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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Cœur chemine - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: April 26, 2022 [eBook #67927] - -Language: French - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CŒUR CHEMINE *** - - - - - - DANIEL LESUEUR - - Le Cœur - chemine - - - PARIS - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCCCIII - - - - -ŒUVRES - -DE - -DANIEL LESUEUR - - -ÉDITION ELZÉVIRIENNE - - Poésies.--Visions divines.--Visions antiques.--Sonnets - philosophiques.--Sursum Corda! 1 vol. avec portrait. 6 » - - Lord Byron. (Traduction). Tome Ier: Heures d’Oisiveté.--Childe - Harold. 1 vol. avec portrait. 6 » - - Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le Corsaire.--Lara, - etc. 1 vol. 6 » - -ÉDITION IN-18 JÉSUS - -ROMANS - - Marcelle. 1 vol. 3 50 - Amour d’Aujourd’hui. 1 vol. 3 50 - Névrosée. 1 vol. 3 50 - Une Vie Tragique. 1 vol. 3 50 - Passion Slave. 1 vol. 3 50 - Justice de Femme. 1 vol. 3 50 - Haine d’Amour. 1 vol. 3 50 - A force d’aimer. 1 vol. 3 50 - Invincible Charme. 1 vol. 3 50 - Lèvres Closes. 1 vol. 3 50 - Comédienne. 1 vol. 3 50 - Au delà de l’Amour. 1 vol. 3 50 - Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol. 3 50 - -- -- La fleur de joie. 1 vol. 3 50 - L’Honneur d’une Femme. 1 vol. 3 50 - Fiancée d’Outre-Mer. 1 vol. 3 50 - Mortel secret.--Lys Royal. 1 vol. 3 50 - -- -- Le Meurtre d’une Ame. 1 vol. 3 50 - Le Cœur chemine. 1 vol. 3 50 - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège. - - - - -Le Cœur chemine - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -I - - -Vous ici, Georget!... Non... Pardon... Je veux dire... monsieur... -monsieur... Ah! tant pis!... Mais pour une rencontre!» - -Était-ce la surprise? ou la confusion de ne savoir comment appeler celui -qui venait de surgir devant elle? ou la joie? ou le brusque afflux des -souvenirs? Que n’aurait-on pu lire, dans la visible émotion, sur ce -charmant visage de femme? - -Les yeux graves, qui venaient de croiser les siens, s’éclairèrent -subitement. - ---«Madame Hardibert!... Oh! par exemple!... - ---Vous ne me reconnaissiez pas? - ---A peine... Vous êtes devenue...» (Il chercha le mot) «éblouissante. - ---Merci pour le passé,» dit Nicole en riant. - ---«Nous ne pouvons pas rester là, marraine,» intervint une grande -fillette, qui, curieusement, examinait le nouveau venu. «Vous voyez... -Nous empêchons de passer.» - -Tous trois quittèrent l’embrasure de la porte, rentrèrent dans la grande -salle. - -Leur silence, leur coup d’œil autour d’eux, leur souriante stupeur, -exprimaient l’étonnement de se retrouver là, dans ce Musée Plantin, à -Anvers, au milieu de ces reliques, à la fois intimes et illustres, -qu’abrite la vieille maison. - -Les fenêtres à petits carreaux verdâtres leur versaient le jour glauque -de la cour, assombrie et frissonnante de lierre. Sous les vitrines des -longues tables, jaunissaient des papiers couverts d’inestimables -griffonnages. La signature de Rubens, celle de Martin de Vos ou de -Pourbus le Vieux, acquittaient des mémoires modestes, jadis longuement -discutés. Tandis que, sur les murs, les faces placides des Plantin, des -Moretus et de leurs épouses, attestaient l’immortalité, reçue jadis pour -solde de tout compte, grâce au pinceau de leurs glorieux fournisseurs. - -Cependant Mme Hardibert, dégageant par une explication le sens exquis de -leur petite aventure, se tournait vers la grande fillette qui venait de -l’appeller «marraine». - ---«Tu vois, Toquette, ce beau monsieur-là... Eh bien, c’est un camarade -d’enfance... Le fils d’un des ingénieurs de mon père... à l’usine. Nous -nous sommes tutoyés quand nous étions des mioches. Mais il est parti -pour faire son droit à Paris. Il est devenu un auteur célèbre. Jamais il -n’a remis les pieds à la Martaude. Et il faut venir ici, à Anvers...» - -A ce mot d’«auteur célèbre», le jeune homme avait fait un mouvement. -Mais la nécessité même d’atténuer l’aimable exagération ne le décidait -pas à interrompre Nicole. - -C’était d’une douceur tellement inattendue, rafraîchissante, délicieuse, -l’évocation d’un passé peu lointain, mais que sa jeunesse parait de -recul et de poésie, sur de si jolies lèvres, et d’une voix que nuançait -une pointe d’attendrissement. Ainsi, c’était Nicole, devenue femme, -cette mondaine dont il détaillait la beauté, la fine élégance dans le -sobre costume de voyage. Et elle se souvenait de lui!... Et elle -semblait vraiment heureuse de le revoir!... - ---«Dites donc, marraine,» fit la petite personne qui répondait à la -désignation bizarre de Toquette, «Monsieur n’est-il pas le journaliste -qui écrit des vers sans majuscules ni rimes?... Vous le connaissiez... -mais, n’est-ce pas, sous un autre nom...» - -Mme Hardibert rougit. Le sang fusait vite sous sa peau lactée de brune -aux yeux clairs. Que de gaffes cette écervelée de Toquette accumulait -dans quatre phrases! La moindre n’était pas d’attester chez elle-même -une préoccupation persistante, attentive, pour les faits et gestes du -poète décadent. - ---«J’avais voulu mettre cette écolière au courant de vos nouvelles -formules d’art... - ---Et quel est le nom pour lequel j’ai changé le mien, mademoiselle, -puisque vous avez si bonne mémoire?» demanda l’écrivain, avec une -sécheresse piquée. La boutade d’une fillette malicieuse rompait -l’enchantement, le détournait de puiser à la source des flatteuses -réminiscences et des sympathies réveillées. - -«Qu’est-ce que cette déplaisante gamine?» se demandait-il, hérissé -contre l’importune, sans qui la rencontre de ce matin fût devenue un -tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme plus profond, plus rare!... -Mais cette grande fillette avançait son museau curieux, aux traits mal -façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat impertinent des yeux -dorés, sous un canotier que débordaient des frisons fauves. - ---«Votre nom?» répliqua-t-elle sans l’ombre d’embarras. «Votre nom -d’écrivain?... C’est Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt par -la simplicité. - ---Toquette!...» s’effara Nicole. - -Mais l’écrivain ripostait: - ---«Et vous, mademoiselle?... Avec quelle eau non bénite vous a-t-on -baptisée Toquette?» - -Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage. Et vraiment, il -aurait eu tort. Car ce nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût, -seyait à sa grande taille héroïquement découplée, plus faite pour -d’anciennes armures que pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son -beau visage calme, où chatoyait le lent regard, d’une eau bleue très -sombre, lourde de dédain et de rêve. Son front massif, resté -découvert,--car le chapeau pendait encore respectueusement à bout de -bras,--semblait presque trop vaste pour la tête, cependant bien -proportionnée, et débordait en une arcade sourcilière proéminente, -creusant davantage les profondes prunelles. Des cheveux châtains, courts -et coiffés à plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut, -l’encadraient d’une marge nette. Le dessin presque violent des mâchoires -eût trop souligné ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur -volontaire, sans la sinueuse tendresse de la bouche et la coquetterie -juvénile de la moustache. Le sourire, contenu par un léger pli -d’amertume, se révéla très prenant, éclairé par des dents superbes, -tandis que le jeune homme taquinait la filleule de Mme Hardibert. - -La petite, aussitôt, déclara: - ---«Toquette?... Mais je trouve ça ravissant! Je ne veux pas qu’on me -donne d’autre nom. Pensez!... J’ai le malheur de m’appeler Victorine.» - -Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur est, en effet, de ceux qui -comptent. Comment Mme Hardibert, qui avait tant de goût?... - ---«Oh!» expliqua celle-ci, «c’est que je suis la marraine de Toquette, -et non de Victorine. J’ai inventé le diminutif, mais je n’ai pas tenu -cette jeune personne sur les fonts baptismaux. Non... Elle n’est -filleule que de mon mari. Presque seule au monde, la pauvre petite... et -en pension toute l’année. Alors...» - -Ah bah!... Une orpheline, promenée par charité, et qui se permettait -d’attirer l’attention sur elle, de risquer des réflexions -impertinentes!... Désintéressé, le poète interrompit: - ---«Votre mari, madame?... Excusez-moi. Je ne vous ai pas encore demandé -de ses nouvelles. - ---Raoul va bien, merci. - ---Est-il resté à la Martaude? - ---Oh! non. Je ne ferais pas un voyage sans lui. Des affaires -l’appelaient ici, en Belgique. Une commande de machines, pour des -bâtiments d’une construction particulière, qu’il devait examiner sur le -chantier. J’ai voulu en profiter pour visiter Bruxelles, Anvers, -Bruges... tout ce que je pourrai voir pendant qu’il étudie ses projets. -Nous rayonnons autour de son centre de travail... Et la compagnie de -cette grande fillette me donne la liberté... - ---Monsieur Hardibert doit être jaloux de vos impressions d’art.» - -Nicole ouvrit tout grands ses yeux d’un gris lilas, indéfinissable. Des -paupières longues, presque trop largement frangées de cils très noirs, -les voilaient à demi d’une palpitation fréquente. Une légère myopie, un -peu de timidité, de nervosité subtile, ramenaient ainsi, à toute -seconde, sur la fraîche clarté du regard, une ombre frémissante. Mais, -dès que l’âme, atteinte au vif, surgissait, dans la surprise d’une -émotion, d’un enthousiasme, d’un étonnement, elle rejetait au large le -voile souple et fin, et se montrait toute, en un éblouissement de -franchise, entre la frisure des cils rebroussés. Alors apparaissait, -dans ce visage mat et couronné d’une chevelure ténébreuse, le paradoxe -délicieux des yeux de fleur et de lumière, avec cette nuance que -l’intensité expressive empêchait de préciser, mais qu’on recherchait -ensuite, par la hantise des analogies, soit dans la délicatesse de -certains pétales, soit dans les nébuleuses transparences où s’irise -l’agonie mauve des crépuscules. - -Ce fut avec ce rayonnement de candeur et sans trace d’arrière-pensée, -que Nicole répondit: - ---«Mes impressions d’art? Raoul n’en peut pas être plus jaloux que je ne -le suis de ses satisfactions scientifiques.» - -Une gêne imperceptible naquit de cette réponse, malgré la simplicité qui -en dicta les termes et l’intonation. Ogier l’accentua presque, en -n’insistant pas, mais en proposant aussitôt de poursuivre la visite du -musée. - ---«Ne la terminiez-vous pas?» demanda Mme Hardibert. «Vous veniez, je -crois, de l’intérieur. - ---Vous me permettrez bien, madame, de la recommencer avec vous.» - -On passa dans le bureau du vieux Plantin, dans la pièce de débit, où -l’on entrait aussi jadis de plain-pied, par la rue. Les casiers de chêne -où l’imprimeur logeait ses registres, les tiroirs où s’entassaient les -écus de ses recettes, n’intéressèrent que médiocrement les trois -visiteurs. Quelque chose était survenu, depuis leur entrée dans cette -maison, qui, pour des raisons diverses, s’imposait à leur sensibilité, à -leur curiosité ou à leurs réflexions, plus que des meubles et des murs, -témoins d’une prospérité industrielle et familiale dont ils gardent la -forte essence depuis des siècles. Ces meubles, ces murs, ont, il est -vrai, accueilli Rubens. Son pas puissant martela ces parquets. Mais il y -discuta ses droits d’illustrateur. Et d’ailleurs, qu’y avait-il de -commun entre l’existence de chair et de joie interprétée par le maître -flamand, et la vie d’inquiets frissons, de sensualité spirituelle, de -tendresses aiguës, qu’apportaient ici, inconsciemment chez l’une, déjà -éclose en talent chez l’autre, cette jeune femme et ce jeune homme, -imprégnés d’une sève autrement anxieuse et prompte? - -Tandis que, dans une chambre à coucher de l’étage supérieur, Toquette -s’amusait d’un lit, au ciel massif soutenu par des colonnes, et couvert -encore de sa courte-pointe en dentelle de Bruges, Nicole questionnait -Ogier sur sa carrière de littérateur. - ---«Vous êtes déjà très connu,» lui disait-elle. «A vingt-quatre ans, -c’est beau. - ---Non, madame,» répliquait-il, «ne croyez pas que c’est beau. Si je -suis, non pas très connu, comme vous voulez bien le dire, mais point -tout à fait ignoré, ce n’est pas que j’aie pu encore manifester quelque -valeur. C’est par du truc, des excentricités de plume, ce qu’ils -appellent des hardiesses. Quel mot stupide! Il faut plus de hardiesse -pour faire courageusement, simplement, son œuvre de bon ouvrier de -lettres, que pour danser sur la corde raide de l’incohérence, de -l’à-rebours, et--pardonnez-moi de vous l’avouer--du cynisme. - ---Pourquoi le faites-vous?...» - -Ogier sourit--de son sourire pincé d’amertume, que démentaient ses yeux -graves. - ---«Pourquoi?...» Il baissa la voix. «Demandez-moi donc aussi pourquoi -j’ai transformé mon nom.» - -Un coup de menton vers Toquette voulait rappeler l’espièglerie de tout à -l’heure. Mais ni l’un ni l’autre ne s’y trompèrent. Les paupières -mobiles de Nicole s’ouvraient pour laisser poindre un regard de blâme -embarrassé. Tandis que, sous la moustache, se crispait la lèvre du jeune -écrivain. - ---«Je le savais, que vous me désapprouviez,» murmura-t-il. «Je le -savais, bien avant ce matin. - ---Avant de me revoir? - ---Oui. - ---Mais comment?... Jamais je n’en ai parlé à personne. - ---Pensez-vous que j’aie oublié le son de votre voix, quand vous -m’appeliez Georget? Cette voix-là, je ne l’entendais pas prononcer -l’autre nom... Et je devinais bien qu’elle n’aimait pas à le prononcer.» - -Nicole voulut prendre légèrement de tels mots, qu’elle sentait tout à -coup en elle trop à fond, avec leur vibration pénétrante. Elle rit. - ---«C’est singulier... Non, vraiment, ce pseudonyme me gênait... Quand je -pensais à vous, c’était toujours mon gentil camarade Georget, mon petit -flirt à casquette de lycéen, qui surgissait devant mes yeux. Ogier -Sérénis n’était pas lui, pas vous, mais un monsieur quelconque. Enfin, -maintenant, la nouvelle physionomie donnera un sens au nouveau nom. - ---Comme c’est méchant, ce que vous dites là! - ---Méchant, pourquoi? - ---Vous le savez bien.» - -Elle détourna les yeux, glissa devant lui par un étroit corridor où l’on -ne passait qu’un par un. Bientôt ils se trouvèrent dans les salles de -composition, où les caractères du seizième siècle reposaient encore dans -les casiers. - -Sérénis prit les lettres de métal, d’une fonte si pure, en fit couler -quelques-unes entre ses doigts. - ---«Les voilà, les séductrices...» murmura-t-il. - -Son geste, son âpre sourire, son regard d’horreur et d’amour, disaient -sa fièvre d’écrivain, le tourment sublime et vaniteux, la misère et la -beauté, tout le meilleur et tout le pire de ce qui aboutit là, dans le -flot de ces petits signes de plomb, pour les faire sauter et s’assembler -sous les doigts du compositeur. - ---«Voyez-vous, madame... Il faut comprendre. Pourquoi voulez-vous que le -public retienne un nom terne, ridicule, aux syllabes ouatées?... Georget -Selni... J’aurais mis vingt ans à imposer ce nom-là. Tandis que, même -ignorant de l’œuvre, un critique, un passant, garde dans l’oreille, dans -l’esprit, les sonorités qui l’amusent... Ogier Sérénis... On demande qui -c’est,--avant même que ce soit quelqu’un. - ---Vous avez raison. J’étais injuste,» prononça Nicole. - -«Injuste...» Son camarade d’autrefois ne lui était donc jamais devenu -indifférent, puisqu’un sentiment si arrêté existait en elle, à son -égard? Comme il s’en doutait, dans ces dernières années!... Aussi bien -de la persistance du souvenir que de la surface hostile superposée, -mince et inconsciente, à la moisson des enfantines sympathies. Une gelée -blanche sur une floraison de printemps. Nicole avait grandi, elle -s’était mariée. Et tout à fait suivant la loi de son âme sérieuse, avec -un homme de science et d’action, beaucoup plus âgé qu’elle, Raoul -Hardibert, l’inventeur presque génial que le père de Nicole appelait un -jour, pour un conseil technique, à l’usine de la Martaude, et qui y -resta, bientôt associé, puis gendre, puis successeur, du patron. - -Ogier Sérénis n’était encore que le petit Georget Selni, lorsque -Hardibert vint à la Martaude. Il se le rappelait fort bien, et il avait -ses raisons pour cela. De tristes raisons. Car son père, à lui, -ingénieur à l’usine, s’exaspérant de jalousie contre l’intrus, à mesure -que celui-ci grandissait en faveur et en autorité, laissa peut-être sa -vie et un peu de son honneur dans la sourde lutte. Selni mourut, en -effet, d’un accident de machine. Mais la machine avait été construite -d’après les plans de Hardibert. Et le bruit courut que la victime -s’était exposée à un danger mortel en essayant de fausser dans les -œuvres vives la création de son rival. De ce bruit, le jeune garçon ne -sut rien, ou peu de chose, et, naturellement, rejeta ce peu de chose -comme une calomnie abominable. Quoi qu’il en fût, M. Dervangeaux, le -chef d’usine, se montra parfait pour le fils de son malheureux -ingénieur. Il devint le tuteur de Georget, qui déjà, et depuis des -années, avait perdu sa mère. - -Durant quelques étés de vacances, la camaraderie s’accentua entre le -lycéen et Mlle Dervangeaux, tous deux du même âge. Puis le mariage se -décida pour l’une, le Quartier Latin absorba l’autre. M. Dervangeaux -mourut. Georget Selni commença de signer «Ogier Sérénis» des poèmes et -des articles, où, comme il le disait fort bien, ce qui parut le plus -original, c’était cette signature. Mais tout à coup, une aube de -célébrité se leva pour lui, d’une scène de théâtre «à côté», pour deux -actes d’une impression secouante et étrange. La presse emballée cria au -chef-d’œuvre. Les spectateurs de l’unique représentation en dirent -merveille. Des directeurs demandèrent la pièce à Sérénis. Il refusa. -Ainsi l’effet produit s’accrut. La réputation du petit drame grandit de -toute la curiosité d’un public nombreux et ardent, qui se fût -désillusionné ou blasé devant le spectacle offert, et qui continuait à -trépider dans l’irritation du désir. Pourtant de telles tactiques, et le -pseudonyme à cimier, n’allaient pas sans faire traiter Sérénis de -poseur. - -Il le savait. Cela provoquait seulement son sourire,--l’énigmatique -sourire, pincé d’amertume. Et il ne s’en troublait un peu que lorsqu’il -songeait à son amie de l’adolescence. Il se la rappelait si droite, si -simple... Nicole, sans doute, ensevelissait le Georget d’autrefois sous -quelque sévérité ironique pour l’Ogier d’aujourd’hui. Pourquoi donc, à -chaque pas de sa jeune carrière, à chaque citation de son nom dans un -journal, se demandait-il: «Que pensera-t-elle?» Savait-il seulement si -elle en penserait quelque chose? Il ne retournait plus à la Martaude. La -dernière fois, ce fut pour l’enterrement de son tuteur. Sous le crêpe -noir, celle qui s’appelait maintenant Mme Hardibert, lui avait paru si -distante, si peu semblable à la Nicole de jadis! Et le nouveau maître -n’était-il pas l’ancien ennemi de son père,--peut-être, involontairement -et indirectement, le meurtrier qui lui fit pleurer ses larmes affreuses -d’orphelin? Puis la Martaude, c’était à deux heures de Paris, dans la -Marne. Or, un poète de vingt ans monte en chemin de fer pour s’enfuir au -loin, dans des pays de rêve,--jamais pour aller faire des visites en -province. - -Ils s’étaient donc seulement revus, Nicole et Ogier, dans cette -rencontre, tellement inattendue, de la maison Plantin. Moins d’une -demi-heure après, la jeune femme prononçait la phrase: «J’ai été -injuste.» Et ce n’était pas tant pour quelques mots d’explication--car -on n’explique rien--que pour avoir aperçu, dans la douceur attristée -d’un regard, au bord d’un sourire, à l’ombre d’un geste, l’âme de l’ami, -la jeunesse de mélancolie ardente, son souvenir à elle-même, son charme -reflété dans une émotion, et pour avoir vibré les vibrations des -harmonies mystérieuses. - ---«Dites, marraine... Voulez-vous m’acheter ça?... C’est imprimé en -caractères du temps... J’aime à emporter des choses qui me -rappellent...» - -C’était Toquette, avec son étonnant sans-gêne qui déroutait Sérénis. La -présence, le ton, l’air narquois de cette petite étrangère, tout d’elle -grinçait sur ses fibres de nerveux, dérangeait sa subtile extase. Il eut -un léger sursaut. Puis, bien vite, sortit son porte-monnaie. - -Nicole grondait sa protégée. - ---«Tu vois bien... Il ne faut rien me demander quand nous ne sommes pas -seules. - ---Mais... j’ai de l’argent.» - -Ce fut un éclair. Avec une vivacité de chatte, elle avait sauté entre -Sérénis et le vendeur. Elle trouvait sa poche, exhibait une petite -bourse en acier. - ---«Vingt sous, n’est-ce pas?... Tenez. - ---C’est très inconvenant ce que tu viens de faire, Toquette. Je le dirai -à ton parrain. - ---Mais si je ne veux pas que monsieur Sérénis me donne quelque -chose!...» - -Elle secouait la tête, les sourcils froncés sur ses yeux roux, pailletés -d’or. Une lumière tremblait dans la mousse fauve, éparse autour des -oreilles, crêpelure envolée d’une grosse natte qui se repliait sur la -nuque. L’air électrique et félin, cette agressive petite personne. -Drôlette, vraiment, avec une acidité tentatrice, agaçante, de fruit mal -mûr. On se crispe, attiré quand même. Ogier lui dit, exagérant la -douceur courtoise: - ---«C’est vous qui me donnerez quelque chose, mademoiselle. Offrez-moi -ceci, que je le montre à votre marraine.» - -Déconcertée, elle tendit son emplette. - -C’était un papier de Hollande, sur lequel s’étalait, d’une typographie -superbe, un sonnet composé par Plantin. L’encre fraîche attestait qu’on -venait de le tirer, au moyen d’une presse à bras--la seule qui -fonctionne encore, à titre de curiosité, parmi ses antiques et -poussiéreuses compagnes. - -Ensemble, d’un même coup d’œil agile, Nicole et Ogier prirent -connaissance de ces vers: - -LE BONHEUR DE LA MAISON - - «Avoir une maison commode, propre et belle, - Un jardin tapissé d’espaliers odorants, - Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants, - Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle. - - «N’avoir dettes, amour...» - -Sur ce mot, ils se regardèrent et sourirent. - ---«Pas d’amour...» souligna Sérénis. «Ah! l’escargot!» - -Nicole éclata de rire. Elle retrouvait Georget, le gamin de la Martaude. -Pourtant la sagesse bourgeoise, qui, par hérédité comme par éducation, -s’interposait entre ses impressions inconscientes et les choses, ainsi -qu’un manteau sur la nudité inconnue de son âme, lui interdit de railler -l’honnête idéal du vieil imprimeur. Elle expliqua: - ---«Pas d’amour... C’est-à-dire pas de passion désordonnée, périlleuse. -Mais la tendresse loyale au foyer. Vous voyez bien: «une femme -fidèle...» - -Son doigt, ganté de suède clair, s’avançait, désignait le mot. -N’était-ce pas ce qu’il y avait de plus beau, de plus précieux au monde: -une irréprochable épouse? Et son geste trahissait un peu de fierté, car -c’était cela qu’elle était, qu’elle serait toujours. Un chaste orgueil -personnel la solidarisait avec la vertueuse Flamande du XVIe siècle, -dont elle acceptait pour elle-même le bref et définitif éloge. - -Ogier fut loin de songer qu’il froissait une secrète fraternité -féminine, et peut-être quelque chose de plus frémissant, de plus -délicat, lorsqu’il reprit, commentant le début du vers: - ---«Oui, pour la «posséder seul, sans bruit», suivant sa ridicule -expression, le philistin! C’était sa chose, comme cette presse, -tenez!...» ajouta-t-il en frappant légèrement l’antique travailleuse. -«L’égoïsme conjugal dans toute sa vilenie consacrée. Ça vous représente -le bonheur, à vous, madame?» - -Elle resta sérieuse, sans répondre. La question, d’ailleurs, n’en était -pas une,--ou à peine. La curiosité de ce cœur, de cette existence, ne -mordait pas encore Sérénis. En ce moment, il prenait plus souci de -montrer, aux dépens du pauvre rimeur, la chaude vivacité de son âme, la -fougue altière de ses propres sentiments. Lisant plus loin, il -s’écriait: - ---«Le misérable!... Écoutez plutôt: - - «Vivre avecque franchise et sans ambition...» - -alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère, tant de pudeur dans le -mensonge, tant de force dans l’ambition! - - «Dompter ses passions, les rendre obéissantes...» - -N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait pas avoir grand’chose à -dompter, ce commerçant. Ah! voici un vers juste: - - «C’est attendre chez soi bien doucement la mort.» - -Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas vivre. Le plat sonnet!... -Rendons-le à mademoiselle Toquette... Et sauvons-nous de cette maison, -madame.» - -Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de nouveau. Toquette elle-même -riait de rattraper en trottinant les grandes enjambées farouches du -poète indigné. Mais, comme ils traversaient la cour, ils s’arrêtèrent, -ressaisis au passage par la poésie des vieilles murailles mangées de -verdure, clignotantes de mille yeux glauques aux petits carreaux sertis -de plomb... Indéfinissable rêve des cours divisées par l’ombre, et où -noircissent les géométriques feuillages. - ---«Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce de ça?...» fit Ogier, -avec sa rancune d’artiste pour les méchants vers de l’imprimeur. - ---«La vigne et le lierre n’étaient pas poussés alors,» dit Toquette, -gravement. - -Les malins yeux roux épiaient de côté le visage du jeune homme. Il -sourit, désarmé contre l’espiègle. Déjà elle se détournait, ne voulant -pas avoir vu ce sourire. - -Comme elle filait dans la rue, marchant devant eux, leste dans sa jupe -encore courte, Sérénis dit à Nicole: - ---«Vous vous êtes chargée d’une éducation peu commode. - ---Quelle éducation?» Elle suivit son regard. «Ah! Toquette!... La pauvre -petite!... - ---Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle a treize ou quatorze ans, et -elle est auprès de vous. Cela m’est arrivé... - ---Est-ce un madrigal? - ---Non, c’est un très bon souvenir.» - -Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal que cette dernière -phrase, simple, toute en profondeur, et qu’accompagnait, non la galante -admiration des yeux, mais leur enfoncement dans une vision lointaine. -Ces yeux-là, Nicole en découvrit alors, avec une surprise aiguë, toute -la magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne la regardaient pas. -Comme cela change, avec la vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les -prunelles!... Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans les siennes, du -même bleu pourtant, ces reflets plus doux que des gestes et plus -dominateurs que des mots. - -Mme Hardibert reprit la conversation tout de suite: - ---«Toquette... ou plutôt... Victorine Mériel, ne demeure pas auprès de -moi. Je ne me suis pas chargée de son éducation. Ce serait de la -prétention chez la jeune ignorante que je suis, ne connaissant guère -l’existence, et tout à fait incapable de l’enseigner. Non, Victorine est -dans un pensionnat, où son père lui-même l’a placée avant de quitter -l’Europe. - ---Ah! son père?... - ---... est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce Paul Mériel. Très -intelligent, pas du tout quelconque. Mais un de ces êtres qui, avec des -dons remarquables, manquent du je ne sais quoi qui leur permettrait de -les mettre en œuvre. On dirait de ces machines compliquées, -étincelantes, magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute d’un -agencement exact de leurs merveilleux rouages. - ---Oh! madame... Nous étions si loin des ateliers de la Martaude! - ---Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison?... - ---Elle est juste, mais trop professionnelle.» - -Mme Hardibert rougit, avec un battement plus nerveux de ses mobiles -paupières. La suggestion ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers -de la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur et de bruit... un -peuple noir et suant de travailleurs. Elle sentit le malaise que -projetaient en elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle -inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un homme, de son mari, -sans comprendre s’il y avait d’autres sources et d’autres limites à -cette autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable que de ses -rimes, et ne domptait que la Chimère... Elle murmura: - ---«Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai... Je ne peux pas oublier les -machines. Elles m’oppressent.» - -Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner. Toquette revenait -vers eux. - ---«Où allons-nous, marraine? - ---Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu sais qu’il veut nous faire -déjeuner à la Tête-de-Flandre. - ---Permettez-moi de prendre congé de vous,» dit Sérénis. - -Comment! Jamais de la vie! Nicole ne permettrait pas. Son mari lui en -voudrait trop... Et, tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant, -à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire de Toquette. - -Paul Mériel fut un des meilleurs camarades de jeunesse de Hardibert. -Plus brillant que lui, il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux -partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils comptaient voir surgir -quelque prodigieuse découverte. Bientôt pourtant l’esprit plus pratique -de Hardibert se restreignit à des problèmes de mécanique, modestes en -apparence, mais qui devaient modifier profondément l’industrie des -machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude, dont il était -aujourd’hui directeur. Mériel, lui, prit cent brevets pour des -inventions à tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il fonda des -sociétés, qui s’effondrèrent, eut des procès, et finalement dut -s’expatrier, non seulement pour tenter la fortune sur un terrain moins -fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter des redditions de comptes -par trop embarrassantes. - -Ce dernier détail, sous-entendu clairement par Nicole, amena sur les -lèvres de Sérénis un mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière -d’une mentalité si incertaine. - ---«Pauvre fille!... Votre bonté même ne refera pas sa destinée. - ---Qui sait? - ---Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là n’est pas plus banale que -son père, mais je crois qu’elle manquera, comme lui... d’ajustage.» - -Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit: - ---«Mais sa mère?... Qui était sa mère?... L’a-t-elle perdue jeune?...» - -L’expression troublée de Nicole ne laissa guère de doute à l’écrivain -sur l’origine, romanesque mais irrégulière, de Mlle Toquette. Il dit -seulement: - ---«Ah!...» - -Mme Hardibert reprit vivement: - ---«L’histoire est tout à l’honneur de Mériel, je vous assure. Il -reconnut l’enfant, dont Raoul consentit à être le parrain. Il voulait -épouser la mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce qu’il -manquait de fortune. - ---Qu’est-elle devenue? - ---Elle a été tuée, la malheureuse, dans un accès de jalousie, par le -prince hongrois, très riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était, -paraît-il, une fort belle et fort spirituelle créature. - ---Sa fille semble détenir plus de son esprit que de sa beauté. - ---Hé!... Toquette sera jolie, d’une physionomie très piquante, -originale, à coup sûr, avec ses beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or -sombre et son teint éclatant. Attendez seulement que les traits -s’allongent et que les taches de rousseur se débrouillent.» - -La gravité pensive d’Ogier s’anima presque jusqu’au rire: - ---«Halte-là! Je n’attends rien de ce genre. Ce m’est tout à fait -indifférent.» Puis retombant au sourire bridé de doute: «Ce que je -souhaite, c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par cette fillette, -que vous aimez.» - - - - -II - - -Sur le large Promenoir, qui domine l’Escaut, ils n’aperçurent pas tout -de suite Raoul Hardibert. Cependant, aux approches de midi, en ce -brillant jour de juin, les flâneurs étaient rares sur les dalles -étincelantes. D’un coup d’œil, on les distinguait tous, parmi les -miroitements d’eau et de soleil, dans l’éclat du lumineux décor. - -Les beaux yeux un peu myopes de Nicole, d’un mauve plus délicat parmi -l’ardeur des reflets, scintillaient avec inquiétude entre les lourds -cils rapprochés. - ---«C’est curieux. Et nous sommes en retard. Lui si exact! - ---Monsieur Hardibert est peut-être entré au café, là-bas, pour fuir la -chaleur. - ---Voulez-vous que j’aille voir, marraine?» - -Sans attendre la réponse, Toquette se trouvait à dix pas, filant vers -l’extrémité du Promenoir. Sa marche bondissante de fillette l’emportait -avec une liberté souple de jeune animal. Dans la clarté, ses cheveux -d’or flambaient. - ---«Toquette!...» rappelait Nicole. Et contrariée: «Elle ne va pas entrer -dans ce café toute seule, j’imagine. D’ailleurs, certainement, Raoul -n’est pas là. - ---Je vais vous la ramener, madame.» - -Les longues enjambées de Sérénis n’atteignirent Victorine Mériel que -sous la tente de toile abritant les petites tables. Elle ne s’y arrêtait -pas, entrait bravement dans la salle, dont la fraîcheur relative -retenait quelques consommateurs autour des chopes de bière. - ---«Mademoiselle Toquette, attendez-moi!» - -Il la vit plantée, un rire d’espièglerie aux lèvres, devant quelqu’un -qui, lui faisant face pourtant, ne la voyait pas. - -Tout de suite, les souvenirs d’Ogier se réveillèrent. Des images -internes surgirent, s’adaptant à la physionomie apparue. Il reconnut le -directeur de la Martaude. - -L’ingénieur s’accoudait à la petite table en bois ciré. Sa main droite, -armée d’un crayon, reposait sur une feuille couverte de croquis et de -chiffres. La face levée, le regard direct, mais absent, il semblait -avoir perdu toute notion de la scène extérieure. A côté de lui, son -verre de bière, où s’éteignait la mousse, n’avait pas été touché. - -Ce visage caractéristique apparaissait en plein, Hardibert ayant retiré -son chapeau. Une belle tête, malgré la quarantaine dépassée, grisonnant -les cheveux drus, aux racines droites. Un profil sec et brusqué, plein -d’énergie. Une élégance de proportions qu’accentuait la barbe finement -coupée, en pointe. Une stature qu’on devinait haute, bien que l’homme -fût assis. Quelque chose de martial dans l’ensemble, qui, sous -l’uniforme, se fût dessiné en une allure superbe. Mais Raoul n’était pas -un soldat, c’était un savant. Ce que le métier militaire, avec ses -habitudes d’âme et de corps, eût ajouté d’aisance, de netteté, de -hardiesse, à ses gestes et à ses traits, lui manquait pour être tout à -fait le beau cavalier qui semblait taillé en sa personne. L’empreinte -professionnelle se marquait, inverse. Les épaules un peu étroites pour -ce corps bien découplé, se voûtaient légèrement. La distraction -perpétuelle du regard mettait une atonie presque morne dans les -prunelles foncées,--des prunelles de cette catégorie qu’on nomme «de -velours», mais qui, justement, n’avaient pas la moelleuse douceur de -leur nuance, ni la voluptueuse humidité où nage d’habitude leur ardeur -orientale. Ces yeux-là, durs et clos sur la pensée intérieure, -déconcertaient par le contraste entre leur désintéressement de toute -séduction et ce qu’on pourrait appeler leur vocation de conquête. -Plusieurs cœurs de femmes y avaient trouvé un tragique déboire. Et moins -sentimentale encore que les yeux était la bouche, aux lèvres bien -tracées, mais plates, tendues de réflexion quand elles ne -s’amincissaient pas d’ironie, s’affilant au bord comme le tranchant -d’une lame. - ---«Eh bien, parrain?...» fit Toquette, lui mettant sous le nez sa -frimousse de malice. - -Hardibert tressaillit, la regarda vaguement, puis, d’un seul coup, prit -conscience. - -Sérénis, qui l’observait avec sa préoccupation de psychologue, remarqua -ceci: la réaction agressive du premier mouvement: - ---«Allons... quoi?... Fais donc attention... tu vas renverser cette -bière... - ---Oh! parrain grognon...» - -Aussitôt, dans la barbe brune, un sourire s’esquissa, vraiment doux, -quoique teinté de raillerie et de hauteur. Dans cette nature, la bonté -foncière ne montait pas spontanément à la surface. Sans méchanceté -vraie, le caractère se révélait pénible, presque intolérable pour les -natures tendres. - -Toquette n’était pas une tendre. Elle ne s’effarouchait ni ne se -blessait, se sachant quand même en faveur. Aussi réussissait-elle -admirablement auprès de ce rude, qui n’admettait pas qu’on ressentît -trop ses rudesses. - ---«Comment, parrain, vous me recevez mal, quand je vous déniche loin du -rendez-vous! Sans moi, marraine vous attendrait longtemps sur le -Promenoir. - ---J’y suis, sur le Promenoir. - ---Non, dans le café. - ---Ne sois donc pas déjà si femme par l’ergotage, Toquette. Le café fait -partie du Promenoir, c’est la même chose.» - -Elle ne répondit pas, trop maligne pour le contrarier, pour souligner ce -qui se devinait, que Hardibert, entré là un instant pour inscrire -quelque note, s’était oublié dans ses calculs. D’ailleurs, Ogier -s’approchait. - ---«Monsieur Sérénis, parrain. Vous savez... le poète en herbe de -marraine...» - -Cette bizarre présentation devait rappeler une taquinerie à l’adresse de -Nicole. Ogier n’eut garde de s’en formaliser. L’amie d’enfance -s’exposait donc, par quelque partialité pour lui, à de petites -escarmouches intimes?... Quant à Raoul, la définition de sa filleule lui -parut sans doute opportune pour restreindre toute prétention chez le -jeune inconnu. - ---«Parfait... Très bien...» prononça-t-il d’un ton si distant que -Sérénis, malgré tout ce qui le captivait, faillit prendre congé sans -retour. Mais, tout à coup, le directeur de la Martaude parut se -souvenir. «Ah!... n’êtes-vous pas le fils de mon pauvre collègue Selni?» - -Ogier pâlit, étreint par le souvenir, si poignant dans une telle bouche. -Pour lui, toutefois, la mort de son père restait un accident auquel -l’ancien rival demeurait étranger. Coïncidence douloureuse, non pas -motif de haine. Il s’inclina, muet, mais sans hostilité. - -Hardibert lui tendit la main. - ---«Très heureux de vous retrouver, jeune homme. La Martaude est toujours -votre maison. Pourquoi ne vous y voit-on plus?» - -Il ne s’aperçut pas du silence froissé d’Ogier, qui rougissait -maintenant, après avoir pâli, son émotion dégonflée sous la piqûre -d’amour-propre de s’entendre appeler «jeune homme». - -Tous trois sortaient sur le Promenoir. Et rien n’exista plus pour le -poète que cette jolie vision: Nicole venant au-devant d’eux, dans son -frais costume de toile, à blouse de linon, son délicieux visage aux -bandeaux sombres, affiné, et comme nacré, par la transparence lilas de -son ombrelle, dans la vibration dorée de la lumière éparse. Autour -d’elle, le vide clair et bleu du fleuve, où se hérissaient des mâtures. -Sur l’eau aveuglante, les étraves brunes semblaient briser des miroirs -étamés d’or. Une sirène cria. Dans la nerveuse perceptivité de Sérénis, -toutes ces impressions s’enregistraient. Tandis que Hardibert, l’esprit -encore absorbé par le problème poursuivi tout à l’heure, ne prenait des -choses qu’un contact vague et importun. - ---«Où étais-tu donc, Raoul?» demanda la jeune femme. - ---«Mais... où tu m’avais donné rendez-vous, ma chère...» riposta le mari -d’un ton cassant. - -Ce n’était rien, cette réponse, même dans l’enfantillage autoritaire de -vouloir couper court à tout reproche sur un manque d’attention. C’était -si peu de chose pour une Toquette, par exemple, que celle-ci fit un -signe à sa marraine, en haussant les épaules, comme pour dire: «Vous -seriez vraiment trop déraisonnable de regimber le moins du monde ou de -prendre cela à cœur.» Mais il est des natures pour qui ces petits dénis -de justice deviennent cruellement sensibles, surtout lorsqu’ils se -répètent à tout propos. Un besoin intense d’équité, jusque dans les -moindres choses, les leur rend insoutenables. Et ceci était si vif chez -Nicole, que, malgré sa douceur, elle parvenait rarement à retenir, dans -des cas semblables, une récrimination plaintive. Si, en ce moment, elle -se taisait, semblant obéir à la pantomime insouciante de Toquette, c’est -qu’elle contenait un frémissement de chagrin autrement aigu qu’à -l’ordinaire. Jamais l’accent impératif avec lequel lui parlait ce mari -tellement plus âgé qu’elle et d’une personnalité despotique, ne lui -avait ainsi heurté le cœur. Voilà donc le premier mot qu’il trouvait à -lui dire devant Ogier Sérénis!... Une divination de la délicatesse, de -la minutie tendre que le jeune homme devait apporter dans toute -affection, lui fit s’exagérer cette brusquerie conjugale, dont il -s’étonnait sans doute et la plaignait outre mesure. Malgré tout, elle -n’était pas une femme malheureuse. Pourquoi s’avisait-elle, cette fois, -qu’elle pouvait en avoir l’air? Et pourquoi en ressentir une -mortification spéciale devant un tel témoin? - -Tel fut pourtant le genre d’impression qui, tout de suite, prédomina -chez elle, et lui gâta un peu la joie de cette matinée. Dès la traversée -de l’Escaut, sur le petit vapeur, Hardibert montra, d’une façon qui -parut à sa femme plus manifeste qu’à l’ordinaire, l’extériorité acerbe -de sa nature et le goût singulier qu’elle lui connaissait, non seulement -d’avoir raison pour les plus négligeables choses, mais surtout de mettre -les gens dans leur tort. - ---«Je m’assieds ici pour ne pas avoir le soleil,» avait-elle déclaré. - ---«C’est la place où il donne le plus,» affirma-t-il aussitôt. - -Déroutée un instant, elle reprit: - ---«Ah! tu penses que le bateau va tourner?» - -Sans s’expliquer, il eut un demi-sourire dédaigneux, qui faisait -aussitôt souhaiter, comme une chance des plus désirables, que le bateau -ne tournât pas, ou pas assez du moins pour que la marge d’ombre quittât -le banc choisi. D’aussi minces détails prenaient, malgré qu’on en eût, -l’importance d’une revanche à obtenir sur cet interlocuteur agressif. - -Le «Tu vois, ma pauvre petite. Ah! dame, il faut connaître un peu les -quatre points cardinaux», dont il ridiculisa la déroute de Nicole, -quand, le bateau ayant effectivement viré, elle eut aux épaules la tape -brûlante du soleil, fit sentir à la jeune femme ce malaise désagréable -qu’on éprouve à paraître se vexer d’un incident auquel on ne voudrait -attribuer aucune importance. Elle eut conscience d’un énervement sur son -visage et dans sa voix, tandis qu’elle essayait de rire en disant à -Sérénis: - ---«Pourvu que mon grand homme de mari ne vous fasse pas trop l’effet -d’un savant rébarbatif... Vous auriez peur de venir à la Martaude. Mais, -je vous assure... il n’est pas si terrible qu’il veut en avoir l’air.» - -Ogier, dans les yeux couleur d’hortensia, qu’ombrait la palpitation -nerveuse des cils, distingua le gracieux mouvement d’âme. Le mari, lui, -n’y vit qu’une manière détournée de le traiter en tyran, et, content -d’atteindre d’une même cinglée de raillerie celui qu’il jugeait une -jeune nullité prétentieuse, il prononça: - ---«Voyons, ma chère, si femme que soit un poète, monsieur Sérénis ne -l’est pas, j’en réponds, au point de me juger terrible parce que je me -permets de remarquer humblement qu’il n’y a pas d’ombre en plein soleil. -Ah! jeune homme!» continua-t-il, sans que l’écrivain, trop intéressé, -sourcillât cette fois sous l’épithète, «heureusement que les lois de -l’univers échappent au caprice des femmes! Des petits êtres, si faibles -qu’on les briserait d’une chiquenaude... Elles ont un instinct de -domination qui n’admet pas l’obstacle. Aucun sens des nécessités. Dire -que ça réclame des droits politiques! - ---Dites donc, parrain... Si les hommes s’en servent tous bien, de leurs -droits politiques, et s’ils ont tous le «sens des nécessités,» -interpella Toquette, qui enfla comiquement la voix sur ces trois mots, -«pourquoi qu’y a tant de révolutions et de guerres civiles, et si -assommantes à apprendre dans les bouquins d’histoire? - ---Toi, retourne donc à l’école te faire coiffer du bonnet d’âne,» dit le -savant, dont les doigts secs, aux jointures fines, d’homme de race et -d’homme d’étude, pincèrent une oreille de l’effrontée. - -Subitement, il se détendit. Tous riaient. Voilà ce qui lui plaisait... -Qu’on lui ripostât, qu’on eût l’âme assez élastique pour rompre devant -ses estocades, pour narguer ses coups de boutoir, pour lui nier à -lui-même une âpreté dont il n’admettait pas toutes les conséquences. -Mais il fallait à ce jeu l’indépendance du cœur. Les promptes -meurtrissures de Nicole, qu’il jugeait irritantes et absurdes quand il -en prenait par hasard conscience, naissaient d’un rêve de sentimentalité -qui s’acharnait. D’un tel rêve, au temps de sa virile jeunesse, quelques -femmes, tour à tour, s’étaient déprises. Son noble visage, où l’amertume -coutumière ne gravait pas encore son pli, où la vertigineuse cérébralité -ne jetait pas encore son voile, les avait séduites. Sa hauteur les avait -piquées. Chacune crut atteindre une tendresse lointaine, et d’autant -plus profonde, chez ce philosophe aux attitudes misogynes. Toutes firent -l’expérience de l’irrémédiable malentendu entre cette nature, pourtant -affectueuse, et le vœu féminin d’amour. Hardibert la fit également, -successivement, sans jamais convenir, même au secret de lui-même, qu’il -y eût de sa faute. Il en prit une idée plus définitive, plus solidement -ancrée, de la déplorable infériorité des femmes. C’étaient de petits -animaux qu’on devait dresser comme les autres, avec un peu de sucre et -beaucoup de cravache. Mieux encore, il fallait les enfermer, suivant la -sagesse orientale, dans les harems, puisque c’était le seul moyen -qu’elles ne prissent pas la clef des champs. Quant à d’autres clôtures, -enveloppement de compréhension, palissades de caresses, liens de grâce, -chaînes dévouées qui enserrent d’autant mieux que le cœur captif est -d’essence plus haute, il en méconnaissait l’efficacité, citant pour -exemple quelques basses courtisanes épousées par passion, chez qui le -rédempteur avait rencontré plus d’infidélité que de reconnaissance. - -Tel était, au point de vue sentimental, ce Raoul Hardibert, amoureux -notoirement inférieur, mari loyal, directeur énergique, maître -redoutable et généreux, homme de chatouilleux honneur, de fierté âcre, -de caractère détestable, ingénieur de premier ordre. - -Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa, éblouie. Par son père, -depuis que Raoul était entré à l’usine, l’admiration s’instillait en -elle. Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef de la Martaude, -volontairement ou non, suggestionna sa fille. Le physique, si séduisant -de gravité pour cette jeune isolée aux songeries altières, ne faisait -que gagner par la quarantaine approchante. Nicole avait au cœur cet -instinct, fait tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte -certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion ignorée, vers les -hommes de seconde jeunesse ou même mûrs. Elles souhaitent leur -domination, pour s’anéantir délicieusement sous leur volonté forte, et -elles sont flattées de les émouvoir. Quant à Raoul, jamais il n’avait -éprouvé la sensation de son prestige autant que sur cette enfant. Et -c’était là, outre l’attirance d’une créature fraîche, désirable et -charmante, sa plus vive, et presque son exclusive notion de l’ivresse -sentimentale. - -Ce fut donc un mariage d’amour, dont l’amour était absent: chez -l’épouse, par ignorance virginale, chez l’époux, par une ignorance toute -différente, mais plus absolue, puisqu’il y manquait la vocation, -l’intuition, le vœu secret de l’être vers une harmonie merveilleuse. - -Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable union, rien n’était changé. -Raoul et Nicole s’aimaient, dans les mêmes rapports de protection et -d’admiration, de prestige et d’aveuglement, sans que l’une se fût -éveillée, ni que l’autre se fût converti à ce qui fait d’un couple -humain l’unique chose d’extase, envolée et planante, que symbolise la -vision passionnée d’Alighieri: «_Ces deux qui vont ensemble et -paraissent au vent si légers_...» - -Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs. Il se peut que Nicole -eût souffert du caractère de Raoul, mais ces contrariétés d’existence -n’intéressaient pas,--elle l’eût juré,--le fond de ce qu’elle croyait -son bonheur. - -Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi d’argent et d’or, où -pleuvait un peu d’azur pâli de lumière, pourquoi donc le sourire pincé -d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante tristesse de ses yeux, -lui firent-ils penser qu’il pouvait secrètement la plaindre?... - ---«Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais être tout à fait -gentil?...» dit-elle, sans se rendre compte du paradoxe entre -l’expression mignarde et la force ample et rêche d’une telle nature. «Eh -bien, tu nous accompagnerais demain à Bruges. - ---Demain?... oh! impossible... J’ai deux rendez-vous d’affaires. - ---Ici? - ---Le premier, oui. Le second, à Bruxelles. Il était convenu, n’est-ce -pas? que vous me rejoindriez le soir à Bruxelles. - ---Veux-tu que nous remettions? - ---Et à quand, ma chère?... Je dois être après-demain de retour à la -Martaude.» - -Il ajouta: - ---«D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je connais ça.» - -Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence, fit lever les -sourcils à Sérénis. Au mot de «Bruges», il avait tressailli. La veille, -il s’y attardait encore, captif d’un charme pareil à celui qui nous -retient, déchirés, haletants, curieux jusqu’au sacrilège, devant le -visage d’une belle morte. Ce nom le remua comme celui d’une maîtresse -quittée. Puis, tout de suite, la piqûre d’un désir: s’il pouvait y -retourner avec Nicole! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un instant il -n’aurait plus aucun prétexte pour rester auprès d’elle. Et, par avance, -il pressentait sa solitude désorientée quand aurait disparu le doux -visage mat aux bandeaux sombres, quand il lui faudrait renoncer à -surprendre la vraie nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des -yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si fort, derrière la -grille vite interposée des cils trop longs. - ---«Alors,» disait Nicole à son mari, «tu crois que je serai -désappointée, moi qui me figure rencontrer à Bruges des impressions -extraordinaires? - ---Désappointée?... Oh! je ne pense pas. Tu y verras tout ce que tu -attends, tout ce que les romans et les poèmes t’ont préparée à y voir. -Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu, ma petite femme, que tu -puisses dégager un aspect réel hors de son effet préconçu? Ne te -tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera qu’illustrer tes lectures. -L’impression des tirades évoquées l’emportera toujours sur celle de -l’image.» - -L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire, laissa Nicole -perplexe. Ogier demanda, non sans une ironie égale: - ---«Et quel est, monsieur, l’aspect réel que vous avez distingué dans -Bruges, hors des travestissements littéraires?... - ---Je n’y eus aucun mérite, monsieur,» répliqua l’ingénieur, en butant -contre lui ce regard fermé dont il annihilait un interlocuteur. «Je ne -pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant jamais eu le temps de me -composer d’avance des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune -description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée ni plus -silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune autre cité provinciale restée -en dehors des grandes voies de communication modernes. On y rencontre -quelques curiosités architecturales, plus singulières qu’harmonieuses. -Les maisons à pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des canaux -devenus inutiles y croupissent. L’existence doit y être mortelle -d’engourdissement, de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux mêmes -qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de la fuir. - ---Et les Memling, parrain?» demanda Toquette, avec un air sagace et -pénétré, comme si elle ne tirait pas cet à-propos d’une récente étude de -Bædecker. - ---«Quoi, les Memling?... Ah! les enluminures de cette châsse, à -l’Hôpital Saint-Jean. Mon Dieu! c’est intéressant pour l’étude de l’art -primitif. Mais si c’était beau en soi, on peindrait encore de cette -façon. Tandis qu’on se garde bien de donner aux femmes ces silhouettes -de poupées à ressort, qui dénotaient une ignorance absolue de -l’anatomie. Ou nous avons l’idéal de ces gens-là, ou nous avons le -nôtre. Alors, pourquoi produire des œuvres différentes, ou pourquoi -simuler leur façon de sentir? Leurs contemporains, dont ils fixaient -pourtant le rêve, se pâmaient moins que nous. Ces imagiers furent -considérés de leur temps comme des artisans ingénieux et pittoresques. -Pas davantage. - ---Vous avez raison, monsieur,» dit Ogier, tandis que, dans un rapide -coup d’œil, il souriait à la stupeur causée à Nicole par cet -acquiescement. Il devinait le trouble de sa fine nature instinctive, -capable d’éprouver, mais sans en concevoir l’analyse, et surtout sans en -pouvoir rendre compte, des communions frissonnantes avec les œuvres -chargées d’âme. Il devinait l’étouffement, par le positivisme -scientifique du mari, des velléités qu’elle-même jugeait un peu -ridicules en son impuissance à les défendre. Et aussi sa crainte -gentille d’un froissement pour le poète, dans des théories qui -réduisaient la poésie à un amusement charlatanesque. «Oui, vous avez -raison,» répéta-t-il, diverti de la sentir interdite mais rassurée par -sa complaisante réponse, «il n’existe certes pas, ni dans ce décor de -ville dont vous parlez, ni dans ces naïves peintures, tout ce que nous -autres, les faiseurs de chimères, nous y avons mis. Ou, du moins, cela -n’y existait pas jadis, avant que des siècles de douleurs et de joies -humaines, de rêves et de désirs humains y eussent collaboré. Mais -maintenant, ça y est. Nul ne peut plus contempler ces choses, dans leur -beauté simple, qu’à travers le prisme de beauté compliquée fait de -toutes les larmes d’admiration des poètes et chatoyant de tous les -rayons de leur enthousiasme. Est-ce une raison pour les dédaigner, ou -bien, au contraire, comme je me le figure, pour les goûter plus -profondément? Si, demain, madame Hardibert est émue, soit devant la -légende de sainte Ursule, soit au détour d’un canal solitaire, en -écoutant carillonner le vieux Beffroi, chicanera-t-elle son émotion, -sous ce prétexte que cette émotion lui fut suggérée par des écrivains? -N’est-ce pas notre seule raison d’être, à nous autres: toucher au fond -du cœur des hommes la fibre qui ne vibrerait pas sans nous? - ---Oh! c’est chic, ça!» cria Toquette. - -Tout le monde rit, excepté la fillette elle-même. Prise par -l’intonation grave et modulée de Sérénis plus que par le sens des -paroles,--inaccessible pour elle,--ébranlée dans sa sensualité -inconsciente par la cadence des phrases et la grâce, vaguement sentie, -de l’idée, elle exhalait sa délectation sous une forme gamine, mais avec -la plus sérieuse sincérité. Ses yeux d’or pétillaient dans sa frimousse -irrégulière. Sa lèvre sinueuse et retroussée laissait voir des quenottes -friandes, entre lesquelles frétillait une langue rose, comme d’une -chatte qui vient de laper de la crème. - ---«Voilà bien le nanan qu’il faut aux femmes,» observa Raoul, plus -sensible au mutisme ravi de la sienne qu’à la pétulante adhésion de -Toquette. «Des mots... des apparences... l’illusion. Mettez-leur de la -poésie sur les choses, monsieur, comme on met aux petites filles de la -confiture sur leur pain. N’empêche que le fait substantiel, comme le -pain, est la vraie nourriture du monde.» - -Il offrit un cigare à Ogier, qui refusa, d’un mouvement de tête et d’un -sourire. - ---«Vous ne fumez pas? - ---Bien rarement. Une cigarette de temps à autre...» - -Et il passa le doigt sur sa longue moustache, par une association -d’idées inconsciente. Comment se résoudre à saturer d’un relent âcre et -caustique cette soyeuse complice du baiser?... - -On quitta la table et la terrasse surplombant le fleuve. Ogier ramena la -conversation au point qui l’intéressait. - ---«Ainsi, madame, vous allez à Bruges, demain, avec mademoiselle -Toquette? - ---Oui, je m’en réjouis follement. - ---Je m’en réjouirais autant à votre place. - ---Vous aimeriez retourner à Bruges? - ---Je n’y ai pas encore été.» - -Il débita ce mensonge avec la plus franche lumière dans le bleu intense -de ses yeux. N’avait-il pas vanté, à propos du sonnet de Plantin, les -déguisements subtils, somptueux, ou simplement nécessaires, de la -pensée?... C’était sans remords qu’il déguisait la sienne, surtout par -une duplicité tellement inoffensive. L’exercice de ce droit,--comme de -tous les droits individuels,--lui semblait n’avoir de limites que le -tort fait à autrui. - -Nicole s’étonnait. Hardibert lui-même, qui les précédait vers le quai, -se retourna. - ---«Vous arrivez donc seulement en Belgique? - ---Mais oui. Je n’ai visité que Bruxelles. - ---Et,» railla l’ingénieur, «vous avez donné à Anvers, vulgaire -réceptacle de vivants, le pas sur votre ville de mirage et de fantômes?» - -Prestement, Sérénis para l’objection. - ---«J’ai trouvé qu’il faisait trop beau temps. J’attendais le premier -jour gris, pour voir Bruges avec sa vraie couleur. - ---Vous attendrez longtemps,» observa Toquette. «Le baromètre est en -hausse. Je l’ai regardé ce matin, à l’hôtel.» - -Malencontreuse gamine! Lui qui comptait sur elle pour proposer, avec le -sans-gêne de son âge, qu’il les accompagnât. Il reprit: - ---«Malheureusement, mademoiselle, je n’ai plus le loisir de remettre -beaucoup cette visite.» - -Il rencontra le regard de Nicole. Aussitôt elle rougit, comme s’il -pouvait y voir,--et il l’y vit, grâce à cette rougeur,--un souhait que -sa réserve féminine l’empêchait d’exprimer. - -Il tressaillit d’aise, et balbutia: - ---«Si le vieux camarade que je suis osait se permettre...» - -A sa grande surprise, ce fut Hardibert lui-même, dont l’humeur peu -accommodante l’inquiétait, qui vint à son aide. - ---«Accompagnez donc, demain, ces dames, chevaleresque poète,» dit-il, -avec la sorte de bonhommie agressive qui lui était spéciale. «Comme -cela, elles ne m’en voudront pas trop de les laisser encore faire une -excursion sans moi.» - -Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier à Sérénis la -simplicité vraie, la confiante loyauté de la phrase? Il découvrit tout à -coup, sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque chose de sincère et de -droit jusqu’à la candeur. C’était la pensée toute claire du directeur de -la Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à Nicole de la conduire -à Bruges, et cet aveu impliqué dans le mot «chevaleresque poète», que le -jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le rôle de cicerone dans -la ville compliquée de passé et de songe. La sécurité conjugale, -évidente et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part, ne -manquait pas de noblesse, et restituait à Nicole beaucoup du respect -qu’on ne sentait guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter. - -Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa propre nature qui préservait -Raoul de la mesquinerie du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse. -Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité, sur la fragilité des -femmes, ce ne sont pas les hommes les plus sévères à leur égard qui sont -le plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un bas mouvement -d’égoïsme vaniteux,--et Raoul valait trop pour cette petitesse,--naît de -la passion, s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes. Le -dévot d’amour croit à chaque instant l’univers entier attentif à lui -soustraire un bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore la -femme, en dépit de ses défauts,--ou peut-être à cause d’eux,--est aussi -celui qui pressent le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte, -et qui redoute le plus pour celle entre toutes chère, les vertiges de -pitié, d’illusion, de caresse, où se prennent les meilleures,--plus -rarement, mais plus irrémédiablement, que les pires. - -Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez en amoureux pour être -jaloux d’elle. Il ne la voyait pas avec un désir assez assidu pour -évoquer frénétiquement le désir des autres. Il n’avait pas assez -l’intuition de ce qui existait en elle, à son insu à elle-même--petites -souffrances en éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté -tendre,--pour imaginer que la tentation pût la surprendre par des -aspects de beauté. Selon lui, elle ne verrait jamais que les côtés -répugnants de la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne de ce -raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas une minute que devant la -laideur brutale de la trahison, Nicole ne se détournât avec horreur. - -D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme toutes les forces -profondes qui dictent nos attitudes et suggèrent les explications que -nous nous en donnons après coup, ces sentiments demeuraient inconscients -chez Hardibert. Ils n’apparaissaient que par leurs résultats, en -opinions dans sa pensée, en direction dans sa conduite. - -Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite, tandis que, -machinalement, leurs yeux suivaient, contre le ciel blanc de lumière, ce -trait d’union entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la -Cathédrale, on décida que ces dames prendraient, le matin suivant, un -des premiers trains pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis à -la gare. - ---«Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la soirée,» dit Hardibert. -«Cependant, si cela vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain -matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre qu’un train -d’après-midi pour notre retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à -Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez tout à l’heure. -Prenez donc votre temps. Je me rappelle avoir très bien dormi à Bruges, -dans un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon. Mais,»--et il se -tourna vers Ogier,--«j’espère bien que monsieur Sérénis ne se croira pas -obligé d’accepter en tout votre programme.» - -Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme libertin, crut -d’abord voir dans ces paroles une interdiction de descendre au même -hôtel que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il comprenait -mieux la nature acerbe, mais sans bassesse, de Hardibert. Jamais -celui-ci n’eût fait à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel -scrupule. La seule circonstance que Nicole promenât avec elle une grande -fillette comme Victorine, lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi -bien pour les convenances extérieures que contre la moindre velléité de -flirt, s’il en eût supposé capable celle qui portait si dignement son -nom. Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur chevalier -servant venait-elle uniquement de l’embarras qui résulterait pour tous -si le jeune homme se trouvait dans le cas de payer de triples frais -d’hôtel. - -Dans la même idée, sans doute, Mme Hardibert déclara qu’elle -s’arrangerait pour regagner Bruxelles le soir. - ---«On voit très bien Bruges en une journée,» affirma-t-elle, «surtout en -cette saison, où il fait clair si tard. - ---Eh bien,» reprit Raoul, comme Sérénis allait se séparer d’eux au -débarcadère de la rive droite, «je compte, monsieur, que vous voudrez -bien dîner,--ou souper, suivant l’heure,--au Grand-Hôtel de Bruxelles, -si vous revenez avec ces dames, demain soir. - ---Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre congé de madame -Hardibert, à Bruges, où je compte rester pour... - ---Pour attendre un jour gris,» interrompit Toquette, piquée de ce que le -poète eût répondu au «ces dames» de son parrain par un singulier qui -l’excluait comme avec intention. - ---«Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle, et le bon plaisir -d’une muse presque aussi rétive que votre malicieuse personne,» riposta -Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante, ne put gronder sa -filleule. - ---«Bien fait, Toquette! Ça t’apprendra!» plaisanta Raoul, qu’égayaient -toujours les escarmouches de mots. - -On se dit «au revoir» parmi les rires, tandis que les Hardibert et leur -filleule s’installaient dans une victoria. - -Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux ombrelles claires... Puis -tout disparut. - -Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port, ramènent directement -vers le centre de la ville. Et, tout de suite, il eut le regret de -n’avoir pas suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour d’été -ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les portes et les fenêtres des -vieilles maisons aux murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs. -Depuis des siècles, dans ce quartier immuable, ces équivoques asiles -accueillent la luxure farouche des matelots affolés par l’exil amer des -flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres et des corridors, -des silhouettes éclatantes se découpaient, tachant l’ombre par des bleus -et des roses douloureux de crudité. Des visages mal coloriés de poupées -de bazar dardaient des yeux effrayants, enflammés de voracité ou -aiguisés d’insulte... Quelle vision, superposée à celle qu’Ogier -emportait au cœur!... Il hâta le pas, tourna un angle... Ah! les -contrastes de la mise en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue -sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire!... Un clair espace -s’ouvrit... Des gradins de splendeur soulevèrent l’âme de ce passant, la -haussèrent, haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à la -cime où le souffle manque... jusque tout là-haut, dans l’azur... La -Cathédrale venait de surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis. - -Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le puits, que couronne un -feuillage en fer, forgé par Quentin Metsys. Machinalement, il observait -les rinceaux légers, ce travail adroit, mais si humble, d’artisan, dû à -la main prodigieuse. Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs -vibraient en lui, cruellement et délicieusement, comme des cordes de -harpe. Il écoutait retentir les échos de son cœur sonore. Toujours un -souci de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais, en ce moment, la -gloire lui apparaissait comme une apothéose dont Nicole s’éblouirait, -déployant ses longs cils noirs sur les prunelles indécises, enfin -dévoilées dans un étonnement ravi. Hardibert, impressionné, hocherait la -tête, ne le traiterait plus de jeune homme sans conséquence. Et -l’impertinente Toquette elle-même changerait le ton de son caquet. Ce -petit univers de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour y -mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée de génie, de -succès?... Qui le lui eût dit, ce matin?... - -O Cathédrale!... prière multiple et pétrifiée, n’est-tu pas la voix de -ce jeune homme qui monte si ardemment au ciel, pour en arracher le don -sublime, afin qu’une femme dise: «Comme il est grand!...» - -Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade de vertige, qui lui -aspire toute l’âme, la colossale image de son désir. Le soleil, qui -décline, dore l’extrémité supérieure de la flèche. Une ombre fine -s’insinue plus bas dans les interstices innombrables des sculptures, -ainsi qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible tombe des corniches -altières. Et pourtant, c’est une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse, -qui palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes. - -Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers observaient -curieusement ce songeur obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit -intérieurement, et se secoua, comme un somnambule qui s’éveille. - -Dans une papeterie, il acheta une photographie de la Cathédrale, et -aussi une vue de l’Escaut. Le soir, avant de les glisser au fond de sa -valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes -compréhensibles pour lui seul. Plus tard, après des années, il -toucherait à ces petits cartons avec des doigts tremblants. De quel -regard il examinerait ces architectures! Sur leurs faces de pierre, le -frisson d’un rêve... à leur pied, l’effleurement d’une ombre... Ce -serait là, pour jamais enfuie, une des heures charmées de sa jeunesse. - - - - -III - - -Le matin suivant, Nicole eut un de ces réveils délicieux, où la joie -s’engouffre dans le cœur comme la clarté dans les prunelles, sans qu’on -sache d’où ni comment. - -Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse. Voilà tout ce qu’elle -sut pour un instant. Puis la nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut, -devant les grands stores de toile, lumineux du soleil extérieur, les -rideaux étriqués--damas rouge et guipure--de l’hôtel où ils -séjournaient, à Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé, dépassait -le pied d’un second lit, qui était celui de Toquette. Durant ce voyage, -Mme Hardibert n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette -dont elle détenait la garde. Et quant à maintenir ouverte une porte de -communication sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son mari, sa -délicatesse s’y opposait. Elle préférait se séparer momentanément de -Raoul. - -S’avouait-elle que cette espèce de vacance dans l’intimité -conjugale,--la première depuis plus de cinq ans,--n’allait pas sans un -confus bien-être de sa personnalité détendue? L’âme absorbante de Raoul, -avec sa force volontaire et concentrée, oppressait toujours un peu la -sienne, même dans les instants où toute force plie et se dissout en une -extase tendre. Mais, précisément, ne serait-ce pas le mot de «tendre» -qui conviendrait le moins ici, pour définir ce qui, sans ce mot -pourtant, n’est que brutalement définissable, ce qui, sans le contenu de -ce mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises, devient vite -pour une femme le devoir, en attendant que ce soit la corvée? Raoul -pouvait témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de l’admiration, mais -non de la tendresse. Ses expansions d’homme épris,--car il l’était, plus -qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou de l’exprimer,--se -traduisaient par des paroles enfantines ou aimablement railleuses, comme -en une condescendance pour des façons de sentir inférieures, légèrement -humiliantes. - -Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien, dans le camarade -autoritaire substitué sans transition à l’amoureux, ne rappelait ensuite -des émotions, qu’il considérait sans doute comme des défaillances. Cette -pudeur qui exile la passion en un domaine à part, volontairement ignoré, -de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines natures, semble -à d’autres le contraire même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe à -la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire, avec les aspirations -nobles de l’être. Et la femme ressent d’autant mieux la blessure d’une -distinction tellement catégorique, que, plus elle vaut moralement, moins -elle est capable de partager une ivresse qui n’aurait pas sa première -source dans le cœur. - -D’un tel malentendu, situé en des régions où la pensée de Nicole se fût -crue coupable de descendre, la jeune femme eut peut-être quelque -pressentiment, durant ce voyage de Belgique. L’exquise douceur goûtée à -l’indépendance de ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais, -aux approches et au sortir du sommeil, alors qu’aucune sollicitation -plus ou moins impérieuse, aucun monologue de science ou d’affaires, ne -l’empêchait de vagabonder de projets en souvenirs, lui restitua -l’élasticité intérieure de son adolescence. Les perspectives de sa vie -reprirent un peu du vague et de la mobilité qui les rendaient si -fantasmagoriques, jadis, devant l’essor de ses premiers espoirs. Le -dépaysement ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades, par les -chemins imprévus, par les rues aux façades étrangères, devant les -architectures aussi finement tourmentées que des âmes, dans la calme -splendeur des musées, les flots d’une existence plus abondante montaient -en elle jusqu’à lui faire battre violemment le cœur. Et, tout de suite, -ces facultés inconnues, qui lui révélaient en elle d’autres elles-mêmes, -s’orientaient en aspirations, en désirs. Aspirations vers quoi? Désirs -de quoi?... Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert ignorait ce mystère -de notre nature, qui change toute impression haute et rare en expansion -ardente--vœu secret de volupté morale ou physique chez la plupart, -besoin de créer chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini qui -vient de concevoir l’infini et doit renoncer à le saisir. - -Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla, l’espèce d’attente -confuse où elle vivait depuis quelques jours, aboutissait à une -réalisation inexplicable. Pour de tout petits incidents de voyage, elle -éprouvait ce que nous avons tous éprouvé sans plus de cause et sans -vouloir plus qu’elle-même démêler notre énigme intérieure: une plénitude -singulière, une harmonie délicieuse entre la perpétuelle inquiétude du -dedans et les multiples influences du dehors. Ce n’est pas le bonheur. -D’où viendrait-il? Rien n’a changé, ou du moins nous ne distinguons nul -changement dans les circonstances. Et pourtant la joie émane des choses -mêmes qui, la veille, nous semblaient le plus vides de joie. - -Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à sa toilette, avant -d’éveiller sa petite compagne. Devant la glace, les cheveux défaits, -elle se sourit, heureuse de se trouver si charmante. - -Coquette... Mme Hardibert l’était comme toutes les femmes, et d’ailleurs -moins que la plupart. Mais le sentiment avec lequel, à cette minute, -elle observait la nacre dorée de son teint, la richesse de ses beaux -cheveux noirs, la suavité merveilleuse de ses yeux, d’une nuance -insaisissable, mais d’une lumière si pure, n’était pas de la -coquetterie. C’était une allégresse plus ample, moins mesquine, plus -dangereuse peut-être. Et aussi de la curiosité. Nicole se regardait d’un -autre point de vue que d’habitude, d’une autre distance. La distance des -quelques années qui, de jeune fille, l’avait faite la jeune femme -qu’elle était à présent. Comment réaliser un changement survenu jour à -jour, sans qu’elle s’en rendît compte?... Était-elle mieux qu’autrefois? -Un mot de celui qu’en elle-même elle appelait toujours «Georget» lui -revint: «Vous êtes devenue éblouissante!...» - -Elle se hâta de s’habiller. - - * * * * * - -Cette journée à Bruges passa comme un éclair. - -Il y eut, pour Ogier, pour Nicole, quelque déboire à leur galopade -hâtive par les rues où traîne la lenteur de pas discrets, le long des -canaux que ride à peine l’indolence des cygnes, et dans les sanctuaires -pleins du sommeil des siècles. Ce n’est pas que, malgré les prévisions -de Sérénis, la claire journée de juin dissipât l’ensorcellement de -mélancolie où s’immobilise la nostalgique cité. On se la figure plutôt -sous la fine trame argentée de la pluie, dans l’atmosphère toujours -chargée d’eau de ces humides Flandres. Mais une torpeur plus saisissante -peut-être l’engourdissait, écrasée d’une lourde lumière, érigeant sur un -ciel durci de chaleur les profils barbares de ses rudes basiliques, les -clochetons effilés de son Hôtel de Ville, la couronne en dentelle de son -Beffroi. - -En face de celui-ci, de l’autre côté de la Grand’Place, les trois -voyageurs déjeunèrent dans une tranquille petite brasserie, dont ils -préférèrent la couleur locale à une salle à manger d’hôtel. Et ce fut -peut-être durant l’arrêt forcé du repas, assis contre le vitrage ouvert, -dans le silence de cette place vide, au fond de laquelle la tour -démesurée s’élance des Halles trapues, bastionnées et crénelées comme un -château-fort, qu’ils se sentirent le plus profondément pris par le -charme de Bruges. - -Dans le calme brûlant de midi, des carillons s’égrenèrent. Et sous ce -ciel, d’un azur si lointain, la voix cristalline des cloches s’envola, -charmante et résignée comme une chanson de jeunesse sur des lèvres très -vieilles. - -Mais, plus que la précipitation des aspects et des minutes, ce qui -empêchait Mme Hardibert et Sérénis de communier avec le recueillement de -cette ville, c’est qu’ils s’y trouvaient ensemble. Au fond, sans en -avoir conscience, ils étaient surtout occupés l’un de l’autre. Le -magnétisme réciproque dont ils s’imprégnaient, les rendait inaptes aux -vibrations étrangères. Chacun, à part soi, se tourmentait un peu de -cette inertie humiliante, craignant de paraître fermé aux suggestions -d’art et d’histoire. Le jeune écrivain surtout, dans son désir que -Nicole se découvrît une fine sensibilité intellectuelle au contact de -son propre esprit, et lui en sût gré, se désolait d’une aridité -d’impressions qu’il ne s’expliquait pas, et qui le laissait gauchement -muet devant les choses émouvantes. - -A l’Hôpital Saint-Jean, tandis qu’ils suivaient un à un l’espèce de -petite ruelle, entre d’humbles bâtiments et des carrés de plantes -potagères, qui mène à l’ancienne salle du chapitre, Ogier ne pouvait se -sentir le pèlerin enthousiaste qui approche d’un sanctuaire fameux. -Était-ce la châsse de sainte Ursule qu’il allait voir et le _Mariage -mystique_?... S’échauffait-il d’une ferveur digne de comprendre les -visions précises, minutieuses, divinement simples, d’un Memling?... -Devant lui, marchait Nicole. Le pas presque hésitant de la jeune femme, -son profil tourné dans un étonnement, la disaient déconcertée par la -vulgarité triste du lieu, par cette cour d’hôpital, où, des murs -grisâtres, des pavés herbeux, montaient l’odeur et le silence de la -misère souffreteuse, alors qu’elle attendait le rayonnement du génie. -Avait-on bien compris ce qu’ils demandaient à visiter?... Cette bâtisse -modeste, où le portier les conduisait, leur offrirait-elle le spectacle -de malades répugnants, isolés pour quelque infection contagieuse, ou -bien le délicieux martyre des Vierges, recevant dans le sein les flèches -d’archers si beaux, qu’elles semblent expirer de ravissement et d’amour? - -L’étroite salle basse leur découvrit ses merveilles. Et Sérénis, ne -voyant plus glisser devant lui une forme svelte, gracieusement -incertaine, ni se mouvoir, de droite à gauche, le cou si blanc sous la -masse obscure des cheveux, dut faire un effort pour s’intéresser à la -toute menue sainte, couronnée de boucles d’or, et pour se rappeler -sévèrement à l’admiration du chef-d’œuvre. - -Leur dernière course, à la fin de l’après-midi, fut pour le Béguinage. -En hâte, une demi-heure avant le train que ces dames devaient prendre, -tous trois s’y rendirent en voiture. - -Quand ils passèrent le pont qui précède l’entrée, des reflets roses -glaçaient le Minnewater, le large et tranquille bras d’eau, encombré de -mousses verdoyantes, qui défend l’entrée mystique. A l’intérieur des -murs, la paix dorée du soir immobilisait dans une gloire la cime des -grands ormes. Des rayons d’ocre traînaient sur l’émeraude veloutée de la -pelouse centrale. Des taches de feu miroitaient aux vitres des petits -couvents. Tandis que, près de l’entrée, la chapelle, plus haute, -épandait son recueillement et son ombre. - -Ils firent le tour du jardin, bordé par les maisonnettes toutes -pareilles. Les béguines, à cette heure-là, devaient être groupées dans -les réfectoires, pour le dîner. A peine voyait-on voleter une coiffe -blanche parmi la verdure, ou glisser une robe noire que le soleil -déclinant ourlait de pourpre. - -Tous les perrons de pierre brillaient comme du marbre. Les boutons de -cuivre des portes closes étincelaient. Dans toutes les embrasures des -fenêtres, on distinguait un pot de fleurs sur un guéridon, et parfois le -métier à dentelle, abandonné pour le repas du soir. Contre les vitres -sombres, la guipure neigeuse des stores descendait à demi. - -Un calme presque magique régnait dans cet asile d’existences -désintéressées. L’impression en était à la fois douce et suffocante, au -point que la vivacité même de Toquette en subit le prestige. - ---«C’est drôle...» murmura Nicole. «On ne sent pas ici l’ennui. Et -pourtant il doit y peser terriblement. - ---Il y pèserait sur des âmes comme les nôtres,» dit Ogier. «L’idée seule -d’une vie pareille ne vous fait-elle pas frémir? - ---Si...» répondit la jeune femme. «Et pourtant, comme c’est -singulier!... Une attirance réside en ces petites demeures proprettes, -d’une netteté, d’une tranquillité miraculeuses. On voudrait en pénétrer -le sage et doux mystère. J’y respire le parfum d’un bonheur inconnu.» - -Elle s’éloignait comme à regret, sollicitée par on ne sait quel rêve, -devant toutes les petites façades muettes et claires, empreintes d’une -étrange sérénité dans la paix enflammée du soir. - -Mais l’heure pressait. A peine eurent-ils le temps de jeter un coup -d’œil dans l’église. Le nombre des ex-voto suspendus aux murs les -surprit. Il y avait donc encore une place pour le désir et l’espoir dans -ces existences féminines, tellement rétrécies du côté du monde et toutes -versées dans l’éternité? - ---«Dépêchons-nous, marraine,» dit Toquette. «Ce serait vexant de manquer -le train pour ce cimetière de vivantes.» - -Elle partit sur le pont pour rejoindre la voiture, qui stationnait de -l’autre côté. Sa légèreté d’enfant secoua dans un bond l’enchantement -lourd de renoncement, de silence. Cependant les ombres s’allongeaient, -bizarres. Le Minnewater, où défaillait la lumière, devenait d’un gris de -plomb. La tour de Saint-Sauveur dressait là-bas sa silhouette forcenée, -plus frémissante de combats et d’assauts que de prières, hérissée de -souvenirs effrayants. Toute la ténèbre des vieux âges suintait des -murailles à mesure que se retirait le soleil. - ---«Décidément,» cria Toquette, qui se tourna en arrière vers ses -compagnons moins impétueux, «j’aime mieux ne pas rester la nuit dans -cette ville lugubre. J’y aurais des cauchemars.» - -Cette mauvaise manière enfantine de regarder du côté opposé à sa marche -étourdie, lui porta malheur. Sur la pente inégale du vieux pont, un -cassure de pavé capta si strictement le talon de sa bottine, que la -cheville, jouant à faux, se déboîta. La jeune fille jeta un cri de -douleur, chancela, et serait tombée, si Ogier ne l’avait soutenue à -temps. - -Il y eut une minute effarée. - ---«Oh! marraine!» gémissait l’enfant. «J’ai le pied cassé... O mon -Dieu!...» - -Elle blêmit. Une fine sueur perlait à ses tempes. C’était la syncope. - ---«Portez-la dans la voiture, Georget,» dit la voix tremblante de -Nicole. - -En son émoi, le nom si familier à son adolescence, et qui ressuscitait à -chaque instant au fond d’elle-même, venait de lui jaillir aux lèvres. -Elle n’en eut pas conscience, pas plus que du tressaillement charmé dont -Sérénis vibra. Elle ajoutait, balbutiante, et tout aussi pâle que la -fillette évanouie: - ---«Allons chez un pharmacien. Mais où trouver le plus proche?... Ah! le -cocher va nous le dire.» - -L’homme, en effet, descendait de son siège pour prêter son aide,--sans -hâte, d’ailleurs, avec l’économie de mouvements propre à ces gens d’une -vie si lente. - -Soudain, dans cette petite scène de consternation, un frôlement doux -passa comme une aile, une voix d’aménité s’insinua: - ---«Si vous vouliez, madame... On porterait la petite demoiselle chez -moi, là, tout près, et dans cinq minutes nous aurions le médecin du -Béguinage.» - -Sous la coiffe blanche des recluses, un visage tendre et fané, -qu’animait la vivacité bienveillante de deux yeux marrons et le sourire -d’une bouche gracieuse. - ---«Vraiment, ma sœur...» - -Mais à quoi bon remercier ou s’excuser? Ce fat si opportun et si -naturel. Déjà la béguine, montrant le chemin, repassait sous le porche, -précédant Sérénis, qui portait Toquette. L’écrivain refusa de laisser -soutenir la jeune fille par le cocher. Le fardeau, d’ailleurs, ne pesait -guère à ses grands bras, bien attachés aux larges épaules. Il cambrait -un peu sa haute taille, et c’était la seule indication d’un effort. - -Mme Hardibert suivait, le regard pris par ce geste aisé, éprouvant, du -petit malheur subi ensemble, quelque chose qui n’était pas tout à fait -du chagrin. - -Comme des fourmis qui s’empressent dès que revient l’une d’elles avec -une charge inattendue, les béguines surgirent de toutes parts, averties -on ne sait comment. Que de regards à l’affût derrière les vitres calmes, -supposait ce trottinement noir à travers la pelouse! - -Qu’avait donc cette gentille enfant? Que la Madone la protège!... Une -entorse!... Ah! la folle, qui avait couru sur les traîtres petits galets -du pavage! Voilà un accident qui n’arrivait pas aux béguines. (On -pouvait le croire, à leur démarche glissante et mesurée sur de larges -semelles.) Mais que sœur Blandine avait eu raison de la leur amener! -Justement, dans sa maisonnette, il y avait des chambres libres. Ces -dames y pourraient demeurer tout à leur aise. Elles y seraient mieux -servies et soignées qu’à l’hôtel. Et voici que s’avançait le docteur -Flinck, médecin du Béguinage. - -Cet homme d’importance, requis en toute hâte, arrivait de son proche -domicile, dans la rue du Puits-aux-Oies. Long comme un jour sans pain, -avec des lunettes, et une chevelure flavescente sous son chapeau à -vastes bords, il fendit à grandes enjambées le groupe susurrant des -recluses, et pénétra dans le petit couvent qu’habitait sœur Blandine. - -Au milieu du gentil parloir, où les fleurs de la fenêtre, les belles -guipures des stores et des housses mettaient une élégance, la blessée se -trouvait assise, la jambe étendue sur un tabouret. Revenue à elle, -Toquette geignait lamentablement, malgré les précautions infinies avec -lesquelles sœur Monique, une toute jeune béguine, tentait de lui enlever -sa chaussure. - -Nicole tremblait maintenant, les larmes aux yeux. Tandis qu’Ogier, par -discrétion, à cause du mollet nu, déjà musclé et modelé comme celui -d’une femme, se tenait à l’écart, les yeux tournés vers le petit passage -d’entrée, où glissaient les cornettes blanches et les jupes noires. - ---«Il faut couper la chaussure,» déclara M. Flinck. - -Il le fit lui-même, si adroitement, de ses longs doigts osseux, que -Toquette, apaisée, cessa de se plaindre. - -Ce fut au tour de Nicole de jeter un cri lorsqu’elle aperçut la -cheville. L’enflure, instantanée, était déjà considérable. Sous la peau -blanche, des plaques et des filets de pourpre, qui déjà tournaient au -noir, annonçaient la rude déchirure des fibres, l’affleurement du sang -extravasé. Et il y eut, pour la victime, un cruel moment, tandis que le -docteur palpait les chairs tuméfiées et faisait jouer l’articulation, -pour s’assurer qu’il s’agissait d’une foulure simple, sans luxation ni -fracture. Toquette hurla, se tordit comme un ver, et griffa sœur -Blandine, qui essayait de la tenir. - ---«Monsieur...» fit le médecin, en implorant Sérénis d’un coup d’œil. - -Force fut au jeune homme de s’approcher et de maintenir, avec une -fermeté douce, les épaules récalcitrantes. - ---«Oh! vous êtes lâche! Mais tout cela est de votre faute, aussi!...» -sanglota la fillette, en lui dardant un regard d’étrange rancune. - -Nul ne releva l’accusation singulière. Des années s’écouleraient avant -que Sérénis apprît dans quelle mesure il se trouvait responsable de -l’entorse de Toquette. Mais l’eût-on, sur l’heure, convaincu de ce -crime, qu’il n’aurait pu en concevoir de remords. Avec la plus -tranquille conscience, il commençait à en savourer les suites, qui -allaient lui rendre, de façon si imprévue, l’ancienne intimité avec -Nicole,--cette camaraderie, qu’il goûtait à seize ans comme une chose -toute naturelle, et qu’il regrettait et souhaitait à vingt-quatre, comme -le plus exquis des privilèges. - -Pendant que M. Flinck réclamait un bain de pieds brûlant, faisait -préparer des bandes de toile et disposer un lit pour coucher la malade, -ce qui dispersait en un vol prompt et silencieux les cornettes -neigeuses, Mme Hardibert disait à Ogier: - ---«Soyez assez aimable, cher ami, pour prendre la voiture et aller -télégraphier à Raoul. Nous ne pouvons plus songer à regagner Bruxelles -ce soir.» - -Elle réfléchit un instant, puis reprit: - ---«Si je ne craignais pas d’abuser de votre obligeance...» (protestation -du jeune homme) «... je vous demanderais de vous rendre à Bruxelles -demain matin. Vous exposeriez notre situation à mon mari, et vous me -rapporteriez ce qu’il décide. Faut-il entreprendre de transporter -Toquette, pour revenir à la Martaude avec lui, ou attendre que notre -écervelée puisse poser la patte par terre? En ce dernier cas, nous ne -serons toutes deux nulle part mieux qu’ici, dans cet hospitalier -Béguinage. - ---Vous pouvez donc y rester? - ---Tant que nous voudrons. Ces excellentes femmes louent volontiers à des -étrangères leurs chambres disponibles. Et ce sont des hôtesses comme on -n’en rencontre guère, donnant leurs soins et leur cœur en sus de la -modeste pension. Je viens de découvrir cela. C’est une grande sécurité -matérielle et morale pour moi, avec cette enfant souffrante. Dites bien -à Raoul qu’il peut être tranquille, que cela me paraît le meilleur parti -à prendre. Transporter cette grande fille, quel embarras!... La faire -marcher trop tôt, quelle imprudence! Car il ne faut pas plaisanter avec -une entorse.» - -Ogier Sérénis n’était pas du tout d’avis de plaisanter avec la cheville -de Mlle Victorine Mériel. Il songeait qu’il faut huit grands jours pour -consolider une articulation, si peu endommagée qu’elle soit. Environ le -temps nécessaire à lui-même pour l’étude de Bruges, pour les notes à -prendre en vue d’un drame, qu’il préparait. Car les circonstances, en le -ramenant ici, inclinaient son choix vers ce cadre. Une prédilection -l’attachait à la cité charmante et morose, qui, pour le capter tout à -fait, venait de prendre ses compagnes au piège, grâce à la rouerie d’un -pavé sournois. - -Il se voyait déjà, pendant ces huit jours, venant de son hôtel, rue du -Nord-Sablon, à ce délicieux Béguinage, prendre des nouvelles des -captives. Et, tandis que Toquette serait le joujou des béguines -puériles, qui s’amuseraient de la distraire, il trouverait bien le moyen -d’induire Nicole à quelque promenade, où il aurait pour lui seul ses -chers yeux souriants et son rêve étonné, dans l’inconnu de leurs âmes et -dans l’inconnu de la ville. - - * * * * * - -Ce soir-là, Nicole fut longue à s’endormir. - -De son lit, étroit comme une couchette de pensionnaire, elle examinait -sa chambre. Un parquet de bois blanc bien lavé, avec une descente de lit -à fleurs et des ronds de sparterie devant les sièges. Des chaises de -paille et un fauteuil de reps grenat. Une armoire en noyer et une -toilette drapée de percale. Des gravures en des cadres de bois, contre -la pâleur des murs. Tout cela confusément distinct, grâce à un peu de -clarté venue de la chambre contiguë, dont la porte était ouverte, et -dans laquelle une veilleuse palpitait. Là, dormait Toquette, oublieuse -de son entorse, que rectifiaient de solides bandages. - -Mais une autre lueur se glissait mystérieusement autour des tranquilles -choses. La croisée sans volets,--car les matineuses béguines ne -craignaient pas le jour,--tamisait à travers le léger store la splendeur -lunaire des espaces. Une pluie d’argent descendait au dehors sur les -grands ormes, sur la vaste pelouse, sur la chapelle muette, sur l’eau -immobile du Minnewater. Elle enveloppait au loin les clochers et le -Beffroi de Bruges, qui se haussaient, aériens, dans un ciel de cristal -bleuâtre. Un silence infini planait sur la calme cité, et sur l’enclos, -plus calme encore, du Béguinage. La vie, si faiblement palpitante parmi -les ruelles grises, s’apaisait davantage, et jusqu’à n’être plus qu’un -souffle de résignation et de prière, chez les humbles créatures qui -peuplaient cet asile. - -Atténuer la vie, afin d’à peine la sentir... Ou l’exaspérer jusqu’à ses -ultimes vibrations, pour en goûter, fût-ce dans l’angoisse, la saveur -violente et fugitive... Quel est le secret de la sagesse humaine?... - -«Vivre ici, dans cette chambre, jusqu’à la mort...» songeait Nicole. - -Une perspective monotone de jours s’étendait, oppressante. La jeune âme, -secrètement troublée, s’enfonçait dans ce rêve aride, pour la seule joie -de s’en évader tout à l’heure. Et cependant... Une magie berceuse -émanait d’un si profond repos, et, doucement, anesthésiait l’agitation -que Mme Hardibert refusait de s’avouer. Car des élancements de plaisir -et d’inquiétude la tenaient tressaillante sur sa couchette de nonne. De -trop suaves impressions se réveillaient, furtives, dans la prudente -torpeur. Puis ce fut un retour inattendu, et l’acidité de cette -réflexion: - -«Mon existence à la Martaude n’est presque pas plus variée, ni -certainement moins prévue, que celle de ces béguines. Après ce voyage si -amusant, combien tout, là-bas, me paraîtra morne! Et Raoul sera plus -absorbé que jamais. D’ailleurs, quand il reste avec moi, c’est pour -parler tout haut sa science. Il serait stupéfait et méprisant, si je -parlais tout haut mes pauvres folles pensées. Pourtant, j’ai une vie -intérieure, comme il en a une, pour négligeable que la mienne lui -paraisse.» - -Une image s’évoqua... Un tenace regard bleu, si attentif, depuis hier, à -pénétrer le sien. Quelle interrogation finement soucieuse dans les -graves prunelles d’un transparent saphir! Comme elles s’éclairaient à la -moindre découverte faite en ce domaine follement fleuri qu’était la -sensibilité de Nicole. Ce domaine... Jardin secret, prairie -frissonnante, sous l’envol papillonnant de ses rêves... Ce n’était donc -pas une sauvage et vaine jachère, où Nicole s’évadait, seule toujours, -des âpres réalités. Une autre âme pouvait s’y plaire, sans dédain des -frêles herbes inutiles, mais avec une curiosité attendrie pour leurs -nuances et leurs parfums. Ce qu’elle éprouvait, ce qui la froissait ou -l’attirait dans les moindres choses, un froncement de ses sourcils, une -susceptibilité de sa délicatesse, ce pouvait donc être important pour -quelqu’un?... Ce n’était donc pas seulement de stupides nervosités de -femme?... Il y avait, dans les ondulations de ses sentiments, des -joliesses, comme dans la grâce mobile de ses traits ou les lueurs -changeantes de ses yeux? - -Mais sans doute. Et comment s’en avisait-elle, depuis vingt-quatre -heures?... Et d’où venait cette petite griserie de fierté -reconnaissante, cette dilatation soudaine de sa personnalité jusque-là -trop contrainte, sinon de ce fait, que tout d’elle avait intéressé -Sérénis, et qu’il avait recueilli, avec une avidité de chercheur d’or, -les plus menues pépites où brillait un peu de son âme?... Il n’en avait -rien dit. Mais où jamais avait-elle rencontré cette pénétration -dominatrice, ce vouloir de lire en elle, ces échos de pensée qui -semblaient précéder plutôt que suivre l’éveil de ses voix -intérieures?... - -«Ah! quel ami j’ai retrouvé!» se dit Nicole. «Mon cher camarade -Georget... Qui m’eût dit que nos sympathies d’enfants laisseraient des -racines si fortes. Ce sera mon ami... oui... mon ami...» - -Elle murmura ce mot d’«ami», le répétant à plusieurs reprises, comme -s’il eût contenu quelque force mystérieuse et nécessaire. Puis, dans le -silence argenté dont s’enveloppait le Béguinage, Nicole Hardibert -s’endormit. - - - - -IV - - -«Oui... En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez -fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère. - ---Est-ce moi?... ou bien... elle?...» demanda Nicole, dont le gracieux -mouvement de tête indiqua la ville,--cette Bruges de regret et de -candeur, deux fois offerte, en sa réelle apparence et dans le miroir de -ses eaux. - -Mme Hardibert était assise, à côté de Sérénis, sur le gazon en pente -d’un des vieux remparts. - -L’après-midi voilé donnait enfin au poète cette atmosphère grise dont il -avait souhaité l’enveloppement à la cité nostalgique. En face d’eux, au -delà du canal, très large en cet endroit, une ronde tour, à la -silhouette sarrasine, contre un rideau d’ormes séculaires. Et plus loin, -sur un ciel de perle, les lignes inclinées des toitures, l’élancement -des clochers, la couronne dentelée du Beffroi, l’aiguille de Notre-Dame, -la carrure abrupte de Saint-Sauveur. - -Le cristal du bassin reflétait ces choses pensives. A droite, sur la -crête du glacis, des moulins à vent déployaient leurs ailes -cabalistiques. Nul souffle ne les faisant tourner, ils semblaient -inscrire dans l’espace un signe de mystère. La molle suavité de l’heure, -sous le voile uni des nuages, la solitude du lieu, aggravaient le charme -du décor. Pour les deux êtres assis là, côte à côte, chaque détail de -cette scène prenait un sens inoubliable. - -Depuis une semaine, ils vivaient en un tête-à-tête où Bruges seule -intervenait en tiers. Elle servait de truchement à leurs âmes, avec le -vocabulaire profond de ses œuvres d’art, de ses sanctuaires, de ses -cloches, où leur double pensée communiait à tout instant. - -La foulure de Toquette guérissait peu à peu, sans que l’impatiente fille -sentît trop peser les heures parmi les gâteries des béguines. Pour les -recluses, cette rousse figure d’espièglerie devenait un gai soleil -intérieur, aux jeunes rayons duquel se réchauffaient leurs cœurs -éteints. Même immobile, sur une chaise allongée d’un tabouret, et dans -ce refuge de calme, la vivacité de Toquette réclamait et trouvait des -aliments. Elle se faisait enseigner par ses affables hôtesses le miracle -de patience et d’habileté qui fleurissait leurs coussins à dentelle de -l’inestimable point de Bruges. Et sa gourmandise enregistrait les -recettes des chatteries fabriquées à son intention. - -Jamais les petits couvents ne s’étaient imprégnés avec plus de -persistance d’aromes de cédrat, de caramel et de vanille. Même Nicole -s’en déclarait légèrement écœurée, tandis que, par les interminables -crépuscules, elle tournait avec Ogier autour de la pelouse, échangeant -les impressions recueillies durant les promenades de la journée. - -Cette pelouse du Béguinage, ce grand terre-plein velouté sous les -ramures des vieux ormes, leurs pieds en garderaient longtemps la -sensation de fraîcheur élastique, et leurs yeux la paix verdoyante. Ce -sol mystique aurait nourri la fleur ardente et vénéneuse, la fleur de -passion et de poison, qu’ils emporteraient pour leur délice et leur -supplice. - -Cependant le sortilège allait finir. Demain, Raoul Hardibert viendrait -chercher sa femme et leur filleule, pour les ramener à la Martaude. - -Perspective, qui, peut-être, élargissait pour Ogier, pour Nicole, la -blessure de mélancolie par laquelle Bruges tout entière leur entrait -dans le cœur, tandis qu’ils la contemplaient, grise sous le ciel de -cendre, assis sur l’herbe du rempart. - ---«Non, madame,» répliquait le jeune homme, «ce n’est pas la sincérité -de cette ville qui m’a fait prendre en dégoût mon cabotinage littéraire. -Certes, elle est d’une droiture admirable, n’offrant aucune beauté qui -ne corresponde à une phase de sa vie morale, n’ayant rien d’acquis ni -d’emprunté dans sa grâce artistique, pas plus que dans son agencement -intime. Les nécessités commerciales ont dessiné ses canaux. Sa foi -respire dans ses églises. Son Beffroi proclame ses libertés communales. -Et sa torpeur actuelle n’est pas feinte. Elle est vraie dans le présent -comme dans le passé, sous le linceul de son silence, comme sous les -vives broderies de ses architectures. Mais son exemple seul ne m’aurait -pas suffi. Sans votre présence, il m’eût manqué ce qu’elle exprime, -l’émotion. Elle se raconte elle-même. Jusqu’ici, je n’ai rien eu à dire -de moi. - ---Et maintenant?...» demanda Nicole. - ---«Maintenant...» répéta Ogier. - -Il se tut, et la regarda, d’un tel regard qu’elle détourna le sien. - -Alors elle entendit la voix de son ami qui murmurait: - ---«Maintenant, je suis comme un instrument de musique auquel on a donné -l’unisson. Les fibres de mon cœur sont accordées pour toutes les -vibrations de douleur et de joie. Il ne peut plus chanter faux.» - -Mme Hardibert ne dit rien. Les yeux fixés sur le paysage, les lèvres -serrées, un peu pâle, elle semblait écouter encore les paroles -suspendues, à moins qu’au contraire il ne lui convînt pas de les -entendre. - -Cette ambiguïté de sphinx seyait aux lignes pures de son visage. Ogier -remarqua, sous la placidité voulue, quelque chose d’intense dont il ne -se fût pas avisé voici huit jours. La peau mate s’opalisait d’une -secrète flamme. Une précision nerveuse affinait les traits, comme une -retouche d’un burin plus sûr. Une force inconnue pétrissait la chair -délicate, lui donnait plus de caractère, plus d’éclat. Était-ce bien la -tranquille Mme Hardibert, si bienveillante à la banalité bourgeoise du -vieux Plantin?... A cette minute, Sérénis eut le pressentiment d’un -éveil, dans cette âme qui lui avait tant révélé de la sienne. - -Il reprit: - ---«Savons-nous ce qui existe en nous-mêmes tant que l’aimant d’une -personnalité complémentaire n’a pas fait affleurer à la surface de nos -cœurs le trésor secret? Nous ne sommes pas des isolés, même en notre vie -du dedans. Elle ne palpite que sous le choc excitateur des -sentimentalités prochaines. Depuis des années, je n’ai même pas essayé -de me connaître. Je m’imposais un masque, et voulais me voir sous -l’orgueilleuse apparence qu’exigeait mon imagination. Quelques jours -auprès de vous ont suffi pour ressusciter, dans l’artificiel Ogier -Sérénis, le spontané Georget d’autrefois.» - -Nicole, toujours les yeux au loin, vers la grisaille du paysage, que le -canal bordait d’argent et que scellait d’un hiéroglyphe noir le geste -immobile des moulins, prononça rêveusement: - ---«Comme c’est vrai, ce que vous dites!... Nous sommes _autres_ suivant -les _autres_. Les êtres que nous pouvons le plus aimer sont probablement -ceux qui font épanouir le meilleur de nous-mêmes.» - -Se fût-elle exprimée ainsi la semaine précédente?... Comment concevoir -naguère une telle détente élastique de sa nature, sa libre et délicieuse -expansion dans une atmosphère si suggestive et si souple?... Mais le -charme qu’elle avait éprouvé, elle l’exerçait elle-même. Quel était le -plus doux: subir la mystérieuse magie, ou se sentir magicienne, elle qui -se jugeait sans prestige? D’où lui venait ce pouvoir? Elle se l’avérait -par mille indices, tandis que le proclamait son ami. Certainement, -celui-ci n’était plus le littérateur nouveau jeu, haut sur cravate et -empesé de scepticisme, qu’il s’efforçait de paraître,--assez -maladroitement d’ailleurs,--lors de leur rencontre à Anvers. Ne le -déclarait-il pas?... C’était Georget, et non plus Ogier, avec les -gaucheries et les élans de leur camaraderie adolescente. - ---«Ah! si j’avais su!...» disait-il. «Si je n’avais pas oublié le chemin -de la Martaude, j’aurais peut-être déjà écrit quelque œuvre de -profondeur et de vérité. Mais ce n’est, après tout, qu’un peu de temps -perdu. Désormais, en prenant la plume, je songerai: Il faut amener des -larmes d’attendrissement dans les plus purs yeux du monde, il faut -susciter un sourire ému sur les plus franches et fières lèvres, il faut -gonfler d’enthousiasme le cœur le plus tendrement subtil. Et je verrai -vos yeux, vos lèvres... J’entendrai chuchoter votre cœur. Alors, je -mettrai dans mes vers et dans ma prose cette force d’humaine vérité qui -seule peut toucher votre âme.» - -La passion de l’homme commençait à enflammer les périphrases de -l’écrivain. N’était-ce pas sous les ravissantes espèces physiques des -prunelles d’aube, de la bouche pulpeuse et mobile, que le souvenir -d’Ogier communierait avec la pensée de la charmante femme? Aurait-il -goûté sa droiture sans la clarté de son regard, sa fine rêverie sans la -douceur effilée de son sourire, sa prompte sensitivité sans les -battements de ses longs cils et la pâleur changeante de ses joues? Ses -yeux, à lui, tandis qu’il parlait, se posèrent sur les traits dont il -venait d’évoquer la puissance inspiratrice. Et, tout à coup, un frisson -le traversa. Frisson de désir, aussitôt suivi par un frisson de peur. -Qu’avait-il dit?... Où allait-il? Déjà une telle tendresse lui rendait -Nicole sacrée, qu’il trembla pour elle de ce qu’il éprouvait. La -troubler? Elle, dont la suprême grâce était une paix si noble, vraiment -divine. Ah! la chère créature, fraîche comme une source cachée! Il se -tut, la contemplant avec des prunelles que voilait un transport -indéfinissable. Il éprouvait une envie folle de tomber à genoux devant -elle, là, dans ce lieu si bien fait pour l’adoration et le sacrifice, en -face de la ville taciturne, sur l’herbe du rempart inutile et désert. - -Nicole cessa de s’absorber dans la vision lointaine. Une irrésistible -attraction lui fit tourner la tête. Et quand le regard d’Ogier eut pris -le sien, leurs deux cœurs défaillirent. - -La minute fut tellement souveraine qu’ils en subirent l’enchantement et -le silence avant même d’avoir pu s’en défendre. Mais aussitôt que Mme -Hardibert eut compris ce qui survenait de fatal et de foudroyant, elle -se leva: - ---«Retournons au Béguinage,» balbutia-t-elle. - -Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle tête grave. Une faible -torsion de son corps souple changeait en prosternement sa position -assise. Il supplia: - ---«Je vous en prie... Restons encore un peu. Nous ne parlerons pas, si -vous voulez. Je ne vous dirai rien... N’ayez pas peur... Mais où -retrouverons-nous ceci?...» - -Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui s’acheva sur sa poitrine. -Que désignait-il?... Qu’était-ce donc, «ceci», que l’existence ne leur -rapporterait plus? La vaporeuse douceur de ce site adorable, cette grise -Bruges sous la lenteur des nuages, l’odeur humide et ancienne de son -rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de l’herbe, et la solitude, -rendue plus profonde par un étrange recul du temps?... Était-ce cela -qu’ils ne reverraient plus ensemble? Ou s’agissait-il de l’émotion -unique dont ils restaient frémissants?... - -Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole, Ogier n’en était pas -moins le captif enivré, mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici -préparé à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en décrivant la -conversion singulière, qui, hors du caractère factice, dégageait -l’ingénuité de sa jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce -garçon, fou de littérature, qui naguère encore considérait la vie comme -un décor héroïque où il jouerait un premier rôle,--soigneusement choisi, -étudié,--se trouvait pour la première fois à la merci d’un sentiment. Il -n’avait jamais craint ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop -croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le maître, qu’il en -disposerait comme d’une attitude et d’une joie docile. Or, voici que, -peu à peu, depuis une semaine, la simple présence d’une femme faisait -glisser le travestissement, montrait ce qu’il y avait dessous: une -gentille et chaude nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines, et -moins puérile aujourd’hui dans la soudaine solennité de la passion, que -la veille dans l’affectation de scepticisme. Le masque ne tenait pas. -Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le collerait mieux à ce -visage, d’une virilité trop fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition, -fixeraient les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure la -tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère n’était pas accomplie. Le -poète hautain et désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant -d’amour. - ---«Appelez-moi Georget, voulez-vous?» demanda-t-il tout bas. - -Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir près de lui. Sans doute -parce qu’elle ne pouvait renoncer si vite à une angoisse trop exquise, -mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée trop tôt. Les très -honnêtes et très chastes femmes craignent de provoquer le danger en le -découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable gêne de -paraître attribuer à un homme une idée d’entreprise que peut-être il n’a -pas, et la honte de l’erreur possible les incite à des semblants -d’indulgence ou de coquetterie. - -Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son accent, révélèrent sa -terreur d’effaroucher Nicole. Avec quelle humilité lui adressa-t-il -cette prière de l’appeler par le nom familier d’autrefois! C’est tout ce -qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence, pour ramener leurs cœurs si -tragiquement éclairés à la paisible inconscience de tout à l’heure, -quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle, quand il se -félicitait du souffle sincère que cette âme de vérité ferait circuler -dans son œuvre. - -Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs?... Son esprit ne formulait rien encore -de ce qui grondait orageusement dans son être. Osait-il songer: «Mais -voici l’amour!...» Trop réellement atteint, trop éperdu, il restait sans -artifice et sans hardiesse, vrai dans sa timidité même. - -Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans que son sourire pincé -d’ironie rectifiât la niaiserie touchante, qu’il insista: - ---«Oui... Si seulement, de temps à autre, pour nous seuls, quand vous -m’écrirez, quand nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela me -donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais que je vous appartiens -un peu, que je n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit pas en -accord avec votre âme si haute. Ce serait le fétiche de mon pauvre -talent. J’y penserais chaque jour en m’asseyant au travail, comme un -joueur touche son talisman quand il va manier les cartes. Ah! que je -sois quelque chose pour vous, Nicole, que je sois votre Georget!... Mon -pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas moi, me fait presque mal -dans votre bouche.» - -Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette idéale faveur où -aboutissait la farouche invocation d’un regard dont elle défaillait -encore, Nicole eut un sourire délicieux: - ---«Soit, mon ami, je vous appellerai Georget.» Elle ne put se retenir -d’ajouter:--«Je ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même.» - -Une effusion plus ardente que de la reconnaissance illumina la -physionomie du jeune homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne reprit -pas tout de suite la parole. Leur attention se fixa de nouveau sur le -paysage, comme si l’interprétation de ce qui survenait entre eux allait -se dégager de ce ciel, de ces clochers, de ces moulins, de cette eau -luisante et morte, tandis qu’au contraire, c’étaient les vibrations -suraiguës de leur sensibilité qui animaient les choses d’une expression -merveilleuse. Soulevés d’un seul bond au-dessus de la vie par une -secousse passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient doucement, -avec la sensation de l’aéronaute dont la nacelle s’arrache au sol, cette -chute du cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des lèvres. - - * * * * * - -Un instant plus tard, quand ils revinrent au Béguinage, sans avoir -autrement trahi ni dissipé leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son -entourage de recluses fort agités. Un télégramme avait été apporté pour -Mme Hardibert. Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante -que la palpitation de son âme, compliquée d’un remords vague, -multipliait l’appréhension. - -Voici ce qu’elle lut: - - «Impossible aller vous chercher. Grève menace. Revenez le plus vite - possible. Affectueusement. - - «RAOUL.» - - - - -V - - -Quand Mme Hardibert pencha la tête à la portière du train, elle aperçut -tout de suite la bonne figure de leur vieux cocher--un homme qui avait -servi son père, M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde. - -On était en gare de Sézanne. A moins d’une lieue de cette petite ville -du département de la Marne, se trouvait l’usine de la Martaude. - ---«Eh bien, Honoré, que se passe-t-il?...» - -Le vieillard n’eut pas l’air d’admettre qu’il se passât quelque chose. - ---«Je suis venu jusqu’ici pour porter mamzelle Victorine, rapport à son -entorse. Un commissionnaire garde mes chevaux,--quoique le Brûlé et -Capon soient plus raisonnables que des personnes. - ---Mais la grève?... - ---Pas plus que dans mon œil...» goguenarda familièrement le bonhomme. -«Mais elle marche comme père et mère, mamzelle Victorine!» s’écria-t-il, -voyant Toquette descendre seule du marchepied, et partir en boitillant à -peine. «La grève!... Ah! bien oui... C’est-il Madame qui demande ça?... -Quand Madame a vu depuis sa naissance ce que les patrons de la Martaude -ont fait pour leurs ouvriers. - ---Cependant... - ---Allez, Madame, ça crie, tous ces gaillards-là, ça a la tête près du -bonnet, mais ça n’est ni aveugle, ni imbécile. Y aura pas de grève à la -Martaude, je vous en flanque mon billet... Ou alors c’est que les -bienheureux se mettraient en grève dans le paradis... Tout ça, c’est la -faute aux délégués de leur diable de syndicat... Des manigances -électorales, rapport à ce député vacant...» - -Honoré voulait dire «ce siège de député vacant». Car, en effet, la mort -du représentant de l’arrondissement ouvrait une période d’agitation -politique dans ce coin de province industrielle. La lutte y serait -chaude, compliquée justement d’un malaise économique. L’ignorance et le -dédain de ces questions devenaient agressifs chez le vieux cocher de la -Martaude, car ses petites joies cordiales du cabaret se trouvaient -empoisonnées, tant que ses amis de l’usine se passionnaient pour une -cause qui ne le concernait pas, en dehors de laquelle on avait même soin -de le tenir, par méfiance de son dévouement envers ses maîtres. - ---«Tenez,» reprit-il, en arrivant près de sa voiture--un landau -confortable mais démodé,--«demandez plutôt à Capon et au Brûlé s’ils ont -envie de se mettre en grève. Qué tas de blagues! hein, mes canards?» Et -il replaça la guide à plat sur l’encolure de Capon, qui gardait ce nom -peu honorable d’une lointaine jeunesse trop sujette aux écarts. Tandis -que le Brûlé devait le sien à une tache noire, enveloppant le chanfrein, -et lui faisant un drôle de museau charbonneux, plus encore qu’à la -nuance café grillé de sa robe alezane. - ---«Sûr que si ses chevaux se mettaient en grève, il trouverait, au -contraire, que tous les torts sont aux patrons,» dit Toquette en riant, -tandis qu’on partait au trot modéré des deux paisibles bêtes. - ---«Raoul n’a qu’un tort,» fit Nicole soucieuse. «Mais celui-là compte -plus qu’il ne croit. C’est d’être généreux avec moins de charme que -d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au moment même où il agit -dans leur intérêt. Les ouvriers lui doivent plus qu’à mon père. -Cependant il n’aura jamais sa popularité. Mon père n’était que juste, et -paraissait libéral. Raoul est un bienfaiteur, et passe pour un despote.» - -Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement, tandis que s’y -imposait le paysage bien connu. Des champs succédèrent à un bouquet de -bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la verdure blondissante -se piquait de coquelicots, des rails couraient sur un talus. C’était le -petit chemin de fer Decauville établissant la communication entre -l’usine et la gare de Sézanne. La sveltesse des platanes en bordure, -leurs maigres ombres, indiquaient l’ouverture récente de la route. Elle -était née de la Martaude, comme le village, dont les premières maisons -se montrèrent bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière du sol -noircit. Au loin de faibles collines ondulaient. - -Malgré l’heure du travail,--car il n’était pas midi,--la Grand’Rue -grouillait de monde. Beaucoup de casquettes et de chapeaux de paille -masculins dominaient les fanchons ou les chignons nus des ménagères. -Sans avoir décidé la grève en masse, les ouvriers boudaient l’atelier. -Il y avait eu des meetings et des régalades organisés par des meneurs -venus du dehors. Comment renoncer à une si belle occasion de pérorer, de -flâner et de boire?... Si les mères de famille geignaient sur l’absence -de paye, on se campait en héros, se sacrifiant aux devoirs du citoyen. - -Tous ces braves gens, plus braillards et puérils que malintentionnés, -s’écartèrent d’ailleurs, sans aucune attitude d’arrogance, devant le -landau ouvert. La plupart saluaient. Mme Hardibert était aimée. Puis, -n’avait-elle pas à son côté le témoignage de son bon cœur--cette enfant, -cette filleule pauvre et presque entièrement orpheline, dont tout le -monde connaissait l’histoire? - ---«Toujours son air rigolo, la petite rousse,» observa un jeune -forgeron, espèce d’hercule naïf, la bouche fendue jusqu’aux oreilles en -un sourire de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection -presque amoureuse de tous ces rudes gars pour la frimousse de soleil. - ---«C’est Toquette,» murmuraient les gamins, que ce surnom amusait, et -qui le répétaient un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la -crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns ne manquèrent pas leur -effet, et reçurent, au lieu du regard fâché qu’ils appréhendaient à -demi, une moue de reproche gamine sous des yeux rieurs, qui leur fit -pousser des hourrahs. - ---«Vive Toquette!...» bramèrent les plus hardis. - ---«Ne les encourage tout de même pas trop,» dit Nicole, avec une -prudence indulgente. «Le prestige est nécessaire, suivant l’expression -de ton parrain. - ---Ah!» soupira Toquette, «s’ils savaient comme j’ai envie de faire une -partie de barres avec eux!...» - -Mme Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse guérie, de renvoyer sa -filleule à la pension. C’est qu’elle était capable d’une escapade -pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée des distances -sociales qu’un moineau franc, dont elle avait l’âme fantaisiste et -populacière. L’éducation seule faisait une demoiselle de cette -indépendante aux goûts de grisette. - -Et la fine marraine rectifiait ce qui risquait de tourner à la -vulgarité, mais avec une admiration secrète pour l’aisance merveilleuse -de Victorine au milieu de leurs ouvriers. La mâtine les eût harangués -avec autant de plaisir qu’elle se fût jointe à la partie de barres de -leurs mioches. Et il fallait l’entendre raisonner les mères de famille, -les gourmander ou leur remonter le moral, quand Nicole l’emmenait dans -ses tournées à travers le village. - -Celle-ci, malgré sa bonté, sentait toujours la barrière entre elle et -ces êtres, qu’elle ne comprenait pas tout à fait, dont elle avait -vaguement peur. Et, tout naturellement, eux la sentaient aussi. Une -ombre de répugnance, une ombre de timidité, cela suffisait à empêcher -l’entente cherchée de bonne foi, comme la moindre appréhension du -dompteur, devinée par les fauves, suffit à les rendre indociles et -dangereux. Le peuple restait trop, pour Nicole, le formidable fauve, -dont par nulle caresse on ne peut prévenir à coup sûr le rugissement et -le coup de griffe. - -Cependant, le landau longeait des murs, au delà desquels des -bruissements sourds, des sifflets de vapeur, des fracas métalliques, -annonçaient l’activité des machines et des bras nombreux. Une grille fut -dépassée, dont l’ouverture laissa voir tout le mouvement de l’usine au -travail. C’était la Martaude. - -Nicole observa: - ---«Aucun atelier ne paraît chômer complètement.» - -Honoré se tourna sur son siège: - ---«Madame voit si la gaillarde a encore du cœur au ventre.» - -Du bout de son fouet, il désignait la masse des bâtiments, l’ossature -énorme de cette «gaillarde», comme il disait, de cette Martaude, qui -trépidait tout entière de la volonté et de l’effort humains. - -On la dépassa. Les chevaux précipitèrent leur allure. Puis, à un coude -de la route, en vue d’une rivière, ils tournèrent d’eux-mêmes, -brusquement, tandis qu’Honoré jetait en arrière ses considérations -optimistes. Alors Capon et le Brûlé prirent le pas. Ils connaissaient -bien le bout de côte. - -La maison d’habitation se trouvait sur un épaulement de terrain, -dominant la fabrique. Sa façade regardait de l’autre côté, vers le -vallon. Et les voitures y accédaient par ce lacet, prolongé sous bois, à -travers le parc. En arrière, quelques terrasses étagées, que reliaient -des marches, établissaient la communication entre le domaine où -s’activaient les ouvriers et la demeure où pensait le maître, entre la -tête et le corps de ce grand organisme laborieux. - -Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet de travail de son mari. -Dans le corridor, elle croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter, -mais que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main au bouton de la -porte, elle allait entrer chez Raoul, quand les éclats d’une discussion -l’arrêtèrent. - -Un organe aux sonorités de cuivre, habitué sans doute à vaincre les -rumeurs des réunions publiques, lançait avec emphase: - ---«Le capital, c’est notre travail accumulé, c’est le produit de notre -sang et de nos muscles. Quand on se sert du capital contre le travail, -c’est comme si on mettait un couteau dans la main du fils pour -assassiner le père.» - -Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua l’accent peu -sympathique de Raybois, le sous-directeur: - ---«Et la science?... Et les cerveaux qui vous donnent les idées, les -instruments, l’impulsion, qu’est-ce que vous en faites?... A quoi -serviraient, sans eux, votre sang et vos muscles?» - -Alors, froidement, mais avec une netteté d’acier, l’intervention de -Hardibert: - ---«Que cela suffise! Nous ne sommes pas ici pour discuter des théories, -mais pour envisager des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos -camarades me sauront gré des concessions que je leur offre. Ne vous -dérobez pas. Je sais parfaitement quelle est votre influence. Mais -j’aime avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal. De votre côté, -vous savez que je n’ai qu’une parole. Si vous hésitez, je retire tout, -et je laisse faire la grève.» - -Mme Hardibert, sans saisir tous les mots, en comprit assez. Son mari, -assisté du sous-directeur Raybois, était en pourparlers avec les -ouvriers, ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus autorisés, ce -Coursol, chef à l’atelier d’ajustage, d’une habileté et d’une conscience -rares, et que Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme -et son orgueil à traiter avec le patron de puissance à puissance. - -Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment de se montrer. Jamais -elle ne se hasardait sur le terrain des affaires, même en particulier -avec Raoul. - -Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, pensait volontiers tout -haut en sa présence. Mais plutôt pour éclaircir ses propres idées que -pour en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si Nicole, enhardie -par une forme interrogative, risquait un avis, l’absurdité lui en était -aussitôt rendue sensible par un trait de brève ironie, ou par une -reprise du sujet, sur le même ton, au même point, comme si elle n’eût -pas ouvert la bouche. - -Sans essayer d’en entendre davantage, et encore moins d’intervenir, elle -se détourna donc pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant -le palier, elle revit la personne qu’il lui avait semblé mettre en fuite -tout à l’heure. A demi-cachée par la caisse d’un latania, effondrée sur -une banquette, une forme féminine se courbait, les mains au visage, dans -une attitude de désolation. - ---«C’est toi, Fanny?... Tu pleures?... Qu’est-ce qu’il y a, ma -petite?...» demanda Nicole avec un intérêt affectueux. - -La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et jeune visage, avenant et -frais, avec ce charme piquant de l’ouvrière française un peu -affinée,--une distinction spéciale, non apprise par la culture, et qui -laisse intacte la saveur naturelle,--des yeux séduisant par une sorte de -défaut, la légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, à la -chinoise, leur donnant l’air de sourire, même à présent qu’ils -débordaient de larmes... Des cheveux châtains, bien coiffés en bouffante -auréole autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin de vingt ans. - ---«Oh! madame... Si monsieur Hardibert allait se fâcher contre papa!... -S’il nous fallait quitter la Martaude!...» - -C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, la forte tête de la -fabrique. Forte tête sous tous les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour -le travail que pour les revendications utopistes. Trop indigestement -nourri d’une philosophie et d’une politique dont l’assimilation -dépassait les pouvoirs de sa mentalité, mais d’une droiture foncière, -qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait ce que son -influence aurait eu sans cela de dangereux. - -Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, passionné pour l’œuvre -de création qui s’y accomplissait, pour l’éclosion des superbes -machines, dont jadis il façonnait modestement les plus humbles organes, -et qui, maintenant, sortaient tout achevées, monstrueuses et précises, -éblouissantes, presque vivantes, de son atelier d’ajustage. - -Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants y étaient nés, deux y -étaient morts, et leur mère les avait rejoints au cimetière. Sa fille, -Fanny, avait appris la couture par les soins de Mme Hardibert, celle-ci -ayant obtenu qu’on la gardât pendant deux ans, à Châlons, dans une école -professionnelle, où l’on n’acceptait pas ordinairement de pensionnaires. -Tout de suite après, la jeune fille avait trouvé de l’ouvrage bien -rétribué dans la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, s’y -sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. Et voici pourquoi, ce -matin, dans l’inquiétude de cette conférence entre le chef d’usine et le -porte-parole des mécontents, elle s’y était glissée derrière son père. -Des éclats de voix venaient de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol -organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui pardonnerait point. Il -faudrait abandonner le pays, la douce existence largement gagnée,--autre -chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune fille voit -toujours son rêve...