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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les Gueules Noires - -Author: Émile Morel - -Illustrator: Steinlen - -Contributor: Paul Adam - -Release Date: April 25, 2022 [eBook #67924] - -Language: French - -Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/American Libraries.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GUEULES NOIRES *** - - - - - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Toutefois, les erreurs typographiques évidentes ont été - corrigées. La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections. - - - - - Les - Gueules Noires - - [Illustration] - - - - - ÉMILE MOREL - - - Les - Gueules Noires - - PRÉFACE DE PAUL ADAM - - - _Illustrations de STEINLEN_ - - [Illustration] - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION - E. SANSOT & Cie - _7, Rue de l'Eperon, 7_ - - MCMVII - - 2e Édition - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage: - Vingt-cinq exemplaires sur Japon Impérial - et cinq exemplaires sur Chine - numérotés à la presse_ - - - _Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays._ - - - - -[Illustration] - -PRÉFACE - - -_Dès le XVIIIe siècle, nos encyclopédistes surent préparer la force -d'apostolat qui devait d'abord, par les armées de la Révolution et de -l'Empire, ensuite, par l'action de leurs disciples parlementaires, -imposer à l'Europe monarchiste de 1848, après treize siècles -d'oppression féodale, la suprématie latine de la Loi sur les dynasties -barbares. C'est encore chez nous, aujourd'hui, que la passion de la -fraternité internationale puissamment développée, convertit l'État aux -espoirs de paix définitive, et entreprend de soumettre les autocraties -sanguinaires, même s'il faut pour cela quelque lutte suprême._ - -_Aussi nos écrivains, depuis vingt ans, s'ingénient-ils à découvrir -les talents des élites voisines. Ils établissent des unions entre les -mentalités des peuples. M. de Vogüé nous enseigna de la sorte plusieurs -raisons d'admirer Tolstoï et Dostoïevski. Nous comprenons les idées -graves, profondes et vivantes du Nord, qu'Ibsen incarna dans les -personnages de ses tragédies. Meredith, Kipling, Wells, après Swinburne -et Oscar Wilde, recueillirent les tributs légitimes de nos louanges. -Les poèmes de Carducci, les drames si noblement méditerranéens que -composa d'Annunzio, les pensées d'Ugo Ojetti, nous captivèrent. Et -l'on alla prônant les créateurs qui s'évertuent par delà les mers -septentrionales, les Alpes ou le Rhin._ - -_Cette affection très sincère de nos intelligences pour les -chefs-d'œuvres étrangers, a malheureusement secondé, parfois, quelques -jalousies d'écoles. Il fut une heure où cet amour fut exagérément -affecté par les auteurs méconnus qui déniaient à leurs émules célèbres, -les talents vantés par certains dilettantes ou par certaines foules. -En outre le sentiment politique dicta des verdicts littéraires. A -l'internationalisme enthousiaste, les Hauptmann, les Sudermann, les -Matilde Serao, les Thomas Hardy, tant d'autres non moins secondaires -durent leur renommée parisienne. Très-supérieur à ceux-ci, Maxime Gorki -peut cependant remercier l'opinion de notre jeunesse, adversaire de -l'autocratie russe. Il incarne le prestige du rebelle intelligent. -Nous aimâmes tout de suite les observations du chemineau réaliste et -libertaire. Ses façons de rude examinateur interrogeant la vie sans -indulgence nous séduisirent; sa pitié malveillante pour la bêtise des -humbles nous enchanta. Enfin nous honorâmes ses manières de Diogène -incorruptible aboyant au fond d'un tonneau. Un étranger, qui décrit les -mœurs de ses compatriotes fort éloignés de nous, a toutes chances de -nous intéresser; même si elles étaient plates et vaines, ses peintures -nous plairaient par l'imprévu de détails spéciaux à la race du conteur. -Telle histoire de paysan ou de boutiquier, pour fade et banale qu'elle -soit en elle-même, peut devenir singulière et poignante, grâce aux -locutions curieuses traduites d'un patois de la Chersonèse, grâce au -caractère soudain révélé d'individus très différents de nous-mêmes, et -influencés par des dogmes, des traditions tout autres. Gorki bénéficia -de cet avantage. Autant que Gogol, il nous introduit dans un monde -d'âmes enfantines, passives, ébaubies, résignées à leurs instincts et à -leurs maîtres, toujours asiatiques un peu. Cette nouveauté nous plut. -Bientôt les louanges de Gorki retentirent. L'on répétait à l'envie que -nous ne possédions pas un écrivain capable d'une pareille sincérité. On -se trompait du moins jusqu'aujourd'hui._ - -_Il est toujours utile de réconforter la foi dans notre excellence en -attirant l'attention du public sur ceux d'entre nous qui manifestent -le génie national. Les adorateurs de Gorki se défendront mal d'une -extrême sympathie pour l'œuvre de M. Morel pour ce volume. Sans que le -cachet de l'exotisme ajoute aux qualités de ce conteur une vertu toute -extérieure et trop alliciante, il réussit à surprendre notre sympathie -par la rude évocation de types tragiquement nets. Il les érige dans -leur décor propre, et ils vivent en toute vérité._ - -_Or la vérité constitue le mérite si rare de ce livre. Il la contient -précise, soudaine, effroyable, ironique envers soi. La fatalité des -lois économiques écrasant les foules industrielles est subie par les -travailleurs non sans une abnégation analogue à celle des multitudes -religieuses qui dans l'Inde, naguère, laissaient le char de Shiva -écraser les dévots précipités sous les roues saintes. Certes, il y -a les grèves, les émeutes, les protestations électorales. Mais la -secousse d'énergie apaisée, chacun reprend le collier de misère et -convaincu qu'une nécessité quasi divine l'emportera longtemps sur les -efforts de ses frères. Hagard, farouche, le peuple se remet à l'œuvre -de produire pour l'aisance des élites favorisées, la richesse de la -patrie. La substitution progressive d'actionnaires anonymes au patron -réel et haï, ne cesse de confirmer le caractère fatal du salariat. Au -loin, épars, intangibles, vagues, les uns presque pauvres peut-être, -les autres étrangers, tous ignorants des supplices que leur capital -inflige, les actionnaires sont devenus une entité que le prolétariat se -définit mal. Ennemie nébuleuse, incorporelle, insaisissable, en tout -cas phénomène subtil et dangereux comme le choléra. Car si les meneurs -de syndicats s'assimilent à demi les thèses du collectivisme, l'énorme -masse de leurs commettants n'y comprend goutte. Elle crie «Vive la -Sociale!» comme les gens de 1830 criaient «Vive la Charte!», ceux de -1790 «Vive la Liberté!» et ceux d'autrefois «Vive Notre-Dame!», par -besoin spontané de lutte contre les Huguenots, la dynastie franque et -les Bourgeois, causes personnifiées du malaise général. Aujourd'hui -l'amorphisme de la tyrannie capitaliste la rend quasi divine. Et -l'effroi, comme la haine qu'elle inspire maintenant, acquièrent des -apparences religieuses._ - -_C'est l'empire de cette terrible force sur l'individu que M. Morel -exprime dans les contes réunis en ce volume. De page en page, se -convulsent la douleur, l'ivresse et la bêtise des troupeaux humains -réduits à l'état indécis d'éléments. Rien dans les littératures -antérieures ne put être suggéré par des observations semblables; seuls -les tragiques grecs imputèrent à l'ανάγκη une pareille influence sur -les crimes et les guerres. La mentalité de la foule industrielle, de -l'homme-outil, est une chose particulière à ce temps. Jadis l'artisan -faisait à lui seul, un objet total. Qu'il abattit un arbre dans la -forêt, qu'il forgea une dague ou qu'il construisit une huche, il -possédait le sens tonique de créer. Il pouvait se satisfaire devant -un ensemble sorti de ses mains ingénieuses. Rares étaient ceux qui -remplissaient les tâches purement mécaniques de l'ouvrier contemporain. -Et ces tâches semblaient si pénibles qu'on les réservait aux criminels, -ou condamnés aux mines. Lisez le très beau conte qui a pour titre_ -Multitude-Solitude _et que l'art vigoureux de M. Morel semble avoir -choyé; apprenez le labeur monotone et indéfini des trieuses dans un -puits du Nord; quelle impression funèbre on éprouve, à s'imaginer la -pente lente de la personnalité, saisie dans la continuité du mouvement -producteur, celui qui commence au coup de pioche détachant la boule -dans la galerie souterraine, et qui s'achève avec le geste de la -fillette remplissant la corbeille. Ce mouvement général semble l'_Être -_unique dont ce hercheur et la trieuse, aux deux extrémités de son -élan, paraissent les organes analogues aux mécanismes charriant les -bennes, hissant les cages, ventilant la mine, versant le charbon, -l'emportant sur les trucks des trains en partance pour mille usines -différentes qu'il alimentera._ - -_M. Morel a parfaitement suggéré cette absorption de l'ouvrier par -l'usine, qui le dévore, le savoure, le digère, puis l'excrète sous -forme d'invalide ou de cadavre. Cela, le singulier talent de l'auteur -nous a permis de le concevoir, en objectivant à nos yeux les heures -pathétiques des existences ainsi consommées._ - -_Amour angoissé puis mortel de La Marie pour le mineur qui l'a prise, -entre tant d'autres, et qui la chasse à coups de pierres quand elle -le découvre par mégarde aux bras d'une rivale. Stupidité touchante -et avilie de Bécu, qui paie sa boisson avec l'argent destiné au -cercueil de son enfant. Ignorances, souffrances, brutalités de tout -ce peuple houiller, grouillant à la surface de la plaine flamande, -sous les longues pluies froides, dans les cases des corons, à -la lueur des astres électriques qui bleuissent les vitrages des -ateliers, les courbes des rails, les fils du télégraphe, les -flaques d'eau semées dans la sombre étendue de mâchefer et de -boue. Toutes ces peines vivantes accomplissent le drame de leur -effacement au bénéfice de la_ Force _immatérielle, accroupie, là, -parmi les bâtisses lugubres et retentissantes, dans le paysage de -désolation . . . . . . . . . . . . . . ._ - -_Quel décor plus tragique: cités de briques noirâtres frangées de -maigres potagers, chemins d'escarbilles entre les terrains chauves, -groupes de passants aux hardes flasques, déteintes, et qui se frôlent -en affectant le verbe le plus canaille, le ton le plus abject. Cabarets -aux salles basses empuanties d'odeur aigre, de pétrole et de sueur. -Immondes injures proférées par les bouches d'enfants malingres et -hâves qui cruellement se bousculent. Et ce ciel fumeux qui pleure -sur l'infortune de la multitude hargneuse ou saoule. Telles sont les -lignes, les couleurs, les cortèges et les voix de l'un de ces lieux où -se recrutent les milices de la prochaine révolution sociale, celle qui -changera les institutions humaines._ - -_M. Morel façonne magistralement les statues littéraires des individus -que forment ce climat, ces parentages et ces mœurs. Frère de l'art qui -valut à Constantin Meunier tant de noblesse, celui-ci appartient en -toute originalité au nouveau conteur. Depuis l'époque où Zola composait -Germinal, deux générations surgirent dans le bassin minier du Nord. -Elles présentent à l'observateur des caractères très différents de -ceux que nota le romantisme lyrique du maître défunt. Tout a pris -là-bas un autre aspect. La magie de la science a modifié l'usine et -son outillage. Les personnalités se sont mieux diluées dans la masse. -Les rancœurs d'une population athée, rebelle, ironique, graveleuse et -complètement adaptée à ses tâches, ont marqué plus profondément de leur -empreinte les descendances: ce qui s'avère dans ce livre._ - -_Il m'étonnerait fort qu'on ménageât la faveur à cet ouvrage d'un -Gorki français qui vient d'ajouter plusieurs pages insignes à l'étude -contemporaine du peuple, essayée par les auteurs de_ Jacquou le -Croquant, _de_ La Vie d'un simple, _de_ La Maternelle. - -_Pour épris que nous soyons de tentatives étrangères, il sied que nous -aimions les nôtres aussi, lorsqu'elles offrent à l'esprit tant de -chances pour s'instruire et s'accroître, en apprenant plus de douleurs -et plus de joies, en participant à plus de vies. Savoir rassembler et -serrer autour d'un personnage les forces de l'univers est l'intuition -philosophique seule capable de justifier l'usage des belles lettres._ - -_A Courrières, des héros se sont révélés au printemps de 1906._ - -_Cet admirable Pruvost qui sut vingt jours, dans la mine délétère, -faire survivre les courages de ses compagnons, qui les mena vers le -salut, en dépit des âmes ébranlées par les horreurs du réel et par -les terreurs de l'imaginaire. Quelle relation d'un siège, quel récit -d'une bataille comprirent jamais des péripéties plus atroces que -celle de cette longue angoisse? La viande arrachée au cadavre d'un -cheval pourrissant, l'avoine, les échardes, l'urine humaine, l'eau -sale qui composèrent la nourriture et la boisson de ces malheureux -n'étaient pas pour les nantir d'énergie. Celui qui les réconforta par -l'aliment sublime de sa parole rude et bonne, de son exemple, celui-là -mérita plus que tout autre d'être enrôlé dans notre Légion d'honneur. -Élève d'une École des Mines, Nény a montré ce que l'instruction et -l'intelligence apportent de force aux caractères qu'elles façonnent._ - -_Et voici maintenant un livre qui marque de quelles peines naissent ces -courages._ - -_Certains aiment répéter qu'il n'est plus en France, de cœurs -valeureux. Pruvost dément cette opinion. Il offrit la preuve manifeste -qu'au milieu de notre peuple se préservent et se perpétuent les -qualités du chef. Car grouper des compagnons à l'heure du péril, les -guider dans les chemins de douleur, les contraindre à subsister, -à marcher, à espérer et à vaincre, c'est là l'œuvre propre du -chef. Pruvost témoigna que, parmi nous, se conservent latentes, les -vertus des humbles officiers légendaires encadrant les soldats de la -Révolution et de l'Empire, les maintenant, décimés, sur le plateau -de Praszen, malgré la victoire momentanée des masses ennemies, les -conduisant à l'assaut d'une Saragosse fumeuse et meurtrière, les -ramenant à reculons et face aux cosaques, depuis Smolensk jusqu'à la -Bérésina._ - -_En ce Pruvost s'éternise le type du héros français. Pendant la -bataille contre la nature inclémente, contre la terre avare, contre les -gaz assassins, ils parurent tels que les aïeux dans la guerre contre -les tyrans d'autrefois. J'eusse voulu que M. Fallières allât lui-même -sur le carreau de la fosse attacher la croix contre ces poitrines -amaigries. J'eusse voulu que, représentée par sa jeunesse en armes, ses -plus somptueux régiments de cavalerie et d'infanterie en lignes sous -les drapeaux déployés, la France acclamât de ses fanfares, les héros du -travail._ - -_Rien n'eût été trop magnifique pour attester l'hommage de la nation à -ceux qui la servent en multipliant leur vigueur morale, leur esprit de -solidarité. Décorant ces mineurs, elle vénère en leurs personnes les -mille victimes du devoir social englouties dans les souterrains de la -houille, sous les éboulements. Elle enseigne au monde ceci: l'ouvrier -atteint en besognant pour produire l'aise humaine, mérite autant que le -soldat blessé en combattant pour détruire les adversaires de nos idées -essentielles, de nos idées libératrices._ - -_Pruvost, c'est le peuple qui, par son labeur opiniâtre, constitue -la richesse de la patrie, donc la puissance de ses concitoyens à -l'époque où l'argent commande et même dote d'efficacité les courages -militaires en mettant les inventions de la science dans les mains -des états-majors. Aujourd'hui, les grands États achètent la paix au -prix d'un énorme appareil de guerre. L'ouvrier d'industrie fournit le -principal de ce prix. Aux mineurs, aux verriers, aux forgerons, aux -tisserands, à tous ceux qui manient le fer et le feu dans les enfers -des usines, nous devons cet or sacré, garantie contre les massacres et -les ruines du pire fléau. Si les Germains hésitent à nous attaquer, -c'est que les Russes, débiteurs loyaux et reconnaissants, annoncèrent -l'union avec la nôtre de leur force que les dépêches anglaises et les -révolutionnaires européens décrient faussement, puisque cette simple -déclaration de Pétersbourg suffit pour amener la conciliation entre les -diplomates d'Algésiras._ - -_A l'ouvrier, nous devons les motifs de notre quiétude relative. La -richesse qu'engendre l'effort assidu de ses muscles assure la vie de -nos principes, de nos mœurs et de nos traditions. Il est le citoyen -tutélaire, le palladium de toutes les patries. Sans lui, le soldat -se trouverait, à l'heure dangereuse désarmé. Nos arts latins, notre -pensée romaine, notre République législative, notre indépendance -spirituelle et civique dépendent de son obstination à produire, en -échange d'un salaire médiocre, les objets de nos négoces, les causes -de nos millions. Afin que nous jouissions tous de cette sécurité, il -livre, par morceaux, son existence aux catastrophes, aux accidents, aux -maladies professionnelles. Il ignore, presque toujours, la longévité. -L'excès de labeur, l'excès d'alcool le tuent avant la vieillesse. Sans -l'excitation du vin, pourrait-il réaliser un effort aussi considérable! -Et chaque année, cent cinquante mille tuberculeux expient, en mourant, -le péché d'alcoolisme héréditaire._ - -_L'agriculteur fournit le pain quotidien des français. Il ne crée -pas la fortune indispensable à leur défense. Peu s'exporte de ce -qu'il cultive, de ce qu'il transforme dans les champs. Il oblige les -parlementaires au protectionnisme le plus néfaste. Au contraire, -l'ouvrier livre tout de lui-même. Chacune de nos excellences est pétrie -de sa chair, de son sang, de ses larmes. La table sur laquelle nous -écrivons le verre que nous vidons, l'habit que nous portons, le mur -que nous regardons: tout naît de sa peine. Notre vie est faite en ses -minuties, par les soins douloureux du travailleur manuel._ - -_Or, il a livré pour nous, à la nature souterraine, un épouvantable -combat. Mille de ses frères ont péri; et nous savons aujourd'hui, -dans quelles tortures. Si mille soldats avaient péri de même sous les -décombres d'une citadelle assiégée, nous ne saurions qu'imaginer à la -gloire de ces héros. Il sied que notre dévotion s'affirme pareillement -à l'égard des travailleurs morts pour la puissance de la patrie. Sur -le sol de Courrières, un édifice ne doit-il pas s'ériger, consacrant, -grâce à l'art d'un illustre sculpteur, la religion du sacrifice -consenti par l'individu afin que la société progresse. Depuis longtemps -M. Rodin parfait la maquette d'un monument au Travail. L'heure ne -sonne-t-elle pas de dresser ce symbole du génie laborieux sur le -tombeau des Mille?_ - -_A la gloire de l'ouvrier, la nation reconnaissante dédierait l'œuvre -de son plus beau talent._ - -_Nul hommage qui puisse dépasser la mesure du sacrifice. Si les lois -de l'évolution économique s'opposent encore aux désirs légitimes -du prolétariat, si l'on ne peut lui tailler sa juste part dans les -bénéfices sans détruire l'industrie même qui le nourrit, si, par -l'iniquité des choses fatales, l'ouvrier reste, comme l'employé, -contraint de subir ces influences de la vie générale, il a du moins -conquis le respect des penseurs, des élites intelligentes, jadis -insoucieuses de sa dignité. C'est ce sentiment de respect, de gratitude -et d'amour fraternel qu'il nous appartient de manifester le plus -généreusement autour du sépulcre noir._ - -_Et je suis extrêmement heureux d'écrire ces lignes au seuil d'une -œuvre d'un écrivain du Nord, un qui connaît les âmes des corons et les -humbles intelligences engainées dans la blouse du mineur. M. Morel, -le premier, élève ce monument littéraire en l'honneur de nos héros, -monument de sincérité, de pitié, de vérité. Il convient de le louer -pour avoir uni son rare talent au service d'une si noble cause._ - - _Paul ADAM._ - - - - -[Illustration] - -La Paye - - -Elles sont là une vingtaine qui piétinent dans la neige, devant la -grosse grille fermée, attendant leurs hommes. - -Là-bas, au fond de l'immense cour, où la neige est devenue une boue -noirâtre, comme si la houille suintait du sol, le grand bâtiment de fer -se profile, pesant et sombre, sur le ciel uniformément gris. - -Tous les regards scrutent au flanc de cette bâtisse rigide et farouche, -une sorte de brèche, à laquelle on accède par la montée d'une rampe -de terre qui se cabre sur des arches de brique. Car, c'est par ce -vomitoire, que s'écoulera le flot humain jailli des sources profondes. - -Et c'est chose poignante que l'attente transie de ces quelques -malheureuses, qui sont venues épier la «_remonte_» du jour de paie, -pour disputer à l'alcool, leur pain et celui des petits. Combien hélas, -de celles qui tranquillement au coron s'invitent autour des cafetières, -viendront aussi un jour, se joindre au groupe lamentable? - -Il en est, qui ont amené un enfant, l'aîné, ou bien encore le tout -petit: celui enfin que leur homme préfère, afin de l'attendrir et de -l'entraîner. Car l'ennemi est derrière elles: une rangée d'estaminets, -placés devant la sortie, comme des pièges et qui, eux aussi, guettent -la remonte de quinzaine. - -C'est là que l'homme va rapidement prendre courage pour son vice. Il -est lâche, il hésite, avant d'en avoir franchi le seuil, mais lorsqu'il -en sort, il a le regard mauvais déjà et l'argent enfermé dans le poing. -Il est devenu insensible aux larmes et aux supplications éperdues de -celle qui l'attend encore. Et, sans attendrissement pour l'enfant -effaré qui pleure, il s'en va menaçant. - -Alors, vaincue, la femme s'en retourne en sanglotant à la maison, où, -peu à peu, entrent la misère et la faim. - -Or, si leur attente vous angoisse le cœur, c'est qu'elle évoque tous -ces drames et toutes ces souffrances. - -Voici que l'on ouvre la lourde grille, la défense hérissée, derrière -laquelle aux heures hallucinées, les soldats veillent. - -Les femmes s'approchent, et leur groupe, calme jusqu'ici, maintenant -s'agite. Celle-ci gifle l'enfant qui s'obstine à grimper aux -barreaux, cette autre se courbe, et d'un geste cru, se mouche entre -les doigts, sur la neige; il en est une, qui berce avec un air de -rudesse et d'alarme, le nourrisson qui se réveille. Et ce sont là, les -frémissements grossiers de leur impatience et de leur inquiétude. - -Un homme, frileusement enveloppé dans une houppelande, comme celles -que portent les bergers, est venu s'asseoir à l'entrée, sur l'une des -bornes de fer. C'est un mineur, qu'un éboulement a tordu comme une -vrille. Les secours de la compagnie ne lui suffisant pas à nourrir sa -famille, il vient tendre la main aux camarades. - -Les estaminets s'agitent aussi. Une servante à la tignasse d'un blond -de lin, balaie le seuil du «_Grand Saint-Éloi_». Plus loin, «_Au -rendez-vous des Coqueleux_» fluent, par la porte entrouverte, les sons -aigrelets d'une boîte à musique. - -Brusquement, là-bas, les hommes noirs sont apparus, tenant en main -leurs lampes encore allumées. Et celles-ci ont au jour, un aspect -funéraire, un éclat blafard, rappelant celui des lampadaires, qui -éclairent en plein midi, à travers un crêpe. - -Ils descendent en courant la rampe de terre, comme pour secouer la -tristesse des ténèbres du fond, restée accrochée à leurs épaules. Puis, -ils vont de nouveau se perdre, dans une autre partie de l'étrange -monument de fer, par une large ouverture béante, où le regard suit un -instant, semblables à de petites étoiles, leurs lampes qui s'éloignent. - -Ils apparaissent et disparaissent par groupes, selon la montée des -cages, qui viennent des ténèbres les rejeter au jour. - -Là-haut, dans le beffroi qui se dresse vers le ciel immobile, les -molettes par où dévalent les câbles de l'ascenseur monstre, tournent, -tournent, lancées dans une giration folle. Et c'est lorsqu'elles -s'arrêtent un instant, qu'un flot d'hommes surgit et roule, comme si la -gorge profonde vomissait ceux-ci par hoquets. - -Quelques trieuses, dont le travail se trouve interrompu par la -«_remonte_», sont venues s'accouder au garde-fou d'une plate-forme, -sans doute pour reconnaître quelque amoureux, car ces petites -«_gaillettes_», ces gamines de quatorze ans, sont déjà des femmes. Il -en est une, qui a ramassé de la neige, et la lance au-dessous d'elle, -sur les houilleurs. Alors ceux-ci, d'en bas, ripostent avec des mots -qui sont une boue. Et ces mots infâmes font fuser des rires frais -d'enfants. - -Les houilleurs, que les cages viennent de rejeter hors des ténèbres, -galopent toujours en descendant la rampe, mais à présent, ils se -heurtent en bas, à ceux qui s'en reviennent, recomptant la paie qu'ils -ont touchée au sortir de la lampisterie. Ces derniers tiennent encore -en main, leurs bulletins de «_quinzaine_»: des petits carrés de papier -d'un rouge écarlate qui mettent une pauvre joie éparpillée, dans la -foule pesante et boueuse. - -La fosse, hoquet par hoquet, continue à vomir son outillage humain. -Avec un piétinement harassé, des pas ivres de fatigue, les centaines -d'hommes loqueteux et maculés se tassent à la sortie. - -C'est entre les grilles, la coulée fangeuse d'êtres rugueux comme les -anthracites de la mine, d'êtres aux ossatures gourdes et animales. Et -cette plèbe, calcinée par l'approche du grand feu souterrain, cette -plèbe sordide que l'on voit derrière les barreaux de fer aux pointes -hérissées, donne une tragique impression de force comprimée et aveugle. - -Ils sortent; les gros sous tombent dans l'assiette de l'estropié; ils -tombent lourdement, jetés par des mains énormes et souillées, des mains -déformées par les meurtrissures. Et tous ces hommes qui font l'aumône, -ont un même air féroce et tourmenté, avec leurs faces machurées dans -lesquelles roule le blanc des yeux. - -Sur la route envahie, c'est une cohue aux gestes entrecroisés -et confus, un grouillement dans lequel les quelques femmes qui -attendaient, disparaissent noyées, comme là-bas, au coron, leurs peines -et leurs foyers de souffrance sont perdus, parmi les centaines et les -centaines d'autres foyers. Une senteur tiède de troupeau, une odeur -écœurante de sueur et de houille, flotte dans l'air glacé, au-dessus -de la foule qui sur la neige s'élargit comme une tâche d'encre. - -Les portes des estaminets s'ouvrent et se referment avec un ébranlement -de vitres. Et sur les seuils, ce sont des appels, des noms criés par -des voix qu'enrouent les poussiers de charbon restés accrochés dans les -gorges. - - -Un sou lancé maladroitement, est tombé sur le sol gluant. Le houilleur -qui l'a jeté le ramasse et le dépose dans l'assiette que l'affligé -tient sur ses genoux. - -Ce houilleur doit être l'un des plus anciens de la mine, car son corps -porte le stigmate des longues heures de travail, pendant lesquelles les -jambes ployées, les reins ankylosés, les épaules voûtées, seuls, les -bras se détendent, frappant le long du gisement pour extirper l'or noir. - -Son allure en est affaissée, et ses jambes demeurent arquées en avant, -comme chez les vieux chevaux rompus. Puis, sur ce corps vidé de -graisse, la tête portée par un cou amaigri, cordé par les carotides, -apparaît trop grosse. - -Tout en marchant, l'échine prostrée, il noue sa paie dans le serre tête -de toile bleue qu'il a retiré de dessous sa barrette en cuir bouilli. -Il fait les nœuds lentement, avec des doigts gourds et inhabiles. -Parfois, il relève la tête, et ses yeux enfoncés dans un visage bosselé -par les pommettes, fouillent d'un regard inquiet la cohue. - -Tout à coup, une grosse femme aux cheveux roux a surgi devant lui. -Impérieuse et rogue, vivement elle saisit le serre tête, d'un tour de -main le dénoue et en verse le contenu dans son tablier. - -Dans la figure elle lui crie: - ---Ch' bulletin, faudra me l' faire vir à nous mason. - -Après quoi, ayant tourné un dos énorme, elle s'éloigne à grands pas -farouches, fendant la foule de sa grosse poitrine tendue en avant comme -une proue. - -Lui, reste là, les bras tombant très bas, avec ses grosses mains -déformées au bout, hébété, perdu. Bousculé ici, il va plus loin et -s'arrête, regardant les autres sortir, mais les yeux vagues, l'esprit -ailleurs. - -Enfin, il palpe l'intérieur de son bourgeron serré à la taille par une -lanière de cuir. - -Il en retire son bulletin de quinzaine et y fixe sa pensée qui errait. - -La coulée de la foule le frôle, l'ébranle comme ces piquets de bois -enfoncés au milieu d'un cours d'eau. - -Soudain, il a un mouvement des épaules, relève les yeux, et le voilà -qui remonte le courant humain où sa grosse tête ballotte dans la houle -des visages noirs. - -Il repasse la grille, puis dans la grande cour, il se dirige à droite, -vers le long bâtiment bas et sans étage des bureaux. - -Assis derrière son grillage, le comptable le regarde entrer, -furieusement hostile déjà, envers ce numéro de son grand registre qui a -pris forme humaine. - ---Qu'est-ce que vous venez fiche ici? - -Le houilleur demeure une seconde ahuri, comme une brave bête paisible -qui ne sait pourquoi on vient de la cingler d'un coup de fouet. - ---. . . . . Ben Voilà, je viens rapport à les frais d'interment de min -fiu qu'est mort ch' mois passé. A l' paie, l' porion il a dit comme çà, -que vous ne lui aviez encore rien donné pour mi. - ---Votre nom? - ---Bécu Désiré. - ---A quelle date votre fils a-t-il été enterré? - ---L' quatre ed' janvier. - -Le comptable, le front chagrin, a ouvert son grand registre à coins -de cuivre, et de ses doigts pâles tourne les pages où, rivés chacun à -son numéro, se succèdent les quatorze cents noms, inscrits en grosses -lettres rondes, enlacées comme des maillons de chaînes. - -Dans le silence, on entend un bruit sourd qui vient du bâtiment -d'extraction, un bruit au rythme large, comme une respiration profonde -et égale. Et, à travers les vitres en moiteur, on voit là-bas, à une -grande baie, le bras énorme d'une bielle, dont le geste humain passe et -repasse. - -L'employé a pris son carnet à souche, puis s'est mis à écrire. - -Le poêle rougi a rejeté par son œil de feu une escarbille, une larme -incandescente qui a roulé sur le plancher. Bécu s'est précipité -lourdement, et d'un coup de son gros soulier ferré a repoussé -l'escarbille sur la plaque de tôle. Mais derrière le grillage, on lui -a jeté un regard furibond et la plume a eu sur le papier un grincement -exaspéré. - -Alors, pour prendre contenance, l'homme croise les bras, et, se -penchant un peu, il suit du regard avec une attention stupide, le -fantôme de force qui, là-bas, passe et repasse. - -Le comptable s'est levé et s'approche du guichet. - ---Tenez, voilà vos bons. - -Sur la planchette, il a appliqué du plat de la main, avec un bruit de -gifle, deux feuillets détachés du livre à souche. - -Bécu les regarde d'un air désappointé. - ---Alors, c'est pas nous qu'on touche ch'l'argent? - -On ne répond même pas à sa question. - ---Celui-ci, vous le remettrez au curé, celui-là, aux pompes funèbres, -afin qu'on puisse venir les toucher à la caisse. Nous ne donnons pas -de bon pour le menuisier. L'indemnité est fixée à cinq francs pour les -cercueils d'enfants. Je vais vous remettre l'argent. - -Cette fois, Bécu a eu un dandinement de satisfaction. - -La pièce a sonnée, brillante, sur la planchette. Aussitôt, l'énorme -main noire l'a saisie puis étouffée en se refermant. - -Dans la cour redevenue déserte, il n'y a plus qu'un groupe de chefs -porions qui causent entre eux tout bas, leurs gros ventres se touchant. - -Et maintenant, Bécu se trouve seul sur la route. On ne voit plus qu'une -femme et son enfant, qui attendent, en détresse, devant la porte d'un -cabaret et aussi le malheureux qu'un éboulement a tordu, qui s'en va, -lentement, de côté, comme un crabe. - -Bécu se dirige aussitôt vers l'estaminet du «Grand Saint-Éloi.» - -La salle enfumée est pleine de houilleurs, assis autour du poêle, -serrés sur des bancs le long des murs ou debout devant le comptoir. Au -relent épais et fade de la bière, dans l'atmosphère empestée par l'âcre -fumée du tabac de contrebande, se mêle la senteur vineuse de l'alcool. -Et le patois grossier, le lourd patois du Nord, sort comme mâchonné des -bouches où s'accrochent les pipes en terre. - -Bécu s'assied près de la porte, au bout d'un banc. - -Mais dans le fond de la salle, un homme s'est dressé, émergeant du -remous des carrures. - ---Hé Désiré? Viens par ichi nom de Dieu! - -Lui, s'est levé docile, et sa grosse tête dodelinant, va s'asseoir à -côté de celui qui l'a appelé. - -Au comptoir, le cabaretier, une main sur le levier de la pompe, remplit -les chopes que sa femme et la servante à la tignasse de lin vont porter -sur les tables. Ou bien, d'un broc d'étain, il verse du genièvre dans -les verres. Parfois, il sort du comptoir pour aller boire avec les -clients. Il a l'air satisfait, réjoui, et là où il va vider une chope, -il lâche des plaisanteries et donne de grosses tapes amicales sur -les épaules boueuses, comme s'il voulait donner du courage pour les -tournées à venir. - -[Illustration] - -Les houilleurs vident leurs chopes avec des gestes traînards, des -mouvements déformés de leurs corps devenus à l'image de leur vie. Et -les pensées qui roulent dans le vacarme des voix semblent être tirées -avec effort, comme à coups de pioche, des fronts durs. - -Bécu, lui, ne parle pas; il écoute le camarade qui pérore. -Silencieusement il boit et mâchonne une chique de tabac. De temps -à autre, il lance sur le carrelage un long jet de salive jaunâtre. -Lorsque vient son tour de faire la politesse d'une tournée, il demande -d'une voix sourde qu'on remplisse les énormes chopes. Puis il s'efface -dans le silence. Trente années de fond et vingt ans pendant lesquels -cet homme a tremblé devant une épouse terrible, ont fait de lui un être -timide et triste. - -Parfois, dans le brouhaha, un juron du rude patois se détache et -isolément va résonner aux murs où sont accrochés les chromos violemment -enluminés qui représentent les députés-mineurs. - -Mais on boit ici, simplement histoire de se laver le gosier, avant -d'aller au coron se décrasser dans les cuvelles et manger la soupe. -Ou bien encore, pour certains, avant de prendre le train-tramway qui -reconduit au-delà du pays noir, dans les villages agricoles, ceux qui, -pour les salaires de la mine, ont abandonné les champs. Les uns après -les autres, les hommes boueux et aux visages lugubres se lèvent. Il a -beau sourire le gros cabaretier, il a beau donner des tapes amicales, -les gros souliers aux semelles cloutées font crier le sable blanc semé -sur le carrelage. Quelques mineurs vont décrocher, dans un corridor qui -mène à la cour du cabaret, des vieux pardessus qu'ils ont habitude de -remiser en cet endroit avant d'entrer à la fosse. Ce sont là d'étranges -vêtements rapiécés, de vieilles guenilles qui ne craignent pas le -contact des loques de fond. Et ceux qui les endossent prennent un -aspect de bandits, dont le visage serait barbouillé pour un guet-apens. - -Le camarade aussi s'est levé, enroulant autour de son cou, un large -cache-nez rouge qui lui donne un air louche d'émeutier. Et comme il -discute politique avec un houilleur qui s'achemine vers la porte, il -oublie là Bécu. - -Oh! celui-ci n'est guère pressé de retourner au coron. Il lui importe -peu d'aller savonner le charbon collé à sa peau et au sortir de la -cuvelle, après avoir passé du linge propre, d'avaler la «_dréchure_». -Il a une autre pensée en tête que celle de changer sa loque de fond, et -dans l'estomac, il a une autre fringale que celle d'une soupe au lard -frais. - -Au travers de la toile noircie de son bourgeron, il palpe la pièce -d'argent que lui a remis le comptable. Il la palpe avec la joie -sournoise d'avoir trompé celle qui aux jours de paie, épie la remonte -non pas avec une timidité éplorée comme les autres malheureuses, mais -farouchement, en haute et robuste femelle. - -Et il pense que de cet argent, il faut en tirer du plaisir jusqu'au -bout. Or, prendre du plaisir, pour lui, c'est boire, s'abreuver jusqu'à -l'inconscience. - -Dans cette existence de labeur sombre et grossier où il va tête -basse, lourd et stupide comme le bœuf à l'attelage, dans cette vie -sans espoir, sans but, qui ne sera jamais que la misère supportable, -l'ivresse que donne l'alcool est devenue la seule lueur et la seule -secousse rompant la longue monotonie, dans laquelle se confondent les -nuits, les jours, les années obscures des fonds... - -Ayant craché la chique qu'il avait logée dans un coin de sa bouche, -il se lève et s'approche du comptoir. Dans un faisceau de pipes qui -sortent d'une chope, la tête en l'air, il en choisit une d'un sou. -Il rompt le bout du tuyau qui lui paraît trop long. A ce moment, le -cabaretier lui tend sa blague à tabac. - ---Tiens bourre t' pipe. - -Alors, pour remercier, Bécu commande deux chopes. On les tire en deux -coups de levier pendant que lui, allume sa pipe avec des aspirations -longues et bruyantes, au «couvé» de cuivre dans lequel sommeillent les -braises. - -Ils trinquent. - ---Écoute Bécu, c'est mi pour t' faire tort, mais tu me dois encore -quarante sous de l' semaine passée. - -Celui-ci pose sa chope, s'essuie la bouche du revers de sa grosse -patte, délayant ainsi la poussière de charbon d'un peu de bière blonde -et demeure balourd. Ça lui donne un petit choc au creux de la poitrine, -le rappel de cette dette, qu'il va falloir payer aujourd'hui, où il -aurait voulu boire tout son saoul. Il ne se souvenait plus de celle-ci, -sans cela assurément, il serait entré dans un autre estaminet. Car, -Bécu ne se presse guère à payer ses petits comptes arriérés. Il ne les -acquitte que lorsqu'on l'interpelle du seuil des portes, parce que sa -timidité alors s'affole. - ---Oh tu ne m' fais mi d' tort, ce qui est dû, ça est dû. - -Il reprend sa chope et la vide en se penchant en arrière, d'un petit -coup brusque, afin de bien en sucer le fond. - -Puis, il fouille dans sa loque de fond et en retire la pièce de cinq -francs qu'il pose gravement sur le comptoir, en la suivant d'un long -regard qui la voit disparaître. - -Le cabaretier, ayant retenu le montant de la petite dette et celui -des tournées offertes, replace devant Bécu une poignée de sous, que -celui-ci ramasse tristement, comme si c'était là les miettes de la -belle pièce d'argent qui serait brisée. - -[Illustration] - -Il a quitté l'estaminet. - -Sur la route, il suit la direction opposée à celle du coron et ayant -dépassé le dernier cabaret il s'arrête. - -A droite, la vue est encore barrée par la palissade qui entoure la -fosse, une clôture formée par d'anciennes traverses de voies ferrées -que l'on a taillées en épieu et badigeonnées au goudron. - -Mais à gauche s'étend la plaine, la plaine immense qui ondule sous -la neige éclaboussée, sous la neige machurée par places de pustules -noirâtres, de plaques sombres qui sont des corons et des fosses, -jusqu'au mur gris et vague de l'horizon. Les lignes ferrées serpentent, -s'entrecroisent sur des remblais, en minces rubans noirs, comme -un réseau d'araignée; et l'on devine des routes et des canaux aux -squelettes échelonnés des arbres. Sur l'immense étendue rase, des -rumeurs roulent sourdement et des sifflements s'élèvent comme des -fusées. Des innombrables cheminées géantes, les fumées sortent lourdes -et se traînent toutes dans un même sens horizontal, en longues stries -parallèles sur le ciel, où passent des bandes de corbeaux planant sur -la tristesse muette des choses. - -Le regard embrassant l'immensité décolorée, toute de blancheur et de -noir, comme un paysage d'eau-forte, Bécu hésite, car un chemin, devant -lui s'enfonce dans un champ ainsi qu'un profond sillon. - -Enfin il se décide à quitter la grand'route. Et le voici, les mains -fourrées dans les poches, les coudes serrés au corps, marchant vite à -cause de l'air froid qui commence à lui mordre la peau. - -Les deux talus de l'étroite route encaissée et sinueuse cachent le -paysage brutal. Et la voilà qui semble perdue, loin de toute chose, -cette petite route solitaire qu'oppresse la morne grisaille du ciel -d'hiver: perdue et solitaire, comme celle qui, là-dessous, s'en va -mystérieuse, oppressée par un ciel pesant de ténèbres éternelles. Mais -à un tournant, la plaine reparaît; et là, dans un large pli onduleux, -se révèle une fosse que l'on ne voyait pas auparavant. Les quatre rangs -successifs de son coron évoquent, par leur alignement discipliné, un -souvenir de caserne ou de prison. - -A la droite de la cité ouvrière se dresse le bâtiment d'extraction -surmonté de son beffroi, à sa gauche, s'élève l'église toute en brique. - -Mais la petite route ne va pas de ce côté; elle suit la pente -contournante d'un vallon et conduit à une fabrique de sucre, laquelle -attend, en un aspect de ruine et d'abandon, la prochaine récolte de -betteraves, la récolte qui sortira des champs environnants, des champs -déjà fécondés par les semences d'automne et qui maintenant dorment sous -le drap blanc de la neige. - -Bécu descend dans ce creux que l'on dirait laissé par un arbre -gigantesque, déraciné de la plaine. L'immense étendue plate des terres -et l'horizon lointain bientôt disparaissent. Une odeur de pulpe en -pourriture stagne dans le vallon. Tout, ici, semble mort, alors qu'aux -alentours la plaine respire. - -Voici qu'il longe un mur de briques clôturant les terrains de la -sucrerie. Et son pas fait hurler longuement un chien dans la fabrique -abandonnée. - -En face du portail fermé, de l'autre côté du chemin élargi par les -charrois, il y a une maison de paysan avec grange et hangar pour les -instruments de culture. Mais une enseigne apprend que c'est là aussi -un estaminet. Au temps où la fabrique travaille, les ouvriers sucriers -et les Belges qu'on emploie à l'arrachage des betteraves, doivent, aux -heures des repas, y boire des triboulettes de bière blonde, en taillant -leurs chanteaux de pain. - -Bécu traverse le chemin aux ornières durcies, et cogne contre la marche -du seuil ses souliers ferrés. - - -Pas un houilleur: la salle du cabaret est déserte, silencieuse comme -l'usine, avec ce même air d'attente désolée. Seule une paysanne, près -d'une fenêtre, tricote de gros bas de laine bruns. - -Bécu, aussitôt assis, lui demande une bistouille, ce qui signifie du -café renforcé d'eau-de-vie. Alors, la paysanne se lève, grande, sèche -comme une bique et le teint bis comme la terre des champs qu'elle -sarcle depuis l'enfance. Traînant ses savates éculées, elle va tisonner -le poêle qui répand dans la pièce une chaleur de four, met une pelletée -de charbon, puis ayant posé en plein feu la bouilloire elle dit d'une -voix aigre: - ---A ch't'heure, faut que vous attindiez que ch'l'iau qu'alle bout. - -Puis auprès de la fenêtre, elle va se rasseoir, et, reprenant son -tricot, recommence le va et vient rapide et monotone des aiguilles -longues. Parfois elle en retire une du jeu, et du bout pointu, gratte -sa chevelure qui la démange. - -Et lui, attend patiemment, en écoutant la chanson plaintive de l'eau. - -Il est peut-être bien isolé et perdu ce lieu, et ce silence où pleure -la grêle chanson est bien pesant; mais quand on a trente ans de fond, -quand pendant trente ans on a rampé dans les profondeurs écrasées, côte -à côte avec les veines noires de la terre, le cœur s'est habitué au -silence et à l'isolement, comme les yeux se sont habitués aux ténèbres. - -[Illustration] - -Puis, il préfère venir se cacher ici, car au moins, il peut y boire -à son aise, à petits coups, en tête à tête avec son verre, sans la -crainte de voir surgir dans le carré clair de la porte vitrée, l'énorme -carrure de sa femme, la «rouge», comme on la surnomme au coron, à -cause de sa chevelure rousse et de son teint allumé de femme toujours -grondante. - -Plus tard, quand il se sentira fort et plein de courage, c'est-à-dire -quand il commencera à chanceler sur ses jambes, il ira boire les -derniers verres au coron, près de sa demeure, avant de heurter du nez -sa porte et de recevoir la terrible poussée donnée à poings fermés, qui -l'enverra s'affaler sur le lit, où longtemps encore, déferleront les -injures et par instant les gifles. - -La paysanne a de nouveau arrêté le va et vient de ses bouts d'aiguilles -entremêlés au sautillement de ses doigts secs. Elle s'est levée, pour -verser l'eau bouillante sur la cafetière, et le liquide qui tombe, -goutte à goutte à travers le filtre, égraine des petites notes claires. - -Enfin la bistouille, le jus noir au relent de chicorée vitriolée -d'alcool, fume devant lui. Ses grosses lèvres l'aspirent avec une joie -goulue, et, après chaque lampée, il suçote les poils humectés de sa -moustache. Il fait durer le plaisir, longtemps il gargarise son palais -que met en éveil, la brûlure adoucie de l'eau-de-vie qui se dissimule -et semble se faire désirer. - -Sa bistouille finie, Bécu se carre dans sa chaise, allonge les jambes, -élargit les épaules et la poitrine. On dirait que toute sa carcasse -se dilate de contentement. Puis, il retire de son bourgeron un vieux -morceau de journal, où il y a du tabac, et se met à bourrer sa pipe en -tassant fortement du pouce le tabac échevelé. - -Alors, d'un nuage de fumée âcre, sort la voix sourde, la voix qui -semble toujours résonner au fond de la mine. - ---In verre ed geniève, de ch'ti lau qui pique. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Cinq heures tombent lourdement de l'œil de bœuf accroché en haut du -mur. Maintenant, dehors, il fait sombre; la nuit hâtive de l'hiver a -effacé l'usine muette et aveuglé les fenêtres du cabaret. La lampe -suspendue au milieu de la pièce l'éclaire d'un rayonnement assoupi, en -laissant beaucoup d'ombre dans les coins. - -Bécu en est à son huitième verre de genièvre, et ses yeux brillent -au fond de leurs orbites. Ils ont les lueurs verdâtres et fugitives -d'une flambée d'alcool, ils ont, ces yeux, les reflets métalliques et -étranges du poison absorbé. - -Quand il veut boire, c'est d'une main crispée qu'il saisit son verre et -pour que le tremblotement de ses nerfs ne le vide pas, il y accroche -brusquement ses lèvres. Alors, descend en lui cette eau ardente qui -lui donne une bonne chaleur, là, dans sa poitrine, puis partout, et -lui fait la tête légère, légère, comme si elle allait sur ses épaules -tourner ainsi qu'une toupie. - -Les idées, qui se mouvaient dans ce crâne en un roulement massif et -lent de meule, maintenant sautillent comme ces images projetées sur un -écran lumineux. - -Lorsqu'un houilleur est remonté au jour, le souvenir du fond l'obsède; -et il garde, dans les nerfs, la vibration rythmée des coups de pics, -comme le marin, sur la terre garde dans les jambes le roulis du navire. -Poursuivi par cette hantise du labeur, Bécu pense à la mine. Il pense -loin de lui, et ses bras qui sont allongés sur la table, de chaque -côté de son verre, frappent là-bas à la veine des coups enfiévrés par -l'alcool. - -A présent, il bredouille des mots: il imagine tout un colloque avec -son porion, à propos du boisage. Et le voilà, lui si timide dans la -réalité, qui à la fin se fâche et se met à insulter son chef. Alors, -comme si le porion s'éloignait, il crie une dernière injure «Arsouille» -à haute voix, dans le silence de la pièce. - -Mais le voici qui se met à sourire, en laissant dégouliner un peu de -salive du côté où il tient sa pipe. C'est que l'image de sa femme vient -de lui passer par l'esprit. Et il se moque, dans la sûre quiétude de sa -cachette, de cette face rougeaude toute bouffie de colère. - -Décidément l'eau-de-vie lui chauffe trop la tête, car il a enlevé son -chapeau de cuir, découvrant ainsi un crâne chauve, un crâne qui lui -donne un air morose de vieil oiseau déplumé. Et maintenant, avec le -sommet du front qui apparaît blanc, la souillure de houille plaquée sur -le visage est devenue un véritable masque. - -Près du fourneau, la paysanne épluche des pommes de terre pour la soupe -du soir. Une à une, elle les jette dans la marmite, faisant éclabousser -l'eau dont les gouttelettes grésillent. Elle demeure indifférente -devant cet homme qui s'enivre, étant habituée à ces sortes de choses. - -Son fils, un enfant d'une douzaine d'années, est venu s'asseoir devant -une des tables. Il grignote un croûton de pain, en buvant un fond de -chope que sa mère lui a versé. Et le petit paysan, aux yeux avides et -au front déjà obstiné, regarde longuement ce mineur. Il songe sans -doute à l'âge, où, lui aussi portera la barrette de cuir et touchera -les grosses pièces blanches des Compagnies, au lieu du maigre salaire -du travailleur des champs; au temps où le dimanche, il fera ronfler -les rayons clairs d'une bicyclette--le luxe de la jeune génération des -corons--sur les routes qui mènent aux ribotes de la ville. - -On a ouvert la porte. Le cultivateur, un homme robuste et sanguin, -planté carrément sur les jambes, entre en disant «Bonsoir» d'une voix -forte et rude, une voix accoutumée aux larges espaces des champs. Il -dépose sur une table quatre planches de bois blanc qu'il a rapportées, -sans doute pour réparer son clapier à lapins. Puis, il va s'asseoir -près du feu et s'occupe à décrotter ses houseaux en toile bleue, avec -la lame de son couteau. - -Bécu, depuis un instant, s'assoupit sur sa chaise. La chaleur torpide -de l'alcool l'engourdit. Ses membres sont devenus lourds comme si, dans -les veines qui les sillonnent, se traînait du plomb. Sa grosse tête qui -lui semblait si légère, prête à tourner comme une toupie, a roulé sur -une épaule. Il a regardé le paysan entrer, déposer les planches de bois -blanc sur une table, puis ses paupières lourdes se sont abaissées sur -ses yeux. - -Sa pipe, décrochée de la bouche, vient de se briser sur le carrelage -avec un petit bruit sec. - -[Illustration] - ---Le v'la qu'il a tout bu, a ch't'heure, ce cochon-là.... - -Le mari a crié cela avec la haine qu'ont les paysans pour ces -houilleurs qui gagnent beaucoup et gaspillent l'argent. - ---Si qu'il m' paie, ça n'est mi encore rien, a ajouté la femme. - -Il dort, mais par instants ses lèvres remuent convulsivement, et ses -grosses mains déformées, qui pendent contre les bougeons de la chaise, -s'agitent et se contractent. - -C'est que son cerveau de vieille bête de travail, son cerveau durci, -calleux comme ses mains, s'exalte sous l'influence de l'alcool. Dans la -nuit de son crâne, se déroule une vie monstrueuse, une vie désordonnée, -frénétique, qui le fait tressaillir. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -Il est au fond, il marche du pas léthargique des songes, il va à -la lueur de sa lampe, suivant le sentier qui passe dans les forêts -enfouies. Et partout ce sont des feuillages, des feuillages immobiles -incrustés aux murs sombres. Les palmes élancées des fougères -arborescentes se courbent vers des troncs de sigillaires aux écorces -ondulées. On dirait un dessous de bois somnolant dans l'ombre opaque. -Parfois, la lueur de la petite lampe allume une lamelle de mica qui se -met à luire comme le calice d'une fleur chimérique. Et de l'eau qui -source, s'écoule avec le doux murmure d'un ruisseau glissant sous la -mousse. - -Mais le voici qui arrive à une clairière, à une taille. - -Là, des hommes aux torses nus, leur chair livide dans la nuit -qu'étoilent les lampes, conduisent la morsure des perforatrices qui -mordent la terre rageusement avec un air de bête mauvaise. Elles -allongent des dards qui semblent fouailler des entrailles et ont des -sifflements de serpents en colère. - -Lui, ne s'arrête pas; il continue à traîner ses jambes engluées, et -rentre dans une galerie s'enfonçant dans beaucoup d'ombre et de silence. - -Il va toujours de la même marche entravée et lente du rêve, dans -l'humide obscurité de cette galerie qui est une voie de roulage. Ses -yeux suivent, à la lueur qu'il porte avec lui, les deux éclairs des -rails qui s'allongent dans le noir comme deux cornes. - -Soudain, il sent que son chapeau de cuir frôle les bois d'étais, qui, -transversalement, soutiennent le toit de la galerie. Pour avancer -il courbe les épaules. Mais le frôlement recommence, le toit s'est -encore abaissé, l'obligeant à marcher sur les genoux. Et voici que -l'atmosphère devient étouffante. Il s'arrête. Alors, avec horreur, il -sent sur le dos, le toucher dur et glacé de ce toit qui continue de -s'abaisser en un lent, très lent, mais irrésistible glissement. Ses -reins doivent bientôt céder à l'affreux affaissement. Il s'aplatit sur -le sol. Pour fuir, pour se dégager, il recule en rampant. Sa lampe -s'éteint et dans l'étouffement des ténèbres, recommence la pression -diabolique des quatre cents mètres de terre qui le surplombent. Sa -poitrine ne peut plus se dilater au rythme de son souffle et ses tempes -battent contre le roc. Il étouffe, il râle. - -Mourir! Non, il ne veut pas mourir; il se débat, se révolte et, d'un -sursaut de volonté, il se réveille..... - -Ses yeux hébétés errent un instant dans la salle. Puis sans avoir -bougé, dans la même pose affalée, les bras tombants, la tête gisante -sur une épaule, il retombe dans le sommeil. - -Et la vie du rêve reprend, fantastique et fantomale. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -A présent, il va, la tête en avant, les jambes molles, dans un -tâtonnement continuel de l'équilibre, à droite, à gauche. Il s'arrête, -hésite entre une chute en avant ou en arrière. Puis, il repart en -quelques pas rapides que suit un nouveau repos vacillant. - -La première rue du coron est là devant lui, toute droite, en un -allongement de perspective démesurée. De toute la force de sa volonté -il tend à l'atteindre. Mais elle pivote, avec ses deux rangées de -maisons, comme un carrousel de chevaux de bois. - -Il y avait là, près de lui, une palissade contre laquelle il allait -s'appuyer. Or, celle-ci vient de disparaître. A cette même place, il -voit maintenant un mont de betteraves. - -Après une grande oscillation de tout son corps et une alternative de -petits pas butés, zigzaguants, il vient se coller contre sa porte. - -Brusquement on ouvre, l'appui se dérobe, et il entre dans sa maison -comme s'il tombait dans le vide. - -Sa femme est devant lui, énorme, terrible. Et derrière elle, dans un -coin, étendu sur un lit aux draps très blancs où ondoie la caresse -douce et blonde d'un cierge, son fieu repose, pauvre petit corps tout -raidi. - ---Ah te voilà, saligaud d'ivrogne! Et ch' cercueil? l'as-tu acheté ch' -cercueil? - ---!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Non? Alors qu'est-ce que t'en as fait de ch' l'argent? Tu l'as encore -bu, dis, saligaud? Et l' petiot on va être obligé de l' mettre comme il -est là dedans l' froidure de l' terre! Ah tiens, un père comme ti, on -devrait le jeter du carreau de l' fosse, dans le fond de ch' puit, dans -ch' bougnou! - -Tout se brouille devant lui, une gifle lui a éclaté dans la figure. Une -poussée dans les reins, l'envoie s'affaler dehors. - -Sa grosse tête a frappé sur le pavé, mais il n'a ressenti qu'un choc -très mou. Il se redresse et va s'adosser contre le mur, auprès de la -fenêtre. - -La rue toujours si animée par les enfants qui jouent, par les femmes -qui voisinent, est déserte. Les maisons semblent inhabitées. Quelque -chose de lugubre et de tragique plane dans le silence. - -Et le malaise qui vient de cette absence de vie, de toute cette -immobilité, est encore accru par une fin de jour sinistre. Dans le -prolongement de la rue, à l'horizon, s'abaisse un coucher de feu et -de sang. Des vitres, aux fenêtres closes, s'allument et rougeoient; -les silhouettes des cheminées, les arêtes et les saillies des toits, -s'entourent d'un cerne lumineux couleur de soufre, et les ombres -s'allongent. - -Appuyé contre le mur il ne bouge pas. Il regarde autour de lui avec des -yeux troubles, et son cœur inquiet écoute le calme surnaturel. - -Soudain, une rumeur monte sourdement, une rumeur de foule, avec un -piétinement lointain et confus. Cela grossit, et cela s'approche; on -dirait tout un peuple en marche. - -Bientôt apparaît une sorte de marée humaine dont le flux pénètre dans -la rue qui l'endigue. - -Bécu de loin reconnaît des barrettes de cuir, des serre-tête de toile -bleue. Ce sont des houilleurs qui viennent du fond. Mais il y a aussi -parmi eux des femmes, des enfants. Et ils sont tant et tant, que tous -ceux du pays noir ont dû se donner rendez-vous ici bien sûr. - -Les voilà, ils vont le frôler dans leur marche. Bécu frissonne car tous -le regardent, tous rivent leurs yeux aux siens. - -Puis, maintenant, chacun d'eux fait en passant un geste de menace ou de -dégoût et chacun lui jette une injure comme s'il lui jetait une pierre: -Ah l' mauvais père! Ah l' saligaud d'ivrogne; il a bu ch'l'argent de -ch' cercueil! - -Un galibot pas plus haut qu'une botte, l'a injurié aussi, d'une petite -voix exaspérée, aiguë, qui lui entrait dans la tête comme une vrille. -Ensuite c'est une trieuse, une jolie fille souriante sous les plis -flottants de son béguin et qui fait en passant, une moue dégoûtée puis -crache par terre. Un houilleur, un vieux camarade à lui s'est arrêté, -l'a fixé longuement avec des prunelles sombres; après quoi il s'en est -allé en secouant tristement la tête. - -Il en vient encore, il en vient toujours: des hommes, des femmes, -des gosses. Il y a parmi eux des gens qu'il avait connus il y a bien -longtemps et dont il ne se souvenait plus. Il a même reconnu un homme -qui fut tué il y a dix ans d'un coup de grisou. - -Et sur les poings tendus, sur les faces qui crient l'injure, le -couchant sinistre met une lueur de sang. - -Terrifié, Bécu se détourne pour ne plus voir. Mais voici que par la -fenêtre de sa maison, il aperçoit la petite flamme blonde du cierge qui -veille. Il voit aussi sur l'appui intérieur son corbeau apprivoisé, -son corbeau aux ailes rognées qui va et vient en boitillant--oiseau -funèbre--et qui méchamment frappe du bec le carreau. - -Alors, Bécu se cache le visage dans les mains et se met à hurler -plaintivement, comme on hurle dans l'angoisse du cauchemar. - - -Le paysan qui a fini de décrotter ses houseaux et qui silencieusement -fume sa pipe, trouve que ce mineur saoul dort bien longtemps, d'autant -plus, que celui-ci l'énerve par ses soubresauts et par les gémissements -qu'il pousse dans son rêve. - -Il décide de le réveiller. Pour cela, il va prendre les quatre planches -de bois blanc qu'il a déposées sur une table et, s'esclaffant de rire, -les laisse tomber de très haut sur le carrelage. - - -D'un bond Bécu s'est levé, éperdu. Et les yeux fous, le regard comme -fasciné en apercevant les quatre planches de sapin qui semblent -les bris d'une bière neuve, il tend vers elles des bras raidis de -visionnaire, des bras qui se défendent contre une apparition. Puis -il fait entendre une sorte d'aboiement rauque d'où les mots sortent -étranglés: ..... ch' cer..... ch' cer..... ch' cercueil..... - -Le paysan ne rit plus. Sa femme et son fils se sont levés. Tous trois -contemplent cette face de folie et tous trois sentent passer en eux un -frisson d'épouvante. - -Éveillé, le malheureux voit encore le surnaturel et le fantastique de -son rêve. - -Maintenant ce n'est plus comme dans le sommeil la seule illusion -imaginative de la peur. C'est un effroi atroce de toute la chair, c'est -une panique du cœur et un spasme hideux des nerfs. - -Mais l'hallucination ne dure qu'un instant. Comme un ressort qui se -casse, les nerfs brusquement se détendent et les bras roidis tombent. - -Seul, le regard conserve une expression d'étrange égarement. D'une main -inerte, mollement, Bécu s'essuie le front, puis il prend son chapeau de -cuir posé sur la table et le met sur son crâne chauve. - -A ce moment, la paysanne vient se planter devant lui, tout son long -corps maigre de vieille bique frémissant encore. Et d'une voix blanche: - ---Ah! mais avant de vous ensauver y faut m' payer; cha fait trente sous -que vous me devez. - -Lui, gauchement, tâte son bourgeron et en tire un franc ainsi qu'une -petite pièce. Quelques sous sont tombés, il ne les ramasse même pas. - -Il se dirige vers la porte, non en titubant comme un homme ivre, mais -du pas défaillant d'un homme qui vient de recevoir un grand coup sur la -tête. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Il avance dans la nuit glacée. - -Tout est sombre dans le vallon, il n'y a que les deux yeux lumineux de -la maison d'où il sort qui le regardent s'éloigner. - -Le chien a encore hurlé dans la fabrique abandonnée et puis s'est tu, -n'entendant plus le long du mur le pas rôdeur. - -La gorge serrée, la poitrine pantelante, Bécu va à pas entrecoupés. -Dans sa tête bourdonnent encore les imprécations de la bande -hurlante--mauvais père--salaud d'ivrogne. Les mots _argent_ et -_cercueil_ lui martèlent le cœur tour à tour, comme les gros marteaux -des forgerons viennent l'un après l'autre, en cadence, frapper -l'enclume. - -De son cauchemar, il lui reste une sensation physique étrangement -douloureuse et un frisson de mystère. Le souvenir des reproches et des -insultes de la foule fantomatique l'effraie d'une façon superstitieuse -et l'accable comme une malédiction. - -Il éprouve encore l'épouvante du surnaturel. - -Quoique conscient d'être éveillé, il craint que cette nuit sans ciel, -ces ténèbres épaisses--comme elles l'étaient là-bas au fond quand sa -lampe s'est éteinte--il craint que cela ne soit la continuité du songe -et qu'autour de lui ne surgisse encore d'affreuses choses. - -Le mois passé, durant l'horrible agonie de son petit gars qui avait -été pressé entre deux berlines, il pleura. Le jour de l'enterrement, -lorsqu'il vit le fossoyeur enfouir le cercueil, il dut s'appuyer au -bras de son fils aîné. Et puis ce fut tout. Les jours suivants, où -reprit sa morne existence de houilleur, il ne ressentit plus rien. -Peut-être que, lorsqu'on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, -il vous est entré tant de noir dans l'âme qu'il n'y reste plus de place -pour la tristesse. - -Mais ce cauchemar, c'est comme si son enfant s'était dressé devant lui -pour le maudire. Et cet argent qu'il a dans la poche, cet argent du -cercueil, lui paraît un fardeau. - -Il avance toujours droit devant lui, montant péniblement la pente du -sol vaguement pâlie par la neige. - - -Tout à coup, dans l'espace de ténèbres, une énorme étoile surgit; puis -deux, puis d'autres encore, brillant toutes d'un éclat immobile. - -C'est l'infini de la plaine avec les lumières électriques de ses fosses. - -Au loin, vers la gauche, un immense incendie projette au ciel une large -lueur. De hautes flammes se tordent, bleuâtres et sanglantes. Et sur ce -lointain embrasement des fours à cokes, un vieux moulin du temps passé -se silhouette les bras en croix. - -Bécu s'arrête pour souffler, et aussi parce qu'il y a là, barrant sa -fuite éperdue, une grande route dont les arbres dessinent en noir -leurs squelettes tortionnés sur la sinistre lueur. - -Il n'aurait qu'à la suivre cette route, pour rentrer au coron. - -Il hésite... Mais non, il ne la suivra pas car le coron, sa maisonnette -de brique, tout cela pour lui reste hanté. Il les revoit par la pensée -comme il les a vus en rêve. Il en garde un effroi surnaturel, l'effroi -des êtres simples qui croient aux mauvais présages et aux revenants. -Le lit mortuaire caressé par la lueur blonde du cierge, la foule -maudissante, ce coucher de soleil dans lequel le coron baignait comme -dans du sang, jusqu'à son corbeau apprivoisé qui frappait méchamment -du bec à la fenêtre, tout ceci lui apparaît comme de sinistres et -mystérieux ressentiments. Et sa conscience confuse, dans une sorte -de remords, lui fait entrevoir la profanation qu'il a commise en -s'ivrognant avec l'argent destiné à payer le cercueil. - -Mauvais père!... Il lui semble par moments que c'est le petit mort qui -lui crie cela. Et cette idée lui bat le crâne comme le battant d'une -cloche. - -Il recommence à fuir. - -Il a traversé la route et s'en va à travers la plaine buttant ici, -glissant là. - -Tout à coup il s'arrête. Là-bas, sur la neige, quelque chose de noir -remue. C'est une forme vague qui rampe à droite, à gauche, ensuite -s'arrête, se rapetisse, puis rampe encore en s'étirant. - -Une nouvelle terreur l'étreint. Quelle est cette étrange chose qui -s'avance en zigzag?.... - -Enfin cela se précise. Bécu reconnaît une horde silencieuse de chiens -chargés de tabac de zone et que conduit un contrebandier. - -Les chiens, l'homme, s'évanouissent dans la nuit, troupeau et pasteur -fantômes. - -Alors, lui, recommence à déambuler. - -Mais trois cents pas plus loin, il s'arrête encore. Il se trouve devant -le remblai d'une voie ferrée et un sifflement vient de déchirer le -silence. - -Bientôt, un gros disque flamboyant apparaît et grandit, augmente -d'éclat, lançant sur les rails un jet lumineux. Puis, un grondement -trépidant accourt. Et la monstrueuse locomotive, ébranlant le sol, -passe en ronflant, avec un hiement de bielles, avec toute une résonance -de sa carcasse de fer mêlée à l'ébrouement de vapeur qui sort de ses -poumons d'acier. - -Celle-ci emmène un train de houille, cinquante wagons, lesquels -semblent dans l'ombre, le corps annelé d'un serpent qui ondule rapide -à la courbe de la voie. - -Et cela disparaît éventrant la nuit. - - -Longuement, Bécu suit des yeux le fanal rouge accroché à l'arrière du -train. Et même après que la petite lumière sinueuse a disparu, il -reste encore un instant immobile, fixant l'endroit où les ténèbres se -sont refermés comme se referme l'eau sur une chose qui sombre. - -Puis il monte sur la voie et la traverse. Mais en redescendant le -remblai, il glisse et tombe sur le dos. Lentement, il se relève, -replace sa barrette de cuir sur son crâne chauve, et le pas épais, les -bras ballants, il repart droit devant lui dans l'obscurité. - -Pourtant, l'air gelé de cette nuit d'hiver, cet air qui semble devenu -consistant comme de la glace, lui enserre plus étroitement le front, -les tempes. Peu à peu se fige l'effervescence de son cerveau. - -Déjà les visions s'éteignent et leur souvenir se voile. - -Ce qu'il y avait de surnaturel et de menaçant accroché à lui meurt tué -par le froid. - -Il ne marche plus inconsciemment, fasciné par la peur; il reprend -graduellement contact avec le réel. Voici maintenant que cette immense -houle de ténèbres parsemée de points brillants lui redevient familière. - -Ses yeux devinent la plaine sous l'embrun opaque des ombres. - -Les éclats bleutés, essaimés sur ce grand lac d'ombre, le guident, -comme en mer, les constellations guident le pêcheur. - -Là-bas, où il y a trois feux électriques, c'est la fosse numéro -4, baptisée Saint-André. Ces deux feux plus proches et ce hall, -dont le vitrage est éclairé, c'est la fosse numéro 7 ou fosse -Sainte-Marie-Madeleine. Tout au fond, un groupe de lumières qui -clignotent, tant elles sont éloignées, c'est une fosse de la Compagnie -d'Heurchin. - -La sienne, oh il sait bien où elle se trouve, elle est là, dans la -direction de la lueur qui monte des fours à coke. Pourtant on ne -voit aucun de ses fanaux; sans doute une ondulation de terrain la -cache-t-elle pour l'instant. - -Parfois, dans le vague, s'élève le bruit d'un choc puissant, le bruit -de deux choses de fer entre-heurtées. C'est une seule note sonore qui -s'élève, s'étend. Et à l'ampleur des vibrations se révèle l'immensité -rase. Ou bien, c'est le roulement d'un train, une rumeur sourde qui -s'éloigne et expire sans écho. - -Et lui, devine, et lui écoute la vie formidable et cachée de la plaine. - -Il ne regarde plus en lui-même, car en lui tout est redevenu immobile -et sombre. La grande flambée de l'exaltation et de la fièvre s'est -éteinte. Tout ce qui grimaçait, toutes les idées et les mots qui -flamboyaient, tout cela a disparu. - -Mais ce calme subit, il ne le raisonne même pas. Il subit l'effet -apaisant du froid sans apprécier la sensation de bien-être. Car -chez cet être hébété de servage et d'alcool, il arrive souvent que -les impressions se succèdent sans se souder l'une à l'autre par un -raisonnement. - -Cependant, il n'oublie point avoir bu avec un argent qu'il n'aurait -peut-être pas dû dépenser au cabaret. Mais comme en lui une froide -sécurité a étouffé ce qui lui apparaissait avant comme de sinistres -ressentiments, il ne sait plus très bien s'il commit une vilaine -action. C'est au fond de son âme quelque chose de trouble, impossible à -débrouiller. Avec le calme, il redevient la bête de somme indifférente, -la pauvre brute accablée par vingt ans de fond, avec ses demies -sensations informes, ses demies pensées mal équarries. - -Il a repris son allure épaisse, sa marche aux pas affaissés. Mais il -grelotte, serre ses épaules, car l'alcool éliminé ne lui chauffe plus -les veines. Alors, il prend la direction du coron, fuyant le froid, -comme il fuyait talonné par la peur. Il ne cherche même pas à se -représenter comment sa femme va l'accueillir. - -On n'aperçoit plus les flammes des fours à coke, on ne voit plus que -la lueur qui dans le ciel fouille les gros nuages d'encre. Des feux -électriques ont disparu. - -Soudainement, à sa droite, le blanc indécis de la neige vient de -disparaître. Et dans un vide qui s'allonge tranchant le sol pâle, -des petites clartés glissent, très lentes. On entend des voix qui se -répondent, avec une longue sonorité, une portée flottante. Puis, un -éclair en coup de faux, un éclair très bleu, révèle furtivement le -canal et un chapelet de péniches chargées de houille, que hâle, roulant -silencieuse sur la berme, la locomobile électrique dont le trolley -vient de faire dans la nuit une fulgurante déchirure. - -Bécu ne détourne même pas la tête pour regarder le canal. Une sirène -ayant meuglé lugubrement au loin, il écoute ce signal. Et voici que -sa pensée lourde, s'enfonce là-dessous, au fond, là où rampent les -camarades de la coupe à terre. - -«A quelle heure vont-ils remonter cette nuit? A onze heures? Où -peut-être bien encore à la demie passée douze heures.» Cette simple -idée, il la tourne, la retourne, la mastique longuement. Elle occupe -son cerveau jusqu'au moment où il a atteint la grand'route qu'il avait -auparavant hésité à suivre. - -Maintenant, sur ce sol pavé qu'aucune neige ne recouvre, à cause des -nombreux charrois de houille, on entend résonner son pas solitaire. - -Des profondeurs de la plaine, un peu de vent s'est levé, qui souffle et -pleure dans les peupliers décharnés bordant la route. Et là haut, dans -le ciel noir, transparaît vague et blême, la face cachée de la lune sur -laquelle, lentement, glissent des nuages semblables à des voiles de -deuil. - -Il se hâte, grelottant, meurtri de fatigue. - -Mais voici que, tout à coup, deux rais de lumière transpercent l'embrun -des ténèbres. Une maison se trouve là, au bord de la route. - -Derrière les fenêtres flambantes, on voit des silhouettes se démener -avec des gestes grandis; on voit des profils anguleux, arrêtés au front -par la saillie rigide des barrettes de cuir, se confondre violents -et tourmentés. Des cris rauques, des rires énormes, font vibrer les -vitres. C'est là dedans une ivresse sauvage, une gaieté désespérée, -pareille à une exaspération. - -Sur la route on n'entend plus le bruit mélancolique du pas solitaire. -Bécu est immobile. Il fouille dans son bourgeron; ses doigts font -tinter des sous, ceux qui lui restent encore de l'indemnité funèbre. - - -Comme la gueule hurlante et enflammée d'un monstre, la porte vient de -s'ouvrir, puis elle s'est refermée sur lui. - -Et là, tout autour, il fait sombre: sombre comme dans cette pauvre âme -humaine. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Multitude Solitude - - -Le jour se lève, blême dans le brouillard qui enlinceule la plaine. Et -dans cette lourde vapeur qui flotte sur le sol noir et gluant, s'épand -un meuglement sinistre comme en clament tristement les gros vapeurs -perdus dans la brume. - -Confuses et vagues dans le brouillard qu'elles semblent déchiqueter, -des silhouettes humaines se meuvent, avec un piétinement sourd. - -Et cette exode d'ombres s'avance de partout, vers l'étrange appel. - - -A travers un champ labouré, écrasant de leurs sabots les lourdes mottes -humides et luisantes de la terre éventrée, une bande de trieuses -se hâte dans une marche trébuchante. Frileuses sous leurs robes de -cotonnade bleue parsemée de pois blancs, elles vont les bras croisés, -les mains cachées sous les aisselles, en faisant un gros dos sur lequel -flottent les jolis plis du mouchoir de percaline dont elles s'entourent -coquettement la tête. Elles ne causent guère, mais lorsqu'un sabot -reste englué au fond d'un sillon, ces fillettes jettent de leurs voix -claires, des jurons comme les hommes. - -Elles ont atteint une petite route pavée qui passe au bout du champ et -leurs sabots font entendre maintenant, sur les grès, un clappement sec, -presque joyeux, dans ce jour lugubre où plane le rugissant appel à la -peine. - -Tout à coup surgi de la brume, un homme sur la route les croise. C'est -un grand gars vêtu de toile grisâtre, maculée de houille, avec un -foulard de laine rouge enroulé autour du cou et dont la face apparaît -très pâle sous la barrette de cuir noir. - -Une des trieuses, une maigre fillette aux joues creuses, qui suivait -les autres à l'écart, s'est brusquement arrêtée devant l'homme. Tous -deux se sont reconnus et se considèrent un instant en silence tandis -que le clappement des sabots s'éloigne. - -Alors, craintivement le petite interroge: - ---«Eh bien Honoré, te vlà? T'es mi donc descendu au fond a ce matin?» - ---«Ah non, pour sûr! Et puis j'y descendrai mi demain non plus, ni -après-demain, ni les autres jours non plus, vu que j'en on quasiment -soupé de l' Compagnie.» - -Il a répondu cela nerveusement, avec l'entêtement exalté d'une ivresse -d'alcool qui a dû commencer hier, aussitôt après la remonte: ribote qui -sans doute a duré toute la nuit dans quelque estaminet avoisinant les -fosses, puisqu'il porte encore son bourgeron de travail. - -La petite demeure passive, habituée aux propos qu'ont les hommes dans -leurs soûleries, habituée à ces idées de révolte qu'ils ont tous ici -quand ils ont bu. - -Lui, détourne la tête, d'un pressement de lèvres fait gicler sur le sol -un jet de salive, et, du revers de sa main fébrile, essuie sa fine -moustache de joli blond. Puis il reprend: - ---«Ah! ben que non! j'y descendrai plus dans les fonds de par ici. J'on -retiré min livret, je vas m'embaucher en Belgique, dans le Borinage. -Demain à l'heure d'aujourd'hui j'aurons passé l' frontière ». - -Très raide, sans tituber, mais le regard fou, il a fait un geste ivre -qui indiquait les au-delà de la plaine. - -La petite reste encore silencieuse, mais maintenant son maigre visage -se crispe. Ses paupières battent un instant sur ses yeux devenus fixes -et troubles, et deux larmes coulent sur ses joues. Pour les cacher, -elle baisse la tête et se met à tourner d'un gauche va-et-vient le -talon de son sabot dans la terre molle. - -Elle reste muette devant lui, toute petite et chétive, avec un air -souffreteux et soumis, le dos voûté, tournant toujours gauchement le -talon de son sabot dans la terre. - -Mais, l'homme qui grelotte, les mains dans les poches, pendant que -l'alcool le brûle sous la peau, brusquement s'écrie, piétinant à -reculons, pressé sans doute à présent de regagner les corons: - ---«Allons la Marie, je te dis adieu, et aussi bonne chance . . . . . . » - -Elle le regarde s'évanouir dans la brume et ses yeux semblent -s'agrandir et son regard s'affoler, comme si la plaine voilée -l'entourait d'un espace immense et vide, un vide qui lui donnerait le -vertige. - -Le meuglement sinistre s'est tu; mais au loin, dominant de sourds -roulements et des heurts profonds, s'élèvent des sifflements -mélancoliques et les lamentations sonores du fer. - -Avec une hâte convulsive, comme une bête blessée, la fillette suit de -nouveau la petite route pavée qui s'enfonce là-bas, vers l'inconnu en -rumeur. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Elle n'avait pas quinze ans lorsqu'il la posséda un soir. Elle s'était -laissée entraîner à l'écart par celui-là, parce qu'il avait des yeux -très bleus et très doux. Il l'avait possédée sans lutte, car dans -l'ombre, lorsqu'elle avait senti sur ses lèvres la bouche du gars, elle -avait aussitôt sur lui refermé les bras passionnément. - -Presque toutes commencent d'abord par une recherche vicieuse dans un -coin, avec un galibot de leur âge. Après, par une veulerie d'âme et -des sens, par lassitude aussi de se défendre, elles abandonnent leur -corps au hasard, parmi les centaines et les centaines de mâles. Mais -la fillette s'était donnée par un coup de cœur, et, comme l'amour est -une chose forte et saine, dès ce soir-là, elle repoussa brutalement -le frôlement des autres gars. Ce fut chez cette enfant la fidélité -farouche de la femme qui aime. - -Mais à quoi bon cette fidélité! Marie n'existait pas plus pour -Lui--moins peut-être--que les autres filles qu'il culbutait au hasard -des rencontres, dans une frénésie fouettée par l'alcool, qui rendait -son acte semblable à un viol. Et lorsqu'il la trouvait sur son chemin -et qu'il était sans désirs, il passait, sans lui adresser une parole, -indifférent au doux regard qui longtemps le suivait. - -Alors que l'homme demeurait la brute aveugle et insensible, cette -fille du peuple, abêtie par atavisme et les trop hâtifs labeurs de la -mine, était initiée par son cœur à tout ce que la passion fait naître -de sentiments complexes et douloureux. Dans sa raison frustre survint -un idéal, une aspiration vers un bonheur imprécis mais soupçonné, et, -au milieu de ses pensées vulgaires, habita la rêverie. Elle souffrit -de ne pas se sentir entièrement possédée, de ne pas lui appartenir -davantage, de ne jamais voir la douceur menteuse des yeux très-bleus -s'éclairer pour elle d'une lueur d'amitié. Sa laideur aussi la tortura, -car elle pensait que celle-ci était la cause de cette indifférence, -et cela rendit son amour encore plus craintif et dissimulé. Elle eut -les navrantes coquetteries des filles laides. Puis, pendant les rares -instants d'étreintes, elle essaya de lui exprimer tout ce qu'elle -ressentait. Mais il ne fut point encore touché par tout ce que cette -passion fit vibrer pour lui du lourd et grossier patois. - -Une fois, le hasard voulut qu'elle le surprit caressant une moulineuse -entre les piles de madriers servant aux boisages de la mine. Lui se -redressa, furieux, croyant que la petite était venue là pour les épier. -Il ramassa une pierre et la lui lança à toute volée. Elle ne fut pas -atteinte, mais elle reçut un choc douloureux au cœur, comme si la -pierre y avait fait une blessure. - - -Rongée par un désespoir silencieux et par une jalousie sans révolte, -elle a vécu jusqu'à maintenant une existence de fièvre et de misère -à travers les jours et les mois, avec seulement un peu de bonheur -longuement espacé pour la soutenir: ces minutes brèves où il la tient -brutalement sous lui. - -Le désir de mourir lui était pourtant venu dans un moment de plus -grande détresse et de découragement. - -[Illustration] - -C'était un soir d'hiver, elle longeait le canal; les rafales qui -galopaient par la plaine rase hululaient aux gibets de fer et -aux câbles électriques du chemin de halage; l'eau morte était -immobile. L'idée lui vint pour en finir, pour dormir toujours, pour -ne plus sentir cette plaie vive au cœur, de s'ensevelir-là entre ces -berges, dans cette chose d'épouvante comme le vide. Elle s'arrêta -et s'approcha, mais soudain elle eut un recul de terreur comme si -elle avait vu une chose affreuse et elle s'enfuit jusqu'au coron en -sanglotant. - -Ce ne fut qu'un spasme de désespoir qui jamais ne revint. Souffrante et -résignée, elle continua à l'aimer, sans que nul soupçonnât que, sous -l'enfant laide et chétive, il y avait une amoureuse au cœur exalté, -sans entrevoir l'amour fanatique, l'amour navrant qui la faisait -taciturne dans la horde bruyante de ses compagnes. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Courbant sa maigre échine, elle se hâte. Maintenant elle longe un grand -talus, quelque chose de haut et de vague, très sombre; et cette immense -tâche noire du terri, lui semble le reflet de son âme. Elle traverse -des voies ferrées, passe entre des files de wagons vides, puis devant -elle, se dresse une forme géante qui s'allonge confuse dans le jour -embrumé et livide, en une sorte de beffroi. - -Jamais, elle ne lui est apparue aussi triste, cette grande carcasse -de fer qu'empanachent au rythme de leurs râles crachotants les tuyaux -de vapeur, ni plus angoissant ce ciel d'automne bas et délavé, -qu'endeuillent encore les lourdes torsades de fumée noire vomie par une -cheminée massive. - -Sur la bâtisse sombre, une inscription en grosses lettres blanches se -détache: _Fosse Sainte-Marie-Madeleine_. Oh! l'ironie de ce doux nom -mystique donné à cette chose noire et sinistre! - -Comme elle gravissait la dernière marche de l'escalier qui aboutit à la -salle de triage, le surveillant du carreau lui pointa une amende. Elle -eut un juron, un mot ordurier entre les lèvres, et vint se ranger parmi -celles de son équipe, au bord de l'une des longues glissières aux fonds -mouvants, sur lesquelles le charbon passe comme un lent ruisseau. - -Ses mains se mirent aussitôt à happer au passage les pierres mauvaises -et à les jeter dans une manette. Le geste continu, le geste monotone, -cette houille qui passe et passe interminablement de son cours -uniforme, peu à peu cela lui fascine la pensée, enveloppe sa raison -d'une abrutissante torpeur. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Elle ne pense plus. Le souvenir a sombré dans le cours de ce ruisseau -de houille où il faut puiser et puiser toujours les pierres brillantes. -Mais, aujourd'hui, pour la première fois, tous les bruits du triage -irritent ses nerfs: grondements des berlines sur les armatures de -fer, crissements des engrenages, et chaque conversion fracassante des -culbuteurs la fait tressaillir. L'odeur moite et grasse du charbon -l'écœure, l'embrun de poussière fuligineuse, au miroitement métallique, -qui s'élève des cascades venues des berlines déversées, gêne sa -respiration. Elle étouffe..... Sa manette lui échappe des mains, un -râle rauque sort de sa gorge et elle tombe à la renverse, toute roide, -les yeux révulsés. Les trieuses se précipitent et la transportent -jusqu'à l'ouverture béant sur la plaine, qui se révèle hérissée de -bâtiments sombres. Le surveillant accourt, et, bourru, les renvoie -toutes au travail. - -[Illustration] - -Une seule fille est restée; penchée, elle dégrafe le corsage. Mais la -petite exhale un long soupir et ses yeux se rouvrent, un peu égarés. -Puis aussitôt, sans une parole, avec un geste frileux de pauvre enfant -chétive, elle reboutonne sur sa poitrine creuse le corsage entr'ouvert. - -Debout, elle refuse de retourner au coron comme le lui conseille le -contre-maître. - ---Mais oui!... que t'es bête! retourne chez ti, puisque t'as tombé du -haut mal, insiste la fille qui l'aide à rajuster son béguin. - -Non, elle ne veut pas; le visage fermé, elle regagne son poste. - -Le surveillant, une main accrochée à la lanière de son sifflet de -commandement, est debout sur une passerelle d'où il enveloppe le triage -de ses regards soupçonneux. - -Toutes les trieuses sont redevenues muettes dans le vacarme grondant -et criard des machines, que semble animer une cruauté froide qui veut, -qu'à leur contact, s'usent des générations. Elles sont attentives, -leurs gestes actifs happent le schiste; et voici que les robes bleues -à pois blancs, les gracieux mouchoirs aux plis flottants, tout cela a -repris, sous la discipline, l'aspect d'un uniforme de bagne. - -Le travail a de nouveau absorbé la fillette. Ses mains vont et viennent -régulièrement de la glissière à la manette qu'une trieuse remplace par -une autre lorsque les pierres en débordent. Elle n'a plus conscience de -sa vie, elle fait partie de toute cette machinerie, de tous ces outils -qui pivotent et trépident avec précision; la voici devenue une pauvre -chose, semblable à une de ces petites poulies qui tournent en grinçant -plaintivement. - -Et les heures passent, lentes et monotones, charriées semble-t-il, par -le lent ruisseau de houille. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Le bourdonnement sonore d'un timbre électrique a retenti à la recette, -à l'orifice du puits d'où émergent brusquement, entre les montants de -fer, les cages qui contiennent les berlines. Le langage cynique du -mineur nomme cela «la sonnerie à la viande» parce qu'elle est pour le -machineur chargé de régler la marche des cages, le signal de la remonte -des ouvriers. - -Un coup de sifflet répondant à la sonnerie de la recette a vrillé le -hall du triage; la source qui l'alimente va tarir, jusqu'à ce que ceux -qui ont saigné les veines noires de la terre soient remontés. Avec une -gaieté bruyante, une exubérance de jeunesse qui a été opprimée par -la discipline, les trieuses se bousculent, enjambent les glissières, -sautent les degrés des gradins de criblage, ce qui fait vaciller, -sous la cotonnade, les pointes de leurs seins. Les plus impatientes à -atteindre le carré libre de machineries où elles vont toutes prendre -leur repas, pincent les croupes de celles qui les précèdent et qui se -retournent alors en criant des mots abominables. - -Assises sur le carrelage, le dos appuyé contre le mur ou contre des -civières pleines de schiste, elles retirent les chanteaux de pain hors -des musettes de toile. Les dents qui mordent avidement, apparaissent -très blanches, dans les faces souillés par la poussière noire et les -yeux, largement cernés de bistre, ont un éclat étrange. - -Un gros bidon de fer-blanc passe de main en main. Chaque trieuse -fait pisser de très haut, dans son gosier tendu, la bière blonde qui -glougloute dans le goulot. Et un grand rire les secoue toutes, lorsque -une voisine ayant poussé celle qui boit, le liquide lui inonde les -cheveux ou le visage. - - -La petite souffreteuse n'est pas avec ses compagnes; elle est restée -à l'écart, cachée derrière un culbuteur. Accroupie, la tête entre les -mains, les coudes sur les genoux, elle songe. De l'endroit où elle -s'est blottie, ses yeux mornes voient les cages qui, soudainement -sorties de l'abîme et encore toutes trempées d'ombre, s'accrochent -avec un bruit saccadé aux verrous. Ils voient les moulineuses attirer -les berlines d'où bondissent, comme des diables, des hommes -effrayants, aux faces noires dans lesquelles roule le blanc des yeux, -et qui s'en vont pressés. - -[Illustration] - -Elle songe aux autres remontes qu'elle venait épier jusqu'à ce que, -d'une berline, ce fut Lui qui surgit, ce qui lui donnait un petit choc -au cœur, doux et nostalgique. A présent, autour d'elle, c'est le vide; -elle se sent seule, toute seule, malgré le grouillement humain de la -fosse. - -Là-dessous, dans les entrailles de la terre, c'est le vide aussi: le -chantier souterrain où souvent descendait sa pensée n'est plus qu'un -amas de nuit. - -Ce Borinage? Eh bien, oui, elle voudrait le suivre jusque-là, -humblement, de loin, comme un chien suit, désolé et craintif, les pas -d'un maître qui veut le perdre. Mais elle n'a pas l'âge d'agir à sa -volonté; et puis, elle est si lasse!.... - -C'est fini à jamais. Elle ne pourra même plus l'aimer par le regard, -elle ne pourra plus rôder autour de Lui comme jadis; sa chair ne -connaîtra plus l'anxiété frémissante de l'attente, l'attente d'une de -ces possessions si brèves, mais qui, malgré tout, la rendait heureuse -jusqu'à ce que l'éternel inassouvissement la rongeât de nouveau -sourdement. - -En cet instant elle se sent encore plus laide et misérable et rompue -aussi, comme si les engrenages l'avaient happée, broyée, puis rejetée -sur les dalles de fonte. - -Les cages qui remontent des mineurs ne redescendent plus à vide; -d'autres travailleurs se tassent dans les berlines qu'on repousse -sur les barreaux. Ceux-là vont déblayer les terres, dégager la veine -pour la saignée du lendemain. Ils tombent dans le vide, et, à leur -suite, le large câble qui se dévide du haut du beffroi, défile avec un -bruissement d'aile. - -Et longtemps encore la petite demeure immobile, les regards hantés, -si frêle parmi toutes ces choses de fer pesantes et farouches qui -l'entourent. - -Un nouveau signal: la gueule de ténèbres a fini de vomir et d'avaler -des hommes. Et voici que la machinerie compliquée du triage reprend -ses mouvements rythmés. Les raclettes crissent, les arbres ronronnent -dans les coussinets, les pignons grincent des dents, tous les muscles -durs et noirs pivotent, virent, et des tuyauteries s'élève une buée -qui semble la sueur du fer et de l'acier qui travaillent. Du haut -des tréteaux, les culbuteurs, en chavirant les berlines emboîtées, -déversent des cataractes de houille sur les cribles en gradins, et les -cataractes deviennent des cascades, puis des ruisseaux lents qui se -perdent enfin là-dessous, dans le hangar où s'entrechoquent des wagons -et où respire puissamment une locomotive. - -Les filles-outils ont repris la monotone, l'abrutissante besogne. Et -la petite désespérée s'est remise elle aussi à remplir des mannettes. -Mais parfois son geste s'arrête, ses traits se contractent et ses yeux -demeurent étrangement fixes. Puis soudain, elle recommence à puiser -dans la trémie au fond mouvant, le visage devenu sérieux et calme comme -si elle venait de prendre une forte et froide résolution. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Le soir tombe, il bruine sur la plaine. Les bâtiments d'extraction -qui barrent sombrement, par endroits, sa perspective étalée et qui -balafrent de leurs cheminées géantes et de leurs beffrois la cernure -livide de l'horizon, s'éclairent intérieurement de lueurs mystérieuses, -ainsi que des châteaux fantastiques, et leurs noires silhouettes -s'évanouissent lentement. Les longues files massées des corons trapus -sont déjà des plaques uniformes et sans relief. Tout ce qui se -hérissait sur la plaine, s'aplatit, se confond peu à peu avec elle. - -Les rumeurs du travail s'apaisent, et, dans la fin du crépuscule, un -train qui roule, rapide, met un bruit solitaire et mélancolique. - -Le long du canal qui déroule son ruban clair, tout droit, comme une -route, une petite ombre glisse. - -Mais voici qu'elle s'est arrêtée et demeure immobile sous le voile -triste de la pluie fine et glacée.... là, tout près de l'eau morte, -au-dessus de laquelle flottent des vapeurs blanchâtres qui semblent un -suaire.... - -Puis, brusquement, la berge est déserte: la petite ombre immobile a -disparu. Mais l'onde blême se plisse de rides, qui, de la rive, vont -s'élargissant comme un rictus mauvais et mystérieux. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Train-Tramway - - -La grande faux de la moissonneuse flamboie dans l'or ondoyant des blés. -Les épis tombent comme une vague qui déferle. Parfois, sur les aciers -tranchants, un coquelicot demeure attaché, semblable à une gouttelette -de sang. - -Derrière l'outil laborieux, sur le champ rasé où le chaume scintille, -la récolte bottelée s'échelonne. Et une odeur forte et saine, une -senteur chaude s'exhale, haleine du sol. - -Les paysans aux bras hâlés, ramassent les bottes avec une mâle lenteur -et forment les faisceaux des moyettes, que le grand soleil allume comme -des brandons, cependant que les femmes, courbées, la croupe tendue, -glanent de-ci, de-là, en faisant rouler sous la cotte leurs hanches -puissantes. - -Au loin, dans la mer de récoltes, le village somnolent pointe le -clocher de son église vers la grande coupole bleue du ciel où stagnent, -immobiles et isolés, des nuages semblables à de gros flocons de ouate. - -Parfois, un homme s'arrête en son travail, suit un instant des yeux -les chevaux qui avancent lentement enfoncés jusqu'au poitrail dans le -blé fauve, puis se reprend à ramasser les javelles. Ou encore une des -glaneuses se redresse, et de la main essuie, par l'échancrure de la -chemise, ses seins moites de sueur. Et la moissonneuse élargit sans -cesse l'espace ras du chaume, entre des avoines et des seigles. - -Dans l'infini silence des champs, on n'entend que les hue-dia criés -aux bons chevaux indolents par celui qui les conduit, et les trilles -aiguës des alouettes, qui s'élèvent ivres de soleil et demeurent en -extase, au-dessus de la vieille terre féconde, lourde de moissons. - -Soudain un coup de sifflet strident transperce le calme. Et sur une -voie ferrée que cachent les récoltes, un train accourt, un train tout -noir, dont la locomotive barbouille de fumée la perspective blonde et -claire. - -A mesure que dans un roulement rapide il approche, grandit aussi une -clameur étrange. C'est dans la campagne paisible, comme une traînée de -hurlements et de vociférations. - -Les paysans ont levé la tête. L'un d'eux a dit: - ---V'là ch' train des gueules noires!... - -Puis tous se sont remis à brasser les gerbes, dans le sillage élargi de -la faucheuse, dont les râteaux au geste circulaire, semblent peigner -une chevelure d'or. - -Le train infernal a bondi derrière une pièce de froment et s'est -arrêté, tout secoué de bruit, toutes les ouvertures de ses wagons -tumultueuses, grouillantes de visages atroces, aux bouches torves, -d'où sortent des jurons et des chansons ivres. D'un bout à l'autre du -train immobile, mais plein de trépignements, c'est une houle de faces -machurées et grimaçantes. - -Tous ces hommes tassés, empilés, crient, gesticulent, paraissant -s'exalter entre eux. - -Il semble que chez ces lugubres ouvriers des fonds, ce soit une -revanche brutale, de bruit et de mouvement, après les longues heures de -courbature et de silence à quinze cents pieds sous terre. Et peut-être -aussi, parmi ces houilleurs fébriles, qui naguère étaient de placides -gars de village, se trouve-t-il quelques nostalgies exaspérées. - -Ils interpellent effrontément les moissonneurs qui ne se détournent -même pas, et ils lâchent par bordées des mots obscènes, qui vont aux -croupes tendues des glaneuses. - -Mais un sifflement bref, quelques crachats de vapeur saccadés: le -convoi s'éloigne, fumeux et tonitruant, par la campagne brûlante et -calme. - -Dans une sente qui, de la voie ferrée, coule vers le village, une file -d'êtres aux faces mangées de suie, d'êtres aux ossatures pointant sous -la toile grise encrassée de houille, longe les beaux épis mûrs. - -[Illustration] - -Ils chantent avec des voix rauques, une chanson farouche, apprise -là-bas, dans les bagnes souterrains, où couve la révolte des plèbes. -L'un d'eux, avec une gourde de fer qu'il tient au bout d'une lanière, -imite le geste oublié du faucheur, et cheminant, abat les têtes -de froment gonflées de graines, sans respect pour ce qui vient de la -terre, comme s'il n'était plus déjà d'une race de paysan. - -La chanson farouche s'éloigne, noir frisson dans la sereine torpeur -des sèves. Et les silhouettes sombres qui suivent le sentier, semblent -maintenant une loque sale qui traîne sur la diaprure vermeille des -graminées. - -Les râteaux ont cessé leur moulinet, les roues dentelées qui actionnent -la morsure des aciers ne font plus entendre leur bruit de cliquet: -toutes les tiges hérissées de fiammettes sont abattues. Le champ n'est -plus qu'une vaste éteule, où les rayons qui ruissellent de la grande -coupole bleue, font luire mille fétus de feu, entre les moyettes que -les moissonneurs toujours impassibles et graves continuent d'ériger. - -Et partout, sur la large poitrine tendue de cette plaine, ceux qui -restent attachés à la glèbe accomplissent la saine besogne, la tâche -immuable, aux périodes éternelles, réglées comme la marche silencieuse -des astres. - -Là-bas, au village, ils vont fermer leurs yeux de fièvre, les -tape-à-la-veine, sans connaître la douceur de la fin du jour, sans -goûter le calme serein du long crépuscule. Puis en pleine nuit, ils -se lèveront et s'en iront, comme des fantômes, jusqu'à cette voie -ferrée qui, des chantiers monstrueux, s'allonge sournoisement dans les -campagnes vierges, ainsi que la tentacule d'une pieuvre avide de forces -humaines. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Dimanche - - -C'est un grand coron tout neuf, poussé là au milieu des étendues de -betteraves, au hasard de la plaine, mais selon la volonté occulte -des nuits souterraines. A mesure qu'un gouffre se creusait, lui -s'était élevé, symétrique, dans un alignement sévère et discipliné -de cellules. Quatre cents fois, la même basse maisonnette en briques -avec son courtil exigu avait été répété, et cela sur quatre rangs -uniformes tirés au cordeau. Puis quand terminé, lorsque prêt à contenir -l'énergie nécessaire à la nouvelle fosse, on l'avait baptisé _Coron -Saint-Joseph_, car les gros capitaux sont très pieux. - -Maintenant il apparaît, ce village artificiel, comme un îlot au milieu -des espaces de betteraves dont le vert acide vient hurler au rouge -cru des briques et des tuiles. Et la grande carcasse du bâtiment -d'extraction, l'énorme ventouse de fer collée sur la blessure qui va -jusqu'aux entrailles de la terre, le domine, se dresse toute noire, -menaçante, avec son étrange belvédère et sa cheminée gigantesque. - - -Dimanche, tout travail a cessé. Comme le cratère d'un volcan assoupi, -la massive et haute cheminée ne laisse échapper qu'un mince filet de -fumée grisâtre, qui monte un instant tout droit et disparaît bue par -l'atmosphère. On n'entend aucun halètement de vapeur, aucune rumeur -sourde, aucun heurt. Et ce grand calme est une sorte de tristesse, qui -plane au-dessus des petits toits alignés et sur les mornes et monotones -étendues de betteraves. - -Dans le coron, le silence a pénétré aussi, car c'est l'heure du repas. -Désertes, les rues et les venelles recouvertes de mâchefer à cause des -longues pluies, semblent sertir chaque demeure d'un listel de deuil. - -Parfois une porte s'ouvre, une femme va tirer de l'eau à un puits. On -entend le grincement de la poulie, un bruit aigu qui monte plaintif -vers le ciel gris, un ciel pluvieux des automnes hâtifs du Nord, ou -encore, résonne aux murailles le pas pressé d'un mineur endimanché -qui, en bras de chemise, portant un pot de grès, s'en va quérir de la -bière à l'un de ces cabarets venus se placer au flanc du coron comme -des sangsues. - -Partout, ouvriers de la veine, ouvriers de la coupe à terre, haveurs, -galibots, trieuses, sont assis autour des tables pour ce repas qui, par -le chômage, réunit chaque maisonnée--parents et logeurs--pour ce repas -où l'on mâche de meilleurs morceaux et où l'on entonne plus de bière -dans les gosiers, que la houille a encrassés toute la semaine. - -Une odeur d'oignons frits et de lard s'échappe de chacune des petites -maisons. Depuis le quartier des Belges jusqu'à celui des Jaunes, l'air -en est imprégné. Il n'est qu'un endroit où flotte une senteur plus -distinguée de gigot cuit au four, c'est là où le coron affecte de ne -loger que des porions. - -Car il a déjà ses habitudes, ses manies, tout comme une personne a les -siennes, ce coron né d'hier. Et c'est ainsi que, dans sa partie la plus -rapprochée de la fosse et de l'habitation de l'ingénieur, il ne loge -que des gens paisibles: les surveillants, les gardes-magasins et les -chefs d'un syndicat toujours hostile aux grèves. - -On voit souvent Monsieur le curé entrer ou sortir de ces maisons: -Monsieur le curé que la Compagnie a demandé à l'évêché du diocèse et -qu'elle a installé dans un joli petit presbytère, auprès de l'église, -toute en briques dont les vitraux ont été offerts par les pieuses -épouses des gros actionnaires. - -Et cette habitude plaît à la Compagnie, car celle-ci aime à voir -rassemblées ses brebis obéissantes. - -Mais par contre, voici que là-bas, du côté où sournoisement les -cabarets sont venus se placer, le coron a pris la funeste manie de -grouper les Borains et les Flamands, tous gens brutaux et ivrognes. -Dans ce quartier, on n'aperçoit jamais la douillette de M. le curé, -mais parfois on y rencontre les képis des gendarmes. Les soirs de paie, -on s'y bat, on s'y assomme, et les maisons ont souvent des fenêtres -dont les vitres sont crevées, ce qui leur donne l'air borgne. - -On doit encore dire qu'il possède, éparpillées ici et là, quelques -maisons fatales, renfermant en elles un destin inévitable, des maisons -où les premiers occupants à peine installés, la ménagère s'y conduisit -mal aussitôt, recevant des hommes tandis que le sien se trouvait au -fond de la mine. Et la Compagnie sévère et bien renseignée par son -ecclésiastique a eu beau faire maison vide, la nouvelle ménagère, comme -si ce vice suintait des murs, s'est mise peu à peu à recevoir les -galants qui, par habitude, venaient encore rôder derrière le courtil. - -Pourtant, celui-ci n'est ni pire ni meilleur que les autres corons, -et si un peu partout ses hommes s'enivrent, si ses gaillettes et ses -moulineuses ont le ventre gros vers leur quinzième année, ce ne sont là -que choses communes à tous les tassements humains du pays noir. - -[Illustration] - -[Illustration] - ---Vlau des gauff'... vlau des belles gauff'... - -Et lancé dans le calme, le cri du pâtissier ambulant qui chaque -dimanche, à cette heure, parcourt le coron, ricoche à tous les angles -des petites maisons trapues. - -Coiffé d'une toque blanche empesée, l'homme pousse devant lui son -étal: deux roues et quelques planches, sur lesquelles sont rangées ses -gauff', ses belles gauff', que lui, pâtissier famélique, confectionne -on ne sait où, ni avec quoi. «Avec del grasse ed g'vau»--avec de la -graisse de cheval,--dit jalousement la vieille femme qui vend du sucre -d'orge à la marmaille. - -Le marchand s'arrête devant presque chaque logis dont il va entr'ouvrir -la porte. Du seuil, apparaît alors la famille attablée. On voit des -hommes aux épaules osseuses, des hommes vidés de graisse, qui promènent -sur ces tables des mains énormes, des mains aux gros doigts noueux -habitués à s'agripper aux blocs de houille pour les faire basculer. Et -il semble, que ce soit dans ces étaux de chair qui harpent les blocs -de schiste descellés par la rivelaine, que réside la force musculaire -de ces êtres. Car leurs visages blêmes et jaunis, accusent l'épuisante -atmosphère des fonds. - -Taciturnes, ils ne se préoccupent guère du marchand. C'est la ménagère -qui d'un effort paresseux se lève, molle, toute sa chair tassée au -derrière, à force de se tenir assise en compagnie des voisines autour -des bolées de café, quand les hommes sont descendus au fond. Elle -va jusqu'à l'étal et fait son choix, en disant beaucoup de choses -inutiles, par besoin de bavardage. - -Puis le marchand repart, poussant sa voiturette dont les roues broient -mélancoliquement le mâchefer des venelles désertes. - ---Vlau chés gauff', chés belles gauff'... - -Et la dernière syllabe, poussée sur une note aiguë, ricoche de nouveau -aux angles des basses petites demeures, muettes sous la noire menace du -haut bâtiment de fer dont la masse pesante les domine. - ---Ohé, ch' l'homme, venez par ichi. - -C'est une grande fille qui, d'un courtil, appelle le pâtissier. - -Docile, la voiture fait un détour et s'arrête devant la petite clôture -de bois goudronné. - -Et voici que dans le courtil, deux autres filles apparaissent encore et -viennent, auprès de leur sœur, échelonner d'effrontés visages. - -Ouvrières du triage, enfants qui grandissent dans le frôlement des -centaines de mâles, elles ont un sourire vicieux. Et ce sourire est -rendu encore plus équivoque par l'étrange expression des yeux qui -brillent entre des paupières restées injectées de charbon malgré les -lavages, des paupières formant un large cerne, une meurtrissure de -volupté, comme chez les prostituées. - -[Illustration] - -Elles marchandent les gaufres, en criant très haut, par habitude, comme -si toute la machinerie ronflante et crissante du triage était encore -là, couvrant leurs voix. Espiègles, elles se moquent du pâtissier, -et se poussant du coude, pouffent de rire avec des déhanchements -canailles. Mais tout à coup, un formidable juron d'homme impatienté -éclate. Elles précipitent leur achat et rentrent dans la petite demeure -en se bousculant. - -La toque blanche empesée s'arrête à droite, à gauche, disparaît, puis -paraît à nouveau, continuant de parcourir le village géométrique. -Et les portes, un instant entr'ouvertes, montrent partout les mêmes -visages d'hommes au teint jauni, faces que l'on dirait de cire, à cause -des luisances produites par les rudes débarbouillages au savon. Dans -la pénombre des pièces, brillent les mêmes yeux vicieux des petites -trieuses, ou ceux des galibots leurs frères, qui déjà peinent aux -tréfonds. Partout ce sont les mêmes ménagères alourdies de paresse, -et au ras des tables, les chevelures blond filasse, blond étoupe, des -enfants de cette race du Nord. - -Il semble qu'elles expriment une phrase sur la vie intime de -chaque maisonnette, ces portes qui s'entr'ouvrent. Et la phrase se -répète, toujours à peu près la même, sans dire ni douleur ni joie, -sans dire aisance non plus que pauvreté, mais la morne existence -impersonnelle--rouage d'un mécanisme géant--et sur laquelle pèse le -grand reflet triste des fonds. - -Maintenant la toque blanche s'éloigne, gagnant la plaine, la verdure -acide des betteraves. Elle ne s'est pas arrêtée dans le quartier des -porions, ni au presbytère, car dans ces maisons, on ne mange guère de -gaufres qui sont peut-être fabriquées avec de la graisse de cheval. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Deux heures viennent de sonner à l'église, au clocher de briques où -s'encastre une horloge qui obéit à celle de la fosse. - -La vie du coron, parquée sous les toits, recommence à s'éparpiller -au dehors. Un mineur, sorti de chez lui, fume tranquillement une -longue pipe de terre, en regardant ses pigeons qui roucoulent sur le -faîtage des tuiles; un autre bêche son petit courtil quadrangulaire, -son jardin étriqué où les légumes poussent mal, salis par une noire -rosée de suie que crache dans l'air la gigantesque cheminée et aussi -par les poussiers de charbon qui s'envolent du triage. Sur le pas des -portes, de grasses ménagères apparaissent et se rapprochent pour des -commérages. - -Puis des groupes d'hommes, dans lesquels se faufilent des enfants, se -forment autour des carins: ces poulaillers qui rognent encore un peu le -pauvre carré aux légumes. - -C'est que tout à l'heure on va faire battre les coqs, là-bas, -aux estaminets. Chaque «coqueleur» que des amis ou des voisins -accompagnent, choisit en ce moment ses bêtes de combat: de grands -coqs hauts sur pattes, musclés, avec des yeux exaspérés et cruels. Il -les renferme séparément dans des sacs de toile blanche où leurs cris -s'étouffent. Sur son dos il charge un sac, les amis saisissent les -autres. Et les voilà qui s'en vont tous, de leur pas traînard, ce pas -habitué à suivre sans hâte, dans l'obscurité des fonds, la petite lueur -incertaine des lampes. - -Bientôt, d'autres mineurs les suivent, ceux-ci portant de grands arcs -et des carquois de fer-blanc contenant les flèches qu'ils vont lancer, -dans la prairie attenante aux estaminets, vers le faîte d'un haut mât -blanc où perche un geai de bois. La flèche, souvent manquera l'oiseau, -mais lorsqu'elle retombera, ce sera presque toujours à pic dans une -chope de bière ou dans un verre de genièvre... - -Il semble à présent que c'est une pente de terrain qui, naturellement, -fait couler la population de ce coron du côté où s'alignent les débits -de bière et d'alcool. - - -Aujourd'hui, c'est à l'enseigne _Aux Fieux de Sainte-Barbe_ que l'on -fera combattre les coqs. - -Le camp adverse est déjà là, venu d'un coron éloigné, en petites -charrettes attelées de chiens. Dans les brancards, les bêtes encore -exaltées par la furieuse galopade à travers la plaine, ont de longs -tremblements convulsifs dans les membres et aboient nerveusement, sur -une seule note jetée en un coup de gueule spasmodique d'où gicle une -écume qui leur barbouille le poitrail. - -Et cette fatigue surexcitée, vibrante, cette fatigue affolée, est plus -douloureuse à voir, que l'accablement muet d'un animal tombé sur le -flanc. - -Les «coqueleurs» étrangers sont dans une cour, au milieu de laquelle, -s'élève d'un mètre au dessus du sol, le terre-plein carré où -s'entretueront les coqs. Ils ont accroché le long d'un mur, leurs sacs -de toile qui s'agitent et se sont assis sur un banc, devant une longue -table, pour vider des tournées de genièvre, en attendant les hommes du -St-Joseph. - -Le cabaretier, un gros homme mafflu, au cou apoplectique, saupoudre de -sable blanc la plate-forme dont la terre a été battue et nivelée avec -soin. Il s'assure encore que le petit grillage formant le champ-clos -est suffisamment tendu. Puis il vient trinquer avec les mineurs. - -L'un d'eux, a tiré de sa poche une paire d'ergots en acier, des ergots -artificiels imaginés à seule fin de rendre plus sûrement mortelles -les blessures que se feront les coqs. Le coup porté dans l'œil ira -ainsi fouailler le cerveau, le coup porté dans la poitrine, pénétrera -jusqu'au cœur ou crèvera un poumon. Sur une pierre, il aiguise encore -les pointes de ces sortes de longues aiguilles enchâssées dans des -courroies de cuir, où un vide est laissé à l'ergot que la nature n'a -point fait assez meurtrier pour ce jeu. - -Lentement, sans passion apparente, dans leur lourd patois, ils causent -de leur plaisir cruel. Le défi est de cent cinquante francs. La somme -serait bonne à gagner. Leurs coqs ne sont-ils pas de bonne race? -descendance de champion? Et pourtant ceux du Saint-Joseph en ont de -bons aussi... Le cabaretier hoche la tête et invite souvent à trinquer, -afin que les verres se vident; lui n'espère qu'une chose, c'est que -l'on boira beaucoup dans les deux camps. - -L'homme qui aiguise les ergots d'acier ne parle guère, trop occupé à sa -barbare besogne, mais la mobilité ardente de ses yeux s'avive, dans sa -face pâle, à chaque verre d'alcool. - -Parfois, un cocorico solitaire jaillit d'un sac, tandis que sur la -route les jappements douloureux des chiens s'apaisent. Et le ciel -gris, le ciel morne et inerte, semble regarder cette cour avec une -indifférente tristesse. - - -Ils s'abordent sans gestes et les préparatifs du jeu sauvage commencent. - -Agenouillés, les deux coqueleurs bandent tout d'abord, avec de la -charpie, le tarse à la hauteur de la protubérance cornée. Afin que le -linge qu'ils enroulent soit adhérent, de temps à autre ils envoient -dessus un jet de salive qu'ensuite ils étalent avec le pouce. Lorsque -les tendons sont ainsi matelassés, ils appliquent la bande de cuir dans -laquelle est enchâssé l'éperon. - -Chacun alors opère plus lentement, palpe les muscles, étire la patte, -la replie, car il doit rechercher la direction favorable à donner à -la pointe. Enfin, quand il a certitude de l'avoir trouvée, il fixe -la courroie, en se servant d'un fil enduit de poix, qu'il croise et -entrecroise sur la charpie. Puis, les deux pattes se trouvant armées, -le coqueleur enfonce dans un morceau de liège l'extrémité de chaque -éperon, afin que ceux-ci ne le blessent ou ne s'émoussent. - -Maintenant, autour de la plate-forme de terre, ils se tassent sans -se bousculer, ces hommes habitués à être en troupeau. Ils ont un -petit coup naturel de l'épaule pour évoluer dans leurs rangs, comme -lorsqu'ils se pressent à la remonte, à la descente, ou à la paie. - -Aux angles opposés du terre-plein, deux coqueleurs se sont placés, -tenant en main leur bête de combat. - -Un signal est donné. Alors, ils enlèvent les morceaux de liège qui -préservent les éperons et déposent doucement les coqs dans le champ -clos. - -L'un est noir, avec des tâches grisâtres, l'autre est fauve, avec -des tâches feu. Immobiles, très droits et raidis, tous deux la tête -arrogante, se scrutent d'un regard de côté, le regard fixe d'un seul -œil et tous deux, en même temps, fientent sans broncher. - -Quelques mots en murmure ondulent dans les rangs pressés des -houilleurs. Mais, celui qui dirige le combat crie «silence» avec aussi, -un juron. Les houilleurs, se taisent, on n'entend plus que le roulement -d'un train, très loin dans la plaine, et les voix des archers réunis -dans une prairie que cachent les murs de la cour. - -Tout à coup, dans un volètement érupté, le coq noir a traversé le -parc et foncé sur le coq fauve. Par un bond celui-ci l'a évité, mais -lui-même, devenu aussitôt agressif, s'élance avec un large battement -d'ailes et de ses deux pattes aux froides luisances d'acier, porte un -coup dans le corps de son adversaire. - -Les éperons ont dû pénétrer la poitrine, car la bête a éprouvé une -sorte de haut-le-cœur. Pourtant elle ne titube point, elle n'a pas -cette sorte de vertige qui indique une blessure mortelle. - -A présent, têtes baissées, bec contre bec, les plumes du cou dressées -en forme d'auréole, les voici qui se fixent, les yeux dans les yeux, -comme en une commune hypnose. - -Ils vont à droite, à gauche, ils avancent, reculent, et cela avec une -fureur concentrée dans ces regards qui paraissent les avoir soudés l'un -à l'autre. - -Mais ce lien soudain se brise. Ils ont échappé à leur fascination -mutuelle. Avec des bonds d'oiseau qui s'envole, ils se ruent l'un -contre l'autre, se harpillent du bec et se fouaillent mutuellement -la poitrine de leurs pattes. Les éperons s'entrechoquent; les ailes -s'ouvrent et se referment comme pour étreindre. C'est un bruissement -soyeux de plumes, un sifflement étoupé, auquel se mêle le cliquetis de -l'acier. - -Après une série de chocs, ils se reprennent à se fixer, ayant -toujours quelque chose de magnétique dans le regard et comme s'ils -se pénétraient l'un l'autre d'un fluide de haine. Puis, un brusque -reflux de rage, les fait se ruer à nouveau dans un ébouriffement, un -retroussis de plumes, dont les couleurs luisent, chatoient, s'irisent -et semblent s'aviver de toute cette fièvre de fureur. - -Autour du parc, les faces jaunies et plus maladives sous le jour terne -qui tombe du ciel délavé, forment sur les vêtements noirs du dimanche -comme des chapelets de points pâles. Seuls deux petits fantassins, -revenus en permission au pays, détonnent dans la note bêtement criarde -de leurs uniformes. Et la même attention à suivre le jeu barbare, -l'émotion collective, donnent à tous ces visages presque la même -expression, avec le même regard immobile et le même froncement des -sourcils. - -Mais voici que l'on s'agite, on se pousse des épaules. Ceux qui sont -debout sur des chaises, au dernier rang, se penchent en avant, et de -lourdes exclamations vont en brouhaha. C'est que le coq fauve, après -avoir chancelé, après avoir fait quelques pas titubants, vient de -tomber. - -Et maintenant, c'est l'atroce, qui va se dérouler pour l'inconsciente -cruauté de ces hommes. - -Sur ce petit corps palpitant et convulsé, le coq demeuré debout, -méchamment s'acharne, fait des entrechats qui piquent l'acier au -hasard. A ces coups d'éperons, il joint des coups de bec, déchirant la -crête qui s'ensanglante et que le blessé secoue par souffrance. Puis, -avec des boitillements d'oiseau de proie, des allongements de col -d'oiseau rapace, il se met à tourner autour de cette tête qui l'évite. -Il tourne avec gaucherie, avec embarras, car sa rage à présent, -voudrait éteindre le regard qui y brille encore, et qui lui apparaît, -comme le point où s'est réfugiée la vie de ce corps inerte. - -Quelques bonds d'essai, puis un autre avec un rapide reflet de l'acier -et l'éperon a pénétré dans un orbite, crevant l'œil, dont la substance -se met à couler. Mais comme l'arme demeure engagée dans la cavité -osseuse, la patte doit faire, pour l'en retirer, des efforts horribles. - -A cette douleur suprême le blessé se relève, et dans un dernier -jaillissement de vitalité, se met à fuir par le parc, en ronds -éperdus, se cognant au grillage, buttant aux angles. - -Aussitôt, le coq sombre le poursuit dans cette fuite trébuchante et -le bouscule. Pourtant, il semble que lui-même perde ses forces. Lui -aussi est pris de vacillements, et à plusieurs fois, ses enjambées se -ralentissent dans une boiterie où les éperons le gênent et le font -trébucher. Quelque blessure reçue au début du combat, s'aggrave sans -doute d'un interne épanchement de sang. - -La partie est redevenue incertaine. Il y a des remous dans les rangs -pressés, et des mots brefs s'échangent. Puis revient le silence dans -lequel expirent des bruits très lointains de la grande plaine rase. - -[Illustration] - -Dans un angle du parc, où leur faiblesse les a fait échouer, ils sont -de nouveau bec à bec, mais devenus comme loqueteux car leurs ailes sont -tombantes et traînent. Le coq noir, les yeux troubles, presque vitreux, -regarde l'autre, sans voir peut-être, et celui-ci le fixe d'affreuse -façon avec son orbite vidé. Tout en tâtonnant leur équilibre, ils -essaient encore de se porter des coups d'éperons, lançant leurs pattes -en demi cercle, sans forces, et en faisant de vains efforts pour -bondir. Ils ne s'atteignent guère, mais leurs ergots s'accrochent -l'un à l'autre. Alors, pour ne pas tomber, ils se soutiennent sur leurs -bouts d'ailes, comme sur des béquilles. - -Et voici venue l'agonie. - -Ils se sont entraînés tous deux dans la même chute, entremêlant leur -plumage. Ce ne sont plus que deux petits tas de plumes immobiles, -au-dessus desquels à intervalles qui s'espacent, une aile se met à -battre en un grand geste mourant. - -L'homme qui dirige le combat proclame alors: Partie nulle. - -Aussitôt, toute la masse pressée autour du parc, se désagrège et -fourmille dans la cour. - -Les coqs sont retirés du champ clos par leurs propriétaires. On -retrousse leurs plumes, on examine et juge les blessures. Après leur -avoir enlevé les éperons, on les achève en leur cognant la tête contre -le mur. - -Cependant que les coqueleurs arment de nouvelles bêtes, on se met à -boire. Partout, dans la cour, dans le cabaret, les grandes chopes se -vident, se remplissent, et les longues pipes en terre s'allument. - -Réunis par petits groupes, les houilleurs causent lourdement, dans -ce patois empâté qui semble déformer les bouches, les agrandir pour -laisser passer les traînements gras des syllabes. Ce ne sont plus là -tes loqueteux effrayants, surgis des abîmes souterrains, avec des faces -couvertes d'un masque noir immobile, où roule le blanc des yeux. Et -pourtant quelque chose de farouche, d'agressif, se dégage encore de ces -hommes. Leurs regards ont parfois une acuité étrange: regards aigus où -passe de la haine avec un sombre reflet de révolte sourde. - -En parlant, quelques houilleurs soudainement s'animent, leurs gestes -deviennent saccadés et ils ont des tremblements de mains qui font -penser à l'alcool. L'un surtout, long garçon maigre dont le visage est -dans sa pâleur coupé de sillons bleuâtres, de tatouages incisés par les -éclats de charbon, furieusement élève la voix. Il cause de grèves avec -les deux petits soldats devenus pensifs, et ses grands bras véhéments, -mettent en joue un fusil imaginaire. - -Par de là le mur, on aperçoit le faîte du mât blanc au haut duquel -perche le geai de bois. Les flèches des archers, continuent à monter -autour de lui comme des fusées, puis virent dans l'air et retombent. - -Mais auprès du terre-plein, l'arbitre vient de reprendre sa place, -ainsi que, aux angles, deux coqueleurs qui portent les bêtes aux pattes -éperonnées. - -Les houilleurs se hâtent de vider une dernière chope, débourrent leurs -pipes, en les frappant contre le talon de leur bottine, avant de les -renfermer dans les longs étuis de bois. Les parieurs conviennent d'un -dernier enjeu: une tournée de bistouilles ou une pièce blanche. Et de -nouveau on entoure le parc en se serrant les épaules. - -D'abord, même attitude expectative des deux coqs. Puis le courage -défaillant de l'un, devant l'attaque de l'autre qui est forcé de le -poursuivre pour l'obliger enfin à lui faire tête et à combattre. Et ce -sont encore de larges battements d'ailes, des froissements de plumes, -des chocs cliquetants, que suit l'immobilité d'une mutuelle fixité des -yeux, pendant laquelle, l'exaspération fait autour des cous se dresser -les plumes en forme d'auréole. - -Un long temps elles se battent avec rage, les pauvres petites bêtes; -avec furie, de leurs ergots, elles se poignardent. Puis, viennent les -défaillances, la même douloureuse et triste fin de combat, qui montre -toute la cruauté froide, la cruauté lente de ce jeu. - -Enfin l'un tombe et expire avec des soubresauts convulsifs. Et sous le -ciel gris, devant les hommes blêmes, le coq qui est resté seul debout, -jette un lamentable cri de victoire, un cocorico qui gargouille dans -le sang de son petit gosier qu'un éperon a transpercé. - - -Plusieurs parties se sont encore succédées, espacées par le temps -nécessaire pour fixer les éperons. Chaque fois, un petit corps -frémissant de vie ardente s'est immobilisé lentement dans un -larmoiement de plumage. - -Le dernier combat a été décisif pour ceux du camp étranger. - -L'arbitre monté sur le terre-plein, a proclamé leur victoire et leur a -remis les cent cinquante francs de l'enjeu. Ils ont recompté la somme -d'écus et se la sont partagée. Puis ils ont offert une tournée générale -d'eau-de-vie. - -On trinque, et dans quelques gros poings les petits verres tremblotent. -Mais voici qu'une dispute brusquement éclate, violente, entre deux -parieurs, deux hommes du coron Saint-Joseph. - -La face plus pâle encore, les yeux vagues d'un commencement d'ivresse, -ils se lancent tout ce que le patois a d'injures, des mots énormes, -des mots comme pesants de sens abject. Finalement, l'un donne un coup -de poing à toute volée entre les deux yeux de l'autre, qui se met à -saigner du nez, la tête penchée en avant, les jambes écartées pour ne -pas salir ses vêtements du dimanche. Il regarde couler son sang, très -occupé à ne se point salir, mais en même temps il menace d'une voix -sourde celui qui l'a frappé. Il parle d'un coup de rivelaine dans les -reins, d'une sombre revanche qu'il prendra là-dessous, en quelque coin -perdu des fonds. - -Les houilleurs restent indifférents à cette rixe. Ceux qui parlent -lourdement, d'une voix épaisse, où ceux qui s'animent à leurs propres -paroles, ne s'interrompent pas un instant. Quelle violence, quelle -brutalité pourraient encore les émouvoir, ces âpres ilotes?... - -Maintenant, les coqueleurs étrangers, nouent leurs sacs qui ne -s'agitent plus. Ils vont regagner leur lointain coron par les chemins -qui serpentent parmi les larges étendues de betteraves, guidés par les -noires émergences des terris, par les jalons colossaux des cheminées -géantes et la nuit venue, par les incendies des hauts-fourneaux. - -Peu à peu, on déserte la cour, où l'homme saignant du nez demeure seul -avec un autre houilleur, qui déjà très ivre, le contemple avec une -attention profonde et stupide. - -Devant le cabaret, les chiens qui somnolaient se redressent en voyant -apparaître leurs maîtres et tous se mettent à japper. - -Les coqueleurs équilibrent leur poids dans les petites charrettes. Et -ce sont des jurons, des coups de pieds aux chiens qui s'impatientent. -Puis les casquettes s'agitent. - ---Ahue..... diau... hi..... - -Les traits se tendent, et voici la file des petites charrettes qui -s'ébranle, aux coups de reins en saccades des chiens fous. - -Les houilleurs venus sur la route pour assister au départ des -camarades, les regardent s'éloigner, puis tous rentrent dans le cabaret. - -Au ciel, vers le couchant, une tache fauve vient d'apparaître. -Lentement elle grandit, et devient une sorte de lueur qui, s'infiltrant -peu à peu dans le ciel compact, révèle un chaos de nues amoncelées. -Les contours de gros nuages se dessinent frangés d'or, et entre leurs -échancrures, se forment des profondeurs caverneuses, où de sourdes -incandescences s'irisent. - -Mais le soleil bientôt est las de son effort pour percer ce ciel lourd; -la lueur un instant plus vive, s'éteint doucement. Les grands nuages -apparus, se soudent, se confondent à nouveau, en l'uniformité d'un -gris sévère et triste. Et sur la grande plaine, le jour se meurt dans -un crépuscule de cendre. - -Là-bas, du dernier estaminet, sort un air de polka que joue un orgue -de barbarie. Les sons mélancoliques flottent, ondoient mollement, -puis se perdent sur la nudité rase des alentours, comme les vagues se -déroulent, s'étalent, et expirent sur la nudité de la grève. - -C'est qu'elles tournent à présent les petites trieuses, les filles -blondes aux yeux vicieux et bistrés, elles tournent au bras de leurs -amoureux. - -Lorsque la nuit sera venue, si noire, si épaisse que ses ténèbres -donneront au visage la sensation d'un frôlement, quand elle aura -enseveli les petites maisons basses et leurs listels de deuil, des -couples iront s'étreindre, dans le grand lac d'ombre, où seul brillera -comme un astre monstrueux, le fanal électrique de la fosse. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Baptême - - -Les champs sont dénudés; la terre brune de la plaine s'étend en longues -ondulations comme une houle du large. - -Un vent humide et froid souffle. Le ciel gris tout entier glisse -régulièrement comme l'onde d'un fleuve illimité. Et dans ce ciel -aqueux, de tous les points de la plaine, les cheminées des houillères, -hérissant leurs longs cols, dégorgent des spires de fumées noirâtres -qui s'allongent, s'étirent, emportées par le large courant des nues. - -A travers les terres labourées, suivant une petite route défoncée par -les derniers charrois de betteraves, trois landaus fermés, sombres -comme des corbillards, s'en vont au pas. Sur le siège de la première -voiture est assis auprès du cocher, un enfant de chœur en surplis blanc -et qui tient à deux mains la hampe de métal d'un grand crucifix. - -Les trois voitures cahotées mollement dans le chemin boueux penchent -d'un côté, s'inclinent de l'autre. Parfois elles disparaissent dans le -creux d'une ondulation puis lentement reparaissent un peu plus loin. - -Les voici traversant une étendue plane. A droite et à gauche du chemin -gras qui se confond avec la terre des champs, les sillons s'allongent -parallèles, semblables aux rayures d'un tapis immense. - -Soudain une glace du premier véhicule s'abaisse et une tête coiffée -d'un chapeau haut de forme émerge de l'intérieur. - -[Illustration] - ---Cocher, nous y sommes, arrêtez. - -Alors la voiture s'immobilise; l'enfant de chœur saute à bas du siège -en faisant un bruit de ferraille avec son grand crucifix et vient -ouvrir la portière. - -Apparaît un gros curé revêtu du rochet de dentelles avec dessus l'étole -dorée. Comme son ventre lui cache le marchepied il tâtonne celui-ci -de son soulier à boucle d'argent avant que d'oser faire incliner la -voiture sous le poids de son corps. Ensuite descendent très graves -trois Messieurs gantés, en pelisses de fourrure et chapeaux de soie. - -Des autres landaus sont encore sortis de ces hommes d'important aspect -et trois dames. Celles-ci sont d'âge indécis et sont habillées sans -aucune élégance mais elles portent aux oreilles, des perles ou des -brillants énormes, de ces bijoux ostensibles qui semblent vouloir -exprimer le chiffre d'une fortune. - ---«Voyez, c'est là-bas», dit l'un des personnages à pelisse en étendant -le bras. - -Et tout le monde fixe à quelque cent mètres, un point de la terre -labourée où des piquets de bois sont plantés en rond. - -On se met en marche, l'enfant de chœur portant haut la croix comme pour -une procession. Monsieur le curé qui le suit se retrousse comme ces -dames dont l'une en relevant sa jupe découvre d'affreux bas de coton -blanc. Les Messieurs causent entre eux. Ils causent argent; le vent -âpre qui souffle emporte les mots actions, capitaux, hausse, dividende. - -Au ciel un vol de corbeaux passe en croassant. - -On arrive auprès des piquets de bois. On s'échelonne autour du rond et -l'enfant de chœur se penche comme s'il y avait déjà là le mystère d'un -grand trou profond. - -Alors commence en plein champ une cérémonie étrange. - -Le prêtre est entré dans le rond avec l'enfant de chœur. Il a tiré de -sa soutane un livre recouvert d'étoffe noire, il s'est mouché dans un -large mouchoir à carreaux et a posé sur son nez des lunettes. Puis -ayant redressé sa taille d'homme obèse en faisant pointer son ventre -en avant il s'est composé une physionomie solennelle. Ses paupières se -sont abaissées, son geste s'est fait évocateur. - -Les Messieurs se sont tous découverts. - -Et voici que la voix du prêtre s'élève comme contrefaite, sur une seule -note monotone qui à la fin de chaque période s'abaisse dans une sorte -de gémissement doux. - ---Nous allons donc procéder au baptême de la nouvelle fosse; nous -allons appeler la bénédiction du Dieu tout puissant sur ces lieux où va -s'accomplir l'ouvrage difficile et plein de périls. Ah! puissions-nous -en invoquant la miséricorde divine, en implorant la sauvegarde de Notre -Seigneur, détourner de ces lieux l'Esprit d'Erreur, l'Esprit de Révolte -et mettre à jamais l'œuvre à l'abri des catastrophes et de la ruine. - -Puis sa voix redevenue naturelle et avec des inflexions patelines: - ---Qu'il plaise au parrain et à la marraine d'avancer. - -Du groupe un monsieur et une dame se détachent et s'approchent du -prêtre qui les place côte à côte comme pour une bénédiction nuptiale. - -L'enfant de chœur qui avait abandonné sa croix pour courir jusqu'aux -landaus en revient avec des cierges, un goupillon et l'urne à eau -bénite. - -Le parrain prend un cierge en main, la marraine en prend un autre. On -ne les allume point à cause du vent. - -Alors la voix sacerdotale commence à psalmodier les _Oremus_. Les -syllabes du latin sonore forment un ronron musical que coupe par -instant le timbre suret de l'enfant qui crie les _repons_. - -Les dames ont pris des mines contrites et semblent percluses de -dévotion et d'humilité. Un des hommes en pelisses caresse d'un geste -distrait la nudité de son crâne chauve où quelques poils frissonnent -au souffle de l'air. Un autre détourne un peu la tête pour scruter -du regard, à travers son lorgnon d'or, un coron qui là-bas étend la -carapace de ses toits de tuiles auprès d'une noire élévation de schiste. - -Un instant, le ronronnement sonore s'arrête; le curé tourne les pages -du livre en mouillant son pouce. Puis, ses lèvres se reprennent à jeter -au vent les paroles sacramentelles, comme s'il voulait éparpiller là -tout autour une pieuse semence. - -Au loin, un convoi de houille qui sans doute passe sur le pont -métallique d'un canal, fait entendre un sourd grondement; après quoi, -la sirène d'une houillère, pour quelque signal, se met à beugler -tristement. - -Tout à coup l'enfant de chœur, qui sournoisement s'était mis les doigts -dans le nez, lance un _Amen_ perçant comme un cri d'oiseau et, ayant -saisi l'urne qui contient l'eau bénite, présente au curé le goupillon. -Alors celui-ci fait avec lenteur le tour des piquets de bois en -aspergeant la terre labourée, le sol sous lequel gît l'or noir. - -Les assistants ayant reçu pendant l'aspersion quelques gouttes du -liquide sacré, chacun d'eux croit convenable de se signer: les dames -d'un grand geste croisé, les messieurs en ébauchant un petit signe -vague. - -La courte cérémonie est terminée. Comme le comédien qui a fini de -jouer son rôle, chacun a repris sa physionomie naturelle. Les dames -ont quitté leurs mines contrites, les hommes leur attitude à la fois -solennelle et respectueuse. Quant au gros curé il a posé sur sa tête -une petite calotte, ronde comme sa tonsure, et se frotte les mains en -avouant «qu'en vérité le fond de l'air est glacé». - -Un cocher vient d'apporter une bannette d'osier dont il retire du -vin de champagne et des coupes de cristal. Mais une coupe heurtée -se brise avec une petite vibration claire. Aussitôt les trois dames -glapissent:--Ça porte bonheur!--Ça porte bonheur! - -Enfin comme les bouchons encapuchonnés d'or ont sauté et que le vin -mousseux a été servi à la ronde, un des messieurs à mine importante -lève sa coupe. - ---«Je bois à l'avenir, à la prospérité de notre nouvelle fosse qui -va désormais porter le nom de sa gracieuse marraine. Vive la fosse -Sainte-Eudoxie». - -On choque les coupes et l'on boit: Monsieur le curé, les lèvres -tendues, la main gauche appuyée sur sa poitrine pour ne pas salir son -étole. - -Maintenant, les hommes se sont rassemblés en conciliabule et le vent -emporte encore les mots capitaux--actions--hausse--dividende. Des -lambeaux de phrases s'envolent aussi quand ils élèvent la voix... -évidemment, il faut détruire l'action des syndicats... salaires -onéreux... faire venir des Belges... l'économie surtout... - -Les dames se sont accaparé d'un long jeune homme pâle tout de noir -vêtu, d'un aspect sévère. - ---Eh bien Monsieur l'ingénieur, quand commencera-t-on les travaux? - ---Oh! incessamment Madame. Ils seraient déjà entrepris si nous n'avions -eu quelques difficultés quant aux expropriations. - -Et ce sont ensuite des questions puériles, des questions ignorantes -auxquelles le jeune homme sévère répond avec respectueuse -condescendance. - -L'une de ces dames s'étonne de ne point voir trace de forage. -Elle demande avec inquiétude «si l'on est bien sûr de trouver la -houille». L'ingénieur lui fait comprendre que c'est un calcul précis, -mathématique, qui a déterminé cet emplacement. Et il ajoute: - ---A cent quatre-vingt-quatre mètres le puits rencontrera une galerie -d'allongement de la fosse Sainte-Clotilde, cette fosse dont vous -apercevez d'ici les cheminées et le coron. Nous prévoyons même qu'à -une certaine profondeur il nous faudra traverser une poche d'eau -importante; mais cela se fera aisément grâce à notre méthode de -congélation. L'eau sera extraite par blocs solides. - -Alors la dame rassurée pousse des petits cris d'enthousiasme--c'est -extraordinaire--c'est merveilleux. - -Une fois encore les coupes sont remplies. On les vide en portant un -toast à l'ingénieur qui va exploiter la nouvelle fosse. - -Le jeune homme sévère se confond en remerciements balbutiés... très -honoré, Monsieur le directeur... distinction... assurance profond -dévouement... - -L'un après l'autre les messieurs en pelisses lui serrent la main. Et -chacune de ces poignées de mains est éloquente. Elle semble exprimer à -la fois de la crainte et un grand espoir; elle paraît aussi signifier -de façon pathétique une ultime recommandation. - -A présent, on s'en va à la débandade, les dames sautant les sillons -comme des ruisseaux, le curé en se retroussant si haut, qu'il découvre -ses mollets tremblants de graisse. Et la croix portée par l'enfant de -chœur, à qui on a versé un fond de bouteille, brimbale à droite, à -gauche, titube dans l'air, ayant perdu toute dignité. - -Un instant le noir convoi des landaus qui s'éloigne se profile sur -l'horizon; puis il disparaît dans le creux d'une large vague de la -plaine. - -Le vent âpre s'est adouci. Un ample souffle d'air tout tiède -d'exhalation humide de la terre passe sur les sillons. Et cela semble -un long soupir de tristesse. - -Le grand champ labouré a reçu une monstrueuse semaille. Au brûlant -soleil des moissons, ses blés ne tendront plus leurs aigrettes d'or. -Comme des fleurs colossales, sur lui, le fer et l'acier vont s'élever -pesants. Et là-dessous éventrant son tréfonds, s'ouvrira une nuit -vorace où râleront de ténébreux parias de la houille. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -La Jaune - - -Le garde-mine qui veille, a fait tourner, sur ses gonds crissants, la -lourde grille. Un véhicule, une ombre longue, passe entre les bornes de -fer, puis s'avance et se perd dans l'immense cour que rend infinie le -brouillard où toute chose demeure encore noyée, quoique le petit jour -commence à le pénétrer. - -Là-bas, accrochées et s'étageant dans le vague, des lueurs -bleuissantes révèlent des fragments de baies vitrées ainsi que les -courbes élancées d'armatures bientôt évanouies. Une masse, un bâtiment -énorme se trouve là, encore invisible et assoupi. - -Mais, pourtant, il semble que cela s'éveille, et que pesamment cela -remue dans la brume. - -Deux yeux de feu se sont ouverts à la base, et leurs regards trouent -le brouillard de halos rougeoyants. De sourdes résonances se -traînent, répercutées, et ce sont aussi des ébranlements de fer, des -tressaillements étranges. - -Soudain, un rauque ébrouement de vapeur déchire l'air. Puis, un instant -après, dans le calme revenu, s'étend le rythme large, calme et profond, -d'une respiration géante. - -La clarté blafarde du jour, peu à peu amincit la nappe stagnante du -brouillard; des transparences se forment. Alors, lentement, la grande -masse noyée émerge par lambeaux rigides. - -Comme un mât pointant d'une épave, apparaît d'abord la haute cheminée, -puis la silhouette d'un beffroi. Ensuite s'exhausse la sombre, la -lourde carrure des toits. Peu après, de la buée, tout un tas noirâtre, -anguleux, se dégage. - -Les armatures des baies vitrées qui apparaissaient par fragments aux -lueurs électriques, maintenant éteintes, s'assemblent, se joignent, -forment un hall colossal, soutenu au-dessus du sol par un pilotis -de fer. D'une longue plate-forme, deux ponts métalliques s'étendent -sur des chevalets et n'aboutissant à rien, demeurent allongés dans -le vide, comme des bras tendus. Bientôt, reste seule, impénétrable, -une profondeur obscure sous les piliers, où les yeux incandescents -continuent de rougeoyer avec des clignements. - - -Auprès de la cale, la rampe de terre durcie aux ruées journalières -de milliers de sabots et qui se cabre afin d'atteindre l'étage de la -recette, là où s'encagent les houilleurs pour la descente, le véhicule -fantôme est arrêté, abandonné par son attelage. C'est une roulotte, -basse sur roues et peinte en noir, un noir de deuil, comme un fourgon -mortuaire. - -De l'intérieur, un homme vient de pousser les volets et d'en accrocher -les battants; ses pas vont et viennent, résonnent sur le plancher et -il siffle un air doucement. Il semble vaquer aux soins d'un ménage. On -l'entend qui remue des bocaux, et range des ustensiles. - -Mais de la roulotte, sort une odeur affreuse d'hôpital. - -En bourgeron huileux, une poignée d'étoupe à la main, un mécanicien, -apparu dans l'encadrement d'une porte, examine attentivement le -véhicule mystérieux, où l'homme continue de siffloter distraitement, -comme chantonne une ménagère à son travail. - -Et voici que l'homme a sans doute terminé son ouvrage, car il descend -l'escalier de la roulotte et s'assied sur la dernière marche, regardant -les coudes sur les genoux, la grande cour vide. - -Le mécanicien s'est approché. Il contemple encore un instant, en -silence, ce long coffre noir, puis demande enfin: - ---Eh bien, ch' l'homme, quoi que c'est que ch' l'affaire là? - -Sans tourner la tête, ni faire un mouvement, et le regard toujours fixé -devant lui, l'autre répond: - ---Ça, c'est pour ch' l'enquête de l' maladie, l'enquête de ch' ver -intestinal, de «la jaune» quoi. - -Le mécanicien hoche la tête et dit qu'il la connaît bien «la jaune», -car son frère qui travaillait au fond en est mort. Un solide haveur -pourtant, mais que le mal, en moins d'une année, avait épuisé, vidé, -rendu quasiment pareil à un squelette. Et le plus triste, c'est qu'il -avait traîné encore longtemps ses pauvres os décharnés, avant que de -mourir, pendant près de deux ans. - -A tout cela, l'autre ne répond rien, indifférent, désintéressé. - -Le mécanicien, songeur, répète: - -Oui, pendant près de deux ans il les a traînés ses pauvres os!.... Puis -il ajoute, après une pose: - ---Pour lors, c'est ti qui soigne ch' boutique? - ---C'est mi. - -Ils se sont tus. On n'entend plus que la respiration énorme de la -machine, dont le geste humain, passe et repasse, régulier, derrière le -vitrage d'une baie. - -Soudain, l'homme assis sur l'escalier se lève, bourru: - ---Vl'à ch' docteur qu'arrive, va-t-en. - -Le mécanicien qui s'était repris à considérer ce coffre, d'où flue une -odeur écœurante d'hôpital, lentement s'éloigne. - -Un petit monsieur, maigre, en redingote noire et chapeau cylindre, -traverse la cour, marchant très vite. Arrivé auprès de la roulotte, il -s'écrie tout essoufflé: - ---Ah, voyez-vous, j'avais bien cru arriver en retard et manquer la -descente. Tout est préparé, n'est-ce pas? les cuvettes? les vases? - -Et, sans attendre une réponse, il grimpe les degrés de bois. - -Depuis un instant, des bruits mêlés et confus, une rumeur de foule, -montait de la route qui longe le mur de clôture. Mais comme cinq heures -sonnent à une horloge qui surmonte le bâtiment sans étage des bureaux, -cette rumeur augmente. On entend des portes se fermer en vibrant, des -portes vitrées sans doute, comme en ont les débits de boissons. Et -voici que, vêtus comme des forçats, de sarraux et de pantalons en toile -grisâtre et presque tous en sabots, les houilleurs apparaissent entre -les grilles et envahissent la cour. - -Les bras croisés, l'échine pliée en avant comme si déjà sur eux pesait -le toit d'une galerie, ils marchent à longs pas, les reins battus par -leurs gourdes de fer blanc. - -En colonne houleuse, comme des soldats qui ont rompu le pas, ils se -dirigent vers le bâtiment d'extraction. Bientôt, ceux qui vont en -tête se perdent sous le colosse de fer. Mais un moment après, par une -issue qui se trouve auprès de la cale, ils reparaisssent, chacun d'eux -portant cette fois sa lampe de fond allumée, ce qui éparpille dans -la lumière du jour, de petits points de clarté blafarde. Alors, ils -se mettent à gravir la pente de la cale, qui se dresse ainsi que la -montée d'un calvaire. Et les petites étoiles funèbres s'éteignent une -à une, brusquement aspirées, semble-t-il, par le puits profond, plein -jusqu'aux bords de ténèbres visqueuses et mortes. - - -Le docteur sort de la roulotte, revêtu d'une blouse blanche. - ---Le chef-porion n'est donc pas là? interroge-t-il. - ---Pardon, Monsieur, me voici, répond un homme vêtu en houilleur, mais -la taille droite et les yeux durs, sous le bord rigide de son chapeau -de cuir. - ---Ah, très bien. En ce cas, je vais commencer. Car sachez, porion, -que j'ai parfois des difficultés le premier jour de mon arrivée à une -fosse. Beaucoup de ces malheureux refusent de se laisser examiner; ils -croient que la compagnie cherche à se débarrasser des hommes malades. - -Ils font quelques pas, et, devant eux, défilent les mineurs. - -Le teint plus pâle encore au reflet des lampes, ceux-ci jettent des -regards inquiets sur la blouse blanche et sur le fourgon. - ---Tenez, appelez celui-là, dit vivement le docteur. - ---Viens ici, Lequien, crie aussitôt le chef-porion. - -Le houilleur obéit. Le docteur lui tapote l'épaule pour le -tranquilliser. - ---Mon ami, demeurez-là à l'écart, j'ai besoin de vous. - -Un instant après, son geste désigne encore quelqu'un dans la coulée -grise. - ---Ah, c'en est un dont je ne connais pas le nom, grogne le porion. -Et lui-même va prendre le houilleur par le bras. Mais celui-ci, -brutalement se dégage, et farouche, s'élance sur la pente. - -Le docteur se reprend à scruter toutes les faces qui passent devant -lui. Son regard fouille comme un scalpel les traits ravagés et cherche -à découvrir les stigmates du mal. - -Là-haut, les berlines grondent sur les dalles de fonte et les cages -qui s'accrochent aux verrous, saccadent des coups et des contre-coups -fracassants. Par une baie ouverte, passe le ronflement des gigantesques -bobines, lorsque de minutes en minutes, elles se lancent dans une -giration éperdue qui enroule et déroule les câbles. - -Et la ruée des sabots continue de marteler la terre; les échines -roulent; et les petites étoiles toujours s'élèvent sur la montée de -calvaire. - -Patient et doux, le médecin a pu enfin décider une vingtaine d'hommes à -le suivre, vingt hommes aux traits dépenaillés. - -Le porion leur a dit que la journée de travail leur serait comptée, et -qu'après l'examen du docteur, ils pourraient rentrer au coron. Alors, -à pas traînards, ils sont tous retournés à la lampisterie, remettre -leurs lampes à ces crochets matriculés, dont le contrôle, aux jours -d'épouvante, marque le nombre des ensevelis. - -Maintenant les voici groupés devant la roulotte, dont la porte -grande-ouverte, laisse apercevoir l'intérieur, sorte de laboratoire -rempli d'objets aux formes bizarres, d'instruments aux cuivres et -aux aciers polis qui froidement brillent. Inquiets, ils regardent le -docteur manipuler avec une méticuleuse attention son microscope. - ---Allons, mes amis, je suis prêt. Qui veut passer le premier? - -Les houilleurs murmurent; quelques-uns ont un mouvement de recul. Mais -l'un d'eux, bravement, s'avance. - ---Ah très bien, très bien! s'écrie le docteur qui le fait aussitôt -monter près de lui. - -Les autres tendent l'oreille, parce qu'on parle bas au camarade qui -secoue la tête. Enfin, les paroles chuchotées ont été sans doute plus -persuasives, car le camarade suit le docteur dans une partie de la -roulotte que cache un rideau. - -Les houilleurs, durant l'attente, échangent entre eux de brèves paroles -coupées de silence, de silence respectueux, pour tout ce savoir, toute -cette science qui, pour eux, émanent de ces appareils de laboratoire -aux formes hétéroclites et retordes. - -Assis à l'écart, sur un seau, le gardien de la roulotte, paraît être -tout pénétré d'importance et ne considérer qu'avec mépris, ces pauvres -êtres au teint jaunâtre, à la maigreur perçant la toile grise de leur -uniforme de de forçats. A une question timide, posée par ceux-ci, il -a répondu sur un ton sentencieux «taisez-vous». Et, crachant loin, -il a continué à fumer une pipe de terre, en regardant par de là -l'encombrement des stocks de charbon et des mâts de boisage dressés en -faisceaux, la haute et noire élévation de schiste, le terri, sur lequel -stationne un train entier de wagons. - -Le docteur reparaît seul, tenant en main une spatule d'acier sur -laquelle, quelque substance se trouve recueillie. Il s'assied sur un -haut escabeau, devant son microscope. Ses doigts nerveux et habiles -manient des lamelles de verre, puis il fixe son œil aux lentilles. - -Le houilleur paraît à son tour, bouclant le ceinturon qui retient ses -pantalons de toile. Gauche, embarrassé, n'osant pas faire résonner ses -sabots sur le plancher, il se croise les bras et reste debout derrière -le docteur. - -Un moment s'étant écoulé, celui-ci se tourne vers lui: - ---Eh bien, mon pauvre ami, oui, voilà ce que j'avais bien pensé... Vous -êtes atteint d'anémie ankylostomiasique. C'est grave. Si vous ne suivez -pas un traitement, vos vertiges augmenteront, vos palpitations de cœur -aussi et l'œdème se généralisera. Puis la consomption peu à peu vous -enlèvera toute force et vous serez obligé de cesser votre travail. - -Le mineur a baissé la tête, comme sous une malédiction. Sans lever les -yeux, il demande d'une voix sourde: - ---C'est y que ça a rapport avec l' boisson? - ---Avec l'intempérance? Mais non, mais non, c'est une maladie que vous -avez contractée en travaillant au fond. - -Alors le regard du mineur, va au groupe des compagnons qui sont tous -immobiles, les bras pendants, les épaules voûtées, pétrifiés par -l'attention. - -Un silence passe. Il semble que le docteur vient de jeter quelque chose -de pesant dans chacune de ces consciences confuses et sombres. Et voici -que lentement, pendant ce silence, une même pensée se forme derrière -tous ces fronts durs. - -Tout à coup, comme poussé par une colère âpre et triste, le houilleur, -dans la roulotte, exprime cette pensée commune. - ---Ben, ça serait-il l' Compagnie qui serait responsable de mon -incapacité si que je viendrais forcé d'arrêter? - ---La Compagnie responsable?... Mais, mon Dieu, dans une certaine -limite, oui je pense.... répond le docteur. Enfin, je vais toujours -vous signaler pour que l'on vous donne des soins. Quel est votre nom? - -Le houilleur longuement regarde le médecin avec méfiance, puis il finit -par dire: - ---Vasseur François. - ---C'est bien, au suivant. - -Un autre mineur au visage blême monte dans la roulotte, pour -disparaître, lui aussi, avec le docteur, derrière le rideau. - -Et la fosse continue de vivre sa vie formidable, en face de ces -existences broyées. La machine étend ses pulsations avec une -régularité, une puissance implacable; dans le beffroi, les molettes -tournent, s'arrêtent, comme obéissant avec précision; la pompe -d'épuisement et un tuyau d'échappement râlent en cadence. Là-bas, -sur le terri, une locomotive avance avec précaution, comme si elle -craignait de dégringoler sur le remblai. Elle s'accroche au long train -de wagons et s'en revient lentement en expectorant des jets de vapeur -hors de ses poumons d'acier. - -Là-dessous, dans l'écrasement des couches profondes, dans la touffeur -des fonds où hululent plaintivement les courants venus du jour, a -commencé le travail de bagne. A moitié nus, allongés sur le flanc, -aveuglés de sueur et la poitrine haletante, les haveurs, péniblement, -lancent de biais la rivelaine, pressés par l'étau des roches, tandis -qu'autour d'eux, dans les ténèbres lugubres, la mort guette, attentive. - -Et il va bientôt arriver au jour, l'or noir que décèlent leurs -rivelaines et passer au criblage, car les équipes de trieuses se -rendent à leur poste. Celles-ci arrivent, par bandes de trois ou -quatre, se donnant le bras, se chuchotant des choses qui les font rire -et secouer les plis coquets de leurs béguins de toile bleue. - -Auprès de la roulotte, un instant, elles s'arrêtent, mines sérieuses -et bouches bées. Mais, de là-haut, le surveillant du triage les cingle -d'un coup de sifflet suraigu. Alors, elles s'élancent sur la cale, et, -lutines, égrènent encore des rires clairs. - -Le docteur qui se trouvait de nouveau à son microscope, se penche hors -de la roulotte, avec un hochement de tête indulgent pour cet éclat de -gaîté, si bon à entendre parmi cet ensemble si désespérément morne -des êtres et des choses, qui reflètent mutuellement leur tristesse. -Puis, se rasseyant sur le haut escabeau, il s'adresse au houilleur en -expectative. - ---Non, cette fois je ne trouve rien. Vous n'êtes pas atteint par -l'ankylostome, par les mauvaises petites sangsues. Mais en vous -auscultant j'ai découvert que vous êtes malade de la poitrine. Il est -grand temps que vous vous soigniez; or, vous soigner, c'est ne plus -boire, car vous êtes un alcoolique. Oh! inutile de nier... D'abord, -vous buvez tous, tous. Il est six heures du matin et pas un de ceux -d'entre vous qui m'ont approché, n'avait une haleine qui n'empoisonnât -le genièvre. C'est navrant. - -Mais à voix basse, comme s'il se parlait à lui-même, le médecin ajoute: - ---Maintenant, c'est peut-être votre métier si pénible qui vous y pousse -un peu... - -Et dans ses yeux passe de la pitié, quelque chose de douloureux et de -doux. - -L'examen de toutes ces loques humaines continue. - -Chacun des misérables déchus, des misérables dégénérés au corps évidé, -attend le verdict du praticien dans une même attitude harassée, commune -à tous. Ceux qui ont été examinés ne s'éloignent pas, ils rentrent -dans le groupe. Et le groupe, épaules courbées, attend résigné sous la -pluie fine qui, commençant à tomber du ciel gris et sale, ajoute une -impression lamentable à cette détresse humaine. - -Et toujours la vie de cette chose qui les a brisés, continue de battre -invincible entre les murailles de fer, prolongeant son énergie vorace -jusqu'aux tréfonds du sol. - - -C'est fini, les vingt houilleurs pitoyables ont été examinés. Ensemble, -ils sont partis, groupe hâve. - -A présent, le docteur est seul, songeur devant le livre ou s'alignent -des noms avec, en regard, le résultat de l'observation médicale. - -Il songe avec tristesse à tout ce que chaque jour il découvre -d'affreux, de tares héréditaires aggravées de tares professionnelles, -dans ces grands troupeaux dévolus aux fatalités du labeur. Et tout -cela lui apparaît encore plus désolant, dans ce pays envoûté par la -désespérance d'un ciel éternellement sombre, qui pèse comme un bloc -d'ennui. - -Envoyé dans ce Nord par l'État, afin d'enquêter sur la mystérieuse -anémie, il touche en même temps à toutes les plaies. Et il a conscience -de l'inanité de son rôle, lui, médecin, alors que le seul remède ne -relève que du domaine social. Il hausse les épaules devant cet ouvrage -de statistique. Il se demande ce que seront les générations futures de -cette race de houilleurs, les petits-fils dégénérés de ces alcooliques, -de ces tuberculeux, qu'épuisent encore les larves des fonds. - -Et là, près de lui, dans le colosse de fer, résonnent des bruits -pressés, trépidants, comme si les féroces impatiences qui mettent en -désaccord le travail et la vie, soufflaient leur fièvre aux machines. - -Le docteur pousse un soupir et referme le livre. Il se lève, quitte sa -blouse blanche et revêt sa redingote. D'un geste distrait, il brosse -avec le revers de sa manche son chapeau haut de forme, sans guère y -amener un reflet. Puis il descend les degrés de bois et sans se soucier -de la pluie fine, roule lentement une cigarette, en suivant du regard -les épaisses volutes de fumée noire, qui sorties de la cheminée du -bâtiment d'extraction, se déroulent très loin, lentes et lourdes. - -Tout en sifflotant son air mélancolique, le gardien maussade a commencé -de remettre tout en ordre, dans cette roulotte où se dit--hélas!--une -bonne aventure lamentable. - -Soudain, un coupé électrique surgit et fait, dans un glissement rapide -et doux, une élégante courbe à travers la cour: de la grille à la porte -des bureaux où il s'arrête silencieux. - -Nu-tête, porte-plume sur l'oreille, un commis s'est précipité à la -portière et a salué bien bas un grand vieillard sec et droit. La -portière refermée, il l'a suivi, incliné comme s'il portait une traîne. - -Et le voici qui reparaît, ce commis, et, toujours empressé, agitant ses -manches de lustrine, accourt auprès du docteur. - ---Monsieur le directeur général vous prie de passer aux bureaux. - -Tranquillement le docteur répond: - ---«Je vous accompagne». Mais l'employé affolé par son zèle, devance -prestement le médecin, tandis que celui-ci s'en va, lentement, comme si -un lourd ennui l'empêchait de se hâter. - - -Le directeur général est seul dans le bureau de l'ingénieur, où, sur -des tables élevées, sont disposés les plans souterrains de la fosse. - -Debout, il va et vient d'un pas sonore, autoritaire, les lèvres -serrées, ce qui fait pointer en avant sa barbe blanche plantée drue. - -La taille militairement sanglée en l'habit au revers duquel saigne la -rosette d'officier de la Légion d'honneur, le port de tête droit, la -démarche roide, sans rien de souple ni d'hésitant, tout en lui indique -le commandement, la volonté obéie. Dix-huit mille êtres sont sous les -ordres de cet homme et aucun d'eux, n'est individuellement considéré -par lui: seule la masse, comme un levier. - -On frappe à la porte. D'une voix brève le directeur ordonne: - -«--Entrez». - -Le docteur est devant lui, gauche et timide un peu, mais avec dans ses -bons yeux mélancoliques, une petite flamme claire d'intelligence. - ---Docteur, veuillez m'excuser si je vous distrais un instant de vos -travaux, mais j'ai à vous adresser une légère représentation. - -Il a fait un geste indiquant un siège et tous deux se sont assis. Alors -une voix sèche commence de résonner dans la pièce froide et nue. - ---L'État, impose aux Compagnies minières un contrôle qui devient de -jour en jour plus investigateur. En ce moment, elles le subissent -sur une question d'hygiène. Or donc, depuis deux mois, comme médecin -délégué, vous enquêtez chez nous afin de situer par diagrammes et -rapports statistiques, un mal très vaguement déterminé et auquel, -permettez-moi de vous le dire, je ne crois que très peu. - -Devant un geste de protestation, la voix devient plus incisive et -mordante. - ---Oui c'est ainsi, on veut trouver dans ces vulgaires malaises -intestinaux que tout simple terrassier connaît, un mal redoutable, -épidémique et contagieux, sévissant sur les personnels houillers. - -Or, ceci m'indiffère absolument, toutes les Compagnies minières étant -également suspectées et soumises à examen. Mais chez elles--et voici le -seul point qui m'intéresse--l'enquête n'est pas menée de la même façon -qu'elle l'est ici. - -Je m'explique. Alors que chez elles on examine dix pour cent des -ouvriers, dix sujets pris absolument au hasard, chez nous ces derniers -sont choisis, triés; on semble éviter d'avoir à examiner un homme -d'aspect robuste. Or, il est évident que chez les sujets débilités par -une cause quelconque, on est enclin à trouver aussitôt, les effets -morbides de cette fameuse anémie ankylostomiasique. Je crains donc, -qu'il n'en résulte un état comparatif, fâcheux pour notre exploitation. -Pourquoi user de méthode sélective? J'ai la certitude que ces sangsues -microscopiques, auxquelles on a donné un nom pompeux, habitent aussi -bien des organismes robustes, sans que ces organismes en souffrent -gravement. Que l'on interroge nos porions. Beaucoup, diront qu'ils -eurent pendant leurs longues années de fond, à souffrir passagèrement -de troubles digestifs et intestinaux, sans que, pour cela, leur -constitution en ait été délabrée. Enfin, encore que ces statistiques -portent sur un fléau très contestable, je désire que la nôtre ne nous -soit point nuisible par comparaison. Vous me comprenez, n'est-ce pas, -docteur? - -Les yeux froids, immobiles, du directeur restent fixés sur la face -triste du médecin, avec une expression de sagacité aiguë, pénétrante, -tandis que sa véritable pensée demeure en retrait derrière ses -arguments. - -Le docteur pousse un soupir et doucement hausse les épaules. - ---Mon Dieu, monsieur le Directeur, je ne veux pas m'évertuer à vous -convaincre de la gravité d'un mal auquel vous ne voulez pas croire. Je -désire seulement vous assurer que la Compagnie ne doit rien craindre -de la façon dont je mène mon enquête. Je n'ai point, dans les autres -fosses, examiné systématiquement que des hommes d'aspect maladif. -Sachez que, dans cette dernière fosse, je pose déjà quelques jalons -pour l'enquête ultérieure que je ferai sur la tuberculose; j'examine -ici certains rapports, certains faits connexes... - -A ce nom de tuberculose le directeur a laissé échapper un petit geste -d'impatience, et un pli volontaire, s'est creusé entre ses sourcils. -Mais s'étant ressaisi presqu'aussitôt, sa physionomie dure s'est fondue -dans un sourire aimable, cependant que sa voix métallique, reprenait -cette fois avec une nuance de douceur: - ---Voilà qui est très bien, docteur, et je vous remercie de m'avoir -éclairé; cette déclaration me suffit; et ne croyez pas, en suite de -cette conversation, que j'eusse contre vous quelque suspicion ou -sentiment hostile. Non pas; je craignais tout simplement que vous -n'usiez envers la Compagnie de quelque sévérité. Je n'ai jamais vu en -votre manière d'agir, que le fait d'une conscience absolue apportée -dans votre travail, en un mot une admirable probité professionnelle. -Et c'est bien là, croyez-le, toute ma pensée. Car, je vais même vous -avouer que, le poste de médecin principal étant vacant dans notre -Compagnie, il me serait agréable que vous en acceptassiez la charge, -après vos enquêtes officielles sur l'ankylostome et la tuberculose. - -Au lieu de la petite flamme de convoitise qu'on avait espéré allumer -dans les yeux du médecin, quelque chose y brille d'ironique. - -Un silence redoutable sépare les deux hommes, un de ces silences qui -sont pour l'âme une souffrance, un de ces silences actifs où rien n'est -assoupi, où le mépris, la haine, tout ce qui éloigne, tout ce qui -brise, travaillent. - -Enfin le médecin se lève et dit, lentement, de sa voix calme avec -pourtant un pli méprisant aux commissures des lèvres: - ---Je vous remercie de cette offre, monsieur le Directeur, mais -certaines considérations d'ordre intime m'empêchent de l'accepter. - -Subitement, le Directeur a repris sa physionomie dure, impérieuse, et -le voici qui s'exprime froidement, sur un ton de réprimande. - ---«Mais réfléchissez, docteur. Savez-vous bien que le poste est des -plus enviable..... quinze mille..... - -[Illustration] - ---Je le sais, Monsieur, et c'est pourquoi je vous remercie encore, -d'avoir un instant pensé à moi. - -Un «je n'insisterai pas» hautain, a vibré dans la petite pièce froide -et nue. Le silence hostile va planer encore. Mais les deux hommes se -sont inclinés. - - -Dehors, la pluie fine a cessé, mais le ciel sombre et bas, pèse -toujours sur cette terre. Des locomotives jettent leur cri déchirant; -là-bas, un remorqueur, sur quelque canal, semble leur répondre par un -long sifflement enroué. Et cela s'étend, et cela meurt, très loin dans -les espaces illimités de la plaine. - -Le docteur qui a quitté la fosse, marche lentement, les mains croisées -sur le dos. Il suit la rue formée d'un côté par le mur clôturant la -mine et ses terrains, de l'autre par la file des estaminets que, de -distance en distance, coupe un terrain vide, par où on aperçoit le -coron, géométrique comme une colonie pénitentiaire. - -Il va, songeant à ce pays de richesses et de douleurs, de forces et -de misères. Il pense à tous ceux qui sont là, sous lui, dans les -profondeurs d'abîmes, luttant contre les forces élémentaires. Et c'est -bien une pitié fraternelle qu'il ressent pour eux. - -Des faces de houilleurs repassent par son esprit. Il revoit des yeux, -brillants dans des pâleurs émaciées, ou encore de ces faces passives -figées par l'abêtissement. - -Mais le médecin s'arrête; d'un cabaret, sortent de rauques éclats de -voix et sur le pas de la porte, deux houilleurs causent en titubant. - -Ils sont tous là, ceux qu'il avait puisés dans la coulée grise -où brillaient les petites lampes funèbres. Il les reconnaît, il -s'approche, et par la porte ouverte les contemple d'un air découragé. - -Mais eux l'ont aperçu, leurs yeux hébétés par l'ivresse s'étonnent. -Puis c'est brusquement un même élan de haine aveugle, de fureur -animale. Des poings se tendent, des bouches se tordent pour hurler des -injures et des menaces. - -Tout à coup, l'un d'eux se précipite sur la porte et la ferme à toute -volée, comme s'il la lançait pour écraser quelqu'un. - -Alors lui continue sa route plus lentement, le dos rond, la tête -penchée. Et tout autour de lui, grandit cette désespérance qui vient on -ne sait d'où... des hommes peut-être... ou bien des choses... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Veuve - - -Le vent gémit; la pluie grelotte contre les vitres. Dehors, la nuit est -profonde, mais là-bas, au loin, sur un point de l'horizon de ténèbres, -les fours à cokes mettent une lueur d'aurore fantastique. - -Par instants, dans la chambre enténébrée où le poêle jette par son œil -incandescent une petite clarté solitaire, un long sanglot s'élève et -expire dans le silence. Puis, c'est un tressaillement du charbon dans -son creuset de fonte, ou bien encore, c'est une braise qui tombe comme -une larme. Et l'on n'entend plus que le glissement triste de la pluie -sur les vitres et les gémissements du vent. - -Dans un coin, quelque chose a remué. Une silhouette s'est dressée; elle -s'est approchée de la fenêtre. Longtemps elle y demeure immobile, puis -elle s'affale et une voix de femme se met à se plaindre doucement, -douloureusement. - -Un bruit pesant, cadencé, s'approche; une patrouille passe et s'éloigne. - -Tout à coup, les plaintes cessent, la femme se lève et s'écrie: «j'y -revas». Alors la porte de la chambre s'ouvre, et voilà la femme qui, -dans la nuit, sous la pluie glacée, s'en va titubante, comme saoule. - -Elle passe devant d'autres maisons accroupies dans le noir, à distances -égales. Des lumières clignotent et le vent fait battre des portes, -lugubrement, comme si toutes ces maisons étaient abandonnées. Un chien, -quelque part, hurle l'angoisse, la mort. Et les tintements sinistres -des glas que l'on sonne dans les paroisses, agonisent dans l'air, venus -de très loin, à travers les ténèbres. - -Mais Elle, ne voit rien, n'entend rien. Elle va toujours, les yeux -fixés au dedans d'elle-même, fixés sur trois faces que l'épouvante a -immobilisées dans sa mémoire. - ---«Oh mon pauvre homme, mes pauvres fieux». - -Et sa plainte s'en va, tordue par le vent, dont les rafales déferlent -sur la grande plaine rase. - -Elle grimpe un talus, tombe sur les genoux, se relève. Ses pas -s'enfoncent dans la terre détrempée d'un champ; la pluie l'aveugle; -mais elle continue à avancer avec obstination dans les épaisses -ténèbres. - -Apparue soudainement, une grosse étoile électrique, là-bas brille -immobile. Et ceci maintenant semble guider cette femme dans -l'aveuglement de la nuit. - -Elle traverse une route, puis, boitant sur le ballast, franchit une -voie ferrée; après quoi elle longe une palissade. Et voici qu'autour -d'elle, c'est un enchevêtrement de formes vagues. Elle se heurte à -une sorte de muraille; ses mains palpent les angles de gros blocs de -houille superposés. - -Tout à coup, une ombre surgit devant elle, se silhouettant sur la lueur -électrique. Une voix lui crie «On ne passe pas». Alors, elle fait un -détour, frôlant des gerbées de mats dressés et se heurtant encore -contre des stocks de houille. - -Elle marche toujours, elle avance avec des tâtonnements de bête -nocturne qui, peureusement, rôde. Et de distance en distance, l'ordre -est répété, par des sentinelles invisibles «Passez au large». - -Sans révolte, elle suit la direction que la forcent à prendre toutes -ces voix, qui de l'ombre, durement la repoussent. - - -Une grille; derrière cette grille, une compagnie d'infanterie, l'arme -au pied. En deçà, trois rangs successifs de gendarmes à cheval, botte -contre botte, immobiles, silencieux et sombres. Et devant ceux-ci, -depuis les poitrails frémissants de leurs chevaux, s'étend une grande -masse noire, mouvante, d'où monte une rumeur qui ondoie selon le vent -et que parfois domine un cri aigu. - -Voici trente heures que le troupeau affolé des femmes se presse contre -ce barrage. - -Un fanal électrique qui, dans la cour de la fosse, du haut de son -gibet, vaguement là-bas, révèle la grande masse tragiquement muette -et obscure du bâtiment d'extraction, diffuse jusqu'à cette foule, une -lueur qui blêmit les faces crispées, émergeant de l'amas compact des -corps. - - -Les voix des factionnaires ont mené jusqu'ici la pitoyable errante. Et -voici qu'à présent, sa plainte se mêle et se confond avec les autres -plaintes:--«Oh! mon pauvre homme, mes pauvres fieux». Poussée par -son angoisse, elle pénètre dans cette foule aussi avant que cela lui -est possible, jusqu'à ce que son élan soit entravé. - -[Illustration] - -Maintenant, elle va demeurer là, _à les attendre_, comme elle le fit -hier, durant toute la lugubre journée, comme elle le fit cette nuit -même, avant que ne la prit cette idée impulsive de retourner au coron -s'assurer _qu'ils n'étaient pas rentrés_. - -Dépeignée, le visage creux, sa robe dégouttante de pluie et plaquée sur -ses os, elle reste clouée sur place, sans entendre autour d'elle les -propos déments. D'instant à autre, d'un geste égaré, un geste de folle, -elle écarte une mèche de cheveux mouillés, qui retombe sur son front. -Et le regard fixe, l'oreille tendue, elle est attentive à tous les -bruits qui peuvent venir de la fosse. - -Là-bas, dans le grand bâtiment rigide et muet, un marteau frappe à -coups égaux; et ce bruit perdu et solitaire grandit encore l'impression -de désastre et de mort que donne cette masse désemparée. - -Pourtant, son imagination de femme ignorante et simple ne complique pas -son angoisse. De la catastrophe, elle n'évoque rien, n'imagine rien. -Elle ne se représente pas son mari, ses fils, défigurés, carbonisés -ou broyés; ni des monceaux de cadavres noircis, devenus pareils à des -blocs de schiste, non plus que d'hurlantes agonies. Elle ne voit point -une galerie en feu grésillant des chairs, ni des éboulements mettant -des corps en bouillie, ni l'eau des poches éventrées s'entonnant dans -les bouches, ouvertes pour un dernier cri d'appel. - -Non, elle attend qu'ils viennent à elle, dans leurs sarraux de toile -grise, le dos rond, les mains sous les aisselles, leurs gourdes de fer -blanc leur battant les reins. Elle attend que ces trois faces qu'elle a -toujours présentes devant les yeux, s'animent, et que la voix éraillée -du père lui dise: «Nous v'la». - -Et puis, de leurs chantiers souterrains et de l'existence qu'ils -y mènent, elle ne connaît rien. Cette grille, elle ne l'a jamais -franchie. Elle ne fut ni trieuse, ni moulineuse, comme le furent, étant -jeunes, beaucoup de femmes de houilleurs; fille de paysans, jadis elle -travaillait aux champs. Dans le coron, elle n'a connu que ces départs -et ces retours des hommes, ces allées et venues régulières, espacées -par un grand vide des heures, pendant lesquelles on voisine et on -paresse devant des bolées de café. - -Mais quoiqu'elle ne soit guère torturée par de terribles évocations, -le silence insolite, le silence funèbre de cette fosse, l'oppresse, lui -serre le cœur. Et si elle n'écoute pas les propos désespérés des femmes -qui l'entourent, elle attend avec anxiété que cette grande bâtisse -lugubrement muette, s'anime d'un peu de vie. - -Parfois, elle s'évanouit dans une douloureuse somnolence où elle perd -conscience des heures noires, des heures glacées qui se succèdent -lentement. Alors, il arrive que les trois faces toujours présentes -à son esprit se mêlent au souvenir de la maisonnette vide, dans le -coron dépeuplé, au souvenir de simples choses familières, qui là-bas, -semblent attendre les absents. Les vêtements de rechange sont placés -sur une chaise; le cuvier dans lequel ils devaient se débarbouiller, -est près du poêle qu'elle a rallumé; sur la table, il y a une lettre -qu'apporta le facteur, et qui est adressée à son fils aîné. Et toutes -ces choses prennent dans son esprit, l'étrange aspect que revêtent -celles que l'on voit dans un cauchemar. - -Puis tout cela disparaît, et elle retombe dans une hébétude profonde, -ne vivant plus que pour un bruit de pas, qui pourrait venir de la -fosse, de cet inconnu terrible. - -Tout à coup, une voix, crie «V'la qu'on en remonte encore». Peut-être, -par les fissures du barrage, a-t-on aperçu des civières passant au -loin, vagues fantômes dans le rayonnement blafard et mourant du fanal -électrique. - -Aussitôt, la foule a comme un grand spasme. Des femmes se jettent -dans les bras l'une de l'autre et s'étreignent en poussant des cris -aigus. Il y a des bousculades, des remous. Puis des vagues hurlantes, -hérissées de bras, vont déferler contre les poitrails des chevaux. Les -mains s'accrochent aux brides, les montures se cabrent, et les voix -hurlent.--«Laissez-nous entrer, nous voulons nos hommes.» - -Un commandement bref et menaçant retentit: «Refoulez». Alors les sabres -ont des reflets qui vacillent, des aciers s'entrechoquent; et le sombre -barrage s'ébranle et s'avance. Mais voici qu'une immense clameur -s'élève, qui grandit, s'enfle. Et les manteaux noirs, doivent reculer -devant un reflux irrésistible de la foule entière, cependant que les -chevaux hennissent de peur, en sentant un grand souffle vivant. - -De nouveau, les gendarmes sont contre les grilles, immobiles, et serrés -botte à botte, solides comme une muraille épaisse. - -Les malheureuses femmes délirent. Elles lancent des -injures aux gendarmes, elles les lapident avec les -épithètes--misérables--lâches--assassins--comme avec des quartiers de -briques. - -«_On en remonte_», c'est la troisième fois, depuis qu'elles sont -massées devant cette fosse, qu'elles entendent ce cri. Et chaque fois -leur élan pour franchir les grilles, pour courir là-bas jusqu'au puits, -se brise contre le barrage. - -Maintenant, elles ne lancent plus d'injures, elles clament--les -noms--les noms--donnez-nous les noms... - -Et des voix se font suppliantes. Mais rien ne leur répond. Derrière ce -barrage de troupe et cette grille, c'est toujours le même sinistre et -redoutable silence, de tout ce qu'on leur cache d'horrible. - -Alors, tandis que là-bas, le marteau solitaire continue de frapper à -coups réguliers, ici, les sanglots et les plaintes, se reprennent à -monter de l'amas confus, où la lueur frisante du fanal électrique, -vient blêmir des visages de femmes échevelées. - - -Lorsqu'Elle avait entendu ces mots qui donnèrent un frisson et un -spasme à la foule, ses genoux s'étaient mis à trembler, ses mains -s'étaient accrochées aux épaules qui étaient devant elle, et elle -avait senti son cœur, battre violemment jusque dans sa gorge. Dans cet -instant, elle avait eu la soudaine et fugitive vision de son homme et -de ses fils s'en retournant avec elle au coron. - -Et puis, tout s'était brouillé dans son esprit. Des remous l'avaient -entraînée. Pressée entre des épaules et des poitrines, elle avait -suivi les grands mouvements de flux et de reflux. Mais aucune révolte, -aucune colère, ne lui avaient fait hurler des injures. Elle était -restée isolée dans sa propre angoisse et sa douleur sourde. Seulement, -à présent que des sanglots et des plaintes s'élèvent, elle se cache le -visage dans les mains et se met elle aussi à pleurer et à gémir, ayant -peut-être compris, comme les autres, l'affreuse signification de ce -grand silence qui continue de planer sur la fosse. - -Les heures noires passent, et sans cesse, la pluie qui noie les -ténèbres, tombe glaciale, mortelle, sur les épaules qui frissonnent; et -toujours, le vent de la plaine rase, passe à grands coups de faux sur -toutes ces têtes éperdues, sur toutes ces faces blêmies et crispées. - -De sa chevelure plaquée, l'eau lui glisse sur la nuque, un froid -de glace lui coule dans le dos. Mais elle ne ressent plus rien. -Ses jambes, tour à tour flagellent puis se raidissent; sa taille -s'affaisse, puis se redresse, mais elle n'a plus conscience de sa -fatigue. La foule attend l'aube, comme si le jour qui va paraître, -devait amener un nouvel espoir. Elle aussi, attend, avec la résignation -d'attendre là toujours, engourdie, tombée dans une profonde torpeur -physique. - -Elle ne sort même pas un instant de sa prostration, quand une femme, -à côté d'elle, prise d'une crise de désespoir, se met à lui serrer le -bras et à lui dire en branlant la tête: «Non... non... voyez-vous c'est -bien fini... ils ne remonteront plus jamais... jamais.....» - -[Illustration] - - -[Illustration] - -Le jour paraît, avec une tristesse de crépuscule. Aucune aurore, -aucune teinte claire, ne s'éveillent ni ne s'irisent dans le ciel -uniformément sombre; aucun rayon ne peut trouer cette grande loque -sale qui, lentement, lourdement, au-dessus de la plaine glisse et qui -à l'horizon, semble sur elle, pendre et traîner. Rien ne vibre, rien -ne se colore: seule une lividité de plomb, révèle les choses. Et les -choses, restent inertes et sans joie. - -Dans la cour de la fosse, les chevaux attachés à des piquets, -s'ébrouent et frappent du sabot le sol boueux et noir. Des soldats -toussent, dans la compagnie d'infanterie qui se tient l'arme prête -auprès de la grille fermée. Le long du mur de clôture, entre des -faisceaux de fusils, des feux de bivouacs pâlissent. Et le grand -bâtiment de fer, grandi par le silence, pèse, morne et tragique, sur -le réveil lugubre. Plus rien ne gronde ni ne résonne sous ses grandes -nefs sonores et vides. L'arrêt de ses machines, l'arrêt sinistre de sa -respiration large et profonde, ont fait de lui un cadavre géant. - -Maintenant, plus une civière n'en sort, furtive. Il est terminé, le -mystérieux travail de la nuit, et des factionnaires gardent l'entrée du -long bâtiment sans étage, dont on a fait une morgue. - -Là, sur le froid carrelage dans la pénombre que traversent obliquement -des raies de jour blafard tombant des fenêtres, sont alignées cinquante -bières béantes. Et sur la blancheur des suaires, se détachent les -attitudes suppliciées des cadavres noircis par le feu souterrain: -formes confuses et terribles, hérissées de gestes effrayants et -pétrifiés. - -Il semble que leur torture se perpétue au-delà du trépas et que jamais, -ces morts ne s'endormiront, quand leur cercueil sera clos. - -La voici venue l'heure redoutée où il va falloir, à celles qui -attendent encore un être humain, rendre ces choses tordues, -recroquevillées et calcinées. - -Là-bas, au-delà du barrage, un grondement, monte menaçant. C'est qu'à -présent, les femmes connaissent l'affreuse vérité; elles savent -que pas un houilleur ne remontera vivant au jour. Elles exigent -furieusement leurs morts. Mais les malheureuses dont la douleur -s'exaspère, ignorent encore que là-dessous le charnier est en feu et -qu'on ne peut même plus leur promettre d'autres cadavres, que ceux que -l'on va présenter à leurs yeux épouvantés. - -Des sections d'infanterie et des pelotons de gendarmes, cantonnés dans -les terrains vagues de la houillère, viennent encore renforcer les -troupes qui encombrent la grande cour. Des ordres se transmettent; les -officiers font former à leurs hommes une double haie qui, partant de -la grille, va aboutir à la morgue où pénètrent des gendarmes, le pas -pesant, et jugulaire au menton. - -Derrière les barreaux qui défendent les fenêtres des bureaux, -apparaissent par moment, des figures pâles et inquiètes. Et le grand -bâtiment inanimé, semble regarder lui aussi la morne animation de cette -cour, avec les grands yeux vitreux de ses verrières. - -Soudain, des cris vibrants et douloureux, montent vers le ciel funèbre: -on vient d'annoncer à la foule, que par petits groupes, elle va enfin -avoir le droit de reconnaître les cadavres. - -Hébétée, étourdie, semblable à une personne qui serait brusquement -passée d'une profonde obscurité à une clarté vive, Elle regarde avec -des yeux effarés les soldats immobiles et silencieux qui l'entourent. - -Un officier lui ordonne. «Suivez le groupe.» - -Alors, docilement, Elle suit celles que l'on a laissé pénétrer par -le guichet et qui s'avancent, sanglotantes, entre les deux haies de -baïonnettes. - -A l'entrée de la morgue, d'où l'on aperçoit les cercueils béants, le -groupe lamentable a un recul d'épouvante. Puis celle qui marchait en -tête du groupe, s'avance, les mains jointes sous le menton, la tête -inclinée, dans une attitude de pitié douloureuse. - -Une femme tombe lourdement sur les genoux, brisée, et s'appuyant -d'une main au rebord d'une bière, s'écrie, la voix chevrotante et -lointaine.--Oh! mon Dieu, mon Dieu... est-il possible de nous les -rendre comme ça!... - -Deux autres, se tenant serrées par le bras, suivent rapidement la ligne -des cercueils, le corps penché en avant, les regards avides, cherchant -à reconnaître un visage. Arrivées au fond de la longue salle froide -et nue, les deux femmes se retournent, s'appuient contre le mur et -demeurent là sans bouger, le teint jauni, les lèvres décolorées, le -visage contracturé, sans une larme, avec des prunelles fixes de folles. - -Ici, comme dans la cour pleine de troupes, Elle, reste hébétée. Mais -un des gendarmes qui se tiennent échelonnés derrière les cercueils, -s'avance et lui dit. «C'est aux vêtements, qu'il faut essayer de les -reconnaître.» - -Alors Elle s'agenouille devant une bière, se penche vers le cadavre -carbonisé qui, sur le suaire, paraît se tordre encore de souffrance. - -Sur le crâne, les cheveux ont disparu, brûlés. Dans la face noircie, -les orbites sont vides, et la bouche, n'est plus qu'un trou aux rebords -tuméfiés, d'où découle un filet de sanie putride. Le ventre est ouvert, -les intestins ont débordé, bouillonnement figé, entre les jambes qui -sont demeurées ployées. Pas un lambeau d'étoffe, seules de grosses -bottines aux semelles cloutées, chaussent encore les pieds de leur cuir -racorni. Après que, les paupières ardentes et les mains fébriles, elle -a touché les bottines du mort, elle hausse doucement les épaules et -secoue la tête d'un air désespéré et dolent. - -[Illustration] - -Et puis, vers la bière voisine, elle se tourne. Là, sur la forme -hideuse, il y a un rappel de vie, rappel étrange et terrifiant. La -chair d'une épaule est demeurée blanche, alors que tout le reste du -corps est noirci et que le bras attaché à cette épaule se montre -ratatiné et tordu comme un cep de vigne. - -Elle a saisi un morceau de tricot que la flamme du grisou n'a pas -consumé, elle le tourne et le retourne entre ses doigts tremblants. -Ensuite, elle palpe un lambeau de velours à côtes, qui entoure encore -l'extrémité d'une jambe. - -Tout à coup elle se redresse, se couvre le visage de ses mains et -gémit: Oh oui, le voilà, c'est lui, c'est mon homme!... - -Une sorte d'employé qui tient des feuillets à la main, s'avance -vivement. - ---Vous l'avez reconnu?... - ---Oh oui, Monsieur, c'est lui, c'est mon pauvre homme. - -Un sous-officier, qui se trouve là avec des brancardiers, lui demande: -En êtes-vous bien sûre? - -Mais l'homme aux feuillets intervient, et avec colère dit au sergent: -«Allons, c'est bon, fermez donc cette bière et sortez la immédiatement -d'ici». Il demande le nom du mort, l'inscrit sur un feuillet; puis, -avec de la craie, sur le couvercle de sapin, il moule d'une belle main -de comptable ce mot: _Reconnu_. - -Tout le long de la sinistre rangée des cercueils, ce ne sont -qu'agenouillements des pitoyables femmes, dont les visages bouleversés -et flétris se penchent avides et sans dégoût sur les linceuls souillés, -d'où montent des exhalaisons putrides et une puanteur écœurante de -chlore. - -Et leur douleur est sans contrainte; à leurs soupirs, à leurs -gémissements et à leurs sanglots, se mêlent les lourdes exclamations du -grossier patois. - -Soudain, un officier paraît, consulte sa montre, et dit aux gendarmes: -«Les quinze minutes sont passées, faites évacuer la salle. - -Quinze minutes! c'est le temps que le service d'ordre a décidé -d'accorder à chaque groupe pour reconnaître ces cadavres -méconnaissables. - -Alors ce sont des hurlements et des cris de révolte. Une malheureuse -se débat, s'accroche à un cercueil. Mais les gendarmes, aussitôt -s'irritent et emploient la force pour briser ces nerfs de femmes. - -Ils se sont rangés, coude à coude, d'un mur à l'autre, et pas à pas, -poussant devant eux le troupeau des veuves en larmes jusqu'à une porte -de sortie qui se trouve à l'extrémité de la morgue, ils dégagent cette -longue salle comme ils le feraient d'une rue, en temps de grève. - -Comme un gendarme la poussait, Elle, simplement avait dit: - ---J'ai encore mes deux fieux à retrouver. Puis, voyant qu'on ne -l'écoutait point, elle avait obéi, baissant la tête, résignée. - -D'autres femmes, vont entrer dans cette morgue et, contre les murs -froids et nus, vont encore se briser d'autres sanglots. - - -Dehors, le sergent l'attend avec les brancardiers, qui vont porter -jusqu'au coron le cercueil déjà mis sur une civière. Derrière celle-ci, -elle se place, comme elle le ferait derrière un corbillard. Et l'on se -met en marche: eux d'un pas cadencé et lourd, elle, avec un air brisé -de pauvresse. - -Les brancardiers passent derrière les troupes. Ils ont reçu l'ordre -de quitter la fosse en faisant un long détour à travers les terrains -vagues. - -A cet instant, des cris s'élèvent, quelques voix furieuses menacent. -Des hommes, des houilleurs qui travaillent dans les autres fosses -et qui avaient ici un père, des frères, un ami, sont entrés aussi -pour reconnaître les cadavres. Et ces hommes tendent le poing aux -figures peureuses qui, à l'abri des fenêtres grillagées du bureau, -les regardent passer. On entend des coups sourds, un bruit de lutte. -Puis, la haie des soldats s'entrouvre pour laisser passer des gendarmes -emmenant quatre hommes qu'ils viennent d'arrêter. - -Les brancardiers longent le grand bâtiment inanimé. Ils passent devant -la montée de terre où, dans la boue, sont restées imprimées les foulées -de ceux que jamais plus les cages rapides ne remonteront au jour. Et -les voici qui hâtent leur marche, épouvantés, semble-t-il, de passer en -cet endroit avec la pauvre femme qui les suit. - -Ils traversent des voies ferrées, s'avancent entre des trains entiers -de wagons vides et l'encombrement des bois de mine, où sont encore -échelonnés des factionnaires. - -[Illustration] - -Sur la gauche, se dresse le terri, la noire colline de schiste, au haut -de laquelle une sentinelle va et vient, les regards fixés au loin, du -côté des autres fosses... Puis, s'ouvre le grand vide de la plaine. -Les pas des brancardiers s'appesantissent dans la terre grasse des -champs, le poids du cercueil raidit leur bras. Le sergent qui les -conduit, leur ordonne de s'arrêter et de déposer la civière. - -Ils se taisent, ils craignent de parler et pour prendre contenance, ils -contemplent le ciel sombre qui glisse tout d'une pièce. Et la femme -pleure, le regard fixé sur le cercueil. - -Là-bas, un paysan travaille à la terre. Il conduit d'un bout à l'autre -d'un champ labouré, deux chevaux lents, attelés à une herse. Il marche -auprès d'eux, à longs pas réguliers, et leur crie de temps à autre, -d'une voix calme, un hue dia qui s'éteint sans écho dans l'espace. Et -l'on entend des chants de coqs, qui viennent du lointain paisible, d'un -vieux village, si vieux qu'il a pris la couleur de la terre. - -De leur pas cadencé ils se remettent en marche; et bientôt apparaît le -coron que cachait une ondulation du sol: Village artificiel, sans âme, -sans passé, et qui peut-être, n'a comme nom, qu'un chiffre. - -Dans une des longues rues parallèles, uniformes et désertes, ils -s'avancent et leurs pas crissent sur le mâchefer. Soudain, la femme, -dit: c'est ici. Alors, ils pénètrent avec la civière, dans la petite -demeure. Sur deux chaises, ils placent le cercueil, après quoi ils se -découvrent gauchement. Puis ils s'en vont en se hâtant, comme des gens -qui ont encore de la besogne. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Un long temps, elle demeure assise, inerte, auprès du cercueil. Puis, -très lasse, se lève et prend un à un, les effets posés sur une chaise, -vêtements de rechange que les trois hommes devaient revêtir après -s'être débarrassés de leurs loques de fond humides de sueur, maculées -de houille et de boue. Elle replie tout cela lentement, soigneusement, -et de gros sanglots l'étouffent. - -Trois paires de sabots sont rangées près du poêle; elle les pousse sous -le lit, aussi loin qu'elle le peut... Ensuite, elle prend la lettre -qui se trouve sur la table. Longuement, des larmes plein les yeux, -elle relit l'adresse, elle relit le nom de son fils aîné. Mais elle ne -déchire point l'enveloppe qui tremble dans sa main et dans un tiroir, -elle la glisse. - -Maintenant, elle va faire à cette chambre une toilette mortuaire. Sur -le carrelage, qu'elle veut laver, elle répand l'eau du baquet, dans -lequel, ils eussent décrassé leurs torses et leurs faces noircies. -Mais elle défaille, ses mains se crispent sur sa poitrine. Depuis deux -jours, elle n'a pris aucune nourriture. Et la faim, celle dont la -torture fait hurler les bêtes, la pousse à se saisir avidement d'un -morceau de pain demeuré sur la table. Elle le dévore avec une voracité -inconsciente. Après quoi, elle reprend sa tâche funèbre. - -Le carrelage étant devenu net, elle le saupoudre de sable fin. Puis, -elle change les rideaux de la fenêtre et ferme le contrevent. Elle -accroche aussi le volet de la petite porte vitrée qu'elle laisse -entr'ouverte. Alors, dans la demi obscurité, elle continue d'aller -et venir, finissant de rendre décente et propre, la petite chambre -qu'habite le mort. - -Ici, c'est le devoir qui, malgré sa lassitude, la fait encore agir. -Car elle n'aurait ni la force, ni le courage de pénétrer dans la pièce -voisine, là où couchaient ses deux fils, dans cette chambre dont les -lits encore ouverts, gardent l'empreinte de leurs corps..... - -Dehors, des hommes passent, marchant au pas. Et des sanglots suivent la -civière qui s'éloigne. - -Seuls, abandonnés sans doute par leur mère qui est à la fosse, -deux enfants s'avancent sur le seuil et, curieux, les yeux grands -d'étonnement, ils regardent cette longue boîte de sapin, qui fait une -tâche blanchâtre dans la pénombre. - -Doucement, Elle leur dit:--«Allez jouer plus loin mes petiots». Et les -pauvres petits êtres, ignorants des choses de la mort, s'en vont en -riant, jouer sur la chaussée. - -On heurte à la porte. Le médecin de la compagnie entre. Il est venu -au coron pour avertir les veuves qu'il est nécessaire de laisser les -cercueils ouverts, afin que les gaz qui se dégageront des cadavres, ne -fassent éclater les planches de sapin. Et il ordonne à un ouvrier qui -l'accompagne, de déclouer le couvercle de la bière. Pendant ce travail, -lui-même ayant sorti de sa poche une fiole, asperge le sol avec un -liquide nauséabond. Puis, en se retirant, il dit tout bas, d'une voix -doucereuse--«Voyons, ma bonne femme, n'avez-vous donc ni un crucifix -à mettre sur le linceul, ni un cierge à allumer auprès du mort? Ces -Messieurs de la Compagnie désirent pourtant que tout se fasse de façon -convenable. Un prêtre du reste, assistait à la remonte des corps.» - -Ayant vidé le tiroir d'une commode, elle a retrouvé un vieux chapelet -et l'a posé sur le suaire. Ensuite elle a allumé une bougie qu'elle a -placée sur un siège, auprès du cercueil. Mais comme elle n'a plus prié -depuis vingt ans, elle fait un simple signe de croix. Et maintenant que -la chambre est en ordre, elle n'a plus qu'à penser douloureusement en -face du mort. - -Elle s'est assise dans un coin, les bras croisés, la tête penchée, et -les chauds reflets de la bougie, vacillent sur son visage terreux. - -Jusqu'à présent, elle a vécu en hallucinée, dans un cauchemar, dans une -sorte d'irréel. Mais avec l'immobilité et le silence, elle rentre dans -la froide réalité. Et elle ressent seulement à présent, l'impression -d'un immense isolement.--Seule, toute seule; la maison est vide; les -trois hommes sont morts!... - -Des souvenirs lui passent par l'esprit, des petits faits, des détails -isolés, l'intonation de leurs voix, même les colères du père; tout cela -mêlé, confus. - -Alors, elle se met à pleurer lentement. - -Et puis, elle pense aussi à la paie qu'ils devaient toucher dans -quelques jours, aux dettes, à la misère qui va venir. - -[Illustration] - -Après cela reparaissent encore devant ses yeux, les visages de ses -fils, nettement, comme s'ils étaient près d'elle. Et voici qu'elle se -reprend à espérer. Peut-être n'ont-ils pas été tués. Son pauvre homme, -hélas, lui, il est là; elle l'a reconnu à des lambeaux d'étoffe, à ses -souliers, dont l'un est rapiécé. Mais eux, peut-être les remontera-t-on -vivants au jour. Elle voudrait retourner là-bas, à la fosse. Pourtant -elle pense que ce serait mal d'abandonner le mort. - -Alors, dans la nuit de cette chambre empestée par le liquide épandu -sur le sol, elle s'endort, elle s'évanouit dans un sommeil pesant, sa -respiration oppressée par la lourde atmosphère où déjà se traînent -des relents affreux. Et sur le suaire, la bougie jette un rayonnement -assoupi qui déplace mollement des ombres..... - - -Des heures lourdes ont passé, et la petite lueur chaude qui veillait, -s'est éteinte après un dernier vacillement. Une sérénité lugubre plane -sur le mort et la veuve endormie. Il n'y a que la vie des choses qui se -perpétue, mystérieuse, dans le silence et l'obscurité de la chambre. Le -bois neuf du cercueil a craqué; une feuille morte, poussée par le vent, -a grincé sous la porte; dans la cheminée, de la suie s'est détachée et -a fait, en tombant, un bruit grêle sur la tôle du foyer. - -Mais tout à coup, voici que du dehors, parvient un roulement sourd et -des trots de chevaux. Et cela s'arrête devant la petite maison. Un -bruit de pas, de sabres traînant sur la chaussée; et la porte s'ouvre -toute grande. Dans le carré de clarté, apparaissent des uniformes -encadrant un personnage ganté et cravaté de noir, lequel entre et -gravement se découvre. - -Un officier de l'escorte ayant aperçu la veuve endormie, s'approche -d'elle et lui frappant sur l'épaule:--Levez-vous; c'est Monsieur le -Ministre. - -Elle se dresse, ahurie, tenant dans la main un coin de son tablier. - -Aussitôt, le personnage grave commence sur un ton solennel:--«Madame, -au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, je viens -saluer la dépouille de ce soldat du travail mort au champ d'honneur! -Moi-même surmontant l'émotion qui m'étreint..... - -Et longuement, s'exhale la douleur officielle. - -Dans sa stupéfaction, la malheureuse ne comprend rien; elle n'entend -qu'un ronron monotone d'où s'échappent parfois des mots plus sonores: -héros obscur... victime des forces élémentaires... - -Tous ceux qui entourent le ministre écoutent celui-ci avec un -respectueux recueillement. - -Soudain, il élève la voix et le bras étendu vers le suaire, le voici -qui fait vibrer la dernière phrase de ce discours qu'il colporte dans -chaque maison endeuillée, répétant dans chacune les mêmes gestes -emphatiques, avec une même émotion. Après quoi, M. le Ministre -semble, la tête inclinée sur l'épaule, s'abîmer dans une douloureuse -contemplation. Mais en réalité, ce n'est là qu'une attitude congruente, -car, il tend l'oreille à ce que lui murmure tout bas, la personne qui -se trouve à son côté. - -Le même officier qui réveilla la veuve, s'approche encore et lui -souffle--«Remerciez M. le Ministre.» Mais celle-ci demeure stupide et -muette, la face terreuse et le regard terne. - -Alors le personnage officiel, ayant jugé suffisant son instant de -méditation affectée devant le cercueil, s'incline du côté de la veuve, -puis il sort, suivi de son escorte attentive, laquelle a répété -militairement le salut adressé à cette femme qui ne paraît pas avoir -conscience du grand hommage qui lui est rendu. - -Après le départ du Ministre, deux messieurs s'insinuent dans la -chambre: «Madame, permettez-nous de prendre une photographie pour notre -journal.» - -Et les deux messieurs, sans attendre une réponse, dressent sur ses -trois pieds leur appareil. Ils changent un peu la position du -cercueil, repoussent la table, dérangent une chaise, jugent l'effet de -la lumière. Ensuite, l'un d'eux dit: «Mettez-vous auprès du cercueil -et tenez sur vos yeux un mouchoir.» Et l'autre ajoute: «Oui, madame, -_faites comme si vous pleuriez_.» Elle, toujours docile, obéit. - ---«Ne bougez plus.» Il y a un instant de pose, l'orbite de métal fixe -durement la veuve et le cercueil, puis l'appareil fait entendre un -bruit sec de déclic. C'est tout; les deux journalistes remercient et -s'en vont satisfaits. - -Traînant son pas harassé, elle rallume une bougie auprès du mort. Dans -son intelligence de pauvre femme ignorante et simple, elle n'a ni -compris le ridicule triste de la douleur officielle, ni l'odieux de la -seconde visite qu'elle a reçue. - -Et la veillée mortuaire reprend. C'est de nouveau le silence, l'arrêt -de vie, que les morts propagent de leur néant, autour d'eux. - -Le vent s'est remis à souffler et la pluie qui cingle les tuiles du -toit leur fait rendre un bruit de chose fêlée. - -Soudain, deux heures tintent à la petite église du coron. Les deux -coups sonores de l'airain passent, emportés au loin par le vent. - -Deux heures! Et la voici qui songe, se souvenant que c'est l'heure -à laquelle les trois hommes revenaient de la fosse. Elle revoit la -table mise, les quatre couverts préparés sur la toile cirée, le grand -pot de grès plein jusqu'aux bords de bière qu'elle s'en fut quérir à -l'estaminet. Elle les revoit entrant, souillés, mâchurés de houille, -avec un masque de suie collé sur la face. Aussitôt ils faisaient leur -toilette devant le cuvier, se décrassaient mutuellement le torse et -les épaules. Puis ils s'attablaient, lourdement, las, les doigts -encore tremblants d'avoir serré le manche de la rivelaine et de s'être -agrippés à des blocs de houille pour les basculer. Ils avalaient la -soupe goulûment, appuyés à la table, à cause de leurs reins rompus. -Et sans causer, ils regardaient devant eux, les yeux fiévreux, encore -cernés par la poussière de houille. De temps à autre, l'un d'eux se -détournait et, avec une sorte de râle, crachait sur le carrelage un jet -de salive noire. - -A la fin du repas, dans le bien-être de ce travail chaud que font -les aliments dans l'estomac, ils commençaient à parler un peu. Ils -causaient de choses qui furent toujours mystérieuses pour elle: du -fond, de l'abattage, d'un glissement de la veine... - -Quand ils avaient allumé leurs pipes, son aîné allait au carin soigner -ses coqs et le père s'endormait au coin du poêle, tandis que son second -fils lisait la feuille socialiste. - -Quelquefois aussi, il arrivait que le repas n'était point encore -prêt quand ils rentraient de la fosse, et cela parce qu'elle s'était -attardée à bavarder chez des voisines. Alors, le père avait une grande -colère, et ces jours-là il buvait presqu'à lui seul toute la bière du -grand pot de grès. - -Et voici, en cet instant où ils lui apparaissent encore si vivants, que -de nouveau la sensation de solitude infinie la pénètre, lui donnant un -vestige où disparaît tout espoir de revoir ses fils: Seule! la maison -est vide!... les trois hommes sont morts!... - -Tout à coup elle se lève, s'approche du cercueil. Elle veut revoir -le cadavre de son mari. Elle écarte le linceul. Alors, devant cette -chose affreuse, devant cette forme noire, tordue, fantastique comme -une ombre projetée, elle joint les mains et avec un air de pitié et -de désolation, secoue doucement la tête. Et des larmes silencieuses, -jaillies à la cornée de ses yeux, glissent lentement sur ses joues -creuses. - -Un dernier regard; elle va replacer le suaire. Mais voici qu'elle -aperçoit une chose qui luit à la main crispée au fond du cercueil. -Sans répulsion, elle saisit le poignet, soulève le membre raidi et se -penche. Ce qui brille est un anneau d'argent, une alliance enfoncée -dans la chair grésillée. - -Alors, elle pousse un cri d'horreur, et lâchant la main du mort, elle -reste droite, la face rigide et blême. - -Le vent hulule sous la porte, une larme de cire tombe de la bougie. -Dans le silence lugubre, le cercueil fait de nouveau entendre un long -et sinistre craquement. - -Tout à coup, elle s'affaissa sur les genoux, ses mains lui couvrant le -visage; et voici, qu'à voix basse, elle murmure: «Oh! mon pauvre homme! -mon pauvre homme! ce n'est donc pas toi qui est là . . . . . - -Sans heurter à la porte, un employé de la Compagnie, celui-là même qui -présidait à la reconnaissance des cadavres, entre et dit, en déposant -un papier sur la table: «Tenez, voilà l'acte de décès.» - -Aussitôt elle se précipite et s'accroche à lui:--Oh! monsieur, venez -voir, venez voir... Ce n'est pas mon mari que j'ai ramené! - ---Comment? Ce n'est pas votre mari? Mais vous avez reconnu le cadavre -devant témoins. J'ai fait dresser l'acte de décès. Toutes les -formalités sont remplies. - ---Non, monsieur, bien sûr que ce n'est pas mon mari, vu que cet -homme-là il a une alliance et que mon mari n'en avait point. - -L'employé, l'air très contrarié, réfléchit un instant. Puis brusquement -il fait un grand geste: - ---Ah ben, tant pis--gardez-le quand même! - -[Illustration] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - _Préface_ 5 - - _La Paye_ 23 - - _Multitude, Solitude_ 75 - - _Train-Tramway_ 99 - - _Dimanche_ 107 - - _Baptême_ 137 - - _La Jaune_ 149 - - _Veuve_ 175 - - - _Achevé d'imprimer_ - _le 23 Mars 1907_ - _chez RÉPESSE-CRÉPEL et FILS_ - _à Arras_ - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GUEULES NOIRES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les Gueules Noires</span>, by Émile Morel</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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SANSOT & C<sup>ie</sup></p> - - <p class="center"><span class="small70"><i>7, Rue de l’Eperon, 7</i></span></p> - - <p class="center">MCMVII</p> - - <p class="center">2<sup>e</sup> Édition</p> - </div> - </div> - - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - - <p class="center small90"><i>Il a été tiré de cet ouvrage:<br /> - Vingt-cinq exemplaires sur Japon Impérial<br /> - et cinq exemplaires sur Chine<br /> - numérotés à la presse</i></p> - - <p class="center small90 br"><i>Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</i></p> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-5.jpg" alt="" width="600" height="427" /> - </div> - - <h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2> - - <div class="figcenter1" style="width: 35px;"> - <img src="images/page-5bis.jpg" alt="" width="35" height="22" /> - </div> - </div> - - <p><i>Dès le XVIII<sup>e</sup> siècle, nos encyclopédistes surent préparer la force - d’apostolat qui devait d’abord, par les armées de la Révolution et de - l’Empire, ensuite, par l’action de leurs disciples parlementaires, - imposer à l’Europe monarchiste de 1848, après treize siècles - d’oppression féodale, la suprématie latine de <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> la Loi sur les - dynasties barbares. C’est encore chez nous, aujourd’hui, que la passion - de la fraternité internationale puissamment développée, convertit - l’État aux espoirs de paix définitive, et entreprend de soumettre - les autocraties sanguinaires, même s’il faut pour cela quelque lutte - suprême.</i></p> - - <p><i>Aussi nos écrivains, depuis vingt ans, s’ingénient-ils à découvrir - les talents des élites voisines. Ils établissent des unions entre les - mentalités des peuples. M. de Vogüé nous enseigna de la sorte plusieurs - raisons d’admirer Tolstoï et Dostoïevski. Nous comprenons les idées - graves, profondes et vivantes du Nord, qu’Ibsen incarna dans les - personnages de ses tragédies. Meredith, Kipling, Wells, après Swinburne - et Oscar Wilde, recueillirent les tributs légitimes de nos louanges. - Les poèmes de Carducci, les drames si noblement méditerranéens que - composa d’Annunzio, les pensées d’Ugo Ojetti, nous captivèrent. Et - l’on alla prônant les créateurs qui s’évertuent par delà les mers - septentrionales, les Alpes ou le Rhin.</i></p> - - <p><i>Cette affection très sincère de nos intelligences pour les - chefs-d’œuvres étrangers, a malheureusement secondé, parfois, quelques - jalousies d’écoles. Il fut une heure où cet amour fut exagérément - affecté par les auteurs méconnus qui déniaient à leurs émules célèbres, - les talents vantés par certains dilettantes ou par certaines <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> - foules. En outre le sentiment politique dicta des verdicts littéraires. - A l’internationalisme enthousiaste, les Hauptmann, les Sudermann, les - Matilde Serao, les Thomas Hardy, tant d’autres non moins secondaires - durent leur renommée parisienne. Très-supérieur à ceux-ci, Maxime Gorki - peut cependant remercier l’opinion de notre jeunesse, adversaire de - l’autocratie russe. Il incarne le prestige du rebelle intelligent. - Nous aimâmes tout de suite les observations du chemineau réaliste et - libertaire. Ses façons de rude examinateur interrogeant la vie sans - indulgence nous séduisirent; sa pitié malveillante pour la bêtise des - humbles nous enchanta. Enfin nous honorâmes ses manières de Diogène - incorruptible aboyant au fond d’un tonneau. Un étranger, qui décrit les - mœurs de ses compatriotes fort éloignés de nous, a toutes chances de - nous intéresser; même si elles étaient plates et vaines, ses peintures - nous plairaient par l’imprévu de détails spéciaux à la race du conteur. - Telle histoire de paysan ou de boutiquier, pour fade et banale qu’elle - soit en elle-même, peut devenir singulière et poignante, grâce aux - locutions curieuses traduites d’un patois de la Chersonèse, grâce au - caractère soudain révélé d’individus très différents de nous-mêmes, et - influencés par des dogmes, des traditions tout autres. Gorki bénéficia - de cet avantage. Autant que Gogol, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> il nous introduit dans un monde - d’âmes enfantines, passives, ébaubies, résignées à leurs instincts et à - leurs maîtres, toujours asiatiques un peu. Cette nouveauté nous plut. - Bientôt les louanges de Gorki retentirent. L’on répétait à l’envie que - nous ne possédions pas un écrivain capable d’une pareille sincérité. On - se trompait du moins jusqu’aujourd’hui.</i></p> - - <p><i>Il est toujours utile de réconforter la foi dans notre excellence en - attirant l’attention du public sur ceux d’entre nous qui manifestent - le génie national. Les adorateurs de Gorki se défendront mal d’une - extrême sympathie pour l’œuvre de M. Morel pour ce volume. Sans que le - cachet de l’exotisme ajoute aux qualités de ce conteur une vertu toute - extérieure et trop alliciante, il réussit à surprendre notre sympathie - par la rude évocation de types tragiquement nets. Il les érige dans - leur décor propre, et ils vivent en toute vérité.</i></p> - - <p><i>Or la vérité constitue le mérite si rare de ce livre. Il la contient - précise, soudaine, effroyable, ironique envers soi. La fatalité des - lois économiques écrasant les foules industrielles est subie par les - travailleurs non sans une abnégation analogue à celle des multitudes - religieuses qui dans l’Inde, naguère, laissaient le char de Shiva - écraser les dévots précipités sous les roues saintes. Certes, il y a - les grèves, les émeutes, les <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> protestations électorales. Mais la - secousse d’énergie apaisée, chacun reprend le collier de misère et - convaincu qu’une nécessité quasi divine l’emportera longtemps sur les - efforts de ses frères. Hagard, farouche, le peuple se remet à l’œuvre - de produire pour l’aisance des élites favorisées, la richesse de la - patrie. La substitution progressive d’actionnaires anonymes au patron - réel et haï, ne cesse de confirmer le caractère fatal du salariat. Au - loin, épars, intangibles, vagues, les uns presque pauvres peut-être, - les autres étrangers, tous ignorants des supplices que leur capital - inflige, les actionnaires sont devenus une entité que le prolétariat se - définit mal. Ennemie nébuleuse, incorporelle, insaisissable, en tout - cas phénomène subtil et dangereux comme le choléra. Car si les meneurs - de syndicats s’assimilent à demi les thèses du collectivisme, l’énorme - masse de leurs commettants n’y comprend goutte. Elle crie «Vive la - Sociale!» comme les gens de 1830 criaient «Vive la Charte!», ceux de - 1790 «Vive la Liberté!» et ceux d’autrefois «Vive Notre-Dame!», par - besoin spontané de lutte contre les Huguenots, la dynastie franque et - les Bourgeois, causes personnifiées du malaise général. Aujourd’hui - l’amorphisme de la tyrannie capitaliste la rend quasi divine. Et - l’effroi, comme la haine qu’elle inspire maintenant, acquièrent des - apparences religieuses.</i></p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> - - <p><i>C’est l’empire de cette terrible force sur l’individu que M. Morel - exprime dans les contes réunis en ce volume. De page en page, se - convulsent la douleur, l’ivresse et la bêtise des troupeaux humains - réduits à l’état indécis d’éléments. Rien dans les littératures - antérieures ne put être suggéré par des observations semblables; - seuls les tragiques grecs imputèrent à l’</i>ανάγκη <i>une pareille - influence sur les crimes et les guerres. La mentalité de la foule - industrielle, de l’homme-outil, est une chose particulière à ce temps. - Jadis l’artisan faisait à lui seul, un objet total. Qu’il abattit un - arbre dans la forêt, qu’il forgea une dague ou qu’il construisit une - huche, il possédait le sens tonique de créer. Il pouvait se satisfaire - devant un ensemble sorti de ses mains ingénieuses. Rares étaient - ceux qui remplissaient les tâches purement mécaniques de l’ouvrier - contemporain. Et ces tâches semblaient si pénibles qu’on les réservait - aux criminels, ou condamnés aux mines. Lisez le très beau conte qui a - pour titre</i> <b>Multitude-Solitude</b> <i>et que l’art vigoureux de M. - Morel semble avoir choyé; apprenez le labeur monotone et indéfini des - trieuses dans un puits du Nord; quelle impression funèbre on éprouve, à - s’imaginer la pente lente de la personnalité, saisie dans la continuité - du mouvement producteur, celui qui commence au coup de pioche détachant - la <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> boule dans la galerie souterraine, et qui s’achève avec le - geste de la fillette remplissant la corbeille. Ce mouvement général - semble l’</i><b>Être</b> <i>unique dont ce hercheur et la trieuse, aux deux - extrémités de son élan, paraissent les organes analogues aux mécanismes - charriant les bennes, hissant les cages, ventilant la mine, versant le - charbon, l’emportant sur les trucks des trains en partance pour mille - usines différentes qu’il alimentera.</i></p> - - <p><i>M. Morel a parfaitement suggéré cette absorption de l’ouvrier par - l’usine, qui le dévore, le savoure, le digère, puis l’excrète sous - forme d’invalide ou de cadavre. Cela, le singulier talent de l’auteur - nous a permis de le concevoir, en objectivant à nos yeux les heures - pathétiques des existences ainsi consommées.</i></p> - - <p><i>Amour angoissé puis mortel de La Marie pour le mineur qui l’a prise, - entre tant d’autres, et qui la chasse à coups de pierres quand elle - le découvre par mégarde aux bras d’une rivale. Stupidité touchante - et avilie de Bécu, qui paie sa boisson avec l’argent destiné au - cercueil de son enfant. Ignorances, souffrances, brutalités de tout - ce peuple houiller, grouillant à la surface de la plaine flamande, - sous les longues pluies froides, dans les cases des corons, à - la lueur des astres électriques qui bleuissent les vitrages des - ateliers, les courbes des rails, les fils du télégraphe, les - flaques d’eau semées dans la sombre étendue <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> de mâchefer et de - boue. Toutes ces peines vivantes accomplissent le drame de leur - effacement au bénéfice de la</i> Force <i>immatérielle, accroupie, là, - parmi les bâtisses lugubres et retentissantes, dans le paysage de - désolation . . .</i></p> - - <p><i>Quel décor plus tragique: cités de briques noirâtres frangées de - maigres potagers, chemins d’escarbilles entre les terrains chauves, - groupes de passants aux hardes flasques, déteintes, et qui se frôlent - en affectant le verbe le plus canaille, le ton le plus abject. Cabarets - aux salles basses empuanties d’odeur aigre, de pétrole et de sueur. - Immondes injures proférées par les bouches d’enfants malingres et - hâves qui cruellement se bousculent. Et ce ciel fumeux qui pleure - sur l’infortune de la multitude hargneuse ou saoule. Telles sont les - lignes, les couleurs, les cortèges et les voix de l’un de ces lieux où - se recrutent les milices de la prochaine révolution sociale, celle qui - changera les institutions humaines.</i></p> - - <p><i>M. Morel façonne magistralement les statues littéraires des individus - que forment ce climat, ces parentages et ces mœurs. Frère de l’art qui - valut à Constantin Meunier tant de noblesse, celui-ci appartient en - toute originalité au nouveau conteur. Depuis l’époque où Zola composait - Germinal, deux générations surgirent dans le bassin minier du Nord. - Elles présentent à <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> l’observateur des caractères très différents - de ceux que nota le romantisme lyrique du maître défunt. Tout a pris - là-bas un autre aspect. La magie de la science a modifié l’usine et - son outillage. Les personnalités se sont mieux diluées dans la masse. - Les rancœurs d’une population athée, rebelle, ironique, graveleuse et - complètement adaptée à ses tâches, ont marqué plus profondément de leur - empreinte les descendances: ce qui s’avère dans ce livre.</i></p> - - <p><i>Il m’étonnerait fort qu’on ménageât la faveur à cet ouvrage d’un - Gorki français qui vient d’ajouter plusieurs pages insignes à l’étude - contemporaine du peuple, essayée par les auteurs de</i> <b>Jacquou le - Croquant</b>, <i>de</i> <b>La Vie d’un simple</b>, <i>de</i> <b>La Maternelle</b>.</p> - - <p><i>Pour épris que nous soyons de tentatives étrangères, il sied que nous - aimions les nôtres aussi, lorsqu’elles offrent à l’esprit tant de - chances pour s’instruire et s’accroître, en apprenant plus de douleurs - et plus de joies, en participant à plus de vies. Savoir rassembler et - serrer autour d’un personnage les forces de l’univers est l’intuition - philosophique seule capable de justifier l’usage des belles lettres.