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-The Project Gutenberg eBook of La Fin de Chéri, by Sidonie-Gabrielle
-Colette
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Fin de Chéri
-
-Author: Sidonie-Gabrielle Colette
-
-Release Date: April 26, 2022 [eBook #67930]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by
- Hathi Trust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE CHÉRI ***
-
-
-COLETTE
-
-
-
-
-LA FIN
-DE CHÉRI
-
-_Roman_
-
-
-
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
-26, Rue Racine, Paris
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CHAPITRE I
-CHAPITRE II
-CHAPITRE III
-CHAPITRE IV
-CHAPITRE V
-CHAPITRE VI
-
-
-
-
-I
-
-
-Chéri referma derrière lui la grille du petit jardin et huma l'air
-nocturne: «Ah! il fait bon...» Il se reprit aussitôt: «Non, il
-ne fait pas bon.» Les marronniers pressés pesaient sur la chaleur
-prisonnière. Au-dessus du bec de gaz le plus proche vibrait un dôme de
-verdure roussie. Jusqu'à l'aube, l'avenue Henri-Martin,
-étouffée de végétation, attendrait le faible flux de fraîcheur qui
-remonte du Bois.
-
-Tête nue, Chéri contemplait sa maison vide et illuminée. Un bruit de
-cristaux brutalisés lui parvint, puis la voix d'Edmée, claire,
-durcie pour la réprimande. Il vit sa femme s'approcher de la baie du
-hall, au premier étage, et se pencher. Sa robe perlée de blanc perdit
-sa couleur de neige, capta le rayon verdâtre du bec de gaz,
-s'enflamma de jaune au contact du rideau de soie lamée qu'elle
-frôlait.
-
---C'est toi qui es là sur le trottoir, Fred?
-
---Qui veux-tu que ce soit?
-
---Tu n'as donc pas reconduit Filipesco?
-
---Mais non, il avait déjà filé.
-
---J'aurais pourtant aimé... Enfin, ça n'a pas d'importance. Tu
-rentres?
-
---Pas tout de suite. Trop chaud. Je me promène.
-
---Mais... Enfin comme tu voudras.
-
-Elle se tut un instant et elle dut rire, car il vit trembler tout le
-givre de sa robe.
-
---Je vois juste de toi, d'ici, ton plastron blanc et ta figure
-blanche, suspendus dans du noir... Tu as l'air d'une affiche pour un
-dancing. Ça fait fatal.
-
---Comme tu aimes les expressions de ma mère, dit-il pensivement. Tu
-peux laisser monter tout le monde, j'ai ma clef.
-
-Elle agita une main vers lui et une à une les fenêtres
-s'éteignirent. Un feu particulier, d'un bleu sourd, avertit Chéri
-qu'Edmée gagnait par son boudoir la chambre à coucher ouverte sur le
-jardin, au revers de l'hôtel.
-
-«Pas d'erreur, songea-t-il. Le boudoir s'appelle à présent
-cabinet de travail.»
-
-Janson-de-Sailly sonna l'heure et Chéri, la tête levée, recueillit
-au vol les tintements de cloches comme des gouttes de pluie.
-
-«Minuit. Elle est bien pressée de se coucher... Ah! oui, il faut
-qu'elle soit à son hôpital à neuf heures, demain matin.»
-
-Il fit quelques pas nerveux, haussa les épaules et se calma.
-
-«C'est comme si j'avais épousé une danseuse classique, en somme.
-À neuf heures, la leçon: c'est sacré. Ça passe avant tout.»
-
-Il marcha jusqu'à l'entrée du Bois. Le ciel, pâle de poussière
-suspendue, atténuait la palpitation des étoiles. Un pas égal doubla
-le pas égal de Chéri, qui s'arrêta et attendit: il n'aimait pas
-qu'on marchât derrière lui.
-
---Bonsoir, monsieur Peloux, dit l'homme de la «Vigilante» en
-touchant sa casquette.
-
-Chéri répondit en levant le doigt à la hauteur de la tempe, avec une
-condescendance d'officier qu'il avait apprise à fréquenter,
-pendant la guerre, ses collègues les maréchaux des logis, et dépassa
-l'homme de la «Vigilante», qui pesait de la main sur les portes de
-fer des petits jardins clos.
-
-À l'entrée du Bois, un couple d'amoureux, sur un banc, froissait
-des étoffes, mêlait des paroles étouffées; Chéri écouta un moment
-le doux bruit d'étrave fendant une eau calme, qui montait des corps
-joints et des bouches invisibles.
-
-«L'homme est un militaire, remarqua-t-il. Je viens d'entendre
-l'agrafe du ceinturon.»
-
-Tous ses sens veillaient, allégés de pensée. Cette sauvage
-délicatesse de l'ouïe, elle avait apporté à Chéri, pendant
-certaines nuits tranquilles de la guerre, des plaisirs compliqués et de
-sagaces terreurs. Noirs de terre et de crasse humaine, ses doigts de
-soldat avaient su palper, à coup sûr, des effigies de médailles et de
-monnaies, reconnaître la tige et la feuille des plantes dont il
-ignorait les noms... «Hé, Peloux, dis vouâr é-c'qué c'est
-qué j'tiens là?» Chéri revit le gars roux qui lui glissait sous
-les doigts, dans l'obscurité, une taupe morte, un petit serpent, une
-rainette, un fruit ouvert ou quelque ordure, et qui s'écriait: «Ah!
-qu'i d'vine ben!» Il sourit sans pitié à ce souvenir, et à ce
-mort roux. Il le revoyait souvent, son camarade Pierquin, couché sur le
-dos, dormant à jamais d'un air méfiant, il parlait souvent de lui.
-Ce soir encore, Edmée avait habilement amené, après le dîner, le
-récit bref, construit avec une gaucherie étudiée, que Chéri savait
-par cœur et qui finissait par: «Alors Pierquin me dit: Vieux,
-j'ai fait un rêve de chat, et puis j'ai rêvé encore la rivière
-ed'chez nous qu'elle était sale dégoûtante... Ça ne pardonne pas...»
-C'est à ce moment-là qu'il a été cueilli, et par un simple shrapnell.
-J'ai voulu l'emporter... On nous a retrouvés, lui sur moi, à cent
-mètres de là... Je vous en parle parce que c'était un brave type...
-C'est un peu à cause de lui que j'ai reçu ça.»
-
-Tout de suite après cette suspension pudique, Chéri baissait les yeux
-sur son ruban vert et rouge et secouait la cendre de sa cigarette comme
-par contenance. Il considérait que cela ne regardait personne, si le
-hasard d'une explosion avait jeté, l'un en travers des épaules de
-l'autre, Chéri vivant et Pierquin mort. Car il arrive que la
-vérité, plus ambiguë que le mensonge, étouffé à demi, sous le
-poids énorme d'un Pierquin soudain immobile, un Chéri vivant,
-révolté et haineux... Chéri gardait rancune à Pierquin. Et
-d'ailleurs il méprisait la vérité depuis un jour d'autrefois où
-elle était sortie de sa bouche comme un hoquet, pour souiller et pour
-nuire...
-
-Mais ce soir-là, chez lui, les commandants américains Atkins et
-Marsh-Meyer, le lieutenant américain Wood semblaient ne pas
-l'écouter. Leurs visages de premiers communiants sportifs, leurs
-yeux clairs, fixes et vides attendaient seulement, avec une anxiété
-presque douloureuse, l'heure du dancing. Quant à Filipesco... «À
-surveiller», estima laconiquement Chéri.
-
-Une humidité odorante exhalée des berges tondues plutôt que de
-l'eau épaissie, ceignait le lac. Comme Chéri s'accotait à un
-arbre, une ombre féminine le frôla hardiment. «Bonsoir gosse...»
-Il tressaillit à cause du dernier mot, proféré par une voix basse et
-brûlée, la voix de la soif, de la nuit sèche, de la route
-poudreuse... Il ne répondit rien, et la femme indistincte fit un pas
-vers lui sur des semelles molles. Mais il flaira une odeur de lainage
-noir, de linge porté et de chevelure moite, et il reprit à grands pas
-légers le chemin de sa maison.
-
-La sourde lumière bleue y veillait toujours: Edmée n'avait pas
-encore quitté le boudoir-cabinet-de-travail. Sans doute elle écrivait,
-signait des bons de pharmacie et d'articles de pansement, lisait les
-fiches de la journée et les brefs rapports d'une secrétaire... Elle
-penchait sur des papiers, ses cheveux crêpelés à reflet roux, son
-joli front d'institutrice. Chéri tira, de sa poche, la petite clef
-plate au bout d'une chaînette d'or:
-
-«Allons-y. Elle va encore me faire l'amour avec une règle...»
-
-
-Il entra sans frapper, à sa manière, dans le boudoir de sa femme. Mais
-Edmée ne tressaillit pas, et n'interrompit pas sa conversation
-téléphonique, que Chéri écouta:
-
---Non, pas demain... Mais vous n'avez pas besoin de moi pour ça. Le
-général vous connaît très bien. Et au Commerce, nous avons...
-Comment, j'ai Lémery? Mais pas du tout! Il est charmant, mais...
-Allô?... Allô?...
-
-Elle rit, montra ses petites dents:
-
---Oh voyons, vous exagérez... Lémery est aimable avec toutes les
-femmes qui ne sont ni borgnes ni boiteuses... Quoi? Oui, il est
-rentré, justement le voici. Non, non, je serai très discrète... Au
-revoir... à demain...
-
-Un vêtement d'intérieur, tout blanc, glissant, du même blanc que
-les perles de son collier, découvrait une épaule d'Edmée. Libres,
-ses fins cheveux de négresse châtaine, un peu raidis par la
-sécheresse de l'air, suivaient tous les mouvements de sa tête.
-
---C'était qui?... demanda Chéri.
-
-Elle le questionna en même temps, pendant qu'elle suspendait les
-récepteurs:
-
---Fred, tu me laisses la Rolls, demain matin? Ça fera mieux pour
-ramener le général ici déjeuner.
-
---Quel général?
-
---Le général Haar.
-
---C'est un boche?
-
-Edmée fronça les sourcils.
-
---Fred, je t'assure, ce sont des plaisanteries un peu jeunes pour
-ton âge. Le général Haar visite mon hôpital demain. Il pourra dire
-en Amérique, à son retour, que mon hôpital ne craint pas la
-comparaison avec les établissements similaires de là-bas... C'est le
-colonel Beybert qui le conduit. Ils déjeunent ici après, tous les
-deux.
-
-Chéri jeta à la volée son smoking sur un meuble.
-
---M'en fous, je déjeune en ville.
-
---Comment?... Comment?...
-
-Une violence passagère parut sur le visage d'Edmée, mais elle
-sourit, ramassa le smoking avec soin, et changea de ton:
-
---Tu m'as demandé à qui je téléphonais? À ta mère.
-
-Chéri, renversé dans un fauteuil profond, ne dit rien. Il avait sur
-ses traits son masque le plus beau, et le plus immobile. Une sérénité
-désapprobatrice reposait sur son front, sur ses paupières baissées
-que la trentaine proche bistrait, sur sa bouche qu'il prenait garde de
-clore sans contraction, doucement, comme dans le sommeil.
-
---Tu sais, continua Edmée, elle veut Lémery, au Commerce, pour ses
-trois bateaux de cuirs... Trois bateaux de cuirs qui sont dans le port
-de Valparaiso... Tu sais que c'est une idée?... Seulement, Lémery
-ne donnera pas le permis d'importer--du moins il le dit... Tu sais
-combien les Soumabi offrent à ta mère comme commission minimum?
-
-De la main, Chéri balaya les bateaux, les cuirs et la commission.
-
---Barca, dit-il simplement.
-
-Edmée n'insista pas, et se rapprocha tendrement de son mari.
-
---Tu déjeunes ici demain, n'est-ce pas? J'aurai peut-être Gibbs,
-le reporter d'_Excelsior_, qui prendra des photos de l'hôpital, et
-ta mère.
-
-Chéri secoua sa tête sans impatience:
-
---Non, dit-il. Le général Hagenbeck...
-
---Haar...
-
---...un colonel--et ma mère avec son uniforme. Sa tunique--comment
-tu dis? jaquette?--à petits boutons de cuir... Sa sous-ventrière
-élastique... Ses pattes d'épaules... Son col officier et son menton
-pardessus... Et sa canne. Non, tu sais... Je ne me fais pas plus
-brave que je ne suis: j'aime mieux m'en aller.
-
-Il riait tout bas, et ne semblait pas gai quand il riait. Edmée posa
-sur son bras une main qui frémissait déjà d'irritation, mais se
-faisait légère:
-
---Tu ne parles pas sérieusement?
-
---Que si. J'irai déjeuner au _Brekekekex_... ou ailleurs.
-
---Avec qui?
-
---Avec qui je veux.
-
-Il s'assit, secoua ses escarpins sans se pencher. Edmée s'adossa à
-un meuble de laque noire, et chercha les paroles qui ramèneraient
-Chéri au bon sens. Le satin blanc respirait sur elle au rythme de son
-souffle précipité, et elle croisa ses mains derrière son dos comme
-une martyre. Chéri la contempla avec une déférence dissimulée.
-
-«Elle a vraiment l'air d'une femme bien, pensa-t-il. Les cheveux
-n'importe comment, en chemise, en peignoir de bain, elle a l'air
-d'une femme bien.»
-
-Elle abaissa son regard, rencontra celui de Chéri, sourit:
-
---Tu me taquines, dit-elle plaintivement.
-
---Non, répondit Chéri. Je ne déjeunerai pas ici, voilà tout.
-
---Mais pourquoi?
-
-Il se leva, marcha jusqu'au seuil ouvert de leur chambre
-ténébreuse, parfumée de jardin nocturne, puis revint sur elle.
-
---Parce que. Si tu me forces à m'expliquer, je parlerai fort, je
-parlerai mal. Tu pleureras, tu laisseras glisser ton saut-de-lit «dans
-son trouble», et... et malheureusement ça ne me fera rien du tout.
-
-La même violence passa sur les traits de la jeune femme. Mais sa longue
-patience n'était pas à bout. Elle rit et haussa la ronde épaule,
-nue sous les cheveux.
-
---Tu peux toujours le dire, que ça ne te fera rien.
-
-Il se promenait, vêtu maintenant de son seul caleçon court en mailles
-de soie blanche. Il marchait en éprouvant à chaque pas, soigneusement,
-l'élasticité du jarret et du cou-de-pied, et il frottait de la main,
-pour raviver leur bistre qui s'effaçait, deux petites cicatrices
-jumelles, sous le sein droit. Mince, moins pourvu de chair qu'à
-vingt ans, mais plus dur et mieux ciselé, il paradait volontiers
-devant sa femme, en rival plutôt qu'en amant. Il se savait plus beau
-qu'elle, et appréciait de haut, en connaisseur, la hanche abattue, le
-sein peu saillant, la grâce à lignes fuyantes qu'Edmée habillait si
-bien de robes plates et de tuniques glissantes. «T'as fondu, donc?»
-lui demandait-il parfois, pour le plaisir de la peiner un peu, et de
-la voir cabrer, irritée, ce corps où la vigueur se dissimulait.
-
-La réplique de sa femme lui déplut. Il la voulait distinguée, et
-muette, sinon insensible, dans ses bras. Il s'arrêta, abaissa ses
-sourcils, la toisa.
-
---Jolies manières, dit-il. C'est ton médecin en chef qui te forme?
-La guerre, madame! Elle haussa son épaule nue.
-
---Ce que tu es enfant, mon pauvre Fred! Une chance que nous sommes
-tout seuls. Me gronder, pour une plaisanterie... qui est un
-compliment... Me rappeler aux convenances, toi... toi! après sept ans
-de mariage!
-
---Où prends-tu que ça fait sept ans?
-
-Il s'assit comme pour une discussion longue, nu, les jambes en V,
-allongées par ostentation sportive.
-
---Dame... Dix-neuf cent treize... Dix-neuf cent dix-neuf...
-
---Pardon, pardon! Nous ne comptons pas sur le même calendrier.
-Ainsi, moi, je calcule...
-
-Edmée fléchit un genou, se reposa sur une seule jambe, avouant sa
-fatigue, et Chéri l'interrompit:
-
---Ça avance à quoi, ce que nous faisons ici? Couchons-nous, va. Tu
-as ta classe de danse demain à neuf heures, n'est-ce pas?
-
---Oh! Fred!...
-
-Elle tordit et jeta une rose qui trempait dans un vase noir, et Chéri
-attisa le feu coléreux, mouillé de pleurs, qui brillait aux yeux
-d'Edmée.
-
---C'est comme ça que j'appelle ton solde de blessés, quand je me
-trompe...
-
-Sans le regarder, elle murmurait, d'une bouche tremblante:
-
---Un sauvage... un sauvage... un être abominable...
-
-Il ne désarmait pas, et riait.
-
---Qu'est-ce que tu veux que je te dise? Pour toi, c'est entendu,
-tu accomplis une mission sacrée. Mais pour moi?... Tu serais forcée
-d'être tous les jours à l'Opéra, dans la rotonde du haut, je
-n'y verrais pas de différence. Ça me laisserait tout aussi... tout
-aussi à part. Et ceux que j'appelle ton solde, eh bien, c'est des
-blessés, quoi. Des blessés un peu plus chanceux que d'autres, par
-hasard. Avec eux non plus je n'ai rien à faire. Avec eux aussi, je
-suis... à part.
-
-Elle se retourna vers lui, d'un élan qui fit voler sa chevelure:
-
---Mon chéri! n'aie pas de peine! Tu n'es pas à part, tu es
-au-dessus de tout!
-
-Il se leva, attiré par une carafe d'eau glacée dont la buée
-lentement se condensait en larmes azurées. Edmée s'empressa:
-
---Avec ou sans citron, Fred?
-
---Sans. Merci.
-
-Il but, elle lui reprit des mains le verre vide, et il s'en alla vers
-la salle de bains.
-
---À propos, dit-il, la fuite, dans le ciment de la piscine... Il
-faudrait...
-
---C'est arrangé. L'homme des mosaïques en pâte de verre est le
-cousin de Chuche, un de mes blessés. Il ne s'est pas fait appeler
-deux fois, tu penses.
-
---Bon.
-
-Il allait disparaître, il se retourna:
-
---Dis donc, cette affaire des _Ranch_, dont nous parlions hier matin,
-faut-il vendre, faut-il pas vendre? Si demain matin j'en touchais un
-mot au père Deutsch?
-
-Edmée éclata d'un rire de pensionnaire:
-
---Penses-tu que je t'ai attendu! Ce matin ta mère a eu une idée
-de génie, au moment où nous ramenions la baronne de l'hôpital chez
-elle.
-
---La mère La Berche?
-
---Oui, la baronne... Ta mère lui en a, comme tu dis élégamment,
-touché un mot. La baronne est actionnaire de la première heure, et ne
-quitte pas le président du Conseil d'administration...
-
---Sauf le temps de s'appuyer un kil de blanc.
-
---Si tu m'interromps à chaque mot!... Et à deux heures, tout
-était vendu, mon chéri! Tout! Le petit coup de feu de la Bourse--très
-éphémère--de l'après-midi nous met, simplement, deux cent
-seize mille francs en poche, Fred! Ça en paye, ça, de la pharmacie et
-du pansement! Je ne voulais te l'apprendre que demain, dans un de ces
-porte-billets étourdissants... Embrasse?...
-
-Il se tenait, blanc et nu, sous les plis d'une portière relevée, et
-regardait attentivement le visage de sa femme.
-
---Ben... dit-il enfin. Et moi, dans tout ça?
-
-Edmée secoua la tête avec malice.
-
---Ta procuration marche toujours, mon amour. «Le droit de vendre,
-acheter, passer bail en mon nom...», etc., etc. Par exemple, je vais
-envoyer un souvenir à la baronne!
-
---Une bouffarde, dit Chéri, pensif.
-
---Ne ris pas! Cette brave créature nous est si précieuse!
-
---Qui nous?
-
---Ta mère et moi. La baronne sait parler leur langue à nos hommes,
-et elle leur raconte des histoires un peu vertes, mais d'une saveur...
-Ils l'adorent!
-
-Un rire bizarre trembla sur le visage de Chéri. Il laissa retomber
-derrière lui la portière sombre, dont la chute le supprima comme le
-sommeil efface la création d'un songe. Le long d'un corridor à
-demi éclairé de bleu, il avançait sans bruit, pareil à une figure
-flottante dans l'air, car il avait exigé, du haut en bas de sa
-maison, d'épais tapis. Il aimait le silence et la sournoiserie, et ne
-frappait jamais à la porte du petit salon que sa femme appelait,
-depuis la guerre, cabinet de travail. Elle n'en témoignait aucune
-impatience, devinait la présence de Chéri et ne tressaillait point.
-
-Il se baigna, ne s'attarda pas dans l'eau fraîche, se parfuma
-distraitement et revint au petit salon.
-
-Il entendait, dans la chambre à coucher voisine, qu'un corps couché
-froissait les draps, qu'un coupe-papier heurtait une porcelaine sur
-la table de chevet. Il s'assit, mit son menton sur sa main. À côté
-de lui, sur une petite table, il lut le menu du lendemain, préparé
-tous les jours pour le maître d'hôtel: «Homard thermidor,
-côtelettes Fulbert-Dumonteil, chaud-froid de canard, salade Charlotte,
-soufflé au curaçao, allumettes au Chester...» Rien à redire. «Six
-couverts.» À ça, j'ai quelque chose à redire.
-
-Il corrigea le chiffre, remit son menton sur sa main.
-
---Fred, tu sais l'heure qu'il est?
-
-Il ne répondit rien à la douce voix, mais il entra dans la chambre et
-s'assit devant le grand lit. Une épaule nue et l'autre voilée
-d'un peu de linge blanc. Edmée souriait malgré sa fatigue, elle se
-savait plus jolie couchée que debout. Mais Chéri, assis, remit son
-menton sur sa main.
-
---«Le Penseur», dit Edmée, pour le forcer à rire ou à bouger.
-
---Tu ne crois pas si bien dire, répliqua Chéri, sentencieux.
-
-Il ramassa sur ses jambes les pans de sa robe chinoise et se croisa
-violemment les bras.
-
---Qu'est-ce que je fous ici?
-
-Elle ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre.
-
---Je me le demande, Fred. Il est deux heures, et je me lève à huit.
-Encore une de ces petites journées, demain... Tu n'es pas gentil de
-traînasser comme tu le fais. Viens, voilà un peu de vent qui se lève.
-On va dormir en courant d'air, on croira qu'on couche dans le
-jardin...
-
-Il faiblit, et n'hésita qu'un instant à jeter loin de lui son
-vêtement de soie, tandis qu'Edmée éteignait l'unique lampe. Elle
-se glissa contre lui dans l'obscurité, mais il la retourna
-adroitement, la prit d'un bras solide par la ceinture, murmura: «Comme
-ça, ça fait bobsleigh», et s'endormit.
-
-
-Par la petite fenêtre de la lingerie, où il se tenait caché, il les
-vit partir, le lendemain matin. L'automobile œuf-de-cane, une autre
-longue voiture américaine mijotaient à tout petit bruit dans
-l'avenue, sous les marronniers épais et bas. Une fraîcheur
-imaginaire émanait du trottoir arrosé et de l'ombre verte, mais
-Chéri savait qu'une matinée de juin, le mois brûlant de Paris,
-fanait de l'autre côté de l'hôtel, dans le jardin, le lac de
-myosotis bleus entre ses margelles de mignardises roses.
-
-Une sorte de crainte agita son cœur, quand il aperçut, allant à a
-grille de la maison, deux uniformes kaki, des étoiles d'or, un képi
-liseré de velours grenat.
-
---En uniforme, naturellement, le schnock!
-
-Chéri nommait ainsi le médecin chef de l'hôpital d'Edmée, et il
-haïssait, sans le savoir, cet homme blond-roux qui disait à Edmée des
-mots techniques d'une voix caressante. Il murmura des injures confuses
-et cordiales à l'adresse du corps médical en particulier, et des
-porteurs obstinés d'uniforme en temps de paix. Il ricana parce que
-l'officier américain bedonnait: «Pour une nation de sportifs,
-qu'est-ce qu'il tient comme bide!» et il se tut au moment ou
-Edmée, vive, de blanc vêtue, de blanc chaussée, parut et tendit sa
-main gantée de blanc. Elle parlait haut, vite, gaiement. Chéri ne
-perdit pas un des mots jetés par la bouche rouge qui riait sur de si
-petites dents. Elle alla jusqu'aux voitures, revint, réclama à un
-valet de chambre un carnet oublié, l'attendit en bavardant. Elle
-s'adressait en anglais au colonel américain, et baissait la voix, par
-déférence involontaire, pour répondre au docteur Arnaud.
-
-Derrière le rideau de tulle, Chéri tenait l'arrêt. L'habitude de
-la défiance et du mensonge figeaient ses traits dès qu'il cachait un
-sentiment vif, et il surveillait sa solitude même. Son regard allait
-d'Edmée au médecin, du colonel américain à Edmée, et elle leva
-les yeux plusieurs fois vers le premier étage, comme avertie.
-
---Qu'est-ce qu'ils attendent? gronda-t-il tout bas. Ah... c'est
-vrai... Oh! nom de Dieu!
-
-Charlotte Peloux, dans une torpédo menée par un jeune chauffeur
-impersonnel et sans défaut, arrivait. Sanglée de gabardine, elle
-portait droite sa tête sous un petit chapeau-casquette, et l'on
-voyait sur sa nuque la frange des cheveux rouges, coupés courts. Elle
-ne mit pas pied à terre, souffrit qu'on la vînt saluer, reçut le
-baiser d'Edmée et s'informa sans doute de son fils, car elle leva
-la tête vers le premier étage, dévoilant ainsi ses yeux magnifiques
-où errait, comme aux grands yeux des pieuvres, un rêve inhumain et
-obscur.
-
---Elle a sa petite casquette, murmura Chéri.
-
-Il frémit singulièrement, s'en gourmanda, et sourit quand les trois
-automobiles démarrèrent. Il attendit patiemment que sa «voiture de
-garçon» se rangeât, à onze heures, au trottoir, et l'y laissa
-encore un bon moment. Deux fois il tendit la main vers le téléphone,
-et la laissa retomber. Sa velléité de convoquer Filipesco tomba vite,
-puis l'envie lui vint d'aller cueillir le fils Maudru et sa petite
-amie.
-
-«Ou bien Jean de Touzac encore... Mais à cette heure-ci, il est
-encore noir, et il ronfle. Ah! tout ça... tout ça ne vaut pas
-Desmond, il faut être juste... Pauvre vieux...»
-
-Il pensait à Desmond comme à un mort de la guerre, mais avec la
-pitié qu'il refusait aux morts. Desmond, vivant et perdu pour lui,
-lui inspirait une mélancolie presque tendre, et le respect jaloux dû
-à l'homme pourvu d'une «situation». Desmond dirigeait un
-dancing, et vendait des antiquités aux Américains. Pâle et sans force
-pendant une guerre qui l'avait vu porter tout ce qui n'est pas une
-arme--paperasses, gamelles, vases souillés des hôpitaux--Desmond
-mordait à même la paix avec une fureur guerrière, dont les
-rapides fruits étonnaient Chéri. Le _Desmond's_, établi à
-l'étroit dans un hôtel particulier, avenue de l'Alma, abritait
-sous sa pierre de taille épaisse, sous ses plafonds à hirondelles et
-à aubépines, entre ses verrières à roseaux et à flamants, des
-couples frénétiques et muets. On dansait au _Desmond's_, le jour et la
-nuit, comme on danse au lendemain d'une guerre: les hommes, jeunes et
-vieux, délivrés du souci de penser et de craindre, vides, innocents,
-les femmes vouées à un plaisir plus grand que la volupté précise:
-la compagnie de l'homme, le contact de l'homme, son odeur, sa
-chaleur roboratives, la certitude, de la tête aux pieds éprouvée,
-d'être la proie d'un homme tout entier vivant, et d'obéir dans
-ses bras à un rythme aussi intime que celui du sommeil.
-
-«Desmond s'est couché à trois heures, ou trois heures et demie,
-calcula Chéri. Il a assez dormi.»
-
-Mais il laissa encore une fois retomber sa main tendue vers le
-téléphone. Il descendit rapidement, sur la laine élastique et haute
-qui couvrait tous les parquets de sa maison, regarda avec mansuétude,
-en passant près de la salle à manger, cinq assiettes blanches, en
-couronne autour d'une vasque de cristal noir où voguaient des nymphéas
-roses, du même rose que la nappe, et ne s'arrêta qu'à la glace qui
-doublait l'épaisse porte du parloir, au rez-de-chaussée. Il cherchait
-et redoutait cette glace, qu'une porte-fenêtre trouble et bleue,
-assombrie encore par les feuillages du jardin, éclairait en face. Un
-choc léger arrêtait Chéri, chaque fois, contre son image. Il ne
-comprenait pas pourquoi cette image n'était pas exactement l'image d'un
-jeune homme de vingt-quatre ans. Il ne discernait pas non plus les
-points précis où le temps, par touches imperceptibles, marque sur un
-beau visage l'heure de la perfection, puis l'heure d'une beauté plus
-évidente qui annonce déjà la majesté d'un déclin.
-
-Il ne pouvait être question, dans la pensée de Chéri, d'un déclin
-qu'il eût en vain cherché sur ses traits. Il butait simplement
-contre un Chéri de trente ans, ne le reconnaissait pas tout à fait, et
-se demandait parfois: «Qu'est-ce que j'ai?» comme s'il se
-fût senti un peu malade ou habillé de travers. Puis il passait la
-porte du parloir et n'y pensait plus.
-
-Le _Desmond's_, établissement sérieux, ne dormait pas à midi,
-malgré ses nuits longues. Un concierge lavait à la lance sa cour
-pavée, un valet poussait hors du perron le tas d'immondices
-distinguées,--poussière fine, papier d'étain, bouchons à
-calotte de métal, bouts de cigarettes dorés et chalumeaux de paille
-rompus--qui attestait quotidiennement la prospérité du
-_Desmond's_. Chéri franchit d'un saut ce reliquat d'une veille
-laborieuse, mais l'odeur de la maison lui barra la route comme une
-corde tendue. Quarante couples, encaqués, y avaient laissé l'odeur,
-le souvenir de leur linge trempé, refroidi et pénétré de famée
-flottante. Chéri reprit courage et s'élança dans l'escalier
-rétréci par une rampe de chêne massif et ses balustres en cariatides.
-Desmond n'avait pas gaspillé l'argent à rajeunir le luxe
-étouffant de 1880. Deux cloisons abattues, une glacière dans le
-sous-sol, un jazz grassement appointé, il n'en faudrait pas plus
-pendant une année encore: «Je ferai moderne pour attirer le monde,
-quand on dansera moins», disait Desmond. Il couchait au second étage,
-dans une chambre envahie par le liseron peint et la cigogne en
-verrières, il se baignait dans du zinc émaillé, au long d'une
-frise de plantes fluviales en céramique, et le vieux chauffe-bains
-ronflait comme un bouledogue hors d'âge. Mais le téléphone brillait
-ainsi que l'arme quotidiennement exercée, et Chéri, bondissant de
-quatre marches en quatre marches, trouva son ami qui semblait boire,
-lèvres au calice, la ténébreuse haleine du récepteur. Il abaissa sur
-Chéri un regard errant, qui se posa à peine et regagna la corniche de
-convolvulus. Le pyjama jaune d'or bleuissait son visage de veilleur,
-mais Desmond, grandi par le gain, avait dépassé le souci de sa
-laideur.
-
---Bonjour, dit Chéri. Me voilà. Ça fouette, dans ton escalier. Pire
-qu'un terrier.
-
---À douze, vous n'aurez pas le _Desmond's_, disait Desmond à
-l'invisible. Je ne suis pas embarrassé pour avoir Pommery à ce prix
-là. Et pour ma cave personnelle, Pommery a du onze sans étiquettes...
-allo... oui, les étiquettes décollées dans le chambardement... qui
-fait mon affaire. Allo...
-
---Tu viens déjeuner, j'ai la bagnole en bas, dit Chéri.
-
---Non, et non, dit Desmond.
-
---Quoi?
-
---Non, et non. Allo?... Du sherry! Vous vous foutez de moi. Je ne
-suis pas une boîte à liqueurs. Le champagne, ou rien. Ne perdez pas
-votre temps ni le mien. Allo... C'est possible. Seulement pour
-l'instant j'ai la vogue. Allo... Deux heures exactement... Je vous
-salue bien, monsieur.
-
-Il s'étira, avant de tendre mollement la main. Il ressemblait
-toujours à Alphonse XIII, mais la trentaine et la guerre avaient fixé
-à son sol nourricier cette oscillante graminée. Survivre, ne pas se
-battre, manger chaque jour, abuser, simuler, autant de victoires dont il
-sortait affermi et confiant en soi. L'assurance, la poche emplie le
-rendaient moins laid, et l'on pouvait compter qu'à soixante ans il
-donnerait l'illusion d'avoir passé pour un joli homme à grand nez
-et à grandes jambes. Il regardait Chéri de haut, en face, d'un œil
-réconcilié, et Chéri détournait la tête.
-
---Quoi, t'en es là? Viens, mon vieux, il est midi et tu te
-lèves!
-
---Premièrement, je suis prêt, répliqua Desmond en entr'ouvrant
-son pyjama sur une chemise de soie blanche, cravatée d'un papillon
-mordoré. Deuxièmement, je ne déjeune pas en ville...
-
---Ça, dit Chéri, ça... Je ne trouve pas de mots!...
-
---...Mais si tu veux, j'ai deux œufs au plat pour toi, la moitié
-de mon jambon, la moitié de ma salade, de mon stout et de mes fraises.
-Un café sans supplément.
-
-Chéri le regarda avec une fureur de faible.
-
---Pourquoi?
-
---Affaires, dit Desmond en nasillant exprès. Champagne. Tu as bien
-entendu. Ah! ces marchands de vin! Si on ne leur serrait pas la
-vis... Mais je suis là.
-
-Il noua ses mains l'une à l'autre, et la fierté commerciale craqua
-dans ses phalanges:
-
---C'est non? C'est oui?
-
---C'est oui, chameau!
-
-Chéri lui jeta son feutre mou à la figure, mais Desmond ramassa le
-chapeau et l'essuya du coude, pour montrer que les gamineries
-n'étaient plus de saisons. Ils eurent les œufs refroidis, le jambon
-et la langue, et la bonne bière noire à écume beige. Ils parlaient
-peu, et Chéri, regardant la cour pavée, s'ennuyait avec déférence.
-
-«Qu'est-ce que je fais ici?... Je fais que je ne suis pas chez moi,
-devant les côtelettes Fulbert-Dumonteil.» Il imagina Edmée en blanc,
-le colonel américain poupin, et Arnaud, le médecin en chef devant qui
-Edmée jouait la fillette docile. Il pensa aux pattes d'épaules de
-Charlotte Peloux, et reportait sur son hôte une sorte de tendresse
-infructueuse, au moment où celui-ci l'interrogea brusquement:
-
---Sais-tu combien on a bu de champagne ici cette nuit, entre hier
-quatre heures et ce matin quatre heures?
-
---Non, dit Chéri.
-
---Et sais-tu combien de bouteilles, entrées pleines, sont sorties
-vides, du 1er mai au 15 juin?
-
---Non, dit Chéri.
-
---Dis un chiffre.
-
---Je ne sais pas, grogna Chéri.
-
---Mais dis! Dis un chiffre, suppose, voyons! Dis un chiffre!
-
-Chéri gratta la nappe comme à l'examen. Il souffrait de la chaleur
-et de sa propre inertie.
-
---Cinq cents, dit-il avec peine.
-
-Desmond se renversa sur sa chaise et son monocle décocha au passage une
-blessante flèche solaire dans l'œil de Chéri.
-
---Cinq cents! Tu me fais rire.
-
-Il se vantait. Il ne savait rire que par une sorte de sanglot des
-épaules. Il but son café, pour préparer mieux la stupeur de Chéri et
-reposa sa tasse:
-
---Trois mille trois cent quatre-vingt-deux, mon petit. Et sais-tu
-combien me laisse, en poche...
-
---Non, interrompit Chéri. Et je m'en fous. Assez. J'ai ma mère
-pour ça. Et d'ailleurs...
-
-Il se leva, et ajouta, d'une voix hésitante:
-
---D'ailleurs l'argent... ne m'intéresse pas.
-
---Drôle, dit Desmond, blessé. Drôle. Amusant.
-
---Si tu veux, dit Chéri. Non, figure-toi que l'argent... ne
-m'intéresse pas... ne m'intéresse plus.
-
-Ces mots simples sortirent péniblement de sa bouche et il ne releva pas
-le front. Il poussait du pied, sur le tapis, une croûte de biscotte, et
-l'embarras de sa confession, son regard dérobé, le rendaient pour un
-instant à sa merveilleuse adolescence.
-
-Desmond lui accorda pour la première fois l'attention critique du
-médecin au malade: «Ai-je affaire à un simulateur?...» Comme un
-médecin, il usa de paroles confuses et apaisantes:
-
---Un moment à passer. Tout le monde se sent un peu décollé. On ne
-se reconnaît plus. Le travail est un merveilleux moyen de recouvrer
-l'équilibre, mon vieux... Ainsi moi...
-
---Je sais, interrompit Chéri. Tu vas me dire que je manque
-d'occupation.
-
---C'est que tu le veux bien, railla Desmond condescendant. Ah! quel
-temps béni...
-
-Il allait avouer son exultation de négociant, et se contint à temps.
-
---C'est aussi affaire d'éducation. Évidemment, aux côtés de
-Léa, tu n'as pas appris la vie. Le maniement des choses et des gens
-te manque.
-
---On le croit, dit Chéri irrité. Léa, elle, ne s'y trompait pas.
-Preuve que je ne mens pas, elle se méfiait de moi, et elle me parlait
-toujours avant d'acheter ou de vendre.
-
-Il bomba le poitrail, fier d'un temps passé où méfiance était
-synonyme de considération.
-
---Tu n'as qu'à t'y remettre, à l'argent, conseilla Desmond.
-C'est un jeu qui ne passe pas de mode.
-
---Oui, acquiesça Chéri, les yeux vagues. Oui, bien sûr. J'attends
-seulement.
-
---Tu attends quoi?
-
---J'attends... je veux dire j'attends une occasion... une
-occasion meilleure...
-
---Meilleure que quoi?
-
---Tu m'embêtes. Un prétexte, si tu veux, à reprendre en main tout
-ce que la guerre m'a ôté pendant longtemps... Ma fortune, qui est,
-en somme...
-
---Assez considérable, suggéra Desmond.
-
-Avant la guerre il eût dit: «énorme» et sur un autre ton. Chéri
-rougit d'une humiliation fugitive.
-
---Oui... ma fortune, eh bien, la petite, ma femme, s'en occupe.
-
---Oh! blâma Desmond, choqué.
-
---Et bien, je t'assure. Deux cent seize mille avant-hier sur le
-petit coup de fièvre de la Bourse. Alors, je me demande, n'est-ce
-pas, comment intervenir... Qu'est-ce que je fiche dans tout ça?
-Quand je veux m'en mêler, elles me disent...
-
---Qui, elles?
-
---Eh, ma mère et ma femme... Elles me disent: «Repose-toi. Tu es
-un guerrier. Veux-tu un verre d'orangeade? Passe donc chez ton
-chemisier, il se moque de toi. Et rapporte-moi en passant mon fermoir
-de collier qui est à la réparation...» Et ci, et ça...
-
-Il s'animait, cachant de son mieux son ressentiment, mais les ailes de
-son nez remuaient en même temps que ses lèvres.
-
---Alors, est-ce qu'il faut que je place des autos, que j'élève
-du lapin angora, que je dirige une industrie de luxe? Faut-il que je
-m'engage infirmier ou comptable dans le bazar, là, l'hôpital de ma
-femme...
-
-Il marcha jusqu'à la fenêtre, revint violemment à Desmond.
-
---...sous les ordres du docteur Arnaud, médecin en chef, et que je
-passe les cuvettes? Faut-il que je prenne un dancing? tu vois la
-concurrence...
-
-Il rit pour faire rire Desmond, mais Desmond, qui s'ennuyait sans
-doute, tenait son sérieux.
-
---Depuis quand est-ce que ça t'a pris de penser à tout ça? Tu
-n'y pensais pas, ce printemps, ni l'hiver dernier, ni avant ton
-mariage.
-
---Je n'avais pas le temps, répondit Chéri avec naïveté. On a
-fait un voyage, on a commencé d'installer l'hôtel, on a acheté
-des voitures juste pour se les voir réquisitionnées. Tout ça a amené
-la guerre... Avant la guerre... avant la guerre j'étais... un gosse
-de riche,--j'étais un riche, quoi.
-
---À présent aussi.
-
---À présent aussi, répéta Chéri.
-
-Il hésita de nouveau, cherchant ses mots:
-
---À présent, ce n'est plus la même chose. Les types ont la danse
-de Saint-Guy. Et le travail, et l'activité, et le devoir, et les
-femmes qui servent le pays... Tu parles, et qui sont folles pour le
-pèze... Elles sont commerçantes que c'en est à vous dégoûter du
-commerce. Elles sont travailleuses à vous faire prendre le travail en
-abomination...
-
-Il leva sur Desmond son regard incertain:
-
---C'est donc mal, d'être riche et de se laisser vivre?
-
-Desmond jouissait de son rôle, et se payait d'une servitude ancienne.
-Il posa une main protectrice sur l'épaule de Chéri:
-
---Mon petit, sois riche et laisse-toi vivre. Dis-toi que tu incarnes
-une aristocratie ancienne. Les barons féodaux sont tes exemples. Tu es
-un guerrier.
-
---Merde, dit Chéri.
-
---C'est un mot de guerrier. Seulement, laisse travailler les types
-qui sont des travailleurs.
-
---Toi, par exemple.
-
---Moi, par exemple.
-
---Évidemment, tu ne te laisses pas encombrer par les femmes, toi.
-
---Non, dit Desmond sèchement.
-
-Car il cachait à tous un goût pervers pour sa caissière-comptable,
-une brune douce, un peu duvetée et hommasse, le cheveu tiré, une
-médaille au col, qui avouait avec un sourire: «Moi, je tuerais pour
-un sou. Je suis comme ça.»
-
---Non. Ça non! Tu ne peux donc parler de rien sans y mêler tout de
-suite «ma femme, les femmes»... et encore: «Du temps de Léa...»
-Il n'y a donc pas d'autres sujets de conversation, en 1919?
-
-Chéri semblait écouter, par delà la voix de Desmond, un autre son,
-intelligible déjà, encore lointain: «D'autres sujets de
-conversation?» se répéta-t-il. «Pourquoi y en aurait-il
-d'autres?...» Il rêva, maté par la lumière, la chaleur
-croissantes à mesure que le soleil tournait. Desmond parlait,
-inaccessible à la congestion et couleur de scarole d'hiver. Chéri
-entendit les mots: «petites poules...» et écouta.
-
---Oui, tout un noyau de relations amusantes, que je mets bien entendu
-à ta disposition... Et quand je dis petites poules, c'est parler
-légèrement d'une sélection unique, tu entends, unique... Mes
-habituées, un gibier fin, encore affiné par ces quatre années... Ah
-mon vieux, quand les capitaux rappliqueront assez fort, quel restaurant
-je monterai... Pas plus de dix tables, qu'on s'arrachera... Je
-couvre la cour... Mon bail me garantit mes travaux, tu penses! Un
-linoliège pour la danse, au milieu, des projecteurs... C'est ça,
-l'avenir, c'est ça!...
-
-Le trafiquant en tangos s'exprimait comme un fondateur de villes, et
-tendait le bras vers la fenêtre. Le mot «avenir» heurta Chéri, qui
-se tourna vers le point que visait Desmond, là-haut, au-dessus de la
-cour... Il ne vit rien, et se sentit las. Le soleil de deux heures,
-réverbéré, châtiait tristement le petit toit d'ardoises de
-l'ancienne écurie, où logeait le concierge du _Desmond's_.
-
---Quel hall, hein, dit Desmond avec ferveur en montrant la courette
-pavée. Ça viendra, et vite!
-
-Chéri regardait profondément celui qui attendait et recevait, de
-chaque journée, sa manne. «Et moi?» pensa-t-il tout bas,
-frustré...
-
---Tiens, mon marchand de vinasse, s'écria Desmond. Sauve-toi, je
-vais le chambrer comme un Corton.
-
-Il serra la main de Chéri dans une main qui avait changé. D'étroite
-et fondante, elle s'était faite large, camouflée en main probe et
-un peu dure. «La guerre...» persifla Chéri en lui-même.
-
---Tu vas...? demanda Desmond.
-
-Il retenait Chéri sur le perron, le temps d'exhiber au marchand de
-champagne un client décoratif.
-
---Par là, dit Chéri avec un geste.
-
---Mystère, murmura Desmond. Va, grande sultane!
-
---Oh! non, dit Chéri. Tu te trompes.
-
-Il imagina quelque femme, un corps moite, la nudité, une bouche... Il
-frémit d'antipathie sans objet, répéta doucement: «Tu te trompes»,
-et remonta dans sa voiture.
-
-Il emportait un malaise qu'il connaissait trop bien, l'agacement, la
-gêne de ne jamais exprimer ce qu'il eût voulu exprimer, de ne
-jamais rencontrer la personne à qui il devait confier un aveu
-indéfini, un secret qui eût tout changé et dépouillé de son signe
-néfaste, par exemple, cet après-midi de pavés blanchis, d'asphalte
-flasque sous le soleil vertical...
-
-«Seulement deux heures, soupira-t-il. Et il fait jour jusqu'à plus
-de neuf heures, ce mois-ci...»
-
-Le vent, créé par la vitesse, lui plaquait au visage le battement
-d'une sèche serviette chaude, et il aspira à la nuit factice des
-rideaux bleus, au petit chant, sur trois notes, du jet d'eau au centre
-de sa margelle italienne, dans le jardin...
-
-«En passant vite par le vestibule, je peux rentrer sans être aperçu.
-_Ils_ en sont au café, là-bas...»
-
-Il évoqua l'odeur du déjeuner fin, l'odeur attardée du melon, du
-vin de dessert qu'Edmée faisait verser après les fruits, et vit par
-avance l'image verdie de Chéri refermant la porte doublée de
-miroirs...
-
-«Allons-y!»
-
-Deux automobiles, celle de sa femme et la voiture américaine,
-dormaient sous les feuillages bas devant la grille, confiées à un seul
-chauffeur américain endormi. Chéri mena sa voiture jusqu'à la rue
-de Franqueville déserte, revint jusqu'à sa porte qu'il ouvrit sans
-bruit, toisa sa sombre image dans le miroir vert et monta légèrement
-l'escalier de la chambre. Elle était telle qu'il la souhaitait,
-bleue, odorante, vouée au repos. Tout ce que sa course altérée avait
-désiré se trouvait là, et bien davantage, car une jeune femme vêtue
-de blanc poudrait son visage, ordonnait sa coiffure devant un long
-panneau de glace. Elle tournait le dos à Chéri et ne l'entendit pas
-venir, il disposa donc d'un assez long moment pour contempler dans le
-miroir des traits animés par la chaleur et le repas, et revêtus d'un
-singulier caractère de désordre et de triomphe, d'un air
-d'émotion et de victoire outragée. Au même moment, Edmée aperçut
-son mari, ne cria point de surprise et se retourna sans hésiter. Elle
-l'examinait des pieds à la tête, attendant qu'il parlât le
-premier.
-
-D'en bas monta, par la fenêtre entr'ouverte sur le jardin, la voix
-de baryton du docteur Arnaud, qui chanta: «_Ay, Mari, ay, Mari_...»
-
-Edmée fit vers cette voix un mouvement de tout son corps, mais se
-contraignit à ne pas tourner la tête du côté du jardin.
-
-Le courage un peu ivre qui parut dans ses yeux pouvait promettre des
-paroles graves. Par lâcheté ou par dédain, Chéri réclama le silence
-en approchant un doigt de ses lèvres, puis il désigna, du même doigt
-impératif, l'escalier. Edmée obéit, et passa résolument devant
-lui, sans pouvoir réprimer, au moment où la distance entre eux fut la
-plus courte, une torsion de rein, une accélération d'allure qui
-allumèrent en Chéri une éphémère velléité de châtiment. Il se
-pencha sur la rampe, rasséréné comme le chat au haut de l'arbre,
-pensa encore à punir, à briser, à fuir, et il attendit qu'un flot
-jaloux le soulevât. Rien ne vint, qu'une petite honte moyenne, très
-supportable. Cependant il se répétait: «Punir, tout casser... il y
-a mieux à faire... Oui, il y a mieux à faire...» Seulement il ne
-savait pas quoi.
-
-
-Chaque jour, éveillé tôt ou tard, il commençait une journée
-d'attente. Il ne s'était pas méfié d'abord, croyant à la
-persistance d'une morbide habitude militaire.
-
-En décembre 1918, il prolongeait, dans son lit de civil, une petite
-convalescence de rotule démise. Il s'étirait à l'aube et
-souriait: «Je suis bien. J'attends d'être encore mieux. Ça va
-être quelque chose, la Noël de cette année!»
-
-La Noël venue, mangée la truffe et brûlée la ramille de houx
-arrosée d'eau-de-vie sur un plat d'argent, devant Edmée
-immatérielle et conjugale, aux acclamations de Charlotte, de madame de
-La Berche et d'un personnel infirmier mêlé d'officiers roumains et
-de colonels d'Amérique athlétiques et impubères, Chéri attendait:
-«Ah qu'ils s'en aillent, ces types! J'attends de dormir, la
-tête au frais, les pieds au chaud, dans mon bon lit!» Deux heures
-plus tard il attendait, plat comme un mort, le sommeil, au chant des
-petites chouettes d'hiver, rieuses dans les branches et qui
-interpellaient la lumière bleue de la chambre entr'ouverte. Il
-dormait enfin, mais requis dès le matin par l'attente insatiable, il
-attendait, en s'essayant tout haut à l'impatience joviale, le petit
-déjeuner: «Qu'est-ce qu'ils foutent, en bas, avec le jus?» Il
-ne se rendait pas compte que l'emploi du mot grossier et du
-vocabulaire dit «poilu» coïncidait toujours chez lui avec un état
-d'esprit apprêté et une sorte de bonhomie évasive. Il déjeunait,
-servi par Edmée, mais il lisait dans le geste prompt de sa femme la
-hâte, l'heure du devoir, et il ne redemandait un toast, un petit pain
-chaud dont il n'avait plus envie, que par malignité, pour retarder le
-départ d'Edmée, pour retarder le moment où il recommencerait
-d'attendre.
-
-Un lieutenant roumain qu'Edmée employait tantôt à quérir des plaques
-d'ambrine et du coton hydrophile, tantôt à postuler auprès des
-ministères--«ce que le gouvernement refuse sans ménagement à un
-Français, un étranger l'obtient toujours» affirmait-elle--rebattit
-les oreilles de Chéri, lui vantant les devoirs d'un guerrier, indemne
-ou peu s'en faut, et la pureté paradisiaque de l'hôpital Coictier.
-Chéri escorta Edmée, renifla l'odeur antiseptique qui évoque
-implacablement celle des corruptions masquées, reconnut un camarade
-parmi les «pieds gelés» et s'assit sur le bord de son lit, en
-s'efforçant à la cordialité telle qu'on l'enseigne dans les romans de
-la guerre et les pièces patriotiques. Cependant il sentait bien qu'un
-homme valide, échappé à la guerre, n'a point de pareils ni d'égaux
-parmi les mutilés. Il vit le vol blanc des infirmières, la couleur
-cuite des têtes et des mains sur les draps, autour de lui. Une
-impotence odieuse pesa sur lui, il se surprit à recourber un de ses
-bras par scrupule, à traîner un peu la jambe. Mais l'instant d'après
-c'est malgré lui qu'il dilatait ses poumons et foulait le dallage,
-entre des momies couchées, d'un pas dansant. Il révéra Edmée avec
-impatience, à cause de son autorité d'ange gradé et de sa blancheur.
-Elle traversa une salle et posa sa main en passant sur l'épaule de
-Chéri, mais il sut qu'elle voulait, par ce geste de tendresse et de
-possession délicate, faire rougir d'envie et d'irritation une jeune
-infirmière brune qui contemplait Chéri avec une candeur de cannibale.
-
-Il s'ennuya et ressentit la lassitude d'un homme qui renâcle, mené
-au musée, devant des rangs pressés de chefs-d'œuvre. Trop de blanc
-descendait des plafonds, rejaillissait des dallages, effaçait les
-angles, et il plaignit les hommes gisants à qui personne ne faisait
-l'aumône de l'ombre. L'heure de midi impose aux bêtes libres le
-repos et la retraite, aux oiseaux le silence sous les futaies, mais
-l'homme civilisé ne connaît plus les lois de l'astre. Chéri fit
-quelques pas vers sa femme, dans le dessein de lui dire: «Tire les
-rideaux, installe un pankah, ôte sa pâtée de nouilles à ce pauvre
-type qui cligne des yeux et qui souffle, tu le feras manger à la nuit
-tombante... Donne-leur l'ombre, donne-leur une couleur qui ne soit pas
-ce blanc, et toujours ce blanc...» L'arrivée du docteur Arnaud lui
-retira le goût de conseiller et de servir.
-
-Le docteur au ventre de toile blanche et aux cheveux d'or rouge
-n'avait pas fait trois pas dans la salle, que l'ange gradé et
-planant redescendait à une mission d'humble séraphin, rose de foi et
-de zèle... Alors Chéri se tourna vers Filipesco qui distribuait des
-cigarettes d'Amérique, le héla dédaigneusement: «Vous venez?»
-et l'emmena, non sans avoir salué sa femme, le docteur Arnaud,
-infirmiers et infirmières avec une hauteur affable de visiteur
-officiel. Il traversa la courette de gros gravier, remonta dans sa
-voiture, et ne s'accorda pas plus de dix paroles de soliloque: «Le
-coup est régulier. Le coup du médecin en chef.» Il ne passa plus le
-seuil de l'hôpital et Edmée ne l'invita désormais que par
-courtoisie protocolaire, ainsi qu'on offre quand même la bécassine,
-à table, aux invités végétariens.
