-il. - -Elle répétait, d'une voix basse, précipitée: - ---Mais rien... rien... je t'assure... rien. - -Roland était parti chercher du vinaigre; il rentra, et tendant la -bouteille à son fils: - ---Tiens... mais soulage-la donc, toi. As-tu tâté son cœur, au moins? - -Comme Pierre se penchait pour prendre son pouls, elle retira sa main -d'un mouvement si brusque qu'elle heurta une chaise voisine. - ---Allons, dit-il d'une voix froide, laisse-toi soigner puisque tu es -malade. - -Alors elle souleva et lui tendit son bras. Elle avait la peau brûlante, -les battements du sang tumultueux et saccadés. Il murmura: - ---En effet, c'est assez sérieux. Il faudra prendre des calmants. Je -vais te faire une ordonnance. - -Et comme il écrivait, courbé sur son papier, un bruit léger de soupirs -pressés, de suffocation, de souffles courts et retenus, le fit se -retourner soudain. - -Elle pleurait, les deux mains sur la face. - -Roland, éperdu, demandait: - ---Louise, Louise, qu'est-ce que tu as? mais qu'est-ce que tu as donc? - -Elle ne répondait pas et semblait déchirée par un chagrin horrible et -profond. - -Son mari voulut prendre ses mains et les ôter de son visage. Elle -résista, répétant: - ---Non, non, non. - -Il se tourna vers son fils. - ---Mais qu'est-ce qu'elle a? Je ne l'ai jamais vue ainsi. - ---Ce n'est rien, dit Pierre, une petite crise de nerfs. - -Et il lui semblait que son cœur à lui se soulageait à la voir ainsi -torturée, que cette douleur allégeait son ressentiment, diminuait la -dette d'opprobre de sa mère. Il la contemplait comme un juge satisfait -de sa besogne. - -Mais soudain elle se leva, se jeta vers la porte, d'un élan si brusque -qu'on ne put ni le prévoir ni l'arrêter; et elle courut s'enfermer dans -sa chambre. - -Roland et le docteur demeurèrent face à face. - ---Est-ce que tu y comprends quelque chose? dit l'un. - ---Oui, répondit l'autre, cela vient d'un simple petit malaise nerveux -qui se déclare souvent à l'âge de maman. Il est probable qu'elle aura -encore beaucoup de crises comme celle-là. - -Elle en eut d'autres en effet, presque chaque jour, et que Pierre -semblait provoquer d'une parole, comme s'il avait eu le secret de son -mal étrange et inconnu. Il guettait sur sa figure les intermittences de -repos, et, avec des ruses de tortionnaire, réveillait par un seul mot -la douleur un instant calmée. - -Et il souffrait autant qu'elle, lui! Il souffrait affreusement de ne -plus l'aimer, de ne plus la respecter et de la torturer. Quand il avait -bien avivé la plaie saignante, ouverte par lui dans ce cœur de femme et -de mère, quand il sentait combien elle était misérable et désespérée, -il s'en allait seul, par la ville, si tenaillé par les remords, si -meurtri par la pitié, si désolé de l'avoir ainsi broyée sous son mépris -de fils, qu'il avait envie de se jeter à la mer, de se noyer pour en -finir. - -Oh! comme il aurait voulu pardonner, maintenant! mais il ne le pouvait -point, étant incapable d'oublier. Si seulement il avait pu ne pas la -faire souffrir; mais il ne le pouvait pas non plus, souffrant toujours -lui-même. Il rentrait aux heures des repas, plein de résolutions -attendries, puis dès qu'il l'apercevait, dès qu'il voyait son œil, -autrefois si droit et si franc, et fuyant à présent, craintif, éperdu, -il frappait malgré lui, ne pouvant garder la phrase perfide qui lui -montait aux lèvres. - -L'infâme secret, connu d'eux seuls, l'aiguillonnait contre elle. -C'était un venin qu'il portait à présent dans les veines et qui lui -donnait des envies de mordre à la façon d'un chien enragé. - -Rien ne le gênait plus pour la déchirer sans cesse, car Jean habitait -maintenant presque tout à fait son nouvel appartement, et il revenait -seulement pour dîner et pour coucher, chaque soir, dans sa famille. - -Il s'apercevait souvent des amertumes et des violences de son frère, -qu'il attribuait à la jalousie. Il se promettait bien de le remettre à -sa place, et de lui donner une leçon un jour ou l'autre, car la vie de -famille devenait fort pénible à la suite de ces scènes continuelles. -Mais comme il vivait à part maintenant, il souffrait moins de ces -brutalités; et son amour de la tranquillité le poussait à la patience. -La fortune, d'ailleurs, l'avait grisé, et sa pensée ne s'arrêtait plus -guère qu'aux choses ayant pour lui un intérêt direct. Il arrivait, -l'esprit plein de petits soucis nouveaux, préoccupé de la coupe d'une -jaquette, de la forme d'un chapeau de feutre, de la grandeur convenable -pour des cartes de visite. Et il parlait avec persistance de tous les -détails de sa maison, de planches posées dans le placard de sa chambre -pour serrer le linge, de portemanteaux installés dans le vestibule, -de sonneries électriques disposées pour prévenir toute pénétration -clandestine dans le logis. - -Il avait été décidé qu'à l'occasion de son installation, on ferait une -partie de campagne à Saint-Jouin, et qu'on reviendrait prendre le thé, -chez lui, après-dîner. Roland voulait aller par mer, mais la distance -et l'incertitude où l'on était d'arriver par cette voie, si le vent -contraire soufflait, firent repousser son avis, et un break fut loué -pour cette excursion. - -On partit vers dix heures afin d'arriver pour le déjeuner. La -grand'route poudreuse se déployait à travers la campagne normande que -les ondulations des plaines et les fermes entourées d'arbres font -ressembler à un parc sans fin. Dans la voiture emportée au trot lent -de deux gros chevaux, la famille Roland, Mme Rosémilly et le capitaine -Beausire se taisaient, assourdis par le bruit des roues, et fermaient -les yeux dans un nuage de poussière. - -C'était l'époque des récoltes mûres. A côté des trèfles d'un vert -sombre, et des betteraves d'un vert cru, les blés jaunes éclairaient -la campagne d'une lueur dorée et blonde. Ils semblaient avoir bu la -lumière du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par -places, et, dans les champs attaqués par les faux, on voyait les hommes -se balancer en promenant au ras du sol leur grande lame en forme d'aile. - -Après deux heures de marche, le break prit un chemin à gauche, passa -près d'un moulin à vent qui tournait, mélancolique épave grise, à -moitié pourrie et condamnée, dernier survivant des vieux moulins, puis -il entra dans une jolie cour et s'arrêta devant une maison coquette, -auberge célèbre dans le pays. - -La patronne, qu'on appelle la belle Alphonsine, s'en vint, souriante, -sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui hésitaient devant le -marchepied trop haut. - -Sous une tente, au bord de l'herbage ombragé de pommiers, des étrangers -déjeunaient déjà, des Parisiens venus d'Étretat; et on entendait -dans l'intérieur de la maison des voix, des rires et des bruits de -vaisselle. - -On dut manger dans une chambre, toutes les salles étant pleines. -Soudain Roland aperçut contre la muraille des filets à salicoques. - ---Ah! ah! cria-t-il, on pêche du bouquet ici? - ---Oui, répondit Beausire, c'est même l'endroit où on en prend le plus -de toute la côte. - ---Bigre! si nous y allions après déjeuner? - -Il se trouvait justement que la marée était basse à trois heures; et -on décida que tout le monde passerait l'après-midi dans les rochers, à -chercher des salicoques. - -On mangea peu, pour éviter l'afflux de sang à la tête quand on aurait -les pieds dans l'eau. On voulait d'ailleurs se réserver pour le dîner, -qui fut commandé magnifique et qui devait être prêt dès six heures, -quand on rentrerait. - -Roland ne se tenait pas d'impatience. Il voulait acheter les engins -spéciaux employés pour cette pêche, et qui ressemblent beaucoup à ceux -dont on se sert pour attraper des papillons dans les prairies. - -On les nomme lanets. Ce sont de petites poches en filet attachées sur -un cercle de bois, au bout d'un long bâton. Alphonsine, souriant -toujours, les lui prêta. Puis elle aida les deux femmes à faire une -toilette improvisée pour ne point mouiller leurs robes. Elle offrit -des jupes, de gros bas de laine et des espadrilles. Les hommes ôtèrent -leurs chaussettes et achetèrent chez le cordonnier du lieu des savates -et des sabots. - -Puis on se mit en route, le lanet sur l'épaule et la hotte sur le dos. -Mme Rosémilly, dans ce costume, était tout à fait gentille, d'une -gentillesse imprévue, paysanne et hardie. - -La jupe prêtée par Alphonsine, coquettement relevée et fermée par un -point de couture afin de pouvoir courir et sauter sans peur dans les -roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de -petite femme souple et forte. La taille était libre pour laisser aux -mouvements leur aisance; et elle avait trouvé, pour se couvrir la tête, -un immense chapeau de jardinier, en paille jaune, aux bords démesurés, -à qui une branche de tamaris, tenant un côté retroussé, donnait un air -mousquetaire et crâne. - -Jean, depuis son héritage, se demandait tous les jours s'il -l'épouserait ou non. Chaque fois qu'il la revoyait, il se sentait -décidé à en faire sa femme, puis, dès qu'il se trouvait seul, il -songeait qu'en attendant on a le temps de réfléchir. Elle était moins -riche que lui maintenant, car elle ne possédait qu'une douzaine de -mille francs de revenu, mais en biens-fonds, en fermes et en terrains -dans le Havre, sur les bassins; et cela, plus tard, pouvait valoir une -grosse somme. La fortune était donc à peu près équivalente, et la jeune -veuve assurément lui plaisait beaucoup. - -En la regardant marcher devant lui ce jour-là, il pensait: «Allons, il -faut que je me décide. Certes, je ne trouverai pas mieux.» - -Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers -la falaise; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de -quatre-vingts mètres. Dans l'encadrement des côtes vertes, s'abaissant -à droite et à gauche, un grand triangle d'eau, d'un bleu d'argent -sous le soleil, apparaissait au loin, et une voile, à peine visible, -avait l'air d'un insecte là-bas. Le ciel plein de lumière se mêlait -tellement à l'eau qu'on ne distinguait point du tout où finissait l'un -et où commençait l'autre; et les deux femmes, qui précédaient les trois -hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serrées dans -leurs corsages. - -Jean, l'œil allumé, regardait fuir devant lui la cheville mince, -la jambe fine, la hanche souple et le grand chapeau provocant de -Mme Rosémilly. Et cette fuite activait son désir, le poussait aux -résolutions décisives que prennent brusquement les hésitants et les -timides. L'air tiède, où se mêlait à l'odeur des côtes, des ajoncs, -des trèfles et des herbes, la senteur marine des roches découvertes, -l'animait encore en le grisant doucement, et il se décidait un peu plus -à chaque pas, à chaque seconde, à chaque regard jeté sur la silhouette -alerte de la jeune femme; il se décidait à ne plus hésiter, à lui dire -qu'il l'aimait et qu'il désirait l'épouser. La pêche lui servirait, -facilitant leur tête-à-tête; et ce serait, en outre, un joli cadre, -un joli endroit pour parler d'amour, les pieds dans un bassin d'eau -limpide, en regardant fuir sous les varechs les longues barbes des -crevettes. - -Quand ils arrivèrent au bout du vallon, au bord de l'abîme, ils -aperçurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et -sous eux, entre la mer et le pied de la montagne, à mi-côte à peu -près, un surprenant chaos de rochers énormes, écroulés, renversés, -entassés les uns sur les autres dans une espèce de plaine herbeuse -et mouvementée qui courait à perte de vue vers le sud, formée par -les éboulements anciens. Sur cette longue bande de broussailles et -de gazon secouée, eût-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs -tombés semblaient les ruines d'une grande cité disparue qui regardait -autrefois l'Océan, dominée elle-même par la muraille blanche et sans -fin de la falaise. - ---Ça, c'est beau, dit en s'arrêtant Mme Rosémilly. - -Jean l'avait rejointe, et, le cœur ému, lui offrait la main pour -descendre l'étroit escalier taillé dans la roche. - -Ils partirent en avant, tandis que Beausire, se raidissant sur ses -courtes jambes, tendait son bras replié à Mme Roland étourdie par le -vide. - -Roland et Pierre venaient les derniers, et le docteur dut traîner son -père, tellement troublé par le vertige, qu'il se laissait glisser, de -marche en marche, sur son derrière. - -Les jeunes gens, qui dévalaient en tête, allaient vite, et soudain -ils aperçurent à côté d'un banc de bois qui marquait un repos vers le -milieu de la valeuse, un filet d'eau claire jaillissant d'un petit trou -de la falaise. Il se répandait d'abord en un bassin grand comme une -cuvette qu'il s'était creusé lui-même, puis tombant en cascade haute de -deux pieds à peine, il s'enfuyait à travers le sentier, où avait poussé -un tapis de cresson, puis disparaissait dans les ronces et les herbes, -à travers la plaine soulevée où s'entassaient les éboulements. - ---Oh! que j'ai soif, s'écria Mme Rosémilly. - -Mais comment boire? Elle essayait de recueillir dans le fond de sa main -l'eau qui lui fuyait à travers les doigts. Jean eut une idée, mit une -pierre dans le chemin, et elle s'agenouilla dessus afin de puiser à la -source même avec ses lèvres qui se trouvaient ainsi à la même hauteur. - -Quand elle releva sa tête, couverte de gouttelettes brillantes semées -par milliers sur la peau, sur les cheveux, sur les cils, sur le -corsage, Jean penché vers elle murmura: - ---Comme vous êtes jolie! - -Elle répondit, sur le ton qu'on prend pour gronder un enfant: - ---Voulez-vous bien vous taire? - -C'étaient les premières paroles un peu galantes qu'ils échangeaient. - ---Allons, dit Jean fort troublé, sauvons-nous avant qu'on nous -rejoigne. - -Il apercevait, en effet, tout près d'eux maintenant, le dos du -capitaine Beausire qui descendait à reculons afin de soutenir par les -deux mains Mme Roland, et, plus haut, plus loin, Roland se laissait -toujours glisser, calé sur son fond de culotte en se traînant sur les -pieds et sur les coudes avec une allure de tortue, tandis que Pierre le -précédait en surveillant ses mouvements. - -Le sentier moins escarpé devenait une sorte de chemin en pente -contournant les blocs énormes tombés autrefois de la montagne. Mme -Rosémilly et Jean se mirent à courir et furent bientôt sur le galet. -Ils le traversèrent pour gagner les roches. Elles s'étendaient en une -longue et plate surface couverte d'herbes marines et où brillaient -d'innombrables flaques d'eau. La mer basse était là-bas, très loin, -derrière cette plaine gluante de varechs, d'un vert luisant et noir. - -Jean releva son pantalon jusqu'au-dessus du mollet et ses manches -jusqu'au coude, afin de se mouiller sans crainte, puis il dit: «En -avant!» et sauta avec résolution dans la première mare rencontrée. - -Plus prudente, bien que décidée aussi à entrer dans l'eau tout à -l'heure, la jeune femme tournait autour de l'étroit bassin, à pas -craintifs, car elle glissait sur les plantes visqueuses. - ---Voyez-vous quelque chose? disait-elle. - ---Oui, je vois votre visage qui se reflète dans l'eau. - ---Si vous ne voyez que cela, vous n'aurez pas une fameuse pêche. - -Il murmura d'une voix tendre: - ---Oh! de toutes les pêches c'est encore celle que je préférerais faire. - -Elle riait: - ---Essayez donc, vous allez voir comme il passera à travers votre filet. - ---Pourtant... si vous vouliez? - ---Je veux vous voir prendre des salicoques... et rien de plus... pour -le moment. - ---Vous êtes méchante. Allons plus loin, il n'y a rien ici. - -Et il lui offrit la main pour marcher sur les rochers gras. Elle -s'appuyait un peu craintive, et lui, tout à coup, se sentait envahi par -l'amour, soulevé de désirs, affamé d'elle, comme si le mal qui germait -en lui avait attendu ce jour-là pour éclore. - -Ils arrivèrent bientôt auprès d'une crevasse plus profonde, où -flottaient sous l'eau frémissante et coulant vers la mer lointaine par -une fissure invisible, des herbes longues, fines, bizarrement colorées, -des chevelures roses et vertes, qui semblaient nager. - -Mme Rosémilly s'écria: - ---Tenez, tenez, j'en vois une, une grosse, une très grosse là-bas. - -Il l'aperçut à son tour, et descendit dans le trou résolument, bien -qu'il se mouillât jusqu'à la ceinture. - -Mais la bête remuant ses longues moustaches reculait doucement devant -le filet. Jean la poussait vers les varechs, sûr de l'y prendre. Quand -elle se sentit bloquée, elle glissa d'un brusque élan par-dessus le -lanet, traversa la mare et disparut. - -La jeune femme qui regardait, toute palpitante, cette chasse, ne put -retenir ce cri: - ---Oh! maladroit. - -Il fut vexé, et d'un mouvement irréfléchi traîna son filet dans un fond -plein d'herbes. En le ramenant à la surface de l'eau, il vit dedans -trois grosses salicoques transparentes, cueillies à l'aveuglette dans -leur cachette invisible. - -Il les présenta, triomphant, à Mme Rosémilly qui n'osait point les -prendre, par peur de la pointe aiguë et dentelée dont leur tête fine -est armée. - -Elle s'y décida pourtant, et pinçant entre deux doigts le bout effilé -de leur barbe, elle les mit, l'une après l'autre, dans sa hotte, avec -un peu de varech qui les conserverait vivantes. Puis ayant trouvé -une flaque d'eau moins creuse, elle y entra, à pas hésitants, un peu -suffoquée par le froid qui lui saisissait les pieds, et elle se mit à -pêcher elle-même. Elle était adroite et rusée, ayant la main souple -et le flair de chasseur qu'il fallait. Presque à chaque coup, elle -ramenait des bêtes trompées et surprises par la lenteur ingénieuse de -sa poursuite. - -Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas à pas, la -frôlait, se penchait sur elle, simulait un grand désespoir de sa -maladresse, voulait apprendre. - ---Oh! montrez-moi, disait-il, montrez-moi! - -Puis, comme leurs deux visages se reflétaient, l'un contre l'autre, -dans l'eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une -glace limpide, Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d'en -bas, et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait -tomber dessus. - ---Ah! que vous êtes ennuyeux, disait la jeune femme; mon cher, il ne -faut jamais faire deux choses à la fois. - -Il répondit: - ---Je n'en fais qu'une. Je vous aime. - -Elle se redressa, et d'un ton sérieux: - ---Voyons, qu'est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu -la tête? - ---Non, je n'ai pas perdu la tête. Je vous aime, et j'ose, enfin, vous -le dire. - -Ils étaient debout maintenant dans la mare salée qui les mouillait -jusqu'aux mollets, et les mains ruisselantes appuyées sur leurs filets, -ils se regardaient au fond des yeux. - -Elle reprit, d'un ton plaisant et contrarié: - ---Que vous êtes malavisé de me parler de ça en ce moment. Ne -pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gâter ma pêche? - -Il murmura: - ---Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis -longtemps. Aujourd'hui vous m'avez grisé à me faire perdre la raison. - -Alors, tout à coup, elle sembla en prendre son parti, se résigner à -parler d'affaires et à renoncer aux plaisirs. - ---Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer -tranquillement. - -Ils grimpèrent sur le roc un peu haut, et lorsqu'ils y furent installés -côte à côte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit: - ---Mon cher ami, vous n'êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune -fille. Nous savons fort bien l'un et l'autre de quoi il s'agit, et -nous pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous -décidez aujourd'hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement -que vous désirez m'épouser. - -Il ne s'attendait guère à cet exposé net de la situation, et il -répondit niaisement: - ---Mais oui. - ---En avez-vous parlé à votre père et à votre mère? - ---Non, je voulais savoir si vous m'accepteriez. - -Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la -sienne avec élan: - ---Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais -n'oubliez point que je ne voudrais pas déplaire à vos parents. - ---Oh! pensez-vous que ma mère n'a rien prévu et qu'elle vous aimerait -comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous? - ---C'est vrai, je suis un peu troublée. - -Ils se turent. Et il s'étonnait, lui, au contraire, qu'elle fût si peu -troublée, si raisonnable. Il s'attendait à des gentillesses galantes, -à des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d'amour -mêlée à la pêche, dans le clapotement de l'eau! Et c'était fini, il -se sentait lié, marié, en vingt paroles. Ils n'avaient plus rien à se -dire puisqu'ils étaient d'accord et ils demeuraient maintenant un peu -embarrassés tous deux de ce qui s'était passé, si vite, entre eux, un -peu confus même, n'osant plus parler, n'osant plus pêcher, ne sachant -que faire. - -La voix de Roland les sauva: - ---Par ici, par ici, les enfants. Venez voir Beausire. Il vide la mer, -ce gaillard-là. - -Le capitaine, en effet, faisait une pêche merveilleuse. Mouillé -jusqu'aux reins, il allait de mare en mare, reconnaissant d'un seul -coup d'œil les meilleures places, et fouillant, d'un mouvement lent et -sûr de son lanet, toutes les cavités cachées sous les varechs. - -Et les belles salicoques transparentes, d'un blond gris, frétillaient -au fond de sa main quand il les prenait d'un geste sec pour les jeter -dans sa hotte. - -Mme Rosémilly surprise, ravie, ne le quitta plus, l'imitant de son -mieux, oubliant presque sa promesse et Jean qui suivait, rêveur, pour -se donner tout entière à cette joie enfantine de ramasser des bêtes -sous les herbes flottantes. - -Roland s'écria tout à coup: - ---Tiens, Mme Roland qui nous rejoint. - -Elle était restée d'abord seule avec Pierre sur la plage, car ils -n'avaient envie ni l'un ni l'autre de s'amuser à courir dans les roches -et à barboter dans les flaques; et pourtant ils hésitaient à demeurer -ensemble. Elle avait peur de lui, et son fils avait peur d'elle et de -lui-même, peur de sa cruauté qu'il ne maîtrisait point. - -Ils s'assirent donc, l'un près de l'autre, sur le galet. - -Et tous deux, sous la chaleur du soleil calmée par l'air marin, devant -le vaste et doux horizon d'eau bleue moirée d'argent, pensaient en même -temps: «Comme il aurait fait bon ici, autrefois.» - -Elle n'osait point parler à Pierre, sachant bien qu'il répondrait une -dureté; et il n'osait pas parler à sa mère sachant aussi que, malgré -lui, il le ferait avec violence. - -Du bout de sa canne il tourmentait les galets ronds, les remuait et les -battait. Elle, les yeux vagues, avait pris entre ses doigts trois ou -quatre petits cailloux qu'elle faisait passer d'une main dans l'autre, -d'un geste lent et machinal. Puis son regard indécis, qui errait -devant elle, aperçut, au milieu des varechs, son fils Jean qui pêchait -avec Mme Rosémilly. Alors elle les suivit, épiant leurs mouvements, -comprenant confusément, avec son instinct de mère, qu'ils ne causaient -point comme tous les jours. Elle les vit se pencher côte à côte quand -ils se regardaient dans l'eau, demeurer debout face à face quand ils -interrogeaient leurs cœurs, puis grimper et s'asseoir sur le rocher -pour s'engager l'un envers l'autre. - -Leurs silhouettes se détachaient bien nettes, semblaient seules au -milieu de l'horizon, prenaient dans ce large espace de ciel, de mer, de -falaises, quelque chose de grand et de symbolique. - -Pierre aussi les regardait, et un rire sec sortit brusquement de ses -lèvres. - -Sans se tourner vers lui, Mme Roland lui dit: - ---Qu'est-ce que tu as donc? - -Il ricanait toujours: - ---Je m'instruis. J'apprends comment on se prépare à être cocu. - -Elle eut un sursaut de colère, de révolte, choquée du mot, exaspérée de -ce qu'elle croyait comprendre. - ---Pour qui dis-tu ça? - ---Pour Jean, parbleu! C'est très comique de les voir ainsi! - -Elle murmura, d'une voix basse, tremblante d'émotion: - ---Oh! Pierre, que tu es cruel! Cette femme est la droiture même. Ton -frère ne pourrait trouver mieux. - -Il se mit à rire tout à fait, d'un rire voulu et saccadé: - ---Ah! ah! ah! La droiture même! Toutes les femmes sont la droiture -même... et tous leurs maris sont cocus. Ah! ah! ah! - -Sans répondre elle se leva, descendit vivement la pente de galets, et, -au risque de glisser, de tomber dans les trous cachés sous les herbes, -de se casser la jambe ou le bras, elle s'en alla, courant presque, -marchant à travers les mares, sans voir, tout droit devant elle, vers -son autre fils. - -En la voyant approcher, Jean lui cria: - ---Eh bien? maman, tu te décides? - -Sans répondre elle lui saisit le bras comme pour lui dire: «Sauve-moi, -défends-moi.» - -Il vit son trouble et, très surpris: - ---Comme tu es pâle! Qu'est-ce que tu as? - -Elle balbutia: - ---J'ai failli tomber, j'ai eu peur sur ces roches. - -Alors Jean la guida, la soutint, lui expliquant la pêche pour qu'elle -y prît intérêt. Mais comme elle ne l'écoutait guère, et comme il -éprouvait un besoin violent de se confier à quelqu'un, il l'entraîna -plus loin et, à voix basse: - ---Devine ce que j'ai fait? - ---Mais... mais... je ne sais pas. - ---Devine. - ---Je ne... je ne sais pas. - ---Eh bien, j'ai dit à Mme Rosémilly que je désirais l'épouser. - -Elle ne répondit rien, ayant la tête bourdonnante, l'esprit en détresse -au point de ne plus comprendre qu'à peine. Elle répéta: - ---L'épouser? - ---Oui, ai-je bien fait? Elle est charmante, n'est-ce pas? - ---Oui... charmante... tu as bien fait. - ---Alors tu m'approuves? - ---Oui... je t'approuve. - ---Comme tu dis ça drôlement. On croirait que... que... tu n'es pas -contente. - ---Mais oui... je suis... contente. - ---Bien vrai? - ---Bien vrai. - -Et pour le lui prouver, elle le saisit à pleins bras et l'embrassa à -plein visage, par grands baisers de mère. - -Puis, quand elle se fut essuyé les yeux, où des larmes étaient venues, -elle aperçut là-bas sur la plage un corps étendu sur le ventre, comme -un cadavre, la figure dans le galet: c'était l'autre, Pierre, qui -songeait, désespéré. - -Alors elle emmena son petit Jean plus loin encore, tout près du flot, -et ils parlèrent longtemps de ce mariage où se rattachait son cœur. - -La mer montant les chassa vers les pêcheurs qu'ils rejoignirent, puis -tout le monde regagna la côte. On réveilla Pierre qui feignait de -dormir; et le dîner fut très long, arrosé de beaucoup de vins. - - - - -VII - - -DANS le break, en revenant, tous les hommes, hormis Jean, -sommeillèrent. Beausire et Roland s'abattaient, toutes les cinq -minutes, sur une épaule voisine qui les repoussait d'une secousse. -Ils se redressaient alors, cessaient de ronfler, ouvraient les yeux, -murmuraient: «Bien beau temps,» et retombaient, presque aussitôt, de -l'autre côté. - -Lorsqu'on entra dans le Havre, leur engourdissement était si profond -qu'ils eurent beaucoup de peine à le secouer, et Beausire refusa même -de monter chez Jean où le thé les attendait. On dut le déposer devant -sa porte. - -Le jeune avocat, pour la première fois, allait coucher dans son logis -nouveau; et une grande joie, un peu puérile, l'avait saisi tout à coup -de montrer, justement ce soir-là, à sa fiancée l'appartement qu'elle -habiterait bientôt. - -La bonne était partie, Mme Roland ayant déclaré qu'elle ferait chauffer -l'eau et servirait elle-même, car elle n'aimait pas laisser veiller les -domestiques, par crainte du feu. - -Personne, autre qu'elle, son fils et les ouvriers, n'était encore -entré, afin que la surprise fût complète quand on verrait combien -c'était joli. - -Dans le vestibule, Jean pria qu'on attendît. Il voulait allumer les -bougies et les lampes, et il laissa dans l'obscurité Mme Rosémilly, son -père et son frère, puis il cria: «Arrivez!» en ouvrant toute grande la -porte à deux battants. - -La galerie vitrée, éclairée par un lustre et des verres de couleur -cachés dans les palmiers, les caoutchoucs et les fleurs, apparaissait -d'abord pareille à un décor de théâtre. Il y eut une seconde -d'étonnement. Roland, émerveillé de ce luxe, murmura: «Nom d'un chien,» -saisi par l'envie de battre des mains comme devant les apothéoses. - -Puis on pénétra dans le premier salon, petit, tendu avec une étoffe -vieil or, pareille à celle des sièges. Le grand salon de consultation -très simple, d'un rouge saumon pâle, avait grand air. - -Jean s'assit dans le fauteuil devant son bureau chargé de livres, et -d'une voix grave, un peu forcée: - ---Oui, Madame, les textes de loi sont formels et me donnent, avec -l'assentiment que je vous avais annoncé, l'absolue certitude qu'avant -trois mois l'affaire dont nous nous sommes entretenus recevra une -heureuse solution. - -Il regardait Mme Rosémilly qui se mit à sourire en regardant Mme -Roland; et Mme Roland, lui prenant la main, la serra. - -Jean, radieux, fit une gambade de collégien et s'écria: - ---Hein, comme la voix porte bien. Il serait excellent pour plaider, ce -salon. - -Il se mit à déclamer: - ---Si l'humanité seule, si ce sentiment de bienveillance naturelle -que nous éprouvons pour toute souffrance devait être le mobile de -l'acquittement que nous sollicitons de vous, nous ferions appel à votre -pitié, messieurs les jurés, à votre cœur de père et d'homme; mais nous -avons pour nous le droit, et c'est la seule question du droit que nous -allons soulever devant vous... - -Pierre regardait ce logis qui aurait pu être le sien, et il s'irritait -des gamineries de son frère, le jugeant, décidément, trop niais et -pauvre d'esprit. - -Mme Roland ouvrit une porte à droite. - ---Voici la chambre à coucher, dit-elle. - -Elle avait mis à la parer tout son amour de mère. La tenture était en -cretonne de Rouen qui imitait la vieille toile normande. Un dessin -Louis XV--une bergère dans un médaillon que fermaient les becs unis de -deux colombes--donnait aux murs, aux rideaux, au lit, aux fauteuils un -air galant et champêtre tout à fait gentil. - ---Oh! c'est charmant, dit Mme Rosémilly, devenue un peu sérieuse, en -entrant dans cette pièce. - ---Cela vous plaît? demanda Jean. - ---Énormément. - ---Si vous saviez comme ça me fait plaisir! - -Ils se regardèrent une seconde, avec beaucoup de tendresse confiante au -fond des yeux. - -Elle était gênée un peu cependant, un peu confuse dans cette chambre -à coucher qui serait sa chambre nuptiale. Elle avait remarqué, en -entrant, que la couche était très large, une vraie couche de ménage, -choisie par Mme Roland qui avait prévu sans doute et désiré le prochain -mariage de son fils; et cette précaution de mère lui faisait plaisir -cependant, semblait lui dire qu'on l'attendait dans la famille. - -Puis quand on fut rentré dans le salon, Jean ouvrit brusquement la -porte de gauche et on aperçut la salle à manger ronde, percée de trois -fenêtres, et décorée en lanterne japonaise. La mère et le fils avaient -mis là toute la fantaisie dont ils étaient capables. Cette pièce à -meubles de bambou, à magots, à potiches, à soieries pailletées d'or, -à stores transparents où des perles de verre semblaient des gouttes -d'eau, à éventails cloués aux murs pour maintenir les étoffes, avec ses -écrans, ses sabres, ses masques, ses grues faites en plumes véritables, -tous ses menus bibelots de porcelaine, de bois, de papier, d'ivoire, de -nacre et de bronze, avait l'aspect prétentieux et maniéré que donnent -les mains inhabiles et les yeux ignorants aux choses qui exigent le -plus de tact, de goût et d'éducation artiste. Ce fut celle cependant -qu'on admira le plus. Pierre seul fit des réserves avec une ironie un -peu amère dont son frère se sentit blessé. - -Sur la table, les fruits se dressaient en pyramides, et les gâteaux -s'élevaient en monuments. - -On n'avait guère faim; on suça les fruits et on grignota les -pâtisseries plutôt qu'on ne les mangea. Puis, au bout d'une heure, Mme -Rosémilly demanda la permission de se retirer. - -Il fut décidé que le père Roland l'accompagnerait à sa porte et -partirait immédiatement avec elle, tandis que Mme Roland, en l'absence -de la bonne, jetterait son coup d'œil de mère sur le logis afin que son -fils ne manquât de rien. - ---Faut-il revenir te chercher? demanda Roland. - -Elle hésita, puis répondit: - ---Non, mon gros, couche-toi. Pierre me ramènera. - -Dès qu'ils furent partis, elle souffla les bougies, serra les gâteaux, -le sucre et les liqueurs dans un meuble dont la clef fut remise à Jean; -puis elle passa dans la chambre à coucher, entr'ouvrit le lit, regarda -si la carafe était remplie d'eau fraîche et la fenêtre bien fermée. - -Pierre et Jean étaient demeurés dans le petit salon, celui-ci encore -froissé de la critique faite sur son goût, et celui-là de plus en plus -agacé de voir son frère dans ce logis. - -Ils fumaient assis tous les deux, sans se parler. Pierre tout à coup se -leva: - ---Cristi! dit-il, la veuve avait l'air bien vanné ce soir, les -excursions ne lui réussissent pas. - -Jean se sentit soulevé soudain par une de ces promptes et furieuses -colères de débonnaires blessés au cœur. - -Le souffle lui manquait tant son émotion était vive, et il balbutia: - ---Je te défends désormais de dire «la veuve» quand tu parleras de Mme -Rosémilly. - -Pierre se tourna vers lui, hautain: - ---Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard? - -Jean aussitôt s'était dressé: - ---Je ne deviens pas fou, mais j'en ai assez de tes manières envers moi. - -Pierre ricana: - ---Envers toi? Est-ce que tu fais partie de Mme Rosémilly? - ---Sache que Mme Rosémilly va devenir ma femme. - -L'autre rit plus fort: - ---Ah! ah! très bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai -plus l'appeler «la veuve». Mais tu as pris une drôle de manière pour -m'annoncer ton mariage. - ---Je te défends de plaisanter... tu entends... je te le défends. - -Jean s'était approché, pâle, la voix tremblante, exaspéré de cette -ironie poursuivant la femme qu'il aimait et qu'il avait choisie. - -Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s'amassait en lui -de colères impuissantes, de rancunes écrasées, de révoltes domptées -depuis quelque temps et de désespoir silencieux, lui montant à la tête, -l'étourdit comme un coup de sang. - ---Tu oses?... Tu oses?... Et moi je t'ordonne de te taire, tu entends, -je te l'ordonne. - -Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant, -dans ce trouble d'esprit où nous jette la fureur, la chose, la phrase, -le mot, qui pourrait blesser son frère jusqu'au cœur. - -Il reprit, en s'efforçant de se maîtriser pour bien frapper, de -ralentir sa parole pour la rendre plus aiguë: - ---Voilà longtemps que je te sais jaloux de moi, depuis le jour où -tu as commencé à dire «la veuve» parce que tu as compris que cela me -faisait mal. - -Pierre poussa un de ces rires stridents et méprisants qui lui étaient -familiers: - ---Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi!... moi?... moi?... moi?... et de -quoi?... de quoi, mon Dieu?... de ta figure ou de ton esprit?... - -Mais Jean sentit bien qu'il avait touché la plaie de cette âme. - ---Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l'enfance; et tu es devenu -furieux quand tu as vu que cette femme me préférait et qu'elle ne -voulait pas de toi. - -Pierre bégayait, exaspéré de cette supposition: - ---Moi... moi... jaloux de toi? à cause de cette cruche, de cette dinde, -de cette oie grasse?... - -Jean qui voyait porter ses coups reprit: - ---Et le jour où tu as essayé de ramer plus fort que moi, dans la -_Perle_? Et tout ce que tu dis devant elle pour te faire valoir? Mais -tu crèves de jalousie! Et quand cette fortune m'est arrivée, tu es -devenu enragé, et tu m'as détesté, et tu l'as montré de toutes les -manières, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n'es pas une -heure sans cracher la bile qui t'étouffe. - -Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irrésistible de sauter -sur son frère et de le prendre à la gorge: - ---Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune. - -Jean s'écria: - ---Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot à mon -père, à ma mère ou à moi, où elle n'éclate. Tu feins de me mépriser -parce que tu es jaloux! tu cherches querelle à tout le monde parce -que tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens -plus, tu es devenu venimeux, tu tortures notre mère comme si c'était sa -faute!... - -Pierre avait reculé jusqu'à la cheminée, la bouche entr'ouverte, l'œil -dilaté, en proie à une de ces folies de rage qui font commettre des -crimes. - -Il répéta d'une voix plus basse, mais haletante: - ---Tais-toi, tais-toi donc! - ---Non. Voilà longtemps que je voulais te dire ma pensée entière; tu -m'en donnes l'occasion, tant pis pour toi. J'aime une femme! Tu le -sais et tu la railles devant moi, tu me pousses à bout; tant pis pour -toi. Mais je casserai tes dents de vipère, moi! Je te forcerai à me -respecter. - ---Te respecter, toi? - ---Oui, moi! - ---Te respecter... toi... qui nous as tous déshonorés, par ta cupidité! - ---Tu dis? Répète... répète?... - ---Je dis qu'on n'accepte pas la fortune d'un homme quand on passe pour -le fils d'un autre. - -Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l'insinuation -qu'il pressentait: - ---Comment? Tu dis... répète encore? - ---Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, -que tu es le fils de l'homme qui t'a laissé sa fortune. Eh bien! un -garçon propre n'accepte pas l'argent qui déshonore sa mère. - ---Pierre... Pierre... Pierre... y songes-tu?... Toi... c'est toi... -toi... qui prononces cette infamie? - ---Oui... moi... c'est moi. Tu ne vois donc point que j'en crève de -chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes -jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis -ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je -suis affolé de honte et de douleur, car j'ai deviné d'abord et je sais -maintenant. - ---Pierre... Tais-toi... Maman est dans la chambre à côté! Songe qu'elle -peut nous entendre... qu'elle nous entend... - -Mais il fallait qu'il vidât son cœur! et il dit tout, ses soupçons, -ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l'histoire du portrait -encore une fois disparu. - -Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des -phrases d'halluciné. - -Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce -voisine. Il parlait comme si personne ne l'écoutait, parce qu'il devait -parler, parce qu'il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa -plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de -crever, éclaboussant tout le monde. Il s'était mis à marcher comme il -faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, -dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des -retours de haine contre lui-même, il parlait comme s'il eût confessé -sa misère et la misère des siens, comme s'il eût jeté sa peine à l'air -invisible et sourd où s'envolaient ses paroles. - -Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l'énergie aveugle de son -frère, s'était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que -leur mère les avait entendus. - -Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon. Elle -n'était point revenue; donc elle n'avait pas osé. - -Pierre tout à coup, frappant du pied, cria: - ---Tiens, je suis un cochon d'avoir dit ça! - -Et il s'enfuit, nu-tête, dans l'escalier. - -Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, réveilla -Jean de la torpeur profonde où il était tombé. Quelques secondes -s'étaient écoulées, plus longues que des heures, et son âme s'était -engourdie dans un hébétement d'idiot. Il sentait bien qu'il lui -faudrait penser tout à l'heure, et agir, mais il attendait, ne voulant -même plus comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, -par lâcheté. Il était de la race des temporiseurs qui remettent -toujours au lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre -une résolution, il cherchait encore, par instinct, à gagner quelques -moments. - -Mais le silence profond qui l'entourait maintenant, après les -vociférations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec -cette lumière vive des six bougies et des deux lampes, l'effraya si -fort tout à coup qu'il eut envie de se sauver aussi. - -Alors il secoua sa pensée, il secoua son cœur, et il essaya de -réfléchir. - -Jamais il n'avait rencontré une difficulté dans sa vie. Il est des -hommes qui se laissent aller comme l'eau qui coule. Il avait fait ses -classes avec soin, pour n'être pas puni, et terminé ses études de -droit avec régularité parce que son existence était calme. Toutes les -choses du monde lui paraissaient naturelles sans éveiller autrement son -attention. Il aimait l'ordre, la sagesse, le repos par tempérament, -n'ayant point de replis dans l'esprit; et il demeurait, devant cette -catastrophe, comme un homme qui tombe à l'eau sans avoir jamais nagé. - -Il essaya de douter d'abord. Son frère avait menti par haine et par -jalousie? - -Et, pourtant, comment aurait-il été assez misérable pour dire de leur -mère une chose pareille s'il n'avait pas été lui-même égaré par -le désespoir? Et puis Jean gardait dans l'oreille, dans le regard, -dans les nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, -certains cris de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, -si douloureux qu'ils étaient irrésistibles, aussi irrécusables que la -certitude. - -Il demeurait trop écrasé pour faire un mouvement ou pour avoir une -volonté. Sa détresse devenait intolérable; et il sentait que, derrière -la porte, sa mère était là qui avait tout entendu et qui attendait. - -Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas -un soupir ne révélait la présence d'un être derrière cette planche. Se -serait-elle sauvée? Mais par où? Si elle s'était sauvée... elle avait -donc sauté de la fenêtre dans la rue! - -Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu'il -enfonça plutôt qu'il n'ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre. - -Elle semblait vide. Une seule bougie l'éclairait, posée sur la commode. - -Jean s'élança vers la fenêtre, elle était fermée, avec les volets clos. -Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, et -il s'aperçut que les rideaux du lit avaient été tirés. Il y courut et -les ouvrit. Sa mère était étendue sur sa couche, la figure enfouie dans -l'oreiller qu'elle avait ramené de ses deux mains crispées sur sa tête, -pour ne plus entendre. - -Il la crut d'abord étouffée. Puis l'ayant saisie par les épaules, il la -retourna sans qu'elle lâchât l'oreiller qui lui cachait le visage et -qu'elle mordait pour ne pas crier. - -Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crispés, lui communiqua -la secousse de son indicible torture. L'énergie et la force dont elle -retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonflée de plumes -sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu'il ne la vît -point et ne lui parlât pas, lui fit deviner, par la commotion qu'il -reçut, jusqu'à quel point on peut souffrir. Et son cœur, son simple -cœur, fut déchiré de pitié. Il n'était pas un juge, lui, même un juge -miséricordieux, il était un homme plein de faiblesse et un fils plein -de tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l'autre lui avait dit, il -ne raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses deux -mains le corps inerte de sa mère, et ne pouvant arracher l'oreiller de -sa figure, il cria en baisant sa robe: - ---Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi! - -Elle aurait semblé morte si tous ses membres n'eussent été parcourus -d'un frémissement presque insensible, d'une vibration de corde tendue. -Il répétait: - ---Maman, maman, écoute-moi. Ça n'est pas vrai. Je sais bien que ça -n'est pas vrai. - -Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout à coup elle sanglota -dans l'oreiller. Alors tous ses nerfs se détendirent, ses muscles -raidis s'amollirent, ses doigts s'entr'ouvrant lâchèrent la toile; et -il lui découvrit la face. - -Elle était toute pâle, toute blanche, et de ses paupières fermées -on voyait couler des gouttes d'eau. L'ayant enlacée par le cou, il -lui baisa les yeux, lentement, par grands baisers désolés qui se -mouillaient à ses larmes, et il disait toujours: - ---Maman, ma chère maman, je sais bien que ça n'est pas vrai. Ne pleure -pas, je le sais! Ça n'est pas vrai! - -Elle se souleva, s'assit, le regarda, et avec un de ces efforts de -courage qu'il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit: - ---Non, c'est vrai, mon enfant. - -Et ils restèrent sans paroles, l'un devant l'autre. Pendant quelques -instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tête -pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau et reprit: - ---C'est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C'est vrai. Tu ne me -croirais pas, si je mentais. - -Elle avait l'air d'une folle. Saisi de terreur, il tomba à genoux près -du lit en murmurant: - ---Tais-toi, maman, tais-toi. - -Elle s'était levée, avec une résolution et une énergie effrayantes: - ---Mais je n'ai plus rien à te dire, mon enfant, adieu. - -Et elle marcha vers la porte. - -Il la saisit à pleins bras, criant: - ---Qu'est-ce que tu fais, maman, où vas-tu? - ---Je ne sais pas... est-ce que je sais... je n'ai plus rien à faire... -puisque je suis toute seule. - -Elle se débattait pour s'échapper. La retenant, il ne trouvait qu'un -mot à lui répéter: - ---Maman... maman... maman... - -Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette étreinte: - ---Mais non, mais non, je ne suis plus ta mère maintenant, je ne suis -plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien! Tu n'as plus -ni père ni mère, mon pauvre enfant... adieu. - -Il comprit brusquement que s'il la laissait partir il ne la reverrait -jamais, et, l'enlevant, il la porta sur un fauteuil, l'assit de force, -puis s'agenouillant et formant une chaîne de ses bras: - ---Tu ne sortiras point d'ici, maman; moi je t'aime, et je te garde. Je -te garde toujours, tu es à moi. - -Elle murmura d'une voix accablée: - ---Non, mon pauvre garçon, ça n'est plus possible. Ce soir tu pleures, -et demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus. - -Il répondit avec un si grand élan de si sincère amour:--Oh! moi? moi? -Comme tu me connais peu!--qu'elle poussa un cri, lui prit la tête -par les cheveux, à pleines mains, l'attira avec violence et le baisa -éperdument à travers la figure. - -Puis elle demeura immobile, la joue contre la joue de son fils, -sentant, à travers sa barbe, la chaleur de sa chair; et elle lui dit, -tout bas, dans l'oreille: - ---Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et -tu te trompes. Tu m'as pardonné ce soir, et ce pardon-là m'a sauvé la -vie; mais il ne faut plus que tu me voies. - -Il répéta, en l'étreignant: - ---Maman, ne dis pas ça! - ---Si, mon petit, il faut que je m'en aille. Je ne sais pas où, ni -comment je m'y prendrai, ni ce que je dirai, mais il le faut. Je -n'oserais plus te regarder, ni t'embrasser, comprends-tu? - -Alors, à son tour, il lui dit, tout bas, dans l'oreille: - ---Ma petite mère, tu resteras, parce que je le veux, parce que j'ai -besoin de toi. Et tu vas me jurer de m'obéir, tout de suite. - ---Non, mon enfant. - ---Oh! maman, il le faut, tu entends. Il le faut. - ---Non, mon enfant, c'est impossible. Ce serait nous condamner tous -à l'enfer. Je sais ce que c'est, moi, que ce supplice-là, depuis un -mois. Tu es attendri, mais quand ce sera passé, quand tu me regarderas -comme me regarde Pierre, quand tu te rappelleras ce que je t'ai dit!... -Oh!... mon petit Jean, songe... songe que je suis ta mère!... - ---Je ne veux pas que tu me quittes, maman. Je n'ai que toi. - ---Mais pense, mon fils, que nous ne pourrons plus nous voir sans rougir -tous les deux, sans que je me sente mourir de honte et sans que tes -yeux fassent baisser les miens. - ---Ça n'est pas vrai, maman. - ---Oui, oui, oui, c'est vrai! Oh! j'ai compris, va, toutes les luttes de -ton pauvre frère, toutes, depuis le premier jour. Maintenant, lorsque -je devine son pas dans la maison, mon cœur saute à briser ma poitrine, -lorsque j'entends sa voix, je sens que je vais m'évanouir. Je t'avais -encore, toi! Maintenant, je ne t'ai plus. Oh! mon petit Jean, crois-tu -que je pourrais vivre entre vous deux? - ---Oui, maman. Je t'aimerai tant que tu n'y penseras plus. - ---Oh! oh! comme si c'était possible! - ---Oui, c'est possible. - ---Comment veux-tu que je n'y pense plus entre ton frère et toi? Est-ce -que vous n'y penserez plus, vous? - ---Moi. Je te le jure! - ---Mais tu y penseras à toutes les heures du jour. - ---Non, je te le jure. Et puis, écoute: si tu pars, je m'engage et je me -fais tuer. - -Elle fut bouleversée par cette menace puérile et étreignit Jean en le -caressant avec une tendresse passionnée. Il reprit: - ---Je t'aime plus que tu ne crois, va, bien plus, bien plus. Voyons, -sois raisonnable. Essaye de rester seulement huit jours. Veux-tu me -promettre huit jours? Tu ne peux pas me refuser ça? - -Elle posa ses deux mains sur les épaules de Jean, et le tenant à la -longueur de ses bras: - ---Mon enfant... tâchons d'être calmes et de ne pas nous attendrir. -Laisse-moi te parler d'abord. Si je devais une seule fois entendre sur -tes lèvres ce que j'entends depuis un mois dans la bouche de ton frère, -si je devais une seule fois voir dans tes yeux ce que je lis dans les -siens, si je devais deviner rien que par un mot ou par un regard que je -te suis odieuse comme à lui... une heure après, tu entends, une heure -après... je serais partie pour toujours. - ---Maman, je te jure... - ---Laisse-moi parler... Depuis un mois j'ai souffert tout ce qu'une -créature peut souffrir. A partir du moment où j'ai compris que ton -frère, que mon autre fils me soupçonnait, et qu'il devinait, minute par -minute, la vérité, tous les instants de ma vie ont été un martyre qu'il -est impossible de t'exprimer. - -Elle avait une voix si douloureuse que la contagion de sa torture -emplit de larmes les yeux de Jean. - -Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa. - ---Laisse-moi... écoute... j'ai encore tant de choses à te dire pour -que tu comprennes... mais tu ne comprendras pas... c'est que... si je -devais rester... il faudrait... Non, je ne peux pas!... - ---Dis, maman, dis. - ---Eh bien! oui. Au moins je ne t'aurai pas trompé... Tu veux que je -reste avec toi, n'est-ce pas? Pour cela, pour que nous puissions -nous voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée -dans la maison, car je n'ose plus ouvrir une porte dans la peur de -trouver ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me -pardonnes,--rien ne fait plus de mal qu'un pardon,--mais que tu ne m'en -veuilles pas de ce que j'ai fait... Il faut que tu te sentes assez -fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n'es pas le -fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser!... Moi j'ai -assez souffert... j'ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux -plus! Et ce n'est pas d'hier, va, c'est de longtemps... Mais tu ne -pourras jamais comprendre ça, toi! Pour que nous puissions encore vivre -ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j'ai -été la maîtresse de ton père, j'ai été encore plus sa femme, sa vraie -femme, que je n'en ai pas honte au fond du cœur, que je ne regrette -rien, que je l'aime encore tout mort qu'il est, que je l'aimerai -toujours, que je n'ai aimé que lui, qu'il a été toute ma vie, toute ma -joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi, -pendant si longtemps! Écoute, mon petit, devant Dieu qui m'entend, je -n'aurais jamais rien eu de bon dans l'existence, si je ne l'avais pas -rencontré, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, pas une -de ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien! Je lui -dois tout! Je n'ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton frère et -toi. Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je n'aurais -jamais aimé rien, rien connu, rien désiré, je n'aurais pas seulement -pleuré, car j'ai pleuré, mon petit Jean. Oh! oui, j'ai pleuré, depuis -que nous sommes venus ici. Je m'étais donnée à lui tout entière, corps -et âme, pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de dix ans j'ai -été sa femme comme il a été mon mari devant Dieu qui nous avait faits -l'un pour l'autre. Et puis, j'ai compris qu'il m'aimait moins. Il était -toujours bon et prévenant, mais je n'étais plus pour lui ce que j'avais -été. C'était fini! Oh! que j'ai pleuré!... Comme c'est misérable -et trompeur, la vie!... Il n'y a rien qui dure... Et nous sommes -arrivés ici; et jamais je ne l'ai plus revu, jamais il n'est venu... -Il promettait toujours dans toutes ses lettres!... Je l'attendais -toujours!... et je ne l'ai plus revu!... et voilà qu'il est mort! Mais -il nous aimait encore puisqu'il a pensé à toi. Moi je l'aimerai jusqu'à -mon dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et je t'aime parce que -tu es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte de lui devant toi! -Comprends-tu? je ne pourrais pas! Si tu veux que je reste, il faut que -tu acceptes d'être son fils et que nous parlions de lui quelquefois, -et que tu l'aimes un peu, et que nous pensions à lui quand nous nous -regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux pas, adieu, mon petit, il -est impossible que nous restions ensemble maintenant! je ferai ce que -tu décideras. - -Jean répondit d'une voix douce: - ---Reste, maman. - -Elle le serra dans ses bras et se remit à pleurer; puis elle reprit, la -joue contre sa joue: - ---Oui, mais Pierre? Qu'allons-nous devenir avec lui! - -Jean murmura: - ---Nous trouverons quelque chose. Tu ne peux plus vivre auprès de lui. - -Au souvenir de l'aîné elle fut crispée d'angoisse. - ---Non, je ne puis plus, non! non! - -Et se jetant sur le cœur de Jean, elle s'écria, l'âme en détresse: - ---Sauve-moi de lui, toi, mon petit, sauve-moi, fais quelque chose, je -ne sais pas... trouve... sauve-moi! - ---Oui, maman, je chercherai. - ---Tout de suite... il faut... Tout de suite... ne me quitte pas! J'ai -si peur de lui... si peur! - ---Oui, je trouverai. Je te promets. - ---Oh! mais vite, vite! Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi quand -je le vois. - -Puis elle lui murmura tout bas, dans l'oreille: - ---Garde-moi ici, chez toi. - -Il hésita, réfléchit et comprit, avec son bon sens positif, le danger -de cette combinaison. - -Mais il dut raisonner longtemps, discuter, combattre avec des arguments -précis son affolement et sa terreur. - ---Seulement ce soir, disait-elle, seulement cette nuit. Tu feras dire -demain à Roland que je me suis trouvée malade. - ---Ce n'est pas possible, puisque Pierre est rentré. Voyons, aie du -courage. J'arrangerai tout, je te le promets, dès demain. Je serai -à neuf heures à la maison. Voyons, mets ton chapeau. Je vais te -reconduire. - ---Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin, -craintif et reconnaissant. - -Elle essaya de se lever; mais la secousse avait été trop forte; elle ne -pouvait encore se tenir sur ses jambes. - -Alors il lui fit boire de l'eau sucrée, respirer de l'alcali, et il lui -lava les tempes avec du vinaigre. Elle se laissait faire, brisée et -soulagée comme après un accouchement. - -Elle put enfin marcher et prit son bras. Trois heures sonnaient quand -ils passèrent à l'hôtel de ville. - -Devant la porte de leur logis il l'embrassa et lui dit: «Adieu, maman, -bon courage.» - -Elle monta, à pas furtifs, l'escalier silencieux, entra dans sa -chambre, se dévêtit bien vite, et se glissa, avec l'émotion retrouvée -des adultères anciens, auprès de Roland qui ronflait. - -Seul dans la maison, Pierre ne dormait pas et l'avait entendue revenir. - - - - -VIII - - -QUAND il fut rentré dans son appartement, Jean s'affaissa sur un divan, -car les chagrins et les soucis qui donnaient à son frère des envies de -courir et de fuir comme une bête chassée, agissant diversement sur sa -nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il se sentait -mou à ne plus pouvoir faire un mouvement, à ne pouvoir gagner son lit, -mou de corps et d'esprit, écrasé et désolé. Il n'était point frappé, -comme l'avait été Pierre, dans la pureté de son amour filial, dans -cette dignité secrète qui est l'enveloppe des cœurs fiers, mais accablé -par un coup du destin qui menaçait en même temps ses intérêts les plus -chers. - -Quand son âme enfin se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie -ainsi qu'une eau battue et remuée, il envisagea la situation qu'on -venait de lui révéler. S'il eût appris de toute autre manière le secret -de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait ressenti un -profond chagrin; mais après sa querelle avec son frère, après cette -délation violente et brutale ébranlant ses nerfs, l'émotion poignante -de la confession de sa mère le laissa sans énergie pour se révolter. -Le choc reçu par sa sensibilité avait été assez fort pour emporter, -dans un irrésistible attendrissement, tous les préjugés et toutes les -saintes susceptibilités de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'était -pas un homme de résistance. Il n'aimait lutter contre personne et -encore moins contre lui-même; il se résigna donc, et par un penchant -instinctif, par un amour inné du repos, de la vie douce et tranquille, -il s'inquiéta aussitôt des perturbations qui allaient surgir autour -de lui et l'atteindre du même coup. Il les pressentait inévitables, -et, pour les écarter, il se décida à des efforts surhumains d'énergie -et d'activité. Il fallait que tout de suite, dès le lendemain, la -difficulté fût tranchée, car il avait aussi par instants ce besoin -impérieux des solutions immédiates qui constitue toute la force -des faibles, incapables de vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, -habitué d'ailleurs à démêler et à étudier les situations compliquées, -les questions d'ordre intime, dans les familles troublées, découvrit -immédiatement toutes les conséquences prochaines de l'état d'âme -de son frère. Malgré lui il en envisageait les suites à un point -de vue presque professionnel, comme s'il eût réglé les relations -futures de clients après une catastrophe d'ordre moral. Certes un -contact continuel avec Pierre lui devenait impossible. Il l'éviterait -facilement en restant chez lui, mais il était encore inadmissible que -leur mère continuât à demeurer sous le même toit que son fils aîné. - -Et longtemps il médita, immobile sur les coussins, imaginant et -rejetant des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire. - -Mais une idée soudaine l'assaillit:--Cette fortune qu'il avait reçue, -un honnête homme la garderait-il? - -Il se répondit: «Non,» d'abord, et se décida à la donner aux pauvres. -C'était dur, tant pis. Il vendrait son mobilier et travaillerait comme -un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent. Cette résolution -virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser -son front contre les vitres. Il avait été pauvre, il redeviendrait -pauvre. Il n'en mourrait pas, après tout. Ses yeux regardaient le bec -de gaz qui brûlait en face de lui de l'autre côté de la rue. Or, comme -une femme attardée passait sur le trottoir, il songea brusquement à Mme -Rosémilly, et il reçut au cœur la secousse des émotions profondes nées -en nous d'une pensée cruelle. Toutes les conséquences désespérantes -de sa décision lui apparurent en même temps. Il devrait renoncer à -épouser cette femme, renoncer au bonheur, renoncer à tout. Pouvait-il -agir ainsi, maintenant qu'il s'était engagé vis-à-vis d'elle? Elle -l'avait accepté le sachant riche. Pauvre, elle l'accepterait encore; -mais avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice? Ne -valait-il pas mieux garder cet argent comme un dépôt qu'il restituerait -plus tard aux indigents? - -Et dans son âme où l'égoïsme prenait des masques honnêtes, tous les -intérêts déguisés luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers -cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis reparaissaient, -puis s'effaçaient de nouveau. - -Il revint s'asseoir, cherchant un motif décisif, un prétexte -tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture -native. Vingt fois déjà il s'était posé cette question: «Puisque je -suis le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il -pas naturel que j'accepte aussi son héritage?» Mais cet argument ne -pouvait empêcher le «non» murmuré par la conscience intime. - -Soudain il songea: «Puisque je ne suis pas le fils de celui que j'avais -cru être mon père, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son -vivant, ni après sa mort. Ce ne serait ni digne ni équitable. Ce serait -voler mon frère.» - -Cette nouvelle manière de voir l'ayant soulagé, ayant apaisé sa -conscience, il retourna vers la fenêtre. - -«Oui, se disait-il, il faut que je renonce à l'héritage de ma famille, -que je le laisse à Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l'enfant -de son père. Cela est juste. Alors n'est-il pas juste aussi que je -garde l'argent de mon père à moi?» - -Ayant reconnu qu'il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, -s'étant décidé à l'abandonner intégralement, il consentit donc et se -résigna à garder celle de Maréchal, car en repoussant l'une et l'autre -il se trouverait réduit à la pure mendicité. - -Cette affaire délicate une fois réglée, il revint à la question de la -présence de Pierre dans la famille. Comment l'écarter? Il désespérait -de découvrir une solution pratique, quand le sifflet d'un vapeur -entrant au port sembla lui jeter une réponse en lui suggérant une idée. - -Alors il s'étendit tout habillé sur son lit et rêvassa jusqu'au jour. - -Vers neuf heures il sortit pour s'assurer si l'exécution de son projet -était possible. Puis, après quelques démarches et quelques visites, il -se rendit à la maison de ses parents. Sa mère l'attendait enfermée dans -sa chambre. - ---Si tu n'étais pas venu, dit-elle, je n'aurais jamais osé descendre. - -On entendit aussitôt Roland qui criait dans l'escalier: - ---On ne mange donc point aujourd'hui, nom d'un chien! - -On ne répondit pas, et il hurla: - ---Joséphine, nom de Dieu! qu'est-ce que vous faites? - -La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol: - ---V'là, M'sieu, qué qui faut? - ---Où est Madame? - ---Madame est en haut avec m'sieu Jean! - -Alors il vociféra en levant la tête vers l'étage supérieur: - ---Louise? - -Mme Roland entr'ouvrit la porte et répondit: - ---Quoi? mon ami. - ---On ne mange donc pas, nom d'un chien! - ---Voilà, mon ami, nous venons. - -Et elle descendit, suivie de Jean. - -Roland s'écria en apercevant le jeune homme: - ---Tiens, te voilà, toi! Tu t'embêtes déjà dans ton logis. - ---Non, père, mais j'avais à causer avec maman ce matin. - -Jean s'avança, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur -ses doigts l'étreinte paternelle du vieillard, une émotion bizarre et -imprévue le crispa, l'émotion des séparations et des adieux sans espoir -de retour. - -Mme Roland demanda: - ---Pierre n'est pas arrivé? - -Son mari haussa les épaules: - ---Non, mais tant pis, il est toujours en retard. Commençons sans lui. - -Elle se tourna vers Jean: - ---Tu devrais aller le chercher, mon enfant; ça le blesse quand on ne -l'attend pas. - ---Oui, maman, j'y vais. - -Et le jeune homme sortit. - -Il monta l'escalier, avec la résolution fiévreuse d'un craintif qui va -se battre. - -Quand il eut heurté la porte, Pierre répondit: - ---Entrez. - -Il entra. - -L'autre écrivait, penché sur sa table. - ---Bonjour, dit Jean. - -Pierre se leva. - ---Bonjour. - -Et ils se tendirent la main comme si rien ne s'était passé. - ---Tu ne descends pas déjeuner? - ---Mais... c'est que... j'ai beaucoup à travailler. - -La voix de l'aîné tremblait, et son œil anxieux demandait au cadet ce -qu'il allait faire. - ---On t'attend. - ---Ah! est-ce que... est-ce que notre mère est en bas?... - ---Oui, c'est même elle qui m'a envoyé te chercher. - ---Ah! alors... je descends. - -Devant la porte de la salle il hésita à se montrer le premier; puis il -l'ouvrit d'un geste saccadé, et il aperçut son père et sa mère assis à -table, face à face. - -Il s'approcha d'elle d'abord sans lever les yeux, sans prononcer un -mot, et s'étant penché il lui tendit son front à baiser comme il -faisait depuis quelque temps, au lieu de l'embrasser sur les joues -comme jadis. Il devina qu'elle approchait sa bouche, mais il ne sentit -point les lèvres sur sa peau, et il se redressa, le cœur battant, après -ce simulacre de caresse. - -Il se demandait: «Que se sont-ils dit, après mon départ?» - -Jean répétait avec tendresse «mère» et «chère maman», prenait soin -d'elle, la servait et lui versait à boire. Pierre alors comprit qu'ils -avaient pleuré ensemble, mais il ne put pénétrer leur pensée! Jean -croyait-il sa mère coupable ou son frère un misérable? - -Et tous les reproches qu'il s'était faits d'avoir dit l'horrible chose -l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la -bouche, l'empêchant de manger et de parler. - -Il était envahi maintenant par un besoin de fuir intolérable, de -quitter cette maison qui n'était plus sienne, ces gens qui ne tenaient -plus à lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir -sur l'heure, n'importe où, sentant que c'était fini, qu'il ne pouvait -plus rester près d'eux, qu'il les torturerait toujours malgré lui, rien -que par sa présence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un -insoutenable supplice. - -Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'écoutant pas, n'entendait -point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frère -et prit garde au sens des paroles. - -Jean disait: - ---Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur flotte. On parle -de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois -prochain. - -Roland s'étonnait: - ---Déjà! Je croyais qu'il ne serait pas en état de prendre la mer cet -été. - ---Pardon; on a poussé les travaux avec ardeur pour que la première -traversée ait lieu avant l'automne. J'ai passé ce matin aux bureaux de -la Compagnie et j'ai causé avec un des administrateurs. - ---Ah! ah! lequel? - ---M. Marchand, l'ami particulier du président du conseil -d'administration. - ---Tiens, tu le connais? - ---Oui. Et puis j'avais un petit service à lui demander. - ---Ah! alors tu me feras visiter en grand détail la _Lorraine_ dès -qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas? - ---Certainement, c'est très facile! - -Jean paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une -introuvable transition. Il reprit: - ---En somme, c'est une vie très acceptable qu'on mène sur ces grands -transatlantiques. On passe plus de la moitié des mois à terre dans deux -villes superbes, New-York et le Havre, et le reste en mer avec des -gens charmants. On peut même faire là des connaissances très agréables -et très utiles pour plus tard, oui, très utiles, parmi les passagers. -Songe que le capitaine, avec les économies sur le charbon, peut arriver -à vingt-cinq mille francs par an, sinon plus... - -Roland fit un «bigre!» suivi d'un sifflement, qui témoignait d'un -profond respect pour la somme et pour le capitaine. - -Jean reprit: - ---Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le médecin a -cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, éclairage, -chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins, -c'est très beau. - -Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son frère, et le -comprit. - -Alors, après une hésitation, il demanda: - ---Est-ce très difficile à obtenir, les places de médecin sur un -transatlantique? - ---Oui et non. Tout dépend des circonstances et des protections. - -Il y eut un long silence, puis le docteur reprit: - ---C'est le mois prochain que part la _Lorraine_? - ---Oui, le sept. - -Et ils se turent. - -Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il pouvait s'embarquer -comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait -peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien à sa -famille. Il avait dû, l'avant-veille, vendre sa montre, car maintenant -il ne tendait plus la main devant sa mère! Il n'avait donc aucune -ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d'autre pain que le -pain de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un -autre toit. Il dit alors, en hésitant un peu: - ---Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus, moi. - -Jean demanda: - ---Pourquoi ne pourrais-tu pas? - ---Parce que je ne connais personne à la Compagnie transatlantique. - -Roland demeurait stupéfait: - ---Et tous tes beaux projets de réussite, que deviennent-ils? - -Pierre murmura: - ---Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux -meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un début, un moyen d'amasser -quelques milliers de francs pour m'établir ensuite. - -Son père, aussitôt, fut convaincu: - ---Ça, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de côté six ou sept mille -francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu'en penses-tu, Louise? - -Elle répondit d'une voix basse, presque inintelligible: - ---Je pense que Pierre a raison. - -Roland s'écria: - ---Mais je vais en parler à M. Poulin, que je connais beaucoup! Il -est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des affaires de la -Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur qui est intime avec un des -vice-présidents. - -Jean demanda à son frère: - ---Veux-tu que je tâte aujourd'hui même M. Marchand? - ---Oui, je veux bien. - -Pierre reprit, après avoir songé quelques instants: - ---Le meilleur moyen serait peut-être encore d'écrire à mes maîtres de -l'École de médecine qui m'avaient en grande estime. On embarque souvent -sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très chaudes des -professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient la -chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il -suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au -conseil d'administration. - -Jean approuvait tout à fait: - ---Ton idée est excellente, excellente! - -Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant -incapable de s'affliger longtemps. - ---Tu vas leur écrire aujourd'hui même, dit-il. - ---Tout à l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne prendrai pas de café -ce matin, je suis trop nerveux. - -Il se leva et sortit. - -Alors Jean se tourna vers sa mère: - ---Toi, maman, qu'est-ce que tu fais? - ---Rien... je ne sais pas. - ---Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosémilly? - ---Mais... oui... oui... - ---Tu sais... il est indispensable que j'y aille aujourd'hui. - ---Oui... oui... C'est vrai. - ---Pourquoi ça, indispensable? demanda Roland, habitué d'ailleurs à ne -jamais comprendre ce qu'on disait devant lui. - ---Parce que je lui ai promis d'y aller. - ---Ah! très bien. C'est différent, alors. - -Et il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient -l'escalier pour prendre leurs chapeaux. - -Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda: - ---Veux-tu mon bras, maman? - -Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher côte -à côte. Elle accepta et s'appuya sur lui. - -Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il lui dit: - ---Tu vois que Pierre consent parfaitement à s'en aller. - -Elle murmura: - ---Le pauvre garçon! - ---Pourquoi ça, le pauvre garçon? Il ne sera pas malheureux du tout sur -la _Lorraine_. - ---Non... je sais bien, mais je pense à tant de choses. - -Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que -son fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour -conclure une longue et secrète pensée: - ---C'est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on -est coupable de s'y abandonner et on le paye bien cher plus tard. - -Il dit, très bas: - ---Ne parle plus de ça, maman. - ---Est-ce possible? j'y pense tout le temps. - ---Tu oublieras. - -Elle se tut encore, puis, avec un regret profond: - ---Ah! comme j'aurais pu être heureuse en épousant un autre homme! - -A présent, elle s'exaspérait contre Roland, rejetant sur sa laideur, -sur sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et -l'aspect commun de sa personne toute la responsabilité de sa faute et -de son malheur. C'était à cela, à la vulgarité de cet homme, qu'elle -devait de l'avoir trompé, d'avoir désespéré un de ses fils et fait à -l'autre la plus douloureuse confession dont pût saigner le cœur d'une -mère. - -Elle murmura: «C'est si affreux pour une jeune fille d'épouser un -mari comme le mien.» Jean ne répondait pas. Il pensait à celui dont -il avait cru jusqu'ici être le fils, et peut-être la notion confuse -qu'il portait depuis longtemps de la médiocrité paternelle, l'ironie -constante de son frère, l'indifférence dédaigneuse des autres et -jusqu'au mépris de la bonne pour Roland avaient-ils préparé son âme à -l'aveu terrible de sa mère. Il lui en coûtait moins d'être le fils -d'un autre; et après la grande secousse d'émotion de la veille, s'il -n'avait pas eu le contre-coup de révolte, d'indignation et de colère -redouté par Mme Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait -inconsciemment de se sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse. - -Ils étaient arrivés devant la maison de Mme Rosémilly. - -Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième étage d'une -grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on découvrait -toute la rade du Havre. - -En apercevant Mme Roland qui entrait la première, au lieu de lui tendre -les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l'embrassa, car elle -devinait l'intention de sa démarche. - -Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours recouvert -de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient -quatre gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles -représentaient des scènes maritimes et sentimentales. On voyait, sur -la première, la femme d'un pêcheur agitant un mouchoir sur une côte, -tandis que disparaît à l'horizon la voile qui emporte son homme. Sur -la seconde, la même femme, à genoux sur la même côte, se tord les bras -en regardant au loin, sous un ciel plein d'éclairs, sur une mer de -vagues invraisemblables, la barque de l'époux qui va sombrer. - -Les deux autres gravures représentaient des scènes analogues dans une -classe supérieure de la société. - -Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage d'un grand -paquebot qui s'en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d'un œil -mouillé de larmes et de regrets. - -Qui a-t-elle laissé derrière elle? - -Puis, la même jeune femme assise près d'une fenêtre ouverte sur l'Océan -est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux -sur le tapis. - -Il est donc mort, quel désespoir! - -Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits par la tristesse -banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait tout de -suite, sans explication et sans recherche, et on plaignait les pauvres -femmes, bien qu'on ne sût pas au juste la nature du chagrin de la plus -distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. Elle avait dû -perdre son fiancé! L'œil, dès l'entrée, était attiré invinciblement -vers ces quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en -écartait que pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre -expressions des deux femmes qui se ressemblaient comme deux sœurs. Il -se dégageait surtout du dessin net, bien fini, soigné, distingué à -la façon d'une gravure de mode, ainsi que du cadre bien luisant, une -sensation de propreté et de rectitude qu'accentuait encore le reste de -l'ameublement. - -Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre invariable, les uns -contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les rideaux blancs, -immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu'on avait envie -de les friper un peu; et jamais un grain de poussière ne ternissait le -globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par -Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d'appartement. - -Les deux femmes en s'asseyant modifièrent un peu la place normale de -leurs chaises. - ---Vous n'êtes pas sortie aujourd'hui? demandait Mme Roland. - ---Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée. - -Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le -plaisir qu'elle avait pris à cette excursion et à cette pêche. - ---Vous savez, disait-elle, que j'ai mangé ce matin mes salicoques. -Elles étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour -ou l'autre cette partie-là... - -Le jeune homme l'interrompit: - ---Avant d'en commencer une seconde, si nous terminions la première? - ---Comment ça? Mais il me semble qu'elle est finie. - ---Oh! Madame, j'ai fait, de mon côté, dans ce rocher de Saint-Jouin, -une pêche que je veux aussi rapporter chez moi. - -Elle prit un air naïf et malin: - ---Vous? Quoi donc? Qu'est-ce que vous avez trouvé? - ---Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n'a -pas changé d'avis ce matin. - -Elle se mit à sourire: - ---Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis, moi. - -Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit -tomber la sienne d'un geste vif et résolu. Et il demanda: - ---Le plus tôt possible, n'est-ce pas? - ---Quand vous voudrez. - ---Six semaines? - ---Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future belle-mère? - -Mme Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique: - ---Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d'avoir bien -voulu Jean, car vous le rendrez très heureux. - ---On fera ce qu'on pourra, maman. - -Un peu attendrie, pour la première fois, Mme Rosémilly se leva et, -prenant à pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un enfant; -et sous cette caresse nouvelle, une émotion puissante gonfla le cœur -malade de la pauvre femme. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle éprouvait. -C'était triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un -grand fils, et on lui rendait à la place une fille, une grande fille. - -Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs sièges, elles se -prirent les mains et restèrent ainsi, se regardant et se souriant, -tandis que Jean semblait presque oublié d'elles. - -Puis elles parlèrent d'un tas de choses auxquelles il fallait songer -pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, Mme -Rosémilly parut soudain se souvenir d'un détail et demanda: - ---Vous avez consulté M. Roland, n'est-ce pas? - -La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du fils. Ce fut -la mère qui répondit: - ---Oh! non, c'est inutile! - -Puis elle hésita, sentant qu'une explication était nécessaire, et elle -reprit: - ---Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce -que nous avons décidé. - -Mme Rosémilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien naturel, -car le bonhomme comptait si peu. - -Quand Mme Roland se retrouva dans la rue avec son fils: - ---Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer. - -Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l'épouvante de sa maison. - -Ils entrèrent chez Jean. - -Dès qu'elle sentit la porte fermée derrière elle, elle poussa un -gros soupir comme si cette serrure l'avait mise en sûreté; puis, au -lieu de se reposer, comme elle l'avait dit, elle commença à ouvrir -les armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs -et des chaussettes. Elle changeait l'ordre établi pour chercher des -arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage à son œil de -ménagère; et quand elle eut disposé les choses à son gré, aligné les -serviettes, les caleçons et les chemises sur leurs tablettes spéciales, -divisé tout le linge en trois classes principales, linge de corps, -linge de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son -œuvre, et elle dit: - ---Jean, viens donc voir comme c'est joli. - -Il se leva et admira pour lui faire plaisir. - -Soudain, comme il s'était rassis, elle s'approcha de son fauteuil à pas -légers, par derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras droit, elle -l'embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans un -papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main. - -Il demanda: - ---Qu'est-ce que c'est? - -Comme elle ne répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du -cadre: - ---Donne! dit-il. - -Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires. -Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant -l'appartement, alla l'enfermer à double tour, dans le tiroir de son -bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de -ses yeux, puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante: - ---Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine. -Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me -rendre compte. - - - - -IX - - -LES lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rémusot, -Flache et Borriquel, écrites dans les termes les plus flatteurs pour le -Dr Pierre Roland, leur élève, avaient été soumises par M. Marchand au -conseil de la Compagnie transatlantique, appuyées par MM. Poulin, juge -au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au -maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire. - -Il se trouvait que le médecin de la _Lorraine_ n'était pas encore -désigné, et Pierre eut la chance d'être nommé en quelques jours. - -Le pli qui l'en prévenait lui fut remis par la bonne Joséphine, un -matin, comme il finissait sa toilette. - -Sa première émotion fut celle du condamné à mort à qui on annonce sa -peine commuée; et il sentit immédiatement sa souffrance adoucie un peu -par la pensée de ce départ et de cette vie calme, toujours bercée par -l'eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante. - -Il vivait maintenant dans la maison paternelle en étranger muet et -réservé. Depuis le soir où il avait laissé s'échapper devant son frère -l'infâme secret découvert par lui, il sentait qu'il avait brisé les -dernières attaches avec les siens. Un remords le harcelait d'avoir -dit cette chose à Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, méchant, et -cependant il était soulagé d'avoir parlé. - -Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mère ou le regard de son -frère. Leurs yeux pour s'éviter avaient pris une mobilité surprenante -et des ruses d'ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se -demandait: «Qu'a-t-elle pu dire à Jean? A-t-elle avoué ou a-t-elle nié? -Que croit mon frère? Que pense-t-il d'elle, que pense-t-il de moi?» Il -ne devinait pas et s'en exaspérait. Il ne leur parlait presque plus -d'ailleurs, sauf devant Roland, afin d'éviter ses questions. - -Quand il eut reçu la lettre lui annonçant sa nomination, il la -présenta, le jour même, à sa famille. Son père, qui avait une grande -tendance à se réjouir de tout, battit des mains. Jean répondit d'un ton -sérieux, mais l'âme pleine de joie: - ---Je te félicite de tout mon cœur, car je sais qu'il y avait beaucoup -de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes -professeurs. - -Et sa mère baissa la tête en murmurant: - ---Je suis bien heureuse que tu aies réussi. - -Il alla, après le déjeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se -renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du médecin de la -_Picardie_ qui devait partir le lendemain, pour s'informer près de lui -de tous les détails de sa vie nouvelle et des particularités qu'il y -devait rencontrer. - -Le Dr Pirette étant à bord, il s'y rendit, et il fut reçu dans une -petite chambre de paquebot par un jeune homme à barbe blonde qui -ressemblait à son frère. Ils causèrent longtemps. - -On entendait dans les profondeurs sonores de l'immense bâtiment une -grande agitation confuse et continue, où la chute des marchandises -entassées dans les cales se mêlait aux pas, aux voix, au mouvement des -machines chargeant les caisses, aux sifflets des contremaîtres et à la -rumeur des chaînes traînées ou enroulées sur les treuils par l'haleine -rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier du gros -navire. - -Mais lorsque Pierre eut quitté son collègue et se retrouva dans la -rue, une tristesse nouvelle s'abattit sur lui, et l'enveloppa comme -ces brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui -portent dans leur épaisseur insaisissable quelque chose de mystérieux -et d'impur comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et -lointaines. - -En ses heures de plus grande souffrance, il ne s'était jamais senti -plongé ainsi dans un cloaque de misère. C'est que la dernière déchirure -était faite; il ne tenait plus à rien. En arrachant de son cœur les -racines de toutes ses tendresses, il n'avait pas éprouvé encore cette -détresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir. - -Ce n'était plus une douleur morale et torturante, mais l'affolement -d'une bête sans abri, une angoisse matérielle d'être errant qui n'a -plus de toit et que la pluie, le vent, l'orage, toutes les forces -brutales du monde vont assaillir. En mettant le pied sur ce paquebot, -en entrant dans cette chambrette balancée sur les vagues, la chair de -l'homme qui a toujours dormi dans un lit immobile et tranquille s'était -révoltée contre l'insécurité de tous les lendemains futurs. Jusqu'alors -elle s'était sentie protégée, cette chair, par le mur solide enfoncé -dans la terre qui le tient, et par la certitude du repos à la même -place, sous le toit qui résiste au vent. Maintenant, tout ce qu'on aime -braver dans la chaleur du logis fermé deviendrait un danger et une -constante souffrance. - -Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et -engloutit. Plus d'espace autour de soi, pour se promener, courir, se -perdre par les chemins, mais quelques mètres de planches pour marcher -comme un condamné au milieu d'autres prisonniers. Plus d'arbres, de -jardins, de rues, de maisons, rien que de l'eau et des nuages. Et -sans cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours -d'orage il faudrait s'appuyer aux cloisons, s'accrocher aux portes, -se cramponner aux bords de la couchette étroite pour ne point rouler -par terre. Les jours de calme il entendrait la trépidation ronflante -de l'hélice et sentirait fuir ce bateau qui le porte, d'une fuite -continue, régulière, exaspérante. - -Et il se trouvait condamné à cette vie de forçat vagabond, uniquement -parce que sa mère s'était livrée aux caresses d'un homme. - -Il allait devant lui, défaillant à présent sous la mélancolie désolée -des gens qui vont s'expatrier. - -Il ne se sentait plus au cœur ce mépris hautain, cette haine -dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de -leur parler, de leur dire qu'il allait quitter la France, d'être écouté -et consolé. C'était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va -tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu'un souffrir -de son départ. - -Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l'aimait assez pour -ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout -de suite à l'aller voir. - -Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres -au fond d'un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta -sa besogne: - ---On ne vous aperçoit plus jamais! dit-il. - -Le jeune homme expliqua qu'il avait eu à entreprendre des démarches -nombreuses, sans en dévoiler le motif, et il s'assit en demandant: - ---Eh bien! les affaires vont-elles? - -Elles n'allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, -le malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n'y -pouvait vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n'y -ordonnaient point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne -cinq cents pour cent. Le bonhomme conclut: - ---Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si -je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à -cirer des bottes. - -Pierre sentit son cœur se serrer, et il se décida brusquement à porter -le coup, puisqu'il le fallait: - ---Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d'aucun secours. Je -quitte le Havre au commencement du mois prochain. - -Marowsko ôta ses lunettes, tant son émotion fut vive. - ---Vous... vous... qu'est-ce que vous dites là? - ---Je dis que je m'en vais, mon pauvre ami. - -Le vieux demeurait atterré, sentant crouler son dernier espoir, et il -se révolta soudain contre cet homme qu'il avait suivi, qu'il aimait, en -qui il avait eu tant de confiance, et qui l'abandonnait ainsi. - -Il bredouilla: - ---Mais vous n'allez pas me trahir à votre tour, vous? - -Pierre se sentait tellement attendri qu'il avait envie de l'embrasser: - ---Mais je ne vous trahis pas. Je n'ai point trouvé à me caser ici et je -pars comme médecin sur un paquebot transatlantique. - ---Oh! monsieur Pierre! Vous m'aviez si bien promis de m'aider à vivre! - ---Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-même. Je n'ai pas un sou de -fortune. - -Marowsko répétait: - ---C'est mal, c'est mal, ce que vous faites. Je n'ai plus qu'à mourir de -faim, moi. A mon âge, c'est fini. C'est mal. Vous abandonnez un pauvre -vieux qui est venu pour vous suivre. C'est mal. - -Pierre voulait s'expliquer, protester, donner ses raisons, prouver -qu'il n'avait pu faire autrement; le Polonais n'écoutait point, révolté -de cette désertion, et il finit par dire, faisant allusion sans doute -à des événements politiques: - ---Vous autres Français, vous ne tenez pas vos promesses. - -Alors Pierre se leva, froissé à son tour, et le prenant d'un peu haut: - ---Vous êtes injuste, père Marowsko. Pour se décider à ce que j'ai fait, -il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir. -J'espère que je vous retrouverai plus raisonnable. - -Et il sortit. - ---Allons, pensait-il, personne n'aura pour moi un regret sincère. - -Sa pensée cherchait, allant à tous ceux qu'il connaissait, ou qu'il -avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages défilant -dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait -soupçonner sa mère. - -Il hésita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain, -se décidant, il pensa: «Elle avait raison, après tout.» Et il s'orienta -pour retrouver sa rue. - -La brasserie était, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de -fumée. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c'était un jour -de fête, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-même servait, -courant de table en table, emportant des bocks vides et les rapportant -pleins de mousse. - -Quand Pierre eut trouvé une place, non loin du comptoir, il attendit, -espérant que la bonne le verrait et le reconnaîtrait. - -Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d'œil, trottant -menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil. - -Il finit par frapper la table d'une pièce d'argent. Elle accourut. - ---Que désirez-vous, Monsieur? - -Elle ne le regardait pas, l'esprit perdu dans le calcul des -consommations servies. - ---Eh bien! fit-il, c'est comme ça qu'on dit bonjour à ses amis? - -Elle fixa ses yeux sur lui, et d'une voix pressée: - ---Ah! c'est vous. Vous allez bien. Mais je n'ai pas le temps -aujourd'hui. C'est un bock que vous voulez? - ---Oui, un bock. - -Quand elle l'apporta, il reprit: - ---Je viens te faire mes adieux. Je pars. - -Elle répondit avec indifférence: - ---Ah bah! Où allez-vous? - ---En Amérique. - ---On dit que c'est un beau pays. - -Et rien de plus. Vraiment il fallait être bien malavisé pour lui parler -ce jour-là. Il y avait trop de monde au café! - -Et Pierre s'en alla vers la mer. En arrivant sur la jetée, il vit -la _Perle_ qui rentrait portant son père et le capitaine Beausire. -Le matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis à l'arrière, -fumaient leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en -les voyant passer: «Bienheureux les simples d'esprit.» - -Et il s'assit sur un des bancs du brise-lames pour tâcher de -s'engourdir dans une somnolence de brute. - -Quand il rentra, le soir, à la maison, sa mère lui dit, sans oser lever -les yeux sur lui: - ---Il va te falloir un tas d'affaires pour partir, et je suis un peu -embarrassée. Je t'ai commandé tantôt ton linge de corps et j'ai passé -chez le tailleur pour les habits; mais n'as-tu besoin de rien autre, de -choses que je ne connais pas, peut-être? - -Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea qu'il lui -fallait au moins accepter de quoi se vêtir décemment, et ce fut d'un -ton très calme qu'il répondit: - ---Je ne sais pas encore, moi; je m'informerai à la Compagnie. - -Il s'informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa -mère, en la recevant de ses mains, le regarda pour la première fois -depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l'expression si -humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus -qui demandent grâce. - -Le 1er octobre, la _Lorraine_, venant de Saint-Nazaire, entra au port -du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de New-York; -et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine flottante -où serait désormais emprisonnée sa vie. - -Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l'escalier sa mère -qui l'attendait et qui murmura d'une voix à peine intelligible: - ---Tu ne veux pas que je t'aide à t'installer sur ce bateau? - ---Non, merci, tout est fini. - -Elle murmura: - ---Je désire tant voir ta chambrette. - ---Ce n'est pas la peine. C'est très laid et très petit. - -Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême. - -Or Roland, qui visita la _Lorraine_ ce jour-là même, ne parla pendant -le dîner que de ce magnifique navire et s'étonna beaucoup que sa femme -n'eût aucune envie de le connaître puisque leur fils allait s'embarquer -dessus. - -Pierre ne vécut guère dans sa famille pendant les jours qui suivirent. -Il était nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait -fouetter tout le monde. Mais la veille de son départ il parut soudain -très changé, très adouci. Il demanda, au moment d'embrasser ses parents -avant d'aller coucher à bord pour la première fois: - ---Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau? - -Roland s'écria: - ---Mais oui, mais oui, parbleu. N'est-ce pas, Louise? - ---Mais certainement, dit-elle tout bas. - -Pierre reprit: - ---Nous partons à onze heures juste. Il faut être là-bas à neuf heures -et demie au plus tard. - ---Tiens! s'écria son père, une idée. En te quittant nous courrons bien -vite nous embarquer sur la _Perle_ afin de t'attendre hors des jetées -et de te voir encore une fois. N'est-ce pas, Louise? - ---Oui, certainement. - -Roland reprit: - ---De cette façon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre -le môle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais -reconnaître les siens dans le tas. Ça te va? - ---Mais oui, ça me va. C'est entendu. - -Une heure plus tard il était étendu dans son petit lit marin, étroit -et long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, -songeant à tout ce qui s'était passé depuis deux mois dans sa vie, et -surtout dans son âme. A force d'avoir souffert et fait souffrir les -autres, sa douleur agressive et vengeresse s'était fatiguée, comme -une lame émoussée. Il n'avait presque plus le courage d'en vouloir à -quelqu'un et de quoi que ce fût, et il laissait aller sa révolte à -vau-l'eau à la façon de son existence. Il se sentait tellement las -de lutter, las de frapper, las de détester, las de tout, qu'il n'en -pouvait plus et tâchait d'engourdir son cœur dans l'oubli, comme on -tombe dans le sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les -bruits nouveaux du navire, bruits légers, à peine perceptibles en -cette nuit calme du port; et de sa blessure jusque-là si cruelle il ne -sentait plus aussi que les tiraillements douloureux des plaies qui se -cicatrisent. - -Il avait dormi profondément quand le mouvement des matelots le tira de -son repos. Il faisait jour, le train de marée arrivait au quai amenant -les voyageurs de Paris. - -Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairés, inquiets, -cherchant leurs cabines, s'appelant, se questionnant et se répondant -au hasard, dans l'effarement du voyage commencé. Après qu'il eut salué -le capitaine et serré la main de son compagnon le commissaire du bord, -il entra dans le salon où quelques Anglais sommeillaient déjà dans les -coins. La grande pièce aux murs de marbre blanc encadrés de filets d'or -prolongeait indéfiniment dans les glaces la perspective de ses longues -tables flanquées de deux lignes illimitées de sièges tournants, en -velours grenat. C'était bien là le vaste hall flottant et cosmopolite -où devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. -Son luxe opulent était celui des grands hôtels, des théâtres, des -lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l'œil des -millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire -réservée à la seconde classe, quand il se souvint qu'on avait embarqué -la veille au soir un grand troupeau d'émigrants, et il descendit dans -l'entrepont. En y pénétrant, il fut saisi par une odeur nauséabonde -d'humanité pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus écœurante -que celle du poil ou de la laine des bêtes. Alors, dans une sorte de -souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperçut -des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants étendus sur des planches -superposées ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point -les visages, mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, -cette foule de misérables vaincus par la vie, épuisés, écrasés, partant -avec une femme maigre et des enfants exténués pour une terre inconnue, -où ils espéraient ne point mourir de faim, peut-être. - -Et songeant au travail passé, au travail perdu, aux efforts stériles, -à la lutte acharnée, reprise chaque jour en vain, à l'énergie dépensée -par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir où, cette -existence d'abominable misère, le docteur eut envie de leur crier: -«Mais foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits!» Et son -cœur fut tellement étreint par la pitié qu'il s'en alla, ne pouvant -supporter leur vue. - -Son père, sa mère, son frère et Mme Rosémilly l'attendaient déjà dans -sa cabine. - ---Si tôt, dit-il. - ---Oui, répondit Mme Roland d'une voix tremblante, nous voulions avoir -le temps de te voir un peu. - -Il la regarda. Elle était en noir, comme si elle eût porté un deuil, et -il s'aperçut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier, -devenaient tout blancs à présent. - -Il eut grand'peine à faire asseoir les quatre personnes dans sa petite -demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte restée ouverte on voyait -passer une foule nombreuse comme celle d'une rue un jour de fête, car -tous les amis des embarqués et une armée de simples curieux avaient -envahi l'immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans -les salons, partout, et des têtes s'avançaient jusque dans la chambre -tandis que des voix murmuraient au dehors: «C'est l'appartement du -docteur.» - -Alors Pierre poussa la porte; mais dès qu'il se sentit enfermé avec les -siens, il eut envie de la rouvrir, car l'agitation du navire trompait -leur gêne et leur silence. - -Mme Rosémilly voulut enfin parler: - ---Il vient bien peu d'air par ces petites fenêtres, dit-elle. - ---C'est un hublot, répondit Pierre. - -Il en montra l'épaisseur qui rendait le verre capable de résister aux -chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le système de -fermeture. Roland à son tour demanda: - ---Tu as ici même la pharmacie? - -Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothèque de fioles -qui portaient des noms latins sur des carrés de papier blanc. - -Il en prit une pour énumérer les propriétés de la matière qu'elle -contenait, puis une seconde, puis une troisième, et il fit un vrai -cours de thérapeutique qu'on semblait écouter avec grande attention. - -Roland répétait en remuant la tête: - ---Est-ce intéressant cela! - -On frappa doucement contre la porte. - ---Entrez! cria Pierre. - -Et le capitaine Beausire parut. - -Il dit, en tendant la main: - ---Je viens tard parce que je n'ai pas voulu gêner vos épanchements. - -Il dut aussi s'asseoir sur le lit. Et le silence recommença. - -Mais, tout à coup, le capitaine prêta l'oreille. Des commandements lui -parvenaient à travers la cloison, et il annonça: - ---Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la -_Perle_ pour vous voir encore à la sortie, et vous dire adieu en pleine -mer. - -Roland père y tenait beaucoup, afin d'impressionner les voyageurs de la -_Lorraine_ sans doute, et il se leva avec empressement: - ---Allons, adieu, mon garçon. - -Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte. - -Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très pâle. - -Son mari lui toucha le bras: - ---Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à perdre. - -Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l'une après -l'autre, deux joues de cire blanche, qu'il baisa sans dire un mot. -Puis il serra la main de Mme Rosémilly, et celle de son frère en lui -demandant: - ---A quand ton mariage? - ---Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de -tes voyages. - -Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont -encombré de public, de porteurs de paquets et de marins. - -La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir -d'impatience. - ---Adieu, dit Roland toujours pressé. - ---Adieu, répondit Pierre debout au bord d'un des petits ponts de bois -qui faisaient communiquer la _Lorraine_ avec le quai. - -Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s'éloigna. - ---Vite, vite, en voiture! criait le père. - -Un fiacre les attendait qui les conduisit à l'avant-port où Papagris -tenait la _Perle_ toute prête à prendre le large. - -Il n'y avait aucun souffle d'air; c'était un de ces jours secs et -calmes d'automne, où la mer polie semble froide et dure comme de -l'acier. - -Jean saisit un aviron, le matelot borda l'autre et ils se mirent à -ramer. Sur le brise-lames, sur les jetées, jusque sur les parapets -de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la -_Lorraine_. - -La _Perle_ passa entre ces deux vagues humaines et fut bientôt hors du -môle. - -Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et -il disait: - ---Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais là, -juste. - -Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus -loin possible. Tout à coup Roland s'écria: - ---La voilà. J'aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du -bassin. - ---Hardi! les enfants, répétait Beausire. - -Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux. - -Roland était debout, cramponné au mât; il annonçait: - ---En ce moment elle évolue dans l'avant-port... Elle ne bouge plus... -Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle -marche... bravo!... Elle s'engage dans les jetées!... Entendez-vous -la foule qui crie... bravo!... C'est le _Neptune_ qui la tire... je -vois son avant maintenant.... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel -bateau! Nom de Dieu! regardez donc!... - -Mme Rosémilly et Beausire se retournèrent; les deux hommes cessèrent -de ramer; seule Mme Roland ne remua point. - -L'immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l'air, -devant lui, d'une chenille, sortait lentement et royalement du port. -Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres, -emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier: «Vive la -_Lorraine_!» acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet -enfantement d'une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus -belle fille. - -Mais Elle, dès qu'elle eut franchi l'étroit passage enfermé entre deux -murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et -elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l'eau. - ---La voilà... la voilà!... criait toujours Roland. Elle vient droit sur -nous. - -Et Beausire, radieux, répétait: - ---Qu'est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur -route? - -Jean, tout bas, dit à sa mère: - ---Regarde, maman, elle approche. - -Et Mme Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes. - -La _Lorraine_ arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du port, -par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée, annonça: - ---Attention! M. Pierre est à l'arrière, tout seul, bien en vue. -Attention! - -Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, -maintenant, passait presque à toucher la _Perle_. - -Et Mme Roland, éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit -son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui -jetait à deux mains des baisers d'adieu. - -Mais il s'en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit, -effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle -s'efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus. - -Jean lui avait pris la main: - ---Tu as vu? dit-il. - ---Oui, j'ai vu. Comme il est bon! - -Et on retourna vers la ville. - ---Cristi! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste. - -Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s'il eût -fondu dans l'Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s'enfoncer -à l'horizon vers une terre inconnue, à l'autre bout du monde. Sur ce -bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu'elle n'apercevrait -plus tout à l'heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui -semblait que la moitié de son cœur s'en allait avec lui, il lui -semblait aussi que sa vie était finie, il lui semblait encore qu'elle -ne reverrait jamais plus son enfant. - ---Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu'il sera de retour avant -un mois? - -Elle balbutia: - ---Je ne sais pas. Je pleure parce que j'ai mal. - -Lorsqu'ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite -pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme -Rosémilly, et Roland dit à sa femme: - ---Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean. - ---Oui, répondit la mère. - -Et comme elle avait l'âme trop troublée pour songer à ce qu'elle -disait, elle ajouta: - ---Je suis bien heureuse qu'il épouse Mme Rosémilly. - -Le bonhomme fut stupéfait. - ---Ah bah! Comment? Il va épouser Mme Rosémilly? - ---Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd'hui même. - ---Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu'il est question de cette -affaire-là? - ---Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr -d'être agréé par elle avant de te consulter. - -Roland se frottait les mains: - ---Très bien, très bien. C'est parfait. Moi je l'approuve absolument. - -Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard -François-Ier, sa femme se retourna encore une fois pour jeter un -dernier regard sur la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu'une -petite fumée grise, si lointaine, si légère qu'elle avait l'air d'un -peu de brume. - - -FIN. - - - - -NOTE. - - -Le manuscrit de _Pierre et Jean_ se compose de 188 feuillets grand -in-8º écrits au recto, paginés de 1 à 188. Ce dernier feuillet porte -le mot _fin_. L'écriture est rapide et assurée. Les corrections y sont -peu nombreuses. Vers la fin cependant, à partir du chapitre VIII, -les surcharges sont plus rapprochées, des membres de phrases sont -abandonnés. Les variantes que nous donnons indiquent les hésitations de -l'auteur pour rendre définitives les scènes qui se déroulent dans la -partie capitale de son livre. - - -_Pierre et Jean_ a paru dans _la Nouvelle Revue_, en décembre 1887 et -janvier 1888. Il fut mis en vente par Ollendorff au commencement de -1888 et par Boussod-Valadon avec les illustrations de Duez et de Lynch -à la fin de la même année. - -Maupassant écrit à sa mère au commencement de novembre 1887: - - «Ollendorff veut mettre en vente _Pierre et Jean_ le 3 janvier et - non le 20... _Pierre et Jean_ aura un succès littéraire, mais non - pas un succès de vente. Je suis sûr que ce livre est bon. Je te l'ai - toujours écrit, mais il est cruel, ce qui l'empêchera de se vendre.» - -Quant à la préface, elle parut en feuilleton dans _le Supplément -littéraire_ du _Figaro_ (samedi 7 janvier 1888). Elle faillit même -donner lieu à un procès entre Maupassant et la direction du journal, -celle-ci ayant jugé bon de supprimer plusieurs passages importants -de l'article, sans l'assentiment de l'auteur. L'affaire s'arrangea -cependant sans débats judiciaires. - -La préface de _Pierre et Jean_ fut très discutée. - - -Nous extrayons du livre de Mme Lecomte du Nouy, _En regardant passer la -vie_ (Ollendorff, édit.), le passage suivant: - - «J'ai écrit durant une partie de ma vie une sorte de journal, j'y - retrouve ceci à la date du 22 juin 1887: - - «Maupassant me lit les premières pages de son nouveau roman _Pierre - et Jean_. L'exposition s'annonce très bien; c'est un fait réel qui - lui a donné l'idée d'écrire ce livre. Un de ses amis vient de faire - un héritage de huit millions. Cet héritage lui a été laissé par un - commensal de sa famille. Il paraît que le père du jeune homme était - vieux, la mère, jeune et jolie. Guy a cherché comment le don d'une - pareille fortune pouvait s'expliquer; il a fait une supposition - qui s'est imposée à lui; il va la développer et nous devons aller - ensemble samedi au Havre pour qu'il se pénètre du paysage, des - bassins et du mouvement du port, d'une façon absolument juste.» - - «C'est bien ainsi qu'il procédait. Le moindre point de départ lui - suffisait: il voyait le monde à travers une goutte d'eau et il était - surpris que chacun n'eût pas ses yeux.» - - - - -VARIANTES - -D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL. - - -Page 2, ligne 27, Roland _prit_ la manne... - -Page 3, ligne 10, il _demanda_:... - -Page 3, ligne 26, enroulé _le_ fil... - -Page 5, ligne 11, deux _nourrissaient_ le... - -Page 5, ligne 24, autre bête _plus_ petite... - -Page 7, ligne 4, cours, d'_origine anglaise_, mort à la mer l'_année -d'avant_. - -Page 9, ligne 10, de _l'inoculer_, de faire des croyants _comme un -prêtre_, s'écria... - -Page 10, ligne 1, rien, _quand_ le... - -Page 10, ligne 9, puis _déjeuné_, puis... - -Page 10, ligne 13, que _le poisson ne mordait_ plus... - -Page 10, ligne 23, leurs _lignes_, les... - -Page 11, ligne 1, _Pas_ de vent,... - -Page 11, ligne 3, bras _tendu_ vers... - -Page 13, ligne 12, peu, _si peu_, son... - -Page 15, ligne 18, Jean _gros_ et... - -Page 17, ligne 5, chaque _élan_ du... - -Page 18, ligne 18, avaient _sortis du port_, demeuraient... - -Page 21, ligne 3, navires _suivi_ par... - -Page 21, ligne 21, serait _très_ triste. - -Page 22, ligne 6, Normande, _dans le quartier d'Ingouville_. - -Page 24, ligne 11, peu _rêvassière_, et... - -Page 26, ligne 15, précède tous les noms de notaires... - -Page 31, ligne 23, pas _très_ sûre... - -Page 32, ligne 9, à _trois_ heures... - -Page 32, ligne 14, posa _la_ main... - -Page 34, ligne 2, à _trois_ heures... - -Page 34, ligne 3, demain, _trois_ heures... - -Page 35, ligne 19, rare, _très rare_ par... - -Page 36, ligne 8, fut _seul_ avec... - -Page 37, ligne 14, _Et_ madame... - -Page 47, ligne 21, bourgeois de son... - -Page 48, ligne 5, allongées _sur une_ autre... - -Page 49, ligne 8, une _ponne_ liqueur, très _ponne_, très _ponne_... - -Page 49, ligne 21, un _pon_ sirop ou une _ponne_ liqueur... - -Page 50, ligne 23, très _pon_, très _pon_: «joli _rupis_»... - -Page 51, ligne 20, effet? _Sur qui cela ne ferait-il pas un bon effet?_ -Quel... - -Page 54, ligne 3, pouvait _se faire_ cent... - -Page 56, ligne 16, _Il_ s'assit... - -Page 56, ligne 22, laisser _au moins_ dans... - -Page 58, ligne 16, être _bien_ jobard... - -Page 60, ligne 7, de _fort_ joli: un grand _rez-de-chaussée_ avec... - -Page 61, ligne 1, de _sa fortune_. - -Page 61, ligne 18, lever _jusqu'au déjeuner, du déjeuner jusqu'au -dîner, et du dîner_ jusqu'au... - -Page 63, ligne 22, sens, _de bon sens_ vulgaire... - -Page 65, ligne 3, sur _une_ banquette... - -Page 66, ligne 25, a _rudement_ de... - -Page 67, ligne 9, instants _comme avait fait Marowsko la veille au -soir_, puis... - -Page 67, ligne 13, étonnant _s'il_ te... - -Page 70, ligne 10, il _vit_ Madame... - -Page 72, ligne 15, bouquet _plein_ de... - -Page 73, ligne 10, déjeuner _sur l'herbe_ dont... - -Page 74, ligne 5, lune, _avec une mimique_ si plaisante... - -Page 74, ligne 21, plus _morne_, répondit... - -Page 79, ligne 2, membres. _Elle_ se... - -Page 79, ligne 10, leva _pour_ porter... - -Page 79, ligne 27, moi _et pour_ mon... - -Page 80, ligne 4, rien _à dire_. - -Page 81, ligne 11, maison _presque_ tous... - -Page 81, ligne 23, il s'_était couché_, vers minuit, l'esprit confus et -la tête lourde. Et il _avait dormi_ comme... - -Page 89, ligne 15, Lorsqu'il _entra_ dans... - -Page 92, ligne 27, premier, _puisqu'il_ fut... - -Page 97, ligne 19, _à un_ meuglement _de_ taureau... - -Page 97, ligne 26, _poussé_ lui-même... - -Page 100, ligne 11, tendre avec... - -Page 103, ligne 2, avait _laissé_ toute sa fortune à l'_autre_ enfant. - -Page 103, ligne 16, le _voir_ rien... - -Page 107, ligne 5, le _hurlement_ de... - -Page 107, ligne 7, recula _à pas rapides_ jusqu'au... - -Page 108, ligne 6, les _lieux_. Oh!... - -Page 109, ligne 9, par _s'endormir_. - -Page 110, ligne 1, _Pierre dormit peu d'un sommeil troublé._ Quand... - -Page 114, ligne 6, et _s'attristaient_ ensemble... - -Page 114, ligne 20, ressemblances _qui révèlent deux corps faits de la -même chair_, une de ces... - -Page 122, ligne 21, c'était _l'heure_ du... - -Page 128, ligne 11, s'agit _du_ caractère... - -Page 129, ligne 11, lui _ressemblait pas_, ne lui... - -Page 130, ligne 12, l'avait _sorti_ de... - -Page 130, ligne 16, l'as _tiré d'un_ tiroir... - -Page 132, ligne 22, un _petit_ cadre... - -Page 135, ligne 2, mettait _presque_ toujours... - -Page 136, ligne 21, fut _découverte_, et... - -Page 138, ligne 1, survint _dans la famille_ Roland... - -Page 138, ligne 8, d'enterrement _depuis quelque temps_? Le docteur -répondit... - -Page 140, ligne 25, trouver mal. _Elle balbutiait en faisant un effort -énergique pour respirer et reprendre ses sens._ Non, non... - -Page 145, ligne 24, voiture _qui roulait_ au... - -Page 146, ligne 19, appelle _encore_ la belle Alphonsine, _en souvenir -des jours anciens_, s'en vint... - -Page 147, ligne 12, monde _même les dames_ passerait... - -Page 156, ligne 1, prendre, _à cause_ de la... - -Page 156, ligne 4, et _saisissant_ entre... - -Page 166, ligne 10, afin _de jouir de la surprise_ quand... - -Page 166, ligne 13, _Quand on fut_ dans le... - -Page 171, ligne 17, se _retourna_ vers... - -Page 171, ligne 20, Jean _aussi_ s'était... - -Page 173, ligne 10, qu'il _tenait l'arme empoisonnée_... - -Page 173, ligne 21, qui _sentait_ porter... - -Page 174, ligne 13, jaloux! _tu rends la maison inhabitable parce que -tu es jaloux_, tu cherches... - -Page 176, ligne 5, douleur _par ce que_ j'ai deviné d'abord et _ce que_ -je sais... - -Page 179, ligne 27, et, _comme il ne voyait rien_, il... - -Page 180, ligne 22, plein de _larmes_ et un fils... - -Page 183, ligne 4, rien, _plus rien_ pour... - -Page 184, ligne 21, Non, mon enfant. - -_--Si maman. - -Puis s'écartant un peu, mais toujours à genoux devant elle: - ---«Écoute, je te jure, moi, que, pas une fois je ne penserai à ce que -tu m'as dit tout à l'heure. - ---Tu ne pourrais pas? - ---Je pourrai. Et puis... et puis... et puis je t'aime plus que tu ne -crois. Jure. - ---Non. - ---Écoute, maman, permets-moi..._ - -Page 187, ligne 7, impossible de te _faire comprendre_. - -Page 187, ligne 8, _parlait d'une_ voix... - -Page 187, ligne 12,--Laisse-moi _parler.--Eh bien, mon enfant, malgré -cela, malgré tout ce que je viens d'endurer depuis le jour où tu as -hérité de cet argent jusqu'à ce soir, et ce soir surtout... ce soir,... -tu comprends... malgré cela je ne regrette rien de ce que j'ai fait... -Tu veux que je reste. Je resterai si tu me le dis encore quand tu -m'auras écouté jusqu'au bout... - -Je ne regrette rien. Si tu m'aimes assez pour me garder, il faut -que tu gardes avec moi le souvenir et l'amour de ton père, de ton -vrai père... et que tu acceptes d'être son fils comme j'accepte, moi, -d'avoir été sa maîtresse... Laisse-moi parler... Si je t'aime tant,... -toi... toi... toi... plus que ton frère... c'est que tu es son fils, -à lui... Écoute... j'ai épousé un homme dont je ne voulais pas, parce -que mon père et ma mère m'y ont forcée... j'ai dormi dans son lit et -pleuré de dégoût dans ses bras... Et je serais morte sans avoir goûté -un instant de bonheur, et je ne t'aurais pas, toi, si je n'avais point -rencontré ton père. Tout ce que j'ai eu de bon, de doux, de cher, de -chaud, mes pauvres rêves, les quelques jours clairs de mon existence, -c'est à lui que je les dois. Je lui dois. Je lui dois tout, d'avoir -pensé, d'avoir aimé, même d'avoir pleuré et d'avoir souffert. Et je -l'aime encore, tout mort qu'il est, je l'aime presque autant que toi, -mon petit Jean. Comprends-tu, dis, comprends-tu? On m'avait donnée à -quelqu'un... Est-ce que je savais? Je me suis reprise et donnée à un -autre, et je ne veux pas le renier, même aujourd'hui. Toi, maintenant, -tu es tout ce qui me reste de lui, et si je t'aime tant, c'est pour ça. - -Faut-il rester, ou faut-il partir? Je ferai ce que tu voudras. - -Il dit, d'une voix douce: - ---Reste, maman. - ---Alors, tu veux bien être son fils? - -Il ne répondit pas et l'embrassa. - -Elle l'étreignit longtemps. Puis, redevenue soudain la femme d'ordre -et de chiffres qu'elle avait été toute sa vie: - ---Écoute, puisque tu veux bien--je pense à tout--puisque tu veux bien, -tu garderas ton héritage, n'est-ce pas? - -Il fit un mouvement de révolte, n'ayant point prévu cette conséquence. - -Elle reprit avec angoisse: «Oui, tu le garderas, puisque tu es son -fils, ça n'est pas possible autrement. Et qu'est-ce qu'on dirait -maintenant, si tu le refusais? Et puis, comment le refuserais-tu, -puisque tu es son fils, et que tu le sais, et que tu veux bien? - -Il répondit pour la calmer: - ---Nous parlerons de ça plus tard. - -Elle ne voulait pas. - ---Non... non... aujourd'hui, tout de suite. - -Et, avec un entêtement tout féminin, acharnée à cette idée nouvelle, -réglant comme une question d'intérêt commercial, par une combinaison -ingénieuse, cette délicate affaire d'intérêt sentimental, elle raisonna -tendrement. - ---Voici, mon petit Jean. Comprends-moi bien. Maintenant que tu connais -ton père, tu ne voudrais rien accepter de M. Roland, n'est-ce pas, ni -aujourd'hui, ni plus tard? Donc tu n'aurais rien, jamais, puisqu'on ne -m'a pas donné de dot, à moi. Alors je dirai à mon mari de laisser toute -notre fortune à Pierre en faisant valoir que tu n'en as pas besoin, -toi, puisque tu es riche de ton côté. Et ce sera très juste ainsi. Ton -frère aura l'argent de son père et toi l'argent du tien. - -Elle trouvait cela très juste: et c'était très juste en effet, et Jean -fut sans réponse, sans arguments et sans résistance. - -Il reprit après un court silence: - ---Comme tu vas souffrir en te retrouvant en face de Pierre? - -Elle répondit en l'embrassant: - ---Oh, maintenant, puisque tu m'aimes! - -Mais il comprit avec un sentiment plus précis de la réalité qu'elle ne -pouvait, tous les jours, affronter le regard et les allusions terribles -du fils aîné. - ---Non, non, dit-il, il faut trouver quelque chose. Mets ton chapeau, -je vais te reconduire, et nous parlerons de cela, demain. - -Une volonté énergique, née soudain en lui, du besoin de secourir sa -mère, et une résolution d'agir sans tarder et sans hésiter. - ---Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin, -tendre et reconnaissant, et elle essaya de se lever._ - -Mais la secousse... - -Page 192, ligne 14, entendue _rentrer_. - -Page 193, ligne 1, VIII. _Roland entra à l'heure ordinaire, le -lendemain, dans la salle à manger pour déjeuner. Le couvert était mis, -mais personne ne paraissait. - -Il s'assit et attendit, puis, au bout de cinq minutes, furieux de ce -retard, il ouvrit la porte et cria:_ - ---On ne mange donc... - -Page 199, ligne 3, est au _salon_ avec... - -Page 199, ligne 6, Louise? _Au bout d'une demi-minute, Mme Roland -répondit_:--Quoi? mon ami... - -Page 199, ligne 12, ami, nous _descendons_. Et elle _parut presque -aussitôt_, suivie de Jean. Roland s'écria: «Tiens... - -Page 199, ligne 20, _Jean_ s'avança... - -Page 200, ligne 8, Et le jeune homme sortit. - -_Il ne s'était point couché, et n'avait pas dormi. Après avoir quitté -sa mère, quand son âme se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie -ainsi qu'une eau battue et remuée, il accepta la situation nouvelle -qu'on venait de lui révéler. Le choc reçu par sa sensibilité avait été -si fort qu'il emportait, dans un irrésistible attendrissement, tous les -préjugés établis et toutes les revendications de la morale naturelle. -D'ailleurs, il n'était pas un homme de longue résistance; il n'aimait -lutter contre personne, et encore moins contre lui-même, il se résigna -donc et, par un penchant instinctif, par un amour inné du repos, de -la vie douce et tranquille, il s'inquiéta aussitôt des perturbations -qui allaient surgir autour de lui et l'atteindre du même coup. Il les -pressentait inévitables et terribles, et pour les écarter il se décida -à des efforts surhumains d'énergie et d'activité. Il fallait que tout -de suite, dès le lendemain, la difficulté fût tranchée, car il avait -aussi, par instants, ce besoin impérieux des solutions immédiates qui -constitue toute la force des faibles, incapables de vouloir longtemps. -Son esprit d'avocat, habitué d'ailleurs à démêler et à étudier les -situations compliquées, les questions d'ordre intime dans les familles -troublées, découvrit immédiatement toutes les conséquences prochaines -de l'état d'âme de son frère. - -Malgré lui, il envisageait les suites d'un point de vue presque -professionnel, comme s'il eût réglé les relations possibles de clients -après une catastrophe d'ordre moral. Certes, un contact continuel -avec Pierre lui devenait impossible. Il l'éviterait facilement en -restant chez lui, mais il était encore plus inadmissible que leur -mère continuât à demeurer sous le même toit que son fils aîné. -(Transposition.) - -Et longtemps il marcha de long en large dans son salon, imaginant et -rejetant des combinaisons, ne trouvant rien qui pût le satisfaire, car -au fond de son cœur, une autre préoccupation secrète était cachée qu'il -ne s'avouait pas à lui-même, celle de ne pas compromettre son mariage. - -Il faisait grand jour quand il trouva ce moyen si longtemps cherché. -Il se leva, s'habilla, sortit pour s'assurer que l'exécution en était -possible; et maintenant il allait sonder adroitement les intentions de -son frère, en déjeunant._ - -Il montait l'escalier, avec la résolution... - -Page 203, ligne 4, Ah! ah! _Qui ça?