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-The Project Gutenberg eBook of Le Cœur chemine, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le Cœur chemine
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: April 26, 2022 [eBook #67927]
-
-Language: French
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CŒUR CHEMINE ***
-
-
-
-
-
- DANIEL LESUEUR
-
- Le Cœur
- chemine
-
-
- PARIS
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCCCIII
-
-
-
-
-ŒUVRES
-
-DE
-
-DANIEL LESUEUR
-
-
-ÉDITION ELZÉVIRIENNE
-
- Poésies.--Visions divines.--Visions antiques.--Sonnets
- philosophiques.--Sursum Corda! 1 vol. avec portrait. 6 »
-
- Lord Byron. (Traduction). Tome Ier: Heures d’Oisiveté.--Childe
- Harold. 1 vol. avec portrait. 6 »
-
- Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le Corsaire.--Lara,
- etc. 1 vol. 6 »
-
-ÉDITION IN-18 JÉSUS
-
-ROMANS
-
- Marcelle. 1 vol. 3 50
- Amour d’Aujourd’hui. 1 vol. 3 50
- Névrosée. 1 vol. 3 50
- Une Vie Tragique. 1 vol. 3 50
- Passion Slave. 1 vol. 3 50
- Justice de Femme. 1 vol. 3 50
- Haine d’Amour. 1 vol. 3 50
- A force d’aimer. 1 vol. 3 50
- Invincible Charme. 1 vol. 3 50
- Lèvres Closes. 1 vol. 3 50
- Comédienne. 1 vol. 3 50
- Au delà de l’Amour. 1 vol. 3 50
- Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol. 3 50
- -- -- La fleur de joie. 1 vol. 3 50
- L’Honneur d’une Femme. 1 vol. 3 50
- Fiancée d’Outre-Mer. 1 vol. 3 50
- Mortel secret.--Lys Royal. 1 vol. 3 50
- -- -- Le Meurtre d’une Ame. 1 vol. 3 50
- Le Cœur chemine. 1 vol. 3 50
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-Le Cœur chemine
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Vous ici, Georget!... Non... Pardon... Je veux dire... monsieur...
-monsieur... Ah! tant pis!... Mais pour une rencontre!»
-
-Était-ce la surprise? ou la confusion de ne savoir comment appeler celui
-qui venait de surgir devant elle? ou la joie? ou le brusque afflux des
-souvenirs? Que n’aurait-on pu lire, dans la visible émotion, sur ce
-charmant visage de femme?
-
-Les yeux graves, qui venaient de croiser les siens, s’éclairèrent
-subitement.
-
---«Madame Hardibert!... Oh! par exemple!...
-
---Vous ne me reconnaissiez pas?
-
---A peine... Vous êtes devenue...» (Il chercha le mot) «éblouissante.
-
---Merci pour le passé,» dit Nicole en riant.
-
---«Nous ne pouvons pas rester là, marraine,» intervint une grande
-fillette, qui, curieusement, examinait le nouveau venu. «Vous voyez...
-Nous empêchons de passer.»
-
-Tous trois quittèrent l’embrasure de la porte, rentrèrent dans la grande
-salle.
-
-Leur silence, leur coup d’œil autour d’eux, leur souriante stupeur,
-exprimaient l’étonnement de se retrouver là, dans ce Musée Plantin, à
-Anvers, au milieu de ces reliques, à la fois intimes et illustres,
-qu’abrite la vieille maison.
-
-Les fenêtres à petits carreaux verdâtres leur versaient le jour glauque
-de la cour, assombrie et frissonnante de lierre. Sous les vitrines des
-longues tables, jaunissaient des papiers couverts d’inestimables
-griffonnages. La signature de Rubens, celle de Martin de Vos ou de
-Pourbus le Vieux, acquittaient des mémoires modestes, jadis longuement
-discutés. Tandis que, sur les murs, les faces placides des Plantin, des
-Moretus et de leurs épouses, attestaient l’immortalité, reçue jadis pour
-solde de tout compte, grâce au pinceau de leurs glorieux fournisseurs.
-
-Cependant Mme Hardibert, dégageant par une explication le sens exquis de
-leur petite aventure, se tournait vers la grande fillette qui venait de
-l’appeller «marraine».
-
---«Tu vois, Toquette, ce beau monsieur-là... Eh bien, c’est un camarade
-d’enfance... Le fils d’un des ingénieurs de mon père... à l’usine. Nous
-nous sommes tutoyés quand nous étions des mioches. Mais il est parti
-pour faire son droit à Paris. Il est devenu un auteur célèbre. Jamais il
-n’a remis les pieds à la Martaude. Et il faut venir ici, à Anvers...»
-
-A ce mot d’«auteur célèbre», le jeune homme avait fait un mouvement.
-Mais la nécessité même d’atténuer l’aimable exagération ne le décidait
-pas à interrompre Nicole.
-
-C’était d’une douceur tellement inattendue, rafraîchissante, délicieuse,
-l’évocation d’un passé peu lointain, mais que sa jeunesse parait de
-recul et de poésie, sur de si jolies lèvres, et d’une voix que nuançait
-une pointe d’attendrissement. Ainsi, c’était Nicole, devenue femme,
-cette mondaine dont il détaillait la beauté, la fine élégance dans le
-sobre costume de voyage. Et elle se souvenait de lui!... Et elle
-semblait vraiment heureuse de le revoir!...
-
---«Dites donc, marraine,» fit la petite personne qui répondait à la
-désignation bizarre de Toquette, «Monsieur n’est-il pas le journaliste
-qui écrit des vers sans majuscules ni rimes?... Vous le connaissiez...
-mais, n’est-ce pas, sous un autre nom...»
-
-Mme Hardibert rougit. Le sang fusait vite sous sa peau lactée de brune
-aux yeux clairs. Que de gaffes cette écervelée de Toquette accumulait
-dans quatre phrases! La moindre n’était pas d’attester chez elle-même
-une préoccupation persistante, attentive, pour les faits et gestes du
-poète décadent.
-
---«J’avais voulu mettre cette écolière au courant de vos nouvelles
-formules d’art...
-
---Et quel est le nom pour lequel j’ai changé le mien, mademoiselle,
-puisque vous avez si bonne mémoire?» demanda l’écrivain, avec une
-sécheresse piquée. La boutade d’une fillette malicieuse rompait
-l’enchantement, le détournait de puiser à la source des flatteuses
-réminiscences et des sympathies réveillées.
-
-«Qu’est-ce que cette déplaisante gamine?» se demandait-il, hérissé
-contre l’importune, sans qui la rencontre de ce matin fût devenue un
-tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme plus profond, plus rare!...
-Mais cette grande fillette avançait son museau curieux, aux traits mal
-façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat impertinent des yeux
-dorés, sous un canotier que débordaient des frisons fauves.
-
---«Votre nom?» répliqua-t-elle sans l’ombre d’embarras. «Votre nom
-d’écrivain?... C’est Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt par
-la simplicité.
-
---Toquette!...» s’effara Nicole.
-
-Mais l’écrivain ripostait:
-
---«Et vous, mademoiselle?... Avec quelle eau non bénite vous a-t-on
-baptisée Toquette?»
-
-Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage. Et vraiment, il
-aurait eu tort. Car ce nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût,
-seyait à sa grande taille héroïquement découplée, plus faite pour
-d’anciennes armures que pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son
-beau visage calme, où chatoyait le lent regard, d’une eau bleue très
-sombre, lourde de dédain et de rêve. Son front massif, resté
-découvert,--car le chapeau pendait encore respectueusement à bout de
-bras,--semblait presque trop vaste pour la tête, cependant bien
-proportionnée, et débordait en une arcade sourcilière proéminente,
-creusant davantage les profondes prunelles. Des cheveux châtains, courts
-et coiffés à plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut,
-l’encadraient d’une marge nette. Le dessin presque violent des mâchoires
-eût trop souligné ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur
-volontaire, sans la sinueuse tendresse de la bouche et la coquetterie
-juvénile de la moustache. Le sourire, contenu par un léger pli
-d’amertume, se révéla très prenant, éclairé par des dents superbes,
-tandis que le jeune homme taquinait la filleule de Mme Hardibert.
-
-La petite, aussitôt, déclara:
-
---«Toquette?... Mais je trouve ça ravissant! Je ne veux pas qu’on me
-donne d’autre nom. Pensez!... J’ai le malheur de m’appeler Victorine.»
-
-Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur est, en effet, de ceux qui
-comptent. Comment Mme Hardibert, qui avait tant de goût?...
-
---«Oh!» expliqua celle-ci, «c’est que je suis la marraine de Toquette,
-et non de Victorine. J’ai inventé le diminutif, mais je n’ai pas tenu
-cette jeune personne sur les fonts baptismaux. Non... Elle n’est
-filleule que de mon mari. Presque seule au monde, la pauvre petite... et
-en pension toute l’année. Alors...»
-
-Ah bah!... Une orpheline, promenée par charité, et qui se permettait
-d’attirer l’attention sur elle, de risquer des réflexions
-impertinentes!... Désintéressé, le poète interrompit:
-
---«Votre mari, madame?... Excusez-moi. Je ne vous ai pas encore demandé
-de ses nouvelles.
-
---Raoul va bien, merci.
-
---Est-il resté à la Martaude?
-
---Oh! non. Je ne ferais pas un voyage sans lui. Des affaires
-l’appelaient ici, en Belgique. Une commande de machines, pour des
-bâtiments d’une construction particulière, qu’il devait examiner sur le
-chantier. J’ai voulu en profiter pour visiter Bruxelles, Anvers,
-Bruges... tout ce que je pourrai voir pendant qu’il étudie ses projets.
-Nous rayonnons autour de son centre de travail... Et la compagnie de
-cette grande fillette me donne la liberté...
-
---Monsieur Hardibert doit être jaloux de vos impressions d’art.»
-
-Nicole ouvrit tout grands ses yeux d’un gris lilas, indéfinissable. Des
-paupières longues, presque trop largement frangées de cils très noirs,
-les voilaient à demi d’une palpitation fréquente. Une légère myopie, un
-peu de timidité, de nervosité subtile, ramenaient ainsi, à toute
-seconde, sur la fraîche clarté du regard, une ombre frémissante. Mais,
-dès que l’âme, atteinte au vif, surgissait, dans la surprise d’une
-émotion, d’un enthousiasme, d’un étonnement, elle rejetait au large le
-voile souple et fin, et se montrait toute, en un éblouissement de
-franchise, entre la frisure des cils rebroussés. Alors apparaissait,
-dans ce visage mat et couronné d’une chevelure ténébreuse, le paradoxe
-délicieux des yeux de fleur et de lumière, avec cette nuance que
-l’intensité expressive empêchait de préciser, mais qu’on recherchait
-ensuite, par la hantise des analogies, soit dans la délicatesse de
-certains pétales, soit dans les nébuleuses transparences où s’irise
-l’agonie mauve des crépuscules.
-
-Ce fut avec ce rayonnement de candeur et sans trace d’arrière-pensée,
-que Nicole répondit:
-
---«Mes impressions d’art? Raoul n’en peut pas être plus jaloux que je ne
-le suis de ses satisfactions scientifiques.»
-
-Une gêne imperceptible naquit de cette réponse, malgré la simplicité qui
-en dicta les termes et l’intonation. Ogier l’accentua presque, en
-n’insistant pas, mais en proposant aussitôt de poursuivre la visite du
-musée.
-
---«Ne la terminiez-vous pas?» demanda Mme Hardibert. «Vous veniez, je
-crois, de l’intérieur.
-
---Vous me permettrez bien, madame, de la recommencer avec vous.»
-
-On passa dans le bureau du vieux Plantin, dans la pièce de débit, où
-l’on entrait aussi jadis de plain-pied, par la rue. Les casiers de chêne
-où l’imprimeur logeait ses registres, les tiroirs où s’entassaient les
-écus de ses recettes, n’intéressèrent que médiocrement les trois
-visiteurs. Quelque chose était survenu, depuis leur entrée dans cette
-maison, qui, pour des raisons diverses, s’imposait à leur sensibilité, à
-leur curiosité ou à leurs réflexions, plus que des meubles et des murs,
-témoins d’une prospérité industrielle et familiale dont ils gardent la
-forte essence depuis des siècles. Ces meubles, ces murs, ont, il est
-vrai, accueilli Rubens. Son pas puissant martela ces parquets. Mais il y
-discuta ses droits d’illustrateur. Et d’ailleurs, qu’y avait-il de
-commun entre l’existence de chair et de joie interprétée par le maître
-flamand, et la vie d’inquiets frissons, de sensualité spirituelle, de
-tendresses aiguës, qu’apportaient ici, inconsciemment chez l’une, déjà
-éclose en talent chez l’autre, cette jeune femme et ce jeune homme,
-imprégnés d’une sève autrement anxieuse et prompte?
-
-Tandis que, dans une chambre à coucher de l’étage supérieur, Toquette
-s’amusait d’un lit, au ciel massif soutenu par des colonnes, et couvert
-encore de sa courte-pointe en dentelle de Bruges, Nicole questionnait
-Ogier sur sa carrière de littérateur.
-
---«Vous êtes déjà très connu,» lui disait-elle. «A vingt-quatre ans,
-c’est beau.
-
---Non, madame,» répliquait-il, «ne croyez pas que c’est beau. Si je
-suis, non pas très connu, comme vous voulez bien le dire, mais point
-tout à fait ignoré, ce n’est pas que j’aie pu encore manifester quelque
-valeur. C’est par du truc, des excentricités de plume, ce qu’ils
-appellent des hardiesses. Quel mot stupide! Il faut plus de hardiesse
-pour faire courageusement, simplement, son œuvre de bon ouvrier de
-lettres, que pour danser sur la corde raide de l’incohérence, de
-l’à-rebours, et--pardonnez-moi de vous l’avouer--du cynisme.
-
---Pourquoi le faites-vous?...»
-
-Ogier sourit--de son sourire pincé d’amertume, que démentaient ses yeux
-graves.
-
---«Pourquoi?...» Il baissa la voix. «Demandez-moi donc aussi pourquoi
-j’ai transformé mon nom.»
-
-Un coup de menton vers Toquette voulait rappeler l’espièglerie de tout à
-l’heure. Mais ni l’un ni l’autre ne s’y trompèrent. Les paupières
-mobiles de Nicole s’ouvraient pour laisser poindre un regard de blâme
-embarrassé. Tandis que, sous la moustache, se crispait la lèvre du jeune
-écrivain.
-
---«Je le savais, que vous me désapprouviez,» murmura-t-il. «Je le
-savais, bien avant ce matin.
-
---Avant de me revoir?
-
---Oui.
-
---Mais comment?... Jamais je n’en ai parlé à personne.
-
---Pensez-vous que j’aie oublié le son de votre voix, quand vous
-m’appeliez Georget? Cette voix-là, je ne l’entendais pas prononcer
-l’autre nom... Et je devinais bien qu’elle n’aimait pas à le prononcer.»
-
-Nicole voulut prendre légèrement de tels mots, qu’elle sentait tout à
-coup en elle trop à fond, avec leur vibration pénétrante. Elle rit.
-
---«C’est singulier... Non, vraiment, ce pseudonyme me gênait... Quand je
-pensais à vous, c’était toujours mon gentil camarade Georget, mon petit
-flirt à casquette de lycéen, qui surgissait devant mes yeux. Ogier
-Sérénis n’était pas lui, pas vous, mais un monsieur quelconque. Enfin,
-maintenant, la nouvelle physionomie donnera un sens au nouveau nom.
-
---Comme c’est méchant, ce que vous dites là!
-
---Méchant, pourquoi?
-
---Vous le savez bien.»
-
-Elle détourna les yeux, glissa devant lui par un étroit corridor où l’on
-ne passait qu’un par un. Bientôt ils se trouvèrent dans les salles de
-composition, où les caractères du seizième siècle reposaient encore dans
-les casiers.
-
-Sérénis prit les lettres de métal, d’une fonte si pure, en fit couler
-quelques-unes entre ses doigts.
-
---«Les voilà, les séductrices...» murmura-t-il.
-
-Son geste, son âpre sourire, son regard d’horreur et d’amour, disaient
-sa fièvre d’écrivain, le tourment sublime et vaniteux, la misère et la
-beauté, tout le meilleur et tout le pire de ce qui aboutit là, dans le
-flot de ces petits signes de plomb, pour les faire sauter et s’assembler
-sous les doigts du compositeur.
-
---«Voyez-vous, madame... Il faut comprendre. Pourquoi voulez-vous que le
-public retienne un nom terne, ridicule, aux syllabes ouatées?... Georget
-Selni... J’aurais mis vingt ans à imposer ce nom-là. Tandis que, même
-ignorant de l’œuvre, un critique, un passant, garde dans l’oreille, dans
-l’esprit, les sonorités qui l’amusent... Ogier Sérénis... On demande qui
-c’est,--avant même que ce soit quelqu’un.
-
---Vous avez raison. J’étais injuste,» prononça Nicole.
-
-«Injuste...» Son camarade d’autrefois ne lui était donc jamais devenu
-indifférent, puisqu’un sentiment si arrêté existait en elle, à son
-égard? Comme il s’en doutait, dans ces dernières années!... Aussi bien
-de la persistance du souvenir que de la surface hostile superposée,
-mince et inconsciente, à la moisson des enfantines sympathies. Une gelée
-blanche sur une floraison de printemps. Nicole avait grandi, elle
-s’était mariée. Et tout à fait suivant la loi de son âme sérieuse, avec
-un homme de science et d’action, beaucoup plus âgé qu’elle, Raoul
-Hardibert, l’inventeur presque génial que le père de Nicole appelait un
-jour, pour un conseil technique, à l’usine de la Martaude, et qui y
-resta, bientôt associé, puis gendre, puis successeur, du patron.
-
-Ogier Sérénis n’était encore que le petit Georget Selni, lorsque
-Hardibert vint à la Martaude. Il se le rappelait fort bien, et il avait
-ses raisons pour cela. De tristes raisons. Car son père, à lui,
-ingénieur à l’usine, s’exaspérant de jalousie contre l’intrus, à mesure
-que celui-ci grandissait en faveur et en autorité, laissa peut-être sa
-vie et un peu de son honneur dans la sourde lutte. Selni mourut, en
-effet, d’un accident de machine. Mais la machine avait été construite
-d’après les plans de Hardibert. Et le bruit courut que la victime
-s’était exposée à un danger mortel en essayant de fausser dans les
-œuvres vives la création de son rival. De ce bruit, le jeune garçon ne
-sut rien, ou peu de chose, et, naturellement, rejeta ce peu de chose
-comme une calomnie abominable. Quoi qu’il en fût, M. Dervangeaux, le
-chef d’usine, se montra parfait pour le fils de son malheureux
-ingénieur. Il devint le tuteur de Georget, qui déjà, et depuis des
-années, avait perdu sa mère.
-
-Durant quelques étés de vacances, la camaraderie s’accentua entre le
-lycéen et Mlle Dervangeaux, tous deux du même âge. Puis le mariage se
-décida pour l’une, le Quartier Latin absorba l’autre. M. Dervangeaux
-mourut. Georget Selni commença de signer «Ogier Sérénis» des poèmes et
-des articles, où, comme il le disait fort bien, ce qui parut le plus
-original, c’était cette signature. Mais tout à coup, une aube de
-célébrité se leva pour lui, d’une scène de théâtre «à côté», pour deux
-actes d’une impression secouante et étrange. La presse emballée cria au
-chef-d’œuvre. Les spectateurs de l’unique représentation en dirent
-merveille. Des directeurs demandèrent la pièce à Sérénis. Il refusa.
-Ainsi l’effet produit s’accrut. La réputation du petit drame grandit de
-toute la curiosité d’un public nombreux et ardent, qui se fût
-désillusionné ou blasé devant le spectacle offert, et qui continuait à
-trépider dans l’irritation du désir. Pourtant de telles tactiques, et le
-pseudonyme à cimier, n’allaient pas sans faire traiter Sérénis de
-poseur.
-
-Il le savait. Cela provoquait seulement son sourire,--l’énigmatique
-sourire, pincé d’amertume. Et il ne s’en troublait un peu que lorsqu’il
-songeait à son amie de l’adolescence. Il se la rappelait si droite, si
-simple... Nicole, sans doute, ensevelissait le Georget d’autrefois sous
-quelque sévérité ironique pour l’Ogier d’aujourd’hui. Pourquoi donc, à
-chaque pas de sa jeune carrière, à chaque citation de son nom dans un
-journal, se demandait-il: «Que pensera-t-elle?» Savait-il seulement si
-elle en penserait quelque chose? Il ne retournait plus à la Martaude. La
-dernière fois, ce fut pour l’enterrement de son tuteur. Sous le crêpe
-noir, celle qui s’appelait maintenant Mme Hardibert, lui avait paru si
-distante, si peu semblable à la Nicole de jadis! Et le nouveau maître
-n’était-il pas l’ancien ennemi de son père,--peut-être, involontairement
-et indirectement, le meurtrier qui lui fit pleurer ses larmes affreuses
-d’orphelin? Puis la Martaude, c’était à deux heures de Paris, dans la
-Marne. Or, un poète de vingt ans monte en chemin de fer pour s’enfuir au
-loin, dans des pays de rêve,--jamais pour aller faire des visites en
-province.
-
-Ils s’étaient donc seulement revus, Nicole et Ogier, dans cette
-rencontre, tellement inattendue, de la maison Plantin. Moins d’une
-demi-heure après, la jeune femme prononçait la phrase: «J’ai été
-injuste.» Et ce n’était pas tant pour quelques mots d’explication--car
-on n’explique rien--que pour avoir aperçu, dans la douceur attristée
-d’un regard, au bord d’un sourire, à l’ombre d’un geste, l’âme de l’ami,
-la jeunesse de mélancolie ardente, son souvenir à elle-même, son charme
-reflété dans une émotion, et pour avoir vibré les vibrations des
-harmonies mystérieuses.
-
---«Dites, marraine... Voulez-vous m’acheter ça?... C’est imprimé en
-caractères du temps... J’aime à emporter des choses qui me
-rappellent...»
-
-C’était Toquette, avec son étonnant sans-gêne qui déroutait Sérénis. La
-présence, le ton, l’air narquois de cette petite étrangère, tout d’elle
-grinçait sur ses fibres de nerveux, dérangeait sa subtile extase. Il eut
-un léger sursaut. Puis, bien vite, sortit son porte-monnaie.
-
-Nicole grondait sa protégée.
-
---«Tu vois bien... Il ne faut rien me demander quand nous ne sommes pas
-seules.
-
---Mais... j’ai de l’argent.»
-
-Ce fut un éclair. Avec une vivacité de chatte, elle avait sauté entre
-Sérénis et le vendeur. Elle trouvait sa poche, exhibait une petite
-bourse en acier.
-
---«Vingt sous, n’est-ce pas?... Tenez.
-
---C’est très inconvenant ce que tu viens de faire, Toquette. Je le dirai
-à ton parrain.
-
---Mais si je ne veux pas que monsieur Sérénis me donne quelque
-chose!...»
-
-Elle secouait la tête, les sourcils froncés sur ses yeux roux, pailletés
-d’or. Une lumière tremblait dans la mousse fauve, éparse autour des
-oreilles, crêpelure envolée d’une grosse natte qui se repliait sur la
-nuque. L’air électrique et félin, cette agressive petite personne.
-Drôlette, vraiment, avec une acidité tentatrice, agaçante, de fruit mal
-mûr. On se crispe, attiré quand même. Ogier lui dit, exagérant la
-douceur courtoise:
-
---«C’est vous qui me donnerez quelque chose, mademoiselle. Offrez-moi
-ceci, que je le montre à votre marraine.»
-
-Déconcertée, elle tendit son emplette.
-
-C’était un papier de Hollande, sur lequel s’étalait, d’une typographie
-superbe, un sonnet composé par Plantin. L’encre fraîche attestait qu’on
-venait de le tirer, au moyen d’une presse à bras--la seule qui
-fonctionne encore, à titre de curiosité, parmi ses antiques et
-poussiéreuses compagnes.
-
-Ensemble, d’un même coup d’œil agile, Nicole et Ogier prirent
-connaissance de ces vers:
-
-LE BONHEUR DE LA MAISON
-
- «Avoir une maison commode, propre et belle,
- Un jardin tapissé d’espaliers odorants,
- Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants,
- Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle.
-
- «N’avoir dettes, amour...»
-
-Sur ce mot, ils se regardèrent et sourirent.
-
---«Pas d’amour...» souligna Sérénis. «Ah! l’escargot!»
-
-Nicole éclata de rire. Elle retrouvait Georget, le gamin de la Martaude.
-Pourtant la sagesse bourgeoise, qui, par hérédité comme par éducation,
-s’interposait entre ses impressions inconscientes et les choses, ainsi
-qu’un manteau sur la nudité inconnue de son âme, lui interdit de railler
-l’honnête idéal du vieil imprimeur. Elle expliqua:
-
---«Pas d’amour... C’est-à-dire pas de passion désordonnée, périlleuse.
-Mais la tendresse loyale au foyer. Vous voyez bien: «une femme
-fidèle...»
-
-Son doigt, ganté de suède clair, s’avançait, désignait le mot.
-N’était-ce pas ce qu’il y avait de plus beau, de plus précieux au monde:
-une irréprochable épouse? Et son geste trahissait un peu de fierté, car
-c’était cela qu’elle était, qu’elle serait toujours. Un chaste orgueil
-personnel la solidarisait avec la vertueuse Flamande du XVIe siècle,
-dont elle acceptait pour elle-même le bref et définitif éloge.
-
-Ogier fut loin de songer qu’il froissait une secrète fraternité
-féminine, et peut-être quelque chose de plus frémissant, de plus
-délicat, lorsqu’il reprit, commentant le début du vers:
-
---«Oui, pour la «posséder seul, sans bruit», suivant sa ridicule
-expression, le philistin! C’était sa chose, comme cette presse,
-tenez!...» ajouta-t-il en frappant légèrement l’antique travailleuse.
-«L’égoïsme conjugal dans toute sa vilenie consacrée. Ça vous représente
-le bonheur, à vous, madame?»
-
-Elle resta sérieuse, sans répondre. La question, d’ailleurs, n’en était
-pas une,--ou à peine. La curiosité de ce cœur, de cette existence, ne
-mordait pas encore Sérénis. En ce moment, il prenait plus souci de
-montrer, aux dépens du pauvre rimeur, la chaude vivacité de son âme, la
-fougue altière de ses propres sentiments. Lisant plus loin, il
-s’écriait:
-
---«Le misérable!... Écoutez plutôt:
-
- «Vivre avecque franchise et sans ambition...»
-
-alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère, tant de pudeur dans le
-mensonge, tant de force dans l’ambition!
-
- «Dompter ses passions, les rendre obéissantes...»
-
-N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait pas avoir grand’chose à
-dompter, ce commerçant. Ah! voici un vers juste:
-
- «C’est attendre chez soi bien doucement la mort.»
-
-Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas vivre. Le plat sonnet!...
-Rendons-le à mademoiselle Toquette... Et sauvons-nous de cette maison,
-madame.»
-
-Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de nouveau. Toquette elle-même
-riait de rattraper en trottinant les grandes enjambées farouches du
-poète indigné. Mais, comme ils traversaient la cour, ils s’arrêtèrent,
-ressaisis au passage par la poésie des vieilles murailles mangées de
-verdure, clignotantes de mille yeux glauques aux petits carreaux sertis
-de plomb... Indéfinissable rêve des cours divisées par l’ombre, et où
-noircissent les géométriques feuillages.
-
---«Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce de ça?...» fit Ogier,
-avec sa rancune d’artiste pour les méchants vers de l’imprimeur.
-
---«La vigne et le lierre n’étaient pas poussés alors,» dit Toquette,
-gravement.
-
-Les malins yeux roux épiaient de côté le visage du jeune homme. Il
-sourit, désarmé contre l’espiègle. Déjà elle se détournait, ne voulant
-pas avoir vu ce sourire.
-
-Comme elle filait dans la rue, marchant devant eux, leste dans sa jupe
-encore courte, Sérénis dit à Nicole:
-
---«Vous vous êtes chargée d’une éducation peu commode.
-
---Quelle éducation?» Elle suivit son regard. «Ah! Toquette!... La pauvre
-petite!...
-
---Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle a treize ou quatorze ans, et
-elle est auprès de vous. Cela m’est arrivé...
-
---Est-ce un madrigal?
-
---Non, c’est un très bon souvenir.»
-
-Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal que cette dernière
-phrase, simple, toute en profondeur, et qu’accompagnait, non la galante
-admiration des yeux, mais leur enfoncement dans une vision lointaine.
-Ces yeux-là, Nicole en découvrit alors, avec une surprise aiguë, toute
-la magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne la regardaient pas.
-Comme cela change, avec la vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les
-prunelles!... Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans les siennes, du
-même bleu pourtant, ces reflets plus doux que des gestes et plus
-dominateurs que des mots.
-
-Mme Hardibert reprit la conversation tout de suite:
-
---«Toquette... ou plutôt... Victorine Mériel, ne demeure pas auprès de
-moi. Je ne me suis pas chargée de son éducation. Ce serait de la
-prétention chez la jeune ignorante que je suis, ne connaissant guère
-l’existence, et tout à fait incapable de l’enseigner. Non, Victorine est
-dans un pensionnat, où son père lui-même l’a placée avant de quitter
-l’Europe.
-
---Ah! son père?...
-
---... est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce Paul Mériel. Très
-intelligent, pas du tout quelconque. Mais un de ces êtres qui, avec des
-dons remarquables, manquent du je ne sais quoi qui leur permettrait de
-les mettre en œuvre. On dirait de ces machines compliquées,
-étincelantes, magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute d’un
-agencement exact de leurs merveilleux rouages.
-
---Oh! madame... Nous étions si loin des ateliers de la Martaude!
-
---Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison?...
-
---Elle est juste, mais trop professionnelle.»
-
-Mme Hardibert rougit, avec un battement plus nerveux de ses mobiles
-paupières. La suggestion ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers
-de la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur et de bruit... un
-peuple noir et suant de travailleurs. Elle sentit le malaise que
-projetaient en elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle
-inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un homme, de son mari,
-sans comprendre s’il y avait d’autres sources et d’autres limites à
-cette autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable que de ses
-rimes, et ne domptait que la Chimère... Elle murmura:
-
---«Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai... Je ne peux pas oublier les
-machines. Elles m’oppressent.»
-
-Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner. Toquette revenait
-vers eux.
-
---«Où allons-nous, marraine?
-
---Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu sais qu’il veut nous faire
-déjeuner à la Tête-de-Flandre.
-
---Permettez-moi de prendre congé de vous,» dit Sérénis.
-
-Comment! Jamais de la vie! Nicole ne permettrait pas. Son mari lui en
-voudrait trop... Et, tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant,
-à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire de Toquette.
-
-Paul Mériel fut un des meilleurs camarades de jeunesse de Hardibert.
-Plus brillant que lui, il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux
-partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils comptaient voir surgir
-quelque prodigieuse découverte. Bientôt pourtant l’esprit plus pratique
-de Hardibert se restreignit à des problèmes de mécanique, modestes en
-apparence, mais qui devaient modifier profondément l’industrie des
-machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude, dont il était
-aujourd’hui directeur. Mériel, lui, prit cent brevets pour des
-inventions à tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il fonda des
-sociétés, qui s’effondrèrent, eut des procès, et finalement dut
-s’expatrier, non seulement pour tenter la fortune sur un terrain moins
-fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter des redditions de comptes
-par trop embarrassantes.
-
-Ce dernier détail, sous-entendu clairement par Nicole, amena sur les
-lèvres de Sérénis un mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière
-d’une mentalité si incertaine.
-
---«Pauvre fille!... Votre bonté même ne refera pas sa destinée.
-
---Qui sait?
-
---Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là n’est pas plus banale que
-son père, mais je crois qu’elle manquera, comme lui... d’ajustage.»
-
-Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit:
-
---«Mais sa mère?... Qui était sa mère?... L’a-t-elle perdue jeune?...»
-
-L’expression troublée de Nicole ne laissa guère de doute à l’écrivain
-sur l’origine, romanesque mais irrégulière, de Mlle Toquette. Il dit
-seulement:
-
---«Ah!...»
-
-Mme Hardibert reprit vivement:
-
---«L’histoire est tout à l’honneur de Mériel, je vous assure. Il
-reconnut l’enfant, dont Raoul consentit à être le parrain. Il voulait
-épouser la mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce qu’il
-manquait de fortune.
-
---Qu’est-elle devenue?
-
---Elle a été tuée, la malheureuse, dans un accès de jalousie, par le
-prince hongrois, très riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était,
-paraît-il, une fort belle et fort spirituelle créature.
-
---Sa fille semble détenir plus de son esprit que de sa beauté.
-
---Hé!... Toquette sera jolie, d’une physionomie très piquante,
-originale, à coup sûr, avec ses beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or
-sombre et son teint éclatant. Attendez seulement que les traits
-s’allongent et que les taches de rousseur se débrouillent.»
-
-La gravité pensive d’Ogier s’anima presque jusqu’au rire:
-
---«Halte-là! Je n’attends rien de ce genre. Ce m’est tout à fait
-indifférent.» Puis retombant au sourire bridé de doute: «Ce que je
-souhaite, c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par cette fillette,
-que vous aimez.»
-
-
-
-
-II
-
-
-Sur le large Promenoir, qui domine l’Escaut, ils n’aperçurent pas tout
-de suite Raoul Hardibert. Cependant, aux approches de midi, en ce
-brillant jour de juin, les flâneurs étaient rares sur les dalles
-étincelantes. D’un coup d’œil, on les distinguait tous, parmi les
-miroitements d’eau et de soleil, dans l’éclat du lumineux décor.
-
-Les beaux yeux un peu myopes de Nicole, d’un mauve plus délicat parmi
-l’ardeur des reflets, scintillaient avec inquiétude entre les lourds
-cils rapprochés.
-
---«C’est curieux. Et nous sommes en retard. Lui si exact!
-
---Monsieur Hardibert est peut-être entré au café, là-bas, pour fuir la
-chaleur.
-
---Voulez-vous que j’aille voir, marraine?»
-
-Sans attendre la réponse, Toquette se trouvait à dix pas, filant vers
-l’extrémité du Promenoir. Sa marche bondissante de fillette l’emportait
-avec une liberté souple de jeune animal. Dans la clarté, ses cheveux
-d’or flambaient.
-
---«Toquette!...» rappelait Nicole. Et contrariée: «Elle ne va pas entrer
-dans ce café toute seule, j’imagine. D’ailleurs, certainement, Raoul
-n’est pas là.
-
---Je vais vous la ramener, madame.»
-
-Les longues enjambées de Sérénis n’atteignirent Victorine Mériel que
-sous la tente de toile abritant les petites tables. Elle ne s’y arrêtait
-pas, entrait bravement dans la salle, dont la fraîcheur relative
-retenait quelques consommateurs autour des chopes de bière.
-
---«Mademoiselle Toquette, attendez-moi!»
-
-Il la vit plantée, un rire d’espièglerie aux lèvres, devant quelqu’un
-qui, lui faisant face pourtant, ne la voyait pas.
-
-Tout de suite, les souvenirs d’Ogier se réveillèrent. Des images
-internes surgirent, s’adaptant à la physionomie apparue. Il reconnut le
-directeur de la Martaude.
-
-L’ingénieur s’accoudait à la petite table en bois ciré. Sa main droite,
-armée d’un crayon, reposait sur une feuille couverte de croquis et de
-chiffres. La face levée, le regard direct, mais absent, il semblait
-avoir perdu toute notion de la scène extérieure. A côté de lui, son
-verre de bière, où s’éteignait la mousse, n’avait pas été touché.
-
-Ce visage caractéristique apparaissait en plein, Hardibert ayant retiré
-son chapeau. Une belle tête, malgré la quarantaine dépassée, grisonnant
-les cheveux drus, aux racines droites. Un profil sec et brusqué, plein
-d’énergie. Une élégance de proportions qu’accentuait la barbe finement
-coupée, en pointe. Une stature qu’on devinait haute, bien que l’homme
-fût assis. Quelque chose de martial dans l’ensemble, qui, sous
-l’uniforme, se fût dessiné en une allure superbe. Mais Raoul n’était pas
-un soldat, c’était un savant. Ce que le métier militaire, avec ses
-habitudes d’âme et de corps, eût ajouté d’aisance, de netteté, de
-hardiesse, à ses gestes et à ses traits, lui manquait pour être tout à
-fait le beau cavalier qui semblait taillé en sa personne. L’empreinte
-professionnelle se marquait, inverse. Les épaules un peu étroites pour
-ce corps bien découplé, se voûtaient légèrement. La distraction
-perpétuelle du regard mettait une atonie presque morne dans les
-prunelles foncées,--des prunelles de cette catégorie qu’on nomme «de
-velours», mais qui, justement, n’avaient pas la moelleuse douceur de
-leur nuance, ni la voluptueuse humidité où nage d’habitude leur ardeur
-orientale. Ces yeux-là, durs et clos sur la pensée intérieure,
-déconcertaient par le contraste entre leur désintéressement de toute
-séduction et ce qu’on pourrait appeler leur vocation de conquête.
-Plusieurs cœurs de femmes y avaient trouvé un tragique déboire. Et moins
-sentimentale encore que les yeux était la bouche, aux lèvres bien
-tracées, mais plates, tendues de réflexion quand elles ne
-s’amincissaient pas d’ironie, s’affilant au bord comme le tranchant
-d’une lame.
-
---«Eh bien, parrain?...» fit Toquette, lui mettant sous le nez sa
-frimousse de malice.
-
-Hardibert tressaillit, la regarda vaguement, puis, d’un seul coup, prit
-conscience.
-
-Sérénis, qui l’observait avec sa préoccupation de psychologue, remarqua
-ceci: la réaction agressive du premier mouvement:
-
---«Allons... quoi?... Fais donc attention... tu vas renverser cette
-bière...
-
---Oh! parrain grognon...»
-
-Aussitôt, dans la barbe brune, un sourire s’esquissa, vraiment doux,
-quoique teinté de raillerie et de hauteur. Dans cette nature, la bonté
-foncière ne montait pas spontanément à la surface. Sans méchanceté
-vraie, le caractère se révélait pénible, presque intolérable pour les
-natures tendres.
-
-Toquette n’était pas une tendre. Elle ne s’effarouchait ni ne se
-blessait, se sachant quand même en faveur. Aussi réussissait-elle
-admirablement auprès de ce rude, qui n’admettait pas qu’on ressentît
-trop ses rudesses.
-
---«Comment, parrain, vous me recevez mal, quand je vous déniche loin du
-rendez-vous! Sans moi, marraine vous attendrait longtemps sur le
-Promenoir.
-
---J’y suis, sur le Promenoir.
-
---Non, dans le café.
-
---Ne sois donc pas déjà si femme par l’ergotage, Toquette. Le café fait
-partie du Promenoir, c’est la même chose.»
-
-Elle ne répondit pas, trop maligne pour le contrarier, pour souligner ce
-qui se devinait, que Hardibert, entré là un instant pour inscrire
-quelque note, s’était oublié dans ses calculs. D’ailleurs, Ogier
-s’approchait.
-
---«Monsieur Sérénis, parrain. Vous savez... le poète en herbe de
-marraine...»
-
-Cette bizarre présentation devait rappeler une taquinerie à l’adresse de
-Nicole. Ogier n’eut garde de s’en formaliser. L’amie d’enfance
-s’exposait donc, par quelque partialité pour lui, à de petites
-escarmouches intimes?... Quant à Raoul, la définition de sa filleule lui
-parut sans doute opportune pour restreindre toute prétention chez le
-jeune inconnu.
-
---«Parfait... Très bien...» prononça-t-il d’un ton si distant que
-Sérénis, malgré tout ce qui le captivait, faillit prendre congé sans
-retour. Mais, tout à coup, le directeur de la Martaude parut se
-souvenir. «Ah!... n’êtes-vous pas le fils de mon pauvre collègue Selni?»
-
-Ogier pâlit, étreint par le souvenir, si poignant dans une telle bouche.
-Pour lui, toutefois, la mort de son père restait un accident auquel
-l’ancien rival demeurait étranger. Coïncidence douloureuse, non pas
-motif de haine. Il s’inclina, muet, mais sans hostilité.
-
-Hardibert lui tendit la main.
-
---«Très heureux de vous retrouver, jeune homme. La Martaude est toujours
-votre maison. Pourquoi ne vous y voit-on plus?»
-
-Il ne s’aperçut pas du silence froissé d’Ogier, qui rougissait
-maintenant, après avoir pâli, son émotion dégonflée sous la piqûre
-d’amour-propre de s’entendre appeler «jeune homme».
-
-Tous trois sortaient sur le Promenoir. Et rien n’exista plus pour le
-poète que cette jolie vision: Nicole venant au-devant d’eux, dans son
-frais costume de toile, à blouse de linon, son délicieux visage aux
-bandeaux sombres, affiné, et comme nacré, par la transparence lilas de
-son ombrelle, dans la vibration dorée de la lumière éparse. Autour
-d’elle, le vide clair et bleu du fleuve, où se hérissaient des mâtures.
-Sur l’eau aveuglante, les étraves brunes semblaient briser des miroirs
-étamés d’or. Une sirène cria. Dans la nerveuse perceptivité de Sérénis,
-toutes ces impressions s’enregistraient. Tandis que Hardibert, l’esprit
-encore absorbé par le problème poursuivi tout à l’heure, ne prenait des
-choses qu’un contact vague et importun.
-
---«Où étais-tu donc, Raoul?» demanda la jeune femme.
-
---«Mais... où tu m’avais donné rendez-vous, ma chère...» riposta le mari
-d’un ton cassant.
-
-Ce n’était rien, cette réponse, même dans l’enfantillage autoritaire de
-vouloir couper court à tout reproche sur un manque d’attention. C’était
-si peu de chose pour une Toquette, par exemple, que celle-ci fit un
-signe à sa marraine, en haussant les épaules, comme pour dire: «Vous
-seriez vraiment trop déraisonnable de regimber le moins du monde ou de
-prendre cela à cœur.» Mais il est des natures pour qui ces petits dénis
-de justice deviennent cruellement sensibles, surtout lorsqu’ils se
-répètent à tout propos. Un besoin intense d’équité, jusque dans les
-moindres choses, les leur rend insoutenables. Et ceci était si vif chez
-Nicole, que, malgré sa douceur, elle parvenait rarement à retenir, dans
-des cas semblables, une récrimination plaintive. Si, en ce moment, elle
-se taisait, semblant obéir à la pantomime insouciante de Toquette, c’est
-qu’elle contenait un frémissement de chagrin autrement aigu qu’à
-l’ordinaire. Jamais l’accent impératif avec lequel lui parlait ce mari
-tellement plus âgé qu’elle et d’une personnalité despotique, ne lui
-avait ainsi heurté le cœur. Voilà donc le premier mot qu’il trouvait à
-lui dire devant Ogier Sérénis!... Une divination de la délicatesse, de
-la minutie tendre que le jeune homme devait apporter dans toute
-affection, lui fit s’exagérer cette brusquerie conjugale, dont il
-s’étonnait sans doute et la plaignait outre mesure. Malgré tout, elle
-n’était pas une femme malheureuse. Pourquoi s’avisait-elle, cette fois,
-qu’elle pouvait en avoir l’air? Et pourquoi en ressentir une
-mortification spéciale devant un tel témoin?
-
-Tel fut pourtant le genre d’impression qui, tout de suite, prédomina
-chez elle, et lui gâta un peu la joie de cette matinée. Dès la traversée
-de l’Escaut, sur le petit vapeur, Hardibert montra, d’une façon qui
-parut à sa femme plus manifeste qu’à l’ordinaire, l’extériorité acerbe
-de sa nature et le goût singulier qu’elle lui connaissait, non seulement
-d’avoir raison pour les plus négligeables choses, mais surtout de mettre
-les gens dans leur tort.
-
---«Je m’assieds ici pour ne pas avoir le soleil,» avait-elle déclaré.
-
---«C’est la place où il donne le plus,» affirma-t-il aussitôt.
-
-Déroutée un instant, elle reprit:
-
---«Ah! tu penses que le bateau va tourner?»
-
-Sans s’expliquer, il eut un demi-sourire dédaigneux, qui faisait
-aussitôt souhaiter, comme une chance des plus désirables, que le bateau
-ne tournât pas, ou pas assez du moins pour que la marge d’ombre quittât
-le banc choisi. D’aussi minces détails prenaient, malgré qu’on en eût,
-l’importance d’une revanche à obtenir sur cet interlocuteur agressif.
-
-Le «Tu vois, ma pauvre petite. Ah! dame, il faut connaître un peu les
-quatre points cardinaux», dont il ridiculisa la déroute de Nicole,
-quand, le bateau ayant effectivement viré, elle eut aux épaules la tape
-brûlante du soleil, fit sentir à la jeune femme ce malaise désagréable
-qu’on éprouve à paraître se vexer d’un incident auquel on ne voudrait
-attribuer aucune importance. Elle eut conscience d’un énervement sur son
-visage et dans sa voix, tandis qu’elle essayait de rire en disant à
-Sérénis:
-
---«Pourvu que mon grand homme de mari ne vous fasse pas trop l’effet
-d’un savant rébarbatif... Vous auriez peur de venir à la Martaude. Mais,
-je vous assure... il n’est pas si terrible qu’il veut en avoir l’air.»
-
-Ogier, dans les yeux couleur d’hortensia, qu’ombrait la palpitation
-nerveuse des cils, distingua le gracieux mouvement d’âme. Le mari, lui,
-n’y vit qu’une manière détournée de le traiter en tyran, et, content
-d’atteindre d’une même cinglée de raillerie celui qu’il jugeait une
-jeune nullité prétentieuse, il prononça:
-
---«Voyons, ma chère, si femme que soit un poète, monsieur Sérénis ne
-l’est pas, j’en réponds, au point de me juger terrible parce que je me
-permets de remarquer humblement qu’il n’y a pas d’ombre en plein soleil.
-Ah! jeune homme!» continua-t-il, sans que l’écrivain, trop intéressé,
-sourcillât cette fois sous l’épithète, «heureusement que les lois de
-l’univers échappent au caprice des femmes! Des petits êtres, si faibles
-qu’on les briserait d’une chiquenaude... Elles ont un instinct de
-domination qui n’admet pas l’obstacle. Aucun sens des nécessités. Dire
-que ça réclame des droits politiques!
-
---Dites donc, parrain... Si les hommes s’en servent tous bien, de leurs
-droits politiques, et s’ils ont tous le «sens des nécessités,»
-interpella Toquette, qui enfla comiquement la voix sur ces trois mots,
-«pourquoi qu’y a tant de révolutions et de guerres civiles, et si
-assommantes à apprendre dans les bouquins d’histoire?
-
---Toi, retourne donc à l’école te faire coiffer du bonnet d’âne,» dit le
-savant, dont les doigts secs, aux jointures fines, d’homme de race et
-d’homme d’étude, pincèrent une oreille de l’effrontée.
-
-Subitement, il se détendit. Tous riaient. Voilà ce qui lui plaisait...
-Qu’on lui ripostât, qu’on eût l’âme assez élastique pour rompre devant
-ses estocades, pour narguer ses coups de boutoir, pour lui nier à
-lui-même une âpreté dont il n’admettait pas toutes les conséquences.
-Mais il fallait à ce jeu l’indépendance du cœur. Les promptes
-meurtrissures de Nicole, qu’il jugeait irritantes et absurdes quand il
-en prenait par hasard conscience, naissaient d’un rêve de sentimentalité
-qui s’acharnait. D’un tel rêve, au temps de sa virile jeunesse, quelques
-femmes, tour à tour, s’étaient déprises. Son noble visage, où l’amertume
-coutumière ne gravait pas encore son pli, où la vertigineuse cérébralité
-ne jetait pas encore son voile, les avait séduites. Sa hauteur les avait
-piquées. Chacune crut atteindre une tendresse lointaine, et d’autant
-plus profonde, chez ce philosophe aux attitudes misogynes. Toutes firent
-l’expérience de l’irrémédiable malentendu entre cette nature, pourtant
-affectueuse, et le vœu féminin d’amour. Hardibert la fit également,
-successivement, sans jamais convenir, même au secret de lui-même, qu’il
-y eût de sa faute. Il en prit une idée plus définitive, plus solidement
-ancrée, de la déplorable infériorité des femmes. C’étaient de petits
-animaux qu’on devait dresser comme les autres, avec un peu de sucre et
-beaucoup de cravache. Mieux encore, il fallait les enfermer, suivant la
-sagesse orientale, dans les harems, puisque c’était le seul moyen
-qu’elles ne prissent pas la clef des champs. Quant à d’autres clôtures,
-enveloppement de compréhension, palissades de caresses, liens de grâce,
-chaînes dévouées qui enserrent d’autant mieux que le cœur captif est
-d’essence plus haute, il en méconnaissait l’efficacité, citant pour
-exemple quelques basses courtisanes épousées par passion, chez qui le
-rédempteur avait rencontré plus d’infidélité que de reconnaissance.
-
-Tel était, au point de vue sentimental, ce Raoul Hardibert, amoureux
-notoirement inférieur, mari loyal, directeur énergique, maître
-redoutable et généreux, homme de chatouilleux honneur, de fierté âcre,
-de caractère détestable, ingénieur de premier ordre.
-
-Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa, éblouie. Par son père,
-depuis que Raoul était entré à l’usine, l’admiration s’instillait en
-elle. Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef de la Martaude,
-volontairement ou non, suggestionna sa fille. Le physique, si séduisant
-de gravité pour cette jeune isolée aux songeries altières, ne faisait
-que gagner par la quarantaine approchante. Nicole avait au cœur cet
-instinct, fait tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte
-certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion ignorée, vers les
-hommes de seconde jeunesse ou même mûrs. Elles souhaitent leur
-domination, pour s’anéantir délicieusement sous leur volonté forte, et
-elles sont flattées de les émouvoir. Quant à Raoul, jamais il n’avait
-éprouvé la sensation de son prestige autant que sur cette enfant. Et
-c’était là, outre l’attirance d’une créature fraîche, désirable et
-charmante, sa plus vive, et presque son exclusive notion de l’ivresse
-sentimentale.
-
-Ce fut donc un mariage d’amour, dont l’amour était absent: chez
-l’épouse, par ignorance virginale, chez l’époux, par une ignorance toute
-différente, mais plus absolue, puisqu’il y manquait la vocation,
-l’intuition, le vœu secret de l’être vers une harmonie merveilleuse.
-
-Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable union, rien n’était changé.
-Raoul et Nicole s’aimaient, dans les mêmes rapports de protection et
-d’admiration, de prestige et d’aveuglement, sans que l’une se fût
-éveillée, ni que l’autre se fût converti à ce qui fait d’un couple
-humain l’unique chose d’extase, envolée et planante, que symbolise la
-vision passionnée d’Alighieri: «_Ces deux qui vont ensemble et
-paraissent au vent si légers_...»
-
-Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs. Il se peut que Nicole
-eût souffert du caractère de Raoul, mais ces contrariétés d’existence
-n’intéressaient pas,--elle l’eût juré,--le fond de ce qu’elle croyait
-son bonheur.
-
-Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi d’argent et d’or, où
-pleuvait un peu d’azur pâli de lumière, pourquoi donc le sourire pincé
-d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante tristesse de ses yeux,
-lui firent-ils penser qu’il pouvait secrètement la plaindre?...
-
---«Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais être tout à fait
-gentil?...» dit-elle, sans se rendre compte du paradoxe entre
-l’expression mignarde et la force ample et rêche d’une telle nature. «Eh
-bien, tu nous accompagnerais demain à Bruges.
-
---Demain?... oh! impossible... J’ai deux rendez-vous d’affaires.
-
---Ici?
-
---Le premier, oui. Le second, à Bruxelles. Il était convenu, n’est-ce
-pas? que vous me rejoindriez le soir à Bruxelles.
-
---Veux-tu que nous remettions?
-
---Et à quand, ma chère?... Je dois être après-demain de retour à la
-Martaude.»
-
-Il ajouta:
-
---«D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je connais ça.»
-
-Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence, fit lever les
-sourcils à Sérénis. Au mot de «Bruges», il avait tressailli. La veille,
-il s’y attardait encore, captif d’un charme pareil à celui qui nous
-retient, déchirés, haletants, curieux jusqu’au sacrilège, devant le
-visage d’une belle morte. Ce nom le remua comme celui d’une maîtresse
-quittée. Puis, tout de suite, la piqûre d’un désir: s’il pouvait y
-retourner avec Nicole! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un instant il
-n’aurait plus aucun prétexte pour rester auprès d’elle. Et, par avance,
-il pressentait sa solitude désorientée quand aurait disparu le doux
-visage mat aux bandeaux sombres, quand il lui faudrait renoncer à
-surprendre la vraie nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des
-yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si fort, derrière la
-grille vite interposée des cils trop longs.
-
---«Alors,» disait Nicole à son mari, «tu crois que je serai
-désappointée, moi qui me figure rencontrer à Bruges des impressions
-extraordinaires?
-
---Désappointée?... Oh! je ne pense pas. Tu y verras tout ce que tu
-attends, tout ce que les romans et les poèmes t’ont préparée à y voir.
-Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu, ma petite femme, que tu
-puisses dégager un aspect réel hors de son effet préconçu? Ne te
-tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera qu’illustrer tes lectures.
-L’impression des tirades évoquées l’emportera toujours sur celle de
-l’image.»
-
-L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire, laissa Nicole
-perplexe. Ogier demanda, non sans une ironie égale:
-
---«Et quel est, monsieur, l’aspect réel que vous avez distingué dans
-Bruges, hors des travestissements littéraires?...
-
---Je n’y eus aucun mérite, monsieur,» répliqua l’ingénieur, en butant
-contre lui ce regard fermé dont il annihilait un interlocuteur. «Je ne
-pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant jamais eu le temps de me
-composer d’avance des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune
-description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée ni plus
-silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune autre cité provinciale restée
-en dehors des grandes voies de communication modernes. On y rencontre
-quelques curiosités architecturales, plus singulières qu’harmonieuses.
-Les maisons à pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des canaux
-devenus inutiles y croupissent. L’existence doit y être mortelle
-d’engourdissement, de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux mêmes
-qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de la fuir.
-
---Et les Memling, parrain?» demanda Toquette, avec un air sagace et
-pénétré, comme si elle ne tirait pas cet à-propos d’une récente étude de
-Bædecker.
-
---«Quoi, les Memling?... Ah! les enluminures de cette châsse, à
-l’Hôpital Saint-Jean. Mon Dieu! c’est intéressant pour l’étude de l’art
-primitif. Mais si c’était beau en soi, on peindrait encore de cette
-façon. Tandis qu’on se garde bien de donner aux femmes ces silhouettes
-de poupées à ressort, qui dénotaient une ignorance absolue de
-l’anatomie. Ou nous avons l’idéal de ces gens-là, ou nous avons le
-nôtre. Alors, pourquoi produire des œuvres différentes, ou pourquoi
-simuler leur façon de sentir? Leurs contemporains, dont ils fixaient
-pourtant le rêve, se pâmaient moins que nous. Ces imagiers furent
-considérés de leur temps comme des artisans ingénieux et pittoresques.
-Pas davantage.
-
---Vous avez raison, monsieur,» dit Ogier, tandis que, dans un rapide
-coup d’œil, il souriait à la stupeur causée à Nicole par cet
-acquiescement. Il devinait le trouble de sa fine nature instinctive,
-capable d’éprouver, mais sans en concevoir l’analyse, et surtout sans en
-pouvoir rendre compte, des communions frissonnantes avec les œuvres
-chargées d’âme. Il devinait l’étouffement, par le positivisme
-scientifique du mari, des velléités qu’elle-même jugeait un peu
-ridicules en son impuissance à les défendre. Et aussi sa crainte
-gentille d’un froissement pour le poète, dans des théories qui
-réduisaient la poésie à un amusement charlatanesque. «Oui, vous avez
-raison,» répéta-t-il, diverti de la sentir interdite mais rassurée par
-sa complaisante réponse, «il n’existe certes pas, ni dans ce décor de
-ville dont vous parlez, ni dans ces naïves peintures, tout ce que nous
-autres, les faiseurs de chimères, nous y avons mis. Ou, du moins, cela
-n’y existait pas jadis, avant que des siècles de douleurs et de joies
-humaines, de rêves et de désirs humains y eussent collaboré. Mais
-maintenant, ça y est. Nul ne peut plus contempler ces choses, dans leur
-beauté simple, qu’à travers le prisme de beauté compliquée fait de
-toutes les larmes d’admiration des poètes et chatoyant de tous les
-rayons de leur enthousiasme. Est-ce une raison pour les dédaigner, ou
-bien, au contraire, comme je me le figure, pour les goûter plus
-profondément? Si, demain, madame Hardibert est émue, soit devant la
-légende de sainte Ursule, soit au détour d’un canal solitaire, en
-écoutant carillonner le vieux Beffroi, chicanera-t-elle son émotion,
-sous ce prétexte que cette émotion lui fut suggérée par des écrivains?
-N’est-ce pas notre seule raison d’être, à nous autres: toucher au fond
-du cœur des hommes la fibre qui ne vibrerait pas sans nous?
-
---Oh! c’est chic, ça!» cria Toquette.
-
-Tout le monde rit, excepté la fillette elle-même. Prise par
-l’intonation grave et modulée de Sérénis plus que par le sens des
-paroles,--inaccessible pour elle,--ébranlée dans sa sensualité
-inconsciente par la cadence des phrases et la grâce, vaguement sentie,
-de l’idée, elle exhalait sa délectation sous une forme gamine, mais avec
-la plus sérieuse sincérité. Ses yeux d’or pétillaient dans sa frimousse
-irrégulière. Sa lèvre sinueuse et retroussée laissait voir des quenottes
-friandes, entre lesquelles frétillait une langue rose, comme d’une
-chatte qui vient de laper de la crème.
-
---«Voilà bien le nanan qu’il faut aux femmes,» observa Raoul, plus
-sensible au mutisme ravi de la sienne qu’à la pétulante adhésion de
-Toquette. «Des mots... des apparences... l’illusion. Mettez-leur de la
-poésie sur les choses, monsieur, comme on met aux petites filles de la
-confiture sur leur pain. N’empêche que le fait substantiel, comme le
-pain, est la vraie nourriture du monde.»
-
-Il offrit un cigare à Ogier, qui refusa, d’un mouvement de tête et d’un
-sourire.
-
---«Vous ne fumez pas?
-
---Bien rarement. Une cigarette de temps à autre...»
-
-Et il passa le doigt sur sa longue moustache, par une association
-d’idées inconsciente. Comment se résoudre à saturer d’un relent âcre et
-caustique cette soyeuse complice du baiser?...
-
-On quitta la table et la terrasse surplombant le fleuve. Ogier ramena la
-conversation au point qui l’intéressait.
-
---«Ainsi, madame, vous allez à Bruges, demain, avec mademoiselle
-Toquette?
-
---Oui, je m’en réjouis follement.
-
---Je m’en réjouirais autant à votre place.
-
---Vous aimeriez retourner à Bruges?
-
---Je n’y ai pas encore été.»
-
-Il débita ce mensonge avec la plus franche lumière dans le bleu intense
-de ses yeux. N’avait-il pas vanté, à propos du sonnet de Plantin, les
-déguisements subtils, somptueux, ou simplement nécessaires, de la
-pensée?... C’était sans remords qu’il déguisait la sienne, surtout par
-une duplicité tellement inoffensive. L’exercice de ce droit,--comme de
-tous les droits individuels,--lui semblait n’avoir de limites que le
-tort fait à autrui.
-
-Nicole s’étonnait. Hardibert lui-même, qui les précédait vers le quai,
-se retourna.
-
---«Vous arrivez donc seulement en Belgique?
-
---Mais oui. Je n’ai visité que Bruxelles.
-
---Et,» railla l’ingénieur, «vous avez donné à Anvers, vulgaire
-réceptacle de vivants, le pas sur votre ville de mirage et de fantômes?»
-
-Prestement, Sérénis para l’objection.
-
---«J’ai trouvé qu’il faisait trop beau temps. J’attendais le premier
-jour gris, pour voir Bruges avec sa vraie couleur.
-
---Vous attendrez longtemps,» observa Toquette. «Le baromètre est en
-hausse. Je l’ai regardé ce matin, à l’hôtel.»
-
-Malencontreuse gamine! Lui qui comptait sur elle pour proposer, avec le
-sans-gêne de son âge, qu’il les accompagnât. Il reprit:
-
---«Malheureusement, mademoiselle, je n’ai plus le loisir de remettre
-beaucoup cette visite.»
-
-Il rencontra le regard de Nicole. Aussitôt elle rougit, comme s’il
-pouvait y voir,--et il l’y vit, grâce à cette rougeur,--un souhait que
-sa réserve féminine l’empêchait d’exprimer.
-
-Il tressaillit d’aise, et balbutia:
-
---«Si le vieux camarade que je suis osait se permettre...»
-
-A sa grande surprise, ce fut Hardibert lui-même, dont l’humeur peu
-accommodante l’inquiétait, qui vint à son aide.
-
---«Accompagnez donc, demain, ces dames, chevaleresque poète,» dit-il,
-avec la sorte de bonhommie agressive qui lui était spéciale. «Comme
-cela, elles ne m’en voudront pas trop de les laisser encore faire une
-excursion sans moi.»
-
-Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier à Sérénis la
-simplicité vraie, la confiante loyauté de la phrase? Il découvrit tout à
-coup, sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque chose de sincère et de
-droit jusqu’à la candeur. C’était la pensée toute claire du directeur de
-la Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à Nicole de la conduire
-à Bruges, et cet aveu impliqué dans le mot «chevaleresque poète», que le
-jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le rôle de cicerone dans
-la ville compliquée de passé et de songe. La sécurité conjugale,
-évidente et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part, ne
-manquait pas de noblesse, et restituait à Nicole beaucoup du respect
-qu’on ne sentait guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter.
-
-Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa propre nature qui préservait
-Raoul de la mesquinerie du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse.
-Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité, sur la fragilité des
-femmes, ce ne sont pas les hommes les plus sévères à leur égard qui sont
-le plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un bas mouvement
-d’égoïsme vaniteux,--et Raoul valait trop pour cette petitesse,--naît de
-la passion, s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes. Le
-dévot d’amour croit à chaque instant l’univers entier attentif à lui
-soustraire un bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore la
-femme, en dépit de ses défauts,--ou peut-être à cause d’eux,--est aussi
-celui qui pressent le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte,
-et qui redoute le plus pour celle entre toutes chère, les vertiges de
-pitié, d’illusion, de caresse, où se prennent les meilleures,--plus
-rarement, mais plus irrémédiablement, que les pires.
-
-Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez en amoureux pour être
-jaloux d’elle. Il ne la voyait pas avec un désir assez assidu pour
-évoquer frénétiquement le désir des autres. Il n’avait pas assez
-l’intuition de ce qui existait en elle, à son insu à elle-même--petites
-souffrances en éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté
-tendre,--pour imaginer que la tentation pût la surprendre par des
-aspects de beauté. Selon lui, elle ne verrait jamais que les côtés
-répugnants de la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne de ce
-raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas une minute que devant la
-laideur brutale de la trahison, Nicole ne se détournât avec horreur.
-
-D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme toutes les forces
-profondes qui dictent nos attitudes et suggèrent les explications que
-nous nous en donnons après coup, ces sentiments demeuraient inconscients
-chez Hardibert. Ils n’apparaissaient que par leurs résultats, en
-opinions dans sa pensée, en direction dans sa conduite.
-
-Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite, tandis que,
-machinalement, leurs yeux suivaient, contre le ciel blanc de lumière, ce
-trait d’union entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la
-Cathédrale, on décida que ces dames prendraient, le matin suivant, un
-des premiers trains pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis à
-la gare.
-
---«Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la soirée,» dit Hardibert.
-«Cependant, si cela vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain
-matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre qu’un train
-d’après-midi pour notre retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à
-Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez tout à l’heure.
-Prenez donc votre temps. Je me rappelle avoir très bien dormi à Bruges,
-dans un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon. Mais,»--et il se
-tourna vers Ogier,--«j’espère bien que monsieur Sérénis ne se croira pas
-obligé d’accepter en tout votre programme.»
-
-Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme libertin, crut
-d’abord voir dans ces paroles une interdiction de descendre au même
-hôtel que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il comprenait
-mieux la nature acerbe, mais sans bassesse, de Hardibert. Jamais
-celui-ci n’eût fait à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel
-scrupule. La seule circonstance que Nicole promenât avec elle une grande
-fillette comme Victorine, lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi
-bien pour les convenances extérieures que contre la moindre velléité de
-flirt, s’il en eût supposé capable celle qui portait si dignement son
-nom. Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur chevalier
-servant venait-elle uniquement de l’embarras qui résulterait pour tous
-si le jeune homme se trouvait dans le cas de payer de triples frais
-d’hôtel.
-
-Dans la même idée, sans doute, Mme Hardibert déclara qu’elle
-s’arrangerait pour regagner Bruxelles le soir.
-
---«On voit très bien Bruges en une journée,» affirma-t-elle, «surtout en
-cette saison, où il fait clair si tard.
-
---Eh bien,» reprit Raoul, comme Sérénis allait se séparer d’eux au
-débarcadère de la rive droite, «je compte, monsieur, que vous voudrez
-bien dîner,--ou souper, suivant l’heure,--au Grand-Hôtel de Bruxelles,
-si vous revenez avec ces dames, demain soir.
-
---Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre congé de madame
-Hardibert, à Bruges, où je compte rester pour...
-
---Pour attendre un jour gris,» interrompit Toquette, piquée de ce que le
-poète eût répondu au «ces dames» de son parrain par un singulier qui
-l’excluait comme avec intention.
-
---«Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle, et le bon plaisir
-d’une muse presque aussi rétive que votre malicieuse personne,» riposta
-Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante, ne put gronder sa
-filleule.
-
---«Bien fait, Toquette! Ça t’apprendra!» plaisanta Raoul, qu’égayaient
-toujours les escarmouches de mots.
-
-On se dit «au revoir» parmi les rires, tandis que les Hardibert et leur
-filleule s’installaient dans une victoria.
-
-Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux ombrelles claires... Puis
-tout disparut.
-
-Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port, ramènent directement
-vers le centre de la ville. Et, tout de suite, il eut le regret de
-n’avoir pas suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour d’été
-ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les portes et les fenêtres des
-vieilles maisons aux murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs.
-Depuis des siècles, dans ce quartier immuable, ces équivoques asiles
-accueillent la luxure farouche des matelots affolés par l’exil amer des
-flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres et des corridors,
-des silhouettes éclatantes se découpaient, tachant l’ombre par des bleus
-et des roses douloureux de crudité. Des visages mal coloriés de poupées
-de bazar dardaient des yeux effrayants, enflammés de voracité ou
-aiguisés d’insulte... Quelle vision, superposée à celle qu’Ogier
-emportait au cœur!... Il hâta le pas, tourna un angle... Ah! les
-contrastes de la mise en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue
-sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire!... Un clair espace
-s’ouvrit... Des gradins de splendeur soulevèrent l’âme de ce passant, la
-haussèrent, haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à la
-cime où le souffle manque... jusque tout là-haut, dans l’azur... La
-Cathédrale venait de surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis.
-
-Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le puits, que couronne un
-feuillage en fer, forgé par Quentin Metsys. Machinalement, il observait
-les rinceaux légers, ce travail adroit, mais si humble, d’artisan, dû à
-la main prodigieuse. Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs
-vibraient en lui, cruellement et délicieusement, comme des cordes de
-harpe. Il écoutait retentir les échos de son cœur sonore. Toujours un
-souci de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais, en ce moment, la
-gloire lui apparaissait comme une apothéose dont Nicole s’éblouirait,
-déployant ses longs cils noirs sur les prunelles indécises, enfin
-dévoilées dans un étonnement ravi. Hardibert, impressionné, hocherait la
-tête, ne le traiterait plus de jeune homme sans conséquence. Et
-l’impertinente Toquette elle-même changerait le ton de son caquet. Ce
-petit univers de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour y
-mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée de génie, de
-succès?... Qui le lui eût dit, ce matin?...
-
-O Cathédrale!... prière multiple et pétrifiée, n’est-tu pas la voix de
-ce jeune homme qui monte si ardemment au ciel, pour en arracher le don
-sublime, afin qu’une femme dise: «Comme il est grand!...»
-
-Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade de vertige, qui lui
-aspire toute l’âme, la colossale image de son désir. Le soleil, qui
-décline, dore l’extrémité supérieure de la flèche. Une ombre fine
-s’insinue plus bas dans les interstices innombrables des sculptures,
-ainsi qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible tombe des corniches
-altières. Et pourtant, c’est une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse,
-qui palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes.
-
-Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers observaient
-curieusement ce songeur obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit
-intérieurement, et se secoua, comme un somnambule qui s’éveille.
-
-Dans une papeterie, il acheta une photographie de la Cathédrale, et
-aussi une vue de l’Escaut. Le soir, avant de les glisser au fond de sa
-valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes
-compréhensibles pour lui seul. Plus tard, après des années, il
-toucherait à ces petits cartons avec des doigts tremblants. De quel
-regard il examinerait ces architectures! Sur leurs faces de pierre, le
-frisson d’un rêve... à leur pied, l’effleurement d’une ombre... Ce
-serait là, pour jamais enfuie, une des heures charmées de sa jeunesse.
-
-
-
-
-III
-
-
-Le matin suivant, Nicole eut un de ces réveils délicieux, où la joie
-s’engouffre dans le cœur comme la clarté dans les prunelles, sans qu’on
-sache d’où ni comment.
-
-Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse. Voilà tout ce qu’elle
-sut pour un instant. Puis la nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut,
-devant les grands stores de toile, lumineux du soleil extérieur, les
-rideaux étriqués--damas rouge et guipure--de l’hôtel où ils
-séjournaient, à Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé, dépassait
-le pied d’un second lit, qui était celui de Toquette. Durant ce voyage,
-Mme Hardibert n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette
-dont elle détenait la garde. Et quant à maintenir ouverte une porte de
-communication sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son mari, sa
-délicatesse s’y opposait. Elle préférait se séparer momentanément de
-Raoul.
-
-S’avouait-elle que cette espèce de vacance dans l’intimité
-conjugale,--la première depuis plus de cinq ans,--n’allait pas sans un
-confus bien-être de sa personnalité détendue? L’âme absorbante de Raoul,
-avec sa force volontaire et concentrée, oppressait toujours un peu la
-sienne, même dans les instants où toute force plie et se dissout en une
-extase tendre. Mais, précisément, ne serait-ce pas le mot de «tendre»
-qui conviendrait le moins ici, pour définir ce qui, sans ce mot
-pourtant, n’est que brutalement définissable, ce qui, sans le contenu de
-ce mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises, devient vite
-pour une femme le devoir, en attendant que ce soit la corvée? Raoul
-pouvait témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de l’admiration, mais
-non de la tendresse. Ses expansions d’homme épris,--car il l’était, plus
-qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou de l’exprimer,--se
-traduisaient par des paroles enfantines ou aimablement railleuses, comme
-en une condescendance pour des façons de sentir inférieures, légèrement
-humiliantes.
-
-Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien, dans le camarade
-autoritaire substitué sans transition à l’amoureux, ne rappelait ensuite
-des émotions, qu’il considérait sans doute comme des défaillances. Cette
-pudeur qui exile la passion en un domaine à part, volontairement ignoré,
-de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines natures, semble
-à d’autres le contraire même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe à
-la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire, avec les aspirations
-nobles de l’être. Et la femme ressent d’autant mieux la blessure d’une
-distinction tellement catégorique, que, plus elle vaut moralement, moins
-elle est capable de partager une ivresse qui n’aurait pas sa première
-source dans le cœur.
-
-D’un tel malentendu, situé en des régions où la pensée de Nicole se fût
-crue coupable de descendre, la jeune femme eut peut-être quelque
-pressentiment, durant ce voyage de Belgique. L’exquise douceur goûtée à
-l’indépendance de ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais,
-aux approches et au sortir du sommeil, alors qu’aucune sollicitation
-plus ou moins impérieuse, aucun monologue de science ou d’affaires, ne
-l’empêchait de vagabonder de projets en souvenirs, lui restitua
-l’élasticité intérieure de son adolescence. Les perspectives de sa vie
-reprirent un peu du vague et de la mobilité qui les rendaient si
-fantasmagoriques, jadis, devant l’essor de ses premiers espoirs. Le
-dépaysement ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades, par les
-chemins imprévus, par les rues aux façades étrangères, devant les
-architectures aussi finement tourmentées que des âmes, dans la calme
-splendeur des musées, les flots d’une existence plus abondante montaient
-en elle jusqu’à lui faire battre violemment le cœur. Et, tout de suite,
-ces facultés inconnues, qui lui révélaient en elle d’autres elles-mêmes,
-s’orientaient en aspirations, en désirs. Aspirations vers quoi? Désirs
-de quoi?... Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert ignorait ce mystère
-de notre nature, qui change toute impression haute et rare en expansion
-ardente--vœu secret de volupté morale ou physique chez la plupart,
-besoin de créer chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini qui
-vient de concevoir l’infini et doit renoncer à le saisir.
-
-Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla, l’espèce d’attente
-confuse où elle vivait depuis quelques jours, aboutissait à une
-réalisation inexplicable. Pour de tout petits incidents de voyage, elle
-éprouvait ce que nous avons tous éprouvé sans plus de cause et sans
-vouloir plus qu’elle-même démêler notre énigme intérieure: une plénitude
-singulière, une harmonie délicieuse entre la perpétuelle inquiétude du
-dedans et les multiples influences du dehors. Ce n’est pas le bonheur.
-D’où viendrait-il? Rien n’a changé, ou du moins nous ne distinguons nul
-changement dans les circonstances. Et pourtant la joie émane des choses
-mêmes qui, la veille, nous semblaient le plus vides de joie.
-
-Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à sa toilette, avant
-d’éveiller sa petite compagne. Devant la glace, les cheveux défaits,
-elle se sourit, heureuse de se trouver si charmante.
-
-Coquette... Mme Hardibert l’était comme toutes les femmes, et d’ailleurs
-moins que la plupart. Mais le sentiment avec lequel, à cette minute,
-elle observait la nacre dorée de son teint, la richesse de ses beaux
-cheveux noirs, la suavité merveilleuse de ses yeux, d’une nuance
-insaisissable, mais d’une lumière si pure, n’était pas de la
-coquetterie. C’était une allégresse plus ample, moins mesquine, plus
-dangereuse peut-être. Et aussi de la curiosité. Nicole se regardait d’un
-autre point de vue que d’habitude, d’une autre distance. La distance des
-quelques années qui, de jeune fille, l’avait faite la jeune femme
-qu’elle était à présent. Comment réaliser un changement survenu jour à
-jour, sans qu’elle s’en rendît compte?... Était-elle mieux qu’autrefois?
-Un mot de celui qu’en elle-même elle appelait toujours «Georget» lui
-revint: «Vous êtes devenue éblouissante!...»
-
-Elle se hâta de s’habiller.
-
- * * * * *
-
-Cette journée à Bruges passa comme un éclair.
-
-Il y eut, pour Ogier, pour Nicole, quelque déboire à leur galopade
-hâtive par les rues où traîne la lenteur de pas discrets, le long des
-canaux que ride à peine l’indolence des cygnes, et dans les sanctuaires
-pleins du sommeil des siècles. Ce n’est pas que, malgré les prévisions
-de Sérénis, la claire journée de juin dissipât l’ensorcellement de
-mélancolie où s’immobilise la nostalgique cité. On se la figure plutôt
-sous la fine trame argentée de la pluie, dans l’atmosphère toujours
-chargée d’eau de ces humides Flandres. Mais une torpeur plus saisissante
-peut-être l’engourdissait, écrasée d’une lourde lumière, érigeant sur un
-ciel durci de chaleur les profils barbares de ses rudes basiliques, les
-clochetons effilés de son Hôtel de Ville, la couronne en dentelle de son
-Beffroi.
-
-En face de celui-ci, de l’autre côté de la Grand’Place, les trois
-voyageurs déjeunèrent dans une tranquille petite brasserie, dont ils
-préférèrent la couleur locale à une salle à manger d’hôtel. Et ce fut
-peut-être durant l’arrêt forcé du repas, assis contre le vitrage ouvert,
-dans le silence de cette place vide, au fond de laquelle la tour
-démesurée s’élance des Halles trapues, bastionnées et crénelées comme un
-château-fort, qu’ils se sentirent le plus profondément pris par le
-charme de Bruges.
-
-Dans le calme brûlant de midi, des carillons s’égrenèrent. Et sous ce
-ciel, d’un azur si lointain, la voix cristalline des cloches s’envola,
-charmante et résignée comme une chanson de jeunesse sur des lèvres très
-vieilles.
-
-Mais, plus que la précipitation des aspects et des minutes, ce qui
-empêchait Mme Hardibert et Sérénis de communier avec le recueillement de
-cette ville, c’est qu’ils s’y trouvaient ensemble. Au fond, sans en
-avoir conscience, ils étaient surtout occupés l’un de l’autre. Le
-magnétisme réciproque dont ils s’imprégnaient, les rendait inaptes aux
-vibrations étrangères. Chacun, à part soi, se tourmentait un peu de
-cette inertie humiliante, craignant de paraître fermé aux suggestions
-d’art et d’histoire. Le jeune écrivain surtout, dans son désir que
-Nicole se découvrît une fine sensibilité intellectuelle au contact de
-son propre esprit, et lui en sût gré, se désolait d’une aridité
-d’impressions qu’il ne s’expliquait pas, et qui le laissait gauchement
-muet devant les choses émouvantes.
-
-A l’Hôpital Saint-Jean, tandis qu’ils suivaient un à un l’espèce de
-petite ruelle, entre d’humbles bâtiments et des carrés de plantes
-potagères, qui mène à l’ancienne salle du chapitre, Ogier ne pouvait se
-sentir le pèlerin enthousiaste qui approche d’un sanctuaire fameux.
-Était-ce la châsse de sainte Ursule qu’il allait voir et le _Mariage
-mystique_?... S’échauffait-il d’une ferveur digne de comprendre les
-visions précises, minutieuses, divinement simples, d’un Memling?...
-Devant lui, marchait Nicole. Le pas presque hésitant de la jeune femme,
-son profil tourné dans un étonnement, la disaient déconcertée par la
-vulgarité triste du lieu, par cette cour d’hôpital, où, des murs
-grisâtres, des pavés herbeux, montaient l’odeur et le silence de la
-misère souffreteuse, alors qu’elle attendait le rayonnement du génie.
-Avait-on bien compris ce qu’ils demandaient à visiter?... Cette bâtisse
-modeste, où le portier les conduisait, leur offrirait-elle le spectacle
-de malades répugnants, isolés pour quelque infection contagieuse, ou
-bien le délicieux martyre des Vierges, recevant dans le sein les flèches
-d’archers si beaux, qu’elles semblent expirer de ravissement et d’amour?
-
-L’étroite salle basse leur découvrit ses merveilles. Et Sérénis, ne
-voyant plus glisser devant lui une forme svelte, gracieusement
-incertaine, ni se mouvoir, de droite à gauche, le cou si blanc sous la
-masse obscure des cheveux, dut faire un effort pour s’intéresser à la
-toute menue sainte, couronnée de boucles d’or, et pour se rappeler
-sévèrement à l’admiration du chef-d’œuvre.
-
-Leur dernière course, à la fin de l’après-midi, fut pour le Béguinage.
-En hâte, une demi-heure avant le train que ces dames devaient prendre,
-tous trois s’y rendirent en voiture.
-
-Quand ils passèrent le pont qui précède l’entrée, des reflets roses
-glaçaient le Minnewater, le large et tranquille bras d’eau, encombré de
-mousses verdoyantes, qui défend l’entrée mystique. A l’intérieur des
-murs, la paix dorée du soir immobilisait dans une gloire la cime des
-grands ormes. Des rayons d’ocre traînaient sur l’émeraude veloutée de la
-pelouse centrale. Des taches de feu miroitaient aux vitres des petits
-couvents. Tandis que, près de l’entrée, la chapelle, plus haute,
-épandait son recueillement et son ombre.
-
-Ils firent le tour du jardin, bordé par les maisonnettes toutes
-pareilles. Les béguines, à cette heure-là, devaient être groupées dans
-les réfectoires, pour le dîner. A peine voyait-on voleter une coiffe
-blanche parmi la verdure, ou glisser une robe noire que le soleil
-déclinant ourlait de pourpre.
-
-Tous les perrons de pierre brillaient comme du marbre. Les boutons de
-cuivre des portes closes étincelaient. Dans toutes les embrasures des
-fenêtres, on distinguait un pot de fleurs sur un guéridon, et parfois le
-métier à dentelle, abandonné pour le repas du soir. Contre les vitres
-sombres, la guipure neigeuse des stores descendait à demi.
-
-Un calme presque magique régnait dans cet asile d’existences
-désintéressées. L’impression en était à la fois douce et suffocante, au
-point que la vivacité même de Toquette en subit le prestige.
-
---«C’est drôle...» murmura Nicole. «On ne sent pas ici l’ennui. Et
-pourtant il doit y peser terriblement.
-
---Il y pèserait sur des âmes comme les nôtres,» dit Ogier. «L’idée seule
-d’une vie pareille ne vous fait-elle pas frémir?
-
---Si...» répondit la jeune femme. «Et pourtant, comme c’est
-singulier!... Une attirance réside en ces petites demeures proprettes,
-d’une netteté, d’une tranquillité miraculeuses. On voudrait en pénétrer
-le sage et doux mystère. J’y respire le parfum d’un bonheur inconnu.»
-
-Elle s’éloignait comme à regret, sollicitée par on ne sait quel rêve,
-devant toutes les petites façades muettes et claires, empreintes d’une
-étrange sérénité dans la paix enflammée du soir.
-
-Mais l’heure pressait. A peine eurent-ils le temps de jeter un coup
-d’œil dans l’église. Le nombre des ex-voto suspendus aux murs les
-surprit. Il y avait donc encore une place pour le désir et l’espoir dans
-ces existences féminines, tellement rétrécies du côté du monde et toutes
-versées dans l’éternité?
-
---«Dépêchons-nous, marraine,» dit Toquette. «Ce serait vexant de manquer
-le train pour ce cimetière de vivantes.»
-
-Elle partit sur le pont pour rejoindre la voiture, qui stationnait de
-l’autre côté. Sa légèreté d’enfant secoua dans un bond l’enchantement
-lourd de renoncement, de silence. Cependant les ombres s’allongeaient,
-bizarres. Le Minnewater, où défaillait la lumière, devenait d’un gris de
-plomb. La tour de Saint-Sauveur dressait là-bas sa silhouette forcenée,
-plus frémissante de combats et d’assauts que de prières, hérissée de
-souvenirs effrayants. Toute la ténèbre des vieux âges suintait des
-murailles à mesure que se retirait le soleil.
-
---«Décidément,» cria Toquette, qui se tourna en arrière vers ses
-compagnons moins impétueux, «j’aime mieux ne pas rester la nuit dans
-cette ville lugubre. J’y aurais des cauchemars.»
-
-Cette mauvaise manière enfantine de regarder du côté opposé à sa marche
-étourdie, lui porta malheur. Sur la pente inégale du vieux pont, un
-cassure de pavé capta si strictement le talon de sa bottine, que la
-cheville, jouant à faux, se déboîta. La jeune fille jeta un cri de
-douleur, chancela, et serait tombée, si Ogier ne l’avait soutenue à
-temps.
-
-Il y eut une minute effarée.
-
---«Oh! marraine!» gémissait l’enfant. «J’ai le pied cassé... O mon
-Dieu!...»
-
-Elle blêmit. Une fine sueur perlait à ses tempes. C’était la syncope.
-
---«Portez-la dans la voiture, Georget,» dit la voix tremblante de
-Nicole.
-
-En son émoi, le nom si familier à son adolescence, et qui ressuscitait à
-chaque instant au fond d’elle-même, venait de lui jaillir aux lèvres.
-Elle n’en eut pas conscience, pas plus que du tressaillement charmé dont
-Sérénis vibra. Elle ajoutait, balbutiante, et tout aussi pâle que la
-fillette évanouie:
-
---«Allons chez un pharmacien. Mais où trouver le plus proche?... Ah! le
-cocher va nous le dire.»
-
-L’homme, en effet, descendait de son siège pour prêter son aide,--sans
-hâte, d’ailleurs, avec l’économie de mouvements propre à ces gens d’une
-vie si lente.
-
-Soudain, dans cette petite scène de consternation, un frôlement doux
-passa comme une aile, une voix d’aménité s’insinua:
-
---«Si vous vouliez, madame... On porterait la petite demoiselle chez
-moi, là, tout près, et dans cinq minutes nous aurions le médecin du
-Béguinage.»
-
-Sous la coiffe blanche des recluses, un visage tendre et fané,
-qu’animait la vivacité bienveillante de deux yeux marrons et le sourire
-d’une bouche gracieuse.
-
---«Vraiment, ma sœur...»
-
-Mais à quoi bon remercier ou s’excuser? Ce fat si opportun et si
-naturel. Déjà la béguine, montrant le chemin, repassait sous le porche,
-précédant Sérénis, qui portait Toquette. L’écrivain refusa de laisser
-soutenir la jeune fille par le cocher. Le fardeau, d’ailleurs, ne pesait
-guère à ses grands bras, bien attachés aux larges épaules. Il cambrait
-un peu sa haute taille, et c’était la seule indication d’un effort.
-
-Mme Hardibert suivait, le regard pris par ce geste aisé, éprouvant, du
-petit malheur subi ensemble, quelque chose qui n’était pas tout à fait
-du chagrin.
-
-Comme des fourmis qui s’empressent dès que revient l’une d’elles avec
-une charge inattendue, les béguines surgirent de toutes parts, averties
-on ne sait comment. Que de regards à l’affût derrière les vitres calmes,
-supposait ce trottinement noir à travers la pelouse!
-
-Qu’avait donc cette gentille enfant? Que la Madone la protège!... Une
-entorse!... Ah! la folle, qui avait couru sur les traîtres petits galets
-du pavage! Voilà un accident qui n’arrivait pas aux béguines. (On
-pouvait le croire, à leur démarche glissante et mesurée sur de larges
-semelles.) Mais que sœur Blandine avait eu raison de la leur amener!
-Justement, dans sa maisonnette, il y avait des chambres libres. Ces
-dames y pourraient demeurer tout à leur aise. Elles y seraient mieux
-servies et soignées qu’à l’hôtel. Et voici que s’avançait le docteur
-Flinck, médecin du Béguinage.
-
-Cet homme d’importance, requis en toute hâte, arrivait de son proche
-domicile, dans la rue du Puits-aux-Oies. Long comme un jour sans pain,
-avec des lunettes, et une chevelure flavescente sous son chapeau à
-vastes bords, il fendit à grandes enjambées le groupe susurrant des
-recluses, et pénétra dans le petit couvent qu’habitait sœur Blandine.
-
-Au milieu du gentil parloir, où les fleurs de la fenêtre, les belles
-guipures des stores et des housses mettaient une élégance, la blessée se
-trouvait assise, la jambe étendue sur un tabouret. Revenue à elle,
-Toquette geignait lamentablement, malgré les précautions infinies avec
-lesquelles sœur Monique, une toute jeune béguine, tentait de lui enlever
-sa chaussure.
-
-Nicole tremblait maintenant, les larmes aux yeux. Tandis qu’Ogier, par
-discrétion, à cause du mollet nu, déjà musclé et modelé comme celui
-d’une femme, se tenait à l’écart, les yeux tournés vers le petit passage
-d’entrée, où glissaient les cornettes blanches et les jupes noires.
-
---«Il faut couper la chaussure,» déclara M. Flinck.
-
-Il le fit lui-même, si adroitement, de ses longs doigts osseux, que
-Toquette, apaisée, cessa de se plaindre.
-
-Ce fut au tour de Nicole de jeter un cri lorsqu’elle aperçut la
-cheville. L’enflure, instantanée, était déjà considérable. Sous la peau
-blanche, des plaques et des filets de pourpre, qui déjà tournaient au
-noir, annonçaient la rude déchirure des fibres, l’affleurement du sang
-extravasé. Et il y eut, pour la victime, un cruel moment, tandis que le
-docteur palpait les chairs tuméfiées et faisait jouer l’articulation,
-pour s’assurer qu’il s’agissait d’une foulure simple, sans luxation ni
-fracture. Toquette hurla, se tordit comme un ver, et griffa sœur
-Blandine, qui essayait de la tenir.
-
---«Monsieur...» fit le médecin, en implorant Sérénis d’un coup d’œil.
-
-Force fut au jeune homme de s’approcher et de maintenir, avec une
-fermeté douce, les épaules récalcitrantes.
-
---«Oh! vous êtes lâche! Mais tout cela est de votre faute, aussi!...»
-sanglota la fillette, en lui dardant un regard d’étrange rancune.
-
-Nul ne releva l’accusation singulière. Des années s’écouleraient avant
-que Sérénis apprît dans quelle mesure il se trouvait responsable de
-l’entorse de Toquette. Mais l’eût-on, sur l’heure, convaincu de ce
-crime, qu’il n’aurait pu en concevoir de remords. Avec la plus
-tranquille conscience, il commençait à en savourer les suites, qui
-allaient lui rendre, de façon si imprévue, l’ancienne intimité avec
-Nicole,--cette camaraderie, qu’il goûtait à seize ans comme une chose
-toute naturelle, et qu’il regrettait et souhaitait à vingt-quatre, comme
-le plus exquis des privilèges.
-
-Pendant que M. Flinck réclamait un bain de pieds brûlant, faisait
-préparer des bandes de toile et disposer un lit pour coucher la malade,
-ce qui dispersait en un vol prompt et silencieux les cornettes
-neigeuses, Mme Hardibert disait à Ogier:
-
---«Soyez assez aimable, cher ami, pour prendre la voiture et aller
-télégraphier à Raoul. Nous ne pouvons plus songer à regagner Bruxelles
-ce soir.»
-
-Elle réfléchit un instant, puis reprit:
-
---«Si je ne craignais pas d’abuser de votre obligeance...» (protestation
-du jeune homme) «... je vous demanderais de vous rendre à Bruxelles
-demain matin. Vous exposeriez notre situation à mon mari, et vous me
-rapporteriez ce qu’il décide. Faut-il entreprendre de transporter
-Toquette, pour revenir à la Martaude avec lui, ou attendre que notre
-écervelée puisse poser la patte par terre? En ce dernier cas, nous ne
-serons toutes deux nulle part mieux qu’ici, dans cet hospitalier
-Béguinage.
-
---Vous pouvez donc y rester?
-
---Tant que nous voudrons. Ces excellentes femmes louent volontiers à des
-étrangères leurs chambres disponibles. Et ce sont des hôtesses comme on
-n’en rencontre guère, donnant leurs soins et leur cœur en sus de la
-modeste pension. Je viens de découvrir cela. C’est une grande sécurité
-matérielle et morale pour moi, avec cette enfant souffrante. Dites bien
-à Raoul qu’il peut être tranquille, que cela me paraît le meilleur parti
-à prendre. Transporter cette grande fille, quel embarras!... La faire
-marcher trop tôt, quelle imprudence! Car il ne faut pas plaisanter avec
-une entorse.»
-
-Ogier Sérénis n’était pas du tout d’avis de plaisanter avec la cheville
-de Mlle Victorine Mériel. Il songeait qu’il faut huit grands jours pour
-consolider une articulation, si peu endommagée qu’elle soit. Environ le
-temps nécessaire à lui-même pour l’étude de Bruges, pour les notes à
-prendre en vue d’un drame, qu’il préparait. Car les circonstances, en le
-ramenant ici, inclinaient son choix vers ce cadre. Une prédilection
-l’attachait à la cité charmante et morose, qui, pour le capter tout à
-fait, venait de prendre ses compagnes au piège, grâce à la rouerie d’un
-pavé sournois.
-
-Il se voyait déjà, pendant ces huit jours, venant de son hôtel, rue du
-Nord-Sablon, à ce délicieux Béguinage, prendre des nouvelles des
-captives. Et, tandis que Toquette serait le joujou des béguines
-puériles, qui s’amuseraient de la distraire, il trouverait bien le moyen
-d’induire Nicole à quelque promenade, où il aurait pour lui seul ses
-chers yeux souriants et son rêve étonné, dans l’inconnu de leurs âmes et
-dans l’inconnu de la ville.
-
- * * * * *
-
-Ce soir-là, Nicole fut longue à s’endormir.
-
-De son lit, étroit comme une couchette de pensionnaire, elle examinait
-sa chambre. Un parquet de bois blanc bien lavé, avec une descente de lit
-à fleurs et des ronds de sparterie devant les sièges. Des chaises de
-paille et un fauteuil de reps grenat. Une armoire en noyer et une
-toilette drapée de percale. Des gravures en des cadres de bois, contre
-la pâleur des murs. Tout cela confusément distinct, grâce à un peu de
-clarté venue de la chambre contiguë, dont la porte était ouverte, et
-dans laquelle une veilleuse palpitait. Là, dormait Toquette, oublieuse
-de son entorse, que rectifiaient de solides bandages.
-
-Mais une autre lueur se glissait mystérieusement autour des tranquilles
-choses. La croisée sans volets,--car les matineuses béguines ne
-craignaient pas le jour,--tamisait à travers le léger store la splendeur
-lunaire des espaces. Une pluie d’argent descendait au dehors sur les
-grands ormes, sur la vaste pelouse, sur la chapelle muette, sur l’eau
-immobile du Minnewater. Elle enveloppait au loin les clochers et le
-Beffroi de Bruges, qui se haussaient, aériens, dans un ciel de cristal
-bleuâtre. Un silence infini planait sur la calme cité, et sur l’enclos,
-plus calme encore, du Béguinage. La vie, si faiblement palpitante parmi
-les ruelles grises, s’apaisait davantage, et jusqu’à n’être plus qu’un
-souffle de résignation et de prière, chez les humbles créatures qui
-peuplaient cet asile.
-
-Atténuer la vie, afin d’à peine la sentir... Ou l’exaspérer jusqu’à ses
-ultimes vibrations, pour en goûter, fût-ce dans l’angoisse, la saveur
-violente et fugitive... Quel est le secret de la sagesse humaine?...
-
-«Vivre ici, dans cette chambre, jusqu’à la mort...» songeait Nicole.
-
-Une perspective monotone de jours s’étendait, oppressante. La jeune âme,
-secrètement troublée, s’enfonçait dans ce rêve aride, pour la seule joie
-de s’en évader tout à l’heure. Et cependant... Une magie berceuse
-émanait d’un si profond repos, et, doucement, anesthésiait l’agitation
-que Mme Hardibert refusait de s’avouer. Car des élancements de plaisir
-et d’inquiétude la tenaient tressaillante sur sa couchette de nonne. De
-trop suaves impressions se réveillaient, furtives, dans la prudente
-torpeur. Puis ce fut un retour inattendu, et l’acidité de cette
-réflexion:
-
-«Mon existence à la Martaude n’est presque pas plus variée, ni
-certainement moins prévue, que celle de ces béguines. Après ce voyage si
-amusant, combien tout, là-bas, me paraîtra morne! Et Raoul sera plus
-absorbé que jamais. D’ailleurs, quand il reste avec moi, c’est pour
-parler tout haut sa science. Il serait stupéfait et méprisant, si je
-parlais tout haut mes pauvres folles pensées. Pourtant, j’ai une vie
-intérieure, comme il en a une, pour négligeable que la mienne lui
-paraisse.»
-
-Une image s’évoqua... Un tenace regard bleu, si attentif, depuis hier, à
-pénétrer le sien. Quelle interrogation finement soucieuse dans les
-graves prunelles d’un transparent saphir! Comme elles s’éclairaient à la
-moindre découverte faite en ce domaine follement fleuri qu’était la
-sensibilité de Nicole. Ce domaine... Jardin secret, prairie
-frissonnante, sous l’envol papillonnant de ses rêves... Ce n’était donc
-pas une sauvage et vaine jachère, où Nicole s’évadait, seule toujours,
-des âpres réalités. Une autre âme pouvait s’y plaire, sans dédain des
-frêles herbes inutiles, mais avec une curiosité attendrie pour leurs
-nuances et leurs parfums. Ce qu’elle éprouvait, ce qui la froissait ou
-l’attirait dans les moindres choses, un froncement de ses sourcils, une
-susceptibilité de sa délicatesse, ce pouvait donc être important pour
-quelqu’un?... Ce n’était donc pas seulement de stupides nervosités de
-femme?... Il y avait, dans les ondulations de ses sentiments, des
-joliesses, comme dans la grâce mobile de ses traits ou les lueurs
-changeantes de ses yeux?
-
-Mais sans doute. Et comment s’en avisait-elle, depuis vingt-quatre
-heures?... Et d’où venait cette petite griserie de fierté
-reconnaissante, cette dilatation soudaine de sa personnalité jusque-là
-trop contrainte, sinon de ce fait, que tout d’elle avait intéressé
-Sérénis, et qu’il avait recueilli, avec une avidité de chercheur d’or,
-les plus menues pépites où brillait un peu de son âme?... Il n’en avait
-rien dit. Mais où jamais avait-elle rencontré cette pénétration
-dominatrice, ce vouloir de lire en elle, ces échos de pensée qui
-semblaient précéder plutôt que suivre l’éveil de ses voix
-intérieures?...
-
-«Ah! quel ami j’ai retrouvé!» se dit Nicole. «Mon cher camarade
-Georget... Qui m’eût dit que nos sympathies d’enfants laisseraient des
-racines si fortes. Ce sera mon ami... oui... mon ami...»
-
-Elle murmura ce mot d’«ami», le répétant à plusieurs reprises, comme
-s’il eût contenu quelque force mystérieuse et nécessaire. Puis, dans le
-silence argenté dont s’enveloppait le Béguinage, Nicole Hardibert
-s’endormit.
-
-
-
-
-IV
-
-
-«Oui... En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez
-fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère.
-
---Est-ce moi?... ou bien... elle?...» demanda Nicole, dont le gracieux
-mouvement de tête indiqua la ville,--cette Bruges de regret et de
-candeur, deux fois offerte, en sa réelle apparence et dans le miroir de
-ses eaux.
-
-Mme Hardibert était assise, à côté de Sérénis, sur le gazon en pente
-d’un des vieux remparts.
-
-L’après-midi voilé donnait enfin au poète cette atmosphère grise dont il
-avait souhaité l’enveloppement à la cité nostalgique. En face d’eux, au
-delà du canal, très large en cet endroit, une ronde tour, à la
-silhouette sarrasine, contre un rideau d’ormes séculaires. Et plus loin,
-sur un ciel de perle, les lignes inclinées des toitures, l’élancement
-des clochers, la couronne dentelée du Beffroi, l’aiguille de Notre-Dame,
-la carrure abrupte de Saint-Sauveur.
-
-Le cristal du bassin reflétait ces choses pensives. A droite, sur la
-crête du glacis, des moulins à vent déployaient leurs ailes
-cabalistiques. Nul souffle ne les faisant tourner, ils semblaient
-inscrire dans l’espace un signe de mystère. La molle suavité de l’heure,
-sous le voile uni des nuages, la solitude du lieu, aggravaient le charme
-du décor. Pour les deux êtres assis là, côte à côte, chaque détail de
-cette scène prenait un sens inoubliable.
-
-Depuis une semaine, ils vivaient en un tête-à-tête où Bruges seule
-intervenait en tiers. Elle servait de truchement à leurs âmes, avec le
-vocabulaire profond de ses œuvres d’art, de ses sanctuaires, de ses
-cloches, où leur double pensée communiait à tout instant.
-
-La foulure de Toquette guérissait peu à peu, sans que l’impatiente fille
-sentît trop peser les heures parmi les gâteries des béguines. Pour les
-recluses, cette rousse figure d’espièglerie devenait un gai soleil
-intérieur, aux jeunes rayons duquel se réchauffaient leurs cœurs
-éteints. Même immobile, sur une chaise allongée d’un tabouret, et dans
-ce refuge de calme, la vivacité de Toquette réclamait et trouvait des
-aliments. Elle se faisait enseigner par ses affables hôtesses le miracle
-de patience et d’habileté qui fleurissait leurs coussins à dentelle de
-l’inestimable point de Bruges. Et sa gourmandise enregistrait les
-recettes des chatteries fabriquées à son intention.
-
-Jamais les petits couvents ne s’étaient imprégnés avec plus de
-persistance d’aromes de cédrat, de caramel et de vanille. Même Nicole
-s’en déclarait légèrement écœurée, tandis que, par les interminables
-crépuscules, elle tournait avec Ogier autour de la pelouse, échangeant
-les impressions recueillies durant les promenades de la journée.
-
-Cette pelouse du Béguinage, ce grand terre-plein velouté sous les
-ramures des vieux ormes, leurs pieds en garderaient longtemps la
-sensation de fraîcheur élastique, et leurs yeux la paix verdoyante. Ce
-sol mystique aurait nourri la fleur ardente et vénéneuse, la fleur de
-passion et de poison, qu’ils emporteraient pour leur délice et leur
-supplice.
-
-Cependant le sortilège allait finir. Demain, Raoul Hardibert viendrait
-chercher sa femme et leur filleule, pour les ramener à la Martaude.
-
-Perspective, qui, peut-être, élargissait pour Ogier, pour Nicole, la
-blessure de mélancolie par laquelle Bruges tout entière leur entrait
-dans le cœur, tandis qu’ils la contemplaient, grise sous le ciel de
-cendre, assis sur l’herbe du rempart.
-
---«Non, madame,» répliquait le jeune homme, «ce n’est pas la sincérité
-de cette ville qui m’a fait prendre en dégoût mon cabotinage littéraire.
-Certes, elle est d’une droiture admirable, n’offrant aucune beauté qui
-ne corresponde à une phase de sa vie morale, n’ayant rien d’acquis ni
-d’emprunté dans sa grâce artistique, pas plus que dans son agencement
-intime. Les nécessités commerciales ont dessiné ses canaux. Sa foi
-respire dans ses églises. Son Beffroi proclame ses libertés communales.
-Et sa torpeur actuelle n’est pas feinte. Elle est vraie dans le présent
-comme dans le passé, sous le linceul de son silence, comme sous les
-vives broderies de ses architectures. Mais son exemple seul ne m’aurait
-pas suffi. Sans votre présence, il m’eût manqué ce qu’elle exprime,
-l’émotion. Elle se raconte elle-même. Jusqu’ici, je n’ai rien eu à dire
-de moi.
-
---Et maintenant?...» demanda Nicole.
-
---«Maintenant...» répéta Ogier.
-
-Il se tut, et la regarda, d’un tel regard qu’elle détourna le sien.
-
-Alors elle entendit la voix de son ami qui murmurait:
-
---«Maintenant, je suis comme un instrument de musique auquel on a donné
-l’unisson. Les fibres de mon cœur sont accordées pour toutes les
-vibrations de douleur et de joie. Il ne peut plus chanter faux.»
-
-Mme Hardibert ne dit rien. Les yeux fixés sur le paysage, les lèvres
-serrées, un peu pâle, elle semblait écouter encore les paroles
-suspendues, à moins qu’au contraire il ne lui convînt pas de les
-entendre.
-
-Cette ambiguïté de sphinx seyait aux lignes pures de son visage. Ogier
-remarqua, sous la placidité voulue, quelque chose d’intense dont il ne
-se fût pas avisé voici huit jours. La peau mate s’opalisait d’une
-secrète flamme. Une précision nerveuse affinait les traits, comme une
-retouche d’un burin plus sûr. Une force inconnue pétrissait la chair
-délicate, lui donnait plus de caractère, plus d’éclat. Était-ce bien la
-tranquille Mme Hardibert, si bienveillante à la banalité bourgeoise du
-vieux Plantin?... A cette minute, Sérénis eut le pressentiment d’un
-éveil, dans cette âme qui lui avait tant révélé de la sienne.
-
-Il reprit:
-
---«Savons-nous ce qui existe en nous-mêmes tant que l’aimant d’une
-personnalité complémentaire n’a pas fait affleurer à la surface de nos
-cœurs le trésor secret? Nous ne sommes pas des isolés, même en notre vie
-du dedans. Elle ne palpite que sous le choc excitateur des
-sentimentalités prochaines. Depuis des années, je n’ai même pas essayé
-de me connaître. Je m’imposais un masque, et voulais me voir sous
-l’orgueilleuse apparence qu’exigeait mon imagination. Quelques jours
-auprès de vous ont suffi pour ressusciter, dans l’artificiel Ogier
-Sérénis, le spontané Georget d’autrefois.»
-
-Nicole, toujours les yeux au loin, vers la grisaille du paysage, que le
-canal bordait d’argent et que scellait d’un hiéroglyphe noir le geste
-immobile des moulins, prononça rêveusement:
-
---«Comme c’est vrai, ce que vous dites!... Nous sommes _autres_ suivant
-les _autres_. Les êtres que nous pouvons le plus aimer sont probablement
-ceux qui font épanouir le meilleur de nous-mêmes.»
-
-Se fût-elle exprimée ainsi la semaine précédente?... Comment concevoir
-naguère une telle détente élastique de sa nature, sa libre et délicieuse
-expansion dans une atmosphère si suggestive et si souple?... Mais le
-charme qu’elle avait éprouvé, elle l’exerçait elle-même. Quel était le
-plus doux: subir la mystérieuse magie, ou se sentir magicienne, elle qui
-se jugeait sans prestige? D’où lui venait ce pouvoir? Elle se l’avérait
-par mille indices, tandis que le proclamait son ami. Certainement,
-celui-ci n’était plus le littérateur nouveau jeu, haut sur cravate et
-empesé de scepticisme, qu’il s’efforçait de paraître,--assez
-maladroitement d’ailleurs,--lors de leur rencontre à Anvers. Ne le
-déclarait-il pas?... C’était Georget, et non plus Ogier, avec les
-gaucheries et les élans de leur camaraderie adolescente.
-
---«Ah! si j’avais su!...» disait-il. «Si je n’avais pas oublié le chemin
-de la Martaude, j’aurais peut-être déjà écrit quelque œuvre de
-profondeur et de vérité. Mais ce n’est, après tout, qu’un peu de temps
-perdu. Désormais, en prenant la plume, je songerai: Il faut amener des
-larmes d’attendrissement dans les plus purs yeux du monde, il faut
-susciter un sourire ému sur les plus franches et fières lèvres, il faut
-gonfler d’enthousiasme le cœur le plus tendrement subtil. Et je verrai
-vos yeux, vos lèvres... J’entendrai chuchoter votre cœur. Alors, je
-mettrai dans mes vers et dans ma prose cette force d’humaine vérité qui
-seule peut toucher votre âme.»
-
-La passion de l’homme commençait à enflammer les périphrases de
-l’écrivain. N’était-ce pas sous les ravissantes espèces physiques des
-prunelles d’aube, de la bouche pulpeuse et mobile, que le souvenir
-d’Ogier communierait avec la pensée de la charmante femme? Aurait-il
-goûté sa droiture sans la clarté de son regard, sa fine rêverie sans la
-douceur effilée de son sourire, sa prompte sensitivité sans les
-battements de ses longs cils et la pâleur changeante de ses joues? Ses
-yeux, à lui, tandis qu’il parlait, se posèrent sur les traits dont il
-venait d’évoquer la puissance inspiratrice. Et, tout à coup, un frisson
-le traversa. Frisson de désir, aussitôt suivi par un frisson de peur.
-Qu’avait-il dit?... Où allait-il? Déjà une telle tendresse lui rendait
-Nicole sacrée, qu’il trembla pour elle de ce qu’il éprouvait. La
-troubler? Elle, dont la suprême grâce était une paix si noble, vraiment
-divine. Ah! la chère créature, fraîche comme une source cachée! Il se
-tut, la contemplant avec des prunelles que voilait un transport
-indéfinissable. Il éprouvait une envie folle de tomber à genoux devant
-elle, là, dans ce lieu si bien fait pour l’adoration et le sacrifice, en
-face de la ville taciturne, sur l’herbe du rempart inutile et désert.
-
-Nicole cessa de s’absorber dans la vision lointaine. Une irrésistible
-attraction lui fit tourner la tête. Et quand le regard d’Ogier eut pris
-le sien, leurs deux cœurs défaillirent.
-
-La minute fut tellement souveraine qu’ils en subirent l’enchantement et
-le silence avant même d’avoir pu s’en défendre. Mais aussitôt que Mme
-Hardibert eut compris ce qui survenait de fatal et de foudroyant, elle
-se leva:
-
---«Retournons au Béguinage,» balbutia-t-elle.
-
-Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle tête grave. Une faible
-torsion de son corps souple changeait en prosternement sa position
-assise. Il supplia:
-
---«Je vous en prie... Restons encore un peu. Nous ne parlerons pas, si
-vous voulez. Je ne vous dirai rien... N’ayez pas peur... Mais où
-retrouverons-nous ceci?...»
-
-Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui s’acheva sur sa poitrine.
-Que désignait-il?... Qu’était-ce donc, «ceci», que l’existence ne leur
-rapporterait plus? La vaporeuse douceur de ce site adorable, cette grise
-Bruges sous la lenteur des nuages, l’odeur humide et ancienne de son
-rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de l’herbe, et la solitude,
-rendue plus profonde par un étrange recul du temps?... Était-ce cela
-qu’ils ne reverraient plus ensemble? Ou s’agissait-il de l’émotion
-unique dont ils restaient frémissants?...
-
-Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole, Ogier n’en était pas
-moins le captif enivré, mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici
-préparé à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en décrivant la
-conversion singulière, qui, hors du caractère factice, dégageait
-l’ingénuité de sa jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce
-garçon, fou de littérature, qui naguère encore considérait la vie comme
-un décor héroïque où il jouerait un premier rôle,--soigneusement choisi,
-étudié,--se trouvait pour la première fois à la merci d’un sentiment. Il
-n’avait jamais craint ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop
-croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le maître, qu’il en
-disposerait comme d’une attitude et d’une joie docile. Or, voici que,
-peu à peu, depuis une semaine, la simple présence d’une femme faisait
-glisser le travestissement, montrait ce qu’il y avait dessous: une
-gentille et chaude nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines, et
-moins puérile aujourd’hui dans la soudaine solennité de la passion, que
-la veille dans l’affectation de scepticisme. Le masque ne tenait pas.
-Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le collerait mieux à ce
-visage, d’une virilité trop fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition,
-fixeraient les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure la
-tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère n’était pas accomplie. Le
-poète hautain et désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant
-d’amour.
-
---«Appelez-moi Georget, voulez-vous?» demanda-t-il tout bas.
-
-Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir près de lui. Sans doute
-parce qu’elle ne pouvait renoncer si vite à une angoisse trop exquise,
-mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée trop tôt. Les très
-honnêtes et très chastes femmes craignent de provoquer le danger en le
-découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable gêne de
-paraître attribuer à un homme une idée d’entreprise que peut-être il n’a
-pas, et la honte de l’erreur possible les incite à des semblants
-d’indulgence ou de coquetterie.
-
-Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son accent, révélèrent sa
-terreur d’effaroucher Nicole. Avec quelle humilité lui adressa-t-il
-cette prière de l’appeler par le nom familier d’autrefois! C’est tout ce
-qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence, pour ramener leurs cœurs si
-tragiquement éclairés à la paisible inconscience de tout à l’heure,
-quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle, quand il se
-félicitait du souffle sincère que cette âme de vérité ferait circuler
-dans son œuvre.
-
-Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs?... Son esprit ne formulait rien encore
-de ce qui grondait orageusement dans son être. Osait-il songer: «Mais
-voici l’amour!...» Trop réellement atteint, trop éperdu, il restait sans
-artifice et sans hardiesse, vrai dans sa timidité même.
-
-Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans que son sourire pincé
-d’ironie rectifiât la niaiserie touchante, qu’il insista:
-
---«Oui... Si seulement, de temps à autre, pour nous seuls, quand vous
-m’écrirez, quand nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela me
-donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais que je vous appartiens
-un peu, que je n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit pas en
-accord avec votre âme si haute. Ce serait le fétiche de mon pauvre
-talent. J’y penserais chaque jour en m’asseyant au travail, comme un
-joueur touche son talisman quand il va manier les cartes. Ah! que je
-sois quelque chose pour vous, Nicole, que je sois votre Georget!... Mon
-pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas moi, me fait presque mal
-dans votre bouche.»
-
-Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette idéale faveur où
-aboutissait la farouche invocation d’un regard dont elle défaillait
-encore, Nicole eut un sourire délicieux:
-
---«Soit, mon ami, je vous appellerai Georget.» Elle ne put se retenir
-d’ajouter:--«Je ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même.»
-
-Une effusion plus ardente que de la reconnaissance illumina la
-physionomie du jeune homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne reprit
-pas tout de suite la parole. Leur attention se fixa de nouveau sur le
-paysage, comme si l’interprétation de ce qui survenait entre eux allait
-se dégager de ce ciel, de ces clochers, de ces moulins, de cette eau
-luisante et morte, tandis qu’au contraire, c’étaient les vibrations
-suraiguës de leur sensibilité qui animaient les choses d’une expression
-merveilleuse. Soulevés d’un seul bond au-dessus de la vie par une
-secousse passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient doucement,
-avec la sensation de l’aéronaute dont la nacelle s’arrache au sol, cette
-chute du cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des lèvres.
-
- * * * * *
-
-Un instant plus tard, quand ils revinrent au Béguinage, sans avoir
-autrement trahi ni dissipé leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son
-entourage de recluses fort agités. Un télégramme avait été apporté pour
-Mme Hardibert. Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante
-que la palpitation de son âme, compliquée d’un remords vague,
-multipliait l’appréhension.
-
-Voici ce qu’elle lut:
-
- «Impossible aller vous chercher. Grève menace. Revenez le plus vite
- possible. Affectueusement.
-
- «RAOUL.»
-
-
-
-
-V
-
-
-Quand Mme Hardibert pencha la tête à la portière du train, elle aperçut
-tout de suite la bonne figure de leur vieux cocher--un homme qui avait
-servi son père, M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde.
-
-On était en gare de Sézanne. A moins d’une lieue de cette petite ville
-du département de la Marne, se trouvait l’usine de la Martaude.
-
---«Eh bien, Honoré, que se passe-t-il?...»
-
-Le vieillard n’eut pas l’air d’admettre qu’il se passât quelque chose.
-
---«Je suis venu jusqu’ici pour porter mamzelle Victorine, rapport à son
-entorse. Un commissionnaire garde mes chevaux,--quoique le Brûlé et
-Capon soient plus raisonnables que des personnes.
-
---Mais la grève?...
-
---Pas plus que dans mon œil...» goguenarda familièrement le bonhomme.
-«Mais elle marche comme père et mère, mamzelle Victorine!» s’écria-t-il,
-voyant Toquette descendre seule du marchepied, et partir en boitillant à
-peine. «La grève!... Ah! bien oui... C’est-il Madame qui demande ça?...
-Quand Madame a vu depuis sa naissance ce que les patrons de la Martaude
-ont fait pour leurs ouvriers.
-
---Cependant...
-
---Allez, Madame, ça crie, tous ces gaillards-là, ça a la tête près du
-bonnet, mais ça n’est ni aveugle, ni imbécile. Y aura pas de grève à la
-Martaude, je vous en flanque mon billet... Ou alors c’est que les
-bienheureux se mettraient en grève dans le paradis... Tout ça, c’est la
-faute aux délégués de leur diable de syndicat... Des manigances
-électorales, rapport à ce député vacant...»
-
-Honoré voulait dire «ce siège de député vacant». Car, en effet, la mort
-du représentant de l’arrondissement ouvrait une période d’agitation
-politique dans ce coin de province industrielle. La lutte y serait
-chaude, compliquée justement d’un malaise économique. L’ignorance et le
-dédain de ces questions devenaient agressifs chez le vieux cocher de la
-Martaude, car ses petites joies cordiales du cabaret se trouvaient
-empoisonnées, tant que ses amis de l’usine se passionnaient pour une
-cause qui ne le concernait pas, en dehors de laquelle on avait même soin
-de le tenir, par méfiance de son dévouement envers ses maîtres.
-
---«Tenez,» reprit-il, en arrivant près de sa voiture--un landau
-confortable mais démodé,--«demandez plutôt à Capon et au Brûlé s’ils ont
-envie de se mettre en grève. Qué tas de blagues! hein, mes canards?» Et
-il replaça la guide à plat sur l’encolure de Capon, qui gardait ce nom
-peu honorable d’une lointaine jeunesse trop sujette aux écarts. Tandis
-que le Brûlé devait le sien à une tache noire, enveloppant le chanfrein,
-et lui faisant un drôle de museau charbonneux, plus encore qu’à la
-nuance café grillé de sa robe alezane.
-
---«Sûr que si ses chevaux se mettaient en grève, il trouverait, au
-contraire, que tous les torts sont aux patrons,» dit Toquette en riant,
-tandis qu’on partait au trot modéré des deux paisibles bêtes.
-
---«Raoul n’a qu’un tort,» fit Nicole soucieuse. «Mais celui-là compte
-plus qu’il ne croit. C’est d’être généreux avec moins de charme que
-d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au moment même où il agit
-dans leur intérêt. Les ouvriers lui doivent plus qu’à mon père.
-Cependant il n’aura jamais sa popularité. Mon père n’était que juste, et
-paraissait libéral. Raoul est un bienfaiteur, et passe pour un despote.»
-
-Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement, tandis que s’y
-imposait le paysage bien connu. Des champs succédèrent à un bouquet de
-bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la verdure blondissante
-se piquait de coquelicots, des rails couraient sur un talus. C’était le
-petit chemin de fer Decauville établissant la communication entre
-l’usine et la gare de Sézanne. La sveltesse des platanes en bordure,
-leurs maigres ombres, indiquaient l’ouverture récente de la route. Elle
-était née de la Martaude, comme le village, dont les premières maisons
-se montrèrent bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière du sol
-noircit. Au loin de faibles collines ondulaient.
-
-Malgré l’heure du travail,--car il n’était pas midi,--la Grand’Rue
-grouillait de monde. Beaucoup de casquettes et de chapeaux de paille
-masculins dominaient les fanchons ou les chignons nus des ménagères.
-Sans avoir décidé la grève en masse, les ouvriers boudaient l’atelier.
-Il y avait eu des meetings et des régalades organisés par des meneurs
-venus du dehors. Comment renoncer à une si belle occasion de pérorer, de
-flâner et de boire?... Si les mères de famille geignaient sur l’absence
-de paye, on se campait en héros, se sacrifiant aux devoirs du citoyen.
-
-Tous ces braves gens, plus braillards et puérils que malintentionnés,
-s’écartèrent d’ailleurs, sans aucune attitude d’arrogance, devant le
-landau ouvert. La plupart saluaient. Mme Hardibert était aimée. Puis,
-n’avait-elle pas à son côté le témoignage de son bon cœur--cette enfant,
-cette filleule pauvre et presque entièrement orpheline, dont tout le
-monde connaissait l’histoire?
-
---«Toujours son air rigolo, la petite rousse,» observa un jeune
-forgeron, espèce d’hercule naïf, la bouche fendue jusqu’aux oreilles en
-un sourire de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection
-presque amoureuse de tous ces rudes gars pour la frimousse de soleil.
-
---«C’est Toquette,» murmuraient les gamins, que ce surnom amusait, et
-qui le répétaient un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la
-crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns ne manquèrent pas leur
-effet, et reçurent, au lieu du regard fâché qu’ils appréhendaient à
-demi, une moue de reproche gamine sous des yeux rieurs, qui leur fit
-pousser des hourrahs.
-
---«Vive Toquette!...» bramèrent les plus hardis.
-
---«Ne les encourage tout de même pas trop,» dit Nicole, avec une
-prudence indulgente. «Le prestige est nécessaire, suivant l’expression
-de ton parrain.
-
---Ah!» soupira Toquette, «s’ils savaient comme j’ai envie de faire une
-partie de barres avec eux!...»
-
-Mme Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse guérie, de renvoyer sa
-filleule à la pension. C’est qu’elle était capable d’une escapade
-pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée des distances
-sociales qu’un moineau franc, dont elle avait l’âme fantaisiste et
-populacière. L’éducation seule faisait une demoiselle de cette
-indépendante aux goûts de grisette.
-
-Et la fine marraine rectifiait ce qui risquait de tourner à la
-vulgarité, mais avec une admiration secrète pour l’aisance merveilleuse
-de Victorine au milieu de leurs ouvriers. La mâtine les eût harangués
-avec autant de plaisir qu’elle se fût jointe à la partie de barres de
-leurs mioches. Et il fallait l’entendre raisonner les mères de famille,
-les gourmander ou leur remonter le moral, quand Nicole l’emmenait dans
-ses tournées à travers le village.
-
-Celle-ci, malgré sa bonté, sentait toujours la barrière entre elle et
-ces êtres, qu’elle ne comprenait pas tout à fait, dont elle avait
-vaguement peur. Et, tout naturellement, eux la sentaient aussi. Une
-ombre de répugnance, une ombre de timidité, cela suffisait à empêcher
-l’entente cherchée de bonne foi, comme la moindre appréhension du
-dompteur, devinée par les fauves, suffit à les rendre indociles et
-dangereux. Le peuple restait trop, pour Nicole, le formidable fauve,
-dont par nulle caresse on ne peut prévenir à coup sûr le rugissement et
-le coup de griffe.
-
-Cependant, le landau longeait des murs, au delà desquels des
-bruissements sourds, des sifflets de vapeur, des fracas métalliques,
-annonçaient l’activité des machines et des bras nombreux. Une grille fut
-dépassée, dont l’ouverture laissa voir tout le mouvement de l’usine au
-travail. C’était la Martaude.
-
-Nicole observa:
-
---«Aucun atelier ne paraît chômer complètement.»
-
-Honoré se tourna sur son siège:
-
---«Madame voit si la gaillarde a encore du cœur au ventre.»
-
-Du bout de son fouet, il désignait la masse des bâtiments, l’ossature
-énorme de cette «gaillarde», comme il disait, de cette Martaude, qui
-trépidait tout entière de la volonté et de l’effort humains.
-
-On la dépassa. Les chevaux précipitèrent leur allure. Puis, à un coude
-de la route, en vue d’une rivière, ils tournèrent d’eux-mêmes,
-brusquement, tandis qu’Honoré jetait en arrière ses considérations
-optimistes. Alors Capon et le Brûlé prirent le pas. Ils connaissaient
-bien le bout de côte.
-
-La maison d’habitation se trouvait sur un épaulement de terrain,
-dominant la fabrique. Sa façade regardait de l’autre côté, vers le
-vallon. Et les voitures y accédaient par ce lacet, prolongé sous bois, à
-travers le parc. En arrière, quelques terrasses étagées, que reliaient
-des marches, établissaient la communication entre le domaine où
-s’activaient les ouvriers et la demeure où pensait le maître, entre la
-tête et le corps de ce grand organisme laborieux.
-
-Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet de travail de son mari.
-Dans le corridor, elle croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter,
-mais que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main au bouton de la
-porte, elle allait entrer chez Raoul, quand les éclats d’une discussion
-l’arrêtèrent.
-
-Un organe aux sonorités de cuivre, habitué sans doute à vaincre les
-rumeurs des réunions publiques, lançait avec emphase:
-
---«Le capital, c’est notre travail accumulé, c’est le produit de notre
-sang et de nos muscles. Quand on se sert du capital contre le travail,
-c’est comme si on mettait un couteau dans la main du fils pour
-assassiner le père.»
-
-Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua l’accent peu
-sympathique de Raybois, le sous-directeur:
-
---«Et la science?... Et les cerveaux qui vous donnent les idées, les
-instruments, l’impulsion, qu’est-ce que vous en faites?... A quoi
-serviraient, sans eux, votre sang et vos muscles?»
-
-Alors, froidement, mais avec une netteté d’acier, l’intervention de
-Hardibert:
-
---«Que cela suffise! Nous ne sommes pas ici pour discuter des théories,
-mais pour envisager des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos
-camarades me sauront gré des concessions que je leur offre. Ne vous
-dérobez pas. Je sais parfaitement quelle est votre influence. Mais
-j’aime avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal. De votre côté,
-vous savez que je n’ai qu’une parole. Si vous hésitez, je retire tout,
-et je laisse faire la grève.»
-
-Mme Hardibert, sans saisir tous les mots, en comprit assez. Son mari,
-assisté du sous-directeur Raybois, était en pourparlers avec les
-ouvriers, ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus autorisés, ce
-Coursol, chef à l’atelier d’ajustage, d’une habileté et d’une conscience
-rares, et que Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme
-et son orgueil à traiter avec le patron de puissance à puissance.
-
-Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment de se montrer. Jamais
-elle ne se hasardait sur le terrain des affaires, même en particulier
-avec Raoul.
-
-Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, pensait volontiers tout
-haut en sa présence. Mais plutôt pour éclaircir ses propres idées que
-pour en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si Nicole, enhardie
-par une forme interrogative, risquait un avis, l’absurdité lui en était
-aussitôt rendue sensible par un trait de brève ironie, ou par une
-reprise du sujet, sur le même ton, au même point, comme si elle n’eût
-pas ouvert la bouche.
-
-Sans essayer d’en entendre davantage, et encore moins d’intervenir, elle
-se détourna donc pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant
-le palier, elle revit la personne qu’il lui avait semblé mettre en fuite
-tout à l’heure. A demi-cachée par la caisse d’un latania, effondrée sur
-une banquette, une forme féminine se courbait, les mains au visage, dans
-une attitude de désolation.
-
---«C’est toi, Fanny?... Tu pleures?... Qu’est-ce qu’il y a, ma
-petite?...» demanda Nicole avec un intérêt affectueux.
-
-La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et jeune visage, avenant et
-frais, avec ce charme piquant de l’ouvrière française un peu
-affinée,--une distinction spéciale, non apprise par la culture, et qui
-laisse intacte la saveur naturelle,--des yeux séduisant par une sorte de
-défaut, la légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, à la
-chinoise, leur donnant l’air de sourire, même à présent qu’ils
-débordaient de larmes... Des cheveux châtains, bien coiffés en bouffante
-auréole autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin de vingt ans.
-
---«Oh! madame... Si monsieur Hardibert allait se fâcher contre papa!...
-S’il nous fallait quitter la Martaude!...»
-
-C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, la forte tête de la
-fabrique. Forte tête sous tous les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour
-le travail que pour les revendications utopistes. Trop indigestement
-nourri d’une philosophie et d’une politique dont l’assimilation
-dépassait les pouvoirs de sa mentalité, mais d’une droiture foncière,
-qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait ce que son
-influence aurait eu sans cela de dangereux.
-
-Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, passionné pour l’œuvre
-de création qui s’y accomplissait, pour l’éclosion des superbes
-machines, dont jadis il façonnait modestement les plus humbles organes,
-et qui, maintenant, sortaient tout achevées, monstrueuses et précises,
-éblouissantes, presque vivantes, de son atelier d’ajustage.
-
-Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants y étaient nés, deux y
-étaient morts, et leur mère les avait rejoints au cimetière. Sa fille,
-Fanny, avait appris la couture par les soins de Mme Hardibert, celle-ci
-ayant obtenu qu’on la gardât pendant deux ans, à Châlons, dans une école
-professionnelle, où l’on n’acceptait pas ordinairement de pensionnaires.
-Tout de suite après, la jeune fille avait trouvé de l’ouvrage bien
-rétribué dans la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, s’y
-sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. Et voici pourquoi, ce
-matin, dans l’inquiétude de cette conférence entre le chef d’usine et le
-porte-parole des mécontents, elle s’y était glissée derrière son père.
-Des éclats de voix venaient de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol
-organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui pardonnerait point. Il
-faudrait abandonner le pays, la douce existence largement gagnée,--autre
-chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune fille voit
-toujours son rêve...--Et pour aller où?... L’angoisse de cette
-alternative pâlissait la mince figure jolie, aux yeux obliques et futés.
-
---«Les choses n’en sont pas là,» dit Nicole. «Et puis, est-ce que tu
-crois que je vous laisserais mettre dehors?...»
-
-Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu sourire qu’un observateur
-superficiel du ménage Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de
-l’époux, son dédain des opinions féminines, l’épouse se sentait forte
-sur le domaine des décisions généreuses. Là, d’une suggestion ou d’une
-prière, il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité
-inconsciente venait d’animer ses paroles.