</i></p> - - <p><i>A Courrières, des héros se sont révélés au printemps de 1906.</i></p> - - <p><i>Cet admirable Pruvost qui sut vingt jours, dans la mine <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> délétère, - faire survivre les courages de ses compagnons, qui les mena vers le - salut, en dépit des âmes ébranlées par les horreurs du réel et par - les terreurs de l’imaginaire. Quelle relation d’un siège, quel récit - d’une bataille comprirent jamais des péripéties plus atroces que - celle de cette longue angoisse? La viande arrachée au cadavre d’un - cheval pourrissant, l’avoine, les échardes, l’urine humaine, l’eau - sale qui composèrent la nourriture et la boisson de ces malheureux - n’étaient pas pour les nantir d’énergie. Celui qui les réconforta par - l’aliment sublime de sa parole rude et bonne, de son exemple, celui-là - mérita plus que tout autre d’être enrôlé dans notre Légion d’honneur. - Élève d’une École des Mines, Nény a montré ce que l’instruction et - l’intelligence apportent de force aux caractères qu’elles façonnent.</i></p> - - <p><i>Et voici maintenant un livre qui marque de quelles peines naissent ces - courages.</i></p> - - <p><i>Certains aiment répéter qu’il n’est plus en France, de cœurs - valeureux. Pruvost dément cette opinion. Il offrit la preuve manifeste - qu’au milieu de notre peuple se préservent et se perpétuent les - qualités du chef. Car grouper des compagnons à l’heure du péril, les - guider dans les chemins de douleur, les contraindre à subsister, à - marcher, à espérer et à vaincre, c’est <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> là l’œuvre propre du - chef. Pruvost témoigna que, parmi nous, se conservent latentes, les - vertus des humbles officiers légendaires encadrant les soldats de la - Révolution et de l’Empire, les maintenant, décimés, sur le plateau - de Praszen, malgré la victoire momentanée des masses ennemies, les - conduisant à l’assaut d’une Saragosse fumeuse et meurtrière, les - ramenant à reculons et face aux cosaques, depuis Smolensk jusqu’à la - Bérésina.</i></p> - - <p><i>En ce Pruvost s’éternise le type du héros français. Pendant la - bataille contre la nature inclémente, contre la terre avare, contre les - gaz assassins, ils parurent tels que les aïeux dans la guerre contre - les tyrans d’autrefois. J’eusse voulu que M. Fallières allât lui-même - sur le carreau de la fosse attacher la croix contre ces poitrines - amaigries. J’eusse voulu que, représentée par sa jeunesse en armes, ses - plus somptueux régiments de cavalerie et d’infanterie en lignes sous - les drapeaux déployés, la France acclamât de ses fanfares, les héros du - travail.</i></p> - - <p><i>Rien n’eût été trop magnifique pour attester l’hommage de la nation - à ceux qui la servent en multipliant leur vigueur morale, leur esprit - de solidarité. Décorant ces mineurs, elle vénère en leurs personnes - les mille victimes du devoir social englouties dans les souterrains de - la houille, sous les éboulements. Elle <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> enseigne au monde ceci: - l’ouvrier atteint en besognant pour produire l’aise humaine, mérite - autant que le soldat blessé en combattant pour détruire les adversaires - de nos idées essentielles, de nos idées libératrices.</i></p> - - <p><i>Pruvost, c’est le peuple qui, par son labeur opiniâtre, constitue - la richesse de la patrie, donc la puissance de ses concitoyens à - l’époque où l’argent commande et même dote d’efficacité les courages - militaires en mettant les inventions de la science dans les mains - des états-majors. Aujourd’hui, les grands États achètent la paix au - prix d’un énorme appareil de guerre. L’ouvrier d’industrie fournit le - principal de ce prix. Aux mineurs, aux verriers, aux forgerons, aux - tisserands, à tous ceux qui manient le fer et le feu dans les enfers - des usines, nous devons cet or sacré, garantie contre les massacres et - les ruines du pire fléau. Si les Germains hésitent à nous attaquer, - c’est que les Russes, débiteurs loyaux et reconnaissants, annoncèrent - l’union avec la nôtre de leur force que les dépêches anglaises et les - révolutionnaires européens décrient faussement, puisque cette simple - déclaration de Pétersbourg suffit pour amener la conciliation entre les - diplomates d’Algésiras.</i></p> - - <p><i>A l’ouvrier, nous devons les motifs de notre quiétude relative. La - richesse qu’engendre l’effort assidu de ses muscles assure <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> la - vie de nos principes, de nos mœurs et de nos traditions. Il est le - citoyen tutélaire, le palladium de toutes les patries. Sans lui, le - soldat se trouverait, à l’heure dangereuse désarmé. Nos arts latins, - notre pensée romaine, notre République législative, notre indépendance - spirituelle et civique dépendent de son obstination à produire, en - échange d’un salaire médiocre, les objets de nos négoces, les causes - de nos millions. Afin que nous jouissions tous de cette sécurité, il - livre, par morceaux, son existence aux catastrophes, aux accidents, aux - maladies professionnelles. Il ignore, presque toujours, la longévité. - L’excès de labeur, l’excès d’alcool le tuent avant la vieillesse. Sans - l’excitation du vin, pourrait-il réaliser un effort aussi considérable! - Et chaque année, cent cinquante mille tuberculeux expient, en mourant, - le péché d’alcoolisme héréditaire.</i></p> - - <p><i>L’agriculteur fournit le pain quotidien des français. Il ne crée - pas la fortune indispensable à leur défense. Peu s’exporte de ce - qu’il cultive, de ce qu’il transforme dans les champs. Il oblige les - parlementaires au protectionnisme le plus néfaste. Au contraire, - l’ouvrier livre tout de lui-même. Chacune de nos excellences est pétrie - de sa chair, de son sang, de ses larmes. La table sur laquelle nous - écrivons le verre que nous vidons, l’habit que nous portons, le mur que - nous regardons: tout <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> naît de sa peine. Notre vie est faite en ses - minuties, par les soins douloureux du travailleur manuel.</i></p> - - <p><i>Or, il a livré pour nous, à la nature souterraine, un épouvantable - combat. Mille de ses frères ont péri; et nous savons aujourd’hui, - dans quelles tortures. Si mille soldats avaient péri de même sous les - décombres d’une citadelle assiégée, nous ne saurions qu’imaginer à la - gloire de ces héros. Il sied que notre dévotion s’affirme pareillement - à l’égard des travailleurs morts pour la puissance de la patrie. Sur - le sol de Courrières, un édifice ne doit-il pas s’ériger, consacrant, - grâce à l’art d’un illustre sculpteur, la religion du sacrifice - consenti par l’individu afin que la société progresse. Depuis longtemps - M. Rodin parfait la maquette d’un monument au Travail. L’heure ne - sonne-t-elle pas de dresser ce symbole du génie laborieux sur le - tombeau des Mille?</i></p> - - <p><i>A la gloire de l’ouvrier, la nation reconnaissante dédierait l’œuvre - de son plus beau talent.</i></p> - - <p><i>Nul hommage qui puisse dépasser la mesure du sacrifice. Si les lois - de l’évolution économique s’opposent encore aux désirs légitimes - du prolétariat, si l’on ne peut lui tailler sa juste part dans les - bénéfices sans détruire l’industrie même qui le nourrit, si, par - l’iniquité des choses fatales, l’ouvrier reste, comme l’employé, <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> - contraint de subir ces influences de la vie générale, il a du moins - conquis le respect des penseurs, des élites intelligentes, jadis - insoucieuses de sa dignité. C’est ce sentiment de respect, de gratitude - et d’amour fraternel qu’il nous appartient de manifester le plus - généreusement autour du sépulcre noir.</i></p> - - <p><i>Et je suis extrêmement heureux d’écrire ces lignes au seuil d’une - œuvre d’un écrivain du Nord, un qui connaît les âmes des corons et les - humbles intelligences engainées dans la blouse du mineur. M. Morel, - le premier, élève ce monument littéraire en l’honneur de nos héros, - monument de sincérité, de pitié, de vérité. Il convient de le louer - pour avoir uni son rare talent au service d’une si noble cause.</i></p> - - <p class="rsignature"><i>Paul ADAM.</i></p> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-23.jpg" alt="" width="600" height="614" /> - </div> - - <h2 class="nobreak">La Paye</h2> - </div> - - <p class="noindent"><span class="dropcap">E</span>lles sont là une vingtaine qui piétinent dans la neige, devant la - grosse grille fermée, attendant leurs hommes.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p> - - <p>Là-bas, au fond de l’immense cour, où la neige est devenue une boue - noirâtre, comme si la houille suintait du sol, le grand bâtiment de fer - se profile, pesant et sombre, sur le ciel uniformément gris.</p> - - <p>Tous les regards scrutent au flanc de cette bâtisse rigide et farouche, - une sorte de brèche, à laquelle on accède par la montée d’une rampe - de terre qui se cabre sur des arches de brique. Car, c’est par ce - vomitoire, que s’écoulera le flot humain jailli des sources profondes.</p> - - <p>Et c’est chose poignante que l’attente transie de ces quelques - malheureuses, qui sont venues épier la «<i>remonte</i>» du jour de paie, - pour disputer à l’alcool, leur pain et celui des petits. Combien hélas, - de celles qui tranquillement au coron s’invitent autour des cafetières, - viendront aussi un jour, se joindre au groupe lamentable?</p> - - <p>Il en est, qui ont amené un enfant, l’aîné, ou bien encore le tout - petit: celui enfin que leur homme préfère, afin de l’attendrir et de - l’entraîner. Car l’ennemi est derrière elles: une rangée d’estaminets, - placés devant la sortie, comme des pièges et qui, eux aussi, guettent - la remonte de quinzaine.</p> - - <p>C’est là que l’homme va rapidement prendre courage <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> pour son vice. - Il est lâche, il hésite, avant d’en avoir franchi le seuil, mais - lorsqu’il en sort, il a le regard mauvais déjà et l’argent enfermé dans - le poing. Il est devenu insensible aux larmes et aux supplications - éperdues de celle qui l’attend encore. Et, sans attendrissement pour - l’enfant effaré qui pleure, il s’en va menaçant.</p> - - <p>Alors, vaincue, la femme s’en retourne en sanglotant à la maison, où, - peu à peu, entrent la misère et la faim.</p> - - <p>Or, si leur attente vous angoisse le cœur, c’est qu’elle évoque tous - ces drames et toutes ces souffrances.</p> - - <p>Voici que l’on ouvre la lourde grille, la défense hérissée, derrière - laquelle aux heures hallucinées, les soldats veillent.</p> - - <p>Les femmes s’approchent, et leur groupe, calme jusqu’ici, maintenant - s’agite. Celle-ci gifle l’enfant qui s’obstine à grimper aux - barreaux, cette autre se courbe, et d’un geste cru, se mouche entre - les doigts, sur la neige; il en est une, qui berce avec un air de - rudesse et d’alarme, le nourrisson qui se réveille. Et ce sont là, les - frémissements grossiers de leur impatience et de leur inquiétude.</p> - - <p>Un homme, frileusement enveloppé dans une houppelande, comme celles - que portent les bergers, est venu <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> s’asseoir à l’entrée, sur l’une - des bornes de fer. C’est un mineur, qu’un éboulement a tordu comme une - vrille. Les secours de la compagnie ne lui suffisant pas à nourrir sa - famille, il vient tendre la main aux camarades.</p> - - <p>Les estaminets s’agitent aussi. Une servante à la tignasse d’un blond - de lin, balaie le seuil du «<i>Grand Saint-Éloi</i>». Plus loin, «<i>Au - rendez-vous des Coqueleux</i>» fluent, par la porte entrouverte, les sons - aigrelets d’une boîte à musique.</p> - - <p>Brusquement, là-bas, les hommes noirs sont apparus, tenant en main - leurs lampes encore allumées. Et celles-ci ont au jour, un aspect - funéraire, un éclat blafard, rappelant celui des lampadaires, qui - éclairent en plein midi, à travers un crêpe.</p> - - <p>Ils descendent en courant la rampe de terre, comme pour secouer la - tristesse des ténèbres du fond, restée accrochée à leurs épaules. Puis, - ils vont de nouveau se perdre, dans une autre partie de l’étrange - monument de fer, par une large ouverture béante, où le regard suit un - instant, semblables à de petites étoiles, leurs lampes qui s’éloignent.</p> - - <p>Ils apparaissent et disparaissent par groupes, selon la montée des - cages, qui viennent des ténèbres les rejeter au jour.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p> - - <p>Là-haut, dans le beffroi qui se dresse vers le ciel immobile, les - molettes par où dévalent les câbles de l’ascenseur monstre, tournent, - tournent, lancées dans une giration folle. Et c’est lorsqu’elles - s’arrêtent un instant, qu’un flot d’hommes surgit et roule, comme si la - gorge profonde vomissait ceux-ci par hoquets.</p> - - <p>Quelques trieuses, dont le travail se trouve interrompu par la - «<i>remonte</i>», sont venues s’accouder au garde-fou d’une plate-forme, - sans doute pour reconnaître quelque amoureux, car ces petites - «<i>gaillettes</i>», ces gamines de quatorze ans, sont déjà des femmes. Il - en est une, qui a ramassé de la neige, et la lance au-dessous d’elle, - sur les houilleurs. Alors ceux-ci, d’en bas, ripostent avec des mots - qui sont une boue. Et ces mots infâmes font fuser des rires frais - d’enfants.</p> - - <p>Les houilleurs, que les cages viennent de rejeter hors des ténèbres, - galopent toujours en descendant la rampe, mais à présent, ils se - heurtent en bas, à ceux qui s’en reviennent, recomptant la paie qu’ils - ont touchée au sortir de la lampisterie. Ces derniers tiennent encore - en main, leurs bulletins de «<i>quinzaine</i>»: des petits carrés de papier - d’un rouge écarlate qui mettent une pauvre joie éparpillée, dans la - foule pesante et boueuse.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> - - <p>La fosse, hoquet par hoquet, continue à vomir son outillage humain. - Avec un piétinement harassé, des pas ivres de fatigue, les centaines - d’hommes loqueteux et maculés se tassent à la sortie.</p> - - <p>C’est entre les grilles, la coulée fangeuse d’êtres rugueux comme les - anthracites de la mine, d’êtres aux ossatures gourdes et animales. Et - cette plèbe, calcinée par l’approche du grand feu souterrain, cette - plèbe sordide que l’on voit derrière les barreaux de fer aux pointes - hérissées, donne une tragique impression de force comprimée et aveugle.</p> - - <p>Ils sortent; les gros sous tombent dans l’assiette de l’estropié; ils - tombent lourdement, jetés par des mains énormes et souillées, des mains - déformées par les meurtrissures. Et tous ces hommes qui font l’aumône, - ont un même air féroce et tourmenté, avec leurs faces machurées dans - lesquelles roule le blanc des yeux.</p> - - <p>Sur la route envahie, c’est une cohue aux gestes entrecroisés - et confus, un grouillement dans lequel les quelques femmes qui - attendaient, disparaissent noyées, comme là-bas, au coron, leurs - peines et leurs foyers de souffrance sont perdus, parmi les centaines - et les centaines d’autres foyers. Une senteur tiède de troupeau, une - odeur écœurante de sueur et de houille, <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> flotte dans l’air glacé, - au-dessus de la foule qui sur la neige s’élargit comme une tâche - d’encre.</p> - - <p>Les portes des estaminets s’ouvrent et se referment avec un ébranlement - de vitres. Et sur les seuils, ce sont des appels, des noms criés par - des voix qu’enrouent les poussiers de charbon restés accrochés dans les - gorges.</p> - - <p class="br">Un sou lancé maladroitement, est tombé sur le sol gluant. Le houilleur - qui l’a jeté le ramasse et le dépose dans l’assiette que l’affligé - tient sur ses genoux.</p> - - <p>Ce houilleur doit être l’un des plus anciens de la mine, car son corps - porte le stigmate des longues heures de travail, pendant lesquelles les - jambes ployées, les reins ankylosés, les épaules voûtées, seuls, les - bras se détendent, frappant le long du gisement pour extirper l’or noir.</p> - - <p>Son allure en est affaissée, et ses jambes demeurent arquées en avant, - comme chez les vieux chevaux rompus. Puis, sur ce corps vidé de - graisse, la tête portée par un cou amaigri, cordé par les carotides, - apparaît trop grosse.</p> - - <p>Tout en marchant, l’échine prostrée, il noue sa paie dans le serre - tête de toile bleue qu’il a retiré de <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> dessous sa barrette en - cuir bouilli. Il fait les nœuds lentement, avec des doigts gourds et - inhabiles. Parfois, il relève la tête, et ses yeux enfoncés dans un - visage bosselé par les pommettes, fouillent d’un regard inquiet la - cohue.</p> - - <p>Tout à coup, une grosse femme aux cheveux roux a surgi devant lui. - Impérieuse et rogue, vivement elle saisit le serre tête, d’un tour de - main le dénoue et en verse le contenu dans son tablier.</p> - - <p>Dans la figure elle lui crie:</p> - - <p>—Ch’ bulletin, faudra me l’ faire vir à nous mason.</p> - - <p>Après quoi, ayant tourné un dos énorme, elle s’éloigne à grands pas - farouches, fendant la foule de sa grosse poitrine tendue en avant comme - une proue.</p> - - <p>Lui, reste là, les bras tombant très bas, avec ses grosses mains - déformées au bout, hébété, perdu. Bousculé ici, il va plus loin et - s’arrête, regardant les autres sortir, mais les yeux vagues, l’esprit - ailleurs.</p> - - <p>Enfin, il palpe l’intérieur de son bourgeron serré à la taille par une - lanière de cuir.</p> - - <p>Il en retire son bulletin de quinzaine et y fixe sa pensée qui errait.</p> - - <p>La coulée de la foule le frôle, l’ébranle comme ces piquets de bois - enfoncés au milieu d’un cours d’eau.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p> - - <p>Soudain, il a un mouvement des épaules, relève les yeux, et le voilà - qui remonte le courant humain où sa grosse tête ballotte dans la houle - des visages noirs.</p> - - <p>Il repasse la grille, puis dans la grande cour, il se dirige à droite, - vers le long bâtiment bas et sans étage des bureaux.</p> - - <p>Assis derrière son grillage, le comptable le regarde entrer, - furieusement hostile déjà, envers ce numéro de son grand registre qui a - pris forme humaine.</p> - - <p>—Qu’est-ce que vous venez fiche ici?</p> - - <p>Le houilleur demeure une seconde ahuri, comme une brave bête paisible - qui ne sait pourquoi on vient de la cingler d’un coup de fouet.</p> - - <p>—. . . . . Ben Voilà, je viens rapport à les frais d’interment de min - fiu qu’est mort ch’ mois passé. A l’ paie, l’ porion il a dit comme çà, - que vous ne lui aviez encore rien donné pour mi.</p> - - <p>—Votre nom?</p> - - <p>—Bécu Désiré.</p> - - <p>—A quelle date votre fils a-t-il été enterré?</p> - - <p>—L’ quatre ed’ janvier.</p> - - <p>Le comptable, le front chagrin, a ouvert son grand registre à coins de - cuivre, et de ses doigts pâles tourne les pages où, rivés chacun à son - numéro, se succèdent <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> les quatorze cents noms, inscrits en grosses - lettres rondes, enlacées comme des maillons de chaînes.</p> - - <p>Dans le silence, on entend un bruit sourd qui vient du bâtiment - d’extraction, un bruit au rythme large, comme une respiration profonde - et égale. Et, à travers les vitres en moiteur, on voit là-bas, à une - grande baie, le bras énorme d’une bielle, dont le geste humain passe et - repasse.</p> - - <p>L’employé a pris son carnet à souche, puis s’est mis à écrire.</p> - - <p>Le poêle rougi a rejeté par son œil de feu une escarbille, une larme - incandescente qui a roulé sur le plancher. Bécu s’est précipité - lourdement, et d’un coup de son gros soulier ferré a repoussé - l’escarbille sur la plaque de tôle. Mais derrière le grillage, on lui - a jeté un regard furibond et la plume a eu sur le papier un grincement - exaspéré.</p> - - <p>Alors, pour prendre contenance, l’homme croise les bras, et, se - penchant un peu, il suit du regard avec une attention stupide, le - fantôme de force qui, là-bas, passe et repasse.</p> - - <p>Le comptable s’est levé et s’approche du guichet.</p> - - <p>—Tenez, voilà vos bons.</p> - - <p>Sur la planchette, il a appliqué du plat de la main, <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> avec un bruit - de gifle, deux feuillets détachés du livre à souche.</p> - - <p>Bécu les regarde d’un air désappointé.</p> - - <p>—Alors, c’est pas nous qu’on touche ch’l’argent?</p> - - <p>On ne répond même pas à sa question.</p> - - <p>—Celui-ci, vous le remettrez au curé, celui-là, aux pompes funèbres, - afin qu’on puisse venir les toucher à la caisse. Nous ne donnons pas - de bon pour le menuisier. L’indemnité est fixée à cinq francs pour les - cercueils d’enfants. Je vais vous remettre l’argent.</p> - - <p>Cette fois, Bécu a eu un dandinement de satisfaction.</p> - - <p>La pièce a sonnée, brillante, sur la planchette. Aussitôt, l’énorme - main noire l’a saisie puis étouffée en se refermant.</p> - - <p>Dans la cour redevenue déserte, il n’y a plus qu’un groupe de chefs - porions qui causent entre eux tout bas, leurs gros ventres se touchant.</p> - - <p>Et maintenant, Bécu se trouve seul sur la route. On ne voit plus qu’une - femme et son enfant, qui attendent, en détresse, devant la porte d’un - cabaret et aussi le malheureux qu’un éboulement a tordu, qui s’en va, - lentement, de côté, comme un crabe.</p> - - <p>Bécu se dirige aussitôt vers l’estaminet du «Grand Saint-Éloi.»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p> - - <p>La salle enfumée est pleine de houilleurs, assis autour du poêle, - serrés sur des bancs le long des murs ou debout devant le comptoir. Au - relent épais et fade de la bière, dans l’atmosphère empestée par l’âcre - fumée du tabac de contrebande, se mêle la senteur vineuse de l’alcool. - Et le patois grossier, le lourd patois du Nord, sort comme mâchonné des - bouches où s’accrochent les pipes en terre.</p> - - <p>Bécu s’assied près de la porte, au bout d’un banc.</p> - - <p>Mais dans le fond de la salle, un homme s’est dressé, émergeant du - remous des carrures.</p> - - <p>—Hé Désiré? Viens par ichi nom de Dieu!</p> - - <p>Lui, s’est levé docile, et sa grosse tête dodelinant, va s’asseoir à - côté de celui qui l’a appelé.</p> - - <p>Au comptoir, le cabaretier, une main sur le levier de la pompe, remplit - les chopes que sa femme et la servante à la tignasse de lin vont porter - sur les tables. Ou bien, d’un broc d’étain, il verse du genièvre dans - les verres. Parfois, il sort du comptoir pour aller boire avec les - clients. Il a l’air satisfait, réjoui, et là où il va vider une chope, - il lâche des plaisanteries et donne de grosses tapes amicales sur - les épaules boueuses, comme s’il voulait donner du courage pour les - tournées à venir.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-34.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-34.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Les houilleurs vident leurs chopes avec des gestes <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> - traînards, des mouvements déformés de leurs corps devenus à - l’image de leur vie. Et les pensées qui roulent dans le vacarme des - voix semblent être tirées avec effort, comme à coups de pioche, des - fronts durs.</p> - - <p>Bécu, lui, ne parle pas; il écoute le camarade qui pérore. - Silencieusement il boit et mâchonne une chique de tabac. De temps - à autre, il lance sur le carrelage un long jet de salive jaunâtre. - Lorsque vient son tour de faire la politesse d’une tournée, il demande - d’une voix sourde qu’on remplisse les énormes chopes. Puis il s’efface - dans le silence. Trente années de fond et vingt ans pendant lesquels - cet homme a tremblé devant une épouse terrible, ont fait de lui un être - timide et triste.</p> - - <p>Parfois, dans le brouhaha, un juron du rude patois se détache et - isolément va résonner aux murs où sont accrochés les chromos violemment - enluminés qui représentent les députés-mineurs.</p> - - <p>Mais on boit ici, simplement histoire de se laver le gosier, avant - d’aller au coron se décrasser dans les cuvelles et manger la soupe. - Ou bien encore, pour certains, avant de prendre le train-tramway qui - reconduit au-delà du pays noir, dans les villages agricoles, ceux qui, - pour les salaires de la mine, ont <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> abandonné les champs. Les uns - après les autres, les hommes boueux et aux visages lugubres se lèvent. - Il a beau sourire le gros cabaretier, il a beau donner des tapes - amicales, les gros souliers aux semelles cloutées font crier le sable - blanc semé sur le carrelage. Quelques mineurs vont décrocher, dans un - corridor qui mène à la cour du cabaret, des vieux pardessus qu’ils - ont habitude de remiser en cet endroit avant d’entrer à la fosse. Ce - sont là d’étranges vêtements rapiécés, de vieilles guenilles qui ne - craignent pas le contact des loques de fond. Et ceux qui les endossent - prennent un aspect de bandits, dont le visage serait barbouillé pour un - guet-apens.</p> - - <p>Le camarade aussi s’est levé, enroulant autour de son cou, un large - cache-nez rouge qui lui donne un air louche d’émeutier. Et comme il - discute politique avec un houilleur qui s’achemine vers la porte, il - oublie là Bécu.</p> - - <p>Oh! celui-ci n’est guère pressé de retourner au coron. Il lui importe - peu d’aller savonner le charbon collé à sa peau et au sortir de la - cuvelle, après avoir passé du linge propre, d’avaler la «<i>dréchure</i>». - Il a une autre pensée en tête que celle de changer sa loque de fond, et - dans l’estomac, il a une autre fringale que celle d’une soupe au lard - frais.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p> - - <p>Au travers de la toile noircie de son bourgeron, il palpe la pièce - d’argent que lui a remis le comptable. Il la palpe avec la joie - sournoise d’avoir trompé celle qui aux jours de paie, épie la remonte - non pas avec une timidité éplorée comme les autres malheureuses, mais - farouchement, en haute et robuste femelle.</p> - - <p>Et il pense que de cet argent, il faut en tirer du plaisir jusqu’au - bout. Or, prendre du plaisir, pour lui, c’est boire, s’abreuver jusqu’à - l’inconscience.</p> - - <p>Dans cette existence de labeur sombre et grossier où il va tête - basse, lourd et stupide comme le bœuf à l’attelage, dans cette vie - sans espoir, sans but, qui ne sera jamais que la misère supportable, - l’ivresse que donne l’alcool est devenue la seule lueur et la seule - secousse rompant la longue monotonie, dans laquelle se confondent les - nuits, les jours, les années obscures des fonds...</p> - - <p>Ayant craché la chique qu’il avait logée dans un coin de sa bouche, - il se lève et s’approche du comptoir. Dans un faisceau de pipes qui - sortent d’une chope, la tête en l’air, il en choisit une d’un sou. - Il rompt le bout du tuyau qui lui paraît trop long. A ce moment, le - cabaretier lui tend sa blague à tabac.</p> - - <p>—Tiens bourre t’ pipe.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p> - - <p>Alors, pour remercier, Bécu commande deux chopes. On les tire en deux - coups de levier pendant que lui, allume sa pipe avec des aspirations - longues et bruyantes, au «couvé» de cuivre dans lequel sommeillent les - braises.</p> - - <p>Ils trinquent.</p> - - <p>—Écoute Bécu, c’est mi pour t’ faire tort, mais tu me dois encore - quarante sous de l’ semaine passée.</p> - - <p>Celui-ci pose sa chope, s’essuie la bouche du revers de sa grosse - patte, délayant ainsi la poussière de charbon d’un peu de bière blonde - et demeure balourd. Ça lui donne un petit choc au creux de la poitrine, - le rappel de cette dette, qu’il va falloir payer aujourd’hui, où il - aurait voulu boire tout son saoul. Il ne se souvenait plus de celle-ci, - sans cela assurément, il serait entré dans un autre estaminet. Car, - Bécu ne se presse guère à payer ses petits comptes arriérés. Il ne les - acquitte que lorsqu’on l’interpelle du seuil des portes, parce que sa - timidité alors s’affole.</p> - - <p>—Oh tu ne m’ fais mi d’ tort, ce qui est dû, ça est dû.</p> - - <p>Il reprend sa chope et la vide en se penchant en arrière, d’un petit - coup brusque, afin de bien en sucer le fond.</p> - - <p>Puis, il fouille dans sa loque de fond et en retire la pièce <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> de - cinq francs qu’il pose gravement sur le comptoir, en la suivant d’un - long regard qui la voit disparaître.</p> - - <p>Le cabaretier, ayant retenu le montant de la petite dette et celui - des tournées offertes, replace devant Bécu une poignée de sous, que - celui-ci ramasse tristement, comme si c’était là les miettes de la - belle pièce d’argent qui serait brisée.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-39.jpg" alt="" width="600" height="487" /> - </div> - - <p>Il a quitté l’estaminet.</p> - - <p>Sur la route, il suit la direction opposée à celle du coron et ayant - dépassé le dernier cabaret il s’arrête.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p> - - <p>A droite, la vue est encore barrée par la palissade qui entoure la - fosse, une clôture formée par d’anciennes traverses de voies ferrées - que l’on a taillées en épieu et badigeonnées au goudron.</p> - - <p>Mais à gauche s’étend la plaine, la plaine immense qui ondule sous - la neige éclaboussée, sous la neige machurée par places de pustules - noirâtres, de plaques sombres qui sont des corons et des fosses, - jusqu’au mur gris et vague de l’horizon. Les lignes ferrées serpentent, - s’entrecroisent sur des remblais, en minces rubans noirs, comme - un réseau d’araignée; et l’on devine des routes et des canaux aux - squelettes échelonnés des arbres. Sur l’immense étendue rase, des - rumeurs roulent sourdement et des sifflements s’élèvent comme des - fusées. Des innombrables cheminées géantes, les fumées sortent lourdes - et se traînent toutes dans un même sens horizontal, en longues stries - parallèles sur le ciel, où passent des bandes de corbeaux planant sur - la tristesse muette des choses.</p> - - <p>Le regard embrassant l’immensité décolorée, toute de blancheur et de - noir, comme un paysage d’eau-forte, Bécu hésite, car un chemin, devant - lui s’enfonce dans un champ ainsi qu’un profond sillon.</p> - - <p>Enfin il se décide à quitter la grand’route. Et le <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> voici, les - mains fourrées dans les poches, les coudes serrés au corps, marchant - vite à cause de l’air froid qui commence à lui mordre la peau.</p> - - <p>Les deux talus de l’étroite route encaissée et sinueuse cachent le - paysage brutal. Et la voilà qui semble perdue, loin de toute chose, - cette petite route solitaire qu’oppresse la morne grisaille du ciel - d’hiver: perdue et solitaire, comme celle qui, là-dessous, s’en va - mystérieuse, oppressée par un ciel pesant de ténèbres éternelles. Mais - à un tournant, la plaine reparaît; et là, dans un large pli onduleux, - se révèle une fosse que l’on ne voyait pas auparavant. Les quatre rangs - successifs de son coron évoquent, par leur alignement discipliné, un - souvenir de caserne ou de prison.</p> - - <p>A la droite de la cité ouvrière se dresse le bâtiment d’extraction - surmonté de son beffroi, à sa gauche, s’élève l’église toute en brique.</p> - - <p>Mais la petite route ne va pas de ce côté; elle suit la pente - contournante d’un vallon et conduit à une fabrique de sucre, laquelle - attend, en un aspect de ruine et d’abandon, la prochaine récolte de - betteraves, la récolte qui sortira des champs environnants, des champs - déjà fécondés par les semences d’automne et qui maintenant dorment sous - le drap blanc de la neige.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> - - <p>Bécu descend dans ce creux que l’on dirait laissé par un arbre - gigantesque, déraciné de la plaine. L’immense étendue plate des terres - et l’horizon lointain bientôt disparaissent. Une odeur de pulpe en - pourriture stagne dans le vallon. Tout, ici, semble mort, alors qu’aux - alentours la plaine respire.</p> - - <p>Voici qu’il longe un mur de briques clôturant les terrains de la - sucrerie. Et son pas fait hurler longuement un chien dans la fabrique - abandonnée.</p> - - <p>En face du portail fermé, de l’autre côté du chemin élargi par les - charrois, il y a une maison de paysan avec grange et hangar pour les - instruments de culture. Mais une enseigne apprend que c’est là aussi - un estaminet. Au temps où la fabrique travaille, les ouvriers sucriers - et les Belges qu’on emploie à l’arrachage des betteraves, doivent, aux - heures des repas, y boire des triboulettes de bière blonde, en taillant - leurs chanteaux de pain.</p> - - <p>Bécu traverse le chemin aux ornières durcies, et cogne contre la marche - du seuil ses souliers ferrés.</p> - - <p class="br">Pas un houilleur: la salle du cabaret est déserte, silencieuse comme - l’usine, avec ce même air d’attente désolée. Seule une paysanne, près - d’une fenêtre, tricote de gros bas de laine bruns.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> - - <p>Bécu, aussitôt assis, lui demande une bistouille, ce qui signifie du - café renforcé d’eau-de-vie. Alors, la paysanne se lève, grande, sèche - comme une bique et le teint bis comme la terre des champs qu’elle - sarcle depuis l’enfance. Traînant ses savates éculées, elle va tisonner - le poêle qui répand dans la pièce une chaleur de four, met une pelletée - de charbon, puis ayant posé en plein feu la bouilloire elle dit d’une - voix aigre:</p> - - <p>—A ch’t’heure, faut que vous attindiez que ch’l’iau qu’alle bout.</p> - - <p>Puis auprès de la fenêtre, elle va se rasseoir, et, reprenant son - tricot, recommence le va et vient rapide et monotone des aiguilles - longues. Parfois elle en retire une du jeu, et du bout pointu, gratte - sa chevelure qui la démange.</p> - - <p>Et lui, attend patiemment, en écoutant la chanson plaintive de l’eau.</p> - - <p>Il est peut-être bien isolé et perdu ce lieu, et ce silence où pleure - la grêle chanson est bien pesant; mais quand on a trente ans de fond, - quand pendant trente ans on a rampé dans les profondeurs écrasées, côte - à côte avec les veines noires de la terre, le cœur s’est habitué au - silence et à l’isolement, comme les yeux se sont habitués aux ténèbres.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-44.jpg" alt="" width="600" height="513" /> - </div> - - <p>Puis, il préfère venir se cacher ici, car au moins, il peut y boire - à son aise, à petits coups, en tête à tête avec son verre, sans la - crainte de voir surgir dans le carré clair de la porte vitrée, l’énorme - carrure de sa femme, la «rouge», comme on la surnomme au coron, à - cause de sa chevelure rousse et de son teint allumé de femme toujours - grondante.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p> - - <p>Plus tard, quand il se sentira fort et plein de courage, c’est-à-dire - quand il commencera à chanceler sur ses jambes, il ira boire les - derniers verres au coron, près de sa demeure, avant de heurter du nez - sa porte et de recevoir la terrible poussée donnée à poings fermés, qui - l’enverra s’affaler sur le lit, où longtemps encore, déferleront les - injures et par instant les gifles.</p> - - <p>La paysanne a de nouveau arrêté le va et vient de ses bouts d’aiguilles - entremêlés au sautillement de ses doigts secs. Elle s’est levée, pour - verser l’eau bouillante sur la cafetière, et le liquide qui tombe, - goutte à goutte à travers le filtre, égraine des petites notes claires.</p> - - <p>Enfin la bistouille, le jus noir au relent de chicorée vitriolée - d’alcool, fume devant lui. Ses grosses lèvres l’aspirent avec une joie - goulue, et, après chaque lampée, il suçote les poils humectés de sa - moustache. Il fait durer le plaisir, longtemps il gargarise son palais - que met en éveil, la brûlure adoucie de l’eau-de-vie qui se dissimule - et semble se faire désirer.</p> - - <p>Sa bistouille finie, Bécu se carre dans sa chaise, allonge les jambes, - élargit les épaules et la poitrine. On dirait que toute sa carcasse - se dilate de contentement. Puis, il retire de son bourgeron un vieux - morceau de <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> journal, où il y a du tabac, et se met à bourrer sa - pipe en tassant fortement du pouce le tabac échevelé.</p> - - <p>Alors, d’un nuage de fumée âcre, sort la voix sourde, la voix qui - semble toujours résonner au fond de la mine.</p> - - <p>—In verre ed geniève, de ch’ti lau qui pique.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-46.jpg" alt="" width="600" height="372" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-47.jpg" alt="" width="600" height="388" /> - </div> - - <p>Cinq heures tombent lourdement de l’œil de bœuf accroché en haut du - mur. Maintenant, dehors, il fait sombre; la nuit hâtive de l’hiver a - effacé l’usine muette et aveuglé les fenêtres du cabaret. La lampe - suspendue au milieu de la pièce l’éclaire d’un rayonnement assoupi, en - laissant beaucoup d’ombre dans les coins.</p> - - <p>Bécu en est à son huitième verre de genièvre, et ses yeux brillent - au fond de leurs orbites. Ils ont les lueurs verdâtres et fugitives - d’une flambée d’alcool, ils ont, ces yeux, les reflets métalliques et - étranges du poison absorbé.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - - <p>Quand il veut boire, c’est d’une main crispée qu’il saisit son verre et - pour que le tremblotement de ses nerfs ne le vide pas, il y accroche - brusquement ses lèvres. Alors, descend en lui cette eau ardente qui - lui donne une bonne chaleur, là, dans sa poitrine, puis partout, et - lui fait la tête légère, légère, comme si elle allait sur ses épaules - tourner ainsi qu’une toupie.</p> - - <p>Les idées, qui se mouvaient dans ce crâne en un roulement massif et - lent de meule, maintenant sautillent comme ces images projetées sur un - écran lumineux.</p> - - <p>Lorsqu’un houilleur est remonté au jour, le souvenir du fond l’obsède; - et il garde, dans les nerfs, la vibration rythmée des coups de pics, - comme le marin, sur la terre garde dans les jambes le roulis du navire. - Poursuivi par cette hantise du labeur, Bécu pense à la mine. Il pense - loin de lui, et ses bras qui sont allongés sur la table, de chaque - côté de son verre, frappent là-bas à la veine des coups enfiévrés par - l’alcool.</p> - - <p>A présent, il bredouille des mots: il imagine tout un colloque avec - son porion, à propos du boisage. Et le voilà, lui si timide dans la - réalité, qui à la fin se fâche et se met à insulter son chef. Alors, - comme si le porion s’éloignait, il crie une dernière injure «Arsouille» - à haute voix, dans le silence de la pièce.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_49">49</span></p> - - <p>Mais le voici qui se met à sourire, en laissant dégouliner un peu de - salive du côté où il tient sa pipe. C’est que l’image de sa femme vient - de lui passer par l’esprit. Et il se moque, dans la sûre quiétude de sa - cachette, de cette face rougeaude toute bouffie de colère.</p> - - <p>Décidément l’eau-de-vie lui chauffe trop la tête, car il a enlevé son - chapeau de cuir, découvrant ainsi un crâne chauve, un crâne qui lui - donne un air morose de vieil oiseau déplumé. Et maintenant, avec le - sommet du front qui apparaît blanc, la souillure de houille plaquée sur - le visage est devenue un véritable masque.</p> - - <p>Près du fourneau, la paysanne épluche des pommes de terre pour la soupe - du soir. Une à une, elle les jette dans la marmite, faisant éclabousser - l’eau dont les gouttelettes grésillent. Elle demeure indifférente - devant cet homme qui s’enivre, étant habituée à ces sortes de choses.</p> - - <p>Son fils, un enfant d’une douzaine d’années, est venu s’asseoir devant - une des tables. Il grignote un croûton de pain, en buvant un fond de - chope que sa mère lui a versé. Et le petit paysan, aux yeux avides et - au front déjà obstiné, regarde longuement ce mineur. Il songe sans - doute à l’âge, où, lui aussi portera la barrette de cuir et touchera - les grosses pièces blanches <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> des Compagnies, au lieu du maigre - salaire du travailleur des champs; au temps où le dimanche, il fera - ronfler les rayons clairs d’une bicyclette—le luxe de la jeune - génération des corons—sur les routes qui mènent aux ribotes de la - ville.</p> - - <p>On a ouvert la porte. Le cultivateur, un homme robuste et sanguin, - planté carrément sur les jambes, entre en disant «Bonsoir» d’une voix - forte et rude, une voix accoutumée aux larges espaces des champs. Il - dépose sur une table quatre planches de bois blanc qu’il a rapportées, - sans doute pour réparer son clapier à lapins. Puis, il va s’asseoir - près du feu et s’occupe à décrotter ses houseaux en toile bleue, avec - la lame de son couteau.</p> - - <p>Bécu, depuis un instant, s’assoupit sur sa chaise. La chaleur torpide - de l’alcool l’engourdit. Ses membres sont devenus lourds comme si, dans - les veines qui les sillonnent, se traînait du plomb. Sa grosse tête qui - lui semblait si légère, prête à tourner comme une toupie, a roulé sur - une épaule. Il a regardé le paysan entrer, déposer les planches de bois - blanc sur une table, puis ses paupières lourdes se sont abaissées sur - ses yeux.</p> - - <p>Sa pipe, décrochée de la bouche, vient de se briser sur le carrelage - avec un petit bruit sec.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-50.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-50.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p> - - <p>—Le v’la qu’il a tout bu, a ch’t’heure, ce cochon-là....</p> - - <p>Le mari a crié cela avec la haine qu’ont les paysans pour ces - houilleurs qui gagnent beaucoup et gaspillent l’argent.</p> - - <p>—Si qu’il m’ paie, ça n’est mi encore rien, a ajouté la femme.</p> - - <p>Il dort, mais par instants ses lèvres remuent convulsivement, et ses - grosses mains déformées, qui pendent contre les bougeons de la chaise, - s’agitent et se contractent.</p> - - <p>C’est que son cerveau de vieille bête de travail, son cerveau durci, - calleux comme ses mains, s’exalte sous l’influence de l’alcool. Dans la - nuit de son crâne, se déroule une vie monstrueuse, une vie désordonnée, - frénétique, qui le fait tressaillir.</p> - - <p class="dottedline"> </p> - - <p>Il est au fond, il marche du pas léthargique des songes, il - va à la lueur de sa lampe, suivant le sentier qui passe dans les - forêts enfouies. Et partout ce sont des feuillages, des feuillages - immobiles incrustés aux murs sombres. Les palmes élancées des - fougères arborescentes se courbent vers des troncs de sigillaires aux - écorces ondulées. On dirait un dessous de bois <span class="pagenum" - id="Page_52">52</span> somnolant dans l’ombre opaque. Parfois, la lueur - de la petite lampe allume une lamelle de mica qui se met à luire comme - le calice d’une fleur chimérique. Et de l’eau qui source, s’écoule avec - le doux murmure d’un ruisseau glissant sous la mousse.</p> - - <p>Mais le voici qui arrive à une clairière, à une taille.</p> - - <p>Là, des hommes aux torses nus, leur chair livide dans la nuit - qu’étoilent les lampes, conduisent la morsure des perforatrices qui - mordent la terre rageusement avec un air de bête mauvaise. Elles - allongent des dards qui semblent fouailler des entrailles et ont des - sifflements de serpents en colère.</p> - - <p>Lui, ne s’arrête pas; il continue à traîner ses jambes engluées, et - rentre dans une galerie s’enfonçant dans beaucoup d’ombre et de silence.</p> - - <p>Il va toujours de la même marche entravée et lente du rêve, dans - l’humide obscurité de cette galerie qui est une voie de roulage. Ses - yeux suivent, à la lueur qu’il porte avec lui, les deux éclairs des - rails qui s’allongent dans le noir comme deux cornes.</p> - - <p>Soudain, il sent que son chapeau de cuir frôle les bois d’étais, qui, - transversalement, soutiennent le toit de la galerie. Pour avancer il - courbe les épaules. Mais le frôlement recommence, le toit s’est encore - abaissé, <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> l’obligeant à marcher sur les genoux. Et voici que - l’atmosphère devient étouffante. Il s’arrête. Alors, avec horreur, il - sent sur le dos, le toucher dur et glacé de ce toit qui continue de - s’abaisser en un lent, très lent, mais irrésistible glissement. Ses - reins doivent bientôt céder à l’affreux affaissement. Il s’aplatit sur - le sol. Pour fuir, pour se dégager, il recule en rampant. Sa lampe - s’éteint et dans l’étouffement des ténèbres, recommence la pression - diabolique des quatre cents mètres de terre qui le surplombent. Sa - poitrine ne peut plus se dilater au rythme de son souffle et ses tempes - battent contre le roc. Il étouffe, il râle.</p> - - <p>Mourir! Non, il ne veut pas mourir; il se débat, se révolte et, d’un - sursaut de volonté, il se réveille.....</p> - - <p>Ses yeux hébétés errent un instant dans la salle. Puis sans avoir - bougé, dans la même pose affalée, les bras tombants, la tête gisante - sur une épaule, il retombe dans le sommeil.</p> - - <p>Et la vie du rêve reprend, fantastique et fantomale.</p> - - <p class="dottedline"> </p> - - <p>A présent, il va, la tête en avant, les jambes molles, dans - un tâtonnement continuel de l’équilibre, à droite, à gauche. Il - s’arrête, hésite entre une chute en avant <span class="pagenum" - id="Page_54">54</span> ou en arrière. Puis, il repart en quelques pas - rapides que suit un nouveau repos vacillant.</p> - - <p>La première rue du coron est là devant lui, toute droite, en un - allongement de perspective démesurée. De toute la force de sa volonté - il tend à l’atteindre. Mais elle pivote, avec ses deux rangées de - maisons, comme un carrousel de chevaux de bois.</p> - - <p>Il y avait là, près de lui, une palissade contre laquelle il allait - s’appuyer. Or, celle-ci vient de disparaître. A cette même place, il - voit maintenant un mont de betteraves.</p> - - <p>Après une grande oscillation de tout son corps et une alternative de - petits pas butés, zigzaguants, il vient se coller contre sa porte.</p> - - <p>Brusquement on ouvre, l’appui se dérobe, et il entre dans sa maison - comme s’il tombait dans le vide.</p> - - <p>Sa femme est devant lui, énorme, terrible. Et derrière elle, dans un - coin, étendu sur un lit aux draps très blancs où ondoie la caresse - douce et blonde d’un cierge, son fieu repose, pauvre petit corps tout - raidi.</p> - - <p>—Ah te voilà, saligaud d’ivrogne! Et ch’ cercueil? l’as-tu acheté ch’ - cercueil?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p> - - <p>— !</p> - - <p class="dottedline"> </p> - - <p>—Non? Alors qu’est-ce que t’en as fait de ch’ l’argent? Tu l’as encore - bu, dis, saligaud? Et l’ petiot on va être obligé de l’ mettre comme il - est là dedans l’ froidure de l’ terre! Ah tiens, un père comme ti, on - devrait le jeter du carreau de l’ fosse, dans le fond de ch’ puit, dans - ch’ bougnou!</p> - - <p>Tout se brouille devant lui, une gifle lui a éclaté dans la figure. Une - poussée dans les reins, l’envoie s’affaler dehors.</p> - - <p>Sa grosse tête a frappé sur le pavé, mais il n’a ressenti qu’un choc - très mou. Il se redresse et va s’adosser contre le mur, auprès de la - fenêtre.</p> - - <p>La rue toujours si animée par les enfants qui jouent, par les femmes - qui voisinent, est déserte. Les maisons semblent inhabitées. Quelque - chose de lugubre et de tragique plane dans le silence.</p> - - <p>Et le malaise qui vient de cette absence de vie, de toute cette - immobilité, est encore accru par une fin de jour sinistre. Dans le - prolongement de la rue, à l’horizon, s’abaisse un coucher de feu et - de sang. Des vitres, aux fenêtres closes, s’allument et rougeoient; - les silhouettes des cheminées, les arêtes et les saillies des <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> - toits, s’entourent d’un cerne lumineux couleur de soufre, et les ombres - s’allongent.</p> - - <p>Appuyé contre le mur il ne bouge pas. Il regarde autour de lui avec des - yeux troubles, et son cœur inquiet écoute le calme surnaturel.</p> - - <p>Soudain, une rumeur monte sourdement, une rumeur de foule, avec un - piétinement lointain et confus. Cela grossit, et cela s’approche; on - dirait tout un peuple en marche.</p> - - <p>Bientôt apparaît une sorte de marée humaine dont le flux pénètre dans - la rue qui l’endigue.</p> - - <p>Bécu de loin reconnaît des barrettes de cuir, des serre-tête de toile - bleue. Ce sont des houilleurs qui viennent du fond. Mais il y a aussi - parmi eux des femmes, des enfants. Et ils sont tant et tant, que tous - ceux du pays noir ont dû se donner rendez-vous ici bien sûr.</p> - - <p>Les voilà, ils vont le frôler dans leur marche. Bécu frissonne car tous - le regardent, tous rivent leurs yeux aux siens.</p> - - <p>Puis, maintenant, chacun d’eux fait en passant un geste de menace ou de - dégoût et chacun lui jette une injure comme s’il lui jetait une pierre: - Ah l’ mauvais <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> père! Ah l’ saligaud d’ivrogne; il a bu ch’l’argent - de ch’ cercueil!</p> - - <p>Un galibot pas plus haut qu’une botte, l’a injurié aussi, d’une petite - voix exaspérée, aiguë, qui lui entrait dans la tête comme une vrille. - Ensuite c’est une trieuse, une jolie fille souriante sous les plis - flottants de son béguin et qui fait en passant, une moue dégoûtée puis - crache par terre. Un houilleur, un vieux camarade à lui s’est arrêté, - l’a fixé longuement avec des prunelles sombres; après quoi il s’en est - allé en secouant tristement la tête.</p> - - <p>Il en vient encore, il en vient toujours: des hommes, des femmes, - des gosses. Il y a parmi eux des gens qu’il avait connus il y a bien - longtemps et dont il ne se souvenait plus. Il a même reconnu un homme - qui fut tué il y a dix ans d’un coup de grisou.</p> - - <p>Et sur les poings tendus, sur les faces qui crient l’injure, le - couchant sinistre met une lueur de sang.</p> - - <p>Terrifié, Bécu se détourne pour ne plus voir. Mais voici que par la - fenêtre de sa maison, il aperçoit la petite flamme blonde du cierge qui - veille. Il voit aussi sur l’appui intérieur son corbeau apprivoisé, son - corbeau aux ailes rognées qui va et vient en boitillant—oiseau <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> - funèbre—et qui méchamment frappe du bec le carreau.</p> - - <p>Alors, Bécu se cache le visage dans les mains et se met à hurler - plaintivement, comme on hurle dans l’angoisse du cauchemar.</p> - - <p class="br">Le paysan qui a fini de décrotter ses houseaux et qui silencieusement - fume sa pipe, trouve que ce mineur saoul dort bien longtemps, d’autant - plus, que celui-ci l’énerve par ses soubresauts et par les gémissements - qu’il pousse dans son rêve.</p> - - <p>Il décide de le réveiller. Pour cela, il va prendre les quatre planches - de bois blanc qu’il a déposées sur une table et, s’esclaffant de rire, - les laisse tomber de très haut sur le carrelage.</p> - - <p class="br">D’un bond Bécu s’est levé, éperdu. Et les yeux fous, le regard comme - fasciné en apercevant les quatre planches de sapin qui semblent - les bris d’une bière neuve, il tend vers elles des bras raidis de - visionnaire, des bras qui se défendent contre une apparition. Puis - il fait entendre une sorte d’aboiement rauque d’où les mots sortent - étranglés: ..... ch’ cer..... ch’ cer..... ch’ cercueil.....</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span></p> - - <p>Le paysan ne rit plus. Sa femme et son fils se sont levés. Tous trois - contemplent cette face de folie et tous trois sentent passer en eux un - frisson d’épouvante.</p> - - <p>Éveillé, le malheureux voit encore le surnaturel et le fantastique de - son rêve.</p> - - <p>Maintenant ce n’est plus comme dans le sommeil la seule illusion - imaginative de la peur. C’est un effroi atroce de toute la chair, c’est - une panique du cœur et un spasme hideux des nerfs.</p> - - <p>Mais l’hallucination ne dure qu’un instant. Comme un ressort qui se - casse, les nerfs brusquement se détendent et les bras roidis tombent.</p> - - <p>Seul, le regard conserve une expression d’étrange égarement. D’une main - inerte, mollement, Bécu s’essuie le front, puis il prend son chapeau de - cuir posé sur la table et le met sur son crâne chauve.</p> - - <p>A ce moment, la paysanne vient se planter devant lui, tout son long - corps maigre de vieille bique frémissant encore. Et d’une voix blanche:</p> - - <p>—Ah! mais avant de vous ensauver y faut m’ payer; cha fait trente sous - que vous me devez.</p> - - <p>Lui, gauchement, tâte son bourgeron et en tire un <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> franc ainsi - qu’une petite pièce. Quelques sous sont tombés, il ne les ramasse même - pas.</p> - - <p>Il se dirige vers la porte, non en titubant comme un homme ivre, mais - du pas défaillant d’un homme qui vient de recevoir un grand coup sur la - tête.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 491px;"> - <img src="images/page-60.jpg" alt="" width="491" height="349" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-61.jpg" alt="" width="600" height="620" /> - </div> - - <p>Il avance dans la nuit glacée.