--Et pour aller où?... L’angoisse de cette -alternative pâlissait la mince figure jolie, aux yeux obliques et futés. - ---«Les choses n’en sont pas là,» dit Nicole. «Et puis, est-ce que tu -crois que je vous laisserais mettre dehors?...» - -Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu sourire qu’un observateur -superficiel du ménage Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de -l’époux, son dédain des opinions féminines, l’épouse se sentait forte -sur le domaine des décisions généreuses. Là, d’une suggestion ou d’une -prière, il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité -inconsciente venait d’animer ses paroles. - ---«Oh! madame... vous êtes bien bonne... Mais ça ne fait rien, j’ai -peur...» soupirait Fanny. Puis, comme incapable de contenir une -arrière-pensée qui l’oppressait trop fort, elle laissa échapper: «J’ai -peur de monsieur Raybois!... - ---De monsieur Raybois?...» répéta Nicole. - -Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert avait fait la -position, lui accordant de plus la main d’une cousine à elle, Berthe -Dervangeaux, ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur. - -Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois ne montât le patron -contre eux, ne lui persuadât qu’il fallait expulser Coursol si l’on -voulait que le contentement et la discipline régnassent à la Martaude. -Et, tandis que la jeune fille murmurait son appréhension, une lueur -bizarre glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe excessive -des paupières. - ---«Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, Fanny. - ---Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit de monsieur Raybois, -madame?...» demanda la jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en -face. - -Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa les joues de Mme Hardibert. -Jamais elle n’avait été forcée de convenir avec personne, et surtout -avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait trop, de ce qui -rendait sa cousine Berthe horriblement malheureuse. Gaston Raybois était -de ces hommes qui s’enflamment régulièrement pour chaque femme jeune et -jolie, et accidentellement pour toutes les autres, au hasard de l’heure, -de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou de geste, à laquelle ils -ne savent pas résister. Tant que lui-même avait été jeune, célibataire -et incertain de son avenir, les occasions aimables que lui attirait sa -fringante tournure se multipliaient plutôt trop, même pour sa soif de -galanterie. Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il ne -craignait pas d’employer son pouvoir pour les mener à sa guise, il -devenait terrible. Dans l’usine, au village, il commençait de jouer au -pacha. Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur à la -Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur qu’il était. Et rien -que pour certains soupçons, de rudes poings se crispaient sur les pièces -d’acier quand il traversait les halls avec sa face d’insolente joie. - -Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes de sa cousine, que la -jalousie ravageait, s’était hasardée à quelques allusions auprès de son -mari. Que fallait-il croire? Devait-on se préoccuper des légèretés de -Raybois? Peut-être un avertissement sérieux de l’ami, du chef, -préviendrait un scandale. - -Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit que de leur plein gré les -filles et les femmes. Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La -Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour des balivernes de ce -genre qu’on tracasse un auxiliaire comme Raybois. - -Dans la brutalité involontaire de ses réponses, Nicole, une fois de -plus, devinait l’intellectuel, hostile à l’amour, décidé à n’y attacher -aucune importance. Et aussi cette sourde antipathie pour la femme en -général, dont il ne saisirait jamais l’âme, et qu’alors il traitait--en -paroles du moins--comme une poupée de chair, dont la dignité était -négligeable, et qui devait toujours se sentir flattée par le vœu du -mâle. Une secrète approbation se trahissait dans son attitude pour -l’homme dont les actes impliquaient un mépris que lui-même eût souhaité -d’éprouver au degré où il le professait. - -Nicole, froissée--elle n’aurait pu dire pourquoi--d’une telle façon de -prendre les choses, n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de -Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences de sa cousine, -également choquantes, mais pour d’autres raisons. Un type singulier -d’honnête femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie -démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la plainte si claire, mais si -imprévue, de Fanny, Mme Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, ayant -horreur d’en apprendre davantage, tout en se disant que son devoir était -d’écouter cette petite, de la conseiller, de la protéger. - -Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on de sa véracité? La -blâmait-on pour un si malencontreux succès, dont toute sa réserve -décente n’avait pu la préserver, et qui la menaçait d’un dépit -redoutable?... - -Elle murmura, la voix sèche: - ---«Voilà ce que c’est d’être, comme moi, trop dévouée aux maîtres. Si je -ne craignais pas de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter -à père les abominations de monsieur Raybois. C’est pour le coup qu’il se -déclarerait contre les patrons, et qu’il déciderait les camarades à la -grève!... - ---Ayez confiance en moi, Fanny,» commença Mme Hardibert. «Aucun mal ne -vous atteindra dans cette maison.» - -Elle prononça encore quelques phrases, dont le vrai sens était plutôt -dans l’intonation tendre, apaisante... Car, où trouver d’opportunes -paroles?... L’âme de Nicole se repliait, dans une répugnance, parmi -cette atmosphère d’antagonisme et de convoitise où elle était rentrée. -Au seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts de castes, se -heurtant avec des bruits d’or et de fer, la faisaient fuir tout à -l’heure, tremblante. Et voici qu’elle tombait sur un aspect plus -troublant de cette dure collaboration de forces opposées et inégales qui -fait la vie industrielle. - -Où était son rôle, à elle-même?... Trop timide pour agir sur d’autres -êtres, d’une délicatesse trop rebelle à certains contacts pour -s’entendre avec les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne -jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment ne pas sentir à -toute heure le malaise d’un milieu où elle ne s’adaptait pas, bien -qu’elle y fût née? Ce matin, particulièrement, au lendemain de Bruges, -où tant de rêves l’avaient emplie toute dans une si vaste paix... D’un -coup d’aile éperdu son imagination l’y ramena... Elle ne vit plus cette -jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et sournois, qui secouait de sa jupe -fripée, de sa chemisette mince, les vilains désirs, comme des insectes -agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit plus les voix batailleuses -discuter pour le luxe et pour le pain. Elle fut là-bas... Quelqu’un s’y -trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à l’ombre, sur le cristal -noir d’un canal. Et leur long col ondulait avec une telle grâce que cela -faisait de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout un ordre de -choses très précieuses et très importantes, auxquelles son compagnon se -montrait aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre ainsi, pour de -belles et calmes images, avec quelqu’un qui en serait fasciné comme -elle--oui, fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la souffrance -embrumât ses prunelles bleues. - - - - -VI - - -Le lendemain, comme Hardibert sortait de la forge, après avoir surveillé -un façonnage difficile, un visiteur s’avança vers lui, dans la cour. -Préoccupé comme il l’était, le chef d’usine vit une physionomie connue -sans réfléchir à l’inattendu de la rencontre. Mais quand Ogier Sérénis -lui tendit la main, une surprise l’envahit brusquement: - ---«Par exemple!... - ---«Monsieur,» dit le jeune homme, «j’ai vu par les journaux que la -situation s’aggravait ici. Alors je me suis rappelé que la Martaude est -un peu ma maison... - ---Certainement... certainement...» approuvait Raoul d’un ton vague, car -il ne saisissait pas bien le rapport... - ---«Vous avez été si aimable pour moi quand nous nous sommes rencontrés, -monsieur Hardibert. J’ai tenu à vous apporter ma sympathie, et même, au -besoin, mon aide, si... si votre sécurité...» - -Le petit discours préparé par l’écrivain se disloquait un peu devant la -stupeur évidente de Raoul. - ---«Mais,» s’écria celui-ci, «qu’est-ce qu’on raconte donc sur votre -boulevard des Italiens? Vous croyiez qu’on se massacrait ici?... - ---Le mot de grève est toujours sinistre... - ---Pour les faiseurs de drames, comme vous. Enfin, c’est très gentil -d’être venu,» reprit cordialement le chef d’usine. Car son instinct de -se hérisser tout de suite cédait à cette considération que la démarche, -pour naïve qu’elle semblât, s’inspirait d’un chaleureux sentiment. Déjà -il regrettait sa réception plutôt froide. - -Cependant Ogier l’interrogeait sur la crise. - ---«Elle n’est pas exclusive à votre région, n’est-ce pas? On parle d’une -cessation simultanée du travail dans toute l’industrie métallurgique.» - -Hardibert expliqua, en hochant la tête, que leur arrondissement était -remué plus qu’ailleurs par un conflit politique. Dans trois semaines, on -procéderait à l’élection d’un député. Si peu au courant de ces -discussions que fût un poète, Sérénis ne pouvait ignorer quelle -importance prenait cette manifestation isolée. Cela tenait à la qualité -des candidats en présence. L’un, puissant orateur socialiste, évincé au -dernier scrutin général, et que son parti s’acharnait à ramener dans -l’arène. L’autre, si manifestement officiel, que son échec serait une -défaite pour le Gouvernement et risquait d’ébranler le Ministère. - ---«Mais qu’avez-vous à faire de toutes ces complications de la lutte -sociale, vous qui planez dans les nuages, bienheureux rimeur?» - -Ogier protesta en souriant. - ---«Je n’ai commencé par les vers que pour arriver à la prose. Je ne me -suis permis le rêve qu’en attendant la vie. Quelles notes intéressantes -je pourrais recueillir dans ce grand centre ouvrier!... - ---Elles ne ressembleraient guère à celles de Bruges,» observa -l’ingénieur. - -Sa voix sarcastique souligna étrangement le paradoxal à-propos. Quel -sens y donnait-il?... La bonhomie avec laquelle, immédiatement après, il -offrit de satisfaire la curiosité professionnelle, montra qu’il n’avait -rien insinué, sinon le léger ridicule de ces éternelles notes, si -commodes aux romanciers pour expliquer les fugues que leur suggèrent en -des sens opposés leur fantaisie, leur avidité de sensations, leur -angoisse nerveuse devant la table de travail où la blancheur des pages -les attend. - ---«Si vous voulez vraiment étudier le jeu de boules qu’est la politique, -où c’est à coups de destinées humaines lancées au hasard qu’on tâche -d’atteindre le but d’ambition individuelle, je suis en mesure de vous -montrer des choses curieuses, jeune homme. Mais pas ici, pas maintenant. -J’ai à faire. Je dois vous quitter. Que préférez-vous?... Que je vous -donne un de mes ingénieurs pour vous faire visiter l’usine? Ou bien -remettre cela à plus tard, et monter vous reposer à la maison? Vous -connaissez le chemin. Si la Martaude a grandi, si l’outillage s’est -transformé, depuis monsieur Dervangeaux, votre tuteur, l’habitation est -restée la même. Vous nous ferez le plaisir d’y rester quelques jours, -j’espère bien. - ---Mais...» balbutia Sérénis, «j’avais pris une chambre, dans l’unique -auberge de Sézanne. - ---Eh bien, ne vous en occupez pas. J’y ferai chercher votre valise.» - -Ogier se défendit sincèrement, sans résultat d’ailleurs. Quel prétexte -pour refuser l’hospitalité du maître actuel de la Martaude, lui, presque -enfant adoptif du fondateur, dont celui-ci avait épousé la fille? Ne -l’avait-il pas constaté en abordant Hardibert? il revenait à un foyer -qui était un peu le sien. Mais il avait conscience de ce qu’il y -rapportait: quelque chose de plus fulgurant et de plus redoutable que la -cartouche de dynamite dont la haine envieuse d’un révolté menaçait -peut-être en ce moment les vieux murs. Ce qu’il y rapportait, c’était -l’amour. C’était, dans toute sa force inattendue et irrésistible, la -première passion de sa jeunesse. Et pour qui? Pour la femme de cet homme -qui lui offrait sans défiance l’hospitalité sous son toit. A cette -minute, il eut un véritable spasme de remords. Car tout le factice de -ses bravades littéraires tombait dans la sincérité de l’amour qui le -subjuguait. Redevenu simple dans la plus vertigineuse façon de sentir, -il laissait le grand souffle lui balayer toute l’âme. Et, sous le -tourbillon envolé des sophismes, reparaissaient les linéaments -indestructibles de l’honnêteté héréditaire. - -Il n’eut pourtant pas le courage de résister aux circonstances, après -les avoir provoquées. Pas même celui de s’attarder à parcourir l’usine. - ---«J’aimerais mieux attendre que vous ayez un instant pour m’y diriger -vous-même, monsieur Hardibert. D’ailleurs, je ne la reconnaîtrai pas. -Tandis que je retrouverai mes meilleurs souvenirs enfantins dans la -maison de là-haut. - ---A tout à l’heure, donc,» fit le maître de la Martaude. - -Sur la route, les pas de Sérénis soulevèrent la poussière de -réminiscences. Et, dès le seuil du parc, les ombres des grands arbres -s’allongèrent avec la lenteur délicieuse des anciens jours de congé. -Jamais les heures n’auraient plus cette longue plénitude d’alors. Déjà -leur vol tumultueux inspirait à ses vingt-quatre ans la fièvre de -promptement en jouir. Et de quelle fuite effarante elles devaient le -consterner plus tard! Mais comme elles se déroulaient jadis avec une -intarissable abondance, ici, durant l’été songeur de sa seizième année! -Si indistinct flottait autrefois son rêve, qu’il ne le retrouvait pas -sous d’autres formes que la courbe de ces pelouses, la perspective -bleuâtre et noyée de ces lointains, l’élan aigu de ces peupliers dans le -vide profond du ciel. La vibration de l’été tremblait dans l’air, comme -aux vacances, quand il se couchait sur ce gazon, les mains croisées sous -la nuque, et que son cœur gonflé d’espérance battait jusqu’au zénith -d’azur pâle. - -A cette époque, était-il amoureux de Nicole sans le savoir? Il aurait -voulu maintenant s’en persuader. Du moins se rendait-il témoignage que -rien pour lui n’avait ressemblé à l’amour, entre leurs adieux de jadis -et leur récente rencontre. Cette indifférence ne naissait-elle pas d’un -souvenir préservateur, dissimulé mais vigilant? - -L’exclamation d’un jardinier qui venait de le reconnaître, le toucha. -Comme le cocher Honoré, comme la majeure partie du personnel, ce brave -homme datait du temps de M. Dervangeaux. - ---«J’ai peur, monsieur Georget, que vous ne trouviez personne à la -maison. A c’t’heure, Monsieur est à la fabrique. - ---Je l’y ai vu. Mais Madame? - ---Madame est descendue dans le pays. - ---Avec mademoiselle Toquette? - ---Bah!... Vous connaissez mamzelle Victorine? Oh! bien, quant à vous -dire où elle est, ça, le diable y perdrait sa peine. Jamais une -demi-heure de suite à la même place. Vous la trouveriez perchée dans un -arbre, ou plongeant au fond de l’étang, faudrait pas vous en étonner. - ---Son pied est donc tout à fait guéri? - ---A-t-elle eu mal au pied?... C’était pas pour la gêner, car elle doit -avoir des ailes, cette petite criquette-là.» - -Ogier ne s’était informé de la fillette qu’en l’espoir d’apprendre qu’on -l’avait déjà reconduite à la pension. Hélas! il faudrait encore subir, -présence espiègle et espionne, entre Mme Hardibert et lui, sa frimousse -d’angora roux! Grands dieux! il la verrait assez tôt. Ce jardinier était -loin de compte en s’imaginant qu’il allait la chercher. Au lieu de -continuer à monter vers la maison, le jeune homme fit un circuit, et, -redescendant par une charmille qu’il connaissait bien, il s’assit sur un -banc d’où il apercevait la grille d’entrée. De la sorte, il surprendrait -Nicole dès son retour, avant que personne l’eût prévenue. - -Maintenant, dans l’émotion exquise de l’attente, reconquis par le charme -familier de ce lieu, il se réjouissait du retard. Jadis, il avait ainsi -guetté sa compagne d’adolescence. Elle remontait le chemin en contre-bas -du banc,--les niveaux irréguliers du parc se prêtaient aux -surprises,--et il l’avait clouée sur place en faisant pleuvoir des -pétales de roses à son passage. Quelle tentation de recommencer la -gentille plaisanterie! S’il osait!... Il tourna la tête pour découvrir -quelque rosier en fleurs, et sursauta d’un étonnement presque -superstitieux quand il reçut en plein visage une admirable -«jacqueminot», heureusement dépourvue d’épines. Une «gloire de Dijon» -suivit, qui ne l’atteignit qu’à l’épaule. Et peut-être le bombardement -eût-il continué, si l’assaillante ne se fût trahie par un éclat de rire. -Mais la stupeur de Sérénis se manifestait trop comique. Une irrésistible -roulade de gaîté partit d’un massif tout proche, dont, presque aussitôt, -émergea Toquette. - ---«Pardon,» balbutia-t-elle, pouffant à s’étrangler, «pardon de vous -avoir touché dans la figure. Mais vous vous êtes tourné de mon côté -juste au moment où je vous visais...» Elle se calma un peu en le voyant -rester très grave, et reprit plus timidement:--«Je ne vous ai pas fait -mal? - ---Non, mademoiselle.» - -Sérénis, qui tenait encore les deux roses, machinalement saisies, les -lança au loin d’un geste si dédaigneux que Toquette haleta, comme sous -une gifle. Ses lèvres entr’ouvertes tremblèrent. - -Il ne retira pas de cette petite silhouette pétrifiée ses yeux -froidement fixes. L’irritation de sa rêverie profanée par -l’insupportable intruse le rendait cruel. Il y avait presque un abus de -force dans cette dureté écrasante de regard d’un homme sûr de lui envers -une enfant si visiblement interdite. - -Sous cette réprobation flagellante comme un dégoût, le blanc visage -pailleté de menues taches de cuivre s’empourpra violemment. Les -prunelles s’embrumèrent. Le jeune corps oscilla dans l’incertitude. -Allait-elle fondre en larmes? Allait-elle s’enfuir? Ni l’un ni l’autre. -Elle eut un mouvement singulier. D’une coulée humble et souple, elle -glissa presque aux pieds de Sérénis, à l’endroit où gisaient les fleurs. -Elle les ramassa, lui adressant un coup d’œil intraduisible, chargé de -défi autant que de chagrin, puis elle se releva, et s’éloigna sans hâte, -muette, comme une petite nymphe blessée. - ---«L’agaçante moucheronne!» grommela Sérénis. Mais, comme elle -disparaissait sans tourner la tête, il ne put s’empêcher de sourire. -Sous l’arcade de la charmille, flottait le reproche caressant de la -petite âme désappointée. Ce beau garçon aux yeux preneurs ne pouvait se -tromper sur les aguichements et sur les dépits des fillettes. - -Il n’y pensait guère lorsqu’il aperçut Nicole qui franchissait -lentement, à pied, la grille ouverte. Le soleil baissant mettait un -reflet d’or rose sous son ombrelle. Un peu lasse d’avoir gravi la côte, -elle penchait la tête, les yeux à terre. A quoi pouvait-elle bien -rêver?... Sa jupe ronde, rasant à peine le sol, sa chemisette de batiste -blanche, son canotier de grosse paille cerclé d’un simple ruban, lui -donnaient un tel air de jeunesse, qu’Ogier la vit toute pareille à la -chère camarade d’autrefois. - -Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche tellement alanguie de -pensée intérieure, qu’il restait indécis, troublé devant ce mystère -d’une songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer sans lui -causer trop de saisissement. - -Mais, comme elle allait arriver au-dessous de lui, dans l’allée en -contre-bas, soudainement elle leva la tête et le regarda en plein, les -prunelles attirées par un magnétisme. Il était debout, le cou un peu -tendu. Et, comme il ne prévoyait pas son mouvement, elle surprit dans -ses yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait si -ardemment. Elle-même laissa voir l’irradiation d’une joie que la volonté -tardive atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression trop -intense, elle courut vers lui comme une enfant. - ---«Georget!...» Tout de suite, elle l’appela par ce nom qui lui semblait -si doux à dire, qui ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée -grise de Bruges.--«Que c’est bien de revenir ici! - ---Je n’aurais jamais dû m’en éloigner,» dit-il avec une force triste. -«Ce lieu me remplit de regrets affolants. - ---Il est le même... Que regrettez-vous, mon ami? - ---Ce que je regrette!!...» - -Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle devina quel genre de -méditation il venait de traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux -parc avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour de voyage, ne -subissait-elle pas une hantise étrange, reliant les impressions d’hier à -la douceur d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque détour d’allée -ce que l’adolescent y avait laissé de lui, revivant tout cela par une -tendre et folle préoccupation de l’homme qu’il était devenu? - ---«Ce que je regrette...» répéta-t-il plus bas. «Vous voulez le -savoir?...» - -Il avait glissé son bras sous celui de la jeune femme et l’entraînait -doucement. D’instinct, pour leur causerie, il souhaitait un coin plus -secret, à distance du massif où Toquette s’était si facilement cachée. -Quelques pas, et ils furent dans un sentier délicieusement abrité. Un -parfum lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia, dressées dans -la verdure métallique des grands arbustes, exhalaient ce puissant arome, -que le soleil avait échauffé dans leurs urnes fines. - -Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il avait manqué sa vie, il -s’était conduit en insensé. S’il était revenu régulièrement à la -Martaude, durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses vacances de -collégien, il aurait découvert à temps que son cœur appartenait à -Nicole, que l’existence, l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter, -tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de saveur que par elle. Il -l’aurait compris, et il le lui aurait fait comprendre. Peut-être s’en -fût-elle émue... Peut-être aurait-elle pris souci de se sentir tellement -nécessaire... Ou même eût-elle trouvé digne d’elle ce rôle -d’inspiratrice, de créatrice, cette souveraineté magique qui fait qu’une -femme pétrit à son gré le cerveau, la volonté, la destinée d’un homme... - -Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une éloquence passionnée et -si grave, Nicole ne put s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la -personnalité trop forte, inentamable, de Raoul. Cet esprit tout d’une -pièce, quand elle l’effleurait, lui semblait revêtu d’acier. A toucher -de trop près cette pensée trop volontaire et trop close, elle sentait le -froid du métal. Son mari l’aimait, sans doute, à sa manière. Mais jamais -il ne lui donnerait cette ivresse que Georget dépeignait avec une -séduction si poignante: être la raison et la cause de toute façon de -voir et de sentir dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer -l’univers pour celui à qui l’on voudrait donner le ciel, quel privilège! -Raoul Hardibert ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide -logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée dans sa vie, avec toute -une sensibilité imprévue et frissonnante, n’influençait pas le moindre -de ses raisonnements. - ---«Mon ami...» murmura Nicole, interrompant Sérénis, «Georget, que -dites-vous? Ne devais-je pas épouser Raoul? - ---Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux ans d’absence de ma part. Oh! -ces deux ans!... malheureux aveugle que j’étais!... - ---Mon père souhaitait mon mariage avec son successeur. Il vous aimait -beaucoup. Mais vous n’étiez qu’un enfant... Jamais il ne vous aurait -alors confié sa fille. - ---Nicole... si j’avais su me faire aimer de vous, vous m’auriez -attendu.» - -Il avait énoncé lentement, et avec quel regard! la supposition: «Si -j’avais su me faire aimer de vous...» Puis il se tut. Elle aussi. Un -effroi leur vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles ne -volaient-ils pas?... Le même rêve, à présent, leur étreignait le cœur. -La vie s’étendait devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient -ensemble, dans cette atmosphère si douce de leurs deux natures tendres, -partageant le charme des émotions artistiques, des œuvres aisées -jaillies de leur sentimentalité, de leur caprice, écloses au contact de -la beauté éparse. Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec un -peu de patience, une plus lente application à interroger leur cœur et la -vie. Aujourd’hui, il était trop tard. - -Des coups de sifflet déchirants percèrent les feuillages tranquilles, -fusèrent vers le ciel encore lumineux, car le soleil du solstice était -loin d’achever sa course. - ---«Six heures,» dit Mme Hardibert. «C’est la sortie des ateliers.» - -La respiration formidable de la Martaude lui passa sur la chair comme un -souffle de feu. Elle crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la -furie des machines, le torrent des ouvriers, trop las pour goûter le -repos du soir, leurs vêtements souillés de poussière et de graisse, -leurs visages noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle crut -voir se pencher sur d’incompréhensibles problèmes la tête soucieuse du -maître, dont son image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait -dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait, avec son indéniable -droiture de conscience, les éléments obscurs de ses responsabilités. - -Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent, trop expressifs, -vers le jeune être si beau et si calme qui marchait à son côté, n’ayant -de tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir son œuvre, maniait -une plume légère et docile, au lieu des farouches outils vivants et des -redoutables outils d’acier. - ---«Nicole... - ---Georget, soyez raisonnable. Voulez-vous m’obliger à ne plus vous voir? - ---Je ne vous demande rien,» dit-il, en baisant la main qu’il avait -prise. «Rien pour vous... Mais tout pour moi. Soyez mon amie, mon -inspiratrice... Préservez-moi d’un regret mortel, avec un peu d’illusion -et de pitié. - ---De l’illusion, de la pitié!... Dites une affection profonde, mon ami, -et la plus ardente sollicitude pour vos nobles travaux. N’ai-je pas -confiance en vous?... en moi-même?... Aurai-je recours à des tactiques -indignes de nous?... Nous planons tous deux au-dessus des dangers qu’on -évite par la fuite et le mensonge. N’est-ce pas?... Dites-le!... Vous -êtes Georget pour moi seule, mon poète. Je suis votre amie, votre muse, -comme vous me le demandez loyalement. Car c’est loyalement que vous me -le demandez, jurez-le moi.» - -Était-ce bien la silencieuse Nicole? Les mots lui venaient dans une -fièvre. Un peu de rose teintait ses joues mates. Ses yeux transparents -se fonçaient d’exaltation. Elle prêchait la sagesse avec une flamme -trouble sur son adorable visage. Qu’elle était sincère, inquiète et -dangereuse!... - -Georget murmura: - ---«Vous savez bien que je vous obéirai en esclave. Il en sera comme vous -le voudrez. Je vous suis soumis jusqu’à la mort.» - - - - -VII - - -Dans la grande salle à manger, ouverte au large sur la gaîté verdoyante -du dehors, le déjeuner prenait fin. - -La conversation languissait. Des anxiétés diverses pesaient sur les cinq -convives. Nicole et Ogier songeaient à la séparation imminente. -L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger son séjour plus -longtemps. L’après-midi même il retournait à Paris. - -Comme ces huit jours avaient passé vite!... Plus vite encore que ceux de -Bruges, dans une intensité d’émotion plus aiguë et plus précise. - -Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des regards, démenti par le -silence des lèvres, l’enchantement qu’on ne veut pas nommer. L’amour -s’était démasqué avec la hardiesse magnifique d’un hôte qui connaît son -prestige et ses droits, qui ne craint plus qu’on lui dispute la place. -Il avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait pas. Mais -quelle douceur éperdue à constater sa présence, à le braver d’un commun -accord, dans une révolte frissonnante! Pour deux êtres passionnés, -échanger des désirs enivre le cœur d’une volupté presque aussi -accablante que d’en échanger les réalités. - -Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière semaine, avancés très -loin sur ce calvaire de délices. Pourtant, l’étrange conscience -amoureuse qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans -l’assouvissement et non dans la convoitise, leur attestait encore qu’ils -n’étaient point coupables. Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules, -nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose qui, au fur et à -mesure de nos expériences sentimentales, modifie notre jugement. Ce ne -sont point nos raisonnements qui déterminent notre conduite, mais notre -caractère, combiné avec les réactions que les circonstances provoquent -dans notre sensibilité. Nos raisonnements suivent après coup. Si, par -hasard, ils précèdent, du moins en apparence, c’est que les -déterminantes de l’action se trouvent en nous si fortes, que cette -action est virtuellement accomplie quand nous croyons en discuter encore -les motifs. - -Mme Hardibert aimait un autre homme que son mari, elle qui, jusqu’à ce -jour, considérait la fidélité conjugale comme le premier des devoirs -féminins, et la trahison comme la chose la plus odieuse, la plus basse. -Elle transposait donc son point de vue. Dans une soif de justification -personnelle, qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, mais un -besoin d’harmonie morale, elle se disait qu’elle aurait d’autant plus de -mérite à rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une plus âpre -tentation. Et cette tentation, elle la rendait irrésistible par la -poésie même de la résistance qu’elle y opposait. Le piège était là, pour -cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination et la tendresse, -trop contenues dans le mariage, débordaient pour la première fois... Et -avec quelle impétuosité!... Il suffisait d’observer ses yeux, durant ce -déjeuner, pour se rendre compte qu’une chimère y palpitait, en des -reflets d’héroïsme et de suavité. - -Ce n’était pas son mari qui songeait à lire dans les prunelles d’un gris -mauve. Mais quelqu’un de plus perspicace les interrogeait. Mme -Raybois--la cousine Berthe--assistait à ce déjeuner, avec son mari, le -sous-directeur. Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, devenu -leur ami puisqu’il était celui de la maison, mais parce que Hardibert -souhaitait avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. Il -attendait, d’une minute à l’autre, la réponse définitive des ouvriers. -On ne pouvait guère la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien -des points de détail, et la détente s’annonçant depuis quarante-huit -heures. La grève serait une trop insigne folie. Mais tant d’intérêts -politiques envenimaient la question industrielle, que les pires -aberrations restaient vraisemblables. - -Au milieu de si importants soucis, comment le maître de la Martaude -aurait-il songé à épier, sur le visage de sa femme, des nuances de -sentiment que, même à loisir, eût à peine saisies son esprit peu -romanesque. Plus éloigné que jamais, par ses préoccupations, de -semblables subtilités, il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans -le savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse effarée de -Nicole. Au moment même où elle aurait eu besoin de sentir tout près son -cœur, de s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds et -robustes, il l’avait tenue plus à distance que jamais, du haut de sa -pensée dédaigneuse, quand il ne la froissait pas par ses façons -cassantes et ses boutades ironiques. - -Tout à l’heure, à table, une de ses reparties sans aménité venait de -faire surgir sous les paupières mobiles de la jeune femme, non pas la -prompte larme qui les humectait en pareil cas, mais un lent rayon de -fierté triste, tandis que les lèvres frémissaient d’un faible sourire. - -Berthe Raybois remarqua, non seulement ce jeu si nouveau de physionomie, -mais encore l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa -celle qu’un autre faisait un peu souffrir. Elle-même, cette Berthe, -alourdie par la trentaine, aux traits inertes et épais, aux prunelles -sans éclat, du même blond fade que ses cils, ses sourcils et ses -cheveux, ne laissa rien paraître sur son inexpressive physionomie de ce -que lui causa cette découverte--une espèce de délectation amère, faite -d’incompréhension, de curiosité, de rancune. Incompréhension et -curiosité de l’amour, rancune contre son mari, étendue à tout le sexe -masculin. Elle n’était que mère, adorait ses quatre enfants, qu’elle -élevait avec une sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils -occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la consolaient amplement -des infidélités perpétuelles de son beau Gaston, un grand gaillard -barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, mais fanfaronnait quand -même et plus que jamais au passage de la moindre jupe, comme le coq de -cette bonne couveuse. Elle ne songeait guère à lui rendre la pareille, -dans une ignorance de la passion qu’avait aggravée au lieu de -l’éclaircir sa multiple maternité, et sans illusion sur sa figure, pire -que laide par l’absence totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois -était indiscutable, solide, comme l’instinct et la fatalité. Ce qui -n’empêchait pas cette brave créature de s’exaspérer sans trêve d’une -jalousie rongeante, et de choyer le péché des autres femmes comme une -revanche, avec des audaces de théorie singulières. - ---«Écoute,» dit-elle à Nicole, comme celle-ci achevait de servir le café -à ces messieurs sous la véranda. «Viens donc un instant. J’ai quelque -chose à te dire. - ---N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une billevesée,» fit le -sous-directeur avec une gaîté peu sincère. Il ne se sentait pas tout à -fait tranquille, ayant été par trop entreprenant avec la petite Coursol, -et sachant que, si la jeune ouvrière s’était plainte, les choses -pourraient se gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts cris. -Hardibert finirait par éprouver quelque ennui de ces histoires. - -Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par la taille, et -s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes et mystérieuses comme des -pensionnaires. - ---«C’est de Toquette que je veux te parler,» commença Berthe. «Elle est -dans sa pension, n’est-ce pas? Dis-moi... Te montre-t-elle les lettres -qu’elle reçoit de son père? - ---Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le lui demande. - ---Tu as tort. - ---Pourquoi? - ---Parce que tu as pris la responsabilité de cette enfant. Et que tu ne -devrais pas laisser monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que Raoul -et toi donnez à sa fille. - ---Contrecarrer... Mais comment? - ---Voyons... Tu connais bien la marotte de ce demi-fou. Il se croit -toujours à la veille de faire fortune. Je suis sûr qu’il entretient la -pauvre petite dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts qu’elle a, -les gâteries dont tu ne peux te défendre, qu’est-ce que cette fillette -deviendra, je te le demande un peu, si elle se croit une héritière? - ---A propos de quoi, ces réflexions?» questionna Nicole, tout de suite -impressionnée. - ---«Gaston a eu des renseignements... C’est un voyageur d’une maison -américaine, venu pour affaire à la Martaude, qui, par hasard, a -nommé Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un truc -infaillible--encore... toujours!--pour gagner des millions. Il le dit à -qui veut l’entendre, trouve des gens pour y ajouter foi, même chez ces -Yankees pratiques, et, naturellement, doit tourner la tête à sa fille -avec ces dangereuses bourdes... - ---Qu’est-ce que c’est que ce truc?... - ---Tu le demandes!... Ne connais-tu pas le personnage?... Ce ne sont pas -les inventions saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce, je -crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité. N’est-ce pas un -comble? Dans le pays de la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux -après tout ce qu’on a fait!... - ---C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé... - ---Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien que mon mari reste seul en -rapport avec les étrangers tant que ne se conclut aucune transaction -importante.» - -Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant une pelouse, -revenaient en vue de la véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en -rapprocher. Hardibert et Raybois causaient, soucieux, tout en fumant des -cigares. Sérénis, poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine son -peu d’intérêt aux questions de salaire, de main-d’œuvre, de travailleurs -syndiqués ou non syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe claire -entre les feuillages, la nuque au dossier de son fauteuil de paille, -dans un abandon élégant de son grand corps souple. - -Nicole, en passant, ne regarda pas de ce côté. Mais Berthe, tout en -entraînant sa cousine dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les -trois hommes. - ---«Il y a quelqu’un qui a bien envie de savoir ce que nous disons,» -murmura-t-elle. - -Nulle question ne la poussant à en risquer davantage, elle ajouta, par -une mystérieuse alliance d’idées: - ---«Cette petite Toquette, après tout, si elle prend la vie trop gaîment, -où sera le mal? Pas le sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il -faut pour acheter la respectabilité, et de bons atouts pour réussir -autrement. De l’esprit, une frimousse drôle, le diable au corps, nulle -ombre de sentimentalité... Ce serait dommage qu’elle ne se servît pas de -cela pour tourmenter quelques-uns de ces jolis égoïstes qui se -prétendent nos maîtres. - ---Oh! Berthe... - ---Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne les fait pas souffrir. - ---Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins pas sérieusement,» prononça -Mme Hardibert, sans trop savoir--tant la phrase jaillit spontanée--si -c’était l’équité, le remords, la prudence, ou une inconsciente -hypocrisie, qui la lui dictait. - ---«Raoul?... Non,» reprit Berthe d’un ton singulier. «Il ne te fait pas -souffrir parce que tu ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en -chargera. - ---Que veux-tu dire?...» - -Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle, cherchant les yeux de sa -cousine, ces yeux blonds et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne -lut rien. Un massif défleuri de rhododendrons les isolait. La distance -éteignait le bruit des voix. Elles pouvaient se croire seules dans la -chaleur silencieuse du grand jardin désert. - ---«Qui donc?... Quel autre se chargera de me faire souffrir?...» - -Oh! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui tremblaient d’amour!... Le -frémissement d’appréhension dans ce cœur palpitant!... - ---«Voyons, Nicole...» - -Le sourire de Berthe disait: «Pourquoi vouloir me donner le change?» - ---«Je t’assure... - ---Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi qui te blâmerai, qui te ferai -de la morale. Es-tu plus heureuse avec Raoul que moi-même avec -Gaston?... Et quand même... Doit-on la fidélité dans un pacte de -dupe?... Les hommes nous la jurent bien, la fidélité, le jour du -mariage, quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent -d’avance, volontairement, sciemment, de complicité avec les conventions -sociales, les lois, la morale, et tout le tremblement! L’amour, suivant -eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils la cherchent sans cesse, -partout, qu’ils n’en sont jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme -eux, où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion, ni serments, dont -ils ne fassent litière pour l’obtenir. - ---Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles?... Toi, si foncièrement -honnête... - ---Honnête... Oui... Mais pourquoi?... Parce que j’ai quatre enfants, qui -absorbent toute ma puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que -personne ne m’a jamais fait la cour.» - -Mme Raybois constatait ces choses avec sa déconcertante placidité de -physionomie. Sa figure, molle de contour et brouillée de son, avec cette -même nuance d’un jaune terne dans les prunelles et la chevelure, ne -trahissait pas plus d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté. -Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle disait ce qu’elle -pensait, voilà tout. Mais ses paroles, à elle, l’inattaquable, -révoltèrent sincèrement la créature accessible et tentée qui les -écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait. N’avait-elle pas besoin -de croire au péché dans l’amour?... C’était sa sauvegarde. Que -ferait-elle le jour où elle en douterait? Précipitamment, elle invoqua -les raisons qui lui interdisaient de faillir. Raoul n’était-il pas un -mari sans reproche? Il ne songeait même pas à regarder une autre femme. -Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités où se blessait un -cœur sensible. Mais elle-même se reconnaissait une susceptibilité -déraisonnable. C’est elle qui ne devrait pas faire attention... Un si -haut esprit, une si active intelligence, toujours à la poursuite d’un -progrès pour son industrie, pour ses ouvriers... Comment lui en vouloir -de ses distractions, de ses brusqueries?... Elle l’estimait et -l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment bien coupable si elle -manquait à ses devoirs envers lui. - -Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux lèvres, de penser ce -qu’elle disait, et de s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe -se tourna vers elle: - ---«Bien, ma chérie... Tant mieux!... Parce que, vois-tu, si je crois -impossible qu’avec ta beauté, les sollicitations que tu rencontreras, -ton besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le caractère de ton -mari, tu ne le trompes pas un jour, j’aime autant pour toi que ce ne -soit pas avec monsieur Sérénis.» - -Nicole essaya de rire. - ---«Ah! vraiment... Il n’est pas l’élu de ton choix pour m’entraîner au -crime. Et pourquoi ne lui donnerais-tu pas ce singulier brevet? - ---Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction...--comment -dirais-je?...--trop immédiate et magnétique (n’employons pas de termes -grossièrement matériels), pour ne pas devenir, fût-ce malgré lui, ce -type martyriseur qui s’appelle un homme à femmes. Puis vous ne -marcheriez pas longtemps côte à côte sur la route de l’idéal. Tu aurais -tôt fait de le dépasser, tout poète qu’il est. Je le crois, au fond, un -garçon très pratique. - ---Lui!...» cria Nicole sans le vouloir. - ---«Lui,» répéta Berthe, soulignant l’exclamation, non sans malice. - ---«Comme tu te trompes! - ---Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il est amoureux, il est -sincère. Il se grise avec ses rimes... et avec tes yeux... - ---Oh!... - ---Mais nous verrons dans quelques années. - ---Comment mesurerais-tu l’idéal que contient une âme, Berthe? N’es-tu -pas, de ton propre aveu, la femme la plus terre à terre... - ---Petite Nicole, ne me dis pas des choses désagréables. Ce n’est pas -nécessaire pour que je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques -années de plus que toi, et--après mes enfants et mon chenapan de -mari--tu es la seule créature que j’aime au monde. Voilà pourquoi je -t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas réussi à te -convaincre, c’est que tu es plus pincée que je ne l’imaginais. Alors, -pardonne-moi, et sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est pas moi -qui t’en blâmerai, je te le répète... - ---Ah!» s’écria Nicole, «ne va pas croire...» - -Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour d’une allée, la grande -silhouette de Sérénis se dressait devant elles. - ---«Je ne sais comment m’excuser d’être si indiscret, mesdames,» dit-il, -avec son sourire de gravité nonchalante, «mais monsieur Hardibert -m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute velléité de grève est -éteinte. Les ouvriers acceptent les propositions offertes. Les boudeurs -même reprendront le travail demain. - ---Quel bonheur!... Mais est-ce bien sûr?... Qui est venu dire cela?... -Est-ce Coursol?... - ---Oh! ce Coursol!...» s’exclama Ogier, avec le rire de ses dents -éclatantes, «je finirai par l’envier, tant il vous occupe! Non, ce n’est -pas Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai sans avoir contemplé -ce formidable mythe. C’est, ma foi, une très gracieuse image du monstre -qui est arrivée en messagère de concorde. Une jeune personne aux yeux -japonais... Madame Chrysanthème à la Martaude... - ---Fanny Coursol!» cria Berthe Raybois. - -Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de sa jalousie l’emporta -d’un pas si rapide, que, sans préméditation, Nicole et Ogier se -trouvèrent seuls en arrière. - ---«Mon Dieu!» murmura le jeune homme. «Je ne puis vous quitter. Je suis -capable de quelque folie. - ---Georget!... Et votre promesse!... Et notre pacte d’alliance si pure, -si haute!... Votre œuvre à venir... C’est en elle que votre cœur doit -rencontrer le mien. - ---Comment écrire, loin de vous?... Ah! Nicole, n’aurez-vous pas assez -confiance en moi pour venir vous pencher une fois... une seule fois!... -sur ma table de travail?... Ensuite, j’aurai tous les courages.» - -Elle secoua la tête, le regarda au fond des yeux. Il soupira. - ---«Mais,» demanda-t-il, «vous venez à Paris, souvent?... Vous venez -visiter Toquette à sa pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes -seulement?... Dehors... dans les rues... dans un parc... comme à Bruges, -comme ici... Qu’y aurait-il de mal?...» - -Elle dit, très vite et tout bas: - ---«Peut-être... Cela, oui... peut-être.» - -Mais il remarqua la tremblante incertitude de sa voix, et, sur son -charmant visage, une tristesse qu’il n’y avait pas vue encore. Où était -l’exaltation de tout à l’heure, durant le déjeuner? et cette sécurité -fière, avec laquelle, des hauteurs les plus périlleuses du sentiment, -l’adorable imprudente défiait toute faiblesse?... - ---«Qu’avez-vous, Nicole?... Qu’est-ce que votre cousine a bien pu vous -dire? Voulez-vous donc que je m’en aille avec un poids de doute sur le -cœur, au lieu d’emporter notre beau songe ailé, la certitude d’une -communion surhumaine entre nous?» - -Elle murmura: - ---«Georget!...» sans le regarder, tandis que ses vibrantes paupières -descendaient et s’arrêtaient sur la douceur du songe, comme des -papillons sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux amour avait -frémi dans ce mot, que le jeune homme tressaillit d’une impression -presque solennelle. - ---«N’ayez peur de rien,» dit-il. «Ni de moi, ni de vous, ni de la vie... -De rien... Soyez en paix... Je vous adore!» - -Le tournant de l’allée, en les amenant devant la maison, arrêta -l’effusion brûlante et soumise. Mais la ferveur des mots, éperdument -chuchotés, manifestement sincères, reformait autour de Nicole -l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle relevait les yeux, elle -rencontra cette lumière de gravité passionnée qui lui rendait si -émouvantes les prunelles bleu sombre de Sérénis. - -Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même les sources -cachées d’une vie merveilleuse. Elle découvrait ce miracle de l’amour, -l’agrandissement inouï de la personnalité par l’orgueil suave d’être -idole et par la soudaine mise en mouvement de toutes les forces -endormies: force de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer en -se retrouvant dans l’écho multiplié de son âme au fond d’une autre âme, -force de souffrir et d’être heureux, vibrations des sens et de la -pensée, qui font d’une créature humaine un instrument éperdu et sonore -dont aucune fibre ne reste silencieuse. Tout être que touche le souffle -magique croit, dans son ravissement, subir une aventure sans précédent -et sans exemple,--tant il est vrai que nulle description de l’amour ne -communique son essence réelle. L’insatiable curiosité qu’il nous inspire -vient de son mystère autant que de l’ivresse où nous jette son -évocation, même imparfaite. Aucune passion n’intéresse comme celle-là, -parce qu’aucune n’est si universelle, mais surtout parce qu’aucune -n’exalte si prodigieusement la puissance de vivre et la saveur de la -vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, et de tout ce qui fut, rué -vers tout ce qui peut être, à travers nous, quand nos mains et nos -lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées. - -Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace vide et sablé qui -séparait la pelouse de la véranda, c’était la sensibilité dont -frissonnent les choses, marchant vers l’intelligence qui les analyse et -qui les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus fertile en -malentendus, que le rêve, dans ce cœur délicat de femme, s’enveloppait -de noblesse et de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau -d’homme, se revêtait de droiture et de vérité. - -Debout devant Hardibert, se tenait Fanny Coursol. La présence de la -jeune ouvrière avait sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu hâte -de courir à ses occupations, sitôt rassuré quant à la reprise générale -du travail. Son fauteuil était vide. Le bout de son cigare achevait de -s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée par cette absence, -questionnait, de son ton placide et sans aigreur, la jolie couturière. - ---«C’est votre papa qui a ramené le calme, qui a montré à ses camarades -leur véritable intérêt? - ---Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour empêcher la grève. - ---J’en suis sûr... Et je ne l’oublierai pas,» dit Hardibert. «Tenez, -Sérénis,» ajouta-t-il en prenant un papier sur la table, entre les -tasses, quand il vit s’approcher le jeune homme, «lisez-moi ce document. -Vous verrez si c’est net et si c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer -ce Coursol. Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il ne s’en cache -pas. Mais, dans les circonstances actuelles, il considère que je suis -dans le vrai. Et il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les -soulever un de ces jours contre moi, si le conflit se renouvelle dans -d’autres conditions. Lisez soigneusement. C’est très fort.» - -Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce d’ordre du jour, rédigé, -certes, avec une clarté remarquable, et que rendait caractéristique, à -côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain des revendications -prochaines. La physionomie générale de ce message des ouvriers à leur -patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, avant les autres -délégués, ne pouvait manquer d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des -détails précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires et -d’heures de travail, des noms d’individus congédiés qu’on devait -reprendre à l’usine. Et tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une -seule image attirait trop exclusivement. L’heure approchait où Sérénis -allait monter dans l’un des équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare -de Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant ces dernières -minutes, le privait de sentir la présence de Nicole. - -Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, ainsi qu’à une réflexion -de Hardibert, qui lui parurent ne point devoir faire tort à ses intérêts -d’amoureux. - -De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, ne pouvaient manquer -d’observer avec quelle humilité dans l’admiration la petite Coursol -regardait le maître de la Martaude, ni la complaisance amusée avec -laquelle celui-ci accueillait l’évident hommage. Pas un instant Sérénis -n’eut le mauvais espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète -pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant pour la fierté de Nicole ou -pour la pureté de la coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois. -Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce qu’il formait avec son -sous-directeur un tel contraste physique et moral, que la jeune fille, -si farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, s’extasiait, -captée, avec une souple douceur, en face de ce patron taciturne, dont -les paroles étaient redoutables et rares, dont le moindre geste disait -l’autorité sur soi-même ainsi que sur les autres, dont l’impressionnante -figure lui semblait majestueuse et lointaine comme celle d’un dieu. - -Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. Il venait de voir rougir -et pâlir la petite, tandis qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne -nouvelle dont elle avait voulu se faire la messagère, et qu’il -appréciait Coursol si fortement, mais de si haut. Et quel homme n’eût -goûté la grâce timide et caressante des yeux bruns, des jolis yeux -retroussés, qui semblaient toujours sourire, même quand la bouche -tremblait d’embarras? Vaguement, sans qu’il en eût bien conscience, un -sentiment fut flatté en lui: ce besoin d’être adoré sans discussion, -qu’aucune femme n’avait comblé, parce que l’âpreté de son caractère -exaspérait la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait de -souffrance irritée. Pour piquer la sienne,--dans quel moment!... Mais -telles sont les fatalités conjugales,--il se plut, lui si éloigné de -toute vilaine convoitise, à rendre évidente l’espèce de fascination -qu’il exerçait sur cette enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la -condescendance ironique de son regard en lui disant: - ---«Et vous, ma petite, vous êtes contente que papa ait arrangé les -choses, ne m’ait pas mis dans le cas de me séparer de lui?... - ---Oh! oui, monsieur. - ---Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude?...» - -Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique de ses yeux fins. - ---«Alors ce n’est pas vous qui poussez à la guerre contre ce méchant -patron?... - ---Oh! non, monsieur!...» - -La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu Nicole, comme l’insistance du -regard de Raoul, sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière. - ---«C’est bien, Fanny,» dit-elle. «Tu peux aller maintenant. - ---Fanny?...» répéta Hardibert. Et ce fut comme un appel, qui cloua la -jeune fille sur place au moment d’obéir. «Un joli nom. Eh bien, Fanny, -si jamais le papa Coursol fait encore des siennes et me donne la -tentation de le flanquer dehors, venez me trouver. Je serai bien capable -de lui pardonner alors un coup de tête. Mais tâchez plutôt qu’il ne -recommence plus. - ---Si cela ne tenait qu’à moi!...» murmura-t-elle, avec un accent où l’on -devinait une nature passive, une féminité primordiale, acceptant sans -discussion le joug masculin, qu’il vînt du père ou du maître. - -Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce que ne remarquait pas -le directeur, qu’il y avait offense pour Mme Hardibert à continuer le -dialogue après que celle-ci l’avait congédiée. - -Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de distraction l’exercice d’une -volonté déjà suffisamment impérieuse, et qui, de la sorte, devenait -agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à une profondeur jamais -atteinte en cette âme aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa, -suivant des yeux la svelte silhouette de la petite Coursol: - ---«Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien simple, bien ignorante, qui -voit en vous un être incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas, ne -vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes plus perfectionnées sont -délicieuses, mais on perd trop tôt son prestige avec elles. Et le -prestige, il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme cesse de vous -considérer comme l’être le plus parfait de la création, vous êtes bien -près de perdre son cœur. - ---Vraiment?» fit Berthe Raybois. «Vous croyez que les femmes bêtes ont -l’admiration plus solide que les autres?... - ---Mais oui. - ---La bergère des Alpes?... - ---Parfaitement. - ---Vous n’y entendez rien. Les femmes qui méprisent le plus les hommes -sont d’une catégorie notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles je -veux dire. Pour vous supporter, il faut beaucoup d’intelligence et de -philosophie. Si monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce ne sera -pas parce qu’elle goûtera son génie, mais ses sauces, avec -discernement.» - -Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux sourire. - ---«Vous n’ignorez pas cependant, madame la raisonneuse,» reprit -Hardibert, qui, malgré des termes à intention plaisante, n’arrivait -jamais à la légèreté de ton, «vous n’ignorez pas qu’on représente -l’amour avec un bandeau sur les yeux. Dès qu’il voit clair... pfft!... -il s’envole! - ---Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce qu’on aime?... Ou aime-t-on -parce qu’on est aveugle?... Si c’est la première hypothèse qui est -vraie, comme je le crois, l’admiration des femmes dure autant que leur -amour, et non leur amour autant que leur admiration. Votre fameux -prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est leur cœur qui vous le -donne. Mais il faut que vous teniez leur cœur. - ---Le tient-on jamais?...» murmura Hardibert. - -«Ah!...» pensa Berthe. - -Et, le soir même, quand elle se trouva seule avec sa cousine, après le -départ de Sérénis: - ---«Méfie-toi,» dit-elle à Nicole. «Il y a quelque chose dans ton mari -que tu ne connais pas. - ---Quoi donc? - ---Une amertume sentimentale qui pourrait un jour s’envenimer. - ---Que veux-tu dire? - ---Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour, lui, ce cerveau abstrait, ce -savant, ce sauvage, qui ne sait pas tourner un compliment à une femme? - ---Était-ce bien d’amour qu’il parlait?» répliqua Nicole, avec un -hochement de tête. «C’était de son prestige, de son autorité, de sa -supériorité d’homme et de mari. Il veut de l’admiration. Je ne lui -marchanderai jamais la mienne. Ne sait-il pas qu’il l’a tout entière?... -Je n’ai rien compris à ses allusions désobligeantes...» - -Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres et résignées de la jeune -femme, surprit sa cousine par un accent imprévu, mais non par sa -signification secrète, dont elle avait la clef. - ---«Je te préviens,» reprit Berthe. «Pas pour lui, mais pour toi. Tu as -l’air d’avancer qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui ai -dit moi-même. Et je le crois. Votre existence conjugale n’a jamais eu -l’allure d’un roman. Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti? - ---Voyons!... - ---Quelle drôle de chose que l’amour, tout de même!» s’exclama la femme -négligée, trahie, de Gaston Raybois. «Ceux qui sont le moins faits pour -le ressentir ne se consolent jamais de ne pas l’inspirer. - ---Raoul n’y songe guère. La science et les affaires l’absorbent. Sa -boutade de ce matin, c’était une façon de me taquiner, et toi aussi. -Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot d’amour. - ---Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait de la petite Coursol, sinon -pour te rendre jalouse? - ---Mais à quel propos? Il ne doute pas de moi, pas plus que je n’en doute -moi-même.» - -Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. Puis Mme Raybois ajouta: - ---«J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà tout. Le caractère de ton -mari n’est pas simple. Quel être humain est simple? Mais je crois -celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien avant de parler, ou -d’agir, ou de te taire, avant de rien changer, fût-ce par une attitude -ou par un silence, dans votre intime vie à deux. Quand on est possédé -par un sentiment tel que je le devine en toi, et qu’on a ta -franchise,--plus que de la franchise, une transparence d’âme qui rend -toute dissimulation impossible,--on peut, sans le vouloir, accomplir -l’irréparable. - ---J’essaie de te comprendre,» dit Nicole, «mais je n’y arrive pas. Tu -parles des complications du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au fond du -mien. Pourquoi?... Pour une supposition, moins qu’un indice. Mais, -crois-en cette franchise que tu m’attribues: si je t’affirmais que tu te -trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en convenant de ce que tu -supposes. - ---Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. Je te dirai simplement: -ne gaffe pas avec Raoul.» - -Une souffrance croissante altérait le visage de Mme Hardibert. Cette -intrusion presque brutale dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs -provoquée ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait mal, mais s’imposait -toutefois à une nécessité de son âme--peut-être justement à ce besoin de -vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. Quelle abrupte conseillère -pourtant, cette Berthe! Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses -doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que Nicole supposait -au-dessus de toute perception vulgaire. - -Comment une Mme Raybois, instruite de l’amour par les seules frasques -d’un mari grossièrement coureur, comprendrait-elle les subtilités -merveilleuses dont s’était tissu, dans la poésie de Bruges et les frais -souvenirs de la Martaude, un rare et unique lien sans matérialité -coupable? D’autre part, que pouvait saisir cette petite bourgeoise -presque sans culture, d’un esprit vaste comme celui de Hardibert? Ne -s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre? Cependant sa décision -tranquille, si étrangement indépendante de toute convention, de tout -préjugé, presque de toute morale, cette espèce de stratégie sexuelle, -exercée contre la faiblesse dans l’amant probable et en même temps -contre l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de bouleverser le -rêve de Nicole. - ---«C’est curieux, cette façon que tu as de me parler de Raoul,» observa -nerveusement celle-ci. «Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment -veux-tu que ma sincérité me fasse tort?... Raoul n’est certes pas le -type du mari aimable. Je souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a -pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une incontestable noblesse. -Un tel homme serait plus lésé par un mensonge que par un tort -franchement avoué. Je compte bien n’en avoir jamais envers lui. Mais il -y a une chose surtout dont je suis certaine: c’est que je ne -l’humilierai, pas plus que moi-même, par une basse comédie. Il dédaigne -l’amour, mais il estime par-dessus tout la loyauté. J’aimerais mieux -perdre son affection que sa confiance. - ---Cela veut dire?... - ---Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la psychologie abstraite, -sans application dans les faits. - ---Je souhaite,» dit Mme Raybois, «que tu n’aies jamais à l’appliquer.» - - - - -VIII - - -Presque au lendemain de la reprise régulière du travail, à la Martaude, -et une dizaine de jours avant cette élection législative qui enfiévrait -le pays, Nicole Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La femme d’un -ancien camarade de son mari, en relations peu suivies pourtant avec -elle, lui annonçait sa visite. - -Jeanine Chabrial, «la belle Mme Chabrial», comme on l’appelait dans les -salons parlementaires, avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur, -que, par son ambition, sa finesse, sa force de volonté, ses intrigues -peut-être, elle venait de lancer dans la politique avec un mandat de -député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué par une tragique et -obscure coïncidence. L’armateur Vauthier, qui, grâce à sa grande -situation dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et fait réussir la -campagne électorale, était tombé, ou s’était jeté, sous un train en -marche, à l’heure même où son candidat se voyait acclamé comme -représentant de la région. Édouard exerçait précisément chez Vauthier sa -carrière d’ingénieur, et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé -Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique de l’armateur. - -Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même par les plus -malveillants, entre cette mort incompréhensible et la fortune politique -d’Édouard Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il est vrai que le -nouveau député trouvait au pouvoir un ami très influent, le ministre des -Relations Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme plutôt -tiède, mais dont les attaches avec les partis réfractaires servaient -momentanément un Cabinet temporiseur. - -La camaraderie d’Édouard Chabrial avec Raoul Hardibert datait de l’École -des Mines. Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue de l’amitié. -Mais une récente rencontre avait ressuscité les souvenirs et le -tutoiement. Les jeunes femmes avaient lié connaissance, et maintenant -Mme Chabrial manifestait l’intention de venir avec son mari, un jour -qu’elle fixait, visiter la Martaude et ses maîtres. - ---«Tu connais la réputation de cette femme-là?» demanda Berthe, lorsque -Nicole l’eut priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes. - ---«Je sais qu’elle passe pour être très coquette. Et ce que j’ai vu de -ses allures, de ses toilettes, de sa beauté provocante, confirme assez -cette opinion. - ---Coquette!... Le terme est indulgent. Mais sa coquetterie n’est qu’un -moyen. C’est une créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison -secrète et un but intéressé. Si elle vient ici, c’est qu’elle veut tirer -quelque chose de toi ou de ton mari, tu peux en être sûre. - ---Et quoi donc? - ---Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te méfier. - ---Elle ne m’est pas sympathique,» hasarda Nicole, dont la bienveillance -croyait, par cet aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa -cousine.--«Comment se fait-il,» demanda-t-elle à Berthe, «que, vivant en -province, comme moi, profitant moins encore que moi des occasions -d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs, tu en saches si long sur un -tas de gens, et particulièrement sur leurs mauvais côtés? - ---La comédie de l’existence m’amuse,» répliqua Mme Raybois, «parce que -je l’observe avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant les yeux -un brouillard d’idéal, un flou de bonté, qui ouate et émousse les traits -les plus aigus. Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si tu manques -de curiosité, c’est que tu n’es pas perspicace. A quoi bon regarder pour -ne pas voir? Sans la vilenie si merveilleusement variée des acteurs, le -spectacle paraîtrait bien monotone. - ---Il y a autant de bien que de mal sur la terre,» affirma Nicole. -«J’aime mieux n’apercevoir que ce qui est beau.» - -Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée, quand, à son tour, -Raoul lui dit: - ---«Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus que nous ne pensons dans -l’amabilité un peu intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils, en -ce moment d’agitation électorale, dans un établissement comme le mien, -qui occupe plusieurs centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité à -la clientèle de l’État? Chabrial est _persona grata_ auprès du -Gouvernement. Et sa femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on -raconte. - ---Qu’est-ce qu’on raconte? - ---Que la belle Jeanine est au mieux avec Luc de Prézarches, le ministre -des Relations Industrielles.» - -L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait à Nicole la -démarche annoncée par les Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit -autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que superficiellement. Son -âme tout entière appartenait à des émotions autrement intenses. Avant -cette visite même, elle devait se rendre à Paris. Des visites l’y -appelaient, sans compter les prières de Toquette, aussi peu faite pour -l’internat qu’une hirondelle pour la cage, et dont la résignation et -l’obéissance dépendaient des fréquentes apparitions de sa marraine. Une -journée à Paris... Des heures, des minutes, dont la moindre portion -suffirait, avec un mot à la poste, pour donner, pour recevoir -l’ineffable impression goûtée sur les remparts de Bruges ou dans le -sentier des magnolias. Échange de regards et de paroles, présence -délicieuse, terreur et douceur des au-delà passionnés. Et combien, -aujourd’hui, la tentation était plus forte! Non seulement par le -dévorant progrès du sentiment, mais par une forme plus insidieusement -séductrice. - -Un rendez-vous!... Chercher et choisir le lieu favorable: terrasse -chargée d’ombrage, aux balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de -musée qu’ennoblissent des gestes de marbre, lointain parvis de petites -églises désuètes... Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie... -Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt, puis palpiter de hâte, -quand, à si grand’peine, on est parvenue à se mettre en retard. Sentir -son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue, devant le dernier mur, le -dernier massif, qui dérobe encore la vision certaine... L’imagination de -Nicole parcourut cent fois tous les détails de la ravissante et coupable -entreprise. Ce n’était point les phases journalières et trop connues de -son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour. C’était l’action -hasardeuse, non encore accomplie, et qui, elle se le jurait, ne -s’accomplirait pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une suggestion -accrue, la rapprochait de la réalisation. - -Elle essaya de combattre ce vertige par des tournées charitables dans -les maisons d’ouvriers que bouleversait une maladie, un accident, une -mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil des demeures encombrées, -bruyantes et malodorantes, quand elle sortait, sa chimère l’attendait, -dans la ruelle ou sur la route, et repartait avec elle, plus loin, le -long des haies poudreuses, dans le rayonnement de l’été, que tachaient -de sombre les masses immobiles des arbres. - -Elle s’en délivrait quelquefois dans la paix obscure de la petite -église. Là, son effroi du sacrilège, qui porterait malheur à tout ce -qu’elle voulait chérir innocemment, lui prêtait l’énergie momentanée de -s’en abstraire. Elle priait. Mais sa foi, d’ailleurs affaiblie par -l’esprit scientifique dont pesait sur elle l’influence, ne se réveillait -pas consolidée dans ces méditations. Au contraire. Car Nicole, après -avoir, très ardemment et sincèrement, sollicité le secours d’en haut, -s’avérait que ce secours n’avait pas, pour la préserver de la faute, la -force de certaines considérations toutes terrestres. Ce qui l’arrêtait -sur une pente dont elle ne se cachait plus la rapidité, ce n’était -pas,--non, elle avait beau y réfléchir,--ce n’était pas l’horreur de -manquer aux commandements divins, de contrister les célestes vouloirs. -Nulle intervention surnaturelle ne la portait irrésistiblement vers le -devoir, après ses oraisons. A moins que la grâce efficiente ne prît la -forme de cet obstacle mystérieux, dressé contre son impulsion amoureuse -et les fins de cette impulsion, au fond d’elle-même,--amas formidable -des hérédités, des traditions, de tout ce qui se tisse au cours des -siècles dans les fibres humaines, pour ajouter ce que nous appelons une -âme à leurs ressorts de chair, et pour perfectionner jusqu’aux plus -délicats scrupules leurs primitifs réflexes, grossièrement ajustés à -l’origine contre les seules atteintes matérielles. - -C’était parmi ces raisons défensives que Nicole eût souhaité, mais -vainement, de sentir un abri puissant et divin. Mais quoi! la fierté de -sa pudeur, l’horreur du mensonge, le remords soudain que suscitait une -parole confiante de Raoul, l’attendrissement qui lui tordait brusquement -le cœur devant le front soucieux de celui-ci à qui elle était si -précieuse, tout cela lui offrait un appui plus réel que ses dévotes -pratiques. Et, de le constater, ébranlait davantage les convictions où -elle aurait voulu découvrir un miraculeux refuge. - -Toutefois, d’où que vînt le secours en cette pauvre âme pantelante et -bouleversée, il ne laissa pas d’être efficace. Mme Hardibert se rendit à -Paris, alla prendre Toquette à sa pension pour parcourir les magasins -avec elle, stationna chez sa couturière, les yeux fixés au tapis, dans -la longue attente, avant l’essayage. (Et ce fut l’assaut intérieur le -plus fiévreux de sa journée.) Puis elle revint à la gare, trop tôt d’une -demi-heure pour son train, sans avoir vu Georget, sans l’avoir informé -de sa présence, et même sans avoir passé dans sa rue,--la rue de La -Tour-d’Auvergne,--tout à fait hors de son itinéraire, et où il lui -aurait fallu se rendre exprès. - -Maintenant, dans ce salon des premières, où elle se trouvait presque -seule, et l’effort de sa résolution enfin détendu, Nicole s’étonnait -d’être si triste. N’était-ce pas le moment de goûter quelque fruit de sa -victoire? Chose inconcevable, sa vaillance la laissait si misérable -qu’elle n’aurait pas prévu un plus fâcheux état d’âme après une lâcheté. -L’idée qu’elle s’éloignait du lieu de sa tentation la déchirait. Car, -perdre cette tentation, c’était perdre tout ce qu’elle possédait de son -amour même. Quand tout à l’heure, bien sagement, elle s’assiérait dans -ce train qui l’emmènerait à Sézanne, ce serait la fin de la lutte, mais -aussi la fin de l’espoir... Quel vide, mon Dieu!... Et pour combien de -temps? Comme les jours à venir lui semblaient arides! Et voici que, -soudain, le regard d’Ogier, le large azur grave, surgit plein de -reproche--vision tellement aiguë que Nicole haleta, défaillante. Quelle -offense pour lui, quel tort envers son cœur loyal, d’être ainsi venue à -Paris sans le prévenir, sournoisement, comme dans la méfiance et le -dédain!... Quoi! ce jour s’était passé pour lui pareillement aux autres -jours... Devant sa table de travail, dehors, tandis qu’il marchait -peut-être non loin d’elle, rien ne l’avait averti qu’une joie -merveilleuse était proche. Il se serait contenté de si peu! Il en fût -resté si follement reconnaissant! N’était-ce pas une atroce injustice de -l’en avoir privé?... - -Un intolérable regret, presque un remords... Voilà ce qui résultait du -devoir accompli! - -Nicole ne put accepter ce supplice. Elle ne put rester sur ce divan de -velours vert, à patienter jusqu’à l’heure de son train, comme les -personnes qui arrivaient maintenant et s’installaient sans hâte, réglant -leur montre sur l’horloge du quai ou dépliant leurs journaux. - -La jeune femme se leva, sortit, se rendit au bureau du télégraphe. Elle -acheta un «petit bleu», et, sur la tablette noircie, avec une plume -impossible, entre des voisins curieux, elle griffonna: - - «Mon cher Georget, - - «J’ai passé la journée à Paris. Je ne veux pas qu’un hasard vous - l’apprenne. Ce qui est _notre_ histoire ne doit pas nous être révélé - par des indifférents. Et c’est bien un épisode de _notre_ histoire, - cette journée qui vous a toute appartenu, sans que pourtant je vous en - accorde une minute, comme vous y aviez presque droit de par ma folle - promesse. Vous allez m’en vouloir. Que vous dire? Pourquoi est-ce que - je vous écris? Sinon parce que j’ai tant de chagrin! Je vous demande - d’avoir autant de raison et de courage que moi... Mais ne souffrez pas - comme j’en souffre!... Adieu, Georget. - - «Votre - - «NICOLE.» - -Le petit facteur du télégraphe qui porta ce message, monta au troisième, -sur l’avis du concierge que le destinataire était chez lui. Un monsieur -en bras de chemise, gilet et pantalon de soirée, escarpins vernis, vint -lui ouvrir. Ogier Sérénis n’avait qu’une femme de ménage, qu’il -renvoyait l’après-midi, car il dînait toujours dehors. Il prit le -«bleu», et, devinant plutôt qu’il ne reconnut l’écriture, rappela le -gamin pour lui octroyer une pincée de sous. - -Ensuite, il se précipita vers une fenêtre, où le crépuscule restait -clair. Il déchira le pointillé et il lut. Quand il eut achevé, il -recommença ligne à ligne, puis mot à mot, cherchant éperdument le parfum -caché sous cette résille d’encre, que l’horrible plume du bureau de -poste avait faite de mailles si enchevêtrées et si grêles. - -Une âme charmante flottait sur ce pauvre petit carré de papier, tout -tressaillant d’angoisse tendre. L’homme dont les longs doigts nerveux -succédaient, en le touchant, aux fins doigts enfiévrés de tout à -l’heure, n’était pas indigne d’accueillir cette âme, et pouvait en -discerner la grâce. Si celle qui avait écrit ces phrases, tellement -dépourvues d’un sens précis, mais tellement gonflées d’un suc indicible, -avait pu constater l’hommage involontaire et fervent qu’elles -suscitèrent, sans doute elle y eût trouvé l’adoucissement de la -nostalgie sans nom rapportée de sa journée courageuse. Ogier, s’étant -assis près de la croisée, le télégramme à la main, s’enfonça à de telles -profondeurs d’émotion, qu’il en oublia l’heure, la clarté qui mourait au -ciel, et le dîner où il devait se rendre. - -Il ne sortit de sa rêverie passionnée que pour allumer sa lampe, et se -jeter, un crayon à la main, sur une feuille blanche, qu’il couvrit de -vers. La soirée s’écoulait, et il restait là, l’estomac creux, à -demi-habillé, chiffonnant sous des crispations d’ongles le plastron mou, -à petits plis, de sa belle chemise, qui fut bientôt un fouillis -lamentable. De temps à autre, une strophe grondait entre ses lèvres. Il -en développait tout haut le rythme, avec ces larges ondulations de -psalmodie où le poète se berce comme sur une houle, dans un délire -monotone, aussi différent que possible de la déclamation théâtrale, et -qui stupéfierait un profane. - -C’était à Nicole qu’il parlait, dans ces vers. Ainsi s’exhalait le -frémissement déchaîné en lui par le billet à la fois transparent et -énigmatique, qui s’était posé sur son cœur comme un tison d’amour. -Justement, quand il l’avait reçu, il ployait sous une de ces lassitudes -affadies que connaissent les artistes après un travail où ils ne furent -pas «en train». Son dégoût venait en grande partie du silence de -solitude succédant à la communion exquise de Bruges et de la Martaude. -Après son séjour là-bas, il était retombé de si haut, à la besogne -quotidienne, dans son intérieur médiocre, il s’était senti si loin de la -gloire, si loin de la fortune, si loin même de l’amour, que c’était -comme s’il se fût cassé les ailes ambitieuses naguère trop promptes à le -soulever. - -Mais, dans sa veillée tardive, toutes les effrénées chimères le -reprenaient, l’emportaient. Lorsque, ayant jeté ses dernières rimes, il -se leva, les tempes martelées d’échos, la poitrine bondissante, se -sentant poète et se sentant aimé, lorsqu’il prit sa lampe et parcourut -son étroit domaine, il n’y aperçut plus rien de mesquin ou de vulgaire. - -Son appartement se composait de trois pièces: l’une, son cabinet de -travail, une autre, sorte de fumoir-salle à manger, où il couchait sur -un divan, une troisième, son cabinet de toilette. Le tub, les haltères, -le masque et les gants d’escrime, traînant là, témoignaient de -l’entraînement corporel, que ce beau garçon n’aurait négligé pour rien -au monde. Quand il devait perdre une heure, il la prenait plutôt sur la -«copie» que sur l’hygiène, l’hydrothérapie ou le sport. A moins d’un -coup de fièvre, comme ce soir, où le voilà, son extase un peu tombée, -cherchant dans le bahut du fumoir s’il ne trouvera pas quelque reste ou -quelque biscuit à grignoter, dédaignant de descendre à la brasserie -voisine, où risquerait de s’évaporer son envoûtement délicieux. - -Une réflexion l’affligea pourtant. Comment faire parvenir à celle qui -l’avait inspirée l’hymne d’adoration et de flamme? Impossible d’adresser -à Mme Hardibert, par la voie officielle de la poste, autre chose que les -billets insignifiants permis à M. Ogier Sérénis. Ce que Georget pouvait -avoir à dire à Nicole exigeait autrement de mystère. Mais, de ce -mystère, il n’avait pas été question entre son respect et la réserve de -son amie. D’ailleurs, expédier les vers ne suffisait pas à un auteur -bien moins poète qu’amoureux, chez qui la vanité littéraire le cédait à -un sentiment plus dominateur, ce qui ne donne pas une médiocre mesure de -ce sentiment. Revoir Nicole... Voilà de quel besoin ardent se tendit son -âme quand la diversion des rimes ne l’obséda plus. Ah! s’il connaissait -la date du prochain voyage qu’elle ferait à Paris!... Une certitude le -gagnait que, cette seconde fois, elle ne reprendrait pas le train sans -lui avoir accordé un rendez-vous, si seulement il avait l’occasion de le -solliciter. Cela semblait tellement fatal, que Mme Hardibert elle-même -devait le prévoir, et que, pour cette raison, dans sa sincérité de -défense, elle ne reviendrait pas de si tôt dans cet insidieux Paris, aux -suggestions entraînantes, aux complicités captieuses. - -Elle ne reviendrait pas. Ou elle ne reviendrait que bien plus tard, -quand serait suffisamment conjurée la magie de Bruges, la magie du -sentier des magnolias--et cette autre magie, le regret d’aujourd’hui -même, qui avait dicté l’absurde et poignant «petit bleu». Alors elle se -serait reprise. Alors il serait trop tard. - -«Puisqu’elle ne viendra pas,» se dit Ogier, «c’est moi qui irai vers -elle.» - -Mais encore une fois, comment?... Impossible de se présenter de nouveau, -sans aucun prétexte, à la Martaude. Une pareille imprudence, en -éveillant les soupçons du mari, exposerait Nicole à des difficultés -peut-être graves, et compromettrait des relations d’amitié déjà si -précieuses à défaut d’un lien plus secret et plus tendre. - -«Oui,» songea encore Sérénis, «si Hardibert est avisé de ma présence. -Mais n’y aurait-il pas moyen?...» - -La phrase se suspendit dans le cerveau surexcité et romanesque, où la -passion montait comme une liqueur de feu. C’était l’instant ou jamais de -déraisonner. Le jeune homme était trop épris pour en manquer l’occasion. -Un projet insensé lui apparut, d’abord pour le faire sourire en son -extravagance, puis pour prendre peu à peu une apparence acceptable, et -enfin pour s’insinuer dans son vouloir avec une ténacité d’idée fixe. - - - - -IX - - -Une accablante fin d’après-midi pesait sur le village, sur l’usine, sur -la maison et le parc de la Martaude. C’était un de ces interminables -jours de canicule, où il semble que le soir ne viendra jamais rafraîchir -la terre, étreinte par le soleil depuis avant que les paupières les plus -matinales se soient ouvertes. - -Dans une sorte de vallonnement très ombreux, qu’un abrupt ressaut de -terrain boisé entretient en une atmosphère presque de cave, y laissant -s’égoutter une petite source au fond d’une vasque de pierre, les -domestiques ont disposé une table chargée de carafes et de gobelets en -cristal, où luisent les topazes roses ou dorées de claires boissons, -puis, tout autour, de longues chaises d’osier ou de toiles, comme sur -une dunette de paquebot. - ---«Cela me rappelle ma traversée de la Méditerranée sur la -_Ville-de-Tunis_,» observa Jeanine Chabrial, en étendant sur un de ces -sièges son corps onduleux, nerveux, de splendide créature féline. Sous -le flou presque impalpable de sa toilette,--mousseline de soie et -guipures précieuses,--ses mouvements brusques et souples sillonnaient -l’air d’une trace électrique. Gaston Raybois en tressaillait de la tête -aux pieds, ayant peine à ne pas trahir son trouble devant cet exemplaire -de féminité, d’une séduction autrement irritante que les ouvrières de la -Martaude. - -Il était le seul homme qui tînt compagnie à ces dames. Hardibert avait -emmené Chabrial, qui, malgré l’excès de la température, désirait -parcourir la célèbre usine. Par instants, sa femme dirigeait deux vertes -prunelles phosphorescentes au delà des arbres proches, par-dessus -l’immense pente gazonnée, vers l’allée carrossable, par laquelle ces -messieurs devaient revenir en voiture. - ---«Vous êtes préoccupée de monsieur Chabrial. Vous craignez qu’il ne -veuille trop voir, et qu’il ne se fatigue, n’est-ce pas?» demanda -Nicole. - -Elle faisait les honneurs à ses hôtes avec tant de bonne grâce qu’on -aurait juré qu’elle y prenait plaisir. Pourtant rien ne lui semblait -plus antipathique que ce type de mondaine à l’âme sèche sous une -physionomie voluptueuse, d’une coquetterie si provocante que toute femme -en était gênée auprès d’elle, même sans avoir les raisons directes de -jalousie qui, en ce moment, mettaient la pauvre Berthe à la torture. - -Jeanine retint à peine un sourire moqueur à la supposition d’une -sollicitude qui lui eût fait redouter un peu de chaleur pour son mari. -Cependant elle trouva bon de s’y prêter, et murmura: - ---«Il fait si lourd! Nous aurons certainement de l’orage. Édouard ne -peut le supporter. - ---Et mon cousin, si dur pour lui-même, ne songe pas assez que les autres -peuvent avoir moins d’endurance,» avança Mme Raybois, enchantée de faire -contraster l’énergie de Raoul avec la mollesse du médiocre sire que -cette pécore menait par le nez. - -Elle s’attira un regard de la plus dédaigneuse indifférence. Car cette -provinciale mal mise, sans grâce, et dépourvue de toute influence, même -dans son modeste milieu, comptait pour Mme Chabrial moins qu’un des deux -chevaux, Capon et le Brûlé, qu’elle apercevait maintenant, hissant d’un -pas de sommeil, le long de l’allée montante, la victoria où le chef -d’usine et le député s’absorbaient dans une causerie sans distraction. - -Que disaient Hardibert et Chabrial? - -Voilà ce qui préoccupait Jeanine, beaucoup plus que le geste machinal -par lequel son mari s’épongeait le front, et, de temps à autre, -s’éventait avec son chapeau. Édouard avait-il été persuasif, sans trop -de réticences ni trop de brutalité?... Pourrait-elle rapporter à M. de -Prézarches, ministre des Relations Industrielles, son amant, l’assurance -à laquelle tenait celui-ci, autant qu’elle-même d’ailleurs, car sa -fortune personnelle et la situation de son niais de mari s’attachaient -aux destinées du Ministère. Il ne fallait pas que le Cabinet fût mis en -échec avant d’avoir obtenu le vote pour le rachat des lignes du Centre, -où tant d’intérêts personnels étaient en jeu. Ah! si seulement elle -avait pu négocier elle-même avec Hardibert, comme naguère avec son -adorateur Gurdenthal, le banquier israélite!... Ne l’avait-elle pas -retourné comme un gant, ce financier roublard et noceur, le «gros Momo» -des coulisses et des cabinets particuliers? La besogne devait être moins -facile ici, avec ce directeur de la Martaude,--un monsieur à la rude -figure, au ton cassant, à l’âme tout d’une pièce et hérissée d’échardes -comme une bille de chêne mal équarrie. Un de ces êtres qui n’ont pas de -vices, qu’on ne peut pas prendre par leurs vilains côtés, les seuls -faciles à saisir. Sûrement ce pauvre Édouard ne serait pas de force... -Et Mme Chabrial s’énervait, tout en répondant par des mots vagues et de -fuyants sourires aux essais laborieux de causerie où s’efforçait -Nicole,--une petite femme sans malice, pensait Jeanine, qui eût été -ravissante avec un peu de chic et de montant. - -Mais, tout à coup, voilà qu’un frémissement, une palpitation de vie, -traversa ce bavardage morne. On parlait des derniers livres en vogue, et -quelqu’un avait nommé Sérénis. - -Nicole ne sut pas qui venait de parler. Un tourbillon passa sur elle. -Comme lorsqu’on se laisse bercer, en faisant la planche, dans une eau -calme, et qu’une vague, surgie on ne sait d’où, roule sur votre visage -en vous coupant la respiration. - -C’était Berthe qui évoquait l’absent. Elle le faisait avec intention, -sûre qu’à propos du jeune poète, aux lauriers si frais, la snobinette -mondaine allait émettre quelque vantardise ou quelque rosserie. Le -sincère désir qu’avait Mme Raybois de sauver sa cousine, justifiait en -elle la non moins sincère envie de la voir tressaillir de souffrance. -Comment une femme laide prendrait-elle à cœur l’honneur et le repos -d’une jolie amie, si, pour se récompenser de la garantir, elle n’avait -la satisfaction de la torturer un peu?... - ---«Sérénis...» dit Jeanine, avec une moue de sa belle bouche, sinueuse -comme un péché. «Vous aimez ce qu’il fait?... Moi, il m’agace... parce -que c’est un faux décadent. Il est bourgeois comme un bonnet grec. Cela -se sent... Toutes ses extravagances symbolistes, c’est du battage. Mais -il est trop avisé pour n’en pas revenir bientôt. La nouvelle manœuvre -s’indique déjà.» - -Nicole, dans cette leste appréciation, démêla avec horreur une vérité -qui, présentée autrement sur le rempart de Bruges, lui avait fait -toucher le ciel. Elle entendait encore l’accent pénétré de Georget: - -«Oui... En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez -fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère.» - -Et voilà cette merveilleuse évolution d’âme, ce mystère de leur efficace -intimité, cet aveu et cette résolution de l’écrivain que transformait -l’amour, voilà tant de divine émotion saccagée par une perspicacité -d’autant plus odieuse qu’elle atteignait plus juste. Comment cette femme -discernait-elle ce qui sonnait faux dans une page de vers ou de prose? -D’autres s’en apercevaient-ils? La jeune gloire d’Ogier pouvait-elle -subir une éclipse, même partielle, sous quelque ridicule?... - -Berthe vit battre plus précipitamment les paupières de Nicole, contre -ses yeux plus foncés, au-dessus de ses joues plus blanches. Elle -s’écria, s’adressant à sa cousine: - ---«Ah!... je ne suis donc pas la seule à juger ce garçon comme un -arriviste, très truqueur, très pratique. - ---Il n’y a qu’à le voir,» fit Jeanine, avec une nonchalante oscillation -des épaules. - ---«Mais nous le voyons, madame. Il est reçu dans cette maison en ami,» -prononça Mme Hardibert, avec une lenteur appuyée, aussitôt trop bien -comprise. - ---«Oh! en ce cas, je vous demande pardon. Du moment que monsieur Sérénis -est _votre_ ami...» - -Le sous-entendu fut clair, mais sans méchanceté. Mme Chabrial cligna ses -larges yeux glauques, pour examiner avec un intérêt tout nouveau la -femme du peu maniable Hardibert. Cette gentille personne n’était donc -pas une vertueuse bécasse de chef-lieu de canton?... Hé! hé!... elle ne -manquait pas de crânerie avec un mari comme le sien. - -L’arrivée de ce mari, côte à côte avec son invité, ramena Jeanine à des -observations moins folâtres. Les deux hommes s’efforçaient en vain de ne -pas avoir l’air sombre. On les plaignit de la chaleur, dont ils ne -paraissaient guère s’apercevoir. Ils réclamèrent pourtant de la bière, -dont ils aperçurent des bouteilles trempant dans le petit bassin, sous -l’égouttement glacé de la source. - -Tout à coup, Hardibert passa la main sur son front, où se fixait un pli -soucieux, et il eut un étrange mouvement, comme s’il écartait décidément -quelque chose d’oppressant, de pénible. - -Chabrial le regardait. - ---«Allons, commences-tu à voir que ta philanthropie fait fausse route?» -émit le député, avec ce tutoiement que, malgré des années de séparation -et leurs chemins si divergents dans la vie, tous deux gardaient de leur -camaraderie à l’École des Mines. - ---«Il y a quelque chose que tu ne m’as pas dit, Chabrial,» fit le -directeur avec un regard profond. «Conviens donc que, sous tes -raisonnements de tout à l’heure, se cachait un but immédiat et effectif. - ---J’en conviens d’autant mieux que je pensais te l’avoir suffisamment -fait comprendre. - ---Les énigmes ne sont pas mon fort,» riposta sèchement Hardibert. - ---«Je suis tout disposé à te les expliquer.» Et Chabrial se leva, en -ajoutant:--«Si toutefois ces dames le permettent. - ---Oh! vous allez encore partir!» s’écria Jeanine avec une plaintive -mièvrerie. «Restez donc. Les affaires ne nous ennuieront pas, et nous ne -soufflerons pas mot.» - -Sa prière ne fut pas écoutée. Le sujet de l’entretien devait être grave. -Elle suivit de l’œil, avec un dépit ironique, ces deux hommes qui -s’isolaient pour traiter des questions soulevées par son intrigue et -dont elle possédait la clef mieux qu’eux-mêmes. - -Hardibert et Chabrial marchèrent quelques minutes en silence, aussi bien -pour s’éloigner que pour atteindre une allée ombreuse. Enfin le député -reprit, avec une rondeur conciliante: - ---«Voyons, mon vieux, avoue que je suis dans le vrai. Tu reconnais que -les utopies socialistes de tes ouvriers les égarent. Donc, leur -véritable intérêt demande que tu les diriges dans leur vote. Dis que tu -ne veux pas le faire, par détachement, orgueil, que sais-je?... Mais ne -prétends pas...» - -Hardibert interrompit: - ---«Je ne me refuse pas à les diriger. Je me refuse à les contraindre... - ---Les contraindre!...» s’exclama l’autre. «Entendons-nous. En expulsant -quelques meneurs dangereux,--comme Coursol, par exemple,--avant -l’élection de dimanche, tu donnerais simplement à réfléchir aux autres. - ---«Coursol ne peut pas être expulsé... Il s’est soumis... Il a ma -parole...» - -Dans l’accent de Hardibert quelque chose fléchit. - -Chabrial s’y trompa, croyant à du terrain gagné. Depuis deux heures, il -travaillait le directeur de la Martaude--si tant est qu’un esprit de -cette trempe devînt malléable sous la faconde du politicien. - -La population usinière avait récemment donné de l’inquiétude. Il se -trouvait ici un foyer de socialisme, d’anarchie peut-être. Un exemple -était nécessaire. On attendait du maître une manifestation d’énergie. Le -Gouvernement attachait la plus grande importance à l’élection de -dimanche. Les huit à neuf cents votes des ouvriers de la Martaude -pouvaient donner la victoire au candidat officiel. - -«Je souhaite qu’ils se prononcent dans votre sens,» avait dit Raoul. -«L’élection du socialiste serait des plus fâcheuses, aussi bien pour -nous, patrons, que pour vous, ministériels.» - -Des phrases de ce genre, et le nuage dont s’assombrissait le front du -directeur au nom de Coursol,--un propagandiste par le fait, sur qui, de -haut, on avait l’œil,--illusionnaient Chabrial quant à la facilité de sa -mission. Car c’était bien une mission, et des plus scabreuses, dont il -essayait de s’acquitter. La netteté de Hardibert allait le forcer d’en -préciser les termes. - ---«Non, mon cher,» déclara celui-ci, «ne compte pas que j’arracherai un -vote, même raisonnable, à mes ouvriers, par une pression morale ou -matérielle, par ma puissance redoutable de patron, qui tient en main le -pain de tous ces gens-là. - ---Même si pour conserver le pain, comme tu dis, de quelques énergumènes, -tu mets en péril celui de tous?... - ---Et de quelle façon?... - ---Tu le sais aussi bien que moi... On leurre les classes ouvrières avec -les programmes socialistes. On les mène à des expériences -désastreuses... Elles y vont en aveugles, éblouies par des mots sonores, -incapables de raisonner ou de prévoir.» - -Hardibert, non par insouciance, mais en philosophe qui sait que -certaines évolutions sont inévitables, haussa les épaules. - ---«Hélas!... le troupeau humain n’a jamais marché autrement. - ---Mais ici, dans une circonstance déterminée, quand tu peux, en étendant -le bras, retenir au bord du gouffre ces pauvres moutons de Panurge, tu -refuses... sous prétexte que ce serait abuser de ton pouvoir de -patron!... - ---Je refuse. - ---Pourquoi? - ---Parce que,» prononça Hardibert avec force, «je ne dirai jamais à un -homme, fût-ce au plus obtus de mes manœuvres: «Tu as une chimère de -bonheur... Renonces-y, ou je te jette à la misère, toi et ceux que tu -aimes, ceux que ton travail nourrit.» - -Chabrial, vivement, saisit le mot au vol: - ---«Une chimère de bonheur... Tu le reconnais... Une chimère! - ---Soit!» convint l’usinier. «Mais, pour le pauvre diable, c’est la -meilleure part de la vie. Quand il glisse son bulletin dans l’urne, il -entrevoit un avenir de félicité. Il rentre... Il dit à sa femme: «Si -notre candidat est élu, les choses iront mieux pour nous. On mangera -plus souvent de la viande, tu auras des robes neuves, et, plus tard, nos -enfants seront des messieurs.» Cela s’appelle l’espérance, Chabrial. -C’est aussi sacré que le pain.» - -Le mari de Jeanine eut un mouvement. Hardibert, s’arrêtant de marcher, -lui mit une main sur le bras: - ---«Lorsque toi, lorsque les démocrates qui pensent comme toi, vous avez -accordé à cet homme le droit de vote, pourquoi n’avez-vous pas raisonné -comme aujourd’hui sur son ignorance, son aveuglement, son besoin de -tutelle? Vous avez pensé qu’il se contenterait à perpétuité de votre -État bourgeois, de votre Providence administrative. Le droit divin du -rond-de-cuir... après celui de la couronne. Allons donc! Un coussin -percé n’a pas le prestige d’un diadème!» - -Le rire sardonique de Raoul abasourdit son ancien camarade. Le -jacobinisme borné de Chabrial ne comprenait rien à cette alliance d’une -philosophie, incrédule aux panacées de la politique, dédaigneuse du -puéril espoir des masses, avec un esprit de justice et une générosité -qui respectaient ce même espoir. - -Il murmura: - ---«Tu n’es pourtant pas socialiste?... - ---Oh! non. Mais je ne puis empêcher que mes ouvriers le soient. Je le -serais à leur place, comme eux ignorant des lois économiques qui -régissent les sociétés modernes, en même temps qu’héritier de -générations religieuses ayant cru aux lois divines qui régissaient les -sociétés anciennes. Le peuple a une mentalité toute métaphysique. Il ne -conçoit pas la réalité. Trop longtemps il en a oublié les nécessités si -dures, en allant dans les églises écouter les prêtres qui lui -promettaient le ciel. Aujourd’hui, il va dans les meetings politiques, -écouter les farceurs qui lui promettent l’égalité de bien-être pour tous -et le partage des richesses. Ne doit-on pas lui fournir un idéal -nouveau, puisqu’on lui a enlevé l’idéal d’autrefois?... - ---Mais,» dit Chabrial, «cet idéal nouveau, il est mensonger! - ---S’il était vrai, ce ne serait pas un idéal. - ---Et quand la déception viendra? - ---Elle ne sera pas plus amère que l’écroulement de tant d’autres rêves. -L’immuable réalité n’en deviendra ni meilleure ni pire. Il y a une somme -de causes qui doivent produire leurs effets, quoi qu’en pense et quoi -qu’en dise l’humanité. Les événements nécessaires s’accomplissent -toujours malgré nous.» - -Hardibert prononça cette réplique d’un ton bref et détaché, comme s’il -jugeait oiseux de résumer en quelques phrases, forcément trop -abstraites, tout un enchaînement formidable d’idées absolument -incompatibles avec la façon de raisonner de son auditeur. Et tout de -suite, dans une intonation très différente: - ---«Mais tu avais autre chose à me dire. Quelle est donc cette énigme -dont tu m’annonçais l’explication? Je suis plus loin que jamais de la -deviner, je t’assure.» - -Le député perdit un peu de son assurance. Son visage massif et sanguin, -dont une pointe de barbe châtaine corrigeait à peine la lourdeur, se -décolora visiblement. Mais il le détourna aussitôt et se remit en -marche. Il évitait ainsi le regard gênant de son compagnon. - ---«Voyons... Ce n’est pas à un homme comme toi, connaissant la vie et -les choses, que je devrai mettre les points sur les i. Ne t’ai-je pas -démontré pourquoi, et à quel point, le Gouvernement tient au bon -résultat de l’élection? - ---Parbleu, oui. C’est assez clair. - ---Eh bien, si tu refuses le gage de dévouement qu’on attend de toi, une -indication à tes ouvriers, le renvoi de Coursol et de ses principaux -acolytes, ne crains-tu pas?... - ---Quoi donc?... - ---Réfléchis que l’État est ton meilleur client. S’il suspendait ses -commandes... - ---Hein?...» - -L’exclamation de Hardibert partit en un cinglement sous lequel -tressaillit Chabrial. Car, si le directeur de la Martaude n’en croyait -pas ses oreilles, c’était moins dans le doute des mots que dans -l’étonnement indigné de les recevoir d’une telle bouche. - ---«C’est toi qui t’es chargé de me donner cet avertissement!... Tu as -accepté une pareille mission!... - ---Mon devoir est de te prévenir, en ami. - ---En ami!» répéta Raoul. Déjà sa voix se posait de nouveau, reprenait sa -redoutable douceur ironique, après le léger éclat de surprise. «C’est -aussi en ami, j’espère, que tu as fait le prix de ma conscience. Quelle -cote lui as-tu donnée, sur ton marché politique? - ---Il ne s’agit pas de cela, mon cher. J’ai pris sur moi de t’exposer -certains vœux du Gouvernement... - ---Et de les appuyer par certaines menaces? - ---Les conséquences se déduisent d’elles-mêmes. - ---Aie donc le courage de ta démarche, mon pauvre Chabrial.» - -Et le chef d’usine lança une raillerie sur les exigences de la -politique, si peu d’accord avec celles de la température. Le déplacement -de Paris à la Martaude était fatigant par cette chaleur, surtout pour -Mme Chabrial. - ---«Ma femme est venue par pure sympathie. Elle aime beaucoup la tienne,» -affirma le député. - -Ce fut sa dernière tentative de diplomatie. Encore cinq minutes, et la -ferme précision de Hardibert avait fait jaillir les dessous malpropres, -comme un bistouri sûrement manié fait jaillir le pus d’un abcès. Le fait -brutal apparut. On s’était trouvé désappointé en haut lieu par -l’avortement de la grève, à la Martaude. Car on attendait un prétexte -pour une répression énergique, et, en particulier, l’arrestation de -Coursol, avant l’élection. Les excès des meneurs, donnant lieu de sévir, -eussent intimidé les hésitants. On aurait, tout au moins, divisé le -groupe ouvrier. Tandis qu’il apparaissait compacte et bien discipliné, -montrant par sa modération même qu’il obéissait à un mot d’ordre, qu’il -préparait sa revanche légale, c’est-à-dire l’envoi du représentant -socialiste à la Chambre. Dans cette conjoncture, le Ministère faisait -entendre au directeur que, s’il n’agissait pas, en pesant sur le vote de -ses ouvriers, et tout au moins en expulsant Coursol, la Martaude se -passerait à l’avenir des commandes de l’État. - -Hardibert vit le dilemme clairement: l’abus de pouvoir, ou la ruine. Il -ramena Chabrial du côté de ces dames, vers le petit vallon d’obscurité, -de fraîcheur. Des voix gaies y babillaient dans le murmure de la source. -On avait étalé des échantillons de dentelle sur la table, en écartant -les carafons et les verres. Une jeune fille se tenait debout, jolie, -avec des yeux retroussés et rieurs. C’était Fanny Coursol, que Nicole -avait fait appeler pour soumettre à la critique parisienne de Jeanine un -projet de boléro en vieux venise. Et, sur ce sujet de chiffons, les -quatre femmes présentes, y compris l’experte ouvrière, se passionnaient -joyeusement, tout à coup sans rivalité ni méfiance, dans une véritable -franc-maçonnerie de leur sexe, oubliant, l’une, ses intrigues, l’autre, -son amertume jalouse, celle-ci, les convoitises du chef odieux et -l’indifférence du prestigieux maître, celle-là, même l’appréhension -délicieuse qui la tenait au bord de l’avenir comme sur la marge d’un -abîme d’extase et de terreur. - ---«Ah! ah!...» s’écria Raoul, avec un enjouement qui ne lui était pas -ordinaire. «Nous arrivons à temps, mesdames. Vous pataugeriez de la -belle manière sans un avis masculin. Et Raybois même vous a -abandonnées!... - ---Il est descendu aux ateliers,» interposa Berthe, tandis que Mme -Chabrial protestait quant à la compétence des hommes en matière de -toilette. - ---«Si vous croyez que nous nous habillons pour vous plaire! Nous ne -sommes sensibles qu’à la critique des autres femmes. - ---C’est bien pour cela que vous commettez tant de lourdes fautes en fait -de lignes et de couleurs. Vous écoutez vos amies, qui prononcent selon -la mode, approuvent ce qui est luxueux, et non ce qui sied à votre type, -à votre teint, à votre silhouette... - ---Oh! Raoul Hardibert, le savant directeur de la Martaude, donnant une -consultation de toilette!... - ---Parfaitement... Voyons un peu... Passez-moi ces petites loques... -Qu’est-ce que vous alliez faire de ça?...» - -Il prenait les morceaux de dentelle, indiquait des arrangements, des -combinaisons, et même dessina un modèle de corsage sur son calepin. -C’était si nouveau, d’une si aimable fantaisie, que Nicole en éprouva -comme un attendrissement, et que Jeanine, cherchant le regard de son -mari, resté en arrière, sourit avec un battement de cils, comme pour lui -dire: - -«Allons, tu n’as pas trop mal manœuvré. Ça y est, n’est-ce pas?» - -Chabrial secoua la tête. Et Jeanine ramena sur Hardibert la méchanceté -déçue de son regard. Celui-là n’était pas un des pantins dont elle -ferait jouer les ficelles. - -L’heure du dîner approchait. On l’avait avancée, pour que les visiteurs -pussent prendre un train rapide qui passait à Sézanne assez tôt dans la -soirée. Les instances de la maîtresse de maison ne les décidèrent pas à -profiter des chambres préparées à leur intention. - -Le crépuscule traînait encore au ciel en des reflets plus délicats qu’un -effeuillement de pétales, quand le landau descendit à travers le parc, -entre les masses des arbres déjà noirs, pour reconduire M. et Mme -Chabrial. Les Hardibert les accompagnaient. Du moins le directeur devait -aller jusqu’à la gare, tandis que Nicole, les quittant à la grille, ne -sortirait pas de la propriété. Autour de la voiture, gambadaient Mâtho -et Tanit, les deux dogues danois. - -Tout à coup, les chiens se mirent à donner de la voix. On passait à ce -moment au-dessous de l’allée en terrasse où se trouvait le banc sur -lequel Ogier avait un jour attendu Nicole et le massif d’où Toquette lui -avait lancé des roses. - ---«Il y a quelqu’un là-haut. Stoppez donc, Honoré!» s’écria Hardibert. - ---«J’ai cru voir une ombre,» fit Jeanine. «Mais je supposais qu’un de -vos jardiniers... - ---Les chiens n’aboieraient pas,» observa Nicole. - ---«Crains-tu donc les vauriens? Je croyais le pays si sûr,» insinua -Chabrial. - ---«Écoute, Nicole,» reprit Hardibert sans relever l’ironie, «tu me -ferais plaisir de nous laisser là. Nous attendrons deux minutes, le -temps que tu remontes en vue de la maison, et tu prendras les chiens. Ne -viens pas jusqu’au bout du parc. - ---Mais, quelle idée! Jamais nous n’avons eu peur... - ---Allons... J’aime mieux... Dépêche-toi. Tu vas nous faire manquer le -train.» - -Elle obéit, sans conviction. - ---«Tiens, Raoul... regarde... Les chiens sont là-haut maintenant. Tu -vois... Ils ne disent plus rien.» - -Cependant elle serrait les mains de Chabrial, de Jeanine. - ---«Revenez quand même. Vous savez... Il n’y a jamais eu de crime à la -Martaude. - ---Au revoir. La journée a été charmante! - ---Il faudra, une autre fois, accepter l’hospitalité de nuit, cria-t-elle -encore, en riant. - ---Adieu. - ---A bientôt. - ---Bon retour! - ---Allons, va, va...» pressait Raoul. «Je veux te savoir rentrée, et nous -ne sommes pas trop tôt... Mais non, ne prends pas par là!... Remonte la -grande allée... Appelle les chiens... Toto!... Nini... Uït.» - -Il siffla les danois qui, en quelques bonds, ayant escaladé la pente, -venaient de fouiller le massif, où ils avaient cessé d’aboyer. - -Nicole, pour couper au plus court, prenait le même chemin. Elle grimpa -si légèrement qu’elle se trouvait dans le sentier d’en haut avant que -les deux bêtes en fussent descendues. - ---«Là... Ne m’attendez pas. J’ai mes gardes du corps.» - -Elle courut. On vit sa robe claire voltiger, rapide, contre les ténèbres -du massif, puis il y eut un arrêt, un cri étouffé. - ---«Nicole!...» appela Raoul. - -Quelques secondes muettes... Il s’élançait... Mais de nouveau, une -pâleur de robe au bord du talus. - ---«Je suis là... Au revoir! - ---Qu’y avait-il? - ---Mais rien... Pas une âme... Tu vois bien comme les chiens sont -tranquilles. Allons, partez, ne manquez pas le train.» - -Était-ce la distance qui faisait sa voix si assourdie, comme ouatée?... - ---«Je ne suis pas tranquille,» jetait Hardibert. «Elle a eu peur, et ne -veut pas le dire.» - -Il sautait de la voiture. - ---«Excusez-moi si je la rejoins. Madame, tous mes respects, et mille -pardons, vraiment. Filez, Honoré... Ne flânez pas. Vous n’avez que juste -le temps.» - -Il n’avait pas serré la main de Chabrial--dans sa hâte, sans doute. - -Le député cria: - ---«Et ton dernier mot?... - ---Je te l’enverrai demain,» répliqua le directeur d’usine, qui déjà -escaladait la pente gazonnée. - ---«Grotesque!...» murmura Jeanine, dans le souffle plus vif du soir. Car -la voiture filait à un trot extraordinaire de Capon et du Brûlé. - -A quoi s’appliquait le vocable? A la gauche tentative de son mari pour -arracher, au dernier moment, une réponse, quand il n’avait pas su -l’obtenir de toute la journée?... Au congé si brusque de Hardibert?... A -l’effarement de leurs hôtes pour une feuille qui remuait dans un -taillis?... - -Édouard hésita sur l’interprétation, et ne jugea pas à propos -d’éclaircir son doute. Savait-on ce qu’Honoré pouvait entendre de son -siège? D’ailleurs, le silence maussade de Jeanine valait mieux que ce -qu’elle aurait à lui dire quand elle serait fixée sur l’échec, plus que -probable, de sa négociation. Elle tenait tant à ce qu’il rapportât cette -assurance de succès au Ministère! Elle se préoccupait tellement de son -avenir! Vraiment le pauvre garçon éprouvait plus de peine à lui causer -ce déboire que d’inquiétude pour la politique de ses protecteurs, même -de cet excellent Prézarches, qui devait créer à son profit une Direction -générale des chemins de fer. - -Cependant Hardibert atteignait l’allée supérieure et criait: - ---«Nicole!... Nicole!... Me voilà!...» - -Dans l’ombre profonde, sous le couvert des arbres, sa femme s’arrachait -à deux bras, qui, d’une étreinte insensée, venaient de la saisir. - -Ogier Sérénis était là. Il avait commis cette dangereuse escapade -d’arriver à la Martaude, le soir, pour s’introduire dans le parc à la -faveur du crépuscule, guetter celle qu’il aimait, puis frapper son -imagination et son cœur en une apparition romanesque. Dans ce but, il -avait évité la gare de Sézanne, pour que sa présence ne fût pas -signalée, parvenant ici par des détours, et au moyen des véhicules les -plus bizarres. Son voyage s’achevait par une longue course à pied. A -l’instant, il franchissait la grille ouverte, et c’est tout juste s’il -avait eu le temps de grimper dans la contre-allée et de se jeter sous -bois pour éviter la rencontre de la voiture. C’est après lui que les -chiens avaient aboyé, c’est lui qu’ils avaient dépisté dans le massif. -Bien lui en avait pris d’avoir fait, dans son récent séjour, la -connaissance des deux redoutables bêtes, qui, sans cela, eussent tôt -fait tourner au drame son inconséquente idylle. Mais Mâtho et Tanit -s’étaient immédiatement calmés en flairant cet ami dont ils appréciaient -les caresses magnétiques et chaleureuses. Les animaux d’une maison se -prennent vite à l’atmosphère de langueur tendre qu’y apportent les -amoureux. Aussi, quand Nicole eut grimpé à leur suite, ils revinrent à -elle, dans un froissement d’arbustes, leurs grands corps tout -frémissants de joie, leurs queues nerveuses fouettant l’air, pour -retourner aussitôt vers Ogier, qui, la voyant seule, s’avançait dans le -taillis. - ---«Mon amour!... N’ayez pas peur!... C’est moi!...» - -Une émotion indicible avait anéanti la jeune femme, lui laissant à peine -la force de répondre à ceux qui l’interpellaient d’en bas. Et voilà que -son saisissement pressenti, le son étrange de sa voix, faisaient -accourir Hardibert, au moment où, dans la surprise d’une telle aventure, -Ogier pressait sur sa poitrine cette forme palpitante, initiée pour la -première fois au fougueux emportement de la passion. - ---«De grâce!... laissez-moi!...» gémit-elle, mourante d’effroi et d’un -délice inconnu. - ---«Vous reviendrez...» supplia-t-il dans un souffle, avec un accent qui -la bouleversa. «Je vous attendrai ici toute la nuit... Promettez-le... -Vous voyez bien que je suis fou!...» - -L’imprudence inouïe de lui parler, dans un instant pareil, avec le mari -tout proche, et parmi le silence sonore du soir, la flamme de ses yeux -perçant l’obscurité, disaient assez sa folie, en effet. Nicole, -défaillante d’angoisse, promit, pour mettre fin à un dialogue si -périlleux. - ---«Oui... oui... je reviendrai... tout à l’heure. - ---Jurez!... - ---Je le jure!...» - -Il détacha ses mains ardentes. Mme Hardibert bondit dans l’allée. Il -était temps. - ---«Où avais-tu passé?... J’étais vraiment inquiet,» dit Raoul. - -Elle eut, malgré la suffocation, le cœur en tumulte, assez d’astuce -féminine pour répondre: - ---«Je me cachais... Je voulais te punir d’être si poltron. - ---Tu sais bien que je deviens lâche lorsqu’il s’agit de toi, Niclou -chérie.» - -Ce petit nom de Niclou qu’il avait trouvé, qu’il lui donnait seul, la -caresse dont il l’enveloppa, les paroles câlines qui suivirent aussitôt, -glacèrent Nicole. Par quelle fatalité ce mari dont, en l’occurrence, -elle attendait plutôt quelque rebuffade, si peu enclin aux douceurs, -s’avisait-il de se montrer galant?... A quelle minute! en quelle -présence!... Elle pantelait d’un tel frisson!... Et Ogier, là, dans les -ténèbres, qui entendait!... - -Nicole hâta le pas, autant que possible du moins, car ses jambes la -portaient à peine. Toutefois, malgré l’effarement de sa délicatesse, une -confuse reconnaissance monta de son cœur vers celui qui intervenait si -miraculeusement à propos, avec l’affirmation de sa tendresse légitime. -Rien ne pouvait, mieux que cette diversion poignante, lui faire sentir -l’abomination du partage, ni lui démontrer que c’est à cette vilenie -qu’elle marchait. Hélas! dans ce tourbillon tragique, elle traversait -une autre expérience. Toute la sensibilité de son être venait de -s’émouvoir d’une volupté inconnue... Ses fibres criaient encore de joie -au souvenir du brusque et doux enveloppement dans l’obscurité... Elle -avait subi la caresse des bras et des lèvres avant d’avoir pu la -repousser... Georget!... Mon Dieu!... Eh quoi! l’aimait-elle donc avec -passion, elle pour qui ce mot renfermait un mystère qu’elle aurait cru -ignorer toujours?... Ah! cette fièvre qui pourrait la faire trembler et -défaillir, proie fragile, fascinée, soumise, dans l’emportement -dominateur... Désespérée, elle s’en défendait. - -Ou plutôt elle comprenait qu’on ne peut s’en défendre... que la vraie -faute est d’affronter un péril dont rien ne préserve plus dès qu’il a -effleuré la chair. Qu’avait-elle fait, malheureuse! en promettant de -retourner tout à l’heure... cette nuit... dans ce buisson ardent, vers -ce piège d’ivresse, sous les arbres muets et lourds?... - -Nicole regarda les étoiles... Elles fleurissaient, splendides, dans la -pureté sombre du ciel... Un calme planait, qui n’était pas le sommeil, -mais une respiration apaisée des choses, après l’étouffement du jour. -L’atmosphère était immobile et chaude. La beauté de la terre, obscure -sous l’espace inconcevable, étreignit le cœur de la pauvre amoureuse. -L’étrange impression!... Il lui sembla rêver un rêve d’autrefois, -s’incliner du bord de son destin comme du haut d’une tour, sur -l’immensité de la vie ancienne, où quelque chose d’elle se lamentait -doucement... très loin. - ---«Est-ce que tu m’écoutes?» demanda Raoul. «Ce que je vais te dire est -grave, ma chérie.» - -L’émotion de sa voix frappa Nicole. Déjà, l’instant d’avant, quand il -lui parlait avec une affection inaccoutumée, elle l’avait trouvé -frémissant et bizarre. Maintenant, il glissait son bras sous celui de sa -femme, l’entraînant hors du chemin, dans un sentier de traverse. - ---«Ne rentrons pas tout de suite. J’ai à t’entretenir d’un sujet bien -sérieux. Nous serons mieux dehors. Il doit faire si chaud dans la -maison!» - -Le sentier était éloigné de l’endroit où se cachait Sérénis. Nicole -n’éprouvait donc plus aucune crainte immédiate. Le besoin si -exceptionnel de confidence que manifestait Raoul lui sembla presque -opportun, reculant l’exécution de sa promesse. Elle avait juré de -revenir. Mais, du moins... ah! qu’elle eût le temps de recouvrer son -sang-froid. - ---«Explique-toi, mon ami,» dit-elle. - ---«As-tu du courage, mon petit Niclou? Es-tu une vaillante petite -femme?... - ---Cela signifie?...» - -Il ne pouvait la voir pâlir, mais il perçut l’altération de cette douce -voix. - ---«Je t’effraie... Moi qui aurais voulu te faire l’existence si sûre! -Mais j’ai une décision à prendre, que je ne veux point, que je ne peux -point assumer tout seul.» - -Elle s’étonna. Il avait si peu l’habitude de la consulter! Et elle en -fit l’observation. - ---«C’est peut-être mon tort,» dit Raoul. - -Est-ce lui qui parlait?... Vraiment, devant cette attitude, une vague -anxiété pénétrait Nicole. Elle, qui souhaitait une diversion à son -entraînante aventure, une contrainte à son affolement, n’allait-elle pas -rencontrer plus qu’elle ne cherchait? L’inquiétude, la curiosité, la -rendirent attentive. - ---«C’est,» reprit Hardibert, «qu’il s’agit de ton avenir autant que du -mien, de ta fortune autant que de la mienne. C’est surtout qu’il s’agit -de la Martaude, l’œuvre de ton père, et de toute cette brave population -de travailleurs, son legs le plus sacré. - ---Notre avenir... notre fortune... la Martaude? - ---Oui. En deux mots, voilà. On me met le marché à la main. Ou je perdrai -la clientèle de l’État, ou je consentirai à le servir par certaines -manœuvres politiques. - ---Quelles manœuvres? - ---Contraindre le vote de mes ouvriers. Renvoyer ceux qui proclament trop -haut des théories collectivistes. Et, naturellement, Coursol. - ---Coursol!... Tu ne peux pas. J’ai promis à sa fille qu’il resterait. - ---Et moi, je le lui ai promis à lui-même. - ---Alors? - ---Laisse-moi,» fit Raoul, «baiser ta petite main pour cet «alors». - -Il le fit comme il le disait. Un changement singulier apparaissait en -lui. La secousse profonde faisait surgir à la surface tout ce que son -caractère concentré recélait au fond, et ce que, du reste, il avait de -meilleur. Dans son accent adouci passaient de la tendresse, de la -confiance, une estime singulière pour cette âme féminine, avec laquelle -il cherchait une entente sur le domaine de la loyauté, du devoir, du -sacrifice. Pas de dédain, ni d’ironie, pas de mesquines contradictions -de mots. Est-ce maintenant qu’il était lui-même, ou d’habitude, sous -l’anguleuse enveloppe du caractère? Mais à quelle minute est-on -soi-même?... La Nicole qui marchait là, à son côté, qui allait lui -répondre, était-ce la Nicole de Bruges, hallucinée par des rêveries trop -aiguës, par des yeux trop caressants? Ou la Nicole du bosquet de -ténèbres, foudroyée par une révélation brûlante?... Ni l’une ni l’autre. -Déjà, dans la créature charmante, indistincte et suave sous la nuit, -s’éveillaient des possibilités, endormies aux profondeurs de l’être, et -que dégageaient les circonstances. L’attitude de son mari, en se -transformant, la transformait. Puis, de nouvelles perspectives morales -se dessinèrent. - -Raoul expliquait: - ---«Comprends-tu bien ce qu’on attend de moi?... Expulser des ouvriers à -cause de leurs opinions. Influencer par menace le vote des autres. -Persuader à tous ces électeurs soi-disant libres, que l’indépendance de -leur suffrage ne s’accorde pas avec la nécessité de gagner leur pain. - ---Mais c’est une infamie qu’on te propose! - ---Voilà le mot que j’attendais de toi, Nicole. - ---Et... si tu refuses? - ---L’État suspendra ses commandes. - ---Oh! cela nous fera beaucoup de tort, dis? - ---D’autant plus que pour ne pas jeter brusquement un trop grand nombre -d’ouvriers sur le pavé, je ne liquiderai que peu à peu l’excédent du -personnel. Et il sera considérable, cet excédent. Certains ateliers -chômeront tout à fait. - ---Tu y mettras du tien, pour eux? - ---Du mien, Nicole?... Du tien, du nôtre, ma pauvre enfant. Et voilà -pourquoi je ne peux rien décider qu’avec ton avis. - ---Sans moi, quel parti prendrais-tu, Raoul? - ---Tu ne t’en doutes pas, mon petit Niclou? - ---Si... J’en suis sûre.» - -Il y eut un silence. Leurs pas les avaient ramenés près de la maison, -autour d’une pelouse découverte, au sommet du parc. Cet endroit dominait -l’usine et le village. La transparente nuit d’été leur laissa distinguer -l’élancement des cheminées gigantesques, les longs toits luisants des -halls, et, plus loin, parmi l’amas noir des habitations,--humbles -demeures tassées et chétives,--les petites lumières des foyers -incertains. Constellations soucieuses et éphémères, sous la sérénité -immuable des constellations célestes. De quelle splendeur brillaient ces -vastes étoiles au-dessus de ces étincelles jaunâtres--plus touchante -pourtant que la magnificence enflammée des astres!... Le mystère de la -vie consciente et de la douleur était là. Et pour cette frêle -palpitation, sur les planètes tièdes, chauffaient sans relâche, -éternellement, les fournaises énormes des soleils. - ---«Mon ami,» dit la voix tremblante de Nicole, «je suis avec toi dans ce -qui est notre devoir. Tu ne renverras pas un seul ouvrier. Tu sais bien -que je ne tiens ni au luxe ni à l’argent. Ce qui m’inquiète, c’est -toi... tes inventions, tes expériences... ces nouvelles machines qui -coûtent si cher... Comment feras-tu? Ne vivais-tu pas pour tout cela?» - -Lentement, avec une intonation basse et profonde, Raoul répondit: - ---«Je vivais peut-être trop pour cela. Je négligeais un peu le cher -trésor que je possède. Petit Niclou, pardonne-moi si j’ai été un mari -bourru, désagréable... Tu m’apparais si simplement généreuse, ce soir, -que j’ai des remords... - ---Tais-toi... tais-toi...» murmura-t-elle. - -Mais il poursuivait: - ---«Voilà le bon côté de ce qui nous arrive. Je me verrai astreint à des -travaux plus pratiques, et m’enfoncerai moins dans les calculs -abstraits. Alors, près de toi, je ne serai pas si absorbé. D’ailleurs, -je ne veux plus l’être... Tu finirais par ne plus savoir combien je -t’aime, si vraiment, si profondément... Tu n’en as jamais douté, dis, -mon Niclou? Va, tu n’auras pas à regretter ta vaillance de ce soir... Je -te rendrai heureuse, mignonne. Tu le mérites si bien!...» - -Il s’arrêta, surpris, car elle fondait en larmes. Qu’avait-elle? Le -sacrifice accepté était-il au-dessus de ses forces? Craignait-elle le -changement de situation, la gêne possible?... Hardibert la questionnait -sans obtenir de réponse. Il l’entraîna vers un banc, la fit asseoir, et, -presque effrayé des sanglots qui la secouaient, il parla de lui chercher -quelque chose à boire, d’appeler sa femme de chambre. - ---«Pour rien au monde!» fit-elle, se cramponnant à son bras. - ---«Mais qu’as-tu?... - ---C’est toi... c’est toi...» balbutia-t-elle. «Je ne te savais pas si -bon...» - -Il rit. - ---«Je t’ai donné une bien mauvaise idée de moi, Nicole... Quel vilain -monstre étais-je donc? Ah! j’ai beaucoup à me faire pardonner.» - -A genoux près d’elle, maintenant, il exagérait son repentir, mêlant aux -graves paroles les puérilités par lesquelles sa gaucherie d’homme froid -se tirait des expansions difficiles. Et il y avait dans sa maladresse -même quelque chose d’attendrissant, qui perçait le cœur de sa femme. - -Elle, comme lui, et lui, comme elle, ils se trouvaient à ce moment dans -le meilleur du bien qu’ils voulaient faire. Ce qu’ils accompliraient -demain plus ou moins entièrement, suivant la formule de leurs natures, -ils le préméditaient ce soir dans une perfection merveilleuse. Nicole, -plus imaginative, dépassa Raoul sur ces hauteurs idéales que l’âme -atteint, mais où elle ne peut rester. Une irrésistible exaltation -l’envahit. - ---«Relève-toi,» prononça-t-elle d’une voix doucement rauque et -impressive. «C’est à moi de m’agenouiller devant toi. - ---Que dis-tu?...» - -L’irréparable se tisse à la trame de nos existences par nos gestes -nobles aussi bien que par nos mouvements pervers. Nicole ne pouvait être -vertueuse avec circonspection. Seule et de sang-froid, l’énergie lui -manquerait. C’est ce qu’elle craignit, c’est ce qu’elle exprima; en -jetant cet appel--plus dangereux qu’elle ne supposait à un mari tel que -Hardibert: - ---«Sauve-moi!...» - -Il répéta, se relevant comme elle le lui enjoignait, et l’accent soudain -durci: - ---«Que dis-tu, Nicole?... Perds-tu la tête?... - ---Non... Mais j’ai failli la perdre... J’ai eu un moment de folie... Je -ne serai en sécurité qu’après m’être confessée à toi... Tu viens de -m’apparaître si grand... Ah! Raoul, sois mon refuge...» - -Elle tremblait. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. A peine -avait-elle commencé l’acte de contrition, qu’elle en sentait la -difficulté, le péril. Ce qu’elle n’en voyait pas, c’était la cruauté. -Mais l’amant, dans son mari, ne pouvait apparaître à son cœur, -qu’aveuglait une autre passion. Celui vers qui jaillissait son aveu, -c’était l’époux abstrait, à qui elle voulait garder sa foi, le héros si -ferme dans l’accomplissement du sacrifice, l’ami suprême, dont elle -venait de mesurer le dévouement, la sollicitude... A ce personnage -mystique, elle adressait des gémissements de faiblesse humaine. Mais -c’étaient des oreilles humaines, c’était une poitrine de chair et de -sang, qui recevaient la hasardeuse confidence. A mesure que la griserie -sublime et que la terreur de la chute, haussaient Nicole jusqu’à la plus -extravagante franchise, le déchirement d’une blessure atroce ramenait -Raoul dans la région brutale des instincts. Seulement, chez lui, la -brutalité restait froide, l’orgueil dominait tout. - -Il posait nettement, férocement, la question: - ---«Parle clair. Je n’entends rien aux fuyantes périphrases des femmes. -Tu as une intrigue?...» - -Elle s’effara. La réalité surgit. L’enthousiasme généreux se retira -d’elle comme une vague qui reflue. Balbutiante, sa protestation trébucha -sur ses lèvres. - ---«Ah! on a des surprises étranges avec vous autres!» dit amèrement -Raoul, en une de ces formules dédaigneuses où il enveloppait volontiers -tout l’autre sexe. «J’avais pourtant confiance en toi, Nicole. -Pourquoi?... Je n’en sais rien, car je connais les femmes. Quant à te -demander au juste où tu en es de ton aventure, ni de qui il s’agit, je -n’essaierai même pas. Les aveux de ce genre ne sont jamais que des -demi-aveux. - ---Raoul!... - ---Qu’est-ce qui t’a pris de me faire celui-là? Je ne le conçois pas. Le -moment n’est pas si gai pour moi, et je n’avais pas trop de toute mon -énergie. - ---Mon Dieu!... Mon Dieu!...» - -L’invocation éclata si plaintive dans la gorge spasmodique de Nicole, -que les deux danois, Mâtho et Tanit, couchés au bord du gazon, se -dressèrent, et vinrent frôler leur maîtresse de leurs mufles inquiets. -Elle ne sentit pas leur souffle compatissant. Par un grand effort, -maîtrisant le désarroi de ses nerfs, elle prononça: - ---«Raoul, tes doutes et ton ironie me sont plus cruels que ne serait ta -colère. Mais j’ai cherché un châtiment, je ne m’en plaindrai pas. -Fais-moi expier comme tu l’entendras la défaillance de cœur dont je -m’accuse. Seulement, crois-moi quand je te fais le serment que je n’ai -pas à me reprocher une démarche dont ton honneur ou le mien puissent -prendre ombrage. Je ne regrette pas d’avoir parlé, car cette folie se -dissipera d’autant plus vite que tu me feras plus souffrir. - ---Souffrir...» murmura-t-il en un écho ricanant. - -Comment Nicole eût-elle deviné, à travers la gouaillerie âcre, de quel -commentaire secret s’accompagnait le mot?... «Souffrir?...» se disait -Hardibert. «Et moi, est-ce que je ne vais pas souffrir?...» Son -ricanement raillait cette réflexion intime plus encore que les paroles -de sa femme. Non, il ne laisserait pas sa sensibilité détendre -l’armature rigide de son vouloir. Encore moins la laisserait-il se -manifester, pour donner prise, sur sa force, à cette fragilité ondoyante -qu’est une âme féminine. La sauvage pudeur qui refrénait chez lui toute -marque de tristesse sentimentale, s’accentuait d’une orgueilleuse -rancune. Nicole,--sans le savoir, car elle le voyait planer dans une -sérénité supérieure,--l’avait écorché à vif en lui avouant une -infidélité, fût-ce d’imagination. Il ne lui laisserait pas surprendre -que le sang coulait. Ah! qu’il la connaissait peu! Que l’organisation -morale de l’un était mal en rapport avec celle de l’autre!... Un cri de -rage douloureuse ou même une divagation de fureur jalouse, de la part de -Raoul, et Nicole, ce soir, lui revenait toute. Mais non... C’était plus -impossible que le déplacement d’une de ces étoiles, là-haut, dans les -effrayants hiéroglyphes du ciel. Ils étaient là, tous deux, elle, -effondrée dans la secousse d’une de ces émotions qui jettent toute l’âme -au dehors, lui, debout devant elle, plus fermé qu’un hermès dans sa -gaine de pierre. - -Mais quelle erreur n’avait-elle pas commise en prenant tout à l’heure -pour des avenues ouvertes dans cette personnalité si complexe, les -échappées de désintéressement, d’honnêteté magnifique, de confiance -même! Par ces portes, elle s’était engouffrée comme une libellule -qu’étourdit l’orage, et voici qu’elle se meurtrissait à -d’incompréhensibles murailles. Désintéressé, il pouvait l’être, et -magnifiquement honnête, et même confiant. Mais il restait, par-dessus -tout, logique autant qu’une équation d’algèbre. - -Le sublime illogisme de l’amour, incompatible avec sa nature, -l’exaspérait. Et le malheur voulant qu’il souhaitât en secret l’amour, -son esprit si droit éprouvait sur ce point l’infirmité de sa rectitude -même, avec l’amertume inconsciente d’une telle anomalie. - -Tout, en lui, se tendait pour le moment vers la mesquinerie de ce -résultat: ne pas donner à Nicole la satisfaction de constater sa -cuisante mortification. Cet homme ignorerait toujours la magie de la -petite phrase: «Tu me fais de la peine», quand elle pénètre dans -l’infini d’une tendresse de femme--surtout d’une femme telle que la -sienne. - -Il dit à celle-ci: - ---«Tu penses bien qu’avec les préoccupations dont tu as pu te faire une -idée, je ne vais pas encore me mettre martel en tête pour des -fariboles--un de ces caprices comme vous en avez toutes, et qui vous -fait éprouver pendant cinq minutes des passions foudroyantes, auxquelles -vous ne pensez plus le lendemain. Je te supposais au-dessus de ces -niaiseries romanesques. Je me suis trompé, voilà tout. Je ne dis pas que -j’ai été trompé,»--et son accent sardonique souligna le pénible jeu de -mots,--«parce que le jour où cela arriverait, je m’en apercevrais tout -seul. Tu n’aurais pas besoin de me le dire... Nous autres, manipulateurs -de mécanismes précis, nous avons des méthodes d’observation dont ne se -doutent pas les petites femmes.» - -Cette prétention, dans une menace de croque-mitaine, eût fait sourire -celle qui l’écoutait, si elle avait eu le cœur à sourire. Pauvre -manipulateur de mécanismes précis! qui n’évitait même pas de froisser sa -femme devant un consolateur charmant, et que rien n’avait éclairé tous -ces derniers jours sur le trouble où elle se débattait! Mais Nicole, -dans son sentimentalisme débordant, ne pouvait posséder un seul atome de -cette substance cristallisatrice qui s’appelle la dérision. D’ailleurs -toute velléité malicieuse eût été bien vite étouffée par la question -flagellante qui suivit: - ---«Je ne te demande qu’une chose: as-tu autorisé quelque entreprise -inconvenante? Quelqu’un a-t-il une seule lettre de toi? Parce qu’alors -j’aurais à agir.» - -Nicole frémit. Sa poétique aventure, sous ces termes exacts, prenait un -aspect vil, qui l’emplissait de honte angoissée. Une entreprise -inconvenante... Qu’est-ce que Georget avait fait d’autre, dans son -audacieuse expédition de ce soir? Et quand il avait osé la saisir entre -ses bras? Une lettre! Mais oui... N’avait-elle pas oublié toute dignité -jusqu’à lui écrire: «Ne souffrez pas autant que moi.» Sous la rosée de -ses larmes, ses joues devinrent brûlantes. Ce qui l’avait si doucement -exaltée rentrait donc dans la catégorie des fautes vulgaires et -basses?... Contraste suppliciant de la règle nécessaire et unique avec -les régions si diverses où se situent les actes individuels. - -Cependant, Raoul insistait. Son anxieuse irritation s’affilait en -sarcasme: - ---«Tu vois... Tu te dérobes devant une interrogation catégorique. Les -femmes nous donnent, quand la fantaisie leur en prend, la mise en scène -de la franchise. Mais dès qu’on les presse un peu, on n’obtient plus -rien. Allez donc leur extraire le plus simple fait, sans qu’elles -l’entortillent d’alambiquage. - ---Je ne puis pas te donner des faits,» dit Nicole, «puisqu’il n’y en a -pas. - ---C’est bien vrai? - ---Oui, Raoul, c’est vrai. - ---Alors,» reprit-il brusquement, «ne me reparle jamais de cette sottise. -Rentrons.» - -Nicole se dressa, les larmes taries, l’âme dégonflée et abattue comme -une oriflamme qui, après avoir flotté éperdument, retombe lorsque le -vent du ciel l’abandonne. «Qu’importe,» se dit-elle, «je ferai ce que je -dois.» Et, tout à coup cette pensée la frappa, qu’elle avait atteint son -but. Ne voulait-elle pas s’arrêter sur la pente vertigineuse? -L’ascensionniste roulé aux abîmes se cramponne où il peut, fût-ce à une -arête de glace, et ne discute pas son soutien. Le sien était d’une rude, -mais inébranlable, efficacité. Aucune tentation ne sollicitait plus, à -cette minute, son cœur amorti. Elle s’abandonnait à un engourdissement -mélancolique. De froides ondes envahissaient peu à peu les retraites de -sa joie, de sa tendresse, de son désir. Les choses ardentes et cachées -qui brûlaient naguère dans son sein, s’éteignaient toutes ensemble, -noyées sous un flot taciturne. Elle pensait, avec une inertie -singulière, à cette cachette de feuillage, où Georget, tout palpitant, -guettait sa venue. - -«J’ai pourtant juré d’y retourner,» songea-t-elle. «Mais que lui -dire?... Comment le persuaderai-je de s’éloigner sans retour?...» - -La difficulté de le décourager assez irrévocablement, et peut-être, -malgré tout, la crainte de faiblir, le souvenir du trouble inouï, -qu’elle ne retrouvait plus, mais qu’elle n’osait braver, suggérèrent à -Nicole une étrange résolution. Elle s’en avisa soudainement, tandis -qu’en silence Raoul et elle s’avançaient vers la maison, suivis par la -marche veloutée des deux grands chiens. - ---«Faisons encore un tour,» dit-elle à son mari. «Je ne veux pas que -nous restions sur une équivoque. Quoi que tu en penses, je suis sincère. -Je sens bien que j’ai en moi les paroles définitives qui t’en -persuaderont. - ---Les mots sont bien inutiles. Mais c’est comme tu voudras,» dit Raoul. - -Détournant alors la conversation, il revint au sujet dont la gravité -pathétique avait remué si à fond leurs âmes. Quelle serait bientôt la -situation de la Martaude? On y fabriquait des machines diverses, mais -principalement des moteurs à vapeur pour la marine de l’État. La -disgrâce qui l’atteindrait demain aurait des conséquences déplorables. -Tous les calculs du directeur tendaient à ce que ces conséquences ne -retombassent que le moins possible sur les ouvriers. Il sacrifierait sa -fortune personnelle, celle de sa femme, il sacrifierait ses ambitions -scientifiques, pour garder quand même ceux qui attendaient leur pain de -l’usine, en même temps que pour retrouver des débouchés industriels -immédiats et combler la fâcheuse lacune. - -Hardibert, sorti du domaine sentimental où il pataugeait si lourdement, -venait de retrouver ses moyens, et même ce qu’il appelait volontiers -d’un terme emphatique: son prestige. Il en avait un, non douteux, aussi -bien intellectuel que moral. Tout ce qu’il disait maintenant était d’une -lucidité superbe et d’une générosité rare. En l’écoutant, Nicole -remontait peu à peu l’échelle mystique, se sentait reprise et portée par -un souffle grandiose. Son cœur se gonflait d’une ivresse de sacrifice. -Profitant de la distraction de son mari, qui, rempli maintenant de son -idée, ne remarquait pas les allées parcourues, elle le dirigeait vers -l’endroit où Georget l’attendait. N’avait-elle pas juré d’y revenir? -Elle tiendrait parole. A mesure qu’elle en approchait, le tremblement -dont elle était secouée devenait intolérable. La pulsation affolée de -ses artères mettait un bourdonnement dans ses oreilles. Sa poitrine -sautait sous des chocs si violents que Raoul finirait par les entendre. -Dans cette crainte, Nicole pressait sur son sein ses mains convulsives. -Mais tout à coup, voici que l’image de Georget, perdue jusque-là sous -les orageuses vapeurs de sentiments si troublés, surgit en elle avec une -intensité saisissante. Les yeux, les yeux bleus, les yeux de rêve, -d’amour et de reproche, la transpercèrent. Rien d’aussi aigu, durant -cette soirée d’agonie, ne l’avait poignardée. Qu’allait-elle faire?... -Oh! le pauvre ami!... - -Un regard égaré de Nicole implora la nuit charmante, les étoiles de -splendeur, la grâce obscure des feuillages. Pourquoi ces conseils de -joie, de volupté, d’insouciance, dans la Nature, si une caresse, un -battement de cœur, compromettent l’ordre universel plus qu’un léger -souffle nocturne sur les corolles frissonnantes? Tant d’impassibilité -dans les espaces sans bornes et une si torturante ardeur dans l’atome -humain! Pourquoi?... Tout être a senti l’effarant contraste, qui a -traîné, comme Nicole, une âme et une chair saignantes à chaque fibre, -dans la paix d’un vaste jardin, sous l’écrasante sérénité d’un beau -soir. - -«Il le faut!...» se dit-elle. «Allons... Allons! Il le faut.» - -Elle arrivait, côte à côte avec son mari, devant le massif--énorme -corbeille d’ombre, surmontée par des catalpas aux fleurs pâles--dans -lequel se tenait Sérénis. Dieu!... elle crut entendre un craquement -léger... Heureusement, les chiens n’étaient plus là. En courant vers -l’ami caché, peut-être l’eussent-ils fait découvrir à leur maître. -Nicole avait donc pris la précaution de les rentrer au moment où l’on -contournait l’habitation. - -Elle ralentit le pas. Aussi bien, comment trouvait-elle la force de -mettre un pied devant l’autre? - -Sa voix s’éleva, incertaine, étouffée, puis soudain résolue et claire -dans l’impressionnant silence. - ---«Écoute-moi,» dit-elle à son mari. «Écoute. Tu vas suivre ta -conscience. Tu vas courir des risques et traverser une épreuve. Je veux -en prendre ma part avec toi. J’en suis digne. Ne m’en écarte ni par un -doute, ni par un dédain, ni par une méfiance. Tout à l’heure, en te -faisant l’aveu de ma folie, j’ai voulu te montrer mon cœur tout entier, -pour que tu le reprennes, même--surtout--dans ce qu’il a de faillible et -de chancelant. Peut-être y ai-je mis de la maladresse. Tu ne m’as pas -comprise. Mais essaie du moins de me croire. Je suis, je serai toujours -ta femme loyale et fidèle. Tu as ma foi, mon admiration, mon -obéissance...» - -Touché de son accent, atteint à des profondeurs inconnues par cette -sincérité pénétrante, sans savoir d’où en venaient les tragiques -vibrations, Hardibert demanda doucement: - ---«Est-ce tout?» - -Ce fut le seul mot que risqua sa fierté. Violemment, il souhaitait une -protestation d’amour. Ah! plus violemment que jamais, depuis que la -trouble confession lui avait ouvert, sur l’émotivité passionnelle de sa -femme, d’étranges aperçus. Mais il ne l’eût provoquée par nul impérieux -élan de sa propre tendresse. Peut-être même, s’il eût voulu s’assouplir -jusque-là, n’aurait-il su comment s’y prendre. Quand Nicole exprima les -plus vifs sentiments à son égard, sauf celui qu’il attendait, il ne -trouva donc que cette froide question: - ---«Est-ce tout?...» - -Elle comprit. Et cette façon de lui réclamer l’inestimable grâce, comme -si elle eût rendu des comptes matériels et dû rectifier le total d’une -addition, aurait, même en des dispositions plus favorables, paralysé sa -bonne volonté. Cependant il ne s’agissait plus de ce qu’elle éprouvait. -Le devoir accepté lui mettait à l’épaule une serre puissante et -terrible. Elle ne pouvait plus y échapper. Elle irait jusqu’au bout. Il -fallait que, dans les ténèbres, soudain épaissies de fatalité, Georget -entendît des paroles irrévocables. Il fallait que, sur la nébuleuse -clarté du chemin, il vît se dessiner le geste qui l’arracherait d’elle. - ---«Non,» répondit Nicole, «ce n’est pas tout. Si je ne te disais pas que -je t’aime, c’est que je voulais mériter de le dire en te prouvant -bientôt que rien ne reste en moi d’une illusion insensée. Quand tu seras -persuadé que mon cœur n’a jamais cessé de t’appartenir, alors j’oserai -te parler de mon amour. - ---Parle-m’en tout de suite...» murmura son mari en la pressant contre sa -poitrine. - ---Je suis à toi, Raoul,» s’écria Nicole. - -Comment eût-il observé qu’elle n’exhalait pas ce mot dans le soupir -délicieux d’une amante qui s’abandonne, mais qu’elle le lançait -farouchement, renversée contre son bras en une raideur spasmodique, et -l’oreille attentive, les yeux dilatés, épiant--eût-on cru--quelque -épouvantable écho. - -Rien ne répondit pourtant, rien ne bougea dans la merveilleuse paix -éparse. Sur la corbeille d’ombre du taillis voisin, les catalpas, plus -clairs, avec leurs larges feuilles et leurs thyrses pâles, -s’épanouissaient somptueusement. Quelque chose se contractait peut-être -horriblement à leurs pieds. Quoi donc?... Une liane convulsive?... une -couleuvre déchirée par un hérisson?... ou ce qui leur importait moins -encore... un cœur d’homme?... Les beaux arbres n’en prirent point souci. - -Sur ses lèvres glacées, Nicole acceptait les lèvres de Raoul. - ---«Viens...» lui dit l’époux triomphant. «Viens, mon joli Niclou. Tu -verras comment ton grincheux de mari chasse les chimères des petites -folles.» - -Hélas! voilà les gentillesses qui remplaceraient, aux heures où elle -voudrait transformer le réel en idéal, les adorables couplets d’amour -que, pour son malheur, Nicole avait maintenant dans la mémoire. Et, ce -qu’il y avait de plus déconcertant peut-être, c’est qu’elle ne pouvait -méconnaître ni dédaigner le sentiment conjugal qui se traduisait si -bizarrement. - -Complexes problèmes des âmes et de la chair! - -Dévastée d’angoisse au point qu’elle s’étonnait de n’en pas mourir, la -jeune femme se laissa entraîner vers la maison. - -Arrivée là, son malaise apparut si véritable, que, sur ses prières, -Raoul consentit à la laisser. Elle accepta un verre d’eau, et s’enfuit -dans la chambre où elle avait obtenu de s’isoler depuis son retour de -Bruges. - -Cette chambre donnait, non pas du côté de la façade,--qui regardait le -parc,--mais en arrière. Par conséquent, elle dominait l’usine et le -pays. - -C’était à peu près la perspective que Raoul et sa femme contemplaient -tout à l’heure d’une terrasse: les longs fûts d’ombre des cheminées, et -là-bas, l’amas noir des maisonnettes du village. Nicole, en s’approchant -de la fenêtre, ne retrouva plus les petites constellations jaunes. A -cette heure, elles étaient toutes éteintes. La frêle palpitation de vie -pour laquelle chauffent éternellement les fournaises énormes des -soleils, se suspendait là, dans le repos. - -Même sur le tournant de route pâle, distinct entre l’épaulement de la -colline et les premières maisons, rien ne passait à cette heure. - -Rien... ô Dieu!... Mais si. Voilà qu’une silhouette y apparaît. C’est -celle d’un piéton qui se hâte, à grandes enjambées rapides, comme dans -une fuite désespérée. La frêle palpitation de vie, l’éternelle pulsation -de douleur, ne s’apaisera donc jamais, tant que, pour tiédir les -planètes, chaufferont les fournaises énormes des soleils? Il y aura donc -toujours quelqu’un qui souffre, quand tout dort? - -Oh! cette silhouette qui s’en va, chargée de fureur et de chagrin, sur -la route pâle!... Ce passant... ce passant, qui ne reviendra plus!... - -Nicole le regarde, jusqu’à ce que l’alignement des maisons le lui -dérobe. Elle sait que c’est Georget, qu’il gagnera Sézanne à pied, sans -doute, pour prendre ensuite, vers Paris, le premier train du matin. - -Quelles pensées emporte-t-il? - -Elle s’abîme sur son lit, sanglotant d’une douleur qui ressemble au plus -brûlant remords. - -Car, sous la forme de son horrible épreuve, s’insinue en elle cette -vérité: que nos cœurs, avides d’absolu, ne se satisfont pas, même dans -ce que nous convenons d’appeler LE DEVOIR. La meilleure de nos actions -est pour quelqu’un une action mauvaise. La face resplendissante du bien -a toujours un revers d’ombre. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -I - - -C’était juste six ans plus tard, car le mois de juin finissait à peine, -et un crépuscule ardent venait encore de s’éteindre. - -Mais ces arbres étranges, dont le feuillage poudroie, blanchâtre de -poussière et de reflets électriques, et se charge, en guise de fruits, -de ballons lumineux et rubescents, ne sont pas les catalpas si frais, -aux thyrses pâles, du parc de la Martaude. Ils bordent la rue des -Nations, dans l’Exposition Universelle. Une dense atmosphère, chargée de -fumets de nourritures, d’aigres relents d’humanité, d’électriques -effluves de machines et de métaux en mouvement, les enveloppe. Un -roulement monotone et tenace hypnotise la foule qui promène autour de -leurs troncs sa lassitude énervée. Entre leurs branches, à quinze pieds -du sol, défile incessamment une procession de milliers d’êtres immobiles -et rapides. Le trottoir roulant circule, charriant une épaisse mêlée -d’hommes et de femmes, de toutes races, de toutes classes, de tous -langages, enfiévrés d’une identique ivresse de dépaysement, qui -constitue leur principale joie. Même, et surtout, ceux dont la vie -s’écoule dans quelque rue toute proche, ont, en franchissant les -guichets, fait un bond dans le lointain, dans l’inconnu. Et ils goûtent -une satisfaction neuve et incomparable à subir dans toutes leurs fibres, -par tous leurs pores, des contacts, des bruits, des odeurs, des images, -des secousses, qui les arrachent à l’inertie ordinaire de leurs -sensations. - -Dans l’artificielle lumière des projections électriques, des lanternes -vénitiennes, des cordons de gaz et de l’acétylène, heurtés ou fondus en -incandescences exaspérées, surgissent des profils d’architectures -hétéroclites et violentes. Certains pavillons rassemblent sur une -étroite façade tous les types d’art lentement élaborés par un peuple -durant des siècles. L’impression d’ensemble éclate dans le cerveau comme -une clameur de multitude. On souffre autant qu’on jouit de cette -incohérence aiguë. Sous des portières chatoyantes, glissent des lambeaux -de musiques barbares. A peine en a-t-on vibré, qu’un autre rythme secoue -les nerfs. Et, si l’on pénètre dans ces réduits, où d’insolites parfums -suggèrent des autrefois et des ailleurs, on voit, sous tous les oripeaux -de toutes les séductions des races, onduler en toutes les poses de la -lasciveté innombrable, les courbes pleines ou fuyantes, lourdes ou -sveltes, les lignes agiles, les gestes insidieux, du corps féminin. -Maigre chair phosphorescente des Espagnoles, larges coques noires de -cheveux piquées de grappes rouges, étroitesse des tailles qui se -cambrent. Hanches énormes et roulantes des Levantines. Petits pieds -bottés des Russes, qui martèlent le sol. Petites mains excitatrices des -Javanaises, aux torsions d’une irritante lenteur. Théories des sœurs -anglo-saxonnes, qui s’avancent et reculent ensemble, et font jaillir -cinq mollets noirs en un seul éclair hors de chastes jupes unies aux -dessous de perversité. Longues et souples tresses blondes des -Autrichiennes, que la valse balance. Masque au sourire peint de la -Japonaise, que creuse et verdit tout à coup une effroyable pantomime -d’agonie. Elles y sont toutes, avec tous leurs charmes, tous leurs -maléfices, toutes leurs grimaces de vie et de mort. - ---«C’est de la folie de n’avoir pas retenu de table. Tout est bondé,» -dit une voix pointue et maussade. - -On se retournait. On chuchotait le nom de l’actrice, Clary de Prémor, -l’étoile de la Comédie-Moderne. Les Parisiens, en plus grand nombre que -les étrangers aux abords du restaurant allemand, que leur snobisme -lançait dans une vogue extravagante, reconnaissaient le fin et -artificieux visage, les grands yeux glauques aux lourds cils noirs, les -lèvres trop sinueuses, trop rouges, lèvres de cruauté, de mépris et de -passion, que rétrécissait, en ce moment, une bouderie de petite fille. - ---«Mais avec qui est-elle?» demandaient ceux pour qui les intrigues des -cabotines sont la seule science à la hauteur de laquelle il faille -toujours se tenir. «On voit bien que le prince est en Italie. Elle ne se -gêne pas.» - -Ces gens bien informés parlaient du prince Gracchi, un Italien -immensément riche, qui s’était emballé à fond sur la beauté de Mlle de -Prémor, et qu’elle avait su affoler, puis fixer. Au moment de son -premier grand succès, dans la Silviane, de _Jalouse_, par Pierre -Essenault, l’adroite et impitoyable fille avait joué--non plus sur la -scène, mais dans la vie--un jeu dont l’audace lui réussit pleinement. -Laissant son auteur s’éprendre d’elle jusqu’à vouloir divorcer pour -l’épouser, elle s’était servie de cette passion flatteuse pour mener, si -possible, le prince Gracchi jusqu’au mariage, simulant une vertueuse -préférence pour le bon motif--alors que ce bon motif brisait le gentil -ménage d’Essenault, et qu’elle-même prenait patience dans une liaison de -grisette avec son camarade Stainier, le beau et brutal César du -répertoire classique, qui l’ensorcelait et la giflait. Le prince ne -l’avait pas épousée, mais il avait donné une fortune à l’actrice, lui -achetant le fameux hôtel Musina, dans l’avenue Friedland, réunissant, -pour lui faire un collier unique, les perles les plus splendides à -mesure qu’elles arrivaient sur le marché, attelant son cab de chevaux -dignes d’un carosse royal. Par bonheur, ces arguments, capables de -vaincre même la dignité qu’affichait Clary, en eurent raison avant que -fût prononcé le divorce d’Essenault, et celui-ci trouva le pardon et la -guérison auprès de sa délicieuse Georgette. - -Tout Paris savait cette histoire. Et, pour une fois, ce fut la petite -épouse, effacée, mais si admirablement fidèle et tendre, qui eut raison -dans l’opinion frivole, contre la magnifique et fastueuse actrice. Une -des causes de la mauvaise humeur de Clary, ce soir, plus sérieuse que -l’inadvertance de son cavalier de ne pas retenir une table, c’était -justement qu’elle venait de croiser, en descendant sur la berge, son -ancien adorateur, si bien absorbé dans une confiante causerie conjugale, -qu’il ne l’avait pas vue. Mais Georgette avait aperçu, elle, son -ancienne rivale. Et des témoins avertis avaient pu sourire de l’inutile -arrogance avec laquelle la femme de théâtre, exagérément parée, avait -bravé le coup d’œil de cette fine petite bourgeoise, un peu trop -correcte, mais d’une grâce et d’une fierté si pures,--victorieuse après -tout, et qui le disait, de son joli front levé et de tout le dédain de -son regard de ciel. - ---«Il est rudement bien, ce type qui accompagne Prémor,» observaient des -femmes du monde, dans ce langage argotique qu’elles adoptent pour ne pas -que les hommes se gênent. Car la bonne tenue de ces messieurs devient -une contrainte pour les deux sexes. Le laisser-aller est de rigueur, et -peut-être a-t-il pris un suprême élan dans cette Foire du Monde, où -pendant six mois le peu de décence restée aux honnêtes épouses de notre -Tiers-État subit le coude à coude avec la galanterie de tout l’univers, -dans l’étouffement des cabarets chics, et s’instruisit devant les -tréteaux de tous les pièges de vice qu’apportaient dans leurs peplums, -leurs maillots, leurs pagnes ou leurs tuniques, les multiples -échantillons de l’exotisme féminin. - -«Le type rudement bien» qui accompagnait Prémor, était son dernier -auteur à nombreuses représentations, Ogier Sérénis. On le nommait moins -promptement qu’elle, parce qu’il faut à un écrivain, même heureux, plus -de temps qu’à une actrice pour imposer sa physionomie à la mémoire des -foules. Ce n’était guère, justement, que depuis cette pièce réussie, -jouée par une grande favorite du public, interrompue seulement par la -relâche d’été, que le portrait de Sérénis apparaissait dans les journaux -illustrés, sa photographie aux vitrines des libraires, et sa charge, due -à l’alerte crayon d’un Cappiello ou d’un Sem, à la troisième page des -quotidiens. - -Pour ne pas afficher son tête-à-tête avec l’étoile de la -Comédie-Moderne,--une bonne fortune toute récente qu’il devait à un -caprice de Clary,--Sérénis avait invité Stainier à dîner avec eux, ce -soir. L’acteur avait accepté, sans l’ombre de jalousie, revenu de sa -toquade pour sa partenaire des grandes scènes amoureuses, et capable -maintenant de râler sa passion auprès d’elle, devant la rampe, sans le -trouble dont le bouleversaient au début de pareils exercices. Il n’en -était pas non plus à l’exécrer, comme le plus souvent après ces passades -de coulisses,--lorsqu’il arrive que deux héros de drame, dont les -roucoulements et les sanglots font ruisseler les larmes dans la salle, -se traitent à mi-voix de «roulure» et de «mufle», sur la scène, au -moment où les loges se mouchent. - -Stainier s’avançait donc derrière le couple, sur cette berge de la Rue -des Nations, grouillante de monde jusqu’au bord du fleuve luisant et -noir, où dansaient des taches d’or. Il marchait noblement, comme dans -une tragédie de Racine, dressant sa tête petite, coiffée et dessinée à -la Titus, mais dont le masque de médaille commençait à s’empâter. Pour -dégager son cou marmoréen, qui sortait des costumes antiques en un jet -si solide, lisse et arrondi, il portait à la ville des cols rabattus, -très échancrés. Et telle était la majesté théâtrale de son maintien, -qu’on le devinait, dans sa propre pensée, toujours précédé de licteurs -et suivi d’une garde prétorienne. - -Son calme ne se démentit pas lorsque, s’étant arrêté avec ses compagnons -à la terrasse du restaurant allemand, ils constatèrent qu’aucune des -tables extérieures ne restait libre. Contre celles qui paraissaient -encore inoccupées, des chaises rabattues indiquaient la prise de -possession. Les dîneurs installés autour des nappes fleuries, dans la -clarté des calices électriques de couleur, s’égayaient discrètement à -contempler de si près, dans leur attitude penaude, l’élégante Clary de -Prémor, souple en son merveilleux manteau du soir,--un nuage de -mousseline de soie et de dentelles fabuleuses,--et l’impassible -Stainier, dont la glabre face, impériale et stupide, exerçait sur les -mondaines assises là une fascinante curiosité, plus stimulante que -l’amour. - -Parmi ces mangeurs fortunés, Sérénis crut entendre partir une -exclamation de surprise suivie de son nom. Par un effet presque -mécanique, il tourna la tête, mais pour la ramener aussitôt dans sa -première direction. Il venait d’apercevoir, attablé en élégante et -nombreuse compagnie, un personnage de connaissance,--une de ces -relations mondaines qui se multipliaient à mesure qu’il devenait un -auteur à la mode. Celui-ci était un secrétaire d’ambassade, Philippe -d’Orlhac, garçon taciturne et distingué, qu’on appelait «le beau -ténébreux», parce qu’il portait sur sa physionomie l’empreinte d’une -mélancolie inguérissable. On le recherchait pourtant, malgré sa -répugnance à se montrer dans les endroits où l’on s’amuse et le peu -d’entrain qu’il y apportait. Mais c’était un brillant parti, et d’autant -plus séduisant qu’il fallait le conquérir, assurait-on, sur un -romanesque souvenir d’amour. Précisément, M. d’Orlhac paraissait aux -prises avec quelque piège matrimonial, tel qu’il était entouré, et ayant -à côté de lui une jeune fille, dont la claire physionomie, curieusement -tendue vers Clary de Prémor et ses compagnons, évoqua chez Ogier -d’imprécises réminiscences. Cette sensation, et l’embarras de rencontrer -M. d’Orlhac, chacun en des compagnies si diverses, qui les empêchaient -de se saluer, fit que le regard de Sérénis n’insista pas. - -D’ailleurs, il devait se décider à pénétrer dans le restaurant, Mlle de -Prémor préférant étouffer dans cet endroit chic, que de dîner plus au -frais dans quelque établissement moins glorieux. Tous trois -s’installèrent donc au fond de l’étroite et basse pièce, au décor -«modern style», sous le souffle exaspérant d’un petit ventilateur -électrique, qui faisait se hérisser les plumes de Clary et les cheveux -des hommes, sans dispenser à leurs poumons une parcelle d’air -respirable. Les verres jaunes à haute patte, dans lesquels on leur -servit des vins aux noms de burgs et de margraviats, ne leur versèrent -pas plus de gaieté que le ventilateur ne leur versait d’oxygène. Clary -gardait sa mauvaise humeur. Stainier se gourmait, ne prenait pas une -pincée de sel ou un cure-dent sans arrondir tragiquement son geste, -persuadé que tous les assistants avaient les yeux sur lui. D’ailleurs, -n’ayant pas un mot à dire, fermé à tout ce qui n’intéressait pas sa -vanité. Quant à Sérénis, très malheureux de n’avoir pas mieux organisé -la soirée, il se désespérait de paraître trop petit bourgeois à son -élégante interprète. Les habitudes de la grande vie lui manquaient. Ne -le trouvait-elle pas ridicule, cette Clary, qu’entretenait un prince? -Sans être sentimentalement amoureux d’elle, Ogier appréciait assez son -aventure avec la ravissante fille, pour trembler de lui déplaire. Ce -souci paralysait son aisance naturelle, son esprit, et même cette grâce -mâle et gravement caressante, qui faisait rêver de lui les femmes. - -La partie fine était ratée, il n’y avait pas à dire. Sérénis le sentit -si bien, qu’il n’insista pas lorsque Mlle de Prémor, au dessert, déclara -qu’elle se trouvait trop fatiguée pour se promener dans l’Exposition -après le repas. - ---«D’ailleurs,» ajouta-t-elle, «je l’ai si bien prévu que j’ai fait -venir ma voiture, à neuf heures, au pont des Invalides. Elle doit déjà y -être. Je trouve ça tuant, ces balades sur des cailloux qui vous tordent -les chevilles. Elle est trop salement carrelée, leur Exposition. - ---On te paiera un fauteuil roulant,» proposa Stainier. - -Elle daigna rire. - ---«Tu en as de bonnes, mon vieux! Pour que tout Paris s’offre ma fiole. -On organiserait demain ma représentation de retraite. - ---Je voulais vous conduire, Clary, au Phono-Cinéma-Théâtre,» dit -Sérénis. «C’est curieux, il paraît. - ---Merci!...» répliqua-t-elle, contractée de nouveau. «On y voit et on y -entend Rébecca, avec le sublime accent anglais compliqué d’une voix de -polichinelle. Rébecca!... Grands dieux!... Vous avez donc du goût pour -la Rétrospective?...» - -Ogier devina qu’une gaffe suprême venait de couronner la kyrielle de ses -gaucheries. Il ignorait que l’actrice restât précisément exaspérée de ce -qu’on ne lui eût pas demandé une scène, pour la rendre par la -combinaison du phonographe et du cinématographe, sur ce petit théâtre, -où la foule admirait cent fois par jour les fantômes parleurs de -Coquelin et de Sarah Bernhardt, et la svelte silhouette dansante de Cléo -de Mérode. - -Le jeune homme avait cru amuser Clary par une distraction qui touchait à -son métier,--ce métier dont les cabotins ne se dégagent pas une -minute.--Il tombait bien!... - -Mlle de Prémor se leva, nerveuse à en pleurer, et passa son manteau de -dentelle, avec l’aide de Stainier, pendant que l’écrivain soldait -l’addition. - -Son accès de jalousie professionnelle l’attendrit envers le compagnon -des misères pareilles, le César des coulisses, qui s’enrageait souvent, -lui aussi, dans le dépit des rivalités furieuses. Comme il tendait l’une -des amples manches envolantées, elle lui jeta tout bas: - ---«Viens me rejoindre à la maison. Je lâche le «serin de Nice». Il -m’embête.» - -Puis, souriante, elle se retourna vers l’auteur, apaisée par ce -calembour sur le nom de Sérénis, qu’elle n’avait pas inventé, et qui -sentait bien son origine, une rancune de confrère sans succès,--preuve -que l’envieux venin corrode autant les âmes littéraires que celles qui -les traduisent de l’autre côté de la rampe. - -Comme tous trois sortaient du restaurant, Ogier ne retint pas un regard -à la dérobée vers la table extérieure, où il avait aperçu Philippe -d’Orlhac. Le jeune diplomate s’y trouvait encore avec ses amis. Et, de -nouveau, Sérénis surprit en éclair une vision lumineuse et blonde de -jeune fille, deux yeux pétillants attachés sur lui. - -Quelques minutes plus tard, il ouvrait pour Clary la portière de son -coupé. - ---«J’ai la migraine. Vous serez bien gentil de me laisser,» dit-elle -cavalièrement. - -La voiture fila. Presque aussitôt, Stainier tendit la main à l’auteur -dramatique. - ---«Comment, vous aussi?...» s’exclama Sérénis, tout dépaysé de rester -seul. - ---«Mon bon,» fit l’autre confidentiellement, «je suis bien content que -Clary nous ait plaqués. Il m’aurait fallu prendre congé le premier, et -elle aurait potiné, la mâtine...» Il ajouta, plus mystérieux qu’un -conspirateur de tragédie: «Un rendez-vous avec une femme du monde... Je -ne saurais être assez prudent...» - -Puis il s’éloigna, riant sous cape, allant retrouver Clary dans son -hôtel merveilleux, pour un de ces revenez-y où les deux anciens amants -ressuscitaient leurs souvenirs et mêlaient cyniquement leurs rancunes. - -Sérénis rentra dans l’Exposition, dégoûté de sa soirée, des cabotins, -et,--du moins y tâchait-il,--des bonnes grâces décevantes de Clary. - -Quelque chose dont il ne se rendait pas compte,--curiosité, -pressentiment, réminiscence,--lui fit rebrousser chemin le long de la -berge pour repasser devant le restaurant germanique. Les tables se -vidaient. Celle où il avait remarqué d’Orlhac, entourée maintenant d’une -débandade de chaises, montrait l’abandon du repas fini, serviettes -jetées, fleurs pillées, verrerie légère en retraite devant la grosse -cavalerie des rince-bouche. - -Sérénis monta un escalier, puis traversa le pont de l’Alma sans prendre -la peine de gravir la passerelle, n’ayant qu’à montrer au guichet sa -carte de presse. «Allons au Château d’Eau,» pensa-t-il. Un moment de -rêverie devant les prodigieuses cascades multicolores apaiserait son -agacement. - -Comme il passait derrière le pavillon du Mexique, il se heurta presque à -quelqu’un qui sortait vivement du bureau de télégraphe, situé de l’autre -côté de l’allée, près du Cabaret Roumain. - ---«D’Orlhac!... - ---Ah! Sérénis... Comme ça tombe!...» s’écria le secrétaire d’ambassade. - ---«Ça tombe si bien que ça?...» sourit Ogier en lui serrant la main. - ---«Parbleu, oui! Je vais donc satisfaire un caprice de jeune fille, qui -nous a empoisonné notre dîner. - ---C’est une Brinvilliers, votre jeune personne? - ---Mais non... Je veux dire que sa fantaisie a glacé tout entrain. C’est -une charmante fille, gaie jusqu’à l’extravagance. Eh bien, elle n’a plus -dit un mot et n’a cessé de regarder vers l’intérieur, à partir du moment -où vous êtes entré avec Prémor. Quand elle a su que nous sommes amis, ne -me demandait-elle pas d’aller vous chercher. - ---Bien élevée, la demoiselle! - ---Dites «pas élevée» du tout. Elle a traversé quelques pensionnats de -France, et revient d’Amérique, où son père a fait une fortune. Vous avez -dû entendre parler de Mériel... Le Trust de la publicité... Vous savez -bien? - ---Mais non. - ---Ce Mériel est un individu doué d’une imagination du diable. Après -avoir raté beaucoup d’entreprises en France, il a fondé en Amérique le -Trust de la publicité... Une idée géniale... Impossible de faire -paraître une annonce dans un journal ou de coller une affiche sur un mur -sans s’adresser à son Trust. Et comme on abuse plutôt outre-Océan de la -réclame, le monsieur a gagné des millions. - ---Bravo!» plaisanta Sérénis. «Une héritière... Je cherche ça, -précisément. Mais pour celle-ci, je pense que vous-même... - ---Je ne compte pas me marier. Vous avez le champ libre,» interrompit -d’Orlhac, tandis que l’assombrissement soudain de sa physionomie -démentait son effort pour sourire. - ---«Mais, à propos, où allons-nous?» demanda l’écrivain. - ---«Rejoindre ma bande. Je vous emmène.» - -Et d’Orlhac, secouant l’impression pénible, expliquait à son compagnon -qu’il venait seulement de quitter ses amis pour entrer au bureau de -poste. - ---«J’avais à téléphoner au Ministère. Mon congé expire. On est en train -de négocier un prolongement. Mais il faut pour cela que mon ambassadeur -ait reculé son départ, comme il en avait l’intention. Enfin, j’étais -anxieux, je voulais savoir. J’ai laissé mes gens pour quelques minutes, -et je dois les rejoindre au Champ de Mars, devant les cascades -lumineuses. - ---J’y allais,» dit Sérénis. - ---«Oh! oh!» taquina Philippe d’Orlhac, «ma protégée vous intéresse -déjà!... Savez-vous qu’elle prétend vous avoir connu il y a quelques -années. - ---Cela m’étonnerait. Mais avec qui est-elle ici? - ---Avec son père, et la famille d’un Yankee, associé de monsieur Mériel. -D’aimables personnes, que j’ai connues là-bas, quand j’étais attaché, à -Washington.» - -Ce nom de Mériel ne réveillait chez Ogier aucun souvenir. A peine -l’avait-il entendu jadis, lorsque Mme Hardibert l’avait prononcé, tandis -qu’ils cheminaient côte à côte par les rues d’Anvers, avec l’inopportune -présence de la grande fillette sautillant autour d’eux. «Victorine -Mériel...» Cela ne lui disait rien du tout. Et une Victorine Mériel -millionnaire, moins encore. L’impression d’autrefois s’associait avec -une image d’orpheline malchanceuse, que guettaient les plus fâcheux -hasards de la vie. Et cette impression même ne subsistait que grâce à -d’autres... Dieu! que cette petite silhouette sans conséquence aurait -depuis longtemps disparu de sa mémoire, si elle n’eût tenu de si près à -des choses qui ne s’oublient pas. - -Cependant Philippe d’Orlhac et Ogier Sérénis venaient de franchir les -colossales assises de la Tour Eiffel. Devant eux s’ouvrait le rectangle -du Champ de Mars, fourmillant d’une multitude noire, sous -l’éblouissement dur des nombreux becs de gaz à incandescence. Cette -clarté presque intolérable faisait apparaître comme terni, à une telle -distance, le filigrane de lumière qu’était le Palais de l’Électricité, -sertissant la joaillerie fulgurante de sa cascade. Celle-ci tombait sans -cesse en un écroulement de rubis et de topazes, que remplaçait tout à -coup la pluie des améthystes et des saphirs, suivant le jeu des verres -souterrains traversés par les rayons. Les yeux se fixaient dans une -fascination sur ce Niagara de gemmes enflammées, devant lequel -ondulaient avec douceur des panaches d’eau mauve, lilas ou perle,--les -jets remontants, moins ardemment colorés, du bassin. - -Devant ce spectacle de féerie, la foule s’amassait, compacte, sur des -rangs pressés de chaises, ou debout, en muraille inaccessible à toute -pénétration, sinon à la serpentine agilité des petits camelots. - ---«Où devez-vous retrouver vos amis? Cela me paraît une entreprise assez -compliquée?» observa Sérénis, tandis que les deux jeunes gens ne -gagnaient plus qu’avec lenteur d’infimes parcelles de terrain. - ---«Mon Dieu... Ils m’ont dit: devant le Château d’Eau...» fit d’Orlhac, -avec le peu d’assurance que méritait l’énoncé d’un si chimérique -rendez-vous. - ---«Telles quelques aiguilles s’assignant comme lieu de rencontre une -meule de foin,» énonça Ogier avec une gravité railleuse. - -A ce moment, ils durent prendre leur parti de ne plus avancer ni -reculer, saisis par une vague humaine, qui, après les avoir fait -tourbillonner dans son remous, s’immobilisa en les bloquant. - ---«Votre grande taille, au moins, vous sert,» reprit Philippe, qui, de -stature moyenne, n’apercevait plus la cascade lumineuse que par -intermittents éclairs, entre la moustache d’un monsieur et l’oreille -d’une dame, rapprochées d’ailleurs trop fréquemment. - -Par une silencieuse mimique, il fit remarquer à Sérénis que le mari de -la dame était en avant de ce couple. - ---«Eh! qu’ils s’aiment donc!...» murmura l’écrivain. - -Il mit dans cette exclamation un tel frémissement de mélancolie, que -d’Orlhac tressaillit et le regarda. - ---«Vous ne trouvez pas, vous,» reprit Ogier, répondant à ce mouvement, -«que la vertu des femmes peut quelquefois être une vilaine chose?... - ---Qu’entendez-vous par là?» dit le jeune diplomate d’une voix sourde. - ---«J’entends que leur fidélité conjugale, seul devoir qui les -affranchisse de tous les autres, est d’essence moins noble qu’une -généreuse faute. La prudence, l’intérêt, la coquetterie, la froideur, en -sont les plus sûrs éléments. Et en son nom, elles peuvent commettre des -crimes!» - -Le mot grinça, d’une amertume sauvage. Philippe d’Orlhac se taisait. - ---«Ce n’est pas votre avis?...» insista l’écrivain. - ---«Mon avis?...» répéta l’ancien amant de Marcienne de Sélys. «Est-ce -que nous pouvons avoir un avis sur l’amour?... Nous avons seulement -chacun notre façon d’en avoir souffert. Ne m’en veuillez pas de vous -taire la mienne.» - -L’accent déchiré émut Sérénis. Qu’était son regret, à lui,--dont il ne -faisait plus guère à présent que de la littérature,--à côté d’une -blessure si promptement, si profondément saignante? Sans la connaître, -il en demeurait troublé, avec cette espèce de jalousie mystérieuse que -nous inspirent les inconsolables tourments de l’amour, ceux que nous -devinons supérieurs à notre propre endurance, et nés d’extases que nous -ne connaîtrons jamais. - -Comme le subit assombrissement de leurs pensées leur rendait plus -étouffante la contrainte de la foule, tous deux, d’un tacite accord, -essayèrent de battre en retraite. A peine retrouvaient-ils un espace -relativement libre, qu’ils aperçurent, venant à eux, les amis de M. -d’Orlhac. Ceux-ci, en effet, s’étaient arrêtés près du pont d’Iéna, pour -écouter un concert de trompes. - ---«Vous savez bien,» dit M. Mériel au secrétaire d’ambassade, «qu’avec -Toquette la ligne droite n’est jamais le chemin d’un point à un autre.» - -«Toquette!...» Le grand corps de Sérénis oscilla comme par une secousse -électrique. Il attacha des yeux effarés sur la jeune fille, qu’on lui -présentait justement. Cette svelte taille élancée, à la ceinture fine, -au buste gracieusement modelé, sous de floconneuses guipures, ne lui -rappelait en rien l’écolière d’autrefois. Mais l’éclat du teint, la -mousse dorée des cheveux, la malice de la bouche et du regard... Mon -Dieu!... Était-ce possible?... - ---«Vous ne vous rappelez pas Toquette, monsieur Sérénis?... Et notre -rencontre d’Anvers?... Et mon entorse de Bruges?... Et mes roses de la -Martaude?...» - -La Martaude!... Un jet de glace et de feu parcourut les artères d’Ogier. -Allait-il apercevoir, parmi ces gens qui l’entouraient, celle -qu’évoquait la présence de cette jeune fille, celle qu’il n’avait pas -revue depuis le soir... Non, elle n’était pas là. Il se ressaisit, -devant tous ces yeux rencontrés, où il lisait de l’étonnement. - ---«Pardonnez-moi... C’est une telle surprise!... Comment! si je me -rappelle mademoiselle Toquette?... Mais je crois bien!... J’espère, -monsieur, que mademoiselle votre fille ne vous a pas dit trop de mal de -son ancien ami?» - -Paul Mériel protesta. C’était un solide gaillard, qui n’accusait pas la -cinquantaine, et que sa physionomie vive, d’un roux grisonnant,--très -ressemblante, quoique masculinisée et épaissie, à celle de sa -fille,--montrait bien l’homme d’aventures, d’imagination et d’entrain, -qui avait fini par forcer la main à la Fortune. - ---«Eh bien, voyons... Si nous ne restions pas là, à nous faire lapider -de coups de coude. Allons prendre des glaces là-haut, sur une des -terrasses. Nous verrons mieux l’effet des fontaines.» - -Le groupe se mit en mouvement. Et, soit hasard, soit que les volontés y -eussent tendu inconsciemment, Ogier se trouva près de Toquette. - -Elle ne s’effarouchait pas d’un tête-à-tête, qu’elle accentua plutôt, -ralentissant le pas pour rester en arrière. Ses indépendantes allures -d’autrefois n’avaient pris que plus de décision par son séjour en -Amérique et l’assurance de la richesse. Seulement, les gestes capricants -et l’impertinence agressive de l’âge ingrat, étaient remplacés par la -souple grâce et la finesse malicieuse de la vingtième année. - -Ogier regardait cette grande fille élégante, mais sans l’observer pour -elle-même. A peine se rendait-il compte, en une saveur accrue, de ce -charme étrange vaguement remarqué par lui lorsqu’elle était gamine. Tout -ce qu’il se dit d’elle, c’est qu’il ne la trouvait pas devenue jolie. -Mais elle évoquait en lui trop de souvenirs--et de trop poignants,--il -attendait de cette rencontre trop de révélations plus ou moins cruelles, -pour s’attacher à ce qui la touchait personnellement. Des questions lui -brûlaient les lèvres. Cependant il eut la discrétion d’attendre. - ---«Monsieur Sérénis,» disait-elle. «M’avez-vous pardonné? - ---Vous avoir pardonné?...» répétait-il. «Mais quoi donc?...» - -Presque inquiet, rapportant tout à une seule pensée, il se demandait si -elle n’allait pas lui présenter des excuses pour l’avoir tant gêné jadis -dans un bonheur si vite évanoui. Le sourire mystérieux de Toquette -accentuait cette crainte. - ---«Vous étiez si fâché,» reprit-elle, «le dernier jour!... avant que je -parte pour la pension... parce que je vous avais surpris en vous jetant -des roses.» - -Ah! le banc de la Martaude... L’attente ravie... La silhouette juvénile -dans la simple robe blanche, sous le canotier de paille, qui passa la -grille et remonta l’allée!... Comme elle était songeuse, la douce -Nicole!... Que pensait-elle à ce moment-là?... - ---«Comment, mademoiselle!... J’ai eu le mauvais goût de me fâcher parce -que vous me jetiez des roses?... Vous n’avez pas fait serment de ne plus -recommencer, j’espère?...» - -Toquette coula vers lui un regard intrigué. Elle percevait l’intonation -factice, devinait l’esprit ailleurs. - ---«Avec les mêmes roses?» demanda-t-elle. «Je m’en garderais bien. Elles -voleraient en miettes, les pauvres. - ---Puis il faudrait d’abord les retrouver,» dit-il machinalement. - ---«Les retrouver!... Je vous les montrerai, si vous ne leur avez pas -trop gardé rancune. - ---Où donc?» fit-il, commençant à s’intéresser. - ---«Mais, dans le sachet où je les conserve. - ---Ici?... ou en Amérique?... - ---En Amérique et ici. Partout où je vais. Elles ne me quittent pas.» - -Les admirables yeux graves d’Ogier se posèrent, et cette fois sans -regarder en dedans vers le passé, sur le visage de la jeune fille. -Toquette brava ce regard, avec un embarras fier et charmant. A la fin, -pourtant, ses cils fauves battirent. - -Qu’éprouvait-il?... Était-ce donc un regret d’imagination, sans racines -au fond du cœur, l’élancement d’une cicatrice toute superficielle, ce -frisson qui le secouait si fort depuis quelques minutes, puisqu’une -coquetterie de femme suffisait à l’en distraire? Lui-même s’étonna de -l’attrait substitué au souvenir, et qui, brusquement l’appelait hors du -plaintif autrefois. - ---«Ah?» disait Toquette en riant. «Je puis bien vous l’avouer, -maintenant que je suis une grande personne, à qui le flirt est permis. -Vous fûtes le héros de ma treizième année. Tiens, voilà un -alexandrin!... Je vous le cède, sans réclamer de droits d’auteur.» - -Elle noyait sous son espiègle gaieté la confession trop significative de -tout à l’heure, et qui lui avait valu un tel regard. L’instinct défensif -de son sexe la tenait, allègre et vaillante, sur le rempart de son -secret, prête à le préserver par la raillerie et toutes les ruses de -guerre, si elle l’avait en vain compromis. - ---«J’étais une romanesque petite folle,» reprenait-elle. «Vos vers, que -vous nous récitiez, vos belles phrases sur la poésie de Bruges, vos -attitudes élégiaques, m’avaient tourné la tête. Et j’étais jalouse... -Ah! que j’étais jalouse!... - ---De qui étiez-vous jalouse?...» questionna Ogier, dont le cœur battit -de nouveau sous un flot, mais ralenti, de l’émotion ancienne. - ---«De ma marraine, tiens!... Vous lui faisiez bien un peu la cour?... -Allons, soyez franc. - ---Comment pouvez-vous croire?... Mon respect... - ---Oh! votre respect... Vous y étiez bien forcé. Ma sage petite marraine -n’est pas de celles à qui on manque. - ---Vous l’avez vue récemment, madame Hardibert? Tout va-t-il suivant ses -désirs?...» - -La voix d’Ogier défaillit légèrement. Il posait enfin la question qui, -tout d’abord, lui brûlait les lèvres. Mais il en attendait moins -impatiemment la réponse. - -Le clair visage de Mlle Mériel s’assombrit un peu. - ---«Vous n’allez pas me croire,» dit-elle avec un sérieux imprévu. «Je -n’ai pas encore rendu visite à ma marraine depuis mon arrivée en Europe. - ---Il y a longtemps? - ---Deux ou trois semaines. Mais papa n’a jamais une heure à lui. Et puis, -il fallait bien voir l’Exposition... La Martaude, c’est loin.» - -Elle s’interrompit, confuse. Puis la vérité sortit, comme si la jeune -insouciante eût soulagé sa conscience par un aveu. Les relations étaient -devenues si rares avec les Hardibert, que Toquette ne savait trop -comment les reprendre. Cinq ans auparavant, son père, pour qui -s’annonçait la réussite d’une affaire importante, l’appelait en -Amérique. Pour profiter du départ d’une famille disposée à l’escorter, -elle avait dû se mettre en voyage d’un jour à l’autre. La correspondance -avec sa marraine avait d’abord marché régulièrement, puis s’était -espacée. - ---«J’ai tellement l’horreur des banalités épistolaires,» soupira Mlle -Mériel. «Quand les gens sont séparés de vous pour à peu près toujours, -qu’ils ne vivront plus de votre vie, on a si tôt fait de n’avoir plus -rien à leur dire.» - -Du moins, elle était franche. Elle n’enguirlandait pas son jeune -égoïsme, sa négligence, sa naïve ingratitude. Ogier entrevit ce -caractère en contrastes, à la fois indifférent et fougueux, tenace pour -soi, dépourvu de solidité pour les autres, et peu capable de sacrifice. -Elle avait pourtant une excuse, que sa délicatesse n’eut garde -d’alléguer: son enfantine griserie de la soudaine fortune paternelle, -les gâteries absurdes dont, immédiatement, elle fut accablée. Aucune -allusion de sa part ne signala ce changement dans son destin. Simple -marque d’une élégance naturelle, qui lui interdisait d’attacher tout -haut quelque importance à l’argent. - ---«Comment se fait-il,» interrogea Sérénis, «qu’oublieuse d’une si -exquise marraine, vous ayez gardé le souvenir du méchant camarade de -passage que j’avais été pour vous?» - -Peut-être voulait-il provoquer le retour des déclarations de tout à -l’heure. A travers le babillage de Toquette, il perdait un peu la -certitude qui, un instant auparavant, était entrée en lui comme un -aiguillon, dont il goûtait l’atteinte fiévreuse et légère. Cela ne lui -déplaisait pas de recevoir encore les avances plus ou moins directes de -cette capiteuse fille. Il la voyait mieux à présent. Dans ses yeux d’or, -sa peau transparente, sa mousseuse chevelure, sa longue taille pliante, -une vie magnétique frémissait. Pourtant, non, elle ne l’attirait pas. -D’ailleurs, que voulait-elle? Se jouer un peu de lui, sans doute, le -piquer à son tour, ne pas rester sur son échec de petite amoureuse -précoce. Il la sentait pétrie de caprices. Et n’était-elle pas riche à -se les passer tous? Quelque chose se cabra en lui. Il n’y pensait que -trop, à cette fortune, depuis que tous deux marchaient côte à côte. Eh -bien, quoi? Pourquoi s’en voudrait-il? N’avait-il pas souvent songé, -sans en rougir, à faire un mariage avantageux. Il apportait le succès, -la célébrité... C’était un échange. - -De telles réflexions se suivaient en lui, rapides, fuyantes et -réitérées, comme les ondes voisines, aux reflets changeants, dont la -chute incessante étourdissait. On les apercevait maintenant de haut. Le -groupe était parvenu sur une des terrasses, et même, par une manœuvre -savante, venait de s’emparer d’une table, au bord de la balustrade, que -des dîneurs attardés abandonnaient. Par exemple, on n’aurait pas de -sitôt un garçon pour la débarrasser. Toquette déclara, non sans raison, -que les reliefs des autres l’écœuraient. Sous ce prétexte, elle -s’accouda plus loin, à la rampe de simili-marbre, contente de poursuivre -sa causerie avec Ogier, qui, bien entendu, ne la quitta pas. - -Tardivement, elle répondait à sa dernière question. - ---«D’abord, je ne l’ai pas oubliée, ma gentille petite marraine. J’ai un -peu lâché la correspondance. Mais c’est tellement rasant d’écrire! Si -j’avais dû échanger des lettres avec vous, il y a beau temps sans doute -que je serais revenue de mes illusions. - ---A la bonne heure!» dit-il, découvrant une câlinerie d’intonation dans -la malice des mots, et se prêtant d’autant plus volontiers à la -plaisanterie. «Vous me parlez comme quand vous aviez douze ans. Je vous -retrouve. Nous allons être de bons ennemis, ainsi que jadis. - ---Vous savez que je me ressens encore de mon entorse. J’ai gardé une -faiblesse de la cheville. Dieu! que je vous en ai voulu! - ---De votre entorse? - ---Parfaitement. - ---Mais en quoi étais-je cause?... - ---Vous restiez toujours en arrière, avec marraine. Moi, par énervement, -j’ai pressé le pas. Et puis, je rageais... J’ai tapé du pied, en me -retournant vers vous... Crac! ça y était. - ---Cette petite Toquette!...» murmura Ogier. - -Sa voix traîna, caressante. Et il appuya de nouveau sur la fraîche -physionomie un regard qui se troublait un peu. Il ne distinguait plus -bien ce qui se passait en lui. Le présent, le passé, mêlaient leurs -suggestions pénétrantes. D’où venait que, soudain, il discerna, dans -l’écheveau embrouillé de ses sentiments, une satisfaction bizarre de ce -que les Mériel eussent laissé se dénouer presque entièrement leurs -rapports avec les Hardibert?... Lui qui, moins d’une demi-heure -auparavant, n’avait vu dans sa rencontre inopinée avec Toquette que -l’occasion d’entendre parler de Nicole. - ---«Fifille, ta glace est en train de fondre,» claironna la voix -éclatante de Mériel. - -On les avait enfin servis. Du linge mal cylindré, jeté à la hâte sur les -maculatures de la nappe, donnait une virginité relative à la table. Un -soir d’illuminations, il ne fallait pas être exigeant. Une retraite aux -flambeaux se déroulait en bas, sillonnant la foule obscure d’une traînée -de ballons lumineux. On se demandait par quel miracle pouvait s’ouvrir -la dense masse humaine, et si ces grosses boules orangées ne roulaient -pas d’elles-mêmes sur le dru moutonnement des têtes, au lieu d’être -portées par des corps en marche. Des musiques militaires épandaient des -rythmes, des clameurs et des frissons de cuivre, qui semblaient les -accents exaspérés ou plaintifs de l’énorme houle vivante. Puis, dans des -silences inexpliqués, presque sinistres, revenait le mugissement doux de -la cascade, dont ruisselaient sans fin les eaux diaprées, splendides et -fugitives. Une chaleur suffocante montait dans l’air épaissi. Autour des -globes lumineux, on voyait trembler la poussière. Et là-bas, très loin, -vers l’ouest, par-dessus les palais lisérés de cordons de gaz, l’agonie -du jour s’achevait en une pâleur à peine verte, tandis que du phare -allemand un formidable pinceau de lumière électrique, promené -frénétiquement, balayait de temps à autre ce chaos et en faisait surgir -de stupéfiantes apothéoses. - -Toquette et Ogier s’assirent avec les autres pour humer leurs glaces. La -conversation se généralisa. Ce fut Paul Mériel qui, le premier, prononça -le nom qui faisait sauter le cœur de Sérénis. - ---«Ces pauvres Hardibert... Les voyez-vous souvent, monsieur?» demanda -l’inventeur du Trust de la publicité. - ---«Mais non... La vie est si dévorante! Il y a des années que je ne leur -ai fait visite. Je suis fort coupable envers eux. - ---C’est comme nous. Il faudra nous accompagner à la Martaude. Nous nous -ferons pardonner ensemble. - ---Mais,» demanda l’écrivain, «pourquoi dites-vous «ces pauvres -Hardibert»? Leur serait-il arrivé malheur? - ---Comment?... Vous ne savez pas?... En effet, vous avez dû les négliger -depuis longtemps. Mais, la Martaude a traversé une crise terrible! Ils -ont été à deux doigts de la faillite. - ---Pas possible! Un établissement si prospère!... - ---Ah! c’est que la politique s’en est mêlée. Un moment, Hardibert -pensait abandonner la partie. L’État, son meilleur client, le boudait. -Et les ouvriers, tandis qu’il les nourrissait en sacrifiant sa fortune -personnelle, lui jouaient des tours pendables. Quand on chômait, les -gaillards trouvaient bon d’être payés tout de même. Et si, par hasard, -l’ouvrage donnait un peu, ils réclamaient de l’augmentation et tenaient -la dragée haute. Ah! ç’a été dur! - ---Et monsieur Hardibert s’en est tiré!... Il est tellement énergique! - ---On l’a aidé aussi... Quelqu’un a mis à propos des fonds dans -l’affaire.» - -Toquette eut un brusque accès de toux. Et Sérénis vit, à un mouvement de -son buste, qu’elle avançait le pied vers son père, par dessous la table. -Il comprit. Le Trust de la publicité ne s’était pas montré ingrat. Mais -c’était peut-être pire de laisser refroidir une amitié, après avoir cru -solder la dette de cœur avec de l’argent. - ---«D’ailleurs,» continua Mériel, empressé à faire dévier le sujet sur -l’indication de sa fille, «j’ai appris, depuis mon arrivée en France, -que, d’aucune façon, le bonheur n’est à la Martaude.» - -Ogier sentit le reflux de son sang. De jour, on l’aurait vu pâlir. - ---«Comment cela?» - -Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire, comme pour dire -qu’il ne pouvait s’expliquer devant des étrangers, ni à portée de -virginales oreilles. Malgré cette mimique expressive, Sérénis, tenaillé -d’une curiosité douloureuse, ne put se tenir d’insister. - ---«Vous m’étonnez. Madame Hardibert est femme à mettre le bonheur -partout. - ---Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de rien préjuger contre -elle,» riposta Mériel avec chaleur. - -Sérénis ne devait pas en apprendre davantage ce soir-là. Les Américains, -que cette causerie n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir. -Malgré leurs efforts pour parler français, ils revenaient fréquemment à -leur idiome natal, que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait de -s’occuper de lui, prise tout entière par un spectacle qui l’amusait. Un -ouvrier, pour arranger quelque chose à l’une des herses électriques, -s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement de l’eau. A un -moment, il gravit deux degrés de la cascade, sous la puissante douche -multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement, regardait -l’homme. Le bourdonnement de la foule, les hurrahs, la chanson liquide -des fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient en rafales -nostalgiques au fond de son âme. La réflexion de Philippe lui revint: -«Nous ne pouvons juger l’amour. Nous avons seulement chacun notre -manière d’en souffrir.» Il se tourna, dans l’espoir instinctif de -rencontrer la fraternelle mélancolie du jeune diplomate. Et seulement -alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas suivis sur la terrasse, -mais avait dû prendre congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même -s’attardait avec Toquette. - -Alors il se sentit incapable de prolonger, à côté de cette attirante -fille, l’étrange désarroi de sa pensée, ni surtout de supporter -davantage le remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait le -malaise croissant. Que faisait-il ici? Vers quoi donc allait-il?... Et -là-bas, à la Martaude, Nicole était malheureuse... Mais pourquoi, mon -Dieu, pourquoi?... N’avait-elle pas choisi, jadis?... Ne lui avait-elle -pas impitoyablement broyé le cœur?... Donc il était libre... Et il -serait vraiment trop généreux de la plaindre!... Par moments, au cours -des années, il avait cru l’oublier tout à fait. Ou, du moins, sa peine, -qui lui restait chère, n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa -mémoire de poète, une mélodie amèrement douce, qu’il se plaisait à faire -pleurer sur les lèvres de ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait -si malheureux ce soir?... Et surtout si mécontent de lui-même?... - -Allons! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul, il trouverait le -mot de cette énigme. - -Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons. Personne n’essaya de le -retenir. Aussi, comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la cohue, -s’énervant de la torpidité de ces troupeaux béats, et les traversant -avec une vigueur presque brutale, Sérénis emportait une impression -dominante: le dépit d’avoir constaté combien aisément Toquette le -laissait partir, tellement distraite par les acrobaties hydrauliques de -l’ouvrier électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit «au -revoir» sans tout à fait tourner la tête. - -Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus son petit appartement de -la rue de la Tour d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue d’Antin, -où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit de douces luisances aux -acajous de jolis meubles anglais, et se multiplia dans les petits -carreaux des portes. La femme de ménage de jadis était remplacée par un -valet de chambre. Sérénis ne se blasait pas encore sur la satisfaction -de ce bien-être, témoignage matériel de ses succès. Chaque fois qu’il -mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait la coquette ordonnance -de son intérieur, il goûtait une joie de conquérant: «J’ai gagné cela -sur la vie.» Son ambition lui présageait d’autres victoires. Et -volontiers, désormais, sûr des glorioles de célébrité, il leur donnait -une forme confortable et pratique. Une prévoyance avisée tempérait -maintenant l’enthousiasme étourdi des années de chimère. Quelquefois il -le constatait avec un sourire intérieur: «J’aurais été romanesque,» se -disait-il, «si Nicole m’avait aimé. Elle seule m’aurait retenu dans le -domaine du rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute liberté -de m’apercevoir que la réalité n’est pas négligeable et de m’en assurer -la jouissance. Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si rudement -secoué et dispersé les fleurs à l’arbre de ma vie, pour laisser les -fruits y mûrir. Il ne me reste plus d’illusions, mais assez de -délicatesse pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion exaltée ne -renaîtra plus en moi. Je suis dans les meilleures conditions pour -savourer pleinement l’existence.» - -Les réflexions de l’écrivain comportaient moins de sérénité quand il -rentra, ce soir, de l’Exposition. Malgré l’espérance de les mieux -démêler dans la solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à gagner -à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait de plus indistinct était -peut-être d’essence supérieure aux raisonnements, aux résolutions, aux -projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir, pitié, pardon, extases -tendres, amour mal enseveli, voix de Bruges et du parc de la Martaude... -c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes. Cependant que le -langage précis des sens, de la vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas -faute d’évoquer la piquante Toquette, et son irritante coquetterie, et -les millions de son père,--toutes choses qui pourraient contenir le -bonheur, même si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur ces -tronçons saignants que sont des rêves brisés, des caresses abolies et -des espoirs déçus. - -«D’Orlhac a raison,» se dit Ogier, tandis qu’il se retournait dans son -lit sans trouver le sommeil. «Tous les jugements sur l’amour sont vains. -Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le plus souvent, d’en -souffrir. Laissons-donc mon cœur malade être un champ de bataille aux -regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire des uns et la défaite -des autres se décideront en le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse -psychologique n’y sera pas pour grand’chose, hélas!» - - - - -II - - -OGIER SÉRÉNIS À NICOLE HARDIBERT - - Août 1900. - - «Madame, - - «Me pardonnerez-vous, obtiendrez-vous pour moi l’indulgence de - Monsieur Hardibert, si je rentre dans votre vie après avoir paru m’en - détacher si complètement? Les circonstances qui m’y ramènent sont - telles, que mon indiscrétion devient le plus strict des devoirs. Je - n’ose vous exprimer la joie que j’éprouve de me rappeler à votre - souvenir. Mon apparent oubli ne m’en donne pas le droit. Mais votre - cœur, qui comprend tous les mystères, m’a peut-être trouvé quelque - excuse pour tant d’absence et de silence. Il y aurait une véritable - injustice de votre part à n’y pas reconnaître avant tout la profondeur - de mon respect. - - «Mademoiselle Victorine Mériel, qui vient de séjourner une semaine - auprès de vous, Madame, ne vous a pas parlé de moi. Et je sais que, - dans vos causeries avec elle, mon nom n’est pas venu sur vos lèvres. - Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’espérer. - - «Cependant votre filleule l’attendait un peu. Et peut-être, si vous - l’aviez prononcé, eût-elle moins bien gardé le secret que, d’accord - avec elle, je devais vous révéler le premier. - - «Mademoiselle Victorine me fait le très grand honneur de souhaiter que - je demande sa main. Sa bienveillance m’ouvre un espoir que - m’interdirait--à défaut de raisons plus subtiles--la disproportion de - nos fortunes. Je suis, vous le savez, un modeste écrivain, soumis au - caprice du public, qui peut lui accorder plus de gloire que d’argent, - et même ne lui octroyer ni l’un ni l’autre. Mademoiselle Mériel est - riche. Pourtant son père lui-même m’a donné à entendre qu’elle - comptera cette richesse pour peu de chose si je n’y ajoute, avec toute - la dévotion dont je suis capable pour sa très charmante personne, mon - petit brin de laurier. - - «Ma fatuité serait extrême de vous écrire ces choses, Madame, si des - sentiments auprès desquels la fatuité ne compte guère, ne devaient - vous apparaître dans ma démarche. - - «J’ai connu votre filleule auprès de vous, alors qu’enfant solitaire, - elle n’avait de tous les biens de ce monde que le moins fastueux mais - le plus inestimable, c’est-à-dire votre tendresse. Depuis le jour tout - récent où le hasard m’a fait retrouver la petite compagne d’un - autrefois que je ne saurais oublier, j’ai été témoin de son repentir - pour ce qu’elle appelle son ingratitude envers vous. Hier, à son - retour de la Martaude, j’ai constaté son bonheur profond de vous avoir - retrouvée, si accueillante dans votre bonté inaltérable, et si prompte - à effacer une faute dont elle ne s’accuse que plus sévèrement. - - «Dans de telles conjonctures, ni elle, ni moi, ne saurions prendre - sans votre consentement une résolution qui rendrait commun notre - avenir. Si Mademoiselle Victorine ne s’en est pas ouverte à vous, - Madame, c’est parce que je lui ai demandé la grâce d’apporter d’abord - à vos pieds toute l’humble soumission que me dicte la mémoire d’un - passé trop fugitif, et ma déférence pour votre volonté. Je ne lui ai - pas caché que vous ne me pardonneriez peut-être pas si aisément qu’à - elle-même des torts qui ne sont semblables aux siens que dans sa - candide appréciation. Vous devez souhaiter pour votre filleule un mari - que vous puissiez admettre sans déplaisir dans votre cercle familial. - Et je n’ose me flatter que je sois celui-là. - - «En m’adressant à vous, Madame, il est bien entendu que je ne sépare - pas de votre décision celle de Monsieur Hardibert. Je la sollicite - avec tous les égards auxquels a droit le parrain de Mademoiselle - Victorine et le maître de cette Martaude, où je fus élevé, où mon père - laissa sa vie. - - «Malgré toutes les apparences, le meilleur de mon cœur n’a pas quitté - cette maison, où le deuil me fut moins atroce que les joies ne m’y - furent douces. - - «Et c’est pourquoi, Madame, votre arrêt, quel qu’il soit, me trouvera - reconnaissant. - - «Veuillez croire à la fidélité de mes sentiments, dont le premier est - le plus profond respect. - - «OGIER SÉRÉNIS.» - -Mme Hardibert reçut cette lettre comme elle descendait en voiture de la -Martaude, pour aller, un matin, prendre le train de Paris. Le facteur -ayant fait signe à Honoré,--un peu plus familier, un peu plus vieux que -jadis,--celui-ci arrêta Capon et le Brûlé,--bien grisonnants et cassés -d’allure, mais que les revers financiers de leur maître empêchaient de -prendre leurs invalides. - ---«Quelque chose pour Madame,» dit l’homme à la blouse de toile bleue -passepoilée de rouge, en soulevant sa boîte sur son genou. - -Il approcha du marchepied et tendit l’enveloppe. - -Nicole la considéra dans un léger trouble, tandis que la victoria -repartait. - -Elle croyait connaître cette écriture... Mais tout message imprévu lui -causait maintenant une contraction d’inquiétude. Du fond mystérieux de -la vie, rien d’heureux, croyait-elle, ne pouvait lui venir. Et elle en -avait tant reçu, de ces billets anonymes, porteurs de menaces brutales -ou d’insinuations perfides,--armes aveugles employées par la rancune des -prolétaires contre ceux qu’ils croient les heureux! - -«Allons,» se dit-elle, «est-ce la dynamite sur mon seuil, ou la trahison -à mon foyer, que va me présager ce billet doux?» - -Un sourire désenchanté flotta sur ses lèvres. Sous l’ombrelle claire, -qu’elle tenait ouverte, elle avait toujours ce teint translucide, d’une -matité pâle, qu’imprégnait si chaudement la lumière. Les ondes obscures -de ses cheveux descendaient encore en deux masses ondées assez bas sur -ses tempes, car elle n’avait jamais adopté la coiffure élevée, en -auréole. Ses longs cils noirs battaient comme jadis avec cette nervosité -fréquente qui donnait à son regard un charme mobile et timide. Elle -était restée la même. Les années qui venaient de passer sur elle -représentaient la période,--d’ailleurs si courte,--où la beauté d’une -femme semble n’avoir pas à tenir compte du temps. Car elle entrait à -peine dans sa trentième année, sans qu’on pût cesser de lui en donner -vingt-cinq. Seulement, la nuance incertaine de ses yeux charmants -s’était foncée quelque peu. Leur gris si fin avait prédominé sur les -reflets presque mauves qui faisaient penser à des pétales d’hortensia. -Une ombre s’était glissée là, qui ne s’en allait plus. Le secret de -l’âme en paraissait reculé, à de très lointaines profondeurs. - -Cependant Nicole venait de décacheter sa lettre. Elle avait regardé la -signature. Elle lisait. - -Avant d’avoir parcouru la première page, ses mains tremblantes durent -fermer son ombrelle, qu’elles ne soutenaient plus. Et ce ne fut pas trop -de ces deux faibles mains pour fixer ce papier que tourmentait une -agitation plus indocile que celle du vent. - -Quand elle eut terminé, elle relut. Puis, appuyée aux coussins de sa -voiture, elle dirigea vers l’horizon un regard si fiévreusement fixe -qu’il suspendait l’habituelle palpitation des paupières. Rien, si ce -n’est cette immobilité un peu hagarde des prunelles largement dévoilées, -ne trahissait ce qui pouvait bien se passer en elle, ni quel tourbillon -de sentiments y avaient soulevé ces phrases, signées d’un tel nom, -avec--sous le sens officiel apparent--le mystère passionné qu’évoquaient -leurs moindres syllabes. - -Comme la voiture approchait de Sézanne, Nicole enferma la lettre d’Ogier -dans le petit sac en daim gris brodé de perles d’acier qu’elle tenait à -la main. Puis elle prit son billet, gagna le quai, sans voir des -personnes de connaissance, qui la saluaient. De la même allure -automatique, elle monta et s’assit dans un compartiment, lorsque stoppa -l’express. Jusqu’à Paris, elle ne fit pas un mouvement et ne rouvrit pas -le petit sac. - -A l’arrivée, elle s’étonna d’apercevoir une toute jeune fille, de seize -ans à peine, qui vint au-devant d’elle, sur le quai. - ---«Comment, Yvonne! Tu sors seule? - ---Il faut bien, ma tante. Je vais à mon cours. Je n’ai pas pu vous -attendre pour déjeuner. Alors, j’ai dit à maman que je passerais ici -pour vous dire bonjour. - ---Et tu vas maintenant au Conservatoire? - ---Oui, ma tante. - ---Je vais t’y mettre en voiture.» - -Elle arrêta un fiacre. La jeune élève de tragédie y monta avec elle. - -C’était la fille de Berthe Raybois. Cette enfant, qui l’appelait «ma -tante», n’était que sa petite-cousine. Un affreux malheur laissait à -Yvonne, ainsi qu’à ses trois frères cadets, la nécessité de se -débrouiller dans la vie. Leur père, Gaston Raybois, le galant -sous-directeur, était mort l’année précédente, d’une façon tragique. -Comme il examinait une machine au repos, quelqu’un avait ouvert le -robinet de mise en marche, et une bielle énorme, élancée brusquement, -lui avait défoncé la poitrine. L’auteur du méfait fut inculpé, non -d’assassinat, mais d’homicide par imprudence, et encore s’en tira-t-il -avec quelques mois seulement de prison, parce qu’il ressortit des débats -que sa femme avait été détournée de ses devoirs par le sous-directeur. - -La malheureuse veuve, dévastée de douleur, avait fui la Martaude avec -ses quatre enfants. Installée à Paris, dans un intérieur bien modeste, -elle les élevait suivant ses ressources médiocres et la nonchalance de -son caractère honnête mais sans ressort. Les charges écrasantes dont -s’étaient grevés la Martaude et ses propriétaires, durant la crise -traversée par l’usine, empêchaient M. et Mme Hardibert d’aider -efficacement cette famille désemparée. - -C’était pour leur rendre visite que Nicole venait à Paris ce jour-là. -Elle devait déjeuner chez sa cousine. La fille aînée, ravie de circuler -dans Paris sans être accompagnée, avait affirmé son indépendance en -venant saluer sa pseudo-tante à la gare. - -Mme Hardibert, le cœur serré, considérait cette fillette qui prenait des -airs de femme, lui parlant de tout avec désinvolture, et si coquette, -d’un gracieux visage, tout menu, entre deux bandeaux extravagants de -cheveux oxygénés, qui lui descendaient plus bas que les oreilles. Une -rose rouge, piquée sous la passe du grand chapeau noir, contrastait, par -son ardeur provocatrice, avec l’innocence du profil. Et, lorsque la -jeune fille eut sauté de la voiture, tous les regards masculins -suivirent le frétillement de sa taille, mince à se briser, au-dessus des -frêles hanches contre lesquelles elle plaquait sa jupe, tandis qu’elle -franchissait la cour du Conservatoire. - ---«Tu acceptes donc, dès maintenant, pour Yvonne, toutes les -alternatives de la vie de théâtre?» demanda Nicole à sa cousine, presque -dès son entrée dans le petit appartement de la rue Lemercier, aux -Batignolles. - -Elle posait la question avec une gravité assombrie, qui la souligna -trop. Et cependant l’inquiétude pour la future tragédienne ne rendait -pas seule sa voix si sourde, son regard si morne. - -Berthe regimba. - ---«Tu en parles à ton aise! J’accepte!... Certainement, j’accepte. Je -n’ai jamais fait que cela dans la vie, accepter!...» - -La veuve de Gaston Raybois avait perdu dans les larmes le peu de -jeunesse que comportaient son teint blafard et ses traits indécis. Plus -âgée que Nicole de huit à dix années seulement, elle aurait pu passer -pour sa mère, à la dissemblance près. - ---«Vois-tu, ma petite,» reprit-elle, «moi, j’ai toujours été honnête, -parce que, ni moralement, ni physiquement, je n’étais destinée à autre -chose. Si j’avais eu le choix, peut-être aurais-je découvert que je -faisais un métier de dupe. - ---Ne dis pas cela, ma pauvre chérie. Ne le dis surtout pas devant ta -fille. - ---Pour qui me prends-tu?... Suis-je femme à pervertir mes enfants?...» - -Nicole la savait très aigrie, ne s’offusquait pas de ses ripostes. - ---«Tu as découvert le sens de la vie, toi, Nicole?» questionna âprement -Mme Raybois. «Tu es tout à fait sûre de la façon dont il faut la vivre?» - -Sa cousine la regarda sans répondre, avec un incertain battement de cils -sur ses beaux yeux tristes. - ---«Puisque nous ne savons pas pour nous-mêmes,» continua la veuve, -«autant laisser nos enfants trouver pour eux. Surtout quand les -circonstances ne nous permettent pas de leur offrir un chemin tout -battu. - ---Comme c’était mieux de croire à un au-delà!...» murmura Nicole. - ---«Certainement!... Car, pour ne pas conclure suivant l’effroyable -logique de l’existence terrestre, nous devons la concevoir suivie d’une -autre où tout serait renversé. Mais y crois-tu, à cette autre existence? - ---Je le voudrais. - ---Moi aussi. Pourtant, du train dont vont les choses, cette volonté même -manquera à ceux qui marchent sur nos talons.» - -Elles s’interrompirent. Les fils aînés de Berthe faisaient irruption -dans la pièce où elles se tenaient. C’étaient deux gamins de onze et -treize ans, qui revenaient de leurs classes, au collège Chaptal. Quant -au troisième, presque un bébé encore, il ne quittait pas les jupes de sa -mère. Son jeune âge permettait qu’on parlât librement devant lui. - -A cause des autres, il n’en fut pas de même durant le déjeuner. Mais -quand l’unique bonne eut servi l’omelette, les côtelettes aux pommes et -le dessert, les deux cousines retournèrent s’enfermer dans le salon. Un -besoin réciproque de se confier l’une à l’autre gonflait leurs cœurs, si -peu semblables, mais d’une sympathie coutumière et d’une discrétion -assurée. - ---«Vois-tu, ma petite Niclou,» commença l’étrange femme vertueuse -qu’était Berthe. (Elle avait fini, à la Martaude, par emprunter le -diminutif habituel à Raoul)... «Vois-tu, ma petite Niclou, quand Yvonne -m’a demandé d’être actrice, après que la mort de son père nous eut -laissés dans si précaire position, j’ai réfléchi. - ---Je le sais bien. Nous avons même réfléchi ensemble. - ---Pas sur tous les points. Tu envisageais qu’elle pût entrer dans une -carrière sans en subir les conséquences. Comme si les exceptions -n’étaient pas partout destinées à souffrir. - ---Cependant... - ---Écoute-moi. Je ne te cache pas que, chez moi, comme mère, quelque -chose ne se révolte à l’idée qu’Yvonne vivra peut-être dans cette -liberté qui, pour nous autres bourgeoises, apparaît scandaleuse... - ---Pour nous... bourgeoises?... Tu veux dire: pour nous... honnêtes -femmes. - ---Les actrices aussi sont honnêtes,» affirma Berthe. «Mais pas au sens -où tu l’entends. Elles ont l’honnêteté qu’on réclame d’elles. Et, comme -tout n’est que convention, vive la convention qui ouvre aux femmes un -domaine où, travaillant comme les hommes, elles ont la même liberté -qu’eux! - ---La liberté de mal faire?... - ---Mais non, Niclou. La liberté de vivre toute leur vie, noble ou basse, -suivant leur nature. - ---Elles sont déclassées. - ---Tu trouves?... Je dirais, moi, qu’elles sont surclassées, étant d’une -classe plus favorisée que toute autre, et où ce qui est crime pour nous -devient peccadille pour elles. D’ailleurs, veux-tu que nous ne -comparions pas l’actrice à la femme du monde dotée,--entends-tu bien, -_dotée_, tout est là,--mais à la femme qui gagne sa vie. Accomplir un -travail rémunérateur est tellement plus dur et plus difficile pour nous -autres que pour les hommes! Et cela se complique d’une morale tellement -anti-naturelle, que la malheureuse qui surmonte tous les obstacles, est -la martyre, dans sa chair, dans son cœur, dans son honneur -conventionnel, de la bouchée de pain qu’elle conquiert. Si, dans toutes -les professions, le travail affranchissait la femme, comme sur les -planches, j’aurais peut-être préféré pour Yvonne un art moins hasardeux. - ---Affranchir de quoi? De la morale, qui fait notre dignité,» objecta -Nicole. - ---«Ou qui fait notre honte et notre désespoir, quand l’hypocrisie -sociale nous l’oppose trop injustement. Tiens!» s’écria Berthe, «tu vas -me trouver cynique. N’importe! Je prends un exemple. Crois-tu que moi, -pour qui la maternité représente la joie suprême de ce monde, j’aurais -pu renoncer à la connaître, même si ta générosité et celle de Raoul ne -m’avaient pas facilité un mariage que ma pauvreté rendait peu probable. -N’est-ce pas une chose divinement haute et belle que d’être mère?... Eh -bien, suppose-moi l’institutrice que je devais être, cette aspiration si -haute en elle-même, et si naturelle, me jetait à la déchéance et à la -misère. Suppose-moi cabotine, elle me devenait une parure, une -coquetterie, une vertu. Yvonne peut avoir hérité de moi la passion -maternelle, et, de son père, hélas!... la passion... tout court. Qu’elle -suive donc la carrière où de telles cartes, si dangereuses au jeu -ordinaire de la vie, seront des atouts et non des bûches. Si elle peut -gagner la partie autrement, tant mieux! Elle ne la commence, en tous -cas, qu’avec le minimum des risques.» - -Nicole se taisait. Mme Raybois reprit: - ---«Te dirai-je que moi, me rappelant les rêves angoissés de mes vingt -ans trop studieux, mes désespoirs de fille laide et pauvre, devant -l’aride perspective d’une existence à côté de la vie, je vois dans la -situation des actrices un espoir de délivrance normale pour la femme. La -situation des actrices est la démonstration de ceci: que la morale peut -devenir identique pour les deux sexes sans que toutes les catastrophes -sociales s’ensuivent. Les actrices sont souvent d’admirables épouses, ou -d’admirables amantes, et d’admirables mères. Leur cœur reste ouvert, -pitoyable, généreux, parce que rien d’injuste ni d’oppressant ne le fait -se replier sur lui-même pour y étouffer la nature. Celles qui ne sont -que des courtisanes, l’auraient été partout. Et du moins gardent-elles -la petite aigrette artistique qui leur permet de relever la tête et les -sauve du dissolvant le plus abominable: du mépris. - ---Mon Dieu!» soupira Nicole, «où est la vérité? - ---Dans notre cœur,» répondit Berthe. «C’est lui qui distille, en -splendeur ou en bassesse, les lois, les morales, les religions, comme la -fleur distille en parfums suaves ou amers une atmosphère égale pour -toutes les plantes. La violette reçoit la même rosée que l’ortie, et le -lys que le chardon. Il n’y a, vois-tu, malgré les greffes, les -espaliers, les forceries et les principes, sauf quelques modifications -de détail, que la beauté individuelle des corolles et des âmes. - ---Il est vrai que l’ortie, cultivée ou non, ne produirait jamais de -violettes,» reconnut Nicole. - ---«Tu vois bien!... tout dépend de la souche... de l’accumulation -ancestrale... Et encore, le mystère de l’atavisme diversifie les êtres. -Sans cela, pourquoi seraient-ils différents dans un milieu unique? J’ai -trois garçons. Chacun a dû prendre ses qualités et ses défauts dans le -même fonds héréditaire. Mais les proportions de tels éléments donnent la -personnalité à chacun. Quoique élevés de même, ils se conduiront -diversement dans des circonstances analogues.» - -Il y avait, dans cette façon de parler, quelque chose de déconcertant -pour la timide conscience de Nicole, et aussi pour son ignorance des -questions générales. Jamais sa cousine ne s’était exprimée devant elle -avec tant d’énergie. Et la douce créature n’en revenait pas qu’une femme -pût conclure avec indépendance, en partant des données fournies par la -vie, et non d’après les enseignements traditionnels. Mais Berthe -Raybois, d’une trempe plus solide et plus rêche, avait, en outre, à son -acquit, d’autres expériences que le rêve délicat dans lequel -s’hypnotisait la femme de Raoul. Les sévères débuts de son existence, -ses secrètes tortures d’épouse dédaignée, et surtout l’éducation qu’est -pour une mère intelligente l’éclosion et le développement de quatre âmes -enfantines, l’avaient mûrie, dans le sens raisonneur, positif, et tant -soit peu révolté, que comportait sa nature. Tout au fond d’elle-même un -âcre besoin de revanche soulevait, comme un ferment, la substance de ses -revendications. Sa fille ne souffrirait pas comme elle par l’humiliation -d’attendre longtemps l’amour, de le subir sans choix et d’en recueillir -les trahisons. Trop douloureux est le dénuement sentimental de la vierge -pauvre, et trop suggestif de défaillances affolées. Et l’opinion, qui -pourtant prend aujourd’hui conscience d’un si monstrueux martyre, ne -consent encore à lui accorder, au lieu de justice, que des pitiés et des -pardons où se retrouve l’avilissement des flétrissures iniques -d’autrefois. - ---«Non, non,» s’écria Berthe, «ma fille n’acceptera pas cette part -abominable. Elle est d’accord avec la société, qui favorise si -extraordinairement les femmes de théâtre, et d’accord avec l’Église, qui -ne les repousse plus de ses sanctuaires. Pourquoi lui demanderais-je -d’être au-dessus de son temps, de sa religion et de sa nature?... -Qu’elle soit heureuse, avec des chances égales à celles de ses frères, -puisqu’elle travaillera comme eux.» - -Il y eut un silence. Mme Raybois considéra le visage pâle et légèrement -égaré de sa cousine. Une telle causerie, c’était visible, remuait en -Nicole des choses troubles et profondes. L’avenir d’Yvonne n’était pas -la seule préoccupation qui rendait son regard anxieux et sa lèvre -tremblante. Parfois son expression devenait distraite, et elle semblait -ne s’intéresser que par un effort au sujet qu’elle-même avait abordé. - ---«Je t’assomme, avec mes théories, ma pauvre Niclou? - ---Oh! non... - ---Je sais que ta façon de penser n’est pas la mienne. Tu es une -résignée. Tu le serais peut-être moins pour ta fille, si tu en avais -une. - ---Je me résigne,» dit Nicole, «parce que j’accepte les conséquences de -mes actes. Il le faut bien. N’ai-je pas détaché de moi Raoul, par mon -absurde confession?... Jamais l’orgueil de mon mari n’a oublié que sa -femme avait pu craindre d’aimer un autre homme. - ---Craindre d’aimer?...» répéta Berthe, avec un regard et un sourire. - ---«Tu as raison... Mon cœur était pris plus que je ne le savais -moi-même. Et c’est cela que Raoul a senti,» murmura Nicole, dont les -cils frémirent et s’abaissèrent, tandis qu’un flot rose animait ses -joues. Elle ajouta, haletante, et sans relever les paupières: «Je viens -de recevoir une lettre d’Ogier Sérénis. - ---Une lettre de Sérénis!...» s’exclama Berthe, dans une stupeur. - -Des années s’étaient écoulées depuis que Mme Raybois n’avait entendu -prononcer ce nom par sa cousine. Quelquefois, porté par une célébrité -croissante, il avait traversé, en leur présence, des conversations -générales. Jamais Nicole ne l’avait relevé, n’avait même paru -l’entendre. Berthe n’ignorait pas le secret de cette réserve. Au -lendemain du soir où Ogier, immobile dans le taillis, sous la voûte des -catalpas, avait écouté son arrêt avec un horrible battement de cœur, la -femme de Raoul s’était évanouie de douleur dans les bras de sa cousine, -et, sur les questions dont celle-ci la pressait ensuite, lui avait dit -en sanglotant: - ---«J’ai éloigné Georget. Mais c’est seulement à cette heure que je -découvre, par ce qu’il m’en coûte, combien c’était nécessaire.» - -Alors elle avait raconté, dans tous les détails, la suppliciante -exécution. - ---«Quelle faute d’avouer à ton mari!...» - -Telle fut la conclusion suggérée à Berthe par une sagesse amère. - ---«Je n’avais que ce moyen de me sauver,» déclara Nicole. - -Aujourd’hui, point n’était, entre elles deux, besoin de beaucoup de -phrases pour ressusciter une aventure cependant si brève, si -radicalement dénouée, si prudemment ensevelie. Ni la confidente, ni -l’héroïne, ne s’étonnèrent de s’y retrouver tout à coup, et dans la même -fièvre que jadis. Au premier mot de l’une, révélant qu’elle n’avait -jamais cessé d’y songer, l’émotion de l’autre montra qu’elle pressentait -la survivance d’un sentiment trop obstiné dans le mutisme pour être tout -à fait éteint. - ---«Que t’écrit-il?... Et pourquoi?...» demanda Berthe. - -Nicole, d’une main mal assurée, ouvrit le fermoir du petit sac brodé de -perles. Entre le mouchoir minuscule et la mignonne bourse en or, un -papier, trop à l’étroit, se roulait sur lui-même. Elle le tendit à sa -cousine. - -Berthe le lut, méditant sur chaque ligne, tandis que Mme Hardibert, la -tête inclinée, suivait de mémoire ces phrases toutes gonflées par le -souvenir, et aussi par le mystère des cœurs impénétrables. - -«Que cache-t-il,» se demandait Nicole, «sous ses correctes formules?... -La satisfaction de la revanche?... Une indifférence polie?... Ou bien -l’appel d’un amour qui palpiterait encore et qui voudrait m’arracher un -cri de jalousie, l’interdiction peut-être d’un tel mariage, -interdiction pour laquelle je lui devrais ensuite la plus folle des -compensations?...» - -Savoir!... oh! savoir ce qui demeurait d’elle dans cette pensée, -traversée sans cesse par tant d’autres images qu’elle ignorait!... Au -fond de ces yeux, dont la gravité caressante pénétrait encore son âme, à -travers la distance, le temps, du même frisson de délice et de -détresse!... - -Cependant Berthe achevait sa lecture. Elle repliait la lettre, sans -parler. Une ironie subtile faisait fléchir sa bouche. - ---«Eh bien?...» demanda la tremblante Nicole, en reprenant le papier. - ---«Mon Dieu,» fit sa cousine, «je trouverais cruel de m’écrier: «Comme -j’avais bien vu!» - ---Quoi donc? Qu’avais-tu vu? - ---Que ton poète possédait un fonds de caractère très positif, très -pratique. Combien tu dois te féliciter, ma petite Nicole, de ne pas -t’être laissé prendre aux belles phrases de ce jeune arriviste! Si tu -avais eu le malheur de lui céder, il épouserait quand même aujourd’hui -sa petite millionnaire. Seulement il ne t’en demanderait pas la -permission. Imagine où tu en serais!...» - -Sous le cinglement de ces réflexions, d’autant plus cruelles qu’elles -paraissaient plus justes, quelque chose éclata dans le cœur de Nicole. -Une effervescence douloureuse, qui la surprit elle-même, fit jaillir le -fiel et le sang de son mal. Avant même d’avoir pesé la portée de ses -paroles, elle s’écria: - ---«Où j’en serais?... Pas dans un isolement ni un chagrin plus -irrémédiables. Au contraire. Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul -n’aurait rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement toujours -accentué, sa rancune secrète... Peut-être pire...» - -Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement, et à peine -articulé, entre les lèvres de Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la -regarder d’une façon plus aiguë. - -Mme Raybois ne conservait guère de doute sur ce fait que Raoul Hardibert -entretenait une liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle sorte -de femme avait su capter et retenir un homme aussi incapable d’éprouver -de l’amour, et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée mais réelle, -besoin de possession despotique, s’acharnait, sans en convenir, à -vouloir l’inspirer. - -Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur commise par Nicole en -laissant apercevoir à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant -cesser d’être l’unique objet de son aveugle dévotion. Cette froideur, -cette attitude dédaigneuse pour la fragilité romanesque des femmes, -cette constante parade de raison et de logique, tous ces traits qui -encourageaient la hasardeuse confidence, auraient dû l’arrêter dans la -bouche de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se fût méfiée du -paradoxe offert par cette nature si compliquée, où dominait un -redoutable orgueil. Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche. -Au contraire. Pendant les premiers temps surtout, il affecta l’oubli -complet d’une telle vétille. Car son amour-propre lui interdisait d’en -prendre souci ouvertement. Surtout il se garda bien de jamais paraître -s’inquiéter de son rival, le méprisant trop en apparence pour demander -son nom. Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient Ogier Sérénis, -fut qu’il ne posa jamais une question sur le nouveau caprice du jeune -homme, qui, après tant d’empressement succédant à tant d’indifférence, -redevint de nouveau un étranger pour la Martaude. - -La situation morale du ménage Hardibert ne changea donc pas -extérieurement, sinon pour une observatrice aussi proche et avertie que -Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur les suites de la scène -d’exaltation que lui raconta sa cousine. Le fait de cette exaltation -même, les impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la soirée décisive, -avait, par instants, cédé la froideur de Raoul, devaient laisser un -hostile souvenir à celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus tard -par des doutes ironiques, lui en demeurait certainement. Dès la première -heure du lendemain, Nicole dut constater la démence de son espoir. En -vain avait-elle cru que les résolutions généreuses acceptées en commun -pour la Martaude, et la sincérité éperdue de sa confession, leur -ouvriraient, à elle et à son mari, une région d’intimité très haute, -moins ardente que l’amour, mais supérieure peut-être. Elle avait trop -jugé le cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements, les -pleurs, le repentir, le pardon, l’enthousiasme, fondait, se donnait, et -trouverait la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne violentait que -passagèrement celui de Hardibert, en défense contre tout entraînement, -et qui, après le passage de la flamme, se contractait avec plus de -rudesse dans la logique, le scepticisme, et une singulière méfiance de -ce qu’il appelait «les emballements féminins». - -Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre mesure lorsqu’elle entendit -Nicole jeter le cri que la force des choses devait amener un jour: cri -d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion loyale, de la -bonne action maladroite, expiée plus douloureusement que ne l’eût été la -faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du moins, à jamais, les -délices. - ---«Non, non...» hasarda la veuve, troublée par la logique pervertissante -de la vie, qu’invoquait souvent sa propre amertume, et que cependant -elle se résignait mal à reconnaître pour cette tendre femme, «ne dis pas -cela, ma petite Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu -n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore davantage. Le mensonge -t’aurait brûlé le cœur et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce, -aujourd’hui.» - -Nicole eut un vague mouvement des épaules et de la tête. Elle ne savait -plus, chavirée parmi les obscurs tourbillons des réminiscences, les -réveils effarés de sensations, les échos du passé pleins de gémissements -nostalgiques. Et cette lettre, sous ses doigts!... Cette lettre, signée -d’un nom dont le sens n’avait guère changé pour son cœur, et qui, -cependant, apparaissait,--déconcertant par les lointains -intervenus,--comme celui d’un étranger. - ---«Mon Dieu!...» murmura Berthe, devant un désarroi si évident. «Tu -l’aimes donc toujours, ton Georget?... - ---Le sais-je?...» dit la femme de Raoul. - ---«Alors, je le sais, moi,» fit sa cousine, avec un demi-sourire -compatissant. - -La visite prit fin sur ces mots trop explicites. Nicole eût vainement -tenté de ramener sur son secret le voile d’ignorance. Et comment parler -ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette confidente unique, de ce -qu’elle ne voulait pas sonder en elle-même? - -Machinalement, elle accomplit, à travers la fièvre des rues, qui -augmentait la sienne, les démarches qu’elle s’était proposé de faire ce -jour-là dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle regardait, -sans trop les voir, la multitude des visages défilant autour d’elle avec -une rapidité de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une telle hâte, -les traits tirés de fatigue, se précipitaient vers l’avenir, hantés par -le passé, portant sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte, -quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour, de désir ou de regret. -Elle se sentait avec eux tous une fraternité désolée. - -Et voilà que, soudain, comme elle revenait vers la gare de l’Est, une -physionomie connue surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle -d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se tenait debout, qui -semblait suivre des yeux quelqu’un. Le regard de Nicole s’éclaira -brusquement, s’empara, avant même que l’esprit en fût avisé, de la scène -tout entière. - -C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul. Au croisement de deux -rues, une gentille silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol, -devenue couturière dans la capitale, faisait retourner les passants, par -ce mouvement de prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la -visible préoccupation amoureuse d’une jolie femme. Celle-ci venait -certainement de rencontrer, peut-être d’accompagner, quelqu’un qui -l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir, immobile et -comme fascinée, le visage vers la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se -soulevant sur les coussins de son fiacre, crut distinguer dans cette -direction, parmi le compacte va-et-vient de ce quartier d’affaires, une -haute taille d’homme, et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un -tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse de l’idée qui, en un -éclair, venait de lui traverser la cervelle. - ---«Cocher, arrêtez là... Oui... au coin... à droite.» - -Sans quitter la voiture, elle attendit que la jeune ouvrière se -retournât. - -La fille de Coursol était venue vivre à Paris de son travail quand le -meneur socialiste, après une rupture violente avec le patron, avait -quitté la Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique, et -surtout grisé d’ambition, se croyant capable de jouer un rôle, espérant -peut-être obtenir un siège à la Chambre, comme tel cabaretier du Nord ou -tel perruquier du Midi, avait pris une attitude d’opposition féroce -lorsque Hardibert, privé des commandes de l’État, dut réduire le nombre -de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré les héroïques sacrifices du -maître de la Martaude, un jour vint où il n’eut que le choix entre ces -mesures, navrantes pour la population usinière. Coursol, à ce moment, -récompensa bien mal son patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le -sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il ne se rendit jamais -compte d’une générosité dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y -eût-il pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans la contrée une -abominable légende, prétendant que M. Hardibert s’était mis d’accord -avec le Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection fort pénible -au Ministère d’alors. L’animosité de cet homme, très influent sur ses -camarades, mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et Berthe -Raybois eut beau jeu pour développer son acide philosophie, exposant à -Raoul que le bien porte de mauvais fruits tout autant que le mal, et -que, pour être sage, il faut mettre dans la balance de ses résolutions, -comme poids compensateur, les détestables passions humaines. «Faire le -bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième étage en se -figurant que l’air vous portera,» déclarait cette raisonneuse. «Et c’est -tout aussi vain, parce que l’excellence des résultats n’est jamais en -rapport avec la beauté du geste.» - -Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant avec lui un groupe de -travailleurs, qu’il décidait à un essai de collectivisme appliqué, dans -le genre du Familistère de Guise. Ils devaient, parmi leurs partisans -politiques, recueillir l’argent nécessaire à l’établissement d’une usine -qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience n’avait guère séduit les -députés du parti, gens prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser -dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes, mais beaucoup moins -disposés à leur confier des capitaux. L’entreprise vivotait -médiocrement. Elle n’était pas encore sur pied, que la propre fille de -l’initiateur, dépourvue de foi socialiste, ou navrée peut-être que son -père se fût si brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait de -lui, pour se créer à Paris une situation indépendante, grâce à son -habileté de couturière. - -Mme Hardibert, quand son fiacre accosta le trottoir, n’attendit pas -longtemps avant d’être aperçue par Mlle Coursol. Celle-ci, s’étant -retournée presque aussitôt dans sa direction, la vit, et chancela -presque. Une pâleur mortelle décolora ce fin visage aux doux yeux -légèrement obliques, d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour -dans la grande cité fébrile avait encore affiné de contours aussi bien -que d’expression. Son effarement fut si visible que Nicole se pencha, -gracieuse, et dit,--sans employer toutefois le tutoiement de jadis: - ---«Eh bien, Fanny... Est-ce que je vous fais peur?...» - -La jeune couturière s’approcha aussitôt. - ---«Non, madame,» répondit-elle, avec une crispation des traits, montrant -le passage de l’appréhension à l’embarras, dans une ébauche convulsive -de sourire. - -«Allons,» pensa son interlocutrice, «elle vient sans doute de dire au -revoir à quelque amoureux, et elle craint que je ne l’aie vue.» - -Dans l’amollissement de sa propre faiblesse, elle se sentit pleine -d’indulgence. - ---«Voyons, Fanny, ne soyez pas ainsi gênée avec moi. Nous n’avons jamais -pensé, à la Martaude, vous rendre responsable des extravagances de votre -père, et nous savons parfaitement que vous en avez eu beaucoup de -chagrin. Je vous garde autant d’affection que par le passé, ma bonne -petite.» - -Bienveillante, elle avançait vers Fanny, debout auprès du marchepied, -son aimable visage, que l’arrière-pensée de sympathie dans le mystère -d’amour faisait plus engageant encore que ses paroles. - ---«Je le sais... Je vous en suis bien obligée, madame...» dit la jeune -fille, dont la confusion ne se dissipait point. - ---«Êtes-vous contente?... Le travail marche-t-il?...» questionna Mme -Hardibert. - ---«Oui, vraiment bien. Je n’ai pas à me plaindre. - ---Je désirais vous confier un de mes costumes, Fanny,» reprit Nicole, -sans vouloir remarquer l’évident désir qu’avait l’autre de s’échapper, -«mais ma cousine, madame Raybois, m’a dit que vous ne prenez de -l’ouvrage que pour les magasins. C’est vrai?... Vous ne cherchez pas de -clientèle particulière? - ---Non, madame. - ---Cependant vous avez fait une exception pour madame Raybois. J’ai des -droits au même privilège,» insista Nicole gentiment. - ---«Oh! j’ai cessé aussi de travailler pour madame Raybois.» - -Mlle Coursol ne se détendait point. Son mince visage restait glacé, avec -une pâleur anormale aux lèvres et des ombres fuyantes sous les longues -paupières trop courbes. Allons! il ne fallait pas songer à l’apprivoiser -davantage. Sans doute son père l’avait reconquise, lui insufflant à la -longue la haine et la méfiance de ces bourgeois, que la distance, -maintenant, lui montrait sous un autre jour. - ---«Eh bien, Fanny, je n’ai qu’à vous souhaiter bonne chance. - ---Merci, madame... Et adieu,» dit la jeune couturière, qui tout de suite -s’éloigna d’un pas preste, comme délivrée. - -«Cette Berthe!... Elle n’avait que trop bien vu, cette fois,» songeait -mélancoliquement Mme Hardibert, qui se rappela certaines attitudes -étranges de sa cousine, tandis que son fiacre se remettait en route. «Je -l’avais trouvée si drôle quand elle m’empêchait, sous un tas de -prétextes, de visiter cette petite Coursol. «N’y va pas. Tu la trouveras -changée. Quand ces filles-là viennent à Paris, la tête leur tourne... Tu -auras un déboire... D’ailleurs elle ne fait pas de clientèle -mondaine...» Et ceci... et cela... Pauvre Berthe, son pessimisme est si -naturel, avec l’existence qu’elle a eue! Et je le reconnais, au moins -ici, tristement justifié.» - -La voiture s’arrêta devant la gare de l’Est. - -«Avec tout cela, n’ai-je pas manqué mon train?...» - -Nicole fila droit au quai, ayant déjà son billet de retour. Quand elle -ouvrit son petit sac pour tendre le carton au timbre de l’employé, ses -doigts effleurèrent la lettre de Georget, et un long frisson l’ébranla -toute. - ---«En voiture, madame!... en voiture!...» - -Les portières claquaient. Elle se mit à courir pour atteindre les -premières classes. Son jeune corps, oublieux des émotions paralysantes, -eut un élan d’enfance, d’une vivacité élastique. - ---«Nicole!... Par ici!... Nicole!...» - -Un feutre gris, à larges bords, surgissait hors d’un carreau -précipitamment abaissé. - -D’un leste bond, elle s’éleva sur le marchepied. Quelqu’un saisit son -bras. La strideur du coup de sifflet jaillit. Et, dans la secousse du -départ, Nicole s’assit à côté de Raoul. - ---«Tu étais donc à Paris?...» demanda celui-ci, baissant la voix à cause -de deux autres voyageurs. - ---«Tu sais bien que je déjeunais chez Berthe. - ---Tiens, c’est vrai, je n’y avais plus pensé. Pourquoi ne me l’as-tu pas -rappelé? J’aurais été te prendre. - ---Voyons, Raoul... Souviens-toi que tu as décidé ton départ à l’usine, -hier, et que tu m’as envoyé prévenir, en me demandant ton nécessaire de -toilette. Tu n’es pas remonté me voir.» - -Elle dit cela d’une voix indifférente, sans intention de reproche. Ne -s’habituait-elle pas de plus en plus aux mille petits manques d’égards -de son mari? La personnalité de cet homme,--et non pas seulement son -égoïsme, car il y avait une nuance,--était trop impérieuse pour se plier -aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait, ces sentiments, -Hardibert ne mettait pas à leur céder une irréductible mauvaise grâce. -Mais il lui était impossible de les percevoir par lui-même, dédaignant -trop de s’assimiler des états d’âme étrangers aux siens. Or, depuis -longtemps, la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de réclamer ce -qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait donc le compagnon de sa destinée -en sortir de plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé son -existence?... Raoul ne pouvait que côtoyer la vie d’une autre créature. -Il vivait trop fortement la sienne pour palpiter d’un autre souffle, et -il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute impression née dans -une sensibilité extérieure. - -Déjà, depuis quelques années, ses affaires l’obligeaient à des absences, -qui ne se prolongeaient guère, mais se répétaient souvent. C’était -devenu une circonstance courante qu’il partît pour vingt-quatre heures, -comme il l’avait fait hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se -décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours lui dire en personne. -Cette fois-ci, pas plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa. -Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de suite, parce que Raoul, -pour marquer son horreur des épanchements dans les endroits publics, -déplia presque aussitôt un journal. - -Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher une brochure qu’il -avait jetée dans le filet. Afin de lui laisser plus de liberté de -mouvements, et peut-être aussi pour mieux s’absorber dans ses rêveries, -sa femme abandonna la place qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir -en face, près de la portière. - -Elle le vit alors de dos, debout devant elle, tandis qu’il fouillait -dans un copieux bagage de paperasses. La ligne des épaules, la nuance du -feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux, qui -s’éclaircissait d’une tache de neige vers la tempe... tous ces détails, -inobservés depuis longtemps, réveillèrent toutefois une image récente, -et s’y juxtaposèrent avec une précision qui frappa Nicole d’une brusque -stupeur. - -Mais qu’était-ce que cette image? D’où venait-elle? A quelle seconde -s’était-elle enfoncée dans le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi?... -Quoi!... tout à l’heure... rue des Petits-Hôtels?... Cette mâle -silhouette dominant la foule... et suivie par des yeux humbles et -fervents de femme?... Un nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout à -coup, un souvenir creva ce voile, comme un éclair. Une scène bien -ancienne apparut. C’était le jour de la visite des Chabrial, le jour qui -avait décidé tant de choses désormais entrées dans le domaine des -réalités ineffaçables. Près de la source, dans l’ombre fraîche... Ils -étaient plusieurs réunis là. Et cette enfant se tenait debout, regardant -le maître avec ce même regard d’esclave amoureuse... - -«Non, non!...» cria au fond de Nicole une voix récalcitrante. «A quoi -vais-je penser là?... C’est abominable!» - -Mais d’autres voix s’élevèrent: - -«Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare de l’Est. Il allait -prendre le train. De sa démarche allongée, il a eu le temps d’arriver -pendant que je causais avec...» - -Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom qui, déjà, provoquait une -évocation déformée, projetait une ombre vilaine. - -«Et l’embarras de cette fille!...» - -Ce fut comme un éclat de vérité. Puis, de nouveau, tout dévia. - -«Mais, quand même, elle pouvait le suivre du regard sans qu’il y eût -rien entre eux, sans seulement qu’il l’eût vue et saluée...» - -Alors, la voix adverse: - -«Pourquoi se fût-elle trouvée là, précisément? Une femme qui travaille -chez elle, que ses occupations retiennent à son atelier?...» - -Ensuite, après une minute de tâtonnements éperdus dans d’opaques -ténèbres: - -«Berthe en a l’idée!... C’est pour cela qu’elle m’empêchait d’aller chez -Fanny Coursol!... Quels drôles d’airs elle prenait en m’en -détournant!... Oui, certes, voilà ses soupçons... Mon Dieu!... sa -certitude peut-être!...» - -En face de Nicole, Hardibert s’absorbait dans sa lecture. A un moment, -quelque intuition confuse lui fit lever les yeux vers sa femme. Il ne -remarqua rien sur ce visage, où il n’avait guère l’habitude de lire. -Mais, sensible au charme fin de l’élégante créature, aux lignes jolies -de sa toilette, flatté dans sa vanité de mari, il lui adressa, des yeux, -un clignement amical. - -Alors, un flot de détresse noya le cœur de Nicole. Elle aurait pu, avec -si peu, avec quelque souplesse, quelque abandon dans ce mâle caractère, -aimer uniquement cet homme, qui offrait tant de nobles traits à son -admiration. Et lui-même, si seulement il avait lu en elle, s’il l’avait -aidée à guérir, à oublier le rêve trop tendre, quand, avec une si folle -sincérité, elle l’avait appelé à son secours!... Elle valait bien cet -effort. Sa conscience le lui attestait. Mais non... Ces très petites -choses, pour se réaliser, eussent demandé une intervention de miracle -plus prodigieuse que n’en réclamerait le déplacement des montagnes. Et -les discours s’y avéraient plus impuissants que tout. Nulle parole -humaine ne traverse les remparts des âmes, quand celles-ci ne sont pas -organisées pour l’unisson. Et, certes, rien n’est plus tragiquement -insondable que les frêles mystères de leurs malentendus. - -«Ah! lui... il m’aurait comprise...» - -Tel fut le cri profond qui monta en Nicole, tandis que l’image de -Georget s’imposait à elle, avec la suavité divine des graves yeux bleus, -sur le rempart de Bruges. Éternel cri, où se lamente la solitude des -cœurs, et qui fait sourire ou pleurer, suivant qu’on raille le -sentimental mirage, ou qu’on saigne soi-même dans la torture de sa -poursuite. - - - - -III - - -«Raoul, tu ne sais pas?... On nous demande Toquette en mariage.» - -C’était Nicole qui parlait. Les deux époux avaient regagné la Martaude. -Ils avaient dîné. Le soir s’avançait. Un soir presque d’automne, déjà -brouillé au dehors d’une pluie fine, qui venait de s’établir. Le chef -d’usine, regagnant son cabinet de travail, sa femme l’y avait -suivi.--«J’ai une nouvelle à t’apprendre.» Avec une bonne grâce -inaccoutumée, il se déclarait tout oreilles.--«Attends seulement que -j’allume une cigarette.» Maintenant, il s’adossait à l’appui de la -fenêtre, contre le gris brumeux de la nuit, tandis que, sur son bureau, -la clarté d’une lampe électrique glissait sous un abat-jour de soie -verte. - -Un instant à peine auparavant, Nicole avait pris la résolution de lui -montrer la lettre de Sérénis. - -Et pourquoi ne la lui aurait-elle pas communiquée, puisque, en somme, -l’épître était pour lui, du moins officiellement, presque autant que -pour elle? C’est que, à tort ou à raison, la jeune femme soupçonnait -Ogier de n’avoir mis que par simple précaution respectueuse les phrases -concernant Hardibert. Quel motif aurait l’écrivain pour solliciter -l’agrément d’un parrain et d’une marraine sans autorité sur sa fiancée, -alors qu’il avait le consentement du père?... Non, c’était son aveu, à -elle, qu’il souhaitait. Par cette démarche, il voulait lui prouver que -le passé n’était pas mort, que, sans elle, il ne se croyait pas le droit -de disposer irrévocablement de son cœur, ni surtout de le donner à celle -qui fut mêlée à leur fragile roman. C’était aussi la permission de la -revoir, qu’il implorait, puisque ce mariage le remettrait forcément en -relation avec elle... Peut-être était-ce autre chose... Mais, à la -dernière alternative, Nicole se refusait de songer. De toutes façons, la -réponse qu’attendait son ancien ami d’enfance, c’était un mot d’elle à -lui, une entente secrète, pleine d’une douceur amère, effaçant d’un -commun accord le rêve d’autrefois, mais avec la mutuelle assurance que -nulle rancune ne restait pour en empoisonner le souvenir. - -Voilà comment Mme Hardibert interprétait la démarche de celui qu’elle ne -pouvait oublier. Les subtiles délicatesses de son commentaire -concordaient-elles absolument avec les intentions d’une -nature masculine, d’où son hypothèse éliminait l’intérêt et -l’égoïsme,--éléments dont elle ne voulait pas tenir compte?... Berthe -Raybois en eût douté. Mais cette impitoyable logicienne n’était plus là. -Et, depuis que sa cousine avait repris le chemin de la Martaude, trop -d’impressions avaient noyé la remarque, vaine à force d’exagération, où -la veuve montrait Ogier sous le jour d’un arriviste brutal. - -«La réponse la plus prudente et la plus digne que je puisse lui faire,» -venait de conclure Nicole, «est de comprendre sa lettre comme elle est -écrite, de la soumettre à Raoul, et de faire connaître à Georget notre -décision par mon mari.» - -Il y avait, chez cette femme, au cœur toujours à vif, d’autant plus de -courage à prendre un tel parti que, malgré l’adroite rédaction de la -missive, Hardibert ne manquerait pas de lire entre les lignes. Elle ne -pouvait pas croire qu’il n’eût jamais soupçonné Ogier d’être le héros de -sa demi-aventure. Il n’en douterait plus après avoir pris connaissance -de ce que l’auteur dramatique écrivait. Sans doute, il y trouverait une -preuve de sa sincérité, à elle. Mais ces sortes de preuves ne sont pas -pour enchanter un mari. Le sien aurait une façon plutôt dure d’apprécier -la valeur de celle-là. N’importe! Toutes les réflexions de Nicole ne -l’en amenaient pas moins à cette nécessité. Et qui sait, si, parmi ses -mobiles inconscients, ne se glissait pas un peu de ce besoin de -défensive à tout prix qui, déjà, lui avait indiqué la franchise envers -Raoul comme la plus urgente sauvegarde. - ---«Comment!... On nous demande Toquette en mariage?...» s’exclamait -Hardibert. «Mais c’est à son père d’accorder sa main. Et d’ailleurs, la -jeune personne nous a trop complètement lâchés depuis longtemps pour que -je la suppose très soucieuse de notre opinion. - ---Voyons... Sois indulgent... Elle a si gentiment fait sa paix avec -nous. - ---Soit. Mais, quant à son mariage, nous en a-t-elle seulement soufflé -mot?... Ça s’est donc décidé depuis la semaine dernière? - ---Rien n’est décidé, justement. - ---Ah! on nous attend pour cela?» dit la voix mordante de Raoul. (Il -avait une manière éminemment sardonique de prononcer des phrases de ce -genre, qui, fussent-elles plus inoffensives encore de signification, les -affilait en lames tranchantes.) Il ajouta: «Et quel est l’heureux -mortel?... - ---Une de nos anciennes connaissances,» prononça Nicole avec un accent -trop simple pour sembler tout à fait naturel. Et, s’efforçant de rire: -«Un lâcheur aussi, suivant ton expression. Mais qui s’en excuse. Lis -ceci... Tu verras... C’est le fait de la plus élémentaire politesse.» - -Hardibert saisit la lettre, en regardant sa femme avec une soudaine -attention. Il avait quitté la fenêtre, et vint s’asseoir à son bureau, -pour placer le papier sous la lumière de la lampe. - -Lentement, il lut, sans que sa figure, d’ailleurs habituellement -impénétrable, changeât le moins du monde d’expression. Nicole se tenait -assise sur une banquette, devant la cheminée encore close par la saison. -Elle sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, et -pétrissait l’étoffe de sa jupe avec des mains moites et tremblantes. - ---«Eh bien, ma chère, que comptes-tu lui répondre, à ce monsieur?» fit, -après un silence qui lui sembla très long, la voix de son mari. - ---«Mais, mon ami, c’est toi qui lui répondras. - ---Moi?... - ---Certainement. Ne demande-t-il pas ton avis autant que le mien? - ---Crois-tu qu’il craigne pour moi l’émotion de le revoir, et juge -indispensable de m’y préparer avec tant de précautions?... - ---Mais,» s’écria-t-elle, les nerfs soudain raffermis devant l’intention -de cruel persiflage, «je n’interprète pas cette lettre dans un sens -aussi offensant pour moi. Autrement, je n’en aurais même pas tenu -compte, et l’aurais jetée sans seulement te la montrer. - ---Oh!» répliqua-t-il, «tu n’aurais pas fait cela. Les femmes sont trop -friandes des occasions de franchise perfide, qui leur permettent de nous -ennuyer un peu, tout en prenant d’héroïques attitudes. - ---Qu’est-ce que tu veux dire?» demanda Nicole. - -Elle se tendait, maintenant, hostile, et le sang glacé. L’ironie -dédaigneuse, et surtout l’exaspérante façon de généraliser, de la mettre -dans le troupeau «des femmes», sans vouloir entrer dans le détail si -personnel de sa propre sensibilité, la froissaient au point de suspendre -tout ce qu’il y avait en elle d’intuitif, de doux, de compatissant, -l’empêchaient de pressentir la réelle souffrance dont Raoul se trouvait -soudain mordu, et que cet orgueilleux cachait sous l’injustice de son -agression. - ---«Ce que je veux dire... C’est que, si tu tiens absolument, Nicole, à -ce que je m’occupe de tes affaires de cœur, tu me trouveras aujourd’hui -moins naïf qu’autrefois. - ---Toi, naïf!...» s’exclama-t-elle, si stupéfaite de l’expression qu’elle -en perdit toute autre idée. - ---«Parfaitement. Tu m’as fait jouer un rôle assez ridicule, il y a cinq -ou six ans. Je t’aimais, j’ai eu l’air de tout croire, j’ai tout avalé, -même les choses les plus pénibles et les plus invraisemblables. Tu me -rendras cette justice que, lorsque la réflexion m’a mieux éclairé, je ne -suis pas revenu là-dessus, je ne t’ai pas dit ma pensée, je ne t’ai -adressé aucun reproche. Ce qui était fait, était fait. Ce qui était dit, -était dit. J’ai traversé secrètement quelques mauvais quarts d’heure, en -t’épargnant des récriminations inutiles. Mais aujourd’hui, c’est autre -chose. Agis comme tu l’entendras, sans assaisonner tes petites -machinations romanesques de ce piquant spectacle: la tête que je peux -faire en écoutant des confidences superlativement désagréables pour -moi.» - -A ce discours, une intraduisible angoisse contracta Nicole. Terrifiée et -révoltée à la fois par les insinuations qu’elle y saisissait, par la -découverte de ce qui avait pu subsister, sans qu’elle s’en doutât, -pendant si longtemps, derrière le silence de son mari, elle s’écria: - ---«Mais, Raoul, quelle abominable arrière-pensée gardes-tu sur mon -compte?... Dis-la moi, que je puisse au moins me justifier. Comment, tu -la conserves par-devers toi depuis six ans, et tu parles de la duplicité -des autres!... Je n’ai eu qu’un tort envers toi, c’est d’avoir été trop -franche! - ---Voilà un tort,» repartit l’impassible Hardibert, «qui ne fermera pas -le paradis aux femmes. Elles peuvent être tranquilles. - ---Je ne t’ai pas dit la vérité?... - ---Mais si... mais si... C’était la vérité telle que tu voulais qu’elle -fût, au moment où tu me la disais. - ---Et quelle était la vérité vraie?... Supposerais-tu que je t’avais -trahi? - ---Oh! ma chère, voyons... Même avec le minimum de tes aveux, c’était -tout comme.» - -Par un jeu bizarre des combinaisons psychologiques, cette phrase éclata -terrible d’évidence dans l’esprit de Nicole. Ce qu’elle repoussait de -toute sa force comme l’accusation la plus inique, retomba sur sa -conscience, d’un poids accablant, irrécusable. Et pourtant elle le -savait, elle le savait bien, elle s’était arraché le cœur pour ne pas -devenir infidèle à l’époux, dont le noble caractère, tout à coup, -l’avait reconquise. Mais alors, mon Dieu?... - -Elle s’affola. Un de ces mots lui vint aux lèvres, tels qu’en jettent -comme une écume à la surface de l’être les convulsions désordonnées et -incompréhensibles des profondeurs. Ils n’ont quelquefois pas plus de -rapport avec le sens de notre émotion qu’une éclaboussure d’embrun avec -les houles de l’abîme. Avant même d’y avoir réfléchi, Nicole répliquait -à Raoul: - ---«Tu mériterais que je me fusse conduite comme tu oses le prétendre.» - -Il la cingla d’une sauvage riposte: - ---«Peut-être ce risque m’était-il devenu indifférent. Quand on a cessé -de croire à la valeur de ce qu’on possède, on ne prend plus la peine de -le garder. - ---Mon pauvre ami,» prononça Nicole, que la plus furieuse douleur mit -hors d’elle-même, «que sais-tu de la valeur d’une femme?... Tu la -mesures à l’effacement de son caractère, à la platitude de son -admiration pour toi. Tu ne lui demandes que des satisfactions d’orgueil. -Avec suffisamment de bassesse ou de ruse, la première venue fait de toi -ce qu’elle veut. Prends donc le bonheur où tu le trouves: auprès de -quelque fille de rien.» - -Hardibert, qui secouait la cendre de sa cigarette contre le bord d’une -petite coupe en onyx, ne broncha pas. Seulement, un furtif sourire, -d’une intraduisible insolence, tendit sa lèvre inférieure, la seule -distincte sous la moustache,--une lèvre plate et d’une courbe baissante, -découpée étonnamment pour l’ironie. - -Quel devait être l’effet d’un tel sourire, répondant à une telle phrase, -sur une femme qui avait observé ce que Nicole venait d’observer ce -jour-là, qui saignait de soupçons, lesquels, malgré le détachement du -lien conjugal, lui causaient une étrange souffrance! Comment se -serait-elle dit que, pour bizarre que fût chez Raoul la conception de -l’amour, il ne se consolait pas de ne l’avoir point réalisée en elle, et -ne rencontrerait ailleurs,--s’il en cherchait,--que des compensations -faites pour aggraver son déboire. L’acuité de son amertume, la férocité -même de ce sourire qui blessait d’un fer rouge la fierté de Nicole, -auraient pu, et très justement, se traduire en hommages pour une amante -qu’auraient satisfaite des triomphes raisonnés et secrets. Mais de -semblables triomphes, quand parfois elle en avait l’intuition, -semblaient non moins arides à ce cœur féminin que la pire misère -sentimentale. Son rêve de bonheur était tellement contraire!