-
-
-Il réfléchissait maintenant, en proie à l'oisiveté, si légère
-avant la guerre, si variée, sonore comme une coupe vide et sans
-fêlure. Pendant la guerre aussi, il avait subi la règle militaire de
-la fainéantise, la fainéantise sauf le froid, la boue, le risque, le
-guet, même un peu le combat. Entraîné au loisir par sa vie de jeune
-homme voluptueux, il avait impunément vu dépérir de mutisme, de
-solitude et d'impuissance, autour de lui, des compagnons vulnérables
-et frais. Il avait assisté aux ravages qu'opérait, sur des êtres
-intelligents, la disette de papier imprimé, comparable à la privation
-d'un toxique quotidien. Alors que, contenté d'une lettre brève,
-d'une carte postale, d'un colis savamment bourré, il retombait dans
-le silence et la contemplation comme un chat dans un jardin nocturne,
-des hommes, dits supérieurs, lui montraient leur délabrement
-d'affamés. Ainsi il avait appris à renforcer d'orgueil sa
-patience, qui planait sur deux ou trois idées, sur deux ou trois
-souvenirs tenaces, hauts en couleur comme les souvenirs des enfants, et
-sur l'incapacité d'imaginer sa propre mort.
-
-À maintes reprises, pendant la guerre, en sortant d'un long sommeil
-sans rêves ou d'un repos à chaque minute rompu, il lui était
-arrivé de s'éveiller hors du présent, dépouillé de son passé le
-plus récent, rendu à l'enfance--rendu à Léa. Edmée surgissait
-un peu après, nette, bien construite, et la résurrection de son image,
-non moins que son abolition momentanée, mettait Chéri de bonne humeur.
-«Ça m'en fait deux», constatait-il. Rien ne lui venait de Léa,
-il ne lui écrivait pas. Mais il recevait des cartes postales que
-signaient les doigts déformés de la mère Aldonza, des cigares choisis
-par la baronne de La Berche. Il rêva quelque temps sur une longue
-écharpe de laine douce, à cause de sa couleur bleue comme un regard
-et du très vague parfum qui se levait d'elle aux heures de chaleur et
-de sommeil. Il aima cette écharpe, se serra contre elle dans l'ombre,
-puis elle perdit son parfum, sa fraîche nuance de prunelles bleues,
-et il n'y pensa plus.
-
-Il ne s'inquiéta pas de Léa pendant quatre ans. De vieilles vigies,
-le cas échéant, eussent enregistré et transmis des événements
-qu'il n'imaginait guère. Qu'y avait-il de commun entre Léa et la
-maladie, Léa et le changement?
-
-En 1918, les mots: «le nouvel appartement de Léa», échappés à
-la baronne de La Berche, le frappèrent d'incrédulité.
-
---Elle a déménagé?
-
---D'où sors-tu? répliqua la baronne. Tout le monde le sait. Une
-belle opération, fichtre, la vente de son hôtel à des Américains!
-J'ai vu son nouvel appartement. C'est petit, mais c'est douillet.
-Quand on s'asseoit, on ne peut plus se lever, là-dedans.
-
-Chéri s'accrocha à ces deux mots: «petit, mais douillet». À court
-d'invention, il bâtit péniblement un décor rose, y jeta la vaste
-nef d'or et d'acier, le grand lit frété de dentelles, et il
-suspendit à quelque nuée volante le Chaplin au téton de nacre.
-
-Desmond cherchant un commanditaire pour son dancing, Chéri eut un
-mouvement d'inquiétude et de vigilance: «Le bougre, il va taper
-Léa, l'embringuer dans une affaire... Je vais la prévenir par
-téléphone». Il n'en fit rien cependant. Car il est plus aventuré
-de téléphoner à une amie délaissée que de tendre la main, dans la
-rue, à un ennemi intimidé qui quête votre regard.
-
-
-Il attendit encore, après le jour de la surprise devant la glace,
-après ce délit d'exaltation, de rougeur, de désordre. Il laissa
-passer le temps, et n'aggrava pas, en la précisant par des paroles,
-la certitude d'une complicité encore presque chaste entre sa femme et
-l'homme qui chantait «_Ay Mari!_... » Car il se sentait plus
-léger, et il oublia pendant plusieurs jours de consulter inutilement
-son bracelet-montre, ainsi qu'il faisait à l'approche du
-crépuscule. Il prit l'habitude de s'asseoir au jardin dans un
-fauteuil de paille, comme s'il arrivait de voyage, dans un jardin
-d'hôtel, et il regarda, étonné, la nuit proche anéantir le bleu
-desaconits, lui substituer un bleu dans lequel la forme des fleurs
-fondait, cependant que le vert des feuillages persistait en masses
-distinctes. La bordure de mignardises roses tournait au violet putride,
-puis sombrait rapidement, et les étoiles de juillet, jaunes,
-s'allumaient entre les branches du frêne panaché.
-
-Il goûta chez lui un plaisir de passant assis dans un square, et il ne
-se demanda pas pour combien de temps il se reposait là, renversé, les
-mains pendantes. Parfois il pensait à ce qu'il nommait la scène du
-miroir, à l'atmosphère de la chambre bleue, secrètement troublée
-par le passage, le geste, la fuite d'un homme. Il se disait tout bas,
-avec une stupidité méthodique et machinale: «Voici un point acquis.
-C'est ce qu'on nomme un point-t-acquis», en faisant sonner le _t_ de
-la liaison.
-
-Au début de juillet, il essaya une nouvelle automobile découverte,
-qu'il nommait sa bagnole de villes d'eaux. Il emmena Filipesco, et
-Desmond, sur les routes que la sécheresse blanchissait, mais il
-revenait chaque soir vers Paris, fendant l'air rayé de chaud et de
-frais et qui perdait ses parfums à mesure que la ville approchait.
-
-Un jour, il emmena la baronne de La Berche, virile compagne qui
-touchait de l'index, aux barrières d'octroi, son petit feutre bien
-enfoncé. Il la trouva commode, avare de paroles, attentive aux
-cabarets ombragés de glycine, aux débits villageois qui sentent la
-cave et le sable mouillé de vin. Immobiles, muets, ils couvrirent
-quelque trois cents kilomètres, et ne desserrèrent les dents que pour
-fumer et se repaître. Le lendemain, Chéri invitait en peu de mots
-Camille de La Berche: «On les met, baronne?» et l'emmenait
-derechef.
-
-La bonne voiture fonça sur les campagnes vertes, revint le soir vers
-Paris comme un jouet au bout d'un fil. Ce soir-là, Chéri, sans
-quitter de l'œil la route, distinguait à sa droite le profil de la
-vieille femme à figure d'homme, noble comme un vieux cocher de bonne
-maison. Il s'étonnait de la trouver respectable parce qu'elle
-était simple, et il devinait confusément, seul pour la première fois
-avec elle hors d'une cité, qu'une femme chargée d'une
-monstruosité sexuelle ne la porte pas sans bravoure et sans une
-certaine grandeur de condamnée.
-
-Celle-ci ne se servait plus de sa méchanceté, depuis la guerre.
-L'hôpital l'avait remise en sa place, c'est-à-dire parmi les
-mâles, parmi des mâles juste assez jeunes, juste assez domptés par la
-douleur pour qu'elle pût, au milieu d'eux, vivre sereine, oubliant
-sa féminité avortée.
-
-À la dérobée, Chéri regardait le grand nez de sa compagne, la lèvre
-grisonnante et poilue, les petits yeux paysans qui erraient,
-indifférents, sur les blés mûrs et les prés fauchés.
-
-Pour la première fois, il se sentit porté vers la vieille Camille par
-un mouvement qui ressemblait à l'amitié, à la comparaison émue:
-«Elle est seule. Quand elle n'est plus avec ses soldats et avec ma
-mère, elle est seule. Elle aussi... Malgré sa pipe et son verre, elle
-est seule.»
-
-Ils s'arrêtèrent en revenant vers Paris, à une «hostellerie»
-où la glace manquait, où des rosiers frits mouraient, liés à des
-fûts de colonnes et à des fonts baptismaux anciens égaillés sur la
-pelouse. Un bois proche préservait de la brise ce lieu poudreux et un
-petit nuage, chauffé au cerise, se tenait immobile dans le haut du
-ciel.
-
-La baronne vida, sur l'oreille d'un chèvre-pieds de marbre, sa
-courte pipe en racine de bruyère.
-
---Fera chaud sur Paris, cette nuit.
-
-Chéri acquiesça du geste, et leva la tête vers le nuage cerise. Sur
-ses joues blanches, sur son menton frappé d'une fossette
-descendirent des reflets roses, distribués comme les touches de poudre
-rouge qui veloutent un visage de théâtre.
-
---Oui, dit-il.
-
---Oh tu sais, si ça te tente, ne rentrons que demain matin. Moi, le
-temps d'acheter un savon et une brosse à dents... Et on
-téléphonerait à ta femme. Demain matin, on mettrait les voiles sur
-les quatre heures, à la fraîche...
-
-Chéri se leva avec une précipitation irréfléchie.
-
---Non, non. Je ne peux pas.
-
---Tu ne peux pas? Allons!...
-
-Il vit rire, à ses pieds, les petits yeux d'homme, et les grosses
-épaules tressaillantes.
-
---Je ne croyais pas que ça te tenait encore tant que ça, dit-elle.
-Mais du moment que ça te tient...
-
---Quoi?
-
-Elle s'était remise sur ses pieds, pesante et robuste, et elle lui
-envoya une forte claque sur l'épaule.
-
---Oui, oui. Tu vas circuler dans la journée, mais tu rentres à la
-cagna tous les soirs. Ah! tu es bien tenu!
-
-Il la regarda froidement. Il l'aimait déjà moins.
-
---On ne peut rien vous cacher, baronne. Je vous avance la voiture et
-en moins de deux heures nous sommes chez vous.
-
-Chéri n'oublia jamais leur retour nocturne, le rouge triste qui
-s'attarda longtemps sur l'ouest, l'odeur d'herbages, les
-papillons plumeux prisonniers dans le rayon des phares. Bloc noir
-épaissi par la nuit, la baronne veillait à son côté. Il conduisait
-prudemment, l'air frais de la course devenait, quand il ralentissait
-aux tournants, un air chaud. Il se fiait à sa vue perçante, à ses
-membres attentifs, mais il pensait, malgré lui, à la vieille dame
-massive et étrangère, immobile contre son flanc droit, et il lui
-arriva d'éprouver une sorte de frayeur, une irritation des nerfs qui
-le mena à deux doigts d'une charrette sans lanterne. C'est à cet
-instant qu'une grosse main se posa légèrement sur son avant-bras.
-
---Fais attention, petit.
-
-Il n'attendait, certes, ni le geste ni la douceur de l'accent. Mais
-rien ne justifia l'émotion qui les suivit, et ce nœud, ce fruit dur
-dans sa gorge. «Je suis idiot, je suis idiot», se répétait-il. Il
-avança moins vite et il s'amusa des rayons brisés, des zigzags
-d'or et des plumes de paon qui pendant quelques instants dansèrent,
-autour des lanternes, dans les larmes qui emplissaient ses yeux.
-
-
-«Elle m'a dit que ça me tenait, que j'étais bien tenu. Si elle
-nous voyait, Edmée et moi... Depuis combien de jours dormons-nous comme
-des frères?» Il essaya de compter: trois semaines, peut-être
-davantage?... «Ce qu'il y a de plus rigolo là-dedans, c'est
-qu'Edmée ne réclame rien, et qu'elle est souriante au réveil.»
-En lui-même, il employait toujours le mot «rigolo» quand il voulait
-esquiver le mot «triste». «Un vieux ménage, quoi, un vieux
-ménage... Madame et son médecin en chef, monsieur et... son auto. Tout
-de même, la vieille Camille, elle a dit que j'étais tenu. Tenu.
-Tenu. Si jamais je la remmène, celle-là...»
-
-Il la remmena, car juillet se mit à brûler Paris. Mais ni Edmée ni
-Chéri ne se plaignaient de la canicule. Chéri rentrait le soir,
-courtois, distrait, le dessus des mains et le bas du visage au brou de
-noix. Il se promenait nu entre la salle de bains et le boudoir
-d'Edmée.
-
---Vous avez dû cuire aujourd'hui, pauvres gens de Paname! raillait
-Chéri.
-
-Un peu pâlie et fondue, Edmée redressait son joli dos d'esclave,
-niait sa fatigue:
-
---Eh bien, pas tant que ça, figure-toi. Il y avait plutôt plus
-d'air qu'hier. Mon bureau est frais, là-bas, tu sais. Et puis on
-n'a pas eu le temps d'y penser. Mon petit vingt-deux qui allait si
-bien...
-
---Ah oui?
-
---Oui. Le docteur Arnaud n'a pas bonne impression.
-
-Elle n'hésitait jamais à jeter le nom du médecin en chef en avant,
-comme on engage une pièce décisive sur l'échiquier. Mais Chéri ne
-sourcillait pas. Alors Edmée suivait du regard l'homme nu, sa nudité
-verdie délicatement par le reflet des rideaux bleus. Il passait et
-repassait devant elle, offert, blanc entraînant sa zone de parfum, et
-déjà hors de portée. La confiance même de ce corps nu, incomparable,
-hautain, reléguait Edmée dans une immobilité faiblement vindicative.
-Ce corps nu, elle ne l'eût réclamé à présent que d'une voix où
-l'accent, le cri de l'urgence manquaient, une voix humaine de
-compagne adoucie. Un bras velu d'or fin, une bouche ardente sous le
-poil d'or la retenaient maintenant, et elle contemplait Chéri,
-jalouse, sage, rassurée comme un amant qui convoite une vierge
-inaccessible à tous.
-
-Ils parlaient encore de villégiatures, de départs, par répliques
-légères et conventionnelles.
-
---La guerre n'a pas assez changé Deauville, et quelle cohue...
-soupirait Chéri.
-
---On ne peut plus manger nulle part, et la réorganisation de
-l'industrie hôtelière est une tâche formidable! affirmait Edmée.
-
-
-Vers le quatorze juillet, Charlotte Peloux annonça, en déjeunant, la
-réussite d'une «affaire de couvertures», et se lamenta bien haut
-que Léa eût touché la moitié du bénéfice. Chéri, étonné, leva
-la tête.
-
---Tu la vois donc?
-
-Charlotte Peloux baigna son fils d'un amoureux regard de vieux porto,
-et appela sa belle-fille en témoignage:
-
---Il a de ces mots... de ces mots... des mots de gazé. N'est-ce pas?
-Des mots de gazé. C'en est inquiétant, des fois. Je n'ai jamais
-cessé de voir Léa, mon chéri. Pourquoi aurais-je cessé de la voir?
-
---Pourquoi? répéta Edmée.
-
-Il regardait les deux femmes, et trouvait à leur bienveillance une
-étrange saveur.
-
---C'est que tu ne me parlais jamais d'elle... commença-t-il avec
-naïveté.
-
---Moi aboya Charlotte. Écoute, non, écoute... Edmée, vous
-l'entendez? Enfin, c'est tout à la louange du sentiment qu'il
-vous porte. Il a si bien oublié tout ce qui n'est pas vous...
-
-Edmée sourit sans répondre, pencha la tête et remonta, en la pinçant
-entre deux doigts, la dentelle qui bordait le décolletage sa robe. Son
-geste guida le regard de Chéri vers son corsage, et il vit qu'au
-travers du linon jaune paraissaient, comme deux meurtrissures égales,
-les pointes de ses seins et leur halo mauve. Il frémit et comprit à ce
-frémissement que ce gracieux corps, ses plus impudiques détails, sa
-grâce correcte, que toute cette jeune femme proche, déloyale,
-disponible, n'éveillait plus en lui qu'une répugnance précise. «Allons,
-allons!» Mais il fouettait une bête inerte. Et il écoutait
-Charlotte, épanchée en ruisseaux nasillards:
-
---...Encore avant-hier, je disais devant toi que voiture pour voiture,
-eh bien, j'aime mieux un taxi, un taxi, tu entends, que la Renault
-hors d'âge de Léa, et ce n'est pas avant-hier, non, c'est hier
-que je disais, en parlant de Léa, qu'à tant faire que d'avoir un
-domestique mâle quand on est une femme seule, autant le prendre beau
-garçon... Et Camille, donc, qui regrettait, devant moi, l'autre soir,
-d'avoir fait expédier à Léa une deuxième pièce de Quart-de-Chaume
-au lieu de la garder pour elle?... À force de te faire des compliments
-sur ta fidélité, mon chéri, je vais te reprocher ton ingratitude.
-Léa méritait mieux de toi. Edmée sera la première à le reconnaître!
-
---La seconde, rectifia Edmée.
-
---Je n'ai rien entendu, dit Chéri.
-
-Il se gorgeait de cerises de juillet, dures et rosées, et les
-lançait, sous le store baissé, aux moineaux du jardin qui fumait,
-trop arrosé, comme une source chaude. Edmée, immobile, prolongeait en
-elle-même les derniers mots de Chéri: «Je n'ai rien entendu.»
-Il n'avait certes pas menti, et pourtant sa désinvolture, sa fausse
-gaminerie à pincer des noyaux de cerises, à viser un passereau
-l'œil gauche fermé, parlaient à Edmée un langage presque clair. «À
-quoi pensait-il, quand il n'entendait pas?»
-
-Avant la guerre, elle eût cherché une femme. Un mois plus tôt, au
-lendemain de la scène du miroir, elle eût craint des représailles,
-quelque cruauté de Peau-Rouge, un coup de dents au nez. Mais non...
-rien... il vivait innocent, ambulant, tranquille dans sa liberté comme
-un prisonnier au fond de sa geôle, et chaste comme un animal amené des
-antipodes, qui ne cherche même pas de femelle sur notre hémisphère.
-
-«Malade?...» Il dormait assez, mangeait à sa guise,
-c'est-à-dire délicatement, flairant les viandes avec suspicion,
-amateur de fruits et d'œufs frais. Aucun tic nerveux ne fêlait le
-bel équilibre de ses traits, et il buvait plus d'eau que de
-champagne. «Non, il n'est pas malade. Et pourtant il a... quelque
-chose. Quelque chose que je devinerais, sans doute, si j'étais encore
-amoureuse de lui. Mais...» Elle remonta de nouveau la dentelle de son
-décolletage, aspira la chaleur, l'odeur qui montaient de sa gorge et
-vit paraître, en penchant la tête, les médailles jumelles, mauves et
-roses, de ses seins à travers l'étoffe. Elle rougît de sensualité
-et promit ce parfum, ces ombres mauves à l'homme roux, adroit et
-condescendant qu'elle allait retrouver dans une heure.
-
-
-«Elles parlaient de Léa, tous les jours, devant moi, et je n'ai pas
-entendu. Je l'ai donc oubliée? Je l'ai oubliée. Mais oublier,
-qu'est-ce que c'est? Si je pense à Léa, je la vois bien, je me
-souviens du son de sa voix, du parfum qu'elle vaporisait sur elle et
-qu'elle écrasait tout mouillé dans ses grandes mains...» Il serra
-les narines et remonta la bouche vers son nez, en une grimace de
-gourmandise.
-
---Fred, tu viens de faire une grimace abominable, tu ressemblais,
-trait pour trait, au renard qu'Angot a rapporté des tranchées...
-
-Ils vivaient le temps le moins difficile de leur journée, après le
-réveil et le petit déjeuner. Ranimés par la douche, ils écoutaient
-avec gratitude tomber une pluie roide qui avançait de trois mois sur la
-saison, une pluie qui détachait les feuilles du faux automne parisien
-et couchait les pétunias. Ils ne se donnaient pas la peine de chercher,
-ce matin-là, une excuse à leur obstination citadine. Charlotte Peloux
-ne les avait-elle pas, la veille, tirés d'embarras en déclarant: «On
-est des parigots de race, nous! Des vrais, des purs! Nous et les
-concierges, on peut dire que nous avons vraiment goûté le premier
-été de Paris d'après-guerre!»
-
---Fred, c'est de l'amour que tu as pour ce complet? Tu ne le
-quittes plus. Il n'est pas frais, tu sais?
-
-Chéri fit un geste de la main, dans la direction de la voix d'Edmée,
-un geste qui demandait le silence et suppliait qu'on ne détournât
-pas son attention, vouée pour l'instant à une besogne
-exceptionnellement mentale.
-
-«Je voudrais savoir si je l'ai oubliée. Mais qu'est-ce que
-c'est, oublier? Depuis un an que je ne l'ai pas vue...» Il subit
-un petit choc d'éveil, un sursaut, et s'aperçut que sa mémoire
-supprimait la guerre. Puis il compta les années et tout fut muet, en
-lui, de stupeur, pendant un moment.
-
---Fred, je ne pourrai donc jamais obtenir que tu laisses ton rasoir
-dans la salle de bains au lieu de l'apporter ici?
-
-Il se retourna mollement. À peu près nu, encore humide, il montrait
-son torse argenté, ça et là, de plaques de talc.
-
---Quoi?
-
-La voix, qui lui semblait lointaine, se mit rire.
-
---Fred, tu as l'air d'un gâteau mal sucré. Un gâteau qui n'a
-pas bonne mine... L'an prochain, nous ne serons pas si bêtes que
-cette année. Nous aurons une propriété à la campagne...
-
---Tu veux une propriété?
-
---Oui. Pas ce matin, tu penses...
-
-Elle épinglait ses cheveux en désignant du menton le rideau de pluie
-qui coulait, sans vent ni tonnerre, d'un orage gris.
-
---Mais l'an prochain, par exemple... N'est-ce-pas?
-
---C'est une idée. Oui, c'est une idée.
-
-Il se débarrassait d'elle, poliment, pour retourner à son
-étonnement. «J'ai cru que je ne l'avais pas vue depuis un an
-seulement. Je ne pensais pas à la guerre. Il y a donc un, deux, trois,
-quatre, cinq ans que je ne l'ai pas vue. Un, deux, trois, quatre...
-Mais alors, je l'avais donc oubliée? Non, puisqu'elles en
-parlaient devant moi, ces femmes, sans que je saute et que je m'écrie:
-«Tiens, c'est vrai au fait, et Léa?» Cinq ans, elle avait quel
-âge en 1914?
-
-Il compta encore, et buta contre un total invraisemblable. «Ça lui
-ferait à peu près soixante ans aujourd'hui?... Quelle blague...»
-
---Il s'agirait, poursuivait Edmée, de ne pas se tromper dans notre
-choix. Une jolie région, tiens, c'est...
-
---La Normandie, acheva Chéri distraitement.
-
---Oui, la Normandie... Tu connais la Normandie?
-
---Non... Pas précisément... C'est vert. Il y a des tilleuls... des
-pièces d'eau...
-
-Il ferma les yeux, comme étourdi.
-
---Où ça? Dans quel endroit de la Normandie?
-
---Des pièces d'eau, de la crème, des fraises et des paons...
-
---Tu en sais des choses sur la Normandie! Quel pays! Il y a tout
-ça, et puis quoi encore?
-
-Il avait l'air de lire ce qu'il décrivait, penché sur le miroir
-rond où il vérifiait d'habitude, après sa toilette, le poli de ses
-joues et de son menton. Il continua, passif et hésitant:
-
---Des paons... La lune sur les parquets et un grand, grand tapis rouge
-jeté sur une allée...
-
-Il n'acheva pas, oscilla légèrement et glissa sur le tapis. Le flanc
-du lit arrêta à mi-chemin sa chute, et il appuya contre les draps
-défaits une tête évanouie que le hâle, superposé à la pâleur,
-teignait d'un vert ivoire.
-
-Presque aussi vite que lui, et sans cri, Edmée se jeta à terre,
-soutint d'une main la tête ballante, tendit, sous des narines que le
-sang quittait, un flacon ouvert, mais deux bras défaillants la
-repoussèrent:
-
---Laisse-moi... Tu vois bien que je suis en train de mourir.
-
-Cependant il ne mourait pas, et sa main demeurait tiède entre les
-doigts d'Edmée. Il avait parlé dans un murmure, avec l'emphase et
-la suavité des suicidés très jeunes qui viennent en un moment de
-solliciter et d'éviter la mort.
-
-Il entr'ouvrait les lèvres sur ses dents brillantes, et respirait
-d'un souffle égal. Mais il ne se hâtait pas de revivre tout à fait.
-Il se retranchait, derrière ses paupières et ses cils, au sein du
-domaine vert qu'il évoquait l'instant de sa syncope, un domaine
-plat, riche en fraisiers et en abeilles, en lunes d'eau ourlées de
-pierre chaude... Quand la force lui revint il garda les yeux clos, en
-pensant: «Si j'ouvre les yeux, Edmée va y voir tout ce que je
-regarde...»
-
-Elle demeurait penchée, un genou plié. Elle lui portait une attention
-efficace, professionnelle. De sa main libre, elle atteignit un journal,
-s'en servit pour agiter l'air autour du front renversé. Elle
-chuchotait des paroles insignifiantes et nécessaires.
-
---C'est l'orage... Détends-toi... Non, ne te relève pas. Attends
-que je glisse l'oreiller sous toi...
-
-Il se redressa, sourit, remercia d'une pression de main. Une envie de
-citrons, de vinaigre lui séchait la bouche. La sonnerie du téléphone
-détacha Edmée de lui.
-
---Oui... Oui... Quoi? Je le sais bien qu'il est dix heures Oui.
-Quoi?
-
-À la brièveté impérieuse des répliques, Chéri comprit qu'on
-téléphonait de l'hôpital.
-
---Oui, naturellement, je viens. Quoi? Dans...
-
-Elle évalua, d'un rapide regard, la résurrection de Chéri.
-
---Dans vingt-cinq minutes. Merci. À tout à l'heure.
-
-Elle ouvrit largement les deux battants vitrés de la porte-fenêtre et
-quelques gouttes de la pluie paisible entrèrent dans la chambre, avec
-une fade odeur de rivière.
-
---Tu es mieux, Fred? Qu'est-ce que tu as ressenti? Rien au cœur,
-n'est-ce pas? Tu dois perdre tes phosphates. Voilà le fruit de notre
-ridicule été. Mais, qu'est-ce que tu veux...
-
-Elle regarda furtivement le téléphone comme elle eût regardé un
-témoin.
-
-Chéri se mit debout sans effort apparent.
-
---File, mon petit. Tu seras en retard à ta boîte. Je vais tout à
-fait bien.
-
---Un grog léger? Un peu de thé chaud?
-
---Ne t'occupe pas de moi... Tu as été bien gentille. Oui, un peu
-de thé, demande-le en t'en allant.
-
-Cinq minutes plus tard elle partait, après un regard où elle croyait
-ne laisser paraître que de la sollicitude, mais qui quêtait en vain
-une vérité, l'explication d'un état de choses inexplicable. Comme
-si le bruit d'une porte fermée eût coupé ses liens, Chéri
-s'étira, se sentit léger, froid et vide. Il s'élança vers la
-fenêtre, vit sa femme traverser le jardinet, tête baissée, sous la
-pluie. «Elle a un dos de coupable», décréta-t-il, elle a toujours
-eu un dos de coupable. Par devant, c'est une petite dame très bien.
-Mais son dos en raconte long. Mon évanouissement lui a fait perdre une
-bonne demi-heure. Mais revenons à nos moutons, comme dirait ma mère.
-Léa avait, quand je me suis marié, cinquante et un ans--au bas mot!
-assure madame Peloux. Elle aurait maintenant cinquante-huit ans,
-peut-être soixante... L'âge du général Courbat? Allons!...
-C'est simplement rigolo.»
-
-Il tâcha d'associer, à l'image d'une Léa de soixante ans, la
-moustache en crins blancs, les joues ravinées du général Courbat et
-ses aplombs d'antique cheval de fiacre.
-
-«Tout ce qu'il y a de plus rigolo...»
-
-L'arrivée de madame Peloux trouva Chéri occupé à son
-divertissement, pâle, immobile devant le jardin ruisselant et
-mordillant une cigarette éteinte. Il ne sourcilla pas à l'entrée
-de sa mère.
-
---Vous voilà bien matinale, ma bonne mère, dit-il.
-
---Et toi levé du mauvais pied, il me semble, riposta-t-elle.
-
---Pure illusion. Y a-t-il des circonstances atténuantes à votre
-activité, au moins?
-
-Elle leva les yeux et les épaules vers le plafond. Un petit chapeau de
-cuir, sportif et gamin, descendait en visière sur son front.
-
---Mon pauvre petit, soupira-t-elle, si tu savais ce que
-j'entreprends en ce moment... Si tu savais quelle œuvre grandiose...
-
-Il scrutait du regard, sur le visage de sa mère, les profonds sillons
-en guillemets autour de la bouche, la courte vague molle du double
-menton dont le flux et le reflux couvraient, puis découvraient le col
-du manteau imperméable. Il soupesait les poches mouvantes des
-paupières inférieures, en répétant pour lui-même: «Cinquante-huit...
-Soixante...»
-
---Sais-tu à quelle tâche je me voue, le sais-tu?
-
-Elle prit un temps, ouvrit plus grands ses grands yeux cernés d'un
-trait de crayon noir:
-
---Je ressuscite les thermes de Passy. Les Thermes de Passy. Oui,
-naturellement, ça ne te dit rien, à toi. Les sources sont là, en
-dessous de la rue Raynouard, à deux pas. Elles dorment, elles ne
-demandent qu'à être réveillées. Des eaux extrêmement actives. Si
-nous savons nous y prendre, c'est la ruine d'Uriage, l'effondrement de
-Mont-Dore peut-être,--mais ce serait trop beau je me suis déjà
-assuré le concours de vingt-sept médecins suisses. Le Conseil
-municipal de Paris, travaillé par Edmée et par moi... C'est d'ailleurs
-pour ça que je viens, j'ai manqué ta femme de cinq minutes...
-Qu'est-ce que tu as? Tu ne m'écoutes pas?
-
-Il s'entêtait à allumer sa cigarette humide. Il y renonça, la jeta
-sur le balcon où les grosses gouttes de pluie rejaillissaient comme des
-sauterelles, et toisa sa mère sérieusement.
-
---Je vous écoute, dit-il. Et même, je sais d'avance ce que vous
-voulez me dire. Je la connais, votre affaire. Elle s'appelle:
-combines, trucs, pots-de-vin, parts de fondateur, couvertures
-américaines, haricots secs, etc... Vous ne pensez tout de même pas que
-je suis sourd ou aveugle, depuis un an? Vous êtes des méchantes et
-des vilaines, voilà tout. Je ne vous en veux pas.
-
-Il se tut et s'assit, en tourmentant par habitude, au-dessus de sa
-mamelle droite, ses deux petites cicatrices jumelles. Il contemplait le
-jardin vert battu de pluie, et sur son visage détendu luttaient la
-lassitude et la jeunesse, celle-là creusant la joue, noircissant
-l'orbite, celle-ci intacte sur l'arc ravissant et la pulpe
-élastique des lèvres, sur l'aile duvetée de la narine, dans la
-noire abondance de la chevelure.
-
---Eh bien, dit enfin Charlotte Peloux, j'en entends! La morale se
-niche où elle peut. J'ai donné le jour à un censeur.
-
-Il ne sortit point de son mutisme ni de son immobilité.
-
---Et tu le juges, ce pauvre monde pourri, du haut de quoi? De ton
-honnêteté, sans doute?
-
-Sanglée de cuir comme un reitre, elle se montrait égale à elle-même
-et prête à combattre. Mais Chéri semblait en avoir fini avec toutes
-les batailles.
-
---De mon honnêteté... Peut-être. Si j'avais cherché le mot, je
-n'aurais pas trouvé celui-là. C'est vous qui me le fournissez. Va
-pour honnêteté.
-
-Elle ne répondit rien, remettant à plus tard l'offensive. Elle se
-tut pour donner toute son attention à l'aspect singulier de son fils.
-Il tenait ses genoux écartés, ses coudes sur ses genoux, et croisait
-fortement les mains. Il regardait toujours le jardin ployé sous le
-fouet de la pluie et il soupira au bout d'un moment sans détourner la
-tête:
-
---Vous croyez que c'est une vie?
-
-Elle ne faillit point à lui demander:
-
---Quelle vie?
-
-Il souleva et laissa retomber un de ses bras.
-
---Ma vie. La vôtre. Tout ça. Tout ce qu'on voit.
-
-Madame Peloux eût un moment d'hésitation, puis jeta son manteau de
-cuir, alluma une cigarette et s'assit à son tour.
-
---Tu t'ennuies?
-
-Séduit par la douceur inusitée d'une voix qui se faisait aérienne
-et précautionneuse, il fut naturel et presque confiant.
-
---M'ennuyer? Non, je ne m'ennuie pas. Pourquoi voulez-vous que je
-m'ennuie? Je suis un peu... comment? un peu soucieux, voilà tout.
-
---De quoi?
-
---De tout. De moi, et même de vous.
-
---Tu m'en vois surprise.
-
---Moi aussi. Ces types... cette année... cette paix...
-
-Il écartait les doigts, comme s'il les eût sentis poissés ou
-enlacés d'un cheveu trop long.
-
---Tu dis ça comme on disait: «cette guerre...»
-
-Elle lui posa une main sur l'épaule, et baissa le ton avec
-intelligence:
-
---Qu'est-ce que tu as?
-
-Il ne supporta pas le poids interrogateur de cette main, et se leva,
-s'agita, d'une manière incohérente.
-
---J'ai que tout le monde est des salauds. Non, supplia-t-il en
-voyant sur le visage maternel une hauteur apprêtée, non, ne
-recommencez pas. Non, les personnes présentes ne sont pas exceptées.
-Non, je ne comprends pas que nous vivons un temps magnifique, une aube
-comme ci et une résurrection comme ça. Non, je ne suis pas en colère,
-je ne vous aime pas moins, je n'ai pas mal au foie. Mais je crois bien
-que je suis à bout.
-
-Il se promena en faisant craquer ses phalanges, et huma l'embrun
-douceâtre que la lourde pluie vaporisait en frappant le balcon.
-Charlotte Peloux jeta son chapeau et ses gants rouges, en donnant à son
-geste un caractère de pacification.
-
---Explique-toi, petit. Nous sommes tout seuls.
-
-Elle lissait en arrière sa chevelure rouge de vieille dame, taillée
-garçonnièrement, et sa robe amadou la moulait comme une bâche moule
-un tonnelet. «Une femme... Elle a été une femme... Cinquante-huit...
-soixante...» songeait Chéri. Elle tourna vers lui son bel œil
-velouté, plein d'une coquetterie maternelle dont il avait oublié
-depuis bien longtemps le féminin pouvoir. À l'attrait soudain du
-regard de sa mère, il entrevit le danger, la difficulté de
-l'explication où elle le menait. Mais il se sentait veule et désert,
-sollicité par ce qui lui manquait. L'espoir d'offenser, en outre, le
-poussa.
-
---Oui, répondit-il à lui-même. Vous avez les couvertures, les
-pâtes alimentaires, les légions d'honneur. Vous rigolez avec les
-séances de la Chambre et l'accident du fils Lenoir. Mme Caillaux vous
-passionne, et les thermes de Passy. Edmée, c'est son bazar à
-blessés et son médecin en chef. Desmond, il cuisine dans les
-dancings, le commerce des vins, le placement des poules. Filipesco, il
-carotte des cigares aux américains et aux hôpitaux pour les revendre
-dans les boîtes de nuit. Jean de Touzac, il est dans les stocks,--c'est
-tout dire... Quelle clique... Enfin...
-
---Tu oublies Landru, insinua Charlotte.
-
-Il glissa vers elle un clin d'œil égayé, un muet compliment dédié
-à l'humour méchant qui rajeunissait la championne fanée.
-
---Landru, ça ne compte pas, c'est une affaire qui sent
-l'avant-guerre. C'est normal, Landru. Mais le reste... Enfin...
-Enfin bref tout le monde est des salauds, et... et ça ne me convient
-pas. Voilà.
-
---C'est bref en effet, mais pas très clair, dit Charlotte au bout
-d'un moment. Tu nous habilles bien. Remarque que je ne dis pas que tu
-aies tort. J'ai les qualités de mes défauts, moi, et rien ne me fait
-peur. Seulement, ça ne m'apprend pas où tu veux en venir.
-
-Chéri se balança gauchement sur son siège. Il nouait ses sourcils
-entre ses yeux et ramenait en avant la peau de son front comme pour
-retenir un chapeau que le vent soulève.
-
---Où j'en veux venir... Je ne sais pas, moi. Je voudrais que les
-gens ne soient pas des salauds, je veux dire, pas uniquement des
-salauds... Ou bien je voudrais simplement ne pas m'en apercevoir.
-
-Il exprimait une timidité, un besoin de composer avec son malaise, tels
-que Charlotte s'en égaya:
-
---Mais pourquoi t'en aperçois-tu?
-
---Ah voilà... Justement, voilà.
-
-Il lui sourit d'un sourire désarmé, et elle remarqua combien le
-visage de son fils devenait moins jeune dans le sourire. «On devrait
-tout le temps lui annoncer des malheurs», se dit-elle, «ou bien le
-mettre hors de lui. La gaieté ne l'embellit pas». À son tour, elle
-laissa échapper, dans une bouffée de fumée, une naïveté ambiguë:
-
---Avant, tu ne t'en apercevais pas, de tout ça.
-
-Il releva la tête d'un vif mouvement:
-
---Avant? Avant quoi?
-
---Avant la guerre, voyons.
-
---Ah! oui... murmura-t-il, déçu. Non, avant la guerre
-évidemment... Mais avant la guerre, je ne voyais pas tout ça du même
-œil.
-
---Pourquoi?
-
-Ce simple mot le laissa muet.
-
---Je te dis, railla Charlotte, que tu es devenu honnête!
-
---Vous ne voudriez pas admettre, par hasard, que je le suis simplement
-resté?
-
---Non, non. Ne confondons pas.
-
-Elle discutait, les joues rouges, avec une passion de devineresse.
-
---Ton genre de vie avant la guerre, tout de même--je me mets à la
-place des gens qui n'ont pas les idées larges et qui ne voient les
-choses que du dehors, comprends-moi!
-
-Ce genre d'existence-là, tout de même, ça a un nom!
-
---Si vous voulez, acquiesça Chéri. Et puis?
-
---Eh bien, ça implique une... une manière de voir. Tu as vu
-l'existence du point de vue du gigolo.
-
---C'est bien possible, dit Chéri indifférent. Après? Vous y
-voyez du mal?
-
---Certainement non, protesta Charlotte avec une simplicité
-d'enfant. Mais n'est-ce pas, il y a un temps pour tout.
-
---Oui...
-
-Il soupira profondément, la tête levée vers le ciel, masqué de nues
-et de pluie:
-
---Il y a un temps pour être jeune et un temps pour être moins jeune.
-Il y a un temps pour être heureux ... Vous croyez que j'avais besoin
-de vous pour m'en apercevoir?
-
-Elle manifesta une agitation subite, alla et vint à travers la pièce,
-le fessier rond et serré dans sa robe, épaisse et preste comme une
-petite chienne engraissée, et revint se camper en face de son fils.
-
---Eh bien, mon chéri, te voilà bien embarqué, je le crains, pour
-une bêtise.
-
---Laquelle?
-
---Oh! il n'y en a pas tant. Le couvent. Ou une île déserte. Ou
-l'amour.
-
-Chéri sourit d'étonnement.
-
---L'amour? Vous voulez que... L'amour avec...
-
-Il désignait, du menton, le boudoir d'Edmée, et le visage de
-Charlotte étincela:
-
---Qui te parle d'elle?
-
-Il rit, et reprit sa grossièreté par instinct de préservation:
-
---Vous, dans une minute vous allez m'offrir de l'américaine!
-
-D'un haut-le-corps théâtral elle se défendit:
-
---De l'américaine? Vraiment Et pourquoi pas une femme en
-caoutchouc pour marins, aussi?
-
-Il approuva ce dédain chauvin de technicienne. Depuis son enfance il
-savait qu'une française ne déchoit pas à cohabiter avec un
-étranger, pourvu qu'elle l'exploite ou qu'il la ruine. Il
-connaissait par cœur la liste des qualificatifs outrageants dont une
-courtisane autochtone flétrit, à Paris, l'étrangère dissolue.
-Mais il déclina l'offre, sans ironie, et Charlotte écarta ses
-petits bras, avança une lèvre de clinicien qui avoue son impuissance.
-
---Je ne te propose pas de travailler... risqua-t-elle avec pudeur.
-
-Chéri chassa d'un tour d'épaules la suggestion importune:
-
---Travailler, répéta-t-il... Travailler, ça veut dire fréquenter
-des types... on ne travaille pas seul, à moins de peindre des cartes
-postales ou de coudre en chambre... Ma pauvre mère, vous ne savez pas
-que si les types me dégoûtent, les femmes ne m'inspirent pas mieux.
-La vérité, c'est que je ne peux plus voir les femmes non plus,
-acheva-t-il courageusement.
-
---Mon Dieu! piaula Charlotte.
-
-Elle joignait les mains comme devant un cheval tombé, mais son fils lui
-imposa durement le silence, d'un geste, et elle admira la virile
-autorité de ce beau jeune homme qui venait d'avouer sa particulière
-impuissance.
-
---Chéri!... Mon petit garçon!...
-
-Il tourna vers elle un doux regard vide, qui mendiait vaguement.
-
-Elle plongea dans ces larges prunelles dont le blanc pur, les longs
-cils, la secrète émotion peut-être exagéraient l'éclat. Elle
-voulut descendre, par ces brèches magnifiques, jusqu'à un cœur
-obscur, qui avait commencé son battement jadis près de son propre
-cœur. Chéri semblait ne pas se défendre et se délecter d'être
-hypnotiquement violenté. Charlotte avait déjà vu son fils malade,
-irrité, sournois. Elle ne l'avait jamais vu malheureux. Elle en
-ressentit une exaltation singulière, l'enivrement qui jette une femme
-aux pieds d'un homme, à l'heure où elle rêve de changer
-l'inconnu désespéré en inconnu inférieur, c'est-à-dire de lui
-faire oublier son désespoir.
-
---Écoute, Chéri... murmura-t-elle très bas. Écoute... Tu
-devrais... Attends, voyons, laisse-moi au moins parler...
-
-Il l'interrompit d'un furieux hochement de tête, et elle cessa
-d'insister. Elle rompit le long échange de leurs regard, reprit son
-manteau, coiffa son petit chapeau de cuir et s'en alla vers la porte.
-Mais en passant près de la table elle s'arrêta et prit le
-téléphone avec négligence.
-
---Tu permets, Chéri?
-
-Il consentit d'un signe, et elle se mit à nasiller comme une
-clarinette:
-
---Allo... allo... Allo... Passy, vingt-neuf deux fois. Deux fois,
-mademoiselle. Allo... c'est toi Léa? Mais bien sûr, c'est moi.
-Quel temps, hein... Ne m'en parle pas! Oui, très bien. Tout le monde
-très bien. Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui? Tu ne bouges pas?
-Ah je te reconnais là, grande sybarite! Moi, oh! tu sais, je ne
-m'appartiens plus... Oh! mais non, il ne s'agit plus de ça,
-c'est bien autre chose! Une réalisation grandiose... Ah! non, pas
-par téléphone!... À n'importe quelle heure tu es chez toi? Bon.
-C'est bien commode. Merci. Au revoir, ma Léa!
-
-Elle reposa l'appareil et ne montra plus que son dos convexe. En
-s'éloignant elle aspirait, puis rejetait des jets de fumée bleue, et
-elle disparut en même temps que son nuage, comme un enchanteur qui a
-rempli sa mission.
-
-
-
-
-II
-
-
-Il monta sans hâte l'unique étage qui conduisait à l'appartement
-de Léa. La rue Raynouard à six heures, après la pluie, résonnait de
-cris d'oiseaux et d'appels d'enfants comme un jardin de
-pensionnat. Le vestibule à glaces épaisses, l'escalier poncé, le
-tapis bleu, la cage d'ascenseur fleurie d'autant de laque et d'or
-qu'une chaise à porteurs, il vit tout d'un œil froid qui
-n'admettait pas même la surprise. Sur le palier il subit l'instant
-indolore, détaché de tout, qui leurre le patient à la porte du
-dentiste. Il faillit s'en retourner, mais la pensée que peut-être
-il se croirait obligé de revenir lui déplut, et il sonna d'un doigt
-assuré. Une jeune servante ouvrit sans hâte, brune, coiffée d'un
-papillon de linge fin sur ses cheveux coupés, et Chéri, devant un
-visage inconnu, perdit sa dernière chance d'émotion.
-
---Madame est là?
-
-La jeune servante l'admirait, indécise:
-
---Je ne sais pas, monsieur... Monsieur est attendu?
-
---Naturellement, dit-il avec sa dureté d'autrefois.
-
-Elle le laissa debout et disparut. Dans l'ombre, il dépêchait autour
-de lui ses yeux éblouis par l'obscurité et son flair irritable.
-Aucun blond parfum n'errait, et quelque résine banale grésillait
-dans un brûle-parfums électrique. Chéri s'ennuya comme un homme qui
-s'est trompé d'étage. Mais un grand rire innocent, sur une gamme
-grave et descendante, résonna étouffé derrière une tenture et
-précipita l'intrus dans une tourmente de souvenirs.
-
---Si Monsieur veut passer dans le salon...
-
-Il suivit le papillon blanc en se répétant: «Léa n'est pas
-seule... Elle rit... Elle n'est pas seule... Pourvu que ce ne soit pas
-ma mère... Un jour teint de rose l'accueillit au delà d'une porte,
-et il attendit, debout, que l'univers annoncé par cette aube se
-rouvrît enfin.
-
-Une femme écrivait, le dos tourné, assise devant un bonheur-du-jour.
-Chéri distingua un large dos, le bourrelet grenu de la nuque au-dessous
-de gros cheveux gris vigoureux, taillés comme ceux de sa mère. «Allons,
-bon, elle n'est pas seule. Qu'est-ce que c'est que cette
-bonne femme-là?»
-
---Mets-moi aussi par écrit l'adresse, Léa, et le nom du masseur.
-Moi, tu sais, les noms... dit une voix inconnue.
-
-Une femme en noir, assise, venait de parler, et Chéri sentit en
-lui-même un remous précurseur. «Alors...où est Léa?»
-
-La dame au poil gris se retourna, et Chéri reçut en plein visage le
-choc de ses yeux bleus.
-
---Eh! mon Dieu, petit, c'est toi?
-
-Il avança comme en songe, baisa une main.
-
---La princesse Cheniaguine, Monsieur Frédéric Peloux.
-
-Chéri baisa une autre main, s'assit.
-
---C'est?... questionna la dame en noir, en le désignant avec
-autant de liberté que s'il eût été sourd.
-
-Le grand rire innocent résonna de nouveau, et Chéri chercha la source
-de ce rire, là, ici, ailleurs, partout ailleurs que dans la gorge de la
-femme au poil gris...
-
---Mais non, ce n'est pas! Ou ce n'est plus, pour mieux dire!
-Valérie, voyons, qu'est-ce que tu vas chercher?
-
-Elle n'était pas monstrueuse, mais vaste, et chargée d'un
-plantureux développement de toutes les parties de son corps. Ses bras,
-comme de rondes cuisses, s'écartaient de ses hanches, soulevés
-près de l'aisselle par leur épaisseur charnue. La jupe unie, la
-longue veste impersonnelle entr'ouverte sur du linge à jabot,
-annonçaient l'abdication, la rétraction normales de la féminité,
-et une sorte de dignité sans sexe.
-
-Léa se tenait debout entre Chéri et la fenêtre, et sa masse
-consistante, presque cubique, ne le consterna point d'abord.
-Lorsqu'elle bougea pour atteindre un siège, elle dévoila ses traits,
-et il se mit à l'implorer mentalement comme il eût imploré un fou
-pourvu d'armes. Rouge, d'un rouge un peu blet, elle dédaignait à
-présent la poudre, et riait d'une bouche pleine d'or. Une saine
-vieille femme, en somme, à bajoues larges et à menton doublé, capable
-de porter son fardeau de chair, libre d'étais et d'entraves.
-
---Et donc, petit, d'où sors-tu comme ça? Tu n'as pas bien bonne
-mine, on dirait?
-
-Elle tendait à Chéri une boîte de cigarettes, en lui riant de ses
-yeux bleus qui avaient rapetissé, et il s'épouvanta de la trouver
-si simple, et joviale comme un vieil homme. Elle l'appelait «petit»,
-et il détournait son regard comme si elle eût dit une
-inconvenance. Mais il s'exhorta à patienter, avec l'informe espoir
-que cette première image allait céder la place à une rémission
-lumineuse.
-
-Les deux femmes le contemplaient, paisibles, et ne lui ménageaient ni
-la bienveillance ni la curiosité.
-
---Il y a un peu de Hernandez, dit Valérie Cheniaguine...
-
---Oh! je ne trouve pas, protesta Léa. Peut-être, il y a une
-dizaine d'années... et encore Hernandez avait la mâchoire plus
-forte.
-
---Qui est-ce? demanda Chéri avec effort.
-
---Un Péruvien qui s'est tué en auto, il y a quelque chose comme
-six mois, dit Léa. Il était avec Maximilienne. Elle a eu bien du
-chagrin.
-
---N'empêche qu'elle s'en est consolée, dit Valérie.
-
---Comme tout le monde, dit Léa. Tu ne voudrais tout de même pas
-qu'elle en soit morte?
-
-Elle rit de nouveau et ses gais yeux bleus disparurent, fermés par la
-large joue que soulevait le rire. Chéri détourna la tête vers la dame
-en noir, une brune robuste, ordinaire et féline comme mille et mille
-méridionales, et si minutieusement vêtue en femme de bon ton qu'elle
-en semblait déguisée. Valérie portait l'uniforme qui fut longtemps
-celui des princesses étrangères et de leurs gouvernantes, un costume
-tailleur noir médiocrement coupé, étroit aux emmanchures, et la
-chemisette de batiste blanche, très fine, un peu bridée à la hauteur
-des seins. Les boutons de perles, le collier célèbre, le col droit
-baleiné, tout était, comme le nom légitime de Valérie, princier.
-Princièrement, elle montrait aussi des bas de qualité moyenne, des
-chaussures faites pour la marche et des gants coûteux, brodés de noir
-et de blanc.
-
-Elle regardait Chéri comme un meuble, avec attention et sans
-courtoisie. Elle reprit à voix haute sa comparaison critique.
-
---Oui, je t'assure, il y a quelque chose de Hernandez. Mais, à
-entendre Maximilienne, Hernandez n'a jamais existé, maintenant
-qu'elle s'est assuré son fameux Amérigo. Et pourtant! Et pourtant!
-Je parle en connaissance de cause. Je l'ai vu, moi, Amérigo. J'en
-arrive, de Deauville. Et je les ai vus, tous deux.
-
---Non? Raconte!
-
-Léa s'assit, comblant tout un fauteuil. Elle avait un geste nouveau
-de la tête pour rejeter en arrière sa drue chevelure grise, et à
-chaque coup de tête, Chéri voyait danser brièvement le bas de son
-visage pareil à celui de Louis XVI. Elle donnait ostensiblement son
-attention à Valérie, mais Chéri surpris à plusieurs reprises un
-trébuchement du petit œil bleu rétréci, qui cherchait celui du
-visiteur inattendu.
-
---Voilà, conta Valérie. Elle l'avait caché, dans une ville loin
-de Deauville, au diable vert. Mais ça ne faisait pas l'affaire
-d'Amérigo, vous me comprenez, Monsieur! qui en a fait reproche à
-Maximilienne. Elle s'en est piquée, elle a dit: «Ah! c'est
-comme ça? Tu veux qu'on te voie? Eh bien on te verra!» Et elle a
-téléphoné pour une table, le lendemain soir au Normandy. Une heure
-après tout le monde le savait, et moi je retenais une table aussi, avec
-Becq d'Ambez et Zahita. Et nous nous disions: «On va donc la voir,
-cette merveille!» À neuf heures tapant voilà Maximilienne tout en
-blanc et perles, et Amérigo... Ah! ma chère, quelle déception!
-Grand, oui, c'est entendu, plutôt même trop grand. Tu connais mon
-opinion sur les hommes trop grands: j'en suis encore à attendre
-qu'on m'en montre un, un seul bien bâti. Les yeux, oui, les yeux,
-je ne conteste pas les yeux. Mais d'ici à là, tiens, tu vois,
-d'ici à là, quelque chose dans la joue de trop rond, de bébête,
-l'oreille attachée un peu bas... Enfin une déception!... Et de la
-raideur dans le dos.
-
---Tu exagères, dit Léa. La joue, quoi la joue, ce n'est pas grave.
-Et d'ici à là, tiens, vraiment c'est beau, c'est noble, les
-sourcils, le haut du nez, les yeux, c'est beau! Je te passe le
-menton, qui s'empâtera vite. Et les pieds trop petits, la chose la
-plus ridicule pour un garçon si grand.
-
---Ça, je ne suis pas de ton avis. Mais j'ai bien vu que la cuisse
-est trop longue, par rapport au bas de la jambe, d'ici à là.
-
-Elles discutaient posément, pesant et détaillant les hauts et les bas
-quartiers de la bête de luxe.
-
-«Des connaisseuses en viande sur pied», pensa Chéri. Elles auraient
-fait du bon travail à l'Intendance».
-
---Comme proportion, continuait Léa, on ne fera jamais rien qui
-atteigne Chéri... Tu vois, Chéri, que tu arrives bien. Rougis, allons
-Valérie, si tu peux te rappeler Chéri il y a seulement six, sept
-ans...
-
---Mais certainement, je m'en souviens. Et Monsieur n'a pas
-tellement changé après tout... Tu en étais bien fière.
-
---Non, dit Léa.
-
---Tu n'en étais pas fière?
-
---Non, dit Léa tranquillement. Je l'aimais.
-
-Elle tourna d'une pièce son corps considérable et reposa sur Chéri
-son gai regard, pur de toute arrière-pensée.
-
---C'est vrai que je t'aimais. Et bien, encore.
-
-Il baissa les yeux, stupide de honte devant ces deux femmes dont la plus
-grosse affirmait, sereine, qu'ils avaient été amants. Mais en même
-temps le son de la voix de Léa, presque mâle, voluptueux, assiégeait
-sa mémoire d'un tourment à peine tolérable.
-
---Tu vois, Valérie, comme un homme a l'air bête, quand on lui
-rappelle quelque chose d'un amour qui n'existe plus? Petit
-imbécile, moi ça ne me gêne pas de rappeler ça. J'aime bien mon
-passé. J'aime bien mon présent. Je n'ai pas honte de ce que j'ai
-eu, je n'ai pas de chagrin de ce que je n'ai plus. J'ai tort,
-petit?
-
-Il se récria comme un homme dont on a écrasé l'orteil:
-
---Mais non, voyons! Au contraire!
-
---C'est gentil que vous soyez restés bons amis, dit Valérie.
-
-Chéri attendit que Léa expliquât qu'il entrait chez elle pour la
-première fois depuis cinq années, mais elle ne fit que rire
-bonnement, et cligner d'un air entendu. L'agitation croissait en
-lui, il ne sut comment protester, comment crier très haut qu'il ne
-revendiquait pas l'amitié de cette énorme femme coiffée en vieux
-violoncelliste, et que s'il avait su, il n'aurait jamais gravi
-l'étage, jamais franchi le seuil, foulé le tapis, croulé dans la
-bergère à coussin de plume, au fond de laquelle il gisait maintenant
-sans force, et muet...