</p> - - <p>Tout est sombre dans le vallon, il n’y a que les deux yeux lumineux de - la maison d’où il sort qui le regardent s’éloigner.</p> - - <p>Le chien a encore hurlé dans la fabrique abandonnée <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> et puis s’est - tu, n’entendant plus le long du mur le pas rôdeur.</p> - - <p>La gorge serrée, la poitrine pantelante, Bécu va à pas entrecoupés. - Dans sa tête bourdonnent encore les imprécations de la bande - hurlante—mauvais père—salaud d’ivrogne. Les mots <i>argent</i> et - <i>cercueil</i> lui martèlent le cœur tour à tour, comme les gros marteaux - des forgerons viennent l’un après l’autre, en cadence, frapper - l’enclume.</p> - - <p>De son cauchemar, il lui reste une sensation physique étrangement - douloureuse et un frisson de mystère. Le souvenir des reproches et des - insultes de la foule fantomatique l’effraie d’une façon superstitieuse - et l’accable comme une malédiction.</p> - - <p>Il éprouve encore l’épouvante du surnaturel.</p> - - <p>Quoique conscient d’être éveillé, il craint que cette nuit sans ciel, - ces ténèbres épaisses—comme elles l’étaient là-bas au fond quand sa - lampe s’est éteinte—il craint que cela ne soit la continuité du songe - et qu’autour de lui ne surgisse encore d’affreuses choses.</p> - - <p>Le mois passé, durant l’horrible agonie de son petit gars qui avait - été pressé entre deux berlines, il pleura. Le jour de l’enterrement, - lorsqu’il vit le fossoyeur enfouir le cercueil, il dut s’appuyer au - bras de son fils aîné. Et <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> puis ce fut tout. Les jours suivants, - où reprit sa morne existence de houilleur, il ne ressentit plus rien. - Peut-être que, lorsqu’on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, - il vous est entré tant de noir dans l’âme qu’il n’y reste plus de place - pour la tristesse.</p> - - <p>Mais ce cauchemar, c’est comme si son enfant s’était dressé devant lui - pour le maudire. Et cet argent qu’il a dans la poche, cet argent du - cercueil, lui paraît un fardeau.</p> - - <p>Il avance toujours droit devant lui, montant péniblement la pente du - sol vaguement pâlie par la neige.</p> - - <p class="br">Tout à coup, dans l’espace de ténèbres, une énorme étoile surgit; puis - deux, puis d’autres encore, brillant toutes d’un éclat immobile.</p> - - <p>C’est l’infini de la plaine avec les lumières électriques de ses fosses.</p> - - <p>Au loin, vers la gauche, un immense incendie projette au ciel une large - lueur. De hautes flammes se tordent, bleuâtres et sanglantes. Et sur ce - lointain embrasement des fours à cokes, un vieux moulin du temps passé - se silhouette les bras en croix.</p> - - <p>Bécu s’arrête pour souffler, et aussi parce qu’il y a là, barrant sa - fuite éperdue, une grande route dont <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> les arbres dessinent en noir - leurs squelettes tortionnés sur la sinistre lueur.</p> - - <p>Il n’aurait qu’à la suivre cette route, pour rentrer au coron.</p> - - <p>Il hésite... Mais non, il ne la suivra pas car le coron, sa maisonnette - de brique, tout cela pour lui reste hanté. Il les revoit par la pensée - comme il les a vus en rêve. Il en garde un effroi surnaturel, l’effroi - des êtres simples qui croient aux mauvais présages et aux revenants. - Le lit mortuaire caressé par la lueur blonde du cierge, la foule - maudissante, ce coucher de soleil dans lequel le coron baignait comme - dans du sang, jusqu’à son corbeau apprivoisé qui frappait méchamment - du bec à la fenêtre, tout ceci lui apparaît comme de sinistres et - mystérieux ressentiments. Et sa conscience confuse, dans une sorte - de remords, lui fait entrevoir la profanation qu’il a commise en - s’ivrognant avec l’argent destiné à payer le cercueil.</p> - - <p>Mauvais père!... Il lui semble par moments que c’est le petit mort qui - lui crie cela. Et cette idée lui bat le crâne comme le battant d’une - cloche.</p> - - <p>Il recommence à fuir.</p> - - <p>Il a traversé la route et s’en va à travers la plaine buttant ici, - glissant là.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p> - - <p>Tout à coup il s’arrête. Là-bas, sur la neige, quelque chose de noir - remue. C’est une forme vague qui rampe à droite, à gauche, ensuite - s’arrête, se rapetisse, puis rampe encore en s’étirant.</p> - - <p>Une nouvelle terreur l’étreint. Quelle est cette étrange chose qui - s’avance en zigzag?....</p> - - <p>Enfin cela se précise. Bécu reconnaît une horde silencieuse de chiens - chargés de tabac de zone et que conduit un contrebandier.</p> - - <p>Les chiens, l’homme, s’évanouissent dans la nuit, troupeau et pasteur - fantômes.</p> - - <p>Alors, lui, recommence à déambuler.</p> - - <p>Mais trois cents pas plus loin, il s’arrête encore. Il se trouve devant - le remblai d’une voie ferrée et un sifflement vient de déchirer le - silence.</p> - - <p>Bientôt, un gros disque flamboyant apparaît et grandit, augmente - d’éclat, lançant sur les rails un jet lumineux. Puis, un grondement - trépidant accourt. Et la monstrueuse locomotive, ébranlant le sol, - passe en ronflant, avec un hiement de bielles, avec toute une résonance - de sa carcasse de fer mêlée à l’ébrouement de vapeur qui sort de ses - poumons d’acier.</p> - - <p>Celle-ci emmène un train de houille, cinquante wagons, lesquels - semblent dans l’ombre, le corps annelé <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> d’un serpent qui ondule - rapide à la courbe de la voie.</p> - - <p>Et cela disparaît éventrant la nuit.</p> - - <p class="br">Longuement, Bécu suit des yeux le fanal rouge accroché à l’arrière du - train. Et même après que la petite lumière sinueuse a disparu, il - reste encore un instant immobile, fixant l’endroit où les ténèbres se - sont refermés comme se referme l’eau sur une chose qui sombre.</p> - - <p>Puis il monte sur la voie et la traverse. Mais en redescendant le - remblai, il glisse et tombe sur le dos. Lentement, il se relève, - replace sa barrette de cuir sur son crâne chauve, et le pas épais, les - bras ballants, il repart droit devant lui dans l’obscurité.</p> - - <p>Pourtant, l’air gelé de cette nuit d’hiver, cet air qui semble devenu - consistant comme de la glace, lui enserre plus étroitement le front, - les tempes. Peu à peu se fige l’effervescence de son cerveau.</p> - - <p>Déjà les visions s’éteignent et leur souvenir se voile.</p> - - <p>Ce qu’il y avait de surnaturel et de menaçant accroché à lui meurt tué - par le froid.</p> - - <p>Il ne marche plus inconsciemment, fasciné par la peur; il reprend - graduellement contact avec le réel. Voici maintenant que cette immense - houle de ténèbres <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> parsemée de points brillants lui redevient - familière.</p> - - <p>Ses yeux devinent la plaine sous l’embrun opaque des ombres.</p> - - <p>Les éclats bleutés, essaimés sur ce grand lac d’ombre, le guident, - comme en mer, les constellations guident le pêcheur.</p> - - <p>Là-bas, où il y a trois feux électriques, c’est la fosse numéro - 4, baptisée Saint-André. Ces deux feux plus proches et ce hall, - dont le vitrage est éclairé, c’est la fosse numéro 7 ou fosse - Sainte-Marie-Madeleine. Tout au fond, un groupe de lumières qui - clignotent, tant elles sont éloignées, c’est une fosse de la Compagnie - d’Heurchin.</p> - - <p>La sienne, oh il sait bien où elle se trouve, elle est là, dans la - direction de la lueur qui monte des fours à coke. Pourtant on ne - voit aucun de ses fanaux; sans doute une ondulation de terrain la - cache-t-elle pour l’instant.</p> - - <p>Parfois, dans le vague, s’élève le bruit d’un choc puissant, le bruit - de deux choses de fer entre-heurtées. C’est une seule note sonore qui - s’élève, s’étend. Et à l’ampleur des vibrations se révèle l’immensité - rase. Ou bien, c’est le roulement d’un train, une rumeur sourde qui - s’éloigne et expire sans écho.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p> - - <p>Et lui, devine, et lui écoute la vie formidable et cachée de la plaine.</p> - - <p>Il ne regarde plus en lui-même, car en lui tout est redevenu immobile - et sombre. La grande flambée de l’exaltation et de la fièvre s’est - éteinte. Tout ce qui grimaçait, toutes les idées et les mots qui - flamboyaient, tout cela a disparu.</p> - - <p>Mais ce calme subit, il ne le raisonne même pas. Il subit l’effet - apaisant du froid sans apprécier la sensation de bien-être. Car - chez cet être hébété de servage et d’alcool, il arrive souvent que - les impressions se succèdent sans se souder l’une à l’autre par un - raisonnement.</p> - - <p>Cependant, il n’oublie point avoir bu avec un argent qu’il n’aurait - peut-être pas dû dépenser au cabaret. Mais comme en lui une froide - sécurité a étouffé ce qui lui apparaissait avant comme de sinistres - ressentiments, il ne sait plus très bien s’il commit une vilaine - action. C’est au fond de son âme quelque chose de trouble, impossible à - débrouiller. Avec le calme, il redevient la bête de somme indifférente, - la pauvre brute accablée par vingt ans de fond, avec ses demies - sensations informes, ses demies pensées mal équarries.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_69">69</span></p> - - <p>Il a repris son allure épaisse, sa marche aux pas affaissés. Mais il - grelotte, serre ses épaules, car l’alcool éliminé ne lui chauffe plus - les veines. Alors, il prend la direction du coron, fuyant le froid, - comme il fuyait talonné par la peur. Il ne cherche même pas à se - représenter comment sa femme va l’accueillir.</p> - - <p>On n’aperçoit plus les flammes des fours à coke, on ne voit plus que - la lueur qui dans le ciel fouille les gros nuages d’encre. Des feux - électriques ont disparu.</p> - - <p>Soudainement, à sa droite, le blanc indécis de la neige vient de - disparaître. Et dans un vide qui s’allonge tranchant le sol pâle, - des petites clartés glissent, très lentes. On entend des voix qui se - répondent, avec une longue sonorité, une portée flottante. Puis, un - éclair en coup de faux, un éclair très bleu, révèle furtivement le - canal et un chapelet de péniches chargées de houille, que hâle, roulant - silencieuse sur la berme, la locomobile électrique dont le trolley - vient de faire dans la nuit une fulgurante déchirure.</p> - - <p>Bécu ne détourne même pas la tête pour regarder le canal. Une sirène - ayant meuglé lugubrement au loin, il écoute ce signal. Et voici que - sa pensée lourde, s’enfonce là-dessous, au fond, là où rampent les - camarades de la coupe à terre.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p> - - <p>«A quelle heure vont-ils remonter cette nuit? A onze heures? Où - peut-être bien encore à la demie passée douze heures.» Cette simple - idée, il la tourne, la retourne, la mastique longuement. Elle occupe - son cerveau jusqu’au moment où il a atteint la grand’route qu’il avait - auparavant hésité à suivre.</p> - - <p>Maintenant, sur ce sol pavé qu’aucune neige ne recouvre, à cause des - nombreux charrois de houille, on entend résonner son pas solitaire.</p> - - <p>Des profondeurs de la plaine, un peu de vent s’est levé, qui souffle et - pleure dans les peupliers décharnés bordant la route. Et là haut, dans - le ciel noir, transparaît vague et blême, la face cachée de la lune sur - laquelle, lentement, glissent des nuages semblables à des voiles de - deuil.</p> - - <p>Il se hâte, grelottant, meurtri de fatigue.</p> - - <p>Mais voici que, tout à coup, deux rais de lumière transpercent l’embrun - des ténèbres. Une maison se trouve là, au bord de la route.</p> - - <p>Derrière les fenêtres flambantes, on voit des silhouettes se démener - avec des gestes grandis; on voit des profils anguleux, arrêtés au front - par la saillie rigide des barrettes de cuir, se confondre violents et - tourmentés. Des cris rauques, des rires énormes, font <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> vibrer les - vitres. C’est là dedans une ivresse sauvage, une gaieté désespérée, - pareille à une exaspération.</p> - - <p>Sur la route on n’entend plus le bruit mélancolique du pas solitaire. - Bécu est immobile. Il fouille dans son bourgeron; ses doigts font - tinter des sous, ceux qui lui restent encore de l’indemnité funèbre.</p> - - <p class="br">Comme la gueule hurlante et enflammée d’un monstre, la porte vient de - s’ouvrir, puis elle s’est refermée sur lui.</p> - - <p>Et là, tout autour, il fait sombre: sombre comme dans cette pauvre âme - humaine.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-71.jpg" alt="" width="600" height="424" /> - </div> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-75.jpg" alt="" width="600" height="337" /> - </div> - - <h2 class="nobreak"><span class="left1">Multitude</span><br /><span class="right1">Solitude</span></h2> - </div> - - <p class="noindent"><span class="dropcap">L</span>e jour se lève, blême dans le brouillard qui enlinceule la plaine. Et - dans cette lourde vapeur qui flotte sur le sol noir et gluant, s’épand - un meuglement sinistre comme en clament tristement les gros vapeurs - perdus dans la brume.</p> - - <p>Confuses et vagues dans le brouillard qu’elles semblent déchiqueter, - des silhouettes humaines se meuvent, avec un piétinement sourd.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span></p> - - <p>Et cette exode d’ombres s’avance de partout, vers l’étrange appel.</p> - - <p class="br">A travers un champ labouré, écrasant de leurs sabots les lourdes mottes - humides et luisantes de la terre éventrée, une bande de trieuses - se hâte dans une marche trébuchante. Frileuses sous leurs robes de - cotonnade bleue parsemée de pois blancs, elles vont les bras croisés, - les mains cachées sous les aisselles, en faisant un gros dos sur lequel - flottent les jolis plis du mouchoir de percaline dont elles s’entourent - coquettement la tête. Elles ne causent guère, mais lorsqu’un sabot - reste englué au fond d’un sillon, ces fillettes jettent de leurs voix - claires, des jurons comme les hommes.</p> - - <p>Elles ont atteint une petite route pavée qui passe au bout du champ et - leurs sabots font entendre maintenant, sur les grès, un clappement sec, - presque joyeux, dans ce jour lugubre où plane le rugissant appel à la - peine.</p> - - <p>Tout à coup surgi de la brume, un homme sur la route les croise. - C’est un grand gars vêtu de toile grisâtre, maculée de houille, avec - un foulard de laine <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> rouge enroulé autour du cou et dont la face - apparaît très pâle sous la barrette de cuir noir.</p> - - <p>Une des trieuses, une maigre fillette aux joues creuses, qui suivait - les autres à l’écart, s’est brusquement arrêtée devant l’homme. Tous - deux se sont reconnus et se considèrent un instant en silence tandis - que le clappement des sabots s’éloigne.</p> - - <p>Alors, craintivement le petite interroge:</p> - - <p>—«Eh bien Honoré, te vlà? T’es mi donc descendu au fond a ce matin?»</p> - - <p>—«Ah non, pour sûr! Et puis j’y descendrai mi demain non plus, ni - après-demain, ni les autres jours non plus, vu que j’en on quasiment - soupé de l’ Compagnie.»</p> - - <p>Il a répondu cela nerveusement, avec l’entêtement exalté d’une ivresse - d’alcool qui a dû commencer hier, aussitôt après la remonte: ribote qui - sans doute a duré toute la nuit dans quelque estaminet avoisinant les - fosses, puisqu’il porte encore son bourgeron de travail.</p> - - <p>La petite demeure passive, habituée aux propos qu’ont les hommes dans - leurs soûleries, habituée à ces idées de révolte qu’ils ont tous ici - quand ils ont bu.</p> - - <p>Lui, détourne la tête, d’un pressement de lèvres fait gicler sur le sol - un jet de salive, et, du revers de sa <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> main fébrile, essuie sa fine - moustache de joli blond. Puis il reprend:</p> - - <p>—«Ah! ben que non! j’y descendrai plus dans les fonds de par ici. J’on - retiré min livret, je vas m’embaucher en Belgique, dans le Borinage. - Demain à l’heure d’aujourd’hui j’aurons passé l’ frontière ».</p> - - <p>Très raide, sans tituber, mais le regard fou, il a fait un geste ivre - qui indiquait les au-delà de la plaine.</p> - - <p>La petite reste encore silencieuse, mais maintenant son maigre visage - se crispe. Ses paupières battent un instant sur ses yeux devenus fixes - et troubles, et deux larmes coulent sur ses joues. Pour les cacher, - elle baisse la tête et se met à tourner d’un gauche va-et-vient le - talon de son sabot dans la terre molle.</p> - - <p>Elle reste muette devant lui, toute petite et chétive, avec un air - souffreteux et soumis, le dos voûté, tournant toujours gauchement le - talon de son sabot dans la terre.</p> - - <p>Mais, l’homme qui grelotte, les mains dans les poches, pendant que - l’alcool le brûle sous la peau, brusquement s’écrie, piétinant à - reculons, pressé sans doute à présent de regagner les corons:</p> - - <p>—«Allons la Marie, je te dis adieu, et aussi bonne - chance . . . . »</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p> - - <p>Elle le regarde s’évanouir dans la brume et ses yeux semblent - s’agrandir et son regard s’affoler, comme si la plaine voilée - l’entourait d’un espace immense et vide, un vide qui lui donnerait le - vertige.</p> - - <p>Le meuglement sinistre s’est tu; mais au loin, dominant de sourds - roulements et des heurts profonds, s’élèvent des sifflements - mélancoliques et les lamentations sonores du fer.</p> - - <p>Avec une hâte convulsive, comme une bête blessée, la fillette suit de - nouveau la petite route pavée qui s’enfonce là-bas, vers l’inconnu en - rumeur.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-79.jpg" alt="" width="600" height="234" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-80.jpg" alt="" width="600" height="320" /> - </div> - - <p>Elle n’avait pas quinze ans lorsqu’il la posséda un soir. Elle s’était - laissée entraîner à l’écart par celui-là, parce qu’il avait des yeux - très bleus et très doux. Il l’avait possédée sans lutte, car dans - l’ombre, lorsqu’elle avait senti sur ses lèvres la bouche du gars, elle - avait aussitôt sur lui refermé les bras passionnément.</p> - - <p>Presque toutes commencent d’abord par une recherche vicieuse dans un - coin, avec un galibot de leur âge. Après, par une veulerie d’âme et - des sens, par lassitude aussi de se défendre, elles abandonnent leur - corps au hasard, parmi les centaines et les centaines de mâles. Mais - la fillette s’était donnée par un coup de cœur, et, comme l’amour est - une chose forte et saine, dès ce soir-là, elle repoussa brutalement le - frôlement <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> des autres gars. Ce fut chez cette enfant la fidélité - farouche de la femme qui aime.</p> - - <p>Mais à quoi bon cette fidélité! Marie n’existait pas plus pour - Lui—moins peut-être—que les autres filles qu’il culbutait au hasard - des rencontres, dans une frénésie fouettée par l’alcool, qui rendait - son acte semblable à un viol. Et lorsqu’il la trouvait sur son chemin - et qu’il était sans désirs, il passait, sans lui adresser une parole, - indifférent au doux regard qui longtemps le suivait.</p> - - <p>Alors que l’homme demeurait la brute aveugle et insensible, cette - fille du peuple, abêtie par atavisme et les trop hâtifs labeurs de la - mine, était initiée par son cœur à tout ce que la passion fait naître - de sentiments complexes et douloureux. Dans sa raison frustre survint - un idéal, une aspiration vers un bonheur imprécis mais soupçonné, et, - au milieu de ses pensées vulgaires, habita la rêverie. Elle souffrit - de ne pas se sentir entièrement possédée, de ne pas lui appartenir - davantage, de ne jamais voir la douceur menteuse des yeux très-bleus - s’éclairer pour elle d’une lueur d’amitié. Sa laideur aussi la tortura, - car elle pensait que celle-ci était la cause de cette indifférence, - et cela rendit son amour encore plus craintif et dissimulé. <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> Elle - eut les navrantes coquetteries des filles laides. Puis, pendant les - rares instants d’étreintes, elle essaya de lui exprimer tout ce qu’elle - ressentait. Mais il ne fut point encore touché par tout ce que cette - passion fit vibrer pour lui du lourd et grossier patois.</p> - - <p>Une fois, le hasard voulut qu’elle le surprit caressant une moulineuse - entre les piles de madriers servant aux boisages de la mine. Lui se - redressa, furieux, croyant que la petite était venue là pour les épier. - Il ramassa une pierre et la lui lança à toute volée. Elle ne fut pas - atteinte, mais elle reçut un choc douloureux au cœur, comme si la - pierre y avait fait une blessure.</p> - - <p class="br">Rongée par un désespoir silencieux et par une jalousie sans révolte, - elle a vécu jusqu’à maintenant une existence de fièvre et de misère - à travers les jours et les mois, avec seulement un peu de bonheur - longuement espacé pour la soutenir: ces minutes brèves où il la tient - brutalement sous lui.</p> - - <p>Le désir de mourir lui était pourtant venu dans un moment de plus - grande détresse et de découragement.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-82.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-82.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>C’était un soir d’hiver, elle longeait le canal; les rafales qui - galopaient par la plaine rase hululaient aux gibets de fer et aux - câbles électriques du chemin de <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> - halage; l’eau morte était immobile. L’idée lui vint pour en finir, - pour dormir toujours, pour ne plus sentir cette plaie vive au cœur, de - s’ensevelir-là entre ces berges, dans cette chose d’épouvante comme - le vide. Elle s’arrêta et s’approcha, mais soudain elle eut un recul - de terreur comme si elle avait vu une chose affreuse et elle s’enfuit - jusqu’au coron en sanglotant.</p> - - <p>Ce ne fut qu’un spasme de désespoir qui jamais ne revint. Souffrante et - résignée, elle continua à l’aimer, sans que nul soupçonnât que, sous - l’enfant laide et chétive, il y avait une amoureuse au cœur exalté, - sans entrevoir l’amour fanatique, l’amour navrant qui la faisait - taciturne dans la horde bruyante de ses compagnes.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 407px;"> - <img src="images/page-83.jpg" alt="" width="407" height="389" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-84.jpg" alt="" width="600" height="358" /> - </div> - - <p>Courbant sa maigre échine, elle se hâte. Maintenant elle longe un grand - talus, quelque chose de haut et de vague, très sombre; et cette immense - tâche noire du terri, lui semble le reflet de son âme. Elle traverse - des voies ferrées, passe entre des files de wagons vides, puis devant - elle, se dresse une forme géante qui s’allonge confuse dans le jour - embrumé et livide, en une sorte de beffroi.</p> - - <p>Jamais, elle ne lui est apparue aussi triste, cette grande carcasse - de fer qu’empanachent au rythme de leurs râles crachotants les tuyaux - de vapeur, ni plus angoissant ce ciel d’automne bas et délavé, - qu’endeuillent encore les lourdes torsades de fumée noire vomie par une - cheminée massive.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span></p> - - <p>Sur la bâtisse sombre, une inscription en grosses lettres blanches se - détache: <i>Fosse Sainte-Marie-Madeleine</i>. Oh! l’ironie de ce doux nom - mystique donné à cette chose noire et sinistre!</p> - - <p>Comme elle gravissait la dernière marche de l’escalier qui aboutit à la - salle de triage, le surveillant du carreau lui pointa une amende. Elle - eut un juron, un mot ordurier entre les lèvres, et vint se ranger parmi - celles de son équipe, au bord de l’une des longues glissières aux fonds - mouvants, sur lesquelles le charbon passe comme un lent ruisseau.</p> - - <p>Ses mains se mirent aussitôt à happer au passage les pierres mauvaises - et à les jeter dans une manette. Le geste continu, le geste monotone, - cette houille qui passe et passe interminablement de son cours - uniforme, peu à peu cela lui fascine la pensée, enveloppe sa raison - d’une abrutissante torpeur.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 528px;"> - <img src="images/page-85.jpg" alt="" width="528" height="341" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-86.jpg" alt="" width="600" height="394" /> - </div> - - <p>Elle ne pense plus. Le souvenir a sombré dans le cours de ce ruisseau - de houille où il faut puiser et puiser toujours les pierres brillantes. - Mais, aujourd’hui, pour la première fois, tous les bruits du triage - irritent ses nerfs: grondements des berlines sur les armatures de - fer, crissements des engrenages, et chaque conversion fracassante des - culbuteurs la fait tressaillir. L’odeur moite et grasse du charbon - l’écœure, l’embrun de poussière fuligineuse, au miroitement métallique, - qui s’élève des cascades venues des berlines déversées, gêne sa - respiration. Elle étouffe..... Sa manette lui échappe des mains, un - râle rauque sort de sa gorge et elle tombe à la renverse, toute roide, - les yeux <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> - révulsés. Les trieuses se précipitent et la transportent jusqu’à - l’ouverture béant sur la plaine, qui se révèle hérissée de bâtiments - sombres. Le surveillant accourt, et, bourru, les renvoie toutes au - travail.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-86.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-86.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Une seule fille est restée; penchée, elle dégrafe le corsage. Mais la - petite exhale un long soupir et ses yeux se rouvrent, un peu égarés. - Puis aussitôt, sans une parole, avec un geste frileux de pauvre enfant - chétive, elle reboutonne sur sa poitrine creuse le corsage entr’ouvert.</p> - - <p>Debout, elle refuse de retourner au coron comme le lui conseille le - contre-maître.</p> - - <p>—Mais oui!... que t’es bête! retourne chez ti, puisque t’as tombé du - haut mal, insiste la fille qui l’aide à rajuster son béguin.</p> - - <p>Non, elle ne veut pas; le visage fermé, elle regagne son poste.</p> - - <p>Le surveillant, une main accrochée à la lanière de son sifflet de - commandement, est debout sur une passerelle d’où il enveloppe le triage - de ses regards soupçonneux.</p> - - <p>Toutes les trieuses sont redevenues muettes dans le vacarme grondant - et criard des machines, que semble animer une cruauté froide qui veut, - qu’à leur <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> contact, s’usent des générations. Elles sont attentives, - leurs gestes actifs happent le schiste; et voici que les robes bleues - à pois blancs, les gracieux mouchoirs aux plis flottants, tout cela a - repris, sous la discipline, l’aspect d’un uniforme de bagne.</p> - - <p>Le travail a de nouveau absorbé la fillette. Ses mains vont et viennent - régulièrement de la glissière à la manette qu’une trieuse remplace par - une autre lorsque les pierres en débordent. Elle n’a plus conscience de - sa vie, elle fait partie de toute cette machinerie, de tous ces outils - qui pivotent et trépident avec précision; la voici devenue une pauvre - chose, semblable à une de ces petites poulies qui tournent en grinçant - plaintivement.</p> - - <p>Et les heures passent, lentes et monotones, charriées semble-t-il, par - le lent ruisseau de houille.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 494px;"> - <img src="images/page-88.jpg" alt="" width="494" height="358" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_89">89</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-89.jpg" alt="" width="600" height="176" /> - </div> - - <p>Le bourdonnement sonore d’un timbre électrique a retenti à la recette, - à l’orifice du puits d’où émergent brusquement, entre les montants de - fer, les cages qui contiennent les berlines. Le langage cynique du - mineur nomme cela «la sonnerie à la viande» parce qu’elle est pour le - machineur chargé de régler la marche des cages, le signal de la remonte - des ouvriers.</p> - - <p>Un coup de sifflet répondant à la sonnerie de la recette a vrillé le - hall du triage; la source qui l’alimente va tarir, jusqu’à ce que ceux - qui ont saigné les veines noires de la terre soient remontés. Avec une - gaieté bruyante, une exubérance de jeunesse qui a été opprimée par - la discipline, les trieuses se bousculent, enjambent les glissières, - sautent les degrés des gradins de criblage, ce qui fait vaciller, - sous la cotonnade, les pointes de leurs seins. Les plus impatientes - à atteindre le carré libre de machineries où elles vont toutes <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> - prendre leur repas, pincent les croupes de celles qui les précèdent et - qui se retournent alors en criant des mots abominables.</p> - - <p>Assises sur le carrelage, le dos appuyé contre le mur ou contre des - civières pleines de schiste, elles retirent les chanteaux de pain hors - des musettes de toile. Les dents qui mordent avidement, apparaissent - très blanches, dans les faces souillés par la poussière noire et les - yeux, largement cernés de bistre, ont un éclat étrange.</p> - - <p>Un gros bidon de fer-blanc passe de main en main. Chaque trieuse - fait pisser de très haut, dans son gosier tendu, la bière blonde qui - glougloute dans le goulot. Et un grand rire les secoue toutes, lorsque - une voisine ayant poussé celle qui boit, le liquide lui inonde les - cheveux ou le visage.</p> - - <p class="br">La petite souffreteuse n’est pas avec ses compagnes; elle est restée - à l’écart, cachée derrière un culbuteur. Accroupie, la tête entre les - mains, les coudes sur les genoux, elle songe. De l’endroit où elle - s’est blottie, ses yeux mornes voient les cages qui, soudainement - sorties de l’abîme et encore toutes trempées d’ombre, s’accrochent avec - un bruit saccadé aux verrous. Ils voient les moulineuses attirer les - berlines d’où <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> - bondissent, comme des diables, des hommes effrayants, aux faces - noires dans lesquelles roule le blanc des yeux, et qui s’en vont - pressés.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-90.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-90.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Elle songe aux autres remontes qu’elle venait épier jusqu’à ce que, - d’une berline, ce fut Lui qui surgit, ce qui lui donnait un petit choc - au cœur, doux et nostalgique. A présent, autour d’elle, c’est le vide; - elle se sent seule, toute seule, malgré le grouillement humain de la - fosse.</p> - - <p>Là-dessous, dans les entrailles de la terre, c’est le vide aussi: le - chantier souterrain où souvent descendait sa pensée n’est plus qu’un - amas de nuit.</p> - - <p>Ce Borinage? Eh bien, oui, elle voudrait le suivre jusque-là, - humblement, de loin, comme un chien suit, désolé et craintif, les pas - d’un maître qui veut le perdre. Mais elle n’a pas l’âge d’agir à sa - volonté; et puis, elle est si lasse!....</p> - - <p>C’est fini à jamais. Elle ne pourra même plus l’aimer par le regard, - elle ne pourra plus rôder autour de Lui comme jadis; sa chair ne - connaîtra plus l’anxiété frémissante de l’attente, l’attente d’une de - ces possessions si brèves, mais qui, malgré tout, la rendait heureuse - jusqu’à ce que l’éternel inassouvissement la rongeât de nouveau - sourdement.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span></p> - - <p>En cet instant elle se sent encore plus laide et misérable et rompue - aussi, comme si les engrenages l’avaient happée, broyée, puis rejetée - sur les dalles de fonte.</p> - - <p>Les cages qui remontent des mineurs ne redescendent plus à vide; - d’autres travailleurs se tassent dans les berlines qu’on repousse - sur les barreaux. Ceux-là vont déblayer les terres, dégager la veine - pour la saignée du lendemain. Ils tombent dans le vide, et, à leur - suite, le large câble qui se dévide du haut du beffroi, défile avec un - bruissement d’aile.</p> - - <p>Et longtemps encore la petite demeure immobile, les regards hantés, - si frêle parmi toutes ces choses de fer pesantes et farouches qui - l’entourent.</p> - - <p>Un nouveau signal: la gueule de ténèbres a fini de vomir et d’avaler - des hommes. Et voici que la machinerie compliquée du triage reprend - ses mouvements rythmés. Les raclettes crissent, les arbres ronronnent - dans les coussinets, les pignons grincent des dents, tous les muscles - durs et noirs pivotent, virent, et des tuyauteries s’élève une buée - qui semble la sueur du fer et de l’acier qui travaillent. Du haut - des tréteaux, les culbuteurs, en chavirant les berlines emboîtées, - déversent des cataractes de houille sur les cribles en <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> gradins, et - les cataractes deviennent des cascades, puis des ruisseaux lents qui se - perdent enfin là-dessous, dans le hangar où s’entrechoquent des wagons - et où respire puissamment une locomotive.</p> - - <p>Les filles-outils ont repris la monotone, l’abrutissante besogne. Et - la petite désespérée s’est remise elle aussi à remplir des mannettes. - Mais parfois son geste s’arrête, ses traits se contractent et ses yeux - demeurent étrangement fixes. Puis soudain, elle recommence à puiser - dans la trémie au fond mouvant, le visage devenu sérieux et calme comme - si elle venait de prendre une forte et froide résolution.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 333px;"> - <img src="images/page-93.jpg" alt="" width="333" height="255" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_94">94</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-94.jpg" alt="" width="600" height="420" /> - </div> - - <p>Le soir tombe, il bruine sur la plaine. Les bâtiments d’extraction - qui barrent sombrement, par endroits, sa perspective étalée et qui - balafrent de leurs cheminées géantes et de leurs beffrois la cernure - livide de l’horizon, s’éclairent intérieurement de lueurs mystérieuses, - ainsi que des châteaux fantastiques, et leurs noires silhouettes - s’évanouissent lentement. Les longues files massées des corons trapus - sont déjà des plaques uniformes et sans relief. Tout ce qui se - hérissait sur la plaine, s’aplatit, se confond peu à peu avec elle.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p> - - <p>Les rumeurs du travail s’apaisent, et, dans la fin du crépuscule, un - train qui roule, rapide, met un bruit solitaire et mélancolique.</p> - - <p>Le long du canal qui déroule son ruban clair, tout droit, comme une - route, une petite ombre glisse.</p> - - <p>Mais voici qu’elle s’est arrêtée et demeure immobile sous le voile - triste de la pluie fine et glacée.... là, tout près de l’eau morte, - au-dessus de laquelle flottent des vapeurs blanchâtres qui semblent un - suaire....</p> - - <p>Puis, brusquement, la berge est déserte: la petite ombre immobile a - disparu. Mais l’onde blême se plisse de rides, qui, de la rive, vont - s’élargissant comme un rictus mauvais et mystérieux.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-95.jpg" alt="" width="600" height="150" /> - </div> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-99.jpg" alt="" width="600" height="592" /> - </div> - - <h2 class="nobreak">Train-Tramway</h2> - </div> - - <p class="noindent"><span class="dropcap">L</span>a grande faux de la moissonneuse flamboie dans l’or ondoyant des blés. - Les épis tombent comme une vague qui déferle. Parfois, sur les aciers - tranchants, un coquelicot demeure attaché, semblable à une gouttelette - de sang.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p> - - <p>Derrière l’outil laborieux, sur le champ rasé où le chaume scintille, - la récolte bottelée s’échelonne. Et une odeur forte et saine, une - senteur chaude s’exhale, haleine du sol.</p> - - <p>Les paysans aux bras hâlés, ramassent les bottes avec une mâle lenteur - et forment les faisceaux des moyettes, que le grand soleil allume comme - des brandons, cependant que les femmes, courbées, la croupe tendue, - glanent de-ci, de-là, en faisant rouler sous la cotte leurs hanches - puissantes.</p> - - <p>Au loin, dans la mer de récoltes, le village somnolent pointe le - clocher de son église vers la grande coupole bleue du ciel où stagnent, - immobiles et isolés, des nuages semblables à de gros flocons de ouate.</p> - - <p>Parfois, un homme s’arrête en son travail, suit un instant des yeux - les chevaux qui avancent lentement enfoncés jusqu’au poitrail dans le - blé fauve, puis se reprend à ramasser les javelles. Ou encore une des - glaneuses se redresse, et de la main essuie, par l’échancrure de la - chemise, ses seins moites de sueur. Et la moissonneuse élargit sans - cesse l’espace ras du chaume, entre des avoines et des seigles.</p> - - <p>Dans l’infini silence des champs, on n’entend que les hue-dia criés aux - bons chevaux indolents par celui <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> qui les conduit, et les trilles - aiguës des alouettes, qui s’élèvent ivres de soleil et demeurent en - extase, au-dessus de la vieille terre féconde, lourde de moissons.</p> - - <p>Soudain un coup de sifflet strident transperce le calme. Et sur une - voie ferrée que cachent les récoltes, un train accourt, un train tout - noir, dont la locomotive barbouille de fumée la perspective blonde et - claire.</p> - - <p>A mesure que dans un roulement rapide il approche, grandit aussi une - clameur étrange. C’est dans la campagne paisible, comme une traînée de - hurlements et de vociférations.</p> - - <p>Les paysans ont levé la tête. L’un d’eux a dit:</p> - - <p>—V’là ch’ train des gueules noires!...</p> - - <p>Puis tous se sont remis à brasser les gerbes, dans le sillage élargi de - la faucheuse, dont les râteaux au geste circulaire, semblent peigner - une chevelure d’or.</p> - - <p>Le train infernal a bondi derrière une pièce de froment et s’est - arrêté, tout secoué de bruit, toutes les ouvertures de ses wagons - tumultueuses, grouillantes de visages atroces, aux bouches torves, - d’où sortent des jurons et des chansons ivres. D’un bout à l’autre du - train immobile, mais plein de trépignements, c’est une houle de faces - machurées et grimaçantes.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span></p> - - <p>Tous ces hommes tassés, empilés, crient, gesticulent, paraissant - s’exalter entre eux.</p> - - <p>Il semble que chez ces lugubres ouvriers des fonds, ce soit une - revanche brutale, de bruit et de mouvement, après les longues heures de - courbature et de silence à quinze cents pieds sous terre. Et peut-être - aussi, parmi ces houilleurs fébriles, qui naguère étaient de placides - gars de village, se trouve-t-il quelques nostalgies exaspérées.</p> - - <p>Ils interpellent effrontément les moissonneurs qui ne se détournent - même pas, et ils lâchent par bordées des mots obscènes, qui vont aux - croupes tendues des glaneuses.</p> - - <p>Mais un sifflement bref, quelques crachats de vapeur saccadés: le - convoi s’éloigne, fumeux et tonitruant, par la campagne brûlante et - calme.</p> - - <p>Dans une sente qui, de la voie ferrée, coule vers le village, une file - d’êtres aux faces mangées de suie, d’êtres aux ossatures pointant sous - la toile grise encrassée de houille, longe les beaux épis mûrs.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-102.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-102.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Ils chantent avec des voix rauques, une chanson farouche, apprise - là-bas, dans les bagnes souterrains, où couve la révolte des plèbes. - L’un d’eux, avec une gourde de fer qu’il tient au bout d’une lanière, - imite le <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> - geste oublié du faucheur, et cheminant, abat les têtes de froment - gonflées de graines, sans respect pour ce qui vient de la terre, comme - s’il n’était plus déjà d’une race de paysan.</p> - - <p>La chanson farouche s’éloigne, noir frisson dans la sereine torpeur - des sèves. Et les silhouettes sombres qui suivent le sentier, semblent - maintenant une loque sale qui traîne sur la diaprure vermeille des - graminées.</p> - - <p>Les râteaux ont cessé leur moulinet, les roues dentelées qui actionnent - la morsure des aciers ne font plus entendre leur bruit de cliquet: - toutes les tiges hérissées de fiammettes sont abattues. Le champ n’est - plus qu’une vaste éteule, où les rayons qui ruissellent de la grande - coupole bleue, font luire mille fétus de feu, entre les moyettes que - les moissonneurs toujours impassibles et graves continuent d’ériger.</p> - - <p>Et partout, sur la large poitrine tendue de cette plaine, ceux qui - restent attachés à la glèbe accomplissent la saine besogne, la tâche - immuable, aux périodes éternelles, réglées comme la marche silencieuse - des astres.</p> - - <p>Là-bas, au village, ils vont fermer leurs yeux de fièvre, les - tape-à-la-veine, sans connaître la douceur <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> de la fin du jour, - sans goûter le calme serein du long crépuscule. Puis en pleine nuit, - ils se lèveront et s’en iront, comme des fantômes, jusqu’à cette voie - ferrée qui, des chantiers monstrueux, s’allonge sournoisement dans les - campagnes vierges, ainsi que la tentacule d’une pieuvre avide de forces - humaines.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-104.jpg" alt="" width="600" height="301" /> - </div> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-107.jpg" alt="" width="600" height="225" /> - </div> - - <h2 class="nobreak">Dimanche</h2> - </div> - - <p class="noindent"><span class="dropcap">C</span>’est un grand coron tout neuf, poussé là au milieu des étendues de - betteraves, au hasard de la plaine, mais selon la volonté occulte - des nuits souterraines. A mesure qu’un gouffre se creusait, lui - s’était élevé, symétrique, dans un alignement sévère et discipliné - de cellules. Quatre cents fois, la même basse maisonnette en briques - avec son courtil exigu avait été répété, et cela sur quatre rangs - uniformes tirés au cordeau. Puis quand terminé, lorsque prêt à contenir - l’énergie nécessaire à la nouvelle fosse, on l’avait baptisé <i>Coron - Saint-Joseph</i>, car les gros capitaux sont très pieux.</p> - - <p>Maintenant il apparaît, ce village artificiel, comme un îlot au milieu - des espaces de betteraves dont le vert acide vient hurler au rouge - cru des briques et <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> des tuiles. Et la grande carcasse du bâtiment - d’extraction, l’énorme ventouse de fer collée sur la blessure qui va - jusqu’aux entrailles de la terre, le domine, se dresse toute noire, - menaçante, avec son étrange belvédère et sa cheminée gigantesque.</p> - - <p class="br">Dimanche, tout travail a cessé. Comme le cratère d’un volcan assoupi, - la massive et haute cheminée ne laisse échapper qu’un mince filet de - fumée grisâtre, qui monte un instant tout droit et disparaît bue par - l’atmosphère. On n’entend aucun halètement de vapeur, aucune rumeur - sourde, aucun heurt. Et ce grand calme est une sorte de tristesse, qui - plane au-dessus des petits toits alignés et sur les mornes et monotones - étendues de betteraves.</p> - - <p>Dans le coron, le silence a pénétré aussi, car c’est l’heure du repas. - Désertes, les rues et les venelles recouvertes de mâchefer à cause des - longues pluies, semblent sertir chaque demeure d’un listel de deuil.</p> - - <p>Parfois une porte s’ouvre, une femme va tirer de l’eau à un puits. On - entend le grincement de la poulie, un bruit aigu qui monte plaintif - vers le ciel gris, un ciel pluvieux des automnes hâtifs du Nord, ou - encore, résonne aux murailles le pas pressé d’un mineur <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> endimanché - qui, en bras de chemise, portant un pot de grès, s’en va quérir de la - bière à l’un de ces cabarets venus se placer au flanc du coron comme - des sangsues.</p> - - <p>Partout, ouvriers de la veine, ouvriers de la coupe à terre, haveurs, - galibots, trieuses, sont assis autour des tables pour ce repas qui, par - le chômage, réunit chaque maisonnée—parents et logeurs—pour ce repas - où l’on mâche de meilleurs morceaux et où l’on entonne plus de bière - dans les gosiers, que la houille a encrassés toute la semaine.</p> - - <p>Une odeur d’oignons frits et de lard s’échappe de chacune des petites - maisons. Depuis le quartier des Belges jusqu’à celui des Jaunes, l’air - en est imprégné. Il n’est qu’un endroit où flotte une senteur plus - distinguée de gigot cuit au four, c’est là où le coron affecte de ne - loger que des porions.</p> - - <p>Car il a déjà ses habitudes, ses manies, tout comme une personne a les - siennes, ce coron né d’hier. Et c’est ainsi que, dans sa partie la plus - rapprochée de la fosse et de l’habitation de l’ingénieur, il ne loge - que des gens paisibles: les surveillants, les gardes-magasins et les - chefs d’un syndicat toujours hostile aux grèves.</p> - - <p>On voit souvent Monsieur le curé entrer ou sortir <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> de ces maisons: - Monsieur le curé que la Compagnie a demandé à l’évêché du diocèse et - qu’elle a installé dans un joli petit presbytère, auprès de l’église, - toute en briques dont les vitraux ont été offerts par les pieuses - épouses des gros actionnaires.</p> - - <p>Et cette habitude plaît à la Compagnie, car celle-ci aime à voir - rassemblées ses brebis obéissantes.</p> - - <p>Mais par contre, voici que là-bas, du côté où sournoisement les - cabarets sont venus se placer, le coron a pris la funeste manie de - grouper les Borains et les Flamands, tous gens brutaux et ivrognes. - Dans ce quartier, on n’aperçoit jamais la douillette de M. le curé, - mais parfois on y rencontre les képis des gendarmes. Les soirs de paie, - on s’y bat, on s’y assomme, et les maisons ont souvent des fenêtres - dont les vitres sont crevées, ce qui leur donne l’air borgne.</p> - - <p>On doit encore dire qu’il possède, éparpillées ici et là, quelques - maisons fatales, renfermant en elles un destin inévitable, des maisons - où les premiers occupants à peine installés, la ménagère s’y conduisit - mal aussitôt, recevant des hommes tandis que le sien se trouvait au - fond de la mine. Et la Compagnie sévère et bien renseignée par son - ecclésiastique a eu beau faire maison vide, la nouvelle ménagère, comme - si <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> ce vice suintait des murs, s’est mise peu à peu à recevoir les - galants qui, par habitude, venaient encore rôder derrière le courtil.</p> - - <p>Pourtant, celui-ci n’est ni pire ni meilleur que les autres corons, - et si un peu partout ses hommes s’enivrent, si ses gaillettes et ses - moulineuses ont le ventre gros vers leur quinzième année, ce ne sont là - que choses communes à tous les tassements humains du pays noir.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 261px;"> - <img src="images/page-111.jpg" alt="" width="261" height="197" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_112">112</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-112.jpg" alt="" width="600" height="420" /> - </div> - - <p>—Vlau des gauff’... vlau des belles gauff’...</p> - - <p>Et lancé dans le calme, le cri du pâtissier ambulant qui chaque - dimanche, à cette heure, parcourt le coron, ricoche à tous les angles - des petites maisons trapues.</p> - - <p>Coiffé d’une toque blanche empesée, l’homme pousse devant lui son - étal: deux roues et quelques planches, sur lesquelles sont rangées ses - gauff’, ses belles gauff’, que lui, pâtissier famélique, confectionne - on ne sait où, ni avec quoi. «Avec del grasse ed g’vau»—avec de la - graisse de cheval,—dit jalousement <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> la vieille femme qui vend du - sucre d’orge à la marmaille.</p> - - <p>Le marchand s’arrête devant presque chaque logis dont il va entr’ouvrir - la porte. Du seuil, apparaît alors la famille attablée. On voit des - hommes aux épaules osseuses, des hommes vidés de graisse, qui promènent - sur ces tables des mains énormes, des mains aux gros doigts noueux - habitués à s’agripper aux blocs de houille pour les faire basculer. Et - il semble, que ce soit dans ces étaux de chair qui harpent les blocs - de schiste descellés par la rivelaine, que réside la force musculaire - de ces êtres. Car leurs visages blêmes et jaunis, accusent l’épuisante - atmosphère des fonds.</p> - - <p>Taciturnes, ils ne se préoccupent guère du marchand. C’est la ménagère - qui d’un effort paresseux se lève, molle, toute sa chair tassée au - derrière, à force de se tenir assise en compagnie des voisines autour - des bolées de café, quand les hommes sont descendus au fond. Elle - va jusqu’à l’étal et fait son choix, en disant beaucoup de choses - inutiles, par besoin de bavardage.</p> - - <p>Puis le marchand repart, poussant sa voiturette dont les roues broient - mélancoliquement le mâchefer des venelles désertes.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span></p> - - <p>—Vlau chés gauff’, chés belles gauff’...</p> - - <p>Et la dernière syllabe, poussée sur une note aiguë, ricoche de nouveau - aux angles des basses petites demeures, muettes sous la noire menace du - haut bâtiment de fer dont la masse pesante les domine.</p> - - <p>—Ohé, ch’ l’homme, venez par ichi.</p> - - <p>C’est une grande fille qui, d’un courtil, appelle le pâtissier.</p> - - <p>Docile, la voiture fait un détour et s’arrête devant la petite clôture - de bois goudronné.</p> - - <p>Et voici que dans le courtil, deux autres filles apparaissent encore et - viennent, auprès de leur sœur, échelonner d’effrontés visages.</p> - - <p>Ouvrières du triage, enfants qui grandissent dans le frôlement des - centaines de mâles, elles ont un sourire vicieux. Et ce sourire est - rendu encore plus équivoque par l’étrange expression des yeux qui - brillent entre des paupières restées injectées de charbon malgré les - lavages, des paupières formant un large cerne, une meurtrissure de - volupté, comme chez les prostituées.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-114.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-114.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Elles marchandent les gaufres, en criant très haut, par habitude, comme - si toute la machinerie ronflante et crissante du triage était encore - là, couvrant leurs voix. Espiègles, elles se moquent du pâtissier, et - se <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> - poussant du coude, pouffent de rire avec des déhanchements - canailles. Mais tout à coup, un formidable juron d’homme impatienté - éclate. Elles précipitent leur achat et rentrent dans la petite demeure - en se bousculant.</p> - - <p>La toque blanche empesée s’arrête à droite, à gauche, disparaît, puis - paraît à nouveau, continuant de parcourir le village géométrique. - Et les portes, un instant entr’ouvertes, montrent partout les mêmes - visages d’hommes au teint jauni, faces que l’on dirait de cire, à cause - des luisances produites par les rudes débarbouillages au savon. Dans - la pénombre des pièces, brillent les mêmes yeux vicieux des petites - trieuses, ou ceux des galibots leurs frères, qui déjà peinent aux - tréfonds. Partout ce sont les mêmes ménagères alourdies de paresse, - et au ras des tables, les chevelures blond filasse, blond étoupe, des - enfants de cette race du Nord.</p> - - <p>Il semble qu’elles expriment une phrase sur la vie intime de - chaque maisonnette, ces portes qui s’entr’ouvrent. Et la phrase se - répète, toujours à peu près la même, sans dire ni douleur ni joie, - sans dire aisance non plus que pauvreté, mais la morne existence - impersonnelle—rouage d’un mécanisme géant—et sur laquelle pèse le - grand reflet triste des fonds.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_116">116</span></p> - - <p>Maintenant la toque blanche s’éloigne, gagnant la plaine, la verdure - acide des betteraves. Elle ne s’est pas arrêtée dans le quartier des - porions, ni au presbytère, car dans ces maisons, on ne mange guère de - gaufres qui sont peut-être fabriquées avec de la graisse de cheval.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-116.jpg" alt="" width="600" height="301" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_117">117</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-117.jpg" alt="" width="600" height="280" /> - </div> - - <p>Deux heures viennent de sonner à l’église, au clocher de briques où - s’encastre une horloge qui obéit à celle de la fosse.</p> - - <p>La vie du coron, parquée sous les toits, recommence à s’éparpiller - au dehors. Un mineur, sorti de chez lui, fume tranquillement une - longue pipe de terre, en regardant ses pigeons qui roucoulent sur le - faîtage des tuiles; un autre bêche son petit courtil quadrangulaire, - son jardin étriqué où les légumes poussent mal, salis par une noire - rosée de suie que crache dans l’air la gigantesque cheminée et aussi - par les poussiers de charbon qui s’envolent du triage. Sur le pas des - portes, de grasses ménagères apparaissent et se rapprochent pour des - commérages.