_ - -Page 203, ligne 24, tard, _très, très utiles_ parmi... - -Page 204, ligne 6, _six_ mille, et le médecin _reçoit_ cinq mille de -fixe. - -Page 206, ligne 23, recommandations _médiocres_. - -Page 209, ligne 1, _Comment veux-tu_, j'y... - -Page 209, ligne 4, _Oh! maintenant c'est impossible, j'ai fait trop de -mal à mon pauvre Pierre._ Elle se tut... - -Page 210, ligne 2, d'émotion _reçue_ la... - -Page 210, ligne 19, mobilier _de son_ salon... - -Page 210, ligne 22, achetés, _sur sa demande_, par... - -Page 215, ligne 23, ayant _peur_ de sa maison _maintenant_. - -Page 216, ligne 20, droit, _elle murmura_:--_Mon enfant, je te l'ai -apporté, tu le cacheras bien et tu le regarderas de temps en temps._ - -Et _de l'autre main elle lui offrait_ un petit objet. - -Page 216, ligne 25, Qu'est-ce que c'est? - -_Elle répondit tout bas: «Tu le verras quand je ne serai plus ici._ - -_Alors il_ comprit en reconnaissant la forme du cadre. - -Page 217, ligne 1, _Mais avant de lui remettre le portrait de son père, -dont elle se séparait pour toujours, elle posa sur l'enveloppe un long -baiser d'adieu, car elle avait dramatisé cette rupture en se jurant, -comme on fait pour briser un lien d'amour, de ne plus revoir jamais la -figure peinte de son ami. - -Lorsque son fils eut enfermé cette image à double tour dans le tiroir -de son bureau_, elle essuya... - -Page 218, ligne 14, _La lettre_ qui l'en... - -Page 220, ligne 12, Il _se rendit_ après... - -Page 221, ligne 3, la _puissante_ rumeur des... - -Page 227, ligne 21, temps _de causer_ aujourd'hui. - -Page 228, ligne 6, vers _le port_. En... - -Page 229, ligne 19, qui _lui dit_ d'une voix... - -Page 230, ligne 18, Roland _répéta_:--Mais oui, mais oui -_certainement_. N'est-ce... - -Page 231, ligne 12, était _couché_ dans... - -Page 233, ligne 15, planches ou grouillant... - -Page 236, ligne 7, et il _déclara_: - -Page 236, ligne 20, lui _prit_ le bras... - -Page 238, ligne 14, Mme Roland _tira_ son mouchoir _de_ sa... - -Page 239, ligne 24, elle _va passer_. - -Page 240, ligne 11, des baisers. - -Page 241, ligne 21, trop troublée _pour prendre des précautions de -langage_, elle ajouta: «_Tu sais qu'il va épouser_ Mme Rosémilly». -Le bonhomme fut stupéfait.--_Ah bah! mais vous ne m'en avez rien -dit.--Non, Jean voulait être sûr d'être accepté.--Ah! très -bien, c'est une bonne idée qu'il a eue là; moi, je l'approuve tout -à fait._ Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard -François-Ier, _elle_ se retourna... - -Page 242, ligne 16, légère qu'_elle semblait un nuage_. - - - - -OPINION DE LA PRESSE - -SUR - -_PIERRE ET JEAN_. - - -_Le Temps_, 15 janvier 1888 (Anatole France), _La Vie littéraire_, II, -C. Lévy, éditeur. - -«La théorie de M. de Maupassant, si je l'ai bien comprise, revient à -ceci: Il y a toutes sortes de manières de faire de bons romans; mais il -n'y a qu'une seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme -libre, celui qui juge est un ilote... - -«Laissez-la donc libre [la critique], puisqu'elle est innocente. Elle -a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si -fièrement quand vous les accordez avec une si juste libéralité aux -œuvres dites _originales_. N'est-elle point fille de l'imagination -comme elles? N'est-elle pas, à sa manière, une œuvre d'art?... - -«Eh bien, sans me faire la moindre illusion sur la vérité absolue des -opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus -certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels... -Je la tiens pour un des plus nobles rameaux dont soit décoré, dans -l'arrière-saison, l'arbre chenu des lettres. - -«Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans -suivre les règles qu'il a posées, que son nouveau roman, _Pierre et -Jean_, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent?... La -vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté -d'un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien -ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans -effort. Il est consommé dans son art... Quant à la langue de M. de -Maupassant, je me contenterai de dire que c'est du vrai français, ne -sachant donner une plus belle louange.» - - -_Revue Bleue_, 14 janvier 1888 (Maxime Gaucher). - -«Pourquoi ce roman _très bien fait_--que l'auteur ne proteste pas, lui -qui s'indigne contre les romans _bien faits_!--est-il précédé d'une -préface absolument inutile?... La seule chose que je veux retenir -de cette préface, c'est qu'il n'y aurait aucun signe auquel pût se -reconnaître un roman bien fait; c'est que ça n'existe pas un roman bien -fait.--Eh bien, si, et le roman bien fait, c'est _Pierre et Jean_. - - -_L'Écho de Paris_, 16 janvier 1888 (Edmond Lepelletier). - -...................................................................... -«Tout ce que nous pouvons constater, c'est que tenants de la nouvelle -ou partisans du roman seront obligés de tomber d'accord sur ce -point, que _Pierre et Jean_ est un livre excellent, d'un style pur, -aux mailles solides, forgé sur la bonne enclume et fait de main -d'ouvrier... - -«Lisez et relisez _Pierre et Jean_, lecteurs. Contentez-vous de lire la -préface.» - - -_L'Illustration_, 21 janvier 1888 (L. P.). - -«... C'est une étude d'âme, mais où l'auteur ne songe pas à se montrer -psychologue. Les personnages en sont tous bien vivants, d'une vie bien -intense où le corps aussi tient sa place. - -«Avec M. Guy de Maupassant, on ne risque guère de tomber dans -l'abstraction. Il a le don de la vie, et ce don il le possède aussi -bien dans son style que dans ses personnages... Mais n'allons-nous pas -mériter les sévérités de M. de Maupassant à l'égard des critiques, -lesquels, le plus souvent, nous dit-il, gourmandent à faux les -artistes, ou les complimentent sans réserve et sans mesure? Cela est à -craindre...» - - -_Revue des Deux-Mondes_, Bulletin bibliographique, 15 janvier 1888. - -...................................................................... -«Il faut lire ce petit roman, car l'auteur nous fait assister avec -beaucoup de talent à tous les combats qui se livrent dans l'esprit de -Pierre... - -«On peut regretter que M. de Maupassant mette dans la bouche de -ses personnages quelques expressions que l'on penserait ne pas y -rencontrer, et il nous semble que le récit aurait gagné quelque chose à -cette épuration; mais il paraît que l'école à laquelle appartient M. -Guy de Maupassant tient absolument à cette manière de dire.» - - -_Journal des Débats_, 11 février 1909 (André Heurteau). - -«... Pour nous, et peut-être aussi pour beaucoup de lecteurs, l'effet -produit par la lecture de _Pierre et Jean_, ce n'est pas seulement un -malaise et une tristesse, c'est aussi une sorte de dépression morale... - -«Toute une portion de l'humanité, qui ne se compose pas uniquement -d'artistes et d'esthéticiens, trouve ce langage un peu rude. Elle -souhaiterait qu'on lui parlât de ses souffrances, de ses infirmités -et même de ses vices, sur un autre ton, avec un autre accent. Un très -grand talent, une plume très habile, un style puisé aux meilleures -sources de la langue, vigoureux et ferme, d'une souplesse admirable--M. -de Maupassant possède tous ces dons--suffisent peut-être aux -jouissances d'un dilettantisme raffiné. Certaines grossièretés voulues -flattent sans doute le goût moins délicat d'un public moins restreint. -D'autres lecteurs, en assez grand nombre, demandent encore autre chose -qu'ils ne trouvent point dans la dernière œuvre, si remarquable, -d'ailleurs, de M. de Maupassant.» - - -_L'Événement_, 19 janvier 1888 (Charles Viguier). - -«Parmi les écrivains de quarante ans, ceux qu'on appelle les jeunes à -succès, M. de Maupassant vaut d'être placé premier avec quelques pas -d'avance. Des académiciens me l'ont dit, avec eux maints esthètes un -peu râblés, et je le pense aussi. Les cent pages qui commencent _Une -Vie_, trois ou quatre de ses nouvelles frisent le chef-d'œuvre. - -«Cette qualité essentielle au romancier digne de ce nom, cette qualité -majeure qui permet de créer en dehors de soi, c'est-à-dire non à la -semblance de soi, des personnages _doués de vie_, M. de Maupassant la -possède. Il excelle, sinon à restituer dans son intégrité la vie de -ses personnages, du moins à offrir l'apparence de la vie. Je veux dire -que l'auteur de l'histoire émouvante et simple de _Pierre et Jean_ se -préoccupe surtout de définir ses personnages par une série d'actes -congrus et qu'il néglige--volontairement, je crois--d'expliquer le -mobile de ces actes...» - - - * * * * * - - - Errata: - - Page 57: «ses» remplacé par «ces» (--Ah! ces sacrés médecins) - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE -MAUPASSANT - VOLUME 19 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 19</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Guy de Maupassant</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: April 27, 2022 [eBook #67940]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - VOLUME 19</span> ***</div> - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p> - -<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="small50">DE</span><br /> -GUY DE MAUPASSANT</h1> - -<hr class="small2" /> - -<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p> - -<p class="tirage">DES</p> - -<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p> - -<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p> - -<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p> - -<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p> - -<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p> - -<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION</p> - -<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p> - -<p class="center">SAVOIR:</p> - -<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br /> -20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br /> -20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center lineheight125 marginbottom1"><i>Le texte de ce volume<br /> -est conforme à celui de l’édition originale</i>: Pierre et Jean<br /> -<i>Paris, Paul Ollendorff, éditeur, 1888.</i></p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="titlepage margintop2"> - <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p> - - <p class="title1">DE</p> - - <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p> - - <hr class="small5" /> - - <p class="title3">PIERRE ET JEAN</p> - - <hr class="small4" /> - - <div class="figcenter2" style="width: 135px;"> - <img src="images/abeille.jpg" alt="" width="135" height="200" /> - </div> - - <p class="title4">PARIS</p> - - <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> - - <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p> - - <hr class="small6" /> - - <p class="title5">MDCCCCIX</p> - - <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_V">V</span> - <h2 id="ch_1">«LE ROMAN.»</h2> -</div> - -<p>Je n’ai point l’intention de plaider ici pour le petit roman qui suit. -Tout au contraire les idées que je vais essayer de faire comprendre -entraîneraient plutôt la critique du genre d’étude psychologique que -j’ai entrepris dans <i>Pierre et Jean</i>.</p> - -<p>Je veux m’occuper du Roman en général.</p> - -<p>Je ne suis pas le seul à qui le même reproche soit adressé par les -mêmes critiques, chaque fois que paraît un livre nouveau.</p> - -<p>Au milieu de phrases élogieuses, je trouve régulièrement celle-ci, sous -les mêmes plumes:</p> - -<p>—Le plus grand défaut de cette œuvre, c’est qu’elle n’est pas un roman -à proprement parler.</p> - -<p>On pourrait répondre par le même argument.</p> - -<p>—Le plus grand défaut de l’écrivain qui me fait l’honneur de me juger, -c’est qu’il n’est pas un critique. <span class="pagenum3" id="Page_VI">VI</span></p> - -<p>Quels sont en effet les caractères essentiels du critique?</p> - -<p>Il faut que, sans parti pris, sans opinions préconçues, sans idées -d’école, sans attaches avec aucune famille d’artistes, il comprenne, -distingue et explique toutes les tendances les plus opposées, les -tempéraments les plus contraires, et admette les recherches d’art les -plus diverses.</p> - -<p>Or, le critique qui, après <i>Manon Lescaut</i>, <i>Paul et Virginie</i>, <i>Don -Quichotte</i>, <i>les Liaisons dangereuses</i>, <i>Werther</i>, <i>les Affinités -électives</i>, <i>Clarisse Harlowe</i>, <i>Émile</i>, <i>Candide</i>, <i>Cinq-Mars</i>, -<i>René</i>, <i>les Trois Mousquetaires</i>, <i>Mauprat</i>, <i>le Père Goriot</i>, <i>la -Cousine Bette</i>, <i>Colomba</i>, <i>le Rouge et le Noir</i>, <i>Mademoiselle de -Maupin</i>, <i>Notre-Dame de Paris</i>, <i>Salammbô</i>, <i>Madame Bovary</i>, <i>Adolphe</i>, -<i>M. de Camors</i>, <i>l’Assommoir</i>, <i>Sapho</i>, etc., ose encore écrire: -«Ceci est un roman et cela n’en est pas un», me paraît doué d’une -perspicacité qui ressemble fort à de l’incompétence.</p> - -<p>Généralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins -vraisemblable, arrangée à la façon d’une pièce de théâtre en trois -actes dont le premier contient l’exposition, le second l’action et le -troisième le dénouement.</p> - -<p>Cette manière de composer est absolument admissible à la condition -qu’on acceptera également toutes les autres.</p> - -<p>Existe-t-il des règles pour faire un roman, en <span class="pagenum3" id="Page_VII">VII</span> dehors desquelles -une histoire écrite devrait porter un autre nom?</p> - -<p>Si <i>Don Quichotte</i> est un roman, <i>le Rouge et le Noir</i> en est-il un -autre? Si <i>Monte-Cristo</i> est un roman, <i>l’Assommoir</i> en est-il un? -Peut-on établir une comparaison entre les <i>Affinités électives</i> de -Gœthe, les <i>Trois Mousquetaires</i> de Dumas, <i>Madame Bovary</i> de Flaubert, -<i>M. de Camors</i> de M. O. Feuillet et <i>Germinal</i> de M. Zola? Laquelle -de ces œuvres est un roman? Quelles sont ces fameuses règles? D’où -viennent-elles? Qui les a établies? En vertu de quel principe, de -quelle autorité et de quels raisonnements?</p> - -<p>Il semble cependant que ces critiques savent d’une façon certaine, -indubitable, ce qui constitue un roman et ce qui le distingue d’un -autre qui n’en est pas un. Cela signifie tout simplement, que, sans -être des producteurs, ils sont enrégimentés dans une école, et qu’ils -rejettent, à la façon des romanciers eux-mêmes, toutes les œuvres -conçues et exécutées en dehors de leur esthétique.</p> - -<p>Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce -qui ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que -possible les jeunes gens à tenter des voies nouvelles.</p> - -<p>Tous les écrivains, Victor Hugo comme M. Zola, ont réclamé avec -persistance le droit absolu, droit indiscutable, de composer, -c’est-à-dire <span class="pagenum3" id="Page_VIII">VIII</span> d’imaginer ou d’observer, suivant leur conception -personnelle de l’art. Le talent provient de l’originalité, qui est -une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger. -Or, le critique qui prétend définir le Roman suivant l’idée qu’il -s’en fait d’après les romans qu’il aime, et établir certaines règles -invariables de composition, luttera toujours contre un tempérament -d’artiste apportant une manière nouvelle. Un critique, qui mériterait -absolument ce nom, ne devrait être qu’un analyste sans tendances, -sans préférences, sans passions, et, comme un expert en tableaux, -n’apprécier que la valeur artiste de l’objet d’art qu’on lui soumet. -Sa compréhension, ouverte à tout, doit absorber assez complètement sa -personnalité pour qu’il puisse découvrir et vanter les livres même -qu’il n’aime pas comme homme et qu’il doit comprendre comme juge.</p> - -<p>Mais la plupart des critiques ne sont, en somme, que des lecteurs, d’où -il résulte qu’ils nous gourmandent presque toujours à faux ou qu’ils -nous complimentent sans réserve et sans mesure.</p> - -<p>Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre à satisfaire la -tendance naturelle de son esprit, demande à l’écrivain de répondre à -son goût prédominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou -de <i>bien écrit</i> l’ouvrage ou le passage qui plaît à son imagination -idéaliste, <span class="pagenum3" id="Page_IX">IX</span> gaie, grivoise, triste, rêveuse ou positive.</p> - -<p>En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient:</p> - -<p>—Consolez-moi.</p> - -<p>—Amusez-moi.</p> - -<p>—Attristez-moi.</p> - -<p>—Attendrissez-moi.</p> - -<p>—Faites-moi rêver.</p> - -<p>—Faites-moi rire.</p> - -<p>—Faites-moi frémir.</p> - -<p>—Faites-moi pleurer.</p> - -<p>—Faites-moi penser.</p> - -<p>Seuls, quelques esprits d’élite demandent à l’artiste:</p> - -<p>—Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra -le mieux, suivant votre tempérament.</p> - -<p>L’artiste essaie, réussit ou échoue.</p> - -<p>Le critique ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de -l’effort; et il n’a pas le droit de se préoccuper des tendances.</p> - -<p>Cela a été écrit déjà mille fois. Il faudra toujours le répéter.</p> - -<p>Donc, après les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision -déformée, surhumaine, poétique, attendrissante, charmante ou superbe de -la vie, est venue une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous -montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité. <span class="pagenum3" id="Page_X">X</span></p> - -<p>Il faut admettre avec un égal intérêt ces théories d’art si différentes -et juger les œuvres qu’elles produisent, uniquement au point de vue de -leur valeur artistique en acceptant <i>a priori</i> les idées générales d’où -elles sont nées.</p> - -<p>Contester le droit d’un écrivain de faire une œuvre poétique ou une -œuvre réaliste, c’est vouloir le forcer à modifier son tempérament, -récuser son originalité, ne pas lui permettre de se servir de l’œil et -de l’intelligence que la nature lui a donnés.</p> - -<p>Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou épiques, -gracieuses ou sinistres, c’est lui reprocher d’être conformé de telle -ou telle façon et de ne pas avoir une vision concordant avec la nôtre.</p> - -<p>Laissons-le libre de comprendre, d’observer, de concevoir comme il -lui plaira, pourvu qu’il soit un artiste. Devenons poétiquement -exaltés pour juger un idéaliste et prouvons-lui que son rêve est -médiocre, banal, pas assez fou ou magnifique. Mais si nous jugeons un -naturaliste, montrons-lui en quoi la vérité dans la vie diffère de la -vérité dans son livre.</p> - -<p>Il est évident que des écoles si différentes ont dû employer des -procédés de composition absolument opposés.</p> - -<p>Le romancier qui transforme la vérité constante, brutale et -déplaisante, pour en tirer une <span class="pagenum3" id="Page_XI">XI</span> aventure exceptionnelle et -séduisante, doit, sans souci exagéré de la vraisemblance, manipuler -les événements à son gré, les préparer et les arranger pour plaire -au lecteur, l’émouvoir ou l’attendrir. Le plan de son roman n’est -qu’une série de combinaisons ingénieuses conduisant avec adresse au -dénouement. Les incidents sont disposés et gradués vers le point -culminant et l’effet de la fin, qui est un événement capital et -décisif, satisfaisant toutes les curiosités éveillées au début, mettant -une barrière à l’intérêt, et terminant si complètement l’histoire -racontée qu’on ne désire plus savoir ce que deviendront, le lendemain, -les personnages les plus attachants.</p> - -<p>Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte -de la vie, doit éviter avec soin tout enchaînement d’événements qui -paraîtrait exceptionnel. Son but n’est point de nous raconter une -histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer -à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. A -force d’avoir vu et médité il regarde l’univers, les choses, les -faits et les hommes d’une certaine façon qui lui est propre et qui -résulte de l’ensemble de ses observations réfléchies. C’est cette -vision personnelle du monde qu’il cherche à nous communiquer en la -reproduisant dans un livre. Pour nous émouvoir, comme il l’a été -lui-même par le spectacle de la vie, il doit la reproduire <span class="pagenum3" id="Page_XII">XII</span> devant -nos yeux avec une scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer -son œuvre d’une manière si adroite, si dissimulée, et d’apparence si -simple, qu’il soit impossible d’en apercevoir et d’en indiquer le plan, -de découvrir ses intentions.</p> - -<p>Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre -intéressante jusqu’au dénouement, il prendra son ou ses personnages -à une certaine période de leur existence et les conduira, par des -transitions naturelles, jusqu’à la période suivante. Il montrera de -cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l’influence -des circonstances environnantes, tantôt comment se développent les -sentiments et les passions, comment on s’aime, comment on se hait, -comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les -intérêts bourgeois, les intérêts d’argent, les intérêts de famille, les -intérêts politiques.</p> - -<p>L’habileté de son plan ne consistera donc point dans l’émotion ou dans -le charme, dans un début attachant ou dans une catastrophe émouvante, -mais dans le groupement adroit de petits faits constants d’où se -dégagera le sens définitif de l’œuvre. S’il fait tenir dans trois -cents pages dix ans d’une vie pour montrer quelle a été, au milieu de -tous les êtres qui l’ont entourée, sa signification particulière et -bien caractéristique, il devra savoir <span class="pagenum3" id="Page_XIII">XIII</span> éliminer, parmi les menus -événements innombrables et quotidiens, tous ceux qui lui sont inutiles, -et mettre en lumière, d’une façon spéciale, tous ceux qui seraient -demeurés inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui -donnent au livre sa portée, sa valeur d’ensemble.</p> - -<p>On comprend qu’une semblable manière de composer, si différente -de l’ancien procédé visible à tous les yeux, déroute souvent les -critiques, et qu’ils ne découvrent pas tous les fils si minces, si -secrets, presque invisibles, employés par certains artistes modernes à -la place de la ficelle unique qui avait nom: l’Intrigue.</p> - -<p>En somme, si le Romancier d’hier choisissait et racontait les crises de -la vie, les états aigus de l’âme et du cœur, le Romancier d’aujourd’hui -écrit l’histoire du cœur, de l’âme et de l’intelligence à l’état -normal. Pour produire l’effet qu’il poursuit, c’est-à-dire l’émotion -de la simple réalité et pour dégager l’enseignement artistique qu’il -en veut tirer, c’est-à-dire la révélation de ce qu’est véritablement -l’homme contemporain devant ses yeux, il devra n’employer que des faits -d’une vérité irrécusable et constante.</p> - -<p>Mais en se plaçant au point de vue même de ces artistes réalistes, on -doit discuter et contester leur théorie qui semble pouvoir être résumée -par ces mots: «Rien que la vérité et toute la vérité.»</p> - -<p>Leur intention étant de dégager la philosophie <span class="pagenum3" id="Page_XIV">XIV</span> de certains faits -constants et courants, ils devront souvent corriger les événements au -profit de la vraisemblance et au détriment de la vérité, car</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.</p> - </div> -</div> - -<p>Le réaliste, s’il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la -photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus -complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même.</p> - -<p>Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume -au moins par journée, pour énumérer les multitudes d’incidents -insignifiants qui emplissent notre existence.</p> - -<p>Un choix s’impose donc,—ce qui est une première atteinte à la théorie -de toute la vérité.</p> - -<p>La vie, en outre, est composée des choses les plus différentes, les -plus imprévues, les plus contraires, les plus disparates; elle est -brutale, sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables, -illogiques et contradictoires qui doivent être classées au chapitre -<i>faits divers</i>.</p> - -<p>Voilà pourquoi l’artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans -cette vie encombrée de hasards et de futilités que les détails -caractéristiques utiles à son sujet, et il rejettera tout le reste, -tout l’à-côté.</p> - -<p>Un exemple entre mille: <span class="pagenum3" id="Page_XV">XV</span></p> - -<p>Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est -considérable sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur -la tête d’un personnage principal, ou le jeter sous les roues d’une -voiture, au milieu d’un récit, sous prétexte qu’il faut faire la part -de l’accident?</p> - -<p>La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou -les traîne indéfiniment. L’art, au contraire, consiste à user de -précautions et de préparations, à ménager des transitions savantes et -dissimulées, à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la -composition, les événements essentiels et à donner à tous les autres -le degré de relief qui leur convient, suivant leur importance, pour -produire la sensation profonde de la vérité spéciale qu’on veut montrer.</p> - -<p>Faire vrai consiste donc à donner l’illusion complète du vrai, suivant -la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement -dans le pêle-mêle de leur succession.</p> - -<p>J’en conclus que les Réalistes de talent devraient s’appeler plutôt des -Illusionnistes.</p> - -<p>Quel enfantillage, d’ailleurs, de croire à la réalité puisque nous -portons chacun la nôtre dans notre pensée et dans nos organes. Nos -yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant -de vérités qu’il y a d’hommes sur la terre. Et nos esprits qui -reçoivent les instructions de ces organes, diversement impressionnés, -comprennent, <span class="pagenum3" id="Page_XVI">XVI</span> analysent et jugent comme si chacun de nous -appartenait à une autre race.</p> - -<p>Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion -poétique, sentimentale, joyeuse, mélancolique, sale ou lugubre suivant -sa nature. Et l’écrivain n’a d’autre mission que de reproduire -fidèlement cette illusion avec tous les procédés d’art qu’il a appris -et dont il peut disposer.</p> - -<p>Illusion du beau qui est une convention humaine! Illusion du laid qui -est une opinion changeante! Illusion du vrai jamais immuable! Illusion -de l’ignoble qui attire tant d’êtres! Les grands artistes sont ceux qui -imposent à l’humanité leur illusion particulière.</p> - -<p>Ne nous fâchons donc contre aucune théorie puisque chacune d’elles est -simplement l’expression généralisée d’un tempérament qui s’analyse.</p> - -<p>Il en est deux surtout qu’on a souvent discutées en les opposant l’une -à l’autre au lieu de les admettre l’une et l’autre: celle du roman -d’analyse pure et celle du roman objectif. Les partisans de l’analyse -demandent que l’écrivain s’attache à indiquer les moindres évolutions -d’un esprit et tous les mobiles les plus secrets qui déterminent -nos actions, en n’accordant au fait lui-même qu’une importance très -secondaire. Il est le point d’arrivée, une simple borne, le prétexte du -roman. Il faudrait donc, d’après eux, écrire ces <span class="pagenum3" id="Page_XVII">XVII</span> œuvres précises -et rêvées où l’imagination se confond avec l’observation, à la manière -d’un philosophe composant un livre de psychologie, exposer les causes -en les prenant aux origines les plus lointaines, dire tous les pourquoi -de tous les vouloirs et discerner toutes les réactions de l’âme -agissant sous l’impulsion des intérêts, des passions ou des instincts.</p> - -<p>Les partisans de l’objectivité (quel vilain mot!) prétendant, au -contraire, nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu -dans la vie, évitent avec soin toute explication compliquée, toute -dissertation sur les motifs, et se bornent à faire passer sous nos yeux -les personnages et les événements.</p> - -<p>Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est -cachée en réalité sous les faits dans l’existence.</p> - -<p>Le roman conçu de cette manière y gagne de l’intérêt, du mouvement dans -le récit, de la couleur, de la vie remuante.</p> - -<p>Donc, au lieu d’expliquer longuement l’état d’esprit d’un personnage, -les écrivains objectifs cherchent l’action ou le geste que cet état -d’âme doit faire accomplir fatalement à cet homme dans une situation -déterminée. Et ils le font se conduire de telle manière, d’un bout à -l’autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient le -reflet de sa nature intime, de toutes ses pensées, <span class="pagenum3" id="Page_XVIII">XVIII</span> de toutes ses -volontés ou de toutes ses hésitations. Ils cachent donc la psychologie -au lieu de l’étaler, ils en font la carcasse de l’œuvre, comme -l’ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui -fait notre portrait ne montre pas notre squelette.</p> - -<p>Il me semble aussi que le roman exécuté de cette façon y gagne en -sincérité. Il est d’abord plus vraisemblable, car les gens que nous -voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mobiles auxquels -ils obéissent.</p> - -<p>Il faut ensuite tenir compte de ce que, si, à force d’observer les -hommes, nous pouvons déterminer leur nature assez exactement pour -prévoir leur manière d’être dans presque toutes les circonstances, -si nous pouvons dire avec précision: «Tel homme de tel tempérament, -dans tel cas, fera ceci», il ne s’ensuit point que nous puissions -déterminer, une à une, toutes les secrètes évolutions de sa pensée -qui n’est pas la nôtre, toutes les mystérieuses sollicitations de ses -instincts qui ne sont pas pareils aux nôtres, toutes les incitations -confuses de sa nature dont les organes, les nerfs, le sang, la chair, -sont différents des nôtres.</p> - -<p>Quel que soit le génie d’un homme faible, doux, sans passions, aimant -uniquement la science et le travail, jamais il ne pourra se transporter -assez complètement dans l’âme et dans le corps <span class="pagenum3" id="Page_XIX">XIX</span> d’un gaillard -exubérant, sensuel, violent, soulevé par tous les désirs et même par -tous les vices, pour comprendre et indiquer les impulsions et les -sensations les plus intimes de cet être si différent, alors même qu’il -peut fort bien prévoir et raconter tous les actes de sa vie.</p> - -<p>En somme, celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se -substituer à tous ses personnages dans les différentes situations où -il les place, car il lui est impossible de changer ses organes, qui -sont les seuls intermédiaires entre la vie extérieure et nous, qui -nous imposent leurs perceptions, déterminent notre sensibilité, créent -en nous une âme essentiellement différente de toutes celles qui nous -entourent. Notre vision, notre connaissance du monde acquise par le -secours de nos sens, nos idées sur la vie, nous ne pouvons que les -transporter en partie dans tous les personnages dont nous prétendons -dévoiler l’être intime et inconnu. C’est donc toujours nous que nous -montrons dans le corps d’un roi, d’un assassin, d’un voleur ou d’un -honnête homme, d’une courtisane, d’une religieuse, d’une jeune fille -ou d’une marchande aux halles, car nous sommes obligés de nous poser -ainsi le problème: «Si <i>j</i>’étais roi, assassin, voleur, courtisane, -religieuse, jeune fille ou marchande aux halles, qu’est-ce que <i>je</i> -ferais, qu’est-ce que <i>je</i> penserais, comment est-ce que <i>j</i>’agirais?» -Nous ne diversifions donc nos <span class="pagenum3" id="Page_XX">XX</span> personnages qu’en changeant l’âge, -le sexe, la situation sociale et toutes les circonstances de la vie -de notre <i>moi</i> que la nature a entouré d’une barrière d’organes -infranchissable.</p> - -<p>L’adresse consiste à ne pas laisser reconnaître ce <i>moi</i> par le lecteur -sous tous les masques divers qui nous servent à le cacher.</p> - -<p>Mais si, au seul point de vue de la complète exactitude, la pure -analyse psychologique est contestable, elle peut cependant nous donner -des œuvres d’art aussi belles que toutes les autres méthodes de travail.</p> - -<p>Voici, aujourd’hui, les symbolistes. Pourquoi pas? Leur rêve d’artistes -est respectable; et ils ont cela de particulièrement intéressant qu’ils -savent et qu’ils proclament l’extrême difficulté de l’art.</p> - -<p>Il faut être, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant -ou bien sot, pour écrire encore aujourd’hui! Après tant de maîtres -aux natures si variées, au génie si multiple, que reste-t-il à faire -qui n’ait été fait, que reste-t-il à dire qui n’ait été dit? Qui peut -se vanter, parmi nous, d’avoir écrit une page, une phrase qui ne se -trouve déjà, à peu près pareille, quelque part? Quand nous lisons, -nous, si saturés d’écriture française que notre corps entier nous -donne l’impression d’être une pâte faite avec des mots, trouvons-nous -jamais une ligne, une pensée qui ne nous soit <span class="pagenum3" id="Page_XXI">XXI</span> familière, dont nous -n’ayons eu, au moins, le confus pressentiment?</p> - -<p>L’homme qui cherche seulement à amuser son public par des moyens déjà -connus, écrit avec confiance, dans la candeur de sa médiocrité, des -œuvres destinées à la foule ignorante et désœuvrée. Mais ceux sur qui -pèsent tous les siècles de la littérature passée, ceux que rien ne -satisfait, que tout dégoûte, parce qu’ils rêvent mieux, à qui tout -semble défloré déjà, à qui leur œuvre donne toujours l’impression d’un -travail inutile et commun, en arrivent à juger l’art littéraire une -chose insaisissable, mystérieuse, que nous dévoilent à peine quelques -pages des plus grands maîtres.</p> - -<p>Vingt vers, vingt phrases, lus tout à coup nous font tressaillir -jusqu’au cœur comme une révélation surprenante; mais les vers suivants -ressemblent à tous les vers, la prose qui coule ensuite ressemble à -toutes les proses.</p> - -<p>Les hommes de génie n’ont point, sans doute, ces angoisses et -ces tourments, parce qu’ils portent en eux une force créatrice -irrésistible. Ils ne se jugent pas eux-mêmes. Les autres, nous autres -qui sommes simplement des travailleurs conscients et tenaces, nous ne -pouvons lutter contre l’invincible découragement que par la continuité -de l’effort.</p> - -<p>Deux hommes par leurs enseignements simples <span class="pagenum3" id="Page_XXII">XXII</span> et lumineux m’ont -donné cette force de toujours tenter: Louis Bouilhet et Gustave -Flaubert.</p> - -<p>Si je parle ici d’eux et de moi, c’est que leurs conseils, résumés en -peu de lignes, seront peut-être utiles à quelques jeunes gens moins -confiants en eux-mêmes qu’on ne l’est d’ordinaire quand on débute dans -les lettres.</p> - -<p>Bouilhet, que je connus le premier d’une façon un peu intime, deux ans -environ avant de gagner l’amitié de Flaubert, à force de me répéter que -cent vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d’un artiste, -s’ils sont irréprochables et s’ils contiennent l’essence du talent et -de l’originalité d’un homme même de second ordre, me fit comprendre que -le travail continuel et la connaissance profonde du métier peuvent, -un jour de lucidité, de puissance et d’entraînement, par la rencontre -heureuse d’un sujet concordant bien avec toutes les tendances de notre -esprit, amener cette éclosion de l’œuvre courte, unique et aussi -parfaite que nous la pouvons produire.</p> - -<p>Je compris ensuite que les écrivains les plus connus n’ont presque -jamais laissé plus d’un volume et qu’il faut, avant tout, avoir cette -chance de trouver et de discerner, au milieu de la multitude des -matières qui se présentent à notre choix, celle qui absorbera toutes -nos facultés, toute notre valeur, toute notre puissance artiste.</p> - -<p>Plus tard, Flaubert, que je voyais quelquefois, <span class="pagenum3" id="Page_XXIII">XXIII</span> se prit -d’affection pour moi. J’osai lui soumettre quelques essais. Il les lut -avec bonté et me répondit: «Je ne sais pas si vous aurez du talent. -Ce que vous m’avez apporté prouve une certaine intelligence, mais -n’oubliez point ceci, jeune homme, que le talent—suivant le mot de -Buffon—n’est qu’une longue patience. Travaillez.»</p> - -<p>Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui -plaisais, car il s’était mis à m’appeler, en riant, son disciple.</p> - -<p>Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des -nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le -maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait -ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes -qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements. «Si on a une -originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si on n’en a -pas, il faut en acquérir une.»</p> - -<p>—Le talent est une longue patience.—Il s’agit de regarder tout ce -qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en -découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a, dans -tout, de l’inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir -de nos yeux qu’avec le souvenir de ce qu’on a pensé avant nous sur -ce que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d’inconnu. -Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un arbre dans <span class="pagenum3" id="Page_XXIV">XXIV</span> une -plaine, demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu’à ce qu’ils -ne ressemblent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre -feu.</p> - -<p>C’est de cette façon qu’on devient original.</p> - -<p>Ayant, en outre, posé cette vérité qu’il n’y a pas, de par le monde -entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez -absolument pareils, il me forçait à exprimer, en quelques phrases, -un être ou un objet de manière à le particulariser nettement, à le -distinguer de tous les autres êtres ou de tous les autres objets de -même race ou de même espèce.</p> - -<p>«Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa -porte, devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de -fiacres, montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur -apparence physique contenant aussi, indiquée par l’adresse de l’image, -toute leur nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec -aucun autre épicier ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir, -par un seul mot, en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux -cinquante autres qui le suivent et le précèdent.»</p> - -<p>J’ai développé ailleurs ses idées sur le style. Elles ont de grands -rapports avec la théorie de l’observation que je viens d’exposer.</p> - -<p>Quelle que soit la chose qu’on veut dire, il n’y a qu’un mot pour -l’exprimer, qu’un verbe pour <span class="pagenum3" id="Page_XXV">XXV</span> l’animer et qu’un adjectif pour la -qualifier. Il faut donc chercher, jusqu’à ce qu’on les ait découverts, -ce mot, ce verbe et cet adjectif, et ne jamais se contenter de l’à peu -près, ne jamais avoir recours à des supercheries, même heureuses, à des -clowneries de langage pour éviter la difficulté.</p> - -<p>On peut traduire et indiquer les choses les plus subtiles en appliquant -ce vers de Boileau:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.</p> - </div> -</div> - -<p>Il n’est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et -chinois qu’on nous impose aujourd’hui sous le nom d’écriture artiste, -pour fixer toutes les nuances de la pensée; mais il faut discerner -avec une extrême lucidité toutes les modifications de la valeur d’un -mot suivant la place qu’il occupe. Ayons moins de noms, de verbes et -d’adjectifs aux sens presque insaisissables, mais plus de phrases -différentes, diversement construites, ingénieusement coupées, pleines -de sonorités et de rythmes savants. Efforçons-nous d’être des stylistes -excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares.</p> - -<p>Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase à son gré, de -lui faire tout dire, même ce qu’elle n’exprime pas, de l’emplir de -sous-entendus, d’intentions secrètes et non formulées, que d’inventer -des expressions nouvelles ou de <span class="pagenum3" id="Page_XXVI">XXVI</span> rechercher, au fond de vieux -livres inconnus, toutes celles dont nous avons perdu l’usage et la -signification, et qui sont pour nous comme des verbes morts.</p> - -<p>La langue française, d’ailleurs, est une eau pure que les écrivains -maniérés n’ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle -a jeté dans ce courant limpide ses modes, ses archaïsmes prétentieux et -ses préciosités, sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de -ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d’être claire, -logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou -corrompre.</p> - -<p>Ceux qui font aujourd’hui des images, sans prendre garde aux termes -abstraits, ceux qui font tomber la grêle ou la pluie sur la <i>propreté</i> -des vitres, peuvent aussi jeter des pierres à la simplicité de leurs -confrères! Elles frapperont peut-être les confrères qui ont un corps, -mais n’atteindront jamais la simplicité qui n’en a pas.</p> - -<p class="rsignature"><span class="smcap">Guy de Maupassant.</span></p> - -<div class="blockquote"> - <p>La Guillette, Étretat, septembre 1887.</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_1">1</span> - <h2 id="ch_2">PIERRE ET JEAN.</h2> -</div> - -<p class="souschapitre1">I</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">Z</span><span class="smcap2">ut!</span> s’écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d’heure -demeurait immobile, les yeux fixés sur l’eau, et soulevant par moments, -d’un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, assoupie à l’arrière du bateau, à côté de M<sup>me</sup> -Rosémilly invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la -tête vers son mari:</p> - -<p>—Eh bien!... eh bien!... Gérôme!</p> - -<p>Le bonhomme, furieux, répondit:</p> - -<p>—Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n’ai rien pris. On ne devrait -jamais pêcher <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> qu’entre hommes; les femmes vous font embarquer -toujours trop tard.</p> - -<p>Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l’un à bâbord, l’autre à -tribord, chacun une ligne enroulée à l’index, se mirent à rire en même -temps et Jean répondit:</p> - -<p>—Tu n’es pas galant pour notre invitée, papa.</p> - -<p>M. Roland fut confus et s’excusa:</p> - -<p>—Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J’invite -des dames parce que j’aime me trouver avec elles, et puis, dès que je -sens de l’eau sous moi, je ne pense plus qu’au poisson.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland s’était tout à fait réveillée et regardait d’un air -attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura:</p> - -<p>—Vous avez cependant fait une belle pêche.</p> - -<p>Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup -d’œil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois -hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles -gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, et -de bâillements dans l’air mortel.</p> - -<p>Le père Roland saisit la manne entre ses <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> genoux, la pencha, fit -couler jusqu’au bord le flot d’argent des bêtes pour voir celles du -fond, et leur palpitation d’agonie s’accentua, et l’odeur forte de -leur corps, une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la -corbeille.</p> - -<p>Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des roses, et déclara:</p> - -<p>—Cristi! ils sont frais, ceux-là!</p> - -<p>Puis il continua:</p> - -<p>—Combien en as-tu pris, toi, docteur?</p> - -<p>Son fils aîné, Pierre, un homme de trente ans à favoris noirs coupés -comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit:</p> - -<p>—Oh! pas grand’chose, trois ou quatre.</p> - -<p>Le père se tourna vers le cadet:</p> - -<p>—Et toi, Jean?</p> - -<p>Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son -frère, sourit et murmura:</p> - -<p>—A peu près comme Pierre, quatre ou cinq.</p> - -<p>Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le père -Roland.</p> - -<p>Il avait enroulé son fil au tolet d’un aviron, et croisant ses bras il -annonça:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p> - -<p>—Je n’essayerai plus jamais de pêcher l’après-midi. Une fois dix -heures passées, c’est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la -sieste au soleil.</p> - -<p>Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de -propriétaire.</p> - -<p>C’était un ancien bijoutier parisien qu’un amour immodéré de la -navigation et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu’il eut assez -d’aisance pour vivre modestement de ses rentes.</p> - -<p>Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot -amateur. Ses deux fils, Pierre et Jean, restèrent à Paris pour -continuer leurs études et vinrent en congé de temps en temps partager -les plaisirs de leur père.</p> - -<p>A la sortie du collège, l’aîné, Pierre, de cinq ans plus âgé que Jean, -s’étant senti successivement de la vocation pour des professions -variées, en avait essayé, l’une après l’autre, une demi-douzaine, -et, vite dégoûté de chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles -espérances.</p> - -<p>En dernier lieu la médecine l’avait tenté, et il s’était mis au travail -avec tant d’ardeur qu’il venait d’être reçu docteur après d’assez -courtes études et des dispenses de temps obtenues <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> du ministre. -Il était exalté, intelligent, changeant et tenace, plein d’utopies et -d’idées philosophiques.</p> - -<p>Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère -était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait -tranquillement son droit et venait d’obtenir son diplôme de licencié en -même temps que Pierre obtenait celui de docteur.</p> - -<p>Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous -les deux formaient le projet de s’établir au Havre s’ils parvenaient à -le faire dans des conditions satisfaisantes.</p> - -<p>Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent -presque invisibles entre frères ou entre sœurs jusqu’à la maturité et -qui éclatent à l’occasion d’un mariage ou d’un bonheur tombant sur -l’un, les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. -Certes ils s’aimaient, mais ils s’épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à -la naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête -gâtée cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son -père et de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_6">6</span></p> - -<p>Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et -de caractère égal; et Pierre s’était énervé, peu à peu, à entendre -vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être -de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de -l’aveuglement. Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs -fils des situations honorables et médiocres, lui reprochaient ses -indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses -élans impuissants vers des idées généreuses et vers des professions -décoratives.</p> - -<p>Depuis qu’il était homme, on ne lui disait plus: «Regarde Jean et -imite-le!» mais chaque fois qu’il entendait répéter: «Jean a fait ceci, -Jean a fait cela,» il comprenait bien le sens et l’allusion cachés sous -ces paroles.</p> - -<p>Leur mère, une femme d’ordre, une économe bourgeoise un peu -sentimentale, douée d’une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse -les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de -tous les menus faits de la vie commune. Un léger événement, d’ailleurs, -troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication, -car elle avait fait la connaissance pendant l’hiver, <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> pendant que -ses enfants achevaient l’un et l’autre leurs études spéciales, d’une -voisine, M<sup>me</sup> Rosémilly, veuve d’un capitaine au long cours, mort à -la mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois -ans, une maîtresse femme qui connaissait l’existence d’instinct, comme -un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les -événements possibles, qu’elle jugeait avec un esprit sain, étroit -et bienveillant, avait pris l’habitude de venir faire un bout de -tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui -offraient une tasse de thé.</p> - -<p>Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse, -interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle -parlait de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, -en femme raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort.</p> - -<p>Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans -la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de -lui plaire que par envie de se supplanter.</p> - -<p>Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu’un des deux -triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi -<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> bien voulu que l’autre n’en eût point de chagrin.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de -cheveux follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, -hardi, batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage méthode -de son esprit.</p> - -<p>Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de -nature. Cette préférence d’ailleurs ne se montrait que par une presque -insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore -qu’elle prenait quelquefois son avis.</p> - -<p>Elle semblait deviner que l’opinion de Jean fortifierait la sienne -propre, tandis que l’opinion de Pierre devait fatalement lui être -différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées -politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par -moments: «Vos billevesées.» Alors, il la regardait d’un regard froid de -magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces -pauvres êtres!</p> - -<p>Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l’avait invitée -à ses parties de pêche où il n’emmenait jamais non plus sa femme, car -il aimait à s’embarquer avant le jour, avec <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> le capitaine Beausire, -un long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et -devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnommé Jean-Bart, -chargé de la garde du bateau.</p> - -<p>Or, un soir de la semaine précédente, comme M<sup>me</sup> Rosémilly qui -avait dîné chez lui disait: «Ça doit être très amusant, la pêche?» -l’ancien bijoutier, flatté dans sa passion, et saisi de l’envie de la -communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s’écria:</p> - -<p>—Voulez-vous y venir?</p> - -<p>—Mais oui.</p> - -<p>—Mardi prochain?</p> - -<p>—Oui, mardi prochain.</p> - -<p>—Êtes-vous femme à partir à cinq heures du matin?</p> - -<p>Elle poussa un cri de stupeur:</p> - -<p>—Ah! mais non, par exemple.</p> - -<p>Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation.</p> - -<p>Il demanda cependant:</p> - -<p>—A quelle heure pourriez-vous partir?</p> - -<p>—Mais... à neuf heures!</p> - -<p>—Pas avant?</p> - -<p>—Non, pas avant, c’est déjà très tôt!</p> - -<p>Le bonhomme hésitait. Assurément on ne <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> prendrait rien, car si le -soleil chauffe, le poisson ne mord plus, mais les deux frères s’étaient -empressés d’arranger la partie, de tout organiser et de tout régler -séance tenante.</p> - -<p>Donc, le mardi suivant, la <i>Perle</i> avait été jeter l’ancre sous les -rochers blancs du cap de la Hève; et on avait pêché jusqu’à midi, -puis sommeillé, puis repêché, sans rien prendre, et le père Roland, -comprenant un peu tard que M<sup>me</sup> Rosémilly n’aimait et n’appréciait -en vérité que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne -tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement d’impatience -irraisonnée, un <i>zut</i> énergique qui s’adressait autant à la veuve -indifférente qu’aux bêtes insaisissables.</p> - -<p>Maintenant il regardait le poisson capturé, son poisson, avec une joie -vibrante d’avare; puis il leva les yeux vers le ciel, remarqua que le -soleil baissait:</p> - -<p>—Eh bien! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu?</p> - -<p>Tous deux tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les -bouchons de liège les hameçons nettoyés et attendirent.</p> - -<p>Roland s’était levé pour interroger l’horizon à la façon d’un -capitaine:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_11">11</span></p> - -<p>—Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars!</p> - -<p>Et soudain, le bras allongé vers le nord, il ajouta:</p> - -<p>—Tiens, tiens, le bateau de Southampton.</p> - -<p>Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux -reflets d’or et de feu, s’élevait là-bas, dans la direction indiquée, -un nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le -navire qui semblait tout petit de si loin.</p> - -<p>Vers le sud on voyait encore d’autres fumées, nombreuses, venant toutes -vers la jetée du Havre dont on distinguait à peine la ligne blanche et -le phare, droit comme une corne sur le bout.</p> - -<p>Roland demanda:</p> - -<p>—N’est-ce pas aujourd’hui que doit entrer la <i>Normandie</i>?</p> - -<p>Jean répondit:</p> - -<p>—Oui, papa.</p> - -<p>—Donne-moi ma longue-vue, je crois que c’est elle, là-bas.</p> - -<p>Le père déploya le tube de cuivre, l’ajusta contre son œil, chercha le -point, et soudain, ravi d’avoir vu:</p> - -<p>—Oui, oui, c’est elle, je reconnais ses <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> deux cheminées. -Voulez-vous regarder, madame Rosémilly.</p> - -<p>Elle prit l’objet qu’elle dirigea vers le transatlantique lointain, -sans parvenir sans doute à le mettre en face de lui, car elle ne -distinguait rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un -arc-en-ciel tout rond, et puis des choses bizarres, des espèces -d’éclipses, qui lui faisaient tourner le cœur.</p> - -<p>Elle dit en rendant la longue-vue:</p> - -<p>—D’ailleurs je n’ai jamais su me servir de cet instrument-là. Ça -mettait même en colère mon mari qui restait des heures à la fenêtre à -regarder passer les navires.</p> - -<p>Le père Roland, vexé, reprit:</p> - -<p>—Ça doit tenir à un défaut de votre œil, car ma lunette est excellente.</p> - -<p>Puis il l’offrit à sa femme:</p> - -<p>—Veux-tu voir?</p> - -<p>—Non, merci, je sais d’avance que je ne pourrais pas.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait -pas, semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de -cette fin de jour.</p> - -<p>Ses cheveux châtains commençaient seulement à blanchir. Elle avait un -air calme et <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait à -voir. Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l’argent, -ce qui ne l’empêchait point de goûter le charme du rêve. Elle aimait -les lectures, les romans et les poésies, non pour leur valeur d’art, -mais pour la songerie mélancolique et tendre qu’ils éveillaient en -elle. Un vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la -petite corde, comme elle disait, lui donnait la sensation d’un désir -mystérieux presque réalisé. Et elle se complaisait à ces émotions -légères qui troublaient un peu son âme bien tenue comme un livre de -comptes.</p> - -<p>Elle prenait, depuis son arrivée au Havre, un embonpoint assez visible -qui alourdissait sa taille autrefois très souple et très mince.</p> - -<p>Cette sortie en mer l’avait ravie. Son mari, sans être méchant, la -rudoyait comme rudoient sans colère et sans haine les despotes en -boutique pour qui commander équivaut à jurer. Devant tout étranger il -se tenait, mais dans sa famille il s’abandonnait et se donnait des airs -terribles, bien qu’il eût peur de tout le monde. Elle, par horreur -du bruit, des scènes, des explications inutiles, cédait toujours et -ne demandait jamais rien; aussi n’osait-elle <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> plus, depuis bien -longtemps, prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi -avec joie cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau.</p> - -<p>Depuis le départ elle s’abandonnait tout entière, tout son esprit et -toute sa chair, à ce doux glissement sur l’eau. Elle ne pensait point, -elle ne vagabondait ni dans les souvenirs ni dans les espérances, il -lui semblait que son cœur flottait comme son corps sur quelque chose de -moelleux, de fluide, de délicieux, qui la berçait et l’engourdissait.