-
---Eh bien, je m'en vais, dit Valérie. Je ne veux pas attendre
-l'heure de l'embouteillage du métro, tu penses.
-
-Elle se leva, affronta la grande lumière clémente à son visage
-romain, si fortement construit que la soixantaine proche ne
-l'atteignait guère, rehaussé à l'ancienne mode d'une poudre
-blanche en couche égale sur les joues, et sur les lèvres d'un rouge
-presque noir, onctueux.
-
---Tu rentres? demanda Léa.
-
---Bien sûr. Qu'est-ce qu'elle peut fabriquer toute seule, ma
-petite rosse!
-
---Tu es toujours contente de ton nouvel appartement?
-
---Un rêve! Surtout depuis les barreaux aux fenêtres. Et j'ai fait
-mettre un grillage en acier sur un vasistas dans l'office, un qui
-m'avait échappé. Avec mon double appel électrique, et mes
-avertisseurs... Ouf! Ce n'est pas trop tôt que je me sente un peu
-tranquille.
-
---Et ton hôtel?
-
---Bouclé! À vendre. Et la galerie de tableaux au garde-meubles. Mon
-petit entresol est un amour pour ses dix-huit cents francs. Et plus de
-gueules d'assassins autour de moi. Hein, les deux valets de pied?...
-j'en ai encore le frisson.
-
---Tu as vu ça bien en noir, écoute.
-
---Il faut y avoir passé pour se rendre compte, ma bonne amie.
-Monsieur, enchantée... Reste donc, Léa.
-
-Elle les enveloppa tous deux de son regard velouté de barbare et
-partit. Chéri la vit s'éloigner, gagner l'issue, et n'osa pas
-prendre le même chemin. Il resta immobile presque supprimé par la
-conversation de ces deux femmes qui avaient parlé de lui au passé,
-comme d'un mort. Mais déjà Léa revenait et s'esclaffait:
-
---Princesse Cheniaguine! Soixante millions! Et veuve! Et elle
-n'est pas contente! Si c'est ça le plaisir de vivre, vrai, non, tu
-sais!...
-
-Sa main levée claqua sur sa cuisse comme sur une croupe de cavale.
-
---Qu'est-ce qu'elle a?
-
---La frousse. Seulement la frousse. C'est une femme qui ne sait pas
-porter l'argent. Cheniaguine lui a tout laissé. Mais on peut dire
-qu'il lui a fait plus de mal en lui donnant qu'en lui prenant. Tu
-l'as entendue?
-
-Elle se laissa aller au creux d'une bergère douillette, et Chéri
-haït le soupir mou du coussin sous le vaste séant. Elle passa le bout
-de son doigt dans la gorge d'une moulure de son fauteuil, souffla sur
-une trace poudreuse et se rembrunit:
-
---Ah! ça n'est plus ce que c'était, même comme service. Hein?
-
-Il se sentait pâle, et la peau raidie autour de la bouche, ainsi que
-par un grand froid. Il retenait un terrible élan de rancune et de
-supplication, le besoin de crier: «Cesse! Reparais! Jette cette
-mascarade! Tu es bien quelque part là-dessous, puisque je t'entends
-parler! Éclos! Surgis toute neuve, les cheveux rougis de ce matin,
-poudrée de frais, reprends ton long corset, ta robe bleue à fin
-jabot, ton parfum de prairie que je quête en vain dans ta nouvelle
-maison... Quitte tout cela, viens-t'en, à travers Passy mouillé, ses
-oiseaux et ses chiens, jusqu'à l'avenue Bugeaud, où sûrement
-Ernest fait les cuivres de ta grille...» Il ferma les yeux, à bout de
-force.
-
---Toi, mon petit, je m'en vais te dire une bonne chose: tu devrais
-faire analyser tes urines. Ta couleur de teint, et un pincement autour
-des lèvres, je connais ça: tu ne soignes pas ton rein.
-
-Chéri rouvrit les yeux, les emplit du placide désastre installé
-devant lui, et dit héroïquement:
-
---Tu crois? c'est bien possible.
-
---Dis que c'est certain. Et puis tu n'es pas assez gras... On a
-beau dire que les bons coqs sont maigres, il te manque dix livres, bien
-pesé.
-
---Passe-les moi, dit-il en souriant. Mais il sentait sa joue
-singulièrement raide et rebelle au sourire comme si sa peau eût
-vieilli.
-
-Léa éclata de son rire heureux, le même rire qui saluait, autrefois,
-une impertinence notoire du «nourrisson méchant». Chéri goûta, au
-son grave et rond de ce rire, un plaisir qu'il n'eût pas supporté
-longtemps.
-
---Ça! je le pourrais sans me faire tort J'en ai pris, hein?
-Tiens, là... Et là... Crois-tu!
-
-Elle alluma une cigarette, souffla par les narines un double jet de
-fumée et haussa les épaules:
-
---C'est l'âge!
-
-Le mot s'envola de ses lèvres avec une légèreté qui rendit à
-Chéri une sorte d'espoir extravagant: «Oui, elle plaisante... Elle
-va tout d'un coup m'apparaître...» Il attacha sur elle un regard
-qu'elle sembla, un moment, comprendre:
-
---J'ai changé, hein, petit? Ça n'a pas d'importance,
-heureusement. Tandis que toi, tu m'as l'air, je ne sais comment...
-Battu de l'oiseau, comme nous disions autrefois. Hein?
-
-Il n'aimait pas ce «hein?» nouveau et saccadé, qui ponctuait
-les phrases de Léa. Mais il se raidissait à chaque interrogation, et
-maîtrisait chaque fois un élan dont il ne voulait discerner ni le
-motif ni le but.
-
---Je ne te demande pas si tu as des ennuis dans ton intérieur.
-D'abord ça ne me regarde pas, et ensuite ta femme je la connais comme
-si je l'avais faite.
-
-Il l'écoutait parler, mais sans application. Il remarquait surtout
-que lorsqu'elle quittait le sourire et le rire, elle cessait
-d'appartenir à un sexe défini. En dépit des énormes seins et de la
-fesse écrasante, elle pénétrait, de par l'âge, dans une virilité
-de tout repos.
-
---Et je la sais très capable, ta femme, de rendre un homme heureux.
-
-Il ne put s'empêcher de trahir un rire intérieur, et Léa se reprit
-promptement.
-
---J'ai dit: un homme. Je n'ai pas dit: n'importe quel homme.
-Te voilà chez moi, sans avertissement, tu ne viens pas, j'imagine,
-pour mes beaux yeux, hein?
-
-Elle les appuyait sur Chéri, ses «beaux yeux», rapetissés,
-traversés en tous sens de fibulles rouges, narquois, pas méchants ni
-bons, avisés et luisants, certes, mais... Mais où, leur humidité saine
-qui baignait d'azur leur blanche marge, où, leur contour bombé comme
-le fruit, comme le sein, comme l'hémisphère, et bleu comme une
-contrée arrosée par maint fleuve?...
-
-Il dit en bouffonnant:
-
---Pouh!... Détective, va!...
-
-Et il s'étonna de se trouver assis négligemment, les jambes
-croisées, à la manière d'un beau jeune homme qui ne se tient pas
-très bien. Car en lui-même il contemplait son double éperdu,
-agenouillé, les bras agités et la poitrine offerte, et criant des cris
-incohérents.
-
---Je ne suis pas plus bête qu'une autre. Mais avoue que tu ne
-m'as pas rendu, aujourd'hui, la besogne difficile?
-
-Elle se rengorgea, répandant son second menton sur son col, et le
-double agenouillé pencha la tête comme frappé à mort.
-
---Tu as tout à fait la dégaine de quelqu'un qui souffre du mal de
-l'époque. Laisse-moi parler!... Tu es comme les camarades, tu
-cherches ton paradis, hein, le paradis qu'on vous devait, après la
-guerre? Votre victoire, votre jeunesse, vos belles femmes... On vous
-devait tout, on vous a tout promis, ma foi c'était bien juste... Et
-vous trouvez quoi? Une bonne vie ordinaire. Alors vous faites de la
-nostalgie, de la langueur, de la déception, de la neurasthénie... Je
-me trompe?
-
---Non, dit Chéri...
-
-Car il pensait qu'il eût donné un doigt de sa main pour qu'elle se
-tût.
-
-Léa lui frappa l'épaule, y laissa sa main à grosses bagues, et
-comme il inclinait un peu la tête, sa joue perçut la chaleur de cette
-lourde main.
-
---Ah! continua Léa en élevant la voix, tu n'es pas le seul va!
-Combien en ai-je vu, depuis la fin de la guerre, des gars de ton
-espèce...
-
---Où donc? interrompit Chéri.
-
-La soudaineté de l'interruption, son caractère agressif
-suspendirent le lyrisme bénisseur de Léa. Elle retira sa main.
-
---Mais il n'en manque pas, mon petit. Es-tu orgueilleux, quand même!
-Tu pensais qu'il n'y avait que toi, à trouver au temps de paix le
-goût de trop-peu? Détrompe-toi!
-
-Elle rit tout bas, hocha ses cheveux gris badins autour d'un important
-sourire de juge gourmet:
-
---Es-tu orgueilleux, à toujours te vouloir seul de ton espèce!
-
-Elle s'écarta d'un pas, affûta son regard, et acheva, peut-être
-vindicative:
-
---Tu n'as été unique que... pendant un temps.
-
-Chéri retrouva la féminité sous l'insulte vague et choisie, et se
-redressa, tout heureux de souffrir moins. Mais déjà Léa redevenait
-bonne.
-
---Mais ce n'est pas pour t'entendre dire ça que tu es venu ici.
-Tu t'es décidé tout d'un coup?
-
---Oui, dit Chéri.
-
-Il eût voulu que ce oui fût, entre elle et lui, la dernière parole.
-Timide, il errait, du regard, tout autour de Léa. Il cueillit, dans une
-assiette, un gâteau sec en forme de tuile courbe, puis le reposa,
-persuadé qu'une cendre siliceuse de brique rose, s'il y mordait,
-allait lui emplir la bouche. Léa remarqua son geste, et la manière
-pénible dont il avala sa salive.
-
---Oh! Oh! nous avons des nerfs? Et un menton de chat maigre, et un
-pli sous l'œil. C'est du beau.
-
-Il ferma les yeux, et consentit lâchement à l'entendre sans la voir.
-
---Écoute, petit, je connais un bistro, avenue des Gobelins...
-
-Il releva les yeux sur elle, plein de l'espoir qu'elle devenait
-folle et qu'ainsi il pourrait lui pardonner ensemble sa déchéance
-physique et ses errements de vieille dame.
-
---Oui, je connais un bistro... Laisse-moi parler! Seulement il faut
-se dépêcher, avant que les Clermont-Tonnerre et les Corpechot
-l'aient décrété chic et qu'on remplace la bonne femme par un
-chef. C'est la bonne femme elle-même qui cuisine, et, mon petit...
-
-Elle réunit ses doigts sur sa bouche en baiser et Chéri détourna son
-regard vers la fenêtre, où l'ombre d'une branche fouettait le
-rayon de soleil à temps égaux, comme une herbe que bat l'onde
-régulière d'un ruisseau.
-
---Quelle drôle de conversation... risqua-t-il d'une voix fausse.
-
---Elle n'est pas plus drôle que ta présence chez moi, répliqua
-vertement Léa.
-
-De la main, il fit signe qu'il voulait la paix, seulement la paix, et
-peu de paroles, et même le silence... Il sentait en cette femme âgée
-des forces fraîches, un appétit élastique devant lesquels il battait
-en retraite. Déjà le sang prompt de Léa montait, violet, à son cou
-grenu et à ses oreilles. «Elle a un cou de vieille poule», constata
-Chéri avec un pâle plaisir féroce d'autrefois.
-
---C'est vrai, ça! jeta Léa échauffée. Tu t'amènes ici d'un
-air Fantomas, et je cherche le moyen d'arranger les choses, moi qui
-te connais, tout de même, assez bien...
-
-Il lui sourit avec découragement. «Et comment me connaîtrait-elle?
-De plus malins qu'elle, et même que moi...»
-
---Une certaine espèce de vague-à-l'âme, mon petit, et de
-désillusion, c'est une question d'estomac. Oui, oui, tu ris!
-
-Il ne riait pas, mais elle put croire qu'il riait.
-
---Le romantisme, la neurasthénie, le dégoût de la vie: estomac.
-Tout ça, estomac. Et même l'amour! Si on voulait être sincère, on
-avouerait qu'il y a l'amour bien nourri, et l'amour mal nourri. Et
-le reste c'est de la littérature. Si je savais écrire, ou parler,
-mon petit, j'en dirais, là-dessus... Oh! naturellement je
-n'inventerais rien, mais enfin je saurais de quoi je parle.
-Ça changerait des écrivains d'aujourd'hui.
-
-Quelque chose de pire que cette philosophie culinaire décomposait
-Chéri: un apprêt, un faux naturel, une gaillardise presque étudiée.
-Il soupçonna que Léa jouait la jovialité, l'épicuréisme, de même
-qu'un gros acteur, au théâtre, joue les «rondeurs» parce qu'il
-prend du ventre. Comme par défi, elle frotta son nez vernissé, vermeil
-de couperose, du dos de l'index, et éventa son torse en s'aidant
-des deux panneaux de sa longue veste. Ce faisant, elle comparaissait
-devant Chéri avec un excès de complaisance, et même elle peigna
-d'une main sa dure chevelure grise qu'elle secoua.
-
---Ça me va, les cheveux courts?
-
-Il ne daigna répondre que d'une négation muette, ainsi qu'on
-écarte un argument oiseux.
-
---Tu disais donc qu'avenue des Gobelins, il y a un bistro...?
-
-À son tour, elle répondit intelligemment: «Non», et il vit au
-battement de ses narines qu'il l'avait un peu, enfin, irritée. Le
-guet animal ressuscitait en lui, l'allégeait, tendait derechef ses
-instincts, épouvantés jusque-là et épars. Il projeta de
-communiquer, à travers l'impudente chair, les frisons grisonnants et
-la bonne humeur prébendière, avec la créature cachée à laquelle il
-revenait comme au lieu de son crime. Une divination fouisseuse le
-maintenait autour du trésor caché. «Comment cela lui est-il arrivé,
-d'être vieille? Tout d'un coup, un matin? ou peu à peu? Et
-cette graisse, ce poids dont gémissent les fauteuils? Est-ce un
-chagrin qui l'a changée ainsi, et désexuée? Quel chagrin? Est-ce
-à cause de moi?»
-
-Mais il n'interrogeait que lui, et tout bas. «Elle est fâchée.
-Elle est sur le chemin de me comprendre. Elle va me dire...»
-
-Il la vit se lever, marcher, rassembler des papiers sur le tablier
-abattu du bonheur-du-jour. Il nota qu'elle se tenait plus droite
-qu'au moment où il était entré, et sous le regard qui la suivait
-elle se redressa encore. Il accepta qu'elle fût véritablement
-énorme, et sans galbe visible de l'aisselle à la hanche. Avant de se
-retourner vers Chéri, elle resserra sur son cou, malgré la chaleur,
-une écharpe de soie blanche. Il l'entendit respirer profondément,
-puis elle revint à lui, sur un rythme aisé de bête pesante, et elle
-lui sourit.
-
---Je te reçois bien mal, il me semble. Ce n'est pas poli que
-d'accueillir quelqu'un en lui donnant des conseils, surtout des
-conseils inutiles.
-
-D'un pli de l'écharpe blanche surgit, serpenta et resplendit au
-jour un sautoir de perles, que Chéri reconnut.
-
-Captives sous la peau de la perle, tissu immatériel, les sept couleurs
-d'Iris jouaient comme une secrète ignition aux flancs de chaque
-sphère précieuse. Chéri reconnaissait la perle frappée d'une
-fossette, la perle un peu ovoïde, la perle la plus grosse qui se
-signalait par un rose unique.
-
-«Elles, elles n'ont pas changé! Elles et moi, nous n'avons pas
-changé.»
-
---Et tu as toujours tes perles, dit-il.
-
-Elle s'étonna de la sotte phrase, et parut la vouloir traduire en
-langage clair.
-
---Oui, la guerre me les a laissées. Tu penses que j'aurais pu, ou
-dû les vendre? Pourquoi les aurais-je vendues?
-
---Ou «pour qui»? plaisanta-t-il d'un ton las.
-
-Elle ne retint pas un rapide regard vers le bonheur-du-jour et les
-papiers éparpillés, et Chéri à son tour traduisit ce regard, lui
-assigna comme terme et comme objet quelque portrait-carte jaunâtre,
-quelque visage effaré de petit militaire imberbe... En lui-même il
-contempla l'image qu'il inventait, avec une hauteur dédaigneuse. «Cela
-ne me concerne pas.» Un moment après, il ajoutait: «Mais
-qu'est-ce qui me concerne, ici?»
-
-Le trouble qu'il avait apporté se propageait hors de lui, à la
-faveur du couchant, des cris d'hirondelles chasseresses, des flèches
-de braise traversant les rideaux. Cette couleur de rose incandescente,
-il se souvint que Léa l'entraînait partout, comme la mer emmène
-avec elle, quand elle reflue, le parfum terrestre des foins et des
-troupeaux.
-
-Ils ne parlèrent pas pendant un temps, secourus par une chanson
-fraîche d'enfant qu'ils eurent l'air d'écouter. Léa ne
-s'était pas assise. Droite, massive, elle portait plus haut son
-menton irrémédiable, et une sorte de malaise se traduisait dans le
-battement fréquent de ses paupières.
-
---Je te retarde? Tu as à sortir? Tu veux t'habiller?
-
-La question fut brusque et obligea Léa à regarder Chéri.
-
---M'habiller? Et en quoi, Seigneur, veux-tu que je m'habille? Je
-suis habillée,--définitivement.
-
-Elle rit d'un rire incomparable, qui commençait haut et descendait
-par bonds égaux jusqu'à une grave région musicale réservée aux
-sanglots et à la plainte amoureuse. Chéri leva inconsciemment la main
-pour une supplication.
-
---Habillée pour la vie, je te dis! Ce que c'est commode! Des
-blouses, du beau linge, cet uniforme par là-dessus, me voilà parée.
-Prête pour dîner chez Montagné aussi bien que chez M. Bobette, prête
-pour le ciné, pour le bridge et pour la promenade au Bois.
-
---Et l'amour que tu oublies?
-
---Oh! petit!
-
-Elle rougit franchement sous sa rougeur constante d'arthritique, et
-Chéri, après le lâche plaisir d'avoir prononcé quelques mots
-outrageants, fut saisi de honte et de regret devant ce réflexe de jeune
-femme.
-
---C'est pour blaguer, dit-il gauchement. Je te scandalise?
-
---Même pas. Mais tu sais que je n'ai jamais aimé un certain genre
-de choses pas propres et de plaisanteries pas drôles.
-
-Elle s'appliquait à parler d'une voix calme, mais son visage la
-révélait blessée, et sur sa face épaissie s'agitait un désordre
-qui peut-être était la pudeur.
-
-«Mon Dieu, si elle s'avise de pleurer...» Il imagina la
-catastrophe, les larmes sur ces joues creusées d'un seul ravin
-profond près de la bouche, et les paupières ensanglantées par le sel
-des larmes... Il se hâta:
-
---Mais non, voyons! Mais quelle idée! Je n'ai pas voulu...
-voyons, Léa...
-
-Au mouvement qu'elle fit, il s'aperçut qu'il ne l'avait pas
-encore appelée par son nom. Fière, comme autrefois, de son empire sur
-elle-même, elle l'interrompit avec douceur.
-
---Je ne t'en veux pas, petit. Mais pour le peu d'instants que tu
-passes ici, ne me laisse rien de vilain.
-
-Il ne fut touché ni de la douceur, ni des paroles auxquelles il trouva
-une délicatesse hors de propos.
-
-«Ou elle ment, ou elle est devenue telle qu'elle se montre. La paix,
-la pureté, et quoi encore? Ça lui va comme un anneau dans le nez. La
-paix du cœur, la boustifaille, le ciné... Elle ment, elle ment, elle
-ment! Elle veut me faire croire que c'est commode, et même
-agréable, de devenir une vieille femme... À d'autres! À d'autres
-elle peut raconter les bobards de la bonne vie et du bistro à cuisine
-régionale, mais à moi! À moi qui suis né dans les belles de
-cinquante ans, les massages électriques et les pommades fondantes! À
-moi qui les ai vues, toutes mes fées maquillées, combattre pour une
-ride, s'entredévorer pour un gigolo!»
-
---Je n'ai plus l'habitude, figure-toi, de ta façon de te taire.
-À te voir assis là, il me semble à chaque instant que tu as quelque
-chose à me dire.
-
-Debout, séparée de Chéri par un guéridon et le service à porto,
-elle ne se défendait pas contre une sévère surveillance qui lui
-pesait, mais certains signes à peine visibles frémissaient sur elle,
-et Chéri discernait l'effort musculaire qui, entre les pans de la
-longue veste, essayait de ravaler le poids du ventre épanoui.
-
-«Combien de fois l'a-t-elle remis, quitté, remis courageusement,
-son long corset, avant de l'abandonner tout à fait?... Combien de
-matins a-t-elle varié la nuance de sa poudre de riz, frotté sa joue
-d'un rouge nouveau, massé son cou avec le cold-cream et le morceau de
-glace noué dans un mouchoir, avant de se résigner à ce cuir vernissé
-qui reluit sur ses joues?...»
-
-Il se pouvait qu'elle ne frémit, imperceptiblement, que
-d'impatience, mais de ce frémissement il attendait, avec une
-inconscience rigide, un miracle d'éclosion, la métamorphose...
-
---Pourquoi ne dis-tu rien? insista Léa.
-
-Elle perdait par degrés son calme en dépit de son immobilité
-résolue. Elle jouait, d'une main, avec sa chaîne de grosses perles,
-nouait et dénouait leur nacre éternelle, lumineuse et comme voilée
-d'une humidité indicible, autour de ses grands doigts flétris et
-soignés.
-
-«Peut-être a-t-elle seulement peur de moi», rêvait Chéri... «Un
-homme qui se tait, comme je fais, c'est toujours un peu un fou. Elle
-pense à la peur de Valérie Cheniaguine. Si j'étendais le bras,
-est-ce qu'elle crierait à l'assassin? Ma pauvre Nounoune...»
-
-Il craignit de prononcer ce nom à haute voix et parla pour se
-préserver d'une sincérité, fût-elle éphémère.
-
---Qu'est-ce que tu vas penser de moi? dit-il.
-
---Ça dépend, répondit Léa circonspecte. Tu m'as l'air en ce
-moment-ci d'un de ces types qui posent un paquet de gâteaux dans
-l'antichambre en se disant: «Il sera toujours temps de l'offrir»,
-et puis ils le reprennent en s'en allant.
-
-Rassurée par le son de leurs voix, elle raisonnait en Léa
-d'autrefois, perspicace, fine à la manière des paysans fins. Chéri
-se leva, tourna le meuble qui le séparait de Léa, et reçut ainsi en
-plein visage la grande lumière de la baie tendue de rose. Léa put
-mesurer à l'aise, sur des traits presque intacts mais de toutes parts
-menacés, la longueur des jours et des années. Un délabrement aussi
-secret avait de quoi tenter sa pitié, émouvoir son souvenir, arracher
-d'elle le mot, le geste qui précipiteraient Chéri dans un vertige
-d'humilité, et il risqua, offert à la lumière, les yeux bas, comme
-endormi, sa dernière chance d'un dernier affront, d'une dernière
-prière, d'un dernier hommage...
-
-Rien ne vint, et il rouvrit les yeux. De nouveau il dut accepter la
-véridique image: la gaillarde vieille amie, à distance prudente, lui
-manifestait une bienveillance mesurée, dans un soupçonneux petit
-regard bleu.
-
-Dessillé, égaré, il la chercha dans la pièce partout où elle
-n'était pas. «Où est-elle? où est-elle? Celle-ci me la cache.
-Celle-ci, je l'ennuie, et elle pense, en attendant que je m'en
-aille, que c'est bien des embarras, tous ces souvenirs, et ce
-revenant... Mais si tout de même je l'appelais à mon secours, et que
-je lui redemande Léa...» En lui-même le double agenouillé
-tressaillait encore, comme un corps qui se vide de son sang... D'un
-effort dont il se fût cru incapable, Chéri se dégagea de son image
-suppliciée.
-
---Je te laisse, dit-il à voix haute. Il ajouta sur le ton d'une
-finesse banale: «et je remporte mon paquet de gâteaux.»
-
-Un soupir d'allègement souleva le débordant corsage de Léa.
-
---À ta guise, mon petit. Mais, tu sais? toujours à ta disposition
-si tu as un ennui.
-
-Il sentit la rancune sous la fausse obligeance, et l'énorme édifice
-de chair, couronné d'une herbe argentée, rendit encore une fois un
-son féminin, tinta tout entier d'une harmonie intelligente. Mais le
-revenant, rendu à sa susceptibilité de fantôme, exigeait, malgré
-lui, de se dissoudre.
-
---Bien sûr, répondit Chéri. Je te remercie.
-
-À partir de cet instant, il sut, sans faute ni recherche, comment il
-devait s'en aller, et les paroles convenables sortirent de lui,
-facilement, rituellement.
-
---Tu comprends, je suis venu aujourd'hui... pourquoi aujourd'hui
-plutôt qu'hier?... Il y a longtemps que j'aurais dû le faire...
-Mais tu m'excuses...
-
---Naturellement, dit Léa.
-
---Je suis encore plus braque qu'avant la guerre, tu comprends,
-alors...
-
---Je comprends, je comprends.
-
-Parce qu'elle l'interrompait, il pensa qu'elle avait hâte de le
-voir partir. Il y eût encore entre eux, pendant la retraite de Chéri,
-quelques paroles, le bruit d'un meuble heurté, un pan de lumière,
-bleue par contraste, que versa une fenêtre ouverte sur la cour, une
-grande main bossuée de bagues qui se leva à la hauteur des lèvres de
-Chéri, un rire de Léa, qui s'arrêta à mi-chemin de sa gamme
-habituelle ainsi qu'un jet d'eau coupé dont la cime, privée
-soudain de sa tige, retombe en perles espacées... L'escalier passa
-sous les pieds de Chéri ainsi que le pont qui soude deux songes, et il
-retrouva la rue Raynouard qu'il ne connaissait pas.
-
-Il remarqua que le ciel rose se mirait dans le ruisseau, gorge encore de
-pluie, sur le dos bleu des hirondelles volant à ras de terre, et parce
-que l'heure devenait fraîche, et que traîtreusement le souvenir
-qu'il emportait se retirait au fond de lui-même pour y prendre sa
-force et sa dimension définitives, il crut qu'il avait tout oublié
-et il se sentit heureux.
-
-
-
-
-III
-
-
-D'invention pauvre et de proportions banales, la salle à manger
-demandait son luxe à une tenture jaune semée de pourpre et de vert.
-Les stucquages blancs et gris des parois rejetaient trop de clarté aux
-convives, déjà dépouillés de toute ombre par la lumière qui
-tombait, sans ménagement, du plafond.
-
-Une constellation de cristal bougeait à chaque mouvement de la robe
-d'Edmée, Mme Peloux avait gardé, pour le dîner familial, son
-costume tailleur boutonné de cuir, et Camille de la Berche son voile
-d'infirmière, sous lequel elle ressemblait fidèlement au Dante, en
-plus velu. À cause de la chaleur, les femmes se taisaient, et Chéri se
-taisait par habitude. Le bain chaud, la douche froide triomphaient de sa
-fatigue, mais la puissante lumière ricochant sur sa pommette
-dénonçait la dépression de la joue, et il tenait les yeux baissés,
-afin que l'ombre de ses cils couvrît sa paupière inférieure.
-
---Chéri a seize ans, ce soir, asséna hors de propos la basse
-profonde de la baronne.
-
-Personne ne lui répondit, et Chéri salua d'une petite inclinaison
-du buste.
-
---Il y a bien longtemps, continua la baronne, que je ne lui ai pas vu
-l'ovale de la figure si mince.
-
-Edmée fronça imperceptiblement les sourcils.
-
---Moi, si. Simplement pendant la guerre.
-
---C'est vrai, c'est vrai, approuva en petit fifre Charlotte
-Peloux. Qu'il était défait, mon Dieu, en 1916, à Vesoul! Ma
-petite Edmée, ajouta-t-elle sans transition, j'ai vu qui vous savez
-aujourd'hui, et _tout_ va très bien...
-
-Edmée rougit d'une manière docile qui ne lui seyait pas et Chéri
-leva les yeux:
-
---Tu as vu qui? Et qu'est-ce qui va bien?
-
---La pension de Trousselier, mon petit amputé du bras droit. Il est
-sorti de l'hôpital le 20 juin... Ta mère s'occupe de lui à la
-Guerre.
-
-Elle n'avait pas cherché sa réponse, et elle reposait sur lui la
-couleur dorée de ses calmes prunelles, pourtant il savait qu'elle
-mentait.
-
-«C'est de son ruban rouge qu'il s'agit. Après tout, pauvre
-gosse, c'est bien son tour...»
-
-Elle lui mentait devant ces deux femmes qui savaient qu'elle
-mentait...
-
-«Et si j'envoyais la carafe au milieu de tout ça?»
-
-Mais il ne bougea pas. Dans quelle passion eût-il puisé le sursaut qui
-dresse le corps, dirige la main?
-
---Abzac nous quitte dans une semaine, reprit Mme de la Berche.
-
---Ce n'est pas sûr, répartit Edmée avec quelque vivacité. Le
-docteur Arnaud n'est pas d'avis qu'on le laisse s'échapper
-comme ça sur sa jambe neuve... Vous le voyez, libre de commettre toutes
-les imprudences, sur sa jambe neuve, et les possibilités de
-gangrène... Le docteur Arnaud sait trop bien que des imprudences
-analogues, pendant toute la durée de la guerre...
-
-Chéri la regardait, et elle suspendit sa phrase sans motif. Elle
-maniait comme un éventail une rose à tige feuillue. Elle refusa d'un
-signe le plat qu'on passait et s'accouda. Vêtue de blanc, l'épaule
-nue, elle n'était pas exempte, même dans l'immobilité, de cette
-satisfaction intime, de cette considération de soi qui la classaient.
-Quelque chose d'outrageant rayonnait à travers son suave contour. Une
-indiscrète lueur décelait celle qui veut parvenir et qui n'a connu
-encore que le succès.
-
-«Edmée, jugea Chéri, c'est une femme qui n'aurait jamais dû
-avoir plus de vingt ans. Voilà qu'elle commence à ressembler à sa
-mère.»
-
-L'instant d'après, la ressemblance avait disparu. Rien d'évident
-ne rappelait Marie-Laure en Edmée. De la beauté d'empoisonneuse,
-rousse, blanche, impudente, dont Marie-Laure s'était servie pendant
-sa carrière comme d'un piège, Edmée ne se réclamait que par un
-seul signe: l'impudence. Attentive à ne choquer personne, elle
-choquait pourtant à la manière d'une parure trop neuve, ou d'un
-coursier de second ordre, les êtres que leur nature ou leur absence
-d'éducation rapprochait de la subtilité originelle. Les domestiques
-et Chéri redoutaient ce qu'en Edmée, ils pressentaient plus bas
-qu'eux.
-
-Autorisée par Edmée qui allumait une cigarette, la baronne de La
-Berche grilla longuement la pointe d'un cigare et fuma avec volupté.
-Le voile blanc à croix rouge retombait sur ses viriles épaules et elle
-était pareille aux hommes graves qui coiffent, à la fin des
-réveillons, des bonnets phrygiens, des fanchons d'ouvreuse et des
-shakos en papier mousseline. Charlotte défit les boutons de cuir
-tressé de sa jaquette, attira à elle la boîte d'abdullas, et le
-maître d'hôtel, respectueux des us de l'intimité, roula à
-portée de Chéri une petite table de prestidigitateur pleine de
-secrets, de doubles fonds à bascule et de liqueurs dans des fioles
-d'argent. Puis il quitta la salle et le mur jaune perdit son ombre
-longue de vieil Italien à visage de buis, coiffé de cheveux blancs.
-
---Il a vraiment de la branche, ce Giacomo, dit la baronne de La
-Berche. Et je m'y connais.
-
-Mme Peloux haussa les épaules, geste qui depuis longtemps n'émouvait
-plus ses seins. Sa gorge chargeait une blouse de soie blanche à jabot,
-sa courte chevelure teinte, encore foisonnante, brûlait d'un rouge
-sombre au-dessus de ses grands yeux funestes et de son beau front de
-conventionnel.
-
---Il a la branche qu'ont tous les vieux Italiens à cheveux blancs.
-Tous camériers du Pape, à les voir, et ils te font le menu en latin,
-et puis tu ouvres une porte, et tu les trouves en train de violer une
-petite fille de sept ans.
-
-Chéri accueillit cette virulence comme une averse opportune. La
-méchanceté maternelle rouvrait les nuées, ramenait un air respirable.
-Il aimait, depuis peu, la retrouver pareille à la Charlotte
-d'autrefois, qui, du haut de son balcon, traitait de «femme à trois
-francs» une gracieuse passante, et qui, à une question de Chéri: «Tu
-la connais?» répliquait: «Non, mais! il faudrait peut-être que
-je la connaisse, cette traînée!» Confusément, il prenait goût
-depuis peu à la vitalité supérieure de Charlotte, confusément, il
-la préférait aux deux autres créatures présentes, mais il ne sut
-pas que cette préférence, cette partialité s'appelaient peut-être
-amour filial. Il rit, applaudit Mme Peloux d'être encore, d'une
-façon éclatante, celle qu'il avait connue, haïe, redoutée,
-insultée. Un instant, Mme Peloux prit aux yeux de son fils son
-caractère authentique, c'est-à-dire qu'il l'estima à sa
-valeur, l'apprécia fougueuse, dévoratrice, calculatrice et
-imprudente tout ensemble, comme un grand financier, capable de
-délectation dans la malignité comme un humoriste. «Un fléau, quoi,»
-se dit-il, «mais pas plus. Un fléau, mais pas une étrangère...»
-Il reconnut, mordant en pointe le front de conventionnel, les pointes
-d'un noir bleuté qui, sur son propre front, rendaient évidents la
-blancheur de la peau et le noir bleu des cheveux.
-
-«C'est ma mère», pensa-t-il. «Personne ne m'a jamais dit que je
-lui ressemble, et je lui ressemble». L'«étrangère», en face
-de lui, brillait d'un éclat de perle, blanc et voilé... Chéri
-entendit le nom de la duchesse de Camastra, jeté par la voix profonde
-de la baronne, et il vit sur le visage de l'étrangère s'allumer et
-mourir une férocité fugitive, comme le serpent de feu qui ranime
-soudain dans ta cendre la forme d'un sarment consumé. Mais elle
-n'ouvrit pas la bouche et ne se mêla pas au concert de malédictions
-militaires dont la baronne chargeait une rivale ès-clinique.
-
---Ils ont là-dedans une histoire d'antralgésine, il paraît...
-Deux morts en deux jours sous la seringue. Je ne les vois pas blancs dit
-Mme de La Berche avec un rire cordial.
-
---Vous rêvez, rectifia sèchement Edmée. C'est une vieille
-histoire de Janson de Sailly qu'on réédite.
-
---On ne prête qu'aux riches, soupira Charlotte avec mansuétude.
-Chéri, tu as sommeil?
-
-Il fondait de fatigue, et il admirait la résistance de ces trois femmes
-que le labeur, l'été parisien, le mouvement et la parole ne
-mettaient par hors de combat.
-
---La chaleur, dit-il laconiquement.
-
-Le regard d'Edmée croisa le sien, mais elle ne fit aucun commentaire
-et ne le démentit point.
-
---Pou-pou-pou... chantonna Charlotte... La chaleur... Mais
-certainement. Pou-pou-pou...
-
-Son regard appuyé sur celui de Chéri débordait de complicité, de
-tendre chantage. Comme d'habitude, elle savait tout. Chuchotements
-d'office, rapports de concierges... Peut-être que Léa elle-même,
-pour le plaisir de mentir fémininement, de triompher une dernière
-fois, racontait à Charlotte... La baronne de La Berche laissa échapper
-un petit ricanement chevalin, et l'ombre de son grand nez
-d'ecclésiastique couvrit le bas de son visage.
-
---Nom de Dieu jura Chéri.
-
-Sa chaise tomba derrière lui, et Edmée se mit debout aussitôt,
-prompte, attentive. Elle n'exprimait pas le moindre étonnement.
-Charlotte Peloux et la baronne de La Berche se mirent aussi sur la
-défensive, mais à l'ancienne mode, les mains à la jupe comme pour
-se trousser et fuir. Chéri, appuyé des deux poings à la table,
-haletait, et tournait la tête de droite et de gauche, comme une bête
-prise dans un filet.
-
---Vous, d'abord, vous..., bégaya-t-il.
-
-Il tendit le bras vers Charlotte, qui en avait vu bien d'autres et que
-la menace filiale, devant témoins, galvanisa:
-
---Quoi? quoi? quoi? aboya-t-elle à petits coups. M'insulter? un
-petit malheureux, un petit malheureux qui, si je voulais parler...
-
-Les cristaux vibraient au son de sa voix perçante, mais une voix plus
-aiguë lui coupa la parole:
-
---Laissez-le! cria Edmée.
-
-Le silence sembla assourdissant après trois clameurs si brèves, et
-Chéri, rendu à sa dignité physique, se secoua, sourit, couvert
-d'une pâleur verte.
-
---Je vous demande pardon, Mme Peloux, dît-il avec enjouement.
-
-Déjà elle le bénissait de l'œil et du geste, en championne que la
-fin du round trouve apaisée.
-
---Ah! tu l'as, le sang vif!
-
---C'est un guerrier, dit la baronne en serrant la main d'Edmée.
-Je te dis au revoir, Chéri, ma cagna m'attend.
-
-Elle refusa une place dans l'automobile de Charlotte et voulut
-rentrer à pied chez elle. Le long de l'avenue Henri-Martin, sa haute
-taille, son voile blanc d'infirmière et le feu de son cigare
-enlevaient, la nuit, le courage aux pires rôdeurs. Edmée suivit les
-deux vieilles femmes jusqu'au seuil, courtoisie exceptionnelle qui
-permit à Chéri de mesurer la défiance de sa femme, et sa pacifique
-diplomatie.
-
-Il but, à lentes gorgées, un verre d'eau froide et réfléchit,
-debout, sous une cataracte de lumière, en savourant son terrible
-isolement.
-
-«Elle m'a défendu, répétait-il. Elle m'a défendu sans amour.
-Elle m'a défendu comme elle défend le jardin contre les merles, sa
-provision de sucre contre les infirmières pillardes, son vin contre les
-valets. Elle sait, sans doute, que je suis allé rue Raynouard, que
-j'en suis revenu, et que je n'y suis pas retourné. Elle ne m'en a
-pas dit un mot, et peut-être que cela lui est indifférent. Elle m'a
-défendu, parce qu'il ne fallait pas que ma mère parlât... Elle
-m'a défendu sans amour.»
-
-Il entendit dans le jardin la voix d'Edmée. De loin, elle tâtait
-l'humeur de Chéri.
-
---Tu veux monter tout de suite, Fred? Tu ne te sens pas souffrant?
-
-Elle tendît la tête par la porte entre-bâillée, et il rit
-amèrement, en lui-même:
-
-«Elle est si prudente...»
-
-Elle vit son sourire et s'enhardit.
-
---Viens, Fred. Je crois que je suis presque aussi lasse que toi. La
-preuve c'est que je me suis laissée aller tout à l'heure... mais
-je viens de m'excuser auprès de ta mère.
-
-Elle éteignit une partie de la cruelle lumière et recueillit sur la
-nappe des roses qu'elle plongea dans l'eau. Son corps, ses mains,
-les roses, sa tête penchée dans une brume de cheveux dont la chaleur
-effaçait un peu la crêpelure, tout, en elle, pouvait enchanter un
-homme.
-
-«Je dis un homme,--je ne dis pas n'importe quel homme,»
-répéta insidieusement la voix de Léa aux oreilles de Chéri...
-
-«Je peux tout lui faire», pensait-il en suivant Edmée des yeux. «Elle
-ne se plaindra pas, elle ne divorcera pas, je n'ai rien à
-craindre d'elle, même pas l'amour. Il ne tiendrait vraiment qu'à
-moi d'être bien tranquille.»
-
-Mais, en même temps, il reculait avec une répugnance indicible devant
-l'idée de vivre, apparié, dans un domaine qui n'était pas régi
-par l'amour. Son enfance de bâtard, sa longue adolescence en tutelle
-lui avaient enseigné qu'en un monde qui passe pour effréné règne
-un code, presque aussi étroit qu'un préjugé bourgeois. Chéri y
-avait appris que l'amour s'occupe d'argent, de trahisons, de
-crimes et de lâches consentements. Mais il était maintenant en chemin
-d'oublier les vieux statuts et de repousser les tacites
-condescendances. Aussi laissa-t-il glisser la douce main posée sur sa
-manche. Et comme il marchait aux côtés d'Edmée vers la chambre qui
-n'entendrait ni reproches, ni baisers, il se sentit pénétré de
-honte, et il rougit de leur bonne entente monstrueuse.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Il se trouva dehors, et vêtu pour la rue, sans presque avoir su qu'il
-revêtait un imperméable léger, coiffait un chapeau mou. Il laissait
-derrière lui le hall embrumé de fumée suspendue, le fort parfum des
-femmes et des fleurs, l'odeur cyanhydrique du cherry. Il laissait
-Edmée, le docteur Arnaud, des Filipesco, des Atkins et des Kelekian,
-deux jeunes filles du monde qui, pour avoir bénévolement conduit des
-camions pendant la guerre, n'aimaient plus que le cigare,
-l'automobile et les camaraderies de garages. Il abandonnait Desmond
-flanqué d'un marchand de biens et d'un sous-secrétaire d'État
-au ministère du Commerce, un amputé-poète, et Charlotte Peloux. Un
-jeune ménage mondain, sans doute particulièrement informé, avait
-dîné d'un air prude et gourmand, avec des mines entendues, une
-avidité scandalisée et naïve qui semblait attendre que Chéri
-dansât tout nu, ou que Charlotte et le sous-secrétaire d'État
-s'accouplassent sur le tapis du hall.
-
-Chéri s'en allait conscient de s'être stoïquement comporté, sans
-autre faute qu'une perte subite du présent, une désaffection
-gênante au cours du repas. Encore cette stupeur n'avait-elle duré
-qu'un moment, incalculable comme les songes. Maintenant, il
-s'éloignait de tous les étrangers qui peuplaient sa maison et son
-pas, sur le sable, faisait un doux bruit de pattes légères. La
-couleur grise et argentée de son vêtement le rendait pareil au
-brouillard descendu sur le Bois, et deux ou trois promeneurs nocturnes
-envièrent ce jeune homme pressé qui n'allait nulle part.
-
-L'image de sa maison pleine le pourchassait. Il entendait encore le
-son des voix, il emportait le souvenir des visages et des rires, et
-surtout de la forme des bouches. Un homme âgé avait parlé de guerre,
-une femme de politique. Il se rappelait aussi l'entente nouvelle qui
-reliait Desmond à Edmée et l'intérêt que sa femme prenait à un
-lotissement... «Desmond... quel mari pour ma femme...» Et puis, la
-danse... Charlotte Peloux accessible au tango... Chéri hâta le pas.
-
-Une nuit de précoce automne, humide, enveloppait de brume la pleine
-lune. Un grand halo laiteux, environné d'un pâle arc-en-ciel,
-remplaçait l'astre, et s'éteignait par moments, étouffé sous des
-bouffées de nues courantes. L'odeur de septembre naissait des
-feuilles tombées pendant la canicule.
-
-«Il fait doux», pensa Chéri.
-
-Un banc accueillit sa lassitude, mais il ne s'arrêta pas longtemps,
-rejoint par une compagne invisible à laquelle il refusa, sur le banc,
-sa place. Une compagne qui portait cheveux gris, longue veste, et
-résonnait d'une gaîté inexorable... Chéri tourna la tête vers les
-jardins de la Muette, comme s'il pouvait entendre, de si loin, les
-cymbales du jazz-band.
-
-L'heure n'était pas venue de regagner la chambre bleue où
-peut-être les deux jeunes filles du meilleur monde fumaient encore de
-bons cigares, assises en amazone sur le velours bleu du lit, et
-amusaient le marchand de biens avec des anecdotes de ravitailleuses.
-
-«Ah, une bonne chambre d'hôtel, une bonne chambre rose, bien banale
-et bien rose...» Mais ne perdrait-elle pas sa banalité au moment, où
-la lampe éteinte, la nuit totale autoriserait l'entrée, pesante et
-badine, de la longue veste impersonnelle et des drus cheveux gris? Il
-sourit à l'intruse, car il avait franchi l'étape de la peur: «Là
-ou ailleurs..., _elle_ sera aussi fidèle. Mais je ne veux plus
-habiter avec ces gens».
-
-Jour par jour, heure par heure, il devenait méprisant, et rigoriste.
-Déjà il jugeait sévèrement les héros des faits-divers, et les
-jeunes veuves de la guerre qui réclamaient, comme le brûlé l'eau
-fraîche, des maris neufs. Son intransigeance atteignait le domaine de
-l'argent, sans qu'il se rendît compte d'un changement aussi
-grave. «Pendant le dîner, cette combine des bateaux de cuirs bruts...
-Quelle dégoûtation! Ils parlent de ça tout haut...» Mais pour rien
-au monde il n'eut révélé, par une protestation publique, qu'il
-devenait celui qui n'a plus, avec ses semblables, de commune mesure.
-Prudent, il taisait cela comme le reste. Accusée par lui de liquider
-bizarrement quelques tonnes de sucre, Charlotte Peloux ne lui avait-elle
-pas rappelé, en quelques mots explicites, le temps où Chéri
-demandait, sur le ton d'une désinvolte réquisition: «Léa,
-passe-moi donc cinq louis que j'aille chercher des cigarettes...»
-
-«Ah!» soupira-t-il, «elles ne comprendront jamais rien, ces
-femmes... Ce n'était pas la même chose...»
-
-Ainsi il rêvait, tête nue et les cheveux humides, presque
-inconsistant dans le brouillard. Une ombre féminine passa près de lui
-en courant. Le rythme de la course, la morsure grinçante des pieds sur
-le gravier décelaient la hâte, l'angoisse, et l'ombre de femme se
-jeta sur une ombre d'homme qui venait à sa rencontre, s'abattit sur
-elle, poitrine à poitrine, comme traversée d'une balle.
-
-«Ces deux-là se cachent», pensa Chéri. «Qui trompent-ils? Tout
-le monde trompe. Mais moi...» Il n'acheva pas, mais il se leva sur
-un mouvement de répugnance qui signifiait profondément: «Moi, je
-suis pur». Une confuse lumière, sur des régions stagnantes et
-jusque-là sensibles, commençait de lui enseigner que pureté et
-solitude sont un seul et même malheur.
-
-La nuit avançant, il sentit le froid. À veiller longuement et sans
-but, il apprenait que les phases de la nuit varient sa saveur, et que
-minuit est une heure tiède si on la compare à celle qui précède
-immédiatement l'aube.
-
-«L'hiver viendra vite», pensa-t-il en allongeant le pas. «Ce
-n'est pas trop tôt qu'on en finisse avec cet été interminable.
-L'hiver prochain, je veux... Voyons, l'hiver prochain...» Son
-effort prospecteur plia presque aussitôt, et il s'arrêta, tête
-baissée, comme un cheval qui voit de loin la côte.
-
-«L'hiver prochain, il y aura encore ma femme, ma mère, la mère La
-Berche, Chose, Machin et Truc. Il y aura tout ce monde... Et il n'y
-aura plus jamais, pour moi...»
-
-Il s'arrêta pour regarder marcher, sur le Bois, une horde de nues
-basses, d'un rose insaisissable, qu'un coup de vent abattait,
-empoignait par leur chevelure de brouillards, tordait, traînait sur les
-pelouses avant de les ravir jusqu'à la lune... Chéri contemplait
-familièrement les féeries lumineuses de la nuit que ceux qui dorment
-croient noire.
-
-L'apparition, mi-voilée, d'une plate et large lune parmi des
-fumées véloces qu'elle semblait chasser et fendre, ne le détourna
-pas d'une divagation arithmétique: il fit le compte en années, en
-mois, jours et heures, d'un précieux temps, à jamais perdu.
-
-«Si, le jour où je suis allé la revoir, avant la guerre, je
-l'avais gardée, c'étaient trois, quatre ans de bons, des
-centaines, des centaines de jours et de nuits, gagnés, mis en réserve
-pour l'amour...» Un si grand mot ne le fit pas broncher.
-
-«Des centaines de jours, une vie,--la vie. La vie comme avant, la
-vie avec ma pire ennemie, comme elle disait... Ma pire ennemie qui me
-pardonnait tout et ne me passait rien...» Il pressait son passé,
-exprimait un reste de suc sur son désert présent, ressuscitait,
-inventait au besoin sa princière adolescence modelée, conduite par
-deux grandes mains robustes de femme, amoureuses, prêtes à châtier.
-Longue adolescence orientale, protégée, où la volupté passait comme
-un silence dans un chant... Luxe, caprices, cruautés d'enfant,
-fidélité qui s'ignorait... Il renversa la tête vers le halo de
-nacre qui emplissait le haut du ciel et cria tout bas: «Tout est
-foutu! J'ai trente ans!»
-
-Il se hâta vers sa demeure, en s'invectivant sur le rythme vif de son
-pas: «Imbécile! Le pire, ce n'est pas son âge à elle, c'est
-le mien. Pour elle, tout est probablement fini, mais pour moi...»
-
-Il ouvrit sans bruit sa maison enfin silencieuse et y retrouva, le cœur
-sur les lèvres, le relent de ceux qui avaient bu, mangé et dansé là.
-Le miroir du vestibule, à l'envers de la porte, le remit en face du
-jeune homme amaigri qui avait la pommette dure, une belle lèvre triste
-un peu bleuie de poil noir renaissant, un grand œil tragique et
-réticent,--le jeune homme enfin qui avait inexplicablement cessé
-d'avoir vingt-quatre ans.
-
-«Pour moi», acheva Chéri, «je crois bien que tout est dit».
-
-
-
-
-V
-
-
---Tu comprends, ce qu'il me faudrait, c'est un coin tranquille...
-Un rien, une garçonnière, un pied-à-terre...
-
---Je ne suis pas une enfant, reprocha la Copine.
-
-Elle leva vers le plafond à guirlandes ses yeux inconsolables.
-
---Un peu de rêve, mon Dieu, un peu de roman et de caresses pour un
-pauvre cœur d'homme... Tu parles si je comprends! Et tu n'as pas
-de préférence?
-
-Chéri fronça les sourcils.
-
---De préférence? Pour qui?
-
---Tu ne me comprends pas, mon bel enfant... De préférence pour un
-quartier?
-
---Ah... Non, je n'ai pas de préférence. Un coin tranquille.
-
-La Copine hocha sa grande tête complice.
-
---Je vois, je vois. Quelque chose dans mon genre,--dans le genre de
-mon appartement. Tu sais où je reste?
-
---Oui...
-
---Non, tu n'en sais rien. J'étais sûre que tu ne le mettrais pas
-en écrit. Deux cent quatorze, avenue de Villiers. Ça n'est ni beau
-ni grand. Mais tu ne cherches pas une garçonnière pour être remarqué?
-
---Non.
-
---Moi, j'ai trouvé la mienne grâce à une combine avec ma
-propriétaire. Un bijou de femme, par parenthèse, mariée ou tout
-comme. Un oiseau aux yeux de pervenche, mais la fatalité l'a marquée
-au front, et je lui ai déjà vu dans ses cartes qu'elle abusait de
-toutes choses et que...
-
---Oui. Tu m'as dit tout à l'heure que tu connaissais un
-pied-à-terre...
-
---Un pied-à-terre, oui, mais indigne de toi.
-
---Tu crois?
-
---De toi... de vous!
-
-La Copine enfouit son rire plein d'allusions dans un whisky dont
-l'odeur de harnais mouillé incommodait Chéri. Il supporta qu'elle
-plaisantât de bonnes fortunes imaginaires, car il voyait, sur son cou
-grenu, un fil de grosses perles creuses qu'il croyait reconnaître.
-Toute trace intacte du passé l'immobilisait sur une voie qu'il
-descendait insensiblement, et pendant ces haltes, il se reposait.
-
---Ah! soupira la Copine, je voudrais la contempler au passage! Quel
-couple!... Je ne la connais pas, mais je vous vois ensemble!...
-Naturellement, tu veux la meubler?
-
---Qui?
-
---Mais ta garçonnière, donc!
-
-Perplexe, il regarda la Copine. Des meubles... Quels meubles? Il
-n'avait songé qu'à une chose: posséder une retraite dont la
-porte s'ouvrirait, se refermerait pour lui seul, sur un lieu ignoré
-d'Edmée, de Charlotte, de tous...
-
---Tu la meubles en ancien, ou en moderne? La belle Serrano avait
-tendu son rez-de-chaussée rien qu'en châles espagnols, mais c'est
-une excentricité. Il est vrai que tu es assez grand pour savoir ce que
-tu veux...
-
-Il l'écoutait peu, requis par l'effort d'imaginer un futur logis,
-secret, étroit, chaud et noir. Cependant, il buvait du sirop de
-groseilles comme une jeune fille d'autrefois, dans le bar rougeâtre,
-démodé, invariable et pareil à lui-même depuis que Chéri,
-garçonnet, y avait sucé du bout d'une paille ses premiers
-barbotages... Le barman lui-même ne changeait pas, et si la femme
-assise en face de Chéri était une femme flétrie, au moins ne
-l'avait-il jamais connue belle, ni jeune...
-
-«Ma mère, ma femme, les gens qu'elles voient, tout ce monde change,
-et vit pour changer... Ma mère peut devenir banquier et Edmée
-conseiller municipal. Mais moi...»
-
-Il se hâta de revenir en pensée au refuge futur, situé dans un point
-inconnu de l'espace, mais qui serait secret, étroit, chaud et...
-
---Moi, c'est algérien, poursuivait la Copine. Ça ne se fait plus,
-mais ça m'est bien égal, d'autant que c'est des meubles
-prêtés. J'y ai mis des souvenirs, des photos du bon temps, des
-photos que tu connais sûrement, et puis le portrait de la Loupiote...