-
---«Oh! madame... vous êtes bien bonne... Mais ça ne fait rien, j’ai
-peur...» soupirait Fanny. Puis, comme incapable de contenir une
-arrière-pensée qui l’oppressait trop fort, elle laissa échapper: «J’ai
-peur de monsieur Raybois!...
-
---De monsieur Raybois?...» répéta Nicole.
-
-Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert avait fait la
-position, lui accordant de plus la main d’une cousine à elle, Berthe
-Dervangeaux, ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.
-
-Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois ne montât le patron
-contre eux, ne lui persuadât qu’il fallait expulser Coursol si l’on
-voulait que le contentement et la discipline régnassent à la Martaude.
-Et, tandis que la jeune fille murmurait son appréhension, une lueur
-bizarre glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe excessive
-des paupières.
-
---«Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, Fanny.
-
---Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit de monsieur Raybois,
-madame?...» demanda la jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en
-face.
-
-Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa les joues de Mme Hardibert.
-Jamais elle n’avait été forcée de convenir avec personne, et surtout
-avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait trop, de ce qui
-rendait sa cousine Berthe horriblement malheureuse. Gaston Raybois était
-de ces hommes qui s’enflamment régulièrement pour chaque femme jeune et
-jolie, et accidentellement pour toutes les autres, au hasard de l’heure,
-de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou de geste, à laquelle ils
-ne savent pas résister. Tant que lui-même avait été jeune, célibataire
-et incertain de son avenir, les occasions aimables que lui attirait sa
-fringante tournure se multipliaient plutôt trop, même pour sa soif de
-galanterie. Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il ne
-craignait pas d’employer son pouvoir pour les mener à sa guise, il
-devenait terrible. Dans l’usine, au village, il commençait de jouer au
-pacha. Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur à la
-Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur qu’il était. Et rien
-que pour certains soupçons, de rudes poings se crispaient sur les pièces
-d’acier quand il traversait les halls avec sa face d’insolente joie.
-
-Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes de sa cousine, que la
-jalousie ravageait, s’était hasardée à quelques allusions auprès de son
-mari. Que fallait-il croire? Devait-on se préoccuper des légèretés de
-Raybois? Peut-être un avertissement sérieux de l’ami, du chef,
-préviendrait un scandale.
-
-Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit que de leur plein gré les
-filles et les femmes. Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La
-Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour des balivernes de ce
-genre qu’on tracasse un auxiliaire comme Raybois.
-
-Dans la brutalité involontaire de ses réponses, Nicole, une fois de
-plus, devinait l’intellectuel, hostile à l’amour, décidé à n’y attacher
-aucune importance. Et aussi cette sourde antipathie pour la femme en
-général, dont il ne saisirait jamais l’âme, et qu’alors il traitait--en
-paroles du moins--comme une poupée de chair, dont la dignité était
-négligeable, et qui devait toujours se sentir flattée par le vœu du
-mâle. Une secrète approbation se trahissait dans son attitude pour
-l’homme dont les actes impliquaient un mépris que lui-même eût souhaité
-d’éprouver au degré où il le professait.
-
-Nicole, froissée--elle n’aurait pu dire pourquoi--d’une telle façon de
-prendre les choses, n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de
-Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences de sa cousine,
-également choquantes, mais pour d’autres raisons. Un type singulier
-d’honnête femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie
-démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la plainte si claire, mais si
-imprévue, de Fanny, Mme Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, ayant
-horreur d’en apprendre davantage, tout en se disant que son devoir était
-d’écouter cette petite, de la conseiller, de la protéger.
-
-Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on de sa véracité? La
-blâmait-on pour un si malencontreux succès, dont toute sa réserve
-décente n’avait pu la préserver, et qui la menaçait d’un dépit
-redoutable?...
-
-Elle murmura, la voix sèche:
-
---«Voilà ce que c’est d’être, comme moi, trop dévouée aux maîtres. Si je
-ne craignais pas de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter
-à père les abominations de monsieur Raybois. C’est pour le coup qu’il se
-déclarerait contre les patrons, et qu’il déciderait les camarades à la
-grève!...
-
---Ayez confiance en moi, Fanny,» commença Mme Hardibert. «Aucun mal ne
-vous atteindra dans cette maison.»
-
-Elle prononça encore quelques phrases, dont le vrai sens était plutôt
-dans l’intonation tendre, apaisante... Car, où trouver d’opportunes
-paroles?... L’âme de Nicole se repliait, dans une répugnance, parmi
-cette atmosphère d’antagonisme et de convoitise où elle était rentrée.
-Au seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts de castes, se
-heurtant avec des bruits d’or et de fer, la faisaient fuir tout à
-l’heure, tremblante. Et voici qu’elle tombait sur un aspect plus
-troublant de cette dure collaboration de forces opposées et inégales qui
-fait la vie industrielle.
-
-Où était son rôle, à elle-même?... Trop timide pour agir sur d’autres
-êtres, d’une délicatesse trop rebelle à certains contacts pour
-s’entendre avec les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne
-jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment ne pas sentir à
-toute heure le malaise d’un milieu où elle ne s’adaptait pas, bien
-qu’elle y fût née? Ce matin, particulièrement, au lendemain de Bruges,
-où tant de rêves l’avaient emplie toute dans une si vaste paix... D’un
-coup d’aile éperdu son imagination l’y ramena... Elle ne vit plus cette
-jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et sournois, qui secouait de sa jupe
-fripée, de sa chemisette mince, les vilains désirs, comme des insectes
-agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit plus les voix batailleuses
-discuter pour le luxe et pour le pain. Elle fut là-bas... Quelqu’un s’y
-trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à l’ombre, sur le cristal
-noir d’un canal. Et leur long col ondulait avec une telle grâce que cela
-faisait de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout un ordre de
-choses très précieuses et très importantes, auxquelles son compagnon se
-montrait aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre ainsi, pour de
-belles et calmes images, avec quelqu’un qui en serait fasciné comme
-elle--oui, fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la souffrance
-embrumât ses prunelles bleues.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Le lendemain, comme Hardibert sortait de la forge, après avoir surveillé
-un façonnage difficile, un visiteur s’avança vers lui, dans la cour.
-Préoccupé comme il l’était, le chef d’usine vit une physionomie connue
-sans réfléchir à l’inattendu de la rencontre. Mais quand Ogier Sérénis
-lui tendit la main, une surprise l’envahit brusquement:
-
---«Par exemple!...
-
---«Monsieur,» dit le jeune homme, «j’ai vu par les journaux que la
-situation s’aggravait ici. Alors je me suis rappelé que la Martaude est
-un peu ma maison...
-
---Certainement... certainement...» approuvait Raoul d’un ton vague, car
-il ne saisissait pas bien le rapport...
-
---«Vous avez été si aimable pour moi quand nous nous sommes rencontrés,
-monsieur Hardibert. J’ai tenu à vous apporter ma sympathie, et même, au
-besoin, mon aide, si... si votre sécurité...»
-
-Le petit discours préparé par l’écrivain se disloquait un peu devant la
-stupeur évidente de Raoul.
-
---«Mais,» s’écria celui-ci, «qu’est-ce qu’on raconte donc sur votre
-boulevard des Italiens? Vous croyiez qu’on se massacrait ici?...
-
---Le mot de grève est toujours sinistre...
-
---Pour les faiseurs de drames, comme vous. Enfin, c’est très gentil
-d’être venu,» reprit cordialement le chef d’usine. Car son instinct de
-se hérisser tout de suite cédait à cette considération que la démarche,
-pour naïve qu’elle semblât, s’inspirait d’un chaleureux sentiment. Déjà
-il regrettait sa réception plutôt froide.
-
-Cependant Ogier l’interrogeait sur la crise.
-
---«Elle n’est pas exclusive à votre région, n’est-ce pas? On parle d’une
-cessation simultanée du travail dans toute l’industrie métallurgique.»
-
-Hardibert expliqua, en hochant la tête, que leur arrondissement était
-remué plus qu’ailleurs par un conflit politique. Dans trois semaines, on
-procéderait à l’élection d’un député. Si peu au courant de ces
-discussions que fût un poète, Sérénis ne pouvait ignorer quelle
-importance prenait cette manifestation isolée. Cela tenait à la qualité
-des candidats en présence. L’un, puissant orateur socialiste, évincé au
-dernier scrutin général, et que son parti s’acharnait à ramener dans
-l’arène. L’autre, si manifestement officiel, que son échec serait une
-défaite pour le Gouvernement et risquait d’ébranler le Ministère.
-
---«Mais qu’avez-vous à faire de toutes ces complications de la lutte
-sociale, vous qui planez dans les nuages, bienheureux rimeur?»
-
-Ogier protesta en souriant.
-
---«Je n’ai commencé par les vers que pour arriver à la prose. Je ne me
-suis permis le rêve qu’en attendant la vie. Quelles notes intéressantes
-je pourrais recueillir dans ce grand centre ouvrier!...
-
---Elles ne ressembleraient guère à celles de Bruges,» observa
-l’ingénieur.
-
-Sa voix sarcastique souligna étrangement le paradoxal à-propos. Quel
-sens y donnait-il?... La bonhomie avec laquelle, immédiatement après, il
-offrit de satisfaire la curiosité professionnelle, montra qu’il n’avait
-rien insinué, sinon le léger ridicule de ces éternelles notes, si
-commodes aux romanciers pour expliquer les fugues que leur suggèrent en
-des sens opposés leur fantaisie, leur avidité de sensations, leur
-angoisse nerveuse devant la table de travail où la blancheur des pages
-les attend.
-
---«Si vous voulez vraiment étudier le jeu de boules qu’est la politique,
-où c’est à coups de destinées humaines lancées au hasard qu’on tâche
-d’atteindre le but d’ambition individuelle, je suis en mesure de vous
-montrer des choses curieuses, jeune homme. Mais pas ici, pas maintenant.
-J’ai à faire. Je dois vous quitter. Que préférez-vous?... Que je vous
-donne un de mes ingénieurs pour vous faire visiter l’usine? Ou bien
-remettre cela à plus tard, et monter vous reposer à la maison? Vous
-connaissez le chemin. Si la Martaude a grandi, si l’outillage s’est
-transformé, depuis monsieur Dervangeaux, votre tuteur, l’habitation est
-restée la même. Vous nous ferez le plaisir d’y rester quelques jours,
-j’espère bien.
-
---Mais...» balbutia Sérénis, «j’avais pris une chambre, dans l’unique
-auberge de Sézanne.
-
---Eh bien, ne vous en occupez pas. J’y ferai chercher votre valise.»
-
-Ogier se défendit sincèrement, sans résultat d’ailleurs. Quel prétexte
-pour refuser l’hospitalité du maître actuel de la Martaude, lui, presque
-enfant adoptif du fondateur, dont celui-ci avait épousé la fille? Ne
-l’avait-il pas constaté en abordant Hardibert? il revenait à un foyer
-qui était un peu le sien. Mais il avait conscience de ce qu’il y
-rapportait: quelque chose de plus fulgurant et de plus redoutable que la
-cartouche de dynamite dont la haine envieuse d’un révolté menaçait
-peut-être en ce moment les vieux murs. Ce qu’il y rapportait, c’était
-l’amour. C’était, dans toute sa force inattendue et irrésistible, la
-première passion de sa jeunesse. Et pour qui? Pour la femme de cet homme
-qui lui offrait sans défiance l’hospitalité sous son toit. A cette
-minute, il eut un véritable spasme de remords. Car tout le factice de
-ses bravades littéraires tombait dans la sincérité de l’amour qui le
-subjuguait. Redevenu simple dans la plus vertigineuse façon de sentir,
-il laissait le grand souffle lui balayer toute l’âme. Et, sous le
-tourbillon envolé des sophismes, reparaissaient les linéaments
-indestructibles de l’honnêteté héréditaire.
-
-Il n’eut pourtant pas le courage de résister aux circonstances, après
-les avoir provoquées. Pas même celui de s’attarder à parcourir l’usine.
-
---«J’aimerais mieux attendre que vous ayez un instant pour m’y diriger
-vous-même, monsieur Hardibert. D’ailleurs, je ne la reconnaîtrai pas.
-Tandis que je retrouverai mes meilleurs souvenirs enfantins dans la
-maison de là-haut.
-
---A tout à l’heure, donc,» fit le maître de la Martaude.
-
-Sur la route, les pas de Sérénis soulevèrent la poussière de
-réminiscences. Et, dès le seuil du parc, les ombres des grands arbres
-s’allongèrent avec la lenteur délicieuse des anciens jours de congé.
-Jamais les heures n’auraient plus cette longue plénitude d’alors. Déjà
-leur vol tumultueux inspirait à ses vingt-quatre ans la fièvre de
-promptement en jouir. Et de quelle fuite effarante elles devaient le
-consterner plus tard! Mais comme elles se déroulaient jadis avec une
-intarissable abondance, ici, durant l’été songeur de sa seizième année!
-Si indistinct flottait autrefois son rêve, qu’il ne le retrouvait pas
-sous d’autres formes que la courbe de ces pelouses, la perspective
-bleuâtre et noyée de ces lointains, l’élan aigu de ces peupliers dans le
-vide profond du ciel. La vibration de l’été tremblait dans l’air, comme
-aux vacances, quand il se couchait sur ce gazon, les mains croisées sous
-la nuque, et que son cœur gonflé d’espérance battait jusqu’au zénith
-d’azur pâle.
-
-A cette époque, était-il amoureux de Nicole sans le savoir? Il aurait
-voulu maintenant s’en persuader. Du moins se rendait-il témoignage que
-rien pour lui n’avait ressemblé à l’amour, entre leurs adieux de jadis
-et leur récente rencontre. Cette indifférence ne naissait-elle pas d’un
-souvenir préservateur, dissimulé mais vigilant?
-
-L’exclamation d’un jardinier qui venait de le reconnaître, le toucha.
-Comme le cocher Honoré, comme la majeure partie du personnel, ce brave
-homme datait du temps de M. Dervangeaux.
-
---«J’ai peur, monsieur Georget, que vous ne trouviez personne à la
-maison. A c’t’heure, Monsieur est à la fabrique.
-
---Je l’y ai vu. Mais Madame?
-
---Madame est descendue dans le pays.
-
---Avec mademoiselle Toquette?
-
---Bah!... Vous connaissez mamzelle Victorine? Oh! bien, quant à vous
-dire où elle est, ça, le diable y perdrait sa peine. Jamais une
-demi-heure de suite à la même place. Vous la trouveriez perchée dans un
-arbre, ou plongeant au fond de l’étang, faudrait pas vous en étonner.
-
---Son pied est donc tout à fait guéri?
-
---A-t-elle eu mal au pied?... C’était pas pour la gêner, car elle doit
-avoir des ailes, cette petite criquette-là.»
-
-Ogier ne s’était informé de la fillette qu’en l’espoir d’apprendre qu’on
-l’avait déjà reconduite à la pension. Hélas! il faudrait encore subir,
-présence espiègle et espionne, entre Mme Hardibert et lui, sa frimousse
-d’angora roux! Grands dieux! il la verrait assez tôt. Ce jardinier était
-loin de compte en s’imaginant qu’il allait la chercher. Au lieu de
-continuer à monter vers la maison, le jeune homme fit un circuit, et,
-redescendant par une charmille qu’il connaissait bien, il s’assit sur un
-banc d’où il apercevait la grille d’entrée. De la sorte, il surprendrait
-Nicole dès son retour, avant que personne l’eût prévenue.
-
-Maintenant, dans l’émotion exquise de l’attente, reconquis par le charme
-familier de ce lieu, il se réjouissait du retard. Jadis, il avait ainsi
-guetté sa compagne d’adolescence. Elle remontait le chemin en contre-bas
-du banc,--les niveaux irréguliers du parc se prêtaient aux
-surprises,--et il l’avait clouée sur place en faisant pleuvoir des
-pétales de roses à son passage. Quelle tentation de recommencer la
-gentille plaisanterie! S’il osait!... Il tourna la tête pour découvrir
-quelque rosier en fleurs, et sursauta d’un étonnement presque
-superstitieux quand il reçut en plein visage une admirable
-«jacqueminot», heureusement dépourvue d’épines. Une «gloire de Dijon»
-suivit, qui ne l’atteignit qu’à l’épaule. Et peut-être le bombardement
-eût-il continué, si l’assaillante ne se fût trahie par un éclat de rire.
-Mais la stupeur de Sérénis se manifestait trop comique. Une irrésistible
-roulade de gaîté partit d’un massif tout proche, dont, presque aussitôt,
-émergea Toquette.
-
---«Pardon,» balbutia-t-elle, pouffant à s’étrangler, «pardon de vous
-avoir touché dans la figure. Mais vous vous êtes tourné de mon côté
-juste au moment où je vous visais...» Elle se calma un peu en le voyant
-rester très grave, et reprit plus timidement:--«Je ne vous ai pas fait
-mal?
-
---Non, mademoiselle.»
-
-Sérénis, qui tenait encore les deux roses, machinalement saisies, les
-lança au loin d’un geste si dédaigneux que Toquette haleta, comme sous
-une gifle. Ses lèvres entr’ouvertes tremblèrent.
-
-Il ne retira pas de cette petite silhouette pétrifiée ses yeux
-froidement fixes. L’irritation de sa rêverie profanée par
-l’insupportable intruse le rendait cruel. Il y avait presque un abus de
-force dans cette dureté écrasante de regard d’un homme sûr de lui envers
-une enfant si visiblement interdite.
-
-Sous cette réprobation flagellante comme un dégoût, le blanc visage
-pailleté de menues taches de cuivre s’empourpra violemment. Les
-prunelles s’embrumèrent. Le jeune corps oscilla dans l’incertitude.
-Allait-elle fondre en larmes? Allait-elle s’enfuir? Ni l’un ni l’autre.
-Elle eut un mouvement singulier. D’une coulée humble et souple, elle
-glissa presque aux pieds de Sérénis, à l’endroit où gisaient les fleurs.
-Elle les ramassa, lui adressant un coup d’œil intraduisible, chargé de
-défi autant que de chagrin, puis elle se releva, et s’éloigna sans hâte,
-muette, comme une petite nymphe blessée.
-
---«L’agaçante moucheronne!» grommela Sérénis. Mais, comme elle
-disparaissait sans tourner la tête, il ne put s’empêcher de sourire.
-Sous l’arcade de la charmille, flottait le reproche caressant de la
-petite âme désappointée. Ce beau garçon aux yeux preneurs ne pouvait se
-tromper sur les aguichements et sur les dépits des fillettes.
-
-Il n’y pensait guère lorsqu’il aperçut Nicole qui franchissait
-lentement, à pied, la grille ouverte. Le soleil baissant mettait un
-reflet d’or rose sous son ombrelle. Un peu lasse d’avoir gravi la côte,
-elle penchait la tête, les yeux à terre. A quoi pouvait-elle bien
-rêver?... Sa jupe ronde, rasant à peine le sol, sa chemisette de batiste
-blanche, son canotier de grosse paille cerclé d’un simple ruban, lui
-donnaient un tel air de jeunesse, qu’Ogier la vit toute pareille à la
-chère camarade d’autrefois.
-
-Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche tellement alanguie de
-pensée intérieure, qu’il restait indécis, troublé devant ce mystère
-d’une songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer sans lui
-causer trop de saisissement.
-
-Mais, comme elle allait arriver au-dessous de lui, dans l’allée en
-contre-bas, soudainement elle leva la tête et le regarda en plein, les
-prunelles attirées par un magnétisme. Il était debout, le cou un peu
-tendu. Et, comme il ne prévoyait pas son mouvement, elle surprit dans
-ses yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait si
-ardemment. Elle-même laissa voir l’irradiation d’une joie que la volonté
-tardive atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression trop
-intense, elle courut vers lui comme une enfant.
-
---«Georget!...» Tout de suite, elle l’appela par ce nom qui lui semblait
-si doux à dire, qui ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée
-grise de Bruges.--«Que c’est bien de revenir ici!
-
---Je n’aurais jamais dû m’en éloigner,» dit-il avec une force triste.
-«Ce lieu me remplit de regrets affolants.
-
---Il est le même... Que regrettez-vous, mon ami?
-
---Ce que je regrette!!...»
-
-Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle devina quel genre de
-méditation il venait de traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux
-parc avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour de voyage, ne
-subissait-elle pas une hantise étrange, reliant les impressions d’hier à
-la douceur d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque détour d’allée
-ce que l’adolescent y avait laissé de lui, revivant tout cela par une
-tendre et folle préoccupation de l’homme qu’il était devenu?
-
---«Ce que je regrette...» répéta-t-il plus bas. «Vous voulez le
-savoir?...»
-
-Il avait glissé son bras sous celui de la jeune femme et l’entraînait
-doucement. D’instinct, pour leur causerie, il souhaitait un coin plus
-secret, à distance du massif où Toquette s’était si facilement cachée.
-Quelques pas, et ils furent dans un sentier délicieusement abrité. Un
-parfum lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia, dressées dans
-la verdure métallique des grands arbustes, exhalaient ce puissant arome,
-que le soleil avait échauffé dans leurs urnes fines.
-
-Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il avait manqué sa vie, il
-s’était conduit en insensé. S’il était revenu régulièrement à la
-Martaude, durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses vacances de
-collégien, il aurait découvert à temps que son cœur appartenait à
-Nicole, que l’existence, l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter,
-tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de saveur que par elle. Il
-l’aurait compris, et il le lui aurait fait comprendre. Peut-être s’en
-fût-elle émue... Peut-être aurait-elle pris souci de se sentir tellement
-nécessaire... Ou même eût-elle trouvé digne d’elle ce rôle
-d’inspiratrice, de créatrice, cette souveraineté magique qui fait qu’une
-femme pétrit à son gré le cerveau, la volonté, la destinée d’un homme...
-
-Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une éloquence passionnée et
-si grave, Nicole ne put s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la
-personnalité trop forte, inentamable, de Raoul. Cet esprit tout d’une
-pièce, quand elle l’effleurait, lui semblait revêtu d’acier. A toucher
-de trop près cette pensée trop volontaire et trop close, elle sentait le
-froid du métal. Son mari l’aimait, sans doute, à sa manière. Mais jamais
-il ne lui donnerait cette ivresse que Georget dépeignait avec une
-séduction si poignante: être la raison et la cause de toute façon de
-voir et de sentir dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer
-l’univers pour celui à qui l’on voudrait donner le ciel, quel privilège!
-Raoul Hardibert ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide
-logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée dans sa vie, avec toute
-une sensibilité imprévue et frissonnante, n’influençait pas le moindre
-de ses raisonnements.
-
---«Mon ami...» murmura Nicole, interrompant Sérénis, «Georget, que
-dites-vous? Ne devais-je pas épouser Raoul?
-
---Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux ans d’absence de ma part. Oh!
-ces deux ans!... malheureux aveugle que j’étais!...
-
---Mon père souhaitait mon mariage avec son successeur. Il vous aimait
-beaucoup. Mais vous n’étiez qu’un enfant... Jamais il ne vous aurait
-alors confié sa fille.
-
---Nicole... si j’avais su me faire aimer de vous, vous m’auriez
-attendu.»
-
-Il avait énoncé lentement, et avec quel regard! la supposition: «Si
-j’avais su me faire aimer de vous...» Puis il se tut. Elle aussi. Un
-effroi leur vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles ne
-volaient-ils pas?... Le même rêve, à présent, leur étreignait le cœur.
-La vie s’étendait devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient
-ensemble, dans cette atmosphère si douce de leurs deux natures tendres,
-partageant le charme des émotions artistiques, des œuvres aisées
-jaillies de leur sentimentalité, de leur caprice, écloses au contact de
-la beauté éparse. Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec un
-peu de patience, une plus lente application à interroger leur cœur et la
-vie. Aujourd’hui, il était trop tard.
-
-Des coups de sifflet déchirants percèrent les feuillages tranquilles,
-fusèrent vers le ciel encore lumineux, car le soleil du solstice était
-loin d’achever sa course.
-
---«Six heures,» dit Mme Hardibert. «C’est la sortie des ateliers.»
-
-La respiration formidable de la Martaude lui passa sur la chair comme un
-souffle de feu. Elle crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la
-furie des machines, le torrent des ouvriers, trop las pour goûter le
-repos du soir, leurs vêtements souillés de poussière et de graisse,
-leurs visages noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle crut
-voir se pencher sur d’incompréhensibles problèmes la tête soucieuse du
-maître, dont son image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait
-dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait, avec son indéniable
-droiture de conscience, les éléments obscurs de ses responsabilités.
-
-Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent, trop expressifs,
-vers le jeune être si beau et si calme qui marchait à son côté, n’ayant
-de tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir son œuvre, maniait
-une plume légère et docile, au lieu des farouches outils vivants et des
-redoutables outils d’acier.
-
---«Nicole...
-
---Georget, soyez raisonnable. Voulez-vous m’obliger à ne plus vous voir?
-
---Je ne vous demande rien,» dit-il, en baisant la main qu’il avait
-prise. «Rien pour vous... Mais tout pour moi. Soyez mon amie, mon
-inspiratrice... Préservez-moi d’un regret mortel, avec un peu d’illusion
-et de pitié.
-
---De l’illusion, de la pitié!... Dites une affection profonde, mon ami,
-et la plus ardente sollicitude pour vos nobles travaux. N’ai-je pas
-confiance en vous?... en moi-même?... Aurai-je recours à des tactiques
-indignes de nous?... Nous planons tous deux au-dessus des dangers qu’on
-évite par la fuite et le mensonge. N’est-ce pas?... Dites-le!... Vous
-êtes Georget pour moi seule, mon poète. Je suis votre amie, votre muse,
-comme vous me le demandez loyalement. Car c’est loyalement que vous me
-le demandez, jurez-le moi.»
-
-Était-ce bien la silencieuse Nicole? Les mots lui venaient dans une
-fièvre. Un peu de rose teintait ses joues mates. Ses yeux transparents
-se fonçaient d’exaltation. Elle prêchait la sagesse avec une flamme
-trouble sur son adorable visage. Qu’elle était sincère, inquiète et
-dangereuse!...
-
-Georget murmura:
-
---«Vous savez bien que je vous obéirai en esclave. Il en sera comme vous
-le voudrez. Je vous suis soumis jusqu’à la mort.»
-
-
-
-
-VII
-
-
-Dans la grande salle à manger, ouverte au large sur la gaîté verdoyante
-du dehors, le déjeuner prenait fin.
-
-La conversation languissait. Des anxiétés diverses pesaient sur les cinq
-convives. Nicole et Ogier songeaient à la séparation imminente.
-L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger son séjour plus
-longtemps. L’après-midi même il retournait à Paris.
-
-Comme ces huit jours avaient passé vite!... Plus vite encore que ceux de
-Bruges, dans une intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.
-
-Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des regards, démenti par le
-silence des lèvres, l’enchantement qu’on ne veut pas nommer. L’amour
-s’était démasqué avec la hardiesse magnifique d’un hôte qui connaît son
-prestige et ses droits, qui ne craint plus qu’on lui dispute la place.
-Il avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait pas. Mais
-quelle douceur éperdue à constater sa présence, à le braver d’un commun
-accord, dans une révolte frissonnante! Pour deux êtres passionnés,
-échanger des désirs enivre le cœur d’une volupté presque aussi
-accablante que d’en échanger les réalités.
-
-Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière semaine, avancés très
-loin sur ce calvaire de délices. Pourtant, l’étrange conscience
-amoureuse qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans
-l’assouvissement et non dans la convoitise, leur attestait encore qu’ils
-n’étaient point coupables. Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules,
-nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose qui, au fur et à
-mesure de nos expériences sentimentales, modifie notre jugement. Ce ne
-sont point nos raisonnements qui déterminent notre conduite, mais notre
-caractère, combiné avec les réactions que les circonstances provoquent
-dans notre sensibilité. Nos raisonnements suivent après coup. Si, par
-hasard, ils précèdent, du moins en apparence, c’est que les
-déterminantes de l’action se trouvent en nous si fortes, que cette
-action est virtuellement accomplie quand nous croyons en discuter encore
-les motifs.
-
-Mme Hardibert aimait un autre homme que son mari, elle qui, jusqu’à ce
-jour, considérait la fidélité conjugale comme le premier des devoirs
-féminins, et la trahison comme la chose la plus odieuse, la plus basse.
-Elle transposait donc son point de vue. Dans une soif de justification
-personnelle, qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, mais un
-besoin d’harmonie morale, elle se disait qu’elle aurait d’autant plus de
-mérite à rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une plus âpre
-tentation. Et cette tentation, elle la rendait irrésistible par la
-poésie même de la résistance qu’elle y opposait. Le piège était là, pour
-cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination et la tendresse,
-trop contenues dans le mariage, débordaient pour la première fois... Et
-avec quelle impétuosité!... Il suffisait d’observer ses yeux, durant ce
-déjeuner, pour se rendre compte qu’une chimère y palpitait, en des
-reflets d’héroïsme et de suavité.
-
-Ce n’était pas son mari qui songeait à lire dans les prunelles d’un gris
-mauve. Mais quelqu’un de plus perspicace les interrogeait. Mme
-Raybois--la cousine Berthe--assistait à ce déjeuner, avec son mari, le
-sous-directeur. Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, devenu
-leur ami puisqu’il était celui de la maison, mais parce que Hardibert
-souhaitait avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. Il
-attendait, d’une minute à l’autre, la réponse définitive des ouvriers.
-On ne pouvait guère la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien
-des points de détail, et la détente s’annonçant depuis quarante-huit
-heures. La grève serait une trop insigne folie. Mais tant d’intérêts
-politiques envenimaient la question industrielle, que les pires
-aberrations restaient vraisemblables.
-
-Au milieu de si importants soucis, comment le maître de la Martaude
-aurait-il songé à épier, sur le visage de sa femme, des nuances de
-sentiment que, même à loisir, eût à peine saisies son esprit peu
-romanesque. Plus éloigné que jamais, par ses préoccupations, de
-semblables subtilités, il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans
-le savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse effarée de
-Nicole. Au moment même où elle aurait eu besoin de sentir tout près son
-cœur, de s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds et
-robustes, il l’avait tenue plus à distance que jamais, du haut de sa
-pensée dédaigneuse, quand il ne la froissait pas par ses façons
-cassantes et ses boutades ironiques.
-
-Tout à l’heure, à table, une de ses reparties sans aménité venait de
-faire surgir sous les paupières mobiles de la jeune femme, non pas la
-prompte larme qui les humectait en pareil cas, mais un lent rayon de
-fierté triste, tandis que les lèvres frémissaient d’un faible sourire.
-
-Berthe Raybois remarqua, non seulement ce jeu si nouveau de physionomie,
-mais encore l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa
-celle qu’un autre faisait un peu souffrir. Elle-même, cette Berthe,
-alourdie par la trentaine, aux traits inertes et épais, aux prunelles
-sans éclat, du même blond fade que ses cils, ses sourcils et ses
-cheveux, ne laissa rien paraître sur son inexpressive physionomie de ce
-que lui causa cette découverte--une espèce de délectation amère, faite
-d’incompréhension, de curiosité, de rancune. Incompréhension et
-curiosité de l’amour, rancune contre son mari, étendue à tout le sexe
-masculin. Elle n’était que mère, adorait ses quatre enfants, qu’elle
-élevait avec une sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils
-occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la consolaient amplement
-des infidélités perpétuelles de son beau Gaston, un grand gaillard
-barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, mais fanfaronnait quand
-même et plus que jamais au passage de la moindre jupe, comme le coq de
-cette bonne couveuse. Elle ne songeait guère à lui rendre la pareille,
-dans une ignorance de la passion qu’avait aggravée au lieu de
-l’éclaircir sa multiple maternité, et sans illusion sur sa figure, pire
-que laide par l’absence totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois
-était indiscutable, solide, comme l’instinct et la fatalité. Ce qui
-n’empêchait pas cette brave créature de s’exaspérer sans trêve d’une
-jalousie rongeante, et de choyer le péché des autres femmes comme une
-revanche, avec des audaces de théorie singulières.
-
---«Écoute,» dit-elle à Nicole, comme celle-ci achevait de servir le café
-à ces messieurs sous la véranda. «Viens donc un instant. J’ai quelque
-chose à te dire.
-
---N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une billevesée,» fit le
-sous-directeur avec une gaîté peu sincère. Il ne se sentait pas tout à
-fait tranquille, ayant été par trop entreprenant avec la petite Coursol,
-et sachant que, si la jeune ouvrière s’était plainte, les choses
-pourraient se gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts cris.
-Hardibert finirait par éprouver quelque ennui de ces histoires.
-
-Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par la taille, et
-s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes et mystérieuses comme des
-pensionnaires.
-
---«C’est de Toquette que je veux te parler,» commença Berthe. «Elle est
-dans sa pension, n’est-ce pas? Dis-moi... Te montre-t-elle les lettres
-qu’elle reçoit de son père?
-
---Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le lui demande.
-
---Tu as tort.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que tu as pris la responsabilité de cette enfant. Et que tu ne
-devrais pas laisser monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que Raoul
-et toi donnez à sa fille.
-
---Contrecarrer... Mais comment?
-
---Voyons... Tu connais bien la marotte de ce demi-fou. Il se croit
-toujours à la veille de faire fortune. Je suis sûr qu’il entretient la
-pauvre petite dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts qu’elle a,
-les gâteries dont tu ne peux te défendre, qu’est-ce que cette fillette
-deviendra, je te le demande un peu, si elle se croit une héritière?
-
---A propos de quoi, ces réflexions?» questionna Nicole, tout de suite
-impressionnée.
-
---«Gaston a eu des renseignements... C’est un voyageur d’une maison
-américaine, venu pour affaire à la Martaude, qui, par hasard, a
-nommé Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un truc
-infaillible--encore... toujours!--pour gagner des millions. Il le dit à
-qui veut l’entendre, trouve des gens pour y ajouter foi, même chez ces
-Yankees pratiques, et, naturellement, doit tourner la tête à sa fille
-avec ces dangereuses bourdes...
-
---Qu’est-ce que c’est que ce truc?...
-
---Tu le demandes!... Ne connais-tu pas le personnage?... Ce ne sont pas
-les inventions saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce, je
-crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité. N’est-ce pas un
-comble? Dans le pays de la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux
-après tout ce qu’on a fait!...
-
---C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé...
-
---Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien que mon mari reste seul en
-rapport avec les étrangers tant que ne se conclut aucune transaction
-importante.»
-
-Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant une pelouse,
-revenaient en vue de la véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en
-rapprocher. Hardibert et Raybois causaient, soucieux, tout en fumant des
-cigares. Sérénis, poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine son
-peu d’intérêt aux questions de salaire, de main-d’œuvre, de travailleurs
-syndiqués ou non syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe claire
-entre les feuillages, la nuque au dossier de son fauteuil de paille,
-dans un abandon élégant de son grand corps souple.
-
-Nicole, en passant, ne regarda pas de ce côté. Mais Berthe, tout en
-entraînant sa cousine dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les
-trois hommes.
-
---«Il y a quelqu’un qui a bien envie de savoir ce que nous disons,»
-murmura-t-elle.
-
-Nulle question ne la poussant à en risquer davantage, elle ajouta, par
-une mystérieuse alliance d’idées:
-
---«Cette petite Toquette, après tout, si elle prend la vie trop gaîment,
-où sera le mal? Pas le sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il
-faut pour acheter la respectabilité, et de bons atouts pour réussir
-autrement. De l’esprit, une frimousse drôle, le diable au corps, nulle
-ombre de sentimentalité... Ce serait dommage qu’elle ne se servît pas de
-cela pour tourmenter quelques-uns de ces jolis égoïstes qui se
-prétendent nos maîtres.
-
---Oh! Berthe...
-
---Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne les fait pas souffrir.
-
---Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins pas sérieusement,» prononça
-Mme Hardibert, sans trop savoir--tant la phrase jaillit spontanée--si
-c’était l’équité, le remords, la prudence, ou une inconsciente
-hypocrisie, qui la lui dictait.
-
---«Raoul?... Non,» reprit Berthe d’un ton singulier. «Il ne te fait pas
-souffrir parce que tu ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en
-chargera.
-
---Que veux-tu dire?...»
-
-Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle, cherchant les yeux de sa
-cousine, ces yeux blonds et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne
-lut rien. Un massif défleuri de rhododendrons les isolait. La distance
-éteignait le bruit des voix. Elles pouvaient se croire seules dans la
-chaleur silencieuse du grand jardin désert.
-
---«Qui donc?... Quel autre se chargera de me faire souffrir?...»
-
-Oh! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui tremblaient d’amour!... Le
-frémissement d’appréhension dans ce cœur palpitant!...
-
---«Voyons, Nicole...»
-
-Le sourire de Berthe disait: «Pourquoi vouloir me donner le change?»
-
---«Je t’assure...
-
---Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi qui te blâmerai, qui te ferai
-de la morale. Es-tu plus heureuse avec Raoul que moi-même avec
-Gaston?... Et quand même... Doit-on la fidélité dans un pacte de
-dupe?... Les hommes nous la jurent bien, la fidélité, le jour du
-mariage, quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent
-d’avance, volontairement, sciemment, de complicité avec les conventions
-sociales, les lois, la morale, et tout le tremblement! L’amour, suivant
-eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils la cherchent sans cesse,
-partout, qu’ils n’en sont jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme
-eux, où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion, ni serments, dont
-ils ne fassent litière pour l’obtenir.
-
---Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles?... Toi, si foncièrement
-honnête...
-
---Honnête... Oui... Mais pourquoi?... Parce que j’ai quatre enfants, qui
-absorbent toute ma puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que
-personne ne m’a jamais fait la cour.»
-
-Mme Raybois constatait ces choses avec sa déconcertante placidité de
-physionomie. Sa figure, molle de contour et brouillée de son, avec cette
-même nuance d’un jaune terne dans les prunelles et la chevelure, ne
-trahissait pas plus d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté.
-Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle disait ce qu’elle
-pensait, voilà tout. Mais ses paroles, à elle, l’inattaquable,
-révoltèrent sincèrement la créature accessible et tentée qui les
-écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait. N’avait-elle pas besoin
-de croire au péché dans l’amour?... C’était sa sauvegarde. Que
-ferait-elle le jour où elle en douterait? Précipitamment, elle invoqua
-les raisons qui lui interdisaient de faillir. Raoul n’était-il pas un
-mari sans reproche? Il ne songeait même pas à regarder une autre femme.
-Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités où se blessait un
-cœur sensible. Mais elle-même se reconnaissait une susceptibilité
-déraisonnable. C’est elle qui ne devrait pas faire attention... Un si
-haut esprit, une si active intelligence, toujours à la poursuite d’un
-progrès pour son industrie, pour ses ouvriers... Comment lui en vouloir
-de ses distractions, de ses brusqueries?... Elle l’estimait et
-l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment bien coupable si elle
-manquait à ses devoirs envers lui.
-
-Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux lèvres, de penser ce
-qu’elle disait, et de s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe
-se tourna vers elle:
-
---«Bien, ma chérie... Tant mieux!... Parce que, vois-tu, si je crois
-impossible qu’avec ta beauté, les sollicitations que tu rencontreras,
-ton besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le caractère de ton
-mari, tu ne le trompes pas un jour, j’aime autant pour toi que ce ne
-soit pas avec monsieur Sérénis.»
-
-Nicole essaya de rire.
-
---«Ah! vraiment... Il n’est pas l’élu de ton choix pour m’entraîner au
-crime. Et pourquoi ne lui donnerais-tu pas ce singulier brevet?
-
---Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction...--comment
-dirais-je?...--trop immédiate et magnétique (n’employons pas de termes
-grossièrement matériels), pour ne pas devenir, fût-ce malgré lui, ce
-type martyriseur qui s’appelle un homme à femmes. Puis vous ne
-marcheriez pas longtemps côte à côte sur la route de l’idéal. Tu aurais
-tôt fait de le dépasser, tout poète qu’il est. Je le crois, au fond, un
-garçon très pratique.
-
---Lui!...» cria Nicole sans le vouloir.
-
---«Lui,» répéta Berthe, soulignant l’exclamation, non sans malice.
-
---«Comme tu te trompes!
-
---Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il est amoureux, il est
-sincère. Il se grise avec ses rimes... et avec tes yeux...
-
---Oh!...
-
---Mais nous verrons dans quelques années.
-
---Comment mesurerais-tu l’idéal que contient une âme, Berthe? N’es-tu
-pas, de ton propre aveu, la femme la plus terre à terre...
-
---Petite Nicole, ne me dis pas des choses désagréables. Ce n’est pas
-nécessaire pour que je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques
-années de plus que toi, et--après mes enfants et mon chenapan de
-mari--tu es la seule créature que j’aime au monde. Voilà pourquoi je
-t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas réussi à te
-convaincre, c’est que tu es plus pincée que je ne l’imaginais. Alors,
-pardonne-moi, et sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est pas moi
-qui t’en blâmerai, je te le répète...
-
---Ah!» s’écria Nicole, «ne va pas croire...»
-
-Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour d’une allée, la grande
-silhouette de Sérénis se dressait devant elles.
-
---«Je ne sais comment m’excuser d’être si indiscret, mesdames,» dit-il,
-avec son sourire de gravité nonchalante, «mais monsieur Hardibert
-m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute velléité de grève est
-éteinte. Les ouvriers acceptent les propositions offertes. Les boudeurs
-même reprendront le travail demain.
-
---Quel bonheur!... Mais est-ce bien sûr?... Qui est venu dire cela?...
-Est-ce Coursol?...
-
---Oh! ce Coursol!...» s’exclama Ogier, avec le rire de ses dents
-éclatantes, «je finirai par l’envier, tant il vous occupe! Non, ce n’est
-pas Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai sans avoir contemplé
-ce formidable mythe. C’est, ma foi, une très gracieuse image du monstre
-qui est arrivée en messagère de concorde. Une jeune personne aux yeux
-japonais... Madame Chrysanthème à la Martaude...
-
---Fanny Coursol!» cria Berthe Raybois.
-
-Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de sa jalousie l’emporta
-d’un pas si rapide, que, sans préméditation, Nicole et Ogier se
-trouvèrent seuls en arrière.
-
---«Mon Dieu!» murmura le jeune homme. «Je ne puis vous quitter. Je suis
-capable de quelque folie.
-
---Georget!... Et votre promesse!... Et notre pacte d’alliance si pure,
-si haute!... Votre œuvre à venir... C’est en elle que votre cœur doit
-rencontrer le mien.
-
---Comment écrire, loin de vous?... Ah! Nicole, n’aurez-vous pas assez
-confiance en moi pour venir vous pencher une fois... une seule fois!...
-sur ma table de travail?... Ensuite, j’aurai tous les courages.»
-
-Elle secoua la tête, le regarda au fond des yeux. Il soupira.
-
---«Mais,» demanda-t-il, «vous venez à Paris, souvent?... Vous venez
-visiter Toquette à sa pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes
-seulement?... Dehors... dans les rues... dans un parc... comme à Bruges,
-comme ici... Qu’y aurait-il de mal?...»
-
-Elle dit, très vite et tout bas:
-
---«Peut-être... Cela, oui... peut-être.»
-
-Mais il remarqua la tremblante incertitude de sa voix, et, sur son
-charmant visage, une tristesse qu’il n’y avait pas vue encore. Où était
-l’exaltation de tout à l’heure, durant le déjeuner? et cette sécurité
-fière, avec laquelle, des hauteurs les plus périlleuses du sentiment,
-l’adorable imprudente défiait toute faiblesse?...
-
---«Qu’avez-vous, Nicole?... Qu’est-ce que votre cousine a bien pu vous
-dire? Voulez-vous donc que je m’en aille avec un poids de doute sur le
-cœur, au lieu d’emporter notre beau songe ailé, la certitude d’une
-communion surhumaine entre nous?»
-
-Elle murmura:
-
---«Georget!...» sans le regarder, tandis que ses vibrantes paupières
-descendaient et s’arrêtaient sur la douceur du songe, comme des
-papillons sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux amour avait
-frémi dans ce mot, que le jeune homme tressaillit d’une impression
-presque solennelle.
-
---«N’ayez peur de rien,» dit-il. «Ni de moi, ni de vous, ni de la vie...
-De rien... Soyez en paix... Je vous adore!»
-
-Le tournant de l’allée, en les amenant devant la maison, arrêta
-l’effusion brûlante et soumise. Mais la ferveur des mots, éperdument
-chuchotés, manifestement sincères, reformait autour de Nicole
-l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle relevait les yeux, elle
-rencontra cette lumière de gravité passionnée qui lui rendait si
-émouvantes les prunelles bleu sombre de Sérénis.
-
-Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même les sources
-cachées d’une vie merveilleuse. Elle découvrait ce miracle de l’amour,
-l’agrandissement inouï de la personnalité par l’orgueil suave d’être
-idole et par la soudaine mise en mouvement de toutes les forces
-endormies: force de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer en
-se retrouvant dans l’écho multiplié de son âme au fond d’une autre âme,
-force de souffrir et d’être heureux, vibrations des sens et de la
-pensée, qui font d’une créature humaine un instrument éperdu et sonore
-dont aucune fibre ne reste silencieuse. Tout être que touche le souffle
-magique croit, dans son ravissement, subir une aventure sans précédent
-et sans exemple,--tant il est vrai que nulle description de l’amour ne
-communique son essence réelle. L’insatiable curiosité qu’il nous inspire
-vient de son mystère autant que de l’ivresse où nous jette son
-évocation, même imparfaite. Aucune passion n’intéresse comme celle-là,
-parce qu’aucune n’est si universelle, mais surtout parce qu’aucune
-n’exalte si prodigieusement la puissance de vivre et la saveur de la
-vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, et de tout ce qui fut, rué
-vers tout ce qui peut être, à travers nous, quand nos mains et nos
-lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.
-
-Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace vide et sablé qui
-séparait la pelouse de la véranda, c’était la sensibilité dont
-frissonnent les choses, marchant vers l’intelligence qui les analyse et
-qui les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus fertile en
-malentendus, que le rêve, dans ce cœur délicat de femme, s’enveloppait
-de noblesse et de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau
-d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.
-
-Debout devant Hardibert, se tenait Fanny Coursol. La présence de la
-jeune ouvrière avait sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu hâte
-de courir à ses occupations, sitôt rassuré quant à la reprise générale
-du travail. Son fauteuil était vide. Le bout de son cigare achevait de
-s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée par cette absence,
-questionnait, de son ton placide et sans aigreur, la jolie couturière.
-
---«C’est votre papa qui a ramené le calme, qui a montré à ses camarades
-leur véritable intérêt?
-
---Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour empêcher la grève.
-
---J’en suis sûr... Et je ne l’oublierai pas,» dit Hardibert. «Tenez,
-Sérénis,» ajouta-t-il en prenant un papier sur la table, entre les
-tasses, quand il vit s’approcher le jeune homme, «lisez-moi ce document.
-Vous verrez si c’est net et si c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer
-ce Coursol. Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il ne s’en cache
-pas. Mais, dans les circonstances actuelles, il considère que je suis
-dans le vrai. Et il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les
-soulever un de ces jours contre moi, si le conflit se renouvelle dans
-d’autres conditions. Lisez soigneusement. C’est très fort.»
-
-Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce d’ordre du jour, rédigé,
-certes, avec une clarté remarquable, et que rendait caractéristique, à
-côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain des revendications
-prochaines. La physionomie générale de ce message des ouvriers à leur
-patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, avant les autres
-délégués, ne pouvait manquer d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des
-détails précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires et
-d’heures de travail, des noms d’individus congédiés qu’on devait
-reprendre à l’usine. Et tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une
-seule image attirait trop exclusivement. L’heure approchait où Sérénis
-allait monter dans l’un des équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare
-de Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant ces dernières
-minutes, le privait de sentir la présence de Nicole.
-
-Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, ainsi qu’à une réflexion
-de Hardibert, qui lui parurent ne point devoir faire tort à ses intérêts
-d’amoureux.
-
-De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, ne pouvaient manquer
-d’observer avec quelle humilité dans l’admiration la petite Coursol
-regardait le maître de la Martaude, ni la complaisance amusée avec
-laquelle celui-ci accueillait l’évident hommage. Pas un instant Sérénis
-n’eut le mauvais espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète
-pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant pour la fierté de Nicole ou
-pour la pureté de la coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois.
-Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce qu’il formait avec son
-sous-directeur un tel contraste physique et moral, que la jeune fille,
-si farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, s’extasiait,
-captée, avec une souple douceur, en face de ce patron taciturne, dont
-les paroles étaient redoutables et rares, dont le moindre geste disait
-l’autorité sur soi-même ainsi que sur les autres, dont l’impressionnante
-figure lui semblait majestueuse et lointaine comme celle d’un dieu.
-
-Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. Il venait de voir rougir
-et pâlir la petite, tandis qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne
-nouvelle dont elle avait voulu se faire la messagère, et qu’il
-appréciait Coursol si fortement, mais de si haut. Et quel homme n’eût
-goûté la grâce timide et caressante des yeux bruns, des jolis yeux
-retroussés, qui semblaient toujours sourire, même quand la bouche
-tremblait d’embarras? Vaguement, sans qu’il en eût bien conscience, un
-sentiment fut flatté en lui: ce besoin d’être adoré sans discussion,
-qu’aucune femme n’avait comblé, parce que l’âpreté de son caractère
-exaspérait la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait de
-souffrance irritée. Pour piquer la sienne,--dans quel moment!... Mais
-telles sont les fatalités conjugales,--il se plut, lui si éloigné de
-toute vilaine convoitise, à rendre évidente l’espèce de fascination
-qu’il exerçait sur cette enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la
-condescendance ironique de son regard en lui disant:
-
---«Et vous, ma petite, vous êtes contente que papa ait arrangé les
-choses, ne m’ait pas mis dans le cas de me séparer de lui?...
-
---Oh! oui, monsieur.
-
---Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude?...»
-
-Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique de ses yeux fins.
-
---«Alors ce n’est pas vous qui poussez à la guerre contre ce méchant
-patron?...
-
---Oh! non, monsieur!...»
-
-La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu Nicole, comme l’insistance du
-regard de Raoul, sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière.
-
---«C’est bien, Fanny,» dit-elle. «Tu peux aller maintenant.
-
---Fanny?...» répéta Hardibert. Et ce fut comme un appel, qui cloua la
-jeune fille sur place au moment d’obéir. «Un joli nom. Eh bien, Fanny,
-si jamais le papa Coursol fait encore des siennes et me donne la
-tentation de le flanquer dehors, venez me trouver. Je serai bien capable
-de lui pardonner alors un coup de tête. Mais tâchez plutôt qu’il ne
-recommence plus.
-
---Si cela ne tenait qu’à moi!...» murmura-t-elle, avec un accent où l’on
-devinait une nature passive, une féminité primordiale, acceptant sans
-discussion le joug masculin, qu’il vînt du père ou du maître.
-
-Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce que ne remarquait pas
-le directeur, qu’il y avait offense pour Mme Hardibert à continuer le
-dialogue après que celle-ci l’avait congédiée.
-
-Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de distraction l’exercice d’une
-volonté déjà suffisamment impérieuse, et qui, de la sorte, devenait
-agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à une profondeur jamais
-atteinte en cette âme aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa,
-suivant des yeux la svelte silhouette de la petite Coursol:
-
---«Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien simple, bien ignorante, qui
-voit en vous un être incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas, ne
-vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes plus perfectionnées sont
-délicieuses, mais on perd trop tôt son prestige avec elles. Et le
-prestige, il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme cesse de vous
-considérer comme l’être le plus parfait de la création, vous êtes bien
-près de perdre son cœur.
-
---Vraiment?» fit Berthe Raybois. «Vous croyez que les femmes bêtes ont
-l’admiration plus solide que les autres?...
-
---Mais oui.
-
---La bergère des Alpes?...
-
---Parfaitement.
-
---Vous n’y entendez rien. Les femmes qui méprisent le plus les hommes
-sont d’une catégorie notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles je
-veux dire. Pour vous supporter, il faut beaucoup d’intelligence et de
-philosophie. Si monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce ne sera
-pas parce qu’elle goûtera son génie, mais ses sauces, avec
-discernement.»
-
-Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux sourire.
-
---«Vous n’ignorez pas cependant, madame la raisonneuse,» reprit
-Hardibert, qui, malgré des termes à intention plaisante, n’arrivait
-jamais à la légèreté de ton, «vous n’ignorez pas qu’on représente
-l’amour avec un bandeau sur les yeux. Dès qu’il voit clair... pfft!...
-il s’envole!
-
---Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce qu’on aime?... Ou aime-t-on
-parce qu’on est aveugle?... Si c’est la première hypothèse qui est
-vraie, comme je le crois, l’admiration des femmes dure autant que leur
-amour, et non leur amour autant que leur admiration. Votre fameux
-prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est leur cœur qui vous le
-donne. Mais il faut que vous teniez leur cœur.
-
---Le tient-on jamais?...» murmura Hardibert.
-
-«Ah!...» pensa Berthe.
-
-Et, le soir même, quand elle se trouva seule avec sa cousine, après le
-départ de Sérénis:
-
---«Méfie-toi,» dit-elle à Nicole. «Il y a quelque chose dans ton mari
-que tu ne connais pas.
-
---Quoi donc?
-
---Une amertume sentimentale qui pourrait un jour s’envenimer.
-
---Que veux-tu dire?
-
---Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour, lui, ce cerveau abstrait, ce
-savant, ce sauvage, qui ne sait pas tourner un compliment à une femme?
-
---Était-ce bien d’amour qu’il parlait?» répliqua Nicole, avec un
-hochement de tête. «C’était de son prestige, de son autorité, de sa
-supériorité d’homme et de mari. Il veut de l’admiration. Je ne lui
-marchanderai jamais la mienne. Ne sait-il pas qu’il l’a tout entière?...
-Je n’ai rien compris à ses allusions désobligeantes...»
-
-Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres et résignées de la jeune
-femme, surprit sa cousine par un accent imprévu, mais non par sa
-signification secrète, dont elle avait la clef.
-
---«Je te préviens,» reprit Berthe. «Pas pour lui, mais pour toi. Tu as
-l’air d’avancer qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui ai
-dit moi-même. Et je le crois. Votre existence conjugale n’a jamais eu
-l’allure d’un roman. Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti?
-
---Voyons!...
-
---Quelle drôle de chose que l’amour, tout de même!» s’exclama la femme
-négligée, trahie, de Gaston Raybois. «Ceux qui sont le moins faits pour
-le ressentir ne se consolent jamais de ne pas l’inspirer.
-
---Raoul n’y songe guère. La science et les affaires l’absorbent. Sa
-boutade de ce matin, c’était une façon de me taquiner, et toi aussi.
-Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot d’amour.
-
---Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait de la petite Coursol, sinon
-pour te rendre jalouse?
-
---Mais à quel propos? Il ne doute pas de moi, pas plus que je n’en doute
-moi-même.»
-
-Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. Puis Mme Raybois ajouta:
-
---«J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà tout. Le caractère de ton
-mari n’est pas simple. Quel être humain est simple? Mais je crois
-celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien avant de parler, ou
-d’agir, ou de te taire, avant de rien changer, fût-ce par une attitude
-ou par un silence, dans votre intime vie à deux. Quand on est possédé
-par un sentiment tel que je le devine en toi, et qu’on a ta
-franchise,--plus que de la franchise, une transparence d’âme qui rend
-toute dissimulation impossible,--on peut, sans le vouloir, accomplir
-l’irréparable.
-
---J’essaie de te comprendre,» dit Nicole, «mais je n’y arrive pas. Tu
-parles des complications du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au fond du
-mien. Pourquoi?... Pour une supposition, moins qu’un indice. Mais,
-crois-en cette franchise que tu m’attribues: si je t’affirmais que tu te
-trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en convenant de ce que tu
-supposes.
-
---Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. Je te dirai simplement:
-ne gaffe pas avec Raoul.»
-
-Une souffrance croissante altérait le visage de Mme Hardibert. Cette
-intrusion presque brutale dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs
-provoquée ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait mal, mais s’imposait
-toutefois à une nécessité de son âme--peut-être justement à ce besoin de
-vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. Quelle abrupte conseillère
-pourtant, cette Berthe! Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses
-doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que Nicole supposait
-au-dessus de toute perception vulgaire.
-
-Comment une Mme Raybois, instruite de l’amour par les seules frasques
-d’un mari grossièrement coureur, comprendrait-elle les subtilités
-merveilleuses dont s’était tissu, dans la poésie de Bruges et les frais
-souvenirs de la Martaude, un rare et unique lien sans matérialité
-coupable? D’autre part, que pouvait saisir cette petite bourgeoise
-presque sans culture, d’un esprit vaste comme celui de Hardibert? Ne
-s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre? Cependant sa décision
-tranquille, si étrangement indépendante de toute convention, de tout
-préjugé, presque de toute morale, cette espèce de stratégie sexuelle,
-exercée contre la faiblesse dans l’amant probable et en même temps
-contre l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de bouleverser le
-rêve de Nicole.
-
---«C’est curieux, cette façon que tu as de me parler de Raoul,» observa
-nerveusement celle-ci. «Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment
-veux-tu que ma sincérité me fasse tort?... Raoul n’est certes pas le
-type du mari aimable. Je souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a
-pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une incontestable noblesse.
-Un tel homme serait plus lésé par un mensonge que par un tort
-franchement avoué. Je compte bien n’en avoir jamais envers lui. Mais il
-y a une chose surtout dont je suis certaine: c’est que je ne
-l’humilierai, pas plus que moi-même, par une basse comédie. Il dédaigne
-l’amour, mais il estime par-dessus tout la loyauté. J’aimerais mieux
-perdre son affection que sa confiance.
-
---Cela veut dire?...
-
---Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la psychologie abstraite,
-sans application dans les faits.
-
---Je souhaite,» dit Mme Raybois, «que tu n’aies jamais à l’appliquer.»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Presque au lendemain de la reprise régulière du travail, à la Martaude,
-et une dizaine de jours avant cette élection législative qui enfiévrait
-le pays, Nicole Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La femme d’un
-ancien camarade de son mari, en relations peu suivies pourtant avec
-elle, lui annonçait sa visite.
-
-Jeanine Chabrial, «la belle Mme Chabrial», comme on l’appelait dans les
-salons parlementaires, avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur,
-que, par son ambition, sa finesse, sa force de volonté, ses intrigues
-peut-être, elle venait de lancer dans la politique avec un mandat de
-député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué par une tragique et
-obscure coïncidence. L’armateur Vauthier, qui, grâce à sa grande
-situation dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et fait réussir la
-campagne électorale, était tombé, ou s’était jeté, sous un train en
-marche, à l’heure même où son candidat se voyait acclamé comme
-représentant de la région. Édouard exerçait précisément chez Vauthier sa
-carrière d’ingénieur, et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé
-Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique de l’armateur.
-
-Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même par les plus
-malveillants, entre cette mort incompréhensible et la fortune politique
-d’Édouard Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il est vrai que le
-nouveau député trouvait au pouvoir un ami très influent, le ministre des
-Relations Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme plutôt
-tiède, mais dont les attaches avec les partis réfractaires servaient
-momentanément un Cabinet temporiseur.
-
-La camaraderie d’Édouard Chabrial avec Raoul Hardibert datait de l’École
-des Mines. Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue de l’amitié.
-Mais une récente rencontre avait ressuscité les souvenirs et le
-tutoiement. Les jeunes femmes avaient lié connaissance, et maintenant
-Mme Chabrial manifestait l’intention de venir avec son mari, un jour
-qu’elle fixait, visiter la Martaude et ses maîtres.
-
---«Tu connais la réputation de cette femme-là?» demanda Berthe, lorsque
-Nicole l’eut priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes.
-
---«Je sais qu’elle passe pour être très coquette. Et ce que j’ai vu de
-ses allures, de ses toilettes, de sa beauté provocante, confirme assez
-cette opinion.
-
---Coquette!... Le terme est indulgent. Mais sa coquetterie n’est qu’un
-moyen. C’est une créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison
-secrète et un but intéressé. Si elle vient ici, c’est qu’elle veut tirer
-quelque chose de toi ou de ton mari, tu peux en être sûre.
-
---Et quoi donc?
-
---Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te méfier.
-
---Elle ne m’est pas sympathique,» hasarda Nicole, dont la bienveillance
-croyait, par cet aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa
-cousine.--«Comment se fait-il,» demanda-t-elle à Berthe, «que, vivant en
-province, comme moi, profitant moins encore que moi des occasions
-d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs, tu en saches si long sur un
-tas de gens, et particulièrement sur leurs mauvais côtés?
-
---La comédie de l’existence m’amuse,» répliqua Mme Raybois, «parce que
-je l’observe avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant les yeux
-un brouillard d’idéal, un flou de bonté, qui ouate et émousse les traits
-les plus aigus. Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si tu manques
-de curiosité, c’est que tu n’es pas perspicace. A quoi bon regarder pour
-ne pas voir? Sans la vilenie si merveilleusement variée des acteurs, le
-spectacle paraîtrait bien monotone.
-
---Il y a autant de bien que de mal sur la terre,» affirma Nicole.
-«J’aime mieux n’apercevoir que ce qui est beau.»
-
-Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée, quand, à son tour,
-Raoul lui dit:
-
---«Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus que nous ne pensons dans
-l’amabilité un peu intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils, en
-ce moment d’agitation électorale, dans un établissement comme le mien,
-qui occupe plusieurs centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité à
-la clientèle de l’État? Chabrial est _persona grata_ auprès du
-Gouvernement. Et sa femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on
-raconte.
-
---Qu’est-ce qu’on raconte?
-
---Que la belle Jeanine est au mieux avec Luc de Prézarches, le ministre
-des Relations Industrielles.»
-
-L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait à Nicole la
-démarche annoncée par les Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit
-autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que superficiellement. Son
-âme tout entière appartenait à des émotions autrement intenses. Avant
-cette visite même, elle devait se rendre à Paris. Des visites l’y
-appelaient, sans compter les prières de Toquette, aussi peu faite pour
-l’internat qu’une hirondelle pour la cage, et dont la résignation et
-l’obéissance dépendaient des fréquentes apparitions de sa marraine. Une
-journée à Paris... Des heures, des minutes, dont la moindre portion
-suffirait, avec un mot à la poste, pour donner, pour recevoir
-l’ineffable impression goûtée sur les remparts de Bruges ou dans le
-sentier des magnolias. Échange de regards et de paroles, présence
-délicieuse, terreur et douceur des au-delà passionnés. Et combien,
-aujourd’hui, la tentation était plus forte! Non seulement par le
-dévorant progrès du sentiment, mais par une forme plus insidieusement
-séductrice.
-
-Un rendez-vous!... Chercher et choisir le lieu favorable: terrasse
-chargée d’ombrage, aux balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de
-musée qu’ennoblissent des gestes de marbre, lointain parvis de petites
-églises désuètes... Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie...
-Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt, puis palpiter de hâte,
-quand, à si grand’peine, on est parvenue à se mettre en retard. Sentir
-son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue, devant le dernier mur, le
-dernier massif, qui dérobe encore la vision certaine... L’imagination de
-Nicole parcourut cent fois tous les détails de la ravissante et coupable
-entreprise. Ce n’était point les phases journalières et trop connues de
-son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour. C’était l’action
-hasardeuse, non encore accomplie, et qui, elle se le jurait, ne
-s’accomplirait pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une suggestion
-accrue, la rapprochait de la réalisation.
-
-Elle essaya de combattre ce vertige par des tournées charitables dans
-les maisons d’ouvriers que bouleversait une maladie, un accident, une
-mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil des demeures encombrées,
-bruyantes et malodorantes, quand elle sortait, sa chimère l’attendait,
-dans la ruelle ou sur la route, et repartait avec elle, plus loin, le
-long des haies poudreuses, dans le rayonnement de l’été, que tachaient
-de sombre les masses immobiles des arbres.
-
-Elle s’en délivrait quelquefois dans la paix obscure de la petite
-église. Là, son effroi du sacrilège, qui porterait malheur à tout ce
-qu’elle voulait chérir innocemment, lui prêtait l’énergie momentanée de
-s’en abstraire. Elle priait. Mais sa foi, d’ailleurs affaiblie par
-l’esprit scientifique dont pesait sur elle l’influence, ne se réveillait
-pas consolidée dans ces méditations. Au contraire. Car Nicole, après
-avoir, très ardemment et sincèrement, sollicité le secours d’en haut,
-s’avérait que ce secours n’avait pas, pour la préserver de la faute, la
-force de certaines considérations toutes terrestres. Ce qui l’arrêtait
-sur une pente dont elle ne se cachait plus la rapidité, ce n’était
-pas,--non, elle avait beau y réfléchir,--ce n’était pas l’horreur de
-manquer aux commandements divins, de contrister les célestes vouloirs.
-Nulle intervention surnaturelle ne la portait irrésistiblement vers le
-devoir, après ses oraisons. A moins que la grâce efficiente ne prît la
-forme de cet obstacle mystérieux, dressé contre son impulsion amoureuse
-et les fins de cette impulsion, au fond d’elle-même,--amas formidable
-des hérédités, des traditions, de tout ce qui se tisse au cours des
-siècles dans les fibres humaines, pour ajouter ce que nous appelons une
-âme à leurs ressorts de chair, et pour perfectionner jusqu’aux plus
-délicats scrupules leurs primitifs réflexes, grossièrement ajustés à
-l’origine contre les seules atteintes matérielles.
-
-C’était parmi ces raisons défensives que Nicole eût souhaité, mais
-vainement, de sentir un abri puissant et divin. Mais quoi! la fierté de
-sa pudeur, l’horreur du mensonge, le remords soudain que suscitait une
-parole confiante de Raoul, l’attendrissement qui lui tordait brusquement
-le cœur devant le front soucieux de celui-ci à qui elle était si
-précieuse, tout cela lui offrait un appui plus réel que ses dévotes
-pratiques. Et, de le constater, ébranlait davantage les convictions où
-elle aurait voulu découvrir un miraculeux refuge.
-
-Toutefois, d’où que vînt le secours en cette pauvre âme pantelante et
-bouleversée, il ne laissa pas d’être efficace. Mme Hardibert se rendit à
-Paris, alla prendre Toquette à sa pension pour parcourir les magasins
-avec elle, stationna chez sa couturière, les yeux fixés au tapis, dans
-la longue attente, avant l’essayage. (Et ce fut l’assaut intérieur le
-plus fiévreux de sa journée.) Puis elle revint à la gare, trop tôt d’une
-demi-heure pour son train, sans avoir vu Georget, sans l’avoir informé
-de sa présence, et même sans avoir passé dans sa rue,--la rue de La
-Tour-d’Auvergne,--tout à fait hors de son itinéraire, et où il lui
-aurait fallu se rendre exprès.
-
-Maintenant, dans ce salon des premières, où elle se trouvait presque
-seule, et l’effort de sa résolution enfin détendu, Nicole s’étonnait
-d’être si triste. N’était-ce pas le moment de goûter quelque fruit de sa
-victoire? Chose inconcevable, sa vaillance la laissait si misérable
-qu’elle n’aurait pas prévu un plus fâcheux état d’âme après une lâcheté.
-L’idée qu’elle s’éloignait du lieu de sa tentation la déchirait. Car,
-perdre cette tentation, c’était perdre tout ce qu’elle possédait de son
-amour même. Quand tout à l’heure, bien sagement, elle s’assiérait dans
-ce train qui l’emmènerait à Sézanne, ce serait la fin de la lutte, mais
-aussi la fin de l’espoir... Quel vide, mon Dieu!... Et pour combien de
-temps? Comme les jours à venir lui semblaient arides! Et voici que,
-soudain, le regard d’Ogier, le large azur grave, surgit plein de
-reproche--vision tellement aiguë que Nicole haleta, défaillante. Quelle
-offense pour lui, quel tort envers son cœur loyal, d’être ainsi venue à
-Paris sans le prévenir, sournoisement, comme dans la méfiance et le
-dédain!... Quoi! ce jour s’était passé pour lui pareillement aux autres
-jours... Devant sa table de travail, dehors, tandis qu’il marchait
-peut-être non loin d’elle, rien ne l’avait averti qu’une joie
-merveilleuse était proche. Il se serait contenté de si peu! Il en fût
-resté si follement reconnaissant! N’était-ce pas une atroce injustice de
-l’en avoir privé?...
-
-Un intolérable regret, presque un remords... Voilà ce qui résultait du
-devoir accompli!
-
-Nicole ne put accepter ce supplice. Elle ne put rester sur ce divan de
-velours vert, à patienter jusqu’à l’heure de son train, comme les
-personnes qui arrivaient maintenant et s’installaient sans hâte, réglant
-leur montre sur l’horloge du quai ou dépliant leurs journaux.
-
-La jeune femme se leva, sortit, se rendit au bureau du télégraphe. Elle
-acheta un «petit bleu», et, sur la tablette noircie, avec une plume
-impossible, entre des voisins curieux, elle griffonna:
-
- «Mon cher Georget,
-
- «J’ai passé la journée à Paris. Je ne veux pas qu’un hasard vous
- l’apprenne. Ce qui est _notre_ histoire ne doit pas nous être révélé
- par des indifférents. Et c’est bien un épisode de _notre_ histoire,
- cette journée qui vous a toute appartenu, sans que pourtant je vous en
- accorde une minute, comme vous y aviez presque droit de par ma folle
- promesse. Vous allez m’en vouloir. Que vous dire? Pourquoi est-ce que
- je vous écris? Sinon parce que j’ai tant de chagrin! Je vous demande
- d’avoir autant de raison et de courage que moi... Mais ne souffrez pas
- comme j’en souffre!... Adieu, Georget.
-
- «Votre
-
- «NICOLE.»
-
-Le petit facteur du télégraphe qui porta ce message, monta au troisième,
-sur l’avis du concierge que le destinataire était chez lui. Un monsieur
-en bras de chemise, gilet et pantalon de soirée, escarpins vernis, vint
-lui ouvrir. Ogier Sérénis n’avait qu’une femme de ménage, qu’il
-renvoyait l’après-midi, car il dînait toujours dehors. Il prit le
-«bleu», et, devinant plutôt qu’il ne reconnut l’écriture, rappela le
-gamin pour lui octroyer une pincée de sous.
-
-Ensuite, il se précipita vers une fenêtre, où le crépuscule restait
-clair. Il déchira le pointillé et il lut. Quand il eut achevé, il
-recommença ligne à ligne, puis mot à mot, cherchant éperdument le parfum
-caché sous cette résille d’encre, que l’horrible plume du bureau de
-poste avait faite de mailles si enchevêtrées et si grêles.
-
-Une âme charmante flottait sur ce pauvre petit carré de papier, tout
-tressaillant d’angoisse tendre. L’homme dont les longs doigts nerveux
-succédaient, en le touchant, aux fins doigts enfiévrés de tout à
-l’heure, n’était pas indigne d’accueillir cette âme, et pouvait en
-discerner la grâce. Si celle qui avait écrit ces phrases, tellement
-dépourvues d’un sens précis, mais tellement gonflées d’un suc indicible,
-avait pu constater l’hommage involontaire et fervent qu’elles
-suscitèrent, sans doute elle y eût trouvé l’adoucissement de la
-nostalgie sans nom rapportée de sa journée courageuse. Ogier, s’étant
-assis près de la croisée, le télégramme à la main, s’enfonça à de telles
-profondeurs d’émotion, qu’il en oublia l’heure, la clarté qui mourait au
-ciel, et le dîner où il devait se rendre.
-
-Il ne sortit de sa rêverie passionnée que pour allumer sa lampe, et se
-jeter, un crayon à la main, sur une feuille blanche, qu’il couvrit de
-vers. La soirée s’écoulait, et il restait là, l’estomac creux, à
-demi-habillé, chiffonnant sous des crispations d’ongles le plastron mou,
-à petits plis, de sa belle chemise, qui fut bientôt un fouillis
-lamentable. De temps à autre, une strophe grondait entre ses lèvres. Il
-en développait tout haut le rythme, avec ces larges ondulations de
-psalmodie où le poète se berce comme sur une houle, dans un délire
-monotone, aussi différent que possible de la déclamation théâtrale, et
-qui stupéfierait un profane.
-
-C’était à Nicole qu’il parlait, dans ces vers. Ainsi s’exhalait le
-frémissement déchaîné en lui par le billet à la fois transparent et
-énigmatique, qui s’était posé sur son cœur comme un tison d’amour.
-Justement, quand il l’avait reçu, il ployait sous une de ces lassitudes
-affadies que connaissent les artistes après un travail où ils ne furent
-pas «en train». Son dégoût venait en grande partie du silence de
-solitude succédant à la communion exquise de Bruges et de la Martaude.
-Après son séjour là-bas, il était retombé de si haut, à la besogne
-quotidienne, dans son intérieur médiocre, il s’était senti si loin de la
-gloire, si loin de la fortune, si loin même de l’amour, que c’était
-comme s’il se fût cassé les ailes ambitieuses naguère trop promptes à le
-soulever.
-
-Mais, dans sa veillée tardive, toutes les effrénées chimères le
-reprenaient, l’emportaient. Lorsque, ayant jeté ses dernières rimes, il
-se leva, les tempes martelées d’échos, la poitrine bondissante, se
-sentant poète et se sentant aimé, lorsqu’il prit sa lampe et parcourut
-son étroit domaine, il n’y aperçut plus rien de mesquin ou de vulgaire.
-
-Son appartement se composait de trois pièces: l’une, son cabinet de
-travail, une autre, sorte de fumoir-salle à manger, où il couchait sur
-un divan, une troisième, son cabinet de toilette. Le tub, les haltères,
-le masque et les gants d’escrime, traînant là, témoignaient de
-l’entraînement corporel, que ce beau garçon n’aurait négligé pour rien
-au monde. Quand il devait perdre une heure, il la prenait plutôt sur la
-«copie» que sur l’hygiène, l’hydrothérapie ou le sport. A moins d’un
-coup de fièvre, comme ce soir, où le voilà, son extase un peu tombée,
-cherchant dans le bahut du fumoir s’il ne trouvera pas quelque reste ou
-quelque biscuit à grignoter, dédaignant de descendre à la brasserie
-voisine, où risquerait de s’évaporer son envoûtement délicieux.
-
-Une réflexion l’affligea pourtant. Comment faire parvenir à celle qui
-l’avait inspirée l’hymne d’adoration et de flamme? Impossible d’adresser
-à Mme Hardibert, par la voie officielle de la poste, autre chose que les
-billets insignifiants permis à M. Ogier Sérénis. Ce que Georget pouvait
-avoir à dire à Nicole exigeait autrement de mystère. Mais, de ce
-mystère, il n’avait pas été question entre son respect et la réserve de
-son amie. D’ailleurs, expédier les vers ne suffisait pas à un auteur
-bien moins poète qu’amoureux, chez qui la vanité littéraire le cédait à
-un sentiment plus dominateur, ce qui ne donne pas une médiocre mesure de
-ce sentiment. Revoir Nicole... Voilà de quel besoin ardent se tendit son
-âme quand la diversion des rimes ne l’obséda plus. Ah! s’il connaissait
-la date du prochain voyage qu’elle ferait à Paris!... Une certitude le
-gagnait que, cette seconde fois, elle ne reprendrait pas le train sans
-lui avoir accordé un rendez-vous, si seulement il avait l’occasion de le
-solliciter. Cela semblait tellement fatal, que Mme Hardibert elle-même
-devait le prévoir, et que, pour cette raison, dans sa sincérité de
-défense, elle ne reviendrait pas de si tôt dans cet insidieux Paris, aux
-suggestions entraînantes, aux complicités captieuses.
-
-Elle ne reviendrait pas. Ou elle ne reviendrait que bien plus tard,
-quand serait suffisamment conjurée la magie de Bruges, la magie du
-sentier des magnolias--et cette autre magie, le regret d’aujourd’hui
-même, qui avait dicté l’absurde et poignant «petit bleu». Alors elle se
-serait reprise. Alors il serait trop tard.
-
-«Puisqu’elle ne viendra pas,» se dit Ogier, «c’est moi qui irai vers
-elle.»
-
-Mais encore une fois, comment?... Impossible de se présenter de nouveau,
-sans aucun prétexte, à la Martaude. Une pareille imprudence, en
-éveillant les soupçons du mari, exposerait Nicole à des difficultés
-peut-être graves, et compromettrait des relations d’amitié déjà si
-précieuses à défaut d’un lien plus secret et plus tendre.
-
-«Oui,» songea encore Sérénis, «si Hardibert est avisé de ma présence.
-Mais n’y aurait-il pas moyen?...»
-
-La phrase se suspendit dans le cerveau surexcité et romanesque, où la
-passion montait comme une liqueur de feu. C’était l’instant ou jamais de
-déraisonner. Le jeune homme était trop épris pour en manquer l’occasion.
-Un projet insensé lui apparut, d’abord pour le faire sourire en son
-extravagance, puis pour prendre peu à peu une apparence acceptable, et
-enfin pour s’insinuer dans son vouloir avec une ténacité d’idée fixe.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Une accablante fin d’après-midi pesait sur le village, sur l’usine, sur
-la maison et le parc de la Martaude. C’était un de ces interminables
-jours de canicule, où il semble que le soir ne viendra jamais rafraîchir
-la terre, étreinte par le soleil depuis avant que les paupières les plus
-matinales se soient ouvertes.
-
-Dans une sorte de vallonnement très ombreux, qu’un abrupt ressaut de
-terrain boisé entretient en une atmosphère presque de cave, y laissant
-s’égoutter une petite source au fond d’une vasque de pierre, les
-domestiques ont disposé une table chargée de carafes et de gobelets en
-cristal, où luisent les topazes roses ou dorées de claires boissons,
-puis, tout autour, de longues chaises d’osier ou de toiles, comme sur
-une dunette de paquebot.
-
---«Cela me rappelle ma traversée de la Méditerranée sur la
-_Ville-de-Tunis_,» observa Jeanine Chabrial, en étendant sur un de ces
-sièges son corps onduleux, nerveux, de splendide créature féline. Sous
-le flou presque impalpable de sa toilette,--mousseline de soie et
-guipures précieuses,--ses mouvements brusques et souples sillonnaient
-l’air d’une trace électrique. Gaston Raybois en tressaillait de la tête
-aux pieds, ayant peine à ne pas trahir son trouble devant cet exemplaire
-de féminité, d’une séduction autrement irritante que les ouvrières de la
-Martaude.
-
-Il était le seul homme qui tînt compagnie à ces dames. Hardibert avait
-emmené Chabrial, qui, malgré l’excès de la température, désirait
-parcourir la célèbre usine. Par instants, sa femme dirigeait deux vertes
-prunelles phosphorescentes au delà des arbres proches, par-dessus
-l’immense pente gazonnée, vers l’allée carrossable, par laquelle ces
-messieurs devaient revenir en voiture.
-
---«Vous êtes préoccupée de monsieur Chabrial. Vous craignez qu’il ne
-veuille trop voir, et qu’il ne se fatigue, n’est-ce pas?» demanda
-Nicole.
-
-Elle faisait les honneurs à ses hôtes avec tant de bonne grâce qu’on
-aurait juré qu’elle y prenait plaisir. Pourtant rien ne lui semblait
-plus antipathique que ce type de mondaine à l’âme sèche sous une
-physionomie voluptueuse, d’une coquetterie si provocante que toute femme
-en était gênée auprès d’elle, même sans avoir les raisons directes de
-jalousie qui, en ce moment, mettaient la pauvre Berthe à la torture.
-
-Jeanine retint à peine un sourire moqueur à la supposition d’une
-sollicitude qui lui eût fait redouter un peu de chaleur pour son mari.
-Cependant elle trouva bon de s’y prêter, et murmura:
-
---«Il fait si lourd! Nous aurons certainement de l’orage. Édouard ne
-peut le supporter.
-
---Et mon cousin, si dur pour lui-même, ne songe pas assez que les autres
-peuvent avoir moins d’endurance,» avança Mme Raybois, enchantée de faire
-contraster l’énergie de Raoul avec la mollesse du médiocre sire que
-cette pécore menait par le nez.
-
-Elle s’attira un regard de la plus dédaigneuse indifférence. Car cette
-provinciale mal mise, sans grâce, et dépourvue de toute influence, même
-dans son modeste milieu, comptait pour Mme Chabrial moins qu’un des deux
-chevaux, Capon et le Brûlé, qu’elle apercevait maintenant, hissant d’un
-pas de sommeil, le long de l’allée montante, la victoria où le chef
-d’usine et le député s’absorbaient dans une causerie sans distraction.
-
-Que disaient Hardibert et Chabrial?
-
-Voilà ce qui préoccupait Jeanine, beaucoup plus que le geste machinal
-par lequel son mari s’épongeait le front, et, de temps à autre,
-s’éventait avec son chapeau. Édouard avait-il été persuasif, sans trop
-de réticences ni trop de brutalité?... Pourrait-elle rapporter à M. de
-Prézarches, ministre des Relations Industrielles, son amant, l’assurance
-à laquelle tenait celui-ci, autant qu’elle-même d’ailleurs, car sa
-fortune personnelle et la situation de son niais de mari s’attachaient
-aux destinées du Ministère. Il ne fallait pas que le Cabinet fût mis en
-échec avant d’avoir obtenu le vote pour le rachat des lignes du Centre,
-où tant d’intérêts personnels étaient en jeu. Ah! si seulement elle
-avait pu négocier elle-même avec Hardibert, comme naguère avec son
-adorateur Gurdenthal, le banquier israélite!... Ne l’avait-elle pas
-retourné comme un gant, ce financier roublard et noceur, le «gros Momo»
-des coulisses et des cabinets particuliers? La besogne devait être moins
-facile ici, avec ce directeur de la Martaude,--un monsieur à la rude
-figure, au ton cassant, à l’âme tout d’une pièce et hérissée d’échardes
-comme une bille de chêne mal équarrie. Un de ces êtres qui n’ont pas de
-vices, qu’on ne peut pas prendre par leurs vilains côtés, les seuls
-faciles à saisir. Sûrement ce pauvre Édouard ne serait pas de force...
-Et Mme Chabrial s’énervait, tout en répondant par des mots vagues et de
-fuyants sourires aux essais laborieux de causerie où s’efforçait
-Nicole,--une petite femme sans malice, pensait Jeanine, qui eût été
-ravissante avec un peu de chic et de montant.
-
-Mais, tout à coup, voilà qu’un frémissement, une palpitation de vie,
-traversa ce bavardage morne. On parlait des derniers livres en vogue, et
-quelqu’un avait nommé Sérénis.
-
-Nicole ne sut pas qui venait de parler. Un tourbillon passa sur elle.
-Comme lorsqu’on se laisse bercer, en faisant la planche, dans une eau
-calme, et qu’une vague, surgie on ne sait d’où, roule sur votre visage
-en vous coupant la respiration.
-
-C’était Berthe qui évoquait l’absent. Elle le faisait avec intention,
-sûre qu’à propos du jeune poète, aux lauriers si frais, la snobinette
-mondaine allait émettre quelque vantardise ou quelque rosserie. Le
-sincère désir qu’avait Mme Raybois de sauver sa cousine, justifiait en
-elle la non moins sincère envie de la voir tressaillir de souffrance.
-Comment une femme laide prendrait-elle à cœur l’honneur et le repos
-d’une jolie amie, si, pour se récompenser de la garantir, elle n’avait
-la satisfaction de la torturer un peu?...
-
---«Sérénis...» dit Jeanine, avec une moue de sa belle bouche, sinueuse
-comme un péché. «Vous aimez ce qu’il fait?... Moi, il m’agace... parce
-que c’est un faux décadent. Il est bourgeois comme un bonnet grec. Cela
-se sent... Toutes ses extravagances symbolistes, c’est du battage. Mais
-il est trop avisé pour n’en pas revenir bientôt. La nouvelle manœuvre
-s’indique déjà.»
-
-Nicole, dans cette leste appréciation, démêla avec horreur une vérité
-qui, présentée autrement sur le rempart de Bruges, lui avait fait
-toucher le ciel. Elle entendait encore l’accent pénétré de Georget:
-
-«Oui... En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez
-fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère.»
-
-Et voilà cette merveilleuse évolution d’âme, ce mystère de leur efficace
-intimité, cet aveu et cette résolution de l’écrivain que transformait
-l’amour, voilà tant de divine émotion saccagée par une perspicacité
-d’autant plus odieuse qu’elle atteignait plus juste. Comment cette femme
-discernait-elle ce qui sonnait faux dans une page de vers ou de prose?
-D’autres s’en apercevaient-ils? La jeune gloire d’Ogier pouvait-elle
-subir une éclipse, même partielle, sous quelque ridicule?...
-
-Berthe vit battre plus précipitamment les paupières de Nicole, contre
-ses yeux plus foncés, au-dessus de ses joues plus blanches. Elle
-s’écria, s’adressant à sa cousine:
-
---«Ah!... je ne suis donc pas la seule à juger ce garçon comme un
-arriviste, très truqueur, très pratique.
-
---Il n’y a qu’à le voir,» fit Jeanine, avec une nonchalante oscillation
-des épaules.
-
---«Mais nous le voyons, madame. Il est reçu dans cette maison en ami,»
-prononça Mme Hardibert, avec une lenteur appuyée, aussitôt trop bien
-comprise.
-
---«Oh! en ce cas, je vous demande pardon. Du moment que monsieur Sérénis
-est _votre_ ami...»
-
-Le sous-entendu fut clair, mais sans méchanceté. Mme Chabrial cligna ses
-larges yeux glauques, pour examiner avec un intérêt tout nouveau la
-femme du peu maniable Hardibert. Cette gentille personne n’était donc
-pas une vertueuse bécasse de chef-lieu de canton?... Hé! hé!... elle ne
-manquait pas de crânerie avec un mari comme le sien.
-
-L’arrivée de ce mari, côte à côte avec son invité, ramena Jeanine à des
-observations moins folâtres. Les deux hommes s’efforçaient en vain de ne
-pas avoir l’air sombre. On les plaignit de la chaleur, dont ils ne
-paraissaient guère s’apercevoir. Ils réclamèrent pourtant de la bière,
-dont ils aperçurent des bouteilles trempant dans le petit bassin, sous
-l’égouttement glacé de la source.
-
-Tout à coup, Hardibert passa la main sur son front, où se fixait un pli
-soucieux, et il eut un étrange mouvement, comme s’il écartait décidément
-quelque chose d’oppressant, de pénible.
-
-Chabrial le regardait.
-
---«Allons, commences-tu à voir que ta philanthropie fait fausse route?»
-émit le député, avec ce tutoiement que, malgré des années de séparation
-et leurs chemins si divergents dans la vie, tous deux gardaient de leur
-camaraderie à l’École des Mines.
-
---«Il y a quelque chose que tu ne m’as pas dit, Chabrial,» fit le
-directeur avec un regard profond. «Conviens donc que, sous tes
-raisonnements de tout à l’heure, se cachait un but immédiat et effectif.
-
---J’en conviens d’autant mieux que je pensais te l’avoir suffisamment
-fait comprendre.
-
---Les énigmes ne sont pas mon fort,» riposta sèchement Hardibert.
-
---«Je suis tout disposé à te les expliquer.» Et Chabrial se leva, en
-ajoutant:--«Si toutefois ces dames le permettent.
-
---Oh! vous allez encore partir!» s’écria Jeanine avec une plaintive
-mièvrerie. «Restez donc. Les affaires ne nous ennuieront pas, et nous ne
-soufflerons pas mot.»
-
-Sa prière ne fut pas écoutée. Le sujet de l’entretien devait être grave.
-Elle suivit de l’œil, avec un dépit ironique, ces deux hommes qui
-s’isolaient pour traiter des questions soulevées par son intrigue et
-dont elle possédait la clef mieux qu’eux-mêmes.
-
-Hardibert et Chabrial marchèrent quelques minutes en silence, aussi bien
-pour s’éloigner que pour atteindre une allée ombreuse. Enfin le député
-reprit, avec une rondeur conciliante:
-
---«Voyons, mon vieux, avoue que je suis dans le vrai. Tu reconnais que
-les utopies socialistes de tes ouvriers les égarent. Donc, leur
-véritable intérêt demande que tu les diriges dans leur vote. Dis que tu
-ne veux pas le faire, par détachement, orgueil, que sais-je?... Mais ne
-prétends pas...»
-
-Hardibert interrompit:
-
---«Je ne me refuse pas à les diriger. Je me refuse à les contraindre...
-
---Les contraindre!...» s’exclama l’autre. «Entendons-nous. En expulsant
-quelques meneurs dangereux,--comme Coursol, par exemple,--avant
-l’élection de dimanche, tu donnerais simplement à réfléchir aux autres.
-
---«Coursol ne peut pas être expulsé... Il s’est soumis... Il a ma
-parole...»
-
-Dans l’accent de Hardibert quelque chose fléchit.
-
-Chabrial s’y trompa, croyant à du terrain gagné. Depuis deux heures, il
-travaillait le directeur de la Martaude--si tant est qu’un esprit de
-cette trempe devînt malléable sous la faconde du politicien.
-
-La population usinière avait récemment donné de l’inquiétude. Il se
-trouvait ici un foyer de socialisme, d’anarchie peut-être. Un exemple
-était nécessaire. On attendait du maître une manifestation d’énergie. Le
-Gouvernement attachait la plus grande importance à l’élection de
-dimanche. Les huit à neuf cents votes des ouvriers de la Martaude
-pouvaient donner la victoire au candidat officiel.
-
-«Je souhaite qu’ils se prononcent dans votre sens,» avait dit Raoul.
-«L’élection du socialiste serait des plus fâcheuses, aussi bien pour
-nous, patrons, que pour vous, ministériels.»
-
-Des phrases de ce genre, et le nuage dont s’assombrissait le front du
-directeur au nom de Coursol,--un propagandiste par le fait, sur qui, de
-haut, on avait l’œil,--illusionnaient Chabrial quant à la facilité de sa
-mission. Car c’était bien une mission, et des plus scabreuses, dont il
-essayait de s’acquitter. La netteté de Hardibert allait le forcer d’en
-préciser les termes.
-
---«Non, mon cher,» déclara celui-ci, «ne compte pas que j’arracherai un
-vote, même raisonnable, à mes ouvriers, par une pression morale ou
-matérielle, par ma puissance redoutable de patron, qui tient en main le
-pain de tous ces gens-là.
-
---Même si pour conserver le pain, comme tu dis, de quelques énergumènes,
-tu mets en péril celui de tous?...
-
---Et de quelle façon?...
-
---Tu le sais aussi bien que moi... On leurre les classes ouvrières avec
-les programmes socialistes. On les mène à des expériences
-désastreuses... Elles y vont en aveugles, éblouies par des mots sonores,
-incapables de raisonner ou de prévoir.»
-
-Hardibert, non par insouciance, mais en philosophe qui sait que
-certaines évolutions sont inévitables, haussa les épaules.
-
---«Hélas!... le troupeau humain n’a jamais marché autrement.
-
---Mais ici, dans une circonstance déterminée, quand tu peux, en étendant
-le bras, retenir au bord du gouffre ces pauvres moutons de Panurge, tu
-refuses... sous prétexte que ce serait abuser de ton pouvoir de
-patron!...
-
---Je refuse.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que,» prononça Hardibert avec force, «je ne dirai jamais à un
-homme, fût-ce au plus obtus de mes manœuvres: «Tu as une chimère de
-bonheur... Renonces-y, ou je te jette à la misère, toi et ceux que tu
-aimes, ceux que ton travail nourrit.»
-
-Chabrial, vivement, saisit le mot au vol:
-
---«Une chimère de bonheur... Tu le reconnais... Une chimère!
-
---Soit!» convint l’usinier. «Mais, pour le pauvre diable, c’est la
-meilleure part de la vie. Quand il glisse son bulletin dans l’urne, il
-entrevoit un avenir de félicité. Il rentre... Il dit à sa femme: «Si
-notre candidat est élu, les choses iront mieux pour nous. On mangera
-plus souvent de la viande, tu auras des robes neuves, et, plus tard, nos
-enfants seront des messieurs.» Cela s’appelle l’espérance, Chabrial.
-C’est aussi sacré que le pain.»
-
-Le mari de Jeanine eut un mouvement. Hardibert, s’arrêtant de marcher,
-lui mit une main sur le bras:
-
---«Lorsque toi, lorsque les démocrates qui pensent comme toi, vous avez
-accordé à cet homme le droit de vote, pourquoi n’avez-vous pas raisonné
-comme aujourd’hui sur son ignorance, son aveuglement, son besoin de
-tutelle? Vous avez pensé qu’il se contenterait à perpétuité de votre
-État bourgeois, de votre Providence administrative. Le droit divin du
-rond-de-cuir... après celui de la couronne. Allons donc! Un coussin
-percé n’a pas le prestige d’un diadème!»
-
-Le rire sardonique de Raoul abasourdit son ancien camarade. Le
-jacobinisme borné de Chabrial ne comprenait rien à cette alliance d’une
-philosophie, incrédule aux panacées de la politique, dédaigneuse du
-puéril espoir des masses, avec un esprit de justice et une générosité
-qui respectaient ce même espoir.
-
-Il murmura:
-
---«Tu n’es pourtant pas socialiste?...
-
---Oh! non. Mais je ne puis empêcher que mes ouvriers le soient. Je le
-serais à leur place, comme eux ignorant des lois économiques qui
-régissent les sociétés modernes, en même temps qu’héritier de
-générations religieuses ayant cru aux lois divines qui régissaient les
-sociétés anciennes. Le peuple a une mentalité toute métaphysique. Il ne
-conçoit pas la réalité. Trop longtemps il en a oublié les nécessités si
-dures, en allant dans les églises écouter les prêtres qui lui
-promettaient le ciel. Aujourd’hui, il va dans les meetings politiques,
-écouter les farceurs qui lui promettent l’égalité de bien-être pour tous
-et le partage des richesses. Ne doit-on pas lui fournir un idéal
-nouveau, puisqu’on lui a enlevé l’idéal d’autrefois?...
-
---Mais,» dit Chabrial, «cet idéal nouveau, il est mensonger!
-
---S’il était vrai, ce ne serait pas un idéal.
-
---Et quand la déception viendra?
-
---Elle ne sera pas plus amère que l’écroulement de tant d’autres rêves.
-L’immuable réalité n’en deviendra ni meilleure ni pire. Il y a une somme
-de causes qui doivent produire leurs effets, quoi qu’en pense et quoi
-qu’en dise l’humanité. Les événements nécessaires s’accomplissent
-toujours malgré nous.»
-
-Hardibert prononça cette réplique d’un ton bref et détaché, comme s’il
-jugeait oiseux de résumer en quelques phrases, forcément trop
-abstraites, tout un enchaînement formidable d’idées absolument
-incompatibles avec la façon de raisonner de son auditeur. Et tout de
-suite, dans une intonation très différente:
-
---«Mais tu avais autre chose à me dire. Quelle est donc cette énigme
-dont tu m’annonçais l’explication? Je suis plus loin que jamais de la
-deviner, je t’assure.»
-
-Le député perdit un peu de son assurance. Son visage massif et sanguin,
-dont une pointe de barbe châtaine corrigeait à peine la lourdeur, se
-décolora visiblement. Mais il le détourna aussitôt et se remit en
-marche. Il évitait ainsi le regard gênant de son compagnon.
-
---«Voyons... Ce n’est pas à un homme comme toi, connaissant la vie et
-les choses, que je devrai mettre les points sur les i. Ne t’ai-je pas
-démontré pourquoi, et à quel point, le Gouvernement tient au bon
-résultat de l’élection?
-
---Parbleu, oui. C’est assez clair.
-
---Eh bien, si tu refuses le gage de dévouement qu’on attend de toi, une
-indication à tes ouvriers, le renvoi de Coursol et de ses principaux
-acolytes, ne crains-tu pas?...
-
---Quoi donc?...
-
---Réfléchis que l’État est ton meilleur client. S’il suspendait ses
-commandes...
-
---Hein?...»
-
-L’exclamation de Hardibert partit en un cinglement sous lequel
-tressaillit Chabrial. Car, si le directeur de la Martaude n’en croyait
-pas ses oreilles, c’était moins dans le doute des mots que dans
-l’étonnement indigné de les recevoir d’une telle bouche.
-
---«C’est toi qui t’es chargé de me donner cet avertissement!... Tu as
-accepté une pareille mission!...
-
---Mon devoir est de te prévenir, en ami.
-
---En ami!» répéta Raoul. Déjà sa voix se posait de nouveau, reprenait sa
-redoutable douceur ironique, après le léger éclat de surprise. «C’est
-aussi en ami, j’espère, que tu as fait le prix de ma conscience. Quelle
-cote lui as-tu donnée, sur ton marché politique?
-
---Il ne s’agit pas de cela, mon cher. J’ai pris sur moi de t’exposer
-certains vœux du Gouvernement...
-
---Et de les appuyer par certaines menaces?
-
---Les conséquences se déduisent d’elles-mêmes.
-
---Aie donc le courage de ta démarche, mon pauvre Chabrial.»
-
-Et le chef d’usine lança une raillerie sur les exigences de la
-politique, si peu d’accord avec celles de la température. Le déplacement
-de Paris à la Martaude était fatigant par cette chaleur, surtout pour
-Mme Chabrial.
-
---«Ma femme est venue par pure sympathie. Elle aime beaucoup la tienne,»
-affirma le député.
-
-Ce fut sa dernière tentative de diplomatie. Encore cinq minutes, et la
-ferme précision de Hardibert avait fait jaillir les dessous malpropres,
-comme un bistouri sûrement manié fait jaillir le pus d’un abcès. Le fait
-brutal apparut. On s’était trouvé désappointé en haut lieu par
-l’avortement de la grève, à la Martaude. Car on attendait un prétexte
-pour une répression énergique, et, en particulier, l’arrestation de
-Coursol, avant l’élection. Les excès des meneurs, donnant lieu de sévir,
-eussent intimidé les hésitants. On aurait, tout au moins, divisé le
-groupe ouvrier. Tandis qu’il apparaissait compacte et bien discipliné,
-montrant par sa modération même qu’il obéissait à un mot d’ordre, qu’il
-préparait sa revanche légale, c’est-à-dire l’envoi du représentant
-socialiste à la Chambre. Dans cette conjoncture, le Ministère faisait
-entendre au directeur que, s’il n’agissait pas, en pesant sur le vote de
-ses ouvriers, et tout au moins en expulsant Coursol, la Martaude se
-passerait à l’avenir des commandes de l’État.
-
-Hardibert vit le dilemme clairement: l’abus de pouvoir, ou la ruine. Il
-ramena Chabrial du côté de ces dames, vers le petit vallon d’obscurité,
-de fraîcheur. Des voix gaies y babillaient dans le murmure de la source.
-On avait étalé des échantillons de dentelle sur la table, en écartant
-les carafons et les verres. Une jeune fille se tenait debout, jolie,
-avec des yeux retroussés et rieurs. C’était Fanny Coursol, que Nicole
-avait fait appeler pour soumettre à la critique parisienne de Jeanine un
-projet de boléro en vieux venise. Et, sur ce sujet de chiffons, les
-quatre femmes présentes, y compris l’experte ouvrière, se passionnaient
-joyeusement, tout à coup sans rivalité ni méfiance, dans une véritable
-franc-maçonnerie de leur sexe, oubliant, l’une, ses intrigues, l’autre,
-son amertume jalouse, celle-ci, les convoitises du chef odieux et
-l’indifférence du prestigieux maître, celle-là, même l’appréhension
-délicieuse qui la tenait au bord de l’avenir comme sur la marge d’un
-abîme d’extase et de terreur.
-
---«Ah! ah!...» s’écria Raoul, avec un enjouement qui ne lui était pas
-ordinaire. «Nous arrivons à temps, mesdames. Vous pataugeriez de la
-belle manière sans un avis masculin. Et Raybois même vous a
-abandonnées!...
-
---Il est descendu aux ateliers,» interposa Berthe, tandis que Mme
-Chabrial protestait quant à la compétence des hommes en matière de
-toilette.
-
---«Si vous croyez que nous nous habillons pour vous plaire! Nous ne
-sommes sensibles qu’à la critique des autres femmes.
-
---C’est bien pour cela que vous commettez tant de lourdes fautes en fait
-de lignes et de couleurs. Vous écoutez vos amies, qui prononcent selon
-la mode, approuvent ce qui est luxueux, et non ce qui sied à votre type,
-à votre teint, à votre silhouette...
-
---Oh! Raoul Hardibert, le savant directeur de la Martaude, donnant une
-consultation de toilette!...
-
---Parfaitement... Voyons un peu... Passez-moi ces petites loques...
-Qu’est-ce que vous alliez faire de ça?...»
-
-Il prenait les morceaux de dentelle, indiquait des arrangements, des
-combinaisons, et même dessina un modèle de corsage sur son calepin.
-C’était si nouveau, d’une si aimable fantaisie, que Nicole en éprouva
-comme un attendrissement, et que Jeanine, cherchant le regard de son
-mari, resté en arrière, sourit avec un battement de cils, comme pour lui
-dire:
-
-«Allons, tu n’as pas trop mal manœuvré. Ça y est, n’est-ce pas?»
-
-Chabrial secoua la tête. Et Jeanine ramena sur Hardibert la méchanceté
-déçue de son regard. Celui-là n’était pas un des pantins dont elle
-ferait jouer les ficelles.
-
-L’heure du dîner approchait. On l’avait avancée, pour que les visiteurs
-pussent prendre un train rapide qui passait à Sézanne assez tôt dans la
-soirée. Les instances de la maîtresse de maison ne les décidèrent pas à
-profiter des chambres préparées à leur intention.
-
-Le crépuscule traînait encore au ciel en des reflets plus délicats qu’un
-effeuillement de pétales, quand le landau descendit à travers le parc,
-entre les masses des arbres déjà noirs, pour reconduire M. et Mme
-Chabrial. Les Hardibert les accompagnaient. Du moins le directeur devait
-aller jusqu’à la gare, tandis que Nicole, les quittant à la grille, ne
-sortirait pas de la propriété. Autour de la voiture, gambadaient Mâtho
-et Tanit, les deux dogues danois.
-
-Tout à coup, les chiens se mirent à donner de la voix. On passait à ce
-moment au-dessous de l’allée en terrasse où se trouvait le banc sur
-lequel Ogier avait un jour attendu Nicole et le massif d’où Toquette lui
-avait lancé des roses.
-
---«Il y a quelqu’un là-haut. Stoppez donc, Honoré!» s’écria Hardibert.
-
---«J’ai cru voir une ombre,» fit Jeanine. «Mais je supposais qu’un de
-vos jardiniers...
-
---Les chiens n’aboieraient pas,» observa Nicole.
-
---«Crains-tu donc les vauriens? Je croyais le pays si sûr,» insinua
-Chabrial.
-
---«Écoute, Nicole,» reprit Hardibert sans relever l’ironie, «tu me
-ferais plaisir de nous laisser là. Nous attendrons deux minutes, le
-temps que tu remontes en vue de la maison, et tu prendras les chiens. Ne
-viens pas jusqu’au bout du parc.
-
---Mais, quelle idée! Jamais nous n’avons eu peur...
-
---Allons... J’aime mieux... Dépêche-toi. Tu vas nous faire manquer le
-train.»
-
-Elle obéit, sans conviction.
-
---«Tiens, Raoul... regarde... Les chiens sont là-haut maintenant. Tu
-vois... Ils ne disent plus rien.»
-
-Cependant elle serrait les mains de Chabrial, de Jeanine.
-
---«Revenez quand même. Vous savez... Il n’y a jamais eu de crime à la
-Martaude.
-
---Au revoir. La journée a été charmante!
-
---Il faudra, une autre fois, accepter l’hospitalité de nuit, cria-t-elle
-encore, en riant.
-
---Adieu.
-
---A bientôt.
-
---Bon retour!
-
---Allons, va, va...» pressait Raoul. «Je veux te savoir rentrée, et nous
-ne sommes pas trop tôt... Mais non, ne prends pas par là!... Remonte la
-grande allée... Appelle les chiens... Toto!... Nini... Uït.»
-
-Il siffla les danois qui, en quelques bonds, ayant escaladé la pente,
-venaient de fouiller le massif, où ils avaient cessé d’aboyer.
-
-Nicole, pour couper au plus court, prenait le même chemin. Elle grimpa
-si légèrement qu’elle se trouvait dans le sentier d’en haut avant que
-les deux bêtes en fussent descendues.
-
---«Là... Ne m’attendez pas. J’ai mes gardes du corps.»
-
-Elle courut. On vit sa robe claire voltiger, rapide, contre les ténèbres
-du massif, puis il y eut un arrêt, un cri étouffé.
-
---«Nicole!...» appela Raoul.
-
-Quelques secondes muettes... Il s’élançait... Mais de nouveau, une
-pâleur de robe au bord du talus.
-
---«Je suis là... Au revoir!
-
---Qu’y avait-il?
-
---Mais rien... Pas une âme... Tu vois bien comme les chiens sont
-tranquilles. Allons, partez, ne manquez pas le train.»
-
-Était-ce la distance qui faisait sa voix si assourdie, comme ouatée?...
-
---«Je ne suis pas tranquille,» jetait Hardibert. «Elle a eu peur, et ne
-veut pas le dire.»
-
-Il sautait de la voiture.
-
---«Excusez-moi si je la rejoins. Madame, tous mes respects, et mille
-pardons, vraiment. Filez, Honoré... Ne flânez pas. Vous n’avez que juste
-le temps.»
-
-Il n’avait pas serré la main de Chabrial--dans sa hâte, sans doute.
-
-Le député cria:
-
---«Et ton dernier mot?...
-
---Je te l’enverrai demain,» répliqua le directeur d’usine, qui déjà
-escaladait la pente gazonnée.
-
---«Grotesque!...» murmura Jeanine, dans le souffle plus vif du soir. Car
-la voiture filait à un trot extraordinaire de Capon et du Brûlé.
-
-A quoi s’appliquait le vocable? A la gauche tentative de son mari pour
-arracher, au dernier moment, une réponse, quand il n’avait pas su
-l’obtenir de toute la journée?... Au congé si brusque de Hardibert?... A
-l’effarement de leurs hôtes pour une feuille qui remuait dans un
-taillis?...
-
-Édouard hésita sur l’interprétation, et ne jugea pas à propos
-d’éclaircir son doute. Savait-on ce qu’Honoré pouvait entendre de son
-siège? D’ailleurs, le silence maussade de Jeanine valait mieux que ce
-qu’elle aurait à lui dire quand elle serait fixée sur l’échec, plus que
-probable, de sa négociation. Elle tenait tant à ce qu’il rapportât cette
-assurance de succès au Ministère! Elle se préoccupait tellement de son
-avenir! Vraiment le pauvre garçon éprouvait plus de peine à lui causer
-ce déboire que d’inquiétude pour la politique de ses protecteurs, même
-de cet excellent Prézarches, qui devait créer à son profit une Direction
-générale des chemins de fer.
-
-Cependant Hardibert atteignait l’allée supérieure et criait:
-
---«Nicole!... Nicole!... Me voilà!...»
-
-Dans l’ombre profonde, sous le couvert des arbres, sa femme s’arrachait
-à deux bras, qui, d’une étreinte insensée, venaient de la saisir.
-
-Ogier Sérénis était là. Il avait commis cette dangereuse escapade
-d’arriver à la Martaude, le soir, pour s’introduire dans le parc à la
-faveur du crépuscule, guetter celle qu’il aimait, puis frapper son
-imagination et son cœur en une apparition romanesque. Dans ce but, il
-avait évité la gare de Sézanne, pour que sa présence ne fût pas
-signalée, parvenant ici par des détours, et au moyen des véhicules les
-plus bizarres. Son voyage s’achevait par une longue course à pied. A
-l’instant, il franchissait la grille ouverte, et c’est tout juste s’il
-avait eu le temps de grimper dans la contre-allée et de se jeter sous
-bois pour éviter la rencontre de la voiture. C’est après lui que les
-chiens avaient aboyé, c’est lui qu’ils avaient dépisté dans le massif.
-Bien lui en avait pris d’avoir fait, dans son récent séjour, la
-connaissance des deux redoutables bêtes, qui, sans cela, eussent tôt
-fait tourner au drame son inconséquente idylle. Mais Mâtho et Tanit
-s’étaient immédiatement calmés en flairant cet ami dont ils appréciaient
-les caresses magnétiques et chaleureuses. Les animaux d’une maison se
-prennent vite à l’atmosphère de langueur tendre qu’y apportent les
-amoureux. Aussi, quand Nicole eut grimpé à leur suite, ils revinrent à
-elle, dans un froissement d’arbustes, leurs grands corps tout
-frémissants de joie, leurs queues nerveuses fouettant l’air, pour
-retourner aussitôt vers Ogier, qui, la voyant seule, s’avançait dans le
-taillis.
-
---«Mon amour!... N’ayez pas peur!... C’est moi!...»
-
-Une émotion indicible avait anéanti la jeune femme, lui laissant à peine
-la force de répondre à ceux qui l’interpellaient d’en bas. Et voilà que
-son saisissement pressenti, le son étrange de sa voix, faisaient
-accourir Hardibert, au moment où, dans la surprise d’une telle aventure,
-Ogier pressait sur sa poitrine cette forme palpitante, initiée pour la
-première fois au fougueux emportement de la passion.
-
---«De grâce!... laissez-moi!...» gémit-elle, mourante d’effroi et d’un
-délice inconnu.
-
---«Vous reviendrez...» supplia-t-il dans un souffle, avec un accent qui
-la bouleversa. «Je vous attendrai ici toute la nuit... Promettez-le...
-Vous voyez bien que je suis fou!...»
-
-L’imprudence inouïe de lui parler, dans un instant pareil, avec le mari
-tout proche, et parmi le silence sonore du soir, la flamme de ses yeux
-perçant l’obscurité, disaient assez sa folie, en effet. Nicole,
-défaillante d’angoisse, promit, pour mettre fin à un dialogue si
-périlleux.
-
---«Oui... oui... je reviendrai... tout à l’heure.
-
---Jurez!...
-
---Je le jure!...»
-
-Il détacha ses mains ardentes. Mme Hardibert bondit dans l’allée. Il
-était temps.
-
---«Où avais-tu passé?... J’étais vraiment inquiet,» dit Raoul.
-
-Elle eut, malgré la suffocation, le cœur en tumulte, assez d’astuce
-féminine pour répondre:
-
---«Je me cachais... Je voulais te punir d’être si poltron.
-
---Tu sais bien que je deviens lâche lorsqu’il s’agit de toi, Niclou
-chérie.»
-
-Ce petit nom de Niclou qu’il avait trouvé, qu’il lui donnait seul, la
-caresse dont il l’enveloppa, les paroles câlines qui suivirent aussitôt,
-glacèrent Nicole. Par quelle fatalité ce mari dont, en l’occurrence,
-elle attendait plutôt quelque rebuffade, si peu enclin aux douceurs,
-s’avisait-il de se montrer galant?... A quelle minute! en quelle
-présence!... Elle pantelait d’un tel frisson!... Et Ogier, là, dans les
-ténèbres, qui entendait!...
-
-Nicole hâta le pas, autant que possible du moins, car ses jambes la
-portaient à peine. Toutefois, malgré l’effarement de sa délicatesse, une
-confuse reconnaissance monta de son cœur vers celui qui intervenait si
-miraculeusement à propos, avec l’affirmation de sa tendresse légitime.
-Rien ne pouvait, mieux que cette diversion poignante, lui faire sentir
-l’abomination du partage, ni lui démontrer que c’est à cette vilenie
-qu’elle marchait. Hélas! dans ce tourbillon tragique, elle traversait
-une autre expérience. Toute la sensibilité de son être venait de
-s’émouvoir d’une volupté inconnue... Ses fibres criaient encore de joie
-au souvenir du brusque et doux enveloppement dans l’obscurité... Elle
-avait subi la caresse des bras et des lèvres avant d’avoir pu la
-repousser... Georget!... Mon Dieu!... Eh quoi! l’aimait-elle donc avec
-passion, elle pour qui ce mot renfermait un mystère qu’elle aurait cru
-ignorer toujours?... Ah! cette fièvre qui pourrait la faire trembler et
-défaillir, proie fragile, fascinée, soumise, dans l’emportement
-dominateur... Désespérée, elle s’en défendait.
-
-Ou plutôt elle comprenait qu’on ne peut s’en défendre... que la vraie
-faute est d’affronter un péril dont rien ne préserve plus dès qu’il a
-effleuré la chair. Qu’avait-elle fait, malheureuse! en promettant de
-retourner tout à l’heure... cette nuit... dans ce buisson ardent, vers
-ce piège d’ivresse, sous les arbres muets et lourds?...
-
-Nicole regarda les étoiles... Elles fleurissaient, splendides, dans la
-pureté sombre du ciel... Un calme planait, qui n’était pas le sommeil,
-mais une respiration apaisée des choses, après l’étouffement du jour.
-L’atmosphère était immobile et chaude. La beauté de la terre, obscure
-sous l’espace inconcevable, étreignit le cœur de la pauvre amoureuse.
-L’étrange impression!... Il lui sembla rêver un rêve d’autrefois,
-s’incliner du bord de son destin comme du haut d’une tour, sur
-l’immensité de la vie ancienne, où quelque chose d’elle se lamentait
-doucement... très loin.
-
---«Est-ce que tu m’écoutes?» demanda Raoul. «Ce que je vais te dire est
-grave, ma chérie.»
-
-L’émotion de sa voix frappa Nicole. Déjà, l’instant d’avant, quand il
-lui parlait avec une affection inaccoutumée, elle l’avait trouvé
-frémissant et bizarre. Maintenant, il glissait son bras sous celui de sa
-femme, l’entraînant hors du chemin, dans un sentier de traverse.
-
---«Ne rentrons pas tout de suite. J’ai à t’entretenir d’un sujet bien
-sérieux. Nous serons mieux dehors. Il doit faire si chaud dans la
-maison!»
-
-Le sentier était éloigné de l’endroit où se cachait Sérénis. Nicole
-n’éprouvait donc plus aucune crainte immédiate. Le besoin si
-exceptionnel de confidence que manifestait Raoul lui sembla presque
-opportun, reculant l’exécution de sa promesse. Elle avait juré de
-revenir. Mais, du moins... ah! qu’elle eût le temps de recouvrer son
-sang-froid.
-
---«Explique-toi, mon ami,» dit-elle.
-
---«As-tu du courage, mon petit Niclou? Es-tu une vaillante petite
-femme?...
-
---Cela signifie?...»
-
-Il ne pouvait la voir pâlir, mais il perçut l’altération de cette douce
-voix.
-
---«Je t’effraie... Moi qui aurais voulu te faire l’existence si sûre!
-Mais j’ai une décision à prendre, que je ne veux point, que je ne peux
-point assumer tout seul.»
-
-Elle s’étonna. Il avait si peu l’habitude de la consulter! Et elle en
-fit l’observation.
-
---«C’est peut-être mon tort,» dit Raoul.
-
-Est-ce lui qui parlait?... Vraiment, devant cette attitude, une vague
-anxiété pénétrait Nicole. Elle, qui souhaitait une diversion à son
-entraînante aventure, une contrainte à son affolement, n’allait-elle pas
-rencontrer plus qu’elle ne cherchait? L’inquiétude, la curiosité, la
-rendirent attentive.
-
---«C’est,» reprit Hardibert, «qu’il s’agit de ton avenir autant que du
-mien, de ta fortune autant que de la mienne. C’est surtout qu’il s’agit
-de la Martaude, l’œuvre de ton père, et de toute cette brave population
-de travailleurs, son legs le plus sacré.
-
---Notre avenir... notre fortune... la Martaude?
-
---Oui. En deux mots, voilà. On me met le marché à la main. Ou je perdrai
-la clientèle de l’État, ou je consentirai à le servir par certaines
-manœuvres politiques.
-
---Quelles manœuvres?
-
---Contraindre le vote de mes ouvriers. Renvoyer ceux qui proclament trop
-haut des théories collectivistes. Et, naturellement, Coursol.
-
---Coursol!... Tu ne peux pas. J’ai promis à sa fille qu’il resterait.
-
---Et moi, je le lui ai promis à lui-même.
-
---Alors?
-
---Laisse-moi,» fit Raoul, «baiser ta petite main pour cet «alors».
-
-Il le fit comme il le disait. Un changement singulier apparaissait en
-lui. La secousse profonde faisait surgir à la surface tout ce que son
-caractère concentré recélait au fond, et ce que, du reste, il avait de
-meilleur. Dans son accent adouci passaient de la tendresse, de la
-confiance, une estime singulière pour cette âme féminine, avec laquelle
-il cherchait une entente sur le domaine de la loyauté, du devoir, du
-sacrifice. Pas de dédain, ni d’ironie, pas de mesquines contradictions
-de mots. Est-ce maintenant qu’il était lui-même, ou d’habitude, sous
-l’anguleuse enveloppe du caractère? Mais à quelle minute est-on
-soi-même?... La Nicole qui marchait là, à son côté, qui allait lui
-répondre, était-ce la Nicole de Bruges, hallucinée par des rêveries trop
-aiguës, par des yeux trop caressants? Ou la Nicole du bosquet de
-ténèbres, foudroyée par une révélation brûlante?... Ni l’une ni l’autre.
-Déjà, dans la créature charmante, indistincte et suave sous la nuit,
-s’éveillaient des possibilités, endormies aux profondeurs de l’être, et
-que dégageaient les circonstances. L’attitude de son mari, en se
-transformant, la transformait. Puis, de nouvelles perspectives morales
-se dessinèrent.
-
-Raoul expliquait:
-
---«Comprends-tu bien ce qu’on attend de moi?... Expulser des ouvriers à
-cause de leurs opinions. Influencer par menace le vote des autres.
-Persuader à tous ces électeurs soi-disant libres, que l’indépendance de
-leur suffrage ne s’accorde pas avec la nécessité de gagner leur pain.
-
---Mais c’est une infamie qu’on te propose!
-
---Voilà le mot que j’attendais de toi, Nicole.
-
---Et... si tu refuses?
-
---L’État suspendra ses commandes.
-
---Oh! cela nous fera beaucoup de tort, dis?
-
---D’autant plus que pour ne pas jeter brusquement un trop grand nombre
-d’ouvriers sur le pavé, je ne liquiderai que peu à peu l’excédent du
-personnel. Et il sera considérable, cet excédent. Certains ateliers
-chômeront tout à fait.
-
---Tu y mettras du tien, pour eux?
-
---Du mien, Nicole?... Du tien, du nôtre, ma pauvre enfant. Et voilà
-pourquoi je ne peux rien décider qu’avec ton avis.
-
---Sans moi, quel parti prendrais-tu, Raoul?
-
---Tu ne t’en doutes pas, mon petit Niclou?
-
---Si... J’en suis sûre.»
-
-Il y eut un silence. Leurs pas les avaient ramenés près de la maison,
-autour d’une pelouse découverte, au sommet du parc. Cet endroit dominait
-l’usine et le village. La transparente nuit d’été leur laissa distinguer
-l’élancement des cheminées gigantesques, les longs toits luisants des
-halls, et, plus loin, parmi l’amas noir des habitations,--humbles
-demeures tassées et chétives,--les petites lumières des foyers
-incertains. Constellations soucieuses et éphémères, sous la sérénité
-immuable des constellations célestes. De quelle splendeur brillaient ces
-vastes étoiles au-dessus de ces étincelles jaunâtres--plus touchante
-pourtant que la magnificence enflammée des astres!... Le mystère de la
-vie consciente et de la douleur était là. Et pour cette frêle
-palpitation, sur les planètes tièdes, chauffaient sans relâche,
-éternellement, les fournaises énormes des soleils.
-
---«Mon ami,» dit la voix tremblante de Nicole, «je suis avec toi dans ce
-qui est notre devoir. Tu ne renverras pas un seul ouvrier. Tu sais bien
-que je ne tiens ni au luxe ni à l’argent. Ce qui m’inquiète, c’est
-toi... tes inventions, tes expériences... ces nouvelles machines qui
-coûtent si cher... Comment feras-tu? Ne vivais-tu pas pour tout cela?»
-
-Lentement, avec une intonation basse et profonde, Raoul répondit:
-
---«Je vivais peut-être trop pour cela. Je négligeais un peu le cher
-trésor que je possède. Petit Niclou, pardonne-moi si j’ai été un mari
-bourru, désagréable... Tu m’apparais si simplement généreuse, ce soir,
-que j’ai des remords...
-
---Tais-toi... tais-toi...» murmura-t-elle.
-
-Mais il poursuivait:
-
---«Voilà le bon côté de ce qui nous arrive. Je me verrai astreint à des
-travaux plus pratiques, et m’enfoncerai moins dans les calculs
-abstraits. Alors, près de toi, je ne serai pas si absorbé. D’ailleurs,
-je ne veux plus l’être... Tu finirais par ne plus savoir combien je
-t’aime, si vraiment, si profondément... Tu n’en as jamais douté, dis,
-mon Niclou? Va, tu n’auras pas à regretter ta vaillance de ce soir... Je
-te rendrai heureuse, mignonne. Tu le mérites si bien!...»
-
-Il s’arrêta, surpris, car elle fondait en larmes. Qu’avait-elle? Le
-sacrifice accepté était-il au-dessus de ses forces? Craignait-elle le
-changement de situation, la gêne possible?... Hardibert la questionnait
-sans obtenir de réponse. Il l’entraîna vers un banc, la fit asseoir, et,
-presque effrayé des sanglots qui la secouaient, il parla de lui chercher
-quelque chose à boire, d’appeler sa femme de chambre.
-
---«Pour rien au monde!» fit-elle, se cramponnant à son bras.
-
---«Mais qu’as-tu?...
-
---C’est toi... c’est toi...» balbutia-t-elle. «Je ne te savais pas si
-bon...»
-
-Il rit.
-
---«Je t’ai donné une bien mauvaise idée de moi, Nicole... Quel vilain
-monstre étais-je donc? Ah! j’ai beaucoup à me faire pardonner.»
-
-A genoux près d’elle, maintenant, il exagérait son repentir, mêlant aux
-graves paroles les puérilités par lesquelles sa gaucherie d’homme froid
-se tirait des expansions difficiles. Et il y avait dans sa maladresse
-même quelque chose d’attendrissant, qui perçait le cœur de sa femme.
-
-Elle, comme lui, et lui, comme elle, ils se trouvaient à ce moment dans
-le meilleur du bien qu’ils voulaient faire. Ce qu’ils accompliraient
-demain plus ou moins entièrement, suivant la formule de leurs natures,
-ils le préméditaient ce soir dans une perfection merveilleuse. Nicole,
-plus imaginative, dépassa Raoul sur ces hauteurs idéales que l’âme
-atteint, mais où elle ne peut rester. Une irrésistible exaltation
-l’envahit.
-
---«Relève-toi,» prononça-t-elle d’une voix doucement rauque et
-impressive. «C’est à moi de m’agenouiller devant toi.
-
---Que dis-tu?...»
-
-L’irréparable se tisse à la trame de nos existences par nos gestes
-nobles aussi bien que par nos mouvements pervers. Nicole ne pouvait être
-vertueuse avec circonspection. Seule et de sang-froid, l’énergie lui
-manquerait. C’est ce qu’elle craignit, c’est ce qu’elle exprima; en
-jetant cet appel--plus dangereux qu’elle ne supposait à un mari tel que
-Hardibert:
-
---«Sauve-moi!...»
-
-Il répéta, se relevant comme elle le lui enjoignait, et l’accent soudain
-durci:
-
---«Que dis-tu, Nicole?... Perds-tu la tête?...
-
---Non... Mais j’ai failli la perdre... J’ai eu un moment de folie... Je
-ne serai en sécurité qu’après m’être confessée à toi... Tu viens de
-m’apparaître si grand... Ah! Raoul, sois mon refuge...»
-
-Elle tremblait. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. A peine
-avait-elle commencé l’acte de contrition, qu’elle en sentait la
-difficulté, le péril. Ce qu’elle n’en voyait pas, c’était la cruauté.
-Mais l’amant, dans son mari, ne pouvait apparaître à son cœur,
-qu’aveuglait une autre passion. Celui vers qui jaillissait son aveu,
-c’était l’époux abstrait, à qui elle voulait garder sa foi, le héros si
-ferme dans l’accomplissement du sacrifice, l’ami suprême, dont elle
-venait de mesurer le dévouement, la sollicitude... A ce personnage
-mystique, elle adressait des gémissements de faiblesse humaine. Mais
-c’étaient des oreilles humaines, c’était une poitrine de chair et de
-sang, qui recevaient la hasardeuse confidence. A mesure que la griserie
-sublime et que la terreur de la chute, haussaient Nicole jusqu’à la plus
-extravagante franchise, le déchirement d’une blessure atroce ramenait
-Raoul dans la région brutale des instincts. Seulement, chez lui, la
-brutalité restait froide, l’orgueil dominait tout.
-
-Il posait nettement, férocement, la question:
-
---«Parle clair. Je n’entends rien aux fuyantes périphrases des femmes.
-Tu as une intrigue?...»
-
-Elle s’effara. La réalité surgit. L’enthousiasme généreux se retira
-d’elle comme une vague qui reflue. Balbutiante, sa protestation trébucha
-sur ses lèvres.
-
---«Ah! on a des surprises étranges avec vous autres!» dit amèrement
-Raoul, en une de ces formules dédaigneuses où il enveloppait volontiers
-tout l’autre sexe. «J’avais pourtant confiance en toi, Nicole.
-Pourquoi?... Je n’en sais rien, car je connais les femmes. Quant à te
-demander au juste où tu en es de ton aventure, ni de qui il s’agit, je
-n’essaierai même pas. Les aveux de ce genre ne sont jamais que des
-demi-aveux.
-
---Raoul!...
-
---Qu’est-ce qui t’a pris de me faire celui-là? Je ne le conçois pas. Le
-moment n’est pas si gai pour moi, et je n’avais pas trop de toute mon
-énergie.
-
---Mon Dieu!... Mon Dieu!...»
-
-L’invocation éclata si plaintive dans la gorge spasmodique de Nicole,
-que les deux danois, Mâtho et Tanit, couchés au bord du gazon, se
-dressèrent, et vinrent frôler leur maîtresse de leurs mufles inquiets.
-Elle ne sentit pas leur souffle compatissant. Par un grand effort,
-maîtrisant le désarroi de ses nerfs, elle prononça:
-
---«Raoul, tes doutes et ton ironie me sont plus cruels que ne serait ta
-colère. Mais j’ai cherché un châtiment, je ne m’en plaindrai pas.
-Fais-moi expier comme tu l’entendras la défaillance de cœur dont je
-m’accuse. Seulement, crois-moi quand je te fais le serment que je n’ai
-pas à me reprocher une démarche dont ton honneur ou le mien puissent
-prendre ombrage. Je ne regrette pas d’avoir parlé, car cette folie se
-dissipera d’autant plus vite que tu me feras plus souffrir.
-
---Souffrir...» murmura-t-il en un écho ricanant.
-
-Comment Nicole eût-elle deviné, à travers la gouaillerie âcre, de quel
-commentaire secret s’accompagnait le mot?... «Souffrir?...» se disait
-Hardibert. «Et moi, est-ce que je ne vais pas souffrir?...» Son
-ricanement raillait cette réflexion intime plus encore que les paroles
-de sa femme. Non, il ne laisserait pas sa sensibilité détendre
-l’armature rigide de son vouloir. Encore moins la laisserait-il se
-manifester, pour donner prise, sur sa force, à cette fragilité ondoyante
-qu’est une âme féminine. La sauvage pudeur qui refrénait chez lui toute
-marque de tristesse sentimentale, s’accentuait d’une orgueilleuse
-rancune. Nicole,--sans le savoir, car elle le voyait planer dans une
-sérénité supérieure,--l’avait écorché à vif en lui avouant une
-infidélité, fût-ce d’imagination. Il ne lui laisserait pas surprendre
-que le sang coulait. Ah! qu’il la connaissait peu! Que l’organisation
-morale de l’un était mal en rapport avec celle de l’autre!... Un cri de
-rage douloureuse ou même une divagation de fureur jalouse, de la part de
-Raoul, et Nicole, ce soir, lui revenait toute. Mais non... C’était plus
-impossible que le déplacement d’une de ces étoiles, là-haut, dans les
-effrayants hiéroglyphes du ciel. Ils étaient là, tous deux, elle,
-effondrée dans la secousse d’une de ces émotions qui jettent toute l’âme
-au dehors, lui, debout devant elle, plus fermé qu’un hermès dans sa
-gaine de pierre.
