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-The Project Gutenberg eBook of Les Obsédés, by Léon Frapié
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les Obsédés
-
-Author: Léon Frapié
-
-Release Date: April 20, 2022 [eBook #67884]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from
- scanned images of public domain material from the Google
- Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OBSÉDÉS ***
-
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- LÉON FRAPIÉ
-
- LES OBSÉDÉS
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, EDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Format grand in-18.
-
- MARCELIN GAYARD 1 vol.
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
-
-
-IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--21392-11-04--(Encre
-Lorilleux.)
-
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-
-LES OBSÉDÉS
-
-
-
-
-I
-
-
-Ferdinand Prestal s’était marié en qualité de commis-rédacteur à la
-Compagnie centrale des Chemins de fer.
-
-Pendant les fiançailles, il avait confessé un léger travers:
-
---En dehors du bureau j’ai adopté, comme distraction, d’écrivasser ce
-qui se passe autour de moi; oh! des petites manivelles sans prétention,
-faites pour moi seul. Et puis, je bouquine beaucoup; je ne suis pas très
-«homme de ménage».
-
-Son visage était lumineux de franchise et de simplicité: oui, vraiment,
-quand il n’écrivait pas, il lisait; sauf cela, aucun égoïsme, il serait
-tout à sa femme.
-
-Marthe,--livrée à cette palpitante curiosité des fiancées: «régnerai-je
-sans égale dans votre pensée, mon ami?»,--Marthe, le visage encore plus
-clair, encore plus ingénu, avait jugé qu’un tel travers était en effet
-bien innocent.
-
-Elle n’avait pu obtenir aucun échantillon de ces manivelles littéraires:
-il s’agissait de si peu de choses.
-
-Mais, le lendemain des noces, Ferdinand avait spécifié qu’il s’absorbait
-dans sa littérature, après dîner, de huit heures à onze heures et que,
-levé tôt, il paperassait encore, le matin, avant de partir au bureau.
-
-Puis il avait gentiment sollicité la participation de sa femme.
-
-Gentiment, mais en quelque sorte légitimement: cela venait comme une
-analogie, comme une suite au droit marital:
-
---Tu m’aideras, je serai moins maladroit, avait-il dit en donnant à lire
-des nouvelles bien intentionnées, plutôt que bien réussies.
-
-Sa câlinerie était charmante. Seulement il avait ajouté:
-
---Lis tout de suite, quand je te demande.
-
-Rien de heurté: c’était une continuation de rôle. Ferdinand avait même
-imposé la règle d’appréciation:
-
---L’écrivain soucieux d’influence doit se dissimuler derrière des
-événements significatifs par eux-mêmes. Quand j’écris, je pense à la
-gamine de ta directrice que tu m’as si bien dépeinte: les conseils, les
-récriminations ne portent pas; elle ment, elle trouve le moyen de se
-justifier. Il faut impersonnellement lui dire son fait: «Un jour, une
-petite espiègle a caché une pièce d’argenterie et elle a laissé accuser
-et renvoyer la bonne: peut-être que cette pauvre fille est morte de
-faim... Voilà le pot de confitures, donne-t-en une indigestion si tu
-veux.»
-
-Bref, excepté qu’il dictait son exigence en tout, Ferdinand laissait sa
-femme absolument maîtresse de ses goûts et du reste.
-
- * * * * *
-
-Ensuite, comme par hasard, il avait fait une heureuse découverte: Marthe
-possédait un don vibrant d’observation, une intuition des plus sagaces;
-eh bien! ma foi, elle ne s’en tiendrait pas à la critique, elle devrait
-aussi sustenter, par des propos abondants, la «petite distraction
-littéraire sans importance» de son mari.
-
---Mais certainement, mon ami.
-
-Ainsi se forme une épouse.
-
- * * * * *
-
-Certes, au regard d’un écrivain, Marthe pouvait se flatter d’être
-documentée à souhait.
-
-Dans un ouvroir pour les femmes sans asile,--principalement pour les
-filles-mères,--où le séjour maximum était d’un mois, elle s’occupait du
-secrétariat, des offres et demandes d’emploi.
-
-Aucun renseignement n’était exigé pour l’admission; mais les vagabondes
-qui vidaient leur cœur étaient parfois moins instructives que les
-farouches taciturnes.
-
-Cet ouvroir, on aurait dit parfois d’un cinématographe où passaient
-impénétrables, fantomatiques, anonymes, tous les spécimens de
-suppliciées venant du néant, retournant au néant. Et la grandeur
-tragique planait sur ces vaincues irrémédiables, n’accordant même plus
-au monde la grâce de leur plainte.
-
-Marthe avait ce devoir d’être la douce nature devant les hospitalisées,
-aussi bien devant celles qui serraient sauvagement leurs bras sur leur
-poitrine assassinée, que devant celles qui étalaient leurs plaies en
-criant. Elle assumait ce service particulier d’être la bonté passive,
-enregistreuse de faits sans appréciation, la bonté acceptant tout, même
-les injures.
-
---Voulez-vous du travail?... Quel ouvrage pourriez-vous essayer?
-Voulez-vous que nous examinions ensemble votre situation?
-
-Signe de tête rancunier: rien.
-
-C’était bien simple: il y avait à n’être rien, devant ce refus. Il
-arrivait alors que certaine désespérée, susceptible d’être éloignée par
-un battement de cils, revenait volontairement devant Marthe et _pouvait_
-parler sans honte, sans excuse et surtout sans quitter son air hostile,
-ce dernier lambeau d’amour-propre: «Voilà ce que j’ai... voilà ce que je
-désire...»
-
-Marthe avait la chance d’être aidée par son physique: mince et de taille
-ordinaire, un front intelligent, pas plus, des yeux à pensée limpide,
-nulle exagération dans le visage, même pas la coloration, mate; les
-traits affinés, certes, mais sans angles qui eussent été durs;
-seulement, des joues impressionnantes: de ces joues--pauvre gens--qui
-vous écoutent, vous attendent et dont la chair est aimantée.
-
-Marthe n’était pas un «personnage», quoiqu’elle se rendît compte de la
-délicatesse de sa tâche.
-
-A ce point de vue, ni le mariage, ni la collaboration ne la changea.
-
-Le matin, elle ne partait pas pour être sublime; inutile de se
-préoccuper d’avance des clientes à recevoir, le bon accueil ne se
-prépare pas. On la confondait dans le lot des passantes ordinaires.
-Comme celles-ci, elle tâtait volontiers, à l’étalage, les étoffes trop
-chères pour sa bourse et elle songeait bien pendant cinq minutes à la
-robe à faire.
-
-A la maison, elle ne rapportait aucune empreinte théâtrale de son
-secrétariat; elle était une ménagère ayant davantage à raconter que
-telle autre femme, employée des postes ou vendeuse de magasin.
-
- * * * * *
-
-Grâce à la documentation de l’ouvroir, Ferdinand avait composé des
-nouvelles beaucoup plus charnues, remarquables par l’animation
-sentimentale. Autant sa femme était généreuse d’intelligence et de fait
-extérieur, autant il était généreux d’instinct et de fait intérieur.
-
-La plaisanterie «d’écrire pour soi» n’avait pas duré. Il s’était donné
-la peine de chercher; plusieurs publications non payantes l’avaient
-accueilli. Enfin, une Revue fastueuse avait imprimé sa copie, après
-trois ans d’attente: cinquante francs!
-
---Rien ne fait grandir l’ambition comme le succès d’argent, annonçait-il
-narquoisement tout d’abord.
-
-Puis un jour, effectivement, il avait surgi en volonté magnifique:
-
---Je veux faire un roman! Je veux faire une œuvre existante,
-considérable!
-
-Il avait embrassé sa femme, elle l’avait regardé d’amour. C’était
-entendu: cette création-là aussi appartiendrait à leur commune
-exaltation.
-
-Ils étaient mariés depuis huit ans, leurs deux garçons avaient cinq et
-sept ans.
-
- * * * * *
-
-Marthe appelée à secourir tant de victimes de la criminalité masculine
-adorait son mari.
-
-Leur excellent ami Griffon taquinait les époux là-dessus:
-
---Heureusement que la logique est exclue de certains domaines!... On
-prétend que les sages-femmes sont plutôt mises en disposition par les
-déchirements mêmes de leur métier...
-
-Marthe rougissait. Ferdinand exagérait son clignement de fatuité.
-
-Il collectionnait des notes plus ou moins utilisables, selon la manie
-des gens de plume; après six mois d’ancienneté dans le mariage, il avait
-trouvé séant de consigner cette observation:
-
-«La femme bonne et affectueuse la plus chaste, la plus rigoriste, ne
-sait pas faire la moindre retenue à l’époux: la richesse est à lui, dès
-le souhait. La femme ostensiblement voluptueuse, mais égoïste et d’un
-attachement subalterne, laisse le caprice régler sa libéralité. Jamais
-son mérite intermittent, si fougueux et si raffiné soit-il, ne vaudra la
-_totalité constante_ de l’autre femme. Pensez donc: chez cette autre,
-nulle frivolité ne se disperse, nulle, ni avant, ni après l’heure. Allez
-donc lutter d’extase avec cette nature concentrée!»
-
- * * * * *
-
-Ferdinand avait annoncé, un lundi après dîner, son intention de faire un
-roman; le mardi matin, dès le réveil, il se répéta expressément, comme
-si l’entreprise ne souffrait aucun retard.
-
---Tu auras toute mon aide! assura sa femme les yeux riches, grands
-offerts.
-
-Il s’émut intimement: vrai! si l’œuvre naissait incomplète, la faute en
-serait seule à l’exiguïté de son génie à lui.
-
-Le soir, au retour du bureau, il perçut une vibration de plus dans la
-voix de Marthe:
-
---J’ai reçu des nouvelles des enfants, ils vont bien; Albert a voulu se
-faire couper les cheveux tout ras et Georges a préféré une raie;
-heureusement que grand’mère ne les prend pas souvent, une séparation de
-trois jours me semble déjà trop longue; je n’ai quitté l’ouvroir qu’à
-six heures moins le quart, à cause de la Maslowa qui s’est décidée à me
-parler: elle entre en place ce soir, son mioche est mis en nourrice; et
-d’abord elle n’est pas plus Russe que moi.
-
-C’était l’habitude; dès l’antichambre, Marthe servait à Ferdinand les
-principaux faits de la journée, en une phrase d’assortiment, avec une
-franchise de petite fille bavarde, avec une sorte de zèle affectueux.
-
---Ah! dit Ferdinand, les oreilles pleines.
-
---Tu fais «Ah!» comme si cela te désillusionnait. Elle s’appelle
-prosaïquement Catherine Bise et elle est née sans prétention au
-Kremlin-Bicêtre.
-
-Ferdinand imita la rigueur outrecuidante d’un de ses chefs, lequel ne
-convenait jamais d’une erreur:
-
---Permettez, femme chétive, je savais bien qu’il y avait du russe dans
-le cas de votre Catherine: le Kremlin et j’avais raison de la surnommer
-provisoirement Maslowa... Mais ne te déshabille pas, nous dînons chez
-les Griffon, tu me finiras ton histoire en marchant.
-
---Bon! moi qui avais déjà allumé le feu... Griffon est donc encore une
-fois rabiboché avec sa femme?
-
---Faut croire. Elle a même promis d’être sage _pimbêchement_ et de
-rompre--jusqu’au dernier fil--avec sa chère madame de Mireille, que je
-voudrais bien connaître, entre parenthèses.
-
-Marthe envoya le vent d’une claque amicale sur la joue de son mari:
-
---Tu sais, mon bonhomme, les _madame de_ sont pareilles aux autres; on a
-beau chercher, la particule n’ajoute rien, sous la main.
-
-Par le boulevard des Batignolles, falotement éclairé au gaz, Ferdinand
-et sa femme allèrent, se donnant le bras. Ils habitaient rue Saussure,
-les Griffon rue Houdon; le chemin était de suivre les boulevards
-extérieurs jusqu’à la place Pigalle.
-
-Un beau temps de gel rendait le pavé crottineux; les passants séchaient
-avec obstination l’humidité de leur nez. A la station des fiacres, les
-têtes des cochers affichaient un violet coléreux, tandis que les
-sergents de ville d’alentour se décoloraient en vert. Ce désaccord entre
-deux des plus importants produits de la rue dérangea, une seconde,
-l’attention de Ferdinand.
-
-Marthe parlait d’un accent ordinaire, toute à son mari, toute à la
-simple exactitude de son souvenir:
-
---Quand il a été convenu que Catherine Bise nous quittait, je lui ai
-dit: «N’oubliez pas l’adresse de l’ouvroir, si vous étiez dans la peine,
-pensez à moi.» Une réponse amère a souri sur sa figure: «Oui, la goutte
-de charité dans l’abîme, je connais, merci de l’intention.» Ses longs
-cils ont palpité, vraiment ils m’ont envoyé une caresse. Alors moi, j’ai
-rendu pour de bon, à Catherine, un baiser, ça ne pouvait pas se faire
-autrement. Ah! si tu savais, aussitôt, ce poids de sanglots qui est
-tombé sur mon épaule! J’ai tiré la pauvre fille sur le banc du parloir,
-contre moi et j’ai attendu. Tu comprends, elle a bien senti mon cœur qui
-battait; au bout d’un instant, elle s’est soulevée un peu et elle s’est
-mise à lui parler, contre mon corsage, doucement, interminablement:
-«J’ai personne, que mon enfant...» Moi, sans oser même remuer les
-lèvres, je tenais la main glacée de Catherine dans mes deux mains et
-seulement, de temps en temps, le long des phrases, je serrais d’une
-secousse involontaire, comme quand on a peur au bord d’un fossé.
-
-Ferdinand écoutait, le front serré, ramasseur, et ses yeux rendus aigus
-piquaient au passage des dames emmitouflées de fourrures, des
-demoiselles de magasin parées de collets soutachés. Marthe plongea son
-regard dans une devanture de modes, par devoir féminin, et, négligeant
-deux messieurs en chapeau de haute forme qui pouvaient entendre, elle
-émit à pleine voix:
-
---Pour sûr, voilà ton roman, toi qui veux donner à la réalité vulgaire
-une mission héroïque. Dame, pour débuter, c’est trop brutal; on dirait
-d’un affreux fait-divers. Catherine a été séduite à dix-sept ans;
-là-dessus, je n’ai pas de renseignements, d’ailleurs l’accident suffit.
-Chassée par ses parents, abandonnée avec un enfant, elle s’exténue à
-faire de la couture, dans une chambre à Belleville. L’enfant meurt
-d’étisie, âgé de quelques mois; là encore, je ne sais pas grand’chose et
-puis, au milieu des pleurs, il y avait des mots noyés, méconnaissables.
-
-Par une nécessité inexplicable, Marthe se tut, le temps de laisser
-passer une jolie petite écolière au nez retroussé, «décorée» sur son
-tablier noir, puis elle expliqua, au sujet de l’enfant mort d’étisie,
-que l’administration chargée d’inhumer les indigents n’accordait que le
-strict nécessaire: la terre. Aussi, les marchands d’articles funéraires
-dépêchaient-ils des racoleurs à l’adresse des _décès gratis_ et s’il
-restait un meuble, un drap, les pauvres achetaient une croix pour
-orienter la douleur dans le désert de la fosse commune.
-
---Tu te représentes Catherine assise sur l’unique chaise de la chambre
-d’hôtel, en face du petit cadavre? Catherine famélique et délicate, avec
-ses yeux timides. Je te l’ai dit, le jour de son entrée à l’ouvroir,
-elle a des yeux qui «sautent» d’avaler trop la lumière et ils sont trop
-simples, trop doux, les autres yeux les éraflent... Arrive le courtier
-funèbre, un homme «comme les forçats évadés sur les images».
-
-Ferdinand secoua la tête et parut envoyer une menace, à droite, vers les
-arbres noirs du boulevard:
-
---Je définis surtout ces espèces de brocanteurs d’après leur argot
-effroyable. J’en ai vu un devant la mairie, avec le commissionnaire, son
-copain; il montrait une vieille qui avait eu «cette piété des derniers
-sous» dont tu viens de parler; au lieu de dire: «Je lui ai fourni la
-croix», il a dégoisé rêchement: «J’ai fait la trique!»
-
---Alors, tu ne vas pas trop t’épouvanter, espéra Marthe. Du reste
-l’épisode aurait peu de place dans le roman. Souvent, la cause d’un
-drame se pourrait comparer au fait de la naissance d’un personnage,
-c’est _tout_ évidemment, mais cela reste en dehors.
-
- * * * * *
-
-Chaupillard, un ami malveillant, accusait Marthe d’être «phraseuse à
-cause de son instruction confortable certifiée par diplôme.» Griffon,
-l’ami bienveillant, protestait:
-
---Non! Elle était douée de la sensibilité qui façonne et assaisonne
-l’expansion; de plus, la fréquentation, à l’ouvroir, de personnes au
-vocabulaire débraillé, l’incitait à surveiller son élocution; les
-institutrices ne prennent-elles pas une affectation grammairienne par
-habitude de réagir contre le mauvais langage des élèves? Enfin,
-lorsqu’elle pensait aux essais littéraires de son mari, elle «composait»
-d’instinct, parce que l’on pénètre mieux les gens jusqu’à l’intime, à
-employer leurs expressions professionnelles.
-
- * * * * *
-
-Ferdinand sentit au bras de sa femme une contraction nerveuse et le
-récit continua:
-
---Tu te représentes?... Je viens pour la croix, dit le racoleur. «Une
-croix! Je voudrais bien! je n’ai pas d’argent!» pleure la tremblante
-Catherine. Alors le hideux carnassier propose: «On peut s’arranger...»
-
-L’accent de Marthe s’altéra:
-
---Écoute, je sais ce que c’est que de tenir contre soi une ressuscitée
-qui revoit son assassin.
-
-Et Marthe reconstitua le crime:
-
---Il y avait eu l’homme fouillant la douleur avec un croc: «Vous ne
-pouvez pas laisser le pauvre chéri sans croix... pensez donc! il attend
-sa croix... et en beau bois peint... Et sans ça... plus rien! Dans le
-trou, comme un chien!» Il y avait eu l’homme approchant ses griffes et
-faisant le simulacre d’emporter, de jeter. Alors, la démence des
-femelles privées de leur petit et qui demandent si l’on ne voudrait pas
-le leur ranimer; alors l’égarement, la quasi syncope, l’affaiblissement
-de la faim, l’abandon de tout l’univers, la mort qu’on appelle, et la
-violence qui renverse comme le coup de la mort!... Le jour même,
-Catherine atteinte de fièvre délirante avait été transportée à
-l’hôpital; c’étaient les employés des pompes funèbres qui avaient rendu
-le service de la descendre, l’un tenant les pieds, l’autre la tête.