-Viens le visiter, tu me feras plaisir.
-
---Je veux bien. Allons!
-
-Du seuil, il appela un taxi.
-
---Mais tu n'as donc jamais ton auto? Pourquoi n'as-tu pas ton
-auto? C'est tout de même extraordinaire que les personnes qui ont
-une auto n'ont jamais leur auto?
-
-Elle rassemblait sa jupe noire fanée, pinçait le cordonnet de son
-face-à-main dans le fermoir de son sac, laissait tomber un gant, et
-subissait avec un sans-gêne nègre les regards des passants. À côté
-d'elle, Chéri reçut des sourires insultants et l'admiration
-condoléante d'une jeune femme qui s'écria: «Que de bien de
-perdu, Seigneur!»
-
-Patient, assoupi, il subit le bavardage de la vieille femme dans la
-voiture. Elle lui contait d'ailleurs de douces histoires, celle du
-petit chien de neuf cents grammes qui avait immobilisé le retour des
-courses de 1897, celle de la mère La Berche enlevant une jeune
-épousée, le jour du mariage, en 1893...
-
---C'est là. Ouvre-moi la portière qui est dure, Chéri. Je te
-préviens que le vestibule n'est pas clair, ni d'ailleurs, comme tu
-vois, l'entrée de la maison... Mais un rez-de-chaussée, n'est-ce
-pas... Reste là une seconde...
-
-Debout dans l'obscurité, il attendait. Il écoutait un bruit de
-trousseau de clefs, une soufflerie de la créature âgée et poussive,
-sa voix de servante affairée.
-
---J'allume... Tu vas d'ailleurs te trouver dans un pays de
-connaissance. Bien entendu, j'ai l'électricité... Je te présente
-mon petit salon, qui est en même temps mon grand salon.
-
-Il entra, loua sans la voir, par gentillesse, une pièce basse aux murs
-vaguement grenat, boucanée par la fumée d'innombrables cigares et
-cigarettes. D'instinct, il chercha la fenêtre aveuglée de volets et
-de rideaux...
-
---Tu n'y vois pas? Tu n'es pas un vieil oiseau de nuit comme ta
-Copine... Attends, j'allume le plafond.
-
---Ne te donne pas la peine... Je ne fais qu'entrer et...
-
-Tourné vers la paroi la plus éclairée, tapissée de petits cadres et
-de photographies percées de quatre punaises, il se tut, et la Copine se
-mit à rire.
-
---Quand je te le disais que tu serais en pays de connaissance!
-J'étais sûre que ça te ferait plaisir. Tu ne l'as pas, celle-là?
-
-Celle-là, c'était un très grand portrait photographique, rehaussé
-de couleurs d'aquarelle presque éteintes. Des yeux bleus, une bouche
-riante, un chignon blond, un air de paisible triomphe armé. La taille
-haute dans... un corselet premier-empire, et des jambes visibles sous la
-gaze, des jambes à n'en plus finir, renflées aux cuisses, minces au
-genou, des jambes... Et un chapeau de gommeuse, un chapeau qui n'avait
-qu'une seule aile relevée, tendue comme une seule voile au vent...
-
---Elle ne te l'avait pas donnée, celle-là, je le parie bien? Une
-déesse, une fée là-dessus! Elle marche sur les nuées! Et comme c'est
-bien elle tout de même! Cette grande photo, c'est la plus belle à
-mon sens, mais je tiens tout autant aux autres, tiens, par exemple cette
-petite-là, qui est beaucoup plus récente, est-ce que ce n'est pas un
-plaisir des yeux?
-
-Un instantané, assujetti par une épingle rouillée, montrait une femme
-sombre sur un jardin clair...
-
-«C'est la robe bleu-marine et le chapeau avec des mouettes», se
-dit Chéri en lui-même.
-
---Moi, je suis pour les portraits flatteurs, continua la Copine. Un
-portrait comme celui-ci, voyons, en conscience, est-ce que ce n'est
-pas à joindre les mains et croire en Dieu?
-
-Un art bas et savonneux avait léché le suave «portrait-carte»,
-allongé le cou, rétréci un peu la bouche du modèle. Mais le nez,
-aquilin juste assez, le nez délicieux et ses conquérantes narines,
-mais le pli chaste, le sillon de velours qui creusait sous le nez la
-lèvre supérieure, demeuraient intacts, authentiques, respectés du
-photographe même...
-
---Crois-tu qu'elle voulait tout brûler, sous prétexte qu'à
-présent ça n'intéresse plus personne de savoir comme elle a été?
-Mon sang s'est révolté, j'ai jeté des cris d'enfer, elle me
-les a toutes données, le même jour qu'elle m'a fait cadeau du
-réticule à son chiffre...
-
---Qui c'est, ce type, là-dessus, avec elle?
-
---Quoi? Tu dis? qu'est-ce qu'il y a?... Attends que je pose mon
-chapeau...
-
---Je te demande qui c'est, le type, là... Un peu vite, allons...
-
---Mon Dieu, mais tu me bouscules... Là? C'est Bacciocchi, voyons!
-Naturellement, tu ne peux guère le reconnaître, il date de deux tours
-avant toi.
-
---Deux quoi?
-
---Après Bacciocchi, elle a eu Septfons, et encore non, attends,
-Septfons, c'était avant... Septfons, Bacciocchi, Spéléïeff, et toi.
-Hein, ce pantalon à carreaux... C'est rigolo, ces modes d'hommes
-d'autrefois.
-
---Et cette photo-là, c'est de quand?
-
-Il s'écarta d'un pas, car la Copine penchait, près de lui, sa
-tête nue et des cheveux en nid de pie, feutrés, qui sentaient la
-perruque.
-
---Ça, c'est sa toilette des Drags en... en dix-huit cent
-quatre-vingt-huit ou neuf. Oui, l'année de l'exposition. Là, mon
-petit, il faut tirer le chapeau. Des beautés comme ça, on n'en fait
-plus.
-
---Peuh... Je ne la trouve pas épatante...
-
-La Copine joignit les mains. Sans chapeau elle vieillissait, la
-chevelure teinte d'un noir vert, au-dessus d'un front nu, en beurre
-jaune.
-
---Pas épatante! Cette taille à serrer dans les dix doigts! Ce cou
-de colombe! Et regarde-moi la robe! Toute en mousseline de soie ciel
-coulissée, mon petit, et des cordons de roses pompon cousus sur les
-coulissés, et le chapeau en pareil! Et la petite aumônière en
-pareil aussi,--on appelait ça une aumônière... Ah! la beauté!
-on n'a pas revu de débuts comme les siens, une aurore, un soleil de
-l'amour.
-
---Des débuts où?
-
-Elle poussa Chéri d'une molle bourrade.
-
---Allons!... Ce que tu me fais rire! Ah! les deuils de la vie
-doivent être bien roses, près de toi!...
-
-Tourné vers la muraille, il cachait ainsi son visage rigide. Il parut
-attentif encore à quelques Léa, l'une respirant une rose
-artificielle, l'autre penchée sur un livre à fermoir gothique, et
-découvrant une nuque large, un col sans pli, rond et blanc, en fût de
-bouleau.
-
---Eh bien, je m'en vais, dit-il comme Valérie Cheniaguine.
-
---Comment, tu t'en vas? Et ma salle à manger? Et ma chambre à
-coucher? donne un coup d'œil, mon bel enfant! Rends-toi compte,
-pour ta garçonnière?
-
---Ah oui... Écoute, pas aujourd'hui, parce que...
-
-Il glissait vers le rempart de portraits un regard méfiant et baissait
-la voix.
-
---J'ai un rendez-vous. Mais je reviens... demain. Probablement
-demain, avant le dîner.
-
---Bon. Alors, je peux marcher?
-
---Marcher?
-
---Pour l'appartement?
-
---Oui. C'est ça. Vois venir. Et merci.
-
-
-«Ma parole, je me demande dans quel temps on vit... Les jeunes, les
-vieux, c'est à qui sera le plus dégoûtant... Deux «tours» avant
-moi... Et des débuts, dit cette vieille araignée, des débuts
-éblouissants!... Tout ça au grand jour, non, vraiment, quel monde...»
-
-Il s'aperçut qu'il menait un train d'entraînement pédestre, et
-qu'il s'essoufflait. Aussi bien l'orage, lointain et qui
-n'éclaterait pas sur Paris, arrêtait la brise derrière une muraille
-violette, droite contre le ciel. Sur les fortifications, au long du
-Boulevard Berthier, une foule clairsemée de Parisiens en espadrilles,
-d'enfant demi-nus en jerseys rouges, semblait attendre, sous les
-arbres dénudés par l'été, qu'une marée montante accourût de
-Levallois-Perret. Chéri s'assit sur un banc, sans prendre garde que
-ses forces, mystérieusement délabrées depuis qu'il les dispersait
-en veilles, depuis qu'il négligeait d'assouplir et d'alimenter
-son corps, devenaient promptes à le trahir.
-
-«Deux tours vraiment deux tours avant moi. Et après moi, combien? Et
-en les additionnant tous, moi compris, combien de tours?»
-
-Il revoyait, aux côtés d'une Léa de bleu vêtue, de mouettes
-coiffée, un Spéléïeff haut et large, tout riant. Petit garçon, il
-se souvenait d'une Léa triste, rouge d'avoir pleuré, et qui lui
-caressait les cheveux en l'appelant «sale graine d'homme»...
-
-L'amant de Léa... Le nouveau béguin de Léa... Mots traditionnels
-et sans portée, usuels comme les prédictions météorologiques, comme
-la cote d'Auteuil, comme les vols domestiques. «Tu viens, gosse?»
-disait Spéléïeff à Chéri. «On va prendre un porto à Armenonville
-en attendant que Léa rejoigne, je ne peux pas la tirer du pieu, ce
-matin»...
-
-«Elle a un nouveau petit Bacciocchi ravissant!» annonçait Mme
-Peloux à son fils, alors âgé de quatorze ou quinze ans...
-
-Mais, faisandé et frais tout ensemble, familier de l'amour, aveuglé
-par l'évidence de l'amour, Chéri parlait amour, en ce temps là,
-à la manière des enfants qui ont appris d'un langage tous les mots,
-suaves ou sales, comme des sons purement musicaux et privés
-d'origine. Aucune image vivante et voluptueuse ne se levait dans
-l'ombre de ce grand Spéléïeff, à peine levé du lit de Léa. Et,
-ce «petit Bacciocchi ravissant» quelle différence y avait-il entre
-lui et un «pékinois de toute beauté?»
-
-Portraits, lettres, récits tombés de la seule bouche qui eût été
-véridique, rien n'avait franchi, jamais, l'étroit éden où
-vivaient ensemble Léa et Chéri, pendant des années. Presque rien de
-Chéri ne datait d'avant Léa,--comment se fût-il soucié de ce
-qui avait, avant lui, mûri, chagriné ou enrichi son amie?
-
-Un enfant blond, aux gros genoux, appuya ses bras croisés sur le banc,
-à côté de Chéri. Ils se regardèrent avec une expression identique
-de réserve offensée, car Chéri traitait tous les enfants en
-étrangers. Celui-ci laissa ses yeux d'un bleu pâle sur ceux de
-Chéri, un long temps, et Chéri vit monter, d'une petite bouche
-anémique jusqu'aux prunelles bleu de lin, une sorte de sourire
-indicible, plein de mépris. Puis l'enfant se détourna, reprit dans
-la poussière des jouets souillés, et se mit à jouer au pied du banc,
-en supprimant Chéri de ce monde, alors Chéri se leva et s'en alla.
-
-Une demi-heure après il gisait dans une eau tiède, odorante, troublée
-d'un parfum laiteux, et il jouissait du luxe et du bien-être, de
-l'onctueux savon, des bruits adoucis de la maison, comme s'il les
-eût mérités par un très grand courage ou savourés pour la dernière
-fois.
-
-Sa femme rentra, fredonnante, cessa de fredonner à sa vue et ne cacha
-pas assez son muet étonnement de rencontrer Chéri chez lui, en
-peignoir de bain. Il l'interrogea sans ironie.
-
---Je te gêne?
-
---Pas du tout, Fred.
-
-Elle quittait ses vêtements de la journée avec une liberté jeune,
-écartée de la pudeur et de l'impudeur, avec une hâte vers la
-nudité et l'eau qui divertit Chéri.
-
-«Comme je l'avais oubliée», songeait-il en regardant le dos
-d'esclave, sinueux, aux vertèbres cachées, de la femme penchée qui
-dénouait son soulier.
-
-Elle ne lui parlait pas, agissait en sécurité comme une femme qui se
-sent seule, et il revit l'enfant dans la poussière qui jouait tout à
-l'heure, à ses pieds, avec la volonté de ne le point voir.
-
---Dis-moi...
-
-Edmée releva un front surpris, un doux corps demi-nu.
-
---Qu'est-ce que tu dirais si nous avions un enfant?
-
---Fred!... À quoi penses-tu!
-
-Ce fut presque un cri de terreur, et Edmée tenait maintenant d'une
-main un chiffon de linon serré contre sa gorge, tandis que son autre
-main attirait à tâtons le premier kimono venu. Chéri ne put
-s'empêcher de rire.
-
---Veux-tu mon revolver?... Je ne t'attaque pas, tu sais.
-
---Pourquoi ris-tu? demanda-t-elle tout bas. Tu ne devrais jamais
-rire...
-
---Je ris rarement. Mais explique-moi--on est si tranquilles,
-voyons, nous deux--explique-moi... C'est si terrible, pour toi,
-cette idée que nous aurions pu, que nous pourrions avoir un enfant?
-
---Oui, dit-elle cruellement, et sa franchise inattendue sembla la
-blesser elle-même.
-
-Elle ne quitta pas du regard son mari renversé dans un fauteuil bas,
-et murmura nettement afin qu'il entendît:
-
---Un enfant... Pour qu'il te ressemble... Deux fois toi, deux fois
-toi dans une seule existence de femme?... Non... Oh non...
-
-Il commença un geste auquel elle se trompa.
-
---Non, je t'en prie... C'est tout. Je ne dirai pas un mot de plus.
-Laissons tout en place. Nous n'avons qu'à faire un peu attention,
-et continuer... Je ne te demande rien.
-
---Ça t'arrange?
-
-Elle ne répondit que par un regard qui seyait à sa nudité de captive,
-un regard plein d'impuissance injurieuse et de misérable plainte. Sa
-joue poudrée de frais, sa bouche jeune et rougie, le léger halo brun
-autour des yeux bruns, l'apprêt discret et soigné de tout le visage
-accentuait par contraste le désordre de son corps, nu sauf le linge de
-soie froissée qu'elle serrait sur ses seins.
-
-«Je ne peux plus la rendre heureuse», pensait Chéri, «mais je
-peux encore la faire souffrir. Elle ne m'est pas complètement
-infidèle. Tandis que moi, qui ne la trompe pas, je l'ai abandonnée.»
-
-Détournée de lui, Edmée s'habillait. Elle avait repris sa liberté
-de mouvements, sa menteuse indulgence. Une robe d'un rose très pâle
-cachait maintenant la femme qui appuyait si fort son dernier voile sur
-sa gorge comme sur une blessure.
-
-Elle avait recouvré son élastique volonté le désir de vivre, de
-régir, la prodigieuse et femelle aptitude au bonheur. De nouveau Chéri
-la méprisa, mais vint un moment où la lumière du soir, traversant la
-robe rose légère, délimita une forme de jeune femme qui ne
-ressemblait plus à la blessée nue, une forme aspirée vers le ciel,
-énergique et ronde comme un serpent dressé...
-
-«Je peux encore lui faire mal, mais comme elle guérit vite... Ici non
-plus, je ne suis ni nécessaire, ni attendu... Elle m'a dépassé, et
-s'en va ailleurs, je suis, dirait la vieille, son premier tour... À
-moi de l'imiter, si je pouvais. Mais je ne peux pas. Et encore, est-ce
-que je voudrais, si je pouvais? Edmée n'a pas buté, elle, sur ce
-qu'on rencontre une fois seulement et dont on reste assommé...
-Spéléïeff disait qu'après une certaine chute qui ne leur a
-pourtant coûté aucun membre, il y a des chevaux qu'on tuerait devant
-l'obstacle plutôt que de les faire sauter... J'ai eu le mauvais
-obstacle...»
-
-Il cherchait encore des comparaisons sportives, un peu brutales, qui
-eussent assimilé sa ruine et son mal à un accident. Mais sa nuit,
-qu'il commença trop tôt, et ses songes d'homme recru furent
-visités d'images suaves, de coulissés bleu-de-ciel et de
-réminiscences dues à la littérature impérissable qui franchit le
-seuil foulé des logis vénaux, vers et proses voués à la constance,
-aux amants que la mort ne saurait disjoindre, vers et proses où
-puisent, égaux en crédulité et en exaltation, les courtisanes usées
-et les adolescents...
-
-
-
-
-VI
-
-
---Alors, elle me dit: «Je sais d'où vient le coup, c'est encore
-Charlotte qui m'a fait des histoires... C'est bien fait», je lui dis,
-tu n'as qu'à ne pas fréquenter Charlotte comme tu fais, et à ne pas
-tout lui confier». Elle me répond: «Je suis plus habituée à
-Charlotte qu'à Spéléïeff, et depuis plus longtemps. Je t'assure que
-Charlotte, Neuilly, le bésigue et le petit me manqueraient plus que
-Spéléïeff, on ne se refait pas.» «N'empêche, je lui dis, que ça
-te coûte cher, ta confiance en Charlotte». «Oh! bien, qu'elle me dit,
-il faut bien payer ce qui est bon.» Tu la reconnais là, grande et
-généreuse toujours, mais pas dupe. Et là-dessus, elle s'en va passer
-sa robe pour les courses, elle me dit qu'elle allait aux courses avec un
-gigolo...
-
---Avec moi! cria Chéri aigrement. Je le sais, peut-être?
-
---Je ne te conteste pas. Je te répète les choses comme elles se sont
-passées. Une robe blanche, en soie de Chine blanche, exotique, avec
-une bordure en broderie chinoise véritable bleue, la même robe que tu
-lui vois ici sur la photo prise aux courses. Et rien ne m'ôtera de
-l'idée que l'épaule d'un homme qu'on voit derrière elle,
-c'est toi.
-
---Apporte-la moi, ordonna Chéri.
-
-La vieille femme se leva, retira les punaises rouillées qui fixaient au
-mur la photographie et l'apporta à Chéri. Couché sur le divan
-algérien, il souleva sa tête décoiffée et ne jeta qu'un coup
-d'œil sur l'instantané qu'il lança à travers la pièce.
-
---Tu m'as jamais vu des cols qui bâillent par derrière, et une
-jaquette pour aller aux courses? Allez, allez, autre chose celle-là ne
-m'amuse pas.
-
-Elle fit entendre un «tt! tt!» de blâme timide, plia ses genoux
-raides pour ramasser le carton, et ouvrit la porte qui donnait accès
-sur le vestibule.
-
---Où vas-tu? cria Chéri.
-
---L'eau de mon café bout, je l'entends. Je vais la verser.
-
---Bon. Mais reviens après!
-
-Elle disparut dans un bruit de taffetas usé et de pantoufles sans
-talons. Seul, Chéri reposa sa nuque contre le coussin de moquette à
-dessins tunisiens. Une robe japonaise neuve et éclatante, brodée de
-glycines roses sur un fond couleur d'améthyste remplaçait son
-veston et son gilet. Une cigarette fumée trop longtemps lui séchait
-la lèvre et ses cheveux en éventail, touchant ses sourcils, couvraient
-à demi son front.
-
-Aucune ambiguïté, ne lui venait du vêtement féminin ni des fleurs
-brodées, mais une souveraineté ignominieuse donnait à tous ses
-traits leur juste valeur. Il semblait brûler de nuire et de détruire,
-et la photographie lancée par sa main avait volé comme une lame. Des
-os délicats et durs remuaient dans ses joues selon la contraction
-rythmée des mâchoires. La lumière blanche et noire de ses yeux jouait
-dans l'ombre comme la crête du flot qui appelle et retient, la nuit,
-le rayon de la lune...
-
-Mais quand il fut seul il appuya lourdement sa tête au coussin et il
-ferma les yeux.
-
---Seigneur! s'exclama la Copine en rentrant, tu ne seras pas plus
-beau quand tu seras mort! J'ai du café frais. En veux-tu? Il a un
-arôme qui vous transporte aux îles bienheureuses...
-
---Oui. Deux morceaux.
-
-Il lui parlait bref, et elle obéissait avec une douceur qui cachait
-peut-être un profond plaisir d'esclave.
-
---Tu n'as guère mangé, à dîner?
-
---J'ai assez mangé.
-
-Il but son café sans se lever, appuyé sur un coude. Une portière
-orientale, drapée en dais, descendait du plafond au-dessus du divan,
-abritant un Chéri d'ivoire, d'émail, de soie précieuse, couché
-sur une vieille laine rase pénétrée de poussière.
-
-Sur une table de cuivre, la Copine disposa le café, une lampe à opium
-coiffée de son chapeau de verre, deux pipes, le pot de pâte, la
-tabatière d'argent pour la cocaïne, un flacon dont le bouchon
-solidement enfoncé ne maîtrisait pas tout à fait la froide et
-traîtresse expansion de l'éther. Elle y joignit un jeu de tarots, un
-étui à jeu de poker, une paire de lunettes, puis elle s'assit, avec
-une componction de garde-malade.
-
---Je t'ai déjà appris, gronda Chéri, que toute cette panoplie ne
-m'intéresse pas.
-
-Elle protesta, de ses deux mains tendues, blanches à écœurer. Chez
-elle, elle adoptait, disait-elle, un «genre Charlotte Corday», la
-chevelure lâche, de grands fichus de linon blanc croisés sur son deuil
-poussiéreux, et toute ressemblante, ensemble digne et déchue, à
-mainte héroïne de la Salpêtrière.
-
---Ça ne fait rien, Chéri. C'est en cas. Et je suis si contente de
-voir tout mon petit fourbi là, sous mes yeux, bien en ordre.
-L'arsenal du rêve! Les munitions du délire, la porte d'or des
-illusions!
-
-Elle hochait sa longue tête, levait au plafond des yeux compatissants
-de grand'mère qui se ruine en joujoux. Mais son hôte ne touchait à
-aucun philtre. Une sorte d'honorabilité physique survivait en lui, et
-son dédain des drogues rejoignait son dégoût des maisons publiques.
-
-Depuis un nombre de jours qu'il ne comptait pas, il entrait
-quotidiennement dans ce trou noir, où veillait cette Parque asservie.
-Il donnait de l'argent, sans bonne grâce et sans discussion, pour les
-repas, le café, les liqueurs de la Copine, et pour ses provisions
-personnelles de cigarettes, de glace, de fruits et de sirops. Il avait
-chargé son îlote d'acheter le somptueux vêtement japonais, des
-parfums, des savons fins. Moins cupide qu'enivrée de complicité,
-elle se vouait à Chéri avec un zèle où revivait son prosélytisme
-d'autrefois, le bénisseur et coupable empressement qui déshabillait
-et baignait la pucelle, cuisait la perle d'opium, versait l'alcool
-ou l'éther. Apostolat déçu, car l'hôte singulier n'amenait
-point de femelles, buvait des sirops, s'étendait sur le vieux divan
-et commandait seulement:
-
---Parle.
-
-Elle parlait, et croyait parler à sa guise. Mais il gouvernait, tantôt
-brutal, tantôt subtil, un cours boueux et lent de souvenirs. Elle
-parlait comme une couturière à la journée, avec la continuité, la
-monotonie enivrante des femmes qui s'adonnent aux tâches longues et
-immobiles. Mais elle ne cousait jamais, et révélait ainsi son incurie
-aristocratique d'ancienne prostituée. Elle épinglait, en parlant, un
-pli sur un trou ou sur une tache, et reprenait un travail de tarots et
-de réussites. Elle se gantait pour moudre le café acheté par la femme
-de ménage, et maniait sans dégoût des cartes qu'obscurcissait un
-glacis de crasse.
-
-Elle parlait et Chéri écoutait la voix anesthésiante, le bruit des
-pieds feutrés et traînants. Dans le gîte négligé, il reposait en
-robe magnifique. Sa gardienne ne se risquait pas à questionner. Il lui
-suffisait de reconnaître, dans l'abstention totale, la monomanie.
-Elle servait un mal mystérieux, mais un mal. Elle convoqua, à tout
-hasard et comme par ponctualité, une très jolie jeune femme, enfantine
-et gaie professionnellement. Chéri ne la regarda ni plus ni moins
-qu'un petit chien et dit à la Copine:
-
---C'est fini, ces mondanités?
-
-Elle ne se fit pas tancer deux fois, et il n'eût jamais besoin de lui
-demander le secret. Un jour, elle fut sur le chemin d'une vérité
-banale et proposa à Chéri la compagnie d'une ou deux amies du bon
-temps, par exemple Léa... Il ne sourcilla point:
-
---Personne. Ou bien je me cherche une autre crèmerie.
-
-Une quinzaine passa, funèbre et réglée comme une vie religieuse, et
-qui ne pesa à l'un ni l'autre des deux reclus. Pendant le jour, la
-Copine allait à ses frivolités de vieille femme, pokers et whiskys,
-tripots clandestins, parlottes empoisonnées, déjeuners provinciaux
-dans l'étouffante obscurité d'un cabaret limousin ou normand...
-Chéri arrivait avec la première ombre du soir, parfois trempé de
-pluie. Elle reconnaissait le claquement de la portière du taxi, et ne
-demandait plus: «Mais pourquoi n'as-tu jamais ton auto?»
-
-Il partait après minuit, généralement avant le jour. Pendant les
-longues stations sur le divan algérien, la Copine le vit quelquefois
-trébucher dans le sommeil, y rester pris comme au piège, le cou tordu
-sur l'épaule, immobile pour peu d'instants. Elle ne dormait
-qu'après son départ, ayant oublié le besoin du repos. Un petit
-matin qu'il reprenait, posément, pièce à pièce, le contenu de ses
-poches--la clef et sa chaîne, le porte-billets, le petit revolver
-plat, le mouchoir, l'étui à cigarettes en or vert--elle osa
-questionner:
-
---Ta femme ne te cherche pas de raisons, quand tu rentres aussi tard?
-
-Chéri haussa ses longs sourcils au-dessus de ses yeux agrandis
-d'insomnie.
-
---Non. Pourquoi? Elle sait bien que je ne fais rien de mal.
-
---C'est vrai qu'un enfant n'est pas plus raisonnable que tu
-l'es... Tu viens ce soir?
-
---Je ne sais pas. Je verrai. Fais comme si je venais sûrement.
-
-Il attachait encore un regard sur toutes les nuques blondes, tous les
-yeux bleus qui fleurissaient une paroi de son asile, et s'en allait,
-pour revenir fidèlement quelque douze heures plus tard.
-
-
-Quand il avait amené la Copine, par des détours qu'il croyait
-savants, à parler de Léa, il déblayait le récit des déchets
-libertins qui le retardaient. «Passe, passe...» Il prononçait à
-peine le mot dont seuls les _s_ sifflants coupaient et fouillaient le
-monologue. Il ne voulait entendre que des réminiscences sans venin, des
-glorifications purement descriptives... Il exigeait de la chroniqueuse
-un respect documentaire de la vérité, et la reprenait hargneusement.
-Il notait dans sa mémoire des dates, des couleurs, des noms
-d'étoffes, de localités, de couturiers.
-
---Qu'est-ce que c'est, de la popeline? demandait-il à
-brûle-pourpoint.
-
---De la popeline? C'est une étoffe soie et laine, sèche, tu sais,
-qui ne colle pas...
-
---Oui. Et du mohair? Tu as dit: du mohair blanc.
-
---Le mohair, c'était un genre alpaga, en plus tombant, tu vois?
-Léa craignait le linon en été, elle prétendait que c'était bon
-pour le linge de corps et les mouchoirs... Elle avait du linge de reine,
-tu t'en rappelles, et au moment de cette photo-là... oui, la belle
-aux grandes jambes... on n'était pas au linge plat comme
-aujourd'hui. C'était des ruchés et des ruchés, une écume, une
-neige, et des pantalons, mon petit, à vous donner le vertige, les
-côtés en chantilly blanc, le milieu en chantilly noir, tu vois
-l'effet!... Tu le vois?
-
-«Écœurant, pensait Chéri. Écœurant. Le milieu en chantilly noir.
-Une femme ne met pas de milieux en chantilly noir pour elle seule. Elle
-portait ça devant qui? pour qui?» Il revoyait le geste de Léa
-quand il entrait dans la salle de bains ou dans le boudoir, le geste
-furtif de la gandourah recroisée. Il revoyait la chaste confiance du
-corps rosé, nu dans la baignoire, rassuré par l'eau laiteuse
-qu'une essence troublait...
-
-«Mais pour d'autres, des pantalons en Chantilly...»
-
-Il rejeta à terre, d'un coup de pied, l'un des coussins de
-moquette bourré de foin.
-
---Tu as trop chaud, Chéri?
-
---Non. Passe-moi un peu la photographie, la grande, encadrée...
-Tourne le truc de ta lampe de table. Encore... là!
-
-Perdant sa prudence habituelle, il étudia de son œil perçant des
-détails qui lui furent nouveaux, presque rafraîchissants.
-
-«Une ceinture haute, avec des camées... Jamais vu ça chez elle. Et
-des cothurnes à l'antique. Elle avait un maillot? Non,
-naturellement, les doigts de pied sont nus. Écœurant...»
-
---Chez qui le portait-elle, ce costume?
-
---Je ne sais plus bien... Une soirée de cercle, je crois... Ou chez
-Molier...
-
-Il rendit le cadre, à bout de bras, dédaigneux et ennuyé en
-apparence. Il partit peu après, sous un ciel encore fermé, par une fin
-de nuit qui sentait la fumée de bois et le lavoir.
-
-Il changeait sensiblement et ne s'en rendait guère compte. À manger
-et dormir peu, marcher et fumer beaucoup, il perdait du poids, troquait
-sa vigueur évidente contre une légèreté, un faux rajeunissement que
-la lumière du jour récusait. Chez lui, il vivait à sa guise,
-acceptait ou fuyait des convives, des passants qui ne savaient de lui
-que son nom, sa beauté peu à peu pétrifiée et comme corrigée par un
-ciseau accusateur, et son inconcevable aisance à les ignorer.
-
-Il porta ainsi jusqu'aux derniers jours d'octobre son paisible et
-bureaucratique désespoir. L'hilarité le prit, un après-midi, à
-cause d'un mouvement de fuite involontaire qu'il surprit chez sa
-femme. Il s'éclaira soudain d'une gaîté d'immunisé: «Elle
-me croit fou, quelle chance!»
-
-Sa gaîté ne dura point, car il réfléchit que, du méchant ou du fou,
-l'avantage est pour le méchant. Effrayée par le fou, Edmée ne
-fût-elle pas demeurée là, mordant sa lèvre et refoulant ses larmes,
-afin de conquérir le méchant?
-
-«On ne me croit même plus méchant», pensa-t-il avec amertume. «C'est
-que je ne le suis plus. Ah! quel mal m'a fait la femme que
-j'ai quittée... D'autres l'ont laissée pourtant, elle en a
-laissé d'autres... Comment vivent, à cette heure, Bacciocchi, par
-exemple, Septfons, Spéléïeff, tous les autres?... Mais qu'ont de
-commun tous les autres et moi?... Elle m'appelait «petit bourgeois»
-parce que je comptais les bouteilles dans sa cave. Petit bourgeois,
-homme fidèle, grand amoureux, voilà mes noms, voilà mes vrais noms,
-et elle, toute vernie de larmes à mon départ c'est pourtant elle,
-Léa, qui me préfère la vieillesse, elle qui compte sur ses doigts, au
-coin du feu: «J'ai eu Chose, Machin, Chéri, Un tel...» Je
-croyais qu'elle était à moi, et je ne m'apercevais pas que
-j'étais seulement un de ses amants. De qui puis-je ne pas rougir, à
-présent?...»
-
-Rompu à une gymnastique d'impassibilité, il s'occupait à subir le
-capricieux ravage en possédé digne de son démon. Orgueilleux,
-l'œil sec, la main ferme tenant l'allumette enflammée, il
-surveillait de biais sa mère qu'il sentait attentive. Ayant allumé
-sa cigarette, il se serait, pour un peu, pavané devant un public
-invisible, il eût nargué «hein?» ses tourmenteurs. Confuse, la
-force qui naît de la dissimulation et de la résistance se formait
-péniblement, au plus profond de lui-même, et il goûtait l'excès de
-son détachement, avec l'obscure prescience qu'un paroxysme peut
-s'utiliser et s'exploiter comme une accalmie, et que l'on trouve
-alors en lui le conseil que refuse la sérénité. Enfant, Chéri
-profitait souvent d'une colère réelle pour développer une
-irritation intéressée. Aujourd'hui, il se rapprochait déjà du
-point où, parvenu à une détresse formelle, il s'en remettrait à
-elle du soin de tout conclure...
-
-
-Un après-midi de septembre balayé de vent actif et de feuilles voguant
-horizontales, un après-midi de crevasses bleues dans le ciel et de
-gouttes d'eau éparses, appelait Chéri vers son noir abri, vers sa
-servante de noir vêtue avec un peu de blanc sur le poitrail, comme les
-chats des poubelles. Il se sentait léger, avide des confidences qui
-étaient comme l'arbouse douceâtres, et comme elle armées
-d'épines. Il se chantait par avance des mots, des phrases qui avaient
-une vertu mal définie: «Son chiffre brodé en cheveux, mon petit,
-en cheveux blonds de sa tête sur son linge... une œuvre des fées! La
-masseuse lui ôtait les poils des mollets à la pince, un à un...»
-
-Il quitta la fenêtre et se retourna. Charlotte, assise contemplait son
-fils de bas en haut, et il vit, sur l'eau inapaisable des grands yeux,
-se former une lueur convexe, mobile, cristalline, prodigieuse, qui se
-détacha de la prunelle mordorée et que le feu de la joue
-congestionnée, sans doute, volatilisa... Chéri se sentit flatté et
-égayé: «Qu'elle est gentille! Elle me pleure!...»
-
-Il trouva, une heure après, sa vieille complice à son poste. Mais elle
-était coiffée d'une sorte de chapeau de curé, empaquetée d'un
-ciré noir, et elle tendit à Chéri un papier bleu qu'il écarta.
-
---Quoi?... Je n'ai pas le temps. Explique ce qu'il y a dessus.
-
-La Copine leva sur lui un regard perplexe:
-
---C'est ma mère.
-
---Ta mère? Tu rigoles?
-
-Elle essaya d'être offensée.
-
---Je ne rigole pas du tout. Respect aux mânes! Elle est morte.
-
-Elle ajouta en façon d'excuse:
-
---Elle avait quatre-vingt-trois ans.
-
---Mes compliments. Tu sors?
-
---Non, je pars.
-
---Pour où?
-
---Pour Tarascon et de là, un petit embranchement local qui me met...
-
---Combien de temps?
-
---Quatre, cinq jours... au moins... Il y a le notaire à voir, à
-cause du testament, parce que ma sœur cadette...
-
-Il éclata, les bras au ciel:
-
---Une sœur, à présent! Pourquoi pas quatre enfants?
-
-Il entendit que sa propre voix criait sur un ton haut et imprévu, et
-il se maîtrisa.
-
---Bon, bien. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, à tout ça?
-Pars, pars...
-
---J'allais te laisser un mot, je prends sept heures trente.
-
---Prends sept heures trente.
-
---L'heure des obsèques n'est pas marquée sur la dépêche, ma
-sœur me parle seulement de la mise en bière, le climat est très chaud
-là-bas, on sera forcé de faire vite, il n'y a que les formalités
-qui me retiendraient. Avec les formalités, on n'est pas maître...
-
---Évidemment, évidemment.
-
-Il marchait, de la porte au mur des photographies, du mur à la porte.
-Au passage, il heurtait un sac de voyage affaissé. La cafetière et
-les tasses fumaient sur la table.
-
---Je t'ai fait du café, à tout hasard...
-
---Merci.
-
-Ils burent debout, comme dans une gare, et le froid des départs
-serrait la gorge de Chéri, qui grelottait secrètement des mâchoires.
-
---Alors, au revoir, mon petit, dit la Copine. Tu penses que je me
-dépêcherai.
-
---Au revoir. Fais un bon voyage.
-
-Ils se touchèrent la main, et elle n'osa pas l'embrasser.
-
---Tu ne restes pas ici un petit moment?
-
-Il regarda autour de lui avec agitation.
-
---Non. Non.
-
---Prends la clef?
-
---Pourquoi faire?
-
---Tu es chez toi, ici. Tu as tes habitudes. J'ai dit à Maria de
-venir à cinq heures faire une flambée et le café, tous les jours...
-Prends toujours ma clef?
-
-Il prit mollement une clef qu'il trouva énorme. Dehors, il eut envie
-de la jeter, ou de la reporter chez la concierge.
-
-Enhardie, la vieille femme lui fit, entre le vestibule et le trottoir,
-les recommandations dont elle eût chargé un enfant de douze ans.
-
---L'électricité est à main gauche en entrant. La bouilloire est
-toujours sur le gaz dans la cuisine, il n'y a qu'une allumette à
-passer dessous... Ta robe japonaise, les ordres sont donnés à Maria
-qu'elle soit pliée sur le coin du divan, et les cigarettes à leur
-place.
-
-Chéri répondait «oui, oui» de la tête, de l'air insouciant et
-courageux qu'arborent les lycéens, le matin de la rentrée. Et
-lorsqu'il fut seul il ne se moqua pas de sa servante aux cheveux
-teints, qui cotait à leur prix les dernières prérogatives et les
-plaisirs d'un abandonné.
-
-
-Il sortit, le matin suivant, d'un rêve indéchiffrable au sein duquel
-des passants s'empressaient et couraient tous dans le même sens. Il
-les connaissait tous, bien qu'il ne les vît que de dos. Il nommait au
-passage sa mère, Léa nue singulièrement et essoufflée, Desmond, la
-Copine, le fils Maudru... Edmée fut la seule à se retourner et à
-sourire d'un grinçant petit sourire de martre. «Mais c'est la
-martre que Ragut avait prise dans les Vosges!» s'écriait Chéri
-dans son rêve et, cette découverte lui causait un plaisir démesuré.
-Puis il nommait et comptait encore ceux qui couraient dans le même
-sens, et se disait: «Il en manque un... Il en manque un...» Hors du
-songe déjà, en deçà du réveil encore, il lui fut révélé que le
-manquant n'était autre que lui-même: «Je vais y retourner»...
-Mais l'effort d'insecte englué qui tendit tous ses membres élargit
-entre ses paupières une barre bleue, et il émergea dans une réalité
-où il gaspillait ses forces et ses heures. Il étendit ses jambes, les
-baigna dans une région fraîche des draps: «Edmée est levée depuis
-longtemps».
-
-Sous la fenêtre, un jardin nouveau, d'anthémis jaunes et
-d'héliotropes, le surprit, il ne se souvenait que du jardin
-d'été, bleu et rose. Il sonna, et son coup de sonnette suscita une
-femme de chambre inconnue, qu'il interrogea.
-
---Où est Henriette?
-
---Je la remplace, Monsieur.
-
---Depuis quand?...
-
---Mais... depuis un mois...
-
-Il fit: «ah!» comme il eût dit «tout s'explique».
-
---Où est Madame?
-
---Madame vient, Monsieur, elle est prête à sortir.
-
-Edmée entra en effet, vive, mais marquant sur le seuil un arrêt dont
-Chéri s'amusa intérieurement. Il se donna le plaisir d'inquiéter
-un peu plus sa femme en s'écriant: «Mais, c'est la martre de
-Ragut!» et les beaux yeux châtains vacillèrent une seconde sous les
-siens.
-
---Fred, je...
-
---Oui, tu sors. Je ne t'ai pas entendue te lever?
-
-Elle rougit très faiblement.
-
---Ça n'a rien d'extraordinaire, je dors si mal ces nuits-ci que
-j'ai fait mettre des draps au divan, dans le boudoir... Tu ne fais
-rien de spécial aujourd'hui, n'est-ce pas?
-
---Si, dit-il sombrement.
-
---C'est grave?
-
---Très grave.
-
-Il prit un temps, et acheva d'un ton léger:
-
---Je vais me faire couper les cheveux.
-
---Mais tu déjeunes?
-
---Non, je mangerai une côtelette dans Paris, j'ai pris rendez-vous
-chez Gustave à deux heures un quart. L'employé qui vient
-d'habitude est malade.
-
-Le mensonge fleurissait sur sa bouche sans effort, courtois, puéril.
-Parce qu'il mentait, il retrouvait sa bouche d'enfant, arrondie en
-baiser et avancée coquettement, Edmée le regarda avec une sorte de
-complaisance masculine.
-
---Tu as bonne mine ce matin, Fred... Je me sauve.
-
---Tu prends sept heures trente?
-
-Elle le dévisagea, saisie, et partit si précipitamment qu'il en
-riait encore lorsqu'elle referma la porte du rez-de-chaussée.
-
-«Ah ça fait du bien», soupira-t-il. «Comme on rit facilement
-quand on n'attend plus rien de personne...» Ainsi il intentait, en
-s'habillant, l'ascétisme, et la petite chanson fausse, à bouche
-fermée, qu'il fredonna, lui tint compagnie comme une nonne niaise.
-
-Il descendit vers Paris qu'il avait oublié. La foule fit chanceler
-son équilibre paradoxal qui réclamait un vide de cristal et la routine
-de la douleur. Son image dans une glace, rue Royale, l'atteignit de
-face, et de la tête aux pieds, au moment où l'éclaircie de midi
-divisait des nuages pluvieux, et Chéri ne discuta pas avec cette image
-crue, nouvelle, dressée sur un fond de midinettes et de crieurs de
-journaux, flanquée de colliers de jade et de renards argentés. Il
-pensa que certain flottement intérieur, qu'il comparait au grain de
-plomb sautillant dans la balle de celluloïd, provenait de
-l'inanition, et il se réfugia dans un restaurant.
-
-Le dos à la paroi vitrée, protégé du jour, il déjeuna d'huîtres
-fines, de poisson, de fruits. Des jeunes femmes proches, qui ne
-prenaient pas garde à sa présence, lui causèrent un agrément
-analogue à celui que donne un bouquet de violettes froides appliqué
-sur des paupières fermées. Mais l'arôme du café, soudain, rendit
-Chéri à l'urgence de se lever, d'aller au rendez-vous que lui
-assignait cet arôme de café frais. Avant d'obéir, il entra chez son
-coiffeur, tendit ses mains à la manucure et glissa, pendant que des
-paumes expertes substituaient leur volonté à la sienne, dans un moment
-d'inestimable repos.
-
-L'énorme clef barrait sa poche. «Je n'irai pas, je n'irai
-pas...» À la cadence d'un tel refrain, ressassé, détergé de tout
-sens, il parvint sans peine à l'avenue de Villiers. Sa maladresse à
-tâtonner autour de la serrure, le grincement de la clef,
-accélérèrent un moment son cœur, mais une vivante tiédeur, dans le
-vestibule, apaisa tous ses nerfs.
-
-Il avançait avec précaution, maître de cet empire de quelques pieds
-carrés qu'il possédait et ne connaissait pas. La femme de ménage
-stylée avait préparé, sur la table, l'inutile arsenal quotidien,
-et la braise mourait sous un velours de cendres chaudes, autour d'une
-cafetière de terre brune. Méthodiquement, Chéri retira de ses poches
-et rangea l'étui à cigarettes, la grosse clef, la petite clef, le
-revolver plat, le porte-billets, le mouchoir et la montre. Mais vêtu de
-la robe japonaise il ne s'étendit pas sur le divan. Il ouvrit des
-portes, scruta des placards, avec une curiosité silencieuse de chat. Un
-cabinet de toilette sommaire, féminin quand même, fit reculer sa
-singulière pruderie. La chambre à coucher, meublée surtout d'un
-lit, et tendue elle aussi de ce rouge triste qui s'installe autour des
-existences déclinantes, sentait le vieux garçon et l'eau de Cologne,
-et Chéri revint au salon. Il alluma les deux appliques, le lustre à
-nœuds de ruban. Il écoutait les bruits faibles, expérimentait sur
-lui-même, seul pour la première fois dans le bas logis, le pouvoir de
-ceux, défunts ou passants, qui l'avaient peuplé. Il crut entendre et
-reconnaître un pas familier, son bruit de savates ou de pattes
-d'animal âgé, puis secoua la tête.
-
-«Ce n'est pas elle. Elle ne sera là que dans huit jours. Et quand
-elle sera revenue, qu'aurai-je de plus dans ce monde?... J'aurai...»
-
-Il prêta mentalement l'oreille à la voix de la Copine, la voix usée
-de couche dehors... «Et donc que je te finisse l'histoire de
-l'engueulade aux courses, entre Léa et le père Mortier. Le père
-Mortier croyait qu'avec de la publicité dans le _Gil Blas_, il aurait
-tout ce qu'il voudrait de Léa. Ah! la la! mes enfants, quel bec de
-gaz!... Elle s'amène à Longchamp, bleue comme un rêve, posée
-comme une image dans sa victória attelée de deux chevaux pie...»
-
-Il releva la tête vers la paroi où, devant lui, souriaient tant
-d'yeux bleus, se rengorgeaient tant de cous moelleux au-dessus de
-seins impassibles:
-
-«J'aurai cela. J'aurai seulement cela. Il est vrai que c'est
-peut-être beaucoup. C'est une grande chance que je l'aie
-retrouvée, elle, sur ce mur. Mais après l'avoir retrouvée, je ne
-peux plus que la perdre. Je suis encore accroché, comme elle, à ces
-quelques clous rouillés, à ces épingles fichées de travers. Combien
-de temps cela tiendra-t-il? Pas longtemps. Et puis, je me connais, je
-redoute une exigence plus grande. Je peux tout d'un coup crier: «Je
-la veux! il me la faut! tout de suite! Alors, que ferai-je?...»
-
-Il poussa le divan vers le mur illustré et s'y coucha. Ainsi couché,
-celles des Léa qui avaient les yeux baissés semblaient s'occuper de
-lui. «Mais ce n'est qu'un air qu'elles ont, je le sais bien.
-Qu'est-ce que tu comptais donc me laisser après toi, ma Nounoune,
-quand tu m'as renvoyé? Tu as fait de la grandeur d'âme à bon
-compte, tu savais ce que c'était qu'un Chéri, tu ne risquais pas
-grand chose. Mais, toi de naître si longtemps avant moi, moi de
-t'aimer au-dessus des autres femmes, nous en avons été bien punis:
-te voilà finie et consolée que c'en est une honte, et moi... Moi,
-tandis que les gens disent: Il y a eu la guerre, je peux dire: il y a
-eu Léa. Léa, la guerre... Je croyais que je ne songeais pas plus à
-l'une qu'à l'autre, c'est l'une et l'autre pourtant qui
-m'ont poussé hors de ce temps-ci. Désormais, je n'occuperai
-partout que la moitié d'une place...»
-
-Il attira à lui la table, pour consulter sa montre.
-
-«Cinq heures et demie. La vieille ne sera là que dans huit jours...
-Et c'est le premier jour. Et si elle mourait en route?...»
-
-Il s'agita un peu sur son divan, fuma, se versa une tasse de café
-tiède.
-
-«Huit jours. Il ne faudrait tout de même pas trop m'en demander.
-Dans huit jours... quelle histoire me racontera-t-elle? Je sais par
-cœur celle des Drags, celle de l'engueulade à Longchamp, celle de
-la rupture,--et quand je les aurai toutes entendues, tellement et
-tellement, qu'est-ce qui viendra après?... Plus rien. Dans huit
-jours, cette vieille que j'attends déjà comme si elle devait me
-faire une piqûre, cette vieille sera là, et... et elle ne
-m'apportera rien.»
-
-Il tourna vers le portrait préféré un mendiant regard. Déjà la
-ressemblante image ne lui inspirait plus qu'une rancune, une extase,
-une palpitation diminuées. Il se tournait de côté et d'autre sur le
-sommier de moquette, et il imitait, malgré lui, les contractions
-musculaires de l'homme qui veut sauter de haut et n'ose.
-
-Il s'excita à gémir tout haut et à répéter: «Nounoune... Ma
-Nounoune...» pour se faire croire qu'il était exalté. Mais il se
-tut, honteux, car il savait bien qu'il n'avait pas besoin
-d'exaltation pour prendre le petit revolver plat sur la table. Sans se
-lever, il chercha une attitude favorable, finit par s'étendre sur son
-bras droit replié qui tenait l'arme, colla son oreille sur le canon
-enfoncé dans les coussins. Son bras commença tout de suite de
-s'engourdir et il sut que s'il ne se hâtait pas ses doigts
-fourmillants lui refuseraient l'obéissance. Il se hâta donc, poussa
-quelques plaintes étouffées de geindre à l'ouvrage, parce que son
-avant-bras droit, écrasé sous son corps, le gênait, et il ne connut
-plus rien de la vie au delà d'un effort de l'index sur une petite
-saillie d'acier fileté.
-
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE CHÉRI ***
-
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@@ -1,5817 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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- The Project Gutenberg eBook of La Fin de Chéri by Colette.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Fin de Chéri</span>, by Sidonie-Gabrielle Colette</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Fin de Chéri</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Sidonie-Gabrielle Colette</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: April 26, 2022 [eBook #67930]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Hathi Trust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA FIN DE CHÉRI</span> ***</div>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/cheri_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h2>COLETTE</h2>
-
-<p><br /><br /></p>
-
-<h1>LA FIN<br />
-DE CHÉRI</h1>
-
-<h4><i>Roman</i></h4>
-
-<p><br /><br /></p>
-
-<h3>ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</h3>
-
-<h5>26, Rue Racine, Paris</h5>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-
-<p class="nind">CHAPITRE <a href="#I">I</a><br />
-CHAPITRE <a href="#II">II</a><br />
-CHAPITRE <a href="#III">III</a><br />
-CHAPITRE <a href="#IV">IV</a><br />
-CHAPITRE <a href="#V">V</a><br />
-CHAPITRE <a href="#VI">VI</a></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="I">I</a></h4>
-
-<p>
-Chéri referma derrière lui la grille du petit jardin et huma l'air
-nocturne: «Ah! il fait bon...» Il se reprit aussitôt: «Non, il
-ne fait pas bon.» Les marronniers pressés pesaient sur la chaleur
-prisonnière. Au-dessus du bec de gaz le plus proche vibrait un dôme de
-verdure roussie. Jusqu'à l'aube, l'avenue Henri-Martin,
-étouffée de végétation, attendrait le faible flux de fraîcheur qui
-remonte du Bois.
-</p>
-<p>
-Tête nue, Chéri contemplait sa maison vide et illuminée. Un bruit de
-cristaux brutalisés lui parvint, puis la voix d'Edmée, claire,
-durcie pour la réprimande. Il vit sa femme s'approcher de la baie du
-hall, au premier étage, et se pencher. Sa robe perlée de blanc perdit
-sa couleur de neige, capta le rayon verdâtre du bec de gaz,
-s'enflamma de jaune au contact du rideau de soie lamée qu'elle
-frôlait.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est toi qui es là sur le trottoir, Fred?
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui veux-tu que ce soit?
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu n'as donc pas reconduit Filipesco?
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais non, il avait déjà filé.
-</p>
-<p>
-&mdash;J'aurais pourtant aimé... Enfin, ça n'a pas d'importance. Tu
-rentres?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pas tout de suite. Trop chaud. Je me promène.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais... Enfin comme tu voudras.
-</p>
-<p>
-Elle se tut un instant et elle dut rire, car il vit trembler tout le
-givre de sa robe.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vois juste de toi, d'ici, ton plastron blanc et ta figure
-blanche, suspendus dans du noir... Tu as l'air d'une affiche pour un
-dancing. Ça fait fatal.
-</p>
-<p>
-&mdash;Comme tu aimes les expressions de ma mère, dit-il pensivement. Tu
-peux laisser monter tout le monde, j'ai ma clef.
-</p>
-<p>
-Elle agita une main vers lui et une à une les fenêtres
-s'éteignirent. Un feu particulier, d'un bleu sourd, avertit Chéri
-qu'Edmée gagnait par son boudoir la chambre à coucher ouverte sur le
-jardin, au revers de l'hôtel.
-</p>
-<p>
-«Pas d'erreur, songea-t-il. Le boudoir s'appelle à présent
-cabinet de travail.»
-</p>
-<p>
-Janson-de-Sailly sonna l'heure et Chéri, la tête levée, recueillit
-au vol les tintements de cloches comme des gouttes de pluie.
-</p>
-<p>
-«Minuit. Elle est bien pressée de se coucher... Ah! oui, il faut
-qu'elle soit à son hôpital à neuf heures, demain matin.»
-</p>
-<p>
-Il fit quelques pas nerveux, haussa les épaules et se calma.
-</p>
-<p>
-«C'est comme si j'avais épousé une danseuse classique, en somme.
-À neuf heures, la leçon: c'est sacré. Ça passe avant tout.»
-</p>
-<p>
-Il marcha jusqu'à l'entrée du Bois. Le ciel, pâle de poussière
-suspendue, atténuait la palpitation des étoiles. Un pas égal doubla
-le pas égal de Chéri, qui s'arrêta et attendit: il n'aimait pas
-qu'on marchât derrière lui.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bonsoir, monsieur Peloux, dit l'homme de la «Vigilante» en
-touchant sa casquette.
-</p>
-<p>
-Chéri répondit en levant le doigt à la hauteur de la tempe, avec une
-condescendance d'officier qu'il avait apprise à fréquenter,
-pendant la guerre, ses collègues les maréchaux des logis, et dépassa
-l'homme de la «Vigilante», qui pesait de la main sur les portes de
-fer des petits jardins clos.
-</p>
-<p>
-À l'entrée du Bois, un couple d'amoureux, sur un banc, froissait
-des étoffes, mêlait des paroles étouffées; Chéri écouta un moment
-le doux bruit d'étrave fendant une eau calme, qui montait des corps
-joints et des bouches invisibles.
-</p>
-<p>
-«L'homme est un militaire, remarqua-t-il. Je viens d'entendre
-l'agrafe du ceinturon.»
-</p>
-<p>
-Tous ses sens veillaient, allégés de pensée. Cette sauvage
-délicatesse de l'ouïe, elle avait apporté à Chéri, pendant
-certaines nuits tranquilles de la guerre, des plaisirs compliqués et de
-sagaces terreurs. Noirs de terre et de crasse humaine, ses doigts de
-soldat avaient su palper, à coup sûr, des effigies de médailles et de
-monnaies, reconnaître la tige et la feuille des plantes dont il
-ignorait les noms... «Hé, Peloux, dis vouâr é-c'qué c'est
-qué j'tiens là?» Chéri revit le gars roux qui lui glissait sous
-les doigts, dans l'obscurité, une taupe morte, un petit serpent, une
-rainette, un fruit ouvert ou quelque ordure, et qui s'écriait: «Ah!