-
-Mais quelle erreur n’avait-elle pas commise en prenant tout à l’heure
-pour des avenues ouvertes dans cette personnalité si complexe, les
-échappées de désintéressement, d’honnêteté magnifique, de confiance
-même! Par ces portes, elle s’était engouffrée comme une libellule
-qu’étourdit l’orage, et voici qu’elle se meurtrissait à
-d’incompréhensibles murailles. Désintéressé, il pouvait l’être, et
-magnifiquement honnête, et même confiant. Mais il restait, par-dessus
-tout, logique autant qu’une équation d’algèbre.
-
-Le sublime illogisme de l’amour, incompatible avec sa nature,
-l’exaspérait. Et le malheur voulant qu’il souhaitât en secret l’amour,
-son esprit si droit éprouvait sur ce point l’infirmité de sa rectitude
-même, avec l’amertume inconsciente d’une telle anomalie.
-
-Tout, en lui, se tendait pour le moment vers la mesquinerie de ce
-résultat: ne pas donner à Nicole la satisfaction de constater sa
-cuisante mortification. Cet homme ignorerait toujours la magie de la
-petite phrase: «Tu me fais de la peine», quand elle pénètre dans
-l’infini d’une tendresse de femme--surtout d’une femme telle que la
-sienne.
-
-Il dit à celle-ci:
-
---«Tu penses bien qu’avec les préoccupations dont tu as pu te faire une
-idée, je ne vais pas encore me mettre martel en tête pour des
-fariboles--un de ces caprices comme vous en avez toutes, et qui vous
-fait éprouver pendant cinq minutes des passions foudroyantes, auxquelles
-vous ne pensez plus le lendemain. Je te supposais au-dessus de ces
-niaiseries romanesques. Je me suis trompé, voilà tout. Je ne dis pas que
-j’ai été trompé,»--et son accent sardonique souligna le pénible jeu de
-mots,--«parce que le jour où cela arriverait, je m’en apercevrais tout
-seul. Tu n’aurais pas besoin de me le dire... Nous autres, manipulateurs
-de mécanismes précis, nous avons des méthodes d’observation dont ne se
-doutent pas les petites femmes.»
-
-Cette prétention, dans une menace de croque-mitaine, eût fait sourire
-celle qui l’écoutait, si elle avait eu le cœur à sourire. Pauvre
-manipulateur de mécanismes précis! qui n’évitait même pas de froisser sa
-femme devant un consolateur charmant, et que rien n’avait éclairé tous
-ces derniers jours sur le trouble où elle se débattait! Mais Nicole,
-dans son sentimentalisme débordant, ne pouvait posséder un seul atome de
-cette substance cristallisatrice qui s’appelle la dérision. D’ailleurs
-toute velléité malicieuse eût été bien vite étouffée par la question
-flagellante qui suivit:
-
---«Je ne te demande qu’une chose: as-tu autorisé quelque entreprise
-inconvenante? Quelqu’un a-t-il une seule lettre de toi? Parce qu’alors
-j’aurais à agir.»
-
-Nicole frémit. Sa poétique aventure, sous ces termes exacts, prenait un
-aspect vil, qui l’emplissait de honte angoissée. Une entreprise
-inconvenante... Qu’est-ce que Georget avait fait d’autre, dans son
-audacieuse expédition de ce soir? Et quand il avait osé la saisir entre
-ses bras? Une lettre! Mais oui... N’avait-elle pas oublié toute dignité
-jusqu’à lui écrire: «Ne souffrez pas autant que moi.» Sous la rosée de
-ses larmes, ses joues devinrent brûlantes. Ce qui l’avait si doucement
-exaltée rentrait donc dans la catégorie des fautes vulgaires et
-basses?... Contraste suppliciant de la règle nécessaire et unique avec
-les régions si diverses où se situent les actes individuels.
-
-Cependant, Raoul insistait. Son anxieuse irritation s’affilait en
-sarcasme:
-
---«Tu vois... Tu te dérobes devant une interrogation catégorique. Les
-femmes nous donnent, quand la fantaisie leur en prend, la mise en scène
-de la franchise. Mais dès qu’on les presse un peu, on n’obtient plus
-rien. Allez donc leur extraire le plus simple fait, sans qu’elles
-l’entortillent d’alambiquage.
-
---Je ne puis pas te donner des faits,» dit Nicole, «puisqu’il n’y en a
-pas.
-
---C’est bien vrai?
-
---Oui, Raoul, c’est vrai.
-
---Alors,» reprit-il brusquement, «ne me reparle jamais de cette sottise.
-Rentrons.»
-
-Nicole se dressa, les larmes taries, l’âme dégonflée et abattue comme
-une oriflamme qui, après avoir flotté éperdument, retombe lorsque le
-vent du ciel l’abandonne. «Qu’importe,» se dit-elle, «je ferai ce que je
-dois.» Et, tout à coup cette pensée la frappa, qu’elle avait atteint son
-but. Ne voulait-elle pas s’arrêter sur la pente vertigineuse?
-L’ascensionniste roulé aux abîmes se cramponne où il peut, fût-ce à une
-arête de glace, et ne discute pas son soutien. Le sien était d’une rude,
-mais inébranlable, efficacité. Aucune tentation ne sollicitait plus, à
-cette minute, son cœur amorti. Elle s’abandonnait à un engourdissement
-mélancolique. De froides ondes envahissaient peu à peu les retraites de
-sa joie, de sa tendresse, de son désir. Les choses ardentes et cachées
-qui brûlaient naguère dans son sein, s’éteignaient toutes ensemble,
-noyées sous un flot taciturne. Elle pensait, avec une inertie
-singulière, à cette cachette de feuillage, où Georget, tout palpitant,
-guettait sa venue.
-
-«J’ai pourtant juré d’y retourner,» songea-t-elle. «Mais que lui
-dire?... Comment le persuaderai-je de s’éloigner sans retour?...»
-
-La difficulté de le décourager assez irrévocablement, et peut-être,
-malgré tout, la crainte de faiblir, le souvenir du trouble inouï,
-qu’elle ne retrouvait plus, mais qu’elle n’osait braver, suggérèrent à
-Nicole une étrange résolution. Elle s’en avisa soudainement, tandis
-qu’en silence Raoul et elle s’avançaient vers la maison, suivis par la
-marche veloutée des deux grands chiens.
-
---«Faisons encore un tour,» dit-elle à son mari. «Je ne veux pas que
-nous restions sur une équivoque. Quoi que tu en penses, je suis sincère.
-Je sens bien que j’ai en moi les paroles définitives qui t’en
-persuaderont.
-
---Les mots sont bien inutiles. Mais c’est comme tu voudras,» dit Raoul.
-
-Détournant alors la conversation, il revint au sujet dont la gravité
-pathétique avait remué si à fond leurs âmes. Quelle serait bientôt la
-situation de la Martaude? On y fabriquait des machines diverses, mais
-principalement des moteurs à vapeur pour la marine de l’État. La
-disgrâce qui l’atteindrait demain aurait des conséquences déplorables.
-Tous les calculs du directeur tendaient à ce que ces conséquences ne
-retombassent que le moins possible sur les ouvriers. Il sacrifierait sa
-fortune personnelle, celle de sa femme, il sacrifierait ses ambitions
-scientifiques, pour garder quand même ceux qui attendaient leur pain de
-l’usine, en même temps que pour retrouver des débouchés industriels
-immédiats et combler la fâcheuse lacune.
-
-Hardibert, sorti du domaine sentimental où il pataugeait si lourdement,
-venait de retrouver ses moyens, et même ce qu’il appelait volontiers
-d’un terme emphatique: son prestige. Il en avait un, non douteux, aussi
-bien intellectuel que moral. Tout ce qu’il disait maintenant était d’une
-lucidité superbe et d’une générosité rare. En l’écoutant, Nicole
-remontait peu à peu l’échelle mystique, se sentait reprise et portée par
-un souffle grandiose. Son cœur se gonflait d’une ivresse de sacrifice.
-Profitant de la distraction de son mari, qui, rempli maintenant de son
-idée, ne remarquait pas les allées parcourues, elle le dirigeait vers
-l’endroit où Georget l’attendait. N’avait-elle pas juré d’y revenir?
-Elle tiendrait parole. A mesure qu’elle en approchait, le tremblement
-dont elle était secouée devenait intolérable. La pulsation affolée de
-ses artères mettait un bourdonnement dans ses oreilles. Sa poitrine
-sautait sous des chocs si violents que Raoul finirait par les entendre.
-Dans cette crainte, Nicole pressait sur son sein ses mains convulsives.
-Mais tout à coup, voici que l’image de Georget, perdue jusque-là sous
-les orageuses vapeurs de sentiments si troublés, surgit en elle avec une
-intensité saisissante. Les yeux, les yeux bleus, les yeux de rêve,
-d’amour et de reproche, la transpercèrent. Rien d’aussi aigu, durant
-cette soirée d’agonie, ne l’avait poignardée. Qu’allait-elle faire?...
-Oh! le pauvre ami!...
-
-Un regard égaré de Nicole implora la nuit charmante, les étoiles de
-splendeur, la grâce obscure des feuillages. Pourquoi ces conseils de
-joie, de volupté, d’insouciance, dans la Nature, si une caresse, un
-battement de cœur, compromettent l’ordre universel plus qu’un léger
-souffle nocturne sur les corolles frissonnantes? Tant d’impassibilité
-dans les espaces sans bornes et une si torturante ardeur dans l’atome
-humain! Pourquoi?... Tout être a senti l’effarant contraste, qui a
-traîné, comme Nicole, une âme et une chair saignantes à chaque fibre,
-dans la paix d’un vaste jardin, sous l’écrasante sérénité d’un beau
-soir.
-
-«Il le faut!...» se dit-elle. «Allons... Allons! Il le faut.»
-
-Elle arrivait, côte à côte avec son mari, devant le massif--énorme
-corbeille d’ombre, surmontée par des catalpas aux fleurs pâles--dans
-lequel se tenait Sérénis. Dieu!... elle crut entendre un craquement
-léger... Heureusement, les chiens n’étaient plus là. En courant vers
-l’ami caché, peut-être l’eussent-ils fait découvrir à leur maître.
-Nicole avait donc pris la précaution de les rentrer au moment où l’on
-contournait l’habitation.
-
-Elle ralentit le pas. Aussi bien, comment trouvait-elle la force de
-mettre un pied devant l’autre?
-
-Sa voix s’éleva, incertaine, étouffée, puis soudain résolue et claire
-dans l’impressionnant silence.
-
---«Écoute-moi,» dit-elle à son mari. «Écoute. Tu vas suivre ta
-conscience. Tu vas courir des risques et traverser une épreuve. Je veux
-en prendre ma part avec toi. J’en suis digne. Ne m’en écarte ni par un
-doute, ni par un dédain, ni par une méfiance. Tout à l’heure, en te
-faisant l’aveu de ma folie, j’ai voulu te montrer mon cœur tout entier,
-pour que tu le reprennes, même--surtout--dans ce qu’il a de faillible et
-de chancelant. Peut-être y ai-je mis de la maladresse. Tu ne m’as pas
-comprise. Mais essaie du moins de me croire. Je suis, je serai toujours
-ta femme loyale et fidèle. Tu as ma foi, mon admiration, mon
-obéissance...»
-
-Touché de son accent, atteint à des profondeurs inconnues par cette
-sincérité pénétrante, sans savoir d’où en venaient les tragiques
-vibrations, Hardibert demanda doucement:
-
---«Est-ce tout?»
-
-Ce fut le seul mot que risqua sa fierté. Violemment, il souhaitait une
-protestation d’amour. Ah! plus violemment que jamais, depuis que la
-trouble confession lui avait ouvert, sur l’émotivité passionnelle de sa
-femme, d’étranges aperçus. Mais il ne l’eût provoquée par nul impérieux
-élan de sa propre tendresse. Peut-être même, s’il eût voulu s’assouplir
-jusque-là, n’aurait-il su comment s’y prendre. Quand Nicole exprima les
-plus vifs sentiments à son égard, sauf celui qu’il attendait, il ne
-trouva donc que cette froide question:
-
---«Est-ce tout?...»
-
-Elle comprit. Et cette façon de lui réclamer l’inestimable grâce, comme
-si elle eût rendu des comptes matériels et dû rectifier le total d’une
-addition, aurait, même en des dispositions plus favorables, paralysé sa
-bonne volonté. Cependant il ne s’agissait plus de ce qu’elle éprouvait.
-Le devoir accepté lui mettait à l’épaule une serre puissante et
-terrible. Elle ne pouvait plus y échapper. Elle irait jusqu’au bout. Il
-fallait que, dans les ténèbres, soudain épaissies de fatalité, Georget
-entendît des paroles irrévocables. Il fallait que, sur la nébuleuse
-clarté du chemin, il vît se dessiner le geste qui l’arracherait d’elle.
-
---«Non,» répondit Nicole, «ce n’est pas tout. Si je ne te disais pas que
-je t’aime, c’est que je voulais mériter de le dire en te prouvant
-bientôt que rien ne reste en moi d’une illusion insensée. Quand tu seras
-persuadé que mon cœur n’a jamais cessé de t’appartenir, alors j’oserai
-te parler de mon amour.
-
---Parle-m’en tout de suite...» murmura son mari en la pressant contre sa
-poitrine.
-
---Je suis à toi, Raoul,» s’écria Nicole.
-
-Comment eût-il observé qu’elle n’exhalait pas ce mot dans le soupir
-délicieux d’une amante qui s’abandonne, mais qu’elle le lançait
-farouchement, renversée contre son bras en une raideur spasmodique, et
-l’oreille attentive, les yeux dilatés, épiant--eût-on cru--quelque
-épouvantable écho.
-
-Rien ne répondit pourtant, rien ne bougea dans la merveilleuse paix
-éparse. Sur la corbeille d’ombre du taillis voisin, les catalpas, plus
-clairs, avec leurs larges feuilles et leurs thyrses pâles,
-s’épanouissaient somptueusement. Quelque chose se contractait peut-être
-horriblement à leurs pieds. Quoi donc?... Une liane convulsive?... une
-couleuvre déchirée par un hérisson?... ou ce qui leur importait moins
-encore... un cœur d’homme?... Les beaux arbres n’en prirent point souci.
-
-Sur ses lèvres glacées, Nicole acceptait les lèvres de Raoul.
-
---«Viens...» lui dit l’époux triomphant. «Viens, mon joli Niclou. Tu
-verras comment ton grincheux de mari chasse les chimères des petites
-folles.»
-
-Hélas! voilà les gentillesses qui remplaceraient, aux heures où elle
-voudrait transformer le réel en idéal, les adorables couplets d’amour
-que, pour son malheur, Nicole avait maintenant dans la mémoire. Et, ce
-qu’il y avait de plus déconcertant peut-être, c’est qu’elle ne pouvait
-méconnaître ni dédaigner le sentiment conjugal qui se traduisait si
-bizarrement.
-
-Complexes problèmes des âmes et de la chair!
-
-Dévastée d’angoisse au point qu’elle s’étonnait de n’en pas mourir, la
-jeune femme se laissa entraîner vers la maison.
-
-Arrivée là, son malaise apparut si véritable, que, sur ses prières,
-Raoul consentit à la laisser. Elle accepta un verre d’eau, et s’enfuit
-dans la chambre où elle avait obtenu de s’isoler depuis son retour de
-Bruges.
-
-Cette chambre donnait, non pas du côté de la façade,--qui regardait le
-parc,--mais en arrière. Par conséquent, elle dominait l’usine et le
-pays.
-
-C’était à peu près la perspective que Raoul et sa femme contemplaient
-tout à l’heure d’une terrasse: les longs fûts d’ombre des cheminées, et
-là-bas, l’amas noir des maisonnettes du village. Nicole, en s’approchant
-de la fenêtre, ne retrouva plus les petites constellations jaunes. A
-cette heure, elles étaient toutes éteintes. La frêle palpitation de vie
-pour laquelle chauffent éternellement les fournaises énormes des
-soleils, se suspendait là, dans le repos.
-
-Même sur le tournant de route pâle, distinct entre l’épaulement de la
-colline et les premières maisons, rien ne passait à cette heure.
-
-Rien... ô Dieu!... Mais si. Voilà qu’une silhouette y apparaît. C’est
-celle d’un piéton qui se hâte, à grandes enjambées rapides, comme dans
-une fuite désespérée. La frêle palpitation de vie, l’éternelle pulsation
-de douleur, ne s’apaisera donc jamais, tant que, pour tiédir les
-planètes, chaufferont les fournaises énormes des soleils? Il y aura donc
-toujours quelqu’un qui souffre, quand tout dort?
-
-Oh! cette silhouette qui s’en va, chargée de fureur et de chagrin, sur
-la route pâle!... Ce passant... ce passant, qui ne reviendra plus!...
-
-Nicole le regarde, jusqu’à ce que l’alignement des maisons le lui
-dérobe. Elle sait que c’est Georget, qu’il gagnera Sézanne à pied, sans
-doute, pour prendre ensuite, vers Paris, le premier train du matin.
-
-Quelles pensées emporte-t-il?
-
-Elle s’abîme sur son lit, sanglotant d’une douleur qui ressemble au plus
-brûlant remords.
-
-Car, sous la forme de son horrible épreuve, s’insinue en elle cette
-vérité: que nos cœurs, avides d’absolu, ne se satisfont pas, même dans
-ce que nous convenons d’appeler LE DEVOIR. La meilleure de nos actions
-est pour quelqu’un une action mauvaise. La face resplendissante du bien
-a toujours un revers d’ombre.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-C’était juste six ans plus tard, car le mois de juin finissait à peine,
-et un crépuscule ardent venait encore de s’éteindre.
-
-Mais ces arbres étranges, dont le feuillage poudroie, blanchâtre de
-poussière et de reflets électriques, et se charge, en guise de fruits,
-de ballons lumineux et rubescents, ne sont pas les catalpas si frais,
-aux thyrses pâles, du parc de la Martaude. Ils bordent la rue des
-Nations, dans l’Exposition Universelle. Une dense atmosphère, chargée de
-fumets de nourritures, d’aigres relents d’humanité, d’électriques
-effluves de machines et de métaux en mouvement, les enveloppe. Un
-roulement monotone et tenace hypnotise la foule qui promène autour de
-leurs troncs sa lassitude énervée. Entre leurs branches, à quinze pieds
-du sol, défile incessamment une procession de milliers d’êtres immobiles
-et rapides. Le trottoir roulant circule, charriant une épaisse mêlée
-d’hommes et de femmes, de toutes races, de toutes classes, de tous
-langages, enfiévrés d’une identique ivresse de dépaysement, qui
-constitue leur principale joie. Même, et surtout, ceux dont la vie
-s’écoule dans quelque rue toute proche, ont, en franchissant les
-guichets, fait un bond dans le lointain, dans l’inconnu. Et ils goûtent
-une satisfaction neuve et incomparable à subir dans toutes leurs fibres,
-par tous leurs pores, des contacts, des bruits, des odeurs, des images,
-des secousses, qui les arrachent à l’inertie ordinaire de leurs
-sensations.
-
-Dans l’artificielle lumière des projections électriques, des lanternes
-vénitiennes, des cordons de gaz et de l’acétylène, heurtés ou fondus en
-incandescences exaspérées, surgissent des profils d’architectures
-hétéroclites et violentes. Certains pavillons rassemblent sur une
-étroite façade tous les types d’art lentement élaborés par un peuple
-durant des siècles. L’impression d’ensemble éclate dans le cerveau comme
-une clameur de multitude. On souffre autant qu’on jouit de cette
-incohérence aiguë. Sous des portières chatoyantes, glissent des lambeaux
-de musiques barbares. A peine en a-t-on vibré, qu’un autre rythme secoue
-les nerfs. Et, si l’on pénètre dans ces réduits, où d’insolites parfums
-suggèrent des autrefois et des ailleurs, on voit, sous tous les oripeaux
-de toutes les séductions des races, onduler en toutes les poses de la
-lasciveté innombrable, les courbes pleines ou fuyantes, lourdes ou
-sveltes, les lignes agiles, les gestes insidieux, du corps féminin.
-Maigre chair phosphorescente des Espagnoles, larges coques noires de
-cheveux piquées de grappes rouges, étroitesse des tailles qui se
-cambrent. Hanches énormes et roulantes des Levantines. Petits pieds
-bottés des Russes, qui martèlent le sol. Petites mains excitatrices des
-Javanaises, aux torsions d’une irritante lenteur. Théories des sœurs
-anglo-saxonnes, qui s’avancent et reculent ensemble, et font jaillir
-cinq mollets noirs en un seul éclair hors de chastes jupes unies aux
-dessous de perversité. Longues et souples tresses blondes des
-Autrichiennes, que la valse balance. Masque au sourire peint de la
-Japonaise, que creuse et verdit tout à coup une effroyable pantomime
-d’agonie. Elles y sont toutes, avec tous leurs charmes, tous leurs
-maléfices, toutes leurs grimaces de vie et de mort.
-
---«C’est de la folie de n’avoir pas retenu de table. Tout est bondé,»
-dit une voix pointue et maussade.
-
-On se retournait. On chuchotait le nom de l’actrice, Clary de Prémor,
-l’étoile de la Comédie-Moderne. Les Parisiens, en plus grand nombre que
-les étrangers aux abords du restaurant allemand, que leur snobisme
-lançait dans une vogue extravagante, reconnaissaient le fin et
-artificieux visage, les grands yeux glauques aux lourds cils noirs, les
-lèvres trop sinueuses, trop rouges, lèvres de cruauté, de mépris et de
-passion, que rétrécissait, en ce moment, une bouderie de petite fille.
-
---«Mais avec qui est-elle?» demandaient ceux pour qui les intrigues des
-cabotines sont la seule science à la hauteur de laquelle il faille
-toujours se tenir. «On voit bien que le prince est en Italie. Elle ne se
-gêne pas.»
-
-Ces gens bien informés parlaient du prince Gracchi, un Italien
-immensément riche, qui s’était emballé à fond sur la beauté de Mlle de
-Prémor, et qu’elle avait su affoler, puis fixer. Au moment de son
-premier grand succès, dans la Silviane, de _Jalouse_, par Pierre
-Essenault, l’adroite et impitoyable fille avait joué--non plus sur la
-scène, mais dans la vie--un jeu dont l’audace lui réussit pleinement.
-Laissant son auteur s’éprendre d’elle jusqu’à vouloir divorcer pour
-l’épouser, elle s’était servie de cette passion flatteuse pour mener, si
-possible, le prince Gracchi jusqu’au mariage, simulant une vertueuse
-préférence pour le bon motif--alors que ce bon motif brisait le gentil
-ménage d’Essenault, et qu’elle-même prenait patience dans une liaison de
-grisette avec son camarade Stainier, le beau et brutal César du
-répertoire classique, qui l’ensorcelait et la giflait. Le prince ne
-l’avait pas épousée, mais il avait donné une fortune à l’actrice, lui
-achetant le fameux hôtel Musina, dans l’avenue Friedland, réunissant,
-pour lui faire un collier unique, les perles les plus splendides à
-mesure qu’elles arrivaient sur le marché, attelant son cab de chevaux
-dignes d’un carosse royal. Par bonheur, ces arguments, capables de
-vaincre même la dignité qu’affichait Clary, en eurent raison avant que
-fût prononcé le divorce d’Essenault, et celui-ci trouva le pardon et la
-guérison auprès de sa délicieuse Georgette.
-
-Tout Paris savait cette histoire. Et, pour une fois, ce fut la petite
-épouse, effacée, mais si admirablement fidèle et tendre, qui eut raison
-dans l’opinion frivole, contre la magnifique et fastueuse actrice. Une
-des causes de la mauvaise humeur de Clary, ce soir, plus sérieuse que
-l’inadvertance de son cavalier de ne pas retenir une table, c’était
-justement qu’elle venait de croiser, en descendant sur la berge, son
-ancien adorateur, si bien absorbé dans une confiante causerie conjugale,
-qu’il ne l’avait pas vue. Mais Georgette avait aperçu, elle, son
-ancienne rivale. Et des témoins avertis avaient pu sourire de l’inutile
-arrogance avec laquelle la femme de théâtre, exagérément parée, avait
-bravé le coup d’œil de cette fine petite bourgeoise, un peu trop
-correcte, mais d’une grâce et d’une fierté si pures,--victorieuse après
-tout, et qui le disait, de son joli front levé et de tout le dédain de
-son regard de ciel.
-
---«Il est rudement bien, ce type qui accompagne Prémor,» observaient des
-femmes du monde, dans ce langage argotique qu’elles adoptent pour ne pas
-que les hommes se gênent. Car la bonne tenue de ces messieurs devient
-une contrainte pour les deux sexes. Le laisser-aller est de rigueur, et
-peut-être a-t-il pris un suprême élan dans cette Foire du Monde, où
-pendant six mois le peu de décence restée aux honnêtes épouses de notre
-Tiers-État subit le coude à coude avec la galanterie de tout l’univers,
-dans l’étouffement des cabarets chics, et s’instruisit devant les
-tréteaux de tous les pièges de vice qu’apportaient dans leurs peplums,
-leurs maillots, leurs pagnes ou leurs tuniques, les multiples
-échantillons de l’exotisme féminin.
-
-«Le type rudement bien» qui accompagnait Prémor, était son dernier
-auteur à nombreuses représentations, Ogier Sérénis. On le nommait moins
-promptement qu’elle, parce qu’il faut à un écrivain, même heureux, plus
-de temps qu’à une actrice pour imposer sa physionomie à la mémoire des
-foules. Ce n’était guère, justement, que depuis cette pièce réussie,
-jouée par une grande favorite du public, interrompue seulement par la
-relâche d’été, que le portrait de Sérénis apparaissait dans les journaux
-illustrés, sa photographie aux vitrines des libraires, et sa charge, due
-à l’alerte crayon d’un Cappiello ou d’un Sem, à la troisième page des
-quotidiens.
-
-Pour ne pas afficher son tête-à-tête avec l’étoile de la
-Comédie-Moderne,--une bonne fortune toute récente qu’il devait à un
-caprice de Clary,--Sérénis avait invité Stainier à dîner avec eux, ce
-soir. L’acteur avait accepté, sans l’ombre de jalousie, revenu de sa
-toquade pour sa partenaire des grandes scènes amoureuses, et capable
-maintenant de râler sa passion auprès d’elle, devant la rampe, sans le
-trouble dont le bouleversaient au début de pareils exercices. Il n’en
-était pas non plus à l’exécrer, comme le plus souvent après ces passades
-de coulisses,--lorsqu’il arrive que deux héros de drame, dont les
-roucoulements et les sanglots font ruisseler les larmes dans la salle,
-se traitent à mi-voix de «roulure» et de «mufle», sur la scène, au
-moment où les loges se mouchent.
-
-Stainier s’avançait donc derrière le couple, sur cette berge de la Rue
-des Nations, grouillante de monde jusqu’au bord du fleuve luisant et
-noir, où dansaient des taches d’or. Il marchait noblement, comme dans
-une tragédie de Racine, dressant sa tête petite, coiffée et dessinée à
-la Titus, mais dont le masque de médaille commençait à s’empâter. Pour
-dégager son cou marmoréen, qui sortait des costumes antiques en un jet
-si solide, lisse et arrondi, il portait à la ville des cols rabattus,
-très échancrés. Et telle était la majesté théâtrale de son maintien,
-qu’on le devinait, dans sa propre pensée, toujours précédé de licteurs
-et suivi d’une garde prétorienne.
-
-Son calme ne se démentit pas lorsque, s’étant arrêté avec ses compagnons
-à la terrasse du restaurant allemand, ils constatèrent qu’aucune des
-tables extérieures ne restait libre. Contre celles qui paraissaient
-encore inoccupées, des chaises rabattues indiquaient la prise de
-possession. Les dîneurs installés autour des nappes fleuries, dans la
-clarté des calices électriques de couleur, s’égayaient discrètement à
-contempler de si près, dans leur attitude penaude, l’élégante Clary de
-Prémor, souple en son merveilleux manteau du soir,--un nuage de
-mousseline de soie et de dentelles fabuleuses,--et l’impassible
-Stainier, dont la glabre face, impériale et stupide, exerçait sur les
-mondaines assises là une fascinante curiosité, plus stimulante que
-l’amour.
-
-Parmi ces mangeurs fortunés, Sérénis crut entendre partir une
-exclamation de surprise suivie de son nom. Par un effet presque
-mécanique, il tourna la tête, mais pour la ramener aussitôt dans sa
-première direction. Il venait d’apercevoir, attablé en élégante et
-nombreuse compagnie, un personnage de connaissance,--une de ces
-relations mondaines qui se multipliaient à mesure qu’il devenait un
-auteur à la mode. Celui-ci était un secrétaire d’ambassade, Philippe
-d’Orlhac, garçon taciturne et distingué, qu’on appelait «le beau
-ténébreux», parce qu’il portait sur sa physionomie l’empreinte d’une
-mélancolie inguérissable. On le recherchait pourtant, malgré sa
-répugnance à se montrer dans les endroits où l’on s’amuse et le peu
-d’entrain qu’il y apportait. Mais c’était un brillant parti, et d’autant
-plus séduisant qu’il fallait le conquérir, assurait-on, sur un
-romanesque souvenir d’amour. Précisément, M. d’Orlhac paraissait aux
-prises avec quelque piège matrimonial, tel qu’il était entouré, et ayant
-à côté de lui une jeune fille, dont la claire physionomie, curieusement
-tendue vers Clary de Prémor et ses compagnons, évoqua chez Ogier
-d’imprécises réminiscences. Cette sensation, et l’embarras de rencontrer
-M. d’Orlhac, chacun en des compagnies si diverses, qui les empêchaient
-de se saluer, fit que le regard de Sérénis n’insista pas.
-
-D’ailleurs, il devait se décider à pénétrer dans le restaurant, Mlle de
-Prémor préférant étouffer dans cet endroit chic, que de dîner plus au
-frais dans quelque établissement moins glorieux. Tous trois
-s’installèrent donc au fond de l’étroite et basse pièce, au décor
-«modern style», sous le souffle exaspérant d’un petit ventilateur
-électrique, qui faisait se hérisser les plumes de Clary et les cheveux
-des hommes, sans dispenser à leurs poumons une parcelle d’air
-respirable. Les verres jaunes à haute patte, dans lesquels on leur
-servit des vins aux noms de burgs et de margraviats, ne leur versèrent
-pas plus de gaieté que le ventilateur ne leur versait d’oxygène. Clary
-gardait sa mauvaise humeur. Stainier se gourmait, ne prenait pas une
-pincée de sel ou un cure-dent sans arrondir tragiquement son geste,
-persuadé que tous les assistants avaient les yeux sur lui. D’ailleurs,
-n’ayant pas un mot à dire, fermé à tout ce qui n’intéressait pas sa
-vanité. Quant à Sérénis, très malheureux de n’avoir pas mieux organisé
-la soirée, il se désespérait de paraître trop petit bourgeois à son
-élégante interprète. Les habitudes de la grande vie lui manquaient. Ne
-le trouvait-elle pas ridicule, cette Clary, qu’entretenait un prince?
-Sans être sentimentalement amoureux d’elle, Ogier appréciait assez son
-aventure avec la ravissante fille, pour trembler de lui déplaire. Ce
-souci paralysait son aisance naturelle, son esprit, et même cette grâce
-mâle et gravement caressante, qui faisait rêver de lui les femmes.
-
-La partie fine était ratée, il n’y avait pas à dire. Sérénis le sentit
-si bien, qu’il n’insista pas lorsque Mlle de Prémor, au dessert, déclara
-qu’elle se trouvait trop fatiguée pour se promener dans l’Exposition
-après le repas.
-
---«D’ailleurs,» ajouta-t-elle, «je l’ai si bien prévu que j’ai fait
-venir ma voiture, à neuf heures, au pont des Invalides. Elle doit déjà y
-être. Je trouve ça tuant, ces balades sur des cailloux qui vous tordent
-les chevilles. Elle est trop salement carrelée, leur Exposition.
-
---On te paiera un fauteuil roulant,» proposa Stainier.
-
-Elle daigna rire.
-
---«Tu en as de bonnes, mon vieux! Pour que tout Paris s’offre ma fiole.
-On organiserait demain ma représentation de retraite.
-
---Je voulais vous conduire, Clary, au Phono-Cinéma-Théâtre,» dit
-Sérénis. «C’est curieux, il paraît.
-
---Merci!...» répliqua-t-elle, contractée de nouveau. «On y voit et on y
-entend Rébecca, avec le sublime accent anglais compliqué d’une voix de
-polichinelle. Rébecca!... Grands dieux!... Vous avez donc du goût pour
-la Rétrospective?...»
-
-Ogier devina qu’une gaffe suprême venait de couronner la kyrielle de ses
-gaucheries. Il ignorait que l’actrice restât précisément exaspérée de ce
-qu’on ne lui eût pas demandé une scène, pour la rendre par la
-combinaison du phonographe et du cinématographe, sur ce petit théâtre,
-où la foule admirait cent fois par jour les fantômes parleurs de
-Coquelin et de Sarah Bernhardt, et la svelte silhouette dansante de Cléo
-de Mérode.
-
-Le jeune homme avait cru amuser Clary par une distraction qui touchait à
-son métier,--ce métier dont les cabotins ne se dégagent pas une
-minute.--Il tombait bien!...
-
-Mlle de Prémor se leva, nerveuse à en pleurer, et passa son manteau de
-dentelle, avec l’aide de Stainier, pendant que l’écrivain soldait
-l’addition.
-
-Son accès de jalousie professionnelle l’attendrit envers le compagnon
-des misères pareilles, le César des coulisses, qui s’enrageait souvent,
-lui aussi, dans le dépit des rivalités furieuses. Comme il tendait l’une
-des amples manches envolantées, elle lui jeta tout bas:
-
---«Viens me rejoindre à la maison. Je lâche le «serin de Nice». Il
-m’embête.»
-
-Puis, souriante, elle se retourna vers l’auteur, apaisée par ce
-calembour sur le nom de Sérénis, qu’elle n’avait pas inventé, et qui
-sentait bien son origine, une rancune de confrère sans succès,--preuve
-que l’envieux venin corrode autant les âmes littéraires que celles qui
-les traduisent de l’autre côté de la rampe.
-
-Comme tous trois sortaient du restaurant, Ogier ne retint pas un regard
-à la dérobée vers la table extérieure, où il avait aperçu Philippe
-d’Orlhac. Le jeune diplomate s’y trouvait encore avec ses amis. Et, de
-nouveau, Sérénis surprit en éclair une vision lumineuse et blonde de
-jeune fille, deux yeux pétillants attachés sur lui.
-
-Quelques minutes plus tard, il ouvrait pour Clary la portière de son
-coupé.
-
---«J’ai la migraine. Vous serez bien gentil de me laisser,» dit-elle
-cavalièrement.
-
-La voiture fila. Presque aussitôt, Stainier tendit la main à l’auteur
-dramatique.
-
---«Comment, vous aussi?...» s’exclama Sérénis, tout dépaysé de rester
-seul.
-
---«Mon bon,» fit l’autre confidentiellement, «je suis bien content que
-Clary nous ait plaqués. Il m’aurait fallu prendre congé le premier, et
-elle aurait potiné, la mâtine...» Il ajouta, plus mystérieux qu’un
-conspirateur de tragédie: «Un rendez-vous avec une femme du monde... Je
-ne saurais être assez prudent...»
-
-Puis il s’éloigna, riant sous cape, allant retrouver Clary dans son
-hôtel merveilleux, pour un de ces revenez-y où les deux anciens amants
-ressuscitaient leurs souvenirs et mêlaient cyniquement leurs rancunes.
-
-Sérénis rentra dans l’Exposition, dégoûté de sa soirée, des cabotins,
-et,--du moins y tâchait-il,--des bonnes grâces décevantes de Clary.
-
-Quelque chose dont il ne se rendait pas compte,--curiosité,
-pressentiment, réminiscence,--lui fit rebrousser chemin le long de la
-berge pour repasser devant le restaurant germanique. Les tables se
-vidaient. Celle où il avait remarqué d’Orlhac, entourée maintenant d’une
-débandade de chaises, montrait l’abandon du repas fini, serviettes
-jetées, fleurs pillées, verrerie légère en retraite devant la grosse
-cavalerie des rince-bouche.
-
-Sérénis monta un escalier, puis traversa le pont de l’Alma sans prendre
-la peine de gravir la passerelle, n’ayant qu’à montrer au guichet sa
-carte de presse. «Allons au Château d’Eau,» pensa-t-il. Un moment de
-rêverie devant les prodigieuses cascades multicolores apaiserait son
-agacement.
-
-Comme il passait derrière le pavillon du Mexique, il se heurta presque à
-quelqu’un qui sortait vivement du bureau de télégraphe, situé de l’autre
-côté de l’allée, près du Cabaret Roumain.
-
---«D’Orlhac!...
-
---Ah! Sérénis... Comme ça tombe!...» s’écria le secrétaire d’ambassade.
-
---«Ça tombe si bien que ça?...» sourit Ogier en lui serrant la main.
-
---«Parbleu, oui! Je vais donc satisfaire un caprice de jeune fille, qui
-nous a empoisonné notre dîner.
-
---C’est une Brinvilliers, votre jeune personne?
-
---Mais non... Je veux dire que sa fantaisie a glacé tout entrain. C’est
-une charmante fille, gaie jusqu’à l’extravagance. Eh bien, elle n’a plus
-dit un mot et n’a cessé de regarder vers l’intérieur, à partir du moment
-où vous êtes entré avec Prémor. Quand elle a su que nous sommes amis, ne
-me demandait-elle pas d’aller vous chercher.
-
---Bien élevée, la demoiselle!
-
---Dites «pas élevée» du tout. Elle a traversé quelques pensionnats de
-France, et revient d’Amérique, où son père a fait une fortune. Vous avez
-dû entendre parler de Mériel... Le Trust de la publicité... Vous savez
-bien?
-
---Mais non.
-
---Ce Mériel est un individu doué d’une imagination du diable. Après
-avoir raté beaucoup d’entreprises en France, il a fondé en Amérique le
-Trust de la publicité... Une idée géniale... Impossible de faire
-paraître une annonce dans un journal ou de coller une affiche sur un mur
-sans s’adresser à son Trust. Et comme on abuse plutôt outre-Océan de la
-réclame, le monsieur a gagné des millions.
-
---Bravo!» plaisanta Sérénis. «Une héritière... Je cherche ça,
-précisément. Mais pour celle-ci, je pense que vous-même...
-
---Je ne compte pas me marier. Vous avez le champ libre,» interrompit
-d’Orlhac, tandis que l’assombrissement soudain de sa physionomie
-démentait son effort pour sourire.
-
---«Mais, à propos, où allons-nous?» demanda l’écrivain.
-
---«Rejoindre ma bande. Je vous emmène.»
-
-Et d’Orlhac, secouant l’impression pénible, expliquait à son compagnon
-qu’il venait seulement de quitter ses amis pour entrer au bureau de
-poste.
-
---«J’avais à téléphoner au Ministère. Mon congé expire. On est en train
-de négocier un prolongement. Mais il faut pour cela que mon ambassadeur
-ait reculé son départ, comme il en avait l’intention. Enfin, j’étais
-anxieux, je voulais savoir. J’ai laissé mes gens pour quelques minutes,
-et je dois les rejoindre au Champ de Mars, devant les cascades
-lumineuses.
-
---J’y allais,» dit Sérénis.
-
---«Oh! oh!» taquina Philippe d’Orlhac, «ma protégée vous intéresse
-déjà!... Savez-vous qu’elle prétend vous avoir connu il y a quelques
-années.
-
---Cela m’étonnerait. Mais avec qui est-elle ici?
-
---Avec son père, et la famille d’un Yankee, associé de monsieur Mériel.
-D’aimables personnes, que j’ai connues là-bas, quand j’étais attaché, à
-Washington.»
-
-Ce nom de Mériel ne réveillait chez Ogier aucun souvenir. A peine
-l’avait-il entendu jadis, lorsque Mme Hardibert l’avait prononcé, tandis
-qu’ils cheminaient côte à côte par les rues d’Anvers, avec l’inopportune
-présence de la grande fillette sautillant autour d’eux. «Victorine
-Mériel...» Cela ne lui disait rien du tout. Et une Victorine Mériel
-millionnaire, moins encore. L’impression d’autrefois s’associait avec
-une image d’orpheline malchanceuse, que guettaient les plus fâcheux
-hasards de la vie. Et cette impression même ne subsistait que grâce à
-d’autres... Dieu! que cette petite silhouette sans conséquence aurait
-depuis longtemps disparu de sa mémoire, si elle n’eût tenu de si près à
-des choses qui ne s’oublient pas.
-
-Cependant Philippe d’Orlhac et Ogier Sérénis venaient de franchir les
-colossales assises de la Tour Eiffel. Devant eux s’ouvrait le rectangle
-du Champ de Mars, fourmillant d’une multitude noire, sous
-l’éblouissement dur des nombreux becs de gaz à incandescence. Cette
-clarté presque intolérable faisait apparaître comme terni, à une telle
-distance, le filigrane de lumière qu’était le Palais de l’Électricité,
-sertissant la joaillerie fulgurante de sa cascade. Celle-ci tombait sans
-cesse en un écroulement de rubis et de topazes, que remplaçait tout à
-coup la pluie des améthystes et des saphirs, suivant le jeu des verres
-souterrains traversés par les rayons. Les yeux se fixaient dans une
-fascination sur ce Niagara de gemmes enflammées, devant lequel
-ondulaient avec douceur des panaches d’eau mauve, lilas ou perle,--les
-jets remontants, moins ardemment colorés, du bassin.
-
-Devant ce spectacle de féerie, la foule s’amassait, compacte, sur des
-rangs pressés de chaises, ou debout, en muraille inaccessible à toute
-pénétration, sinon à la serpentine agilité des petits camelots.
-
---«Où devez-vous retrouver vos amis? Cela me paraît une entreprise assez
-compliquée?» observa Sérénis, tandis que les deux jeunes gens ne
-gagnaient plus qu’avec lenteur d’infimes parcelles de terrain.
-
---«Mon Dieu... Ils m’ont dit: devant le Château d’Eau...» fit d’Orlhac,
-avec le peu d’assurance que méritait l’énoncé d’un si chimérique
-rendez-vous.
-
---«Telles quelques aiguilles s’assignant comme lieu de rencontre une
-meule de foin,» énonça Ogier avec une gravité railleuse.
-
-A ce moment, ils durent prendre leur parti de ne plus avancer ni
-reculer, saisis par une vague humaine, qui, après les avoir fait
-tourbillonner dans son remous, s’immobilisa en les bloquant.
-
---«Votre grande taille, au moins, vous sert,» reprit Philippe, qui, de
-stature moyenne, n’apercevait plus la cascade lumineuse que par
-intermittents éclairs, entre la moustache d’un monsieur et l’oreille
-d’une dame, rapprochées d’ailleurs trop fréquemment.
-
-Par une silencieuse mimique, il fit remarquer à Sérénis que le mari de
-la dame était en avant de ce couple.
-
---«Eh! qu’ils s’aiment donc!...» murmura l’écrivain.
-
-Il mit dans cette exclamation un tel frémissement de mélancolie, que
-d’Orlhac tressaillit et le regarda.
-
---«Vous ne trouvez pas, vous,» reprit Ogier, répondant à ce mouvement,
-«que la vertu des femmes peut quelquefois être une vilaine chose?...
-
---Qu’entendez-vous par là?» dit le jeune diplomate d’une voix sourde.
-
---«J’entends que leur fidélité conjugale, seul devoir qui les
-affranchisse de tous les autres, est d’essence moins noble qu’une
-généreuse faute. La prudence, l’intérêt, la coquetterie, la froideur, en
-sont les plus sûrs éléments. Et en son nom, elles peuvent commettre des
-crimes!»
-
-Le mot grinça, d’une amertume sauvage. Philippe d’Orlhac se taisait.
-
---«Ce n’est pas votre avis?...» insista l’écrivain.
-
---«Mon avis?...» répéta l’ancien amant de Marcienne de Sélys. «Est-ce
-que nous pouvons avoir un avis sur l’amour?... Nous avons seulement
-chacun notre façon d’en avoir souffert. Ne m’en veuillez pas de vous
-taire la mienne.»
-
-L’accent déchiré émut Sérénis. Qu’était son regret, à lui,--dont il ne
-faisait plus guère à présent que de la littérature,--à côté d’une
-blessure si promptement, si profondément saignante? Sans la connaître,
-il en demeurait troublé, avec cette espèce de jalousie mystérieuse que
-nous inspirent les inconsolables tourments de l’amour, ceux que nous
-devinons supérieurs à notre propre endurance, et nés d’extases que nous
-ne connaîtrons jamais.
-
-Comme le subit assombrissement de leurs pensées leur rendait plus
-étouffante la contrainte de la foule, tous deux, d’un tacite accord,
-essayèrent de battre en retraite. A peine retrouvaient-ils un espace
-relativement libre, qu’ils aperçurent, venant à eux, les amis de M.
-d’Orlhac. Ceux-ci, en effet, s’étaient arrêtés près du pont d’Iéna, pour
-écouter un concert de trompes.
-
---«Vous savez bien,» dit M. Mériel au secrétaire d’ambassade, «qu’avec
-Toquette la ligne droite n’est jamais le chemin d’un point à un autre.»
-
-«Toquette!...» Le grand corps de Sérénis oscilla comme par une secousse
-électrique. Il attacha des yeux effarés sur la jeune fille, qu’on lui
-présentait justement. Cette svelte taille élancée, à la ceinture fine,
-au buste gracieusement modelé, sous de floconneuses guipures, ne lui
-rappelait en rien l’écolière d’autrefois. Mais l’éclat du teint, la
-mousse dorée des cheveux, la malice de la bouche et du regard... Mon
-Dieu!... Était-ce possible?...
-
---«Vous ne vous rappelez pas Toquette, monsieur Sérénis?... Et notre
-rencontre d’Anvers?... Et mon entorse de Bruges?... Et mes roses de la
-Martaude?...»
-
-La Martaude!... Un jet de glace et de feu parcourut les artères d’Ogier.
-Allait-il apercevoir, parmi ces gens qui l’entouraient, celle
-qu’évoquait la présence de cette jeune fille, celle qu’il n’avait pas
-revue depuis le soir... Non, elle n’était pas là. Il se ressaisit,
-devant tous ces yeux rencontrés, où il lisait de l’étonnement.
-
---«Pardonnez-moi... C’est une telle surprise!... Comment! si je me
-rappelle mademoiselle Toquette?... Mais je crois bien!... J’espère,
-monsieur, que mademoiselle votre fille ne vous a pas dit trop de mal de
-son ancien ami?»
-
-Paul Mériel protesta. C’était un solide gaillard, qui n’accusait pas la
-cinquantaine, et que sa physionomie vive, d’un roux grisonnant,--très
-ressemblante, quoique masculinisée et épaissie, à celle de sa
-fille,--montrait bien l’homme d’aventures, d’imagination et d’entrain,
-qui avait fini par forcer la main à la Fortune.
-
---«Eh bien, voyons... Si nous ne restions pas là, à nous faire lapider
-de coups de coude. Allons prendre des glaces là-haut, sur une des
-terrasses. Nous verrons mieux l’effet des fontaines.»
-
-Le groupe se mit en mouvement. Et, soit hasard, soit que les volontés y
-eussent tendu inconsciemment, Ogier se trouva près de Toquette.
-
-Elle ne s’effarouchait pas d’un tête-à-tête, qu’elle accentua plutôt,
-ralentissant le pas pour rester en arrière. Ses indépendantes allures
-d’autrefois n’avaient pris que plus de décision par son séjour en
-Amérique et l’assurance de la richesse. Seulement, les gestes capricants
-et l’impertinence agressive de l’âge ingrat, étaient remplacés par la
-souple grâce et la finesse malicieuse de la vingtième année.
-
-Ogier regardait cette grande fille élégante, mais sans l’observer pour
-elle-même. A peine se rendait-il compte, en une saveur accrue, de ce
-charme étrange vaguement remarqué par lui lorsqu’elle était gamine. Tout
-ce qu’il se dit d’elle, c’est qu’il ne la trouvait pas devenue jolie.
-Mais elle évoquait en lui trop de souvenirs--et de trop poignants,--il
-attendait de cette rencontre trop de révélations plus ou moins cruelles,
-pour s’attacher à ce qui la touchait personnellement. Des questions lui
-brûlaient les lèvres. Cependant il eut la discrétion d’attendre.
-
---«Monsieur Sérénis,» disait-elle. «M’avez-vous pardonné?
-
---Vous avoir pardonné?...» répétait-il. «Mais quoi donc?...»
-
-Presque inquiet, rapportant tout à une seule pensée, il se demandait si
-elle n’allait pas lui présenter des excuses pour l’avoir tant gêné jadis
-dans un bonheur si vite évanoui. Le sourire mystérieux de Toquette
-accentuait cette crainte.
-
---«Vous étiez si fâché,» reprit-elle, «le dernier jour!... avant que je
-parte pour la pension... parce que je vous avais surpris en vous jetant
-des roses.»
-
-Ah! le banc de la Martaude... L’attente ravie... La silhouette juvénile
-dans la simple robe blanche, sous le canotier de paille, qui passa la
-grille et remonta l’allée!... Comme elle était songeuse, la douce
-Nicole!... Que pensait-elle à ce moment-là?...
-
---«Comment, mademoiselle!... J’ai eu le mauvais goût de me fâcher parce
-que vous me jetiez des roses?... Vous n’avez pas fait serment de ne plus
-recommencer, j’espère?...»
-
-Toquette coula vers lui un regard intrigué. Elle percevait l’intonation
-factice, devinait l’esprit ailleurs.
-
---«Avec les mêmes roses?» demanda-t-elle. «Je m’en garderais bien. Elles
-voleraient en miettes, les pauvres.
-
---Puis il faudrait d’abord les retrouver,» dit-il machinalement.
-
---«Les retrouver!... Je vous les montrerai, si vous ne leur avez pas
-trop gardé rancune.
-
---Où donc?» fit-il, commençant à s’intéresser.
-
---«Mais, dans le sachet où je les conserve.
-
---Ici?... ou en Amérique?...
-
---En Amérique et ici. Partout où je vais. Elles ne me quittent pas.»
-
-Les admirables yeux graves d’Ogier se posèrent, et cette fois sans
-regarder en dedans vers le passé, sur le visage de la jeune fille.
-Toquette brava ce regard, avec un embarras fier et charmant. A la fin,
-pourtant, ses cils fauves battirent.
-
-Qu’éprouvait-il?... Était-ce donc un regret d’imagination, sans racines
-au fond du cœur, l’élancement d’une cicatrice toute superficielle, ce
-frisson qui le secouait si fort depuis quelques minutes, puisqu’une
-coquetterie de femme suffisait à l’en distraire? Lui-même s’étonna de
-l’attrait substitué au souvenir, et qui, brusquement l’appelait hors du
-plaintif autrefois.
-
---«Ah?» disait Toquette en riant. «Je puis bien vous l’avouer,
-maintenant que je suis une grande personne, à qui le flirt est permis.
-Vous fûtes le héros de ma treizième année. Tiens, voilà un
-alexandrin!... Je vous le cède, sans réclamer de droits d’auteur.»
-
-Elle noyait sous son espiègle gaieté la confession trop significative de
-tout à l’heure, et qui lui avait valu un tel regard. L’instinct défensif
-de son sexe la tenait, allègre et vaillante, sur le rempart de son
-secret, prête à le préserver par la raillerie et toutes les ruses de
-guerre, si elle l’avait en vain compromis.
-
---«J’étais une romanesque petite folle,» reprenait-elle. «Vos vers, que
-vous nous récitiez, vos belles phrases sur la poésie de Bruges, vos
-attitudes élégiaques, m’avaient tourné la tête. Et j’étais jalouse...
-Ah! que j’étais jalouse!...
-
---De qui étiez-vous jalouse?...» questionna Ogier, dont le cœur battit
-de nouveau sous un flot, mais ralenti, de l’émotion ancienne.
-
---«De ma marraine, tiens!... Vous lui faisiez bien un peu la cour?...
-Allons, soyez franc.
-
---Comment pouvez-vous croire?... Mon respect...
-
---Oh! votre respect... Vous y étiez bien forcé. Ma sage petite marraine
-n’est pas de celles à qui on manque.
-
---Vous l’avez vue récemment, madame Hardibert? Tout va-t-il suivant ses
-désirs?...»
-
-La voix d’Ogier défaillit légèrement. Il posait enfin la question qui,
-tout d’abord, lui brûlait les lèvres. Mais il en attendait moins
-impatiemment la réponse.
-
-Le clair visage de Mlle Mériel s’assombrit un peu.
-
---«Vous n’allez pas me croire,» dit-elle avec un sérieux imprévu. «Je
-n’ai pas encore rendu visite à ma marraine depuis mon arrivée en Europe.
-
---Il y a longtemps?
-
---Deux ou trois semaines. Mais papa n’a jamais une heure à lui. Et puis,
-il fallait bien voir l’Exposition... La Martaude, c’est loin.»
-
-Elle s’interrompit, confuse. Puis la vérité sortit, comme si la jeune
-insouciante eût soulagé sa conscience par un aveu. Les relations étaient
-devenues si rares avec les Hardibert, que Toquette ne savait trop
-comment les reprendre. Cinq ans auparavant, son père, pour qui
-s’annonçait la réussite d’une affaire importante, l’appelait en
-Amérique. Pour profiter du départ d’une famille disposée à l’escorter,
-elle avait dû se mettre en voyage d’un jour à l’autre. La correspondance
-avec sa marraine avait d’abord marché régulièrement, puis s’était
-espacée.
-
---«J’ai tellement l’horreur des banalités épistolaires,» soupira Mlle
-Mériel. «Quand les gens sont séparés de vous pour à peu près toujours,
-qu’ils ne vivront plus de votre vie, on a si tôt fait de n’avoir plus
-rien à leur dire.»
-
-Du moins, elle était franche. Elle n’enguirlandait pas son jeune
-égoïsme, sa négligence, sa naïve ingratitude. Ogier entrevit ce
-caractère en contrastes, à la fois indifférent et fougueux, tenace pour
-soi, dépourvu de solidité pour les autres, et peu capable de sacrifice.
-Elle avait pourtant une excuse, que sa délicatesse n’eut garde
-d’alléguer: son enfantine griserie de la soudaine fortune paternelle,
-les gâteries absurdes dont, immédiatement, elle fut accablée. Aucune
-allusion de sa part ne signala ce changement dans son destin. Simple
-marque d’une élégance naturelle, qui lui interdisait d’attacher tout
-haut quelque importance à l’argent.
-
---«Comment se fait-il,» interrogea Sérénis, «qu’oublieuse d’une si
-exquise marraine, vous ayez gardé le souvenir du méchant camarade de
-passage que j’avais été pour vous?»
-
-Peut-être voulait-il provoquer le retour des déclarations de tout à
-l’heure. A travers le babillage de Toquette, il perdait un peu la
-certitude qui, un instant auparavant, était entrée en lui comme un
-aiguillon, dont il goûtait l’atteinte fiévreuse et légère. Cela ne lui
-déplaisait pas de recevoir encore les avances plus ou moins directes de
-cette capiteuse fille. Il la voyait mieux à présent. Dans ses yeux d’or,
-sa peau transparente, sa mousseuse chevelure, sa longue taille pliante,
-une vie magnétique frémissait. Pourtant, non, elle ne l’attirait pas.
-D’ailleurs, que voulait-elle? Se jouer un peu de lui, sans doute, le
-piquer à son tour, ne pas rester sur son échec de petite amoureuse
-précoce. Il la sentait pétrie de caprices. Et n’était-elle pas riche à
-se les passer tous? Quelque chose se cabra en lui. Il n’y pensait que
-trop, à cette fortune, depuis que tous deux marchaient côte à côte. Eh
-bien, quoi? Pourquoi s’en voudrait-il? N’avait-il pas souvent songé,
-sans en rougir, à faire un mariage avantageux. Il apportait le succès,
-la célébrité... C’était un échange.
-
-De telles réflexions se suivaient en lui, rapides, fuyantes et
-réitérées, comme les ondes voisines, aux reflets changeants, dont la
-chute incessante étourdissait. On les apercevait maintenant de haut. Le
-groupe était parvenu sur une des terrasses, et même, par une manœuvre
-savante, venait de s’emparer d’une table, au bord de la balustrade, que
-des dîneurs attardés abandonnaient. Par exemple, on n’aurait pas de
-sitôt un garçon pour la débarrasser. Toquette déclara, non sans raison,
-que les reliefs des autres l’écœuraient. Sous ce prétexte, elle
-s’accouda plus loin, à la rampe de simili-marbre, contente de poursuivre
-sa causerie avec Ogier, qui, bien entendu, ne la quitta pas.
-
-Tardivement, elle répondait à sa dernière question.
-
---«D’abord, je ne l’ai pas oubliée, ma gentille petite marraine. J’ai un
-peu lâché la correspondance. Mais c’est tellement rasant d’écrire! Si
-j’avais dû échanger des lettres avec vous, il y a beau temps sans doute
-que je serais revenue de mes illusions.
-
---A la bonne heure!» dit-il, découvrant une câlinerie d’intonation dans
-la malice des mots, et se prêtant d’autant plus volontiers à la
-plaisanterie. «Vous me parlez comme quand vous aviez douze ans. Je vous
-retrouve. Nous allons être de bons ennemis, ainsi que jadis.
-
---Vous savez que je me ressens encore de mon entorse. J’ai gardé une
-faiblesse de la cheville. Dieu! que je vous en ai voulu!
-
---De votre entorse?
-
---Parfaitement.
-
---Mais en quoi étais-je cause?...
-
---Vous restiez toujours en arrière, avec marraine. Moi, par énervement,
-j’ai pressé le pas. Et puis, je rageais... J’ai tapé du pied, en me
-retournant vers vous... Crac! ça y était.
-
---Cette petite Toquette!...» murmura Ogier.
-
-Sa voix traîna, caressante. Et il appuya de nouveau sur la fraîche
-physionomie un regard qui se troublait un peu. Il ne distinguait plus
-bien ce qui se passait en lui. Le présent, le passé, mêlaient leurs
-suggestions pénétrantes. D’où venait que, soudain, il discerna, dans
-l’écheveau embrouillé de ses sentiments, une satisfaction bizarre de ce
-que les Mériel eussent laissé se dénouer presque entièrement leurs
-rapports avec les Hardibert?... Lui qui, moins d’une demi-heure
-auparavant, n’avait vu dans sa rencontre inopinée avec Toquette que
-l’occasion d’entendre parler de Nicole.
-
---«Fifille, ta glace est en train de fondre,» claironna la voix
-éclatante de Mériel.
-
-On les avait enfin servis. Du linge mal cylindré, jeté à la hâte sur les
-maculatures de la nappe, donnait une virginité relative à la table. Un
-soir d’illuminations, il ne fallait pas être exigeant. Une retraite aux
-flambeaux se déroulait en bas, sillonnant la foule obscure d’une traînée
-de ballons lumineux. On se demandait par quel miracle pouvait s’ouvrir
-la dense masse humaine, et si ces grosses boules orangées ne roulaient
-pas d’elles-mêmes sur le dru moutonnement des têtes, au lieu d’être
-portées par des corps en marche. Des musiques militaires épandaient des
-rythmes, des clameurs et des frissons de cuivre, qui semblaient les
-accents exaspérés ou plaintifs de l’énorme houle vivante. Puis, dans des
-silences inexpliqués, presque sinistres, revenait le mugissement doux de
-la cascade, dont ruisselaient sans fin les eaux diaprées, splendides et
-fugitives. Une chaleur suffocante montait dans l’air épaissi. Autour des
-globes lumineux, on voyait trembler la poussière. Et là-bas, très loin,
-vers l’ouest, par-dessus les palais lisérés de cordons de gaz, l’agonie
-du jour s’achevait en une pâleur à peine verte, tandis que du phare
-allemand un formidable pinceau de lumière électrique, promené
-frénétiquement, balayait de temps à autre ce chaos et en faisait surgir
-de stupéfiantes apothéoses.
-
-Toquette et Ogier s’assirent avec les autres pour humer leurs glaces. La
-conversation se généralisa. Ce fut Paul Mériel qui, le premier, prononça
-le nom qui faisait sauter le cœur de Sérénis.
-
---«Ces pauvres Hardibert... Les voyez-vous souvent, monsieur?» demanda
-l’inventeur du Trust de la publicité.
-
---«Mais non... La vie est si dévorante! Il y a des années que je ne leur
-ai fait visite. Je suis fort coupable envers eux.
-
---C’est comme nous. Il faudra nous accompagner à la Martaude. Nous nous
-ferons pardonner ensemble.
-
---Mais,» demanda l’écrivain, «pourquoi dites-vous «ces pauvres
-Hardibert»? Leur serait-il arrivé malheur?
-
---Comment?... Vous ne savez pas?... En effet, vous avez dû les négliger
-depuis longtemps. Mais, la Martaude a traversé une crise terrible! Ils
-ont été à deux doigts de la faillite.
-
---Pas possible! Un établissement si prospère!...
-
---Ah! c’est que la politique s’en est mêlée. Un moment, Hardibert
-pensait abandonner la partie. L’État, son meilleur client, le boudait.
-Et les ouvriers, tandis qu’il les nourrissait en sacrifiant sa fortune
-personnelle, lui jouaient des tours pendables. Quand on chômait, les
-gaillards trouvaient bon d’être payés tout de même. Et si, par hasard,
-l’ouvrage donnait un peu, ils réclamaient de l’augmentation et tenaient
-la dragée haute. Ah! ç’a été dur!
-
---Et monsieur Hardibert s’en est tiré!... Il est tellement énergique!
-
---On l’a aidé aussi... Quelqu’un a mis à propos des fonds dans
-l’affaire.»
-
-Toquette eut un brusque accès de toux. Et Sérénis vit, à un mouvement de
-son buste, qu’elle avançait le pied vers son père, par dessous la table.
-Il comprit. Le Trust de la publicité ne s’était pas montré ingrat. Mais
-c’était peut-être pire de laisser refroidir une amitié, après avoir cru
-solder la dette de cœur avec de l’argent.
-
---«D’ailleurs,» continua Mériel, empressé à faire dévier le sujet sur
-l’indication de sa fille, «j’ai appris, depuis mon arrivée en France,
-que, d’aucune façon, le bonheur n’est à la Martaude.»
-
-Ogier sentit le reflux de son sang. De jour, on l’aurait vu pâlir.
-
---«Comment cela?»
-
-Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire, comme pour dire
-qu’il ne pouvait s’expliquer devant des étrangers, ni à portée de
-virginales oreilles. Malgré cette mimique expressive, Sérénis, tenaillé
-d’une curiosité douloureuse, ne put se tenir d’insister.
-
---«Vous m’étonnez. Madame Hardibert est femme à mettre le bonheur
-partout.
-
---Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de rien préjuger contre
-elle,» riposta Mériel avec chaleur.
-
-Sérénis ne devait pas en apprendre davantage ce soir-là. Les Américains,
-que cette causerie n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir.
-Malgré leurs efforts pour parler français, ils revenaient fréquemment à
-leur idiome natal, que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait de
-s’occuper de lui, prise tout entière par un spectacle qui l’amusait. Un
-ouvrier, pour arranger quelque chose à l’une des herses électriques,
-s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement de l’eau. A un
-moment, il gravit deux degrés de la cascade, sous la puissante douche
-multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement, regardait
-l’homme. Le bourdonnement de la foule, les hurrahs, la chanson liquide
-des fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient en rafales
-nostalgiques au fond de son âme. La réflexion de Philippe lui revint:
-«Nous ne pouvons juger l’amour. Nous avons seulement chacun notre
-manière d’en souffrir.» Il se tourna, dans l’espoir instinctif de
-rencontrer la fraternelle mélancolie du jeune diplomate. Et seulement
-alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas suivis sur la terrasse,
-mais avait dû prendre congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même
-s’attardait avec Toquette.
-
-Alors il se sentit incapable de prolonger, à côté de cette attirante
-fille, l’étrange désarroi de sa pensée, ni surtout de supporter
-davantage le remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait le
-malaise croissant. Que faisait-il ici? Vers quoi donc allait-il?... Et
-là-bas, à la Martaude, Nicole était malheureuse... Mais pourquoi, mon
-Dieu, pourquoi?... N’avait-elle pas choisi, jadis?... Ne lui avait-elle
-pas impitoyablement broyé le cœur?... Donc il était libre... Et il
-serait vraiment trop généreux de la plaindre!... Par moments, au cours
-des années, il avait cru l’oublier tout à fait. Ou, du moins, sa peine,
-qui lui restait chère, n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa
-mémoire de poète, une mélodie amèrement douce, qu’il se plaisait à faire
-pleurer sur les lèvres de ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait
-si malheureux ce soir?... Et surtout si mécontent de lui-même?...
-
-Allons! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul, il trouverait le
-mot de cette énigme.
-
-Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons. Personne n’essaya de le
-retenir. Aussi, comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la cohue,
-s’énervant de la torpidité de ces troupeaux béats, et les traversant
-avec une vigueur presque brutale, Sérénis emportait une impression
-dominante: le dépit d’avoir constaté combien aisément Toquette le
-laissait partir, tellement distraite par les acrobaties hydrauliques de
-l’ouvrier électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit «au
-revoir» sans tout à fait tourner la tête.
-
-Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus son petit appartement de
-la rue de la Tour d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue d’Antin,
-où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit de douces luisances aux
-acajous de jolis meubles anglais, et se multiplia dans les petits
-carreaux des portes. La femme de ménage de jadis était remplacée par un
-valet de chambre. Sérénis ne se blasait pas encore sur la satisfaction
-de ce bien-être, témoignage matériel de ses succès. Chaque fois qu’il
-mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait la coquette ordonnance
-de son intérieur, il goûtait une joie de conquérant: «J’ai gagné cela
-sur la vie.» Son ambition lui présageait d’autres victoires. Et
-volontiers, désormais, sûr des glorioles de célébrité, il leur donnait
-une forme confortable et pratique. Une prévoyance avisée tempérait
-maintenant l’enthousiasme étourdi des années de chimère. Quelquefois il
-le constatait avec un sourire intérieur: «J’aurais été romanesque,» se
-disait-il, «si Nicole m’avait aimé. Elle seule m’aurait retenu dans le
-domaine du rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute liberté
-de m’apercevoir que la réalité n’est pas négligeable et de m’en assurer
-la jouissance. Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si rudement
-secoué et dispersé les fleurs à l’arbre de ma vie, pour laisser les
-fruits y mûrir. Il ne me reste plus d’illusions, mais assez de
-délicatesse pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion exaltée ne
-renaîtra plus en moi. Je suis dans les meilleures conditions pour
-savourer pleinement l’existence.»
-
-Les réflexions de l’écrivain comportaient moins de sérénité quand il
-rentra, ce soir, de l’Exposition. Malgré l’espérance de les mieux
-démêler dans la solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à gagner
-à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait de plus indistinct était
-peut-être d’essence supérieure aux raisonnements, aux résolutions, aux
-projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir, pitié, pardon, extases
-tendres, amour mal enseveli, voix de Bruges et du parc de la Martaude...
-c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes. Cependant que le
-langage précis des sens, de la vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas
-faute d’évoquer la piquante Toquette, et son irritante coquetterie, et
-les millions de son père,--toutes choses qui pourraient contenir le
-bonheur, même si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur ces
-tronçons saignants que sont des rêves brisés, des caresses abolies et
-des espoirs déçus.
-
-«D’Orlhac a raison,» se dit Ogier, tandis qu’il se retournait dans son
-lit sans trouver le sommeil. «Tous les jugements sur l’amour sont vains.
-Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le plus souvent, d’en
-souffrir. Laissons-donc mon cœur malade être un champ de bataille aux
-regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire des uns et la défaite
-des autres se décideront en le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse
-psychologique n’y sera pas pour grand’chose, hélas!»
-
-
-
-
-II
-
-
-OGIER SÉRÉNIS À NICOLE HARDIBERT
-
- Août 1900.
-
- «Madame,
-
- «Me pardonnerez-vous, obtiendrez-vous pour moi l’indulgence de
- Monsieur Hardibert, si je rentre dans votre vie après avoir paru m’en
- détacher si complètement? Les circonstances qui m’y ramènent sont
- telles, que mon indiscrétion devient le plus strict des devoirs. Je
- n’ose vous exprimer la joie que j’éprouve de me rappeler à votre
- souvenir. Mon apparent oubli ne m’en donne pas le droit. Mais votre
- cœur, qui comprend tous les mystères, m’a peut-être trouvé quelque
- excuse pour tant d’absence et de silence. Il y aurait une véritable
- injustice de votre part à n’y pas reconnaître avant tout la profondeur
- de mon respect.
-
- «Mademoiselle Victorine Mériel, qui vient de séjourner une semaine
- auprès de vous, Madame, ne vous a pas parlé de moi. Et je sais que,
- dans vos causeries avec elle, mon nom n’est pas venu sur vos lèvres.
- Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’espérer.
-
- «Cependant votre filleule l’attendait un peu. Et peut-être, si vous
- l’aviez prononcé, eût-elle moins bien gardé le secret que, d’accord
- avec elle, je devais vous révéler le premier.
-
- «Mademoiselle Victorine me fait le très grand honneur de souhaiter que
- je demande sa main. Sa bienveillance m’ouvre un espoir que
- m’interdirait--à défaut de raisons plus subtiles--la disproportion de
- nos fortunes. Je suis, vous le savez, un modeste écrivain, soumis au
- caprice du public, qui peut lui accorder plus de gloire que d’argent,
- et même ne lui octroyer ni l’un ni l’autre. Mademoiselle Mériel est
- riche. Pourtant son père lui-même m’a donné à entendre qu’elle
- comptera cette richesse pour peu de chose si je n’y ajoute, avec toute
- la dévotion dont je suis capable pour sa très charmante personne, mon
- petit brin de laurier.
-
- «Ma fatuité serait extrême de vous écrire ces choses, Madame, si des
- sentiments auprès desquels la fatuité ne compte guère, ne devaient
- vous apparaître dans ma démarche.
-
- «J’ai connu votre filleule auprès de vous, alors qu’enfant solitaire,
- elle n’avait de tous les biens de ce monde que le moins fastueux mais
- le plus inestimable, c’est-à-dire votre tendresse. Depuis le jour tout
- récent où le hasard m’a fait retrouver la petite compagne d’un
- autrefois que je ne saurais oublier, j’ai été témoin de son repentir
- pour ce qu’elle appelle son ingratitude envers vous. Hier, à son
- retour de la Martaude, j’ai constaté son bonheur profond de vous avoir
- retrouvée, si accueillante dans votre bonté inaltérable, et si prompte
- à effacer une faute dont elle ne s’accuse que plus sévèrement.
-
- «Dans de telles conjonctures, ni elle, ni moi, ne saurions prendre
- sans votre consentement une résolution qui rendrait commun notre
- avenir. Si Mademoiselle Victorine ne s’en est pas ouverte à vous,
- Madame, c’est parce que je lui ai demandé la grâce d’apporter d’abord
- à vos pieds toute l’humble soumission que me dicte la mémoire d’un
- passé trop fugitif, et ma déférence pour votre volonté. Je ne lui ai
- pas caché que vous ne me pardonneriez peut-être pas si aisément qu’à
- elle-même des torts qui ne sont semblables aux siens que dans sa
- candide appréciation. Vous devez souhaiter pour votre filleule un mari
- que vous puissiez admettre sans déplaisir dans votre cercle familial.
- Et je n’ose me flatter que je sois celui-là.
-
- «En m’adressant à vous, Madame, il est bien entendu que je ne sépare
- pas de votre décision celle de Monsieur Hardibert. Je la sollicite
- avec tous les égards auxquels a droit le parrain de Mademoiselle
- Victorine et le maître de cette Martaude, où je fus élevé, où mon père
- laissa sa vie.
-
- «Malgré toutes les apparences, le meilleur de mon cœur n’a pas quitté
- cette maison, où le deuil me fut moins atroce que les joies ne m’y
- furent douces.
-
- «Et c’est pourquoi, Madame, votre arrêt, quel qu’il soit, me trouvera
- reconnaissant.
-
- «Veuillez croire à la fidélité de mes sentiments, dont le premier est
- le plus profond respect.
-
- «OGIER SÉRÉNIS.»
-
-Mme Hardibert reçut cette lettre comme elle descendait en voiture de la
-Martaude, pour aller, un matin, prendre le train de Paris. Le facteur
-ayant fait signe à Honoré,--un peu plus familier, un peu plus vieux que
-jadis,--celui-ci arrêta Capon et le Brûlé,--bien grisonnants et cassés
-d’allure, mais que les revers financiers de leur maître empêchaient de
-prendre leurs invalides.
-
---«Quelque chose pour Madame,» dit l’homme à la blouse de toile bleue
-passepoilée de rouge, en soulevant sa boîte sur son genou.
-
-Il approcha du marchepied et tendit l’enveloppe.
-
-Nicole la considéra dans un léger trouble, tandis que la victoria
-repartait.
-
-Elle croyait connaître cette écriture... Mais tout message imprévu lui
-causait maintenant une contraction d’inquiétude. Du fond mystérieux de
-la vie, rien d’heureux, croyait-elle, ne pouvait lui venir. Et elle en
-avait tant reçu, de ces billets anonymes, porteurs de menaces brutales
-ou d’insinuations perfides,--armes aveugles employées par la rancune des
-prolétaires contre ceux qu’ils croient les heureux!
-
-«Allons,» se dit-elle, «est-ce la dynamite sur mon seuil, ou la trahison
-à mon foyer, que va me présager ce billet doux?»
-
-Un sourire désenchanté flotta sur ses lèvres. Sous l’ombrelle claire,
-qu’elle tenait ouverte, elle avait toujours ce teint translucide, d’une
-matité pâle, qu’imprégnait si chaudement la lumière. Les ondes obscures
-de ses cheveux descendaient encore en deux masses ondées assez bas sur
-ses tempes, car elle n’avait jamais adopté la coiffure élevée, en
-auréole. Ses longs cils noirs battaient comme jadis avec cette nervosité
-fréquente qui donnait à son regard un charme mobile et timide. Elle
-était restée la même. Les années qui venaient de passer sur elle
-représentaient la période,--d’ailleurs si courte,--où la beauté d’une
-femme semble n’avoir pas à tenir compte du temps. Car elle entrait à
-peine dans sa trentième année, sans qu’on pût cesser de lui en donner
-vingt-cinq. Seulement, la nuance incertaine de ses yeux charmants
-s’était foncée quelque peu. Leur gris si fin avait prédominé sur les
-reflets presque mauves qui faisaient penser à des pétales d’hortensia.
-Une ombre s’était glissée là, qui ne s’en allait plus. Le secret de
-l’âme en paraissait reculé, à de très lointaines profondeurs.
-
-Cependant Nicole venait de décacheter sa lettre. Elle avait regardé la
-signature. Elle lisait.
-
-Avant d’avoir parcouru la première page, ses mains tremblantes durent
-fermer son ombrelle, qu’elles ne soutenaient plus. Et ce ne fut pas trop
-de ces deux faibles mains pour fixer ce papier que tourmentait une
-agitation plus indocile que celle du vent.
-
-Quand elle eut terminé, elle relut. Puis, appuyée aux coussins de sa
-voiture, elle dirigea vers l’horizon un regard si fiévreusement fixe
-qu’il suspendait l’habituelle palpitation des paupières. Rien, si ce
-n’est cette immobilité un peu hagarde des prunelles largement dévoilées,
-ne trahissait ce qui pouvait bien se passer en elle, ni quel tourbillon
-de sentiments y avaient soulevé ces phrases, signées d’un tel nom,
-avec--sous le sens officiel apparent--le mystère passionné qu’évoquaient
-leurs moindres syllabes.
-
-Comme la voiture approchait de Sézanne, Nicole enferma la lettre d’Ogier
-dans le petit sac en daim gris brodé de perles d’acier qu’elle tenait à
-la main. Puis elle prit son billet, gagna le quai, sans voir des
-personnes de connaissance, qui la saluaient. De la même allure
-automatique, elle monta et s’assit dans un compartiment, lorsque stoppa
-l’express. Jusqu’à Paris, elle ne fit pas un mouvement et ne rouvrit pas
-le petit sac.
-
-A l’arrivée, elle s’étonna d’apercevoir une toute jeune fille, de seize
-ans à peine, qui vint au-devant d’elle, sur le quai.
-
---«Comment, Yvonne! Tu sors seule?
-
---Il faut bien, ma tante. Je vais à mon cours. Je n’ai pas pu vous
-attendre pour déjeuner. Alors, j’ai dit à maman que je passerais ici
-pour vous dire bonjour.
-
---Et tu vas maintenant au Conservatoire?
-
---Oui, ma tante.
-
---Je vais t’y mettre en voiture.»
-
-Elle arrêta un fiacre. La jeune élève de tragédie y monta avec elle.
-
-C’était la fille de Berthe Raybois. Cette enfant, qui l’appelait «ma
-tante», n’était que sa petite-cousine. Un affreux malheur laissait à
-Yvonne, ainsi qu’à ses trois frères cadets, la nécessité de se
-débrouiller dans la vie. Leur père, Gaston Raybois, le galant
-sous-directeur, était mort l’année précédente, d’une façon tragique.
-Comme il examinait une machine au repos, quelqu’un avait ouvert le
-robinet de mise en marche, et une bielle énorme, élancée brusquement,
-lui avait défoncé la poitrine. L’auteur du méfait fut inculpé, non
-d’assassinat, mais d’homicide par imprudence, et encore s’en tira-t-il
-avec quelques mois seulement de prison, parce qu’il ressortit des débats
-que sa femme avait été détournée de ses devoirs par le sous-directeur.
-
-La malheureuse veuve, dévastée de douleur, avait fui la Martaude avec
-ses quatre enfants. Installée à Paris, dans un intérieur bien modeste,
-elle les élevait suivant ses ressources médiocres et la nonchalance de
-son caractère honnête mais sans ressort. Les charges écrasantes dont
-s’étaient grevés la Martaude et ses propriétaires, durant la crise
-traversée par l’usine, empêchaient M. et Mme Hardibert d’aider
-efficacement cette famille désemparée.
-
-C’était pour leur rendre visite que Nicole venait à Paris ce jour-là.
-Elle devait déjeuner chez sa cousine. La fille aînée, ravie de circuler
-dans Paris sans être accompagnée, avait affirmé son indépendance en
-venant saluer sa pseudo-tante à la gare.
-
-Mme Hardibert, le cœur serré, considérait cette fillette qui prenait des
-airs de femme, lui parlant de tout avec désinvolture, et si coquette,
-d’un gracieux visage, tout menu, entre deux bandeaux extravagants de
-cheveux oxygénés, qui lui descendaient plus bas que les oreilles. Une
-rose rouge, piquée sous la passe du grand chapeau noir, contrastait, par
-son ardeur provocatrice, avec l’innocence du profil. Et, lorsque la
-jeune fille eut sauté de la voiture, tous les regards masculins
-suivirent le frétillement de sa taille, mince à se briser, au-dessus des
-frêles hanches contre lesquelles elle plaquait sa jupe, tandis qu’elle
-franchissait la cour du Conservatoire.
-
---«Tu acceptes donc, dès maintenant, pour Yvonne, toutes les
-alternatives de la vie de théâtre?» demanda Nicole à sa cousine, presque
-dès son entrée dans le petit appartement de la rue Lemercier, aux
-Batignolles.
-
-Elle posait la question avec une gravité assombrie, qui la souligna
-trop. Et cependant l’inquiétude pour la future tragédienne ne rendait
-pas seule sa voix si sourde, son regard si morne.
-
-Berthe regimba.
-
---«Tu en parles à ton aise! J’accepte!... Certainement, j’accepte. Je
-n’ai jamais fait que cela dans la vie, accepter!...»
-
-La veuve de Gaston Raybois avait perdu dans les larmes le peu de
-jeunesse que comportaient son teint blafard et ses traits indécis. Plus
-âgée que Nicole de huit à dix années seulement, elle aurait pu passer
-pour sa mère, à la dissemblance près.
-
---«Vois-tu, ma petite,» reprit-elle, «moi, j’ai toujours été honnête,
-parce que, ni moralement, ni physiquement, je n’étais destinée à autre
-chose. Si j’avais eu le choix, peut-être aurais-je découvert que je
-faisais un métier de dupe.
-
---Ne dis pas cela, ma pauvre chérie. Ne le dis surtout pas devant ta
-fille.
-
---Pour qui me prends-tu?... Suis-je femme à pervertir mes enfants?...»
-
-Nicole la savait très aigrie, ne s’offusquait pas de ses ripostes.
-
---«Tu as découvert le sens de la vie, toi, Nicole?» questionna âprement
-Mme Raybois. «Tu es tout à fait sûre de la façon dont il faut la vivre?»
-
-Sa cousine la regarda sans répondre, avec un incertain battement de cils
-sur ses beaux yeux tristes.
-
---«Puisque nous ne savons pas pour nous-mêmes,» continua la veuve,
-«autant laisser nos enfants trouver pour eux. Surtout quand les
-circonstances ne nous permettent pas de leur offrir un chemin tout
-battu.
-
---Comme c’était mieux de croire à un au-delà!...» murmura Nicole.
-
---«Certainement!... Car, pour ne pas conclure suivant l’effroyable
-logique de l’existence terrestre, nous devons la concevoir suivie d’une
-autre où tout serait renversé. Mais y crois-tu, à cette autre existence?
-
---Je le voudrais.
-
---Moi aussi. Pourtant, du train dont vont les choses, cette volonté même
-manquera à ceux qui marchent sur nos talons.»
-
-Elles s’interrompirent. Les fils aînés de Berthe faisaient irruption
-dans la pièce où elles se tenaient. C’étaient deux gamins de onze et
-treize ans, qui revenaient de leurs classes, au collège Chaptal. Quant
-au troisième, presque un bébé encore, il ne quittait pas les jupes de sa
-mère. Son jeune âge permettait qu’on parlât librement devant lui.
-
-A cause des autres, il n’en fut pas de même durant le déjeuner. Mais
-quand l’unique bonne eut servi l’omelette, les côtelettes aux pommes et
-le dessert, les deux cousines retournèrent s’enfermer dans le salon. Un
-besoin réciproque de se confier l’une à l’autre gonflait leurs cœurs, si
-peu semblables, mais d’une sympathie coutumière et d’une discrétion
-assurée.
-
---«Vois-tu, ma petite Niclou,» commença l’étrange femme vertueuse
-qu’était Berthe. (Elle avait fini, à la Martaude, par emprunter le
-diminutif habituel à Raoul)... «Vois-tu, ma petite Niclou, quand Yvonne
-m’a demandé d’être actrice, après que la mort de son père nous eut
-laissés dans si précaire position, j’ai réfléchi.
-
---Je le sais bien. Nous avons même réfléchi ensemble.
-
---Pas sur tous les points. Tu envisageais qu’elle pût entrer dans une
-carrière sans en subir les conséquences. Comme si les exceptions
-n’étaient pas partout destinées à souffrir.
-
---Cependant...
-
---Écoute-moi. Je ne te cache pas que, chez moi, comme mère, quelque
-chose ne se révolte à l’idée qu’Yvonne vivra peut-être dans cette
-liberté qui, pour nous autres bourgeoises, apparaît scandaleuse...
-
---Pour nous... bourgeoises?... Tu veux dire: pour nous... honnêtes
-femmes.
-
---Les actrices aussi sont honnêtes,» affirma Berthe. «Mais pas au sens
-où tu l’entends. Elles ont l’honnêteté qu’on réclame d’elles. Et, comme
-tout n’est que convention, vive la convention qui ouvre aux femmes un
-domaine où, travaillant comme les hommes, elles ont la même liberté
-qu’eux!
-
---La liberté de mal faire?...
-
---Mais non, Niclou. La liberté de vivre toute leur vie, noble ou basse,
-suivant leur nature.
-
---Elles sont déclassées.
-
---Tu trouves?... Je dirais, moi, qu’elles sont surclassées, étant d’une
-classe plus favorisée que toute autre, et où ce qui est crime pour nous
-devient peccadille pour elles. D’ailleurs, veux-tu que nous ne
-comparions pas l’actrice à la femme du monde dotée,--entends-tu bien,
-_dotée_, tout est là,--mais à la femme qui gagne sa vie. Accomplir un
-travail rémunérateur est tellement plus dur et plus difficile pour nous
-autres que pour les hommes! Et cela se complique d’une morale tellement
-anti-naturelle, que la malheureuse qui surmonte tous les obstacles, est
-la martyre, dans sa chair, dans son cœur, dans son honneur
-conventionnel, de la bouchée de pain qu’elle conquiert. Si, dans toutes
-les professions, le travail affranchissait la femme, comme sur les
-planches, j’aurais peut-être préféré pour Yvonne un art moins hasardeux.
-
---Affranchir de quoi? De la morale, qui fait notre dignité,» objecta
-Nicole.
-
---«Ou qui fait notre honte et notre désespoir, quand l’hypocrisie
-sociale nous l’oppose trop injustement. Tiens!» s’écria Berthe, «tu vas
-me trouver cynique. N’importe! Je prends un exemple. Crois-tu que moi,
-pour qui la maternité représente la joie suprême de ce monde, j’aurais
-pu renoncer à la connaître, même si ta générosité et celle de Raoul ne
-m’avaient pas facilité un mariage que ma pauvreté rendait peu probable.
-N’est-ce pas une chose divinement haute et belle que d’être mère?... Eh
-bien, suppose-moi l’institutrice que je devais être, cette aspiration si
-haute en elle-même, et si naturelle, me jetait à la déchéance et à la
-misère. Suppose-moi cabotine, elle me devenait une parure, une
-coquetterie, une vertu. Yvonne peut avoir hérité de moi la passion
-maternelle, et, de son père, hélas!... la passion... tout court. Qu’elle
-suive donc la carrière où de telles cartes, si dangereuses au jeu
-ordinaire de la vie, seront des atouts et non des bûches. Si elle peut
-gagner la partie autrement, tant mieux! Elle ne la commence, en tous
-cas, qu’avec le minimum des risques.»
-
-Nicole se taisait. Mme Raybois reprit:
-
---«Te dirai-je que moi, me rappelant les rêves angoissés de mes vingt
-ans trop studieux, mes désespoirs de fille laide et pauvre, devant
-l’aride perspective d’une existence à côté de la vie, je vois dans la
-situation des actrices un espoir de délivrance normale pour la femme. La
-situation des actrices est la démonstration de ceci: que la morale peut
-devenir identique pour les deux sexes sans que toutes les catastrophes
-sociales s’ensuivent. Les actrices sont souvent d’admirables épouses, ou
-d’admirables amantes, et d’admirables mères. Leur cœur reste ouvert,
-pitoyable, généreux, parce que rien d’injuste ni d’oppressant ne le fait
-se replier sur lui-même pour y étouffer la nature. Celles qui ne sont
-que des courtisanes, l’auraient été partout. Et du moins gardent-elles
-la petite aigrette artistique qui leur permet de relever la tête et les
-sauve du dissolvant le plus abominable: du mépris.
-
---Mon Dieu!» soupira Nicole, «où est la vérité?
-
---Dans notre cœur,» répondit Berthe. «C’est lui qui distille, en
-splendeur ou en bassesse, les lois, les morales, les religions, comme la
-fleur distille en parfums suaves ou amers une atmosphère égale pour
-toutes les plantes. La violette reçoit la même rosée que l’ortie, et le
-lys que le chardon. Il n’y a, vois-tu, malgré les greffes, les
-espaliers, les forceries et les principes, sauf quelques modifications
-de détail, que la beauté individuelle des corolles et des âmes.
-
---Il est vrai que l’ortie, cultivée ou non, ne produirait jamais de
-violettes,» reconnut Nicole.
-
---«Tu vois bien!... tout dépend de la souche... de l’accumulation
-ancestrale... Et encore, le mystère de l’atavisme diversifie les êtres.
-Sans cela, pourquoi seraient-ils différents dans un milieu unique? J’ai
-trois garçons. Chacun a dû prendre ses qualités et ses défauts dans le
-même fonds héréditaire. Mais les proportions de tels éléments donnent la
-personnalité à chacun. Quoique élevés de même, ils se conduiront
-diversement dans des circonstances analogues.»
-
-Il y avait, dans cette façon de parler, quelque chose de déconcertant
-pour la timide conscience de Nicole, et aussi pour son ignorance des
-questions générales. Jamais sa cousine ne s’était exprimée devant elle
-avec tant d’énergie. Et la douce créature n’en revenait pas qu’une femme
-pût conclure avec indépendance, en partant des données fournies par la
-vie, et non d’après les enseignements traditionnels. Mais Berthe
-Raybois, d’une trempe plus solide et plus rêche, avait, en outre, à son
-acquit, d’autres expériences que le rêve délicat dans lequel
-s’hypnotisait la femme de Raoul. Les sévères débuts de son existence,
-ses secrètes tortures d’épouse dédaignée, et surtout l’éducation qu’est
-pour une mère intelligente l’éclosion et le développement de quatre âmes
-enfantines, l’avaient mûrie, dans le sens raisonneur, positif, et tant
-soit peu révolté, que comportait sa nature. Tout au fond d’elle-même un
-âcre besoin de revanche soulevait, comme un ferment, la substance de ses
-revendications. Sa fille ne souffrirait pas comme elle par l’humiliation
-d’attendre longtemps l’amour, de le subir sans choix et d’en recueillir
-les trahisons. Trop douloureux est le dénuement sentimental de la vierge
-pauvre, et trop suggestif de défaillances affolées. Et l’opinion, qui
-pourtant prend aujourd’hui conscience d’un si monstrueux martyre, ne
-consent encore à lui accorder, au lieu de justice, que des pitiés et des
-pardons où se retrouve l’avilissement des flétrissures iniques
-d’autrefois.
-
---«Non, non,» s’écria Berthe, «ma fille n’acceptera pas cette part
-abominable. Elle est d’accord avec la société, qui favorise si
-extraordinairement les femmes de théâtre, et d’accord avec l’Église, qui
-ne les repousse plus de ses sanctuaires. Pourquoi lui demanderais-je
-d’être au-dessus de son temps, de sa religion et de sa nature?...
-Qu’elle soit heureuse, avec des chances égales à celles de ses frères,
-puisqu’elle travaillera comme eux.»
-
-Il y eut un silence. Mme Raybois considéra le visage pâle et légèrement
-égaré de sa cousine. Une telle causerie, c’était visible, remuait en
-Nicole des choses troubles et profondes. L’avenir d’Yvonne n’était pas
-la seule préoccupation qui rendait son regard anxieux et sa lèvre
-tremblante. Parfois son expression devenait distraite, et elle semblait
-ne s’intéresser que par un effort au sujet qu’elle-même avait abordé.
-
---«Je t’assomme, avec mes théories, ma pauvre Niclou?
-
---Oh! non...
-
---Je sais que ta façon de penser n’est pas la mienne. Tu es une
-résignée. Tu le serais peut-être moins pour ta fille, si tu en avais
-une.
-
---Je me résigne,» dit Nicole, «parce que j’accepte les conséquences de
-mes actes. Il le faut bien. N’ai-je pas détaché de moi Raoul, par mon
-absurde confession?... Jamais l’orgueil de mon mari n’a oublié que sa
-femme avait pu craindre d’aimer un autre homme.
-
---Craindre d’aimer?...» répéta Berthe, avec un regard et un sourire.
-
---«Tu as raison... Mon cœur était pris plus que je ne le savais
-moi-même. Et c’est cela que Raoul a senti,» murmura Nicole, dont les
-cils frémirent et s’abaissèrent, tandis qu’un flot rose animait ses
-joues. Elle ajouta, haletante, et sans relever les paupières: «Je viens
-de recevoir une lettre d’Ogier Sérénis.
-
---Une lettre de Sérénis!...» s’exclama Berthe, dans une stupeur.
-
-Des années s’étaient écoulées depuis que Mme Raybois n’avait entendu
-prononcer ce nom par sa cousine. Quelquefois, porté par une célébrité
-croissante, il avait traversé, en leur présence, des conversations
-générales. Jamais Nicole ne l’avait relevé, n’avait même paru
-l’entendre. Berthe n’ignorait pas le secret de cette réserve. Au
-lendemain du soir où Ogier, immobile dans le taillis, sous la voûte des
-catalpas, avait écouté son arrêt avec un horrible battement de cœur, la
-femme de Raoul s’était évanouie de douleur dans les bras de sa cousine,
-et, sur les questions dont celle-ci la pressait ensuite, lui avait dit
-en sanglotant:
-
---«J’ai éloigné Georget. Mais c’est seulement à cette heure que je
-découvre, par ce qu’il m’en coûte, combien c’était nécessaire.»
-
-Alors elle avait raconté, dans tous les détails, la suppliciante
-exécution.
-
---«Quelle faute d’avouer à ton mari!...»
-
-Telle fut la conclusion suggérée à Berthe par une sagesse amère.
-
---«Je n’avais que ce moyen de me sauver,» déclara Nicole.
-
-Aujourd’hui, point n’était, entre elles deux, besoin de beaucoup de
-phrases pour ressusciter une aventure cependant si brève, si
-radicalement dénouée, si prudemment ensevelie. Ni la confidente, ni
-l’héroïne, ne s’étonnèrent de s’y retrouver tout à coup, et dans la même
-fièvre que jadis. Au premier mot de l’une, révélant qu’elle n’avait
-jamais cessé d’y songer, l’émotion de l’autre montra qu’elle pressentait
-la survivance d’un sentiment trop obstiné dans le mutisme pour être tout
-à fait éteint.
-
---«Que t’écrit-il?... Et pourquoi?...» demanda Berthe.
-
-Nicole, d’une main mal assurée, ouvrit le fermoir du petit sac brodé de
-perles. Entre le mouchoir minuscule et la mignonne bourse en or, un
-papier, trop à l’étroit, se roulait sur lui-même. Elle le tendit à sa
-cousine.
-
-Berthe le lut, méditant sur chaque ligne, tandis que Mme Hardibert, la
-tête inclinée, suivait de mémoire ces phrases toutes gonflées par le
-souvenir, et aussi par le mystère des cœurs impénétrables.
-
-«Que cache-t-il,» se demandait Nicole, «sous ses correctes formules?...
-La satisfaction de la revanche?... Une indifférence polie?... Ou bien
-l’appel d’un amour qui palpiterait encore et qui voudrait m’arracher un
-cri de jalousie, l’interdiction peut-être d’un tel mariage,
-interdiction pour laquelle je lui devrais ensuite la plus folle des
-compensations?...»
-
-Savoir!... oh! savoir ce qui demeurait d’elle dans cette pensée,
-traversée sans cesse par tant d’autres images qu’elle ignorait!... Au
-fond de ces yeux, dont la gravité caressante pénétrait encore son âme, à
-travers la distance, le temps, du même frisson de délice et de
-détresse!...
-
-Cependant Berthe achevait sa lecture. Elle repliait la lettre, sans
-parler. Une ironie subtile faisait fléchir sa bouche.
-
---«Eh bien?...» demanda la tremblante Nicole, en reprenant le papier.
-
---«Mon Dieu,» fit sa cousine, «je trouverais cruel de m’écrier: «Comme
-j’avais bien vu!»
-
---Quoi donc? Qu’avais-tu vu?
-
---Que ton poète possédait un fonds de caractère très positif, très
-pratique. Combien tu dois te féliciter, ma petite Nicole, de ne pas
-t’être laissé prendre aux belles phrases de ce jeune arriviste! Si tu
-avais eu le malheur de lui céder, il épouserait quand même aujourd’hui
-sa petite millionnaire. Seulement il ne t’en demanderait pas la
-permission. Imagine où tu en serais!...»
-
-Sous le cinglement de ces réflexions, d’autant plus cruelles qu’elles
-paraissaient plus justes, quelque chose éclata dans le cœur de Nicole.
-Une effervescence douloureuse, qui la surprit elle-même, fit jaillir le
-fiel et le sang de son mal. Avant même d’avoir pesé la portée de ses
-paroles, elle s’écria:
-
---«Où j’en serais?... Pas dans un isolement ni un chagrin plus
-irrémédiables. Au contraire. Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul
-n’aurait rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement toujours
-accentué, sa rancune secrète... Peut-être pire...»
-
-Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement, et à peine
-articulé, entre les lèvres de Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la
-regarder d’une façon plus aiguë.
-
-Mme Raybois ne conservait guère de doute sur ce fait que Raoul Hardibert
-entretenait une liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle sorte
-de femme avait su capter et retenir un homme aussi incapable d’éprouver
-de l’amour, et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée mais réelle,
-besoin de possession despotique, s’acharnait, sans en convenir, à
-vouloir l’inspirer.
-
-Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur commise par Nicole en
-laissant apercevoir à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant
-cesser d’être l’unique objet de son aveugle dévotion. Cette froideur,
-cette attitude dédaigneuse pour la fragilité romanesque des femmes,
-cette constante parade de raison et de logique, tous ces traits qui
-encourageaient la hasardeuse confidence, auraient dû l’arrêter dans la
-bouche de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se fût méfiée du
-paradoxe offert par cette nature si compliquée, où dominait un
-redoutable orgueil. Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche.
-Au contraire. Pendant les premiers temps surtout, il affecta l’oubli
-complet d’une telle vétille. Car son amour-propre lui interdisait d’en
-prendre souci ouvertement. Surtout il se garda bien de jamais paraître
-s’inquiéter de son rival, le méprisant trop en apparence pour demander
-son nom. Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient Ogier Sérénis,
-fut qu’il ne posa jamais une question sur le nouveau caprice du jeune
-homme, qui, après tant d’empressement succédant à tant d’indifférence,
-redevint de nouveau un étranger pour la Martaude.
-
-La situation morale du ménage Hardibert ne changea donc pas
-extérieurement, sinon pour une observatrice aussi proche et avertie que
-Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur les suites de la scène
-d’exaltation que lui raconta sa cousine. Le fait de cette exaltation
-même, les impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la soirée décisive,
-avait, par instants, cédé la froideur de Raoul, devaient laisser un
-hostile souvenir à celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus tard
-par des doutes ironiques, lui en demeurait certainement. Dès la première
-heure du lendemain, Nicole dut constater la démence de son espoir. En
-vain avait-elle cru que les résolutions généreuses acceptées en commun
-pour la Martaude, et la sincérité éperdue de sa confession, leur
-ouvriraient, à elle et à son mari, une région d’intimité très haute,
-moins ardente que l’amour, mais supérieure peut-être. Elle avait trop
-jugé le cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements, les
-pleurs, le repentir, le pardon, l’enthousiasme, fondait, se donnait, et
-trouverait la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne violentait que
-passagèrement celui de Hardibert, en défense contre tout entraînement,
-et qui, après le passage de la flamme, se contractait avec plus de
-rudesse dans la logique, le scepticisme, et une singulière méfiance de
-ce qu’il appelait «les emballements féminins».
-
-Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre mesure lorsqu’elle entendit
-Nicole jeter le cri que la force des choses devait amener un jour: cri
-d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion loyale, de la
-bonne action maladroite, expiée plus douloureusement que ne l’eût été la
-faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du moins, à jamais, les
-délices.
-
---«Non, non...» hasarda la veuve, troublée par la logique pervertissante
-de la vie, qu’invoquait souvent sa propre amertume, et que cependant
-elle se résignait mal à reconnaître pour cette tendre femme, «ne dis pas
-cela, ma petite Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu
-n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore davantage. Le mensonge
-t’aurait brûlé le cœur et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce,
-aujourd’hui.»
-
-Nicole eut un vague mouvement des épaules et de la tête. Elle ne savait
-plus, chavirée parmi les obscurs tourbillons des réminiscences, les
-réveils effarés de sensations, les échos du passé pleins de gémissements
-nostalgiques. Et cette lettre, sous ses doigts!... Cette lettre, signée
-d’un nom dont le sens n’avait guère changé pour son cœur, et qui,
-cependant, apparaissait,--déconcertant par les lointains
-intervenus,--comme celui d’un étranger.
-
---«Mon Dieu!...» murmura Berthe, devant un désarroi si évident. «Tu
-l’aimes donc toujours, ton Georget?...
-
---Le sais-je?...» dit la femme de Raoul.
-
---«Alors, je le sais, moi,» fit sa cousine, avec un demi-sourire
-compatissant.
-
-La visite prit fin sur ces mots trop explicites. Nicole eût vainement
-tenté de ramener sur son secret le voile d’ignorance. Et comment parler
-ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette confidente unique, de ce
-qu’elle ne voulait pas sonder en elle-même?
-
-Machinalement, elle accomplit, à travers la fièvre des rues, qui
-augmentait la sienne, les démarches qu’elle s’était proposé de faire ce
-jour-là dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle regardait,
-sans trop les voir, la multitude des visages défilant autour d’elle avec
-une rapidité de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une telle hâte,
-les traits tirés de fatigue, se précipitaient vers l’avenir, hantés par
-le passé, portant sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte,
-quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour, de désir ou de regret.
-Elle se sentait avec eux tous une fraternité désolée.
-
-Et voilà que, soudain, comme elle revenait vers la gare de l’Est, une
-physionomie connue surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle
-d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se tenait debout, qui
-semblait suivre des yeux quelqu’un. Le regard de Nicole s’éclaira
-brusquement, s’empara, avant même que l’esprit en fût avisé, de la scène
-tout entière.
-
-C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul. Au croisement de deux
-rues, une gentille silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol,
-devenue couturière dans la capitale, faisait retourner les passants, par
-ce mouvement de prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la
-visible préoccupation amoureuse d’une jolie femme. Celle-ci venait
-certainement de rencontrer, peut-être d’accompagner, quelqu’un qui
-l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir, immobile et
-comme fascinée, le visage vers la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se
-soulevant sur les coussins de son fiacre, crut distinguer dans cette
-direction, parmi le compacte va-et-vient de ce quartier d’affaires, une
-haute taille d’homme, et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un
-tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse de l’idée qui, en un
-éclair, venait de lui traverser la cervelle.
-
---«Cocher, arrêtez là... Oui... au coin... à droite.»
-
-Sans quitter la voiture, elle attendit que la jeune ouvrière se
-retournât.
-
-La fille de Coursol était venue vivre à Paris de son travail quand le
-meneur socialiste, après une rupture violente avec le patron, avait
-quitté la Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique, et
-surtout grisé d’ambition, se croyant capable de jouer un rôle, espérant
-peut-être obtenir un siège à la Chambre, comme tel cabaretier du Nord ou
-tel perruquier du Midi, avait pris une attitude d’opposition féroce
-lorsque Hardibert, privé des commandes de l’État, dut réduire le nombre
-de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré les héroïques sacrifices du
-maître de la Martaude, un jour vint où il n’eut que le choix entre ces
-mesures, navrantes pour la population usinière. Coursol, à ce moment,
-récompensa bien mal son patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le
-sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il ne se rendit jamais
-compte d’une générosité dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y
-eût-il pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans la contrée une
-abominable légende, prétendant que M. Hardibert s’était mis d’accord
-avec le Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection fort pénible
-au Ministère d’alors. L’animosité de cet homme, très influent sur ses
-camarades, mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et Berthe
-Raybois eut beau jeu pour développer son acide philosophie, exposant à
-Raoul que le bien porte de mauvais fruits tout autant que le mal, et
-que, pour être sage, il faut mettre dans la balance de ses résolutions,
-comme poids compensateur, les détestables passions humaines. «Faire le
-bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième étage en se
-figurant que l’air vous portera,» déclarait cette raisonneuse. «Et c’est
-tout aussi vain, parce que l’excellence des résultats n’est jamais en
-rapport avec la beauté du geste.»
-
-Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant avec lui un groupe de
-travailleurs, qu’il décidait à un essai de collectivisme appliqué, dans
-le genre du Familistère de Guise. Ils devaient, parmi leurs partisans
-politiques, recueillir l’argent nécessaire à l’établissement d’une usine
-qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience n’avait guère séduit les
-députés du parti, gens prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser
-dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes, mais beaucoup moins
-disposés à leur confier des capitaux. L’entreprise vivotait
-médiocrement. Elle n’était pas encore sur pied, que la propre fille de
-l’initiateur, dépourvue de foi socialiste, ou navrée peut-être que son
-père se fût si brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait de
-lui, pour se créer à Paris une situation indépendante, grâce à son
-habileté de couturière.
-
-Mme Hardibert, quand son fiacre accosta le trottoir, n’attendit pas
-longtemps avant d’être aperçue par Mlle Coursol. Celle-ci, s’étant
-retournée presque aussitôt dans sa direction, la vit, et chancela
-presque. Une pâleur mortelle décolora ce fin visage aux doux yeux
-légèrement obliques, d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour
-dans la grande cité fébrile avait encore affiné de contours aussi bien
-que d’expression. Son effarement fut si visible que Nicole se pencha,
-gracieuse, et dit,--sans employer toutefois le tutoiement de jadis:
-
---«Eh bien, Fanny... Est-ce que je vous fais peur?...»
-
-La jeune couturière s’approcha aussitôt.
-
---«Non, madame,» répondit-elle, avec une crispation des traits, montrant
-le passage de l’appréhension à l’embarras, dans une ébauche convulsive
-de sourire.
-
-«Allons,» pensa son interlocutrice, «elle vient sans doute de dire au
-revoir à quelque amoureux, et elle craint que je ne l’aie vue.»
-
-Dans l’amollissement de sa propre faiblesse, elle se sentit pleine
-d’indulgence.
-
---«Voyons, Fanny, ne soyez pas ainsi gênée avec moi. Nous n’avons jamais
-pensé, à la Martaude, vous rendre responsable des extravagances de votre
-père, et nous savons parfaitement que vous en avez eu beaucoup de
-chagrin. Je vous garde autant d’affection que par le passé, ma bonne
-petite.»
-
-Bienveillante, elle avançait vers Fanny, debout auprès du marchepied,
-son aimable visage, que l’arrière-pensée de sympathie dans le mystère
-d’amour faisait plus engageant encore que ses paroles.
-
---«Je le sais... Je vous en suis bien obligée, madame...» dit la jeune
-fille, dont la confusion ne se dissipait point.
-
---«Êtes-vous contente?... Le travail marche-t-il?...» questionna Mme
-Hardibert.
-
---«Oui, vraiment bien. Je n’ai pas à me plaindre.
-
---Je désirais vous confier un de mes costumes, Fanny,» reprit Nicole,
-sans vouloir remarquer l’évident désir qu’avait l’autre de s’échapper,
-«mais ma cousine, madame Raybois, m’a dit que vous ne prenez de
-l’ouvrage que pour les magasins. C’est vrai?... Vous ne cherchez pas de
-clientèle particulière?
-
---Non, madame.
-
---Cependant vous avez fait une exception pour madame Raybois. J’ai des
-droits au même privilège,» insista Nicole gentiment.
-
---«Oh! j’ai cessé aussi de travailler pour madame Raybois.»
-
-Mlle Coursol ne se détendait point. Son mince visage restait glacé, avec
-une pâleur anormale aux lèvres et des ombres fuyantes sous les longues
-paupières trop courbes. Allons! il ne fallait pas songer à l’apprivoiser
-davantage. Sans doute son père l’avait reconquise, lui insufflant à la
-longue la haine et la méfiance de ces bourgeois, que la distance,
-maintenant, lui montrait sous un autre jour.
-
---«Eh bien, Fanny, je n’ai qu’à vous souhaiter bonne chance.
-
---Merci, madame... Et adieu,» dit la jeune couturière, qui tout de suite
-s’éloigna d’un pas preste, comme délivrée.
-
-«Cette Berthe!... Elle n’avait que trop bien vu, cette fois,» songeait
-mélancoliquement Mme Hardibert, qui se rappela certaines attitudes
-étranges de sa cousine, tandis que son fiacre se remettait en route. «Je
-l’avais trouvée si drôle quand elle m’empêchait, sous un tas de
-prétextes, de visiter cette petite Coursol. «N’y va pas. Tu la trouveras
-changée. Quand ces filles-là viennent à Paris, la tête leur tourne... Tu
-auras un déboire... D’ailleurs elle ne fait pas de clientèle
-mondaine...» Et ceci... et cela... Pauvre Berthe, son pessimisme est si
-naturel, avec l’existence qu’elle a eue! Et je le reconnais, au moins
-ici, tristement justifié.»
-
-La voiture s’arrêta devant la gare de l’Est.
-
-«Avec tout cela, n’ai-je pas manqué mon train?...»
-
-Nicole fila droit au quai, ayant déjà son billet de retour. Quand elle
-ouvrit son petit sac pour tendre le carton au timbre de l’employé, ses
-doigts effleurèrent la lettre de Georget, et un long frisson l’ébranla
-toute.
-
---«En voiture, madame!... en voiture!...»
-
-Les portières claquaient. Elle se mit à courir pour atteindre les
-premières classes. Son jeune corps, oublieux des émotions paralysantes,
-eut un élan d’enfance, d’une vivacité élastique.
-
---«Nicole!... Par ici!... Nicole!...»
-
-Un feutre gris, à larges bords, surgissait hors d’un carreau
-précipitamment abaissé.
-
-D’un leste bond, elle s’éleva sur le marchepied. Quelqu’un saisit son
-bras. La strideur du coup de sifflet jaillit. Et, dans la secousse du
-départ, Nicole s’assit à côté de Raoul.
-
---«Tu étais donc à Paris?...» demanda celui-ci, baissant la voix à cause
-de deux autres voyageurs.
-
---«Tu sais bien que je déjeunais chez Berthe.
-
---Tiens, c’est vrai, je n’y avais plus pensé. Pourquoi ne me l’as-tu pas
-rappelé? J’aurais été te prendre.
-
---Voyons, Raoul... Souviens-toi que tu as décidé ton départ à l’usine,
-hier, et que tu m’as envoyé prévenir, en me demandant ton nécessaire de
-toilette. Tu n’es pas remonté me voir.»
-
-Elle dit cela d’une voix indifférente, sans intention de reproche. Ne
-s’habituait-elle pas de plus en plus aux mille petits manques d’égards
-de son mari? La personnalité de cet homme,--et non pas seulement son
-égoïsme, car il y avait une nuance,--était trop impérieuse pour se plier
-aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait, ces sentiments,
-Hardibert ne mettait pas à leur céder une irréductible mauvaise grâce.
-Mais il lui était impossible de les percevoir par lui-même, dédaignant
-trop de s’assimiler des états d’âme étrangers aux siens. Or, depuis
-longtemps, la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de réclamer ce
-qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait donc le compagnon de sa destinée
-en sortir de plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé son
-existence?... Raoul ne pouvait que côtoyer la vie d’une autre créature.
-Il vivait trop fortement la sienne pour palpiter d’un autre souffle, et
-il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute impression née dans
-une sensibilité extérieure.
-
-Déjà, depuis quelques années, ses affaires l’obligeaient à des absences,
-qui ne se prolongeaient guère, mais se répétaient souvent. C’était
-devenu une circonstance courante qu’il partît pour vingt-quatre heures,
-comme il l’avait fait hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se
-décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours lui dire en personne.
-Cette fois-ci, pas plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa.
-Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de suite, parce que Raoul,
-pour marquer son horreur des épanchements dans les endroits publics,
-déplia presque aussitôt un journal.
-
-Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher une brochure qu’il
-avait jetée dans le filet. Afin de lui laisser plus de liberté de
-mouvements, et peut-être aussi pour mieux s’absorber dans ses rêveries,
-sa femme abandonna la place qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir
-en face, près de la portière.
-
-Elle le vit alors de dos, debout devant elle, tandis qu’il fouillait
-dans un copieux bagage de paperasses. La ligne des épaules, la nuance du
-feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux, qui
-s’éclaircissait d’une tache de neige vers la tempe... tous ces détails,
-inobservés depuis longtemps, réveillèrent toutefois une image récente,
-et s’y juxtaposèrent avec une précision qui frappa Nicole d’une brusque
-stupeur.
-
-Mais qu’était-ce que cette image? D’où venait-elle? A quelle seconde
-s’était-elle enfoncée dans le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi?...
-Quoi!... tout à l’heure... rue des Petits-Hôtels?... Cette mâle
-silhouette dominant la foule... et suivie par des yeux humbles et
-fervents de femme?... Un nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout à
-coup, un souvenir creva ce voile, comme un éclair. Une scène bien
-ancienne apparut. C’était le jour de la visite des Chabrial, le jour qui
-avait décidé tant de choses désormais entrées dans le domaine des
-réalités ineffaçables. Près de la source, dans l’ombre fraîche... Ils
-étaient plusieurs réunis là. Et cette enfant se tenait debout, regardant
-le maître avec ce même regard d’esclave amoureuse...
-
-«Non, non!...» cria au fond de Nicole une voix récalcitrante. «A quoi
-vais-je penser là?... C’est abominable!»
-
-Mais d’autres voix s’élevèrent:
-
-«Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare de l’Est. Il allait
-prendre le train. De sa démarche allongée, il a eu le temps d’arriver
-pendant que je causais avec...»
-
-Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom qui, déjà, provoquait une
-évocation déformée, projetait une ombre vilaine.
-
-«Et l’embarras de cette fille!...»
-
-Ce fut comme un éclat de vérité. Puis, de nouveau, tout dévia.
-
-«Mais, quand même, elle pouvait le suivre du regard sans qu’il y eût
-rien entre eux, sans seulement qu’il l’eût vue et saluée...»
-
-Alors, la voix adverse:
-
-«Pourquoi se fût-elle trouvée là, précisément? Une femme qui travaille
-chez elle, que ses occupations retiennent à son atelier?...»
-
-Ensuite, après une minute de tâtonnements éperdus dans d’opaques
-ténèbres:
-
-«Berthe en a l’idée!... C’est pour cela qu’elle m’empêchait d’aller chez
-Fanny Coursol!... Quels drôles d’airs elle prenait en m’en
-détournant!... Oui, certes, voilà ses soupçons... Mon Dieu!... sa
-certitude peut-être!...»
-
-En face de Nicole, Hardibert s’absorbait dans sa lecture. A un moment,
-quelque intuition confuse lui fit lever les yeux vers sa femme. Il ne
-remarqua rien sur ce visage, où il n’avait guère l’habitude de lire.
-Mais, sensible au charme fin de l’élégante créature, aux lignes jolies
-de sa toilette, flatté dans sa vanité de mari, il lui adressa, des yeux,
-un clignement amical.
-
-Alors, un flot de détresse noya le cœur de Nicole. Elle aurait pu, avec
-si peu, avec quelque souplesse, quelque abandon dans ce mâle caractère,
-aimer uniquement cet homme, qui offrait tant de nobles traits à son
-admiration. Et lui-même, si seulement il avait lu en elle, s’il l’avait
-aidée à guérir, à oublier le rêve trop tendre, quand, avec une si folle
-sincérité, elle l’avait appelé à son secours!... Elle valait bien cet
-effort. Sa conscience le lui attestait. Mais non... Ces très petites
-choses, pour se réaliser, eussent demandé une intervention de miracle
-plus prodigieuse que n’en réclamerait le déplacement des montagnes. Et
-les discours s’y avéraient plus impuissants que tout. Nulle parole
-humaine ne traverse les remparts des âmes, quand celles-ci ne sont pas
-organisées pour l’unisson. Et, certes, rien n’est plus tragiquement
-insondable que les frêles mystères de leurs malentendus.
-
-«Ah! lui... il m’aurait comprise...»
-
-Tel fut le cri profond qui monta en Nicole, tandis que l’image de
-Georget s’imposait à elle, avec la suavité divine des graves yeux bleus,
-sur le rempart de Bruges. Éternel cri, où se lamente la solitude des
-cœurs, et qui fait sourire ou pleurer, suivant qu’on raille le
-sentimental mirage, ou qu’on saigne soi-même dans la torture de sa
-poursuite.
-
-
-
-
-III
-
-
-«Raoul, tu ne sais pas?... On nous demande Toquette en mariage.»
-
-C’était Nicole qui parlait. Les deux époux avaient regagné la Martaude.
-Ils avaient dîné. Le soir s’avançait. Un soir presque d’automne, déjà
-brouillé au dehors d’une pluie fine, qui venait de s’établir. Le chef
-d’usine, regagnant son cabinet de travail, sa femme l’y avait
-suivi.--«J’ai une nouvelle à t’apprendre.» Avec une bonne grâce
-inaccoutumée, il se déclarait tout oreilles.--«Attends seulement que
-j’allume une cigarette.» Maintenant, il s’adossait à l’appui de la
-fenêtre, contre le gris brumeux de la nuit, tandis que, sur son bureau,
-la clarté d’une lampe électrique glissait sous un abat-jour de soie
-verte.
-
-Un instant à peine auparavant, Nicole avait pris la résolution de lui
-montrer la lettre de Sérénis.
-
-Et pourquoi ne la lui aurait-elle pas communiquée, puisque, en somme,
-l’épître était pour lui, du moins officiellement, presque autant que
-pour elle? C’est que, à tort ou à raison, la jeune femme soupçonnait
-Ogier de n’avoir mis que par simple précaution respectueuse les phrases
-concernant Hardibert. Quel motif aurait l’écrivain pour solliciter
-l’agrément d’un parrain et d’une marraine sans autorité sur sa fiancée,
-alors qu’il avait le consentement du père?... Non, c’était son aveu, à
-elle, qu’il souhaitait. Par cette démarche, il voulait lui prouver que
-le passé n’était pas mort, que, sans elle, il ne se croyait pas le droit
-de disposer irrévocablement de son cœur, ni surtout de le donner à celle
-qui fut mêlée à leur fragile roman. C’était aussi la permission de la
-revoir, qu’il implorait, puisque ce mariage le remettrait forcément en
-relation avec elle... Peut-être était-ce autre chose... Mais, à la
-dernière alternative, Nicole se refusait de songer. De toutes façons, la
-réponse qu’attendait son ancien ami d’enfance, c’était un mot d’elle à
-lui, une entente secrète, pleine d’une douceur amère, effaçant d’un
-commun accord le rêve d’autrefois, mais avec la mutuelle assurance que
-nulle rancune ne restait pour en empoisonner le souvenir.
-
-Voilà comment Mme Hardibert interprétait la démarche de celui qu’elle ne
-pouvait oublier. Les subtiles délicatesses de son commentaire
-concordaient-elles absolument avec les intentions d’une
-nature masculine, d’où son hypothèse éliminait l’intérêt et
-l’égoïsme,--éléments dont elle ne voulait pas tenir compte?... Berthe
-Raybois en eût douté. Mais cette impitoyable logicienne n’était plus là.
-Et, depuis que sa cousine avait repris le chemin de la Martaude, trop
-d’impressions avaient noyé la remarque, vaine à force d’exagération, où
-la veuve montrait Ogier sous le jour d’un arriviste brutal.
-
-«La réponse la plus prudente et la plus digne que je puisse lui faire,»
-venait de conclure Nicole, «est de comprendre sa lettre comme elle est
-écrite, de la soumettre à Raoul, et de faire connaître à Georget notre
-décision par mon mari.»
-
-Il y avait, chez cette femme, au cœur toujours à vif, d’autant plus de
-courage à prendre un tel parti que, malgré l’adroite rédaction de la
-missive, Hardibert ne manquerait pas de lire entre les lignes. Elle ne
-pouvait pas croire qu’il n’eût jamais soupçonné Ogier d’être le héros de
-sa demi-aventure. Il n’en douterait plus après avoir pris connaissance
-de ce que l’auteur dramatique écrivait. Sans doute, il y trouverait une
-preuve de sa sincérité, à elle. Mais ces sortes de preuves ne sont pas
-pour enchanter un mari. Le sien aurait une façon plutôt dure d’apprécier
-la valeur de celle-là. N’importe! Toutes les réflexions de Nicole ne
-l’en amenaient pas moins à cette nécessité. Et qui sait, si, parmi ses
-mobiles inconscients, ne se glissait pas un peu de ce besoin de
-défensive à tout prix qui, déjà, lui avait indiqué la franchise envers
-Raoul comme la plus urgente sauvegarde.
-
---«Comment!... On nous demande Toquette en mariage?...» s’exclamait
-Hardibert. «Mais c’est à son père d’accorder sa main. Et d’ailleurs, la
-jeune personne nous a trop complètement lâchés depuis longtemps pour que
-je la suppose très soucieuse de notre opinion.
-
---Voyons... Sois indulgent... Elle a si gentiment fait sa paix avec
-nous.
-
---Soit. Mais, quant à son mariage, nous en a-t-elle seulement soufflé
-mot?... Ça s’est donc décidé depuis la semaine dernière?
-
---Rien n’est décidé, justement.
-
---Ah! on nous attend pour cela?» dit la voix mordante de Raoul. (Il
-avait une manière éminemment sardonique de prononcer des phrases de ce
-genre, qui, fussent-elles plus inoffensives encore de signification, les
-affilait en lames tranchantes.) Il ajouta: «Et quel est l’heureux
-mortel?...
-
---Une de nos anciennes connaissances,» prononça Nicole avec un accent
-trop simple pour sembler tout à fait naturel. Et, s’efforçant de rire:
-«Un lâcheur aussi, suivant ton expression. Mais qui s’en excuse. Lis
-ceci... Tu verras... C’est le fait de la plus élémentaire politesse.»
-
-Hardibert saisit la lettre, en regardant sa femme avec une soudaine
-attention. Il avait quitté la fenêtre, et vint s’asseoir à son bureau,
-pour placer le papier sous la lumière de la lampe.
-
-Lentement, il lut, sans que sa figure, d’ailleurs habituellement
-impénétrable, changeât le moins du monde d’expression. Nicole se tenait
-assise sur une banquette, devant la cheminée encore close par la saison.
-Elle sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, et
-pétrissait l’étoffe de sa jupe avec des mains moites et tremblantes.
-
---«Eh bien, ma chère, que comptes-tu lui répondre, à ce monsieur?» fit,
-après un silence qui lui sembla très long, la voix de son mari.
-
---«Mais, mon ami, c’est toi qui lui répondras.
-
---Moi?...
-
---Certainement. Ne demande-t-il pas ton avis autant que le mien?
-
---Crois-tu qu’il craigne pour moi l’émotion de le revoir, et juge
-indispensable de m’y préparer avec tant de précautions?...
-
---Mais,» s’écria-t-elle, les nerfs soudain raffermis devant l’intention
-de cruel persiflage, «je n’interprète pas cette lettre dans un sens
-aussi offensant pour moi. Autrement, je n’en aurais même pas tenu
-compte, et l’aurais jetée sans seulement te la montrer.
-
---Oh!» répliqua-t-il, «tu n’aurais pas fait cela. Les femmes sont trop
-friandes des occasions de franchise perfide, qui leur permettent de nous
-ennuyer un peu, tout en prenant d’héroïques attitudes.
-
---Qu’est-ce que tu veux dire?» demanda Nicole.
-
-Elle se tendait, maintenant, hostile, et le sang glacé. L’ironie
-dédaigneuse, et surtout l’exaspérante façon de généraliser, de la mettre
-dans le troupeau «des femmes», sans vouloir entrer dans le détail si
-personnel de sa propre sensibilité, la froissaient au point de suspendre
-tout ce qu’il y avait en elle d’intuitif, de doux, de compatissant,
-l’empêchaient de pressentir la réelle souffrance dont Raoul se trouvait
-soudain mordu, et que cet orgueilleux cachait sous l’injustice de son
-agression.
-
---«Ce que je veux dire... C’est que, si tu tiens absolument, Nicole, à
-ce que je m’occupe de tes affaires de cœur, tu me trouveras aujourd’hui
-moins naïf qu’autrefois.
-
---Toi, naïf!...» s’exclama-t-elle, si stupéfaite de l’expression qu’elle
-en perdit toute autre idée.
-
---«Parfaitement. Tu m’as fait jouer un rôle assez ridicule, il y a cinq
-ou six ans. Je t’aimais, j’ai eu l’air de tout croire, j’ai tout avalé,
-même les choses les plus pénibles et les plus invraisemblables. Tu me
-rendras cette justice que, lorsque la réflexion m’a mieux éclairé, je ne
-suis pas revenu là-dessus, je ne t’ai pas dit ma pensée, je ne t’ai
-adressé aucun reproche. Ce qui était fait, était fait. Ce qui était dit,
-était dit. J’ai traversé secrètement quelques mauvais quarts d’heure, en
-t’épargnant des récriminations inutiles. Mais aujourd’hui, c’est autre
-chose. Agis comme tu l’entendras, sans assaisonner tes petites
-machinations romanesques de ce piquant spectacle: la tête que je peux
-faire en écoutant des confidences superlativement désagréables pour
-moi.»
-
-A ce discours, une intraduisible angoisse contracta Nicole. Terrifiée et
-révoltée à la fois par les insinuations qu’elle y saisissait, par la
-découverte de ce qui avait pu subsister, sans qu’elle s’en doutât,
-pendant si longtemps, derrière le silence de son mari, elle s’écria:
-
---«Mais, Raoul, quelle abominable arrière-pensée gardes-tu sur mon
-compte?... Dis-la moi, que je puisse au moins me justifier. Comment, tu
-la conserves par-devers toi depuis six ans, et tu parles de la duplicité
-des autres!... Je n’ai eu qu’un tort envers toi, c’est d’avoir été trop
-franche!
-
---Voilà un tort,» repartit l’impassible Hardibert, «qui ne fermera pas
-le paradis aux femmes. Elles peuvent être tranquilles.
-
---Je ne t’ai pas dit la vérité?...
-
---Mais si... mais si... C’était la vérité telle que tu voulais qu’elle
-fût, au moment où tu me la disais.
-
---Et quelle était la vérité vraie?... Supposerais-tu que je t’avais
-trahi?
-
---Oh! ma chère, voyons... Même avec le minimum de tes aveux, c’était
-tout comme.»
-
-Par un jeu bizarre des combinaisons psychologiques, cette phrase éclata
-terrible d’évidence dans l’esprit de Nicole. Ce qu’elle repoussait de
-toute sa force comme l’accusation la plus inique, retomba sur sa
-conscience, d’un poids accablant, irrécusable. Et pourtant elle le
-savait, elle le savait bien, elle s’était arraché le cœur pour ne pas
-devenir infidèle à l’époux, dont le noble caractère, tout à coup,
-l’avait reconquise. Mais alors, mon Dieu?...
-
-Elle s’affola. Un de ces mots lui vint aux lèvres, tels qu’en jettent
-comme une écume à la surface de l’être les convulsions désordonnées et
-incompréhensibles des profondeurs. Ils n’ont quelquefois pas plus de
-rapport avec le sens de notre émotion qu’une éclaboussure d’embrun avec
-les houles de l’abîme. Avant même d’y avoir réfléchi, Nicole répliquait
-à Raoul:
-
---«Tu mériterais que je me fusse conduite comme tu oses le prétendre.»
-
-Il la cingla d’une sauvage riposte:
-
---«Peut-être ce risque m’était-il devenu indifférent. Quand on a cessé
-de croire à la valeur de ce qu’on possède, on ne prend plus la peine de
-le garder.
-
---Mon pauvre ami,» prononça Nicole, que la plus furieuse douleur mit
-hors d’elle-même, «que sais-tu de la valeur d’une femme?... Tu la
-mesures à l’effacement de son caractère, à la platitude de son
-admiration pour toi. Tu ne lui demandes que des satisfactions d’orgueil.
-Avec suffisamment de bassesse ou de ruse, la première venue fait de toi
-ce qu’elle veut. Prends donc le bonheur où tu le trouves: auprès de
-quelque fille de rien.»
-
-Hardibert, qui secouait la cendre de sa cigarette contre le bord d’une
-petite coupe en onyx, ne broncha pas. Seulement, un furtif sourire,
-d’une intraduisible insolence, tendit sa lèvre inférieure, la seule
-distincte sous la moustache,--une lèvre plate et d’une courbe baissante,
-découpée étonnamment pour l’ironie.
-
-Quel devait être l’effet d’un tel sourire, répondant à une telle phrase,
-sur une femme qui avait observé ce que Nicole venait d’observer ce
-jour-là, qui saignait de soupçons, lesquels, malgré le détachement du
-lien conjugal, lui causaient une étrange souffrance! Comment se
-serait-elle dit que, pour bizarre que fût chez Raoul la conception de
-l’amour, il ne se consolait pas de ne l’avoir point réalisée en elle, et
-ne rencontrerait ailleurs,--s’il en cherchait,--que des compensations
-faites pour aggraver son déboire. L’acuité de son amertume, la férocité
-même de ce sourire qui blessait d’un fer rouge la fierté de Nicole,
-auraient pu, et très justement, se traduire en hommages pour une amante
-qu’auraient satisfaite des triomphes raisonnés et secrets. Mais de
-semblables triomphes, quand parfois elle en avait l’intuition,
-semblaient non moins arides à ce cœur féminin que la pire misère
-sentimentale. Son rêve de bonheur était tellement contraire!--tout
-d’expansion, de communion absolue, et du plus total désarmement, dans
-une passion où quelque coquette eût goûté surtout le plaisir de la
-petite guerre.