-
-Marthe acheva frémissante:
-
---Et voilà que, convalescente, au bout de trois mois, tu devines?...
-Tout ce que la fatalité peut décréter de plus épouvantable?... _L’homme
-à la trique_ n’a pas commis un crime unique: il a engendré!
-
---Mince, alors! lança Ferdinand, la mine sombre. Quelle donnée pour un
-feuilleton rocambolesque! Si tu avais lu ce prologue dans le journal, je
-dirais: «Ça promet», et je te dispenserais de me tenir au courant.
-
-La traversée de la place Clichy, dans le lacis des véhicules, n’était
-pas à faire en bavardant. Ferdinand changea de modulation:
-
---Il s’agit de zyeuter, pour ne pas nous laisser déranger le corps par
-un tramway.
-
-C’était un fait: tandis que Marthe avait naturellement un parler quasi
-littéraire, Ferdinand affectait volontiers le parler faubourien. Parmi
-les accessoires du genre artiste, il avait modestement choisi celui-là,
-au lieu des grands cheveux, du chapeau cabossé, du pantalon à pont,
-etc., auxquels il aurait pu tout aussi bien prétendre.
-
-Sur l’impériale de l’omnibus des Batignolles, un apprenti, tout seul,
-faisait penser à une statue dégradée dans un jardin désert. Le marchand
-de marrons, près de la station, donnait vivement des petits sacs
-préparés; il vit partir en l’air un de ces sacs.
-
---Eh! toi, Réchauffé, là-haut!... Attrape ça!...
-
-Juste, l’omnibus démarrait. _Réchauffé_ n’eut pas le temps de s’ébahir;
-il attrapa les deux sous de marrons, que lui lançait un monsieur
-inconnu.
-
-Le contrôleur, ses correspondances à la main, resta un moment à rigoler
-de ses propres supputations: ce monsieur à pardessus marron et chapeau
-melon,--dans les trente-cinq ans,--avait une bonne tête, dans le genre
-d’un premier commis de grand magasin de nouveautés; la femme qui lui
-reprenait le bras était jeune, mais pas très chic. Ils s’en allaient
-sans hâte; la femme parlait, penchée, collante, sans doute qu’elle le
-bassinait avec des histoires... Alors, au lieu de répondre, on siffle en
-l’air, on jette deux sous de marrons à un gosse.
-
---Catherine s’est donc échouée à notre ouvroir, avec son second enfant,
-bien vivant celui-là. Il a huit mois; comment l’a-t-elle gardé jusqu’à
-présent?... Elle l’aime sauvagement, et j’ai entrevu «du sublime
-effrayant» dans son excès de maternité... En tout cas, le drame passé
-n’est rien, entends-tu, à côté du drame présent, et nous aurons
-énormément à en reparler: à partir d’aujourd’hui, Catherine est placée
-comme bonne à tout faire, chez un marchand de beurre, à Vaugirard, et
-son enfant est en nourrice à cinquante lieues d’ici. Cette séparation ne
-saurait durer sans catastrophe... mais j’espère bien que nous pourrons
-intervenir... Quand la femme est venue chercher le poupon, Catherine a
-balbutié: «Il s’appelle Émile... il n’est pas méchant; je vous assure,
-madame, qu’il n’est pas méchant». La nourrice exhibait une puissante
-membrure de paysanne, endurcie, rugueuse. Catherine s’effrayait des
-redoutables mains étrangères qui emportaient la frêle créature, et elle
-battait des yeux pour les caresser, pour les adoucir et elle répétait
-d’un accent de prière ardente cachée sous une pauvre politesse mal
-souriante: «Vous verrez, madame, il vous aimera bien...» Tiens,
-Ferdinand, une voix qui ne serait pas faite de l’air dans la gorge, une
-voix qui serait faite avec du sang échappé.
-
-Ferdinand, pour bien se pénétrer, renversa fortement la nuque contre le
-collet de son pardessus; mais l’exaltation léonine de sa face tomba tout
-de suite:
-
---Madame Griffon nous regarde par la fenêtre.
-
-
-
-
-II
-
-
-Anatole Griffon, collègue de Prestal, était son plus intime ami. Aussi,
-les vêtements accrochés dans l’entrée, Ferdinand annonça-t-il:
-
---Tu sais, demain, je commence à gâcher du papier.
-
---Aimez-vous les cèpes à la bordelaise, monsieur Prestal? demanda madame
-Griffon.
-
---Oui, certainement... Ma femme vient de me donner une carcasse de
-roman, quelque chose d’entrelardé...
-
---Fais donc attention, Ferdinand, tu dis que tu aimes les cèpes...
-
---Ah! mais non, je ne les fréquente pas.
-
---Quoi! Un sujet inédit? interrogea Griffon avec un vif intérêt.
-
---Mon vieux, depuis que l’humanité existe, la mistoufle a tiré toutes
-ses éditions.
-
-Par habitude, les deux hommes s’asseyaient coude à coude, à la table de
-la salle à manger; les deux femmes faisaient face, les couples
-intervertis. Quand les jeunes Prestal étaient du dîner, ils se plaçaient
-en bouts.
-
-Griffon avait des revenus, à part ses appointements. La cérémonie des
-réceptions consistait en gourmandises et en ce que la bonne mettait son
-tablier numéro un.
-
-Comme le raccommodage des époux Griffon, après une longue brouille,
-manquait encore d’adhérence,--à preuve l’insistance des considérations
-échangées sur un nouveau potage au cresson,--on fut heureux de tenir un
-thème de conversation quelque peu solide.
-
---Alors, il s’agit d’un cas particulièrement poignant? demanda Griffon,
-tourné pour marquer son empressement.
-
---Oui, et surtout la camarade qui me servira de modèle est des plus
-sympathiques. Autrement, rien de neuf; ce sera à moi de présenter aux
-gens un cri extrait de la clameur perpétuelle qui les environne, de
-telle façon qu’ils se figurent l’entendre pour la première fois.
-
-Madame Griffon entreprenait sa voisine:
-
---Serait-ce cette pauvre fille que vous aviez surnommée la Maslowa?
-
-Ferdinand, dont la rêverie vagabondait parfois en pleine polygamie,
-n’avait pas été sans viser madame Griffon, dans sa notice sur la femme
-ostensiblement voluptueuse. Blonde mousseuse, très jeune, elle
-enjolivait d’un rire jamais complètement disparu son minois coquet, du
-type alsacien délicat.
-
---Vous êtes bien aimable de ne pas avoir oublié la Maslowa, répondit
-Marthe, avec gratitude.
-
-Ces dames étaient différentes au point de renoncer à se juger en
-profondeur, au point de rester satisfaites et d’accord. Marthe se
-sentait, par contraste, rehaussée dans son intellectualité; du reste,
-fort indulgente, elle ne niait pas complètement le mérite des existences
-fantaisistes. Madame Griffon se savait plus capiteuse et plus digne de
-l’approbation de la littérature révolutionnaire. Elle percevait que
-Ferdinand,--au nez large, aux yeux à double fond, avec sa femme
-parfaite,--devait rendre de furieux hommages aux imperfections du monde.
-
-La jalousie obligatoire entre femmes établies couvait, il est vrai, sous
-la sincère amitié, mais elle devait s’ignorer de part et d’autre, tant
-qu’un événement exceptionnel et formidable ne donnerait pas une
-flagrante supériorité à l’un des deux types d’épouses et par suite à
-l’une des deux organisations d’existence.
-
-Les relations suivaient les fluctuations du ménage discordant. Les
-Prestal et les Griffon se recevaient à table au moins deux fois par
-mois, en temps de paix; de plus, madame Griffon prodiguait ses visites à
-l’ouvroir, ou bien montait jacasser rue Saussure,--quelques minutes en
-passant,--juste de quoi inquiéter son mari.
-
-En temps de guerre, les communications étaient coupées.
-
- * * * * *
-
-Dans l’intervalle du poisson au rôti, Griffon s’adressa à Marthe:
-
---Est-ce que votre Catherine a une certaine culture?
-
-C’était un barbu brun, à traits longs de Christ, avec un éclairage de
-bienveillance naturelle. Ce mot de Ferdinand ne manquait pas
-d’ingéniosité: «Toi, mon vieux, tu es ma femme, en homme».
-
-Marthe répondit:
-
---Avant son malheur, Catherine travaillait avec sa mère, une couturière
-de quartier, ayant une petite clientèle; le père est un médaillé
-militaire, surveillant d’usine; elle ne sait guère plus que lire et
-écrire. Ne la croyez pas nulle pourtant: ce soir, après le départ de la
-nourrice, Catherine m’a obligé à déguiser ma pensée: «En somme, ai-je
-dit, votre enfant ne sera presque pas séparé de vous, vous le verrez
-souvent, vous irez, on vous l’amènera facilement...» Mensonge! Outre le
-voyage en chemin de fer, il y a vingt kilomètres de route. Mais elle
-_voulait_, et sa bouche m’aspirait l’âme, et il me semblait voir un
-frisson phosphorescent animer l’imperceptible duvet brun de sa lèvre
-supérieure.
-
-Griffon attaquait le découpage du poulet, il émit avec sentiment:
-
---Albert et Georges, vos deux diables, quand je leur présente un jouet
-de deux sous, ont aussi toute l’expression dans le bas du visage.
-
-Un silence commandé par la bonne dont les bras nageaient autour de la
-table.
-
-Madame Griffon se leva, piqua une fleur dans les cheveux de Marthe et
-s’appuyant au dossier haut de la chaise, elle rit admirativement dans le
-cou de son amie:
-
---Vous parlez comme on écrit quand on s’applique et encore, zut! j’ai
-jamais mis de phosphore dans mes lettres... Fallait nous l’apporter le
-mioche, puisque nous n’en avons pas... voilà ce qui manque.
-
-Un désir sincère de charité, d’élévation morale, perçait dans cette
-plaisanterie. Marthe pencha la tête pour recevoir et rendre la
-câlinerie; elle ne put s’empêcher de scruter Griffon d’un rapide coup
-d’œil.
-
-Comme toujours, deux pensées vivaient simultanément dans la pièce; l’une
-perceptible, celle du discours échangé; l’autre tacite, secrète, faite
-de ce que les personnes réunies connaissaient les unes des autres et de
-ce qu’elles désiraient, chacune, par tempérament.
-
-Les Prestal «savaient tout».
-
-Griffon, homme d’intérieur, était une espèce de savant gai: philosophe
-et sociologue. Il offrait ou concédait à sa femme toutes les
-distractions loyales, mais il lui demandait d’être rentrée au moment des
-repas, d’être véridique, et de se créer des occupations plausibles.
-
-Adèle s’obstinait à s’habiller comme pour l’encan, des demi-journées
-dans son cabinet de toilette, à fréquenter une certaine madame de
-Mireille capable des pires excentricités. Ou bien elle jouait à la femme
-fragile, se languissait sur une chaise longue, selon une médiocre leçon
-de théâtre; mais tout vrai commerce littéraire la rebutait; elle
-s’acoquinait aux feuilletons de stupidité négresse, aux productions
-grivoises les plus vomitives.
-
-Cette guigne aussi était sienne de raconter des visites à des personnes
-décédées, ou à des expositions fermées.
-
-Prise en défaut, elle cherchait querelle à son mari, pleurait, se
-barricadait derrière un grief imaginaire sans rapport aucun avec la
-situation présente, dans un tel illogisme sourd, buté, dans une telle
-mauvaise foi arrogante, que Griffon «y renonçait». Une bonne claque,
-selon le mode enfantin, les aurait peut-être sauvés tous les deux. Puis,
-voilà: chair faible, il acceptait d’être dédommagé par des exagérations,
-tel un amant payeur à qui l’on prend souci d’accorder le grand jeu de
-temps en temps.
-
-Au fond, il s’était peu à peu désaffectionné; sa famille, outrée de voir
-un garçon de si haute valeur sombrer dans les tracas domestiques, le
-poussait au divorce. Jeune encore, sans enfant, il pouvait reconstituer
-bellement son existence, à la condition pourtant d’éviter un drame ou un
-scandale. Et Adèle tenait à son emploi lucratif de femme mariée; n’ayant
-pas eu de dot, elle ne voulait pas déchoir à la médiocrité d’une pension
-alimentaire. Elle aimait beaucoup à paraître, non sans quelque noblesse
-d’ailleurs: jamais elle ne perdait l’occasion d’ajouter à sa coquetterie
-le faste des pourboires.
-
- * * * * *
-
-Pour l’instant, elle se rassit, et demanda soudain avec une mine
-soucieuse de critique prêt à porter un jugement définitif:
-
---Combien ferez-vous de pages, exactement, à votre livre, monsieur
-Prestal?
-
-Son mari tira Ferdinand d’embarras:
-
---A l’encontre des Anglais et des Russes, les Français préfèrent qu’on
-leur serve le roman pas trop épais.
-
-Elle réclama, la main au-dessus du poulet découpé:
-
---Laissez-moi vous soigner, monsieur Prestal, vous allez mettre au monde
-un amour de feuilleton.
-
---Vous pouvez blaguer, répondit Ferdinand, livrant son assiette, il
-n’est pas moins vrai que «la soupe nourrit le roman», selon un vieux
-proverbe.
-
-Et il décocha un rire de gratitude vers Marthe.
-
---Mais oui, aucun concours n’est indifférent, affirma Griffon.
-
-Et il ajouta avec une bonhomie un peu soupirante:
-
---Tu as tout ce qu’il faut pour bien travailler.
-
-La fourchette à servir fut posée d’un choc brusque: s’agissait-il d’une
-comparaison désobligeante?
-
-Marthe s’empressa de bifurquer:
-
---Catherine Bise aura très peu de liberté chez ses patrons, mais elle a
-promis de m’écrire; j’attends sa correspondance avec une sorte
-d’appréhension...
-
---Je vous conseille de prendre un air malheureux, s’écria madame
-Griffon, votre mari va devenir célèbre. Ce que je me goberais moi,
-d’être la légitime d’un grand écrivain!
-
-Elle s’exprimait un peu vulgairement, autant par disposition spontanée
-que par insuffisance de culture. Il lui aurait plu de parler faubourien
-comme Ferdinand, mais elle ne savait donner que l’accent «à traîne»; le
-vocabulaire lui manquait. Elle n’appartenait ni au peuple, ni à la vraie
-bourgeoisie: son père était un petit employé obligé d’habiter «un vilain
-quartier», mais elle avait été élevée dans un pensionnat de demoiselles,
-à Saint-Mandé.
-
-Actuellement, il apparaissait surtout que le projet de Ferdinand
-frappait à l’extrême son imagination; une certaine tension du front
-révélait même que «le roman fait» pourrait être un de ces gros lots qui
-causent du refroidissement entre chères amies.
-
-Ferdinand avait voulu fatiguer la salade qui n’était jamais mélangée à
-son goût. Griffon, un coude sur la table, concentrait sur lui un
-singulier sourire nerveux:
-
---Mon vieux, la valeur de ton œuvre dépendra de la force avec laquelle
-tu aimeras Catherine et son enfant.
-
-Ferdinand offrit le saladier; son regard émincé fila le long de son bras
-et, par-dessus la verdure, fureta le minois blond de madame Griffon:
-
---Je n’ai pas vu Catherine, eh bien, je la sens, je l’ai dans la peau,
-appuya-t-il.
-
-La jolie Adèle haussa les paupières, en femme désobligée de ne pas
-constituer le seul point de mire de l’univers.
-
---Vous n’êtes pas jalouse? demanda-t-elle de côté.
-
-La figure de Marthe attrapa un supplément de lumière:
-
---Si j’avais à l’être, je serais jalouse de la littérature; mais je
-souhaite que mon mari aime bien Catherine et son mioche: la pitié
-renforce les sentiments de famille. Quand j’ai tripoté des tout petits
-maladifs à l’ouvroir, je trouve meilleures, le soir, les joues de mes
-enfants.
-
-La bonne heurta Griffon d’un geste maladroit qui faillit attirer
-l’attention sur elle. A chaque instant, elle arrivait au bruit du
-timbre, muette et à pas mous, elle apportait et emportait les choses,
-sur de brèves indications et sans être vue, pour ainsi dire.
-
---Il y avait longtemps que tu n’avais chanté ta couvée, dit Ferdinand
-moqueur.
-
---Mes enfants sont plus beaux que toi, riposta sa femme par une feinte
-agression.
-
---Ils vont se disputer, rit madame Griffon, montrant ses dents
-éblouissantes à son mari, avec une contorsion de chatte bien disposée.
-
-Un total épanouissement parcourut la barbe de Griffon:
-
---Je sais bien qui pliera le premier.
-
-Les estomacs avaient leur compte.
-
-Le dessert. La soirée continuée, les coudes sur la table, sans façon.
-
---Les gens ont tort qui, le repas fini, abandonnent la salle à manger
-lentement chargée d’effluves, déclama Ferdinand.
-
-Le meuble était agréable chez Griffon; les chaises de bois tourné léger
-avaient un haut dossier légèrement renversé et des accoudoirs. Un vieux
-dressoir se hérissait de bonshommes normands sculptés avec une amusante
-naïveté.
-
-Madame Griffon montra, d’un clignement malicieux, à Marthe, un objet
-placé sur l’étagère du dressoir et chuchota, comme une enfant
-désobéissante:
-
---Mon gain est toujours là.
-
-Il s’agissait d’un vase de fausse porcelaine de Chine qu’elle avait
-gagné à la foire aux pains d’épices. Elle affectait de le présenter à
-tout le monde, avec cette déclaration:
-
---Le seul gain de ma vie.
-
-C’était une façon de taquiner son mari qui ne partageait pas son goût
-intrépide pour les chevaux de bois, les tirs et les loteries, et qui lui
-reprochait, à l’occasion, ses occupations vides, «même pas égoïstes,
-sans aucun profit».
-
-Elle avait trouvé un mot très agaçant, mais très symbolique. Il y avait
-en vérité, dans le lot de fête foraine, comme un spécimen des aptitudes
-de la jolie femme.
-
-Ce soir, après le dîner, elle se sentait si bon cœur que, résistant à
-l’envie de contrarier son mari, elle avait parlé tout bas. La réponse de
-Marthe fut mise dans un baiser: «Hou! la vilaine!»
-
-Soudain, Adèle interrogea Ferdinand avec vivacité:
-
---Comment allez-vous faire?... Vous allez écrire: _Chapitre premier_...
-Ensuite, il va falloir rudement travailler, conclut-elle, sur un ton
-beaucoup moins enthousiaste.
-
-Et elle garda même une moue pénible.