--tout -d’expansion, de communion absolue, et du plus total désarmement, dans -une passion où quelque coquette eût goûté surtout le plaisir de la -petite guerre. - -Avec sa façon excessive de sentir, Nicole crut toucher à la limite de ce -qu’elle pouvait endurer, tandis qu’elle contemplait, d’une part, ce mari -sans doute infidèle, et, à coup sûr, si distant, et, devant lui, ce -papier, sujet de la cruelle scène, où s’inscrivait le définitif adieu -d’un être trop follement cher, de celui qui, croyait-elle, l’aurait le -mieux aimée. - -Dans sa pensée, s’affirma, en un trait de foudre, la puissance terrible -de la vie, qui, pour faire de nous de pauvres objets de torture, plus -pitoyables et pantelants que l’opéré sur une table d’amphithéâtre, n’a -pas besoin de mettre en œuvre ses ressorts de drame et ses péripéties -d’horreur. Qu’y avait-il de plus effacé, de plus monotone, que son -existence?... Son frêle roman n’eût pas fourni la matière d’un de ces -épisodes dialogués où Sérénis enfermait, en deux colonnes de journal, la -quintessence de l’amour parisien au vingtième siècle. Qui donc eût vu, -dans la tranquille petite Mme Hardibert, si correcte, d’une destinée si -unie, si limpide, le type d’une victime passionnelle?... Le contraste -entre son découragement tragique et le paisible décor de ce cabinet de -travail, où l’on n’avait même pas besoin d’entrer pour se représenter le -spectacle du plus irréprochable et du moins agité des ménages, s’imposa, -l’espace d’une seconde, à son âme désolée. - -Puis, de son exaltation même, sortit pour elle une espèce de griserie -morale anesthésiante,--quelque chose comme l’élan taciturne qui jette au -danger un conscrit ivre de peur. Avec un calme surprenant, elle dit à -son mari: - ---«D’après ta manière d’envisager les choses, tu ne demanderas pas -mieux, je pense, que de voir Toquette devenir madame Sérénis? - ---Voilà qui m’est égal, par exemple! - ---Raoul, il est un fait que je te prie de considérer. Ces jeunes gens -attendent notre réponse. Tu jugeras comme moi, je suppose, que notre -dignité l’exige prompte, favorable, et exprimée de telle sorte que nul -ne songe à mettre en doute notre parfait accord.» - -Rien ne pouvait mieux adoucir le hérissement dont s’armait la nature -âpre et secrètement meurtrie de Hardibert, que cette fière netteté à -trancher la question. Le ton posé de sa femme détendit ses nerfs, -frémissant jusque-là d’appréhension sous la menace des aigres doléances -et des pleurs. Il regarda Nicole avec des yeux qu’elle connaissait bien, -où luisait une approbation étonnée, un peu moqueuse, mais mâle et forte. -Ce n’était pas la chaleur d’estime qui l’eût flattée, apaisée. De lui, -elle n’aurait jamais, fût-ce aux minutes révélatrices, une parcelle de -ces effusions spontanées qui font fumer le cœur comme d’un encens. -Toutefois, il ne marchandait pas son acquiescement adouci quand il -constatait l’effort victorieux de la volonté, la maîtrise de soi, le -succès de la raison contre le sentiment, toutes manifestations morales -qui le séduisaient au plus haut degré. - ---«Du moment, ma chère amie, que tu laisses les ergotages inutiles, pour -fixer si justement les convenances extérieures, tu me trouveras tout -disposé à m’entendre avec toi. - ---Je désire,» dit Nicole, «que tu répondes toi-même à monsieur Sérénis. - ---Ce sera fait.» - -Au fond, il éprouvait de ce résultat une satisfaction véritable. Ce dont -il n’eût jamais convenu avec sa femme, ce qu’il se refusait à s’avouer, -c’est que la lettre de l’écrivain avait frénétiquement réveillé sa -jalousie. Mais la jalousie place trop un être dans la dépendance d’un -autre, surtout quand elle se laisse voir, pour que Hardibert la trahît -autrement que par d’indirectes attaques. Moins sûr qu’il n’avait eu soin -de le faire paraître de la culpabilité ancienne de Nicole, il endurait -de ses seuls soupçons des souffrances trop exaspérantes pour ne pas s’en -venger en affichant une certitude. C’est en poursuivant cette cruelle -représaille, qu’il dit encore, avant de se séparer ce soir de celle qui -lui restait précieuse au delà de tout, et à qui nulle grâce ne manquait -que de le savoir: - ---«J’espère, Nicole, que ton expérience de la fragilité spéciale aux -poètes t’inspirera le souci de ce que tu te dois à toi-même, dans les -relations très sommaires, mais forcées, où ce mariage va nous mettre -avec le futur mari de ta filleule. Il est dans son droit, ce garçon, de -trouver qu’une femme de vingt ans et une dot mirifique valent toutes les -romances chantées sous les balcons des dames incomprises, que la -trentaine attendrit outre mesure. Tu ne peux que l’approuver. Moi aussi. -Montrons-lui donc une vague bienveillance, aussi éloignée de -l’empressement que du dépit, afin que ce petit monsieur ne se figure pas -qu’il nous ait impressionnés en suspendant ses visites.» - -Au cœur de la rêveuse de Bruges, ce fut comme un jaillissement enflammé -de sang, sous les rudes lanières que maniait ce froid bourreau. Pourtant -elle retint même l’habituel battement de ses cils pour lui souhaiter -tranquillement le bonsoir. - -Le pire était qu’elle ne pouvait le haïr, ce qui eût mis au moins -quelque clarté dans l’obscur infini de sa peine. Mais non. Elle -n’arrivait pas à cesser de percevoir, sous les méchancetés expertes, -comme quelque chose qui gémissait enfantinement dans le lointain de -cette âme altière. Elle avait, elle si simple, ce qu’il n’avait pas, lui -si averti: une sensibilité intuitive à laquelle n’échappait point assez -complètement la douleur éparse dans les autres. De sorte que nulle -rancune ne lui offrait l’entière saveur de son fruit amer. Elle -craignait trop les vibrations intolérables par lesquelles le mal qu’elle -oserait rendre se répercuterait en elle-même. D’ailleurs, ne savait-elle -pas ce que valait, au fond, Raoul, quel être de droiture, de générosité, -d’intelligence, de fière indépendance, il était? N’avait-elle pas -désespérément essayé de rattacher sa vie intime à celle de ce compagnon -de sa vie extérieure?... Pourtant l’abîme s’élargissait davantage. Elle -allait connaître désormais la hantise de la trahison. Comment -supporterait-elle, jusqu’à la vieillesse, qui lui paraissait plus loin -que la mort, l’hiver prématuré du cœur, dont tout son être -frissonnait?... Quelle conclusion donner à sa tristesse inutile?... -Était-ce donc vrai, ce que disait Berthe, que le bien peut engendrer le -mal?... Que nos morales savantes ne font que déplacer la somme -inéluctable des iniquités? Et que, dans l’incapacité de prévoir, nous -devons répandre de la beauté et de la bonté, comme les fleurs épanchent -leurs parfums, sans prétendre ajouter du mérite à nos actes?... - -Mais alors?... La leçon des jours qui passent, de la vie qui se déroule, -du cœur qui chemine, allait-elle lui apprendre qu’il eût été meilleur de -goûter l’amour interdit, d’échanger un peu de beauté, un peu de -tendresse, un peu de volupté, avec l’être le plus capable d’en recevoir -d’elle et de lui en donner? Au moins elle garderait à jamais un enivrant -souvenir!... - -«Et je vais revoir Georget!...» se dit Nicole, tandis qu’elle pleurait, -cette nuit-là, sur son oreiller fiévreux, les larmes, ruisselantes -éternellement, de l’humaine incertitude. - - - - -IV - - -Nicole et Ogier se revirent dans une circonstance tout officielle. Le -père de Toquette donna un déjeuner en l’honneur des fiançailles. Comme -les Mériel demeuraient à Paris dans un appartement meublé, où ils ne -pouvaient recevoir avec toute l’élégance que comportait l’occasion, le -repas eut lieu dans un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne. Et -l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément à cause des Hardibert, -pour la commodité de leur déplacement. - -La petite fête, aussi fastueuse que possible, avec son luxe de fleurs, -de menu, de service et de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y -avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui ne se connaissaient -point: membres de la colonie américaine, amis d’autrefois qu’avait fait -surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût d’abord remettre un nom -sur leur visage, bienfaiteurs des mauvais jours trop négligés ensuite -dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine de Victorine. - -Une certaine gêne eût régné, même si des influences pénibles et secrètes -n’avaient point plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages, se -reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne. - -La politesse glacée de Hardibert et le sourire gracieux, mais dans un -visage si pâle, de sa jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer -l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance même de Toquette -paraissait subir une atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat, -cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme et de -parisianisme, qui s’affirmait dans sa toilette blanche, trop chargée de -dentelles, mais d’une rare séduction de lignes sur son corps souple et -cambré, dans ses manières avenantes et brusques, dans son accent, dans -la piquante vivacité de ses traits, auréolés d’une lumineuse et indocile -chevelure. - ---«Êtes-vous contente, ma petite marraine? Aimez-vous un peu votre -vilaine ingrate de filleule?» disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt -qu’on se leva de table, et entourant d’un bras câlin la taille de Mme -Hardibert. - -Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité de confidence, dans la -partie du jardin réservée aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la -douce journée d’octobre, on servait le café par petites tables. - ---«Je suis contente si tu es heureuse, ma mignonne,» répondit Mme -Hardibert. - ---«Si je le suis!... Mais vous savez, marraine, c’est moi qui ai voulu -ce mariage. Au fond,» ajouta-t-elle en riant, «Ogier n’y pensait pas du -tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore très enchanté. Mais cela -ne m’inquiète pas. Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à monsieur -mon mari.» - -Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption charmante. Et,--il faut -le croire,--les cœurs les plus largement généreux ne sont pas à l’abri -des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur de ce charme, si sûr de -lui, fit un peu de mal à Nicole. - ---«Tenez,» continua gaiement Toquette, «regardez s’il nous contemple -avec un air morose, mon beau ténébreux! Approchez, monsieur Sérénis... -N’ayez pas peur!... Je n’ai pas encore de droits sur vous,» -ajouta-t-elle, s’adressant à l’écrivain avec la plus séduisante -coquetterie. - -Il se tenait à quelque distance, et les considérait, en effet, d’un air -que sa fiancée taxait fort exactement de morose. A peine avait-il encore -échangé quatre mots avec Mme Hardibert. A table, elle se trouvait placée -à la droite de M. Mériel, tandis que lui-même avait son couvert en face, -à côté de Toquette, qui faisait vis-à-vis à son père. - -Sur l’injonction de la jeune fille, maintenant, il s’approchait. - ---«Venez,» répétait-elle, tout éclairée de joie, dans sa transparente -physionomie de rousse, en parlant à l’homme qu’elle aimait. «N’ai-je pas -raison de dire à marraine: ce que Toquette veut, Dieu le veut? Qui de -vous deux aurait deviné mon rêve de petite fille, et qui de nous trois -aurait cru à sa réalisation, durant ces journées extraordinaires, -là-bas, dans le Béguinage de Bruges?...» - -Les yeux de Nicole et ceux d’Ogier se croisèrent. Elle le vit aussi pâle -qu’elle se sentait devenir elle-même. «Les extraordinaires journées de -Bruges...» Des images un peu effacées flottèrent, s’éteignirent, -s’accentuèrent de nouveau... Un coin de ciel avec le geste noir des -moulins... La Grand’Place vide et ensoleillée sous la haute tour du -Beffroi... Mais qu’était la nostalgie de ces souvenirs auprès de -l’étourdissante impression dont ils se sentaient ressaisis? Entre cette -femme et cet homme existaient les mystérieuses concordances qui font de -l’amour une passion fatale. La rupture soudaine, absolue, violemment -irrévocable, avait suspendu l’attrait magique, avait pu le leur faire -nier, oublier. Mais, dans l’émoi de la mutuelle présence, le prodige -recommençait. - -En accueillant les avances matrimoniales que Toquette lui fit -ouvertement, dans une audace de sincérité que stimulait sa situation de -fille riche, Ogier convint avec lui-même qu’il allait conclure un -mariage d’intérêt. Le caractère de Mlle Mériel, qui l’eût peut-être -amusé dans quelque intrigue de passage, ne le contentait qu’à demi chez -la femme qui porterait son nom. Il avait trop de penchant au rêve -imprécis et aux raffinements de la sensibilité, pour goûter cette façon -désinvolte, aisée, de prendre l’existence. Flatté quand même de la -ténacité déployée par Toquette dans sa prédilection pour lui, il n’en -faisait pas crédit à une grande profondeur de sentiment chez la jeune -fille, mais au plaisir qu’éprouvait cette nature volontaire à gagner une -espèce de gageure contre le sort, sans compter l’exagération romanesque -de ses souvenirs d’adolescente. En somme, la petite ne lui déplaisait -pas, mais la dot inespérée lui plaisait encore davantage. Sans être -l’arriviste que voyait en lui Berthe Raybois, Sérénis envisageait très -bien le moment où sa conduite se conformerait avant tout aux nécessités -pratiques. Ce moment survenait un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu. -L’écrivain en subissait sans révolte la profitable suggestion. - -Mais à peine eut-il écrit à Nicole la lettre dictée par sa délicatesse, -qu’un nouvel élément s’interposa dans l’évolution, assez tranquille -jusque-là, de sa pensée. L’image de la seule femme qui eût déchaîné en -lui des ardeurs passionnelles, recommença de le hanter. Il connut de -nouveau, quoique plus affaiblies, les angoisses délicieuses ou terribles -dans lesquelles sa faculté de vivre s’était si magnifiquement épanouie -il y avait six ans. La convalescence de cette secousse, finalement si -douloureuse, avait été longue. Mais il croyait tout cela bien mort. Et -voilà que, pour avoir écrit cette lettre, il retrouvait la fièvre et les -anxiétés de jadis dans l’attente de la réponse. - -Le mot, bref et correct, par lequel Hardibert lui avait communiqué -l’accueil favorable fait au projet de mariage par sa femme et par -lui-même, avait dissipé les obsédantes chimères. Il crut y distinguer la -preuve, chez Nicole, d’une indifférence qui touchait au dédain. Le coup -de fouet réveilla sa fierté. Aussi, ce matin était-il venu à ce déjeuner -sans presque un battement de cœur. Mais il l’avait revue... - -La vision, pour les amours mal guéries, est comme de l’éther versé sur -un foyer mal éteint. Tout se rallume instantanément. La personne de -Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du doute où elle était -d’elle-même. Car, le sentiment des années écoulées qui, croyait-elle, -laissaient leurs traces sur son visage, celui du contraste entre ses -trente ans désenchantés et la radieuse jeunesse de Toquette, la -déprimante idée que celle-ci l’emportait sur son souvenir même, -prêtaient à Mme Hardibert la grâce un peu brisée qui seyait le mieux à -sa suave figure. Et que cette grâce était loin de l’orgueil défensif -dont Ogier s’attendait à la trouver armée! - -Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique de Bruges, quelque chose -passa sur la physionomie de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de -Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu: un battement des cils, un -tremblement de la lèvre, et ce regard... tellement involontaire, -aussitôt détourné!... - ---«Je vous laisse refaire connaissance,» dit Toquette. «Je me dois aux -invités de papa.» - -Elle les quitta, dans un envol de sa robe blanche. Nicole sentit qu’elle -serait ridicule d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille. -Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce tête-à-tête, et de -l’opinion que Raoul en pourrait avoir, s’il s’en apercevait. - -Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence impressionnant. Puis, de -la bouche de Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue, que toute -la sage circonspection de Nicole en fut déconcertée. - ---«Je suis un homme bien malheureux!...» dit-il. - ---«Vous?...» - -Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait de voile, cachait -la palpitation de joie, le frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur -d’où elle ne pouvait être absente. - ---«Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu vous-même?» reprit le jeune -homme. «Si j’avais reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait -pas.» - -La terre oscilla sous les pieds de Nicole. - ---«Je ne vous aurais pas répondu autre chose que mon mari,» -balbutia-t-elle. - ---«C’eût été votre écriture... J’y aurais lu en profondeur... comme dans -vos yeux. Vos yeux non plus ne me disent pas autre chose. Et -cependant!... - ---Qu’osez-vous me donner à entendre? Je vous interdis de continuer. Vous -êtes le fiancé de ma filleule. - ---Tant pis pour elle!...» fit Ogier d’un air sombre. - ---«Comment? - ---Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant je sens que je vais la -haïr.» - -Il exagérait sans peine, se laissant emporter par l’émotion vraie du -moment, et surtout par la nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne -lui échappât pas tout de suite,--comme un fauve étourdit sa proie pour -lui paralyser les ailes. - -D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes, perdaient la notion des -réalités immédiates. - -Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour s’éloigner. - ---«Il faut... il faut...» prononça Ogier, dont l’agitation devenait -dangereusement visible, «que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous -m’avez traité comme un être sans honneur, avec qui l’on ne peut avoir -une explication franche...» - -Éperdue, elle secouait la tête. - ---«Montrez-moi la confiance que je mérite. Je jure sur votre divine tête -de vous obéir en tout. Mais je veux causer avec vous... -Promettez-le-moi... Autrement, je fais un esclandre... Je vous en donne -ma parole!... Je prends congé immédiatement, et d’une façon que Mlle -Mériel pourra juger définitive.» - -L’aurait-il fait?... Peut-être... étant un de ces nerveux dont la -volonté s’exalte tout à coup sous une suggestion trop intense, et qui, -par faiblesse, accomplissent des actes de folle énergie. - -Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, le refus, en cet -instant, eût été au-dessus de ses forces. - ---«Soit, j’y consens. - ---Êtes-vous à Paris demain? - ---Je puis y rester.» - -Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait son costume de ville, -car elle s’y était habillée. - ---«Voulez-vous,» reprit Ogier, tout bas et précipitamment, «être dans ce -Bois demain matin, vers dix heures... Entre les deux lacs. - ---J’y serai,» murmura-t-elle. - -Leur délire un peu calmé par cet engagement, ils se séparèrent. Leur -causerie, d’apparence toute naturelle, n’avait pas été remarquée. Le -seul convive qui aurait eu quelque raison d’en prendre ombrage, -Hardibert, n’était plus là. Aussitôt après le déjeuner, il avait filé à -l’anglaise, excédé par la banalité des conversations, et soucieux, étant -donné son genre d’amour-propre, que Nicole ne pût le supposer jaloux au -point de la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux comme -suffisamment assurée par le prochain mariage de Sérénis, et par cette -conviction, tout à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme ne -pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit nouveau et d’une si fraîche -acidité qu’était l’excitante Toquette. - -Mme Hardibert se rapprocha du principal groupe. Un monsieur lui offrit -une tasse de café, et, sans s’inquiéter de son refus, commença de lui -faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. Il paraissait sous -l’empire d’une impression très vive. Comme il n’appartenait pas à la -société américaine des Mériel, mais était un Parisien de pur sang, -fringant et piaffeur, il s’autorisait de deux rencontres précédentes -pour risquer de ces déclarations fort claires, dont une Française jolie -doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre toutes relations avec -ses compatriotes. En les accueillant avec cette moquerie légère, qui est -la plus sûre et la plus élégante des armes féminines en pareil cas, -Nicole en ressentait une griserie secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se -sentait belle... Si elle avait su combien!... Jamais elle ne l’avait été -davantage. Un rayonnement mystérieux animait ses traits délicats, sa -pâleur si fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes prunelles -sous l’ombre palpitante des cils. A plusieurs reprises elle rencontra le -regard d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel regard!... - -Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée d’une séduction nouvelle. -Avec la confiance revenue en son propre charme, se déchaînaient en elle -ces flammes du sentiment qui transparaissent à travers les plus ternes -visages. Des suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient -le cœur. Georget l’aimait toujours!... Il la préférait à Toquette, à la -fiancée de vingt ans, éclatante, amoureuse et millionnaire!... Certes, -elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui... elle y était -résolue. Mais n’importe!... elle avait la victoire... Et toute sa -féminité s’en réjouissait éperdument, du fond sauvage où se réveillaient -la ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement -tendre de son amour déchiré de scrupules. - -Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt après l’avoir -examinée, lui dit: - ---«Allons... Le subtil poète a dû trouver de ces mots capables de te -faire accepter même son mariage. - ---Son mariage... Un signe de moi peut l’empêcher!» s’écria Nicole. - -Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible. - -Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente, avec un de ces sourires de -complicité féminine, qui flotte aux lèvres des plus sages devant un aveu -de passion. - -Elle-même, quoique invitée avec sa fille au déjeuner des Mériel, s’était -excusée, prétextant le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant -d’envoyer Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il aurait fallu dépenser -le prix d’une toilette pour la jeune élève du Conservatoire. Mais, à -Nicole, elle n’avait pas caché le fond de sa pensée: - ---«Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve ce mariage odieux. Les -deux fiancés me sont antipathiques, autant l’un que l’autre. Ta Toquette -n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à monsieur Sérénis, je ne -lui pardonne pas d’épouser ta filleule pour son argent, après avoir -troublé pour jamais un cœur comme le tien.» - -Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire: que le soi-disant -arriviste, l’homme incapable d’un sentiment fort, qui pouvait oublier -une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt d’agir avec cette -folie sentimentale dont s’émerveille toute femme, Berthe fut saisie d’un -enthousiasme bien dangereux pour sa cousine: - ---«Ah!» s’exclama-t-elle, «il y en a donc un, capable, comme dit Musset, -de déraisonner d’amour!... C’est gentil, ça!... La race en est bien -perdue. Et je ne croyais certes pas que celui-ci la ressusciterait!... -Nicole, ma petite... Je ne voudrais pas te donner de mauvais conseils... -Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire ou sensuelle, un -Hardibert, un Raybois, malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il -faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister à un être de charme -comme celui-là, qui, par-dessus le marché, se montre fidèle jusqu’à -l’extravagance... La vie ne m’a pas donné la chance d’en rencontrer un, -ou de pouvoir lui plaire... Sans cela, je ne réponds pas... ou plutôt je -ne réponds que trop, de ce qui serait arrivé.» - -Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux discours, parce que -ses enfants survinrent. Avec les irruptions intempestives des trois -garçons, une conversation suivie n’était guère possible. - -Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. Elle sentait le péril de -son rôle auprès de cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à -pousser davantage vers un bonheur coupable, et que cependant elle ne -pouvait retenir, puisqu’elle trouvait en elle-même plus de raisons pour -l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle son embarras et son -commencement de remords dans les effusions de tendresse dont elle -accueillit ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut de ses -caresses. Nicole vit émerger, presque belle d’expression ravie, la -figure maternelle entre les trois houleuses têtes. Et elle entendit -Berthe lui dire: - ---«Vois-tu... Moi, j’ai ma part...» - -D’un ton qui signifiait: «Prends la tienne où tu croiras la trouver, -pauvre cœur en peine... Ce n’est pas moi qui pourrai te blâmer.» - -Comme, ensuite, la soirée parut longue! - -A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante de confiance en -la vie, avec un petit corps si gracile et mince qu’elle semblait un -gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent les chênes, accabla Mme -Hardibert de questions sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur -les qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux qu’elle avait déjà -reçus. - ---«Moi,» dit-elle, «je n’accepterai pas de diamants quand je me -marierai. C’est horriblement vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des -bijoux d’art.» - -Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité de ce cadre et de ce -repas, ne manquait pas de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole, -toujours effleuré d’inquiétude ou de regret, admira secrètement -l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer avec les indications -pratiques de sa vocation et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au fond -de l’âme des pensées lourdes et anciennes comme les rêveries mortes des -aïeules, pour l’empêcher de voltiger allègrement sur les champs nouveaux -des joies humaines. - -Et tout, durant cette soirée, et cette enfant même, avaient une -signification suggestive et tentatrice. «Je n’ai souhaité qu’une chose -sur la terre,» se disait Nicole. «C’est un grand amour. La destinée me -l’accorde. Vais-je dire: «Non»?... Non, à ce qui comble si -merveilleusement le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à moi-même que -je mentirais. C’est la vie de ma vie que je trahirais. Une fois déjà -j’ai commis ce crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du chagrin, en -moi, et autour de moi. Quelle leçon!... Et aujourd’hui, quel mystérieux -retour!... Ah! je le sens bien... Je n’ai plus la force austère de ma -jeunesse. L’enseignement de la vie n’est pas bon. Je vaux moins -qu’alors, ayant vu davantage. Et le vague espoir de mes vingt-quatre ans -n’est plus là pour me soutenir. Au nom de quoi lutterais-je?... Le sort, -qui me tend le même piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs d’y -résister.» - -Nicole ne se disait pas tout cela avec autant de précision. Mais ce qui -l’entraînait au doux abîme n’en avait que plus de puissance, pour être -obscur et inexprimé. - -La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui avait cédé sa chambre et -couchait avec sa mère, ce ne furent pas des raisonnements qui la -poursuivirent jusque dans le sommeil, mais des images. Le sourire et les -yeux de Georget... Le mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit: -«Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage ne se faisait pas.» Puis, -un paysage qu’elle connaissait bien, ce carrefour entre les deux lacs du -Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, tandis que, là-bas, une -grande silhouette tressaillait et se mouvait à sa rencontre. - - - - -V - - -Ce matin d’octobre offrait bien toutes les grâces frileuses, -nostalgiques et défaillantes, qui suggèrent au cœur un désir éperdu -d’amour. - -Nicole, en marchant de la station de Passy jusqu’aux lacs, par les -allées sèches où pleuvaient doucement les feuilles rousses, sentait une -vie trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis s’échapper d’elle et -flotter dans la brume bleuâtre jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance -qu’une rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait à peine ses -joues mates, exaltait son âme. Elle ne réfléchissait plus à rien. Elle -allait, grisée par l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances -secrètes. - -Lorsque se découvrit l’espace entre les deux lacs, décor charmant d’eau -vaporeuse entre les feuillages merveilleusement teintés par l’automne, -sous un soleil hésitant, un effroi la prit. Des automobiles passaient, -brutales et mal odorantes, et, de dessous les voilettes impénétrables et -les masques, des regards se fixaient sur elle, sans qu’elle pût savoir -s’ils ne la reconnaissaient pas. Mais ses relations à Paris étaient peu -nombreuses. Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la jolie silhouette en -costume tailleur, dont la solitaire élégance piqua de passagères -curiosités. - -Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait du côté opposé. - ---«Venez. Je sais un coin où nous n’aurons à craindre nulle rencontre.» - -En silence, tous deux traversèrent le carrefour, puis s’enfoncèrent dans -un sentier qui, parmi l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré -Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en rond-point, et là, se -trouve un banc, sur lequel, à une pareille heure et dans ce moment -avancé de la saison, personne que deux amoureux ne devait songer à -s’asseoir. Sous les arbres, qui se dégarnissaient à peine, et qui -rougeoyaient ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum du -terreau nourri de feuilles humides, parmi les plaintes frêles des -oiseaux attristés, c’était un endroit délicieux et mélancolique. - ---«Vous ne prendrez pas froid?» demanda Ogier. - -Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui, debout devant elle, -il la regardait. - -Que se dirent-ils tout d’abord?... Et bientôt après, quand il eut mis un -genou en terre, et qu’il lui eut pris les mains?... - -De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne se notent pas, car les -paroles y sont trop peu. De ces choses qu’on appelle des aveux, et des -reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne sont pas cela encore, -parce qu’elles prennent ces formes diverses pour exprimer ce qui ne -s’exprime pas: le tourment et le désir, le regret et l’espoir, la -palpitation des nerfs et l’affolement du cœur, toute l’extase de la -tendresse, toute la fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces -paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément parce qu’elles -leur sont inutiles, et que, sans elles, ils se comprendraient. - ---«Ah! Nicole, nous avons perdu six ans... Six belles années de notre -jeunesse!... Comme il faudra nous aimer pour regagner le temps perdu!... - ---Nous aimer...» dit-elle avec un divin sourire. «Mais nous n’avons fait -que cela. - ---C’est vrai... C’est vrai... Que vous êtes bonne de le reconnaître!...» - -Elle devint grave. - ---«Bonne?... Oh! non... Comment vais-je nous défendre, l’un et l’autre, -contre la vilaine action qu’il ne faut pas commettre?... - ---Quelle vilaine action?... - ---La rupture de vos fiançailles.» - -Il dit avec feu: - ---«Elles sont rompues déjà, dans ma volonté, dans mon cœur, sinon de -fait. Serais-je près de vous s’il en était autrement?...» - -Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse, il ajouta: - ---«Mais vous-même, mon amie adorée, croyez-vous qu’un devoir quelconque -puisse nous séparer encore? Ce que vous avez fait il y a six ans, -aurez-vous le courage de le refaire?» - -Elle prit une voix humble, une voix d’esclave amoureuse: - ---«Le courage, non... Et pas même le droit... Puisque je suis venue à -vous, ce matin, puisque je vous ai dit: «Je vous aime... je n’ai pas -cessé de vous aimer...» Comment reprendrais-je mon rôle si fier -d’autrefois?... Ce ne serait plus qu’une impuissante comédie. Mais je -fais appel à vous, mon Georget, à votre conscience, à votre honneur... -Je ne suis plus la Nicole infaillible de jadis... Je ne suis qu’une -pauvre femme qui vous supplie...» - -Tremblante invocation, peu résolue à être exaucée, et qui, dans son -abandon passionné, devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et -c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier prit Nicole entre -ses bras et la fit taire avec un baiser. La jeune femme frémit tout -entière. L’ardent souvenir d’une étreinte semblable, dans le soir -lointain, sous les catalpas de la Martaude, vint aiguiser l’ivresse -présente. Les années de résignation disparurent. La force invincible de -l’amour renoua les minutes intenses par-dessus la durée abolie. Et les -lèvres de Nicole fondirent de délices sous la caresse inoubliée. - ---«Oh! Georget...» murmura-t-elle en se dégageant. «Que faisons-nous?... -Et la pauvre Toquette!...» - -Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment les noms -familiers, des échos mystérieux. Nicole avait une façon de prononcer: -«Georget,» qui faisait courir dans les veines du jeune homme un frisson -de volupté tendre. Et quand elle dit: «Toquette,» ce fut comme le son -d’une petite cloche de cristal, qui mourut très tristement. - ---«Toquette!» s’exclama-t-il sur un tout autre ton. «C’est une fille -fantasque et volontaire, qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne sais -par quel caprice... Un peu comme elle s’était mis en tête d’être la -première femme qui jouerait au polo. Aimer?... Sait-elle seulement ce -que c’est? Elle ne souffrira que dans sa vanité...» (Il se reprit:) «Pas -même, parce que, non, elle n’est pas vaniteuse... Mais dans sa fantaisie -contrariée... dans le sentiment que sa volonté n’est pas irrésistible. -D’ailleurs,» continua-t-il avec vivacité, comprenant que la persuasion -s’insinuait en Nicole, «Toquette ne sera pas étonnée. Elle sait que je -l’épousais sans enthousiasme. Chaque fois que nous nous séparons, je -sens bien qu’elle appréhende vaguement de ma part une retraite -définitive. Elle se demande toujours si elle me reverra le lendemain.» - -Nicole eut un léger rire. - ---«Eh!... quelle confiance vous inspirez!... - ---Ne soyez pas méchante... Vous savez bien que, pour les femmes, nul -serment ne compte, s’il n’est ratifié par leur divination secrète.» - -Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes... détachées par on ne -sait quel arrachement suprême. Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et -vivante encore?... D’où venait le souffle imperceptible et fatal qui -l’avait condamnée?... Toutes descendaient de la même chute égale, -abandonnant, avec la branche, la place où leur frêle existence s’était -agitée dans les brises et consumée sous le soleil, leur part trop brève -du songe merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne leur rendrait -jamais. - ---«Mais,» reprit Nicole, qui cherchait ses mots, très troublée par ce -qu’elle voulait dire, «ce n’est pas seulement Toquette...» - -Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas avoir l’air de soupçonner -ce qui la préoccupait. - -Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les réticences... Puis, -brusquement, dévoila sa pensée. Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à -un niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante pour celui -qu’elle aimait. - -Sérénis eut un mouvement de révolte. - ---«Oh! comprenez-moi,» implora-t-elle. «Je n’ai pas la pensée de mêler à -nos sentiments des considérations d’intérêt. Encore moins de vous y -supposer accessible. La fortune à laquelle vous renonceriez, n’importe -pas en elle-même. Seulement, pour un écrivain, quel levier de succès!... -La faculté de ne produire qu’à vos heures, de n’admettre aucune -nécessité en dehors de l’art... de faire jouer vos pièces quand vous -voudrez, comme vous voudrez... Que vous dire, mon ami?... -Pardonnez-moi... Mais puis-je ignorer que vous vous disposez à -accomplir, à cause de moi, un immense sacrifice?...» - -Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu, comme s’il s’amusait -de ses précautions oratoires. - ---«Voilà donc le grand mot lâché!» s’écria-t-il. «Et si je vous prouvais -que je n’ai même pas ce pauvre mérite! Si je vous démontrais qu’en me -préservant de ce mariage vous me rendrez un incalculable service. Vous -sauverez le peu que je vaux, comme homme et comme artiste.» - -Elle le regarda, sincèrement étonnée. - ---«Oui... Écoutez-moi, Nicole... Ma chérie... Ma chère inspiratrice -retrouvée. Je vais être sans orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre -cœur ferait-il de moi le héros que je ne suis pas?... Daignez me voir en -la réalité de ma nature, pleine de faiblesse et de défauts...» - -Quelque chose, dans l’enthousiasme de l’amante, se froissa d’un tel -préambule, s’effaroucha de la confession qui allait suivre. Pourquoi ce -pressentiment?... Une inflexion de voix, peut-être, un changement de -visage, moins que rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier ne -se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, ses yeux enivrés -perçurent, dans ce regard qui la troublait si profondément, sur ces -traits où semblait s’inscrire la douceur passionnée de son destin, une -expression qu’elle ne reconnut pas. Les six années enfuies avaient donc, -malgré tout, accompli leur œuvre?... Et, si pareil que semblât le -Georget d’aujourd’hui au Georget d’autrefois, le cœur insondable qui -battait dans cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant regretté, -qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, avait perdu, comme elle-même, -beaucoup d’idéal, en cheminant sur les sentiers de la vie. -Brusquement,--sut-elle pourquoi?--à cette seconde précise, sa méditation -de la nuit, où elle avait constaté la défaillance de ses nobles -chimères, l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec l’idée -terrible: «Mais alors... lui aussi!...» Et voilà qu’un frisson glacé lui -hérissa la chair, tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la -contraction d’une irrésistible inquiétude. - -Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les lèvres chères, elle entendit -l’écho de son amère et si secrète expérience! Oui, lui aussi s’avouait -désennobli, matérialisé par le travail des jours. - ---«Ah! Nicole, sur le rempart de Bruges, quelle ivresse de poésie!... -Quelle exaltation de sentiments et de pensée! Quel rêve entraînant et -sublime!... J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur ces hauteurs, dans -l’étreinte de votre belle âme, si vous m’aviez pris tout entier, comme -je me donnais, si follement, si complètement. Mais vous m’avez rejeté à -la solitude, hors de notre atmosphère surhumaine, au contact des -réalités déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous enivrer, ce qui -m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai -épié le goût médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et l’argent. -Oui, l’argent... auquel je ne pensais guère alors, et que j’ai apprécié -de plus en plus à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art me -reste, Nicole. Chaque jour, je me dis: «Après cette pièce, après ce -roman, qui me rapporteront un résultat matériel, je ferai mon œuvre, à -moi, celle que je sens confusément dans ma personnalité la plus -profonde, celle qui me donnera peut-être la vraie gloire... et qui -sait?... un peu d’immortalité.» Mais le temps passe, ma résolution -s’affaiblit... la difficulté de l’exécution m’accable... Le doute me -prend... L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre?... A quoi bon me -tourmenter?... puisque j’ai tout ce qui rend la vie agréable, et que les -camarades me jalousent,--même, et surtout peut-être, ceux qui valent -mieux que moi, qui ont persisté dans la recherche de l’absolu, mais qui -sont incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le public s’écarte. - ---Oh!» s’écria Nicole avec une flamme dans les yeux, «ne vous calomniez -pas, Georget. Vos tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec eux, vous -ferez de la beauté.» - -Il la regarda, comme ébloui. - ---«Avec eux?... Avec vous plutôt, ma divine chérie. Voyez comme d’un mot -vous me rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de l’enlizement dans -la platitude, dans la paresse et le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je -me sens lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai un impuissant -et un repu... Et je veux, oui... je veux un triomphe littéraire, l’éclat -de mon nom, l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on commence à -contester cruellement...» - -Quelque chose comme une fumée légère passa sur la splendeur élargie des -yeux de Nicole. Elle eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne le -remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher ses mots, sans en -observer l’impression, comme s’il eût refait un monologue déroulé déjà -en lui-même, et bien réfléchi point à point. - ---«La fortune?... Pourquoi?... Ses satisfactions ne dépassent -qu’illusoirement celles de l’aisance, que j’ai atteinte. Mais le -bonheur, la vaillance et l’inspiration... voilà ce qu’il me faut, pour -remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela que vous tenez entre vos -chères petites mains, ma Nicole.» - -S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, lui prouver -que l’intérêt de sa carrière ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui -faisait d’un mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan si -nettement établi, cette balance exacte des profits et des pertes, même -en la supposant destinée à vaincre de généreuses résistances, décelait -une force de vérité, une acuité de vues, trop contraires à l’impétueux -aveuglement de l’amour. C’était le calcul d’une ambition supérieure, -d’un cœur et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un calcul. Et les -quantités en étaient pesées trop rigoureusement pour ne pas surgir de -méditations circonspectes, pour n’être que l’improvisation hasardeuse et -ardente d’une passion qui veut se faire persuasive. - -Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait contracter qu’une âme -subtilement sensible comme celle de Nicole. Le langage était noble. Des -magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient de hautains désirs. -Parfois aussi les vertigineuses prunelles se voilaient de cette gravité -singulière, plus poignante que la caresse ou la langueur, et qui faisait -frissonner, comme des cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse. -Pourtant une très fine amertume, une vapeur de tristesse, montait en -elle, tandis que lui parlait,--si proche, si délicieusement son maître -déjà,--celui qui la voulait avec une contagieuse ardeur. Dans un trouble -d’une douceur telle que jamais elle n’eût imaginé rien de plus -irrésistible, une espèce de lucidité mélancolique lui montrait le Passé -adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant Aujourd’hui. Que -faisaient-ils tous deux?... Ne détruisaient-ils pas quelque chose de -merveilleux, de sacré?... Une pointe aiguë de regret la perçait dans son -délire même. Ah! c’était sa faute, pensait-elle. Trop longtemps elle -avait attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même qu’elle l’avait glacé -par trop de résistance et de raisonnements?... Idée horrible!... -Serait-elle maintenant impuissante à le goûter?... - -Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent ses hésitations suprêmes... - ---«Ne parlez plus... n’ajoutez rien...» dit-elle soudain à Georget, dans -une supplication défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, elle se -rapprocha de lui, avec un frémissement de tout son être. Sans qu’elle -pût s’en rendre compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion, -c’était le rêve éperdu de son amour qui fuyait vers un asile de vertige -la refroidissante influence de l’analyse et des discours. L’asile -s’ouvrit... entre les bras, contre la poitrine de l’homme adoré. Pendant -quelques secondes, elle y resta blottie... Mais une émotion tellement -profonde tremblait dans sa prière et dans son élan, il y avait sur ses -joues pâles, en son incertain sourire, tant de tendresse irrésistible et -désespérée, que Georget se sentit étreint par quelque chose de presque -solennel. Nulle pensée hardie ne glissa de son regard sur ce visage où -les paupières mi-closes mettaient une ombre d’énigme. Vaguement il eut -l’intuition que toute sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de -poète, et que même le flot impétueux de sentiments qui lui gonflait le -cœur, ne valaient pas ce qu’exprimait le muet abattement de la créature -charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta de l’y retenir, -d’un enveloppement immobile. Elle lui était sacrée. Quelle fierté -d’éprouver ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un autre, moins -chevaleresque, aurait gâté cette communion divine par sa maladroite -impatience. - -Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin metteur en scène se -regardait sentir et agir. Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle -voyait une chose: des feuilles tombaient, détachées par un souffle de -mystère. Et leur légère chute alanguissait davantage son âme triste et -enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser comme elles dans le -néant, à cet instant même. Comment s’arracher, autrement que par la -mort, au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se savoir aimée?... -Ah! maintenant, quelle puissance, quel remords ou quelle crainte, la -défendraient contre ces bras, qui l’enserraient pourtant d’une étreinte -si soumise?... Un mot d’elle, un ordre, une prière, et ils -s’ouvriraient... Non... non!... Elle ne pouvait pas... Ah! qu’ils la -gardent encore!... qu’ils la gardent toujours!... Combien son amour -était ombrageux et fort, pour avoir tout à l’heure, frissonné si -farouchement à la première discordance entre ses sentiments et ceux -qu’elle devinait chez Ogier!... Elle ne voulait plus éprouver cela. Son -doute était absurde, indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre, -lutter encore?... N’était-il pas ici, seul avec elle, seul dans ce bois -exquis d’automne comme dans l’univers immense, celui dont le cœur -répondait à son cœur?... Oui, seul avec elle dans l’univers. -Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon des êtres et des choses? -Quelle pensée l’inquiétait au prix de la pensée veillant sous ce cher -front?... Quelle lumière l’éclairait comme ce profond regard bleu? -Savait-elle seulement à quoi ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé -son épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine aux palpitations si -douces, qui la berçait dans une extase inconnue?... - ---«Nicole... ma chérie... - ---Georget... - ---A quoi réfléchissez-vous?...» - -Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. Mais elle n’eut pas de -réponse. Puis elle s’écarta de lui, et, lentement, sourit, avec une -expression qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse et -enivrée... - -Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la saveur de ce sourire. -Mais déjà, Mme Hardibert s’était redressée, reprise. - ---«Allons-nous-en, Georget. Nous sommes à notre amour, mais notre amour -n’est pas encore à nous. - ---Que voulez-vous dire? - ---Que nous devons conquérir, non pas le droit,--hélas! nous nous en -passerons,--mais la liberté, de nous aimer sans mensonge.» - -Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux. - ---«Quel espoir? Viendriez-vous à moi, toute?... O mon aimée!...» - -Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme devant un abîme. - ---«Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je ne saurais pas mentir. - ---Mais alors?... - ---Que puis-je vous dire?... Venez, Georget. Partons. Ce n’est pas ici -que je trouverai le sang-froid d’une résolution... Ici!...» - -Elle regardait en arrière, vers le banc déjà quitté, vers la clairière -retombée à la solitude, entre les arbres fauves. - ---«Ah!...» soupira-t-elle, comme avec une gratitude pénétrée pour la -grâce inoubliable de ce lieu. - -Cependant Georget relevait son dernier mot. - ---«Une résolution?... La mienne est prise. Je vais rompre mes -fiançailles.» - -Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier en silence. Ogier se -déconcertait, n’osant lui demander le sens précis de ce qu’elle venait -de dire. Pensait-elle au divorce?... Mais lui-même, quelle situation lui -créerait un pareil coup de théâtre?... Hâtivement, il envisageait -l’alternative, se gardant bien de laisser voir qu’il n’y avait pas un -instant songé. - -Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et parvinrent à la route qui -contourne le lac, leur unisson passionné subissait la sourde pression -des choses vécues, accumulées si diversement dans leurs âmes. Chacun de -son côté se trouvait ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par -ces millions de sentiments morts, qui se déposent en nous pour modifier -notre sensibilité, comme les feuilles que ce couple ardent et triste -foulait aux pieds et dont les débris se superposent peu à peu au sol -naturel de la forêt. - -A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour absolu se fait plus -rare, mais prend plus de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs -ont de choses à mettre en commun, moins ils ont de chance de n’en pas -trouver qui les sépare. Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore -tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un double passé, quelle -résurrection merveilleuse, quelle affinité puissante, quel lien!... - -Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient trop. Les voix -anciennes, écho des jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances. -Lui, tout absorbé par d’involontaires combinaisons en face des -conjonctures nouvelles que les dernières paroles de son amie lui -faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de loyauté, préoccupée déjà -d’accorder son amour, fût-ce par de désastreuses imprudences, avec cette -intransigeante noblesse de son âme, qui ne voulait rien savoir des -compromis mondains ni de la morale des _five o’clock_. - -Hors des taillis, par les larges avenues, dans la trouée bleuâtre du -lac, la délicate matinée d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à -peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des cyclistes circulaient. -Ogier dit: - ---«Nous sommes imprudents.» - -Elle, en femme que l’amour tient, et non la coquetterie ou le caprice, -ne voyait rien autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura: - ---«Quittons-nous. Adieu, Georget.» - -Il prit sa main. - ---«Quand vous verrai-je? - ---Bientôt. - ---Vous m’écrirez, ma Nicole? - ---Oui. - ---Vous m’aimez... Vous êtes bien à moi?... - ---Je vous aime... Je suis bien à vous.» - -Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux yeux si tendres. Et très -bas: - ---«Quand serons-nous heureux?...» - -Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice: - ---«Toujours... - ---Méchante chérie!... Quand commencera-t-il, ce «toujours»-là. N’oubliez -pas que je l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, d’impatience -et d’espoir...» - -Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur leurs lèvres, un instant -muettes, tout un flot de protestations et de questions enfiévrées, -qu’ils ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un passant avait -ralenti le pas pour les observer. Tous deux de taille haute, mais de -proportions si élégantes, avec leurs deux visages éclatants de beauté, -d’amour, ils attiraient trop l’attention. Et lui était connu. Ils ne -purent s’attarder ensemble plus longtemps. - -Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse déchirante, la chute -froide dans l’isolement, et pour leurs yeux, tout à l’heure fondus -ensemble, la désolation de ne plus se voir... - -Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans oser retourner la tête. - - - - -VI - - -Pendant les jours qui suivirent, Nicole Hardibert fut véritablement la -proie de l’amour, le cœur assailli de flèches brûlantes que représente -la mythologie grecque,--cette religion de la nature humaine, où règne -souverainement le plus fatal et le plus fort des sentiments humains. - -Une seule image la hantait, un seul souvenir, une seule sensation, un -seul désir... Leur enlacement sur le banc solitaire, dans la fauve -profondeur des bois, sous la pluie légère des feuilles mortes. Oh!... -être là encore!... S’y retrouver bientôt!... Comme elle avait été lâche, -hésitante et froide!... Pouvait-il se douter combien elle l’aimait?... -En se rappelant ses bras autour d’elle, la tiédeur un peu rude du drap -de son pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une souffrance -délicieuse lui traversait la chair, une aspiration avide, une sorte de -soif de toutes les fibres. Oh! goûter cela encore!... Il existe donc, -entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles?... Elle en -demeurait confondue. Car, dans l’ensorcellement de l’évocation, elle -perdait la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle devait -prendre un parti, savoir où elle allait, se placer en un suprême face à -face avec elle-même. Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables. -Et quand elle en sortait, tout étourdie et chancelante, ayant peine à -reprendre pied dans le réel, Nicole s’apercevait que les heures -s’étaient passées à revivre une éternelle minute, dans le silence -incompréhensible de sa conscience. - -Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances et les choses!... -Octobre, avec l’aiguillon de ses parfums sauvages, attristait -magnifiquement le parc de la Martaude. A travers les feuillages -éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient tout alentour, de cette -hauteur. Et c’était comme un élargissement mystérieux, des perspectives -ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins du rêve la palpitation de la -vie. Plus de limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient -d’un élan démesuré vers l’inconnu, tandis que des souffles âpres -s’engouffraient entre les lèvres haletantes. Vivre!... vivre!... C’était -la suggestion aiguë qui volait dans la brise fraîche avec les aromes -excitants et amers. Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses -d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient fini de balayer sur -le gravier rosâtre la rouille des hêtres et des chênes. Sans cesse, on -entendait le grincement de leurs brouettes. Dans les parterres, autour -de la maison, par milliers, fleurissaient les chrysanthèmes. Jaunes ou -roux, pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les nuances des feuilles -mourantes, comme ils en avaient dans leurs pétales crispés, les -recroquevillements convulsifs, et, dans leur âcre odeur, les effluves -exaspérés. L’âme végétale s’affirmait plus violente au moment de -s’endormir, exhalait de toutes parts, dans la même tonalité farouche, -une clameur monotone, un long cri sans fin de passion. - -Toutefois, au bord de l’allée descendant vers le pays, le groupe des -catalpas restait vert. Leurs larges feuilles, si tardives au printemps, -persistaient les dernières à l’automne. Nicole venait s’asseoir sur le -banc voisin, et regardait ces beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé -de lui rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur. Maintenant, -avec la fierté de leur feuillage intact dans le désastre des futaies, -elle leur trouvait des airs de triomphe et de revanche, qui la faisaient -sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait le peu que son âme -contenait de perversité. - -Sa solitude était complète. Hardibert passait les journées entières à -l’usine, et les soirées, quelquefois les nuits, dans son cabinet de -travail. A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il abrégeait le -plus possible. La fièvre d’une découverte scientifique, dont il espérait -beaucoup pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles. Moins que -jamais, en ce moment, lui importaient les crises de sensibilité que -pouvait traverser Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce qui se -passait à Paris, dans un petit appartement de couturière, coquet à -souhait, grâce à sa générosité, et où peut-être une jolie ouvrière aux -fins yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette amusette ne pouvait -que remplir les intervalles de court désœuvrement entre les grandes -poussées intellectuelles qui l’absorbaient tout entier dans le seul -fonctionnement de son cerveau. Cet homme appartenait à la science comme -d’autres appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition. Il -devenait, durant des périodes plus ou moins longues, aveugle et sourd à -tout ce qui n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait tenir la -solution d’un problème tel que s’il en venait à bout, non seulement il -relèverait la Martaude, mais il en ferait un établissement unique au -monde. - -Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait à sa femme une humeur plus -âpre, plus agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole lui -rappelait les prétentions insupportables de créatures inférieures, qui, -pour vous garder fidèlement une somme de satisfactions médiocres, -exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé quoi!... pour s’assurer la -propriété exclusive de ce que ces gentilles poupées appellent «leurs -faveurs», il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants, et -d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants caprices, un temps et des -facultés que réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès?... -Rien n’avait de prestige sur elles, assez pour les fixer: pas même le -mariage. La loi intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux clefs, aux -verrous et aux grilles du harem. Fallait-il, parce qu’on avait autre -chose en tête que l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder avec -quelque sécurité une épouse, ou même une maîtresse?... Le malheur -voulait que toute la philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand il -y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence de Nicole. Celle-ci ne -prenait donc conscience de cette sensibilité bizarre que par le dédain, -l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les mêmes, moins froissants, -mais plus énervants, par la répétition. - -Elle avait, dans le pays, peu de relations de son monde. Aucune intimité -féminine n’avait compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois. Elle -essaya d’aller visiter, comme elle le faisait si souvent, les familles -ouvrières. Mais, plus que jamais, à travers la vibrance du sentiment qui -l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait l’antagonisme -obscur, l’impossibilité d’une sympathie réelle entre la «dame» qu’elle -était et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en égaux. Depuis -la crise où faillit sombrer l’usine, Mme Hardibert avait dû restreindre -le bienfait matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa pauvre âme -vacillante en eût-elle trouvé la ressource?... Victime, comme ces -humbles, de l’universelle incertitude, elle n’osait leur avouer par quel -lien de convoitise et de révolte elle devenait vraiment leur sœur. Eux, -désillusionnés d’une espérance éternelle, demandaient brutalement à la -Société le droit de manger à leur faim, de boire à leur soif, de -s’amuser à leur guise, en un mot de vivre pleinement la vie du corps, -puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle, dans la même -déroute des croyances immortelles, demandait à la Nature, à cette Nature -enflammée et défaillante de l’automne, toute chuchotante de mystères, -toute décomposée en véhéments parfums, son droit d’aimer jusqu’à la -plénitude de ses sens et de son cœur, puisque leur fougue effrayante et -délicieuse est peut-être le seul frisson de l’au-delà dont puisse -tressaillir la périssable argile humaine. - -Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante qu’une brebis oubliée -par le troupeau en marche au bord d’un précipice, aurait dit à -l’indépendance audacieuse de ces moutons sans berger?... «Où donc est la -vérité?...» pensait-elle. Car, pour flottantes et indécises que fussent, -dans sa faible pensée, des questions si formidables, elle ne négligeait -pas de se les poser. - -D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même chétive et toute -personnelle, ne se fût élargie dans un tel cadre. Quand tombaient les -rapides crépuscules, et que les fumées noires de l’usine, les fumées -bleuâtres du village, montaient à la rencontre des vastes brumes surgies -des horizons lointains; quand des ciels tragiques, semblables à des -champs de violettes traversés par des ruisseaux de sang, se découvraient -à l’issue d’une allée déjà ténébreuse; quand des souffles crépitaient -parmi les feuillages secs, avec un son déchirant qui lui étreignait le -cœur, il ne lui était plus possible de méditer égoïstement sur sa seule -angoisse d’amour. L’universelle inquiétude de toutes les tentations -suaves s’engouffrait dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se -demandait: «Où vais-je?... Que faire?...» elle entendait sa question -tomber dans un abîme plus profond que sa destinée. Des échos d’éternité -s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle n’en distinguait pas -le sens. - -Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent sans fin. Elle ne reçut -rien de Georget. Mais il ne pouvait lui écrire à la Martaude. -L’initiative devait venir d’elle. C’était chose convenue qu’elle lui -enverrait un mot la première, pour lui indiquer un moyen de -correspondre. Car chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux. -Elle les avait repoussés tous, promettant d’y réfléchir. Et son -hésitation durait encore. - -Ce qu’elle attendait, avec une appréhension qui l’empêchait de préciser -son attente, c’était la rupture officielle des fiançailles de Sérénis -avec Toquette. Ce petit événement serait notoire, et quelque bruit lui -en reviendrait avant même que les intéressés l’en informassent. Les -journaux n’avaient pas encore annoncé le mariage du jeune auteur, et -Mlle Mériel n’appartenait pas au monde parisien. Mais, si ce n’était par -la voix publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude par des -relations communes, par Berthe Raybois, tout au moins. - -«Georget ira d’abord la trouver,» pensait Nicole, supposant à l’homme -qu’elle aimait des subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de lui -apprendre un fait dont elle devait être sûre, et dont il ne voudrait pas -aviser directement Hardibert. - -Quant à Toquette, savait-on quelle attitude prendrait la fantasque -fille? Son orgueil sauf,--car Ogier lui laisserait l’initiative -apparente de la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter son -passage sur le premier paquebot à destination de New York?... Trop -franche pour jouer sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse qu’il -offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir du dépit, et encore -moins du regret, elle ne parlerait guère, et se garderait bien d’écrire. -La correspondance n’était pas son fort. Sa marraine, à qui, pendant des -années, elle n’avait pas donné signe de vie, et qu’elle s’était rappelée -seulement dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui redeviendrait -indifférente aussitôt cet espoir brisé. Si, décemment, elle avait pu -épouser Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate aurait-elle -retrouvé le chemin de cette Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée -avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une si chaude -affection?... - -«Ah! je n’ai pas de scrupules à son égard. Celle-là ne souffrira jamais -par le cœur!...» - -Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité furtive de la jalousie -l’aidait aussi, de ce côté, à supprimer tout remords. - -Un après-midi, comme elle venait de sortir après déjeuner, la pluie la -chassa du parc. C’en était fait des promenades sans but et des rêveries -sans conclusion, où elle écoutait à la fois la rumeur de son cœur -troublé et le gémissement si doux des feuilles sèches remuées par la -traîne de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la beauté de -l’automne jetait son suaire gris sur les choses. Elle en sentit le froid -s’insinuer jusqu’à son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa vie, -à elle, de sa jeune vie frémissante et avide de bonheur. Elle -n’écouterait pas les suggestions de l’eau désastreuse et monotone, ni le -renoncement du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement de -cette odeur mortelle et triste qui se répandait dans la maison sans -intimité, sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors, derrière -les vitres dépolies de brume. Elle était aimée, elle aimait!... Un -délire la prit. Sans ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas, le -retrouver, lui... Comment avait-elle pu attendre?... A l’instant même, -elle allait écrire à Georget. - -Nicole monta au premier étage, dans un boudoir attenant à sa chambre, où -elle se tenait le plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté -d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés étaient tous à leur place. -Son âme ordonnée et claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté. -Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse ne fût qu’une note -plus haute, plus merveilleusement sonore dans son harmonie -intérieure!... - -Mais elle était à la minute où ce contraste même lui devenait -insensible. Une impulsion souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le -papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta pourtant, puis se -détourna, pénétra dans sa chambre à coucher, se plaça devant une glace. - -Elle se vit belle... Plus belle qu’elle n’avait jamais été... Le visage -spiritualisé par une flamme mystérieuse, par ce feu cher et secret qui, -depuis la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint. Elle s’étonna de -la profondeur de ses yeux. Elle les interrogea avec une espèce d’effroi -mêlé de compassion. En même temps, elle se réjouissait de voir leur -splendeur si fraîche sous l’arc frémissant et velouté des cils. - -Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était regardée ainsi, avec la -même fierté anxieuse, dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour -Bruges. Elle pensa: «Nous autres femmes, nous ne goûtons notre beauté -que par l’amour. Mais d’ailleurs, tout est dans l’amour... Rien n’a de -prix en dehors lui.» - -Elle crut entendre qu’on frappait à la porte extérieure de son boudoir. -Elle retourna dans cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second coup. - ---«Entrez!» - -La femme de chambre surgit, avec un peu d’effarement. - ---«Madame!... Mademoiselle Mériel!» - -Nicole tressaillit, pâlit. Mais, ne s’expliquant pas l’émotion de la -domestique, elle dit sèchement: - ---«Eh bien?... - ---Madame ne se doute donc pas du temps qu’il fait?... Et Mademoiselle -n’a pas trouvé de voiture à la gare!... - ---Priez-la de monter. C’est ici qu’elle aura le plus chaud.» - -Machinalement, pendant la minute qui suivit, Nicole arrangea le feu, le -fit flamber, y ajouta des bûches. Ses mains frémissaient. Son cœur -bondissant arrêtait le souffle dans sa poitrine. - ---«Marraine!...» - -La grande fille impulsive et franche, décidée et puérile, se jetait dans -ses bras, plongeait le visage entre sa joue et son épaule, et répétait -le mot d’appel dans une espèce de sanglot qui la secouait toute: - ---«Marraine!...» - -La confiance, l’abandon sincère, le jaillissement tumultueux d’une jeune -douleur, émanaient de l’élan, de la voix, de l’étreinte, de toute la -fougue immobilisée du souple corps que Nicole sentait trembler contre le -sien. Elle fut bouleversée. Que signifiait cela?... Et qu’est-ce qui -allait suivre?... - -Mais ses mains, errant dans une caresse vague sur la jaquette de drap, -rencontrèrent des places ruisselantes. - ---«Tu es trempée!... C’est de la folie!... Qu’arrive-t-il?... Comment -es-tu venue?... Seule?...» - -Naturellement. Est-ce qu’une indépendante comme Toquette, et -américanisée encore, s’embarrassait d’une femme de chambre? - ---«Eh! qu’importe un peu de pluie!... Mais je vous inonde, marraine... -Pardon...» - -Elle s’écarta. Nicole, avec une crispation secrète, la vit -singulièrement embellie et émouvante, transfigurée par une expression -nouvelle, ses yeux d’or brun alanguis d’une tristesse délicate, et le -teint si éclatant, rosé par l’air vif et humide, sous la chaude auréole -des cheveux fauves, où frisaient des mèches folles, perlées de bruine. - ---«Tu vas retirer cette jaquette. Je te mettrai un châle sur les -épaules. Et tu boiras quelque chose de bouillant. Tu n’avais donc pas de -parapluie?... - ---Si, mais avec ce vent... - ---Voyons tes chaussures... Oh! ces souliers minces!... La femme de -chambre va te les ôter tout de suite.» - -Elle sonna. Son âme s’amollissait à ces soins. N’était-ce pas, dans -cette chambre familière, la petite Toquette d’autrefois, revenue de -quelque équipée à travers le parc noyé d’averses?... - -Ah! Nicole... cœur mal fortifié, trop ouvert à la sensibilité des -autres, que vous êtes peu faite pour les revendications où il faut de -l’égoïsme, et pour les rivalités où il faut de la haine! - -Mme Hardibert regarde cette pauvre grande fillette, dont les yeux -s’embrument, non pas de la vapeur du thé qu’elle boit, mais de vraies -larmes, tandis que, suivant l’ordonnance formelle, Toquette avale une -pleine tasse brûlante avant de parler. Par-dessus le bord de cette -tasse, le regard ingénu, ardent, désolé, va vers cette marraine, qui se -demande encore ce qu’elle doit y lire, mais qui, déjà, n’en peut -supporter la supplication. - ---«Voyons... Tu es réchauffée?... C’est bien vrai?... Parle maintenant.» - -La voix se défend de toute cordialité. Nicole se raidit. Sa filleule -est-elle venue en accusatrice?... Elle n’acceptera pas d’explication. -D’abord il n’y en a pas de possible entre elles deux. Elles ne sont pas -dans la même région de la vie. La vierge aurait trop d’avantage contre -celle dont l’amour est un péché. Mais cet amour, coupable ou non, il -peut ici demander, plutôt que de rendre, des comptes. N’est-ce pas -Toquette qui l’a réveillé en flamme dévorante parce qu’elle a commis -l’imprudence de s’attaquer à lui?... Cet amour... il existait bien avant -que la jeune inconsciente connût seulement le sens du mot aimer. - ---«Marraine, il m’arrive quelque chose d’affreux. Je suis trop -malheureuse!... Alors je viens à vous... Je n’ai pas toujours été -gentille... Mais vous m’avez pardonné... Puis vous me plaindrez -tellement!... Et d’ailleurs, à qui aurais-je recours?...» - -Elle parlait à petites phrases hachées, les lèvres tremblantes de -sanglots contenus. Toute sa turbulence joyeuse était tombée. Ce n’était -plus l’adolescente à l’imagination et au sang en effervescence, grisée -de sa propre sève, et marchant sur terre comme en pays conquis. C’était -la jeune fille en qui s’éveille une souffrance de femme. D’ailleurs, -elle s’intimida,--chose non moins neuve chez elle. La manifeste froideur -de Mme Hardibert la consterna. - -Celle-ci lui disait: - ---«Mais, Victorine, avant toute confidence, je dois te suggérer que ton -père te guiderait mieux que moi. Il a toujours été en désaccord avec les -conseils que je te donnais. Et je ne voudrais pas... - ---Oh! marraine... Il s’agit de circonstances où un homme ne saurait que -faire des maladresses... Et aussi de quelqu’un que vous connaissez mieux -que lui. - ---Quelqu’un?... Qui cela?» - -Toquette balbutia, comme si le nom, maintenant, lui faisait mal: - ---«Ogier Sérénis. - ---Ton fiancé?... - ---Il ne le sera peut-être plus demain!» - -Un silence suivit ce cri, où tremblait une si réelle et si naïve douleur -que Nicole en fut atrocement remuée. Mais son trouble se compliqua. Le -«peut-être» et le «demain» sonnèrent étrangement à son oreille. Comment! -Georget n’avait pas encore franchement, loyalement, rompu!... -Qu’attendait-il?... Doutait-il d’elle?... Ou traversait-il les mêmes -hésitations?... Mais elle ne luttait qu’à cause de son devoir... Tandis -que lui?... - ---«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme Hardibert, avec une anxiété où -sa filleule crut voir l’émoi soudain de la sollicitude. - ---«Ah! marraine... C’est inexplicable... Ou plutôt, si... Je ne -comprends que trop. Monsieur Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce -mariage... Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris même... qui sait? -Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit que ce léger entraînement n’est pas -l’amour. Et alors, comme il est fier... que je suis riche...» - -Sa voix se brisa. - -Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté, où tout se lisait -avant la parole. Ce visage, d’une si triomphante jeunesse que le chagrin -n’y effaçait pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais et pur, -épanouies tout à l’heure sous la caresse cinglante de l’air, dans la -marche hâtive. Ainsi Toquette n’avait pas un soupçon!... n’imaginait -seulement point, entre son fiancé et elle-même, l’intervention d’une -autre femme... Nulle jalousie, pas même indécise... - -Fut-ce un soulagement?... Sans doute. Pourtant un âcre regret mordit -Nicole en plein cœur. - -Elle se serait sentie plus forte pour défendre son amour devant une -agression, directe ou sournoise, que dans l’enveloppement de cette -confiance, qui la liait, la désarmait. Puis il y avait quelque chose -d’humiliant pour elle dans cette maîtrise de soi qu’avait pu conserver -Georget. Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable, de fulgurant?... -Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait pas d’aimer!... De quelles -habiles phrases il avait dû parer sa retraite!... Ah! quelle -circonspection il avait acquise depuis le soir lointain où il accourait -se cacher dans les taillis de la Martaude!... - -Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que, ces derniers jours, sans -le savoir elle-même, elle ne s’était pas attendue à quelque délicieuse -folie semblable?... Mais les feuilles pleuvaient sur son passage, sans -rien dévoiler que la solitude au fond des bosquets dévastés. - ---«Voyons, Toquette... Que t’a dit Ogier?... Que s’est-il passé entre -vous? Est-ce que ton caractère?... - ---Mon caractère n’a rien à voir avec son changement d’attitude. Ah! -marraine... mon caractère!... Mais je n’en ai pas avec lui... Je n’ai -plus de volonté en sa présence... Je l’aime.» - -Comment ne pas la croire?... Elle trouvait les mots et les pensées que -seul un sentiment dominateur inspire. Sa logique d’enfant gâtée n’eût -pas découvert ces choses. Elle était bien dans le miracle de la -tendresse. Devant les yeux effarés de Nicole tombait la légende d’un -impérieux et vaniteux caprice. - ---«Depuis que je pressens mon malheur, j’ai beaucoup réfléchi, marraine. -J’ai pensé que, peut-être, un écrivain--surtout nerveux et -impressionnable comme Ogier Sérénis--redoutait de se dépayser, de -s’exiler dans une atmosphère différente de la sienne. Je ne lui ai pas -assez caché combien la vie américaine me plaît, les idées de là-bas, -tout... et quel plaisir j’aurais à l’emmener dans ce Nouveau Monde qui -nous a faits ce que nous sommes, père et moi. A-t-il eu peur d’y être -circonvenu, retenu, d’y perdre un peu de sa subtilité légère, de son -alerte facilité française?...» - -Elle s’interrompit devant la stupeur évidente de Nicole. - ---«Croyez-vous que j’aie mal vu, marraine?» demanda-t-elle avec une -soudaine humilité. - ---«Vu?... Tu n’as pas pu voir... Tu es trop inexpérimentée, trop -jeune... Il t’a parlé dans ce sens, n’est-ce pas? - ---Non. - ---Ce n’est pas possible! - ---J’ai tâché de le comprendre. J’avais un tel désir de le rendre -heureux!» - -«Moi aussi,» pensa Mme Hardibert, «j’aurais voulu le rendre heureux. -Mais je ne l’eusse pas diminué en lui supposant tant de préoccupations -en dehors de l’amour et une si singulière méfiance de son inspiration. -Il a fallu qu’il m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique!... -Cette petite fille, avec son sens plus modeste du réel, le -comprendrait-elle mieux que moi?...» - -Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement crispa les beaux traits -de Nicole, cerna ses yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et -veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant qui lui faisait tant -de mal n’en vit rien. Cette jeunesse ardente et maladroite ne se -disciplinait jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur adoré qui lui -échappait. Mais, à l’épier, ce cœur incertain, elle apportait une -finesse sauvage. Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en eut -tout de suite une autre preuve. - ---«Je crois,» poursuivait Toquette, «que j’ai regagné un peu de terrain. -Hier... tenez, Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que j’ai vu -la minute où il allait rompre, là, définitivement, prononcer quelqu’une -de ces paroles après lesquelles la fierté d’une femme ne peut -tergiverser, discuter. Oh! marraine... Le cœur me tombait dans la -poitrine, le parquet fuyait sous mes pieds, à voir la froideur de son -regard, à écouter sa voix indifférente... Non, voyez-vous... Il ne -m’aime pas... Si je l’épouse malgré tout...» (Nicole tressaillit) «je -sais bien que je finirai par lui plaire... J’y mettrai tant du mien!...» -(Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune auréole d’or, les yeux -de métal incandescent se noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible -magie fut en elle.) «Mais l’épouserai-je?... Et pourtant je suis encore -sa fiancée!... - ---Quel est ce terrain regagné hier?» interrogea Nicole, lui rendant le -fil du récit, comme elle aurait remis au bourreau l’instrument même de -sa torture. - ---«Voilà... Sans avoir l’air de comprendre où il essayait de m’amener, -je lui ai exposé tout un plan d’existence pour après notre mariage, en -faisant une part très large à son travail. Je lui ai demandé ce qu’il -penserait d’un long séjour en Italie.--«Si vous y cherchiez,» lui ai-je -dit, «un sujet de drame, dans quelqu’une de ces petites cités -tragiques?... Ou bien quelque histoire de mystère et d’amour, dans un -cadre adorable, que vous évoqueriez en poète...» Il m’a considérée, tout -surpris, comme s’il me voyait pour la première fois.--«Vous me -laisseriez donc travailler?...--Comment!... mais je vous y forcerais,» -ai-je fait en riant.--«Dans un coin solitaire de l’Italie, loin du -monde?...--De quel monde?... Vous seriez le monde pour moi.» Je ne sais -comment cela m’est venu, ni avec quel accent... Il a semblé ému.--«Et -votre Amérique?...» m’a-t-il demandé.--«Elle ne sera plus «mon» Amérique -s’il ne vous agrée pas qu’elle soit la vôtre.» Vous comprenez, marraine, -je prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître trop -inquiète. Mais il a bien vu à quel point j’étais sincère, et combien je -l’aimais pour lui... - ---Ah! comment ne l’aurait-il pas vu!» gémit Nicole. «Et que viens-tu -donc me demander, toi que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une -femme?... - ---Vous me blâmez, marraine,» balbutia Toquette. «Vous trouvez que j’ai -manqué de dignité?... Non... Quoi?... de réserve?... Ah! c’est que vous -ne savez pas...» - -Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline, suppliante, se jeta à -genoux sur le tapis, enveloppa Nicole de ses bras, coula sa tête contre -ce cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance, ni la sévérité. - ---«Vous ne savez pas, marraine... Je l’aime!... Je ne vis plus, depuis -huit jours qu’il est devenu une énigme pour moi. Il se retire... Je le -sais... Je le sens... Demain il rompra nos fiançailles. Hier, il -l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui l’ont touché, fait -hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il?... Pourquoi?... Je ne sais plus. Je -ne vois pas autre chose. Alors je suis venue à vous... Marraine, vous le -connaissez... Il était votre ami d’enfance. Il vous admire par-dessus -tout. Ah! si... Vous ne vous doutez pas à quel point!... Je suis -certaine que vous seule pourriez le ramener à moi... Ou alors, dites-moi -ce qu’il faut faire... Oh! marraine, marraine... Sauvez-moi!... Ne me -tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate!... Vous ne me -condamneriez pas à mort pour cela, n’est-ce pas? Eh bien, votre petite -Toquette mourra de chagrin si vous ne venez pas à son secours...» - -Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux où s’amassaient -d’indicibles larmes. Était-ce là, dans ce souple et chaud abandon, dans -cette détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde, dans cette -enfantine posture, et tellement à sa merci, la rivale qu’il lui fallait -combattre?... Ah! du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait -crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable, qui, dans la vie, n’avait -pour perspective de bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune -fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son propre foyer, et qui, -pourtant, ne souffrait pas moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à -son tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée. Une clameur -farouche montait du fond de son être et venait s’éteindre au bord de ses -lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh! comme elle souffrait, -d’une souffrance compliquée et barbare!... Mais, par-dessus tout, de sa -pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part de joie humaine, qui -décontractait ses bras crispés autour de sa chimère, et qui la -forcerait,--elle commençait à en être sûre,--de livrer son pauvre trésor -d’amour à celle dont la véhémence l’implorait. - -Ah! si seulement elle pouvait se croire indispensable à Georget!... -Peut-être s’armerait-elle, ivre et aveugle, jusqu’à la férocité de la -conquête. Mais le doute s’infiltrait en elle, perfide, glacial. Si plus -tard elle devait surprendre en lui quelque regret!... Plus tard?... -Était-elle bien certaine de n’en pas déjà trouver la trace dans ses -tergiversations étranges, révélées par les confidences de Toquette. - ---«Ah! marraine, marraine... Vous n’avez donc rien à me dire?... - ---Mais... je réfléchis... ma pauvre petite. N’est-ce pas préparer un -double malheur que de t’aider à ramener un fiancé récalcitrant?...» - -Une amertume fait fléchir les douces lèvres qui prononcent l’ironique -parole. C’est la plus extrême cruauté dont elles sont capables. - ---«Je l’aime... Je l’aime...» gémit Toquette. - ---«Tu l’aimes?... Enfin!... Connaît-on son propre cœur, à ton âge?... -Cet amour est venu bien vite!... Tu ne sais pas ce que c’est... garder -le même sentiment pendant des jours, des mois, des années... Comprendre -que ce sentiment est rivé à votre chair et à votre âme, et qu’on -n’existe pas en dehors de lui...» - -Toquette la sent frémir tout entière. - ---«Ah! oui... marraine... Vous, dès l’enfance, on vous élevait dans -l’idée d’épouser monsieur Hardibert... Comme c’est beau!... Appartenir à -celui qui eut toutes vos pensées depuis l’éveil de votre cœur, qui fut -le héros de vos songes d’enfant... C’est bien ce bonheur-là que je -souhaite... - ---Comment?... Tu es arrivée à Paris il y a trois mois, et il y en a deux -que tu es fiancée.» - -Toquette, toujours blottie contre celle qu’elle embrasse et qu’elle -déchire, lève ses yeux d’or fondu, désormais si beaux de langueur et de -flamme. - ---«Et Bruges?... marraine... Vous ne vous rappelez pas... Bruges?... - ---Bruges!!...» - -Le mot passe comme un souffle dans la bouche soudain convulsive et -blêmie. Est-ce que l’enfant énamourée va lui disputer aussi ce -souvenir?... - ---«Vous ne vous en doutiez guère, marraine. Je n’étais qu’une petite -fille... Eh bien, pourtant, j’ai commencé alors de l’aimer. Oui... -oui... Je l’ignorais... Mais c’était bien de l’amour... Je le sais -aujourd’hui. Qu’il me semblait beau, et grave!... Comme il parlait -bien!... Je serais morte sur un signe de lui... J’ai pleuré follement -toute une nuit parce qu’il avait jeté une rose que je lui envoyais... Le -lendemain, j’ai demandé que vous me rameniez à la pension...» - -Les larmes se sont séchées dans les yeux de Nicole. Un souffle de -désastre brûle ses paupières, chasse le sang de son visage, lui -contracte affreusement le cœur. Il lui semble que son inconsciente et -innocente rivale fait, à chaque parole, un pas de plus dans la prairie -close de son âme et piétine les fleurs de son secret, de son rêve, de sa -longue tendresse. Tout s’écrase, saigne et se flétrit sous la marche -dansante de cette petite nymphe allègre. N’est-ce pas le domaine de -cette libre jeunesse, un si frais parterre d’amour, où elle affirme son -droit de s’élancer hardiment?... - -Pourtant la pauvre femme proteste. Si elle doit s’effacer, du moins -veut-elle emporter l’assurance que son sentiment fut incomparable. - ---«Allons donc... Victorine!... De l’amour?... à treize ans!... tu l’as -vite oublié, et pour longtemps... avec tes flirts, en Amérique. - ---Vous êtes méchante, marraine,» dit l’autre, en se redressant, blessée. -(Et la rudesse enfantine d’autrefois restitua un peu de force combative -à la malheureuse Nicole.) «Je n’ai pas vu un jeune homme m’approcher -sans faire une comparaison avec Ogier. Son souvenir s’interposait entre -moi et les autres, m’eût à tout jamais empêchée d’aimer complètement. -Mais que pouvais-je faire?... Je le croyais marié, ou pris non moins -irréductiblement.--Je connais la vie, marraine,»--ajouta Toquette avec -toute l’assurance de son ingénuité.--«Un homme célèbre, adulé, flatté... -Pensez donc!... Et moi, une petite fille, et qui lui avait déplu -encore!... Tenez, il est bien tard pour vous le confesser, vous ne me -croirez pas... qu’importe! Mais si je n’osais vous écrire, c’est que -j’avais peur d’entendre parler de lui.» - -Ah! que tout cela était parfumé de vérité! Ce virginal, ce farouche -amour, exhalait sa senteur verte et sauvage, comme une touffe de menthe -et de thym sur un escarpement inviolé. Nicole en subissait la -fascination avec un attendrissement mêlé d’horreur. Elle ne pouvait pas -plus s’empêcher d’admirer la grâce incomparable de ce sentiment fier et -pur, qu’elle ne fût restée indifférente à celle de jasmins et de lis -respirés pour en mourir. - -Mais l’épreuve suprême allait venir. Toquette reprit: - ---«Ah! marraine... Quand je pense à ma folie d’enfant, dans ce voyage de -Bruges!... J’aurais tout donné pour être grande et pour vous -ressembler... Il vous admirait tant!... C’était tellement visible, même -pour des yeux de fillette, comme les miens! Croyez-moi... Toute petite -sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que vous ne voyiez pas, ou -que peut-être vous ne vouliez pas voir... Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à -cette époque-là Ogier était amoureux de vous...» - -Et sur un mouvement de Mme Hardibert. - ---«Oh! ne vous fâchez pas, marraine... Vous, si haute dans la vie, et -qui aviez votre part...» - -Elle s’interrompit. - ---«Tais-toi!...» ordonnait Nicole, et du geste, du regard, plus -impérieusement que de la voix. - -Il y eut un silence. L’après-midi si bref de ce jour sombre et noyé -glissait déjà aux lividités du crépuscule. Toquette, assise en face de -sa marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées, cessa de tendre -son jeune buste avec anxiété vers la déconcertante conseillère. Est-ce -que, vraiment, elle avait perdu l’affection de celle qui fut si bonne -pour son enfance? Pourtant elle ne méritait pas cela. Maintenant moins -que jamais, puisque tout était expliqué. Comment un cœur de femme, aussi -tendrement subtil que celui-ci, ne comprenait-il pas, à présent, -l’ombrageuse réserve où s’enfermait au loin l’adolescente, qui craignait -de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à oublier?... Jalousie, -terreur, pudeur... tout cela fut instinctif sans doute, mais d’une si -violente sincérité!... «Ah! elle ne m’aime pas... Et Ogier, non plus, ne -m’aime pas... Qui donc m’aimera?...» pensa désespérément Toquette. Toute -la frénésie des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais plus emportés -qu’en la suite de la vie, la dévasta avec une fureur d’ouragan. Ses -sanglots éclatèrent, non plus contenus et assourdis comme tout à -l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres... toute la pitoyable -explosion d’un pauvre cœur qui se brise. - ---«Ah! je veux mourir!... Je veux mourir... - ---Non, ma petite Toquette... Non... Tu ne mourras pas. Assez... -assez!... Ne pleure pas ainsi... Mignonne, écoute... Tu m’as appelée à -ton secours... Tu as bien fait... Me voilà. Je t’aiderai... Le miracle -est aisé, je t’assure... L’époux de ta jeunesse sera à toi...» - -Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent et qui tremblent. -Une voix, qui vient d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à son -oreille l’espoir avec un accent de solennité. Quelque chose a changé... -Quoi donc?... La jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme une -résurrection délicieuse... On la caresse, on la console, on lui restitue -les perspectives enchantées. Elle se presse contre le tendre cœur qui -lui est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur et la chaleur du -refuge. Elle y reste, apaisée déjà, balbutiante et souriante de joie, -tandis que sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières -convulsions de sa souffrance qui s’éteint. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans le coupé bien clos -qu’assaille la pluie persistante, et accompagnée d’une femme de chambre, -retournait prendre le train pour Paris. - ---«Pars,» lui avait dit sa marraine, avec une espèce de hâte -singulière,--comme si sa présence lui causait, non plus l’énervement -raidi du début, mais une insoutenable oppression. «Pars sans inquiétude. -Il me semble savoir ce qui trouble ton fiancé... Un scrupule de -délicatesse... Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre. Surtout -maintenant... J’ai vu combien tu l’aimes... Je crois... je suis sûre que -vous serez heureux l’un par l’autre. Va... rentre... et sois tranquille. -Tu peux avoir confiance en moi.» - -Énigmatique adieu, terminant une énigmatique entrevue. Toquette en -emportait un malaise. Mais pas un instant elle ne douta, ni de la -sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution, de Mme Hardibert. Son -mariage, de nouveau, lui apparut certain. C’était le bonheur revenu, -radieux et complet comme on l’imagine à cet âge. Et pourtant un peu de -mélancolie restait à la jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait -effleuré. - - - - -VII - - -NICOLE HARDIBERT À OGIER SÉRÉNIS. - - «Georget, mon cher Georget, - - «Aujourd’hui encore je vous appelle de ce nom... Aujourd’hui encore... - Et puis... jamais plus!... Oui, vous lisez bien... C’est un adieu que - je vous envoie. - - «J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans révolte, avec le - sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. Vous y verrez l’arrêt - même de notre destin, non plus une incertaine alternative de nos - vouloirs. - - «Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans doute vous trouverez en - vous-même l’intuition de ce qui me fut révélé il y a quelques heures, - de ce que vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions - insensées. Si vous vous défendez contre le regret d’avoir pris de - telles résolutions, si vous craignez de l’éprouver plus tard, sachez - que ce n’est pas moi, hélas! qui pourrais vous en préserver. J’en - aurais trop grand’peur... Je vous le suggérerais rien qu’à trembler - toujours de le lire dans vos yeux. - - «Ah! Georget... L’amour m’est apparu... Et il n’est pas entre nous. Il - est dans le jeune cœur intact, innocemment passionné, de celle qui - sera votre femme. - - «Moi, je me suis trompée... Je ne vous aime pas comme cette enfant, - puisque je ne sais pas dire, comme elle: «Je suis sûre de le rendre - heureux!» Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose de plus - irrésistible que mon amour. Cette puissance à laquelle je cède, n’est - pas le devoir...--Hélas! je l’oubliais.--Ce n’est pas la crainte de - l’au delà... Mon salut--(ce blasphème me soit pardonné!)--me semblait - moins précieux que le paradis de notre chimère. C’est un sentiment - contre lequel s’anéantissent tous les assauts désespérés de mon désir. - Appelons-le la pitié... à défaut d’un nom plus auguste. Une invincible - pitié pour Elle... qui vous a aimé aussi longtemps que moi, mieux que - moi--oui, mieux que moi!--et dont la jeune vie ne doit pas aboutir au - gouffre de notre crime. Et aussi une tendre pitié pour Vous, que je - priverais, par mon égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi... Je - l’ai bien vu... J’en ai les yeux pleins de lumière. Ouvrez les vôtres, - et vous me remercierez quand vous reconnaîtrez ce que j’ai découvert. - - «Georget, je suis créée pour les défaites, et non pour les victoires, - de l’amour. La Destinée m’en avertit de nouveau. Je m’incline. Ne me - demandez pas si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez - pas... Mais seulement, je vous en supplie, soyez heureux! Vous me le - devez. Ce ne serait vraiment pas juste que j’aie tout manqué dans ma - vie. - - «NICOLE.» - - - - -VIII - - -Le soir même de la conversation décisive avec sa filleule, Mme Hardibert -adressait à Raoul une requête. Certes, la signification en pouvait -paraître d’une clarté audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci, et -d’un caractère à interpréter plutôt brutalement les subtilités -féminines. Mais l’âme découragée, meurtrie, qui courait ainsi la chance -d’être à la fois trop bien et trop mal comprise, était dans un de ces -moments où une douleur immense anesthésie contre toutes les autres. Que -lui importait?... Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans réelle -méchanceté, à qui elle avait affaire, serait, par la bizarrerie même de -sa nature, plus apte qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait -d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du moins,--car elle ne s’en -faisait pas accroire,--il se rendrait compte des impérieuses nécessités -morales devant lesquelles il fallait bien se courber, sous peine de -scandale et de désastre. - ---«Mon ami,» lui dit Nicole, «j’ai absolument besoin d’isolement -physique et moral pendant quelques semaines. Me permettrais-tu un séjour -au dehors, dans un asile dont l’austérité serait hors de soupçon? Et le -secours fraternel que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer dans mes -vues, au point de cacher à tout le monde...--tu entends bien, à tout le -monde,--l’adresse de ma retraite?... Tu dirais, par exemple, qu’on m’a -ordonné une cure dans le Midi... - ---Et tu irais dans le Nord?» demanda-t-il, avec, aux lèvres, le pli de -son habituelle ironie. - ---«Oui, j’irais dans le Nord.» - -Le son de voix de sa femme le fit la regarder mieux. Il distingua, sur -ce doux visage, beaucoup de noblesse et beaucoup de résignation. Comment -s’y tromper?... Ce qui se passait derrière cette pâleur pouvait -attrister un sentimental, mais non donner de l’ombrage à un époux -orgueilleux. Il prononça, doucement, avec une nuance d’égards: - ---«Et où séjournerais-tu? - ---Mais, par exemple, si tu n’y vois pas d’inconvénient, dans le -Béguinage de Bruges. Ces bonnes recluses acceptent des pensionnaires. -J’y ai été, comme tu sais... Je suis restée en correspondance avec -quelques-unes d’entre elles. - ---Ce sera gai, par le froid qui vient,» remarqua Raoul. - ---«Je n’ai pas besoin de gaîté. - ---Sentirais-tu poindre la vocation religieuse?» railla-t-il. - ---«Non, Raoul. Ton esprit philosophique ne m’a que trop détachée de -toute croyance. Je ne te le reproche pas. Nous sommes ce que nous -pouvons être. Si nous devons rencontrer un juge, il ne pèsera sûrement à -sa balance que notre sincérité. - ---Hé, Niclou... Prépares-tu un traité de morale? - ---La morale?... Sais-tu, Raoul, que j’ai cherché sa force en moi, bien -souvent, sans la rencontrer, et qu’il m’est arrivé de la suivre quand je -ne comptais plus sur son secours, et parce qu’une puissance imprévue de -mon être s’est trouvée d’accord avec ses lois. - ---Parbleu!... Elle n’a d’efficacité que dans ce cas-là,» s’écria le -maître de la Martaude. - ---«Berthe aurait donc raison de dire que nous sommes des fleurs, qui -donnons nos parfums et notre beauté suivant la qualité de la sève, -indépendamment de la culture immédiate.» - -Raoul sourit, amusé de ce pédantisme. - ---«Et quel serait donc ton parfum, petit Niclou?... Car, pour ta beauté, -on la voit de reste.» - -Elle sourit aussi, mais des larmes lui montèrent aux yeux, et sa voix -trembla tandis qu’elle répondait: - ---«Le parfum n’est pas seulement dans la fleur, mais dans la sensibilité -sympathique de qui la respire. Je n’embaume pas si l’on ne m’aime pas.» - -Hardibert eut un ricanement léger: - ---«Femme incomprise!... - ---Tout est là,» dit Nicole. «Le mot est ridicule peut-être. Mais comme -la chose est amère!...» - -Une douceur attendrissante émanait d’elle, dont s’impressionna même le -scepticisme blasé de son mari. Le parfum montait, avec une suavité sans -précédent, de la fleur meurtrie, ouverte jusqu’au fond par des souffles -d’orage. Parfum de pitié surtout, comme elle l’avait écrit à Sérénis. -L’épreuve était faite. Ce que Nicole devait sentir le plus tragiquement -dans la vie, c’était la douleur des autres. Elle n’y pouvait résister. -Avec une pareille nature, il faut renoncer à conquérir le bonheur, à le -prendre de force là où l’on croit le voir. Se contenter de le saisir -lorsqu’il s’offre de lui-même et sans lutte... faible chance! Celui qui, -dans le combat sentimental, redoute de faire couler des larmes, est -destiné à la défaite, comme le serait, sur un champ de bataille, le chef -qui redouterait de faire couler le sang. - -Cependant Hardibert demandait à sa femme: - ---«Et alors... Pour combien de temps, cette retraite?... - ---Mais... Quelques semaines. - ---Jusqu’au mariage de Sérénis avec ta filleule?...» - -Nicole, confusément, souhaitait d’être devinée. Elle gardait une -défiance d’elle-même qui la faisait aspirer à l’irrévocable. C’était -encore, mais atténuée, la même loyale imprudence d’il y avait six ans. -Tant il est vrai que, sous le fleuve mouvant de notre sensibilité, -demeure toujours le fond immuable de notre caractère. - -Chez Raoul, les ondes superficielles avaient quelque peu transformé leur -rythme. Jugeant de même qu’autrefois, il n’était pourtant pas ému de la -même façon. Ayant cessé d’être amoureux de Nicole,--amoureux à sa -manière,--il ne conservait que le souci de sa fierté conjugale. Donc il -approuverait une démarche qui la sauvegardait. L’intention ironique -venait de s’envelopper d’une espèce de bonhomie, extraordinaire chez cet -homme, et dans un tel propos!--lorsqu’il avait demandé: - ---«Jusqu’au mariage de Sérénis?...» - -Nicole le regarda, d’un long regard humble, presque reconnaissant, et ne -répondit pas. - -Aucune explication ne suivit. Tout de suite, Hardibert commença -d’envisager les conditions de ce voyage. Il le voulait aussi agréable -que possible pour sa jeune femme, s’excusait de ne pouvoir -l’accompagner, en ce moment, où sa présence était indispensable à -l’usine, se préoccupait d’un séjour moins lugubre que ne serait Bruges -en novembre. Pourquoi cette ville de mélancolie?... et chez des -béguines, encore!... Mieux valait, à cette époque,--précisément celle de -la chasse,--accepter l’invitation souvent renouvelée de parents qu’ils -avaient en Touraine, dans un château qui ne pouvait manquer d’une très -joyeuse animation jusqu’à la Saint-Sylvestre. - ---«Merci, Raoul,» prononça Nicole d’une voix pénétrée. «Merci... non... -je préfère mon premier projet. Mais cela me touche infiniment de te -trouver si bon.» - -En elle-même, elle ajouta: «Pourquoi ne l’as-tu pas toujours été?...» -Mais elle retint cette périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu le -charme, en ouvrant la voie aux récriminations. - -D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait compte. L’amour, qu’ils -ne sentaient pas de même, avait été jadis entre eux l’élément de -séparation. Oui, l’amour... ce lien le plus étroit qui puisse rapprocher -deux êtres, et en même temps cette terrible pierre de touche où apparaît -la divergence profonde des natures. Communion indicible, ou duel -atroce,--d’autant plus atroce qu’on n’y veut pas croire et qu’on le -poursuit parmi les caresses,--il n’y a pas de milieu. Être incompris, -être incomprise... «Mot ridicule, chose amère,» comme l’avait si bien -dit Nicole. Et comme elle l’avait encore dit: «Tout est là.» - -Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que son mari, et lui, -probablement, aimait une autre femme. Et c’était pourtant l’heure où -l’indulgence, la tolérance, une véritable affection peut-être, allait se -glisser entre eux, l’heure où, du moins, ils cesseraient de se blesser -mutuellement. - -Extrémité tragique! Énigme à jamais troublante, et qui ne comporte que -deux solutions: ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive d’une -chaîne sacrée, indestructible, l’alliance humainement si hasardeuse, et -qui sacrifie l’individu à l’institution, ou l’union libre,--car le -divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène logiquement, -fatalement, à cette union libre, qui proclame l’émancipation des cœurs. - -Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents, cœurs qui cheminent et -qui changent, quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon éternel, -au moins durable, pour que l’ordre social y trouve sa force?... Mais -peut-être prennent-ils leur droit de tant demander dans leur faculté de -tant souffrir!... - -Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur du néant, lorsque -Nicole, dans les larmes et la solitude, se dit: - -«J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus l’ivresse, ni même -l’illusion, de l’amour.» - - - - -IX - - -La première neige est tombée. Bruges étincelle sous un léger soleil -rose. Son Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale, le clocher aigu de -Notre-Dame, s’érigent, effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours -éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est blanc, sauf les profils -abrupts des tours millénaires et l’obscur miroir des canaux. L’eau -semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur luisante et noire, -entre ses bords frangés d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine -que le point fameux des filles de Bruges, brode les pignons effilés des -maisons, les arcatures gothiques des églises, les clochetons en -poivrière du Franc. Le silence de la cité rêveuse devient presque -tangible sous ce linceul qui l’assourdit encore. Et il se divinise sans -se troubler quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets -argentins, floraison de filigrane et de cristal, qui descend en -blancheurs sonores sur une blancheur sans écho. - -Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent, embéguinées elles-mêmes -aujourd’hui sous les plis accumulés d’incomparables mousselines. Leurs -façades semblent plus grises, mais, aux étroites portes, d’un vernis net -et foncé, que jamais ne ternit la poussière, les poignées de cuivre -lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse du soleil. L’herbe de -la pelouse disparaît sous la couche immaculée, et se confondrait avec le -chemin tournant, si les soigneuses béguines n’avaient balayé, jusqu’au -pont du Minnewater et jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le -gravier jaune serpente comme entre un double remous d’écume. - -Sur cette blancheur incomparable, cette blancheur lumineuse et pure de -la neige, à côté de laquelle rien ne paraît blanc, pas même le voile -virginal d’une épousée, se détachent, d’un noir intense, les silhouettes -en cloche des béguines. Leurs lourdes mantes, qui s’élargissent vers -leurs pieds, effacent définitivement ce qu’elles pouvaient conserver de -souplesse et de sveltesse féminines. Pourtant, rien n’est laid ni -grotesque dans le glissement de ces êtres désexués et sombres sur le -suave tapis du jardin glacé. Le hasard, ou quelque instinct secret, leur -a fait prendre, précisément, la forme symbolique des cloches, et comme -la même livrée de bronze, ténébreusement oxydée par le temps. Tandis que -leurs sœurs d’airain égrènent là-haut, dans l’azur diaphane de ce jour -d’hiver, leur chapelet de perles mélodieuses, elles vont, les béguines, -d’une cadence plus humble, à ras du sol, égrenant, non moins mystiques -et ferventes, les perles silencieuses de leur rosaire. - -Mais, hors de leur essaim taciturne, une figure se détache, bien -différente. Elle marche d’un pas leste et ferme, se dirige vers -l’entrée, passe sous le fronton triangulaire où se dresse l’image de la -Vierge. La voilà dehors... Elle suit le quai, s’en allant vers les -remparts. Et, dans la grande paix sereine de ce jour, où le blanc, le -rose et l’azur font une atmosphère d’opale, le seul bruit en ce moment -perceptible, c’est le craquement léger de la neige sous les fins talons -de la promeneuse. - -Dans les beaux yeux de Nicole, d’une nuance indécise comme ce tendre -ciel, il n’y a pas de tristesse, mais un infini de réflexion et de -songe. Ici, dans cette ville, dans le recueillement de son refuge, elle -a trouvé ce qu’elle cherchait pour son cœur: la résignation et le -détachement, avec le charme d’un ineffable souvenir. Mais sa raison -n’est pas satisfaite. Son âme sans héroïsme, qui, en une heure décisive, -a découvert en elle-même le ressort d’une force inconnue, s’interroge -avec stupeur. Son devoir... Elle a fait son devoir... Mais non... Faire -son devoir, c’est mettre en balance le mal et le bien, la vertu et le -péché, et fuir l’un en choisissant l’autre. Nicole n’a pas le sentiment -d’avoir agi ainsi. Elle a beau s’épier au plus profond de l’être, elle -n’y peut surprendre la satisfaction légitime et orgueilleuse d’avoir -choisi le droit sentier. Elle garde plutôt une impression d’épouvante et -de faiblesse. Après tout, ce qui l’a retenue, c’est la peur... Peur du -désastre qu’elle allait causer, des désespoirs qu’elle ferait naître, et -peur plus terrible, plus secrète, plus décourageante, de n’être pas -assez aimée. Elle ne goûte donc pas la fierté d’un mérite qu’elle ne -s’attribue pas. Elle incline sa tête charmante dans une modestie -pensive, et, considérant les femmes simples et pieuses, ses compagnes -d’aujourd’hui, elle envie leur foi naïve, qui, du moins, donne une -cause, et promet une récompense, à l’abnégation. - -Comme d’habitude, cette méditation l’occupe, tandis qu’elle s’en va, ce -matin, dans la solitude blanche du faubourg, vers un but qu’elle connaît -et qui l’attire. Nul passant ne croise son chemin. Sa délicieuse beauté, -son visage d’une jeunesse touchante, la grâce de sa démarche, l’élégance -si sûre et si simple de ses précieuses fourrures sur un costume de drap -tout uni, sont des trésors perdus pour la volupté humaine. Tout ce -charme fleurit dans le froid paysage comme une rose au désert. - -Elle avance encore. Elle gagne les vieux remparts. Elle veut revoir, -sous la poésie de la neige, la place où Georget et elle s’arrêtèrent -jadis, éblouis par leur amour et par l’enchantement indéfinissable de ce -lieu. - -Elle y arrive. Elle se tient debout sur le glacis poudré de givre. Ses -yeux cherchent d’abord, sous ce voile immobile, l’ondulation vivante, -qu’elle évoque si bien, de l’herbe rêche et sauvage. Hélas! aucune -palpitation ne soulève les tiges, emprisonnées aux mailles de cristal. -Son regard franchit alors la surface torpide du canal, scintillante -comme une cuirasse d’acier. Là-bas, Bruges se fond dans une vapeur qui -semble la glaciale émanation de toute cette neige, qu’on voit ou qu’on -devine, au long de ses rues, sur les pentes de ses toits, au bord de ses -croisées, aux broderies de pierre de ses édifices. Mais, de cette masse -confuse, des formes précises s’élancent, que la lumière hivernale fait -étinceler, flèches de vermeil dans la douteuse perspective... Ce sont -les clochers de ses sanctuaires. - -Et le symbole pénètre, dans l’âme de bonne volonté qui s’élargit à ce -spectacle. Ame de la femme moderne, que l’Amour sollicite et que la -Religion ne défend plus assez. La libre pensée rejette à l’instinct -cette créature impulsive. Mais l’instinct, ce n’est plus seulement, -comme au temps de la primitive ignorance, la voix de la Nature. -L’instinct s’est enrichi de tous les mobiles, superstitieux ou sublimes, -que les générations successives ont adoptés comme leur raison d’être et -la règle de leurs actions. Surtout, la beauté du rêve chrétien, l’effort -démesuré hors de la brutalité des convoitises, laisse aux cœurs, même -effrénés, une hantise de pureté, de fidélité, de sacrifice. L’Humanité, -qui se veut libre, rougit des suggestions de sa liberté, parce que sa -nature, découronnée du signe divin, lui semble à présent trop au-dessous -de l’idéal dont elle essayait au moins de se rapprocher autrefois. Se -résigner à être l’animal humain,--si noble et perfectible qu’on -l’imagine,--quelle déchéance! Ceux mêmes pour qui cette déchéance est la -vérité, règlent inconsciemment leur conduite sur des formules -supérieures,--sur ces formules que nos ancêtres trouvèrent précisément -pour surgir hors de l’animalité, et par lesquelles ils s’élevèrent -toujours plus haut... jusqu’à la cime qui croule aujourd’hui sous nos -pas. - -Dans cette crise inouïe d’une race, qui retourne à ce qu’on appelle: la -Vie, la Nature, l’Amour--parce qu’on ne veut pas dire: à -l’instinct...--et qui découvre dans cet instinct, modifié par des -siècles de foi, mille impulsions plus hautes dont elle rejette en vain -le principe, le pire conflit se passe au secret des consciences, dans la -solitude individuelle. - -Le tragique de la lutte n’est pas entre le croyant qui reste sur la -brèche et le rationaliste militant. Le fanatisme exclut la souffrance -morale. Et si, du choc de tels antagonistes, résultent des malaises -sociaux, la pitié du penseur s’en détourne, par dégoût des violences, -des insultes échangées, de l’inepte et odieuse assurance des partis. - -Mais qu’un cœur s’immole sans savoir pourquoi, et cherche avec des -larmes, par des chemins de doute, la raison d’un sacrifice dont il -n’aperçoit la consécration ni dans ce monde ni dans l’autre, et que -pourtant il ne peut point ne pas accomplir, voilà l’émouvant mystère. - -Et qu’il devient délicat, ce mystère, déchirant et délicieux, quand le -cœur assez noble pour connaître une si altière angoisse est celui d’une -femme!... - -En face de Bruges, noyée dans un brouillard de nacre, d’où jaillissent -les aiguilles aériennes des clochers, rêve Nicole Hardibert. Et son âme -se sent la sœur de cette ville, qui recèle tant de passé. Ame complexe -et trop chargée de souvenirs séculaires, vainement elle se cherche en de -subtiles brumes, tandis que, sans le savoir, elle ne brille là-haut, par -delà sa conscience d’elle-même, que grâce aux flèches étincelantes des -sanctuaires abandonnés. - - - - - Achevé d’imprimer - le cinq mars mil neuf cent trois - PAR - ALPHONSE LEMERRE - 6, RUE DES BERGERS, 6 - A PARIS - - -3.--3915. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CŒUR CHEMINE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/67927-0.zip b/old/67927-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 7d2b5c9..0000000 --- a/old/67927-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67927-h.zip b/old/67927-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 7ef52ca..0000000 --- a/old/67927-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67927-h/67927-h.htm b/old/67927-h/67927-h.htm deleted file mode 100644 index b4541fb..0000000 --- a/old/67927-h/67927-h.htm +++ /dev/null @@ -1,13077 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Le Cœur chemine, by Daniel Lesueur. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small { font-size: 90%; } -small { font-size: 80%; } - -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } -.g { letter-spacing: .1em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.date { margin: 1em 10% 1em 20%; text-align: right; } -.sign2 { margin: 1em 15% 1em 20%; text-align: right; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.pad { padding-top: .7em; padding-bottom: .7em; } -td.bot { vertical-align: bottom; width: 2em; } -td.left15 { padding-left: 1.5em; } -td.c div { text-align: center; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } -img.w8 { width: 8em; height: auto; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le Cœur chemine</span>, by Daniel Lesueur</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le Cœur chemine</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Daniel Lesueur</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: April 26, 2022 [eBook #67927]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE CŒUR CHEMINE</span> ***</div> -<p class="c large i">DANIEL LESUEUR</p> - -<h1>Le Cœur<br /> -chemine</h1> - -<div class="c"><img class="w8" src="images/lemerre.png" alt="" /></div> - -<p class="c gap"><i class="large">PARIS</i><br /> -ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br /> -23-31, <span class="small">PASSAGE CHOISEUL</span>, 23-31</p> - -<p class="c small">M DCCCCIII</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">ŒUVRES<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -<span class="large">DANIEL LESUEUR</span></p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>ÉDITION ELZÉVIRIENNE</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Poésies.</span> — <i>Visions divines. — Visions antiques. — Sonnets -philosophiques. — <span lang="la" xml:lang="la">Sursum Corda !</span></i> 1 vol. avec portrait.</td> -<td class="bot left15">6 »</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup> : <i>Heures d’Oisiveté. — Childe -Harold.</i> 1 vol. avec portrait.</td> -<td class="bot left15">6 »</td></tr> -<tr><td class="drap">Tome II : <i>Le Giaour. — La Fiancée d’Abydos. — Le Corsaire. — Lara</i>, -etc. 1 vol.</td> -<td class="bot left15">6 »</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>ÉDITION IN-18 JÉSUS<br /> -ROMANS</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Marcelle.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Névrosée.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Vie Tragique.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Passion Slave.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Haine d’Amour.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">A force d’aimer.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Lèvres Closes.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Comédienne.</span></td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Au delà de l’Amour.</span></td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><i>Lointaine Revanche.</i> — <span class="sc">L’Or sanglant.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"> — <span class="sc">La fleur de joie.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Honneur d’une Femme.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Fiancée d’Outre-Mer.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><i>Mortel secret.</i> — <span class="sc">Lys Royal.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"> — <span class="sc">Le Meurtre d’une Ame.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Cœur chemine.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot left15">3 50</td></tr> -</table> - -<p class="c gap i">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Suède et la Norvège.</p> - -<div class="chapter"></div> -<div class="c"><img src="images/deco1.png" alt="" /></div> - - -<p class="c xlarge">Le Cœur chemine</p> - - - - -<h2 class="nobreak i">PREMIÈRE PARTIE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Vous ici, Georget !… Non… Pardon… -Je veux dire… monsieur… monsieur… -Ah ! tant pis !… Mais pour une rencontre ! »</p> - -<p>Était-ce la surprise ? ou la confusion de ne -savoir comment appeler celui qui venait de -surgir devant elle ? ou la joie ? ou le brusque -afflux des souvenirs ? Que n’aurait-on pu lire, -dans la visible émotion, sur ce charmant visage -de femme ?</p> - -<p>Les yeux graves, qui venaient de croiser les -siens, s’éclairèrent subitement.</p> - -<p>— « Madame Hardibert !… Oh ! par exemple !…</p> - -<p>— Vous ne me reconnaissiez pas ?</p> - -<p>— A peine… Vous êtes devenue… » (Il chercha -le mot) « éblouissante.</p> - -<p>— Merci pour le passé, » dit Nicole en riant.</p> - -<p>— « Nous ne pouvons pas rester là, marraine, » -intervint une grande fillette, qui, curieusement, -examinait le nouveau venu. « Vous -voyez… Nous empêchons de passer. »</p> - -<p>Tous trois quittèrent l’embrasure de la porte, -rentrèrent dans la grande salle.</p> - -<p>Leur silence, leur coup d’œil autour d’eux, -leur souriante stupeur, exprimaient l’étonnement -de se retrouver là, dans ce Musée Plantin, à -Anvers, au milieu de ces reliques, à la fois intimes -et illustres, qu’abrite la vieille maison.</p> - -<p>Les fenêtres à petits carreaux verdâtres leur -versaient le jour glauque de la cour, assombrie -et frissonnante de lierre. Sous les vitrines des -longues tables, jaunissaient des papiers couverts -d’inestimables griffonnages. La signature de -Rubens, celle de Martin de Vos ou de Pourbus le -Vieux, acquittaient des mémoires modestes, jadis -longuement discutés. Tandis que, sur les murs, -les faces placides des Plantin, des Moretus et de -leurs épouses, attestaient l’immortalité, reçue -jadis pour solde de tout compte, grâce au pinceau -de leurs glorieux fournisseurs.</p> - -<p>Cependant M<sup>me</sup> Hardibert, dégageant par -une explication le sens exquis de leur petite aventure, -se tournait vers la grande fillette qui venait -de l’appeller « marraine ».</p> - -<p>— « Tu vois, Toquette, ce beau monsieur-là… -Eh bien, c’est un camarade d’enfance… Le fils -d’un des ingénieurs de mon père… à l’usine. -Nous nous sommes tutoyés quand nous étions -des mioches. Mais il est parti pour faire son droit -à Paris. Il est devenu un auteur célèbre. Jamais -il n’a remis les pieds à la Martaude. Et il faut -venir ici, à Anvers… »</p> - -<p>A ce mot d’« auteur célèbre », le jeune homme -avait fait un mouvement. Mais la nécessité même -d’atténuer l’aimable exagération ne le décidait -pas à interrompre Nicole.</p> - -<p>C’était d’une douceur tellement inattendue, -rafraîchissante, délicieuse, l’évocation d’un passé -peu lointain, mais que sa jeunesse parait de recul -et de poésie, sur de si jolies lèvres, et d’une voix -que nuançait une pointe d’attendrissement. Ainsi, -c’était Nicole, devenue femme, cette mondaine -dont il détaillait la beauté, la fine élégance dans -le sobre costume de voyage. Et elle se souvenait -de lui !… Et elle semblait vraiment heureuse -de le revoir !…</p> - -<p>— « Dites donc, marraine, » fit la petite personne -qui répondait à la désignation bizarre de -Toquette, « Monsieur n’est-il pas le journaliste -qui écrit des vers sans majuscules ni rimes ?… -Vous le connaissiez… mais, n’est-ce pas, sous un -autre nom… »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert rougit. Le sang fusait vite sous -sa peau lactée de brune aux yeux clairs. Que de -gaffes cette écervelée de Toquette accumulait -dans quatre phrases ! La moindre n’était pas d’attester -chez elle-même une préoccupation persistante, -attentive, pour les faits et gestes du -poète décadent.</p> - -<p>— « J’avais voulu mettre cette écolière au courant -de vos nouvelles formules d’art…</p> - -<p>— Et quel est le nom pour lequel j’ai changé -le mien, mademoiselle, puisque vous avez si -bonne mémoire ? » demanda l’écrivain, avec une -sécheresse piquée. La boutade d’une fillette -malicieuse rompait l’enchantement, le détournait -de puiser à la source des flatteuses réminiscences -et des sympathies réveillées.</p> - -<p>« Qu’est-ce que cette déplaisante gamine ? » -se demandait-il, hérissé contre l’importune, sans -qui la rencontre de ce matin fût devenue un -tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme -plus profond, plus rare !… Mais cette grande -fillette avançait son museau curieux, aux traits -mal façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat -impertinent des yeux dorés, sous un canotier que -débordaient des frisons fauves.</p> - -<p>— « Votre nom ? » répliqua-t-elle sans l’ombre -d’embarras. « Votre nom d’écrivain ?… C’est -Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt -par la simplicité.</p> - -<p>— Toquette !… » s’effara Nicole.</p> - -<p>Mais l’écrivain ripostait :</p> - -<p>— « Et vous, mademoiselle ?… Avec quelle -eau non bénite vous a-t-on baptisée Toquette ? »</p> - -<p>Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage. -Et vraiment, il aurait eu tort. Car ce -nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût, -seyait à sa grande taille héroïquement découplée, -plus faite pour d’anciennes armures que -pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son -beau visage calme, où chatoyait le lent regard, -d’une eau bleue très sombre, lourde de dédain -et de rêve. Son front massif, resté découvert, — car -le chapeau pendait encore respectueusement -à bout de bras, — semblait presque trop -vaste pour la tête, cependant bien proportionnée, -et débordait en une arcade sourcilière proéminente, -creusant davantage les profondes prunelles. -Des cheveux châtains, courts et coiffés à -plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut, -l’encadraient d’une marge nette. Le dessin -presque violent des mâchoires eût trop souligné -ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur volontaire, -sans la sinueuse tendresse de la bouche -et la coquetterie juvénile de la moustache. Le -sourire, contenu par un léger pli d’amertume, se -révéla très prenant, éclairé par des dents superbes, -tandis que le jeune homme taquinait la -filleule de M<sup>me</sup> Hardibert.</p> - -<p>La petite, aussitôt, déclara :</p> - -<p>— « Toquette ?… Mais je trouve ça ravissant ! -Je ne veux pas qu’on me donne d’autre nom. -Pensez !… J’ai le malheur de m’appeler Victorine. »</p> - -<p>Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur -est, en effet, de ceux qui comptent. Comment -M<sup>me</sup> Hardibert, qui avait tant de goût ?…</p> - -<p>— « Oh ! » expliqua celle-ci, « c’est que je -suis la marraine de Toquette, et non de Victorine. -J’ai inventé le diminutif, mais je n’ai pas -tenu cette jeune personne sur les fonts baptismaux. -Non… Elle n’est filleule que de mon mari. -Presque seule au monde, la pauvre petite… et en -pension toute l’année. Alors… »</p> - -<p>Ah bah !