-
-Avec sa façon excessive de sentir, Nicole crut toucher à la limite de ce
-qu’elle pouvait endurer, tandis qu’elle contemplait, d’une part, ce mari
-sans doute infidèle, et, à coup sûr, si distant, et, devant lui, ce
-papier, sujet de la cruelle scène, où s’inscrivait le définitif adieu
-d’un être trop follement cher, de celui qui, croyait-elle, l’aurait le
-mieux aimée.
-
-Dans sa pensée, s’affirma, en un trait de foudre, la puissance terrible
-de la vie, qui, pour faire de nous de pauvres objets de torture, plus
-pitoyables et pantelants que l’opéré sur une table d’amphithéâtre, n’a
-pas besoin de mettre en œuvre ses ressorts de drame et ses péripéties
-d’horreur. Qu’y avait-il de plus effacé, de plus monotone, que son
-existence?... Son frêle roman n’eût pas fourni la matière d’un de ces
-épisodes dialogués où Sérénis enfermait, en deux colonnes de journal, la
-quintessence de l’amour parisien au vingtième siècle. Qui donc eût vu,
-dans la tranquille petite Mme Hardibert, si correcte, d’une destinée si
-unie, si limpide, le type d’une victime passionnelle?... Le contraste
-entre son découragement tragique et le paisible décor de ce cabinet de
-travail, où l’on n’avait même pas besoin d’entrer pour se représenter le
-spectacle du plus irréprochable et du moins agité des ménages, s’imposa,
-l’espace d’une seconde, à son âme désolée.
-
-Puis, de son exaltation même, sortit pour elle une espèce de griserie
-morale anesthésiante,--quelque chose comme l’élan taciturne qui jette au
-danger un conscrit ivre de peur. Avec un calme surprenant, elle dit à
-son mari:
-
---«D’après ta manière d’envisager les choses, tu ne demanderas pas
-mieux, je pense, que de voir Toquette devenir madame Sérénis?
-
---Voilà qui m’est égal, par exemple!
-
---Raoul, il est un fait que je te prie de considérer. Ces jeunes gens
-attendent notre réponse. Tu jugeras comme moi, je suppose, que notre
-dignité l’exige prompte, favorable, et exprimée de telle sorte que nul
-ne songe à mettre en doute notre parfait accord.»
-
-Rien ne pouvait mieux adoucir le hérissement dont s’armait la nature
-âpre et secrètement meurtrie de Hardibert, que cette fière netteté à
-trancher la question. Le ton posé de sa femme détendit ses nerfs,
-frémissant jusque-là d’appréhension sous la menace des aigres doléances
-et des pleurs. Il regarda Nicole avec des yeux qu’elle connaissait bien,
-où luisait une approbation étonnée, un peu moqueuse, mais mâle et forte.
-Ce n’était pas la chaleur d’estime qui l’eût flattée, apaisée. De lui,
-elle n’aurait jamais, fût-ce aux minutes révélatrices, une parcelle de
-ces effusions spontanées qui font fumer le cœur comme d’un encens.
-Toutefois, il ne marchandait pas son acquiescement adouci quand il
-constatait l’effort victorieux de la volonté, la maîtrise de soi, le
-succès de la raison contre le sentiment, toutes manifestations morales
-qui le séduisaient au plus haut degré.
-
---«Du moment, ma chère amie, que tu laisses les ergotages inutiles, pour
-fixer si justement les convenances extérieures, tu me trouveras tout
-disposé à m’entendre avec toi.
-
---Je désire,» dit Nicole, «que tu répondes toi-même à monsieur Sérénis.
-
---Ce sera fait.»
-
-Au fond, il éprouvait de ce résultat une satisfaction véritable. Ce dont
-il n’eût jamais convenu avec sa femme, ce qu’il se refusait à s’avouer,
-c’est que la lettre de l’écrivain avait frénétiquement réveillé sa
-jalousie. Mais la jalousie place trop un être dans la dépendance d’un
-autre, surtout quand elle se laisse voir, pour que Hardibert la trahît
-autrement que par d’indirectes attaques. Moins sûr qu’il n’avait eu soin
-de le faire paraître de la culpabilité ancienne de Nicole, il endurait
-de ses seuls soupçons des souffrances trop exaspérantes pour ne pas s’en
-venger en affichant une certitude. C’est en poursuivant cette cruelle
-représaille, qu’il dit encore, avant de se séparer ce soir de celle qui
-lui restait précieuse au delà de tout, et à qui nulle grâce ne manquait
-que de le savoir:
-
---«J’espère, Nicole, que ton expérience de la fragilité spéciale aux
-poètes t’inspirera le souci de ce que tu te dois à toi-même, dans les
-relations très sommaires, mais forcées, où ce mariage va nous mettre
-avec le futur mari de ta filleule. Il est dans son droit, ce garçon, de
-trouver qu’une femme de vingt ans et une dot mirifique valent toutes les
-romances chantées sous les balcons des dames incomprises, que la
-trentaine attendrit outre mesure. Tu ne peux que l’approuver. Moi aussi.
-Montrons-lui donc une vague bienveillance, aussi éloignée de
-l’empressement que du dépit, afin que ce petit monsieur ne se figure pas
-qu’il nous ait impressionnés en suspendant ses visites.»
-
-Au cœur de la rêveuse de Bruges, ce fut comme un jaillissement enflammé
-de sang, sous les rudes lanières que maniait ce froid bourreau. Pourtant
-elle retint même l’habituel battement de ses cils pour lui souhaiter
-tranquillement le bonsoir.
-
-Le pire était qu’elle ne pouvait le haïr, ce qui eût mis au moins
-quelque clarté dans l’obscur infini de sa peine. Mais non. Elle
-n’arrivait pas à cesser de percevoir, sous les méchancetés expertes,
-comme quelque chose qui gémissait enfantinement dans le lointain de
-cette âme altière. Elle avait, elle si simple, ce qu’il n’avait pas, lui
-si averti: une sensibilité intuitive à laquelle n’échappait point assez
-complètement la douleur éparse dans les autres. De sorte que nulle
-rancune ne lui offrait l’entière saveur de son fruit amer. Elle
-craignait trop les vibrations intolérables par lesquelles le mal qu’elle
-oserait rendre se répercuterait en elle-même. D’ailleurs, ne savait-elle
-pas ce que valait, au fond, Raoul, quel être de droiture, de générosité,
-d’intelligence, de fière indépendance, il était? N’avait-elle pas
-désespérément essayé de rattacher sa vie intime à celle de ce compagnon
-de sa vie extérieure?... Pourtant l’abîme s’élargissait davantage. Elle
-allait connaître désormais la hantise de la trahison. Comment
-supporterait-elle, jusqu’à la vieillesse, qui lui paraissait plus loin
-que la mort, l’hiver prématuré du cœur, dont tout son être
-frissonnait?... Quelle conclusion donner à sa tristesse inutile?...
-Était-ce donc vrai, ce que disait Berthe, que le bien peut engendrer le
-mal?... Que nos morales savantes ne font que déplacer la somme
-inéluctable des iniquités? Et que, dans l’incapacité de prévoir, nous
-devons répandre de la beauté et de la bonté, comme les fleurs épanchent
-leurs parfums, sans prétendre ajouter du mérite à nos actes?...
-
-Mais alors?... La leçon des jours qui passent, de la vie qui se déroule,
-du cœur qui chemine, allait-elle lui apprendre qu’il eût été meilleur de
-goûter l’amour interdit, d’échanger un peu de beauté, un peu de
-tendresse, un peu de volupté, avec l’être le plus capable d’en recevoir
-d’elle et de lui en donner? Au moins elle garderait à jamais un enivrant
-souvenir!...
-
-«Et je vais revoir Georget!...» se dit Nicole, tandis qu’elle pleurait,
-cette nuit-là, sur son oreiller fiévreux, les larmes, ruisselantes
-éternellement, de l’humaine incertitude.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Nicole et Ogier se revirent dans une circonstance tout officielle. Le
-père de Toquette donna un déjeuner en l’honneur des fiançailles. Comme
-les Mériel demeuraient à Paris dans un appartement meublé, où ils ne
-pouvaient recevoir avec toute l’élégance que comportait l’occasion, le
-repas eut lieu dans un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne. Et
-l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément à cause des Hardibert,
-pour la commodité de leur déplacement.
-
-La petite fête, aussi fastueuse que possible, avec son luxe de fleurs,
-de menu, de service et de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y
-avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui ne se connaissaient
-point: membres de la colonie américaine, amis d’autrefois qu’avait fait
-surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût d’abord remettre un nom
-sur leur visage, bienfaiteurs des mauvais jours trop négligés ensuite
-dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine de Victorine.
-
-Une certaine gêne eût régné, même si des influences pénibles et secrètes
-n’avaient point plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages, se
-reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne.
-
-La politesse glacée de Hardibert et le sourire gracieux, mais dans un
-visage si pâle, de sa jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer
-l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance même de Toquette
-paraissait subir une atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat,
-cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme et de
-parisianisme, qui s’affirmait dans sa toilette blanche, trop chargée de
-dentelles, mais d’une rare séduction de lignes sur son corps souple et
-cambré, dans ses manières avenantes et brusques, dans son accent, dans
-la piquante vivacité de ses traits, auréolés d’une lumineuse et indocile
-chevelure.
-
---«Êtes-vous contente, ma petite marraine? Aimez-vous un peu votre
-vilaine ingrate de filleule?» disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt
-qu’on se leva de table, et entourant d’un bras câlin la taille de Mme
-Hardibert.
-
-Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité de confidence, dans la
-partie du jardin réservée aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la
-douce journée d’octobre, on servait le café par petites tables.
-
---«Je suis contente si tu es heureuse, ma mignonne,» répondit Mme
-Hardibert.
-
---«Si je le suis!... Mais vous savez, marraine, c’est moi qui ai voulu
-ce mariage. Au fond,» ajouta-t-elle en riant, «Ogier n’y pensait pas du
-tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore très enchanté. Mais cela
-ne m’inquiète pas. Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à monsieur
-mon mari.»
-
-Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption charmante. Et,--il faut
-le croire,--les cœurs les plus largement généreux ne sont pas à l’abri
-des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur de ce charme, si sûr de
-lui, fit un peu de mal à Nicole.
-
---«Tenez,» continua gaiement Toquette, «regardez s’il nous contemple
-avec un air morose, mon beau ténébreux! Approchez, monsieur Sérénis...
-N’ayez pas peur!... Je n’ai pas encore de droits sur vous,»
-ajouta-t-elle, s’adressant à l’écrivain avec la plus séduisante
-coquetterie.
-
-Il se tenait à quelque distance, et les considérait, en effet, d’un air
-que sa fiancée taxait fort exactement de morose. A peine avait-il encore
-échangé quatre mots avec Mme Hardibert. A table, elle se trouvait placée
-à la droite de M. Mériel, tandis que lui-même avait son couvert en face,
-à côté de Toquette, qui faisait vis-à-vis à son père.
-
-Sur l’injonction de la jeune fille, maintenant, il s’approchait.
-
---«Venez,» répétait-elle, tout éclairée de joie, dans sa transparente
-physionomie de rousse, en parlant à l’homme qu’elle aimait. «N’ai-je pas
-raison de dire à marraine: ce que Toquette veut, Dieu le veut? Qui de
-vous deux aurait deviné mon rêve de petite fille, et qui de nous trois
-aurait cru à sa réalisation, durant ces journées extraordinaires,
-là-bas, dans le Béguinage de Bruges?...»
-
-Les yeux de Nicole et ceux d’Ogier se croisèrent. Elle le vit aussi pâle
-qu’elle se sentait devenir elle-même. «Les extraordinaires journées de
-Bruges...» Des images un peu effacées flottèrent, s’éteignirent,
-s’accentuèrent de nouveau... Un coin de ciel avec le geste noir des
-moulins... La Grand’Place vide et ensoleillée sous la haute tour du
-Beffroi... Mais qu’était la nostalgie de ces souvenirs auprès de
-l’étourdissante impression dont ils se sentaient ressaisis? Entre cette
-femme et cet homme existaient les mystérieuses concordances qui font de
-l’amour une passion fatale. La rupture soudaine, absolue, violemment
-irrévocable, avait suspendu l’attrait magique, avait pu le leur faire
-nier, oublier. Mais, dans l’émoi de la mutuelle présence, le prodige
-recommençait.
-
-En accueillant les avances matrimoniales que Toquette lui fit
-ouvertement, dans une audace de sincérité que stimulait sa situation de
-fille riche, Ogier convint avec lui-même qu’il allait conclure un
-mariage d’intérêt. Le caractère de Mlle Mériel, qui l’eût peut-être
-amusé dans quelque intrigue de passage, ne le contentait qu’à demi chez
-la femme qui porterait son nom. Il avait trop de penchant au rêve
-imprécis et aux raffinements de la sensibilité, pour goûter cette façon
-désinvolte, aisée, de prendre l’existence. Flatté quand même de la
-ténacité déployée par Toquette dans sa prédilection pour lui, il n’en
-faisait pas crédit à une grande profondeur de sentiment chez la jeune
-fille, mais au plaisir qu’éprouvait cette nature volontaire à gagner une
-espèce de gageure contre le sort, sans compter l’exagération romanesque
-de ses souvenirs d’adolescente. En somme, la petite ne lui déplaisait
-pas, mais la dot inespérée lui plaisait encore davantage. Sans être
-l’arriviste que voyait en lui Berthe Raybois, Sérénis envisageait très
-bien le moment où sa conduite se conformerait avant tout aux nécessités
-pratiques. Ce moment survenait un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu.
-L’écrivain en subissait sans révolte la profitable suggestion.
-
-Mais à peine eut-il écrit à Nicole la lettre dictée par sa délicatesse,
-qu’un nouvel élément s’interposa dans l’évolution, assez tranquille
-jusque-là, de sa pensée. L’image de la seule femme qui eût déchaîné en
-lui des ardeurs passionnelles, recommença de le hanter. Il connut de
-nouveau, quoique plus affaiblies, les angoisses délicieuses ou terribles
-dans lesquelles sa faculté de vivre s’était si magnifiquement épanouie
-il y avait six ans. La convalescence de cette secousse, finalement si
-douloureuse, avait été longue. Mais il croyait tout cela bien mort. Et
-voilà que, pour avoir écrit cette lettre, il retrouvait la fièvre et les
-anxiétés de jadis dans l’attente de la réponse.
-
-Le mot, bref et correct, par lequel Hardibert lui avait communiqué
-l’accueil favorable fait au projet de mariage par sa femme et par
-lui-même, avait dissipé les obsédantes chimères. Il crut y distinguer la
-preuve, chez Nicole, d’une indifférence qui touchait au dédain. Le coup
-de fouet réveilla sa fierté. Aussi, ce matin était-il venu à ce déjeuner
-sans presque un battement de cœur. Mais il l’avait revue...
-
-La vision, pour les amours mal guéries, est comme de l’éther versé sur
-un foyer mal éteint. Tout se rallume instantanément. La personne de
-Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du doute où elle était
-d’elle-même. Car, le sentiment des années écoulées qui, croyait-elle,
-laissaient leurs traces sur son visage, celui du contraste entre ses
-trente ans désenchantés et la radieuse jeunesse de Toquette, la
-déprimante idée que celle-ci l’emportait sur son souvenir même,
-prêtaient à Mme Hardibert la grâce un peu brisée qui seyait le mieux à
-sa suave figure. Et que cette grâce était loin de l’orgueil défensif
-dont Ogier s’attendait à la trouver armée!
-
-Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique de Bruges, quelque chose
-passa sur la physionomie de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de
-Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu: un battement des cils, un
-tremblement de la lèvre, et ce regard... tellement involontaire,
-aussitôt détourné!...
-
---«Je vous laisse refaire connaissance,» dit Toquette. «Je me dois aux
-invités de papa.»
-
-Elle les quitta, dans un envol de sa robe blanche. Nicole sentit qu’elle
-serait ridicule d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille.
-Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce tête-à-tête, et de
-l’opinion que Raoul en pourrait avoir, s’il s’en apercevait.
-
-Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence impressionnant. Puis, de
-la bouche de Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue, que toute
-la sage circonspection de Nicole en fut déconcertée.
-
---«Je suis un homme bien malheureux!...» dit-il.
-
---«Vous?...»
-
-Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait de voile, cachait
-la palpitation de joie, le frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur
-d’où elle ne pouvait être absente.
-
---«Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu vous-même?» reprit le jeune
-homme. «Si j’avais reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait
-pas.»
-
-La terre oscilla sous les pieds de Nicole.
-
---«Je ne vous aurais pas répondu autre chose que mon mari,»
-balbutia-t-elle.
-
---«C’eût été votre écriture... J’y aurais lu en profondeur... comme dans
-vos yeux. Vos yeux non plus ne me disent pas autre chose. Et
-cependant!...
-
---Qu’osez-vous me donner à entendre? Je vous interdis de continuer. Vous
-êtes le fiancé de ma filleule.
-
---Tant pis pour elle!...» fit Ogier d’un air sombre.
-
---«Comment?
-
---Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant je sens que je vais la
-haïr.»
-
-Il exagérait sans peine, se laissant emporter par l’émotion vraie du
-moment, et surtout par la nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne
-lui échappât pas tout de suite,--comme un fauve étourdit sa proie pour
-lui paralyser les ailes.
-
-D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes, perdaient la notion des
-réalités immédiates.
-
-Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour s’éloigner.
-
---«Il faut... il faut...» prononça Ogier, dont l’agitation devenait
-dangereusement visible, «que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous
-m’avez traité comme un être sans honneur, avec qui l’on ne peut avoir
-une explication franche...»
-
-Éperdue, elle secouait la tête.
-
---«Montrez-moi la confiance que je mérite. Je jure sur votre divine tête
-de vous obéir en tout. Mais je veux causer avec vous...
-Promettez-le-moi... Autrement, je fais un esclandre... Je vous en donne
-ma parole!... Je prends congé immédiatement, et d’une façon que Mlle
-Mériel pourra juger définitive.»
-
-L’aurait-il fait?... Peut-être... étant un de ces nerveux dont la
-volonté s’exalte tout à coup sous une suggestion trop intense, et qui,
-par faiblesse, accomplissent des actes de folle énergie.
-
-Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, le refus, en cet
-instant, eût été au-dessus de ses forces.
-
---«Soit, j’y consens.
-
---Êtes-vous à Paris demain?
-
---Je puis y rester.»
-
-Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait son costume de ville,
-car elle s’y était habillée.
-
---«Voulez-vous,» reprit Ogier, tout bas et précipitamment, «être dans ce
-Bois demain matin, vers dix heures... Entre les deux lacs.
-
---J’y serai,» murmura-t-elle.
-
-Leur délire un peu calmé par cet engagement, ils se séparèrent. Leur
-causerie, d’apparence toute naturelle, n’avait pas été remarquée. Le
-seul convive qui aurait eu quelque raison d’en prendre ombrage,
-Hardibert, n’était plus là. Aussitôt après le déjeuner, il avait filé à
-l’anglaise, excédé par la banalité des conversations, et soucieux, étant
-donné son genre d’amour-propre, que Nicole ne pût le supposer jaloux au
-point de la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux comme
-suffisamment assurée par le prochain mariage de Sérénis, et par cette
-conviction, tout à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme ne
-pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit nouveau et d’une si fraîche
-acidité qu’était l’excitante Toquette.
-
-Mme Hardibert se rapprocha du principal groupe. Un monsieur lui offrit
-une tasse de café, et, sans s’inquiéter de son refus, commença de lui
-faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. Il paraissait sous
-l’empire d’une impression très vive. Comme il n’appartenait pas à la
-société américaine des Mériel, mais était un Parisien de pur sang,
-fringant et piaffeur, il s’autorisait de deux rencontres précédentes
-pour risquer de ces déclarations fort claires, dont une Française jolie
-doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre toutes relations avec
-ses compatriotes. En les accueillant avec cette moquerie légère, qui est
-la plus sûre et la plus élégante des armes féminines en pareil cas,
-Nicole en ressentait une griserie secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se
-sentait belle... Si elle avait su combien!... Jamais elle ne l’avait été
-davantage. Un rayonnement mystérieux animait ses traits délicats, sa
-pâleur si fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes prunelles
-sous l’ombre palpitante des cils. A plusieurs reprises elle rencontra le
-regard d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel regard!...
-
-Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée d’une séduction nouvelle.
-Avec la confiance revenue en son propre charme, se déchaînaient en elle
-ces flammes du sentiment qui transparaissent à travers les plus ternes
-visages. Des suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient
-le cœur. Georget l’aimait toujours!... Il la préférait à Toquette, à la
-fiancée de vingt ans, éclatante, amoureuse et millionnaire!... Certes,
-elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui... elle y était
-résolue. Mais n’importe!... elle avait la victoire... Et toute sa
-féminité s’en réjouissait éperdument, du fond sauvage où se réveillaient
-la ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement
-tendre de son amour déchiré de scrupules.
-
-Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt après l’avoir
-examinée, lui dit:
-
---«Allons... Le subtil poète a dû trouver de ces mots capables de te
-faire accepter même son mariage.
-
---Son mariage... Un signe de moi peut l’empêcher!» s’écria Nicole.
-
-Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible.
-
-Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente, avec un de ces sourires de
-complicité féminine, qui flotte aux lèvres des plus sages devant un aveu
-de passion.
-
-Elle-même, quoique invitée avec sa fille au déjeuner des Mériel, s’était
-excusée, prétextant le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant
-d’envoyer Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il aurait fallu dépenser
-le prix d’une toilette pour la jeune élève du Conservatoire. Mais, à
-Nicole, elle n’avait pas caché le fond de sa pensée:
-
---«Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve ce mariage odieux. Les
-deux fiancés me sont antipathiques, autant l’un que l’autre. Ta Toquette
-n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à monsieur Sérénis, je ne
-lui pardonne pas d’épouser ta filleule pour son argent, après avoir
-troublé pour jamais un cœur comme le tien.»
-
-Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire: que le soi-disant
-arriviste, l’homme incapable d’un sentiment fort, qui pouvait oublier
-une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt d’agir avec cette
-folie sentimentale dont s’émerveille toute femme, Berthe fut saisie d’un
-enthousiasme bien dangereux pour sa cousine:
-
---«Ah!» s’exclama-t-elle, «il y en a donc un, capable, comme dit Musset,
-de déraisonner d’amour!... C’est gentil, ça!... La race en est bien
-perdue. Et je ne croyais certes pas que celui-ci la ressusciterait!...
-Nicole, ma petite... Je ne voudrais pas te donner de mauvais conseils...
-Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire ou sensuelle, un
-Hardibert, un Raybois, malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il
-faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister à un être de charme
-comme celui-là, qui, par-dessus le marché, se montre fidèle jusqu’à
-l’extravagance... La vie ne m’a pas donné la chance d’en rencontrer un,
-ou de pouvoir lui plaire... Sans cela, je ne réponds pas... ou plutôt je
-ne réponds que trop, de ce qui serait arrivé.»
-
-Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux discours, parce que
-ses enfants survinrent. Avec les irruptions intempestives des trois
-garçons, une conversation suivie n’était guère possible.
-
-Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. Elle sentait le péril de
-son rôle auprès de cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à
-pousser davantage vers un bonheur coupable, et que cependant elle ne
-pouvait retenir, puisqu’elle trouvait en elle-même plus de raisons pour
-l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle son embarras et son
-commencement de remords dans les effusions de tendresse dont elle
-accueillit ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut de ses
-caresses. Nicole vit émerger, presque belle d’expression ravie, la
-figure maternelle entre les trois houleuses têtes. Et elle entendit
-Berthe lui dire:
-
---«Vois-tu... Moi, j’ai ma part...»
-
-D’un ton qui signifiait: «Prends la tienne où tu croiras la trouver,
-pauvre cœur en peine... Ce n’est pas moi qui pourrai te blâmer.»
-
-Comme, ensuite, la soirée parut longue!
-
-A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante de confiance en
-la vie, avec un petit corps si gracile et mince qu’elle semblait un
-gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent les chênes, accabla Mme
-Hardibert de questions sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur
-les qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux qu’elle avait déjà
-reçus.
-
---«Moi,» dit-elle, «je n’accepterai pas de diamants quand je me
-marierai. C’est horriblement vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des
-bijoux d’art.»
-
-Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité de ce cadre et de ce
-repas, ne manquait pas de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole,
-toujours effleuré d’inquiétude ou de regret, admira secrètement
-l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer avec les indications
-pratiques de sa vocation et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au fond
-de l’âme des pensées lourdes et anciennes comme les rêveries mortes des
-aïeules, pour l’empêcher de voltiger allègrement sur les champs nouveaux
-des joies humaines.
-
-Et tout, durant cette soirée, et cette enfant même, avaient une
-signification suggestive et tentatrice. «Je n’ai souhaité qu’une chose
-sur la terre,» se disait Nicole. «C’est un grand amour. La destinée me
-l’accorde. Vais-je dire: «Non»?... Non, à ce qui comble si
-merveilleusement le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à moi-même que
-je mentirais. C’est la vie de ma vie que je trahirais. Une fois déjà
-j’ai commis ce crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du chagrin, en
-moi, et autour de moi. Quelle leçon!... Et aujourd’hui, quel mystérieux
-retour!... Ah! je le sens bien... Je n’ai plus la force austère de ma
-jeunesse. L’enseignement de la vie n’est pas bon. Je vaux moins
-qu’alors, ayant vu davantage. Et le vague espoir de mes vingt-quatre ans
-n’est plus là pour me soutenir. Au nom de quoi lutterais-je?... Le sort,
-qui me tend le même piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs d’y
-résister.»
-
-Nicole ne se disait pas tout cela avec autant de précision. Mais ce qui
-l’entraînait au doux abîme n’en avait que plus de puissance, pour être
-obscur et inexprimé.
-
-La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui avait cédé sa chambre et
-couchait avec sa mère, ce ne furent pas des raisonnements qui la
-poursuivirent jusque dans le sommeil, mais des images. Le sourire et les
-yeux de Georget... Le mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit:
-«Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage ne se faisait pas.» Puis,
-un paysage qu’elle connaissait bien, ce carrefour entre les deux lacs du
-Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, tandis que, là-bas, une
-grande silhouette tressaillait et se mouvait à sa rencontre.
-
-
-
-
-V
-
-
-Ce matin d’octobre offrait bien toutes les grâces frileuses,
-nostalgiques et défaillantes, qui suggèrent au cœur un désir éperdu
-d’amour.
-
-Nicole, en marchant de la station de Passy jusqu’aux lacs, par les
-allées sèches où pleuvaient doucement les feuilles rousses, sentait une
-vie trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis s’échapper d’elle et
-flotter dans la brume bleuâtre jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance
-qu’une rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait à peine ses
-joues mates, exaltait son âme. Elle ne réfléchissait plus à rien. Elle
-allait, grisée par l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances
-secrètes.
-
-Lorsque se découvrit l’espace entre les deux lacs, décor charmant d’eau
-vaporeuse entre les feuillages merveilleusement teintés par l’automne,
-sous un soleil hésitant, un effroi la prit. Des automobiles passaient,
-brutales et mal odorantes, et, de dessous les voilettes impénétrables et
-les masques, des regards se fixaient sur elle, sans qu’elle pût savoir
-s’ils ne la reconnaissaient pas. Mais ses relations à Paris étaient peu
-nombreuses. Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la jolie silhouette en
-costume tailleur, dont la solitaire élégance piqua de passagères
-curiosités.
-
-Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait du côté opposé.
-
---«Venez. Je sais un coin où nous n’aurons à craindre nulle rencontre.»
-
-En silence, tous deux traversèrent le carrefour, puis s’enfoncèrent dans
-un sentier qui, parmi l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré
-Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en rond-point, et là, se
-trouve un banc, sur lequel, à une pareille heure et dans ce moment
-avancé de la saison, personne que deux amoureux ne devait songer à
-s’asseoir. Sous les arbres, qui se dégarnissaient à peine, et qui
-rougeoyaient ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum du
-terreau nourri de feuilles humides, parmi les plaintes frêles des
-oiseaux attristés, c’était un endroit délicieux et mélancolique.
-
---«Vous ne prendrez pas froid?» demanda Ogier.
-
-Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui, debout devant elle,
-il la regardait.
-
-Que se dirent-ils tout d’abord?... Et bientôt après, quand il eut mis un
-genou en terre, et qu’il lui eut pris les mains?...
-
-De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne se notent pas, car les
-paroles y sont trop peu. De ces choses qu’on appelle des aveux, et des
-reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne sont pas cela encore,
-parce qu’elles prennent ces formes diverses pour exprimer ce qui ne
-s’exprime pas: le tourment et le désir, le regret et l’espoir, la
-palpitation des nerfs et l’affolement du cœur, toute l’extase de la
-tendresse, toute la fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces
-paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément parce qu’elles
-leur sont inutiles, et que, sans elles, ils se comprendraient.
-
---«Ah! Nicole, nous avons perdu six ans... Six belles années de notre
-jeunesse!... Comme il faudra nous aimer pour regagner le temps perdu!...
-
---Nous aimer...» dit-elle avec un divin sourire. «Mais nous n’avons fait
-que cela.
-
---C’est vrai... C’est vrai... Que vous êtes bonne de le reconnaître!...»
-
-Elle devint grave.
-
---«Bonne?... Oh! non... Comment vais-je nous défendre, l’un et l’autre,
-contre la vilaine action qu’il ne faut pas commettre?...
-
---Quelle vilaine action?...
-
---La rupture de vos fiançailles.»
-
-Il dit avec feu:
-
---«Elles sont rompues déjà, dans ma volonté, dans mon cœur, sinon de
-fait. Serais-je près de vous s’il en était autrement?...»
-
-Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse, il ajouta:
-
---«Mais vous-même, mon amie adorée, croyez-vous qu’un devoir quelconque
-puisse nous séparer encore? Ce que vous avez fait il y a six ans,
-aurez-vous le courage de le refaire?»
-
-Elle prit une voix humble, une voix d’esclave amoureuse:
-
---«Le courage, non... Et pas même le droit... Puisque je suis venue à
-vous, ce matin, puisque je vous ai dit: «Je vous aime... je n’ai pas
-cessé de vous aimer...» Comment reprendrais-je mon rôle si fier
-d’autrefois?... Ce ne serait plus qu’une impuissante comédie. Mais je
-fais appel à vous, mon Georget, à votre conscience, à votre honneur...
-Je ne suis plus la Nicole infaillible de jadis... Je ne suis qu’une
-pauvre femme qui vous supplie...»
-
-Tremblante invocation, peu résolue à être exaucée, et qui, dans son
-abandon passionné, devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et
-c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier prit Nicole entre
-ses bras et la fit taire avec un baiser. La jeune femme frémit tout
-entière. L’ardent souvenir d’une étreinte semblable, dans le soir
-lointain, sous les catalpas de la Martaude, vint aiguiser l’ivresse
-présente. Les années de résignation disparurent. La force invincible de
-l’amour renoua les minutes intenses par-dessus la durée abolie. Et les
-lèvres de Nicole fondirent de délices sous la caresse inoubliée.
-
---«Oh! Georget...» murmura-t-elle en se dégageant. «Que faisons-nous?...
-Et la pauvre Toquette!...»
-
-Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment les noms
-familiers, des échos mystérieux. Nicole avait une façon de prononcer:
-«Georget,» qui faisait courir dans les veines du jeune homme un frisson
-de volupté tendre. Et quand elle dit: «Toquette,» ce fut comme le son
-d’une petite cloche de cristal, qui mourut très tristement.
-
---«Toquette!» s’exclama-t-il sur un tout autre ton. «C’est une fille
-fantasque et volontaire, qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne sais
-par quel caprice... Un peu comme elle s’était mis en tête d’être la
-première femme qui jouerait au polo. Aimer?... Sait-elle seulement ce
-que c’est? Elle ne souffrira que dans sa vanité...» (Il se reprit:) «Pas
-même, parce que, non, elle n’est pas vaniteuse... Mais dans sa fantaisie
-contrariée... dans le sentiment que sa volonté n’est pas irrésistible.
-D’ailleurs,» continua-t-il avec vivacité, comprenant que la persuasion
-s’insinuait en Nicole, «Toquette ne sera pas étonnée. Elle sait que je
-l’épousais sans enthousiasme. Chaque fois que nous nous séparons, je
-sens bien qu’elle appréhende vaguement de ma part une retraite
-définitive. Elle se demande toujours si elle me reverra le lendemain.»
-
-Nicole eut un léger rire.
-
---«Eh!... quelle confiance vous inspirez!...
-
---Ne soyez pas méchante... Vous savez bien que, pour les femmes, nul
-serment ne compte, s’il n’est ratifié par leur divination secrète.»
-
-Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes... détachées par on ne
-sait quel arrachement suprême. Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et
-vivante encore?... D’où venait le souffle imperceptible et fatal qui
-l’avait condamnée?... Toutes descendaient de la même chute égale,
-abandonnant, avec la branche, la place où leur frêle existence s’était
-agitée dans les brises et consumée sous le soleil, leur part trop brève
-du songe merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne leur rendrait
-jamais.
-
---«Mais,» reprit Nicole, qui cherchait ses mots, très troublée par ce
-qu’elle voulait dire, «ce n’est pas seulement Toquette...»
-
-Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas avoir l’air de soupçonner
-ce qui la préoccupait.
-
-Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les réticences... Puis,
-brusquement, dévoila sa pensée. Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à
-un niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante pour celui
-qu’elle aimait.
-
-Sérénis eut un mouvement de révolte.
-
---«Oh! comprenez-moi,» implora-t-elle. «Je n’ai pas la pensée de mêler à
-nos sentiments des considérations d’intérêt. Encore moins de vous y
-supposer accessible. La fortune à laquelle vous renonceriez, n’importe
-pas en elle-même. Seulement, pour un écrivain, quel levier de succès!...
-La faculté de ne produire qu’à vos heures, de n’admettre aucune
-nécessité en dehors de l’art... de faire jouer vos pièces quand vous
-voudrez, comme vous voudrez... Que vous dire, mon ami?...
-Pardonnez-moi... Mais puis-je ignorer que vous vous disposez à
-accomplir, à cause de moi, un immense sacrifice?...»
-
-Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu, comme s’il s’amusait
-de ses précautions oratoires.
-
---«Voilà donc le grand mot lâché!» s’écria-t-il. «Et si je vous prouvais
-que je n’ai même pas ce pauvre mérite! Si je vous démontrais qu’en me
-préservant de ce mariage vous me rendrez un incalculable service. Vous
-sauverez le peu que je vaux, comme homme et comme artiste.»
-
-Elle le regarda, sincèrement étonnée.
-
---«Oui... Écoutez-moi, Nicole... Ma chérie... Ma chère inspiratrice
-retrouvée. Je vais être sans orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre
-cœur ferait-il de moi le héros que je ne suis pas?... Daignez me voir en
-la réalité de ma nature, pleine de faiblesse et de défauts...»
-
-Quelque chose, dans l’enthousiasme de l’amante, se froissa d’un tel
-préambule, s’effaroucha de la confession qui allait suivre. Pourquoi ce
-pressentiment?... Une inflexion de voix, peut-être, un changement de
-visage, moins que rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier ne
-se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, ses yeux enivrés
-perçurent, dans ce regard qui la troublait si profondément, sur ces
-traits où semblait s’inscrire la douceur passionnée de son destin, une
-expression qu’elle ne reconnut pas. Les six années enfuies avaient donc,
-malgré tout, accompli leur œuvre?... Et, si pareil que semblât le
-Georget d’aujourd’hui au Georget d’autrefois, le cœur insondable qui
-battait dans cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant regretté,
-qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, avait perdu, comme elle-même,
-beaucoup d’idéal, en cheminant sur les sentiers de la vie.
-Brusquement,--sut-elle pourquoi?--à cette seconde précise, sa méditation
-de la nuit, où elle avait constaté la défaillance de ses nobles
-chimères, l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec l’idée
-terrible: «Mais alors... lui aussi!...» Et voilà qu’un frisson glacé lui
-hérissa la chair, tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la
-contraction d’une irrésistible inquiétude.
-
-Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les lèvres chères, elle entendit
-l’écho de son amère et si secrète expérience! Oui, lui aussi s’avouait
-désennobli, matérialisé par le travail des jours.
-
---«Ah! Nicole, sur le rempart de Bruges, quelle ivresse de poésie!...
-Quelle exaltation de sentiments et de pensée! Quel rêve entraînant et
-sublime!... J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur ces hauteurs, dans
-l’étreinte de votre belle âme, si vous m’aviez pris tout entier, comme
-je me donnais, si follement, si complètement. Mais vous m’avez rejeté à
-la solitude, hors de notre atmosphère surhumaine, au contact des
-réalités déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous enivrer, ce qui
-m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai
-épié le goût médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et l’argent.
-Oui, l’argent... auquel je ne pensais guère alors, et que j’ai apprécié
-de plus en plus à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art me
-reste, Nicole. Chaque jour, je me dis: «Après cette pièce, après ce
-roman, qui me rapporteront un résultat matériel, je ferai mon œuvre, à
-moi, celle que je sens confusément dans ma personnalité la plus
-profonde, celle qui me donnera peut-être la vraie gloire... et qui
-sait?... un peu d’immortalité.» Mais le temps passe, ma résolution
-s’affaiblit... la difficulté de l’exécution m’accable... Le doute me
-prend... L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre?... A quoi bon me
-tourmenter?... puisque j’ai tout ce qui rend la vie agréable, et que les
-camarades me jalousent,--même, et surtout peut-être, ceux qui valent
-mieux que moi, qui ont persisté dans la recherche de l’absolu, mais qui
-sont incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le public s’écarte.
-
---Oh!» s’écria Nicole avec une flamme dans les yeux, «ne vous calomniez
-pas, Georget. Vos tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec eux, vous
-ferez de la beauté.»
-
-Il la regarda, comme ébloui.
-
---«Avec eux?... Avec vous plutôt, ma divine chérie. Voyez comme d’un mot
-vous me rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de l’enlizement dans
-la platitude, dans la paresse et le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je
-me sens lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai un impuissant
-et un repu... Et je veux, oui... je veux un triomphe littéraire, l’éclat
-de mon nom, l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on commence à
-contester cruellement...»
-
-Quelque chose comme une fumée légère passa sur la splendeur élargie des
-yeux de Nicole. Elle eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne le
-remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher ses mots, sans en
-observer l’impression, comme s’il eût refait un monologue déroulé déjà
-en lui-même, et bien réfléchi point à point.
-
---«La fortune?... Pourquoi?... Ses satisfactions ne dépassent
-qu’illusoirement celles de l’aisance, que j’ai atteinte. Mais le
-bonheur, la vaillance et l’inspiration... voilà ce qu’il me faut, pour
-remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela que vous tenez entre vos
-chères petites mains, ma Nicole.»
-
-S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, lui prouver
-que l’intérêt de sa carrière ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui
-faisait d’un mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan si
-nettement établi, cette balance exacte des profits et des pertes, même
-en la supposant destinée à vaincre de généreuses résistances, décelait
-une force de vérité, une acuité de vues, trop contraires à l’impétueux
-aveuglement de l’amour. C’était le calcul d’une ambition supérieure,
-d’un cœur et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un calcul. Et les
-quantités en étaient pesées trop rigoureusement pour ne pas surgir de
-méditations circonspectes, pour n’être que l’improvisation hasardeuse et
-ardente d’une passion qui veut se faire persuasive.
-
-Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait contracter qu’une âme
-subtilement sensible comme celle de Nicole. Le langage était noble. Des
-magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient de hautains désirs.
-Parfois aussi les vertigineuses prunelles se voilaient de cette gravité
-singulière, plus poignante que la caresse ou la langueur, et qui faisait
-frissonner, comme des cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse.
-Pourtant une très fine amertume, une vapeur de tristesse, montait en
-elle, tandis que lui parlait,--si proche, si délicieusement son maître
-déjà,--celui qui la voulait avec une contagieuse ardeur. Dans un trouble
-d’une douceur telle que jamais elle n’eût imaginé rien de plus
-irrésistible, une espèce de lucidité mélancolique lui montrait le Passé
-adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant Aujourd’hui. Que
-faisaient-ils tous deux?... Ne détruisaient-ils pas quelque chose de
-merveilleux, de sacré?... Une pointe aiguë de regret la perçait dans son
-délire même. Ah! c’était sa faute, pensait-elle. Trop longtemps elle
-avait attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même qu’elle l’avait glacé
-par trop de résistance et de raisonnements?... Idée horrible!...
-Serait-elle maintenant impuissante à le goûter?...
-
-Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent ses hésitations suprêmes...
-
---«Ne parlez plus... n’ajoutez rien...» dit-elle soudain à Georget, dans
-une supplication défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, elle se
-rapprocha de lui, avec un frémissement de tout son être. Sans qu’elle
-pût s’en rendre compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion,
-c’était le rêve éperdu de son amour qui fuyait vers un asile de vertige
-la refroidissante influence de l’analyse et des discours. L’asile
-s’ouvrit... entre les bras, contre la poitrine de l’homme adoré. Pendant
-quelques secondes, elle y resta blottie... Mais une émotion tellement
-profonde tremblait dans sa prière et dans son élan, il y avait sur ses
-joues pâles, en son incertain sourire, tant de tendresse irrésistible et
-désespérée, que Georget se sentit étreint par quelque chose de presque
-solennel. Nulle pensée hardie ne glissa de son regard sur ce visage où
-les paupières mi-closes mettaient une ombre d’énigme. Vaguement il eut
-l’intuition que toute sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de
-poète, et que même le flot impétueux de sentiments qui lui gonflait le
-cœur, ne valaient pas ce qu’exprimait le muet abattement de la créature
-charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta de l’y retenir,
-d’un enveloppement immobile. Elle lui était sacrée. Quelle fierté
-d’éprouver ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un autre, moins
-chevaleresque, aurait gâté cette communion divine par sa maladroite
-impatience.
-
-Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin metteur en scène se
-regardait sentir et agir. Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle
-voyait une chose: des feuilles tombaient, détachées par un souffle de
-mystère. Et leur légère chute alanguissait davantage son âme triste et
-enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser comme elles dans le
-néant, à cet instant même. Comment s’arracher, autrement que par la
-mort, au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se savoir aimée?...
-Ah! maintenant, quelle puissance, quel remords ou quelle crainte, la
-défendraient contre ces bras, qui l’enserraient pourtant d’une étreinte
-si soumise?... Un mot d’elle, un ordre, une prière, et ils
-s’ouvriraient... Non... non!... Elle ne pouvait pas... Ah! qu’ils la
-gardent encore!... qu’ils la gardent toujours!... Combien son amour
-était ombrageux et fort, pour avoir tout à l’heure, frissonné si
-farouchement à la première discordance entre ses sentiments et ceux
-qu’elle devinait chez Ogier!... Elle ne voulait plus éprouver cela. Son
-doute était absurde, indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre,
-lutter encore?... N’était-il pas ici, seul avec elle, seul dans ce bois
-exquis d’automne comme dans l’univers immense, celui dont le cœur
-répondait à son cœur?... Oui, seul avec elle dans l’univers.
-Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon des êtres et des choses?
-Quelle pensée l’inquiétait au prix de la pensée veillant sous ce cher
-front?... Quelle lumière l’éclairait comme ce profond regard bleu?
-Savait-elle seulement à quoi ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé
-son épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine aux palpitations si
-douces, qui la berçait dans une extase inconnue?...
-
---«Nicole... ma chérie...
-
---Georget...
-
---A quoi réfléchissez-vous?...»
-
-Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. Mais elle n’eut pas de
-réponse. Puis elle s’écarta de lui, et, lentement, sourit, avec une
-expression qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse et
-enivrée...
-
-Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la saveur de ce sourire.
-Mais déjà, Mme Hardibert s’était redressée, reprise.
-
---«Allons-nous-en, Georget. Nous sommes à notre amour, mais notre amour
-n’est pas encore à nous.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Que nous devons conquérir, non pas le droit,--hélas! nous nous en
-passerons,--mais la liberté, de nous aimer sans mensonge.»
-
-Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux.
-
---«Quel espoir? Viendriez-vous à moi, toute?... O mon aimée!...»
-
-Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme devant un abîme.
-
---«Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je ne saurais pas mentir.
-
---Mais alors?...
-
---Que puis-je vous dire?... Venez, Georget. Partons. Ce n’est pas ici
-que je trouverai le sang-froid d’une résolution... Ici!...»
-
-Elle regardait en arrière, vers le banc déjà quitté, vers la clairière
-retombée à la solitude, entre les arbres fauves.
-
---«Ah!...» soupira-t-elle, comme avec une gratitude pénétrée pour la
-grâce inoubliable de ce lieu.
-
-Cependant Georget relevait son dernier mot.
-
---«Une résolution?... La mienne est prise. Je vais rompre mes
-fiançailles.»
-
-Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier en silence. Ogier se
-déconcertait, n’osant lui demander le sens précis de ce qu’elle venait
-de dire. Pensait-elle au divorce?... Mais lui-même, quelle situation lui
-créerait un pareil coup de théâtre?... Hâtivement, il envisageait
-l’alternative, se gardant bien de laisser voir qu’il n’y avait pas un
-instant songé.
-
-Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et parvinrent à la route qui
-contourne le lac, leur unisson passionné subissait la sourde pression
-des choses vécues, accumulées si diversement dans leurs âmes. Chacun de
-son côté se trouvait ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par
-ces millions de sentiments morts, qui se déposent en nous pour modifier
-notre sensibilité, comme les feuilles que ce couple ardent et triste
-foulait aux pieds et dont les débris se superposent peu à peu au sol
-naturel de la forêt.
-
-A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour absolu se fait plus
-rare, mais prend plus de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs
-ont de choses à mettre en commun, moins ils ont de chance de n’en pas
-trouver qui les sépare. Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore
-tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un double passé, quelle
-résurrection merveilleuse, quelle affinité puissante, quel lien!...
-
-Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient trop. Les voix
-anciennes, écho des jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances.
-Lui, tout absorbé par d’involontaires combinaisons en face des
-conjonctures nouvelles que les dernières paroles de son amie lui
-faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de loyauté, préoccupée déjà
-d’accorder son amour, fût-ce par de désastreuses imprudences, avec cette
-intransigeante noblesse de son âme, qui ne voulait rien savoir des
-compromis mondains ni de la morale des _five o’clock_.
-
-Hors des taillis, par les larges avenues, dans la trouée bleuâtre du
-lac, la délicate matinée d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à
-peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des cyclistes circulaient.
-Ogier dit:
-
---«Nous sommes imprudents.»
-
-Elle, en femme que l’amour tient, et non la coquetterie ou le caprice,
-ne voyait rien autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura:
-
---«Quittons-nous. Adieu, Georget.»
-
-Il prit sa main.
-
---«Quand vous verrai-je?
-
---Bientôt.
-
---Vous m’écrirez, ma Nicole?
-
---Oui.
-
---Vous m’aimez... Vous êtes bien à moi?...
-
---Je vous aime... Je suis bien à vous.»
-
-Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux yeux si tendres. Et très
-bas:
-
---«Quand serons-nous heureux?...»
-
-Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice:
-
---«Toujours...
-
---Méchante chérie!... Quand commencera-t-il, ce «toujours»-là. N’oubliez
-pas que je l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, d’impatience
-et d’espoir...»
-
-Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur leurs lèvres, un instant
-muettes, tout un flot de protestations et de questions enfiévrées,
-qu’ils ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un passant avait
-ralenti le pas pour les observer. Tous deux de taille haute, mais de
-proportions si élégantes, avec leurs deux visages éclatants de beauté,
-d’amour, ils attiraient trop l’attention. Et lui était connu. Ils ne
-purent s’attarder ensemble plus longtemps.
-
-Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse déchirante, la chute
-froide dans l’isolement, et pour leurs yeux, tout à l’heure fondus
-ensemble, la désolation de ne plus se voir...
-
-Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans oser retourner la tête.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Pendant les jours qui suivirent, Nicole Hardibert fut véritablement la
-proie de l’amour, le cœur assailli de flèches brûlantes que représente
-la mythologie grecque,--cette religion de la nature humaine, où règne
-souverainement le plus fatal et le plus fort des sentiments humains.
-
-Une seule image la hantait, un seul souvenir, une seule sensation, un
-seul désir... Leur enlacement sur le banc solitaire, dans la fauve
-profondeur des bois, sous la pluie légère des feuilles mortes. Oh!...
-être là encore!... S’y retrouver bientôt!... Comme elle avait été lâche,
-hésitante et froide!... Pouvait-il se douter combien elle l’aimait?...
-En se rappelant ses bras autour d’elle, la tiédeur un peu rude du drap
-de son pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une souffrance
-délicieuse lui traversait la chair, une aspiration avide, une sorte de
-soif de toutes les fibres. Oh! goûter cela encore!... Il existe donc,
-entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles?... Elle en
-demeurait confondue. Car, dans l’ensorcellement de l’évocation, elle
-perdait la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle devait
-prendre un parti, savoir où elle allait, se placer en un suprême face à
-face avec elle-même. Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables.
-Et quand elle en sortait, tout étourdie et chancelante, ayant peine à
-reprendre pied dans le réel, Nicole s’apercevait que les heures
-s’étaient passées à revivre une éternelle minute, dans le silence
-incompréhensible de sa conscience.
-
-Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances et les choses!...
-Octobre, avec l’aiguillon de ses parfums sauvages, attristait
-magnifiquement le parc de la Martaude. A travers les feuillages
-éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient tout alentour, de cette
-hauteur. Et c’était comme un élargissement mystérieux, des perspectives
-ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins du rêve la palpitation de la
-vie. Plus de limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient
-d’un élan démesuré vers l’inconnu, tandis que des souffles âpres
-s’engouffraient entre les lèvres haletantes. Vivre!... vivre!... C’était
-la suggestion aiguë qui volait dans la brise fraîche avec les aromes
-excitants et amers. Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses
-d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient fini de balayer sur
-le gravier rosâtre la rouille des hêtres et des chênes. Sans cesse, on
-entendait le grincement de leurs brouettes. Dans les parterres, autour
-de la maison, par milliers, fleurissaient les chrysanthèmes. Jaunes ou
-roux, pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les nuances des feuilles
-mourantes, comme ils en avaient dans leurs pétales crispés, les
-recroquevillements convulsifs, et, dans leur âcre odeur, les effluves
-exaspérés. L’âme végétale s’affirmait plus violente au moment de
-s’endormir, exhalait de toutes parts, dans la même tonalité farouche,
-une clameur monotone, un long cri sans fin de passion.
-
-Toutefois, au bord de l’allée descendant vers le pays, le groupe des
-catalpas restait vert. Leurs larges feuilles, si tardives au printemps,
-persistaient les dernières à l’automne. Nicole venait s’asseoir sur le
-banc voisin, et regardait ces beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé
-de lui rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur. Maintenant,
-avec la fierté de leur feuillage intact dans le désastre des futaies,
-elle leur trouvait des airs de triomphe et de revanche, qui la faisaient
-sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait le peu que son âme
-contenait de perversité.
-
-Sa solitude était complète. Hardibert passait les journées entières à
-l’usine, et les soirées, quelquefois les nuits, dans son cabinet de
-travail. A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il abrégeait le
-plus possible. La fièvre d’une découverte scientifique, dont il espérait
-beaucoup pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles. Moins que
-jamais, en ce moment, lui importaient les crises de sensibilité que
-pouvait traverser Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce qui se
-passait à Paris, dans un petit appartement de couturière, coquet à
-souhait, grâce à sa générosité, et où peut-être une jolie ouvrière aux
-fins yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette amusette ne pouvait
-que remplir les intervalles de court désœuvrement entre les grandes
-poussées intellectuelles qui l’absorbaient tout entier dans le seul
-fonctionnement de son cerveau. Cet homme appartenait à la science comme
-d’autres appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition. Il
-devenait, durant des périodes plus ou moins longues, aveugle et sourd à
-tout ce qui n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait tenir la
-solution d’un problème tel que s’il en venait à bout, non seulement il
-relèverait la Martaude, mais il en ferait un établissement unique au
-monde.
-
-Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait à sa femme une humeur plus
-âpre, plus agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole lui
-rappelait les prétentions insupportables de créatures inférieures, qui,
-pour vous garder fidèlement une somme de satisfactions médiocres,
-exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé quoi!... pour s’assurer la
-propriété exclusive de ce que ces gentilles poupées appellent «leurs
-faveurs», il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants, et
-d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants caprices, un temps et des
-facultés que réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès?...
-Rien n’avait de prestige sur elles, assez pour les fixer: pas même le
-mariage. La loi intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux clefs, aux
-verrous et aux grilles du harem. Fallait-il, parce qu’on avait autre
-chose en tête que l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder avec
-quelque sécurité une épouse, ou même une maîtresse?... Le malheur
-voulait que toute la philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand il
-y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence de Nicole. Celle-ci ne
-prenait donc conscience de cette sensibilité bizarre que par le dédain,
-l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les mêmes, moins froissants,
-mais plus énervants, par la répétition.
-
-Elle avait, dans le pays, peu de relations de son monde. Aucune intimité
-féminine n’avait compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois. Elle
-essaya d’aller visiter, comme elle le faisait si souvent, les familles
-ouvrières. Mais, plus que jamais, à travers la vibrance du sentiment qui
-l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait l’antagonisme
-obscur, l’impossibilité d’une sympathie réelle entre la «dame» qu’elle
-était et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en égaux. Depuis
-la crise où faillit sombrer l’usine, Mme Hardibert avait dû restreindre
-le bienfait matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa pauvre âme
-vacillante en eût-elle trouvé la ressource?... Victime, comme ces
-humbles, de l’universelle incertitude, elle n’osait leur avouer par quel
-lien de convoitise et de révolte elle devenait vraiment leur sœur. Eux,
-désillusionnés d’une espérance éternelle, demandaient brutalement à la
-Société le droit de manger à leur faim, de boire à leur soif, de
-s’amuser à leur guise, en un mot de vivre pleinement la vie du corps,
-puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle, dans la même
-déroute des croyances immortelles, demandait à la Nature, à cette Nature
-enflammée et défaillante de l’automne, toute chuchotante de mystères,
-toute décomposée en véhéments parfums, son droit d’aimer jusqu’à la
-plénitude de ses sens et de son cœur, puisque leur fougue effrayante et
-délicieuse est peut-être le seul frisson de l’au-delà dont puisse
-tressaillir la périssable argile humaine.
-
-Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante qu’une brebis oubliée
-par le troupeau en marche au bord d’un précipice, aurait dit à
-l’indépendance audacieuse de ces moutons sans berger?... «Où donc est la
-vérité?...» pensait-elle. Car, pour flottantes et indécises que fussent,
-dans sa faible pensée, des questions si formidables, elle ne négligeait
-pas de se les poser.
-
-D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même chétive et toute
-personnelle, ne se fût élargie dans un tel cadre. Quand tombaient les
-rapides crépuscules, et que les fumées noires de l’usine, les fumées
-bleuâtres du village, montaient à la rencontre des vastes brumes surgies
-des horizons lointains; quand des ciels tragiques, semblables à des
-champs de violettes traversés par des ruisseaux de sang, se découvraient
-à l’issue d’une allée déjà ténébreuse; quand des souffles crépitaient
-parmi les feuillages secs, avec un son déchirant qui lui étreignait le
-cœur, il ne lui était plus possible de méditer égoïstement sur sa seule
-angoisse d’amour. L’universelle inquiétude de toutes les tentations
-suaves s’engouffrait dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se
-demandait: «Où vais-je?... Que faire?...» elle entendait sa question
-tomber dans un abîme plus profond que sa destinée. Des échos d’éternité
-s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle n’en distinguait pas
-le sens.
-
-Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent sans fin. Elle ne reçut
-rien de Georget. Mais il ne pouvait lui écrire à la Martaude.
-L’initiative devait venir d’elle. C’était chose convenue qu’elle lui
-enverrait un mot la première, pour lui indiquer un moyen de
-correspondre. Car chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux.
-Elle les avait repoussés tous, promettant d’y réfléchir. Et son
-hésitation durait encore.
-
-Ce qu’elle attendait, avec une appréhension qui l’empêchait de préciser
-son attente, c’était la rupture officielle des fiançailles de Sérénis
-avec Toquette. Ce petit événement serait notoire, et quelque bruit lui
-en reviendrait avant même que les intéressés l’en informassent. Les
-journaux n’avaient pas encore annoncé le mariage du jeune auteur, et
-Mlle Mériel n’appartenait pas au monde parisien. Mais, si ce n’était par
-la voix publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude par des
-relations communes, par Berthe Raybois, tout au moins.
-
-«Georget ira d’abord la trouver,» pensait Nicole, supposant à l’homme
-qu’elle aimait des subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de lui
-apprendre un fait dont elle devait être sûre, et dont il ne voudrait pas
-aviser directement Hardibert.
-
-Quant à Toquette, savait-on quelle attitude prendrait la fantasque
-fille? Son orgueil sauf,--car Ogier lui laisserait l’initiative
-apparente de la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter son
-passage sur le premier paquebot à destination de New York?... Trop
-franche pour jouer sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse qu’il
-offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir du dépit, et encore
-moins du regret, elle ne parlerait guère, et se garderait bien d’écrire.
-La correspondance n’était pas son fort. Sa marraine, à qui, pendant des
-années, elle n’avait pas donné signe de vie, et qu’elle s’était rappelée
-seulement dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui redeviendrait
-indifférente aussitôt cet espoir brisé. Si, décemment, elle avait pu
-épouser Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate aurait-elle
-retrouvé le chemin de cette Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée
-avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une si chaude
-affection?...
-
-«Ah! je n’ai pas de scrupules à son égard. Celle-là ne souffrira jamais
-par le cœur!...»
-
-Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité furtive de la jalousie
-l’aidait aussi, de ce côté, à supprimer tout remords.
-
-Un après-midi, comme elle venait de sortir après déjeuner, la pluie la
-chassa du parc. C’en était fait des promenades sans but et des rêveries
-sans conclusion, où elle écoutait à la fois la rumeur de son cœur
-troublé et le gémissement si doux des feuilles sèches remuées par la
-traîne de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la beauté de
-l’automne jetait son suaire gris sur les choses. Elle en sentit le froid
-s’insinuer jusqu’à son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa vie,
-à elle, de sa jeune vie frémissante et avide de bonheur. Elle
-n’écouterait pas les suggestions de l’eau désastreuse et monotone, ni le
-renoncement du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement de
-cette odeur mortelle et triste qui se répandait dans la maison sans
-intimité, sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors, derrière
-les vitres dépolies de brume. Elle était aimée, elle aimait!... Un
-délire la prit. Sans ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas, le
-retrouver, lui... Comment avait-elle pu attendre?... A l’instant même,
-elle allait écrire à Georget.
-
-Nicole monta au premier étage, dans un boudoir attenant à sa chambre, où
-elle se tenait le plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté
-d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés étaient tous à leur place.
-Son âme ordonnée et claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté.
-Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse ne fût qu’une note
-plus haute, plus merveilleusement sonore dans son harmonie
-intérieure!...
-
-Mais elle était à la minute où ce contraste même lui devenait
-insensible. Une impulsion souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le
-papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta pourtant, puis se
-détourna, pénétra dans sa chambre à coucher, se plaça devant une glace.
-
-Elle se vit belle... Plus belle qu’elle n’avait jamais été... Le visage
-spiritualisé par une flamme mystérieuse, par ce feu cher et secret qui,
-depuis la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint. Elle s’étonna de
-la profondeur de ses yeux. Elle les interrogea avec une espèce d’effroi
-mêlé de compassion. En même temps, elle se réjouissait de voir leur
-splendeur si fraîche sous l’arc frémissant et velouté des cils.
-
-Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était regardée ainsi, avec la
-même fierté anxieuse, dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour
-Bruges. Elle pensa: «Nous autres femmes, nous ne goûtons notre beauté
-que par l’amour. Mais d’ailleurs, tout est dans l’amour... Rien n’a de
-prix en dehors lui.»
-
-Elle crut entendre qu’on frappait à la porte extérieure de son boudoir.
-Elle retourna dans cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second coup.
-
---«Entrez!»
-
-La femme de chambre surgit, avec un peu d’effarement.
-
---«Madame!... Mademoiselle Mériel!»
-
-Nicole tressaillit, pâlit. Mais, ne s’expliquant pas l’émotion de la
-domestique, elle dit sèchement:
-
---«Eh bien?...
-
---Madame ne se doute donc pas du temps qu’il fait?... Et Mademoiselle
-n’a pas trouvé de voiture à la gare!...
-
---Priez-la de monter. C’est ici qu’elle aura le plus chaud.»
-
-Machinalement, pendant la minute qui suivit, Nicole arrangea le feu, le
-fit flamber, y ajouta des bûches. Ses mains frémissaient. Son cœur
-bondissant arrêtait le souffle dans sa poitrine.
-
---«Marraine!...»
-
-La grande fille impulsive et franche, décidée et puérile, se jetait dans
-ses bras, plongeait le visage entre sa joue et son épaule, et répétait
-le mot d’appel dans une espèce de sanglot qui la secouait toute:
-
---«Marraine!...»
-
-La confiance, l’abandon sincère, le jaillissement tumultueux d’une jeune
-douleur, émanaient de l’élan, de la voix, de l’étreinte, de toute la
-fougue immobilisée du souple corps que Nicole sentait trembler contre le
-sien. Elle fut bouleversée. Que signifiait cela?... Et qu’est-ce qui
-allait suivre?...
-
-Mais ses mains, errant dans une caresse vague sur la jaquette de drap,
-rencontrèrent des places ruisselantes.
-
---«Tu es trempée!... C’est de la folie!... Qu’arrive-t-il?... Comment
-es-tu venue?... Seule?...»
-
-Naturellement. Est-ce qu’une indépendante comme Toquette, et
-américanisée encore, s’embarrassait d’une femme de chambre?
-
---«Eh! qu’importe un peu de pluie!... Mais je vous inonde, marraine...
-Pardon...»
-
-Elle s’écarta. Nicole, avec une crispation secrète, la vit
-singulièrement embellie et émouvante, transfigurée par une expression
-nouvelle, ses yeux d’or brun alanguis d’une tristesse délicate, et le
-teint si éclatant, rosé par l’air vif et humide, sous la chaude auréole
-des cheveux fauves, où frisaient des mèches folles, perlées de bruine.
-
---«Tu vas retirer cette jaquette. Je te mettrai un châle sur les
-épaules. Et tu boiras quelque chose de bouillant. Tu n’avais donc pas de
-parapluie?...
-
---Si, mais avec ce vent...
-
---Voyons tes chaussures... Oh! ces souliers minces!... La femme de
-chambre va te les ôter tout de suite.»
-
-Elle sonna. Son âme s’amollissait à ces soins. N’était-ce pas, dans
-cette chambre familière, la petite Toquette d’autrefois, revenue de
-quelque équipée à travers le parc noyé d’averses?...
-
-Ah! Nicole... cœur mal fortifié, trop ouvert à la sensibilité des
-autres, que vous êtes peu faite pour les revendications où il faut de
-l’égoïsme, et pour les rivalités où il faut de la haine!
-
-Mme Hardibert regarde cette pauvre grande fillette, dont les yeux
-s’embrument, non pas de la vapeur du thé qu’elle boit, mais de vraies
-larmes, tandis que, suivant l’ordonnance formelle, Toquette avale une
-pleine tasse brûlante avant de parler. Par-dessus le bord de cette
-tasse, le regard ingénu, ardent, désolé, va vers cette marraine, qui se
-demande encore ce qu’elle doit y lire, mais qui, déjà, n’en peut
-supporter la supplication.
-
---«Voyons... Tu es réchauffée?... C’est bien vrai?... Parle maintenant.»
-
-La voix se défend de toute cordialité. Nicole se raidit. Sa filleule
-est-elle venue en accusatrice?... Elle n’acceptera pas d’explication.
-D’abord il n’y en a pas de possible entre elles deux. Elles ne sont pas
-dans la même région de la vie. La vierge aurait trop d’avantage contre
-celle dont l’amour est un péché. Mais cet amour, coupable ou non, il
-peut ici demander, plutôt que de rendre, des comptes. N’est-ce pas
-Toquette qui l’a réveillé en flamme dévorante parce qu’elle a commis
-l’imprudence de s’attaquer à lui?... Cet amour... il existait bien avant
-que la jeune inconsciente connût seulement le sens du mot aimer.
-
---«Marraine, il m’arrive quelque chose d’affreux. Je suis trop
-malheureuse!... Alors je viens à vous... Je n’ai pas toujours été
-gentille... Mais vous m’avez pardonné... Puis vous me plaindrez
-tellement!... Et d’ailleurs, à qui aurais-je recours?...»
-
-Elle parlait à petites phrases hachées, les lèvres tremblantes de
-sanglots contenus. Toute sa turbulence joyeuse était tombée. Ce n’était
-plus l’adolescente à l’imagination et au sang en effervescence, grisée
-de sa propre sève, et marchant sur terre comme en pays conquis. C’était
-la jeune fille en qui s’éveille une souffrance de femme. D’ailleurs,
-elle s’intimida,--chose non moins neuve chez elle. La manifeste froideur
-de Mme Hardibert la consterna.
-
-Celle-ci lui disait:
-
---«Mais, Victorine, avant toute confidence, je dois te suggérer que ton
-père te guiderait mieux que moi. Il a toujours été en désaccord avec les
-conseils que je te donnais. Et je ne voudrais pas...
-
---Oh! marraine... Il s’agit de circonstances où un homme ne saurait que
-faire des maladresses... Et aussi de quelqu’un que vous connaissez mieux
-que lui.
-
---Quelqu’un?... Qui cela?»
-
-Toquette balbutia, comme si le nom, maintenant, lui faisait mal:
-
---«Ogier Sérénis.
-
---Ton fiancé?...
-
---Il ne le sera peut-être plus demain!»
-
-Un silence suivit ce cri, où tremblait une si réelle et si naïve douleur
-que Nicole en fut atrocement remuée. Mais son trouble se compliqua. Le
-«peut-être» et le «demain» sonnèrent étrangement à son oreille. Comment!
-Georget n’avait pas encore franchement, loyalement, rompu!...
-Qu’attendait-il?... Doutait-il d’elle?... Ou traversait-il les mêmes
-hésitations?... Mais elle ne luttait qu’à cause de son devoir... Tandis
-que lui?...
-
---«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme Hardibert, avec une anxiété où
-sa filleule crut voir l’émoi soudain de la sollicitude.
-
---«Ah! marraine... C’est inexplicable... Ou plutôt, si... Je ne
-comprends que trop. Monsieur Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce
-mariage... Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris même... qui sait?
-Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit que ce léger entraînement n’est pas
-l’amour. Et alors, comme il est fier... que je suis riche...»
-
-Sa voix se brisa.
-
-Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté, où tout se lisait
-avant la parole. Ce visage, d’une si triomphante jeunesse que le chagrin
-n’y effaçait pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais et pur,
-épanouies tout à l’heure sous la caresse cinglante de l’air, dans la
-marche hâtive. Ainsi Toquette n’avait pas un soupçon!... n’imaginait
-seulement point, entre son fiancé et elle-même, l’intervention d’une
-autre femme... Nulle jalousie, pas même indécise...
-
-Fut-ce un soulagement?... Sans doute. Pourtant un âcre regret mordit
-Nicole en plein cœur.
-
-Elle se serait sentie plus forte pour défendre son amour devant une
-agression, directe ou sournoise, que dans l’enveloppement de cette
-confiance, qui la liait, la désarmait. Puis il y avait quelque chose
-d’humiliant pour elle dans cette maîtrise de soi qu’avait pu conserver
-Georget. Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable, de fulgurant?...
-Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait pas d’aimer!... De quelles
-habiles phrases il avait dû parer sa retraite!... Ah! quelle
-circonspection il avait acquise depuis le soir lointain où il accourait
-se cacher dans les taillis de la Martaude!...
-
-Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que, ces derniers jours, sans
-le savoir elle-même, elle ne s’était pas attendue à quelque délicieuse
-folie semblable?... Mais les feuilles pleuvaient sur son passage, sans
-rien dévoiler que la solitude au fond des bosquets dévastés.
-
---«Voyons, Toquette... Que t’a dit Ogier?... Que s’est-il passé entre
-vous? Est-ce que ton caractère?...
-
---Mon caractère n’a rien à voir avec son changement d’attitude. Ah!
-marraine... mon caractère!... Mais je n’en ai pas avec lui... Je n’ai
-plus de volonté en sa présence... Je l’aime.»
-
-Comment ne pas la croire?... Elle trouvait les mots et les pensées que
-seul un sentiment dominateur inspire. Sa logique d’enfant gâtée n’eût
-pas découvert ces choses. Elle était bien dans le miracle de la
-tendresse. Devant les yeux effarés de Nicole tombait la légende d’un
-impérieux et vaniteux caprice.
-
---«Depuis que je pressens mon malheur, j’ai beaucoup réfléchi, marraine.
-J’ai pensé que, peut-être, un écrivain--surtout nerveux et
-impressionnable comme Ogier Sérénis--redoutait de se dépayser, de
-s’exiler dans une atmosphère différente de la sienne. Je ne lui ai pas
-assez caché combien la vie américaine me plaît, les idées de là-bas,
-tout... et quel plaisir j’aurais à l’emmener dans ce Nouveau Monde qui
-nous a faits ce que nous sommes, père et moi. A-t-il eu peur d’y être
-circonvenu, retenu, d’y perdre un peu de sa subtilité légère, de son
-alerte facilité française?...»
-
-Elle s’interrompit devant la stupeur évidente de Nicole.
-
---«Croyez-vous que j’aie mal vu, marraine?» demanda-t-elle avec une
-soudaine humilité.
-
---«Vu?... Tu n’as pas pu voir... Tu es trop inexpérimentée, trop
-jeune... Il t’a parlé dans ce sens, n’est-ce pas?
-
---Non.
-
---Ce n’est pas possible!
-
---J’ai tâché de le comprendre. J’avais un tel désir de le rendre
-heureux!»
-
-«Moi aussi,» pensa Mme Hardibert, «j’aurais voulu le rendre heureux.
-Mais je ne l’eusse pas diminué en lui supposant tant de préoccupations
-en dehors de l’amour et une si singulière méfiance de son inspiration.
-Il a fallu qu’il m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique!...
-Cette petite fille, avec son sens plus modeste du réel, le
-comprendrait-elle mieux que moi?...»
-
-Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement crispa les beaux traits
-de Nicole, cerna ses yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et
-veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant qui lui faisait tant
-de mal n’en vit rien. Cette jeunesse ardente et maladroite ne se
-disciplinait jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur adoré qui lui
-échappait. Mais, à l’épier, ce cœur incertain, elle apportait une
-finesse sauvage. Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en eut
-tout de suite une autre preuve.
-
---«Je crois,» poursuivait Toquette, «que j’ai regagné un peu de terrain.
-Hier... tenez, Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que j’ai vu
-la minute où il allait rompre, là, définitivement, prononcer quelqu’une
-de ces paroles après lesquelles la fierté d’une femme ne peut
-tergiverser, discuter. Oh! marraine... Le cœur me tombait dans la
-poitrine, le parquet fuyait sous mes pieds, à voir la froideur de son
-regard, à écouter sa voix indifférente... Non, voyez-vous... Il ne
-m’aime pas... Si je l’épouse malgré tout...» (Nicole tressaillit) «je
-sais bien que je finirai par lui plaire... J’y mettrai tant du mien!...»
-(Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune auréole d’or, les yeux
-de métal incandescent se noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible
-magie fut en elle.) «Mais l’épouserai-je?... Et pourtant je suis encore
-sa fiancée!...
-
---Quel est ce terrain regagné hier?» interrogea Nicole, lui rendant le
-fil du récit, comme elle aurait remis au bourreau l’instrument même de
-sa torture.
-
---«Voilà... Sans avoir l’air de comprendre où il essayait de m’amener,
-je lui ai exposé tout un plan d’existence pour après notre mariage, en
-faisant une part très large à son travail. Je lui ai demandé ce qu’il
-penserait d’un long séjour en Italie.--«Si vous y cherchiez,» lui ai-je
-dit, «un sujet de drame, dans quelqu’une de ces petites cités
-tragiques?... Ou bien quelque histoire de mystère et d’amour, dans un
-cadre adorable, que vous évoqueriez en poète...» Il m’a considérée, tout
-surpris, comme s’il me voyait pour la première fois.--«Vous me
-laisseriez donc travailler?...--Comment!... mais je vous y forcerais,»
-ai-je fait en riant.--«Dans un coin solitaire de l’Italie, loin du
-monde?...--De quel monde?... Vous seriez le monde pour moi.» Je ne sais
-comment cela m’est venu, ni avec quel accent... Il a semblé ému.--«Et
-votre Amérique?...» m’a-t-il demandé.--«Elle ne sera plus «mon» Amérique
-s’il ne vous agrée pas qu’elle soit la vôtre.» Vous comprenez, marraine,
-je prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître trop
-inquiète. Mais il a bien vu à quel point j’étais sincère, et combien je
-l’aimais pour lui...
-
---Ah! comment ne l’aurait-il pas vu!» gémit Nicole. «Et que viens-tu
-donc me demander, toi que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une
-femme?...
-
---Vous me blâmez, marraine,» balbutia Toquette. «Vous trouvez que j’ai
-manqué de dignité?... Non... Quoi?... de réserve?... Ah! c’est que vous
-ne savez pas...»
-
-Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline, suppliante, se jeta à
-genoux sur le tapis, enveloppa Nicole de ses bras, coula sa tête contre
-ce cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance, ni la sévérité.
-
---«Vous ne savez pas, marraine... Je l’aime!... Je ne vis plus, depuis
-huit jours qu’il est devenu une énigme pour moi. Il se retire... Je le
-sais... Je le sens... Demain il rompra nos fiançailles. Hier, il
-l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui l’ont touché, fait
-hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il?... Pourquoi?... Je ne sais plus. Je
-ne vois pas autre chose. Alors je suis venue à vous... Marraine, vous le
-connaissez... Il était votre ami d’enfance. Il vous admire par-dessus
-tout. Ah! si... Vous ne vous doutez pas à quel point!... Je suis
-certaine que vous seule pourriez le ramener à moi... Ou alors, dites-moi
-ce qu’il faut faire... Oh! marraine, marraine... Sauvez-moi!... Ne me
-tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate!... Vous ne me
-condamneriez pas à mort pour cela, n’est-ce pas? Eh bien, votre petite
-Toquette mourra de chagrin si vous ne venez pas à son secours...»
-
-Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux où s’amassaient
-d’indicibles larmes. Était-ce là, dans ce souple et chaud abandon, dans
-cette détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde, dans cette
-enfantine posture, et tellement à sa merci, la rivale qu’il lui fallait
-combattre?... Ah! du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait
-crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable, qui, dans la vie, n’avait
-pour perspective de bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune
-fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son propre foyer, et qui,
-pourtant, ne souffrait pas moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à
-son tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée. Une clameur
-farouche montait du fond de son être et venait s’éteindre au bord de ses
-lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh! comme elle souffrait,
-d’une souffrance compliquée et barbare!... Mais, par-dessus tout, de sa
-pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part de joie humaine, qui
-décontractait ses bras crispés autour de sa chimère, et qui la
-forcerait,--elle commençait à en être sûre,--de livrer son pauvre trésor
-d’amour à celle dont la véhémence l’implorait.
-
-Ah! si seulement elle pouvait se croire indispensable à Georget!...
-Peut-être s’armerait-elle, ivre et aveugle, jusqu’à la férocité de la
-conquête. Mais le doute s’infiltrait en elle, perfide, glacial. Si plus
-tard elle devait surprendre en lui quelque regret!... Plus tard?...
-Était-elle bien certaine de n’en pas déjà trouver la trace dans ses
-tergiversations étranges, révélées par les confidences de Toquette.
-
---«Ah! marraine, marraine... Vous n’avez donc rien à me dire?...
-
---Mais... je réfléchis... ma pauvre petite. N’est-ce pas préparer un
-double malheur que de t’aider à ramener un fiancé récalcitrant?...»
-
-Une amertume fait fléchir les douces lèvres qui prononcent l’ironique
-parole. C’est la plus extrême cruauté dont elles sont capables.
-
---«Je l’aime... Je l’aime...» gémit Toquette.
-
---«Tu l’aimes?... Enfin!... Connaît-on son propre cœur, à ton âge?...
-Cet amour est venu bien vite!... Tu ne sais pas ce que c’est... garder
-le même sentiment pendant des jours, des mois, des années... Comprendre
-que ce sentiment est rivé à votre chair et à votre âme, et qu’on
-n’existe pas en dehors de lui...»
-
-Toquette la sent frémir tout entière.
-
---«Ah! oui... marraine... Vous, dès l’enfance, on vous élevait dans
-l’idée d’épouser monsieur Hardibert... Comme c’est beau!... Appartenir à
-celui qui eut toutes vos pensées depuis l’éveil de votre cœur, qui fut
-le héros de vos songes d’enfant... C’est bien ce bonheur-là que je
-souhaite...
-
---Comment?... Tu es arrivée à Paris il y a trois mois, et il y en a deux
-que tu es fiancée.»
-
-Toquette, toujours blottie contre celle qu’elle embrasse et qu’elle
-déchire, lève ses yeux d’or fondu, désormais si beaux de langueur et de
-flamme.
-
---«Et Bruges?... marraine... Vous ne vous rappelez pas... Bruges?...
-
---Bruges!!...»
-
-Le mot passe comme un souffle dans la bouche soudain convulsive et
-blêmie. Est-ce que l’enfant énamourée va lui disputer aussi ce
-souvenir?...
-
---«Vous ne vous en doutiez guère, marraine. Je n’étais qu’une petite
-fille... Eh bien, pourtant, j’ai commencé alors de l’aimer. Oui...
-oui... Je l’ignorais... Mais c’était bien de l’amour... Je le sais
-aujourd’hui. Qu’il me semblait beau, et grave!... Comme il parlait
-bien!... Je serais morte sur un signe de lui... J’ai pleuré follement
-toute une nuit parce qu’il avait jeté une rose que je lui envoyais... Le
-lendemain, j’ai demandé que vous me rameniez à la pension...»
-
-Les larmes se sont séchées dans les yeux de Nicole. Un souffle de
-désastre brûle ses paupières, chasse le sang de son visage, lui
-contracte affreusement le cœur. Il lui semble que son inconsciente et
-innocente rivale fait, à chaque parole, un pas de plus dans la prairie
-close de son âme et piétine les fleurs de son secret, de son rêve, de sa
-longue tendresse. Tout s’écrase, saigne et se flétrit sous la marche
-dansante de cette petite nymphe allègre. N’est-ce pas le domaine de
-cette libre jeunesse, un si frais parterre d’amour, où elle affirme son
-droit de s’élancer hardiment?...
-
-Pourtant la pauvre femme proteste. Si elle doit s’effacer, du moins
-veut-elle emporter l’assurance que son sentiment fut incomparable.
-
---«Allons donc... Victorine!... De l’amour?... à treize ans!... tu l’as
-vite oublié, et pour longtemps... avec tes flirts, en Amérique.
-
---Vous êtes méchante, marraine,» dit l’autre, en se redressant, blessée.
-(Et la rudesse enfantine d’autrefois restitua un peu de force combative
-à la malheureuse Nicole.) «Je n’ai pas vu un jeune homme m’approcher
-sans faire une comparaison avec Ogier. Son souvenir s’interposait entre
-moi et les autres, m’eût à tout jamais empêchée d’aimer complètement.
-Mais que pouvais-je faire?... Je le croyais marié, ou pris non moins
-irréductiblement.--Je connais la vie, marraine,»--ajouta Toquette avec
-toute l’assurance de son ingénuité.--«Un homme célèbre, adulé, flatté...
-Pensez donc!... Et moi, une petite fille, et qui lui avait déplu
-encore!... Tenez, il est bien tard pour vous le confesser, vous ne me
-croirez pas... qu’importe! Mais si je n’osais vous écrire, c’est que
-j’avais peur d’entendre parler de lui.»
-
-Ah! que tout cela était parfumé de vérité! Ce virginal, ce farouche
-amour, exhalait sa senteur verte et sauvage, comme une touffe de menthe
-et de thym sur un escarpement inviolé. Nicole en subissait la
-fascination avec un attendrissement mêlé d’horreur. Elle ne pouvait pas
-plus s’empêcher d’admirer la grâce incomparable de ce sentiment fier et
-pur, qu’elle ne fût restée indifférente à celle de jasmins et de lis
-respirés pour en mourir.
-
-Mais l’épreuve suprême allait venir. Toquette reprit:
-
---«Ah! marraine... Quand je pense à ma folie d’enfant, dans ce voyage de
-Bruges!... J’aurais tout donné pour être grande et pour vous
-ressembler... Il vous admirait tant!... C’était tellement visible, même
-pour des yeux de fillette, comme les miens! Croyez-moi... Toute petite
-sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que vous ne voyiez pas, ou
-que peut-être vous ne vouliez pas voir... Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à
-cette époque-là Ogier était amoureux de vous...»
-
-Et sur un mouvement de Mme Hardibert.
-
---«Oh! ne vous fâchez pas, marraine... Vous, si haute dans la vie, et
-qui aviez votre part...»
-
-Elle s’interrompit.
-
---«Tais-toi!...» ordonnait Nicole, et du geste, du regard, plus
-impérieusement que de la voix.
-
-Il y eut un silence. L’après-midi si bref de ce jour sombre et noyé
-glissait déjà aux lividités du crépuscule. Toquette, assise en face de
-sa marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées, cessa de tendre
-son jeune buste avec anxiété vers la déconcertante conseillère. Est-ce
-que, vraiment, elle avait perdu l’affection de celle qui fut si bonne
-pour son enfance? Pourtant elle ne méritait pas cela. Maintenant moins
-que jamais, puisque tout était expliqué. Comment un cœur de femme, aussi
-tendrement subtil que celui-ci, ne comprenait-il pas, à présent,
-l’ombrageuse réserve où s’enfermait au loin l’adolescente, qui craignait
-de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à oublier?... Jalousie,
-terreur, pudeur... tout cela fut instinctif sans doute, mais d’une si
-violente sincérité!... «Ah! elle ne m’aime pas... Et Ogier, non plus, ne
-m’aime pas... Qui donc m’aimera?...» pensa désespérément Toquette. Toute
-la frénésie des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais plus emportés
-qu’en la suite de la vie, la dévasta avec une fureur d’ouragan. Ses
-sanglots éclatèrent, non plus contenus et assourdis comme tout à
-l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres... toute la pitoyable
-explosion d’un pauvre cœur qui se brise.
-
---«Ah! je veux mourir!... Je veux mourir...
-
---Non, ma petite Toquette... Non... Tu ne mourras pas. Assez...
-assez!... Ne pleure pas ainsi... Mignonne, écoute... Tu m’as appelée à
-ton secours... Tu as bien fait... Me voilà. Je t’aiderai... Le miracle
-est aisé, je t’assure... L’époux de ta jeunesse sera à toi...»
-
-Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent et qui tremblent.
-Une voix, qui vient d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à son
-oreille l’espoir avec un accent de solennité. Quelque chose a changé...
-Quoi donc?... La jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme une
-résurrection délicieuse... On la caresse, on la console, on lui restitue
-les perspectives enchantées. Elle se presse contre le tendre cœur qui
-lui est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur et la chaleur du
-refuge. Elle y reste, apaisée déjà, balbutiante et souriante de joie,
-tandis que sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières
-convulsions de sa souffrance qui s’éteint.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans le coupé bien clos
-qu’assaille la pluie persistante, et accompagnée d’une femme de chambre,
-retournait prendre le train pour Paris.
-
---«Pars,» lui avait dit sa marraine, avec une espèce de hâte
-singulière,--comme si sa présence lui causait, non plus l’énervement
-raidi du début, mais une insoutenable oppression. «Pars sans inquiétude.
-Il me semble savoir ce qui trouble ton fiancé... Un scrupule de
-délicatesse... Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre. Surtout
-maintenant... J’ai vu combien tu l’aimes... Je crois... je suis sûre que
-vous serez heureux l’un par l’autre. Va... rentre... et sois tranquille.
-Tu peux avoir confiance en moi.»
-
-Énigmatique adieu, terminant une énigmatique entrevue. Toquette en
-emportait un malaise. Mais pas un instant elle ne douta, ni de la
-sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution, de Mme Hardibert. Son
-mariage, de nouveau, lui apparut certain. C’était le bonheur revenu,
-radieux et complet comme on l’imagine à cet âge. Et pourtant un peu de
-mélancolie restait à la jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait
-effleuré.
-
-
-
-
-VII
-
-
-NICOLE HARDIBERT À OGIER SÉRÉNIS.
-
- «Georget, mon cher Georget,
-
- «Aujourd’hui encore je vous appelle de ce nom... Aujourd’hui encore...
- Et puis... jamais plus!... Oui, vous lisez bien... C’est un adieu que
- je vous envoie.
-
- «J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans révolte, avec le
- sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. Vous y verrez l’arrêt
- même de notre destin, non plus une incertaine alternative de nos
- vouloirs.
-
- «Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans doute vous trouverez en
- vous-même l’intuition de ce qui me fut révélé il y a quelques heures,
- de ce que vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions
- insensées. Si vous vous défendez contre le regret d’avoir pris de
- telles résolutions, si vous craignez de l’éprouver plus tard, sachez
- que ce n’est pas moi, hélas! qui pourrais vous en préserver. J’en
- aurais trop grand’peur... Je vous le suggérerais rien qu’à trembler
- toujours de le lire dans vos yeux.
-
- «Ah! Georget... L’amour m’est apparu... Et il n’est pas entre nous. Il
- est dans le jeune cœur intact, innocemment passionné, de celle qui
- sera votre femme.
-
- «Moi, je me suis trompée... Je ne vous aime pas comme cette enfant,
- puisque je ne sais pas dire, comme elle: «Je suis sûre de le rendre
- heureux!» Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose de plus
- irrésistible que mon amour. Cette puissance à laquelle je cède, n’est
- pas le devoir...--Hélas! je l’oubliais.--Ce n’est pas la crainte de
- l’au delà... Mon salut--(ce blasphème me soit pardonné!)--me semblait
- moins précieux que le paradis de notre chimère. C’est un sentiment
- contre lequel s’anéantissent tous les assauts désespérés de mon désir.
- Appelons-le la pitié... à défaut d’un nom plus auguste. Une invincible
- pitié pour Elle... qui vous a aimé aussi longtemps que moi, mieux que
- moi--oui, mieux que moi!--et dont la jeune vie ne doit pas aboutir au
- gouffre de notre crime. Et aussi une tendre pitié pour Vous, que je
- priverais, par mon égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi... Je
- l’ai bien vu... J’en ai les yeux pleins de lumière. Ouvrez les vôtres,
- et vous me remercierez quand vous reconnaîtrez ce que j’ai découvert.
-
- «Georget, je suis créée pour les défaites, et non pour les victoires,
- de l’amour. La Destinée m’en avertit de nouveau. Je m’incline. Ne me
- demandez pas si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez
- pas... Mais seulement, je vous en supplie, soyez heureux! Vous me le
- devez. Ce ne serait vraiment pas juste que j’aie tout manqué dans ma
- vie.
-
- «NICOLE.»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le soir même de la conversation décisive avec sa filleule, Mme Hardibert
-adressait à Raoul une requête. Certes, la signification en pouvait
-paraître d’une clarté audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci, et
-d’un caractère à interpréter plutôt brutalement les subtilités
-féminines. Mais l’âme découragée, meurtrie, qui courait ainsi la chance
-d’être à la fois trop bien et trop mal comprise, était dans un de ces
-moments où une douleur immense anesthésie contre toutes les autres. Que
-lui importait?... Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans réelle
-méchanceté, à qui elle avait affaire, serait, par la bizarrerie même de
-sa nature, plus apte qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait
-d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du moins,--car elle ne s’en
-faisait pas accroire,--il se rendrait compte des impérieuses nécessités
-morales devant lesquelles il fallait bien se courber, sous peine de
-scandale et de désastre.
-
---«Mon ami,» lui dit Nicole, «j’ai absolument besoin d’isolement
-physique et moral pendant quelques semaines. Me permettrais-tu un séjour
-au dehors, dans un asile dont l’austérité serait hors de soupçon? Et le
-secours fraternel que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer dans mes
-vues, au point de cacher à tout le monde...--tu entends bien, à tout le
-monde,--l’adresse de ma retraite?... Tu dirais, par exemple, qu’on m’a
-ordonné une cure dans le Midi...
-
---Et tu irais dans le Nord?» demanda-t-il, avec, aux lèvres, le pli de
-son habituelle ironie.
-
---«Oui, j’irais dans le Nord.»
-
-Le son de voix de sa femme le fit la regarder mieux. Il distingua, sur
-ce doux visage, beaucoup de noblesse et beaucoup de résignation. Comment
-s’y tromper?... Ce qui se passait derrière cette pâleur pouvait
-attrister un sentimental, mais non donner de l’ombrage à un époux
-orgueilleux. Il prononça, doucement, avec une nuance d’égards:
-
---«Et où séjournerais-tu?
-
---Mais, par exemple, si tu n’y vois pas d’inconvénient, dans le
-Béguinage de Bruges. Ces bonnes recluses acceptent des pensionnaires.
-J’y ai été, comme tu sais... Je suis restée en correspondance avec
-quelques-unes d’entre elles.
-
---Ce sera gai, par le froid qui vient,» remarqua Raoul.
-
---«Je n’ai pas besoin de gaîté.
-
---Sentirais-tu poindre la vocation religieuse?» railla-t-il.
-
---«Non, Raoul. Ton esprit philosophique ne m’a que trop détachée de
-toute croyance. Je ne te le reproche pas. Nous sommes ce que nous
-pouvons être. Si nous devons rencontrer un juge, il ne pèsera sûrement à
-sa balance que notre sincérité.
-
---Hé, Niclou... Prépares-tu un traité de morale?
-
---La morale?... Sais-tu, Raoul, que j’ai cherché sa force en moi, bien
-souvent, sans la rencontrer, et qu’il m’est arrivé de la suivre quand je
-ne comptais plus sur son secours, et parce qu’une puissance imprévue de
-mon être s’est trouvée d’accord avec ses lois.
-
---Parbleu!... Elle n’a d’efficacité que dans ce cas-là,» s’écria le
-maître de la Martaude.
-
---«Berthe aurait donc raison de dire que nous sommes des fleurs, qui
-donnons nos parfums et notre beauté suivant la qualité de la sève,
-indépendamment de la culture immédiate.»
-
-Raoul sourit, amusé de ce pédantisme.
-
---«Et quel serait donc ton parfum, petit Niclou?... Car, pour ta beauté,
-on la voit de reste.»
-
-Elle sourit aussi, mais des larmes lui montèrent aux yeux, et sa voix
-trembla tandis qu’elle répondait:
-
---«Le parfum n’est pas seulement dans la fleur, mais dans la sensibilité
-sympathique de qui la respire. Je n’embaume pas si l’on ne m’aime pas.»
-
-Hardibert eut un ricanement léger:
-
---«Femme incomprise!...
-
---Tout est là,» dit Nicole. «Le mot est ridicule peut-être. Mais comme
-la chose est amère!...»
-
-Une douceur attendrissante émanait d’elle, dont s’impressionna même le
-scepticisme blasé de son mari. Le parfum montait, avec une suavité sans
-précédent, de la fleur meurtrie, ouverte jusqu’au fond par des souffles
-d’orage. Parfum de pitié surtout, comme elle l’avait écrit à Sérénis.
-L’épreuve était faite. Ce que Nicole devait sentir le plus tragiquement
-dans la vie, c’était la douleur des autres. Elle n’y pouvait résister.
-Avec une pareille nature, il faut renoncer à conquérir le bonheur, à le
-prendre de force là où l’on croit le voir. Se contenter de le saisir
-lorsqu’il s’offre de lui-même et sans lutte... faible chance! Celui qui,
-dans le combat sentimental, redoute de faire couler des larmes, est
-destiné à la défaite, comme le serait, sur un champ de bataille, le chef
-qui redouterait de faire couler le sang.
-
-Cependant Hardibert demandait à sa femme:
-
---«Et alors... Pour combien de temps, cette retraite?...
-
---Mais... Quelques semaines.
-
---Jusqu’au mariage de Sérénis avec ta filleule?...»
-
-Nicole, confusément, souhaitait d’être devinée. Elle gardait une
-défiance d’elle-même qui la faisait aspirer à l’irrévocable. C’était
-encore, mais atténuée, la même loyale imprudence d’il y avait six ans.
-Tant il est vrai que, sous le fleuve mouvant de notre sensibilité,
-demeure toujours le fond immuable de notre caractère.
-
-Chez Raoul, les ondes superficielles avaient quelque peu transformé leur
-rythme. Jugeant de même qu’autrefois, il n’était pourtant pas ému de la
-même façon. Ayant cessé d’être amoureux de Nicole,--amoureux à sa
-manière,--il ne conservait que le souci de sa fierté conjugale. Donc il
-approuverait une démarche qui la sauvegardait. L’intention ironique
-venait de s’envelopper d’une espèce de bonhomie, extraordinaire chez cet
-homme, et dans un tel propos!--lorsqu’il avait demandé:
-
---«Jusqu’au mariage de Sérénis?...»
-
-Nicole le regarda, d’un long regard humble, presque reconnaissant, et ne
-répondit pas.
-
-Aucune explication ne suivit. Tout de suite, Hardibert commença
-d’envisager les conditions de ce voyage. Il le voulait aussi agréable
-que possible pour sa jeune femme, s’excusait de ne pouvoir
-l’accompagner, en ce moment, où sa présence était indispensable à
-l’usine, se préoccupait d’un séjour moins lugubre que ne serait Bruges
-en novembre. Pourquoi cette ville de mélancolie?... et chez des
-béguines, encore!... Mieux valait, à cette époque,--précisément celle de
-la chasse,--accepter l’invitation souvent renouvelée de parents qu’ils
-avaient en Touraine, dans un château qui ne pouvait manquer d’une très
-joyeuse animation jusqu’à la Saint-Sylvestre.
-
---«Merci, Raoul,» prononça Nicole d’une voix pénétrée. «Merci... non...
-je préfère mon premier projet. Mais cela me touche infiniment de te
-trouver si bon.»
-
-En elle-même, elle ajouta: «Pourquoi ne l’as-tu pas toujours été?...»
-Mais elle retint cette périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu le
-charme, en ouvrant la voie aux récriminations.
-
-D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait compte. L’amour, qu’ils
-ne sentaient pas de même, avait été jadis entre eux l’élément de
-séparation. Oui, l’amour... ce lien le plus étroit qui puisse rapprocher
-deux êtres, et en même temps cette terrible pierre de touche où apparaît
-la divergence profonde des natures. Communion indicible, ou duel
-atroce,--d’autant plus atroce qu’on n’y veut pas croire et qu’on le
-poursuit parmi les caresses,--il n’y a pas de milieu. Être incompris,
-être incomprise... «Mot ridicule, chose amère,» comme l’avait si bien
-dit Nicole. Et comme elle l’avait encore dit: «Tout est là.»
-
-Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que son mari, et lui,
-probablement, aimait une autre femme. Et c’était pourtant l’heure où
-l’indulgence, la tolérance, une véritable affection peut-être, allait se
-glisser entre eux, l’heure où, du moins, ils cesseraient de se blesser
-mutuellement.
-
-Extrémité tragique! Énigme à jamais troublante, et qui ne comporte que
-deux solutions: ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive d’une
-chaîne sacrée, indestructible, l’alliance humainement si hasardeuse, et
-qui sacrifie l’individu à l’institution, ou l’union libre,--car le
-divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène logiquement,
-fatalement, à cette union libre, qui proclame l’émancipation des cœurs.
-
-Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents, cœurs qui cheminent et
-qui changent, quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon éternel,
-au moins durable, pour que l’ordre social y trouve sa force?... Mais
-peut-être prennent-ils leur droit de tant demander dans leur faculté de
-tant souffrir!...
-
-Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur du néant, lorsque
-Nicole, dans les larmes et la solitude, se dit:
-
-«J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus l’ivresse, ni même
-l’illusion, de l’amour.»
-
-
-
-
-IX
-
-
-La première neige est tombée. Bruges étincelle sous un léger soleil
-rose. Son Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale, le clocher aigu de
-Notre-Dame, s’érigent, effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours
-éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est blanc, sauf les profils
-abrupts des tours millénaires et l’obscur miroir des canaux. L’eau
-semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur luisante et noire,
-entre ses bords frangés d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine
-que le point fameux des filles de Bruges, brode les pignons effilés des
-maisons, les arcatures gothiques des églises, les clochetons en
-poivrière du Franc. Le silence de la cité rêveuse devient presque
-tangible sous ce linceul qui l’assourdit encore. Et il se divinise sans
-se troubler quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets
-argentins, floraison de filigrane et de cristal, qui descend en
-blancheurs sonores sur une blancheur sans écho.
-
-Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent, embéguinées elles-mêmes
-aujourd’hui sous les plis accumulés d’incomparables mousselines. Leurs
-façades semblent plus grises, mais, aux étroites portes, d’un vernis net
-et foncé, que jamais ne ternit la poussière, les poignées de cuivre
-lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse du soleil. L’herbe de
-la pelouse disparaît sous la couche immaculée, et se confondrait avec le
-chemin tournant, si les soigneuses béguines n’avaient balayé, jusqu’au
-pont du Minnewater et jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le
-gravier jaune serpente comme entre un double remous d’écume.
-
-Sur cette blancheur incomparable, cette blancheur lumineuse et pure de
-la neige, à côté de laquelle rien ne paraît blanc, pas même le voile
-virginal d’une épousée, se détachent, d’un noir intense, les silhouettes
-en cloche des béguines. Leurs lourdes mantes, qui s’élargissent vers
-leurs pieds, effacent définitivement ce qu’elles pouvaient conserver de
-souplesse et de sveltesse féminines. Pourtant, rien n’est laid ni
-grotesque dans le glissement de ces êtres désexués et sombres sur le
-suave tapis du jardin glacé. Le hasard, ou quelque instinct secret, leur
-a fait prendre, précisément, la forme symbolique des cloches, et comme
-la même livrée de bronze, ténébreusement oxydée par le temps. Tandis que
-leurs sœurs d’airain égrènent là-haut, dans l’azur diaphane de ce jour
-d’hiver, leur chapelet de perles mélodieuses, elles vont, les béguines,
-d’une cadence plus humble, à ras du sol, égrenant, non moins mystiques
-et ferventes, les perles silencieuses de leur rosaire.
-
-Mais, hors de leur essaim taciturne, une figure se détache, bien
-différente. Elle marche d’un pas leste et ferme, se dirige vers
-l’entrée, passe sous le fronton triangulaire où se dresse l’image de la
-Vierge. La voilà dehors... Elle suit le quai, s’en allant vers les
-remparts. Et, dans la grande paix sereine de ce jour, où le blanc, le
-rose et l’azur font une atmosphère d’opale, le seul bruit en ce moment
-perceptible, c’est le craquement léger de la neige sous les fins talons
-de la promeneuse.
-
-Dans les beaux yeux de Nicole, d’une nuance indécise comme ce tendre
-ciel, il n’y a pas de tristesse, mais un infini de réflexion et de
-songe. Ici, dans cette ville, dans le recueillement de son refuge, elle
-a trouvé ce qu’elle cherchait pour son cœur: la résignation et le
-détachement, avec le charme d’un ineffable souvenir. Mais sa raison
-n’est pas satisfaite. Son âme sans héroïsme, qui, en une heure décisive,
-a découvert en elle-même le ressort d’une force inconnue, s’interroge
-avec stupeur. Son devoir... Elle a fait son devoir... Mais non... Faire
-son devoir, c’est mettre en balance le mal et le bien, la vertu et le
-péché, et fuir l’un en choisissant l’autre. Nicole n’a pas le sentiment
-d’avoir agi ainsi. Elle a beau s’épier au plus profond de l’être, elle
-n’y peut surprendre la satisfaction légitime et orgueilleuse d’avoir
-choisi le droit sentier. Elle garde plutôt une impression d’épouvante et
-de faiblesse. Après tout, ce qui l’a retenue, c’est la peur... Peur du
-désastre qu’elle allait causer, des désespoirs qu’elle ferait naître, et
-peur plus terrible, plus secrète, plus décourageante, de n’être pas
-assez aimée. Elle ne goûte donc pas la fierté d’un mérite qu’elle ne
-s’attribue pas. Elle incline sa tête charmante dans une modestie
-pensive, et, considérant les femmes simples et pieuses, ses compagnes
-d’aujourd’hui, elle envie leur foi naïve, qui, du moins, donne une
-cause, et promet une récompense, à l’abnégation.
-
-Comme d’habitude, cette méditation l’occupe, tandis qu’elle s’en va, ce
-matin, dans la solitude blanche du faubourg, vers un but qu’elle connaît
-et qui l’attire. Nul passant ne croise son chemin. Sa délicieuse beauté,
-son visage d’une jeunesse touchante, la grâce de sa démarche, l’élégance
-si sûre et si simple de ses précieuses fourrures sur un costume de drap
-tout uni, sont des trésors perdus pour la volupté humaine. Tout ce
-charme fleurit dans le froid paysage comme une rose au désert.
-
-Elle avance encore. Elle gagne les vieux remparts. Elle veut revoir,
-sous la poésie de la neige, la place où Georget et elle s’arrêtèrent
-jadis, éblouis par leur amour et par l’enchantement indéfinissable de ce
-lieu.
-
-Elle y arrive. Elle se tient debout sur le glacis poudré de givre. Ses
-yeux cherchent d’abord, sous ce voile immobile, l’ondulation vivante,
-qu’elle évoque si bien, de l’herbe rêche et sauvage. Hélas! aucune
-palpitation ne soulève les tiges, emprisonnées aux mailles de cristal.
-Son regard franchit alors la surface torpide du canal, scintillante
-comme une cuirasse d’acier. Là-bas, Bruges se fond dans une vapeur qui
-semble la glaciale émanation de toute cette neige, qu’on voit ou qu’on
-devine, au long de ses rues, sur les pentes de ses toits, au bord de ses
-croisées, aux broderies de pierre de ses édifices. Mais, de cette masse
-confuse, des formes précises s’élancent, que la lumière hivernale fait
-étinceler, flèches de vermeil dans la douteuse perspective... Ce sont
-les clochers de ses sanctuaires.
-
-Et le symbole pénètre, dans l’âme de bonne volonté qui s’élargit à ce
-spectacle. Ame de la femme moderne, que l’Amour sollicite et que la
-Religion ne défend plus assez. La libre pensée rejette à l’instinct
-cette créature impulsive. Mais l’instinct, ce n’est plus seulement,
-comme au temps de la primitive ignorance, la voix de la Nature.
-L’instinct s’est enrichi de tous les mobiles, superstitieux ou sublimes,
-que les générations successives ont adoptés comme leur raison d’être et
-la règle de leurs actions. Surtout, la beauté du rêve chrétien, l’effort
-démesuré hors de la brutalité des convoitises, laisse aux cœurs, même
-effrénés, une hantise de pureté, de fidélité, de sacrifice. L’Humanité,
-qui se veut libre, rougit des suggestions de sa liberté, parce que sa
-nature, découronnée du signe divin, lui semble à présent trop au-dessous
-de l’idéal dont elle essayait au moins de se rapprocher autrefois. Se
-résigner à être l’animal humain,--si noble et perfectible qu’on
-l’imagine,--quelle déchéance! Ceux mêmes pour qui cette déchéance est la
-vérité, règlent inconsciemment leur conduite sur des formules
-supérieures,--sur ces formules que nos ancêtres trouvèrent précisément
-pour surgir hors de l’animalité, et par lesquelles ils s’élevèrent
-toujours plus haut... jusqu’à la cime qui croule aujourd’hui sous nos
-pas.
-
-Dans cette crise inouïe d’une race, qui retourne à ce qu’on appelle: la
-Vie, la Nature, l’Amour--parce qu’on ne veut pas dire: à
-l’instinct...--et qui découvre dans cet instinct, modifié par des
-siècles de foi, mille impulsions plus hautes dont elle rejette en vain
-le principe, le pire conflit se passe au secret des consciences, dans la
-solitude individuelle.
-
-Le tragique de la lutte n’est pas entre le croyant qui reste sur la
-brèche et le rationaliste militant. Le fanatisme exclut la souffrance
-morale. Et si, du choc de tels antagonistes, résultent des malaises
-sociaux, la pitié du penseur s’en détourne, par dégoût des violences,
-des insultes échangées, de l’inepte et odieuse assurance des partis.
-
-Mais qu’un cœur s’immole sans savoir pourquoi, et cherche avec des
-larmes, par des chemins de doute, la raison d’un sacrifice dont il
-n’aperçoit la consécration ni dans ce monde ni dans l’autre, et que
-pourtant il ne peut point ne pas accomplir, voilà l’émouvant mystère.
-
-Et qu’il devient délicat, ce mystère, déchirant et délicieux, quand le
-cœur assez noble pour connaître une si altière angoisse est celui d’une
-femme!...
-
-En face de Bruges, noyée dans un brouillard de nacre, d’où jaillissent
-les aiguilles aériennes des clochers, rêve Nicole Hardibert. Et son âme
-se sent la sœur de cette ville, qui recèle tant de passé. Ame complexe
-et trop chargée de souvenirs séculaires, vainement elle se cherche en de
-subtiles brumes, tandis que, sans le savoir, elle ne brille là-haut, par
-delà sa conscience d’elle-même, que grâce aux flèches étincelantes des
-sanctuaires abandonnés.
-
-
-
-
- Achevé d’imprimer
- le cinq mars mil neuf cent trois
- PAR
- ALPHONSE LEMERRE
- 6, RUE DES BERGERS, 6
- A PARIS
-
-
-3.--3915.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CŒUR CHEMINE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le Cœur chemine, by Daniel Lesueur.
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-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le Cœur chemine</span>, by Daniel Lesueur</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le Cœur chemine</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Daniel Lesueur</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: April 26, 2022 [eBook #67927]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE CŒUR CHEMINE</span> ***</div>
-<p class="c large i">DANIEL LESUEUR</p>
-
-<h1>Le Cœur<br />
-chemine</h1>
-
-<div class="c"><img class="w8" src="images/lemerre.png" alt="" /></div>
-
-<p class="c gap"><i class="large">PARIS</i><br />
-ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br />
-23-31, <span class="small">PASSAGE CHOISEUL</span>, 23-31</p>
-
-<p class="c small">M DCCCCIII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">ŒUVRES<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-<span class="large">DANIEL LESUEUR</span></p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>ÉDITION ELZÉVIRIENNE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Poésies.</span> — <i>Visions divines. — Visions antiques. — Sonnets
-philosophiques. — <span lang="la" xml:lang="la">Sursum Corda !</span></i> 1 vol. avec portrait.</td>
-<td class="bot left15">6  »</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup> : <i>Heures d’Oisiveté. — Childe
-Harold.</i> 1 vol. avec portrait.</td>
-<td class="bot left15">6  »</td></tr>
-<tr><td class="drap">Tome II : <i>Le Giaour. — La Fiancée d’Abydos. — Le Corsaire. — Lara</i>,
-etc. 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">6  »</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>ÉDITION IN-18 JÉSUS<br />
-ROMANS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Marcelle.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Névrosée.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Vie Tragique.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Passion Slave.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Haine d’Amour.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">A force d’aimer.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lèvres Closes.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Comédienne.</span></td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Au delà de l’Amour.</span></td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Lointaine Revanche.</i> — <span class="sc">L’Or sanglant.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">  —  <span class="sc">La fleur de joie.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Honneur d’une Femme.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Fiancée d’Outre-Mer.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Mortel secret.</i> — <span class="sc">Lys Royal.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">  —  <span class="sc">Le Meurtre d’une Ame.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Cœur chemine.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot left15">3 50</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap i">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco1.png" alt="" /></div>
-
-
-<p class="c xlarge">Le Cœur chemine</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak i">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Vous ici, Georget !… Non… Pardon…
-Je veux dire… monsieur… monsieur…
-Ah ! tant pis !… Mais pour une rencontre ! »</p>
-
-<p>Était-ce la surprise ? ou la confusion de ne
-savoir comment appeler celui qui venait de
-surgir devant elle ? ou la joie ? ou le brusque
-afflux des souvenirs ? Que n’aurait-on pu lire,
-dans la visible émotion, sur ce charmant visage
-de femme ?</p>
-
-<p>Les yeux graves, qui venaient de croiser les
-siens, s’éclairèrent subitement.</p>
-
-<p>— « Madame Hardibert !… Oh ! par exemple !…</p>
-
-<p>— Vous ne me reconnaissiez pas ?</p>
-
-<p>— A peine… Vous êtes devenue… » (Il chercha
-le mot) « éblouissante.</p>
-
-<p>— Merci pour le passé, » dit Nicole en riant.</p>
-
-<p>— « Nous ne pouvons pas rester là, marraine, »
-intervint une grande fillette, qui, curieusement,
-examinait le nouveau venu. « Vous
-voyez… Nous empêchons de passer. »</p>
-
-<p>Tous trois quittèrent l’embrasure de la porte,
-rentrèrent dans la grande salle.</p>
-
-<p>Leur silence, leur coup d’œil autour d’eux,
-leur souriante stupeur, exprimaient l’étonnement
-de se retrouver là, dans ce Musée Plantin, à
-Anvers, au milieu de ces reliques, à la fois intimes
-et illustres, qu’abrite la vieille maison.</p>
-
-<p>Les fenêtres à petits carreaux verdâtres leur
-versaient le jour glauque de la cour, assombrie
-et frissonnante de lierre. Sous les vitrines des
-longues tables, jaunissaient des papiers couverts
-d’inestimables griffonnages. La signature de
-Rubens, celle de Martin de Vos ou de Pourbus le
-Vieux, acquittaient des mémoires modestes, jadis
-longuement discutés. Tandis que, sur les murs,
-les faces placides des Plantin, des Moretus et de
-leurs épouses, attestaient l’immortalité, reçue
-jadis pour solde de tout compte, grâce au pinceau
-de leurs glorieux fournisseurs.</p>
-
-<p>Cependant M<sup>me</sup> Hardibert, dégageant par
-une explication le sens exquis de leur petite aventure,
-se tournait vers la grande fillette qui venait
-de l’appeller « marraine ».</p>
-
-<p>— « Tu vois, Toquette, ce beau monsieur-là…
-Eh bien, c’est un camarade d’enfance… Le fils
-d’un des ingénieurs de mon père… à l’usine.
-Nous nous sommes tutoyés quand nous étions
-des mioches. Mais il est parti pour faire son droit
-à Paris. Il est devenu un auteur célèbre. Jamais
-il n’a remis les pieds à la Martaude. Et il faut
-venir ici, à Anvers… »</p>
-
-<p>A ce mot d’« auteur célèbre », le jeune homme
-avait fait un mouvement. Mais la nécessité même
-d’atténuer l’aimable exagération ne le décidait
-pas à interrompre Nicole.</p>
-
-<p>C’était d’une douceur tellement inattendue,
-rafraîchissante, délicieuse, l’évocation d’un passé
-peu lointain, mais que sa jeunesse parait de recul
-et de poésie, sur de si jolies lèvres, et d’une voix
-que nuançait une pointe d’attendrissement. Ainsi,
-c’était Nicole, devenue femme, cette mondaine
-dont il détaillait la beauté, la fine élégance dans
-le sobre costume de voyage. Et elle se souvenait
-de lui !… Et elle semblait vraiment heureuse
-de le revoir !…</p>
-
-<p>— « Dites donc, marraine, » fit la petite personne
-qui répondait à la désignation bizarre de
-Toquette, « Monsieur n’est-il pas le journaliste
-qui écrit des vers sans majuscules ni rimes ?…
-Vous le connaissiez… mais, n’est-ce pas, sous un
-autre nom… »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert rougit. Le sang fusait vite sous
-sa peau lactée de brune aux yeux clairs. Que de
-gaffes cette écervelée de Toquette accumulait
-dans quatre phrases ! La moindre n’était pas d’attester
-chez elle-même une préoccupation persistante,
-attentive, pour les faits et gestes du
-poète décadent.</p>
-
-<p>— « J’avais voulu mettre cette écolière au courant
-de vos nouvelles formules d’art…</p>
-
-<p>— Et quel est le nom pour lequel j’ai changé
-le mien, mademoiselle, puisque vous avez si
-bonne mémoire ? » demanda l’écrivain, avec une
-sécheresse piquée. La boutade d’une fillette
-malicieuse rompait l’enchantement, le détournait
-de puiser à la source des flatteuses réminiscences
-et des sympathies réveillées.</p>
-
-<p>« Qu’est-ce que cette déplaisante gamine ? »
-se demandait-il, hérissé contre l’importune, sans
-qui la rencontre de ce matin fût devenue un
-tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme
-plus profond, plus rare !… Mais cette grande
-fillette avançait son museau curieux, aux traits
-mal façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat
-impertinent des yeux dorés, sous un canotier que
-débordaient des frisons fauves.</p>
-
-<p>— « Votre nom ? » répliqua-t-elle sans l’ombre
-d’embarras. « Votre nom d’écrivain ?… C’est
-Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt
-par la simplicité.</p>
-
-<p>— Toquette !… » s’effara Nicole.</p>
-
-<p>Mais l’écrivain ripostait :</p>
-
-<p>— « Et vous, mademoiselle ?… Avec quelle
-eau non bénite vous a-t-on baptisée Toquette ? »</p>
-
-<p>Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage.
-Et vraiment, il aurait eu tort. Car ce
-nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût,
-seyait à sa grande taille héroïquement découplée,
-plus faite pour d’anciennes armures que
-pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son
-beau visage calme, où chatoyait le lent regard,
-d’une eau bleue très sombre, lourde de dédain
-et de rêve. Son front massif, resté découvert, — car
-le chapeau pendait encore respectueusement
-à bout de bras, — semblait presque trop
-vaste pour la tête, cependant bien proportionnée,
-et débordait en une arcade sourcilière proéminente,
-creusant davantage les profondes prunelles.
-Des cheveux châtains, courts et coiffés à
-plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut,
-l’encadraient d’une marge nette. Le dessin
-presque violent des mâchoires eût trop souligné
-ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur volontaire,
-sans la sinueuse tendresse de la bouche
-et la coquetterie juvénile de la moustache. Le
-sourire, contenu par un léger pli d’amertume, se
-révéla très prenant, éclairé par des dents superbes,
-tandis que le jeune homme taquinait la
-filleule de M<sup>me</sup> Hardibert.</p>
-
-<p>La petite, aussitôt, déclara :</p>
-
-<p>— « Toquette ?… Mais je trouve ça ravissant !
-Je ne veux pas qu’on me donne d’autre nom.
-Pensez !… J’ai le malheur de m’appeler Victorine. »</p>
-
-<p>Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur
-est, en effet, de ceux qui comptent. Comment
-M<sup>me</sup> Hardibert, qui avait tant de goût ?…</p>
-
-<p>— « Oh ! » expliqua celle-ci, « c’est que je
-suis la marraine de Toquette, et non de Victorine.
-J’ai inventé le diminutif, mais je n’ai pas
-tenu cette jeune personne sur les fonts baptismaux.
-Non… Elle n’est filleule que de mon mari.
-Presque seule au monde, la pauvre petite… et en
-pension toute l’année. Alors… »</p>
-
-<p>Ah bah !… Une orpheline, promenée par
-charité, et qui se permettait d’attirer l’attention
-sur elle, de risquer des réflexions impertinentes !…
-Désintéressé, le poète interrompit :</p>
-
-<p>— « Votre mari, madame ?… Excusez-moi.
-Je ne vous ai pas encore demandé de ses nouvelles.</p>
-
-<p>— Raoul va bien, merci.</p>
-
-<p>— Est-il resté à la Martaude ?</p>
-
-<p>— Oh ! non. Je ne ferais pas un voyage sans
-lui. Des affaires l’appelaient ici, en Belgique.
-Une commande de machines, pour des bâtiments
-d’une construction particulière, qu’il
-devait examiner sur le chantier. J’ai voulu en
-profiter pour visiter Bruxelles, Anvers, Bruges…
-tout ce que je pourrai voir pendant qu’il étudie
-ses projets. Nous rayonnons autour de son centre
-de travail… Et la compagnie de cette grande
-fillette me donne la liberté…</p>
-
-<p>— Monsieur Hardibert doit être jaloux de vos
-impressions d’art. »</p>
-
-<p>Nicole ouvrit tout grands ses yeux d’un gris
-lilas, indéfinissable. Des paupières longues,
-presque trop largement frangées de cils très
-noirs, les voilaient à demi d’une palpitation fréquente.
-Une légère myopie, un peu de timidité,
-de nervosité subtile, ramenaient ainsi, à toute
-seconde, sur la fraîche clarté du regard, une
-ombre frémissante. Mais, dès que l’âme, atteinte
-au vif, surgissait, dans la surprise d’une émotion,
-d’un enthousiasme, d’un étonnement, elle rejetait
-au large le voile souple et fin, et se montrait
-toute, en un éblouissement de franchise, entre
-la frisure des cils rebroussés. Alors apparaissait,
-dans ce visage mat et couronné d’une chevelure
-ténébreuse, le paradoxe délicieux des yeux de
-fleur et de lumière, avec cette nuance que l’intensité
-expressive empêchait de préciser, mais
-qu’on recherchait ensuite, par la hantise des
-analogies, soit dans la délicatesse de certains
-pétales, soit dans les nébuleuses transparences
-où s’irise l’agonie mauve des crépuscules.</p>
-
-<p>Ce fut avec ce rayonnement de candeur et
-sans trace d’arrière-pensée, que Nicole répondit :</p>
-
-<p>— « Mes impressions d’art ? Raoul n’en peut
-pas être plus jaloux que je ne le suis de ses satisfactions
-scientifiques. »</p>
-
-<p>Une gêne imperceptible naquit de cette réponse,
-malgré la simplicité qui en dicta les
-termes et l’intonation. Ogier l’accentua presque,
-en n’insistant pas, mais en proposant aussitôt de
-poursuivre la visite du musée.</p>
-
-<p>— « Ne la terminiez-vous pas ? » demanda
-M<sup>me</sup> Hardibert. « Vous veniez, je crois, de l’intérieur.</p>
-
-<p>— Vous me permettrez bien, madame, de la
-recommencer avec vous. »</p>
-
-<p>On passa dans le bureau du vieux Plantin,
-dans la pièce de débit, où l’on entrait aussi jadis
-de plain-pied, par la rue. Les casiers de chêne où
-l’imprimeur logeait ses registres, les tiroirs où
-s’entassaient les écus de ses recettes, n’intéressèrent
-que médiocrement les trois visiteurs.
-Quelque chose était survenu, depuis leur entrée
-dans cette maison, qui, pour des raisons diverses,
-s’imposait à leur sensibilité, à leur curiosité ou à
-leurs réflexions, plus que des meubles et des
-murs, témoins d’une prospérité industrielle et
-familiale dont ils gardent la forte essence depuis
-des siècles. Ces meubles, ces murs, ont, il est
-vrai, accueilli Rubens. Son pas puissant martela
-ces parquets. Mais il y discuta ses droits d’illustrateur.
-Et d’ailleurs, qu’y avait-il de commun
-entre l’existence de chair et de joie interprétée
-par le maître flamand, et la vie d’inquiets frissons,
-de sensualité spirituelle, de tendresses
-aiguës, qu’apportaient ici, inconsciemment chez
-l’une, déjà éclose en talent chez l’autre, cette
-jeune femme et ce jeune homme, imprégnés
-d’une sève autrement anxieuse et prompte ?</p>
-
-<p>Tandis que, dans une chambre à coucher de
-l’étage supérieur, Toquette s’amusait d’un lit,
-au ciel massif soutenu par des colonnes, et couvert
-encore de sa courte-pointe en dentelle de
-Bruges, Nicole questionnait Ogier sur sa carrière
-de littérateur.</p>
-
-<p>— « Vous êtes déjà très connu, » lui disait-elle.
-« A vingt-quatre ans, c’est beau.</p>
-
-<p>— Non, madame, » répliquait-il, « ne croyez
-pas que c’est beau. Si je suis, non pas très
-connu, comme vous voulez bien le dire, mais
-point tout à fait ignoré, ce n’est pas que j’aie pu
-encore manifester quelque valeur. C’est par du
-truc, des excentricités de plume, ce qu’ils appellent
-des hardiesses. Quel mot stupide ! Il faut
-plus de hardiesse pour faire courageusement,
-simplement, son œuvre de bon ouvrier de lettres,
-que pour danser sur la corde raide de l’incohérence,
-de l’à-rebours, et — pardonnez-moi de
-vous l’avouer — du cynisme.</p>
-
-<p>— Pourquoi le faites-vous ?… »</p>
-
-<p>Ogier sourit — de son sourire pincé d’amertume,
-que démentaient ses yeux graves.</p>
-
-<p>— « Pourquoi ?… » Il baissa la voix. « Demandez-moi
-donc aussi pourquoi j’ai transformé
-mon nom. »</p>
-
-<p>Un coup de menton vers Toquette voulait
-rappeler l’espièglerie de tout à l’heure. Mais ni
-l’un ni l’autre ne s’y trompèrent. Les paupières
-mobiles de Nicole s’ouvraient pour laisser poindre
-un regard de blâme embarrassé. Tandis que,
-sous la moustache, se crispait la lèvre du jeune
-écrivain.</p>
-
-<p>— « Je le savais, que vous me désapprouviez, »
-murmura-t-il. « Je le savais, bien avant ce
-matin.</p>
-
-<p>— Avant de me revoir ?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Mais comment ?… Jamais je n’en ai parlé à
-personne.</p>
-
-<p>— Pensez-vous que j’aie oublié le son de
-votre voix, quand vous m’appeliez Georget ?
-Cette voix-là, je ne l’entendais pas prononcer
-l’autre nom… Et je devinais bien qu’elle n’aimait
-pas à le prononcer. »</p>
-
-<p>Nicole voulut prendre légèrement de tels
-mots, qu’elle sentait tout à coup en elle trop
-à fond, avec leur vibration pénétrante. Elle rit.</p>
-
-<p>— « C’est singulier… Non, vraiment, ce
-pseudonyme me gênait… Quand je pensais à
-vous, c’était toujours mon gentil camarade
-Georget, mon petit flirt à casquette de lycéen,
-qui surgissait devant mes yeux. Ogier Sérénis
-n’était pas lui, pas vous, mais un monsieur quelconque.
-Enfin, maintenant, la nouvelle physionomie
-donnera un sens au nouveau nom.</p>
-
-<p>— Comme c’est méchant, ce que vous dites
-là !</p>
-
-<p>— Méchant, pourquoi ?</p>
-
-<p>— Vous le savez bien. »</p>
-
-<p>Elle détourna les yeux, glissa devant lui par
-un étroit corridor où l’on ne passait qu’un par
-un. Bientôt ils se trouvèrent dans les salles de
-composition, où les caractères du seizième siècle
-reposaient encore dans les casiers.</p>
-
-<p>Sérénis prit les lettres de métal, d’une fonte
-si pure, en fit couler quelques-unes entre ses
-doigts.</p>
-
-<p>— « Les voilà, les séductrices… » murmura-t-il.</p>
-
-<p>Son geste, son âpre sourire, son regard d’horreur
-et d’amour, disaient sa fièvre d’écrivain, le
-tourment sublime et vaniteux, la misère et la
-beauté, tout le meilleur et tout le pire de ce qui
-aboutit là, dans le flot de ces petits signes de
-plomb, pour les faire sauter et s’assembler sous
-les doigts du compositeur.</p>
-
-<p>— « Voyez-vous, madame… Il faut comprendre.
-Pourquoi voulez-vous que le public retienne
-un nom terne, ridicule, aux syllabes ouatées ?…
-Georget Selni… J’aurais mis vingt ans à imposer
-ce nom-là. Tandis que, même ignorant de
-l’œuvre, un critique, un passant, garde dans
-l’oreille, dans l’esprit, les sonorités qui l’amusent…
-Ogier Sérénis… On demande qui c’est, — avant
-même que ce soit quelqu’un.</p>
-
-<p>— Vous avez raison. J’étais injuste, » prononça
-Nicole.</p>
-
-<p>« Injuste… » Son camarade d’autrefois ne lui
-était donc jamais devenu indifférent, puisqu’un
-sentiment si arrêté existait en elle, à son égard ?
-Comme il s’en doutait, dans ces dernières années !…
-Aussi bien de la persistance du souvenir
-que de la surface hostile superposée, mince et
-inconsciente, à la moisson des enfantines sympathies.
-Une gelée blanche sur une floraison de
-printemps. Nicole avait grandi, elle s’était mariée.
-Et tout à fait suivant la loi de son âme
-sérieuse, avec un homme de science et d’action,
-beaucoup plus âgé qu’elle, Raoul Hardibert,
-l’inventeur presque génial que le père de Nicole
-appelait un jour, pour un conseil technique, à
-l’usine de la Martaude, et qui y resta, bientôt
-associé, puis gendre, puis successeur, du patron.</p>
-
-<p>Ogier Sérénis n’était encore que le petit
-Georget Selni, lorsque Hardibert vint à la Martaude.
-Il se le rappelait fort bien, et il avait ses
-raisons pour cela. De tristes raisons. Car son
-père, à lui, ingénieur à l’usine, s’exaspérant de
-jalousie contre l’intrus, à mesure que celui-ci
-grandissait en faveur et en autorité, laissa peut-être
-sa vie et un peu de son honneur dans la
-sourde lutte. Selni mourut, en effet, d’un accident
-de machine. Mais la machine avait été
-construite d’après les plans de Hardibert. Et le
-bruit courut que la victime s’était exposée à un
-danger mortel en essayant de fausser dans les
-œuvres vives la création de son rival. De ce
-bruit, le jeune garçon ne sut rien, ou peu de
-chose, et, naturellement, rejeta ce peu de chose
-comme une calomnie abominable. Quoi qu’il
-en fût, M. Dervangeaux, le chef d’usine, se
-montra parfait pour le fils de son malheureux
-ingénieur. Il devint le tuteur de Georget, qui
-déjà, et depuis des années, avait perdu sa
-mère.</p>
-
-<p>Durant quelques étés de vacances, la camaraderie
-s’accentua entre le lycéen et M<sup>lle</sup> Dervangeaux,
-tous deux du même âge. Puis le mariage
-se décida pour l’une, le Quartier Latin absorba
-l’autre. M. Dervangeaux mourut. Georget Selni
-commença de signer « Ogier Sérénis » des poèmes
-et des articles, où, comme il le disait fort bien,
-ce qui parut le plus original, c’était cette signature.
-Mais tout à coup, une aube de célébrité se
-leva pour lui, d’une scène de théâtre « à côté »,
-pour deux actes d’une impression secouante et
-étrange. La presse emballée cria au chef-d’œuvre.
-Les spectateurs de l’unique représentation
-en dirent merveille. Des directeurs demandèrent
-la pièce à Sérénis. Il refusa. Ainsi l’effet
-produit s’accrut. La réputation du petit drame
-grandit de toute la curiosité d’un public nombreux
-et ardent, qui se fût désillusionné ou blasé
-devant le spectacle offert, et qui continuait à
-trépider dans l’irritation du désir. Pourtant de
-telles tactiques, et le pseudonyme à cimier,
-n’allaient pas sans faire traiter Sérénis de poseur.</p>
-
-<p>Il le savait. Cela provoquait seulement son
-sourire, — l’énigmatique sourire, pincé d’amertume.
-Et il ne s’en troublait un peu que lorsqu’il
-songeait à son amie de l’adolescence. Il se la
-rappelait si droite, si simple… Nicole, sans
-doute, ensevelissait le Georget d’autrefois sous
-quelque sévérité ironique pour l’Ogier d’aujourd’hui.