-
-Griffon, qui rêvassait, trouva le joint de continuer sa pensée tout
-haut:
-
---Les critiques ont coutume de dire d’un romancier médiocre «qu’il a
-besoin de travailler encore», on croirait qu’il n’a pas assez lu de
-traités littéraires. C’est comme si l’on disait d’un instituteur qu’il
-n’a pas assez étudié les manuels de pédagogie: la vraie pédagogie ne
-s’apprend pas dans les livres.
-
-Adèle contemplait toujours Ferdinand, la tête penchée, et semblait le
-trouver profondément «phénomène» depuis qu’il allait entreprendre un
-ouvrage exigeant une application matérielle si prolongée.
-
-Ferdinand ne put se dispenser d’adresser une réponse à cette admiration
-muette, tout en fumant d’un air capable:
-
---Ah! l’on n’est pas un monsieur ordinaire, quand on fait un roman. Nous
-avons un collègue,--Farandeau, tu connais?--depuis dix ans, l’on entend
-murmurer «qu’il fait un roman». On n’en sait pas plus; seulement, il est
-officier de l’instruction publique et il a des mains trop molles, qui
-n’ont jamais touché à rien de lourd. Et puis, il ne parle que de ses
-fonctions animales, mais dans un style particulier. Par exemple, il dit:
-_je dors comme un bois_, et, les lèvres serrées, les yeux supérieurs et
-désabusés, il guette si vous faites le rapprochement voulu avec _la
-Belle au bois dormant_. Il a une physionomie tellement ingrate que l’on
-ne devine pas s’il plaisante ou s’il sent comme ça... il doit sentir
-comme ça.
-
-Le décor de la table changeait: les tasses après les verres; des
-carafons verts et jaunes après les bouteilles rouges. La sonorité de la
-rue entretenait l’impression de l’hiver extérieur: la trompe des
-tramways, _la Presse_, couraient lointainement, diminuaient,
-s’évanouissaient, puis le vent gelé apportait des clameurs neuves
-grossissantes, au galop.
-
-Catherine Bise et son enfant reprenaient la prépondérance dans la
-conversation, et se mêlaient au cliquetis d’intimité des cuillers à
-café.
-
---Pourvu qu’elle supporte la séparation, d’abord!... Une allumette?
-tiens.
-
-On discuta des moyens à employer pour qu’un enfant fût bien soigné en
-nourrice.
-
-La bonne fonctionnait, en tortillant la tête sur son cou trop court,
-avec une indicible application, comme si les paroles étaient en duvet et
-qu’elle cherchât à s’y frotter le plus possible. Ignorée derrière le
-haut dossier des chaises, elle marchait, elle marchait et, selon le
-dialogue, elle envoyait une poussée de joue vers Marthe, une poussée de
-joue vers Griffon.
-
-Il est rare que l’on ne formule pas une trouvaille au moment de se
-séparer. Ce fut la maîtresse de la maison: le roman inspiré de Catherine
-devait être mis sur chantier sans délai, eh bien! dès qu’un fragment
-serait composé, M. Prestal pourrait venir le lire aux Griffon!
-
---Mais oui! Ce serait excellent à tous les points de vue.
-
-Debout, on gesticula de satisfaction:
-
---Permettez; il y a loin du projet à la réalisation.
-
---Je suis sûre que ce sera très épatant.
-
-Marthe n’oubliait jamais de faire une discrète apparition dans la
-cuisine. Tiens! la bonne était nouvelle! Et Marthe vit que cette fille
-avait exactement une tête de tortue, plate, allongée dans le sens du nez
-à la nuque, la bouche fendue en claquoir. Mais quoi? Ce n’étaient pas
-les vingt sous d’usage qu’elle attendait! Grâce à son expérience de
-l’ouvroir, Marthe crut saisir que la bonne sollicitait une autre
-bienveillance, avec une avidité de tortue drôlement mobile. Supposition:
-une mendiante qui aurait vu secourir d’autres pauvresses et qui, muette,
-mutilée, ne pourrait qu’agiter désespérément sa tête pour attirer
-l’attention à son tour.
-
-Mais Marthe n’eut pas le temps.
-
-Ferdinand criait dans l’antichambre:
-
---Allons, tu viens?... Entendu, l’on vous apportera ici Catherine et son
-moutard enveloppés dans du papier... au revoir, mon vieux...
-
---Au revoir...
-
---A bientôt... Catherine...
-
---Bonne réussite... l’enfant...
-
-A cause des bourrelets, la porte joignit avec un coup sourd de chair
-écrasée.
-
- * * * * *
-
-Avant de se coucher, à minuit, Ferdinand prépara sur sa table du papier
-blanc coupé d’une certaine dimension.
-
-Il écrivait dans le salon donnant sur la rue Saussure. L’appartement
-comprenait une autre pièce sur le devant: la salle à manger, remarquable
-par le cuivre luisant de la suspension et du poêle de faïence et, sur la
-cour, deux chambres à coucher.
-
-Trois «têtes» grandeur nature, encadrées, caractérisaient le salon:
-Balzac et Tolstoï accrochés au mur de chaque côté de la bibliothèque et
-Dickens, près d’une fenêtre, face à la cheminée. Ferdinand avait acheté
-ces portraits dans l’exaltation d’avoir touché les fameux cinquante
-francs de sa nouvelle. L’occasion avait déterminé son choix; il aurait
-aussi bien pris Zola, Dostoievsky et Ibsen. Il en plaisantait:
-
---On voit tout de suite chez qui l’on entre; et, si l’on veut apprécier
-mes œuvres, on sait à qui me comparer.
-
-Il n’avait jamais fouillé le détail de ces gravures.
-
-Ce soir-là, quand il eut donné à son papier le format indispensable,
-comme il tournait encore pour chercher de l’encre fraîche, il s’aperçut,
-au bout d’un an, que le menton de Dickens était balafré comme par un
-projectile.
-
-«C’est normal de ne pas examiner à fond les objets d’art que l’on
-possède chez soi, réfléchit-il narquoisement, on a le temps de les
-étudier, on a toute sa vie pour ça; l’important c’est de les avoir
-achetés et mis en place.»
-
-Plusieurs secondes, il resta en contemplation; et son front, par une
-accumulation de fluide, se gonflait, se déformait: indice de l’appétit
-littéraire unique, exclusif.
-
-Quand il se décida à passer dans la chambre à coucher, Marthe était déjà
-au lit; les sorties du soir la fatiguaient beaucoup après son service de
-l’ouvroir. Malgré un pesant besoin de sommeil, elle attendait son mari,
-les yeux patients vers la porte.
-
-Elle le saisit, d’un regard direct de femme, abrité sous les cils.
-
-Alors, sur le ton acquitté d’une personne qui sait ce qu’elle voulait
-savoir, elle dit:
-
---Eh bien, tu en fais un front!
-
-Et elle s’endormit tout de suite.
-
-
-
-
-III
-
-
-La semaine suivante, un mardi, comme Marthe rentrait à cinq heures et
-demie, avec ses enfants cueillis à l’école en passant, madame Griffon
-arriva, en surprise, un bouquet de mimosas à la main.
-
---Vous êtes bien aimable, remercia Marthe, j’adore les fleurs... et puis
-l’hiver les rapproche de nous, un peu comme des créatures frileuses...
-Excusez-moi, une minute, je mets un morceau de viande sur le feu.
-
-Madame Griffon embrassait Albert et Georges et leur abandonnait son
-superbe tour de cou en fourrure.
-
---Amusez-vous avec la «bête».
-
-Ils ne devaient pas tarder à rire aux dépens de la bête, mais avant, ils
-admirèrent la visiteuse, comme une image, à cause de son costume
-tailleur, gros vert, à lignes raides, tandis que leur mère, habillée de
-confection, était en noir lâché, qui allait avec leurs tabliers de
-classe.
-
---Asseyez-vous donc près du feu, dit Marthe, revenant toute parfumée
-d’oignon.
-
---Figurez-vous que j’ai reçu un télégramme de madame de Mireille, mais
-je ne veux plus de ses rendez-vous; elle est mon mauvais génie... Alors,
-j’ai sauté dans une voiture, de peur de changer d’idée en chemin, et me
-voici. Je vous prierai de me prêter un livre bien écrit, pour donner
-satisfaction à mon mari... Les siens, je les ai déjà feuilletés... et
-comme ses romans sont mêlés avec ses bouquins de philosophie, il me
-semble qu’ils ont pris le goût embêtant.
-
---Tout ce que vous voudrez, consentit Marthe, en montrant la
-bibliothèque, un grand meuble à quatre portes, qui occupait le fond du
-salon.
-
-La visiteuse se planta devant les vitres pendant que le rissolage
-appelait son amie à la cuisine, et elle criait à travers l’appartement:
-
---C’est joli _Germinal_?... Vous pouvez lire les Russes?... Moi, toutes
-les traductions m’ennuient, sauf le bonhomme là-bas: Charles Dickens. Et
-d’abord, je ne lirais pas d’étrangers quand on me paierait, parce que
-mon mari ne trouve jamais que je prononce bien leur nom... vous
-comprenez, ça suffit...
-
-A six heures et demie, arrivée de Ferdinand. Poignées de main, banalités
-familières.
-
---Ce que vous avez le nez rouge!
-
---Je m’assortis à vos cheveux.
-
-Rien ne taquinait la blonde Adèle, comme de prétendre qu’elle était
-rousse.
-
-Le regard de Ferdinand était peut-être trop indifférent; comme d’un chat
-qui n’aimerait pas le lait, censément.
-
---Quelque chose de gondolant? _Les Moralités légendaires_ de Laforgue.
-
-Madame Griffon lut deux lignes, tira la langue:
-
---Vous êtes méchant... Je prends _Germinal_ et je me sauve du côté de
-mon dîner; il est temps! Mon mari va encore être rentré avant moi.
-
-Elle haussa les épaules sur sa propre négligence d’épouse.
-
---Heureusement qu’aujourd’hui j’ai l’excuse de m’être attardée en bonne
-compagnie.
-
---Albert! Georges! gronda Marthe, n’arrachez pas cette fourrure. Vite,
-une feuille de papier pour envelopper le livre. Il est plein de
-poussière; cela vient de notre poêle mobile.
-
---Ah! oui, railla Ferdinand, il y a une horrible difficulté: en hiver,
-il faut opter entre le froid et la poussière; si l’on écoutait ma femme,
-on renoncerait à la chaleur.
-
---Ni plus, ni moins... avoua Marthe.
-
-Les époux riaient d’un de ces différends vulgaires qui surgissent dans
-les ménages les mieux unis.
-
-Madame Griffon, au milieu du salon, balançait entre son amie qui
-enveloppait _Germinal_ près de la fenêtre, et Ferdinand adossé à la
-bibliothèque; on l’eût dite embarrassée d’exposer le véritable objet de
-sa visite.
-
---Et votre roman, monsieur Prestal, il avance?
-
-Ferdinand ne put s’empêcher d’adresser un regard amusé à sa femme,
-tellement la question était bonne.
-
---Fichtre! implora-t-il, laissez-moi encore une semaine. Et puis, il me
-manque tout de même d’avoir vu Catherine Bise de mes yeux.
-
-La visiteuse soupira, comme s’il eût dépendu d’elle de présenter
-Catherine:
-
---Si j’avais été une personne méritante comme madame Prestal...
-
-Un rire frais éclata:
-
---Je n’ai aucun mérite, croyez-moi; je suis plutôt une égoïste, attachée
-à sa petite tranquillité.
-
-Mais, madame Griffon continua, décidée malgré tout à une contrition
-nécessaire et soutenant ses yeux en détresse à ceux de Tolstoï:
-
---Si j’avais été plus méritante, j’aurais pris Catherine chez moi, comme
-bonne; mais c’est impossible. Elle n’a peut-être rien fait pour être
-malheureuse... et moi qui chante tout le temps et qui ne fais pas
-grand’chose de sérieux... Est-ce drôle? sitôt que je me suis représenté
-Catherine dans ma maison, j’ai senti une gêne, comme quelqu’un qui a
-pris deux parts. Et mon mari si disposé aux actions mirobolantes a
-trouvé impossible aussi que nous recueillions Catherine Bise. Par quel
-motif, lui? Je n’ai pas deviné. Mais, dites donc, au revoir, les gens.
-
-Et la jolie femme secoua les mains folâtrement, soulagée, quitte d’une
-dette imaginaire. _Germinal_ oublié resta sur un fauteuil.
-
-Ferdinand, qui avait fermé la porte derrière elle, rouvrit en entendant
-des exclamations dans l’escalier:
-
---Ah! vous allez chez les Prestal?
-
-Une voix d’homme forte et ironique:
-
---Non! je monte voir une bonne au sixième.
-
-Il se retourna et annonça, sans plaisir, à Marthe:
-
---Voilà Chaupillard.
-
-L’arrivant était un beau garçon, dans la trentaine, grand, brun, l’air
-intelligent, mis avec une élégance aisée de clubman. Mais un
-intraduisible cachet de malveillance détruisait généralement l’effet de
-ses avantages physiques et de son affectation souriante. On le sentait
-étranger à tout échange de sympathie; visiblement même, sa personnalité
-avait de tels griefs contre l’univers que le sexe féminin n’obtenait de
-lui qu’une infime attention.
-
---Bonjour, Prestal.
-
-Il s’installa dans le salon, à la place de Ferdinand, un coude sur la
-table.
-
---Ils grandissent toujours ces deux bonshommes-là... ah! mon cher, les
-courses de Nice, quelle déveine! Un cheval qui allait de succès en
-succès, au moment décisif le voilà fourbu...
-
---La rosse Tarpéienne... modula Ferdinand resté debout.
-
-Chaupillard fit la grimace.
-
---Bonjour, madame, dit-il à Marthe qui ne s’était pas pressée de quitter
-sa cuisine. Je viens de rencontrer la petite Griffon, elle ne divorce
-toujours pas?
-
---Vous le savez mieux que personne, affirma Ferdinand, puisque vous êtes
-de ceux qui lui conseillent de ne pas lâcher...
-
---Tiens! s’écria Marthe, sur quoi est-ce que je marche?
-
---Maman, c’est pas moi, c’est Albert, déclara Georges.
-
-Sur le tapis, gisait un des yeux en verre jaune de «la bête».
-
---Vous travaillez? demanda Chaupillard à Ferdinand.
-
---Comme ci, comme ça, répondit celui-ci qui s’assit contre la
-bibliothèque.
-
-Puis, après une hésitation, sachant qu’il aurait mieux fait de se taire:
-
---J’ai commencé un roman.
-
-Chaupillard se leva aussitôt, animé, verbeux, tel un homme «à son
-affaire», qui traite un sujet de prédilection:
-
---Vous n’y pensez pas?... Vous offrir en pâture à la clique des
-imbéciles? Car enfin, moi, j’en ai publié un de roman; vous savez à
-quelle bande d’idiots j’ai eu affaire! les éditeurs des canailles; les
-critiques, tous plus crétins les uns que les autres; quant au public, un
-ramassis qui n’existe pas... Croyez-moi, laissez ça! Vous avez du
-talent, c’est entendu; gardez-le pour vous.
-
-Marthe était retournée préparer son dîner. Le visiteur faisait des pas
-devant Ferdinand assis, il allait jusqu’à la cheminée prononcer une
-phrase devant la glace, il revenait, les pouces dans les poches de son
-gilet, le menton menaçant. Il vociférait à plein gosier, mais sans
-vibration:
-
---Parbleu! continua-t-il, une porte se rencontre, il n’y a qu’à pousser,
-l’on entend du bruit: «Eh! là bas, moi aussi, j’arrive, j’en suis», et
-l’on entre dans l’enfer! Mais, malheureux, d’abord, il y a une chose à
-laquelle vous ne songez pas: la vie va être suspendue à cette question:
-le roman se fera-t-il? Jusqu’alors, vous avez pu facilement répondre de
-votre prétention aux yeux du monde: «j’écris des nouvelles», deux ou
-trois suffisent: l’on est bien le monsieur affiché. Mais là, dire: «je
-fais un roman», quelle imprudence! Fournir un moyen grave d’estimation,
-se mettre en demeure soi-même!
-
-Ferdinand, les jambes croisées, appuyé au dossier renversé, souriait,
-esquissait des gestes, sachant inutile de placer une parole; il
-comparait Chaupillard à un invité qui courrait çà et là casser les
-fleurs du jardin.
-
-Celui-ci, en effet, trouvait des morceaux de vérité décourageante:
-
---Alors, nuit et jour, dans la maison, dans la rue, une obligation
-inquiétante va dominer votre existence à tous. Le temps, les choses et
-les gens seront là, désormais, créanciers: vous préparez un roman! Bien,
-nous attendons. Votre mari, votre père a entrepris un roman? Bien, nous
-verrons. Une dette vous poursuivra... et quand vous aurez payé, on se
-fichera de vous.
-
-Marthe vint sourire à la porte du salon:
-
---Vous êtes donc toujours mécontent, monsieur Chaupillard?
-
-Il s’aperçut qu’elle commençait à mettre le couvert.
-
---Diable! je vous empêche de dîner. Je me sauve. Alors, mon cher, vous
-avez un sujet?
-
---Dame! sans doute... une fille-mère...
-
---Oui, on se figure toujours qu’on a un sujet magnifique, et puis, au
-bout de dix pages, on sèche.
-
-Ferdinand se pencha, les paumes sur les genoux:
-
---Mais je n’invente pas, moi! Alors je suis sûr de ne pas sécher, comme
-vous dites si bien. Mon héroïne vit, pas loin d’ici.
-
-Marthe arriva à la rescousse, pour dépiter Chaupillard:
-
---Voici une lettre de ce matin.
-
-Et elle lut, tout debout, dans l’encadrement de la porte.
-
-«Madame, je vous remercie de m’avoir placée, maintenant je suis
-tranquille. Mais, tout à coup, je pense que je n’ai plus mon enfant. Je
-n’ai pas beaucoup de force, en ce moment, mais quand j’aurai repris
-l’habitude de manger, sans doute que je serai solide; alors, si c’était
-un effet de votre bonté, j’aimerais mieux du travail à la campagne,
-n’importe quoi, fille des champs, dans le pays où est mon petit Émile.
-Je sais qu’il est bien et en bon air, et, comme l’a dit le médecin de
-l’ouvroir, il lui faut absolument la pleine campagne à cause de son
-anémie. Mais chaque jour que je ne le vois pas me perd le cœur. Et parce
-que, madame, c’est bon de manger, c’est bon un lit, alors voilà mon
-enfant tout aussitôt qui vient dans mon idée; et je ne peux pas
-profiter; je me dis: et mon petit? On me l’a pris! on me l’a pris! pas
-autre chose et n’y a plus que des larmes qui coulent. Faut que je me
-remette à peiner à l’ouvrage pour détourner mon chagrin, autrement, tant
-que j’ai du bon, je pleure.»