… Une orpheline, promenée par -charité, et qui se permettait d’attirer l’attention -sur elle, de risquer des réflexions impertinentes !… -Désintéressé, le poète interrompit :</p> - -<p>— « Votre mari, madame ?… Excusez-moi. -Je ne vous ai pas encore demandé de ses nouvelles.</p> - -<p>— Raoul va bien, merci.</p> - -<p>— Est-il resté à la Martaude ?</p> - -<p>— Oh ! non. Je ne ferais pas un voyage sans -lui. Des affaires l’appelaient ici, en Belgique. -Une commande de machines, pour des bâtiments -d’une construction particulière, qu’il -devait examiner sur le chantier. J’ai voulu en -profiter pour visiter Bruxelles, Anvers, Bruges… -tout ce que je pourrai voir pendant qu’il étudie -ses projets. Nous rayonnons autour de son centre -de travail… Et la compagnie de cette grande -fillette me donne la liberté…</p> - -<p>— Monsieur Hardibert doit être jaloux de vos -impressions d’art. »</p> - -<p>Nicole ouvrit tout grands ses yeux d’un gris -lilas, indéfinissable. Des paupières longues, -presque trop largement frangées de cils très -noirs, les voilaient à demi d’une palpitation fréquente. -Une légère myopie, un peu de timidité, -de nervosité subtile, ramenaient ainsi, à toute -seconde, sur la fraîche clarté du regard, une -ombre frémissante. Mais, dès que l’âme, atteinte -au vif, surgissait, dans la surprise d’une émotion, -d’un enthousiasme, d’un étonnement, elle rejetait -au large le voile souple et fin, et se montrait -toute, en un éblouissement de franchise, entre -la frisure des cils rebroussés. Alors apparaissait, -dans ce visage mat et couronné d’une chevelure -ténébreuse, le paradoxe délicieux des yeux de -fleur et de lumière, avec cette nuance que l’intensité -expressive empêchait de préciser, mais -qu’on recherchait ensuite, par la hantise des -analogies, soit dans la délicatesse de certains -pétales, soit dans les nébuleuses transparences -où s’irise l’agonie mauve des crépuscules.</p> - -<p>Ce fut avec ce rayonnement de candeur et -sans trace d’arrière-pensée, que Nicole répondit :</p> - -<p>— « Mes impressions d’art ? Raoul n’en peut -pas être plus jaloux que je ne le suis de ses satisfactions -scientifiques. »</p> - -<p>Une gêne imperceptible naquit de cette réponse, -malgré la simplicité qui en dicta les -termes et l’intonation. Ogier l’accentua presque, -en n’insistant pas, mais en proposant aussitôt de -poursuivre la visite du musée.</p> - -<p>— « Ne la terminiez-vous pas ? » demanda -M<sup>me</sup> Hardibert. « Vous veniez, je crois, de l’intérieur.</p> - -<p>— Vous me permettrez bien, madame, de la -recommencer avec vous. »</p> - -<p>On passa dans le bureau du vieux Plantin, -dans la pièce de débit, où l’on entrait aussi jadis -de plain-pied, par la rue. Les casiers de chêne où -l’imprimeur logeait ses registres, les tiroirs où -s’entassaient les écus de ses recettes, n’intéressèrent -que médiocrement les trois visiteurs. -Quelque chose était survenu, depuis leur entrée -dans cette maison, qui, pour des raisons diverses, -s’imposait à leur sensibilité, à leur curiosité ou à -leurs réflexions, plus que des meubles et des -murs, témoins d’une prospérité industrielle et -familiale dont ils gardent la forte essence depuis -des siècles. Ces meubles, ces murs, ont, il est -vrai, accueilli Rubens. Son pas puissant martela -ces parquets. Mais il y discuta ses droits d’illustrateur. -Et d’ailleurs, qu’y avait-il de commun -entre l’existence de chair et de joie interprétée -par le maître flamand, et la vie d’inquiets frissons, -de sensualité spirituelle, de tendresses -aiguës, qu’apportaient ici, inconsciemment chez -l’une, déjà éclose en talent chez l’autre, cette -jeune femme et ce jeune homme, imprégnés -d’une sève autrement anxieuse et prompte ?</p> - -<p>Tandis que, dans une chambre à coucher de -l’étage supérieur, Toquette s’amusait d’un lit, -au ciel massif soutenu par des colonnes, et couvert -encore de sa courte-pointe en dentelle de -Bruges, Nicole questionnait Ogier sur sa carrière -de littérateur.</p> - -<p>— « Vous êtes déjà très connu, » lui disait-elle. -« A vingt-quatre ans, c’est beau.</p> - -<p>— Non, madame, » répliquait-il, « ne croyez -pas que c’est beau. Si je suis, non pas très -connu, comme vous voulez bien le dire, mais -point tout à fait ignoré, ce n’est pas que j’aie pu -encore manifester quelque valeur. C’est par du -truc, des excentricités de plume, ce qu’ils appellent -des hardiesses. Quel mot stupide ! Il faut -plus de hardiesse pour faire courageusement, -simplement, son œuvre de bon ouvrier de lettres, -que pour danser sur la corde raide de l’incohérence, -de l’à-rebours, et — pardonnez-moi de -vous l’avouer — du cynisme.</p> - -<p>— Pourquoi le faites-vous ?… »</p> - -<p>Ogier sourit — de son sourire pincé d’amertume, -que démentaient ses yeux graves.</p> - -<p>— « Pourquoi ?… » Il baissa la voix. « Demandez-moi -donc aussi pourquoi j’ai transformé -mon nom. »</p> - -<p>Un coup de menton vers Toquette voulait -rappeler l’espièglerie de tout à l’heure. Mais ni -l’un ni l’autre ne s’y trompèrent. Les paupières -mobiles de Nicole s’ouvraient pour laisser poindre -un regard de blâme embarrassé. Tandis que, -sous la moustache, se crispait la lèvre du jeune -écrivain.</p> - -<p>— « Je le savais, que vous me désapprouviez, » -murmura-t-il. « Je le savais, bien avant ce -matin.</p> - -<p>— Avant de me revoir ?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Mais comment ?… Jamais je n’en ai parlé à -personne.</p> - -<p>— Pensez-vous que j’aie oublié le son de -votre voix, quand vous m’appeliez Georget ? -Cette voix-là, je ne l’entendais pas prononcer -l’autre nom… Et je devinais bien qu’elle n’aimait -pas à le prononcer. »</p> - -<p>Nicole voulut prendre légèrement de tels -mots, qu’elle sentait tout à coup en elle trop -à fond, avec leur vibration pénétrante. Elle rit.</p> - -<p>— « C’est singulier… Non, vraiment, ce -pseudonyme me gênait… Quand je pensais à -vous, c’était toujours mon gentil camarade -Georget, mon petit flirt à casquette de lycéen, -qui surgissait devant mes yeux. Ogier Sérénis -n’était pas lui, pas vous, mais un monsieur quelconque. -Enfin, maintenant, la nouvelle physionomie -donnera un sens au nouveau nom.</p> - -<p>— Comme c’est méchant, ce que vous dites -là !</p> - -<p>— Méchant, pourquoi ?</p> - -<p>— Vous le savez bien. »</p> - -<p>Elle détourna les yeux, glissa devant lui par -un étroit corridor où l’on ne passait qu’un par -un. Bientôt ils se trouvèrent dans les salles de -composition, où les caractères du seizième siècle -reposaient encore dans les casiers.</p> - -<p>Sérénis prit les lettres de métal, d’une fonte -si pure, en fit couler quelques-unes entre ses -doigts.</p> - -<p>— « Les voilà, les séductrices… » murmura-t-il.</p> - -<p>Son geste, son âpre sourire, son regard d’horreur -et d’amour, disaient sa fièvre d’écrivain, le -tourment sublime et vaniteux, la misère et la -beauté, tout le meilleur et tout le pire de ce qui -aboutit là, dans le flot de ces petits signes de -plomb, pour les faire sauter et s’assembler sous -les doigts du compositeur.</p> - -<p>— « Voyez-vous, madame… Il faut comprendre. -Pourquoi voulez-vous que le public retienne -un nom terne, ridicule, aux syllabes ouatées ?… -Georget Selni… J’aurais mis vingt ans à imposer -ce nom-là. Tandis que, même ignorant de -l’œuvre, un critique, un passant, garde dans -l’oreille, dans l’esprit, les sonorités qui l’amusent… -Ogier Sérénis… On demande qui c’est, — avant -même que ce soit quelqu’un.</p> - -<p>— Vous avez raison. J’étais injuste, » prononça -Nicole.</p> - -<p>« Injuste… » Son camarade d’autrefois ne lui -était donc jamais devenu indifférent, puisqu’un -sentiment si arrêté existait en elle, à son égard ? -Comme il s’en doutait, dans ces dernières années !… -Aussi bien de la persistance du souvenir -que de la surface hostile superposée, mince et -inconsciente, à la moisson des enfantines sympathies. -Une gelée blanche sur une floraison de -printemps. Nicole avait grandi, elle s’était mariée. -Et tout à fait suivant la loi de son âme -sérieuse, avec un homme de science et d’action, -beaucoup plus âgé qu’elle, Raoul Hardibert, -l’inventeur presque génial que le père de Nicole -appelait un jour, pour un conseil technique, à -l’usine de la Martaude, et qui y resta, bientôt -associé, puis gendre, puis successeur, du patron.</p> - -<p>Ogier Sérénis n’était encore que le petit -Georget Selni, lorsque Hardibert vint à la Martaude. -Il se le rappelait fort bien, et il avait ses -raisons pour cela. De tristes raisons. Car son -père, à lui, ingénieur à l’usine, s’exaspérant de -jalousie contre l’intrus, à mesure que celui-ci -grandissait en faveur et en autorité, laissa peut-être -sa vie et un peu de son honneur dans la -sourde lutte. Selni mourut, en effet, d’un accident -de machine. Mais la machine avait été -construite d’après les plans de Hardibert. Et le -bruit courut que la victime s’était exposée à un -danger mortel en essayant de fausser dans les -œuvres vives la création de son rival. De ce -bruit, le jeune garçon ne sut rien, ou peu de -chose, et, naturellement, rejeta ce peu de chose -comme une calomnie abominable. Quoi qu’il -en fût, M. Dervangeaux, le chef d’usine, se -montra parfait pour le fils de son malheureux -ingénieur. Il devint le tuteur de Georget, qui -déjà, et depuis des années, avait perdu sa -mère.</p> - -<p>Durant quelques étés de vacances, la camaraderie -s’accentua entre le lycéen et M<sup>lle</sup> Dervangeaux, -tous deux du même âge. Puis le mariage -se décida pour l’une, le Quartier Latin absorba -l’autre. M. Dervangeaux mourut. Georget Selni -commença de signer « Ogier Sérénis » des poèmes -et des articles, où, comme il le disait fort bien, -ce qui parut le plus original, c’était cette signature. -Mais tout à coup, une aube de célébrité se -leva pour lui, d’une scène de théâtre « à côté », -pour deux actes d’une impression secouante et -étrange. La presse emballée cria au chef-d’œuvre. -Les spectateurs de l’unique représentation -en dirent merveille. Des directeurs demandèrent -la pièce à Sérénis. Il refusa. Ainsi l’effet -produit s’accrut. La réputation du petit drame -grandit de toute la curiosité d’un public nombreux -et ardent, qui se fût désillusionné ou blasé -devant le spectacle offert, et qui continuait à -trépider dans l’irritation du désir. Pourtant de -telles tactiques, et le pseudonyme à cimier, -n’allaient pas sans faire traiter Sérénis de poseur.</p> - -<p>Il le savait. Cela provoquait seulement son -sourire, — l’énigmatique sourire, pincé d’amertume. -Et il ne s’en troublait un peu que lorsqu’il -songeait à son amie de l’adolescence. Il se la -rappelait si droite, si simple… Nicole, sans -doute, ensevelissait le Georget d’autrefois sous -quelque sévérité ironique pour l’Ogier d’aujourd’hui. -Pourquoi donc, à chaque pas de sa jeune -carrière, à chaque citation de son nom dans un -journal, se demandait-il : « Que pensera-t-elle ? » -Savait-il seulement si elle en penserait quelque -chose ? Il ne retournait plus à la Martaude. La -dernière fois, ce fut pour l’enterrement de son -tuteur. Sous le crêpe noir, celle qui s’appelait -maintenant M<sup>me</sup> Hardibert, lui avait paru si distante, -si peu semblable à la Nicole de jadis ! Et -le nouveau maître n’était-il pas l’ancien ennemi -de son père, — peut-être, involontairement et -indirectement, le meurtrier qui lui fit pleurer ses -larmes affreuses d’orphelin ? Puis la Martaude, -c’était à deux heures de Paris, dans la Marne. -Or, un poète de vingt ans monte en chemin de -fer pour s’enfuir au loin, dans des pays de rêve, — jamais -pour aller faire des visites en province.</p> - -<p>Ils s’étaient donc seulement revus, Nicole et -Ogier, dans cette rencontre, tellement inattendue, -de la maison Plantin. Moins d’une demi-heure -après, la jeune femme prononçait la phrase : -« J’ai été injuste. » Et ce n’était pas tant pour -quelques mots d’explication — car on n’explique -rien — que pour avoir aperçu, dans la -douceur attristée d’un regard, au bord d’un sourire, -à l’ombre d’un geste, l’âme de l’ami, la -jeunesse de mélancolie ardente, son souvenir à -elle-même, son charme reflété dans une émotion, -et pour avoir vibré les vibrations des harmonies -mystérieuses.</p> - -<p>— « Dites, marraine… Voulez-vous m’acheter -ça ?… C’est imprimé en caractères du temps… -J’aime à emporter des choses qui me rappellent… »</p> - -<p>C’était Toquette, avec son étonnant sans-gêne -qui déroutait Sérénis. La présence, le ton, -l’air narquois de cette petite étrangère, tout -d’elle grinçait sur ses fibres de nerveux, dérangeait -sa subtile extase. Il eut un léger sursaut. -Puis, bien vite, sortit son porte-monnaie.</p> - -<p>Nicole grondait sa protégée.</p> - -<p>— « Tu vois bien… Il ne faut rien me demander -quand nous ne sommes pas seules.</p> - -<p>— Mais… j’ai de l’argent. »</p> - -<p>Ce fut un éclair. Avec une vivacité de chatte, -elle avait sauté entre Sérénis et le vendeur. Elle -trouvait sa poche, exhibait une petite bourse en -acier.</p> - -<p>— « Vingt sous, n’est-ce pas ?… Tenez.</p> - -<p>— C’est très inconvenant ce que tu viens de -faire, Toquette. Je le dirai à ton parrain.</p> - -<p>— Mais si je ne veux pas que monsieur Sérénis -me donne quelque chose !… »</p> - -<p>Elle secouait la tête, les sourcils froncés sur -ses yeux roux, pailletés d’or. Une lumière tremblait -dans la mousse fauve, éparse autour des -oreilles, crêpelure envolée d’une grosse natte -qui se repliait sur la nuque. L’air électrique et -félin, cette agressive petite personne. Drôlette, -vraiment, avec une acidité tentatrice, agaçante, -de fruit mal mûr. On se crispe, attiré quand -même. Ogier lui dit, exagérant la douceur courtoise :</p> - -<p>— « C’est vous qui me donnerez quelque -chose, mademoiselle. Offrez-moi ceci, que je le -montre à votre marraine. »</p> - -<p>Déconcertée, elle tendit son emplette.</p> - -<p>C’était un papier de Hollande, sur lequel s’étalait, -d’une typographie superbe, un sonnet -composé par Plantin. L’encre fraîche attestait -qu’on venait de le tirer, au moyen d’une presse -à bras — la seule qui fonctionne encore, à titre -de curiosité, parmi ses antiques et poussiéreuses -compagnes.</p> - -<p>Ensemble, d’un même coup d’œil agile, Nicole -et Ogier prirent connaissance de ces vers :</p> - -<p class="c">LE BONHEUR DE LA MAISON</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">« Avoir une maison commode, propre et belle,</div> -<div class="verse i">Un jardin tapissé d’espaliers odorants,</div> -<div class="verse i">Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants,</div> -<div class="verse i">Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle.</div> - -<div class="verse stanza i">« N’avoir dettes, amour… »</div> -</div> - -<p>Sur ce mot, ils se regardèrent et sourirent.</p> - -<p>— « Pas d’amour… » souligna Sérénis. « Ah ! -l’escargot ! »</p> - -<p>Nicole éclata de rire. Elle retrouvait Georget, -le gamin de la Martaude. Pourtant la sagesse -bourgeoise, qui, par hérédité comme par éducation, -s’interposait entre ses impressions inconscientes -et les choses, ainsi qu’un manteau sur la -nudité inconnue de son âme, lui interdit de railler -l’honnête idéal du vieil imprimeur. Elle expliqua :</p> - -<p>— « Pas d’amour… C’est-à-dire pas de passion -désordonnée, périlleuse. Mais la tendresse -loyale au foyer. Vous voyez bien : « une femme -fidèle… »</p> - -<p>Son doigt, ganté de suède clair, s’avançait, désignait -le mot. N’était-ce pas ce qu’il y avait de -plus beau, de plus précieux au monde : une irréprochable -épouse ? Et son geste trahissait un -peu de fierté, car c’était cela qu’elle était, qu’elle -serait toujours. Un chaste orgueil personnel la -solidarisait avec la vertueuse Flamande du -<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, dont elle acceptait pour elle-même -le bref et définitif éloge.</p> - -<p>Ogier fut loin de songer qu’il froissait une secrète -fraternité féminine, et peut-être quelque -chose de plus frémissant, de plus délicat, lorsqu’il -reprit, commentant le début du vers :</p> - -<p>— « Oui, pour la « posséder seul, sans bruit », -suivant sa ridicule expression, le philistin ! C’était -sa chose, comme cette presse, tenez !… » ajouta-t-il -en frappant légèrement l’antique travailleuse. -« L’égoïsme conjugal dans toute sa vilenie consacrée. -Ça vous représente le bonheur, à vous, -madame ? »</p> - -<p>Elle resta sérieuse, sans répondre. La question, -d’ailleurs, n’en était pas une, — ou à peine. La -curiosité de ce cœur, de cette existence, ne mordait -pas encore Sérénis. En ce moment, il prenait -plus souci de montrer, aux dépens du pauvre -rimeur, la chaude vivacité de son âme, la fougue -altière de ses propres sentiments. Lisant plus -loin, il s’écriait :</p> - -<p>— « Le misérable !… Écoutez plutôt :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">« Vivre avecque franchise et sans ambition… »</div> -</div> - -<p class="noindent">alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère, -tant de pudeur dans le mensonge, tant de force -dans l’ambition !</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">« Dompter ses passions, les rendre obéissantes… »</div> -</div> - -<p class="noindent">N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait -pas avoir grand’chose à dompter, ce commerçant. -Ah ! voici un vers juste :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">« C’est attendre chez soi bien doucement la mort. »</div> -</div> - -<p class="noindent">Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas -vivre. Le plat sonnet !… Rendons-le à mademoiselle -Toquette… Et sauvons-nous de cette -maison, madame. »</p> - -<p>Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de -nouveau. Toquette elle-même riait de rattraper -en trottinant les grandes enjambées farouches -du poète indigné. Mais, comme ils traversaient -la cour, ils s’arrêtèrent, ressaisis au passage par -la poésie des vieilles murailles mangées de verdure, -clignotantes de mille yeux glauques aux -petits carreaux sertis de plomb… Indéfinissable -rêve des cours divisées par l’ombre, et où noircissent -les géométriques feuillages.</p> - -<p>— « Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce -de ça ?… » fit Ogier, avec sa rancune d’artiste -pour les méchants vers de l’imprimeur.</p> - -<p>— « La vigne et le lierre n’étaient pas poussés -alors, » dit Toquette, gravement.</p> - -<p>Les malins yeux roux épiaient de côté le visage -du jeune homme. Il sourit, désarmé contre l’espiègle. -Déjà elle se détournait, ne voulant pas -avoir vu ce sourire.</p> - -<p>Comme elle filait dans la rue, marchant devant -eux, leste dans sa jupe encore courte, Sérénis -dit à Nicole :</p> - -<p>— « Vous vous êtes chargée d’une éducation -peu commode.</p> - -<p>— Quelle éducation ? » Elle suivit son regard. -« Ah ! Toquette !… La pauvre petite !…</p> - -<p>— Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle -a treize ou quatorze ans, et elle est auprès de -vous. Cela m’est arrivé…</p> - -<p>— Est-ce un madrigal ?</p> - -<p>— Non, c’est un très bon souvenir. »</p> - -<p>Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal -que cette dernière phrase, simple, toute en -profondeur, et qu’accompagnait, non la galante -admiration des yeux, mais leur enfoncement dans -une vision lointaine. Ces yeux-là, Nicole en découvrit -alors, avec une surprise aiguë, toute la -magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne -la regardaient pas. Comme cela change, avec la -vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les prunelles !… -Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans -les siennes, du même bleu pourtant, ces reflets -plus doux que des gestes et plus dominateurs -que des mots.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert reprit la conversation tout de -suite :</p> - -<p>— « Toquette… ou plutôt… Victorine Mériel, -ne demeure pas auprès de moi. Je ne me suis pas -chargée de son éducation. Ce serait de la prétention -chez la jeune ignorante que je suis, ne -connaissant guère l’existence, et tout à fait incapable -de l’enseigner. Non, Victorine est dans un -pensionnat, où son père lui-même l’a placée -avant de quitter l’Europe.</p> - -<p>— Ah ! son père ?…</p> - -<p>— … est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce -Paul Mériel. Très intelligent, pas du tout quelconque. -Mais un de ces êtres qui, avec des dons -remarquables, manquent du je ne sais quoi qui -leur permettrait de les mettre en œuvre. On -dirait de ces machines compliquées, étincelantes, -magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute -d’un agencement exact de leurs merveilleux -rouages.</p> - -<p>— Oh ! madame… Nous étions si loin des ateliers -de la Martaude !</p> - -<p>— Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison ?…</p> - -<p>— Elle est juste, mais trop professionnelle. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert rougit, avec un battement plus -nerveux de ses mobiles paupières. La suggestion -ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers de -la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur -et de bruit… un peuple noir et suant de travailleurs. -Elle sentit le malaise que projetaient en -elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle -inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un -homme, de son mari, sans comprendre s’il y -avait d’autres sources et d’autres limites à cette -autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable -que de ses rimes, et ne domptait que la -Chimère… Elle murmura :</p> - -<p>— « Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai… -Je ne peux pas oublier les machines. Elles m’oppressent. »</p> - -<p>Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner. -Toquette revenait vers eux.</p> - -<p>— « Où allons-nous, marraine ?</p> - -<p>— Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu -sais qu’il veut nous faire déjeuner à la Tête-de-Flandre.</p> - -<p>— Permettez-moi de prendre congé de vous, » -dit Sérénis.</p> - -<p>Comment ! Jamais de la vie ! Nicole ne permettrait -pas. Son mari lui en voudrait trop… Et, -tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant, -à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire -de Toquette.</p> - -<p>Paul Mériel fut un des meilleurs camarades -de jeunesse de Hardibert. Plus brillant que lui, -il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux -partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils -comptaient voir surgir quelque prodigieuse découverte. -Bientôt pourtant l’esprit plus pratique -de Hardibert se restreignit à des problèmes de -mécanique, modestes en apparence, mais qui -devaient modifier profondément l’industrie des -machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude, -dont il était aujourd’hui directeur. Mériel, -lui, prit cent brevets pour des inventions à -tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il -fonda des sociétés, qui s’effondrèrent, eut des -procès, et finalement dut s’expatrier, non seulement -pour tenter la fortune sur un terrain moins -fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter -des redditions de comptes par trop embarrassantes.</p> - -<p>Ce dernier détail, sous-entendu clairement -par Nicole, amena sur les lèvres de Sérénis un -mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière -d’une mentalité si incertaine.</p> - -<p>— « Pauvre fille !… Votre bonté même ne -refera pas sa destinée.</p> - -<p>— Qui sait ?</p> - -<p>— Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là -n’est pas plus banale que son père, mais je crois -qu’elle manquera, comme lui… d’ajustage. »</p> - -<p>Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit :</p> - -<p>— « Mais sa mère ?… Qui était sa mère ?… -L’a-t-elle perdue jeune ?… »</p> - -<p>L’expression troublée de Nicole ne laissa -guère de doute à l’écrivain sur l’origine, romanesque -mais irrégulière, de M<sup>lle</sup> Toquette. Il dit -seulement :</p> - -<p>— « Ah !… »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert reprit vivement :</p> - -<p>— « L’histoire est tout à l’honneur de Mériel, -je vous assure. Il reconnut l’enfant, dont Raoul -consentit à être le parrain. Il voulait épouser la -mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce -qu’il manquait de fortune.</p> - -<p>— Qu’est-elle devenue ?</p> - -<p>— Elle a été tuée, la malheureuse, dans un -accès de jalousie, par le prince hongrois, très -riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était, paraît-il, -une fort belle et fort spirituelle créature.</p> - -<p>— Sa fille semble détenir plus de son esprit -que de sa beauté.</p> - -<p>— Hé !… Toquette sera jolie, d’une physionomie -très piquante, originale, à coup sûr, avec ses -beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or sombre -et son teint éclatant. Attendez seulement que les -traits s’allongent et que les taches de rousseur se -débrouillent. »</p> - -<p>La gravité pensive d’Ogier s’anima presque -jusqu’au rire :</p> - -<p>— « Halte-là ! Je n’attends rien de ce genre. -Ce m’est tout à fait indifférent. » Puis retombant -au sourire bridé de doute : « Ce que je souhaite, -c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par -cette fillette, que vous aimez. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Sur le large Promenoir, qui domine l’Escaut, -ils n’aperçurent pas tout de suite -Raoul Hardibert. Cependant, aux approches -de midi, en ce brillant jour de juin, les -flâneurs étaient rares sur les dalles étincelantes. -D’un coup d’œil, on les distinguait tous, parmi -les miroitements d’eau et de soleil, dans l’éclat -du lumineux décor.</p> - -<p>Les beaux yeux un peu myopes de Nicole, -d’un mauve plus délicat parmi l’ardeur des reflets, -scintillaient avec inquiétude entre les lourds cils -rapprochés.</p> - -<p>— « C’est curieux. Et nous sommes en retard. -Lui si exact !</p> - -<p>— Monsieur Hardibert est peut-être entré au -café, là-bas, pour fuir la chaleur.</p> - -<p>— Voulez-vous que j’aille voir, marraine ? »</p> - -<p>Sans attendre la réponse, Toquette se trouvait -à dix pas, filant vers l’extrémité du Promenoir. -Sa marche bondissante de fillette l’emportait -avec une liberté souple de jeune animal. Dans la -clarté, ses cheveux d’or flambaient.</p> - -<p>— « Toquette !… » rappelait Nicole. Et contrariée : -« Elle ne va pas entrer dans ce café toute -seule, j’imagine. D’ailleurs, certainement, Raoul -n’est pas là.</p> - -<p>— Je vais vous la ramener, madame. »</p> - -<p>Les longues enjambées de Sérénis n’atteignirent -Victorine Mériel que sous la tente de toile -abritant les petites tables. Elle ne s’y arrêtait pas, -entrait bravement dans la salle, dont la fraîcheur -relative retenait quelques consommateurs autour -des chopes de bière.</p> - -<p>— « Mademoiselle Toquette, attendez-moi ! »</p> - -<p>Il la vit plantée, un rire d’espièglerie aux -lèvres, devant quelqu’un qui, lui faisant face -pourtant, ne la voyait pas.</p> - -<p>Tout de suite, les souvenirs d’Ogier se réveillèrent. -Des images internes surgirent, s’adaptant -à la physionomie apparue. Il reconnut le directeur -de la Martaude.</p> - -<p>L’ingénieur s’accoudait à la petite table en -bois ciré. Sa main droite, armée d’un crayon, -reposait sur une feuille couverte de croquis et de -chiffres. La face levée, le regard direct, mais -absent, il semblait avoir perdu toute notion de la -scène extérieure. A côté de lui, son verre de -bière, où s’éteignait la mousse, n’avait pas été -touché.</p> - -<p>Ce visage caractéristique apparaissait en plein, -Hardibert ayant retiré son chapeau. Une belle -tête, malgré la quarantaine dépassée, grisonnant -les cheveux drus, aux racines droites. Un profil -sec et brusqué, plein d’énergie. Une élégance de -proportions qu’accentuait la barbe finement coupée, -en pointe. Une stature qu’on devinait haute, -bien que l’homme fût assis. Quelque chose de -martial dans l’ensemble, qui, sous l’uniforme, se -fût dessiné en une allure superbe. Mais Raoul -n’était pas un soldat, c’était un savant. Ce que -le métier militaire, avec ses habitudes d’âme et -de corps, eût ajouté d’aisance, de netteté, de hardiesse, -à ses gestes et à ses traits, lui manquait -pour être tout à fait le beau cavalier qui semblait -taillé en sa personne. L’empreinte professionnelle -se marquait, inverse. Les épaules un peu -étroites pour ce corps bien découplé, se voûtaient -légèrement. La distraction perpétuelle du regard -mettait une atonie presque morne dans les prunelles -foncées, — des prunelles de cette catégorie -qu’on nomme « de velours », mais qui, justement, -n’avaient pas la moelleuse douceur de leur -nuance, ni la voluptueuse humidité où nage d’habitude -leur ardeur orientale. Ces yeux-là, durs et -clos sur la pensée intérieure, déconcertaient par -le contraste entre leur désintéressement de toute -séduction et ce qu’on pourrait appeler leur vocation -de conquête. Plusieurs cœurs de femmes y -avaient trouvé un tragique déboire. Et moins -sentimentale encore que les yeux était la bouche, -aux lèvres bien tracées, mais plates, tendues de -réflexion quand elles ne s’amincissaient pas d’ironie, -s’affilant au bord comme le tranchant d’une -lame.</p> - -<p>— « Eh bien, parrain ?… » fit Toquette, lui -mettant sous le nez sa frimousse de malice.</p> - -<p>Hardibert tressaillit, la regarda vaguement, -puis, d’un seul coup, prit conscience.</p> - -<p>Sérénis, qui l’observait avec sa préoccupation -de psychologue, remarqua ceci : la réaction agressive -du premier mouvement :</p> - -<p>— « Allons… quoi ?… Fais donc attention… -tu vas renverser cette bière…</p> - -<p>— Oh ! parrain grognon… »</p> - -<p>Aussitôt, dans la barbe brune, un sourire s’esquissa, -vraiment doux, quoique teinté de raillerie -et de hauteur. Dans cette nature, la bonté -foncière ne montait pas spontanément à la surface. -Sans méchanceté vraie, le caractère se révélait -pénible, presque intolérable pour les natures -tendres.</p> - -<p>Toquette n’était pas une tendre. Elle ne s’effarouchait -ni ne se blessait, se sachant quand -même en faveur. Aussi réussissait-elle admirablement -auprès de ce rude, qui n’admettait pas -qu’on ressentît trop ses rudesses.</p> - -<p>— « Comment, parrain, vous me recevez mal, -quand je vous déniche loin du rendez-vous ! Sans -moi, marraine vous attendrait longtemps sur le -Promenoir.</p> - -<p>— J’y suis, sur le Promenoir.</p> - -<p>— Non, dans le café.</p> - -<p>— Ne sois donc pas déjà si femme par l’ergotage, -Toquette. Le café fait partie du Promenoir, -c’est la même chose. »</p> - -<p>Elle ne répondit pas, trop maligne pour le -contrarier, pour souligner ce qui se devinait, -que Hardibert, entré là un instant pour inscrire -quelque note, s’était oublié dans ses calculs. -D’ailleurs, Ogier s’approchait.</p> - -<p>— « Monsieur Sérénis, parrain. Vous savez… -le poète en herbe de marraine… »</p> - -<p>Cette bizarre présentation devait rappeler une -taquinerie à l’adresse de Nicole. Ogier n’eut -garde de s’en formaliser. L’amie d’enfance s’exposait -donc, par quelque partialité pour lui, à de -petites escarmouches intimes ?… Quant à Raoul, -la définition de sa filleule lui parut sans doute -opportune pour restreindre toute prétention chez -le jeune inconnu.</p> - -<p>— « Parfait… Très bien… » prononça-t-il d’un -ton si distant que Sérénis, malgré tout ce qui le -captivait, faillit prendre congé sans retour. Mais, -tout à coup, le directeur de la Martaude parut se -souvenir. « Ah !… n’êtes-vous pas le fils de mon -pauvre collègue Selni ? »</p> - -<p>Ogier pâlit, étreint par le souvenir, si poignant -dans une telle bouche. Pour lui, toutefois, la mort -de son père restait un accident auquel l’ancien -rival demeurait étranger. Coïncidence douloureuse, -non pas motif de haine. Il s’inclina, muet, -mais sans hostilité.</p> - -<p>Hardibert lui tendit la main.</p> - -<p>— « Très heureux de vous retrouver, jeune -homme. La Martaude est toujours votre maison. -Pourquoi ne vous y voit-on plus ? »</p> - -<p>Il ne s’aperçut pas du silence froissé d’Ogier, -qui rougissait maintenant, après avoir pâli, son -émotion dégonflée sous la piqûre d’amour-propre -de s’entendre appeler « jeune homme ».</p> - -<p>Tous trois sortaient sur le Promenoir. Et rien -n’exista plus pour le poète que cette jolie vision : -Nicole venant au-devant d’eux, dans son frais -costume de toile, à blouse de linon, son délicieux -visage aux bandeaux sombres, affiné, et comme -nacré, par la transparence lilas de son ombrelle, -dans la vibration dorée de la lumière éparse. Autour -d’elle, le vide clair et bleu du fleuve, où se -hérissaient des mâtures. Sur l’eau aveuglante, les -étraves brunes semblaient briser des miroirs étamés -d’or. Une sirène cria. Dans la nerveuse perceptivité -de Sérénis, toutes ces impressions s’enregistraient. -Tandis que Hardibert, l’esprit encore -absorbé par le problème poursuivi tout à l’heure, -ne prenait des choses qu’un contact vague et importun.</p> - -<p>— « Où étais-tu donc, Raoul ? » demanda la -jeune femme.</p> - -<p>— « Mais… où tu m’avais donné rendez-vous, -ma chère… » riposta le mari d’un ton cassant.</p> - -<p>Ce n’était rien, cette réponse, même dans l’enfantillage -autoritaire de vouloir couper court à -tout reproche sur un manque d’attention. C’était -si peu de chose pour une Toquette, par exemple, -que celle-ci fit un signe à sa marraine, en haussant -les épaules, comme pour dire : « Vous seriez -vraiment trop déraisonnable de regimber le -moins du monde ou de prendre cela à -cœur. » Mais il est des natures pour qui ces petits -dénis de justice deviennent cruellement sensibles, -surtout lorsqu’ils se répètent à tout propos. Un -besoin intense d’équité, jusque dans les moindres -choses, les leur rend insoutenables. Et ceci était -si vif chez Nicole, que, malgré sa douceur, elle -parvenait rarement à retenir, dans des cas semblables, -une récrimination plaintive. Si, en ce -moment, elle se taisait, semblant obéir à la pantomime -insouciante de Toquette, c’est qu’elle -contenait un frémissement de chagrin autrement -aigu qu’à l’ordinaire. Jamais l’accent impératif -avec lequel lui parlait ce mari tellement plus âgé -qu’elle et d’une personnalité despotique, ne lui -avait ainsi heurté le cœur. Voilà donc le premier -mot qu’il trouvait à lui dire devant Ogier Sérénis !… -Une divination de la délicatesse, de la -minutie tendre que le jeune homme devait apporter -dans toute affection, lui fit s’exagérer cette -brusquerie conjugale, dont il s’étonnait sans -doute et la plaignait outre mesure. Malgré tout, -elle n’était pas une femme malheureuse. Pourquoi -s’avisait-elle, cette fois, qu’elle pouvait en -avoir l’air ? Et pourquoi en ressentir une mortification -spéciale devant un tel témoin ?</p> - -<p>Tel fut pourtant le genre d’impression qui, -tout de suite, prédomina chez elle, et lui gâta -un peu la joie de cette matinée. Dès la traversée -de l’Escaut, sur le petit vapeur, Hardibert montra, -d’une façon qui parut à sa femme plus manifeste -qu’à l’ordinaire, l’extériorité acerbe de sa -nature et le goût singulier qu’elle lui connaissait, -non seulement d’avoir raison pour les plus -négligeables choses, mais surtout de mettre les -gens dans leur tort.</p> - -<p>— « Je m’assieds ici pour ne pas avoir le soleil, » -avait-elle déclaré.</p> - -<p>— « C’est la place où il donne le plus, » affirma-t-il -aussitôt.</p> - -<p>Déroutée un instant, elle reprit :</p> - -<p>— « Ah ! tu penses que le bateau va tourner ? »</p> - -<p>Sans s’expliquer, il eut un demi-sourire dédaigneux, -qui faisait aussitôt souhaiter, comme une -chance des plus désirables, que le bateau ne -tournât pas, ou pas assez du moins pour que la -marge d’ombre quittât le banc choisi. D’aussi -minces détails prenaient, malgré qu’on en eût, -l’importance d’une revanche à obtenir sur cet -interlocuteur agressif.</p> - -<p>Le « Tu vois, ma pauvre petite. Ah ! dame, il -faut connaître un peu les quatre points cardinaux », -dont il ridiculisa la déroute de Nicole, -quand, le bateau ayant effectivement viré, elle -eut aux épaules la tape brûlante du soleil, fit -sentir à la jeune femme ce malaise désagréable -qu’on éprouve à paraître se vexer d’un incident -auquel on ne voudrait attribuer aucune importance. -Elle eut conscience d’un énervement sur -son visage et dans sa voix, tandis qu’elle essayait -de rire en disant à Sérénis :</p> - -<p>— « Pourvu que mon grand homme de mari -ne vous fasse pas trop l’effet d’un savant rébarbatif… -Vous auriez peur de venir à la Martaude. -Mais, je vous assure… il n’est pas si terrible qu’il -veut en avoir l’air. »</p> - -<p>Ogier, dans les yeux couleur d’hortensia, -qu’ombrait la palpitation nerveuse des cils, distingua -le gracieux mouvement d’âme. Le mari, -lui, n’y vit qu’une manière détournée de le traiter -en tyran, et, content d’atteindre d’une même -cinglée de raillerie celui qu’il jugeait une jeune -nullité prétentieuse, il prononça :</p> - -<p>— « Voyons, ma chère, si femme que soit un -poète, monsieur Sérénis ne l’est pas, j’en réponds, -au point de me juger terrible parce que -je me permets de remarquer humblement qu’il -n’y a pas d’ombre en plein soleil. Ah ! jeune -homme ! » continua-t-il, sans que l’écrivain, trop -intéressé, sourcillât cette fois sous l’épithète, -« heureusement que les lois de l’univers échappent -au caprice des femmes ! Des petits êtres, si -faibles qu’on les briserait d’une chiquenaude… -Elles ont un instinct de domination qui n’admet -pas l’obstacle. Aucun sens des nécessités. Dire -que ça réclame des droits politiques !</p> - -<p>— Dites donc, parrain… Si les hommes s’en -servent tous bien, de leurs droits politiques, et -s’ils ont tous le « sens des nécessités, » interpella -Toquette, qui enfla comiquement la voix -sur ces trois mots, « pourquoi qu’y a tant de -révolutions et de guerres civiles, et si assommantes -à apprendre dans les bouquins d’histoire ?</p> - -<p>— Toi, retourne donc à l’école te faire coiffer -du bonnet d’âne, » dit le savant, dont les doigts -secs, aux jointures fines, d’homme de race et -d’homme d’étude, pincèrent une oreille de l’effrontée.</p> - -<p>Subitement, il se détendit. Tous riaient. Voilà -ce qui lui plaisait… Qu’on lui ripostât, qu’on -eût l’âme assez élastique pour rompre devant ses -estocades, pour narguer ses coups de boutoir, -pour lui nier à lui-même une âpreté dont il n’admettait -pas toutes les conséquences. Mais il -fallait à ce jeu l’indépendance du cœur. Les -promptes meurtrissures de Nicole, qu’il jugeait -irritantes et absurdes quand il en prenait par -hasard conscience, naissaient d’un rêve de sentimentalité -qui s’acharnait. D’un tel rêve, au -temps de sa virile jeunesse, quelques femmes, -tour à tour, s’étaient déprises. Son noble visage, -où l’amertume coutumière ne gravait pas encore -son pli, où la vertigineuse cérébralité ne jetait -pas encore son voile, les avait séduites. Sa hauteur -les avait piquées. Chacune crut atteindre -une tendresse lointaine, et d’autant plus profonde, -chez ce philosophe aux attitudes misogynes. -Toutes firent l’expérience de l’irrémédiable -malentendu entre cette nature, pourtant -affectueuse, et le vœu féminin d’amour. Hardibert -la fit également, successivement, sans jamais -convenir, même au secret de lui-même, qu’il y -eût de sa faute. Il en prit une idée plus définitive, -plus solidement ancrée, de la déplorable -infériorité des femmes. C’étaient de petits animaux -qu’on devait dresser comme les autres, -avec un peu de sucre et beaucoup de cravache. -Mieux encore, il fallait les enfermer, suivant la -sagesse orientale, dans les harems, puisque -c’était le seul moyen qu’elles ne prissent pas la -clef des champs. Quant à d’autres clôtures, -enveloppement de compréhension, palissades -de caresses, liens de grâce, chaînes dévouées qui -enserrent d’autant mieux que le cœur captif est -d’essence plus haute, il en méconnaissait l’efficacité, -citant pour exemple quelques basses courtisanes -épousées par passion, chez qui le rédempteur -avait rencontré plus d’infidélité que -de reconnaissance.</p> - -<p>Tel était, au point de vue sentimental, ce -Raoul Hardibert, amoureux notoirement inférieur, -mari loyal, directeur énergique, maître -redoutable et généreux, homme de chatouilleux -honneur, de fierté âcre, de caractère détestable, -ingénieur de premier ordre.</p> - -<p>Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa, -éblouie. Par son père, depuis que Raoul était -entré à l’usine, l’admiration s’instillait en elle. -Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef -de la Martaude, volontairement ou non, suggestionna -sa fille. Le physique, si séduisant de gravité -pour cette jeune isolée aux songeries altières, -ne faisait que gagner par la quarantaine approchante. -Nicole avait au cœur cet instinct, fait -tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte -certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion -ignorée, vers les hommes de seconde jeunesse -ou même mûrs. Elles souhaitent leur domination, -pour s’anéantir délicieusement sous leur -volonté forte, et elles sont flattées de les émouvoir. -Quant à Raoul, jamais il n’avait éprouvé -la sensation de son prestige autant que sur cette -enfant. Et c’était là, outre l’attirance d’une créature -fraîche, désirable et charmante, sa plus vive, -et presque son exclusive notion de l’ivresse sentimentale.</p> - -<p>Ce fut donc un mariage d’amour, dont -l’amour était absent : chez l’épouse, par ignorance -virginale, chez l’époux, par une ignorance -toute différente, mais plus absolue, puisqu’il -y manquait la vocation, l’intuition, le vœu -secret de l’être vers une harmonie merveilleuse.</p> - -<p>Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable -union, rien n’était changé. Raoul et Nicole s’aimaient, -dans les mêmes rapports de protection -et d’admiration, de prestige et d’aveuglement, -sans que l’une se fût éveillée, ni que l’autre se -fût converti à ce qui fait d’un couple humain -l’unique chose d’extase, envolée et planante, -que symbolise la vision passionnée d’Alighieri : -« <i>Ces deux qui vont ensemble et paraissent au vent -si légers</i>… »</p> - -<p>Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs. -Il se peut que Nicole eût souffert du caractère -de Raoul, mais ces contrariétés d’existence n’intéressaient -pas, — elle l’eût juré, — le fond de -ce qu’elle croyait son bonheur.</p> - -<p>Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi -d’argent et d’or, où pleuvait un peu d’azur pâli -de lumière, pourquoi donc le sourire pincé -d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante -tristesse de ses yeux, lui firent-ils penser qu’il -pouvait secrètement la plaindre ?…</p> - -<p>— « Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais -être tout à fait gentil ?… » dit-elle, sans se -rendre compte du paradoxe entre l’expression -mignarde et la force ample et rêche d’une telle -nature. « Eh bien, tu nous accompagnerais demain -à Bruges.</p> - -<p>— Demain ?… oh ! impossible… J’ai deux -rendez-vous d’affaires.</p> - -<p>— Ici ?</p> - -<p>— Le premier, oui. Le second, à Bruxelles. -Il était convenu, n’est-ce pas ? que vous me rejoindriez -le soir à Bruxelles.</p> - -<p>— Veux-tu que nous remettions ?</p> - -<p>— Et à quand, ma chère ?… Je dois être après-demain -de retour à la Martaude. »</p> - -<p>Il ajouta :</p> - -<p>— « D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je -connais ça. »</p> - -<p>Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence, -fit lever les sourcils à Sérénis. Au mot de -« Bruges », il avait tressailli. La veille, il s’y -attardait encore, captif d’un charme pareil à -celui qui nous retient, déchirés, haletants, curieux -jusqu’au sacrilège, devant le visage d’une -belle morte. Ce nom le remua comme celui -d’une maîtresse quittée. Puis, tout de suite, la -piqûre d’un désir : s’il pouvait y retourner avec -Nicole ! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un -instant il n’aurait plus aucun prétexte pour rester -auprès d’elle. Et, par avance, il pressentait sa -solitude désorientée quand aurait disparu le -doux visage mat aux bandeaux sombres, quand -il lui faudrait renoncer à surprendre la vraie -nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des -yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si -fort, derrière la grille vite interposée des cils trop -longs.</p> - -<p>— « Alors, » disait Nicole à son mari, « tu -crois que je serai désappointée, moi qui me -figure rencontrer à Bruges des impressions extraordinaires ?</p> - -<p>— Désappointée ?… Oh ! je ne pense pas. Tu -y verras tout ce que tu attends, tout ce que les -romans et les poèmes t’ont préparée à y voir. -Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu, -ma petite femme, que tu puisses dégager un -aspect réel hors de son effet préconçu ? Ne te -tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera -qu’illustrer tes lectures. L’impression des tirades -évoquées l’emportera toujours sur celle de -l’image. »</p> - -<p>L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire, -laissa Nicole perplexe. Ogier demanda, -non sans une ironie égale :</p> - -<p>— « Et quel est, monsieur, l’aspect réel que -vous avez distingué dans Bruges, hors des travestissements -littéraires ?…</p> - -<p>— Je n’y eus aucun mérite, monsieur, » répliqua -l’ingénieur, en butant contre lui ce regard -fermé dont il annihilait un interlocuteur. « Je -ne pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant -jamais eu le temps de me composer d’avance -des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune -description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée -ni plus silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune -autre cité provinciale restée en dehors des -grandes voies de communication modernes. On -y rencontre quelques curiosités architecturales, -plus singulières qu’harmonieuses. Les maisons à -pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des -canaux devenus inutiles y croupissent. L’existence -doit y être mortelle d’engourdissement, -de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux -mêmes qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de -la fuir.</p> - -<p>— Et les Memling, parrain ? » demanda Toquette, -avec un air sagace et pénétré, comme si -elle ne tirait pas cet à-propos d’une récente étude -de Bædecker.</p> - -<p>— « Quoi, les Memling ?… Ah ! les enluminures -de cette châsse, à l’Hôpital Saint-Jean. Mon -Dieu ! c’est intéressant pour l’étude de l’art primitif. -Mais si c’était beau en soi, on peindrait encore -de cette façon. Tandis qu’on se garde bien -de donner aux femmes ces silhouettes de poupées -à ressort, qui dénotaient une ignorance absolue -de l’anatomie. Ou nous avons l’idéal de ces gens-là, -ou nous avons le nôtre. Alors, pourquoi produire -des œuvres différentes, ou pourquoi simuler -leur façon de sentir ? Leurs contemporains, -dont ils fixaient pourtant le rêve, se pâmaient -moins que nous. Ces imagiers furent considérés -de leur temps comme des artisans ingénieux et -pittoresques. Pas davantage.</p> - -<p>— Vous avez raison, monsieur, » dit Ogier, -tandis que, dans un rapide coup d’œil, il souriait -à la stupeur causée à Nicole par cet acquiescement. -Il devinait le trouble de sa fine nature instinctive, -capable d’éprouver, mais sans en concevoir -l’analyse, et surtout sans en pouvoir rendre -compte, des communions frissonnantes avec les -œuvres chargées d’âme. Il devinait l’étouffement, -par le positivisme scientifique du mari, des velléités -qu’elle-même jugeait un peu ridicules en -son impuissance à les défendre. Et aussi sa crainte -gentille d’un froissement pour le poète, dans des -théories qui réduisaient la poésie à un amusement -charlatanesque. « Oui, vous avez raison, » répéta-t-il, -diverti de la sentir interdite mais rassurée par -sa complaisante réponse, « il n’existe certes pas, ni -dans ce décor de ville dont vous parlez, ni dans -ces naïves peintures, tout ce que nous autres, les -faiseurs de chimères, nous y avons mis. Ou, du -moins, cela n’y existait pas jadis, avant que des -siècles de douleurs et de joies humaines, de -rêves et de désirs humains y eussent collaboré. -Mais maintenant, ça y est. Nul ne peut plus contempler -ces choses, dans leur beauté simple, qu’à -travers le prisme de beauté compliquée fait de -toutes les larmes d’admiration des poètes et chatoyant -de tous les rayons de leur enthousiasme. -Est-ce une raison pour les dédaigner, ou bien, au -contraire, comme je me le figure, pour les goûter -plus profondément ? Si, demain, madame Hardibert -est émue, soit devant la légende de sainte -Ursule, soit au détour d’un canal solitaire, en -écoutant carillonner le vieux Beffroi, chicanera-t-elle -son émotion, sous ce prétexte que cette émotion -lui fut suggérée par des écrivains ? N’est-ce -pas notre seule raison d’être, à nous autres : toucher -au fond du cœur des hommes la fibre qui -ne vibrerait pas sans nous ?</p> - -<p>— Oh ! c’est chic, ça ! » cria Toquette.</p> - -<p>Tout le monde rit, excepté la fillette elle-même. -Prise par l’intonation grave et modulée -de Sérénis plus que par le sens des paroles, — inaccessible -pour elle, — ébranlée dans sa sensualité -inconsciente par la cadence des phrases -et la grâce, vaguement sentie, de l’idée, elle exhalait -sa délectation sous une forme gamine, mais -avec la plus sérieuse sincérité. Ses yeux d’or pétillaient -dans sa frimousse irrégulière. Sa lèvre -sinueuse et retroussée laissait voir des quenottes -friandes, entre lesquelles frétillait une langue rose, -comme d’une chatte qui vient de laper de la crème.</p> - -<p>— « Voilà bien le nanan qu’il faut aux femmes, » -observa Raoul, plus sensible au mutisme -ravi de la sienne qu’à la pétulante adhésion de -Toquette. « Des mots… des apparences… l’illusion. -Mettez-leur de la poésie sur les choses, monsieur, -comme on met aux petites filles de la -confiture sur leur pain. N’empêche que le fait -substantiel, comme le pain, est la vraie nourriture -du monde. »</p> - -<p>Il offrit un cigare à Ogier, qui refusa, d’un mouvement -de tête et d’un sourire.</p> - -<p>— « Vous ne fumez pas ?</p> - -<p>— Bien rarement. Une cigarette de temps à -autre… »</p> - -<p>Et il passa le doigt sur sa longue moustache, -par une association d’idées inconsciente. Comment -se résoudre à saturer d’un relent âcre et -caustique cette soyeuse complice du baiser ?…</p> - -<p>On quitta la table et la terrasse surplombant -le fleuve. Ogier ramena la conversation au point -qui l’intéressait.</p> - -<p>— « Ainsi, madame, vous allez à Bruges, demain, -avec mademoiselle Toquette ?</p> - -<p>— Oui, je m’en réjouis follement.</p> - -<p>— Je m’en réjouirais autant à votre place.</p> - -<p>— Vous aimeriez retourner à Bruges ?</p> - -<p>— Je n’y ai pas encore été. »</p> - -<p>Il débita ce mensonge avec la plus franche lumière -dans le bleu intense de ses yeux. N’avait-il -pas vanté, à propos du sonnet de Plantin, les -déguisements subtils, somptueux, ou simplement -nécessaires, de la pensée ?… C’était sans remords -qu’il déguisait la sienne, surtout par une duplicité -tellement inoffensive. L’exercice de ce droit, — comme -de tous les droits individuels, — lui -semblait n’avoir de limites que le tort fait à autrui.</p> - -<p>Nicole s’étonnait. Hardibert lui-même, qui les -précédait vers le quai, se retourna.</p> - -<p>— « Vous arrivez donc seulement en Belgique ?</p> - -<p>— Mais oui. Je n’ai visité que Bruxelles.</p> - -<p>— Et, » railla l’ingénieur, « vous avez donné à -Anvers, vulgaire réceptacle de vivants, le pas sur -votre ville de mirage et de fantômes ? »</p> - -<p>Prestement, Sérénis para l’objection.</p> - -<p>— « J’ai trouvé qu’il faisait trop beau temps. -J’attendais le premier jour gris, pour voir Bruges -avec sa vraie couleur.</p> - -<p>— Vous attendrez longtemps, » observa Toquette. -« Le baromètre est en hausse. Je l’ai regardé -ce matin, à l’hôtel. »</p> - -<p>Malencontreuse gamine ! Lui qui comptait sur -elle pour proposer, avec le sans-gêne de son âge, -qu’il les accompagnât. Il reprit :</p> - -<p>— « Malheureusement, mademoiselle, je n’ai -plus le loisir de remettre beaucoup cette visite. »</p> - -<p>Il rencontra le regard de Nicole. Aussitôt elle -rougit, comme s’il pouvait y voir, — et il l’y vit, -grâce à cette rougeur, — un souhait que sa réserve -féminine l’empêchait d’exprimer.</p> - -<p>Il tressaillit d’aise, et balbutia :</p> - -<p>— « Si le vieux camarade que je suis osait se -permettre… »</p> - -<p>A sa grande surprise, ce fut Hardibert lui-même, -dont l’humeur peu accommodante l’inquiétait, -qui vint à son aide.</p> - -<p>— « Accompagnez donc, demain, ces dames, -chevaleresque poète, » dit-il, avec la sorte de -bonhommie agressive qui lui était spéciale. -« Comme cela, elles ne m’en voudront pas trop -de les laisser encore faire une excursion sans -moi. »</p> - -<p>Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier -à Sérénis la simplicité vraie, la confiante -loyauté de la phrase ? Il découvrit tout à coup, -sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque -chose de sincère et de droit jusqu’à la candeur. -C’était la pensée toute claire du directeur de la -Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à -Nicole de la conduire à Bruges, et cet aveu impliqué -dans le mot « chevaleresque poète », que le -jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le -rôle de cicerone dans la ville compliquée de -passé et de songe. La sécurité conjugale, évidente -et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part, -ne manquait pas de noblesse, et restituait à -Nicole beaucoup du respect qu’on ne sentait -guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter.</p> - -<p>Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa -propre nature qui préservait Raoul de la mesquinerie -du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse. -Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité, -sur la fragilité des femmes, ce ne sont pas les -hommes les plus sévères à leur égard qui sont le -plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un -bas mouvement d’égoïsme vaniteux, — et Raoul -valait trop pour cette petitesse, — naît de la passion, -s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes. -Le dévot d’amour croit à chaque instant -l’univers entier attentif à lui soustraire un -bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore -la femme, en dépit de ses défauts, — ou peut-être -à cause d’eux, — est aussi celui qui pressent -le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte, -et qui redoute le plus pour celle entre toutes -chère, les vertiges de pitié, d’illusion, de caresse, -où se prennent les meilleures, — plus -rarement, mais plus irrémédiablement, que les -pires.</p> - -<p>Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez -en amoureux pour être jaloux d’elle. Il ne la -voyait pas avec un désir assez assidu pour évoquer -frénétiquement le désir des autres. Il n’avait -pas assez l’intuition de ce qui existait en elle, à -son insu à elle-même — petites souffrances en -éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté -tendre, — pour imaginer que la tentation pût la -surprendre par des aspects de beauté. Selon lui, -elle ne verrait jamais que les côtés répugnants de -la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne -de ce raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas -une minute que devant la laideur brutale de la -trahison, Nicole ne se détournât avec horreur.</p> - -<p>D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme -toutes les forces profondes qui dictent nos attitudes -et suggèrent les explications que nous nous -en donnons après coup, ces sentiments demeuraient -inconscients chez Hardibert. Ils n’apparaissaient -que par leurs résultats, en opinions dans sa -pensée, en direction dans sa conduite.</p> - -<p>Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite, -tandis que, machinalement, leurs yeux suivaient, -contre le ciel blanc de lumière, ce trait d’union -entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la -Cathédrale, on décida que ces dames prendraient, -le matin suivant, un des premiers trains -pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis -à la gare.</p> - -<p>— « Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la -soirée, » dit Hardibert. « Cependant, si cela -vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain -matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre -qu’un train d’après-midi pour notre -retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à -Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez -tout à l’heure. Prenez donc votre temps. Je -me rappelle avoir très bien dormi à Bruges, dans -un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon. -Mais, » — et il se tourna vers Ogier, — « j’espère -bien que monsieur Sérénis ne se -croira pas obligé d’accepter en tout votre programme. »</p> - -<p>Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme -libertin, crut d’abord voir dans ces paroles -une interdiction de descendre au même hôtel -que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il -comprenait mieux la nature acerbe, mais sans -bassesse, de Hardibert. Jamais celui-ci n’eût fait -à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel scrupule. -La seule circonstance que Nicole promenât -avec elle une grande fillette comme Victorine, -lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi bien -pour les convenances extérieures que contre la -moindre velléité de flirt, s’il en eût supposé capable -celle qui portait si dignement son nom. -Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur -chevalier servant venait-elle uniquement de -l’embarras qui résulterait pour tous si le jeune -homme se trouvait dans le cas de payer de triples -frais d’hôtel.</p> - -<p>Dans la même idée, sans doute, M<sup>me</sup> Hardibert -déclara qu’elle s’arrangerait pour regagner -Bruxelles le soir.</p> - -<p>— « On voit très bien Bruges en une journée, » -affirma-t-elle, « surtout en cette saison, où -il fait clair si tard.</p> - -<p>— Eh bien, » reprit Raoul, comme Sérénis -allait se séparer d’eux au débarcadère de la rive -droite, « je compte, monsieur, que vous voudrez -bien dîner, — ou souper, suivant l’heure, — au -Grand-Hôtel de Bruxelles, si vous revenez avec -ces dames, demain soir.</p> - -<p>— Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre -congé de madame Hardibert, à Bruges, où je -compte rester pour…</p> - -<p>— Pour attendre un jour gris, » interrompit -Toquette, piquée de ce que le poète eût répondu -au « ces dames » de son parrain par un singulier -qui l’excluait comme avec intention.</p> - -<p>— « Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle, -et le bon plaisir d’une muse presque -aussi rétive que votre malicieuse personne, » riposta -Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante, -ne put gronder sa filleule.</p> - -<p>— « Bien fait, Toquette ! Ça t’apprendra ! » -plaisanta Raoul, qu’égayaient toujours les escarmouches -de mots.</p> - -<p>On se dit « au revoir » parmi les rires, tandis -que les Hardibert et leur filleule s’installaient -dans une victoria.</p> - -<p>Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux -ombrelles claires… Puis tout disparut.</p> - -<p>Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port, -ramènent directement vers le centre de la ville. -Et, tout de suite, il eut le regret de n’avoir pas -suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour -d’été ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les -portes et les fenêtres des vieilles maisons aux -murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs. -Depuis des siècles, dans ce quartier immuable, -ces équivoques asiles accueillent la luxure farouche -des matelots affolés par l’exil amer des -flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres -et des corridors, des silhouettes éclatantes -se découpaient, tachant l’ombre par des bleus -et des roses douloureux de crudité. Des visages -mal coloriés de poupées de bazar dardaient des -yeux effrayants, enflammés de voracité ou aiguisés -d’insulte… Quelle vision, superposée à celle -qu’Ogier emportait au cœur !… Il hâta le pas, -tourna un angle… Ah ! les contrastes de la mise -en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue -sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire !… Un -clair espace s’ouvrit… Des gradins de splendeur -soulevèrent l’âme de ce passant, la haussèrent, -haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à -la cime où le souffle manque… jusque tout -là-haut, dans l’azur… La Cathédrale venait de -surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis.</p> - -<p>Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le -puits, que couronne un feuillage en fer, forgé -par Quentin Metsys. Machinalement, il observait -les rinceaux légers, ce travail adroit, mais -si humble, d’artisan, dû à la main prodigieuse. -Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs -vibraient en lui, cruellement et délicieusement, -comme des cordes de harpe. Il écoutait retentir -les échos de son cœur sonore. Toujours un souci -de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais, -en ce moment, la gloire lui apparaissait comme -une apothéose dont Nicole s’éblouirait, déployant -ses longs cils noirs sur les prunelles indécises, -enfin dévoilées dans un étonnement ravi. -Hardibert, impressionné, hocherait la tête, ne -le traiterait plus de jeune homme sans conséquence. -Et l’impertinente Toquette elle-même -changerait le ton de son caquet. Ce petit univers -de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour -y mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée -de génie, de succès ?… Qui le lui eût -dit, ce matin ?…</p> - -<p>O Cathédrale !… prière multiple et pétrifiée, -n’est-tu pas la voix de ce jeune homme qui -monte si ardemment au ciel, pour en arracher le -don sublime, afin qu’une femme dise : « Comme -il est grand !… »</p> - -<p>Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade -de vertige, qui lui aspire toute l’âme, la -colossale image de son désir. Le soleil, qui décline, -dore l’extrémité supérieure de la flèche. -Une ombre fine s’insinue plus bas dans les interstices -innombrables des sculptures, ainsi -qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible -tombe des corniches altières. Et pourtant, c’est -une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse, qui -palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes.</p> - -<p>Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers -observaient curieusement ce songeur -obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit intérieurement, -et se secoua, comme un somnambule qui -s’éveille.</p> - -<p>Dans une papeterie, il acheta une photographie -de la Cathédrale, et aussi une vue de l’Escaut. -Le soir, avant de les glisser au fond de sa -valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes -compréhensibles pour lui seul. Plus -tard, après des années, il toucherait à ces petits -cartons avec des doigts tremblants. De quel regard -il examinerait ces architectures ! Sur leurs -faces de pierre, le frisson d’un rêve… à leur pied, -l’effleurement d’une ombre… Ce serait là, pour -jamais enfuie, une des heures charmées de sa -jeunesse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Le matin suivant, Nicole eut un de -ces réveils délicieux, où la joie s’engouffre -dans le cœur comme la clarté -dans les prunelles, sans qu’on sache d’où ni comment.</p> - -<p>Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse. -Voilà tout ce qu’elle sut pour un instant. Puis la -nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut, devant -les grands stores de toile, lumineux du soleil -extérieur, les rideaux étriqués — damas rouge et -guipure — de l’hôtel où ils séjournaient, à -Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé, -dépassait le pied d’un second lit, qui était celui -de Toquette. Durant ce voyage, M<sup>me</sup> Hardibert -n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette -dont elle détenait la garde. Et quant à -maintenir ouverte une porte de communication -sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son -mari, sa délicatesse s’y opposait. Elle préférait -se séparer momentanément de Raoul.</p> - -<p>S’avouait-elle que cette espèce de vacance -dans l’intimité conjugale, — la première depuis -plus de cinq ans, — n’allait pas sans un confus -bien-être de sa personnalité détendue ? L’âme -absorbante de Raoul, avec sa force volontaire -et concentrée, oppressait toujours un peu la -sienne, même dans les instants où toute force -plie et se dissout en une extase tendre. Mais, -précisément, ne serait-ce pas le mot de « tendre » -qui conviendrait le moins ici, pour définir -ce qui, sans ce mot pourtant, n’est que brutalement -définissable, ce qui, sans le contenu de ce -mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises, -devient vite pour une femme le devoir, en -attendant que ce soit la corvée ? Raoul pouvait -témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de -l’admiration, mais non de la tendresse. Ses expansions -d’homme épris, — car il l’était, plus -qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou -de l’exprimer, — se traduisaient par des paroles -enfantines ou aimablement railleuses, comme en -une condescendance pour des façons de sentir -inférieures, légèrement humiliantes.</p> - -<p>Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien, -dans le camarade autoritaire substitué sans transition -à l’amoureux, ne rappelait ensuite des -émotions, qu’il considérait sans doute comme -des défaillances. Cette pudeur qui exile la passion -en un domaine à part, volontairement ignoré, -de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines -natures, semble à d’autres le contraire -même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe -à la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire, -avec les aspirations nobles de l’être. Et la -femme ressent d’autant mieux la blessure d’une -distinction tellement catégorique, que, plus elle -vaut moralement, moins elle est capable de partager -une ivresse qui n’aurait pas sa première -source dans le cœur.</p> - -<p>D’un tel malentendu, situé en des régions où -la pensée de Nicole se fût crue coupable de descendre, -la jeune femme eut peut-être quelque -pressentiment, durant ce voyage de Belgique. -L’exquise douceur goûtée à l’indépendance de -ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais, -aux approches et au sortir du sommeil, alors -qu’aucune sollicitation plus ou moins impérieuse, -aucun monologue de science ou d’affaires, -ne l’empêchait de vagabonder de projets en -souvenirs, lui restitua l’élasticité intérieure de -son adolescence. Les perspectives de sa vie reprirent -un peu du vague et de la mobilité qui les -rendaient si fantasmagoriques, jadis, devant -l’essor de ses premiers espoirs. Le dépaysement -ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades, -par les chemins imprévus, par les rues -aux façades étrangères, devant les architectures -aussi finement tourmentées que des âmes, dans -la calme splendeur des musées, les flots d’une -existence plus abondante montaient en elle jusqu’à -lui faire battre violemment le cœur. Et, tout -de suite, ces facultés inconnues, qui lui révélaient -en elle d’autres elles-mêmes, s’orientaient en aspirations, -en désirs. Aspirations vers quoi ? Désirs -de quoi ?… Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert -ignorait ce mystère de notre nature, qui -change toute impression haute et rare en expansion -ardente — vœu secret de volupté morale -ou physique chez la plupart, besoin de créer -chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini -qui vient de concevoir l’infini et doit renoncer à -le saisir.</p> - -<p>Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla, -l’espèce d’attente confuse où elle vivait depuis -quelques jours, aboutissait à une réalisation inexplicable. -Pour de tout petits incidents de -voyage, elle éprouvait ce que nous avons tous -éprouvé sans plus de cause et sans vouloir plus -qu’elle-même démêler notre énigme intérieure : -une plénitude singulière, une harmonie délicieuse -entre la perpétuelle inquiétude du dedans et les -multiples influences du dehors. Ce n’est pas le -bonheur. D’où viendrait-il ? Rien n’a changé, ou -du moins nous ne distinguons nul changement -dans les circonstances. Et pourtant la joie émane -des choses mêmes qui, la veille, nous semblaient -le plus vides de joie.</p> - -<p>Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à -sa toilette, avant d’éveiller sa petite compagne. -Devant la glace, les cheveux défaits, elle se sourit, -heureuse de se trouver si charmante.</p> - -<p>Coquette… M<sup>me</sup> Hardibert l’était comme -toutes les femmes, et d’ailleurs moins que la plupart. -Mais le sentiment avec lequel, à cette minute, -elle observait la nacre dorée de son teint, -la richesse de ses beaux cheveux noirs, la suavité -merveilleuse de ses yeux, d’une nuance insaisissable, -mais d’une lumière si pure, n’était pas de -la coquetterie. C’était une allégresse plus ample, -moins mesquine, plus dangereuse peut-être. Et -aussi de la curiosité. Nicole se regardait d’un -autre point de vue que d’habitude, d’une autre -distance. La distance des quelques années qui, -de jeune fille, l’avait faite la jeune femme qu’elle -était à présent. Comment réaliser un changement -survenu jour à jour, sans qu’elle s’en rendît -compte ?… Était-elle mieux qu’autrefois ? Un mot -de celui qu’en elle-même elle appelait toujours -« Georget » lui revint : « Vous êtes devenue -éblouissante !… »</p> - -<p>Elle se hâta de s’habiller.</p> - -<hr /> - - -<p>Cette journée à Bruges passa comme un -éclair.</p> - -<p>Il y eut, pour Ogier, pour Nicole, quelque déboire -à leur galopade hâtive par les rues où -traîne la lenteur de pas discrets, le long des canaux -que ride à peine l’indolence des cygnes, et -dans les sanctuaires pleins du sommeil des siècles. -Ce n’est pas que, malgré les prévisions de -Sérénis, la claire journée de juin dissipât l’ensorcellement -de mélancolie où s’immobilise la -nostalgique cité. On se la figure plutôt sous la -fine trame argentée de la pluie, dans l’atmosphère -toujours chargée d’eau de ces humides -Flandres. Mais une torpeur plus saisissante peut-être -l’engourdissait, écrasée d’une lourde lumière, -érigeant sur un ciel durci de chaleur les -profils barbares de ses rudes basiliques, les clochetons -effilés de son Hôtel de Ville, la couronne -en dentelle de son Beffroi.</p> - -<p>En face de celui-ci, de l’autre côté de la -Grand’Place, les trois voyageurs déjeunèrent -dans une tranquille petite brasserie, dont ils -préférèrent la couleur locale à une salle à manger -d’hôtel. Et ce fut peut-être durant l’arrêt -forcé du repas, assis contre le vitrage ouvert, -dans le silence de cette place vide, au fond de -laquelle la tour démesurée s’élance des Halles -trapues, bastionnées et crénelées comme un château-fort, -qu’ils se sentirent le plus profondément -pris par le charme de Bruges.</p> - -<p>Dans le calme brûlant de midi, des carillons -s’égrenèrent. Et sous ce ciel, d’un azur si lointain, -la voix cristalline des cloches s’envola, charmante -et résignée comme une chanson de jeunesse sur -des lèvres très vieilles.</p> - -<p>Mais, plus que la précipitation des aspects et -des minutes, ce qui empêchait M<sup>me</sup> Hardibert -et Sérénis de communier avec le recueillement -de cette ville, c’est qu’ils s’y trouvaient ensemble. -Au fond, sans en avoir conscience, ils étaient -surtout occupés l’un de l’autre. Le magnétisme -réciproque dont ils s’imprégnaient, les rendait -inaptes aux vibrations étrangères. Chacun, à -part soi, se tourmentait un peu de cette inertie -humiliante, craignant de paraître fermé aux -suggestions d’art et d’histoire. Le jeune écrivain -surtout, dans son désir que Nicole se découvrît -une fine sensibilité intellectuelle au contact de -son propre esprit, et lui en sût gré, se désolait -d’une aridité d’impressions qu’il ne s’expliquait -pas, et qui le laissait gauchement muet devant -les choses émouvantes.</p> - -<p>A l’Hôpital Saint-Jean, tandis qu’ils suivaient -un à un l’espèce de petite ruelle, entre d’humbles -bâtiments et des carrés de plantes potagères, -qui mène à l’ancienne salle du chapitre, Ogier -ne pouvait se sentir le pèlerin enthousiaste qui -approche d’un sanctuaire fameux. Était-ce la -châsse de sainte Ursule qu’il allait voir et le -<i>Mariage mystique</i> ?… S’échauffait-il d’une ferveur -digne de comprendre les visions précises, minutieuses, -divinement simples, d’un Memling ?… -Devant lui, marchait Nicole. Le pas presque hésitant -de la jeune femme, son profil tourné dans -un étonnement, la disaient déconcertée par la -vulgarité triste du lieu, par cette cour d’hôpital, -où, des murs grisâtres, des pavés herbeux, montaient -l’odeur et le silence de la misère souffreteuse, -alors qu’elle attendait le rayonnement du -génie. Avait-on bien compris ce qu’ils demandaient -à visiter ?… Cette bâtisse modeste, où le -portier les conduisait, leur offrirait-elle le spectacle -de malades répugnants, isolés pour quelque -infection contagieuse, ou bien le délicieux martyre -des Vierges, recevant dans le sein les flèches -d’archers si beaux, qu’elles semblent expirer de -ravissement et d’amour ?</p> - -<p>L’étroite salle basse leur découvrit ses merveilles. -Et Sérénis, ne voyant plus glisser devant -lui une forme svelte, gracieusement incertaine, -ni se mouvoir, de droite à gauche, le -cou si blanc sous la masse obscure des cheveux, -dut faire un effort pour s’intéresser à la toute -menue sainte, couronnée de boucles d’or, et -pour se rappeler sévèrement à l’admiration du -chef-d’œuvre.</p> - -<p>Leur dernière course, à la fin de l’après-midi, -fut pour le Béguinage. En hâte, une demi-heure -avant le train que ces dames devaient prendre, -tous trois s’y rendirent en voiture.</p> - -<p>Quand ils passèrent le pont qui précède l’entrée, -des reflets roses glaçaient le Minnewater, -le large et tranquille bras d’eau, encombré de -mousses verdoyantes, qui défend l’entrée mystique. -A l’intérieur des murs, la paix dorée du -soir immobilisait dans une gloire la cime des -grands ormes. Des rayons d’ocre traînaient sur -l’émeraude veloutée de la pelouse centrale. Des -taches de feu miroitaient aux vitres des petits -couvents. Tandis que, près de l’entrée, la chapelle, -plus haute, épandait son recueillement et -son ombre.</p> - -<p>Ils firent le tour du jardin, bordé par les maisonnettes -toutes pareilles. Les béguines, à cette -heure-là, devaient être groupées dans les réfectoires, -pour le dîner. A peine voyait-on voleter -une coiffe blanche parmi la verdure, ou glisser -une robe noire que le soleil déclinant ourlait de -pourpre.</p> - -<p>Tous les perrons de pierre brillaient comme -du marbre. Les boutons de cuivre des portes -closes étincelaient. Dans toutes les embrasures -des fenêtres, on distinguait un pot de fleurs sur -un guéridon, et parfois le métier à dentelle, -abandonné pour le repas du soir. Contre les -vitres sombres, la guipure neigeuse des stores -descendait à demi.</p> - -<p>Un calme presque magique régnait dans cet -asile d’existences désintéressées. L’impression -en était à la fois douce et suffocante, au point -que la vivacité même de Toquette en subit le -prestige.</p> - -<p>— « C’est drôle… » murmura Nicole. « On -ne sent pas ici l’ennui. Et pourtant il doit y peser -terriblement.</p> - -<p>— Il y pèserait sur des âmes comme les nôtres, » -dit Ogier. « L’idée seule d’une vie pareille -ne vous fait-elle pas frémir ?</p> - -<p>— Si… » répondit la jeune femme. « Et pourtant, -comme c’est singulier !… Une attirance réside -en ces petites demeures proprettes, d’une -netteté, d’une tranquillité miraculeuses. On voudrait -en pénétrer le sage et doux mystère. J’y -respire le parfum d’un bonheur inconnu. »</p> - -<p>Elle s’éloignait comme à regret, sollicitée par -on ne sait quel rêve, devant toutes les petites -façades muettes et claires, empreintes d’une -étrange sérénité dans la paix enflammée du soir.</p> - -<p>Mais l’heure pressait. A peine eurent-ils le -temps de jeter un coup d’œil dans l’église. Le -nombre des ex-voto suspendus aux murs les -surprit. Il y avait donc encore une place pour le -désir et l’espoir dans ces existences féminines, -tellement rétrécies du côté du monde et toutes -versées dans l’éternité ?</p> - -<p>— « Dépêchons-nous, marraine, » dit Toquette. -« Ce serait vexant de manquer le train -pour ce cimetière de vivantes. »</p> - -<p>Elle partit sur le pont pour rejoindre la voiture, -qui stationnait de l’autre côté. Sa légèreté d’enfant -secoua dans un bond l’enchantement lourd -de renoncement, de silence. Cependant les ombres -s’allongeaient, bizarres. Le Minnewater, où -défaillait la lumière, devenait d’un gris de -plomb. La tour de Saint-Sauveur dressait là-bas -sa silhouette forcenée, plus frémissante de combats -et d’assauts que de prières, hérissée de -souvenirs effrayants. Toute la ténèbre des vieux -âges suintait des murailles à mesure que se retirait -le soleil.</p> - -<p>— « Décidément, » cria Toquette, qui se -tourna en arrière vers ses compagnons moins -impétueux, « j’aime mieux ne pas rester la nuit -dans cette ville lugubre. J’y aurais des cauchemars. »</p> - -<p>Cette mauvaise manière enfantine de regarder -du côté opposé à sa marche étourdie, lui porta -malheur. Sur la pente inégale du vieux pont, -un cassure de pavé capta si strictement le talon -de sa bottine, que la cheville, jouant à faux, se -déboîta. La jeune fille jeta un cri de douleur, -chancela, et serait tombée, si Ogier ne l’avait -soutenue à temps.</p> - -<p>Il y eut une minute effarée.</p> - -<p>— « Oh ! marraine ! » gémissait l’enfant. -« J’ai le pied cassé… O mon Dieu !… »</p> - -<p>Elle blêmit. Une fine sueur perlait à ses -tempes. C’était la syncope.</p> - -<p>— « Portez-la dans la voiture, Georget, » dit -la voix tremblante de Nicole.</p> - -<p>En son émoi, le nom si familier à son adolescence, -et qui ressuscitait à chaque instant au -fond d’elle-même, venait de lui jaillir aux lèvres. -Elle n’en eut pas conscience, pas plus que du -tressaillement charmé dont Sérénis vibra. Elle -ajoutait, balbutiante, et tout aussi pâle que la -fillette évanouie :</p> - -<p>— « Allons chez un pharmacien. Mais où -trouver le plus proche ?… Ah ! le cocher va nous -le dire. »</p> - -<p>L’homme, en effet, descendait de son siège -pour prêter son aide, — sans hâte, d’ailleurs, -avec l’économie de mouvements propre à ces -gens d’une vie si lente.</p> - -<p>Soudain, dans cette petite scène de consternation, -un frôlement doux passa comme une aile, -une voix d’aménité s’insinua :</p> - -<p>— « Si vous vouliez, madame… On porterait -la petite demoiselle chez moi, là, tout près, et -dans cinq minutes nous aurions le médecin du -Béguinage. »</p> - -<p>Sous la coiffe blanche des recluses, un visage -tendre et fané, qu’animait la vivacité bienveillante -de deux yeux marrons et le sourire d’une -bouche gracieuse.</p> - -<p>— « Vraiment, ma sœur… »</p> - -<p>Mais à quoi bon remercier ou s’excuser ? Ce -fat si opportun et si naturel. Déjà la béguine, -montrant le chemin, repassait sous le porche, -précédant Sérénis, qui portait Toquette. L’écrivain -refusa de laisser soutenir la jeune fille par le -cocher. Le fardeau, d’ailleurs, ne pesait guère à -ses grands bras, bien attachés aux larges épaules. -Il cambrait un peu sa haute taille, et c’était la -seule indication d’un effort.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert suivait, le regard pris par ce -geste aisé, éprouvant, du petit malheur subi ensemble, -quelque chose qui n’était pas tout à fait -du chagrin.</p> - -<p>Comme des fourmis qui s’empressent dès que -revient l’une d’elles avec une charge inattendue, -les béguines surgirent de toutes parts, averties -on ne sait comment. Que de regards à l’affût -derrière les vitres calmes, supposait ce trottinement -noir à travers la pelouse !</p> - -<p>Qu’avait donc cette gentille enfant ? Que la -Madone la protège !… Une entorse !… Ah ! la -folle, qui avait couru sur les traîtres petits galets -du pavage ! Voilà un accident qui n’arrivait pas -aux béguines. (On pouvait le croire, à leur démarche -glissante et mesurée sur de larges semelles.) -Mais que sœur Blandine avait eu raison -de la leur amener ! Justement, dans sa maisonnette, -il y avait des chambres libres. Ces dames -y pourraient demeurer tout à leur aise. Elles y -seraient mieux servies et soignées qu’à l’hôtel. Et -voici que s’avançait le docteur Flinck, médecin -du Béguinage.</p> - -<p>Cet homme d’importance, requis en toute -hâte, arrivait de son proche domicile, dans la rue -du Puits-aux-Oies. Long comme un jour sans -pain, avec des lunettes, et une chevelure flavescente -sous son chapeau à vastes bords, il fendit -à grandes enjambées le groupe susurrant des -recluses, et pénétra dans le petit couvent qu’habitait -sœur Blandine.</p> - -<p>Au milieu du gentil parloir, où les fleurs de la -fenêtre, les belles guipures des stores et des -housses mettaient une élégance, la blessée se -trouvait assise, la jambe étendue sur un tabouret. -Revenue à elle, Toquette geignait lamentablement, -malgré les précautions infinies avec -lesquelles sœur Monique, une toute jeune béguine, -tentait de lui enlever sa chaussure.</p> - -<p>Nicole tremblait maintenant, les larmes aux -yeux. Tandis qu’Ogier, par discrétion, à cause -du mollet nu, déjà musclé et modelé comme -celui d’une femme, se tenait à l’écart, les yeux -tournés vers le petit passage d’entrée, où glissaient -les cornettes blanches et les jupes noires.</p> - -<p>— « Il faut couper la chaussure, » déclara -M. Flinck.</p> - -<p>Il le fit lui-même, si adroitement, de ses longs -doigts osseux, que Toquette, apaisée, cessa de -se plaindre.</p> - -<p>Ce fut au tour de Nicole de jeter un cri lorsqu’elle -aperçut la cheville. L’enflure, instantanée, -était déjà considérable. Sous la peau -blanche, des plaques et des filets de pourpre, -qui déjà tournaient au noir, annonçaient la rude -déchirure des fibres, l’affleurement du sang -extravasé. Et il y eut, pour la victime, un cruel -moment, tandis que le docteur palpait les chairs -tuméfiées et faisait jouer l’articulation, pour -s’assurer qu’il s’agissait d’une foulure simple, -sans luxation ni fracture. Toquette hurla, se -tordit comme un ver, et griffa sœur Blandine, -qui essayait de la tenir.</p> - -<p>— « Monsieur… » fit le médecin, en implorant -Sérénis d’un coup d’œil.</p> - -<p>Force fut au jeune homme de s’approcher et -de maintenir, avec une fermeté douce, les épaules -récalcitrantes.</p> - -<p>— « Oh ! vous êtes lâche ! Mais tout cela est -de votre faute, aussi !… » sanglota la fillette, en -lui dardant un regard d’étrange rancune.</p> - -<p>Nul ne releva l’accusation singulière. Des années -s’écouleraient avant que Sérénis apprît dans -quelle mesure il se trouvait responsable de l’entorse -de Toquette. Mais l’eût-on, sur l’heure, -convaincu de ce crime, qu’il n’aurait pu en concevoir -de remords. Avec la plus tranquille conscience, -il commençait à en savourer les suites, -qui allaient lui rendre, de façon si imprévue, -l’ancienne intimité avec Nicole, — cette camaraderie, -qu’il goûtait à seize ans comme une -chose toute naturelle, et qu’il regrettait et souhaitait -à vingt-quatre, comme le plus exquis des -privilèges.</p> - -<p>Pendant que M. Flinck réclamait un bain de -pieds brûlant, faisait préparer des bandes de -toile et disposer un lit pour coucher la malade, -ce qui dispersait en un vol prompt et silencieux -les cornettes neigeuses, M<sup>me</sup> Hardibert disait à -Ogier :</p> - -<p>— « Soyez assez aimable, cher ami, pour -prendre la voiture et aller télégraphier à Raoul. -Nous ne pouvons plus songer à regagner Bruxelles -ce soir. »</p> - -<p>Elle réfléchit un instant, puis reprit :</p> - -<p>— « Si je ne craignais pas d’abuser de votre -obligeance… » (protestation du jeune homme) -« … je vous demanderais de vous rendre à Bruxelles -demain matin. Vous exposeriez notre situation -à mon mari, et vous me rapporteriez ce -qu’il décide. Faut-il entreprendre de transporter -Toquette, pour revenir à la Martaude avec lui, -ou attendre que notre écervelée puisse poser la -patte par terre ? En ce dernier cas, nous ne serons -toutes deux nulle part mieux qu’ici, dans cet -hospitalier Béguinage.</p> - -<p>— Vous pouvez donc y rester ?</p> - -<p>— Tant que nous voudrons. Ces excellentes -femmes louent volontiers à des étrangères leurs -chambres disponibles. Et ce sont des hôtesses -comme on n’en rencontre guère, donnant leurs -soins et leur cœur en sus de la modeste pension. -Je viens de découvrir cela. C’est une grande -sécurité matérielle et morale pour moi, avec -cette enfant souffrante. Dites bien à Raoul qu’il -peut être tranquille, que cela me paraît le meilleur -parti à prendre. Transporter cette grande -fille, quel embarras !… La faire marcher trop tôt, -quelle imprudence ! Car il ne faut pas plaisanter -avec une entorse. »</p> - -<p>Ogier Sérénis n’était pas du tout d’avis de -plaisanter avec la cheville de M<sup>lle</sup> Victorine -Mériel. Il songeait qu’il faut huit grands jours -pour consolider une articulation, si peu endommagée -qu’elle soit. Environ le temps nécessaire -à lui-même pour l’étude de Bruges, pour les notes -à prendre en vue d’un drame, qu’il préparait. -Car les circonstances, en le ramenant ici, inclinaient -son choix vers ce cadre. Une prédilection -l’attachait à la cité charmante et morose, qui, -pour le capter tout à fait, venait de prendre ses -compagnes au piège, grâce à la rouerie d’un -pavé sournois.</p> - -<p>Il se voyait déjà, pendant ces huit jours, venant -de son hôtel, rue du Nord-Sablon, à ce -délicieux Béguinage, prendre des nouvelles des -captives. Et, tandis que Toquette serait le joujou -des béguines puériles, qui s’amuseraient de la -distraire, il trouverait bien le moyen d’induire -Nicole à quelque promenade, où il aurait pour -lui seul ses chers yeux souriants et son rêve -étonné, dans l’inconnu de leurs âmes et dans -l’inconnu de la ville.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce soir-là, Nicole fut longue à s’endormir.</p> - -<p>De son lit, étroit comme une couchette de -pensionnaire, elle examinait sa chambre. Un -parquet de bois blanc bien lavé, avec une descente -de lit à fleurs et des ronds de sparterie -devant les sièges. Des chaises de paille et un -fauteuil de reps grenat. Une armoire en noyer -et une toilette drapée de percale. Des gravures -en des cadres de bois, contre la pâleur des murs. -Tout cela confusément distinct, grâce à un peu -de clarté venue de la chambre contiguë, dont la -porte était ouverte, et dans laquelle une veilleuse -palpitait. Là, dormait Toquette, oublieuse de -son entorse, que rectifiaient de solides bandages.</p> - -<p>Mais une autre lueur se glissait mystérieusement -autour des tranquilles choses. La croisée -sans volets, — car les matineuses béguines ne -craignaient pas le jour, — tamisait à travers le -léger store la splendeur lunaire des espaces. Une -pluie d’argent descendait au dehors sur les -grands ormes, sur la vaste pelouse, sur la chapelle -muette, sur l’eau immobile du Minnewater. -Elle enveloppait au loin les clochers et le Beffroi -de Bruges, qui se haussaient, aériens, dans un -ciel de cristal bleuâtre. Un silence infini planait -sur la calme cité, et sur l’enclos, plus calme -encore, du Béguinage. La vie, si faiblement -palpitante parmi les ruelles grises, s’apaisait -davantage, et jusqu’à n’être plus qu’un souffle -de résignation et de prière, chez les humbles -créatures qui peuplaient cet asile.</p> - -<p>Atténuer la vie, afin d’à peine la sentir… Ou -l’exaspérer jusqu’à ses ultimes vibrations, pour -en goûter, fût-ce dans l’angoisse, la saveur violente -et fugitive… Quel est le secret de la sagesse -humaine ?…</p> - -<p>« Vivre ici, dans cette chambre, jusqu’à la -mort… » songeait Nicole.</p> - -<p>Une perspective monotone de jours s’étendait, -oppressante. La jeune âme, secrètement troublée, -s’enfonçait dans ce rêve aride, pour la seule -joie de s’en évader tout à l’heure. Et cependant… -Une magie berceuse émanait d’un si profond repos, -et, doucement, anesthésiait l’agitation que -M<sup>me</sup> Hardibert refusait de s’avouer. Car des élancements -de plaisir et d’inquiétude la tenaient -tressaillante sur sa couchette de nonne. De trop -suaves impressions se réveillaient, furtives, dans -la prudente torpeur. Puis ce fut un retour inattendu, -et l’acidité de cette réflexion :</p> - -<p>« Mon existence à la Martaude n’est presque -pas plus variée, ni certainement moins prévue, -que celle de ces béguines. Après ce voyage si -amusant, combien tout, là-bas, me paraîtra -morne ! Et Raoul sera plus absorbé que jamais. -D’ailleurs, quand il reste avec moi, c’est pour -parler tout haut sa science. Il serait stupéfait et -méprisant, si je parlais tout haut mes pauvres -folles pensées. Pourtant, j’ai une vie intérieure, -comme il en a une, pour négligeable que la -mienne lui paraisse. »</p> - -<p>Une image s’évoqua… Un tenace regard bleu, -si attentif, depuis hier, à pénétrer le sien. Quelle -interrogation finement soucieuse dans les graves -prunelles d’un transparent saphir ! Comme elles -s’éclairaient à la moindre découverte faite en ce -domaine follement fleuri qu’était la sensibilité -de Nicole. Ce domaine… Jardin secret, prairie -frissonnante, sous l’envol papillonnant de ses -rêves… Ce n’était donc pas une sauvage et vaine -jachère, où Nicole s’évadait, seule toujours, des -âpres réalités. Une autre âme pouvait s’y plaire, -sans dédain des frêles herbes inutiles, mais avec -une curiosité attendrie pour leurs nuances et -leurs parfums. Ce qu’elle éprouvait, ce qui la -froissait ou l’attirait dans les moindres choses, -un froncement de ses sourcils, une susceptibilité -de sa délicatesse, ce pouvait donc être important -pour quelqu’un ?… Ce n’était donc pas -seulement de stupides nervosités de femme ?… -Il y avait, dans les ondulations de ses sentiments, -des joliesses, comme dans la grâce mobile de -ses traits ou les lueurs changeantes de ses yeux ?</p> - -<p>Mais sans doute. Et comment s’en avisait-elle, -depuis vingt-quatre heures ?… Et d’où venait -cette petite griserie de fierté reconnaissante, -cette dilatation soudaine de sa personnalité -jusque-là trop contrainte, sinon de ce fait, que -tout d’elle avait intéressé Sérénis, et qu’il avait -recueilli, avec une avidité de chercheur d’or, les -plus menues pépites où brillait un peu de son -âme ?… Il n’en avait rien dit. Mais où jamais -avait-elle rencontré cette pénétration dominatrice, -ce vouloir de lire en elle, ces échos de -pensée qui semblaient précéder plutôt que suivre -l’éveil de ses voix intérieures ?…</p> - -<p>« Ah ! quel ami j’ai retrouvé ! » se dit Nicole. -« Mon cher camarade Georget… Qui m’eût dit -que nos sympathies d’enfants laisseraient des -racines si fortes. Ce sera mon ami… oui… mon -ami… »</p> - -<p>Elle murmura ce mot d’« ami », le répétant à -plusieurs reprises, comme s’il eût contenu quelque -force mystérieuse et nécessaire. Puis, dans -le silence argenté dont s’enveloppait le Béguinage, -Nicole Hardibert s’endormit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>« Oui… En si peu de temps, madame, -vous m’aurez transformé. Vous aurez -fait de moi, du jongleur de mots que -j’étais, un écrivain sincère.</p> - -<p>— Est-ce moi ?… ou bien… elle ?… » demanda -Nicole, dont le gracieux mouvement de tête -indiqua la ville, — cette Bruges de regret et de -candeur, deux fois offerte, en sa réelle apparence -et dans le miroir de ses eaux.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert était assise, à côté de Sérénis, -sur le gazon en pente d’un des vieux remparts.</p> - -<p>L’après-midi voilé donnait enfin au poète -cette atmosphère grise dont il avait souhaité -l’enveloppement à la cité nostalgique. En face -d’eux, au delà du canal, très large en cet endroit, -une ronde tour, à la silhouette sarrasine, contre -un rideau d’ormes séculaires. Et plus loin, sur un -ciel de perle, les lignes inclinées des toitures, -l’élancement des clochers, la couronne dentelée -du Beffroi, l’aiguille de Notre-Dame, la carrure -abrupte de Saint-Sauveur.</p> - -<p>Le cristal du bassin reflétait ces choses pensives. -A droite, sur la crête du glacis, des moulins -à vent déployaient leurs ailes cabalistiques. Nul -souffle ne les faisant tourner, ils semblaient -inscrire dans l’espace un signe de mystère. La -molle suavité de l’heure, sous le voile uni des -nuages, la solitude du lieu, aggravaient le -charme du décor. Pour les deux êtres assis là, -côte à côte, chaque détail de cette scène prenait -un sens inoubliable.</p> - -<p>Depuis une semaine, ils vivaient en un tête-à-tête -où Bruges seule intervenait en tiers. Elle -servait de truchement à leurs âmes, avec le -vocabulaire profond de ses œuvres d’art, de ses -sanctuaires, de ses cloches, où leur double pensée -communiait à tout instant.</p> - -<p>La foulure de Toquette guérissait peu à peu, -sans que l’impatiente fille sentît trop peser les -heures parmi les gâteries des béguines. Pour -les recluses, cette rousse figure d’espièglerie -devenait un gai soleil intérieur, aux jeunes rayons -duquel se réchauffaient leurs cœurs éteints. -Même immobile, sur une chaise allongée d’un -tabouret, et dans ce refuge de calme, la vivacité -de Toquette réclamait et trouvait des aliments. -Elle se faisait enseigner par ses affables hôtesses -le miracle de patience et d’habileté qui fleurissait -leurs coussins à dentelle de l’inestimable -point de Bruges. Et sa gourmandise enregistrait -les recettes des chatteries fabriquées à son intention.</p> - -<p>Jamais les petits couvents ne s’étaient imprégnés -avec plus de persistance d’aromes de cédrat, -de caramel et de vanille. Même Nicole s’en déclarait -légèrement écœurée, tandis que, par les -interminables crépuscules, elle tournait avec -Ogier autour de la pelouse, échangeant les impressions -recueillies durant les promenades de la -journée.</p> - -<p>Cette pelouse du Béguinage, ce grand terre-plein -velouté sous les ramures des vieux ormes, -leurs pieds en garderaient longtemps la sensation -de fraîcheur élastique, et leurs yeux la paix -verdoyante. Ce sol mystique aurait nourri la -fleur ardente et vénéneuse, la fleur de passion et -de poison, qu’ils emporteraient pour leur délice -et leur supplice.</p> - -<p>Cependant le sortilège allait finir. Demain, -Raoul Hardibert viendrait chercher sa femme -et leur filleule, pour les ramener à la Martaude.</p> - -<p>Perspective, qui, peut-être, élargissait pour -Ogier, pour Nicole, la blessure de mélancolie -par laquelle Bruges tout entière leur entrait -dans le cœur, tandis qu’ils la contemplaient, -grise sous le ciel de cendre, assis sur l’herbe du -rempart.</p> - -<p>— « Non, madame, » répliquait le jeune -homme, « ce n’est pas la sincérité de cette ville -qui m’a fait prendre en dégoût mon cabotinage -littéraire. Certes, elle est d’une droiture admirable, -n’offrant aucune beauté qui ne corresponde -à une phase de sa vie morale, n’ayant rien d’acquis -ni d’emprunté dans sa grâce artistique, pas -plus que dans son agencement intime. Les nécessités -commerciales ont dessiné ses canaux. -Sa foi respire dans ses églises. Son Beffroi proclame -ses libertés communales. Et sa torpeur -actuelle n’est pas feinte. Elle est vraie dans le -présent comme dans le passé, sous le linceul -de son silence, comme sous les vives broderies -de ses architectures. Mais son exemple seul ne -m’aurait pas suffi. Sans votre présence, il m’eût -manqué ce qu’elle exprime, l’émotion. Elle se -raconte elle-même. Jusqu’ici, je n’ai rien eu à -dire de moi.</p> - -<p>— Et maintenant ?… » demanda Nicole.</p> - -<p>— « Maintenant… » répéta Ogier.</p> - -<p>Il se tut, et la regarda, d’un tel regard qu’elle -détourna le sien.</p> - -<p>Alors elle entendit la voix de son ami qui -murmurait :</p> - -<p>— « Maintenant, je suis comme un instrument -de musique auquel on a donné l’unisson. -Les fibres de mon cœur sont accordées pour -toutes les vibrations de douleur et de joie. Il ne -peut plus chanter faux. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert ne dit rien. Les yeux fixés -sur le paysage, les lèvres serrées, un peu pâle, -elle semblait écouter encore les paroles suspendues, -à moins qu’au contraire il ne lui convînt -pas de les entendre.</p> - -<p>Cette ambiguïté de sphinx seyait aux lignes -pures de son visage. Ogier remarqua, sous la -placidité voulue, quelque chose d’intense dont -il ne se fût pas avisé voici huit jours. La peau -mate s’opalisait d’une secrète flamme. Une précision -nerveuse affinait les traits, comme une -retouche d’un burin plus sûr. Une force inconnue -pétrissait la chair délicate, lui donnait plus -de caractère, plus d’éclat. Était-ce bien la tranquille -M<sup>me</sup> Hardibert, si bienveillante à la banalité -bourgeoise du vieux Plantin ?… A cette -minute, Sérénis eut le pressentiment d’un éveil, -dans cette âme qui lui avait tant révélé de la -sienne.</p> - -<p>Il reprit :</p> - -<p>— « Savons-nous ce qui existe en nous-mêmes -tant que l’aimant d’une personnalité complémentaire -n’a pas fait affleurer à la surface de nos -cœurs le trésor secret ? Nous ne sommes pas des -isolés, même en notre vie du dedans. Elle ne -palpite que sous le choc excitateur des sentimentalités -prochaines. Depuis des années, je n’ai -même pas essayé de me connaître. Je m’imposais -un masque, et voulais me voir sous l’orgueilleuse -apparence qu’exigeait mon imagination. Quelques -jours auprès de vous ont suffi pour ressusciter, -dans l’artificiel Ogier Sérénis, le spontané -Georget d’autrefois. »</p> - -<p>Nicole, toujours les yeux au loin, vers la -grisaille du paysage, que le canal bordait d’argent -et que scellait d’un hiéroglyphe noir le -geste immobile des moulins, prononça rêveusement :</p> - -<p>— « Comme c’est vrai, ce que vous dites !… -Nous sommes <i>autres</i> suivant les <i>autres</i>. Les êtres -que nous pouvons le plus aimer sont probablement -ceux qui font épanouir le meilleur de nous-mêmes. »</p> - -<p>Se fût-elle exprimée ainsi la semaine précédente ?… -Comment concevoir naguère une telle -détente élastique de sa nature, sa libre et délicieuse -expansion dans une atmosphère si suggestive -et si souple ?… Mais le charme qu’elle -avait éprouvé, elle l’exerçait elle-même. Quel -était le plus doux : subir la mystérieuse magie, -ou se sentir magicienne, elle qui se jugeait sans -prestige ? D’où lui venait ce pouvoir ? Elle se -l’avérait par mille indices, tandis que le proclamait -son ami. Certainement, celui-ci n’était plus -le littérateur nouveau jeu, haut sur cravate et -empesé de scepticisme, qu’il s’efforçait de paraître, — assez -maladroitement d’ailleurs, — lors -de leur rencontre à Anvers. Ne le déclarait-il -pas ?… C’était Georget, et non plus Ogier, avec -les gaucheries et les élans de leur camaraderie -adolescente.</p> - -<p>— « Ah ! si j’avais su !… » disait-il. « Si je -n’avais pas oublié le chemin de la Martaude, -j’aurais peut-être déjà écrit quelque œuvre de -profondeur et de vérité. Mais ce n’est, après tout, -qu’un peu de temps perdu. Désormais, en prenant -la plume, je songerai : Il faut amener des -larmes d’attendrissement dans les plus purs -yeux du monde, il faut susciter un sourire ému -sur les plus franches et fières lèvres, il faut gonfler -d’enthousiasme le cœur le plus tendrement -subtil. Et je verrai vos yeux, vos lèvres… J’entendrai -chuchoter votre cœur. Alors, je mettrai -dans mes vers et dans ma prose cette force d’humaine -vérité qui seule peut toucher votre âme. »</p> - -<p>La passion de l’homme commençait à enflammer -les périphrases de l’écrivain. N’était-ce pas -sous les ravissantes espèces physiques des prunelles -d’aube, de la bouche pulpeuse et mobile, -que le souvenir d’Ogier communierait avec la -pensée de la charmante femme ? Aurait-il goûté -sa droiture sans la clarté de son regard, sa fine -rêverie sans la douceur effilée de son sourire, -sa prompte sensitivité sans les battements de -ses longs cils et la pâleur changeante de ses -joues ? Ses yeux, à lui, tandis qu’il parlait, se -posèrent sur les traits dont il venait d’évoquer -la puissance inspiratrice. Et, tout à coup, un -frisson le traversa. Frisson de désir, aussitôt -suivi par un frisson de peur. Qu’avait-il dit ?… -Où allait-il ? Déjà une telle tendresse lui rendait -Nicole sacrée, qu’il trembla pour elle de ce -qu’il éprouvait. La troubler ? Elle, dont la suprême -grâce était une paix si noble, vraiment -divine. Ah ! la chère créature, fraîche comme -une source cachée ! Il se tut, la contemplant -avec des prunelles que voilait un transport indéfinissable. -Il éprouvait une envie folle de tomber -à genoux devant elle, là, dans ce lieu si -bien fait pour l’adoration et le sacrifice, en face -de la ville taciturne, sur l’herbe du rempart -inutile et désert.</p> - -<p>Nicole cessa de s’absorber dans la vision lointaine. -Une irrésistible attraction lui fit tourner la -tête. Et quand le regard d’Ogier eut pris le sien, -leurs deux cœurs défaillirent.</p> - -<p>La minute fut tellement souveraine qu’ils en -subirent l’enchantement et le silence avant même -d’avoir pu s’en défendre. Mais aussitôt que -M<sup>me</sup> Hardibert eut compris ce qui survenait de -fatal et de foudroyant, elle se leva :</p> - -<p>— « Retournons au Béguinage, » balbutia-t-elle.</p> - -<p>Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle -tête grave. Une faible torsion de son corps souple -changeait en prosternement sa position -assise. Il supplia :</p> - -<p>— « Je vous en prie… Restons encore un peu. -Nous ne parlerons pas, si vous voulez. Je ne vous -dirai rien… N’ayez pas peur… Mais où retrouverons-nous -ceci ?… »</p> - -<p>Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui -s’acheva sur sa poitrine. Que désignait-il ?… -Qu’était-ce donc, « ceci », que l’existence ne leur -rapporterait plus ? La vaporeuse douceur de ce -site adorable, cette grise Bruges sous la lenteur -des nuages, l’odeur humide et ancienne de son -rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de -l’herbe, et la solitude, rendue plus profonde par -un étrange recul du temps ?… Était-ce cela qu’ils -ne reverraient plus ensemble ? Ou s’agissait-il -de l’émotion unique dont ils restaient frémissants ?…</p> - -<p>Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole, -Ogier n’en était pas moins le captif enivré, -mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici préparé -à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en -décrivant la conversion singulière, qui, hors du -caractère factice, dégageait l’ingénuité de sa -jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce -garçon, fou de littérature, qui naguère encore -considérait la vie comme un décor héroïque où -il jouerait un premier rôle, — soigneusement -choisi, étudié, — se trouvait pour la première fois -à la merci d’un sentiment. Il n’avait jamais craint -ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop -croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le -maître, qu’il en disposerait comme d’une attitude -et d’une joie docile. Or, voici que, peu à peu, -depuis une semaine, la simple présence d’une -femme faisait glisser le travestissement, montrait -ce qu’il y avait dessous : une gentille et chaude -nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines, -et moins puérile aujourd’hui dans la soudaine -solennité de la passion, que la veille dans l’affectation -de scepticisme. Le masque ne tenait pas. -Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le -collerait mieux à ce visage, d’une virilité trop -fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition, fixeraient -les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure -la tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère -n’était pas accomplie. Le poète hautain et -désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant -d’amour.</p> - -<p>— « Appelez-moi Georget, voulez-vous ? » -demanda-t-il tout bas.</p> - -<p>Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir -près de lui. Sans doute parce qu’elle ne pouvait -renoncer si vite à une angoisse trop exquise, -mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée -trop tôt. Les très honnêtes et très chastes -femmes craignent de provoquer le danger en le -découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable -gêne de paraître attribuer à un homme -une idée d’entreprise que peut-être il n’a pas, -et la honte de l’erreur possible les incite à des -semblants d’indulgence ou de coquetterie.</p> - -<p>Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son -accent, révélèrent sa terreur d’effaroucher Nicole. -Avec quelle humilité lui adressa-t-il cette prière -de l’appeler par le nom familier d’autrefois ! C’est -tout ce qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence, -pour ramener leurs cœurs si tragiquement éclairés -à la paisible inconscience de tout à l’heure, -quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle, -quand il se félicitait du souffle sincère -que cette âme de vérité ferait circuler dans son -œuvre.</p> - -<p>Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs ?… Son esprit ne -formulait rien encore de ce qui grondait orageusement -dans son être. Osait-il songer : « Mais -voici l’amour !… » Trop réellement atteint, trop -éperdu, il restait sans artifice et sans hardiesse, -vrai dans sa timidité même.</p> - -<p>Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans -que son sourire pincé d’ironie rectifiât la niaiserie -touchante, qu’il insista :</p> - -<p>— « Oui… Si seulement, de temps à autre, -pour nous seuls, quand vous m’écrirez, quand -nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela -me donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais -que je vous appartiens un peu, que je -n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit -pas en accord avec votre âme si haute. Ce serait -le fétiche de mon pauvre talent. J’y penserais -chaque jour en m’asseyant au travail, comme -un joueur touche son talisman quand il va manier -les cartes. Ah ! que je sois quelque chose pour -vous, Nicole, que je sois votre Georget !… Mon -pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas -moi, me fait presque mal dans votre bouche. »</p> - -<p>Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette -idéale faveur où aboutissait la farouche invocation -d’un regard dont elle défaillait encore, -Nicole eut un sourire délicieux :</p> - -<p>— « Soit, mon ami, je vous appellerai Georget. » -Elle ne put se retenir d’ajouter : — « Je -ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même. »</p> - -<p>Une effusion plus ardente que de la reconnaissance -illumina la physionomie du jeune -homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne -reprit pas tout de suite la parole. Leur attention -se fixa de nouveau sur le paysage, comme si -l’interprétation de ce qui survenait entre eux -allait se dégager de ce ciel, de ces clochers, de -ces moulins, de cette eau luisante et morte, tandis -qu’au contraire, c’étaient les vibrations suraiguës -de leur sensibilité qui animaient les choses -d’une expression merveilleuse. Soulevés d’un -seul bond au-dessus de la vie par une secousse -passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient -doucement, avec la sensation de l’aéronaute -dont la nacelle s’arrache au sol, cette chute du -cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des -lèvres.</p> - -<hr /> - - -<p>Un instant plus tard, quand ils revinrent au -Béguinage, sans avoir autrement trahi ni dissipé -leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son -entourage de recluses fort agités. Un télégramme -avait été apporté pour M<sup>me</sup> Hardibert. -Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante -que la palpitation de son âme, compliquée -d’un remords vague, multipliait l’appréhension.</p> - -<p>Voici ce qu’elle lut :</p> - -<blockquote> -<p class="i">« Impossible aller vous chercher. Grève menace. -Revenez le plus vite possible. Affectueusement.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Raoul.</span> »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>Quand M<sup>me</sup> Hardibert pencha la tête à la -portière du train, elle aperçut tout de -suite la bonne figure de leur vieux -cocher — un homme qui avait servi son père, -M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde.</p> - -<p>On était en gare de Sézanne. A moins d’une -lieue de cette petite ville du département de la -Marne, se trouvait l’usine de la Martaude.</p> - -<p>— « Eh bien, Honoré, que se passe-t-il ?… »</p> - -<p>Le vieillard n’eut pas l’air d’admettre qu’il se -passât quelque chose.</p> - -<p>— « Je suis venu jusqu’ici pour porter mamzelle -Victorine, rapport à son entorse. Un commissionnaire -garde mes chevaux, — quoique le -Brûlé et Capon soient plus raisonnables que des -personnes.</p> - -<p>— Mais la grève ?…</p> - -<p>— Pas plus que dans mon œil… » goguenarda -familièrement le bonhomme. « Mais elle marche -comme père et mère, mamzelle Victorine ! » s’écria-t-il, -voyant Toquette descendre seule du -marchepied, et partir en boitillant à peine. « La -grève !… Ah ! bien oui… C’est-il Madame qui -demande ça ?… Quand Madame a vu depuis sa -naissance ce que les patrons de la Martaude ont -fait pour leurs ouvriers.</p> - -<p>— Cependant…</p> - -<p>— Allez, Madame, ça crie, tous ces gaillards-là, -ça a la tête près du bonnet, mais ça n’est -ni aveugle, ni imbécile. Y aura pas de grève -à la Martaude, je vous en flanque mon billet… -Ou alors c’est que les bienheureux se mettraient -en grève dans le paradis… Tout ça, c’est la faute -aux délégués de leur diable de syndicat… Des -manigances électorales, rapport à ce député -vacant… »</p> - -<p>Honoré voulait dire « ce siège de député vacant ». -Car, en effet, la mort du représentant de -l’arrondissement ouvrait une période d’agitation -politique dans ce coin de province industrielle. -La lutte y serait chaude, compliquée justement -d’un malaise économique. L’ignorance et le -dédain de ces questions devenaient agressifs -chez le vieux cocher de la Martaude, car ses -petites joies cordiales du cabaret se trouvaient -empoisonnées, tant que ses amis de l’usine se -passionnaient pour une cause qui ne le concernait -pas, en dehors de laquelle on avait même -soin de le tenir, par méfiance de son dévouement -envers ses maîtres.</p> - -<p>— « Tenez, » reprit-il, en arrivant près de sa -voiture — un landau confortable mais démodé, — « demandez -plutôt à Capon et au Brûlé s’ils -ont envie de se mettre en grève. Qué tas de blagues ! -hein, mes canards ? » Et il replaça la guide -à plat sur l’encolure de Capon, qui gardait ce -nom peu honorable d’une lointaine jeunesse -trop sujette aux écarts. Tandis que le Brûlé devait -le sien à une tache noire, enveloppant le -chanfrein, et lui faisant un drôle de museau -charbonneux, plus encore qu’à la nuance café -grillé de sa robe alezane.</p> - -<p>— « Sûr que si ses chevaux se mettaient en -grève, il trouverait, au contraire, que tous les torts -sont aux patrons, » dit Toquette en riant, tandis -qu’on partait au trot modéré des deux paisibles -bêtes.</p> - -<p>— « Raoul n’a qu’un tort, » fit Nicole soucieuse. -« Mais celui-là compte plus qu’il ne croit. -C’est d’être généreux avec moins de charme que -d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au -moment même où il agit dans leur intérêt. Les -ouvriers lui doivent plus qu’à mon père. Cependant -il n’aura jamais sa popularité. Mon père -n’était que juste, et paraissait libéral. Raoul est -un bienfaiteur, et passe pour un despote. »</p> - -<p>Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement, -tandis que s’y imposait le paysage bien -connu. Des champs succédèrent à un bouquet de -bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la -verdure blondissante se piquait de coquelicots, -des rails couraient sur un talus. C’était le petit -chemin de fer Decauville établissant la communication -entre l’usine et la gare de Sézanne. La -sveltesse des platanes en bordure, leurs maigres -ombres, indiquaient l’ouverture récente de la -route. Elle était née de la Martaude, comme le -village, dont les premières maisons se montrèrent -bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière -du sol noircit. Au loin de faibles collines ondulaient.</p> - -<p>Malgré l’heure du travail, — car il n’était pas -midi, — la Grand’Rue grouillait de monde. Beaucoup -de casquettes et de chapeaux de paille masculins -dominaient les fanchons ou les chignons -nus des ménagères. Sans avoir décidé la grève en -masse, les ouvriers boudaient l’atelier. Il y avait -eu des meetings et des régalades organisés par -des meneurs venus du dehors. Comment renoncer -à une si belle occasion de pérorer, de flâner -et de boire ?… Si les mères de famille geignaient -sur l’absence de paye, on se campait en héros, se -sacrifiant aux devoirs du citoyen.</p> - -<p>Tous ces braves gens, plus braillards et puérils -que malintentionnés, s’écartèrent d’ailleurs, -sans aucune attitude d’arrogance, devant le landau -ouvert. La plupart saluaient. M<sup>me</sup> Hardibert -était aimée. Puis, n’avait-elle pas à son côté le témoignage -de son bon cœur — cette enfant, cette -filleule pauvre et presque entièrement orpheline, -dont tout le monde connaissait l’histoire ?</p> - -<p>— « Toujours son air rigolo, la petite rousse, » -observa un jeune forgeron, espèce d’hercule naïf, -la bouche fendue jusqu’aux oreilles en un sourire -de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection -presque amoureuse de tous ces rudes -gars pour la frimousse de soleil.</p> - -<p>— « C’est Toquette, » murmuraient les gamins, -que ce surnom amusait, et qui le répétaient -un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la -crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns -ne manquèrent pas leur effet, et reçurent, au lieu -du regard fâché qu’ils appréhendaient à demi, -une moue de reproche gamine sous des yeux -rieurs, qui leur fit pousser des hourrahs.</p> - -<p>— « Vive Toquette !… » bramèrent les plus -hardis.</p> - -<p>— « Ne les encourage tout de même pas trop, » -dit Nicole, avec une prudence indulgente. « Le -prestige est nécessaire, suivant l’expression de -ton parrain.</p> - -<p>— Ah ! » soupira Toquette, « s’ils savaient -comme j’ai envie de faire une partie de barres -avec eux !… »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse -guérie, de renvoyer sa filleule à la pension. -C’est qu’elle était capable d’une escapade -pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée -des distances sociales qu’un moineau franc, -dont elle avait l’âme fantaisiste et populacière. -L’éducation seule faisait une demoiselle de cette -indépendante aux goûts de grisette.</p> - -<p>Et la fine marraine rectifiait ce qui risquait de -tourner à la vulgarité, mais avec une admiration -secrète pour l’aisance merveilleuse de Victorine -au milieu de leurs ouvriers. La mâtine les eût harangués -avec autant de plaisir qu’elle se fût jointe -à la partie de barres de leurs mioches. Et il fallait -l’entendre raisonner les mères de famille, les -gourmander ou leur remonter le moral, quand -Nicole l’emmenait dans ses tournées à travers le -village.</p> - -<p>Celle-ci, malgré sa bonté, sentait toujours la -barrière entre elle et ces êtres, qu’elle ne comprenait -pas tout à fait, dont elle avait vaguement -peur. Et, tout naturellement, eux la sentaient aussi. -Une ombre de répugnance, une ombre de timidité, -cela suffisait à empêcher l’entente cherchée -de bonne foi, comme la moindre appréhension du -dompteur, devinée par les fauves, suffit à les -rendre indociles et dangereux. Le peuple restait -trop, pour Nicole, le formidable fauve, dont par -nulle caresse on ne peut prévenir à coup sûr le -rugissement et le coup de griffe.</p> - -<p>Cependant, le landau longeait des murs, au -delà desquels des bruissements sourds, des sifflets -de vapeur, des fracas métalliques, annonçaient -l’activité des machines et des bras nombreux. -Une grille fut dépassée, dont l’ouverture -laissa voir tout le mouvement de l’usine au travail. -C’était la Martaude.</p> - -<p>Nicole observa :</p> - -<p>— « Aucun atelier ne paraît chômer complètement. »</p> - -<p>Honoré se tourna sur son siège :</p> - -<p>— « Madame voit si la gaillarde a encore du -cœur au ventre. »</p> - -<p>Du bout de son fouet, il désignait la masse -des bâtiments, l’ossature énorme de cette « gaillarde », -comme il disait, de cette Martaude, qui -trépidait tout entière de la volonté et de l’effort -humains.</p> - -<p>On la dépassa. Les chevaux précipitèrent leur -allure. Puis, à un coude de la route, en vue d’une -rivière, ils tournèrent d’eux-mêmes, brusquement, -tandis qu’Honoré jetait en arrière ses considérations -optimistes. Alors Capon et le Brûlé prirent -le pas. Ils connaissaient bien le bout de côte.</p> - -<p>La maison d’habitation se trouvait sur un -épaulement de terrain, dominant la fabrique. Sa -façade regardait de l’autre côté, vers le vallon. -Et les voitures y accédaient par ce lacet, prolongé -sous bois, à travers le parc. En arrière, quelques -terrasses étagées, que reliaient des marches, établissaient -la communication entre le domaine où -s’activaient les ouvriers et la demeure où pensait -le maître, entre la tête et le corps de ce grand -organisme laborieux.</p> - -<p>Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet -de travail de son mari. Dans le corridor, elle -croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter, mais -que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main -au bouton de la porte, elle allait entrer chez -Raoul, quand les éclats d’une discussion l’arrêtèrent.</p> - -<p>Un organe aux sonorités de cuivre, habitué -sans doute à vaincre les rumeurs des réunions -publiques, lançait avec emphase :</p> - -<p>— « Le capital, c’est notre travail accumulé, -c’est le produit de notre sang et de nos muscles. -Quand on se sert du capital contre le travail, -c’est comme si on mettait un couteau dans la -main du fils pour assassiner le père. »</p> - -<p>Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua -l’accent peu sympathique de Raybois, -le sous-directeur :</p> - -<p>— « Et la science ?… Et les cerveaux qui vous -donnent les idées, les instruments, l’impulsion, -qu’est-ce que vous en faites ?… A quoi serviraient, -sans eux, votre sang et vos muscles ? »</p> - -<p>Alors, froidement, mais avec une netteté -d’acier, l’intervention de Hardibert :</p> - -<p>— « Que cela suffise ! Nous ne sommes pas -ici pour discuter des théories, mais pour envisager -des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos -camarades me sauront gré des concessions que -je leur offre. Ne vous dérobez pas. Je sais parfaitement -quelle est votre influence. Mais j’aime -avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal. -De votre côté, vous savez que je n’ai qu’une parole. -Si vous hésitez, je retire tout, et je laisse -faire la grève. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert, sans saisir tous les mots, en -comprit assez. Son mari, assisté du sous-directeur -Raybois, était en pourparlers avec les ouvriers, -ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus -autorisés, ce Coursol, chef à l’atelier d’ajustage, -d’une habileté et d’une conscience rares, et que -Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme -et son orgueil à traiter avec le patron de -puissance à puissance.</p> - -<p>Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment -de se montrer. Jamais elle ne se hasardait -sur le terrain des affaires, même en particulier -avec Raoul.</p> - -<p>Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, -pensait volontiers tout haut en sa présence. Mais -plutôt pour éclaircir ses propres idées que pour -en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si -Nicole, enhardie par une forme interrogative, risquait -un avis, l’absurdité lui en était aussitôt rendue -sensible par un trait de brève ironie, ou par -une reprise du sujet, sur le même ton, au même -point, comme si elle n’eût pas ouvert la bouche.</p> - -<p>Sans essayer d’en entendre davantage, et encore -moins d’intervenir, elle se détourna donc -pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant -le palier, elle revit la personne qu’il lui -avait semblé mettre en fuite tout à l’heure. A demi-cachée -par la caisse d’un latania, effondrée -sur une banquette, une forme féminine se courbait, -les mains au visage, dans une attitude de -désolation.</p> - -<p>— « C’est toi, Fanny ?… Tu pleures ?… Qu’est-ce -qu’il y a, ma petite ?… » demanda Nicole avec -un intérêt affectueux.</p> - -<p>La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et -jeune visage, avenant et frais, avec ce charme piquant -de l’ouvrière française un peu affinée, — une -distinction spéciale, non apprise par la culture, -et qui laisse intacte la saveur naturelle, — des -yeux séduisant par une sorte de défaut, la -légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, -à la chinoise, leur donnant l’air de sourire, même -à présent qu’ils débordaient de larmes… Des cheveux -châtains, bien coiffés en bouffante auréole -autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin -de vingt ans.</p> - -<p>— « Oh ! madame… Si monsieur Hardibert -allait se fâcher contre papa !… S’il nous fallait -quitter la Martaude !… »</p> - -<p>C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, -la forte tête de la fabrique. Forte tête sous tous -les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour le travail -que pour les revendications utopistes. Trop indigestement -nourri d’une philosophie et d’une politique -dont l’assimilation dépassait les pouvoirs -de sa mentalité, mais d’une droiture foncière, -qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait -ce que son influence aurait eu sans cela de -dangereux.</p> - -<p>Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, -passionné pour l’œuvre de création qui s’y accomplissait, -pour l’éclosion des superbes machines, -dont jadis il façonnait modestement les plus -humbles organes, et qui, maintenant, sortaient -tout achevées, monstrueuses et précises, éblouissantes, -presque vivantes, de son atelier d’ajustage.</p> - -<p>Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants -y étaient nés, deux y étaient morts, et leur mère -les avait rejoints au cimetière. Sa fille, Fanny, -avait appris la couture par les soins de M<sup>me</sup> Hardibert, -celle-ci ayant obtenu qu’on la gardât pendant -deux ans, à Châlons, dans une école professionnelle, -où l’on n’acceptait pas ordinairement -de pensionnaires. Tout de suite après, la jeune -fille avait trouvé de l’ouvrage bien rétribué dans -la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, -s’y sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. -Et voici pourquoi, ce matin, dans l’inquiétude -de cette conférence entre le chef d’usine -et le porte-parole des mécontents, elle s’y était -glissée derrière son père. Des éclats de voix venaient -de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol -organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui -pardonnerait point. Il faudrait abandonner le pays, -la douce existence largement gagnée, — autre -chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune -fille voit toujours son rêve… — Et pour aller où ?… -L’angoisse de cette alternative pâlissait la mince -figure jolie, aux yeux obliques et futés.</p> - -<p>— « Les choses n’en sont pas là, » dit Nicole. -« Et puis, est-ce que tu crois que je vous laisserais -mettre dehors ?… »</p> - -<p>Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu -sourire qu’un observateur superficiel du ménage -Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de l’époux, -son dédain des opinions féminines, l’épouse -se sentait forte sur le domaine des décisions généreuses. -Là, d’une suggestion ou d’une prière, -il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité -inconsciente venait d’animer ses paroles.</p> - -<p>— « Oh ! madame… vous êtes bien bonne… -Mais ça ne fait rien, j’ai peur… » soupirait Fanny. -Puis, comme incapable de contenir une arrière-pensée -qui l’oppressait trop fort, elle laissa -échapper : « J’ai peur de monsieur Raybois !…</p> - -<p>— De monsieur Raybois ?… » répéta Nicole.</p> - -<p>Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert -avait fait la position, lui accordant de plus -la main d’une cousine à elle, Berthe Dervangeaux, -ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.</p> - -<p>Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois -ne montât le patron contre eux, ne lui persuadât -qu’il fallait expulser Coursol si l’on voulait -que le contentement et la discipline régnassent -à la Martaude. Et, tandis que la jeune fille -murmurait son appréhension, une lueur bizarre -glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe -excessive des paupières.</p> - -<p>— « Il y a quelque chose que vous ne me dites -pas, Fanny.</p> - -<p>— Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit -de monsieur Raybois, madame ?… » demanda la -jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en face.