-Pourquoi donc, à chaque pas de sa jeune
-carrière, à chaque citation de son nom dans un
-journal, se demandait-il : « Que pensera-t-elle ? »
-Savait-il seulement si elle en penserait quelque
-chose ? Il ne retournait plus à la Martaude. La
-dernière fois, ce fut pour l’enterrement de son
-tuteur. Sous le crêpe noir, celle qui s’appelait
-maintenant M<sup>me</sup> Hardibert, lui avait paru si distante,
-si peu semblable à la Nicole de jadis ! Et
-le nouveau maître n’était-il pas l’ancien ennemi
-de son père, — peut-être, involontairement et
-indirectement, le meurtrier qui lui fit pleurer ses
-larmes affreuses d’orphelin ? Puis la Martaude,
-c’était à deux heures de Paris, dans la Marne.
-Or, un poète de vingt ans monte en chemin de
-fer pour s’enfuir au loin, dans des pays de rêve, — jamais
-pour aller faire des visites en province.</p>
-
-<p>Ils s’étaient donc seulement revus, Nicole et
-Ogier, dans cette rencontre, tellement inattendue,
-de la maison Plantin. Moins d’une demi-heure
-après, la jeune femme prononçait la phrase :
-« J’ai été injuste. » Et ce n’était pas tant pour
-quelques mots d’explication — car on n’explique
-rien — que pour avoir aperçu, dans la
-douceur attristée d’un regard, au bord d’un sourire,
-à l’ombre d’un geste, l’âme de l’ami, la
-jeunesse de mélancolie ardente, son souvenir à
-elle-même, son charme reflété dans une émotion,
-et pour avoir vibré les vibrations des harmonies
-mystérieuses.</p>
-
-<p>— « Dites, marraine… Voulez-vous m’acheter
-ça ?… C’est imprimé en caractères du temps…
-J’aime à emporter des choses qui me rappellent… »</p>
-
-<p>C’était Toquette, avec son étonnant sans-gêne
-qui déroutait Sérénis. La présence, le ton,
-l’air narquois de cette petite étrangère, tout
-d’elle grinçait sur ses fibres de nerveux, dérangeait
-sa subtile extase. Il eut un léger sursaut.
-Puis, bien vite, sortit son porte-monnaie.</p>
-
-<p>Nicole grondait sa protégée.</p>
-
-<p>— « Tu vois bien… Il ne faut rien me demander
-quand nous ne sommes pas seules.</p>
-
-<p>— Mais… j’ai de l’argent. »</p>
-
-<p>Ce fut un éclair. Avec une vivacité de chatte,
-elle avait sauté entre Sérénis et le vendeur. Elle
-trouvait sa poche, exhibait une petite bourse en
-acier.</p>
-
-<p>— « Vingt sous, n’est-ce pas ?… Tenez.</p>
-
-<p>— C’est très inconvenant ce que tu viens de
-faire, Toquette. Je le dirai à ton parrain.</p>
-
-<p>— Mais si je ne veux pas que monsieur Sérénis
-me donne quelque chose !… »</p>
-
-<p>Elle secouait la tête, les sourcils froncés sur
-ses yeux roux, pailletés d’or. Une lumière tremblait
-dans la mousse fauve, éparse autour des
-oreilles, crêpelure envolée d’une grosse natte
-qui se repliait sur la nuque. L’air électrique et
-félin, cette agressive petite personne. Drôlette,
-vraiment, avec une acidité tentatrice, agaçante,
-de fruit mal mûr. On se crispe, attiré quand
-même. Ogier lui dit, exagérant la douceur courtoise :</p>
-
-<p>— « C’est vous qui me donnerez quelque
-chose, mademoiselle. Offrez-moi ceci, que je le
-montre à votre marraine. »</p>
-
-<p>Déconcertée, elle tendit son emplette.</p>
-
-<p>C’était un papier de Hollande, sur lequel s’étalait,
-d’une typographie superbe, un sonnet
-composé par Plantin. L’encre fraîche attestait
-qu’on venait de le tirer, au moyen d’une presse
-à bras — la seule qui fonctionne encore, à titre
-de curiosité, parmi ses antiques et poussiéreuses
-compagnes.</p>
-
-<p>Ensemble, d’un même coup d’œil agile, Nicole
-et Ogier prirent connaissance de ces vers :</p>
-
-<p class="c">LE BONHEUR DE LA MAISON</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">« Avoir une maison commode, propre et belle,</div>
-<div class="verse i">Un jardin tapissé d’espaliers odorants,</div>
-<div class="verse i">Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants,</div>
-<div class="verse i">Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle.</div>
-
-<div class="verse stanza i">« N’avoir dettes, amour… »</div>
-</div>
-
-<p>Sur ce mot, ils se regardèrent et sourirent.</p>
-
-<p>— « Pas d’amour… » souligna Sérénis. « Ah !
-l’escargot ! »</p>
-
-<p>Nicole éclata de rire. Elle retrouvait Georget,
-le gamin de la Martaude. Pourtant la sagesse
-bourgeoise, qui, par hérédité comme par éducation,
-s’interposait entre ses impressions inconscientes
-et les choses, ainsi qu’un manteau sur la
-nudité inconnue de son âme, lui interdit de railler
-l’honnête idéal du vieil imprimeur. Elle expliqua :</p>
-
-<p>— « Pas d’amour… C’est-à-dire pas de passion
-désordonnée, périlleuse. Mais la tendresse
-loyale au foyer. Vous voyez bien : « une femme
-fidèle… »</p>
-
-<p>Son doigt, ganté de suède clair, s’avançait, désignait
-le mot. N’était-ce pas ce qu’il y avait de
-plus beau, de plus précieux au monde : une irréprochable
-épouse ? Et son geste trahissait un
-peu de fierté, car c’était cela qu’elle était, qu’elle
-serait toujours. Un chaste orgueil personnel la
-solidarisait avec la vertueuse Flamande du
-<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, dont elle acceptait pour elle-même
-le bref et définitif éloge.</p>
-
-<p>Ogier fut loin de songer qu’il froissait une secrète
-fraternité féminine, et peut-être quelque
-chose de plus frémissant, de plus délicat, lorsqu’il
-reprit, commentant le début du vers :</p>
-
-<p>— « Oui, pour la « posséder seul, sans bruit »,
-suivant sa ridicule expression, le philistin ! C’était
-sa chose, comme cette presse, tenez !… » ajouta-t-il
-en frappant légèrement l’antique travailleuse.
-« L’égoïsme conjugal dans toute sa vilenie consacrée.
-Ça vous représente le bonheur, à vous,
-madame ? »</p>
-
-<p>Elle resta sérieuse, sans répondre. La question,
-d’ailleurs, n’en était pas une, — ou à peine. La
-curiosité de ce cœur, de cette existence, ne mordait
-pas encore Sérénis. En ce moment, il prenait
-plus souci de montrer, aux dépens du pauvre
-rimeur, la chaude vivacité de son âme, la fougue
-altière de ses propres sentiments. Lisant plus
-loin, il s’écriait :</p>
-
-<p>— « Le misérable !… Écoutez plutôt :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">« Vivre avecque franchise et sans ambition… »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère,
-tant de pudeur dans le mensonge, tant de force
-dans l’ambition !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">« Dompter ses passions, les rendre obéissantes… »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait
-pas avoir grand’chose à dompter, ce commerçant.
-Ah ! voici un vers juste :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">« C’est attendre chez soi bien doucement la mort. »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas
-vivre. Le plat sonnet !… Rendons-le à mademoiselle
-Toquette… Et sauvons-nous de cette
-maison, madame. »</p>
-
-<p>Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de
-nouveau. Toquette elle-même riait de rattraper
-en trottinant les grandes enjambées farouches
-du poète indigné. Mais, comme ils traversaient
-la cour, ils s’arrêtèrent, ressaisis au passage par
-la poésie des vieilles murailles mangées de verdure,
-clignotantes de mille yeux glauques aux
-petits carreaux sertis de plomb… Indéfinissable
-rêve des cours divisées par l’ombre, et où noircissent
-les géométriques feuillages.</p>
-
-<p>— « Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce
-de ça ?… » fit Ogier, avec sa rancune d’artiste
-pour les méchants vers de l’imprimeur.</p>
-
-<p>— « La vigne et le lierre n’étaient pas poussés
-alors, » dit Toquette, gravement.</p>
-
-<p>Les malins yeux roux épiaient de côté le visage
-du jeune homme. Il sourit, désarmé contre l’espiègle.
-Déjà elle se détournait, ne voulant pas
-avoir vu ce sourire.</p>
-
-<p>Comme elle filait dans la rue, marchant devant
-eux, leste dans sa jupe encore courte, Sérénis
-dit à Nicole :</p>
-
-<p>— « Vous vous êtes chargée d’une éducation
-peu commode.</p>
-
-<p>— Quelle éducation ? » Elle suivit son regard.
-« Ah ! Toquette !… La pauvre petite !…</p>
-
-<p>— Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle
-a treize ou quatorze ans, et elle est auprès de
-vous. Cela m’est arrivé…</p>
-
-<p>— Est-ce un madrigal ?</p>
-
-<p>— Non, c’est un très bon souvenir. »</p>
-
-<p>Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal
-que cette dernière phrase, simple, toute en
-profondeur, et qu’accompagnait, non la galante
-admiration des yeux, mais leur enfoncement dans
-une vision lointaine. Ces yeux-là, Nicole en découvrit
-alors, avec une surprise aiguë, toute la
-magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne
-la regardaient pas. Comme cela change, avec la
-vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les prunelles !…
-Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans
-les siennes, du même bleu pourtant, ces reflets
-plus doux que des gestes et plus dominateurs
-que des mots.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert reprit la conversation tout de
-suite :</p>
-
-<p>— « Toquette… ou plutôt… Victorine Mériel,
-ne demeure pas auprès de moi. Je ne me suis pas
-chargée de son éducation. Ce serait de la prétention
-chez la jeune ignorante que je suis, ne
-connaissant guère l’existence, et tout à fait incapable
-de l’enseigner. Non, Victorine est dans un
-pensionnat, où son père lui-même l’a placée
-avant de quitter l’Europe.</p>
-
-<p>— Ah ! son père ?…</p>
-
-<p>— … est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce
-Paul Mériel. Très intelligent, pas du tout quelconque.
-Mais un de ces êtres qui, avec des dons
-remarquables, manquent du je ne sais quoi qui
-leur permettrait de les mettre en œuvre. On
-dirait de ces machines compliquées, étincelantes,
-magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute
-d’un agencement exact de leurs merveilleux
-rouages.</p>
-
-<p>— Oh ! madame… Nous étions si loin des ateliers
-de la Martaude !</p>
-
-<p>— Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison ?…</p>
-
-<p>— Elle est juste, mais trop professionnelle. »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert rougit, avec un battement plus
-nerveux de ses mobiles paupières. La suggestion
-ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers de
-la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur
-et de bruit… un peuple noir et suant de travailleurs.
-Elle sentit le malaise que projetaient en
-elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle
-inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un
-homme, de son mari, sans comprendre s’il y
-avait d’autres sources et d’autres limites à cette
-autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable
-que de ses rimes, et ne domptait que la
-Chimère… Elle murmura :</p>
-
-<p>— « Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai…
-Je ne peux pas oublier les machines. Elles m’oppressent. »</p>
-
-<p>Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner.
-Toquette revenait vers eux.</p>
-
-<p>— « Où allons-nous, marraine ?</p>
-
-<p>— Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu
-sais qu’il veut nous faire déjeuner à la Tête-de-Flandre.</p>
-
-<p>— Permettez-moi de prendre congé de vous, »
-dit Sérénis.</p>
-
-<p>Comment ! Jamais de la vie ! Nicole ne permettrait
-pas. Son mari lui en voudrait trop… Et,
-tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant,
-à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire
-de Toquette.</p>
-
-<p>Paul Mériel fut un des meilleurs camarades
-de jeunesse de Hardibert. Plus brillant que lui,
-il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux
-partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils
-comptaient voir surgir quelque prodigieuse découverte.
-Bientôt pourtant l’esprit plus pratique
-de Hardibert se restreignit à des problèmes de
-mécanique, modestes en apparence, mais qui
-devaient modifier profondément l’industrie des
-machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude,
-dont il était aujourd’hui directeur. Mériel,
-lui, prit cent brevets pour des inventions à
-tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il
-fonda des sociétés, qui s’effondrèrent, eut des
-procès, et finalement dut s’expatrier, non seulement
-pour tenter la fortune sur un terrain moins
-fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter
-des redditions de comptes par trop embarrassantes.</p>
-
-<p>Ce dernier détail, sous-entendu clairement
-par Nicole, amena sur les lèvres de Sérénis un
-mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière
-d’une mentalité si incertaine.</p>
-
-<p>— « Pauvre fille !… Votre bonté même ne
-refera pas sa destinée.</p>
-
-<p>— Qui sait ?</p>
-
-<p>— Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là
-n’est pas plus banale que son père, mais je crois
-qu’elle manquera, comme lui… d’ajustage. »</p>
-
-<p>Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit :</p>
-
-<p>— « Mais sa mère ?… Qui était sa mère ?…
-L’a-t-elle perdue jeune ?… »</p>
-
-<p>L’expression troublée de Nicole ne laissa
-guère de doute à l’écrivain sur l’origine, romanesque
-mais irrégulière, de M<sup>lle</sup> Toquette. Il dit
-seulement :</p>
-
-<p>— « Ah !… »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert reprit vivement :</p>
-
-<p>— « L’histoire est tout à l’honneur de Mériel,
-je vous assure. Il reconnut l’enfant, dont Raoul
-consentit à être le parrain. Il voulait épouser la
-mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce
-qu’il manquait de fortune.</p>
-
-<p>— Qu’est-elle devenue ?</p>
-
-<p>— Elle a été tuée, la malheureuse, dans un
-accès de jalousie, par le prince hongrois, très
-riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était, paraît-il,
-une fort belle et fort spirituelle créature.</p>
-
-<p>— Sa fille semble détenir plus de son esprit
-que de sa beauté.</p>
-
-<p>— Hé !… Toquette sera jolie, d’une physionomie
-très piquante, originale, à coup sûr, avec ses
-beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or sombre
-et son teint éclatant. Attendez seulement que les
-traits s’allongent et que les taches de rousseur se
-débrouillent. »</p>
-
-<p>La gravité pensive d’Ogier s’anima presque
-jusqu’au rire :</p>
-
-<p>— « Halte-là ! Je n’attends rien de ce genre.
-Ce m’est tout à fait indifférent. » Puis retombant
-au sourire bridé de doute : « Ce que je souhaite,
-c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par
-cette fillette, que vous aimez. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Sur le large Promenoir, qui domine l’Escaut,
-ils n’aperçurent pas tout de suite
-Raoul Hardibert. Cependant, aux approches
-de midi, en ce brillant jour de juin, les
-flâneurs étaient rares sur les dalles étincelantes.
-D’un coup d’œil, on les distinguait tous, parmi
-les miroitements d’eau et de soleil, dans l’éclat
-du lumineux décor.</p>
-
-<p>Les beaux yeux un peu myopes de Nicole,
-d’un mauve plus délicat parmi l’ardeur des reflets,
-scintillaient avec inquiétude entre les lourds cils
-rapprochés.</p>
-
-<p>— « C’est curieux. Et nous sommes en retard.
-Lui si exact !</p>
-
-<p>— Monsieur Hardibert est peut-être entré au
-café, là-bas, pour fuir la chaleur.</p>
-
-<p>— Voulez-vous que j’aille voir, marraine ? »</p>
-
-<p>Sans attendre la réponse, Toquette se trouvait
-à dix pas, filant vers l’extrémité du Promenoir.
-Sa marche bondissante de fillette l’emportait
-avec une liberté souple de jeune animal. Dans la
-clarté, ses cheveux d’or flambaient.</p>
-
-<p>— « Toquette !… » rappelait Nicole. Et contrariée :
-« Elle ne va pas entrer dans ce café toute
-seule, j’imagine. D’ailleurs, certainement, Raoul
-n’est pas là.</p>
-
-<p>— Je vais vous la ramener, madame. »</p>
-
-<p>Les longues enjambées de Sérénis n’atteignirent
-Victorine Mériel que sous la tente de toile
-abritant les petites tables. Elle ne s’y arrêtait pas,
-entrait bravement dans la salle, dont la fraîcheur
-relative retenait quelques consommateurs autour
-des chopes de bière.</p>
-
-<p>— « Mademoiselle Toquette, attendez-moi ! »</p>
-
-<p>Il la vit plantée, un rire d’espièglerie aux
-lèvres, devant quelqu’un qui, lui faisant face
-pourtant, ne la voyait pas.</p>
-
-<p>Tout de suite, les souvenirs d’Ogier se réveillèrent.
-Des images internes surgirent, s’adaptant
-à la physionomie apparue. Il reconnut le directeur
-de la Martaude.</p>
-
-<p>L’ingénieur s’accoudait à la petite table en
-bois ciré. Sa main droite, armée d’un crayon,
-reposait sur une feuille couverte de croquis et de
-chiffres. La face levée, le regard direct, mais
-absent, il semblait avoir perdu toute notion de la
-scène extérieure. A côté de lui, son verre de
-bière, où s’éteignait la mousse, n’avait pas été
-touché.</p>
-
-<p>Ce visage caractéristique apparaissait en plein,
-Hardibert ayant retiré son chapeau. Une belle
-tête, malgré la quarantaine dépassée, grisonnant
-les cheveux drus, aux racines droites. Un profil
-sec et brusqué, plein d’énergie. Une élégance de
-proportions qu’accentuait la barbe finement coupée,
-en pointe. Une stature qu’on devinait haute,
-bien que l’homme fût assis. Quelque chose de
-martial dans l’ensemble, qui, sous l’uniforme, se
-fût dessiné en une allure superbe. Mais Raoul
-n’était pas un soldat, c’était un savant. Ce que
-le métier militaire, avec ses habitudes d’âme et
-de corps, eût ajouté d’aisance, de netteté, de hardiesse,
-à ses gestes et à ses traits, lui manquait
-pour être tout à fait le beau cavalier qui semblait
-taillé en sa personne. L’empreinte professionnelle
-se marquait, inverse. Les épaules un peu
-étroites pour ce corps bien découplé, se voûtaient
-légèrement. La distraction perpétuelle du regard
-mettait une atonie presque morne dans les prunelles
-foncées, — des prunelles de cette catégorie
-qu’on nomme « de velours », mais qui, justement,
-n’avaient pas la moelleuse douceur de leur
-nuance, ni la voluptueuse humidité où nage d’habitude
-leur ardeur orientale. Ces yeux-là, durs et
-clos sur la pensée intérieure, déconcertaient par
-le contraste entre leur désintéressement de toute
-séduction et ce qu’on pourrait appeler leur vocation
-de conquête. Plusieurs cœurs de femmes y
-avaient trouvé un tragique déboire. Et moins
-sentimentale encore que les yeux était la bouche,
-aux lèvres bien tracées, mais plates, tendues de
-réflexion quand elles ne s’amincissaient pas d’ironie,
-s’affilant au bord comme le tranchant d’une
-lame.</p>
-
-<p>— « Eh bien, parrain ?… » fit Toquette, lui
-mettant sous le nez sa frimousse de malice.</p>
-
-<p>Hardibert tressaillit, la regarda vaguement,
-puis, d’un seul coup, prit conscience.</p>
-
-<p>Sérénis, qui l’observait avec sa préoccupation
-de psychologue, remarqua ceci : la réaction agressive
-du premier mouvement :</p>
-
-<p>— « Allons… quoi ?… Fais donc attention…
-tu vas renverser cette bière…</p>
-
-<p>— Oh ! parrain grognon… »</p>
-
-<p>Aussitôt, dans la barbe brune, un sourire s’esquissa,
-vraiment doux, quoique teinté de raillerie
-et de hauteur. Dans cette nature, la bonté
-foncière ne montait pas spontanément à la surface.
-Sans méchanceté vraie, le caractère se révélait
-pénible, presque intolérable pour les natures
-tendres.</p>
-
-<p>Toquette n’était pas une tendre. Elle ne s’effarouchait
-ni ne se blessait, se sachant quand
-même en faveur. Aussi réussissait-elle admirablement
-auprès de ce rude, qui n’admettait pas
-qu’on ressentît trop ses rudesses.</p>
-
-<p>— « Comment, parrain, vous me recevez mal,
-quand je vous déniche loin du rendez-vous ! Sans
-moi, marraine vous attendrait longtemps sur le
-Promenoir.</p>
-
-<p>— J’y suis, sur le Promenoir.</p>
-
-<p>— Non, dans le café.</p>
-
-<p>— Ne sois donc pas déjà si femme par l’ergotage,
-Toquette. Le café fait partie du Promenoir,
-c’est la même chose. »</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas, trop maligne pour le
-contrarier, pour souligner ce qui se devinait,
-que Hardibert, entré là un instant pour inscrire
-quelque note, s’était oublié dans ses calculs.
-D’ailleurs, Ogier s’approchait.</p>
-
-<p>— « Monsieur Sérénis, parrain. Vous savez…
-le poète en herbe de marraine… »</p>
-
-<p>Cette bizarre présentation devait rappeler une
-taquinerie à l’adresse de Nicole. Ogier n’eut
-garde de s’en formaliser. L’amie d’enfance s’exposait
-donc, par quelque partialité pour lui, à de
-petites escarmouches intimes ?… Quant à Raoul,
-la définition de sa filleule lui parut sans doute
-opportune pour restreindre toute prétention chez
-le jeune inconnu.</p>
-
-<p>— « Parfait… Très bien… » prononça-t-il d’un
-ton si distant que Sérénis, malgré tout ce qui le
-captivait, faillit prendre congé sans retour. Mais,
-tout à coup, le directeur de la Martaude parut se
-souvenir. « Ah !… n’êtes-vous pas le fils de mon
-pauvre collègue Selni ? »</p>
-
-<p>Ogier pâlit, étreint par le souvenir, si poignant
-dans une telle bouche. Pour lui, toutefois, la mort
-de son père restait un accident auquel l’ancien
-rival demeurait étranger. Coïncidence douloureuse,
-non pas motif de haine. Il s’inclina, muet,
-mais sans hostilité.</p>
-
-<p>Hardibert lui tendit la main.</p>
-
-<p>— « Très heureux de vous retrouver, jeune
-homme. La Martaude est toujours votre maison.
-Pourquoi ne vous y voit-on plus ? »</p>
-
-<p>Il ne s’aperçut pas du silence froissé d’Ogier,
-qui rougissait maintenant, après avoir pâli, son
-émotion dégonflée sous la piqûre d’amour-propre
-de s’entendre appeler « jeune homme ».</p>
-
-<p>Tous trois sortaient sur le Promenoir. Et rien
-n’exista plus pour le poète que cette jolie vision :
-Nicole venant au-devant d’eux, dans son frais
-costume de toile, à blouse de linon, son délicieux
-visage aux bandeaux sombres, affiné, et comme
-nacré, par la transparence lilas de son ombrelle,
-dans la vibration dorée de la lumière éparse. Autour
-d’elle, le vide clair et bleu du fleuve, où se
-hérissaient des mâtures. Sur l’eau aveuglante, les
-étraves brunes semblaient briser des miroirs étamés
-d’or. Une sirène cria. Dans la nerveuse perceptivité
-de Sérénis, toutes ces impressions s’enregistraient.
-Tandis que Hardibert, l’esprit encore
-absorbé par le problème poursuivi tout à l’heure,
-ne prenait des choses qu’un contact vague et importun.</p>
-
-<p>— « Où étais-tu donc, Raoul ? » demanda la
-jeune femme.</p>
-
-<p>— « Mais… où tu m’avais donné rendez-vous,
-ma chère… » riposta le mari d’un ton cassant.</p>
-
-<p>Ce n’était rien, cette réponse, même dans l’enfantillage
-autoritaire de vouloir couper court à
-tout reproche sur un manque d’attention. C’était
-si peu de chose pour une Toquette, par exemple,
-que celle-ci fit un signe à sa marraine, en haussant
-les épaules, comme pour dire : « Vous seriez
-vraiment trop déraisonnable de regimber le
-moins du monde ou de prendre cela à
-cœur. » Mais il est des natures pour qui ces petits
-dénis de justice deviennent cruellement sensibles,
-surtout lorsqu’ils se répètent à tout propos. Un
-besoin intense d’équité, jusque dans les moindres
-choses, les leur rend insoutenables. Et ceci était
-si vif chez Nicole, que, malgré sa douceur, elle
-parvenait rarement à retenir, dans des cas semblables,
-une récrimination plaintive. Si, en ce
-moment, elle se taisait, semblant obéir à la pantomime
-insouciante de Toquette, c’est qu’elle
-contenait un frémissement de chagrin autrement
-aigu qu’à l’ordinaire. Jamais l’accent impératif
-avec lequel lui parlait ce mari tellement plus âgé
-qu’elle et d’une personnalité despotique, ne lui
-avait ainsi heurté le cœur. Voilà donc le premier
-mot qu’il trouvait à lui dire devant Ogier Sérénis !…
-Une divination de la délicatesse, de la
-minutie tendre que le jeune homme devait apporter
-dans toute affection, lui fit s’exagérer cette
-brusquerie conjugale, dont il s’étonnait sans
-doute et la plaignait outre mesure. Malgré tout,
-elle n’était pas une femme malheureuse. Pourquoi
-s’avisait-elle, cette fois, qu’elle pouvait en
-avoir l’air ? Et pourquoi en ressentir une mortification
-spéciale devant un tel témoin ?</p>
-
-<p>Tel fut pourtant le genre d’impression qui,
-tout de suite, prédomina chez elle, et lui gâta
-un peu la joie de cette matinée. Dès la traversée
-de l’Escaut, sur le petit vapeur, Hardibert montra,
-d’une façon qui parut à sa femme plus manifeste
-qu’à l’ordinaire, l’extériorité acerbe de sa
-nature et le goût singulier qu’elle lui connaissait,
-non seulement d’avoir raison pour les plus
-négligeables choses, mais surtout de mettre les
-gens dans leur tort.</p>
-
-<p>— « Je m’assieds ici pour ne pas avoir le soleil, »
-avait-elle déclaré.</p>
-
-<p>— « C’est la place où il donne le plus, » affirma-t-il
-aussitôt.</p>
-
-<p>Déroutée un instant, elle reprit :</p>
-
-<p>— « Ah ! tu penses que le bateau va tourner ? »</p>
-
-<p>Sans s’expliquer, il eut un demi-sourire dédaigneux,
-qui faisait aussitôt souhaiter, comme une
-chance des plus désirables, que le bateau ne
-tournât pas, ou pas assez du moins pour que la
-marge d’ombre quittât le banc choisi. D’aussi
-minces détails prenaient, malgré qu’on en eût,
-l’importance d’une revanche à obtenir sur cet
-interlocuteur agressif.</p>
-
-<p>Le « Tu vois, ma pauvre petite. Ah ! dame, il
-faut connaître un peu les quatre points cardinaux »,
-dont il ridiculisa la déroute de Nicole,
-quand, le bateau ayant effectivement viré, elle
-eut aux épaules la tape brûlante du soleil, fit
-sentir à la jeune femme ce malaise désagréable
-qu’on éprouve à paraître se vexer d’un incident
-auquel on ne voudrait attribuer aucune importance.
-Elle eut conscience d’un énervement sur
-son visage et dans sa voix, tandis qu’elle essayait
-de rire en disant à Sérénis :</p>
-
-<p>— « Pourvu que mon grand homme de mari
-ne vous fasse pas trop l’effet d’un savant rébarbatif…
-Vous auriez peur de venir à la Martaude.
-Mais, je vous assure… il n’est pas si terrible qu’il
-veut en avoir l’air. »</p>
-
-<p>Ogier, dans les yeux couleur d’hortensia,
-qu’ombrait la palpitation nerveuse des cils, distingua
-le gracieux mouvement d’âme. Le mari,
-lui, n’y vit qu’une manière détournée de le traiter
-en tyran, et, content d’atteindre d’une même
-cinglée de raillerie celui qu’il jugeait une jeune
-nullité prétentieuse, il prononça :</p>
-
-<p>— « Voyons, ma chère, si femme que soit un
-poète, monsieur Sérénis ne l’est pas, j’en réponds,
-au point de me juger terrible parce que
-je me permets de remarquer humblement qu’il
-n’y a pas d’ombre en plein soleil. Ah ! jeune
-homme ! » continua-t-il, sans que l’écrivain, trop
-intéressé, sourcillât cette fois sous l’épithète,
-« heureusement que les lois de l’univers échappent
-au caprice des femmes ! Des petits êtres, si
-faibles qu’on les briserait d’une chiquenaude…
-Elles ont un instinct de domination qui n’admet
-pas l’obstacle. Aucun sens des nécessités. Dire
-que ça réclame des droits politiques !</p>
-
-<p>— Dites donc, parrain… Si les hommes s’en
-servent tous bien, de leurs droits politiques, et
-s’ils ont tous le « sens des nécessités, » interpella
-Toquette, qui enfla comiquement la voix
-sur ces trois mots, « pourquoi qu’y a tant de
-révolutions et de guerres civiles, et si assommantes
-à apprendre dans les bouquins d’histoire ?</p>
-
-<p>— Toi, retourne donc à l’école te faire coiffer
-du bonnet d’âne, » dit le savant, dont les doigts
-secs, aux jointures fines, d’homme de race et
-d’homme d’étude, pincèrent une oreille de l’effrontée.</p>
-
-<p>Subitement, il se détendit. Tous riaient. Voilà
-ce qui lui plaisait… Qu’on lui ripostât, qu’on
-eût l’âme assez élastique pour rompre devant ses
-estocades, pour narguer ses coups de boutoir,
-pour lui nier à lui-même une âpreté dont il n’admettait
-pas toutes les conséquences. Mais il
-fallait à ce jeu l’indépendance du cœur. Les
-promptes meurtrissures de Nicole, qu’il jugeait
-irritantes et absurdes quand il en prenait par
-hasard conscience, naissaient d’un rêve de sentimentalité
-qui s’acharnait. D’un tel rêve, au
-temps de sa virile jeunesse, quelques femmes,
-tour à tour, s’étaient déprises. Son noble visage,
-où l’amertume coutumière ne gravait pas encore
-son pli, où la vertigineuse cérébralité ne jetait
-pas encore son voile, les avait séduites. Sa hauteur
-les avait piquées. Chacune crut atteindre
-une tendresse lointaine, et d’autant plus profonde,
-chez ce philosophe aux attitudes misogynes.
-Toutes firent l’expérience de l’irrémédiable
-malentendu entre cette nature, pourtant
-affectueuse, et le vœu féminin d’amour. Hardibert
-la fit également, successivement, sans jamais
-convenir, même au secret de lui-même, qu’il y
-eût de sa faute. Il en prit une idée plus définitive,
-plus solidement ancrée, de la déplorable
-infériorité des femmes. C’étaient de petits animaux
-qu’on devait dresser comme les autres,
-avec un peu de sucre et beaucoup de cravache.
-Mieux encore, il fallait les enfermer, suivant la
-sagesse orientale, dans les harems, puisque
-c’était le seul moyen qu’elles ne prissent pas la
-clef des champs. Quant à d’autres clôtures,
-enveloppement de compréhension, palissades
-de caresses, liens de grâce, chaînes dévouées qui
-enserrent d’autant mieux que le cœur captif est
-d’essence plus haute, il en méconnaissait l’efficacité,
-citant pour exemple quelques basses courtisanes
-épousées par passion, chez qui le rédempteur
-avait rencontré plus d’infidélité que
-de reconnaissance.</p>
-
-<p>Tel était, au point de vue sentimental, ce
-Raoul Hardibert, amoureux notoirement inférieur,
-mari loyal, directeur énergique, maître
-redoutable et généreux, homme de chatouilleux
-honneur, de fierté âcre, de caractère détestable,
-ingénieur de premier ordre.</p>
-
-<p>Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa,
-éblouie. Par son père, depuis que Raoul était
-entré à l’usine, l’admiration s’instillait en elle.
-Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef
-de la Martaude, volontairement ou non, suggestionna
-sa fille. Le physique, si séduisant de gravité
-pour cette jeune isolée aux songeries altières,
-ne faisait que gagner par la quarantaine approchante.
-Nicole avait au cœur cet instinct, fait
-tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte
-certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion
-ignorée, vers les hommes de seconde jeunesse
-ou même mûrs. Elles souhaitent leur domination,
-pour s’anéantir délicieusement sous leur
-volonté forte, et elles sont flattées de les émouvoir.
-Quant à Raoul, jamais il n’avait éprouvé
-la sensation de son prestige autant que sur cette
-enfant. Et c’était là, outre l’attirance d’une créature
-fraîche, désirable et charmante, sa plus vive,
-et presque son exclusive notion de l’ivresse sentimentale.</p>
-
-<p>Ce fut donc un mariage d’amour, dont
-l’amour était absent : chez l’épouse, par ignorance
-virginale, chez l’époux, par une ignorance
-toute différente, mais plus absolue, puisqu’il
-y manquait la vocation, l’intuition, le vœu
-secret de l’être vers une harmonie merveilleuse.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable
-union, rien n’était changé. Raoul et Nicole s’aimaient,
-dans les mêmes rapports de protection
-et d’admiration, de prestige et d’aveuglement,
-sans que l’une se fût éveillée, ni que l’autre se
-fût converti à ce qui fait d’un couple humain
-l’unique chose d’extase, envolée et planante,
-que symbolise la vision passionnée d’Alighieri :
-« <i>Ces deux qui vont ensemble et paraissent au vent
-si légers</i>… »</p>
-
-<p>Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs.
-Il se peut que Nicole eût souffert du caractère
-de Raoul, mais ces contrariétés d’existence n’intéressaient
-pas, — elle l’eût juré, — le fond de
-ce qu’elle croyait son bonheur.</p>
-
-<p>Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi
-d’argent et d’or, où pleuvait un peu d’azur pâli
-de lumière, pourquoi donc le sourire pincé
-d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante
-tristesse de ses yeux, lui firent-ils penser qu’il
-pouvait secrètement la plaindre ?…</p>
-
-<p>— « Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais
-être tout à fait gentil ?… » dit-elle, sans se
-rendre compte du paradoxe entre l’expression
-mignarde et la force ample et rêche d’une telle
-nature. « Eh bien, tu nous accompagnerais demain
-à Bruges.</p>
-
-<p>— Demain ?… oh ! impossible… J’ai deux
-rendez-vous d’affaires.</p>
-
-<p>— Ici ?</p>
-
-<p>— Le premier, oui. Le second, à Bruxelles.
-Il était convenu, n’est-ce pas ? que vous me rejoindriez
-le soir à Bruxelles.</p>
-
-<p>— Veux-tu que nous remettions ?</p>
-
-<p>— Et à quand, ma chère ?… Je dois être après-demain
-de retour à la Martaude. »</p>
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<p>— « D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je
-connais ça. »</p>
-
-<p>Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence,
-fit lever les sourcils à Sérénis. Au mot de
-« Bruges », il avait tressailli. La veille, il s’y
-attardait encore, captif d’un charme pareil à
-celui qui nous retient, déchirés, haletants, curieux
-jusqu’au sacrilège, devant le visage d’une
-belle morte. Ce nom le remua comme celui
-d’une maîtresse quittée. Puis, tout de suite, la
-piqûre d’un désir : s’il pouvait y retourner avec
-Nicole ! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un
-instant il n’aurait plus aucun prétexte pour rester
-auprès d’elle. Et, par avance, il pressentait sa
-solitude désorientée quand aurait disparu le
-doux visage mat aux bandeaux sombres, quand
-il lui faudrait renoncer à surprendre la vraie
-nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des
-yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si
-fort, derrière la grille vite interposée des cils trop
-longs.</p>
-
-<p>— « Alors, » disait Nicole à son mari, « tu
-crois que je serai désappointée, moi qui me
-figure rencontrer à Bruges des impressions extraordinaires ?</p>
-
-<p>— Désappointée ?… Oh ! je ne pense pas. Tu
-y verras tout ce que tu attends, tout ce que les
-romans et les poèmes t’ont préparée à y voir.
-Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu,
-ma petite femme, que tu puisses dégager un
-aspect réel hors de son effet préconçu ? Ne te
-tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera
-qu’illustrer tes lectures. L’impression des tirades
-évoquées l’emportera toujours sur celle de
-l’image. »</p>
-
-<p>L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire,
-laissa Nicole perplexe. Ogier demanda,
-non sans une ironie égale :</p>
-
-<p>— « Et quel est, monsieur, l’aspect réel que
-vous avez distingué dans Bruges, hors des travestissements
-littéraires ?…</p>
-
-<p>— Je n’y eus aucun mérite, monsieur, » répliqua
-l’ingénieur, en butant contre lui ce regard
-fermé dont il annihilait un interlocuteur. « Je
-ne pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant
-jamais eu le temps de me composer d’avance
-des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune
-description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée
-ni plus silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune
-autre cité provinciale restée en dehors des
-grandes voies de communication modernes. On
-y rencontre quelques curiosités architecturales,
-plus singulières qu’harmonieuses. Les maisons à
-pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des
-canaux devenus inutiles y croupissent. L’existence
-doit y être mortelle d’engourdissement,
-de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux
-mêmes qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de
-la fuir.</p>
-
-<p>— Et les Memling, parrain ? » demanda Toquette,
-avec un air sagace et pénétré, comme si
-elle ne tirait pas cet à-propos d’une récente étude
-de Bædecker.</p>
-
-<p>— « Quoi, les Memling ?… Ah ! les enluminures
-de cette châsse, à l’Hôpital Saint-Jean. Mon
-Dieu ! c’est intéressant pour l’étude de l’art primitif.
-Mais si c’était beau en soi, on peindrait encore
-de cette façon. Tandis qu’on se garde bien
-de donner aux femmes ces silhouettes de poupées
-à ressort, qui dénotaient une ignorance absolue
-de l’anatomie. Ou nous avons l’idéal de ces gens-là,
-ou nous avons le nôtre. Alors, pourquoi produire
-des œuvres différentes, ou pourquoi simuler
-leur façon de sentir ? Leurs contemporains,
-dont ils fixaient pourtant le rêve, se pâmaient
-moins que nous. Ces imagiers furent considérés
-de leur temps comme des artisans ingénieux et
-pittoresques. Pas davantage.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, monsieur, » dit Ogier,
-tandis que, dans un rapide coup d’œil, il souriait
-à la stupeur causée à Nicole par cet acquiescement.
-Il devinait le trouble de sa fine nature instinctive,
-capable d’éprouver, mais sans en concevoir
-l’analyse, et surtout sans en pouvoir rendre
-compte, des communions frissonnantes avec les
-œuvres chargées d’âme. Il devinait l’étouffement,
-par le positivisme scientifique du mari, des velléités
-qu’elle-même jugeait un peu ridicules en
-son impuissance à les défendre. Et aussi sa crainte
-gentille d’un froissement pour le poète, dans des
-théories qui réduisaient la poésie à un amusement
-charlatanesque. « Oui, vous avez raison, » répéta-t-il,
-diverti de la sentir interdite mais rassurée par
-sa complaisante réponse, « il n’existe certes pas, ni
-dans ce décor de ville dont vous parlez, ni dans
-ces naïves peintures, tout ce que nous autres, les
-faiseurs de chimères, nous y avons mis. Ou, du
-moins, cela n’y existait pas jadis, avant que des
-siècles de douleurs et de joies humaines, de
-rêves et de désirs humains y eussent collaboré.
-Mais maintenant, ça y est. Nul ne peut plus contempler
-ces choses, dans leur beauté simple, qu’à
-travers le prisme de beauté compliquée fait de
-toutes les larmes d’admiration des poètes et chatoyant
-de tous les rayons de leur enthousiasme.
-Est-ce une raison pour les dédaigner, ou bien, au
-contraire, comme je me le figure, pour les goûter
-plus profondément ? Si, demain, madame Hardibert
-est émue, soit devant la légende de sainte
-Ursule, soit au détour d’un canal solitaire, en
-écoutant carillonner le vieux Beffroi, chicanera-t-elle
-son émotion, sous ce prétexte que cette émotion
-lui fut suggérée par des écrivains ? N’est-ce
-pas notre seule raison d’être, à nous autres : toucher
-au fond du cœur des hommes la fibre qui
-ne vibrerait pas sans nous ?</p>
-
-<p>— Oh ! c’est chic, ça ! » cria Toquette.</p>
-
-<p>Tout le monde rit, excepté la fillette elle-même.
-Prise par l’intonation grave et modulée
-de Sérénis plus que par le sens des paroles, — inaccessible
-pour elle, — ébranlée dans sa sensualité
-inconsciente par la cadence des phrases
-et la grâce, vaguement sentie, de l’idée, elle exhalait
-sa délectation sous une forme gamine, mais
-avec la plus sérieuse sincérité. Ses yeux d’or pétillaient
-dans sa frimousse irrégulière. Sa lèvre
-sinueuse et retroussée laissait voir des quenottes
-friandes, entre lesquelles frétillait une langue rose,
-comme d’une chatte qui vient de laper de la crème.</p>
-
-<p>— « Voilà bien le nanan qu’il faut aux femmes, »
-observa Raoul, plus sensible au mutisme
-ravi de la sienne qu’à la pétulante adhésion de
-Toquette. « Des mots… des apparences… l’illusion.
-Mettez-leur de la poésie sur les choses, monsieur,
-comme on met aux petites filles de la
-confiture sur leur pain. N’empêche que le fait
-substantiel, comme le pain, est la vraie nourriture
-du monde. »</p>
-
-<p>Il offrit un cigare à Ogier, qui refusa, d’un mouvement
-de tête et d’un sourire.</p>
-
-<p>— « Vous ne fumez pas ?</p>
-
-<p>— Bien rarement. Une cigarette de temps à
-autre… »</p>
-
-<p>Et il passa le doigt sur sa longue moustache,
-par une association d’idées inconsciente. Comment
-se résoudre à saturer d’un relent âcre et
-caustique cette soyeuse complice du baiser ?…</p>
-
-<p>On quitta la table et la terrasse surplombant
-le fleuve. Ogier ramena la conversation au point
-qui l’intéressait.</p>
-
-<p>— « Ainsi, madame, vous allez à Bruges, demain,
-avec mademoiselle Toquette ?</p>
-
-<p>— Oui, je m’en réjouis follement.</p>
-
-<p>— Je m’en réjouirais autant à votre place.</p>
-
-<p>— Vous aimeriez retourner à Bruges ?</p>
-
-<p>— Je n’y ai pas encore été. »</p>
-
-<p>Il débita ce mensonge avec la plus franche lumière
-dans le bleu intense de ses yeux. N’avait-il
-pas vanté, à propos du sonnet de Plantin, les
-déguisements subtils, somptueux, ou simplement
-nécessaires, de la pensée ?… C’était sans remords
-qu’il déguisait la sienne, surtout par une duplicité
-tellement inoffensive. L’exercice de ce droit, — comme
-de tous les droits individuels, — lui
-semblait n’avoir de limites que le tort fait à autrui.</p>
-
-<p>Nicole s’étonnait. Hardibert lui-même, qui les
-précédait vers le quai, se retourna.</p>
-
-<p>— « Vous arrivez donc seulement en Belgique ?</p>
-
-<p>— Mais oui. Je n’ai visité que Bruxelles.</p>
-
-<p>— Et, » railla l’ingénieur, « vous avez donné à
-Anvers, vulgaire réceptacle de vivants, le pas sur
-votre ville de mirage et de fantômes ? »</p>
-
-<p>Prestement, Sérénis para l’objection.</p>
-
-<p>— « J’ai trouvé qu’il faisait trop beau temps.
-J’attendais le premier jour gris, pour voir Bruges
-avec sa vraie couleur.</p>
-
-<p>— Vous attendrez longtemps, » observa Toquette.
-« Le baromètre est en hausse. Je l’ai regardé
-ce matin, à l’hôtel. »</p>
-
-<p>Malencontreuse gamine ! Lui qui comptait sur
-elle pour proposer, avec le sans-gêne de son âge,
-qu’il les accompagnât. Il reprit :</p>
-
-<p>— « Malheureusement, mademoiselle, je n’ai
-plus le loisir de remettre beaucoup cette visite. »</p>
-
-<p>Il rencontra le regard de Nicole. Aussitôt elle
-rougit, comme s’il pouvait y voir, — et il l’y vit,
-grâce à cette rougeur, — un souhait que sa réserve
-féminine l’empêchait d’exprimer.</p>
-
-<p>Il tressaillit d’aise, et balbutia :</p>
-
-<p>— « Si le vieux camarade que je suis osait se
-permettre… »</p>
-
-<p>A sa grande surprise, ce fut Hardibert lui-même,
-dont l’humeur peu accommodante l’inquiétait,
-qui vint à son aide.</p>
-
-<p>— « Accompagnez donc, demain, ces dames,
-chevaleresque poète, » dit-il, avec la sorte de
-bonhommie agressive qui lui était spéciale.
-« Comme cela, elles ne m’en voudront pas trop
-de les laisser encore faire une excursion sans
-moi. »</p>
-
-<p>Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier
-à Sérénis la simplicité vraie, la confiante
-loyauté de la phrase ? Il découvrit tout à coup,
-sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque
-chose de sincère et de droit jusqu’à la candeur.
-C’était la pensée toute claire du directeur de la
-Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à
-Nicole de la conduire à Bruges, et cet aveu impliqué
-dans le mot « chevaleresque poète », que le
-jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le
-rôle de cicerone dans la ville compliquée de
-passé et de songe. La sécurité conjugale, évidente
-et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part,
-ne manquait pas de noblesse, et restituait à
-Nicole beaucoup du respect qu’on ne sentait
-guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter.</p>
-
-<p>Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa
-propre nature qui préservait Raoul de la mesquinerie
-du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse.
-Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité,
-sur la fragilité des femmes, ce ne sont pas les
-hommes les plus sévères à leur égard qui sont le
-plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un
-bas mouvement d’égoïsme vaniteux, — et Raoul
-valait trop pour cette petitesse, — naît de la passion,
-s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes.
-Le dévot d’amour croit à chaque instant
-l’univers entier attentif à lui soustraire un
-bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore
-la femme, en dépit de ses défauts, — ou peut-être
-à cause d’eux, — est aussi celui qui pressent
-le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte,
-et qui redoute le plus pour celle entre toutes
-chère, les vertiges de pitié, d’illusion, de caresse,
-où se prennent les meilleures, — plus
-rarement, mais plus irrémédiablement, que les
-pires.</p>
-
-<p>Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez
-en amoureux pour être jaloux d’elle. Il ne la
-voyait pas avec un désir assez assidu pour évoquer
-frénétiquement le désir des autres. Il n’avait
-pas assez l’intuition de ce qui existait en elle, à
-son insu à elle-même — petites souffrances en
-éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté
-tendre, — pour imaginer que la tentation pût la
-surprendre par des aspects de beauté. Selon lui,
-elle ne verrait jamais que les côtés répugnants de
-la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne
-de ce raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas
-une minute que devant la laideur brutale de la
-trahison, Nicole ne se détournât avec horreur.</p>
-
-<p>D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme
-toutes les forces profondes qui dictent nos attitudes
-et suggèrent les explications que nous nous
-en donnons après coup, ces sentiments demeuraient
-inconscients chez Hardibert. Ils n’apparaissaient
-que par leurs résultats, en opinions dans sa
-pensée, en direction dans sa conduite.</p>
-
-<p>Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite,
-tandis que, machinalement, leurs yeux suivaient,
-contre le ciel blanc de lumière, ce trait d’union
-entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la
-Cathédrale, on décida que ces dames prendraient,
-le matin suivant, un des premiers trains
-pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis
-à la gare.</p>
-
-<p>— « Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la
-soirée, » dit Hardibert. « Cependant, si cela
-vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain
-matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre
-qu’un train d’après-midi pour notre
-retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à
-Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez
-tout à l’heure. Prenez donc votre temps. Je
-me rappelle avoir très bien dormi à Bruges, dans
-un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon.
-Mais, » — et il se tourna vers Ogier, — « j’espère
-bien que monsieur Sérénis ne se
-croira pas obligé d’accepter en tout votre programme. »</p>
-
-<p>Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme
-libertin, crut d’abord voir dans ces paroles
-une interdiction de descendre au même hôtel
-que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il
-comprenait mieux la nature acerbe, mais sans
-bassesse, de Hardibert. Jamais celui-ci n’eût fait
-à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel scrupule.
-La seule circonstance que Nicole promenât
-avec elle une grande fillette comme Victorine,
-lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi bien
-pour les convenances extérieures que contre la
-moindre velléité de flirt, s’il en eût supposé capable
-celle qui portait si dignement son nom.
-Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur
-chevalier servant venait-elle uniquement de
-l’embarras qui résulterait pour tous si le jeune
-homme se trouvait dans le cas de payer de triples
-frais d’hôtel.</p>
-
-<p>Dans la même idée, sans doute, M<sup>me</sup> Hardibert
-déclara qu’elle s’arrangerait pour regagner
-Bruxelles le soir.</p>
-
-<p>— « On voit très bien Bruges en une journée, »
-affirma-t-elle, « surtout en cette saison, où
-il fait clair si tard.</p>
-
-<p>— Eh bien, » reprit Raoul, comme Sérénis
-allait se séparer d’eux au débarcadère de la rive
-droite, « je compte, monsieur, que vous voudrez
-bien dîner, — ou souper, suivant l’heure, — au
-Grand-Hôtel de Bruxelles, si vous revenez avec
-ces dames, demain soir.</p>
-
-<p>— Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre
-congé de madame Hardibert, à Bruges, où je
-compte rester pour…</p>
-
-<p>— Pour attendre un jour gris, » interrompit
-Toquette, piquée de ce que le poète eût répondu
-au « ces dames » de son parrain par un singulier
-qui l’excluait comme avec intention.</p>
-
-<p>— « Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle,
-et le bon plaisir d’une muse presque
-aussi rétive que votre malicieuse personne, » riposta
-Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante,
-ne put gronder sa filleule.</p>
-
-<p>— « Bien fait, Toquette ! Ça t’apprendra ! »
-plaisanta Raoul, qu’égayaient toujours les escarmouches
-de mots.</p>
-
-<p>On se dit « au revoir » parmi les rires, tandis
-que les Hardibert et leur filleule s’installaient
-dans une victoria.</p>
-
-<p>Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux
-ombrelles claires… Puis tout disparut.</p>
-
-<p>Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port,
-ramènent directement vers le centre de la ville.
-Et, tout de suite, il eut le regret de n’avoir pas
-suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour
-d’été ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les
-portes et les fenêtres des vieilles maisons aux
-murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs.
-Depuis des siècles, dans ce quartier immuable,
-ces équivoques asiles accueillent la luxure farouche
-des matelots affolés par l’exil amer des
-flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres
-et des corridors, des silhouettes éclatantes
-se découpaient, tachant l’ombre par des bleus
-et des roses douloureux de crudité. Des visages
-mal coloriés de poupées de bazar dardaient des
-yeux effrayants, enflammés de voracité ou aiguisés
-d’insulte… Quelle vision, superposée à celle
-qu’Ogier emportait au cœur !… Il hâta le pas,
-tourna un angle… Ah ! les contrastes de la mise
-en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue
-sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire !… Un
-clair espace s’ouvrit… Des gradins de splendeur
-soulevèrent l’âme de ce passant, la haussèrent,
-haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à
-la cime où le souffle manque… jusque tout
-là-haut, dans l’azur… La Cathédrale venait de
-surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis.</p>
-
-<p>Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le
-puits, que couronne un feuillage en fer, forgé
-par Quentin Metsys. Machinalement, il observait
-les rinceaux légers, ce travail adroit, mais
-si humble, d’artisan, dû à la main prodigieuse.
-Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs
-vibraient en lui, cruellement et délicieusement,
-comme des cordes de harpe. Il écoutait retentir
-les échos de son cœur sonore. Toujours un souci
-de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais,
-en ce moment, la gloire lui apparaissait comme
-une apothéose dont Nicole s’éblouirait, déployant
-ses longs cils noirs sur les prunelles indécises,
-enfin dévoilées dans un étonnement ravi.
-Hardibert, impressionné, hocherait la tête, ne
-le traiterait plus de jeune homme sans conséquence.
-Et l’impertinente Toquette elle-même
-changerait le ton de son caquet. Ce petit univers
-de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour
-y mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée
-de génie, de succès ?… Qui le lui eût
-dit, ce matin ?…</p>
-
-<p>O Cathédrale !… prière multiple et pétrifiée,
-n’est-tu pas la voix de ce jeune homme qui
-monte si ardemment au ciel, pour en arracher le
-don sublime, afin qu’une femme dise : « Comme
-il est grand !… »</p>
-
-<p>Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade
-de vertige, qui lui aspire toute l’âme, la
-colossale image de son désir. Le soleil, qui décline,
-dore l’extrémité supérieure de la flèche.
-Une ombre fine s’insinue plus bas dans les interstices
-innombrables des sculptures, ainsi
-qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible
-tombe des corniches altières. Et pourtant, c’est
-une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse, qui
-palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes.</p>
-
-<p>Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers
-observaient curieusement ce songeur
-obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit intérieurement,
-et se secoua, comme un somnambule qui
-s’éveille.</p>
-
-<p>Dans une papeterie, il acheta une photographie
-de la Cathédrale, et aussi une vue de l’Escaut.
-Le soir, avant de les glisser au fond de sa
-valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes
-compréhensibles pour lui seul. Plus
-tard, après des années, il toucherait à ces petits
-cartons avec des doigts tremblants. De quel regard
-il examinerait ces architectures ! Sur leurs
-faces de pierre, le frisson d’un rêve… à leur pied,
-l’effleurement d’une ombre… Ce serait là, pour
-jamais enfuie, une des heures charmées de sa
-jeunesse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Le matin suivant, Nicole eut un de
-ces réveils délicieux, où la joie s’engouffre
-dans le cœur comme la clarté
-dans les prunelles, sans qu’on sache d’où ni comment.</p>
-
-<p>Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse.
-Voilà tout ce qu’elle sut pour un instant. Puis la
-nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut, devant
-les grands stores de toile, lumineux du soleil
-extérieur, les rideaux étriqués — damas rouge et
-guipure — de l’hôtel où ils séjournaient, à
-Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé,
-dépassait le pied d’un second lit, qui était celui
-de Toquette. Durant ce voyage, M<sup>me</sup> Hardibert
-n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette
-dont elle détenait la garde. Et quant à
-maintenir ouverte une porte de communication
-sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son
-mari, sa délicatesse s’y opposait. Elle préférait
-se séparer momentanément de Raoul.</p>
-
-<p>S’avouait-elle que cette espèce de vacance
-dans l’intimité conjugale, — la première depuis
-plus de cinq ans, — n’allait pas sans un confus
-bien-être de sa personnalité détendue ? L’âme
-absorbante de Raoul, avec sa force volontaire
-et concentrée, oppressait toujours un peu la
-sienne, même dans les instants où toute force
-plie et se dissout en une extase tendre. Mais,
-précisément, ne serait-ce pas le mot de « tendre »
-qui conviendrait le moins ici, pour définir
-ce qui, sans ce mot pourtant, n’est que brutalement
-définissable, ce qui, sans le contenu de ce
-mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises,
-devient vite pour une femme le devoir, en
-attendant que ce soit la corvée ? Raoul pouvait
-témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de
-l’admiration, mais non de la tendresse. Ses expansions
-d’homme épris, — car il l’était, plus
-qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou
-de l’exprimer, — se traduisaient par des paroles
-enfantines ou aimablement railleuses, comme en
-une condescendance pour des façons de sentir
-inférieures, légèrement humiliantes.</p>
-
-<p>Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien,
-dans le camarade autoritaire substitué sans transition
-à l’amoureux, ne rappelait ensuite des
-émotions, qu’il considérait sans doute comme
-des défaillances. Cette pudeur qui exile la passion
-en un domaine à part, volontairement ignoré,
-de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines
-natures, semble à d’autres le contraire
-même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe
-à la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire,
-avec les aspirations nobles de l’être. Et la
-femme ressent d’autant mieux la blessure d’une
-distinction tellement catégorique, que, plus elle
-vaut moralement, moins elle est capable de partager
-une ivresse qui n’aurait pas sa première
-source dans le cœur.</p>
-
-<p>D’un tel malentendu, situé en des régions où
-la pensée de Nicole se fût crue coupable de descendre,
-la jeune femme eut peut-être quelque
-pressentiment, durant ce voyage de Belgique.
-L’exquise douceur goûtée à l’indépendance de
-ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais,
-aux approches et au sortir du sommeil, alors
-qu’aucune sollicitation plus ou moins impérieuse,
-aucun monologue de science ou d’affaires,
-ne l’empêchait de vagabonder de projets en
-souvenirs, lui restitua l’élasticité intérieure de
-son adolescence. Les perspectives de sa vie reprirent
-un peu du vague et de la mobilité qui les
-rendaient si fantasmagoriques, jadis, devant
-l’essor de ses premiers espoirs. Le dépaysement
-ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades,
-par les chemins imprévus, par les rues
-aux façades étrangères, devant les architectures
-aussi finement tourmentées que des âmes, dans
-la calme splendeur des musées, les flots d’une
-existence plus abondante montaient en elle jusqu’à
-lui faire battre violemment le cœur. Et, tout
-de suite, ces facultés inconnues, qui lui révélaient
-en elle d’autres elles-mêmes, s’orientaient en aspirations,
-en désirs. Aspirations vers quoi ? Désirs
-de quoi ?… Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert
-ignorait ce mystère de notre nature, qui
-change toute impression haute et rare en expansion
-ardente — vœu secret de volupté morale
-ou physique chez la plupart, besoin de créer
-chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini
-qui vient de concevoir l’infini et doit renoncer à
-le saisir.</p>
-
-<p>Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla,
-l’espèce d’attente confuse où elle vivait depuis
-quelques jours, aboutissait à une réalisation inexplicable.
-Pour de tout petits incidents de
-voyage, elle éprouvait ce que nous avons tous
-éprouvé sans plus de cause et sans vouloir plus
-qu’elle-même démêler notre énigme intérieure :
-une plénitude singulière, une harmonie délicieuse
-entre la perpétuelle inquiétude du dedans et les
-multiples influences du dehors. Ce n’est pas le
-bonheur. D’où viendrait-il ? Rien n’a changé, ou
-du moins nous ne distinguons nul changement
-dans les circonstances. Et pourtant la joie émane
-des choses mêmes qui, la veille, nous semblaient
-le plus vides de joie.</p>
-
-<p>Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à
-sa toilette, avant d’éveiller sa petite compagne.
-Devant la glace, les cheveux défaits, elle se sourit,
-heureuse de se trouver si charmante.</p>
-
-<p>Coquette… M<sup>me</sup> Hardibert l’était comme
-toutes les femmes, et d’ailleurs moins que la plupart.
-Mais le sentiment avec lequel, à cette minute,
-elle observait la nacre dorée de son teint,
-la richesse de ses beaux cheveux noirs, la suavité
-merveilleuse de ses yeux, d’une nuance insaisissable,
-mais d’une lumière si pure, n’était pas de
-la coquetterie. C’était une allégresse plus ample,
-moins mesquine, plus dangereuse peut-être. Et
-aussi de la curiosité. Nicole se regardait d’un
-autre point de vue que d’habitude, d’une autre
-distance. La distance des quelques années qui,
-de jeune fille, l’avait faite la jeune femme qu’elle
-était à présent. Comment réaliser un changement
-survenu jour à jour, sans qu’elle s’en rendît
-compte ?… Était-elle mieux qu’autrefois ? Un mot
-de celui qu’en elle-même elle appelait toujours
-« Georget » lui revint : « Vous êtes devenue
-éblouissante !… »</p>
-
-<p>Elle se hâta de s’habiller.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette journée à Bruges passa comme un
-éclair.</p>
-
-<p>Il y eut, pour Ogier, pour Nicole, quelque déboire
-à leur galopade hâtive par les rues où
-traîne la lenteur de pas discrets, le long des canaux
-que ride à peine l’indolence des cygnes, et
-dans les sanctuaires pleins du sommeil des siècles.
-Ce n’est pas que, malgré les prévisions de
-Sérénis, la claire journée de juin dissipât l’ensorcellement
-de mélancolie où s’immobilise la
-nostalgique cité. On se la figure plutôt sous la
-fine trame argentée de la pluie, dans l’atmosphère
-toujours chargée d’eau de ces humides
-Flandres. Mais une torpeur plus saisissante peut-être
-l’engourdissait, écrasée d’une lourde lumière,
-érigeant sur un ciel durci de chaleur les
-profils barbares de ses rudes basiliques, les clochetons
-effilés de son Hôtel de Ville, la couronne
-en dentelle de son Beffroi.</p>
-
-<p>En face de celui-ci, de l’autre côté de la
-Grand’Place, les trois voyageurs déjeunèrent
-dans une tranquille petite brasserie, dont ils
-préférèrent la couleur locale à une salle à manger
-d’hôtel. Et ce fut peut-être durant l’arrêt
-forcé du repas, assis contre le vitrage ouvert,
-dans le silence de cette place vide, au fond de
-laquelle la tour démesurée s’élance des Halles
-trapues, bastionnées et crénelées comme un château-fort,
-qu’ils se sentirent le plus profondément
-pris par le charme de Bruges.</p>
-
-<p>Dans le calme brûlant de midi, des carillons
-s’égrenèrent. Et sous ce ciel, d’un azur si lointain,
-la voix cristalline des cloches s’envola, charmante
-et résignée comme une chanson de jeunesse sur
-des lèvres très vieilles.</p>
-
-<p>Mais, plus que la précipitation des aspects et
-des minutes, ce qui empêchait M<sup>me</sup> Hardibert
-et Sérénis de communier avec le recueillement
-de cette ville, c’est qu’ils s’y trouvaient ensemble.
-Au fond, sans en avoir conscience, ils étaient
-surtout occupés l’un de l’autre. Le magnétisme
-réciproque dont ils s’imprégnaient, les rendait
-inaptes aux vibrations étrangères. Chacun, à
-part soi, se tourmentait un peu de cette inertie
-humiliante, craignant de paraître fermé aux
-suggestions d’art et d’histoire. Le jeune écrivain
-surtout, dans son désir que Nicole se découvrît
-une fine sensibilité intellectuelle au contact de
-son propre esprit, et lui en sût gré, se désolait
-d’une aridité d’impressions qu’il ne s’expliquait
-pas, et qui le laissait gauchement muet devant
-les choses émouvantes.</p>
-
-<p>A l’Hôpital Saint-Jean, tandis qu’ils suivaient
-un à un l’espèce de petite ruelle, entre d’humbles
-bâtiments et des carrés de plantes potagères,
-qui mène à l’ancienne salle du chapitre, Ogier
-ne pouvait se sentir le pèlerin enthousiaste qui
-approche d’un sanctuaire fameux. Était-ce la
-châsse de sainte Ursule qu’il allait voir et le
-<i>Mariage mystique</i> ?… S’échauffait-il d’une ferveur
-digne de comprendre les visions précises, minutieuses,
-divinement simples, d’un Memling ?…
-Devant lui, marchait Nicole. Le pas presque hésitant
-de la jeune femme, son profil tourné dans
-un étonnement, la disaient déconcertée par la
-vulgarité triste du lieu, par cette cour d’hôpital,
-où, des murs grisâtres, des pavés herbeux, montaient
-l’odeur et le silence de la misère souffreteuse,
-alors qu’elle attendait le rayonnement du
-génie. Avait-on bien compris ce qu’ils demandaient
-à visiter ?… Cette bâtisse modeste, où le
-portier les conduisait, leur offrirait-elle le spectacle
-de malades répugnants, isolés pour quelque
-infection contagieuse, ou bien le délicieux martyre
-des Vierges, recevant dans le sein les flèches
-d’archers si beaux, qu’elles semblent expirer de
-ravissement et d’amour ?</p>
-
-<p>L’étroite salle basse leur découvrit ses merveilles.
-Et Sérénis, ne voyant plus glisser devant
-lui une forme svelte, gracieusement incertaine,
-ni se mouvoir, de droite à gauche, le
-cou si blanc sous la masse obscure des cheveux,
-dut faire un effort pour s’intéresser à la toute
-menue sainte, couronnée de boucles d’or, et
-pour se rappeler sévèrement à l’admiration du
-chef-d’œuvre.</p>
-
-<p>Leur dernière course, à la fin de l’après-midi,
-fut pour le Béguinage. En hâte, une demi-heure
-avant le train que ces dames devaient prendre,
-tous trois s’y rendirent en voiture.</p>
-
-<p>Quand ils passèrent le pont qui précède l’entrée,
-des reflets roses glaçaient le Minnewater,
-le large et tranquille bras d’eau, encombré de
-mousses verdoyantes, qui défend l’entrée mystique.
-A l’intérieur des murs, la paix dorée du
-soir immobilisait dans une gloire la cime des
-grands ormes. Des rayons d’ocre traînaient sur
-l’émeraude veloutée de la pelouse centrale. Des
-taches de feu miroitaient aux vitres des petits
-couvents. Tandis que, près de l’entrée, la chapelle,
-plus haute, épandait son recueillement et
-son ombre.</p>
-
-<p>Ils firent le tour du jardin, bordé par les maisonnettes
-toutes pareilles. Les béguines, à cette
-heure-là, devaient être groupées dans les réfectoires,
-pour le dîner. A peine voyait-on voleter
-une coiffe blanche parmi la verdure, ou glisser
-une robe noire que le soleil déclinant ourlait de
-pourpre.</p>
-
-<p>Tous les perrons de pierre brillaient comme
-du marbre. Les boutons de cuivre des portes
-closes étincelaient. Dans toutes les embrasures
-des fenêtres, on distinguait un pot de fleurs sur
-un guéridon, et parfois le métier à dentelle,
-abandonné pour le repas du soir. Contre les
-vitres sombres, la guipure neigeuse des stores
-descendait à demi.</p>
-
-<p>Un calme presque magique régnait dans cet
-asile d’existences désintéressées. L’impression
-en était à la fois douce et suffocante, au point
-que la vivacité même de Toquette en subit le
-prestige.</p>
-
-<p>— « C’est drôle… » murmura Nicole. « On
-ne sent pas ici l’ennui. Et pourtant il doit y peser
-terriblement.</p>
-
-<p>— Il y pèserait sur des âmes comme les nôtres, »
-dit Ogier. « L’idée seule d’une vie pareille
-ne vous fait-elle pas frémir ?</p>
-
-<p>— Si… » répondit la jeune femme. « Et pourtant,
-comme c’est singulier !… Une attirance réside
-en ces petites demeures proprettes, d’une
-netteté, d’une tranquillité miraculeuses. On voudrait
-en pénétrer le sage et doux mystère. J’y
-respire le parfum d’un bonheur inconnu. »</p>
-
-<p>Elle s’éloignait comme à regret, sollicitée par
-on ne sait quel rêve, devant toutes les petites
-façades muettes et claires, empreintes d’une
-étrange sérénité dans la paix enflammée du soir.</p>
-
-<p>Mais l’heure pressait. A peine eurent-ils le
-temps de jeter un coup d’œil dans l’église. Le
-nombre des ex-voto suspendus aux murs les
-surprit. Il y avait donc encore une place pour le
-désir et l’espoir dans ces existences féminines,
-tellement rétrécies du côté du monde et toutes
-versées dans l’éternité ?</p>
-
-<p>— « Dépêchons-nous, marraine, » dit Toquette.
-« Ce serait vexant de manquer le train
-pour ce cimetière de vivantes. »</p>
-
-<p>Elle partit sur le pont pour rejoindre la voiture,
-qui stationnait de l’autre côté. Sa légèreté d’enfant
-secoua dans un bond l’enchantement lourd
-de renoncement, de silence. Cependant les ombres
-s’allongeaient, bizarres. Le Minnewater, où
-défaillait la lumière, devenait d’un gris de
-plomb. La tour de Saint-Sauveur dressait là-bas
-sa silhouette forcenée, plus frémissante de combats
-et d’assauts que de prières, hérissée de
-souvenirs effrayants. Toute la ténèbre des vieux
-âges suintait des murailles à mesure que se retirait
-le soleil.</p>
-
-<p>— « Décidément, » cria Toquette, qui se
-tourna en arrière vers ses compagnons moins
-impétueux, « j’aime mieux ne pas rester la nuit
-dans cette ville lugubre. J’y aurais des cauchemars. »</p>
-
-<p>Cette mauvaise manière enfantine de regarder
-du côté opposé à sa marche étourdie, lui porta
-malheur. Sur la pente inégale du vieux pont,
-un cassure de pavé capta si strictement le talon
-de sa bottine, que la cheville, jouant à faux, se
-déboîta. La jeune fille jeta un cri de douleur,
-chancela, et serait tombée, si Ogier ne l’avait
-soutenue à temps.</p>
-
-<p>Il y eut une minute effarée.</p>
-
-<p>— « Oh ! marraine ! » gémissait l’enfant.
-« J’ai le pied cassé… O mon Dieu !… »</p>
-
-<p>Elle blêmit. Une fine sueur perlait à ses
-tempes. C’était la syncope.</p>
-
-<p>— « Portez-la dans la voiture, Georget, » dit
-la voix tremblante de Nicole.</p>
-
-<p>En son émoi, le nom si familier à son adolescence,
-et qui ressuscitait à chaque instant au
-fond d’elle-même, venait de lui jaillir aux lèvres.
-Elle n’en eut pas conscience, pas plus que du
-tressaillement charmé dont Sérénis vibra. Elle
-ajoutait, balbutiante, et tout aussi pâle que la
-fillette évanouie :</p>
-
-<p>— « Allons chez un pharmacien. Mais où
-trouver le plus proche ?… Ah ! le cocher va nous
-le dire. »</p>
-
-<p>L’homme, en effet, descendait de son siège
-pour prêter son aide, — sans hâte, d’ailleurs,
-avec l’économie de mouvements propre à ces
-gens d’une vie si lente.</p>
-
-<p>Soudain, dans cette petite scène de consternation,
-un frôlement doux passa comme une aile,
-une voix d’aménité s’insinua :</p>
-
-<p>— « Si vous vouliez, madame… On porterait
-la petite demoiselle chez moi, là, tout près, et
-dans cinq minutes nous aurions le médecin du
-Béguinage. »</p>
-
-<p>Sous la coiffe blanche des recluses, un visage
-tendre et fané, qu’animait la vivacité bienveillante
-de deux yeux marrons et le sourire d’une
-bouche gracieuse.</p>
-
-<p>— « Vraiment, ma sœur… »</p>
-
-<p>Mais à quoi bon remercier ou s’excuser ? Ce
-fat si opportun et si naturel. Déjà la béguine,
-montrant le chemin, repassait sous le porche,
-précédant Sérénis, qui portait Toquette. L’écrivain
-refusa de laisser soutenir la jeune fille par le
-cocher. Le fardeau, d’ailleurs, ne pesait guère à
-ses grands bras, bien attachés aux larges épaules.
-Il cambrait un peu sa haute taille, et c’était la
-seule indication d’un effort.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert suivait, le regard pris par ce
-geste aisé, éprouvant, du petit malheur subi ensemble,
-quelque chose qui n’était pas tout à fait
-du chagrin.</p>
-
-<p>Comme des fourmis qui s’empressent dès que
-revient l’une d’elles avec une charge inattendue,
-les béguines surgirent de toutes parts, averties
-on ne sait comment. Que de regards à l’affût
-derrière les vitres calmes, supposait ce trottinement
-noir à travers la pelouse !</p>
-
-<p>Qu’avait donc cette gentille enfant ? Que la
-Madone la protège !… Une entorse !… Ah ! la
-folle, qui avait couru sur les traîtres petits galets
-du pavage ! Voilà un accident qui n’arrivait pas
-aux béguines. (On pouvait le croire, à leur démarche
-glissante et mesurée sur de larges semelles.)
-Mais que sœur Blandine avait eu raison
-de la leur amener ! Justement, dans sa maisonnette,
-il y avait des chambres libres. Ces dames
-y pourraient demeurer tout à leur aise. Elles y
-seraient mieux servies et soignées qu’à l’hôtel. Et
-voici que s’avançait le docteur Flinck, médecin
-du Béguinage.</p>
-
-<p>Cet homme d’importance, requis en toute
-hâte, arrivait de son proche domicile, dans la rue
-du Puits-aux-Oies. Long comme un jour sans
-pain, avec des lunettes, et une chevelure flavescente
-sous son chapeau à vastes bords, il fendit
-à grandes enjambées le groupe susurrant des
-recluses, et pénétra dans le petit couvent qu’habitait
-sœur Blandine.</p>
-
-<p>Au milieu du gentil parloir, où les fleurs de la
-fenêtre, les belles guipures des stores et des
-housses mettaient une élégance, la blessée se
-trouvait assise, la jambe étendue sur un tabouret.
-Revenue à elle, Toquette geignait lamentablement,
-malgré les précautions infinies avec
-lesquelles sœur Monique, une toute jeune béguine,
-tentait de lui enlever sa chaussure.</p>
-
-<p>Nicole tremblait maintenant, les larmes aux
-yeux. Tandis qu’Ogier, par discrétion, à cause
-du mollet nu, déjà musclé et modelé comme
-celui d’une femme, se tenait à l’écart, les yeux
-tournés vers le petit passage d’entrée, où glissaient
-les cornettes blanches et les jupes noires.</p>
-
-<p>— « Il faut couper la chaussure, » déclara
-M. Flinck.</p>
-
-<p>Il le fit lui-même, si adroitement, de ses longs
-doigts osseux, que Toquette, apaisée, cessa de
-se plaindre.</p>
-
-<p>Ce fut au tour de Nicole de jeter un cri lorsqu’elle
-aperçut la cheville. L’enflure, instantanée,
-était déjà considérable. Sous la peau
-blanche, des plaques et des filets de pourpre,
-qui déjà tournaient au noir, annonçaient la rude
-déchirure des fibres, l’affleurement du sang
-extravasé. Et il y eut, pour la victime, un cruel
-moment, tandis que le docteur palpait les chairs
-tuméfiées et faisait jouer l’articulation, pour
-s’assurer qu’il s’agissait d’une foulure simple,
-sans luxation ni fracture. Toquette hurla, se
-tordit comme un ver, et griffa sœur Blandine,
-qui essayait de la tenir.</p>
-
-<p>— « Monsieur… » fit le médecin, en implorant
-Sérénis d’un coup d’œil.</p>
-
-<p>Force fut au jeune homme de s’approcher et
-de maintenir, avec une fermeté douce, les épaules
-récalcitrantes.</p>
-
-<p>— « Oh ! vous êtes lâche ! Mais tout cela est
-de votre faute, aussi !… » sanglota la fillette, en
-lui dardant un regard d’étrange rancune.</p>
-
-<p>Nul ne releva l’accusation singulière. Des années
-s’écouleraient avant que Sérénis apprît dans
-quelle mesure il se trouvait responsable de l’entorse
-de Toquette. Mais l’eût-on, sur l’heure,
-convaincu de ce crime, qu’il n’aurait pu en concevoir
-de remords. Avec la plus tranquille conscience,
-il commençait à en savourer les suites,
-qui allaient lui rendre, de façon si imprévue,
-l’ancienne intimité avec Nicole, — cette camaraderie,
-qu’il goûtait à seize ans comme une
-chose toute naturelle, et qu’il regrettait et souhaitait
-à vingt-quatre, comme le plus exquis des
-privilèges.</p>
-
-<p>Pendant que M. Flinck réclamait un bain de
-pieds brûlant, faisait préparer des bandes de
-toile et disposer un lit pour coucher la malade,
-ce qui dispersait en un vol prompt et silencieux
-les cornettes neigeuses, M<sup>me</sup> Hardibert disait à
-Ogier :</p>
-
-<p>— « Soyez assez aimable, cher ami, pour
-prendre la voiture et aller télégraphier à Raoul.
-Nous ne pouvons plus songer à regagner Bruxelles
-ce soir. »</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant, puis reprit :</p>
-
-<p>— « Si je ne craignais pas d’abuser de votre
-obligeance… » (protestation du jeune homme)
-« … je vous demanderais de vous rendre à Bruxelles
-demain matin. Vous exposeriez notre situation
-à mon mari, et vous me rapporteriez ce
-qu’il décide. Faut-il entreprendre de transporter
-Toquette, pour revenir à la Martaude avec lui,
-ou attendre que notre écervelée puisse poser la
-patte par terre ? En ce dernier cas, nous ne serons
-toutes deux nulle part mieux qu’ici, dans cet
-hospitalier Béguinage.</p>
-
-<p>— Vous pouvez donc y rester ?</p>
-
-<p>— Tant que nous voudrons. Ces excellentes
-femmes louent volontiers à des étrangères leurs
-chambres disponibles. Et ce sont des hôtesses
-comme on n’en rencontre guère, donnant leurs
-soins et leur cœur en sus de la modeste pension.
-Je viens de découvrir cela. C’est une grande
-sécurité matérielle et morale pour moi, avec
-cette enfant souffrante. Dites bien à Raoul qu’il
-peut être tranquille, que cela me paraît le meilleur
-parti à prendre. Transporter cette grande
-fille, quel embarras !… La faire marcher trop tôt,
-quelle imprudence ! Car il ne faut pas plaisanter
-avec une entorse. »</p>
-
-<p>Ogier Sérénis n’était pas du tout d’avis de
-plaisanter avec la cheville de M<sup>lle</sup> Victorine
-Mériel. Il songeait qu’il faut huit grands jours
-pour consolider une articulation, si peu endommagée
-qu’elle soit. Environ le temps nécessaire
-à lui-même pour l’étude de Bruges, pour les notes
-à prendre en vue d’un drame, qu’il préparait.
-Car les circonstances, en le ramenant ici, inclinaient
-son choix vers ce cadre. Une prédilection
-l’attachait à la cité charmante et morose, qui,
-pour le capter tout à fait, venait de prendre ses
-compagnes au piège, grâce à la rouerie d’un
-pavé sournois.</p>
-
-<p>Il se voyait déjà, pendant ces huit jours, venant
-de son hôtel, rue du Nord-Sablon, à ce
-délicieux Béguinage, prendre des nouvelles des
-captives. Et, tandis que Toquette serait le joujou
-des béguines puériles, qui s’amuseraient de la
-distraire, il trouverait bien le moyen d’induire
-Nicole à quelque promenade, où il aurait pour
-lui seul ses chers yeux souriants et son rêve
-étonné, dans l’inconnu de leurs âmes et dans
-l’inconnu de la ville.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce soir-là, Nicole fut longue à s’endormir.</p>
-
-<p>De son lit, étroit comme une couchette de
-pensionnaire, elle examinait sa chambre. Un
-parquet de bois blanc bien lavé, avec une descente
-de lit à fleurs et des ronds de sparterie
-devant les sièges. Des chaises de paille et un
-fauteuil de reps grenat. Une armoire en noyer
-et une toilette drapée de percale. Des gravures
-en des cadres de bois, contre la pâleur des murs.
-Tout cela confusément distinct, grâce à un peu
-de clarté venue de la chambre contiguë, dont la
-porte était ouverte, et dans laquelle une veilleuse
-palpitait. Là, dormait Toquette, oublieuse de
-son entorse, que rectifiaient de solides bandages.</p>
-
-<p>Mais une autre lueur se glissait mystérieusement
-autour des tranquilles choses. La croisée
-sans volets, — car les matineuses béguines ne
-craignaient pas le jour, — tamisait à travers le
-léger store la splendeur lunaire des espaces. Une
-pluie d’argent descendait au dehors sur les
-grands ormes, sur la vaste pelouse, sur la chapelle
-muette, sur l’eau immobile du Minnewater.
-Elle enveloppait au loin les clochers et le Beffroi
-de Bruges, qui se haussaient, aériens, dans un
-ciel de cristal bleuâtre. Un silence infini planait
-sur la calme cité, et sur l’enclos, plus calme
-encore, du Béguinage. La vie, si faiblement
-palpitante parmi les ruelles grises, s’apaisait
-davantage, et jusqu’à n’être plus qu’un souffle
-de résignation et de prière, chez les humbles
-créatures qui peuplaient cet asile.</p>
-
-<p>Atténuer la vie, afin d’à peine la sentir… Ou
-l’exaspérer jusqu’à ses ultimes vibrations, pour
-en goûter, fût-ce dans l’angoisse, la saveur violente
-et fugitive… Quel est le secret de la sagesse
-humaine ?…</p>
-
-<p>« Vivre ici, dans cette chambre, jusqu’à la
-mort… » songeait Nicole.</p>
-
-<p>Une perspective monotone de jours s’étendait,
-oppressante. La jeune âme, secrètement troublée,
-s’enfonçait dans ce rêve aride, pour la seule
-joie de s’en évader tout à l’heure. Et cependant…
-Une magie berceuse émanait d’un si profond repos,
-et, doucement, anesthésiait l’agitation que
-M<sup>me</sup> Hardibert refusait de s’avouer. Car des élancements
-de plaisir et d’inquiétude la tenaient
-tressaillante sur sa couchette de nonne. De trop
-suaves impressions se réveillaient, furtives, dans
-la prudente torpeur. Puis ce fut un retour inattendu,
-et l’acidité de cette réflexion :</p>
-
-<p>« Mon existence à la Martaude n’est presque
-pas plus variée, ni certainement moins prévue,
-que celle de ces béguines. Après ce voyage si
-amusant, combien tout, là-bas, me paraîtra
-morne ! Et Raoul sera plus absorbé que jamais.
-D’ailleurs, quand il reste avec moi, c’est pour
-parler tout haut sa science. Il serait stupéfait et
-méprisant, si je parlais tout haut mes pauvres
-folles pensées. Pourtant, j’ai une vie intérieure,
-comme il en a une, pour négligeable que la
-mienne lui paraisse. »</p>
-
-<p>Une image s’évoqua… Un tenace regard bleu,
-si attentif, depuis hier, à pénétrer le sien. Quelle
-interrogation finement soucieuse dans les graves
-prunelles d’un transparent saphir ! Comme elles
-s’éclairaient à la moindre découverte faite en ce
-domaine follement fleuri qu’était la sensibilité
-de Nicole. Ce domaine… Jardin secret, prairie
-frissonnante, sous l’envol papillonnant de ses
-rêves… Ce n’était donc pas une sauvage et vaine
-jachère, où Nicole s’évadait, seule toujours, des
-âpres réalités. Une autre âme pouvait s’y plaire,
-sans dédain des frêles herbes inutiles, mais avec
-une curiosité attendrie pour leurs nuances et
-leurs parfums. Ce qu’elle éprouvait, ce qui la
-froissait ou l’attirait dans les moindres choses,
-un froncement de ses sourcils, une susceptibilité
-de sa délicatesse, ce pouvait donc être important
-pour quelqu’un ?… Ce n’était donc pas
-seulement de stupides nervosités de femme ?…
-Il y avait, dans les ondulations de ses sentiments,
-des joliesses, comme dans la grâce mobile de
-ses traits ou les lueurs changeantes de ses yeux ?</p>
-
-<p>Mais sans doute. Et comment s’en avisait-elle,
-depuis vingt-quatre heures ?… Et d’où venait
-cette petite griserie de fierté reconnaissante,
-cette dilatation soudaine de sa personnalité
-jusque-là trop contrainte, sinon de ce fait, que
-tout d’elle avait intéressé Sérénis, et qu’il avait
-recueilli, avec une avidité de chercheur d’or, les
-plus menues pépites où brillait un peu de son
-âme ?… Il n’en avait rien dit. Mais où jamais
-avait-elle rencontré cette pénétration dominatrice,
-ce vouloir de lire en elle, ces échos de
-pensée qui semblaient précéder plutôt que suivre
-l’éveil de ses voix intérieures ?…</p>
-
-<p>« Ah ! quel ami j’ai retrouvé ! » se dit Nicole.
-« Mon cher camarade Georget… Qui m’eût dit
-que nos sympathies d’enfants laisseraient des
-racines si fortes. Ce sera mon ami… oui… mon
-ami… »</p>
-
-<p>Elle murmura ce mot d’« ami », le répétant à
-plusieurs reprises, comme s’il eût contenu quelque
-force mystérieuse et nécessaire. Puis, dans
-le silence argenté dont s’enveloppait le Béguinage,
-Nicole Hardibert s’endormit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>« Oui… En si peu de temps, madame,
-vous m’aurez transformé. Vous aurez
-fait de moi, du jongleur de mots que
-j’étais, un écrivain sincère.</p>
-
-<p>— Est-ce moi ?… ou bien… elle ?… » demanda
-Nicole, dont le gracieux mouvement de tête
-indiqua la ville, — cette Bruges de regret et de
-candeur, deux fois offerte, en sa réelle apparence
-et dans le miroir de ses eaux.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert était assise, à côté de Sérénis,
-sur le gazon en pente d’un des vieux remparts.</p>
-
-<p>L’après-midi voilé donnait enfin au poète
-cette atmosphère grise dont il avait souhaité
-l’enveloppement à la cité nostalgique. En face
-d’eux, au delà du canal, très large en cet endroit,
-une ronde tour, à la silhouette sarrasine, contre
-un rideau d’ormes séculaires. Et plus loin, sur un
-ciel de perle, les lignes inclinées des toitures,
-l’élancement des clochers, la couronne dentelée
-du Beffroi, l’aiguille de Notre-Dame, la carrure
-abrupte de Saint-Sauveur.</p>
-
-<p>Le cristal du bassin reflétait ces choses pensives.
-A droite, sur la crête du glacis, des moulins
-à vent déployaient leurs ailes cabalistiques. Nul
-souffle ne les faisant tourner, ils semblaient
-inscrire dans l’espace un signe de mystère. La
-molle suavité de l’heure, sous le voile uni des
-nuages, la solitude du lieu, aggravaient le
-charme du décor. Pour les deux êtres assis là,
-côte à côte, chaque détail de cette scène prenait
-un sens inoubliable.</p>
-
-<p>Depuis une semaine, ils vivaient en un tête-à-tête
-où Bruges seule intervenait en tiers. Elle
-servait de truchement à leurs âmes, avec le
-vocabulaire profond de ses œuvres d’art, de ses
-sanctuaires, de ses cloches, où leur double pensée
-communiait à tout instant.</p>
-
-<p>La foulure de Toquette guérissait peu à peu,
-sans que l’impatiente fille sentît trop peser les
-heures parmi les gâteries des béguines. Pour
-les recluses, cette rousse figure d’espièglerie
-devenait un gai soleil intérieur, aux jeunes rayons
-duquel se réchauffaient leurs cœurs éteints.
-Même immobile, sur une chaise allongée d’un
-tabouret, et dans ce refuge de calme, la vivacité
-de Toquette réclamait et trouvait des aliments.
-Elle se faisait enseigner par ses affables hôtesses
-le miracle de patience et d’habileté qui fleurissait
-leurs coussins à dentelle de l’inestimable
-point de Bruges. Et sa gourmandise enregistrait
-les recettes des chatteries fabriquées à son intention.</p>
-
-<p>Jamais les petits couvents ne s’étaient imprégnés
-avec plus de persistance d’aromes de cédrat,
-de caramel et de vanille. Même Nicole s’en déclarait
-légèrement écœurée, tandis que, par les
-interminables crépuscules, elle tournait avec
-Ogier autour de la pelouse, échangeant les impressions
-recueillies durant les promenades de la
-journée.</p>
-
-<p>Cette pelouse du Béguinage, ce grand terre-plein
-velouté sous les ramures des vieux ormes,
-leurs pieds en garderaient longtemps la sensation
-de fraîcheur élastique, et leurs yeux la paix
-verdoyante. Ce sol mystique aurait nourri la
-fleur ardente et vénéneuse, la fleur de passion et
-de poison, qu’ils emporteraient pour leur délice
-et leur supplice.</p>
-
-<p>Cependant le sortilège allait finir. Demain,
-Raoul Hardibert viendrait chercher sa femme
-et leur filleule, pour les ramener à la Martaude.</p>
-
-<p>Perspective, qui, peut-être, élargissait pour
-Ogier, pour Nicole, la blessure de mélancolie
-par laquelle Bruges tout entière leur entrait
-dans le cœur, tandis qu’ils la contemplaient,
-grise sous le ciel de cendre, assis sur l’herbe du
-rempart.</p>
-
-<p>— « Non, madame, » répliquait le jeune
-homme, « ce n’est pas la sincérité de cette ville
-qui m’a fait prendre en dégoût mon cabotinage
-littéraire. Certes, elle est d’une droiture admirable,
-n’offrant aucune beauté qui ne corresponde
-à une phase de sa vie morale, n’ayant rien d’acquis
-ni d’emprunté dans sa grâce artistique, pas
-plus que dans son agencement intime. Les nécessités
-commerciales ont dessiné ses canaux.
-Sa foi respire dans ses églises. Son Beffroi proclame
-ses libertés communales. Et sa torpeur
-actuelle n’est pas feinte. Elle est vraie dans le
-présent comme dans le passé, sous le linceul
-de son silence, comme sous les vives broderies
-de ses architectures. Mais son exemple seul ne
-m’aurait pas suffi. Sans votre présence, il m’eût
-manqué ce qu’elle exprime, l’émotion. Elle se
-raconte elle-même. Jusqu’ici, je n’ai rien eu à
-dire de moi.</p>
-
-<p>— Et maintenant ?… » demanda Nicole.</p>
-
-<p>— « Maintenant… » répéta Ogier.</p>
-
-<p>Il se tut, et la regarda, d’un tel regard qu’elle
-détourna le sien.</p>
-
-<p>Alors elle entendit la voix de son ami qui
-murmurait :</p>
-
-<p>— « Maintenant, je suis comme un instrument
-de musique auquel on a donné l’unisson.
-Les fibres de mon cœur sont accordées pour
-toutes les vibrations de douleur et de joie. Il ne
-peut plus chanter faux. »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert ne dit rien. Les yeux fixés
-sur le paysage, les lèvres serrées, un peu pâle,
-elle semblait écouter encore les paroles suspendues,
-à moins qu’au contraire il ne lui convînt
-pas de les entendre.</p>
-
-<p>Cette ambiguïté de sphinx seyait aux lignes
-pures de son visage. Ogier remarqua, sous la
-placidité voulue, quelque chose d’intense dont
-il ne se fût pas avisé voici huit jours. La peau
-mate s’opalisait d’une secrète flamme. Une précision
-nerveuse affinait les traits, comme une
-retouche d’un burin plus sûr. Une force inconnue
-pétrissait la chair délicate, lui donnait plus
-de caractère, plus d’éclat. Était-ce bien la tranquille
-M<sup>me</sup> Hardibert, si bienveillante à la banalité
-bourgeoise du vieux Plantin ?… A cette
-minute, Sérénis eut le pressentiment d’un éveil,
-dans cette âme qui lui avait tant révélé de la
-sienne.</p>
-
-<p>Il reprit :</p>
-
-<p>— « Savons-nous ce qui existe en nous-mêmes
-tant que l’aimant d’une personnalité complémentaire
-n’a pas fait affleurer à la surface de nos
-cœurs le trésor secret ? Nous ne sommes pas des
-isolés, même en notre vie du dedans. Elle ne
-palpite que sous le choc excitateur des sentimentalités
-prochaines. Depuis des années, je n’ai
-même pas essayé de me connaître. Je m’imposais
-un masque, et voulais me voir sous l’orgueilleuse
-apparence qu’exigeait mon imagination. Quelques
-jours auprès de vous ont suffi pour ressusciter,
-dans l’artificiel Ogier Sérénis, le spontané
-Georget d’autrefois. »</p>
-
-<p>Nicole, toujours les yeux au loin, vers la
-grisaille du paysage, que le canal bordait d’argent
-et que scellait d’un hiéroglyphe noir le
-geste immobile des moulins, prononça rêveusement :</p>
-
-<p>— « Comme c’est vrai, ce que vous dites !…
-Nous sommes <i>autres</i> suivant les <i>autres</i>. Les êtres
-que nous pouvons le plus aimer sont probablement
-ceux qui font épanouir le meilleur de nous-mêmes. »</p>
-
-<p>Se fût-elle exprimée ainsi la semaine précédente ?…
-Comment concevoir naguère une telle
-détente élastique de sa nature, sa libre et délicieuse
-expansion dans une atmosphère si suggestive
-et si souple ?… Mais le charme qu’elle
-avait éprouvé, elle l’exerçait elle-même. Quel
-était le plus doux : subir la mystérieuse magie,
-ou se sentir magicienne, elle qui se jugeait sans
-prestige ? D’où lui venait ce pouvoir ? Elle se
-l’avérait par mille indices, tandis que le proclamait
-son ami. Certainement, celui-ci n’était plus
-le littérateur nouveau jeu, haut sur cravate et
-empesé de scepticisme, qu’il s’efforçait de paraître, — assez
-maladroitement d’ailleurs, — lors
-de leur rencontre à Anvers. Ne le déclarait-il
-pas ?… C’était Georget, et non plus Ogier, avec
-les gaucheries et les élans de leur camaraderie
-adolescente.</p>
-
-<p>— « Ah ! si j’avais su !… » disait-il. « Si je
-n’avais pas oublié le chemin de la Martaude,
-j’aurais peut-être déjà écrit quelque œuvre de
-profondeur et de vérité. Mais ce n’est, après tout,
-qu’un peu de temps perdu. Désormais, en prenant
-la plume, je songerai : Il faut amener des
-larmes d’attendrissement dans les plus purs
-yeux du monde, il faut susciter un sourire ému
-sur les plus franches et fières lèvres, il faut gonfler
-d’enthousiasme le cœur le plus tendrement
-subtil. Et je verrai vos yeux, vos lèvres… J’entendrai
-chuchoter votre cœur. Alors, je mettrai
-dans mes vers et dans ma prose cette force d’humaine
-vérité qui seule peut toucher votre âme. »</p>
-
-<p>La passion de l’homme commençait à enflammer
-les périphrases de l’écrivain. N’était-ce pas
-sous les ravissantes espèces physiques des prunelles
-d’aube, de la bouche pulpeuse et mobile,
-que le souvenir d’Ogier communierait avec la
-pensée de la charmante femme ? Aurait-il goûté
-sa droiture sans la clarté de son regard, sa fine
-rêverie sans la douceur effilée de son sourire,
-sa prompte sensitivité sans les battements de
-ses longs cils et la pâleur changeante de ses
-joues ? Ses yeux, à lui, tandis qu’il parlait, se
-posèrent sur les traits dont il venait d’évoquer
-la puissance inspiratrice. Et, tout à coup, un
-frisson le traversa. Frisson de désir, aussitôt
-suivi par un frisson de peur. Qu’avait-il dit ?…
-Où allait-il ? Déjà une telle tendresse lui rendait
-Nicole sacrée, qu’il trembla pour elle de ce
-qu’il éprouvait. La troubler ? Elle, dont la suprême
-grâce était une paix si noble, vraiment
-divine. Ah ! la chère créature, fraîche comme
-une source cachée ! Il se tut, la contemplant
-avec des prunelles que voilait un transport indéfinissable.
-Il éprouvait une envie folle de tomber
-à genoux devant elle, là, dans ce lieu si
-bien fait pour l’adoration et le sacrifice, en face
-de la ville taciturne, sur l’herbe du rempart
-inutile et désert.</p>
-
-<p>Nicole cessa de s’absorber dans la vision lointaine.
-Une irrésistible attraction lui fit tourner la
-tête. Et quand le regard d’Ogier eut pris le sien,
-leurs deux cœurs défaillirent.</p>
-
-<p>La minute fut tellement souveraine qu’ils en
-subirent l’enchantement et le silence avant même
-d’avoir pu s’en défendre. Mais aussitôt que
-M<sup>me</sup> Hardibert eut compris ce qui survenait de
-fatal et de foudroyant, elle se leva :</p>
-
-<p>— « Retournons au Béguinage, » balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle
-tête grave. Une faible torsion de son corps souple
-changeait en prosternement sa position
-assise. Il supplia :</p>
-
-<p>— « Je vous en prie… Restons encore un peu.
-Nous ne parlerons pas, si vous voulez. Je ne vous
-dirai rien… N’ayez pas peur… Mais où retrouverons-nous
-ceci ?… »</p>
-
-<p>Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui
-s’acheva sur sa poitrine. Que désignait-il ?…
-Qu’était-ce donc, « ceci », que l’existence ne leur
-rapporterait plus ? La vaporeuse douceur de ce
-site adorable, cette grise Bruges sous la lenteur
-des nuages, l’odeur humide et ancienne de son
-rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de
-l’herbe, et la solitude, rendue plus profonde par
-un étrange recul du temps ?… Était-ce cela qu’ils
-ne reverraient plus ensemble ? Ou s’agissait-il
-de l’émotion unique dont ils restaient frémissants ?…</p>
-
-<p>Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole,
-Ogier n’en était pas moins le captif enivré,
-mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici préparé
-à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en
-décrivant la conversion singulière, qui, hors du
-caractère factice, dégageait l’ingénuité de sa
-jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce
-garçon, fou de littérature, qui naguère encore
-considérait la vie comme un décor héroïque où
-il jouerait un premier rôle, — soigneusement
-choisi, étudié, — se trouvait pour la première fois
-à la merci d’un sentiment. Il n’avait jamais craint
-ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop
-croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le
-maître, qu’il en disposerait comme d’une attitude
-et d’une joie docile. Or, voici que, peu à peu,
-depuis une semaine, la simple présence d’une
-femme faisait glisser le travestissement, montrait
-ce qu’il y avait dessous : une gentille et chaude
-nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines,
-et moins puérile aujourd’hui dans la soudaine
-solennité de la passion, que la veille dans l’affectation
-de scepticisme. Le masque ne tenait pas.
-Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le
-collerait mieux à ce visage, d’une virilité trop
-fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition, fixeraient
-les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure
-la tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère
-n’était pas accomplie. Le poète hautain et
-désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant
-d’amour.</p>
-
-<p>— « Appelez-moi Georget, voulez-vous ? »
-demanda-t-il tout bas.</p>
-
-<p>Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir
-près de lui. Sans doute parce qu’elle ne pouvait
-renoncer si vite à une angoisse trop exquise,
-mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée
-trop tôt. Les très honnêtes et très chastes
-femmes craignent de provoquer le danger en le
-découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable
-gêne de paraître attribuer à un homme
-une idée d’entreprise que peut-être il n’a pas,
-et la honte de l’erreur possible les incite à des
-semblants d’indulgence ou de coquetterie.</p>
-
-<p>Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son
-accent, révélèrent sa terreur d’effaroucher Nicole.
-Avec quelle humilité lui adressa-t-il cette prière
-de l’appeler par le nom familier d’autrefois ! C’est
-tout ce qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence,
-pour ramener leurs cœurs si tragiquement éclairés
-à la paisible inconscience de tout à l’heure,
-quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle,
-quand il se félicitait du souffle sincère
-que cette âme de vérité ferait circuler dans son
-œuvre.</p>
-
-<p>Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs ?… Son esprit ne
-formulait rien encore de ce qui grondait orageusement
-dans son être. Osait-il songer : « Mais
-voici l’amour !… » Trop réellement atteint, trop
-éperdu, il restait sans artifice et sans hardiesse,
-vrai dans sa timidité même.</p>
-
-<p>Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans
-que son sourire pincé d’ironie rectifiât la niaiserie
-touchante, qu’il insista :</p>
-
-<p>— « Oui… Si seulement, de temps à autre,
-pour nous seuls, quand vous m’écrirez, quand
-nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela
-me donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais
-que je vous appartiens un peu, que je
-n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit
-pas en accord avec votre âme si haute. Ce serait
-le fétiche de mon pauvre talent. J’y penserais
-chaque jour en m’asseyant au travail, comme
-un joueur touche son talisman quand il va manier
-les cartes. Ah ! que je sois quelque chose pour
-vous, Nicole, que je sois votre Georget !… Mon
-pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas
-moi, me fait presque mal dans votre bouche. »</p>
-
-<p>Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette
-idéale faveur où aboutissait la farouche invocation
-d’un regard dont elle défaillait encore,
-Nicole eut un sourire délicieux :</p>
-
-<p>— « Soit, mon ami, je vous appellerai Georget. »
-Elle ne put se retenir d’ajouter : — « Je
-ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même. »</p>
-
-<p>Une effusion plus ardente que de la reconnaissance
-illumina la physionomie du jeune
-homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne
-reprit pas tout de suite la parole. Leur attention
-se fixa de nouveau sur le paysage, comme si
-l’interprétation de ce qui survenait entre eux
-allait se dégager de ce ciel, de ces clochers, de
-ces moulins, de cette eau luisante et morte, tandis
-qu’au contraire, c’étaient les vibrations suraiguës
-de leur sensibilité qui animaient les choses
-d’une expression merveilleuse. Soulevés d’un
-seul bond au-dessus de la vie par une secousse
-passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient
-doucement, avec la sensation de l’aéronaute
-dont la nacelle s’arrache au sol, cette chute du
-cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des
-lèvres.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un instant plus tard, quand ils revinrent au
-Béguinage, sans avoir autrement trahi ni dissipé
-leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son
-entourage de recluses fort agités. Un télégramme
-avait été apporté pour M<sup>me</sup> Hardibert.
-Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante
-que la palpitation de son âme, compliquée
-d’un remords vague, multipliait l’appréhension.</p>
-
-<p>Voici ce qu’elle lut :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">« Impossible aller vous chercher. Grève menace.
-Revenez le plus vite possible. Affectueusement.</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Raoul.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>Quand M<sup>me</sup> Hardibert pencha la tête à la
-portière du train, elle aperçut tout de
-suite la bonne figure de leur vieux
-cocher — un homme qui avait servi son père,
-M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde.</p>
-
-<p>On était en gare de Sézanne. A moins d’une
-lieue de cette petite ville du département de la
-Marne, se trouvait l’usine de la Martaude.</p>
-
-<p>— « Eh bien, Honoré, que se passe-t-il ?… »</p>
-
-<p>Le vieillard n’eut pas l’air d’admettre qu’il se
-passât quelque chose.</p>
-
-<p>— « Je suis venu jusqu’ici pour porter mamzelle
-Victorine, rapport à son entorse. Un commissionnaire
-garde mes chevaux, — quoique le
-Brûlé et Capon soient plus raisonnables que des
-personnes.</p>
-
-<p>— Mais la grève ?…</p>
-
-<p>— Pas plus que dans mon œil… » goguenarda
-familièrement le bonhomme. « Mais elle marche
-comme père et mère, mamzelle Victorine ! » s’écria-t-il,
-voyant Toquette descendre seule du
-marchepied, et partir en boitillant à peine. « La
-grève !… Ah ! bien oui… C’est-il Madame qui
-demande ça ?… Quand Madame a vu depuis sa
-naissance ce que les patrons de la Martaude ont
-fait pour leurs ouvriers.</p>
-
-<p>— Cependant…</p>
-
-<p>— Allez, Madame, ça crie, tous ces gaillards-là,
-ça a la tête près du bonnet, mais ça n’est
-ni aveugle, ni imbécile. Y aura pas de grève
-à la Martaude, je vous en flanque mon billet…
-Ou alors c’est que les bienheureux se mettraient
-en grève dans le paradis… Tout ça, c’est la faute
-aux délégués de leur diable de syndicat… Des
-manigances électorales, rapport à ce député
-vacant… »</p>
-
-<p>Honoré voulait dire « ce siège de député vacant ».
-Car, en effet, la mort du représentant de
-l’arrondissement ouvrait une période d’agitation
-politique dans ce coin de province industrielle.
-La lutte y serait chaude, compliquée justement
-d’un malaise économique. L’ignorance et le
-dédain de ces questions devenaient agressifs
-chez le vieux cocher de la Martaude, car ses
-petites joies cordiales du cabaret se trouvaient
-empoisonnées, tant que ses amis de l’usine se
-passionnaient pour une cause qui ne le concernait
-pas, en dehors de laquelle on avait même
-soin de le tenir, par méfiance de son dévouement
-envers ses maîtres.</p>
-
-<p>— « Tenez, » reprit-il, en arrivant près de sa
-voiture — un landau confortable mais démodé, — « demandez
-plutôt à Capon et au Brûlé s’ils
-ont envie de se mettre en grève. Qué tas de blagues !
-hein, mes canards ? » Et il replaça la guide
-à plat sur l’encolure de Capon, qui gardait ce
-nom peu honorable d’une lointaine jeunesse
-trop sujette aux écarts. Tandis que le Brûlé devait
-le sien à une tache noire, enveloppant le
-chanfrein, et lui faisant un drôle de museau
-charbonneux, plus encore qu’à la nuance café
-grillé de sa robe alezane.</p>
-
-<p>— « Sûr que si ses chevaux se mettaient en
-grève, il trouverait, au contraire, que tous les torts
-sont aux patrons, » dit Toquette en riant, tandis
-qu’on partait au trot modéré des deux paisibles
-bêtes.</p>
-
-<p>— « Raoul n’a qu’un tort, » fit Nicole soucieuse.
-« Mais celui-là compte plus qu’il ne croit.
-C’est d’être généreux avec moins de charme que
-d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au
-moment même où il agit dans leur intérêt. Les
-ouvriers lui doivent plus qu’à mon père. Cependant
-il n’aura jamais sa popularité. Mon père
-n’était que juste, et paraissait libéral. Raoul est
-un bienfaiteur, et passe pour un despote. »</p>
-
-<p>Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement,
-tandis que s’y imposait le paysage bien
-connu. Des champs succédèrent à un bouquet de
-bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la
-verdure blondissante se piquait de coquelicots,
-des rails couraient sur un talus. C’était le petit
-chemin de fer Decauville établissant la communication
-entre l’usine et la gare de Sézanne. La
-sveltesse des platanes en bordure, leurs maigres
-ombres, indiquaient l’ouverture récente de la
-route. Elle était née de la Martaude, comme le
-village, dont les premières maisons se montrèrent
-bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière
-du sol noircit. Au loin de faibles collines ondulaient.</p>
-
-<p>Malgré l’heure du travail, — car il n’était pas
-midi, — la Grand’Rue grouillait de monde. Beaucoup
-de casquettes et de chapeaux de paille masculins
-dominaient les fanchons ou les chignons
-nus des ménagères. Sans avoir décidé la grève en
-masse, les ouvriers boudaient l’atelier. Il y avait
-eu des meetings et des régalades organisés par
-des meneurs venus du dehors. Comment renoncer
-à une si belle occasion de pérorer, de flâner
-et de boire ?… Si les mères de famille geignaient
-sur l’absence de paye, on se campait en héros, se
-sacrifiant aux devoirs du citoyen.</p>
-
-<p>Tous ces braves gens, plus braillards et puérils
-que malintentionnés, s’écartèrent d’ailleurs,
-sans aucune attitude d’arrogance, devant le landau
-ouvert. La plupart saluaient. M<sup>me</sup> Hardibert
-était aimée. Puis, n’avait-elle pas à son côté le témoignage
-de son bon cœur — cette enfant, cette
-filleule pauvre et presque entièrement orpheline,
-dont tout le monde connaissait l’histoire ?</p>
-
-<p>— « Toujours son air rigolo, la petite rousse, »
-observa un jeune forgeron, espèce d’hercule naïf,
-la bouche fendue jusqu’aux oreilles en un sourire
-de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection
-presque amoureuse de tous ces rudes
-gars pour la frimousse de soleil.</p>
-
-<p>— « C’est Toquette, » murmuraient les gamins,
-que ce surnom amusait, et qui le répétaient
-un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la
-crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns
-ne manquèrent pas leur effet, et reçurent, au lieu
-du regard fâché qu’ils appréhendaient à demi,
-une moue de reproche gamine sous des yeux
-rieurs, qui leur fit pousser des hourrahs.</p>
-
-<p>— « Vive Toquette !… » bramèrent les plus
-hardis.</p>
-
-<p>— « Ne les encourage tout de même pas trop, »
-dit Nicole, avec une prudence indulgente. « Le
-prestige est nécessaire, suivant l’expression de
-ton parrain.</p>
-
-<p>— Ah ! » soupira Toquette, « s’ils savaient
-comme j’ai envie de faire une partie de barres
-avec eux !… »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse
-guérie, de renvoyer sa filleule à la pension.
-C’est qu’elle était capable d’une escapade
-pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée
-des distances sociales qu’un moineau franc,
-dont elle avait l’âme fantaisiste et populacière.
-L’éducation seule faisait une demoiselle de cette
-indépendante aux goûts de grisette.</p>
-
-<p>Et la fine marraine rectifiait ce qui risquait de
-tourner à la vulgarité, mais avec une admiration
-secrète pour l’aisance merveilleuse de Victorine
-au milieu de leurs ouvriers. La mâtine les eût harangués
-avec autant de plaisir qu’elle se fût jointe
-à la partie de barres de leurs mioches. Et il fallait
-l’entendre raisonner les mères de famille, les
-gourmander ou leur remonter le moral, quand
-Nicole l’emmenait dans ses tournées à travers le
-village.</p>
-
-<p>Celle-ci, malgré sa bonté, sentait toujours la
-barrière entre elle et ces êtres, qu’elle ne comprenait
-pas tout à fait, dont elle avait vaguement
-peur. Et, tout naturellement, eux la sentaient aussi.
-Une ombre de répugnance, une ombre de timidité,
-cela suffisait à empêcher l’entente cherchée
-de bonne foi, comme la moindre appréhension du
-dompteur, devinée par les fauves, suffit à les
-rendre indociles et dangereux. Le peuple restait
-trop, pour Nicole, le formidable fauve, dont par
-nulle caresse on ne peut prévenir à coup sûr le
-rugissement et le coup de griffe.</p>
-
-<p>Cependant, le landau longeait des murs, au
-delà desquels des bruissements sourds, des sifflets
-de vapeur, des fracas métalliques, annonçaient
-l’activité des machines et des bras nombreux.
-Une grille fut dépassée, dont l’ouverture
-laissa voir tout le mouvement de l’usine au travail.
-C’était la Martaude.</p>
-
-<p>Nicole observa :</p>
-
-<p>— « Aucun atelier ne paraît chômer complètement. »</p>
-
-<p>Honoré se tourna sur son siège :</p>
-
-<p>— « Madame voit si la gaillarde a encore du
-cœur au ventre. »</p>
-
-<p>Du bout de son fouet, il désignait la masse
-des bâtiments, l’ossature énorme de cette « gaillarde »,
-comme il disait, de cette Martaude, qui
-trépidait tout entière de la volonté et de l’effort
-humains.</p>
-
-<p>On la dépassa. Les chevaux précipitèrent leur
-allure. Puis, à un coude de la route, en vue d’une
-rivière, ils tournèrent d’eux-mêmes, brusquement,
-tandis qu’Honoré jetait en arrière ses considérations
-optimistes. Alors Capon et le Brûlé prirent
-le pas. Ils connaissaient bien le bout de côte.</p>
-
-<p>La maison d’habitation se trouvait sur un
-épaulement de terrain, dominant la fabrique. Sa
-façade regardait de l’autre côté, vers le vallon.
-Et les voitures y accédaient par ce lacet, prolongé
-sous bois, à travers le parc. En arrière, quelques
-terrasses étagées, que reliaient des marches, établissaient
-la communication entre le domaine où
-s’activaient les ouvriers et la demeure où pensait
-le maître, entre la tête et le corps de ce grand
-organisme laborieux.</p>
-
-<p>Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet
-de travail de son mari. Dans le corridor, elle
-croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter, mais
-que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main
-au bouton de la porte, elle allait entrer chez
-Raoul, quand les éclats d’une discussion l’arrêtèrent.</p>
-
-<p>Un organe aux sonorités de cuivre, habitué
-sans doute à vaincre les rumeurs des réunions
-publiques, lançait avec emphase :</p>
-
-<p>— « Le capital, c’est notre travail accumulé,
-c’est le produit de notre sang et de nos muscles.
-Quand on se sert du capital contre le travail,
-c’est comme si on mettait un couteau dans la
-main du fils pour assassiner le père. »</p>
-
-<p>Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua
-l’accent peu sympathique de Raybois,
-le sous-directeur :</p>
-
-<p>— « Et la science ?… Et les cerveaux qui vous
-donnent les idées, les instruments, l’impulsion,
-qu’est-ce que vous en faites ?… A quoi serviraient,
-sans eux, votre sang et vos muscles ? »</p>
-
-<p>Alors, froidement, mais avec une netteté
-d’acier, l’intervention de Hardibert :</p>
-
-<p>— « Que cela suffise ! Nous ne sommes pas
-ici pour discuter des théories, mais pour envisager
-des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos
-camarades me sauront gré des concessions que
-je leur offre. Ne vous dérobez pas. Je sais parfaitement
-quelle est votre influence. Mais j’aime
-avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal.
-De votre côté, vous savez que je n’ai qu’une parole.
-Si vous hésitez, je retire tout, et je laisse
-faire la grève. »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert, sans saisir tous les mots, en
-comprit assez. Son mari, assisté du sous-directeur
-Raybois, était en pourparlers avec les ouvriers,
-ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus
-autorisés, ce Coursol, chef à l’atelier d’ajustage,
-d’une habileté et d’une conscience rares, et que
-Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme
-et son orgueil à traiter avec le patron de
-puissance à puissance.</p>
-
-<p>Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment
-de se montrer. Jamais elle ne se hasardait
-sur le terrain des affaires, même en particulier
-avec Raoul.</p>
-
-<p>Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle,
-pensait volontiers tout haut en sa présence. Mais
-plutôt pour éclaircir ses propres idées que pour
-en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si
-Nicole, enhardie par une forme interrogative, risquait
-un avis, l’absurdité lui en était aussitôt rendue
-sensible par un trait de brève ironie, ou par
-une reprise du sujet, sur le même ton, au même
-point, comme si elle n’eût pas ouvert la bouche.</p>
-
-<p>Sans essayer d’en entendre davantage, et encore
-moins d’intervenir, elle se détourna donc
-pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant
-le palier, elle revit la personne qu’il lui
-avait semblé mettre en fuite tout à l’heure. A demi-cachée
-par la caisse d’un latania, effondrée
-sur une banquette, une forme féminine se courbait,
-les mains au visage, dans une attitude de
-désolation.</p>
-
-<p>— « C’est toi, Fanny ?… Tu pleures ?… Qu’est-ce
-qu’il y a, ma petite ?… » demanda Nicole avec
-un intérêt affectueux.</p>
-
-<p>La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et
-jeune visage, avenant et frais, avec ce charme piquant
-de l’ouvrière française un peu affinée, — une
-distinction spéciale, non apprise par la culture,
-et qui laisse intacte la saveur naturelle, — des
-yeux séduisant par une sorte de défaut, la
-légère obliquité qui en relevait le coin extérieur,
-à la chinoise, leur donnant l’air de sourire, même
-à présent qu’ils débordaient de larmes… Des cheveux
-châtains, bien coiffés en bouffante auréole
-autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin
-de vingt ans.</p>
-
-<p>— « Oh ! madame… Si monsieur Hardibert
-allait se fâcher contre papa !… S’il nous fallait
-quitter la Martaude !… »</p>
-
-<p>C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste,
-la forte tête de la fabrique. Forte tête sous tous
-les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour le travail
-que pour les revendications utopistes. Trop indigestement
-nourri d’une philosophie et d’une politique
-dont l’assimilation dépassait les pouvoirs
-de sa mentalité, mais d’une droiture foncière,
-qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait
-ce que son influence aurait eu sans cela de
-dangereux.</p>
-
-<p>Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude,
-passionné pour l’œuvre de création qui s’y accomplissait,
-pour l’éclosion des superbes machines,
-dont jadis il façonnait modestement les plus
-humbles organes, et qui, maintenant, sortaient
-tout achevées, monstrueuses et précises, éblouissantes,
-presque vivantes, de son atelier d’ajustage.</p>
-
-<p>Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants
-y étaient nés, deux y étaient morts, et leur mère
-les avait rejoints au cimetière. Sa fille, Fanny,
-avait appris la couture par les soins de M<sup>me</sup> Hardibert,
-celle-ci ayant obtenu qu’on la gardât pendant
-deux ans, à Châlons, dans une école professionnelle,
-où l’on n’acceptait pas ordinairement
-de pensionnaires. Tout de suite après, la jeune
-fille avait trouvé de l’ouvrage bien rétribué dans
-la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité,
-s’y sentant un peu chez elle, fière de ce privilège.
-Et voici pourquoi, ce matin, dans l’inquiétude
-de cette conférence entre le chef d’usine
-et le porte-parole des mécontents, elle s’y était
-glissée derrière son père. Des éclats de voix venaient
-de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol
-organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui
-pardonnerait point. Il faudrait abandonner le pays,
-la douce existence largement gagnée, — autre
-chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune
-fille voit toujours son rêve… — Et pour aller où ?…
-L’angoisse de cette alternative pâlissait la mince
-figure jolie, aux yeux obliques et futés.</p>
-
-<p>— « Les choses n’en sont pas là, » dit Nicole.
-« Et puis, est-ce que tu crois que je vous laisserais
-mettre dehors ?… »</p>
-
-<p>Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu
-sourire qu’un observateur superficiel du ménage
-Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de l’époux,
-son dédain des opinions féminines, l’épouse
-se sentait forte sur le domaine des décisions généreuses.
-Là, d’une suggestion ou d’une prière,
-il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité
-inconsciente venait d’animer ses paroles.</p>
-
-<p>— « Oh ! madame… vous êtes bien bonne…
-Mais ça ne fait rien, j’ai peur… » soupirait Fanny.
-Puis, comme incapable de contenir une arrière-pensée
-qui l’oppressait trop fort, elle laissa
-échapper : « J’ai peur de monsieur Raybois !…</p>
-
-<p>— De monsieur Raybois ?… » répéta Nicole.</p>
-
-<p>Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert
-avait fait la position, lui accordant de plus
-la main d’une cousine à elle, Berthe Dervangeaux,
-ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.</p>
-
-<p>Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois
-ne montât le patron contre eux, ne lui persuadât
-qu’il fallait expulser Coursol si l’on voulait
-que le contentement et la discipline régnassent
-à la Martaude. Et, tandis que la jeune fille
-murmurait son appréhension, une lueur bizarre
-glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe
-excessive des paupières.</p>
-
-<p>— « Il y a quelque chose que vous ne me dites
-pas, Fanny.</p>
-
-<p>— Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit
-de monsieur Raybois, madame ?… » demanda la
-jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en face.</p>
-
-<p>Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa
-les joues de M<sup>me</sup> Hardibert. Jamais elle n’avait
-été forcée de convenir avec personne, et surtout
-avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait
-trop, de ce qui rendait sa cousine Berthe horriblement
-malheureuse. Gaston Raybois était de
-ces hommes qui s’enflamment régulièrement
-pour chaque femme jeune et jolie, et accidentellement
-pour toutes les autres, au hasard de l’heure,
-de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou
-de geste, à laquelle ils ne savent pas résister. Tant
-que lui-même avait été jeune, célibataire et incertain
-de son avenir, les occasions aimables que
-lui attirait sa fringante tournure se multipliaient
-plutôt trop, même pour sa soif de galanterie.
-Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il
-ne craignait pas d’employer son pouvoir pour les
-mener à sa guise, il devenait terrible. Dans
-l’usine, au village, il commençait de jouer au pacha.
-Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur
-à la Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur
-qu’il était. Et rien que pour certains
-soupçons, de rudes poings se crispaient sur les
-pièces d’acier quand il traversait les halls avec sa
-face d’insolente joie.</p>
-
-<p>Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes
-de sa cousine, que la jalousie ravageait, s’était
-hasardée à quelques allusions auprès de son
-mari. Que fallait-il croire ? Devait-on se préoccuper
-des légèretés de Raybois ? Peut-être un
-avertissement sérieux de l’ami, du chef, préviendrait
-un scandale.</p>
-
-<p>Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit
-que de leur plein gré les filles et les femmes.
-Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La
-Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour
-des balivernes de ce genre qu’on tracasse un
-auxiliaire comme Raybois.</p>
-
-<p>Dans la brutalité involontaire de ses réponses,
-Nicole, une fois de plus, devinait l’intellectuel,
-hostile à l’amour, décidé à n’y attacher aucune
-importance. Et aussi cette sourde antipathie pour
-la femme en général, dont il ne saisirait jamais
-l’âme, et qu’alors il traitait — en paroles du moins — comme
-une poupée de chair, dont la dignité
-était négligeable, et qui devait toujours se sentir
-flattée par le vœu du mâle. Une secrète approbation
-se trahissait dans son attitude pour
-l’homme dont les actes impliquaient un mépris
-que lui-même eût souhaité d’éprouver au degré
-où il le professait.</p>
-
-<p>Nicole, froissée — elle n’aurait pu dire pourquoi — d’une
-telle façon de prendre les choses,
-n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de
-Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences
-de sa cousine, également choquantes, mais pour
-d’autres raisons. Un type singulier d’honnête
-femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie
-démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la
-plainte si claire, mais si imprévue, de Fanny,
-M<sup>me</sup> Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras,
-ayant horreur d’en apprendre davantage, tout en
-se disant que son devoir était d’écouter cette
-petite, de la conseiller, de la protéger.</p>
-
-<p>Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on
-de sa véracité ? La blâmait-on pour un si
-malencontreux succès, dont toute sa réserve décente
-n’avait pu la préserver, et qui la menaçait
-d’un dépit redoutable ?…</p>
-
-<p>Elle murmura, la voix sèche :</p>
-
-<p>— « Voilà ce que c’est d’être, comme moi,
-trop dévouée aux maîtres. Si je ne craignais pas
-de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter
-à père les abominations de monsieur Raybois.
-C’est pour le coup qu’il se déclarerait contre les
-patrons, et qu’il déciderait les camarades à la
-grève !…</p>
-
-<p>— Ayez confiance en moi, Fanny, » commença
-M<sup>me</sup> Hardibert. « Aucun mal ne vous
-atteindra dans cette maison. »</p>
-
-<p>Elle prononça encore quelques phrases, dont
-le vrai sens était plutôt dans l’intonation tendre,
-apaisante… Car, où trouver d’opportunes paroles ?…
-L’âme de Nicole se repliait, dans une
-répugnance, parmi cette atmosphère d’antagonisme
-et de convoitise où elle était rentrée. Au
-seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts
-de castes, se heurtant avec des bruits d’or et de
-fer, la faisaient fuir tout à l’heure, tremblante. Et
-voici qu’elle tombait sur un aspect plus troublant
-de cette dure collaboration de forces opposées
-et inégales qui fait la vie industrielle.</p>
-
-<p>Où était son rôle, à elle-même ?… Trop timide
-pour agir sur d’autres êtres, d’une délicatesse trop
-rebelle à certains contacts pour s’entendre avec
-les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne
-jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment
-ne pas sentir à toute heure le malaise d’un
-milieu où elle ne s’adaptait pas, bien qu’elle y
-fût née ? Ce matin, particulièrement, au lendemain
-de Bruges, où tant de rêves l’avaient emplie
-toute dans une si vaste paix… D’un coup d’aile
-éperdu son imagination l’y ramena… Elle ne vit
-plus cette jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et
-sournois, qui secouait de sa jupe fripée, de sa
-chemisette mince, les vilains désirs, comme des
-insectes agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit
-plus les voix batailleuses discuter pour le luxe et
-pour le pain. Elle fut là-bas… Quelqu’un s’y
-trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à
-l’ombre, sur le cristal noir d’un canal. Et leur long
-col ondulait avec une telle grâce que cela faisait
-de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout
-un ordre de choses très précieuses et très importantes,
-auxquelles son compagnon se montrait
-aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre
-ainsi, pour de belles et calmes images, avec quelqu’un
-qui en serait fasciné comme elle — oui,
-fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la
-souffrance embrumât ses prunelles bleues.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>Le lendemain, comme Hardibert sortait
-de la forge, après avoir surveillé un
-façonnage difficile, un visiteur s’avança
-vers lui, dans la cour. Préoccupé comme il l’était,
-le chef d’usine vit une physionomie connue sans
-réfléchir à l’inattendu de la rencontre. Mais quand
-Ogier Sérénis lui tendit la main, une surprise
-l’envahit brusquement :</p>
-
-<p>— « Par exemple !…</p>
-
-<p>— « Monsieur, » dit le jeune homme, « j’ai vu
-par les journaux que la situation s’aggravait ici.
-Alors je me suis rappelé que la Martaude est un
-peu ma maison…</p>
-
-<p>— Certainement… certainement… » approuvait
-Raoul d’un ton vague, car il ne saisissait pas
-bien le rapport…</p>
-
-<p>— « Vous avez été si aimable pour moi quand
-nous nous sommes rencontrés, monsieur Hardibert.
-J’ai tenu à vous apporter ma sympathie, et
-même, au besoin, mon aide, si… si votre sécurité… »</p>
-
-<p>Le petit discours préparé par l’écrivain se disloquait
-un peu devant la stupeur évidente de
-Raoul.</p>
-
-<p>— « Mais, » s’écria celui-ci, « qu’est-ce qu’on
-raconte donc sur votre boulevard des Italiens ?
-Vous croyiez qu’on se massacrait ici ?…</p>
-
-<p>— Le mot de grève est toujours sinistre…</p>
-
-<p>— Pour les faiseurs de drames, comme vous.
-Enfin, c’est très gentil d’être venu, » reprit cordialement
-le chef d’usine. Car son instinct de se
-hérisser tout de suite cédait à cette considération
-que la démarche, pour naïve qu’elle semblât,
-s’inspirait d’un chaleureux sentiment. Déjà il
-regrettait sa réception plutôt froide.</p>
-
-<p>Cependant Ogier l’interrogeait sur la crise.</p>
-
-<p>— « Elle n’est pas exclusive à votre région,
-n’est-ce pas ? On parle d’une cessation simultanée
-du travail dans toute l’industrie métallurgique. »</p>
-
-<p>Hardibert expliqua, en hochant la tête, que
-leur arrondissement était remué plus qu’ailleurs
-par un conflit politique. Dans trois semaines, on
-procéderait à l’élection d’un député. Si peu au
-courant de ces discussions que fût un poète, Sérénis
-ne pouvait ignorer quelle importance prenait
-cette manifestation isolée. Cela tenait à la qualité
-des candidats en présence. L’un, puissant
-orateur socialiste, évincé au dernier scrutin général,
-et que son parti s’acharnait à ramener dans
-l’arène. L’autre, si manifestement officiel, que
-son échec serait une défaite pour le Gouvernement
-et risquait d’ébranler le Ministère.</p>
-
-<p>— « Mais qu’avez-vous à faire de toutes ces
-complications de la lutte sociale, vous qui planez
-dans les nuages, bienheureux rimeur ? »</p>
-
-<p>Ogier protesta en souriant.</p>
-
-<p>— « Je n’ai commencé par les vers que pour
-arriver à la prose. Je ne me suis permis le rêve
-qu’en attendant la vie. Quelles notes intéressantes
-je pourrais recueillir dans ce grand centre
-ouvrier !…</p>
-
-<p>— Elles ne ressembleraient guère à celles de
-Bruges, » observa l’ingénieur.</p>
-
-<p>Sa voix sarcastique souligna étrangement le
-paradoxal à-propos. Quel sens y donnait-il ?…
-La bonhomie avec laquelle, immédiatement après,
-il offrit de satisfaire la curiosité professionnelle,
-montra qu’il n’avait rien insinué, sinon le léger
-ridicule de ces éternelles notes, si commodes aux
-romanciers pour expliquer les fugues que leur
-suggèrent en des sens opposés leur fantaisie, leur
-avidité de sensations, leur angoisse nerveuse
-devant la table de travail où la blancheur des
-pages les attend.</p>
-
-<p>— « Si vous voulez vraiment étudier le jeu de
-boules qu’est la politique, où c’est à coups de
-destinées humaines lancées au hasard qu’on tâche
-d’atteindre le but d’ambition individuelle, je suis
-en mesure de vous montrer des choses curieuses,
-jeune homme. Mais pas ici, pas maintenant. J’ai
-à faire. Je dois vous quitter. Que préférez-vous ?…
-Que je vous donne un de mes ingénieurs pour
-vous faire visiter l’usine ? Ou bien remettre cela
-à plus tard, et monter vous reposer à la maison ?