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p> - - <p>Puis des groupes d’hommes, dans lesquels se faufilent des enfants, se - forment autour des carins: ces poulaillers qui rognent encore un peu le - pauvre carré aux légumes.</p> - - <p>C’est que tout à l’heure on va faire battre les coqs, là-bas, - aux estaminets. Chaque «coqueleur» que des amis ou des voisins - accompagnent, choisit en ce moment ses bêtes de combat: de grands - coqs hauts sur pattes, musclés, avec des yeux exaspérés et cruels. Il - les renferme séparément dans des sacs de toile blanche où leurs cris - s’étouffent. Sur son dos il charge un sac, les amis saisissent les - autres. Et les voilà qui s’en vont tous, de leur pas traînard, ce pas - habitué à suivre sans hâte, dans l’obscurité des fonds, la petite lueur - incertaine des lampes.</p> - - <p>Bientôt, d’autres mineurs les suivent, ceux-ci portant de grands arcs - et des carquois de fer-blanc contenant les flèches qu’ils vont lancer, - dans la prairie attenante aux estaminets, vers le faîte d’un haut mât - blanc où perche un geai de bois. La flèche, souvent manquera l’oiseau, - mais lorsqu’elle retombera, ce sera presque toujours à pic dans une - chope de bière ou dans un verre de genièvre...</p> - - <p>Il semble à présent que c’est une pente de terrain <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> qui, - naturellement, fait couler la population de ce coron du côté où - s’alignent les débits de bière et d’alcool.</p> - - <p class="br">Aujourd’hui, c’est à l’enseigne <i>Aux Fieux de Sainte-Barbe</i> que l’on - fera combattre les coqs.</p> - - <p>Le camp adverse est déjà là, venu d’un coron éloigné, en petites - charrettes attelées de chiens. Dans les brancards, les bêtes encore - exaltées par la furieuse galopade à travers la plaine, ont de longs - tremblements convulsifs dans les membres et aboient nerveusement, sur - une seule note jetée en un coup de gueule spasmodique d’où gicle une - écume qui leur barbouille le poitrail.</p> - - <p>Et cette fatigue surexcitée, vibrante, cette fatigue affolée, est plus - douloureuse à voir, que l’accablement muet d’un animal tombé sur le - flanc.</p> - - <p>Les «coqueleurs» étrangers sont dans une cour, au milieu de laquelle, - s’élève d’un mètre au dessus du sol, le terre-plein carré où - s’entretueront les coqs. Ils ont accroché le long d’un mur, leurs sacs - de toile qui s’agitent et se sont assis sur un banc, devant une longue - table, pour vider des tournées de genièvre, en attendant les hommes du - St-Joseph.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span></p> - - <p>Le cabaretier, un gros homme mafflu, au cou apoplectique, saupoudre de - sable blanc la plate-forme dont la terre a été battue et nivelée avec - soin. Il s’assure encore que le petit grillage formant le champ-clos - est suffisamment tendu. Puis il vient trinquer avec les mineurs.</p> - - <p>L’un d’eux, a tiré de sa poche une paire d’ergots en acier, des ergots - artificiels imaginés à seule fin de rendre plus sûrement mortelles - les blessures que se feront les coqs. Le coup porté dans l’œil ira - ainsi fouailler le cerveau, le coup porté dans la poitrine, pénétrera - jusqu’au cœur ou crèvera un poumon. Sur une pierre, il aiguise encore - les pointes de ces sortes de longues aiguilles enchâssées dans des - courroies de cuir, où un vide est laissé à l’ergot que la nature n’a - point fait assez meurtrier pour ce jeu.</p> - - <p>Lentement, sans passion apparente, dans leur lourd patois, ils causent - de leur plaisir cruel. Le défi est de cent cinquante francs. La somme - serait bonne à gagner. Leurs coqs ne sont-ils pas de bonne race? - descendance de champion? Et pourtant ceux du Saint-Joseph en ont de - bons aussi... Le cabaretier hoche la tête et invite souvent à trinquer, - afin que les verres se vident; lui <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> n’espère qu’une chose, c’est - que l’on boira beaucoup dans les deux camps.</p> - - <p>L’homme qui aiguise les ergots d’acier ne parle guère, trop occupé à sa - barbare besogne, mais la mobilité ardente de ses yeux s’avive, dans sa - face pâle, à chaque verre d’alcool.</p> - - <p>Parfois, un cocorico solitaire jaillit d’un sac, tandis que sur la - route les jappements douloureux des chiens s’apaisent. Et le ciel - gris, le ciel morne et inerte, semble regarder cette cour avec une - indifférente tristesse.</p> - - <p class="br">Ils s’abordent sans gestes et les préparatifs du jeu sauvage commencent.</p> - - <p>Agenouillés, les deux coqueleurs bandent tout d’abord, avec de la - charpie, le tarse à la hauteur de la protubérance cornée. Afin que le - linge qu’ils enroulent soit adhérent, de temps à autre ils envoient - dessus un jet de salive qu’ensuite ils étalent avec le pouce. Lorsque - les tendons sont ainsi matelassés, ils appliquent la bande de cuir dans - laquelle est enchâssé l’éperon.</p> - - <p>Chacun alors opère plus lentement, palpe les muscles, étire la patte, - la replie, car il doit rechercher la direction favorable à donner à - la pointe. Enfin, quand il a certitude de l’avoir trouvée, il fixe la - <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> courroie, en se servant d’un fil enduit de poix, qu’il croise et - entrecroise sur la charpie. Puis, les deux pattes se trouvant armées, - le coqueleur enfonce dans un morceau de liège l’extrémité de chaque - éperon, afin que ceux-ci ne le blessent ou ne s’émoussent.</p> - - <p>Maintenant, autour de la plate-forme de terre, ils se tassent sans - se bousculer, ces hommes habitués à être en troupeau. Ils ont un - petit coup naturel de l’épaule pour évoluer dans leurs rangs, comme - lorsqu’ils se pressent à la remonte, à la descente, ou à la paie.</p> - - <p>Aux angles opposés du terre-plein, deux coqueleurs se sont placés, - tenant en main leur bête de combat.</p> - - <p>Un signal est donné. Alors, ils enlèvent les morceaux de liège qui - préservent les éperons et déposent doucement les coqs dans le champ - clos.</p> - - <p>L’un est noir, avec des tâches grisâtres, l’autre est fauve, avec - des tâches feu. Immobiles, très droits et raidis, tous deux la tête - arrogante, se scrutent d’un regard de côté, le regard fixe d’un seul - œil et tous deux, en même temps, fientent sans broncher.</p> - - <p>Quelques mots en murmure ondulent dans les rangs pressés des - houilleurs. Mais, celui qui dirige le combat crie «silence» avec aussi, - un juron. Les houilleurs, se taisent, on n’entend plus que le roulement - d’un train, <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> très loin dans la plaine, et les voix des archers - réunis dans une prairie que cachent les murs de la cour.</p> - - <p>Tout à coup, dans un volètement érupté, le coq noir a traversé le - parc et foncé sur le coq fauve. Par un bond celui-ci l’a évité, mais - lui-même, devenu aussitôt agressif, s’élance avec un large battement - d’ailes et de ses deux pattes aux froides luisances d’acier, porte un - coup dans le corps de son adversaire.</p> - - <p>Les éperons ont dû pénétrer la poitrine, car la bête a éprouvé une - sorte de haut-le-cœur. Pourtant elle ne titube point, elle n’a pas - cette sorte de vertige qui indique une blessure mortelle.</p> - - <p>A présent, têtes baissées, bec contre bec, les plumes du cou dressées - en forme d’auréole, les voici qui se fixent, les yeux dans les yeux, - comme en une commune hypnose.</p> - - <p>Ils vont à droite, à gauche, ils avancent, reculent, et cela avec une - fureur concentrée dans ces regards qui paraissent les avoir soudés l’un - à l’autre.</p> - - <p>Mais ce lien soudain se brise. Ils ont échappé à leur fascination - mutuelle. Avec des bonds d’oiseau qui s’envole, ils se ruent l’un - contre l’autre, se harpillent du bec et se fouaillent mutuellement la - poitrine de leurs pattes. Les éperons s’entrechoquent; les ailes <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> - s’ouvrent et se referment comme pour étreindre. C’est un bruissement - soyeux de plumes, un sifflement étoupé, auquel se mêle le cliquetis de - l’acier.</p> - - <p>Après une série de chocs, ils se reprennent à se fixer, ayant - toujours quelque chose de magnétique dans le regard et comme s’ils - se pénétraient l’un l’autre d’un fluide de haine. Puis, un brusque - reflux de rage, les fait se ruer à nouveau dans un ébouriffement, un - retroussis de plumes, dont les couleurs luisent, chatoient, s’irisent - et semblent s’aviver de toute cette fièvre de fureur.</p> - - <p>Autour du parc, les faces jaunies et plus maladives sous le jour terne - qui tombe du ciel délavé, forment sur les vêtements noirs du dimanche - comme des chapelets de points pâles. Seuls deux petits fantassins, - revenus en permission au pays, détonnent dans la note bêtement criarde - de leurs uniformes. Et la même attention à suivre le jeu barbare, - l’émotion collective, donnent à tous ces visages presque la même - expression, avec le même regard immobile et le même froncement des - sourcils.</p> - - <p>Mais voici que l’on s’agite, on se pousse des épaules. Ceux qui sont - debout sur des chaises, au dernier rang, se penchent en avant, et de - lourdes exclamations vont <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> en brouhaha. C’est que le coq fauve, - après avoir chancelé, après avoir fait quelques pas titubants, vient de - tomber.</p> - - <p>Et maintenant, c’est l’atroce, qui va se dérouler pour l’inconsciente - cruauté de ces hommes.</p> - - <p>Sur ce petit corps palpitant et convulsé, le coq demeuré debout, - méchamment s’acharne, fait des entrechats qui piquent l’acier au - hasard. A ces coups d’éperons, il joint des coups de bec, déchirant la - crête qui s’ensanglante et que le blessé secoue par souffrance. Puis, - avec des boitillements d’oiseau de proie, des allongements de col - d’oiseau rapace, il se met à tourner autour de cette tête qui l’évite. - Il tourne avec gaucherie, avec embarras, car sa rage à présent, - voudrait éteindre le regard qui y brille encore, et qui lui apparaît, - comme le point où s’est réfugiée la vie de ce corps inerte.</p> - - <p>Quelques bonds d’essai, puis un autre avec un rapide reflet de l’acier - et l’éperon a pénétré dans un orbite, crevant l’œil, dont la substance - se met à couler. Mais comme l’arme demeure engagée dans la cavité - osseuse, la patte doit faire, pour l’en retirer, des efforts horribles.</p> - - <p>A cette douleur suprême le blessé se relève, et dans un dernier - jaillissement de vitalité, se met à fuir par <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> le parc, en ronds - éperdus, se cognant au grillage, buttant aux angles.</p> - - <p>Aussitôt, le coq sombre le poursuit dans cette fuite trébuchante et - le bouscule. Pourtant, il semble que lui-même perde ses forces. Lui - aussi est pris de vacillements, et à plusieurs fois, ses enjambées se - ralentissent dans une boiterie où les éperons le gênent et le font - trébucher. Quelque blessure reçue au début du combat, s’aggrave sans - doute d’un interne épanchement de sang.</p> - - <p>La partie est redevenue incertaine. Il y a des remous dans les rangs - pressés, et des mots brefs s’échangent. Puis revient le silence dans - lequel expirent des bruits très lointains de la grande plaine rase.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-126.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-126.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Dans un angle du parc, où leur faiblesse les a fait échouer, ils sont - de nouveau bec à bec, mais devenus comme loqueteux car leurs ailes sont - tombantes et traînent. Le coq noir, les yeux troubles, presque vitreux, - regarde l’autre, sans voir peut-être, et celui-ci le fixe d’affreuse - façon avec son orbite vidé. Tout en tâtonnant leur équilibre, ils - essaient encore de se porter des coups d’éperons, lançant leurs pattes - en demi cercle, sans forces, et en faisant de vains efforts pour - bondir. Ils ne s’atteignent guère, mais leurs ergots - <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> s’accrochent l’un à l’autre. Alors, pour ne pas tomber, ils se - soutiennent sur leurs bouts d’ailes, comme sur des béquilles.</p> - - <p>Et voici venue l’agonie.</p> - - <p>Ils se sont entraînés tous deux dans la même chute, entremêlant leur - plumage. Ce ne sont plus que deux petits tas de plumes immobiles, - au-dessus desquels à intervalles qui s’espacent, une aile se met à - battre en un grand geste mourant.</p> - - <p>L’homme qui dirige le combat proclame alors: Partie nulle.</p> - - <p>Aussitôt, toute la masse pressée autour du parc, se désagrège et - fourmille dans la cour.</p> - - <p>Les coqs sont retirés du champ clos par leurs propriétaires. On - retrousse leurs plumes, on examine et juge les blessures. Après leur - avoir enlevé les éperons, on les achève en leur cognant la tête contre - le mur.</p> - - <p>Cependant que les coqueleurs arment de nouvelles bêtes, on se met à - boire. Partout, dans la cour, dans le cabaret, les grandes chopes se - vident, se remplissent, et les longues pipes en terre s’allument.</p> - - <p>Réunis par petits groupes, les houilleurs causent lourdement, dans - ce patois empâté qui semble déformer les bouches, les agrandir pour - laisser passer les <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> traînements gras des syllabes. Ce ne sont plus - là tes loqueteux effrayants, surgis des abîmes souterrains, avec des - faces couvertes d’un masque noir immobile, où roule le blanc des yeux. - Et pourtant quelque chose de farouche, d’agressif, se dégage encore de - ces hommes. Leurs regards ont parfois une acuité étrange: regards aigus - où passe de la haine avec un sombre reflet de révolte sourde.</p> - - <p>En parlant, quelques houilleurs soudainement s’animent, leurs gestes - deviennent saccadés et ils ont des tremblements de mains qui font - penser à l’alcool. L’un surtout, long garçon maigre dont le visage est - dans sa pâleur coupé de sillons bleuâtres, de tatouages incisés par les - éclats de charbon, furieusement élève la voix. Il cause de grèves avec - les deux petits soldats devenus pensifs, et ses grands bras véhéments, - mettent en joue un fusil imaginaire.</p> - - <p>Par de là le mur, on aperçoit le faîte du mât blanc au haut duquel - perche le geai de bois. Les flèches des archers, continuent à monter - autour de lui comme des fusées, puis virent dans l’air et retombent.</p> - - <p>Mais auprès du terre-plein, l’arbitre vient de reprendre sa place, - ainsi que, aux angles, deux coqueleurs qui portent les bêtes aux pattes - éperonnées.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p> - - <p>Les houilleurs se hâtent de vider une dernière chope, débourrent leurs - pipes, en les frappant contre le talon de leur bottine, avant de les - renfermer dans les longs étuis de bois. Les parieurs conviennent d’un - dernier enjeu: une tournée de bistouilles ou une pièce blanche. Et de - nouveau on entoure le parc en se serrant les épaules.</p> - - <p>D’abord, même attitude expectative des deux coqs. Puis le courage - défaillant de l’un, devant l’attaque de l’autre qui est forcé de le - poursuivre pour l’obliger enfin à lui faire tête et à combattre. Et ce - sont encore de larges battements d’ailes, des froissements de plumes, - des chocs cliquetants, que suit l’immobilité d’une mutuelle fixité des - yeux, pendant laquelle, l’exaspération fait autour des cous se dresser - les plumes en forme d’auréole.</p> - - <p>Un long temps elles se battent avec rage, les pauvres petites bêtes; - avec furie, de leurs ergots, elles se poignardent. Puis, viennent les - défaillances, la même douloureuse et triste fin de combat, qui montre - toute la cruauté froide, la cruauté lente de ce jeu.</p> - - <p>Enfin l’un tombe et expire avec des soubresauts convulsifs. Et sous le - ciel gris, devant les hommes blêmes, le coq qui est resté seul debout, - jette un <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> lamentable cri de victoire, un cocorico qui gargouille - dans le sang de son petit gosier qu’un éperon a transpercé.</p> - - <p class="br">Plusieurs parties se sont encore succédées, espacées par le temps - nécessaire pour fixer les éperons. Chaque fois, un petit corps - frémissant de vie ardente s’est immobilisé lentement dans un - larmoiement de plumage.</p> - - <p>Le dernier combat a été décisif pour ceux du camp étranger.</p> - - <p>L’arbitre monté sur le terre-plein, a proclamé leur victoire et leur a - remis les cent cinquante francs de l’enjeu. Ils ont recompté la somme - d’écus et se la sont partagée. Puis ils ont offert une tournée générale - d’eau-de-vie.</p> - - <p>On trinque, et dans quelques gros poings les petits verres tremblotent. - Mais voici qu’une dispute brusquement éclate, violente, entre deux - parieurs, deux hommes du coron Saint-Joseph.</p> - - <p>La face plus pâle encore, les yeux vagues d’un commencement d’ivresse, - ils se lancent tout ce que le patois a d’injures, des mots énormes, des - mots comme pesants de sens abject. Finalement, l’un donne un coup de - poing à toute volée entre les deux yeux de l’autre, <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> qui se met à - saigner du nez, la tête penchée en avant, les jambes écartées pour ne - pas salir ses vêtements du dimanche. Il regarde couler son sang, très - occupé à ne se point salir, mais en même temps il menace d’une voix - sourde celui qui l’a frappé. Il parle d’un coup de rivelaine dans les - reins, d’une sombre revanche qu’il prendra là-dessous, en quelque coin - perdu des fonds.</p> - - <p>Les houilleurs restent indifférents à cette rixe. Ceux qui parlent - lourdement, d’une voix épaisse, où ceux qui s’animent à leurs propres - paroles, ne s’interrompent pas un instant. Quelle violence, quelle - brutalité pourraient encore les émouvoir, ces âpres ilotes?...</p> - - <p>Maintenant, les coqueleurs étrangers, nouent leurs sacs qui ne - s’agitent plus. Ils vont regagner leur lointain coron par les chemins - qui serpentent parmi les larges étendues de betteraves, guidés par les - noires émergences des terris, par les jalons colossaux des cheminées - géantes et la nuit venue, par les incendies des hauts-fourneaux.</p> - - <p>Peu à peu, on déserte la cour, où l’homme saignant du nez demeure seul - avec un autre houilleur, qui déjà très ivre, le contemple avec une - attention profonde et stupide.</p> - - <p>Devant le cabaret, les chiens qui somnolaient se <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> redressent en - voyant apparaître leurs maîtres et tous se mettent à japper.</p> - - <p>Les coqueleurs équilibrent leur poids dans les petites charrettes. Et - ce sont des jurons, des coups de pieds aux chiens qui s’impatientent. - Puis les casquettes s’agitent.</p> - - <p>—Ahue..... diau... hi.....</p> - - <p>Les traits se tendent, et voici la file des petites charrettes qui - s’ébranle, aux coups de reins en saccades des chiens fous.</p> - - <p>Les houilleurs venus sur la route pour assister au départ des - camarades, les regardent s’éloigner, puis tous rentrent dans le cabaret.</p> - - <p>Au ciel, vers le couchant, une tache fauve vient d’apparaître. - Lentement elle grandit, et devient une sorte de lueur qui, s’infiltrant - peu à peu dans le ciel compact, révèle un chaos de nues amoncelées. - Les contours de gros nuages se dessinent frangés d’or, et entre leurs - échancrures, se forment des profondeurs caverneuses, où de sourdes - incandescences s’irisent.</p> - - <p>Mais le soleil bientôt est las de son effort pour percer ce ciel lourd; - la lueur un instant plus vive, s’éteint doucement. Les grands nuages - apparus, se soudent, se confondent à nouveau, en l’uniformité <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> d’un - gris sévère et triste. Et sur la grande plaine, le jour se meurt dans - un crépuscule de cendre.</p> - - <p>Là-bas, du dernier estaminet, sort un air de polka que joue un orgue - de barbarie. Les sons mélancoliques flottent, ondoient mollement, - puis se perdent sur la nudité rase des alentours, comme les vagues se - déroulent, s’étalent, et expirent sur la nudité de la grève.</p> - - <p>C’est qu’elles tournent à présent les petites trieuses, les filles - blondes aux yeux vicieux et bistrés, elles tournent au bras de leurs - amoureux.</p> - - <p>Lorsque la nuit sera venue, si noire, si épaisse que ses ténèbres - donneront au visage la sensation d’un frôlement, quand elle aura - enseveli les petites maisons basses et leurs listels de deuil, des - couples iront s’étreindre, dans le grand lac d’ombre, où seul brillera - comme un astre monstrueux, le fanal électrique de la fosse.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-133.jpg" alt="" width="600" height="402" /> - </div> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-137.jpg" alt="" width="600" height="579" /> - </div> - - <h2 class="nobreak">Baptême</h2> - </div> - - <p class="noindent"><span class="dropcap">L</span>es champs sont dénudés; la terre brune de la plaine s’étend en longues - ondulations comme une houle du large.</p> - - <p>Un vent humide et froid souffle. Le ciel gris tout <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> entier glisse - régulièrement comme l’onde d’un fleuve illimité. Et dans ce ciel - aqueux, de tous les points de la plaine, les cheminées des houillères, - hérissant leurs longs cols, dégorgent des spires de fumées noirâtres - qui s’allongent, s’étirent, emportées par le large courant des nues.</p> - - <p>A travers les terres labourées, suivant une petite route défoncée par - les derniers charrois de betteraves, trois landaus fermés, sombres - comme des corbillards, s’en vont au pas. Sur le siège de la première - voiture est assis auprès du cocher, un enfant de chœur en surplis blanc - et qui tient à deux mains la hampe de métal d’un grand crucifix.</p> - - <p>Les trois voitures cahotées mollement dans le chemin boueux penchent - d’un côté, s’inclinent de l’autre. Parfois elles disparaissent dans le - creux d’une ondulation puis lentement reparaissent un peu plus loin.</p> - - <p>Les voici traversant une étendue plane. A droite et à gauche du chemin - gras qui se confond avec la terre des champs, les sillons s’allongent - parallèles, semblables aux rayures d’un tapis immense.</p> - - <p>Soudain une glace du premier véhicule s’abaisse et une tête coiffée - d’un chapeau haut de forme émerge de l’intérieur.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-138.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-138.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p> - - <p>—Cocher, nous y sommes, arrêtez.</p> - - <p>Alors la voiture s’immobilise; l’enfant de chœur saute à bas du siège - en faisant un bruit de ferraille avec son grand crucifix et vient - ouvrir la portière.</p> - - <p>Apparaît un gros curé revêtu du rochet de dentelles avec dessus l’étole - dorée. Comme son ventre lui cache le marchepied il tâtonne celui-ci - de son soulier à boucle d’argent avant que d’oser faire incliner la - voiture sous le poids de son corps. Ensuite descendent très graves - trois Messieurs gantés, en pelisses de fourrure et chapeaux de soie.</p> - - <p>Des autres landaus sont encore sortis de ces hommes d’important aspect - et trois dames. Celles-ci sont d’âge indécis et sont habillées sans - aucune élégance mais elles portent aux oreilles, des perles ou des - brillants énormes, de ces bijoux ostensibles qui semblent vouloir - exprimer le chiffre d’une fortune.</p> - - <p>—«Voyez, c’est là-bas», dit l’un des personnages à pelisse en étendant - le bras.</p> - - <p>Et tout le monde fixe à quelque cent mètres, un point de la terre - labourée où des piquets de bois sont plantés en rond.</p> - - <p>On se met en marche, l’enfant de chœur portant haut la croix comme - pour une procession. Monsieur le curé <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> qui le suit se retrousse - comme ces dames dont l’une en relevant sa jupe découvre d’affreux bas - de coton blanc. Les Messieurs causent entre eux. Ils causent argent; - le vent âpre qui souffle emporte les mots actions, capitaux, hausse, - dividende.</p> - - <p>Au ciel un vol de corbeaux passe en croassant.</p> - - <p>On arrive auprès des piquets de bois. On s’échelonne autour du rond et - l’enfant de chœur se penche comme s’il y avait déjà là le mystère d’un - grand trou profond.</p> - - <p>Alors commence en plein champ une cérémonie étrange.</p> - - <p>Le prêtre est entré dans le rond avec l’enfant de chœur. Il a tiré de - sa soutane un livre recouvert d’étoffe noire, il s’est mouché dans un - large mouchoir à carreaux et a posé sur son nez des lunettes. Puis - ayant redressé sa taille d’homme obèse en faisant pointer son ventre - en avant il s’est composé une physionomie solennelle. Ses paupières se - sont abaissées, son geste s’est fait évocateur.</p> - - <p>Les Messieurs se sont tous découverts.</p> - - <p>Et voici que la voix du prêtre s’élève comme contrefaite, sur une seule - note monotone qui à la fin de chaque période s’abaisse dans une sorte - de gémissement doux.</p> - - <p>—Nous allons donc procéder au baptême de la <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> nouvelle fosse; nous - allons appeler la bénédiction du Dieu tout puissant sur ces lieux où va - s’accomplir l’ouvrage difficile et plein de périls. Ah! puissions-nous - en invoquant la miséricorde divine, en implorant la sauvegarde de Notre - Seigneur, détourner de ces lieux l’Esprit d’Erreur, l’Esprit de Révolte - et mettre à jamais l’œuvre à l’abri des catastrophes et de la ruine.</p> - - <p>Puis sa voix redevenue naturelle et avec des inflexions patelines:</p> - - <p>—Qu’il plaise au parrain et à la marraine d’avancer.</p> - - <p>Du groupe un monsieur et une dame se détachent et s’approchent du - prêtre qui les place côte à côte comme pour une bénédiction nuptiale.</p> - - <p>L’enfant de chœur qui avait abandonné sa croix pour courir jusqu’aux - landaus en revient avec des cierges, un goupillon et l’urne à eau - bénite.</p> - - <p>Le parrain prend un cierge en main, la marraine en prend un autre. On - ne les allume point à cause du vent.</p> - - <p>Alors la voix sacerdotale commence à psalmodier les <i>Oremus</i>. Les - syllabes du latin sonore forment un ronron musical que coupe par - instant le timbre suret de l’enfant qui crie les <i>repons</i>.</p> - - <p>Les dames ont pris des mines contrites et semblent percluses de - dévotion et d’humilité. Un des hommes en <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> pelisses caresse d’un - geste distrait la nudité de son crâne chauve où quelques poils - frissonnent au souffle de l’air. Un autre détourne un peu la tête pour - scruter du regard, à travers son lorgnon d’or, un coron qui là-bas - étend la carapace de ses toits de tuiles auprès d’une noire élévation - de schiste.</p> - - <p>Un instant, le ronronnement sonore s’arrête; le curé tourne les pages - du livre en mouillant son pouce. Puis, ses lèvres se reprennent à jeter - au vent les paroles sacramentelles, comme s’il voulait éparpiller là - tout autour une pieuse semence.</p> - - <p>Au loin, un convoi de houille qui sans doute passe sur le pont - métallique d’un canal, fait entendre un sourd grondement; après quoi, - la sirène d’une houillère, pour quelque signal, se met à beugler - tristement.</p> - - <p>Tout à coup l’enfant de chœur, qui sournoisement s’était mis les doigts - dans le nez, lance un <i>Amen</i> perçant comme un cri d’oiseau et, ayant - saisi l’urne qui contient l’eau bénite, présente au curé le goupillon. - Alors celui-ci fait avec lenteur le tour des piquets de bois en - aspergeant la terre labourée, le sol sous lequel gît l’or noir.</p> - - <p>Les assistants ayant reçu pendant l’aspersion quelques gouttes du - liquide sacré, chacun d’eux croit convenable <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> de se signer: les - dames d’un grand geste croisé, les messieurs en ébauchant un petit - signe vague.</p> - - <p>La courte cérémonie est terminée. Comme le comédien qui a fini de - jouer son rôle, chacun a repris sa physionomie naturelle. Les dames - ont quitté leurs mines contrites, les hommes leur attitude à la fois - solennelle et respectueuse. Quant au gros curé il a posé sur sa tête - une petite calotte, ronde comme sa tonsure, et se frotte les mains en - avouant «qu’en vérité le fond de l’air est glacé».</p> - - <p>Un cocher vient d’apporter une bannette d’osier dont il retire du - vin de champagne et des coupes de cristal. Mais une coupe heurtée - se brise avec une petite vibration claire. Aussitôt les trois dames - glapissent:—Ça porte bonheur!—Ça porte bonheur!</p> - - <p>Enfin comme les bouchons encapuchonnés d’or ont sauté et que le vin - mousseux a été servi à la ronde, un des messieurs à mine importante - lève sa coupe.</p> - - <p>—«Je bois à l’avenir, à la prospérité de notre nouvelle fosse qui - va désormais porter le nom de sa gracieuse marraine. Vive la fosse - Sainte-Eudoxie».</p> - - <p>On choque les coupes et l’on boit: Monsieur le curé, les lèvres - tendues, la main gauche appuyée sur sa poitrine pour ne pas salir son - étole.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p> - - <p>Maintenant, les hommes se sont rassemblés en conciliabule et le vent - emporte encore les mots capitaux—actions—hausse—dividende. Des - lambeaux de phrases s’envolent aussi quand ils élèvent la voix... - évidemment, il faut détruire l’action des syndicats... salaires - onéreux... faire venir des Belges... l’économie surtout...</p> - - <p>Les dames se sont accaparé d’un long jeune homme pâle tout de noir - vêtu, d’un aspect sévère,</p> - - <p>—Eh bien Monsieur l’ingénieur, quand commencera-t-on les travaux?</p> - - <p>—Oh! incessamment Madame. Ils seraient déjà entrepris si nous n’avions - eu quelques difficultés quant aux expropriations.</p> - - <p>Et ce sont ensuite des questions puériles, des questions ignorantes - auxquelles le jeune homme sévère répond avec respectueuse - condescendance.</p> - - <p>L’une de ces dames s’étonne de ne point voir trace de forage. - Elle demande avec inquiétude «si l’on est bien sûr de trouver la - houille». L’ingénieur lui fait comprendre que c’est un calcul précis, - mathématique, qui a déterminé cet emplacement. Et il ajoute:</p> - - <p>—A cent quatre-vingt-quatre mètres le puits rencontrera une galerie - d’allongement de la fosse <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> Sainte-Clotilde, cette fosse dont vous - apercevez d’ici les cheminées et le coron. Nous prévoyons même qu’à - une certaine profondeur il nous faudra traverser une poche d’eau - importante; mais cela se fera aisément grâce à notre méthode de - congélation. L’eau sera extraite par blocs solides.</p> - - <p>Alors la dame rassurée pousse des petits cris d’enthousiasme—c’est - extraordinaire—c’est merveilleux.</p> - - <p>Une fois encore les coupes sont remplies. On les vide en portant un - toast à l’ingénieur qui va exploiter la nouvelle fosse.</p> - - <p>Le jeune homme sévère se confond en remerciements balbutiés... très - honoré, Monsieur le directeur... distinction... assurance profond - dévouement...</p> - - <p>L’un après l’autre les messieurs en pelisses lui serrent la main. Et - chacune de ces poignées de mains est éloquente. Elle semble exprimer à - la fois de la crainte et un grand espoir; elle paraît aussi signifier - de façon pathétique une ultime recommandation.</p> - - <p>A présent, on s’en va à la débandade, les dames sautant les sillons - comme des ruisseaux, le curé en se retroussant si haut, qu’il découvre - ses mollets tremblants de graisse. Et la croix portée par l’enfant de - chœur, à <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> qui on a versé un fond de bouteille, brimbale à droite, à - gauche, titube dans l’air, ayant perdu toute dignité.</p> - - <p>Un instant le noir convoi des landaus qui s’éloigne se profile sur - l’horizon; puis il disparaît dans le creux d’une large vague de la - plaine.</p> - - <p>Le vent âpre s’est adouci. Un ample souffle d’air tout tiède - d’exhalation humide de la terre passe sur les sillons. Et cela semble - un long soupir de tristesse.</p> - - <p>Le grand champ labouré a reçu une monstrueuse semaille. Au brûlant - soleil des moissons, ses blés ne tendront plus leurs aigrettes d’or. - Comme des fleurs colossales, sur lui, le fer et l’acier vont s’élever - pesants. Et là-dessous éventrant son tréfonds, s’ouvrira une nuit - vorace où râleront de ténébreux parias de la houille.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-146.jpg" alt="" width="600" height="426" /> - </div> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-149.jpg" alt="" width="600" height="482" /> - </div> - - <h2 class="nobreak">La Jaune</h2> - </div> - - <p class="noindent"><span class="dropcap">L</span>e garde-mine qui veille, a fait tourner, sur ses gonds crissants, la - lourde grille. Un véhicule, une ombre longue, passe entre les bornes de - fer, puis s’avance et se perd dans l’immense cour que rend infinie le - brouillard où toute chose demeure encore noyée, quoique le petit jour - commence à le pénétrer.</p> - - <p>Là-bas, accrochées et s’étageant dans le vague, des <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> lueurs - bleuissantes révèlent des fragments de baies vitrées ainsi que les - courbes élancées d’armatures bientôt évanouies. Une masse, un bâtiment - énorme se trouve là, encore invisible et assoupi.</p> - - <p>Mais, pourtant, il semble que cela s’éveille, et que pesamment cela - remue dans la brume.</p> - - <p>Deux yeux de feu se sont ouverts à la base, et leurs regards trouent - le brouillard de halos rougeoyants. De sourdes résonances se - traînent, répercutées, et ce sont aussi des ébranlements de fer, des - tressaillements étranges.</p> - - <p>Soudain, un rauque ébrouement de vapeur déchire l’air. Puis, un instant - après, dans le calme revenu, s’étend le rythme large, calme et profond, - d’une respiration géante.</p> - - <p>La clarté blafarde du jour, peu à peu amincit la nappe stagnante du - brouillard; des transparences se forment. Alors, lentement, la grande - masse noyée émerge par lambeaux rigides.</p> - - <p>Comme un mât pointant d’une épave, apparaît d’abord la haute cheminée, - puis la silhouette d’un beffroi. Ensuite s’exhausse la sombre, la - lourde carrure des toits. Peu après, de la buée, tout un tas noirâtre, - anguleux, se dégage.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - - <p>Les armatures des baies vitrées qui apparaissaient par fragments aux - lueurs électriques, maintenant éteintes, s’assemblent, se joignent, - forment un hall colossal, soutenu au-dessus du sol par un pilotis - de fer. D’une longue plate-forme, deux ponts métalliques s’étendent - sur des chevalets et n’aboutissant à rien, demeurent allongés dans - le vide, comme des bras tendus. Bientôt, reste seule, impénétrable, - une profondeur obscure sous les piliers, où les yeux incandescents - continuent de rougeoyer avec des clignements.</p> - - <p class="br">Auprès de la cale, la rampe de terre durcie aux ruées journalières - de milliers de sabots et qui se cabre afin d’atteindre l’étage de la - recette, là où s’encagent les houilleurs pour la descente, le véhicule - fantôme est arrêté, abandonné par son attelage. C’est une roulotte, - basse sur roues et peinte en noir, un noir de deuil, comme un fourgon - mortuaire.</p> - - <p>De l’intérieur, un homme vient de pousser les volets et d’en accrocher - les battants; ses pas vont et viennent, résonnent sur le plancher et - il siffle un air doucement. Il semble vaquer aux soins d’un ménage. On - l’entend qui remue des bocaux, et range des ustensiles.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_152">152</span></p> - - <p>Mais de la roulotte, sort une odeur affreuse d’hôpital.</p> - - <p>En bourgeron huileux, une poignée d’étoupe à la main, un mécanicien, - apparu dans l’encadrement d’une porte, examine attentivement le - véhicule mystérieux, où l’homme continue de siffloter distraitement, - comme chantonne une ménagère à son travail.</p> - - <p>Et voici que l’homme a sans doute terminé son ouvrage, car il descend - l’escalier de la roulotte et s’assied sur la dernière marche, regardant - les coudes sur les genoux, la grande cour vide.</p> - - <p>Le mécanicien s’est approché. Il contemple encore un instant, en - silence, ce long coffre noir, puis demande enfin:</p> - - <p>—Eh bien, ch’ l’homme, quoi que c’est que ch’ l’affaire là?</p> - - <p>Sans tourner la tête, ni faire un mouvement, et le regard toujours fixé - devant lui, l’autre répond:</p> - - <p>—Ça, c’est pour ch’ l’enquête de l’ maladie, l’enquête de ch’ ver - intestinal, de «la jaune» quoi.</p> - - <p>Le mécanicien hoche la tête et dit qu’il la connaît bien «la jaune», - car son frère qui travaillait au fond en est mort. Un solide haveur - pourtant, mais que le mal, en moins d’une année, avait épuisé, vidé, - rendu quasiment pareil à un squelette. Et le plus triste, c’est <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> - qu’il avait traîné encore longtemps ses pauvres os décharnés, avant que - de mourir, pendant près de deux ans.</p> - - <p>A tout cela, l’autre ne répond rien, indifférent, désintéressé.</p> - - <p>Le mécanicien, songeur, répète:</p> - - <p>Oui, pendant près de deux ans il les a traînés ses pauvres os!.... Puis - il ajoute, après une pose:</p> - - <p>—Pour lors, c’est ti qui soigne ch’ boutique?</p> - - <p>—C’est mi.</p> - - <p>Ils se sont tus. On n’entend plus que la respiration énorme de la - machine, dont le geste humain, passe et repasse, régulier, derrière le - vitrage d’une baie.</p> - - <p>Soudain, l’homme assis sur l’escalier se lève, bourru:</p> - - <p>—Vl’à ch’ docteur qu’arrive, va-t-en.</p> - - <p>Le mécanicien qui s’était repris à considérer ce coffre, d’où flue une - odeur écœurante d’hôpital, lentement s’éloigne.</p> - - <p>Un petit monsieur, maigre, en redingote noire et chapeau cylindre, - traverse la cour, marchant très vite. Arrivé auprès de la roulotte, il - s’écrie tout essoufflé:</p> - - <p>—Ah, voyez-vous, j’avais bien cru arriver en retard et manquer la - descente. Tout est préparé, n’est-ce pas? les cuvettes? les vases?</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p> - - <p>Et, sans attendre une réponse, il grimpe les degrés de bois.</p> - - <p>Depuis un instant, des bruits mêlés et confus, une rumeur de foule, - montait de la route qui longe le mur de clôture. Mais comme cinq heures - sonnent à une horloge qui surmonte le bâtiment sans étage des bureaux, - cette rumeur augmente. On entend des portes se fermer en vibrant, des - portes vitrées sans doute, comme en ont les débits de boissons. Et - voici que, vêtus comme des forçats, de sarraux et de pantalons en toile - grisâtre et presque tous en sabots, les houilleurs apparaissent entre - les grilles et envahissent la cour.</p> - - <p>Les bras croisés, l’échine pliée en avant comme si déjà sur eux pesait - le toit d’une galerie, ils marchent à longs pas, les reins battus par - leurs gourdes de fer blanc.</p> - - <p>En colonne houleuse, comme des soldats qui ont rompu le pas, ils se - dirigent vers le bâtiment d’extraction. Bientôt, ceux qui vont en - tête se perdent sous le colosse de fer. Mais un moment après, par une - issue qui se trouve auprès de la cale, ils reparaisssent, chacun d’eux - portant cette fois sa lampe de fond allumée, ce qui éparpille dans la - lumière du jour, de petits points de clarté blafarde. Alors, ils se - mettent à gravir la <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> pente de la cale, qui se dresse ainsi que la - montée d’un calvaire. Et les petites étoiles funèbres s’éteignent une - à une, brusquement aspirées, semble-t-il, par le puits profond, plein - jusqu’aux bords de ténèbres visqueuses et mortes.</p> - - <p class="br">Le docteur sort de la roulotte, revêtu d’une blouse blanche.</p> - - <p>—Le chef-porion n’est donc pas là? interroge-t-il.</p> - - <p>—Pardon, Monsieur, me voici, répond un homme vêtu en houilleur, mais - la taille droite et les yeux durs, sous le bord rigide de son chapeau - de cuir.</p> - - <p>—Ah, très bien. En ce cas, je vais commencer. Car sachez, porion, - que j’ai parfois des difficultés le premier jour de mon arrivée à une - fosse. Beaucoup de ces malheureux refusent de se laisser examiner; ils - croient que la compagnie cherche à se débarrasser des hommes malades.</p> - - <p>Ils font quelques pas, et, devant eux, défilent les mineurs.</p> - - <p>Le teint plus pâle encore au reflet des lampes, ceux-ci jettent des - regards inquiets sur la blouse blanche et sur le fourgon.</p> - - <p>—Tenez, appelez celui-là, dit vivement le docteur.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span></p> - - <p>—Viens ici, Lequien, crie aussitôt le chef-porion.</p> - - <p>Le houilleur obéit. Le docteur lui tapote l’épaule pour le - tranquilliser.</p> - - <p>—Mon ami, demeurez-là à l’écart, j’ai besoin de vous.</p> - - <p>Un instant après, son geste désigne encore quelqu’un dans la coulée - grise.</p> - - <p>—Ah, c’en est un dont je ne connais pas le nom, grogne le porion. - Et lui-même va prendre le houilleur par le bras. Mais celui-ci, - brutalement se dégage, et farouche, s’élance sur la pente.</p> - - <p>Le docteur se reprend à scruter toutes les faces qui passent devant - lui. Son regard fouille comme un scalpel les traits ravagés et cherche - à découvrir les stigmates du mal.</p> - - <p>Là-haut, les berlines grondent sur les dalles de fonte et les cages - qui s’accrochent aux verrous, saccadent des coups et des contre-coups - fracassants. Par une baie ouverte, passe le ronflement des gigantesques - bobines, lorsque de minutes en minutes, elles se lancent dans une - giration éperdue qui enroule et déroule les câbles.</p> - - <p>Et la ruée des sabots continue de marteler la terre; les échines - roulent; et les petites étoiles toujours s’élèvent sur la montée de - calvaire.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p> - - <p>Patient et doux, le médecin a pu enfin décider une vingtaine d’hommes à - le suivre, vingt hommes aux traits dépenaillés.</p> - - <p>Le porion leur a dit que la journée de travail leur serait comptée, et - qu’après l’examen du docteur, ils pourraient rentrer au coron. Alors, - à pas traînards, ils sont tous retournés à la lampisterie, remettre - leurs lampes à ces crochets matriculés, dont le contrôle, aux jours - d’épouvante, marque le nombre des ensevelis.</p> - - <p>Maintenant les voici groupés devant la roulotte, dont la porte - grande-ouverte, laisse apercevoir l’intérieur, sorte de laboratoire - rempli d’objets aux formes bizarres, d’instruments aux cuivres et - aux aciers polis qui froidement brillent. Inquiets, ils regardent le - docteur manipuler avec une méticuleuse attention son microscope.</p> - - <p>—Allons, mes amis, je suis prêt. Qui veut passer le premier?</p> - - <p>Les houilleurs murmurent; quelques-uns ont un mouvement de recul. Mais - l’un d’eux, bravement, s’avance.</p> - - <p>—Ah très bien, très bien! s’écrie le docteur qui le fait aussitôt - monter près de lui.</p> - - <p>Les autres tendent l’oreille, parce qu’on parle bas au camarade qui - secoue la tête. Enfin, les paroles <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> chuchotées ont été sans doute - plus persuasives, car le camarade suit le docteur dans une partie de la - roulotte que cache un rideau.</p> - - <p>Les houilleurs, durant l’attente, échangent entre eux de brèves paroles - coupées de silence, de silence respectueux, pour tout ce savoir, toute - cette science qui, pour eux, émanent de ces appareils de laboratoire - aux formes hétéroclites et retordes.</p> - - <p>Assis à l’écart, sur un seau, le gardien de la roulotte, paraît être - tout pénétré d’importance et ne considérer qu’avec mépris, ces pauvres - êtres au teint jaunâtre, à la maigreur perçant la toile grise de leur - uniforme de de forçats. A une question timide, posée par ceux-ci, il - a répondu sur un ton sentencieux «taisez-vous». Et, crachant loin, - il a continué à fumer une pipe de terre, en regardant par de là - l’encombrement des stocks de charbon et des mâts de boisage dressés en - faisceaux, la haute et noire élévation de schiste, le terri, sur lequel - stationne un train entier de wagons.</p> - - <p>Le docteur reparaît seul, tenant en main une spatule d’acier sur - laquelle, quelque substance se trouve recueillie. Il s’assied sur un - haut escabeau, devant son microscope. Ses doigts nerveux et habiles - manient des lamelles de verre, puis il fixe son œil aux lentilles.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p> - - <p>Le houilleur paraît à son tour, bouclant le ceinturon qui retient ses - pantalons de toile. Gauche, embarrassé, n’osant pas faire résonner ses - sabots sur le plancher, il se croise les bras et reste debout derrière - le docteur.</p> - - <p>Un moment s’étant écoulé, celui-ci se tourne vers lui:</p> - - <p>—Eh bien, mon pauvre ami, oui, voilà ce que j’avais bien pensé... Vous - êtes atteint d’anémie ankylostomiasique. C’est grave. Si vous ne suivez - pas un traitement, vos vertiges augmenteront, vos palpitations de cœur - aussi et l’œdème se généralisera. Puis la consomption peu à peu vous - enlèvera toute force et vous serez obligé de cesser votre travail.</p> - - <p>Le mineur a baissé la tête, comme sous une malédiction. Sans lever les - yeux, il demande d’une voix sourde:</p> - - <p>—C’est y que ça a rapport avec l’ boisson?</p> - - <p>—Avec l’intempérance? Mais non, mais non, c’est une maladie que vous - avez contractée en travaillant au fond.</p> - - <p>Alors le regard du mineur, va au groupe des compagnons qui sont tous - immobiles, les bras pendants, les épaules voûtées, pétrifiés par - l’attention.</p> - - <p>Un silence passe. Il semble que le docteur vient de jeter quelque chose - de pesant dans chacune de ces consciences confuses et sombres. Et - voici que <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> lentement, pendant ce silence, une même pensée se forme - derrière tous ces fronts durs.</p> - - <p>Tout à coup, comme poussé par une colère âpre et triste, le houilleur, - dans la roulotte, exprime cette pensée commune.</p> - - <p>—Ben, ça serait-il l’ Compagnie qui serait responsable de mon - incapacité si que je viendrais forcé d’arrêter?</p> - - <p>—La Compagnie responsable?... Mais, mon Dieu, dans une certaine - limite, oui je pense.... répond le docteur. Enfin, je vais toujours - vous signaler pour que l’on vous donne des soins. Quel est votre nom?</p> - - <p>Le houilleur longuement regarde le médecin avec méfiance, puis il finit - par dire:</p> - - <p>—Vasseur François.</p> - - <p>—C’est bien, au suivant.</p> - - <p>Un autre mineur au visage blême monte dans la roulotte, pour - disparaître, lui aussi, avec le docteur, derrière le rideau.</p> - - <p>Et la fosse continue de vivre sa vie formidable, en face de ces - existences broyées. La machine étend ses pulsations avec une - régularité, une puissance implacable; dans le beffroi, les molettes - tournent, s’arrêtent, comme obéissant avec précision; la pompe - d’épuisement et un tuyau d’échappement râlent en <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> cadence. Là-bas, - sur le terri, une locomotive avance avec précaution, comme si elle - craignait de dégringoler sur le remblai. Elle s’accroche au long train - de wagons et s’en revient lentement en expectorant des jets de vapeur - hors de ses poumons d’acier.</p> - - <p>Là-dessous, dans l’écrasement des couches profondes, dans la touffeur - des fonds où hululent plaintivement les courants venus du jour, a - commencé le travail de bagne. A moitié nus, allongés sur le flanc, - aveuglés de sueur et la poitrine haletante, les haveurs, péniblement, - lancent de biais la rivelaine, pressés par l’étau des roches, tandis - qu’autour d’eux, dans les ténèbres lugubres, la mort guette, attentive.</p> - - <p>Et il va bientôt arriver au jour, l’or noir que décèlent leurs - rivelaines et passer au criblage, car les équipes de trieuses se - rendent à leur poste. Celles-ci arrivent, par bandes de trois ou - quatre, se donnant le bras, se chuchotant des choses qui les font rire - et secouer les plis coquets de leurs béguins de toile bleue.</p> - - <p>Auprès de la roulotte, un instant, elles s’arrêtent, mines sérieuses - et bouches bées. Mais, de là-haut, le surveillant du triage les cingle - d’un coup de sifflet suraigu. Alors, elles s’élancent sur la cale, et, - lutines, égrènent encore des rires clairs.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p> - - <p>Le docteur qui se trouvait de nouveau à son microscope, se penche hors - de la roulotte, avec un hochement de tête indulgent pour cet éclat de - gaîté, si bon à entendre parmi cet ensemble si désespérément morne - des êtres et des choses, qui reflètent mutuellement leur tristesse. - Puis, se rasseyant sur le haut escabeau, il s’adresse au houilleur en - expectative.</p> - - <p>—Non, cette fois je ne trouve rien. Vous n’êtes pas atteint par - l’ankylostome, par les mauvaises petites sangsues. Mais en vous - auscultant j’ai découvert que vous êtes malade de la poitrine. Il est - grand temps que vous vous soigniez; or, vous soigner, c’est ne plus - boire, car vous êtes un alcoolique. Oh! inutile de nier... D’abord, - vous buvez tous, tous. Il est six heures du matin et pas un de ceux - d’entre vous qui m’ont approché, n’avait une haleine qui n’empoisonnât - le genièvre. C’est navrant.</p> - - <p>Mais à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même, le médecin ajoute:</p> - - <p>—Maintenant, c’est peut-être votre métier si pénible qui vous y pousse - un peu...</p> - - <p>Et dans ses yeux passe de la pitié, quelque chose de douloureux et de - doux.</p> - - <p>L’examen de toutes ces loques humaines continue.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span></p> - - <p>Chacun des misérables déchus, des misérables dégénérés au corps évidé, - attend le verdict du praticien dans une même attitude harassée, commune - à tous. Ceux qui ont été examinés ne s’éloignent pas, ils rentrent - dans le groupe. Et le groupe, épaules courbées, attend résigné sous la - pluie fine qui, commençant à tomber du ciel gris et sale, ajoute une - impression lamentable à cette détresse humaine.</p> - - <p>Et toujours la vie de cette chose qui les a brisés, continue de battre - invincible entre les murailles de fer, prolongeant son énergie vorace - jusqu’aux tréfonds du sol.</p> - - <p class="br">C’est fini, les vingt houilleurs pitoyables ont été examinés. Ensemble, - ils sont partis, groupe hâve.</p> - - <p>A présent, le docteur est seul, songeur devant le livre ou s’alignent - des noms avec, en regard, le résultat de l’observation médicale.</p> - - <p>Il songe avec tristesse à tout ce que chaque jour il découvre - d’affreux, de tares héréditaires aggravées de tares professionnelles, - dans ces grands troupeaux dévolus aux fatalités du labeur. Et tout - cela lui apparaît encore plus désolant, dans ce pays envoûté par la - désespérance d’un ciel éternellement sombre, qui pèse comme un bloc - d’ennui.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - - <p>Envoyé dans ce Nord par l’État, afin d’enquêter sur la mystérieuse - anémie, il touche en même temps à toutes les plaies. Et il a conscience - de l’inanité de son rôle, lui, médecin, alors que le seul remède ne - relève que du domaine social. Il hausse les épaules devant cet ouvrage - de statistique. Il se demande ce que seront les générations futures de - cette race de houilleurs, les petits-fils dégénérés de ces alcooliques, - de ces tuberculeux, qu’épuisent encore les larves des fonds.</p> - - <p>Et là, près de lui, dans le colosse de fer, résonnent des bruits - pressés, trépidants, comme si les féroces impatiences qui mettent en - désaccord le travail et la vie, soufflaient leur fièvre aux machines.</p> - - <p>Le docteur pousse un soupir et referme le livre. Il se lève, quitte sa - blouse blanche et revêt sa redingote. D’un geste distrait, il brosse - avec le revers de sa manche son chapeau haut de forme, sans guère y - amener un reflet. Puis il descend les degrés de bois et sans se soucier - de la pluie fine, roule lentement une cigarette, en suivant du regard - les épaisses volutes de fumée noire, qui sorties de la cheminée du - bâtiment d’extraction, se déroulent très loin, lentes et lourdes.</p> - - <p>Tout en sifflotant son air mélancolique, le gardien maussade a - commencé de remettre tout en ordre, dans <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> cette roulotte où se - dit—hélas!—une bonne aventure lamentable.</p> - - <p>Soudain, un coupé électrique surgit et fait, dans un glissement rapide - et doux, une élégante courbe à travers la cour: de la grille à la porte - des bureaux où il s’arrête silencieux.</p> - - <p>Nu-tête, porte-plume sur l’oreille, un commis s’est précipité à la - portière et a salué bien bas un grand vieillard sec et droit. La - portière refermée, il l’a suivi, incliné comme s’il portait une traîne.</p> - - <p>Et le voici qui reparaît, ce commis, et, toujours empressé, agitant ses - manches de lustrine, accourt auprès du docteur.</p> - - <p>—Monsieur le directeur général vous prie de passer aux bureaux.