</p> - -<p>Quand le père commanda le retour: «Allons, en place pour la nage!» elle -sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, ôter leurs jaquettes -et relever sur leurs bras nus les manches de leur chemise.</p> - -<p>Pierre, le plus rapproché des deux femmes, prit l’aviron de tribord, -Jean l’aviron de bâbord, et ils attendirent que le patron criât: «Avant -partout!» car il tenait à ce que les manœuvres fussent exécutées -régulièrement.</p> - -<p>Ensemble, d’un même effort, ils laissèrent tomber les rames puis se -couchèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces; et une lutte -commença pour montrer leur vigueur. Ils <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> étaient venus à la voile -tout doucement, mais la brise était tombée et l’orgueil de mâles des -deux frères s’éveilla tout à coup à la perspective de se mesurer l’un -contre l’autre.</p> - -<p>Quand ils allaient pêcher seuls avec le père, ils ramaient ainsi -sans que personne gouvernât, car Roland préparait les lignes tout en -surveillant la marche de l’embarcation, qu’il dirigeait d’un geste ou -d’un mot: «Jean, mollis.»—«A toi, Pierre, souque.» Ou bien il disait: -«Allons le <i>un</i>, allons le <i>deux</i>, un peu d’huile de bras.» Celui -qui rêvassait tirait plus fort, celui qui s’emballait devenait moins -ardent, et le bateau se redressait.</p> - -<p>Aujourd’hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre -étaient velus, un peu maigres, mais nerveux; ceux de Jean gras et -blancs, un peu roses, avec une bosse de muscles qui roulait sous la -peau.</p> - -<p>Pierre eut d’abord l’avantage. Les dents serrées, le front plissé, les -jambes tendues, les mains crispées sur l’aviron, il le faisait plier -dans toute sa longueur à chacun de ses efforts; et la <i>Perle</i> s’en -venait vers la côte. Le père Roland, assis à l’avant afin de laisser -tout le banc d’arrière aux deux femmes, s’époumonait <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> à commander: -«Doucement, le <i>un</i>—souque le <i>deux</i>.» Le <i>un</i> redoublait de rage et -le <i>deux</i> ne pouvait répondre à cette nage désordonnée.</p> - -<p>Le patron, enfin, ordonna: «Stop!» Les deux rames se levèrent ensemble, -et Jean, sur l’ordre de son père, tira seul quelques instants. Mais à -partir de ce moment l’avantage lui resta; il s’animait, s’échauffait, -tandis que Pierre, essoufflé, épuisé par sa crise de vigueur, -faiblissait et haletait. Quatre fois de suite, le père Roland fit -stopper pour permettre à l’aîné de reprendre haleine et de redresser la -barque dérivant. Le docteur alors, le front en sueur, les joues pâles, -humilié et rageur, balbutiait:</p> - -<p>—Je ne sais pas ce qui me prend, j’ai un spasme au cœur. J’étais très -bien parti et cela m’a coupé les bras.</p> - -<p>Jean demandait:</p> - -<p>—Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple?</p> - -<p>—Non, merci, cela passera.</p> - -<p>La mère, ennuyée, disait:</p> - -<p>—Voyons, Pierre, à quoi cela rime-t-il de se mettre dans un état -pareil, tu n’es pourtant pas un enfant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span></p> - -<p>Il haussait les épaules et recommençait à ramer.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas -entendre. Sa petite tête blonde, à chaque mouvement du bateau, faisait -en arrière un mouvement brusque et joli qui soulevait sur les tempes -ses fins cheveux.</p> - -<p>Mais le père Roland cria: «Tenez, voici le <i>Prince-Albert</i>, qui nous -rattrape.» Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux cheminées -inclinées en arrière et ses deux tambours jaunes, ronds comme des -joues, le bateau de Southampton arrivait à toute vapeur, chargé de -passagers et d’ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, -battant l’eau qui retombait en écume, lui donnaient un air de hâte, -un air de courrier pressé; et l’avant tout droit coupait la mer en -soulevant deux lames minces et transparentes qui glissaient le long des -bords.</p> - -<p>Quand il fut tout près de la <i>Perle</i>, le père Roland leva son chapeau, -les deux femmes agitèrent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine -d’ombrelles répondirent à ces saluts en se balançant vivement sur le -paquebot qui s’éloigna, laissant derrière lui, sur la surface <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> -paisible et luisante de la mer, quelques lentes ondulations.</p> - -<p>Et on voyait d’autres navires, coiffés aussi de fumée, accourant de -tous les points de l’horizon vers la jetée courte et blanche qui les -avalait comme une bouche, l’un après l’autre. Et les barques de pêche -et les grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, -traînés par d’imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou -lentement, vers cet ogre dévorant, qui, de temps en temps, semblait -repu, et rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de -bricks, de goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. Les -steamers hâtifs s’enfuyaient à droite, à gauche, sur le ventre plat de -l’Océan tandis que les bâtiments à voile, abandonnés par les mouches -qui les avaient halés, demeuraient immobiles, tout en s’habillant, de -la grande hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune -qui semblait rouge au soleil couchant.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, les yeux mi-clos, murmura:</p> - -<p>—Dieu! que c’est beau, cette mer!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly répondit, avec un soupir prolongé, qui n’avait -cependant rien de triste:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p> - -<p>—Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois.</p> - -<p>Roland s’écria:</p> - -<p>—Tenez, voici la <i>Normandie</i> qui se présente à l’entrée. Est-elle -grande, hein?</p> - -<p>Puis il expliqua la côte en face, là-bas, là-bas, de l’autre -côté de l’embouchure de la Seine—vingt kilomètres, cette -embouchure—disait-il. Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, -Arromanches, la rivière de Caen, et les roches du Calvados qui rendent -la navigation dangereuse jusqu’à Cherbourg. Puis il traita la question -des bancs de sable de la Seine, qui se déplacent à chaque marée et -mettent en défaut les pilotes de Quillebœuf eux-mêmes, s’ils ne font -pas tous les jours le parcours du chenal. Il fit remarquer comment le -Havre séparait la basse de la haute Normandie. En basse Normandie, la -côte plate descendait en pâturages, en prairies et en champs jusqu’à la -mer. Le rivage de la haute Normandie, au contraire, était droit, une -grande falaise, découpée, dentelée, superbe, faisant jusqu’à Dunkerque -une immense muraille blanche dont toutes les échancrures cachaient un -village ou un port: Étretat, Fécamp, Saint-Valéry, le Tréport, Dieppe, -etc.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p> - -<p>Les deux femmes ne l’écoutaient point, engourdies par le bien-être, -émues par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme -des bêtes autour de leur tanière; et elles se taisaient, un peu -écrasées par ce vaste horizon d’air et d’eau, rendues silencieuses par -ce coucher de soleil apaisant et magnifique. Seul, Roland parlait sans -fin; il était de ceux que rien ne trouble. Les femmes, plus nerveuses, -sentent parfois, sans comprendre pourquoi, que le bruit d’une voix -inutile est irritant comme une grossièreté.</p> - -<p>Pierre et Jean, calmés, ramaient avec lenteur; et la <i>Perle</i> s’en -allait vers le port, toute petite à côté des gros navires.</p> - -<p>Quand elle toucha le quai, le matelot Papagris, qui l’attendait, prit -la main des dames pour les faire descendre; et on pénétra dans la -ville. Une foule nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux -jetées à l’heure de la pleine mer, rentrait aussi.</p> - -<p>M<sup>mes</sup> Roland et Rosémilly marchaient devant, suivies des trois -hommes. En montant la rue de Paris elles s’arrêtaient parfois devant un -magasin de modes ou d’orfèvrerie pour contempler un chapeau ou bien un -bijou; puis elles repartaient après avoir échangé leurs idées.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_21">21</span></p> - -<p>Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il faisait chaque -jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolongé par d’autres -bassins, où les grosses coques, ventre à ventre, se touchaient sur -quatre ou cinq rangs. Tous les mâts innombrables, sur une étendue de -plusieurs kilomètres de quais, tous les mâts avec les vergues, les -flèches, les cordages, donnaient à cette ouverture au milieu de la -ville l’aspect d’un grand bois mort. Au-dessus de cette forêt sans -feuilles, les goélands tournoyaient, épiant pour s’abattre, comme une -pierre qui tombe, tous les débris jetés à l’eau; et un mousse, qui -rattachait une poulie à l’extrémité d’un cacatois, semblait monté là -pour chercher des nids.</p> - -<p>—Voulez-vous dîner avec nous sans cérémonie aucune, afin de finir -ensemble la journée? demanda M<sup>me</sup> Roland à M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>—Mais oui, avec plaisir; j’accepte aussi sans cérémonie. Ce serait -triste de rentrer toute seule ce soir.</p> - -<p>Pierre, qui avait entendu et que l’indifférence de la jeune femme -commençait à froisser, murmura: «Bon, voici la veuve qui s’incruste, -maintenant.» Depuis quelques jours il l’appelait «la veuve». Ce mot, -sans rien <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> exprimer, agaçait Jean rien que par l’intonation, qui -lui paraissait méchante et blessante.</p> - -<p>Et les trois hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu’au seuil de -leur logis. C’était une maison étroite, composée d’un rez-de-chaussée -et de deux petits étages, rue Belle-Normande. La bonne, Joséphine, -une fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde à bon marché, qui -possédait à l’excès l’air étonné et bestial des paysans, vint ouvrir, -referma la porte, monta derrière ses maîtres jusqu’au salon qui était -au premier, puis elle dit:</p> - -<p>—Il est v’nu un m’sieu trois fois.</p> - -<p>Le père Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria:</p> - -<p>—Qui ça est venu, nom d’un chien?</p> - -<p>Elle ne se troublait jamais des éclats de voix de son maître, et elle -reprit:</p> - -<p>—Un m’sieu d’ chez l’ notaire.</p> - -<p>—Quel notaire?</p> - -<p>—D’ chez m’sieu Canu, donc.</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’il a dit, ce monsieur?</p> - -<p>—Qu’ m’sieu Canu y viendrait en personne dans la soirée.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Lecanu était le notaire et un peu l’ami du père Roland, dont il -faisait les affaires. Pour qu’il eût annoncé sa visite dans la soirée, -<span class="pagenum" id="Page_23">23</span> il fallait qu’il s’agît d’une chose urgente et importante; et les -quatre Roland se regardèrent, troublés par cette nouvelle comme le -sont les gens de fortune modeste à toute intervention d’un notaire, -qui éveille une foule d’idées de contrats, d’héritages, de procès, de -choses désirables ou redoutables. Le père, après quelques secondes de -silence, murmura:</p> - -<p>—Qu’est-ce que cela peut vouloir dire?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly se mit à rire:</p> - -<p>—Allez, c’est un héritage. J’en suis sûre. Je porte bonheur.</p> - -<p>Mais ils n’espéraient la mort de personne qui pût leur laisser quelque -chose.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, douée d’une excellente mémoire pour les parentés, se mit -aussitôt à rechercher toutes les alliances du côté de son mari et du -sien, à remonter les filiations, à suivre les branches des cousinages.</p> - -<p>Elle demandait, sans avoir même ôté son chapeau:</p> - -<p>—Dis donc, père (elle appelait son mari «père» dans la maison, et -quelquefois «monsieur Roland» devant les étrangers), dis donc, père, te -rappelles-tu qui a épousé Joseph Lebru, en secondes noces?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p> - -<p>—Oui, une petite Duménil, la fille d’un papetier.</p> - -<p>—En a-t-il eu des enfants?</p> - -<p>—Je crois bien, quatre ou cinq, au moins.</p> - -<p>—Non. Alors il n’y a rien par là.</p> - -<p>Déjà elle s’animait à cette recherche, elle s’attachait à cette -espérance d’un peu d’aisance leur tombant du ciel. Mais Pierre, qui -aimait beaucoup sa mère, qui la savait un peu rêveuse, et qui craignait -une désillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la -nouvelle, au lieu d’être bonne, était mauvaise, l’arrêta.</p> - -<p>—Ne t’emballe pas, maman, il n’y a plus d’oncle d’Amérique! Moi, je -croirais bien plutôt qu’il s’agit d’un mariage pour Jean.</p> - -<p>Tout le monde fut surpris à cette idée, et Jean demeura un peu froissé -que son frère eût parlé de cela devant M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>—Pourquoi pour moi plutôt que pour toi? La supposition est très -contestable. Tu es l’aîné; c’est donc à toi qu’on aurait songé d’abord. -Et puis, moi, je ne veux pas me marier.</p> - -<p>Pierre ricana:</p> - -<p>—Tu es donc amoureux?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p> - -<p>L’autre, mécontent, répondit:</p> - -<p>—Est-il nécessaire d’être amoureux pour dire qu’on ne veut pas encore -se marier?</p> - -<p>—Ah! bon, le «encore» corrige tout; tu attends.</p> - -<p>—Admets que j’attends, si tu veux.</p> - -<p>Mais le père Roland, qui avait écouté et réfléchi, trouva tout à coup -la solution la plus vraisemblable.</p> - -<p>—Parbleu! nous sommes bien bêtes de nous creuser la tête. M<sup>e</sup> Lecanu -est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de médecin, et -Jean un cabinet d’avocat, il a trouvé à caser l’un de vous deux.</p> - -<p>C’était tellement simple et probable que tout le monde en fut d’accord.</p> - -<p>—C’est servi, dit la bonne.</p> - -<p>Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se -mettre à table.</p> - -<p>Dix minutes plus tard, ils dînaient dans la petite salle à manger, au -rez-de-chaussée.</p> - -<p>On ne parla guère tout d’abord; mais, au bout de quelques instants, -Roland s’étonna de nouveau de cette visite du notaire.</p> - -<p>—En somme, pourquoi n’a-t-il pas écrit, pourquoi a-t-il envoyé trois -fois son clerc, pourquoi vient-il lui-même?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_26">26</span></p> - -<p>Pierre trouvait cela naturel.</p> - -<p>—Il faut sans doute une réponse immédiate; et il a peut-être à nous -communiquer des clauses confidentielles qu’on n’aime pas beaucoup -écrire.</p> - -<p>Mais ils demeuraient préoccupés et un peu ennuyés tous les quatre -d’avoir invité cette étrangère qui gênerait leur discussion et les -résolutions à prendre.</p> - -<p>Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annoncé.</p> - -<p>Roland s’élança.</p> - -<p>—Bonjour, cher maître.</p> - -<p>Il donnait comme titre à M. Lecanu le «maître» qui précède le nom de -tous les notaires.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly se leva:</p> - -<p>—Je m’en vais, je suis très fatiguée.</p> - -<p>On tenta faiblement de la retenir; mais elle n’y consentit point et -elle s’en alla sans qu’un des trois hommes la reconduisît, comme on le -faisait toujours.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland s’empressa près du nouveau venu:</p> - -<p>—Une tasse de café, Monsieur?</p> - -<p>—Non, merci, je sors de table.</p> - -<p>—Une tasse de thé, alors?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p> - -<p>—Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d’abord parler -affaires.</p> - -<p>Dans le profond silence qui suivit ces mots on n’entendit plus que le -mouvement rythmé de la pendule et, à l’étage au-dessous, le bruit des -casseroles lavées par la bonne trop bête même pour écouter aux portes.</p> - -<p>Le notaire reprit:</p> - -<p>—Avez-vous connu à Paris un certain M. Maréchal, Léon Maréchal?</p> - -<p>M. et M<sup>me</sup> Roland poussèrent la même exclamation: «Je crois bien!»</p> - -<p>—C’était un de vos amis?</p> - -<p>Roland déclara:</p> - -<p>—Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé; il ne quitte pas le -boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l’ai plus revu -depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous -écrire. Vous savez, quand on vit loin l’un de l’autre...</p> - -<p>Le notaire reprit gravement:</p> - -<p>—M. Maréchal est décédé!</p> - -<p>L’homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise -triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces -nouvelles.</p> - -<p>M. Lecanu continua:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> - -<p>—Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale -disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean, -M. Jean Roland, son légataire universel.</p> - -<p>L’étonnement fut si grand qu’on ne trouvait pas un mot à dire.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, la première, dominant son émotion, balbutia:</p> - -<p>—Mon Dieu, ce pauvre Léon... notre pauvre ami... mon Dieu... mon -Dieu... mort!...</p> - -<p>Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des -femmes, gouttes de chagrin venues de l’âme qui coulent sur les joues et -semblent si douloureuses, étant si claires.</p> - -<p>Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu’à -l’espérance annoncée. Il n’osait cependant interroger tout de suite sur -les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune; et il -demanda, pour arriver à la question intéressante:</p> - -<p>—De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal?</p> - -<p>M. Lecanu l’ignorait parfaitement.</p> - -<p>—Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il -laisse toute sa fortune, <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> une vingtaine de mille francs de rentes -en obligations trois pour cent, à votre second fils, qu’il a vu naître, -grandir, et qu’il juge digne de ce legs. A défaut d’acceptation de la -part de M. Jean, l’héritage irait aux enfants abandonnés.</p> - -<p>Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s’écria:</p> - -<p>—Sacristi! voilà une bonne pensée du cœur. Moi, si je n’avais pas eu -de descendant, je ne l’aurais certainement point oublié non plus, ce -brave ami!</p> - -<p>Le notaire souriait:</p> - -<p>—J’ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça -fait toujours plaisir d’apporter aux gens une bonne nouvelle.</p> - -<p>Il n’avait point du tout songé que cette bonne nouvelle était la mort -d’un ami, du meilleur ami du père Roland, qui venait lui-même d’oublier -subitement cette intimité annoncée tout à l’heure avec conviction.</p> - -<p>Seuls, M<sup>me</sup> Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle -pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec son mouchoir qu’elle -appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p> - -<p>Le docteur murmura:</p> - -<p>—C’était un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent à -dîner, mon frère et moi.</p> - -<p>Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d’un geste familier -sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l’y faisait glisser, -jusqu’aux derniers poils, comme pour l’allonger et l’amincir.</p> - -<p>Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase -convenable, et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci:</p> - -<p>—Il m’aimait bien, en effet, il m’embrassait toujours quand j’allais -le voir.</p> - -<p>Mais la pensée du père galopait; elle galopait autour de cet héritage -annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui -allait entrer tout à l’heure, demain, sur un mot d’acceptation.</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>—Il n’y a pas de difficultés possibles?... pas de procès?... pas de -contestations?...</p> - -<p>M<sup>e</sup> Lecanu semblait tranquille:</p> - -<p>—Non, mon confrère de Paris me signale la situation comme très nette. -Il ne nous faut que l’acceptation de M. Jean.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p> - -<p>—Parfait, alors... et la fortune est bien claire?</p> - -<p>—Très claire.</p> - -<p>—Toutes les formalités ont été remplies?</p> - -<p>—Toutes.</p> - -<p>Soudain, l’ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague, -instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit:</p> - -<p>—Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces -choses, c’est pour éviter à mon fils des désagréments qu’il pourrait ne -pas prévoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée, -est-ce que je sais, moi? et on se fourre dans un roncier inextricable. -En somme, ce n’est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant -tout.</p> - -<p>Dans la famille on appelait toujours Jean «le petit», bien qu’il fût -beaucoup plus grand que Pierre.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, tout à coup, parut sortir d’un rêve, se rappeler une -chose lointaine, presque oubliée, qu’elle avait entendue autrefois, -dont elle n’était pas sûre d’ailleurs, et elle balbutia:</p> - -<p>—Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa -fortune à mon petit Jean?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_32">32</span></p> - -<p>—Oui, madame.</p> - -<p>Elle reprit alors simplement:</p> - -<p>—Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu’il nous aimait.</p> - -<p>Roland s’était levé:</p> - -<p>—Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite -l’acceptation?</p> - -<p>—Non... non... monsieur Roland. Demain, demain, à mon étude, à deux -heures, si cela vous convient.</p> - -<p>—Mais oui, mais oui, je crois bien!</p> - -<p>Alors, M<sup>me</sup> Roland qui s’était levée aussi, et qui souriait après les -larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son -fauteuil, et le couvrant d’un regard attendri de mère reconnaissante, -elle demanda:</p> - -<p>—Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu?</p> - -<p>—Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir.</p> - -<p>La bonne appelée apporta d’abord des gâteaux secs en de profondes -boîtes de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui -semblent cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses de -métal pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des -serviettes grises, <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> pliées en petits carrés, ces serviettes à thé -qu’on ne lave jamais dans les familles besoigneuses. Elle revint une -troisième fois avec le sucrier et les tasses; puis elle ressortit pour -faire chauffer l’eau. Alors on attendit.</p> - -<p>Personne ne pouvait parler; on avait trop à penser, et rien à dire. -Seule M<sup>me</sup> Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la -partie de pêche, fit l’éloge de la <i>Perle</i> et de M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>—Charmante, charmante, répétait le notaire.</p> - -<p>Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver, -quand le feu brûle, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes -comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir -impérieux de laisser sortir toute sa joie.</p> - -<p>Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de -la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient -fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d’expressions -différentes.</p> - -<p>Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir -émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée; puis il -se leva, serra les mains et sortit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p> - -<p>—C’est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures.</p> - -<p>—C’est entendu, demain, deux heures.</p> - -<p>Jean n’avait pas dit un mot.</p> - -<p>Après ce départ il y eut encore un silence, puis le père Roland vint -taper de ses deux mains ouvertes sur les deux épaules de son jeune fils -en criant:</p> - -<p>—Eh bien! sacré veinard, tu ne m’embrasses pas?</p> - -<p>Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son père en disant:</p> - -<p>—Cela ne m’apparaissait pas comme indispensable.</p> - -<p>Mais le bonhomme ne se possédait plus d’allégresse. Il marchait, jouait -du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses -talons, et répétait:</p> - -<p>—Quelle chance! quelle chance! En voilà une, de chance!</p> - -<p>Pierre demanda:</p> - -<p>—Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal?</p> - -<p>Le père répondit:</p> - -<p>—Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison; mais tu te -rappelles bien qu’il allait te prendre au collège, les jours de sortie, -<span class="pagenum" id="Page_35">35</span> et qu’il t’y reconduisait souvent après dîner. Tiens, justement, -le matin de la naissance de Jean, c’est lui qui est allé chercher -le médecin! Il avait déjeuné chez nous quand ta mère s’est trouvée -souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il s’agissait, et -il est parti en courant. Dans sa hâte il a pris mon chapeau au lieu du -sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus -tard. Il est même probable qu’il s’est souvenu de ce détail au moment -de mourir; et comme il n’avait aucun héritier, il s’est dit: «Tiens, -j’ai contribué à la naissance de ce petit-là, je vais lui laisser ma -fortune.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses -souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut:</p> - -<p>—Ah! c’était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, -par le temps qui court.</p> - -<p>Jean s’était levé:</p> - -<p>—Je vais faire un bout de promenade, dit-il.</p> - -<p>Son père s’étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire -des projets, à arrêter des résolutions. Mais le jeune homme s’obstina, -prétextant un rendez-vous. On <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> aurait d’ailleurs tout le temps de -s’entendre bien avant d’être en possession de l’héritage.</p> - -<p>Et il s’en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir. Pierre, à -son tour, déclara qu’il sortait, et suivit son frère, après quelques -minutes.</p> - -<p>Dès qu’il fut en tête à tête avec sa femme, le père Roland la saisit -dans ses bras, l’embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à -un reproche qu’elle lui avait souvent adressé:</p> - -<p>—Tu vois, ma chérie, que cela ne m’aurait servi à rien de rester à -Paris plus longtemps, de m’esquinter pour les enfants, au lieu de venir -ici refaire ma santé, puisque la fortune nous tombe du ciel.</p> - -<p>Elle était devenue toute sérieuse.</p> - -<p>—Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre?</p> - -<p>—Pierre! mais il est docteur, il en gagnera... de l’argent... et puis -son frère fera bien quelque chose pour lui.</p> - -<p>—Non. Il n’accepterait pas. Et puis cet héritage est à Jean, rien qu’à -Jean. Pierre se trouve ainsi très désavantagé.</p> - -<p>Le bonhomme semblait perplexe:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p> - -<p>—Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.</p> - -<p>—Non. Ce n’est pas très juste non plus.</p> - -<p>Il s’écria:</p> - -<p>—Ah! bien alors, zut! Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, moi? Tu vas -toujours chercher un tas d’idées désagréables. Il faut que tu gâtes -tous mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher. Bonsoir. C’est égal, en -voilà une veine, une rude veine!</p> - -<p>Et il s’en alla, enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour -l’ami mort si généreusement.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland se remit à songer devant la lampe qui charbonnait.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_38">38</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">II</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap2">ès</span> qu’il fut dehors, Pierre se dirigea vers la rue de Paris, la -principale rue du Havre, éclairée, animée, bruyante. L’air un peu frais -des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la -canne sous le bras, les mains derrière le dos.</p> - -<p>Il se sentait mal à l’aise, alourdi, mécontent comme lorsqu’on a reçu -quelque fâcheuse nouvelle. Aucune pensée précise ne l’affligeait et il -n’aurait su dire tout d’abord d’où lui venait cette pesanteur de l’âme -et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part sans savoir -où; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque -insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui -gênent, fatiguent, attristent, irritent, une souffrance inconnue <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> -et légère, quelque chose comme une graine de chagrin.</p> - -<p>Lorsqu’il arriva place du Théâtre, il se sentit attiré par les -lumières du café Tortoni, et il s’en vint lentement vers la façade -illuminée; mais au moment d’entrer, il songea qu’il allait trouver là -des amis, des connaissances, des gens avec qui il faudrait causer; et -une répugnance brusque l’envahit pour cette banale camaraderie des -demi-tasses et des petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il -revint prendre la rue principale qui le conduisait vers le port.</p> - -<p>Il se demandait: «Où irais-je bien?» cherchant un endroit qui lui plût, -qui fût agréable à son état d’esprit. Il n’en trouvait pas, car il -s’irritait d’être seul, et il n’aurait voulu rencontrer personne.</p> - -<p>En arrivant sur le grand quai, il hésita encore une fois, puis tourna -vers la jetée; il avait choisi la solitude.</p> - -<p>Comme il frôlait un banc sur le brise-lames, il s’assit, déjà las de -marcher et dégoûté de sa promenade avant même de l’avoir faite.</p> - -<p>Il se demanda: «Qu’ai-je donc ce soir?» Et il se mit à chercher dans -son souvenir quelle contrariété avait pu l’atteindre, comme <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> on -interroge un malade pour trouver la cause de sa fièvre.</p> - -<p>Il avait l’esprit excitable et réfléchi en même temps, il s’emballait, -puis raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans; mais chez lui la -nature première demeurait en dernier lieu la plus forte, et l’homme -sensitif dominait toujours l’homme intelligent.</p> - -<p>Donc il cherchait d’où lui venait cet énervement, ce besoin de -mouvement sans avoir envie de rien, ce désir de rencontrer quelqu’un -pour n’être pas du même avis, et aussi ce dégoût pour les gens qu’il -pourrait voir et pour les choses qu’ils pourraient lui dire.</p> - -<p>Et il se posa cette question: «Serait-ce l’héritage de Jean?»</p> - -<p>Oui, c’était possible, après tout. Quand le notaire avait annoncé cette -nouvelle, il avait senti son cœur battre un peu plus fort. Certes, on -n’est pas toujours maître de soi, et on subit des émotions spontanées -et persistantes, contre lesquelles on lutte en vain.</p> - -<p>Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de -l’impression produite par un fait sur l’être instinctif et créant en -lui un courant d’idées et de sensations douloureuses ou joyeuses, -contraires à celles que <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> désire, qu’appelle, que juge bonnes et -saines l’être pensant, devenu supérieur à lui-même par la culture de -son intelligence.</p> - -<p>Il cherchait à concevoir l’état d’âme du fils qui hérite d’une grosse -fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis -longtemps et interdites par l’avarice d’un père, aimé pourtant, et -regretté.</p> - -<p>Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se -sentait mieux, content d’avoir compris, de s’être surpris lui-même, -d’avoir dévoilé l’autre qui est en nous.</p> - -<p>—Donc j’ai été jaloux de Jean, pensait-il. C’est vraiment assez bas, -cela! J’en suis sûr maintenant, car la première idée qui m’est venue -est celle de son mariage avec M<sup>me</sup> Rosémilly. Je n’aime pourtant pas -cette petite dinde raisonnable, bien faite pour dégoûter du bon sens et -de la sagesse. C’est donc de la jalousie gratuite, l’essence même de la -jalousie, celle qui est parce qu’elle est! Faut soigner cela!</p> - -<p>Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l’eau -dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des -navires signalés au large et devant entrer à la prochaine marée. On -attendait des steamers du Brésil, de la Plata, du Chili et du Japon, -deux <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> bricks danois, une goélette norvégienne et un vapeur turc, -ce qui surprit Pierre autant que s’il avait lu «un vapeur suisse»; et -il aperçut dans une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert -d’hommes en turban, qui montaient dans les cordages avec de larges -pantalons.</p> - -<p>—Que c’est bête, pensait-il; le peuple turc est pourtant un peuple -marin.</p> - -<p>Ayant fait encore quelques pas, il s’arrêta pour contempler la rade. -Sur sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques -du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, -jetaient sur la mer leurs longs et puissant regards. Partis des -deux foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues -géantes de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et -démesurée, du sommet de la côte au fond de l’horizon. Puis sur les -deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient -l’entrée du Havre; et là-bas, de l’autre côté de la Seine, on en voyait -d’autres encore, beaucoup d’autres, fixes ou clignotants, à éclats -et à éclipses, s’ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des -ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> obscure couverte -de navires, les yeux vivants de la terre hospitalière disant rien que -par le mouvement mécanique invariable et régulier de leurs paupières: -«C’est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de -Pont-Audemer.» Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on -le prenait pour une planète, le phare aérien d’Étouville montrait la -route de Rouen, à travers les bancs de sable de l’embouchure du grand -fleuve.</p> - -<p>Puis sur l’eau profonde, sur l’eau sans limites, plus sombre que le -ciel, on croyait voir, çà et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans -la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes -ou rouges aussi. Presque toutes étaient immobiles, quelques-unes, -cependant, semblaient courir; c’étaient les feux des bâtiments à -l’ancre attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en marche venant -chercher un mouillage.</p> - -<p>Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville; et elle avait -l’air du phare énorme et divin, allumé dans le firmament pour guider la -flotte infinie des vraies étoiles.</p> - -<p>Pierre murmura, presque à haute voix:</p> - -<p>«Voilà, et nous nous faisons de la bile pour quatre sous!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span></p> - -<p>Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte -entre les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. -S’étant penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui -rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit -d’aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise -du large.</p> - -<p>Il pensa: «Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille, -peut-être!» Puis, ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme -assis à l’extrémité du môle.</p> - -<p>Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste? Qui était-ce? -Il s’approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il -reconnut son frère.</p> - -<p>—Tiens, c’est toi, Jean?</p> - -<p>—Tiens... Pierre... Qu’est-ce que tu viens faire ici?</p> - -<p>—Mais je prends l’air. Et toi?</p> - -<p>Jean se mit à rire:</p> - -<p>—Je prends l’air également.</p> - -<p>Et Pierre s’assit à côté de son frère.</p> - -<p>—Hein, c’est rudement beau?</p> - -<p>—Mais oui.</p> - -<p>Au son de la voix il comprit que Jean n’avait rien regardé; il reprit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p> - -<p>—Moi, quand je viens ici, j’ai des désirs fous de partir, de m’en -aller avec tous ces bateaux, vers le Nord ou vers le Sud. Songe que ces -petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux -grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux -oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de -tous les pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus -à la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement -chic de pouvoir s’offrir une promenade par là-bas; mais voilà, il -faudrait de l’argent, beaucoup...</p> - -<p>Il se tut brusquement, songeant que son frère l’avait maintenant, cet -argent, et que délivré de tout souci, délivré du travail quotidien, -libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui -semblerait, vers les blondes Suédoises ou les brunes Havanaises.</p> - -<p>Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si -brusques, si rapides, qu’il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, -ni les modifier, venues, semblait-il, d’une seconde âme indépendante et -violente, le traversa: «Bah! il est trop niais, il épousera la petite -Rosémilly.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p> - -<p>Il s’était levé.</p> - -<p>—Je te laisse rêver d’avenir; moi, j’ai besoin de marcher.</p> - -<p>Il serra la main de son frère, et reprit avec un accent très cordial:</p> - -<p>—Eh bien, mon petit Jean, te voilà riche! Je suis bien content de -t’avoir rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait -plaisir, combien je te félicite et combien je t’aime.</p> - -<p>Jean, d’une nature douce et tendre, très ému, balbutiait:</p> - -<p>—Merci... merci... mon bon Pierre, merci.</p> - -<p>Et Pierre s’en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les -mains derrière le dos.</p> - -<p>Lorsqu’il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu’il -ferait, mécontent de cette promenade écourtée; d’avoir été privé de la -mer par la présence de son frère.</p> - -<p>Il eut une inspiration: «Je vais boire un verre de liqueur chez le père -Marowsko»; et il remonta vers le quartier d’Ingouville.</p> - -<p>Il avait connu le père Marowsko dans les hôpitaux, à Paris. C’était un -vieux Polonais, <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> réfugié politique, disait-on, qui avait eu des -histoires terribles là-bas, et qui était venu exercer en France, après -nouveaux examens, son métier de pharmacien. On ne savait rien de sa -vie passée; aussi des légendes avaient-elles couru parmi les internes, -les externes, et plus tard parmi les voisins. Cette réputation de -conspirateur redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote prêt -à tout, échappé à la mort par miracle, avait séduit l’imagination -aventureuse et vive de Pierre Roland; et il était devenu l’ami du -vieux Polonais, sans avoir jamais obtenu de lui, d’ailleurs, aucun -aveu sur son existence ancienne. C’était encore grâce au jeune médecin -que le bonhomme était venu s’établir au Havre, comptant sur une belle -clientèle que le nouveau docteur lui fournirait.</p> - -<p>En attendant, il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en -vendant des remèdes aux petits bourgeois et aux ouvriers de son -quartier.</p> - -<p>Pierre allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui, -car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont -il jugeait profonds les longs silences.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - -<p>Un seul bec de gaz brûlait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux -de la devanture n’avaient point été allumés, par économie. Derrière -ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allongées l’une sur -l’autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d’oiseau qui, -continuant son front dégarni, lui donnait un air triste de perroquet, -dormait profondément, le menton sur la poitrine.</p> - -<p>Au bruit du timbre, il s’éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur, -vint au-devant de lui, les mains tendues.</p> - -<p>Sa redingote noire, tigrée de taches d’acides et de sirops, beaucoup -trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d’antique -soutane; et l’homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait -à sa voix fluette quelque chose d’enfantin, un zézaiement et des -intonations de jeune être qui commence à prononcer.</p> - -<p>Pierre s’assit et Marowsko demanda:</p> - -<p>—Quoi de neuf, mon cher docteur?</p> - -<p>—Rien. Toujours la même chose partout.</p> - -<p>—Vous n’avez pas l’air gai, ce soir.</p> - -<p>—Je ne le suis pas souvent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_49">49</span></p> - -<p>—Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur?</p> - -<p>—Oui, je veux bien.</p> - -<p>—Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle. Voilà deux -mois que je cherche à tirer quelque chose de la groseille, dont on n’a -fait jusqu’ici que du sirop... eh bien! j’ai trouvé... j’ai trouvé... -une bonne liqueur, très bonne, très bonne.</p> - -<p>Et ravi, il alla vers une armoire, l’ouvrit et choisit une fiole qu’il -apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets, -jamais il n’allongeait le bras tout à fait, n’ouvrait toutes grandes -les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif. Ses idées -semblaient pareilles à ses actes; il les indiquait, les promettait, les -esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas.</p> - -<p>Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d’ailleurs la -préparation des sirops et des liqueurs. «Avec un bon sirop ou une bonne -liqueur, on fait fortune», disait-il souvent.</p> - -<p>Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à -en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser à -Marat.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span></p> - -<p>Deux petits verres furent pris dans l’arrière-boutique et apportés -sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en -l’élevant vers le gaz la coloration du liquide.</p> - -<p>—Joli rubis! déclara Pierre.</p> - -<p>—N’est-ce pas?</p> - -<p>La vieille tête de perroquet du Polonais semblait ravie.</p> - -<p>Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit -encore et se prononça:</p> - -<p>—Très bon, très bon, et très neuf comme saveur; une trouvaille, mon -cher!</p> - -<p>—Ah! vraiment, je suis bien content.</p> - -<p>Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il -voulait l’appeler «essence de groseille», ou bien «fine groseille», ou -bien «grosélia», ou bien «groséline».</p> - -<p>Pierre n’approuvait aucun de ces noms.</p> - -<p>Le vieux eut une idée:</p> - -<p>—Ce que vous avez dit tout à l’heure est très bon, très bon: «Joli -rubis».</p> - -<p>Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu’il l’eût -trouvé, et il conseilla simplement «groseillette», que Marowsko déclara -admirable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p> - -<p>Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans -prononcer un mot, sous l’unique bec de gaz.</p> - -<p>Pierre, enfin, presque malgré lui:</p> - -<p>—Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir. Un des -amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère.</p> - -<p>Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir -songé, il espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut -été bien expliquée, il parut surpris et fâché; et pour exprimer son -mécontentement de voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois:</p> - -<p>—Ça ne fera pas un bon effet.</p> - -<p>Pierre, que son énervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko -entendait par cette phrase.—Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon -effet? Quel mauvais effet pouvait résulter de ce que son frère héritait -la fortune d’un ami de la famille?</p> - -<p>Mais le bonhomme, circonspect, ne s’expliqua pas davantage.</p> - -<p>—Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que -ça ne fera pas un bon effet.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p> - -<p>Et le docteur, impatienté, s’en alla, rentra dans la maison paternelle -et se coucha.</p> - -<p>Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la -chambre voisine, puis il s’endormit après avoir bu deux verres d’eau.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_53">53</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">III</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap2">e</span> docteur se réveilla le lendemain avec la résolution bien arrêtée de -faire fortune.</p> - -<p>Plusieurs fois déjà il avait pris cette détermination sans en -poursuivre la réalité. Au début de toutes ses tentatives de carrière -nouvelle, l’espoir de la richesse vite acquise soutenait ses efforts et -sa confiance jusqu’au premier obstacle, jusqu’au premier échec qui le -jetait dans une voie nouvelle.</p> - -<p>Enfoncé dans son lit entre les draps chauds, il méditait. Combien de -médecins étaient devenus millionnaires en peu de temps! Il suffisait -d’un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses études, il avait -pu apprécier les plus célèbres professeurs, et il les jugeait des -ânes. Certes il valait autant qu’eux, sinon <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> mieux. S’il parvenait -par un moyen quelconque à capter la clientèle élégante et riche du -Havre, il pouvait gagner cent mille francs par an avec facilité. Et -il calculait, d’une façon précise, les gains assurés. Le matin, il -sortirait, il irait chez ses malades. En prenant la moyenne, bien -faible, de dix par jour, à vingt francs l’un, cela lui ferait, au -minimum, soixante-douze mille francs par an, même soixante-quinze -mille, car le chiffre de dix malades était inférieur à la réalisation -certaine. Après midi, il recevrait dans son cabinet une autre moyenne -de dix visiteurs à dix francs, soit trente-six mille francs. Voilà -donc cent vingt mille francs, chiffre rond. Les clients anciens et les -amis qu’il irait voir à dix francs et qu’il recevrait à cinq francs -feraient peut-être sur ce total une légère diminution compensée par les -consultations avec d’autres médecins et par tous les petits bénéfices -courants de la profession.</p> - -<p>Rien de plus facile que d’arriver là avec de la réclame habile, des -échos dans le <i>Figaro</i> indiquant que le corps scientifique parisien -avait les yeux sur lui, s’intéressait à des cures surprenantes -entreprises par le jeune et modeste savant havrais. Et il serait -plus <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> riche que son frère, plus riche et célèbre, et content de -lui-même, car il ne devrait sa fortune qu’à lui; et il se montrerait -généreux pour ses vieux parents, justement fiers de sa renommée. Il ne -se marierait pas, ne voulant point encombrer son existence d’une femme -unique et gênante, mais il aurait des maîtresses parmi ses clientes les -plus jolies.</p> - -<p>Il se sentait si sûr du succès, qu’il sauta hors du lit comme pour le -saisir tout de suite, et il s’habilla afin d’aller chercher par la -ville l’appartement qui lui convenait.</p> - -<p>Alors, en rôdant à travers les rues, il songea combien sont légères les -causes déterminantes de nos actions. Depuis trois semaines, il aurait -pu, il aurait dû prendre cette résolution née brusquement en lui, sans -aucun doute, à la suite de l’héritage de son frère.</p> - -<p>Il s’arrêtait devant les portes où pendait un écriteau annonçant soit -un bel appartement, soit un riche appartement à louer, les indications -sans adjectif le laissant toujours plein de dédain. Alors il visitait -avec des façons hautaines, mesurait la hauteur des plafonds, dessinait -sur son calepin le plan du logis, les communications, la disposition -des issues, annonçait qu’il était médecin et qu’il recevait <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> -beaucoup. Il fallait que l’escalier fût large et bien tenu; il ne -pouvait monter d’ailleurs au-dessus du premier étage.</p> - -<p>Après avoir noté sept ou huit adresses et griffonné deux cents -renseignements, il rentra pour déjeuner avec un quart d’heure de retard.</p> - -<p>Dès le vestibule, il entendit un bruit d’assiettes. On mangeait donc -sans lui. Pourquoi? Jamais on n’était aussi exact dans la maison. Il -fut froissé, mécontent, car il était un peu susceptible. Dès qu’il -entra, Roland lui dit:</p> - -<p>—Allons, Pierre, dépêche-toi, sacrebleu! Tu sais que nous allons à -deux heures chez le notaire. Ce n’est pas le jour de musarder.</p> - -<p>Le docteur s’assit, sans répondre, après avoir embrassé sa mère et -serré la main de son père et de son frère; et il prit dans le plat -creux, au milieu de la table, la côtelette réservée pour lui. Elle -était froide et sèche. Ce devait être la plus mauvaise. Il pensa qu’on -aurait pu la laisser dans le fourneau jusqu’à son arrivée, et ne pas -perdre la tête au point d’oublier complètement l’autre fils, le fils -aîné. La conversation, interrompue par son entrée, reprit au point où -il l’avait coupée.</p> - -<p>—Moi, disait à Jean M<sup>me</sup> Roland, voici ce <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> que je ferais tout -de suite. Je m’installerais richement, de façon à frapper l’œil, je -me montrerais dans le monde, je monterais à cheval, et je choisirais -une ou deux causes intéressantes pour les plaider et me bien poser au -Palais. Je voudrais être une sorte d’avocat amateur très recherché. -Grâce à Dieu, te voici à l’abri du besoin, et si tu prends une -profession, en somme, c’est pour ne pas perdre le fruit de tes études -et parce qu’un homme ne doit jamais rester à rien faire.</p> - -<p>Le père Roland, qui pelait une poire, déclara:</p> - -<p>—Cristi! à ta place, c’est moi qui achèterais un joli bateau, un cotre -sur le modèle de nos pilotes. J’irais jusqu’au Sénégal, avec ça.</p> - -<p>Pierre, à son tour, donna son avis. En somme, ce n’était pas la fortune -qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d’un homme. -Pour les médiocres elle n’était qu’une cause d’abaissement, tandis -qu’elle mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. -Ils étaient rares d’ailleurs, ceux-là. Si Jean était vraiment un homme -supérieur, il le pourrait montrer maintenant qu’il se trouvait à l’abri -du besoin. Mais il lui faudrait travailler <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> cent fois plus qu’il -ne l’aurait fait en d’autres circonstances. Il ne s’agissait pas de -plaider pour ou contre la veuve et l’orphelin et d’empocher tant d’écus -pour tout procès gagné ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte -éminent, une lumière du droit.</p> - -<p>Et il ajouta comme conclusion:</p> - -<p>—Si j’avais de l’argent, moi, j’en découperais, des cadavres!</p> - -<p>Le père Roland haussa les épaules:</p> - -<p>—Tra la la! Le plus sage dans la vie c’est de se la couler douce. -Nous ne sommes pas des bêtes de peine, mais des hommes. Quand on naît -pauvre, il faut travailler; eh bien! tant pis, on travaille; mais quand -on a des rentes, sacristi! il faudrait être jobard pour s’esquinter le -tempérament.</p> - -<p>Pierre répondit avec hauteur:</p> - -<p>—Nos tendances ne sont pas les mêmes! Moi, je ne respecte au monde que -le savoir et l’intelligence, tout le reste est méprisable.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland s’efforçait toujours d’amortir les heurts incessants -entre le père et le fils; elle détourna donc la conversation, et -parla d’un meurtre qui avait été commis, la semaine précédente, -à Bolbec-Nointot. Les esprits aussitôt furent occupés par les -circonstances <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> environnant le forfait, et attirés par l’horreur -intéressante, par le mystère attrayant des crimes, qui, même vulgaires, -honteux et répugnants, exercent sur la curiosité humaine une étrange et -générale fascination.</p> - -<p>De temps en temps, cependant, le père Roland tirait sa montre:</p> - -<p>—Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route.</p> - -<p>Pierre ricana:</p> - -<p>—Il n’est pas encore une heure. Vrai, ça n’était point la peine de me -faire manger une côtelette froide.</p> - -<p>—Viens-tu chez le notaire? demanda sa mère.</p> - -<p>Il répondit sèchement:</p> - -<p>—Moi, non, pourquoi faire? Ma présence est fort inutile.</p> - -<p>Jean demeurait silencieux comme s’il ne s’agissait point de lui. -Quand on avait parlé du meurtre de Bolbec, il avait émis, en juriste, -quelques idées et développé quelques considérations sur les crimes et -sur les criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clarté -de son œil, la rougeur animée de ses joues, jusqu’au luisant de sa -barbe, semblaient proclamer son bonheur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p> - -<p>Après le départ de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau, -recommença ses investigations du matin à travers les appartements à -louer. Après deux ou trois heures d’escaliers montés et descendus, il -découvrit enfin, sur le boulevard François-I<sup>er</sup>, quelque chose de -joli: un grand entre-sol avec deux portes sur des rues différentes, -deux salons, une galerie vitrée où les malades, en attendant leur tour, -se promèneraient au milieu des fleurs, et une délicieuse salle à manger -en rotonde ayant vue sur la mer.</p> - -<p>Au moment de louer, le prix de trois mille francs l’arrêta, car il -fallait payer d’avance le premier terme, et il n’avait rien, pas un sou -devant lui.</p> - -<p>La petite fortune amassée par son père s’élevait à peine à huit mille -francs de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d’avoir mis souvent -ses parents dans l’embarras par ses longues hésitations dans le choix -d’une carrière, ses tentatives toujours abandonnées et ses continuels -recommencements d’études. Il partit donc en promettant une réponse -avant deux jours; et l’idée lui vint de demander à son frère ce premier -trimestre, ou même le semestre, soit quinze cents francs, dès que <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> -Jean serait en possession de son héritage.</p> - -<p>«Ce sera un prêt de quelques mois à peine, pensait-il. Je le -rembourserai peut-être même avant la fin de l’année. C’est tout simple, -d’ailleurs, et il sera content de faire cela pour moi.»</p> - -<p>Comme il n’était pas encore quatre heures, et qu’il n’avait rien à -faire, absolument rien, il alla s’asseoir dans le Jardin public; et il -demeura longtemps sur son banc, sans idées, les yeux à terre, accablé -par une lassitude qui devenait de la détresse.</p> - -<p>Tous les jours précédents, depuis son retour dans la maison paternelle, -il avait vécu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide -de l’existence et de son inaction. Comment avait-il donc passé son -temps du lever jusqu’au coucher?</p> - -<p>Il avait flâné sur la jetée aux heures de marée, flâné par les rues, -flâné dans les cafés, flâné chez Marowsko, flâné partout. Et voilà que, -tout à coup, cette vie, supportée jusqu’ici, lui devenait odieuse, -intolérable. S’il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture -pour faire une longue promenade dans la campagne le long des fossés -de ferme ombragés de hêtres et d’ormes; mais il devait compter le -<span class="pagenum" id="Page_62">62</span> prix d’un bock ou d’un timbre-poste, et ces fantaisies-là ne lui -étaient point permises. Il songea soudain combien il est dur, à trente -ans passés, d’être réduit à demander, en rougissant, un louis à sa -mère, de temps en temps; et il murmura, en grattant la terre du bout de -sa canne:</p> - -<p>—Cristi! si j’avais de l’argent!</p> - -<p>Et la pensée de l’héritage de son frère entra en lui de nouveau, à la -façon d’une piqûre de guêpe; mais il la chassa avec impatience, ne -voulant point s’abandonner sur cette pente de jalousie.</p> - -<p>Autour de lui des enfants jouaient dans la poussière des chemins. Ils -étaient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d’un air très -sérieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour -les écraser ensuite d’un coup de pied.</p> - -<p>Pierre était dans un de ces jours mornes où on regarde dans tous les -coins de son âme, où on en secoue tous les plis.</p> - -<p>«Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches,» pensait-il. -Puis il se demanda si le plus sage dans la vie n’était pas encore -d’engendrer deux ou trois de ces petits êtres inutiles et de les -regarder grandir avec complaisance <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> et curiosité. Et le désir -du mariage l’effleura. On n’est pas si perdu, n’étant plus seul. On -entend au moins remuer quelqu’un près de soi aux heures de trouble et -d’incertitude, c’est déjà quelque chose de dire «tu» à une femme, quand -on souffre.</p> - -<p>Il se mit à songer aux femmes.</p> - -<p>Il les connaissait très peu, n’ayant eu au quartier Latin que des -liaisons de quinzaine, rompues quand était mangé l’argent du mois, et -renouées ou remplacées le mois suivant. Il devait exister, cependant, -des créatures très bonnes, très douces et très consolantes. Sa mère -n’avait-elle pas été la raison et le charme du foyer paternel? Comme il -aurait voulu connaître une femme, une vraie femme!</p> - -<p>Il se releva tout à coup avec la résolution d’aller faire une petite -visite à M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>Puis il se rassit brusquement. Elle lui déplaisait, celle-là! Pourquoi? -Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas; et puis, ne semblait-elle -pas lui préférer Jean? Sans se l’avouer à lui-même d’une façon -nette, cette préférence entrait pour beaucoup dans sa mésestime pour -l’intelligence de la veuve, car, s’il aimait son frère, il ne pouvait -s’abstenir <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur.</p> - -<p>Il n’allait pourtant point rester là jusqu’à la nuit, et, comme la -veille au soir, il se demanda anxieusement: «Que vais-je faire?»</p> - -<p>Il se sentait maintenant à l’âme un besoin de s’attendrir, d’être -embrassé et consolé. Consolé de quoi? Il ne l’aurait su dire, mais -il était dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude où -la présence d’une femme, la caresse d’une femme, le toucher d’une -main, le frôlement d’une robe, un doux regard noir ou bleu semblent -indispensables, et tout de suite, à notre cœur.</p> - -<p>Et le souvenir lui vint d’une petite bonne de brasserie ramenée un soir -chez elle et revue de temps en temps.</p> - -<p>Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille. -Que lui dirait-il? Que lui dirait-elle? Rien, sans doute. Qu’importe? -il lui tiendrait la main quelques secondes! Elle semblait avoir du goût -pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent?</p> - -<p>Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie -presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoudés aux <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> -tables de chêne, la caissière lisait un roman, tandis que le patron, en -manches de chemise, dormait tout à fait sur la banquette.</p> - -<p>Dès qu’elle l’aperçut, la fille se leva vivement et, venant à lui:</p> - -<p>—Bonjour, comment allez-vous?</p> - -<p>—Pas mal, et toi?</p> - -<p>—Moi, très bien. Comme vous êtes rare?</p> - -<p>—Oui, j’ai très peu de temps à moi. Tu sais que je suis médecin.</p> - -<p>—Tiens, vous ne me l’aviez pas dit. Si j’avais su, j’ai été souffrante -la semaine dernière, je vous aurais consulté. Qu’est-ce que vous prenez?</p> - -<p>—Un bock, et toi?</p> - -<p>—Moi, un bock aussi, puisque tu me le payes.</p> - -<p>Et elle continua à le tutoyer comme si l’offre de cette consommation -en avait été la permission tacite. Alors, assis face à face, ils -causèrent. De temps en temps elle lui prenait la main avec cette -familiarité facile des filles dont la caresse est à vendre, et le -regardant avec des yeux engageants elle lui disait:</p> - -<p>—Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent? Tu me plais beaucoup, mon -chéri.