-Vous connaissez le chemin. Si la Martaude a
-grandi, si l’outillage s’est transformé, depuis
-monsieur Dervangeaux, votre tuteur, l’habitation
-est restée la même. Vous nous ferez le plaisir d’y
-rester quelques jours, j’espère bien.</p>
-
-<p>— Mais… » balbutia Sérénis, « j’avais pris
-une chambre, dans l’unique auberge de Sézanne.</p>
-
-<p>— Eh bien, ne vous en occupez pas. J’y ferai
-chercher votre valise. »</p>
-
-<p>Ogier se défendit sincèrement, sans résultat
-d’ailleurs. Quel prétexte pour refuser l’hospitalité
-du maître actuel de la Martaude, lui, presque
-enfant adoptif du fondateur, dont celui-ci avait
-épousé la fille ? Ne l’avait-il pas constaté en abordant
-Hardibert ? il revenait à un foyer qui était
-un peu le sien. Mais il avait conscience de ce qu’il
-y rapportait : quelque chose de plus fulgurant et
-de plus redoutable que la cartouche de dynamite
-dont la haine envieuse d’un révolté menaçait
-peut-être en ce moment les vieux murs. Ce qu’il
-y rapportait, c’était l’amour. C’était, dans toute
-sa force inattendue et irrésistible, la première
-passion de sa jeunesse. Et pour qui ? Pour la
-femme de cet homme qui lui offrait sans défiance
-l’hospitalité sous son toit. A cette minute, il eut
-un véritable spasme de remords. Car tout le factice
-de ses bravades littéraires tombait dans la
-sincérité de l’amour qui le subjuguait. Redevenu
-simple dans la plus vertigineuse façon de sentir,
-il laissait le grand souffle lui balayer toute l’âme.
-Et, sous le tourbillon envolé des sophismes, reparaissaient
-les linéaments indestructibles de l’honnêteté
-héréditaire.</p>
-
-<p>Il n’eut pourtant pas le courage de résister
-aux circonstances, après les avoir provoquées.
-Pas même celui de s’attarder à parcourir l’usine.</p>
-
-<p>— « J’aimerais mieux attendre que vous ayez
-un instant pour m’y diriger vous-même, monsieur
-Hardibert. D’ailleurs, je ne la reconnaîtrai pas.
-Tandis que je retrouverai mes meilleurs souvenirs
-enfantins dans la maison de là-haut.</p>
-
-<p>— A tout à l’heure, donc, » fit le maître de la
-Martaude.</p>
-
-<p>Sur la route, les pas de Sérénis soulevèrent la
-poussière de réminiscences. Et, dès le seuil du
-parc, les ombres des grands arbres s’allongèrent
-avec la lenteur délicieuse des anciens jours de
-congé. Jamais les heures n’auraient plus cette
-longue plénitude d’alors. Déjà leur vol tumultueux
-inspirait à ses vingt-quatre ans la fièvre de
-promptement en jouir. Et de quelle fuite effarante
-elles devaient le consterner plus tard ! Mais
-comme elles se déroulaient jadis avec une intarissable
-abondance, ici, durant l’été songeur de
-sa seizième année ! Si indistinct flottait autrefois
-son rêve, qu’il ne le retrouvait pas sous d’autres
-formes que la courbe de ces pelouses, la perspective
-bleuâtre et noyée de ces lointains, l’élan
-aigu de ces peupliers dans le vide profond du
-ciel. La vibration de l’été tremblait dans l’air,
-comme aux vacances, quand il se couchait sur ce
-gazon, les mains croisées sous la nuque, et que
-son cœur gonflé d’espérance battait jusqu’au
-zénith d’azur pâle.</p>
-
-<p>A cette époque, était-il amoureux de Nicole
-sans le savoir ? Il aurait voulu maintenant s’en
-persuader. Du moins se rendait-il témoignage
-que rien pour lui n’avait ressemblé à l’amour,
-entre leurs adieux de jadis et leur récente rencontre.
-Cette indifférence ne naissait-elle pas d’un
-souvenir préservateur, dissimulé mais vigilant ?</p>
-
-<p>L’exclamation d’un jardinier qui venait de le
-reconnaître, le toucha. Comme le cocher Honoré,
-comme la majeure partie du personnel, ce brave
-homme datait du temps de M. Dervangeaux.</p>
-
-<p>— « J’ai peur, monsieur Georget, que vous ne
-trouviez personne à la maison. A c’t’heure, Monsieur
-est à la fabrique.</p>
-
-<p>— Je l’y ai vu. Mais Madame ?</p>
-
-<p>— Madame est descendue dans le pays.</p>
-
-<p>— Avec mademoiselle Toquette ?</p>
-
-<p>— Bah !… Vous connaissez mamzelle Victorine ?
-Oh ! bien, quant à vous dire où elle est,
-ça, le diable y perdrait sa peine. Jamais une
-demi-heure de suite à la même place. Vous la
-trouveriez perchée dans un arbre, ou plongeant
-au fond de l’étang, faudrait pas vous en étonner.</p>
-
-<p>— Son pied est donc tout à fait guéri ?</p>
-
-<p>— A-t-elle eu mal au pied ?… C’était pas pour
-la gêner, car elle doit avoir des ailes, cette petite
-criquette-là. »</p>
-
-<p>Ogier ne s’était informé de la fillette qu’en
-l’espoir d’apprendre qu’on l’avait déjà reconduite
-à la pension. Hélas ! il faudrait encore subir,
-présence espiègle et espionne, entre M<sup>me</sup> Hardibert
-et lui, sa frimousse d’angora roux ! Grands
-dieux ! il la verrait assez tôt. Ce jardinier était
-loin de compte en s’imaginant qu’il allait la
-chercher. Au lieu de continuer à monter vers la
-maison, le jeune homme fit un circuit, et, redescendant
-par une charmille qu’il connaissait
-bien, il s’assit sur un banc d’où il apercevait la
-grille d’entrée. De la sorte, il surprendrait Nicole
-dès son retour, avant que personne l’eût
-prévenue.</p>
-
-<p>Maintenant, dans l’émotion exquise de l’attente,
-reconquis par le charme familier de ce
-lieu, il se réjouissait du retard. Jadis, il avait
-ainsi guetté sa compagne d’adolescence. Elle
-remontait le chemin en contre-bas du banc, — les
-niveaux irréguliers du parc se prêtaient aux
-surprises, — et il l’avait clouée sur place en faisant
-pleuvoir des pétales de roses à son passage.
-Quelle tentation de recommencer la gentille
-plaisanterie ! S’il osait !… Il tourna la tête pour
-découvrir quelque rosier en fleurs, et sursauta
-d’un étonnement presque superstitieux quand il
-reçut en plein visage une admirable « jacqueminot »,
-heureusement dépourvue d’épines. Une
-« gloire de Dijon » suivit, qui ne l’atteignit qu’à
-l’épaule. Et peut-être le bombardement eût-il
-continué, si l’assaillante ne se fût trahie par un
-éclat de rire. Mais la stupeur de Sérénis se manifestait
-trop comique. Une irrésistible roulade de
-gaîté partit d’un massif tout proche, dont, presque
-aussitôt, émergea Toquette.</p>
-
-<p>— « Pardon, » balbutia-t-elle, pouffant à s’étrangler,
-« pardon de vous avoir touché dans la
-figure. Mais vous vous êtes tourné de mon côté
-juste au moment où je vous visais… » Elle se
-calma un peu en le voyant rester très grave, et
-reprit plus timidement : — « Je ne vous ai pas
-fait mal ?</p>
-
-<p>— Non, mademoiselle. »</p>
-
-<p>Sérénis, qui tenait encore les deux roses, machinalement
-saisies, les lança au loin d’un geste
-si dédaigneux que Toquette haleta, comme sous
-une gifle. Ses lèvres entr’ouvertes tremblèrent.</p>
-
-<p>Il ne retira pas de cette petite silhouette pétrifiée
-ses yeux froidement fixes. L’irritation de sa
-rêverie profanée par l’insupportable intruse le
-rendait cruel. Il y avait presque un abus de
-force dans cette dureté écrasante de regard d’un
-homme sûr de lui envers une enfant si visiblement
-interdite.</p>
-
-<p>Sous cette réprobation flagellante comme
-un dégoût, le blanc visage pailleté de menues
-taches de cuivre s’empourpra violemment. Les
-prunelles s’embrumèrent. Le jeune corps oscilla
-dans l’incertitude. Allait-elle fondre en larmes ?
-Allait-elle s’enfuir ? Ni l’un ni l’autre. Elle eut un
-mouvement singulier. D’une coulée humble et
-souple, elle glissa presque aux pieds de Sérénis,
-à l’endroit où gisaient les fleurs. Elle les ramassa,
-lui adressant un coup d’œil intraduisible, chargé
-de défi autant que de chagrin, puis elle se releva,
-et s’éloigna sans hâte, muette, comme une petite
-nymphe blessée.</p>
-
-<p>— « L’agaçante moucheronne ! » grommela
-Sérénis. Mais, comme elle disparaissait sans
-tourner la tête, il ne put s’empêcher de sourire.
-Sous l’arcade de la charmille, flottait le reproche
-caressant de la petite âme désappointée. Ce
-beau garçon aux yeux preneurs ne pouvait se
-tromper sur les aguichements et sur les dépits
-des fillettes.</p>
-
-<p>Il n’y pensait guère lorsqu’il aperçut Nicole
-qui franchissait lentement, à pied, la grille ouverte.
-Le soleil baissant mettait un reflet d’or
-rose sous son ombrelle. Un peu lasse d’avoir
-gravi la côte, elle penchait la tête, les yeux à
-terre. A quoi pouvait-elle bien rêver ?… Sa jupe
-ronde, rasant à peine le sol, sa chemisette de
-batiste blanche, son canotier de grosse paille
-cerclé d’un simple ruban, lui donnaient un tel air
-de jeunesse, qu’Ogier la vit toute pareille à la
-chère camarade d’autrefois.</p>
-
-<p>Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche
-tellement alanguie de pensée intérieure, qu’il
-restait indécis, troublé devant ce mystère d’une
-songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer
-sans lui causer trop de saisissement.</p>
-
-<p>Mais, comme elle allait arriver au-dessous de
-lui, dans l’allée en contre-bas, soudainement
-elle leva la tête et le regarda en plein, les prunelles
-attirées par un magnétisme. Il était debout,
-le cou un peu tendu. Et, comme il ne prévoyait
-pas son mouvement, elle surprit dans ses
-yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait
-si ardemment. Elle-même laissa voir
-l’irradiation d’une joie que la volonté tardive
-atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression
-trop intense, elle courut vers lui comme
-une enfant.</p>
-
-<p>— « Georget !… » Tout de suite, elle l’appela
-par ce nom qui lui semblait si doux à dire, qui
-ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée
-grise de Bruges. — « Que c’est bien de revenir
-ici !</p>
-
-<p>— Je n’aurais jamais dû m’en éloigner, » dit-il
-avec une force triste. « Ce lieu me remplit de
-regrets affolants.</p>
-
-<p>— Il est le même… Que regrettez-vous, mon
-ami ?</p>
-
-<p>— Ce que je regrette !!… »</p>
-
-<p>Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle
-devina quel genre de méditation il venait de
-traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux parc
-avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour
-de voyage, ne subissait-elle pas une hantise
-étrange, reliant les impressions d’hier à la douceur
-d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque
-détour d’allée ce que l’adolescent y avait laissé
-de lui, revivant tout cela par une tendre et folle
-préoccupation de l’homme qu’il était devenu ?</p>
-
-<p>— « Ce que je regrette… » répéta-t-il plus
-bas. « Vous voulez le savoir ?… »</p>
-
-<p>Il avait glissé son bras sous celui de la jeune
-femme et l’entraînait doucement. D’instinct,
-pour leur causerie, il souhaitait un coin plus
-secret, à distance du massif où Toquette s’était
-si facilement cachée. Quelques pas, et ils furent
-dans un sentier délicieusement abrité. Un parfum
-lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia,
-dressées dans la verdure métallique des
-grands arbustes, exhalaient ce puissant arome,
-que le soleil avait échauffé dans leurs urnes
-fines.</p>
-
-<p>Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il
-avait manqué sa vie, il s’était conduit en insensé.
-S’il était revenu régulièrement à la Martaude,
-durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses
-vacances de collégien, il aurait découvert à temps
-que son cœur appartenait à Nicole, que l’existence,
-l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter,
-tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de
-saveur que par elle. Il l’aurait compris, et il le lui
-aurait fait comprendre. Peut-être s’en fût-elle
-émue… Peut-être aurait-elle pris souci de se
-sentir tellement nécessaire… Ou même eût-elle
-trouvé digne d’elle ce rôle d’inspiratrice, de
-créatrice, cette souveraineté magique qui fait
-qu’une femme pétrit à son gré le cerveau, la
-volonté, la destinée d’un homme…</p>
-
-<p>Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une
-éloquence passionnée et si grave, Nicole ne put
-s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la personnalité
-trop forte, inentamable, de Raoul. Cet
-esprit tout d’une pièce, quand elle l’effleurait,
-lui semblait revêtu d’acier. A toucher de trop
-près cette pensée trop volontaire et trop close,
-elle sentait le froid du métal. Son mari l’aimait,
-sans doute, à sa manière. Mais jamais il ne lui
-donnerait cette ivresse que Georget dépeignait
-avec une séduction si poignante : être la raison
-et la cause de toute façon de voir et de sentir
-dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer
-l’univers pour celui à qui l’on voudrait
-donner le ciel, quel privilège ! Raoul Hardibert
-ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide
-logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée
-dans sa vie, avec toute une sensibilité imprévue
-et frissonnante, n’influençait pas le moindre de
-ses raisonnements.</p>
-
-<p>— « Mon ami… » murmura Nicole, interrompant
-Sérénis, « Georget, que dites-vous ? Ne devais-je
-pas épouser Raoul ?</p>
-
-<p>— Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux
-ans d’absence de ma part. Oh ! ces deux ans !…
-malheureux aveugle que j’étais !…</p>
-
-<p>— Mon père souhaitait mon mariage avec
-son successeur. Il vous aimait beaucoup. Mais
-vous n’étiez qu’un enfant… Jamais il ne vous
-aurait alors confié sa fille.</p>
-
-<p>— Nicole… si j’avais su me faire aimer de
-vous, vous m’auriez attendu. »</p>
-
-<p>Il avait énoncé lentement, et avec quel regard !
-la supposition : « Si j’avais su me faire aimer de
-vous… » Puis il se tut. Elle aussi. Un effroi leur
-vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles
-ne volaient-ils pas ?… Le même rêve, à
-présent, leur étreignait le cœur. La vie s’étendait
-devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient
-ensemble, dans cette atmosphère si
-douce de leurs deux natures tendres, partageant
-le charme des émotions artistiques, des œuvres
-aisées jaillies de leur sentimentalité, de leur
-caprice, écloses au contact de la beauté éparse.
-Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec
-un peu de patience, une plus lente application à
-interroger leur cœur et la vie. Aujourd’hui, il
-était trop tard.</p>
-
-<p>Des coups de sifflet déchirants percèrent les
-feuillages tranquilles, fusèrent vers le ciel encore
-lumineux, car le soleil du solstice était loin
-d’achever sa course.</p>
-
-<p>— « Six heures, » dit M<sup>me</sup> Hardibert. « C’est
-la sortie des ateliers. »</p>
-
-<p>La respiration formidable de la Martaude lui
-passa sur la chair comme un souffle de feu. Elle
-crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la
-furie des machines, le torrent des ouvriers, trop
-las pour goûter le repos du soir, leurs vêtements
-souillés de poussière et de graisse, leurs visages
-noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle
-crut voir se pencher sur d’incompréhensibles
-problèmes la tête soucieuse du maître, dont son
-image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait
-dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait,
-avec son indéniable droiture de conscience, les
-éléments obscurs de ses responsabilités.</p>
-
-<p>Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent,
-trop expressifs, vers le jeune être si beau
-et si calme qui marchait à son côté, n’ayant de
-tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir
-son œuvre, maniait une plume légère
-et docile, au lieu des farouches outils vivants et
-des redoutables outils d’acier.</p>
-
-<p>— « Nicole…</p>
-
-<p>— Georget, soyez raisonnable. Voulez-vous
-m’obliger à ne plus vous voir ?</p>
-
-<p>— Je ne vous demande rien, » dit-il, en baisant
-la main qu’il avait prise. « Rien pour vous…
-Mais tout pour moi. Soyez mon amie, mon inspiratrice…
-Préservez-moi d’un regret mortel,
-avec un peu d’illusion et de pitié.</p>
-
-<p>— De l’illusion, de la pitié !… Dites une affection
-profonde, mon ami, et la plus ardente sollicitude
-pour vos nobles travaux. N’ai-je pas confiance
-en vous ?… en moi-même ?… Aurai-je recours
-à des tactiques indignes de nous ?… Nous
-planons tous deux au-dessus des dangers qu’on
-évite par la fuite et le mensonge. N’est-ce pas ?…
-Dites-le !… Vous êtes Georget pour moi seule,
-mon poète. Je suis votre amie, votre muse,
-comme vous me le demandez loyalement. Car
-c’est loyalement que vous me le demandez,
-jurez-le moi. »</p>
-
-<p>Était-ce bien la silencieuse Nicole ? Les mots
-lui venaient dans une fièvre. Un peu de rose
-teintait ses joues mates. Ses yeux transparents
-se fonçaient d’exaltation. Elle prêchait la sagesse
-avec une flamme trouble sur son adorable visage.
-Qu’elle était sincère, inquiète et dangereuse !…</p>
-
-<p>Georget murmura :</p>
-
-<p>— « Vous savez bien que je vous obéirai en
-esclave. Il en sera comme vous le voudrez. Je
-vous suis soumis jusqu’à la mort. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VII</h3>
-
-
-<p>Dans la grande salle à manger, ouverte
-au large sur la gaîté verdoyante du
-dehors, le déjeuner prenait fin.</p>
-
-<p>La conversation languissait. Des anxiétés diverses
-pesaient sur les cinq convives. Nicole et
-Ogier songeaient à la séparation imminente.
-L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger
-son séjour plus longtemps. L’après-midi
-même il retournait à Paris.</p>
-
-<p>Comme ces huit jours avaient passé vite !…
-Plus vite encore que ceux de Bruges, dans une
-intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.</p>
-
-<p>Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des
-regards, démenti par le silence des lèvres, l’enchantement
-qu’on ne veut pas nommer. L’amour
-s’était démasqué avec la hardiesse magnifique
-d’un hôte qui connaît son prestige et ses droits,
-qui ne craint plus qu’on lui dispute la place. Il
-avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait
-pas. Mais quelle douceur éperdue à constater
-sa présence, à le braver d’un commun accord,
-dans une révolte frissonnante ! Pour deux
-êtres passionnés, échanger des désirs enivre le
-cœur d’une volupté presque aussi accablante que
-d’en échanger les réalités.</p>
-
-<p>Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière
-semaine, avancés très loin sur ce calvaire de délices.
-Pourtant, l’étrange conscience amoureuse
-qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans
-l’assouvissement et non dans la convoitise, leur
-attestait encore qu’ils n’étaient point coupables.
-Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules,
-nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose
-qui, au fur et à mesure de nos expériences
-sentimentales, modifie notre jugement.
-Ce ne sont point nos raisonnements qui déterminent
-notre conduite, mais notre caractère,
-combiné avec les réactions que les circonstances
-provoquent dans notre sensibilité. Nos raisonnements
-suivent après coup. Si, par hasard, ils
-précèdent, du moins en apparence, c’est que les
-déterminantes de l’action se trouvent en nous
-si fortes, que cette action est virtuellement accomplie
-quand nous croyons en discuter encore
-les motifs.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert aimait un autre homme que
-son mari, elle qui, jusqu’à ce jour, considérait la
-fidélité conjugale comme le premier des devoirs
-féminins, et la trahison comme la chose la plus
-odieuse, la plus basse. Elle transposait donc son
-point de vue. Dans une soif de justification personnelle,
-qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie,
-mais un besoin d’harmonie morale, elle se
-disait qu’elle aurait d’autant plus de mérite à
-rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une
-plus âpre tentation. Et cette tentation, elle la
-rendait irrésistible par la poésie même de la résistance
-qu’elle y opposait. Le piège était là, pour
-cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination
-et la tendresse, trop contenues dans le mariage,
-débordaient pour la première fois… Et
-avec quelle impétuosité !… Il suffisait d’observer
-ses yeux, durant ce déjeuner, pour se rendre
-compte qu’une chimère y palpitait, en des reflets
-d’héroïsme et de suavité.</p>
-
-<p>Ce n’était pas son mari qui songeait à lire
-dans les prunelles d’un gris mauve. Mais quelqu’un
-de plus perspicace les interrogeait.
-M<sup>me</sup> Raybois — la cousine Berthe — assistait à
-ce déjeuner, avec son mari, le sous-directeur.
-Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis,
-devenu leur ami puisqu’il était celui de la
-maison, mais parce que Hardibert souhaitait
-avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur.
-Il attendait, d’une minute à l’autre, la réponse
-définitive des ouvriers. On ne pouvait guère
-la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien
-des points de détail, et la détente s’annonçant
-depuis quarante-huit heures. La grève serait une
-trop insigne folie. Mais tant d’intérêts politiques
-envenimaient la question industrielle, que les
-pires aberrations restaient vraisemblables.</p>
-
-<p>Au milieu de si importants soucis, comment
-le maître de la Martaude aurait-il songé à épier,
-sur le visage de sa femme, des nuances de sentiment
-que, même à loisir, eût à peine saisies son
-esprit peu romanesque. Plus éloigné que jamais,
-par ses préoccupations, de semblables subtilités,
-il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans le
-savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse
-effarée de Nicole. Au moment même où elle aurait
-eu besoin de sentir tout près son cœur, de
-s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds
-et robustes, il l’avait tenue plus à distance
-que jamais, du haut de sa pensée dédaigneuse,
-quand il ne la froissait pas par ses façons cassantes
-et ses boutades ironiques.</p>
-
-<p>Tout à l’heure, à table, une de ses reparties
-sans aménité venait de faire surgir sous les paupières
-mobiles de la jeune femme, non pas la
-prompte larme qui les humectait en pareil cas,
-mais un lent rayon de fierté triste, tandis que
-les lèvres frémissaient d’un faible sourire.</p>
-
-<p>Berthe Raybois remarqua, non seulement ce
-jeu si nouveau de physionomie, mais encore
-l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa
-celle qu’un autre faisait un peu souffrir.
-Elle-même, cette Berthe, alourdie par la trentaine,
-aux traits inertes et épais, aux prunelles
-sans éclat, du même blond fade que ses cils,
-ses sourcils et ses cheveux, ne laissa rien paraître
-sur son inexpressive physionomie de ce que lui
-causa cette découverte — une espèce de délectation
-amère, faite d’incompréhension, de curiosité,
-de rancune. Incompréhension et curiosité
-de l’amour, rancune contre son mari, étendue à
-tout le sexe masculin. Elle n’était que mère, adorait
-ses quatre enfants, qu’elle élevait avec une
-sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils
-occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la
-consolaient amplement des infidélités perpétuelles
-de son beau Gaston, un grand gaillard
-barbu, assez commun, qui commençait à grisonner,
-mais fanfaronnait quand même et plus
-que jamais au passage de la moindre jupe,
-comme le coq de cette bonne couveuse. Elle ne
-songeait guère à lui rendre la pareille, dans une
-ignorance de la passion qu’avait aggravée au
-lieu de l’éclaircir sa multiple maternité, et sans
-illusion sur sa figure, pire que laide par l’absence
-totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois
-était indiscutable, solide, comme l’instinct et la
-fatalité. Ce qui n’empêchait pas cette brave créature
-de s’exaspérer sans trêve d’une jalousie rongeante,
-et de choyer le péché des autres femmes
-comme une revanche, avec des audaces de théorie
-singulières.</p>
-
-<p>— « Écoute, » dit-elle à Nicole, comme celle-ci
-achevait de servir le café à ces messieurs sous la
-véranda. « Viens donc un instant. J’ai quelque
-chose à te dire.</p>
-
-<p>— N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une
-billevesée, » fit le sous-directeur avec une gaîté
-peu sincère. Il ne se sentait pas tout à fait tranquille,
-ayant été par trop entreprenant avec la
-petite Coursol, et sachant que, si la jeune ouvrière
-s’était plainte, les choses pourraient se
-gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts
-cris. Hardibert finirait par éprouver quelque
-ennui de ces histoires.</p>
-
-<p>Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par
-la taille, et s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes
-et mystérieuses comme des pensionnaires.</p>
-
-<p>— « C’est de Toquette que je veux te parler, »
-commença Berthe. « Elle est dans sa pension,
-n’est-ce pas ? Dis-moi… Te montre-t-elle les lettres
-qu’elle reçoit de son père ?</p>
-
-<p>— Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le
-lui demande.</p>
-
-<p>— Tu as tort.</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Parce que tu as pris la responsabilité de
-cette enfant. Et que tu ne devrais pas laisser
-monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que
-Raoul et toi donnez à sa fille.</p>
-
-<p>— Contrecarrer… Mais comment ?</p>
-
-<p>— Voyons… Tu connais bien la marotte de ce
-demi-fou. Il se croit toujours à la veille de faire
-fortune. Je suis sûr qu’il entretient la pauvre petite
-dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts
-qu’elle a, les gâteries dont tu ne peux te défendre,
-qu’est-ce que cette fillette deviendra, je te le demande
-un peu, si elle se croit une héritière ?</p>
-
-<p>— A propos de quoi, ces réflexions ? » questionna
-Nicole, tout de suite impressionnée.</p>
-
-<p>— « Gaston a eu des renseignements… C’est
-un voyageur d’une maison américaine, venu pour
-affaire à la Martaude, qui, par hasard, a nommé
-Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un
-truc infaillible — encore… toujours ! — pour
-gagner des millions. Il le dit à qui veut l’entendre,
-trouve des gens pour y ajouter foi, même
-chez ces Yankees pratiques, et, naturellement,
-doit tourner la tête à sa fille avec ces dangereuses
-bourdes…</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?…</p>
-
-<p>— Tu le demandes !… Ne connais-tu pas le
-personnage ?… Ce ne sont pas les inventions
-saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce,
-je crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité.
-N’est-ce pas un comble ? Dans le pays de
-la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux
-après tout ce qu’on a fait !…</p>
-
-<p>— C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé…</p>
-
-<p>— Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien
-que mon mari reste seul en rapport avec les
-étrangers tant que ne se conclut aucune transaction
-importante. »</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant
-une pelouse, revenaient en vue de la
-véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en
-rapprocher. Hardibert et Raybois causaient,
-soucieux, tout en fumant des cigares. Sérénis,
-poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine
-son peu d’intérêt aux questions de salaire, de
-main-d’œuvre, de travailleurs syndiqués ou non
-syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe
-claire entre les feuillages, la nuque au dossier de
-son fauteuil de paille, dans un abandon élégant
-de son grand corps souple.</p>
-
-<p>Nicole, en passant, ne regarda pas de ce
-côté. Mais Berthe, tout en entraînant sa cousine
-dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les
-trois hommes.</p>
-
-<p>— « Il y a quelqu’un qui a bien envie de
-savoir ce que nous disons, » murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Nulle question ne la poussant à en risquer
-davantage, elle ajouta, par une mystérieuse
-alliance d’idées :</p>
-
-<p>— « Cette petite Toquette, après tout, si elle
-prend la vie trop gaîment, où sera le mal ? Pas le
-sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il
-faut pour acheter la respectabilité, et de bons
-atouts pour réussir autrement. De l’esprit, une
-frimousse drôle, le diable au corps, nulle ombre
-de sentimentalité… Ce serait dommage qu’elle
-ne se servît pas de cela pour tourmenter quelques-uns
-de ces jolis égoïstes qui se prétendent
-nos maîtres.</p>
-
-<p>— Oh ! Berthe…</p>
-
-<p>— Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne
-les fait pas souffrir.</p>
-
-<p>— Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins
-pas sérieusement, » prononça M<sup>me</sup> Hardibert,
-sans trop savoir — tant la phrase jaillit spontanée — si
-c’était l’équité, le remords, la prudence,
-ou une inconsciente hypocrisie, qui la lui
-dictait.</p>
-
-<p>— « Raoul ?… Non, » reprit Berthe d’un ton
-singulier. « Il ne te fait pas souffrir parce que tu
-ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en
-chargera.</p>
-
-<p>— Que veux-tu dire ?… »</p>
-
-<p>Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle,
-cherchant les yeux de sa cousine, ces yeux blonds
-et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne lut
-rien. Un massif défleuri de rhododendrons les
-isolait. La distance éteignait le bruit des voix.
-Elles pouvaient se croire seules dans la chaleur
-silencieuse du grand jardin désert.</p>
-
-<p>— « Qui donc ?… Quel autre se chargera de
-me faire souffrir ?… »</p>
-
-<p>Oh ! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui
-tremblaient d’amour !… Le frémissement d’appréhension
-dans ce cœur palpitant !…</p>
-
-<p>— « Voyons, Nicole… »</p>
-
-<p>Le sourire de Berthe disait : « Pourquoi vouloir
-me donner le change ? »</p>
-
-<p>— « Je t’assure…</p>
-
-<p>— Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi
-qui te blâmerai, qui te ferai de la morale. Es-tu
-plus heureuse avec Raoul que moi-même avec
-Gaston ?… Et quand même… Doit-on la fidélité
-dans un pacte de dupe ?… Les hommes nous la
-jurent bien, la fidélité, le jour du mariage,
-quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent
-d’avance, volontairement, sciemment, de
-complicité avec les conventions sociales, les lois,
-la morale, et tout le tremblement ! L’amour, suivant
-eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils
-la cherchent sans cesse, partout, qu’ils n’en sont
-jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme eux,
-où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion,
-ni serments, dont ils ne fassent litière pour l’obtenir.</p>
-
-<p>— Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles ?…
-Toi, si foncièrement honnête…</p>
-
-<p>— Honnête… Oui… Mais pourquoi ?… Parce
-que j’ai quatre enfants, qui absorbent toute ma
-puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que
-personne ne m’a jamais fait la cour. »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Raybois constatait ces choses avec sa
-déconcertante placidité de physionomie. Sa figure,
-molle de contour et brouillée de son, avec
-cette même nuance d’un jaune terne dans les
-prunelles et la chevelure, ne trahissait pas plus
-d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté.
-Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle
-disait ce qu’elle pensait, voilà tout. Mais ses
-paroles, à elle, l’inattaquable, révoltèrent sincèrement
-la créature accessible et tentée qui les
-écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait.
-N’avait-elle pas besoin de croire au péché dans
-l’amour ?… C’était sa sauvegarde. Que ferait-elle
-le jour où elle en douterait ? Précipitamment, elle
-invoqua les raisons qui lui interdisaient de faillir.
-Raoul n’était-il pas un mari sans reproche ? Il ne
-songeait même pas à regarder une autre femme.
-Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités
-où se blessait un cœur sensible. Mais elle-même
-se reconnaissait une susceptibilité déraisonnable.
-C’est elle qui ne devrait pas faire attention… Un
-si haut esprit, une si active intelligence, toujours
-à la poursuite d’un progrès pour son industrie,
-pour ses ouvriers… Comment lui en vouloir de
-ses distractions, de ses brusqueries ?… Elle l’estimait
-et l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment
-bien coupable si elle manquait à ses devoirs
-envers lui.</p>
-
-<p>Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux
-lèvres, de penser ce qu’elle disait, et de
-s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe
-se tourna vers elle :</p>
-
-<p>— « Bien, ma chérie… Tant mieux !… Parce
-que, vois-tu, si je crois impossible qu’avec ta
-beauté, les sollicitations que tu rencontreras, ton
-besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le
-caractère de ton mari, tu ne le trompes pas un
-jour, j’aime autant pour toi que ce ne soit pas
-avec monsieur Sérénis. »</p>
-
-<p>Nicole essaya de rire.</p>
-
-<p>— « Ah ! vraiment… Il n’est pas l’élu de ton
-choix pour m’entraîner au crime. Et pourquoi ne
-lui donnerais-tu pas ce singulier brevet ?</p>
-
-<p>— Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction… — comment
-dirais-je ?… — trop immédiate
-et magnétique (n’employons pas de termes
-grossièrement matériels), pour ne pas devenir,
-fût-ce malgré lui, ce type martyriseur qui s’appelle
-un homme à femmes. Puis vous ne marcheriez
-pas longtemps côte à côte sur la route de
-l’idéal. Tu aurais tôt fait de le dépasser, tout
-poète qu’il est. Je le crois, au fond, un garçon
-très pratique.</p>
-
-<p>— Lui !… » cria Nicole sans le vouloir.</p>
-
-<p>— « Lui, » répéta Berthe, soulignant l’exclamation,
-non sans malice.</p>
-
-<p>— « Comme tu te trompes !</p>
-
-<p>— Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il
-est amoureux, il est sincère. Il se grise avec ses
-rimes… et avec tes yeux…</p>
-
-<p>— Oh !…</p>
-
-<p>— Mais nous verrons dans quelques années.</p>
-
-<p>— Comment mesurerais-tu l’idéal que contient
-une âme, Berthe ? N’es-tu pas, de ton propre
-aveu, la femme la plus terre à terre…</p>
-
-<p>— Petite Nicole, ne me dis pas des choses
-désagréables. Ce n’est pas nécessaire pour que
-je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques
-années de plus que toi, et — après mes enfants
-et mon chenapan de mari — tu es la seule créature
-que j’aime au monde. Voilà pourquoi je
-t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas
-réussi à te convaincre, c’est que tu es plus pincée
-que je ne l’imaginais. Alors, pardonne-moi, et
-sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est
-pas moi qui t’en blâmerai, je te le répète…</p>
-
-<p>— Ah ! » s’écria Nicole, « ne va pas croire… »</p>
-
-<p>Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour
-d’une allée, la grande silhouette de Sérénis se
-dressait devant elles.</p>
-
-<p>— « Je ne sais comment m’excuser d’être si
-indiscret, mesdames, » dit-il, avec son sourire de
-gravité nonchalante, « mais monsieur Hardibert
-m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute
-velléité de grève est éteinte. Les ouvriers acceptent
-les propositions offertes. Les boudeurs même reprendront
-le travail demain.</p>
-
-<p>— Quel bonheur !… Mais est-ce bien sûr ?…
-Qui est venu dire cela ?… Est-ce Coursol ?…</p>
-
-<p>— Oh ! ce Coursol !… » s’exclama Ogier, avec
-le rire de ses dents éclatantes, « je finirai par
-l’envier, tant il vous occupe ! Non, ce n’est pas
-Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai
-sans avoir contemplé ce formidable mythe. C’est,
-ma foi, une très gracieuse image du monstre qui
-est arrivée en messagère de concorde. Une jeune
-personne aux yeux japonais… Madame Chrysanthème
-à la Martaude…</p>
-
-<p>— Fanny Coursol ! » cria Berthe Raybois.</p>
-
-<p>Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de
-sa jalousie l’emporta d’un pas si rapide, que,
-sans préméditation, Nicole et Ogier se trouvèrent
-seuls en arrière.</p>
-
-<p>— « Mon Dieu ! » murmura le jeune homme.
-« Je ne puis vous quitter. Je suis capable de
-quelque folie.</p>
-
-<p>— Georget !… Et votre promesse !… Et notre
-pacte d’alliance si pure, si haute !… Votre œuvre
-à venir… C’est en elle que votre cœur doit rencontrer
-le mien.</p>
-
-<p>— Comment écrire, loin de vous ?… Ah !
-Nicole, n’aurez-vous pas assez confiance en moi
-pour venir vous pencher une fois… une seule
-fois !… sur ma table de travail ?… Ensuite, j’aurai
-tous les courages. »</p>
-
-<p>Elle secoua la tête, le regarda au fond des
-yeux. Il soupira.</p>
-
-<p>— « Mais, » demanda-t-il, « vous venez à Paris,
-souvent ?… Vous venez visiter Toquette à sa
-pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes
-seulement ?… Dehors… dans les rues… dans un
-parc… comme à Bruges, comme ici… Qu’y aurait-il
-de mal ?… »</p>
-
-<p>Elle dit, très vite et tout bas :</p>
-
-<p>— « Peut-être… Cela, oui… peut-être. »</p>
-
-<p>Mais il remarqua la tremblante incertitude de
-sa voix, et, sur son charmant visage, une tristesse
-qu’il n’y avait pas vue encore. Où était l’exaltation
-de tout à l’heure, durant le déjeuner ? et
-cette sécurité fière, avec laquelle, des hauteurs
-les plus périlleuses du sentiment, l’adorable imprudente
-défiait toute faiblesse ?…</p>
-
-<p>— « Qu’avez-vous, Nicole ?… Qu’est-ce que
-votre cousine a bien pu vous dire ? Voulez-vous
-donc que je m’en aille avec un poids de doute
-sur le cœur, au lieu d’emporter notre beau songe
-ailé, la certitude d’une communion surhumaine
-entre nous ? »</p>
-
-<p>Elle murmura :</p>
-
-<p>— « Georget !… » sans le regarder, tandis que
-ses vibrantes paupières descendaient et s’arrêtaient
-sur la douceur du songe, comme des papillons
-sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux
-amour avait frémi dans ce mot, que le
-jeune homme tressaillit d’une impression presque
-solennelle.</p>
-
-<p>— « N’ayez peur de rien, » dit-il. « Ni de moi,
-ni de vous, ni de la vie… De rien… Soyez en
-paix… Je vous adore ! »</p>
-
-<p>Le tournant de l’allée, en les amenant devant
-la maison, arrêta l’effusion brûlante et soumise.
-Mais la ferveur des mots, éperdument chuchotés,
-manifestement sincères, reformait autour de
-Nicole l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle
-relevait les yeux, elle rencontra cette lumière de
-gravité passionnée qui lui rendait si émouvantes
-les prunelles bleu sombre de Sérénis.</p>
-
-<p>Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même
-les sources cachées d’une vie merveilleuse.
-Elle découvrait ce miracle de l’amour, l’agrandissement
-inouï de la personnalité par l’orgueil
-suave d’être idole et par la soudaine mise en
-mouvement de toutes les forces endormies : force
-de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer
-en se retrouvant dans l’écho multiplié de son
-âme au fond d’une autre âme, force de souffrir
-et d’être heureux, vibrations des sens et de la
-pensée, qui font d’une créature humaine un
-instrument éperdu et sonore dont aucune fibre
-ne reste silencieuse. Tout être que touche le
-souffle magique croit, dans son ravissement, subir
-une aventure sans précédent et sans exemple, — tant
-il est vrai que nulle description de l’amour
-ne communique son essence réelle. L’insatiable
-curiosité qu’il nous inspire vient de son mystère
-autant que de l’ivresse où nous jette son évocation,
-même imparfaite. Aucune passion n’intéresse
-comme celle-là, parce qu’aucune n’est si
-universelle, mais surtout parce qu’aucune n’exalte
-si prodigieusement la puissance de vivre et la
-saveur de la vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir,
-et de tout ce qui fut, rué vers tout ce qui
-peut être, à travers nous, quand nos mains et nos
-lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.</p>
-
-<p>Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace
-vide et sablé qui séparait la pelouse de la véranda,
-c’était la sensibilité dont frissonnent les choses,
-marchant vers l’intelligence qui les analyse et qui
-les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus
-fertile en malentendus, que le rêve, dans ce cœur
-délicat de femme, s’enveloppait de noblesse et
-de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau
-d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.</p>
-
-<p>Debout devant Hardibert, se tenait Fanny
-Coursol. La présence de la jeune ouvrière avait
-sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu
-hâte de courir à ses occupations, sitôt rassuré
-quant à la reprise générale du travail. Son fauteuil
-était vide. Le bout de son cigare achevait
-de s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée
-par cette absence, questionnait, de son ton
-placide et sans aigreur, la jolie couturière.</p>
-
-<p>— « C’est votre papa qui a ramené le calme,
-qui a montré à ses camarades leur véritable intérêt ?</p>
-
-<p>— Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour
-empêcher la grève.</p>
-
-<p>— J’en suis sûr… Et je ne l’oublierai pas, »
-dit Hardibert. « Tenez, Sérénis, » ajouta-t-il en
-prenant un papier sur la table, entre les tasses,
-quand il vit s’approcher le jeune homme, « lisez-moi
-ce document. Vous verrez si c’est net et si
-c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer ce Coursol.
-Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il
-ne s’en cache pas. Mais, dans les circonstances
-actuelles, il considère que je suis dans le vrai. Et
-il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les
-soulever un de ces jours contre moi, si le conflit
-se renouvelle dans d’autres conditions. Lisez soigneusement.
-C’est très fort. »</p>
-
-<p>Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce
-d’ordre du jour, rédigé, certes, avec une clarté
-remarquable, et que rendait caractéristique, à
-côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain
-des revendications prochaines. La physionomie
-générale de ce message des ouvriers à leur
-patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête,
-avant les autres délégués, ne pouvait manquer
-d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des détails
-précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires
-et d’heures de travail, des noms d’individus
-congédiés qu’on devait reprendre à l’usine. Et
-tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une
-seule image attirait trop exclusivement. L’heure
-approchait où Sérénis allait monter dans l’un des
-équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare de
-Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant
-ces dernières minutes, le privait de sentir la présence
-de Nicole.</p>
-
-<p>Mais il fut sensible à un petit jeu de scène,
-ainsi qu’à une réflexion de Hardibert, qui lui parurent
-ne point devoir faire tort à ses intérêts
-d’amoureux.</p>
-
-<p>De moins avisés que lui, et Nicole elle-même,
-ne pouvaient manquer d’observer avec quelle humilité
-dans l’admiration la petite Coursol regardait
-le maître de la Martaude, ni la complaisance
-amusée avec laquelle celui-ci accueillait l’évident
-hommage. Pas un instant Sérénis n’eut le mauvais
-espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète
-pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant
-pour la fierté de Nicole ou pour la pureté de la
-coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois.
-Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce
-qu’il formait avec son sous-directeur un tel contraste
-physique et moral, que la jeune fille, si
-farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre,
-s’extasiait, captée, avec une souple douceur,
-en face de ce patron taciturne, dont les paroles
-étaient redoutables et rares, dont le moindre
-geste disait l’autorité sur soi-même ainsi que sur
-les autres, dont l’impressionnante figure lui semblait
-majestueuse et lointaine comme celle d’un
-dieu.</p>
-
-<p>Raoul s’avisait de ceci pour la première fois.
-Il venait de voir rougir et pâlir la petite, tandis
-qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne nouvelle
-dont elle avait voulu se faire la messagère,
-et qu’il appréciait Coursol si fortement, mais de
-si haut. Et quel homme n’eût goûté la grâce timide
-et caressante des yeux bruns, des jolis yeux
-retroussés, qui semblaient toujours sourire, même
-quand la bouche tremblait d’embarras ? Vaguement,
-sans qu’il en eût bien conscience, un sentiment
-fut flatté en lui : ce besoin d’être adoré
-sans discussion, qu’aucune femme n’avait comblé,
-parce que l’âpreté de son caractère exaspérait
-la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait
-de souffrance irritée. Pour piquer la sienne, — dans
-quel moment !… Mais telles sont les fatalités
-conjugales, — il se plut, lui si éloigné
-de toute vilaine convoitise, à rendre évidente
-l’espèce de fascination qu’il exerçait sur cette
-enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la condescendance
-ironique de son regard en lui disant :</p>
-
-<p>— « Et vous, ma petite, vous êtes contente
-que papa ait arrangé les choses, ne m’ait pas mis
-dans le cas de me séparer de lui ?…</p>
-
-<p>— Oh ! oui, monsieur.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude ?… »</p>
-
-<p>Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique
-de ses yeux fins.</p>
-
-<p>— « Alors ce n’est pas vous qui poussez à la
-guerre contre ce méchant patron ?…</p>
-
-<p>— Oh ! non, monsieur !… »</p>
-
-<p>La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu
-Nicole, comme l’insistance du regard de Raoul,
-sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière.</p>
-
-<p>— « C’est bien, Fanny, » dit-elle. « Tu peux
-aller maintenant.</p>
-
-<p>— Fanny ?… » répéta Hardibert. Et ce fut
-comme un appel, qui cloua la jeune fille sur place
-au moment d’obéir. « Un joli nom. Eh bien,
-Fanny, si jamais le papa Coursol fait encore des
-siennes et me donne la tentation de le flanquer
-dehors, venez me trouver. Je serai bien capable
-de lui pardonner alors un coup de tête. Mais
-tâchez plutôt qu’il ne recommence plus.</p>
-
-<p>— Si cela ne tenait qu’à moi !… » murmura-t-elle,
-avec un accent où l’on devinait une nature
-passive, une féminité primordiale, acceptant sans
-discussion le joug masculin, qu’il vînt du père
-ou du maître.</p>
-
-<p>Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce
-que ne remarquait pas le directeur, qu’il y avait
-offense pour M<sup>me</sup> Hardibert à continuer le dialogue
-après que celle-ci l’avait congédiée.</p>
-
-<p>Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de
-distraction l’exercice d’une volonté déjà suffisamment
-impérieuse, et qui, de la sorte, devenait
-agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à
-une profondeur jamais atteinte en cette âme
-aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa, suivant
-des yeux la svelte silhouette de la petite
-Coursol :</p>
-
-<p>— « Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien
-simple, bien ignorante, qui voit en vous un être
-incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas,
-ne vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes
-plus perfectionnées sont délicieuses, mais on
-perd trop tôt son prestige avec elles. Et le prestige,
-il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme
-cesse de vous considérer comme l’être le plus
-parfait de la création, vous êtes bien près de
-perdre son cœur.</p>
-
-<p>— Vraiment ? » fit Berthe Raybois. « Vous
-croyez que les femmes bêtes ont l’admiration
-plus solide que les autres ?…</p>
-
-<p>— Mais oui.</p>
-
-<p>— La bergère des Alpes ?…</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>— Vous n’y entendez rien. Les femmes qui
-méprisent le plus les hommes sont d’une catégorie
-notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles
-je veux dire. Pour vous supporter, il faut
-beaucoup d’intelligence et de philosophie. Si
-monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce
-ne sera pas parce qu’elle goûtera son génie, mais
-ses sauces, avec discernement. »</p>
-
-<p>Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux
-sourire.</p>
-
-<p>— « Vous n’ignorez pas cependant, madame
-la raisonneuse, » reprit Hardibert, qui, malgré
-des termes à intention plaisante, n’arrivait jamais
-à la légèreté de ton, « vous n’ignorez pas qu’on
-représente l’amour avec un bandeau sur les
-yeux. Dès qu’il voit clair… pfft !… il s’envole !</p>
-
-<p>— Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce
-qu’on aime ?… Ou aime-t-on parce qu’on est
-aveugle ?… Si c’est la première hypothèse qui
-est vraie, comme je le crois, l’admiration des
-femmes dure autant que leur amour, et non leur
-amour autant que leur admiration. Votre fameux
-prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est
-leur cœur qui vous le donne. Mais il faut que
-vous teniez leur cœur.</p>
-
-<p>— Le tient-on jamais ?… » murmura Hardibert.</p>
-
-<p>« Ah !… » pensa Berthe.</p>
-
-<p>Et, le soir même, quand elle se trouva seule
-avec sa cousine, après le départ de Sérénis :</p>
-
-<p>— « Méfie-toi, » dit-elle à Nicole. « Il y a quelque
-chose dans ton mari que tu ne connais pas.</p>
-
-<p>— Quoi donc ?</p>
-
-<p>— Une amertume sentimentale qui pourrait
-un jour s’envenimer.</p>
-
-<p>— Que veux-tu dire ?</p>
-
-<p>— Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour,
-lui, ce cerveau abstrait, ce savant, ce sauvage,
-qui ne sait pas tourner un compliment à une
-femme ?</p>
-
-<p>— Était-ce bien d’amour qu’il parlait ? » répliqua
-Nicole, avec un hochement de tête. « C’était
-de son prestige, de son autorité, de sa supériorité
-d’homme et de mari. Il veut de l’admiration.
-Je ne lui marchanderai jamais la mienne. Ne
-sait-il pas qu’il l’a tout entière ?… Je n’ai rien
-compris à ses allusions désobligeantes… »</p>
-
-<p>Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres
-et résignées de la jeune femme, surprit sa cousine
-par un accent imprévu, mais non par sa
-signification secrète, dont elle avait la clef.</p>
-
-<p>— « Je te préviens, » reprit Berthe. « Pas
-pour lui, mais pour toi. Tu as l’air d’avancer
-qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui
-ai dit moi-même. Et je le crois. Votre existence
-conjugale n’a jamais eu l’allure d’un roman.
-Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti ?</p>
-
-<p>— Voyons !…</p>
-
-<p>— Quelle drôle de chose que l’amour, tout de
-même ! » s’exclama la femme négligée, trahie,
-de Gaston Raybois. « Ceux qui sont le moins
-faits pour le ressentir ne se consolent jamais de
-ne pas l’inspirer.</p>
-
-<p>— Raoul n’y songe guère. La science et les
-affaires l’absorbent. Sa boutade de ce matin,
-c’était une façon de me taquiner, et toi aussi.
-Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot
-d’amour.</p>
-
-<p>— Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait
-de la petite Coursol, sinon pour te rendre jalouse ?</p>
-
-<p>— Mais à quel propos ? Il ne doute pas de
-moi, pas plus que je n’en doute moi-même. »</p>
-
-<p>Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard.
-Puis M<sup>me</sup> Raybois ajouta :</p>
-
-<p>— « J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà
-tout. Le caractère de ton mari n’est pas simple.
-Quel être humain est simple ? Mais je crois
-celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien
-avant de parler, ou d’agir, ou de te taire, avant
-de rien changer, fût-ce par une attitude ou par
-un silence, dans votre intime vie à deux. Quand
-on est possédé par un sentiment tel que je le
-devine en toi, et qu’on a ta franchise, — plus
-que de la franchise, une transparence d’âme qui
-rend toute dissimulation impossible, — on peut,
-sans le vouloir, accomplir l’irréparable.</p>
-
-<p>— J’essaie de te comprendre, » dit Nicole,
-« mais je n’y arrive pas. Tu parles des complications
-du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au
-fond du mien. Pourquoi ?… Pour une supposition,
-moins qu’un indice. Mais, crois-en cette franchise
-que tu m’attribues : si je t’affirmais que tu
-te trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en
-convenant de ce que tu supposes.</p>
-
-<p>— Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit.
-Je te dirai simplement : ne gaffe pas avec
-Raoul. »</p>
-
-<p>Une souffrance croissante altérait le visage de
-M<sup>me</sup> Hardibert. Cette intrusion presque brutale
-dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs provoquée
-ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait
-mal, mais s’imposait toutefois à une nécessité
-de son âme — peut-être justement à ce besoin
-de vérité qui lui rendait trop lourd le mystère.
-Quelle abrupte conseillère pourtant, cette Berthe !
-Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses
-doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que
-Nicole supposait au-dessus de toute perception
-vulgaire.</p>
-
-<p>Comment une M<sup>me</sup> Raybois, instruite de
-l’amour par les seules frasques d’un mari grossièrement
-coureur, comprendrait-elle les subtilités
-merveilleuses dont s’était tissu, dans la
-poésie de Bruges et les frais souvenirs de la
-Martaude, un rare et unique lien sans matérialité
-coupable ? D’autre part, que pouvait saisir
-cette petite bourgeoise presque sans culture,
-d’un esprit vaste comme celui de Hardibert ? Ne
-s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre ?
-Cependant sa décision tranquille, si étrangement
-indépendante de toute convention, de tout
-préjugé, presque de toute morale, cette espèce
-de stratégie sexuelle, exercée contre la faiblesse
-dans l’amant probable et en même temps contre
-l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de
-bouleverser le rêve de Nicole.</p>
-
-<p>— « C’est curieux, cette façon que tu as de me
-parler de Raoul, » observa nerveusement celle-ci.
-« Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment
-veux-tu que ma sincérité me fasse tort ?… Raoul
-n’est certes pas le type du mari aimable. Je
-souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a
-pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une
-incontestable noblesse. Un tel homme serait
-plus lésé par un mensonge que par un tort franchement
-avoué. Je compte bien n’en avoir jamais
-envers lui. Mais il y a une chose surtout dont je
-suis certaine : c’est que je ne l’humilierai, pas
-plus que moi-même, par une basse comédie. Il
-dédaigne l’amour, mais il estime par-dessus tout
-la loyauté. J’aimerais mieux perdre son affection
-que sa confiance.</p>
-
-<p>— Cela veut dire ?…</p>
-
-<p>— Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la
-psychologie abstraite, sans application dans les
-faits.</p>
-
-<p>— Je souhaite, » dit M<sup>me</sup> Raybois, « que tu
-n’aies jamais à l’appliquer. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-
-<p>Presque au lendemain de la reprise
-régulière du travail, à la Martaude,
-et une dizaine de jours avant cette
-élection législative qui enfiévrait le pays, Nicole
-Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La
-femme d’un ancien camarade de son mari, en
-relations peu suivies pourtant avec elle, lui annonçait
-sa visite.</p>
-
-<p>Jeanine Chabrial, « la belle M<sup>me</sup> Chabrial »,
-comme on l’appelait dans les salons parlementaires,
-avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur,
-que, par son ambition, sa finesse, sa
-force de volonté, ses intrigues peut-être, elle venait
-de lancer dans la politique avec un mandat
-de député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué
-par une tragique et obscure coïncidence. L’armateur
-Vauthier, qui, grâce à sa grande situation
-dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et
-fait réussir la campagne électorale, était tombé,
-ou s’était jeté, sous un train en marche, à l’heure
-même où son candidat se voyait acclamé comme
-représentant de la région. Édouard exerçait précisément
-chez Vauthier sa carrière d’ingénieur,
-et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé
-Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique
-de l’armateur.</p>
-
-<p>Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même
-par les plus malveillants, entre cette mort incompréhensible
-et la fortune politique d’Édouard
-Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il
-est vrai que le nouveau député trouvait au pouvoir
-un ami très influent, le ministre des Relations
-Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme
-plutôt tiède, mais dont les attaches
-avec les partis réfractaires servaient momentanément
-un Cabinet temporiseur.</p>
-
-<p>La camaraderie d’Édouard Chabrial avec
-Raoul Hardibert datait de l’École des Mines.
-Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue
-de l’amitié. Mais une récente rencontre avait ressuscité
-les souvenirs et le tutoiement. Les jeunes
-femmes avaient lié connaissance, et maintenant
-M<sup>me</sup> Chabrial manifestait l’intention de venir
-avec son mari, un jour qu’elle fixait, visiter la
-Martaude et ses maîtres.</p>
-
-<p>— « Tu connais la réputation de cette femme-là ? »
-demanda Berthe, lorsque Nicole l’eut
-priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes.</p>
-
-<p>— « Je sais qu’elle passe pour être très coquette.
-Et ce que j’ai vu de ses allures, de ses
-toilettes, de sa beauté provocante, confirme
-assez cette opinion.</p>
-
-<p>— Coquette !… Le terme est indulgent. Mais
-sa coquetterie n’est qu’un moyen. C’est une
-créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison
-secrète et un but intéressé. Si elle vient ici,
-c’est qu’elle veut tirer quelque chose de toi ou
-de ton mari, tu peux en être sûre.</p>
-
-<p>— Et quoi donc ?</p>
-
-<p>— Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te
-méfier.</p>
-
-<p>— Elle ne m’est pas sympathique, » hasarda
-Nicole, dont la bienveillance croyait, par cet
-aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa
-cousine. — « Comment se fait-il, » demanda-t-elle
-à Berthe, « que, vivant en province, comme
-moi, profitant moins encore que moi des occasions
-d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs,
-tu en saches si long sur un tas de gens, et particulièrement
-sur leurs mauvais côtés ?</p>
-
-<p>— La comédie de l’existence m’amuse, » répliqua
-M<sup>me</sup> Raybois, « parce que je l’observe
-avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant
-les yeux un brouillard d’idéal, un flou de bonté,
-qui ouate et émousse les traits les plus aigus.
-Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si
-tu manques de curiosité, c’est que tu n’es pas
-perspicace. A quoi bon regarder pour ne pas
-voir ? Sans la vilenie si merveilleusement variée
-des acteurs, le spectacle paraîtrait bien monotone.</p>
-
-<p>— Il y a autant de bien que de mal sur la
-terre, » affirma Nicole. « J’aime mieux n’apercevoir
-que ce qui est beau. »</p>
-
-<p>Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée,
-quand, à son tour, Raoul lui dit :</p>
-
-<p>— « Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus
-que nous ne pensons dans l’amabilité un peu
-intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils,
-en ce moment d’agitation électorale, dans un
-établissement comme le mien, qui occupe plusieurs
-centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité
-à la clientèle de l’État ? Chabrial est <i lang="la" xml:lang="la">persona
-grata</i> auprès du Gouvernement. Et sa
-femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on
-raconte.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’on raconte ?</p>
-
-<p>— Que la belle Jeanine est au mieux avec
-Luc de Prézarches, le ministre des Relations
-Industrielles. »</p>
-
-<p>L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait
-à Nicole la démarche annoncée par les
-Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit
-autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que
-superficiellement. Son âme tout entière appartenait
-à des émotions autrement intenses. Avant
-cette visite même, elle devait se rendre à Paris.
-Des visites l’y appelaient, sans compter les
-prières de Toquette, aussi peu faite pour l’internat
-qu’une hirondelle pour la cage, et dont la
-résignation et l’obéissance dépendaient des fréquentes
-apparitions de sa marraine. Une journée
-à Paris… Des heures, des minutes, dont la
-moindre portion suffirait, avec un mot à la
-poste, pour donner, pour recevoir l’ineffable impression
-goûtée sur les remparts de Bruges ou
-dans le sentier des magnolias. Échange de regards
-et de paroles, présence délicieuse, terreur
-et douceur des au-delà passionnés. Et combien,
-aujourd’hui, la tentation était plus forte ! Non
-seulement par le dévorant progrès du sentiment,
-mais par une forme plus insidieusement séductrice.</p>
-
-<p>Un rendez-vous !… Chercher et choisir le lieu
-favorable : terrasse chargée d’ombrage, aux
-balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de
-musée qu’ennoblissent des gestes de marbre,
-lointain parvis de petites églises désuètes…
-Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie…
-Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt,
-puis palpiter de hâte, quand, à si grand’peine,
-on est parvenue à se mettre en retard. Sentir
-son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue,
-devant le dernier mur, le dernier massif, qui dérobe
-encore la vision certaine… L’imagination
-de Nicole parcourut cent fois tous les détails de
-la ravissante et coupable entreprise. Ce n’était
-point les phases journalières et trop connues de
-son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour.
-C’était l’action hasardeuse, non encore accomplie,
-et qui, elle se le jurait, ne s’accomplirait
-pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une
-suggestion accrue, la rapprochait de la réalisation.</p>
-
-<p>Elle essaya de combattre ce vertige par des
-tournées charitables dans les maisons d’ouvriers
-que bouleversait une maladie, un accident, une
-mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil
-des demeures encombrées, bruyantes et malodorantes,
-quand elle sortait, sa chimère l’attendait,
-dans la ruelle ou sur la route, et repartait
-avec elle, plus loin, le long des haies poudreuses,
-dans le rayonnement de l’été, que
-tachaient de sombre les masses immobiles des
-arbres.</p>
-
-<p>Elle s’en délivrait quelquefois dans la paix
-obscure de la petite église. Là, son effroi du
-sacrilège, qui porterait malheur à tout ce qu’elle
-voulait chérir innocemment, lui prêtait l’énergie
-momentanée de s’en abstraire. Elle priait.
-Mais sa foi, d’ailleurs affaiblie par l’esprit scientifique
-dont pesait sur elle l’influence, ne se
-réveillait pas consolidée dans ces méditations.
-Au contraire. Car Nicole, après avoir, très ardemment
-et sincèrement, sollicité le secours
-d’en haut, s’avérait que ce secours n’avait pas,
-pour la préserver de la faute, la force de certaines
-considérations toutes terrestres. Ce qui
-l’arrêtait sur une pente dont elle ne se cachait
-plus la rapidité, ce n’était pas, — non,
-elle avait beau y réfléchir, — ce n’était pas
-l’horreur de manquer aux commandements divins,
-de contrister les célestes vouloirs. Nulle
-intervention surnaturelle ne la portait irrésistiblement
-vers le devoir, après ses oraisons. A
-moins que la grâce efficiente ne prît la forme
-de cet obstacle mystérieux, dressé contre son
-impulsion amoureuse et les fins de cette impulsion,
-au fond d’elle-même, — amas formidable
-des hérédités, des traditions, de tout ce qui se
-tisse au cours des siècles dans les fibres humaines,
-pour ajouter ce que nous appelons une
-âme à leurs ressorts de chair, et pour perfectionner
-jusqu’aux plus délicats scrupules leurs
-primitifs réflexes, grossièrement ajustés à l’origine
-contre les seules atteintes matérielles.</p>
-
-<p>C’était parmi ces raisons défensives que Nicole
-eût souhaité, mais vainement, de sentir un
-abri puissant et divin. Mais quoi ! la fierté de sa
-pudeur, l’horreur du mensonge, le remords soudain
-que suscitait une parole confiante de Raoul,
-l’attendrissement qui lui tordait brusquement le
-cœur devant le front soucieux de celui-ci à qui
-elle était si précieuse, tout cela lui offrait un appui
-plus réel que ses dévotes pratiques. Et, de le
-constater, ébranlait davantage les convictions
-où elle aurait voulu découvrir un miraculeux refuge.</p>
-
-<p>Toutefois, d’où que vînt le secours en cette
-pauvre âme pantelante et bouleversée, il ne laissa
-pas d’être efficace. M<sup>me</sup> Hardibert se rendit à
-Paris, alla prendre Toquette à sa pension pour
-parcourir les magasins avec elle, stationna chez
-sa couturière, les yeux fixés au tapis, dans la longue
-attente, avant l’essayage. (Et ce fut l’assaut
-intérieur le plus fiévreux de sa journée.) Puis elle
-revint à la gare, trop tôt d’une demi-heure pour
-son train, sans avoir vu Georget, sans l’avoir informé
-de sa présence, et même sans avoir passé
-dans sa rue, — la rue de La Tour-d’Auvergne, — tout
-à fait hors de son itinéraire, et où il lui aurait
-fallu se rendre exprès.</p>
-
-<p>Maintenant, dans ce salon des premières, où
-elle se trouvait presque seule, et l’effort de sa résolution
-enfin détendu, Nicole s’étonnait d’être
-si triste. N’était-ce pas le moment de goûter
-quelque fruit de sa victoire ? Chose inconcevable,
-sa vaillance la laissait si misérable qu’elle
-n’aurait pas prévu un plus fâcheux état d’âme
-après une lâcheté. L’idée qu’elle s’éloignait du
-lieu de sa tentation la déchirait. Car, perdre cette
-tentation, c’était perdre tout ce qu’elle possédait
-de son amour même. Quand tout à l’heure, bien
-sagement, elle s’assiérait dans ce train qui l’emmènerait
-à Sézanne, ce serait la fin de la lutte, mais
-aussi la fin de l’espoir… Quel vide, mon Dieu !…
-Et pour combien de temps ? Comme les jours à
-venir lui semblaient arides ! Et voici que, soudain,
-le regard d’Ogier, le large azur grave, surgit
-plein de reproche — vision tellement aiguë que
-Nicole haleta, défaillante. Quelle offense pour
-lui, quel tort envers son cœur loyal, d’être ainsi
-venue à Paris sans le prévenir, sournoisement,
-comme dans la méfiance et le dédain !… Quoi !
-ce jour s’était passé pour lui pareillement aux
-autres jours… Devant sa table de travail, dehors,
-tandis qu’il marchait peut-être non loin d’elle,
-rien ne l’avait averti qu’une joie merveilleuse
-était proche. Il se serait contenté de si peu ! Il
-en fût resté si follement reconnaissant ! N’était-ce
-pas une atroce injustice de l’en avoir privé ?…</p>
-
-<p>Un intolérable regret, presque un remords…
-Voilà ce qui résultait du devoir accompli !</p>
-
-<p>Nicole ne put accepter ce supplice. Elle ne
-put rester sur ce divan de velours vert, à patienter
-jusqu’à l’heure de son train, comme les personnes
-qui arrivaient maintenant et s’installaient sans
-hâte, réglant leur montre sur l’horloge du quai
-ou dépliant leurs journaux.</p>
-
-<p>La jeune femme se leva, sortit, se rendit au
-bureau du télégraphe. Elle acheta un « petit
-bleu », et, sur la tablette noircie, avec une plume
-impossible, entre des voisins curieux, elle griffonna :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind i">« Mon cher Georget,</p>
-
-<p class="i">« J’ai passé la journée à Paris. Je ne veux pas
-qu’un hasard vous l’apprenne. Ce qui est <i>notre</i> histoire
-ne doit pas nous être révélé par des indifférents.
-Et c’est bien un épisode de <i>notre</i> histoire,
-cette journée qui vous a toute appartenu, sans que
-pourtant je vous en accorde une minute, comme vous
-y aviez presque droit de par ma folle promesse.
-Vous allez m’en vouloir. Que vous dire ? Pourquoi
-est-ce que je vous écris ? Sinon parce que j’ai tant de
-chagrin ! Je vous demande d’avoir autant de raison
-et de courage que moi… Mais ne souffrez pas comme
-j’en souffre !… Adieu, Georget.</p>
-
-<p class="sign2 i">« Votre</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Nicole.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le petit facteur du télégraphe qui porta ce
-message, monta au troisième, sur l’avis du concierge
-que le destinataire était chez lui. Un monsieur
-en bras de chemise, gilet et pantalon de
-soirée, escarpins vernis, vint lui ouvrir. Ogier
-Sérénis n’avait qu’une femme de ménage, qu’il
-renvoyait l’après-midi, car il dînait toujours
-dehors. Il prit le « bleu », et, devinant plutôt
-qu’il ne reconnut l’écriture, rappela le gamin
-pour lui octroyer une pincée de sous.</p>
-
-<p>Ensuite, il se précipita vers une fenêtre, où le
-crépuscule restait clair. Il déchira le pointillé et
-il lut. Quand il eut achevé, il recommença ligne
-à ligne, puis mot à mot, cherchant éperdument
-le parfum caché sous cette résille d’encre, que
-l’horrible plume du bureau de poste avait faite
-de mailles si enchevêtrées et si grêles.</p>
-
-<p>Une âme charmante flottait sur ce pauvre petit
-carré de papier, tout tressaillant d’angoisse
-tendre. L’homme dont les longs doigts nerveux
-succédaient, en le touchant, aux fins doigts enfiévrés
-de tout à l’heure, n’était pas indigne d’accueillir
-cette âme, et pouvait en discerner la
-grâce. Si celle qui avait écrit ces phrases, tellement
-dépourvues d’un sens précis, mais tellement
-gonflées d’un suc indicible, avait pu constater
-l’hommage involontaire et fervent qu’elles suscitèrent,
-sans doute elle y eût trouvé l’adoucissement
-de la nostalgie sans nom rapportée de
-sa journée courageuse. Ogier, s’étant assis près
-de la croisée, le télégramme à la main, s’enfonça
-à de telles profondeurs d’émotion, qu’il en oublia
-l’heure, la clarté qui mourait au ciel, et le dîner
-où il devait se rendre.</p>
-
-<p>Il ne sortit de sa rêverie passionnée que pour
-allumer sa lampe, et se jeter, un crayon à la main,
-sur une feuille blanche, qu’il couvrit de vers. La
-soirée s’écoulait, et il restait là, l’estomac creux,
-à demi-habillé, chiffonnant sous des crispations
-d’ongles le plastron mou, à petits plis, de sa belle
-chemise, qui fut bientôt un fouillis lamentable.
-De temps à autre, une strophe grondait entre ses
-lèvres. Il en développait tout haut le rythme,
-avec ces larges ondulations de psalmodie où le
-poète se berce comme sur une houle, dans un
-délire monotone, aussi différent que possible de
-la déclamation théâtrale, et qui stupéfierait un
-profane.</p>
-
-<p>C’était à Nicole qu’il parlait, dans ces vers.
-Ainsi s’exhalait le frémissement déchaîné en lui
-par le billet à la fois transparent et énigmatique,
-qui s’était posé sur son cœur comme un
-tison d’amour. Justement, quand il l’avait reçu,
-il ployait sous une de ces lassitudes affadies que
-connaissent les artistes après un travail où ils
-ne furent pas « en train ». Son dégoût venait
-en grande partie du silence de solitude succédant
-à la communion exquise de Bruges et de
-la Martaude. Après son séjour là-bas, il était retombé
-de si haut, à la besogne quotidienne,
-dans son intérieur médiocre, il s’était senti si
-loin de la gloire, si loin de la fortune, si loin
-même de l’amour, que c’était comme s’il se fût
-cassé les ailes ambitieuses naguère trop promptes
-à le soulever.</p>
-
-<p>Mais, dans sa veillée tardive, toutes les effrénées
-chimères le reprenaient, l’emportaient.
-Lorsque, ayant jeté ses dernières rimes, il se
-leva, les tempes martelées d’échos, la poitrine
-bondissante, se sentant poète et se sentant aimé,
-lorsqu’il prit sa lampe et parcourut son étroit
-domaine, il n’y aperçut plus rien de mesquin ou
-de vulgaire.</p>
-
-<p>Son appartement se composait de trois pièces :
-l’une, son cabinet de travail, une autre, sorte de
-fumoir-salle à manger, où il couchait sur un divan,
-une troisième, son cabinet de toilette. Le
-tub, les haltères, le masque et les gants d’escrime,
-traînant là, témoignaient de l’entraînement
-corporel, que ce beau garçon n’aurait négligé
-pour rien au monde. Quand il devait perdre
-une heure, il la prenait plutôt sur la « copie »
-que sur l’hygiène, l’hydrothérapie ou le sport.
-A moins d’un coup de fièvre, comme ce soir, où
-le voilà, son extase un peu tombée, cherchant
-dans le bahut du fumoir s’il ne trouvera pas
-quelque reste ou quelque biscuit à grignoter,
-dédaignant de descendre à la brasserie voisine,
-où risquerait de s’évaporer son envoûtement
-délicieux.</p>
-
-<p>Une réflexion l’affligea pourtant. Comment
-faire parvenir à celle qui l’avait inspirée l’hymne
-d’adoration et de flamme ? Impossible d’adresser
-à M<sup>me</sup> Hardibert, par la voie officielle de la
-poste, autre chose que les billets insignifiants
-permis à M. Ogier Sérénis. Ce que Georget pouvait
-avoir à dire à Nicole exigeait autrement de
-mystère. Mais, de ce mystère, il n’avait pas été
-question entre son respect et la réserve de son
-amie. D’ailleurs, expédier les vers ne suffisait
-pas à un auteur bien moins poète qu’amoureux,
-chez qui la vanité littéraire le cédait à un sentiment
-plus dominateur, ce qui ne donne pas une
-médiocre mesure de ce sentiment. Revoir Nicole…
-Voilà de quel besoin ardent se tendit son
-âme quand la diversion des rimes ne l’obséda
-plus. Ah ! s’il connaissait la date du prochain
-voyage qu’elle ferait à Paris !… Une certitude le
-gagnait que, cette seconde fois, elle ne reprendrait
-pas le train sans lui avoir accordé un rendez-vous,
-si seulement il avait l’occasion de le
-solliciter. Cela semblait tellement fatal, que
-M<sup>me</sup> Hardibert elle-même devait le prévoir, et
-que, pour cette raison, dans sa sincérité de défense,
-elle ne reviendrait pas de si tôt dans cet
-insidieux Paris, aux suggestions entraînantes,
-aux complicités captieuses.</p>
-
-<p>Elle ne reviendrait pas. Ou elle ne reviendrait
-que bien plus tard, quand serait suffisamment
-conjurée la magie de Bruges, la magie du sentier
-des magnolias — et cette autre magie, le
-regret d’aujourd’hui même, qui avait dicté l’absurde
-et poignant « petit bleu ». Alors elle se
-serait reprise. Alors il serait trop tard.</p>
-
-<p>« Puisqu’elle ne viendra pas, » se dit Ogier,
-« c’est moi qui irai vers elle. »</p>
-
-<p>Mais encore une fois, comment ?… Impossible
-de se présenter de nouveau, sans aucun
-prétexte, à la Martaude. Une pareille imprudence,
-en éveillant les soupçons du mari, exposerait
-Nicole à des difficultés peut-être graves, et
-compromettrait des relations d’amitié déjà si
-précieuses à défaut d’un lien plus secret et plus
-tendre.</p>
-
-<p>« Oui, » songea encore Sérénis, « si Hardibert
-est avisé de ma présence. Mais n’y aurait-il
-pas moyen ?… »</p>
-
-<p>La phrase se suspendit dans le cerveau surexcité
-et romanesque, où la passion montait
-comme une liqueur de feu. C’était l’instant ou
-jamais de déraisonner. Le jeune homme était
-trop épris pour en manquer l’occasion. Un projet
-insensé lui apparut, d’abord pour le faire
-sourire en son extravagance, puis pour prendre
-peu à peu une apparence acceptable, et enfin
-pour s’insinuer dans son vouloir avec une ténacité
-d’idée fixe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IX</h3>
-
-
-<p>Une accablante fin d’après-midi pesait sur
-le village, sur l’usine, sur la maison et
-le parc de la Martaude. C’était un de
-ces interminables jours de canicule, où il semble
-que le soir ne viendra jamais rafraîchir la terre,
-étreinte par le soleil depuis avant que les paupières
-les plus matinales se soient ouvertes.</p>
-
-<p>Dans une sorte de vallonnement très ombreux,
-qu’un abrupt ressaut de terrain boisé entretient
-en une atmosphère presque de cave, y laissant
-s’égoutter une petite source au fond d’une vasque
-de pierre, les domestiques ont disposé une table
-chargée de carafes et de gobelets en cristal, où
-luisent les topazes roses ou dorées de claires
-boissons, puis, tout autour, de longues chaises
-d’osier ou de toiles, comme sur une dunette de
-paquebot.</p>
-
-<p>— « Cela me rappelle ma traversée de la Méditerranée
-sur la <i>Ville-de-Tunis</i>, » observa Jeanine
-Chabrial, en étendant sur un de ces sièges
-son corps onduleux, nerveux, de splendide
-créature féline. Sous le flou presque impalpable
-de sa toilette, — mousseline de soie et guipures
-précieuses, — ses mouvements brusques et
-souples sillonnaient l’air d’une trace électrique.
-Gaston Raybois en tressaillait de la tête aux
-pieds, ayant peine à ne pas trahir son trouble
-devant cet exemplaire de féminité, d’une séduction
-autrement irritante que les ouvrières de
-la Martaude.</p>
-
-<p>Il était le seul homme qui tînt compagnie à
-ces dames. Hardibert avait emmené Chabrial,
-qui, malgré l’excès de la température, désirait
-parcourir la célèbre usine. Par instants, sa femme
-dirigeait deux vertes prunelles phosphorescentes
-au delà des arbres proches, par-dessus l’immense
-pente gazonnée, vers l’allée carrossable, par
-laquelle ces messieurs devaient revenir en voiture.</p>
-
-<p>— « Vous êtes préoccupée de monsieur Chabrial.
-Vous craignez qu’il ne veuille trop voir,
-et qu’il ne se fatigue, n’est-ce pas ? » demanda
-Nicole.</p>
-
-<p>Elle faisait les honneurs à ses hôtes avec tant
-de bonne grâce qu’on aurait juré qu’elle y prenait
-plaisir. Pourtant rien ne lui semblait plus antipathique
-que ce type de mondaine à l’âme sèche
-sous une physionomie voluptueuse, d’une coquetterie
-si provocante que toute femme en était
-gênée auprès d’elle, même sans avoir les raisons
-directes de jalousie qui, en ce moment, mettaient
-la pauvre Berthe à la torture.</p>
-
-<p>Jeanine retint à peine un sourire moqueur à
-la supposition d’une sollicitude qui lui eût fait
-redouter un peu de chaleur pour son mari.
-Cependant elle trouva bon de s’y prêter, et murmura :</p>
-
-<p>— « Il fait si lourd ! Nous aurons certainement
-de l’orage. Édouard ne peut le supporter.</p>
-
-<p>— Et mon cousin, si dur pour lui-même, ne
-songe pas assez que les autres peuvent avoir
-moins d’endurance, » avança M<sup>me</sup> Raybois, enchantée
-de faire contraster l’énergie de Raoul
-avec la mollesse du médiocre sire que cette pécore
-menait par le nez.</p>
-
-<p>Elle s’attira un regard de la plus dédaigneuse
-indifférence. Car cette provinciale mal mise,
-sans grâce, et dépourvue de toute influence,
-même dans son modeste milieu, comptait pour
-M<sup>me</sup> Chabrial moins qu’un des deux chevaux,
-Capon et le Brûlé, qu’elle apercevait maintenant,
-hissant d’un pas de sommeil, le long de
-l’allée montante, la victoria où le chef d’usine et
-le député s’absorbaient dans une causerie sans
-distraction.</p>
-
-<p>Que disaient Hardibert et Chabrial ?</p>
-
-<p>Voilà ce qui préoccupait Jeanine, beaucoup
-plus que le geste machinal par lequel son mari
-s’épongeait le front, et, de temps à autre, s’éventait
-avec son chapeau. Édouard avait-il été
-persuasif, sans trop de réticences ni trop de
-brutalité ?… Pourrait-elle rapporter à M. de
-Prézarches, ministre des Relations Industrielles,
-son amant, l’assurance à laquelle tenait celui-ci,
-autant qu’elle-même d’ailleurs, car sa fortune
-personnelle et la situation de son niais de mari
-s’attachaient aux destinées du Ministère. Il ne
-fallait pas que le Cabinet fût mis en échec avant
-d’avoir obtenu le vote pour le rachat des lignes
-du Centre, où tant d’intérêts personnels étaient
-en jeu. Ah ! si seulement elle avait pu négocier
-elle-même avec Hardibert, comme naguère avec
-son adorateur Gurdenthal, le banquier israélite !…
-Ne l’avait-elle pas retourné comme un gant, ce
-financier roublard et noceur, le « gros Momo »
-des coulisses et des cabinets particuliers ? La besogne
-devait être moins facile ici, avec ce directeur
-de la Martaude, — un monsieur à la rude
-figure, au ton cassant, à l’âme tout d’une pièce
-et hérissée d’échardes comme une bille de chêne
-mal équarrie. Un de ces êtres qui n’ont pas de
-vices, qu’on ne peut pas prendre par leurs vilains
-côtés, les seuls faciles à saisir. Sûrement ce pauvre
-Édouard ne serait pas de force… Et M<sup>me</sup> Chabrial
-s’énervait, tout en répondant par des mots vagues
-et de fuyants sourires aux essais laborieux de
-causerie où s’efforçait Nicole, — une petite
-femme sans malice, pensait Jeanine, qui eût
-été ravissante avec un peu de chic et de montant.</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, voilà qu’un frémissement,
-une palpitation de vie, traversa ce bavardage
-morne. On parlait des derniers livres en vogue,
-et quelqu’un avait nommé Sérénis.</p>
-
-<p>Nicole ne sut pas qui venait de parler. Un
-tourbillon passa sur elle. Comme lorsqu’on se
-laisse bercer, en faisant la planche, dans une
-eau calme, et qu’une vague, surgie on ne sait
-d’où, roule sur votre visage en vous coupant la
-respiration.</p>
-
-<p>C’était Berthe qui évoquait l’absent. Elle le
-faisait avec intention, sûre qu’à propos du jeune
-poète, aux lauriers si frais, la snobinette mondaine
-allait émettre quelque vantardise ou
-quelque rosserie. Le sincère désir qu’avait
-M<sup>me</sup> Raybois de sauver sa cousine, justifiait en
-elle la non moins sincère envie de la voir tressaillir
-de souffrance. Comment une femme laide
-prendrait-elle à cœur l’honneur et le repos
-d’une jolie amie, si, pour se récompenser de la
-garantir, elle n’avait la satisfaction de la torturer
-un peu ?…</p>
-
-<p>— « Sérénis… » dit Jeanine, avec une moue
-de sa belle bouche, sinueuse comme un péché.
-« Vous aimez ce qu’il fait ?… Moi, il m’agace…
-parce que c’est un faux décadent. Il est bourgeois
-comme un bonnet grec. Cela se sent… Toutes
-ses extravagances symbolistes, c’est du battage.
-Mais il est trop avisé pour n’en pas revenir
-bientôt. La nouvelle manœuvre s’indique déjà. »</p>
-
-<p>Nicole, dans cette leste appréciation, démêla
-avec horreur une vérité qui, présentée autrement
-sur le rempart de Bruges, lui avait fait toucher
-le ciel. Elle entendait encore l’accent pénétré de
-Georget :</p>
-
-<p>« Oui… En si peu de temps, madame, vous
-m’aurez transformé. Vous aurez fait de moi,
-du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère. »</p>
-
-<p>Et voilà cette merveilleuse évolution d’âme,
-ce mystère de leur efficace intimité, cet aveu et
-cette résolution de l’écrivain que transformait
-l’amour, voilà tant de divine émotion saccagée
-par une perspicacité d’autant plus odieuse qu’elle
-atteignait plus juste. Comment cette femme discernait-elle
-ce qui sonnait faux dans une page
-de vers ou de prose ? D’autres s’en apercevaient-ils ?
-La jeune gloire d’Ogier pouvait-elle subir
-une éclipse, même partielle, sous quelque ridicule ?…</p>
-
-<p>Berthe vit battre plus précipitamment les
-paupières de Nicole, contre ses yeux plus foncés,
-au-dessus de ses joues plus blanches. Elle s’écria,
-s’adressant à sa cousine :</p>
-
-<p>— « Ah !… je ne suis donc pas la seule à juger
-ce garçon comme un arriviste, très truqueur,
-très pratique.</p>
-
-<p>— Il n’y a qu’à le voir, » fit Jeanine, avec une
-nonchalante oscillation des épaules.</p>
-
-<p>— « Mais nous le voyons, madame. Il est reçu
-dans cette maison en ami, » prononça M<sup>me</sup> Hardibert,
-avec une lenteur appuyée, aussitôt trop
-bien comprise.</p>
-
-<p>— « Oh ! en ce cas, je vous demande pardon.
-Du moment que monsieur Sérénis est <i>votre</i>
-ami… »</p>
-
-<p>Le sous-entendu fut clair, mais sans méchanceté.
-M<sup>me</sup> Chabrial cligna ses larges yeux glauques,
-pour examiner avec un intérêt tout
-nouveau la femme du peu maniable Hardibert.
-Cette gentille personne n’était donc pas une vertueuse
-bécasse de chef-lieu de canton ?… Hé !
-hé !… elle ne manquait pas de crânerie avec un
-mari comme le sien.</p>
-
-<p>L’arrivée de ce mari, côte à côte avec son invité,
-ramena Jeanine à des observations moins
-folâtres. Les deux hommes s’efforçaient en vain
-de ne pas avoir l’air sombre. On les plaignit de
-la chaleur, dont ils ne paraissaient guère s’apercevoir.
-Ils réclamèrent pourtant de la bière,
-dont ils aperçurent des bouteilles trempant dans
-le petit bassin, sous l’égouttement glacé de
-la source.</p>
-
-<p>Tout à coup, Hardibert passa la main sur son
-front, où se fixait un pli soucieux, et il eut un
-étrange mouvement, comme s’il écartait décidément
-quelque chose d’oppressant, de pénible.</p>
-
-<p>Chabrial le regardait.</p>
-
-<p>— « Allons, commences-tu à voir que ta philanthropie
-fait fausse route ? » émit le député,
-avec ce tutoiement que, malgré des années de
-séparation et leurs chemins si divergents dans la
-vie, tous deux gardaient de leur camaraderie à
-l’École des Mines.</p>
-
-<p>— « Il y a quelque chose que tu ne m’as pas
-dit, Chabrial, » fit le directeur avec un regard
-profond. « Conviens donc que, sous tes raisonnements
-de tout à l’heure, se cachait un but
-immédiat et effectif.</p>
-
-<p>— J’en conviens d’autant mieux que je pensais
-te l’avoir suffisamment fait comprendre.</p>
-
-<p>— Les énigmes ne sont pas mon fort, » riposta
-sèchement Hardibert.</p>
-
-<p>— « Je suis tout disposé à te les expliquer. »
-Et Chabrial se leva, en ajoutant : — « Si toutefois
-ces dames le permettent.</p>
-
-<p>— Oh ! vous allez encore partir ! » s’écria
-Jeanine avec une plaintive mièvrerie. « Restez
-donc. Les affaires ne nous ennuieront pas, et
-nous ne soufflerons pas mot. »</p>
-
-<p>Sa prière ne fut pas écoutée. Le sujet de l’entretien
-devait être grave. Elle suivit de l’œil, avec
-un dépit ironique, ces deux hommes qui s’isolaient
-pour traiter des questions soulevées par
-son intrigue et dont elle possédait la clef mieux
-qu’eux-mêmes.</p>
-
-<p>Hardibert et Chabrial marchèrent quelques
-minutes en silence, aussi bien pour s’éloigner
-que pour atteindre une allée ombreuse. Enfin le
-député reprit, avec une rondeur conciliante :</p>
-
-<p>— « Voyons, mon vieux, avoue que je suis
-dans le vrai. Tu reconnais que les utopies socialistes
-de tes ouvriers les égarent. Donc, leur
-véritable intérêt demande que tu les diriges
-dans leur vote. Dis que tu ne veux pas le faire,
-par détachement, orgueil, que sais-je ?… Mais
-ne prétends pas… »</p>
-
-<p>Hardibert interrompit :</p>
-
-<p>— « Je ne me refuse pas à les diriger. Je me
-refuse à les contraindre…</p>
-
-<p>— Les contraindre !… » s’exclama l’autre.
-« Entendons-nous. En expulsant quelques meneurs
-dangereux, — comme Coursol, par exemple, — avant
-l’élection de dimanche, tu donnerais
-simplement à réfléchir aux autres.</p>
-
-<p>— « Coursol ne peut pas être expulsé… Il
-s’est soumis… Il a ma parole… »</p>
-
-<p>Dans l’accent de Hardibert quelque chose
-fléchit.</p>
-
-<p>Chabrial s’y trompa, croyant à du terrain
-gagné. Depuis deux heures, il travaillait le directeur
-de la Martaude — si tant est qu’un esprit
-de cette trempe devînt malléable sous la faconde
-du politicien.</p>
-
-<p>La population usinière avait récemment donné
-de l’inquiétude. Il se trouvait ici un foyer de socialisme,
-d’anarchie peut-être. Un exemple était
-nécessaire. On attendait du maître une manifestation
-d’énergie. Le Gouvernement attachait la
-plus grande importance à l’élection de dimanche.
-Les huit à neuf cents votes des ouvriers de la
-Martaude pouvaient donner la victoire au candidat
-officiel.</p>
-
-<p>« Je souhaite qu’ils se prononcent dans votre
-sens, » avait dit Raoul. « L’élection du socialiste
-serait des plus fâcheuses, aussi bien pour nous,
-patrons, que pour vous, ministériels. »</p>
-
-<p>Des phrases de ce genre, et le nuage dont
-s’assombrissait le front du directeur au nom de
-Coursol, — un propagandiste par le fait, sur
-qui, de haut, on avait l’œil, — illusionnaient
-Chabrial quant à la facilité de sa mission. Car
-c’était bien une mission, et des plus scabreuses,
-dont il essayait de s’acquitter. La netteté de
-Hardibert allait le forcer d’en préciser les termes.</p>
-
-<p>— « Non, mon cher, » déclara celui-ci, « ne
-compte pas que j’arracherai un vote, même raisonnable,
-à mes ouvriers, par une pression morale
-ou matérielle, par ma puissance redoutable
-de patron, qui tient en main le pain de tous ces
-gens-là.</p>
-
-<p>— Même si pour conserver le pain, comme
-tu dis, de quelques énergumènes, tu mets en péril
-celui de tous ?…</p>
-
-<p>— Et de quelle façon ?…</p>
-
-<p>— Tu le sais aussi bien que moi… On leurre
-les classes ouvrières avec les programmes socialistes.
-On les mène à des expériences désastreuses…
-Elles y vont en aveugles, éblouies par
-des mots sonores, incapables de raisonner ou de
-prévoir. »</p>
-
-<p>Hardibert, non par insouciance, mais en philosophe
-qui sait que certaines évolutions sont
-inévitables, haussa les épaules.</p>
-
-<p>— « Hélas !… le troupeau humain n’a jamais
-marché autrement.</p>
-
-<p>— Mais ici, dans une circonstance déterminée,
-quand tu peux, en étendant le bras, retenir au
-bord du gouffre ces pauvres moutons de Panurge,
-tu refuses… sous prétexte que ce serait abuser de
-ton pouvoir de patron !…</p>
-
-<p>— Je refuse.</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Parce que, » prononça Hardibert avec
-force, « je ne dirai jamais à un homme, fût-ce au
-plus obtus de mes manœuvres : « Tu as une chimère
-de bonheur… Renonces-y, ou je te jette à
-la misère, toi et ceux que tu aimes, ceux que ton
-travail nourrit. »</p>
-
-<p>Chabrial, vivement, saisit le mot au vol :</p>
-
-<p>— « Une chimère de bonheur… Tu le reconnais…
-Une chimère !</p>
-
-<p>— Soit ! » convint l’usinier. « Mais, pour le
-pauvre diable, c’est la meilleure part de la vie.
-Quand il glisse son bulletin dans l’urne, il entrevoit
-un avenir de félicité. Il rentre… Il dit à sa
-femme : « Si notre candidat est élu, les choses
-iront mieux pour nous. On mangera plus souvent
-de la viande, tu auras des robes neuves, et,
-plus tard, nos enfants seront des messieurs. »
-Cela s’appelle l’espérance, Chabrial. C’est aussi
-sacré que le pain. »</p>
-
-<p>Le mari de Jeanine eut un mouvement. Hardibert,
-s’arrêtant de marcher, lui mit une main
-sur le bras :</p>
-
-<p>— « Lorsque toi, lorsque les démocrates qui
-pensent comme toi, vous avez accordé à cet
-homme le droit de vote, pourquoi n’avez-vous
-pas raisonné comme aujourd’hui sur son ignorance,
-son aveuglement, son besoin de tutelle ?
-Vous avez pensé qu’il se contenterait à perpétuité
-de votre État bourgeois, de votre Providence
-administrative. Le droit divin du rond-de-cuir…
-après celui de la couronne. Allons donc ! Un
-coussin percé n’a pas le prestige d’un diadème ! »</p>
-
-<p>Le rire sardonique de Raoul abasourdit son
-ancien camarade. Le jacobinisme borné de Chabrial
-ne comprenait rien à cette alliance d’une
-philosophie, incrédule aux panacées de la politique,
-dédaigneuse du puéril espoir des masses,
-avec un esprit de justice et une générosité qui
-respectaient ce même espoir.</p>
-
-<p>Il murmura :</p>
-
-<p>— « Tu n’es pourtant pas socialiste ?…</p>
-
-<p>— Oh ! non. Mais je ne puis empêcher que
-mes ouvriers le soient. Je le serais à leur place,
-comme eux ignorant des lois économiques qui
-régissent les sociétés modernes, en même temps
-qu’héritier de générations religieuses ayant cru
-aux lois divines qui régissaient les sociétés anciennes.
-Le peuple a une mentalité toute métaphysique.
-Il ne conçoit pas la réalité. Trop longtemps
-il en a oublié les nécessités si dures, en
-allant dans les églises écouter les prêtres qui lui
-promettaient le ciel. Aujourd’hui, il va dans
-les meetings politiques, écouter les farceurs qui
-lui promettent l’égalité de bien-être pour tous
-et le partage des richesses. Ne doit-on pas lui
-fournir un idéal nouveau, puisqu’on lui a enlevé
-l’idéal d’autrefois ?…</p>
-
-<p>— Mais, » dit Chabrial, « cet idéal nouveau,
-il est mensonger !</p>
-
-<p>— S’il était vrai, ce ne serait pas un idéal.</p>
-
-<p>— Et quand la déception viendra ?</p>
-
-<p>— Elle ne sera pas plus amère que l’écroulement
-de tant d’autres rêves. L’immuable réalité
-n’en deviendra ni meilleure ni pire. Il y a une
-somme de causes qui doivent produire leurs effets,
-quoi qu’en pense et quoi qu’en dise l’humanité.
-Les événements nécessaires s’accomplissent toujours
-malgré nous. »</p>
-
-<p>Hardibert prononça cette réplique d’un ton
-bref et détaché, comme s’il jugeait oiseux de résumer
-en quelques phrases, forcément trop abstraites,
-tout un enchaînement formidable d’idées
-absolument incompatibles avec la façon de raisonner
-de son auditeur. Et tout de suite, dans une
-intonation très différente :</p>
-
-<p>— « Mais tu avais autre chose à me dire.
-Quelle est donc cette énigme dont tu m’annonçais
-l’explication ? Je suis plus loin que jamais de
-la deviner, je t’assure. »</p>
-
-<p>Le député perdit un peu de son assurance.
-Son visage massif et sanguin, dont une pointe de
-barbe châtaine corrigeait à peine la lourdeur, se
-décolora visiblement. Mais il le détourna aussitôt
-et se remit en marche. Il évitait ainsi le regard
-gênant de son compagnon.</p>
-
-<p>— « Voyons… Ce n’est pas à un homme
-comme toi, connaissant la vie et les choses, que
-je devrai mettre les points sur les i. Ne t’ai-je pas
-démontré pourquoi, et à quel point, le Gouvernement
-tient au bon résultat de l’élection ?</p>
-
-<p>— Parbleu, oui. C’est assez clair.</p>
-
-<p>— Eh bien, si tu refuses le gage de dévouement
-qu’on attend de toi, une indication à tes ouvriers,
-le renvoi de Coursol et de ses principaux acolytes,
-ne crains-tu pas ?…</p>
-
-<p>— Quoi donc ?…</p>
-
-<p>— Réfléchis que l’État est ton meilleur client.
-S’il suspendait ses commandes…</p>
-
-<p>— Hein ?… »</p>
-
-<p>L’exclamation de Hardibert partit en un cinglement
-sous lequel tressaillit Chabrial. Car, si
-le directeur de la Martaude n’en croyait pas ses
-oreilles, c’était moins dans le doute des mots que
-dans l’étonnement indigné de les recevoir d’une
-telle bouche.</p>
-
-<p>— « C’est toi qui t’es chargé de me donner
-cet avertissement !… Tu as accepté une pareille
-mission !…</p>
-
-<p>— Mon devoir est de te prévenir, en ami.</p>
-
-<p>— En ami ! » répéta Raoul. Déjà sa voix se
-posait de nouveau, reprenait sa redoutable douceur
-ironique, après le léger éclat de surprise.
-« C’est aussi en ami, j’espère, que tu as fait le
-prix de ma conscience. Quelle cote lui as-tu
-donnée, sur ton marché politique ?</p>
-
-<p>— Il ne s’agit pas de cela, mon cher. J’ai pris
-sur moi de t’exposer certains vœux du Gouvernement…</p>
-
-<p>— Et de les appuyer par certaines menaces ?</p>
-
-<p>— Les conséquences se déduisent d’elles-mêmes.</p>
-
-<p>— Aie donc le courage de ta démarche, mon
-pauvre Chabrial. »</p>
-
-<p>Et le chef d’usine lança une raillerie sur les
-exigences de la politique, si peu d’accord avec
-celles de la température. Le déplacement de
-Paris à la Martaude était fatigant par cette chaleur,
-surtout pour M<sup>me</sup> Chabrial.</p>
-
-<p>— « Ma femme est venue par pure sympathie.
-Elle aime beaucoup la tienne, » affirma le
-député.</p>
-
-<p>Ce fut sa dernière tentative de diplomatie.
-Encore cinq minutes, et la ferme précision de
-Hardibert avait fait jaillir les dessous malpropres,
-comme un bistouri sûrement manié fait jaillir le
-pus d’un abcès. Le fait brutal apparut. On s’était
-trouvé désappointé en haut lieu par l’avortement
-de la grève, à la Martaude. Car on attendait un
-prétexte pour une répression énergique, et, en
-particulier, l’arrestation de Coursol, avant l’élection.
-Les excès des meneurs, donnant lieu de
-sévir, eussent intimidé les hésitants. On aurait,
-tout au moins, divisé le groupe ouvrier. Tandis
-qu’il apparaissait compacte et bien discipliné,
-montrant par sa modération même qu’il obéissait
-à un mot d’ordre, qu’il préparait sa revanche
-légale, c’est-à-dire l’envoi du représentant socialiste
-à la Chambre. Dans cette conjoncture, le
-Ministère faisait entendre au directeur que, s’il
-n’agissait pas, en pesant sur le vote de ses ouvriers,
-et tout au moins en expulsant Coursol, la
-Martaude se passerait à l’avenir des commandes
-de l’État.</p>
-
-<p>Hardibert vit le dilemme clairement : l’abus
-de pouvoir, ou la ruine. Il ramena Chabrial du
-côté de ces dames, vers le petit vallon d’obscurité,
-de fraîcheur. Des voix gaies y babillaient
-dans le murmure de la source. On avait étalé des
-échantillons de dentelle sur la table, en écartant
-les carafons et les verres. Une jeune fille se tenait
-debout, jolie, avec des yeux retroussés et rieurs.
-C’était Fanny Coursol, que Nicole avait fait appeler
-pour soumettre à la critique parisienne de
-Jeanine un projet de boléro en vieux venise. Et,
-sur ce sujet de chiffons, les quatre femmes présentes,
-y compris l’experte ouvrière, se passionnaient
-joyeusement, tout à coup sans rivalité ni
-méfiance, dans une véritable franc-maçonnerie
-de leur sexe, oubliant, l’une, ses intrigues, l’autre,
-son amertume jalouse, celle-ci, les convoitises du
-chef odieux et l’indifférence du prestigieux maître,
-celle-là, même l’appréhension délicieuse qui la
-tenait au bord de l’avenir comme sur la marge
-d’un abîme d’extase et de terreur.</p>
-
-<p>— « Ah ! ah !… » s’écria Raoul, avec un enjouement
-qui ne lui était pas ordinaire. « Nous
-arrivons à temps, mesdames. Vous pataugeriez
-de la belle manière sans un avis masculin. Et
-Raybois même vous a abandonnées !…</p>
-
-<p>— Il est descendu aux ateliers, » interposa
-Berthe, tandis que M<sup>me</sup> Chabrial protestait quant
-à la compétence des hommes en matière de toilette.</p>
-
-<p>— « Si vous croyez que nous nous habillons
-pour vous plaire ! Nous ne sommes sensibles
-qu’à la critique des autres femmes.</p>
-
-<p>— C’est bien pour cela que vous commettez
-tant de lourdes fautes en fait de lignes et de
-couleurs. Vous écoutez vos amies, qui prononcent
-selon la mode, approuvent ce qui est
-luxueux, et non ce qui sied à votre type, à votre
-teint, à votre silhouette…</p>
-
-<p>— Oh ! Raoul Hardibert, le savant directeur
-de la Martaude, donnant une consultation de
-toilette !…</p>
-
-<p>— Parfaitement… Voyons un peu… Passez-moi
-ces petites loques… Qu’est-ce que vous alliez
-faire de ça ?… »</p>
-
-<p>Il prenait les morceaux de dentelle, indiquait
-des arrangements, des combinaisons, et même
-dessina un modèle de corsage sur son calepin.
-C’était si nouveau, d’une si aimable fantaisie,
-que Nicole en éprouva comme un attendrissement,
-et que Jeanine, cherchant le regard de
-son mari, resté en arrière, sourit avec un battement
-de cils, comme pour lui dire :</p>
-
-<p>« Allons, tu n’as pas trop mal manœuvré. Ça
-y est, n’est-ce pas ? »</p>
-
-<p>Chabrial secoua la tête. Et Jeanine ramena
-sur Hardibert la méchanceté déçue de son regard.
-Celui-là n’était pas un des pantins dont
-elle ferait jouer les ficelles.</p>
-
-<p>L’heure du dîner approchait. On l’avait avancée,
-pour que les visiteurs pussent prendre un
-train rapide qui passait à Sézanne assez tôt dans
-la soirée. Les instances de la maîtresse de maison
-ne les décidèrent pas à profiter des chambres
-préparées à leur intention.</p>
-
-<p>Le crépuscule traînait encore au ciel en des
-reflets plus délicats qu’un effeuillement de pétales,
-quand le landau descendit à travers le
-parc, entre les masses des arbres déjà noirs, pour
-reconduire M. et M<sup>me</sup> Chabrial. Les Hardibert
-les accompagnaient. Du moins le directeur devait
-aller jusqu’à la gare, tandis que Nicole, les
-quittant à la grille, ne sortirait pas de la propriété.
-Autour de la voiture, gambadaient Mâtho
-et Tanit, les deux dogues danois.</p>
-
-<p>Tout à coup, les chiens se mirent à donner de
-la voix. On passait à ce moment au-dessous de
-l’allée en terrasse où se trouvait le banc sur lequel
-Ogier avait un jour attendu Nicole et le
-massif d’où Toquette lui avait lancé des roses.</p>
-
-<p>— « Il y a quelqu’un là-haut. Stoppez donc,
-Honoré ! » s’écria Hardibert.</p>
-
-<p>— « J’ai cru voir une ombre, » fit Jeanine.
-« Mais je supposais qu’un de vos jardiniers…</p>
-
-<p>— Les chiens n’aboieraient pas, » observa
-Nicole.</p>
-
-<p>— « Crains-tu donc les vauriens ? Je croyais
-le pays si sûr, » insinua Chabrial.</p>
-
-<p>— « Écoute, Nicole, » reprit Hardibert sans
-relever l’ironie, « tu me ferais plaisir de nous
-laisser là. Nous attendrons deux minutes, le
-temps que tu remontes en vue de la maison, et
-tu prendras les chiens. Ne viens pas jusqu’au
-bout du parc.</p>
-
-<p>— Mais, quelle idée ! Jamais nous n’avons eu
-peur…</p>
-
-<p>— Allons… J’aime mieux… Dépêche-toi. Tu
-vas nous faire manquer le train. »</p>
-
-<p>Elle obéit, sans conviction.</p>
-
-<p>— « Tiens, Raoul… regarde… Les chiens sont
-là-haut maintenant. Tu vois… Ils ne disent plus
-rien. »</p>
-
-<p>Cependant elle serrait les mains de Chabrial,
-de Jeanine.</p>
-
-<p>— « Revenez quand même. Vous savez… Il
-n’y a jamais eu de crime à la Martaude.</p>
-
-<p>— Au revoir. La journée a été charmante !</p>
-
-<p>— Il faudra, une autre fois, accepter l’hospitalité
-de nuit, cria-t-elle encore, en riant.</p>
-
-<p>— Adieu.</p>
-
-<p>— A bientôt.</p>
-
-<p>— Bon retour !</p>
-
-<p>— Allons, va, va… » pressait Raoul. « Je veux
-te savoir rentrée, et nous ne sommes pas trop
-tôt… Mais non, ne prends pas par là !… Remonte
-la grande allée… Appelle les chiens… Toto !…
-Nini… Uït. »</p>
-
-<p>Il siffla les danois qui, en quelques bonds,
-ayant escaladé la pente, venaient de fouiller le
-massif, où ils avaient cessé d’aboyer.</p>
-
-<p>Nicole, pour couper au plus court, prenait le
-même chemin. Elle grimpa si légèrement qu’elle
-se trouvait dans le sentier d’en haut avant que
-les deux bêtes en fussent descendues.</p>
-
-<p>— « Là… Ne m’attendez pas. J’ai mes gardes
-du corps. »</p>
-
-<p>Elle courut. On vit sa robe claire voltiger,
-rapide, contre les ténèbres du massif, puis il y
-eut un arrêt, un cri étouffé.</p>
-
-<p>— « Nicole !… » appela Raoul.</p>
-
-<p>Quelques secondes muettes… Il s’élançait…
-Mais de nouveau, une pâleur de robe au bord du
-talus.</p>
-
-<p>— « Je suis là… Au revoir !</p>
-
-<p>— Qu’y avait-il ?</p>
-
-<p>— Mais rien… Pas une âme… Tu vois bien
-comme les chiens sont tranquilles. Allons, partez,
-ne manquez pas le train. »</p>
-
-<p>Était-ce la distance qui faisait sa voix si assourdie,
-comme ouatée ?…</p>
-
-<p>— « Je ne suis pas tranquille, » jetait Hardibert.
-« Elle a eu peur, et ne veut pas le dire. »</p>
-
-<p>Il sautait de la voiture.</p>
-
-<p>— « Excusez-moi si je la rejoins. Madame,
-tous mes respects, et mille pardons, vraiment.
-Filez, Honoré… Ne flânez pas. Vous n’avez que
-juste le temps. »</p>
-
-<p>Il n’avait pas serré la main de Chabrial — dans
-sa hâte, sans doute.</p>
-
-<p>Le député cria :</p>
-
-<p>— « Et ton dernier mot ?…</p>
-
-<p>— Je te l’enverrai demain, » répliqua le directeur
-d’usine, qui déjà escaladait la pente
-gazonnée.</p>
-
-<p>— « Grotesque !… » murmura Jeanine, dans
-le souffle plus vif du soir. Car la voiture filait à
-un trot extraordinaire de Capon et du Brûlé.</p>
-
-<p>A quoi s’appliquait le vocable ? A la gauche
-tentative de son mari pour arracher, au dernier
-moment, une réponse, quand il n’avait pas su
-l’obtenir de toute la journée ?… Au congé si
-brusque de Hardibert ?… A l’effarement de
-leurs hôtes pour une feuille qui remuait dans un
-taillis ?…</p>
-
-<p>Édouard hésita sur l’interprétation, et ne
-jugea pas à propos d’éclaircir son doute. Savait-on
-ce qu’Honoré pouvait entendre de son siège ?
-D’ailleurs, le silence maussade de Jeanine valait
-mieux que ce qu’elle aurait à lui dire quand
-elle serait fixée sur l’échec, plus que probable,
-de sa négociation. Elle tenait tant à ce qu’il
-rapportât cette assurance de succès au Ministère !
-Elle se préoccupait tellement de son avenir !
-Vraiment le pauvre garçon éprouvait plus
-de peine à lui causer ce déboire que d’inquiétude
-pour la politique de ses protecteurs, même
-de cet excellent Prézarches, qui devait créer à
-son profit une Direction générale des chemins
-de fer.</p>
-
-<p>Cependant Hardibert atteignait l’allée supérieure
-et criait :</p>
-
-<p>— « Nicole !… Nicole !… Me voilà !… »</p>
-
-<p>Dans l’ombre profonde, sous le couvert des
-arbres, sa femme s’arrachait à deux bras, qui,
-d’une étreinte insensée, venaient de la saisir.</p>
-
-<p>Ogier Sérénis était là. Il avait commis cette
-dangereuse escapade d’arriver à la Martaude, le
-soir, pour s’introduire dans le parc à la faveur
-du crépuscule, guetter celle qu’il aimait, puis
-frapper son imagination et son cœur en une apparition
-romanesque. Dans ce but, il avait évité
-la gare de Sézanne, pour que sa présence ne fût
-pas signalée, parvenant ici par des détours, et
-au moyen des véhicules les plus bizarres. Son
-voyage s’achevait par une longue course à pied.
-A l’instant, il franchissait la grille ouverte, et
-c’est tout juste s’il avait eu le temps de grimper
-dans la contre-allée et de se jeter sous bois pour
-éviter la rencontre de la voiture. C’est après lui
-que les chiens avaient aboyé, c’est lui qu’ils
-avaient dépisté dans le massif. Bien lui en avait
-pris d’avoir fait, dans son récent séjour, la connaissance
-des deux redoutables bêtes, qui, sans
-cela, eussent tôt fait tourner au drame son inconséquente
-idylle. Mais Mâtho et Tanit s’étaient
-immédiatement calmés en flairant cet ami
-dont ils appréciaient les caresses magnétiques et
-chaleureuses. Les animaux d’une maison se
-prennent vite à l’atmosphère de langueur tendre
-qu’y apportent les amoureux. Aussi, quand
-Nicole eut grimpé à leur suite, ils revinrent à
-elle, dans un froissement d’arbustes, leurs grands
-corps tout frémissants de joie, leurs queues nerveuses
-fouettant l’air, pour retourner aussitôt
-vers Ogier, qui, la voyant seule, s’avançait dans
-le taillis.</p>
-
-<p>— « Mon amour !… N’ayez pas peur !… C’est
-moi !… »</p>
-
-<p>Une émotion indicible avait anéanti la jeune
-femme, lui laissant à peine la force de répondre
-à ceux qui l’interpellaient d’en bas. Et voilà que
-son saisissement pressenti, le son étrange de sa
-voix, faisaient accourir Hardibert, au moment
-où, dans la surprise d’une telle aventure, Ogier
-pressait sur sa poitrine cette forme palpitante,
-initiée pour la première fois au fougueux emportement
-de la passion.</p>
-
-<p>— « De grâce !… laissez-moi !… » gémit-elle,
-mourante d’effroi et d’un délice inconnu.</p>
-
-<p>— « Vous reviendrez… » supplia-t-il dans un
-souffle, avec un accent qui la bouleversa. « Je
-vous attendrai ici toute la nuit… Promettez-le…
-Vous voyez bien que je suis fou !… »</p>
-
-<p>L’imprudence inouïe de lui parler, dans un
-instant pareil, avec le mari tout proche, et parmi
-le silence sonore du soir, la flamme de ses yeux
-perçant l’obscurité, disaient assez sa folie, en
-effet. Nicole, défaillante d’angoisse, promit,
-pour mettre fin à un dialogue si périlleux.</p>
-
-<p>— « Oui… oui… je reviendrai… tout à l’heure.</p>
-
-<p>— Jurez !…</p>
-
-<p>— Je le jure !… »</p>
-
-<p>Il détacha ses mains ardentes. M<sup>me</sup> Hardibert
-bondit dans l’allée. Il était temps.</p>
-
-<p>— « Où avais-tu passé ?… J’étais vraiment inquiet, »
-dit Raoul.</p>
-
-<p>Elle eut, malgré la suffocation, le cœur en tumulte,
-assez d’astuce féminine pour répondre :</p>
-
-<p>— « Je me cachais… Je voulais te punir d’être
-si poltron.</p>
-
-<p>— Tu sais bien que je deviens lâche lorsqu’il
-s’agit de toi, Niclou chérie. »</p>
-
-<p>Ce petit nom de Niclou qu’il avait trouvé,
-qu’il lui donnait seul, la caresse dont il l’enveloppa,
-les paroles câlines qui suivirent aussitôt,
-glacèrent Nicole. Par quelle fatalité ce mari
-dont, en l’occurrence, elle attendait plutôt quelque
-rebuffade, si peu enclin aux douceurs,
-s’avisait-il de se montrer galant ?… A quelle
-minute ! en quelle présence !… Elle pantelait d’un
-tel frisson !… Et Ogier, là, dans les ténèbres, qui
-entendait !…</p>
-
-<p>Nicole hâta le pas, autant que possible du
-moins, car ses jambes la portaient à peine. Toutefois,
-malgré l’effarement de sa délicatesse, une
-confuse reconnaissance monta de son cœur vers
-celui qui intervenait si miraculeusement à propos,
-avec l’affirmation de sa tendresse légitime. Rien
-ne pouvait, mieux que cette diversion poignante,
-lui faire sentir l’abomination du partage, ni lui
-démontrer que c’est à cette vilenie qu’elle marchait.
-Hélas ! dans ce tourbillon tragique, elle
-traversait une autre expérience. Toute la sensibilité
-de son être venait de s’émouvoir d’une
-volupté inconnue… Ses fibres criaient encore de
-joie au souvenir du brusque et doux enveloppement
-dans l’obscurité… Elle avait subi la
-caresse des bras et des lèvres avant d’avoir pu la
-repousser… Georget !… Mon Dieu !… Eh quoi !
-l’aimait-elle donc avec passion, elle pour qui ce
-mot renfermait un mystère qu’elle aurait cru
-ignorer toujours ?… Ah ! cette fièvre qui pourrait
-la faire trembler et défaillir, proie fragile, fascinée,
-soumise, dans l’emportement dominateur… Désespérée,
-elle s’en défendait.</p>
-
-<p>Ou plutôt elle comprenait qu’on ne peut s’en
-défendre… que la vraie faute est d’affronter un
-péril dont rien ne préserve plus dès qu’il a
-effleuré la chair. Qu’avait-elle fait, malheureuse !
-en promettant de retourner tout à l’heure… cette
-nuit… dans ce buisson ardent, vers ce piège
-d’ivresse, sous les arbres muets et lourds ?…</p>
-
-<p>Nicole regarda les étoiles… Elles fleurissaient,
-splendides, dans la pureté sombre du ciel… Un
-calme planait, qui n’était pas le sommeil, mais
-une respiration apaisée des choses, après l’étouffement
-du jour. L’atmosphère était immobile et
-chaude. La beauté de la terre, obscure sous l’espace
-inconcevable, étreignit le cœur de la pauvre
-amoureuse. L’étrange impression !… Il lui sembla
-rêver un rêve d’autrefois, s’incliner du bord de
-son destin comme du haut d’une tour, sur l’immensité
-de la vie ancienne, où quelque chose
-d’elle se lamentait doucement… très loin.</p>
-
-<p>— « Est-ce que tu m’écoutes ? » demanda
-Raoul. « Ce que je vais te dire est grave, ma
-chérie. »</p>
-
-<p>L’émotion de sa voix frappa Nicole. Déjà,
-l’instant d’avant, quand il lui parlait avec une
-affection inaccoutumée, elle l’avait trouvé frémissant
-et bizarre. Maintenant, il glissait son bras
-sous celui de sa femme, l’entraînant hors du
-chemin, dans un sentier de traverse.</p>
-
-<p>— « Ne rentrons pas tout de suite. J’ai à t’entretenir
-d’un sujet bien sérieux. Nous serons
-mieux dehors. Il doit faire si chaud dans la
-maison ! »</p>
-
-<p>Le sentier était éloigné de l’endroit où se
-cachait Sérénis. Nicole n’éprouvait donc plus
-aucune crainte immédiate. Le besoin si exceptionnel
-de confidence que manifestait Raoul lui
-sembla presque opportun, reculant l’exécution
-de sa promesse. Elle avait juré de revenir. Mais,
-du moins… ah ! qu’elle eût le temps de recouvrer
-son sang-froid.</p>
-
-<p>— « Explique-toi, mon ami, » dit-elle.</p>
-
-<p>— « As-tu du courage, mon petit Niclou ? Es-tu
-une vaillante petite femme ?…</p>
-
-<p>— Cela signifie ?… »</p>
-
-<p>Il ne pouvait la voir pâlir, mais il perçut l’altération
-de cette douce voix.</p>
-
-<p>— « Je t’effraie… Moi qui aurais voulu te faire
-l’existence si sûre ! Mais j’ai une décision à
-prendre, que je ne veux point, que je ne peux
-point assumer tout seul. »</p>
-
-<p>Elle s’étonna. Il avait si peu l’habitude de la
-consulter ! Et elle en fit l’observation.</p>
-
-<p>— « C’est peut-être mon tort, » dit Raoul.</p>
-
-<p>Est-ce lui qui parlait ?… Vraiment, devant cette
-attitude, une vague anxiété pénétrait Nicole. Elle,
-qui souhaitait une diversion à son entraînante
-aventure, une contrainte à son affolement, n’allait-elle
-pas rencontrer plus qu’elle ne cherchait ?
-L’inquiétude, la curiosité, la rendirent attentive.</p>
-
-<p>— « C’est, » reprit Hardibert, « qu’il s’agit
-de ton avenir autant que du mien, de ta fortune
-autant que de la mienne. C’est surtout qu’il
-s’agit de la Martaude, l’œuvre de ton père, et de
-toute cette brave population de travailleurs, son
-legs le plus sacré.</p>
-
-<p>— Notre avenir… notre fortune… la Martaude ?</p>
-
-<p>— Oui. En deux mots, voilà. On me met le
-marché à la main. Ou je perdrai la clientèle de
-l’État, ou je consentirai à le servir par certaines
-manœuvres politiques.</p>
-
-<p>— Quelles manœuvres ?</p>
-
-<p>— Contraindre le vote de mes ouvriers. Renvoyer
-ceux qui proclament trop haut des théories
-collectivistes. Et, naturellement, Coursol.</p>
-
-<p>— Coursol !… Tu ne peux pas. J’ai promis à
-sa fille qu’il resterait.</p>
-
-<p>— Et moi, je le lui ai promis à lui-même.</p>
-
-<p>— Alors ?</p>
-
-<p>— Laisse-moi, » fit Raoul, « baiser ta petite
-main pour cet « alors ».</p>
-
-<p>Il le fit comme il le disait. Un changement
-singulier apparaissait en lui. La secousse profonde
-faisait surgir à la surface tout ce que son
-caractère concentré recélait au fond, et ce que,
-du reste, il avait de meilleur. Dans son accent
-adouci passaient de la tendresse, de la confiance,
-une estime singulière pour cette âme féminine,
-avec laquelle il cherchait une entente sur le
-domaine de la loyauté, du devoir, du sacrifice.
-Pas de dédain, ni d’ironie, pas de mesquines
-contradictions de mots. Est-ce maintenant qu’il
-était lui-même, ou d’habitude, sous l’anguleuse
-enveloppe du caractère ? Mais à quelle minute
-est-on soi-même ?… La Nicole qui marchait là,
-à son côté, qui allait lui répondre, était-ce la
-Nicole de Bruges, hallucinée par des rêveries
-trop aiguës, par des yeux trop caressants ? Ou
-la Nicole du bosquet de ténèbres, foudroyée
-par une révélation brûlante ?… Ni l’une ni
-l’autre. Déjà, dans la créature charmante, indistincte
-et suave sous la nuit, s’éveillaient des
-possibilités, endormies aux profondeurs de l’être,
-et que dégageaient les circonstances. L’attitude
-de son mari, en se transformant, la transformait.
-Puis, de nouvelles perspectives morales se dessinèrent.</p>
-
-<p>Raoul expliquait :</p>
-
-<p>— « Comprends-tu bien ce qu’on attend de
-moi ?… Expulser des ouvriers à cause de leurs
-opinions. Influencer par menace le vote des autres.
-Persuader à tous ces électeurs soi-disant
-libres, que l’indépendance de leur suffrage ne
-s’accorde pas avec la nécessité de gagner leur
-pain.</p>
-
-<p>— Mais c’est une infamie qu’on te propose !</p>
-
-<p>— Voilà le mot que j’attendais de toi, Nicole.</p>
-
-<p>— Et… si tu refuses ?</p>
-
-<p>— L’État suspendra ses commandes.</p>
-
-<p>— Oh ! cela nous fera beaucoup de tort, dis ?</p>
-
-<p>— D’autant plus que pour ne pas jeter brusquement
-un trop grand nombre d’ouvriers sur le
-pavé, je ne liquiderai que peu à peu l’excédent
-du personnel. Et il sera considérable, cet excédent.
-Certains ateliers chômeront tout à fait.</p>
-
-<p>— Tu y mettras du tien, pour eux ?</p>
-
-<p>— Du mien, Nicole ?… Du tien, du nôtre, ma
-pauvre enfant. Et voilà pourquoi je ne peux rien
-décider qu’avec ton avis.</p>
-
-<p>— Sans moi, quel parti prendrais-tu, Raoul ?</p>
-
-<p>— Tu ne t’en doutes pas, mon petit Niclou ?</p>
-
-<p>— Si… J’en suis sûre. »</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Leurs pas les avaient ramenés
-près de la maison, autour d’une pelouse
-découverte, au sommet du parc. Cet endroit
-dominait l’usine et le village. La transparente
-nuit d’été leur laissa distinguer l’élancement des
-cheminées gigantesques, les longs toits luisants
-des halls, et, plus loin, parmi l’amas noir des
-habitations, — humbles demeures tassées et chétives, — les
-petites lumières des foyers incertains.
-Constellations soucieuses et éphémères,
-sous la sérénité immuable des constellations
-célestes. De quelle splendeur brillaient ces vastes
-étoiles au-dessus de ces étincelles jaunâtres — plus
-touchante pourtant que la magnificence
-enflammée des astres !… Le mystère de la vie
-consciente et de la douleur était là. Et pour cette
-frêle palpitation, sur les planètes tièdes, chauffaient
-sans relâche, éternellement, les fournaises
-énormes des soleils.</p>
-
-<p>— « Mon ami, » dit la voix tremblante de Nicole,
-« je suis avec toi dans ce qui est notre
-devoir. Tu ne renverras pas un seul ouvrier. Tu
-sais bien que je ne tiens ni au luxe ni à l’argent.
-Ce qui m’inquiète, c’est toi… tes inventions, tes
-expériences… ces nouvelles machines qui coûtent
-si cher… Comment feras-tu ? Ne vivais-tu
-pas pour tout cela ? »</p>
-
-<p>Lentement, avec une intonation basse et profonde,
-Raoul répondit :</p>
-
-<p>— « Je vivais peut-être trop pour cela. Je négligeais
-un peu le cher trésor que je possède.
-Petit Niclou, pardonne-moi si j’ai été un mari
-bourru, désagréable… Tu m’apparais si simplement
-généreuse, ce soir, que j’ai des remords…</p>
-
-<p>— Tais-toi… tais-toi… » murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Mais il poursuivait :</p>
-
-<p>— « Voilà le bon côté de ce qui nous arrive.
-Je me verrai astreint à des travaux plus pratiques,
-et m’enfoncerai moins dans les calculs
-abstraits. Alors, près de toi, je ne serai pas si
-absorbé. D’ailleurs, je ne veux plus l’être… Tu
-finirais par ne plus savoir combien je t’aime, si
-vraiment, si profondément… Tu n’en as jamais
-douté, dis, mon Niclou ? Va, tu n’auras pas à
-regretter ta vaillance de ce soir… Je te rendrai
-heureuse, mignonne. Tu le mérites si bien !… »</p>
-
-<p>Il s’arrêta, surpris, car elle fondait en larmes.
-Qu’avait-elle ? Le sacrifice accepté était-il au-dessus
-de ses forces ? Craignait-elle le changement
-de situation, la gêne possible ?… Hardibert
-la questionnait sans obtenir de réponse. Il l’entraîna
-vers un banc, la fit asseoir, et, presque
-effrayé des sanglots qui la secouaient, il parla de
-lui chercher quelque chose à boire, d’appeler sa
-femme de chambre.</p>
-
-<p>— « Pour rien au monde ! » fit-elle, se cramponnant
-à son bras.</p>
-
-<p>— « Mais qu’as-tu ?…</p>
-
-<p>— C’est toi… c’est toi… » balbutia-t-elle. « Je
-ne te savais pas si bon… »</p>
-
-<p>Il rit.</p>
-
-<p>— « Je t’ai donné une bien mauvaise idée de
-moi, Nicole… Quel vilain monstre étais-je donc ?
-Ah ! j’ai beaucoup à me faire pardonner. »</p>
-
-<p>A genoux près d’elle, maintenant, il exagérait
-son repentir, mêlant aux graves paroles les puérilités
-par lesquelles sa gaucherie d’homme froid
-se tirait des expansions difficiles. Et il y avait
-dans sa maladresse même quelque chose d’attendrissant,
-qui perçait le cœur de sa femme.</p>
-
-<p>Elle, comme lui, et lui, comme elle, ils se trouvaient
-à ce moment dans le meilleur du bien
-qu’ils voulaient faire. Ce qu’ils accompliraient
-demain plus ou moins entièrement, suivant la
-formule de leurs natures, ils le préméditaient ce
-soir dans une perfection merveilleuse. Nicole,
-plus imaginative, dépassa Raoul sur ces hauteurs
-idéales que l’âme atteint, mais où elle ne
-peut rester. Une irrésistible exaltation l’envahit.</p>
-
-<p>— « Relève-toi, » prononça-t-elle d’une voix
-doucement rauque et impressive. « C’est à moi
-de m’agenouiller devant toi.</p>
-
-<p>— Que dis-tu ?… »</p>
-
-<p>L’irréparable se tisse à la trame de nos existences
-par nos gestes nobles aussi bien que par
-nos mouvements pervers. Nicole ne pouvait être
-vertueuse avec circonspection. Seule et de sang-froid,
-l’énergie lui manquerait. C’est ce qu’elle
-craignit, c’est ce qu’elle exprima ; en jetant cet
-appel — plus dangereux qu’elle ne supposait à
-un mari tel que Hardibert :</p>
-
-<p>— « Sauve-moi !… »</p>
-
-<p>Il répéta, se relevant comme elle le lui enjoignait,
-et l’accent soudain durci :</p>
-
-<p>— « Que dis-tu, Nicole ?… Perds-tu la tête ?…</p>
-
-<p>— Non… Mais j’ai failli la perdre… J’ai eu
-un moment de folie… Je ne serai en sécurité
-qu’après m’être confessée à toi… Tu viens de
-m’apparaître si grand… Ah ! Raoul, sois mon
-refuge… »</p>
-
-<p>Elle tremblait. Les mots s’étranglaient dans
-sa gorge. A peine avait-elle commencé l’acte de
-contrition, qu’elle en sentait la difficulté, le péril.
-Ce qu’elle n’en voyait pas, c’était la cruauté.
-Mais l’amant, dans son mari, ne pouvait apparaître
-à son cœur, qu’aveuglait une autre passion.
-Celui vers qui jaillissait son aveu, c’était
-l’époux abstrait, à qui elle voulait garder sa foi,
-le héros si ferme dans l’accomplissement du sacrifice,
-l’ami suprême, dont elle venait de mesurer
-le dévouement, la sollicitude… A ce personnage
-mystique, elle adressait des gémissements
-de faiblesse humaine. Mais c’étaient des oreilles
-humaines, c’était une poitrine de chair et de sang,
-qui recevaient la hasardeuse confidence. A mesure
-que la griserie sublime et que la terreur de
-la chute, haussaient Nicole jusqu’à la plus extravagante
-franchise, le déchirement d’une blessure
-atroce ramenait Raoul dans la région brutale des
-instincts. Seulement, chez lui, la brutalité restait
-froide, l’orgueil dominait tout.</p>
-
-<p>Il posait nettement, férocement, la question :</p>
-
-<p>— « Parle clair. Je n’entends rien aux fuyantes
-périphrases des femmes. Tu as une intrigue ?… »</p>
-
-<p>Elle s’effara. La réalité surgit. L’enthousiasme
-généreux se retira d’elle comme une vague qui
-reflue. Balbutiante, sa protestation trébucha sur
-ses lèvres.</p>
-
-<p>— « Ah ! on a des surprises étranges avec
-vous autres ! » dit amèrement Raoul, en une de
-ces formules dédaigneuses où il enveloppait volontiers
-tout l’autre sexe. « J’avais pourtant confiance
-en toi, Nicole. Pourquoi ?… Je n’en sais
-rien, car je connais les femmes. Quant à te demander
-au juste où tu en es de ton aventure, ni
-de qui il s’agit, je n’essaierai même pas. Les aveux
-de ce genre ne sont jamais que des demi-aveux.</p>
-
-<p>— Raoul !…</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui t’a pris de me faire celui-là ?
-Je ne le conçois pas. Le moment n’est pas si
-gai pour moi, et je n’avais pas trop de toute mon
-énergie.</p>
-
-<p>— Mon Dieu !… Mon Dieu !… »</p>
-
-<p>L’invocation éclata si plaintive dans la gorge
-spasmodique de Nicole, que les deux danois,
-Mâtho et Tanit, couchés au bord du gazon, se
-dressèrent, et vinrent frôler leur maîtresse de
-leurs mufles inquiets. Elle ne sentit pas leur
-souffle compatissant. Par un grand effort, maîtrisant
-le désarroi de ses nerfs, elle prononça :</p>
-
-<p>— « Raoul, tes doutes et ton ironie me sont
-plus cruels que ne serait ta colère. Mais j’ai
-cherché un châtiment, je ne m’en plaindrai pas.