-qu'i d'vine ben!» Il sourit sans pitié à ce souvenir, et à ce
-mort roux. Il le revoyait souvent, son camarade Pierquin, couché sur le
-dos, dormant à jamais d'un air méfiant, il parlait souvent de lui.
-Ce soir encore, Edmée avait habilement amené, après le dîner, le
-récit bref, construit avec une gaucherie étudiée, que Chéri savait
-par cœur et qui finissait par: «Alors Pierquin me dit: Vieux,
-j'ai fait un rêve de chat, et puis j'ai rêvé encore la rivière
-ed'chez nous qu'elle était sale dégoûtante... Ça ne pardonne pas...»
-C'est à ce moment-là qu'il a été cueilli, et par un simple shrapnell.
-J'ai voulu l'emporter... On nous a retrouvés, lui sur moi, à cent
-mètres de là... Je vous en parle parce que c'était un brave type...
-C'est un peu à cause de lui que j'ai reçu ça.»
-</p>
-<p>
-Tout de suite après cette suspension pudique, Chéri baissait les yeux
-sur son ruban vert et rouge et secouait la cendre de sa cigarette comme
-par contenance. Il considérait que cela ne regardait personne, si le
-hasard d'une explosion avait jeté, l'un en travers des épaules de
-l'autre, Chéri vivant et Pierquin mort. Car il arrive que la
-vérité, plus ambiguë que le mensonge, étouffé à demi, sous le
-poids énorme d'un Pierquin soudain immobile, un Chéri vivant,
-révolté et haineux... Chéri gardait rancune à Pierquin. Et
-d'ailleurs il méprisait la vérité depuis un jour d'autrefois où
-elle était sortie de sa bouche comme un hoquet, pour souiller et pour
-nuire...
-</p>
-<p>
-Mais ce soir-là, chez lui, les commandants américains Atkins et
-Marsh-Meyer, le lieutenant américain Wood semblaient ne pas
-l'écouter. Leurs visages de premiers communiants sportifs, leurs
-yeux clairs, fixes et vides attendaient seulement, avec une anxiété
-presque douloureuse, l'heure du dancing. Quant à Filipesco... «À
-surveiller», estima laconiquement Chéri.
-</p>
-<p>
-Une humidité odorante exhalée des berges tondues plutôt que de
-l'eau épaissie, ceignait le lac. Comme Chéri s'accotait à un
-arbre, une ombre féminine le frôla hardiment. «Bonsoir gosse...»
-Il tressaillit à cause du dernier mot, proféré par une voix basse et
-brûlée, la voix de la soif, de la nuit sèche, de la route
-poudreuse... Il ne répondit rien, et la femme indistincte fit un pas
-vers lui sur des semelles molles. Mais il flaira une odeur de lainage
-noir, de linge porté et de chevelure moite, et il reprit à grands pas
-légers le chemin de sa maison.
-</p>
-<p>
-La sourde lumière bleue y veillait toujours: Edmée n'avait pas
-encore quitté le boudoir-cabinet-de-travail. Sans doute elle écrivait,
-signait des bons de pharmacie et d'articles de pansement, lisait les
-fiches de la journée et les brefs rapports d'une secrétaire... Elle
-penchait sur des papiers, ses cheveux crêpelés à reflet roux, son
-joli front d'institutrice. Chéri tira, de sa poche, la petite clef
-plate au bout d'une chaînette d'or:
-</p>
-<p>
-«Allons-y. Elle va encore me faire l'amour avec une règle...»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Il entra sans frapper, à sa manière, dans le boudoir de sa femme. Mais
-Edmée ne tressaillit pas, et n'interrompit pas sa conversation
-téléphonique, que Chéri écouta:
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, pas demain... Mais vous n'avez pas besoin de moi pour ça. Le
-général vous connaît très bien. Et au Commerce, nous avons...
-Comment, j'ai Lémery? Mais pas du tout! Il est charmant, mais...
-Allô?... Allô?...
-</p>
-<p>
-Elle rit, montra ses petites dents:
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh voyons, vous exagérez... Lémery est aimable avec toutes les
-femmes qui ne sont ni borgnes ni boiteuses... Quoi? Oui, il est
-rentré, justement le voici. Non, non, je serai très discrète... Au
-revoir... à demain...
-</p>
-<p>
-Un vêtement d'intérieur, tout blanc, glissant, du même blanc que
-les perles de son collier, découvrait une épaule d'Edmée. Libres,
-ses fins cheveux de négresse châtaine, un peu raidis par la
-sécheresse de l'air, suivaient tous les mouvements de sa tête.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'était qui?... demanda Chéri.
-</p>
-<p>
-Elle le questionna en même temps, pendant qu'elle suspendait les
-récepteurs:
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, tu me laisses la Rolls, demain matin? Ça fera mieux pour
-ramener le général ici déjeuner.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quel général?
-</p>
-<p>
-&mdash;Le général Haar.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est un boche?
-</p>
-<p>
-Edmée fronça les sourcils.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, je t'assure, ce sont des plaisanteries un peu jeunes pour
-ton âge. Le général Haar visite mon hôpital demain. Il pourra dire
-en Amérique, à son retour, que mon hôpital ne craint pas la
-comparaison avec les établissements similaires de là-bas... C'est le
-colonel Beybert qui le conduit. Ils déjeunent ici après, tous les
-deux.
-</p>
-<p>
-Chéri jeta à la volée son smoking sur un meuble.
-</p>
-<p>
-&mdash;M'en fous, je déjeune en ville.
-</p>
-<p>
-&mdash;Comment?... Comment?...
-</p>
-<p>
-Une violence passagère parut sur le visage d'Edmée, mais elle
-sourit, ramassa le smoking avec soin, et changea de ton:
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu m'as demandé à qui je téléphonais? À ta mère.
-</p>
-<p>
-Chéri, renversé dans un fauteuil profond, ne dit rien. Il avait sur
-ses traits son masque le plus beau, et le plus immobile. Une sérénité
-désapprobatrice reposait sur son front, sur ses paupières baissées
-que la trentaine proche bistrait, sur sa bouche qu'il prenait garde de
-clore sans contraction, doucement, comme dans le sommeil.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu sais, continua Edmée, elle veut Lémery, au Commerce, pour ses
-trois bateaux de cuirs... Trois bateaux de cuirs qui sont dans le port
-de Valparaiso... Tu sais que c'est une idée?... Seulement, Lémery
-ne donnera pas le permis d'importer&mdash;du moins il le dit... Tu sais
-combien les Soumabi offrent à ta mère comme commission minimum?
-</p>
-<p>
-De la main, Chéri balaya les bateaux, les cuirs et la commission.
-</p>
-<p>
-&mdash;Barca, dit-il simplement.
-</p>
-<p>
-Edmée n'insista pas, et se rapprocha tendrement de son mari.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu déjeunes ici demain, n'est-ce pas? J'aurai peut-être Gibbs,
-le reporter d'<i>Excelsior</i>, qui prendra des photos de l'hôpital, et
-ta mère.
-</p>
-<p>
-Chéri secoua sa tête sans impatience:
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, dit-il. Le général Hagenbeck...
-</p>
-<p>
-&mdash;Haar...
-</p>
-<p>
-&mdash;...un colonel&mdash;et ma mère avec son uniforme. Sa
-tunique&mdash;comment tu dis? jaquette?&mdash;à petits boutons de
-cuir... Sa sous-ventrière élastique... Ses pattes d'épaules... Son
-col officier et son menton pardessus... Et sa canne. Non, tu sais... Je
-ne me fais pas plus brave que je ne suis: j'aime mieux m'en aller.
-</p>
-<p>
-Il riait tout bas, et ne semblait pas gai quand il riait. Edmée posa
-sur son bras une main qui frémissait déjà d'irritation, mais se
-faisait légère:
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu ne parles pas sérieusement?
-</p>
-<p>
-&mdash;Que si. J'irai déjeuner au <i>Brekekekex</i>... ou ailleurs.
-</p>
-<p>
-&mdash;Avec qui?
-</p>
-<p>
-&mdash;Avec qui je veux.
-</p>
-<p>
-Il s'assit, secoua ses escarpins sans se pencher. Edmée s'adossa à
-un meuble de laque noire, et chercha les paroles qui ramèneraient
-Chéri au bon sens. Le satin blanc respirait sur elle au rythme de son
-souffle précipité, et elle croisa ses mains derrière son dos comme
-une martyre. Chéri la contempla avec une déférence dissimulée.
-</p>
-<p>
-«Elle a vraiment l'air d'une femme bien, pensa-t-il. Les cheveux
-n'importe comment, en chemise, en peignoir de bain, elle a l'air
-d'une femme bien.»
-</p>
-<p>
-Elle abaissa son regard, rencontra celui de Chéri, sourit:
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu me taquines, dit-elle plaintivement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, répondit Chéri. Je ne déjeunerai pas ici, voilà tout.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais pourquoi?
-</p>
-<p>
-Il se leva, marcha jusqu'au seuil ouvert de leur chambre
-ténébreuse, parfumée de jardin nocturne, puis revint sur elle.
-</p>
-<p>
-&mdash;Parce que. Si tu me forces à m'expliquer, je parlerai fort, je
-parlerai mal. Tu pleureras, tu laisseras glisser ton saut-de-lit «dans
-son trouble», et... et malheureusement ça ne me fera rien du tout.
-</p>
-<p>
-La même violence passa sur les traits de la jeune femme. Mais sa longue
-patience n'était pas à bout. Elle rit et haussa la ronde épaule,
-nue sous les cheveux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu peux toujours le dire, que ça ne te fera rien.
-</p>
-<p>
-Il se promenait, vêtu maintenant de son seul caleçon court en mailles
-de soie blanche. Il marchait en éprouvant à chaque pas, soigneusement,
-l'élasticité du jarret et du cou-de-pied, et il frottait de la main,
-pour raviver leur bistre qui s'effaçait, deux petites cicatrices
-jumelles, sous le sein droit. Mince, moins pourvu de chair qu'à
-vingt ans, mais plus dur et mieux ciselé, il paradait volontiers
-devant sa femme, en rival plutôt qu'en amant. Il se savait plus beau
-qu'elle, et appréciait de haut, en connaisseur, la hanche abattue, le
-sein peu saillant, la grâce à lignes fuyantes qu'Edmée habillait si
-bien de robes plates et de tuniques glissantes. «T'as fondu, donc?»
-lui demandait-il parfois, pour le plaisir de la peiner un peu, et de
-la voir cabrer, irritée, ce corps où la vigueur se dissimulait.
-</p>
-<p>
-La réplique de sa femme lui déplut. Il la voulait distinguée, et
-muette, sinon insensible, dans ses bras. Il s'arrêta, abaissa ses
-sourcils, la toisa.
-</p>
-<p>
-&mdash;Jolies manières, dit-il. C'est ton médecin en chef qui te forme?
-La guerre, madame! Elle haussa son épaule nue.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ce que tu es enfant, mon pauvre Fred! Une chance que nous sommes
-tout seuls. Me gronder, pour une plaisanterie... qui est un
-compliment... Me rappeler aux convenances, toi... toi! après sept ans
-de mariage!
-</p>
-<p>
-&mdash;Où prends-tu que ça fait sept ans?
-</p>
-<p>
-Il s'assit comme pour une discussion longue, nu, les jambes en V,
-allongées par ostentation sportive.
-</p>
-<p>
-&mdash;Dame... Dix-neuf cent treize... Dix-neuf cent dix-neuf...
-</p>
-<p>
-&mdash;Pardon, pardon! Nous ne comptons pas sur le même calendrier.
-Ainsi, moi, je calcule...
-</p>
-<p>
-Edmée fléchit un genou, se reposa sur une seule jambe, avouant sa
-fatigue, et Chéri l'interrompit:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça avance à quoi, ce que nous faisons ici? Couchons-nous, va. Tu
-as ta classe de danse demain à neuf heures, n'est-ce pas?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! Fred!...
-</p>
-<p>
-Elle tordit et jeta une rose qui trempait dans un vase noir, et Chéri
-attisa le feu coléreux, mouillé de pleurs, qui brillait aux yeux
-d'Edmée.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est comme ça que j'appelle ton solde de blessés, quand je me
-trompe...
-</p>
-<p>
-Sans le regarder, elle murmurait, d'une bouche tremblante:
-</p>
-<p>
-&mdash;Un sauvage... un sauvage... un être abominable...
-</p>
-<p>
-Il ne désarmait pas, et riait.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que tu veux que je te dise? Pour toi, c'est entendu,
-tu accomplis une mission sacrée. Mais pour moi?... Tu serais forcée
-d'être tous les jours à l'Opéra, dans la rotonde du haut, je
-n'y verrais pas de différence. Ça me laisserait tout aussi... tout
-aussi à part. Et ceux que j'appelle ton solde, eh bien, c'est des
-blessés, quoi. Des blessés un peu plus chanceux que d'autres, par
-hasard. Avec eux non plus je n'ai rien à faire. Avec eux aussi, je
-suis... à part.
-</p>
-<p>
-Elle se retourna vers lui, d'un élan qui fit voler sa chevelure:
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon chéri! n'aie pas de peine! Tu n'es pas à part, tu es
-au-dessus de tout!
-</p>
-<p>
-Il se leva, attiré par une carafe d'eau glacée dont la buée
-lentement se condensait en larmes azurées. Edmée s'empressa:
-</p>
-<p>
-&mdash;Avec ou sans citron, Fred?
-</p>
-<p>
-&mdash;Sans. Merci.
-</p>
-<p>
-Il but, elle lui reprit des mains le verre vide, et il s'en alla vers
-la salle de bains.
-</p>
-<p>
-&mdash;À propos, dit-il, la fuite, dans le ciment de la piscine... Il
-faudrait...
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est arrangé. L'homme des mosaïques en pâte de verre est le
-cousin de Chuche, un de mes blessés. Il ne s'est pas fait appeler
-deux fois, tu penses.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bon.
-</p>
-<p>
-Il allait disparaître, il se retourna:
-</p>
-<p>
-&mdash;Dis donc, cette affaire des <i>Ranch</i>, dont nous parlions hier
-matin, faut-il vendre, faut-il pas vendre? Si demain matin j'en touchais
-un mot au père Deutsch?
-</p>
-<p>
-Edmée éclata d'un rire de pensionnaire:
-</p>
-<p>
-&mdash;Penses-tu que je t'ai attendu! Ce matin ta mère a eu une idée
-de génie, au moment où nous ramenions la baronne de l'hôpital chez
-elle.
-</p>
-<p>
-&mdash;La mère La Berche?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, la baronne... Ta mère lui en a, comme tu dis élégamment,
-touché un mot. La baronne est actionnaire de la première heure, et ne
-quitte pas le président du Conseil d'administration...
-</p>
-<p>
-&mdash;Sauf le temps de s'appuyer un kil de blanc.
-</p>
-<p>
-&mdash;Si tu m'interromps à chaque mot!... Et à deux heures, tout
-était vendu, mon chéri! Tout! Le petit coup de feu de la Bourse&mdash;très
-éphémère&mdash;de l'après-midi nous met, simplement, deux cent
-seize mille francs en poche, Fred! Ça en paye, ça, de la pharmacie et
-du pansement! Je ne voulais te l'apprendre que demain, dans un de ces
-porte-billets étourdissants... Embrasse?...
-</p>
-<p>
-Il se tenait, blanc et nu, sous les plis d'une portière relevée, et
-regardait attentivement le visage de sa femme.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ben... dit-il enfin. Et moi, dans tout ça?
-</p>
-<p>
-Edmée secoua la tête avec malice.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ta procuration marche toujours, mon amour. «Le droit de vendre,
-acheter, passer bail en mon nom...», etc., etc. Par exemple, je vais
-envoyer un souvenir à la baronne!
-</p>
-<p>
-&mdash;Une bouffarde, dit Chéri, pensif.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne ris pas! Cette brave créature nous est si précieuse!
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui nous?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ta mère et moi. La baronne sait parler leur langue à nos hommes,
-et elle leur raconte des histoires un peu vertes, mais d'une saveur...
-Ils l'adorent!
-</p>
-<p>
-Un rire bizarre trembla sur le visage de Chéri. Il laissa retomber
-derrière lui la portière sombre, dont la chute le supprima comme le
-sommeil efface la création d'un songe. Le long d'un corridor à
-demi éclairé de bleu, il avançait sans bruit, pareil à une figure
-flottante dans l'air, car il avait exigé, du haut en bas de sa
-maison, d'épais tapis. Il aimait le silence et la sournoiserie, et ne
-frappait jamais à la porte du petit salon que sa femme appelait,
-depuis la guerre, cabinet de travail. Elle n'en témoignait aucune
-impatience, devinait la présence de Chéri et ne tressaillait point.
-</p>
-<p>
-Il se baigna, ne s'attarda pas dans l'eau fraîche, se parfuma
-distraitement et revint au petit salon.
-</p>
-<p>
-Il entendait, dans la chambre à coucher voisine, qu'un corps couché
-froissait les draps, qu'un coupe-papier heurtait une porcelaine sur
-la table de chevet. Il s'assit, mit son menton sur sa main. À côté
-de lui, sur une petite table, il lut le menu du lendemain, préparé
-tous les jours pour le maître d'hôtel: «Homard thermidor,
-côtelettes Fulbert-Dumonteil, chaud-froid de canard, salade Charlotte,
-soufflé au curaçao, allumettes au Chester...» Rien à redire. «Six
-couverts.» À ça, j'ai quelque chose à redire.
-</p>
-<p>
-Il corrigea le chiffre, remit son menton sur sa main.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, tu sais l'heure qu'il est?
-</p>
-<p>
-Il ne répondit rien à la douce voix, mais il entra dans la chambre et
-s'assit devant le grand lit. Une épaule nue et l'autre voilée
-d'un peu de linge blanc. Edmée souriait malgré sa fatigue, elle se
-savait plus jolie couchée que debout. Mais Chéri, assis, remit son
-menton sur sa main.
-</p>
-<p>
-&mdash;«Le Penseur», dit Edmée, pour le forcer à rire ou à bouger.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu ne crois pas si bien dire, répliqua Chéri, sentencieux.
-</p>
-<p>
-Il ramassa sur ses jambes les pans de sa robe chinoise et se croisa
-violemment les bras.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que je fous ici?
-</p>
-<p>
-Elle ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je me le demande, Fred. Il est deux heures, et je me lève à huit.
-Encore une de ces petites journées, demain... Tu n'es pas gentil de
-traînasser comme tu le fais. Viens, voilà un peu de vent qui se lève.
-On va dormir en courant d'air, on croira qu'on couche dans le
-jardin...
-</p>
-<p>
-Il faiblit, et n'hésita qu'un instant à jeter loin de lui son
-vêtement de soie, tandis qu'Edmée éteignait l'unique lampe. Elle
-se glissa contre lui dans l'obscurité, mais il la retourna
-adroitement, la prit d'un bras solide par la ceinture, murmura: «Comme
-ça, ça fait bobsleigh», et s'endormit.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Par la petite fenêtre de la lingerie, où il se tenait caché, il les
-vit partir, le lendemain matin. L'automobile œuf-de-cane, une autre
-longue voiture américaine mijotaient à tout petit bruit dans
-l'avenue, sous les marronniers épais et bas. Une fraîcheur
-imaginaire émanait du trottoir arrosé et de l'ombre verte, mais
-Chéri savait qu'une matinée de juin, le mois brûlant de Paris,
-fanait de l'autre côté de l'hôtel, dans le jardin, le lac de
-myosotis bleus entre ses margelles de mignardises roses.
-</p>
-<p>
-Une sorte de crainte agita son cœur, quand il aperçut, allant à a
-grille de la maison, deux uniformes kaki, des étoiles d'or, un képi
-liseré de velours grenat.
-</p>
-<p>
-&mdash;En uniforme, naturellement, le schnock!
-</p>
-<p>
-Chéri nommait ainsi le médecin chef de l'hôpital d'Edmée, et il
-haïssait, sans le savoir, cet homme blond-roux qui disait à Edmée des
-mots techniques d'une voix caressante. Il murmura des injures confuses
-et cordiales à l'adresse du corps médical en particulier, et des
-porteurs obstinés d'uniforme en temps de paix. Il ricana parce que
-l'officier américain bedonnait: «Pour une nation de sportifs,
-qu'est-ce qu'il tient comme bide!» et il se tut au moment ou
-Edmée, vive, de blanc vêtue, de blanc chaussée, parut et tendit sa
-main gantée de blanc. Elle parlait haut, vite, gaiement. Chéri ne
-perdit pas un des mots jetés par la bouche rouge qui riait sur de si
-petites dents. Elle alla jusqu'aux voitures, revint, réclama à un
-valet de chambre un carnet oublié, l'attendit en bavardant. Elle
-s'adressait en anglais au colonel américain, et baissait la voix, par
-déférence involontaire, pour répondre au docteur Arnaud.
-</p>
-<p>
-Derrière le rideau de tulle, Chéri tenait l'arrêt. L'habitude de
-la défiance et du mensonge figeaient ses traits dès qu'il cachait un
-sentiment vif, et il surveillait sa solitude même. Son regard allait
-d'Edmée au médecin, du colonel américain à Edmée, et elle leva
-les yeux plusieurs fois vers le premier étage, comme avertie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce qu'ils attendent? gronda-t-il tout bas. Ah... c'est
-vrai... Oh! nom de Dieu!
-</p>
-<p>
-Charlotte Peloux, dans une torpédo menée par un jeune chauffeur
-impersonnel et sans défaut, arrivait. Sanglée de gabardine, elle
-portait droite sa tête sous un petit chapeau-casquette, et l'on
-voyait sur sa nuque la frange des cheveux rouges, coupés courts. Elle
-ne mit pas pied à terre, souffrit qu'on la vînt saluer, reçut le
-baiser d'Edmée et s'informa sans doute de son fils, car elle leva
-la tête vers le premier étage, dévoilant ainsi ses yeux magnifiques
-où errait, comme aux grands yeux des pieuvres, un rêve inhumain et
-obscur.
-</p>
-<p>
-&mdash;Elle a sa petite casquette, murmura Chéri.
-</p>
-<p>
-Il frémit singulièrement, s'en gourmanda, et sourit quand les trois
-automobiles démarrèrent. Il attendit patiemment que sa «voiture de
-garçon» se rangeât, à onze heures, au trottoir, et l'y laissa
-encore un bon moment. Deux fois il tendit la main vers le téléphone,
-et la laissa retomber. Sa velléité de convoquer Filipesco tomba vite,
-puis l'envie lui vint d'aller cueillir le fils Maudru et sa petite
-amie.
-</p>
-<p>
-«Ou bien Jean de Touzac encore... Mais à cette heure-ci, il est
-encore noir, et il ronfle. Ah! tout ça... tout ça ne vaut pas
-Desmond, il faut être juste... Pauvre vieux...»
-</p>
-<p>
-Il pensait à Desmond comme à un mort de la guerre, mais avec la
-pitié qu'il refusait aux morts. Desmond, vivant et perdu pour lui,
-lui inspirait une mélancolie presque tendre, et le respect jaloux dû
-à l'homme pourvu d'une «situation». Desmond dirigeait un
-dancing, et vendait des antiquités aux Américains. Pâle et sans force
-pendant une guerre qui l'avait vu porter tout ce qui n'est pas une
-arme&mdash;paperasses, gamelles, vases souillés des hôpitaux&mdash;Desmond
-mordait à même la paix avec une fureur guerrière, dont les
-rapides fruits étonnaient Chéri. Le <i>Desmond's</i>, établi à
-l'étroit dans un hôtel particulier, avenue de l'Alma, abritait
-sous sa pierre de taille épaisse, sous ses plafonds à hirondelles et
-à aubépines, entre ses verrières à roseaux et à flamants, des
-couples frénétiques et muets. On dansait au <i>Desmond's</i>, le jour et
-la nuit, comme on danse au lendemain d'une guerre: les hommes, jeunes et
-vieux, délivrés du souci de penser et de craindre, vides, innocents,
-les femmes vouées à un plaisir plus grand que la volupté précise:
-la compagnie de l'homme, le contact de l'homme, son odeur, sa
-chaleur roboratives, la certitude, de la tête aux pieds éprouvée,
-d'être la proie d'un homme tout entier vivant, et d'obéir dans
-ses bras à un rythme aussi intime que celui du sommeil.
-</p>
-<p>
-«Desmond s'est couché à trois heures, ou trois heures et demie,
-calcula Chéri. Il a assez dormi.»
-</p>
-<p>
-Mais il laissa encore une fois retomber sa main tendue vers le
-téléphone. Il descendit rapidement, sur la laine élastique et haute
-qui couvrait tous les parquets de sa maison, regarda avec mansuétude,
-en passant près de la salle à manger, cinq assiettes blanches, en
-couronne autour d'une vasque de cristal noir où voguaient des nymphéas
-roses, du même rose que la nappe, et ne s'arrêta qu'à la glace qui
-doublait l'épaisse porte du parloir, au rez-de-chaussée. Il cherchait
-et redoutait cette glace, qu'une porte-fenêtre trouble et bleue,
-assombrie encore par les feuillages du jardin, éclairait en face. Un
-choc léger arrêtait Chéri, chaque fois, contre son image. Il ne
-comprenait pas pourquoi cette image n'était pas exactement l'image d'un
-jeune homme de vingt-quatre ans. Il ne discernait pas non plus les
-points précis où le temps, par touches imperceptibles, marque sur un
-beau visage l'heure de la perfection, puis l'heure d'une beauté plus
-évidente qui annonce déjà la majesté d'un déclin.
-</p>
-<p>
-Il ne pouvait être question, dans la pensée de Chéri, d'un déclin
-qu'il eût en vain cherché sur ses traits. Il butait simplement
-contre un Chéri de trente ans, ne le reconnaissait pas tout à fait, et
-se demandait parfois: «Qu'est-ce que j'ai?» comme s'il se
-fût senti un peu malade ou habillé de travers. Puis il passait la
-porte du parloir et n'y pensait plus.
-</p>
-<p>
-Le <i>Desmond's</i>, établissement sérieux, ne dormait pas à midi,
-malgré ses nuits longues. Un concierge lavait à la lance sa cour
-pavée, un valet poussait hors du perron le tas d'immondices
-distinguées,&mdash;poussière fine, papier d'étain, bouchons à
-calotte de métal, bouts de cigarettes dorés et chalumeaux de paille
-rompus&mdash;qui attestait quotidiennement la prospérité du
-<i>Desmond's</i>. Chéri franchit d'un saut ce reliquat d'une veille
-laborieuse, mais l'odeur de la maison lui barra la route comme une
-corde tendue. Quarante couples, encaqués, y avaient laissé l'odeur,
-le souvenir de leur linge trempé, refroidi et pénétré de famée
-flottante. Chéri reprit courage et s'élança dans l'escalier
-rétréci par une rampe de chêne massif et ses balustres en cariatides.
-Desmond n'avait pas gaspillé l'argent à rajeunir le luxe
-étouffant de 1880. Deux cloisons abattues, une glacière dans le
-sous-sol, un jazz grassement appointé, il n'en faudrait pas plus
-pendant une année encore: «Je ferai moderne pour attirer le monde,
-quand on dansera moins», disait Desmond. Il couchait au second étage,
-dans une chambre envahie par le liseron peint et la cigogne en
-verrières, il se baignait dans du zinc émaillé, au long d'une
-frise de plantes fluviales en céramique, et le vieux chauffe-bains
-ronflait comme un bouledogue hors d'âge. Mais le téléphone brillait
-ainsi que l'arme quotidiennement exercée, et Chéri, bondissant de
-quatre marches en quatre marches, trouva son ami qui semblait boire,
-lèvres au calice, la ténébreuse haleine du récepteur. Il abaissa sur
-Chéri un regard errant, qui se posa à peine et regagna la corniche de
-convolvulus. Le pyjama jaune d'or bleuissait son visage de veilleur,
-mais Desmond, grandi par le gain, avait dépassé le souci de sa
-laideur.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bonjour, dit Chéri. Me voilà. Ça fouette, dans ton escalier. Pire
-qu'un terrier.
-</p>
-<p>
-&mdash;À douze, vous n'aurez pas le <i>Desmond's</i>, disait Desmond à
-l'invisible. Je ne suis pas embarrassé pour avoir Pommery à ce prix
-là. Et pour ma cave personnelle, Pommery a du onze sans étiquettes...
-allo... oui, les étiquettes décollées dans le chambardement... qui
-fait mon affaire. Allo...
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu viens déjeuner, j'ai la bagnole en bas, dit Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, et non, dit Desmond.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, et non. Allo?... Du sherry! Vous vous foutez de moi. Je ne
-suis pas une boîte à liqueurs. Le champagne, ou rien. Ne perdez pas
-votre temps ni le mien. Allo... C'est possible. Seulement pour
-l'instant j'ai la vogue. Allo... Deux heures exactement... Je vous
-salue bien, monsieur.
-</p>
-<p>
-Il s'étira, avant de tendre mollement la main. Il ressemblait
-toujours à Alphonse XIII, mais la trentaine et la guerre avaient fixé
-à son sol nourricier cette oscillante graminée. Survivre, ne pas se
-battre, manger chaque jour, abuser, simuler, autant de victoires dont il
-sortait affermi et confiant en soi. L'assurance, la poche emplie le
-rendaient moins laid, et l'on pouvait compter qu'à soixante ans il
-donnerait l'illusion d'avoir passé pour un joli homme à grand nez
-et à grandes jambes. Il regardait Chéri de haut, en face, d'un œil
-réconcilié, et Chéri détournait la tête.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi, t'en es là? Viens, mon vieux, il est midi et tu te
-lèves!
-</p>
-<p>
-&mdash;Premièrement, je suis prêt, répliqua Desmond en entr'ouvrant
-son pyjama sur une chemise de soie blanche, cravatée d'un papillon
-mordoré. Deuxièmement, je ne déjeune pas en ville...
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça, dit Chéri, ça... Je ne trouve pas de mots!...
-</p>
-<p>
-&mdash;...Mais si tu veux, j'ai deux œufs au plat pour toi, la moitié
-de mon jambon, la moitié de ma salade, de mon stout et de mes fraises.
-Un café sans supplément.
-</p>
-<p>
-Chéri le regarda avec une fureur de faible.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi?
-</p>
-<p>
-&mdash;Affaires, dit Desmond en nasillant exprès. Champagne. Tu as bien
-entendu. Ah! ces marchands de vin! Si on ne leur serrait pas la
-vis... Mais je suis là.
-</p>
-<p>
-Il noua ses mains l'une à l'autre, et la fierté commerciale craqua
-dans ses phalanges:
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est non? C'est oui?
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est oui, chameau!
-</p>
-<p>
-Chéri lui jeta son feutre mou à la figure, mais Desmond ramassa le
-chapeau et l'essuya du coude, pour montrer que les gamineries
-n'étaient plus de saisons. Ils eurent les œufs refroidis, le jambon
-et la langue, et la bonne bière noire à écume beige. Ils parlaient
-peu, et Chéri, regardant la cour pavée, s'ennuyait avec déférence.
-</p>
-<p>
-«Qu'est-ce que je fais ici?... Je fais que je ne suis pas chez moi,
-devant les côtelettes Fulbert-Dumonteil.» Il imagina Edmée en blanc,
-le colonel américain poupin, et Arnaud, le médecin en chef devant qui
-Edmée jouait la fillette docile. Il pensa aux pattes d'épaules de
-Charlotte Peloux, et reportait sur son hôte une sorte de tendresse
-infructueuse, au moment où celui-ci l'interrogea brusquement:
-</p>
-<p>
-&mdash;Sais-tu combien on a bu de champagne ici cette nuit, entre hier
-quatre heures et ce matin quatre heures?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, dit Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et sais-tu combien de bouteilles, entrées pleines, sont sorties
-vides, du 1<sup>er</sup> mai au 15 juin?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, dit Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;Dis un chiffre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas, grogna Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais dis! Dis un chiffre, suppose, voyons! Dis un chiffre!
-</p>
-<p>
-Chéri gratta la nappe comme à l'examen. Il souffrait de la chaleur
-et de sa propre inertie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Cinq cents, dit-il avec peine.
-</p>
-<p>
-Desmond se renversa sur sa chaise et son monocle décocha au passage une
-blessante flèche solaire dans l'œil de Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;Cinq cents! Tu me fais rire.
-</p>
-<p>
-Il se vantait. Il ne savait rire que par une sorte de sanglot des
-épaules. Il but son café, pour préparer mieux la stupeur de Chéri et
-reposa sa tasse:
-</p>
-<p>
-&mdash;Trois mille trois cent quatre-vingt-deux, mon petit. Et sais-tu
-combien me laisse, en poche...
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, interrompit Chéri. Et je m'en fous. Assez. J'ai ma mère
-pour ça. Et d'ailleurs...
-</p>
-<p>
-Il se leva, et ajouta, d'une voix hésitante:
-</p>
-<p>
-&mdash;D'ailleurs l'argent... ne m'intéresse pas.
-</p>
-<p>
-&mdash;Drôle, dit Desmond, blessé. Drôle. Amusant.
-</p>
-<p>
-&mdash;Si tu veux, dit Chéri. Non, figure-toi que l'argent... ne
-m'intéresse pas... ne m'intéresse plus.
-</p>
-<p>
-Ces mots simples sortirent péniblement de sa bouche et il ne releva pas
-le front. Il poussait du pied, sur le tapis, une croûte de biscotte, et
-l'embarras de sa confession, son regard dérobé, le rendaient pour un
-instant à sa merveilleuse adolescence.
-</p>
-<p>
-Desmond lui accorda pour la première fois l'attention critique du
-médecin au malade: «Ai-je affaire à un simulateur?...» Comme un
-médecin, il usa de paroles confuses et apaisantes:
-</p>
-<p>
-&mdash;Un moment à passer. Tout le monde se sent un peu décollé. On ne
-se reconnaît plus. Le travail est un merveilleux moyen de recouvrer
-l'équilibre, mon vieux... Ainsi moi...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je sais, interrompit Chéri. Tu vas me dire que je manque
-d'occupation.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est que tu le veux bien, railla Desmond condescendant. Ah! quel
-temps béni...
-</p>
-<p>
-Il allait avouer son exultation de négociant, et se contint à temps.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est aussi affaire d'éducation. Évidemment, aux côtés de
-Léa, tu n'as pas appris la vie. Le maniement des choses et des gens
-te manque.
-</p>
-<p>
-&mdash;On le croit, dit Chéri irrité. Léa, elle, ne s'y trompait pas.
-Preuve que je ne mens pas, elle se méfiait de moi, et elle me parlait
-toujours avant d'acheter ou de vendre.
-</p>
-<p>
-Il bomba le poitrail, fier d'un temps passé où méfiance était
-synonyme de considération.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu n'as qu'à t'y remettre, à l'argent, conseilla Desmond.
-C'est un jeu qui ne passe pas de mode.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, acquiesça Chéri, les yeux vagues. Oui, bien sûr. J'attends
-seulement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu attends quoi?
-</p>
-<p>
-&mdash;J'attends... je veux dire j'attends une occasion... une
-occasion meilleure...
-</p>
-<p>
-&mdash;Meilleure que quoi?
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu m'embêtes. Un prétexte, si tu veux, à reprendre en main tout
-ce que la guerre m'a ôté pendant longtemps... Ma fortune, qui est,
-en somme...
-</p>
-<p>
-&mdash;Assez considérable, suggéra Desmond.
-</p>
-<p>
-Avant la guerre il eût dit: «énorme» et sur un autre ton. Chéri
-rougit d'une humiliation fugitive.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui... ma fortune, eh bien, la petite, ma femme, s'en occupe.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! blâma Desmond, choqué.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et bien, je t'assure. Deux cent seize mille avant-hier sur le
-petit coup de fièvre de la Bourse. Alors, je me demande, n'est-ce
-pas, comment intervenir... Qu'est-ce que je fiche dans tout ça?
-Quand je veux m'en mêler, elles me disent...
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui, elles?
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh, ma mère et ma femme... Elles me disent: «Repose-toi. Tu es
-un guerrier. Veux-tu un verre d'orangeade? Passe donc chez ton
-chemisier, il se moque de toi. Et rapporte-moi en passant mon fermoir
-de collier qui est à la réparation...» Et ci, et ça...
-</p>
-<p>
-Il s'animait, cachant de son mieux son ressentiment, mais les ailes de
-son nez remuaient en même temps que ses lèvres.
-</p>
-<p>
-&mdash;Alors, est-ce qu'il faut que je place des autos, que j'élève
-du lapin angora, que je dirige une industrie de luxe? Faut-il que je
-m'engage infirmier ou comptable dans le bazar, là, l'hôpital de ma
-femme...
-</p>
-<p>
-Il marcha jusqu'à la fenêtre, revint violemment à Desmond.
-</p>
-<p>
-&mdash;...sous les ordres du docteur Arnaud, médecin en chef, et que je
-passe les cuvettes? Faut-il que je prenne un dancing? tu vois la
-concurrence...
-</p>
-<p>
-Il rit pour faire rire Desmond, mais Desmond, qui s'ennuyait sans
-doute, tenait son sérieux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Depuis quand est-ce que ça t'a pris de penser à tout ça? Tu
-n'y pensais pas, ce printemps, ni l'hiver dernier, ni avant ton
-mariage.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je n'avais pas le temps, répondit Chéri avec naïveté. On a
-fait un voyage, on a commencé d'installer l'hôtel, on a acheté
-des voitures juste pour se les voir réquisitionnées. Tout ça a amené
-la guerre... Avant la guerre... avant la guerre j'étais... un gosse
-de riche,&mdash;j'étais un riche, quoi.
-</p>
-<p>
-&mdash;À présent aussi.
-</p>
-<p>
-&mdash;À présent aussi, répéta Chéri.
-</p>
-<p>
-Il hésita de nouveau, cherchant ses mots:
-</p>
-<p>
-&mdash;À présent, ce n'est plus la même chose. Les types ont la danse
-de Saint-Guy. Et le travail, et l'activité, et le devoir, et les
-femmes qui servent le pays... Tu parles, et qui sont folles pour le
-pèze... Elles sont commerçantes que c'en est à vous dégoûter du
-commerce. Elles sont travailleuses à vous faire prendre le travail en
-abomination...
-</p>
-<p>
-Il leva sur Desmond son regard incertain:
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est donc mal, d'être riche et de se laisser vivre?
-</p>
-<p>
-Desmond jouissait de son rôle, et se payait d'une servitude ancienne.
-Il posa une main protectrice sur l'épaule de Chéri:
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon petit, sois riche et laisse-toi vivre. Dis-toi que tu incarnes
-une aristocratie ancienne. Les barons féodaux sont tes exemples. Tu es
-un guerrier.
-</p>
-<p>
-&mdash;Merde, dit Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est un mot de guerrier. Seulement, laisse travailler les types
-qui sont des travailleurs.
-</p>
-<p>
-&mdash;Toi, par exemple.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi, par exemple.
-</p>
-<p>
-&mdash;Évidemment, tu ne te laisses pas encombrer par les femmes, toi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, dit Desmond sèchement.
-</p>
-<p>
-Car il cachait à tous un goût pervers pour sa caissière-comptable,
-une brune douce, un peu duvetée et hommasse, le cheveu tiré, une
-médaille au col, qui avouait avec un sourire: «Moi, je tuerais pour
-un sou. Je suis comme ça.»
-</p>
-<p>
-&mdash;Non. Ça non! Tu ne peux donc parler de rien sans y mêler tout de
-suite «ma femme, les femmes»... et encore: «Du temps de Léa...»
-Il n'y a donc pas d'autres sujets de conversation, en 1919?
-</p>
-<p>
-Chéri semblait écouter, par delà la voix de Desmond, un autre son,
-intelligible déjà, encore lointain: «D'autres sujets de
-conversation?» se répéta-t-il. «Pourquoi y en aurait-il
-d'autres?...» Il rêva, maté par la lumière, la chaleur
-croissantes à mesure que le soleil tournait. Desmond parlait,
-inaccessible à la congestion et couleur de scarole d'hiver. Chéri
-entendit les mots: «petites poules...» et écouta.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, tout un noyau de relations amusantes, que je mets bien entendu
-à ta disposition... Et quand je dis petites poules, c'est parler
-légèrement d'une sélection unique, tu entends, unique... Mes
-habituées, un gibier fin, encore affiné par ces quatre années... Ah
-mon vieux, quand les capitaux rappliqueront assez fort, quel restaurant
-je monterai... Pas plus de dix tables, qu'on s'arrachera... Je
-couvre la cour... Mon bail me garantit mes travaux, tu penses! Un
-linoliège pour la danse, au milieu, des projecteurs... C'est ça,
-l'avenir, c'est ça!...
-</p>
-<p>
-Le trafiquant en tangos s'exprimait comme un fondateur de villes, et
-tendait le bras vers la fenêtre. Le mot «avenir» heurta Chéri, qui
-se tourna vers le point que visait Desmond, là-haut, au-dessus de la
-cour... Il ne vit rien, et se sentit las. Le soleil de deux heures,
-réverbéré, châtiait tristement le petit toit d'ardoises de
-l'ancienne écurie, où logeait le concierge du <i>Desmond's</i>.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quel hall, hein, dit Desmond avec ferveur en montrant la courette
-pavée. Ça viendra, et vite!
-</p>
-<p>
-Chéri regardait profondément celui qui attendait et recevait, de
-chaque journée, sa manne. «Et moi?» pensa-t-il tout bas,
-frustré...
-</p>
-<p>
-&mdash;Tiens, mon marchand de vinasse, s'écria Desmond. Sauve-toi, je
-vais le chambrer comme un Corton.
-</p>
-<p>
-Il serra la main de Chéri dans une main qui avait changé. D'étroite
-et fondante, elle s'était faite large, camouflée en main probe et
-un peu dure. «La guerre...» persifla Chéri en lui-même.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu vas...? demanda Desmond.
-</p>
-<p>
-Il retenait Chéri sur le perron, le temps d'exhiber au marchand de
-champagne un client décoratif.
-</p>
-<p>
-&mdash;Par là, dit Chéri avec un geste.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mystère, murmura Desmond. Va, grande sultane!
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! non, dit Chéri. Tu te trompes.
-</p>
-<p>
-Il imagina quelque femme, un corps moite, la nudité, une bouche... Il
-frémit d'antipathie sans objet, répéta doucement: «Tu te trompes»,
-et remonta dans sa voiture.
-</p>
-<p>
-Il emportait un malaise qu'il connaissait trop bien, l'agacement, la
-gêne de ne jamais exprimer ce qu'il eût voulu exprimer, de ne
-jamais rencontrer la personne à qui il devait confier un aveu
-indéfini, un secret qui eût tout changé et dépouillé de son signe
-néfaste, par exemple, cet après-midi de pavés blanchis, d'asphalte
-flasque sous le soleil vertical...
-</p>
-<p>
-«Seulement deux heures, soupira-t-il. Et il fait jour jusqu'à plus
-de neuf heures, ce mois-ci...»
-</p>
-<p>
-Le vent, créé par la vitesse, lui plaquait au visage le battement
-d'une sèche serviette chaude, et il aspira à la nuit factice des
-rideaux bleus, au petit chant, sur trois notes, du jet d'eau au centre
-de sa margelle italienne, dans le jardin...
-</p>
-<p>
-«En passant vite par le vestibule, je peux rentrer sans être aperçu.
-<i>Ils</i> en sont au café, là-bas...»
-</p>
-<p>
-Il évoqua l'odeur du déjeuner fin, l'odeur attardée du melon, du
-vin de dessert qu'Edmée faisait verser après les fruits, et vit par
-avance l'image verdie de Chéri refermant la porte doublée de
-miroirs...
-</p>
-<p>
-«Allons-y!»
-</p>
-<p>
-Deux automobiles, celle de sa femme et la voiture américaine,
-dormaient sous les feuillages bas devant la grille, confiées à un seul
-chauffeur américain endormi. Chéri mena sa voiture jusqu'à la rue
-de Franqueville déserte, revint jusqu'à sa porte qu'il ouvrit sans
-bruit, toisa sa sombre image dans le miroir vert et monta légèrement
-l'escalier de la chambre. Elle était telle qu'il la souhaitait,
-bleue, odorante, vouée au repos. Tout ce que sa course altérée avait
-désiré se trouvait là, et bien davantage, car une jeune femme vêtue
-de blanc poudrait son visage, ordonnait sa coiffure devant un long
-panneau de glace. Elle tournait le dos à Chéri et ne l'entendit pas
-venir, il disposa donc d'un assez long moment pour contempler dans le
-miroir des traits animés par la chaleur et le repas, et revêtus d'un
-singulier caractère de désordre et de triomphe, d'un air
-d'émotion et de victoire outragée. Au même moment, Edmée aperçut
-son mari, ne cria point de surprise et se retourna sans hésiter. Elle
-l'examinait des pieds à la tête, attendant qu'il parlât le
-premier.
-</p>
-<p>
-D'en bas monta, par la fenêtre entr'ouverte sur le jardin, la voix
-de baryton du docteur Arnaud, qui chanta: «<i>Ay, Mari, ay, Mari</i>...»
-</p>
-<p>
-Edmée fit vers cette voix un mouvement de tout son corps, mais se
-contraignit à ne pas tourner la tête du côté du jardin.
-</p>
-<p>
-Le courage un peu ivre qui parut dans ses yeux pouvait promettre des
-paroles graves. Par lâcheté ou par dédain, Chéri réclama le silence
-en approchant un doigt de ses lèvres, puis il désigna, du même doigt
-impératif, l'escalier. Edmée obéit, et passa résolument devant
-lui, sans pouvoir réprimer, au moment où la distance entre eux fut la
-plus courte, une torsion de rein, une accélération d'allure qui
-allumèrent en Chéri une éphémère velléité de châtiment. Il se
-pencha sur la rampe, rasséréné comme le chat au haut de l'arbre,
-pensa encore à punir, à briser, à fuir, et il attendit qu'un flot
-jaloux le soulevât. Rien ne vint, qu'une petite honte moyenne, très
-supportable. Cependant il se répétait: «Punir, tout casser... il y
-a mieux à faire... Oui, il y a mieux à faire...» Seulement il ne
-savait pas quoi.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Chaque jour, éveillé tôt ou tard, il commençait une journée
-d'attente. Il ne s'était pas méfié d'abord, croyant à la
-persistance d'une morbide habitude militaire.
-</p>
-<p>
-En décembre 1918, il prolongeait, dans son lit de civil, une petite
-convalescence de rotule démise. Il s'étirait à l'aube et
-souriait: «Je suis bien. J'attends d'être encore mieux. Ça va
-être quelque chose, la Noël de cette année!»
-</p>
-<p>
-La Noël venue, mangée la truffe et brûlée la ramille de houx
-arrosée d'eau-de-vie sur un plat d'argent, devant Edmée
-immatérielle et conjugale, aux acclamations de Charlotte, de madame de
-La Berche et d'un personnel infirmier mêlé d'officiers roumains et
-de colonels d'Amérique athlétiques et impubères, Chéri attendait:
-«Ah qu'ils s'en aillent, ces types! J'attends de dormir, la
-tête au frais, les pieds au chaud, dans mon bon lit!» Deux heures
-plus tard il attendait, plat comme un mort, le sommeil, au chant des
-petites chouettes d'hiver, rieuses dans les branches et qui
-interpellaient la lumière bleue de la chambre entr'ouverte. Il
-dormait enfin, mais requis dès le matin par l'attente insatiable, il
-attendait, en s'essayant tout haut à l'impatience joviale, le petit
-déjeuner: «Qu'est-ce qu'ils foutent, en bas, avec le jus?» Il
-ne se rendait pas compte que l'emploi du mot grossier et du
-vocabulaire dit «poilu» coïncidait toujours chez lui avec un état
-d'esprit apprêté et une sorte de bonhomie évasive. Il déjeunait,
-servi par Edmée, mais il lisait dans le geste prompt de sa femme la
-hâte, l'heure du devoir, et il ne redemandait un toast, un petit pain
-chaud dont il n'avait plus envie, que par malignité, pour retarder le
-départ d'Edmée, pour retarder le moment où il recommencerait
-d'attendre.
-</p>
-<p>
-Un lieutenant roumain qu'Edmée employait tantôt à quérir des plaques
-d'ambrine et du coton hydrophile, tantôt à postuler auprès des
-ministères&mdash;«ce que le gouvernement refuse sans ménagement à un
-Français, un étranger l'obtient toujours» affirmait-elle&mdash;rebattit
-les oreilles de Chéri, lui vantant les devoirs d'un guerrier, indemne
-ou peu s'en faut, et la pureté paradisiaque de l'hôpital Coictier.
-Chéri escorta Edmée, renifla l'odeur antiseptique qui évoque
-implacablement celle des corruptions masquées, reconnut un camarade
-parmi les «pieds gelés» et s'assit sur le bord de son lit, en
-s'efforçant à la cordialité telle qu'on l'enseigne dans les romans de
-la guerre et les pièces patriotiques. Cependant il sentait bien qu'un
-homme valide, échappé à la guerre, n'a point de pareils ni d'égaux
-parmi les mutilés. Il vit le vol blanc des infirmières, la couleur
-cuite des têtes et des mains sur les draps, autour de lui. Une
-impotence odieuse pesa sur lui, il se surprit à recourber un de ses
-bras par scrupule, à traîner un peu la jambe. Mais l'instant d'après
-c'est malgré lui qu'il dilatait ses poumons et foulait le dallage,
-entre des momies couchées, d'un pas dansant. Il révéra Edmée avec
-impatience, à cause de son autorité d'ange gradé et de sa blancheur.
-Elle traversa une salle et posa sa main en passant sur l'épaule de
-Chéri, mais il sut qu'elle voulait, par ce geste de tendresse et de
-possession délicate, faire rougir d'envie et d'irritation une jeune
-infirmière brune qui contemplait Chéri avec une candeur de cannibale.
-</p>
-<p>
-Il s'ennuya et ressentit la lassitude d'un homme qui renâcle, mené
-au musée, devant des rangs pressés de chefs-d'œuvre. Trop de blanc
-descendait des plafonds, rejaillissait des dallages, effaçait les
-angles, et il plaignit les hommes gisants à qui personne ne faisait
-l'aumône de l'ombre. L'heure de midi impose aux bêtes libres le
-repos et la retraite, aux oiseaux le silence sous les futaies, mais
-l'homme civilisé ne connaît plus les lois de l'astre. Chéri fit
-quelques pas vers sa femme, dans le dessein de lui dire: «Tire les
-rideaux, installe un pankah, ôte sa pâtée de nouilles à ce pauvre
-type qui cligne des yeux et qui souffle, tu le feras manger à la nuit
-tombante... Donne-leur l'ombre, donne-leur une couleur qui ne soit pas
-ce blanc, et toujours ce blanc...» L'arrivée du docteur Arnaud lui
-retira le goût de conseiller et de servir.
-</p>
-<p>
-Le docteur au ventre de toile blanche et aux cheveux d'or rouge
-n'avait pas fait trois pas dans la salle, que l'ange gradé et
-planant redescendait à une mission d'humble séraphin, rose de foi et
-de zèle... Alors Chéri se tourna vers Filipesco qui distribuait des
-cigarettes d'Amérique, le héla dédaigneusement: «Vous venez?»
-et l'emmena, non sans avoir salué sa femme, le docteur Arnaud,
-infirmiers et infirmières avec une hauteur affable de visiteur
-officiel. Il traversa la courette de gros gravier, remonta dans sa
-voiture, et ne s'accorda pas plus de dix paroles de soliloque: «Le
-coup est régulier. Le coup du médecin en chef.» Il ne passa plus le
-seuil de l'hôpital et Edmée ne l'invita désormais que par
-courtoisie protocolaire, ainsi qu'on offre quand même la bécassine,
-à table, aux invités végétariens.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Il réfléchissait maintenant, en proie à l'oisiveté, si légère
-avant la guerre, si variée, sonore comme une coupe vide et sans
-fêlure. Pendant la guerre aussi, il avait subi la règle militaire de
-la fainéantise, la fainéantise sauf le froid, la boue, le risque, le
-guet, même un peu le combat. Entraîné au loisir par sa vie de jeune
-homme voluptueux, il avait impunément vu dépérir de mutisme, de
-solitude et d'impuissance, autour de lui, des compagnons vulnérables
-et frais. Il avait assisté aux ravages qu'opérait, sur des êtres
-intelligents, la disette de papier imprimé, comparable à la privation
-d'un toxique quotidien. Alors que, contenté d'une lettre brève,
-d'une carte postale, d'un colis savamment bourré, il retombait dans
-le silence et la contemplation comme un chat dans un jardin nocturne,
-des hommes, dits supérieurs, lui montraient leur délabrement
-d'affamés. Ainsi il avait appris à renforcer d'orgueil sa
-patience, qui planait sur deux ou trois idées, sur deux ou trois
-souvenirs tenaces, hauts en couleur comme les souvenirs des enfants, et
-sur l'incapacité d'imaginer sa propre mort.
-</p>
-<p>
-À maintes reprises, pendant la guerre, en sortant d'un long sommeil
-sans rêves ou d'un repos à chaque minute rompu, il lui était
-arrivé de s'éveiller hors du présent, dépouillé de son passé le
-plus récent, rendu à l'enfance&mdash;rendu à Léa. Edmée surgissait
-un peu après, nette, bien construite, et la résurrection de son image,
-non moins que son abolition momentanée, mettait Chéri de bonne humeur.
-«Ça m'en fait deux», constatait-il. Rien ne lui venait de Léa,
-il ne lui écrivait pas. Mais il recevait des cartes postales que
-signaient les doigts déformés de la mère Aldonza, des cigares choisis
-par la baronne de La Berche. Il rêva quelque temps sur une longue
-écharpe de laine douce, à cause de sa couleur bleue comme un regard
-et du très vague parfum qui se levait d'elle aux heures de chaleur et
-de sommeil. Il aima cette écharpe, se serra contre elle dans l'ombre,
-puis elle perdit son parfum, sa fraîche nuance de prunelles bleues,
-et il n'y pensa plus.
-</p>
-<p>
-Il ne s'inquiéta pas de Léa pendant quatre ans. De vieilles vigies,
-le cas échéant, eussent enregistré et transmis des événements
-qu'il n'imaginait guère. Qu'y avait-il de commun entre Léa et la
-maladie, Léa et le changement?