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span></p> - -<p>Mais déjà il se dégoûtait d’elle, la voyait bête, commune, sentant le -peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous apparaître dans un rêve -ou dans une auréole de luxe qui poétise leur vulgarité.</p> - -<p>Elle lui demandait:</p> - -<p>—Tu es passé l’autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce -ton frère?</p> - -<p>—Oui, c’est mon frère.</p> - -<p>—Il est rudement joli garçon.</p> - -<p>—Tu trouves?</p> - -<p>—Mais oui, et puis il a l’air d’un bon vivant.</p> - -<p>Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante -de brasserie l’héritage de Jean? Pourquoi cette idée, qu’il rejetait -de lui lorsqu’il se trouvait seul, qu’il repoussait par crainte du -trouble apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, -et pourquoi la laissa-t-il couler, comme s’il eût eu besoin de vider de -nouveau devant quelqu’un son cœur gonflé d’amertume?</p> - -<p>Il dit en croisant ses jambes:</p> - -<p>—Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d’hériter de vingt -mille francs de rentes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span></p> - -<p>Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides:</p> - -<p>—Oh! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand’mère ou bien sa -tante?</p> - -<p>—Non, un vieil ami de mes parents.</p> - -<p>—Rien qu’un ami? Pas possible! Et il ne t’a rien laissé, à toi?</p> - -<p>—Non. Moi je le connaissais très peu.</p> - -<p>Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les -lèvres:</p> - -<p>—Eh bien! il a de la chance ton frère d’avoir des amis de cette -espèce-là! Vrai, ça n’est pas étonnant qu’il te ressemble si peu!</p> - -<p>Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, -la bouche crispée:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu entends par là?</p> - -<p>Elle avait pris un air bête et naïf:</p> - -<p>—Moi, rien. Je veux dire qu’il a plus de chance que toi.</p> - -<p>Il jeta vingt sous sur la table et sortit.</p> - -<p>Maintenant il se répétait cette phrase: «Ça n’est pas étonnant qu’il te -ressemble si peu.»</p> - -<p>Qu’avait-elle pensé, qu’avait-elle sous-entendu dans ces mots? Certes -il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> cette -fille avait dû croire que Jean était le fils de Maréchal.</p> - -<p>L’émotion qu’il ressentit à l’idée de ce soupçon jeté sur sa mère fut -si violente qu’il s’arrêta et qu’il chercha de l’œil un endroit pour -s’asseoir.</p> - -<p>Un autre café se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise, -et comme le garçon se présentait: «Un bock», dit-il.</p> - -<p>Il sentait battre son cœur; des frissons lui couraient sur la peau. Et -tout à coup le souvenir lui vint de ce qu’avait dit Marowsko la veille: -«Ça ne fera pas un bon effet.» Avait-il eu la même pensée, le même -soupçon que cette drôlesse?</p> - -<p>La tête penchée sur son bock il regardait la mousse blanche pétiller -et fondre, et il se demandait: «Est-ce possible qu’on croie une chose -pareille?»</p> - -<p>Les raisons qui feraient naître ce doute odieux dans les esprits lui -apparaissaient maintenant, l’une après l’autre, claires, évidentes, -exaspérantes. Qu’un vieux garçon sans héritiers laisse sa fortune aux -deux enfants d’un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais -qu’il la donne tout entière à un seul de ces enfants, certes le monde -s’étonnera, <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> chuchotera et finira par sourire. Comment n’avait-il -pas prévu cela, comment son père ne l’avait-il pas senti, comment -sa mère ne l’avait-elle pas deviné? Non, ils s’étaient trouvés trop -heureux de cet argent inespéré pour que cette idée les effleurât. Et -puis comment ces honnêtes gens auraient-ils soupçonné une pareille -ignominie?</p> - -<p>Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous -ceux qui les connaissaient n’allaient-ils pas répéter cette chose -abominable, s’en amuser, s’en réjouir, rire de son père et mépriser sa -mère?</p> - -<p>Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean était blond et -lui brun, qu’ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de démarche, ni -de tournure, ni d’intelligence, frapperait maintenant tous les yeux -et tous les esprits. Quand on parlerait d’un fils Roland on dirait: -«Lequel, le vrai ou le faux?»</p> - -<p>Il se leva avec la résolution de prévenir son frère, de le mettre -en garde contre cet affreux danger menaçant l’honneur de leur mère. -Mais que ferait Jean? Le plus simple, assurément, serait de refuser -l’héritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis -et connaissances informés de ce legs <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> que le testament contenait -des clauses et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non -pas un héritier, mais un dépositaire.</p> - -<p>Tout en rentrant à la maison paternelle, il songeait qu’il devait voir -son frère seul, afin de ne point parler devant ses parents d’un pareil -sujet.</p> - -<p>Dès la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans -le salon, et, comme il entrait, il entendit M<sup>me</sup> Rosémilly et le -capitaine Beausire, ramenés par son père et gardés à dîner afin de -fêter la bonne nouvelle.</p> - -<p>On avait fait apporter du vermout et de l’absinthe pour se mettre -en appétit, et on s’était mis d’abord en belle humeur. Le capitaine -Beausire, un petit homme tout rond à force d’avoir roulé sur la mer, -et dont toutes les idées semblaient rondes aussi, comme les galets des -rivages, et qui riait avec des r plein la gorge, jugeait la vie une -chose excellente dont tout était bon à prendre.</p> - -<p>Il trinquait avec le père Roland, tandis que Jean présentait aux dames -deux nouveaux verres pleins.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu -feu son époux, s’écria:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p> - -<p>—Allons, allons, madame, <i>bis repetita placent</i>, comme nous disons -en patois, ce qui signifie: «Deux vermouts ne font jamais mal.» Moi, -voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme ça, chaque -jour, avant dîner, deux ou trois coups de roulis artificiel! J’y ajoute -un coup de tangage après le café, ce qui me fait grosse mer pour la -soirée. Je ne vais jamais jusqu’à la tempête par exemple, jamais, -jamais, car je crains les avaries.</p> - -<p>Roland, dont le vieux long-courrier flattait la manie nautique, riait -de tout son cœur, la face déjà rouge et l’œil troublé par l’absinthe. -Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu’un ventre où semblait -réfugié le reste de son corps, un de ces ventres mous d’hommes toujours -assis, qui n’ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond -de leur chaise ayant tassé toute leur matière au même endroit.</p> - -<p>Beausire au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un -œuf et dur comme une balle.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland n’avait point vidé son premier verre, et, rose de -bonheur, le regard brillant, elle contemplait son fils Jean.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p> - -<p>Chez lui maintenant la crise de joie éclatait. C’était une affaire -finie, une affaire signée, il avait vingt mille francs de rentes. Dans -la façon dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont -il regardait les gens, à ses manières plus nettes, à son assurance plus -grande, on sentait l’aplomb que donne l’argent.</p> - -<p>Le dîner fut annoncé, et comme le vieux Roland allait offrir son bras à -M<sup>me</sup> Rosémilly: «Non, non, père, cria sa femme, aujourd’hui tout est -pour Jean.»</p> - -<p>Sur la table éclatait un luxe inaccoutumé: devant l’assiette de Jean, -assis à la place de son père, un énorme bouquet rempli de faveurs de -soie, un vrai bouquet de grande cérémonie, s’élevait comme un dôme -pavoisé, flanqué de quatre compotiers dont l’un contenait une pyramide -de pêches magnifiques, le second un gâteau monumental gorgé de crème -fouettée et couvert de clochettes de sucre fondu, une cathédrale en -biscuit, le troisième des tranches d’ananas noyées dans un sirop clair, -et le quatrième, luxe inouï, du raisin noir, venu des pays chauds.</p> - -<p>—Bigre! dit Pierre en s’asseyant, nous célébrons l’avènement de Jean -le Riche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p> - -<p>Après le potage on offrit du madère; et tout le monde déjà parlait -en même temps. Beausire racontait un dîner qu’il avait fait à -Saint-Domingue à la table d’un général nègre. Le père Roland -l’écoutait, tout en cherchant à glisser entre les phrases le récit d’un -autre repas donné par un de ses amis, à Meudon, et dont chaque convive -avait été quinze jours malade. M<sup>me</sup> Rosémilly, Jean et sa mère -faisaient un projet d’excursion et de déjeuner à Saint-Jouin, dont ils -se promettaient déjà un plaisir infini; et Pierre regrettait de ne pas -avoir dîné seul, dans une gargote au bord de la mer, pour éviter tout -ce bruit, ces rires et cette joie qui l’énervaient.</p> - -<p>Il cherchait comment il allait s’y prendre, maintenant, pour dire à son -frère ses craintes et pour le faire renoncer à cette fortune acceptée -déjà, dont il jouissait, dont il se grisait d’avance. Ce serait dur -pour lui, certes, mais il le fallait; il ne pouvait hésiter, la -réputation de leur mère était menacée.</p> - -<p>L’apparition d’un bar énorme rejeta Roland dans les récits de -pêche. Beausire en narra de surprenantes au Gabon, à Sainte-Marie -de Madagascar et surtout sur les côtes de la Chine et du Japon, où -les poissons ont des figures <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> drôles comme les habitants. Et il -racontait les mines de ces poissons, leurs gros yeux d’or, leurs -ventres bleus ou rouges, leurs nageoires bizarres, pareilles à des -éventails, leur queue coupée en croissant de lune, en mimant d’une -façon si plaisante que tout le monde riait aux larmes en l’écoutant.</p> - -<p>Seul, Pierre paraissait incrédule et murmurait: «On a bien raison de -dire que les Normands sont les Gascons du Nord.»</p> - -<p>Après le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rôti, une salade, -des haricots verts et un pâté d’alouettes de Pithiviers. La bonne de -M<sup>me</sup> Rosémilly aidait au service; et la gaieté allait croissant avec -le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la première -bouteille de Champagne, le père Roland, très excité, imita avec sa -bouche le bruit de cette détonation, puis déclara:</p> - -<p>—J’aime mieux ça qu’un coup de pistolet.</p> - -<p>Pierre, de plus en plus agacé, répondit en ricanant:</p> - -<p>—Cela est peut-être, cependant, plus dangereux pour toi.</p> - -<p>Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et -demanda:</p> - -<p>—Pourquoi donc?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p>Depuis longtemps il se plaignait de sa santé, de lourdeurs, de -vertiges, de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit:</p> - -<p>—Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer à côté de toi, -tandis que le verre de vin te passe forcément dans le ventre.</p> - -<p>—Et puis?</p> - -<p>—Et puis il te brûle l’estomac, désorganise le système nerveux, -alourdit la circulation et prépare l’apoplexie dont sont menacés tous -les hommes de ton tempérament.</p> - -<p>L’ivresse croissante de l’ancien bijoutier paraissait dissipée comme -une fumée par le vent; et il regardait son fils avec des yeux inquiets -et fixes, cherchant à comprendre s’il ne se moquait pas.</p> - -<p>Mais Beausire s’écria:</p> - -<p>—Ah! <ins class="correction" title="ses">ces</ins> sacrés médecins, toujours les mêmes: ne mangez pas, ne buvez -pas, n’aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout ça fait du bobo à -petite santé. Eh bien! j’ai pratiqué tout ça, moi, monsieur, dans -toutes les parties du monde, partout où j’ai pu, et le plus que j’ai -pu, et je ne m’en porte pas plus mal.</p> - -<p>Pierre répondit avec aigreur:</p> - -<p>—D’abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père; et puis -tous les viveurs <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> parlent comme vous jusqu’au jour où... et ils -ne reviennent pas le lendemain dire au médecin prudent: «Vous aviez -raison, docteur.» Quand je vois mon père faire ce qu’il y a de plus -mauvais et de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le -prévienne. Je serais un mauvais fils si j’agissais autrement.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, désolée, intervint à son tour:</p> - -<p>—Voyons, Pierre, qu’est-ce que tu as? Pour une fois, ça ne lui fera -pas de mal. Songe quelle fête pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout -son plaisir et nous chagriner tous. C’est vilain, ce que tu fais là!</p> - -<p>Il murmura en haussant les épaules:</p> - -<p>—Qu’il fasse ce qu’il voudra, je l’ai prévenu.</p> - -<p>Mais le père Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre -plein de vin lumineux et clair, dont l’âme légère, l’âme enivrante -s’envolait par petites bulles venues du fond et montant, pressées et -rapides, s’évaporer à la surface; il le regardait avec une méfiance de -renard qui trouve une poule morte et flaire un piège.</p> - -<p>Il demanda, en hésitant:</p> - -<p>—Tu crois que ça me ferait beaucoup de mal?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span></p> - -<p>Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa -mauvaise humeur.</p> - -<p>—Non, va, pour une fois, tu peux le boire; mais n’en abuse point et -n’en prends pas l’habitude.</p> - -<p>Alors le père Roland leva son verre sans se décider encore à le porter -à sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec -crainte; puis il le flaira, le goûta, le but par petits coups, en les -savourant, le cœur plein d’angoisse, de faiblesse et de gourmandise, -puis de regrets, dès qu’il eut absorbé la dernière goutte.</p> - -<p>Pierre, soudain, rencontra l’œil de M<sup>me</sup> Rosémilly; il était fixé -sur lui limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il pénétra, -il devina la pensée nette qui animait ce regard, la pensée irritée de -cette petite femme à l’esprit simple et droit, car ce regard disait: -«Tu es jaloux, toi. C’est honteux, cela.»</p> - -<p>Il baissa la tête en se remettant à manger.</p> - -<p>Il n’avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le -harcelait, une envie de n’être plus au milieu de ces gens, de ne plus -les entendre causer, plaisanter et rire.</p> - -<p>Cependant le père Roland, que les fumées <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> du vin recommençaient -à troubler, oubliait déjà les conseils de son fils et regardait d’un -œil oblique et tendre une bouteille de champagne presque pleine -encore à côté de son assiette. Il n’osait la toucher, par crainte -d’admonestation nouvelle, et il cherchait par quelle malice, par -quelle adresse, il pourrait s’en emparer sans éveiller les remarques -de Pierre. Une ruse lui vint, la plus simple de toutes: il prit la -bouteille avec nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras -à travers la table pour emplir d’abord le verre du docteur qui était -vide; puis il fit le tour des autres verres, et quand il en vint au -sien il se mit à parler très haut, et s’il versa quelque chose dedans -on eût juré certainement que c’était par inadvertance. Personne -d’ailleurs n’y fit attention.</p> - -<p>Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agacé, il prenait à -tout instant, et portait à ses lèvres d’un geste inconscient la longue -flûte de cristal où l’on voyait courir les bulles dans le liquide -vivant et transparent. Il le faisait alors couler très lentement dans -sa bouche pour sentir la petite piqûre sucrée du gaz évaporé sur sa -langue.</p> - -<p>Peu à peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui -semblait en être <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait -les membres, se répandait dans toute la chair, comme une onde tiède et -bienfaisante portant de la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins -impatient, moins mécontent; et sa résolution de parler à son frère -ce soir-là même s’affaiblissait, non pas que la pensée d’y renoncer -l’eût effleuré, mais pour ne point troubler si vite le bien-être qu’il -sentait en lui.</p> - -<p>Beausire se leva afin de porter un toast.</p> - -<p>Ayant salué à la ronde il prononça:</p> - -<p>—Très gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes réunis pour -célébrer un événement heureux qui vient de frapper un de nos amis. On -disait autrefois que la fortune était aveugle, je crois qu’elle était -simplement myope ou malicieuse et qu’elle vient de faire emplette d’une -excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le -port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la -<i>Perle</i>.</p> - -<p>Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de -mains; et Roland père se leva pour répondre.</p> - -<p>Après avoir toussé, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu -lourde, il bégaya:</p> - -<p>—Merci, capitaine, merci pour moi et <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> mon fils. Je n’oublierai -jamais votre conduite en cette circonstance. Je bois à vos désirs.</p> - -<p>Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne -trouvant plus rien.</p> - -<p>Jean, qui riait, prit la parole à son tour:</p> - -<p>—C’est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dévoués, les amis -excellents (il regardait M<sup>me</sup> Rosémilly), qui me donnent aujourd’hui -cette preuve touchante de leur affection. Mais ce n’est point par -des paroles que je peux leur témoigner ma reconnaissance. Je la leur -prouverai demain, à tous les instants de ma vie, toujours, car notre -amitié n’est point de celles qui passent.</p> - -<p>Sa mère, fort émue, murmura:</p> - -<p>—Très bien, mon enfant.</p> - -<p>Mais Beausire s’écriait:</p> - -<p>—Allons, Madame Rosémilly, parlez au nom du beau sexe.</p> - -<p>Elle leva son verre, et, d’une voix gentille, un peu nuancée de -tristesse:</p> - -<p>—Moi, dit-elle, je bois à la mémoire bénie de M. Maréchal.</p> - -<p>Il y eut quelques secondes d’accalmie, de recueillement décent, comme -après une prière, et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit -cette remarque:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span></p> - -<p>—Il n’y a que les femmes pour trouver de ces délicatesses.</p> - -<p>Puis se tournant vers Roland père:</p> - -<p>—Au fond, qu’est-ce que c’était que ce Maréchal? Vous étiez donc bien -intimes avec lui?</p> - -<p>Le vieux, attendri par l’ivresse, se mit à pleurer, et d’une voix -bredouillante:</p> - -<p>—Un frère... vous savez... un de ceux qu’on ne retrouve plus... nous -ne nous quittions pas... il dînait à la maison tous les soirs... et il -nous payait de petites fêtes au théâtre... je ne vous dis que ça... que -ça... que ça... Un ami, un vrai... un vrai... n’est-ce pas, Louise?</p> - -<p>Sa femme répondit simplement:</p> - -<p>—Oui, c’était un fidèle ami.</p> - -<p>Pierre regardait son père et sa mère, mais comme on parla d’autre -chose, il se remit à boire.</p> - -<p>De la fin de cette soirée il n’eut guère de souvenir. On avait pris le -café, absorbé des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se -coucha, vers minuit, l’esprit confus et la tête lourde. Et il dormit -comme une brute jusqu’à neuf heures le lendemain.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_82">82</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">IV</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap2">e</span> sommeil baigné de champagne et de chartreuse l’avait sans doute -adouci et calmé, car il s’éveilla en des dispositions d’âme très -bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en s’habillant, ses -émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et bien -complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en -même temps que les causes extérieures.</p> - -<p>Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise -pensée, une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu’un seul des -fils Roland héritait d’un inconnu; mais ces créatures-là n’ont-elles -pas toujours des soupçons pareils, sans l’ombre d’un motif, sur -toutes les honnêtes femmes? Ne les entend-on <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> pas, chaque fois -qu’elles parlent, injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu’elles -devinent irréprochables? Chaque fois qu’on cite devant elles une -personne inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait, et -s’écrient: «Ah! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c’est du -propre! Elles ont plus d’amants que nous, seulement elles les cachent -parce qu’elles sont hypocrites. Ah! oui, c’est du propre!»</p> - -<p>En toute autre occasion il n’aurait certes pas compris, pas même -supposé possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mère, -si bonne, si simple, si digne. Mais il avait l’âme troublée par ce -levain de jalousie qui fermentait en lui. Son esprit surexcité, à -l’affût pour ainsi dire, et malgré lui, de tout ce qui pouvait nuire -à son frère, avait même peut-être prêté à cette vendeuse de bocks -des intentions odieuses qu’elle n’avait pas eues. Il se pouvait que -son imagination seule, cette imagination qu’il ne gouvernait point, -qui échappait sans cesse à sa volonté, s’en allait libre, hardie, -aventureuse et sournoise dans l’univers infini des idées, et en -rapportait parfois d’inavouables, de honteuses, qu’elle cachait en -lui, au fond de son âme, dans les <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> replis insondables, comme des -choses volées; il se pouvait que cette imagination seule eût créé, -inventé cet affreux doute. Son cœur, assurément, son propre cœur avait -des secrets pour lui; et ce cœur blessé n’avait-il pas trouvé dans ce -doute abominable un moyen de priver son frère de cet héritage qu’il -jalousait. Il se suspectait lui-même, à présent, interrogeant, comme -les dévots leur conscience, tous les mystères de sa pensée.</p> - -<p>Certes, M<sup>me</sup> Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait -le tact, le flair et le sens subtil des femmes. Or cette idée ne lui -était pas venue, puisqu’elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à -la mémoire bénie de feu Maréchal. Elle n’aurait point fait cela, elle, -si le moindre soupçon l’eût effleurée. Maintenant il ne doutait plus, -son mécontentement involontaire de la fortune tombée sur son frère et -aussi, assurément, son amour religieux pour sa mère avaient exalté ses -scrupules, scrupules pieux et respectables, mais exagérés.</p> - -<p>En formulant cette conclusion, il fut content, comme on l’est d’une -bonne action accomplie, et il se résolut à se montrer gentil pour tout -le monde, en commençant par son père dont les manies, les affirmations -niaises, <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> les opinions vulgaires et la médiocrité trop visible -l’irritaient sans cesse.</p> - -<p>Il ne rentra pas en retard à l’heure du déjeuner et il amusa toute sa -famille par son esprit et sa bonne humeur.</p> - -<p>Sa mère lui disait, ravie:</p> - -<p>—Mon Pierrot, tu ne te doutes pas comme tu es drôle et spirituel, -quand tu veux bien.</p> - -<p>Et il parlait, trouvait des mots, faisait rire par des portraits -ingénieux de leurs amis. Beausire lui servit de cible, et un peu M<sup>me</sup> -Rosémilly, mais d’une façon discrète, pas trop méchante. Et il pensait, -en regardant son frère: «Mais défends-la donc, jobard; tu as beau être -riche, je t’éclipserai toujours quand il me plaira.»</p> - -<p>Au café, il dit à son père:</p> - -<p>—Est-ce que tu te sers de la <i>Perle</i> aujourd’hui?</p> - -<p>—Non, mon garçon.</p> - -<p>—Je peux la prendre avec Jean-Bart?</p> - -<p>—Mais oui, tant que tu voudras.</p> - -<p>Il acheta un bon cigare, au premier débit de tabac rencontré, et il -descendit, d’un pied joyeux, vers le port.</p> - -<p>Il regardait le ciel clair, lumineux, d’un bleu léger, rafraîchi, lavé -par la brise de la mer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p> - -<p>Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque -qu’il devait tenir prête à sortir tous les jours à midi, quand on -n’allait pas à la pêche le matin.</p> - -<p>—A nous deux, patron! cria Pierre.</p> - -<p>Il descendit l’échelle de fer du quai et sauta dans l’embarcation.</p> - -<p>—Quel vent? dit-il.</p> - -<p>—Toujours vent d’amont, m’sieu Pierre. J’avons bonne brise au large.</p> - -<p>—Eh bien! mon père, en route.</p> - -<p>Ils hissèrent la misaine, levèrent l’ancre, et le bateau, libre, se mit -à glisser lentement vers la jetée sur l’eau calme du port. Le faible -souffle d’air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si -doucement qu’on ne sentait rien, et la <i>Perle</i> semblait animée d’une -vie propre, de la vie des barques, poussée par une force mystérieuse -cachée en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare aux dents, -les jambes allongées sur le banc, les yeux mi-fermés sous les rayons -aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses pièces -de bois goudronné du brise-lames.</p> - -<p>Quand ils débouchèrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la -jetée nord qui les abritait, la brise, plus fraîche, glissa sur le <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> -visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide, -entra dans sa poitrine qui s’ouvrit, en un long soupir, pour la boire, -et, enflant la voile brune qui s’arrondit, fit s’incliner la <i>Perle</i> et -la rendit plus alerte.</p> - -<p>Jean-Bart tout à coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent, -semblait une aile, puis gagnant l’arrière en deux enjambées il dénoua -le tapecul amarré contre son mât.</p> - -<p>Alors, sur le flanc de la barque couchée brusquement, et courant -maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d’eau qui -bouillonne et qui fuit.</p> - -<p>L’avant ouvrait la mer, comme le soc d’une charrue folle, et l’onde -soulevée, souple et blanche d’écume, s’arrondissait et retombait, comme -retombe, brune et lourde, la terre labourée des champs.</p> - -<p>A chaque vague rencontrée—elles étaient courtes et rapprochées,—une -secousse secouait la <i>Perle</i> du bout du foc au gouvernail qui -frémissait dans la main de Pierre; et quand le vent, pendant quelques -secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme -s’ils allaient envahir la barque. Un vapeur charbonnier de Liverpool -était à l’ancre attendant la marée; ils allèrent tourner par <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> -derrière, puis ils visitèrent, l’un après l’autre, les navires en rade, -puis ils s’éloignèrent un peu plus pour voir se dérouler la côte.</p> - -<p>Pendant trois heures, Pierre, tranquille, calme et content, vagabonda -sur l’eau frémissante, gouvernant, comme une bête ailée, rapide et -docile, cette chose de bois et de toile qui allait et venait à son -caprice, sous une pression de ses doigts.</p> - -<p>Il rêvassait, comme on rêvasse sur le dos d’un cheval ou sur le pont -d’un bateau, pensant à son avenir, qui serait beau, et à la douceur de -vivre avec intelligence. Dès le lendemain il demanderait à son frère de -lui prêter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s’installer -tout de suite dans le joli appartement du boulevard François-I<sup>er</sup>.</p> - -<p>Le matelot dit tout à coup:</p> - -<p>—V’la d’ la brume, m’sieu Pierre, faut rentrer.</p> - -<p>Il leva les yeux et aperçut vers le nord une ombre grise, profonde et -légère, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un -nuage tombé d’en haut.</p> - -<p>Il vira de bord, et vent arrière fit route vers la jetée, suivi par -la brume rapide qui le gagnait. Lorsqu’elle atteignit la <i>Perle</i>, -l’enveloppant <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> dans son imperceptible épaisseur, un frisson de -froid courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fumée et de -moisissure, l’odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer -la bouche pour ne point goûter cette nuée humide et glacée. Quand la -barque reprit dans le port sa place accoutumée, la ville entière était -ensevelie déjà sous cette vapeur menue, qui, sans tomber, mouillait -comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues à la façon d’un -fleuve qui coule.</p> - -<p>Pierre, les pieds et les mains gelés, rentra vite, et se jeta sur son -lit pour sommeiller jusqu’au dîner.</p> - -<p>Lorsqu’il parut dans la salle à manger, sa mère disait à Jean:</p> - -<p>—La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras. -Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu -donneras des fêtes, ça aura un coup d’œil féerique.</p> - -<p>—De quoi parlez-vous donc? demanda le docteur.</p> - -<p>—D’un appartement délicieux que je viens de louer pour ton frère. Une -trouvaille, un entresol donnant sur deux rues. Il a deux salons, une -galerie vitrée et une petite salle à <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> manger en rotonde, tout à -fait coquette pour un garçon.</p> - -<p>Pierre pâlit. Une colère lui serrait le cœur.</p> - -<p>—Où est-ce situé, cela? dit-il.</p> - -<p>—Boulevard François-I<sup>er</sup>.</p> - -<p>Il n’eut plus de doute et s’assit, tellement exaspéré qu’il avait envie -de crier: «C’est trop fort à la fin! Il n’y en a donc plus que pour -lui!»</p> - -<p>Sa mère, radieuse, parlait toujours:</p> - -<p>—Et figure-toi que j’ai eu cela pour deux mille huit cents francs. -On en voulait trois mille, mais j’ai obtenu deux cents francs de -diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frère sera -parfaitement là dedans. Il suffit d’un intérieur élégant pour faire la -fortune d’un avocat. Cela attire le client, le séduit, le retient, lui -donne du respect et lui fait comprendre qu’un homme ainsi logé fait -payer cher ses paroles.</p> - -<p>Elle se tut quelques secondes, et reprit:</p> - -<p>—Il faudrait trouver quelque chose d’approchant pour toi, bien plus -modeste puisque tu n’as rien, mais assez gentil tout de même. Je -t’assure que cela te servirait beaucoup.</p> - -<p>Pierre répondit d’un ton dédaigneux:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span></p> - -<p>—Oh! moi, c’est par le travail et la science que j’arriverai.</p> - -<p>Sa mère insista:</p> - -<p>—Oui, mais je t’assure qu’un joli logement te servirait beaucoup tout -de même.</p> - -<p>Vers le milieu du repas il demanda tout à coup:</p> - -<p>—Comment l’aviez-vous connu, ce Maréchal?</p> - -<p>Le père Roland leva la tête et chercha dans ses souvenirs:</p> - -<p>—Attends, je ne me rappelle plus trop. C’est si vieux. Ah! oui, j’y -suis. C’est ta mère qui a fait sa connaissance dans la boutique, -n’est-ce pas, Louise? Il était venu commander quelque chose, et puis -il est revenu souvent. Nous l’avons connu comme client avant de le -connaître comme ami.</p> - -<p>Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un à un avec une -pointe de sa fourchette, comme s’il les eût embrochés, reprit:</p> - -<p>—A quelle époque ça s’est-il fait, cette connaissance-là?</p> - -<p>Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit -appel à la mémoire de sa femme:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span></p> - -<p>—En quelle année, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oublié, toi qui -as un si bon souvenir? Voyons, c’était en... en... en cinquante-cinq ou -cinquante-six?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi?</p> - -<p>Elle chercha quelque temps en effet, puis d’une voix sûre et tranquille:</p> - -<p>—C’était en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je -suis bien certaine de ne pas me tromper, car c’est l’année où l’enfant -eut la fièvre scarlatine, et Maréchal, que nous connaissions encore -très peu, nous a été d’un grand secours.</p> - -<p>Roland s’écria:</p> - -<p>—C’est vrai, c’est vrai, il a été admirable même! Comme ta mère n’en -pouvait plus de fatigue et que moi j’étais occupé à la boutique, il -allait chez le pharmacien chercher tes médicaments. Vraiment, c’était -un brave cœur. Et quand tu as été guéri, tu ne te figures pas comme il -fut content et comme il t’embrassait. C’est à partir de ce moment-là -que nous sommes devenus de grands amis.</p> - -<p>Et cette pensée brusque, violente, entra dans l’âme de Pierre comme -une balle qui troue et déchire: «Puisqu’il m’a connu le premier, -qu’il fut si dévoué pour moi, puisqu’il <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> m’aimait et m’embrassait -tant, puisque je suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, -pourquoi a-t-il laissé toute sa fortune à mon frère et rien à moi?»</p> - -<p>Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorbé plutôt que -songeur, gardant en lui une inquiétude nouvelle, encore indécise, le -germe secret d’un nouveau mal.</p> - -<p>Il sortit de bonne heure et se remit à rôder par les rues. Elles -étaient ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et -nauséabonde la nuit. On eût dit une fumée pestilentielle abattue sur -la terre. On la voyait passer sur les becs de gaz qu’elle paraissait -éteindre par moments. Les pavés des rues devenaient glissants comme par -les soirs de verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir -du ventre des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des égouts, des -cuisines pauvres, pour se mêler à l’affreuse senteur de cette brume -errante.</p> - -<p>Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point -rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko.</p> - -<p>Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait -toujours. En reconnaissant Pierre, qu’il aimait d’un amour <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> de -chien fidèle, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et -apporta la groseillette.</p> - -<p>—Eh bien! demanda le docteur, où en êtes-vous avec votre liqueur?</p> - -<p>Le Polonais expliqua comment quatre des principaux cafés de la ville -consentaient à la lancer dans la circulation, et comment <i>le Phare -de la Côte</i> et <i>le Sémaphore havrais</i> lui feraient de la réclame en -échange de quelques produits pharmaceutiques mis à la disposition des -rédacteurs.</p> - -<p>Après un long silence, Marowsko demanda si Jean, décidément, était en -possession de sa fortune; puis il fit encore deux ou trois questions -vagues sur le même sujet. Son dévouement ombrageux pour Pierre se -révoltait de cette préférence. Et Pierre croyait l’entendre penser, -devinait, comprenait, lisait dans ses yeux détournés, dans le ton -hésitant de sa voix, les phrases qui lui venaient aux lèvres et qu’il -ne disait pas, qu’il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si -cauteleux.</p> - -<p>Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait: «Vous n’auriez pas dû -lui laisser accepter cet héritage qui fera mal parler de votre mère.» -Peut-être même croyait-il que Jean <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> était le fils de Maréchal. -Certes il le croyait! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose -devait paraître vraisemblable, probable, évidente? Mais lui-même, lui -Pierre, le fils, depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa -force, avec toutes les subtilités de son cœur, pour tromper sa raison, -ne luttait-il pas contre ce soupçon terrible?</p> - -<p>Et de nouveau, tout à coup, le besoin d’être seul pour songer, pour -discuter cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules, -sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si -dominateur qu’il se leva sans même boire son verre de groseillette, -serra la main du pharmacien stupéfait et se replongea dans le -brouillard de la rue.</p> - -<p>Il se disait: «Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à -Jean?»</p> - -<p>Ce n’était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, -ce n’était plus cette envie un peu basse et naturelle qu’il savait -cachée en lui et qu’il combattait depuis trois jours, mais la terreur -d’une chose épouvantable, la terreur de croire lui-même que Jean, que -son frère était le fils de cet homme!</p> - -<p>Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> même se poser cette -question criminelle! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si -invraisemblable, fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui -fallait la lumière, la certitude, il fallait dans son cœur la sécurité -complète, car il n’aimait que sa mère au monde.</p> - -<p>Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses -souvenirs, dans sa raison, l’enquête minutieuse d’où résulterait -l’éclatante vérité. Après cela ce serait fini, il n’y penserait plus, -plus jamais. Il irait dormir.</p> - -<p>Il songeait: «Voyons, examinons d’abord les faits; puis je me -rappellerai tout ce que je sais de lui, de son allure avec mon frère -et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette -préférence... Il a vu naître Jean?—oui, mais il me connaissait -auparavant.—S’il avait aimé ma mère d’un amour muet et réservé, -c’est moi qu’il aurait préféré puisque c’est grâce à moi, grâce à ma -fièvre scarlatine, qu’il est devenu l’ami intime de mes parents. Donc, -logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus -vive, à moins qu’il n’eût éprouvé pour mon frère, en le voyant grandir, -une attraction, une prédilection instinctives.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_97">97</span></p> - -<p>Alors il chercha dans sa mémoire, avec une tension désespérée de toute -sa pensée, de toute sa puissance intellectuelle, à reconstituer, à -revoir, à reconnaître, à pénétrer l’homme, cet homme qui avait passé -devant lui, indifférent à son cœur, pendant toutes ses années de Paris.</p> - -<p>Mais il sentit que la marche, le léger mouvement de ses pas, troublait -un peu ses idées, dérangeait leur fixité, affaiblissait leur portée, -voilait sa mémoire.</p> - -<p>Pour jeter sur le passé et les événements inconnus ce regard aigu, à -qui rien ne devait échapper, il fallait qu’il fût immobile, dans un -lieu vaste et vide. Et il se décida à aller s’asseoir sur la jetée, -comme l’autre nuit.</p> - -<p>En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte -lamentable et sinistre, pareille au meuglement d’un taureau, mais plus -longue et plus puissante. C’était le cri d’une sirène, le cri des -navires perdus dans la brume.</p> - -<p>Un frisson remua sa chair, crispa son cœur, tant il avait retenti dans -son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse, qu’il croyait avoir jeté -lui-même. Une autre voix semblable gémit à son tour, un peu plus loin; -puis, tout <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> près, la sirène du port, leur répondant, poussa une -clameur déchirante.</p> - -<p>Pierre gagna la jetée à grands pas, ne pensant plus à rien, satisfait -d’entrer dans ces ténèbres lugubres et mugissantes.</p> - -<p>Lorsqu’il se fut assis à l’extrémité du môle, il ferma les yeux pour ne -point voir les foyers électriques, voilés de brouillard, qui rendent -le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jetée sud, -qu’on distinguait à peine cependant. Puis se tournant à moitié, il posa -ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains.</p> - -<p>Sa pensée, sans qu’il prononçât ce mot avec ses lèvres, répétait comme -pour l’appeler, pour évoquer et provoquer son ombre: «Maréchal!... -Maréchal.» Et dans le noir de ses paupières baissées, il le vit tout à -coup tel qu’il l’avait connu. C’était un homme de soixante ans, portant -en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils épais, tout blancs aussi. -Il n’était ni grand ni petit, avait l’air affable, les yeux gris et -doux, le geste modeste, l’aspect d’un brave être, simple et tendre. -Il appelait Pierre et Jean «mes chers enfants», n’avait jamais paru -préférer l’un ou l’autre, et les recevait ensemble à dîner.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_99">99</span></p> - -<p>Et Pierre, avec une ténacité de chien qui suit une piste évaporée, se -mit à rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards -de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu à peu, tout -entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait à -sa table, son frère et lui.</p> - -<p>Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, -depuis bien longtemps sans doute, l’habitude de dire «monsieur Pierre» -et «monsieur Jean».</p> - -<p>Maréchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite à l’un, la -gauche à l’autre, au hasard de leur entrée.</p> - -<p>—Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos -parents? Quant à moi, ils ne m’écrivent jamais.</p> - -<p>On causait, doucement et familièrement, de choses ordinaires. Rien de -hors ligne dans l’esprit de cet homme, mais beaucoup d’aménité, de -charme et de grâce. C’était certainement pour eux un bon ami, un de ces -bons amis auxquels on ne songe guère parce qu’on les sent très sûrs.</p> - -<p>Maintenant les souvenirs affluaient dans l’esprit de Pierre. Le voyant -soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvreté d’étudiant, <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> -Maréchal lui avait offert et prêté, spontanément, de l’argent, quelques -centaines de francs peut-être, oubliées par l’un et par l’autre et -jamais rendues. Donc cet homme l’aimait toujours, s’intéressait -toujours à lui, puisqu’il s’inquiétait de ses besoins. Alors... alors -pourquoi laisser toute sa fortune à Jean? Non, il n’avait jamais -été visiblement plus affectueux pour le cadet que pour l’aîné, plus -préoccupé de l’un que de l’autre, moins tendre en apparence avec -celui-ci qu’avec celui-là. Alors... alors... il avait donc eu une -raison puissante et secrète de tout donner à Jean—tout—et rien à -Pierre.</p> - -<p>Plus il y songeait, plus il revivait le passé des dernières années, -plus le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette différence -établie entre eux.</p> - -<p>Et une souffrance aiguë, une inexprimable angoisse entrée dans sa -poitrine, faisait aller son cœur comme une loque agitée. Les ressorts -en paraissaient brisés, et le sang y passait à flots, librement, en le -secouant d’un ballottement tumultueux.</p> - -<p>Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura: «Il -faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - -<p>Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens où ses -parents habitaient Paris. Mais les visages lui échappaient, ce qui -brouillait ses souvenirs. Il s’acharnait surtout à retrouver Maréchal -avec des cheveux blonds, châtains ou noirs? Il ne le pouvait pas, la -dernière figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effacé les -autres. Il se rappelait pourtant qu’il était plus mince, qu’il avait la -voix douce et qu’il apportait souvent des fleurs, très souvent, car son -père répétait sans cesse: «Encore des bouquets! mais c’est de la folie, -mon cher, vous vous ruinerez en roses.»</p> - -<p>Maréchal répondait: «Laissez donc, cela me fait plaisir.»</p> - -<p>Et soudain l’intonation de sa mère, de sa mère qui souriait et -disait: «Merci, mon ami,» lui traversa l’esprit, si nette qu’il crut -l’entendre. Elle les avait donc prononcés bien souvent, ces trois mots, -pour qu’ils se fussent gravés ainsi dans la mémoire de son fils!</p> - -<p>Donc Maréchal apportait des fleurs, lui, l’homme riche, le monsieur, le -client, à cette petite boutiquière, à la femme de ce bijoutier modeste. -L’avait-il aimée? Comment serait-il devenu l’ami de ces marchands s’il -n’avait pas aimé la femme? C’était un homme instruit, <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> d’esprit -assez fin. Que de fois il avait parlé poètes et poésie avec Pierre! -Il n’appréciait point les écrivains en artiste, mais en bourgeois -qui vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements, -qu’il jugeait un peu niais. Aujourd’hui il comprenait que cet homme -sentimental n’avait jamais pu, jamais, être l’ami de son père, de son -père si positif, si terre à terre, si lourd, pour qui le mot «poésie» -signifiait sottise.</p> - -<p>Donc, ce Maréchal, jeune, libre, riche, prêt à toutes les tendresses, -était entré, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqué -peut-être la jolie marchande. Il avait acheté, était revenu, avait -causé, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions -fréquentes le droit de s’asseoir dans cette maison, de sourire à la -jeune femme et de serrer la main du mari.</p> - -<p>Et puis après... après... oh! mon Dieu... après?...</p> - -<p>Il avait aimé et caressé le premier enfant, l’enfant du bijoutier, -jusqu’à la naissance de l’autre, puis il était demeuré impénétrable -jusqu’à la mort, puis, son tombeau fermé, sa chair décomposée, son nom -effacé des noms vivants, tout son être disparu pour toujours, <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -n’ayant plus rien à ménager, à redouter et à cacher, il avait donné -toute sa fortune au deuxième enfant!... Pourquoi?... Cet homme était -intelligent... il avait dû comprendre et prévoir qu’il pouvait, qu’il -allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant était -à lui.—Donc il déshonorait une femme? Comment aurait-il fait cela si -Jean n’était point son fils?</p> - -<p>Et soudain un souvenir précis, terrible, traversa l’âme de Pierre. -Maréchal avait été blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant -un petit portrait miniature vu autrefois, à Paris, sur la cheminée -de leur salon, et disparu à présent. Où était-il? Perdu, ou caché? -Oh! s’il pouvait le tenir rien qu’une seconde! Sa mère l’avait gardé -peut-être dans le tiroir inconnu où l’on serre les reliques d’amour.</p> - -<p>Sa détresse, à cette pensée, devint si déchirante qu’il poussa un -gémissement, une de ces courtes plaintes arrachées à la gorge par les -douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle l’eût entendu, comme si -elle l’eût compris et lui eût répondu, la sirène de la jetée hurla tout -près de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que -le tonnerre, <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> rugissement sauvage et formidable fait pour dominer -les voix du vent et des vagues, se répandit dans les ténèbres sur la -mer invisible ensevelie sous les brouillards.</p> - -<p>Alors, à travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils -s’élevèrent de nouveau dans la nuit. Ils étaient effrayants, ces appels -poussés par les grands paquebots aveugles.</p> - -<p>Puis tout se tut encore.</p> - -<p>Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d’être là, réveillé -de son cauchemar.</p> - -<p>«Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère.» Et un flot d’amour et -d’attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son -cœur. Sa mère! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il -pu la suspecter? Est-ce que l’âme, est-ce que la vie de cette femme -simple, chaste et loyale, n’étaient pas plus claires que l’eau? Quand -on l’avait vue et connue, comment ne pas la juger insoupçonnable? Et -c’était lui, le fils, qui avait douté d’elle! Oh! s’il avait pu la -prendre en ses bras à ce moment, comme il l’eût embrassée, caressée, -comme il se fût agenouillé pour demander grâce!</p> - -<p>Elle aurait trompé son père, elle?... Son père! Certes, c’était un -brave homme, honorable <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> et probe en affaires, mais dont l’esprit -n’avait jamais franchi l’horizon de sa boutique. Comment cette femme, -fort jolie autrefois, il le savait et on le voyait encore, douée d’une -âme délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté comme fiancé -et comme mari un homme si différent d’elle?</p> - -<p>Pourquoi chercher? Elle avait épousé comme les fillettes épousent -le garçon doté que présentent les parents. Ils s’étaient installés -aussitôt dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme, -régnant au comptoir, animée par l’esprit du foyer nouveau, par ce -sens subtil et sacré de l’intérêt commun qui remplace l’amour et -même l’affection dans la plupart des ménages commerçants de Paris, -s’était mise à travailler avec toute son intelligence active et fine -à la fortune espérée de leur maison. Et sa vie s’était écoulée ainsi, -uniforme, tranquille, honnête, sans tendresse!...</p> - -<p>Sans tendresse?... Était-il possible qu’une femme n’aimât point? Une -femme jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant -des actrices mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de -l’adolescence à la vieillesse sans qu’une fois seulement, son cœur <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -fût touché? D’une autre il ne le croirait pas, pourquoi le croirait-il -de sa mère?</p> - -<p>Certes, elle avait pu aimer, comme une autre! car pourquoi serait-elle -différente d’une autre, bien qu’elle fût sa mère?</p> - -<p>Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui -troublent le cœur des jeunes êtres! Enfermée, emprisonnée dans la -boutique à côté d’un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle -avait rêvé de clairs de lune, de voyages, de baisers donnés dans -l’ombre des soirs. Et puis un homme, un jour, était entré comme entrent -les amoureux dans les livres, et il avait parlé comme eux.</p> - -<p>Elle l’avait aimé. Pourquoi pas? C’était sa mère! Eh bien! Fallait-il -être aveugle et stupide au point de rejeter l’évidence parce qu’il -s’agissait de sa mère?</p> - -<p>S’était-elle donnée?... Mais oui, puisque cet homme n’avait pas eu -d’autre amie;—mais oui, puisqu’il était resté fidèle à la femme -éloignée et vieillie;—mais oui, puisqu’il avait laissé toute sa -fortune à son fils, à leur fils!...</p> - -<p>Et Pierre se leva, frémissant d’une telle fureur qu’il eût voulu tuer -quelqu’un! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de -frapper, de meurtrir, de broyer, d’étrangler! <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> Qui? tout le monde, -son père, son frère, le mort, sa mère!</p> - -<p>Il s’élança pour rentrer. Qu’allait-il faire?</p> - -<p>Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri -strident de la sirène lui partit dans la figure. Sa surprise fut si -violente qu’il faillit tomber et recula jusqu’au parapet de granit. Il -s’y assit, n’ayant plus de force, brisé par cette commotion.</p> - -<p>Le vapeur qui répondit le premier semblait tout proche et se présentait -à l’entrée, la marée étant haute.</p> - -<p>Pierre se retourna et aperçut son œil rouge, terni de brume. Puis, sous -la clarté diffuse des feux électriques du port, une grande ombre noire -se dessina entre les deux jetées. Derrière lui, la voix du veilleur, -voix enrouée de vieux capitaine en retraite, criait:</p> - -<p>—Le nom du navire?</p> - -<p>Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enrouée -aussi, répondit:</p> - -<p>—<i>Santa-Lucia.</i></p> - -<p>—Le pays?</p> - -<p>—Italie.</p> - -<p>—Le port?</p> - -<p>—Naples.</p> - -<p>Et Pierre devant ses yeux troublés crut <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> apercevoir le panache de -feu du Vésuve tandis qu’au pied du volcan, des lucioles voltigeaient -dans les bosquets d’orangers de Sorrente ou de Castellamare! Que de -fois il avait rêvé de ces noms familiers, comme s’il en connaissait les -paysages. Oh! s’il avait pu partir, tout de suite, n’importe où, et ne -jamais revenir, ne jamais écrire, ne jamais laisser savoir ce qu’il -était devenu! Mais non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison -paternelle et se coucher dans son lit.</p> - -<p>Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des -sirènes lui plaisait. Il se releva et se mit à marcher comme un -officier qui fait le quart sur un pont.</p> - -<p>Un autre navire s’approchait derrière le premier, énorme et mystérieux. -C’était un anglais qui revenait des Indes.</p> - -<p>Il en vit venir encore plusieurs, sortant l’un après l’autre de -l’ombre impénétrable. Puis, comme l’humidité du brouillard devenait -intolérable, Pierre se remit en route vers la ville. Il avait si froid -qu’il entra dans un café de matelots pour boire un grog; et quand -l’eau-de-vie poivrée et chaude lui eut brûlé le palais et la gorge, il -sentit en lui renaître un espoir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - -<p>Il s’était trompé, peut-être? Il la connaissait si bien sa déraison -vagabonde! Il s’était trompé sans doute? Il avait accumulé les preuves -ainsi qu’on dresse un réquisitoire contre un innocent toujours facile à -condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu’il aurait dormi, il -penserait tout autrement. Alors il rentra pour se coucher, et, à force -de volonté, il finit par s’assoupir.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_110">110</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">V</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap2">ais</span> le corps du docteur s’engourdit à peine une heure ou deux -dans l’agitation d’un sommeil troublé. Quand il se réveilla, dans -l’obscurité de sa chambre chaude et fermée, il ressentit, avant même -que la pensée se fût rallumée en lui, cette oppression douloureuse, ce -malaise de l’âme que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi. -Il semble que le malheur, dont le choc nous a seulement heurté la -veille, se soit glissé, durant notre repos, dans notre chair elle-même, -qu’il meurtrit et fatigue comme une fièvre. Brusquement le souvenir lui -revint, et il s’assit dans son lit.</p> - -<p>Alors il recommença lentement, un à un, tous les raisonnements qui -avaient torturé son cœur sur la jetée pendant que criaient les <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> -sirènes. Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait traîné -par sa logique, comme par une main qui attire et étrangle, vers -l’intolérable certitude.</p> - -<p>Il avait soif, il avait chaud, son cœur battait. Il se leva pour ouvrir -sa fenêtre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit léger lui -parvint à travers le mur.</p> - -<p>Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui! Il -n’avait rien pressenti, rien deviné! Un homme qui avait connu leur mère -lui laissait toute sa fortune. Il prenait l’argent, trouvant cela juste -et naturel.</p> - -<p>Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son frère haletait de -souffrance et de détresse. Et une colère se levait en lui contre ce -ronfleur insouciant et content.</p> - -<p>La veille il eût frappé contre sa porte, serait entré, et, assis près -du lit, lui aurait dit dans l’effarement de son réveil subit: «Jean, tu -ne dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre -mère et la déshonorer.»</p> - -<p>Mais aujourd’hui il ne pouvait plus parler, il ne pouvait pas dire -à Jean qu’il ne le croyait point le fils de leur père. Il fallait à -présent garder, enterrer en lui cette honte découverte <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> par lui, -cacher à tous la tache aperçue, et que personne ne devait découvrir, -pas même son frère, surtout son frère.</p> - -<p>Il ne songeait plus guère maintenant au vain respect de l’opinion -publique. Il aurait voulu que tout le monde accusât sa mère pourvu -qu’il la sût innocente, lui, lui seul! Comment pourrait-il supporter -de vivre près d’elle, tous les jours, et de croire, en la regardant, -qu’elle avait enfanté son frère de la caresse d’un étranger?</p> - -<p>Comme elle était calme et sereine pourtant, comme elle paraissait sûre -d’elle! Était-il possible qu’une femme comme elle, d’une âme pure et -d’un cœur droit, pût tomber, entraînée par la passion, sans que, plus -tard, rien n’apparût de ses remords, des souvenirs de sa conscience -troublée?</p> - -<p>Ah! les remords! les remords! ils avaient dû, jadis, dans les premiers -temps, la torturer, puis ils s’étaient effacés, comme tout s’efface. -Certes, elle avait pleuré sa faute, et, peu à peu, l’avait presque -oubliée. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n’ont pas cette faculté -d’oubli prodigieuse qui leur fait reconnaître à peine, après quelques -années passées, l’homme à qui elles ont donné leur <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> bouche et tout -leur corps à baiser? Le baiser frappe comme la foudre, l’amour passe -comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et -recommence ainsi qu’avant. Se souvient-on d’un nuage?</p> - -<p>Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre! Cette maison, la -maison de son père l’écrasait. Il sentait peser le toit sur sa tête et -les murs l’étouffer. Et comme il avait très soif, il alluma sa bougie -afin d’aller boire un verre d’eau fraîche au filtre de la cuisine.</p> - -<p>Il descendit les deux étages, puis, comme il remontait avec la carafe -pleine, il s’assit en chemise sur une marche de l’escalier où circulait -un courant d’air, et il but, sans verre, par longues gorgées, comme un -coureur essoufflé. Quand il eut cessé de remuer, le silence de cette -demeure l’émut; puis, un à un, il en distingua les moindres bruits. -Ce fut d’abord l’horloge de la salle à manger dont le battement lui -paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau -un ronflement, un ronflement de vieux, court, pénible et dur, celui de -son père sans aucun doute; et il fut crispé par cette idée, comme si -elle venait seulement de jaillir en lui, que <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> ces deux hommes qui -ronflaient dans ce même logis, le père et le fils, n’étaient rien l’un -à l’autre! Aucun lien, même le plus léger, ne les unissait, et ils ne -le savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s’embrassaient, -se réjouissaient et s’attendrissaient ensemble des mêmes choses, comme -si le même sang eût coulé dans leurs veines. Et deux personnes nées aux -deux extrémités du monde ne pouvaient pas être plus étrangères l’une à -l’autre que ce père et que ce fils. Ils croyaient s’aimer parce qu’un -mensonge avait grandi entre eux. C’était un mensonge qui faisait cet -amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible à dévoiler -et que personne ne connaîtrait jamais que lui, le vrai fils.</p> - -<p>Pourtant, pourtant, s’il se trompait? Comment le savoir? Ah! si -une ressemblance, même légère, pouvait exister entre son père et -Jean, une de ces ressemblances mystérieuses qui vont de l’aïeul aux -arrière-petits-fils, montrant que toute une race descend directement -du même baiser. Il aurait fallu si peu de chose, à lui médecin, -pour reconnaître cela, la forme de la mâchoire, la courbure du nez, -l’écartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore, -un geste, <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> une habitude, une manière d’être, un goût transmis, un -signe quelconque bien caractéristique pour un œil exercé.</p> - -<p>Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal -regardé, mal observé, n’ayant aucune raison pour découvrir ces -imperceptibles indications.</p> - -<p>Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit à monter l’escalier, -à pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son -frère, il s’arrêta net, la main tendue pour l’ouvrir. Un désir -impérieux venait de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le -regarder longuement, de le surprendre pendant le sommeil, pendant que -la figure apaisée, que les traits détendus se reposent, que toute la -grimace de la vie a disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa -physionomie; et si quelque ressemblance existait, appréciable, elle ne -lui échapperait pas.