</p> - -<p>Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa -les joues de M<sup>me</sup> Hardibert. Jamais elle n’avait -été forcée de convenir avec personne, et surtout -avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait -trop, de ce qui rendait sa cousine Berthe horriblement -malheureuse. Gaston Raybois était de -ces hommes qui s’enflamment régulièrement -pour chaque femme jeune et jolie, et accidentellement -pour toutes les autres, au hasard de l’heure, -de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou -de geste, à laquelle ils ne savent pas résister. Tant -que lui-même avait été jeune, célibataire et incertain -de son avenir, les occasions aimables que -lui attirait sa fringante tournure se multipliaient -plutôt trop, même pour sa soif de galanterie. -Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il -ne craignait pas d’employer son pouvoir pour les -mener à sa guise, il devenait terrible. Dans -l’usine, au village, il commençait de jouer au pacha. -Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur -à la Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur -qu’il était. Et rien que pour certains -soupçons, de rudes poings se crispaient sur les -pièces d’acier quand il traversait les halls avec sa -face d’insolente joie.</p> - -<p>Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes -de sa cousine, que la jalousie ravageait, s’était -hasardée à quelques allusions auprès de son -mari. Que fallait-il croire ? Devait-on se préoccuper -des légèretés de Raybois ? Peut-être un -avertissement sérieux de l’ami, du chef, préviendrait -un scandale.</p> - -<p>Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit -que de leur plein gré les filles et les femmes. -Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La -Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour -des balivernes de ce genre qu’on tracasse un -auxiliaire comme Raybois.</p> - -<p>Dans la brutalité involontaire de ses réponses, -Nicole, une fois de plus, devinait l’intellectuel, -hostile à l’amour, décidé à n’y attacher aucune -importance. Et aussi cette sourde antipathie pour -la femme en général, dont il ne saisirait jamais -l’âme, et qu’alors il traitait — en paroles du moins — comme -une poupée de chair, dont la dignité -était négligeable, et qui devait toujours se sentir -flattée par le vœu du mâle. Une secrète approbation -se trahissait dans son attitude pour -l’homme dont les actes impliquaient un mépris -que lui-même eût souhaité d’éprouver au degré -où il le professait.</p> - -<p>Nicole, froissée — elle n’aurait pu dire pourquoi — d’une -telle façon de prendre les choses, -n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de -Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences -de sa cousine, également choquantes, mais pour -d’autres raisons. Un type singulier d’honnête -femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie -démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la -plainte si claire, mais si imprévue, de Fanny, -M<sup>me</sup> Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, -ayant horreur d’en apprendre davantage, tout en -se disant que son devoir était d’écouter cette -petite, de la conseiller, de la protéger.</p> - -<p>Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on -de sa véracité ? La blâmait-on pour un si -malencontreux succès, dont toute sa réserve décente -n’avait pu la préserver, et qui la menaçait -d’un dépit redoutable ?…</p> - -<p>Elle murmura, la voix sèche :</p> - -<p>— « Voilà ce que c’est d’être, comme moi, -trop dévouée aux maîtres. Si je ne craignais pas -de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter -à père les abominations de monsieur Raybois. -C’est pour le coup qu’il se déclarerait contre les -patrons, et qu’il déciderait les camarades à la -grève !…</p> - -<p>— Ayez confiance en moi, Fanny, » commença -M<sup>me</sup> Hardibert. « Aucun mal ne vous -atteindra dans cette maison. »</p> - -<p>Elle prononça encore quelques phrases, dont -le vrai sens était plutôt dans l’intonation tendre, -apaisante… Car, où trouver d’opportunes paroles ?… -L’âme de Nicole se repliait, dans une -répugnance, parmi cette atmosphère d’antagonisme -et de convoitise où elle était rentrée. Au -seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts -de castes, se heurtant avec des bruits d’or et de -fer, la faisaient fuir tout à l’heure, tremblante. Et -voici qu’elle tombait sur un aspect plus troublant -de cette dure collaboration de forces opposées -et inégales qui fait la vie industrielle.</p> - -<p>Où était son rôle, à elle-même ?… Trop timide -pour agir sur d’autres êtres, d’une délicatesse trop -rebelle à certains contacts pour s’entendre avec -les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne -jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment -ne pas sentir à toute heure le malaise d’un -milieu où elle ne s’adaptait pas, bien qu’elle y -fût née ? Ce matin, particulièrement, au lendemain -de Bruges, où tant de rêves l’avaient emplie -toute dans une si vaste paix… D’un coup d’aile -éperdu son imagination l’y ramena… Elle ne vit -plus cette jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et -sournois, qui secouait de sa jupe fripée, de sa -chemisette mince, les vilains désirs, comme des -insectes agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit -plus les voix batailleuses discuter pour le luxe et -pour le pain. Elle fut là-bas… Quelqu’un s’y -trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à -l’ombre, sur le cristal noir d’un canal. Et leur long -col ondulait avec une telle grâce que cela faisait -de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout -un ordre de choses très précieuses et très importantes, -auxquelles son compagnon se montrait -aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre -ainsi, pour de belles et calmes images, avec quelqu’un -qui en serait fasciné comme elle — oui, -fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la -souffrance embrumât ses prunelles bleues.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>Le lendemain, comme Hardibert sortait -de la forge, après avoir surveillé un -façonnage difficile, un visiteur s’avança -vers lui, dans la cour. Préoccupé comme il l’était, -le chef d’usine vit une physionomie connue sans -réfléchir à l’inattendu de la rencontre. Mais quand -Ogier Sérénis lui tendit la main, une surprise -l’envahit brusquement :</p> - -<p>— « Par exemple !…</p> - -<p>— « Monsieur, » dit le jeune homme, « j’ai vu -par les journaux que la situation s’aggravait ici. -Alors je me suis rappelé que la Martaude est un -peu ma maison…</p> - -<p>— Certainement… certainement… » approuvait -Raoul d’un ton vague, car il ne saisissait pas -bien le rapport…</p> - -<p>— « Vous avez été si aimable pour moi quand -nous nous sommes rencontrés, monsieur Hardibert. -J’ai tenu à vous apporter ma sympathie, et -même, au besoin, mon aide, si… si votre sécurité… »</p> - -<p>Le petit discours préparé par l’écrivain se disloquait -un peu devant la stupeur évidente de -Raoul.</p> - -<p>— « Mais, » s’écria celui-ci, « qu’est-ce qu’on -raconte donc sur votre boulevard des Italiens ? -Vous croyiez qu’on se massacrait ici ?…</p> - -<p>— Le mot de grève est toujours sinistre…</p> - -<p>— Pour les faiseurs de drames, comme vous. -Enfin, c’est très gentil d’être venu, » reprit cordialement -le chef d’usine. Car son instinct de se -hérisser tout de suite cédait à cette considération -que la démarche, pour naïve qu’elle semblât, -s’inspirait d’un chaleureux sentiment. Déjà il -regrettait sa réception plutôt froide.</p> - -<p>Cependant Ogier l’interrogeait sur la crise.</p> - -<p>— « Elle n’est pas exclusive à votre région, -n’est-ce pas ? On parle d’une cessation simultanée -du travail dans toute l’industrie métallurgique. »</p> - -<p>Hardibert expliqua, en hochant la tête, que -leur arrondissement était remué plus qu’ailleurs -par un conflit politique. Dans trois semaines, on -procéderait à l’élection d’un député. Si peu au -courant de ces discussions que fût un poète, Sérénis -ne pouvait ignorer quelle importance prenait -cette manifestation isolée. Cela tenait à la qualité -des candidats en présence. L’un, puissant -orateur socialiste, évincé au dernier scrutin général, -et que son parti s’acharnait à ramener dans -l’arène. L’autre, si manifestement officiel, que -son échec serait une défaite pour le Gouvernement -et risquait d’ébranler le Ministère.</p> - -<p>— « Mais qu’avez-vous à faire de toutes ces -complications de la lutte sociale, vous qui planez -dans les nuages, bienheureux rimeur ? »</p> - -<p>Ogier protesta en souriant.</p> - -<p>— « Je n’ai commencé par les vers que pour -arriver à la prose. Je ne me suis permis le rêve -qu’en attendant la vie. Quelles notes intéressantes -je pourrais recueillir dans ce grand centre -ouvrier !…</p> - -<p>— Elles ne ressembleraient guère à celles de -Bruges, » observa l’ingénieur.</p> - -<p>Sa voix sarcastique souligna étrangement le -paradoxal à-propos. Quel sens y donnait-il ?… -La bonhomie avec laquelle, immédiatement après, -il offrit de satisfaire la curiosité professionnelle, -montra qu’il n’avait rien insinué, sinon le léger -ridicule de ces éternelles notes, si commodes aux -romanciers pour expliquer les fugues que leur -suggèrent en des sens opposés leur fantaisie, leur -avidité de sensations, leur angoisse nerveuse -devant la table de travail où la blancheur des -pages les attend.</p> - -<p>— « Si vous voulez vraiment étudier le jeu de -boules qu’est la politique, où c’est à coups de -destinées humaines lancées au hasard qu’on tâche -d’atteindre le but d’ambition individuelle, je suis -en mesure de vous montrer des choses curieuses, -jeune homme. Mais pas ici, pas maintenant. J’ai -à faire. Je dois vous quitter. Que préférez-vous ?… -Que je vous donne un de mes ingénieurs pour -vous faire visiter l’usine ? Ou bien remettre cela -à plus tard, et monter vous reposer à la maison ? -Vous connaissez le chemin. Si la Martaude a -grandi, si l’outillage s’est transformé, depuis -monsieur Dervangeaux, votre tuteur, l’habitation -est restée la même. Vous nous ferez le plaisir d’y -rester quelques jours, j’espère bien.</p> - -<p>— Mais… » balbutia Sérénis, « j’avais pris -une chambre, dans l’unique auberge de Sézanne.</p> - -<p>— Eh bien, ne vous en occupez pas. J’y ferai -chercher votre valise. »</p> - -<p>Ogier se défendit sincèrement, sans résultat -d’ailleurs. Quel prétexte pour refuser l’hospitalité -du maître actuel de la Martaude, lui, presque -enfant adoptif du fondateur, dont celui-ci avait -épousé la fille ? Ne l’avait-il pas constaté en abordant -Hardibert ? il revenait à un foyer qui était -un peu le sien. Mais il avait conscience de ce qu’il -y rapportait : quelque chose de plus fulgurant et -de plus redoutable que la cartouche de dynamite -dont la haine envieuse d’un révolté menaçait -peut-être en ce moment les vieux murs. Ce qu’il -y rapportait, c’était l’amour. C’était, dans toute -sa force inattendue et irrésistible, la première -passion de sa jeunesse. Et pour qui ? Pour la -femme de cet homme qui lui offrait sans défiance -l’hospitalité sous son toit. A cette minute, il eut -un véritable spasme de remords. Car tout le factice -de ses bravades littéraires tombait dans la -sincérité de l’amour qui le subjuguait. Redevenu -simple dans la plus vertigineuse façon de sentir, -il laissait le grand souffle lui balayer toute l’âme. -Et, sous le tourbillon envolé des sophismes, reparaissaient -les linéaments indestructibles de l’honnêteté -héréditaire.</p> - -<p>Il n’eut pourtant pas le courage de résister -aux circonstances, après les avoir provoquées. -Pas même celui de s’attarder à parcourir l’usine.</p> - -<p>— « J’aimerais mieux attendre que vous ayez -un instant pour m’y diriger vous-même, monsieur -Hardibert. D’ailleurs, je ne la reconnaîtrai pas. -Tandis que je retrouverai mes meilleurs souvenirs -enfantins dans la maison de là-haut.</p> - -<p>— A tout à l’heure, donc, » fit le maître de la -Martaude.</p> - -<p>Sur la route, les pas de Sérénis soulevèrent la -poussière de réminiscences. Et, dès le seuil du -parc, les ombres des grands arbres s’allongèrent -avec la lenteur délicieuse des anciens jours de -congé. Jamais les heures n’auraient plus cette -longue plénitude d’alors. Déjà leur vol tumultueux -inspirait à ses vingt-quatre ans la fièvre de -promptement en jouir. Et de quelle fuite effarante -elles devaient le consterner plus tard ! Mais -comme elles se déroulaient jadis avec une intarissable -abondance, ici, durant l’été songeur de -sa seizième année ! Si indistinct flottait autrefois -son rêve, qu’il ne le retrouvait pas sous d’autres -formes que la courbe de ces pelouses, la perspective -bleuâtre et noyée de ces lointains, l’élan -aigu de ces peupliers dans le vide profond du -ciel. La vibration de l’été tremblait dans l’air, -comme aux vacances, quand il se couchait sur ce -gazon, les mains croisées sous la nuque, et que -son cœur gonflé d’espérance battait jusqu’au -zénith d’azur pâle.</p> - -<p>A cette époque, était-il amoureux de Nicole -sans le savoir ? Il aurait voulu maintenant s’en -persuader. Du moins se rendait-il témoignage -que rien pour lui n’avait ressemblé à l’amour, -entre leurs adieux de jadis et leur récente rencontre. -Cette indifférence ne naissait-elle pas d’un -souvenir préservateur, dissimulé mais vigilant ?</p> - -<p>L’exclamation d’un jardinier qui venait de le -reconnaître, le toucha. Comme le cocher Honoré, -comme la majeure partie du personnel, ce brave -homme datait du temps de M. Dervangeaux.</p> - -<p>— « J’ai peur, monsieur Georget, que vous ne -trouviez personne à la maison. A c’t’heure, Monsieur -est à la fabrique.</p> - -<p>— Je l’y ai vu. Mais Madame ?</p> - -<p>— Madame est descendue dans le pays.</p> - -<p>— Avec mademoiselle Toquette ?</p> - -<p>— Bah !… Vous connaissez mamzelle Victorine ? -Oh ! bien, quant à vous dire où elle est, -ça, le diable y perdrait sa peine. Jamais une -demi-heure de suite à la même place. Vous la -trouveriez perchée dans un arbre, ou plongeant -au fond de l’étang, faudrait pas vous en étonner.</p> - -<p>— Son pied est donc tout à fait guéri ?</p> - -<p>— A-t-elle eu mal au pied ?… C’était pas pour -la gêner, car elle doit avoir des ailes, cette petite -criquette-là. »</p> - -<p>Ogier ne s’était informé de la fillette qu’en -l’espoir d’apprendre qu’on l’avait déjà reconduite -à la pension. Hélas ! il faudrait encore subir, -présence espiègle et espionne, entre M<sup>me</sup> Hardibert -et lui, sa frimousse d’angora roux ! Grands -dieux ! il la verrait assez tôt. Ce jardinier était -loin de compte en s’imaginant qu’il allait la -chercher. Au lieu de continuer à monter vers la -maison, le jeune homme fit un circuit, et, redescendant -par une charmille qu’il connaissait -bien, il s’assit sur un banc d’où il apercevait la -grille d’entrée. De la sorte, il surprendrait Nicole -dès son retour, avant que personne l’eût -prévenue.</p> - -<p>Maintenant, dans l’émotion exquise de l’attente, -reconquis par le charme familier de ce -lieu, il se réjouissait du retard. Jadis, il avait -ainsi guetté sa compagne d’adolescence. Elle -remontait le chemin en contre-bas du banc, — les -niveaux irréguliers du parc se prêtaient aux -surprises, — et il l’avait clouée sur place en faisant -pleuvoir des pétales de roses à son passage. -Quelle tentation de recommencer la gentille -plaisanterie ! S’il osait !… Il tourna la tête pour -découvrir quelque rosier en fleurs, et sursauta -d’un étonnement presque superstitieux quand il -reçut en plein visage une admirable « jacqueminot », -heureusement dépourvue d’épines. Une -« gloire de Dijon » suivit, qui ne l’atteignit qu’à -l’épaule. Et peut-être le bombardement eût-il -continué, si l’assaillante ne se fût trahie par un -éclat de rire. Mais la stupeur de Sérénis se manifestait -trop comique. Une irrésistible roulade de -gaîté partit d’un massif tout proche, dont, presque -aussitôt, émergea Toquette.</p> - -<p>— « Pardon, » balbutia-t-elle, pouffant à s’étrangler, -« pardon de vous avoir touché dans la -figure. Mais vous vous êtes tourné de mon côté -juste au moment où je vous visais… » Elle se -calma un peu en le voyant rester très grave, et -reprit plus timidement : — « Je ne vous ai pas -fait mal ?</p> - -<p>— Non, mademoiselle. »</p> - -<p>Sérénis, qui tenait encore les deux roses, machinalement -saisies, les lança au loin d’un geste -si dédaigneux que Toquette haleta, comme sous -une gifle. Ses lèvres entr’ouvertes tremblèrent.</p> - -<p>Il ne retira pas de cette petite silhouette pétrifiée -ses yeux froidement fixes. L’irritation de sa -rêverie profanée par l’insupportable intruse le -rendait cruel. Il y avait presque un abus de -force dans cette dureté écrasante de regard d’un -homme sûr de lui envers une enfant si visiblement -interdite.</p> - -<p>Sous cette réprobation flagellante comme -un dégoût, le blanc visage pailleté de menues -taches de cuivre s’empourpra violemment. Les -prunelles s’embrumèrent. Le jeune corps oscilla -dans l’incertitude. Allait-elle fondre en larmes ? -Allait-elle s’enfuir ? Ni l’un ni l’autre. Elle eut un -mouvement singulier. D’une coulée humble et -souple, elle glissa presque aux pieds de Sérénis, -à l’endroit où gisaient les fleurs. Elle les ramassa, -lui adressant un coup d’œil intraduisible, chargé -de défi autant que de chagrin, puis elle se releva, -et s’éloigna sans hâte, muette, comme une petite -nymphe blessée.</p> - -<p>— « L’agaçante moucheronne ! » grommela -Sérénis. Mais, comme elle disparaissait sans -tourner la tête, il ne put s’empêcher de sourire. -Sous l’arcade de la charmille, flottait le reproche -caressant de la petite âme désappointée. Ce -beau garçon aux yeux preneurs ne pouvait se -tromper sur les aguichements et sur les dépits -des fillettes.</p> - -<p>Il n’y pensait guère lorsqu’il aperçut Nicole -qui franchissait lentement, à pied, la grille ouverte. -Le soleil baissant mettait un reflet d’or -rose sous son ombrelle. Un peu lasse d’avoir -gravi la côte, elle penchait la tête, les yeux à -terre. A quoi pouvait-elle bien rêver ?… Sa jupe -ronde, rasant à peine le sol, sa chemisette de -batiste blanche, son canotier de grosse paille -cerclé d’un simple ruban, lui donnaient un tel air -de jeunesse, qu’Ogier la vit toute pareille à la -chère camarade d’autrefois.</p> - -<p>Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche -tellement alanguie de pensée intérieure, qu’il -restait indécis, troublé devant ce mystère d’une -songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer -sans lui causer trop de saisissement.</p> - -<p>Mais, comme elle allait arriver au-dessous de -lui, dans l’allée en contre-bas, soudainement -elle leva la tête et le regarda en plein, les prunelles -attirées par un magnétisme. Il était debout, -le cou un peu tendu. Et, comme il ne prévoyait -pas son mouvement, elle surprit dans ses -yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait -si ardemment. Elle-même laissa voir -l’irradiation d’une joie que la volonté tardive -atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression -trop intense, elle courut vers lui comme -une enfant.</p> - -<p>— « Georget !… » Tout de suite, elle l’appela -par ce nom qui lui semblait si doux à dire, qui -ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée -grise de Bruges. — « Que c’est bien de revenir -ici !</p> - -<p>— Je n’aurais jamais dû m’en éloigner, » dit-il -avec une force triste. « Ce lieu me remplit de -regrets affolants.</p> - -<p>— Il est le même… Que regrettez-vous, mon -ami ?</p> - -<p>— Ce que je regrette !!… »</p> - -<p>Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle -devina quel genre de méditation il venait de -traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux parc -avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour -de voyage, ne subissait-elle pas une hantise -étrange, reliant les impressions d’hier à la douceur -d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque -détour d’allée ce que l’adolescent y avait laissé -de lui, revivant tout cela par une tendre et folle -préoccupation de l’homme qu’il était devenu ?</p> - -<p>— « Ce que je regrette… » répéta-t-il plus -bas. « Vous voulez le savoir ?… »</p> - -<p>Il avait glissé son bras sous celui de la jeune -femme et l’entraînait doucement. D’instinct, -pour leur causerie, il souhaitait un coin plus -secret, à distance du massif où Toquette s’était -si facilement cachée. Quelques pas, et ils furent -dans un sentier délicieusement abrité. Un parfum -lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia, -dressées dans la verdure métallique des -grands arbustes, exhalaient ce puissant arome, -que le soleil avait échauffé dans leurs urnes -fines.</p> - -<p>Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il -avait manqué sa vie, il s’était conduit en insensé. -S’il était revenu régulièrement à la Martaude, -durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses -vacances de collégien, il aurait découvert à temps -que son cœur appartenait à Nicole, que l’existence, -l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter, -tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de -saveur que par elle. Il l’aurait compris, et il le lui -aurait fait comprendre. Peut-être s’en fût-elle -émue… Peut-être aurait-elle pris souci de se -sentir tellement nécessaire… Ou même eût-elle -trouvé digne d’elle ce rôle d’inspiratrice, de -créatrice, cette souveraineté magique qui fait -qu’une femme pétrit à son gré le cerveau, la -volonté, la destinée d’un homme…</p> - -<p>Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une -éloquence passionnée et si grave, Nicole ne put -s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la personnalité -trop forte, inentamable, de Raoul. Cet -esprit tout d’une pièce, quand elle l’effleurait, -lui semblait revêtu d’acier. A toucher de trop -près cette pensée trop volontaire et trop close, -elle sentait le froid du métal. Son mari l’aimait, -sans doute, à sa manière. Mais jamais il ne lui -donnerait cette ivresse que Georget dépeignait -avec une séduction si poignante : être la raison -et la cause de toute façon de voir et de sentir -dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer -l’univers pour celui à qui l’on voudrait -donner le ciel, quel privilège ! Raoul Hardibert -ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide -logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée -dans sa vie, avec toute une sensibilité imprévue -et frissonnante, n’influençait pas le moindre de -ses raisonnements.</p> - -<p>— « Mon ami… » murmura Nicole, interrompant -Sérénis, « Georget, que dites-vous ? Ne devais-je -pas épouser Raoul ?</p> - -<p>— Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux -ans d’absence de ma part. Oh ! ces deux ans !… -malheureux aveugle que j’étais !…</p> - -<p>— Mon père souhaitait mon mariage avec -son successeur. Il vous aimait beaucoup. Mais -vous n’étiez qu’un enfant… Jamais il ne vous -aurait alors confié sa fille.</p> - -<p>— Nicole… si j’avais su me faire aimer de -vous, vous m’auriez attendu. »</p> - -<p>Il avait énoncé lentement, et avec quel regard ! -la supposition : « Si j’avais su me faire aimer de -vous… » Puis il se tut. Elle aussi. Un effroi leur -vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles -ne volaient-ils pas ?… Le même rêve, à -présent, leur étreignait le cœur. La vie s’étendait -devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient -ensemble, dans cette atmosphère si -douce de leurs deux natures tendres, partageant -le charme des émotions artistiques, des œuvres -aisées jaillies de leur sentimentalité, de leur -caprice, écloses au contact de la beauté éparse. -Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec -un peu de patience, une plus lente application à -interroger leur cœur et la vie. Aujourd’hui, il -était trop tard.</p> - -<p>Des coups de sifflet déchirants percèrent les -feuillages tranquilles, fusèrent vers le ciel encore -lumineux, car le soleil du solstice était loin -d’achever sa course.</p> - -<p>— « Six heures, » dit M<sup>me</sup> Hardibert. « C’est -la sortie des ateliers. »</p> - -<p>La respiration formidable de la Martaude lui -passa sur la chair comme un souffle de feu. Elle -crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la -furie des machines, le torrent des ouvriers, trop -las pour goûter le repos du soir, leurs vêtements -souillés de poussière et de graisse, leurs visages -noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle -crut voir se pencher sur d’incompréhensibles -problèmes la tête soucieuse du maître, dont son -image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait -dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait, -avec son indéniable droiture de conscience, les -éléments obscurs de ses responsabilités.</p> - -<p>Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent, -trop expressifs, vers le jeune être si beau -et si calme qui marchait à son côté, n’ayant de -tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir -son œuvre, maniait une plume légère -et docile, au lieu des farouches outils vivants et -des redoutables outils d’acier.</p> - -<p>— « Nicole…</p> - -<p>— Georget, soyez raisonnable. Voulez-vous -m’obliger à ne plus vous voir ?</p> - -<p>— Je ne vous demande rien, » dit-il, en baisant -la main qu’il avait prise. « Rien pour vous… -Mais tout pour moi. Soyez mon amie, mon inspiratrice… -Préservez-moi d’un regret mortel, -avec un peu d’illusion et de pitié.</p> - -<p>— De l’illusion, de la pitié !… Dites une affection -profonde, mon ami, et la plus ardente sollicitude -pour vos nobles travaux. N’ai-je pas confiance -en vous ?… en moi-même ?… Aurai-je recours -à des tactiques indignes de nous ?… Nous -planons tous deux au-dessus des dangers qu’on -évite par la fuite et le mensonge. N’est-ce pas ?… -Dites-le !… Vous êtes Georget pour moi seule, -mon poète. Je suis votre amie, votre muse, -comme vous me le demandez loyalement. Car -c’est loyalement que vous me le demandez, -jurez-le moi. »</p> - -<p>Était-ce bien la silencieuse Nicole ? Les mots -lui venaient dans une fièvre. Un peu de rose -teintait ses joues mates. Ses yeux transparents -se fonçaient d’exaltation. Elle prêchait la sagesse -avec une flamme trouble sur son adorable visage. -Qu’elle était sincère, inquiète et dangereuse !…</p> - -<p>Georget murmura :</p> - -<p>— « Vous savez bien que je vous obéirai en -esclave. Il en sera comme vous le voudrez. Je -vous suis soumis jusqu’à la mort. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VII</h3> - - -<p>Dans la grande salle à manger, ouverte -au large sur la gaîté verdoyante du -dehors, le déjeuner prenait fin.</p> - -<p>La conversation languissait. Des anxiétés diverses -pesaient sur les cinq convives. Nicole et -Ogier songeaient à la séparation imminente. -L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger -son séjour plus longtemps. L’après-midi -même il retournait à Paris.</p> - -<p>Comme ces huit jours avaient passé vite !… -Plus vite encore que ceux de Bruges, dans une -intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.</p> - -<p>Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des -regards, démenti par le silence des lèvres, l’enchantement -qu’on ne veut pas nommer. L’amour -s’était démasqué avec la hardiesse magnifique -d’un hôte qui connaît son prestige et ses droits, -qui ne craint plus qu’on lui dispute la place. Il -avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait -pas. Mais quelle douceur éperdue à constater -sa présence, à le braver d’un commun accord, -dans une révolte frissonnante ! Pour deux -êtres passionnés, échanger des désirs enivre le -cœur d’une volupté presque aussi accablante que -d’en échanger les réalités.</p> - -<p>Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière -semaine, avancés très loin sur ce calvaire de délices. -Pourtant, l’étrange conscience amoureuse -qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans -l’assouvissement et non dans la convoitise, leur -attestait encore qu’ils n’étaient point coupables. -Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules, -nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose -qui, au fur et à mesure de nos expériences -sentimentales, modifie notre jugement. -Ce ne sont point nos raisonnements qui déterminent -notre conduite, mais notre caractère, -combiné avec les réactions que les circonstances -provoquent dans notre sensibilité. Nos raisonnements -suivent après coup. Si, par hasard, ils -précèdent, du moins en apparence, c’est que les -déterminantes de l’action se trouvent en nous -si fortes, que cette action est virtuellement accomplie -quand nous croyons en discuter encore -les motifs.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert aimait un autre homme que -son mari, elle qui, jusqu’à ce jour, considérait la -fidélité conjugale comme le premier des devoirs -féminins, et la trahison comme la chose la plus -odieuse, la plus basse. Elle transposait donc son -point de vue. Dans une soif de justification personnelle, -qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, -mais un besoin d’harmonie morale, elle se -disait qu’elle aurait d’autant plus de mérite à -rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une -plus âpre tentation. Et cette tentation, elle la -rendait irrésistible par la poésie même de la résistance -qu’elle y opposait. Le piège était là, pour -cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination -et la tendresse, trop contenues dans le mariage, -débordaient pour la première fois… Et -avec quelle impétuosité !… Il suffisait d’observer -ses yeux, durant ce déjeuner, pour se rendre -compte qu’une chimère y palpitait, en des reflets -d’héroïsme et de suavité.</p> - -<p>Ce n’était pas son mari qui songeait à lire -dans les prunelles d’un gris mauve. Mais quelqu’un -de plus perspicace les interrogeait. -M<sup>me</sup> Raybois — la cousine Berthe — assistait à -ce déjeuner, avec son mari, le sous-directeur. -Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, -devenu leur ami puisqu’il était celui de la -maison, mais parce que Hardibert souhaitait -avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. -Il attendait, d’une minute à l’autre, la réponse -définitive des ouvriers. On ne pouvait guère -la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien -des points de détail, et la détente s’annonçant -depuis quarante-huit heures. La grève serait une -trop insigne folie. Mais tant d’intérêts politiques -envenimaient la question industrielle, que les -pires aberrations restaient vraisemblables.</p> - -<p>Au milieu de si importants soucis, comment -le maître de la Martaude aurait-il songé à épier, -sur le visage de sa femme, des nuances de sentiment -que, même à loisir, eût à peine saisies son -esprit peu romanesque. Plus éloigné que jamais, -par ses préoccupations, de semblables subtilités, -il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans le -savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse -effarée de Nicole. Au moment même où elle aurait -eu besoin de sentir tout près son cœur, de -s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds -et robustes, il l’avait tenue plus à distance -que jamais, du haut de sa pensée dédaigneuse, -quand il ne la froissait pas par ses façons cassantes -et ses boutades ironiques.</p> - -<p>Tout à l’heure, à table, une de ses reparties -sans aménité venait de faire surgir sous les paupières -mobiles de la jeune femme, non pas la -prompte larme qui les humectait en pareil cas, -mais un lent rayon de fierté triste, tandis que -les lèvres frémissaient d’un faible sourire.</p> - -<p>Berthe Raybois remarqua, non seulement ce -jeu si nouveau de physionomie, mais encore -l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa -celle qu’un autre faisait un peu souffrir. -Elle-même, cette Berthe, alourdie par la trentaine, -aux traits inertes et épais, aux prunelles -sans éclat, du même blond fade que ses cils, -ses sourcils et ses cheveux, ne laissa rien paraître -sur son inexpressive physionomie de ce que lui -causa cette découverte — une espèce de délectation -amère, faite d’incompréhension, de curiosité, -de rancune. Incompréhension et curiosité -de l’amour, rancune contre son mari, étendue à -tout le sexe masculin. Elle n’était que mère, adorait -ses quatre enfants, qu’elle élevait avec une -sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils -occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la -consolaient amplement des infidélités perpétuelles -de son beau Gaston, un grand gaillard -barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, -mais fanfaronnait quand même et plus -que jamais au passage de la moindre jupe, -comme le coq de cette bonne couveuse. Elle ne -songeait guère à lui rendre la pareille, dans une -ignorance de la passion qu’avait aggravée au -lieu de l’éclaircir sa multiple maternité, et sans -illusion sur sa figure, pire que laide par l’absence -totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois -était indiscutable, solide, comme l’instinct et la -fatalité. Ce qui n’empêchait pas cette brave créature -de s’exaspérer sans trêve d’une jalousie rongeante, -et de choyer le péché des autres femmes -comme une revanche, avec des audaces de théorie -singulières.</p> - -<p>— « Écoute, » dit-elle à Nicole, comme celle-ci -achevait de servir le café à ces messieurs sous la -véranda. « Viens donc un instant. J’ai quelque -chose à te dire.</p> - -<p>— N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une -billevesée, » fit le sous-directeur avec une gaîté -peu sincère. Il ne se sentait pas tout à fait tranquille, -ayant été par trop entreprenant avec la -petite Coursol, et sachant que, si la jeune ouvrière -s’était plainte, les choses pourraient se -gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts -cris. Hardibert finirait par éprouver quelque -ennui de ces histoires.</p> - -<p>Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par -la taille, et s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes -et mystérieuses comme des pensionnaires.</p> - -<p>— « C’est de Toquette que je veux te parler, » -commença Berthe. « Elle est dans sa pension, -n’est-ce pas ? Dis-moi… Te montre-t-elle les lettres -qu’elle reçoit de son père ?</p> - -<p>— Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le -lui demande.</p> - -<p>— Tu as tort.</p> - -<p>— Pourquoi ?</p> - -<p>— Parce que tu as pris la responsabilité de -cette enfant. Et que tu ne devrais pas laisser -monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que -Raoul et toi donnez à sa fille.</p> - -<p>— Contrecarrer… Mais comment ?</p> - -<p>— Voyons… Tu connais bien la marotte de ce -demi-fou. Il se croit toujours à la veille de faire -fortune. Je suis sûr qu’il entretient la pauvre petite -dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts -qu’elle a, les gâteries dont tu ne peux te défendre, -qu’est-ce que cette fillette deviendra, je te le demande -un peu, si elle se croit une héritière ?</p> - -<p>— A propos de quoi, ces réflexions ? » questionna -Nicole, tout de suite impressionnée.</p> - -<p>— « Gaston a eu des renseignements… C’est -un voyageur d’une maison américaine, venu pour -affaire à la Martaude, qui, par hasard, a nommé -Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un -truc infaillible — encore… toujours ! — pour -gagner des millions. Il le dit à qui veut l’entendre, -trouve des gens pour y ajouter foi, même -chez ces Yankees pratiques, et, naturellement, -doit tourner la tête à sa fille avec ces dangereuses -bourdes…</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?…</p> - -<p>— Tu le demandes !… Ne connais-tu pas le -personnage ?… Ce ne sont pas les inventions -saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce, -je crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité. -N’est-ce pas un comble ? Dans le pays de -la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux -après tout ce qu’on a fait !…</p> - -<p>— C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé…</p> - -<p>— Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien -que mon mari reste seul en rapport avec les -étrangers tant que ne se conclut aucune transaction -importante. »</p> - -<p>Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant -une pelouse, revenaient en vue de la -véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en -rapprocher. Hardibert et Raybois causaient, -soucieux, tout en fumant des cigares. Sérénis, -poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine -son peu d’intérêt aux questions de salaire, de -main-d’œuvre, de travailleurs syndiqués ou non -syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe -claire entre les feuillages, la nuque au dossier de -son fauteuil de paille, dans un abandon élégant -de son grand corps souple.</p> - -<p>Nicole, en passant, ne regarda pas de ce -côté. Mais Berthe, tout en entraînant sa cousine -dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les -trois hommes.</p> - -<p>— « Il y a quelqu’un qui a bien envie de -savoir ce que nous disons, » murmura-t-elle.</p> - -<p>Nulle question ne la poussant à en risquer -davantage, elle ajouta, par une mystérieuse -alliance d’idées :</p> - -<p>— « Cette petite Toquette, après tout, si elle -prend la vie trop gaîment, où sera le mal ? Pas le -sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il -faut pour acheter la respectabilité, et de bons -atouts pour réussir autrement. De l’esprit, une -frimousse drôle, le diable au corps, nulle ombre -de sentimentalité… Ce serait dommage qu’elle -ne se servît pas de cela pour tourmenter quelques-uns -de ces jolis égoïstes qui se prétendent -nos maîtres.</p> - -<p>— Oh ! Berthe…</p> - -<p>— Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne -les fait pas souffrir.</p> - -<p>— Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins -pas sérieusement, » prononça M<sup>me</sup> Hardibert, -sans trop savoir — tant la phrase jaillit spontanée — si -c’était l’équité, le remords, la prudence, -ou une inconsciente hypocrisie, qui la lui -dictait.</p> - -<p>— « Raoul ?… Non, » reprit Berthe d’un ton -singulier. « Il ne te fait pas souffrir parce que tu -ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en -chargera.</p> - -<p>— Que veux-tu dire ?… »</p> - -<p>Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle, -cherchant les yeux de sa cousine, ces yeux blonds -et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne lut -rien. Un massif défleuri de rhododendrons les -isolait. La distance éteignait le bruit des voix. -Elles pouvaient se croire seules dans la chaleur -silencieuse du grand jardin désert.</p> - -<p>— « Qui donc ?… Quel autre se chargera de -me faire souffrir ?… »</p> - -<p>Oh ! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui -tremblaient d’amour !… Le frémissement d’appréhension -dans ce cœur palpitant !…</p> - -<p>— « Voyons, Nicole… »</p> - -<p>Le sourire de Berthe disait : « Pourquoi vouloir -me donner le change ? »</p> - -<p>— « Je t’assure…</p> - -<p>— Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi -qui te blâmerai, qui te ferai de la morale. Es-tu -plus heureuse avec Raoul que moi-même avec -Gaston ?… Et quand même… Doit-on la fidélité -dans un pacte de dupe ?… Les hommes nous la -jurent bien, la fidélité, le jour du mariage, -quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent -d’avance, volontairement, sciemment, de -complicité avec les conventions sociales, les lois, -la morale, et tout le tremblement ! L’amour, suivant -eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils -la cherchent sans cesse, partout, qu’ils n’en sont -jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme eux, -où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion, -ni serments, dont ils ne fassent litière pour l’obtenir.</p> - -<p>— Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles ?… -Toi, si foncièrement honnête…</p> - -<p>— Honnête… Oui… Mais pourquoi ?… Parce -que j’ai quatre enfants, qui absorbent toute ma -puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que -personne ne m’a jamais fait la cour. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Raybois constatait ces choses avec sa -déconcertante placidité de physionomie. Sa figure, -molle de contour et brouillée de son, avec -cette même nuance d’un jaune terne dans les -prunelles et la chevelure, ne trahissait pas plus -d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté. -Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle -disait ce qu’elle pensait, voilà tout. Mais ses -paroles, à elle, l’inattaquable, révoltèrent sincèrement -la créature accessible et tentée qui les -écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait. -N’avait-elle pas besoin de croire au péché dans -l’amour ?… C’était sa sauvegarde. Que ferait-elle -le jour où elle en douterait ? Précipitamment, elle -invoqua les raisons qui lui interdisaient de faillir. -Raoul n’était-il pas un mari sans reproche ? Il ne -songeait même pas à regarder une autre femme. -Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités -où se blessait un cœur sensible. Mais elle-même -se reconnaissait une susceptibilité déraisonnable. -C’est elle qui ne devrait pas faire attention… Un -si haut esprit, une si active intelligence, toujours -à la poursuite d’un progrès pour son industrie, -pour ses ouvriers… Comment lui en vouloir de -ses distractions, de ses brusqueries ?… Elle l’estimait -et l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment -bien coupable si elle manquait à ses devoirs -envers lui.</p> - -<p>Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux -lèvres, de penser ce qu’elle disait, et de -s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe -se tourna vers elle :</p> - -<p>— « Bien, ma chérie… Tant mieux !… Parce -que, vois-tu, si je crois impossible qu’avec ta -beauté, les sollicitations que tu rencontreras, ton -besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le -caractère de ton mari, tu ne le trompes pas un -jour, j’aime autant pour toi que ce ne soit pas -avec monsieur Sérénis. »</p> - -<p>Nicole essaya de rire.</p> - -<p>— « Ah ! vraiment… Il n’est pas l’élu de ton -choix pour m’entraîner au crime. Et pourquoi ne -lui donnerais-tu pas ce singulier brevet ?</p> - -<p>— Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction… — comment -dirais-je ?… — trop immédiate -et magnétique (n’employons pas de termes -grossièrement matériels), pour ne pas devenir, -fût-ce malgré lui, ce type martyriseur qui s’appelle -un homme à femmes. Puis vous ne marcheriez -pas longtemps côte à côte sur la route de -l’idéal. Tu aurais tôt fait de le dépasser, tout -poète qu’il est. Je le crois, au fond, un garçon -très pratique.</p> - -<p>— Lui !… » cria Nicole sans le vouloir.</p> - -<p>— « Lui, » répéta Berthe, soulignant l’exclamation, -non sans malice.</p> - -<p>— « Comme tu te trompes !</p> - -<p>— Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il -est amoureux, il est sincère. Il se grise avec ses -rimes… et avec tes yeux…</p> - -<p>— Oh !…</p> - -<p>— Mais nous verrons dans quelques années.</p> - -<p>— Comment mesurerais-tu l’idéal que contient -une âme, Berthe ? N’es-tu pas, de ton propre -aveu, la femme la plus terre à terre…</p> - -<p>— Petite Nicole, ne me dis pas des choses -désagréables. Ce n’est pas nécessaire pour que -je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques -années de plus que toi, et — après mes enfants -et mon chenapan de mari — tu es la seule créature -que j’aime au monde. Voilà pourquoi je -t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas -réussi à te convaincre, c’est que tu es plus pincée -que je ne l’imaginais. Alors, pardonne-moi, et -sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est -pas moi qui t’en blâmerai, je te le répète…</p> - -<p>— Ah ! » s’écria Nicole, « ne va pas croire… »</p> - -<p>Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour -d’une allée, la grande silhouette de Sérénis se -dressait devant elles.</p> - -<p>— « Je ne sais comment m’excuser d’être si -indiscret, mesdames, » dit-il, avec son sourire de -gravité nonchalante, « mais monsieur Hardibert -m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute -velléité de grève est éteinte. Les ouvriers acceptent -les propositions offertes. Les boudeurs même reprendront -le travail demain.</p> - -<p>— Quel bonheur !… Mais est-ce bien sûr ?… -Qui est venu dire cela ?… Est-ce Coursol ?…</p> - -<p>— Oh ! ce Coursol !… » s’exclama Ogier, avec -le rire de ses dents éclatantes, « je finirai par -l’envier, tant il vous occupe ! Non, ce n’est pas -Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai -sans avoir contemplé ce formidable mythe. C’est, -ma foi, une très gracieuse image du monstre qui -est arrivée en messagère de concorde. Une jeune -personne aux yeux japonais… Madame Chrysanthème -à la Martaude…</p> - -<p>— Fanny Coursol ! » cria Berthe Raybois.</p> - -<p>Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de -sa jalousie l’emporta d’un pas si rapide, que, -sans préméditation, Nicole et Ogier se trouvèrent -seuls en arrière.</p> - -<p>— « Mon Dieu ! » murmura le jeune homme. -« Je ne puis vous quitter. Je suis capable de -quelque folie.</p> - -<p>— Georget !… Et votre promesse !… Et notre -pacte d’alliance si pure, si haute !… Votre œuvre -à venir… C’est en elle que votre cœur doit rencontrer -le mien.</p> - -<p>— Comment écrire, loin de vous ?… Ah ! -Nicole, n’aurez-vous pas assez confiance en moi -pour venir vous pencher une fois… une seule -fois !… sur ma table de travail ?… Ensuite, j’aurai -tous les courages. »</p> - -<p>Elle secoua la tête, le regarda au fond des -yeux. Il soupira.</p> - -<p>— « Mais, » demanda-t-il, « vous venez à Paris, -souvent ?… Vous venez visiter Toquette à sa -pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes -seulement ?… Dehors… dans les rues… dans un -parc… comme à Bruges, comme ici… Qu’y aurait-il -de mal ?… »</p> - -<p>Elle dit, très vite et tout bas :</p> - -<p>— « Peut-être… Cela, oui… peut-être. »</p> - -<p>Mais il remarqua la tremblante incertitude de -sa voix, et, sur son charmant visage, une tristesse -qu’il n’y avait pas vue encore. Où était l’exaltation -de tout à l’heure, durant le déjeuner ? et -cette sécurité fière, avec laquelle, des hauteurs -les plus périlleuses du sentiment, l’adorable imprudente -défiait toute faiblesse ?…</p> - -<p>— « Qu’avez-vous, Nicole ?… Qu’est-ce que -votre cousine a bien pu vous dire ? Voulez-vous -donc que je m’en aille avec un poids de doute -sur le cœur, au lieu d’emporter notre beau songe -ailé, la certitude d’une communion surhumaine -entre nous ? »</p> - -<p>Elle murmura :</p> - -<p>— « Georget !… » sans le regarder, tandis que -ses vibrantes paupières descendaient et s’arrêtaient -sur la douceur du songe, comme des papillons -sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux -amour avait frémi dans ce mot, que le -jeune homme tressaillit d’une impression presque -solennelle.</p> - -<p>— « N’ayez peur de rien, » dit-il. « Ni de moi, -ni de vous, ni de la vie… De rien… Soyez en -paix… Je vous adore ! »</p> - -<p>Le tournant de l’allée, en les amenant devant -la maison, arrêta l’effusion brûlante et soumise. -Mais la ferveur des mots, éperdument chuchotés, -manifestement sincères, reformait autour de -Nicole l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle -relevait les yeux, elle rencontra cette lumière de -gravité passionnée qui lui rendait si émouvantes -les prunelles bleu sombre de Sérénis.</p> - -<p>Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même -les sources cachées d’une vie merveilleuse. -Elle découvrait ce miracle de l’amour, l’agrandissement -inouï de la personnalité par l’orgueil -suave d’être idole et par la soudaine mise en -mouvement de toutes les forces endormies : force -de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer -en se retrouvant dans l’écho multiplié de son -âme au fond d’une autre âme, force de souffrir -et d’être heureux, vibrations des sens et de la -pensée, qui font d’une créature humaine un -instrument éperdu et sonore dont aucune fibre -ne reste silencieuse. Tout être que touche le -souffle magique croit, dans son ravissement, subir -une aventure sans précédent et sans exemple, — tant -il est vrai que nulle description de l’amour -ne communique son essence réelle. L’insatiable -curiosité qu’il nous inspire vient de son mystère -autant que de l’ivresse où nous jette son évocation, -même imparfaite. Aucune passion n’intéresse -comme celle-là, parce qu’aucune n’est si -universelle, mais surtout parce qu’aucune n’exalte -si prodigieusement la puissance de vivre et la -saveur de la vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, -et de tout ce qui fut, rué vers tout ce qui -peut être, à travers nous, quand nos mains et nos -lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.</p> - -<p>Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace -vide et sablé qui séparait la pelouse de la véranda, -c’était la sensibilité dont frissonnent les choses, -marchant vers l’intelligence qui les analyse et qui -les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus -fertile en malentendus, que le rêve, dans ce cœur -délicat de femme, s’enveloppait de noblesse et -de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau -d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.</p> - -<p>Debout devant Hardibert, se tenait Fanny -Coursol. La présence de la jeune ouvrière avait -sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu -hâte de courir à ses occupations, sitôt rassuré -quant à la reprise générale du travail. Son fauteuil -était vide. Le bout de son cigare achevait -de s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée -par cette absence, questionnait, de son ton -placide et sans aigreur, la jolie couturière.</p> - -<p>— « C’est votre papa qui a ramené le calme, -qui a montré à ses camarades leur véritable intérêt ?</p> - -<p>— Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour -empêcher la grève.</p> - -<p>— J’en suis sûr… Et je ne l’oublierai pas, » -dit Hardibert. « Tenez, Sérénis, » ajouta-t-il en -prenant un papier sur la table, entre les tasses, -quand il vit s’approcher le jeune homme, « lisez-moi -ce document. Vous verrez si c’est net et si -c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer ce Coursol. -Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il -ne s’en cache pas. Mais, dans les circonstances -actuelles, il considère que je suis dans le vrai. Et -il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les -soulever un de ces jours contre moi, si le conflit -se renouvelle dans d’autres conditions. Lisez soigneusement. -C’est très fort. »</p> - -<p>Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce -d’ordre du jour, rédigé, certes, avec une clarté -remarquable, et que rendait caractéristique, à -côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain -des revendications prochaines. La physionomie -générale de ce message des ouvriers à leur -patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, -avant les autres délégués, ne pouvait manquer -d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des détails -précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires -et d’heures de travail, des noms d’individus -congédiés qu’on devait reprendre à l’usine. Et -tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une -seule image attirait trop exclusivement. L’heure -approchait où Sérénis allait monter dans l’un des -équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare de -Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant -ces dernières minutes, le privait de sentir la présence -de Nicole.</p> - -<p>Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, -ainsi qu’à une réflexion de Hardibert, qui lui parurent -ne point devoir faire tort à ses intérêts -d’amoureux.</p> - -<p>De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, -ne pouvaient manquer d’observer avec quelle humilité -dans l’admiration la petite Coursol regardait -le maître de la Martaude, ni la complaisance -amusée avec laquelle celui-ci accueillait l’évident -hommage. Pas un instant Sérénis n’eut le mauvais -espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète -pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant -pour la fierté de Nicole ou pour la pureté de la -coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois. -Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce -qu’il formait avec son sous-directeur un tel contraste -physique et moral, que la jeune fille, si -farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, -s’extasiait, captée, avec une souple douceur, -en face de ce patron taciturne, dont les paroles -étaient redoutables et rares, dont le moindre -geste disait l’autorité sur soi-même ainsi que sur -les autres, dont l’impressionnante figure lui semblait -majestueuse et lointaine comme celle d’un -dieu.</p> - -<p>Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. -Il venait de voir rougir et pâlir la petite, tandis -qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne nouvelle -dont elle avait voulu se faire la messagère, -et qu’il appréciait Coursol si fortement, mais de -si haut. Et quel homme n’eût goûté la grâce timide -et caressante des yeux bruns, des jolis yeux -retroussés, qui semblaient toujours sourire, même -quand la bouche tremblait d’embarras ? Vaguement, -sans qu’il en eût bien conscience, un sentiment -fut flatté en lui : ce besoin d’être adoré -sans discussion, qu’aucune femme n’avait comblé, -parce que l’âpreté de son caractère exaspérait -la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait -de souffrance irritée. Pour piquer la sienne, — dans -quel moment !… Mais telles sont les fatalités -conjugales, — il se plut, lui si éloigné -de toute vilaine convoitise, à rendre évidente -l’espèce de fascination qu’il exerçait sur cette -enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la condescendance -ironique de son regard en lui disant :</p> - -<p>— « Et vous, ma petite, vous êtes contente -que papa ait arrangé les choses, ne m’ait pas mis -dans le cas de me séparer de lui ?…</p> - -<p>— Oh ! oui, monsieur.</p> - -<p>— Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude ?… »</p> - -<p>Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique -de ses yeux fins.</p> - -<p>— « Alors ce n’est pas vous qui poussez à la -guerre contre ce méchant patron ?…</p> - -<p>— Oh ! non, monsieur !… »</p> - -<p>La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu -Nicole, comme l’insistance du regard de Raoul, -sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière.</p> - -<p>— « C’est bien, Fanny, » dit-elle. « Tu peux -aller maintenant.</p> - -<p>— Fanny ?… » répéta Hardibert. Et ce fut -comme un appel, qui cloua la jeune fille sur place -au moment d’obéir. « Un joli nom. Eh bien, -Fanny, si jamais le papa Coursol fait encore des -siennes et me donne la tentation de le flanquer -dehors, venez me trouver. Je serai bien capable -de lui pardonner alors un coup de tête. Mais -tâchez plutôt qu’il ne recommence plus.</p> - -<p>— Si cela ne tenait qu’à moi !… » murmura-t-elle, -avec un accent où l’on devinait une nature -passive, une féminité primordiale, acceptant sans -discussion le joug masculin, qu’il vînt du père -ou du maître.</p> - -<p>Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce -que ne remarquait pas le directeur, qu’il y avait -offense pour M<sup>me</sup> Hardibert à continuer le dialogue -après que celle-ci l’avait congédiée.</p> - -<p>Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de -distraction l’exercice d’une volonté déjà suffisamment -impérieuse, et qui, de la sorte, devenait -agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à -une profondeur jamais atteinte en cette âme -aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa, suivant -des yeux la svelte silhouette de la petite -Coursol :</p> - -<p>— « Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien -simple, bien ignorante, qui voit en vous un être -incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas, -ne vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes -plus perfectionnées sont délicieuses, mais on -perd trop tôt son prestige avec elles. Et le prestige, -il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme -cesse de vous considérer comme l’être le plus -parfait de la création, vous êtes bien près de -perdre son cœur.</p> - -<p>— Vraiment ? » fit Berthe Raybois. « Vous -croyez que les femmes bêtes ont l’admiration -plus solide que les autres ?…</p> - -<p>— Mais oui.</p> - -<p>— La bergère des Alpes ?…</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Vous n’y entendez rien. Les femmes qui -méprisent le plus les hommes sont d’une catégorie -notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles -je veux dire. Pour vous supporter, il faut -beaucoup d’intelligence et de philosophie. Si -monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce -ne sera pas parce qu’elle goûtera son génie, mais -ses sauces, avec discernement. »</p> - -<p>Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux -sourire.</p> - -<p>— « Vous n’ignorez pas cependant, madame -la raisonneuse, » reprit Hardibert, qui, malgré -des termes à intention plaisante, n’arrivait jamais -à la légèreté de ton, « vous n’ignorez pas qu’on -représente l’amour avec un bandeau sur les -yeux. Dès qu’il voit clair… pfft !… il s’envole !</p> - -<p>— Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce -qu’on aime ?… Ou aime-t-on parce qu’on est -aveugle ?… Si c’est la première hypothèse qui -est vraie, comme je le crois, l’admiration des -femmes dure autant que leur amour, et non leur -amour autant que leur admiration. Votre fameux -prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est -leur cœur qui vous le donne. Mais il faut que -vous teniez leur cœur.</p> - -<p>— Le tient-on jamais ?… » murmura Hardibert.</p> - -<p>« Ah !… » pensa Berthe.</p> - -<p>Et, le soir même, quand elle se trouva seule -avec sa cousine, après le départ de Sérénis :</p> - -<p>— « Méfie-toi, » dit-elle à Nicole. « Il y a quelque -chose dans ton mari que tu ne connais pas.</p> - -<p>— Quoi donc ?</p> - -<p>— Une amertume sentimentale qui pourrait -un jour s’envenimer.</p> - -<p>— Que veux-tu dire ?</p> - -<p>— Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour, -lui, ce cerveau abstrait, ce savant, ce sauvage, -qui ne sait pas tourner un compliment à une -femme ?</p> - -<p>— Était-ce bien d’amour qu’il parlait ? » répliqua -Nicole, avec un hochement de tête. « C’était -de son prestige, de son autorité, de sa supériorité -d’homme et de mari. Il veut de l’admiration. -Je ne lui marchanderai jamais la mienne. Ne -sait-il pas qu’il l’a tout entière ?… Je n’ai rien -compris à ses allusions désobligeantes… »</p> - -<p>Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres -et résignées de la jeune femme, surprit sa cousine -par un accent imprévu, mais non par sa -signification secrète, dont elle avait la clef.</p> - -<p>— « Je te préviens, » reprit Berthe. « Pas -pour lui, mais pour toi. Tu as l’air d’avancer -qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui -ai dit moi-même. Et je le crois. Votre existence -conjugale n’a jamais eu l’allure d’un roman. -Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti ?</p> - -<p>— Voyons !…</p> - -<p>— Quelle drôle de chose que l’amour, tout de -même ! » s’exclama la femme négligée, trahie, -de Gaston Raybois. « Ceux qui sont le moins -faits pour le ressentir ne se consolent jamais de -ne pas l’inspirer.</p> - -<p>— Raoul n’y songe guère. La science et les -affaires l’absorbent. Sa boutade de ce matin, -c’était une façon de me taquiner, et toi aussi. -Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot -d’amour.</p> - -<p>— Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait -de la petite Coursol, sinon pour te rendre jalouse ?</p> - -<p>— Mais à quel propos ? Il ne doute pas de -moi, pas plus que je n’en doute moi-même. »</p> - -<p>Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. -Puis M<sup>me</sup> Raybois ajouta :</p> - -<p>— « J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà -tout. Le caractère de ton mari n’est pas simple. -Quel être humain est simple ? Mais je crois -celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien -avant de parler, ou d’agir, ou de te taire, avant -de rien changer, fût-ce par une attitude ou par -un silence, dans votre intime vie à deux. Quand -on est possédé par un sentiment tel que je le -devine en toi, et qu’on a ta franchise, — plus -que de la franchise, une transparence d’âme qui -rend toute dissimulation impossible, — on peut, -sans le vouloir, accomplir l’irréparable.</p> - -<p>— J’essaie de te comprendre, » dit Nicole, -« mais je n’y arrive pas. Tu parles des complications -du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au -fond du mien. Pourquoi ?… Pour une supposition, -moins qu’un indice. Mais, crois-en cette franchise -que tu m’attribues : si je t’affirmais que tu -te trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en -convenant de ce que tu supposes.</p> - -<p>— Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. -Je te dirai simplement : ne gaffe pas avec -Raoul. »</p> - -<p>Une souffrance croissante altérait le visage de -M<sup>me</sup> Hardibert. Cette intrusion presque brutale -dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs provoquée -ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait -mal, mais s’imposait toutefois à une nécessité -de son âme — peut-être justement à ce besoin -de vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. -Quelle abrupte conseillère pourtant, cette Berthe ! -Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses -doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que -Nicole supposait au-dessus de toute perception -vulgaire.</p> - -<p>Comment une M<sup>me</sup> Raybois, instruite de -l’amour par les seules frasques d’un mari grossièrement -coureur, comprendrait-elle les subtilités -merveilleuses dont s’était tissu, dans la -poésie de Bruges et les frais souvenirs de la -Martaude, un rare et unique lien sans matérialité -coupable ? D’autre part, que pouvait saisir -cette petite bourgeoise presque sans culture, -d’un esprit vaste comme celui de Hardibert ? Ne -s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre ? -Cependant sa décision tranquille, si étrangement -indépendante de toute convention, de tout -préjugé, presque de toute morale, cette espèce -de stratégie sexuelle, exercée contre la faiblesse -dans l’amant probable et en même temps contre -l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de -bouleverser le rêve de Nicole.</p> - -<p>— « C’est curieux, cette façon que tu as de me -parler de Raoul, » observa nerveusement celle-ci. -« Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment -veux-tu que ma sincérité me fasse tort ?… Raoul -n’est certes pas le type du mari aimable. Je -souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a -pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une -incontestable noblesse. Un tel homme serait -plus lésé par un mensonge que par un tort franchement -avoué. Je compte bien n’en avoir jamais -envers lui. Mais il y a une chose surtout dont je -suis certaine : c’est que je ne l’humilierai, pas -plus que moi-même, par une basse comédie. Il -dédaigne l’amour, mais il estime par-dessus tout -la loyauté. J’aimerais mieux perdre son affection -que sa confiance.</p> - -<p>— Cela veut dire ?…</p> - -<p>— Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la -psychologie abstraite, sans application dans les -faits.</p> - -<p>— Je souhaite, » dit M<sup>me</sup> Raybois, « que tu -n’aies jamais à l’appliquer. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VIII</h3> - - -<p>Presque au lendemain de la reprise -régulière du travail, à la Martaude, -et une dizaine de jours avant cette -élection législative qui enfiévrait le pays, Nicole -Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La -femme d’un ancien camarade de son mari, en -relations peu suivies pourtant avec elle, lui annonçait -sa visite.</p> - -<p>Jeanine Chabrial, « la belle M<sup>me</sup> Chabrial », -comme on l’appelait dans les salons parlementaires, -avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur, -que, par son ambition, sa finesse, sa -force de volonté, ses intrigues peut-être, elle venait -de lancer dans la politique avec un mandat -de député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué -par une tragique et obscure coïncidence. L’armateur -Vauthier, qui, grâce à sa grande situation -dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et -fait réussir la campagne électorale, était tombé, -ou s’était jeté, sous un train en marche, à l’heure -même où son candidat se voyait acclamé comme -représentant de la région. Édouard exerçait précisément -chez Vauthier sa carrière d’ingénieur, -et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé -Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique -de l’armateur.</p> - -<p>Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même -par les plus malveillants, entre cette mort incompréhensible -et la fortune politique d’Édouard -Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il -est vrai que le nouveau député trouvait au pouvoir -un ami très influent, le ministre des Relations -Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme -plutôt tiède, mais dont les attaches -avec les partis réfractaires servaient momentanément -un Cabinet temporiseur.</p> - -<p>La camaraderie d’Édouard Chabrial avec -Raoul Hardibert datait de l’École des Mines. -Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue -de l’amitié. Mais une récente rencontre avait ressuscité -les souvenirs et le tutoiement. Les jeunes -femmes avaient lié connaissance, et maintenant -M<sup>me</sup> Chabrial manifestait l’intention de venir -avec son mari, un jour qu’elle fixait, visiter la -Martaude et ses maîtres.</p> - -<p>— « Tu connais la réputation de cette femme-là ? » -demanda Berthe, lorsque Nicole l’eut -priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes.</p> - -<p>— « Je sais qu’elle passe pour être très coquette. -Et ce que j’ai vu de ses allures, de ses -toilettes, de sa beauté provocante, confirme -assez cette opinion.</p> - -<p>— Coquette !… Le terme est indulgent. Mais -sa coquetterie n’est qu’un moyen. C’est une -créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison -secrète et un but intéressé. Si elle vient ici, -c’est qu’elle veut tirer quelque chose de toi ou -de ton mari, tu peux en être sûre.</p> - -<p>— Et quoi donc ?</p> - -<p>— Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te -méfier.</p> - -<p>— Elle ne m’est pas sympathique, » hasarda -Nicole, dont la bienveillance croyait, par cet -aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa -cousine. — « Comment se fait-il, » demanda-t-elle -à Berthe, « que, vivant en province, comme -moi, profitant moins encore que moi des occasions -d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs, -tu en saches si long sur un tas de gens, et particulièrement -sur leurs mauvais côtés ?</p> - -<p>— La comédie de l’existence m’amuse, » répliqua -M<sup>me</sup> Raybois, « parce que je l’observe -avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant -les yeux un brouillard d’idéal, un flou de bonté, -qui ouate et émousse les traits les plus aigus. -Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si -tu manques de curiosité, c’est que tu n’es pas -perspicace. A quoi bon regarder pour ne pas -voir ? Sans la vilenie si merveilleusement variée -des acteurs, le spectacle paraîtrait bien monotone.</p> - -<p>— Il y a autant de bien que de mal sur la -terre, » affirma Nicole. « J’aime mieux n’apercevoir -que ce qui est beau. »</p> - -<p>Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée, -quand, à son tour, Raoul lui dit :</p> - -<p>— « Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus -que nous ne pensons dans l’amabilité un peu -intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils, -en ce moment d’agitation électorale, dans un -établissement comme le mien, qui occupe plusieurs -centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité -à la clientèle de l’État ? Chabrial est <i lang="la" xml:lang="la">persona -grata</i> auprès du Gouvernement. Et sa -femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on -raconte.</p> - -<p>— Qu’est-ce qu’on raconte ?</p> - -<p>— Que la belle Jeanine est au mieux avec -Luc de Prézarches, le ministre des Relations -Industrielles. »</p> - -<p>L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait -à Nicole la démarche annoncée par les -Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit -autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que -superficiellement. Son âme tout entière appartenait -à des émotions autrement intenses. Avant -cette visite même, elle devait se rendre à Paris. -Des visites l’y appelaient, sans compter les -prières de Toquette, aussi peu faite pour l’internat -qu’une hirondelle pour la cage, et dont la -résignation et l’obéissance dépendaient des fréquentes -apparitions de sa marraine. Une journée -à Paris… Des heures, des minutes, dont la -moindre portion suffirait, avec un mot à la -poste, pour donner, pour recevoir l’ineffable impression -goûtée sur les remparts de Bruges ou -dans le sentier des magnolias. Échange de regards -et de paroles, présence délicieuse, terreur -et douceur des au-delà passionnés. Et combien, -aujourd’hui, la tentation était plus forte ! Non -seulement par le dévorant progrès du sentiment, -mais par une forme plus insidieusement séductrice.</p> - -<p>Un rendez-vous !… Chercher et choisir le lieu -favorable : terrasse chargée d’ombrage, aux -balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de -musée qu’ennoblissent des gestes de marbre, -lointain parvis de petites églises désuètes… -Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie… -Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt, -puis palpiter de hâte, quand, à si grand’peine, -on est parvenue à se mettre en retard. Sentir -son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue, -devant le dernier mur, le dernier massif, qui dérobe -encore la vision certaine… L’imagination -de Nicole parcourut cent fois tous les détails de -la ravissante et coupable entreprise. Ce n’était -point les phases journalières et trop connues de -son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour. -C’était l’action hasardeuse, non encore accomplie, -et qui, elle se le jurait, ne s’accomplirait -pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une -suggestion accrue, la rapprochait de la réalisation.</p> - -<p>Elle essaya de combattre ce vertige par des -tournées charitables dans les maisons d’ouvriers -que bouleversait une maladie, un accident, une -mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil -des demeures encombrées, bruyantes et malodorantes, -quand elle sortait, sa chimère l’attendait, -dans la ruelle ou sur la route, et repartait -avec elle, plus loin, le long des haies poudreuses, -dans le rayonnement de l’été, que -tachaient de sombre les masses immobiles des -arbres.</p> - -<p>Elle s’en délivrait quelquefois dans la paix -obscure de la petite église. Là, son effroi du -sacrilège, qui porterait malheur à tout ce qu’elle -voulait chérir innocemment, lui prêtait l’énergie -momentanée de s’en abstraire. Elle priait. -Mais sa foi, d’ailleurs affaiblie par l’esprit scientifique -dont pesait sur elle l’influence, ne se -réveillait pas consolidée dans ces méditations. -Au contraire. Car Nicole, après avoir, très ardemment -et sincèrement, sollicité le secours -d’en haut, s’avérait que ce secours n’avait pas, -pour la préserver de la faute, la force de certaines -considérations toutes terrestres. Ce qui -l’arrêtait sur une pente dont elle ne se cachait -plus la rapidité, ce n’était pas, — non, -elle avait beau y réfléchir, — ce n’était pas -l’horreur de manquer aux commandements divins, -de contrister les célestes vouloirs. Nulle -intervention surnaturelle ne la portait irrésistiblement -vers le devoir, après ses oraisons. A -moins que la grâce efficiente ne prît la forme -de cet obstacle mystérieux, dressé contre son -impulsion amoureuse et les fins de cette impulsion, -au fond d’elle-même, — amas formidable -des hérédités, des traditions, de tout ce qui se -tisse au cours des siècles dans les fibres humaines, -pour ajouter ce que nous appelons une -âme à leurs ressorts de chair, et pour perfectionner -jusqu’aux plus délicats scrupules leurs -primitifs réflexes, grossièrement ajustés à l’origine -contre les seules atteintes matérielles.</p> - -<p>C’était parmi ces raisons défensives que Nicole -eût souhaité, mais vainement, de sentir un -abri puissant et divin. Mais quoi ! la fierté de sa -pudeur, l’horreur du mensonge, le remords soudain -que suscitait une parole confiante de Raoul, -l’attendrissement qui lui tordait brusquement le -cœur devant le front soucieux de celui-ci à qui -elle était si précieuse, tout cela lui offrait un appui -plus réel que ses dévotes pratiques. Et, de le -constater, ébranlait davantage les convictions -où elle aurait voulu découvrir un miraculeux refuge.</p> - -<p>Toutefois, d’où que vînt le secours en cette -pauvre âme pantelante et bouleversée, il ne laissa -pas d’être efficace. M<sup>me</sup> Hardibert se rendit à -Paris, alla prendre Toquette à sa pension pour -parcourir les magasins avec elle, stationna chez -sa couturière, les yeux fixés au tapis, dans la longue -attente, avant l’essayage. (Et ce fut l’assaut -intérieur le plus fiévreux de sa journée.) Puis elle -revint à la gare, trop tôt d’une demi-heure pour -son train, sans avoir vu Georget, sans l’avoir informé -de sa présence, et même sans avoir passé -dans sa rue, — la rue de La Tour-d’Auvergne, — tout -à fait hors de son itinéraire, et où il lui aurait -fallu se rendre exprès.</p> - -<p>Maintenant, dans ce salon des premières, où -elle se trouvait presque seule, et l’effort de sa résolution -enfin détendu, Nicole s’étonnait d’être -si triste. N’était-ce pas le moment de goûter -quelque fruit de sa victoire ? Chose inconcevable, -sa vaillance la laissait si misérable qu’elle -n’aurait pas prévu un plus fâcheux état d’âme -après une lâcheté. L’idée qu’elle s’éloignait du -lieu de sa tentation la déchirait. Car, perdre cette -tentation, c’était perdre tout ce qu’elle possédait -de son amour même. Quand tout à l’heure, bien -sagement, elle s’assiérait dans ce train qui l’emmènerait -à Sézanne, ce serait la fin de la lutte, mais -aussi la fin de l’espoir… Quel vide, mon Dieu !… -Et pour combien de temps ? Comme les jours à -venir lui semblaient arides ! Et voici que, soudain, -le regard d’Ogier, le large azur grave, surgit -plein de reproche — vision tellement aiguë que -Nicole haleta, défaillante. Quelle offense pour -lui, quel tort envers son cœur loyal, d’être ainsi -venue à Paris sans le prévenir, sournoisement, -comme dans la méfiance et le dédain !… Quoi ! -ce jour s’était passé pour lui pareillement aux -autres jours… Devant sa table de travail, dehors, -tandis qu’il marchait peut-être non loin d’elle, -rien ne l’avait averti qu’une joie merveilleuse -était proche. Il se serait contenté de si peu ! Il -en fût resté si follement reconnaissant ! N’était-ce -pas une atroce injustice de l’en avoir privé ?…</p> - -<p>Un intolérable regret, presque un remords… -Voilà ce qui résultait du devoir accompli !</p> - -<p>Nicole ne put accepter ce supplice. Elle ne -put rester sur ce divan de velours vert, à patienter -jusqu’à l’heure de son train, comme les personnes -qui arrivaient maintenant et s’installaient sans -hâte, réglant leur montre sur l’horloge du quai -ou dépliant leurs journaux.</p> - -<p>La jeune femme se leva, sortit, se rendit au -bureau du télégraphe. Elle acheta un « petit -bleu », et, sur la tablette noircie, avec une plume -impossible, entre des voisins curieux, elle griffonna :</p> - -<blockquote> -<p class="ind i">« Mon cher Georget,</p> - -<p class="i">« J’ai passé la journée à Paris. Je ne veux pas -qu’un hasard vous l’apprenne. Ce qui est <i>notre</i> histoire -ne doit pas nous être révélé par des indifférents. -Et c’est bien un épisode de <i>notre</i> histoire, -cette journée qui vous a toute appartenu, sans que -pourtant je vous en accorde une minute, comme vous -y aviez presque droit de par ma folle promesse. -Vous allez m’en vouloir. Que vous dire ? Pourquoi -est-ce que je vous écris ? Sinon parce que j’ai tant de -chagrin ! Je vous demande d’avoir autant de raison -et de courage que moi… Mais ne souffrez pas comme -j’en souffre !… Adieu, Georget.</p> - -<p class="sign2 i">« Votre</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Nicole.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Le petit facteur du télégraphe qui porta ce -message, monta au troisième, sur l’avis du concierge -que le destinataire était chez lui. Un monsieur -en bras de chemise, gilet et pantalon de -soirée, escarpins vernis, vint lui ouvrir. Ogier -Sérénis n’avait qu’une femme de ménage, qu’il -renvoyait l’après-midi, car il dînait toujours -dehors. Il prit le « bleu », et, devinant plutôt -qu’il ne reconnut l’écriture, rappela le gamin -pour lui octroyer une pincée de sous.</p> - -<p>Ensuite, il se précipita vers une fenêtre, où le -crépuscule restait clair. Il déchira le pointillé et -il lut. Quand il eut achevé, il recommença ligne -à ligne, puis mot à mot, cherchant éperdument -le parfum caché sous cette résille d’encre, que -l’horrible plume du bureau de poste avait faite -de mailles si enchevêtrées et si grêles.</p> - -<p>Une âme charmante flottait sur ce pauvre petit -carré de papier, tout tressaillant d’angoisse -tendre. L’homme dont les longs doigts nerveux -succédaient, en le touchant, aux fins doigts enfiévrés -de tout à l’heure, n’était pas indigne d’accueillir -cette âme, et pouvait en discerner la -grâce. Si celle qui avait écrit ces phrases, tellement -dépourvues d’un sens précis, mais tellement -gonflées d’un suc indicible, avait pu constater -l’hommage involontaire et fervent qu’elles suscitèrent, -sans doute elle y eût trouvé l’adoucissement -de la nostalgie sans nom rapportée de -sa journée courageuse. Ogier, s’étant assis près -de la croisée, le télégramme à la main, s’enfonça -à de telles profondeurs d’émotion, qu’il en oublia -l’heure, la clarté qui mourait au ciel, et le dîner -où il devait se rendre.</p> - -<p>Il ne sortit de sa rêverie passionnée que pour -allumer sa lampe, et se jeter, un crayon à la main, -sur une feuille blanche, qu’il couvrit de vers. La -soirée s’écoulait, et il restait là, l’estomac creux, -à demi-habillé, chiffonnant sous des crispations -d’ongles le plastron mou, à petits plis, de sa belle -chemise, qui fut bientôt un fouillis lamentable. -De temps à autre, une strophe grondait entre ses -lèvres. Il en développait tout haut le rythme, -avec ces larges ondulations de psalmodie où le -poète se berce comme sur une houle, dans un -délire monotone, aussi différent que possible de -la déclamation théâtrale, et qui stupéfierait un -profane.</p> - -<p>C’était à Nicole qu’il parlait, dans ces vers. -Ainsi s’exhalait le frémissement déchaîné en lui -par le billet à la fois transparent et énigmatique, -qui s’était posé sur son cœur comme un -tison d’amour. Justement, quand il l’avait reçu, -il ployait sous une de ces lassitudes affadies que -connaissent les artistes après un travail où ils -ne furent pas « en train ». Son dégoût venait -en grande partie du silence de solitude succédant -à la communion exquise de Bruges et de -la Martaude. Après son séjour là-bas, il était retombé -de si haut, à la besogne quotidienne, -dans son intérieur médiocre, il s’était senti si -loin de la gloire, si loin de la fortune, si loin -même de l’amour, que c’était comme s’il se fût -cassé les ailes ambitieuses naguère trop promptes -à le soulever.</p> - -<p>Mais, dans sa veillée tardive, toutes les effrénées -chimères le reprenaient, l’emportaient. -Lorsque, ayant jeté ses dernières rimes, il se -leva, les tempes martelées d’échos, la poitrine -bondissante, se sentant poète et se sentant aimé, -lorsqu’il prit sa lampe et parcourut son étroit -domaine, il n’y aperçut plus rien de mesquin ou -de vulgaire.</p> - -<p>Son appartement se composait de trois pièces : -l’une, son cabinet de travail, une autre, sorte de -fumoir-salle à manger, où il couchait sur un divan, -une troisième, son cabinet de toilette. Le -tub, les haltères, le masque et les gants d’escrime, -traînant là, témoignaient de l’entraînement -corporel, que ce beau garçon n’aurait négligé -pour rien au monde. Quand il devait perdre -une heure, il la prenait plutôt sur la « copie » -que sur l’hygiène, l’hydrothérapie ou le sport. -A moins d’un coup de fièvre, comme ce soir, où -le voilà, son extase un peu tombée, cherchant -dans le bahut du fumoir s’il ne trouvera pas -quelque reste ou quelque biscuit à grignoter, -dédaignant de descendre à la brasserie voisine, -où risquerait de s’évaporer son envoûtement -délicieux.</p> - -<p>Une réflexion l’affligea pourtant. Comment -faire parvenir à celle qui l’avait inspirée l’hymne -d’adoration et de flamme ? Impossible d’adresser -à M<sup>me</sup> Hardibert, par la voie officielle de la -poste, autre chose que les billets insignifiants -permis à M. Ogier Sérénis. Ce que Georget pouvait -avoir à dire à Nicole exigeait autrement de -mystère. Mais, de ce mystère, il n’avait pas été -question entre son respect et la réserve de son -amie. D’ailleurs, expédier les vers ne suffisait -pas à un auteur bien moins poète qu’amoureux, -chez qui la vanité littéraire le cédait à un sentiment -plus dominateur, ce qui ne donne pas une -médiocre mesure de ce sentiment. Revoir Nicole… -Voilà de quel besoin ardent se tendit son -âme quand la diversion des rimes ne l’obséda -plus. Ah ! s’il connaissait la date du prochain -voyage qu’elle ferait à Paris !… Une certitude le -gagnait que, cette seconde fois, elle ne reprendrait -pas le train sans lui avoir accordé un rendez-vous, -si seulement il avait l’occasion de le -solliciter. Cela semblait tellement fatal, que -M<sup>me</sup> Hardibert elle-même devait le prévoir, et -que, pour cette raison, dans sa sincérité de défense, -elle ne reviendrait pas de si tôt dans cet -insidieux Paris, aux suggestions entraînantes, -aux complicités captieuses.</p> - -<p>Elle ne reviendrait pas. Ou elle ne reviendrait -que bien plus tard, quand serait suffisamment -conjurée la magie de Bruges, la magie du sentier -des magnolias — et cette autre magie, le -regret d’aujourd’hui même, qui avait dicté l’absurde -et poignant « petit bleu ». Alors elle se -serait reprise. Alors il serait trop tard.</p> - -<p>« Puisqu’elle ne viendra pas, » se dit Ogier, -« c’est moi qui irai vers elle. »</p> - -<p>Mais encore une fois, comment ?… Impossible -de se présenter de nouveau, sans aucun -prétexte, à la Martaude. Une pareille imprudence, -en éveillant les soupçons du mari, exposerait -Nicole à des difficultés peut-être graves, et -compromettrait des relations d’amitié déjà si -précieuses à défaut d’un lien plus secret et plus -tendre.</p> - -<p>« Oui, » songea encore Sérénis, « si Hardibert -est avisé de ma présence. Mais n’y aurait-il -pas moyen ?… »</p> - -<p>La phrase se suspendit dans le cerveau surexcité -et romanesque, où la passion montait -comme une liqueur de feu. C’était l’instant ou -jamais de déraisonner. Le jeune homme était -trop épris pour en manquer l’occasion. Un projet -insensé lui apparut, d’abord pour le faire -sourire en son extravagance, puis pour prendre -peu à peu une apparence acceptable, et enfin -pour s’insinuer dans son vouloir avec une ténacité -d’idée fixe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IX</h3> - - -<p>Une accablante fin d’après-midi pesait sur -le village, sur l’usine, sur la maison et -le parc de la Martaude. C’était un de -ces interminables jours de canicule, où il semble -que le soir ne viendra jamais rafraîchir la terre, -étreinte par le soleil depuis avant que les paupières -les plus matinales se soient ouvertes.</p> - -<p>Dans une sorte de vallonnement très ombreux, -qu’un abrupt ressaut de terrain boisé entretient -en une atmosphère presque de cave, y laissant -s’égoutter une petite source au fond d’une vasque -de pierre, les domestiques ont disposé une table -chargée de carafes et de gobelets en cristal, où -luisent les topazes roses ou dorées de claires -boissons, puis, tout autour, de longues chaises -d’osier ou de toiles, comme sur une dunette de -paquebot.</p> - -<p>— « Cela me rappelle ma traversée de la Méditerranée -sur la <i>Ville-de-Tunis</i>, » observa Jeanine -Chabrial, en étendant sur un de ces sièges -son corps onduleux, nerveux, de splendide -créature féline. Sous le flou presque impalpable -de sa toilette, — mousseline de soie et guipures -précieuses, — ses mouvements brusques et -souples sillonnaient l’air d’une trace électrique. -Gaston Raybois en tressaillait de la tête aux -pieds, ayant peine à ne pas trahir son trouble -devant cet exemplaire de féminité, d’une séduction -autrement irritante que les ouvrières de -la Martaude.</p> - -<p>Il était le seul homme qui tînt compagnie à -ces dames. Hardibert avait emmené Chabrial, -qui, malgré l’excès de la température, désirait -parcourir la célèbre usine. Par instants, sa femme -dirigeait deux vertes prunelles phosphorescentes -au delà des arbres proches, par-dessus l’immense -pente gazonnée, vers l’allée carrossable, par -laquelle ces messieurs devaient revenir en voiture.</p> - -<p>— « Vous êtes préoccupée de monsieur Chabrial. -Vous craignez qu’il ne veuille trop voir, -et qu’il ne se fatigue, n’est-ce pas ? » demanda -Nicole.</p> - -<p>Elle faisait les honneurs à ses hôtes avec tant -de bonne grâce qu’on aurait juré qu’elle y prenait -plaisir. Pourtant rien ne lui semblait plus antipathique -que ce type de mondaine à l’âme sèche -sous une physionomie voluptueuse, d’une coquetterie -si provocante que toute femme en était -gênée auprès d’elle, même sans avoir les raisons -directes de jalousie qui, en ce moment, mettaient -la pauvre Berthe à la torture.</p> - -<p>Jeanine retint à peine un sourire moqueur à -la supposition d’une sollicitude qui lui eût fait -redouter un peu de chaleur pour son mari. -Cependant elle trouva bon de s’y prêter, et murmura :</p> - -<p>— « Il fait si lourd ! Nous aurons certainement -de l’orage. Édouard ne peut le supporter.</p> - -<p>— Et mon cousin, si dur pour lui-même, ne -songe pas assez que les autres peuvent avoir -moins d’endurance, » avança M<sup>me</sup> Raybois, enchantée -de faire contraster l’énergie de Raoul -avec la mollesse du médiocre sire que cette pécore -menait par le nez.</p> - -<p>Elle s’attira un regard de la plus dédaigneuse -indifférence. Car cette provinciale mal mise, -sans grâce, et dépourvue de toute influence, -même dans son modeste milieu, comptait pour -M<sup>me</sup> Chabrial moins qu’un des deux chevaux, -Capon et le Brûlé, qu’elle apercevait maintenant, -hissant d’un pas de sommeil, le long de -l’allée montante, la victoria où le chef d’usine et -le député s’absorbaient dans une causerie sans -distraction.</p> - -<p>Que disaient Hardibert et Chabrial ?</p> - -<p>Voilà ce qui préoccupait Jeanine, beaucoup -plus que le geste machinal par lequel son mari -s’épongeait le front, et, de temps à autre, s’éventait -avec son chapeau. Édouard avait-il été -persuasif, sans trop de réticences ni trop de -brutalité ?… Pourrait-elle rapporter à M. de -Prézarches, ministre des Relations Industrielles, -son amant, l’assurance à laquelle tenait celui-ci, -autant qu’elle-même d’ailleurs, car sa fortune -personnelle et la situation de son niais de mari -s’attachaient aux destinées du Ministère. Il ne -fallait pas que le Cabinet fût mis en échec avant -d’avoir obtenu le vote pour le rachat des lignes -du Centre, où tant d’intérêts personnels étaient -en jeu. Ah ! si seulement elle avait pu négocier -elle-même avec Hardibert, comme naguère avec -son adorateur Gurdenthal, le banquier israélite !… -Ne l’avait-elle pas retourné comme un gant, ce -financier roublard et noceur, le « gros Momo » -des coulisses et des cabinets particuliers ? La besogne -devait être moins facile ici, avec ce directeur -de la Martaude, — un monsieur à la rude -figure, au ton cassant, à l’âme tout d’une pièce -et hérissée d’échardes comme une bille de chêne -mal équarrie. Un de ces êtres qui n’ont pas de -vices, qu’on ne peut pas prendre par leurs vilains -côtés, les seuls faciles à saisir. Sûrement ce pauvre -Édouard ne serait pas de force… Et M<sup>me</sup> Chabrial -s’énervait, tout en répondant par des mots vagues -et de fuyants sourires aux essais laborieux de -causerie où s’efforçait Nicole, — une petite -femme sans malice, pensait Jeanine, qui eût -été ravissante avec un peu de chic et de montant.</p> - -<p>Mais, tout à coup, voilà qu’un frémissement, -une palpitation de vie, traversa ce bavardage -morne. On parlait des derniers livres en vogue, -et quelqu’un avait nommé Sérénis.</p> - -<p>Nicole ne sut pas qui venait de parler. Un -tourbillon passa sur elle. Comme lorsqu’on se -laisse bercer, en faisant la planche, dans une -eau calme, et qu’une vague, surgie on ne sait -d’où, roule sur votre visage en vous coupant la -respiration.</p> - -<p>C’était Berthe qui évoquait l’absent. Elle le -faisait avec intention, sûre qu’à propos du jeune -poète, aux lauriers si frais, la snobinette mondaine -allait émettre quelque vantardise ou -quelque rosserie. Le sincère désir qu’avait -M<sup>me</sup> Raybois de sauver sa cousine, justifiait en -elle la non moins sincère envie de la voir tressaillir -de souffrance. Comment une femme laide -prendrait-elle à cœur l’honneur et le repos -d’une jolie amie, si, pour se récompenser de la -garantir, elle n’avait la satisfaction de la torturer -un peu ?…</p> - -<p>— « Sérénis… » dit Jeanine, avec une moue -de sa belle bouche, sinueuse comme un péché. -« Vous aimez ce qu’il fait ?… Moi, il m’agace… -parce que c’est un faux décadent. Il est bourgeois -comme un bonnet grec. Cela se sent… Toutes -ses extravagances symbolistes, c’est du battage. -Mais il est trop avisé pour n’en pas revenir -bientôt. La nouvelle manœuvre s’indique déjà. »</p> - -<p>Nicole, dans cette leste appréciation, démêla -avec horreur une vérité qui, présentée autrement -sur le rempart de Bruges, lui avait fait toucher -le ciel. Elle entendait encore l’accent pénétré de -Georget :</p> - -<p>« Oui… En si peu de temps, madame, vous -m’aurez transformé. Vous aurez fait de moi, -du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère. »</p> - -<p>Et voilà cette merveilleuse évolution d’âme, -ce mystère de leur efficace intimité, cet aveu et -cette résolution de l’écrivain que transformait -l’amour, voilà tant de divine émotion saccagée -par une perspicacité d’autant plus odieuse qu’elle -atteignait plus juste. Comment cette femme discernait-elle -ce qui sonnait faux dans une page -de vers ou de prose ? D’autres s’en apercevaient-ils ? -La jeune gloire d’Ogier pouvait-elle subir -une éclipse, même partielle, sous quelque ridicule ?…</p> - -<p>Berthe vit battre plus précipitamment les -paupières de Nicole, contre ses yeux plus foncés, -au-dessus de ses joues plus blanches. Elle s’écria, -s’adressant à sa cousine :</p> - -<p>— « Ah !… je ne suis donc pas la seule à juger -ce garçon comme un arriviste, très truqueur, -très pratique.</p> - -<p>— Il n’y a qu’à le voir, » fit Jeanine, avec une -nonchalante oscillation des épaules.</p> - -<p>— « Mais nous le voyons, madame. Il est reçu -dans cette maison en ami, » prononça M<sup>me</sup> Hardibert, -avec une lenteur appuyée, aussitôt trop -bien comprise.</p> - -<p>— « Oh ! en ce cas, je vous demande pardon. -Du moment que monsieur Sérénis est <i>votre</i> -ami… »</p> - -<p>Le sous-entendu fut clair, mais sans méchanceté. -M<sup>me</sup> Chabrial cligna ses larges yeux glauques, -pour examiner avec un intérêt tout -nouveau la femme du peu maniable Hardibert. -Cette gentille personne n’était donc pas une vertueuse -bécasse de chef-lieu de canton ?… Hé ! -hé !… elle ne manquait pas de crânerie avec un -mari comme le sien.</p> - -<p>L’arrivée de ce mari, côte à côte avec son invité, -ramena Jeanine à des observations moins -folâtres. Les deux hommes s’efforçaient en vain -de ne pas avoir l’air sombre. On les plaignit de -la chaleur, dont ils ne paraissaient guère s’apercevoir. -Ils réclamèrent pourtant de la bière, -dont ils aperçurent des bouteilles trempant dans -le petit bassin, sous l’égouttement glacé de -la source.</p> - -<p>Tout à coup, Hardibert passa la main sur son -front, où se fixait un pli soucieux, et il eut un -étrange mouvement, comme s’il écartait décidément -quelque chose d’oppressant, de pénible.</p> - -<p>Chabrial le regardait.</p> - -<p>— « Allons, commences-tu à voir que ta philanthropie -fait fausse route ? » émit le député, -avec ce tutoiement que, malgré des années de -séparation et leurs chemins si divergents dans la -vie, tous deux gardaient de leur camaraderie à -l’École des Mines.</p> - -<p>— « Il y a quelque chose que tu ne m’as pas -dit, Chabrial, » fit le directeur avec un regard -profond. « Conviens donc que, sous tes raisonnements -de tout à l’heure, se cachait un but -immédiat et effectif.</p> - -<p>— J’en conviens d’autant mieux que je pensais -te l’avoir suffisamment fait comprendre.</p> - -<p>— Les énigmes ne sont pas mon fort, » riposta -sèchement Hardibert.</p> - -<p>— « Je suis tout disposé à te les expliquer. » -Et Chabrial se leva, en ajoutant : — « Si toutefois -ces dames le permettent.</p> - -<p>— Oh ! vous allez encore partir ! » s’écria -Jeanine avec une plaintive mièvrerie. « Restez -donc. Les affaires ne nous ennuieront pas, et -nous ne soufflerons pas mot. »</p> - -<p>Sa prière ne fut pas écoutée. Le sujet de l’entretien -devait être grave. Elle suivit de l’œil, avec -un dépit ironique, ces deux hommes qui s’isolaient -pour traiter des questions soulevées par -son intrigue et dont elle possédait la clef mieux -qu’eux-mêmes.</p> - -<p>Hardibert et Chabrial marchèrent quelques -minutes en silence, aussi bien pour s’éloigner -que pour atteindre une allée ombreuse. Enfin le -député reprit, avec une rondeur conciliante :</p> - -<p>— « Voyons, mon vieux, avoue que je suis -dans le vrai. Tu reconnais que les utopies socialistes -de tes ouvriers les égarent. Donc, leur -véritable intérêt demande que tu les diriges -dans leur vote. Dis que tu ne veux pas le faire, -par détachement, orgueil, que sais-je ?… Mais -ne prétends pas… »</p> - -<p>Hardibert interrompit :</p> - -<p>— « Je ne me refuse pas à les diriger. Je me -refuse à les contraindre…</p> - -<p>— Les contraindre !… » s’exclama l’autre. -« Entendons-nous. En expulsant quelques meneurs -dangereux, — comme Coursol, par exemple, — avant -l’élection de dimanche, tu donnerais -simplement à réfléchir aux autres.</p> - -<p>— « Coursol ne peut pas être expulsé… Il -s’est soumis… Il a ma parole… »</p> - -<p>Dans l’accent de Hardibert quelque chose -fléchit.</p> - -<p>Chabrial s’y trompa, croyant à du terrain -gagné. Depuis deux heures, il travaillait le directeur -de la Martaude — si tant est qu’un esprit -de cette trempe devînt malléable sous la faconde -du politicien.</p> - -<p>La population usinière avait récemment donné -de l’inquiétude. Il se trouvait ici un foyer de socialisme, -d’anarchie peut-être. Un exemple était -nécessaire. On attendait du maître une manifestation -d’énergie. Le Gouvernement attachait la -plus grande importance à l’élection de dimanche. -Les huit à neuf cents votes des ouvriers de la -Martaude pouvaient donner la victoire au candidat -officiel.</p> - -<p>« Je souhaite qu’ils se prononcent dans votre -sens, » avait dit Raoul. « L’élection du socialiste -serait des plus fâcheuses, aussi bien pour nous, -patrons, que pour vous, ministériels. »</p> - -<p>Des phrases de ce genre, et le nuage dont -s’assombrissait le front du directeur au nom de -Coursol, — un propagandiste par le fait, sur -qui, de haut, on avait l’œil, — illusionnaient -Chabrial quant à la facilité de sa mission. Car -c’était bien une mission, et des plus scabreuses, -dont il essayait de s’acquitter. La netteté de -Hardibert allait le forcer d’en préciser les termes.</p> - -<p>— « Non, mon cher, » déclara celui-ci, « ne -compte pas que j’arracherai un vote, même raisonnable, -à mes ouvriers, par une pression morale -ou matérielle, par ma puissance redoutable -de patron, qui tient en main le pain de tous ces -gens-là.</p> - -<p>— Même si pour conserver le pain, comme -tu dis, de quelques énergumènes, tu mets en péril -celui de tous ?…</p> - -<p>— Et de quelle façon ?…</p> - -<p>— Tu le sais aussi bien que moi… On leurre -les classes ouvrières avec les programmes socialistes. -On les mène à des expériences désastreuses… -Elles y vont en aveugles, éblouies par -des mots sonores, incapables de raisonner ou de -prévoir. »</p> - -<p>Hardibert, non par insouciance, mais en philosophe -qui sait que certaines évolutions sont -inévitables, haussa les épaules.</p> - -<p>— « Hélas !… le troupeau humain n’a jamais -marché autrement.</p> - -<p>— Mais ici, dans une circonstance déterminée, -quand tu peux, en étendant le bras, retenir au -bord du gouffre ces pauvres moutons de Panurge, -tu refuses… sous prétexte que ce serait abuser de -ton pouvoir de patron !…</p> - -<p>— Je refuse.</p> - -<p>— Pourquoi ?</p> - -<p>— Parce que, » prononça Hardibert avec -force, « je ne dirai jamais à un homme, fût-ce au -plus obtus de mes manœuvres : « Tu as une chimère -de bonheur… Renonces-y, ou je te jette à -la misère, toi et ceux que tu aimes, ceux que ton -travail nourrit. »</p> - -<p>Chabrial, vivement, saisit le mot au vol :</p> - -<p>— « Une chimère de bonheur… Tu le reconnais… -Une chimère !</p> - -<p>— Soit ! » convint l’usinier. « Mais, pour le -pauvre diable, c’est la meilleure part de la vie. -Quand il glisse son bulletin dans l’urne, il entrevoit -un avenir de félicité. Il rentre… Il dit à sa -femme : « Si notre candidat est élu, les choses -iront mieux pour nous. On mangera plus souvent -de la viande, tu auras des robes neuves, et, -plus tard, nos enfants seront des messieurs. » -Cela s’appelle l’espérance, Chabrial. C’est aussi -sacré que le pain. »</p> - -<p>Le mari de Jeanine eut un mouvement. Hardibert, -s’arrêtant de marcher, lui mit une main -sur le bras :</p> - -<p>— « Lorsque toi, lorsque les démocrates qui -pensent comme toi, vous avez accordé à cet -homme le droit de vote, pourquoi n’avez-vous -pas raisonné comme aujourd’hui sur son ignorance, -son aveuglement, son besoin de tutelle ? -Vous avez pensé qu’il se contenterait à perpétuité -de votre État bourgeois, de votre Providence -administrative. Le droit divin du rond-de-cuir… -après celui de la couronne. Allons donc ! Un -coussin percé n’a pas le prestige d’un diadème ! »</p> - -<p>Le rire sardonique de Raoul abasourdit son -ancien camarade. Le jacobinisme borné de Chabrial -ne comprenait rien à cette alliance d’une -philosophie, incrédule aux panacées de la politique, -dédaigneuse du puéril espoir des masses, -avec un esprit de justice et une générosité qui -respectaient ce même espoir.</p> - -<p>Il murmura :</p> - -<p>— « Tu n’es pourtant pas socialiste ?…</p> - -<p>— Oh ! non. Mais je ne puis empêcher que -mes ouvriers le soient. Je le serais à leur place, -comme eux ignorant des lois économiques qui -régissent les sociétés modernes, en même temps -qu’héritier de générations religieuses ayant cru -aux lois divines qui régissaient les sociétés anciennes. -Le peuple a une mentalité toute métaphysique. -Il ne conçoit pas la réalité. Trop longtemps -il en a oublié les nécessités si dures, en -allant dans les églises écouter les prêtres qui lui -promettaient le ciel. Aujourd’hui, il va dans -les meetings politiques, écouter les farceurs qui -lui promettent l’égalité de bien-être pour tous -et le partage des richesses. Ne doit-on pas lui -fournir un idéal nouveau, puisqu’on lui a enlevé -l’idéal d’autrefois ?…</p> - -<p>— Mais, » dit Chabrial, « cet idéal nouveau, -il est mensonger !</p> - -<p>— S’il était vrai, ce ne serait pas un idéal.</p> - -<p>— Et quand la déception viendra ?</p> - -<p>— Elle ne sera pas plus amère que l’écroulement -de tant d’autres rêves. L’immuable réalité -n’en deviendra ni meilleure ni pire. Il y a une -somme de causes qui doivent produire leurs effets, -quoi qu’en pense et quoi qu’en dise l’humanité. -Les événements nécessaires s’accomplissent toujours -malgré nous. »</p> - -<p>Hardibert prononça cette réplique d’un ton -bref et détaché, comme s’il jugeait oiseux de résumer -en quelques phrases, forcément trop abstraites, -tout un enchaînement formidable d’idées -absolument incompatibles avec la façon de raisonner -de son auditeur. Et tout de suite, dans une -intonation très différente :</p> - -<p>— « Mais tu avais autre chose à me dire. -Quelle est donc cette énigme dont tu m’annonçais -l’explication ? Je suis plus loin que jamais de -la deviner, je t’assure. »</p> - -<p>Le député perdit un peu de son assurance. -Son visage massif et sanguin, dont une pointe de -barbe châtaine corrigeait à peine la lourdeur, se -décolora visiblement. Mais il le détourna aussitôt -et se remit en marche. Il évitait ainsi le regard -gênant de son compagnon.</p> - -<p>— « Voyons… Ce n’est pas à un homme -comme toi, connaissant la vie et les choses, que -je devrai mettre les points sur les i. Ne t’ai-je pas -démontré pourquoi, et à quel point, le Gouvernement -tient au bon résultat de l’élection ?</p> - -<p>— Parbleu, oui. C’est assez clair.</p> - -<p>— Eh bien, si tu refuses le gage de dévouement -qu’on attend de toi, une indication à tes ouvriers, -le renvoi de Coursol et de ses principaux acolytes, -ne crains-tu pas ?…</p> - -<p>— Quoi donc ?…</p> - -<p>— Réfléchis que l’État est ton meilleur client. -S’il suspendait ses commandes…</p> - -<p>— Hein ?… »</p> - -<p>L’exclamation de Hardibert partit en un cinglement -sous lequel tressaillit Chabrial. Car, si -le directeur de la Martaude n’en croyait pas ses -oreilles, c’était moins dans le doute des mots que -dans l’étonnement indigné de les recevoir d’une -telle bouche.</p> - -<p>— « C’est toi qui t’es chargé de me donner -cet avertissement !… Tu as accepté une pareille -mission !…</p> - -<p>— Mon devoir est de te prévenir, en ami.</p> - -<p>— En ami ! » répéta Raoul. Déjà sa voix se -posait de nouveau, reprenait sa redoutable douceur -ironique, après le léger éclat de surprise. -« C’est aussi en ami, j’espère, que tu as fait le -prix de ma conscience. Quelle cote lui as-tu -donnée, sur ton marché politique ?</p> - -<p>— Il ne s’agit pas de cela, mon cher. J’ai pris -sur moi de t’exposer certains vœux du Gouvernement…</p> - -<p>— Et de les appuyer par certaines menaces ?</p> - -<p>— Les conséquences se déduisent d’elles-mêmes.</p> - -<p>— Aie donc le courage de ta démarche, mon -pauvre Chabrial. »</p> - -<p>Et le chef d’usine lança une raillerie sur les -exigences de la politique, si peu d’accord avec -celles de la température. Le déplacement de -Paris à la Martaude était fatigant par cette chaleur, -surtout pour M<sup>me</sup> Chabrial.</p> - -<p>— « Ma femme est venue par pure sympathie. -Elle aime beaucoup la tienne, » affirma le -député.</p> - -<p>Ce fut sa dernière tentative de diplomatie. -Encore cinq minutes, et la ferme précision de -Hardibert avait fait jaillir les dessous malpropres, -comme un bistouri sûrement manié fait jaillir le -pus d’un abcès. Le fait brutal apparut. On s’était -trouvé désappointé en haut lieu par l’avortement -de la grève, à la Martaude. Car on attendait un -prétexte pour une répression énergique, et, en -particulier, l’arrestation de Coursol, avant l’élection. -Les excès des meneurs, donnant lieu de -sévir, eussent intimidé les hésitants. On aurait, -tout au moins, divisé le groupe ouvrier. Tandis -qu’il apparaissait compacte et bien discipliné, -montrant par sa modération même qu’il obéissait -à un mot d’ordre, qu’il préparait sa revanche -légale, c’est-à-dire l’envoi du représentant socialiste -à la Chambre. Dans cette conjoncture, le -Ministère faisait entendre au directeur que, s’il -n’agissait pas, en pesant sur le vote de ses ouvriers, -et tout au moins en expulsant Coursol, la -Martaude se passerait à l’avenir des commandes -de l’État.</p> - -<p>Hardibert vit le dilemme clairement : l’abus -de pouvoir, ou la ruine. Il ramena Chabrial du -côté de ces dames, vers le petit vallon d’obscurité, -de fraîcheur. Des voix gaies y babillaient -dans le murmure de la source. On avait étalé des -échantillons de dentelle sur la table, en écartant -les carafons et les verres. Une jeune fille se tenait -debout, jolie, avec des yeux retroussés et rieurs. -C’était Fanny Coursol, que Nicole avait fait appeler -pour soumettre à la critique parisienne de -Jeanine un projet de boléro en vieux venise. Et, -sur ce sujet de chiffons, les quatre femmes présentes, -y compris l’experte ouvrière, se passionnaient -joyeusement, tout à coup sans rivalité ni -méfiance, dans une véritable franc-maçonnerie -de leur sexe, oubliant, l’une, ses intrigues, l’autre, -son amertume jalouse, celle-ci, les convoitises du -chef odieux et l’indifférence du prestigieux maître, -celle-là, même l’appréhension délicieuse qui la -tenait au bord de l’avenir comme sur la marge -d’un abîme d’extase et de terreur.</p> - -<p>— « Ah ! ah !… » s’écria Raoul, avec un enjouement -qui ne lui était pas ordinaire. « Nous -arrivons à temps, mesdames. Vous pataugeriez -de la belle manière sans un avis masculin. Et -Raybois même vous a abandonnées !…</p> - -<p>— Il est descendu aux ateliers, » interposa -Berthe, tandis que M<sup>me</sup> Chabrial protestait quant -à la compétence des hommes en matière de toilette.</p> - -<p>— « Si vous croyez que nous nous habillons -pour vous plaire ! Nous ne sommes sensibles -qu’à la critique des autres femmes.</p> - -<p>— C’est bien pour cela que vous commettez -tant de lourdes fautes en fait de lignes et de -couleurs. Vous écoutez vos amies, qui prononcent -selon la mode, approuvent ce qui est -luxueux, et non ce qui sied à votre type, à votre -teint, à votre silhouette…</p> - -<p>— Oh ! Raoul Hardibert, le savant directeur -de la Martaude, donnant une consultation de -toilette !…</p> - -<p>— Parfaitement… Voyons un peu… Passez-moi -ces petites loques… Qu’est-ce que vous alliez -faire de ça ?… »</p> - -<p>Il prenait les morceaux de dentelle, indiquait -des arrangements, des combinaisons, et même -dessina un modèle de corsage sur son calepin. -C’était si nouveau, d’une si aimable fantaisie, -que Nicole en éprouva comme un attendrissement, -et que Jeanine, cherchant le regard de -son mari, resté en arrière, sourit avec un battement -de cils, comme pour lui dire :</p> - -<p>« Allons, tu n’as pas trop mal manœuvré. Ça -y est, n’est-ce pas ? »</p> - -<p>Chabrial secoua la tête. Et Jeanine ramena -sur Hardibert la méchanceté déçue de son regard. -Celui-là n’était pas un des pantins dont -elle ferait jouer les ficelles.</p> - -<p>L’heure du dîner approchait. On l’avait avancée, -pour que les visiteurs pussent prendre un -train rapide qui passait à Sézanne assez tôt dans -la soirée. Les instances de la maîtresse de maison -ne les décidèrent pas à profiter des chambres -préparées à leur intention.</p> - -<p>Le crépuscule traînait encore au ciel en des -reflets plus délicats qu’un effeuillement de pétales, -quand le landau descendit à travers le -parc, entre les masses des arbres déjà noirs, pour -reconduire M. et M<sup>me</sup> Chabrial. Les Hardibert -les accompagnaient. Du moins le directeur devait -aller jusqu’à la gare, tandis que Nicole, les -quittant à la grille, ne sortirait pas de la propriété. -Autour de la voiture, gambadaient Mâtho -et Tanit, les deux dogues danois.</p> - -<p>Tout à coup, les chiens se mirent à donner de -la voix. On passait à ce moment au-dessous de -l’allée en terrasse où se trouvait le banc sur lequel -Ogier avait un jour attendu Nicole et le -massif d’où Toquette lui avait lancé des roses.</p> - -<p>— « Il y a quelqu’un là-haut. Stoppez donc, -Honoré ! » s’écria Hardibert.</p> - -<p>— « J’ai cru voir une ombre, » fit Jeanine. -« Mais je supposais qu’un de vos jardiniers…</p> - -<p>— Les chiens n’aboieraient pas, » observa -Nicole.</p> - -<p>— « Crains-tu donc les vauriens ? Je croyais -le pays si sûr, » insinua Chabrial.</p> - -<p>— « Écoute, Nicole, » reprit Hardibert sans -relever l’ironie, « tu me ferais plaisir de nous -laisser là. Nous attendrons deux minutes, le -temps que tu remontes en vue de la maison, et -tu prendras les chiens. Ne viens pas jusqu’au -bout du parc.</p> - -<p>— Mais, quelle idée ! Jamais nous n’avons eu -peur…</p> - -<p>— Allons… J’aime mieux… Dépêche-toi. Tu -vas nous faire manquer le train. »</p> - -<p>Elle obéit, sans conviction.</p> - -<p>— « Tiens, Raoul… regarde… Les chiens sont -là-haut maintenant. Tu vois… Ils ne disent plus -rien. »</p> - -<p>Cependant elle serrait les mains de Chabrial, -de Jeanine.</p> - -<p>— « Revenez quand même. Vous savez… Il -n’y a jamais eu de crime à la Martaude.</p> - -<p>— Au revoir. La journée a été charmante !</p> - -<p>— Il faudra, une autre fois, accepter l’hospitalité -de nuit, cria-t-elle encore, en riant.</p> - -<p>— Adieu.</p> - -<p>— A bientôt.</p> - -<p>— Bon retour !</p> - -<p>— Allons, va, va… » pressait Raoul. « Je veux -te savoir rentrée, et nous ne sommes pas trop -tôt… Mais non, ne prends pas par là !… Remonte -la grande allée… Appelle les chiens… Toto !… -Nini… Uït. »</p> - -<p>Il siffla les danois qui, en quelques bonds, -ayant escaladé la pente, venaient de fouiller le -massif, où ils avaient cessé d’aboyer.</p> - -<p>Nicole, pour couper au plus court, prenait le -même chemin. Elle grimpa si légèrement qu’elle -se trouvait dans le sentier d’en haut avant que -les deux bêtes en fussent descendues.</p> - -<p>— « Là… Ne m’attendez pas. J’ai mes gardes -du corps. »</p> - -<p>Elle courut. On vit sa robe claire voltiger, -rapide, contre les ténèbres du massif, puis il y -eut un arrêt, un cri étouffé.</p> - -<p>— « Nicole !… » appela Raoul.</p> - -<p>Quelques secondes muettes… Il s’élançait… -Mais de nouveau, une pâleur de robe au bord du -talus.</p> - -<p>— « Je suis là… Au revoir !</p> - -<p>— Qu’y avait-il ?</p> - -<p>— Mais rien… Pas une âme… Tu vois bien -comme les chiens sont tranquilles. Allons, partez, -ne manquez pas le train. »</p> - -<p>Était-ce la distance qui faisait sa voix si assourdie, -comme ouatée ?…</p> - -<p>— « Je ne suis pas tranquille, » jetait Hardibert. -« Elle a eu peur, et ne veut pas le dire. »</p> - -<p>Il sautait de la voiture.</p> - -<p>— « Excusez-moi si je la rejoins. Madame, -tous mes respects, et mille pardons, vraiment. -Filez, Honoré… Ne flânez pas. Vous n’avez que -juste le temps. »</p> - -<p>Il n’avait pas serré la main de Chabrial — dans -sa hâte, sans doute.</p> - -<p>Le député cria :</p> - -<p>— « Et ton dernier mot ?…</p> - -<p>— Je te l’enverrai demain, » répliqua le directeur -d’usine, qui déjà escaladait la pente -gazonnée.</p> - -<p>— « Grotesque !… » murmura Jeanine, dans -le souffle plus vif du soir. Car la voiture filait à -un trot extraordinaire de Capon et du Brûlé.</p> - -<p>A quoi s’appliquait le vocable ? A la gauche -tentative de son mari pour arracher, au dernier -moment, une réponse, quand il n’avait pas su -l’obtenir de toute la journée ?… Au congé si -brusque de Hardibert ?… A l’effarement de -leurs hôtes pour une feuille qui remuait dans un -taillis ?…</p> - -<p>Édouard hésita sur l’interprétation, et ne -jugea pas à propos d’éclaircir son doute. Savait-on -ce qu’Honoré pouvait entendre de son siège ? -D’ailleurs, le silence maussade de Jeanine valait -mieux que ce qu’elle aurait à lui dire quand -elle serait fixée sur l’échec, plus que probable, -de sa négociation. Elle tenait tant à ce qu’il -rapportât cette assurance de succès au Ministère ! -Elle se préoccupait tellement de son avenir ! -Vraiment le pauvre garçon éprouvait plus -de peine à lui causer ce déboire que d’inquiétude -pour la politique de ses protecteurs, même -de cet excellent Prézarches, qui devait créer à -son profit une Direction générale des chemins -de fer.</p> - -<p>Cependant Hardibert atteignait l’allée supérieure -et criait :</p> - -<p>— « Nicole !… Nicole !… Me voilà !… »</p> - -<p>Dans l’ombre profonde, sous le couvert des -arbres, sa femme s’arrachait à deux bras, qui, -d’une étreinte insensée, venaient de la saisir.</p> - -<p>Ogier Sérénis était là. Il avait commis cette -dangereuse escapade d’arriver à la Martaude, le -soir, pour s’introduire dans le parc à la faveur -du crépuscule, guetter celle qu’il aimait, puis -frapper son imagination et son cœur en une apparition -romanesque. Dans ce but, il avait évité -la gare de Sézanne, pour que sa présence ne fût -pas signalée, parvenant ici par des détours, et -au moyen des véhicules les plus bizarres. Son -voyage s’achevait par une longue course à pied. -A l’instant, il franchissait la grille ouverte, et -c’est tout juste s’il avait eu le temps de grimper -dans la contre-allée et de se jeter sous bois pour -éviter la rencontre de la voiture. C’est après lui -que les chiens avaient aboyé, c’est lui qu’ils -avaient dépisté dans le massif. Bien lui en avait -pris d’avoir fait, dans son récent séjour, la connaissance -des deux redoutables bêtes, qui, sans -cela, eussent tôt fait tourner au drame son inconséquente -idylle. Mais Mâtho et Tanit s’étaient -immédiatement calmés en flairant cet ami -dont ils appréciaient les caresses magnétiques et -chaleureuses. Les animaux d’une maison se -prennent vite à l’atmosphère de langueur tendre -qu’y apportent les amoureux. Aussi, quand -Nicole eut grimpé à leur suite, ils revinrent à -elle, dans un froissement d’arbustes, leurs grands -corps tout frémissants de joie, leurs queues nerveuses -fouettant l’air, pour retourner aussitôt -vers Ogier, qui, la voyant seule, s’avançait dans -le taillis.</p> - -<p>— « Mon amour !… N’ayez pas peur !… C’est -moi !… »</p> - -<p>Une émotion indicible avait anéanti la jeune -femme, lui laissant à peine la force de répondre -à ceux qui l’interpellaient d’en bas. Et voilà que -son saisissement pressenti, le son étrange de sa -voix, faisaient accourir Hardibert, au moment -où, dans la surprise d’une telle aventure, Ogier -pressait sur sa poitrine cette forme palpitante, -initiée pour la première fois au fougueux emportement -de la passion.</p> - -<p>— « De grâce !… laissez-moi !… » gémit-elle, -mourante d’effroi et d’un délice inconnu.</p> - -<p>— « Vous reviendrez… » supplia-t-il dans un -souffle, avec un accent qui la bouleversa. « Je -vous attendrai ici toute la nuit… Promettez-le… -Vous voyez bien que je suis fou !… »</p> - -<p>L’imprudence inouïe de lui parler, dans un -instant pareil, avec le mari tout proche, et parmi -le silence sonore du soir, la flamme de ses yeux -perçant l’obscurité, disaient assez sa folie, en -effet. Nicole, défaillante d’angoisse, promit, -pour mettre fin à un dialogue si périlleux.</p> - -<p>— « Oui… oui… je reviendrai… tout à l’heure.</p> - -<p>— Jurez !…</p> - -<p>— Je le jure !… »</p> - -<p>Il détacha ses mains ardentes. M<sup>me</sup> Hardibert -bondit dans l’allée. Il était temps.</p> - -<p>— « Où avais-tu passé ?… J’étais vraiment inquiet, » -dit Raoul.</p> - -<p>Elle eut, malgré la suffocation, le cœur en tumulte, -assez d’astuce féminine pour répondre :</p> - -<p>— « Je me cachais… Je voulais te punir d’être -si poltron.</p> - -<p>— Tu sais bien que je deviens lâche lorsqu’il -s’agit de toi, Niclou chérie. »</p> - -<p>Ce petit nom de Niclou qu’il avait trouvé, -qu’il lui donnait seul, la caresse dont il l’enveloppa, -les paroles câlines qui suivirent aussitôt, -glacèrent Nicole. Par quelle fatalité ce mari -dont, en l’occurrence, elle attendait plutôt quelque -rebuffade, si peu enclin aux douceurs, -s’avisait-il de se montrer galant ?… A quelle -minute ! en quelle présence !… Elle pantelait d’un -tel frisson !… Et Ogier, là, dans les ténèbres, qui -entendait !…</p> - -<p>Nicole hâta le pas, autant que possible du -moins, car ses jambes la portaient à peine. Toutefois, -malgré l’effarement de sa délicatesse, une -confuse reconnaissance monta de son cœur vers -celui qui intervenait si miraculeusement à propos, -avec l’affirmation de sa tendresse légitime. Rien -ne pouvait, mieux que cette diversion poignante, -lui faire sentir l’abomination du partage, ni lui -démontrer que c’est à cette vilenie qu’elle marchait. -Hélas ! dans ce tourbillon tragique, elle -traversait une autre expérience. Toute la sensibilité -de son être venait de s’émouvoir d’une -volupté inconnue… Ses fibres criaient encore de -joie au souvenir du brusque et doux enveloppement -dans l’obscurité… Elle avait subi la -caresse des bras et des lèvres avant d’avoir pu la -repousser… Georget !… Mon Dieu !… Eh quoi ! -l’aimait-elle donc avec passion, elle pour qui ce -mot renfermait un mystère qu’elle aurait cru -ignorer toujours ?… Ah ! cette fièvre qui pourrait -la faire trembler et défaillir, proie fragile, fascinée, -soumise, dans l’emportement dominateur… Désespérée, -elle s’en défendait.</p> - -<p>Ou plutôt elle comprenait qu’on ne peut s’en -défendre… que la vraie faute est d’affronter un -péril dont rien ne préserve plus dès qu’il a -effleuré la chair. Qu’avait-elle fait, malheureuse ! -en promettant de retourner tout à l’heure… cette -nuit… dans ce buisson ardent, vers ce piège -d’ivresse, sous les arbres muets et lourds ?…</p> - -<p>Nicole regarda les étoiles… Elles fleurissaient, -splendides, dans la pureté sombre du ciel… Un -calme planait, qui n’était pas le sommeil, mais -une respiration apaisée des choses, après l’étouffement -du jour. L’atmosphère était immobile et -chaude. La beauté de la terre, obscure sous l’espace -inconcevable, étreignit le cœur de la pauvre -amoureuse. L’étrange impression !… Il lui sembla -rêver un rêve d’autrefois, s’incliner du bord de -son destin comme du haut d’une tour, sur l’immensité -de la vie ancienne, où quelque chose -d’elle se lamentait doucement… très loin.</p> - -<p>— « Est-ce que tu m’écoutes ? » demanda -Raoul. « Ce que je vais te dire est grave, ma -chérie. »</p> - -<p>L’émotion de sa voix frappa Nicole. Déjà, -l’instant d’avant, quand il lui parlait avec une -affection inaccoutumée, elle l’avait trouvé frémissant -et bizarre. Maintenant, il glissait son bras -sous celui de sa femme, l’entraînant hors du -chemin, dans un sentier de traverse.</p> - -<p>— « Ne rentrons pas tout de suite. J’ai à t’entretenir -d’un sujet bien sérieux. Nous serons -mieux dehors. Il doit faire si chaud dans la -maison ! »</p> - -<p>Le sentier était éloigné de l’endroit où se -cachait Sérénis. Nicole n’éprouvait donc plus -aucune crainte immédiate. Le besoin si exceptionnel -de confidence que manifestait Raoul lui -sembla presque opportun, reculant l’exécution -de sa promesse. Elle avait juré de revenir. Mais, -du moins… ah ! qu’elle eût le temps de recouvrer -son sang-froid.</p> - -<p>— « Explique-toi, mon ami, » dit-elle.</p> - -<p>— « As-tu du courage, mon petit Niclou ? Es-tu -une vaillante petite femme ?…</p> - -<p>— Cela signifie ?… »</p> - -<p>Il ne pouvait la voir pâlir, mais il perçut l’altération -de cette douce voix.</p> - -<p>— « Je t’effraie… Moi qui aurais voulu te faire -l’existence si sûre ! Mais j’ai une décision à -prendre, que je ne veux point, que je ne peux -point assumer tout seul. »</p> - -<p>Elle s’étonna. Il avait si peu l’habitude de la -consulter ! Et elle en fit l’observation.</p> - -<p>— « C’est peut-être mon tort, » dit Raoul.</p> - -<p>Est-ce lui qui parlait ?… Vraiment, devant cette -attitude, une vague anxiété pénétrait Nicole. Elle, -qui souhaitait une diversion à son entraînante -aventure, une contrainte à son affolement, n’allait-elle -pas rencontrer plus qu’elle ne cherchait ? -L’inquiétude, la curiosité, la rendirent attentive.</p> - -<p>— « C’est, » reprit Hardibert, « qu’il s’agit -de ton avenir autant que du mien, de ta fortune -autant que de la mienne. C’est surtout qu’il -s’agit de la Martaude, l’œuvre de ton père, et de -toute cette brave population de travailleurs, son -legs le plus sacré.</p> - -<p>— Notre avenir… notre fortune… la Martaude ?</p> - -<p>— Oui. En deux mots, voilà. On me met le -marché à la main. Ou je perdrai la clientèle de -l’État, ou je consentirai à le servir par certaines -manœuvres politiques.</p> - -<p>— Quelles manœuvres ?</p> - -<p>— Contraindre le vote de mes ouvriers. Renvoyer -ceux qui proclament trop haut des théories -collectivistes. Et, naturellement, Coursol.</p> - -<p>— Coursol !… Tu ne peux pas. J’ai promis à -sa fille qu’il resterait.</p> - -<p>— Et moi, je le lui ai promis à lui-même.</p> - -<p>— Alors ?</p> - -<p>— Laisse-moi, » fit Raoul, « baiser ta petite -main pour cet « alors ».</p> - -<p>Il le fit comme il le disait. Un changement -singulier apparaissait en lui. La secousse profonde -faisait surgir à la surface tout ce que son -caractère concentré recélait au fond, et ce que, -du reste, il avait de meilleur. Dans son accent -adouci passaient de la tendresse, de la confiance, -une estime singulière pour cette âme féminine, -avec laquelle il cherchait une entente sur le -domaine de la loyauté, du devoir, du sacrifice. -Pas de dédain, ni d’ironie, pas de mesquines -contradictions de mots. Est-ce maintenant qu’il -était lui-même, ou d’habitude, sous l’anguleuse -enveloppe du caractère ? Mais à quelle minute -est-on soi-même ?… La Nicole qui marchait là, -à son côté, qui allait lui répondre, était-ce la -Nicole de Bruges, hallucinée par des rêveries -trop aiguës, par des yeux trop caressants ? Ou -la Nicole du bosquet de ténèbres, foudroyée -par une révélation brûlante ?… Ni l’une ni -l’autre. Déjà, dans la créature charmante, indistincte -et suave sous la nuit, s’éveillaient des -possibilités, endormies aux profondeurs de l’être, -et que dégageaient les circonstances. L’attitude -de son mari, en se transformant, la transformait. -Puis, de nouvelles perspectives morales se dessinèrent.</p> - -<p>Raoul expliquait :</p> - -<p>— « Comprends-tu bien ce qu’on attend de -moi ?… Expulser des ouvriers à cause de leurs -opinions. Influencer par menace le vote des autres. -Persuader à tous ces électeurs soi-disant -libres, que l’indépendance de leur suffrage ne -s’accorde pas avec la nécessité de gagner leur -pain.</p> - -<p>— Mais c’est une infamie qu’on te propose !</p> - -<p>— Voilà le mot que j’attendais de toi, Nicole.</p> - -<p>— Et… si tu refuses ?</p> - -<p>— L’État suspendra ses commandes.</p> - -<p>— Oh ! cela nous fera beaucoup de tort, dis ?</p> - -<p>— D’autant plus que pour ne pas jeter brusquement -un trop grand nombre d’ouvriers sur le -pavé, je ne liquiderai que peu à peu l’excédent -du personnel. Et il sera considérable, cet excédent. -Certains ateliers chômeront tout à fait.</p> - -<p>— Tu y mettras du tien, pour eux ?</p> - -<p>— Du mien, Nicole ?… Du tien, du nôtre, ma -pauvre enfant. Et voilà pourquoi je ne peux rien -décider qu’avec ton avis.</p> - -<p>— Sans moi, quel parti prendrais-tu, Raoul ?</p> - -<p>— Tu ne t’en doutes pas, mon petit Niclou ?</p> - -<p>— Si… J’en suis sûre. »</p> - -<p>Il y eut un silence. Leurs pas les avaient ramenés -près de la maison, autour d’une pelouse -découverte, au sommet du parc. Cet endroit -dominait l’usine et le village. La transparente -nuit d’été leur laissa distinguer l’élancement des -cheminées gigantesques, les longs toits luisants -des halls, et, plus loin, parmi l’amas noir des -habitations, — humbles demeures tassées et chétives, — les -petites lumières des foyers incertains. -Constellations soucieuses et éphémères, -sous la sérénité immuable des constellations -célestes. De quelle splendeur brillaient ces vastes -étoiles au-dessus de ces étincelles jaunâtres — plus -touchante pourtant que la magnificence -enflammée des astres !… Le mystère de la vie -consciente et de la douleur était là. Et pour cette -frêle palpitation, sur les planètes tièdes, chauffaient -sans relâche, éternellement, les fournaises -énormes des soleils.</p> - -<p>— « Mon ami, » dit la voix tremblante de Nicole, -« je suis avec toi dans ce qui est notre -devoir. Tu ne renverras pas un seul ouvrier. Tu -sais bien que je ne tiens ni au luxe ni à l’argent. -Ce qui m’inquiète, c’est toi… tes inventions, tes -expériences… ces nouvelles machines qui coûtent -si cher… Comment feras-tu ? Ne vivais-tu -pas pour tout cela ? »</p> - -<p>Lentement, avec une intonation basse et profonde, -Raoul répondit :</p> - -<p>— « Je vivais peut-être trop pour cela. Je négligeais -un peu le cher trésor que je possède. -Petit Niclou, pardonne-moi si j’ai été un mari -bourru, désagréable… Tu m’apparais si simplement -généreuse, ce soir, que j’ai des remords…</p> - -<p>— Tais-toi… tais-toi… » murmura-t-elle.