-Fais-moi expier comme tu l’entendras la défaillance
-de cœur dont je m’accuse. Seulement,
-crois-moi quand je te fais le serment que je n’ai
-pas à me reprocher une démarche dont ton honneur
-ou le mien puissent prendre ombrage. Je ne
-regrette pas d’avoir parlé, car cette folie se dissipera
-d’autant plus vite que tu me feras plus
-souffrir.</p>
-
-<p>— Souffrir… » murmura-t-il en un écho ricanant.</p>
-
-<p>Comment Nicole eût-elle deviné, à travers la
-gouaillerie âcre, de quel commentaire secret
-s’accompagnait le mot ?… « Souffrir ?… » se disait
-Hardibert. « Et moi, est-ce que je ne vais
-pas souffrir ?… » Son ricanement raillait cette
-réflexion intime plus encore que les paroles de
-sa femme. Non, il ne laisserait pas sa sensibilité
-détendre l’armature rigide de son vouloir. Encore
-moins la laisserait-il se manifester, pour
-donner prise, sur sa force, à cette fragilité ondoyante
-qu’est une âme féminine. La sauvage
-pudeur qui refrénait chez lui toute marque de
-tristesse sentimentale, s’accentuait d’une orgueilleuse
-rancune. Nicole, — sans le savoir, car elle
-le voyait planer dans une sérénité supérieure, — l’avait
-écorché à vif en lui avouant une infidélité,
-fût-ce d’imagination. Il ne lui laisserait pas surprendre
-que le sang coulait. Ah ! qu’il la connaissait
-peu ! Que l’organisation morale de l’un était
-mal en rapport avec celle de l’autre !… Un cri de
-rage douloureuse ou même une divagation de
-fureur jalouse, de la part de Raoul, et Nicole, ce
-soir, lui revenait toute. Mais non… C’était plus
-impossible que le déplacement d’une de ces
-étoiles, là-haut, dans les effrayants hiéroglyphes
-du ciel. Ils étaient là, tous deux, elle, effondrée
-dans la secousse d’une de ces émotions qui jettent
-toute l’âme au dehors, lui, debout devant elle,
-plus fermé qu’un hermès dans sa gaine de pierre.</p>
-
-<p>Mais quelle erreur n’avait-elle pas commise
-en prenant tout à l’heure pour des avenues ouvertes
-dans cette personnalité si complexe, les
-échappées de désintéressement, d’honnêteté magnifique,
-de confiance même ! Par ces portes, elle
-s’était engouffrée comme une libellule qu’étourdit
-l’orage, et voici qu’elle se meurtrissait à d’incompréhensibles
-murailles. Désintéressé, il pouvait
-l’être, et magnifiquement honnête, et même
-confiant. Mais il restait, par-dessus tout, logique
-autant qu’une équation d’algèbre.</p>
-
-<p>Le sublime illogisme de l’amour, incompatible
-avec sa nature, l’exaspérait. Et le malheur
-voulant qu’il souhaitât en secret l’amour, son
-esprit si droit éprouvait sur ce point l’infirmité
-de sa rectitude même, avec l’amertume inconsciente
-d’une telle anomalie.</p>
-
-<p>Tout, en lui, se tendait pour le moment vers
-la mesquinerie de ce résultat : ne pas donner à
-Nicole la satisfaction de constater sa cuisante
-mortification. Cet homme ignorerait toujours la
-magie de la petite phrase : « Tu me fais de la
-peine », quand elle pénètre dans l’infini d’une
-tendresse de femme — surtout d’une femme telle
-que la sienne.</p>
-
-<p>Il dit à celle-ci :</p>
-
-<p>— « Tu penses bien qu’avec les préoccupations
-dont tu as pu te faire une idée, je ne vais
-pas encore me mettre martel en tête pour des
-fariboles — un de ces caprices comme vous en
-avez toutes, et qui vous fait éprouver pendant
-cinq minutes des passions foudroyantes, auxquelles
-vous ne pensez plus le lendemain. Je te
-supposais au-dessus de ces niaiseries romanesques.
-Je me suis trompé, voilà tout. Je ne dis
-pas que j’ai été trompé, » — et son accent sardonique
-souligna le pénible jeu de mots, — « parce
-que le jour où cela arriverait, je m’en
-apercevrais tout seul. Tu n’aurais pas besoin de
-me le dire… Nous autres, manipulateurs de mécanismes
-précis, nous avons des méthodes d’observation
-dont ne se doutent pas les petites
-femmes. »</p>
-
-<p>Cette prétention, dans une menace de croque-mitaine,
-eût fait sourire celle qui l’écoutait, si
-elle avait eu le cœur à sourire. Pauvre manipulateur
-de mécanismes précis ! qui n’évitait même
-pas de froisser sa femme devant un consolateur
-charmant, et que rien n’avait éclairé tous ces
-derniers jours sur le trouble où elle se débattait !
-Mais Nicole, dans son sentimentalisme débordant,
-ne pouvait posséder un seul atome de cette
-substance cristallisatrice qui s’appelle la dérision.
-D’ailleurs toute velléité malicieuse eût été
-bien vite étouffée par la question flagellante qui
-suivit :</p>
-
-<p>— « Je ne te demande qu’une chose : as-tu
-autorisé quelque entreprise inconvenante ? Quelqu’un
-a-t-il une seule lettre de toi ? Parce qu’alors
-j’aurais à agir. »</p>
-
-<p>Nicole frémit. Sa poétique aventure, sous ces
-termes exacts, prenait un aspect vil, qui l’emplissait
-de honte angoissée. Une entreprise inconvenante…
-Qu’est-ce que Georget avait fait d’autre,
-dans son audacieuse expédition de ce soir ? Et
-quand il avait osé la saisir entre ses bras ? Une
-lettre ! Mais oui… N’avait-elle pas oublié toute
-dignité jusqu’à lui écrire : « Ne souffrez pas autant
-que moi. » Sous la rosée de ses larmes, ses
-joues devinrent brûlantes. Ce qui l’avait si doucement
-exaltée rentrait donc dans la catégorie des
-fautes vulgaires et basses ?… Contraste suppliciant
-de la règle nécessaire et unique avec les régions
-si diverses où se situent les actes individuels.</p>
-
-<p>Cependant, Raoul insistait. Son anxieuse irritation
-s’affilait en sarcasme :</p>
-
-<p>— « Tu vois… Tu te dérobes devant une interrogation
-catégorique. Les femmes nous donnent,
-quand la fantaisie leur en prend, la mise
-en scène de la franchise. Mais dès qu’on les presse
-un peu, on n’obtient plus rien. Allez donc leur
-extraire le plus simple fait, sans qu’elles l’entortillent
-d’alambiquage.</p>
-
-<p>— Je ne puis pas te donner des faits, » dit
-Nicole, « puisqu’il n’y en a pas.</p>
-
-<p>— C’est bien vrai ?</p>
-
-<p>— Oui, Raoul, c’est vrai.</p>
-
-<p>— Alors, » reprit-il brusquement, « ne me
-reparle jamais de cette sottise. Rentrons. »</p>
-
-<p>Nicole se dressa, les larmes taries, l’âme dégonflée
-et abattue comme une oriflamme qui,
-après avoir flotté éperdument, retombe lorsque
-le vent du ciel l’abandonne. « Qu’importe, » se
-dit-elle, « je ferai ce que je dois. » Et, tout à
-coup cette pensée la frappa, qu’elle avait atteint
-son but. Ne voulait-elle pas s’arrêter sur la pente
-vertigineuse ? L’ascensionniste roulé aux abîmes
-se cramponne où il peut, fût-ce à une arête de
-glace, et ne discute pas son soutien. Le sien était
-d’une rude, mais inébranlable, efficacité. Aucune
-tentation ne sollicitait plus, à cette minute, son
-cœur amorti. Elle s’abandonnait à un engourdissement
-mélancolique. De froides ondes envahissaient
-peu à peu les retraites de sa joie, de
-sa tendresse, de son désir. Les choses ardentes
-et cachées qui brûlaient naguère dans son sein,
-s’éteignaient toutes ensemble, noyées sous un
-flot taciturne. Elle pensait, avec une inertie singulière,
-à cette cachette de feuillage, où Georget,
-tout palpitant, guettait sa venue.</p>
-
-<p>« J’ai pourtant juré d’y retourner, » songea-t-elle.
-« Mais que lui dire ?… Comment le persuaderai-je
-de s’éloigner sans retour ?… »</p>
-
-<p>La difficulté de le décourager assez irrévocablement,
-et peut-être, malgré tout, la crainte de
-faiblir, le souvenir du trouble inouï, qu’elle ne
-retrouvait plus, mais qu’elle n’osait braver, suggérèrent
-à Nicole une étrange résolution. Elle
-s’en avisa soudainement, tandis qu’en silence
-Raoul et elle s’avançaient vers la maison, suivis
-par la marche veloutée des deux grands chiens.</p>
-
-<p>— « Faisons encore un tour, » dit-elle à son
-mari. « Je ne veux pas que nous restions sur une
-équivoque. Quoi que tu en penses, je suis sincère.
-Je sens bien que j’ai en moi les paroles
-définitives qui t’en persuaderont.</p>
-
-<p>— Les mots sont bien inutiles. Mais c’est
-comme tu voudras, » dit Raoul.</p>
-
-<p>Détournant alors la conversation, il revint au
-sujet dont la gravité pathétique avait remué si
-à fond leurs âmes. Quelle serait bientôt la situation
-de la Martaude ? On y fabriquait des machines
-diverses, mais principalement des moteurs à vapeur
-pour la marine de l’État. La disgrâce qui
-l’atteindrait demain aurait des conséquences déplorables.
-Tous les calculs du directeur tendaient
-à ce que ces conséquences ne retombassent que
-le moins possible sur les ouvriers. Il sacrifierait
-sa fortune personnelle, celle de sa femme, il sacrifierait
-ses ambitions scientifiques, pour garder
-quand même ceux qui attendaient leur pain de
-l’usine, en même temps que pour retrouver des
-débouchés industriels immédiats et combler la
-fâcheuse lacune.</p>
-
-<p>Hardibert, sorti du domaine sentimental où
-il pataugeait si lourdement, venait de retrouver
-ses moyens, et même ce qu’il appelait volontiers
-d’un terme emphatique : son prestige. Il en avait
-un, non douteux, aussi bien intellectuel que moral.
-Tout ce qu’il disait maintenant était d’une
-lucidité superbe et d’une générosité rare. En
-l’écoutant, Nicole remontait peu à peu l’échelle
-mystique, se sentait reprise et portée par un
-souffle grandiose. Son cœur se gonflait d’une
-ivresse de sacrifice. Profitant de la distraction de
-son mari, qui, rempli maintenant de son idée, ne
-remarquait pas les allées parcourues, elle le dirigeait
-vers l’endroit où Georget l’attendait.
-N’avait-elle pas juré d’y revenir ? Elle tiendrait
-parole. A mesure qu’elle en approchait, le tremblement
-dont elle était secouée devenait intolérable.
-La pulsation affolée de ses artères mettait
-un bourdonnement dans ses oreilles. Sa poitrine
-sautait sous des chocs si violents que Raoul finirait
-par les entendre. Dans cette crainte, Nicole
-pressait sur son sein ses mains convulsives. Mais
-tout à coup, voici que l’image de Georget, perdue
-jusque-là sous les orageuses vapeurs de sentiments
-si troublés, surgit en elle avec une intensité
-saisissante. Les yeux, les yeux bleus, les yeux
-de rêve, d’amour et de reproche, la transpercèrent.
-Rien d’aussi aigu, durant cette soirée d’agonie,
-ne l’avait poignardée. Qu’allait-elle faire ?… Oh !
-le pauvre ami !…</p>
-
-<p>Un regard égaré de Nicole implora la nuit
-charmante, les étoiles de splendeur, la grâce
-obscure des feuillages. Pourquoi ces conseils
-de joie, de volupté, d’insouciance, dans la Nature,
-si une caresse, un battement de cœur,
-compromettent l’ordre universel plus qu’un léger
-souffle nocturne sur les corolles frissonnantes ?
-Tant d’impassibilité dans les espaces sans bornes
-et une si torturante ardeur dans l’atome humain !
-Pourquoi ?… Tout être a senti l’effarant
-contraste, qui a traîné, comme Nicole, une âme
-et une chair saignantes à chaque fibre, dans la
-paix d’un vaste jardin, sous l’écrasante sérénité
-d’un beau soir.</p>
-
-<p>« Il le faut !… » se dit-elle. « Allons… Allons !
-Il le faut. »</p>
-
-<p>Elle arrivait, côte à côte avec son mari, devant
-le massif — énorme corbeille d’ombre, surmontée
-par des catalpas aux fleurs pâles — dans
-lequel se tenait Sérénis. Dieu !… elle crut entendre
-un craquement léger… Heureusement, les chiens
-n’étaient plus là. En courant vers l’ami caché,
-peut-être l’eussent-ils fait découvrir à leur maître.
-Nicole avait donc pris la précaution de les rentrer
-au moment où l’on contournait l’habitation.</p>
-
-<p>Elle ralentit le pas. Aussi bien, comment trouvait-elle
-la force de mettre un pied devant l’autre ?</p>
-
-<p>Sa voix s’éleva, incertaine, étouffée, puis soudain
-résolue et claire dans l’impressionnant silence.</p>
-
-<p>— « Écoute-moi, » dit-elle à son mari. « Écoute.
-Tu vas suivre ta conscience. Tu vas courir des
-risques et traverser une épreuve. Je veux en
-prendre ma part avec toi. J’en suis digne. Ne
-m’en écarte ni par un doute, ni par un dédain,
-ni par une méfiance. Tout à l’heure, en te faisant
-l’aveu de ma folie, j’ai voulu te montrer
-mon cœur tout entier, pour que tu le reprennes,
-même — surtout — dans ce qu’il a de faillible
-et de chancelant. Peut-être y ai-je mis de la maladresse.
-Tu ne m’as pas comprise. Mais essaie
-du moins de me croire. Je suis, je serai toujours
-ta femme loyale et fidèle. Tu as ma foi, mon admiration,
-mon obéissance… »</p>
-
-<p>Touché de son accent, atteint à des profondeurs
-inconnues par cette sincérité pénétrante,
-sans savoir d’où en venaient les tragiques vibrations,
-Hardibert demanda doucement :</p>
-
-<p>— « Est-ce tout ? »</p>
-
-<p>Ce fut le seul mot que risqua sa fierté. Violemment,
-il souhaitait une protestation d’amour.
-Ah ! plus violemment que jamais, depuis que la
-trouble confession lui avait ouvert, sur l’émotivité
-passionnelle de sa femme, d’étranges aperçus.
-Mais il ne l’eût provoquée par nul impérieux
-élan de sa propre tendresse. Peut-être même, s’il
-eût voulu s’assouplir jusque-là, n’aurait-il su
-comment s’y prendre. Quand Nicole exprima
-les plus vifs sentiments à son égard, sauf celui
-qu’il attendait, il ne trouva donc que cette froide
-question :</p>
-
-<p>— « Est-ce tout ?… »</p>
-
-<p>Elle comprit. Et cette façon de lui réclamer
-l’inestimable grâce, comme si elle eût rendu des
-comptes matériels et dû rectifier le total d’une
-addition, aurait, même en des dispositions plus
-favorables, paralysé sa bonne volonté. Cependant
-il ne s’agissait plus de ce qu’elle éprouvait.
-Le devoir accepté lui mettait à l’épaule une serre
-puissante et terrible. Elle ne pouvait plus y
-échapper. Elle irait jusqu’au bout. Il fallait que,
-dans les ténèbres, soudain épaissies de fatalité,
-Georget entendît des paroles irrévocables. Il
-fallait que, sur la nébuleuse clarté du chemin,
-il vît se dessiner le geste qui l’arracherait d’elle.</p>
-
-<p>— « Non, » répondit Nicole, « ce n’est pas
-tout. Si je ne te disais pas que je t’aime, c’est
-que je voulais mériter de le dire en te prouvant
-bientôt que rien ne reste en moi d’une illusion
-insensée. Quand tu seras persuadé que mon
-cœur n’a jamais cessé de t’appartenir, alors j’oserai
-te parler de mon amour.</p>
-
-<p>— Parle-m’en tout de suite… » murmura son
-mari en la pressant contre sa poitrine.</p>
-
-<p>— Je suis à toi, Raoul, » s’écria Nicole.</p>
-
-<p>Comment eût-il observé qu’elle n’exhalait pas
-ce mot dans le soupir délicieux d’une amante
-qui s’abandonne, mais qu’elle le lançait farouchement,
-renversée contre son bras en une raideur
-spasmodique, et l’oreille attentive, les yeux
-dilatés, épiant — eût-on cru — quelque épouvantable
-écho.</p>
-
-<p>Rien ne répondit pourtant, rien ne bougea
-dans la merveilleuse paix éparse. Sur la corbeille
-d’ombre du taillis voisin, les catalpas, plus clairs,
-avec leurs larges feuilles et leurs thyrses pâles,
-s’épanouissaient somptueusement. Quelque chose
-se contractait peut-être horriblement à leurs
-pieds. Quoi donc ?… Une liane convulsive ?…
-une couleuvre déchirée par un hérisson ?… ou ce
-qui leur importait moins encore… un cœur
-d’homme ?… Les beaux arbres n’en prirent point
-souci.</p>
-
-<p>Sur ses lèvres glacées, Nicole acceptait les
-lèvres de Raoul.</p>
-
-<p>— « Viens… » lui dit l’époux triomphant.
-« Viens, mon joli Niclou. Tu verras comment
-ton grincheux de mari chasse les chimères des
-petites folles. »</p>
-
-<p>Hélas ! voilà les gentillesses qui remplaceraient,
-aux heures où elle voudrait transformer le réel
-en idéal, les adorables couplets d’amour que,
-pour son malheur, Nicole avait maintenant dans
-la mémoire. Et, ce qu’il y avait de plus déconcertant
-peut-être, c’est qu’elle ne pouvait méconnaître
-ni dédaigner le sentiment conjugal qui se
-traduisait si bizarrement.</p>
-
-<p>Complexes problèmes des âmes et de la
-chair !</p>
-
-<p>Dévastée d’angoisse au point qu’elle s’étonnait
-de n’en pas mourir, la jeune femme se laissa
-entraîner vers la maison.</p>
-
-<p>Arrivée là, son malaise apparut si véritable,
-que, sur ses prières, Raoul consentit à la laisser.
-Elle accepta un verre d’eau, et s’enfuit dans la
-chambre où elle avait obtenu de s’isoler depuis
-son retour de Bruges.</p>
-
-<p>Cette chambre donnait, non pas du côté de
-la façade, — qui regardait le parc, — mais en
-arrière. Par conséquent, elle dominait l’usine et
-le pays.</p>
-
-<p>C’était à peu près la perspective que Raoul et
-sa femme contemplaient tout à l’heure d’une terrasse :
-les longs fûts d’ombre des cheminées, et
-là-bas, l’amas noir des maisonnettes du village.
-Nicole, en s’approchant de la fenêtre, ne retrouva
-plus les petites constellations jaunes. A cette
-heure, elles étaient toutes éteintes. La frêle palpitation
-de vie pour laquelle chauffent éternellement
-les fournaises énormes des soleils, se
-suspendait là, dans le repos.</p>
-
-<p>Même sur le tournant de route pâle, distinct
-entre l’épaulement de la colline et les premières
-maisons, rien ne passait à cette heure.</p>
-
-<p>Rien… ô Dieu !… Mais si. Voilà qu’une silhouette
-y apparaît. C’est celle d’un piéton qui se
-hâte, à grandes enjambées rapides, comme dans
-une fuite désespérée. La frêle palpitation de vie,
-l’éternelle pulsation de douleur, ne s’apaisera
-donc jamais, tant que, pour tiédir les planètes,
-chaufferont les fournaises énormes des soleils ?
-Il y aura donc toujours quelqu’un qui souffre,
-quand tout dort ?</p>
-
-<p>Oh ! cette silhouette qui s’en va, chargée de
-fureur et de chagrin, sur la route pâle !… Ce
-passant… ce passant, qui ne reviendra plus !…</p>
-
-<p>Nicole le regarde, jusqu’à ce que l’alignement
-des maisons le lui dérobe. Elle sait que c’est
-Georget, qu’il gagnera Sézanne à pied, sans
-doute, pour prendre ensuite, vers Paris, le premier
-train du matin.</p>
-
-<p>Quelles pensées emporte-t-il ?</p>
-
-<p>Elle s’abîme sur son lit, sanglotant d’une douleur
-qui ressemble au plus brûlant remords.</p>
-
-<p>Car, sous la forme de son horrible épreuve,
-s’insinue en elle cette vérité : que nos cœurs,
-avides d’absolu, ne se satisfont pas, même dans
-ce que nous convenons d’appeler <span class="small">LE DEVOIR</span>. La
-meilleure de nos actions est pour quelqu’un une
-action mauvaise. La face resplendissante du bien
-a toujours un revers d’ombre.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco2.png" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco3.png" alt="" /></div>
-
-
-<h2 class="nobreak i">DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>C’était juste six ans plus tard, car le
-mois de juin finissait à peine, et un
-crépuscule ardent venait encore de
-s’éteindre.</p>
-
-<p>Mais ces arbres étranges, dont le feuillage
-poudroie, blanchâtre de poussière et de reflets
-électriques, et se charge, en guise de fruits, de
-ballons lumineux et rubescents, ne sont pas les
-catalpas si frais, aux thyrses pâles, du parc de la
-Martaude. Ils bordent la rue des Nations, dans
-l’Exposition Universelle. Une dense atmosphère,
-chargée de fumets de nourritures, d’aigres relents
-d’humanité, d’électriques effluves de machines et
-de métaux en mouvement, les enveloppe. Un
-roulement monotone et tenace hypnotise la foule
-qui promène autour de leurs troncs sa lassitude
-énervée. Entre leurs branches, à quinze pieds du
-sol, défile incessamment une procession de milliers
-d’êtres immobiles et rapides. Le trottoir
-roulant circule, charriant une épaisse mêlée
-d’hommes et de femmes, de toutes races, de
-toutes classes, de tous langages, enfiévrés d’une
-identique ivresse de dépaysement, qui constitue
-leur principale joie. Même, et surtout, ceux dont
-la vie s’écoule dans quelque rue toute proche,
-ont, en franchissant les guichets, fait un bond
-dans le lointain, dans l’inconnu. Et ils goûtent
-une satisfaction neuve et incomparable à subir
-dans toutes leurs fibres, par tous leurs pores,
-des contacts, des bruits, des odeurs, des images,
-des secousses, qui les arrachent à l’inertie ordinaire
-de leurs sensations.</p>
-
-<p>Dans l’artificielle lumière des projections électriques,
-des lanternes vénitiennes, des cordons de
-gaz et de l’acétylène, heurtés ou fondus en incandescences
-exaspérées, surgissent des profils d’architectures
-hétéroclites et violentes. Certains pavillons
-rassemblent sur une étroite façade tous les
-types d’art lentement élaborés par un peuple durant
-des siècles. L’impression d’ensemble éclate
-dans le cerveau comme une clameur de multitude.
-On souffre autant qu’on jouit de cette incohérence
-aiguë. Sous des portières chatoyantes,
-glissent des lambeaux de musiques barbares. A
-peine en a-t-on vibré, qu’un autre rythme secoue
-les nerfs. Et, si l’on pénètre dans ces réduits, où
-d’insolites parfums suggèrent des autrefois et des
-ailleurs, on voit, sous tous les oripeaux de toutes
-les séductions des races, onduler en toutes les
-poses de la lasciveté innombrable, les courbes
-pleines ou fuyantes, lourdes ou sveltes, les lignes
-agiles, les gestes insidieux, du corps féminin.
-Maigre chair phosphorescente des Espagnoles,
-larges coques noires de cheveux piquées de
-grappes rouges, étroitesse des tailles qui se
-cambrent. Hanches énormes et roulantes des
-Levantines. Petits pieds bottés des Russes, qui
-martèlent le sol. Petites mains excitatrices des
-Javanaises, aux torsions d’une irritante lenteur.
-Théories des sœurs anglo-saxonnes, qui s’avancent
-et reculent ensemble, et font jaillir cinq
-mollets noirs en un seul éclair hors de chastes
-jupes unies aux dessous de perversité. Longues
-et souples tresses blondes des Autrichiennes,
-que la valse balance. Masque au sourire peint
-de la Japonaise, que creuse et verdit tout à coup
-une effroyable pantomime d’agonie. Elles y sont
-toutes, avec tous leurs charmes, tous leurs maléfices,
-toutes leurs grimaces de vie et de mort.</p>
-
-<p>— « C’est de la folie de n’avoir pas retenu de
-table. Tout est bondé, » dit une voix pointue et
-maussade.</p>
-
-<p>On se retournait. On chuchotait le nom de
-l’actrice, Clary de Prémor, l’étoile de la Comédie-Moderne.
-Les Parisiens, en plus grand
-nombre que les étrangers aux abords du restaurant
-allemand, que leur snobisme lançait dans
-une vogue extravagante, reconnaissaient le fin et
-artificieux visage, les grands yeux glauques aux
-lourds cils noirs, les lèvres trop sinueuses, trop
-rouges, lèvres de cruauté, de mépris et de passion,
-que rétrécissait, en ce moment, une bouderie
-de petite fille.</p>
-
-<p>— « Mais avec qui est-elle ? » demandaient
-ceux pour qui les intrigues des cabotines sont la
-seule science à la hauteur de laquelle il faille toujours
-se tenir. « On voit bien que le prince est
-en Italie. Elle ne se gêne pas. »</p>
-
-<p>Ces gens bien informés parlaient du prince
-Gracchi, un Italien immensément riche, qui s’était
-emballé à fond sur la beauté de M<sup>lle</sup> de
-Prémor, et qu’elle avait su affoler, puis fixer.
-Au moment de son premier grand succès, dans
-la Silviane, de <i>Jalouse</i>, par Pierre Essenault,
-l’adroite et impitoyable fille avait joué — non
-plus sur la scène, mais dans la vie — un jeu
-dont l’audace lui réussit pleinement. Laissant son
-auteur s’éprendre d’elle jusqu’à vouloir divorcer
-pour l’épouser, elle s’était servie de cette passion
-flatteuse pour mener, si possible, le prince Gracchi
-jusqu’au mariage, simulant une vertueuse
-préférence pour le bon motif — alors que ce bon
-motif brisait le gentil ménage d’Essenault, et
-qu’elle-même prenait patience dans une liaison
-de grisette avec son camarade Stainier, le beau
-et brutal César du répertoire classique, qui l’ensorcelait
-et la giflait. Le prince ne l’avait pas
-épousée, mais il avait donné une fortune à l’actrice,
-lui achetant le fameux hôtel Musina, dans
-l’avenue Friedland, réunissant, pour lui faire un
-collier unique, les perles les plus splendides à
-mesure qu’elles arrivaient sur le marché, attelant
-son cab de chevaux dignes d’un carosse royal.
-Par bonheur, ces arguments, capables de vaincre
-même la dignité qu’affichait Clary, en eurent
-raison avant que fût prononcé le divorce d’Essenault,
-et celui-ci trouva le pardon et la guérison
-auprès de sa délicieuse Georgette.</p>
-
-<p>Tout Paris savait cette histoire. Et, pour une
-fois, ce fut la petite épouse, effacée, mais si admirablement
-fidèle et tendre, qui eut raison dans
-l’opinion frivole, contre la magnifique et fastueuse
-actrice. Une des causes de la mauvaise humeur
-de Clary, ce soir, plus sérieuse que l’inadvertance
-de son cavalier de ne pas retenir une table, c’était
-justement qu’elle venait de croiser, en descendant
-sur la berge, son ancien adorateur, si
-bien absorbé dans une confiante causerie conjugale,
-qu’il ne l’avait pas vue. Mais Georgette avait
-aperçu, elle, son ancienne rivale. Et des témoins
-avertis avaient pu sourire de l’inutile arrogance
-avec laquelle la femme de théâtre, exagérément
-parée, avait bravé le coup d’œil de cette fine petite
-bourgeoise, un peu trop correcte, mais d’une
-grâce et d’une fierté si pures, — victorieuse après
-tout, et qui le disait, de son joli front levé et
-de tout le dédain de son regard de ciel.</p>
-
-<p>— « Il est rudement bien, ce type qui accompagne
-Prémor, » observaient des femmes du
-monde, dans ce langage argotique qu’elles adoptent
-pour ne pas que les hommes se gênent. Car
-la bonne tenue de ces messieurs devient une contrainte
-pour les deux sexes. Le laisser-aller est
-de rigueur, et peut-être a-t-il pris un suprême
-élan dans cette Foire du Monde, où pendant six
-mois le peu de décence restée aux honnêtes
-épouses de notre Tiers-État subit le coude à
-coude avec la galanterie de tout l’univers, dans
-l’étouffement des cabarets chics, et s’instruisit
-devant les tréteaux de tous les pièges de vice
-qu’apportaient dans leurs peplums, leurs maillots,
-leurs pagnes ou leurs tuniques, les multiples
-échantillons de l’exotisme féminin.</p>
-
-<p>« Le type rudement bien » qui accompagnait
-Prémor, était son dernier auteur à nombreuses
-représentations, Ogier Sérénis. On le nommait
-moins promptement qu’elle, parce qu’il faut à un
-écrivain, même heureux, plus de temps qu’à une
-actrice pour imposer sa physionomie à la mémoire
-des foules. Ce n’était guère, justement,
-que depuis cette pièce réussie, jouée par une
-grande favorite du public, interrompue seulement
-par la relâche d’été, que le portrait de Sérénis
-apparaissait dans les journaux illustrés, sa
-photographie aux vitrines des libraires, et sa
-charge, due à l’alerte crayon d’un Cappiello ou
-d’un Sem, à la troisième page des quotidiens.</p>
-
-<p>Pour ne pas afficher son tête-à-tête avec l’étoile
-de la Comédie-Moderne, — une bonne fortune
-toute récente qu’il devait à un caprice de Clary, — Sérénis
-avait invité Stainier à dîner avec eux,
-ce soir. L’acteur avait accepté, sans l’ombre de
-jalousie, revenu de sa toquade pour sa partenaire
-des grandes scènes amoureuses, et capable maintenant
-de râler sa passion auprès d’elle, devant
-la rampe, sans le trouble dont le bouleversaient au
-début de pareils exercices. Il n’en était pas non
-plus à l’exécrer, comme le plus souvent après ces
-passades de coulisses, — lorsqu’il arrive que deux
-héros de drame, dont les roucoulements et les
-sanglots font ruisseler les larmes dans la salle,
-se traitent à mi-voix de « roulure » et de « mufle »,
-sur la scène, au moment où les loges se
-mouchent.</p>
-
-<p>Stainier s’avançait donc derrière le couple,
-sur cette berge de la Rue des Nations, grouillante
-de monde jusqu’au bord du fleuve luisant
-et noir, où dansaient des taches d’or. Il marchait
-noblement, comme dans une tragédie de Racine,
-dressant sa tête petite, coiffée et dessinée
-à la Titus, mais dont le masque de médaille
-commençait à s’empâter. Pour dégager son cou
-marmoréen, qui sortait des costumes antiques en
-un jet si solide, lisse et arrondi, il portait à la
-ville des cols rabattus, très échancrés. Et telle
-était la majesté théâtrale de son maintien, qu’on
-le devinait, dans sa propre pensée, toujours précédé
-de licteurs et suivi d’une garde prétorienne.</p>
-
-<p>Son calme ne se démentit pas lorsque, s’étant
-arrêté avec ses compagnons à la terrasse du restaurant
-allemand, ils constatèrent qu’aucune des
-tables extérieures ne restait libre. Contre celles
-qui paraissaient encore inoccupées, des chaises
-rabattues indiquaient la prise de possession.
-Les dîneurs installés autour des nappes fleuries,
-dans la clarté des calices électriques de couleur,
-s’égayaient discrètement à contempler de si
-près, dans leur attitude penaude, l’élégante Clary
-de Prémor, souple en son merveilleux manteau
-du soir, — un nuage de mousseline de soie et de
-dentelles fabuleuses, — et l’impassible Stainier,
-dont la glabre face, impériale et stupide, exerçait
-sur les mondaines assises là une fascinante curiosité,
-plus stimulante que l’amour.</p>
-
-<p>Parmi ces mangeurs fortunés, Sérénis crut entendre
-partir une exclamation de surprise suivie
-de son nom. Par un effet presque mécanique, il
-tourna la tête, mais pour la ramener aussitôt
-dans sa première direction. Il venait d’apercevoir,
-attablé en élégante et nombreuse compagnie,
-un personnage de connaissance, — une de
-ces relations mondaines qui se multipliaient à
-mesure qu’il devenait un auteur à la mode.
-Celui-ci était un secrétaire d’ambassade, Philippe
-d’Orlhac, garçon taciturne et distingué, qu’on
-appelait « le beau ténébreux », parce qu’il portait
-sur sa physionomie l’empreinte d’une mélancolie
-inguérissable. On le recherchait pourtant,
-malgré sa répugnance à se montrer dans les endroits
-où l’on s’amuse et le peu d’entrain qu’il y
-apportait. Mais c’était un brillant parti, et d’autant
-plus séduisant qu’il fallait le conquérir, assurait-on,
-sur un romanesque souvenir d’amour.
-Précisément, M. d’Orlhac paraissait aux prises
-avec quelque piège matrimonial, tel qu’il était
-entouré, et ayant à côté de lui une jeune fille,
-dont la claire physionomie, curieusement tendue
-vers Clary de Prémor et ses compagnons,
-évoqua chez Ogier d’imprécises réminiscences.
-Cette sensation, et l’embarras de rencontrer
-M. d’Orlhac, chacun en des compagnies si diverses,
-qui les empêchaient de se saluer, fit que
-le regard de Sérénis n’insista pas.</p>
-
-<p>D’ailleurs, il devait se décider à pénétrer dans
-le restaurant, M<sup>lle</sup> de Prémor préférant étouffer
-dans cet endroit chic, que de dîner plus au frais
-dans quelque établissement moins glorieux.
-Tous trois s’installèrent donc au fond de l’étroite
-et basse pièce, au décor « <span lang="en" xml:lang="en">modern style</span> », sous
-le souffle exaspérant d’un petit ventilateur électrique,
-qui faisait se hérisser les plumes de Clary
-et les cheveux des hommes, sans dispenser à leurs
-poumons une parcelle d’air respirable. Les verres
-jaunes à haute patte, dans lesquels on leur servit
-des vins aux noms de burgs et de margraviats, ne
-leur versèrent pas plus de gaieté que le ventilateur
-ne leur versait d’oxygène. Clary gardait sa
-mauvaise humeur. Stainier se gourmait, ne prenait
-pas une pincée de sel ou un cure-dent sans arrondir
-tragiquement son geste, persuadé que tous les
-assistants avaient les yeux sur lui. D’ailleurs,
-n’ayant pas un mot à dire, fermé à tout ce qui
-n’intéressait pas sa vanité. Quant à Sérénis, très
-malheureux de n’avoir pas mieux organisé la soirée,
-il se désespérait de paraître trop petit bourgeois
-à son élégante interprète. Les habitudes
-de la grande vie lui manquaient. Ne le trouvait-elle
-pas ridicule, cette Clary, qu’entretenait un
-prince ? Sans être sentimentalement amoureux
-d’elle, Ogier appréciait assez son aventure avec
-la ravissante fille, pour trembler de lui déplaire.
-Ce souci paralysait son aisance naturelle, son
-esprit, et même cette grâce mâle et gravement
-caressante, qui faisait rêver de lui les femmes.</p>
-
-<p>La partie fine était ratée, il n’y avait pas à dire.
-Sérénis le sentit si bien, qu’il n’insista pas lorsque
-M<sup>lle</sup> de Prémor, au dessert, déclara qu’elle se
-trouvait trop fatiguée pour se promener dans
-l’Exposition après le repas.</p>
-
-<p>— « D’ailleurs, » ajouta-t-elle, « je l’ai si bien
-prévu que j’ai fait venir ma voiture, à neuf heures,
-au pont des Invalides. Elle doit déjà y être. Je
-trouve ça tuant, ces balades sur des cailloux qui
-vous tordent les chevilles. Elle est trop salement
-carrelée, leur Exposition.</p>
-
-<p>— On te paiera un fauteuil roulant, » proposa
-Stainier.</p>
-
-<p>Elle daigna rire.</p>
-
-<p>— « Tu en as de bonnes, mon vieux ! Pour que
-tout Paris s’offre ma fiole. On organiserait demain
-ma représentation de retraite.</p>
-
-<p>— Je voulais vous conduire, Clary, au Phono-Cinéma-Théâtre, »
-dit Sérénis. « C’est curieux,
-il paraît.</p>
-
-<p>— Merci !… » répliqua-t-elle, contractée de
-nouveau. « On y voit et on y entend Rébecca,
-avec le sublime accent anglais compliqué d’une
-voix de polichinelle. Rébecca !… Grands dieux !…
-Vous avez donc du goût pour la Rétrospective ?… »</p>
-
-<p>Ogier devina qu’une gaffe suprême venait de
-couronner la kyrielle de ses gaucheries. Il ignorait
-que l’actrice restât précisément exaspérée de
-ce qu’on ne lui eût pas demandé une scène, pour
-la rendre par la combinaison du phonographe et
-du cinématographe, sur ce petit théâtre, où la
-foule admirait cent fois par jour les fantômes
-parleurs de Coquelin et de Sarah Bernhardt, et
-la svelte silhouette dansante de Cléo de Mérode.</p>
-
-<p>Le jeune homme avait cru amuser Clary par
-une distraction qui touchait à son métier, — ce
-métier dont les cabotins ne se dégagent pas une
-minute. — Il tombait bien !…</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Prémor se leva, nerveuse à en pleurer,
-et passa son manteau de dentelle, avec l’aide de
-Stainier, pendant que l’écrivain soldait l’addition.</p>
-
-<p>Son accès de jalousie professionnelle l’attendrit
-envers le compagnon des misères pareilles,
-le César des coulisses, qui s’enrageait souvent, lui
-aussi, dans le dépit des rivalités furieuses. Comme
-il tendait l’une des amples manches envolantées,
-elle lui jeta tout bas :</p>
-
-<p>— « Viens me rejoindre à la maison. Je lâche
-le « serin de Nice ». Il m’embête. »</p>
-
-<p>Puis, souriante, elle se retourna vers l’auteur,
-apaisée par ce calembour sur le nom de Sérénis,
-qu’elle n’avait pas inventé, et qui sentait bien
-son origine, une rancune de confrère sans succès, — preuve
-que l’envieux venin corrode autant
-les âmes littéraires que celles qui les traduisent
-de l’autre côté de la rampe.</p>
-
-<p>Comme tous trois sortaient du restaurant,
-Ogier ne retint pas un regard à la dérobée vers
-la table extérieure, où il avait aperçu Philippe
-d’Orlhac. Le jeune diplomate s’y trouvait encore
-avec ses amis. Et, de nouveau, Sérénis surprit en
-éclair une vision lumineuse et blonde de jeune
-fille, deux yeux pétillants attachés sur lui.</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard, il ouvrait pour
-Clary la portière de son coupé.</p>
-
-<p>— « J’ai la migraine. Vous serez bien gentil
-de me laisser, » dit-elle cavalièrement.</p>
-
-<p>La voiture fila. Presque aussitôt, Stainier tendit
-la main à l’auteur dramatique.</p>
-
-<p>— « Comment, vous aussi ?… » s’exclama
-Sérénis, tout dépaysé de rester seul.</p>
-
-<p>— « Mon bon, » fit l’autre confidentiellement,
-« je suis bien content que Clary nous ait plaqués.
-Il m’aurait fallu prendre congé le premier,
-et elle aurait potiné, la mâtine… » Il ajouta, plus
-mystérieux qu’un conspirateur de tragédie : « Un
-rendez-vous avec une femme du monde… Je ne
-saurais être assez prudent… »</p>
-
-<p>Puis il s’éloigna, riant sous cape, allant retrouver
-Clary dans son hôtel merveilleux, pour
-un de ces revenez-y où les deux anciens amants
-ressuscitaient leurs souvenirs et mêlaient cyniquement
-leurs rancunes.</p>
-
-<p>Sérénis rentra dans l’Exposition, dégoûté de
-sa soirée, des cabotins, et, — du moins y tâchait-il, — des
-bonnes grâces décevantes de
-Clary.</p>
-
-<p>Quelque chose dont il ne se rendait pas
-compte, — curiosité, pressentiment, réminiscence, — lui
-fit rebrousser chemin le long de la
-berge pour repasser devant le restaurant germanique.
-Les tables se vidaient. Celle où il avait
-remarqué d’Orlhac, entourée maintenant d’une
-débandade de chaises, montrait l’abandon du
-repas fini, serviettes jetées, fleurs pillées, verrerie
-légère en retraite devant la grosse cavalerie
-des rince-bouche.</p>
-
-<p>Sérénis monta un escalier, puis traversa le
-pont de l’Alma sans prendre la peine de gravir
-la passerelle, n’ayant qu’à montrer au guichet sa
-carte de presse. « Allons au Château d’Eau, »
-pensa-t-il. Un moment de rêverie devant les
-prodigieuses cascades multicolores apaiserait son
-agacement.</p>
-
-<p>Comme il passait derrière le pavillon du
-Mexique, il se heurta presque à quelqu’un qui
-sortait vivement du bureau de télégraphe, situé
-de l’autre côté de l’allée, près du Cabaret Roumain.</p>
-
-<p>— « D’Orlhac !…</p>
-
-<p>— Ah ! Sérénis… Comme ça tombe !… » s’écria
-le secrétaire d’ambassade.</p>
-
-<p>— « Ça tombe si bien que ça ?… » sourit
-Ogier en lui serrant la main.</p>
-
-<p>— « Parbleu, oui ! Je vais donc satisfaire un
-caprice de jeune fille, qui nous a empoisonné
-notre dîner.</p>
-
-<p>— C’est une Brinvilliers, votre jeune personne ?</p>
-
-<p>— Mais non… Je veux dire que sa fantaisie a
-glacé tout entrain. C’est une charmante fille, gaie
-jusqu’à l’extravagance. Eh bien, elle n’a plus dit
-un mot et n’a cessé de regarder vers l’intérieur, à
-partir du moment où vous êtes entré avec Prémor.
-Quand elle a su que nous sommes amis, ne
-me demandait-elle pas d’aller vous chercher.</p>
-
-<p>— Bien élevée, la demoiselle !</p>
-
-<p>— Dites « pas élevée » du tout. Elle a traversé
-quelques pensionnats de France, et revient
-d’Amérique, où son père a fait une fortune. Vous
-avez dû entendre parler de Mériel… Le Trust de
-la publicité… Vous savez bien ?</p>
-
-<p>— Mais non.</p>
-
-<p>— Ce Mériel est un individu doué d’une imagination
-du diable. Après avoir raté beaucoup
-d’entreprises en France, il a fondé en Amérique
-le Trust de la publicité… Une idée géniale… Impossible
-de faire paraître une annonce dans un
-journal ou de coller une affiche sur un mur sans
-s’adresser à son Trust. Et comme on abuse plutôt
-outre-Océan de la réclame, le monsieur a gagné
-des millions.</p>
-
-<p>— Bravo ! » plaisanta Sérénis. « Une héritière…
-Je cherche ça, précisément. Mais pour
-celle-ci, je pense que vous-même…</p>
-
-<p>— Je ne compte pas me marier. Vous avez le
-champ libre, » interrompit d’Orlhac, tandis que
-l’assombrissement soudain de sa physionomie
-démentait son effort pour sourire.</p>
-
-<p>— « Mais, à propos, où allons-nous ? » demanda
-l’écrivain.</p>
-
-<p>— « Rejoindre ma bande. Je vous emmène. »</p>
-
-<p>Et d’Orlhac, secouant l’impression pénible,
-expliquait à son compagnon qu’il venait seulement
-de quitter ses amis pour entrer au bureau
-de poste.</p>
-
-<p>— « J’avais à téléphoner au Ministère. Mon
-congé expire. On est en train de négocier un
-prolongement. Mais il faut pour cela que mon
-ambassadeur ait reculé son départ, comme il en
-avait l’intention. Enfin, j’étais anxieux, je voulais
-savoir. J’ai laissé mes gens pour quelques
-minutes, et je dois les rejoindre au Champ de
-Mars, devant les cascades lumineuses.</p>
-
-<p>— J’y allais, » dit Sérénis.</p>
-
-<p>— « Oh ! oh ! » taquina Philippe d’Orlhac,
-« ma protégée vous intéresse déjà !… Savez-vous
-qu’elle prétend vous avoir connu il y a quelques
-années.</p>
-
-<p>— Cela m’étonnerait. Mais avec qui est-elle
-ici ?</p>
-
-<p>— Avec son père, et la famille d’un Yankee,
-associé de monsieur Mériel. D’aimables personnes,
-que j’ai connues là-bas, quand j’étais
-attaché, à Washington. »</p>
-
-<p>Ce nom de Mériel ne réveillait chez Ogier
-aucun souvenir. A peine l’avait-il entendu jadis,
-lorsque M<sup>me</sup> Hardibert l’avait prononcé, tandis
-qu’ils cheminaient côte à côte par les rues d’Anvers,
-avec l’inopportune présence de la grande
-fillette sautillant autour d’eux. « Victorine Mériel… »
-Cela ne lui disait rien du tout. Et une
-Victorine Mériel millionnaire, moins encore.
-L’impression d’autrefois s’associait avec une
-image d’orpheline malchanceuse, que guettaient
-les plus fâcheux hasards de la vie. Et cette impression
-même ne subsistait que grâce à d’autres…
-Dieu ! que cette petite silhouette sans
-conséquence aurait depuis longtemps disparu de
-sa mémoire, si elle n’eût tenu de si près à des
-choses qui ne s’oublient pas.</p>
-
-<p>Cependant Philippe d’Orlhac et Ogier Sérénis
-venaient de franchir les colossales assises
-de la Tour Eiffel. Devant eux s’ouvrait le rectangle
-du Champ de Mars, fourmillant d’une
-multitude noire, sous l’éblouissement dur des
-nombreux becs de gaz à incandescence. Cette
-clarté presque intolérable faisait apparaître
-comme terni, à une telle distance, le filigrane de
-lumière qu’était le Palais de l’Électricité, sertissant
-la joaillerie fulgurante de sa cascade. Celle-ci
-tombait sans cesse en un écroulement de rubis
-et de topazes, que remplaçait tout à coup la pluie
-des améthystes et des saphirs, suivant le jeu des
-verres souterrains traversés par les rayons. Les
-yeux se fixaient dans une fascination sur ce Niagara
-de gemmes enflammées, devant lequel ondulaient
-avec douceur des panaches d’eau mauve,
-lilas ou perle, — les jets remontants, moins
-ardemment colorés, du bassin.</p>
-
-<p>Devant ce spectacle de féerie, la foule s’amassait,
-compacte, sur des rangs pressés de chaises,
-ou debout, en muraille inaccessible à toute pénétration,
-sinon à la serpentine agilité des petits
-camelots.</p>
-
-<p>— « Où devez-vous retrouver vos amis ? Cela
-me paraît une entreprise assez compliquée ? »
-observa Sérénis, tandis que les deux jeunes gens
-ne gagnaient plus qu’avec lenteur d’infimes parcelles
-de terrain.</p>
-
-<p>— « Mon Dieu… Ils m’ont dit : devant le
-Château d’Eau… » fit d’Orlhac, avec le peu
-d’assurance que méritait l’énoncé d’un si chimérique
-rendez-vous.</p>
-
-<p>— « Telles quelques aiguilles s’assignant
-comme lieu de rencontre une meule de foin, »
-énonça Ogier avec une gravité railleuse.</p>
-
-<p>A ce moment, ils durent prendre leur parti de
-ne plus avancer ni reculer, saisis par une vague
-humaine, qui, après les avoir fait tourbillonner
-dans son remous, s’immobilisa en les bloquant.</p>
-
-<p>— « Votre grande taille, au moins, vous
-sert, » reprit Philippe, qui, de stature moyenne,
-n’apercevait plus la cascade lumineuse que par
-intermittents éclairs, entre la moustache d’un
-monsieur et l’oreille d’une dame, rapprochées
-d’ailleurs trop fréquemment.</p>
-
-<p>Par une silencieuse mimique, il fit remarquer
-à Sérénis que le mari de la dame était en avant
-de ce couple.</p>
-
-<p>— « Eh ! qu’ils s’aiment donc !… » murmura
-l’écrivain.</p>
-
-<p>Il mit dans cette exclamation un tel frémissement
-de mélancolie, que d’Orlhac tressaillit et
-le regarda.</p>
-
-<p>— « Vous ne trouvez pas, vous, » reprit
-Ogier, répondant à ce mouvement, « que la
-vertu des femmes peut quelquefois être une
-vilaine chose ?…</p>
-
-<p>— Qu’entendez-vous par là ? » dit le jeune
-diplomate d’une voix sourde.</p>
-
-<p>— « J’entends que leur fidélité conjugale, seul
-devoir qui les affranchisse de tous les autres, est
-d’essence moins noble qu’une généreuse faute.
-La prudence, l’intérêt, la coquetterie, la froideur,
-en sont les plus sûrs éléments. Et en son nom,
-elles peuvent commettre des crimes ! »</p>
-
-<p>Le mot grinça, d’une amertume sauvage. Philippe
-d’Orlhac se taisait.</p>
-
-<p>— « Ce n’est pas votre avis ?… » insista l’écrivain.</p>
-
-<p>— « Mon avis ?… » répéta l’ancien amant de
-Marcienne de Sélys. « Est-ce que nous pouvons
-avoir un avis sur l’amour ?… Nous avons seulement
-chacun notre façon d’en avoir souffert. Ne
-m’en veuillez pas de vous taire la mienne. »</p>
-
-<p>L’accent déchiré émut Sérénis. Qu’était son
-regret, à lui, — dont il ne faisait plus guère à
-présent que de la littérature, — à côté d’une
-blessure si promptement, si profondément saignante ?
-Sans la connaître, il en demeurait troublé,
-avec cette espèce de jalousie mystérieuse
-que nous inspirent les inconsolables tourments
-de l’amour, ceux que nous devinons supérieurs
-à notre propre endurance, et nés d’extases que
-nous ne connaîtrons jamais.</p>
-
-<p>Comme le subit assombrissement de leurs
-pensées leur rendait plus étouffante la contrainte
-de la foule, tous deux, d’un tacite accord, essayèrent
-de battre en retraite. A peine retrouvaient-ils
-un espace relativement libre, qu’ils aperçurent,
-venant à eux, les amis de M. d’Orlhac.
-Ceux-ci, en effet, s’étaient arrêtés près du pont
-d’Iéna, pour écouter un concert de trompes.</p>
-
-<p>— « Vous savez bien, » dit M. Mériel au
-secrétaire d’ambassade, « qu’avec Toquette la
-ligne droite n’est jamais le chemin d’un point
-à un autre. »</p>
-
-<p>« Toquette !… » Le grand corps de Sérénis
-oscilla comme par une secousse électrique. Il
-attacha des yeux effarés sur la jeune fille, qu’on
-lui présentait justement. Cette svelte taille élancée,
-à la ceinture fine, au buste gracieusement
-modelé, sous de floconneuses guipures, ne lui
-rappelait en rien l’écolière d’autrefois. Mais l’éclat
-du teint, la mousse dorée des cheveux, la
-malice de la bouche et du regard… Mon Dieu !…
-Était-ce possible ?…</p>
-
-<p>— « Vous ne vous rappelez pas Toquette,
-monsieur Sérénis ?… Et notre rencontre d’Anvers ?…
-Et mon entorse de Bruges ?… Et mes roses
-de la Martaude ?… »</p>
-
-<p>La Martaude !… Un jet de glace et de feu parcourut
-les artères d’Ogier. Allait-il apercevoir,
-parmi ces gens qui l’entouraient, celle qu’évoquait
-la présence de cette jeune fille, celle qu’il
-n’avait pas revue depuis le soir… Non, elle
-n’était pas là. Il se ressaisit, devant tous ces yeux
-rencontrés, où il lisait de l’étonnement.</p>
-
-<p>— « Pardonnez-moi… C’est une telle surprise !…
-Comment ! si je me rappelle mademoiselle
-Toquette ?… Mais je crois bien !… J’espère,
-monsieur, que mademoiselle votre fille ne vous
-a pas dit trop de mal de son ancien ami ? »</p>
-
-<p>Paul Mériel protesta. C’était un solide gaillard,
-qui n’accusait pas la cinquantaine, et que
-sa physionomie vive, d’un roux grisonnant, — très
-ressemblante, quoique masculinisée et épaissie,
-à celle de sa fille, — montrait bien l’homme
-d’aventures, d’imagination et d’entrain, qui avait
-fini par forcer la main à la Fortune.</p>
-
-<p>— « Eh bien, voyons… Si nous ne restions
-pas là, à nous faire lapider de coups de coude.
-Allons prendre des glaces là-haut, sur une des
-terrasses. Nous verrons mieux l’effet des fontaines. »</p>
-
-<p>Le groupe se mit en mouvement. Et, soit
-hasard, soit que les volontés y eussent tendu
-inconsciemment, Ogier se trouva près de Toquette.</p>
-
-<p>Elle ne s’effarouchait pas d’un tête-à-tête,
-qu’elle accentua plutôt, ralentissant le pas pour
-rester en arrière. Ses indépendantes allures d’autrefois
-n’avaient pris que plus de décision par
-son séjour en Amérique et l’assurance de la
-richesse. Seulement, les gestes capricants et l’impertinence
-agressive de l’âge ingrat, étaient
-remplacés par la souple grâce et la finesse malicieuse
-de la vingtième année.</p>
-
-<p>Ogier regardait cette grande fille élégante,
-mais sans l’observer pour elle-même. A peine se
-rendait-il compte, en une saveur accrue, de ce
-charme étrange vaguement remarqué par lui
-lorsqu’elle était gamine. Tout ce qu’il se dit
-d’elle, c’est qu’il ne la trouvait pas devenue jolie.
-Mais elle évoquait en lui trop de souvenirs — et
-de trop poignants, — il attendait de cette
-rencontre trop de révélations plus ou moins
-cruelles, pour s’attacher à ce qui la touchait
-personnellement. Des questions lui brûlaient
-les lèvres. Cependant il eut la discrétion d’attendre.</p>
-
-<p>— « Monsieur Sérénis, » disait-elle. « M’avez-vous
-pardonné ?</p>
-
-<p>— Vous avoir pardonné ?… » répétait-il.
-« Mais quoi donc ?… »</p>
-
-<p>Presque inquiet, rapportant tout à une seule
-pensée, il se demandait si elle n’allait pas lui
-présenter des excuses pour l’avoir tant gêné
-jadis dans un bonheur si vite évanoui. Le sourire
-mystérieux de Toquette accentuait cette
-crainte.</p>
-
-<p>— « Vous étiez si fâché, » reprit-elle, « le
-dernier jour !… avant que je parte pour la pension…
-parce que je vous avais surpris en vous
-jetant des roses. »</p>
-
-<p>Ah ! le banc de la Martaude… L’attente ravie…
-La silhouette juvénile dans la simple robe blanche,
-sous le canotier de paille, qui passa la grille
-et remonta l’allée !… Comme elle était songeuse,
-la douce Nicole !… Que pensait-elle à ce
-moment-là ?…</p>
-
-<p>— « Comment, mademoiselle !… J’ai eu le
-mauvais goût de me fâcher parce que vous me
-jetiez des roses ?… Vous n’avez pas fait serment
-de ne plus recommencer, j’espère ?… »</p>
-
-<p>Toquette coula vers lui un regard intrigué.
-Elle percevait l’intonation factice, devinait l’esprit
-ailleurs.</p>
-
-<p>— « Avec les mêmes roses ? » demanda-t-elle.
-« Je m’en garderais bien. Elles voleraient en
-miettes, les pauvres.</p>
-
-<p>— Puis il faudrait d’abord les retrouver, »
-dit-il machinalement.</p>
-
-<p>— « Les retrouver !… Je vous les montrerai,
-si vous ne leur avez pas trop gardé rancune.</p>
-
-<p>— Où donc ? » fit-il, commençant à s’intéresser.</p>
-
-<p>— « Mais, dans le sachet où je les conserve.</p>
-
-<p>— Ici ?… ou en Amérique ?…</p>
-
-<p>— En Amérique et ici. Partout où je vais.
-Elles ne me quittent pas. »</p>
-
-<p>Les admirables yeux graves d’Ogier se posèrent,
-et cette fois sans regarder en dedans vers
-le passé, sur le visage de la jeune fille. Toquette
-brava ce regard, avec un embarras fier et charmant.
-A la fin, pourtant, ses cils fauves battirent.</p>
-
-<p>Qu’éprouvait-il ?… Était-ce donc un regret
-d’imagination, sans racines au fond du cœur,
-l’élancement d’une cicatrice toute superficielle,
-ce frisson qui le secouait si fort depuis quelques
-minutes, puisqu’une coquetterie de femme suffisait
-à l’en distraire ? Lui-même s’étonna de l’attrait
-substitué au souvenir, et qui, brusquement
-l’appelait hors du plaintif autrefois.</p>
-
-<p>— « Ah ? » disait Toquette en riant. « Je
-puis bien vous l’avouer, maintenant que je suis
-une grande personne, à qui le flirt est permis.
-Vous fûtes le héros de ma treizième année. Tiens,
-voilà un alexandrin !… Je vous le cède, sans réclamer
-de droits d’auteur. »</p>
-
-<p>Elle noyait sous son espiègle gaieté la confession
-trop significative de tout à l’heure, et qui
-lui avait valu un tel regard. L’instinct défensif
-de son sexe la tenait, allègre et vaillante, sur le
-rempart de son secret, prête à le préserver par
-la raillerie et toutes les ruses de guerre, si elle
-l’avait en vain compromis.</p>
-
-<p>— « J’étais une romanesque petite folle, »
-reprenait-elle. « Vos vers, que vous nous récitiez,
-vos belles phrases sur la poésie de Bruges, vos
-attitudes élégiaques, m’avaient tourné la tête.
-Et j’étais jalouse… Ah ! que j’étais jalouse !…</p>
-
-<p>— De qui étiez-vous jalouse ?… » questionna
-Ogier, dont le cœur battit de nouveau sous un
-flot, mais ralenti, de l’émotion ancienne.</p>
-
-<p>— « De ma marraine, tiens !… Vous lui faisiez
-bien un peu la cour ?… Allons, soyez franc.</p>
-
-<p>— Comment pouvez-vous croire ?… Mon respect…</p>
-
-<p>— Oh ! votre respect… Vous y étiez bien
-forcé. Ma sage petite marraine n’est pas de celles
-à qui on manque.</p>
-
-<p>— Vous l’avez vue récemment, madame Hardibert ?
-Tout va-t-il suivant ses désirs ?… »</p>
-
-<p>La voix d’Ogier défaillit légèrement. Il posait
-enfin la question qui, tout d’abord, lui brûlait
-les lèvres. Mais il en attendait moins impatiemment
-la réponse.</p>
-
-<p>Le clair visage de M<sup>lle</sup> Mériel s’assombrit un peu.</p>
-
-<p>— « Vous n’allez pas me croire, » dit-elle
-avec un sérieux imprévu. « Je n’ai pas encore
-rendu visite à ma marraine depuis mon arrivée
-en Europe.</p>
-
-<p>— Il y a longtemps ?</p>
-
-<p>— Deux ou trois semaines. Mais papa n’a
-jamais une heure à lui. Et puis, il fallait bien
-voir l’Exposition… La Martaude, c’est loin. »</p>
-
-<p>Elle s’interrompit, confuse. Puis la vérité sortit,
-comme si la jeune insouciante eût soulagé
-sa conscience par un aveu. Les relations étaient
-devenues si rares avec les Hardibert, que Toquette
-ne savait trop comment les reprendre.
-Cinq ans auparavant, son père, pour qui s’annonçait
-la réussite d’une affaire importante, l’appelait
-en Amérique. Pour profiter du départ
-d’une famille disposée à l’escorter, elle avait dû
-se mettre en voyage d’un jour à l’autre. La correspondance
-avec sa marraine avait d’abord
-marché régulièrement, puis s’était espacée.</p>
-
-<p>— « J’ai tellement l’horreur des banalités
-épistolaires, » soupira M<sup>lle</sup> Mériel. « Quand les
-gens sont séparés de vous pour à peu près toujours,
-qu’ils ne vivront plus de votre vie, on a si
-tôt fait de n’avoir plus rien à leur dire. »</p>
-
-<p>Du moins, elle était franche. Elle n’enguirlandait
-pas son jeune égoïsme, sa négligence, sa
-naïve ingratitude. Ogier entrevit ce caractère en
-contrastes, à la fois indifférent et fougueux,
-tenace pour soi, dépourvu de solidité pour les
-autres, et peu capable de sacrifice. Elle avait
-pourtant une excuse, que sa délicatesse n’eut
-garde d’alléguer : son enfantine griserie de la
-soudaine fortune paternelle, les gâteries absurdes
-dont, immédiatement, elle fut accablée. Aucune
-allusion de sa part ne signala ce changement
-dans son destin. Simple marque d’une élégance
-naturelle, qui lui interdisait d’attacher tout haut
-quelque importance à l’argent.</p>
-
-<p>— « Comment se fait-il, » interrogea Sérénis,
-« qu’oublieuse d’une si exquise marraine, vous
-ayez gardé le souvenir du méchant camarade de
-passage que j’avais été pour vous ? »</p>
-
-<p>Peut-être voulait-il provoquer le retour des
-déclarations de tout à l’heure. A travers le babillage
-de Toquette, il perdait un peu la certitude
-qui, un instant auparavant, était entrée en lui
-comme un aiguillon, dont il goûtait l’atteinte
-fiévreuse et légère. Cela ne lui déplaisait pas de
-recevoir encore les avances plus ou moins directes
-de cette capiteuse fille. Il la voyait mieux
-à présent. Dans ses yeux d’or, sa peau transparente,
-sa mousseuse chevelure, sa longue taille
-pliante, une vie magnétique frémissait. Pourtant,
-non, elle ne l’attirait pas. D’ailleurs, que voulait-elle ?
-Se jouer un peu de lui, sans doute, le piquer
-à son tour, ne pas rester sur son échec de petite
-amoureuse précoce. Il la sentait pétrie de caprices.
-Et n’était-elle pas riche à se les passer
-tous ? Quelque chose se cabra en lui. Il n’y pensait
-que trop, à cette fortune, depuis que tous
-deux marchaient côte à côte. Eh bien, quoi ?
-Pourquoi s’en voudrait-il ? N’avait-il pas souvent
-songé, sans en rougir, à faire un mariage avantageux.
-Il apportait le succès, la célébrité… C’était
-un échange.</p>
-
-<p>De telles réflexions se suivaient en lui, rapides,
-fuyantes et réitérées, comme les ondes voisines,
-aux reflets changeants, dont la chute incessante
-étourdissait. On les apercevait maintenant de
-haut. Le groupe était parvenu sur une des terrasses,
-et même, par une manœuvre savante,
-venait de s’emparer d’une table, au bord de la
-balustrade, que des dîneurs attardés abandonnaient.
-Par exemple, on n’aurait pas de sitôt un
-garçon pour la débarrasser. Toquette déclara,
-non sans raison, que les reliefs des autres l’écœuraient.
-Sous ce prétexte, elle s’accouda plus loin,
-à la rampe de simili-marbre, contente de poursuivre
-sa causerie avec Ogier, qui, bien entendu,
-ne la quitta pas.</p>
-
-<p>Tardivement, elle répondait à sa dernière
-question.</p>
-
-<p>— « D’abord, je ne l’ai pas oubliée, ma gentille
-petite marraine. J’ai un peu lâché la correspondance.
-Mais c’est tellement rasant d’écrire !
-Si j’avais dû échanger des lettres avec vous, il y
-a beau temps sans doute que je serais revenue
-de mes illusions.</p>
-
-<p>— A la bonne heure ! » dit-il, découvrant une
-câlinerie d’intonation dans la malice des mots,
-et se prêtant d’autant plus volontiers à la plaisanterie.
-« Vous me parlez comme quand vous
-aviez douze ans. Je vous retrouve. Nous allons
-être de bons ennemis, ainsi que jadis.</p>
-
-<p>— Vous savez que je me ressens encore de
-mon entorse. J’ai gardé une faiblesse de la cheville.
-Dieu ! que je vous en ai voulu !</p>
-
-<p>— De votre entorse ?</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>— Mais en quoi étais-je cause ?…</p>
-
-<p>— Vous restiez toujours en arrière, avec marraine.
-Moi, par énervement, j’ai pressé le pas.
-Et puis, je rageais… J’ai tapé du pied, en me
-retournant vers vous… Crac ! ça y était.</p>
-
-<p>— Cette petite Toquette !… » murmura Ogier.</p>
-
-<p>Sa voix traîna, caressante. Et il appuya de
-nouveau sur la fraîche physionomie un regard
-qui se troublait un peu. Il ne distinguait plus
-bien ce qui se passait en lui. Le présent, le passé,
-mêlaient leurs suggestions pénétrantes. D’où
-venait que, soudain, il discerna, dans l’écheveau
-embrouillé de ses sentiments, une satisfaction
-bizarre de ce que les Mériel eussent laissé se
-dénouer presque entièrement leurs rapports avec
-les Hardibert ?… Lui qui, moins d’une demi-heure
-auparavant, n’avait vu dans sa rencontre
-inopinée avec Toquette que l’occasion d’entendre
-parler de Nicole.</p>
-
-<p>— « Fifille, ta glace est en train de fondre, »
-claironna la voix éclatante de Mériel.</p>
-
-<p>On les avait enfin servis. Du linge mal cylindré,
-jeté à la hâte sur les maculatures de la
-nappe, donnait une virginité relative à la table.
-Un soir d’illuminations, il ne fallait pas être exigeant.
-Une retraite aux flambeaux se déroulait
-en bas, sillonnant la foule obscure d’une traînée
-de ballons lumineux. On se demandait par quel
-miracle pouvait s’ouvrir la dense masse humaine,
-et si ces grosses boules orangées ne roulaient
-pas d’elles-mêmes sur le dru moutonnement des
-têtes, au lieu d’être portées par des corps en
-marche. Des musiques militaires épandaient des
-rythmes, des clameurs et des frissons de cuivre,
-qui semblaient les accents exaspérés ou plaintifs
-de l’énorme houle vivante. Puis, dans des silences
-inexpliqués, presque sinistres, revenait le
-mugissement doux de la cascade, dont ruisselaient
-sans fin les eaux diaprées, splendides et
-fugitives. Une chaleur suffocante montait dans
-l’air épaissi. Autour des globes lumineux, on
-voyait trembler la poussière. Et là-bas, très loin,
-vers l’ouest, par-dessus les palais lisérés de cordons
-de gaz, l’agonie du jour s’achevait en une
-pâleur à peine verte, tandis que du phare allemand
-un formidable pinceau de lumière électrique,
-promené frénétiquement, balayait de
-temps à autre ce chaos et en faisait surgir de
-stupéfiantes apothéoses.</p>
-
-<p>Toquette et Ogier s’assirent avec les autres
-pour humer leurs glaces. La conversation se généralisa.
-Ce fut Paul Mériel qui, le premier, prononça
-le nom qui faisait sauter le cœur de
-Sérénis.</p>
-
-<p>— « Ces pauvres Hardibert… Les voyez-vous
-souvent, monsieur ? » demanda l’inventeur du
-Trust de la publicité.</p>
-
-<p>— « Mais non… La vie est si dévorante ! Il y
-a des années que je ne leur ai fait visite. Je suis
-fort coupable envers eux.</p>
-
-<p>— C’est comme nous. Il faudra nous accompagner
-à la Martaude. Nous nous ferons pardonner
-ensemble.</p>
-
-<p>— Mais, » demanda l’écrivain, « pourquoi
-dites-vous « ces pauvres Hardibert » ? Leur serait-il
-arrivé malheur ?</p>
-
-<p>— Comment ?… Vous ne savez pas ?… En
-effet, vous avez dû les négliger depuis longtemps.
-Mais, la Martaude a traversé une crise
-terrible ! Ils ont été à deux doigts de la faillite.</p>
-
-<p>— Pas possible ! Un établissement si prospère !…</p>
-
-<p>— Ah ! c’est que la politique s’en est mêlée.
-Un moment, Hardibert pensait abandonner la
-partie. L’État, son meilleur client, le boudait. Et
-les ouvriers, tandis qu’il les nourrissait en sacrifiant
-sa fortune personnelle, lui jouaient des
-tours pendables. Quand on chômait, les gaillards
-trouvaient bon d’être payés tout de même. Et si,
-par hasard, l’ouvrage donnait un peu, ils réclamaient
-de l’augmentation et tenaient la dragée
-haute. Ah ! ç’a été dur !</p>
-
-<p>— Et monsieur Hardibert s’en est tiré !… Il est
-tellement énergique !</p>
-
-<p>— On l’a aidé aussi… Quelqu’un a mis à propos
-des fonds dans l’affaire. »</p>
-
-<p>Toquette eut un brusque accès de toux. Et
-Sérénis vit, à un mouvement de son buste,
-qu’elle avançait le pied vers son père, par dessous
-la table. Il comprit. Le Trust de la publicité
-ne s’était pas montré ingrat. Mais c’était peut-être
-pire de laisser refroidir une amitié, après
-avoir cru solder la dette de cœur avec de l’argent.</p>
-
-<p>— « D’ailleurs, » continua Mériel, empressé à
-faire dévier le sujet sur l’indication de sa fille,
-« j’ai appris, depuis mon arrivée en France, que,
-d’aucune façon, le bonheur n’est à la Martaude. »</p>
-
-<p>Ogier sentit le reflux de son sang. De jour, on
-l’aurait vu pâlir.</p>
-
-<p>— « Comment cela ? »</p>
-
-<p>Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire,
-comme pour dire qu’il ne pouvait s’expliquer
-devant des étrangers, ni à portée de virginales
-oreilles. Malgré cette mimique expressive,
-Sérénis, tenaillé d’une curiosité douloureuse, ne
-put se tenir d’insister.</p>
-
-<p>— « Vous m’étonnez. Madame Hardibert est
-femme à mettre le bonheur partout.</p>
-
-<p>— Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de
-rien préjuger contre elle, » riposta Mériel avec
-chaleur.</p>
-
-<p>Sérénis ne devait pas en apprendre davantage
-ce soir-là. Les Américains, que cette causerie
-n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir.
-Malgré leurs efforts pour parler français,
-ils revenaient fréquemment à leur idiome natal,
-que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait
-de s’occuper de lui, prise tout entière par un
-spectacle qui l’amusait. Un ouvrier, pour arranger
-quelque chose à l’une des herses électriques,
-s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement
-de l’eau. A un moment, il gravit deux
-degrés de la cascade, sous la puissante douche
-multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement,
-regardait l’homme. Le bourdonnement
-de la foule, les hurrahs, la chanson liquide des
-fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient
-en rafales nostalgiques au fond de son âme. La
-réflexion de Philippe lui revint : « Nous ne pouvons
-juger l’amour. Nous avons seulement chacun
-notre manière d’en souffrir. » Il se tourna,
-dans l’espoir instinctif de rencontrer la fraternelle
-mélancolie du jeune diplomate. Et seulement
-alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas
-suivis sur la terrasse, mais avait dû prendre
-congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même
-s’attardait avec Toquette.</p>
-
-<p>Alors il se sentit incapable de prolonger, à
-côté de cette attirante fille, l’étrange désarroi de
-sa pensée, ni surtout de supporter davantage le
-remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait
-le malaise croissant. Que faisait-il ici ? Vers quoi
-donc allait-il ?… Et là-bas, à la Martaude, Nicole
-était malheureuse… Mais pourquoi, mon Dieu,
-pourquoi ?… N’avait-elle pas choisi, jadis ?… Ne
-lui avait-elle pas impitoyablement broyé le
-cœur ?… Donc il était libre… Et il serait vraiment
-trop généreux de la plaindre !… Par moments,
-au cours des années, il avait cru l’oublier tout à
-fait. Ou, du moins, sa peine, qui lui restait chère,
-n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa mémoire
-de poète, une mélodie amèrement douce,
-qu’il se plaisait à faire pleurer sur les lèvres de
-ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait si
-malheureux ce soir ?… Et surtout si mécontent de
-lui-même ?…</p>
-
-<p>Allons ! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul,
-il trouverait le mot de cette énigme.</p>
-
-<p>Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons.
-Personne n’essaya de le retenir. Aussi,
-comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la
-cohue, s’énervant de la torpidité de ces troupeaux
-béats, et les traversant avec une vigueur presque
-brutale, Sérénis emportait une impression dominante :
-le dépit d’avoir constaté combien aisément
-Toquette le laissait partir, tellement distraite
-par les acrobaties hydrauliques de l’ouvrier
-électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit
-« au revoir » sans tout à fait tourner la tête.</p>
-
-<p>Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus
-son petit appartement de la rue de la Tour
-d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue
-d’Antin, où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit
-de douces luisances aux acajous de jolis meubles
-anglais, et se multiplia dans les petits carreaux
-des portes. La femme de ménage de jadis était
-remplacée par un valet de chambre. Sérénis ne se
-blasait pas encore sur la satisfaction de ce bien-être,
-témoignage matériel de ses succès. Chaque
-fois qu’il mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait
-la coquette ordonnance de son intérieur, il
-goûtait une joie de conquérant : « J’ai gagné cela
-sur la vie. » Son ambition lui présageait d’autres
-victoires. Et volontiers, désormais, sûr des glorioles
-de célébrité, il leur donnait une forme
-confortable et pratique. Une prévoyance avisée
-tempérait maintenant l’enthousiasme étourdi des
-années de chimère. Quelquefois il le constatait
-avec un sourire intérieur : « J’aurais été romanesque, »
-se disait-il, « si Nicole m’avait aimé.
-Elle seule m’aurait retenu dans le domaine du
-rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute
-liberté de m’apercevoir que la réalité n’est pas
-négligeable et de m’en assurer la jouissance.
-Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si
-rudement secoué et dispersé les fleurs à l’arbre
-de ma vie, pour laisser les fruits y mûrir. Il ne me
-reste plus d’illusions, mais assez de délicatesse
-pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion
-exaltée ne renaîtra plus en moi. Je suis dans les
-meilleures conditions pour savourer pleinement
-l’existence. »</p>
-
-<p>Les réflexions de l’écrivain comportaient moins
-de sérénité quand il rentra, ce soir, de l’Exposition.
-Malgré l’espérance de les mieux démêler dans la
-solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à
-gagner à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait
-de plus indistinct était peut-être d’essence supérieure
-aux raisonnements, aux résolutions, aux
-projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir,
-pitié, pardon, extases tendres, amour mal enseveli,
-voix de Bruges et du parc de la Martaude…
-c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes.
-Cependant que le langage précis des sens, de la
-vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas faute d’évoquer
-la piquante Toquette, et son irritante coquetterie,
-et les millions de son père, — toutes
-choses qui pourraient contenir le bonheur, même
-si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur
-ces tronçons saignants que sont des rêves brisés,
-des caresses abolies et des espoirs déçus.</p>
-
-<p>« D’Orlhac a raison, » se dit Ogier, tandis
-qu’il se retournait dans son lit sans trouver le
-sommeil. « Tous les jugements sur l’amour sont
-vains. Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le
-plus souvent, d’en souffrir. Laissons-donc mon
-cœur malade être un champ de bataille aux
-regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire
-des uns et la défaite des autres se décideront en
-le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse psychologique
-n’y sera pas pour grand’chose, hélas ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Ogier Sérénis à Nicole Hardibert</span></p>
-
-<blockquote>
-<p class="date">Août 1900.</p>
-
-<p class="ind i">« Madame,</p>
-
-<p class="i">« Me pardonnerez-vous, obtiendrez-vous pour
-moi l’indulgence de Monsieur Hardibert,
-si je rentre dans votre vie après avoir paru
-m’en détacher si complètement ? Les circonstances
-qui m’y ramènent sont telles, que mon indiscrétion
-devient le plus strict des devoirs. Je n’ose vous exprimer
-la joie que j’éprouve de me rappeler à votre
-souvenir. Mon apparent oubli ne m’en donne pas le
-droit. Mais votre cœur, qui comprend tous les mystères,
-m’a peut-être trouvé quelque excuse pour tant
-d’absence et de silence. Il y aurait une véritable injustice
-de votre part à n’y pas reconnaître avant tout
-la profondeur de mon respect.</p>
-
-<p class="i">« Mademoiselle Victorine Mériel, qui vient de
-séjourner une semaine auprès de vous, Madame, ne
-vous a pas parlé de moi. Et je sais que, dans vos causeries
-avec elle, mon nom n’est pas venu sur vos
-lèvres. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’espérer.</p>
-
-<p class="i">« Cependant votre filleule l’attendait un peu. Et
-peut-être, si vous l’aviez prononcé, eût-elle moins bien
-gardé le secret que, d’accord avec elle, je devais vous
-révéler le premier.</p>
-
-<p class="i">« Mademoiselle Victorine me fait le très grand
-honneur de souhaiter que je demande sa main. Sa
-bienveillance m’ouvre un espoir que m’interdirait — à
-défaut de raisons plus subtiles — la disproportion
-de nos fortunes. Je suis, vous le savez, un modeste
-écrivain, soumis au caprice du public, qui peut lui
-accorder plus de gloire que d’argent, et même ne lui
-octroyer ni l’un ni l’autre. Mademoiselle Mériel
-est riche. Pourtant son père lui-même m’a donné à
-entendre qu’elle comptera cette richesse pour peu de
-chose si je n’y ajoute, avec toute la dévotion dont je
-suis capable pour sa très charmante personne, mon
-petit brin de laurier.</p>
-
-<p class="i">« Ma fatuité serait extrême de vous écrire ces
-choses, Madame, si des sentiments auprès desquels
-la fatuité ne compte guère, ne devaient vous apparaître
-dans ma démarche.</p>
-
-<p class="i">« J’ai connu votre filleule auprès de vous, alors
-qu’enfant solitaire, elle n’avait de tous les biens de
-ce monde que le moins fastueux mais le plus inestimable,
-c’est-à-dire votre tendresse. Depuis le jour
-tout récent où le hasard m’a fait retrouver la petite
-compagne d’un autrefois que je ne saurais oublier,
-j’ai été témoin de son repentir pour ce qu’elle appelle
-son ingratitude envers vous. Hier, à son retour de
-la Martaude, j’ai constaté son bonheur profond de
-vous avoir retrouvée, si accueillante dans votre bonté
-inaltérable, et si prompte à effacer une faute dont elle
-ne s’accuse que plus sévèrement.</p>
-
-<p class="i">« Dans de telles conjonctures, ni elle, ni moi, ne
-saurions prendre sans votre consentement une résolution
-qui rendrait commun notre avenir. Si Mademoiselle
-Victorine ne s’en est pas ouverte à vous,
-Madame, c’est parce que je lui ai demandé la grâce
-d’apporter d’abord à vos pieds toute l’humble soumission
-que me dicte la mémoire d’un passé trop
-fugitif, et ma déférence pour votre volonté. Je ne
-lui ai pas caché que vous ne me pardonneriez peut-être
-pas si aisément qu’à elle-même des torts qui ne
-sont semblables aux siens que dans sa candide appréciation.
-Vous devez souhaiter pour votre filleule un
-mari que vous puissiez admettre sans déplaisir dans
-votre cercle familial. Et je n’ose me flatter que je sois
-celui-là.</p>
-
-<p class="i">« En m’adressant à vous, Madame, il est bien
-entendu que je ne sépare pas de votre décision celle
-de Monsieur Hardibert. Je la sollicite avec tous les
-égards auxquels a droit le parrain de Mademoiselle
-Victorine et le maître de cette Martaude, où je fus
-élevé, où mon père laissa sa vie.</p>
-
-<p class="i">« Malgré toutes les apparences, le meilleur de
-mon cœur n’a pas quitté cette maison, où le deuil me
-fut moins atroce que les joies ne m’y furent douces.</p>
-
-<p class="i">« Et c’est pourquoi, Madame, votre arrêt, quel
-qu’il soit, me trouvera reconnaissant.</p>
-
-<p class="i">« Veuillez croire à la fidélité de mes sentiments,
-dont le premier est le plus profond respect.</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Ogier Sérénis.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert reçut cette lettre comme elle
-descendait en voiture de la Martaude, pour aller,
-un matin, prendre le train de Paris. Le facteur
-ayant fait signe à Honoré, — un peu plus familier,
-un peu plus vieux que jadis, — celui-ci
-arrêta Capon et le Brûlé, — bien grisonnants et
-cassés d’allure, mais que les revers financiers de
-leur maître empêchaient de prendre leurs invalides.</p>
-
-<p>— « Quelque chose pour Madame, » dit
-l’homme à la blouse de toile bleue passepoilée
-de rouge, en soulevant sa boîte sur son genou.</p>
-
-<p>Il approcha du marchepied et tendit l’enveloppe.</p>
-
-<p>Nicole la considéra dans un léger trouble,
-tandis que la victoria repartait.</p>
-
-<p>Elle croyait connaître cette écriture… Mais
-tout message imprévu lui causait maintenant
-une contraction d’inquiétude. Du fond mystérieux
-de la vie, rien d’heureux, croyait-elle, ne
-pouvait lui venir. Et elle en avait tant reçu,
-de ces billets anonymes, porteurs de menaces
-brutales ou d’insinuations perfides, — armes
-aveugles employées par la rancune des prolétaires
-contre ceux qu’ils croient les heureux !</p>
-
-<p>« Allons, » se dit-elle, « est-ce la dynamite
-sur mon seuil, ou la trahison à mon foyer, que
-va me présager ce billet doux ? »</p>
-
-<p>Un sourire désenchanté flotta sur ses lèvres.
-Sous l’ombrelle claire, qu’elle tenait ouverte,
-elle avait toujours ce teint translucide, d’une
-matité pâle, qu’imprégnait si chaudement la
-lumière. Les ondes obscures de ses cheveux
-descendaient encore en deux masses ondées
-assez bas sur ses tempes, car elle n’avait jamais
-adopté la coiffure élevée, en auréole. Ses longs cils
-noirs battaient comme jadis avec cette nervosité
-fréquente qui donnait à son regard un charme
-mobile et timide. Elle était restée la même. Les
-années qui venaient de passer sur elle représentaient
-la période, — d’ailleurs si courte, — où
-la beauté d’une femme semble n’avoir pas à
-tenir compte du temps. Car elle entrait à peine
-dans sa trentième année, sans qu’on pût cesser
-de lui en donner vingt-cinq. Seulement, la
-nuance incertaine de ses yeux charmants s’était
-foncée quelque peu. Leur gris si fin avait prédominé
-sur les reflets presque mauves qui faisaient
-penser à des pétales d’hortensia. Une ombre
-s’était glissée là, qui ne s’en allait plus. Le secret
-de l’âme en paraissait reculé, à de très lointaines
-profondeurs.</p>
-
-<p>Cependant Nicole venait de décacheter sa
-lettre. Elle avait regardé la signature. Elle lisait.</p>
-
-<p>Avant d’avoir parcouru la première page, ses
-mains tremblantes durent fermer son ombrelle,
-qu’elles ne soutenaient plus. Et ce ne fut pas
-trop de ces deux faibles mains pour fixer ce papier
-que tourmentait une agitation plus indocile
-que celle du vent.</p>
-
-<p>Quand elle eut terminé, elle relut. Puis,
-appuyée aux coussins de sa voiture, elle dirigea
-vers l’horizon un regard si fiévreusement fixe
-qu’il suspendait l’habituelle palpitation des paupières.
-Rien, si ce n’est cette immobilité un peu
-hagarde des prunelles largement dévoilées, ne
-trahissait ce qui pouvait bien se passer en elle, ni
-quel tourbillon de sentiments y avaient soulevé
-ces phrases, signées d’un tel nom, avec — sous
-le sens officiel apparent — le mystère passionné
-qu’évoquaient leurs moindres syllabes.</p>
-
-<p>Comme la voiture approchait de Sézanne, Nicole
-enferma la lettre d’Ogier dans le petit sac
-en daim gris brodé de perles d’acier qu’elle
-tenait à la main. Puis elle prit son billet, gagna
-le quai, sans voir des personnes de connaissance,
-qui la saluaient. De la même allure automatique,
-elle monta et s’assit dans un compartiment, lorsque
-stoppa l’express. Jusqu’à Paris, elle ne fit
-pas un mouvement et ne rouvrit pas le petit sac.</p>
-
-<p>A l’arrivée, elle s’étonna d’apercevoir une
-toute jeune fille, de seize ans à peine, qui vint
-au-devant d’elle, sur le quai.</p>
-
-<p>— « Comment, Yvonne ! Tu sors seule ?</p>
-
-<p>— Il faut bien, ma tante. Je vais à mon
-cours. Je n’ai pas pu vous attendre pour déjeuner.
-Alors, j’ai dit à maman que je passerais
-ici pour vous dire bonjour.</p>
-
-<p>— Et tu vas maintenant au Conservatoire ?</p>
-
-<p>— Oui, ma tante.</p>
-
-<p>— Je vais t’y mettre en voiture. »</p>
-
-<p>Elle arrêta un fiacre. La jeune élève de tragédie
-y monta avec elle.</p>
-
-<p>C’était la fille de Berthe Raybois. Cette enfant,
-qui l’appelait « ma tante », n’était que sa
-petite-cousine. Un affreux malheur laissait à
-Yvonne, ainsi qu’à ses trois frères cadets, la nécessité
-de se débrouiller dans la vie. Leur père,
-Gaston Raybois, le galant sous-directeur, était
-mort l’année précédente, d’une façon tragique.
-Comme il examinait une machine au repos,
-quelqu’un avait ouvert le robinet de mise en
-marche, et une bielle énorme, élancée brusquement,
-lui avait défoncé la poitrine. L’auteur du
-méfait fut inculpé, non d’assassinat, mais d’homicide
-par imprudence, et encore s’en tira-t-il
-avec quelques mois seulement de prison, parce
-qu’il ressortit des débats que sa femme avait été
-détournée de ses devoirs par le sous-directeur.</p>
-
-<p>La malheureuse veuve, dévastée de douleur,
-avait fui la Martaude avec ses quatre enfants.
-Installée à Paris, dans un intérieur bien modeste,
-elle les élevait suivant ses ressources médiocres
-et la nonchalance de son caractère honnête mais
-sans ressort. Les charges écrasantes dont s’étaient
-grevés la Martaude et ses propriétaires, durant la
-crise traversée par l’usine, empêchaient M. et
-M<sup>me</sup> Hardibert d’aider efficacement cette famille
-désemparée.</p>
-
-<p>C’était pour leur rendre visite que Nicole venait
-à Paris ce jour-là. Elle devait déjeuner chez
-sa cousine. La fille aînée, ravie de circuler dans
-Paris sans être accompagnée, avait affirmé son
-indépendance en venant saluer sa pseudo-tante
-à la gare.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert, le cœur serré, considérait
-cette fillette qui prenait des airs de femme, lui
-parlant de tout avec désinvolture, et si coquette,
-d’un gracieux visage, tout menu, entre deux
-bandeaux extravagants de cheveux oxygénés,
-qui lui descendaient plus bas que les oreilles.
-Une rose rouge, piquée sous la passe du grand
-chapeau noir, contrastait, par son ardeur provocatrice,
-avec l’innocence du profil. Et, lorsque
-la jeune fille eut sauté de la voiture, tous les
-regards masculins suivirent le frétillement de sa
-taille, mince à se briser, au-dessus des frêles
-hanches contre lesquelles elle plaquait sa jupe,
-tandis qu’elle franchissait la cour du Conservatoire.</p>
-
-<p>— « Tu acceptes donc, dès maintenant, pour
-Yvonne, toutes les alternatives de la vie de
-théâtre ? » demanda Nicole à sa cousine, presque
-dès son entrée dans le petit appartement de
-la rue Lemercier, aux Batignolles.</p>
-
-<p>Elle posait la question avec une gravité assombrie,
-qui la souligna trop. Et cependant
-l’inquiétude pour la future tragédienne ne rendait
-pas seule sa voix si sourde, son regard si
-morne.</p>
-
-<p>Berthe regimba.</p>
-
-<p>— « Tu en parles à ton aise ! J’accepte !…
-Certainement, j’accepte. Je n’ai jamais fait que
-cela dans la vie, accepter !… »</p>
-
-<p>La veuve de Gaston Raybois avait perdu dans
-les larmes le peu de jeunesse que comportaient
-son teint blafard et ses traits indécis. Plus âgée
-que Nicole de huit à dix années seulement, elle
-aurait pu passer pour sa mère, à la dissemblance
-près.</p>
-
-<p>— « Vois-tu, ma petite, » reprit-elle, « moi,
-j’ai toujours été honnête, parce que, ni moralement,
-ni physiquement, je n’étais destinée à
-autre chose. Si j’avais eu le choix, peut-être
-aurais-je découvert que je faisais un métier de
-dupe.</p>
-
-<p>— Ne dis pas cela, ma pauvre chérie. Ne le
-dis surtout pas devant ta fille.</p>
-
-<p>— Pour qui me prends-tu ?… Suis-je femme à
-pervertir mes enfants ?… »</p>
-
-<p>Nicole la savait très aigrie, ne s’offusquait pas
-de ses ripostes.</p>
-
-<p>— « Tu as découvert le sens de la vie, toi,
-Nicole ? » questionna âprement M<sup>me</sup> Raybois.
-« Tu es tout à fait sûre de la façon dont il faut la
-vivre ? »</p>
-
-<p>Sa cousine la regarda sans répondre, avec un
-incertain battement de cils sur ses beaux yeux
-tristes.</p>
-
-<p>— « Puisque nous ne savons pas pour nous-mêmes, »
-continua la veuve, « autant laisser nos
-enfants trouver pour eux. Surtout quand les circonstances
-ne nous permettent pas de leur offrir
-un chemin tout battu.</p>
-
-<p>— Comme c’était mieux de croire à un au-delà !… »
-murmura Nicole.</p>
-
-<p>— « Certainement !… Car, pour ne pas conclure
-suivant l’effroyable logique de l’existence
-terrestre, nous devons la concevoir suivie d’une
-autre où tout serait renversé. Mais y crois-tu, à
-cette autre existence ?</p>
-
-<p>— Je le voudrais.</p>
-
-<p>— Moi aussi. Pourtant, du train dont vont
-les choses, cette volonté même manquera à ceux
-qui marchent sur nos talons. »</p>
-
-<p>Elles s’interrompirent. Les fils aînés de Berthe
-faisaient irruption dans la pièce où elles se tenaient.
-C’étaient deux gamins de onze et treize
-ans, qui revenaient de leurs classes, au collège
-Chaptal. Quant au troisième, presque un bébé
-encore, il ne quittait pas les jupes de sa mère.
-Son jeune âge permettait qu’on parlât librement
-devant lui.</p>
-
-<p>A cause des autres, il n’en fut pas de même
-durant le déjeuner. Mais quand l’unique bonne
-eut servi l’omelette, les côtelettes aux pommes et
-le dessert, les deux cousines retournèrent s’enfermer
-dans le salon. Un besoin réciproque de
-se confier l’une à l’autre gonflait leurs cœurs, si
-peu semblables, mais d’une sympathie coutumière
-et d’une discrétion assurée.</p>
-
-<p>— « Vois-tu, ma petite Niclou, » commença
-l’étrange femme vertueuse qu’était Berthe. (Elle
-avait fini, à la Martaude, par emprunter le diminutif
-habituel à Raoul)… « Vois-tu, ma petite
-Niclou, quand Yvonne m’a demandé d’être
-actrice, après que la mort de son père nous eut
-laissés dans si précaire position, j’ai réfléchi.</p>
-
-<p>— Je le sais bien. Nous avons même réfléchi
-ensemble.</p>
-
-<p>— Pas sur tous les points. Tu envisageais
-qu’elle pût entrer dans une carrière sans en subir
-les conséquences. Comme si les exceptions
-n’étaient pas partout destinées à souffrir.</p>
-
-<p>— Cependant…</p>
-
-<p>— Écoute-moi. Je ne te cache pas que, chez
-moi, comme mère, quelque chose ne se révolte
-à l’idée qu’Yvonne vivra peut-être dans cette
-liberté qui, pour nous autres bourgeoises, apparaît
-scandaleuse…</p>
-
-<p>— Pour nous… bourgeoises ?… Tu veux dire :
-pour nous… honnêtes femmes.</p>
-
-<p>— Les actrices aussi sont honnêtes, » affirma
-Berthe. « Mais pas au sens où tu l’entends. Elles
-ont l’honnêteté qu’on réclame d’elles. Et, comme
-tout n’est que convention, vive la convention
-qui ouvre aux femmes un domaine où, travaillant
-comme les hommes, elles ont la même liberté
-qu’eux !</p>
-
-<p>— La liberté de mal faire ?…</p>
-
-<p>— Mais non, Niclou. La liberté de vivre
-toute leur vie, noble ou basse, suivant leur nature.</p>
-
-<p>— Elles sont déclassées.</p>
-
-<p>— Tu trouves ?… Je dirais, moi, qu’elles sont
-surclassées, étant d’une classe plus favorisée que
-toute autre, et où ce qui est crime pour nous
-devient peccadille pour elles. D’ailleurs, veux-tu
-que nous ne comparions pas l’actrice à la femme
-du monde dotée, — entends-tu bien, <i>dotée</i>, tout
-est là, — mais à la femme qui gagne sa vie.
-Accomplir un travail rémunérateur est tellement
-plus dur et plus difficile pour nous autres que
-pour les hommes ! Et cela se complique d’une
-morale tellement anti-naturelle, que la malheureuse
-qui surmonte tous les obstacles, est la
-martyre, dans sa chair, dans son cœur, dans son
-honneur conventionnel, de la bouchée de pain
-qu’elle conquiert. Si, dans toutes les professions,
-le travail affranchissait la femme, comme sur les
-planches, j’aurais peut-être préféré pour Yvonne
-un art moins hasardeux.</p>
-
-<p>— Affranchir de quoi ? De la morale, qui fait
-notre dignité, » objecta Nicole.</p>
-
-<p>— « Ou qui fait notre honte et notre désespoir,
-quand l’hypocrisie sociale nous l’oppose trop
-injustement. Tiens ! » s’écria Berthe, « tu vas
-me trouver cynique. N’importe ! Je prends un
-exemple. Crois-tu que moi, pour qui la maternité
-représente la joie suprême de ce monde,
-j’aurais pu renoncer à la connaître, même si ta
-générosité et celle de Raoul ne m’avaient pas facilité
-un mariage que ma pauvreté rendait peu
-probable. N’est-ce pas une chose divinement
-haute et belle que d’être mère ?… Eh bien, suppose-moi
-l’institutrice que je devais être, cette
-aspiration si haute en elle-même, et si naturelle,
-me jetait à la déchéance et à la misère. Suppose-moi
-cabotine, elle me devenait une parure, une
-coquetterie, une vertu. Yvonne peut avoir hérité
-de moi la passion maternelle, et, de son père,
-hélas !… la passion… tout court. Qu’elle suive
-donc la carrière où de telles cartes, si dangereuses
-au jeu ordinaire de la vie, seront des atouts et
-non des bûches. Si elle peut gagner la partie autrement,
-tant mieux ! Elle ne la commence, en
-tous cas, qu’avec le minimum des risques. »</p>
-
-<p>Nicole se taisait. M<sup>me</sup> Raybois reprit :</p>
-
-<p>— « Te dirai-je que moi, me rappelant les
-rêves angoissés de mes vingt ans trop studieux,
-mes désespoirs de fille laide et pauvre, devant
-l’aride perspective d’une existence à côté de la
-vie, je vois dans la situation des actrices un
-espoir de délivrance normale pour la femme. La
-situation des actrices est la démonstration de
-ceci : que la morale peut devenir identique pour
-les deux sexes sans que toutes les catastrophes
-sociales s’ensuivent. Les actrices sont souvent
-d’admirables épouses, ou d’admirables amantes,
-et d’admirables mères. Leur cœur reste ouvert,
-pitoyable, généreux, parce que rien d’injuste ni
-d’oppressant ne le fait se replier sur lui-même
-pour y étouffer la nature. Celles qui ne sont que
-des courtisanes, l’auraient été partout. Et du
-moins gardent-elles la petite aigrette artistique
-qui leur permet de relever la tête et les sauve du
-dissolvant le plus abominable : du mépris.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! » soupira Nicole, « où est la
-vérité ?</p>
-
-<p>— Dans notre cœur, » répondit Berthe. « C’est
-lui qui distille, en splendeur ou en bassesse, les
-lois, les morales, les religions, comme la fleur
-distille en parfums suaves ou amers une atmosphère
-égale pour toutes les plantes. La violette
-reçoit la même rosée que l’ortie, et le lys que le
-chardon. Il n’y a, vois-tu, malgré les greffes, les
-espaliers, les forceries et les principes, sauf quelques
-modifications de détail, que la beauté individuelle
-des corolles et des âmes.</p>
-
-<p>— Il est vrai que l’ortie, cultivée ou non, ne
-produirait jamais de violettes, » reconnut Nicole.</p>
-
-<p>— « Tu vois bien !… tout dépend de la
-souche… de l’accumulation ancestrale… Et encore,
-le mystère de l’atavisme diversifie les êtres.
-Sans cela, pourquoi seraient-ils différents dans un
-milieu unique ? J’ai trois garçons. Chacun a dû
-prendre ses qualités et ses défauts dans le même
-fonds héréditaire. Mais les proportions de tels
-éléments donnent la personnalité à chacun.
-Quoique élevés de même, ils se conduiront diversement
-dans des circonstances analogues. »</p>
-
-<p>Il y avait, dans cette façon de parler, quelque
-chose de déconcertant pour la timide conscience
-de Nicole, et aussi pour son ignorance des questions
-générales. Jamais sa cousine ne s’était
-exprimée devant elle avec tant d’énergie. Et la
-douce créature n’en revenait pas qu’une femme
-pût conclure avec indépendance, en partant des
-données fournies par la vie, et non d’après les
-enseignements traditionnels. Mais Berthe Raybois,
-d’une trempe plus solide et plus rêche,
-avait, en outre, à son acquit, d’autres expériences
-que le rêve délicat dans lequel s’hypnotisait la
-femme de Raoul. Les sévères débuts de son existence,
-ses secrètes tortures d’épouse dédaignée,
-et surtout l’éducation qu’est pour une mère intelligente
-l’éclosion et le développement de quatre
-âmes enfantines, l’avaient mûrie, dans le sens
-raisonneur, positif, et tant soit peu révolté, que
-comportait sa nature. Tout au fond d’elle-même
-un âcre besoin de revanche soulevait, comme un
-ferment, la substance de ses revendications. Sa
-fille ne souffrirait pas comme elle par l’humiliation
-d’attendre longtemps l’amour, de le subir
-sans choix et d’en recueillir les trahisons. Trop
-douloureux est le dénuement sentimental de la
-vierge pauvre, et trop suggestif de défaillances
-affolées. Et l’opinion, qui pourtant prend aujourd’hui
-conscience d’un si monstrueux martyre,
-ne consent encore à lui accorder, au lieu de justice,
-que des pitiés et des pardons où se retrouve
-l’avilissement des flétrissures iniques d’autrefois.</p>
-
-<p>— « Non, non, » s’écria Berthe, « ma fille
-n’acceptera pas cette part abominable. Elle est
-d’accord avec la société, qui favorise si extraordinairement
-les femmes de théâtre, et d’accord
-avec l’Église, qui ne les repousse plus de ses sanctuaires.
-Pourquoi lui demanderais-je d’être au-dessus
-de son temps, de sa religion et de sa nature ?…
-Qu’elle soit heureuse, avec des chances
-égales à celles de ses frères, puisqu’elle travaillera
-comme eux. »</p>
-
-<p>Il y eut un silence. M<sup>me</sup> Raybois considéra le
-visage pâle et légèrement égaré de sa cousine.
-Une telle causerie, c’était visible, remuait en Nicole
-des choses troubles et profondes. L’avenir
-d’Yvonne n’était pas la seule préoccupation qui
-rendait son regard anxieux et sa lèvre tremblante.
-Parfois son expression devenait distraite,
-et elle semblait ne s’intéresser que par un effort
-au sujet qu’elle-même avait abordé.</p>
-
-<p>— « Je t’assomme, avec mes théories, ma
-pauvre Niclou ?</p>
-
-<p>— Oh ! non…</p>
-
-<p>— Je sais que ta façon de penser n’est pas la
-mienne. Tu es une résignée. Tu le serais peut-être
-moins pour ta fille, si tu en avais une.</p>
-
-<p>— Je me résigne, » dit Nicole, « parce que
-j’accepte les conséquences de mes actes. Il le
-faut bien. N’ai-je pas détaché de moi Raoul, par
-mon absurde confession ?… Jamais l’orgueil de
-mon mari n’a oublié que sa femme avait pu
-craindre d’aimer un autre homme.</p>
-
-<p>— Craindre d’aimer ?… » répéta Berthe, avec
-un regard et un sourire.</p>
-
-<p>— « Tu as raison… Mon cœur était pris plus
-que je ne le savais moi-même. Et c’est cela que
-Raoul a senti, » murmura Nicole, dont les cils
-frémirent et s’abaissèrent, tandis qu’un flot rose
-animait ses joues. Elle ajouta, haletante, et sans
-relever les paupières : « Je viens de recevoir une
-lettre d’Ogier Sérénis.</p>
-
-<p>— Une lettre de Sérénis !… » s’exclama Berthe,
-dans une stupeur.</p>
-
-<p>Des années s’étaient écoulées depuis que
-M<sup>me</sup> Raybois n’avait entendu prononcer ce nom
-par sa cousine. Quelquefois, porté par une célébrité
-croissante, il avait traversé, en leur présence,
-des conversations générales. Jamais Nicole
-ne l’avait relevé, n’avait même paru l’entendre.
-Berthe n’ignorait pas le secret de cette réserve.
-Au lendemain du soir où Ogier, immobile dans
-le taillis, sous la voûte des catalpas, avait écouté
-son arrêt avec un horrible battement de cœur, la
-femme de Raoul s’était évanouie de douleur dans
-les bras de sa cousine, et, sur les questions dont
-celle-ci la pressait ensuite, lui avait dit en sanglotant :</p>
-
-<p>— « J’ai éloigné Georget. Mais c’est seulement
-à cette heure que je découvre, par ce qu’il m’en
-coûte, combien c’était nécessaire. »</p>
-
-<p>Alors elle avait raconté, dans tous les détails,
-la suppliciante exécution.</p>
-
-<p>— « Quelle faute d’avouer à ton mari !… »</p>
-
-<p>Telle fut la conclusion suggérée à Berthe par
-une sagesse amère.</p>
-
-<p>— « Je n’avais que ce moyen de me sauver, »
-déclara Nicole.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, point n’était, entre elles deux,
-besoin de beaucoup de phrases pour ressusciter
-une aventure cependant si brève, si radicalement
-dénouée, si prudemment ensevelie. Ni la confidente,
-ni l’héroïne, ne s’étonnèrent de s’y retrouver
-tout à coup, et dans la même fièvre que
-jadis. Au premier mot de l’une, révélant qu’elle
-n’avait jamais cessé d’y songer, l’émotion de
-l’autre montra qu’elle pressentait la survivance
-d’un sentiment trop obstiné dans le mutisme
-pour être tout à fait éteint.</p>
-
-<p>— « Que t’écrit-il ?… Et pourquoi ?… » demanda
-Berthe.</p>
-
-<p>Nicole, d’une main mal assurée, ouvrit le fermoir
-du petit sac brodé de perles. Entre le mouchoir
-minuscule et la mignonne bourse en or,
-un papier, trop à l’étroit, se roulait sur lui-même.
-Elle le tendit à sa cousine.</p>
-
-<p>Berthe le lut, méditant sur chaque ligne, tandis
-que M<sup>me</sup> Hardibert, la tête inclinée, suivait de mémoire
-ces phrases toutes gonflées par le souvenir,
-et aussi par le mystère des cœurs impénétrables.</p>
-
-<p>« Que cache-t-il, » se demandait Nicole, « sous
-ses correctes formules ?… La satisfaction de la
-revanche ?… Une indifférence polie ?… Ou bien
-l’appel d’un amour qui palpiterait encore et qui
-voudrait m’arracher un cri de jalousie, l’interdiction
-peut-être d’un tel mariage, interdiction pour
-laquelle je lui devrais ensuite la plus folle des
-compensations ?… »</p>
-
-<p>Savoir !… oh ! savoir ce qui demeurait d’elle
-dans cette pensée, traversée sans cesse par tant
-d’autres images qu’elle ignorait !… Au fond de
-ces yeux, dont la gravité caressante pénétrait encore
-son âme, à travers la distance, le temps, du
-même frisson de délice et de détresse !…</p>
-
-<p>Cependant Berthe achevait sa lecture. Elle repliait
-la lettre, sans parler. Une ironie subtile
-faisait fléchir sa bouche.</p>
-
-<p>— « Eh bien ?… » demanda la tremblante Nicole,
-en reprenant le papier.</p>
-
-<p>— « Mon Dieu, » fit sa cousine, « je trouverais
-cruel de m’écrier : « Comme j’avais bien
-vu ! »</p>
-
-<p>— Quoi donc ? Qu’avais-tu vu ?</p>
-
-<p>— Que ton poète possédait un fonds de caractère
-très positif, très pratique. Combien tu dois
-te féliciter, ma petite Nicole, de ne pas t’être
-laissé prendre aux belles phrases de ce jeune
-arriviste ! Si tu avais eu le malheur de lui céder, il
-épouserait quand même aujourd’hui sa petite
-millionnaire. Seulement il ne t’en demanderait
-pas la permission. Imagine où tu en serais !… »</p>
-
-<p>Sous le cinglement de ces réflexions, d’autant
-plus cruelles qu’elles paraissaient plus justes,
-quelque chose éclata dans le cœur de Nicole.
-Une effervescence douloureuse, qui la surprit
-elle-même, fit jaillir le fiel et le sang de son mal.
-Avant même d’avoir pesé la portée de ses paroles,
-elle s’écria :</p>
-
-<p>— « Où j’en serais ?… Pas dans un isolement
-ni un chagrin plus irrémédiables. Au contraire.
-Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul n’aurait
-rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement
-toujours accentué, sa rancune secrète… Peut-être
-pire… »</p>
-
-<p>Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement,
-et à peine articulé, entre les lèvres de
-Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la regarder
-d’une façon plus aiguë.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Raybois ne conservait guère de doute sur
-ce fait que Raoul Hardibert entretenait une
-liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle
-sorte de femme avait su capter et retenir un
-homme aussi incapable d’éprouver de l’amour,
-et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée
-mais réelle, besoin de possession despotique,
-s’acharnait, sans en convenir, à vouloir l’inspirer.</p>
-
-<p>Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur
-commise par Nicole en laissant apercevoir
-à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant
-cesser d’être l’unique objet de son aveugle
-dévotion. Cette froideur, cette attitude dédaigneuse
-pour la fragilité romanesque des femmes,
-cette constante parade de raison et de logique,
-tous ces traits qui encourageaient la hasardeuse
-confidence, auraient dû l’arrêter dans la bouche
-de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se
-fût méfiée du paradoxe offert par cette nature si
-compliquée, où dominait un redoutable orgueil.
-Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche.
-Au contraire. Pendant les premiers temps surtout,
-il affecta l’oubli complet d’une telle vétille.
-Car son amour-propre lui interdisait d’en prendre
-souci ouvertement. Surtout il se garda bien de
-jamais paraître s’inquiéter de son rival, le méprisant
-trop en apparence pour demander son nom.
-Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient
-Ogier Sérénis, fut qu’il ne posa jamais une question
-sur le nouveau caprice du jeune homme,
-qui, après tant d’empressement succédant à tant
-d’indifférence, redevint de nouveau un étranger
-pour la Martaude.</p>
-
-<p>La situation morale du ménage Hardibert ne
-changea donc pas extérieurement, sinon pour
-une observatrice aussi proche et avertie que
-Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur
-les suites de la scène d’exaltation que lui raconta
-sa cousine. Le fait de cette exaltation même, les
-impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la
-soirée décisive, avait, par instants, cédé la froideur
-de Raoul, devaient laisser un hostile souvenir à
-celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus
-tard par des doutes ironiques, lui en demeurait
-certainement. Dès la première heure du lendemain,
-Nicole dut constater la démence de son
-espoir. En vain avait-elle cru que les résolutions
-généreuses acceptées en commun pour la Martaude,
-et la sincérité éperdue de sa confession,
-leur ouvriraient, à elle et à son mari, une région
-d’intimité très haute, moins ardente que l’amour,
-mais supérieure peut-être. Elle avait trop jugé le
-cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements,
-les pleurs, le repentir, le pardon,
-l’enthousiasme, fondait, se donnait, et trouverait
-la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne
-violentait que passagèrement celui de Hardibert,
-en défense contre tout entraînement, et qui, après
-le passage de la flamme, se contractait avec plus
-de rudesse dans la logique, le scepticisme, et une
-singulière méfiance de ce qu’il appelait « les emballements
-féminins ».</p>
-
-<p>Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre
-mesure lorsqu’elle entendit Nicole jeter le cri
-que la force des choses devait amener un jour :
-cri d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion
-loyale, de la bonne action maladroite,
-expiée plus douloureusement que ne l’eût été la
-faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du
-moins, à jamais, les délices.</p>
-
-<p>— « Non, non… » hasarda la veuve, troublée
-par la logique pervertissante de la vie, qu’invoquait
-souvent sa propre amertume, et que cependant
-elle se résignait mal à reconnaître pour
-cette tendre femme, « ne dis pas cela, ma petite
-Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu
-n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore
-davantage. Le mensonge t’aurait brûlé le cœur
-et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce, aujourd’hui. »</p>
-
-<p>Nicole eut un vague mouvement des épaules
-et de la tête. Elle ne savait plus, chavirée parmi
-les obscurs tourbillons des réminiscences, les réveils
-effarés de sensations, les échos du passé
-pleins de gémissements nostalgiques. Et cette
-lettre, sous ses doigts !… Cette lettre, signée d’un
-nom dont le sens n’avait guère changé pour son
-cœur, et qui, cependant, apparaissait, — déconcertant
-par les lointains intervenus, — comme
-celui d’un étranger.</p>
-
-<p>— « Mon Dieu !… » murmura Berthe, devant
-un désarroi si évident. « Tu l’aimes donc toujours,
-ton Georget ?…</p>
-
-<p>— Le sais-je ?… » dit la femme de Raoul.</p>
-
-<p>— « Alors, je le sais, moi, » fit sa cousine,
-avec un demi-sourire compatissant.</p>
-
-<p>La visite prit fin sur ces mots trop explicites.
-Nicole eût vainement tenté de ramener sur son
-secret le voile d’ignorance. Et comment parler
-ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette
-confidente unique, de ce qu’elle ne voulait pas
-sonder en elle-même ?</p>
-
-<p>Machinalement, elle accomplit, à travers la
-fièvre des rues, qui augmentait la sienne, les démarches
-qu’elle s’était proposé de faire ce jour-là
-dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle
-regardait, sans trop les voir, la multitude des
-visages défilant autour d’elle avec une rapidité
-de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une
-telle hâte, les traits tirés de fatigue, se précipitaient
-vers l’avenir, hantés par le passé, portant
-sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte,
-quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour,
-de désir ou de regret. Elle se sentait avec eux
-tous une fraternité désolée.</p>
-
-<p>Et voilà que, soudain, comme elle revenait
-vers la gare de l’Est, une physionomie connue
-surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle
-d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se
-tenait debout, qui semblait suivre des yeux quelqu’un.
-Le regard de Nicole s’éclaira brusquement,
-s’empara, avant même que l’esprit en fût
-avisé, de la scène tout entière.</p>
-
-<p>C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul.
-Au croisement de deux rues, une gentille
-silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol,
-devenue couturière dans la capitale, faisait
-retourner les passants, par ce mouvement de
-prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la
-visible préoccupation amoureuse d’une jolie
-femme. Celle-ci venait certainement de rencontrer,
-peut-être d’accompagner, quelqu’un qui
-l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir,
-immobile et comme fascinée, le visage vers
-la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se soulevant sur
-les coussins de son fiacre, crut distinguer dans
-cette direction, parmi le compacte va-et-vient de
-ce quartier d’affaires, une haute taille d’homme,
-et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un
-tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse
-de l’idée qui, en un éclair, venait de lui traverser
-la cervelle.</p>
-
-<p>— « Cocher, arrêtez là… Oui… au coin… à
-droite. »</p>
-
-<p>Sans quitter la voiture, elle attendit que la
-jeune ouvrière se retournât.</p>
-
-<p>La fille de Coursol était venue vivre à Paris de
-son travail quand le meneur socialiste, après une
-rupture violente avec le patron, avait quitté la
-Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique,
-et surtout grisé d’ambition, se croyant capable
-de jouer un rôle, espérant peut-être obtenir
-un siège à la Chambre, comme tel cabaretier
-du Nord ou tel perruquier du Midi, avait pris
-une attitude d’opposition féroce lorsque Hardibert,
-privé des commandes de l’État, dut réduire
-le nombre de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré
-les héroïques sacrifices du maître de la Martaude,
-un jour vint où il n’eut que le choix entre ces
-mesures, navrantes pour la population usinière.
-Coursol, à ce moment, récompensa bien mal son
-patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le
-sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il
-ne se rendit jamais compte d’une générosité
-dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y eût-il
-pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans
-la contrée une abominable légende, prétendant
-que M. Hardibert s’était mis d’accord avec le
-Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection
-fort pénible au Ministère d’alors. L’animosité
-de cet homme, très influent sur ses camarades,
-mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et
-Berthe Raybois eut beau jeu pour développer
-son acide philosophie, exposant à Raoul que le
-bien porte de mauvais fruits tout autant que le
-mal, et que, pour être sage, il faut mettre dans la
-balance de ses résolutions, comme poids compensateur,
-les détestables passions humaines. « Faire
-le bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième
-étage en se figurant que l’air vous portera, »
-déclarait cette raisonneuse. « Et c’est tout
-aussi vain, parce que l’excellence des résultats
-n’est jamais en rapport avec la beauté du geste. »</p>
-
-<p>Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant
-avec lui un groupe de travailleurs, qu’il décidait
-à un essai de collectivisme appliqué, dans le
-genre du Familistère de Guise. Ils devaient,
-parmi leurs partisans politiques, recueillir l’argent
-nécessaire à l’établissement d’une usine
-qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience
-n’avait guère séduit les députés du parti, gens
-prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser
-dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes,
-mais beaucoup moins disposés à leur confier
-des capitaux. L’entreprise vivotait médiocrement.
-Elle n’était pas encore sur pied, que la
-propre fille de l’initiateur, dépourvue de foi socialiste,
-ou navrée peut-être que son père se fût si
-brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait
-de lui, pour se créer à Paris une situation indépendante,
-grâce à son habileté de couturière.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert, quand son fiacre accosta le
-trottoir, n’attendit pas longtemps avant d’être
-aperçue par M<sup>lle</sup> Coursol. Celle-ci, s’étant retournée
-presque aussitôt dans sa direction, la vit, et
-chancela presque. Une pâleur mortelle décolora
-ce fin visage aux doux yeux légèrement obliques,
-d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour
-dans la grande cité fébrile avait encore affiné de
-contours aussi bien que d’expression. Son effarement
-fut si visible que Nicole se pencha, gracieuse,
-et dit, — sans employer toutefois le
-tutoiement de jadis :</p>
-
-<p>— « Eh bien, Fanny… Est-ce que je vous fais
-peur ?… »</p>
-
-<p>La jeune couturière s’approcha aussitôt.</p>
-
-<p>— « Non, madame, » répondit-elle, avec une
-crispation des traits, montrant le passage de l’appréhension
-à l’embarras, dans une ébauche convulsive
-de sourire.</p>
-
-<p>« Allons, » pensa son interlocutrice, « elle
-vient sans doute de dire au revoir à quelque
-amoureux, et elle craint que je ne l’aie vue. »</p>
-
-<p>Dans l’amollissement de sa propre faiblesse,
-elle se sentit pleine d’indulgence.</p>
-
-<p>— « Voyons, Fanny, ne soyez pas ainsi gênée
-avec moi. Nous n’avons jamais pensé, à la Martaude,
-vous rendre responsable des extravagances
-de votre père, et nous savons parfaitement
-que vous en avez eu beaucoup de chagrin.
-Je vous garde autant d’affection que par le passé,
-ma bonne petite. »</p>
-
-<p>Bienveillante, elle avançait vers Fanny, debout
-auprès du marchepied, son aimable visage, que
-l’arrière-pensée de sympathie dans le mystère
-d’amour faisait plus engageant encore que ses
-paroles.</p>
-
-<p>— « Je le sais… Je vous en suis bien obligée,
-madame… » dit la jeune fille, dont la confusion
-ne se dissipait point.</p>
-
-<p>— « Êtes-vous contente ?… Le travail marche-t-il ?… »
-questionna M<sup>me</sup> Hardibert.</p>
-
-<p>— « Oui, vraiment bien. Je n’ai pas à me
-plaindre.</p>
-
-<p>— Je désirais vous confier un de mes costumes,
-Fanny, » reprit Nicole, sans vouloir
-remarquer l’évident désir qu’avait l’autre de s’échapper,
-« mais ma cousine, madame Raybois,
-m’a dit que vous ne prenez de l’ouvrage que
-pour les magasins. C’est vrai ?… Vous ne cherchez
-pas de clientèle particulière ?</p>
-
-<p>— Non, madame.</p>
-
-<p>— Cependant vous avez fait une exception
-pour madame Raybois. J’ai des droits au même
-privilège, » insista Nicole gentiment.</p>
-
-<p>— « Oh ! j’ai cessé aussi de travailler pour
-madame Raybois. »</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Coursol ne se détendait point. Son mince
-visage restait glacé, avec une pâleur anormale aux
-lèvres et des ombres fuyantes sous les longues
-paupières trop courbes. Allons ! il ne fallait pas
-songer à l’apprivoiser davantage. Sans doute son
-père l’avait reconquise, lui insufflant à la longue la
-haine et la méfiance de ces bourgeois, que la distance,
-maintenant, lui montrait sous un autre jour.</p>
-
-<p>— « Eh bien, Fanny, je n’ai qu’à vous souhaiter
-bonne chance.</p>
-
-<p>— Merci, madame… Et adieu, » dit la jeune
-couturière, qui tout de suite s’éloigna d’un pas
-preste, comme délivrée.</p>
-
-<p>« Cette Berthe !… Elle n’avait que trop bien
-vu, cette fois, » songeait mélancoliquement
-M<sup>me</sup> Hardibert, qui se rappela certaines attitudes
-étranges de sa cousine, tandis que son fiacre se
-remettait en route. « Je l’avais trouvée si drôle
-quand elle m’empêchait, sous un tas de prétextes,
-de visiter cette petite Coursol. « N’y va pas. Tu
-la trouveras changée. Quand ces filles-là viennent
-à Paris, la tête leur tourne… Tu auras un
-déboire… D’ailleurs elle ne fait pas de clientèle
-mondaine… » Et ceci… et cela… Pauvre
-Berthe, son pessimisme est si naturel, avec l’existence
-qu’elle a eue ! Et je le reconnais, au moins
-ici, tristement justifié. »</p>
-
-<p>La voiture s’arrêta devant la gare de l’Est.</p>
-
-<p>« Avec tout cela, n’ai-je pas manqué mon
-train ?… »</p>
-
-<p>Nicole fila droit au quai, ayant déjà son billet
-de retour. Quand elle ouvrit son petit sac pour
-tendre le carton au timbre de l’employé, ses
-doigts effleurèrent la lettre de Georget, et un
-long frisson l’ébranla toute.</p>
-
-<p>— « En voiture, madame !… en voiture !… »</p>
-
-<p>Les portières claquaient. Elle se mit à courir
-pour atteindre les premières classes. Son jeune
-corps, oublieux des émotions paralysantes, eut
-un élan d’enfance, d’une vivacité élastique.</p>
-
-<p>— « Nicole !… Par ici !… Nicole !… »</p>
-
-<p>Un feutre gris, à larges bords, surgissait hors
-d’un carreau précipitamment abaissé.</p>
-
-<p>D’un leste bond, elle s’éleva sur le marchepied.
-Quelqu’un saisit son bras. La strideur du
-coup de sifflet jaillit. Et, dans la secousse du
-départ, Nicole s’assit à côté de Raoul.</p>
-
-<p>— « Tu étais donc à Paris ?… » demanda celui-ci,
-baissant la voix à cause de deux autres
-voyageurs.</p>
-
-<p>— « Tu sais bien que je déjeunais chez
-Berthe.</p>
-
-<p>— Tiens, c’est vrai, je n’y avais plus pensé.
-Pourquoi ne me l’as-tu pas rappelé ? J’aurais été
-te prendre.</p>
-
-<p>— Voyons, Raoul… Souviens-toi que tu as
-décidé ton départ à l’usine, hier, et que tu m’as
-envoyé prévenir, en me demandant ton nécessaire
-de toilette. Tu n’es pas remonté me voir. »</p>
-
-<p>Elle dit cela d’une voix indifférente, sans
-intention de reproche. Ne s’habituait-elle pas de
-plus en plus aux mille petits manques d’égards
-de son mari ? La personnalité de cet homme, — et
-non pas seulement son égoïsme, car il y avait
-une nuance, — était trop impérieuse pour se plier
-aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait,
-ces sentiments, Hardibert ne mettait pas à leur
-céder une irréductible mauvaise grâce. Mais il
-lui était impossible de les percevoir par lui-même,
-dédaignant trop de s’assimiler des états
-d’âme étrangers aux siens. Or, depuis longtemps,
-la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de
-réclamer ce qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait
-donc le compagnon de sa destinée en sortir de
-plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé
-son existence ?… Raoul ne pouvait que côtoyer
-la vie d’une autre créature. Il vivait trop fortement
-la sienne pour palpiter d’un autre souffle,
-et il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute
-impression née dans une sensibilité extérieure.</p>
-
-<p>Déjà, depuis quelques années, ses affaires
-l’obligeaient à des absences, qui ne se prolongeaient
-guère, mais se répétaient souvent. C’était
-devenu une circonstance courante qu’il partît
-pour vingt-quatre heures, comme il l’avait fait
-hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se
-décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours
-lui dire en personne. Cette fois-ci, pas
-plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa.
-Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de
-suite, parce que Raoul, pour marquer son horreur
-des épanchements dans les endroits publics,
-déplia presque aussitôt un journal.</p>
-
-<p>Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher
-une brochure qu’il avait jetée dans le filet.
-Afin de lui laisser plus de liberté de mouvements,
-et peut-être aussi pour mieux s’absorber
-dans ses rêveries, sa femme abandonna la place
-qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir en face,
-près de la portière.</p>
-
-<p>Elle le vit alors de dos, debout devant elle,
-tandis qu’il fouillait dans un copieux bagage de
-paperasses. La ligne des épaules, la nuance du
-feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux,
-qui s’éclaircissait d’une tache de neige
-vers la tempe… tous ces détails, inobservés depuis
-longtemps, réveillèrent toutefois une image
-récente, et s’y juxtaposèrent avec une précision
-qui frappa Nicole d’une brusque stupeur.</p>
-
-<p>Mais qu’était-ce que cette image ? D’où venait-elle ?
-A quelle seconde s’était-elle enfoncée dans
-le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi ?… Quoi !…
-tout à l’heure… rue des Petits-Hôtels ?… Cette
-mâle silhouette dominant la foule… et suivie par
-des yeux humbles et fervents de femme ?… Un
-nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout
-à coup, un souvenir creva ce voile, comme un
-éclair. Une scène bien ancienne apparut. C’était
-le jour de la visite des Chabrial, le jour qui avait
-décidé tant de choses désormais entrées dans le
-domaine des réalités ineffaçables. Près de la
-source, dans l’ombre fraîche… Ils étaient plusieurs
-réunis là. Et cette enfant se tenait debout,
-regardant le maître avec ce même regard d’esclave
-amoureuse…</p>
-
-<p>« Non, non !… » cria au fond de Nicole une
-voix récalcitrante. « A quoi vais-je penser là ?…
-C’est abominable ! »</p>
-
-<p>Mais d’autres voix s’élevèrent :</p>
-
-<p>« Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare
-de l’Est. Il allait prendre le train. De sa démarche
-allongée, il a eu le temps d’arriver pendant que
-je causais avec… »</p>
-
-<p>Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom
-qui, déjà, provoquait une évocation déformée,
-projetait une ombre vilaine.</p>
-
-<p>« Et l’embarras de cette fille !… »</p>
-
-<p>Ce fut comme un éclat de vérité. Puis, de
-nouveau, tout dévia.</p>
-
-<p>« Mais, quand même, elle pouvait le suivre
-du regard sans qu’il y eût rien entre eux, sans
-seulement qu’il l’eût vue et saluée… »</p>
-
-<p>Alors, la voix adverse :</p>
-
-<p>« Pourquoi se fût-elle trouvée là, précisément ?
-Une femme qui travaille chez elle, que
-ses occupations retiennent à son atelier ?… »</p>
-
-<p>Ensuite, après une minute de tâtonnements
-éperdus dans d’opaques ténèbres :</p>
-
-<p>« Berthe en a l’idée !… C’est pour cela qu’elle
-m’empêchait d’aller chez Fanny Coursol !… Quels
-drôles d’airs elle prenait en m’en détournant !…
-Oui, certes, voilà ses soupçons… Mon Dieu !… sa
-certitude peut-être !… »</p>
-
-<p>En face de Nicole, Hardibert s’absorbait dans
-sa lecture. A un moment, quelque intuition confuse
-lui fit lever les yeux vers sa femme. Il ne
-remarqua rien sur ce visage, où il n’avait guère
-l’habitude de lire. Mais, sensible au charme fin
-de l’élégante créature, aux lignes jolies de sa
-toilette, flatté dans sa vanité de mari, il lui
-adressa, des yeux, un clignement amical.</p>
-
-<p>Alors, un flot de détresse noya le cœur de
-Nicole. Elle aurait pu, avec si peu, avec quelque
-souplesse, quelque abandon dans ce mâle caractère,
-aimer uniquement cet homme, qui offrait
-tant de nobles traits à son admiration. Et lui-même,
-si seulement il avait lu en elle, s’il l’avait
-aidée à guérir, à oublier le rêve trop tendre,
-quand, avec une si folle sincérité, elle l’avait
-appelé à son secours !… Elle valait bien cet
-effort. Sa conscience le lui attestait. Mais non…
-Ces très petites choses, pour se réaliser, eussent
-demandé une intervention de miracle plus prodigieuse
-que n’en réclamerait le déplacement
-des montagnes. Et les discours s’y avéraient plus
-impuissants que tout. Nulle parole humaine ne
-traverse les remparts des âmes, quand celles-ci
-ne sont pas organisées pour l’unisson. Et, certes,
-rien n’est plus tragiquement insondable que les
-frêles mystères de leurs malentendus.</p>
-
-<p>« Ah ! lui… il m’aurait comprise… »</p>
-
-<p>Tel fut le cri profond qui monta en Nicole,
-tandis que l’image de Georget s’imposait à elle,
-avec la suavité divine des graves yeux bleus, sur
-le rempart de Bruges. Éternel cri, où se lamente
-la solitude des cœurs, et qui fait sourire ou pleurer,
-suivant qu’on raille le sentimental mirage,
-ou qu’on saigne soi-même dans la torture de sa
-poursuite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>« Raoul, tu ne sais pas ?… On nous demande
-Toquette en mariage. »</p>
-
-<p>C’était Nicole qui parlait. Les deux
-époux avaient regagné la Martaude. Ils avaient
-dîné. Le soir s’avançait. Un soir presque d’automne,
-déjà brouillé au dehors d’une pluie fine,
-qui venait de s’établir. Le chef d’usine, regagnant
-son cabinet de travail, sa femme l’y avait
-suivi. — « J’ai une nouvelle à t’apprendre. »
-Avec une bonne grâce inaccoutumée, il se déclarait
-tout oreilles. — « Attends seulement que
-j’allume une cigarette. » Maintenant, il s’adossait
-à l’appui de la fenêtre, contre le gris brumeux
-de la nuit, tandis que, sur son bureau, la
-clarté d’une lampe électrique glissait sous un
-abat-jour de soie verte.</p>
-
-<p>Un instant à peine auparavant, Nicole avait
-pris la résolution de lui montrer la lettre de
-Sérénis.</p>
-
-<p>Et pourquoi ne la lui aurait-elle pas communiquée,
-puisque, en somme, l’épître était pour
-lui, du moins officiellement, presque autant que
-pour elle ? C’est que, à tort ou à raison, la jeune
-femme soupçonnait Ogier de n’avoir mis que
-par simple précaution respectueuse les phrases
-concernant Hardibert. Quel motif aurait l’écrivain
-pour solliciter l’agrément d’un parrain et
-d’une marraine sans autorité sur sa fiancée, alors
-qu’il avait le consentement du père ?… Non,
-c’était son aveu, à elle, qu’il souhaitait. Par cette
-démarche, il voulait lui prouver que le passé
-n’était pas mort, que, sans elle, il ne se croyait
-pas le droit de disposer irrévocablement de son
-cœur, ni surtout de le donner à celle qui fut
-mêlée à leur fragile roman. C’était aussi la permission
-de la revoir, qu’il implorait, puisque ce
-mariage le remettrait forcément en relation avec
-elle… Peut-être était-ce autre chose… Mais, à la
-dernière alternative, Nicole se refusait de songer.