</p> - -<p>Mais si Jean s’éveillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite?</p> - -<p>Il demeurait debout, les doigts crispés sur la serrure et cherchant une -raison, un prétexte.</p> - -<p>Il se rappela tout à coup que, huit jours plus tôt, il avait prêté à -son frère une fiole de <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> laudanum pour calmer une rage de dents. Il -pouvait lui-même souffrir, cette nuit-là, et venir réclamer sa drogue. -Donc il entra, mais d’un pied furtif, comme un voleur.</p> - -<p>Jean, la bouche entr’ouverte, dormait d’un sommeil animal et profond. -Sa barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d’or sur le linge -blanc. Il ne s’éveilla point, mais il cessa de ronfler.</p> - -<p>Pierre, penché vers lui, le contemplait d’un œil avide. Non, ce jeune -homme-là ne ressemblait pas à Roland; et, pour la seconde fois, -s’éveilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de -Maréchal. Il fallait qu’il le trouvât! En le voyant, peut-être, il ne -douterait plus.</p> - -<p>Son frère remua, gêné sans doute par sa présence, ou par la lueur de sa -bougie pénétrant ses paupières. Alors le docteur recula, sur la pointe -des pieds, vers la porte, qu’il referma sans bruit; puis il retourna -dans sa chambre, mais il ne se coucha pas.</p> - -<p>Le jour fut lent à venir. Les heures sonnaient, l’une après l’autre, à -la pendule de la salle à manger, dont le timbre avait un son profond et -grave, comme si ce petit instrument d’horlogerie eût avalé une cloche -de <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> cathédrale. Elles montaient, dans l’escalier vide, traversaient -les murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans -l’oreille inerte des dormeurs. Pierre s’était mis à marcher de long en -large, de son lit à sa fenêtre. Qu’allait-il faire? Il se sentait trop -bouleversé pour passer ce jour-là dans sa famille. Il voulait encore -rester seul, au moins jusqu’au lendemain, pour réfléchir, se calmer, se -fortifier pour la vie de chaque jour qu’il lui faudrait reprendre.</p> - -<p>Eh bien! il irait à Trouville, voir grouiller la foule sur la plage. -Cela le distrairait, changerait l’air de sa pensée, lui donnerait le -temps de se préparer à l’horrible chose qu’il avait découverte.</p> - -<p>Dès que l’aurore parut, il fit sa toilette et s’habilla. Le brouillard -s’était dissipé, il faisait beau, très beau. Comme le bateau de -Trouville ne quittait le port qu’à neuf heures, le docteur songea qu’il -lui faudrait embrasser sa mère avant de partir.</p> - -<p>Il attendit le moment où elle se levait tous les jours, puis il -descendit. Son cœur battait si fort en touchant sa porte qu’il s’arrêta -pour respirer. Sa main, posée sur la serrure, était molle et vibrante, -presque incapable du léger <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> effort de tourner le bouton pour -entrer. Il frappa. La voix de sa mère demanda:</p> - -<p>—Qui est-ce?</p> - -<p>—Moi, Pierre.</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu veux?</p> - -<p>—Te dire bonjour parce que je vais passer la journée à Trouville avec -des amis.</p> - -<p>—C’est que je suis encore au lit.</p> - -<p>—Bon, alors ne te dérange pas. Je t’embrasserai en rentrant, ce soir.</p> - -<p>Il espéra qu’il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues -le baiser faux qui lui soulevait le cœur d’avance.</p> - -<p>Mais elle répondit:</p> - -<p>—Un moment, je t’ouvre. Tu attendras que je me sois recouchée.</p> - -<p>Il entendit ses pieds nus sur le parquet puis le bruit du verrou -glissant. Elle cria:</p> - -<p>—Entre.</p> - -<p>Il entra. Elle était assise dans son lit tandis qu’à son côté, Roland, -un foulard sur la tête et tourné vers le mur, s’obstinait à dormir. -Rien ne l’éveillait tant qu’on ne l’avait pas secoué à lui arracher le -bras. Les jours de pêche, c’était la bonne, sonnée à l’heure convenue -par le matelot Papagris, qui venait tirer son maître de cet invincible -repos.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p> - -<p>Pierre, en allant vers elle, regardait sa mère; et il lui sembla tout à -coup qu’il ne l’avait jamais vue.</p> - -<p>Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s’assit sur une -chaise basse.</p> - -<p>—C’est hier soir que tu as décidé cette partie? dit-elle.</p> - -<p>—Oui, hier soir.</p> - -<p>—Tu reviens pour dîner?</p> - -<p>—Je ne sais pas encore. En tout cas, ne m’attendez point.</p> - -<p>Il l’examinait avec une curiosité stupéfaite. C’était sa mère, cette -femme! Toute cette figure, vue dès l’enfance, dès que son œil avait -pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si familière, lui -paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu’ils avaient été -jusque-là pour lui. Il comprenait à présent que, l’aimant, il ne -l’avait jamais regardée. C’était bien elle pourtant, et il n’ignorait -rien des plus petits détails de son visage; mais ces petits détails il -les apercevait nettement pour la première fois. Son attention anxieuse, -fouillant cette tête chérie, la lui révélait différente, avec une -physionomie qu’il n’avait jamais découverte.</p> - -<p>Il se leva pour partir, puis, cédant soudain <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> à l’invincible envie -de savoir qui lui mordait le cœur depuis la veille:</p> - -<p>—Dis donc, j’ai cru me rappeler qu’il y avait autrefois, à Paris, un -petit portrait de Maréchal dans notre salon.</p> - -<p>Elle hésita une seconde ou deux; ou du moins il se figura qu’elle -hésitait; puis elle dit:</p> - -<p>—Mais oui.</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’il est devenu, ce portrait?</p> - -<p>Elle aurait pu répondre encore plus vite:</p> - -<p>—Ce portrait... attends... je ne sais pas trop... Peut-être que je -l’ai dans mon secrétaire.</p> - -<p>—Tu serais bien aimable de le retrouver.</p> - -<p>—Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu?</p> - -<p>—Oh! ce n’est pas pour moi. J’ai songé qu’il serait tout naturel de le -donner à Jean, et que cela ferait plaisir à mon frère.</p> - -<p>—Oui, tu as raison, c’est une bonne pensée. Je vais le chercher dès -que je serai levée.</p> - -<p>Et il sortit.</p> - -<p>C’était un jour bleu, sans un souffle d’air. Les gens dans la rue -semblaient gais, les commerçants allant à leurs affaires, les employés -<span class="pagenum" id="Page_121">121</span> allant à leur bureau, les jeunes filles allant à leur magasin. -Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clarté.</p> - -<p>Sur le bateau de Trouville, les passagers montaient déjà. Pierre -s’assit, tout à l’arrière, sur un banc de bois.</p> - -<p>Il se demandait:</p> - -<p>—A-t-elle été inquiétée par ma question sur le portrait, ou seulement -surprise? L’a-t-elle égaré ou caché? Sait-elle où il est, ou bien ne -sait-elle pas? Si elle l’a caché, pourquoi?</p> - -<p>Et son esprit, suivant toujours la même marche, de déduction en -déduction, conclut ceci:</p> - -<p>Le portrait, portrait d’ami, portrait d’amant, était resté dans -le salon bien en vue, jusqu’au jour où la femme, où la mère -s’était aperçue, la première, avant tout le monde, que ce portrait -ressemblait à son fils. Sans doute, depuis longtemps, elle épiait -cette ressemblance; puis, l’ayant découverte, l’ayant vue naître et -comprenant que chacun pourrait, un jour ou l’autre, l’apercevoir aussi, -elle avait enlevé, un soir, la petite peinture redoutable et l’avait -cachée, n’osant pas la détruire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_122">122</span></p> - -<p>Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait -disparu longtemps, longtemps avant leur départ de Paris! Elle avait -disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant à pousser, -l’avait rendu tout à coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans -le cadre.</p> - -<p>Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pensée et la dispersa. -Alors, s’étant levé, il regarda la mer.</p> - -<p>Le petit paquebot sortit des jetées, tourna à gauche et soufflant, -haletant, frémissant, s’en alla vers la côte lointaine qu’on apercevait -dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d’un lourd -bateau de pêche immobile sur la mer plate avait l’air d’un gros rocher -sortant de l’eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large -bras de mer séparant deux terres voisines.</p> - -<p>En moins d’une heure on parvint au port de Trouville, et comme c’était -le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage.</p> - -<p>De loin, elle avait l’air d’un long jardin plein de fleurs éclatantes. -Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jetée jusqu’aux -Roches-Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux -de toutes les formes, <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> les toilettes de toutes les nuances, par -groupes devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispersés çà -et là, ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie -démesurée. Et le bruit confus, proche et lointain des voix égrenées -dans l’air léger, les appels, les cris d’enfants qu’on baigne, les -rires clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mêlée à -la brise insensible et qu’on aspirait avec elle.</p> - -<p>Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus séparé d’eux, -plus isolé, plus noyé dans sa pensée torturante, que si on l’avait jeté -à la mer du pont d’un navire, à cent lieues au large. Il les frôlait, -entendait, sans écouter, quelques phrases; et il voyait, sans regarder, -les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes.</p> - -<p>Mais tout à coup, comme s’il s’éveillait, il les aperçut distinctement; -et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et -contents.</p> - -<p>Il allait maintenant, frôlant les groupes, tournant autour, saisi par -des pensées nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient -le sable comme un bouquet, ces étoffes jolies, ces ombrelles voyantes, -la grâce <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> factice des tailles emprisonnées, toutes ces inventions -ingénieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu’au chapeau -extravagant, la séduction du geste, de la voix et du sourire, la -coquetterie enfin étalée sur cette plage lui apparaissaient soudain -comme une immense floraison de la perversité féminine. Toutes ces -femmes parées voulaient plaire, séduire, et tenter quelqu’un. Elles -s’étaient faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, excepté -pour l’époux qu’elles n’avaient plus besoin de conquérir. Elles -s’étaient faites belles pour l’amant d’aujourd’hui et l’amant de -demain, pour l’inconnu rencontré, remarqué, attendu peut-être.</p> - -<p>Et ces hommes, assis près d’elles, les yeux dans les yeux, parlant -la bouche près de la bouche, les appelaient et les désiraient, les -chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu’il semblât si -proche et si facile. Cette vaste plage n’était donc qu’une halle -d’amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci -marchandaient leurs caresses et celles-là se promettaient seulement. -Toutes ces femmes ne pensaient qu’à la même chose, offrir et faire -désirer leur chair déjà donnée, <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> déjà vendue, déjà promise à -d’autres hommes. Et il songea que sur la terre entière c’était toujours -la même chose.</p> - -<p>Sa mère avait fait comme les autres, voilà tout! Comme les -autres?—non! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup! Celles -qu’il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses -d’amour, appartenaient en somme à la galanterie élégante et mondaine ou -même à la galanterie tarifée, car on ne rencontrait pas sur les plages -piétinées par la légion des désœuvrées, le peuple des honnêtes femmes -enfermées dans la maison close.</p> - -<p>La mer montait, chassant peu à peu vers la ville les premières lignes -des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en -emportant leurs sièges, devant le flot jaune qui s’en venait frangé -d’une petite dentelle d’écume. Les cabines roulantes, attelées d’un -cheval, remontaient aussi; et sur les planches de la promenade, qui -borde la plage d’un bout à l’autre, c’était maintenant une coulée -continue, épaisse et lente, de foule élégante, formant deux courants -contraires qui se coudoyaient et se mêlaient. Pierre, nerveux, exaspéré -par ce frôlement, s’enfuit, s’enfonça <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> dans la ville et s’arrêta -pour déjeuner chez un simple marchand de vins, à l’entrée des champs.</p> - -<p>Quand il eut pris son café, il s’étendit sur deux chaises devant la -porte, et comme il n’avait guère dormi cette nuit-là, il s’assoupit à -l’ombre d’un tilleul.</p> - -<p>Après quelques heures de repos, s’étant secoué, il s’aperçut qu’il -était temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en -route, accablé par une courbature subite tombée sur lui pendant son -assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si -sa mère avait retrouvé le portrait de Maréchal. En parlerait-elle la -première, ou faudrait-il qu’il le demandât de nouveau? Certes si elle -attendait qu’on l’interrogeât encore, elle avait une raison secrète de -ne point montrer ce portrait.</p> - -<p>Mais lorsqu’il fut rentré dans sa chambre, il hésita à descendre pour -le dîner. Il souffrait trop. Son cœur soulevé n’avait pas encore eu le -temps de s’apaiser. Il se décida pourtant, et il parut dans la salle à -manger comme on se mettait à table.</p> - -<p>Un air de joie animait les visages.</p> - -<p>—Eh bien! dit Roland, ça avance-t-il, <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> vos achats? Moi, je ne veux -rien voir avant que tout soit installé.</p> - -<p>Sa femme répondit:</p> - -<p>—Mais oui, ça va. Seulement il faut longtemps réfléchir pour ne pas -commettre d’impair. La question du mobilier nous préoccupe beaucoup.</p> - -<p>Elle avait passé la journée à visiter avec Jean des boutiques de -tapissiers et des magasins d’ameublement. Elle voulait des étoffes -riches, un peu pompeuses, pour frapper l’œil. Son fils, au contraire, -désirait quelque chose de simple et de distingué. Alors, devant tous -les échantillons proposés ils avaient répété, l’un et l’autre, leurs -arguments. Elle prétendait que le client, le plaideur a besoin d’être -impressionné, qu’il doit ressentir, en entrant dans le salon d’attente, -l’émotion de la richesse.</p> - -<p>Jean, au contraire, désirant n’attirer que la clientèle élégante et -opulente, voulait conquérir l’esprit des gens fins par son goût modeste -et sûr.</p> - -<p>Et la discussion, qui avait duré toute la journée, reprit dès le potage.</p> - -<p>Roland n’avait pas d’opinion. Il répétait:</p> - -<p>—Moi, je ne veux entendre parler de rien. J’irai voir quand ce sera -fini.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland fit appel au jugement de son fils aîné:</p> - -<p>—Voyons, toi, Pierre, qu’en penses-tu?</p> - -<p>Il avait les nerfs tellement surexcités qu’il eut envie de répondre par -un juron. Il dit cependant sur un ton sec, où vibrait son irritation:</p> - -<p>—Oh! moi, je suis tout à fait de l’avis de Jean. Je n’aime que la -simplicité, qui est, quand il s’agit de goût, comparable à la droiture -quand il s’agit de caractère.</p> - -<p>Sa mère reprit:</p> - -<p>—Songe que nous habitons une ville de commerçants, où le bon goût ne -court pas les rues.</p> - -<p>Pierre répondit:</p> - -<p>—Et qu’importe? Est-ce une raison pour imiter les sots? Si mes -compatriotes sont bêtes ou malhonnêtes, ai-je besoin de suivre leur -exemple? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses -voisines ont des amants.</p> - -<p>Jean se mit à rire:</p> - -<p>—Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les -maximes d’un moraliste.</p> - -<p>Pierre ne répliqua point. Sa mère et son <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> frère recommencèrent à -parler d’étoffes et de fauteuils.</p> - -<p>Il les regardait comme il avait regardé sa mère, le matin, avant de -partir pour Trouville; il les regardait en étranger qui observe, et il -se croyait en effet entré tout à coup dans une famille inconnue.</p> - -<p>Son père, surtout, étonnait son œil et sa pensée. Ce gros homme -flasque, content et niais, c’était son père, à lui! Non, non, Jean ne -lui ressemblait en rien.</p> - -<p>Sa famille! Depuis deux jours, une main inconnue et malfaisante, la -main d’un mort, avait arraché et cassé, un à un, tous les liens qui -tenaient l’un à l’autre ces quatre êtres. C’était fini, c’était brisé. -Plus de mère, car il ne pourrait plus la chérir, ne la pouvant vénérer -avec ce respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le cœur des -fils; plus de frère, puisque ce frère était l’enfant d’un étranger; il -ne lui restait qu’un père, ce gros homme, qu’il n’aimait pas, malgré -lui.</p> - -<p>Et tout à coup:</p> - -<p>—Dis donc, maman, as-tu retrouvé ce portrait?</p> - -<p>Elle ouvrit des yeux surpris:</p> - -<p>—Quel portrait?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p> - -<p>—Le portrait de Maréchal.</p> - -<p>—Non... c’est-à-dire oui... je ne l’ai pas retrouvé, mais je crois -savoir où il est.</p> - -<p>—Quoi donc? demanda Roland.</p> - -<p>Pierre lui dit:</p> - -<p>—Un petit portrait de Maréchal qui était autrefois dans notre salon à -Paris. J’ai pensé que Jean serait content de le posséder.</p> - -<p>Roland s’écria:</p> - -<p>—Mais oui, mais oui, je m’en souviens parfaitement; je l’ai même -vu encore à la fin de l’autre semaine. Ta mère l’avait tiré de son -secrétaire en rangeant ses papiers. C’était jeudi ou vendredi. Tu te -rappelles bien, Louise? J’étais en train de me raser quand tu l’as -pris dans un tiroir et posé sur une chaise à côté de toi, avec un tas -de lettres dont tu as brûlé la moitié. Hein? est-ce drôle que tu aies -touché à ce portrait deux ou trois jours à peine avant l’héritage de -Jean? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c’en est un!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland répondit avec tranquillité:</p> - -<p>—Oui, oui, je sais où il est; j’irai le chercher tout à l’heure.</p> - -<p>Donc elle avait menti! Elle avait menti en répondant, ce matin-là même, -à son fils qui <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> lui demandait ce qu’était devenue cette miniature: -«Je ne sais pas trop... peut-être que je l’ai dans mon secrétaire.»</p> - -<p>Elle l’avait vue, touchée, maniée, contemplée quelques jours -auparavant, puis elle l’avait recachée dans le tiroir secret, avec des -lettres, ses lettres à lui.</p> - -<p>Pierre regardait sa mère, qui avait menti. Il la regardait avec une -colère exaspérée de fils trompé, volé dans son affection sacrée, et -avec une jalousie d’homme longtemps aveugle qui découvre enfin une -trahison honteuse. S’il avait été le mari de cette femme, lui, son -enfant, il l’aurait saisie par les poignets, par les épaules ou par les -cheveux, et jetée à terre, frappée, meurtrie, écrasée! Et il ne pouvait -rien dire, rien faire, rien montrer, rien révéler. Il était son fils, -il n’avait rien à venger, lui, on ne l’avait pas trompé.</p> - -<p>Mais oui, elle l’avait trompé dans sa tendresse, trompé dans son pieux -respect. Elle se devait à lui irréprochable, comme se doivent toutes -les mères à leurs enfants. Si la fureur dont il était soulevé arrivait -presque à de la haine, c’est qu’il la sentait plus criminelle envers -lui qu’envers son père lui-même.</p> - -<p>L’amour de l’homme et de la femme est un <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> pacte volontaire où celui -qui faiblit n’est coupable que de perfidie; mais quand la femme est -devenue mère, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une -race. Si elle succombe alors, elle est lâche, indigne et infâme.</p> - -<p>—C’est égal, dit tout à coup Roland en allongeant ses jambes sous la -table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis, -ça n’est pas mauvais de vivre à rien faire quand on a une petite -aisance. J’espère que Jean nous offrira des dîners extra, maintenant. -Ma foi, tant pis si j’attrape quelquefois mal à l’estomac.</p> - -<p>Puis se tournant vers sa femme:</p> - -<p>—Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de -manger. Ça me fera plaisir aussi de le revoir.</p> - -<p>Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, après une absence qui -parut longue à Pierre, bien qu’elle n’eût pas duré trois minutes, -M<sup>me</sup> Roland rentra, souriante, et tenant par l’anneau un cadre doré -de forme ancienne.</p> - -<p>—Voilà, dit-elle, je l’ai retrouvé presque tout de suite.</p> - -<p>Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reçut le portrait, -et, d’un peu loin, à bout de bras, l’examina. Puis, sentant bien que -sa <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> mère le regardait, il leva lentement les yeux sur son frère, -pour comparer. Il faillit dire, emporté par sa violence: «Tiens, cela -ressemble à Jean.» S’il n’osa pas prononcer ces redoutables paroles, il -manifesta sa pensée par la façon dont il comparait la figure vivante à -la figure peinte.</p> - -<p>Elles avaient, certes, des signes communs: la même barbe et le même -front, mais rien d’assez précis pour permettre de déclarer: «Voilà le -père, et voilà le fils.» C’était plutôt un air de famille, une parenté -de physionomies qu’anime le même sang. Or, ce qui fut pour Pierre -plus décisif encore que cette allure des visages, c’est que sa mère -s’était levée, avait tourné le dos et feignait d’enfermer, avec trop de -lenteur, le sucre et le cassis dans un placard.</p> - -<p>Elle avait compris qu’il savait, ou du moins qu’il soupçonnait!</p> - -<p>—Passe-moi donc ça, disait Roland.</p> - -<p>Pierre tendit la miniature et son père attira la bougie pour bien voir; -puis il murmura d’une voix attendrie:</p> - -<p>—Pauvre garçon! dire qu’il était comme ça quand nous l’avons connu. -Cristi! comme ça va vite! Il était joli homme, tout de même, <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> à -cette époque, et si plaisant de manière, n’est-ce pas, Louise?</p> - -<p>Comme sa femme ne répondait pas, il reprit:</p> - -<p>—Et quel caractère égal! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur. -Voilà, c’est fini, il n’en reste plus rien... que ce qu’il a laissé -à Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-là s’est montré bon ami et -fidèle jusqu’au bout. Même en mourant il ne nous a pas oubliés.</p> - -<p>Jean, à son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le -contempla quelques instants, puis, avec regret:</p> - -<p>—Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu’avec ses -cheveux blancs.</p> - -<p>Et il rendit la miniature à sa mère. Elle y jeta un regard rapide, vite -détourné, qui semblait craintif; puis de sa voix naturelle:</p> - -<p>—Cela t’appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son -héritier. Nous le porterons dans ton nouvel appartement.</p> - -<p>Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la cheminée, -près de la pendule, où elle était autrefois.</p> - -<p>Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allumèrent des cigarettes. Ils -les fumaient ordinairement, l’un en marchant à travers la <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> pièce, -l’autre assis, enfoncé dans un fauteuil, et les jambes croisées. Le -père se mettait toujours à cheval sur une chaise et crachait de loin -dans la cheminée.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland, sur un siège bas, près d’une petite table qui portait la -lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge.</p> - -<p>Elle commençait, ce soir-là, une tapisserie destinée à la chambre -de Jean. C’était un travail difficile et compliqué dont le début -exigeait toute son attention. De temps en temps cependant son œil -qui comptait les points se levait et allait, prompt et furtif, vers -le petit portrait du mort appuyé contre la pendule. Et le docteur, -qui traversait l’étroit salon en quatre ou cinq enjambées, les mains -derrière le dos et la cigarette aux lèvres, rencontrait chaque fois le -regard de sa mère.</p> - -<p>On eût dit qu’ils s’épiaient, qu’une lutte venait de se déclarer entre -eux; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le cœur -de Pierre. Il se disait, torturé et satisfait pourtant: «Doit-elle -souffrir en ce moment, si elle sait que je l’ai devinée!» Et à chaque -retour vers le foyer, il s’arrêtait quelques secondes à contempler -le visage blond de Maréchal, pour bien montrer qu’une <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> idée fixe -le hantait. Et ce petit portrait, moins grand qu’une main ouverte, -semblait une personne vivante, méchante, redoutable, entrée soudain -dans cette maison et dans cette famille.</p> - -<p>Tout à coup la sonnette de la rue tinta. M<sup>me</sup> Roland, toujours si -calme, eut un sursaut qui révéla le trouble de ses nerfs au docteur.</p> - -<p>Puis elle dit: «Ça doit être M<sup>me</sup> Rosémilly.» Et son œil anxieux -encore une fois se leva vers la cheminée.</p> - -<p>Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le -regard des femmes est perçant, leur esprit agile, et leur pensée -soupçonneuse. Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature -inconnue, du premier coup, peut-être, elle découvrirait la ressemblance -entre cette figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait -tout! Il eut peur, une peur brusque et horrible que cette honte fût -dévoilée, et se retournant, comme la porte s’ouvrait, il prit la petite -peinture et la glissa sous la pendule sans que son père et son frère -l’eussent vu.</p> - -<p>Rencontrant de nouveau les yeux de sa mère, ils lui parurent changés, -troubles et hagards.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_137">137</span></p> - -<p>—Bonjour, disait M<sup>me</sup> Rosémilly, je viens boire avec vous une tasse -de thé.</p> - -<p>Mais pendant qu’on s’agitait autour d’elle pour s’informer de sa santé, -Pierre disparut par la porte restée ouverte.</p> - -<p>Quand on s’aperçut de son départ, on s’étonna. Jean, mécontent à cause -de la jeune veuve qu’il craignait blessée, murmurait:</p> - -<p>—Quel ours!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland répondit:</p> - -<p>—Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd’hui et -fatigué d’ailleurs de sa promenade à Trouville.</p> - -<p>—N’importe, reprit Roland, ce n’est pas une raison pour s’en aller -comme un sauvage.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly voulut arranger les choses en affirmant:</p> - -<p>—Mais non, mais non, il est parti à l’anglaise; on se sauve toujours -ainsi dans le monde quand on s’en va de bonne heure.</p> - -<p>—Oh! répondit Jean, dans le monde, c’est possible, mais on ne traite -pas sa famille à l’anglaise, et mon frère ne fait que cela, depuis -quelque temps.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_138">138</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">VI</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">R</span><span class="smcap2">ien</span> ne survint chez les Roland pendant une semaine ou deux. Le père -pêchait, Jean s’installait aidé de sa mère, Pierre, très sombre, ne -paraissait plus qu’aux heures des repas.</p> - -<p>Son père lui ayant demandé un soir:</p> - -<p>—Pourquoi diable nous fais-tu une figure d’enterrement? Ça n’est pas -d’aujourd’hui que je le remarque!</p> - -<p>Le docteur répondit:</p> - -<p>—C’est que je sens terriblement le poids de la vie.</p> - -<p>Le bonhomme n’y comprit rien et, d’un air désolé:</p> - -<p>—Vraiment c’est trop fort. Depuis que nous avons eu le bonheur de cet -héritage, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> tout le monde semble malheureux. C’est comme s’il nous -était arrivé un accident, comme si nous pleurions quelqu’un!</p> - -<p>—Je pleure quelqu’un, en effet, dit Pierre.</p> - -<p>—Toi? Qui donc?</p> - -<p>—Oh! quelqu’un que tu n’as pas connu, et que j’aimais trop.</p> - -<p>Roland s’imagina qu’il s’agissait d’une amourette, d’une personne -légère courtisée par son fils, et il demanda:</p> - -<p>—Une femme, sans doute?</p> - -<p>—Oui, une femme.</p> - -<p>—Morte?</p> - -<p>—Non, c’est pis, perdue.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>Bien qu’il s’étonnât de cette confidence imprévue, faite devant sa -femme, et du ton bizarre de son fils, le vieux n’insista point, car il -estimait que ces choses-là ne regardent pas les tiers.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland semblait n’avoir point entendu; elle paraissait malade, -étant très pâle. Plusieurs fois déjà son mari, surpris de la voir -s’asseoir comme si elle tombait sur son siège, de l’entendre souffler -comme si elle ne pouvait plus respirer, lui avait dit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p> - -<p>—Vraiment, Louise, tu as mauvaise mine, tu te fatigues trop sans doute -à installer Jean! Repose-toi un peu, sacristi! Il n’est pas pressé, le -gaillard, puisqu’il est riche.</p> - -<p>Elle remuait la tête sans répondre.</p> - -<p>Sa pâleur, ce jour-là, devint si grande que Roland, de nouveau, la -remarqua.</p> - -<p>—Allons, dit-il, ça ne va pas du tout, ma pauvre vieille, il faut te -soigner.</p> - -<p>Puis se tournant vers son fils:</p> - -<p>—Tu le vois bien, toi, qu’elle est souffrante, ta mère. L’as-tu -examinée, au moins?</p> - -<p>Pierre répondit:</p> - -<p>—Non, je ne m’étais pas aperçu qu’elle eût quelque chose.</p> - -<p>Alors Roland se fâcha:</p> - -<p>—Mais ça crève les yeux, nom d’un chien! A quoi ça te sert-il d’être -docteur alors, si tu ne t’aperçois même pas que ta mère est indisposée? -Mais regarde-la, tiens, regarde-la. Non, vrai, on pourrait crever, ce -médecin-là ne s’en douterait pas!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland s’était mise à haleter, si blême que son mari s’écria:</p> - -<p>—Mais elle va se trouver mal.</p> - -<p>—Non... non... ce n’est rien... ça va passer... ce n’est rien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span></p> - -<p>Pierre s’était approché, et la regardant fixement:</p> - -<p>—Voyons, qu’est-ce que tu as? dit-il.</p> - -<p>Elle répétait, d’une voix basse, précipitée:</p> - -<p>—Mais rien... rien... je t’assure... rien.</p> - -<p>Roland était parti chercher du vinaigre; il rentra, et tendant la -bouteille à son fils:</p> - -<p>—Tiens... mais soulage-la donc, toi. As-tu tâté son cœur, au moins?</p> - -<p>Comme Pierre se penchait pour prendre son pouls, elle retira sa main -d’un mouvement si brusque qu’elle heurta une chaise voisine.</p> - -<p>—Allons, dit-il d’une voix froide, laisse-toi soigner puisque tu es -malade.</p> - -<p>Alors elle souleva et lui tendit son bras. Elle avait la peau brûlante, -les battements du sang tumultueux et saccadés. Il murmura:</p> - -<p>—En effet, c’est assez sérieux. Il faudra prendre des calmants. Je -vais te faire une ordonnance.</p> - -<p>Et comme il écrivait, courbé sur son papier, un bruit léger de soupirs -pressés, de suffocation, de souffles courts et retenus, le fit se -retourner soudain.</p> - -<p>Elle pleurait, les deux mains sur la face.</p> - -<p>Roland, éperdu, demandait:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span></p> - -<p>—Louise, Louise, qu’est-ce que tu as? mais qu’est-ce que tu as donc?</p> - -<p>Elle ne répondait pas et semblait déchirée par un chagrin horrible et -profond.</p> - -<p>Son mari voulut prendre ses mains et les ôter de son visage. Elle -résista, répétant:</p> - -<p>—Non, non, non.</p> - -<p>Il se tourna vers son fils.</p> - -<p>—Mais qu’est-ce qu’elle a? Je ne l’ai jamais vue ainsi.</p> - -<p>—Ce n’est rien, dit Pierre, une petite crise de nerfs.</p> - -<p>Et il lui semblait que son cœur à lui se soulageait à la voir ainsi -torturée, que cette douleur allégeait son ressentiment, diminuait la -dette d’opprobre de sa mère. Il la contemplait comme un juge satisfait -de sa besogne.</p> - -<p>Mais soudain elle se leva, se jeta vers la porte, d’un élan si brusque -qu’on ne put ni le prévoir ni l’arrêter; et elle courut s’enfermer dans -sa chambre.</p> - -<p>Roland et le docteur demeurèrent face à face.</p> - -<p>—Est-ce que tu y comprends quelque chose? dit l’un.</p> - -<p>—Oui, répondit l’autre, cela vient d’un simple petit malaise nerveux -qui se déclare <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> souvent à l’âge de maman. Il est probable qu’elle -aura encore beaucoup de crises comme celle-là.</p> - -<p>Elle en eut d’autres en effet, presque chaque jour, et que Pierre -semblait provoquer d’une parole, comme s’il avait eu le secret de son -mal étrange et inconnu. Il guettait sur sa figure les intermittences de -repos, et, avec des ruses de tortionnaire, réveillait par un seul mot -la douleur un instant calmée.</p> - -<p>Et il souffrait autant qu’elle, lui! Il souffrait affreusement de ne -plus l’aimer, de ne plus la respecter et de la torturer. Quand il avait -bien avivé la plaie saignante, ouverte par lui dans ce cœur de femme et -de mère, quand il sentait combien elle était misérable et désespérée, -il s’en allait seul, par la ville, si tenaillé par les remords, si -meurtri par la pitié, si désolé de l’avoir ainsi broyée sous son mépris -de fils, qu’il avait envie de se jeter à la mer, de se noyer pour en -finir.</p> - -<p>Oh! comme il aurait voulu pardonner, maintenant! mais il ne le pouvait -point, étant incapable d’oublier. Si seulement il avait pu ne pas la -faire souffrir; mais il ne le pouvait pas non plus, souffrant toujours -lui-même. Il rentrait aux heures des repas, plein de résolutions <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -attendries, puis dès qu’il l’apercevait, dès qu’il voyait son œil, -autrefois si droit et si franc, et fuyant à présent, craintif, éperdu, -il frappait malgré lui, ne pouvant garder la phrase perfide qui lui -montait aux lèvres.</p> - -<p>L’infâme secret, connu d’eux seuls, l’aiguillonnait contre elle. -C’était un venin qu’il portait à présent dans les veines et qui lui -donnait des envies de mordre à la façon d’un chien enragé.</p> - -<p>Rien ne le gênait plus pour la déchirer sans cesse, car Jean habitait -maintenant presque tout à fait son nouvel appartement, et il revenait -seulement pour dîner et pour coucher, chaque soir, dans sa famille.</p> - -<p>Il s’apercevait souvent des amertumes et des violences de son frère, -qu’il attribuait à la jalousie. Il se promettait bien de le remettre à -sa place, et de lui donner une leçon un jour ou l’autre, car la vie de -famille devenait fort pénible à la suite de ces scènes continuelles. -Mais comme il vivait à part maintenant, il souffrait moins de ces -brutalités; et son amour de la tranquillité le poussait à la patience. -La fortune, d’ailleurs, l’avait grisé, et sa pensée ne s’arrêtait plus -guère qu’aux choses ayant pour lui un intérêt direct. Il arrivait, -l’esprit <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> plein de petits soucis nouveaux, préoccupé de la coupe -d’une jaquette, de la forme d’un chapeau de feutre, de la grandeur -convenable pour des cartes de visite. Et il parlait avec persistance -de tous les détails de sa maison, de planches posées dans le placard -de sa chambre pour serrer le linge, de portemanteaux installés dans -le vestibule, de sonneries électriques disposées pour prévenir toute -pénétration clandestine dans le logis.</p> - -<p>Il avait été décidé qu’à l’occasion de son installation, on ferait une -partie de campagne à Saint-Jouin, et qu’on reviendrait prendre le thé, -chez lui, après-dîner. Roland voulait aller par mer, mais la distance -et l’incertitude où l’on était d’arriver par cette voie, si le vent -contraire soufflait, firent repousser son avis, et un break fut loué -pour cette excursion.</p> - -<p>On partit vers dix heures afin d’arriver pour le déjeuner. La -grand’route poudreuse se déployait à travers la campagne normande que -les ondulations des plaines et les fermes entourées d’arbres font -ressembler à un parc sans fin. Dans la voiture emportée au trot lent de -deux gros chevaux, la famille Roland, M<sup>me</sup> Rosémilly et le capitaine -Beausire se taisaient, assourdis par le bruit des roues, et fermaient -<span class="pagenum" id="Page_146">146</span> les yeux dans un nuage de poussière.</p> - -<p>C’était l’époque des récoltes mûres. A côté des trèfles d’un vert -sombre, et des betteraves d’un vert cru, les blés jaunes éclairaient -la campagne d’une lueur dorée et blonde. Ils semblaient avoir bu la -lumière du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par -places, et, dans les champs attaqués par les faux, on voyait les hommes -se balancer en promenant au ras du sol leur grande lame en forme d’aile.</p> - -<p>Après deux heures de marche, le break prit un chemin à gauche, passa -près d’un moulin à vent qui tournait, mélancolique épave grise, à -moitié pourrie et condamnée, dernier survivant des vieux moulins, puis -il entra dans une jolie cour et s’arrêta devant une maison coquette, -auberge célèbre dans le pays.</p> - -<p>La patronne, qu’on appelle la belle Alphonsine, s’en vint, souriante, -sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui hésitaient devant le -marchepied trop haut.</p> - -<p>Sous une tente, au bord de l’herbage ombragé de pommiers, des étrangers -déjeunaient déjà, des Parisiens venus d’Étretat; et on entendait -dans l’intérieur de la maison des voix, des rires et des bruits de -vaisselle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p> - -<p>On dut manger dans une chambre, toutes les salles étant pleines. -Soudain Roland aperçut contre la muraille des filets à salicoques.</p> - -<p>—Ah! ah! cria-t-il, on pêche du bouquet ici?</p> - -<p>—Oui, répondit Beausire, c’est même l’endroit où on en prend le plus -de toute la côte.</p> - -<p>—Bigre! si nous y allions après déjeuner?</p> - -<p>Il se trouvait justement que la marée était basse à trois heures; et -on décida que tout le monde passerait l’après-midi dans les rochers, à -chercher des salicoques.</p> - -<p>On mangea peu, pour éviter l’afflux de sang à la tête quand on aurait -les pieds dans l’eau. On voulait d’ailleurs se réserver pour le dîner, -qui fut commandé magnifique et qui devait être prêt dès six heures, -quand on rentrerait.</p> - -<p>Roland ne se tenait pas d’impatience. Il voulait acheter les engins -spéciaux employés pour cette pêche, et qui ressemblent beaucoup à ceux -dont on se sert pour attraper des papillons dans les prairies.</p> - -<p>On les nomme lanets. Ce sont de petites poches en filet attachées sur -un cercle de bois, au bout d’un long bâton. Alphonsine, souriant <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> -toujours, les lui prêta. Puis elle aida les deux femmes à faire une -toilette improvisée pour ne point mouiller leurs robes. Elle offrit -des jupes, de gros bas de laine et des espadrilles. Les hommes ôtèrent -leurs chaussettes et achetèrent chez le cordonnier du lieu des savates -et des sabots.</p> - -<p>Puis on se mit en route, le lanet sur l’épaule et la hotte sur le dos. -M<sup>me</sup> Rosémilly, dans ce costume, était tout à fait gentille, d’une -gentillesse imprévue, paysanne et hardie.</p> - -<p>La jupe prêtée par Alphonsine, coquettement relevée et fermée par un -point de couture afin de pouvoir courir et sauter sans peur dans les -roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de -petite femme souple et forte. La taille était libre pour laisser aux -mouvements leur aisance; et elle avait trouvé, pour se couvrir la tête, -un immense chapeau de jardinier, en paille jaune, aux bords démesurés, -à qui une branche de tamaris, tenant un côté retroussé, donnait un air -mousquetaire et crâne.</p> - -<p>Jean, depuis son héritage, se demandait tous les jours s’il -l’épouserait ou non. Chaque fois qu’il la revoyait, il se sentait -décidé à en faire sa femme, puis, dès qu’il se trouvait seul, <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> il -songeait qu’en attendant on a le temps de réfléchir. Elle était moins -riche que lui maintenant, car elle ne possédait qu’une douzaine de -mille francs de revenu, mais en biens-fonds, en fermes et en terrains -dans le Havre, sur les bassins; et cela, plus tard, pouvait valoir une -grosse somme. La fortune était donc à peu près équivalente, et la jeune -veuve assurément lui plaisait beaucoup.</p> - -<p>En la regardant marcher devant lui ce jour-là, il pensait: «Allons, il -faut que je me décide. Certes, je ne trouverai pas mieux.»</p> - -<p>Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers -la falaise; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de -quatre-vingts mètres. Dans l’encadrement des côtes vertes, s’abaissant -à droite et à gauche, un grand triangle d’eau, d’un bleu d’argent -sous le soleil, apparaissait au loin, et une voile, à peine visible, -avait l’air d’un insecte là-bas. Le ciel plein de lumière se mêlait -tellement à l’eau qu’on ne distinguait point du tout où finissait l’un -et où commençait l’autre; et les deux femmes, qui précédaient les trois -hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serrées dans -leurs corsages.</p> - -<p>Jean, l’œil allumé, regardait fuir devant lui <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> la cheville mince, -la jambe fine, la hanche souple et le grand chapeau provocant de -M<sup>me</sup> Rosémilly. Et cette fuite activait son désir, le poussait aux -résolutions décisives que prennent brusquement les hésitants et les -timides. L’air tiède, où se mêlait à l’odeur des côtes, des ajoncs, -des trèfles et des herbes, la senteur marine des roches découvertes, -l’animait encore en le grisant doucement, et il se décidait un peu plus -à chaque pas, à chaque seconde, à chaque regard jeté sur la silhouette -alerte de la jeune femme; il se décidait à ne plus hésiter, à lui dire -qu’il l’aimait et qu’il désirait l’épouser. La pêche lui servirait, -facilitant leur tête-à-tête; et ce serait, en outre, un joli cadre, -un joli endroit pour parler d’amour, les pieds dans un bassin d’eau -limpide, en regardant fuir sous les varechs les longues barbes des -crevettes.</p> - -<p>Quand ils arrivèrent au bout du vallon, au bord de l’abîme, ils -aperçurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et -sous eux, entre la mer et le pied de la montagne, à mi-côte à peu -près, un surprenant chaos de rochers énormes, écroulés, renversés, -entassés les uns sur les autres dans une espèce de plaine herbeuse et -mouvementée <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> qui courait à perte de vue vers le sud, formée par -les éboulements anciens. Sur cette longue bande de broussailles et -de gazon secouée, eût-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs -tombés semblaient les ruines d’une grande cité disparue qui regardait -autrefois l’Océan, dominée elle-même par la muraille blanche et sans -fin de la falaise.</p> - -<p>—Ça, c’est beau, dit en s’arrêtant M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>Jean l’avait rejointe, et, le cœur ému, lui offrait la main pour -descendre l’étroit escalier taillé dans la roche.</p> - -<p>Ils partirent en avant, tandis que Beausire, se raidissant sur ses -courtes jambes, tendait son bras replié à M<sup>me</sup> Roland étourdie par le -vide.</p> - -<p>Roland et Pierre venaient les derniers, et le docteur dut traîner son -père, tellement troublé par le vertige, qu’il se laissait glisser, de -marche en marche, sur son derrière.</p> - -<p>Les jeunes gens, qui dévalaient en tête, allaient vite, et soudain -ils aperçurent à côté d’un banc de bois qui marquait un repos vers le -milieu de la valeuse, un filet d’eau claire jaillissant d’un petit trou -de la falaise. Il se répandait d’abord en un bassin grand comme <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> -une cuvette qu’il s’était creusé lui-même, puis tombant en cascade -haute de deux pieds à peine, il s’enfuyait à travers le sentier, où -avait poussé un tapis de cresson, puis disparaissait dans les ronces -et les herbes, à travers la plaine soulevée où s’entassaient les -éboulements.</p> - -<p>—Oh! que j’ai soif, s’écria M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>Mais comment boire? Elle essayait de recueillir dans le fond de sa main -l’eau qui lui fuyait à travers les doigts. Jean eut une idée, mit une -pierre dans le chemin, et elle s’agenouilla dessus afin de puiser à la -source même avec ses lèvres qui se trouvaient ainsi à la même hauteur.</p> - -<p>Quand elle releva sa tête, couverte de gouttelettes brillantes semées -par milliers sur la peau, sur les cheveux, sur les cils, sur le -corsage, Jean penché vers elle murmura:</p> - -<p>—Comme vous êtes jolie!</p> - -<p>Elle répondit, sur le ton qu’on prend pour gronder un enfant:</p> - -<p>—Voulez-vous bien vous taire?</p> - -<p>C’étaient les premières paroles un peu galantes qu’ils échangeaient.</p> - -<p>—Allons, dit Jean fort troublé, sauvons-nous avant qu’on nous -rejoigne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p> - -<p>Il apercevait, en effet, tout près d’eux maintenant, le dos du -capitaine Beausire qui descendait à reculons afin de soutenir par les -deux mains M<sup>me</sup> Roland, et, plus haut, plus loin, Roland se laissait -toujours glisser, calé sur son fond de culotte en se traînant sur les -pieds et sur les coudes avec une allure de tortue, tandis que Pierre le -précédait en surveillant ses mouvements.</p> - -<p>Le sentier moins escarpé devenait une sorte de chemin en pente -contournant les blocs énormes tombés autrefois de la montagne. M<sup>me</sup> -Rosémilly et Jean se mirent à courir et furent bientôt sur le galet. -Ils le traversèrent pour gagner les roches. Elles s’étendaient en une -longue et plate surface couverte d’herbes marines et où brillaient -d’innombrables flaques d’eau. La mer basse était là-bas, très loin, -derrière cette plaine gluante de varechs, d’un vert luisant et noir.</p> - -<p>Jean releva son pantalon jusqu’au-dessus du mollet et ses manches -jusqu’au coude, afin de se mouiller sans crainte, puis il dit: «En -avant!» et sauta avec résolution dans la première mare rencontrée.</p> - -<p>Plus prudente, bien que décidée aussi à entrer dans l’eau tout à -l’heure, la jeune <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> femme tournait autour de l’étroit bassin, à pas -craintifs, car elle glissait sur les plantes visqueuses.</p> - -<p>—Voyez-vous quelque chose? disait-elle.</p> - -<p>—Oui, je vois votre visage qui se reflète dans l’eau.</p> - -<p>—Si vous ne voyez que cela, vous n’aurez pas une fameuse pêche.</p> - -<p>Il murmura d’une voix tendre:</p> - -<p>—Oh! de toutes les pêches c’est encore celle que je préférerais faire.</p> - -<p>Elle riait:</p> - -<p>—Essayez donc, vous allez voir comme il passera à travers votre filet.</p> - -<p>—Pourtant... si vous vouliez?</p> - -<p>—Je veux vous voir prendre des salicoques... et rien de plus... pour -le moment.</p> - -<p>—Vous êtes méchante. Allons plus loin, il n’y a rien ici.</p> - -<p>Et il lui offrit la main pour marcher sur les rochers gras. Elle -s’appuyait un peu craintive, et lui, tout à coup, se sentait envahi par -l’amour, soulevé de désirs, affamé d’elle, comme si le mal qui germait -en lui avait attendu ce jour-là pour éclore.</p> - -<p>Ils arrivèrent bientôt auprès d’une crevasse plus profonde, où -flottaient sous l’eau frémissante <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> et coulant vers la mer lointaine -par une fissure invisible, des herbes longues, fines, bizarrement -colorées, des chevelures roses et vertes, qui semblaient nager.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly s’écria:</p> - -<p>—Tenez, tenez, j’en vois une, une grosse, une très grosse là-bas.</p> - -<p>Il l’aperçut à son tour, et descendit dans le trou résolument, bien -qu’il se mouillât jusqu’à la ceinture.</p> - -<p>Mais la bête remuant ses longues moustaches reculait doucement devant -le filet. Jean la poussait vers les varechs, sûr de l’y prendre. Quand -elle se sentit bloquée, elle glissa d’un brusque élan par-dessus le -lanet, traversa la mare et disparut.</p> - -<p>La jeune femme qui regardait, toute palpitante, cette chasse, ne put -retenir ce cri:</p> - -<p>—Oh! maladroit.</p> - -<p>Il fut vexé, et d’un mouvement irréfléchi traîna son filet dans un fond -plein d’herbes. En le ramenant à la surface de l’eau, il vit dedans -trois grosses salicoques transparentes, cueillies à l’aveuglette dans -leur cachette invisible.</p> - -<p>Il les présenta, triomphant, à M<sup>me</sup> Rosémilly <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> qui n’osait point -les prendre, par peur de la pointe aiguë et dentelée dont leur tête -fine est armée.</p> - -<p>Elle s’y décida pourtant, et pinçant entre deux doigts le bout effilé -de leur barbe, elle les mit, l’une après l’autre, dans sa hotte, avec -un peu de varech qui les conserverait vivantes. Puis ayant trouvé -une flaque d’eau moins creuse, elle y entra, à pas hésitants, un peu -suffoquée par le froid qui lui saisissait les pieds, et elle se mit à -pêcher elle-même. Elle était adroite et rusée, ayant la main souple -et le flair de chasseur qu’il fallait. Presque à chaque coup, elle -ramenait des bêtes trompées et surprises par la lenteur ingénieuse de -sa poursuite.</p> - -<p>Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas à pas, la -frôlait, se penchait sur elle, simulait un grand désespoir de sa -maladresse, voulait apprendre.</p> - -<p>—Oh! montrez-moi, disait-il, montrez-moi!</p> - -<p>Puis, comme leurs deux visages se reflétaient, l’un contre l’autre, -dans l’eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une -glace limpide, Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d’en -bas, et parfois, du <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> bout des doigts, lui jetait un baiser qui -semblait tomber dessus.</p> - -<p>—Ah! que vous êtes ennuyeux, disait la jeune femme; mon cher, il ne -faut jamais faire deux choses à la fois.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Je n’en fais qu’une. Je vous aime.</p> - -<p>Elle se redressa, et d’un ton sérieux:</p> - -<p>—Voyons, qu’est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu -la tête?</p> - -<p>—Non, je n’ai pas perdu la tête. Je vous aime, et j’ose, enfin, vous -le dire.</p> - -<p>Ils étaient debout maintenant dans la mare salée qui les mouillait -jusqu’aux mollets, et les mains ruisselantes appuyées sur leurs filets, -ils se regardaient au fond des yeux.</p> - -<p>Elle reprit, d’un ton plaisant et contrarié:</p> - -<p>—Que vous êtes malavisé de me parler de ça en ce moment. Ne -pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gâter ma pêche?</p> - -<p>Il murmura:</p> - -<p>—Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis -longtemps. Aujourd’hui vous m’avez grisé à me faire perdre la raison.</p> - -<p>Alors, tout à coup, elle sembla en prendre <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> son parti, se résigner -à parler d’affaires et à renoncer aux plaisirs.</p> - -<p>—Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer -tranquillement.</p> - -<p>Ils grimpèrent sur le roc un peu haut, et lorsqu’ils y furent installés -côte à côte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit:</p> - -<p>—Mon cher ami, vous n’êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune -fille. Nous savons fort bien l’un et l’autre de quoi il s’agit, et -nous pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous -décidez aujourd’hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement -que vous désirez m’épouser.</p> - -<p>Il ne s’attendait guère à cet exposé net de la situation, et il -répondit niaisement:</p> - -<p>—Mais oui.</p> - -<p>—En avez-vous parlé à votre père et à votre mère?</p> - -<p>—Non, je voulais savoir si vous m’accepteriez.</p> - -<p>Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la -sienne avec élan:</p> - -<p>—Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais -n’oubliez point que je ne voudrais pas déplaire à vos parents.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p> - -<p>—Oh! pensez-vous que ma mère n’a rien prévu et qu’elle vous aimerait -comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous?</p> - -<p>—C’est vrai, je suis un peu troublée.</p> - -<p>Ils se turent. Et il s’étonnait, lui, au contraire, qu’elle fût si peu -troublée, si raisonnable. Il s’attendait à des gentillesses galantes, -à des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d’amour -mêlée à la pêche, dans le clapotement de l’eau! Et c’était fini, il -se sentait lié, marié, en vingt paroles. Ils n’avaient plus rien à se -dire puisqu’ils étaient d’accord et ils demeuraient maintenant un peu -embarrassés tous deux de ce qui s’était passé, si vite, entre eux, un -peu confus même, n’osant plus parler, n’osant plus pêcher, ne sachant -que faire.</p> - -<p>La voix de Roland les sauva:</p> - -<p>—Par ici, par ici, les enfants. Venez voir Beausire. Il vide la mer, -ce gaillard-là.</p> - -<p>Le capitaine, en effet, faisait une pêche merveilleuse. Mouillé -jusqu’aux reins, il allait de mare en mare, reconnaissant d’un seul -coup d’œil les meilleures places, et fouillant, d’un mouvement lent et -sûr de son lanet, toutes les cavités cachées sous les varechs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_160">160</span></p> - -<p>Et les belles salicoques transparentes, d’un blond gris, frétillaient -au fond de sa main quand il les prenait d’un geste sec pour les jeter -dans sa hotte.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly surprise, ravie, ne le quitta plus, l’imitant de son -mieux, oubliant presque sa promesse et Jean qui suivait, rêveur, pour -se donner tout entière à cette joie enfantine de ramasser des bêtes -sous les herbes flottantes.</p> - -<p>Roland s’écria tout à coup:</p> - -<p>—Tiens, M<sup>me</sup> Roland qui nous rejoint.</p> - -<p>Elle était restée d’abord seule avec Pierre sur la plage, car ils -n’avaient envie ni l’un ni l’autre de s’amuser à courir dans les roches -et à barboter dans les flaques; et pourtant ils hésitaient à demeurer -ensemble. Elle avait peur de lui, et son fils avait peur d’elle et de -lui-même, peur de sa cruauté qu’il ne maîtrisait point.</p> - -<p>Ils s’assirent donc, l’un près de l’autre, sur le galet.</p> - -<p>Et tous deux, sous la chaleur du soleil calmée par l’air marin, devant -le vaste et doux horizon d’eau bleue moirée d’argent, pensaient en même -temps: «Comme il aurait fait bon ici, autrefois.»</p> - -<p>Elle n’osait point parler à Pierre, sachant <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> bien qu’il répondrait -une dureté; et il n’osait pas parler à sa mère sachant aussi que, -malgré lui, il le ferait avec violence.</p> - -<p>Du bout de sa canne il tourmentait les galets ronds, les remuait et les -battait. Elle, les yeux vagues, avait pris entre ses doigts trois ou -quatre petits cailloux qu’elle faisait passer d’une main dans l’autre, -d’un geste lent et machinal. Puis son regard indécis, qui errait devant -elle, aperçut, au milieu des varechs, son fils Jean qui pêchait avec -M<sup>me</sup> Rosémilly. Alors elle les suivit, épiant leurs mouvements, -comprenant confusément, avec son instinct de mère, qu’ils ne causaient -point comme tous les jours. Elle les vit se pencher côte à côte quand -ils se regardaient dans l’eau, demeurer debout face à face quand ils -interrogeaient leurs cœurs, puis grimper et s’asseoir sur le rocher -pour s’engager l’un envers l’autre.</p> - -<p>Leurs silhouettes se détachaient bien nettes, semblaient seules au -milieu de l’horizon, prenaient dans ce large espace de ciel, de mer, de -falaises, quelque chose de grand et de symbolique.</p> - -<p>Pierre aussi les regardait, et un rire sec sortit brusquement de ses -lèvres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p> - -<p>Sans se tourner vers lui, M<sup>me</sup> Roland lui dit:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu as donc?</p> - -<p>Il ricanait toujours:</p> - -<p>—Je m’instruis. J’apprends comment on se prépare à être cocu.</p> - -<p>Elle eut un sursaut de colère, de révolte, choquée du mot, exaspérée de -ce qu’elle croyait comprendre.</p> - -<p>—Pour qui dis-tu ça?</p> - -<p>—Pour Jean, parbleu! C’est très comique de les voir ainsi!</p> - -<p>Elle murmura, d’une voix basse, tremblante d’émotion:</p> - -<p>—Oh! Pierre, que tu es cruel! Cette femme est la droiture même. Ton -frère ne pourrait trouver mieux.</p> - -<p>Il se mit à rire tout à fait, d’un rire voulu et saccadé:</p> - -<p>—Ah! ah! ah! La droiture même! Toutes les femmes sont la droiture -même... et tous leurs maris sont cocus. Ah! ah! ah!</p> - -<p>Sans répondre elle se leva, descendit vivement la pente de galets, et, -au risque de glisser, de tomber dans les trous cachés sous les herbes, -de se casser la jambe ou le bras, elle s’en alla, courant presque, -marchant à <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> travers les mares, sans voir, tout droit devant elle, -vers son autre fils.</p> - -<p>En la voyant approcher, Jean lui cria:</p> - -<p>—Eh bien? maman, tu te décides?</p> - -<p>Sans répondre elle lui saisit le bras comme pour lui dire: «Sauve-moi, -défends-moi.»</p> - -<p>Il vit son trouble et, très surpris:</p> - -<p>—Comme tu es pâle! Qu’est-ce que tu as?</p> - -<p>Elle balbutia:</p> - -<p>—J’ai failli tomber, j’ai eu peur sur ces roches.</p> - -<p>Alors Jean la guida, la soutint, lui expliquant la pêche pour qu’elle -y prît intérêt. Mais comme elle ne l’écoutait guère, et comme il -éprouvait un besoin violent de se confier à quelqu’un, il l’entraîna -plus loin et, à voix basse:</p> - -<p>—Devine ce que j’ai fait?</p> - -<p>—Mais... mais... je ne sais pas.</p> - -<p>—Devine.</p> - -<p>—Je ne... je ne sais pas.</p> - -<p>—Eh bien, j’ai dit à M<sup>me</sup> Rosémilly que je désirais l’épouser.</p> - -<p>Elle ne répondit rien, ayant la tête bourdonnante, l’esprit en détresse -au point de ne plus comprendre qu’à peine. Elle répéta:</p> - -<p>—L’épouser?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - -<p>—Oui, ai-je bien fait? Elle est charmante, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Oui... charmante... tu as bien fait.</p> - -<p>—Alors tu m’approuves?</p> - -<p>—Oui... je t’approuve.</p> - -<p>—Comme tu dis ça drôlement. On croirait que... que... tu n’es pas -contente.</p> - -<p>—Mais oui... je suis... contente.</p> - -<p>—Bien vrai?</p> - -<p>—Bien vrai.</p> - -<p>Et pour le lui prouver, elle le saisit à pleins bras et l’embrassa à -plein visage, par grands baisers de mère.</p> - -<p>Puis, quand elle se fut essuyé les yeux, où des larmes étaient venues, -elle aperçut là-bas sur la plage un corps étendu sur le ventre, comme -un cadavre, la figure dans le galet: c’était l’autre, Pierre, qui -songeait, désespéré.</p> - -<p>Alors elle emmena son petit Jean plus loin encore, tout près du flot, -et ils parlèrent longtemps de ce mariage où se rattachait son cœur.</p> - -<p>La mer montant les chassa vers les pêcheurs qu’ils rejoignirent, puis -tout le monde regagna la côte. On réveilla Pierre qui feignait de -dormir; et le dîner fut très long, arrosé de beaucoup de vins.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_165">165</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">VII</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap2">ans</span> le break, en revenant, tous les hommes, hormis Jean, -sommeillèrent. Beausire et Roland s’abattaient, toutes les cinq -minutes, sur une épaule voisine qui les repoussait d’une secousse. -Ils se redressaient alors, cessaient de ronfler, ouvraient les yeux, -murmuraient: «Bien beau temps,» et retombaient, presque aussitôt, de -l’autre côté.