</p> - -<p>Mais il poursuivait :</p> - -<p>— « Voilà le bon côté de ce qui nous arrive. -Je me verrai astreint à des travaux plus pratiques, -et m’enfoncerai moins dans les calculs -abstraits. Alors, près de toi, je ne serai pas si -absorbé. D’ailleurs, je ne veux plus l’être… Tu -finirais par ne plus savoir combien je t’aime, si -vraiment, si profondément… Tu n’en as jamais -douté, dis, mon Niclou ? Va, tu n’auras pas à -regretter ta vaillance de ce soir… Je te rendrai -heureuse, mignonne. Tu le mérites si bien !… »</p> - -<p>Il s’arrêta, surpris, car elle fondait en larmes. -Qu’avait-elle ? Le sacrifice accepté était-il au-dessus -de ses forces ? Craignait-elle le changement -de situation, la gêne possible ?… Hardibert -la questionnait sans obtenir de réponse. Il l’entraîna -vers un banc, la fit asseoir, et, presque -effrayé des sanglots qui la secouaient, il parla de -lui chercher quelque chose à boire, d’appeler sa -femme de chambre.</p> - -<p>— « Pour rien au monde ! » fit-elle, se cramponnant -à son bras.</p> - -<p>— « Mais qu’as-tu ?…</p> - -<p>— C’est toi… c’est toi… » balbutia-t-elle. « Je -ne te savais pas si bon… »</p> - -<p>Il rit.</p> - -<p>— « Je t’ai donné une bien mauvaise idée de -moi, Nicole… Quel vilain monstre étais-je donc ? -Ah ! j’ai beaucoup à me faire pardonner. »</p> - -<p>A genoux près d’elle, maintenant, il exagérait -son repentir, mêlant aux graves paroles les puérilités -par lesquelles sa gaucherie d’homme froid -se tirait des expansions difficiles. Et il y avait -dans sa maladresse même quelque chose d’attendrissant, -qui perçait le cœur de sa femme.</p> - -<p>Elle, comme lui, et lui, comme elle, ils se trouvaient -à ce moment dans le meilleur du bien -qu’ils voulaient faire. Ce qu’ils accompliraient -demain plus ou moins entièrement, suivant la -formule de leurs natures, ils le préméditaient ce -soir dans une perfection merveilleuse. Nicole, -plus imaginative, dépassa Raoul sur ces hauteurs -idéales que l’âme atteint, mais où elle ne -peut rester. Une irrésistible exaltation l’envahit.</p> - -<p>— « Relève-toi, » prononça-t-elle d’une voix -doucement rauque et impressive. « C’est à moi -de m’agenouiller devant toi.</p> - -<p>— Que dis-tu ?… »</p> - -<p>L’irréparable se tisse à la trame de nos existences -par nos gestes nobles aussi bien que par -nos mouvements pervers. Nicole ne pouvait être -vertueuse avec circonspection. Seule et de sang-froid, -l’énergie lui manquerait. C’est ce qu’elle -craignit, c’est ce qu’elle exprima ; en jetant cet -appel — plus dangereux qu’elle ne supposait à -un mari tel que Hardibert :</p> - -<p>— « Sauve-moi !… »</p> - -<p>Il répéta, se relevant comme elle le lui enjoignait, -et l’accent soudain durci :</p> - -<p>— « Que dis-tu, Nicole ?… Perds-tu la tête ?…</p> - -<p>— Non… Mais j’ai failli la perdre… J’ai eu -un moment de folie… Je ne serai en sécurité -qu’après m’être confessée à toi… Tu viens de -m’apparaître si grand… Ah ! Raoul, sois mon -refuge… »</p> - -<p>Elle tremblait. Les mots s’étranglaient dans -sa gorge. A peine avait-elle commencé l’acte de -contrition, qu’elle en sentait la difficulté, le péril. -Ce qu’elle n’en voyait pas, c’était la cruauté. -Mais l’amant, dans son mari, ne pouvait apparaître -à son cœur, qu’aveuglait une autre passion. -Celui vers qui jaillissait son aveu, c’était -l’époux abstrait, à qui elle voulait garder sa foi, -le héros si ferme dans l’accomplissement du sacrifice, -l’ami suprême, dont elle venait de mesurer -le dévouement, la sollicitude… A ce personnage -mystique, elle adressait des gémissements -de faiblesse humaine. Mais c’étaient des oreilles -humaines, c’était une poitrine de chair et de sang, -qui recevaient la hasardeuse confidence. A mesure -que la griserie sublime et que la terreur de -la chute, haussaient Nicole jusqu’à la plus extravagante -franchise, le déchirement d’une blessure -atroce ramenait Raoul dans la région brutale des -instincts. Seulement, chez lui, la brutalité restait -froide, l’orgueil dominait tout.</p> - -<p>Il posait nettement, férocement, la question :</p> - -<p>— « Parle clair. Je n’entends rien aux fuyantes -périphrases des femmes. Tu as une intrigue ?… »</p> - -<p>Elle s’effara. La réalité surgit. L’enthousiasme -généreux se retira d’elle comme une vague qui -reflue. Balbutiante, sa protestation trébucha sur -ses lèvres.</p> - -<p>— « Ah ! on a des surprises étranges avec -vous autres ! » dit amèrement Raoul, en une de -ces formules dédaigneuses où il enveloppait volontiers -tout l’autre sexe. « J’avais pourtant confiance -en toi, Nicole. Pourquoi ?… Je n’en sais -rien, car je connais les femmes. Quant à te demander -au juste où tu en es de ton aventure, ni -de qui il s’agit, je n’essaierai même pas. Les aveux -de ce genre ne sont jamais que des demi-aveux.</p> - -<p>— Raoul !…</p> - -<p>— Qu’est-ce qui t’a pris de me faire celui-là ? -Je ne le conçois pas. Le moment n’est pas si -gai pour moi, et je n’avais pas trop de toute mon -énergie.</p> - -<p>— Mon Dieu !… Mon Dieu !… »</p> - -<p>L’invocation éclata si plaintive dans la gorge -spasmodique de Nicole, que les deux danois, -Mâtho et Tanit, couchés au bord du gazon, se -dressèrent, et vinrent frôler leur maîtresse de -leurs mufles inquiets. Elle ne sentit pas leur -souffle compatissant. Par un grand effort, maîtrisant -le désarroi de ses nerfs, elle prononça :</p> - -<p>— « Raoul, tes doutes et ton ironie me sont -plus cruels que ne serait ta colère. Mais j’ai -cherché un châtiment, je ne m’en plaindrai pas. -Fais-moi expier comme tu l’entendras la défaillance -de cœur dont je m’accuse. Seulement, -crois-moi quand je te fais le serment que je n’ai -pas à me reprocher une démarche dont ton honneur -ou le mien puissent prendre ombrage. Je ne -regrette pas d’avoir parlé, car cette folie se dissipera -d’autant plus vite que tu me feras plus -souffrir.</p> - -<p>— Souffrir… » murmura-t-il en un écho ricanant.</p> - -<p>Comment Nicole eût-elle deviné, à travers la -gouaillerie âcre, de quel commentaire secret -s’accompagnait le mot ?… « Souffrir ?… » se disait -Hardibert. « Et moi, est-ce que je ne vais -pas souffrir ?… » Son ricanement raillait cette -réflexion intime plus encore que les paroles de -sa femme. Non, il ne laisserait pas sa sensibilité -détendre l’armature rigide de son vouloir. Encore -moins la laisserait-il se manifester, pour -donner prise, sur sa force, à cette fragilité ondoyante -qu’est une âme féminine. La sauvage -pudeur qui refrénait chez lui toute marque de -tristesse sentimentale, s’accentuait d’une orgueilleuse -rancune. Nicole, — sans le savoir, car elle -le voyait planer dans une sérénité supérieure, — l’avait -écorché à vif en lui avouant une infidélité, -fût-ce d’imagination. Il ne lui laisserait pas surprendre -que le sang coulait. Ah ! qu’il la connaissait -peu ! Que l’organisation morale de l’un était -mal en rapport avec celle de l’autre !… Un cri de -rage douloureuse ou même une divagation de -fureur jalouse, de la part de Raoul, et Nicole, ce -soir, lui revenait toute. Mais non… C’était plus -impossible que le déplacement d’une de ces -étoiles, là-haut, dans les effrayants hiéroglyphes -du ciel. Ils étaient là, tous deux, elle, effondrée -dans la secousse d’une de ces émotions qui jettent -toute l’âme au dehors, lui, debout devant elle, -plus fermé qu’un hermès dans sa gaine de pierre.</p> - -<p>Mais quelle erreur n’avait-elle pas commise -en prenant tout à l’heure pour des avenues ouvertes -dans cette personnalité si complexe, les -échappées de désintéressement, d’honnêteté magnifique, -de confiance même ! Par ces portes, elle -s’était engouffrée comme une libellule qu’étourdit -l’orage, et voici qu’elle se meurtrissait à d’incompréhensibles -murailles. Désintéressé, il pouvait -l’être, et magnifiquement honnête, et même -confiant. Mais il restait, par-dessus tout, logique -autant qu’une équation d’algèbre.</p> - -<p>Le sublime illogisme de l’amour, incompatible -avec sa nature, l’exaspérait. Et le malheur -voulant qu’il souhaitât en secret l’amour, son -esprit si droit éprouvait sur ce point l’infirmité -de sa rectitude même, avec l’amertume inconsciente -d’une telle anomalie.</p> - -<p>Tout, en lui, se tendait pour le moment vers -la mesquinerie de ce résultat : ne pas donner à -Nicole la satisfaction de constater sa cuisante -mortification. Cet homme ignorerait toujours la -magie de la petite phrase : « Tu me fais de la -peine », quand elle pénètre dans l’infini d’une -tendresse de femme — surtout d’une femme telle -que la sienne.</p> - -<p>Il dit à celle-ci :</p> - -<p>— « Tu penses bien qu’avec les préoccupations -dont tu as pu te faire une idée, je ne vais -pas encore me mettre martel en tête pour des -fariboles — un de ces caprices comme vous en -avez toutes, et qui vous fait éprouver pendant -cinq minutes des passions foudroyantes, auxquelles -vous ne pensez plus le lendemain. Je te -supposais au-dessus de ces niaiseries romanesques. -Je me suis trompé, voilà tout. Je ne dis -pas que j’ai été trompé, » — et son accent sardonique -souligna le pénible jeu de mots, — « parce -que le jour où cela arriverait, je m’en -apercevrais tout seul. Tu n’aurais pas besoin de -me le dire… Nous autres, manipulateurs de mécanismes -précis, nous avons des méthodes d’observation -dont ne se doutent pas les petites -femmes. »</p> - -<p>Cette prétention, dans une menace de croque-mitaine, -eût fait sourire celle qui l’écoutait, si -elle avait eu le cœur à sourire. Pauvre manipulateur -de mécanismes précis ! qui n’évitait même -pas de froisser sa femme devant un consolateur -charmant, et que rien n’avait éclairé tous ces -derniers jours sur le trouble où elle se débattait ! -Mais Nicole, dans son sentimentalisme débordant, -ne pouvait posséder un seul atome de cette -substance cristallisatrice qui s’appelle la dérision. -D’ailleurs toute velléité malicieuse eût été -bien vite étouffée par la question flagellante qui -suivit :</p> - -<p>— « Je ne te demande qu’une chose : as-tu -autorisé quelque entreprise inconvenante ? Quelqu’un -a-t-il une seule lettre de toi ? Parce qu’alors -j’aurais à agir. »</p> - -<p>Nicole frémit. Sa poétique aventure, sous ces -termes exacts, prenait un aspect vil, qui l’emplissait -de honte angoissée. Une entreprise inconvenante… -Qu’est-ce que Georget avait fait d’autre, -dans son audacieuse expédition de ce soir ? Et -quand il avait osé la saisir entre ses bras ? Une -lettre ! Mais oui… N’avait-elle pas oublié toute -dignité jusqu’à lui écrire : « Ne souffrez pas autant -que moi. » Sous la rosée de ses larmes, ses -joues devinrent brûlantes. Ce qui l’avait si doucement -exaltée rentrait donc dans la catégorie des -fautes vulgaires et basses ?… Contraste suppliciant -de la règle nécessaire et unique avec les régions -si diverses où se situent les actes individuels.</p> - -<p>Cependant, Raoul insistait. Son anxieuse irritation -s’affilait en sarcasme :</p> - -<p>— « Tu vois… Tu te dérobes devant une interrogation -catégorique. Les femmes nous donnent, -quand la fantaisie leur en prend, la mise -en scène de la franchise. Mais dès qu’on les presse -un peu, on n’obtient plus rien. Allez donc leur -extraire le plus simple fait, sans qu’elles l’entortillent -d’alambiquage.</p> - -<p>— Je ne puis pas te donner des faits, » dit -Nicole, « puisqu’il n’y en a pas.</p> - -<p>— C’est bien vrai ?</p> - -<p>— Oui, Raoul, c’est vrai.</p> - -<p>— Alors, » reprit-il brusquement, « ne me -reparle jamais de cette sottise. Rentrons. »</p> - -<p>Nicole se dressa, les larmes taries, l’âme dégonflée -et abattue comme une oriflamme qui, -après avoir flotté éperdument, retombe lorsque -le vent du ciel l’abandonne. « Qu’importe, » se -dit-elle, « je ferai ce que je dois. » Et, tout à -coup cette pensée la frappa, qu’elle avait atteint -son but. Ne voulait-elle pas s’arrêter sur la pente -vertigineuse ? L’ascensionniste roulé aux abîmes -se cramponne où il peut, fût-ce à une arête de -glace, et ne discute pas son soutien. Le sien était -d’une rude, mais inébranlable, efficacité. Aucune -tentation ne sollicitait plus, à cette minute, son -cœur amorti. Elle s’abandonnait à un engourdissement -mélancolique. De froides ondes envahissaient -peu à peu les retraites de sa joie, de -sa tendresse, de son désir. Les choses ardentes -et cachées qui brûlaient naguère dans son sein, -s’éteignaient toutes ensemble, noyées sous un -flot taciturne. Elle pensait, avec une inertie singulière, -à cette cachette de feuillage, où Georget, -tout palpitant, guettait sa venue.</p> - -<p>« J’ai pourtant juré d’y retourner, » songea-t-elle. -« Mais que lui dire ?… Comment le persuaderai-je -de s’éloigner sans retour ?… »</p> - -<p>La difficulté de le décourager assez irrévocablement, -et peut-être, malgré tout, la crainte de -faiblir, le souvenir du trouble inouï, qu’elle ne -retrouvait plus, mais qu’elle n’osait braver, suggérèrent -à Nicole une étrange résolution. Elle -s’en avisa soudainement, tandis qu’en silence -Raoul et elle s’avançaient vers la maison, suivis -par la marche veloutée des deux grands chiens.</p> - -<p>— « Faisons encore un tour, » dit-elle à son -mari. « Je ne veux pas que nous restions sur une -équivoque. Quoi que tu en penses, je suis sincère. -Je sens bien que j’ai en moi les paroles -définitives qui t’en persuaderont.</p> - -<p>— Les mots sont bien inutiles. Mais c’est -comme tu voudras, » dit Raoul.</p> - -<p>Détournant alors la conversation, il revint au -sujet dont la gravité pathétique avait remué si -à fond leurs âmes. Quelle serait bientôt la situation -de la Martaude ? On y fabriquait des machines -diverses, mais principalement des moteurs à vapeur -pour la marine de l’État. La disgrâce qui -l’atteindrait demain aurait des conséquences déplorables. -Tous les calculs du directeur tendaient -à ce que ces conséquences ne retombassent que -le moins possible sur les ouvriers. Il sacrifierait -sa fortune personnelle, celle de sa femme, il sacrifierait -ses ambitions scientifiques, pour garder -quand même ceux qui attendaient leur pain de -l’usine, en même temps que pour retrouver des -débouchés industriels immédiats et combler la -fâcheuse lacune.</p> - -<p>Hardibert, sorti du domaine sentimental où -il pataugeait si lourdement, venait de retrouver -ses moyens, et même ce qu’il appelait volontiers -d’un terme emphatique : son prestige. Il en avait -un, non douteux, aussi bien intellectuel que moral. -Tout ce qu’il disait maintenant était d’une -lucidité superbe et d’une générosité rare. En -l’écoutant, Nicole remontait peu à peu l’échelle -mystique, se sentait reprise et portée par un -souffle grandiose. Son cœur se gonflait d’une -ivresse de sacrifice. Profitant de la distraction de -son mari, qui, rempli maintenant de son idée, ne -remarquait pas les allées parcourues, elle le dirigeait -vers l’endroit où Georget l’attendait. -N’avait-elle pas juré d’y revenir ? Elle tiendrait -parole. A mesure qu’elle en approchait, le tremblement -dont elle était secouée devenait intolérable. -La pulsation affolée de ses artères mettait -un bourdonnement dans ses oreilles. Sa poitrine -sautait sous des chocs si violents que Raoul finirait -par les entendre. Dans cette crainte, Nicole -pressait sur son sein ses mains convulsives. Mais -tout à coup, voici que l’image de Georget, perdue -jusque-là sous les orageuses vapeurs de sentiments -si troublés, surgit en elle avec une intensité -saisissante. Les yeux, les yeux bleus, les yeux -de rêve, d’amour et de reproche, la transpercèrent. -Rien d’aussi aigu, durant cette soirée d’agonie, -ne l’avait poignardée. Qu’allait-elle faire ?… Oh ! -le pauvre ami !…</p> - -<p>Un regard égaré de Nicole implora la nuit -charmante, les étoiles de splendeur, la grâce -obscure des feuillages. Pourquoi ces conseils -de joie, de volupté, d’insouciance, dans la Nature, -si une caresse, un battement de cœur, -compromettent l’ordre universel plus qu’un léger -souffle nocturne sur les corolles frissonnantes ? -Tant d’impassibilité dans les espaces sans bornes -et une si torturante ardeur dans l’atome humain ! -Pourquoi ?… Tout être a senti l’effarant -contraste, qui a traîné, comme Nicole, une âme -et une chair saignantes à chaque fibre, dans la -paix d’un vaste jardin, sous l’écrasante sérénité -d’un beau soir.</p> - -<p>« Il le faut !… » se dit-elle. « Allons… Allons ! -Il le faut. »</p> - -<p>Elle arrivait, côte à côte avec son mari, devant -le massif — énorme corbeille d’ombre, surmontée -par des catalpas aux fleurs pâles — dans -lequel se tenait Sérénis. Dieu !… elle crut entendre -un craquement léger… Heureusement, les chiens -n’étaient plus là. En courant vers l’ami caché, -peut-être l’eussent-ils fait découvrir à leur maître. -Nicole avait donc pris la précaution de les rentrer -au moment où l’on contournait l’habitation.</p> - -<p>Elle ralentit le pas. Aussi bien, comment trouvait-elle -la force de mettre un pied devant l’autre ?</p> - -<p>Sa voix s’éleva, incertaine, étouffée, puis soudain -résolue et claire dans l’impressionnant silence.</p> - -<p>— « Écoute-moi, » dit-elle à son mari. « Écoute. -Tu vas suivre ta conscience. Tu vas courir des -risques et traverser une épreuve. Je veux en -prendre ma part avec toi. J’en suis digne. Ne -m’en écarte ni par un doute, ni par un dédain, -ni par une méfiance. Tout à l’heure, en te faisant -l’aveu de ma folie, j’ai voulu te montrer -mon cœur tout entier, pour que tu le reprennes, -même — surtout — dans ce qu’il a de faillible -et de chancelant. Peut-être y ai-je mis de la maladresse. -Tu ne m’as pas comprise. Mais essaie -du moins de me croire. Je suis, je serai toujours -ta femme loyale et fidèle. Tu as ma foi, mon admiration, -mon obéissance… »</p> - -<p>Touché de son accent, atteint à des profondeurs -inconnues par cette sincérité pénétrante, -sans savoir d’où en venaient les tragiques vibrations, -Hardibert demanda doucement :</p> - -<p>— « Est-ce tout ? »</p> - -<p>Ce fut le seul mot que risqua sa fierté. Violemment, -il souhaitait une protestation d’amour. -Ah ! plus violemment que jamais, depuis que la -trouble confession lui avait ouvert, sur l’émotivité -passionnelle de sa femme, d’étranges aperçus. -Mais il ne l’eût provoquée par nul impérieux -élan de sa propre tendresse. Peut-être même, s’il -eût voulu s’assouplir jusque-là, n’aurait-il su -comment s’y prendre. Quand Nicole exprima -les plus vifs sentiments à son égard, sauf celui -qu’il attendait, il ne trouva donc que cette froide -question :</p> - -<p>— « Est-ce tout ?… »</p> - -<p>Elle comprit. Et cette façon de lui réclamer -l’inestimable grâce, comme si elle eût rendu des -comptes matériels et dû rectifier le total d’une -addition, aurait, même en des dispositions plus -favorables, paralysé sa bonne volonté. Cependant -il ne s’agissait plus de ce qu’elle éprouvait. -Le devoir accepté lui mettait à l’épaule une serre -puissante et terrible. Elle ne pouvait plus y -échapper. Elle irait jusqu’au bout. Il fallait que, -dans les ténèbres, soudain épaissies de fatalité, -Georget entendît des paroles irrévocables. Il -fallait que, sur la nébuleuse clarté du chemin, -il vît se dessiner le geste qui l’arracherait d’elle.</p> - -<p>— « Non, » répondit Nicole, « ce n’est pas -tout. Si je ne te disais pas que je t’aime, c’est -que je voulais mériter de le dire en te prouvant -bientôt que rien ne reste en moi d’une illusion -insensée. Quand tu seras persuadé que mon -cœur n’a jamais cessé de t’appartenir, alors j’oserai -te parler de mon amour.</p> - -<p>— Parle-m’en tout de suite… » murmura son -mari en la pressant contre sa poitrine.</p> - -<p>— Je suis à toi, Raoul, » s’écria Nicole.</p> - -<p>Comment eût-il observé qu’elle n’exhalait pas -ce mot dans le soupir délicieux d’une amante -qui s’abandonne, mais qu’elle le lançait farouchement, -renversée contre son bras en une raideur -spasmodique, et l’oreille attentive, les yeux -dilatés, épiant — eût-on cru — quelque épouvantable -écho.</p> - -<p>Rien ne répondit pourtant, rien ne bougea -dans la merveilleuse paix éparse. Sur la corbeille -d’ombre du taillis voisin, les catalpas, plus clairs, -avec leurs larges feuilles et leurs thyrses pâles, -s’épanouissaient somptueusement. Quelque chose -se contractait peut-être horriblement à leurs -pieds. Quoi donc ?… Une liane convulsive ?… -une couleuvre déchirée par un hérisson ?… ou ce -qui leur importait moins encore… un cœur -d’homme ?… Les beaux arbres n’en prirent point -souci.</p> - -<p>Sur ses lèvres glacées, Nicole acceptait les -lèvres de Raoul.</p> - -<p>— « Viens… » lui dit l’époux triomphant. -« Viens, mon joli Niclou. Tu verras comment -ton grincheux de mari chasse les chimères des -petites folles. »</p> - -<p>Hélas ! voilà les gentillesses qui remplaceraient, -aux heures où elle voudrait transformer le réel -en idéal, les adorables couplets d’amour que, -pour son malheur, Nicole avait maintenant dans -la mémoire. Et, ce qu’il y avait de plus déconcertant -peut-être, c’est qu’elle ne pouvait méconnaître -ni dédaigner le sentiment conjugal qui se -traduisait si bizarrement.</p> - -<p>Complexes problèmes des âmes et de la -chair !</p> - -<p>Dévastée d’angoisse au point qu’elle s’étonnait -de n’en pas mourir, la jeune femme se laissa -entraîner vers la maison.</p> - -<p>Arrivée là, son malaise apparut si véritable, -que, sur ses prières, Raoul consentit à la laisser. -Elle accepta un verre d’eau, et s’enfuit dans la -chambre où elle avait obtenu de s’isoler depuis -son retour de Bruges.</p> - -<p>Cette chambre donnait, non pas du côté de -la façade, — qui regardait le parc, — mais en -arrière. Par conséquent, elle dominait l’usine et -le pays.</p> - -<p>C’était à peu près la perspective que Raoul et -sa femme contemplaient tout à l’heure d’une terrasse : -les longs fûts d’ombre des cheminées, et -là-bas, l’amas noir des maisonnettes du village. -Nicole, en s’approchant de la fenêtre, ne retrouva -plus les petites constellations jaunes. A cette -heure, elles étaient toutes éteintes. La frêle palpitation -de vie pour laquelle chauffent éternellement -les fournaises énormes des soleils, se -suspendait là, dans le repos.</p> - -<p>Même sur le tournant de route pâle, distinct -entre l’épaulement de la colline et les premières -maisons, rien ne passait à cette heure.</p> - -<p>Rien… ô Dieu !… Mais si. Voilà qu’une silhouette -y apparaît. C’est celle d’un piéton qui se -hâte, à grandes enjambées rapides, comme dans -une fuite désespérée. La frêle palpitation de vie, -l’éternelle pulsation de douleur, ne s’apaisera -donc jamais, tant que, pour tiédir les planètes, -chaufferont les fournaises énormes des soleils ? -Il y aura donc toujours quelqu’un qui souffre, -quand tout dort ?</p> - -<p>Oh ! cette silhouette qui s’en va, chargée de -fureur et de chagrin, sur la route pâle !… Ce -passant… ce passant, qui ne reviendra plus !…</p> - -<p>Nicole le regarde, jusqu’à ce que l’alignement -des maisons le lui dérobe. Elle sait que c’est -Georget, qu’il gagnera Sézanne à pied, sans -doute, pour prendre ensuite, vers Paris, le premier -train du matin.</p> - -<p>Quelles pensées emporte-t-il ?</p> - -<p>Elle s’abîme sur son lit, sanglotant d’une douleur -qui ressemble au plus brûlant remords.</p> - -<p>Car, sous la forme de son horrible épreuve, -s’insinue en elle cette vérité : que nos cœurs, -avides d’absolu, ne se satisfont pas, même dans -ce que nous convenons d’appeler <span class="small">LE DEVOIR</span>. La -meilleure de nos actions est pour quelqu’un une -action mauvaise. La face resplendissante du bien -a toujours un revers d’ombre.</p> - -<div class="c gap"><img src="images/deco2.png" alt="" /></div> -<div class="chapter"></div> -<div class="c"><img src="images/deco3.png" alt="" /></div> - - -<h2 class="nobreak i">DEUXIÈME PARTIE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>C’était juste six ans plus tard, car le -mois de juin finissait à peine, et un -crépuscule ardent venait encore de -s’éteindre.</p> - -<p>Mais ces arbres étranges, dont le feuillage -poudroie, blanchâtre de poussière et de reflets -électriques, et se charge, en guise de fruits, de -ballons lumineux et rubescents, ne sont pas les -catalpas si frais, aux thyrses pâles, du parc de la -Martaude. Ils bordent la rue des Nations, dans -l’Exposition Universelle. Une dense atmosphère, -chargée de fumets de nourritures, d’aigres relents -d’humanité, d’électriques effluves de machines et -de métaux en mouvement, les enveloppe. Un -roulement monotone et tenace hypnotise la foule -qui promène autour de leurs troncs sa lassitude -énervée. Entre leurs branches, à quinze pieds du -sol, défile incessamment une procession de milliers -d’êtres immobiles et rapides. Le trottoir -roulant circule, charriant une épaisse mêlée -d’hommes et de femmes, de toutes races, de -toutes classes, de tous langages, enfiévrés d’une -identique ivresse de dépaysement, qui constitue -leur principale joie. Même, et surtout, ceux dont -la vie s’écoule dans quelque rue toute proche, -ont, en franchissant les guichets, fait un bond -dans le lointain, dans l’inconnu. Et ils goûtent -une satisfaction neuve et incomparable à subir -dans toutes leurs fibres, par tous leurs pores, -des contacts, des bruits, des odeurs, des images, -des secousses, qui les arrachent à l’inertie ordinaire -de leurs sensations.</p> - -<p>Dans l’artificielle lumière des projections électriques, -des lanternes vénitiennes, des cordons de -gaz et de l’acétylène, heurtés ou fondus en incandescences -exaspérées, surgissent des profils d’architectures -hétéroclites et violentes. Certains pavillons -rassemblent sur une étroite façade tous les -types d’art lentement élaborés par un peuple durant -des siècles. L’impression d’ensemble éclate -dans le cerveau comme une clameur de multitude. -On souffre autant qu’on jouit de cette incohérence -aiguë. Sous des portières chatoyantes, -glissent des lambeaux de musiques barbares. A -peine en a-t-on vibré, qu’un autre rythme secoue -les nerfs. Et, si l’on pénètre dans ces réduits, où -d’insolites parfums suggèrent des autrefois et des -ailleurs, on voit, sous tous les oripeaux de toutes -les séductions des races, onduler en toutes les -poses de la lasciveté innombrable, les courbes -pleines ou fuyantes, lourdes ou sveltes, les lignes -agiles, les gestes insidieux, du corps féminin. -Maigre chair phosphorescente des Espagnoles, -larges coques noires de cheveux piquées de -grappes rouges, étroitesse des tailles qui se -cambrent. Hanches énormes et roulantes des -Levantines. Petits pieds bottés des Russes, qui -martèlent le sol. Petites mains excitatrices des -Javanaises, aux torsions d’une irritante lenteur. -Théories des sœurs anglo-saxonnes, qui s’avancent -et reculent ensemble, et font jaillir cinq -mollets noirs en un seul éclair hors de chastes -jupes unies aux dessous de perversité. Longues -et souples tresses blondes des Autrichiennes, -que la valse balance. Masque au sourire peint -de la Japonaise, que creuse et verdit tout à coup -une effroyable pantomime d’agonie. Elles y sont -toutes, avec tous leurs charmes, tous leurs maléfices, -toutes leurs grimaces de vie et de mort.</p> - -<p>— « C’est de la folie de n’avoir pas retenu de -table. Tout est bondé, » dit une voix pointue et -maussade.</p> - -<p>On se retournait. On chuchotait le nom de -l’actrice, Clary de Prémor, l’étoile de la Comédie-Moderne. -Les Parisiens, en plus grand -nombre que les étrangers aux abords du restaurant -allemand, que leur snobisme lançait dans -une vogue extravagante, reconnaissaient le fin et -artificieux visage, les grands yeux glauques aux -lourds cils noirs, les lèvres trop sinueuses, trop -rouges, lèvres de cruauté, de mépris et de passion, -que rétrécissait, en ce moment, une bouderie -de petite fille.</p> - -<p>— « Mais avec qui est-elle ? » demandaient -ceux pour qui les intrigues des cabotines sont la -seule science à la hauteur de laquelle il faille toujours -se tenir. « On voit bien que le prince est -en Italie. Elle ne se gêne pas. »</p> - -<p>Ces gens bien informés parlaient du prince -Gracchi, un Italien immensément riche, qui s’était -emballé à fond sur la beauté de M<sup>lle</sup> de -Prémor, et qu’elle avait su affoler, puis fixer. -Au moment de son premier grand succès, dans -la Silviane, de <i>Jalouse</i>, par Pierre Essenault, -l’adroite et impitoyable fille avait joué — non -plus sur la scène, mais dans la vie — un jeu -dont l’audace lui réussit pleinement. Laissant son -auteur s’éprendre d’elle jusqu’à vouloir divorcer -pour l’épouser, elle s’était servie de cette passion -flatteuse pour mener, si possible, le prince Gracchi -jusqu’au mariage, simulant une vertueuse -préférence pour le bon motif — alors que ce bon -motif brisait le gentil ménage d’Essenault, et -qu’elle-même prenait patience dans une liaison -de grisette avec son camarade Stainier, le beau -et brutal César du répertoire classique, qui l’ensorcelait -et la giflait. Le prince ne l’avait pas -épousée, mais il avait donné une fortune à l’actrice, -lui achetant le fameux hôtel Musina, dans -l’avenue Friedland, réunissant, pour lui faire un -collier unique, les perles les plus splendides à -mesure qu’elles arrivaient sur le marché, attelant -son cab de chevaux dignes d’un carosse royal. -Par bonheur, ces arguments, capables de vaincre -même la dignité qu’affichait Clary, en eurent -raison avant que fût prononcé le divorce d’Essenault, -et celui-ci trouva le pardon et la guérison -auprès de sa délicieuse Georgette.</p> - -<p>Tout Paris savait cette histoire. Et, pour une -fois, ce fut la petite épouse, effacée, mais si admirablement -fidèle et tendre, qui eut raison dans -l’opinion frivole, contre la magnifique et fastueuse -actrice. Une des causes de la mauvaise humeur -de Clary, ce soir, plus sérieuse que l’inadvertance -de son cavalier de ne pas retenir une table, c’était -justement qu’elle venait de croiser, en descendant -sur la berge, son ancien adorateur, si -bien absorbé dans une confiante causerie conjugale, -qu’il ne l’avait pas vue. Mais Georgette avait -aperçu, elle, son ancienne rivale. Et des témoins -avertis avaient pu sourire de l’inutile arrogance -avec laquelle la femme de théâtre, exagérément -parée, avait bravé le coup d’œil de cette fine petite -bourgeoise, un peu trop correcte, mais d’une -grâce et d’une fierté si pures, — victorieuse après -tout, et qui le disait, de son joli front levé et -de tout le dédain de son regard de ciel.</p> - -<p>— « Il est rudement bien, ce type qui accompagne -Prémor, » observaient des femmes du -monde, dans ce langage argotique qu’elles adoptent -pour ne pas que les hommes se gênent. Car -la bonne tenue de ces messieurs devient une contrainte -pour les deux sexes. Le laisser-aller est -de rigueur, et peut-être a-t-il pris un suprême -élan dans cette Foire du Monde, où pendant six -mois le peu de décence restée aux honnêtes -épouses de notre Tiers-État subit le coude à -coude avec la galanterie de tout l’univers, dans -l’étouffement des cabarets chics, et s’instruisit -devant les tréteaux de tous les pièges de vice -qu’apportaient dans leurs peplums, leurs maillots, -leurs pagnes ou leurs tuniques, les multiples -échantillons de l’exotisme féminin.</p> - -<p>« Le type rudement bien » qui accompagnait -Prémor, était son dernier auteur à nombreuses -représentations, Ogier Sérénis. On le nommait -moins promptement qu’elle, parce qu’il faut à un -écrivain, même heureux, plus de temps qu’à une -actrice pour imposer sa physionomie à la mémoire -des foules. Ce n’était guère, justement, -que depuis cette pièce réussie, jouée par une -grande favorite du public, interrompue seulement -par la relâche d’été, que le portrait de Sérénis -apparaissait dans les journaux illustrés, sa -photographie aux vitrines des libraires, et sa -charge, due à l’alerte crayon d’un Cappiello ou -d’un Sem, à la troisième page des quotidiens.</p> - -<p>Pour ne pas afficher son tête-à-tête avec l’étoile -de la Comédie-Moderne, — une bonne fortune -toute récente qu’il devait à un caprice de Clary, — Sérénis -avait invité Stainier à dîner avec eux, -ce soir. L’acteur avait accepté, sans l’ombre de -jalousie, revenu de sa toquade pour sa partenaire -des grandes scènes amoureuses, et capable maintenant -de râler sa passion auprès d’elle, devant -la rampe, sans le trouble dont le bouleversaient au -début de pareils exercices. Il n’en était pas non -plus à l’exécrer, comme le plus souvent après ces -passades de coulisses, — lorsqu’il arrive que deux -héros de drame, dont les roucoulements et les -sanglots font ruisseler les larmes dans la salle, -se traitent à mi-voix de « roulure » et de « mufle », -sur la scène, au moment où les loges se -mouchent.</p> - -<p>Stainier s’avançait donc derrière le couple, -sur cette berge de la Rue des Nations, grouillante -de monde jusqu’au bord du fleuve luisant -et noir, où dansaient des taches d’or. Il marchait -noblement, comme dans une tragédie de Racine, -dressant sa tête petite, coiffée et dessinée -à la Titus, mais dont le masque de médaille -commençait à s’empâter. Pour dégager son cou -marmoréen, qui sortait des costumes antiques en -un jet si solide, lisse et arrondi, il portait à la -ville des cols rabattus, très échancrés. Et telle -était la majesté théâtrale de son maintien, qu’on -le devinait, dans sa propre pensée, toujours précédé -de licteurs et suivi d’une garde prétorienne.</p> - -<p>Son calme ne se démentit pas lorsque, s’étant -arrêté avec ses compagnons à la terrasse du restaurant -allemand, ils constatèrent qu’aucune des -tables extérieures ne restait libre. Contre celles -qui paraissaient encore inoccupées, des chaises -rabattues indiquaient la prise de possession. -Les dîneurs installés autour des nappes fleuries, -dans la clarté des calices électriques de couleur, -s’égayaient discrètement à contempler de si -près, dans leur attitude penaude, l’élégante Clary -de Prémor, souple en son merveilleux manteau -du soir, — un nuage de mousseline de soie et de -dentelles fabuleuses, — et l’impassible Stainier, -dont la glabre face, impériale et stupide, exerçait -sur les mondaines assises là une fascinante curiosité, -plus stimulante que l’amour.</p> - -<p>Parmi ces mangeurs fortunés, Sérénis crut entendre -partir une exclamation de surprise suivie -de son nom. Par un effet presque mécanique, il -tourna la tête, mais pour la ramener aussitôt -dans sa première direction. Il venait d’apercevoir, -attablé en élégante et nombreuse compagnie, -un personnage de connaissance, — une de -ces relations mondaines qui se multipliaient à -mesure qu’il devenait un auteur à la mode. -Celui-ci était un secrétaire d’ambassade, Philippe -d’Orlhac, garçon taciturne et distingué, qu’on -appelait « le beau ténébreux », parce qu’il portait -sur sa physionomie l’empreinte d’une mélancolie -inguérissable. On le recherchait pourtant, -malgré sa répugnance à se montrer dans les endroits -où l’on s’amuse et le peu d’entrain qu’il y -apportait. Mais c’était un brillant parti, et d’autant -plus séduisant qu’il fallait le conquérir, assurait-on, -sur un romanesque souvenir d’amour. -Précisément, M. d’Orlhac paraissait aux prises -avec quelque piège matrimonial, tel qu’il était -entouré, et ayant à côté de lui une jeune fille, -dont la claire physionomie, curieusement tendue -vers Clary de Prémor et ses compagnons, -évoqua chez Ogier d’imprécises réminiscences. -Cette sensation, et l’embarras de rencontrer -M. d’Orlhac, chacun en des compagnies si diverses, -qui les empêchaient de se saluer, fit que -le regard de Sérénis n’insista pas.</p> - -<p>D’ailleurs, il devait se décider à pénétrer dans -le restaurant, M<sup>lle</sup> de Prémor préférant étouffer -dans cet endroit chic, que de dîner plus au frais -dans quelque établissement moins glorieux. -Tous trois s’installèrent donc au fond de l’étroite -et basse pièce, au décor « <span lang="en" xml:lang="en">modern style</span> », sous -le souffle exaspérant d’un petit ventilateur électrique, -qui faisait se hérisser les plumes de Clary -et les cheveux des hommes, sans dispenser à leurs -poumons une parcelle d’air respirable. Les verres -jaunes à haute patte, dans lesquels on leur servit -des vins aux noms de burgs et de margraviats, ne -leur versèrent pas plus de gaieté que le ventilateur -ne leur versait d’oxygène. Clary gardait sa -mauvaise humeur. Stainier se gourmait, ne prenait -pas une pincée de sel ou un cure-dent sans arrondir -tragiquement son geste, persuadé que tous les -assistants avaient les yeux sur lui. D’ailleurs, -n’ayant pas un mot à dire, fermé à tout ce qui -n’intéressait pas sa vanité. Quant à Sérénis, très -malheureux de n’avoir pas mieux organisé la soirée, -il se désespérait de paraître trop petit bourgeois -à son élégante interprète. Les habitudes -de la grande vie lui manquaient. Ne le trouvait-elle -pas ridicule, cette Clary, qu’entretenait un -prince ? Sans être sentimentalement amoureux -d’elle, Ogier appréciait assez son aventure avec -la ravissante fille, pour trembler de lui déplaire. -Ce souci paralysait son aisance naturelle, son -esprit, et même cette grâce mâle et gravement -caressante, qui faisait rêver de lui les femmes.</p> - -<p>La partie fine était ratée, il n’y avait pas à dire. -Sérénis le sentit si bien, qu’il n’insista pas lorsque -M<sup>lle</sup> de Prémor, au dessert, déclara qu’elle se -trouvait trop fatiguée pour se promener dans -l’Exposition après le repas.</p> - -<p>— « D’ailleurs, » ajouta-t-elle, « je l’ai si bien -prévu que j’ai fait venir ma voiture, à neuf heures, -au pont des Invalides. Elle doit déjà y être. Je -trouve ça tuant, ces balades sur des cailloux qui -vous tordent les chevilles. Elle est trop salement -carrelée, leur Exposition.</p> - -<p>— On te paiera un fauteuil roulant, » proposa -Stainier.</p> - -<p>Elle daigna rire.</p> - -<p>— « Tu en as de bonnes, mon vieux ! Pour que -tout Paris s’offre ma fiole. On organiserait demain -ma représentation de retraite.</p> - -<p>— Je voulais vous conduire, Clary, au Phono-Cinéma-Théâtre, » -dit Sérénis. « C’est curieux, -il paraît.</p> - -<p>— Merci !… » répliqua-t-elle, contractée de -nouveau. « On y voit et on y entend Rébecca, -avec le sublime accent anglais compliqué d’une -voix de polichinelle. Rébecca !… Grands dieux !… -Vous avez donc du goût pour la Rétrospective ?… »</p> - -<p>Ogier devina qu’une gaffe suprême venait de -couronner la kyrielle de ses gaucheries. Il ignorait -que l’actrice restât précisément exaspérée de -ce qu’on ne lui eût pas demandé une scène, pour -la rendre par la combinaison du phonographe et -du cinématographe, sur ce petit théâtre, où la -foule admirait cent fois par jour les fantômes -parleurs de Coquelin et de Sarah Bernhardt, et -la svelte silhouette dansante de Cléo de Mérode.</p> - -<p>Le jeune homme avait cru amuser Clary par -une distraction qui touchait à son métier, — ce -métier dont les cabotins ne se dégagent pas une -minute. — Il tombait bien !…</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Prémor se leva, nerveuse à en pleurer, -et passa son manteau de dentelle, avec l’aide de -Stainier, pendant que l’écrivain soldait l’addition.</p> - -<p>Son accès de jalousie professionnelle l’attendrit -envers le compagnon des misères pareilles, -le César des coulisses, qui s’enrageait souvent, lui -aussi, dans le dépit des rivalités furieuses. Comme -il tendait l’une des amples manches envolantées, -elle lui jeta tout bas :</p> - -<p>— « Viens me rejoindre à la maison. Je lâche -le « serin de Nice ». Il m’embête. »</p> - -<p>Puis, souriante, elle se retourna vers l’auteur, -apaisée par ce calembour sur le nom de Sérénis, -qu’elle n’avait pas inventé, et qui sentait bien -son origine, une rancune de confrère sans succès, — preuve -que l’envieux venin corrode autant -les âmes littéraires que celles qui les traduisent -de l’autre côté de la rampe.</p> - -<p>Comme tous trois sortaient du restaurant, -Ogier ne retint pas un regard à la dérobée vers -la table extérieure, où il avait aperçu Philippe -d’Orlhac. Le jeune diplomate s’y trouvait encore -avec ses amis. Et, de nouveau, Sérénis surprit en -éclair une vision lumineuse et blonde de jeune -fille, deux yeux pétillants attachés sur lui.</p> - -<p>Quelques minutes plus tard, il ouvrait pour -Clary la portière de son coupé.</p> - -<p>— « J’ai la migraine. Vous serez bien gentil -de me laisser, » dit-elle cavalièrement.</p> - -<p>La voiture fila. Presque aussitôt, Stainier tendit -la main à l’auteur dramatique.</p> - -<p>— « Comment, vous aussi ?… » s’exclama -Sérénis, tout dépaysé de rester seul.</p> - -<p>— « Mon bon, » fit l’autre confidentiellement, -« je suis bien content que Clary nous ait plaqués. -Il m’aurait fallu prendre congé le premier, -et elle aurait potiné, la mâtine… » Il ajouta, plus -mystérieux qu’un conspirateur de tragédie : « Un -rendez-vous avec une femme du monde… Je ne -saurais être assez prudent… »</p> - -<p>Puis il s’éloigna, riant sous cape, allant retrouver -Clary dans son hôtel merveilleux, pour -un de ces revenez-y où les deux anciens amants -ressuscitaient leurs souvenirs et mêlaient cyniquement -leurs rancunes.</p> - -<p>Sérénis rentra dans l’Exposition, dégoûté de -sa soirée, des cabotins, et, — du moins y tâchait-il, — des -bonnes grâces décevantes de -Clary.</p> - -<p>Quelque chose dont il ne se rendait pas -compte, — curiosité, pressentiment, réminiscence, — lui -fit rebrousser chemin le long de la -berge pour repasser devant le restaurant germanique. -Les tables se vidaient. Celle où il avait -remarqué d’Orlhac, entourée maintenant d’une -débandade de chaises, montrait l’abandon du -repas fini, serviettes jetées, fleurs pillées, verrerie -légère en retraite devant la grosse cavalerie -des rince-bouche.</p> - -<p>Sérénis monta un escalier, puis traversa le -pont de l’Alma sans prendre la peine de gravir -la passerelle, n’ayant qu’à montrer au guichet sa -carte de presse. « Allons au Château d’Eau, » -pensa-t-il. Un moment de rêverie devant les -prodigieuses cascades multicolores apaiserait son -agacement.</p> - -<p>Comme il passait derrière le pavillon du -Mexique, il se heurta presque à quelqu’un qui -sortait vivement du bureau de télégraphe, situé -de l’autre côté de l’allée, près du Cabaret Roumain.</p> - -<p>— « D’Orlhac !…</p> - -<p>— Ah ! Sérénis… Comme ça tombe !… » s’écria -le secrétaire d’ambassade.</p> - -<p>— « Ça tombe si bien que ça ?… » sourit -Ogier en lui serrant la main.</p> - -<p>— « Parbleu, oui ! Je vais donc satisfaire un -caprice de jeune fille, qui nous a empoisonné -notre dîner.</p> - -<p>— C’est une Brinvilliers, votre jeune personne ?</p> - -<p>— Mais non… Je veux dire que sa fantaisie a -glacé tout entrain. C’est une charmante fille, gaie -jusqu’à l’extravagance. Eh bien, elle n’a plus dit -un mot et n’a cessé de regarder vers l’intérieur, à -partir du moment où vous êtes entré avec Prémor. -Quand elle a su que nous sommes amis, ne -me demandait-elle pas d’aller vous chercher.</p> - -<p>— Bien élevée, la demoiselle !</p> - -<p>— Dites « pas élevée » du tout. Elle a traversé -quelques pensionnats de France, et revient -d’Amérique, où son père a fait une fortune. Vous -avez dû entendre parler de Mériel… Le Trust de -la publicité… Vous savez bien ?</p> - -<p>— Mais non.</p> - -<p>— Ce Mériel est un individu doué d’une imagination -du diable. Après avoir raté beaucoup -d’entreprises en France, il a fondé en Amérique -le Trust de la publicité… Une idée géniale… Impossible -de faire paraître une annonce dans un -journal ou de coller une affiche sur un mur sans -s’adresser à son Trust. Et comme on abuse plutôt -outre-Océan de la réclame, le monsieur a gagné -des millions.</p> - -<p>— Bravo ! » plaisanta Sérénis. « Une héritière… -Je cherche ça, précisément. Mais pour -celle-ci, je pense que vous-même…</p> - -<p>— Je ne compte pas me marier. Vous avez le -champ libre, » interrompit d’Orlhac, tandis que -l’assombrissement soudain de sa physionomie -démentait son effort pour sourire.</p> - -<p>— « Mais, à propos, où allons-nous ? » demanda -l’écrivain.</p> - -<p>— « Rejoindre ma bande. Je vous emmène. »</p> - -<p>Et d’Orlhac, secouant l’impression pénible, -expliquait à son compagnon qu’il venait seulement -de quitter ses amis pour entrer au bureau -de poste.</p> - -<p>— « J’avais à téléphoner au Ministère. Mon -congé expire. On est en train de négocier un -prolongement. Mais il faut pour cela que mon -ambassadeur ait reculé son départ, comme il en -avait l’intention. Enfin, j’étais anxieux, je voulais -savoir. J’ai laissé mes gens pour quelques -minutes, et je dois les rejoindre au Champ de -Mars, devant les cascades lumineuses.</p> - -<p>— J’y allais, » dit Sérénis.</p> - -<p>— « Oh ! oh ! » taquina Philippe d’Orlhac, -« ma protégée vous intéresse déjà !… Savez-vous -qu’elle prétend vous avoir connu il y a quelques -années.</p> - -<p>— Cela m’étonnerait. Mais avec qui est-elle -ici ?</p> - -<p>— Avec son père, et la famille d’un Yankee, -associé de monsieur Mériel. D’aimables personnes, -que j’ai connues là-bas, quand j’étais -attaché, à Washington. »</p> - -<p>Ce nom de Mériel ne réveillait chez Ogier -aucun souvenir. A peine l’avait-il entendu jadis, -lorsque M<sup>me</sup> Hardibert l’avait prononcé, tandis -qu’ils cheminaient côte à côte par les rues d’Anvers, -avec l’inopportune présence de la grande -fillette sautillant autour d’eux. « Victorine Mériel… » -Cela ne lui disait rien du tout. Et une -Victorine Mériel millionnaire, moins encore. -L’impression d’autrefois s’associait avec une -image d’orpheline malchanceuse, que guettaient -les plus fâcheux hasards de la vie. Et cette impression -même ne subsistait que grâce à d’autres… -Dieu ! que cette petite silhouette sans -conséquence aurait depuis longtemps disparu de -sa mémoire, si elle n’eût tenu de si près à des -choses qui ne s’oublient pas.</p> - -<p>Cependant Philippe d’Orlhac et Ogier Sérénis -venaient de franchir les colossales assises -de la Tour Eiffel. Devant eux s’ouvrait le rectangle -du Champ de Mars, fourmillant d’une -multitude noire, sous l’éblouissement dur des -nombreux becs de gaz à incandescence. Cette -clarté presque intolérable faisait apparaître -comme terni, à une telle distance, le filigrane de -lumière qu’était le Palais de l’Électricité, sertissant -la joaillerie fulgurante de sa cascade. Celle-ci -tombait sans cesse en un écroulement de rubis -et de topazes, que remplaçait tout à coup la pluie -des améthystes et des saphirs, suivant le jeu des -verres souterrains traversés par les rayons. Les -yeux se fixaient dans une fascination sur ce Niagara -de gemmes enflammées, devant lequel ondulaient -avec douceur des panaches d’eau mauve, -lilas ou perle, — les jets remontants, moins -ardemment colorés, du bassin.</p> - -<p>Devant ce spectacle de féerie, la foule s’amassait, -compacte, sur des rangs pressés de chaises, -ou debout, en muraille inaccessible à toute pénétration, -sinon à la serpentine agilité des petits -camelots.</p> - -<p>— « Où devez-vous retrouver vos amis ? Cela -me paraît une entreprise assez compliquée ? » -observa Sérénis, tandis que les deux jeunes gens -ne gagnaient plus qu’avec lenteur d’infimes parcelles -de terrain.</p> - -<p>— « Mon Dieu… Ils m’ont dit : devant le -Château d’Eau… » fit d’Orlhac, avec le peu -d’assurance que méritait l’énoncé d’un si chimérique -rendez-vous.</p> - -<p>— « Telles quelques aiguilles s’assignant -comme lieu de rencontre une meule de foin, » -énonça Ogier avec une gravité railleuse.</p> - -<p>A ce moment, ils durent prendre leur parti de -ne plus avancer ni reculer, saisis par une vague -humaine, qui, après les avoir fait tourbillonner -dans son remous, s’immobilisa en les bloquant.</p> - -<p>— « Votre grande taille, au moins, vous -sert, » reprit Philippe, qui, de stature moyenne, -n’apercevait plus la cascade lumineuse que par -intermittents éclairs, entre la moustache d’un -monsieur et l’oreille d’une dame, rapprochées -d’ailleurs trop fréquemment.</p> - -<p>Par une silencieuse mimique, il fit remarquer -à Sérénis que le mari de la dame était en avant -de ce couple.</p> - -<p>— « Eh ! qu’ils s’aiment donc !… » murmura -l’écrivain.</p> - -<p>Il mit dans cette exclamation un tel frémissement -de mélancolie, que d’Orlhac tressaillit et -le regarda.</p> - -<p>— « Vous ne trouvez pas, vous, » reprit -Ogier, répondant à ce mouvement, « que la -vertu des femmes peut quelquefois être une -vilaine chose ?…</p> - -<p>— Qu’entendez-vous par là ? » dit le jeune -diplomate d’une voix sourde.</p> - -<p>— « J’entends que leur fidélité conjugale, seul -devoir qui les affranchisse de tous les autres, est -d’essence moins noble qu’une généreuse faute. -La prudence, l’intérêt, la coquetterie, la froideur, -en sont les plus sûrs éléments. Et en son nom, -elles peuvent commettre des crimes ! »</p> - -<p>Le mot grinça, d’une amertume sauvage. Philippe -d’Orlhac se taisait.</p> - -<p>— « Ce n’est pas votre avis ?… » insista l’écrivain.</p> - -<p>— « Mon avis ?… » répéta l’ancien amant de -Marcienne de Sélys. « Est-ce que nous pouvons -avoir un avis sur l’amour ?… Nous avons seulement -chacun notre façon d’en avoir souffert. Ne -m’en veuillez pas de vous taire la mienne. »</p> - -<p>L’accent déchiré émut Sérénis. Qu’était son -regret, à lui, — dont il ne faisait plus guère à -présent que de la littérature, — à côté d’une -blessure si promptement, si profondément saignante ? -Sans la connaître, il en demeurait troublé, -avec cette espèce de jalousie mystérieuse -que nous inspirent les inconsolables tourments -de l’amour, ceux que nous devinons supérieurs -à notre propre endurance, et nés d’extases que -nous ne connaîtrons jamais.</p> - -<p>Comme le subit assombrissement de leurs -pensées leur rendait plus étouffante la contrainte -de la foule, tous deux, d’un tacite accord, essayèrent -de battre en retraite. A peine retrouvaient-ils -un espace relativement libre, qu’ils aperçurent, -venant à eux, les amis de M. d’Orlhac. -Ceux-ci, en effet, s’étaient arrêtés près du pont -d’Iéna, pour écouter un concert de trompes.</p> - -<p>— « Vous savez bien, » dit M. Mériel au -secrétaire d’ambassade, « qu’avec Toquette la -ligne droite n’est jamais le chemin d’un point -à un autre. »</p> - -<p>« Toquette !… » Le grand corps de Sérénis -oscilla comme par une secousse électrique. Il -attacha des yeux effarés sur la jeune fille, qu’on -lui présentait justement. Cette svelte taille élancée, -à la ceinture fine, au buste gracieusement -modelé, sous de floconneuses guipures, ne lui -rappelait en rien l’écolière d’autrefois. Mais l’éclat -du teint, la mousse dorée des cheveux, la -malice de la bouche et du regard… Mon Dieu !… -Était-ce possible ?…</p> - -<p>— « Vous ne vous rappelez pas Toquette, -monsieur Sérénis ?… Et notre rencontre d’Anvers ?… -Et mon entorse de Bruges ?… Et mes roses -de la Martaude ?… »</p> - -<p>La Martaude !… Un jet de glace et de feu parcourut -les artères d’Ogier. Allait-il apercevoir, -parmi ces gens qui l’entouraient, celle qu’évoquait -la présence de cette jeune fille, celle qu’il -n’avait pas revue depuis le soir… Non, elle -n’était pas là. Il se ressaisit, devant tous ces yeux -rencontrés, où il lisait de l’étonnement.</p> - -<p>— « Pardonnez-moi… C’est une telle surprise !… -Comment ! si je me rappelle mademoiselle -Toquette ?… Mais je crois bien !… J’espère, -monsieur, que mademoiselle votre fille ne vous -a pas dit trop de mal de son ancien ami ? »</p> - -<p>Paul Mériel protesta. C’était un solide gaillard, -qui n’accusait pas la cinquantaine, et que -sa physionomie vive, d’un roux grisonnant, — très -ressemblante, quoique masculinisée et épaissie, -à celle de sa fille, — montrait bien l’homme -d’aventures, d’imagination et d’entrain, qui avait -fini par forcer la main à la Fortune.</p> - -<p>— « Eh bien, voyons… Si nous ne restions -pas là, à nous faire lapider de coups de coude. -Allons prendre des glaces là-haut, sur une des -terrasses. Nous verrons mieux l’effet des fontaines. »</p> - -<p>Le groupe se mit en mouvement. Et, soit -hasard, soit que les volontés y eussent tendu -inconsciemment, Ogier se trouva près de Toquette.</p> - -<p>Elle ne s’effarouchait pas d’un tête-à-tête, -qu’elle accentua plutôt, ralentissant le pas pour -rester en arrière. Ses indépendantes allures d’autrefois -n’avaient pris que plus de décision par -son séjour en Amérique et l’assurance de la -richesse. Seulement, les gestes capricants et l’impertinence -agressive de l’âge ingrat, étaient -remplacés par la souple grâce et la finesse malicieuse -de la vingtième année.</p> - -<p>Ogier regardait cette grande fille élégante, -mais sans l’observer pour elle-même. A peine se -rendait-il compte, en une saveur accrue, de ce -charme étrange vaguement remarqué par lui -lorsqu’elle était gamine. Tout ce qu’il se dit -d’elle, c’est qu’il ne la trouvait pas devenue jolie. -Mais elle évoquait en lui trop de souvenirs — et -de trop poignants, — il attendait de cette -rencontre trop de révélations plus ou moins -cruelles, pour s’attacher à ce qui la touchait -personnellement. Des questions lui brûlaient -les lèvres. Cependant il eut la discrétion d’attendre.</p> - -<p>— « Monsieur Sérénis, » disait-elle. « M’avez-vous -pardonné ?</p> - -<p>— Vous avoir pardonné ?… » répétait-il. -« Mais quoi donc ?… »</p> - -<p>Presque inquiet, rapportant tout à une seule -pensée, il se demandait si elle n’allait pas lui -présenter des excuses pour l’avoir tant gêné -jadis dans un bonheur si vite évanoui. Le sourire -mystérieux de Toquette accentuait cette -crainte.</p> - -<p>— « Vous étiez si fâché, » reprit-elle, « le -dernier jour !… avant que je parte pour la pension… -parce que je vous avais surpris en vous -jetant des roses. »</p> - -<p>Ah ! le banc de la Martaude… L’attente ravie… -La silhouette juvénile dans la simple robe blanche, -sous le canotier de paille, qui passa la grille -et remonta l’allée !… Comme elle était songeuse, -la douce Nicole !… Que pensait-elle à ce -moment-là ?…</p> - -<p>— « Comment, mademoiselle !… J’ai eu le -mauvais goût de me fâcher parce que vous me -jetiez des roses ?… Vous n’avez pas fait serment -de ne plus recommencer, j’espère ?… »</p> - -<p>Toquette coula vers lui un regard intrigué. -Elle percevait l’intonation factice, devinait l’esprit -ailleurs.</p> - -<p>— « Avec les mêmes roses ? » demanda-t-elle. -« Je m’en garderais bien. Elles voleraient en -miettes, les pauvres.</p> - -<p>— Puis il faudrait d’abord les retrouver, » -dit-il machinalement.</p> - -<p>— « Les retrouver !… Je vous les montrerai, -si vous ne leur avez pas trop gardé rancune.</p> - -<p>— Où donc ? » fit-il, commençant à s’intéresser.</p> - -<p>— « Mais, dans le sachet où je les conserve.</p> - -<p>— Ici ?… ou en Amérique ?…</p> - -<p>— En Amérique et ici. Partout où je vais. -Elles ne me quittent pas. »</p> - -<p>Les admirables yeux graves d’Ogier se posèrent, -et cette fois sans regarder en dedans vers -le passé, sur le visage de la jeune fille. Toquette -brava ce regard, avec un embarras fier et charmant. -A la fin, pourtant, ses cils fauves battirent.</p> - -<p>Qu’éprouvait-il ?… Était-ce donc un regret -d’imagination, sans racines au fond du cœur, -l’élancement d’une cicatrice toute superficielle, -ce frisson qui le secouait si fort depuis quelques -minutes, puisqu’une coquetterie de femme suffisait -à l’en distraire ? Lui-même s’étonna de l’attrait -substitué au souvenir, et qui, brusquement -l’appelait hors du plaintif autrefois.</p> - -<p>— « Ah ? » disait Toquette en riant. « Je -puis bien vous l’avouer, maintenant que je suis -une grande personne, à qui le flirt est permis. -Vous fûtes le héros de ma treizième année. Tiens, -voilà un alexandrin !… Je vous le cède, sans réclamer -de droits d’auteur. »</p> - -<p>Elle noyait sous son espiègle gaieté la confession -trop significative de tout à l’heure, et qui -lui avait valu un tel regard. L’instinct défensif -de son sexe la tenait, allègre et vaillante, sur le -rempart de son secret, prête à le préserver par -la raillerie et toutes les ruses de guerre, si elle -l’avait en vain compromis.</p> - -<p>— « J’étais une romanesque petite folle, » -reprenait-elle. « Vos vers, que vous nous récitiez, -vos belles phrases sur la poésie de Bruges, vos -attitudes élégiaques, m’avaient tourné la tête. -Et j’étais jalouse… Ah ! que j’étais jalouse !…</p> - -<p>— De qui étiez-vous jalouse ?… » questionna -Ogier, dont le cœur battit de nouveau sous un -flot, mais ralenti, de l’émotion ancienne.</p> - -<p>— « De ma marraine, tiens !… Vous lui faisiez -bien un peu la cour ?… Allons, soyez franc.</p> - -<p>— Comment pouvez-vous croire ?… Mon respect…</p> - -<p>— Oh ! votre respect… Vous y étiez bien -forcé. Ma sage petite marraine n’est pas de celles -à qui on manque.</p> - -<p>— Vous l’avez vue récemment, madame Hardibert ? -Tout va-t-il suivant ses désirs ?… »</p> - -<p>La voix d’Ogier défaillit légèrement. Il posait -enfin la question qui, tout d’abord, lui brûlait -les lèvres. Mais il en attendait moins impatiemment -la réponse.</p> - -<p>Le clair visage de M<sup>lle</sup> Mériel s’assombrit un peu.</p> - -<p>— « Vous n’allez pas me croire, » dit-elle -avec un sérieux imprévu. « Je n’ai pas encore -rendu visite à ma marraine depuis mon arrivée -en Europe.</p> - -<p>— Il y a longtemps ?</p> - -<p>— Deux ou trois semaines. Mais papa n’a -jamais une heure à lui. Et puis, il fallait bien -voir l’Exposition… La Martaude, c’est loin. »</p> - -<p>Elle s’interrompit, confuse. Puis la vérité sortit, -comme si la jeune insouciante eût soulagé -sa conscience par un aveu. Les relations étaient -devenues si rares avec les Hardibert, que Toquette -ne savait trop comment les reprendre. -Cinq ans auparavant, son père, pour qui s’annonçait -la réussite d’une affaire importante, l’appelait -en Amérique. Pour profiter du départ -d’une famille disposée à l’escorter, elle avait dû -se mettre en voyage d’un jour à l’autre. La correspondance -avec sa marraine avait d’abord -marché régulièrement, puis s’était espacée.</p> - -<p>— « J’ai tellement l’horreur des banalités -épistolaires, » soupira M<sup>lle</sup> Mériel. « Quand les -gens sont séparés de vous pour à peu près toujours, -qu’ils ne vivront plus de votre vie, on a si -tôt fait de n’avoir plus rien à leur dire. »</p> - -<p>Du moins, elle était franche. Elle n’enguirlandait -pas son jeune égoïsme, sa négligence, sa -naïve ingratitude. Ogier entrevit ce caractère en -contrastes, à la fois indifférent et fougueux, -tenace pour soi, dépourvu de solidité pour les -autres, et peu capable de sacrifice. Elle avait -pourtant une excuse, que sa délicatesse n’eut -garde d’alléguer : son enfantine griserie de la -soudaine fortune paternelle, les gâteries absurdes -dont, immédiatement, elle fut accablée. Aucune -allusion de sa part ne signala ce changement -dans son destin. Simple marque d’une élégance -naturelle, qui lui interdisait d’attacher tout haut -quelque importance à l’argent.</p> - -<p>— « Comment se fait-il, » interrogea Sérénis, -« qu’oublieuse d’une si exquise marraine, vous -ayez gardé le souvenir du méchant camarade de -passage que j’avais été pour vous ? »</p> - -<p>Peut-être voulait-il provoquer le retour des -déclarations de tout à l’heure. A travers le babillage -de Toquette, il perdait un peu la certitude -qui, un instant auparavant, était entrée en lui -comme un aiguillon, dont il goûtait l’atteinte -fiévreuse et légère. Cela ne lui déplaisait pas de -recevoir encore les avances plus ou moins directes -de cette capiteuse fille. Il la voyait mieux -à présent. Dans ses yeux d’or, sa peau transparente, -sa mousseuse chevelure, sa longue taille -pliante, une vie magnétique frémissait. Pourtant, -non, elle ne l’attirait pas. D’ailleurs, que voulait-elle ? -Se jouer un peu de lui, sans doute, le piquer -à son tour, ne pas rester sur son échec de petite -amoureuse précoce. Il la sentait pétrie de caprices. -Et n’était-elle pas riche à se les passer -tous ? Quelque chose se cabra en lui. Il n’y pensait -que trop, à cette fortune, depuis que tous -deux marchaient côte à côte. Eh bien, quoi ? -Pourquoi s’en voudrait-il ? N’avait-il pas souvent -songé, sans en rougir, à faire un mariage avantageux. -Il apportait le succès, la célébrité… C’était -un échange.</p> - -<p>De telles réflexions se suivaient en lui, rapides, -fuyantes et réitérées, comme les ondes voisines, -aux reflets changeants, dont la chute incessante -étourdissait. On les apercevait maintenant de -haut. Le groupe était parvenu sur une des terrasses, -et même, par une manœuvre savante, -venait de s’emparer d’une table, au bord de la -balustrade, que des dîneurs attardés abandonnaient. -Par exemple, on n’aurait pas de sitôt un -garçon pour la débarrasser. Toquette déclara, -non sans raison, que les reliefs des autres l’écœuraient. -Sous ce prétexte, elle s’accouda plus loin, -à la rampe de simili-marbre, contente de poursuivre -sa causerie avec Ogier, qui, bien entendu, -ne la quitta pas.</p> - -<p>Tardivement, elle répondait à sa dernière -question.</p> - -<p>— « D’abord, je ne l’ai pas oubliée, ma gentille -petite marraine. J’ai un peu lâché la correspondance. -Mais c’est tellement rasant d’écrire ! -Si j’avais dû échanger des lettres avec vous, il y -a beau temps sans doute que je serais revenue -de mes illusions.</p> - -<p>— A la bonne heure ! » dit-il, découvrant une -câlinerie d’intonation dans la malice des mots, -et se prêtant d’autant plus volontiers à la plaisanterie. -« Vous me parlez comme quand vous -aviez douze ans. Je vous retrouve. Nous allons -être de bons ennemis, ainsi que jadis.</p> - -<p>— Vous savez que je me ressens encore de -mon entorse. J’ai gardé une faiblesse de la cheville. -Dieu ! que je vous en ai voulu !</p> - -<p>— De votre entorse ?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Mais en quoi étais-je cause ?…</p> - -<p>— Vous restiez toujours en arrière, avec marraine. -Moi, par énervement, j’ai pressé le pas. -Et puis, je rageais… J’ai tapé du pied, en me -retournant vers vous… Crac ! ça y était.</p> - -<p>— Cette petite Toquette !… » murmura Ogier.</p> - -<p>Sa voix traîna, caressante. Et il appuya de -nouveau sur la fraîche physionomie un regard -qui se troublait un peu. Il ne distinguait plus -bien ce qui se passait en lui. Le présent, le passé, -mêlaient leurs suggestions pénétrantes. D’où -venait que, soudain, il discerna, dans l’écheveau -embrouillé de ses sentiments, une satisfaction -bizarre de ce que les Mériel eussent laissé se -dénouer presque entièrement leurs rapports avec -les Hardibert ?… Lui qui, moins d’une demi-heure -auparavant, n’avait vu dans sa rencontre -inopinée avec Toquette que l’occasion d’entendre -parler de Nicole.</p> - -<p>— « Fifille, ta glace est en train de fondre, » -claironna la voix éclatante de Mériel.</p> - -<p>On les avait enfin servis. Du linge mal cylindré, -jeté à la hâte sur les maculatures de la -nappe, donnait une virginité relative à la table. -Un soir d’illuminations, il ne fallait pas être exigeant. -Une retraite aux flambeaux se déroulait -en bas, sillonnant la foule obscure d’une traînée -de ballons lumineux. On se demandait par quel -miracle pouvait s’ouvrir la dense masse humaine, -et si ces grosses boules orangées ne roulaient -pas d’elles-mêmes sur le dru moutonnement des -têtes, au lieu d’être portées par des corps en -marche. Des musiques militaires épandaient des -rythmes, des clameurs et des frissons de cuivre, -qui semblaient les accents exaspérés ou plaintifs -de l’énorme houle vivante. Puis, dans des silences -inexpliqués, presque sinistres, revenait le -mugissement doux de la cascade, dont ruisselaient -sans fin les eaux diaprées, splendides et -fugitives. Une chaleur suffocante montait dans -l’air épaissi. Autour des globes lumineux, on -voyait trembler la poussière. Et là-bas, très loin, -vers l’ouest, par-dessus les palais lisérés de cordons -de gaz, l’agonie du jour s’achevait en une -pâleur à peine verte, tandis que du phare allemand -un formidable pinceau de lumière électrique, -promené frénétiquement, balayait de -temps à autre ce chaos et en faisait surgir de -stupéfiantes apothéoses.</p> - -<p>Toquette et Ogier s’assirent avec les autres -pour humer leurs glaces. La conversation se généralisa. -Ce fut Paul Mériel qui, le premier, prononça -le nom qui faisait sauter le cœur de -Sérénis.</p> - -<p>— « Ces pauvres Hardibert… Les voyez-vous -souvent, monsieur ? » demanda l’inventeur du -Trust de la publicité.</p> - -<p>— « Mais non… La vie est si dévorante ! Il y -a des années que je ne leur ai fait visite. Je suis -fort coupable envers eux.</p> - -<p>— C’est comme nous. Il faudra nous accompagner -à la Martaude. Nous nous ferons pardonner -ensemble.</p> - -<p>— Mais, » demanda l’écrivain, « pourquoi -dites-vous « ces pauvres Hardibert » ? Leur serait-il -arrivé malheur ?</p> - -<p>— Comment ?… Vous ne savez pas ?… En -effet, vous avez dû les négliger depuis longtemps. -Mais, la Martaude a traversé une crise -terrible ! Ils ont été à deux doigts de la faillite.</p> - -<p>— Pas possible ! Un établissement si prospère !…</p> - -<p>— Ah ! c’est que la politique s’en est mêlée. -Un moment, Hardibert pensait abandonner la -partie. L’État, son meilleur client, le boudait. Et -les ouvriers, tandis qu’il les nourrissait en sacrifiant -sa fortune personnelle, lui jouaient des -tours pendables. Quand on chômait, les gaillards -trouvaient bon d’être payés tout de même. Et si, -par hasard, l’ouvrage donnait un peu, ils réclamaient -de l’augmentation et tenaient la dragée -haute. Ah ! ç’a été dur !</p> - -<p>— Et monsieur Hardibert s’en est tiré !… Il est -tellement énergique !</p> - -<p>— On l’a aidé aussi… Quelqu’un a mis à propos -des fonds dans l’affaire. »</p> - -<p>Toquette eut un brusque accès de toux. Et -Sérénis vit, à un mouvement de son buste, -qu’elle avançait le pied vers son père, par dessous -la table. Il comprit. Le Trust de la publicité -ne s’était pas montré ingrat. Mais c’était peut-être -pire de laisser refroidir une amitié, après -avoir cru solder la dette de cœur avec de l’argent.</p> - -<p>— « D’ailleurs, » continua Mériel, empressé à -faire dévier le sujet sur l’indication de sa fille, -« j’ai appris, depuis mon arrivée en France, que, -d’aucune façon, le bonheur n’est à la Martaude. »</p> - -<p>Ogier sentit le reflux de son sang. De jour, on -l’aurait vu pâlir.</p> - -<p>— « Comment cela ? »</p> - -<p>Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire, -comme pour dire qu’il ne pouvait s’expliquer -devant des étrangers, ni à portée de virginales -oreilles. Malgré cette mimique expressive, -Sérénis, tenaillé d’une curiosité douloureuse, ne -put se tenir d’insister.</p> - -<p>— « Vous m’étonnez. Madame Hardibert est -femme à mettre le bonheur partout.</p> - -<p>— Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de -rien préjuger contre elle, » riposta Mériel avec -chaleur.</p> - -<p>Sérénis ne devait pas en apprendre davantage -ce soir-là. Les Américains, que cette causerie -n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir. -Malgré leurs efforts pour parler français, -ils revenaient fréquemment à leur idiome natal, -que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait -de s’occuper de lui, prise tout entière par un -spectacle qui l’amusait. Un ouvrier, pour arranger -quelque chose à l’une des herses électriques, -s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement -de l’eau. A un moment, il gravit deux -degrés de la cascade, sous la puissante douche -multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement, -regardait l’homme. Le bourdonnement -de la foule, les hurrahs, la chanson liquide des -fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient -en rafales nostalgiques au fond de son âme. La -réflexion de Philippe lui revint : « Nous ne pouvons -juger l’amour. Nous avons seulement chacun -notre manière d’en souffrir. » Il se tourna, -dans l’espoir instinctif de rencontrer la fraternelle -mélancolie du jeune diplomate. Et seulement -alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas -suivis sur la terrasse, mais avait dû prendre -congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même -s’attardait avec Toquette.</p> - -<p>Alors il se sentit incapable de prolonger, à -côté de cette attirante fille, l’étrange désarroi de -sa pensée, ni surtout de supporter davantage le -remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait -le malaise croissant. Que faisait-il ici ? Vers quoi -donc allait-il ?… Et là-bas, à la Martaude, Nicole -était malheureuse… Mais pourquoi, mon Dieu, -pourquoi ?… N’avait-elle pas choisi, jadis ?… Ne -lui avait-elle pas impitoyablement broyé le -cœur ?… Donc il était libre… Et il serait vraiment -trop généreux de la plaindre !… Par moments, -au cours des années, il avait cru l’oublier tout à -fait. Ou, du moins, sa peine, qui lui restait chère, -n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa mémoire -de poète, une mélodie amèrement douce, -qu’il se plaisait à faire pleurer sur les lèvres de -ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait si -malheureux ce soir ?… Et surtout si mécontent de -lui-même ?…</p> - -<p>Allons ! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul, -il trouverait le mot de cette énigme.</p> - -<p>Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons. -Personne n’essaya de le retenir. Aussi, -comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la -cohue, s’énervant de la torpidité de ces troupeaux -béats, et les traversant avec une vigueur presque -brutale, Sérénis emportait une impression dominante : -le dépit d’avoir constaté combien aisément -Toquette le laissait partir, tellement distraite -par les acrobaties hydrauliques de l’ouvrier -électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit -« au revoir » sans tout à fait tourner la tête.</p> - -<p>Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus -son petit appartement de la rue de la Tour -d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue -d’Antin, où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit -de douces luisances aux acajous de jolis meubles -anglais, et se multiplia dans les petits carreaux -des portes. La femme de ménage de jadis était -remplacée par un valet de chambre. Sérénis ne se -blasait pas encore sur la satisfaction de ce bien-être, -témoignage matériel de ses succès. Chaque -fois qu’il mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait -la coquette ordonnance de son intérieur, il -goûtait une joie de conquérant : « J’ai gagné cela -sur la vie. » Son ambition lui présageait d’autres -victoires. Et volontiers, désormais, sûr des glorioles -de célébrité, il leur donnait une forme -confortable et pratique. Une prévoyance avisée -tempérait maintenant l’enthousiasme étourdi des -années de chimère. Quelquefois il le constatait -avec un sourire intérieur : « J’aurais été romanesque, » -se disait-il, « si Nicole m’avait aimé. -Elle seule m’aurait retenu dans le domaine du -rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute -liberté de m’apercevoir que la réalité n’est pas -négligeable et de m’en assurer la jouissance. -Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si -rudement secoué et dispersé les fleurs à l’arbre -de ma vie, pour laisser les fruits y mûrir. Il ne me -reste plus d’illusions, mais assez de délicatesse -pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion -exaltée ne renaîtra plus en moi. Je suis dans les -meilleures conditions pour savourer pleinement -l’existence. »</p> - -<p>Les réflexions de l’écrivain comportaient moins -de sérénité quand il rentra, ce soir, de l’Exposition. -Malgré l’espérance de les mieux démêler dans la -solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à -gagner à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait -de plus indistinct était peut-être d’essence supérieure -aux raisonnements, aux résolutions, aux -projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir, -pitié, pardon, extases tendres, amour mal enseveli, -voix de Bruges et du parc de la Martaude… -c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes. -Cependant que le langage précis des sens, de la -vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas faute d’évoquer -la piquante Toquette, et son irritante coquetterie, -et les millions de son père, — toutes -choses qui pourraient contenir le bonheur, même -si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur -ces tronçons saignants que sont des rêves brisés, -des caresses abolies et des espoirs déçus.</p> - -<p>« D’Orlhac a raison, » se dit Ogier, tandis -qu’il se retournait dans son lit sans trouver le -sommeil. « Tous les jugements sur l’amour sont -vains. Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le -plus souvent, d’en souffrir. Laissons-donc mon -cœur malade être un champ de bataille aux -regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire -des uns et la défaite des autres se décideront en -le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse psychologique -n’y sera pas pour grand’chose, hélas ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p class="c"><span class="sc">Ogier Sérénis à Nicole Hardibert</span></p> - -<blockquote> -<p class="date">Août 1900.</p> - -<p class="ind i">« Madame,</p> - -<p class="i">« Me pardonnerez-vous, obtiendrez-vous pour -moi l’indulgence de Monsieur Hardibert, -si je rentre dans votre vie après avoir paru -m’en détacher si complètement ? Les circonstances -qui m’y ramènent sont telles, que mon indiscrétion -devient le plus strict des devoirs. Je n’ose vous exprimer -la joie que j’éprouve de me rappeler à votre -souvenir. Mon apparent oubli ne m’en donne pas le -droit. Mais votre cœur, qui comprend tous les mystères, -m’a peut-être trouvé quelque excuse pour tant -d’absence et de silence. Il y aurait une véritable injustice -de votre part à n’y pas reconnaître avant tout -la profondeur de mon respect.</p> - -<p class="i">« Mademoiselle Victorine Mériel, qui vient de -séjourner une semaine auprès de vous, Madame, ne -vous a pas parlé de moi. Et je sais que, dans vos causeries -avec elle, mon nom n’est pas venu sur vos -lèvres. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’espérer.</p> - -<p class="i">« Cependant votre filleule l’attendait un peu. Et -peut-être, si vous l’aviez prononcé, eût-elle moins bien -gardé le secret que, d’accord avec elle, je devais vous -révéler le premier.</p> - -<p class="i">« Mademoiselle Victorine me fait le très grand -honneur de souhaiter que je demande sa main. Sa -bienveillance m’ouvre un espoir que m’interdirait — à -défaut de raisons plus subtiles — la disproportion -de nos fortunes. Je suis, vous le savez, un modeste -écrivain, soumis au caprice du public, qui peut lui -accorder plus de gloire que d’argent, et même ne lui -octroyer ni l’un ni l’autre. Mademoiselle Mériel -est riche. Pourtant son père lui-même m’a donné à -entendre qu’elle comptera cette richesse pour peu de -chose si je n’y ajoute, avec toute la dévotion dont je -suis capable pour sa très charmante personne, mon -petit brin de laurier.</p> - -<p class="i">« Ma fatuité serait extrême de vous écrire ces -choses, Madame, si des sentiments auprès desquels -la fatuité ne compte guère, ne devaient vous apparaître -dans ma démarche.</p> - -<p class="i">« J’ai connu votre filleule auprès de vous, alors -qu’enfant solitaire, elle n’avait de tous les biens de -ce monde que le moins fastueux mais le plus inestimable, -c’est-à-dire votre tendresse. Depuis le jour -tout récent où le hasard m’a fait retrouver la petite -compagne d’un autrefois que je ne saurais oublier, -j’ai été témoin de son repentir pour ce qu’elle appelle -son ingratitude envers vous. Hier, à son retour de -la Martaude, j’ai constaté son bonheur profond de -vous avoir retrouvée, si accueillante dans votre bonté -inaltérable, et si prompte à effacer une faute dont elle -ne s’accuse que plus sévèrement.</p> - -<p class="i">« Dans de telles conjonctures, ni elle, ni moi, ne -saurions prendre sans votre consentement une résolution -qui rendrait commun notre avenir. Si Mademoiselle -Victorine ne s’en est pas ouverte à vous, -Madame, c’est parce que je lui ai demandé la grâce -d’apporter d’abord à vos pieds toute l’humble soumission -que me dicte la mémoire d’un passé trop -fugitif, et ma déférence pour votre volonté. Je ne -lui ai pas caché que vous ne me pardonneriez peut-être -pas si aisément qu’à elle-même des torts qui ne -sont semblables aux siens que dans sa candide appréciation. -Vous devez souhaiter pour votre filleule un -mari que vous puissiez admettre sans déplaisir dans -votre cercle familial. Et je n’ose me flatter que je sois -celui-là.</p> - -<p class="i">« En m’adressant à vous, Madame, il est bien -entendu que je ne sépare pas de votre décision celle -de Monsieur Hardibert. Je la sollicite avec tous les -égards auxquels a droit le parrain de Mademoiselle -Victorine et le maître de cette Martaude, où je fus -élevé, où mon père laissa sa vie.</p> - -<p class="i">« Malgré toutes les apparences, le meilleur de -mon cœur n’a pas quitté cette maison, où le deuil me -fut moins atroce que les joies ne m’y furent douces.</p> - -<p class="i">« Et c’est pourquoi, Madame, votre arrêt, quel -qu’il soit, me trouvera reconnaissant.</p> - -<p class="i">« Veuillez croire à la fidélité de mes sentiments, -dont le premier est le plus profond respect.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Ogier Sérénis.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert reçut cette lettre comme elle -descendait en voiture de la Martaude, pour aller, -un matin, prendre le train de Paris. Le facteur -ayant fait signe à Honoré, — un peu plus familier, -un peu plus vieux que jadis, — celui-ci -arrêta Capon et le Brûlé, — bien grisonnants et -cassés d’allure, mais que les revers financiers de -leur maître empêchaient de prendre leurs invalides.</p> - -<p>— « Quelque chose pour Madame, » dit -l’homme à la blouse de toile bleue passepoilée -de rouge, en soulevant sa boîte sur son genou.</p> - -<p>Il approcha du marchepied et tendit l’enveloppe.</p> - -<p>Nicole la considéra dans un léger trouble, -tandis que la victoria repartait.</p> - -<p>Elle croyait connaître cette écriture… Mais -tout message imprévu lui causait maintenant -une contraction d’inquiétude. Du fond mystérieux -de la vie, rien d’heureux, croyait-elle, ne -pouvait lui venir. Et elle en avait tant reçu, -de ces billets anonymes, porteurs de menaces -brutales ou d’insinuations perfides, — armes -aveugles employées par la rancune des prolétaires -contre ceux qu’ils croient les heureux !</p> - -<p>« Allons, » se dit-elle, « est-ce la dynamite -sur mon seuil, ou la trahison à mon foyer, que -va me présager ce billet doux ? »</p> - -<p>Un sourire désenchanté flotta sur ses lèvres. -Sous l’ombrelle claire, qu’elle tenait ouverte, -elle avait toujours ce teint translucide, d’une -matité pâle, qu’imprégnait si chaudement la -lumière. Les ondes obscures de ses cheveux -descendaient encore en deux masses ondées -assez bas sur ses tempes, car elle n’avait jamais -adopté la coiffure élevée, en auréole. Ses longs cils -noirs battaient comme jadis avec cette nervosité -fréquente qui donnait à son regard un charme -mobile et timide. Elle était restée la même. Les -années qui venaient de passer sur elle représentaient -la période, — d’ailleurs si courte, — où -la beauté d’une femme semble n’avoir pas à -tenir compte du temps. Car elle entrait à peine -dans sa trentième année, sans qu’on pût cesser -de lui en donner vingt-cinq. Seulement, la -nuance incertaine de ses yeux charmants s’était -foncée quelque peu. Leur gris si fin avait prédominé -sur les reflets presque mauves qui faisaient -penser à des pétales d’hortensia. Une ombre -s’était glissée là, qui ne s’en allait plus. Le secret -de l’âme en paraissait reculé, à de très lointaines -profondeurs.</p> - -<p>Cependant Nicole venait de décacheter sa -lettre. Elle avait regardé la signature. Elle lisait.</p> - -<p>Avant d’avoir parcouru la première page, ses -mains tremblantes durent fermer son ombrelle, -qu’elles ne soutenaient plus. Et ce ne fut pas -trop de ces deux faibles mains pour fixer ce papier -que tourmentait une agitation plus indocile -que celle du vent.</p> - -<p>Quand elle eut terminé, elle relut. Puis, -appuyée aux coussins de sa voiture, elle dirigea -vers l’horizon un regard si fiévreusement fixe -qu’il suspendait l’habituelle palpitation des paupières. -Rien, si ce n’est cette immobilité un peu -hagarde des prunelles largement dévoilées, ne -trahissait ce qui pouvait bien se passer en elle, ni -quel tourbillon de sentiments y avaient soulevé -ces phrases, signées d’un tel nom, avec — sous -le sens officiel apparent — le mystère passionné -qu’évoquaient leurs moindres syllabes.</p> - -<p>Comme la voiture approchait de Sézanne, Nicole -enferma la lettre d’Ogier dans le petit sac -en daim gris brodé de perles d’acier qu’elle -tenait à la main. Puis elle prit son billet, gagna -le quai, sans voir des personnes de connaissance, -qui la saluaient. De la même allure automatique, -elle monta et s’assit dans un compartiment, lorsque -stoppa l’express. Jusqu’à Paris, elle ne fit -pas un mouvement et ne rouvrit pas le petit sac.</p> - -<p>A l’arrivée, elle s’étonna d’apercevoir une -toute jeune fille, de seize ans à peine, qui vint -au-devant d’elle, sur le quai.</p> - -<p>— « Comment, Yvonne ! Tu sors seule ?</p> - -<p>— Il faut bien, ma tante. Je vais à mon -cours. Je n’ai pas pu vous attendre pour déjeuner. -Alors, j’ai dit à maman que je passerais -ici pour vous dire bonjour.</p> - -<p>— Et tu vas maintenant au Conservatoire ?</p> - -<p>— Oui, ma tante.</p> - -<p>— Je vais t’y mettre en voiture. »</p> - -<p>Elle arrêta un fiacre. La jeune élève de tragédie -y monta avec elle.</p> - -<p>C’était la fille de Berthe Raybois. Cette enfant, -qui l’appelait « ma tante », n’était que sa -petite-cousine. Un affreux malheur laissait à -Yvonne, ainsi qu’à ses trois frères cadets, la nécessité -de se débrouiller dans la vie. Leur père, -Gaston Raybois, le galant sous-directeur, était -mort l’année précédente, d’une façon tragique. -Comme il examinait une machine au repos, -quelqu’un avait ouvert le robinet de mise en -marche, et une bielle énorme, élancée brusquement, -lui avait défoncé la poitrine. L’auteur du -méfait fut inculpé, non d’assassinat, mais d’homicide -par imprudence, et encore s’en tira-t-il -avec quelques mois seulement de prison, parce -qu’il ressortit des débats que sa femme avait été -détournée de ses devoirs par le sous-directeur.</p> - -<p>La malheureuse veuve, dévastée de douleur, -avait fui la Martaude avec ses quatre enfants. -Installée à Paris, dans un intérieur bien modeste, -elle les élevait suivant ses ressources médiocres -et la nonchalance de son caractère honnête mais -sans ressort. Les charges écrasantes dont s’étaient -grevés la Martaude et ses propriétaires, durant la -crise traversée par l’usine, empêchaient M. et -M<sup>me</sup> Hardibert d’aider efficacement cette famille -désemparée.</p> - -<p>C’était pour leur rendre visite que Nicole venait -à Paris ce jour-là. Elle devait déjeuner chez -sa cousine. La fille aînée, ravie de circuler dans -Paris sans être accompagnée, avait affirmé son -indépendance en venant saluer sa pseudo-tante -à la gare.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert, le cœur serré, considérait -cette fillette qui prenait des airs de femme, lui -parlant de tout avec désinvolture, et si coquette, -d’un gracieux visage, tout menu, entre deux -bandeaux extravagants de cheveux oxygénés, -qui lui descendaient plus bas que les oreilles. -Une rose rouge, piquée sous la passe du grand -chapeau noir, contrastait, par son ardeur provocatrice, -avec l’innocence du profil. Et, lorsque -la jeune fille eut sauté de la voiture, tous les -regards masculins suivirent le frétillement de sa -taille, mince à se briser, au-dessus des frêles -hanches contre lesquelles elle plaquait sa jupe, -tandis qu’elle franchissait la cour du Conservatoire.</p> - -<p>— « Tu acceptes donc, dès maintenant, pour -Yvonne, toutes les alternatives de la vie de -théâtre ? » demanda Nicole à sa cousine, presque -dès son entrée dans le petit appartement de -la rue Lemercier, aux Batignolles.</p> - -<p>Elle posait la question avec une gravité assombrie, -qui la souligna trop. Et cependant -l’inquiétude pour la future tragédienne ne rendait -pas seule sa voix si sourde, son regard si -morne.</p> - -<p>Berthe regimba.</p> - -<p>— « Tu en parles à ton aise ! J’accepte !… -Certainement, j’accepte. Je n’ai jamais fait que -cela dans la vie, accepter !… »</p> - -<p>La veuve de Gaston Raybois avait perdu dans -les larmes le peu de jeunesse que comportaient -son teint blafard et ses traits indécis. Plus âgée -que Nicole de huit à dix années seulement, elle -aurait pu passer pour sa mère, à la dissemblance -près.</p> - -<p>— « Vois-tu, ma petite, » reprit-elle, « moi, -j’ai toujours été honnête, parce que, ni moralement, -ni physiquement, je n’étais destinée à -autre chose. Si j’avais eu le choix, peut-être -aurais-je découvert que je faisais un métier de -dupe.</p> - -<p>— Ne dis pas cela, ma pauvre chérie. Ne le -dis surtout pas devant ta fille.</p> - -<p>— Pour qui me prends-tu ?… Suis-je femme à -pervertir mes enfants ?… »</p> - -<p>Nicole la savait très aigrie, ne s’offusquait pas -de ses ripostes.</p> - -<p>— « Tu as découvert le sens de la vie, toi, -Nicole ? » questionna âprement M<sup>me</sup> Raybois. -« Tu es tout à fait sûre de la façon dont il faut la -vivre ? »</p> - -<p>Sa cousine la regarda sans répondre, avec un -incertain battement de cils sur ses beaux yeux -tristes.</p> - -<p>— « Puisque nous ne savons pas pour nous-mêmes, » -continua la veuve, « autant laisser nos -enfants trouver pour eux. Surtout quand les circonstances -ne nous permettent pas de leur offrir -un chemin tout battu.</p> - -<p>— Comme c’était mieux de croire à un au-delà !… » -murmura Nicole.</p> - -<p>— « Certainement !… Car, pour ne pas conclure -suivant l’effroyable logique de l’existence -terrestre, nous devons la concevoir suivie d’une -autre où tout serait renversé. Mais y crois-tu, à -cette autre existence ?</p> - -<p>— Je le voudrais.</p> - -<p>— Moi aussi. Pourtant, du train dont vont -les choses, cette volonté même manquera à ceux -qui marchent sur nos talons. »</p> - -<p>Elles s’interrompirent. Les fils aînés de Berthe -faisaient irruption dans la pièce où elles se tenaient. -C’étaient deux gamins de onze et treize -ans, qui revenaient de leurs classes, au collège -Chaptal. Quant au troisième, presque un bébé -encore, il ne quittait pas les jupes de sa mère. -Son jeune âge permettait qu’on parlât librement -devant lui.</p> - -<p>A cause des autres, il n’en fut pas de même -durant le déjeuner. Mais quand l’unique bonne -eut servi l’omelette, les côtelettes aux pommes et -le dessert, les deux cousines retournèrent s’enfermer -dans le salon. Un besoin réciproque de -se confier l’une à l’autre gonflait leurs cœurs, si -peu semblables, mais d’une sympathie coutumière -et d’une discrétion assurée.</p> - -<p>— « Vois-tu, ma petite Niclou, » commença -l’étrange femme vertueuse qu’était Berthe. (Elle -avait fini, à la Martaude, par emprunter le diminutif -habituel à Raoul)… « Vois-tu, ma petite -Niclou, quand Yvonne m’a demandé d’être -actrice, après que la mort de son père nous eut -laissés dans si précaire position, j’ai réfléchi.</p> - -<p>— Je le sais bien. Nous avons même réfléchi -ensemble.</p> - -<p>— Pas sur tous les points. Tu envisageais -qu’elle pût entrer dans une carrière sans en subir -les conséquences. Comme si les exceptions -n’étaient pas partout destinées à souffrir.</p> - -<p>— Cependant…</p> - -<p>— Écoute-moi. Je ne te cache pas que, chez -moi, comme mère, quelque chose ne se révolte -à l’idée qu’Yvonne vivra peut-être dans cette -liberté qui, pour nous autres bourgeoises, apparaît -scandaleuse…</p> - -<p>— Pour nous… bourgeoises ?… Tu veux dire : -pour nous… honnêtes femmes.</p> - -<p>— Les actrices aussi sont honnêtes, » affirma -Berthe. « Mais pas au sens où tu l’entends. Elles -ont l’honnêteté qu’on réclame d’elles. Et, comme -tout n’est que convention, vive la convention -qui ouvre aux femmes un domaine où, travaillant -comme les hommes, elles ont la même liberté -qu’eux !</p> - -<p>— La liberté de mal faire ?…</p> - -<p>— Mais non, Niclou. La liberté de vivre -toute leur vie, noble ou basse, suivant leur nature.</p> - -<p>— Elles sont déclassées.</p> - -<p>— Tu trouves ?… Je dirais, moi, qu’elles sont -surclassées, étant d’une classe plus favorisée que -toute autre, et où ce qui est crime pour nous -devient peccadille pour elles. D’ailleurs, veux-tu -que nous ne comparions pas l’actrice à la femme -du monde dotée, — entends-tu bien, <i>dotée</i>, tout -est là, — mais à la femme qui gagne sa vie. -Accomplir un travail rémunérateur est tellement -plus dur et plus difficile pour nous autres que -pour les hommes ! Et cela se complique d’une -morale tellement anti-naturelle, que la malheureuse -qui surmonte tous les obstacles, est la -martyre, dans sa chair, dans son cœur, dans son -honneur conventionnel, de la bouchée de pain -qu’elle conquiert. Si, dans toutes les professions, -le travail affranchissait la femme, comme sur les -planches, j’aurais peut-être préféré pour Yvonne -un art moins hasardeux.</p> - -<p>— Affranchir de quoi ? De la morale, qui fait -notre dignité, » objecta Nicole.</p> - -<p>— « Ou qui fait notre honte et notre désespoir, -quand l’hypocrisie sociale nous l’oppose trop -injustement. Tiens ! » s’écria Berthe, « tu vas -me trouver cynique. N’importe ! Je prends un -exemple. Crois-tu que moi, pour qui la maternité -représente la joie suprême de ce monde, -j’aurais pu renoncer à la connaître, même si ta -générosité et celle de Raoul ne m’avaient pas facilité -un mariage que ma pauvreté rendait peu -probable. N’est-ce pas une chose divinement -haute et belle que d’être mère ?… Eh bien, suppose-moi -l’institutrice que je devais être, cette -aspiration si haute en elle-même, et si naturelle, -me jetait à la déchéance et à la misère. Suppose-moi -cabotine, elle me devenait une parure, une -coquetterie, une vertu. Yvonne peut avoir hérité -de moi la passion maternelle, et, de son père, -hélas !… la passion… tout court. Qu’elle suive -donc la carrière où de telles cartes, si dangereuses -au jeu ordinaire de la vie, seront des atouts et -non des bûches. Si elle peut gagner la partie autrement, -tant mieux ! Elle ne la commence, en -tous cas, qu’avec le minimum des risques. »</p> - -<p>Nicole se taisait. M<sup>me</sup> Raybois reprit :</p> - -<p>— « Te dirai-je que moi, me rappelant les -rêves angoissés de mes vingt ans trop studieux, -mes désespoirs de fille laide et pauvre, devant -l’aride perspective d’une existence à côté de la -vie, je vois dans la situation des actrices un -espoir de délivrance normale pour la femme. La -situation des actrices est la démonstration de -ceci : que la morale peut devenir identique pour -les deux sexes sans que toutes les catastrophes -sociales s’ensuivent. Les actrices sont souvent -d’admirables épouses, ou d’admirables amantes, -et d’admirables mères. Leur cœur reste ouvert, -pitoyable, généreux, parce que rien d’injuste ni -d’oppressant ne le fait se replier sur lui-même -pour y étouffer la nature. Celles qui ne sont que -des courtisanes, l’auraient été partout. Et du -moins gardent-elles la petite aigrette artistique -qui leur permet de relever la tête et les sauve du -dissolvant le plus abominable : du mépris.</p> - -<p>— Mon Dieu ! » soupira Nicole, « où est la -vérité ?</p> - -<p>— Dans notre cœur, » répondit Berthe. « C’est -lui qui distille, en splendeur ou en bassesse, les -lois, les morales, les religions, comme la fleur -distille en parfums suaves ou amers une atmosphère -égale pour toutes les plantes. La violette -reçoit la même rosée que l’ortie, et le lys que le -chardon. Il n’y a, vois-tu, malgré les greffes, les -espaliers, les forceries et les principes, sauf quelques -modifications de détail, que la beauté individuelle -des corolles et des âmes.</p> - -<p>— Il est vrai que l’ortie, cultivée ou non, ne -produirait jamais de violettes, » reconnut Nicole.</p> - -<p>— « Tu vois bien !… tout dépend de la -souche… de l’accumulation ancestrale… Et encore, -le mystère de l’atavisme diversifie les êtres. -Sans cela, pourquoi seraient-ils différents dans un -milieu unique ? J’ai trois garçons. Chacun a dû -prendre ses qualités et ses défauts dans le même -fonds héréditaire. Mais les proportions de tels -éléments donnent la personnalité à chacun. -Quoique élevés de même, ils se conduiront diversement -dans des circonstances analogues. »</p> - -<p>Il y avait, dans cette façon de parler, quelque -chose de déconcertant pour la timide conscience -de Nicole, et aussi pour son ignorance des questions -générales. Jamais sa cousine ne s’était -exprimée devant elle avec tant d’énergie. Et la -douce créature n’en revenait pas qu’une femme -pût conclure avec indépendance, en partant des -données fournies par la vie, et non d’après les -enseignements traditionnels. Mais Berthe Raybois, -d’une trempe plus solide et plus rêche, -avait, en outre, à son acquit, d’autres expériences -que le rêve délicat dans lequel s’hypnotisait la -femme de Raoul. Les sévères débuts de son existence, -ses secrètes tortures d’épouse dédaignée, -et surtout l’éducation qu’est pour une mère intelligente -l’éclosion et le développement de quatre -âmes enfantines, l’avaient mûrie, dans le sens -raisonneur, positif, et tant soit peu révolté, que -comportait sa nature. Tout au fond d’elle-même -un âcre besoin de revanche soulevait, comme un -ferment, la substance de ses revendications. Sa -fille ne souffrirait pas comme elle par l’humiliation -d’attendre longtemps l’amour, de le subir -sans choix et d’en recueillir les trahisons. Trop -douloureux est le dénuement sentimental de la -vierge pauvre, et trop suggestif de défaillances -affolées. Et l’opinion, qui pourtant prend aujourd’hui -conscience d’un si monstrueux martyre, -ne consent encore à lui accorder, au lieu de justice, -que des pitiés et des pardons où se retrouve -l’avilissement des flétrissures iniques d’autrefois.</p> - -<p>— « Non, non, » s’écria Berthe, « ma fille -n’acceptera pas cette part abominable. Elle est -d’accord avec la société, qui favorise si extraordinairement -les femmes de théâtre, et d’accord -avec l’Église, qui ne les repousse plus de ses sanctuaires. -Pourquoi lui demanderais-je d’être au-dessus -de son temps, de sa religion et de sa nature ?… -Qu’elle soit heureuse, avec des chances -égales à celles de ses frères, puisqu’elle travaillera -comme eux. »</p> - -<p>Il y eut un silence. M<sup>me</sup> Raybois considéra le -visage pâle et légèrement égaré de sa cousine. -Une telle causerie, c’était visible, remuait en Nicole -des choses troubles et profondes. L’avenir -d’Yvonne n’était pas la seule préoccupation qui -rendait son regard anxieux et sa lèvre tremblante. -Parfois son expression devenait distraite, -et elle semblait ne s’intéresser que par un effort -au sujet qu’elle-même avait abordé.</p> - -<p>— « Je t’assomme, avec mes théories, ma -pauvre Niclou ?</p> - -<p>— Oh ! non…</p> - -<p>— Je sais que ta façon de penser n’est pas la -mienne. Tu es une résignée. Tu le serais peut-être -moins pour ta fille, si tu en avais une.</p> - -<p>— Je me résigne, » dit Nicole, « parce que -j’accepte les conséquences de mes actes. Il le -faut bien. N’ai-je pas détaché de moi Raoul, par -mon absurde confession ?… Jamais l’orgueil de -mon mari n’a oublié que sa femme avait pu -craindre d’aimer un autre homme.</p> - -<p>— Craindre d’aimer ?… » répéta Berthe, avec -un regard et un sourire.</p> - -<p>— « Tu as raison… Mon cœur était pris plus -que je ne le savais moi-même. Et c’est cela que -Raoul a senti, » murmura Nicole, dont les cils -frémirent et s’abaissèrent, tandis qu’un flot rose -animait ses joues. Elle ajouta, haletante, et sans -relever les paupières : « Je viens de recevoir une -lettre d’Ogier Sérénis.</p> - -<p>— Une lettre de Sérénis !… » s’exclama Berthe, -dans une stupeur.</p> - -<p>Des années s’étaient écoulées depuis que -M<sup>me</sup> Raybois n’avait entendu prononcer ce nom -par sa cousine. Quelquefois, porté par une célébrité -croissante, il avait traversé, en leur présence, -des conversations générales. Jamais Nicole -ne l’avait relevé, n’avait même paru l’entendre. -Berthe n’ignorait pas le secret de cette réserve. -Au lendemain du soir où Ogier, immobile dans -le taillis, sous la voûte des catalpas, avait écouté -son arrêt avec un horrible battement de cœur, la -femme de Raoul s’était évanouie de douleur dans -les bras de sa cousine, et, sur les questions dont -celle-ci la pressait ensuite, lui avait dit en sanglotant :</p> - -<p>— « J’ai éloigné Georget. Mais c’est seulement -à cette heure que je découvre, par ce qu’il m’en -coûte, combien c’était nécessaire. »</p> - -<p>Alors elle avait raconté, dans tous les détails, -la suppliciante exécution.</p> - -<p>— « Quelle faute d’avouer à ton mari !… »</p> - -<p>Telle fut la conclusion suggérée à Berthe par -une sagesse amère.</p> - -<p>— « Je n’avais que ce moyen de me sauver, » -déclara Nicole.</p> - -<p>Aujourd’hui, point n’était, entre elles deux, -besoin de beaucoup de phrases pour ressusciter -une aventure cependant si brève, si radicalement -dénouée, si prudemment ensevelie. Ni la confidente, -ni l’héroïne, ne s’étonnèrent de s’y retrouver -tout à coup, et dans la même fièvre que -jadis. Au premier mot de l’une, révélant qu’elle -n’avait jamais cessé d’y songer, l’émotion de -l’autre montra qu’elle pressentait la survivance -d’un sentiment trop obstiné dans le mutisme -pour être tout à fait éteint.</p> - -<p>— « Que t’écrit-il ?… Et pourquoi ?… » demanda -Berthe.</p> - -<p>Nicole, d’une main mal assurée, ouvrit le fermoir -du petit sac brodé de perles. Entre le mouchoir -minuscule et la mignonne bourse en or, -un papier, trop à l’étroit, se roulait sur lui-même. -Elle le tendit à sa cousine.</p> - -<p>Berthe le lut, méditant sur chaque ligne, tandis -que M<sup>me</sup> Hardibert, la tête inclinée, suivait de mémoire -ces phrases toutes gonflées par le souvenir, -et aussi par le mystère des cœurs impénétrables.</p> - -<p>« Que cache-t-il, » se demandait Nicole, « sous -ses correctes formules ?… La satisfaction de la -revanche ?… Une indifférence polie ?… Ou bien -l’appel d’un amour qui palpiterait encore et qui -voudrait m’arracher un cri de jalousie, l’interdiction -peut-être d’un tel mariage, interdiction pour -laquelle je lui devrais ensuite la plus folle des -compensations ?… »</p> - -<p>Savoir !… oh ! savoir ce qui demeurait d’elle -dans cette pensée, traversée sans cesse par tant -d’autres images qu’elle ignorait !… Au fond de -ces yeux, dont la gravité caressante pénétrait encore -son âme, à travers la distance, le temps, du -même frisson de délice et de détresse !…</p> - -<p>Cependant Berthe achevait sa lecture. Elle repliait -la lettre, sans parler. Une ironie subtile -faisait fléchir sa bouche.</p> - -<p>— « Eh bien ?… » demanda la tremblante Nicole, -en reprenant le papier.</p> - -<p>— « Mon Dieu, » fit sa cousine, « je trouverais -cruel de m’écrier : « Comme j’avais bien -vu ! »</p> - -<p>— Quoi donc ? Qu’avais-tu vu ?</p> - -<p>— Que ton poète possédait un fonds de caractère -très positif, très pratique. Combien tu dois -te féliciter, ma petite Nicole, de ne pas t’être -laissé prendre aux belles phrases de ce jeune -arriviste ! Si tu avais eu le malheur de lui céder, il -épouserait quand même aujourd’hui sa petite -millionnaire. Seulement il ne t’en demanderait -pas la permission. Imagine où tu en serais !… »</p> - -<p>Sous le cinglement de ces réflexions, d’autant -plus cruelles qu’elles paraissaient plus justes, -quelque chose éclata dans le cœur de Nicole. -Une effervescence douloureuse, qui la surprit -elle-même, fit jaillir le fiel et le sang de son mal. -Avant même d’avoir pesé la portée de ses paroles, -elle s’écria :</p> - -<p>— « Où j’en serais ?… Pas dans un isolement -ni un chagrin plus irrémédiables. Au contraire. -Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul n’aurait -rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement -toujours accentué, sa rancune secrète… Peut-être -pire… »</p> - -<p>Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement, -et à peine articulé, entre les lèvres de -Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la regarder -d’une façon plus aiguë.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Raybois ne conservait guère de doute sur -ce fait que Raoul Hardibert entretenait une -liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle -sorte de femme avait su capter et retenir un -homme aussi incapable d’éprouver de l’amour, -et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée -mais réelle, besoin de possession despotique, -s’acharnait, sans en convenir, à vouloir l’inspirer.</p> - -<p>Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur -commise par Nicole en laissant apercevoir -à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant -cesser d’être l’unique objet de son aveugle -dévotion. Cette froideur, cette attitude dédaigneuse -pour la fragilité romanesque des femmes, -cette constante parade de raison et de logique, -tous ces traits qui encourageaient la hasardeuse -confidence, auraient dû l’arrêter dans la bouche -de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se -fût méfiée du paradoxe offert par cette nature si -compliquée, où dominait un redoutable orgueil. -Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche. -Au contraire. Pendant les premiers temps surtout, -il affecta l’oubli complet d’une telle vétille. -Car son amour-propre lui interdisait d’en prendre -souci ouvertement. Surtout il se garda bien de -jamais paraître s’inquiéter de son rival, le méprisant -trop en apparence pour demander son nom. -Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient -Ogier Sérénis, fut qu’il ne posa jamais une question -sur le nouveau caprice du jeune homme, -qui, après tant d’empressement succédant à tant -d’indifférence, redevint de nouveau un étranger -pour la Martaude.</p> - -<p>La situation morale du ménage Hardibert ne -changea donc pas extérieurement, sinon pour -une observatrice aussi proche et avertie que -Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur -les suites de la scène d’exaltation que lui raconta -sa cousine. Le fait de cette exaltation même, les -impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la -soirée décisive, avait, par instants, cédé la froideur -de Raoul, devaient laisser un hostile souvenir à -celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus -tard par des doutes ironiques, lui en demeurait -certainement. Dès la première heure du lendemain, -Nicole dut constater la démence de son -espoir. En vain avait-elle cru que les résolutions -généreuses acceptées en commun pour la Martaude, -et la sincérité éperdue de sa confession, -leur ouvriraient, à elle et à son mari, une région -d’intimité très haute, moins ardente que l’amour, -mais supérieure peut-être. Elle avait trop jugé le -cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements, -les pleurs, le repentir, le pardon, -l’enthousiasme, fondait, se donnait, et trouverait -la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne -violentait que passagèrement celui de Hardibert, -en défense contre tout entraînement, et qui, après -le passage de la flamme, se contractait avec plus -de rudesse dans la logique, le scepticisme, et une -singulière méfiance de ce qu’il appelait « les emballements -féminins ».</p> - -<p>Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre -mesure lorsqu’elle entendit Nicole jeter le cri -que la force des choses devait amener un jour : -cri d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion -loyale, de la bonne action maladroite, -expiée plus douloureusement que ne l’eût été la -faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du -moins, à jamais, les délices.</p> - -<p>— « Non, non… » hasarda la veuve, troublée -par la logique pervertissante de la vie, qu’invoquait -souvent sa propre amertume, et que cependant -elle se résignait mal à reconnaître pour -cette tendre femme, « ne dis pas cela, ma petite -Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu -n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore -davantage. Le mensonge t’aurait brûlé le cœur -et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce, aujourd’hui. »</p> - -<p>Nicole eut un vague mouvement des épaules -et de la tête. Elle ne savait plus, chavirée parmi -les obscurs tourbillons des réminiscences, les réveils -effarés de sensations, les échos du passé -pleins de gémissements nostalgiques. Et cette -lettre, sous ses doigts !… Cette lettre, signée d’un -nom dont le sens n’avait guère changé pour son -cœur, et qui, cependant, apparaissait, — déconcertant -par les lointains intervenus, — comme -celui d’un étranger.</p> - -<p>— « Mon Dieu !… » murmura Berthe, devant -un désarroi si évident. « Tu l’aimes donc toujours, -ton Georget ?…</p> - -<p>— Le sais-je ?… » dit la femme de Raoul.</p> - -<p>— « Alors, je le sais, moi, » fit sa cousine, -avec un demi-sourire compatissant.</p> - -<p>La visite prit fin sur ces mots trop explicites. -Nicole eût vainement tenté de ramener sur son -secret le voile d’ignorance. Et comment parler -ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette -confidente unique, de ce qu’elle ne voulait pas -sonder en elle-même ?</p> - -<p>Machinalement, elle accomplit, à travers la -fièvre des rues, qui augmentait la sienne, les démarches -qu’elle s’était proposé de faire ce jour-là -dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle -regardait, sans trop les voir, la multitude des -visages défilant autour d’elle avec une rapidité -de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une -telle hâte, les traits tirés de fatigue, se précipitaient -vers l’avenir, hantés par le passé, portant -sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte, -quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour, -de désir ou de regret. Elle se sentait avec eux -tous une fraternité désolée.</p> - -<p>Et voilà que, soudain, comme elle revenait -vers la gare de l’Est, une physionomie connue -surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle -d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se -tenait debout, qui semblait suivre des yeux quelqu’un. -Le regard de Nicole s’éclaira brusquement, -s’empara, avant même que l’esprit en fût -avisé, de la scène tout entière.</p> - -<p>C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul. -Au croisement de deux rues, une gentille -silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol, -devenue couturière dans la capitale, faisait -retourner les passants, par ce mouvement de -prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la -visible préoccupation amoureuse d’une jolie -femme. Celle-ci venait certainement de rencontrer, -peut-être d’accompagner, quelqu’un qui -l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir, -immobile et comme fascinée, le visage vers -la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se soulevant sur -les coussins de son fiacre, crut distinguer dans -cette direction, parmi le compacte va-et-vient de -ce quartier d’affaires, une haute taille d’homme, -et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un -tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse -de l’idée qui, en un éclair, venait de lui traverser -la cervelle.</p> - -<p>— « Cocher, arrêtez là… Oui… au coin… à -droite. »</p> - -<p>Sans quitter la voiture, elle attendit que la -jeune ouvrière se retournât.</p> - -<p>La fille de Coursol était venue vivre à Paris de -son travail quand le meneur socialiste, après une -rupture violente avec le patron, avait quitté la -Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique, -et surtout grisé d’ambition, se croyant capable -de jouer un rôle, espérant peut-être obtenir -un siège à la Chambre, comme tel cabaretier -du Nord ou tel perruquier du Midi, avait pris -une attitude d’opposition féroce lorsque Hardibert, -privé des commandes de l’État, dut réduire -le nombre de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré -les héroïques sacrifices du maître de la Martaude, -un jour vint où il n’eut que le choix entre ces -mesures, navrantes pour la population usinière. -Coursol, à ce moment, récompensa bien mal son -patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le -sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il -ne se rendit jamais compte d’une générosité -dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y eût-il -pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans -la contrée une abominable légende, prétendant -que M. Hardibert s’était mis d’accord avec le -Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection -fort pénible au Ministère d’alors. L’animosité -de cet homme, très influent sur ses camarades, -mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et -Berthe Raybois eut beau jeu pour développer -son acide philosophie, exposant à Raoul que le -bien porte de mauvais fruits tout autant que le -mal, et que, pour être sage, il faut mettre dans la -balance de ses résolutions, comme poids compensateur, -les détestables passions humaines. « Faire -le bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième -étage en se figurant que l’air vous portera, » -déclarait cette raisonneuse. « Et c’est tout -aussi vain, parce que l’excellence des résultats -n’est jamais en rapport avec la beauté du geste. »</p> - -<p>Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant -avec lui un groupe de travailleurs, qu’il décidait -à un essai de collectivisme appliqué, dans le -genre du Familistère de Guise. Ils devaient, -parmi leurs partisans politiques, recueillir l’argent -nécessaire à l’établissement d’une usine -qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience -n’avait guère séduit les députés du parti, gens -prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser -dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes, -mais beaucoup moins disposés à leur confier -des capitaux. L’entreprise vivotait médiocrement. -Elle n’était pas encore sur pied, que la -propre fille de l’initiateur, dépourvue de foi socialiste, -ou navrée peut-être que son père se fût si -brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait -de lui, pour se créer à Paris une situation indépendante, -grâce à son habileté de couturière.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert, quand son fiacre accosta le -trottoir, n’attendit pas longtemps avant d’être -aperçue par M<sup>lle</sup> Coursol. Celle-ci, s’étant retournée -presque aussitôt dans sa direction, la vit, et -chancela presque. Une pâleur mortelle décolora -ce fin visage aux doux yeux légèrement obliques, -d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour -dans la grande cité fébrile avait encore affiné de -contours aussi bien que d’expression. Son effarement -fut si visible que Nicole se pencha, gracieuse, -et dit, — sans employer toutefois le -tutoiement de jadis :</p> - -<p>— « Eh bien, Fanny… Est-ce que je vous fais -peur ?… »</p> - -<p>La jeune couturière s’approcha aussitôt.</p> - -<p>— « Non, madame, » répondit-elle, avec une -crispation des traits, montrant le passage de l’appréhension -à l’embarras, dans une ébauche convulsive -de sourire.</p> - -<p>« Allons, » pensa son interlocutrice, « elle -vient sans doute de dire au revoir à quelque -amoureux, et elle craint que je ne l’aie vue. »</p> - -<p>Dans l’amollissement de sa propre faiblesse, -elle se sentit pleine d’indulgence.</p> - -<p>— « Voyons, Fanny, ne soyez pas ainsi gênée -avec moi. Nous n’avons jamais pensé, à la Martaude, -vous rendre responsable des extravagances -de votre père, et nous savons parfaitement -que vous en avez eu beaucoup de chagrin. -Je vous garde autant d’affection que par le passé, -ma bonne petite. »</p> - -<p>Bienveillante, elle avançait vers Fanny, debout -auprès du marchepied, son aimable visage, que -l’arrière-pensée de sympathie dans le mystère -d’amour faisait plus engageant encore que ses -paroles.</p> - -<p>— « Je le sais… Je vous en suis bien obligée, -madame… » dit la jeune fille, dont la confusion -ne se dissipait point.</p> - -<p>— « Êtes-vous contente ?… Le travail marche-t-il ?… » -questionna M<sup>me</sup> Hardibert.</p> - -<p>— « Oui, vraiment bien. Je n’ai pas à me -plaindre.</p> - -<p>— Je désirais vous confier un de mes costumes, -Fanny, » reprit Nicole, sans vouloir -remarquer l’évident désir qu’avait l’autre de s’échapper, -« mais ma cousine, madame Raybois, -m’a dit que vous ne prenez de l’ouvrage que -pour les magasins. C’est vrai ?… Vous ne cherchez -pas de clientèle particulière ?</p> - -<p>— Non, madame.</p> - -<p>— Cependant vous avez fait une exception -pour madame Raybois. J’ai des droits au même -privilège, » insista Nicole gentiment.</p> - -<p>— « Oh ! j’ai cessé aussi de travailler pour -madame Raybois. »</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Coursol ne se détendait point. Son mince -visage restait glacé, avec une pâleur anormale aux -lèvres et des ombres fuyantes sous les longues -paupières trop courbes. Allons ! il ne fallait pas -songer à l’apprivoiser davantage. Sans doute son -père l’avait reconquise, lui insufflant à la longue la -haine et la méfiance de ces bourgeois, que la distance, -maintenant, lui montrait sous un autre jour.</p> - -<p>— « Eh bien, Fanny, je n’ai qu’à vous souhaiter -bonne chance.</p> - -<p>— Merci, madame… Et adieu, » dit la jeune -couturière, qui tout de suite s’éloigna d’un pas -preste, comme délivrée.</p> - -<p>« Cette Berthe !… Elle n’avait que trop bien -vu, cette fois, » songeait mélancoliquement -M<sup>me</sup> Hardibert, qui se rappela certaines attitudes -étranges de sa cousine, tandis que son fiacre se -remettait en route. « Je l’avais trouvée si drôle -quand elle m’empêchait, sous un tas de prétextes, -de visiter cette petite Coursol. « N’y va pas. Tu -la trouveras changée. Quand ces filles-là viennent -à Paris, la tête leur tourne… Tu auras un -déboire… D’ailleurs elle ne fait pas de clientèle -mondaine… » Et ceci… et cela… Pauvre -Berthe, son pessimisme est si naturel, avec l’existence -qu’elle a eue ! Et je le reconnais, au moins -ici, tristement justifié. »</p> - -<p>La voiture s’arrêta devant la gare de l’Est.</p> - -<p>« Avec tout cela, n’ai-je pas manqué mon -train ?… »</p> - -<p>Nicole fila droit au quai, ayant déjà son billet -de retour. Quand elle ouvrit son petit sac pour -tendre le carton au timbre de l’employé, ses -doigts effleurèrent la lettre de Georget, et un -long frisson l’ébranla toute.</p> - -<p>— « En voiture, madame !… en voiture !… »</p> - -<p>Les portières claquaient. Elle se mit à courir -pour atteindre les premières classes. Son jeune -corps, oublieux des émotions paralysantes, eut -un élan d’enfance, d’une vivacité élastique.</p> - -<p>— « Nicole !… Par ici !… Nicole !… »</p> - -<p>Un feutre gris, à larges bords, surgissait hors -d’un carreau précipitamment abaissé.</p> - -<p>D’un leste bond, elle s’éleva sur le marchepied. -Quelqu’un saisit son bras. La strideur du -coup de sifflet jaillit. Et, dans la secousse du -départ, Nicole s’assit à côté de Raoul.</p> - -<p>— « Tu étais donc à Paris ?… » demanda celui-ci, -baissant la voix à cause de deux autres -voyageurs.</p> - -<p>— « Tu sais bien que je déjeunais chez -Berthe.</p> - -<p>— Tiens, c’est vrai, je n’y avais plus pensé. -Pourquoi ne me l’as-tu pas rappelé ? J’aurais été -te prendre.</p> - -<p>— Voyons, Raoul… Souviens-toi que tu as -décidé ton départ à l’usine, hier, et que tu m’as -envoyé prévenir, en me demandant ton nécessaire -de toilette. Tu n’es pas remonté me voir. »</p> - -<p>Elle dit cela d’une voix indifférente, sans -intention de reproche. Ne s’habituait-elle pas de -plus en plus aux mille petits manques d’égards -de son mari ? La personnalité de cet homme, — et -non pas seulement son égoïsme, car il y avait -une nuance, — était trop impérieuse pour se plier -aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait, -ces sentiments, Hardibert ne mettait pas à leur -céder une irréductible mauvaise grâce. Mais il -lui était impossible de les percevoir par lui-même, -dédaignant trop de s’assimiler des états -d’âme étrangers aux siens. Or, depuis longtemps, -la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de -réclamer ce qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait -donc le compagnon de sa destinée en sortir de -plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé -son existence ?… Raoul ne pouvait que côtoyer -la vie d’une autre créature. Il vivait trop fortement -la sienne pour palpiter d’un autre souffle, -et il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute -impression née dans une sensibilité extérieure.</p> - -<p>Déjà, depuis quelques années, ses affaires -l’obligeaient à des absences, qui ne se prolongeaient -guère, mais se répétaient souvent. C’était -devenu une circonstance courante qu’il partît -pour vingt-quatre heures, comme il l’avait fait -hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se -décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours -lui dire en personne. Cette fois-ci, pas -plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa. -Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de -suite, parce que Raoul, pour marquer son horreur -des épanchements dans les endroits publics, -déplia presque aussitôt un journal.</p> - -<p>Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher -une brochure qu’il avait jetée dans le filet. -Afin de lui laisser plus de liberté de mouvements, -et peut-être aussi pour mieux s’absorber -dans ses rêveries, sa femme abandonna la place -qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir en face, -près de la portière.</p> - -<p>Elle le vit alors de dos, debout devant elle, -tandis qu’il fouillait dans un copieux bagage de -paperasses. La ligne des épaules, la nuance du -feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux, -qui s’éclaircissait d’une tache de neige -vers la tempe… tous ces détails, inobservés depuis -longtemps, réveillèrent toutefois une image -récente, et s’y juxtaposèrent avec une précision -qui frappa Nicole d’une brusque stupeur.</p> - -<p>Mais qu’était-ce que cette image ? D’où venait-elle ? -A quelle seconde s’était-elle enfoncée dans -le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi ?… Quoi !… -tout à l’heure… rue des Petits-Hôtels ?… Cette -mâle silhouette dominant la foule… et suivie par -des yeux humbles et fervents de femme ?… Un -nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout -à coup, un souvenir creva ce voile, comme un -éclair. Une scène bien ancienne apparut. C’était -le jour de la visite des Chabrial, le jour qui avait -décidé tant de choses désormais entrées dans le -domaine des réalités ineffaçables. Près de la -source, dans l’ombre fraîche… Ils étaient plusieurs -réunis là. Et cette enfant se tenait debout, -regardant le maître avec ce même regard d’esclave -amoureuse…</p> - -<p>« Non, non !… » cria au fond de Nicole une -voix récalcitrante. « A quoi vais-je penser là ?… -C’est abominable ! »</p> - -<p>Mais d’autres voix s’élevèrent :</p> - -<p>« Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare -de l’Est. Il allait prendre le train. De sa démarche -allongée, il a eu le temps d’arriver pendant que -je causais avec… »</p> - -<p>Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom -qui, déjà, provoquait une évocation déformée, -projetait une ombre vilaine.</p> - -<p>« Et l’embarras de cette fille !… »</p> - -<p>Ce fut comme un éclat de vérité. Puis, de -nouveau, tout dévia.</p> - -<p>« Mais, quand même, elle pouvait le suivre -du regard sans qu’il y eût rien entre eux, sans -seulement qu’il l’eût vue et saluée… »</p> - -<p>Alors, la voix adverse :</p> - -<p>« Pourquoi se fût-elle trouvée là, précisément ? -Une femme qui travaille chez elle, que -ses occupations retiennent à son atelier ?… »</p> - -<p>Ensuite, après une minute de tâtonnements -éperdus dans d’opaques ténèbres :</p> - -<p>« Berthe en a l’idée !… C’est pour cela qu’elle -m’empêchait d’aller chez Fanny Coursol !… Quels -drôles d’airs elle prenait en m’en détournant !… -Oui, certes, voilà ses soupçons… Mon Dieu !… sa -certitude peut-être !… »</p> - -<p>En face de Nicole, Hardibert s’absorbait dans -sa lecture. A un moment, quelque intuition confuse -lui fit lever les yeux vers sa femme. Il ne -remarqua rien sur ce visage, où il n’avait guère -l’habitude de lire. Mais, sensible au charme fin -de l’élégante créature, aux lignes jolies de sa -toilette, flatté dans sa vanité de mari, il lui -adressa, des yeux, un clignement amical.</p> - -<p>Alors, un flot de détresse noya le cœur de -Nicole. Elle aurait pu, avec si peu, avec quelque -souplesse, quelque abandon dans ce mâle caractère, -aimer uniquement cet homme, qui offrait -tant de nobles traits à son admiration. Et lui-même, -si seulement il avait lu en elle, s’il l’avait -aidée à guérir, à oublier le rêve trop tendre, -quand, avec une si folle sincérité, elle l’avait -appelé à son secours !… Elle valait bien cet -effort. Sa conscience le lui attestait. Mais non… -Ces très petites choses, pour se réaliser, eussent -demandé une intervention de miracle plus prodigieuse -que n’en réclamerait le déplacement -des montagnes. Et les discours s’y avéraient plus -impuissants que tout. Nulle parole humaine ne -traverse les remparts des âmes, quand celles-ci -ne sont pas organisées pour l’unisson. Et, certes, -rien n’est plus tragiquement insondable que les -frêles mystères de leurs malentendus.</p> - -<p>« Ah ! lui… il m’aurait comprise… »</p> - -<p>Tel fut le cri profond qui monta en Nicole, -tandis que l’image de Georget s’imposait à elle, -avec la suavité divine des graves yeux bleus, sur -le rempart de Bruges. Éternel cri, où se lamente -la solitude des cœurs, et qui fait sourire ou pleurer, -suivant qu’on raille le sentimental mirage, -ou qu’on saigne soi-même dans la torture de sa -poursuite.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>« Raoul, tu ne sais pas ?… On nous demande -Toquette en mariage. »</p> - -<p>C’était Nicole qui parlait. Les deux -époux avaient regagné la Martaude. Ils avaient -dîné. Le soir s’avançait. Un soir presque d’automne, -déjà brouillé au dehors d’une pluie fine, -qui venait de s’établir. Le chef d’usine, regagnant -son cabinet de travail, sa femme l’y avait -suivi. — « J’ai une nouvelle à t’apprendre. » -Avec une bonne grâce inaccoutumée, il se déclarait -tout oreilles. — « Attends seulement que -j’allume une cigarette. » Maintenant, il s’adossait -à l’appui de la fenêtre, contre le gris brumeux -de la nuit, tandis que, sur son bureau, la -clarté d’une lampe électrique glissait sous un -abat-jour de soie verte.</p> - -<p>Un instant à peine auparavant, Nicole avait -pris la résolution de lui montrer la lettre de -Sérénis.</p> - -<p>Et pourquoi ne la lui aurait-elle pas communiquée, -puisque, en somme, l’épître était pour -lui, du moins officiellement, presque autant que -pour elle ? C’est que, à tort ou à raison, la jeune -femme soupçonnait Ogier de n’avoir mis que -par simple précaution respectueuse les phrases -concernant Hardibert. Quel motif aurait l’écrivain -pour solliciter l’agrément d’un parrain et -d’une marraine sans autorité sur sa fiancée, alors -qu’il avait le consentement du père ?… Non, -c’était son aveu, à elle, qu’il souhaitait. Par cette -démarche, il voulait lui prouver que le passé -n’était pas mort, que, sans elle, il ne se croyait -pas le droit de disposer irrévocablement de son -cœur, ni surtout de le donner à celle qui fut -mêlée à leur fragile roman. C’était aussi la permission -de la revoir, qu’il implorait, puisque ce -mariage le remettrait forcément en relation avec -elle… Peut-être était-ce autre chose… Mais, à la -dernière alternative, Nicole se refusait de songer. -De toutes façons, la réponse qu’attendait -son ancien ami d’enfance, c’était un mot d’elle à -lui, une entente secrète, pleine d’une douceur -amère, effaçant d’un commun accord le rêve -d’autrefois, mais avec la mutuelle assurance que -nulle rancune ne restait pour en empoisonner le -souvenir.</p> - -<p>Voilà comment M<sup>me</sup> Hardibert interprétait la -démarche de celui qu’elle ne pouvait oublier. Les -subtiles délicatesses de son commentaire concordaient-elles -absolument avec les intentions -d’une nature masculine, d’où son hypothèse éliminait -l’intérêt et l’égoïsme, — éléments dont -elle ne voulait pas tenir compte ?… Berthe Raybois -en eût douté. Mais cette impitoyable logicienne -n’était plus là. Et, depuis que sa cousine -avait repris le chemin de la Martaude, trop d’impressions -avaient noyé la remarque, vaine à force -d’exagération, où la veuve montrait Ogier sous -le jour d’un arriviste brutal.</p> - -<p>« La réponse la plus prudente et la plus -digne que je puisse lui faire, » venait de conclure -Nicole, « est de comprendre sa lettre comme -elle est écrite, de la soumettre à Raoul, et de -faire connaître à Georget notre décision par mon -mari. »</p> - -<p>Il y avait, chez cette femme, au cœur toujours -à vif, d’autant plus de courage à prendre un tel -parti que, malgré l’adroite rédaction de la missive, -Hardibert ne manquerait pas de lire entre -les lignes. Elle ne pouvait pas croire qu’il n’eût -jamais soupçonné Ogier d’être le héros de sa -demi-aventure. Il n’en douterait plus après avoir -pris connaissance de ce que l’auteur dramatique -écrivait. Sans doute, il y trouverait une preuve -de sa sincérité, à elle. Mais ces sortes de preuves -ne sont pas pour enchanter un mari. Le sien -aurait une façon plutôt dure d’apprécier la valeur -de celle-là. N’importe ! Toutes les réflexions de -Nicole ne l’en amenaient pas moins à cette nécessité. -Et qui sait, si, parmi ses mobiles inconscients, -ne se glissait pas un peu de ce besoin de -défensive à tout prix qui, déjà, lui avait indiqué -la franchise envers Raoul comme la plus urgente -sauvegarde.