-</p>
-<p>
-En 1918, les mots: «le nouvel appartement de Léa», échappés à
-la baronne de La Berche, le frappèrent d'incrédulité.
-</p>
-<p>
-&mdash;Elle a déménagé?
-</p>
-<p>
-&mdash;D'où sors-tu? répliqua la baronne. Tout le monde le sait. Une
-belle opération, fichtre, la vente de son hôtel à des Américains!
-J'ai vu son nouvel appartement. C'est petit, mais c'est douillet.
-Quand on s'asseoit, on ne peut plus se lever, là-dedans.
-</p>
-<p>
-Chéri s'accrocha à ces deux mots: «petit, mais douillet». À court
-d'invention, il bâtit péniblement un décor rose, y jeta la vaste
-nef d'or et d'acier, le grand lit frété de dentelles, et il
-suspendit à quelque nuée volante le Chaplin au téton de nacre.
-</p>
-<p>
-Desmond cherchant un commanditaire pour son dancing, Chéri eut un
-mouvement d'inquiétude et de vigilance: «Le bougre, il va taper
-Léa, l'embringuer dans une affaire... Je vais la prévenir par
-téléphone». Il n'en fit rien cependant. Car il est plus aventuré
-de téléphoner à une amie délaissée que de tendre la main, dans la
-rue, à un ennemi intimidé qui quête votre regard.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Il attendit encore, après le jour de la surprise devant la glace,
-après ce délit d'exaltation, de rougeur, de désordre. Il laissa
-passer le temps, et n'aggrava pas, en la précisant par des paroles,
-la certitude d'une complicité encore presque chaste entre sa femme et
-l'homme qui chantait «<i>Ay Mari!</i>... » Car il se sentait plus
-léger, et il oublia pendant plusieurs jours de consulter inutilement
-son bracelet-montre, ainsi qu'il faisait à l'approche du
-crépuscule. Il prit l'habitude de s'asseoir au jardin dans un
-fauteuil de paille, comme s'il arrivait de voyage, dans un jardin
-d'hôtel, et il regarda, étonné, la nuit proche anéantir le bleu
-desaconits, lui substituer un bleu dans lequel la forme des fleurs
-fondait, cependant que le vert des feuillages persistait en masses
-distinctes. La bordure de mignardises roses tournait au violet putride,
-puis sombrait rapidement, et les étoiles de juillet, jaunes,
-s'allumaient entre les branches du frêne panaché.
-</p>
-<p>
-Il goûta chez lui un plaisir de passant assis dans un square, et il ne
-se demanda pas pour combien de temps il se reposait là, renversé, les
-mains pendantes. Parfois il pensait à ce qu'il nommait la scène du
-miroir, à l'atmosphère de la chambre bleue, secrètement troublée
-par le passage, le geste, la fuite d'un homme. Il se disait tout bas,
-avec une stupidité méthodique et machinale: «Voici un point acquis.
-C'est ce qu'on nomme un point-t-acquis», en faisant sonner le <i>t</i> de
-la liaison.
-</p>
-<p>
-Au début de juillet, il essaya une nouvelle automobile découverte,
-qu'il nommait sa bagnole de villes d'eaux. Il emmena Filipesco, et
-Desmond, sur les routes que la sécheresse blanchissait, mais il
-revenait chaque soir vers Paris, fendant l'air rayé de chaud et de
-frais et qui perdait ses parfums à mesure que la ville approchait.
-</p>
-<p>
-Un jour, il emmena la baronne de La Berche, virile compagne qui
-touchait de l'index, aux barrières d'octroi, son petit feutre bien
-enfoncé. Il la trouva commode, avare de paroles, attentive aux
-cabarets ombragés de glycine, aux débits villageois qui sentent la
-cave et le sable mouillé de vin. Immobiles, muets, ils couvrirent
-quelque trois cents kilomètres, et ne desserrèrent les dents que pour
-fumer et se repaître. Le lendemain, Chéri invitait en peu de mots
-Camille de La Berche: «On les met, baronne?» et l'emmenait
-derechef.
-</p>
-<p>
-La bonne voiture fonça sur les campagnes vertes, revint le soir vers
-Paris comme un jouet au bout d'un fil. Ce soir-là, Chéri, sans
-quitter de l'œil la route, distinguait à sa droite le profil de la
-vieille femme à figure d'homme, noble comme un vieux cocher de bonne
-maison. Il s'étonnait de la trouver respectable parce qu'elle
-était simple, et il devinait confusément, seul pour la première fois
-avec elle hors d'une cité, qu'une femme chargée d'une
-monstruosité sexuelle ne la porte pas sans bravoure et sans une
-certaine grandeur de condamnée.
-</p>
-<p>
-Celle-ci ne se servait plus de sa méchanceté, depuis la guerre.
-L'hôpital l'avait remise en sa place, c'est-à-dire parmi les
-mâles, parmi des mâles juste assez jeunes, juste assez domptés par la
-douleur pour qu'elle pût, au milieu d'eux, vivre sereine, oubliant
-sa féminité avortée.
-</p>
-<p>
-À la dérobée, Chéri regardait le grand nez de sa compagne, la lèvre
-grisonnante et poilue, les petits yeux paysans qui erraient,
-indifférents, sur les blés mûrs et les prés fauchés.
-</p>
-<p>
-Pour la première fois, il se sentit porté vers la vieille Camille par
-un mouvement qui ressemblait à l'amitié, à la comparaison émue:
-«Elle est seule. Quand elle n'est plus avec ses soldats et avec ma
-mère, elle est seule. Elle aussi... Malgré sa pipe et son verre, elle
-est seule.»
-</p>
-<p>
-Ils s'arrêtèrent en revenant vers Paris, à une «hostellerie»
-où la glace manquait, où des rosiers frits mouraient, liés à des
-fûts de colonnes et à des fonts baptismaux anciens égaillés sur la
-pelouse. Un bois proche préservait de la brise ce lieu poudreux et un
-petit nuage, chauffé au cerise, se tenait immobile dans le haut du
-ciel.
-</p>
-<p>
-La baronne vida, sur l'oreille d'un chèvre-pieds de marbre, sa
-courte pipe en racine de bruyère.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fera chaud sur Paris, cette nuit.
-</p>
-<p>
-Chéri acquiesça du geste, et leva la tête vers le nuage cerise. Sur
-ses joues blanches, sur son menton frappé d'une fossette
-descendirent des reflets roses, distribués comme les touches de poudre
-rouge qui veloutent un visage de théâtre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, dit-il.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh tu sais, si ça te tente, ne rentrons que demain matin. Moi, le
-temps d'acheter un savon et une brosse à dents... Et on
-téléphonerait à ta femme. Demain matin, on mettrait les voiles sur
-les quatre heures, à la fraîche...
-</p>
-<p>
-Chéri se leva avec une précipitation irréfléchie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, non. Je ne peux pas.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu ne peux pas? Allons!...
-</p>
-<p>
-Il vit rire, à ses pieds, les petits yeux d'homme, et les grosses
-épaules tressaillantes.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne croyais pas que ça te tenait encore tant que ça, dit-elle.
-Mais du moment que ça te tient...
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-<p>
-Elle s'était remise sur ses pieds, pesante et robuste, et elle lui
-envoya une forte claque sur l'épaule.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, oui. Tu vas circuler dans la journée, mais tu rentres à la
-cagna tous les soirs. Ah! tu es bien tenu!
-</p>
-<p>
-Il la regarda froidement. Il l'aimait déjà moins.
-</p>
-<p>
-&mdash;On ne peut rien vous cacher, baronne. Je vous avance la voiture et
-en moins de deux heures nous sommes chez vous.
-</p>
-<p>
-Chéri n'oublia jamais leur retour nocturne, le rouge triste qui
-s'attarda longtemps sur l'ouest, l'odeur d'herbages, les
-papillons plumeux prisonniers dans le rayon des phares. Bloc noir
-épaissi par la nuit, la baronne veillait à son côté. Il conduisait
-prudemment, l'air frais de la course devenait, quand il ralentissait
-aux tournants, un air chaud. Il se fiait à sa vue perçante, à ses
-membres attentifs, mais il pensait, malgré lui, à la vieille dame
-massive et étrangère, immobile contre son flanc droit, et il lui
-arriva d'éprouver une sorte de frayeur, une irritation des nerfs qui
-le mena à deux doigts d'une charrette sans lanterne. C'est à cet
-instant qu'une grosse main se posa légèrement sur son avant-bras.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fais attention, petit.
-</p>
-<p>
-Il n'attendait, certes, ni le geste ni la douceur de l'accent. Mais
-rien ne justifia l'émotion qui les suivit, et ce nœud, ce fruit dur
-dans sa gorge. «Je suis idiot, je suis idiot», se répétait-il. Il
-avança moins vite et il s'amusa des rayons brisés, des zigzags
-d'or et des plumes de paon qui pendant quelques instants dansèrent,
-autour des lanternes, dans les larmes qui emplissaient ses yeux.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«Elle m'a dit que ça me tenait, que j'étais bien tenu. Si elle
-nous voyait, Edmée et moi... Depuis combien de jours dormons-nous comme
-des frères?» Il essaya de compter: trois semaines, peut-être
-davantage?... «Ce qu'il y a de plus rigolo là-dedans, c'est
-qu'Edmée ne réclame rien, et qu'elle est souriante au réveil.»
-En lui-même, il employait toujours le mot «rigolo» quand il voulait
-esquiver le mot «triste». «Un vieux ménage, quoi, un vieux
-ménage... Madame et son médecin en chef, monsieur et... son auto. Tout
-de même, la vieille Camille, elle a dit que j'étais tenu. Tenu.
-Tenu. Si jamais je la remmène, celle-là...»
-</p>
-<p>
-Il la remmena, car juillet se mit à brûler Paris. Mais ni Edmée ni
-Chéri ne se plaignaient de la canicule. Chéri rentrait le soir,
-courtois, distrait, le dessus des mains et le bas du visage au brou de
-noix. Il se promenait nu entre la salle de bains et le boudoir
-d'Edmée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous avez dû cuire aujourd'hui, pauvres gens de Paname! raillait
-Chéri.
-</p>
-<p>
-Un peu pâlie et fondue, Edmée redressait son joli dos d'esclave,
-niait sa fatigue:
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, pas tant que ça, figure-toi. Il y avait plutôt plus
-d'air qu'hier. Mon bureau est frais, là-bas, tu sais. Et puis on
-n'a pas eu le temps d'y penser. Mon petit vingt-deux qui allait si
-bien...
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah oui?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui. Le docteur Arnaud n'a pas bonne impression.
-</p>
-<p>
-Elle n'hésitait jamais à jeter le nom du médecin en chef en avant,
-comme on engage une pièce décisive sur l'échiquier. Mais Chéri ne
-sourcillait pas. Alors Edmée suivait du regard l'homme nu, sa nudité
-verdie délicatement par le reflet des rideaux bleus. Il passait et
-repassait devant elle, offert, blanc entraînant sa zone de parfum, et
-déjà hors de portée. La confiance même de ce corps nu, incomparable,
-hautain, reléguait Edmée dans une immobilité faiblement vindicative.
-Ce corps nu, elle ne l'eût réclamé à présent que d'une voix où
-l'accent, le cri de l'urgence manquaient, une voix humaine de
-compagne adoucie. Un bras velu d'or fin, une bouche ardente sous le
-poil d'or la retenaient maintenant, et elle contemplait Chéri,
-jalouse, sage, rassurée comme un amant qui convoite une vierge
-inaccessible à tous.
-</p>
-<p>
-Ils parlaient encore de villégiatures, de départs, par répliques
-légères et conventionnelles.
-</p>
-<p>
-&mdash;La guerre n'a pas assez changé Deauville, et quelle cohue...
-soupirait Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;On ne peut plus manger nulle part, et la réorganisation de
-l'industrie hôtelière est une tâche formidable! affirmait Edmée.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Vers le quatorze juillet, Charlotte Peloux annonça, en déjeunant, la
-réussite d'une «affaire de couvertures», et se lamenta bien haut
-que Léa eût touché la moitié du bénéfice. Chéri, étonné, leva
-la tête.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu la vois donc?
-</p>
-<p>
-Charlotte Peloux baigna son fils d'un amoureux regard de vieux porto,
-et appela sa belle-fille en témoignage:
-</p>
-<p>
-&mdash;Il a de ces mots... de ces mots... des mots de gazé. N'est-ce pas?
-Des mots de gazé. C'en est inquiétant, des fois. Je n'ai jamais
-cessé de voir Léa, mon chéri. Pourquoi aurais-je cessé de la voir?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi? répéta Edmée.
-</p>
-<p>
-Il regardait les deux femmes, et trouvait à leur bienveillance une
-étrange saveur.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est que tu ne me parlais jamais d'elle... commença-t-il avec
-naïveté.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi aboya Charlotte. Écoute, non, écoute... Edmée, vous
-l'entendez? Enfin, c'est tout à la louange du sentiment qu'il
-vous porte. Il a si bien oublié tout ce qui n'est pas vous...
-</p>
-<p>
-Edmée sourit sans répondre, pencha la tête et remonta, en la pinçant
-entre deux doigts, la dentelle qui bordait le décolletage sa robe. Son
-geste guida le regard de Chéri vers son corsage, et il vit qu'au
-travers du linon jaune paraissaient, comme deux meurtrissures égales,
-les pointes de ses seins et leur halo mauve. Il frémit et comprit à ce
-frémissement que ce gracieux corps, ses plus impudiques détails, sa
-grâce correcte, que toute cette jeune femme proche, déloyale,
-disponible, n'éveillait plus en lui qu'une répugnance précise. «Allons,
-allons!» Mais il fouettait une bête inerte. Et il écoutait
-Charlotte, épanchée en ruisseaux nasillards:
-</p>
-<p>
-&mdash;...Encore avant-hier, je disais devant toi que voiture pour voiture,
-eh bien, j'aime mieux un taxi, un taxi, tu entends, que la Renault
-hors d'âge de Léa, et ce n'est pas avant-hier, non, c'est hier
-que je disais, en parlant de Léa, qu'à tant faire que d'avoir un
-domestique mâle quand on est une femme seule, autant le prendre beau
-garçon... Et Camille, donc, qui regrettait, devant moi, l'autre soir,
-d'avoir fait expédier à Léa une deuxième pièce de Quart-de-Chaume
-au lieu de la garder pour elle?... À force de te faire des compliments
-sur ta fidélité, mon chéri, je vais te reprocher ton ingratitude.
-Léa méritait mieux de toi. Edmée sera la première à le reconnaître!
-</p>
-<p>
-&mdash;La seconde, rectifia Edmée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je n'ai rien entendu, dit Chéri.
-</p>
-<p>
-Il se gorgeait de cerises de juillet, dures et rosées, et les
-lançait, sous le store baissé, aux moineaux du jardin qui fumait,
-trop arrosé, comme une source chaude. Edmée, immobile, prolongeait en
-elle-même les derniers mots de Chéri: «Je n'ai rien entendu.»
-Il n'avait certes pas menti, et pourtant sa désinvolture, sa fausse
-gaminerie à pincer des noyaux de cerises, à viser un passereau
-l'œil gauche fermé, parlaient à Edmée un langage presque clair. «À
-quoi pensait-il, quand il n'entendait pas?»
-</p>
-<p>
-Avant la guerre, elle eût cherché une femme. Un mois plus tôt, au
-lendemain de la scène du miroir, elle eût craint des représailles,
-quelque cruauté de Peau-Rouge, un coup de dents au nez. Mais non...
-rien... il vivait innocent, ambulant, tranquille dans sa liberté comme
-un prisonnier au fond de sa geôle, et chaste comme un animal amené des
-antipodes, qui ne cherche même pas de femelle sur notre hémisphère.
-</p>
-<p>
-«Malade?...» Il dormait assez, mangeait à sa guise,
-c'est-à-dire délicatement, flairant les viandes avec suspicion,
-amateur de fruits et d'œufs frais. Aucun tic nerveux ne fêlait le
-bel équilibre de ses traits, et il buvait plus d'eau que de
-champagne. «Non, il n'est pas malade. Et pourtant il a... quelque
-chose. Quelque chose que je devinerais, sans doute, si j'étais encore
-amoureuse de lui. Mais...» Elle remonta de nouveau la dentelle de son
-décolletage, aspira la chaleur, l'odeur qui montaient de sa gorge et
-vit paraître, en penchant la tête, les médailles jumelles, mauves et
-roses, de ses seins à travers l'étoffe. Elle rougît de sensualité
-et promit ce parfum, ces ombres mauves à l'homme roux, adroit et
-condescendant qu'elle allait retrouver dans une heure.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«Elles parlaient de Léa, tous les jours, devant moi, et je n'ai pas
-entendu. Je l'ai donc oubliée? Je l'ai oubliée. Mais oublier,
-qu'est-ce que c'est? Si je pense à Léa, je la vois bien, je me
-souviens du son de sa voix, du parfum qu'elle vaporisait sur elle et
-qu'elle écrasait tout mouillé dans ses grandes mains...» Il serra
-les narines et remonta la bouche vers son nez, en une grimace de
-gourmandise.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, tu viens de faire une grimace abominable, tu ressemblais,
-trait pour trait, au renard qu'Angot a rapporté des tranchées...
-</p>
-<p>
-Ils vivaient le temps le moins difficile de leur journée, après le
-réveil et le petit déjeuner. Ranimés par la douche, ils écoutaient
-avec gratitude tomber une pluie roide qui avançait de trois mois sur la
-saison, une pluie qui détachait les feuilles du faux automne parisien
-et couchait les pétunias. Ils ne se donnaient pas la peine de chercher,
-ce matin-là, une excuse à leur obstination citadine. Charlotte Peloux
-ne les avait-elle pas, la veille, tirés d'embarras en déclarant: «On
-est des parigots de race, nous! Des vrais, des purs! Nous et les
-concierges, on peut dire que nous avons vraiment goûté le premier
-été de Paris d'après-guerre!»
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, c'est de l'amour que tu as pour ce complet? Tu ne le
-quittes plus. Il n'est pas frais, tu sais?
-</p>
-<p>
-Chéri fit un geste de la main, dans la direction de la voix d'Edmée,
-un geste qui demandait le silence et suppliait qu'on ne détournât
-pas son attention, vouée pour l'instant à une besogne
-exceptionnellement mentale.
-</p>
-<p>
-«Je voudrais savoir si je l'ai oubliée. Mais qu'est-ce que
-c'est, oublier? Depuis un an que je ne l'ai pas vue...» Il subit
-un petit choc d'éveil, un sursaut, et s'aperçut que sa mémoire
-supprimait la guerre. Puis il compta les années et tout fut muet, en
-lui, de stupeur, pendant un moment.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, je ne pourrai donc jamais obtenir que tu laisses ton rasoir
-dans la salle de bains au lieu de l'apporter ici?
-</p>
-<p>
-Il se retourna mollement. À peu près nu, encore humide, il montrait
-son torse argenté, ça et là, de plaques de talc.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-<p>
-La voix, qui lui semblait lointaine, se mit rire.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, tu as l'air d'un gâteau mal sucré. Un gâteau qui n'a
-pas bonne mine... L'an prochain, nous ne serons pas si bêtes que
-cette année. Nous aurons une propriété à la campagne...
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu veux une propriété?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui. Pas ce matin, tu penses...
-</p>
-<p>
-Elle épinglait ses cheveux en désignant du menton le rideau de pluie
-qui coulait, sans vent ni tonnerre, d'un orage gris.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais l'an prochain, par exemple... N'est-ce-pas?
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est une idée. Oui, c'est une idée.
-</p>
-<p>
-Il se débarrassait d'elle, poliment, pour retourner à son
-étonnement. «J'ai cru que je ne l'avais pas vue depuis un an
-seulement. Je ne pensais pas à la guerre. Il y a donc un, deux, trois,
-quatre, cinq ans que je ne l'ai pas vue. Un, deux, trois, quatre...
-Mais alors, je l'avais donc oubliée? Non, puisqu'elles en
-parlaient devant moi, ces femmes, sans que je saute et que je m'écrie:
-«Tiens, c'est vrai au fait, et Léa?» Cinq ans, elle avait quel
-âge en 1914?
-</p>
-<p>
-Il compta encore, et buta contre un total invraisemblable. «Ça lui
-ferait à peu près soixante ans aujourd'hui?... Quelle blague...»
-</p>
-<p>
-&mdash;Il s'agirait, poursuivait Edmée, de ne pas se tromper dans notre
-choix. Une jolie région, tiens, c'est...
-</p>
-<p>
-&mdash;La Normandie, acheva Chéri distraitement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, la Normandie... Tu connais la Normandie?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non... Pas précisément... C'est vert. Il y a des tilleuls... des
-pièces d'eau...
-</p>
-<p>
-Il ferma les yeux, comme étourdi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Où ça? Dans quel endroit de la Normandie?
-</p>
-<p>
-&mdash;Des pièces d'eau, de la crème, des fraises et des paons...
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu en sais des choses sur la Normandie! Quel pays! Il y a tout
-ça, et puis quoi encore?
-</p>
-<p>
-Il avait l'air de lire ce qu'il décrivait, penché sur le miroir
-rond où il vérifiait d'habitude, après sa toilette, le poli de ses
-joues et de son menton. Il continua, passif et hésitant:
-</p>
-<p>
-&mdash;Des paons... La lune sur les parquets et un grand, grand tapis
-rouge jeté sur une allée...
-</p>
-<p>
-Il n'acheva pas, oscilla légèrement et glissa sur le tapis. Le flanc
-du lit arrêta à mi-chemin sa chute, et il appuya contre les draps
-défaits une tête évanouie que le hâle, superposé à la pâleur,
-teignait d'un vert ivoire.
-</p>
-<p>
-Presque aussi vite que lui, et sans cri, Edmée se jeta à terre,
-soutint d'une main la tête ballante, tendit, sous des narines que le
-sang quittait, un flacon ouvert, mais deux bras défaillants la
-repoussèrent:
-</p>
-<p>
-&mdash;Laisse-moi... Tu vois bien que je suis en train de mourir.
-</p>
-<p>
-Cependant il ne mourait pas, et sa main demeurait tiède entre les
-doigts d'Edmée. Il avait parlé dans un murmure, avec l'emphase et
-la suavité des suicidés très jeunes qui viennent en un moment de
-solliciter et d'éviter la mort.
-</p>
-<p>
-Il entr'ouvrait les lèvres sur ses dents brillantes, et respirait
-d'un souffle égal. Mais il ne se hâtait pas de revivre tout à fait.
-Il se retranchait, derrière ses paupières et ses cils, au sein du
-domaine vert qu'il évoquait l'instant de sa syncope, un domaine
-plat, riche en fraisiers et en abeilles, en lunes d'eau ourlées de
-pierre chaude... Quand la force lui revint il garda les yeux clos, en
-pensant: «Si j'ouvre les yeux, Edmée va y voir tout ce que je
-regarde...»
-</p>
-<p>
-Elle demeurait penchée, un genou plié. Elle lui portait une attention
-efficace, professionnelle. De sa main libre, elle atteignit un journal,
-s'en servit pour agiter l'air autour du front renversé. Elle
-chuchotait des paroles insignifiantes et nécessaires.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est l'orage... Détends-toi... Non, ne te relève pas. Attends
-que je glisse l'oreiller sous toi...
-</p>
-<p>
-Il se redressa, sourit, remercia d'une pression de main. Une envie de
-citrons, de vinaigre lui séchait la bouche. La sonnerie du téléphone
-détacha Edmée de lui.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui... Oui... Quoi? Je le sais bien qu'il est dix heures Oui.
-Quoi?
-</p>
-<p>
-À la brièveté impérieuse des répliques, Chéri comprit qu'on
-téléphonait de l'hôpital.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, naturellement, je viens. Quoi? Dans...
-</p>
-<p>
-Elle évalua, d'un rapide regard, la résurrection de Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;Dans vingt-cinq minutes. Merci. À tout à l'heure.
-</p>
-<p>
-Elle ouvrit largement les deux battants vitrés de la porte-fenêtre et
-quelques gouttes de la pluie paisible entrèrent dans la chambre, avec
-une fade odeur de rivière.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu es mieux, Fred? Qu'est-ce que tu as ressenti? Rien au cœur,
-n'est-ce pas? Tu dois perdre tes phosphates. Voilà le fruit de notre
-ridicule été. Mais, qu'est-ce que tu veux...
-</p>
-<p>
-Elle regarda furtivement le téléphone comme elle eût regardé un
-témoin.
-</p>
-<p>
-Chéri se mit debout sans effort apparent.
-</p>
-<p>
-&mdash;File, mon petit. Tu seras en retard à ta boîte. Je vais tout à
-fait bien.
-</p>
-<p>
-&mdash;Un grog léger? Un peu de thé chaud?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne t'occupe pas de moi... Tu as été bien gentille. Oui, un peu
-de thé, demande-le en t'en allant.
-</p>
-<p>
-Cinq minutes plus tard elle partait, après un regard où elle croyait
-ne laisser paraître que de la sollicitude, mais qui quêtait en vain
-une vérité, l'explication d'un état de choses inexplicable. Comme
-si le bruit d'une porte fermée eût coupé ses liens, Chéri
-s'étira, se sentit léger, froid et vide. Il s'élança vers la
-fenêtre, vit sa femme traverser le jardinet, tête baissée, sous la
-pluie. «Elle a un dos de coupable», décréta-t-il, elle a toujours
-eu un dos de coupable. Par devant, c'est une petite dame très bien.
-Mais son dos en raconte long. Mon évanouissement lui a fait perdre une
-bonne demi-heure. Mais revenons à nos moutons, comme dirait ma mère.
-Léa avait, quand je me suis marié, cinquante et un ans&mdash;au bas mot!
-assure madame Peloux. Elle aurait maintenant cinquante-huit ans,
-peut-être soixante... L'âge du général Courbat? Allons!...
-C'est simplement rigolo.»
-</p>
-<p>
-Il tâcha d'associer, à l'image d'une Léa de soixante ans, la
-moustache en crins blancs, les joues ravinées du général Courbat et
-ses aplombs d'antique cheval de fiacre.
-</p>
-<p>
-«Tout ce qu'il y a de plus rigolo...»
-</p>
-<p>
-L'arrivée de madame Peloux trouva Chéri occupé à son
-divertissement, pâle, immobile devant le jardin ruisselant et
-mordillant une cigarette éteinte. Il ne sourcilla pas à l'entrée
-de sa mère.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous voilà bien matinale, ma bonne mère, dit-il.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et toi levé du mauvais pied, il me semble, riposta-t-elle.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pure illusion. Y a-t-il des circonstances atténuantes à votre
-activité, au moins?
-</p>
-<p>
-Elle leva les yeux et les épaules vers le plafond. Un petit chapeau de
-cuir, sportif et gamin, descendait en visière sur son front.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon pauvre petit, soupira-t-elle, si tu savais ce que
-j'entreprends en ce moment... Si tu savais quelle œuvre grandiose...
-</p>
-<p>
-Il scrutait du regard, sur le visage de sa mère, les profonds sillons
-en guillemets autour de la bouche, la courte vague molle du double
-menton dont le flux et le reflux couvraient, puis découvraient le col
-du manteau imperméable. Il soupesait les poches mouvantes des
-paupières inférieures, en répétant pour lui-même: «Cinquante-huit...
-Soixante...»
-</p>
-<p>
-&mdash;Sais-tu à quelle tâche je me voue, le sais-tu?
-</p>
-<p>
-Elle prit un temps, ouvrit plus grands ses grands yeux cernés d'un
-trait de crayon noir:
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ressuscite les thermes de Passy. Les Thermes de Passy. Oui,
-naturellement, ça ne te dit rien, à toi. Les sources sont là, en
-dessous de la rue Raynouard, à deux pas. Elles dorment, elles ne
-demandent qu'à être réveillées. Des eaux extrêmement actives. Si
-nous savons nous y prendre, c'est la ruine d'Uriage, l'effondrement de
-Mont-Dore peut-être,&mdash;mais ce serait trop beau je me suis déjà
-assuré le concours de vingt-sept médecins suisses. Le Conseil
-municipal de Paris, travaillé par Edmée et par moi... C'est d'ailleurs
-pour ça que je viens, j'ai manqué ta femme de cinq minutes...
-Qu'est-ce que tu as? Tu ne m'écoutes pas?
-</p>
-<p>
-Il s'entêtait à allumer sa cigarette humide. Il y renonça, la jeta
-sur le balcon où les grosses gouttes de pluie rejaillissaient comme des
-sauterelles, et toisa sa mère sérieusement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vous écoute, dit-il. Et même, je sais d'avance ce que vous
-voulez me dire. Je la connais, votre affaire. Elle s'appelle:
-combines, trucs, pots-de-vin, parts de fondateur, couvertures
-américaines, haricots secs, etc... Vous ne pensez tout de même pas que
-je suis sourd ou aveugle, depuis un an? Vous êtes des méchantes et
-des vilaines, voilà tout. Je ne vous en veux pas.
-</p>
-<p>
-Il se tut et s'assit, en tourmentant par habitude, au-dessus de sa
-mamelle droite, ses deux petites cicatrices jumelles. Il contemplait le
-jardin vert battu de pluie, et sur son visage détendu luttaient la
-lassitude et la jeunesse, celle-là creusant la joue, noircissant
-l'orbite, celle-ci intacte sur l'arc ravissant et la pulpe
-élastique des lèvres, sur l'aile duvetée de la narine, dans la
-noire abondance de la chevelure.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, dit enfin Charlotte Peloux, j'en entends! La morale se
-niche où elle peut. J'ai donné le jour à un censeur.
-</p>
-<p>
-Il ne sortit point de son mutisme ni de son immobilité.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et tu le juges, ce pauvre monde pourri, du haut de quoi? De ton
-honnêteté, sans doute?
-</p>
-<p>
-Sanglée de cuir comme un reitre, elle se montrait égale à elle-même
-et prête à combattre. Mais Chéri semblait en avoir fini avec toutes
-les batailles.
-</p>
-<p>
-&mdash;De mon honnêteté... Peut-être. Si j'avais cherché le mot, je
-n'aurais pas trouvé celui-là. C'est vous qui me le fournissez. Va
-pour honnêteté.
-</p>
-<p>
-Elle ne répondit rien, remettant à plus tard l'offensive. Elle se
-tut pour donner toute son attention à l'aspect singulier de son fils.
-Il tenait ses genoux écartés, ses coudes sur ses genoux, et croisait
-fortement les mains. Il regardait toujours le jardin ployé sous le
-fouet de la pluie et il soupira au bout d'un moment sans détourner la
-tête:
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous croyez que c'est une vie?
-</p>
-<p>
-Elle ne faillit point à lui demander:
-</p>
-<p>
-&mdash;Quelle vie?
-</p>
-<p>
-Il souleva et laissa retomber un de ses bras.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ma vie. La vôtre. Tout ça. Tout ce qu'on voit.
-</p>
-<p>
-Madame Peloux eût un moment d'hésitation, puis jeta son manteau de
-cuir, alluma une cigarette et s'assit à son tour.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu t'ennuies?
-</p>
-<p>
-Séduit par la douceur inusitée d'une voix qui se faisait aérienne
-et précautionneuse, il fut naturel et presque confiant.
-</p>
-<p>
-&mdash;M'ennuyer? Non, je ne m'ennuie pas. Pourquoi voulez-vous que je
-m'ennuie? Je suis un peu... comment? un peu soucieux, voilà tout.
-</p>
-<p>
-&mdash;De quoi?
-</p>
-<p>
-&mdash;De tout. De moi, et même de vous.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu m'en vois surprise.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi aussi. Ces types... cette année... cette paix...
-</p>
-<p>
-Il écartait les doigts, comme s'il les eût sentis poissés ou
-enlacés d'un cheveu trop long.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu dis ça comme on disait: «cette guerre...»
-</p>
-<p>
-Elle lui posa une main sur l'épaule, et baissa le ton avec
-intelligence:
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que tu as?
-</p>
-<p>
-Il ne supporta pas le poids interrogateur de cette main, et se leva,
-s'agita, d'une manière incohérente.
-</p>
-<p>
-&mdash;J'ai que tout le monde est des salauds. Non, supplia-t-il en
-voyant sur le visage maternel une hauteur apprêtée, non, ne
-recommencez pas. Non, les personnes présentes ne sont pas exceptées.
-Non, je ne comprends pas que nous vivons un temps magnifique, une aube
-comme ci et une résurrection comme ça. Non, je ne suis pas en colère,
-je ne vous aime pas moins, je n'ai pas mal au foie. Mais je crois bien
-que je suis à bout.
-</p>
-<p>
-Il se promena en faisant craquer ses phalanges, et huma l'embrun
-douceâtre que la lourde pluie vaporisait en frappant le balcon.
-Charlotte Peloux jeta son chapeau et ses gants rouges, en donnant à son
-geste un caractère de pacification.
-</p>
-<p>
-&mdash;Explique-toi, petit. Nous sommes tout seuls.
-</p>
-<p>
-Elle lissait en arrière sa chevelure rouge de vieille dame, taillée
-garçonnièrement, et sa robe amadou la moulait comme une bâche moule
-un tonnelet. «Une femme... Elle a été une femme... Cinquante-huit...
-soixante...» songeait Chéri. Elle tourna vers lui son bel œil
-velouté, plein d'une coquetterie maternelle dont il avait oublié
-depuis bien longtemps le féminin pouvoir. À l'attrait soudain du
-regard de sa mère, il entrevit le danger, la difficulté de
-l'explication où elle le menait. Mais il se sentait veule et désert,
-sollicité par ce qui lui manquait. L'espoir d'offenser, en outre, le
-poussa.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, répondit-il à lui-même. Vous avez les couvertures, les
-pâtes alimentaires, les légions d'honneur. Vous rigolez avec les
-séances de la Chambre et l'accident du fils Lenoir. Mme Caillaux vous
-passionne, et les thermes de Passy. Edmée, c'est son bazar à blessés
-et son médecin en chef. Desmond, il cuisine dans les dancings, le
-commerce des vins, le placement des poules. Filipesco, il carotte des
-cigares aux américains et aux hôpitaux pour les revendre dans les
-boîtes de nuit. Jean de Touzac, il est dans les stocks,&mdash;c'est
-tout dire... Quelle clique... Enfin...
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu oublies Landru, insinua Charlotte.
-</p>
-<p>
-Il glissa vers elle un clin d'œil égayé, un muet compliment dédié
-à l'humour méchant qui rajeunissait la championne fanée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Landru, ça ne compte pas, c'est une affaire qui sent
-l'avant-guerre. C'est normal, Landru. Mais le reste... Enfin...
-Enfin bref tout le monde est des salauds, et... et ça ne me convient
-pas. Voilà.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est bref en effet, mais pas très clair, dit Charlotte au bout
-d'un moment. Tu nous habilles bien. Remarque que je ne dis pas que tu
-aies tort. J'ai les qualités de mes défauts, moi, et rien ne me fait
-peur. Seulement, ça ne m'apprend pas où tu veux en venir.
-</p>
-<p>
-Chéri se balança gauchement sur son siège. Il nouait ses sourcils
-entre ses yeux et ramenait en avant la peau de son front comme pour
-retenir un chapeau que le vent soulève.
-</p>
-<p>
-&mdash;Où j'en veux venir... Je ne sais pas, moi. Je voudrais que les
-gens ne soient pas des salauds, je veux dire, pas uniquement des
-salauds... Ou bien je voudrais simplement ne pas m'en apercevoir.
-</p>
-<p>
-Il exprimait une timidité, un besoin de composer avec son malaise, tels
-que Charlotte s'en égaya:
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais pourquoi t'en aperçois-tu?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah voilà... Justement, voilà.
-</p>
-<p>
-Il lui sourit d'un sourire désarmé, et elle remarqua combien le
-visage de son fils devenait moins jeune dans le sourire. «On devrait
-tout le temps lui annoncer des malheurs», se dit-elle, «ou bien le
-mettre hors de lui. La gaieté ne l'embellit pas». À son tour, elle
-laissa échapper, dans une bouffée de fumée, une naïveté ambiguë:
-</p>
-<p>
-&mdash;Avant, tu ne t'en apercevais pas, de tout ça.
-</p>
-<p>
-Il releva la tête d'un vif mouvement:
-</p>
-<p>
-&mdash;Avant? Avant quoi?
-</p>
-<p>
-&mdash;Avant la guerre, voyons.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! oui... murmura-t-il, déçu. Non, avant la guerre
-évidemment... Mais avant la guerre, je ne voyais pas tout ça du même
-œil.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi?
-</p>
-<p>
-Ce simple mot le laissa muet.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te dis, railla Charlotte, que tu es devenu honnête!
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous ne voudriez pas admettre, par hasard, que je le suis
-simplement resté?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, non. Ne confondons pas.
-</p>
-<p>
-Elle discutait, les joues rouges, avec une passion de devineresse.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ton genre de vie avant la guerre, tout de même&mdash;je me mets à
-la place des gens qui n'ont pas les idées larges et qui ne voient les
-choses que du dehors, comprends-moi!
-</p>
-<p>
-Ce genre d'existence-là, tout de même, ça a un nom!
-</p>
-<p>
-&mdash;Si vous voulez, acquiesça Chéri. Et puis?
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, ça implique une... une manière de voir. Tu as vu
-l'existence du point de vue du gigolo.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est bien possible, dit Chéri indifférent. Après? Vous y
-voyez du mal?
-</p>
-<p>
-&mdash;Certainement non, protesta Charlotte avec une simplicité
-d'enfant. Mais n'est-ce pas, il y a un temps pour tout.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui...
-</p>
-<p>
-Il soupira profondément, la tête levée vers le ciel, masqué de nues
-et de pluie:
-</p>
-<p>
-&mdash;Il y a un temps pour être jeune et un temps pour être moins jeune.
-Il y a un temps pour être heureux ... Vous croyez que j'avais besoin
-de vous pour m'en apercevoir?
-</p>
-<p>
-Elle manifesta une agitation subite, alla et vint à travers la pièce,
-le fessier rond et serré dans sa robe, épaisse et preste comme une
-petite chienne engraissée, et revint se camper en face de son fils.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, mon chéri, te voilà bien embarqué, je le crains, pour
-une bêtise.
-</p>
-<p>
-&mdash;Laquelle?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! il n'y en a pas tant. Le couvent. Ou une île déserte. Ou
-l'amour.
-</p>
-<p>
-Chéri sourit d'étonnement.
-</p>
-<p>
-&mdash;L'amour? Vous voulez que... L'amour avec...
-</p>
-<p>
-Il désignait, du menton, le boudoir d'Edmée, et le visage de
-Charlotte étincela:
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui te parle d'elle?
-</p>
-<p>
-Il rit, et reprit sa grossièreté par instinct de préservation:
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous, dans une minute vous allez m'offrir de l'américaine!
-</p>
-<p>
-D'un haut-le-corps théâtral elle se défendit:
-</p>
-<p>
-&mdash;De l'américaine? Vraiment Et pourquoi pas une femme en
-caoutchouc pour marins, aussi?
-</p>
-<p>
-Il approuva ce dédain chauvin de technicienne. Depuis son enfance il
-savait qu'une française ne déchoit pas à cohabiter avec un
-étranger, pourvu qu'elle l'exploite ou qu'il la ruine. Il
-connaissait par cœur la liste des qualificatifs outrageants dont une
-courtisane autochtone flétrit, à Paris, l'étrangère dissolue.
-Mais il déclina l'offre, sans ironie, et Charlotte écarta ses
-petits bras, avança une lèvre de clinicien qui avoue son impuissance.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne te propose pas de travailler... risqua-t-elle avec pudeur.
-</p>
-<p>
-Chéri chassa d'un tour d'épaules la suggestion importune:
-</p>
-<p>
-&mdash;Travailler, répéta-t-il... Travailler, ça veut dire fréquenter
-des types... on ne travaille pas seul, à moins de peindre des cartes
-postales ou de coudre en chambre... Ma pauvre mère, vous ne savez pas
-que si les types me dégoûtent, les femmes ne m'inspirent pas mieux.
-La vérité, c'est que je ne peux plus voir les femmes non plus,
-acheva-t-il courageusement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon Dieu! piaula Charlotte.
-</p>
-<p>
-Elle joignait les mains comme devant un cheval tombé, mais son fils lui
-imposa durement le silence, d'un geste, et elle admira la virile
-autorité de ce beau jeune homme qui venait d'avouer sa particulière
-impuissance.
-</p>
-<p>
-&mdash;Chéri!... Mon petit garçon!...
-</p>
-<p>
-Il tourna vers elle un doux regard vide, qui mendiait vaguement.
-</p>
-<p>
-Elle plongea dans ces larges prunelles dont le blanc pur, les longs
-cils, la secrète émotion peut-être exagéraient l'éclat. Elle
-voulut descendre, par ces brèches magnifiques, jusqu'à un cœur
-obscur, qui avait commencé son battement jadis près de son propre
-cœur. Chéri semblait ne pas se défendre et se délecter d'être
-hypnotiquement violenté. Charlotte avait déjà vu son fils malade,
-irrité, sournois. Elle ne l'avait jamais vu malheureux. Elle en
-ressentit une exaltation singulière, l'enivrement qui jette une femme
-aux pieds d'un homme, à l'heure où elle rêve de changer
-l'inconnu désespéré en inconnu inférieur, c'est-à-dire de lui
-faire oublier son désespoir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Écoute, Chéri... murmura-t-elle très bas. Écoute... Tu
-devrais... Attends, voyons, laisse-moi au moins parler...
-</p>
-<p>
-Il l'interrompit d'un furieux hochement de tête, et elle cessa
-d'insister. Elle rompit le long échange de leurs regard, reprit son
-manteau, coiffa son petit chapeau de cuir et s'en alla vers la porte.
-Mais en passant près de la table elle s'arrêta et prit le
-téléphone avec négligence.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu permets, Chéri?
-</p>
-<p>
-Il consentit d'un signe, et elle se mit à nasiller comme une
-clarinette:
-</p>
-<p>
-&mdash;Allo... allo... Allo... Passy, vingt-neuf deux fois. Deux fois,
-mademoiselle. Allo... c'est toi Léa? Mais bien sûr, c'est moi.
-Quel temps, hein... Ne m'en parle pas! Oui, très bien. Tout le monde
-très bien. Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui? Tu ne bouges pas?
-Ah je te reconnais là, grande sybarite! Moi, oh! tu sais, je ne
-m'appartiens plus... Oh! mais non, il ne s'agit plus de ça,
-c'est bien autre chose! Une réalisation grandiose... Ah! non, pas
-par téléphone!... À n'importe quelle heure tu es chez toi? Bon.
-C'est bien commode. Merci. Au revoir, ma Léa!
-</p>
-<p>
-Elle reposa l'appareil et ne montra plus que son dos convexe. En
-s'éloignant elle aspirait, puis rejetait des jets de fumée bleue, et
-elle disparut en même temps que son nuage, comme un enchanteur qui a
-rempli sa mission.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="II">II</a></h4>
-
-<p>
-Il monta sans hâte l'unique étage qui conduisait à l'appartement
-de Léa. La rue Raynouard à six heures, après la pluie, résonnait de
-cris d'oiseaux et d'appels d'enfants comme un jardin de
-pensionnat. Le vestibule à glaces épaisses, l'escalier poncé, le
-tapis bleu, la cage d'ascenseur fleurie d'autant de laque et d'or
-qu'une chaise à porteurs, il vit tout d'un œil froid qui
-n'admettait pas même la surprise. Sur le palier il subit l'instant
-indolore, détaché de tout, qui leurre le patient à la porte du
-dentiste. Il faillit s'en retourner, mais la pensée que peut-être
-il se croirait obligé de revenir lui déplut, et il sonna d'un doigt
-assuré. Une jeune servante ouvrit sans hâte, brune, coiffée d'un
-papillon de linge fin sur ses cheveux coupés, et Chéri, devant un
-visage inconnu, perdit sa dernière chance d'émotion.
-</p>
-<p>
-&mdash;Madame est là?
-</p>
-<p>
-La jeune servante l'admirait, indécise:
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas, monsieur... Monsieur est attendu?
-</p>
-<p>
-&mdash;Naturellement, dit-il avec sa dureté d'autrefois.
-</p>
-<p>
-Elle le laissa debout et disparut. Dans l'ombre, il dépêchait autour
-de lui ses yeux éblouis par l'obscurité et son flair irritable.
-Aucun blond parfum n'errait, et quelque résine banale grésillait
-dans un brûle-parfums électrique. Chéri s'ennuya comme un homme qui
-s'est trompé d'étage. Mais un grand rire innocent, sur une gamme
-grave et descendante, résonna étouffé derrière une tenture et
-précipita l'intrus dans une tourmente de souvenirs.
-</p>
-<p>
-&mdash;Si Monsieur veut passer dans le salon...
-</p>
-<p>
-Il suivit le papillon blanc en se répétant: «Léa n'est pas
-seule... Elle rit... Elle n'est pas seule... Pourvu que ce ne soit pas
-ma mère... Un jour teint de rose l'accueillit au delà d'une porte,
-et il attendit, debout, que l'univers annoncé par cette aube se
-rouvrît enfin.
-</p>
-<p>
-Une femme écrivait, le dos tourné, assise devant un bonheur-du-jour.
-Chéri distingua un large dos, le bourrelet grenu de la nuque au-dessous
-de gros cheveux gris vigoureux, taillés comme ceux de sa mère. «Allons,
-bon, elle n'est pas seule. Qu'est-ce que c'est que cette
-bonne femme-là?»
-</p>
-<p>
-&mdash;Mets-moi aussi par écrit l'adresse, Léa, et le nom du masseur.
-Moi, tu sais, les noms... dit une voix inconnue.
-</p>
-<p>
-Une femme en noir, assise, venait de parler, et Chéri sentit en
-lui-même un remous précurseur. «Alors...où est Léa?»
-</p>
-<p>
-La dame au poil gris se retourna, et Chéri reçut en plein visage le
-choc de ses yeux bleus.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh! mon Dieu, petit, c'est toi?
-</p>
-<p>
-Il avança comme en songe, baisa une main.
-</p>
-<p>
-&mdash;La princesse Cheniaguine, Monsieur Frédéric Peloux.
-</p>
-<p>
-Chéri baisa une autre main, s'assit.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est?... questionna la dame en noir, en le désignant avec
-autant de liberté que s'il eût été sourd.
-</p>
-<p>
-Le grand rire innocent résonna de nouveau, et Chéri chercha la source
-de ce rire, là, ici, ailleurs, partout ailleurs que dans la gorge de la
-femme au poil gris...
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais non, ce n'est pas! Ou ce n'est plus, pour mieux dire!
-Valérie, voyons, qu'est-ce que tu vas chercher?
-</p>
-<p>
-Elle n'était pas monstrueuse, mais vaste, et chargée d'un
-plantureux développement de toutes les parties de son corps. Ses bras,
-comme de rondes cuisses, s'écartaient de ses hanches, soulevés
-près de l'aisselle par leur épaisseur charnue. La jupe unie, la
-longue veste impersonnelle entr'ouverte sur du linge à jabot,
-annonçaient l'abdication, la rétraction normales de la féminité,
-et une sorte de dignité sans sexe.
-</p>
-<p>
-Léa se tenait debout entre Chéri et la fenêtre, et sa masse
-consistante, presque cubique, ne le consterna point d'abord.
-Lorsqu'elle bougea pour atteindre un siège, elle dévoila ses traits,
-et il se mit à l'implorer mentalement comme il eût imploré un fou
-pourvu d'armes. Rouge, d'un rouge un peu blet, elle dédaignait à
-présent la poudre, et riait d'une bouche pleine d'or. Une saine
-vieille femme, en somme, à bajoues larges et à menton doublé, capable
-de porter son fardeau de chair, libre d'étais et d'entraves.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et donc, petit, d'où sors-tu comme ça? Tu n'as pas bien bonne
-mine, on dirait?
-</p>
-<p>
-Elle tendait à Chéri une boîte de cigarettes, en lui riant de ses
-yeux bleus qui avaient rapetissé, et il s'épouvanta de la trouver
-si simple, et joviale comme un vieil homme. Elle l'appelait «petit»,
-et il détournait son regard comme si elle eût dit une
-inconvenance. Mais il s'exhorta à patienter, avec l'informe espoir
-que cette première image allait céder la place à une rémission
-lumineuse.
-</p>
-<p>
-Les deux femmes le contemplaient, paisibles, et ne lui ménageaient ni
-la bienveillance ni la curiosité.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il y a un peu de Hernandez, dit Valérie Cheniaguine...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! je ne trouve pas, protesta Léa. Peut-être, il y a une
-dizaine d'années... et encore Hernandez avait la mâchoire plus
-forte.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui est-ce? demanda Chéri avec effort.
-</p>
-<p>
-&mdash;Un Péruvien qui s'est tué en auto, il y a quelque chose comme
-six mois, dit Léa. Il était avec Maximilienne. Elle a eu bien du
-chagrin.
-</p>
-<p>
-&mdash;N'empêche qu'elle s'en est consolée, dit Valérie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Comme tout le monde, dit Léa. Tu ne voudrais tout de même pas
-qu'elle en soit morte?
-</p>
-<p>
-Elle rit de nouveau et ses gais yeux bleus disparurent, fermés par la
-large joue que soulevait le rire. Chéri détourna la tête vers la dame
-en noir, une brune robuste, ordinaire et féline comme mille et mille
-méridionales, et si minutieusement vêtue en femme de bon ton qu'elle
-en semblait déguisée. Valérie portait l'uniforme qui fut longtemps
-celui des princesses étrangères et de leurs gouvernantes, un costume
-tailleur noir médiocrement coupé, étroit aux emmanchures, et la
-chemisette de batiste blanche, très fine, un peu bridée à la hauteur
-des seins. Les boutons de perles, le collier célèbre, le col droit
-baleiné, tout était, comme le nom légitime de Valérie, princier.
-Princièrement, elle montrait aussi des bas de qualité moyenne, des
-chaussures faites pour la marche et des gants coûteux, brodés de noir
-et de blanc.
-</p>
-<p>
-Elle regardait Chéri comme un meuble, avec attention et sans
-courtoisie. Elle reprit à voix haute sa comparaison critique.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, je t'assure, il y a quelque chose de Hernandez. Mais, à
-entendre Maximilienne, Hernandez n'a jamais existé, maintenant
-qu'elle s'est assuré son fameux Amérigo. Et pourtant! Et pourtant!
-Je parle en connaissance de cause. Je l'ai vu, moi, Amérigo. J'en
-arrive, de Deauville. Et je les ai vus, tous deux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non? Raconte!
-</p>
-<p>
-Léa s'assit, comblant tout un fauteuil. Elle avait un geste nouveau
-de la tête pour rejeter en arrière sa drue chevelure grise, et à
-chaque coup de tête, Chéri voyait danser brièvement le bas de son
-visage pareil à celui de Louis XVI. Elle donnait ostensiblement son
-attention à Valérie, mais Chéri surpris à plusieurs reprises un
-trébuchement du petit œil bleu rétréci, qui cherchait celui du
-visiteur inattendu.
-</p>
-<p>
-&mdash;Voilà, conta Valérie. Elle l'avait caché, dans une ville loin
-de Deauville, au diable vert. Mais ça ne faisait pas l'affaire
-d'Amérigo, vous me comprenez, Monsieur! qui en a fait reproche à
-Maximilienne. Elle s'en est piquée, elle a dit: «Ah! c'est
-comme ça? Tu veux qu'on te voie? Eh bien on te verra!» Et elle a
-téléphoné pour une table, le lendemain soir au Normandy. Une heure
-après tout le monde le savait, et moi je retenais une table aussi, avec
-Becq d'Ambez et Zahita. Et nous nous disions: «On va donc la voir,
-cette merveille!» À neuf heures tapant voilà Maximilienne tout en
-blanc et perles, et Amérigo... Ah! ma chère, quelle déception!
-Grand, oui, c'est entendu, plutôt même trop grand. Tu connais mon
-opinion sur les hommes trop grands: j'en suis encore à attendre
-qu'on m'en montre un, un seul bien bâti. Les yeux, oui, les yeux,
-je ne conteste pas les yeux. Mais d'ici à là, tiens, tu vois,
-d'ici à là, quelque chose dans la joue de trop rond, de bébête,
-l'oreille attachée un peu bas... Enfin une déception!... Et de la
-raideur dans le dos.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu exagères, dit Léa. La joue, quoi la joue, ce n'est pas grave.
-Et d'ici à là, tiens, vraiment c'est beau, c'est noble, les
-sourcils, le haut du nez, les yeux, c'est beau! Je te passe le
-menton, qui s'empâtera vite. Et les pieds trop petits, la chose la
-plus ridicule pour un garçon si grand.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça, je ne suis pas de ton avis. Mais j'ai bien vu que la cuisse
-est trop longue, par rapport au bas de la jambe, d'ici à là.
-</p>
-<p>
-Elles discutaient posément, pesant et détaillant les hauts et les bas
-quartiers de la bête de luxe.
-</p>
-<p>
-«Des connaisseuses en viande sur pied», pensa Chéri. Elles auraient
-fait du bon travail à l'Intendance».
-</p>
-<p>
-&mdash;Comme proportion, continuait Léa, on ne fera jamais rien qui
-atteigne Chéri... Tu vois, Chéri, que tu arrives bien. Rougis, allons
-Valérie, si tu peux te rappeler Chéri il y a seulement six, sept
-ans...
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais certainement, je m'en souviens. Et Monsieur n'a pas
-tellement changé après tout... Tu en étais bien fière.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, dit Léa.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu n'en étais pas fière?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, dit Léa tranquillement. Je l'aimais.
-</p>
-<p>
-Elle tourna d'une pièce son corps considérable et reposa sur Chéri
-son gai regard, pur de toute arrière-pensée.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est vrai que je t'aimais. Et bien, encore.
-</p>
-<p>
-Il baissa les yeux, stupide de honte devant ces deux femmes dont la plus
-grosse affirmait, sereine, qu'ils avaient été amants. Mais en même
-temps le son de la voix de Léa, presque mâle, voluptueux, assiégeait
-sa mémoire d'un tourment à peine tolérable.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu vois, Valérie, comme un homme a l'air bête, quand on lui
-rappelle quelque chose d'un amour qui n'existe plus? Petit
-imbécile, moi ça ne me gêne pas de rappeler ça. J'aime bien mon
-passé. J'aime bien mon présent. Je n'ai pas honte de ce que j'ai
-eu, je n'ai pas de chagrin de ce que je n'ai plus. J'ai tort,
-petit?
-</p>
-<p>
-Il se récria comme un homme dont on a écrasé l'orteil:
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais non, voyons! Au contraire!
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est gentil que vous soyez restés bons amis, dit Valérie.