</p> - -<p>Lorsqu’on entra dans le Havre, leur engourdissement était si profond -qu’ils eurent beaucoup de peine à le secouer, et Beausire refusa même -de monter chez Jean où le thé les attendait. On dut le déposer devant -sa porte.</p> - -<p>Le jeune avocat, pour la première fois, allait coucher dans son logis -nouveau; et une <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> grande joie, un peu puérile, l’avait saisi tout -à coup de montrer, justement ce soir-là, à sa fiancée l’appartement -qu’elle habiterait bientôt.</p> - -<p>La bonne était partie, M<sup>me</sup> Roland ayant déclaré qu’elle ferait -chauffer l’eau et servirait elle-même, car elle n’aimait pas laisser -veiller les domestiques, par crainte du feu.</p> - -<p>Personne, autre qu’elle, son fils et les ouvriers, n’était encore -entré, afin que la surprise fût complète quand on verrait combien -c’était joli.</p> - -<p>Dans le vestibule, Jean pria qu’on attendît. Il voulait allumer les -bougies et les lampes, et il laissa dans l’obscurité M<sup>me</sup> Rosémilly, -son père et son frère, puis il cria: «Arrivez!» en ouvrant toute grande -la porte à deux battants.</p> - -<p>La galerie vitrée, éclairée par un lustre et des verres de couleur -cachés dans les palmiers, les caoutchoucs et les fleurs, apparaissait -d’abord pareille à un décor de théâtre. Il y eut une seconde -d’étonnement. Roland, émerveillé de ce luxe, murmura: «Nom d’un chien,» -saisi par l’envie de battre des mains comme devant les apothéoses.</p> - -<p>Puis on pénétra dans le premier salon, <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> petit, tendu avec une -étoffe vieil or, pareille à celle des sièges. Le grand salon de -consultation très simple, d’un rouge saumon pâle, avait grand air.</p> - -<p>Jean s’assit dans le fauteuil devant son bureau chargé de livres, et -d’une voix grave, un peu forcée:</p> - -<p>—Oui, Madame, les textes de loi sont formels et me donnent, avec -l’assentiment que je vous avais annoncé, l’absolue certitude qu’avant -trois mois l’affaire dont nous nous sommes entretenus recevra une -heureuse solution.</p> - -<p>Il regardait M<sup>me</sup> Rosémilly qui se mit à sourire en regardant M<sup>me</sup> -Roland; et M<sup>me</sup> Roland, lui prenant la main, la serra.</p> - -<p>Jean, radieux, fit une gambade de collégien et s’écria:</p> - -<p>—Hein, comme la voix porte bien. Il serait excellent pour plaider, ce -salon.</p> - -<p>Il se mit à déclamer:</p> - -<p>—Si l’humanité seule, si ce sentiment de bienveillance naturelle -que nous éprouvons pour toute souffrance devait être le mobile de -l’acquittement que nous sollicitons de vous, nous ferions appel à votre -pitié, messieurs les jurés, à votre cœur de père et d’homme; mais <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> -nous avons pour nous le droit, et c’est la seule question du droit que -nous allons soulever devant vous...</p> - -<p>Pierre regardait ce logis qui aurait pu être le sien, et il s’irritait -des gamineries de son frère, le jugeant, décidément, trop niais et -pauvre d’esprit.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland ouvrit une porte à droite.</p> - -<p>—Voici la chambre à coucher, dit-elle.</p> - -<p>Elle avait mis à la parer tout son amour de mère. La tenture était en -cretonne de Rouen qui imitait la vieille toile normande. Un dessin -Louis XV—une bergère dans un médaillon que fermaient les becs unis de -deux colombes—donnait aux murs, aux rideaux, au lit, aux fauteuils un -air galant et champêtre tout à fait gentil.</p> - -<p>—Oh! c’est charmant, dit M<sup>me</sup> Rosémilly, devenue un peu sérieuse, en -entrant dans cette pièce.</p> - -<p>—Cela vous plaît? demanda Jean.</p> - -<p>—Énormément.</p> - -<p>—Si vous saviez comme ça me fait plaisir!</p> - -<p>Ils se regardèrent une seconde, avec beaucoup de tendresse confiante au -fond des yeux.</p> - -<p>Elle était gênée un peu cependant, un peu confuse dans cette chambre à -coucher <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> qui serait sa chambre nuptiale. Elle avait remarqué, en -entrant, que la couche était très large, une vraie couche de ménage, -choisie par M<sup>me</sup> Roland qui avait prévu sans doute et désiré le -prochain mariage de son fils; et cette précaution de mère lui faisait -plaisir cependant, semblait lui dire qu’on l’attendait dans la famille.</p> - -<p>Puis quand on fut rentré dans le salon, Jean ouvrit brusquement la -porte de gauche et on aperçut la salle à manger ronde, percée de trois -fenêtres, et décorée en lanterne japonaise. La mère et le fils avaient -mis là toute la fantaisie dont ils étaient capables. Cette pièce à -meubles de bambou, à magots, à potiches, à soieries pailletées d’or, -à stores transparents où des perles de verre semblaient des gouttes -d’eau, à éventails cloués aux murs pour maintenir les étoffes, avec ses -écrans, ses sabres, ses masques, ses grues faites en plumes véritables, -tous ses menus bibelots de porcelaine, de bois, de papier, d’ivoire, de -nacre et de bronze, avait l’aspect prétentieux et maniéré que donnent -les mains inhabiles et les yeux ignorants aux choses qui exigent le -plus de tact, de goût et d’éducation artiste. Ce fut celle cependant -qu’on admira le plus. Pierre <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> seul fit des réserves avec une ironie -un peu amère dont son frère se sentit blessé.</p> - -<p>Sur la table, les fruits se dressaient en pyramides, et les gâteaux -s’élevaient en monuments.</p> - -<p>On n’avait guère faim; on suça les fruits et on grignota les -pâtisseries plutôt qu’on ne les mangea. Puis, au bout d’une heure, -M<sup>me</sup> Rosémilly demanda la permission de se retirer.</p> - -<p>Il fut décidé que le père Roland l’accompagnerait à sa porte et -partirait immédiatement avec elle, tandis que M<sup>me</sup> Roland, en -l’absence de la bonne, jetterait son coup d’œil de mère sur le logis -afin que son fils ne manquât de rien.</p> - -<p>—Faut-il revenir te chercher? demanda Roland.</p> - -<p>Elle hésita, puis répondit:</p> - -<p>—Non, mon gros, couche-toi. Pierre me ramènera.</p> - -<p>Dès qu’ils furent partis, elle souffla les bougies, serra les gâteaux, -le sucre et les liqueurs dans un meuble dont la clef fut remise à Jean; -puis elle passa dans la chambre à coucher, entr’ouvrit le lit, regarda -si la carafe était remplie d’eau fraîche et la fenêtre bien fermée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p> - -<p>Pierre et Jean étaient demeurés dans le petit salon, celui-ci encore -froissé de la critique faite sur son goût, et celui-là de plus en plus -agacé de voir son frère dans ce logis.</p> - -<p>Ils fumaient assis tous les deux, sans se parler. Pierre tout à coup se -leva:</p> - -<p>—Cristi! dit-il, la veuve avait l’air bien vanné ce soir, les -excursions ne lui réussissent pas.</p> - -<p>Jean se sentit soulevé soudain par une de ces promptes et furieuses -colères de débonnaires blessés au cœur.</p> - -<p>Le souffle lui manquait tant son émotion était vive, et il balbutia:</p> - -<p>—Je te défends désormais de dire «la veuve» quand tu parleras de -M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>Pierre se tourna vers lui, hautain:</p> - -<p>—Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard?</p> - -<p>Jean aussitôt s’était dressé:</p> - -<p>—Je ne deviens pas fou, mais j’en ai assez de tes manières envers moi.</p> - -<p>Pierre ricana:</p> - -<p>—Envers toi? Est-ce que tu fais partie de M<sup>me</sup> Rosémilly?</p> - -<p>—Sache que M<sup>me</sup> Rosémilly va devenir ma femme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p> - -<p>L’autre rit plus fort:</p> - -<p>—Ah! ah! très bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai -plus l’appeler «la veuve». Mais tu as pris une drôle de manière pour -m’annoncer ton mariage.</p> - -<p>—Je te défends de plaisanter... tu entends... je te le défends.</p> - -<p>Jean s’était approché, pâle, la voix tremblante, exaspéré de cette -ironie poursuivant la femme qu’il aimait et qu’il avait choisie.</p> - -<p>Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s’amassait en lui -de colères impuissantes, de rancunes écrasées, de révoltes domptées -depuis quelque temps et de désespoir silencieux, lui montant à la tête, -l’étourdit comme un coup de sang.</p> - -<p>—Tu oses?... Tu oses?... Et moi je t’ordonne de te taire, tu entends, -je te l’ordonne.</p> - -<p>Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant, -dans ce trouble d’esprit où nous jette la fureur, la chose, la phrase, -le mot, qui pourrait blesser son frère jusqu’au cœur.</p> - -<p>Il reprit, en s’efforçant de se maîtriser pour bien frapper, de -ralentir sa parole pour la rendre plus aiguë:</p> - -<p>—Voilà longtemps que je te sais jaloux <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> de moi, depuis le jour où -tu as commencé à dire «la veuve» parce que tu as compris que cela me -faisait mal.</p> - -<p>Pierre poussa un de ces rires stridents et méprisants qui lui étaient -familiers:</p> - -<p>—Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi!... moi?... moi?... moi?... et de -quoi?... de quoi, mon Dieu?... de ta figure ou de ton esprit?...</p> - -<p>Mais Jean sentit bien qu’il avait touché la plaie de cette âme.</p> - -<p>—Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l’enfance; et tu es devenu -furieux quand tu as vu que cette femme me préférait et qu’elle ne -voulait pas de toi.</p> - -<p>Pierre bégayait, exaspéré de cette supposition:</p> - -<p>—Moi... moi... jaloux de toi? à cause de cette cruche, de cette dinde, -de cette oie grasse?...</p> - -<p>Jean qui voyait porter ses coups reprit:</p> - -<p>—Et le jour où tu as essayé de ramer plus fort que moi, dans la -<i>Perle</i>? Et tout ce que tu dis devant elle pour te faire valoir? Mais -tu crèves de jalousie! Et quand cette fortune m’est arrivée, tu es -devenu enragé, et tu m’as détesté, et tu l’as montré de toutes les <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> -manières, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n’es pas une -heure sans cracher la bile qui t’étouffe.</p> - -<p>Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irrésistible de sauter -sur son frère et de le prendre à la gorge:</p> - -<p>—Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune.</p> - -<p>Jean s’écria:</p> - -<p>—Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot à mon -père, à ma mère ou à moi, où elle n’éclate. Tu feins de me mépriser -parce que tu es jaloux! tu cherches querelle à tout le monde parce -que tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens -plus, tu es devenu venimeux, tu tortures notre mère comme si c’était sa -faute!...</p> - -<p>Pierre avait reculé jusqu’à la cheminée, la bouche entr’ouverte, l’œil -dilaté, en proie à une de ces folies de rage qui font commettre des -crimes.</p> - -<p>Il répéta d’une voix plus basse, mais haletante:</p> - -<p>—Tais-toi, tais-toi donc!</p> - -<p>—Non. Voilà longtemps que je voulais te dire ma pensée entière; tu -m’en donnes l’occasion, <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> tant pis pour toi. J’aime une femme! Tu le -sais et tu la railles devant moi, tu me pousses à bout; tant pis pour -toi. Mais je casserai tes dents de vipère, moi! Je te forcerai à me -respecter.</p> - -<p>—Te respecter, toi?</p> - -<p>—Oui, moi!</p> - -<p>—Te respecter... toi... qui nous as tous déshonorés, par ta cupidité!</p> - -<p>—Tu dis? Répète... répète?...</p> - -<p>—Je dis qu’on n’accepte pas la fortune d’un homme quand on passe pour -le fils d’un autre.</p> - -<p>Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l’insinuation -qu’il pressentait:</p> - -<p>—Comment? Tu dis... répète encore?</p> - -<p>—Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, -que tu es le fils de l’homme qui t’a laissé sa fortune. Eh bien! un -garçon propre n’accepte pas l’argent qui déshonore sa mère.</p> - -<p>—Pierre... Pierre... Pierre... y songes-tu?... Toi... c’est toi... -toi... qui prononces cette infamie?</p> - -<p>—Oui... moi... c’est moi. Tu ne vois donc point que j’en crève de -chagrin depuis <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes -jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis -ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je -suis affolé de honte et de douleur, car j’ai deviné d’abord et je sais -maintenant.</p> - -<p>—Pierre... Tais-toi... Maman est dans la chambre à côté! Songe qu’elle -peut nous entendre... qu’elle nous entend...</p> - -<p>Mais il fallait qu’il vidât son cœur! et il dit tout, ses soupçons, -ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l’histoire du portrait -encore une fois disparu.</p> - -<p>Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des -phrases d’halluciné.</p> - -<p>Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce -voisine. Il parlait comme si personne ne l’écoutait, parce qu’il devait -parler, parce qu’il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa -plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de -crever, éclaboussant tout le monde. Il s’était mis à marcher comme il -faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, -dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des -retours de haine contre lui-même, il parlait comme s’il eût <span class="pagenum" id="Page_177">177</span> -confessé sa misère et la misère des siens, comme s’il eût jeté sa peine -à l’air invisible et sourd où s’envolaient ses paroles.</p> - -<p>Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l’énergie aveugle de son -frère, s’était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que -leur mère les avait entendus.</p> - -<p>Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon. Elle -n’était point revenue; donc elle n’avait pas osé.</p> - -<p>Pierre tout à coup, frappant du pied, cria:</p> - -<p>—Tiens, je suis un cochon d’avoir dit ça!</p> - -<p>Et il s’enfuit, nu-tête, dans l’escalier.</p> - -<p>Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, réveilla -Jean de la torpeur profonde où il était tombé. Quelques secondes -s’étaient écoulées, plus longues que des heures, et son âme s’était -engourdie dans un hébétement d’idiot. Il sentait bien qu’il lui -faudrait penser tout à l’heure, et agir, mais il attendait, ne voulant -même plus comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, par -lâcheté. Il était de la race des temporiseurs qui remettent toujours -au lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre une -résolution, il cherchait <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> encore, par instinct, à gagner quelques -moments.</p> - -<p>Mais le silence profond qui l’entourait maintenant, après les -vociférations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec -cette lumière vive des six bougies et des deux lampes, l’effraya si -fort tout à coup qu’il eut envie de se sauver aussi.</p> - -<p>Alors il secoua sa pensée, il secoua son cœur, et il essaya de -réfléchir.</p> - -<p>Jamais il n’avait rencontré une difficulté dans sa vie. Il est des -hommes qui se laissent aller comme l’eau qui coule. Il avait fait ses -classes avec soin, pour n’être pas puni, et terminé ses études de -droit avec régularité parce que son existence était calme. Toutes les -choses du monde lui paraissaient naturelles sans éveiller autrement son -attention. Il aimait l’ordre, la sagesse, le repos par tempérament, -n’ayant point de replis dans l’esprit; et il demeurait, devant cette -catastrophe, comme un homme qui tombe à l’eau sans avoir jamais nagé.</p> - -<p>Il essaya de douter d’abord. Son frère avait menti par haine et par -jalousie?</p> - -<p>Et, pourtant, comment aurait-il été assez misérable pour dire de leur -mère une chose <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> pareille s’il n’avait pas été lui-même égaré par -le désespoir? Et puis Jean gardait dans l’oreille, dans le regard, -dans les nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, -certains cris de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, -si douloureux qu’ils étaient irrésistibles, aussi irrécusables que la -certitude.</p> - -<p>Il demeurait trop écrasé pour faire un mouvement ou pour avoir une -volonté. Sa détresse devenait intolérable; et il sentait que, derrière -la porte, sa mère était là qui avait tout entendu et qui attendait.</p> - -<p>Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas -un soupir ne révélait la présence d’un être derrière cette planche. Se -serait-elle sauvée? Mais par où? Si elle s’était sauvée... elle avait -donc sauté de la fenêtre dans la rue!</p> - -<p>Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu’il -enfonça plutôt qu’il n’ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre.</p> - -<p>Elle semblait vide. Une seule bougie l’éclairait, posée sur la commode.</p> - -<p>Jean s’élança vers la fenêtre, elle était fermée, avec les volets clos. -Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> -et il s’aperçut que les rideaux du lit avaient été tirés. Il y courut -et les ouvrit. Sa mère était étendue sur sa couche, la figure enfouie -dans l’oreiller qu’elle avait ramené de ses deux mains crispées sur sa -tête, pour ne plus entendre.</p> - -<p>Il la crut d’abord étouffée. Puis l’ayant saisie par les épaules, il la -retourna sans qu’elle lâchât l’oreiller qui lui cachait le visage et -qu’elle mordait pour ne pas crier.</p> - -<p>Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crispés, lui communiqua -la secousse de son indicible torture. L’énergie et la force dont elle -retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonflée de plumes -sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu’il ne la vît -point et ne lui parlât pas, lui fit deviner, par la commotion qu’il -reçut, jusqu’à quel point on peut souffrir. Et son cœur, son simple -cœur, fut déchiré de pitié. Il n’était pas un juge, lui, même un juge -miséricordieux, il était un homme plein de faiblesse et un fils plein -de tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l’autre lui avait dit, -il ne raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses -deux mains le corps inerte de sa mère, et ne pouvant arracher <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> -l’oreiller de sa figure, il cria en baisant sa robe:</p> - -<p>—Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi!</p> - -<p>Elle aurait semblé morte si tous ses membres n’eussent été parcourus -d’un frémissement presque insensible, d’une vibration de corde tendue. -Il répétait:</p> - -<p>—Maman, maman, écoute-moi. Ça n’est pas vrai. Je sais bien que ça -n’est pas vrai.</p> - -<p>Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout à coup elle sanglota -dans l’oreiller. Alors tous ses nerfs se détendirent, ses muscles -raidis s’amollirent, ses doigts s’entr’ouvrant lâchèrent la toile; et -il lui découvrit la face.</p> - -<p>Elle était toute pâle, toute blanche, et de ses paupières fermées -on voyait couler des gouttes d’eau. L’ayant enlacée par le cou, il -lui baisa les yeux, lentement, par grands baisers désolés qui se -mouillaient à ses larmes, et il disait toujours:</p> - -<p>—Maman, ma chère maman, je sais bien que ça n’est pas vrai. Ne pleure -pas, je le sais! Ça n’est pas vrai!</p> - -<p>Elle se souleva, s’assit, le regarda, et avec un de ces efforts de -courage qu’il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span></p> - -<p>—Non, c’est vrai, mon enfant.</p> - -<p>Et ils restèrent sans paroles, l’un devant l’autre. Pendant quelques -instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tête -pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau et reprit:</p> - -<p>—C’est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C’est vrai. Tu ne me -croirais pas, si je mentais.</p> - -<p>Elle avait l’air d’une folle. Saisi de terreur, il tomba à genoux près -du lit en murmurant:</p> - -<p>—Tais-toi, maman, tais-toi.</p> - -<p>Elle s’était levée, avec une résolution et une énergie effrayantes:</p> - -<p>—Mais je n’ai plus rien à te dire, mon enfant, adieu.</p> - -<p>Et elle marcha vers la porte.</p> - -<p>Il la saisit à pleins bras, criant:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu fais, maman, où vas-tu?</p> - -<p>—Je ne sais pas... est-ce que je sais... je n’ai plus rien à faire... -puisque je suis toute seule.</p> - -<p>Elle se débattait pour s’échapper. La retenant, il ne trouvait qu’un -mot à lui répéter:</p> - -<p>—Maman... maman... maman...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span></p> - -<p>Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette étreinte:</p> - -<p>—Mais non, mais non, je ne suis plus ta mère maintenant, je ne suis -plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien! Tu n’as plus -ni père ni mère, mon pauvre enfant... adieu.</p> - -<p>Il comprit brusquement que s’il la laissait partir il ne la reverrait -jamais, et, l’enlevant, il la porta sur un fauteuil, l’assit de force, -puis s’agenouillant et formant une chaîne de ses bras:</p> - -<p>—Tu ne sortiras point d’ici, maman; moi je t’aime, et je te garde. Je -te garde toujours, tu es à moi.</p> - -<p>Elle murmura d’une voix accablée:</p> - -<p>—Non, mon pauvre garçon, ça n’est plus possible. Ce soir tu pleures, -et demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus.</p> - -<p>Il répondit avec un si grand élan de si sincère amour:—Oh! moi? moi? -Comme tu me connais peu!—qu’elle poussa un cri, lui prit la tête -par les cheveux, à pleines mains, l’attira avec violence et le baisa -éperdument à travers la figure.</p> - -<p>Puis elle demeura immobile, la joue contre <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> la joue de son fils, -sentant, à travers sa barbe, la chaleur de sa chair; et elle lui dit, -tout bas, dans l’oreille:</p> - -<p>—Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et -tu te trompes. Tu m’as pardonné ce soir, et ce pardon-là m’a sauvé la -vie; mais il ne faut plus que tu me voies.</p> - -<p>Il répéta, en l’étreignant:</p> - -<p>—Maman, ne dis pas ça!</p> - -<p>—Si, mon petit, il faut que je m’en aille. Je ne sais pas où, ni -comment je m’y prendrai, ni ce que je dirai, mais il le faut. Je -n’oserais plus te regarder, ni t’embrasser, comprends-tu?</p> - -<p>Alors, à son tour, il lui dit, tout bas, dans l’oreille:</p> - -<p>—Ma petite mère, tu resteras, parce que je le veux, parce que j’ai -besoin de toi. Et tu vas me jurer de m’obéir, tout de suite.</p> - -<p>—Non, mon enfant.</p> - -<p>—Oh! maman, il le faut, tu entends. Il le faut.</p> - -<p>—Non, mon enfant, c’est impossible. Ce serait nous condamner tous à -l’enfer. Je sais ce que c’est, moi, que ce supplice-là, depuis un mois. -Tu es attendri, mais quand ce sera <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> passé, quand tu me regarderas -comme me regarde Pierre, quand tu te rappelleras ce que je t’ai dit!... -Oh!... mon petit Jean, songe... songe que je suis ta mère!...</p> - -<p>—Je ne veux pas que tu me quittes, maman. Je n’ai que toi.</p> - -<p>—Mais pense, mon fils, que nous ne pourrons plus nous voir sans rougir -tous les deux, sans que je me sente mourir de honte et sans que tes -yeux fassent baisser les miens.</p> - -<p>—Ça n’est pas vrai, maman.</p> - -<p>—Oui, oui, oui, c’est vrai! Oh! j’ai compris, va, toutes les luttes de -ton pauvre frère, toutes, depuis le premier jour. Maintenant, lorsque -je devine son pas dans la maison, mon cœur saute à briser ma poitrine, -lorsque j’entends sa voix, je sens que je vais m’évanouir. Je t’avais -encore, toi! Maintenant, je ne t’ai plus. Oh! mon petit Jean, crois-tu -que je pourrais vivre entre vous deux?</p> - -<p>—Oui, maman. Je t’aimerai tant que tu n’y penseras plus.</p> - -<p>—Oh! oh! comme si c’était possible!</p> - -<p>—Oui, c’est possible.</p> - -<p>—Comment veux-tu que je n’y pense plus entre ton frère et toi? Est-ce -que vous n’y penserez plus, vous?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span></p> - -<p>—Moi. Je te le jure!</p> - -<p>—Mais tu y penseras à toutes les heures du jour.</p> - -<p>—Non, je te le jure. Et puis, écoute: si tu pars, je m’engage et je me -fais tuer.</p> - -<p>Elle fut bouleversée par cette menace puérile et étreignit Jean en le -caressant avec une tendresse passionnée. Il reprit:</p> - -<p>—Je t’aime plus que tu ne crois, va, bien plus, bien plus. Voyons, -sois raisonnable. Essaye de rester seulement huit jours. Veux-tu me -promettre huit jours? Tu ne peux pas me refuser ça?</p> - -<p>Elle posa ses deux mains sur les épaules de Jean, et le tenant à la -longueur de ses bras:</p> - -<p>—Mon enfant... tâchons d’être calmes et de ne pas nous attendrir. -Laisse-moi te parler d’abord. Si je devais une seule fois entendre sur -tes lèvres ce que j’entends depuis un mois dans la bouche de ton frère, -si je devais une seule fois voir dans tes yeux ce que je lis dans les -siens, si je devais deviner rien que par un mot ou par un regard que je -te suis odieuse comme à lui... une heure après, tu entends, une heure -après... je serais partie pour toujours.</p> - -<p>—Maman, je te jure...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span></p> - -<p>—Laisse-moi parler... Depuis un mois j’ai souffert tout ce qu’une -créature peut souffrir. A partir du moment où j’ai compris que ton -frère, que mon autre fils me soupçonnait, et qu’il devinait, minute par -minute, la vérité, tous les instants de ma vie ont été un martyre qu’il -est impossible de t’exprimer.</p> - -<p>Elle avait une voix si douloureuse que la contagion de sa torture -emplit de larmes les yeux de Jean.</p> - -<p>Il voulut l’embrasser, mais elle le repoussa.</p> - -<p>—Laisse-moi... écoute... j’ai encore tant de choses à te dire pour -que tu comprennes... mais tu ne comprendras pas... c’est que... si je -devais rester... il faudrait... Non, je ne peux pas!...</p> - -<p>—Dis, maman, dis.</p> - -<p>—Eh bien! oui. Au moins je ne t’aurai pas trompé... Tu veux que je -reste avec toi, n’est-ce pas? Pour cela, pour que nous puissions -nous voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée -dans la maison, car je n’ose plus ouvrir une porte dans la peur de -trouver ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me -pardonnes,—rien ne fait plus de mal qu’un pardon,—mais que tu ne -m’en veuilles pas de ce que j’ai <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> fait... Il faut que tu te sentes -assez fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n’es -pas le fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser!... -Moi j’ai assez souffert... j’ai trop souffert, je ne peux plus, non, -je ne peux plus! Et ce n’est pas d’hier, va, c’est de longtemps... -Mais tu ne pourras jamais comprendre ça, toi! Pour que nous puissions -encore vivre ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi -bien que si j’ai été la maîtresse de ton père, j’ai été encore plus -sa femme, sa vraie femme, que je n’en ai pas honte au fond du cœur, -que je ne regrette rien, que je l’aime encore tout mort qu’il est, que -je l’aimerai toujours, que je n’ai aimé que lui, qu’il a été toute ma -vie, toute ma joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, -tout pour moi, pendant si longtemps! Écoute, mon petit, devant Dieu qui -m’entend, je n’aurais jamais rien eu de bon dans l’existence, si je ne -l’avais pas rencontré, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, -pas une de ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien! -Je lui dois tout! Je n’ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton -frère et toi. Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je -n’aurais jamais aimé <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> rien, rien connu, rien désiré, je n’aurais -pas seulement pleuré, car j’ai pleuré, mon petit Jean. Oh! oui, j’ai -pleuré, depuis que nous sommes venus ici. Je m’étais donnée à lui tout -entière, corps et âme, pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de -dix ans j’ai été sa femme comme il a été mon mari devant Dieu qui nous -avait faits l’un pour l’autre. Et puis, j’ai compris qu’il m’aimait -moins. Il était toujours bon et prévenant, mais je n’étais plus pour -lui ce que j’avais été. C’était fini! Oh! que j’ai pleuré!... Comme -c’est misérable et trompeur, la vie!... Il n’y a rien qui dure... Et -nous sommes arrivés ici; et jamais je ne l’ai plus revu, jamais il -n’est venu... Il promettait toujours dans toutes ses lettres!... Je -l’attendais toujours!... et je ne l’ai plus revu!... et voilà qu’il -est mort! Mais il nous aimait encore puisqu’il a pensé à toi. Moi je -l’aimerai jusqu’à mon dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et -je t’aime parce que tu es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte -de lui devant toi! Comprends-tu? je ne pourrais pas! Si tu veux que je -reste, il faut que tu acceptes d’être son fils et que nous parlions -de lui quelquefois, et que tu l’aimes un peu, et que nous pensions à -lui quand <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> nous nous regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux -pas, adieu, mon petit, il est impossible que nous restions ensemble -maintenant! je ferai ce que tu décideras.</p> - -<p>Jean répondit d’une voix douce:</p> - -<p>—Reste, maman.</p> - -<p>Elle le serra dans ses bras et se remit à pleurer; puis elle reprit, la -joue contre sa joue:</p> - -<p>—Oui, mais Pierre? Qu’allons-nous devenir avec lui!</p> - -<p>Jean murmura:</p> - -<p>—Nous trouverons quelque chose. Tu ne peux plus vivre auprès de lui.</p> - -<p>Au souvenir de l’aîné elle fut crispée d’angoisse.</p> - -<p>—Non, je ne puis plus, non! non!</p> - -<p>Et se jetant sur le cœur de Jean, elle s’écria, l’âme en détresse:</p> - -<p>—Sauve-moi de lui, toi, mon petit, sauve-moi, fais quelque chose, je -ne sais pas... trouve... sauve-moi!</p> - -<p>—Oui, maman, je chercherai.</p> - -<p>—Tout de suite... il faut... Tout de suite... ne me quitte pas! J’ai -si peur de lui... si peur!</p> - -<p>—Oui, je trouverai. Je te promets.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p> - -<p>—Oh! mais vite, vite! Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi quand -je le vois.</p> - -<p>Puis elle lui murmura tout bas, dans l’oreille:</p> - -<p>—Garde-moi ici, chez toi.</p> - -<p>Il hésita, réfléchit et comprit, avec son bon sens positif, le danger -de cette combinaison.</p> - -<p>Mais il dut raisonner longtemps, discuter, combattre avec des arguments -précis son affolement et sa terreur.</p> - -<p>—Seulement ce soir, disait-elle, seulement cette nuit. Tu feras dire -demain à Roland que je me suis trouvée malade.</p> - -<p>—Ce n’est pas possible, puisque Pierre est rentré. Voyons, aie du -courage. J’arrangerai tout, je te le promets, dès demain. Je serai -à neuf heures à la maison. Voyons, mets ton chapeau. Je vais te -reconduire.</p> - -<p>—Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin, -craintif et reconnaissant.</p> - -<p>Elle essaya de se lever; mais la secousse avait été trop forte; elle ne -pouvait encore se tenir sur ses jambes.</p> - -<p>Alors il lui fit boire de l’eau sucrée, respirer de l’alcali, et il lui -lava les tempes avec <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> du vinaigre. Elle se laissait faire, brisée -et soulagée comme après un accouchement.</p> - -<p>Elle put enfin marcher et prit son bras. Trois heures sonnaient quand -ils passèrent à l’hôtel de ville.</p> - -<p>Devant la porte de leur logis il l’embrassa et lui dit: «Adieu, maman, -bon courage.»</p> - -<p>Elle monta, à pas furtifs, l’escalier silencieux, entra dans sa -chambre, se dévêtit bien vite, et se glissa, avec l’émotion retrouvée -des adultères anciens, auprès de Roland qui ronflait.</p> - -<p>Seul dans la maison, Pierre ne dormait pas et l’avait entendue revenir.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_193">193</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">VIII</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">Q</span><span class="smcap2">uand</span> il fut rentré dans son appartement, Jean s’affaissa sur un divan, -car les chagrins et les soucis qui donnaient à son frère des envies de -courir et de fuir comme une bête chassée, agissant diversement sur sa -nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il se sentait -mou à ne plus pouvoir faire un mouvement, à ne pouvoir gagner son lit, -mou de corps et d’esprit, écrasé et désolé. Il n’était point frappé, -comme l’avait été Pierre, dans la pureté de son amour filial, dans -cette dignité secrète qui est l’enveloppe des cœurs fiers, mais accablé -par un coup du destin qui menaçait en même temps ses intérêts les plus -chers.</p> - -<p>Quand son âme enfin se fut calmée, quand <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> sa pensée se fut -éclaircie ainsi qu’une eau battue et remuée, il envisagea la situation -qu’on venait de lui révéler. S’il eût appris de toute autre manière -le secret de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait -ressenti un profond chagrin; mais après sa querelle avec son frère, -après cette délation violente et brutale ébranlant ses nerfs, l’émotion -poignante de la confession de sa mère le laissa sans énergie pour se -révolter. Le choc reçu par sa sensibilité avait été assez fort pour -emporter, dans un irrésistible attendrissement, tous les préjugés et -toutes les saintes susceptibilités de la morale naturelle. D’ailleurs, -il n’était pas un homme de résistance. Il n’aimait lutter contre -personne et encore moins contre lui-même; il se résigna donc, et par -un penchant instinctif, par un amour inné du repos, de la vie douce -et tranquille, il s’inquiéta aussitôt des perturbations qui allaient -surgir autour de lui et l’atteindre du même coup. Il les pressentait -inévitables, et, pour les écarter, il se décida à des efforts -surhumains d’énergie et d’activité. Il fallait que tout de suite, -dès le lendemain, la difficulté fût tranchée, car il avait aussi par -instants ce besoin impérieux des solutions immédiates qui constitue -<span class="pagenum" id="Page_195">195</span> toute la force des faibles, incapables de vouloir longtemps. -Son esprit d’avocat, habitué d’ailleurs à démêler et à étudier les -situations compliquées, les questions d’ordre intime, dans les familles -troublées, découvrit immédiatement toutes les conséquences prochaines -de l’état d’âme de son frère. Malgré lui il en envisageait les suites -à un point de vue presque professionnel, comme s’il eût réglé les -relations futures de clients après une catastrophe d’ordre moral. -Certes un contact continuel avec Pierre lui devenait impossible. Il -l’éviterait facilement en restant chez lui, mais il était encore -inadmissible que leur mère continuât à demeurer sous le même toit que -son fils aîné.</p> - -<p>Et longtemps il médita, immobile sur les coussins, imaginant et -rejetant des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire.</p> - -<p>Mais une idée soudaine l’assaillit:—Cette fortune qu’il avait reçue, -un honnête homme la garderait-il?</p> - -<p>Il se répondit: «Non,» d’abord, et se décida à la donner aux pauvres. -C’était dur, tant pis. Il vendrait son mobilier et travaillerait -comme un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent. Cette -résolution virile et <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> douloureuse fouettant son courage, il se -leva et vint poser son front contre les vitres. Il avait été pauvre, -il redeviendrait pauvre. Il n’en mourrait pas, après tout. Ses yeux -regardaient le bec de gaz qui brûlait en face de lui de l’autre côté -de la rue. Or, comme une femme attardée passait sur le trottoir, il -songea brusquement à M<sup>me</sup> Rosémilly, et il reçut au cœur la secousse -des émotions profondes nées en nous d’une pensée cruelle. Toutes les -conséquences désespérantes de sa décision lui apparurent en même -temps. Il devrait renoncer à épouser cette femme, renoncer au bonheur, -renoncer à tout. Pouvait-il agir ainsi, maintenant qu’il s’était engagé -vis-à-vis d’elle? Elle l’avait accepté le sachant riche. Pauvre, elle -l’accepterait encore; mais avait-il le droit de lui demander, de lui -imposer ce sacrifice? Ne valait-il pas mieux garder cet argent comme un -dépôt qu’il restituerait plus tard aux indigents?</p> - -<p>Et dans son âme où l’égoïsme prenait des masques honnêtes, tous les -intérêts déguisés luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers -cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis reparaissaient, -puis s’effaçaient de nouveau.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p> - -<p>Il revint s’asseoir, cherchant un motif décisif, un prétexte -tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture -native. Vingt fois déjà il s’était posé cette question: «Puisque je -suis le fils de cet homme, que je le sais et que je l’accepte, n’est-il -pas naturel que j’accepte aussi son héritage?» Mais cet argument ne -pouvait empêcher le «non» murmuré par la conscience intime.</p> - -<p>Soudain il songea: «Puisque je ne suis pas le fils de celui que j’avais -cru être mon père, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son -vivant, ni après sa mort. Ce ne serait ni digne ni équitable. Ce serait -voler mon frère.»</p> - -<p>Cette nouvelle manière de voir l’ayant soulagé, ayant apaisé sa -conscience, il retourna vers la fenêtre.</p> - -<p>«Oui, se disait-il, il faut que je renonce à l’héritage de ma famille, -que je le laisse à Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l’enfant -de son père. Cela est juste. Alors n’est-il pas juste aussi que je -garde l’argent de mon père à moi?»</p> - -<p>Ayant reconnu qu’il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, -s’étant décidé à l’abandonner intégralement, il consentit donc et se -résigna à garder celle de Maréchal, car en <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> repoussant l’une et -l’autre il se trouverait réduit à la pure mendicité.</p> - -<p>Cette affaire délicate une fois réglée, il revint à la question de la -présence de Pierre dans la famille. Comment l’écarter? Il désespérait -de découvrir une solution pratique, quand le sifflet d’un vapeur -entrant au port sembla lui jeter une réponse en lui suggérant une idée.</p> - -<p>Alors il s’étendit tout habillé sur son lit et rêvassa jusqu’au jour.</p> - -<p>Vers neuf heures il sortit pour s’assurer si l’exécution de son projet -était possible. Puis, après quelques démarches et quelques visites, il -se rendit à la maison de ses parents. Sa mère l’attendait enfermée dans -sa chambre.</p> - -<p>—Si tu n’étais pas venu, dit-elle, je n’aurais jamais osé descendre.</p> - -<p>On entendit aussitôt Roland qui criait dans l’escalier:</p> - -<p>—On ne mange donc point aujourd’hui, nom d’un chien!</p> - -<p>On ne répondit pas, et il hurla:</p> - -<p>—Joséphine, nom de Dieu! qu’est-ce que vous faites?</p> - -<p>La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_199">199</span></p> - -<p>—V’là, M’sieu, qué qui faut?</p> - -<p>—Où est Madame?</p> - -<p>—Madame est en haut avec m’sieu Jean!</p> - -<p>Alors il vociféra en levant la tête vers l’étage supérieur:</p> - -<p>—Louise?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland entr’ouvrit la porte et répondit:</p> - -<p>—Quoi? mon ami.</p> - -<p>—On ne mange donc pas, nom d’un chien!</p> - -<p>—Voilà, mon ami, nous venons.</p> - -<p>Et elle descendit, suivie de Jean.</p> - -<p>Roland s’écria en apercevant le jeune homme:</p> - -<p>—Tiens, te voilà, toi! Tu t’embêtes déjà dans ton logis.</p> - -<p>—Non, père, mais j’avais à causer avec maman ce matin.</p> - -<p>Jean s’avança, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur -ses doigts l’étreinte paternelle du vieillard, une émotion bizarre et -imprévue le crispa, l’émotion des séparations et des adieux sans espoir -de retour.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland demanda:</p> - -<p>—Pierre n’est pas arrivé?</p> - -<p>Son mari haussa les épaules:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p> - -<p>—Non, mais tant pis, il est toujours en retard. Commençons sans lui.</p> - -<p>Elle se tourna vers Jean:</p> - -<p>—Tu devrais aller le chercher, mon enfant; ça le blesse quand on ne -l’attend pas.</p> - -<p>—Oui, maman, j’y vais.</p> - -<p>Et le jeune homme sortit.</p> - -<p>Il monta l’escalier, avec la résolution fiévreuse d’un craintif qui va -se battre.</p> - -<p>Quand il eut heurté la porte, Pierre répondit:</p> - -<p>—Entrez.</p> - -<p>Il entra.</p> - -<p>L’autre écrivait, penché sur sa table.</p> - -<p>—Bonjour, dit Jean.</p> - -<p>Pierre se leva.</p> - -<p>—Bonjour.</p> - -<p>Et ils se tendirent la main comme si rien ne s’était passé.</p> - -<p>—Tu ne descends pas déjeuner?</p> - -<p>—Mais... c’est que... j’ai beaucoup à travailler.</p> - -<p>La voix de l’aîné tremblait, et son œil anxieux demandait au cadet ce -qu’il allait faire.</p> - -<p>—On t’attend.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span></p> - -<p>—Ah! est-ce que... est-ce que notre mère est en bas?...</p> - -<p>—Oui, c’est même elle qui m’a envoyé te chercher.</p> - -<p>—Ah! alors... je descends.</p> - -<p>Devant la porte de la salle il hésita à se montrer le premier; puis il -l’ouvrit d’un geste saccadé, et il aperçut son père et sa mère assis à -table, face à face.</p> - -<p>Il s’approcha d’elle d’abord sans lever les yeux, sans prononcer un -mot, et s’étant penché il lui tendit son front à baiser comme il -faisait depuis quelque temps, au lieu de l’embrasser sur les joues -comme jadis. Il devina qu’elle approchait sa bouche, mais il ne sentit -point les lèvres sur sa peau, et il se redressa, le cœur battant, après -ce simulacre de caresse.</p> - -<p>Il se demandait: «Que se sont-ils dit, après mon départ?»</p> - -<p>Jean répétait avec tendresse «mère» et «chère maman», prenait soin -d’elle, la servait et lui versait à boire. Pierre alors comprit qu’ils -avaient pleuré ensemble, mais il ne put pénétrer leur pensée! Jean -croyait-il sa mère coupable ou son frère un misérable?</p> - -<p>Et tous les reproches qu’il s’était faits d’avoir <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> dit l’horrible -chose l’assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la -bouche, l’empêchant de manger et de parler.</p> - -<p>Il était envahi maintenant par un besoin de fuir intolérable, de -quitter cette maison qui n’était plus sienne, ces gens qui ne tenaient -plus à lui que par d’imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir -sur l’heure, n’importe où, sentant que c’était fini, qu’il ne pouvait -plus rester près d’eux, qu’il les torturerait toujours malgré lui, rien -que par sa présence, et qu’ils lui feraient souffrir sans cesse un -insoutenable supplice.</p> - -<p>Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n’écoutant pas, n’entendait -point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frère -et prit garde au sens des paroles.</p> - -<p>Jean disait:</p> - -<p>—Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur flotte. On parle -de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois -prochain.</p> - -<p>Roland s’étonnait:</p> - -<p>—Déjà! Je croyais qu’il ne serait pas en état de prendre la mer cet -été.</p> - -<p>—Pardon; on a poussé les travaux avec ardeur pour que la première -traversée ait lieu <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> avant l’automne. J’ai passé ce matin aux -bureaux de la Compagnie et j’ai causé avec un des administrateurs.</p> - -<p>—Ah! ah! lequel?</p> - -<p>—M. Marchand, l’ami particulier du président du conseil -d’administration.</p> - -<p>—Tiens, tu le connais?</p> - -<p>—Oui. Et puis j’avais un petit service à lui demander.</p> - -<p>—Ah! alors tu me feras visiter en grand détail la <i>Lorraine</i> dès -qu’elle entrera dans le port, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Certainement, c’est très facile!</p> - -<p>Jean paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une -introuvable transition. Il reprit:</p> - -<p>—En somme, c’est une vie très acceptable qu’on mène sur ces grands -transatlantiques. On passe plus de la moitié des mois à terre dans deux -villes superbes, New-York et le Havre, et le reste en mer avec des -gens charmants. On peut même faire là des connaissances très agréables -et très utiles pour plus tard, oui, très utiles, parmi les passagers. -Songe que le capitaine, avec les économies sur le charbon, peut arriver -à vingt-cinq mille francs par an, sinon plus...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_204">204</span></p> - -<p>Roland fit un «bigre!» suivi d’un sifflement, qui témoignait d’un -profond respect pour la somme et pour le capitaine.</p> - -<p>Jean reprit:</p> - -<p>—Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le médecin a -cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, éclairage, -chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins, -c’est très beau.</p> - -<p>Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son frère, et le -comprit.</p> - -<p>Alors, après une hésitation, il demanda:</p> - -<p>—Est-ce très difficile à obtenir, les places de médecin sur un -transatlantique?</p> - -<p>—Oui et non. Tout dépend des circonstances et des protections.</p> - -<p>Il y eut un long silence, puis le docteur reprit:</p> - -<p>—C’est le mois prochain que part la <i>Lorraine</i>?</p> - -<p>—Oui, le sept.</p> - -<p>Et ils se turent.</p> - -<p>Pierre songeait. Certes ce serait une solution s’il pouvait s’embarquer -comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait -peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien à -sa famille. Il avait <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> dû, l’avant-veille, vendre sa montre, car -maintenant il ne tendait plus la main devant sa mère! Il n’avait donc -aucune ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d’autre pain que -le pain de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un -autre toit. Il dit alors, en hésitant un peu:</p> - -<p>—Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus, moi.</p> - -<p>Jean demanda:</p> - -<p>—Pourquoi ne pourrais-tu pas?</p> - -<p>—Parce que je ne connais personne à la Compagnie transatlantique.</p> - -<p>Roland demeurait stupéfait:</p> - -<p>—Et tous tes beaux projets de réussite, que deviennent-ils?</p> - -<p>Pierre murmura:</p> - -<p>—Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux -meilleurs espoirs. D’ailleurs, ce n’est qu’un début, un moyen d’amasser -quelques milliers de francs pour m’établir ensuite.</p> - -<p>Son père, aussitôt, fut convaincu:</p> - -<p>—Ça, c’est vrai. En deux ans tu peux mettre de côté six ou sept mille -francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu’en penses-tu, Louise?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_206">206</span></p> - -<p>Elle répondit d’une voix basse, presque inintelligible:</p> - -<p>—Je pense que Pierre a raison.</p> - -<p>Roland s’écria:</p> - -<p>—Mais je vais en parler à M. Poulin, que je connais beaucoup! Il -est juge au tribunal de commerce et il s’occupe des affaires de la -Compagnie. J’ai aussi M. Lenient, l’armateur qui est intime avec un des -vice-présidents.</p> - -<p>Jean demanda à son frère:</p> - -<p>—Veux-tu que je tâte aujourd’hui même M. Marchand?</p> - -<p>—Oui, je veux bien.</p> - -<p>Pierre reprit, après avoir songé quelques instants:</p> - -<p>—Le meilleur moyen serait peut-être encore d’écrire à mes maîtres de -l’École de médecine qui m’avaient en grande estime. On embarque souvent -sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très chaudes des -professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient la -chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il -suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au -conseil d’administration.</p> - -<p>Jean approuvait tout à fait:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span></p> - -<p>—Ton idée est excellente, excellente!</p> - -<p>Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant -incapable de s’affliger longtemps.</p> - -<p>—Tu vas leur écrire aujourd’hui même, dit-il.</p> - -<p>—Tout à l’heure, tout de suite. J’y vais. Je ne prendrai pas de café -ce matin, je suis trop nerveux.</p> - -<p>Il se leva et sortit.</p> - -<p>Alors Jean se tourna vers sa mère:</p> - -<p>—Toi, maman, qu’est-ce que tu fais?</p> - -<p>—Rien... je ne sais pas.</p> - -<p>—Veux-tu venir avec moi jusque chez M<sup>me</sup> Rosémilly?</p> - -<p>—Mais... oui... oui...</p> - -<p>—Tu sais... il est indispensable que j’y aille aujourd’hui.</p> - -<p>—Oui... oui... C’est vrai.</p> - -<p>—Pourquoi ça, indispensable? demanda Roland, habitué d’ailleurs à ne -jamais comprendre ce qu’on disait devant lui.</p> - -<p>—Parce que je lui ai promis d’y aller.</p> - -<p>—Ah! très bien. C’est différent, alors.</p> - -<p>Et il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient -l’escalier pour prendre leurs chapeaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span></p> - -<p>Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda:</p> - -<p>—Veux-tu mon bras, maman?</p> - -<p>Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l’habitude de marcher côte -à côte. Elle accepta et s’appuya sur lui.</p> - -<p>Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il lui dit:</p> - -<p>—Tu vois que Pierre consent parfaitement à s’en aller.</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—Le pauvre garçon!</p> - -<p>—Pourquoi ça, le pauvre garçon? Il ne sera pas malheureux du tout sur -la <i>Lorraine</i>.</p> - -<p>—Non... je sais bien, mais je pense à tant de choses.</p> - -<p>Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que -son fils, puis avec cette voix bizarre qu’on prend par moments pour -conclure une longue et secrète pensée:</p> - -<p>—C’est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on -est coupable de s’y abandonner et on le paye bien cher plus tard.</p> - -<p>Il dit, très bas:</p> - -<p>—Ne parle plus de ça, maman.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_209">209</span></p> - -<p>—Est-ce possible? j’y pense tout le temps.</p> - -<p>—Tu oublieras.</p> - -<p>Elle se tut encore, puis, avec un regret profond:</p> - -<p>—Ah! comme j’aurais pu être heureuse en épousant un autre homme!</p> - -<p>A présent, elle s’exaspérait contre Roland, rejetant sur sa laideur, -sur sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et -l’aspect commun de sa personne toute la responsabilité de sa faute et -de son malheur. C’était à cela, à la vulgarité de cet homme, qu’elle -devait de l’avoir trompé, d’avoir désespéré un de ses fils et fait à -l’autre la plus douloureuse confession dont pût saigner le cœur d’une -mère.</p> - -<p>Elle murmura: «C’est si affreux pour une jeune fille d’épouser un -mari comme le mien.» Jean ne répondait pas. Il pensait à celui dont -il avait cru jusqu’ici être le fils, et peut-être la notion confuse -qu’il portait depuis longtemps de la médiocrité paternelle, l’ironie -constante de son frère, l’indifférence dédaigneuse des autres et -jusqu’au mépris de la bonne pour Roland avaient-ils préparé son âme à -l’aveu terrible de sa mère. Il lui en coûtait moins <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> d’être le fils -d’un autre; et après la grande secousse d’émotion de la veille, s’il -n’avait pas eu le contre-coup de révolte, d’indignation et de colère -redouté par M<sup>me</sup> Roland, c’est que depuis bien longtemps il souffrait -inconsciemment de se sentir l’enfant de ce lourdaud bonasse.</p> - -<p>Ils étaient arrivés devant la maison de M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième étage d’une -grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on découvrait -toute la rade du Havre.</p> - -<p>En apercevant M<sup>me</sup> Roland qui entrait la première, au lieu de lui -tendre les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l’embrassa, -car elle devinait l’intention de sa démarche.</p> - -<p>Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours recouvert -de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient -quatre gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles -représentaient des scènes maritimes et sentimentales. On voyait, sur -la première, la femme d’un pêcheur agitant un mouchoir sur une côte, -tandis que disparaît à l’horizon la voile qui emporte son homme. <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> -Sur la seconde, la même femme, à genoux sur la même côte, se tord les -bras en regardant au loin, sous un ciel plein d’éclairs, sur une mer de -vagues invraisemblables, la barque de l’époux qui va sombrer.</p> - -<p>Les deux autres gravures représentaient des scènes analogues dans une -classe supérieure de la société.</p> - -<p>Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage d’un grand -paquebot qui s’en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d’un œil -mouillé de larmes et de regrets.</p> - -<p>Qui a-t-elle laissé derrière elle?</p> - -<p>Puis, la même jeune femme assise près d’une fenêtre ouverte sur l’Océan -est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux -sur le tapis.</p> - -<p>Il est donc mort, quel désespoir!</p> - -<p>Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits par la tristesse -banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait tout -de suite, sans explication et sans recherche, et on plaignait les -pauvres femmes, bien qu’on ne sût pas au juste la nature du chagrin -de la plus distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. -Elle avait dû perdre son fiancé! L’œil, dès l’entrée, était attiré -<span class="pagenum" id="Page_212">212</span> invinciblement vers ces quatre sujets et retenu comme par une -fascination. Il ne s’en écartait que pour y revenir toujours, et -toujours contempler les quatre expressions des deux femmes qui se -ressemblaient comme deux sœurs. Il se dégageait surtout du dessin net, -bien fini, soigné, distingué à la façon d’une gravure de mode, ainsi -que du cadre bien luisant, une sensation de propreté et de rectitude -qu’accentuait encore le reste de l’ameublement.</p> - -<p>Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre invariable, les uns -contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les rideaux blancs, -immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu’on avait envie -de les friper un peu; et jamais un grain de poussière ne ternissait le -globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par -Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d’appartement.</p> - -<p>Les deux femmes en s’asseyant modifièrent un peu la place normale de -leurs chaises.</p> - -<p>—Vous n’êtes pas sortie aujourd’hui? demandait M<sup>me</sup> Roland.</p> - -<p>—Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p> - -<p>Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le -plaisir qu’elle avait pris à cette excursion et à cette pêche.</p> - -<p>—Vous savez, disait-elle, que j’ai mangé ce matin mes salicoques. -Elles étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour -ou l’autre cette partie-là...</p> - -<p>Le jeune homme l’interrompit:</p> - -<p>—Avant d’en commencer une seconde, si nous terminions la première?</p> - -<p>—Comment ça? Mais il me semble qu’elle est finie.</p> - -<p>—Oh! Madame, j’ai fait, de mon côté, dans ce rocher de Saint-Jouin, -une pêche que je veux aussi rapporter chez moi.</p> - -<p>Elle prit un air naïf et malin:</p> - -<p>—Vous? Quoi donc? Qu’est-ce que vous avez trouvé?</p> - -<p>—Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n’a -pas changé d’avis ce matin.</p> - -<p>Elle se mit à sourire:</p> - -<p>—Non, Monsieur, je ne change jamais d’avis, moi.</p> - -<p>Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit -tomber la sienne d’un geste vif et résolu. Et il demanda:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_214">214</span></p> - -<p>—Le plus tôt possible, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Quand vous voudrez.</p> - -<p>—Six semaines?</p> - -<p>—Je n’ai pas d’opinion. Qu’en pense ma future belle-mère?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique:</p> - -<p>—Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d’avoir bien -voulu Jean, car vous le rendrez très heureux.</p> - -<p>—On fera ce qu’on pourra, maman.</p> - -<p>Un peu attendrie, pour la première fois, M<sup>me</sup> Rosémilly se leva et, -prenant à pleins bras Mme Roland, l’embrassa longtemps comme un enfant; -et sous cette caresse nouvelle, une émotion puissante gonfla le cœur -malade de la pauvre femme. Elle n’aurait pu dire ce qu’elle éprouvait. -C’était triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un -grand fils, et on lui rendait à la place une fille, une grande fille.</p> - -<p>Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs sièges, elles se -prirent les mains et restèrent ainsi, se regardant et se souriant, -tandis que Jean semblait presque oublié d’elles.</p> - -<p>Puis elles parlèrent d’un tas de choses auxquelles <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> il fallait -songer pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, -M<sup>me</sup> Rosémilly parut soudain se souvenir d’un détail et demanda:</p> - -<p>—Vous avez consulté M. Roland, n’est-ce pas?</p> - -<p>La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du fils. Ce fut -la mère qui répondit:</p> - -<p>—Oh! non, c’est inutile!</p> - -<p>Puis elle hésita, sentant qu’une explication était nécessaire, et elle -reprit:</p> - -<p>—Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce -que nous avons décidé.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien -naturel, car le bonhomme comptait si peu.</p> - -<p>Quand M<sup>me</sup> Roland se retrouva dans la rue avec son fils:</p> - -<p>—Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer.</p> - -<p>Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l’épouvante de sa maison.</p> - -<p>Ils entrèrent chez Jean.</p> - -<p>Dès qu’elle sentit la porte fermée derrière elle, elle poussa un gros -soupir comme si <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> cette serrure l’avait mise en sûreté; puis, au -lieu de se reposer, comme elle l’avait dit, elle commença à ouvrir -les armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs -et des chaussettes. Elle changeait l’ordre établi pour chercher des -arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage à son œil de -ménagère; et quand elle eut disposé les choses à son gré, aligné les -serviettes, les caleçons et les chemises sur leurs tablettes spéciales, -divisé tout le linge en trois classes principales, linge de corps, -linge de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son -œuvre, et elle dit:</p> - -<p>—Jean, viens donc voir comme c’est joli.</p> - -<p>Il se leva et admira pour lui faire plaisir.</p> - -<p>Soudain, comme il s’était rassis, elle s’approcha de son fauteuil à pas -légers, par derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras droit, elle -l’embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans un -papier blanc, qu’elle tenait de l’autre main.</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est?</p> - -<p>Comme elle ne répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du -cadre:</p> - -<p>—Donne! dit-il.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p> - -<p>Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires. -Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant -l’appartement, alla l’enfermer à double tour, dans le tiroir de son -bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de -ses yeux, puis elle dit, d’une voix un peu chevrotante:</p> - -<p>—Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine. -Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me -rendre compte.