</p> - - <p>Tranquillement le docteur répond:</p> - - <p>—«Je vous accompagne». Mais l’employé affolé par son zèle, devance - prestement le médecin, tandis que celui-ci s’en va, lentement, comme si - un lourd ennui l’empêchait de se hâter.</p> - - <p class="br">Le directeur général est seul dans le bureau de l’ingénieur, où, sur - des tables élevées, sont disposés les plans souterrains de la fosse.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_166">166</span></p> - - <p>Debout, il va et vient d’un pas sonore, autoritaire, les lèvres - serrées, ce qui fait pointer en avant sa barbe blanche plantée drue.</p> - - <p>La taille militairement sanglée en l’habit au revers duquel saigne la - rosette d’officier de la Légion d’honneur, le port de tête droit, la - démarche roide, sans rien de souple ni d’hésitant, tout en lui indique - le commandement, la volonté obéie. Dix-huit mille êtres sont sous les - ordres de cet homme et aucun d’eux, n’est individuellement considéré - par lui: seule la masse, comme un levier.</p> - - <p>On frappe à la porte. D’une voix brève le directeur ordonne:</p> - - <p>«—Entrez».</p> - - <p>Le docteur est devant lui, gauche et timide un peu, mais avec dans ses - bons yeux mélancoliques, une petite flamme claire d’intelligence.</p> - - <p>—Docteur, veuillez m’excuser si je vous distrais un instant de vos - travaux, mais j’ai à vous adresser une légère représentation.</p> - - <p>Il a fait un geste indiquant un siège et tous deux se sont assis. Alors - une voix sèche commence de résonner dans la pièce froide et nue.</p> - - <p>—L’État, impose aux Compagnies minières un <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> contrôle qui devient - de jour en jour plus investigateur. En ce moment, elles le subissent - sur une question d’hygiène. Or donc, depuis deux mois, comme médecin - délégué, vous enquêtez chez nous afin de situer par diagrammes et - rapports statistiques, un mal très vaguement déterminé et auquel, - permettez-moi de vous le dire, je ne crois que très peu.</p> - - <p>Devant un geste de protestation, la voix devient plus incisive et - mordante.</p> - - <p>—Oui c’est ainsi, on veut trouver dans ces vulgaires malaises - intestinaux que tout simple terrassier connaît, un mal redoutable, - épidémique et contagieux, sévissant sur les personnels houillers.</p> - - <p>Or, ceci m’indiffère absolument, toutes les Compagnies minières étant - également suspectées et soumises à examen. Mais chez elles—et voici le - seul point qui m’intéresse—l’enquête n’est pas menée de la même façon - qu’elle l’est ici.</p> - - <p>Je m’explique. Alors que chez elles on examine dix pour cent des - ouvriers, dix sujets pris absolument au hasard, chez nous ces derniers - sont choisis, triés; on semble éviter d’avoir à examiner un homme - d’aspect robuste. Or, il est évident que chez les sujets débilités par - une cause quelconque, on est enclin à trouver <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> aussitôt, les effets - morbides de cette fameuse anémie ankylostomiasique. Je crains donc, - qu’il n’en résulte un état comparatif, fâcheux pour notre exploitation. - Pourquoi user de méthode sélective? J’ai la certitude que ces sangsues - microscopiques, auxquelles on a donné un nom pompeux, habitent aussi - bien des organismes robustes, sans que ces organismes en souffrent - gravement. Que l’on interroge nos porions. Beaucoup, diront qu’ils - eurent pendant leurs longues années de fond, à souffrir passagèrement - de troubles digestifs et intestinaux, sans que, pour cela, leur - constitution en ait été délabrée. Enfin, encore que ces statistiques - portent sur un fléau très contestable, je désire que la nôtre ne nous - soit point nuisible par comparaison. Vous me comprenez, n’est-ce pas, - docteur?</p> - - <p>Les yeux froids, immobiles, du directeur restent fixés sur la face - triste du médecin, avec une expression de sagacité aiguë, pénétrante, - tandis que sa véritable pensée demeure en retrait derrière ses - arguments.</p> - - <p>Le docteur pousse un soupir et doucement hausse les épaules.</p> - - <p>—Mon Dieu, monsieur le Directeur, je ne veux pas m’évertuer à vous - convaincre de la gravité d’un mal auquel vous ne voulez pas croire. - Je désire seulement <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> vous assurer que la Compagnie ne doit rien - craindre de la façon dont je mène mon enquête. Je n’ai point, dans - les autres fosses, examiné systématiquement que des hommes d’aspect - maladif. Sachez que, dans cette dernière fosse, je pose déjà quelques - jalons pour l’enquête ultérieure que je ferai sur la tuberculose; - j’examine ici certains rapports, certains faits connexes...</p> - - <p>A ce nom de tuberculose le directeur a laissé échapper un petit geste - d’impatience, et un pli volontaire, s’est creusé entre ses sourcils. - Mais s’étant ressaisi presqu’aussitôt, sa physionomie dure s’est fondue - dans un sourire aimable, cependant que sa voix métallique, reprenait - cette fois avec une nuance de douceur:</p> - - <p>—Voilà qui est très bien, docteur, et je vous remercie de m’avoir - éclairé; cette déclaration me suffit; et ne croyez pas, en suite de - cette conversation, que j’eusse contre vous quelque suspicion ou - sentiment hostile. Non pas; je craignais tout simplement que vous - n’usiez envers la Compagnie de quelque sévérité. Je n’ai jamais vu en - votre manière d’agir, que le fait d’une conscience absolue apportée - dans votre travail, en un mot une admirable probité professionnelle. - Et c’est bien là, croyez-le, toute ma pensée. Car, je vais même vous - <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> avouer que, le poste de médecin principal étant vacant dans notre - Compagnie, il me serait agréable que vous en acceptassiez la charge, - après vos enquêtes officielles sur l’ankylostome et la tuberculose.</p> - - <p>Au lieu de la petite flamme de convoitise qu’on avait espéré allumer - dans les yeux du médecin, quelque chose y brille d’ironique.</p> - - <p>Un silence redoutable sépare les deux hommes, un de ces silences qui - sont pour l’âme une souffrance, un de ces silences actifs où rien n’est - assoupi, où le mépris, la haine, tout ce qui éloigne, tout ce qui - brise, travaillent.</p> - - <p>Enfin le médecin se lève et dit, lentement, de sa voix calme avec - pourtant un pli méprisant aux commissures des lèvres:</p> - - <p>—Je vous remercie de cette offre, monsieur le Directeur, mais - certaines considérations d’ordre intime m’empêchent de l’accepter.</p> - - <p>Subitement, le Directeur a repris sa physionomie dure, impérieuse, et - le voici qui s’exprime froidement, sur un ton de réprimande.</p> - - <p>—«Mais réfléchissez, docteur. Savez-vous bien que le poste est des - plus enviable..... quinze mille..... </p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-170.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-170.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p> - - <p>—Je le sais, Monsieur, et c’est pourquoi je vous remercie encore, - d’avoir un instant pensé à moi.</p> - - <p>Un «je n’insisterai pas» hautain, a vibré dans la petite pièce froide - et nue. Le silence hostile va planer encore. Mais les deux hommes se - sont inclinés.</p> - - <p class="br">Dehors, la pluie fine a cessé, mais le ciel sombre et bas, pèse - toujours sur cette terre. Des locomotives jettent leur cri déchirant; - là-bas, un remorqueur, sur quelque canal, semble leur répondre par un - long sifflement enroué. Et cela s’étend, et cela meurt, très loin dans - les espaces illimités de la plaine.</p> - - <p>Le docteur qui a quitté la fosse, marche lentement, les mains croisées - sur le dos. Il suit la rue formée d’un côté par le mur clôturant la - mine et ses terrains, de l’autre par la file des estaminets que, de - distance en distance, coupe un terrain vide, par où on aperçoit le - coron, géométrique comme une colonie pénitentiaire.</p> - - <p>Il va, songeant à ce pays de richesses et de douleurs, de forces et - de misères. Il pense à tous ceux qui sont là, sous lui, dans les - profondeurs d’abîmes, luttant contre les forces élémentaires. Et c’est - bien une pitié fraternelle qu’il ressent pour eux.</p> - - <p>Des faces de houilleurs repassent par son esprit. Il <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> revoit des - yeux, brillants dans des pâleurs émaciées, ou encore de ces faces - passives figées par l’abêtissement.</p> - - <p>Mais le médecin s’arrête; d’un cabaret, sortent de rauques éclats de - voix et sur le pas de la porte, deux houilleurs causent en titubant.</p> - - <p>Ils sont tous là, ceux qu’il avait puisés dans la coulée grise - où brillaient les petites lampes funèbres. Il les reconnaît, il - s’approche, et par la porte ouverte les contemple d’un air découragé.</p> - - <p>Mais eux l’ont aperçu, leurs yeux hébétés par l’ivresse s’étonnent. - Puis c’est brusquement un même élan de haine aveugle, de fureur - animale. Des poings se tendent, des bouches se tordent pour hurler des - injures et des menaces.</p> - - <p>Tout à coup, l’un d’eux se précipite sur la porte et la ferme à toute - volée, comme s’il la lançait pour écraser quelqu’un.</p> - - <p>Alors lui continue sa route plus lentement, le dos rond, la tête - penchée. Et tout autour de lui, grandit cette désespérance qui vient on - ne sait d’où... des hommes peut-être... ou bien des choses...</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 233px;"> - <img src="images/page-172.jpg" alt="" width="233" height="175" /> - </div> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-175.jpg" alt="" width="600" height="276" /> - </div> - - <h2 class="nobreak">Veuve</h2> - </div> - - <p class="noindent"><span class="dropcap">L</span>e vent gémit; la pluie grelotte contre les vitres. Dehors, la nuit est - profonde, mais là-bas, au loin, sur un point de l’horizon de ténèbres, - les fours à cokes mettent une lueur d’aurore fantastique.</p> - - <p>Par instants, dans la chambre enténébrée où le poêle jette par son œil - incandescent une petite clarté solitaire, un long sanglot s’élève et - expire dans le silence. Puis, c’est un tressaillement du charbon dans - son creuset de fonte, ou bien encore, c’est une braise qui tombe comme - une larme. Et l’on n’entend plus que le glissement triste de la pluie - sur les vitres et les gémissements du vent.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p> - - <p>Dans un coin, quelque chose a remué. Une silhouette s’est dressée; elle - s’est approchée de la fenêtre. Longtemps elle y demeure immobile, puis - elle s’affale et une voix de femme se met à se plaindre doucement, - douloureusement.</p> - - <p>Un bruit pesant, cadencé, s’approche; une patrouille passe et s’éloigne.</p> - - <p>Tout à coup, les plaintes cessent, la femme se lève et s’écrie: «j’y - revas». Alors la porte de la chambre s’ouvre, et voilà la femme qui, - dans la nuit, sous la pluie glacée, s’en va titubante, comme saoule.</p> - - <p>Elle passe devant d’autres maisons accroupies dans le noir, à distances - égales. Des lumières clignotent et le vent fait battre des portes, - lugubrement, comme si toutes ces maisons étaient abandonnées. Un chien, - quelque part, hurle l’angoisse, la mort. Et les tintements sinistres - des glas que l’on sonne dans les paroisses, agonisent dans l’air, venus - de très loin, à travers les ténèbres.</p> - - <p>Mais Elle, ne voit rien, n’entend rien. Elle va toujours, les yeux - fixés au dedans d’elle-même, fixés sur trois faces que l’épouvante a - immobilisées dans sa mémoire.</p> - - <p>—«Oh mon pauvre homme, mes pauvres fieux».</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - - <p>Et sa plainte s’en va, tordue par le vent, dont les rafales déferlent - sur la grande plaine rase.</p> - - <p>Elle grimpe un talus, tombe sur les genoux, se relève. Ses pas - s’enfoncent dans la terre détrempée d’un champ; la pluie l’aveugle; - mais elle continue à avancer avec obstination dans les épaisses - ténèbres.</p> - - <p>Apparue soudainement, une grosse étoile électrique, là-bas brille - immobile. Et ceci maintenant semble guider cette femme dans - l’aveuglement de la nuit.</p> - - <p>Elle traverse une route, puis, boitant sur le ballast, franchit une - voie ferrée; après quoi elle longe une palissade. Et voici qu’autour - d’elle, c’est un enchevêtrement de formes vagues. Elle se heurte à - une sorte de muraille; ses mains palpent les angles de gros blocs de - houille superposés.</p> - - <p>Tout à coup, une ombre surgit devant elle, se silhouettant sur la lueur - électrique. Une voix lui crie «On ne passe pas». Alors, elle fait un - détour, frôlant des gerbées de mats dressés et se heurtant encore - contre des stocks de houille.</p> - - <p>Elle marche toujours, elle avance avec des tâtonnements de bête - nocturne qui, peureusement, rôde. Et de distance en distance, l’ordre - est répété, par des sentinelles invisibles «Passez au large».</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span></p> - - <p>Sans révolte, elle suit la direction que la forcent à prendre toutes - ces voix, qui de l’ombre, durement la repoussent.</p> - - <p class="br">Une grille; derrière cette grille, une compagnie d’infanterie, l’arme - au pied. En deçà, trois rangs successifs de gendarmes à cheval, botte - contre botte, immobiles, silencieux et sombres. Et devant ceux-ci, - depuis les poitrails frémissants de leurs chevaux, s’étend une grande - masse noire, mouvante, d’où monte une rumeur qui ondoie selon le vent - et que parfois domine un cri aigu.</p> - - <p>Voici trente heures que le troupeau affolé des femmes se presse contre - ce barrage.</p> - - <p>Un fanal électrique qui, dans la cour de la fosse, du haut de son - gibet, vaguement là-bas, révèle la grande masse tragiquement muette - et obscure du bâtiment d’extraction, diffuse jusqu’à cette foule, une - lueur qui blêmit les faces crispées, émergeant de l’amas compact des - corps.</p> - - <p class="br">Les voix des factionnaires ont mené jusqu’ici la pitoyable errante. Et - voici qu’à présent, sa plainte se mêle et se confond avec les autres - plaintes:—«Oh! <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> - mon pauvre homme, mes pauvres fieux». Poussée par son angoisse, - elle pénètre dans cette foule aussi avant que cela lui est possible, - jusqu’à ce que son élan soit entravé.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-178.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-178.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Maintenant, elle va demeurer là, <i>à les attendre</i>, comme elle le fit - hier, durant toute la lugubre journée, comme elle le fit cette nuit - même, avant que ne la prit cette idée impulsive de retourner au coron - s’assurer <i>qu’ils n’étaient pas rentrés</i>.</p> - - <p>Dépeignée, le visage creux, sa robe dégouttante de pluie et plaquée sur - ses os, elle reste clouée sur place, sans entendre autour d’elle les - propos déments. D’instant à autre, d’un geste égaré, un geste de folle, - elle écarte une mèche de cheveux mouillés, qui retombe sur son front. - Et le regard fixe, l’oreille tendue, elle est attentive à tous les - bruits qui peuvent venir de la fosse.</p> - - <p>Là-bas, dans le grand bâtiment rigide et muet, un marteau frappe à - coups égaux; et ce bruit perdu et solitaire grandit encore l’impression - de désastre et de mort que donne cette masse désemparée.</p> - - <p>Pourtant, son imagination de femme ignorante et simple ne complique - pas son angoisse. De la catastrophe, elle n’évoque rien, n’imagine - rien. Elle ne se représente <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> pas son mari, ses fils, défigurés, - carbonisés ou broyés; ni des monceaux de cadavres noircis, devenus - pareils à des blocs de schiste, non plus que d’hurlantes agonies. - Elle ne voit point une galerie en feu grésillant des chairs, ni - des éboulements mettant des corps en bouillie, ni l’eau des poches - éventrées s’entonnant dans les bouches, ouvertes pour un dernier cri - d’appel.</p> - - <p>Non, elle attend qu’ils viennent à elle, dans leurs sarraux de toile - grise, le dos rond, les mains sous les aisselles, leurs gourdes de fer - blanc leur battant les reins. Elle attend que ces trois faces qu’elle a - toujours présentes devant les yeux, s’animent, et que la voix éraillée - du père lui dise: «Nous v’la».</p> - - <p>Et puis, de leurs chantiers souterrains et de l’existence qu’ils - y mènent, elle ne connaît rien. Cette grille, elle ne l’a jamais - franchie. Elle ne fut ni trieuse, ni moulineuse, comme le furent, étant - jeunes, beaucoup de femmes de houilleurs; fille de paysans, jadis elle - travaillait aux champs. Dans le coron, elle n’a connu que ces départs - et ces retours des hommes, ces allées et venues régulières, espacées - par un grand vide des heures, pendant lesquelles on voisine et on - paresse devant des bolées de café.</p> - - <p>Mais quoiqu’elle ne soit guère torturée par de <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> terribles - évocations, le silence insolite, le silence funèbre de cette fosse, - l’oppresse, lui serre le cœur. Et si elle n’écoute pas les propos - désespérés des femmes qui l’entourent, elle attend avec anxiété que - cette grande bâtisse lugubrement muette, s’anime d’un peu de vie.</p> - - <p>Parfois, elle s’évanouit dans une douloureuse somnolence où elle perd - conscience des heures noires, des heures glacées qui se succèdent - lentement. Alors, il arrive que les trois faces toujours présentes - à son esprit se mêlent au souvenir de la maisonnette vide, dans le - coron dépeuplé, au souvenir de simples choses familières, qui là-bas, - semblent attendre les absents. Les vêtements de rechange sont placés - sur une chaise; le cuvier dans lequel ils devaient se débarbouiller, - est près du poêle qu’elle a rallumé; sur la table, il y a une lettre - qu’apporta le facteur, et qui est adressée à son fils aîné. Et toutes - ces choses prennent dans son esprit, l’étrange aspect que revêtent - celles que l’on voit dans un cauchemar.</p> - - <p>Puis tout cela disparaît, et elle retombe dans une hébétude profonde, - ne vivant plus que pour un bruit de pas, qui pourrait venir de la - fosse, de cet inconnu terrible.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span></p> - - <p>Tout à coup, une voix, crie «V’la qu’on en remonte encore». Peut-être, - par les fissures du barrage, a-t-on aperçu des civières passant au - loin, vagues fantômes dans le rayonnement blafard et mourant du fanal - électrique.</p> - - <p>Aussitôt, la foule a comme un grand spasme. Des femmes se jettent - dans les bras l’une de l’autre et s’étreignent en poussant des cris - aigus. Il y a des bousculades, des remous. Puis des vagues hurlantes, - hérissées de bras, vont déferler contre les poitrails des chevaux. Les - mains s’accrochent aux brides, les montures se cabrent, et les voix - hurlent.—«Laissez-nous entrer, nous voulons nos hommes.»</p> - - <p>Un commandement bref et menaçant retentit: «Refoulez». Alors les sabres - ont des reflets qui vacillent, des aciers s’entrechoquent; et le sombre - barrage s’ébranle et s’avance. Mais voici qu’une immense clameur - s’élève, qui grandit, s’enfle. Et les manteaux noirs, doivent reculer - devant un reflux irrésistible de la foule entière, cependant que les - chevaux hennissent de peur, en sentant un grand souffle vivant.</p> - - <p>De nouveau, les gendarmes sont contre les grilles, immobiles, et serrés - botte à botte, solides comme une muraille épaisse.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span></p> - - <p>Les malheureuses femmes délirent. Elles lancent des - injures aux gendarmes, elles les lapident avec les - épithètes—misérables—lâches—assassins—comme avec des quartiers de - briques.</p> - - <p>«<i>On en remonte</i>», c’est la troisième fois, depuis qu’elles sont - massées devant cette fosse, qu’elles entendent ce cri. Et chaque fois - leur élan pour franchir les grilles, pour courir là-bas jusqu’au puits, - se brise contre le barrage.</p> - - <p>Maintenant, elles ne lancent plus d’injures, elles clament—les - noms—les noms—donnez-nous les noms...</p> - - <p>Et des voix se font suppliantes. Mais rien ne leur répond. Derrière ce - barrage de troupe et cette grille, c’est toujours le même sinistre et - redoutable silence, de tout ce qu’on leur cache d’horrible.</p> - - <p>Alors, tandis que là-bas, le marteau solitaire continue de frapper à - coups réguliers, ici, les sanglots et les plaintes, se reprennent à - monter de l’amas confus, où la lueur frisante du fanal électrique, - vient blêmir des visages de femmes échevelées.</p> - - <p class="br">Lorsqu’Elle avait entendu ces mots qui donnèrent un frisson et un - spasme à la foule, ses genoux s’étaient <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> mis à trembler, ses mains - s’étaient accrochées aux épaules qui étaient devant elle, et elle - avait senti son cœur, battre violemment jusque dans sa gorge. Dans cet - instant, elle avait eu la soudaine et fugitive vision de son homme et - de ses fils s’en retournant avec elle au coron.</p> - - <p>Et puis, tout s’était brouillé dans son esprit. Des remous l’avaient - entraînée. Pressée entre des épaules et des poitrines, elle avait - suivi les grands mouvements de flux et de reflux. Mais aucune révolte, - aucune colère, ne lui avaient fait hurler des injures. Elle était - restée isolée dans sa propre angoisse et sa douleur sourde. Seulement, - à présent que des sanglots et des plaintes s’élèvent, elle se cache le - visage dans les mains et se met elle aussi à pleurer et à gémir, ayant - peut-être compris, comme les autres, l’affreuse signification de ce - grand silence qui continue de planer sur la fosse.</p> - - <p>Les heures noires passent, et sans cesse, la pluie qui noie les - ténèbres, tombe glaciale, mortelle, sur les épaules qui frissonnent; et - toujours, le vent de la plaine rase, passe à grands coups de faux sur - toutes ces têtes éperdues, sur toutes ces faces blêmies et crispées.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p> - - <p>De sa chevelure plaquée, l’eau lui glisse sur la nuque, un froid - de glace lui coule dans le dos. Mais elle ne ressent plus rien. - Ses jambes, tour à tour flagellent puis se raidissent; sa taille - s’affaisse, puis se redresse, mais elle n’a plus conscience de sa - fatigue. La foule attend l’aube, comme si le jour qui va paraître, - devait amener un nouvel espoir. Elle aussi, attend, avec la résignation - d’attendre là toujours, engourdie, tombée dans une profonde torpeur - physique.</p> - - <p>Elle ne sort même pas un instant de sa prostration, quand une femme, - à côté d’elle, prise d’une crise de désespoir, se met à lui serrer le - bras et à lui dire en branlant la tête: «Non... non... voyez-vous c’est - bien fini... ils ne remonteront plus jamais... jamais.....»</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-185.jpg" alt="" width="600" height="229" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-186.jpg" alt="" width="600" height="214" /> - </div> - - <p>Le jour paraît, avec une tristesse de crépuscule. Aucune aurore, - aucune teinte claire, ne s’éveillent ni ne s’irisent dans le ciel - uniformément sombre; aucun rayon ne peut trouer cette grande loque - sale qui, lentement, lourdement, au-dessus de la plaine glisse et qui - à l’horizon, semble sur elle, pendre et traîner. Rien ne vibre, rien - ne se colore: seule une lividité de plomb, révèle les choses. Et les - choses, restent inertes et sans joie.</p> - - <p>Dans la cour de la fosse, les chevaux attachés à des piquets, - s’ébrouent et frappent du sabot le sol boueux et noir. Des soldats - toussent, dans la compagnie d’infanterie qui se tient l’arme prête - auprès de la grille fermée. Le long du mur de clôture, entre des - faisceaux de fusils, des feux de bivouacs pâlissent. Et le grand - bâtiment de fer, grandi par le silence, pèse, morne et <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> tragique, - sur le réveil lugubre. Plus rien ne gronde ni ne résonne sous ses - grandes nefs sonores et vides. L’arrêt de ses machines, l’arrêt - sinistre de sa respiration large et profonde, ont fait de lui un - cadavre géant.</p> - - <p>Maintenant, plus une civière n’en sort, furtive. Il est terminé, le - mystérieux travail de la nuit, et des factionnaires gardent l’entrée du - long bâtiment sans étage, dont on a fait une morgue.</p> - - <p>Là, sur le froid carrelage dans la pénombre que traversent obliquement - des raies de jour blafard tombant des fenêtres, sont alignées cinquante - bières béantes. Et sur la blancheur des suaires, se détachent les - attitudes suppliciées des cadavres noircis par le feu souterrain: - formes confuses et terribles, hérissées de gestes effrayants et - pétrifiés.</p> - - <p>Il semble que leur torture se perpétue au-delà du trépas et que jamais, - ces morts ne s’endormiront, quand leur cercueil sera clos.</p> - - <p>La voici venue l’heure redoutée où il va falloir, à celles qui - attendent encore un être humain, rendre ces choses tordues, - recroquevillées et calcinées.</p> - - <p>Là-bas, au-delà du barrage, un grondement, monte menaçant. C’est - qu’à présent, les femmes connaissent <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> l’affreuse vérité; elles - savent que pas un houilleur ne remontera vivant au jour. Elles exigent - furieusement leurs morts. Mais les malheureuses dont la douleur - s’exaspère, ignorent encore que là-dessous le charnier est en feu et - qu’on ne peut même plus leur promettre d’autres cadavres, que ceux que - l’on va présenter à leurs yeux épouvantés.</p> - - <p>Des sections d’infanterie et des pelotons de gendarmes, cantonnés dans - les terrains vagues de la houillère, viennent encore renforcer les - troupes qui encombrent la grande cour. Des ordres se transmettent; les - officiers font former à leurs hommes une double haie qui, partant de - la grille, va aboutir à la morgue où pénètrent des gendarmes, le pas - pesant, et jugulaire au menton.</p> - - <p>Derrière les barreaux qui défendent les fenêtres des bureaux, - apparaissent par moment, des figures pâles et inquiètes. Et le grand - bâtiment inanimé, semble regarder lui aussi la morne animation de cette - cour, avec les grands yeux vitreux de ses verrières.</p> - - <p>Soudain, des cris vibrants et douloureux, montent vers le ciel funèbre: - on vient d’annoncer à la foule, que par petits groupes, elle va enfin - avoir le droit de reconnaître les cadavres.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p> - - <p>Hébétée, étourdie, semblable à une personne qui serait brusquement - passée d’une profonde obscurité à une clarté vive, Elle regarde avec - des yeux effarés les soldats immobiles et silencieux qui l’entourent.</p> - - <p>Un officier lui ordonne. «Suivez le groupe.»</p> - - <p>Alors, docilement, Elle suit celles que l’on a laissé pénétrer par - le guichet et qui s’avancent, sanglotantes, entre les deux haies de - baïonnettes.</p> - - <p>A l’entrée de la morgue, d’où l’on aperçoit les cercueils béants, le - groupe lamentable a un recul d’épouvante. Puis celle qui marchait en - tête du groupe, s’avance, les mains jointes sous le menton, la tête - inclinée, dans une attitude de pitié douloureuse.</p> - - <p>Une femme tombe lourdement sur les genoux, brisée, et s’appuyant - d’une main au rebord d’une bière, s’écrie, la voix chevrotante et - lointaine.—Oh! mon Dieu, mon Dieu... est-il possible de nous les - rendre comme ça!...</p> - - <p>Deux autres, se tenant serrées par le bras, suivent rapidement la ligne - des cercueils, le corps penché en avant, les regards avides, cherchant - à reconnaître un visage. Arrivées au fond de la longue salle froide et - nue, les deux femmes se retournent, s’appuient contre <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> le mur et - demeurent là sans bouger, le teint jauni, les lèvres décolorées, le - visage contracturé, sans une larme, avec des prunelles fixes de folles.</p> - - <p>Ici, comme dans la cour pleine de troupes, Elle, reste hébétée. Mais - un des gendarmes qui se tiennent échelonnés derrière les cercueils, - s’avance et lui dit. «C’est aux vêtements, qu’il faut essayer de les - reconnaître.»</p> - - <p>Alors Elle s’agenouille devant une bière, se penche vers le cadavre - carbonisé qui, sur le suaire, paraît se tordre encore de souffrance.</p> - - <p>Sur le crâne, les cheveux ont disparu, brûlés. Dans la face noircie, - les orbites sont vides, et la bouche, n’est plus qu’un trou aux rebords - tuméfiés, d’où découle un filet de sanie putride. Le ventre est ouvert, - les intestins ont débordé, bouillonnement figé, entre les jambes qui - sont demeurées ployées. Pas un lambeau d’étoffe, seules de grosses - bottines aux semelles cloutées, chaussent encore les pieds de leur cuir - racorni. Après que, les paupières ardentes et les mains fébriles, elle - a touché les bottines du mort, elle hausse doucement les épaules et - secoue la tête d’un air désespéré et dolent.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-190.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-190.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Et puis, vers la bière voisine, elle se tourne. Là, sur - <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> la forme hideuse, il y a un rappel de vie, rappel étrange et - terrifiant. La chair d’une épaule est demeurée blanche, alors que tout - le reste du corps est noirci et que le bras attaché à cette épaule se - montre ratatiné et tordu comme un cep de vigne.</p> - - <p>Elle a saisi un morceau de tricot que la flamme du grisou n’a pas - consumé, elle le tourne et le retourne entre ses doigts tremblants. - Ensuite, elle palpe un lambeau de velours à côtes, qui entoure encore - l’extrémité d’une jambe.</p> - - <p>Tout à coup elle se redresse, se couvre le visage de ses mains et - gémit: Oh oui, le voilà, c’est lui, c’est mon homme!...</p> - - <p>Une sorte d’employé qui tient des feuillets à la main, s’avance - vivement.</p> - - <p>—Vous l’avez reconnu?...</p> - - <p>—Oh oui, Monsieur, c’est lui, c’est mon pauvre homme.</p> - - <p>Un sous-officier, qui se trouve là avec des brancardiers, lui demande: - En êtes-vous bien sûre?</p> - - <p>Mais l’homme aux feuillets intervient, et avec colère dit au sergent: - «Allons, c’est bon, fermez donc cette bière et sortez la immédiatement - d’ici». Il demande le nom du mort, l’inscrit sur un feuillet; puis, - avec de <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> la craie, sur le couvercle de sapin, il moule d’une belle - main de comptable ce mot: <i>Reconnu</i>.</p> - - <p>Tout le long de la sinistre rangée des cercueils, ce ne sont - qu’agenouillements des pitoyables femmes, dont les visages bouleversés - et flétris se penchent avides et sans dégoût sur les linceuls souillés, - d’où montent des exhalaisons putrides et une puanteur écœurante de - chlore.</p> - - <p>Et leur douleur est sans contrainte; à leurs soupirs, à leurs - gémissements et à leurs sanglots, se mêlent les lourdes exclamations du - grossier patois.</p> - - <p>Soudain, un officier paraît, consulte sa montre, et dit aux gendarmes: - «Les quinze minutes sont passées, faites évacuer la salle.</p> - - <p>Quinze minutes! c’est le temps que le service d’ordre a décidé - d’accorder à chaque groupe pour reconnaître ces cadavres - méconnaissables.</p> - - <p>Alors ce sont des hurlements et des cris de révolte. Une malheureuse - se débat, s’accroche à un cercueil. Mais les gendarmes, aussitôt - s’irritent et emploient la force pour briser ces nerfs de femmes.</p> - - <p>Ils se sont rangés, coude à coude, d’un mur à l’autre, et pas à pas, - poussant devant eux le troupeau des veuves en larmes jusqu’à une porte - de sortie qui se <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> trouve à l’extrémité de la morgue, ils dégagent - cette longue salle comme ils le feraient d’une rue, en temps de grève.</p> - - <p>Comme un gendarme la poussait, Elle, simplement avait dit:</p> - - <p>—J’ai encore mes deux fieux à retrouver. Puis, voyant qu’on ne - l’écoutait point, elle avait obéi, baissant la tête, résignée.</p> - - <p>D’autres femmes, vont entrer dans cette morgue et, contre les murs - froids et nus, vont encore se briser d’autres sanglots.</p> - - <p class="br">Dehors, le sergent l’attend avec les brancardiers, qui vont porter - jusqu’au coron le cercueil déjà mis sur une civière. Derrière celle-ci, - elle se place, comme elle le ferait derrière un corbillard. Et l’on se - met en marche: eux d’un pas cadencé et lourd, elle, avec un air brisé - de pauvresse.</p> - - <p>Les brancardiers passent derrière les troupes. Ils ont reçu l’ordre - de quitter la fosse en faisant un long détour à travers les terrains - vagues.</p> - - <p>A cet instant, des cris s’élèvent, quelques voix furieuses menacent. - Des hommes, des houilleurs qui travaillent dans les autres fosses et - qui avaient ici un <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> père, des frères, un ami, sont entrés aussi - pour reconnaître les cadavres. Et ces hommes tendent le poing aux - figures peureuses qui, à l’abri des fenêtres grillagées du bureau, - les regardent passer. On entend des coups sourds, un bruit de lutte. - Puis, la haie des soldats s’entrouvre pour laisser passer des gendarmes - emmenant quatre hommes qu’ils viennent d’arrêter.</p> - - <p>Les brancardiers longent le grand bâtiment inanimé. Ils passent devant - la montée de terre où, dans la boue, sont restées imprimées les foulées - de ceux que jamais plus les cages rapides ne remonteront au jour. Et - les voici qui hâtent leur marche, épouvantés, semble-t-il, de passer en - cet endroit avec la pauvre femme qui les suit.</p> - - <p>Ils traversent des voies ferrées, s’avancent entre des trains entiers - de wagons vides et l’encombrement des bois de mine, où sont encore - échelonnés des factionnaires.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-194.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-194.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Sur la gauche, se dresse le terri, la noire colline de schiste, au haut - de laquelle une sentinelle va et vient, les regards fixés au loin, du - côté des autres fosses... Puis, s’ouvre le grand vide de la plaine. Les - pas des brancardiers s’appesantissent dans la terre grasse des <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> - champs, le poids du cercueil raidit leur bras. Le sergent qui les - conduit, leur ordonne de s’arrêter et de déposer la civière.</p> - - <p>Ils se taisent, ils craignent de parler et pour prendre contenance, ils - contemplent le ciel sombre qui glisse tout d’une pièce. Et la femme - pleure, le regard fixé sur le cercueil.</p> - - <p>Là-bas, un paysan travaille à la terre. Il conduit d’un bout à l’autre - d’un champ labouré, deux chevaux lents, attelés à une herse. Il marche - auprès d’eux, à longs pas réguliers, et leur crie de temps à autre, - d’une voix calme, un hue dia qui s’éteint sans écho dans l’espace. Et - l’on entend des chants de coqs, qui viennent du lointain paisible, d’un - vieux village, si vieux qu’il a pris la couleur de la terre.</p> - - <p>De leur pas cadencé ils se remettent en marche; et bientôt apparaît le - coron que cachait une ondulation du sol: Village artificiel, sans âme, - sans passé, et qui peut-être, n’a comme nom, qu’un chiffre.</p> - - <p>Dans une des longues rues parallèles, uniformes et désertes, ils - s’avancent et leurs pas crissent sur le mâchefer. Soudain, la femme, - dit: c’est ici. Alors, ils pénètrent avec la civière, dans la petite - demeure. Sur deux chaises, ils placent le cercueil, après quoi ils se - <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> découvrent gauchement. Puis ils s’en vont en se hâtant, comme des - gens qui ont encore de la besogne.</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-196.jpg" alt="" width="600" height="278" /> - </div> - - <p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p> - - <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-197.jpg" alt="" width="600" height="303" /> - </div> - - <p>Un long temps, elle demeure assise, inerte, auprès du cercueil. Puis, - très lasse, se lève et prend un à un, les effets posés sur une chaise, - vêtements de rechange que les trois hommes devaient revêtir après - s’être débarrassés de leurs loques de fond humides de sueur, maculées - de houille et de boue. Elle replie tout cela lentement, soigneusement, - et de gros sanglots l’étouffent.</p> - - <p>Trois paires de sabots sont rangées près du poêle; elle les pousse sous - le lit, aussi loin qu’elle le peut... Ensuite, elle prend la lettre - qui se trouve sur la table. Longuement, des larmes plein les yeux, - elle relit l’adresse, elle relit le nom de son fils aîné. Mais elle ne - déchire point l’enveloppe qui tremble dans sa main et dans un tiroir, - elle la glisse.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p> - - <p>Maintenant, elle va faire à cette chambre une toilette mortuaire. Sur - le carrelage, qu’elle veut laver, elle répand l’eau du baquet, dans - lequel, ils eussent décrassé leurs torses et leurs faces noircies. - Mais elle défaille, ses mains se crispent sur sa poitrine. Depuis deux - jours, elle n’a pris aucune nourriture. Et la faim, celle dont la - torture fait hurler les bêtes, la pousse à se saisir avidement d’un - morceau de pain demeuré sur la table. Elle le dévore avec une voracité - inconsciente. Après quoi, elle reprend sa tâche funèbre.</p> - - <p>Le carrelage étant devenu net, elle le saupoudre de sable fin. Puis, - elle change les rideaux de la fenêtre et ferme le contrevent. Elle - accroche aussi le volet de la petite porte vitrée qu’elle laisse - entr’ouverte. Alors, dans la demi obscurité, elle continue d’aller - et venir, finissant de rendre décente et propre, la petite chambre - qu’habite le mort.</p> - - <p>Ici, c’est le devoir qui, malgré sa lassitude, la fait encore agir. - Car elle n’aurait ni la force, ni le courage de pénétrer dans la pièce - voisine, là où couchaient ses deux fils, dans cette chambre dont les - lits encore ouverts, gardent l’empreinte de leurs corps.....</p> - - <p>Dehors, des hommes passent, marchant au pas. Et des sanglots suivent la - civière qui s’éloigne.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_199">199</span></p> - - <p>Seuls, abandonnés sans doute par leur mère qui est à la fosse, - deux enfants s’avancent sur le seuil et, curieux, les yeux grands - d’étonnement, ils regardent cette longue boîte de sapin, qui fait une - tâche blanchâtre dans la pénombre.</p> - - <p>Doucement, Elle leur dit:—«Allez jouer plus loin mes petiots». Et les - pauvres petits êtres, ignorants des choses de la mort, s’en vont en - riant, jouer sur la chaussée.</p> - - <p>On heurte à la porte. Le médecin de la compagnie entre. Il est venu - au coron pour avertir les veuves qu’il est nécessaire de laisser les - cercueils ouverts, afin que les gaz qui se dégageront des cadavres, ne - fassent éclater les planches de sapin. Et il ordonne à un ouvrier qui - l’accompagne, de déclouer le couvercle de la bière. Pendant ce travail, - lui-même ayant sorti de sa poche une fiole, asperge le sol avec un - liquide nauséabond. Puis, en se retirant, il dit tout bas, d’une voix - doucereuse—«Voyons, ma bonne femme, n’avez-vous donc ni un crucifix - à mettre sur le linceul, ni un cierge à allumer auprès du mort? Ces - Messieurs de la Compagnie désirent pourtant que tout se fasse de façon - convenable. Un prêtre du reste, assistait à la remonte des corps.»</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p> - - <p>Ayant vidé le tiroir d’une commode, elle a retrouvé un vieux chapelet - et l’a posé sur le suaire. Ensuite elle a allumé une bougie qu’elle a - placée sur un siège, auprès du cercueil. Mais comme elle n’a plus prié - depuis vingt ans, elle fait un simple signe de croix. Et maintenant que - la chambre est en ordre, elle n’a plus qu’à penser douloureusement en - face du mort.</p> - - <p>Elle s’est assise dans un coin, les bras croisés, la tête penchée, et - les chauds reflets de la bougie, vacillent sur son visage terreux.</p> - - <p>Jusqu’à présent, elle a vécu en hallucinée, dans un cauchemar, dans une - sorte d’irréel. Mais avec l’immobilité et le silence, elle rentre dans - la froide réalité. Et elle ressent seulement à présent, l’impression - d’un immense isolement.—Seule, toute seule; la maison est vide; les - trois hommes sont morts!...</p> - - <p>Des souvenirs lui passent par l’esprit, des petits faits, des détails - isolés, l’intonation de leurs voix, même les colères du père; tout cela - mêlé, confus.</p> - - <p>Alors, elle se met à pleurer lentement.</p> - - <p>Et puis, elle pense aussi à la paie qu’ils devaient toucher dans - quelques jours, aux dettes, à la misère qui va venir.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/after-page-200.jpg" alt="" width="600" height="837" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-after-page-200.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> - </div> - - <p>Après cela reparaissent encore devant ses yeux, les - <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> visages de ses fils, nettement, comme s’ils étaient près d’elle. - Et voici qu’elle se reprend à espérer. Peut-être n’ont-ils pas été - tués. Son pauvre homme, hélas, lui, il est là; elle l’a reconnu à des - lambeaux d’étoffe, à ses souliers, dont l’un est rapiécé. Mais eux, - peut-être les remontera-t-on vivants au jour. Elle voudrait retourner - là-bas, à la fosse. Pourtant elle pense que ce serait mal d’abandonner - le mort.</p> - - <p>Alors, dans la nuit de cette chambre empestée par le liquide épandu - sur le sol, elle s’endort, elle s’évanouit dans un sommeil pesant, sa - respiration oppressée par la lourde atmosphère où déjà se traînent - des relents affreux. Et sur le suaire, la bougie jette un rayonnement - assoupi qui déplace mollement des ombres.....</p> - - <p class="br">Des heures lourdes ont passé, et la petite lueur chaude qui veillait, - s’est éteinte après un dernier vacillement. Une sérénité lugubre plane - sur le mort et la veuve endormie. Il n’y a que la vie des choses qui se - perpétue, mystérieuse, dans le silence et l’obscurité de la chambre. Le - bois neuf du cercueil a craqué; une feuille morte, poussée par le vent, - a grincé sous la porte; dans la cheminée, de la suie s’est détachée et - a fait, en tombant, un bruit grêle sur la tôle du foyer.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_202">202</span></p> - - <p>Mais tout à coup, voici que du dehors, parvient un roulement sourd et - des trots de chevaux. Et cela s’arrête devant la petite maison. Un - bruit de pas, de sabres traînant sur la chaussée; et la porte s’ouvre - toute grande. Dans le carré de clarté, apparaissent des uniformes - encadrant un personnage ganté et cravaté de noir, lequel entre et - gravement se découvre.</p> - - <p>Un officier de l’escorte ayant aperçu la veuve endormie, s’approche - d’elle et lui frappant sur l’épaule:—Levez-vous; c’est Monsieur le - Ministre.</p> - - <p>Elle se dresse, ahurie, tenant dans la main un coin de son tablier.</p> - - <p>Aussitôt, le personnage grave commence sur un ton solennel:—«Madame, - au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, je viens - saluer la dépouille de ce soldat du travail mort au champ d’honneur! - Moi-même surmontant l’émotion qui m’étreint.....</p> - - <p>Et longuement, s’exhale la douleur officielle.</p> - - <p>Dans sa stupéfaction, la malheureuse ne comprend rien; elle n’entend - qu’un ronron monotone d’où s’échappent parfois des mots plus sonores: - héros obscur... victime des forces élémentaires...</p> - - <p>Tous ceux qui entourent le ministre écoutent celui-ci avec un - respectueux recueillement.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span></p> - - <p>Soudain, il élève la voix et le bras étendu vers le suaire, le voici - qui fait vibrer la dernière phrase de ce discours qu’il colporte dans - chaque maison endeuillée, répétant dans chacune les mêmes gestes - emphatiques, avec une même émotion. Après quoi, M. le Ministre - semble, la tête inclinée sur l’épaule, s’abîmer dans une douloureuse - contemplation. Mais en réalité, ce n’est là qu’une attitude congruente, - car, il tend l’oreille à ce que lui murmure tout bas, la personne qui - se trouve à son côté.</p> - - <p>Le même officier qui réveilla la veuve, s’approche encore et lui - souffle—«Remerciez M. le Ministre.» Mais celle-ci demeure stupide et - muette, la face terreuse et le regard terne.</p> - - <p>Alors le personnage officiel, ayant jugé suffisant son instant de - méditation affectée devant le cercueil, s’incline du côté de la veuve, - puis il sort, suivi de son escorte attentive, laquelle a répété - militairement le salut adressé à cette femme qui ne paraît pas avoir - conscience du grand hommage qui lui est rendu.</p> - - <p>Après le départ du Ministre, deux messieurs s’insinuent dans la - chambre: «Madame, permettez-nous de prendre une photographie pour notre - journal.»</p> - - <p>Et les deux messieurs, sans attendre une réponse, dressent sur ses - trois pieds leur appareil. Ils changent <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> un peu la position du - cercueil, repoussent la table, dérangent une chaise, jugent l’effet de - la lumière. Ensuite, l’un d’eux dit: «Mettez-vous auprès du cercueil - et tenez sur vos yeux un mouchoir.» Et l’autre ajoute: «Oui, madame, - <i>faites comme si vous pleuriez</i>.» Elle, toujours docile, obéit.</p> - - <p>—«Ne bougez plus.» Il y a un instant de pose, l’orbite de métal fixe - durement la veuve et le cercueil, puis l’appareil fait entendre un - bruit sec de déclic. C’est tout; les deux journalistes remercient et - s’en vont satisfaits.</p> - - <p>Traînant son pas harassé, elle rallume une bougie auprès du mort. Dans - son intelligence de pauvre femme ignorante et simple, elle n’a ni - compris le ridicule triste de la douleur officielle, ni l’odieux de la - seconde visite qu’elle a reçue.</p> - - <p>Et la veillée mortuaire reprend. C’est de nouveau le silence, l’arrêt - de vie, que les morts propagent de leur néant, autour d’eux.</p> - - <p>Le vent s’est remis à souffler et la pluie qui cingle les tuiles du - toit leur fait rendre un bruit de chose fêlée.</p> - - <p>Soudain, deux heures tintent à la petite église du coron. Les deux - coups sonores de l’airain passent, emportés au loin par le vent.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span></p> - - <p>Deux heures! Et la voici qui songe, se souvenant que c’est l’heure - à laquelle les trois hommes revenaient de la fosse. Elle revoit la - table mise, les quatre couverts préparés sur la toile cirée, le grand - pot de grès plein jusqu’aux bords de bière qu’elle s’en fut quérir à - l’estaminet. Elle les revoit entrant, souillés, mâchurés de houille, - avec un masque de suie collé sur la face. Aussitôt ils faisaient leur - toilette devant le cuvier, se décrassaient mutuellement le torse et - les épaules. Puis ils s’attablaient, lourdement, las, les doigts - encore tremblants d’avoir serré le manche de la rivelaine et de s’être - agrippés à des blocs de houille pour les basculer. Ils avalaient la - soupe goulûment, appuyés à la table, à cause de leurs reins rompus. - Et sans causer, ils regardaient devant eux, les yeux fiévreux, encore - cernés par la poussière de houille. De temps à autre, l’un d’eux se - détournait et, avec une sorte de râle, crachait sur le carrelage un jet - de salive noire.</p> - - <p>A la fin du repas, dans le bien-être de ce travail chaud que font - les aliments dans l’estomac, ils commençaient à parler un peu. Ils - causaient de choses qui furent toujours mystérieuses pour elle: du - fond, de l’abattage, d’un glissement de la veine...</p> - - <p>Quand ils avaient allumé leurs pipes, son aîné <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> allait au carin - soigner ses coqs et le père s’endormait au coin du poêle, tandis que - son second fils lisait la feuille socialiste.</p> - - <p>Quelquefois aussi, il arrivait que le repas n’était point encore - prêt quand ils rentraient de la fosse, et cela parce qu’elle s’était - attardée à bavarder chez des voisines. Alors, le père avait une grande - colère, et ces jours-là il buvait presqu’à lui seul toute la bière du - grand pot de grès.</p> - - <p>Et voici, en cet instant où ils lui apparaissent encore si vivants, que - de nouveau la sensation de solitude infinie la pénètre, lui donnant un - vestige où disparaît tout espoir de revoir ses fils: Seule! la maison - est vide!... les trois hommes sont morts!...</p> - - <p>Tout à coup elle se lève, s’approche du cercueil. Elle veut revoir - le cadavre de son mari. Elle écarte le linceul. Alors, devant cette - chose affreuse, devant cette forme noire, tordue, fantastique comme - une ombre projetée, elle joint les mains et avec un air de pitié et - de désolation, secoue doucement la tête. Et des larmes silencieuses, - jaillies à la cornée de ses yeux, glissent lentement sur ses joues - creuses.</p> - - <p>Un dernier regard; elle va replacer le suaire. Mais voici qu’elle - aperçoit une chose qui luit à la main <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> crispée au fond du cercueil. - Sans répulsion, elle saisit le poignet, soulève le membre raidi et se - penche. Ce qui brille est un anneau d’argent, une alliance enfoncée - dans la chair grésillée.</p> - - <p>Alors, elle pousse un cri d’horreur, et lâchant la main du mort, elle - reste droite, la face rigide et blême.</p> - - <p>Le vent hulule sous la porte, une larme de cire tombe de la bougie. - Dans le silence lugubre, le cercueil fait de nouveau entendre un long - et sinistre craquement.</p> - - <p>Tout à coup, elle s’affaissa sur les genoux, ses mains lui couvrant le - visage; et voici, qu’à voix basse, elle murmure: «Oh! mon pauvre homme! - mon pauvre homme! ce n’est donc pas toi qui est là . . . . .</p> - - <p>Sans heurter à la porte, un employé de la Compagnie, celui-là même qui - présidait à la reconnaissance des cadavres, entre et dit, en déposant - un papier sur la table: «Tenez, voilà l’acte de décès.»</p> - - <p>Aussitôt elle se précipite et s’accroche à lui:—Oh! monsieur, venez - voir, venez voir... Ce n’est pas mon mari que j’ai ramené!</p> - - <p>—Comment? Ce n’est pas votre mari? Mais vous avez reconnu le cadavre - devant témoins. J’ai fait dresser l’acte de décès. Toutes les - formalités sont remplies.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span></p> - - <p>—Non, monsieur, bien sûr que ce n’est pas mon mari, vu que cet - homme-là il a une alliance et que mon mari n’en avait point.</p> - - <p>L’employé, l’air très contrarié, réfléchit un instant. Puis brusquement - il fait un grand geste:</p> - - <p>—Ah ben, tant pis—gardez-le quand même!</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 520px;"> - <img src="images/page-208.jpg" alt="" width="520" height="211" /> - </div> - - <div class="chapter"> - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - - <table class="tablematieres" id="table_des_matieres" summary=""> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc"><h2 class="tdm">TABLE DES MATIÈRES</h2></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc"><hr class="small3" /></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Préface</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>La Paye</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_23">23</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Multitude, Solitude</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_75">75</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Train-Tramway</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Dimanche</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Baptême</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>La Jaune</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Veuve</i></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_175">175</a></td> - </tr> - </tbody> - </table> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p class="center"><i>Achevé d’imprimer</i></p> - - <p class="center"><i>le 23 Mars 1907</i></p> - - <p class="center"><i>chez RÉPESSE-CRÉPEL et FILS</i></p> - - <p class="center"><i>à Arras</i></p> - - <hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - - <div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_374">374</span> - <div class="tnote"> - <h2 id="note_au_lecteur" class="h2note">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Toutefois, les erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. - La ponctuation a fait l’objet de quelques corrections.</p> - </div> - </div> - -</div> - -<hr class="full" /> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES GUEULES NOIRES</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/67924-h/images/after-page-102.jpg b/old/67924-h/images/after-page-102.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ba3aed6..0000000 --- a/old/67924-h/images/after-page-102.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67924-h/images/after-page-114.jpg b/old/67924-h/images/after-page-114.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 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