-</p>
-<p>
-Chéri attendit que Léa expliquât qu'il entrait chez elle pour la
-première fois depuis cinq années, mais elle ne fit que rire
-bonnement, et cligner d'un air entendu. L'agitation croissait en
-lui, il ne sut comment protester, comment crier très haut qu'il ne
-revendiquait pas l'amitié de cette énorme femme coiffée en vieux
-violoncelliste, et que s'il avait su, il n'aurait jamais gravi
-l'étage, jamais franchi le seuil, foulé le tapis, croulé dans la
-bergère à coussin de plume, au fond de laquelle il gisait maintenant
-sans force, et muet...
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, je m'en vais, dit Valérie. Je ne veux pas attendre
-l'heure de l'embouteillage du métro, tu penses.
-</p>
-<p>
-Elle se leva, affronta la grande lumière clémente à son visage
-romain, si fortement construit que la soixantaine proche ne
-l'atteignait guère, rehaussé à l'ancienne mode d'une poudre
-blanche en couche égale sur les joues, et sur les lèvres d'un rouge
-presque noir, onctueux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu rentres? demanda Léa.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bien sûr. Qu'est-ce qu'elle peut fabriquer toute seule, ma
-petite rosse!
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu es toujours contente de ton nouvel appartement?
-</p>
-<p>
-&mdash;Un rêve! Surtout depuis les barreaux aux fenêtres. Et j'ai fait
-mettre un grillage en acier sur un vasistas dans l'office, un qui
-m'avait échappé. Avec mon double appel électrique, et mes
-avertisseurs... Ouf! Ce n'est pas trop tôt que je me sente un peu
-tranquille.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et ton hôtel?
-</p>
-<p>
-&mdash;Bouclé! À vendre. Et la galerie de tableaux au garde-meubles. Mon
-petit entresol est un amour pour ses dix-huit cents francs. Et plus de
-gueules d'assassins autour de moi. Hein, les deux valets de pied?...
-j'en ai encore le frisson.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu as vu ça bien en noir, écoute.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il faut y avoir passé pour se rendre compte, ma bonne amie.
-Monsieur, enchantée... Reste donc, Léa.
-</p>
-<p>
-Elle les enveloppa tous deux de son regard velouté de barbare et
-partit. Chéri la vit s'éloigner, gagner l'issue, et n'osa pas
-prendre le même chemin. Il resta immobile presque supprimé par la
-conversation de ces deux femmes qui avaient parlé de lui au passé,
-comme d'un mort. Mais déjà Léa revenait et s'esclaffait:
-</p>
-<p>
-&mdash;Princesse Cheniaguine! Soixante millions! Et veuve! Et elle
-n'est pas contente! Si c'est ça le plaisir de vivre, vrai, non, tu
-sais!...
-</p>
-<p>
-Sa main levée claqua sur sa cuisse comme sur une croupe de cavale.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce qu'elle a?
-</p>
-<p>
-&mdash;La frousse. Seulement la frousse. C'est une femme qui ne sait pas
-porter l'argent. Cheniaguine lui a tout laissé. Mais on peut dire
-qu'il lui a fait plus de mal en lui donnant qu'en lui prenant. Tu
-l'as entendue?
-</p>
-<p>
-Elle se laissa aller au creux d'une bergère douillette, et Chéri
-haït le soupir mou du coussin sous le vaste séant. Elle passa le bout
-de son doigt dans la gorge d'une moulure de son fauteuil, souffla sur
-une trace poudreuse et se rembrunit:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! ça n'est plus ce que c'était, même comme service. Hein?
-</p>
-<p>
-Il se sentait pâle, et la peau raidie autour de la bouche, ainsi que
-par un grand froid. Il retenait un terrible élan de rancune et de
-supplication, le besoin de crier: «Cesse! Reparais! Jette cette
-mascarade! Tu es bien quelque part là-dessous, puisque je t'entends
-parler! Éclos! Surgis toute neuve, les cheveux rougis de ce matin,
-poudrée de frais, reprends ton long corset, ta robe bleue à fin
-jabot, ton parfum de prairie que je quête en vain dans ta nouvelle
-maison... Quitte tout cela, viens-t'en, à travers Passy mouillé, ses
-oiseaux et ses chiens, jusqu'à l'avenue Bugeaud, où sûrement
-Ernest fait les cuivres de ta grille...» Il ferma les yeux, à bout de
-force.
-</p>
-<p>
-&mdash;Toi, mon petit, je m'en vais te dire une bonne chose: tu devrais
-faire analyser tes urines. Ta couleur de teint, et un pincement autour
-des lèvres, je connais ça: tu ne soignes pas ton rein.
-</p>
-<p>
-Chéri rouvrit les yeux, les emplit du placide désastre installé
-devant lui, et dit héroïquement:
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu crois? c'est bien possible.
-</p>
-<p>
-&mdash;Dis que c'est certain. Et puis tu n'es pas assez gras... On a
-beau dire que les bons coqs sont maigres, il te manque dix livres, bien
-pesé.
-</p>
-<p>
-&mdash;Passe-les moi, dit-il en souriant. Mais il sentait sa joue
-singulièrement raide et rebelle au sourire comme si sa peau eût
-vieilli.
-</p>
-<p>
-Léa éclata de son rire heureux, le même rire qui saluait, autrefois,
-une impertinence notoire du «nourrisson méchant». Chéri goûta, au
-son grave et rond de ce rire, un plaisir qu'il n'eût pas supporté
-longtemps.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça! je le pourrais sans me faire tort J'en ai pris, hein?
-Tiens, là... Et là... Crois-tu!
-</p>
-<p>
-Elle alluma une cigarette, souffla par les narines un double jet de
-fumée et haussa les épaules:
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est l'âge!
-</p>
-<p>
-Le mot s'envola de ses lèvres avec une légèreté qui rendit à
-Chéri une sorte d'espoir extravagant: «Oui, elle plaisante... Elle
-va tout d'un coup m'apparaître...» Il attacha sur elle un regard
-qu'elle sembla, un moment, comprendre:
-</p>
-<p>
-&mdash;J'ai changé, hein, petit? Ça n'a pas d'importance,
-heureusement. Tandis que toi, tu m'as l'air, je ne sais comment...
-Battu de l'oiseau, comme nous disions autrefois. Hein?
-</p>
-<p>
-Il n'aimait pas ce «hein?» nouveau et saccadé, qui ponctuait
-les phrases de Léa. Mais il se raidissait à chaque interrogation, et
-maîtrisait chaque fois un élan dont il ne voulait discerner ni le
-motif ni le but.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne te demande pas si tu as des ennuis dans ton intérieur.
-D'abord ça ne me regarde pas, et ensuite ta femme je la connais comme
-si je l'avais faite.
-</p>
-<p>
-Il l'écoutait parler, mais sans application. Il remarquait surtout
-que lorsqu'elle quittait le sourire et le rire, elle cessait
-d'appartenir à un sexe défini. En dépit des énormes seins et de la
-fesse écrasante, elle pénétrait, de par l'âge, dans une virilité
-de tout repos.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et je la sais très capable, ta femme, de rendre un homme heureux.
-</p>
-<p>
-Il ne put s'empêcher de trahir un rire intérieur, et Léa se reprit
-promptement.
-</p>
-<p>
-&mdash;J'ai dit: un homme. Je n'ai pas dit: n'importe quel homme.
-Te voilà chez moi, sans avertissement, tu ne viens pas, j'imagine,
-pour mes beaux yeux, hein?
-</p>
-<p>
-Elle les appuyait sur Chéri, ses «beaux yeux», rapetissés,
-traversés en tous sens de fibulles rouges, narquois, pas méchants ni
-bons, avisés et luisants, certes, mais... Mais où, leur humidité saine
-qui baignait d'azur leur blanche marge, où, leur contour bombé comme
-le fruit, comme le sein, comme l'hémisphère, et bleu comme une
-contrée arrosée par maint fleuve?...
-</p>
-<p>
-Il dit en bouffonnant:
-</p>
-<p>
-&mdash;Pouh!... Détective, va!...
-</p>
-<p>
-Et il s'étonna de se trouver assis négligemment, les jambes
-croisées, à la manière d'un beau jeune homme qui ne se tient pas
-très bien. Car en lui-même il contemplait son double éperdu,
-agenouillé, les bras agités et la poitrine offerte, et criant des cris
-incohérents.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne suis pas plus bête qu'une autre. Mais avoue que tu ne
-m'as pas rendu, aujourd'hui, la besogne difficile?
-</p>
-<p>
-Elle se rengorgea, répandant son second menton sur son col, et le
-double agenouillé pencha la tête comme frappé à mort.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu as tout à fait la dégaine de quelqu'un qui souffre du mal de
-l'époque. Laisse-moi parler!... Tu es comme les camarades, tu
-cherches ton paradis, hein, le paradis qu'on vous devait, après la
-guerre? Votre victoire, votre jeunesse, vos belles femmes... On vous
-devait tout, on vous a tout promis, ma foi c'était bien juste... Et
-vous trouvez quoi? Une bonne vie ordinaire. Alors vous faites de la
-nostalgie, de la langueur, de la déception, de la neurasthénie... Je
-me trompe?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, dit Chéri...
-</p>
-<p>
-Car il pensait qu'il eût donné un doigt de sa main pour qu'elle se
-tût.
-</p>
-<p>
-Léa lui frappa l'épaule, y laissa sa main à grosses bagues, et
-comme il inclinait un peu la tête, sa joue perçut la chaleur de cette
-lourde main.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! continua Léa en élevant la voix, tu n'es pas le seul va!
-Combien en ai-je vu, depuis la fin de la guerre, des gars de ton
-espèce...
-</p>
-<p>
-&mdash;Où donc? interrompit Chéri.
-</p>
-<p>
-La soudaineté de l'interruption, son caractère agressif
-suspendirent le lyrisme bénisseur de Léa. Elle retira sa main.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais il n'en manque pas, mon petit. Es-tu orgueilleux, quand même!
-Tu pensais qu'il n'y avait que toi, à trouver au temps de paix le
-goût de trop-peu? Détrompe-toi!
-</p>
-<p>
-Elle rit tout bas, hocha ses cheveux gris badins autour d'un important
-sourire de juge gourmet:
-</p>
-<p>
-&mdash;Es-tu orgueilleux, à toujours te vouloir seul de ton espèce!
-</p>
-<p>
-Elle s'écarta d'un pas, affûta son regard, et acheva, peut-être
-vindicative:
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu n'as été unique que... pendant un temps.
-</p>
-<p>
-Chéri retrouva la féminité sous l'insulte vague et choisie, et se
-redressa, tout heureux de souffrir moins. Mais déjà Léa redevenait
-bonne.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais ce n'est pas pour t'entendre dire ça que tu es venu ici.
-Tu t'es décidé tout d'un coup?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, dit Chéri.
-</p>
-<p>
-Il eût voulu que ce oui fût, entre elle et lui, la dernière parole.
-Timide, il errait, du regard, tout autour de Léa. Il cueillit, dans une
-assiette, un gâteau sec en forme de tuile courbe, puis le reposa,
-persuadé qu'une cendre siliceuse de brique rose, s'il y mordait,
-allait lui emplir la bouche. Léa remarqua son geste, et la manière
-pénible dont il avala sa salive.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! Oh! nous avons des nerfs? Et un menton de chat maigre, et un
-pli sous l'œil. C'est du beau.
-</p>
-<p>
-Il ferma les yeux, et consentit lâchement à l'entendre sans la voir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Écoute, petit, je connais un bistro, avenue des Gobelins...
-</p>
-<p>
-Il releva les yeux sur elle, plein de l'espoir qu'elle devenait
-folle et qu'ainsi il pourrait lui pardonner ensemble sa déchéance
-physique et ses errements de vieille dame.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, je connais un bistro... Laisse-moi parler! Seulement il faut
-se dépêcher, avant que les Clermont-Tonnerre et les Corpechot
-l'aient décrété chic et qu'on remplace la bonne femme par un
-chef. C'est la bonne femme elle-même qui cuisine, et, mon petit...
-</p>
-<p>
-Elle réunit ses doigts sur sa bouche en baiser et Chéri détourna son
-regard vers la fenêtre, où l'ombre d'une branche fouettait le
-rayon de soleil à temps égaux, comme une herbe que bat l'onde
-régulière d'un ruisseau.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quelle drôle de conversation... risqua-t-il d'une voix fausse.
-</p>
-<p>
-&mdash;Elle n'est pas plus drôle que ta présence chez moi, répliqua
-vertement Léa.
-</p>
-<p>
-De la main, il fit signe qu'il voulait la paix, seulement la paix, et
-peu de paroles, et même le silence... Il sentait en cette femme âgée
-des forces fraîches, un appétit élastique devant lesquels il battait
-en retraite. Déjà le sang prompt de Léa montait, violet, à son cou
-grenu et à ses oreilles. «Elle a un cou de vieille poule», constata
-Chéri avec un pâle plaisir féroce d'autrefois.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est vrai, ça! jeta Léa échauffée. Tu t'amènes ici d'un
-air Fantomas, et je cherche le moyen d'arranger les choses, moi qui
-te connais, tout de même, assez bien...
-</p>
-<p>
-Il lui sourit avec découragement. «Et comment me connaîtrait-elle?
-De plus malins qu'elle, et même que moi...»
-</p>
-<p>
-&mdash;Une certaine espèce de vague-à-l'âme, mon petit, et de
-désillusion, c'est une question d'estomac. Oui, oui, tu ris!
-</p>
-<p>
-Il ne riait pas, mais elle put croire qu'il riait.
-</p>
-<p>
-&mdash;Le romantisme, la neurasthénie, le dégoût de la vie: estomac.
-Tout ça, estomac. Et même l'amour! Si on voulait être sincère, on
-avouerait qu'il y a l'amour bien nourri, et l'amour mal nourri. Et
-le reste c'est de la littérature. Si je savais écrire, ou parler,
-mon petit, j'en dirais, là-dessus... Oh! naturellement je
-n'inventerais rien, mais enfin je saurais de quoi je parle.
-Ça changerait des écrivains d'aujourd'hui.
-</p>
-<p>
-Quelque chose de pire que cette philosophie culinaire décomposait
-Chéri: un apprêt, un faux naturel, une gaillardise presque étudiée.
-Il soupçonna que Léa jouait la jovialité, l'épicuréisme, de même
-qu'un gros acteur, au théâtre, joue les «rondeurs» parce qu'il
-prend du ventre. Comme par défi, elle frotta son nez vernissé, vermeil
-de couperose, du dos de l'index, et éventa son torse en s'aidant
-des deux panneaux de sa longue veste. Ce faisant, elle comparaissait
-devant Chéri avec un excès de complaisance, et même elle peigna
-d'une main sa dure chevelure grise qu'elle secoua.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça me va, les cheveux courts?
-</p>
-<p>
-Il ne daigna répondre que d'une négation muette, ainsi qu'on
-écarte un argument oiseux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu disais donc qu'avenue des Gobelins, il y a un bistro...?
-</p>
-<p>
-À son tour, elle répondit intelligemment: «Non», et il vit au
-battement de ses narines qu'il l'avait un peu, enfin, irritée. Le
-guet animal ressuscitait en lui, l'allégeait, tendait derechef ses
-instincts, épouvantés jusque-là et épars. Il projeta de
-communiquer, à travers l'impudente chair, les frisons grisonnants et
-la bonne humeur prébendière, avec la créature cachée à laquelle il
-revenait comme au lieu de son crime. Une divination fouisseuse le
-maintenait autour du trésor caché. «Comment cela lui est-il arrivé,
-d'être vieille? Tout d'un coup, un matin? ou peu à peu? Et
-cette graisse, ce poids dont gémissent les fauteuils? Est-ce un
-chagrin qui l'a changée ainsi, et désexuée? Quel chagrin? Est-ce
-à cause de moi?»
-</p>
-<p>
-Mais il n'interrogeait que lui, et tout bas. «Elle est fâchée.
-Elle est sur le chemin de me comprendre. Elle va me dire...»
-</p>
-<p>
-Il la vit se lever, marcher, rassembler des papiers sur le tablier
-abattu du bonheur-du-jour. Il nota qu'elle se tenait plus droite
-qu'au moment où il était entré, et sous le regard qui la suivait
-elle se redressa encore. Il accepta qu'elle fût véritablement
-énorme, et sans galbe visible de l'aisselle à la hanche. Avant de se
-retourner vers Chéri, elle resserra sur son cou, malgré la chaleur,
-une écharpe de soie blanche. Il l'entendit respirer profondément,
-puis elle revint à lui, sur un rythme aisé de bête pesante, et elle
-lui sourit.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te reçois bien mal, il me semble. Ce n'est pas poli que
-d'accueillir quelqu'un en lui donnant des conseils, surtout des
-conseils inutiles.
-</p>
-<p>
-D'un pli de l'écharpe blanche surgit, serpenta et resplendit au
-jour un sautoir de perles, que Chéri reconnut.
-</p>
-<p>
-Captives sous la peau de la perle, tissu immatériel, les sept couleurs
-d'Iris jouaient comme une secrète ignition aux flancs de chaque
-sphère précieuse. Chéri reconnaissait la perle frappée d'une
-fossette, la perle un peu ovoïde, la perle la plus grosse qui se
-signalait par un rose unique.
-</p>
-<p>
-«Elles, elles n'ont pas changé! Elles et moi, nous n'avons pas
-changé.»
-</p>
-<p>
-&mdash;Et tu as toujours tes perles, dit-il.
-</p>
-<p>
-Elle s'étonna de la sotte phrase, et parut la vouloir traduire en
-langage clair.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, la guerre me les a laissées. Tu penses que j'aurais pu, ou
-dû les vendre? Pourquoi les aurais-je vendues?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ou «pour qui»? plaisanta-t-il d'un ton las.
-</p>
-<p>
-Elle ne retint pas un rapide regard vers le bonheur-du-jour et les
-papiers éparpillés, et Chéri à son tour traduisit ce regard, lui
-assigna comme terme et comme objet quelque portrait-carte jaunâtre,
-quelque visage effaré de petit militaire imberbe... En lui-même il
-contempla l'image qu'il inventait, avec une hauteur dédaigneuse. «Cela
-ne me concerne pas.» Un moment après, il ajoutait: «Mais
-qu'est-ce qui me concerne, ici?»
-</p>
-<p>
-Le trouble qu'il avait apporté se propageait hors de lui, à la
-faveur du couchant, des cris d'hirondelles chasseresses, des flèches
-de braise traversant les rideaux. Cette couleur de rose incandescente,
-il se souvint que Léa l'entraînait partout, comme la mer emmène
-avec elle, quand elle reflue, le parfum terrestre des foins et des
-troupeaux.
-</p>
-<p>
-Ils ne parlèrent pas pendant un temps, secourus par une chanson
-fraîche d'enfant qu'ils eurent l'air d'écouter. Léa ne
-s'était pas assise. Droite, massive, elle portait plus haut son
-menton irrémédiable, et une sorte de malaise se traduisait dans le
-battement fréquent de ses paupières.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te retarde? Tu as à sortir? Tu veux t'habiller?
-</p>
-<p>
-La question fut brusque et obligea Léa à regarder Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;M'habiller? Et en quoi, Seigneur, veux-tu que je m'habille? Je
-suis habillée,&mdash;définitivement.
-</p>
-<p>
-Elle rit d'un rire incomparable, qui commençait haut et descendait
-par bonds égaux jusqu'à une grave région musicale réservée aux
-sanglots et à la plainte amoureuse. Chéri leva inconsciemment la main
-pour une supplication.
-</p>
-<p>
-&mdash;Habillée pour la vie, je te dis! Ce que c'est commode! Des
-blouses, du beau linge, cet uniforme par là-dessus, me voilà parée.
-Prête pour dîner chez Montagné aussi bien que chez M. Bobette, prête
-pour le ciné, pour le bridge et pour la promenade au Bois.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et l'amour que tu oublies?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! petit!
-</p>
-<p>
-Elle rougit franchement sous sa rougeur constante d'arthritique, et
-Chéri, après le lâche plaisir d'avoir prononcé quelques mots
-outrageants, fut saisi de honte et de regret devant ce réflexe de jeune
-femme.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est pour blaguer, dit-il gauchement. Je te scandalise?
-</p>
-<p>
-&mdash;Même pas. Mais tu sais que je n'ai jamais aimé un certain genre
-de choses pas propres et de plaisanteries pas drôles.
-</p>
-<p>
-Elle s'appliquait à parler d'une voix calme, mais son visage la
-révélait blessée, et sur sa face épaissie s'agitait un désordre
-qui peut-être était la pudeur.
-</p>
-<p>
-«Mon Dieu, si elle s'avise de pleurer...» Il imagina la
-catastrophe, les larmes sur ces joues creusées d'un seul ravin
-profond près de la bouche, et les paupières ensanglantées par le sel
-des larmes... Il se hâta:
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais non, voyons! Mais quelle idée! Je n'ai pas voulu...
-voyons, Léa...
-</p>
-<p>
-Au mouvement qu'elle fit, il s'aperçut qu'il ne l'avait pas
-encore appelée par son nom. Fière, comme autrefois, de son empire sur
-elle-même, elle l'interrompit avec douceur.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne t'en veux pas, petit. Mais pour le peu d'instants que tu
-passes ici, ne me laisse rien de vilain.
-</p>
-<p>
-Il ne fut touché ni de la douceur, ni des paroles auxquelles il trouva
-une délicatesse hors de propos.
-</p>
-<p>
-«Ou elle ment, ou elle est devenue telle qu'elle se montre. La paix,
-la pureté, et quoi encore? Ça lui va comme un anneau dans le nez. La
-paix du cœur, la boustifaille, le ciné... Elle ment, elle ment, elle
-ment! Elle veut me faire croire que c'est commode, et même
-agréable, de devenir une vieille femme... À d'autres! À d'autres
-elle peut raconter les bobards de la bonne vie et du bistro à cuisine
-régionale, mais à moi! À moi qui suis né dans les belles de
-cinquante ans, les massages électriques et les pommades fondantes! À
-moi qui les ai vues, toutes mes fées maquillées, combattre pour une
-ride, s'entredévorer pour un gigolo!»
-</p>
-<p>
-&mdash;Je n'ai plus l'habitude, figure-toi, de ta façon de te taire.
-À te voir assis là, il me semble à chaque instant que tu as quelque
-chose à me dire.
-</p>
-<p>
-Debout, séparée de Chéri par un guéridon et le service à porto,
-elle ne se défendait pas contre une sévère surveillance qui lui
-pesait, mais certains signes à peine visibles frémissaient sur elle,
-et Chéri discernait l'effort musculaire qui, entre les pans de la
-longue veste, essayait de ravaler le poids du ventre épanoui.
-</p>
-<p>
-«Combien de fois l'a-t-elle remis, quitté, remis courageusement,
-son long corset, avant de l'abandonner tout à fait?... Combien de
-matins a-t-elle varié la nuance de sa poudre de riz, frotté sa joue
-d'un rouge nouveau, massé son cou avec le cold-cream et le morceau de
-glace noué dans un mouchoir, avant de se résigner à ce cuir vernissé
-qui reluit sur ses joues?...»
-</p>
-<p>
-Il se pouvait qu'elle ne frémit, imperceptiblement, que
-d'impatience, mais de ce frémissement il attendait, avec une
-inconscience rigide, un miracle d'éclosion, la métamorphose...
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi ne dis-tu rien? insista Léa.
-</p>
-<p>
-Elle perdait par degrés son calme en dépit de son immobilité
-résolue. Elle jouait, d'une main, avec sa chaîne de grosses perles,
-nouait et dénouait leur nacre éternelle, lumineuse et comme voilée
-d'une humidité indicible, autour de ses grands doigts flétris et
-soignés.
-</p>
-<p>
-«Peut-être a-t-elle seulement peur de moi», rêvait Chéri... «Un
-homme qui se tait, comme je fais, c'est toujours un peu un fou. Elle
-pense à la peur de Valérie Cheniaguine. Si j'étendais le bras,
-est-ce qu'elle crierait à l'assassin? Ma pauvre Nounoune...»
-</p>
-<p>
-Il craignit de prononcer ce nom à haute voix et parla pour se
-préserver d'une sincérité, fût-elle éphémère.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que tu vas penser de moi? dit-il.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça dépend, répondit Léa circonspecte. Tu m'as l'air en ce
-moment-ci d'un de ces types qui posent un paquet de gâteaux dans
-l'antichambre en se disant: «Il sera toujours temps de l'offrir»,
-et puis ils le reprennent en s'en allant.
-</p>
-<p>
-Rassurée par le son de leurs voix, elle raisonnait en Léa
-d'autrefois, perspicace, fine à la manière des paysans fins. Chéri
-se leva, tourna le meuble qui le séparait de Léa, et reçut ainsi en
-plein visage la grande lumière de la baie tendue de rose. Léa put
-mesurer à l'aise, sur des traits presque intacts mais de toutes parts
-menacés, la longueur des jours et des années. Un délabrement aussi
-secret avait de quoi tenter sa pitié, émouvoir son souvenir, arracher
-d'elle le mot, le geste qui précipiteraient Chéri dans un vertige
-d'humilité, et il risqua, offert à la lumière, les yeux bas, comme
-endormi, sa dernière chance d'un dernier affront, d'une dernière
-prière, d'un dernier hommage...
-</p>
-<p>
-Rien ne vint, et il rouvrit les yeux. De nouveau il dut accepter la
-véridique image: la gaillarde vieille amie, à distance prudente, lui
-manifestait une bienveillance mesurée, dans un soupçonneux petit
-regard bleu.
-</p>
-<p>
-Dessillé, égaré, il la chercha dans la pièce partout où elle
-n'était pas. «Où est-elle? où est-elle? Celle-ci me la cache.
-Celle-ci, je l'ennuie, et elle pense, en attendant que je m'en
-aille, que c'est bien des embarras, tous ces souvenirs, et ce
-revenant... Mais si tout de même je l'appelais à mon secours, et que
-je lui redemande Léa...» En lui-même le double agenouillé
-tressaillait encore, comme un corps qui se vide de son sang... D'un
-effort dont il se fût cru incapable, Chéri se dégagea de son image
-suppliciée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te laisse, dit-il à voix haute. Il ajouta sur le ton d'une
-finesse banale: «et je remporte mon paquet de gâteaux.»
-</p>
-<p>
-Un soupir d'allègement souleva le débordant corsage de Léa.
-</p>
-<p>
-&mdash;À ta guise, mon petit. Mais, tu sais? toujours à ta disposition
-si tu as un ennui.
-</p>
-<p>
-Il sentit la rancune sous la fausse obligeance, et l'énorme édifice
-de chair, couronné d'une herbe argentée, rendit encore une fois un
-son féminin, tinta tout entier d'une harmonie intelligente. Mais le
-revenant, rendu à sa susceptibilité de fantôme, exigeait, malgré
-lui, de se dissoudre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bien sûr, répondit Chéri. Je te remercie.
-</p>
-<p>
-À partir de cet instant, il sut, sans faute ni recherche, comment il
-devait s'en aller, et les paroles convenables sortirent de lui,
-facilement, rituellement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu comprends, je suis venu aujourd'hui... pourquoi aujourd'hui
-plutôt qu'hier?... Il y a longtemps que j'aurais dû le faire...
-Mais tu m'excuses...
-</p>
-<p>
-&mdash;Naturellement, dit Léa.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je suis encore plus braque qu'avant la guerre, tu comprends,
-alors...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je comprends, je comprends.
-</p>
-<p>
-Parce qu'elle l'interrompait, il pensa qu'elle avait hâte de le
-voir partir. Il y eût encore entre eux, pendant la retraite de Chéri,
-quelques paroles, le bruit d'un meuble heurté, un pan de lumière,
-bleue par contraste, que versa une fenêtre ouverte sur la cour, une
-grande main bossuée de bagues qui se leva à la hauteur des lèvres de
-Chéri, un rire de Léa, qui s'arrêta à mi-chemin de sa gamme
-habituelle ainsi qu'un jet d'eau coupé dont la cime, privée
-soudain de sa tige, retombe en perles espacées... L'escalier passa
-sous les pieds de Chéri ainsi que le pont qui soude deux songes, et il
-retrouva la rue Raynouard qu'il ne connaissait pas.
-</p>
-<p>
-Il remarqua que le ciel rose se mirait dans le ruisseau, gorge encore de
-pluie, sur le dos bleu des hirondelles volant à ras de terre, et parce
-que l'heure devenait fraîche, et que traîtreusement le souvenir
-qu'il emportait se retirait au fond de lui-même pour y prendre sa
-force et sa dimension définitives, il crut qu'il avait tout oublié
-et il se sentit heureux.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="III">III</a></h4>
-
-<p>
-D'invention pauvre et de proportions banales, la salle à manger
-demandait son luxe à une tenture jaune semée de pourpre et de vert.
-Les stucquages blancs et gris des parois rejetaient trop de clarté aux
-convives, déjà dépouillés de toute ombre par la lumière qui
-tombait, sans ménagement, du plafond.
-</p>
-<p>
-Une constellation de cristal bougeait à chaque mouvement de la robe
-d'Edmée, Mme Peloux avait gardé, pour le dîner familial, son
-costume tailleur boutonné de cuir, et Camille de la Berche son voile
-d'infirmière, sous lequel elle ressemblait fidèlement au Dante, en
-plus velu. À cause de la chaleur, les femmes se taisaient, et Chéri se
-taisait par habitude. Le bain chaud, la douche froide triomphaient de sa
-fatigue, mais la puissante lumière ricochant sur sa pommette
-dénonçait la dépression de la joue, et il tenait les yeux baissés,
-afin que l'ombre de ses cils couvrît sa paupière inférieure.
-</p>
-<p>
-&mdash;Chéri a seize ans, ce soir, asséna hors de propos la basse
-profonde de la baronne.
-</p>
-<p>
-Personne ne lui répondit, et Chéri salua d'une petite inclinaison
-du buste.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il y a bien longtemps, continua la baronne, que je ne lui ai pas vu
-l'ovale de la figure si mince.
-</p>
-<p>
-Edmée fronça imperceptiblement les sourcils.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi, si. Simplement pendant la guerre.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est vrai, c'est vrai, approuva en petit fifre Charlotte
-Peloux. Qu'il était défait, mon Dieu, en 1916, à Vesoul! Ma
-petite Edmée, ajouta-t-elle sans transition, j'ai vu qui vous savez
-aujourd'hui, et <i>tout</i> va très bien...
-</p>
-<p>
-Edmée rougit d'une manière docile qui ne lui seyait pas et Chéri
-leva les yeux:
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu as vu qui? Et qu'est-ce qui va bien?
-</p>
-<p>
-&mdash;La pension de Trousselier, mon petit amputé du bras droit. Il est
-sorti de l'hôpital le 20 juin... Ta mère s'occupe de lui à la
-Guerre.
-</p>
-<p>
-Elle n'avait pas cherché sa réponse, et elle reposait sur lui la
-couleur dorée de ses calmes prunelles, pourtant il savait qu'elle
-mentait.
-</p>
-<p>
-«C'est de son ruban rouge qu'il s'agit. Après tout, pauvre
-gosse, c'est bien son tour...»
-</p>
-<p>
-Elle lui mentait devant ces deux femmes qui savaient qu'elle
-mentait...
-</p>
-<p>
-«Et si j'envoyais la carafe au milieu de tout ça?»
-</p>
-<p>
-Mais il ne bougea pas. Dans quelle passion eût-il puisé le sursaut qui
-dresse le corps, dirige la main?
-</p>
-<p>
-&mdash;Abzac nous quitte dans une semaine, reprit Mme de la Berche.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ce n'est pas sûr, répartit Edmée avec quelque vivacité. Le
-docteur Arnaud n'est pas d'avis qu'on le laisse s'échapper
-comme ça sur sa jambe neuve... Vous le voyez, libre de commettre toutes
-les imprudences, sur sa jambe neuve, et les possibilités de
-gangrène... Le docteur Arnaud sait trop bien que des imprudences
-analogues, pendant toute la durée de la guerre...
-</p>
-<p>
-Chéri la regardait, et elle suspendit sa phrase sans motif. Elle
-maniait comme un éventail une rose à tige feuillue. Elle refusa d'un
-signe le plat qu'on passait et s'accouda. Vêtue de blanc, l'épaule
-nue, elle n'était pas exempte, même dans l'immobilité, de cette
-satisfaction intime, de cette considération de soi qui la classaient.
-Quelque chose d'outrageant rayonnait à travers son suave contour. Une
-indiscrète lueur décelait celle qui veut parvenir et qui n'a connu
-encore que le succès.
-</p>
-<p>
-«Edmée, jugea Chéri, c'est une femme qui n'aurait jamais dû
-avoir plus de vingt ans. Voilà qu'elle commence à ressembler à sa
-mère.»
-</p>
-<p>
-L'instant d'après, la ressemblance avait disparu. Rien d'évident
-ne rappelait Marie-Laure en Edmée. De la beauté d'empoisonneuse,
-rousse, blanche, impudente, dont Marie-Laure s'était servie pendant
-sa carrière comme d'un piège, Edmée ne se réclamait que par un
-seul signe: l'impudence. Attentive à ne choquer personne, elle
-choquait pourtant à la manière d'une parure trop neuve, ou d'un
-coursier de second ordre, les êtres que leur nature ou leur absence
-d'éducation rapprochait de la subtilité originelle. Les domestiques
-et Chéri redoutaient ce qu'en Edmée, ils pressentaient plus bas
-qu'eux.
-</p>
-<p>
-Autorisée par Edmée qui allumait une cigarette, la baronne de La
-Berche grilla longuement la pointe d'un cigare et fuma avec volupté.
-Le voile blanc à croix rouge retombait sur ses viriles épaules et elle
-était pareille aux hommes graves qui coiffent, à la fin des
-réveillons, des bonnets phrygiens, des fanchons d'ouvreuse et des
-shakos en papier mousseline. Charlotte défit les boutons de cuir
-tressé de sa jaquette, attira à elle la boîte d'abdullas, et le
-maître d'hôtel, respectueux des us de l'intimité, roula à
-portée de Chéri une petite table de prestidigitateur pleine de
-secrets, de doubles fonds à bascule et de liqueurs dans des fioles
-d'argent. Puis il quitta la salle et le mur jaune perdit son ombre
-longue de vieil Italien à visage de buis, coiffé de cheveux blancs.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il a vraiment de la branche, ce Giacomo, dit la baronne de La
-Berche. Et je m'y connais.
-</p>
-<p>
-Mme Peloux haussa les épaules, geste qui depuis longtemps n'émouvait
-plus ses seins. Sa gorge chargeait une blouse de soie blanche à jabot,
-sa courte chevelure teinte, encore foisonnante, brûlait d'un rouge
-sombre au-dessus de ses grands yeux funestes et de son beau front de
-conventionnel.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il a la branche qu'ont tous les vieux Italiens à cheveux blancs.
-Tous camériers du Pape, à les voir, et ils te font le menu en latin,
-et puis tu ouvres une porte, et tu les trouves en train de violer une
-petite fille de sept ans.
-</p>
-<p>
-Chéri accueillit cette virulence comme une averse opportune. La
-méchanceté maternelle rouvrait les nuées, ramenait un air respirable.
-Il aimait, depuis peu, la retrouver pareille à la Charlotte
-d'autrefois, qui, du haut de son balcon, traitait de «femme à trois
-francs» une gracieuse passante, et qui, à une question de Chéri: «Tu
-la connais?» répliquait: «Non, mais! il faudrait peut-être que
-je la connaisse, cette traînée!» Confusément, il prenait goût
-depuis peu à la vitalité supérieure de Charlotte, confusément, il
-la préférait aux deux autres créatures présentes, mais il ne sut
-pas que cette préférence, cette partialité s'appelaient peut-être
-amour filial. Il rit, applaudit Mme Peloux d'être encore, d'une
-façon éclatante, celle qu'il avait connue, haïe, redoutée,
-insultée. Un instant, Mme Peloux prit aux yeux de son fils son
-caractère authentique, c'est-à-dire qu'il l'estima à sa
-valeur, l'apprécia fougueuse, dévoratrice, calculatrice et
-imprudente tout ensemble, comme un grand financier, capable de
-délectation dans la malignité comme un humoriste. «Un fléau, quoi,»
-se dit-il, «mais pas plus. Un fléau, mais pas une étrangère...»
-Il reconnut, mordant en pointe le front de conventionnel, les pointes
-d'un noir bleuté qui, sur son propre front, rendaient évidents la
-blancheur de la peau et le noir bleu des cheveux.
-</p>
-<p>
-«C'est ma mère», pensa-t-il. «Personne ne m'a jamais dit que je
-lui ressemble, et je lui ressemble». L'«étrangère», en face
-de lui, brillait d'un éclat de perle, blanc et voilé... Chéri
-entendit le nom de la duchesse de Camastra, jeté par la voix profonde
-de la baronne, et il vit sur le visage de l'étrangère s'allumer et
-mourir une férocité fugitive, comme le serpent de feu qui ranime
-soudain dans ta cendre la forme d'un sarment consumé. Mais elle
-n'ouvrit pas la bouche et ne se mêla pas au concert de malédictions
-militaires dont la baronne chargeait une rivale ès-clinique.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ils ont là-dedans une histoire d'antralgésine, il paraît...
-Deux morts en deux jours sous la seringue. Je ne les vois pas blancs dit
-Mme de La Berche avec un rire cordial.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous rêvez, rectifia sèchement Edmée. C'est une vieille
-histoire de Janson de Sailly qu'on réédite.
-</p>
-<p>
-&mdash;On ne prête qu'aux riches, soupira Charlotte avec mansuétude.
-Chéri, tu as sommeil?
-</p>
-<p>
-Il fondait de fatigue, et il admirait la résistance de ces trois femmes
-que le labeur, l'été parisien, le mouvement et la parole ne
-mettaient par hors de combat.
-</p>
-<p>
-&mdash;La chaleur, dit-il laconiquement.
-</p>
-<p>
-Le regard d'Edmée croisa le sien, mais elle ne fit aucun commentaire
-et ne le démentit point.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pou-pou-pou... chantonna Charlotte... La chaleur... Mais
-certainement. Pou-pou-pou...
-</p>
-<p>
-Son regard appuyé sur celui de Chéri débordait de complicité, de
-tendre chantage. Comme d'habitude, elle savait tout. Chuchotements
-d'office, rapports de concierges... Peut-être que Léa elle-même,
-pour le plaisir de mentir fémininement, de triompher une dernière
-fois, racontait à Charlotte... La baronne de La Berche laissa échapper
-un petit ricanement chevalin, et l'ombre de son grand nez
-d'ecclésiastique couvrit le bas de son visage.
-</p>
-<p>
-&mdash;Nom de Dieu jura Chéri.
-</p>
-<p>
-Sa chaise tomba derrière lui, et Edmée se mit debout aussitôt,
-prompte, attentive. Elle n'exprimait pas le moindre étonnement.
-Charlotte Peloux et la baronne de La Berche se mirent aussi sur la
-défensive, mais à l'ancienne mode, les mains à la jupe comme pour
-se trousser et fuir. Chéri, appuyé des deux poings à la table,
-haletait, et tournait la tête de droite et de gauche, comme une bête
-prise dans un filet.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous, d'abord, vous..., bégaya-t-il.
-</p>
-<p>
-Il tendit le bras vers Charlotte, qui en avait vu bien d'autres et que
-la menace filiale, devant témoins, galvanisa:
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi? quoi? quoi? aboya-t-elle à petits coups. M'insulter? un
-petit malheureux, un petit malheureux qui, si je voulais parler...
-</p>
-<p>
-Les cristaux vibraient au son de sa voix perçante, mais une voix plus
-aiguë lui coupa la parole:
-</p>
-<p>
-&mdash;Laissez-le! cria Edmée.
-</p>
-<p>
-Le silence sembla assourdissant après trois clameurs si brèves, et
-Chéri, rendu à sa dignité physique, se secoua, sourit, couvert
-d'une pâleur verte.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vous demande pardon, Mme Peloux, dît-il avec enjouement.
-</p>
-<p>
-Déjà elle le bénissait de l'œil et du geste, en championne que la
-fin du round trouve apaisée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! tu l'as, le sang vif!
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est un guerrier, dit la baronne en serrant la main d'Edmée.
-Je te dis au revoir, Chéri, ma cagna m'attend.
-</p>
-<p>
-Elle refusa une place dans l'automobile de Charlotte et voulut
-rentrer à pied chez elle. Le long de l'avenue Henri-Martin, sa haute
-taille, son voile blanc d'infirmière et le feu de son cigare
-enlevaient, la nuit, le courage aux pires rôdeurs. Edmée suivit les
-deux vieilles femmes jusqu'au seuil, courtoisie exceptionnelle qui
-permit à Chéri de mesurer la défiance de sa femme, et sa pacifique
-diplomatie.
-</p>
-<p>
-Il but, à lentes gorgées, un verre d'eau froide et réfléchit,
-debout, sous une cataracte de lumière, en savourant son terrible
-isolement.
-</p>
-<p>
-«Elle m'a défendu, répétait-il. Elle m'a défendu sans amour.
-Elle m'a défendu comme elle défend le jardin contre les merles, sa
-provision de sucre contre les infirmières pillardes, son vin contre les
-valets. Elle sait, sans doute, que je suis allé rue Raynouard, que
-j'en suis revenu, et que je n'y suis pas retourné. Elle ne m'en a
-pas dit un mot, et peut-être que cela lui est indifférent. Elle m'a
-défendu, parce qu'il ne fallait pas que ma mère parlât... Elle
-m'a défendu sans amour.»
-</p>
-<p>
-Il entendit dans le jardin la voix d'Edmée. De loin, elle tâtait
-l'humeur de Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu veux monter tout de suite, Fred? Tu ne te sens pas souffrant?
-</p>
-<p>
-Elle tendît la tête par la porte entre-bâillée, et il rit
-amèrement, en lui-même:
-</p>
-<p>
-«Elle est si prudente...»
-</p>
-<p>
-Elle vit son sourire et s'enhardit.
-</p>
-<p>
-&mdash;Viens, Fred. Je crois que je suis presque aussi lasse que toi. La
-preuve c'est que je me suis laissée aller tout à l'heure... mais
-je viens de m'excuser auprès de ta mère.
-</p>
-<p>
-Elle éteignit une partie de la cruelle lumière et recueillit sur la
-nappe des roses qu'elle plongea dans l'eau. Son corps, ses mains,
-les roses, sa tête penchée dans une brume de cheveux dont la chaleur
-effaçait un peu la crêpelure, tout, en elle, pouvait enchanter un
-homme.
-</p>
-<p>
-«Je dis un homme,&mdash;je ne dis pas n'importe quel homme,»
-répéta insidieusement la voix de Léa aux oreilles de Chéri...
-</p>
-<p>
-«Je peux tout lui faire», pensait-il en suivant Edmée des yeux. «Elle
-ne se plaindra pas, elle ne divorcera pas, je n'ai rien à
-craindre d'elle, même pas l'amour. Il ne tiendrait vraiment qu'à
-moi d'être bien tranquille.»
-</p>
-<p>
-Mais, en même temps, il reculait avec une répugnance indicible devant
-l'idée de vivre, apparié, dans un domaine qui n'était pas régi
-par l'amour. Son enfance de bâtard, sa longue adolescence en tutelle
-lui avaient enseigné qu'en un monde qui passe pour effréné règne
-un code, presque aussi étroit qu'un préjugé bourgeois. Chéri y
-avait appris que l'amour s'occupe d'argent, de trahisons, de
-crimes et de lâches consentements. Mais il était maintenant en chemin
-d'oublier les vieux statuts et de repousser les tacites
-condescendances. Aussi laissa-t-il glisser la douce main posée sur sa
-manche. Et comme il marchait aux côtés d'Edmée vers la chambre qui
-n'entendrait ni reproches, ni baisers, il se sentit pénétré de
-honte, et il rougit de leur bonne entente monstrueuse.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="IV">IV</a></h4>
-
-<p>
-Il se trouva dehors, et vêtu pour la rue, sans presque avoir su qu'il
-revêtait un imperméable léger, coiffait un chapeau mou. Il laissait
-derrière lui le hall embrumé de fumée suspendue, le fort parfum des
-femmes et des fleurs, l'odeur cyanhydrique du cherry. Il laissait
-Edmée, le docteur Arnaud, des Filipesco, des Atkins et des Kelekian,
-deux jeunes filles du monde qui, pour avoir bénévolement conduit des
-camions pendant la guerre, n'aimaient plus que le cigare,
-l'automobile et les camaraderies de garages. Il abandonnait Desmond
-flanqué d'un marchand de biens et d'un sous-secrétaire d'État
-au ministère du Commerce, un amputé-poète, et Charlotte Peloux. Un
-jeune ménage mondain, sans doute particulièrement informé, avait
-dîné d'un air prude et gourmand, avec des mines entendues, une
-avidité scandalisée et naïve qui semblait attendre que Chéri
-dansât tout nu, ou que Charlotte et le sous-secrétaire d'État
-s'accouplassent sur le tapis du hall.
-</p>
-<p>
-Chéri s'en allait conscient de s'être stoïquement comporté, sans
-autre faute qu'une perte subite du présent, une désaffection
-gênante au cours du repas. Encore cette stupeur n'avait-elle duré
-qu'un moment, incalculable comme les songes. Maintenant, il
-s'éloignait de tous les étrangers qui peuplaient sa maison et son
-pas, sur le sable, faisait un doux bruit de pattes légères. La
-couleur grise et argentée de son vêtement le rendait pareil au
-brouillard descendu sur le Bois, et deux ou trois promeneurs nocturnes
-envièrent ce jeune homme pressé qui n'allait nulle part.
-</p>
-<p>
-L'image de sa maison pleine le pourchassait. Il entendait encore le
-son des voix, il emportait le souvenir des visages et des rires, et
-surtout de la forme des bouches. Un homme âgé avait parlé de guerre,
-une femme de politique. Il se rappelait aussi l'entente nouvelle qui
-reliait Desmond à Edmée et l'intérêt que sa femme prenait à un
-lotissement... «Desmond... quel mari pour ma femme...» Et puis, la
-danse... Charlotte Peloux accessible au tango... Chéri hâta le pas.
-</p>
-<p>
-Une nuit de précoce automne, humide, enveloppait de brume la pleine
-lune. Un grand halo laiteux, environné d'un pâle arc-en-ciel,
-remplaçait l'astre, et s'éteignait par moments, étouffé sous des
-bouffées de nues courantes. L'odeur de septembre naissait des
-feuilles tombées pendant la canicule.
-</p>
-<p>
-«Il fait doux», pensa Chéri.
-</p>
-<p>
-Un banc accueillit sa lassitude, mais il ne s'arrêta pas longtemps,
-rejoint par une compagne invisible à laquelle il refusa, sur le banc,
-sa place. Une compagne qui portait cheveux gris, longue veste, et
-résonnait d'une gaîté inexorable... Chéri tourna la tête vers les
-jardins de la Muette, comme s'il pouvait entendre, de si loin, les
-cymbales du jazz-band.
-</p>
-<p>
-L'heure n'était pas venue de regagner la chambre bleue où
-peut-être les deux jeunes filles du meilleur monde fumaient encore de
-bons cigares, assises en amazone sur le velours bleu du lit, et
-amusaient le marchand de biens avec des anecdotes de ravitailleuses.
-</p>
-<p>
-«Ah, une bonne chambre d'hôtel, une bonne chambre rose, bien banale
-et bien rose...» Mais ne perdrait-elle pas sa banalité au moment, où
-la lampe éteinte, la nuit totale autoriserait l'entrée, pesante et
-badine, de la longue veste impersonnelle et des drus cheveux gris? Il
-sourit à l'intruse, car il avait franchi l'étape de la peur: «Là
-ou ailleurs..., <i>elle</i> sera aussi fidèle. Mais je ne veux plus
-habiter avec ces gens».
-</p>
-<p>
-Jour par jour, heure par heure, il devenait méprisant, et rigoriste.
-Déjà il jugeait sévèrement les héros des faits-divers, et les
-jeunes veuves de la guerre qui réclamaient, comme le brûlé l'eau
-fraîche, des maris neufs. Son intransigeance atteignait le domaine de
-l'argent, sans qu'il se rendît compte d'un changement aussi
-grave. «Pendant le dîner, cette combine des bateaux de cuirs bruts...
-Quelle dégoûtation! Ils parlent de ça tout haut...» Mais pour rien
-au monde il n'eut révélé, par une protestation publique, qu'il
-devenait celui qui n'a plus, avec ses semblables, de commune mesure.
-Prudent, il taisait cela comme le reste. Accusée par lui de liquider
-bizarrement quelques tonnes de sucre, Charlotte Peloux ne lui avait-elle
-pas rappelé, en quelques mots explicites, le temps où Chéri
-demandait, sur le ton d'une désinvolte réquisition: «Léa,
-passe-moi donc cinq louis que j'aille chercher des cigarettes...»
-</p>
-<p>
-«Ah!» soupira-t-il, «elles ne comprendront jamais rien, ces
-femmes... Ce n'était pas la même chose...»
-</p>
-<p>
-Ainsi il rêvait, tête nue et les cheveux humides, presque
-inconsistant dans le brouillard. Une ombre féminine passa près de lui
-en courant. Le rythme de la course, la morsure grinçante des pieds sur
-le gravier décelaient la hâte, l'angoisse, et l'ombre de femme se
-jeta sur une ombre d'homme qui venait à sa rencontre, s'abattit sur
-elle, poitrine à poitrine, comme traversée d'une balle.
-</p>
-<p>
-«Ces deux-là se cachent», pensa Chéri. «Qui trompent-ils? Tout
-le monde trompe. Mais moi...» Il n'acheva pas, mais il se leva sur
-un mouvement de répugnance qui signifiait profondément: «Moi, je
-suis pur». Une confuse lumière, sur des régions stagnantes et
-jusque-là sensibles, commençait de lui enseigner que pureté et
-solitude sont un seul et même malheur.
-</p>
-<p>
-La nuit avançant, il sentit le froid. À veiller longuement et sans
-but, il apprenait que les phases de la nuit varient sa saveur, et que
-minuit est une heure tiède si on la compare à celle qui précède
-immédiatement l'aube.
-</p>
-<p>
-«L'hiver viendra vite», pensa-t-il en allongeant le pas. «Ce
-n'est pas trop tôt qu'on en finisse avec cet été interminable.
-L'hiver prochain, je veux... Voyons, l'hiver prochain...» Son
-effort prospecteur plia presque aussitôt, et il s'arrêta, tête
-baissée, comme un cheval qui voit de loin la côte.
-</p>
-<p>
-«L'hiver prochain, il y aura encore ma femme, ma mère, la mère La
-Berche, Chose, Machin et Truc. Il y aura tout ce monde... Et il n'y
-aura plus jamais, pour moi...»
-</p>
-<p>
-Il s'arrêta pour regarder marcher, sur le Bois, une horde de nues
-basses, d'un rose insaisissable, qu'un coup de vent abattait,
-empoignait par leur chevelure de brouillards, tordait, traînait sur les
-pelouses avant de les ravir jusqu'à la lune... Chéri contemplait
-familièrement les féeries lumineuses de la nuit que ceux qui dorment
-croient noire.
-</p>
-<p>
-L'apparition, mi-voilée, d'une plate et large lune parmi des
-fumées véloces qu'elle semblait chasser et fendre, ne le détourna
-pas d'une divagation arithmétique: il fit le compte en années, en
-mois, jours et heures, d'un précieux temps, à jamais perdu.
-</p>
-<p>
-«Si, le jour où je suis allé la revoir, avant la guerre, je
-l'avais gardée, c'étaient trois, quatre ans de bons, des
-centaines, des centaines de jours et de nuits, gagnés, mis en réserve
-pour l'amour...» Un si grand mot ne le fit pas broncher.
-</p>
-<p>
-«Des centaines de jours, une vie,&mdash;la vie. La vie comme avant, la
-vie avec ma pire ennemie, comme elle disait... Ma pire ennemie qui me
-pardonnait tout et ne me passait rien...» Il pressait son passé,
-exprimait un reste de suc sur son désert présent, ressuscitait,
-inventait au besoin sa princière adolescence modelée, conduite par
-deux grandes mains robustes de femme, amoureuses, prêtes à châtier.
-Longue adolescence orientale, protégée, où la volupté passait comme
-un silence dans un chant... Luxe, caprices, cruautés d'enfant,
-fidélité qui s'ignorait... Il renversa la tête vers le halo de
-nacre qui emplissait le haut du ciel et cria tout bas: «Tout est
-foutu! J'ai trente ans!»
-</p>
-<p>
-Il se hâta vers sa demeure, en s'invectivant sur le rythme vif de son
-pas: «Imbécile! Le pire, ce n'est pas son âge à elle, c'est
-le mien. Pour elle, tout est probablement fini, mais pour moi...»
-</p>
-<p>
-Il ouvrit sans bruit sa maison enfin silencieuse et y retrouva, le cœur
-sur les lèvres, le relent de ceux qui avaient bu, mangé et dansé là.
-Le miroir du vestibule, à l'envers de la porte, le remit en face du
-jeune homme amaigri qui avait la pommette dure, une belle lèvre triste
-un peu bleuie de poil noir renaissant, un grand œil tragique et
-réticent,&mdash;le jeune homme enfin qui avait inexplicablement cessé
-d'avoir vingt-quatre ans.
-</p>
-<p>
-«Pour moi», acheva Chéri, «je crois bien que tout est dit».
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="V">V</a></h4>
-
-<p>
-&mdash;Tu comprends, ce qu'il me faudrait, c'est un coin tranquille...
-Un rien, une garçonnière, un pied-à-terre...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne suis pas une enfant, reprocha la Copine.
-</p>
-<p>
-Elle leva vers le plafond à guirlandes ses yeux inconsolables.
-</p>
-<p>
-&mdash;Un peu de rêve, mon Dieu, un peu de roman et de caresses pour un
-pauvre cœur d'homme... Tu parles si je comprends! Et tu n'as pas
-de préférence?
-</p>
-<p>
-Chéri fronça les sourcils.
-</p>
-<p>
-&mdash;De préférence? Pour qui?
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu ne me comprends pas, mon bel enfant... De préférence pour un
-quartier?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah... Non, je n'ai pas de préférence. Un coin tranquille.
-</p>
-<p>
-La Copine hocha sa grande tête complice.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vois, je vois. Quelque chose dans mon genre,&mdash;dans le genre
-de mon appartement. Tu sais où je reste?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui...