-
---Vous allez orchestrer ça? demanda Chaupillard, méprisant cette pauvre
-niaiserie et l’usage que l’on voulait en faire.
-
-Sa prestance (une indéniable noblesse physique), donnait au sarcasme une
-virulente accentuation.
-
-Le sourire de Ferdinand rentra presque complètement.
-
-Mais l’offense atteignit si bien Marthe qu’elle s’empourpra et, comme
-par l’antagonisme d’une autre noblesse, elle répliqua passionnément:
-
---Vous supposez que nous ramassons la douleur pour en jouer, pour en
-tirer bénéfice! Ce serait en effet assez bas. Vous saurez qu’il y a deux
-ordres de faits absolument différents; d’une part, nous cherchons à
-rendre service matériellement à Catherine, nous essayons d’arrêter là sa
-misère, loin de la suivre pour en extraire du développement. D’autre
-part, que Ferdinand mette la détresse passée en roman, ça ne cause aucun
-tort à Catherine: et il veut la réhabiliter, elle, et il veut défendre
-toutes ses pareilles. D’aucune façon, il n’y a _profit_ au sens où vous
-l’entendez.
-
-Agressive, la lettre au poing, elle n’obtint de Chaupillard qu’une
-acceptation dubitative, mêlée à l’amabilité de la retraite.
-
-Derrière lui, Marthe qui détestait «l’homme», mais qui aimait «le
-confrère de son mari», déclara d’un ton amusé, réconcilié:
-
---Vraiment, je ne discerne d’autre motif à sa visite que celui-ci: il
-avait flairé une occasion de démolir.
-
- * * * * *
-
-Chaupillard résolut d’aller le soir même chez Griffon à l’improviste.
-C’était ainsi: il oubliait les gens pendant des mois, puis, tout à coup,
-comme par la nécessité de remplir une mission vengeresse, il décidait de
-les voir, sans différer.
-
-Il dîna rapidement pour trente sous dans une mauvaise gargote du
-quartier. Puis, choisissant un chemin mal éclairé, avec son air olympien
-et grognon, il accepta une rencontre dans un garni de dernier ordre,
-d’où il sortit au bout de dix minutes, exactement, après une dépense de
-trois francs. Il alluma un havane de soixante centimes, au bureau de
-tabac, tout près de chez Griffon, et il se présenta, en pleine
-possession de sa physionomie hostile à la piètre humanité.
-
---Vous prendrez un peu de liqueur, en fumant? offrit Griffon.
-
---Non, non, je viens de dîner, refusa Chaupillard.
-
-Et sa mimique indiqua qu’il avait consommé jusqu’au cou.
-
-La charmante Adèle portait un peignoir fanfreluché qu’elle aurait aimé
-voir admirer par l’élégant personnage, mais ses yeux d’homme supérieur
-restèrent à des distances incommensurables des babioles féminines.
-
---Oui, j’ai profité de ce que j’étais dans le quartier; je viens de chez
-ce malheureux Prestal; figurez-vous qu’il a la folie d’entreprendre un
-roman.
-
---Mais, affirma Griffon, je trouve que ça lui va très bien; aucune
-difficulté ne le rebutera: c’est l’écrivain tenace, accroché aux heures
-et ne voulant pas les laisser partir sans résultat. Jamais de chômage,
-ni fêtes, ni dimanches...
-
-Chaupillard haussa les épaules:
-
---Je sais bien: une visite inattendue lui fait l’effet d’un emprunt
-gênant; il calcule le temps que ses amis lui coûtent et il le reprend
-sur son sommeil. Je connais ça mieux que vous, voilà dix ans que je suis
-ses louables efforts dans des revues ataxiques.
-
---C’est d’ailleurs comme rédacteur de ces revues paralytiques que vous
-êtes devenu son ami, inséra Griffon, délicatement.
-
-Chaupillard permettait à Griffon de parler et criait moins fort chez lui
-que chez Ferdinand; il continua sans se déconcerter:
-
---Les parents de Prestal étaient des ouvriers promus fabricants, mais
-ses grands parents étaient gens de la terre et il tient d’eux des vertus
-crochues que je ne trouve pas si épatantes; il chipe des notations comme
-les autres ramassaient du crottin.
-
-Madame Griffon boudait, enfoncée dans un fauteuil, à cause de l’effet
-raté de son incomparable peignoir; cependant le fond du débat, la
-question du roman, tirait sa curiosité de force.
-
-Chaupillard devenait intéressant:
-
---Prestal veut instaurer définitivement la vie intellectuelle chez lui,
-mais la vie matérielle va protester: ah! mais non, à moi toute la place!
-Et la vie domestique, civile et administrative n’est pas seule à
-réclamer ses droits. Le jour où l’on veut créer un être
-spirituel,--malgré l’admiration et le désir de le voir naître, cet
-enfant du cerveau,--un égoïsme affectueux, puissant, intraitable,
-contraint la famille à se défendre contre lui. J’ai été abominablement
-tracassé par mes parents; qu’est-ce que ça aurait été, si j’avais eu
-femme et enfants!
-
---Quant à ça, déclara Griffon, sur un ton de persiflage, la femme de
-Ferdinand est originaire directement d’un pays de nourrices
-professionnelles et, par atavisme transposé...
-
---Oui, elle a une espèce de bonté vache laitière...
-
---Et, mon cher, quelle union: Ferdinand et Marthe! Lui, accaparant tout
-le disponible à sa portée, soumettant la vie même des siens à son œuvre
-de personnalité. Elle, cédant tout son moi, n’ayant d’exigence que pour
-le bien de la communauté! Mais c’est d’un magnifique espoir pour la
-littérature!
-
-Chaupillard enfonça ses mains dans ses poches, bien résolu à emporter
-ses convictions:
-
---Moi, je vois un ménage de petits bourgeois, d’une pingrerie spéciale,
-je l’avoue; mais il ne suffit pas d’être grippe-sou et têtu pour devenir
-un Rothschild... Du reste, je ne souhaite que du bien à Prestal... quand
-on a eu comme moi affaire à la tourbe des imbéciles...
-
-Avant de prendre congé, il s’esclaffa formidablement:
-
---Et monsieur Ferdinand Prestal entend faire un roman héroïque, un roman
-à exemple! J’ai vu ça à son aspect, à l’animation phraseuse de madame!
-Eh bien, nous allons rigoler, l’avenir est plein de promesses; nous
-avons trois choses à attendre: notre conquérant se cassera le nez tout
-simplement devant le vulgaire et suprême obstacle: son bureau et son
-ménage l’empêcheront d’aboutir; ou bien, il arrachera tant bien que mal
-son nombre de pages, mais ne trouvera pas d’éditeur; ou bien, s’il
-franchit les deux premiers défilés... je demande à le voir l’exemple, le
-résultat!
-
-
-
-
-IV
-
-
-Ce matin-là, Marthe, ayant mis le chocolat au feu, se hâtait
-d’épousseter la salle à manger. Albert vint dire sur le seuil:
-
---Maman, je ne sais pas faire mon problème.
-
---Demande à ton père...
-
-Elle se reprit aussitôt avec la précipitation d’une personne qui, par
-oubli, allait causer une perte irréparable.
-
---Non, ne le dérange pas.
-
-Elle considéra d’un regard religieux le salon où Ferdinand écrivait,
-face aux fenêtres, ayant le Dickens à sa droite, la bibliothèque avec le
-Balzac et le Tolstoï derrière sa chaise.
-
-Le problème expliqué, Georges eut un bouton à recoudre.
-
-A sept heures et demie, comme Ferdinand avait rangé ses papiers, elle
-entama la conversation, une chaussure à la main, devant le cabinet de
-toilette.
-
- * * * * *
-
-Elle avait toujours quelque chose à raconter et les faits les plus
-ordinaires devenaient notables à la reproduction. Ferdinand s’en était
-aperçu, puis il avait fini par tourner la constatation toute à sa propre
-louange:
-
---Un cheval, un arbre sur pied ne nous intéressent pas; sur toile, leur
-vérité nous charme. Nous n’avons pas le temps de regarder la nature,
-mais nous prenons la peine de lire. C’est que notre attention paresseuse
-au milieu de trop de richesses demande à être servie; de là, le métier
-si important de _fixeur d’attention_: peintre, dessinateur, romancier.
-
-Quant à lui,--depuis que ce soin avait si bien profité à la confection
-de ses nouvelles,--il écoutait Marthe comme un voleur; de plus,
-resserrant son butin chichement, il ne lâchait guère que des paroles
-intéressées, avare jusqu’à refuser presque les petites banalités par
-quoi, dans la maison, entre mari et femme on s’effleure, on s’assure
-qu’il n’existe pas de dissension. Cependant, il s’ingéniait à bavarder
-de temps en temps, par devoir de réciprocité,--et tout au fond, par
-cette réflexion que la pratique du discours n’est pas sans utilité pour
-un écrivain; le bureau lui fournissait quelques détails à éplucher, le
-soir de préférence:
-
---Figure-toi que nous l’avons échappé belle, cet après-midi: un amas de
-dossiers périmés a failli être incendié par une fuite de gaz! Le chef
-sera longtemps avant de reprendre son teint jaunâtre assorti aux
-boiseries, le pauvre homme est resté tout vert-de-gris. Pense donc: si
-notre recueil de chinoiseries avait été détruit, nous en étions réduits
-à traiter les affaires avec le simple bon sens!
-
-Marthe ne calculait pas; au lieu de repasser en soi-même les actes
-journaliers, comme fait chacun, elle pensait tout haut en regardant
-Ferdinand.
-
- * * * * *
-
---J’ai le placement d’un vieux caleçon à Albert, dit-elle en brossant,
-figure-toi qu’une hospitalisée d’hier est sans linge par ce froid
-terrible. Je crois que l’adresse de l’ouvroir lui a été donnée par
-maman: «une dame d’Asnières qui reçoit parfois vos deux petits garçons»,
-m’a-t-elle dit. Elle ressemble à un masque japonais, elle a
-quarante-neuf ans, des moustaches et des gros sourcils gris et, à peu
-près le développement physique d’Albert. _Avant de tomber si bas_, elle
-exerçait la profession de colleuse d’affiches, elle faisait neuf heures
-de promenade par jour, avec, en guise de falbalas, un pot en fer, un
-pinceau, une échelle et une musette remplie de placards. Les confidences
-ne lui coûtent pas: «J’ai toujours été maigre comme ça, même dans le
-temps de mon premier mari où c’était assez rare de manquer un repas. Mes
-deux maris m’ont dit la même chose au bout de deux jours: on sera bons
-amis tant que tu voudras, mais pour ce qui est de la farce, on ne peut
-pourtant pas rire avec un squelette.»
-
-Marthe alla changer de brosse dans la cuisine. Ferdinand courut, le
-torse nu, griffonner une note sur la table du salon.
-
-La brosse changée glissait brillamment, d’un accompagnement alerte:
-
---Je lui trouvais l’air avare, cachottier, auprès des autres
-hospitalisées; j’ai fini par savoir; elle m’a cligné de l’œil dans un
-coin, avec un indicible bonheur: «C’est un riche avantage d’être maigre
-par le froid; si j’étais moitié plus grosse, je serais le double plus
-nue».
-
-Marthe n’altérait par aucune transition le débobinement de sa pensée.
-
---Le lendemain de Noël, si j’ai demi-congé, je me propose d’aller
-surprendre Catherine chez ses patrons, avec les enfants. Maintenant, je
-suis très amie avec la fille de ma directrice; elle m’a raconté sa
-visite de jeudi chez une dame patronnesse: «Il y avait un canapé comme
-du beurre, et l’air sentait le gâteau, et l’on croyait que la soie des
-rideaux allait poisser comme des berlingots». Elle m’a résumé son
-impression au milieu d’un éclat de rire blond et rose: «On est bien là
-dedans, comme la main dans une poche neuve».
-
-A huit heures et quart, Ferdinand servi--mouchoir, col, nœud de
-cravate,--les enfants inspectés: ongles et ourlets d’oreilles, Marthe
-fila au plus vite, préoccupée de ses gants troués qui n’en étaient
-pourtant qu’à leur troisième hiver; elle achevait toujours de s’habiller
-dans la rue. Près de l’école, rue Boursault, après avoir quitté les
-enfants, elle rencontra un des instituteurs, et, sincèrement, comme
-quelqu’un qui n’est pas encore tout à fait tiré de la paresse du matin,
-elle dit:
-
---Mais oui, monsieur, je me dépêche, il va falloir commencer la journée.
-
- * * * * *
-
-Au bureau, Ferdinand trouva son ami Griffon très peiné: une nouvelle
-frasque d’Adèle, juste au moment où, satisfait des apparences, il
-commençait à s’organiser une occupation de mari tranquille: entouré de
-livres, il songeait à critiquer des œuvres littéraires au point de vue
-spécial de leur portée sociale. Et crac! sa pensée était tiraillée de
-force par l’imbroglio des absences de sa femme.
-
-Les employés, sujets aux épanchements, s’asseyaient dans le couloir sur
-un grand coffre en bois où logeait le combustible. Là, ils ne cessaient
-pas d’être présents; les allées et venues des garçons, des collègues,
-des chefs, du public leur indiquaient l’instant où ils devaient se
-précipiter vers le porte-plume.
-
-Griffon parlait bas, les avant-bras sur les genoux:
-
---Elle renoue je ne sais quelles aventures avec cette détestable madame
-de Mireille. Je l’ai encore suppliée: séparons-nous, tu vois bien, nous
-nous rendons l’un l’autre malheureux. Non! je suis condamné à cette
-existence cahotée. Ah! mon vieux tu as de la chance d’être bien marié,
-quoi qu’en dise Chaupillard.
-
-Et Griffon développait un thème coutumier:
-
---Une bonne compagne peut faire un grand artiste d’un simple praticien,
-une mauvaise compagne tue le génie le plus vivace. La pensée, pour
-rayonner, a besoin d’une atmosphère de sécurité, de bienveillance... Et
-ce n’est pas un paradoxe de dire que la femme améliore un artiste par
-les vêtements qu’elle lui raccommode... Tu travailles...
-
-Passa un vieillard égaré, à la recherche d’un introuvable garçon de
-bureau. Ferdinand, penché, une main sur le coffre, secoua la tête:
-
---Il ne faut pas exagérer; je suis diantrement gêné dans mes
-entournures. Parviendrai-je à pondre mon roman? Il me manque des rentes.
-
---Non, non et non! se fâcha Griffon. Est-il possible de ne pas
-comprendre? Le jour où tu vivrais de tes rentes, tu serais bien moins
-impressionnable, et l’art, sous toutes ses formes, c’est l’exposé vécu
-de la douleur.
-
---Oh! oh! contesta Ferdinand, avec le geste de s’égoutter les doigts,
-quoi de plus artistique que la froide beauté plastique!
-
---Mais, mon vieux, triompha Griffon, la plus impeccable femme nue de
-marbre est due à la torture du désir chez l’artiste, et c’est aussi
-l’exposé _a contrario_, de la douleur, ou, si tu préfères, du bonheur
-impossible à atteindre.
-
-Ferdinand, le visage éclairé d’un sourire intérieur, feignait un parti
-pris irréductible, par amitié. Au moins, pendant que Griffon discutait,
-il oubliait ses griefs domestiques, il ressaisissait sa personnalité;
-ses coudes enlevés de ses genoux s’agitaient, agressifs:
-
---Mais mon vieux, tu ne sauras me faire craquer d’admiration devant la
-magnificence de Vanderbilt, si tu n’as pas un peu crevé de faim. Nos
-sensations ne sont que du relatif: célébrer la beauté, c’est accuser la
-laideur.
-
-Le vieillard perdu approchait de nouveau.
-
---Va te promener! lança Ferdinand, en manière d’avis contraire.
-
-Le vieillard qui longeait le côté des fenêtres s’arrêta net, vira et
-parut entreprendre de compter les innombrables ouvertures symétriques
-sur la cour carrée. Une horloge marquait onze heures, il régla sa montre
-soigneusement, il sifflota même, comme un flâneur qui parcourrait le
-bâtiment pour son plaisir.
-
-Pendant qu’il tournait le dos, un garçon de bureau passa, avec une
-allure «de couloir»: une allure qui fuit l’interview, rapide, affairée.
-Le vieillard devina l’ombre glissante... trop tard! les basques bleues
-disparaissaient derrière une de ces portes interdites dont le bouton n’a
-pas d’arrêt pour les mains profanes. Le vieillard guigna les deux
-employés sur le coffre, et s’éloigna: le brun barbu parlait avec trop de
-véhémence.
-
-Ferdinand avait reconnu par expérience un _public_ égaré. Comme les
-allégations de Griffon n’étaient pas nouvelles et ne pouvaient pas
-servir dans son roman, il contracta les sourcils, en auditeur terrible,
-et laissa évader son attention. «Les gens perdus sont toujours timides,
-pensa-t-il; d’ailleurs, hardis, les gens ne s’égarent pas. La timidité
-est le vice initial des filles perdues, bien qu’ensuite elles affectent
-un air de tourisme décidé... Tiens, il faut que je prenne ça en note.»
-
-Griffon plaidait dans le désert.
-
---Je place au plus haut la sensibilité... Les écrivains dispensés par
-naissance du souci d’argent--et consécutivement de mille autres
-soucis,--feront des œuvres plus logiques, plus savantes, plus nobles
-peut-être, mais jamais aussi palpitantes que ceux ayant encore des
-racines dans la classe exploitée. Il faut que l’écrivain puisse _sentir
-personnellement_ l’injustice, la privation; or, rien de tel que d’être
-nu pour sentir les coups directement...
-
-Ici Griffon tapota la poitrine de Ferdinand:
-
---Moi-même, étant jeune, j’ai voulu comme tant d’autres, donner dans la
-littérature généreuse; j’ai vite reconnu mon infériorité de dilettante.
-
-Ferdinand, redevenu attentif, fut sur le point de conseiller: «Tu
-devrais t’y remettre, maintenant que tu as une femme qui te fait
-souffrir»; il haussa les épaules:
-
---La morale de ton boniment, mon canard, c’est que la condition parfaite
-pour un romancier n’existe pas. Riche, il ne sent pas directement,
-admettons; mais, sans-le-sou, les nécessités matérielles restreignent
-déplorablement sa production. Et tu ne peux pas me rassurer;
-parviendrai-je à gratter mon roman sur mes obligations d’employé? s’il
-n’y avait que mon temps de boulotté, je...