-De toutes façons, la réponse qu’attendait
-son ancien ami d’enfance, c’était un mot d’elle à
-lui, une entente secrète, pleine d’une douceur
-amère, effaçant d’un commun accord le rêve
-d’autrefois, mais avec la mutuelle assurance que
-nulle rancune ne restait pour en empoisonner le
-souvenir.</p>
-
-<p>Voilà comment M<sup>me</sup> Hardibert interprétait la
-démarche de celui qu’elle ne pouvait oublier. Les
-subtiles délicatesses de son commentaire concordaient-elles
-absolument avec les intentions
-d’une nature masculine, d’où son hypothèse éliminait
-l’intérêt et l’égoïsme, — éléments dont
-elle ne voulait pas tenir compte ?… Berthe Raybois
-en eût douté. Mais cette impitoyable logicienne
-n’était plus là. Et, depuis que sa cousine
-avait repris le chemin de la Martaude, trop d’impressions
-avaient noyé la remarque, vaine à force
-d’exagération, où la veuve montrait Ogier sous
-le jour d’un arriviste brutal.</p>
-
-<p>« La réponse la plus prudente et la plus
-digne que je puisse lui faire, » venait de conclure
-Nicole, « est de comprendre sa lettre comme
-elle est écrite, de la soumettre à Raoul, et de
-faire connaître à Georget notre décision par mon
-mari. »</p>
-
-<p>Il y avait, chez cette femme, au cœur toujours
-à vif, d’autant plus de courage à prendre un tel
-parti que, malgré l’adroite rédaction de la missive,
-Hardibert ne manquerait pas de lire entre
-les lignes. Elle ne pouvait pas croire qu’il n’eût
-jamais soupçonné Ogier d’être le héros de sa
-demi-aventure. Il n’en douterait plus après avoir
-pris connaissance de ce que l’auteur dramatique
-écrivait. Sans doute, il y trouverait une preuve
-de sa sincérité, à elle. Mais ces sortes de preuves
-ne sont pas pour enchanter un mari. Le sien
-aurait une façon plutôt dure d’apprécier la valeur
-de celle-là. N’importe ! Toutes les réflexions de
-Nicole ne l’en amenaient pas moins à cette nécessité.
-Et qui sait, si, parmi ses mobiles inconscients,
-ne se glissait pas un peu de ce besoin de
-défensive à tout prix qui, déjà, lui avait indiqué
-la franchise envers Raoul comme la plus urgente
-sauvegarde.</p>
-
-<p>— « Comment !… On nous demande Toquette
-en mariage ?… » s’exclamait Hardibert.
-« Mais c’est à son père d’accorder sa main. Et
-d’ailleurs, la jeune personne nous a trop complètement
-lâchés depuis longtemps pour que je
-la suppose très soucieuse de notre opinion.</p>
-
-<p>— Voyons… Sois indulgent… Elle a si gentiment
-fait sa paix avec nous.</p>
-
-<p>— Soit. Mais, quant à son mariage, nous en
-a-t-elle seulement soufflé mot ?… Ça s’est donc
-décidé depuis la semaine dernière ?</p>
-
-<p>— Rien n’est décidé, justement.</p>
-
-<p>— Ah ! on nous attend pour cela ? » dit la voix
-mordante de Raoul. (Il avait une manière éminemment
-sardonique de prononcer des phrases
-de ce genre, qui, fussent-elles plus inoffensives
-encore de signification, les affilait en lames tranchantes.)
-Il ajouta : « Et quel est l’heureux mortel ?…</p>
-
-<p>— Une de nos anciennes connaissances, »
-prononça Nicole avec un accent trop simple
-pour sembler tout à fait naturel. Et, s’efforçant
-de rire : « Un lâcheur aussi, suivant ton expression.
-Mais qui s’en excuse. Lis ceci… Tu verras…
-C’est le fait de la plus élémentaire politesse. »</p>
-
-<p>Hardibert saisit la lettre, en regardant sa
-femme avec une soudaine attention. Il avait
-quitté la fenêtre, et vint s’asseoir à son bureau,
-pour placer le papier sous la lumière de la
-lampe.</p>
-
-<p>Lentement, il lut, sans que sa figure, d’ailleurs
-habituellement impénétrable, changeât le moins
-du monde d’expression. Nicole se tenait assise
-sur une banquette, devant la cheminée encore
-close par la saison. Elle sentait son cœur battre à
-grands coups dans sa poitrine, et pétrissait
-l’étoffe de sa jupe avec des mains moites et
-tremblantes.</p>
-
-<p>— « Eh bien, ma chère, que comptes-tu lui
-répondre, à ce monsieur ? » fit, après un silence
-qui lui sembla très long, la voix de son mari.</p>
-
-<p>— « Mais, mon ami, c’est toi qui lui répondras.</p>
-
-<p>— Moi ?…</p>
-
-<p>— Certainement. Ne demande-t-il pas ton
-avis autant que le mien ?</p>
-
-<p>— Crois-tu qu’il craigne pour moi l’émotion
-de le revoir, et juge indispensable de m’y préparer
-avec tant de précautions ?…</p>
-
-<p>— Mais, » s’écria-t-elle, les nerfs soudain raffermis
-devant l’intention de cruel persiflage, « je
-n’interprète pas cette lettre dans un sens aussi
-offensant pour moi. Autrement, je n’en aurais
-même pas tenu compte, et l’aurais jetée sans
-seulement te la montrer.</p>
-
-<p>— Oh ! » répliqua-t-il, « tu n’aurais pas fait
-cela. Les femmes sont trop friandes des occasions
-de franchise perfide, qui leur permettent
-de nous ennuyer un peu, tout en prenant d’héroïques
-attitudes.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda
-Nicole.</p>
-
-<p>Elle se tendait, maintenant, hostile, et le sang
-glacé. L’ironie dédaigneuse, et surtout l’exaspérante
-façon de généraliser, de la mettre dans le
-troupeau « des femmes », sans vouloir entrer
-dans le détail si personnel de sa propre sensibilité,
-la froissaient au point de suspendre tout
-ce qu’il y avait en elle d’intuitif, de doux, de
-compatissant, l’empêchaient de pressentir la
-réelle souffrance dont Raoul se trouvait soudain
-mordu, et que cet orgueilleux cachait sous l’injustice
-de son agression.</p>
-
-<p>— « Ce que je veux dire… C’est que, si tu
-tiens absolument, Nicole, à ce que je m’occupe
-de tes affaires de cœur, tu me trouveras aujourd’hui
-moins naïf qu’autrefois.</p>
-
-<p>— Toi, naïf !… » s’exclama-t-elle, si stupéfaite
-de l’expression qu’elle en perdit toute autre
-idée.</p>
-
-<p>— « Parfaitement. Tu m’as fait jouer un rôle
-assez ridicule, il y a cinq ou six ans. Je t’aimais,
-j’ai eu l’air de tout croire, j’ai tout avalé, même
-les choses les plus pénibles et les plus invraisemblables.
-Tu me rendras cette justice que,
-lorsque la réflexion m’a mieux éclairé, je ne suis
-pas revenu là-dessus, je ne t’ai pas dit ma pensée,
-je ne t’ai adressé aucun reproche. Ce qui
-était fait, était fait. Ce qui était dit, était dit. J’ai
-traversé secrètement quelques mauvais quarts
-d’heure, en t’épargnant des récriminations inutiles.
-Mais aujourd’hui, c’est autre chose. Agis
-comme tu l’entendras, sans assaisonner tes petites
-machinations romanesques de ce piquant
-spectacle : la tête que je peux faire en écoutant
-des confidences superlativement désagréables
-pour moi. »</p>
-
-<p>A ce discours, une intraduisible angoisse contracta
-Nicole. Terrifiée et révoltée à la fois par
-les insinuations qu’elle y saisissait, par la découverte
-de ce qui avait pu subsister, sans qu’elle
-s’en doutât, pendant si longtemps, derrière le
-silence de son mari, elle s’écria :</p>
-
-<p>— « Mais, Raoul, quelle abominable arrière-pensée
-gardes-tu sur mon compte ?… Dis-la moi,
-que je puisse au moins me justifier. Comment,
-tu la conserves par-devers toi depuis six ans, et tu
-parles de la duplicité des autres !… Je n’ai eu
-qu’un tort envers toi, c’est d’avoir été trop
-franche !</p>
-
-<p>— Voilà un tort, » repartit l’impassible Hardibert,
-« qui ne fermera pas le paradis aux
-femmes. Elles peuvent être tranquilles.</p>
-
-<p>— Je ne t’ai pas dit la vérité ?…</p>
-
-<p>— Mais si… mais si… C’était la vérité telle
-que tu voulais qu’elle fût, au moment où tu me
-la disais.</p>
-
-<p>— Et quelle était la vérité vraie ?… Supposerais-tu
-que je t’avais trahi ?</p>
-
-<p>— Oh ! ma chère, voyons… Même avec le
-minimum de tes aveux, c’était tout comme. »</p>
-
-<p>Par un jeu bizarre des combinaisons psychologiques,
-cette phrase éclata terrible d’évidence
-dans l’esprit de Nicole. Ce qu’elle repoussait de
-toute sa force comme l’accusation la plus inique,
-retomba sur sa conscience, d’un poids accablant,
-irrécusable. Et pourtant elle le savait, elle le
-savait bien, elle s’était arraché le cœur pour ne
-pas devenir infidèle à l’époux, dont le noble caractère,
-tout à coup, l’avait reconquise. Mais
-alors, mon Dieu ?…</p>
-
-<p>Elle s’affola. Un de ces mots lui vint aux
-lèvres, tels qu’en jettent comme une écume à
-la surface de l’être les convulsions désordonnées
-et incompréhensibles des profondeurs. Ils
-n’ont quelquefois pas plus de rapport avec
-le sens de notre émotion qu’une éclaboussure
-d’embrun avec les houles de l’abîme. Avant
-même d’y avoir réfléchi, Nicole répliquait à
-Raoul :</p>
-
-<p>— « Tu mériterais que je me fusse conduite
-comme tu oses le prétendre. »</p>
-
-<p>Il la cingla d’une sauvage riposte :</p>
-
-<p>— « Peut-être ce risque m’était-il devenu
-indifférent. Quand on a cessé de croire à la
-valeur de ce qu’on possède, on ne prend plus la
-peine de le garder.</p>
-
-<p>— Mon pauvre ami, » prononça Nicole, que
-la plus furieuse douleur mit hors d’elle-même,
-« que sais-tu de la valeur d’une femme ?… Tu la
-mesures à l’effacement de son caractère, à la
-platitude de son admiration pour toi. Tu ne lui
-demandes que des satisfactions d’orgueil. Avec
-suffisamment de bassesse ou de ruse, la première
-venue fait de toi ce qu’elle veut. Prends donc le
-bonheur où tu le trouves : auprès de quelque
-fille de rien. »</p>
-
-<p>Hardibert, qui secouait la cendre de sa cigarette
-contre le bord d’une petite coupe en onyx,
-ne broncha pas. Seulement, un furtif sourire,
-d’une intraduisible insolence, tendit sa lèvre
-inférieure, la seule distincte sous la moustache, — une
-lèvre plate et d’une courbe baissante,
-découpée étonnamment pour l’ironie.</p>
-
-<p>Quel devait être l’effet d’un tel sourire, répondant
-à une telle phrase, sur une femme qui avait
-observé ce que Nicole venait d’observer ce jour-là,
-qui saignait de soupçons, lesquels, malgré
-le détachement du lien conjugal, lui causaient
-une étrange souffrance ! Comment se serait-elle
-dit que, pour bizarre que fût chez Raoul la conception
-de l’amour, il ne se consolait pas de ne
-l’avoir point réalisée en elle, et ne rencontrerait
-ailleurs, — s’il en cherchait, — que des compensations
-faites pour aggraver son déboire. L’acuité
-de son amertume, la férocité même de ce sourire
-qui blessait d’un fer rouge la fierté de
-Nicole, auraient pu, et très justement, se traduire
-en hommages pour une amante qu’auraient
-satisfaite des triomphes raisonnés et secrets. Mais
-de semblables triomphes, quand parfois elle en
-avait l’intuition, semblaient non moins arides à
-ce cœur féminin que la pire misère sentimentale.
-Son rêve de bonheur était tellement contraire ! — tout
-d’expansion, de communion
-absolue, et du plus total désarmement, dans une
-passion où quelque coquette eût goûté surtout
-le plaisir de la petite guerre.</p>
-
-<p>Avec sa façon excessive de sentir, Nicole crut
-toucher à la limite de ce qu’elle pouvait endurer,
-tandis qu’elle contemplait, d’une part, ce mari
-sans doute infidèle, et, à coup sûr, si distant, et,
-devant lui, ce papier, sujet de la cruelle scène, où
-s’inscrivait le définitif adieu d’un être trop follement
-cher, de celui qui, croyait-elle, l’aurait le
-mieux aimée.</p>
-
-<p>Dans sa pensée, s’affirma, en un trait de
-foudre, la puissance terrible de la vie, qui, pour
-faire de nous de pauvres objets de torture, plus
-pitoyables et pantelants que l’opéré sur une
-table d’amphithéâtre, n’a pas besoin de mettre
-en œuvre ses ressorts de drame et ses péripéties
-d’horreur. Qu’y avait-il de plus effacé, de plus
-monotone, que son existence ?… Son frêle roman
-n’eût pas fourni la matière d’un de ces épisodes
-dialogués où Sérénis enfermait, en deux colonnes
-de journal, la quintessence de l’amour parisien
-au vingtième siècle. Qui donc eût vu, dans la
-tranquille petite M<sup>me</sup> Hardibert, si correcte,
-d’une destinée si unie, si limpide, le type d’une
-victime passionnelle ?… Le contraste entre son
-découragement tragique et le paisible décor de
-ce cabinet de travail, où l’on n’avait même pas
-besoin d’entrer pour se représenter le spectacle
-du plus irréprochable et du moins agité des ménages,
-s’imposa, l’espace d’une seconde, à son
-âme désolée.</p>
-
-<p>Puis, de son exaltation même, sortit pour elle
-une espèce de griserie morale anesthésiante, — quelque
-chose comme l’élan taciturne qui jette
-au danger un conscrit ivre de peur. Avec un
-calme surprenant, elle dit à son mari :</p>
-
-<p>— « D’après ta manière d’envisager les choses,
-tu ne demanderas pas mieux, je pense, que de
-voir Toquette devenir madame Sérénis ?</p>
-
-<p>— Voilà qui m’est égal, par exemple !</p>
-
-<p>— Raoul, il est un fait que je te prie de
-considérer. Ces jeunes gens attendent notre réponse.
-Tu jugeras comme moi, je suppose, que
-notre dignité l’exige prompte, favorable, et
-exprimée de telle sorte que nul ne songe à mettre
-en doute notre parfait accord. »</p>
-
-<p>Rien ne pouvait mieux adoucir le hérissement
-dont s’armait la nature âpre et secrètement
-meurtrie de Hardibert, que cette fière netteté à
-trancher la question. Le ton posé de sa femme
-détendit ses nerfs, frémissant jusque-là d’appréhension
-sous la menace des aigres doléances et
-des pleurs. Il regarda Nicole avec des yeux
-qu’elle connaissait bien, où luisait une approbation
-étonnée, un peu moqueuse, mais mâle et
-forte. Ce n’était pas la chaleur d’estime qui l’eût
-flattée, apaisée. De lui, elle n’aurait jamais, fût-ce
-aux minutes révélatrices, une parcelle de ces effusions
-spontanées qui font fumer le cœur comme
-d’un encens. Toutefois, il ne marchandait pas son
-acquiescement adouci quand il constatait l’effort
-victorieux de la volonté, la maîtrise de soi, le
-succès de la raison contre le sentiment, toutes
-manifestations morales qui le séduisaient au plus
-haut degré.</p>
-
-<p>— « Du moment, ma chère amie, que tu laisses
-les ergotages inutiles, pour fixer si justement les
-convenances extérieures, tu me trouveras tout
-disposé à m’entendre avec toi.</p>
-
-<p>— Je désire, » dit Nicole, « que tu répondes
-toi-même à monsieur Sérénis.</p>
-
-<p>— Ce sera fait. »</p>
-
-<p>Au fond, il éprouvait de ce résultat une satisfaction
-véritable. Ce dont il n’eût jamais convenu
-avec sa femme, ce qu’il se refusait à s’avouer,
-c’est que la lettre de l’écrivain avait frénétiquement
-réveillé sa jalousie. Mais la jalousie
-place trop un être dans la dépendance d’un autre,
-surtout quand elle se laisse voir, pour que Hardibert
-la trahît autrement que par d’indirectes
-attaques. Moins sûr qu’il n’avait eu soin de le
-faire paraître de la culpabilité ancienne de Nicole,
-il endurait de ses seuls soupçons des souffrances
-trop exaspérantes pour ne pas s’en venger
-en affichant une certitude. C’est en poursuivant
-cette cruelle représaille, qu’il dit encore, avant
-de se séparer ce soir de celle qui lui restait précieuse
-au delà de tout, et à qui nulle grâce ne
-manquait que de le savoir :</p>
-
-<p>— « J’espère, Nicole, que ton expérience de
-la fragilité spéciale aux poètes t’inspirera le souci
-de ce que tu te dois à toi-même, dans les relations
-très sommaires, mais forcées, où ce mariage
-va nous mettre avec le futur mari de ta filleule.
-Il est dans son droit, ce garçon, de trouver qu’une
-femme de vingt ans et une dot mirifique valent
-toutes les romances chantées sous les balcons
-des dames incomprises, que la trentaine attendrit
-outre mesure. Tu ne peux que l’approuver. Moi
-aussi. Montrons-lui donc une vague bienveillance,
-aussi éloignée de l’empressement que du dépit,
-afin que ce petit monsieur ne se figure pas qu’il
-nous ait impressionnés en suspendant ses visites. »</p>
-
-<p>Au cœur de la rêveuse de Bruges, ce fut
-comme un jaillissement enflammé de sang, sous
-les rudes lanières que maniait ce froid bourreau.
-Pourtant elle retint même l’habituel battement
-de ses cils pour lui souhaiter tranquillement le
-bonsoir.</p>
-
-<p>Le pire était qu’elle ne pouvait le haïr, ce qui
-eût mis au moins quelque clarté dans l’obscur
-infini de sa peine. Mais non. Elle n’arrivait pas
-à cesser de percevoir, sous les méchancetés
-expertes, comme quelque chose qui gémissait
-enfantinement dans le lointain de cette âme altière.
-Elle avait, elle si simple, ce qu’il n’avait
-pas, lui si averti : une sensibilité intuitive à laquelle
-n’échappait point assez complètement la
-douleur éparse dans les autres. De sorte que
-nulle rancune ne lui offrait l’entière saveur de
-son fruit amer. Elle craignait trop les vibrations
-intolérables par lesquelles le mal qu’elle oserait
-rendre se répercuterait en elle-même. D’ailleurs,
-ne savait-elle pas ce que valait, au fond, Raoul,
-quel être de droiture, de générosité, d’intelligence,
-de fière indépendance, il était ? N’avait-elle
-pas désespérément essayé de rattacher sa
-vie intime à celle de ce compagnon de sa
-vie extérieure ?… Pourtant l’abîme s’élargissait
-davantage. Elle allait connaître désormais la
-hantise de la trahison. Comment supporterait-elle,
-jusqu’à la vieillesse, qui lui paraissait plus
-loin que la mort, l’hiver prématuré du cœur, dont
-tout son être frissonnait ?… Quelle conclusion
-donner à sa tristesse inutile ?… Était-ce donc
-vrai, ce que disait Berthe, que le bien peut engendrer
-le mal ?… Que nos morales savantes ne
-font que déplacer la somme inéluctable des iniquités ?
-Et que, dans l’incapacité de prévoir, nous
-devons répandre de la beauté et de la bonté,
-comme les fleurs épanchent leurs parfums, sans
-prétendre ajouter du mérite à nos actes ?…</p>
-
-<p>Mais alors ?… La leçon des jours qui passent,
-de la vie qui se déroule, du cœur qui chemine,
-allait-elle lui apprendre qu’il eût été meilleur de
-goûter l’amour interdit, d’échanger un peu de
-beauté, un peu de tendresse, un peu de volupté,
-avec l’être le plus capable d’en recevoir d’elle et
-de lui en donner ? Au moins elle garderait à jamais
-un enivrant souvenir !…</p>
-
-<p>« Et je vais revoir Georget !… » se dit Nicole,
-tandis qu’elle pleurait, cette nuit-là, sur son
-oreiller fiévreux, les larmes, ruisselantes éternellement,
-de l’humaine incertitude.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Nicole et Ogier se revirent dans une
-circonstance tout officielle. Le père de
-Toquette donna un déjeuner en l’honneur
-des fiançailles. Comme les Mériel demeuraient
-à Paris dans un appartement meublé, où
-ils ne pouvaient recevoir avec toute l’élégance
-que comportait l’occasion, le repas eut lieu dans
-un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne.
-Et l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément
-à cause des Hardibert, pour la commodité
-de leur déplacement.</p>
-
-<p>La petite fête, aussi fastueuse que possible,
-avec son luxe de fleurs, de menu, de service et
-de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y
-avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui
-ne se connaissaient point : membres de la colonie
-américaine, amis d’autrefois qu’avait fait
-surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût
-d’abord remettre un nom sur leur visage, bienfaiteurs
-des mauvais jours trop négligés ensuite
-dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine
-de Victorine.</p>
-
-<p>Une certaine gêne eût régné, même si des influences
-pénibles et secrètes n’avaient point
-plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages,
-se reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne.</p>
-
-<p>La politesse glacée de Hardibert et le sourire
-gracieux, mais dans un visage si pâle, de sa
-jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer
-l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance
-même de Toquette paraissait subir une
-atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat,
-cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme
-et de parisianisme, qui s’affirmait dans sa
-toilette blanche, trop chargée de dentelles, mais
-d’une rare séduction de lignes sur son corps
-souple et cambré, dans ses manières avenantes et
-brusques, dans son accent, dans la piquante vivacité
-de ses traits, auréolés d’une lumineuse et
-indocile chevelure.</p>
-
-<p>— « Êtes-vous contente, ma petite marraine ?
-Aimez-vous un peu votre vilaine ingrate de filleule ? »
-disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt
-qu’on se leva de table, et entourant d’un bras
-câlin la taille de M<sup>me</sup> Hardibert.</p>
-
-<p>Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité
-de confidence, dans la partie du jardin réservée
-aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la douce
-journée d’octobre, on servait le café par petites
-tables.</p>
-
-<p>— « Je suis contente si tu es heureuse, ma
-mignonne, » répondit M<sup>me</sup> Hardibert.</p>
-
-<p>— « Si je le suis !… Mais vous savez, marraine,
-c’est moi qui ai voulu ce mariage. Au
-fond, » ajouta-t-elle en riant, « Ogier n’y pensait
-pas du tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore
-très enchanté. Mais cela ne m’inquiète pas.
-Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à
-monsieur mon mari. »</p>
-
-<p>Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption
-charmante. Et, — il faut le croire, — les
-cœurs les plus largement généreux ne sont pas à
-l’abri des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur
-de ce charme, si sûr de lui, fit un peu de
-mal à Nicole.</p>
-
-<p>— « Tenez, » continua gaiement Toquette,
-« regardez s’il nous contemple avec un air morose,
-mon beau ténébreux ! Approchez, monsieur
-Sérénis… N’ayez pas peur !… Je n’ai pas
-encore de droits sur vous, » ajouta-t-elle, s’adressant
-à l’écrivain avec la plus séduisante coquetterie.</p>
-
-<p>Il se tenait à quelque distance, et les considérait,
-en effet, d’un air que sa fiancée taxait fort
-exactement de morose. A peine avait-il encore
-échangé quatre mots avec M<sup>me</sup> Hardibert. A
-table, elle se trouvait placée à la droite de M. Mériel,
-tandis que lui-même avait son couvert en
-face, à côté de Toquette, qui faisait vis-à-vis à
-son père.</p>
-
-<p>Sur l’injonction de la jeune fille, maintenant,
-il s’approchait.</p>
-
-<p>— « Venez, » répétait-elle, tout éclairée de
-joie, dans sa transparente physionomie de rousse,
-en parlant à l’homme qu’elle aimait. « N’ai-je
-pas raison de dire à marraine : ce que Toquette
-veut, Dieu le veut ? Qui de vous deux aurait deviné
-mon rêve de petite fille, et qui de nous trois
-aurait cru à sa réalisation, durant ces journées
-extraordinaires, là-bas, dans le Béguinage de
-Bruges ?… »</p>
-
-<p>Les yeux de Nicole et ceux d’Ogier se croisèrent.
-Elle le vit aussi pâle qu’elle se sentait devenir
-elle-même. « Les extraordinaires journées
-de Bruges… » Des images un peu effacées flottèrent,
-s’éteignirent, s’accentuèrent de nouveau…
-Un coin de ciel avec le geste noir des moulins…
-La Grand’Place vide et ensoleillée sous la haute
-tour du Beffroi… Mais qu’était la nostalgie de
-ces souvenirs auprès de l’étourdissante impression
-dont ils se sentaient ressaisis ? Entre cette
-femme et cet homme existaient les mystérieuses
-concordances qui font de l’amour une passion
-fatale. La rupture soudaine, absolue, violemment
-irrévocable, avait suspendu l’attrait magique,
-avait pu le leur faire nier, oublier. Mais, dans
-l’émoi de la mutuelle présence, le prodige recommençait.</p>
-
-<p>En accueillant les avances matrimoniales que
-Toquette lui fit ouvertement, dans une audace
-de sincérité que stimulait sa situation de fille
-riche, Ogier convint avec lui-même qu’il allait
-conclure un mariage d’intérêt. Le caractère de
-M<sup>lle</sup> Mériel, qui l’eût peut-être amusé dans
-quelque intrigue de passage, ne le contentait
-qu’à demi chez la femme qui porterait son nom.
-Il avait trop de penchant au rêve imprécis et aux
-raffinements de la sensibilité, pour goûter cette
-façon désinvolte, aisée, de prendre l’existence.
-Flatté quand même de la ténacité déployée par
-Toquette dans sa prédilection pour lui, il n’en faisait
-pas crédit à une grande profondeur de sentiment
-chez la jeune fille, mais au plaisir qu’éprouvait
-cette nature volontaire à gagner une
-espèce de gageure contre le sort, sans compter
-l’exagération romanesque de ses souvenirs d’adolescente.
-En somme, la petite ne lui déplaisait
-pas, mais la dot inespérée lui plaisait encore davantage.
-Sans être l’arriviste que voyait en lui
-Berthe Raybois, Sérénis envisageait très bien le
-moment où sa conduite se conformerait avant tout
-aux nécessités pratiques. Ce moment survenait
-un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu. L’écrivain
-en subissait sans révolte la profitable suggestion.</p>
-
-<p>Mais à peine eut-il écrit à Nicole la lettre dictée
-par sa délicatesse, qu’un nouvel élément s’interposa
-dans l’évolution, assez tranquille jusque-là,
-de sa pensée. L’image de la seule femme qui eût
-déchaîné en lui des ardeurs passionnelles, recommença
-de le hanter. Il connut de nouveau,
-quoique plus affaiblies, les angoisses délicieuses
-ou terribles dans lesquelles sa faculté de vivre
-s’était si magnifiquement épanouie il y avait six
-ans. La convalescence de cette secousse, finalement
-si douloureuse, avait été longue. Mais il
-croyait tout cela bien mort. Et voilà que, pour
-avoir écrit cette lettre, il retrouvait la fièvre et
-les anxiétés de jadis dans l’attente de la réponse.</p>
-
-<p>Le mot, bref et correct, par lequel Hardibert
-lui avait communiqué l’accueil favorable fait au
-projet de mariage par sa femme et par lui-même,
-avait dissipé les obsédantes chimères. Il crut y
-distinguer la preuve, chez Nicole, d’une indifférence
-qui touchait au dédain. Le coup de fouet
-réveilla sa fierté. Aussi, ce matin était-il venu à
-ce déjeuner sans presque un battement de cœur.
-Mais il l’avait revue…</p>
-
-<p>La vision, pour les amours mal guéries, est
-comme de l’éther versé sur un foyer mal éteint.
-Tout se rallume instantanément. La personne de
-Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du
-doute où elle était d’elle-même. Car, le sentiment
-des années écoulées qui, croyait-elle, laissaient
-leurs traces sur son visage, celui du contraste
-entre ses trente ans désenchantés et la radieuse
-jeunesse de Toquette, la déprimante idée que
-celle-ci l’emportait sur son souvenir même, prêtaient
-à M<sup>me</sup> Hardibert la grâce un peu brisée
-qui seyait le mieux à sa suave figure. Et que cette
-grâce était loin de l’orgueil défensif dont Ogier
-s’attendait à la trouver armée !</p>
-
-<p>Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique
-de Bruges, quelque chose passa sur la physionomie
-de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de
-Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu : un battement
-des cils, un tremblement de la lèvre, et
-ce regard… tellement involontaire, aussitôt détourné !…</p>
-
-<p>— « Je vous laisse refaire connaissance, » dit
-Toquette. « Je me dois aux invités de papa. »</p>
-
-<p>Elle les quitta, dans un envol de sa robe
-blanche. Nicole sentit qu’elle serait ridicule
-d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille.
-Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce
-tête-à-tête, et de l’opinion que Raoul en pourrait
-avoir, s’il s’en apercevait.</p>
-
-<p>Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence
-impressionnant. Puis, de la bouche de
-Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue,
-que toute la sage circonspection de Nicole en fut
-déconcertée.</p>
-
-<p>— « Je suis un homme bien malheureux !… »
-dit-il.</p>
-
-<p>— « Vous ?… »</p>
-
-<p>Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait
-de voile, cachait la palpitation de joie, le
-frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur d’où
-elle ne pouvait être absente.</p>
-
-<p>— « Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu
-vous-même ? » reprit le jeune homme. « Si j’avais
-reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait
-pas. »</p>
-
-<p>La terre oscilla sous les pieds de Nicole.</p>
-
-<p>— « Je ne vous aurais pas répondu autre chose
-que mon mari, » balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>— « C’eût été votre écriture… J’y aurais lu en
-profondeur… comme dans vos yeux. Vos yeux
-non plus ne me disent pas autre chose. Et cependant !…</p>
-
-<p>— Qu’osez-vous me donner à entendre ? Je
-vous interdis de continuer. Vous êtes le fiancé de
-ma filleule.</p>
-
-<p>— Tant pis pour elle !… » fit Ogier d’un air
-sombre.</p>
-
-<p>— « Comment ?</p>
-
-<p>— Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant
-je sens que je vais la haïr. »</p>
-
-<p>Il exagérait sans peine, se laissant emporter par
-l’émotion vraie du moment, et surtout par la
-nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne lui
-échappât pas tout de suite, — comme un fauve
-étourdit sa proie pour lui paralyser les ailes.</p>
-
-<p>D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes,
-perdaient la notion des réalités immédiates.</p>
-
-<p>Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour
-s’éloigner.</p>
-
-<p>— « Il faut… il faut… » prononça Ogier, dont
-l’agitation devenait dangereusement visible,
-« que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous
-m’avez traité comme un être sans honneur, avec
-qui l’on ne peut avoir une explication franche… »</p>
-
-<p>Éperdue, elle secouait la tête.</p>
-
-<p>— « Montrez-moi la confiance que je mérite.
-Je jure sur votre divine tête de vous obéir en tout.
-Mais je veux causer avec vous… Promettez-le-moi…
-Autrement, je fais un esclandre… Je vous
-en donne ma parole !… Je prends congé immédiatement,
-et d’une façon que M<sup>lle</sup> Mériel pourra
-juger définitive. »</p>
-
-<p>L’aurait-il fait ?… Peut-être… étant un de ces
-nerveux dont la volonté s’exalte tout à coup
-sous une suggestion trop intense, et qui, par faiblesse,
-accomplissent des actes de folle énergie.</p>
-
-<p>Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs,
-le refus, en cet instant, eût été au-dessus de ses
-forces.</p>
-
-<p>— « Soit, j’y consens.</p>
-
-<p>— Êtes-vous à Paris demain ?</p>
-
-<p>— Je puis y rester. »</p>
-
-<p>Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait
-son costume de ville, car elle s’y était habillée.</p>
-
-<p>— « Voulez-vous, » reprit Ogier, tout bas et
-précipitamment, « être dans ce Bois demain
-matin, vers dix heures… Entre les deux lacs.</p>
-
-<p>— J’y serai, » murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Leur délire un peu calmé par cet engagement,
-ils se séparèrent. Leur causerie, d’apparence toute
-naturelle, n’avait pas été remarquée. Le seul convive
-qui aurait eu quelque raison d’en prendre
-ombrage, Hardibert, n’était plus là. Aussitôt
-après le déjeuner, il avait filé à l’anglaise, excédé
-par la banalité des conversations, et soucieux,
-étant donné son genre d’amour-propre, que
-Nicole ne pût le supposer jaloux au point de
-la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux
-comme suffisamment assurée par le prochain
-mariage de Sérénis, et par cette conviction, tout
-à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme
-ne pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit
-nouveau et d’une si fraîche acidité qu’était l’excitante
-Toquette.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert se rapprocha du principal
-groupe. Un monsieur lui offrit une tasse de café,
-et, sans s’inquiéter de son refus, commença de
-lui faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda.
-Il paraissait sous l’empire d’une impression très
-vive. Comme il n’appartenait pas à la société
-américaine des Mériel, mais était un Parisien de
-pur sang, fringant et piaffeur, il s’autorisait de
-deux rencontres précédentes pour risquer de ces
-déclarations fort claires, dont une Française jolie
-doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre
-toutes relations avec ses compatriotes. En les
-accueillant avec cette moquerie légère, qui est la
-plus sûre et la plus élégante des armes féminines
-en pareil cas, Nicole en ressentait une griserie
-secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se sentait belle…
-Si elle avait su combien !… Jamais elle ne
-l’avait été davantage. Un rayonnement mystérieux
-animait ses traits délicats, sa pâleur si
-fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes
-prunelles sous l’ombre palpitante des
-cils. A plusieurs reprises elle rencontra le regard
-d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel
-regard !…</p>
-
-<p>Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée
-d’une séduction nouvelle. Avec la confiance
-revenue en son propre charme, se déchaînaient
-en elle ces flammes du sentiment qui transparaissent
-à travers les plus ternes visages. Des
-suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient
-le cœur. Georget l’aimait toujours !… Il
-la préférait à Toquette, à la fiancée de vingt ans,
-éclatante, amoureuse et millionnaire !… Certes,
-elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui…
-elle y était résolue. Mais n’importe !… elle avait
-la victoire… Et toute sa féminité s’en réjouissait
-éperdument, du fond sauvage où se réveillaient la
-ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement
-tendre de son amour déchiré de
-scrupules.</p>
-
-<p>Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt
-après l’avoir examinée, lui dit :</p>
-
-<p>— « Allons… Le subtil poète a dû trouver de
-ces mots capables de te faire accepter même son
-mariage.</p>
-
-<p>— Son mariage… Un signe de moi peut l’empêcher ! »
-s’écria Nicole.</p>
-
-<p>Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible.</p>
-
-<p>Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente,
-avec un de ces sourires de complicité féminine,
-qui flotte aux lèvres des plus sages devant un
-aveu de passion.</p>
-
-<p>Elle-même, quoique invitée avec sa fille au
-déjeuner des Mériel, s’était excusée, prétextant
-le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant d’envoyer
-Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il
-aurait fallu dépenser le prix d’une toilette pour
-la jeune élève du Conservatoire. Mais, à Nicole,
-elle n’avait pas caché le fond de sa pensée :</p>
-
-<p>— « Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve
-ce mariage odieux. Les deux fiancés me sont antipathiques,
-autant l’un que l’autre. Ta Toquette
-n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à
-monsieur Sérénis, je ne lui pardonne pas d’épouser
-ta filleule pour son argent, après avoir troublé
-pour jamais un cœur comme le tien. »</p>
-
-<p>Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire :
-que le soi-disant arriviste, l’homme incapable
-d’un sentiment fort, qui pouvait oublier
-une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt
-d’agir avec cette folie sentimentale dont s’émerveille
-toute femme, Berthe fut saisie d’un enthousiasme
-bien dangereux pour sa cousine :</p>
-
-<p>— « Ah ! » s’exclama-t-elle, « il y en a donc
-un, capable, comme dit Musset, de déraisonner
-d’amour !… C’est gentil, ça !… La race en est
-bien perdue. Et je ne croyais certes pas que
-celui-ci la ressusciterait !… Nicole, ma petite… Je
-ne voudrais pas te donner de mauvais conseils…
-Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire
-ou sensuelle, un Hardibert, un Raybois,
-malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il
-faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister
-à un être de charme comme celui-là, qui, par-dessus
-le marché, se montre fidèle jusqu’à l’extravagance…
-La vie ne m’a pas donné la chance
-d’en rencontrer un, ou de pouvoir lui plaire…
-Sans cela, je ne réponds pas… ou plutôt je ne
-réponds que trop, de ce qui serait arrivé. »</p>
-
-<p>Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux
-discours, parce que ses enfants survinrent.
-Avec les irruptions intempestives des trois garçons,
-une conversation suivie n’était guère
-possible.</p>
-
-<p>Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue.
-Elle sentait le péril de son rôle auprès de
-cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à
-pousser davantage vers un bonheur coupable,
-et que cependant elle ne pouvait retenir, puisqu’elle
-trouvait en elle-même plus de raisons pour
-l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle
-son embarras et son commencement de remords
-dans les effusions de tendresse dont elle accueillit
-ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut
-de ses caresses. Nicole vit émerger, presque belle
-d’expression ravie, la figure maternelle entre les
-trois houleuses têtes. Et elle entendit Berthe lui
-dire :</p>
-
-<p>— « Vois-tu… Moi, j’ai ma part… »</p>
-
-<p>D’un ton qui signifiait : « Prends la tienne où
-tu croiras la trouver, pauvre cœur en peine… Ce
-n’est pas moi qui pourrai te blâmer. »</p>
-
-<p>Comme, ensuite, la soirée parut longue !</p>
-
-<p>A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante
-de confiance en la vie, avec un petit
-corps si gracile et mince qu’elle semblait un
-gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent
-les chênes, accabla M<sup>me</sup> Hardibert de questions
-sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur les
-qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux
-qu’elle avait déjà reçus.</p>
-
-<p>— « Moi, » dit-elle, « je n’accepterai pas de
-diamants quand je me marierai. C’est horriblement
-vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des
-bijoux d’art. »</p>
-
-<p>Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité
-de ce cadre et de ce repas, ne manquait pas
-de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole, toujours
-effleuré d’inquiétude ou de regret, admira
-secrètement l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer
-avec les indications pratiques de sa vocation
-et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au
-fond de l’âme des pensées lourdes et anciennes
-comme les rêveries mortes des aïeules, pour l’empêcher
-de voltiger allègrement sur les champs
-nouveaux des joies humaines.</p>
-
-<p>Et tout, durant cette soirée, et cette enfant
-même, avaient une signification suggestive et
-tentatrice. « Je n’ai souhaité qu’une chose sur
-la terre, » se disait Nicole. « C’est un grand
-amour. La destinée me l’accorde. Vais-je dire :
-« Non » ?… Non, à ce qui comble si merveilleusement
-le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à
-moi-même que je mentirais. C’est la vie de ma
-vie que je trahirais. Une fois déjà j’ai commis ce
-crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du
-chagrin, en moi, et autour de moi. Quelle leçon !…
-Et aujourd’hui, quel mystérieux retour !…
-Ah ! je le sens bien… Je n’ai plus la force austère
-de ma jeunesse. L’enseignement de la vie n’est
-pas bon. Je vaux moins qu’alors, ayant vu davantage.
-Et le vague espoir de mes vingt-quatre
-ans n’est plus là pour me soutenir. Au nom de
-quoi lutterais-je ?… Le sort, qui me tend le même
-piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs
-d’y résister. »</p>
-
-<p>Nicole ne se disait pas tout cela avec autant
-de précision. Mais ce qui l’entraînait au doux
-abîme n’en avait que plus de puissance, pour
-être obscur et inexprimé.</p>
-
-<p>La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui
-avait cédé sa chambre et couchait avec sa mère,
-ce ne furent pas des raisonnements qui la poursuivirent
-jusque dans le sommeil, mais des
-images. Le sourire et les yeux de Georget… Le
-mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit :
-« Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage
-ne se faisait pas. » Puis, un paysage qu’elle connaissait
-bien, ce carrefour entre les deux lacs du
-Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant,
-tandis que, là-bas, une grande silhouette tressaillait
-et se mouvait à sa rencontre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>Ce matin d’octobre offrait bien toutes
-les grâces frileuses, nostalgiques et
-défaillantes, qui suggèrent au cœur
-un désir éperdu d’amour.</p>
-
-<p>Nicole, en marchant de la station de Passy
-jusqu’aux lacs, par les allées sèches où pleuvaient
-doucement les feuilles rousses, sentait une vie
-trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis
-s’échapper d’elle et flotter dans la brume bleuâtre
-jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance qu’une
-rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait
-à peine ses joues mates, exaltait son âme. Elle ne
-réfléchissait plus à rien. Elle allait, grisée par
-l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances
-secrètes.</p>
-
-<p>Lorsque se découvrit l’espace entre les deux
-lacs, décor charmant d’eau vaporeuse entre les
-feuillages merveilleusement teintés par l’automne,
-sous un soleil hésitant, un effroi la prit.
-Des automobiles passaient, brutales et mal odorantes,
-et, de dessous les voilettes impénétrables
-et les masques, des regards se fixaient sur elle,
-sans qu’elle pût savoir s’ils ne la reconnaissaient
-pas. Mais ses relations à Paris étaient peu nombreuses.
-Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la
-jolie silhouette en costume tailleur, dont la solitaire
-élégance piqua de passagères curiosités.</p>
-
-<p>Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait
-du côté opposé.</p>
-
-<p>— « Venez. Je sais un coin où nous n’aurons
-à craindre nulle rencontre. »</p>
-
-<p>En silence, tous deux traversèrent le carrefour,
-puis s’enfoncèrent dans un sentier qui, parmi
-l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré
-Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en
-rond-point, et là, se trouve un banc, sur lequel,
-à une pareille heure et dans ce moment avancé
-de la saison, personne que deux amoureux ne
-devait songer à s’asseoir. Sous les arbres, qui
-se dégarnissaient à peine, et qui rougeoyaient
-ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum
-du terreau nourri de feuilles humides, parmi les
-plaintes frêles des oiseaux attristés, c’était un
-endroit délicieux et mélancolique.</p>
-
-<p>— « Vous ne prendrez pas froid ? » demanda
-Ogier.</p>
-
-<p>Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui,
-debout devant elle, il la regardait.</p>
-
-<p>Que se dirent-ils tout d’abord ?… Et bientôt
-après, quand il eut mis un genou en terre, et
-qu’il lui eut pris les mains ?…</p>
-
-<p>De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne
-se notent pas, car les paroles y sont trop peu.
-De ces choses qu’on appelle des aveux, et des
-reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne
-sont pas cela encore, parce qu’elles prennent ces
-formes diverses pour exprimer ce qui ne s’exprime
-pas : le tourment et le désir, le regret et
-l’espoir, la palpitation des nerfs et l’affolement
-du cœur, toute l’extase de la tendresse, toute la
-fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces
-paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément
-parce qu’elles leur sont inutiles, et que,
-sans elles, ils se comprendraient.</p>
-
-<p>— « Ah ! Nicole, nous avons perdu six ans…
-Six belles années de notre jeunesse !… Comme
-il faudra nous aimer pour regagner le temps
-perdu !…</p>
-
-<p>— Nous aimer… » dit-elle avec un divin sourire.
-« Mais nous n’avons fait que cela.</p>
-
-<p>— C’est vrai… C’est vrai… Que vous êtes
-bonne de le reconnaître !… »</p>
-
-<p>Elle devint grave.</p>
-
-<p>— « Bonne ?… Oh ! non… Comment vais-je
-nous défendre, l’un et l’autre, contre la vilaine
-action qu’il ne faut pas commettre ?…</p>
-
-<p>— Quelle vilaine action ?…</p>
-
-<p>— La rupture de vos fiançailles. »</p>
-
-<p>Il dit avec feu :</p>
-
-<p>— « Elles sont rompues déjà, dans ma volonté,
-dans mon cœur, sinon de fait. Serais-je
-près de vous s’il en était autrement ?… »</p>
-
-<p>Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse,
-il ajouta :</p>
-
-<p>— « Mais vous-même, mon amie adorée,
-croyez-vous qu’un devoir quelconque puisse nous
-séparer encore ? Ce que vous avez fait il y a six
-ans, aurez-vous le courage de le refaire ? »</p>
-
-<p>Elle prit une voix humble, une voix d’esclave
-amoureuse :</p>
-
-<p>— « Le courage, non… Et pas même le droit…
-Puisque je suis venue à vous, ce matin, puisque
-je vous ai dit : « Je vous aime… je n’ai pas cessé
-de vous aimer… » Comment reprendrais-je mon
-rôle si fier d’autrefois ?… Ce ne serait plus qu’une
-impuissante comédie. Mais je fais appel à vous,
-mon Georget, à votre conscience, à votre honneur…
-Je ne suis plus la Nicole infaillible de
-jadis… Je ne suis qu’une pauvre femme qui vous
-supplie… »</p>
-
-<p>Tremblante invocation, peu résolue à être
-exaucée, et qui, dans son abandon passionné,
-devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et
-c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier
-prit Nicole entre ses bras et la fit taire avec un
-baiser. La jeune femme frémit tout entière. L’ardent
-souvenir d’une étreinte semblable, dans le
-soir lointain, sous les catalpas de la Martaude,
-vint aiguiser l’ivresse présente. Les années de
-résignation disparurent. La force invincible de
-l’amour renoua les minutes intenses par-dessus
-la durée abolie. Et les lèvres de Nicole fondirent
-de délices sous la caresse inoubliée.</p>
-
-<p>— « Oh ! Georget… » murmura-t-elle en se
-dégageant. « Que faisons-nous ?… Et la pauvre
-Toquette !… »</p>
-
-<p>Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment
-les noms familiers, des échos mystérieux.
-Nicole avait une façon de prononcer : « Georget, »
-qui faisait courir dans les veines du jeune
-homme un frisson de volupté tendre. Et quand
-elle dit : « Toquette, » ce fut comme le son
-d’une petite cloche de cristal, qui mourut très
-tristement.</p>
-
-<p>— « Toquette ! » s’exclama-t-il sur un tout
-autre ton. « C’est une fille fantasque et volontaire,
-qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne
-sais par quel caprice… Un peu comme elle
-s’était mis en tête d’être la première femme qui
-jouerait au polo. Aimer ?… Sait-elle seulement
-ce que c’est ? Elle ne souffrira que dans sa vanité… »
-(Il se reprit :) « Pas même, parce que,
-non, elle n’est pas vaniteuse… Mais dans sa fantaisie
-contrariée… dans le sentiment que sa
-volonté n’est pas irrésistible. D’ailleurs, » continua-t-il
-avec vivacité, comprenant que la persuasion
-s’insinuait en Nicole, « Toquette ne sera
-pas étonnée. Elle sait que je l’épousais sans enthousiasme.
-Chaque fois que nous nous séparons,
-je sens bien qu’elle appréhende vaguement
-de ma part une retraite définitive. Elle se demande
-toujours si elle me reverra le lendemain. »</p>
-
-<p>Nicole eut un léger rire.</p>
-
-<p>— « Eh !… quelle confiance vous inspirez !…</p>
-
-<p>— Ne soyez pas méchante… Vous savez bien
-que, pour les femmes, nul serment ne compte,
-s’il n’est ratifié par leur divination secrète. »</p>
-
-<p>Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes…
-détachées par on ne sait quel arrachement suprême.
-Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et
-vivante encore ?… D’où venait le souffle imperceptible
-et fatal qui l’avait condamnée ?… Toutes
-descendaient de la même chute égale, abandonnant,
-avec la branche, la place où leur frêle
-existence s’était agitée dans les brises et consumée
-sous le soleil, leur part trop brève du songe
-merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne
-leur rendrait jamais.</p>
-
-<p>— « Mais, » reprit Nicole, qui cherchait ses
-mots, très troublée par ce qu’elle voulait dire,
-« ce n’est pas seulement Toquette… »</p>
-
-<p>Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas
-avoir l’air de soupçonner ce qui la préoccupait.</p>
-
-<p>Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les
-réticences… Puis, brusquement, dévoila sa pensée.
-Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à un
-niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante
-pour celui qu’elle aimait.</p>
-
-<p>Sérénis eut un mouvement de révolte.</p>
-
-<p>— « Oh ! comprenez-moi, » implora-t-elle.
-« Je n’ai pas la pensée de mêler à nos sentiments
-des considérations d’intérêt. Encore moins
-de vous y supposer accessible. La fortune à
-laquelle vous renonceriez, n’importe pas en elle-même.
-Seulement, pour un écrivain, quel levier
-de succès !… La faculté de ne produire qu’à vos
-heures, de n’admettre aucune nécessité en dehors
-de l’art… de faire jouer vos pièces quand vous
-voudrez, comme vous voudrez… Que vous dire,
-mon ami ?… Pardonnez-moi… Mais puis-je ignorer
-que vous vous disposez à accomplir, à cause
-de moi, un immense sacrifice ?… »</p>
-
-<p>Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu,
-comme s’il s’amusait de ses précautions
-oratoires.</p>
-
-<p>— « Voilà donc le grand mot lâché ! » s’écria-t-il.
-« Et si je vous prouvais que je n’ai même
-pas ce pauvre mérite ! Si je vous démontrais
-qu’en me préservant de ce mariage vous me rendrez
-un incalculable service. Vous sauverez le peu
-que je vaux, comme homme et comme artiste. »</p>
-
-<p>Elle le regarda, sincèrement étonnée.</p>
-
-<p>— « Oui… Écoutez-moi, Nicole… Ma chérie…
-Ma chère inspiratrice retrouvée. Je vais être sans
-orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre cœur
-ferait-il de moi le héros que je ne suis pas ?…
-Daignez me voir en la réalité de ma nature,
-pleine de faiblesse et de défauts… »</p>
-
-<p>Quelque chose, dans l’enthousiasme de
-l’amante, se froissa d’un tel préambule, s’effaroucha
-de la confession qui allait suivre. Pourquoi
-ce pressentiment ?… Une inflexion de voix,
-peut-être, un changement de visage, moins que
-rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier
-ne se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt,
-ses yeux enivrés perçurent, dans ce regard qui la
-troublait si profondément, sur ces traits où semblait
-s’inscrire la douceur passionnée de son
-destin, une expression qu’elle ne reconnut pas.
-Les six années enfuies avaient donc, malgré
-tout, accompli leur œuvre ?… Et, si pareil que
-semblât le Georget d’aujourd’hui au Georget
-d’autrefois, le cœur insondable qui battait dans
-cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant
-regretté, qu’elle ne se défendait plus de ressaisir,
-avait perdu, comme elle-même, beaucoup d’idéal,
-en cheminant sur les sentiers de la vie. Brusquement, — sut-elle
-pourquoi ? — à cette seconde
-précise, sa méditation de la nuit, où elle avait
-constaté la défaillance de ses nobles chimères,
-l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec
-l’idée terrible : « Mais alors… lui aussi !… » Et
-voilà qu’un frisson glacé lui hérissa la chair,
-tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la
-contraction d’une irrésistible inquiétude.</p>
-
-<p>Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les
-lèvres chères, elle entendit l’écho de son amère
-et si secrète expérience ! Oui, lui aussi s’avouait
-désennobli, matérialisé par le travail des jours.</p>
-
-<p>— « Ah ! Nicole, sur le rempart de Bruges,
-quelle ivresse de poésie !… Quelle exaltation de
-sentiments et de pensée ! Quel rêve entraînant et
-sublime !… J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur
-ces hauteurs, dans l’étreinte de votre belle âme,
-si vous m’aviez pris tout entier, comme je me
-donnais, si follement, si complètement. Mais
-vous m’avez rejeté à la solitude, hors de notre
-atmosphère surhumaine, au contact des réalités
-déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous
-enivrer, ce qui m’eût inspiré des chefs-d’œuvre,
-j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai épié le goût
-médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et
-l’argent. Oui, l’argent… auquel je ne pensais
-guère alors, et que j’ai apprécié de plus en plus
-à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art
-me reste, Nicole. Chaque jour, je me dis :
-« Après cette pièce, après ce roman, qui me rapporteront
-un résultat matériel, je ferai mon
-œuvre, à moi, celle que je sens confusément
-dans ma personnalité la plus profonde, celle
-qui me donnera peut-être la vraie gloire… et
-qui sait ?… un peu d’immortalité. » Mais le
-temps passe, ma résolution s’affaiblit… la difficulté
-de l’exécution m’accable… Le doute me
-prend… L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre ?…
-A quoi bon me tourmenter ?… puisque j’ai tout
-ce qui rend la vie agréable, et que les camarades
-me jalousent, — même, et surtout peut-être,
-ceux qui valent mieux que moi, qui ont persisté
-dans la recherche de l’absolu, mais qui sont
-incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le
-public s’écarte.</p>
-
-<p>— Oh ! » s’écria Nicole avec une flamme dans
-les yeux, « ne vous calomniez pas, Georget. Vos
-tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec
-eux, vous ferez de la beauté. »</p>
-
-<p>Il la regarda, comme ébloui.</p>
-
-<p>— « Avec eux ?… Avec vous plutôt, ma divine
-chérie. Voyez comme d’un mot vous me
-rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de
-l’enlizement dans la platitude, dans la paresse et
-le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je me sens
-lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai
-un impuissant et un repu… Et je veux, oui… je
-veux un triomphe littéraire, l’éclat de mon nom,
-l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on
-commence à contester cruellement… »</p>
-
-<p>Quelque chose comme une fumée légère passa
-sur la splendeur élargie des yeux de Nicole. Elle
-eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne
-le remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher
-ses mots, sans en observer l’impression,
-comme s’il eût refait un monologue déroulé
-déjà en lui-même, et bien réfléchi point à point.</p>
-
-<p>— « La fortune ?… Pourquoi ?… Ses satisfactions
-ne dépassent qu’illusoirement celles de l’aisance,
-que j’ai atteinte. Mais le bonheur, la vaillance
-et l’inspiration… voilà ce qu’il me faut,
-pour remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela
-que vous tenez entre vos chères petites mains,
-ma Nicole. »</p>
-
-<p>S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse,
-lui prouver que l’intérêt de sa carrière
-ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui faisait d’un
-mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan
-si nettement établi, cette balance exacte des profits
-et des pertes, même en la supposant destinée
-à vaincre de généreuses résistances, décelait une
-force de vérité, une acuité de vues, trop contraires
-à l’impétueux aveuglement de l’amour. C’était
-le calcul d’une ambition supérieure, d’un cœur
-et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un
-calcul. Et les quantités en étaient pesées trop rigoureusement
-pour ne pas surgir de méditations
-circonspectes, pour n’être que l’improvisation
-hasardeuse et ardente d’une passion qui veut se
-faire persuasive.</p>
-
-<p>Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait
-contracter qu’une âme subtilement sensible
-comme celle de Nicole. Le langage était noble.
-Des magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient
-de hautains désirs. Parfois aussi les vertigineuses
-prunelles se voilaient de cette gravité
-singulière, plus poignante que la caresse ou la
-langueur, et qui faisait frissonner, comme des
-cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse.
-Pourtant une très fine amertume, une vapeur de
-tristesse, montait en elle, tandis que lui parlait, — si
-proche, si délicieusement son maître déjà, — celui
-qui la voulait avec une contagieuse
-ardeur. Dans un trouble d’une douceur telle que
-jamais elle n’eût imaginé rien de plus irrésistible,
-une espèce de lucidité mélancolique lui montrait
-le Passé adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant
-Aujourd’hui. Que faisaient-ils tous deux ?…
-Ne détruisaient-ils pas quelque chose de merveilleux,
-de sacré ?… Une pointe aiguë de regret la
-perçait dans son délire même. Ah ! c’était sa
-faute, pensait-elle. Trop longtemps elle avait
-attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même
-qu’elle l’avait glacé par trop de résistance et de
-raisonnements ?… Idée horrible !… Serait-elle
-maintenant impuissante à le goûter ?…</p>
-
-<p>Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent
-ses hésitations suprêmes…</p>
-
-<p>— « Ne parlez plus… n’ajoutez rien… » dit-elle
-soudain à Georget, dans une supplication
-défaillante. Et, d’un mouvement involontaire,
-elle se rapprocha de lui, avec un frémissement
-de tout son être. Sans qu’elle pût s’en rendre
-compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion,
-c’était le rêve éperdu de son amour qui
-fuyait vers un asile de vertige la refroidissante
-influence de l’analyse et des discours. L’asile
-s’ouvrit… entre les bras, contre la poitrine de
-l’homme adoré. Pendant quelques secondes, elle
-y resta blottie… Mais une émotion tellement
-profonde tremblait dans sa prière et dans son
-élan, il y avait sur ses joues pâles, en son incertain
-sourire, tant de tendresse irrésistible et
-désespérée, que Georget se sentit étreint par
-quelque chose de presque solennel. Nulle pensée
-hardie ne glissa de son regard sur ce visage où
-les paupières mi-closes mettaient une ombre
-d’énigme. Vaguement il eut l’intuition que toute
-sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de
-poète, et que même le flot impétueux de sentiments
-qui lui gonflait le cœur, ne valaient pas ce
-qu’exprimait le muet abattement de la créature
-charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta
-de l’y retenir, d’un enveloppement immobile.
-Elle lui était sacrée. Quelle fierté d’éprouver
-ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un
-autre, moins chevaleresque, aurait gâté cette
-communion divine par sa maladroite impatience.</p>
-
-<p>Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin
-metteur en scène se regardait sentir et agir.
-Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle
-voyait une chose : des feuilles tombaient, détachées
-par un souffle de mystère. Et leur légère
-chute alanguissait davantage son âme triste et
-enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser
-comme elles dans le néant, à cet instant même.
-Comment s’arracher, autrement que par la mort,
-au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se
-savoir aimée ?… Ah ! maintenant, quelle puissance,
-quel remords ou quelle crainte, la défendraient
-contre ces bras, qui l’enserraient pourtant
-d’une étreinte si soumise ?… Un mot d’elle, un
-ordre, une prière, et ils s’ouvriraient… Non…
-non !… Elle ne pouvait pas… Ah ! qu’ils la gardent
-encore !… qu’ils la gardent toujours !… Combien
-son amour était ombrageux et fort, pour avoir
-tout à l’heure, frissonné si farouchement à la
-première discordance entre ses sentiments et
-ceux qu’elle devinait chez Ogier !… Elle ne voulait
-plus éprouver cela. Son doute était absurde,
-indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre,
-lutter encore ?… N’était-il pas ici, seul avec elle,
-seul dans ce bois exquis d’automne comme dans
-l’univers immense, celui dont le cœur répondait
-à son cœur ?… Oui, seul avec elle dans l’univers.
-Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon
-des êtres et des choses ? Quelle pensée l’inquiétait
-au prix de la pensée veillant sous ce cher
-front ?… Quelle lumière l’éclairait comme ce profond
-regard bleu ? Savait-elle seulement à quoi
-ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé son
-épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine
-aux palpitations si douces, qui la berçait dans
-une extase inconnue ?…</p>
-
-<p>— « Nicole… ma chérie…</p>
-
-<p>— Georget…</p>
-
-<p>— A quoi réfléchissez-vous ?… »</p>
-
-<p>Elle leva les yeux avec une tendresse infinie.
-Mais elle n’eut pas de réponse. Puis elle s’écarta
-de lui, et, lentement, sourit, avec une expression
-qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse
-et enivrée…</p>
-
-<p>Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la
-saveur de ce sourire. Mais déjà, M<sup>me</sup> Hardibert
-s’était redressée, reprise.</p>
-
-<p>— « Allons-nous-en, Georget. Nous sommes
-à notre amour, mais notre amour n’est pas encore
-à nous.</p>
-
-<p>— Que voulez-vous dire ?</p>
-
-<p>— Que nous devons conquérir, non pas le
-droit, — hélas ! nous nous en passerons, — mais
-la liberté, de nous aimer sans mensonge. »</p>
-
-<p>Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux.</p>
-
-<p>— « Quel espoir ? Viendriez-vous à moi,
-toute ?… O mon aimée !… »</p>
-
-<p>Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme
-devant un abîme.</p>
-
-<p>— « Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je
-ne saurais pas mentir.</p>
-
-<p>— Mais alors ?…</p>
-
-<p>— Que puis-je vous dire ?… Venez, Georget.
-Partons. Ce n’est pas ici que je trouverai le sang-froid
-d’une résolution… Ici !… »</p>
-
-<p>Elle regardait en arrière, vers le banc déjà
-quitté, vers la clairière retombée à la solitude,
-entre les arbres fauves.</p>
-
-<p>— « Ah !… » soupira-t-elle, comme avec une
-gratitude pénétrée pour la grâce inoubliable de
-ce lieu.</p>
-
-<p>Cependant Georget relevait son dernier mot.</p>
-
-<p>— « Une résolution ?… La mienne est prise.
-Je vais rompre mes fiançailles. »</p>
-
-<p>Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier
-en silence. Ogier se déconcertait, n’osant lui
-demander le sens précis de ce qu’elle venait de
-dire. Pensait-elle au divorce ?… Mais lui-même,
-quelle situation lui créerait un pareil coup de
-théâtre ?… Hâtivement, il envisageait l’alternative,
-se gardant bien de laisser voir qu’il n’y
-avait pas un instant songé.</p>
-
-<p>Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et
-parvinrent à la route qui contourne le lac, leur
-unisson passionné subissait la sourde pression
-des choses vécues, accumulées si diversement
-dans leurs âmes. Chacun de son côté se trouvait
-ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par
-ces millions de sentiments morts, qui se déposent
-en nous pour modifier notre sensibilité,
-comme les feuilles que ce couple ardent et triste
-foulait aux pieds et dont les débris se superposent
-peu à peu au sol naturel de la forêt.</p>
-
-<p>A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour
-absolu se fait plus rare, mais prend plus
-de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs
-ont de choses à mettre en commun, moins ils
-ont de chance de n’en pas trouver qui les sépare.
-Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore
-tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un
-double passé, quelle résurrection merveilleuse,
-quelle affinité puissante, quel lien !…</p>
-
-<p>Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient
-trop. Les voix anciennes, écho des
-jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances.
-Lui, tout absorbé par d’involontaires
-combinaisons en face des conjonctures nouvelles
-que les dernières paroles de son amie lui
-faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de
-loyauté, préoccupée déjà d’accorder son amour,
-fût-ce par de désastreuses imprudences, avec
-cette intransigeante noblesse de son âme, qui ne
-voulait rien savoir des compromis mondains ni
-de la morale des <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i>.</p>
-
-<p>Hors des taillis, par les larges avenues, dans
-la trouée bleuâtre du lac, la délicate matinée
-d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à
-peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des
-cyclistes circulaient. Ogier dit :</p>
-
-<p>— « Nous sommes imprudents. »</p>
-
-<p>Elle, en femme que l’amour tient, et non
-la coquetterie ou le caprice, ne voyait rien
-autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura :</p>
-
-<p>— « Quittons-nous. Adieu, Georget. »</p>
-
-<p>Il prit sa main.</p>
-
-<p>— « Quand vous verrai-je ?</p>
-
-<p>— Bientôt.</p>
-
-<p>— Vous m’écrirez, ma Nicole ?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Vous m’aimez… Vous êtes bien à moi ?…</p>
-
-<p>— Je vous aime… Je suis bien à vous. »</p>
-
-<p>Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux
-yeux si tendres. Et très bas :</p>
-
-<p>— « Quand serons-nous heureux ?… »</p>
-
-<p>Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice :</p>
-
-<p>— « Toujours…</p>
-
-<p>— Méchante chérie !… Quand commencera-t-il,
-ce « toujours »-là. N’oubliez pas que je
-l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes,
-d’impatience et d’espoir… »</p>
-
-<p>Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur
-leurs lèvres, un instant muettes, tout un flot de
-protestations et de questions enfiévrées, qu’ils
-ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un
-passant avait ralenti le pas pour les observer.
-Tous deux de taille haute, mais de proportions
-si élégantes, avec leurs deux visages éclatants
-de beauté, d’amour, ils attiraient trop l’attention.
-Et lui était connu. Ils ne purent s’attarder ensemble
-plus longtemps.</p>
-
-<p>Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse
-déchirante, la chute froide dans l’isolement, et
-pour leurs yeux, tout à l’heure fondus ensemble,
-la désolation de ne plus se voir…</p>
-
-<p>Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans
-oser retourner la tête.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>Pendant les jours qui suivirent, Nicole
-Hardibert fut véritablement la proie
-de l’amour, le cœur assailli de flèches
-brûlantes que représente la mythologie grecque, — cette
-religion de la nature humaine, où règne
-souverainement le plus fatal et le plus fort des
-sentiments humains.</p>
-
-<p>Une seule image la hantait, un seul souvenir,
-une seule sensation, un seul désir… Leur enlacement
-sur le banc solitaire, dans la fauve profondeur
-des bois, sous la pluie légère des feuilles
-mortes. Oh !… être là encore !… S’y retrouver
-bientôt !… Comme elle avait été lâche, hésitante
-et froide !… Pouvait-il se douter combien elle
-l’aimait ?… En se rappelant ses bras autour
-d’elle, la tiédeur un peu rude du drap de son
-pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une
-souffrance délicieuse lui traversait la chair, une
-aspiration avide, une sorte de soif de toutes les
-fibres. Oh ! goûter cela encore !… Il existe donc,
-entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles ?…
-Elle en demeurait confondue. Car,
-dans l’ensorcellement de l’évocation, elle perdait
-la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle
-devait prendre un parti, savoir où elle allait,
-se placer en un suprême face à face avec elle-même.
-Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables.
-Et quand elle en sortait, tout étourdie et
-chancelante, ayant peine à reprendre pied dans
-le réel, Nicole s’apercevait que les heures
-s’étaient passées à revivre une éternelle minute,
-dans le silence incompréhensible de sa conscience.</p>
-
-<p>Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances
-et les choses !… Octobre, avec l’aiguillon
-de ses parfums sauvages, attristait magnifiquement
-le parc de la Martaude. A travers les feuillages
-éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient
-tout alentour, de cette hauteur. Et c’était
-comme un élargissement mystérieux, des perspectives
-ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins
-du rêve la palpitation de la vie. Plus de
-limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient
-d’un élan démesuré vers l’inconnu,
-tandis que des souffles âpres s’engouffraient
-entre les lèvres haletantes. Vivre !… vivre !…
-C’était la suggestion aiguë qui volait dans la
-brise fraîche avec les aromes excitants et amers.
-Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses
-d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient
-fini de balayer sur le gravier rosâtre la rouille
-des hêtres et des chênes. Sans cesse, on entendait
-le grincement de leurs brouettes. Dans les
-parterres, autour de la maison, par milliers, fleurissaient
-les chrysanthèmes. Jaunes ou roux,
-pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les
-nuances des feuilles mourantes, comme ils en
-avaient dans leurs pétales crispés, les recroquevillements
-convulsifs, et, dans leur âcre odeur,
-les effluves exaspérés. L’âme végétale s’affirmait
-plus violente au moment de s’endormir, exhalait
-de toutes parts, dans la même tonalité farouche,
-une clameur monotone, un long cri sans fin de
-passion.</p>
-
-<p>Toutefois, au bord de l’allée descendant vers
-le pays, le groupe des catalpas restait vert. Leurs
-larges feuilles, si tardives au printemps, persistaient
-les dernières à l’automne. Nicole venait
-s’asseoir sur le banc voisin, et regardait ces
-beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé de lui
-rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur.
-Maintenant, avec la fierté de leur feuillage
-intact dans le désastre des futaies, elle leur trouvait
-des airs de triomphe et de revanche, qui la
-faisaient sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait
-le peu que son âme contenait de perversité.</p>
-
-<p>Sa solitude était complète. Hardibert passait
-les journées entières à l’usine, et les soirées,
-quelquefois les nuits, dans son cabinet de travail.
-A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il
-abrégeait le plus possible. La fièvre d’une découverte
-scientifique, dont il espérait beaucoup
-pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles.
-Moins que jamais, en ce moment, lui importaient
-les crises de sensibilité que pouvait traverser
-Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce
-qui se passait à Paris, dans un petit appartement
-de couturière, coquet à souhait, grâce à sa générosité,
-et où peut-être une jolie ouvrière aux fins
-yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette
-amusette ne pouvait que remplir les intervalles
-de court désœuvrement entre les grandes poussées
-intellectuelles qui l’absorbaient tout entier
-dans le seul fonctionnement de son cerveau. Cet
-homme appartenait à la science comme d’autres
-appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition.
-Il devenait, durant des périodes plus ou
-moins longues, aveugle et sourd à tout ce qui
-n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait
-tenir la solution d’un problème tel que s’il en
-venait à bout, non seulement il relèverait la
-Martaude, mais il en ferait un établissement
-unique au monde.</p>
-
-<p>Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait
-à sa femme une humeur plus âpre, plus
-agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole
-lui rappelait les prétentions insupportables de
-créatures inférieures, qui, pour vous garder fidèlement
-une somme de satisfactions médiocres,
-exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé
-quoi !… pour s’assurer la propriété exclusive de
-ce que ces gentilles poupées appellent « leurs faveurs »,
-il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants,
-et d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants
-caprices, un temps et des facultés que
-réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès ?…
-Rien n’avait de prestige sur elles, assez
-pour les fixer : pas même le mariage. La loi
-intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux
-clefs, aux verrous et aux grilles du harem. Fallait-il,
-parce qu’on avait autre chose en tête que
-l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder
-avec quelque sécurité une épouse, ou même une
-maîtresse ?… Le malheur voulait que toute la
-philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand
-il y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence
-de Nicole. Celle-ci ne prenait donc conscience
-de cette sensibilité bizarre que par le dédain,
-l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les
-mêmes, moins froissants, mais plus énervants,
-par la répétition.</p>
-
-<p>Elle avait, dans le pays, peu de relations de
-son monde. Aucune intimité féminine n’avait
-compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois.
-Elle essaya d’aller visiter, comme elle le faisait
-si souvent, les familles ouvrières. Mais, plus que
-jamais, à travers la vibrance du sentiment qui
-l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait
-l’antagonisme obscur, l’impossibilité d’une
-sympathie réelle entre la « dame » qu’elle était
-et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en
-égaux. Depuis la crise où faillit sombrer l’usine,
-M<sup>me</sup> Hardibert avait dû restreindre le bienfait
-matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa
-pauvre âme vacillante en eût-elle trouvé la ressource ?…
-Victime, comme ces humbles, de l’universelle
-incertitude, elle n’osait leur avouer par
-quel lien de convoitise et de révolte elle devenait
-vraiment leur sœur. Eux, désillusionnés
-d’une espérance éternelle, demandaient brutalement
-à la Société le droit de manger à leur faim,
-de boire à leur soif, de s’amuser à leur guise, en
-un mot de vivre pleinement la vie du corps,
-puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle,
-dans la même déroute des croyances immortelles,
-demandait à la Nature, à cette Nature enflammée
-et défaillante de l’automne, toute chuchotante
-de mystères, toute décomposée en véhéments
-parfums, son droit d’aimer jusqu’à la
-plénitude de ses sens et de son cœur, puisque
-leur fougue effrayante et délicieuse est peut-être
-le seul frisson de l’au-delà dont puisse tressaillir
-la périssable argile humaine.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante
-qu’une brebis oubliée par le troupeau en
-marche au bord d’un précipice, aurait dit à l’indépendance
-audacieuse de ces moutons sans
-berger ?… « Où donc est la vérité ?… » pensait-elle.
-Car, pour flottantes et indécises que fussent,
-dans sa faible pensée, des questions si formidables,
-elle ne négligeait pas de se les poser.</p>
-
-<p>D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même
-chétive et toute personnelle, ne se fût élargie
-dans un tel cadre. Quand tombaient les rapides
-crépuscules, et que les fumées noires de l’usine,
-les fumées bleuâtres du village, montaient à la
-rencontre des vastes brumes surgies des horizons
-lointains ; quand des ciels tragiques, semblables
-à des champs de violettes traversés par des ruisseaux
-de sang, se découvraient à l’issue d’une
-allée déjà ténébreuse ; quand des souffles crépitaient
-parmi les feuillages secs, avec un son
-déchirant qui lui étreignait le cœur, il ne lui
-était plus possible de méditer égoïstement sur sa
-seule angoisse d’amour. L’universelle inquiétude
-de toutes les tentations suaves s’engouffrait
-dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se demandait :
-« Où vais-je ?… Que faire ?… » elle
-entendait sa question tomber dans un abîme plus
-profond que sa destinée. Des échos d’éternité
-s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle
-n’en distinguait pas le sens.</p>
-
-<p>Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent
-sans fin. Elle ne reçut rien de Georget. Mais il
-ne pouvait lui écrire à la Martaude. L’initiative
-devait venir d’elle. C’était chose convenue
-qu’elle lui enverrait un mot la première, pour
-lui indiquer un moyen de correspondre. Car
-chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux.
-Elle les avait repoussés tous, promettant
-d’y réfléchir. Et son hésitation durait encore.</p>
-
-<p>Ce qu’elle attendait, avec une appréhension
-qui l’empêchait de préciser son attente, c’était
-la rupture officielle des fiançailles de Sérénis avec
-Toquette. Ce petit événement serait notoire, et
-quelque bruit lui en reviendrait avant même que
-les intéressés l’en informassent. Les journaux
-n’avaient pas encore annoncé le mariage du
-jeune auteur, et M<sup>lle</sup> Mériel n’appartenait pas au
-monde parisien. Mais, si ce n’était par la voix
-publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude
-par des relations communes, par Berthe Raybois,
-tout au moins.</p>
-
-<p>« Georget ira d’abord la trouver, » pensait
-Nicole, supposant à l’homme qu’elle aimait des
-subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de
-lui apprendre un fait dont elle devait être sûre,
-et dont il ne voudrait pas aviser directement
-Hardibert.</p>
-
-<p>Quant à Toquette, savait-on quelle attitude
-prendrait la fantasque fille ? Son orgueil sauf, — car
-Ogier lui laisserait l’initiative apparente de
-la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter
-son passage sur le premier paquebot à destination
-de New York ?… Trop franche pour jouer
-sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse
-qu’il offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir
-du dépit, et encore moins du regret, elle ne parlerait
-guère, et se garderait bien d’écrire. La correspondance
-n’était pas son fort. Sa marraine, à
-qui, pendant des années, elle n’avait pas donné
-signe de vie, et qu’elle s’était rappelée seulement
-dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui
-redeviendrait indifférente aussitôt cet espoir
-brisé. Si, décemment, elle avait pu épouser
-Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate
-aurait-elle retrouvé le chemin de cette
-Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée
-avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une
-si chaude affection ?…</p>
-
-<p>« Ah ! je n’ai pas de scrupules à son égard.
-Celle-là ne souffrira jamais par le cœur !… »</p>
-
-<p>Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité
-furtive de la jalousie l’aidait aussi, de ce côté, à
-supprimer tout remords.</p>
-
-<p>Un après-midi, comme elle venait de sortir
-après déjeuner, la pluie la chassa du parc. C’en
-était fait des promenades sans but et des rêveries
-sans conclusion, où elle écoutait à la fois la
-rumeur de son cœur troublé et le gémissement
-si doux des feuilles sèches remuées par la traîne
-de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la
-beauté de l’automne jetait son suaire gris sur les
-choses. Elle en sentit le froid s’insinuer jusqu’à
-son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa
-vie, à elle, de sa jeune vie frémissante et avide
-de bonheur. Elle n’écouterait pas les suggestions
-de l’eau désastreuse et monotone, ni le renoncement
-du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement
-de cette odeur mortelle et triste
-qui se répandait dans la maison sans intimité,
-sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors,
-derrière les vitres dépolies de brume. Elle
-était aimée, elle aimait !… Un délire la prit. Sans
-ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas,
-le retrouver, lui… Comment avait-elle pu attendre ?…
-A l’instant même, elle allait écrire à
-Georget.</p>
-
-<p>Nicole monta au premier étage, dans un boudoir
-attenant à sa chambre, où elle se tenait le
-plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté
-d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés
-étaient tous à leur place. Son âme ordonnée et
-claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté.
-Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse
-ne fût qu’une note plus haute, plus merveilleusement
-sonore dans son harmonie intérieure !…</p>
-
-<p>Mais elle était à la minute où ce contraste
-même lui devenait insensible. Une impulsion
-souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le
-papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta
-pourtant, puis se détourna, pénétra dans sa
-chambre à coucher, se plaça devant une glace.</p>
-
-<p>Elle se vit belle… Plus belle qu’elle n’avait
-jamais été… Le visage spiritualisé par une flamme
-mystérieuse, par ce feu cher et secret qui, depuis
-la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint.
-Elle s’étonna de la profondeur de ses yeux. Elle
-les interrogea avec une espèce d’effroi mêlé de
-compassion. En même temps, elle se réjouissait
-de voir leur splendeur si fraîche sous l’arc frémissant
-et velouté des cils.</p>
-
-<p>Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était
-regardée ainsi, avec la même fierté anxieuse,
-dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour
-Bruges. Elle pensa : « Nous autres femmes, nous
-ne goûtons notre beauté que par l’amour. Mais
-d’ailleurs, tout est dans l’amour… Rien n’a de
-prix en dehors lui. »</p>
-
-<p>Elle crut entendre qu’on frappait à la porte
-extérieure de son boudoir. Elle retourna dans
-cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second
-coup.</p>
-
-<p>— « Entrez ! »</p>
-
-<p>La femme de chambre surgit, avec un peu
-d’effarement.</p>
-
-<p>— « Madame !… Mademoiselle Mériel ! »</p>
-
-<p>Nicole tressaillit, pâlit. Mais, ne s’expliquant
-pas l’émotion de la domestique, elle dit sèchement :</p>
-
-<p>— « Eh bien ?…</p>
-
-<p>— Madame ne se doute donc pas du temps
-qu’il fait ?… Et Mademoiselle n’a pas trouvé de
-voiture à la gare !…</p>
-
-<p>— Priez-la de monter. C’est ici qu’elle aura
-le plus chaud. »</p>
-
-<p>Machinalement, pendant la minute qui suivit,
-Nicole arrangea le feu, le fit flamber, y ajouta
-des bûches. Ses mains frémissaient. Son cœur
-bondissant arrêtait le souffle dans sa poitrine.</p>
-
-<p>— « Marraine !… »</p>
-
-<p>La grande fille impulsive et franche, décidée
-et puérile, se jetait dans ses bras, plongeait le
-visage entre sa joue et son épaule, et répétait le
-mot d’appel dans une espèce de sanglot qui la
-secouait toute :</p>
-
-<p>— « Marraine !… »</p>
-
-<p>La confiance, l’abandon sincère, le jaillissement
-tumultueux d’une jeune douleur, émanaient
-de l’élan, de la voix, de l’étreinte, de toute la
-fougue immobilisée du souple corps que Nicole
-sentait trembler contre le sien. Elle fut bouleversée.
-Que signifiait cela ?… Et qu’est-ce qui
-allait suivre ?…</p>
-
-<p>Mais ses mains, errant dans une caresse vague
-sur la jaquette de drap, rencontrèrent des places
-ruisselantes.</p>
-
-<p>— « Tu es trempée !… C’est de la folie !…
-Qu’arrive-t-il ?… Comment es-tu venue ?…
-Seule ?… »</p>
-
-<p>Naturellement. Est-ce qu’une indépendante
-comme Toquette, et américanisée encore, s’embarrassait
-d’une femme de chambre ?</p>
-
-<p>— « Eh ! qu’importe un peu de pluie !… Mais
-je vous inonde, marraine… Pardon… »</p>
-
-<p>Elle s’écarta. Nicole, avec une crispation secrète,
-la vit singulièrement embellie et émouvante,
-transfigurée par une expression nouvelle,
-ses yeux d’or brun alanguis d’une tristesse délicate,
-et le teint si éclatant, rosé par l’air vif et
-humide, sous la chaude auréole des cheveux
-fauves, où frisaient des mèches folles, perlées de
-bruine.</p>
-
-<p>— « Tu vas retirer cette jaquette. Je te mettrai
-un châle sur les épaules. Et tu boiras quelque
-chose de bouillant. Tu n’avais donc pas de parapluie ?…</p>
-
-<p>— Si, mais avec ce vent…</p>
-
-<p>— Voyons tes chaussures… Oh ! ces souliers
-minces !… La femme de chambre va te les ôter
-tout de suite. »</p>
-
-<p>Elle sonna. Son âme s’amollissait à ces soins.
-N’était-ce pas, dans cette chambre familière, la
-petite Toquette d’autrefois, revenue de quelque
-équipée à travers le parc noyé d’averses ?…</p>
-
-<p>Ah ! Nicole… cœur mal fortifié, trop ouvert à
-la sensibilité des autres, que vous êtes peu faite
-pour les revendications où il faut de l’égoïsme,
-et pour les rivalités où il faut de la haine !</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardibert regarde cette pauvre grande
-fillette, dont les yeux s’embrument, non pas de
-la vapeur du thé qu’elle boit, mais de vraies larmes,
-tandis que, suivant l’ordonnance formelle,
-Toquette avale une pleine tasse brûlante avant de
-parler. Par-dessus le bord de cette tasse, le regard
-ingénu, ardent, désolé, va vers cette marraine,
-qui se demande encore ce qu’elle doit y lire,
-mais qui, déjà, n’en peut supporter la supplication.</p>
-
-<p>— « Voyons… Tu es réchauffée ?… C’est bien
-vrai ?… Parle maintenant. »</p>
-
-<p>La voix se défend de toute cordialité. Nicole
-se raidit. Sa filleule est-elle venue en accusatrice ?…
-Elle n’acceptera pas d’explication.
-D’abord il n’y en a pas de possible entre elles
-deux. Elles ne sont pas dans la même région de
-la vie. La vierge aurait trop d’avantage contre
-celle dont l’amour est un péché. Mais cet amour,
-coupable ou non, il peut ici demander, plutôt
-que de rendre, des comptes. N’est-ce pas Toquette
-qui l’a réveillé en flamme dévorante parce
-qu’elle a commis l’imprudence de s’attaquer à
-lui ?… Cet amour… il existait bien avant que la
-jeune inconsciente connût seulement le sens du
-mot aimer.</p>
-
-<p>— « Marraine, il m’arrive quelque chose d’affreux.
-Je suis trop malheureuse !… Alors je viens à
-vous… Je n’ai pas toujours été gentille… Mais
-vous m’avez pardonné… Puis vous me plaindrez
-tellement !… Et d’ailleurs, à qui aurais-je recours ?… »</p>
-
-<p>Elle parlait à petites phrases hachées, les lèvres
-tremblantes de sanglots contenus. Toute sa turbulence
-joyeuse était tombée. Ce n’était plus
-l’adolescente à l’imagination et au sang en effervescence,
-grisée de sa propre sève, et marchant
-sur terre comme en pays conquis. C’était la jeune
-fille en qui s’éveille une souffrance de femme.
-D’ailleurs, elle s’intimida, — chose non moins
-neuve chez elle. La manifeste froideur de
-M<sup>me</sup> Hardibert la consterna.</p>
-
-<p>Celle-ci lui disait :</p>
-
-<p>— « Mais, Victorine, avant toute confidence,
-je dois te suggérer que ton père te guiderait
-mieux que moi. Il a toujours été en désaccord
-avec les conseils que je te donnais. Et je ne voudrais
-pas…</p>
-
-<p>— Oh ! marraine… Il s’agit de circonstances
-où un homme ne saurait que faire des maladresses…
-Et aussi de quelqu’un que vous connaissez
-mieux que lui.</p>
-
-<p>— Quelqu’un ?… Qui cela ? »</p>
-
-<p>Toquette balbutia, comme si le nom, maintenant,
-lui faisait mal :</p>
-
-<p>— « Ogier Sérénis.</p>
-
-<p>— Ton fiancé ?…</p>
-
-<p>— Il ne le sera peut-être plus demain ! »</p>
-
-<p>Un silence suivit ce cri, où tremblait une si
-réelle et si naïve douleur que Nicole en fut atrocement
-remuée. Mais son trouble se compliqua.
-Le « peut-être » et le « demain » sonnèrent étrangement
-à son oreille. Comment ! Georget n’avait
-pas encore franchement, loyalement, rompu !…
-Qu’attendait-il ?… Doutait-il d’elle ?… Ou traversait-il
-les mêmes hésitations ?… Mais elle ne luttait
-qu’à cause de son devoir… Tandis que lui ?…</p>
-
-<p>— « Que se passe-t-il donc ? » demanda
-M<sup>me</sup> Hardibert, avec une anxiété où sa filleule
-crut voir l’émoi soudain de la sollicitude.</p>
-
-<p>— « Ah ! marraine… C’est inexplicable… Ou
-plutôt, si… Je ne comprends que trop. Monsieur
-Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce mariage…
-Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris
-même… qui sait ? Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit
-que ce léger entraînement n’est pas l’amour.
-Et alors, comme il est fier… que je suis riche… »</p>
-
-<p>Sa voix se brisa.</p>
-
-<p>Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté,
-où tout se lisait avant la parole. Ce visage, d’une
-si triomphante jeunesse que le chagrin n’y effaçait
-pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais
-et pur, épanouies tout à l’heure sous la caresse
-cinglante de l’air, dans la marche hâtive. Ainsi
-Toquette n’avait pas un soupçon !… n’imaginait
-seulement point, entre son fiancé et elle-même,
-l’intervention d’une autre femme… Nulle jalousie,
-pas même indécise…</p>
-
-<p>Fut-ce un soulagement ?… Sans doute. Pourtant
-un âcre regret mordit Nicole en plein cœur.</p>
-
-<p>Elle se serait sentie plus forte pour défendre
-son amour devant une agression, directe ou sournoise,
-que dans l’enveloppement de cette confiance,
-qui la liait, la désarmait. Puis il y avait
-quelque chose d’humiliant pour elle dans cette
-maîtrise de soi qu’avait pu conserver Georget.
-Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable,
-de fulgurant ?… Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait
-pas d’aimer !… De quelles habiles
-phrases il avait dû parer sa retraite !… Ah ! quelle
-circonspection il avait acquise depuis le soir
-lointain où il accourait se cacher dans les taillis
-de la Martaude !…</p>
-
-<p>Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que,
-ces derniers jours, sans le savoir elle-même, elle
-ne s’était pas attendue à quelque délicieuse folie
-semblable ?… Mais les feuilles pleuvaient sur son
-passage, sans rien dévoiler que la solitude au
-fond des bosquets dévastés.</p>
-
-<p>— « Voyons, Toquette… Que t’a dit Ogier ?…
-Que s’est-il passé entre vous ? Est-ce que ton
-caractère ?…</p>
-
-<p>— Mon caractère n’a rien à voir avec son
-changement d’attitude. Ah ! marraine… mon caractère !…
-Mais je n’en ai pas avec lui… Je n’ai
-plus de volonté en sa présence… Je l’aime. »</p>
-
-<p>Comment ne pas la croire ?… Elle trouvait
-les mots et les pensées que seul un sentiment
-dominateur inspire. Sa logique d’enfant gâtée
-n’eût pas découvert ces choses. Elle était bien
-dans le miracle de la tendresse. Devant les yeux
-effarés de Nicole tombait la légende d’un impérieux
-et vaniteux caprice.</p>
-
-<p>— « Depuis que je pressens mon malheur,
-j’ai beaucoup réfléchi, marraine. J’ai pensé que,
-peut-être, un écrivain — surtout nerveux et impressionnable
-comme Ogier Sérénis — redoutait
-de se dépayser, de s’exiler dans une atmosphère
-différente de la sienne. Je ne lui ai pas
-assez caché combien la vie américaine me plaît,
-les idées de là-bas, tout… et quel plaisir j’aurais
-à l’emmener dans ce Nouveau Monde qui nous
-a faits ce que nous sommes, père et moi. A-t-il
-eu peur d’y être circonvenu, retenu, d’y perdre
-un peu de sa subtilité légère, de son alerte facilité
-française ?… »</p>
-
-<p>Elle s’interrompit devant la stupeur évidente
-de Nicole.</p>
-
-<p>— « Croyez-vous que j’aie mal vu, marraine ? »
-demanda-t-elle avec une soudaine humilité.</p>
-
-<p>— « Vu ?… Tu n’as pas pu voir… Tu es trop
-inexpérimentée, trop jeune… Il t’a parlé dans ce
-sens, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas possible !</p>
-
-<p>— J’ai tâché de le comprendre. J’avais un tel
-désir de le rendre heureux ! »</p>
-
-<p>« Moi aussi, » pensa M<sup>me</sup> Hardibert, « j’aurais
-voulu le rendre heureux. Mais je ne l’eusse pas
-diminué en lui supposant tant de préoccupations
-en dehors de l’amour et une si singulière
-méfiance de son inspiration. Il a fallu qu’il
-m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique !…
-Cette petite fille, avec son sens plus
-modeste du réel, le comprendrait-elle mieux que
-moi ?… »</p>
-
-<p>Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement
-crispa les beaux traits de Nicole, cerna ses
-yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et
-veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant
-qui lui faisait tant de mal n’en vit rien. Cette
-jeunesse ardente et maladroite ne se disciplinait
-jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur
-adoré qui lui échappait. Mais, à l’épier, ce cœur
-incertain, elle apportait une finesse sauvage.
-Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en
-eut tout de suite une autre preuve.</p>
-
-<p>— « Je crois, » poursuivait Toquette, « que
-j’ai regagné un peu de terrain. Hier… tenez,
-Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que
-j’ai vu la minute où il allait rompre, là, définitivement,
-prononcer quelqu’une de ces paroles
-après lesquelles la fierté d’une femme ne peut
-tergiverser, discuter. Oh ! marraine… Le cœur
-me tombait dans la poitrine, le parquet fuyait
-sous mes pieds, à voir la froideur de son regard,
-à écouter sa voix indifférente… Non, voyez-vous…
-Il ne m’aime pas… Si je l’épouse malgré
-tout… » (Nicole tressaillit) « je sais bien que je
-finirai par lui plaire… J’y mettrai tant du mien !… »
-(Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune
-auréole d’or, les yeux de métal incandescent se
-noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible
-magie fut en elle.) « Mais l’épouserai-je ?… Et
-pourtant je suis encore sa fiancée !…</p>
-
-<p>— Quel est ce terrain regagné hier ? » interrogea
-Nicole, lui rendant le fil du récit, comme
-elle aurait remis au bourreau l’instrument même
-de sa torture.</p>
-
-<p>— « Voilà… Sans avoir l’air de comprendre
-où il essayait de m’amener, je lui ai exposé tout
-un plan d’existence pour après notre mariage,
-en faisant une part très large à son travail. Je lui
-ai demandé ce qu’il penserait d’un long séjour
-en Italie. — « Si vous y cherchiez, » lui ai-je
-dit, « un sujet de drame, dans quelqu’une de ces
-petites cités tragiques ?… Ou bien quelque histoire
-de mystère et d’amour, dans un cadre adorable,
-que vous évoqueriez en poète… » Il m’a
-considérée, tout surpris, comme s’il me voyait
-pour la première fois. — « Vous me laisseriez
-donc travailler ?… — Comment !… mais je vous
-y forcerais, » ai-je fait en riant. — « Dans un
-coin solitaire de l’Italie, loin du monde ?… — De
-quel monde ?… Vous seriez le monde pour moi. »
-Je ne sais comment cela m’est venu, ni avec quel
-accent… Il a semblé ému. — « Et votre Amérique ?… »
-m’a-t-il demandé. — « Elle ne sera plus
-« mon » Amérique s’il ne vous agrée pas qu’elle
-soit la vôtre. » Vous comprenez, marraine, je
-prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître
-trop inquiète. Mais il a bien vu à quel point
-j’étais sincère, et combien je l’aimais pour lui…</p>
-
-<p>— Ah ! comment ne l’aurait-il pas vu ! » gémit
-Nicole. « Et que viens-tu donc me demander, toi
-que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une
-femme ?…</p>
-
-<p>— Vous me blâmez, marraine, » balbutia
-Toquette. « Vous trouvez que j’ai manqué de
-dignité ?… Non… Quoi ?… de réserve ?… Ah !
-c’est que vous ne savez pas… »</p>
-
-<p>Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline,
-suppliante, se jeta à genoux sur le tapis, enveloppa
-Nicole de ses bras, coula sa tête contre ce
-cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance,
-ni la sévérité.</p>
-
-<p>— « Vous ne savez pas, marraine… Je l’aime !…
-Je ne vis plus, depuis huit jours qu’il est devenu
-une énigme pour moi. Il se retire… Je le sais… Je
-le sens… Demain il rompra nos fiançailles. Hier,
-il l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui
-l’ont touché, fait hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il ?…
-Pourquoi ?… Je ne sais plus. Je ne vois
-pas autre chose. Alors je suis venue à vous…
-Marraine, vous le connaissez… Il était votre ami
-d’enfance. Il vous admire par-dessus tout. Ah !
-si… Vous ne vous doutez pas à quel point !… Je
-suis certaine que vous seule pourriez le ramener
-à moi… Ou alors, dites-moi ce qu’il faut faire…
-Oh ! marraine, marraine… Sauvez-moi !… Ne me
-tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate !…
-Vous ne me condamneriez pas à mort
-pour cela, n’est-ce pas ? Eh bien, votre petite
-Toquette mourra de chagrin si vous ne venez
-pas à son secours… »</p>
-
-<p>Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux
-où s’amassaient d’indicibles larmes. Était-ce là,
-dans ce souple et chaud abandon, dans cette
-détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde,
-dans cette enfantine posture, et tellement à sa
-merci, la rivale qu’il lui fallait combattre ?… Ah !
-du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait
-crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable,
-qui, dans la vie, n’avait pour perspective de
-bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune
-fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son
-propre foyer, et qui, pourtant, ne souffrait pas
-moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à son
-tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée.
-Une clameur farouche montait du fond de
-son être et venait s’éteindre au bord de ses
-lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh !
-comme elle souffrait, d’une souffrance compliquée
-et barbare !… Mais, par-dessus tout, de sa
-pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part
-de joie humaine, qui décontractait ses bras crispés
-autour de sa chimère, et qui la forcerait, — elle
-commençait à en être sûre, — de livrer son
-pauvre trésor d’amour à celle dont la véhémence
-l’implorait.</p>
-
-<p>Ah ! si seulement elle pouvait se croire indispensable
-à Georget !… Peut-être s’armerait-elle,
-ivre et aveugle, jusqu’à la férocité de la conquête.
-Mais le doute s’infiltrait en elle, perfide,
-glacial. Si plus tard elle devait surprendre en lui
-quelque regret !… Plus tard ?… Était-elle bien
-certaine de n’en pas déjà trouver la trace dans
-ses tergiversations étranges, révélées par les confidences
-de Toquette.</p>
-
-<p>— « Ah ! marraine, marraine… Vous n’avez
-donc rien à me dire ?…</p>
-
-<p>— Mais… je réfléchis… ma pauvre petite.
-N’est-ce pas préparer un double malheur que de
-t’aider à ramener un fiancé récalcitrant ?… »</p>
-
-<p>Une amertume fait fléchir les douces lèvres
-qui prononcent l’ironique parole. C’est la plus
-extrême cruauté dont elles sont capables.</p>
-
-<p>— « Je l’aime… Je l’aime… » gémit Toquette.</p>
-
-<p>— « Tu l’aimes ?… Enfin !… Connaît-on son
-propre cœur, à ton âge ?… Cet amour est venu
-bien vite !… Tu ne sais pas ce que c’est… garder
-le même sentiment pendant des jours, des mois,
-des années… Comprendre que ce sentiment est
-rivé à votre chair et à votre âme, et qu’on
-n’existe pas en dehors de lui… »</p>
-
-<p>Toquette la sent frémir tout entière.</p>
-
-<p>— « Ah ! oui… marraine… Vous, dès l’enfance,
-on vous élevait dans l’idée d’épouser
-monsieur Hardibert… Comme c’est beau !…
-Appartenir à celui qui eut toutes vos pensées
-depuis l’éveil de votre cœur, qui fut le héros de
-vos songes d’enfant… C’est bien ce bonheur-là
-que je souhaite…</p>
-
-<p>— Comment ?… Tu es arrivée à Paris il y a
-trois mois, et il y en a deux que tu es fiancée. »</p>
-
-<p>Toquette, toujours blottie contre celle qu’elle
-embrasse et qu’elle déchire, lève ses yeux d’or
-fondu, désormais si beaux de langueur et de
-flamme.</p>
-
-<p>— « Et Bruges ?… marraine… Vous ne vous
-rappelez pas… Bruges ?…</p>
-
-<p>— Bruges !!… »</p>
-
-<p>Le mot passe comme un souffle dans la bouche
-soudain convulsive et blêmie. Est-ce que l’enfant
-énamourée va lui disputer aussi ce souvenir ?…</p>
-
-<p>— « Vous ne vous en doutiez guère, marraine.
-Je n’étais qu’une petite fille… Eh bien, pourtant,
-j’ai commencé alors de l’aimer. Oui… oui… Je
-l’ignorais… Mais c’était bien de l’amour… Je le
-sais aujourd’hui. Qu’il me semblait beau, et
-grave !… Comme il parlait bien !… Je serais morte
-sur un signe de lui… J’ai pleuré follement toute
-une nuit parce qu’il avait jeté une rose que je lui
-envoyais… Le lendemain, j’ai demandé que vous
-me rameniez à la pension… »</p>
-
-<p>Les larmes se sont séchées dans les yeux de
-Nicole. Un souffle de désastre brûle ses paupières,
-chasse le sang de son visage, lui contracte
-affreusement le cœur. Il lui semble que son inconsciente
-et innocente rivale fait, à chaque parole,
-un pas de plus dans la prairie close de son
-âme et piétine les fleurs de son secret, de son
-rêve, de sa longue tendresse. Tout s’écrase,
-saigne et se flétrit sous la marche dansante de
-cette petite nymphe allègre. N’est-ce pas le domaine
-de cette libre jeunesse, un si frais parterre
-d’amour, où elle affirme son droit de s’élancer
-hardiment ?…</p>
-
-<p>Pourtant la pauvre femme proteste. Si elle
-doit s’effacer, du moins veut-elle emporter l’assurance
-que son sentiment fut incomparable.</p>
-
-<p>— « Allons donc… Victorine !… De l’amour ?…
-à treize ans !… tu l’as vite oublié, et pour longtemps…
-avec tes flirts, en Amérique.</p>
-
-<p>— Vous êtes méchante, marraine, » dit l’autre,
-en se redressant, blessée. (Et la rudesse enfantine
-d’autrefois restitua un peu de force combative à
-la malheureuse Nicole.) « Je n’ai pas vu un jeune
-homme m’approcher sans faire une comparaison
-avec Ogier. Son souvenir s’interposait entre moi
-et les autres, m’eût à tout jamais empêchée d’aimer
-complètement. Mais que pouvais-je faire ?…
-Je le croyais marié, ou pris non moins irréductiblement. — Je
-connais la vie, marraine, » — ajouta
-Toquette avec toute l’assurance de son
-ingénuité. — « Un homme célèbre, adulé, flatté…
-Pensez donc !… Et moi, une petite fille, et qui lui
-avait déplu encore !… Tenez, il est bien tard pour
-vous le confesser, vous ne me croirez pas…
-qu’importe ! Mais si je n’osais vous écrire, c’est
-que j’avais peur d’entendre parler de lui. »</p>
-
-<p>Ah ! que tout cela était parfumé de vérité ! Ce
-virginal, ce farouche amour, exhalait sa senteur
-verte et sauvage, comme une touffe de menthe
-et de thym sur un escarpement inviolé. Nicole
-en subissait la fascination avec un attendrissement
-mêlé d’horreur. Elle ne pouvait pas plus
-s’empêcher d’admirer la grâce incomparable de
-ce sentiment fier et pur, qu’elle ne fût restée indifférente
-à celle de jasmins et de lis respirés
-pour en mourir.</p>
-
-<p>Mais l’épreuve suprême allait venir. Toquette
-reprit :</p>
-
-<p>— « Ah ! marraine… Quand je pense à ma
-folie d’enfant, dans ce voyage de Bruges !… J’aurais
-tout donné pour être grande et pour vous
-ressembler… Il vous admirait tant !… C’était tellement
-visible, même pour des yeux de fillette,
-comme les miens ! Croyez-moi… Toute petite
-sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que
-vous ne voyiez pas, ou que peut-être vous ne
-vouliez pas voir… Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à
-cette époque-là Ogier était amoureux de vous… »</p>
-
-<p>Et sur un mouvement de M<sup>me</sup> Hardibert.</p>
-
-<p>— « Oh ! ne vous fâchez pas, marraine…
-Vous, si haute dans la vie, et qui aviez votre
-part… »</p>
-
-<p>Elle s’interrompit.</p>
-
-<p>— « Tais-toi !… » ordonnait Nicole, et du
-geste, du regard, plus impérieusement que de la
-voix.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. L’après-midi si bref de
-ce jour sombre et noyé glissait déjà aux lividités
-du crépuscule. Toquette, assise en face de sa
-marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées,
-cessa de tendre son jeune buste avec anxiété
-vers la déconcertante conseillère. Est-ce que, vraiment,
-elle avait perdu l’affection de celle qui fut
-si bonne pour son enfance ? Pourtant elle ne méritait
-pas cela. Maintenant moins que jamais,
-puisque tout était expliqué. Comment un cœur
-de femme, aussi tendrement subtil que celui-ci,
-ne comprenait-il pas, à présent, l’ombrageuse réserve
-où s’enfermait au loin l’adolescente, qui
-craignait de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à
-oublier ?… Jalousie, terreur, pudeur… tout cela fut
-instinctif sans doute, mais d’une si violente sincérité !…
-« Ah ! elle ne m’aime pas… Et Ogier, non
-plus, ne m’aime pas… Qui donc m’aimera ?… »
-pensa désespérément Toquette. Toute la frénésie
-des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais
-plus emportés qu’en la suite de la vie, la dévasta
-avec une fureur d’ouragan. Ses sanglots éclatèrent,
-non plus contenus et assourdis comme tout
-à l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres…
-toute la pitoyable explosion d’un pauvre cœur
-qui se brise.</p>
-
-<p>— « Ah ! je veux mourir !… Je veux mourir…</p>
-
-<p>— Non, ma petite Toquette… Non… Tu ne
-mourras pas. Assez… assez !… Ne pleure pas
-ainsi… Mignonne, écoute… Tu m’as appelée à
-ton secours… Tu as bien fait… Me voilà. Je t’aiderai…
-Le miracle est aisé, je t’assure… L’époux
-de ta jeunesse sera à toi… »</p>
-
-<p>Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent
-et qui tremblent. Une voix, qui vient
-d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à
-son oreille l’espoir avec un accent de solennité.
-Quelque chose a changé… Quoi donc ?… La
-jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme
-une résurrection délicieuse… On la caresse, on la
-console, on lui restitue les perspectives enchantées.
-Elle se presse contre le tendre cœur qui lui
-est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur
-et la chaleur du refuge. Elle y reste, apaisée
-déjà, balbutiante et souriante de joie, tandis que
-sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières
-convulsions de sa souffrance qui s’éteint.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-<p class="gap">Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans
-le coupé bien clos qu’assaille la pluie persistante,
-et accompagnée d’une femme de chambre, retournait
-prendre le train pour Paris.</p>
-
-<p>— « Pars, » lui avait dit sa marraine, avec une
-espèce de hâte singulière, — comme si sa présence
-lui causait, non plus l’énervement raidi du
-début, mais une insoutenable oppression. « Pars
-sans inquiétude. Il me semble savoir ce qui
-trouble ton fiancé… Un scrupule de délicatesse…
-Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre.
-Surtout maintenant… J’ai vu combien tu l’aimes…
-Je crois… je suis sûre que vous serez heureux l’un
-par l’autre. Va… rentre… et sois tranquille. Tu
-peux avoir confiance en moi. »</p>
-
-<p>Énigmatique adieu, terminant une énigmatique
-entrevue. Toquette en emportait un malaise.
-Mais pas un instant elle ne douta, ni de
-la sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution,
-de M<sup>me</sup> Hardibert. Son mariage, de nouveau, lui
-apparut certain. C’était le bonheur revenu, radieux
-et complet comme on l’imagine à cet âge.
-Et pourtant un peu de mélancolie restait à la
-jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait
-effleuré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VII</h3>
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Nicole Hardibert à Ogier Sérénis.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind i">« Georget, mon cher Georget,</p>
-
-<p class="i">« Aujourd’hui encore je vous appelle de
-ce nom… Aujourd’hui encore… Et puis…
-jamais plus !… Oui, vous lisez bien…
-C’est un adieu que je vous envoie.</p>
-
-<p class="i">« J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans
-révolte, avec le sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable.
-Vous y verrez l’arrêt même de notre destin,
-non plus une incertaine alternative de nos vouloirs.</p>
-
-<p class="i">« Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans
-doute vous trouverez en vous-même l’intuition de ce
-qui me fut révélé il y a quelques heures, de ce que
-vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions
-insensées. Si vous vous défendez contre le
-regret d’avoir pris de telles résolutions, si vous
-craignez de l’éprouver plus tard, sachez que ce n’est
-pas moi, hélas ! qui pourrais vous en préserver. J’en
-aurais trop grand’peur… Je vous le suggérerais
-rien qu’à trembler toujours de le lire dans vos yeux.</p>
-
-<p class="i">« Ah ! Georget… L’amour m’est apparu… Et il
-n’est pas entre nous. Il est dans le jeune cœur
-intact, innocemment passionné, de celle qui sera
-votre femme.</p>
-
-<p class="i">« Moi, je me suis trompée… Je ne vous aime pas
-comme cette enfant, puisque je ne sais pas dire,
-comme elle : « Je suis sûre de le rendre heureux ! »
-Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose
-de plus irrésistible que mon amour. Cette puissance
-à laquelle je cède, n’est pas le devoir… — Hélas !
-je l’oubliais. — Ce n’est pas la crainte de l’au delà…
-Mon salut — (ce blasphème me soit pardonné !) — me
-semblait moins précieux que le paradis de notre
-chimère. C’est un sentiment contre lequel s’anéantissent
-tous les assauts désespérés de mon désir.
-Appelons-le la pitié… à défaut d’un nom plus auguste.
-Une invincible pitié pour Elle… qui vous a
-aimé aussi longtemps que moi, mieux que moi — oui,
-mieux que moi ! — et dont la jeune vie ne doit
-pas aboutir au gouffre de notre crime. Et aussi une
-tendre pitié pour Vous, que je priverais, par mon
-égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi… Je
-l’ai bien vu… J’en ai les yeux pleins de lumière.
-Ouvrez les vôtres, et vous me remercierez quand vous
-reconnaîtrez ce que j’ai découvert.</p>
-
-<p class="i">« Georget, je suis créée pour les défaites, et non
-pour les victoires, de l’amour. La Destinée m’en avertit
-de nouveau. Je m’incline. Ne me demandez pas
-si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez
-pas… Mais seulement, je vous en supplie,
-soyez heureux ! Vous me le devez. Ce ne serait vraiment
-pas juste que j’aie tout manqué dans ma vie.</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Nicole.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-
-<p>Le soir même de la conversation décisive
-avec sa filleule, M<sup>me</sup> Hardibert adressait
-à Raoul une requête. Certes, la
-signification en pouvait paraître d’une clarté
-audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci,
-et d’un caractère à interpréter plutôt brutalement
-les subtilités féminines. Mais l’âme découragée,
-meurtrie, qui courait ainsi la chance d’être à la
-fois trop bien et trop mal comprise, était dans
-un de ces moments où une douleur immense
-anesthésie contre toutes les autres. Que lui importait ?…
-Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans
-réelle méchanceté, à qui elle avait affaire, serait,
-par la bizarrerie même de sa nature, plus apte
-qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait
-d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du
-moins, — car elle ne s’en faisait pas accroire, — il
-se rendrait compte des impérieuses nécessités
-morales devant lesquelles il fallait bien se courber,
-sous peine de scandale et de désastre.</p>
-
-<p>— « Mon ami, » lui dit Nicole, « j’ai absolument
-besoin d’isolement physique et moral
-pendant quelques semaines. Me permettrais-tu
-un séjour au dehors, dans un asile dont l’austérité
-serait hors de soupçon ? Et le secours fraternel
-que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer
-dans mes vues, au point de cacher à tout le
-monde… — tu entends bien, à tout le monde, — l’adresse
-de ma retraite ?… Tu dirais, par
-exemple, qu’on m’a ordonné une cure dans le
-Midi…</p>
-
-<p>— Et tu irais dans le Nord ? » demanda-t-il,
-avec, aux lèvres, le pli de son habituelle ironie.</p>
-
-<p>— « Oui, j’irais dans le Nord. »</p>
-
-<p>Le son de voix de sa femme le fit la regarder
-mieux. Il distingua, sur ce doux visage, beaucoup
-de noblesse et beaucoup de résignation.
-Comment s’y tromper ?… Ce qui se passait derrière
-cette pâleur pouvait attrister un sentimental,
-mais non donner de l’ombrage à un
-époux orgueilleux. Il prononça, doucement,
-avec une nuance d’égards :</p>
-
-<p>— « Et où séjournerais-tu ?</p>
-
-<p>— Mais, par exemple, si tu n’y vois pas d’inconvénient,
-dans le Béguinage de Bruges. Ces
-bonnes recluses acceptent des pensionnaires. J’y
-ai été, comme tu sais… Je suis restée en correspondance
-avec quelques-unes d’entre elles.</p>
-
-<p>— Ce sera gai, par le froid qui vient, » remarqua
-Raoul.</p>
-
-<p>— « Je n’ai pas besoin de gaîté.</p>
-
-<p>— Sentirais-tu poindre la vocation religieuse ? »
-railla-t-il.</p>
-
-<p>— « Non, Raoul. Ton esprit philosophique
-ne m’a que trop détachée de toute croyance. Je
-ne te le reproche pas. Nous sommes ce que nous
-pouvons être. Si nous devons rencontrer un
-juge, il ne pèsera sûrement à sa balance que
-notre sincérité.</p>
-
-<p>— Hé, Niclou… Prépares-tu un traité de
-morale ?</p>
-
-<p>— La morale ?… Sais-tu, Raoul, que j’ai cherché
-sa force en moi, bien souvent, sans la rencontrer,
-et qu’il m’est arrivé de la suivre quand
-je ne comptais plus sur son secours, et parce
-qu’une puissance imprévue de mon être s’est
-trouvée d’accord avec ses lois.</p>
-
-<p>— Parbleu !… Elle n’a d’efficacité que dans
-ce cas-là, » s’écria le maître de la Martaude.</p>
-
-<p>— « Berthe aurait donc raison de dire que
-nous sommes des fleurs, qui donnons nos parfums
-et notre beauté suivant la qualité de la sève,
-indépendamment de la culture immédiate. »</p>
-
-<p>Raoul sourit, amusé de ce pédantisme.</p>
-
-<p>— « Et quel serait donc ton parfum, petit
-Niclou ?… Car, pour ta beauté, on la voit de
-reste. »</p>
-
-<p>Elle sourit aussi, mais des larmes lui montèrent
-aux yeux, et sa voix trembla tandis qu’elle
-répondait :</p>
-
-<p>— « Le parfum n’est pas seulement dans la
-fleur, mais dans la sensibilité sympathique de
-qui la respire. Je n’embaume pas si l’on ne
-m’aime pas. »</p>
-
-<p>Hardibert eut un ricanement léger :</p>
-
-<p>— « Femme incomprise !…</p>
-
-<p>— Tout est là, » dit Nicole. « Le mot est
-ridicule peut-être. Mais comme la chose est
-amère !… »</p>
-
-<p>Une douceur attendrissante émanait d’elle,
-dont s’impressionna même le scepticisme blasé
-de son mari. Le parfum montait, avec une suavité
-sans précédent, de la fleur meurtrie, ouverte
-jusqu’au fond par des souffles d’orage. Parfum
-de pitié surtout, comme elle l’avait écrit à Sérénis.
-L’épreuve était faite. Ce que Nicole devait
-sentir le plus tragiquement dans la vie,
-c’était la douleur des autres. Elle n’y pouvait
-résister. Avec une pareille nature, il faut renoncer
-à conquérir le bonheur, à le prendre de force là
-où l’on croit le voir. Se contenter de le saisir lorsqu’il
-s’offre de lui-même et sans lutte… faible
-chance ! Celui qui, dans le combat sentimental,
-redoute de faire couler des larmes, est destiné à
-la défaite, comme le serait, sur un champ de
-bataille, le chef qui redouterait de faire couler le
-sang.</p>
-
-<p>Cependant Hardibert demandait à sa femme :</p>
-
-<p>— « Et alors… Pour combien de temps, cette
-retraite ?…</p>
-
-<p>— Mais… Quelques semaines.</p>
-
-<p>— Jusqu’au mariage de Sérénis avec ta filleule ?… »</p>
-
-<p>Nicole, confusément, souhaitait d’être devinée.
-Elle gardait une défiance d’elle-même qui
-la faisait aspirer à l’irrévocable. C’était encore,
-mais atténuée, la même loyale imprudence
-d’il y avait six ans. Tant il est vrai que, sous
-le fleuve mouvant de notre sensibilité, demeure
-toujours le fond immuable de notre caractère.</p>
-
-<p>Chez Raoul, les ondes superficielles avaient
-quelque peu transformé leur rythme. Jugeant de
-même qu’autrefois, il n’était pourtant pas ému
-de la même façon. Ayant cessé d’être amoureux
-de Nicole, — amoureux à sa manière, — il ne
-conservait que le souci de sa fierté conjugale.
-Donc il approuverait une démarche qui la sauvegardait.
-L’intention ironique venait de s’envelopper
-d’une espèce de bonhomie, extraordinaire
-chez cet homme, et dans un tel propos ! — lorsqu’il
-avait demandé :</p>
-
-<p>— « Jusqu’au mariage de Sérénis ?… »</p>
-
-<p>Nicole le regarda, d’un long regard humble,
-presque reconnaissant, et ne répondit pas.</p>
-
-<p>Aucune explication ne suivit. Tout de suite,
-Hardibert commença d’envisager les conditions
-de ce voyage. Il le voulait aussi agréable que
-possible pour sa jeune femme, s’excusait de ne
-pouvoir l’accompagner, en ce moment, où sa
-présence était indispensable à l’usine, se préoccupait
-d’un séjour moins lugubre que ne serait
-Bruges en novembre. Pourquoi cette ville de
-mélancolie ?… et chez des béguines, encore !…
-Mieux valait, à cette époque, — précisément
-celle de la chasse, — accepter l’invitation souvent
-renouvelée de parents qu’ils avaient en
-Touraine, dans un château qui ne pouvait manquer
-d’une très joyeuse animation jusqu’à la
-Saint-Sylvestre.</p>
-
-<p>— « Merci, Raoul, » prononça Nicole d’une
-voix pénétrée. « Merci… non… je préfère mon
-premier projet. Mais cela me touche infiniment
-de te trouver si bon. »</p>
-
-<p>En elle-même, elle ajouta : « Pourquoi ne
-l’as-tu pas toujours été ?… » Mais elle retint cette
-périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu
-le charme, en ouvrant la voie aux récriminations.</p>
-
-<p>D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait
-compte. L’amour, qu’ils ne sentaient pas de
-même, avait été jadis entre eux l’élément de
-séparation. Oui, l’amour… ce lien le plus étroit
-qui puisse rapprocher deux êtres, et en même
-temps cette terrible pierre de touche où apparaît
-la divergence profonde des natures. Communion
-indicible, ou duel atroce, — d’autant plus atroce
-qu’on n’y veut pas croire et qu’on le poursuit
-parmi les caresses, — il n’y a pas de milieu.
-Être incompris, être incomprise… « Mot ridicule,
-chose amère, » comme l’avait si bien dit Nicole.
-Et comme elle l’avait encore dit : « Tout est
-là. »</p>
-
-<p>Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que
-son mari, et lui, probablement, aimait une autre
-femme. Et c’était pourtant l’heure où l’indulgence,
-la tolérance, une véritable affection peut-être,
-allait se glisser entre eux, l’heure où, du
-moins, ils cesseraient de se blesser mutuellement.</p>
-
-<p>Extrémité tragique ! Énigme à jamais troublante,
-et qui ne comporte que deux solutions :
-ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive
-d’une chaîne sacrée, indestructible, l’alliance
-humainement si hasardeuse, et qui sacrifie l’individu
-à l’institution, ou l’union libre, — car le
-divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène
-logiquement, fatalement, à cette union libre,
-qui proclame l’émancipation des cœurs.</p>
-
-<p>Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents,
-cœurs qui cheminent et qui changent,
-quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon
-éternel, au moins durable, pour que l’ordre
-social y trouve sa force ?… Mais peut-être prennent-ils
-leur droit de tant demander dans leur
-faculté de tant souffrir !…</p>
-
-<p>Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur
-du néant, lorsque Nicole, dans les larmes et
-la solitude, se dit :</p>
-
-<p>« J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus
-l’ivresse, ni même l’illusion, de l’amour. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IX</h3>
-
-
-<p>La première neige est tombée. Bruges
-étincelle sous un léger soleil rose. Son
-Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale,
-le clocher aigu de Notre-Dame, s’érigent,
-effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours
-éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est
-blanc, sauf les profils abrupts des tours millénaires
-et l’obscur miroir des canaux. L’eau
-semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur
-luisante et noire, entre ses bords frangés
-d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine
-que le point fameux des filles de Bruges, brode
-les pignons effilés des maisons, les arcatures
-gothiques des églises, les clochetons en poivrière
-du Franc. Le silence de la cité rêveuse
-devient presque tangible sous ce linceul qui
-l’assourdit encore. Et il se divinise sans se troubler
-quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets
-argentins, floraison de filigrane et de
-cristal, qui descend en blancheurs sonores sur
-une blancheur sans écho.</p>
-
-<p>Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent,
-embéguinées elles-mêmes aujourd’hui sous les
-plis accumulés d’incomparables mousselines.
-Leurs façades semblent plus grises, mais, aux
-étroites portes, d’un vernis net et foncé, que
-jamais ne ternit la poussière, les poignées de
-cuivre lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse
-du soleil. L’herbe de la pelouse disparaît
-sous la couche immaculée, et se confondrait avec
-le chemin tournant, si les soigneuses béguines
-n’avaient balayé, jusqu’au pont du Minnewater et
-jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le gravier
-jaune serpente comme entre un double remous
-d’écume.</p>
-
-<p>Sur cette blancheur incomparable, cette blancheur
-lumineuse et pure de la neige, à côté de
-laquelle rien ne paraît blanc, pas même le voile
-virginal d’une épousée, se détachent, d’un noir
-intense, les silhouettes en cloche des béguines.
-Leurs lourdes mantes, qui s’élargissent vers leurs
-pieds, effacent définitivement ce qu’elles pouvaient
-conserver de souplesse et de sveltesse féminines.
-Pourtant, rien n’est laid ni grotesque
-dans le glissement de ces êtres désexués et sombres
-sur le suave tapis du jardin glacé. Le hasard,
-ou quelque instinct secret, leur a fait prendre,
-précisément, la forme symbolique des cloches, et
-comme la même livrée de bronze, ténébreusement
-oxydée par le temps. Tandis que leurs
-sœurs d’airain égrènent là-haut, dans l’azur diaphane
-de ce jour d’hiver, leur chapelet de perles
-mélodieuses, elles vont, les béguines, d’une cadence
-plus humble, à ras du sol, égrenant, non
-moins mystiques et ferventes, les perles silencieuses
-de leur rosaire.</p>
-
-<p>Mais, hors de leur essaim taciturne, une figure
-se détache, bien différente. Elle marche d’un pas
-leste et ferme, se dirige vers l’entrée, passe sous
-le fronton triangulaire où se dresse l’image de la
-Vierge. La voilà dehors… Elle suit le quai, s’en
-allant vers les remparts. Et, dans la grande paix
-sereine de ce jour, où le blanc, le rose et l’azur
-font une atmosphère d’opale, le seul bruit en ce
-moment perceptible, c’est le craquement léger
-de la neige sous les fins talons de la promeneuse.</p>
-
-<p>Dans les beaux yeux de Nicole, d’une nuance
-indécise comme ce tendre ciel, il n’y a pas de
-tristesse, mais un infini de réflexion et de songe.
-Ici, dans cette ville, dans le recueillement de son
-refuge, elle a trouvé ce qu’elle cherchait pour son
-cœur : la résignation et le détachement, avec le
-charme d’un ineffable souvenir. Mais sa raison
-n’est pas satisfaite. Son âme sans héroïsme, qui,
-en une heure décisive, a découvert en elle-même
-le ressort d’une force inconnue, s’interroge avec
-stupeur. Son devoir… Elle a fait son devoir…
-Mais non… Faire son devoir, c’est mettre en balance
-le mal et le bien, la vertu et le péché, et
-fuir l’un en choisissant l’autre. Nicole n’a pas le
-sentiment d’avoir agi ainsi. Elle a beau s’épier au
-plus profond de l’être, elle n’y peut surprendre
-la satisfaction légitime et orgueilleuse d’avoir
-choisi le droit sentier. Elle garde plutôt une impression
-d’épouvante et de faiblesse. Après tout,
-ce qui l’a retenue, c’est la peur… Peur du désastre
-qu’elle allait causer, des désespoirs qu’elle ferait
-naître, et peur plus terrible, plus secrète, plus
-décourageante, de n’être pas assez aimée. Elle
-ne goûte donc pas la fierté d’un mérite qu’elle ne
-s’attribue pas. Elle incline sa tête charmante
-dans une modestie pensive, et, considérant les
-femmes simples et pieuses, ses compagnes d’aujourd’hui,
-elle envie leur foi naïve, qui, du moins,
-donne une cause, et promet une récompense, à
-l’abnégation.</p>
-
-<p>Comme d’habitude, cette méditation l’occupe,
-tandis qu’elle s’en va, ce matin, dans la solitude
-blanche du faubourg, vers un but qu’elle connaît
-et qui l’attire. Nul passant ne croise son chemin.
-Sa délicieuse beauté, son visage d’une jeunesse
-touchante, la grâce de sa démarche, l’élégance
-si sûre et si simple de ses précieuses fourrures
-sur un costume de drap tout uni, sont des trésors
-perdus pour la volupté humaine. Tout ce charme
-fleurit dans le froid paysage comme une rose au
-désert.</p>
-
-<p>Elle avance encore. Elle gagne les vieux remparts.
-Elle veut revoir, sous la poésie de la neige,
-la place où Georget et elle s’arrêtèrent jadis,
-éblouis par leur amour et par l’enchantement
-indéfinissable de ce lieu.</p>
-
-<p>Elle y arrive. Elle se tient debout sur le glacis
-poudré de givre. Ses yeux cherchent d’abord,
-sous ce voile immobile, l’ondulation vivante,
-qu’elle évoque si bien, de l’herbe rêche et sauvage.
-Hélas ! aucune palpitation ne soulève les
-tiges, emprisonnées aux mailles de cristal. Son
-regard franchit alors la surface torpide du canal,
-scintillante comme une cuirasse d’acier. Là-bas,
-Bruges se fond dans une vapeur qui semble la
-glaciale émanation de toute cette neige, qu’on
-voit ou qu’on devine, au long de ses rues, sur les
-pentes de ses toits, au bord de ses croisées, aux
-broderies de pierre de ses édifices. Mais, de cette
-masse confuse, des formes précises s’élancent,
-que la lumière hivernale fait étinceler, flèches de
-vermeil dans la douteuse perspective… Ce sont
-les clochers de ses sanctuaires.</p>
-
-<p>Et le symbole pénètre, dans l’âme de bonne
-volonté qui s’élargit à ce spectacle. Ame de la
-femme moderne, que l’Amour sollicite et que la
-Religion ne défend plus assez. La libre pensée
-rejette à l’instinct cette créature impulsive. Mais
-l’instinct, ce n’est plus seulement, comme au
-temps de la primitive ignorance, la voix de la
-Nature. L’instinct s’est enrichi de tous les mobiles,
-superstitieux ou sublimes, que les générations
-successives ont adoptés comme leur raison
-d’être et la règle de leurs actions. Surtout, la
-beauté du rêve chrétien, l’effort démesuré hors
-de la brutalité des convoitises, laisse aux cœurs,
-même effrénés, une hantise de pureté, de fidélité,
-de sacrifice. L’Humanité, qui se veut libre, rougit
-des suggestions de sa liberté, parce que sa nature,
-découronnée du signe divin, lui semble à
-présent trop au-dessous de l’idéal dont elle
-essayait au moins de se rapprocher autrefois. Se
-résigner à être l’animal humain, — si noble et
-perfectible qu’on l’imagine, — quelle déchéance !
-Ceux mêmes pour qui cette déchéance est la vérité,
-règlent inconsciemment leur conduite sur
-des formules supérieures, — sur ces formules que
-nos ancêtres trouvèrent précisément pour surgir
-hors de l’animalité, et par lesquelles ils s’élevèrent
-toujours plus haut… jusqu’à la cime qui
-croule aujourd’hui sous nos pas.</p>
-
-<p>Dans cette crise inouïe d’une race, qui retourne
-à ce qu’on appelle : la Vie, la Nature,
-l’Amour — parce qu’on ne veut pas dire : à
-l’instinct… — et qui découvre dans cet instinct,
-modifié par des siècles de foi, mille impulsions
-plus hautes dont elle rejette en vain le principe,
-le pire conflit se passe au secret des consciences,
-dans la solitude individuelle.</p>
-
-<p>Le tragique de la lutte n’est pas entre le
-croyant qui reste sur la brèche et le rationaliste
-militant. Le fanatisme exclut la souffrance morale.
-Et si, du choc de tels antagonistes, résultent
-des malaises sociaux, la pitié du penseur s’en
-détourne, par dégoût des violences, des insultes
-échangées, de l’inepte et odieuse assurance des
-partis.</p>
-
-<p>Mais qu’un cœur s’immole sans savoir pourquoi,
-et cherche avec des larmes, par des chemins
-de doute, la raison d’un sacrifice dont il
-n’aperçoit la consécration ni dans ce monde ni
-dans l’autre, et que pourtant il ne peut point ne
-pas accomplir, voilà l’émouvant mystère.</p>
-
-<p>Et qu’il devient délicat, ce mystère, déchirant
-et délicieux, quand le cœur assez noble pour
-connaître une si altière angoisse est celui d’une
-femme !…</p>
-
-<p>En face de Bruges, noyée dans un brouillard
-de nacre, d’où jaillissent les aiguilles aériennes
-des clochers, rêve Nicole Hardibert. Et son âme
-se sent la sœur de cette ville, qui recèle tant de
-passé. Ame complexe et trop chargée de souvenirs
-séculaires, vainement elle se cherche en de
-subtiles brumes, tandis que, sans le savoir, elle
-ne brille là-haut, par delà sa conscience d’elle-même,
-que grâce aux flèches étincelantes des
-sanctuaires abandonnés.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco4.png" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Achevé d’imprimer</i><br />
-le cinq mars mil neuf cent trois<br />
-<span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large g">ALPHONSE LEMERRE</span><br />
-6, <span class="small">RUE DES BERGERS</span>, 6<br />
-<i class="g">A PARIS</i></p>
-
-
-<p class="gap noindent small">3. — 3915.</p>
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE CŒUR CHEMINE</span> ***</div>
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-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
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-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
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