</p> - -<p>— « Comment !… On nous demande Toquette -en mariage ?… » s’exclamait Hardibert. -« Mais c’est à son père d’accorder sa main. Et -d’ailleurs, la jeune personne nous a trop complètement -lâchés depuis longtemps pour que je -la suppose très soucieuse de notre opinion.</p> - -<p>— Voyons… Sois indulgent… Elle a si gentiment -fait sa paix avec nous.</p> - -<p>— Soit. Mais, quant à son mariage, nous en -a-t-elle seulement soufflé mot ?… Ça s’est donc -décidé depuis la semaine dernière ?</p> - -<p>— Rien n’est décidé, justement.</p> - -<p>— Ah ! on nous attend pour cela ? » dit la voix -mordante de Raoul. (Il avait une manière éminemment -sardonique de prononcer des phrases -de ce genre, qui, fussent-elles plus inoffensives -encore de signification, les affilait en lames tranchantes.) -Il ajouta : « Et quel est l’heureux mortel ?…</p> - -<p>— Une de nos anciennes connaissances, » -prononça Nicole avec un accent trop simple -pour sembler tout à fait naturel. Et, s’efforçant -de rire : « Un lâcheur aussi, suivant ton expression. -Mais qui s’en excuse. Lis ceci… Tu verras… -C’est le fait de la plus élémentaire politesse. »</p> - -<p>Hardibert saisit la lettre, en regardant sa -femme avec une soudaine attention. Il avait -quitté la fenêtre, et vint s’asseoir à son bureau, -pour placer le papier sous la lumière de la -lampe.</p> - -<p>Lentement, il lut, sans que sa figure, d’ailleurs -habituellement impénétrable, changeât le moins -du monde d’expression. Nicole se tenait assise -sur une banquette, devant la cheminée encore -close par la saison. Elle sentait son cœur battre à -grands coups dans sa poitrine, et pétrissait -l’étoffe de sa jupe avec des mains moites et -tremblantes.</p> - -<p>— « Eh bien, ma chère, que comptes-tu lui -répondre, à ce monsieur ? » fit, après un silence -qui lui sembla très long, la voix de son mari.</p> - -<p>— « Mais, mon ami, c’est toi qui lui répondras.</p> - -<p>— Moi ?…</p> - -<p>— Certainement. Ne demande-t-il pas ton -avis autant que le mien ?</p> - -<p>— Crois-tu qu’il craigne pour moi l’émotion -de le revoir, et juge indispensable de m’y préparer -avec tant de précautions ?…</p> - -<p>— Mais, » s’écria-t-elle, les nerfs soudain raffermis -devant l’intention de cruel persiflage, « je -n’interprète pas cette lettre dans un sens aussi -offensant pour moi. Autrement, je n’en aurais -même pas tenu compte, et l’aurais jetée sans -seulement te la montrer.</p> - -<p>— Oh ! » répliqua-t-il, « tu n’aurais pas fait -cela. Les femmes sont trop friandes des occasions -de franchise perfide, qui leur permettent -de nous ennuyer un peu, tout en prenant d’héroïques -attitudes.</p> - -<p>— Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda -Nicole.</p> - -<p>Elle se tendait, maintenant, hostile, et le sang -glacé. L’ironie dédaigneuse, et surtout l’exaspérante -façon de généraliser, de la mettre dans le -troupeau « des femmes », sans vouloir entrer -dans le détail si personnel de sa propre sensibilité, -la froissaient au point de suspendre tout -ce qu’il y avait en elle d’intuitif, de doux, de -compatissant, l’empêchaient de pressentir la -réelle souffrance dont Raoul se trouvait soudain -mordu, et que cet orgueilleux cachait sous l’injustice -de son agression.</p> - -<p>— « Ce que je veux dire… C’est que, si tu -tiens absolument, Nicole, à ce que je m’occupe -de tes affaires de cœur, tu me trouveras aujourd’hui -moins naïf qu’autrefois.</p> - -<p>— Toi, naïf !… » s’exclama-t-elle, si stupéfaite -de l’expression qu’elle en perdit toute autre -idée.</p> - -<p>— « Parfaitement. Tu m’as fait jouer un rôle -assez ridicule, il y a cinq ou six ans. Je t’aimais, -j’ai eu l’air de tout croire, j’ai tout avalé, même -les choses les plus pénibles et les plus invraisemblables. -Tu me rendras cette justice que, -lorsque la réflexion m’a mieux éclairé, je ne suis -pas revenu là-dessus, je ne t’ai pas dit ma pensée, -je ne t’ai adressé aucun reproche. Ce qui -était fait, était fait. Ce qui était dit, était dit. J’ai -traversé secrètement quelques mauvais quarts -d’heure, en t’épargnant des récriminations inutiles. -Mais aujourd’hui, c’est autre chose. Agis -comme tu l’entendras, sans assaisonner tes petites -machinations romanesques de ce piquant -spectacle : la tête que je peux faire en écoutant -des confidences superlativement désagréables -pour moi. »</p> - -<p>A ce discours, une intraduisible angoisse contracta -Nicole. Terrifiée et révoltée à la fois par -les insinuations qu’elle y saisissait, par la découverte -de ce qui avait pu subsister, sans qu’elle -s’en doutât, pendant si longtemps, derrière le -silence de son mari, elle s’écria :</p> - -<p>— « Mais, Raoul, quelle abominable arrière-pensée -gardes-tu sur mon compte ?… Dis-la moi, -que je puisse au moins me justifier. Comment, -tu la conserves par-devers toi depuis six ans, et tu -parles de la duplicité des autres !… Je n’ai eu -qu’un tort envers toi, c’est d’avoir été trop -franche !</p> - -<p>— Voilà un tort, » repartit l’impassible Hardibert, -« qui ne fermera pas le paradis aux -femmes. Elles peuvent être tranquilles.</p> - -<p>— Je ne t’ai pas dit la vérité ?…</p> - -<p>— Mais si… mais si… C’était la vérité telle -que tu voulais qu’elle fût, au moment où tu me -la disais.</p> - -<p>— Et quelle était la vérité vraie ?… Supposerais-tu -que je t’avais trahi ?</p> - -<p>— Oh ! ma chère, voyons… Même avec le -minimum de tes aveux, c’était tout comme. »</p> - -<p>Par un jeu bizarre des combinaisons psychologiques, -cette phrase éclata terrible d’évidence -dans l’esprit de Nicole. Ce qu’elle repoussait de -toute sa force comme l’accusation la plus inique, -retomba sur sa conscience, d’un poids accablant, -irrécusable. Et pourtant elle le savait, elle le -savait bien, elle s’était arraché le cœur pour ne -pas devenir infidèle à l’époux, dont le noble caractère, -tout à coup, l’avait reconquise. Mais -alors, mon Dieu ?…</p> - -<p>Elle s’affola. Un de ces mots lui vint aux -lèvres, tels qu’en jettent comme une écume à -la surface de l’être les convulsions désordonnées -et incompréhensibles des profondeurs. Ils -n’ont quelquefois pas plus de rapport avec -le sens de notre émotion qu’une éclaboussure -d’embrun avec les houles de l’abîme. Avant -même d’y avoir réfléchi, Nicole répliquait à -Raoul :</p> - -<p>— « Tu mériterais que je me fusse conduite -comme tu oses le prétendre. »</p> - -<p>Il la cingla d’une sauvage riposte :</p> - -<p>— « Peut-être ce risque m’était-il devenu -indifférent. Quand on a cessé de croire à la -valeur de ce qu’on possède, on ne prend plus la -peine de le garder.</p> - -<p>— Mon pauvre ami, » prononça Nicole, que -la plus furieuse douleur mit hors d’elle-même, -« que sais-tu de la valeur d’une femme ?… Tu la -mesures à l’effacement de son caractère, à la -platitude de son admiration pour toi. Tu ne lui -demandes que des satisfactions d’orgueil. Avec -suffisamment de bassesse ou de ruse, la première -venue fait de toi ce qu’elle veut. Prends donc le -bonheur où tu le trouves : auprès de quelque -fille de rien. »</p> - -<p>Hardibert, qui secouait la cendre de sa cigarette -contre le bord d’une petite coupe en onyx, -ne broncha pas. Seulement, un furtif sourire, -d’une intraduisible insolence, tendit sa lèvre -inférieure, la seule distincte sous la moustache, — une -lèvre plate et d’une courbe baissante, -découpée étonnamment pour l’ironie.</p> - -<p>Quel devait être l’effet d’un tel sourire, répondant -à une telle phrase, sur une femme qui avait -observé ce que Nicole venait d’observer ce jour-là, -qui saignait de soupçons, lesquels, malgré -le détachement du lien conjugal, lui causaient -une étrange souffrance ! Comment se serait-elle -dit que, pour bizarre que fût chez Raoul la conception -de l’amour, il ne se consolait pas de ne -l’avoir point réalisée en elle, et ne rencontrerait -ailleurs, — s’il en cherchait, — que des compensations -faites pour aggraver son déboire. L’acuité -de son amertume, la férocité même de ce sourire -qui blessait d’un fer rouge la fierté de -Nicole, auraient pu, et très justement, se traduire -en hommages pour une amante qu’auraient -satisfaite des triomphes raisonnés et secrets. Mais -de semblables triomphes, quand parfois elle en -avait l’intuition, semblaient non moins arides à -ce cœur féminin que la pire misère sentimentale. -Son rêve de bonheur était tellement contraire ! — tout -d’expansion, de communion -absolue, et du plus total désarmement, dans une -passion où quelque coquette eût goûté surtout -le plaisir de la petite guerre.</p> - -<p>Avec sa façon excessive de sentir, Nicole crut -toucher à la limite de ce qu’elle pouvait endurer, -tandis qu’elle contemplait, d’une part, ce mari -sans doute infidèle, et, à coup sûr, si distant, et, -devant lui, ce papier, sujet de la cruelle scène, où -s’inscrivait le définitif adieu d’un être trop follement -cher, de celui qui, croyait-elle, l’aurait le -mieux aimée.</p> - -<p>Dans sa pensée, s’affirma, en un trait de -foudre, la puissance terrible de la vie, qui, pour -faire de nous de pauvres objets de torture, plus -pitoyables et pantelants que l’opéré sur une -table d’amphithéâtre, n’a pas besoin de mettre -en œuvre ses ressorts de drame et ses péripéties -d’horreur. Qu’y avait-il de plus effacé, de plus -monotone, que son existence ?… Son frêle roman -n’eût pas fourni la matière d’un de ces épisodes -dialogués où Sérénis enfermait, en deux colonnes -de journal, la quintessence de l’amour parisien -au vingtième siècle. Qui donc eût vu, dans la -tranquille petite M<sup>me</sup> Hardibert, si correcte, -d’une destinée si unie, si limpide, le type d’une -victime passionnelle ?… Le contraste entre son -découragement tragique et le paisible décor de -ce cabinet de travail, où l’on n’avait même pas -besoin d’entrer pour se représenter le spectacle -du plus irréprochable et du moins agité des ménages, -s’imposa, l’espace d’une seconde, à son -âme désolée.</p> - -<p>Puis, de son exaltation même, sortit pour elle -une espèce de griserie morale anesthésiante, — quelque -chose comme l’élan taciturne qui jette -au danger un conscrit ivre de peur. Avec un -calme surprenant, elle dit à son mari :</p> - -<p>— « D’après ta manière d’envisager les choses, -tu ne demanderas pas mieux, je pense, que de -voir Toquette devenir madame Sérénis ?</p> - -<p>— Voilà qui m’est égal, par exemple !</p> - -<p>— Raoul, il est un fait que je te prie de -considérer. Ces jeunes gens attendent notre réponse. -Tu jugeras comme moi, je suppose, que -notre dignité l’exige prompte, favorable, et -exprimée de telle sorte que nul ne songe à mettre -en doute notre parfait accord. »</p> - -<p>Rien ne pouvait mieux adoucir le hérissement -dont s’armait la nature âpre et secrètement -meurtrie de Hardibert, que cette fière netteté à -trancher la question. Le ton posé de sa femme -détendit ses nerfs, frémissant jusque-là d’appréhension -sous la menace des aigres doléances et -des pleurs. Il regarda Nicole avec des yeux -qu’elle connaissait bien, où luisait une approbation -étonnée, un peu moqueuse, mais mâle et -forte. Ce n’était pas la chaleur d’estime qui l’eût -flattée, apaisée. De lui, elle n’aurait jamais, fût-ce -aux minutes révélatrices, une parcelle de ces effusions -spontanées qui font fumer le cœur comme -d’un encens. Toutefois, il ne marchandait pas son -acquiescement adouci quand il constatait l’effort -victorieux de la volonté, la maîtrise de soi, le -succès de la raison contre le sentiment, toutes -manifestations morales qui le séduisaient au plus -haut degré.</p> - -<p>— « Du moment, ma chère amie, que tu laisses -les ergotages inutiles, pour fixer si justement les -convenances extérieures, tu me trouveras tout -disposé à m’entendre avec toi.</p> - -<p>— Je désire, » dit Nicole, « que tu répondes -toi-même à monsieur Sérénis.</p> - -<p>— Ce sera fait. »</p> - -<p>Au fond, il éprouvait de ce résultat une satisfaction -véritable. Ce dont il n’eût jamais convenu -avec sa femme, ce qu’il se refusait à s’avouer, -c’est que la lettre de l’écrivain avait frénétiquement -réveillé sa jalousie. Mais la jalousie -place trop un être dans la dépendance d’un autre, -surtout quand elle se laisse voir, pour que Hardibert -la trahît autrement que par d’indirectes -attaques. Moins sûr qu’il n’avait eu soin de le -faire paraître de la culpabilité ancienne de Nicole, -il endurait de ses seuls soupçons des souffrances -trop exaspérantes pour ne pas s’en venger -en affichant une certitude. C’est en poursuivant -cette cruelle représaille, qu’il dit encore, avant -de se séparer ce soir de celle qui lui restait précieuse -au delà de tout, et à qui nulle grâce ne -manquait que de le savoir :</p> - -<p>— « J’espère, Nicole, que ton expérience de -la fragilité spéciale aux poètes t’inspirera le souci -de ce que tu te dois à toi-même, dans les relations -très sommaires, mais forcées, où ce mariage -va nous mettre avec le futur mari de ta filleule. -Il est dans son droit, ce garçon, de trouver qu’une -femme de vingt ans et une dot mirifique valent -toutes les romances chantées sous les balcons -des dames incomprises, que la trentaine attendrit -outre mesure. Tu ne peux que l’approuver. Moi -aussi. Montrons-lui donc une vague bienveillance, -aussi éloignée de l’empressement que du dépit, -afin que ce petit monsieur ne se figure pas qu’il -nous ait impressionnés en suspendant ses visites. »</p> - -<p>Au cœur de la rêveuse de Bruges, ce fut -comme un jaillissement enflammé de sang, sous -les rudes lanières que maniait ce froid bourreau. -Pourtant elle retint même l’habituel battement -de ses cils pour lui souhaiter tranquillement le -bonsoir.</p> - -<p>Le pire était qu’elle ne pouvait le haïr, ce qui -eût mis au moins quelque clarté dans l’obscur -infini de sa peine. Mais non. Elle n’arrivait pas -à cesser de percevoir, sous les méchancetés -expertes, comme quelque chose qui gémissait -enfantinement dans le lointain de cette âme altière. -Elle avait, elle si simple, ce qu’il n’avait -pas, lui si averti : une sensibilité intuitive à laquelle -n’échappait point assez complètement la -douleur éparse dans les autres. De sorte que -nulle rancune ne lui offrait l’entière saveur de -son fruit amer. Elle craignait trop les vibrations -intolérables par lesquelles le mal qu’elle oserait -rendre se répercuterait en elle-même. D’ailleurs, -ne savait-elle pas ce que valait, au fond, Raoul, -quel être de droiture, de générosité, d’intelligence, -de fière indépendance, il était ? N’avait-elle -pas désespérément essayé de rattacher sa -vie intime à celle de ce compagnon de sa -vie extérieure ?… Pourtant l’abîme s’élargissait -davantage. Elle allait connaître désormais la -hantise de la trahison. Comment supporterait-elle, -jusqu’à la vieillesse, qui lui paraissait plus -loin que la mort, l’hiver prématuré du cœur, dont -tout son être frissonnait ?… Quelle conclusion -donner à sa tristesse inutile ?… Était-ce donc -vrai, ce que disait Berthe, que le bien peut engendrer -le mal ?… Que nos morales savantes ne -font que déplacer la somme inéluctable des iniquités ? -Et que, dans l’incapacité de prévoir, nous -devons répandre de la beauté et de la bonté, -comme les fleurs épanchent leurs parfums, sans -prétendre ajouter du mérite à nos actes ?…</p> - -<p>Mais alors ?… La leçon des jours qui passent, -de la vie qui se déroule, du cœur qui chemine, -allait-elle lui apprendre qu’il eût été meilleur de -goûter l’amour interdit, d’échanger un peu de -beauté, un peu de tendresse, un peu de volupté, -avec l’être le plus capable d’en recevoir d’elle et -de lui en donner ? Au moins elle garderait à jamais -un enivrant souvenir !…</p> - -<p>« Et je vais revoir Georget !… » se dit Nicole, -tandis qu’elle pleurait, cette nuit-là, sur son -oreiller fiévreux, les larmes, ruisselantes éternellement, -de l’humaine incertitude.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>Nicole et Ogier se revirent dans une -circonstance tout officielle. Le père de -Toquette donna un déjeuner en l’honneur -des fiançailles. Comme les Mériel demeuraient -à Paris dans un appartement meublé, où -ils ne pouvaient recevoir avec toute l’élégance -que comportait l’occasion, le repas eut lieu dans -un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne. -Et l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément -à cause des Hardibert, pour la commodité -de leur déplacement.</p> - -<p>La petite fête, aussi fastueuse que possible, -avec son luxe de fleurs, de menu, de service et -de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y -avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui -ne se connaissaient point : membres de la colonie -américaine, amis d’autrefois qu’avait fait -surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût -d’abord remettre un nom sur leur visage, bienfaiteurs -des mauvais jours trop négligés ensuite -dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine -de Victorine.</p> - -<p>Une certaine gêne eût régné, même si des influences -pénibles et secrètes n’avaient point -plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages, -se reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne.</p> - -<p>La politesse glacée de Hardibert et le sourire -gracieux, mais dans un visage si pâle, de sa -jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer -l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance -même de Toquette paraissait subir une -atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat, -cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme -et de parisianisme, qui s’affirmait dans sa -toilette blanche, trop chargée de dentelles, mais -d’une rare séduction de lignes sur son corps -souple et cambré, dans ses manières avenantes et -brusques, dans son accent, dans la piquante vivacité -de ses traits, auréolés d’une lumineuse et -indocile chevelure.</p> - -<p>— « Êtes-vous contente, ma petite marraine ? -Aimez-vous un peu votre vilaine ingrate de filleule ? » -disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt -qu’on se leva de table, et entourant d’un bras -câlin la taille de M<sup>me</sup> Hardibert.</p> - -<p>Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité -de confidence, dans la partie du jardin réservée -aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la douce -journée d’octobre, on servait le café par petites -tables.</p> - -<p>— « Je suis contente si tu es heureuse, ma -mignonne, » répondit M<sup>me</sup> Hardibert.</p> - -<p>— « Si je le suis !… Mais vous savez, marraine, -c’est moi qui ai voulu ce mariage. Au -fond, » ajouta-t-elle en riant, « Ogier n’y pensait -pas du tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore -très enchanté. Mais cela ne m’inquiète pas. -Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à -monsieur mon mari. »</p> - -<p>Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption -charmante. Et, — il faut le croire, — les -cœurs les plus largement généreux ne sont pas à -l’abri des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur -de ce charme, si sûr de lui, fit un peu de -mal à Nicole.</p> - -<p>— « Tenez, » continua gaiement Toquette, -« regardez s’il nous contemple avec un air morose, -mon beau ténébreux ! Approchez, monsieur -Sérénis… N’ayez pas peur !… Je n’ai pas -encore de droits sur vous, » ajouta-t-elle, s’adressant -à l’écrivain avec la plus séduisante coquetterie.</p> - -<p>Il se tenait à quelque distance, et les considérait, -en effet, d’un air que sa fiancée taxait fort -exactement de morose. A peine avait-il encore -échangé quatre mots avec M<sup>me</sup> Hardibert. A -table, elle se trouvait placée à la droite de M. Mériel, -tandis que lui-même avait son couvert en -face, à côté de Toquette, qui faisait vis-à-vis à -son père.</p> - -<p>Sur l’injonction de la jeune fille, maintenant, -il s’approchait.</p> - -<p>— « Venez, » répétait-elle, tout éclairée de -joie, dans sa transparente physionomie de rousse, -en parlant à l’homme qu’elle aimait. « N’ai-je -pas raison de dire à marraine : ce que Toquette -veut, Dieu le veut ? Qui de vous deux aurait deviné -mon rêve de petite fille, et qui de nous trois -aurait cru à sa réalisation, durant ces journées -extraordinaires, là-bas, dans le Béguinage de -Bruges ?… »</p> - -<p>Les yeux de Nicole et ceux d’Ogier se croisèrent. -Elle le vit aussi pâle qu’elle se sentait devenir -elle-même. « Les extraordinaires journées -de Bruges… » Des images un peu effacées flottèrent, -s’éteignirent, s’accentuèrent de nouveau… -Un coin de ciel avec le geste noir des moulins… -La Grand’Place vide et ensoleillée sous la haute -tour du Beffroi… Mais qu’était la nostalgie de -ces souvenirs auprès de l’étourdissante impression -dont ils se sentaient ressaisis ? Entre cette -femme et cet homme existaient les mystérieuses -concordances qui font de l’amour une passion -fatale. La rupture soudaine, absolue, violemment -irrévocable, avait suspendu l’attrait magique, -avait pu le leur faire nier, oublier. Mais, dans -l’émoi de la mutuelle présence, le prodige recommençait.</p> - -<p>En accueillant les avances matrimoniales que -Toquette lui fit ouvertement, dans une audace -de sincérité que stimulait sa situation de fille -riche, Ogier convint avec lui-même qu’il allait -conclure un mariage d’intérêt. Le caractère de -M<sup>lle</sup> Mériel, qui l’eût peut-être amusé dans -quelque intrigue de passage, ne le contentait -qu’à demi chez la femme qui porterait son nom. -Il avait trop de penchant au rêve imprécis et aux -raffinements de la sensibilité, pour goûter cette -façon désinvolte, aisée, de prendre l’existence. -Flatté quand même de la ténacité déployée par -Toquette dans sa prédilection pour lui, il n’en faisait -pas crédit à une grande profondeur de sentiment -chez la jeune fille, mais au plaisir qu’éprouvait -cette nature volontaire à gagner une -espèce de gageure contre le sort, sans compter -l’exagération romanesque de ses souvenirs d’adolescente. -En somme, la petite ne lui déplaisait -pas, mais la dot inespérée lui plaisait encore davantage. -Sans être l’arriviste que voyait en lui -Berthe Raybois, Sérénis envisageait très bien le -moment où sa conduite se conformerait avant tout -aux nécessités pratiques. Ce moment survenait -un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu. L’écrivain -en subissait sans révolte la profitable suggestion.</p> - -<p>Mais à peine eut-il écrit à Nicole la lettre dictée -par sa délicatesse, qu’un nouvel élément s’interposa -dans l’évolution, assez tranquille jusque-là, -de sa pensée. L’image de la seule femme qui eût -déchaîné en lui des ardeurs passionnelles, recommença -de le hanter. Il connut de nouveau, -quoique plus affaiblies, les angoisses délicieuses -ou terribles dans lesquelles sa faculté de vivre -s’était si magnifiquement épanouie il y avait six -ans. La convalescence de cette secousse, finalement -si douloureuse, avait été longue. Mais il -croyait tout cela bien mort. Et voilà que, pour -avoir écrit cette lettre, il retrouvait la fièvre et -les anxiétés de jadis dans l’attente de la réponse.</p> - -<p>Le mot, bref et correct, par lequel Hardibert -lui avait communiqué l’accueil favorable fait au -projet de mariage par sa femme et par lui-même, -avait dissipé les obsédantes chimères. Il crut y -distinguer la preuve, chez Nicole, d’une indifférence -qui touchait au dédain. Le coup de fouet -réveilla sa fierté. Aussi, ce matin était-il venu à -ce déjeuner sans presque un battement de cœur. -Mais il l’avait revue…</p> - -<p>La vision, pour les amours mal guéries, est -comme de l’éther versé sur un foyer mal éteint. -Tout se rallume instantanément. La personne de -Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du -doute où elle était d’elle-même. Car, le sentiment -des années écoulées qui, croyait-elle, laissaient -leurs traces sur son visage, celui du contraste -entre ses trente ans désenchantés et la radieuse -jeunesse de Toquette, la déprimante idée que -celle-ci l’emportait sur son souvenir même, prêtaient -à M<sup>me</sup> Hardibert la grâce un peu brisée -qui seyait le mieux à sa suave figure. Et que cette -grâce était loin de l’orgueil défensif dont Ogier -s’attendait à la trouver armée !</p> - -<p>Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique -de Bruges, quelque chose passa sur la physionomie -de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de -Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu : un battement -des cils, un tremblement de la lèvre, et -ce regard… tellement involontaire, aussitôt détourné !…</p> - -<p>— « Je vous laisse refaire connaissance, » dit -Toquette. « Je me dois aux invités de papa. »</p> - -<p>Elle les quitta, dans un envol de sa robe -blanche. Nicole sentit qu’elle serait ridicule -d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille. -Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce -tête-à-tête, et de l’opinion que Raoul en pourrait -avoir, s’il s’en apercevait.</p> - -<p>Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence -impressionnant. Puis, de la bouche de -Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue, -que toute la sage circonspection de Nicole en fut -déconcertée.</p> - -<p>— « Je suis un homme bien malheureux !… » -dit-il.</p> - -<p>— « Vous ?… »</p> - -<p>Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait -de voile, cachait la palpitation de joie, le -frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur d’où -elle ne pouvait être absente.</p> - -<p>— « Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu -vous-même ? » reprit le jeune homme. « Si j’avais -reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait -pas. »</p> - -<p>La terre oscilla sous les pieds de Nicole.</p> - -<p>— « Je ne vous aurais pas répondu autre chose -que mon mari, » balbutia-t-elle.</p> - -<p>— « C’eût été votre écriture… J’y aurais lu en -profondeur… comme dans vos yeux. Vos yeux -non plus ne me disent pas autre chose. Et cependant !…</p> - -<p>— Qu’osez-vous me donner à entendre ? Je -vous interdis de continuer. Vous êtes le fiancé de -ma filleule.</p> - -<p>— Tant pis pour elle !… » fit Ogier d’un air -sombre.</p> - -<p>— « Comment ?</p> - -<p>— Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant -je sens que je vais la haïr. »</p> - -<p>Il exagérait sans peine, se laissant emporter par -l’émotion vraie du moment, et surtout par la -nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne lui -échappât pas tout de suite, — comme un fauve -étourdit sa proie pour lui paralyser les ailes.</p> - -<p>D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes, -perdaient la notion des réalités immédiates.</p> - -<p>Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour -s’éloigner.</p> - -<p>— « Il faut… il faut… » prononça Ogier, dont -l’agitation devenait dangereusement visible, -« que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous -m’avez traité comme un être sans honneur, avec -qui l’on ne peut avoir une explication franche… »</p> - -<p>Éperdue, elle secouait la tête.</p> - -<p>— « Montrez-moi la confiance que je mérite. -Je jure sur votre divine tête de vous obéir en tout. -Mais je veux causer avec vous… Promettez-le-moi… -Autrement, je fais un esclandre… Je vous -en donne ma parole !… Je prends congé immédiatement, -et d’une façon que M<sup>lle</sup> Mériel pourra -juger définitive. »</p> - -<p>L’aurait-il fait ?… Peut-être… étant un de ces -nerveux dont la volonté s’exalte tout à coup -sous une suggestion trop intense, et qui, par faiblesse, -accomplissent des actes de folle énergie.</p> - -<p>Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, -le refus, en cet instant, eût été au-dessus de ses -forces.</p> - -<p>— « Soit, j’y consens.</p> - -<p>— Êtes-vous à Paris demain ?</p> - -<p>— Je puis y rester. »</p> - -<p>Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait -son costume de ville, car elle s’y était habillée.</p> - -<p>— « Voulez-vous, » reprit Ogier, tout bas et -précipitamment, « être dans ce Bois demain -matin, vers dix heures… Entre les deux lacs.</p> - -<p>— J’y serai, » murmura-t-elle.</p> - -<p>Leur délire un peu calmé par cet engagement, -ils se séparèrent. Leur causerie, d’apparence toute -naturelle, n’avait pas été remarquée. Le seul convive -qui aurait eu quelque raison d’en prendre -ombrage, Hardibert, n’était plus là. Aussitôt -après le déjeuner, il avait filé à l’anglaise, excédé -par la banalité des conversations, et soucieux, -étant donné son genre d’amour-propre, que -Nicole ne pût le supposer jaloux au point de -la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux -comme suffisamment assurée par le prochain -mariage de Sérénis, et par cette conviction, tout -à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme -ne pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit -nouveau et d’une si fraîche acidité qu’était l’excitante -Toquette.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert se rapprocha du principal -groupe. Un monsieur lui offrit une tasse de café, -et, sans s’inquiéter de son refus, commença de -lui faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. -Il paraissait sous l’empire d’une impression très -vive. Comme il n’appartenait pas à la société -américaine des Mériel, mais était un Parisien de -pur sang, fringant et piaffeur, il s’autorisait de -deux rencontres précédentes pour risquer de ces -déclarations fort claires, dont une Française jolie -doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre -toutes relations avec ses compatriotes. En les -accueillant avec cette moquerie légère, qui est la -plus sûre et la plus élégante des armes féminines -en pareil cas, Nicole en ressentait une griserie -secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se sentait belle… -Si elle avait su combien !… Jamais elle ne -l’avait été davantage. Un rayonnement mystérieux -animait ses traits délicats, sa pâleur si -fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes -prunelles sous l’ombre palpitante des -cils. A plusieurs reprises elle rencontra le regard -d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel -regard !…</p> - -<p>Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée -d’une séduction nouvelle. Avec la confiance -revenue en son propre charme, se déchaînaient -en elle ces flammes du sentiment qui transparaissent -à travers les plus ternes visages. Des -suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient -le cœur. Georget l’aimait toujours !… Il -la préférait à Toquette, à la fiancée de vingt ans, -éclatante, amoureuse et millionnaire !… Certes, -elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui… -elle y était résolue. Mais n’importe !… elle avait -la victoire… Et toute sa féminité s’en réjouissait -éperdument, du fond sauvage où se réveillaient la -ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement -tendre de son amour déchiré de -scrupules.</p> - -<p>Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt -après l’avoir examinée, lui dit :</p> - -<p>— « Allons… Le subtil poète a dû trouver de -ces mots capables de te faire accepter même son -mariage.</p> - -<p>— Son mariage… Un signe de moi peut l’empêcher ! » -s’écria Nicole.</p> - -<p>Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible.</p> - -<p>Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente, -avec un de ces sourires de complicité féminine, -qui flotte aux lèvres des plus sages devant un -aveu de passion.</p> - -<p>Elle-même, quoique invitée avec sa fille au -déjeuner des Mériel, s’était excusée, prétextant -le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant d’envoyer -Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il -aurait fallu dépenser le prix d’une toilette pour -la jeune élève du Conservatoire. Mais, à Nicole, -elle n’avait pas caché le fond de sa pensée :</p> - -<p>— « Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve -ce mariage odieux. Les deux fiancés me sont antipathiques, -autant l’un que l’autre. Ta Toquette -n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à -monsieur Sérénis, je ne lui pardonne pas d’épouser -ta filleule pour son argent, après avoir troublé -pour jamais un cœur comme le tien. »</p> - -<p>Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire : -que le soi-disant arriviste, l’homme incapable -d’un sentiment fort, qui pouvait oublier -une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt -d’agir avec cette folie sentimentale dont s’émerveille -toute femme, Berthe fut saisie d’un enthousiasme -bien dangereux pour sa cousine :</p> - -<p>— « Ah ! » s’exclama-t-elle, « il y en a donc -un, capable, comme dit Musset, de déraisonner -d’amour !… C’est gentil, ça !… La race en est -bien perdue. Et je ne croyais certes pas que -celui-ci la ressusciterait !… Nicole, ma petite… Je -ne voudrais pas te donner de mauvais conseils… -Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire -ou sensuelle, un Hardibert, un Raybois, -malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il -faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister -à un être de charme comme celui-là, qui, par-dessus -le marché, se montre fidèle jusqu’à l’extravagance… -La vie ne m’a pas donné la chance -d’en rencontrer un, ou de pouvoir lui plaire… -Sans cela, je ne réponds pas… ou plutôt je ne -réponds que trop, de ce qui serait arrivé. »</p> - -<p>Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux -discours, parce que ses enfants survinrent. -Avec les irruptions intempestives des trois garçons, -une conversation suivie n’était guère -possible.</p> - -<p>Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. -Elle sentait le péril de son rôle auprès de -cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à -pousser davantage vers un bonheur coupable, -et que cependant elle ne pouvait retenir, puisqu’elle -trouvait en elle-même plus de raisons pour -l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle -son embarras et son commencement de remords -dans les effusions de tendresse dont elle accueillit -ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut -de ses caresses. Nicole vit émerger, presque belle -d’expression ravie, la figure maternelle entre les -trois houleuses têtes. Et elle entendit Berthe lui -dire :</p> - -<p>— « Vois-tu… Moi, j’ai ma part… »</p> - -<p>D’un ton qui signifiait : « Prends la tienne où -tu croiras la trouver, pauvre cœur en peine… Ce -n’est pas moi qui pourrai te blâmer. »</p> - -<p>Comme, ensuite, la soirée parut longue !</p> - -<p>A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante -de confiance en la vie, avec un petit -corps si gracile et mince qu’elle semblait un -gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent -les chênes, accabla M<sup>me</sup> Hardibert de questions -sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur les -qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux -qu’elle avait déjà reçus.</p> - -<p>— « Moi, » dit-elle, « je n’accepterai pas de -diamants quand je me marierai. C’est horriblement -vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des -bijoux d’art. »</p> - -<p>Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité -de ce cadre et de ce repas, ne manquait pas -de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole, toujours -effleuré d’inquiétude ou de regret, admira -secrètement l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer -avec les indications pratiques de sa vocation -et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au -fond de l’âme des pensées lourdes et anciennes -comme les rêveries mortes des aïeules, pour l’empêcher -de voltiger allègrement sur les champs -nouveaux des joies humaines.</p> - -<p>Et tout, durant cette soirée, et cette enfant -même, avaient une signification suggestive et -tentatrice. « Je n’ai souhaité qu’une chose sur -la terre, » se disait Nicole. « C’est un grand -amour. La destinée me l’accorde. Vais-je dire : -« Non » ?… Non, à ce qui comble si merveilleusement -le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à -moi-même que je mentirais. C’est la vie de ma -vie que je trahirais. Une fois déjà j’ai commis ce -crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du -chagrin, en moi, et autour de moi. Quelle leçon !… -Et aujourd’hui, quel mystérieux retour !… -Ah ! je le sens bien… Je n’ai plus la force austère -de ma jeunesse. L’enseignement de la vie n’est -pas bon. Je vaux moins qu’alors, ayant vu davantage. -Et le vague espoir de mes vingt-quatre -ans n’est plus là pour me soutenir. Au nom de -quoi lutterais-je ?… Le sort, qui me tend le même -piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs -d’y résister. »</p> - -<p>Nicole ne se disait pas tout cela avec autant -de précision. Mais ce qui l’entraînait au doux -abîme n’en avait que plus de puissance, pour -être obscur et inexprimé.</p> - -<p>La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui -avait cédé sa chambre et couchait avec sa mère, -ce ne furent pas des raisonnements qui la poursuivirent -jusque dans le sommeil, mais des -images. Le sourire et les yeux de Georget… Le -mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit : -« Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage -ne se faisait pas. » Puis, un paysage qu’elle connaissait -bien, ce carrefour entre les deux lacs du -Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, -tandis que, là-bas, une grande silhouette tressaillait -et se mouvait à sa rencontre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>Ce matin d’octobre offrait bien toutes -les grâces frileuses, nostalgiques et -défaillantes, qui suggèrent au cœur -un désir éperdu d’amour.</p> - -<p>Nicole, en marchant de la station de Passy -jusqu’aux lacs, par les allées sèches où pleuvaient -doucement les feuilles rousses, sentait une vie -trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis -s’échapper d’elle et flotter dans la brume bleuâtre -jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance qu’une -rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait -à peine ses joues mates, exaltait son âme. Elle ne -réfléchissait plus à rien. Elle allait, grisée par -l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances -secrètes.</p> - -<p>Lorsque se découvrit l’espace entre les deux -lacs, décor charmant d’eau vaporeuse entre les -feuillages merveilleusement teintés par l’automne, -sous un soleil hésitant, un effroi la prit. -Des automobiles passaient, brutales et mal odorantes, -et, de dessous les voilettes impénétrables -et les masques, des regards se fixaient sur elle, -sans qu’elle pût savoir s’ils ne la reconnaissaient -pas. Mais ses relations à Paris étaient peu nombreuses. -Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la -jolie silhouette en costume tailleur, dont la solitaire -élégance piqua de passagères curiosités.</p> - -<p>Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait -du côté opposé.</p> - -<p>— « Venez. Je sais un coin où nous n’aurons -à craindre nulle rencontre. »</p> - -<p>En silence, tous deux traversèrent le carrefour, -puis s’enfoncèrent dans un sentier qui, parmi -l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré -Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en -rond-point, et là, se trouve un banc, sur lequel, -à une pareille heure et dans ce moment avancé -de la saison, personne que deux amoureux ne -devait songer à s’asseoir. Sous les arbres, qui -se dégarnissaient à peine, et qui rougeoyaient -ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum -du terreau nourri de feuilles humides, parmi les -plaintes frêles des oiseaux attristés, c’était un -endroit délicieux et mélancolique.</p> - -<p>— « Vous ne prendrez pas froid ? » demanda -Ogier.</p> - -<p>Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui, -debout devant elle, il la regardait.</p> - -<p>Que se dirent-ils tout d’abord ?… Et bientôt -après, quand il eut mis un genou en terre, et -qu’il lui eut pris les mains ?…</p> - -<p>De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne -se notent pas, car les paroles y sont trop peu. -De ces choses qu’on appelle des aveux, et des -reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne -sont pas cela encore, parce qu’elles prennent ces -formes diverses pour exprimer ce qui ne s’exprime -pas : le tourment et le désir, le regret et -l’espoir, la palpitation des nerfs et l’affolement -du cœur, toute l’extase de la tendresse, toute la -fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces -paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément -parce qu’elles leur sont inutiles, et que, -sans elles, ils se comprendraient.</p> - -<p>— « Ah ! Nicole, nous avons perdu six ans… -Six belles années de notre jeunesse !… Comme -il faudra nous aimer pour regagner le temps -perdu !…</p> - -<p>— Nous aimer… » dit-elle avec un divin sourire. -« Mais nous n’avons fait que cela.</p> - -<p>— C’est vrai… C’est vrai… Que vous êtes -bonne de le reconnaître !… »</p> - -<p>Elle devint grave.</p> - -<p>— « Bonne ?… Oh ! non… Comment vais-je -nous défendre, l’un et l’autre, contre la vilaine -action qu’il ne faut pas commettre ?…</p> - -<p>— Quelle vilaine action ?…</p> - -<p>— La rupture de vos fiançailles. »</p> - -<p>Il dit avec feu :</p> - -<p>— « Elles sont rompues déjà, dans ma volonté, -dans mon cœur, sinon de fait. Serais-je -près de vous s’il en était autrement ?… »</p> - -<p>Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse, -il ajouta :</p> - -<p>— « Mais vous-même, mon amie adorée, -croyez-vous qu’un devoir quelconque puisse nous -séparer encore ? Ce que vous avez fait il y a six -ans, aurez-vous le courage de le refaire ? »</p> - -<p>Elle prit une voix humble, une voix d’esclave -amoureuse :</p> - -<p>— « Le courage, non… Et pas même le droit… -Puisque je suis venue à vous, ce matin, puisque -je vous ai dit : « Je vous aime… je n’ai pas cessé -de vous aimer… » Comment reprendrais-je mon -rôle si fier d’autrefois ?… Ce ne serait plus qu’une -impuissante comédie. Mais je fais appel à vous, -mon Georget, à votre conscience, à votre honneur… -Je ne suis plus la Nicole infaillible de -jadis… Je ne suis qu’une pauvre femme qui vous -supplie… »</p> - -<p>Tremblante invocation, peu résolue à être -exaucée, et qui, dans son abandon passionné, -devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et -c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier -prit Nicole entre ses bras et la fit taire avec un -baiser. La jeune femme frémit tout entière. L’ardent -souvenir d’une étreinte semblable, dans le -soir lointain, sous les catalpas de la Martaude, -vint aiguiser l’ivresse présente. Les années de -résignation disparurent. La force invincible de -l’amour renoua les minutes intenses par-dessus -la durée abolie. Et les lèvres de Nicole fondirent -de délices sous la caresse inoubliée.</p> - -<p>— « Oh ! Georget… » murmura-t-elle en se -dégageant. « Que faisons-nous ?… Et la pauvre -Toquette !… »</p> - -<p>Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment -les noms familiers, des échos mystérieux. -Nicole avait une façon de prononcer : « Georget, » -qui faisait courir dans les veines du jeune -homme un frisson de volupté tendre. Et quand -elle dit : « Toquette, » ce fut comme le son -d’une petite cloche de cristal, qui mourut très -tristement.</p> - -<p>— « Toquette ! » s’exclama-t-il sur un tout -autre ton. « C’est une fille fantasque et volontaire, -qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne -sais par quel caprice… Un peu comme elle -s’était mis en tête d’être la première femme qui -jouerait au polo. Aimer ?… Sait-elle seulement -ce que c’est ? Elle ne souffrira que dans sa vanité… » -(Il se reprit :) « Pas même, parce que, -non, elle n’est pas vaniteuse… Mais dans sa fantaisie -contrariée… dans le sentiment que sa -volonté n’est pas irrésistible. D’ailleurs, » continua-t-il -avec vivacité, comprenant que la persuasion -s’insinuait en Nicole, « Toquette ne sera -pas étonnée. Elle sait que je l’épousais sans enthousiasme. -Chaque fois que nous nous séparons, -je sens bien qu’elle appréhende vaguement -de ma part une retraite définitive. Elle se demande -toujours si elle me reverra le lendemain. »</p> - -<p>Nicole eut un léger rire.</p> - -<p>— « Eh !… quelle confiance vous inspirez !…</p> - -<p>— Ne soyez pas méchante… Vous savez bien -que, pour les femmes, nul serment ne compte, -s’il n’est ratifié par leur divination secrète. »</p> - -<p>Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes… -détachées par on ne sait quel arrachement suprême. -Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et -vivante encore ?… D’où venait le souffle imperceptible -et fatal qui l’avait condamnée ?… Toutes -descendaient de la même chute égale, abandonnant, -avec la branche, la place où leur frêle -existence s’était agitée dans les brises et consumée -sous le soleil, leur part trop brève du songe -merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne -leur rendrait jamais.</p> - -<p>— « Mais, » reprit Nicole, qui cherchait ses -mots, très troublée par ce qu’elle voulait dire, -« ce n’est pas seulement Toquette… »</p> - -<p>Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas -avoir l’air de soupçonner ce qui la préoccupait.</p> - -<p>Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les -réticences… Puis, brusquement, dévoila sa pensée. -Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à un -niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante -pour celui qu’elle aimait.</p> - -<p>Sérénis eut un mouvement de révolte.</p> - -<p>— « Oh ! comprenez-moi, » implora-t-elle. -« Je n’ai pas la pensée de mêler à nos sentiments -des considérations d’intérêt. Encore moins -de vous y supposer accessible. La fortune à -laquelle vous renonceriez, n’importe pas en elle-même. -Seulement, pour un écrivain, quel levier -de succès !… La faculté de ne produire qu’à vos -heures, de n’admettre aucune nécessité en dehors -de l’art… de faire jouer vos pièces quand vous -voudrez, comme vous voudrez… Que vous dire, -mon ami ?… Pardonnez-moi… Mais puis-je ignorer -que vous vous disposez à accomplir, à cause -de moi, un immense sacrifice ?… »</p> - -<p>Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu, -comme s’il s’amusait de ses précautions -oratoires.</p> - -<p>— « Voilà donc le grand mot lâché ! » s’écria-t-il. -« Et si je vous prouvais que je n’ai même -pas ce pauvre mérite ! Si je vous démontrais -qu’en me préservant de ce mariage vous me rendrez -un incalculable service. Vous sauverez le peu -que je vaux, comme homme et comme artiste. »</p> - -<p>Elle le regarda, sincèrement étonnée.</p> - -<p>— « Oui… Écoutez-moi, Nicole… Ma chérie… -Ma chère inspiratrice retrouvée. Je vais être sans -orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre cœur -ferait-il de moi le héros que je ne suis pas ?… -Daignez me voir en la réalité de ma nature, -pleine de faiblesse et de défauts… »</p> - -<p>Quelque chose, dans l’enthousiasme de -l’amante, se froissa d’un tel préambule, s’effaroucha -de la confession qui allait suivre. Pourquoi -ce pressentiment ?… Une inflexion de voix, -peut-être, un changement de visage, moins que -rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier -ne se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, -ses yeux enivrés perçurent, dans ce regard qui la -troublait si profondément, sur ces traits où semblait -s’inscrire la douceur passionnée de son -destin, une expression qu’elle ne reconnut pas. -Les six années enfuies avaient donc, malgré -tout, accompli leur œuvre ?… Et, si pareil que -semblât le Georget d’aujourd’hui au Georget -d’autrefois, le cœur insondable qui battait dans -cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant -regretté, qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, -avait perdu, comme elle-même, beaucoup d’idéal, -en cheminant sur les sentiers de la vie. Brusquement, — sut-elle -pourquoi ? — à cette seconde -précise, sa méditation de la nuit, où elle avait -constaté la défaillance de ses nobles chimères, -l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec -l’idée terrible : « Mais alors… lui aussi !… » Et -voilà qu’un frisson glacé lui hérissa la chair, -tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la -contraction d’une irrésistible inquiétude.</p> - -<p>Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les -lèvres chères, elle entendit l’écho de son amère -et si secrète expérience ! Oui, lui aussi s’avouait -désennobli, matérialisé par le travail des jours.</p> - -<p>— « Ah ! Nicole, sur le rempart de Bruges, -quelle ivresse de poésie !… Quelle exaltation de -sentiments et de pensée ! Quel rêve entraînant et -sublime !… J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur -ces hauteurs, dans l’étreinte de votre belle âme, -si vous m’aviez pris tout entier, comme je me -donnais, si follement, si complètement. Mais -vous m’avez rejeté à la solitude, hors de notre -atmosphère surhumaine, au contact des réalités -déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous -enivrer, ce qui m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, -j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai épié le goût -médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et -l’argent. Oui, l’argent… auquel je ne pensais -guère alors, et que j’ai apprécié de plus en plus -à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art -me reste, Nicole. Chaque jour, je me dis : -« Après cette pièce, après ce roman, qui me rapporteront -un résultat matériel, je ferai mon -œuvre, à moi, celle que je sens confusément -dans ma personnalité la plus profonde, celle -qui me donnera peut-être la vraie gloire… et -qui sait ?… un peu d’immortalité. » Mais le -temps passe, ma résolution s’affaiblit… la difficulté -de l’exécution m’accable… Le doute me -prend… L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre ?… -A quoi bon me tourmenter ?… puisque j’ai tout -ce qui rend la vie agréable, et que les camarades -me jalousent, — même, et surtout peut-être, -ceux qui valent mieux que moi, qui ont persisté -dans la recherche de l’absolu, mais qui sont -incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le -public s’écarte.</p> - -<p>— Oh ! » s’écria Nicole avec une flamme dans -les yeux, « ne vous calomniez pas, Georget. Vos -tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec -eux, vous ferez de la beauté. »</p> - -<p>Il la regarda, comme ébloui.</p> - -<p>— « Avec eux ?… Avec vous plutôt, ma divine -chérie. Voyez comme d’un mot vous me -rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de -l’enlizement dans la platitude, dans la paresse et -le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je me sens -lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai -un impuissant et un repu… Et je veux, oui… je -veux un triomphe littéraire, l’éclat de mon nom, -l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on -commence à contester cruellement… »</p> - -<p>Quelque chose comme une fumée légère passa -sur la splendeur élargie des yeux de Nicole. Elle -eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne -le remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher -ses mots, sans en observer l’impression, -comme s’il eût refait un monologue déroulé -déjà en lui-même, et bien réfléchi point à point.</p> - -<p>— « La fortune ?… Pourquoi ?… Ses satisfactions -ne dépassent qu’illusoirement celles de l’aisance, -que j’ai atteinte. Mais le bonheur, la vaillance -et l’inspiration… voilà ce qu’il me faut, -pour remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela -que vous tenez entre vos chères petites mains, -ma Nicole. »</p> - -<p>S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, -lui prouver que l’intérêt de sa carrière -ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui faisait d’un -mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan -si nettement établi, cette balance exacte des profits -et des pertes, même en la supposant destinée -à vaincre de généreuses résistances, décelait une -force de vérité, une acuité de vues, trop contraires -à l’impétueux aveuglement de l’amour. C’était -le calcul d’une ambition supérieure, d’un cœur -et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un -calcul. Et les quantités en étaient pesées trop rigoureusement -pour ne pas surgir de méditations -circonspectes, pour n’être que l’improvisation -hasardeuse et ardente d’une passion qui veut se -faire persuasive.</p> - -<p>Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait -contracter qu’une âme subtilement sensible -comme celle de Nicole. Le langage était noble. -Des magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient -de hautains désirs. Parfois aussi les vertigineuses -prunelles se voilaient de cette gravité -singulière, plus poignante que la caresse ou la -langueur, et qui faisait frissonner, comme des -cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse. -Pourtant une très fine amertume, une vapeur de -tristesse, montait en elle, tandis que lui parlait, — si -proche, si délicieusement son maître déjà, — celui -qui la voulait avec une contagieuse -ardeur. Dans un trouble d’une douceur telle que -jamais elle n’eût imaginé rien de plus irrésistible, -une espèce de lucidité mélancolique lui montrait -le Passé adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant -Aujourd’hui. Que faisaient-ils tous deux ?… -Ne détruisaient-ils pas quelque chose de merveilleux, -de sacré ?… Une pointe aiguë de regret la -perçait dans son délire même. Ah ! c’était sa -faute, pensait-elle. Trop longtemps elle avait -attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même -qu’elle l’avait glacé par trop de résistance et de -raisonnements ?… Idée horrible !… Serait-elle -maintenant impuissante à le goûter ?…</p> - -<p>Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent -ses hésitations suprêmes…</p> - -<p>— « Ne parlez plus… n’ajoutez rien… » dit-elle -soudain à Georget, dans une supplication -défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, -elle se rapprocha de lui, avec un frémissement -de tout son être. Sans qu’elle pût s’en rendre -compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion, -c’était le rêve éperdu de son amour qui -fuyait vers un asile de vertige la refroidissante -influence de l’analyse et des discours. L’asile -s’ouvrit… entre les bras, contre la poitrine de -l’homme adoré. Pendant quelques secondes, elle -y resta blottie… Mais une émotion tellement -profonde tremblait dans sa prière et dans son -élan, il y avait sur ses joues pâles, en son incertain -sourire, tant de tendresse irrésistible et -désespérée, que Georget se sentit étreint par -quelque chose de presque solennel. Nulle pensée -hardie ne glissa de son regard sur ce visage où -les paupières mi-closes mettaient une ombre -d’énigme. Vaguement il eut l’intuition que toute -sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de -poète, et que même le flot impétueux de sentiments -qui lui gonflait le cœur, ne valaient pas ce -qu’exprimait le muet abattement de la créature -charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta -de l’y retenir, d’un enveloppement immobile. -Elle lui était sacrée. Quelle fierté d’éprouver -ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un -autre, moins chevaleresque, aurait gâté cette -communion divine par sa maladroite impatience.</p> - -<p>Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin -metteur en scène se regardait sentir et agir. -Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle -voyait une chose : des feuilles tombaient, détachées -par un souffle de mystère. Et leur légère -chute alanguissait davantage son âme triste et -enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser -comme elles dans le néant, à cet instant même. -Comment s’arracher, autrement que par la mort, -au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se -savoir aimée ?… Ah ! maintenant, quelle puissance, -quel remords ou quelle crainte, la défendraient -contre ces bras, qui l’enserraient pourtant -d’une étreinte si soumise ?… Un mot d’elle, un -ordre, une prière, et ils s’ouvriraient… Non… -non !… Elle ne pouvait pas… Ah ! qu’ils la gardent -encore !… qu’ils la gardent toujours !… Combien -son amour était ombrageux et fort, pour avoir -tout à l’heure, frissonné si farouchement à la -première discordance entre ses sentiments et -ceux qu’elle devinait chez Ogier !… Elle ne voulait -plus éprouver cela. Son doute était absurde, -indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre, -lutter encore ?… N’était-il pas ici, seul avec elle, -seul dans ce bois exquis d’automne comme dans -l’univers immense, celui dont le cœur répondait -à son cœur ?… Oui, seul avec elle dans l’univers. -Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon -des êtres et des choses ? Quelle pensée l’inquiétait -au prix de la pensée veillant sous ce cher -front ?… Quelle lumière l’éclairait comme ce profond -regard bleu ? Savait-elle seulement à quoi -ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé son -épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine -aux palpitations si douces, qui la berçait dans -une extase inconnue ?…</p> - -<p>— « Nicole… ma chérie…</p> - -<p>— Georget…</p> - -<p>— A quoi réfléchissez-vous ?… »</p> - -<p>Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. -Mais elle n’eut pas de réponse. Puis elle s’écarta -de lui, et, lentement, sourit, avec une expression -qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse -et enivrée…</p> - -<p>Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la -saveur de ce sourire. Mais déjà, M<sup>me</sup> Hardibert -s’était redressée, reprise.</p> - -<p>— « Allons-nous-en, Georget. Nous sommes -à notre amour, mais notre amour n’est pas encore -à nous.</p> - -<p>— Que voulez-vous dire ?</p> - -<p>— Que nous devons conquérir, non pas le -droit, — hélas ! nous nous en passerons, — mais -la liberté, de nous aimer sans mensonge. »</p> - -<p>Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux.</p> - -<p>— « Quel espoir ? Viendriez-vous à moi, -toute ?… O mon aimée !… »</p> - -<p>Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme -devant un abîme.</p> - -<p>— « Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je -ne saurais pas mentir.</p> - -<p>— Mais alors ?…</p> - -<p>— Que puis-je vous dire ?… Venez, Georget. -Partons. Ce n’est pas ici que je trouverai le sang-froid -d’une résolution… Ici !… »</p> - -<p>Elle regardait en arrière, vers le banc déjà -quitté, vers la clairière retombée à la solitude, -entre les arbres fauves.</p> - -<p>— « Ah !… » soupira-t-elle, comme avec une -gratitude pénétrée pour la grâce inoubliable de -ce lieu.</p> - -<p>Cependant Georget relevait son dernier mot.</p> - -<p>— « Une résolution ?… La mienne est prise. -Je vais rompre mes fiançailles. »</p> - -<p>Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier -en silence. Ogier se déconcertait, n’osant lui -demander le sens précis de ce qu’elle venait de -dire. Pensait-elle au divorce ?… Mais lui-même, -quelle situation lui créerait un pareil coup de -théâtre ?… Hâtivement, il envisageait l’alternative, -se gardant bien de laisser voir qu’il n’y -avait pas un instant songé.</p> - -<p>Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et -parvinrent à la route qui contourne le lac, leur -unisson passionné subissait la sourde pression -des choses vécues, accumulées si diversement -dans leurs âmes. Chacun de son côté se trouvait -ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par -ces millions de sentiments morts, qui se déposent -en nous pour modifier notre sensibilité, -comme les feuilles que ce couple ardent et triste -foulait aux pieds et dont les débris se superposent -peu à peu au sol naturel de la forêt.</p> - -<p>A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour -absolu se fait plus rare, mais prend plus -de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs -ont de choses à mettre en commun, moins ils -ont de chance de n’en pas trouver qui les sépare. -Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore -tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un -double passé, quelle résurrection merveilleuse, -quelle affinité puissante, quel lien !…</p> - -<p>Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient -trop. Les voix anciennes, écho des -jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances. -Lui, tout absorbé par d’involontaires -combinaisons en face des conjonctures nouvelles -que les dernières paroles de son amie lui -faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de -loyauté, préoccupée déjà d’accorder son amour, -fût-ce par de désastreuses imprudences, avec -cette intransigeante noblesse de son âme, qui ne -voulait rien savoir des compromis mondains ni -de la morale des <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i>.</p> - -<p>Hors des taillis, par les larges avenues, dans -la trouée bleuâtre du lac, la délicate matinée -d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à -peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des -cyclistes circulaient. Ogier dit :</p> - -<p>— « Nous sommes imprudents. »</p> - -<p>Elle, en femme que l’amour tient, et non -la coquetterie ou le caprice, ne voyait rien -autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura :</p> - -<p>— « Quittons-nous. Adieu, Georget. »</p> - -<p>Il prit sa main.</p> - -<p>— « Quand vous verrai-je ?</p> - -<p>— Bientôt.</p> - -<p>— Vous m’écrirez, ma Nicole ?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Vous m’aimez… Vous êtes bien à moi ?…</p> - -<p>— Je vous aime… Je suis bien à vous. »</p> - -<p>Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux -yeux si tendres. Et très bas :</p> - -<p>— « Quand serons-nous heureux ?… »</p> - -<p>Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice :</p> - -<p>— « Toujours…</p> - -<p>— Méchante chérie !… Quand commencera-t-il, -ce « toujours »-là. N’oubliez pas que je -l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, -d’impatience et d’espoir… »</p> - -<p>Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur -leurs lèvres, un instant muettes, tout un flot de -protestations et de questions enfiévrées, qu’ils -ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un -passant avait ralenti le pas pour les observer. -Tous deux de taille haute, mais de proportions -si élégantes, avec leurs deux visages éclatants -de beauté, d’amour, ils attiraient trop l’attention. -Et lui était connu. Ils ne purent s’attarder ensemble -plus longtemps.</p> - -<p>Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse -déchirante, la chute froide dans l’isolement, et -pour leurs yeux, tout à l’heure fondus ensemble, -la désolation de ne plus se voir…</p> - -<p>Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans -oser retourner la tête.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>Pendant les jours qui suivirent, Nicole -Hardibert fut véritablement la proie -de l’amour, le cœur assailli de flèches -brûlantes que représente la mythologie grecque, — cette -religion de la nature humaine, où règne -souverainement le plus fatal et le plus fort des -sentiments humains.</p> - -<p>Une seule image la hantait, un seul souvenir, -une seule sensation, un seul désir… Leur enlacement -sur le banc solitaire, dans la fauve profondeur -des bois, sous la pluie légère des feuilles -mortes. Oh !… être là encore !… S’y retrouver -bientôt !… Comme elle avait été lâche, hésitante -et froide !… Pouvait-il se douter combien elle -l’aimait ?… En se rappelant ses bras autour -d’elle, la tiédeur un peu rude du drap de son -pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une -souffrance délicieuse lui traversait la chair, une -aspiration avide, une sorte de soif de toutes les -fibres. Oh ! goûter cela encore !… Il existe donc, -entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles ?… -Elle en demeurait confondue. Car, -dans l’ensorcellement de l’évocation, elle perdait -la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle -devait prendre un parti, savoir où elle allait, -se placer en un suprême face à face avec elle-même. -Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables. -Et quand elle en sortait, tout étourdie et -chancelante, ayant peine à reprendre pied dans -le réel, Nicole s’apercevait que les heures -s’étaient passées à revivre une éternelle minute, -dans le silence incompréhensible de sa conscience.</p> - -<p>Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances -et les choses !… Octobre, avec l’aiguillon -de ses parfums sauvages, attristait magnifiquement -le parc de la Martaude. A travers les feuillages -éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient -tout alentour, de cette hauteur. Et c’était -comme un élargissement mystérieux, des perspectives -ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins -du rêve la palpitation de la vie. Plus de -limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient -d’un élan démesuré vers l’inconnu, -tandis que des souffles âpres s’engouffraient -entre les lèvres haletantes. Vivre !… vivre !… -C’était la suggestion aiguë qui volait dans la -brise fraîche avec les aromes excitants et amers. -Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses -d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient -fini de balayer sur le gravier rosâtre la rouille -des hêtres et des chênes. Sans cesse, on entendait -le grincement de leurs brouettes. Dans les -parterres, autour de la maison, par milliers, fleurissaient -les chrysanthèmes. Jaunes ou roux, -pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les -nuances des feuilles mourantes, comme ils en -avaient dans leurs pétales crispés, les recroquevillements -convulsifs, et, dans leur âcre odeur, -les effluves exaspérés. L’âme végétale s’affirmait -plus violente au moment de s’endormir, exhalait -de toutes parts, dans la même tonalité farouche, -une clameur monotone, un long cri sans fin de -passion.</p> - -<p>Toutefois, au bord de l’allée descendant vers -le pays, le groupe des catalpas restait vert. Leurs -larges feuilles, si tardives au printemps, persistaient -les dernières à l’automne. Nicole venait -s’asseoir sur le banc voisin, et regardait ces -beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé de lui -rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur. -Maintenant, avec la fierté de leur feuillage -intact dans le désastre des futaies, elle leur trouvait -des airs de triomphe et de revanche, qui la -faisaient sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait -le peu que son âme contenait de perversité.</p> - -<p>Sa solitude était complète. Hardibert passait -les journées entières à l’usine, et les soirées, -quelquefois les nuits, dans son cabinet de travail. -A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il -abrégeait le plus possible. La fièvre d’une découverte -scientifique, dont il espérait beaucoup -pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles. -Moins que jamais, en ce moment, lui importaient -les crises de sensibilité que pouvait traverser -Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce -qui se passait à Paris, dans un petit appartement -de couturière, coquet à souhait, grâce à sa générosité, -et où peut-être une jolie ouvrière aux fins -yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette -amusette ne pouvait que remplir les intervalles -de court désœuvrement entre les grandes poussées -intellectuelles qui l’absorbaient tout entier -dans le seul fonctionnement de son cerveau. Cet -homme appartenait à la science comme d’autres -appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition. -Il devenait, durant des périodes plus ou -moins longues, aveugle et sourd à tout ce qui -n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait -tenir la solution d’un problème tel que s’il en -venait à bout, non seulement il relèverait la -Martaude, mais il en ferait un établissement -unique au monde.</p> - -<p>Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait -à sa femme une humeur plus âpre, plus -agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole -lui rappelait les prétentions insupportables de -créatures inférieures, qui, pour vous garder fidèlement -une somme de satisfactions médiocres, -exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé -quoi !… pour s’assurer la propriété exclusive de -ce que ces gentilles poupées appellent « leurs faveurs », -il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants, -et d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants -caprices, un temps et des facultés que -réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès ?… -Rien n’avait de prestige sur elles, assez -pour les fixer : pas même le mariage. La loi -intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux -clefs, aux verrous et aux grilles du harem. Fallait-il, -parce qu’on avait autre chose en tête que -l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder -avec quelque sécurité une épouse, ou même une -maîtresse ?… Le malheur voulait que toute la -philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand -il y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence -de Nicole. Celle-ci ne prenait donc conscience -de cette sensibilité bizarre que par le dédain, -l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les -mêmes, moins froissants, mais plus énervants, -par la répétition.</p> - -<p>Elle avait, dans le pays, peu de relations de -son monde. Aucune intimité féminine n’avait -compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois. -Elle essaya d’aller visiter, comme elle le faisait -si souvent, les familles ouvrières. Mais, plus que -jamais, à travers la vibrance du sentiment qui -l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait -l’antagonisme obscur, l’impossibilité d’une -sympathie réelle entre la « dame » qu’elle était -et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en -égaux. Depuis la crise où faillit sombrer l’usine, -M<sup>me</sup> Hardibert avait dû restreindre le bienfait -matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa -pauvre âme vacillante en eût-elle trouvé la ressource ?… -Victime, comme ces humbles, de l’universelle -incertitude, elle n’osait leur avouer par -quel lien de convoitise et de révolte elle devenait -vraiment leur sœur. Eux, désillusionnés -d’une espérance éternelle, demandaient brutalement -à la Société le droit de manger à leur faim, -de boire à leur soif, de s’amuser à leur guise, en -un mot de vivre pleinement la vie du corps, -puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle, -dans la même déroute des croyances immortelles, -demandait à la Nature, à cette Nature enflammée -et défaillante de l’automne, toute chuchotante -de mystères, toute décomposée en véhéments -parfums, son droit d’aimer jusqu’à la -plénitude de ses sens et de son cœur, puisque -leur fougue effrayante et délicieuse est peut-être -le seul frisson de l’au-delà dont puisse tressaillir -la périssable argile humaine.</p> - -<p>Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante -qu’une brebis oubliée par le troupeau en -marche au bord d’un précipice, aurait dit à l’indépendance -audacieuse de ces moutons sans -berger ?… « Où donc est la vérité ?… » pensait-elle. -Car, pour flottantes et indécises que fussent, -dans sa faible pensée, des questions si formidables, -elle ne négligeait pas de se les poser.</p> - -<p>D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même -chétive et toute personnelle, ne se fût élargie -dans un tel cadre. Quand tombaient les rapides -crépuscules, et que les fumées noires de l’usine, -les fumées bleuâtres du village, montaient à la -rencontre des vastes brumes surgies des horizons -lointains ; quand des ciels tragiques, semblables -à des champs de violettes traversés par des ruisseaux -de sang, se découvraient à l’issue d’une -allée déjà ténébreuse ; quand des souffles crépitaient -parmi les feuillages secs, avec un son -déchirant qui lui étreignait le cœur, il ne lui -était plus possible de méditer égoïstement sur sa -seule angoisse d’amour. L’universelle inquiétude -de toutes les tentations suaves s’engouffrait -dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se demandait : -« Où vais-je ?… Que faire ?… » elle -entendait sa question tomber dans un abîme plus -profond que sa destinée. Des échos d’éternité -s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle -n’en distinguait pas le sens.</p> - -<p>Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent -sans fin. Elle ne reçut rien de Georget. Mais il -ne pouvait lui écrire à la Martaude. L’initiative -devait venir d’elle. C’était chose convenue -qu’elle lui enverrait un mot la première, pour -lui indiquer un moyen de correspondre. Car -chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux. -Elle les avait repoussés tous, promettant -d’y réfléchir. Et son hésitation durait encore.</p> - -<p>Ce qu’elle attendait, avec une appréhension -qui l’empêchait de préciser son attente, c’était -la rupture officielle des fiançailles de Sérénis avec -Toquette. Ce petit événement serait notoire, et -quelque bruit lui en reviendrait avant même que -les intéressés l’en informassent. Les journaux -n’avaient pas encore annoncé le mariage du -jeune auteur, et M<sup>lle</sup> Mériel n’appartenait pas au -monde parisien. Mais, si ce n’était par la voix -publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude -par des relations communes, par Berthe Raybois, -tout au moins.</p> - -<p>« Georget ira d’abord la trouver, » pensait -Nicole, supposant à l’homme qu’elle aimait des -subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de -lui apprendre un fait dont elle devait être sûre, -et dont il ne voudrait pas aviser directement -Hardibert.</p> - -<p>Quant à Toquette, savait-on quelle attitude -prendrait la fantasque fille ? Son orgueil sauf, — car -Ogier lui laisserait l’initiative apparente de -la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter -son passage sur le premier paquebot à destination -de New York ?… Trop franche pour jouer -sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse -qu’il offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir -du dépit, et encore moins du regret, elle ne parlerait -guère, et se garderait bien d’écrire. La correspondance -n’était pas son fort. Sa marraine, à -qui, pendant des années, elle n’avait pas donné -signe de vie, et qu’elle s’était rappelée seulement -dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui -redeviendrait indifférente aussitôt cet espoir -brisé. Si, décemment, elle avait pu épouser -Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate -aurait-elle retrouvé le chemin de cette -Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée -avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une -si chaude affection ?…</p> - -<p>« Ah ! je n’ai pas de scrupules à son égard. -Celle-là ne souffrira jamais par le cœur !… »</p> - -<p>Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité -furtive de la jalousie l’aidait aussi, de ce côté, à -supprimer tout remords.</p> - -<p>Un après-midi, comme elle venait de sortir -après déjeuner, la pluie la chassa du parc. C’en -était fait des promenades sans but et des rêveries -sans conclusion, où elle écoutait à la fois la -rumeur de son cœur troublé et le gémissement -si doux des feuilles sèches remuées par la traîne -de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la -beauté de l’automne jetait son suaire gris sur les -choses. Elle en sentit le froid s’insinuer jusqu’à -son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa -vie, à elle, de sa jeune vie frémissante et avide -de bonheur. Elle n’écouterait pas les suggestions -de l’eau désastreuse et monotone, ni le renoncement -du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement -de cette odeur mortelle et triste -qui se répandait dans la maison sans intimité, -sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors, -derrière les vitres dépolies de brume. Elle -était aimée, elle aimait !… Un délire la prit. Sans -ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas, -le retrouver, lui… Comment avait-elle pu attendre ?… -A l’instant même, elle allait écrire à -Georget.</p> - -<p>Nicole monta au premier étage, dans un boudoir -attenant à sa chambre, où elle se tenait le -plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté -d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés -étaient tous à leur place. Son âme ordonnée et -claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté. -Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse -ne fût qu’une note plus haute, plus merveilleusement -sonore dans son harmonie intérieure !…</p> - -<p>Mais elle était à la minute où ce contraste -même lui devenait insensible. Une impulsion -souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le -papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta -pourtant, puis se détourna, pénétra dans sa -chambre à coucher, se plaça devant une glace.</p> - -<p>Elle se vit belle… Plus belle qu’elle n’avait -jamais été… Le visage spiritualisé par une flamme -mystérieuse, par ce feu cher et secret qui, depuis -la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint. -Elle s’étonna de la profondeur de ses yeux. Elle -les interrogea avec une espèce d’effroi mêlé de -compassion. En même temps, elle se réjouissait -de voir leur splendeur si fraîche sous l’arc frémissant -et velouté des cils.</p> - -<p>Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était -regardée ainsi, avec la même fierté anxieuse, -dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour -Bruges. Elle pensa : « Nous autres femmes, nous -ne goûtons notre beauté que par l’amour. Mais -d’ailleurs, tout est dans l’amour… Rien n’a de -prix en dehors lui. »</p> - -<p>Elle crut entendre qu’on frappait à la porte -extérieure de son boudoir. Elle retourna dans -cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second -coup.</p> - -<p>— « Entrez ! »</p> - -<p>La femme de chambre surgit, avec un peu -d’effarement.</p> - -<p>— « Madame !… Mademoiselle Mériel ! »</p> - -<p>Nicole tressaillit, pâlit. Mais, ne s’expliquant -pas l’émotion de la domestique, elle dit sèchement :</p> - -<p>— « Eh bien ?…</p> - -<p>— Madame ne se doute donc pas du temps -qu’il fait ?… Et Mademoiselle n’a pas trouvé de -voiture à la gare !…</p> - -<p>— Priez-la de monter. C’est ici qu’elle aura -le plus chaud. »</p> - -<p>Machinalement, pendant la minute qui suivit, -Nicole arrangea le feu, le fit flamber, y ajouta -des bûches. Ses mains frémissaient. Son cœur -bondissant arrêtait le souffle dans sa poitrine.</p> - -<p>— « Marraine !… »</p> - -<p>La grande fille impulsive et franche, décidée -et puérile, se jetait dans ses bras, plongeait le -visage entre sa joue et son épaule, et répétait le -mot d’appel dans une espèce de sanglot qui la -secouait toute :</p> - -<p>— « Marraine !… »</p> - -<p>La confiance, l’abandon sincère, le jaillissement -tumultueux d’une jeune douleur, émanaient -de l’élan, de la voix, de l’étreinte, de toute la -fougue immobilisée du souple corps que Nicole -sentait trembler contre le sien. Elle fut bouleversée. -Que signifiait cela ?… Et qu’est-ce qui -allait suivre ?…</p> - -<p>Mais ses mains, errant dans une caresse vague -sur la jaquette de drap, rencontrèrent des places -ruisselantes.</p> - -<p>— « Tu es trempée !… C’est de la folie !… -Qu’arrive-t-il ?… Comment es-tu venue ?… -Seule ?… »</p> - -<p>Naturellement. Est-ce qu’une indépendante -comme Toquette, et américanisée encore, s’embarrassait -d’une femme de chambre ?</p> - -<p>— « Eh ! qu’importe un peu de pluie !… Mais -je vous inonde, marraine… Pardon… »</p> - -<p>Elle s’écarta. Nicole, avec une crispation secrète, -la vit singulièrement embellie et émouvante, -transfigurée par une expression nouvelle, -ses yeux d’or brun alanguis d’une tristesse délicate, -et le teint si éclatant, rosé par l’air vif et -humide, sous la chaude auréole des cheveux -fauves, où frisaient des mèches folles, perlées de -bruine.</p> - -<p>— « Tu vas retirer cette jaquette. Je te mettrai -un châle sur les épaules. Et tu boiras quelque -chose de bouillant. Tu n’avais donc pas de parapluie ?…</p> - -<p>— Si, mais avec ce vent…</p> - -<p>— Voyons tes chaussures… Oh ! ces souliers -minces !… La femme de chambre va te les ôter -tout de suite. »</p> - -<p>Elle sonna. Son âme s’amollissait à ces soins. -N’était-ce pas, dans cette chambre familière, la -petite Toquette d’autrefois, revenue de quelque -équipée à travers le parc noyé d’averses ?…</p> - -<p>Ah ! Nicole… cœur mal fortifié, trop ouvert à -la sensibilité des autres, que vous êtes peu faite -pour les revendications où il faut de l’égoïsme, -et pour les rivalités où il faut de la haine !</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardibert regarde cette pauvre grande -fillette, dont les yeux s’embrument, non pas de -la vapeur du thé qu’elle boit, mais de vraies larmes, -tandis que, suivant l’ordonnance formelle, -Toquette avale une pleine tasse brûlante avant de -parler. Par-dessus le bord de cette tasse, le regard -ingénu, ardent, désolé, va vers cette marraine, -qui se demande encore ce qu’elle doit y lire, -mais qui, déjà, n’en peut supporter la supplication.</p> - -<p>— « Voyons… Tu es réchauffée ?… C’est bien -vrai ?… Parle maintenant. »</p> - -<p>La voix se défend de toute cordialité. Nicole -se raidit. Sa filleule est-elle venue en accusatrice ?… -Elle n’acceptera pas d’explication. -D’abord il n’y en a pas de possible entre elles -deux. Elles ne sont pas dans la même région de -la vie. La vierge aurait trop d’avantage contre -celle dont l’amour est un péché. Mais cet amour, -coupable ou non, il peut ici demander, plutôt -que de rendre, des comptes. N’est-ce pas Toquette -qui l’a réveillé en flamme dévorante parce -qu’elle a commis l’imprudence de s’attaquer à -lui ?… Cet amour… il existait bien avant que la -jeune inconsciente connût seulement le sens du -mot aimer.</p> - -<p>— « Marraine, il m’arrive quelque chose d’affreux. -Je suis trop malheureuse !… Alors je viens à -vous… Je n’ai pas toujours été gentille… Mais -vous m’avez pardonné… Puis vous me plaindrez -tellement !… Et d’ailleurs, à qui aurais-je recours ?… »</p> - -<p>Elle parlait à petites phrases hachées, les lèvres -tremblantes de sanglots contenus. Toute sa turbulence -joyeuse était tombée. Ce n’était plus -l’adolescente à l’imagination et au sang en effervescence, -grisée de sa propre sève, et marchant -sur terre comme en pays conquis. C’était la jeune -fille en qui s’éveille une souffrance de femme. -D’ailleurs, elle s’intimida, — chose non moins -neuve chez elle. La manifeste froideur de -M<sup>me</sup> Hardibert la consterna.</p> - -<p>Celle-ci lui disait :</p> - -<p>— « Mais, Victorine, avant toute confidence, -je dois te suggérer que ton père te guiderait -mieux que moi. Il a toujours été en désaccord -avec les conseils que je te donnais. Et je ne voudrais -pas…</p> - -<p>— Oh ! marraine… Il s’agit de circonstances -où un homme ne saurait que faire des maladresses… -Et aussi de quelqu’un que vous connaissez -mieux que lui.</p> - -<p>— Quelqu’un ?… Qui cela ? »</p> - -<p>Toquette balbutia, comme si le nom, maintenant, -lui faisait mal :</p> - -<p>— « Ogier Sérénis.</p> - -<p>— Ton fiancé ?…</p> - -<p>— Il ne le sera peut-être plus demain ! »</p> - -<p>Un silence suivit ce cri, où tremblait une si -réelle et si naïve douleur que Nicole en fut atrocement -remuée. Mais son trouble se compliqua. -Le « peut-être » et le « demain » sonnèrent étrangement -à son oreille. Comment ! Georget n’avait -pas encore franchement, loyalement, rompu !… -Qu’attendait-il ?… Doutait-il d’elle ?… Ou traversait-il -les mêmes hésitations ?… Mais elle ne luttait -qu’à cause de son devoir… Tandis que lui ?…</p> - -<p>— « Que se passe-t-il donc ? » demanda -M<sup>me</sup> Hardibert, avec une anxiété où sa filleule -crut voir l’émoi soudain de la sollicitude.</p> - -<p>— « Ah ! marraine… C’est inexplicable… Ou -plutôt, si… Je ne comprends que trop. Monsieur -Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce mariage… -Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris -même… qui sait ? Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit -que ce léger entraînement n’est pas l’amour. -Et alors, comme il est fier… que je suis riche… »</p> - -<p>Sa voix se brisa.</p> - -<p>Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté, -où tout se lisait avant la parole. Ce visage, d’une -si triomphante jeunesse que le chagrin n’y effaçait -pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais -et pur, épanouies tout à l’heure sous la caresse -cinglante de l’air, dans la marche hâtive. Ainsi -Toquette n’avait pas un soupçon !… n’imaginait -seulement point, entre son fiancé et elle-même, -l’intervention d’une autre femme… Nulle jalousie, -pas même indécise…</p> - -<p>Fut-ce un soulagement ?… Sans doute. Pourtant -un âcre regret mordit Nicole en plein cœur.</p> - -<p>Elle se serait sentie plus forte pour défendre -son amour devant une agression, directe ou sournoise, -que dans l’enveloppement de cette confiance, -qui la liait, la désarmait. Puis il y avait -quelque chose d’humiliant pour elle dans cette -maîtrise de soi qu’avait pu conserver Georget. -Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable, -de fulgurant ?… Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait -pas d’aimer !… De quelles habiles -phrases il avait dû parer sa retraite !… Ah ! quelle -circonspection il avait acquise depuis le soir -lointain où il accourait se cacher dans les taillis -de la Martaude !…</p> - -<p>Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que, -ces derniers jours, sans le savoir elle-même, elle -ne s’était pas attendue à quelque délicieuse folie -semblable ?… Mais les feuilles pleuvaient sur son -passage, sans rien dévoiler que la solitude au -fond des bosquets dévastés.</p> - -<p>— « Voyons, Toquette… Que t’a dit Ogier ?… -Que s’est-il passé entre vous ? Est-ce que ton -caractère ?…</p> - -<p>— Mon caractère n’a rien à voir avec son -changement d’attitude. Ah ! marraine… mon caractère !… -Mais je n’en ai pas avec lui… Je n’ai -plus de volonté en sa présence… Je l’aime. »</p> - -<p>Comment ne pas la croire ?… Elle trouvait -les mots et les pensées que seul un sentiment -dominateur inspire. Sa logique d’enfant gâtée -n’eût pas découvert ces choses. Elle était bien -dans le miracle de la tendresse. Devant les yeux -effarés de Nicole tombait la légende d’un impérieux -et vaniteux caprice.</p> - -<p>— « Depuis que je pressens mon malheur, -j’ai beaucoup réfléchi, marraine. J’ai pensé que, -peut-être, un écrivain — surtout nerveux et impressionnable -comme Ogier Sérénis — redoutait -de se dépayser, de s’exiler dans une atmosphère -différente de la sienne. Je ne lui ai pas -assez caché combien la vie américaine me plaît, -les idées de là-bas, tout… et quel plaisir j’aurais -à l’emmener dans ce Nouveau Monde qui nous -a faits ce que nous sommes, père et moi. A-t-il -eu peur d’y être circonvenu, retenu, d’y perdre -un peu de sa subtilité légère, de son alerte facilité -française ?… »</p> - -<p>Elle s’interrompit devant la stupeur évidente -de Nicole.</p> - -<p>— « Croyez-vous que j’aie mal vu, marraine ? » -demanda-t-elle avec une soudaine humilité.</p> - -<p>— « Vu ?… Tu n’as pas pu voir… Tu es trop -inexpérimentée, trop jeune… Il t’a parlé dans ce -sens, n’est-ce pas ?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Ce n’est pas possible !</p> - -<p>— J’ai tâché de le comprendre. J’avais un tel -désir de le rendre heureux ! »</p> - -<p>« Moi aussi, » pensa M<sup>me</sup> Hardibert, « j’aurais -voulu le rendre heureux. Mais je ne l’eusse pas -diminué en lui supposant tant de préoccupations -en dehors de l’amour et une si singulière -méfiance de son inspiration. Il a fallu qu’il -m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique !… -Cette petite fille, avec son sens plus -modeste du réel, le comprendrait-elle mieux que -moi ?… »</p> - -<p>Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement -crispa les beaux traits de Nicole, cerna ses -yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et -veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant -qui lui faisait tant de mal n’en vit rien. Cette -jeunesse ardente et maladroite ne se disciplinait -jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur -adoré qui lui échappait. Mais, à l’épier, ce cœur -incertain, elle apportait une finesse sauvage. -Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en -eut tout de suite une autre preuve.</p> - -<p>— « Je crois, » poursuivait Toquette, « que -j’ai regagné un peu de terrain. Hier… tenez, -Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que -j’ai vu la minute où il allait rompre, là, définitivement, -prononcer quelqu’une de ces paroles -après lesquelles la fierté d’une femme ne peut -tergiverser, discuter. Oh ! marraine… Le cœur -me tombait dans la poitrine, le parquet fuyait -sous mes pieds, à voir la froideur de son regard, -à écouter sa voix indifférente… Non, voyez-vous… -Il ne m’aime pas… Si je l’épouse malgré -tout… » (Nicole tressaillit) « je sais bien que je -finirai par lui plaire… J’y mettrai tant du mien !… » -(Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune -auréole d’or, les yeux de métal incandescent se -noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible -magie fut en elle.) « Mais l’épouserai-je ?… Et -pourtant je suis encore sa fiancée !…</p> - -<p>— Quel est ce terrain regagné hier ? » interrogea -Nicole, lui rendant le fil du récit, comme -elle aurait remis au bourreau l’instrument même -de sa torture.</p> - -<p>— « Voilà… Sans avoir l’air de comprendre -où il essayait de m’amener, je lui ai exposé tout -un plan d’existence pour après notre mariage, -en faisant une part très large à son travail. Je lui -ai demandé ce qu’il penserait d’un long séjour -en Italie. — « Si vous y cherchiez, » lui ai-je -dit, « un sujet de drame, dans quelqu’une de ces -petites cités tragiques ?… Ou bien quelque histoire -de mystère et d’amour, dans un cadre adorable, -que vous évoqueriez en poète… » Il m’a -considérée, tout surpris, comme s’il me voyait -pour la première fois. — « Vous me laisseriez -donc travailler ?… — Comment !… mais je vous -y forcerais, » ai-je fait en riant. — « Dans un -coin solitaire de l’Italie, loin du monde ?… — De -quel monde ?… Vous seriez le monde pour moi. » -Je ne sais comment cela m’est venu, ni avec quel -accent… Il a semblé ému. — « Et votre Amérique ?… » -m’a-t-il demandé. — « Elle ne sera plus -« mon » Amérique s’il ne vous agrée pas qu’elle -soit la vôtre. » Vous comprenez, marraine, je -prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître -trop inquiète. Mais il a bien vu à quel point -j’étais sincère, et combien je l’aimais pour lui…</p> - -<p>— Ah ! comment ne l’aurait-il pas vu ! » gémit -Nicole. « Et que viens-tu donc me demander, toi -que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une -femme ?…</p> - -<p>— Vous me blâmez, marraine, » balbutia -Toquette. « Vous trouvez que j’ai manqué de -dignité ?… Non… Quoi ?… de réserve ?… Ah ! -c’est que vous ne savez pas… »</p> - -<p>Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline, -suppliante, se jeta à genoux sur le tapis, enveloppa -Nicole de ses bras, coula sa tête contre ce -cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance, -ni la sévérité.</p> - -<p>— « Vous ne savez pas, marraine… Je l’aime !… -Je ne vis plus, depuis huit jours qu’il est devenu -une énigme pour moi. Il se retire… Je le sais… Je -le sens… Demain il rompra nos fiançailles. Hier, -il l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui -l’ont touché, fait hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il ?… -Pourquoi ?… Je ne sais plus. Je ne vois -pas autre chose. Alors je suis venue à vous… -Marraine, vous le connaissez… Il était votre ami -d’enfance. Il vous admire par-dessus tout. Ah ! -si… Vous ne vous doutez pas à quel point !… Je -suis certaine que vous seule pourriez le ramener -à moi… Ou alors, dites-moi ce qu’il faut faire… -Oh ! marraine, marraine… Sauvez-moi !… Ne me -tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate !… -Vous ne me condamneriez pas à mort -pour cela, n’est-ce pas ? Eh bien, votre petite -Toquette mourra de chagrin si vous ne venez -pas à son secours… »</p> - -<p>Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux -où s’amassaient d’indicibles larmes. Était-ce là, -dans ce souple et chaud abandon, dans cette -détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde, -dans cette enfantine posture, et tellement à sa -merci, la rivale qu’il lui fallait combattre ?… Ah ! -du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait -crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable, -qui, dans la vie, n’avait pour perspective de -bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune -fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son -propre foyer, et qui, pourtant, ne souffrait pas -moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à son -tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée. -Une clameur farouche montait du fond de -son être et venait s’éteindre au bord de ses -lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh ! -comme elle souffrait, d’une souffrance compliquée -et barbare !… Mais, par-dessus tout, de sa -pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part -de joie humaine, qui décontractait ses bras crispés -autour de sa chimère, et qui la forcerait, — elle -commençait à en être sûre, — de livrer son -pauvre trésor d’amour à celle dont la véhémence -l’implorait.</p> - -<p>Ah ! si seulement elle pouvait se croire indispensable -à Georget !… Peut-être s’armerait-elle, -ivre et aveugle, jusqu’à la férocité de la conquête. -Mais le doute s’infiltrait en elle, perfide, -glacial. Si plus tard elle devait surprendre en lui -quelque regret !… Plus tard ?… Était-elle bien -certaine de n’en pas déjà trouver la trace dans -ses tergiversations étranges, révélées par les confidences -de Toquette.</p> - -<p>— « Ah ! marraine, marraine… Vous n’avez -donc rien à me dire ?…</p> - -<p>— Mais… je réfléchis… ma pauvre petite. -N’est-ce pas préparer un double malheur que de -t’aider à ramener un fiancé récalcitrant ?… »</p> - -<p>Une amertume fait fléchir les douces lèvres -qui prononcent l’ironique parole. C’est la plus -extrême cruauté dont elles sont capables.</p> - -<p>— « Je l’aime… Je l’aime… » gémit Toquette.</p> - -<p>— « Tu l’aimes ?… Enfin !… Connaît-on son -propre cœur, à ton âge ?… Cet amour est venu -bien vite !… Tu ne sais pas ce que c’est… garder -le même sentiment pendant des jours, des mois, -des années… Comprendre que ce sentiment est -rivé à votre chair et à votre âme, et qu’on -n’existe pas en dehors de lui… »</p> - -<p>Toquette la sent frémir tout entière.</p> - -<p>— « Ah ! oui… marraine… Vous, dès l’enfance, -on vous élevait dans l’idée d’épouser -monsieur Hardibert… Comme c’est beau !… -Appartenir à celui qui eut toutes vos pensées -depuis l’éveil de votre cœur, qui fut le héros de -vos songes d’enfant… C’est bien ce bonheur-là -que je souhaite…</p> - -<p>— Comment ?… Tu es arrivée à Paris il y a -trois mois, et il y en a deux que tu es fiancée. »</p> - -<p>Toquette, toujours blottie contre celle qu’elle -embrasse et qu’elle déchire, lève ses yeux d’or -fondu, désormais si beaux de langueur et de -flamme.</p> - -<p>— « Et Bruges ?… marraine… Vous ne vous -rappelez pas… Bruges ?…</p> - -<p>— Bruges !!… »</p> - -<p>Le mot passe comme un souffle dans la bouche -soudain convulsive et blêmie. Est-ce que l’enfant -énamourée va lui disputer aussi ce souvenir ?…</p> - -<p>— « Vous ne vous en doutiez guère, marraine. -Je n’étais qu’une petite fille… Eh bien, pourtant, -j’ai commencé alors de l’aimer. Oui… oui… Je -l’ignorais… Mais c’était bien de l’amour… Je le -sais aujourd’hui. Qu’il me semblait beau, et -grave !… Comme il parlait bien !… Je serais morte -sur un signe de lui… J’ai pleuré follement toute -une nuit parce qu’il avait jeté une rose que je lui -envoyais… Le lendemain, j’ai demandé que vous -me rameniez à la pension… »</p> - -<p>Les larmes se sont séchées dans les yeux de -Nicole. Un souffle de désastre brûle ses paupières, -chasse le sang de son visage, lui contracte -affreusement le cœur. Il lui semble que son inconsciente -et innocente rivale fait, à chaque parole, -un pas de plus dans la prairie close de son -âme et piétine les fleurs de son secret, de son -rêve, de sa longue tendresse. Tout s’écrase, -saigne et se flétrit sous la marche dansante de -cette petite nymphe allègre. N’est-ce pas le domaine -de cette libre jeunesse, un si frais parterre -d’amour, où elle affirme son droit de s’élancer -hardiment ?…</p> - -<p>Pourtant la pauvre femme proteste. Si elle -doit s’effacer, du moins veut-elle emporter l’assurance -que son sentiment fut incomparable.</p> - -<p>— « Allons donc… Victorine !… De l’amour ?… -à treize ans !… tu l’as vite oublié, et pour longtemps… -avec tes flirts, en Amérique.</p> - -<p>— Vous êtes méchante, marraine, » dit l’autre, -en se redressant, blessée. (Et la rudesse enfantine -d’autrefois restitua un peu de force combative à -la malheureuse Nicole.) « Je n’ai pas vu un jeune -homme m’approcher sans faire une comparaison -avec Ogier. Son souvenir s’interposait entre moi -et les autres, m’eût à tout jamais empêchée d’aimer -complètement. Mais que pouvais-je faire ?… -Je le croyais marié, ou pris non moins irréductiblement. — Je -connais la vie, marraine, » — ajouta -Toquette avec toute l’assurance de son -ingénuité. — « Un homme célèbre, adulé, flatté… -Pensez donc !… Et moi, une petite fille, et qui lui -avait déplu encore !… Tenez, il est bien tard pour -vous le confesser, vous ne me croirez pas… -qu’importe ! Mais si je n’osais vous écrire, c’est -que j’avais peur d’entendre parler de lui. »</p> - -<p>Ah ! que tout cela était parfumé de vérité ! Ce -virginal, ce farouche amour, exhalait sa senteur -verte et sauvage, comme une touffe de menthe -et de thym sur un escarpement inviolé. Nicole -en subissait la fascination avec un attendrissement -mêlé d’horreur. Elle ne pouvait pas plus -s’empêcher d’admirer la grâce incomparable de -ce sentiment fier et pur, qu’elle ne fût restée indifférente -à celle de jasmins et de lis respirés -pour en mourir.</p> - -<p>Mais l’épreuve suprême allait venir. Toquette -reprit :</p> - -<p>— « Ah ! marraine… Quand je pense à ma -folie d’enfant, dans ce voyage de Bruges !… J’aurais -tout donné pour être grande et pour vous -ressembler… Il vous admirait tant !… C’était tellement -visible, même pour des yeux de fillette, -comme les miens ! Croyez-moi… Toute petite -sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que -vous ne voyiez pas, ou que peut-être vous ne -vouliez pas voir… Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à -cette époque-là Ogier était amoureux de vous… »</p> - -<p>Et sur un mouvement de M<sup>me</sup> Hardibert.</p> - -<p>— « Oh ! ne vous fâchez pas, marraine… -Vous, si haute dans la vie, et qui aviez votre -part… »</p> - -<p>Elle s’interrompit.</p> - -<p>— « Tais-toi !… » ordonnait Nicole, et du -geste, du regard, plus impérieusement que de la -voix.</p> - -<p>Il y eut un silence. L’après-midi si bref de -ce jour sombre et noyé glissait déjà aux lividités -du crépuscule. Toquette, assise en face de sa -marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées, -cessa de tendre son jeune buste avec anxiété -vers la déconcertante conseillère. Est-ce que, vraiment, -elle avait perdu l’affection de celle qui fut -si bonne pour son enfance ? Pourtant elle ne méritait -pas cela. Maintenant moins que jamais, -puisque tout était expliqué. Comment un cœur -de femme, aussi tendrement subtil que celui-ci, -ne comprenait-il pas, à présent, l’ombrageuse réserve -où s’enfermait au loin l’adolescente, qui -craignait de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à -oublier ?… Jalousie, terreur, pudeur… tout cela fut -instinctif sans doute, mais d’une si violente sincérité !… -« Ah ! elle ne m’aime pas… Et Ogier, non -plus, ne m’aime pas… Qui donc m’aimera ?… » -pensa désespérément Toquette. Toute la frénésie -des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais -plus emportés qu’en la suite de la vie, la dévasta -avec une fureur d’ouragan. Ses sanglots éclatèrent, -non plus contenus et assourdis comme tout -à l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres… -toute la pitoyable explosion d’un pauvre cœur -qui se brise.</p> - -<p>— « Ah ! je veux mourir !… Je veux mourir…</p> - -<p>— Non, ma petite Toquette… Non… Tu ne -mourras pas. Assez… assez !… Ne pleure pas -ainsi… Mignonne, écoute… Tu m’as appelée à -ton secours… Tu as bien fait… Me voilà. Je t’aiderai… -Le miracle est aisé, je t’assure… L’époux -de ta jeunesse sera à toi… »</p> - -<p>Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent -et qui tremblent. Une voix, qui vient -d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à -son oreille l’espoir avec un accent de solennité. -Quelque chose a changé… Quoi donc ?… La -jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme -une résurrection délicieuse… On la caresse, on la -console, on lui restitue les perspectives enchantées. -Elle se presse contre le tendre cœur qui lui -est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur -et la chaleur du refuge. Elle y reste, apaisée -déjà, balbutiante et souriante de joie, tandis que -sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières -convulsions de sa souffrance qui s’éteint.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - -<p class="gap">Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans -le coupé bien clos qu’assaille la pluie persistante, -et accompagnée d’une femme de chambre, retournait -prendre le train pour Paris.</p> - -<p>— « Pars, » lui avait dit sa marraine, avec une -espèce de hâte singulière, — comme si sa présence -lui causait, non plus l’énervement raidi du -début, mais une insoutenable oppression. « Pars -sans inquiétude. Il me semble savoir ce qui -trouble ton fiancé… Un scrupule de délicatesse… -Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre. -Surtout maintenant… J’ai vu combien tu l’aimes… -Je crois… je suis sûre que vous serez heureux l’un -par l’autre. Va… rentre… et sois tranquille. Tu -peux avoir confiance en moi. »</p> - -<p>Énigmatique adieu, terminant une énigmatique -entrevue. Toquette en emportait un malaise. -Mais pas un instant elle ne douta, ni de -la sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution, -de M<sup>me</sup> Hardibert. Son mariage, de nouveau, lui -apparut certain. C’était le bonheur revenu, radieux -et complet comme on l’imagine à cet âge. -Et pourtant un peu de mélancolie restait à la -jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait -effleuré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VII</h3> - - -<p class="c"><span class="sc">Nicole Hardibert à Ogier Sérénis.</span></p> - -<blockquote> -<p class="ind i">« Georget, mon cher Georget,</p> - -<p class="i">« Aujourd’hui encore je vous appelle de -ce nom… Aujourd’hui encore… Et puis… -jamais plus !… Oui, vous lisez bien… -C’est un adieu que je vous envoie.</p> - -<p class="i">« J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans -révolte, avec le sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. -Vous y verrez l’arrêt même de notre destin, -non plus une incertaine alternative de nos vouloirs.</p> - -<p class="i">« Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans -doute vous trouverez en vous-même l’intuition de ce -qui me fut révélé il y a quelques heures, de ce que -vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions -insensées. Si vous vous défendez contre le -regret d’avoir pris de telles résolutions, si vous -craignez de l’éprouver plus tard, sachez que ce n’est -pas moi, hélas ! qui pourrais vous en préserver. J’en -aurais trop grand’peur… Je vous le suggérerais -rien qu’à trembler toujours de le lire dans vos yeux.</p> - -<p class="i">« Ah ! Georget… L’amour m’est apparu… Et il -n’est pas entre nous. Il est dans le jeune cœur -intact, innocemment passionné, de celle qui sera -votre femme.</p> - -<p class="i">« Moi, je me suis trompée… Je ne vous aime pas -comme cette enfant, puisque je ne sais pas dire, -comme elle : « Je suis sûre de le rendre heureux ! » -Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose -de plus irrésistible que mon amour. Cette puissance -à laquelle je cède, n’est pas le devoir… — Hélas ! -je l’oubliais. — Ce n’est pas la crainte de l’au delà… -Mon salut — (ce blasphème me soit pardonné !) — me -semblait moins précieux que le paradis de notre -chimère. C’est un sentiment contre lequel s’anéantissent -tous les assauts désespérés de mon désir. -Appelons-le la pitié… à défaut d’un nom plus auguste. -Une invincible pitié pour Elle… qui vous a -aimé aussi longtemps que moi, mieux que moi — oui, -mieux que moi ! — et dont la jeune vie ne doit -pas aboutir au gouffre de notre crime. Et aussi une -tendre pitié pour Vous, que je priverais, par mon -égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi… Je -l’ai bien vu… J’en ai les yeux pleins de lumière. -Ouvrez les vôtres, et vous me remercierez quand vous -reconnaîtrez ce que j’ai découvert.</p> - -<p class="i">« Georget, je suis créée pour les défaites, et non -pour les victoires, de l’amour. La Destinée m’en avertit -de nouveau. Je m’incline. Ne me demandez pas -si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez -pas… Mais seulement, je vous en supplie, -soyez heureux ! Vous me le devez. Ce ne serait vraiment -pas juste que j’aie tout manqué dans ma vie.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Nicole.</span> »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VIII</h3> - - -<p>Le soir même de la conversation décisive -avec sa filleule, M<sup>me</sup> Hardibert adressait -à Raoul une requête. Certes, la -signification en pouvait paraître d’une clarté -audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci, -et d’un caractère à interpréter plutôt brutalement -les subtilités féminines. Mais l’âme découragée, -meurtrie, qui courait ainsi la chance d’être à la -fois trop bien et trop mal comprise, était dans -un de ces moments où une douleur immense -anesthésie contre toutes les autres. Que lui importait ?… -Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans -réelle méchanceté, à qui elle avait affaire, serait, -par la bizarrerie même de sa nature, plus apte -qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait -d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du -moins, — car elle ne s’en faisait pas accroire, — il -se rendrait compte des impérieuses nécessités -morales devant lesquelles il fallait bien se courber, -sous peine de scandale et de désastre.</p> - -<p>— « Mon ami, » lui dit Nicole, « j’ai absolument -besoin d’isolement physique et moral -pendant quelques semaines. Me permettrais-tu -un séjour au dehors, dans un asile dont l’austérité -serait hors de soupçon ? Et le secours fraternel -que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer -dans mes vues, au point de cacher à tout le -monde… — tu entends bien, à tout le monde, — l’adresse -de ma retraite ?… Tu dirais, par -exemple, qu’on m’a ordonné une cure dans le -Midi…</p> - -<p>— Et tu irais dans le Nord ? » demanda-t-il, -avec, aux lèvres, le pli de son habituelle ironie.</p> - -<p>— « Oui, j’irais dans le Nord. »</p> - -<p>Le son de voix de sa femme le fit la regarder -mieux. Il distingua, sur ce doux visage, beaucoup -de noblesse et beaucoup de résignation. -Comment s’y tromper ?… Ce qui se passait derrière -cette pâleur pouvait attrister un sentimental, -mais non donner de l’ombrage à un -époux orgueilleux. Il prononça, doucement, -avec une nuance d’égards :</p> - -<p>— « Et où séjournerais-tu ?</p> - -<p>— Mais, par exemple, si tu n’y vois pas d’inconvénient, -dans le Béguinage de Bruges. Ces -bonnes recluses acceptent des pensionnaires. J’y -ai été, comme tu sais… Je suis restée en correspondance -avec quelques-unes d’entre elles.</p> - -<p>— Ce sera gai, par le froid qui vient, » remarqua -Raoul.</p> - -<p>— « Je n’ai pas besoin de gaîté.</p> - -<p>— Sentirais-tu poindre la vocation religieuse ? » -railla-t-il.</p> - -<p>— « Non, Raoul. Ton esprit philosophique -ne m’a que trop détachée de toute croyance. Je -ne te le reproche pas. Nous sommes ce que nous -pouvons être. Si nous devons rencontrer un -juge, il ne pèsera sûrement à sa balance que -notre sincérité.</p> - -<p>— Hé, Niclou… Prépares-tu un traité de -morale ?</p> - -<p>— La morale ?… Sais-tu, Raoul, que j’ai cherché -sa force en moi, bien souvent, sans la rencontrer, -et qu’il m’est arrivé de la suivre quand -je ne comptais plus sur son secours, et parce -qu’une puissance imprévue de mon être s’est -trouvée d’accord avec ses lois.</p> - -<p>— Parbleu !… Elle n’a d’efficacité que dans -ce cas-là, » s’écria le maître de la Martaude.</p> - -<p>— « Berthe aurait donc raison de dire que -nous sommes des fleurs, qui donnons nos parfums -et notre beauté suivant la qualité de la sève, -indépendamment de la culture immédiate. »</p> - -<p>Raoul sourit, amusé de ce pédantisme.</p> - -<p>— « Et quel serait donc ton parfum, petit -Niclou ?… Car, pour ta beauté, on la voit de -reste. »</p> - -<p>Elle sourit aussi, mais des larmes lui montèrent -aux yeux, et sa voix trembla tandis qu’elle -répondait :</p> - -<p>— « Le parfum n’est pas seulement dans la -fleur, mais dans la sensibilité sympathique de -qui la respire. Je n’embaume pas si l’on ne -m’aime pas. »</p> - -<p>Hardibert eut un ricanement léger :</p> - -<p>— « Femme incomprise !…</p> - -<p>— Tout est là, » dit Nicole. « Le mot est -ridicule peut-être. Mais comme la chose est -amère !… »</p> - -<p>Une douceur attendrissante émanait d’elle, -dont s’impressionna même le scepticisme blasé -de son mari. Le parfum montait, avec une suavité -sans précédent, de la fleur meurtrie, ouverte -jusqu’au fond par des souffles d’orage. Parfum -de pitié surtout, comme elle l’avait écrit à Sérénis. -L’épreuve était faite. Ce que Nicole devait -sentir le plus tragiquement dans la vie, -c’était la douleur des autres. Elle n’y pouvait -résister. Avec une pareille nature, il faut renoncer -à conquérir le bonheur, à le prendre de force là -où l’on croit le voir. Se contenter de le saisir lorsqu’il -s’offre de lui-même et sans lutte… faible -chance ! Celui qui, dans le combat sentimental, -redoute de faire couler des larmes, est destiné à -la défaite, comme le serait, sur un champ de -bataille, le chef qui redouterait de faire couler le -sang.</p> - -<p>Cependant Hardibert demandait à sa femme :</p> - -<p>— « Et alors… Pour combien de temps, cette -retraite ?…</p> - -<p>— Mais… Quelques semaines.</p> - -<p>— Jusqu’au mariage de Sérénis avec ta filleule ?… »</p> - -<p>Nicole, confusément, souhaitait d’être devinée. -Elle gardait une défiance d’elle-même qui -la faisait aspirer à l’irrévocable. C’était encore, -mais atténuée, la même loyale imprudence -d’il y avait six ans. Tant il est vrai que, sous -le fleuve mouvant de notre sensibilité, demeure -toujours le fond immuable de notre caractère.</p> - -<p>Chez Raoul, les ondes superficielles avaient -quelque peu transformé leur rythme. Jugeant de -même qu’autrefois, il n’était pourtant pas ému -de la même façon. Ayant cessé d’être amoureux -de Nicole, — amoureux à sa manière, — il ne -conservait que le souci de sa fierté conjugale. -Donc il approuverait une démarche qui la sauvegardait. -L’intention ironique venait de s’envelopper -d’une espèce de bonhomie, extraordinaire -chez cet homme, et dans un tel propos ! — lorsqu’il -avait demandé :</p> - -<p>— « Jusqu’au mariage de Sérénis ?… »</p> - -<p>Nicole le regarda, d’un long regard humble, -presque reconnaissant, et ne répondit pas.</p> - -<p>Aucune explication ne suivit. Tout de suite, -Hardibert commença d’envisager les conditions -de ce voyage. Il le voulait aussi agréable que -possible pour sa jeune femme, s’excusait de ne -pouvoir l’accompagner, en ce moment, où sa -présence était indispensable à l’usine, se préoccupait -d’un séjour moins lugubre que ne serait -Bruges en novembre. Pourquoi cette ville de -mélancolie ?… et chez des béguines, encore !… -Mieux valait, à cette époque, — précisément -celle de la chasse, — accepter l’invitation souvent -renouvelée de parents qu’ils avaient en -Touraine, dans un château qui ne pouvait manquer -d’une très joyeuse animation jusqu’à la -Saint-Sylvestre.</p> - -<p>— « Merci, Raoul, » prononça Nicole d’une -voix pénétrée. « Merci… non… je préfère mon -premier projet. Mais cela me touche infiniment -de te trouver si bon. »</p> - -<p>En elle-même, elle ajouta : « Pourquoi ne -l’as-tu pas toujours été ?… » Mais elle retint cette -périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu -le charme, en ouvrant la voie aux récriminations.</p> - -<p>D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait -compte. L’amour, qu’ils ne sentaient pas de -même, avait été jadis entre eux l’élément de -séparation. Oui, l’amour… ce lien le plus étroit -qui puisse rapprocher deux êtres, et en même -temps cette terrible pierre de touche où apparaît -la divergence profonde des natures. Communion -indicible, ou duel atroce, — d’autant plus atroce -qu’on n’y veut pas croire et qu’on le poursuit -parmi les caresses, — il n’y a pas de milieu. -Être incompris, être incomprise… « Mot ridicule, -chose amère, » comme l’avait si bien dit Nicole. -Et comme elle l’avait encore dit : « Tout est -là. »</p> - -<p>Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que -son mari, et lui, probablement, aimait une autre -femme. Et c’était pourtant l’heure où l’indulgence, -la tolérance, une véritable affection peut-être, -allait se glisser entre eux, l’heure où, du -moins, ils cesseraient de se blesser mutuellement.</p> - -<p>Extrémité tragique ! Énigme à jamais troublante, -et qui ne comporte que deux solutions : -ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive -d’une chaîne sacrée, indestructible, l’alliance -humainement si hasardeuse, et qui sacrifie l’individu -à l’institution, ou l’union libre, — car le -divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène -logiquement, fatalement, à cette union libre, -qui proclame l’émancipation des cœurs.</p> - -<p>Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents, -cœurs qui cheminent et qui changent, -quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon -éternel, au moins durable, pour que l’ordre -social y trouve sa force ?… Mais peut-être prennent-ils -leur droit de tant demander dans leur -faculté de tant souffrir !…</p> - -<p>Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur -du néant, lorsque Nicole, dans les larmes et -la solitude, se dit :</p> - -<p>« J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus -l’ivresse, ni même l’illusion, de l’amour. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IX</h3> - - -<p>La première neige est tombée. Bruges -étincelle sous un léger soleil rose. Son -Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale, -le clocher aigu de Notre-Dame, s’érigent, -effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours -éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est -blanc, sauf les profils abrupts des tours millénaires -et l’obscur miroir des canaux. L’eau -semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur -luisante et noire, entre ses bords frangés -d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine -que le point fameux des filles de Bruges, brode -les pignons effilés des maisons, les arcatures -gothiques des églises, les clochetons en poivrière -du Franc. Le silence de la cité rêveuse -devient presque tangible sous ce linceul qui -l’assourdit encore. Et il se divinise sans se troubler -quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets -argentins, floraison de filigrane et de -cristal, qui descend en blancheurs sonores sur -une blancheur sans écho.</p> - -<p>Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent, -embéguinées elles-mêmes aujourd’hui sous les -plis accumulés d’incomparables mousselines. -Leurs façades semblent plus grises, mais, aux -étroites portes, d’un vernis net et foncé, que -jamais ne ternit la poussière, les poignées de -cuivre lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse -du soleil. L’herbe de la pelouse disparaît -sous la couche immaculée, et se confondrait avec -le chemin tournant, si les soigneuses béguines -n’avaient balayé, jusqu’au pont du Minnewater et -jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le gravier -jaune serpente comme entre un double remous -d’écume.</p> - -<p>Sur cette blancheur incomparable, cette blancheur -lumineuse et pure de la neige, à côté de -laquelle rien ne paraît blanc, pas même le voile -virginal d’une épousée, se détachent, d’un noir -intense, les silhouettes en cloche des béguines. -Leurs lourdes mantes, qui s’élargissent vers leurs -pieds, effacent définitivement ce qu’elles pouvaient -conserver de souplesse et de sveltesse féminines. -Pourtant, rien n’est laid ni grotesque -dans le glissement de ces êtres désexués et sombres -sur le suave tapis du jardin glacé. Le hasard, -ou quelque instinct secret, leur a fait prendre, -précisément, la forme symbolique des cloches, et -comme la même livrée de bronze, ténébreusement -oxydée par le temps. Tandis que leurs -sœurs d’airain égrènent là-haut, dans l’azur diaphane -de ce jour d’hiver, leur chapelet de perles -mélodieuses, elles vont, les béguines, d’une cadence -plus humble, à ras du sol, égrenant, non -moins mystiques et ferventes, les perles silencieuses -de leur rosaire.</p> - -<p>Mais, hors de leur essaim taciturne, une figure -se détache, bien différente. Elle marche d’un pas -leste et ferme, se dirige vers l’entrée, passe sous -le fronton triangulaire où se dresse l’image de la -Vierge. La voilà dehors… Elle suit le quai, s’en -allant vers les remparts. Et, dans la grande paix -sereine de ce jour, où le blanc, le rose et l’azur -font une atmosphère d’opale, le seul bruit en ce -moment perceptible, c’est le craquement léger -de la neige sous les fins talons de la promeneuse.</p> - -<p>Dans les beaux yeux de Nicole, d’une nuance -indécise comme ce tendre ciel, il n’y a pas de -tristesse, mais un infini de réflexion et de songe. -Ici, dans cette ville, dans le recueillement de son -refuge, elle a trouvé ce qu’elle cherchait pour son -cœur : la résignation et le détachement, avec le -charme d’un ineffable souvenir. Mais sa raison -n’est pas satisfaite. Son âme sans héroïsme, qui, -en une heure décisive, a découvert en elle-même -le ressort d’une force inconnue, s’interroge avec -stupeur. Son devoir… Elle a fait son devoir… -Mais non… Faire son devoir, c’est mettre en balance -le mal et le bien, la vertu et le péché, et -fuir l’un en choisissant l’autre. Nicole n’a pas le -sentiment d’avoir agi ainsi. Elle a beau s’épier au -plus profond de l’être, elle n’y peut surprendre -la satisfaction légitime et orgueilleuse d’avoir -choisi le droit sentier. Elle garde plutôt une impression -d’épouvante et de faiblesse. Après tout, -ce qui l’a retenue, c’est la peur… Peur du désastre -qu’elle allait causer, des désespoirs qu’elle ferait -naître, et peur plus terrible, plus secrète, plus -décourageante, de n’être pas assez aimée. Elle -ne goûte donc pas la fierté d’un mérite qu’elle ne -s’attribue pas. Elle incline sa tête charmante -dans une modestie pensive, et, considérant les -femmes simples et pieuses, ses compagnes d’aujourd’hui, -elle envie leur foi naïve, qui, du moins, -donne une cause, et promet une récompense, à -l’abnégation.</p> - -<p>Comme d’habitude, cette méditation l’occupe, -tandis qu’elle s’en va, ce matin, dans la solitude -blanche du faubourg, vers un but qu’elle connaît -et qui l’attire. Nul passant ne croise son chemin. -Sa délicieuse beauté, son visage d’une jeunesse -touchante, la grâce de sa démarche, l’élégance -si sûre et si simple de ses précieuses fourrures -sur un costume de drap tout uni, sont des trésors -perdus pour la volupté humaine. Tout ce charme -fleurit dans le froid paysage comme une rose au -désert.</p> - -<p>Elle avance encore. Elle gagne les vieux remparts. -Elle veut revoir, sous la poésie de la neige, -la place où Georget et elle s’arrêtèrent jadis, -éblouis par leur amour et par l’enchantement -indéfinissable de ce lieu.</p> - -<p>Elle y arrive. Elle se tient debout sur le glacis -poudré de givre. Ses yeux cherchent d’abord, -sous ce voile immobile, l’ondulation vivante, -qu’elle évoque si bien, de l’herbe rêche et sauvage. -Hélas ! aucune palpitation ne soulève les -tiges, emprisonnées aux mailles de cristal. Son -regard franchit alors la surface torpide du canal, -scintillante comme une cuirasse d’acier. Là-bas, -Bruges se fond dans une vapeur qui semble la -glaciale émanation de toute cette neige, qu’on -voit ou qu’on devine, au long de ses rues, sur les -pentes de ses toits, au bord de ses croisées, aux -broderies de pierre de ses édifices. Mais, de cette -masse confuse, des formes précises s’élancent, -que la lumière hivernale fait étinceler, flèches de -vermeil dans la douteuse perspective… Ce sont -les clochers de ses sanctuaires.</p> - -<p>Et le symbole pénètre, dans l’âme de bonne -volonté qui s’élargit à ce spectacle. Ame de la -femme moderne, que l’Amour sollicite et que la -Religion ne défend plus assez. La libre pensée -rejette à l’instinct cette créature impulsive. Mais -l’instinct, ce n’est plus seulement, comme au -temps de la primitive ignorance, la voix de la -Nature. L’instinct s’est enrichi de tous les mobiles, -superstitieux ou sublimes, que les générations -successives ont adoptés comme leur raison -d’être et la règle de leurs actions. Surtout, la -beauté du rêve chrétien, l’effort démesuré hors -de la brutalité des convoitises, laisse aux cœurs, -même effrénés, une hantise de pureté, de fidélité, -de sacrifice. L’Humanité, qui se veut libre, rougit -des suggestions de sa liberté, parce que sa nature, -découronnée du signe divin, lui semble à -présent trop au-dessous de l’idéal dont elle -essayait au moins de se rapprocher autrefois. Se -résigner à être l’animal humain, — si noble et -perfectible qu’on l’imagine, — quelle déchéance ! -Ceux mêmes pour qui cette déchéance est la vérité, -règlent inconsciemment leur conduite sur -des formules supérieures, — sur ces formules que -nos ancêtres trouvèrent précisément pour surgir -hors de l’animalité, et par lesquelles ils s’élevèrent -toujours plus haut… jusqu’à la cime qui -croule aujourd’hui sous nos pas.</p> - -<p>Dans cette crise inouïe d’une race, qui retourne -à ce qu’on appelle : la Vie, la Nature, -l’Amour — parce qu’on ne veut pas dire : à -l’instinct… — et qui découvre dans cet instinct, -modifié par des siècles de foi, mille impulsions -plus hautes dont elle rejette en vain le principe, -le pire conflit se passe au secret des consciences, -dans la solitude individuelle.</p> - -<p>Le tragique de la lutte n’est pas entre le -croyant qui reste sur la brèche et le rationaliste -militant. Le fanatisme exclut la souffrance morale. -Et si, du choc de tels antagonistes, résultent -des malaises sociaux, la pitié du penseur s’en -détourne, par dégoût des violences, des insultes -échangées, de l’inepte et odieuse assurance des -partis.</p> - -<p>Mais qu’un cœur s’immole sans savoir pourquoi, -et cherche avec des larmes, par des chemins -de doute, la raison d’un sacrifice dont il -n’aperçoit la consécration ni dans ce monde ni -dans l’autre, et que pourtant il ne peut point ne -pas accomplir, voilà l’émouvant mystère.</p> - -<p>Et qu’il devient délicat, ce mystère, déchirant -et délicieux, quand le cœur assez noble pour -connaître une si altière angoisse est celui d’une -femme !…</p> - -<p>En face de Bruges, noyée dans un brouillard -de nacre, d’où jaillissent les aiguilles aériennes -des clochers, rêve Nicole Hardibert. Et son âme -se sent la sœur de cette ville, qui recèle tant de -passé. Ame complexe et trop chargée de souvenirs -séculaires, vainement elle se cherche en de -subtiles brumes, tandis que, sans le savoir, elle -ne brille là-haut, par delà sa conscience d’elle-même, -que grâce aux flèches étincelantes des -sanctuaires abandonnés.</p> - -<div class="c gap"><img src="images/deco4.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Achevé d’imprimer</i><br /> -le cinq mars mil neuf cent trois<br /> -<span class="small">PAR</span><br /> -<span class="large g">ALPHONSE LEMERRE</span><br /> -6, <span class="small">RUE DES BERGERS</span>, 6<br /> -<i class="g">A PARIS</i></p> - - -<p class="gap noindent small">3. — 3915.</p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE CŒUR CHEMINE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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