-
-Le vieillard égaré fit une nouvelle exploration dans le couloir aride;
-il s’adressa humblement à ces messieurs:
-
---Excusez-moi, je ne trouve pas d’appariteur: le bureau de monsieur
-Prestal?
-
-Ferdinand se leva:
-
---Ah! ah! fit-il, interrogeant l’horloge dans la cour, d’un air qui ne
-laissait pas espérer que M. Prestal fût à son bureau à une heure aussi
-insolite.
-
-Mais il ajouta d’un ton d’extrême obligeance:
-
---Si vous voulez bien venir avec moi, monsieur, je tâcherai de vous
-répondre.
-
-La journée finie, Ferdinand invita son ami:
-
---Viens donc jusqu’à la maison dire bonjour aux «loupiots», ils ont à te
-consulter au sujet de leur moteur détraqué, tu es l’homme de ressource
-pour eux. C’est rigouillard, ils ne me bassinent pas trop, ils savent
-parfaitement qu’il n’y a pas grand’chose à tirer de moi.
-
-Il souriait, par réminiscence paternelle, comme si une journée de bureau
-faisait un vide d’une année.
-
---Allons-y, accepta Griffon, je serai content de les voir; et puis, je
-te dis, ma femme est dans une crise fâcheuse... autant rentrer le plus
-tard possible, cela me dispensera peut-être de constater son absence.
-Prenons-nous le tramway? il va neiger.
-
-Ils s’arrêtèrent au bord du trottoir, perplexes. Ferdinand plaisanta:
-
---Après quelques années passées dans les bureaux à exercer le métier de
-manquer de décision, l’on ne sait même plus si l’on doit prendre
-l’omnibus, ou aller à pied. Marchons, va!
-
-Déprimés par leurs sept heures «de présence», les deux amis cheminèrent,
-comme des employés, sans parler, en fumant et en regardant les femmes.
-
-Ce fut seulement dans le bout de la rue Saussure habité par Ferdinand,
-que Griffon, mélancolique, dit, le front mobile à droite et à gauche:
-
---J’aime bien ton coin des Batignolles, c’est un restant de banlieue
-typique; les boutiques sont espacées entre des habitations de
-rez-de-chaussée; voici le commerce de vins avec saucissons d’Auvergne
-pendus derrière les vitres; voici le «Ressemelage américain», puis la
-«Spécialité de cafés, journaux et mercerie», et la blanchisserie de fin
-et de gros, grande comme un fer à repasser.
-
-Ferdinand montra l’enfilade à peu près déserte:
-
---Autres caractéristiques: il ne circule guère de voitures que le matin
-et le soir; dans la journée, il reste toujours assez de silence pour que
-l’on entende çà et là des oiseaux en cage. Et les marchands des quatre
-saisons connaissent les clientes par leur nom, comme des boutiquiers.
-Jusqu’aux fenêtres du troisième, ils s’abouchent: «Faut rien, m’ame
-Gluten?»
-
-Un arrêt, avant d’entrer dans la maison.
-
---Dame! ajouta Ferdinand par plaisanterie, un écrivain ne peut pas
-habiter n’importe où; il ne donne son maximum que grâce à l’affinité du
-milieu. Pige un peu comme cette rue vieille, médiocre, inoccupée, a un
-air «bonne femme». J’ai besoin toutefois de me sentir à proximité du
-mouvement fiévreux, violent; les sifflets de la gare Saint-Lazare
-m’entretiennent. Et tu vois la boutique de mon encadreur, juste en face
-mes fenêtres... pourrais-je me passer de cette devanture noire et jaune!
-le front au carreau, j’appuie ma méditation sur les baguettes de bois
-doré, de chêne, sur le portrait du général agrandi...
-
---Si nous montions? dit Griffon, il neige.
-
- * * * * *
-
-Le cas de madame Griffon était assez curieux.
-
-Malgré les objurgations les plus variées,--du mineur au majeur,--elle
-fréquentait assidument une ancienne condisciple mariée à un peintre
-amateur, très riche et nomade. M. de Mireille parcourait le globe à la
-recherche de sites inspirateurs.
-
-Ces dames trouvaient «galbeux» de hanter les ateliers montmartrois. Dans
-leurs expéditions, elles avaient découvert un artiste de génie, nommé
-Morlane et, entre autres fariboles, elles avaient entrepris de le rendre
-fou.
-
-Il était aux mains d’un trafiquant malin qui lui prenait tous ses
-tableaux, par traité, de façon à juste l’empêcher de mourir de faim.
-
-Morlane brûlé de passion n’avait souvent le moyen de gager ni modèle, ni
-maîtresse, et lorsque l’aubaine de quelque jolie fille venait à lui
-échoir, ce n’était jamais que de la chair bête, mal parée. Or, sa
-pauvreté offrait un côté pathologique: devant la grâce des manières, le
-vrai luxe des vêtements, l’authentique odeur d’élégance, en un mot,
-devant la véritable dame chic, Morlane tombait à une convoitise morbide,
-son être bouleversé agonisait, sa raison quittait le sommet.
-
-Madame Griffon et madame de Mireille s’amusaient à être les délices
-chères qu’un indigent regarde en frémissant. Sous prétexte de
-camaraderie obligeante, elles venaient, se dévêtissaient à peine,
-progressivement, juste ce qu’il fallait pour faire du mal.
-
-Elles avaient été admonestées inutilement par un habitué de l’atelier,
-le jeune Ribérol, critique d’art en disponibilité.
-
---Ménagez donc Morlane! Voyez-le se débattre et sombrer: son imagination
-lasse ne fournit plus le contrepoids indispensable à ses désirs.
-
-D’ailleurs, le beau Ribérol, mince, impeccable, verni, très salonnier
-d’attitude, avait peu insisté dans ses remontrances; il avait discerné
-soudain, qu’en l’occurrence, quelque chose s’offrait de mieux à faire
-que de défendre Morlane.
-
-Aguiché jusqu’à la frénésie, ce dernier aurait essayé de violenter une
-femme ordinaire, mais sa névrose comportait un total phénomène
-d’aboulie. Et les deux amies s’enhardissaient de comprendre que leurs
-dentelles, leur batiste, leur acabit physique, et leur condition sociale
-les protégeaient plus que des barreaux de fer.
-
-Mais, à ce jeu malsain, une propension sadique s’accrut chez ces dames,
-à la manière de l’alcoolisme. La ravissante Adèle se mit à faire
-souffrir son mari, de propos délibéré. Une véritable manie d’intoxiquée:
-elle fut poussée irrésistiblement à l’exaspérer en rentrant tard, en
-refusant de motiver ses absences autrement que par des dires absurdes,
-en affichant une grossièreté de poissarde.
-
-Dans le monde, au théâtre, à des bals, à des fêtes, elle prétendait
-s’exhiber comme devant Morlane; elle se décolletait à l’excès,
-recherchait les frôlements, se faisait provocante indécemment.
-
-Enfin, s’éveilla en elle une ardeur maladive, une impatience de la vie
-honnête et de la règle bourgeoise, et elle refusa plus que jamais le
-divorce. Par une contradiction du même genre, elle acceptait en
-imagination n’importe quel amant, excepté Morlane.
-
-Elle en vint à incriminer la fidélité de son mari comme une infériorité,
-un ridicule. Le mari capable de quelque passagère aventure est bien plus
-digne d’amour qu’un monsieur trop respectueux de «l’unité de lieu»; un
-époux si bien enrayé devient fastidieux comme un ouvrage austère. Tandis
-qu’un volage, ayant sacrifié là où d’autres ont sacrifié aussi, revêt
-les mérites, les défauts précieux de ses co-partageants; il se
-complique, il offre une sorte de pluralité tentante. Ce n’est plus ce
-personnage défini dont on se lasse vite: votre mari, c’est «l’homme».
-
- * * * * *
-
---Voici le mécanicien! cria Ferdinand aux enfants qui accouraient à son
-coup de sonnette.
-
-Le moteur éclopé fut apporté. Griffon s’installa dans la salle à manger.
-Georges à gauche, Albert à droite, se penchaient, fourraient le nez
-jusque sur ses mains.
-
-Il fallut une pince, un couteau, un bout de fil de fer et,--avant le
-signal: fonctionnez!--deux pichenettes sur la joue des conducteurs
-maladroits.
-
---Vraiment, menaça Griffon, je ne sais pas ce qui me retient de vous
-jeter quatre sous, là, sur la table, pour un demi-litre d’alcool et de
-vous forcer à chauffer ce moteur avant mon départ! Non, je ne peux pas
-me calmer: tenez! une pièce de cinq sous, il restera un sou pour acheter
-de sales bonbons qui vous donneront peut-être la colique... pouah!
-
---Avez-vous fini? demanda Marthe. J’ai reçu une lettre de Catherine
-Bise.
-
-Ferdinand s’assit en face de Griffon et se mit en devoir de lire tout
-haut. Les visages se firent graves: à cause de Catherine et à cause de
-cette voix secrète: «Attention! il s’agit du roman! il s’agit de cette
-chose promise et si incertaine!»
-
---La pauv’ bougresse! soupira Ferdinand, ça n’a pas été facile de lui
-enlever son idée de se placer à la campagne. Tu vois cette aberration,
-mon cher!
-
-Griffon se contenta de sourire. Marthe, debout, avait remarqué un
-froncement de contrariété à cette expression: «la pauv’ bougresse».
-Certes, Griffon gardait son air distingué dans la facétie même, mais,
-d’ordinaire, il aimait beaucoup le langage relâché de son ami. Et Marthe
-se souvint plus tard de ce blâme inexplicable.
-
-Ferdinand continua:
-
---Une mauviette de Paris, là-bas! tandis que la campagne nous envoie
-l’excédent de ses fortes filles!... Dis donc, Marthe, as-tu réfléchi à
-cette particularité qu’elle ne fait pas de fautes d’orthographe?
-
-«Madame, je réponds à votre dernière lettre, je me porte bien,
-seulement, mon ennui ne cesse pas à cause de mon petit Émile. Voilà six
-mois qu’on l’a emmené et j’ai peur de ne plus savoir comment il est.
-Souvent, je m’arrête, je me dis: «Est-ce que je l’ai encore dans ma
-mémoire?» Je ferme les yeux, je le vois; mais la peur ne me quitte pas:
-si, une fois, je ne le voyais pas, je recevrais un coup que, sans doute,
-je ne rouvrirais pas les yeux. Et puis, madame, un bébé change tous les
-jours! J’ai écrit à la nourrice pour demander qu’elle le fasse
-photographier, elle ne m’a pas répondu, elle ne veut plus m’écrire
-qu’une fois par mois, comme d’usage. Madame, c’est bien malheureux
-d’avoir vingt ans et de n’avoir qu’un pauvre enfant qui ne vous connaît
-pas. Alors, madame, je crois que je ne pourrai pas durer, je vous
-demanderai à faire revenir mon petit plus près de Paris, que je puisse
-aller le voir, chaque mois, à ma demi-journée de congé. Madame, si le
-mois de nourrice est plus cher, ça ne fait rien, je donnerai tout ce que
-je gagne, je n’ai besoin de rien et je me raccommode quand tout le monde
-est couché. Madame, je vous embrasse et je salue vos fils et aussi
-monsieur.»
-
-Au moment d’emporter le moteur réparé, les garçons avaient retenu l’élan
-de leur joie pour écouter.
-
-A l’accent de la lecture, Albert considéra le papier de la lettre, le
-visage de son père, et devint sérieux. Georges eut un regard sans objet,
-tout intérieur et devint triste.
-
-Cette manifestation de deux tempéraments différents dura bien deux
-minutes: une vocifération hilare accompagna le moteur dans la chambre
-voisine.
-
-Ferdinand, méditatif, posa la lettre:
-
---C’est la plainte inlassable de la femelle mise hors nature.
-
---Un peu moins de bruit, les chauffeurs! ordonna Marthe, balancée, qui,
-le moulin à poivre à la main et les yeux sur Griffon, avait à mettre son
-grain dans la cuisine et dans la conversation.
-
-Griffon hochait la tête impérieusement vers Ferdinand:
-
---Mieux que ça! Cette victime sans culture et de vulgaire extraction
-n’est pas une inférieure. Elle n’appartient à aucune de nos classes
-définies où les facteurs argent et instruction sont prédominants; elle
-est d’une classe spontanée... Me comprends-tu? Le don d’émotion lui
-confère une sorte d’aristocratie. Moi, par évocation mentale, je
-l’assimile à telle tragédienne sortie du peuple, et qui,--sans le
-Conservatoire,--du premier coup, fut une grande artiste.
-
-Ferdinand appela le témoignage de sa femme:
-
---Que t’ai-je dit, Marthe, quand nous sommes allés voir Catherine?
-Devant le tragique indéfinissable de son visage, j’ai éprouvé cette
-déférence, cette très vague humilité dont nous ne pouvons nous défendre
-devant une personne «de la haute».
-
- * * * * *
-
-On s’occupa de faire revenir le petit Émile dans la banlieue ouest de
-Paris.
-
-Des difficultés surgirent. La nourrice de province gémissait et se
-cramponnait comme si on lui eût arraché un sac d’écus. Elle prétendait
-qu’un tiers inconnu lui avait recommandé le marmot, et lui avait promis
-qu’en récompense de ses bons soins elle l’élèverait entièrement.
-
-Griffon et Ferdinand se taquinaient l’un l’autre au sujet du mystérieux
-protecteur.
-
---Dis donc, Ferdinand, tu as demandé un jour de congé, on n’a jamais
-bien su pourquoi.
-
---Et toi? tu t’es absenté pour être témoin dans une affaire grave, duel
-ou mariage?... Est-ce qu’elle a survécu à sa blessure, la mariée?
-
-La vérité était que Griffon, l’esprit travaillé par la détresse de
-Catherine, s’était décidé à une mesure pratique en faveur de l’enfant.
-Et la dissemblance extrême de deux hommes à physionomie pareillement
-généreuse se pouvait constater là totalement: Ferdinand concentrait sur
-la fille-mère une pitié perspicace, de chair vibrante, mais--heureux en
-affection et artiste pas riche,--sa pitié restait dans sa peau, en
-quelque sorte, et profitait surtout à la littérature; Griffon n’avait
-pas vu Catherine et ne palpitait pas, sa pitié théorique était plus
-large, et--bourgeois aisé, malheureux en affection,--il avait agi.
-
-Du reste, l’aventure matrimoniale de Griffon était typique. Au lieu
-d’accepter un parti avantageux et de vivre en rentier, il s’était
-persuadé de prendre un emploi et d’épouser une femme sans dot, «par
-réaction contre l’égoïsme de classe». Bon par nature, il voulait encore
-se compléter par du raisonnement et de la préméditation. Il y avait,
-chez lui, une préoccupation livresque de morale, de justice, qui ne se
-rencontre d’ordinaire que dans les discours ennuyeux et déplacés des
-personnages artificiels chers aux littérateurs débutants ou finissants.
-
-Une fois, les deux amis s’étaient un peu fâchés à propos d’une
-entreprise révolutionnaire.
-
---Moi, dit Ferdinand, j’ai vingt francs maigrement, je souscris en
-paroles de propagande. Toi, tu as cent francs, tu envoies quarante sous
-de ton superflu pour préserver le reste. Comparons nos mérites.
-
-Le parallèle n’était pas juste. En tout état de cause, Griffon valait
-mieux que Ferdinand pour la générosité effective; il cherchait avec
-persévérance à rendre service et se dépensait volontiers en démarches
-pénibles. Ferdinand, attaché à une ambition définie, n’était pas capable
-de grand sacrifice pour autrui.
-
-Un autre aspect.
-
-Par principes de famille devenus goûts personnels et par discipline
-intellectuelle, Griffon conservait une parfaite tenue d’existence. Or,
-malgré l’amitié sincère jusqu’au sans-gêne du tutoiement, quelque chose
-comme une différence de race empêchait Ferdinand de montrer le fin fond
-de lui-même à Griffon. Tandis qu’au contraire ce même Ferdinand étalait
-fraternellement sa nature de rechange devant un autre ami, Jeannin,
-littérateur de profession, juste assez débauché pour s’enfiévrer d’un
-immense talent.
-
-Jeannin était un peu pour Ferdinand ce que madame de Mireille était pour
-madame Griffon.
-
-Chaupillard avait formulé cette classification en ne médisant qu’à
-moitié: Prestal et la petite Griffon, genre égoïste, sensuels suspects;
-Griffon et madame Prestal, genre dévoué, fournisseurs honnêtes.
-
-Au sortir de l’adolescence, Ferdinand et Jeannin s’étaient rencontrés
-dans une bibliothèque. Instantanément, ils s’étaient mirés l’un dans
-l’autre et ils avaient eu plaisir à se retrouver, à rapprocher leur même
-sourire restreint. Leur première conversation les avait liés pour
-toujours.
-
-Aux fins de journée, souvent ils erraient côte à côte, portant
-interminablement par les rues cet incurable _mal triste_ des artistes,
-cette convoitise mâle, infiltration même de la désolation, qui leur
-faisait dire au milieu de l’activité gaie des faubourgs populeux:
-
---Nous sommes des damnés sans espoir: l’art n’est qu’un degré spirituel
-et douloureux d’hystérie. Aucune possession ne nous rend la sérénité,
-car c’est l’au delà de la chair, c’est le beau sensible, l’éternel de
-l’être, que nous cherchons.
-
-Après le mariage de Ferdinand, Griffon était devenu l’ami de tous les
-jours, mais Jeannin, dans le lointain, était resté le sosie.
-
-Jeannin, âgé maintenant de trente-six ans, maigre sans être grand,
-moustache et barbiche rousses, avait une bouche impressionnante, au
-rictus creusé, mobile--et, comme si le serrement d’amertume eût fait
-évaser le haut de la face,--un vaste front tourmenté. «Le poids de ses
-yeux gris courbait un peu son nez», avait dit un biographe. Les gens
-ordinaires,--à le voir, à l’entendre,--le jugeaient «inoffensif et
-amusant».
-
-De temps en temps, Ferdinand sortait seul le soir, après dîner:
-rendez-vous avec Jeannin. Marthe, qui n’avait jamais vu cet ami, se
-réjouissait plutôt, du moment que ça faisait plaisir à son mari, de
-sortir, et du moment qu’il s’agissait de littérature... La force même de
-ses sentiments affectueux et l’extrême souci du bien-être familial lui
-enlevaient toute faculté soupçonneuse, et toute perspicacité hors d’un
-certain cercle.
-
-Quelquefois aussi, Ferdinand rentrait en retard du bureau; on
-l’attendait avec inquiétude à la maison.