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, tu n'en sais rien. J'étais sûre que tu ne le mettrais pas
-en écrit. Deux cent quatorze, avenue de Villiers. Ça n'est ni beau
-ni grand. Mais tu ne cherches pas une garçonnière pour être remarqué?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi, j'ai trouvé la mienne grâce à une combine avec ma
-propriétaire. Un bijou de femme, par parenthèse, mariée ou tout
-comme. Un oiseau aux yeux de pervenche, mais la fatalité l'a marquée
-au front, et je lui ai déjà vu dans ses cartes qu'elle abusait de
-toutes choses et que...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui. Tu m'as dit tout à l'heure que tu connaissais un
-pied-à-terre...
-</p>
-<p>
-&mdash;Un pied-à-terre, oui, mais indigne de toi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu crois?
-</p>
-<p>
-&mdash;De toi... de vous!
-</p>
-<p>
-La Copine enfouit son rire plein d'allusions dans un whisky dont
-l'odeur de harnais mouillé incommodait Chéri. Il supporta qu'elle
-plaisantât de bonnes fortunes imaginaires, car il voyait, sur son cou
-grenu, un fil de grosses perles creuses qu'il croyait reconnaître.
-Toute trace intacte du passé l'immobilisait sur une voie qu'il
-descendait insensiblement, et pendant ces haltes, il se reposait.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! soupira la Copine, je voudrais la contempler au passage! Quel
-couple!... Je ne la connais pas, mais je vous vois ensemble!...
-Naturellement, tu veux la meubler?
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui?
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais ta garçonnière, donc!
-</p>
-<p>
-Perplexe, il regarda la Copine. Des meubles... Quels meubles? Il
-n'avait songé qu'à une chose: posséder une retraite dont la
-porte s'ouvrirait, se refermerait pour lui seul, sur un lieu ignoré
-d'Edmée, de Charlotte, de tous...
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu la meubles en ancien, ou en moderne? La belle Serrano avait
-tendu son rez-de-chaussée rien qu'en châles espagnols, mais c'est
-une excentricité. Il est vrai que tu es assez grand pour savoir ce que
-tu veux...
-</p>
-<p>
-Il l'écoutait peu, requis par l'effort d'imaginer un futur logis,
-secret, étroit, chaud et noir. Cependant, il buvait du sirop de
-groseilles comme une jeune fille d'autrefois, dans le bar rougeâtre,
-démodé, invariable et pareil à lui-même depuis que Chéri,
-garçonnet, y avait sucé du bout d'une paille ses premiers
-barbotages... Le barman lui-même ne changeait pas, et si la femme
-assise en face de Chéri était une femme flétrie, au moins ne
-l'avait-il jamais connue belle, ni jeune...
-</p>
-<p>
-«Ma mère, ma femme, les gens qu'elles voient, tout ce monde change,
-et vit pour changer... Ma mère peut devenir banquier et Edmée
-conseiller municipal. Mais moi...»
-</p>
-<p>
-Il se hâta de revenir en pensée au refuge futur, situé dans un point
-inconnu de l'espace, mais qui serait secret, étroit, chaud et...
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi, c'est algérien, poursuivait la Copine. Ça ne se fait plus,
-mais ça m'est bien égal, d'autant que c'est des meubles
-prêtés. J'y ai mis des souvenirs, des photos du bon temps, des
-photos que tu connais sûrement, et puis le portrait de la Loupiote...
-Viens le visiter, tu me feras plaisir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je veux bien. Allons!
-</p>
-<p>
-Du seuil, il appela un taxi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais tu n'as donc jamais ton auto? Pourquoi n'as-tu pas ton
-auto? C'est tout de même extraordinaire que les personnes qui ont
-une auto n'ont jamais leur auto?
-</p>
-<p>
-Elle rassemblait sa jupe noire fanée, pinçait le cordonnet de son
-face-à-main dans le fermoir de son sac, laissait tomber un gant, et
-subissait avec un sans-gêne nègre les regards des passants. À côté
-d'elle, Chéri reçut des sourires insultants et l'admiration
-condoléante d'une jeune femme qui s'écria: «Que de bien de
-perdu, Seigneur!»
-</p>
-<p>
-Patient, assoupi, il subit le bavardage de la vieille femme dans la
-voiture. Elle lui contait d'ailleurs de douces histoires, celle du
-petit chien de neuf cents grammes qui avait immobilisé le retour des
-courses de 1897, celle de la mère La Berche enlevant une jeune
-épousée, le jour du mariage, en 1893...
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est là. Ouvre-moi la portière qui est dure, Chéri. Je te
-préviens que le vestibule n'est pas clair, ni d'ailleurs, comme tu
-vois, l'entrée de la maison... Mais un rez-de-chaussée, n'est-ce
-pas... Reste là une seconde...
-</p>
-<p>
-Debout dans l'obscurité, il attendait. Il écoutait un bruit de
-trousseau de clefs, une soufflerie de la créature âgée et poussive,
-sa voix de servante affairée.
-</p>
-<p>
-&mdash;J'allume... Tu vas d'ailleurs te trouver dans un pays de
-connaissance. Bien entendu, j'ai l'électricité... Je te présente
-mon petit salon, qui est en même temps mon grand salon.
-</p>
-<p>
-Il entra, loua sans la voir, par gentillesse, une pièce basse aux murs
-vaguement grenat, boucanée par la fumée d'innombrables cigares et
-cigarettes. D'instinct, il chercha la fenêtre aveuglée de volets et
-de rideaux...
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu n'y vois pas? Tu n'es pas un vieil oiseau de nuit comme ta
-Copine... Attends, j'allume le plafond.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne te donne pas la peine... Je ne fais qu'entrer et...
-</p>
-<p>
-Tourné vers la paroi la plus éclairée, tapissée de petits cadres et
-de photographies percées de quatre punaises, il se tut, et la Copine se
-mit à rire.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quand je te le disais que tu serais en pays de connaissance!
-J'étais sûre que ça te ferait plaisir. Tu ne l'as pas, celle-là?
-</p>
-<p>
-Celle-là, c'était un très grand portrait photographique, rehaussé
-de couleurs d'aquarelle presque éteintes. Des yeux bleus, une bouche
-riante, un chignon blond, un air de paisible triomphe armé. La taille
-haute dans... un corselet premier-empire, et des jambes visibles sous la
-gaze, des jambes à n'en plus finir, renflées aux cuisses, minces au
-genou, des jambes... Et un chapeau de gommeuse, un chapeau qui n'avait
-qu'une seule aile relevée, tendue comme une seule voile au vent...
-</p>
-<p>
-&mdash;Elle ne te l'avait pas donnée, celle-là, je le parie bien? Une
-déesse, une fée là-dessus! Elle marche sur les nuées! Et comme c'est
-bien elle tout de même! Cette grande photo, c'est la plus belle à
-mon sens, mais je tiens tout autant aux autres, tiens, par exemple cette
-petite-là, qui est beaucoup plus récente, est-ce que ce n'est pas un
-plaisir des yeux?
-</p>
-<p>
-Un instantané, assujetti par une épingle rouillée, montrait une femme
-sombre sur un jardin clair...
-</p>
-<p>
-«C'est la robe bleu-marine et le chapeau avec des mouettes», se
-dit Chéri en lui-même.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi, je suis pour les portraits flatteurs, continua la Copine. Un
-portrait comme celui-ci, voyons, en conscience, est-ce que ce n'est
-pas à joindre les mains et croire en Dieu?
-</p>
-<p>
-Un art bas et savonneux avait léché le suave «portrait-carte»,
-allongé le cou, rétréci un peu la bouche du modèle. Mais le nez,
-aquilin juste assez, le nez délicieux et ses conquérantes narines,
-mais le pli chaste, le sillon de velours qui creusait sous le nez la
-lèvre supérieure, demeuraient intacts, authentiques, respectés du
-photographe même...
-</p>
-<p>
-&mdash;Crois-tu qu'elle voulait tout brûler, sous prétexte qu'à
-présent ça n'intéresse plus personne de savoir comme elle a été?
-Mon sang s'est révolté, j'ai jeté des cris d'enfer, elle me
-les a toutes données, le même jour qu'elle m'a fait cadeau du
-réticule à son chiffre...
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui c'est, ce type, là-dessus, avec elle?
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi? Tu dis? qu'est-ce qu'il y a?... Attends que je pose mon
-chapeau...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te demande qui c'est, le type, là... Un peu vite, allons...
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon Dieu, mais tu me bouscules... Là? C'est Bacciocchi, voyons!
-Naturellement, tu ne peux guère le reconnaître, il date de deux tours
-avant toi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Deux quoi?
-</p>
-<p>
-&mdash;Après Bacciocchi, elle a eu Septfons, et encore non, attends,
-Septfons, c'était avant... Septfons, Bacciocchi, Spéléïeff, et toi.
-Hein, ce pantalon à carreaux... C'est rigolo, ces modes d'hommes
-d'autrefois.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et cette photo-là, c'est de quand?
-</p>
-<p>
-Il s'écarta d'un pas, car la Copine penchait, près de lui, sa
-tête nue et des cheveux en nid de pie, feutrés, qui sentaient la
-perruque.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça, c'est sa toilette des Drags en... en dix-huit cent
-quatre-vingt-huit ou neuf. Oui, l'année de l'exposition. Là, mon
-petit, il faut tirer le chapeau. Des beautés comme ça, on n'en fait
-plus.
-</p>
-<p>
-&mdash;Peuh... Je ne la trouve pas épatante...
-</p>
-<p>
-La Copine joignit les mains. Sans chapeau elle vieillissait, la
-chevelure teinte d'un noir vert, au-dessus d'un front nu, en beurre
-jaune.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pas épatante! Cette taille à serrer dans les dix doigts! Ce cou
-de colombe! Et regarde-moi la robe! Toute en mousseline de soie ciel
-coulissée, mon petit, et des cordons de roses pompon cousus sur les
-coulissés, et le chapeau en pareil! Et la petite aumônière en
-pareil aussi,&mdash;on appelait ça une aumônière... Ah! la beauté!
-on n'a pas revu de débuts comme les siens, une aurore, un soleil de
-l'amour.
-</p>
-<p>
-&mdash;Des débuts où?
-</p>
-<p>
-Elle poussa Chéri d'une molle bourrade.
-</p>
-<p>
-&mdash;Allons!... Ce que tu me fais rire! Ah! les deuils de la vie
-doivent être bien roses, près de toi!...
-</p>
-<p>
-Tourné vers la muraille, il cachait ainsi son visage rigide. Il parut
-attentif encore à quelques Léa, l'une respirant une rose
-artificielle, l'autre penchée sur un livre à fermoir gothique, et
-découvrant une nuque large, un col sans pli, rond et blanc, en fût de
-bouleau.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, je m'en vais, dit-il comme Valérie Cheniaguine.
-</p>
-<p>
-&mdash;Comment, tu t'en vas? Et ma salle à manger? Et ma chambre à
-coucher? donne un coup d'œil, mon bel enfant! Rends-toi compte,
-pour ta garçonnière?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah oui... Écoute, pas aujourd'hui, parce que...
-</p>
-<p>
-Il glissait vers le rempart de portraits un regard méfiant et baissait
-la voix.
-</p>
-<p>
-&mdash;J'ai un rendez-vous. Mais je reviens... demain. Probablement
-demain, avant le dîner.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bon. Alors, je peux marcher?
-</p>
-<p>
-&mdash;Marcher?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pour l'appartement?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui. C'est ça. Vois venir. Et merci.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«Ma parole, je me demande dans quel temps on vit... Les jeunes, les
-vieux, c'est à qui sera le plus dégoûtant... Deux «tours» avant
-moi... Et des débuts, dit cette vieille araignée, des débuts
-éblouissants!... Tout ça au grand jour, non, vraiment, quel monde...»
-</p>
-<p>
-Il s'aperçut qu'il menait un train d'entraînement pédestre, et
-qu'il s'essoufflait. Aussi bien l'orage, lointain et qui
-n'éclaterait pas sur Paris, arrêtait la brise derrière une muraille
-violette, droite contre le ciel. Sur les fortifications, au long du
-Boulevard Berthier, une foule clairsemée de Parisiens en espadrilles,
-d'enfant demi-nus en jerseys rouges, semblait attendre, sous les
-arbres dénudés par l'été, qu'une marée montante accourût de
-Levallois-Perret. Chéri s'assit sur un banc, sans prendre garde que
-ses forces, mystérieusement délabrées depuis qu'il les dispersait
-en veilles, depuis qu'il négligeait d'assouplir et d'alimenter
-son corps, devenaient promptes à le trahir.
-</p>
-<p>
-«Deux tours vraiment deux tours avant moi. Et après moi, combien? Et
-en les additionnant tous, moi compris, combien de tours?»
-</p>
-<p>
-Il revoyait, aux côtés d'une Léa de bleu vêtue, de mouettes
-coiffée, un Spéléïeff haut et large, tout riant. Petit garçon, il
-se souvenait d'une Léa triste, rouge d'avoir pleuré, et qui lui
-caressait les cheveux en l'appelant «sale graine d'homme»...
-</p>
-<p>
-L'amant de Léa... Le nouveau béguin de Léa... Mots traditionnels
-et sans portée, usuels comme les prédictions météorologiques, comme
-la cote d'Auteuil, comme les vols domestiques. «Tu viens, gosse?»
-disait Spéléïeff à Chéri. «On va prendre un porto à Armenonville
-en attendant que Léa rejoigne, je ne peux pas la tirer du pieu, ce
-matin»...
-</p>
-<p>
-«Elle a un nouveau petit Bacciocchi ravissant!» annonçait Mme
-Peloux à son fils, alors âgé de quatorze ou quinze ans...
-</p>
-<p>
-Mais, faisandé et frais tout ensemble, familier de l'amour, aveuglé
-par l'évidence de l'amour, Chéri parlait amour, en ce temps là,
-à la manière des enfants qui ont appris d'un langage tous les mots,
-suaves ou sales, comme des sons purement musicaux et privés
-d'origine. Aucune image vivante et voluptueuse ne se levait dans
-l'ombre de ce grand Spéléïeff, à peine levé du lit de Léa. Et,
-ce «petit Bacciocchi ravissant» quelle différence y avait-il entre
-lui et un «pékinois de toute beauté?»
-</p>
-<p>
-Portraits, lettres, récits tombés de la seule bouche qui eût été
-véridique, rien n'avait franchi, jamais, l'étroit éden où
-vivaient ensemble Léa et Chéri, pendant des années. Presque rien de
-Chéri ne datait d'avant Léa,&mdash;comment se fût-il soucié de ce
-qui avait, avant lui, mûri, chagriné ou enrichi son amie?
-</p>
-<p>
-Un enfant blond, aux gros genoux, appuya ses bras croisés sur le banc,
-à côté de Chéri. Ils se regardèrent avec une expression identique
-de réserve offensée, car Chéri traitait tous les enfants en
-étrangers. Celui-ci laissa ses yeux d'un bleu pâle sur ceux de
-Chéri, un long temps, et Chéri vit monter, d'une petite bouche
-anémique jusqu'aux prunelles bleu de lin, une sorte de sourire
-indicible, plein de mépris. Puis l'enfant se détourna, reprit dans
-la poussière des jouets souillés, et se mit à jouer au pied du banc,
-en supprimant Chéri de ce monde, alors Chéri se leva et s'en alla.
-</p>
-<p>
-Une demi-heure après il gisait dans une eau tiède, odorante, troublée
-d'un parfum laiteux, et il jouissait du luxe et du bien-être, de
-l'onctueux savon, des bruits adoucis de la maison, comme s'il les
-eût mérités par un très grand courage ou savourés pour la dernière
-fois.
-</p>
-<p>
-Sa femme rentra, fredonnante, cessa de fredonner à sa vue et ne cacha
-pas assez son muet étonnement de rencontrer Chéri chez lui, en
-peignoir de bain. Il l'interrogea sans ironie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te gêne?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pas du tout, Fred.
-</p>
-<p>
-Elle quittait ses vêtements de la journée avec une liberté jeune,
-écartée de la pudeur et de l'impudeur, avec une hâte vers la
-nudité et l'eau qui divertit Chéri.
-</p>
-<p>
-«Comme je l'avais oubliée», songeait-il en regardant le dos
-d'esclave, sinueux, aux vertèbres cachées, de la femme penchée qui
-dénouait son soulier.
-</p>
-<p>
-Elle ne lui parlait pas, agissait en sécurité comme une femme qui se
-sent seule, et il revit l'enfant dans la poussière qui jouait tout à
-l'heure, à ses pieds, avec la volonté de ne le point voir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Dis-moi...
-</p>
-<p>
-Edmée releva un front surpris, un doux corps demi-nu.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que tu dirais si nous avions un enfant?
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred!... À quoi penses-tu!
-</p>
-<p>
-Ce fut presque un cri de terreur, et Edmée tenait maintenant d'une
-main un chiffon de linon serré contre sa gorge, tandis que son autre
-main attirait à tâtons le premier kimono venu. Chéri ne put
-s'empêcher de rire.
-</p>
-<p>
-&mdash;Veux-tu mon revolver?... Je ne t'attaque pas, tu sais.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi ris-tu? demanda-t-elle tout bas. Tu ne devrais jamais
-rire...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ris rarement. Mais explique-moi&mdash;on est si tranquilles,
-voyons, nous deux&mdash;explique-moi... C'est si terrible, pour toi,
-cette idée que nous aurions pu, que nous pourrions avoir un enfant?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, dit-elle cruellement, et sa franchise inattendue sembla la
-blesser elle-même.
-</p>
-<p>
-Elle ne quitta pas du regard son mari renversé dans un fauteuil bas,
-et murmura nettement afin qu'il entendît:
-</p>
-<p>
-&mdash;Un enfant... Pour qu'il te ressemble... Deux fois toi, deux fois
-toi dans une seule existence de femme?... Non... Oh non...
-</p>
-<p>
-Il commença un geste auquel elle se trompa.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, je t'en prie... C'est tout. Je ne dirai pas un mot de plus.
-Laissons tout en place. Nous n'avons qu'à faire un peu attention,
-et continuer... Je ne te demande rien.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça t'arrange?
-</p>
-<p>
-Elle ne répondit que par un regard qui seyait à sa nudité de captive,
-un regard plein d'impuissance injurieuse et de misérable plainte. Sa
-joue poudrée de frais, sa bouche jeune et rougie, le léger halo brun
-autour des yeux bruns, l'apprêt discret et soigné de tout le visage
-accentuait par contraste le désordre de son corps, nu sauf le linge de
-soie froissée qu'elle serrait sur ses seins.
-</p>
-<p>
-«Je ne peux plus la rendre heureuse», pensait Chéri, «mais je
-peux encore la faire souffrir. Elle ne m'est pas complètement
-infidèle. Tandis que moi, qui ne la trompe pas, je l'ai abandonnée.»
-</p>
-<p>
-Détournée de lui, Edmée s'habillait. Elle avait repris sa liberté
-de mouvements, sa menteuse indulgence. Une robe d'un rose très pâle
-cachait maintenant la femme qui appuyait si fort son dernier voile sur
-sa gorge comme sur une blessure.
-</p>
-<p>
-Elle avait recouvré son élastique volonté le désir de vivre, de
-régir, la prodigieuse et femelle aptitude au bonheur. De nouveau Chéri
-la méprisa, mais vint un moment où la lumière du soir, traversant la
-robe rose légère, délimita une forme de jeune femme qui ne
-ressemblait plus à la blessée nue, une forme aspirée vers le ciel,
-énergique et ronde comme un serpent dressé...
-</p>
-<p>
-«Je peux encore lui faire mal, mais comme elle guérit vite... Ici non
-plus, je ne suis ni nécessaire, ni attendu... Elle m'a dépassé, et
-s'en va ailleurs, je suis, dirait la vieille, son premier tour... À
-moi de l'imiter, si je pouvais. Mais je ne peux pas. Et encore, est-ce
-que je voudrais, si je pouvais? Edmée n'a pas buté, elle, sur ce
-qu'on rencontre une fois seulement et dont on reste assommé...
-Spéléïeff disait qu'après une certaine chute qui ne leur a
-pourtant coûté aucun membre, il y a des chevaux qu'on tuerait devant
-l'obstacle plutôt que de les faire sauter... J'ai eu le mauvais
-obstacle...»
-</p>
-<p>
-Il cherchait encore des comparaisons sportives, un peu brutales, qui
-eussent assimilé sa ruine et son mal à un accident. Mais sa nuit,
-qu'il commença trop tôt, et ses songes d'homme recru furent
-visités d'images suaves, de coulissés bleu-de-ciel et de
-réminiscences dues à la littérature impérissable qui franchit le
-seuil foulé des logis vénaux, vers et proses voués à la constance,
-aux amants que la mort ne saurait disjoindre, vers et proses où
-puisent, égaux en crédulité et en exaltation, les courtisanes usées
-et les adolescents...
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VI">VI</a></h4>
-
-<p>
-&mdash;Alors, elle me dit: «Je sais d'où vient le coup, c'est encore
-Charlotte qui m'a fait des histoires... C'est bien fait», je lui dis,
-tu n'as qu'à ne pas fréquenter Charlotte comme tu fais, et à ne pas
-tout lui confier». Elle me répond: «Je suis plus habituée à
-Charlotte qu'à Spéléïeff, et depuis plus longtemps. Je t'assure que
-Charlotte, Neuilly, le bésigue et le petit me manqueraient plus que
-Spéléïeff, on ne se refait pas.» «N'empêche, je lui dis, que ça
-te coûte cher, ta confiance en Charlotte». «Oh! bien, qu'elle me dit,
-il faut bien payer ce qui est bon.» Tu la reconnais là, grande et
-généreuse toujours, mais pas dupe. Et là-dessus, elle s'en va passer
-sa robe pour les courses, elle me dit qu'elle allait aux courses avec un
-gigolo...
-</p>
-<p>
-&mdash;Avec moi! cria Chéri aigrement. Je le sais, peut-être?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne te conteste pas. Je te répète les choses comme elles se sont
-passées. Une robe blanche, en soie de Chine blanche, exotique, avec
-une bordure en broderie chinoise véritable bleue, la même robe que tu
-lui vois ici sur la photo prise aux courses. Et rien ne m'ôtera de
-l'idée que l'épaule d'un homme qu'on voit derrière elle,
-c'est toi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Apporte-la moi, ordonna Chéri.
-</p>
-<p>
-La vieille femme se leva, retira les punaises rouillées qui fixaient au
-mur la photographie et l'apporta à Chéri. Couché sur le divan
-algérien, il souleva sa tête décoiffée et ne jeta qu'un coup
-d'œil sur l'instantané qu'il lança à travers la pièce.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu m'as jamais vu des cols qui bâillent par derrière, et une
-jaquette pour aller aux courses? Allez, allez, autre chose celle-là ne
-m'amuse pas.
-</p>
-<p>
-Elle fit entendre un «tt! tt!» de blâme timide, plia ses genoux
-raides pour ramasser le carton, et ouvrit la porte qui donnait accès
-sur le vestibule.
-</p>
-<p>
-&mdash;Où vas-tu? cria Chéri.
-</p>
-<p>
-&mdash;L'eau de mon café bout, je l'entends. Je vais la verser.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bon. Mais reviens après!
-</p>
-<p>
-Elle disparut dans un bruit de taffetas usé et de pantoufles sans
-talons. Seul, Chéri reposa sa nuque contre le coussin de moquette à
-dessins tunisiens. Une robe japonaise neuve et éclatante, brodée de
-glycines roses sur un fond couleur d'améthyste remplaçait son
-veston et son gilet. Une cigarette fumée trop longtemps lui séchait
-la lèvre et ses cheveux en éventail, touchant ses sourcils, couvraient
-à demi son front.
-</p>
-<p>
-Aucune ambiguïté, ne lui venait du vêtement féminin ni des fleurs
-brodées, mais une souveraineté ignominieuse donnait à tous ses
-traits leur juste valeur. Il semblait brûler de nuire et de détruire,
-et la photographie lancée par sa main avait volé comme une lame. Des
-os délicats et durs remuaient dans ses joues selon la contraction
-rythmée des mâchoires. La lumière blanche et noire de ses yeux jouait
-dans l'ombre comme la crête du flot qui appelle et retient, la nuit,
-le rayon de la lune...
-</p>
-<p>
-Mais quand il fut seul il appuya lourdement sa tête au coussin et il
-ferma les yeux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Seigneur! s'exclama la Copine en rentrant, tu ne seras pas plus
-beau quand tu seras mort! J'ai du café frais. En veux-tu? Il a un
-arôme qui vous transporte aux îles bienheureuses...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui. Deux morceaux.
-</p>
-<p>
-Il lui parlait bref, et elle obéissait avec une douceur qui cachait
-peut-être un profond plaisir d'esclave.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu n'as guère mangé, à dîner?
-</p>
-<p>
-&mdash;J'ai assez mangé.
-</p>
-<p>
-Il but son café sans se lever, appuyé sur un coude. Une portière
-orientale, drapée en dais, descendait du plafond au-dessus du divan,
-abritant un Chéri d'ivoire, d'émail, de soie précieuse, couché
-sur une vieille laine rase pénétrée de poussière.
-</p>
-<p>
-Sur une table de cuivre, la Copine disposa le café, une lampe à opium
-coiffée de son chapeau de verre, deux pipes, le pot de pâte, la
-tabatière d'argent pour la cocaïne, un flacon dont le bouchon
-solidement enfoncé ne maîtrisait pas tout à fait la froide et
-traîtresse expansion de l'éther. Elle y joignit un jeu de tarots, un
-étui à jeu de poker, une paire de lunettes, puis elle s'assit, avec
-une componction de garde-malade.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je t'ai déjà appris, gronda Chéri, que toute cette panoplie ne
-m'intéresse pas.
-</p>
-<p>
-Elle protesta, de ses deux mains tendues, blanches à écœurer. Chez
-elle, elle adoptait, disait-elle, un «genre Charlotte Corday», la
-chevelure lâche, de grands fichus de linon blanc croisés sur son deuil
-poussiéreux, et toute ressemblante, ensemble digne et déchue, à
-mainte héroïne de la Salpêtrière.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça ne fait rien, Chéri. C'est en cas. Et je suis si contente de
-voir tout mon petit fourbi là, sous mes yeux, bien en ordre.
-L'arsenal du rêve! Les munitions du délire, la porte d'or des
-illusions!
-</p>
-<p>
-Elle hochait sa longue tête, levait au plafond des yeux compatissants
-de grand'mère qui se ruine en joujoux. Mais son hôte ne touchait à
-aucun philtre. Une sorte d'honorabilité physique survivait en lui, et
-son dédain des drogues rejoignait son dégoût des maisons publiques.
-</p>
-<p>
-Depuis un nombre de jours qu'il ne comptait pas, il entrait
-quotidiennement dans ce trou noir, où veillait cette Parque asservie.
-Il donnait de l'argent, sans bonne grâce et sans discussion, pour les
-repas, le café, les liqueurs de la Copine, et pour ses provisions
-personnelles de cigarettes, de glace, de fruits et de sirops. Il avait
-chargé son îlote d'acheter le somptueux vêtement japonais, des
-parfums, des savons fins. Moins cupide qu'enivrée de complicité,
-elle se vouait à Chéri avec un zèle où revivait son prosélytisme
-d'autrefois, le bénisseur et coupable empressement qui déshabillait
-et baignait la pucelle, cuisait la perle d'opium, versait l'alcool
-ou l'éther. Apostolat déçu, car l'hôte singulier n'amenait
-point de femelles, buvait des sirops, s'étendait sur le vieux divan
-et commandait seulement:
-</p>
-<p>
-&mdash;Parle.
-</p>
-<p>
-Elle parlait, et croyait parler à sa guise. Mais il gouvernait, tantôt
-brutal, tantôt subtil, un cours boueux et lent de souvenirs. Elle
-parlait comme une couturière à la journée, avec la continuité, la
-monotonie enivrante des femmes qui s'adonnent aux tâches longues et
-immobiles. Mais elle ne cousait jamais, et révélait ainsi son incurie
-aristocratique d'ancienne prostituée. Elle épinglait, en parlant, un
-pli sur un trou ou sur une tache, et reprenait un travail de tarots et
-de réussites. Elle se gantait pour moudre le café acheté par la femme
-de ménage, et maniait sans dégoût des cartes qu'obscurcissait un
-glacis de crasse.
-</p>
-<p>
-Elle parlait et Chéri écoutait la voix anesthésiante, le bruit des
-pieds feutrés et traînants. Dans le gîte négligé, il reposait en
-robe magnifique. Sa gardienne ne se risquait pas à questionner. Il lui
-suffisait de reconnaître, dans l'abstention totale, la monomanie.
-Elle servait un mal mystérieux, mais un mal. Elle convoqua, à tout
-hasard et comme par ponctualité, une très jolie jeune femme, enfantine
-et gaie professionnellement. Chéri ne la regarda ni plus ni moins
-qu'un petit chien et dit à la Copine:
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est fini, ces mondanités?
-</p>
-<p>
-Elle ne se fit pas tancer deux fois, et il n'eût jamais besoin de lui
-demander le secret. Un jour, elle fut sur le chemin d'une vérité
-banale et proposa à Chéri la compagnie d'une ou deux amies du bon
-temps, par exemple Léa... Il ne sourcilla point:
-</p>
-<p>
-&mdash;Personne. Ou bien je me cherche une autre crèmerie.
-</p>
-<p>
-Une quinzaine passa, funèbre et réglée comme une vie religieuse, et
-qui ne pesa à l'un ni l'autre des deux reclus. Pendant le jour, la
-Copine allait à ses frivolités de vieille femme, pokers et whiskys,
-tripots clandestins, parlottes empoisonnées, déjeuners provinciaux
-dans l'étouffante obscurité d'un cabaret limousin ou normand...
-Chéri arrivait avec la première ombre du soir, parfois trempé de
-pluie. Elle reconnaissait le claquement de la portière du taxi, et ne
-demandait plus: «Mais pourquoi n'as-tu jamais ton auto?»
-</p>
-<p>
-Il partait après minuit, généralement avant le jour. Pendant les
-longues stations sur le divan algérien, la Copine le vit quelquefois
-trébucher dans le sommeil, y rester pris comme au piège, le cou tordu
-sur l'épaule, immobile pour peu d'instants. Elle ne dormait
-qu'après son départ, ayant oublié le besoin du repos. Un petit
-matin qu'il reprenait, posément, pièce à pièce, le contenu de ses
-poches&mdash;la clef et sa chaîne, le porte-billets, le petit revolver
-plat, le mouchoir, l'étui à cigarettes en or vert&mdash;elle osa
-questionner:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ta femme ne te cherche pas de raisons, quand tu rentres aussi tard?
-</p>
-<p>
-Chéri haussa ses longs sourcils au-dessus de ses yeux agrandis
-d'insomnie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non. Pourquoi? Elle sait bien que je ne fais rien de mal.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est vrai qu'un enfant n'est pas plus raisonnable que tu
-l'es... Tu viens ce soir?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas. Je verrai. Fais comme si je venais sûrement.
-</p>
-<p>
-Il attachait encore un regard sur toutes les nuques blondes, tous les
-yeux bleus qui fleurissaient une paroi de son asile, et s'en allait,
-pour revenir fidèlement quelque douze heures plus tard.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Quand il avait amené la Copine, par des détours qu'il croyait
-savants, à parler de Léa, il déblayait le récit des déchets
-libertins qui le retardaient. «Passe, passe...» Il prononçait à
-peine le mot dont seuls les <i>s</i> sifflants coupaient et fouillaient le
-monologue. Il ne voulait entendre que des réminiscences sans venin, des
-glorifications purement descriptives... Il exigeait de la chroniqueuse
-un respect documentaire de la vérité, et la reprenait hargneusement.
-Il notait dans sa mémoire des dates, des couleurs, des noms
-d'étoffes, de localités, de couturiers.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que c'est, de la popeline? demandait-il à
-brûle-pourpoint.
-</p>
-<p>
-&mdash;De la popeline? C'est une étoffe soie et laine, sèche, tu sais,
-qui ne colle pas...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui. Et du mohair? Tu as dit: du mohair blanc.
-</p>
-<p>
-&mdash;Le mohair, c'était un genre alpaga, en plus tombant, tu vois?
-Léa craignait le linon en été, elle prétendait que c'était bon
-pour le linge de corps et les mouchoirs... Elle avait du linge de reine,
-tu t'en rappelles, et au moment de cette photo-là... oui, la belle
-aux grandes jambes... on n'était pas au linge plat comme
-aujourd'hui. C'était des ruchés et des ruchés, une écume, une
-neige, et des pantalons, mon petit, à vous donner le vertige, les
-côtés en chantilly blanc, le milieu en chantilly noir, tu vois
-l'effet!... Tu le vois?
-</p>
-<p>
-«Écœurant, pensait Chéri. Écœurant. Le milieu en chantilly noir.
-Une femme ne met pas de milieux en chantilly noir pour elle seule. Elle
-portait ça devant qui? pour qui?» Il revoyait le geste de Léa
-quand il entrait dans la salle de bains ou dans le boudoir, le geste
-furtif de la gandourah recroisée. Il revoyait la chaste confiance du
-corps rosé, nu dans la baignoire, rassuré par l'eau laiteuse
-qu'une essence troublait...
-</p>
-<p>
-«Mais pour d'autres, des pantalons en Chantilly...»
-</p>
-<p>
-Il rejeta à terre, d'un coup de pied, l'un des coussins de
-moquette bourré de foin.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu as trop chaud, Chéri?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non. Passe-moi un peu la photographie, la grande, encadrée...
-Tourne le truc de ta lampe de table. Encore... là!
-</p>
-<p>
-Perdant sa prudence habituelle, il étudia de son œil perçant des
-détails qui lui furent nouveaux, presque rafraîchissants.
-</p>
-<p>
-«Une ceinture haute, avec des camées... Jamais vu ça chez elle. Et
-des cothurnes à l'antique. Elle avait un maillot? Non,
-naturellement, les doigts de pied sont nus. Écœurant...»
-</p>
-<p>
-&mdash;Chez qui le portait-elle, ce costume?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne sais plus bien... Une soirée de cercle, je crois... Ou chez
-Molier...
-</p>
-<p>
-Il rendit le cadre, à bout de bras, dédaigneux et ennuyé en
-apparence. Il partit peu après, sous un ciel encore fermé, par une fin
-de nuit qui sentait la fumée de bois et le lavoir.
-</p>
-<p>
-Il changeait sensiblement et ne s'en rendait guère compte. À manger
-et dormir peu, marcher et fumer beaucoup, il perdait du poids, troquait
-sa vigueur évidente contre une légèreté, un faux rajeunissement que
-la lumière du jour récusait. Chez lui, il vivait à sa guise,
-acceptait ou fuyait des convives, des passants qui ne savaient de lui
-que son nom, sa beauté peu à peu pétrifiée et comme corrigée par un
-ciseau accusateur, et son inconcevable aisance à les ignorer.
-</p>
-<p>
-Il porta ainsi jusqu'aux derniers jours d'octobre son paisible et
-bureaucratique désespoir. L'hilarité le prit, un après-midi, à
-cause d'un mouvement de fuite involontaire qu'il surprit chez sa
-femme. Il s'éclaira soudain d'une gaîté d'immunisé: «Elle
-me croit fou, quelle chance!»
-</p>
-<p>
-Sa gaîté ne dura point, car il réfléchit que, du méchant ou du fou,
-l'avantage est pour le méchant. Effrayée par le fou, Edmée ne
-fût-elle pas demeurée là, mordant sa lèvre et refoulant ses larmes,
-afin de conquérir le méchant?
-</p>
-<p>
-«On ne me croit même plus méchant», pensa-t-il avec amertume. «C'est
-que je ne le suis plus. Ah! quel mal m'a fait la femme que
-j'ai quittée... D'autres l'ont laissée pourtant, elle en a
-laissé d'autres... Comment vivent, à cette heure, Bacciocchi, par
-exemple, Septfons, Spéléïeff, tous les autres?... Mais qu'ont de
-commun tous les autres et moi?... Elle m'appelait «petit bourgeois»
-parce que je comptais les bouteilles dans sa cave. Petit bourgeois,
-homme fidèle, grand amoureux, voilà mes noms, voilà mes vrais noms,
-et elle, toute vernie de larmes à mon départ c'est pourtant elle,
-Léa, qui me préfère la vieillesse, elle qui compte sur ses doigts, au
-coin du feu: «J'ai eu Chose, Machin, Chéri, Un tel...» Je
-croyais qu'elle était à moi, et je ne m'apercevais pas que
-j'étais seulement un de ses amants. De qui puis-je ne pas rougir, à
-présent?...»
-</p>
-<p>
-Rompu à une gymnastique d'impassibilité, il s'occupait à subir le
-capricieux ravage en possédé digne de son démon. Orgueilleux,
-l'œil sec, la main ferme tenant l'allumette enflammée, il
-surveillait de biais sa mère qu'il sentait attentive. Ayant allumé
-sa cigarette, il se serait, pour un peu, pavané devant un public
-invisible, il eût nargué «hein?» ses tourmenteurs. Confuse, la
-force qui naît de la dissimulation et de la résistance se formait
-péniblement, au plus profond de lui-même, et il goûtait l'excès de
-son détachement, avec l'obscure prescience qu'un paroxysme peut
-s'utiliser et s'exploiter comme une accalmie, et que l'on trouve
-alors en lui le conseil que refuse la sérénité. Enfant, Chéri
-profitait souvent d'une colère réelle pour développer une
-irritation intéressée. Aujourd'hui, il se rapprochait déjà du
-point où, parvenu à une détresse formelle, il s'en remettrait à
-elle du soin de tout conclure...
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Un après-midi de septembre balayé de vent actif et de feuilles voguant
-horizontales, un après-midi de crevasses bleues dans le ciel et de
-gouttes d'eau éparses, appelait Chéri vers son noir abri, vers sa
-servante de noir vêtue avec un peu de blanc sur le poitrail, comme les
-chats des poubelles. Il se sentait léger, avide des confidences qui
-étaient comme l'arbouse douceâtres, et comme elle armées
-d'épines. Il se chantait par avance des mots, des phrases qui avaient
-une vertu mal définie: «Son chiffre brodé en cheveux, mon petit,
-en cheveux blonds de sa tête sur son linge... une œuvre des fées! La
-masseuse lui ôtait les poils des mollets à la pince, un à un...»
-</p>
-<p>
-Il quitta la fenêtre et se retourna. Charlotte, assise contemplait son
-fils de bas en haut, et il vit, sur l'eau inapaisable des grands yeux,
-se former une lueur convexe, mobile, cristalline, prodigieuse, qui se
-détacha de la prunelle mordorée et que le feu de la joue
-congestionnée, sans doute, volatilisa... Chéri se sentit flatté et
-égayé: «Qu'elle est gentille! Elle me pleure!...»
-</p>
-<p>
-Il trouva, une heure après, sa vieille complice à son poste. Mais elle
-était coiffée d'une sorte de chapeau de curé, empaquetée d'un
-ciré noir, et elle tendit à Chéri un papier bleu qu'il écarta.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi?... Je n'ai pas le temps. Explique ce qu'il y a dessus.
-</p>
-<p>
-La Copine leva sur lui un regard perplexe:
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est ma mère.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ta mère? Tu rigoles?
-</p>
-<p>
-Elle essaya d'être offensée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne rigole pas du tout. Respect aux mânes! Elle est morte.
-</p>
-<p>
-Elle ajouta en façon d'excuse:
-</p>
-<p>
-&mdash;Elle avait quatre-vingt-trois ans.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mes compliments. Tu sors?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, je pars.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pour où?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pour Tarascon et de là, un petit embranchement local qui me met...
-</p>
-<p>
-&mdash;Combien de temps?
-</p>
-<p>
-&mdash;Quatre, cinq jours... au moins... Il y a le notaire à voir, à
-cause du testament, parce que ma sœur cadette...
-</p>
-<p>
-Il éclata, les bras au ciel:
-</p>
-<p>
-&mdash;Une sœur, à présent! Pourquoi pas quatre enfants?
-</p>
-<p>
-Il entendit que sa propre voix criait sur un ton haut et imprévu, et
-il se maîtrisa.
-</p>
-<p>
-&mdash;Bon, bien. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, à tout ça?
-Pars, pars...
-</p>
-<p>
-&mdash;J'allais te laisser un mot, je prends sept heures trente.
-</p>
-<p>
-&mdash;Prends sept heures trente.
-</p>
-<p>
-&mdash;L'heure des obsèques n'est pas marquée sur la dépêche, ma
-sœur me parle seulement de la mise en bière, le climat est très chaud
-là-bas, on sera forcé de faire vite, il n'y a que les formalités
-qui me retiendraient. Avec les formalités, on n'est pas maître...
-</p>
-<p>
-&mdash;Évidemment, évidemment.
-</p>
-<p>
-Il marchait, de la porte au mur des photographies, du mur à la porte.
-Au passage, il heurtait un sac de voyage affaissé. La cafetière et
-les tasses fumaient sur la table.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je t'ai fait du café, à tout hasard...
-</p>
-<p>
-&mdash;Merci.
-</p>
-<p>
-Ils burent debout, comme dans une gare, et le froid des départs
-serrait la gorge de Chéri, qui grelottait secrètement des mâchoires.
-</p>
-<p>
-&mdash;Alors, au revoir, mon petit, dit la Copine. Tu penses que je me
-dépêcherai.
-</p>
-<p>
-&mdash;Au revoir. Fais un bon voyage.
-</p>
-<p>
-Ils se touchèrent la main, et elle n'osa pas l'embrasser.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu ne restes pas ici un petit moment?
-</p>
-<p>
-Il regarda autour de lui avec agitation.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non. Non.
-</p>
-<p>
-&mdash;Prends la clef?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi faire?
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu es chez toi, ici. Tu as tes habitudes. J'ai dit à Maria de
-venir à cinq heures faire une flambée et le café, tous les jours...
-Prends toujours ma clef?
-</p>
-<p>
-Il prit mollement une clef qu'il trouva énorme. Dehors, il eut envie
-de la jeter, ou de la reporter chez la concierge.
-</p>
-<p>
-Enhardie, la vieille femme lui fit, entre le vestibule et le trottoir,
-les recommandations dont elle eût chargé un enfant de douze ans.
-</p>
-<p>
-&mdash;L'électricité est à main gauche en entrant. La bouilloire est
-toujours sur le gaz dans la cuisine, il n'y a qu'une allumette à
-passer dessous... Ta robe japonaise, les ordres sont donnés à Maria
-qu'elle soit pliée sur le coin du divan, et les cigarettes à leur
-place.
-</p>
-<p>
-Chéri répondait «oui, oui» de la tête, de l'air insouciant et
-courageux qu'arborent les lycéens, le matin de la rentrée. Et
-lorsqu'il fut seul il ne se moqua pas de sa servante aux cheveux
-teints, qui cotait à leur prix les dernières prérogatives et les
-plaisirs d'un abandonné.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Il sortit, le matin suivant, d'un rêve indéchiffrable au sein duquel
-des passants s'empressaient et couraient tous dans le même sens. Il
-les connaissait tous, bien qu'il ne les vît que de dos. Il nommait au
-passage sa mère, Léa nue singulièrement et essoufflée, Desmond, la
-Copine, le fils Maudru... Edmée fut la seule à se retourner et à
-sourire d'un grinçant petit sourire de martre. «Mais c'est la
-martre que Ragut avait prise dans les Vosges!» s'écriait Chéri
-dans son rêve et, cette découverte lui causait un plaisir démesuré.
-Puis il nommait et comptait encore ceux qui couraient dans le même
-sens, et se disait: «Il en manque un... Il en manque un...» Hors du
-songe déjà, en deçà du réveil encore, il lui fut révélé que le
-manquant n'était autre que lui-même: «Je vais y retourner»...
-Mais l'effort d'insecte englué qui tendit tous ses membres élargit
-entre ses paupières une barre bleue, et il émergea dans une réalité
-où il gaspillait ses forces et ses heures. Il étendit ses jambes, les
-baigna dans une région fraîche des draps: «Edmée est levée depuis
-longtemps».
-</p>
-<p>
-Sous la fenêtre, un jardin nouveau, d'anthémis jaunes et
-d'héliotropes, le surprit, il ne se souvenait que du jardin
-d'été, bleu et rose. Il sonna, et son coup de sonnette suscita une
-femme de chambre inconnue, qu'il interrogea.
-</p>
-<p>
-&mdash;Où est Henriette?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je la remplace, Monsieur.
-</p>
-<p>
-&mdash;Depuis quand?...
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais... depuis un mois...
-</p>
-<p>
-Il fit: «ah!» comme il eût dit «tout s'explique».
-</p>
-<p>
-&mdash;Où est Madame?
-</p>
-<p>
-&mdash;Madame vient, Monsieur, elle est prête à sortir.
-</p>
-<p>
-Edmée entra en effet, vive, mais marquant sur le seuil un arrêt dont
-Chéri s'amusa intérieurement. Il se donna le plaisir d'inquiéter
-un peu plus sa femme en s'écriant: «Mais, c'est la martre de
-Ragut!» et les beaux yeux châtains vacillèrent une seconde sous les
-siens.
-</p>
-<p>
-&mdash;Fred, je...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, tu sors. Je ne t'ai pas entendue te lever?
-</p>
-<p>
-Elle rougit très faiblement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça n'a rien d'extraordinaire, je dors si mal ces nuits-ci que
-j'ai fait mettre des draps au divan, dans le boudoir... Tu ne fais
-rien de spécial aujourd'hui, n'est-ce pas?
-</p>
-<p>
-&mdash;Si, dit-il sombrement.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est grave?
-</p>
-<p>
-&mdash;Très grave.
-</p>
-<p>
-Il prit un temps, et acheva d'un ton léger:
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vais me faire couper les cheveux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais tu déjeunes?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, je mangerai une côtelette dans Paris, j'ai pris rendez-vous
-chez Gustave à deux heures un quart. L'employé qui vient
-d'habitude est malade.
-</p>
-<p>
-Le mensonge fleurissait sur sa bouche sans effort, courtois, puéril.
-Parce qu'il mentait, il retrouvait sa bouche d'enfant, arrondie en
-baiser et avancée coquettement, Edmée le regarda avec une sorte de
-complaisance masculine.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu as bonne mine ce matin, Fred... Je me sauve.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu prends sept heures trente?
-</p>
-<p>
-Elle le dévisagea, saisie, et partit si précipitamment qu'il en
-riait encore lorsqu'elle referma la porte du rez-de-chaussée.
-</p>
-<p>
-«Ah ça fait du bien», soupira-t-il. «Comme on rit facilement
-quand on n'attend plus rien de personne...» Ainsi il intentait, en
-s'habillant, l'ascétisme, et la petite chanson fausse, à bouche
-fermée, qu'il fredonna, lui tint compagnie comme une nonne niaise.
-</p>
-<p>
-Il descendit vers Paris qu'il avait oublié. La foule fit chanceler
-son équilibre paradoxal qui réclamait un vide de cristal et la routine
-de la douleur. Son image dans une glace, rue Royale, l'atteignit de
-face, et de la tête aux pieds, au moment où l'éclaircie de midi
-divisait des nuages pluvieux, et Chéri ne discuta pas avec cette image
-crue, nouvelle, dressée sur un fond de midinettes et de crieurs de
-journaux, flanquée de colliers de jade et de renards argentés. Il
-pensa que certain flottement intérieur, qu'il comparait au grain de
-plomb sautillant dans la balle de celluloïd, provenait de
-l'inanition, et il se réfugia dans un restaurant.
-</p>
-<p>
-Le dos à la paroi vitrée, protégé du jour, il déjeuna d'huîtres
-fines, de poisson, de fruits. Des jeunes femmes proches, qui ne
-prenaient pas garde à sa présence, lui causèrent un agrément
-analogue à celui que donne un bouquet de violettes froides appliqué
-sur des paupières fermées. Mais l'arôme du café, soudain, rendit
-Chéri à l'urgence de se lever, d'aller au rendez-vous que lui
-assignait cet arôme de café frais. Avant d'obéir, il entra chez son
-coiffeur, tendit ses mains à la manucure et glissa, pendant que des
-paumes expertes substituaient leur volonté à la sienne, dans un moment
-d'inestimable repos.
-</p>
-<p>
-L'énorme clef barrait sa poche. «Je n'irai pas, je n'irai
-pas...» À la cadence d'un tel refrain, ressassé, détergé de tout
-sens, il parvint sans peine à l'avenue de Villiers. Sa maladresse à
-tâtonner autour de la serrure, le grincement de la clef,
-accélérèrent un moment son cœur, mais une vivante tiédeur, dans le
-vestibule, apaisa tous ses nerfs.
-</p>
-<p>
-Il avançait avec précaution, maître de cet empire de quelques pieds
-carrés qu'il possédait et ne connaissait pas. La femme de ménage
-stylée avait préparé, sur la table, l'inutile arsenal quotidien,
-et la braise mourait sous un velours de cendres chaudes, autour d'une
-cafetière de terre brune. Méthodiquement, Chéri retira de ses poches
-et rangea l'étui à cigarettes, la grosse clef, la petite clef, le
-revolver plat, le porte-billets, le mouchoir et la montre. Mais vêtu de
-la robe japonaise il ne s'étendit pas sur le divan. Il ouvrit des
-portes, scruta des placards, avec une curiosité silencieuse de chat. Un
-cabinet de toilette sommaire, féminin quand même, fit reculer sa
-singulière pruderie. La chambre à coucher, meublée surtout d'un
-lit, et tendue elle aussi de ce rouge triste qui s'installe autour des
-existences déclinantes, sentait le vieux garçon et l'eau de Cologne,
-et Chéri revint au salon. Il alluma les deux appliques, le lustre à
-nœuds de ruban. Il écoutait les bruits faibles, expérimentait sur
-lui-même, seul pour la première fois dans le bas logis, le pouvoir de
-ceux, défunts ou passants, qui l'avaient peuplé. Il crut entendre et
-reconnaître un pas familier, son bruit de savates ou de pattes
-d'animal âgé, puis secoua la tête.
-</p>
-<p>
-«Ce n'est pas elle. Elle ne sera là que dans huit jours. Et quand
-elle sera revenue, qu'aurai-je de plus dans ce monde?... J'aurai...»
-</p>
-<p>
-Il prêta mentalement l'oreille à la voix de la Copine, la voix usée
-de couche dehors... «Et donc que je te finisse l'histoire de
-l'engueulade aux courses, entre Léa et le père Mortier. Le père
-Mortier croyait qu'avec de la publicité dans le <i>Gil Blas</i>, il aurait
-tout ce qu'il voudrait de Léa. Ah! la la! mes enfants, quel bec de
-gaz!... Elle s'amène à Longchamp, bleue comme un rêve, posée
-comme une image dans sa victória attelée de deux chevaux pie...»
-</p>
-<p>
-Il releva la tête vers la paroi où, devant lui, souriaient tant
-d'yeux bleus, se rengorgeaient tant de cous moelleux au-dessus de
-seins impassibles:
-</p>
-<p>
-«J'aurai cela. J'aurai seulement cela. Il est vrai que c'est
-peut-être beaucoup. C'est une grande chance que je l'aie
-retrouvée, elle, sur ce mur. Mais après l'avoir retrouvée, je ne
-peux plus que la perdre. Je suis encore accroché, comme elle, à ces
-quelques clous rouillés, à ces épingles fichées de travers. Combien
-de temps cela tiendra-t-il? Pas longtemps. Et puis, je me connais, je
-redoute une exigence plus grande. Je peux tout d'un coup crier: «Je
-la veux! il me la faut! tout de suite! Alors, que ferai-je?...»
-</p>
-<p>
-Il poussa le divan vers le mur illustré et s'y coucha. Ainsi couché,
-celles des Léa qui avaient les yeux baissés semblaient s'occuper de
-lui. «Mais ce n'est qu'un air qu'elles ont, je le sais bien.
-Qu'est-ce que tu comptais donc me laisser après toi, ma Nounoune,
-quand tu m'as renvoyé? Tu as fait de la grandeur d'âme à bon
-compte, tu savais ce que c'était qu'un Chéri, tu ne risquais pas
-grand chose. Mais, toi de naître si longtemps avant moi, moi de
-t'aimer au-dessus des autres femmes, nous en avons été bien punis:
-te voilà finie et consolée que c'en est une honte, et moi... Moi,
-tandis que les gens disent: Il y a eu la guerre, je peux dire: il y a
-eu Léa. Léa, la guerre... Je croyais que je ne songeais pas plus à
-l'une qu'à l'autre, c'est l'une et l'autre pourtant qui
-m'ont poussé hors de ce temps-ci. Désormais, je n'occuperai
-partout que la moitié d'une place...»
-</p>
-<p>
-Il attira à lui la table, pour consulter sa montre.
-</p>
-<p>
-«Cinq heures et demie. La vieille ne sera là que dans huit jours...
-Et c'est le premier jour. Et si elle mourait en route?...»
-</p>
-<p>
-Il s'agita un peu sur son divan, fuma, se versa une tasse de café
-tiède.
-</p>
-<p>
-«Huit jours. Il ne faudrait tout de même pas trop m'en demander.
-Dans huit jours... quelle histoire me racontera-t-elle? Je sais par
-cœur celle des Drags, celle de l'engueulade à Longchamp, celle de
-la rupture,&mdash;et quand je les aurai toutes entendues, tellement et
-tellement, qu'est-ce qui viendra après?... Plus rien. Dans huit
-jours, cette vieille que j'attends déjà comme si elle devait me
-faire une piqûre, cette vieille sera là, et... et elle ne
-m'apportera rien.»
-</p>
-<p>
-Il tourna vers le portrait préféré un mendiant regard. Déjà la
-ressemblante image ne lui inspirait plus qu'une rancune, une extase,
-une palpitation diminuées. Il se tournait de côté et d'autre sur le
-sommier de moquette, et il imitait, malgré lui, les contractions
-musculaires de l'homme qui veut sauter de haut et n'ose.
-</p>
-<p>
-Il s'excita à gémir tout haut et à répéter: «Nounoune... Ma
-Nounoune...» pour se faire croire qu'il était exalté. Mais il se
-tut, honteux, car il savait bien qu'il n'avait pas besoin
-d'exaltation pour prendre le petit revolver plat sur la table. Sans se
-lever, il chercha une attitude favorable, finit par s'étendre sur son
-bras droit replié qui tenait l'arme, colla son oreille sur le canon
-enfoncé dans les coussins. Son bras commença tout de suite de
-s'engourdir et il sut que s'il ne se hâtait pas ses doigts
-fourmillants lui refuseraient l'obéissance. Il se hâta donc, poussa
-quelques plaintes étouffées de geindre à l'ouvrage, parce que son
-avant-bras droit, écrasé sous son corps, le gênait, et il ne connut
-plus rien de la vie au delà d'un effort de l'index sur une petite
-saillie d'acier fileté.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>FIN</h4>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA FIN DE CHÉRI</span> ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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