</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_218">218</span></p> - -<p class="newpage souschapitre1">IX</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap2">es</span> lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rémusot, -Flache et Borriquel, écrites dans les termes les plus flatteurs pour le -D<sup>r</sup> Pierre Roland, leur élève, avaient été soumises par M. Marchand au -conseil de la Compagnie transatlantique, appuyées par MM. Poulin, juge -au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au -maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire.</p> - -<p>Il se trouvait que le médecin de la <i>Lorraine</i> n’était pas encore -désigné, et Pierre eut la chance d’être nommé en quelques jours.</p> - -<p>Le pli qui l’en prévenait lui fut remis par la bonne Joséphine, un -matin, comme il finissait sa toilette.</p> - -<p>Sa première émotion fut celle du condamné <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> à mort à qui on annonce -sa peine commuée; et il sentit immédiatement sa souffrance adoucie un -peu par la pensée de ce départ et de cette vie calme, toujours bercée -par l’eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante.</p> - -<p>Il vivait maintenant dans la maison paternelle en étranger muet et -réservé. Depuis le soir où il avait laissé s’échapper devant son frère -l’infâme secret découvert par lui, il sentait qu’il avait brisé les -dernières attaches avec les siens. Un remords le harcelait d’avoir -dit cette chose à Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, méchant, et -cependant il était soulagé d’avoir parlé.</p> - -<p>Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mère ou le regard de son -frère. Leurs yeux pour s’éviter avaient pris une mobilité surprenante -et des ruses d’ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se -demandait: «Qu’a-t-elle pu dire à Jean? A-t-elle avoué ou a-t-elle nié? -Que croit mon frère? Que pense-t-il d’elle, que pense-t-il de moi?» Il -ne devinait pas et s’en exaspérait. Il ne leur parlait presque plus -d’ailleurs, sauf devant Roland, afin d’éviter ses questions.</p> - -<p>Quand il eut reçu la lettre lui annonçant <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> sa nomination, il la -présenta, le jour même, à sa famille. Son père, qui avait une grande -tendance à se réjouir de tout, battit des mains. Jean répondit d’un ton -sérieux, mais l’âme pleine de joie:</p> - -<p>—Je te félicite de tout mon cœur, car je sais qu’il y avait beaucoup -de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes -professeurs.</p> - -<p>Et sa mère baissa la tête en murmurant:</p> - -<p>—Je suis bien heureuse que tu aies réussi.</p> - -<p>Il alla, après le déjeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se -renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du médecin de la -<i>Picardie</i> qui devait partir le lendemain, pour s’informer près de lui -de tous les détails de sa vie nouvelle et des particularités qu’il y -devait rencontrer.</p> - -<p>Le D<sup>r</sup> Pirette étant à bord, il s’y rendit, et il fut reçu dans une -petite chambre de paquebot par un jeune homme à barbe blonde qui -ressemblait à son frère. Ils causèrent longtemps.</p> - -<p>On entendait dans les profondeurs sonores de l’immense bâtiment une -grande agitation confuse et continue, où la chute des marchandises -entassées dans les cales se mêlait aux <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> pas, aux voix, au mouvement -des machines chargeant les caisses, aux sifflets des contremaîtres -et à la rumeur des chaînes traînées ou enroulées sur les treuils par -l’haleine rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier -du gros navire.</p> - -<p>Mais lorsque Pierre eut quitté son collègue et se retrouva dans la -rue, une tristesse nouvelle s’abattit sur lui, et l’enveloppa comme -ces brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui -portent dans leur épaisseur insaisissable quelque chose de mystérieux -et d’impur comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et -lointaines.</p> - -<p>En ses heures de plus grande souffrance, il ne s’était jamais senti -plongé ainsi dans un cloaque de misère. C’est que la dernière déchirure -était faite; il ne tenait plus à rien. En arrachant de son cœur les -racines de toutes ses tendresses, il n’avait pas éprouvé encore cette -détresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir.</p> - -<p>Ce n’était plus une douleur morale et torturante, mais l’affolement -d’une bête sans abri, une angoisse matérielle d’être errant qui n’a -plus de toit et que la pluie, le vent, l’orage, toutes les forces -brutales du monde <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> vont assaillir. En mettant le pied sur ce -paquebot, en entrant dans cette chambrette balancée sur les vagues, -la chair de l’homme qui a toujours dormi dans un lit immobile et -tranquille s’était révoltée contre l’insécurité de tous les lendemains -futurs. Jusqu’alors elle s’était sentie protégée, cette chair, par le -mur solide enfoncé dans la terre qui le tient, et par la certitude du -repos à la même place, sous le toit qui résiste au vent. Maintenant, -tout ce qu’on aime braver dans la chaleur du logis fermé deviendrait un -danger et une constante souffrance.</p> - -<p>Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et -engloutit. Plus d’espace autour de soi, pour se promener, courir, se -perdre par les chemins, mais quelques mètres de planches pour marcher -comme un condamné au milieu d’autres prisonniers. Plus d’arbres, de -jardins, de rues, de maisons, rien que de l’eau et des nuages. Et -sans cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours -d’orage il faudrait s’appuyer aux cloisons, s’accrocher aux portes, -se cramponner aux bords de la couchette étroite pour ne point rouler -par terre. Les jours de calme il entendrait la trépidation ronflante -de l’hélice <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> et sentirait fuir ce bateau qui le porte, d’une fuite -continue, régulière, exaspérante.</p> - -<p>Et il se trouvait condamné à cette vie de forçat vagabond, uniquement -parce que sa mère s’était livrée aux caresses d’un homme.</p> - -<p>Il allait devant lui, défaillant à présent sous la mélancolie désolée -des gens qui vont s’expatrier.</p> - -<p>Il ne se sentait plus au cœur ce mépris hautain, cette haine -dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de -leur parler, de leur dire qu’il allait quitter la France, d’être écouté -et consolé. C’était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va -tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu’un souffrir -de son départ.</p> - -<p>Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l’aimait assez pour -ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout -de suite à l’aller voir.</p> - -<p>Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres -au fond d’un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta -sa besogne:</p> - -<p>—On ne vous aperçoit plus jamais! dit-il.</p> - -<p>Le jeune homme expliqua qu’il avait eu à entreprendre des démarches -nombreuses, <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> sans en dévoiler le motif, et il s’assit en demandant:</p> - -<p>—Eh bien! les affaires vont-elles?</p> - -<p>Elles n’allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, -le malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n’y -pouvait vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n’y -ordonnaient point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne -cinq cents pour cent. Le bonhomme conclut:</p> - -<p>—Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si -je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à -cirer des bottes.</p> - -<p>Pierre sentit son cœur se serrer, et il se décida brusquement à porter -le coup, puisqu’il le fallait:</p> - -<p>—Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d’aucun secours. Je -quitte le Havre au commencement du mois prochain.</p> - -<p>Marowsko ôta ses lunettes, tant son émotion fut vive.</p> - -<p>—Vous... vous... qu’est-ce que vous dites là?</p> - -<p>—Je dis que je m’en vais, mon pauvre ami.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span></p> - -<p>Le vieux demeurait atterré, sentant crouler son dernier espoir, et il -se révolta soudain contre cet homme qu’il avait suivi, qu’il aimait, en -qui il avait eu tant de confiance, et qui l’abandonnait ainsi.</p> - -<p>Il bredouilla:</p> - -<p>—Mais vous n’allez pas me trahir à votre tour, vous?</p> - -<p>Pierre se sentait tellement attendri qu’il avait envie de l’embrasser:</p> - -<p>—Mais je ne vous trahis pas. Je n’ai point trouvé à me caser ici et je -pars comme médecin sur un paquebot transatlantique.</p> - -<p>—Oh! monsieur Pierre! Vous m’aviez si bien promis de m’aider à vivre!</p> - -<p>—Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-même. Je n’ai pas un sou de -fortune.</p> - -<p>Marowsko répétait:</p> - -<p>—C’est mal, c’est mal, ce que vous faites. Je n’ai plus qu’à mourir de -faim, moi. A mon âge, c’est fini. C’est mal. Vous abandonnez un pauvre -vieux qui est venu pour vous suivre. C’est mal.</p> - -<p>Pierre voulait s’expliquer, protester, donner ses raisons, prouver -qu’il n’avait pu faire autrement; le Polonais n’écoutait point, révolté -de cette désertion, et il finit par dire, faisant <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> allusion sans -doute à des événements politiques:</p> - -<p>—Vous autres Français, vous ne tenez pas vos promesses.</p> - -<p>Alors Pierre se leva, froissé à son tour, et le prenant d’un peu haut:</p> - -<p>—Vous êtes injuste, père Marowsko. Pour se décider à ce que j’ai fait, -il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir. -J’espère que je vous retrouverai plus raisonnable.</p> - -<p>Et il sortit.</p> - -<p>—Allons, pensait-il, personne n’aura pour moi un regret sincère.</p> - -<p>Sa pensée cherchait, allant à tous ceux qu’il connaissait, ou qu’il -avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages défilant -dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait -soupçonner sa mère.</p> - -<p>Il hésita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain, -se décidant, il pensa: «Elle avait raison, après tout.» Et il s’orienta -pour retrouver sa rue.</p> - -<p>La brasserie était, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de -fumée. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c’était <span class="pagenum" id="Page_227">227</span> un -jour de fête, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-même -servait, courant de table en table, emportant des bocks vides et les -rapportant pleins de mousse.</p> - -<p>Quand Pierre eut trouvé une place, non loin du comptoir, il attendit, -espérant que la bonne le verrait et le reconnaîtrait.</p> - -<p>Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d’œil, trottant -menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil.</p> - -<p>Il finit par frapper la table d’une pièce d’argent. Elle accourut.</p> - -<p>—Que désirez-vous, Monsieur?</p> - -<p>Elle ne le regardait pas, l’esprit perdu dans le calcul des -consommations servies.</p> - -<p>—Eh bien! fit-il, c’est comme ça qu’on dit bonjour à ses amis?</p> - -<p>Elle fixa ses yeux sur lui, et d’une voix pressée:</p> - -<p>—Ah! c’est vous. Vous allez bien. Mais je n’ai pas le temps -aujourd’hui. C’est un bock que vous voulez?</p> - -<p>—Oui, un bock.</p> - -<p>Quand elle l’apporta, il reprit:</p> - -<p>—Je viens te faire mes adieux. Je pars.</p> - -<p>Elle répondit avec indifférence:</p> - -<p>—Ah bah! Où allez-vous?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_228">228</span></p> - -<p>—En Amérique.</p> - -<p>—On dit que c’est un beau pays.</p> - -<p>Et rien de plus. Vraiment il fallait être bien malavisé pour lui parler -ce jour-là. Il y avait trop de monde au café!</p> - -<p>Et Pierre s’en alla vers la mer. En arrivant sur la jetée, il vit -la <i>Perle</i> qui rentrait portant son père et le capitaine Beausire. -Le matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis à l’arrière, -fumaient leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en -les voyant passer: «Bienheureux les simples d’esprit.»</p> - -<p>Et il s’assit sur un des bancs du brise-lames pour tâcher de -s’engourdir dans une somnolence de brute.</p> - -<p>Quand il rentra, le soir, à la maison, sa mère lui dit, sans oser lever -les yeux sur lui:</p> - -<p>—Il va te falloir un tas d’affaires pour partir, et je suis un peu -embarrassée. Je t’ai commandé tantôt ton linge de corps et j’ai passé -chez le tailleur pour les habits; mais n’as-tu besoin de rien autre, de -choses que je ne connais pas, peut-être?</p> - -<p>Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea qu’il lui -fallait au moins accepter de quoi se vêtir décemment, <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> et ce fut -d’un ton très calme qu’il répondit:</p> - -<p>—Je ne sais pas encore, moi; je m’informerai à la Compagnie.</p> - -<p>Il s’informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa -mère, en la recevant de ses mains, le regarda pour la première fois -depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l’expression si -humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus -qui demandent grâce.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, la <i>Lorraine</i>, venant de Saint-Nazaire, entra au -port du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de -New-York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine -flottante où serait désormais emprisonnée sa vie.</p> - -<p>Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l’escalier sa mère -qui l’attendait et qui murmura d’une voix à peine intelligible:</p> - -<p>—Tu ne veux pas que je t’aide à t’installer sur ce bateau?</p> - -<p>—Non, merci, tout est fini.</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—Je désire tant voir ta chambrette.</p> - -<p>—Ce n’est pas la peine. C’est très laid et très petit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p> - -<p>Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême.</p> - -<p>Or Roland, qui visita la <i>Lorraine</i> ce jour-là même, ne parla pendant -le dîner que de ce magnifique navire et s’étonna beaucoup que sa femme -n’eût aucune envie de le connaître puisque leur fils allait s’embarquer -dessus.</p> - -<p>Pierre ne vécut guère dans sa famille pendant les jours qui suivirent. -Il était nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait -fouetter tout le monde. Mais la veille de son départ il parut soudain -très changé, très adouci. Il demanda, au moment d’embrasser ses parents -avant d’aller coucher à bord pour la première fois:</p> - -<p>—Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau?</p> - -<p>Roland s’écria:</p> - -<p>—Mais oui, mais oui, parbleu. N’est-ce pas, Louise?</p> - -<p>—Mais certainement, dit-elle tout bas.</p> - -<p>Pierre reprit:</p> - -<p>—Nous partons à onze heures juste. Il faut être là-bas à neuf heures -et demie au plus tard.</p> - -<p>—Tiens! s’écria son père, une idée. En te quittant nous courrons bien -vite nous embarquer <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> sur la <i>Perle</i> afin de t’attendre hors des -jetées et de te voir encore une fois. N’est-ce pas, Louise?</p> - -<p>—Oui, certainement.</p> - -<p>Roland reprit:</p> - -<p>—De cette façon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre -le môle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais -reconnaître les siens dans le tas. Ça te va?</p> - -<p>—Mais oui, ça me va. C’est entendu.</p> - -<p>Une heure plus tard il était étendu dans son petit lit marin, étroit -et long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, -songeant à tout ce qui s’était passé depuis deux mois dans sa vie, et -surtout dans son âme. A force d’avoir souffert et fait souffrir les -autres, sa douleur agressive et vengeresse s’était fatiguée, comme -une lame émoussée. Il n’avait presque plus le courage d’en vouloir à -quelqu’un et de quoi que ce fût, et il laissait aller sa révolte à -vau-l’eau à la façon de son existence. Il se sentait tellement las -de lutter, las de frapper, las de détester, las de tout, qu’il n’en -pouvait plus et tâchait d’engourdir son cœur dans l’oubli, comme on -tombe dans le sommeil. Il entendait vaguement <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> autour de lui les -bruits nouveaux du navire, bruits légers, à peine perceptibles en -cette nuit calme du port; et de sa blessure jusque-là si cruelle il ne -sentait plus aussi que les tiraillements douloureux des plaies qui se -cicatrisent.</p> - -<p>Il avait dormi profondément quand le mouvement des matelots le tira de -son repos. Il faisait jour, le train de marée arrivait au quai amenant -les voyageurs de Paris.</p> - -<p>Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairés, inquiets, -cherchant leurs cabines, s’appelant, se questionnant et se répondant -au hasard, dans l’effarement du voyage commencé. Après qu’il eut salué -le capitaine et serré la main de son compagnon le commissaire du bord, -il entra dans le salon où quelques Anglais sommeillaient déjà dans les -coins. La grande pièce aux murs de marbre blanc encadrés de filets d’or -prolongeait indéfiniment dans les glaces la perspective de ses longues -tables flanquées de deux lignes illimitées de sièges tournants, en -velours grenat. C’était bien là le vaste hall flottant et cosmopolite -où devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. -Son luxe opulent était celui des grands hôtels, des <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> théâtres, -des lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l’œil des -millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire -réservée à la seconde classe, quand il se souvint qu’on avait embarqué -la veille au soir un grand troupeau d’émigrants, et il descendit dans -l’entrepont. En y pénétrant, il fut saisi par une odeur nauséabonde -d’humanité pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus écœurante -que celle du poil ou de la laine des bêtes. Alors, dans une sorte de -souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperçut -des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants étendus sur des planches -superposées ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point -les visages, mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, -cette foule de misérables vaincus par la vie, épuisés, écrasés, partant -avec une femme maigre et des enfants exténués pour une terre inconnue, -où ils espéraient ne point mourir de faim, peut-être.</p> - -<p>Et songeant au travail passé, au travail perdu, aux efforts stériles, -à la lutte acharnée, reprise chaque jour en vain, à l’énergie dépensée -par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir où, cette -existence <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> d’abominable misère, le docteur eut envie de leur crier: -«Mais foutez-vous donc à l’eau avec vos femelles et vos petits!» Et son -cœur fut tellement étreint par la pitié qu’il s’en alla, ne pouvant -supporter leur vue.</p> - -<p>Son père, sa mère, son frère et M<sup>me</sup> Rosémilly l’attendaient déjà -dans sa cabine.</p> - -<p>—Si tôt, dit-il.</p> - -<p>—Oui, répondit M<sup>me</sup> Roland d’une voix tremblante, nous voulions -avoir le temps de te voir un peu.</p> - -<p>Il la regarda. Elle était en noir, comme si elle eût porté un deuil, et -il s’aperçut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier, -devenaient tout blancs à présent.</p> - -<p>Il eut grand’peine à faire asseoir les quatre personnes dans sa petite -demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte restée ouverte on voyait -passer une foule nombreuse comme celle d’une rue un jour de fête, car -tous les amis des embarqués et une armée de simples curieux avaient -envahi l’immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans -les salons, partout, et des têtes s’avançaient jusque dans la chambre -tandis que des voix murmuraient au dehors: «C’est l’appartement du -docteur.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span></p> - -<p>Alors Pierre poussa la porte; mais dès qu’il se sentit enfermé avec les -siens, il eut envie de la rouvrir, car l’agitation du navire trompait -leur gêne et leur silence.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly voulut enfin parler:</p> - -<p>—Il vient bien peu d’air par ces petites fenêtres, dit-elle.</p> - -<p>—C’est un hublot, répondit Pierre.</p> - -<p>Il en montra l’épaisseur qui rendait le verre capable de résister aux -chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le système de -fermeture. Roland à son tour demanda:</p> - -<p>—Tu as ici même la pharmacie?</p> - -<p>Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothèque de fioles -qui portaient des noms latins sur des carrés de papier blanc.</p> - -<p>Il en prit une pour énumérer les propriétés de la matière qu’elle -contenait, puis une seconde, puis une troisième, et il fit un vrai -cours de thérapeutique qu’on semblait écouter avec grande attention.</p> - -<p>Roland répétait en remuant la tête:</p> - -<p>—Est-ce intéressant cela!</p> - -<p>On frappa doucement contre la porte.</p> - -<p>—Entrez! cria Pierre.</p> - -<p>Et le capitaine Beausire parut.</p> - -<p>Il dit, en tendant la main:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p> - -<p>—Je viens tard parce que je n’ai pas voulu gêner vos épanchements.</p> - -<p>Il dut aussi s’asseoir sur le lit. Et le silence recommença.</p> - -<p>Mais, tout à coup, le capitaine prêta l’oreille. Des commandements lui -parvenaient à travers la cloison, et il annonça:</p> - -<p>—Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la -<i>Perle</i> pour vous voir encore à la sortie, et vous dire adieu en pleine -mer.</p> - -<p>Roland père y tenait beaucoup, afin d’impressionner les voyageurs de la -<i>Lorraine</i> sans doute, et il se leva avec empressement:</p> - -<p>—Allons, adieu, mon garçon.</p> - -<p>Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très -pâle.</p> - -<p>Son mari lui toucha le bras:</p> - -<p>—Allons, dépêchons-nous, nous n’avons pas une minute à perdre.</p> - -<p>Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l’une après -l’autre, deux joues de cire blanche, qu’il baisa sans dire un mot. Puis -il serra la main de M<sup>me</sup> Rosémilly, et celle de son frère en lui -demandant:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_237">237</span></p> - -<p>—A quand ton mariage?</p> - -<p>—Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de -tes voyages.</p> - -<p>Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont -encombré de public, de porteurs de paquets et de marins.</p> - -<p>La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir -d’impatience.</p> - -<p>—Adieu, dit Roland toujours pressé.</p> - -<p>—Adieu, répondit Pierre debout au bord d’un des petits ponts de bois -qui faisaient communiquer la <i>Lorraine</i> avec le quai.</p> - -<p>Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s’éloigna.</p> - -<p>—Vite, vite, en voiture! criait le père.</p> - -<p>Un fiacre les attendait qui les conduisit à l’avant-port où Papagris -tenait la <i>Perle</i> toute prête à prendre le large.</p> - -<p>Il n’y avait aucun souffle d’air; c’était un de ces jours secs et -calmes d’automne, où la mer polie semble froide et dure comme de -l’acier.</p> - -<p>Jean saisit un aviron, le matelot borda l’autre et ils se mirent à -ramer. Sur le brise-lames, sur les jetées, jusque sur les parapets -de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la -<i>Lorraine</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p> - -<p>La <i>Perle</i> passa entre ces deux vagues humaines et fut bientôt hors du -môle.</p> - -<p>Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et -il disait:</p> - -<p>—Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais là, -juste.</p> - -<p>Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus -loin possible. Tout à coup Roland s’écria:</p> - -<p>—La voilà. J’aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du -bassin.</p> - -<p>—Hardi! les enfants, répétait Beausire.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux.</p> - -<p>Roland était debout, cramponné au mât; il annonçait:</p> - -<p>—En ce moment elle évolue dans l’avant-port... Elle ne bouge plus... -Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle -marche... bravo!... Elle s’engage dans les jetées!... Entendez-vous -la foule qui crie... bravo!... C’est le <i>Neptune</i> qui la tire... je -vois son avant maintenant.... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel -bateau! Nom de Dieu! regardez donc!...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rosémilly et Beausire se retournèrent; <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> les deux hommes -cessèrent de ramer; seule M<sup>me</sup> Roland ne remua point.</p> - -<p>L’immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l’air, -devant lui, d’une chenille, sortait lentement et royalement du port. -Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres, -emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier: «Vive la -<i>Lorraine</i>!» acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet -enfantement d’une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus -belle fille.</p> - -<p>Mais Elle, dès qu’elle eut franchi l’étroit passage enfermé entre deux -murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et -elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l’eau.</p> - -<p>—La voilà... la voilà!... criait toujours Roland. Elle vient droit sur -nous.</p> - -<p>Et Beausire, radieux, répétait:</p> - -<p>—Qu’est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur -route?</p> - -<p>Jean, tout bas, dit à sa mère:</p> - -<p>—Regarde, maman, elle approche.</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes.</p> - -<p>La <i>Lorraine</i> arrivait, lancée à toute vitesse <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> dès sa sortie du -port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée, -annonça:</p> - -<p>—Attention! M. Pierre est à l’arrière, tout seul, bien en vue. -Attention!</p> - -<p>Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, -maintenant, passait presque à toucher la <i>Perle</i>.</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> Roland, éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle -vit son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui -jetait à deux mains des baisers d’adieu.</p> - -<p>Mais il s’en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit, -effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle -s’efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus.</p> - -<p>Jean lui avait pris la main:</p> - -<p>—Tu as vu? dit-il.</p> - -<p>—Oui, j’ai vu. Comme il est bon!</p> - -<p>Et on retourna vers la ville.</p> - -<p>—Cristi! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste.</p> - -<p>Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s’il -eût fondu dans l’Océan. M<sup>me</sup> Roland tournée vers lui le regardait -s’enfoncer à l’horizon vers une terre inconnue, à l’autre bout du -monde. Sur ce <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau -qu’elle n’apercevrait plus tout à l’heure, était son fils, son pauvre -fils. Et il lui semblait que la moitié de son cœur s’en allait avec -lui, il lui semblait aussi que sa vie était finie, il lui semblait -encore qu’elle ne reverrait jamais plus son enfant.</p> - -<p>—Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu’il sera de retour avant -un mois?</p> - -<p>Elle balbutia:</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je pleure parce que j’ai mal.</p> - -<p>Lorsqu’ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite -pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec M<sup>me</sup> -Rosémilly, et Roland dit à sa femme:</p> - -<p>—Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean.</p> - -<p>—Oui, répondit la mère.</p> - -<p>Et comme elle avait l’âme trop troublée pour songer à ce qu’elle -disait, elle ajouta:</p> - -<p>—Je suis bien heureuse qu’il épouse M<sup>me</sup> Rosémilly.</p> - -<p>Le bonhomme fut stupéfait.</p> - -<p>—Ah bah! Comment? Il va épouser M<sup>me</sup> Rosémilly?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span></p> - -<p>—Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd’hui même.</p> - -<p>—Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu’il est question de cette -affaire-là?</p> - -<p>—Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr -d’être agréé par elle avant de te consulter.</p> - -<p>Roland se frottait les mains:</p> - -<p>—Très bien, très bien. C’est parfait. Moi je l’approuve absolument.</p> - -<p>Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard -François-I<sup>er</sup>, sa femme se retourna encore une fois pour jeter un -dernier regard sur la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu’une -petite fumée grise, si lointaine, si légère qu’elle avait l’air d’un -peu de brume.</p> - -<p class="center">FIN.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_243">243</span> - <h2 id="ch_3">NOTE.</h2> -</div> - -<p>Le manuscrit de <i>Pierre et Jean</i> se compose de 188 feuillets grand -in-8<sup>o</sup> écrits au recto, paginés de 1 à 188. Ce dernier feuillet porte -le mot <i>fin</i>. L’écriture est rapide et assurée. Les corrections y -sont peu nombreuses. Vers la fin cependant, à partir du chapitre -<span class="smcap">VIII</span>, les surcharges sont plus rapprochées, des membres de -phrases sont abandonnés. Les variantes que nous donnons indiquent les -hésitations de l’auteur pour rendre définitives les scènes qui se -déroulent dans la partie capitale de son livre.</p> - -<p class="br"><i>Pierre et Jean</i> a paru dans <i>la Nouvelle Revue</i>, en décembre 1887 et -janvier 1888. Il fut mis en vente par Ollendorff au commencement de -1888 et par Boussod-Valadon avec les illustrations de Duez et de Lynch -à la fin de la même année.</p> - -<p>Maupassant écrit à sa mère au commencement de novembre 1887:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Ollendorff veut mettre en vente <i>Pierre et Jean</i> le 3 janvier et non - le 20... <i>Pierre et Jean</i> aura un succès littéraire, mais non pas un - succès de vente. Je suis sûr que ce livre est bon. Je te l’ai toujours - écrit, mais il est cruel, ce qui l’empêchera de se vendre.»</p> -</div> - -<p>Quant à la préface, elle parut en feuilleton dans <i>le Supplément -littéraire</i> du <i>Figaro</i> (samedi 7 janvier 1888). <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> Elle faillit même -donner lieu à un procès entre Maupassant et la direction du journal, -celle-ci ayant jugé bon de supprimer plusieurs passages importants -de l’article, sans l’assentiment de l’auteur. L’affaire s’arrangea -cependant sans débats judiciaires.</p> - -<p>La préface de <i>Pierre et Jean</i> fut très discutée.</p> - -<p class="br">Nous extrayons du livre de M<sup>me</sup> Lecomte du Nouy, <i>En regardant passer -la vie</i> (Ollendorff, édit.), le passage suivant:</p> - -<div class="quote"> - <p>«J’ai écrit durant une partie de ma vie une sorte de journal, j’y - retrouve ceci à la date du 22 juin 1887:</p> - - <p>«Maupassant me lit les premières pages de son nouveau roman <i>Pierre - et Jean</i>. L’exposition s’annonce très bien; c’est un fait réel qui - lui a donné l’idée d’écrire ce livre. Un de ses amis vient de faire - un héritage de huit millions. Cet héritage lui a été laissé par un - commensal de sa famille. Il paraît que le père du jeune homme était - vieux, la mère, jeune et jolie. Guy a cherché comment le don d’une - pareille fortune pouvait s’expliquer; il a fait une supposition - qui s’est imposée à lui; il va la développer et nous devons aller - ensemble samedi au Havre pour qu’il se pénètre du paysage, des - bassins et du mouvement du port, d’une façon absolument juste.»</p> - - <p>«C’est bien ainsi qu’il procédait. Le moindre point de départ lui - suffisait: il voyait le monde à travers une goutte d’eau et il était - surpris que chacun n’eût pas ses yeux.»</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_245">245</span> - <h2 id="ch_4">VARIANTES<br /> - <span class="h2line2">D’APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL</span>.</h2> -</div> - -<p>Page 2, ligne 27, Roland <i>prit</i> la manne...</p> - -<p>Page 3, ligne 10, il <i>demanda</i>:...</p> - -<p>Page 3, ligne 26, enroulé <i>le</i> fil...</p> - -<p>Page 5, ligne 11, deux <i>nourrissaient</i> le...</p> - -<p>Page 5, ligne 24, autre bête <i>plus</i> petite...</p> - -<p>Page 7, ligne 4, cours, d’<i>origine anglaise</i>, mort à la mer l’<i>année -d’avant</i>.</p> - -<p>Page 9, ligne 10, de <i>l’inoculer</i>, de faire des croyants <i>comme un -prêtre</i>, s’écria...</p> - -<p>Page 10, ligne 1, rien, <i>quand</i> le...</p> - -<p>Page 10, ligne 9, puis <i>déjeuné</i>, puis...</p> - -<p>Page 10, ligne 13, que <i>le poisson ne mordait</i> plus...</p> - -<p>Page 10, ligne 23, leurs <i>lignes</i>, les...</p> - -<p>Page 11, ligne 1, <i>Pas</i> de vent,...</p> - -<p>Page 11, ligne 3, bras <i>tendu</i> vers...</p> - -<p>Page 13, ligne 12, peu, <i>si peu</i>, son...</p> - -<p>Page 15, ligne 18, Jean <i>gros</i> et...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p> - -<p>Page 17, ligne 5, chaque <i>élan</i> du...</p> - -<p>Page 18, ligne 18, avaient <i>sortis du port</i>, demeuraient...</p> - -<p>Page 21, ligne 3, navires <i>suivi</i> par...</p> - -<p>Page 21, ligne 21, serait <i>très</i> triste.</p> - -<p>Page 22, ligne 6, Normande, <i>dans le quartier d’Ingouville</i>.</p> - -<p>Page 24, ligne 11, peu <i>rêvassière</i>, et...</p> - -<p>Page 26, ligne 15, précède tous les noms de notaires...</p> - -<p>Page 31, ligne 23, pas <i>très</i> sûre...</p> - -<p>Page 32, ligne 9, à <i>trois</i> heures...</p> - -<p>Page 32, ligne 14, posa <i>la</i> main...</p> - -<p>Page 34, ligne 2, à <i>trois</i> heures...</p> - -<p>Page 34, ligne 3, demain, <i>trois</i> heures...</p> - -<p>Page 35, ligne 19, rare, <i>très rare</i> par...</p> - -<p>Page 36, ligne 8, fut <i>seul</i> avec...</p> - -<p>Page 37, ligne 14, <i>Et</i> madame...</p> - -<p>Page 47, ligne 21, bourgeois de son...</p> - -<p>Page 48, ligne 5, allongées <i>sur une</i> autre...</p> - -<p>Page 49, ligne 8, une <i>ponne</i> liqueur, très <i>ponne</i>, très <i>ponne</i>...</p> - -<p>Page 49, ligne 21, un <i>pon</i> sirop ou une <i>ponne</i> liqueur...</p> - -<p>Page 50, ligne 23, très <i>pon</i>, très <i>pon</i>: «joli <i>rupis</i>»...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p> - -<p>Page 51, ligne 20, effet? <i>Sur qui cela ne ferait-il pas un bon effet?</i> -Quel...</p> - -<p>Page 54, ligne 3, pouvait <i>se faire</i> cent...</p> - -<p>Page 56, ligne 16, <i>Il</i> s’assit...</p> - -<p>Page 56, ligne 22, laisser <i>au moins</i> dans...</p> - -<p>Page 58, ligne 16, être <i>bien</i> jobard...</p> - -<p>Page 60, ligne 7, de <i>fort</i> joli: un grand <i>rez-de-chaussée</i> avec...</p> - -<p>Page 61, ligne 1, de <i>sa fortune</i>.</p> - -<p>Page 61, ligne 18, lever <i>jusqu’au déjeuner, du déjeuner jusqu’au -dîner, et du dîner</i> jusqu’au...</p> - -<p>Page 63, ligne 22, sens, <i>de bon sens</i> vulgaire...</p> - -<p>Page 65, ligne 3, sur <i>une</i> banquette...</p> - -<p>Page 66, ligne 25, a <i>rudement</i> de...</p> - -<p>Page 67, ligne 9, instants <i>comme avait fait Marowsko la veille au -soir</i>, puis...</p> - -<p>Page 67, ligne 13, étonnant <i>s’il</i> te...</p> - -<p>Page 70, ligne 10, il <i>vit</i> Madame...</p> - -<p>Page 72, ligne 15, bouquet <i>plein</i> de...</p> - -<p>Page 73, ligne 10, déjeuner <i>sur l’herbe</i> dont...</p> - -<p>Page 74, ligne 5, lune, <i>avec une mimique</i> si plaisante...</p> - -<p>Page 74, ligne 21, plus <i>morne</i>, répondit...</p> - -<p>Page 79, ligne 2, membres. <i>Elle</i> se...</p> - -<p>Page 79, ligne 10, leva <i>pour</i> porter...</p> - -<p>Page 79, ligne 27, moi <i>et pour</i> mon...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_248">248</span></p> - -<p>Page 80, ligne 4, rien <i>à dire</i>.</p> - -<p>Page 81, ligne 11, maison <i>presque</i> tous...</p> - -<p>Page 81, ligne 23, il s’<i>était couché</i>, vers minuit, l’esprit confus et -la tête lourde. Et il <i>avait dormi</i> comme...</p> - -<p>Page 89, ligne 15, Lorsqu’il <i>entra</i> dans...</p> - -<p>Page 92, ligne 27, premier, <i>puisqu’il</i> fut...</p> - -<p>Page 97, ligne 19, <i>à un</i> meuglement <i>de</i> taureau...</p> - -<p>Page 97, ligne 26, <i>poussé</i> lui-même...</p> - -<p>Page 100, ligne 11, tendre avec...</p> - -<p>Page 103, ligne 2, avait <i>laissé</i> toute sa fortune à l’<i>autre</i> enfant.</p> - -<p>Page 103, ligne 16, le <i>voir</i> rien...</p> - -<p>Page 107, ligne 5, le <i>hurlement</i> de...</p> - -<p>Page 107, ligne 7, recula <i>à pas rapides</i> jusqu’au...</p> - -<p>Page 108, ligne 6, les <i>lieux</i>. Oh!...</p> - -<p>Page 109, ligne 9, par <i>s’endormir</i>.</p> - -<p>Page 110, ligne 1, <i>Pierre dormit peu d’un sommeil troublé.</i> Quand...</p> - -<p>Page 114, ligne 6, et <i>s’attristaient</i> ensemble...</p> - -<p>Page 114, ligne 20, ressemblances <i>qui révèlent deux corps faits de la -même chair</i>, une de ces...</p> - -<p>Page 122, ligne 21, c’était <i>l’heure</i> du...</p> - -<p>Page 128, ligne 11, s’agit <i>du</i> caractère...</p> - -<p>Page 129, ligne 11, lui <i>ressemblait pas</i>, ne lui...</p> - -<p>Page 130, ligne 12, l’avait <i>sorti</i> de...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_249">249</span></p> - -<p>Page 130, ligne 16, l’as <i>tiré d’un</i> tiroir...</p> - -<p>Page 132, ligne 22, un <i>petit</i> cadre...</p> - -<p>Page 135, ligne 2, mettait <i>presque</i> toujours...</p> - -<p>Page 136, ligne 21, fut <i>découverte</i>, et...</p> - -<p>Page 138, ligne 1, survint <i>dans la famille</i> Roland...</p> - -<p>Page 138, ligne 8, d’enterrement <i>depuis quelque temps</i>? Le docteur -répondit...</p> - -<p>Page 140, ligne 25, trouver mal. <i>Elle balbutiait en faisant un effort -énergique pour respirer et reprendre ses sens.</i> Non, non...</p> - -<p>Page 145, ligne 24, voiture <i>qui roulait</i> au...</p> - -<p>Page 146, ligne 19, appelle <i>encore</i> la belle Alphonsine, <i>en souvenir -des jours anciens</i>, s’en vint...</p> - -<p>Page 147, ligne 12, monde <i>même les dames</i> passerait...</p> - -<p>Page 156, ligne 1, prendre, <i>à cause</i> de la...</p> - -<p>Page 156, ligne 4, et <i>saisissant</i> entre...</p> - -<p>Page 166, ligne 10, afin <i>de jouir de la surprise</i> quand...</p> - -<p>Page 166, ligne 13, <i>Quand on fut</i> dans le...</p> - -<p>Page 171, ligne 17, se <i>retourna</i> vers...</p> - -<p>Page 171, ligne 20, Jean <i>aussi</i> s’était...</p> - -<p>Page 173, ligne 10, qu’il <i>tenait l’arme empoisonnée</i>...</p> - -<p>Page 173, ligne 21, qui <i>sentait</i> porter...</p> - -<p>Page 174, ligne 13, jaloux! <i>tu rends la maison inhabitable parce que -tu es jaloux</i>, tu cherches...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p> - -<p>Page 176, ligne 5, douleur <i>par ce que</i> j’ai deviné d’abord et <i>ce que</i> -je sais...</p> - -<p>Page 179, ligne 27, et, <i>comme il ne voyait rien</i>, il...</p> - -<p>Page 180, ligne 22, plein de <i>larmes</i> et un fils...</p> - -<p>Page 183, ligne 4, rien, <i>plus rien</i> pour...</p> - -<p>Page 184, ligne 21, Non, mon enfant.</p> - -<p><i>—Si maman.</i></p> - -<p><i>Puis s’écartant un peu, mais toujours à genoux devant elle:</i></p> - -<p><i>—«Écoute, je te jure, moi, que, pas une fois je ne penserai à ce que -tu m’as dit tout à l’heure.</i></p> - -<p><i>—Tu ne pourrais pas?</i></p> - -<p><i>—Je pourrai. Et puis... et puis... et puis je t’aime plus que tu ne -crois. Jure.</i></p> - -<p><i>—Non.</i></p> - -<p><i>—Écoute, maman, permets-moi...</i></p> - -<p>Page 187, ligne 7, impossible de te <i>faire comprendre</i>.</p> - -<p>Page 187, ligne 8, <i>parlait d’une</i> voix...</p> - -<p>Page 187, ligne 12,—Laisse-moi <i>parler.—Eh bien, mon enfant, malgré -cela, malgré tout ce que je viens d’endurer depuis le jour où tu as -hérité de cet argent jusqu’à ce soir, et ce soir surtout... ce soir,... -tu comprends... malgré cela je ne regrette rien de ce que j’ai fait... -Tu veux que je reste. Je resterai si tu me le dis encore quand tu -m’auras écouté jusqu’au bout...</i></p> - -<p><i>Je ne regrette rien. Si tu m’aimes assez pour me garder, il faut -que tu gardes avec moi le souvenir et l’amour de ton père, de ton -vrai père... et que tu acceptes d’être son fils comme j’accepte, moi, -d’avoir été sa maîtresse... Laisse-moi parler... Si <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> je t’aime -tant,... toi... toi... toi... plus que ton frère... c’est que tu es -son fils, à lui... Écoute... j’ai épousé un homme dont je ne voulais -pas, parce que mon père et ma mère m’y ont forcée... j’ai dormi dans -son lit et pleuré de dégoût dans ses bras... Et je serais morte sans -avoir goûté un instant de bonheur, et je ne t’aurais pas, toi, si je -n’avais point rencontré ton père. Tout ce que j’ai eu de bon, de doux, -de cher, de chaud, mes pauvres rêves, les quelques jours clairs de mon -existence, c’est à lui que je les dois. Je lui dois. Je lui dois tout, -d’avoir pensé, d’avoir aimé, même d’avoir pleuré et d’avoir souffert. -Et je l’aime encore, tout mort qu’il est, je l’aime presque autant que -toi, mon petit Jean. Comprends-tu, dis, comprends-tu? On m’avait donnée -à quelqu’un... Est-ce que je savais? Je me suis reprise et donnée à un -autre, et je ne veux pas le renier, même aujourd’hui. Toi, maintenant, -tu es tout ce qui me reste de lui, et si je t’aime tant, c’est pour ça.</i></p> - -<p><i>Faut-il rester, ou faut-il partir? Je ferai ce que tu voudras.</i></p> - -<p><i>Il dit, d’une voix douce:</i></p> - -<p><i>—Reste, maman.</i></p> - -<p><i>—Alors, tu veux bien être son fils?</i></p> - -<p><i>Il ne répondit pas et l’embrassa.</i></p> - -<p><i>Elle l’étreignit longtemps. Puis, redevenue soudain la femme d’ordre -et de chiffres qu’elle avait été toute sa vie</i>:</p> - -<p><i>—Écoute, puisque tu veux bien—je pense à tout—puisque tu veux bien, -tu garderas ton héritage, n’est-ce pas?</i></p> - -<p><i>Il fit un mouvement de révolte, n’ayant point prévu cette conséquence.</i></p> - -<p><i>Elle reprit avec angoisse: «Oui, tu le garderas, puisque tu es son -fils, ça n’est pas possible autrement. Et qu’est-ce qu’on dirait -maintenant, si tu le refusais? Et puis, comment le refuserais-tu, -puisque tu es son fils, et que tu le sais, et que tu veux bien?</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p> - -<p><i>Il répondit pour la calmer:</i></p> - -<p><i>—Nous parlerons de ça plus tard.</i></p> - -<p><i>Elle ne voulait pas.</i></p> - -<p><i>—Non... non... aujourd’hui, tout de suite.</i></p> - -<p><i>Et, avec un entêtement tout féminin, acharnée à cette idée nouvelle, -réglant comme une question d’intérêt commercial, par une combinaison -ingénieuse, cette délicate affaire d’intérêt sentimental, elle raisonna -tendrement.</i></p> - -<p><i>—Voici, mon petit Jean. Comprends-moi bien. Maintenant que tu connais -ton père, tu ne voudrais rien accepter de M. Roland, n’est-ce pas, ni -aujourd’hui, ni plus tard? Donc tu n’aurais rien, jamais, puisqu’on ne -m’a pas donné de dot, à moi. Alors je dirai à mon mari de laisser toute -notre fortune à Pierre en faisant valoir que tu n’en as pas besoin, -toi, puisque tu es riche de ton côté. Et ce sera très juste ainsi. Ton -frère aura l’argent de son père et toi l’argent du tien.</i></p> - -<p><i>Elle trouvait cela très juste: et c’était très juste en effet, et Jean -fut sans réponse, sans arguments et sans résistance.</i></p> - -<p><i>Il reprit après un court silence:</i></p> - -<p><i>—Comme tu vas souffrir en te retrouvant en face de Pierre?</i></p> - -<p><i>Elle répondit en l’embrassant:</i></p> - -<p><i>—Oh, maintenant, puisque tu m’aimes!</i></p> - -<p><i>Mais il comprit avec un sentiment plus précis de la réalité qu’elle ne -pouvait, tous les jours, affronter le regard et les allusions terribles -du fils aîné.</i></p> - -<p><i>—Non, non, dit-il, il faut trouver quelque chose. Mets ton chapeau, -je vais te reconduire, et nous parlerons de cela, demain.</i></p> - -<p><i>Une volonté énergique, née soudain en lui, du besoin de secourir sa -mère, et une résolution d’agir sans tarder et sans hésiter.</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_253">253</span></p> - -<p><i>—Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin, -tendre et reconnaissant, et elle essaya de se lever.</i></p> - -<p>Mais la secousse...</p> - -<p>Page 192, ligne 14, entendue <i>rentrer</i>.</p> - -<p>Page 193, ligne 1, VIII. <i>Roland entra à l’heure ordinaire, le -lendemain, dans la salle à manger pour déjeuner. Le couvert était mis, -mais personne ne paraissait.</i></p> - -<p><i>Il s’assit et attendit, puis, au bout de cinq minutes, furieux de ce -retard, il ouvrit la porte et cria</i>:</p> - -<p>—On ne mange donc...</p> - -<p>Page 199, ligne 3, est au <i>salon</i> avec...</p> - -<p>Page 199, ligne 6, Louise? <i>Au bout d’une demi-minute, M<sup>me</sup> Roland -répondit</i>:—Quoi? mon ami...</p> - -<p>Page 199, ligne 12, ami, nous <i>descendons</i>. Et elle <i>parut presque -aussitôt</i>, suivie de Jean. Roland s’écria: «Tiens...</p> - -<p>Page 199, ligne 20, <i>Jean</i> s’avança...</p> - -<p>Page 200, ligne 8, Et le jeune homme sortit.</p> - -<p><i>Il ne s’était point couché, et n’avait pas dormi. Après avoir quitté -sa mère, quand son âme se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie -ainsi qu’une eau battue et remuée, il accepta la situation nouvelle -qu’on venait de lui révéler. Le choc reçu par sa sensibilité avait été -si fort qu’il emportait, dans un irrésistible attendrissement, tous les -préjugés établis et toutes les revendications de la morale naturelle. -D’ailleurs, il n’était pas un homme de longue résistance; il n’aimait -lutter contre personne, et encore moins contre lui-même, il se résigna -donc et, par un penchant instinctif, par un amour inné du repos, de -la vie douce et tranquille, il s’inquiéta aussitôt des perturbations -qui allaient surgir autour de lui et l’atteindre du même coup. Il les -pressentait <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> inévitables et terribles, et pour les écarter il se -décida à des efforts surhumains d’énergie et d’activité. Il fallait -que tout de suite, dès le lendemain, la difficulté fût tranchée, -car il avait aussi, par instants, ce besoin impérieux des solutions -immédiates qui constitue toute la force des faibles, incapables de -vouloir longtemps. Son esprit d’avocat, habitué d’ailleurs à démêler et -à étudier les situations compliquées, les questions d’ordre intime dans -les familles troublées, découvrit immédiatement toutes les conséquences -prochaines de l’état d’âme de son frère.</i></p> - -<p><i>Malgré lui, il envisageait les suites d’un point de vue presque -professionnel, comme s’il eût réglé les relations possibles de clients -après une catastrophe d’ordre moral. Certes, un contact continuel -avec Pierre lui devenait impossible. Il l’éviterait facilement en -restant chez lui, mais il était encore plus inadmissible que leur -mère continuât à demeurer sous le même toit que son fils aîné.</i> -(Transposition.)</p> - -<p><i>Et longtemps il marcha de long en large dans son salon, imaginant et -rejetant des combinaisons, ne trouvant rien qui pût le satisfaire, car -au fond de son cœur, une autre préoccupation secrète était cachée qu’il -ne s’avouait pas à lui-même, celle de ne pas compromettre son mariage.</i></p> - -<p><i>Il faisait grand jour quand il trouva ce moyen si longtemps cherché. -Il se leva, s’habilla, sortit pour s’assurer que l’exécution en était -possible; et maintenant il allait sonder adroitement les intentions de -son frère, en déjeunant.</i></p> - -<p>Il montait l’escalier, avec la résolution...</p> - -<p>Page 203, ligne 4, Ah! ah! <i>Qui ça?</i></p> - -<p>Page 203, ligne 24, tard, <i>très, très utiles</i> parmi...</p> - -<p>Page 204, ligne 6, <i>six</i> mille, et le médecin <i>reçoit</i> cinq mille de -fixe.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_255">255</span></p> - -<p>Page 206, ligne 23, recommandations <i>médiocres</i>.</p> - -<p>Page 209, ligne 1, <i>Comment veux-tu</i>, j’y...</p> - -<p>Page 209, ligne 4, <i>Oh! maintenant c’est impossible, j’ai fait trop de -mal à mon pauvre Pierre.</i> Elle se tut...</p> - -<p>Page 210, ligne 2, d’émotion <i>reçue</i> la...</p> - -<p>Page 210, ligne 19, mobilier <i>de son</i> salon...</p> - -<p>Page 210, ligne 22, achetés, <i>sur sa demande</i>, par...</p> - -<p>Page 215, ligne 23, ayant <i>peur</i> de sa maison <i>maintenant</i>.</p> - -<p>Page 216, ligne 20, droit, <i>elle murmura</i>:—<i>Mon enfant, je te l’ai -apporté, tu le cacheras bien et tu le regarderas de temps en temps.</i></p> - -<p>Et <i>de l’autre main elle lui offrait</i> un petit objet.</p> - -<p>Page 216, ligne 25, Qu’est-ce que c’est?</p> - -<p><i>Elle répondit tout bas: «Tu le verras quand je ne serai plus ici.</i></p> - -<p><i>Alors il</i> comprit en reconnaissant la forme du cadre.</p> - -<p>Page 217, ligne 1, <i>Mais avant de lui remettre le portrait de son père, -dont elle se séparait pour toujours, elle posa sur l’enveloppe un long -baiser d’adieu, car elle avait dramatisé cette rupture en se jurant, -comme on fait pour briser un lien d’amour, de ne plus revoir jamais la -figure peinte de son ami.</i></p> - -<p><i>Lorsque son fils eut enfermé cette image à double tour dans le tiroir -de son bureau</i>, elle essuya...</p> - -<p>Page 218, ligne 14, <i>La lettre</i> qui l’en...</p> - -<p>Page 220, ligne 12, Il <i>se rendit</i> après...</p> - -<p>Page 221, ligne 3, la <i>puissante</i> rumeur des...</p> - -<p>Page 227, ligne 21, temps <i>de causer</i> aujourd’hui.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_256">256</span></p> - -<p>Page 228, ligne 6, vers <i>le port</i>. En...</p> - -<p>Page 229, ligne 19, qui <i>lui dit</i> d’une voix...</p> - -<p>Page 230, ligne 18, Roland <i>répéta</i>:—Mais oui, mais oui -<i>certainement</i>. N’est-ce...</p> - -<p>Page 231, ligne 12, était <i>couché</i> dans...</p> - -<p>Page 233, ligne 15, planches ou grouillant...</p> - -<p>Page 236, ligne 7, et il <i>déclara</i>:</p> - -<p>Page 236, ligne 20, lui <i>prit</i> le bras...</p> - -<p>Page 238, ligne 14, M<sup>me</sup> Roland <i>tira</i> son mouchoir <i>de</i> sa...</p> - -<p>Page 239, ligne 24, elle <i>va passer</i>.</p> - -<p>Page 240, ligne 11, des baisers.</p> - -<p>Page 241, ligne 21, trop troublée <i>pour prendre des précautions de -langage</i>, elle ajouta: «<i>Tu sais qu’il va épouser</i> M<sup>me</sup> Rosémilly». -Le bonhomme fut stupéfait.—<i>Ah bah! mais vous ne m’en avez rien -dit.</i>—<i>Non, Jean voulait être sûr d’être accepté.</i>—<i>Ah! très -bien, c’est une bonne idée qu’il a eue là; moi, je l’approuve tout -à fait.</i> Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard -François-I<sup>er</sup>, <i>elle</i> se retourna...</p> - -<p>Page 242, ligne 16, légère qu’<i>elle semblait un nuage</i>.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_257"></span> - <h2 id="ch_5">OPINION DE LA PRESSE<br /> - <span class="h2line1">SUR</span><br /> - <span class="h2line2"><i>PIERRE ET JEAN</i>.</span></h2> -</div> - -<p class="big120 br"><i>Le Temps</i>, 15 janvier 1888 (Anatole France), <i>La Vie littéraire</i>, II, -C. Lévy, éditeur.</p> - -<p class="br">«La théorie de M. de Maupassant, si je l’ai bien comprise, revient à -ceci: Il y a toutes sortes de manières de faire de bons romans; mais il -n’y a qu’une seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme -libre, celui qui juge est un ilote...</p> - -<p>«Laissez-la donc libre [la critique], puisqu’elle est innocente. Elle -a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si -fièrement quand vous les accordez avec une si juste libéralité aux -œuvres dites <i>originales</i>. N’est-elle point fille de l’imagination -comme elles? N’est-elle pas, à sa manière, une œuvre d’art?...</p> - -<p>«Eh bien, sans me faire la moindre illusion sur la vérité absolue des -opinions qu’elle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus -certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels... -Je la tiens pour un des plus nobles rameaux dont soit décoré, dans -l’arrière-saison, l’arbre chenu des lettres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p> - -<p>«Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans -suivre les règles qu’il a posées, que son nouveau roman, <i>Pierre et -Jean</i>, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent?... La -vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté -d’un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien -ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans -effort. Il est consommé dans son art... Quant à la langue de M. de -Maupassant, je me contenterai de dire que c’est du vrai français, ne -sachant donner une plus belle louange.»</p> - -<p class="big120 br"><i>Revue Bleue</i>, 14 janvier 1888 (Maxime Gaucher).</p> - -<p class="br">«Pourquoi ce roman <i>très bien fait</i>—que l’auteur ne proteste pas, lui -qui s’indigne contre les romans <i>bien faits</i>!—est-il précédé d’une -préface absolument inutile?... La seule chose que je veux retenir -de cette préface, c’est qu’il n’y aurait aucun signe auquel pût se -reconnaître un roman bien fait; c’est que ça n’existe pas un roman bien -fait.—Eh bien, si, et le roman bien fait, c’est <i>Pierre et Jean</i>.</p> - -<p class="big120 br"><i>L’Écho de Paris</i>, 16 janvier 1888 (Edmond Lepelletier).</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<p>«Tout ce que nous pouvons constater, c’est que tenants de la -nouvelle ou partisans du roman seront obligés de tomber d’accord sur ce -point, que <i>Pierre et Jean</i> est un livre excellent, d’un style pur, aux -mailles <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> solides, forgé -sur la bonne enclume et fait de main d’ouvrier...</p> - -<p>«Lisez et relisez <i>Pierre et Jean</i>, lecteurs. Contentez-vous de lire la -préface.»</p> - -<p class="big120 br"><i>L’Illustration</i>, 21 janvier 1888 (L. P.).</p> - -<p class="br">«... C’est une étude d’âme, mais où l’auteur ne songe pas à se montrer -psychologue. Les personnages en sont tous bien vivants, d’une vie bien -intense où le corps aussi tient sa place.</p> - -<p>«Avec M. Guy de Maupassant, on ne risque guère de tomber dans -l’abstraction. Il a le don de la vie, et ce don il le possède aussi -bien dans son style que dans ses personnages... Mais n’allons-nous pas -mériter les sévérités de M. de Maupassant à l’égard des critiques, -lesquels, le plus souvent, nous dit-il, gourmandent à faux les -artistes, ou les complimentent sans réserve et sans mesure? Cela est à -craindre...»</p> - -<p class="big120 br"><i>Revue des Deux-Mondes</i>, Bulletin bibliographique, 15 janvier 1888.</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<p>«Il faut lire ce petit roman, car l’auteur nous fait assister avec -beaucoup de talent à tous les combats qui se livrent dans l’esprit de -Pierre...</p> - -<p>«On peut regretter que M. de Maupassant mette dans la bouche de -ses personnages quelques expressions que l’on penserait ne pas y -rencontrer, et il nous semble que le récit aurait gagné quelque chose à -cette épuration; mais il paraît que l’école à laquelle appartient <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> -M. Guy de Maupassant tient absolument à cette manière de dire.»</p> - -<p class="big120 br"><i>Journal des Débats</i>, 11 février 1909 (André Heurteau).</p> - -<p class="br">«... Pour nous, et peut-être aussi pour beaucoup de lecteurs, l’effet -produit par la lecture de <i>Pierre et Jean</i>, ce n’est pas seulement un -malaise et une tristesse, c’est aussi une sorte de dépression morale...</p> - -<p>«Toute une portion de l’humanité, qui ne se compose pas uniquement -d’artistes et d’esthéticiens, trouve ce langage un peu rude. Elle -souhaiterait qu’on lui parlât de ses souffrances, de ses infirmités -et même de ses vices, sur un autre ton, avec un autre accent. Un très -grand talent, une plume très habile, un style puisé aux meilleures -sources de la langue, vigoureux et ferme, d’une souplesse admirable—M. -de Maupassant possède tous ces dons—suffisent peut-être aux -jouissances d’un dilettantisme raffiné. Certaines grossièretés voulues -flattent sans doute le goût moins délicat d’un public moins restreint. -D’autres lecteurs, en assez grand nombre, demandent encore autre chose -qu’ils ne trouvent point dans la dernière œuvre, si remarquable, -d’ailleurs, de M. de Maupassant.»</p> - -<p class="big120 br"><i>L’Événement</i>, 19 janvier 1888 (Charles Viguier).</p> - -<p class="br">«Parmi les écrivains de quarante ans, ceux qu’on appelle les jeunes à -succès, M. de Maupassant vaut d’être placé premier avec quelques pas -d’avance. Des <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> académiciens me l’ont dit, avec eux maints esthètes -un peu râblés, et je le pense aussi. Les cent pages qui commencent <i>Une -Vie</i>, trois ou quatre de ses nouvelles frisent le chef-d’œuvre.</p> - -<p>«Cette qualité essentielle au romancier digne de ce nom, cette qualité -majeure qui permet de créer en dehors de soi, c’est-à-dire non à la -semblance de soi, des personnages <i>doués de vie</i>, M. de Maupassant la -possède. Il excelle, sinon à restituer dans son intégrité la vie de -ses personnages, du moins à offrir l’apparence de la vie. Je veux dire -que l’auteur de l’histoire émouvante et simple de <i>Pierre et Jean</i> se -préoccupe surtout de définir ses personnages par une série d’actes -congrus et qu’il néglige—volontairement, je crois—d’expliquer le -mobile de ces actes...»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_262">262</span> -</div> - -<table class="tablematieres" id="table_des_matieres" summary=""> - <colgroup span="2"> - <col width="90%" /> - <col width="10%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3" /></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">«Le Roman.»</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch_1">V</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Pierre et Jean.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Note.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">243</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Variantes d’après le manuscrit original.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">245</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Opinion de la presse sur <i>Pierre et Jean</i>.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">257</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_302">302</span> - <div class="tnote"> - <h2 id="note_au_lecteur" class="h2note">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Toutefois, une erreur typographique a été corrigée. - Cette correction est soulignée <ins class="correction" title="comme ceci">en pointillés</ins>.</p> - - <p>La ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.</p> - - <p>Une table des matières a été ajoutée.</p> - </div> -</div> - -<hr class="full" /> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - VOLUME 19</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/67940-h/images/abeille.jpg b/old/67940-h/images/abeille.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 12f9e37..0000000 --- a/old/67940-h/images/abeille.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67940-h/images/cover.jpg b/old/67940-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 607da93..0000000 --- a/old/67940-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