-
---J’ai vu Jeannin, prononçait-il, l’air préoccupé, sans plus
-d’explication.
-
-Cela suffisait; immédiatement, Marthe n’avait plus qu’une pensée:
-
---Il s’agit du roman. Quelle dette considérable! Mais aussi, après
-l’acquittement, Ferdinand sera joliment récompensé de ses peines!
-
-Et, comme c’était elle qui découpait et servait à table, elle
-choisissait avec un redoublement de tendresse le meilleur du plat pour
-Ferdinand.
-
-
-
-
-V
-
-
-La trompeuse réconciliation visita le ménage Griffon à peu près dans les
-délais habituels.
-
-Aussitôt, bien entendu, les Prestal furent invités au dîner
-d’affermissement.
-
-Ce fut un samedi, pour que les enfants pussent compenser la veillée par
-une grasse matinée, le lendemain.
-
-Ferdinand posa un rouleau de papier sur l’étagère du dressoir normand,
-derrière sa chaise: un chapitre de son roman qu’il lirait après le
-dessert, selon l’engagement pris quelques mois auparavant.
-
-Madame Griffon réclamait cette lecture depuis le lendemain de la
-promesse.
-
-Le sort de Catherine et, par corrélation, le roman faisaient l’effet
-d’une inoculation dans sa vie. Elle pensait à chaque instant «à cette
-manigance de fille-mère». Curiosité? Charité? Inquiétude? Impossible de
-discerner.
-
-Alors, elle voulut que ce je-ne-sais-quoi fût du contentement, bon gré
-mal gré. Ainsi, une personne dont les mains deviendraient brûlantes
-déciderait: c’est signe de santé, non pas de fièvre.
-
-Son parti était pris: elle se réjouissait que Marthe eût un mari
-écrivain, elle n’était pas envieuse. Elle se réjouissait que Catherine
-servît à faire un roman; elle se moquait pas mal de cette héroïne et
-tant mieux si quelqu’un s’occupait de ses litanies: cela dispensait
-d’autres personnes d’exercer leur pitié.
-
-Pour certains motifs aussi, la jolie femme, prompte à grossir les
-événements, portée à en chercher exclusivement le côté divertissant,
-avait voulu célébrer comme une fête «la première lecture». Elle avait
-trouvé là l’occasion d’oublier de bonne foi ses frasques récentes, et de
-vieillir l’actuelle réconciliation; en dehors du roman commencé, tout
-devenait secondaire et histoire ancienne.
-
-Vraiment, par une illusion étonnante, elle était heureuse à plein, comme
-d’une réussite personnelle. Depuis trois jours elle s’agitait en
-préparatifs inusités.
-
-A peine placés à leur bout de table, Albert et Georges firent: «Oh! oh!»
-en montrant deux bouteilles de champagne sur le dressoir de chaque côté
-du vase chinois.
-
---Ah! mais! les mioches, proclama vivement madame Griffon, vous allez
-voir, ce n’est pas «de la petite bière», aujourd’hui! quand vous serez
-grands, vous vous rappellerez la date!
-
---Redresse-toi, mon vieux, dit Griffon qui finissait par «marcher»
-aussi.
-
-Et il présentait à Ferdinand un menu imprimé: _Dîner littéraire du 28
-mai_.
-
---Sapristi, fallait prévenir! Nous n’aurions pas emmené les gosses: un
-dîner littéraire est nécessairement orgiaque.
-
-Marthe était fort sensible aux frais faits en l’honneur de son mari. La
-satisfaction avivait les joues des deux femmes. Un coup de joie enlevait
-aussi à Ferdinand son masque de fatigue studieuse et, chez Griffon,
-effaçait une certaine dépression de voyage nuptial.
-
-Les Prestal surtout étaient comme débarrassés d’une inquiétude,
-remarquait Griffon: Ferdinand n’était pas encore _un romancier_, mais
-enfin, il approchait.
-
-La bonne à tête de tortue était partie.
-
---Figurez-vous, éclata madame Griffon, qu’elle avait aussi un rejeton en
-nourrice et, Dieu me me pardonne! elle était jalouse de votre Catherine!
-Alors, non... je ne sais pas ce que j’ai éprouvé: je lui ai donné tout
-mon argent, pourvu qu’elle s’en aille; elle a été bien contente; je lui
-avais dit de m’écrire comme fait Catherine... mais ça m’ennuie
-maintenant, s’il faut répondre.
-
-La nouvelle bonne, toute jeune, éveillée comme une souris, plaisantait
-avec les enfants. Dans son va-et-vient derrière les chaises, elle
-ouvrait de grands yeux ronds vers les friandises du dressoir et remuait
-les mâchoires, par simulacre de tout avaler, ou bien elle feignait de
-chanceler en portant à deux mains une assiette vide. Albert et Georges
-suivaient avec ravissement sa frimousse drôle. C’était une de ces
-servantes qui ont la faculté d’être en fête les jours de fête et,
-littéralement, de de se croire _invitées_, chaque fois qu’elles ont du
-monde en supplément à servir.
-
-La soirée même offrait son charme: à sept heures on était à table avec
-une clarté de midi, les fenêtres ouvertes. Le soleil déclinant brillait
-rouge dans les vitres et complétait le décor vif des roses bottelées à
-pleins vases, sur la table, sur le buffet, sur la jardinière.
-
-De l’autre côté de la rue assez étroite, nombre de fenêtres regardaient
-la salle à manger. Pour madame Griffon, la constatation des voisins
-ajoutait beaucoup aux agréments d’un gala; elle jetait les yeux sur la
-façade, à chaque instant; un jeune ménage dînait, juste à étage
-correspondant.
-
-Elle exigea un premier toast, tout de suite après la soupe; elle se leva
-comme Albert et Georges, trinqua trop fort comme eux, leva son verre
-au-dessus de sa tête. Le jeune mari d’en face était très bien de sa
-personne.
-
-Elle approuva vivement Albert d’avoir renversé son eau rougie sur la
-nappe; c’était bon signe pour le roman et le présage serait encore
-meilleur si quelque vaisselle était cassée au cours du repas.
-
---Ma petite Maria, un torchon! cria Georges.
-
---Comment, tu es déjà si ami avec la bonne? s’émerveilla Griffon.
-
---Moi aussi, je suis ami? réclama Albert.
-
---Certainement, monsieur Albert.
-
-Et tout y était: une rougeur subite aux joues de Maria, un accent moitié
-d’obéissance, moitié de séduction; il ne manquait à Albert que d’avoir
-sept ans de plus.
-
-Ferdinand fit la remarque par clignements d’yeux; on félicita Maria et
-les enfants de leur vieille camaraderie d’une heure; toutes les phrases
-prenaient double sens, on riait d’un rien.
-
-A un moment, madame Griffon fut obligée d’aller calmer à la fenêtre une
-hilarité convulsive. Marthe avait mélangé comiquement deux idées:
-
---Ah! des truffes!... Si j’avais su, nous aurions fait toilette.
-
---Il y a des truffes! cria Ferdinand; moi, si j’avais su, j’aurais
-ajouté quelques épithètes rares à mon chapitre.
-
---Oui! proposa Griffon gaiement, des «vocables prestigieux», comme tu en
-piquais après coup dans tes premières nouvelles.
-
-Les deux amis échangèrent un long regard amusé. Ils évoquaient l’époque
-déjà lointaine où Ferdinand ballotté, ignorant l’endroit précis de sa
-propre originalité, avait souhaité d’égaler en ostentation les virtuoses
-parvenus qui faisaient chatoyer une idéologie bien apprise, ou qui
-enchâssaient patiemment des locutions précieuses dans des phrases d’art,
-pour l’unique projet d’éblouir le monde.
-
---Hein! compléta Griffon, heureusement que tu possédais un tempérament
-net qui s’est dégagé!
-
---Peut-être... mais tu m’as montré le premier la colossale distance
-entre les productions «tout en mots», et les productions en «substance
-tressaillante...»
-
-Ferdinand exprimait par son accent qu’il citait des paroles dévouées,
-maintes fois entendues.
-
---Ah! oui, vous savez, avoua madame Griffon, vos nouvelles que j’ai lues
-dans les revues, avant de vous connaître, je n’y ai rien compris... Et
-je croyais que vous aviez de grands cheveux, un air fatal, je me
-préparais à être subjuguée... mais vous n’avez d’artiste que le
-regard...
-
-Vu le tour fastidieux que prenait la conversation, le jeune Albert se
-dérangea subrepticement, et vissa une cigarette en mie de pain à l’un
-des bonshommes du dressoir normand.
-
-Ferdinand affectait peut-être trop de donner tout son rire à sa femme:
-
---Jadis une personne frivole m’a beaucoup flatté en affirmant que
-j’avais des yeux de sorcière... C’est ma galette qui a passé au sabbat,
-de c’t’affaire-là!... Griffon, si Albert quitte encore la table, ne lui
-sers pas de bombe glacée.
-
-Le jour baissait. Maria allumait la lampe et les bougies du lustre; en
-penchant son buste au travers de la table, elle forçait la conversation
-à se séparer en deux. Griffon et Ferdinand se heurtaient du coude à
-cause de la gorge de Maria très «fruit vert», sous une mince étoffe
-tendue.
-
-Madame Griffon se tournait comme pour une confidence, et son plaisir
-augmentait de ce que, maintenant, la plupart des fenêtres de la rue
-étaient occupées:
-
---Avez-vous eu des pensionnaires cocasses, à l’ouvroir, ces temps
-derniers?
-
---Il est arrivé, avant-hier, une espèce de vieille bohémienne, ci-devant
-«presseuse d’aveugle chanteur». Son métier était de conduire un aveugle
-par les rues et de le serrer, sur le côté, pour faire sortir la mélodie,
-le temps voulu, lorsque passaient des gens susceptibles de lâcher un
-sou. Mais elle a laissé renverser son Œdipe par un auto; ses
-concurrentes l’ont discréditée sur le marché, aucun aveugle ne veut plus
-de ses pinçons, tout son apprentissage est perdu.
-
-Ferdinand et Griffon parlaient d’un roman très beau paru récemment:
-
---As-tu déjà cherché à préciser la parenté indubitable qui existe entre
-les chefs-d’œuvre, fussent-ils des genres les plus différents? demandait
-Griffon avec un sourire fin, attendri.
-
-Puis d’une voix pénétrante, il exposa une théorie:
-
---Mon vieux, si l’on pouvait analyser chimiquement les productions
-artistiques et doser leurs ingrédients constitutifs...
-
-Ferdinand, chatouillé au bon endroit, buvait du bordeaux sans faire
-attention, servi sournoisement par madame Griffon; il tendait la joue
-vers Griffon et regardait le petit Georges sans le voir; cette sorte
-d’extase cessa tout à coup:
-
---Mais qu’est-ce que tu as donc, Georges, à paraître si malheureux?
-
---Parbleu! cria madame Griffon à son mari, tu bénis la bombe avec ta
-spatule et tu n’y touches pas! Georges voit avec désespoir que tout sera
-fondu avant que tu aies fini tes discours.
-
---Mon petit Geo s’embête comme un cafard dans un pain de quatre livres,
-prononça Albert.
-
---Bah! où as-tu chipé cette comparaison?
-
-Mais Albert rougit, et aucune exhortation ne put dévoiler l’origine de
-la repartie.
-
---Il tiendra de son père, dit Griffon en riant; il sera hospitalier pour
-les mots errants... Tiens, tu auras la plus grosse part.
-
-A la fin du dîner,--peut-être le bordeaux et le champagne aidant,--la
-charmante Adèle devenait sage et sensible:
-
---Vous savez, maintenant, madame Prestal, je me mets à la couture, je
-ferai toutes mes robes moi-même; j’ai déjà appliqué une collerette de
-dentelle sur un corsage.
-
-Marthe riait intérieurement de la sincérité de cette éphémère
-résolution. Et elle pensait à un parent de son mari, «l’oncle poivrot»
-qui, un jour, était venu, jurant d’employer désormais toute sa paie à
-«s’acheter des frusques», à preuve que, cette fois-là, sur l’argent de
-sa quinzaine, il s’était acheté une paire de boutons de deux sous.
-
-Consciente des égards dus à son nouveau mérite, madame Griffon éleva
-soudain une protestation:
-
---Vous n’allez pas continuer à nous embêter avec votre littérature?
-
---Voyons, répliqua son mari, c’est toi-même qui as intitulé notre
-réunion «dîner littéraire».
-
---Parfaitement: tout à l’heure monsieur Prestal lira, et ce sera la
-partie littéraire; mais, en attendant, les messieurs, dans un dîner,
-doivent complimenter les dames et non pas causer entre eux, comme vous
-faites.
-
---Entendu! Ferdinand achève seulement une explication, le temps que
-Maria fait le service.
-
-Maria s’éternisait à enlever les miettes avec une brosse; la plupart des
-chapelures s’incrustaient dans la nappe, ne lâchaient pas prise;
-quelques-unes sautaient par-dessus la brosse, retournant au milieu, vers
-le chemin de table.
-
-Sur un coup d’œil orageux de madame Griffon, Marthe avança la main.
-
---Permettez, je me charge de prononcer la clôture.
-
-Et, demi-sérieuse, s’adressant à son mari, en femme pratique, soucieuse
-des échéances, elle déclara:
-
---Je crois qu’il ne faut pas trop se préoccuper de la règle du
-chef-d’œuvre; il y a quantité d’artistes qui ne réalisent jamais rien,
-tellement ils ont peur d’oublier une des conditions de la perfection.
-
-Alors, Griffon, un peu moqueur, fit rougir Marthe:
-
---Rassurez-vous, Ferdinand travaille; la théorie du beau ne le tracasse
-qu’après coup... Ne craignez donc pas! Il le fera, son roman!
-
- * * * * *
-
-Pour la lecture, on ne quitta pas la table. Albert et Georges furent
-installés à côté, dans le salon, l’un avec le _Pêle-Mêle_, l’autre avec
-_l’Illustration_.
-
-Maria, par la porte du couloir, venait leur rendre de petites visites.
-Comme les enfants, elle avait goûté au champagne. Ils riaient des
-images, tous les trois et s’embrassaient avec, obscurément, une idée de
-dessert, ayant, tous trois, un velouté de joues savoureux. Les deux
-garçons tombaient sur la figure de Maria n’importe où. Maria évitait les
-rencontres de lèvres, sans pensée, par instinct femelle.
-
- * * * * *
-
-Ferdinand lisait à sa façon. Par une exagération de la tonalité placide,
-ingénue, il dégageait en gros relief les passages d’ironie cruelle; mais
-parfois, il rendait douteuse l’intention d’une phrase; parfois aussi, la
-défaillance des finales trahissait sa vibration intérieure.
-
-A un moment, madame Griffon envoya un de ces rires qui accueillent les
-heureuses trouvailles. Ferdinand fit une pause, but du café, arrangea
-ses papiers, puis certifia, le menton avancé:
-
---Vous savez, tout ça est arrivé à Catherine Bise. J’ai préféré le nom
-de «Marie» parce qu’il est de style.
-
-Il reprit son accent doux, en désaccord avec le creusé du visage.
-
- * * * * *
-
-«Enfin, le bureau de placement réussit à caser la fille enceinte. Et
-dans quelles conditions touchantes! Les preneurs avaient demandé
-eux-mêmes une bonne de rebut,--très honnête au point de vue du bien
-d’autrui, fichtre! et très courageuse, très capable, très docile,
-bigre!--mais cependant affligée de quelque tare monstrueuse.
-
-»--Enceinte! avait dit le placeur, les mains ouvertes par l’évidence, on
-ne peut pas trouver pire!... Et c’est une race maigre, nerveuse, n’ayez
-crainte, ça travaillera jusqu’au dernier moment, jusqu’au fiacre de
-l’hôpital... Et ça supporte tout sans broncher, par une idée de bête qui
-défend son ventre... Vous pensez que je m’y connais, depuis le temps! Il
-en a passé sur mes registres, malheureusement! Mais je vous certifie que
-ce n’est pas du tout cette espèce-là qui se fiche à la Seine.
-
-»Les nouveaux patrons de Marie étaient des philanthropes de carrière,
-membres de sociétés, de comités, de patronages, candidats à tous les
-concours de dévouement, à toutes les réclames, à toutes les primes de
-sauvetage. Leur incommensurable amour de l’humanité était attesté par de
-nombreuses récompenses, et ils cherchaient continuellement à enrichir
-leur palmarès.
-
-»Ils devaient par conséquent fournir échantillon à volonté, ils devaient
-tenir exposition permanente de magnanimité.
-
-»Ils venaient de perdre une orpheline, morte d’ingratitude, on pouvait
-le dire, n’ayant jamais pu s’habituer à leur sollicitude. Et combien
-d’autres charités n’avaient-ils pas épuisées ainsi, jusqu’à disparition
-des bénéficiaires!
-
-»Dès qu’ils furent en possession de la bonne enceinte, ils l’exhibèrent
-à profusion, à grand renfort de discours et de simulacres.
-
-»Ils convoquaient des experts ou des réfractaires à convertir; ils la
-sortaient, la conduisaient chez des amateurs, ou chez des professionnels
-de la bienfaisance; ils l’opposaient à des concurrents; ils
-s’acharnaient à rencontrer par hasard des gazetiers en actes méritants.
-
-»Et ils proclamaient avec une bonhomie exercée, sur un ton de négligence
-indéroutable:
-
-»--Qu’est-ce que vous voulez? Nous sommes comme ça, des incorrigibles de
-la générosité, des risque-tout. Tant pis! Il en résultera ce qu’il en
-résultera... Cette fille, nous ne savons d’où elle sort, nous l’avons
-recueillie à cause même de sa déplorable conduite... Et nous la
-garderons jusqu’au bout! Nous subirons les dommages, car vous pensez ce
-qu’on peut attendre d’une telle moralité! Le bureau de placement même a
-essayé de nous dissuader... De fait, regardez un peu: croyez-vous
-qu’elle a le masque vilainement! Et quelle difformité intolérable! Le
-fardeau est tout à droite... tournez-vous donc, Marie... oui, beaucoup
-plus à droite...
-
-»De jour en jour, ils guettaient, ils exposaient, ils dénudaient les
-progrès de la grossesse. Pas un instant, ils ne laissaient la fille dans
-l’ombre reposante qu’elle convoitait.
-
-»Quand ils ne faisaient pas palpiter en public sa chair, sa laideur et
-sa honte, ils harcelaient de tout près, à la piste, sa résignation
-laborieuse:
-
-»--Profitez de notre charité! Travaillez! Soyez heureuse de ne pas
-manquer d’ouvrage.
-
-»Leur appartement spacieux était hanté d’une si nombreuse clientèle que
-l’entretien du ménage aurait fatigué deux robustes manœuvres.
-
-»De l’aube au milieu de la nuit, la bonne allait, allait, telle une bête
-traquée. Muette, harassée, lourde, couverte d’opprobre, elle marchait,
-elle trottait, elle s’enlevait brusquement avec cette agilité gamine
-qu’un coup de fouet fait jaillir des carcasses les plus recrues.
-
-»--Frottez le parquet, cirez les meubles, faites une lessive. Profitez
-de notre charité.
-
-»Elle laissait, çà et là, des regards, des tressaillements, comme des
-traînées de sang.
-
-»Chez les malades et chez les forçats, le pire sentiment de défaillance
-physique et de détresse morale s’appesantit le soir, après la pitance:
-la journée s’en va et l’évocation de «demain» arrive! Alors, on voudrait
-désespérément se blottir en un coin perdu, loin des duretés du monde; on
-voudrait, quitte à en mourir, pleurer silencieusement, interminablement,
-la tête cachée; on voudrait laisser son pauvre corps s’écrouler, on
-voudrait jusqu’à crier, jusqu’à pâmoison, embrasser sa mère, ou
-seulement une créature consentante, ou seulement une chose douce, un
-souvenir d’enfance.
-
-»Si la galérienne se nomme Marie, sa joue mourante tombe et s’appuie et
-sanglote sur un tablier bleu mis en paquet au coin de la table de
-cuisine...
-
-»Debout, misérable! C’est la sonnette du salon!
-
-»Debout, et vite et vite! Debout, ce cœur, et ces yeux et cette pensée!
-Debout, cette agonie!
-
-»L’éclat lumineux des lampes! La projection des glaces! Les fauteuils
-brillamment occupés! Et vlan! à droite; et vlan! à gauche; et vlan! à
-pleine face, la curiosité préparée cinglante.
-
-»Mais l’insulte sèche, c’est presque raffermissant; attends un peu! Et
-que tes mains gercées, tes mains d’esclave pendent comme des loques.
-
-»De petits cris effarouchés, un recul de dame sujette aux vapeurs, une
-gesticulation scénique, et une voix distinguée, plaintive et si pleine
-de philanthropie:
-
-»--Ah! quelle horreur!
-
-»Et la patronne:
-
-»--Avancez, Marie... Faites donc un visage plus aimable, n’ayez pas
-scrupule, souriez, laissez-vous aller... inutile de dissimuler votre
-naturel... Ces dames savent, tout le monde est renseigné.
-
-»Alors, la voix languissante vers la patronne:
-
-»--Vraiment, ma chère, vous méritez tous les prix Montyon.
-
-»Puis la même voix, ayant peur de se salir:
-
-»--Approchez, ma pauvre fille, car moi aussi, je veux m’aguerrir.
-
-»Et l’habileté complimenteuse de la dame s’empare de Marie.
-L’exhortation, d’apparence théorique et impersonnelle, s’acharne vers ce
-résumé: «Vous rendez-vous bien compte de la vertu de votre bienfaitrice?
-Comprenez-vous ce sacrifice incroyable! Êtes-vous reconnaissante et
-aussi êtes vous repentante? Pensez-vous à atténuer vos torts envers la
-société par une activité incessante, un zèle sans bornes? Pensez-vous,
-malheureuse, à payer la dette de votre déshonneur?»
-
-»D’autres voix, pour varier, interviennent dans ce sens:
-
-»--Avancez que nous vous disions de quelle hauteur notre pitié descend à
-vous.--Venez recevoir l’eau glacée de notre éloquence.--Venez, que notre
-gluante commisération se ventouse à votre misère.
-
-»Et il faut dire merci. D’inflexibles griffes, au profond des
-entrailles, contraignent Marie à dire merci!
-
-»Et voilà qu’un jour, la fruitière, madame Fouchtrain, braillant sans
-vergogne, envoya une rude bourrade à Marie:
-
-»--Retirez-vous donc de dedans mes jambes! Avec vot’sacré ventre vous
-emplissez la boutique! Fourrez-vous dans un coin!
-
-»Marie tendit les bras. Sa bouche, ses yeux, toute sa substance se
-précipita frémissante, avide. Puis, exhalant ce qui restait de faculté
-affectueuse dans sa pantelante carcasse, elle chevrota:
-
-»--Vous ne connaîtriez pas une place où l’on serait battue?»
-
-Là se termina la lecture.
-
-Les appréciations laudatives suivirent, pendant que Ferdinand arrangeait
-ses feuillets avec un soin exagéré.
-
---Il y aura encore des retouches, dit Marthe heureuse, avec la fausse
-modestie d’une maman de lauréat scolaire.
-
---Je trouve seulement l’oraison des belles dames un peu «répétée», dit
-Griffon, selon sa pure amitié scrupuleuse; je te l’ai déjà signalé: tu
-as le défaut de vouloir trop prouver.
-
---Ce que c’est bien lu! s’émerveilla madame Griffon en avalant Ferdinand
-d’un écarquillement empressé, comme ferait une courtisane pour un
-monsieur dont elle viendrait d’apprendre la grandissime richesse.
-
-Puis elle demeura un instant méditative et même avachie de sagesse, de
-bonté. Elle cligna vers le vase chinois (le seul gain de sa vie), et
-elle chuchota, comme si Marthe aspirait à cette concession depuis des
-éternités:
-
---Soyez tranquille, un de ces jours je le casserai... je ne taquinerai
-plus mon mari avec.
-
-La bonne apporta du thé.
-
-Le jeu des facultés cérébrales étant de comparer sans cesse, on examina
-Maria, d’un commun mouvement. Son visage rouge et content d’écolière en
-récréation reflétait la confiance, la bienheureuse imprévoyance; et, en
-même temps, on lui vit avec plaisir un ventre tout plat, un je ne sais
-quoi de non éclos.
-
-Ferdinand, gêné comme tout auteur qui se délecte des louanges et veut en
-paraître détaché, trouva cette diversion maladroite:
-
---Et vous, Maria, qu’est-ce que vous dites de ça?
-
-Il présentait son manuscrit.
-
-Sérieusement, avec le regret de ne pouvoir fournir son avis, la bonne
-s’excusa:
-
---J’ai pas écouté, monsieur. J’ai seulement été un peu dans le salon
-auprès des enfants.
-
---Comment! Vous n’écoutez pas aux portes! Si vous ne vous mettez pas au
-courant de votre métier, on ne vous augmentera pas, sermonna Ferdinand.
-
---Ne faites pas attention, Maria, monsieur Prestal est un taquin, dit
-aimablement la maîtresse de la maison.
-
---Et soyez toujours amie avec les enfants, et gaie comme une excellente
-personne, appuya Marthe, toute affectueuse.
-
---Parbleu! elle ne demande qu’à rester enfant, elle a bien raison; si
-elle veut, ici, elle n’aura jamais de soucis, promit madame Griffon.
-
-Et les deux femmes lui souriaient à bouche tendue, par une cordiale
-solidarité de sexe.
-
-Derrière elle, entre les couples, s’échangea une gaieté d’yeux
-contenant, nécessairement, cette efflorescence de pensée:
-
---Parfaitement, monsieur mon mari, il n’y a sur la terre que la
-succulence féminine et, par-dessus tout, la mienne propre.
-
---Eh! eh! ma chère, je ne peux pas répondre de ma royauté masculine...
-
-Les garçons vinrent croquer un canard, puis retournèrent à leurs images.
-
-On parla de Catherine Bise qui n’était pas encore assouvie, quoiqu’elle
-pût, maintenant, une fois par mois, aller voir son petit Émile, à une
-heure de Paris. Mais quoi! Sans métier appris, sans aptitude spéciale,
-la seule profession «à manger du pain» était encore celle de servante.
-
---Je continue pourtant à lui chercher une situation préférable, dit
-Marthe avec un hochement perplexe.
-
-Il y eut un silence consacré à la difficile solution. Ferdinand fumait,
-et son regard s’absentait par la fenêtre ouverte. Griffon quitta sa
-place et passa dans la pièce voisine; on l’entendit interpeller Albert
-et Georges sur un ton gouailleur, mal en train.
-
-Alors sa femme eut un accès d’agacement incompréhensible:
-
---Ah! puis! votre Catherine finit par nous ennuyer avec son moutard; il
-ne faut pas être insatiable non plus.
-
-Les Prestal, ébaubis, la regardèrent: elle avait voulu une fête en
-l’honneur du livre consacré à Catherine; comment pouvait-elle séparer
-ainsi Catherine du roman?
-
-Elle se mit à rire d’ailleurs, consciente de son incohérence:
-
---J’ai proposé un dîner littéraire et non un dîner philanthropique. Vous
-prenez tout à coup des mines d’enterrement... Vous savez, j’aime pas
-qu’on s’occupe de choses tristes, surtout quand on n’y peut rien.
-Pourtant, j’aime bien les romans tristes et surtout les pièces de
-théâtre. Oh! j’adore les drames où l’on pleure. Tenez, justement, on en
-joue un à la Porte-Saint-Martin, je veux que mon mari m’y conduise; ça
-soulage beaucoup de pleurer au théâtre; vous ne trouvez pas, madame
-Prestal!
-
---Il est certain qu’après une tragédie bien noire on ne voit plus rien
-de sérieusement affligeant autour de soi.
-
---Voilà ce que vous devriez faire après votre roman, monsieur Prestal,
-un drame... Au moins, vous nous donneriez des billets... Et même, votre
-histoire, là, si vous l’arrangiez plutôt en pièce?
-
-Griffon ramena les enfants du salon.
-
---Est-ce que tu ne dois pas aller demain aux Travaux publics? lui
-demanda Ferdinand.
-
-Pas de réponse.
-
---Eh! je te demande si tu ne vas pas au ministère, demain.
-
---Je n’avais pas entendu, fit Griffon, tiré d’un rêve.
-
-Il était onze heures, les enfants s’endormaient.
-
-Les idées dominantes de chacun revenaient: Ferdinand pensait à se lever
-de bonne heure et à faire certaines rectifications suggérées par la
-lecture à haute voix; sa femme pensait à concilier le grand nettoyage du
-dimanche avec le travail littéraire hostile au mouvement, et elle
-répondait mal à madame Griffon, poursuivie d’un extraordinaire besoin de
-théâtre triste.
-
-On se quitta sans que la soirée eût fini en parfaite allégresse.
-
-Tout de suite, en marchant, Marthe et Ferdinand furent d’accord à
-s’étonner qu’un nuage eût modéré brusquement la fête. On aurait dit
-qu’il y avait chez les Griffon _une dette_, comme chez les Prestal. Mais
-quoi! Griffon n’élaborait aucune espèce de roman!... Et comment deux
-époux aussi peu unis que Griffon et sa femme auraient-ils pu se
-reconnaître une même «dette»?
-
-Marthe s’appuya au bras de son mari:
-
---Dans tous les cas, je suis contente; tu avais tort de douter: ton
-chapitre supporte parfaitement la lecture... Tout à l’heure, à table,
-j’avais l’air de chercher bien loin pour Catherine, mais je considère
-son sort comme lié au roman et je ne suis pas inquiète.
-
-Ferdinand se mit à rire:
-
---Je prends note du pronostic flatteur, ce 28 mai, à onze heures et
-demie du soir, en face du Moulin Rouge.
-
-Marthe faisait allusion à de mirifiques projets, en faveur de Catherine,
-dont la réalisation devait commencer dès l’achèvement du manuscrit, puis
-se continuer selon l’acceptation d’un éditeur, et selon le succès de la
-publication.
-
-A la maison, pour faciliter son service de police, Marthe avait mis les
-enfants dans la confidence:
-
---Tenez-vous donc tranquilles, laissez papa travailler; quand son livre
-sera fini, il arrivera les choses les plus heureuses à Catherine Bise;
-vous l’aimez bien, vous ne voudriez pas l’empêcher d’avoir de la chance?
-Il arrivera ceci d’abord; puis ceci, et enfin ceci!
-
-Catherine appartenait si bien à leur affection, et ce que promettait
-maman était tellement réjouissant, considérable et secret que,
-maintenant, il suffisait d’un signe pour arrêter leur bruit:
-
---Voyons, papa écrit...
-
-Ou encore, il suffisait d’une moitié de phrase.
-
-Ils marchaient devant, Marthe les appela:
-
---Dites donc, le livre de papa va bien...
-
-Aussitôt, à l’idée de ce qui devait éclater, ils s’épanouirent malgré
-leur envie de dormir: les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les bras
-en l’air.
-
-Puis, Ferdinand évoqua la satisfaction de confondre Chaupillard,
-toujours persuadé que les Prestal «utilisaient» Catherine sans le
-moindre sentiment, et qu’ils tiraient haïssablement le suc de son
-infortune.
-
-Ah! cela touchait Marthe au plus vif! Pour le coup, elle en eut à dire,
-le reste du chemin, jusqu’à la rue Saussure:
-
-«Chaupillard verrait un jour que ce n’était pas la misère de Catherine
-qui avait fait naître une pitié provisoire et utilitaire d’écrivain,
-mais bien que c’était la piété de tempérament de l’écrivain qui avait
-élu, pour se développer, ce cas provisoire et réparable... Et ce
-monsieur Chaupillard si décourageant, est-ce qu’il n’écrivait plus?
-est-ce que ce monsieur, si résolument contempteur du public, ciselait en
-secret de nobles proses? Point du tout: il griffonnait des «médaillons»
-de demi-mondaines, des esquisses d’une vingtaine de lignes
-prétentieuses, insipides, qu’avec de pénibles démarches il insérait dans
-des publications moribondes... Eh bien! les Prestal ne lui imputaient
-pas à crime de s’intéresser à des courtisanes inexorablement «riches et
-esthétiques», puisque cela correspondait à sa belle nature; lui, de son
-côté, ne devait pas taxer les amis de bassesse, il ne devait pas nier
-d’avance la générosité du roman de Ferdinand.»
-
-A cause de la soirée splendide, Paris--le long du boulevard
-extérieur--conservait une animation de plein jour, moins la hâte et le
-gros bruit propres aux opérations de travail.
-
-De tous côtés, Ferdinand notait la lenteur de couples en confidence, et
-la béatitude de gens descendus prendre le frais sur les bancs, et qui ne
-se décidaient pas à remonter leurs étages.
-
-Par instants, des souffles tièdes portaient, d’un couple à un autre, un
-parfum capiteux, comme une révélation indiscrète de propos amoureux.
-
-Les Prestal marchaient fortifiés inconsciemment par le bon air de la
-nuit et par le bon chapitre du roman. Marthe, en parlant, jetait les
-yeux sur Albert et sur Georges, puis sur les papiers roulés que
-Ferdinand portait sous le bras. Elle accentuait des mots qui frappaient
-les oreilles des enfants.
-
---Qu’est-ce que c’est des courtisanes? demanda Georges à son frère.
-
-Albert qui attrapait toujours, par aimantation, la nervosité de sa mère,
-envoya un coup d’épaule brusque et bougonna: «Eh bin! eh bin!» le temps
-de chercher sa réponse:
-
---Eh bin... c’en est qui soignent les malades... parbleu!
-
-
-
-
-VI
-
-
-D’après une loi tacite, toutes les actions facultatives de la
-vie--toutes les réceptions, toutes les sorties--devaient servir
-l’égoïsme littéraire de Ferdinand. Peu à peu, les Prestal avaient cessé
-les relations existantes au début du ménage avec les connaissances et
-même avec les parents dépourvus d’intellectualisme. Notamment, l’on ne
-voyait plus personne du côté de Marthe, excepté sa mère.
-
-Quand on sortait avec les enfants, ce n’était ni pour les distraire, ni
-pour leur faire prendre l’air: on les traînait le plus souvent chez des
-gens nuageux, où ils se morfondaient sans bouger dans un coin. Presque
-tous les dimanches, on allait au théâtre en matinée; et dame, foin des
-vaudevilles! Les enfants avaient vu _Phèdre_ maintes fois et ne
-connaissaient pas le cirque.
-
-L’ami Jeannin, célibataire, qui avait le temps de baguenauder, se
-moquait de Ferdinand, l’approuvait et l’entraînait tout à la fois:
-
---Il faut cette unité de convergence pour réussir... J’espère bien que
-c’est strictement à titre de documentation littéraire que vous avez eu
-deux enfants?... Nous allons pousser une vadrouille esthétique, hein, ma
-vieille?
-
- * * * * *
-
-Après la lecture de son chapitre, Ferdinand n’évita pas cette aberration
-de songer prématurément à l’éditeur préférable, aux moyens de
-présentation et de diffusion de l’œuvre. Il recensa ses relations
-utiles; dieu merci, un simple gratte-papier comme lui possédait
-d’importantes ramifications dans la société cultivée. Marthe réussit à
-conduire les enfants à l’Hippodrome, en répétant négligemment que l’on
-était susceptible «d’y faire des rencontres», plusieurs notabilités
-artistiques et littéraires se targuant d’un goût particulier pour les
-exercices de force et les acrobaties.
-
-Un après-midi de juin, Ferdinand s’échappa du bureau et alla consulter
-Jeannin «sur les recommandations à se ménager». Jeannin passait des
-heures dans un caboulot voisin du Châtelet, en compagnie intime avec
-toutes sortes de personnes tarées et caricaturales; prédilection et
-attrait personnel. Il obligea Ferdinand à boire un «vieux marc», puis il
-le plaisanta copieusement:
-
---En ma qualité d’écrivain classé, je reçois nombre de littérateurs
-débutants; vous n’imaginez pas la quantité de ces ambitieux qui
-_commencent_ par chercher des recommandations pour placer leur œuvre,
-avant de l’avoir ébauchée. Il y en a même qui dépensent toute leur
-activité en démarches, ils oublient l’œuvre, ou plutôt ils confondent
-positivement: ils croient travailler parce qu’ils bourdonnent de tous
-côtés. Tenez, les méridionaux sont très forts dans l’espèce: ils vous
-racontent pendant trois heures leurs entreprises. «Mais enfin, où
-est-ce? demande-t-on.--Té! je vous bâclerai ça en un quart d’heure.»
-
-Ce discours terminé, Jeannin, selon son habitude, prit Ferdinand sous le
-bras et lui cogna du coude dans les côtes:
-
---Allons renifler la féconde humanité, ma vieille.
-
---Mais voyons, il pleut... objecta Ferdinand, qui tenait à subir une
-contrainte.
-
-Ils voyagèrent sous le même parapluie, attentifs aux jupes retroussées.
-Ils longèrent la rue Saint-Honoré jusqu’à l’église Saint-Roch.
-
---Voici pourquoi je vous ai amené par ici, dit Jeannin: une camarade
-nommée Margot, vaguement chanteuse de café-concert, m’a fort conseillé
-d’interviewer son père... Si nous avons la chance de la rencontrer, elle
-vous séduira...
-
---Je vous lâche! cria Ferdinand presque sérieusement, avec nous,
-l’alcool et la luxure me sollicitent...
-
-Jeannin s’accrocha:
-
---Mais, mon cher, le papa tient un bureau de placement, vous en avez
-absolument besoin dans votre roman. Nous allons le moissonner, cet
-homme. On ne s’établit pas romancier sans «parcourir du pays»; on va
-faire du document pour nourrir son sujet, comme les bonnes femmes à la
-campagne vont faire de l’herbe pour leurs lapins.
-
-Ferdinand trouva la maison rue Saint-Roch, d’après un écriteau de tôle
-verni: _Bureau de placement_. A l’abri sous la porte cochère, mal
-décidé,--en avare qui n’est pas sûr d’agir au mieux de ses intérêts--il
-retint Jeannin par le bras:
-
---Sans blague, vous montez? Dites donc, l’autre soir à dîner, Griffon
-m’a collé une formule rudement juste: «Si l’on pouvait analyser les
-productions artistiques comme des corps chimiques et doser leurs
-ingrédients constitutifs--tant pour cent d’imagination, tant
-d’observation, tant d’harmonie, etc.,--on verrait que ces éléments sont
-les uns facultatifs, les autres quasi indispensables. Mais on dégagerait
-surtout qu’un certain ingrédient se trouve immanquablement dans tous les
-chefs-d’œuvre, non seulement de littérature, mais de musique, de
-peinture, de sculpture, et cela s’appelle: «l’émotion de nature». Cet
-ingrédient rarissime ne se suffit pas à lui-même; mais, sans lui, point
-de chef-d’œuvre... Et gare à la contrefaçon: l’émotion d’art.»
-
-Jeannin dessinait des ronds en égouttant le parapluie:
-
---En v’là une nouveauté! railla-t-il. Cela revient à dire que--pour
-n’importe quelle production d’art--une partie de l’œuvre est tirée du
-patrimoine collectif des connaissances anciennes et modernes; cette
-partie _d’esprit_ est imitable et contestable. L’autre partie est due au
-limon animé de l’auteur, à la substance humaine qui se soulève, souffre,
-palpite, éclôt; cette partie _de terre_ ne vieillit pas, ne se réfute
-pas, c’est le _tempérament_ éternel et unique, c’est la nature...
-
---Mais oui! il y a belle lurette que nous sommes d’accord là-dessus avec
-Griffon, seulement j’ai aimé sa formule...
-
---Eh bien, alors, ma vieille, cherchons des émotions; voilà pourquoi il
-faut monter. J’userai de mon titre de journaliste; au besoin, j’ai des
-cartes.
-
-Un homme et une femme se précipitèrent au coup de sonnette. La femme
-avait l’air d’une concierge renfrognée. L’homme grand, vêtu de noir,
-grisonnant, portait ses cheveux très longs, «à l’artiste»; il était
-complètement rasé: un profil grec tel que les stigmates de crapulerie
-alcoolique y siégeaient presque avec superbe.
-
-Le local carrelé paraissait vieux, immense et désolé; on entrait de
-plain-pied dans une sorte de salle d’attente munie de deux banquettes et
-l’on avait devant soi un bureau vitré, formé d’une cloison à mi-hauteur
-du plafond. Il était trois heures, la pluie tombait depuis le matin;
-l’absence de toute trace humide indiquait que personne ne s’était encore
-présenté.
-
---Des journalistes! Dans ce cas, messieurs, veuillez passer au salon,
-car nous avons aussi un salon, dit le placeur avec emphase.
-
-Il introduisit Ferdinand et Jeannin dans une salle à manger des plus
-communes et, cérémonieusement, leur indiqua des sièges, en face d’une
-table ronde couverte d’une toile cirée marron. Il s’assit lui-même près
-de la cheminée, adressa un signe poli, de la tête, aux deux visiteurs,
-et répéta le signe dans la glace, rapidement. Il empêcha Ferdinand de
-prendre la parole.
-
---Messieurs, vous venez au sujet de cette abominable iniquité; on
-supprime les bureaux de placement, alors que l’insuffisance d’ouvrage
-est le véritable mal.
-
-Jeannin, roublard, s’écria:
-
---Vous avez parfaitement raison: des gens sont dans le besoin, on tape
-sur ceux d’à côté; c’est une diversion habile, mais qui ne résoud
-rien... La question qui nous amène est un peu différente; on nous a
-parlé de vous comme d’un homme extraordinairement documenté; mon
-confrère écrit un roman dont l’héroïne est une bonne,--où, bien entendu,
-le bureau de placement gardera une importance légitime...
-
-Jeannin esquissa une révérence:
-
---Mais nous voudrions tenir de vous quelque drame particulier à la
-profession, quelque chose comme un fait-divers: «Un jour une bonne
-arrive, etc.» Vous saisissez?
-
-Le placeur se regarda dans la glace avec considération:
-
---Quant à ça, messieurs, j’ai vu le monde de bas en haut; j’ai été
-acteur.
-
-Il caressa son menton rasé:
-
---J’ai aussi été garçon de café, mais ça ne signifie rien. Messieurs,
-j’ai dirigé le premier «bureau» de Paris: rue d’Amsterdam, quartier de
-l’Europe; représentez-vous: à droite, dans un salon richement décoré,
-l’aristocratie, les gens les plus huppés venant m’apporter leur
-confiance; à gauche, le bazar: choisissez, toute cette rangée à
-cinquante francs par mois, toute celle-là à soixante.
-
-Il éclata de rire et se croisa les bras.
-
-Sa femme entra silencieusement, ferma un placard derrière les visiteurs
-et retira la clé.
-
---Dis donc, fit-il d’un ton gouailleur, mais désagréable, presque
-agressif, je vais raconter la Marguerite.
-
-La femme haussa les épaules et prit la porte.
-
-Il prolongea son rire en secousses de toux racleuses:
-
---Je vous demande un instant, messieurs, pour chercher un mouchoir.
-
-Derrière lui, sa femme reparut vite, se pencha et souffla:
-
---Excusez-le, messieurs, nous avons une fille qui s’appelle Marguerite
-et qui nous a quittés; ça l’a beaucoup affecté.
-
-Elle se sauva. Le placeur revint, non avec un mouchoir, mais avec une
-serviette tachée de café, de vin; il guigna le placard, à l’endroit de
-la clé.
-
---Messieurs, je vous offrirais bien quelque liqueur, mais ma femme est
-sortie et justement on a fini le reste à déjeuner.
-
-Il frappa sur la table pour appeler.
-
---Oui, elle est sortie; ou du moins, elle fait semblant de ne pas
-entendre, ce qui est exactement la même chose.
-
-Ferdinand et Jeannin, assis comme des gens en visite, le chapeau tenu
-d’une main sur les genoux, gesticulaient de l’autre main, en se
-défendant de rien vouloir accepter.
-
-Le placeur s’envoya un violent sourire, dans la glace, releva ses
-cheveux d’un côté, toussa:
-
---Un fait-divers? Mais certainement... Vous n’avez pas de filles,
-messieurs?... Je suis très aise d’avoir affaire à des journalistes, car
-nous nous retrouverons; je vais de nouveau me consacrer au théâtre,
-puisqu’on me persécute... Nous disions donc: Où est la Marguerite? Oh!
-gai son chevalier...
-
-Il se tenait mal, les mains à plat sur les cuisses. Les deux visiteurs
-lui en imposaient beaucoup; mais, d’autre part, il désirait vivement
-s’attirer leur curiosité; une antipathie très nette pointait aussi dans
-son regard.
-
---C’était une petite bonne, dans les dix-huit ans, très fraîche, mais
-pas très forte.
-
-S’adossant à la cheminée, il parut faire une citation d’un ancien rôle:
-
---Pas de poitrine; qu’est-ce que ça fait, du moment qu’on a un cœur?
-Elle était sans place et habitait provisoirement en garni, au sixième,
-sous le toit...
-
-Il déclama:
-
---... où les fumées qui montent lentement au loin sont comme des arbres
-qu’on verrait pousser. Marguerite s’éveilla au petit jour; elle se leva;
-rien de changé dans la chambre: sa malle près de la fenêtre et ses
-excellents certificats sur la cheminée. Et la voilà partie à la
-recherche d’une place.
-
-Le narrateur surveillait l’effet de sa tirade. Jeannin et Ferdinand, par
-un léger hochement de tête, montraient qu’ils étaient prodigieusement
-intéressés. Mais Jeannin ayant cillé vers le mur tout nu de la salle à
-manger, le placeur jeta un coup d’œil dans la même direction, fronça les
-sourcils, et dit brusquement:
-
---Là, où le papier est moins abîmé, il y avait un buffet.
-
-Puis il continua:
-
---Alors, dans la rue, la Marguerite ne passa pas inaperçue: des
-messieurs, des gouapeurs, des argousins, la frôlaient, chacun selon ses
-projets. Elle s’étonnait avec une indulgence intérieure: «Vous ne savez
-donc pas que tout me protège? la loi, la famille, la société, jusqu’au
-Ciel même, dit-on, et au bureau de placement!»
-
-Le narrateur, ironique, prit le temps de faire jouer dans la glace son
-nez long et droit.
-
---«Vous ne savez donc pas? Je suis une servante, une travailleuse utile
-et puis, je suis la Jeune Fille; demain, je serai la Femme, je serai la
-Mère.» Elle alla d’un quartier à l’autre, selon l’usage: de Passy à
-Vincennes, refusée ici comme trop sémillante, là comme trop indolente.
-Alors, fatiguée, c’était avec des larmes qu’elle évitait les insolents:
-«Vous ne savez donc pas? Je suis votre petite sœur!»
-
-Le narrateur tortilla son cou, pour le sortir le plus possible du col de
-chemise.
-
---«Messieurs les proclamateurs de la fraternité universelle, voyez, j’ai
-à peine de corps, mais je fournis ma part tout de même, douze à quinze
-heures courbée sur l’ouvrage, et, soit dit sans vous offenser, mes
-frères, c’est dur.»
-
-Le visage de Ferdinand ayant tiqué, le narrateur parodia ce signe en une
-grimace moqueuse.
-
---La Marguerite rentra bredouille; une camarade l’appela sur le carré:
-«Prenez garde aux trois garçons de café du cinquième, ils veulent vous
-«avoir». Et dame! dans ces sales hôtels, on a beau crier... ces mauvais
-gars disent qu’il ne faut pas faire sa Sophie; si vous ne voulez pas
-choisir un cavalier, on vous prend de force. Ils sont trois,
-méfiez-vous, ça ne les gêne pas de fracturer une porte.» La Marguerite
-réfléchit; plusieurs locataires, en effet, sont des grossiers qui
-l’interpellent dans l’escalier, qui ont déjà osé la saisir par le
-bras... Elle sort de nouveau avec un paquet de vêtements et revient avec
-un paquet d’autre chose... Ça ne rate pas; le soir, les trois gaillards
-montent à la chambre et enfoncent la porte. Mais aussitôt, ils poussent
-des exclamations furibondes: ils sont volés; la Marguerite est là,
-étendue, toute blanche, morte dans son lit. Les hommes s’avancent, ils
-relèvent le drap et malgré les mains de la morte croisées en prière, ils
-vont se venger par quelque plaisanterie, quand brusquement, leur geste
-s’arrête: près du lit est une table...
-
-Le narrateur parut éprouver une joie immense; il exhiba deux rangées
-complètes de dents jaunes et longues, impressionnantes; ses yeux
-rapetissés, malveillants, allaient d’un auditeur à l’autre:
-
---Eh! oui, leur geste reste en chemin; les hommes ne sont pas
-complètement mauvais; il y a toujours chez eux une fibre à toucher; les
-uns croient en Dieu, les uns ont lu des morales, les autres aiment leur
-mère; tous sont susceptibles de scrupule... Près du lit est une table...
-Il faut savoir les prendre; une image, un rien calme leur méchanceté...
-«C’est tout de même une bonne fille, elle a pensé à nous: laissons-la,
-disent les hommes.» Sur la table, il y a trois petites tasses de poupée
-et une fiole d’eau-de-vie...
-
-Le narrateur se pencha et attendit, avec le glouglou d’un rire, plus
-ignoble d’être dosé, assourdi. Comme les visiteurs gardaient l’attitude
-de spectateurs charmés, déférents, il reprit sur un ton provocant:
-
---Qu’est-ce qu’ils ont fait? Je peux bien vous le dire, j’étais un des
-trois garçons de café.
-
-Il esquissa le geste gracieux de l’équilibriste qui a terminé un tour:
-
---Et j’ai fourré dans ma poche une lettre sans adresse où était racontée
-la cantate aux passants... C’est bien simple: ils ont bu, ces hommes, et
-comme, avant de quitter la chambre, ils avaient remis le drap sur les
-petites mains jointes, ils sont descendus bravement en faisant résonner
-leurs talons.
-
-Le placeur se tut, arrogant. Il fut sur le point de se contempler dans
-la glace, mais il y renonça; le cou raide, il se mit à coups de doigt
-brusques, à suivre le contour d’un losange sur la toile cirée de la
-table.
-
---Très intéressant... remercia Jeannin.
-
---Certainement, je tirerai parti... dit Ferdinand.
-
-Soudain, le placeur prit le visage peureux d’un enfant que l’on va
-laisser seul:
-
---Vous partez?
-
-Il se leva effaré, suppliant:
-
---Écoutez, réflexion faite, elle ne s’appelait pas Marguerite.
-Rendez-moi le service de l’appeler autrement... Je crois que son nom
-était Jeanne... Marguerite c’est une autre...
-
-Un tremblement misérable agitait sa main, qu’il tendit de loin, aux
-visiteurs, sur le palier.
-
- * * * * *
-
-Ferdinand ne cédait jamais bien longtemps à Jeannin.
-
-Il ne se fourvoya pas jusqu’à négliger l’œuvre sous le prétexte de se
-documenter, ou de s’assurer un éditeur par des relations influentes.
-Pourtant, de ce que les fondations de son roman étaient posées, il
-sentit nécessaire de fréquenter régulièrement le cénacle Vaclin, où il
-était peu connu jusqu’alors. Cela devint un devoir, une superstition; il
-aurait cru se faire tort en manquant une réunion.
-
-Léonard Vaclin, poète chevelu, ressemblant au portrait vulgarisé
-d’Alphonse Daudet, recevait la «jeune littérature», le jeudi soir, à
-partir de neuf heures. Quelques habitués se donnaient le genre d’arriver
-passé minuit; ils étaient censés «sortir du journal»... Madame Vaclin,
-Arlésienne sculpturale, coiffée en muse, versait du thé jusque vers une
-heure du matin, puis disparaissait.
-
-La salle de réunion, figurant l’intérieur d’une librairie, était vaste à
-contenir trente personnes et «faisait parfois le maximum». On y fumait
-vigoureusement, et l’on discutait par groupes, assis et debout.
-
-Un soir, Ferdinand trouva là Jeannin, Chaupillard, un ex-collègue au nom
-insaisissable qui avait quitté le chemin de fer pour les postes, et le
-beau Ribérol, critique d’art. Ce dernier recherchait assidument
-Ferdinand, depuis quelque temps, à cause de madame Griffon et de madame
-de Mireille, rencontrées chez le peintre Morlane, et dont il désirait
-déterminer les points d’accès.
-
-Chaupillard était furieux, d’un degré en plus, contre la bêtise humaine,
-depuis le dîner littéraire des Griffon: la réalisation du fameux roman
-devenait moins problématique. En outre, les mines cachottières des
-enfants Prestal dénonçaient des projets inconnus qui le contrariaient,
-par intuition.
-
-Aussi, avant l’arrivée de Ferdinand, avait-il démoli, au hasard de
-l’inspiration:
-
---Vous savez, avait-il dit à Jeannin et à Ribérol, c’est mauvais le
-sujet choisi par Prestal, mauvais à ne pas continuer; s’il espère, avec
-ça, trouver grâce devant un public de canailles et d’idiots qui ne tient
-compte de rien!...
-
---Mais, pourtant, je croyais qu’il observait la réalité...
-
---Justement! Il a dégoté une façon de se tromper originale, et d’autant
-plus désastreuse. Figurez-vous que, pour faire du naturalisme, il copie
-une personne vivante; seulement, cette mâtine, quand il la regarde, joue
-la comédie! de sorte que le personnage du roman est bien plus faux que
-si Prestal le demandait simplement à son imagination.
-
-L’instinct suggérait à Chaupillard le dénigrement heureux.
-
---Tiens, c’est curieux! firent Jeannin et Ribérol.
-
-Au moment où entra Ferdinand, la conversation changée occupait tout le
-monde. On débinait une annonce parue le matin dans un grand journal:
-«Jeune fille, dans sa famille, désirerait engager correspondance
-littéraire et philosophique avec écrivain d’avant-garde.»
-
---Qui va répondre--poste restante--anonymat gardé de part et d’autre?
-
-Personne ne marchait. «On la connaissait depuis longtemps cette fâcheuse
-plaisanterie. La jeune fille de quarante-cinq ans! La jeune dinde qui
-demande des conseils pour se marier. Celle qui vous sort son
-indéfectible admiration pour les plus insupportables pompiers de
-lettres! Celle surtout qui poursuit le seul but de vous émerveiller, de
-vous épater, sous le fallacieux prétexte de consulter votre génie.»
-
-Bientôt le lien général se rompit, et le bavardage se reforma par petits
-tas:
-
---Tout à l’heure, nous parlions de votre roman, dit Chaupillard. Mon
-cher Prestal, vous voyez mal votre fameuse Catherine; ce que vous prenez
-pour de l’héroïsme maternel, c’est tout bêtement de l’hystérie.
-Réfléchissez: elle a vingt ans, elle est femme excellemment, les preuves
-existent... Or, il semble bien que, depuis sa mésaventure, elle est
-chaste? Très joli, ça, mais, comptez les mois, ça ne peut pas durer...
-Elle brame après son enfant, pour échapper à un autre tourment que nous
-situons sans difficulté; et, un de ces jours, vous serez tout étonné de
-ne plus reconnaître le précieux modèle sur lequel vous avez le tort de
-fonder toute une œuvre...
-
-Ferdinand se mit à rire; il reconnaissait bien là son Chaupillard.
-Cependant,--pris au dépourvu et très sensible à toute espèce de
-critique, en raison même de son fanatisme artistique,--il défendit mal
-Catherine.
-
-Alors, Jeannin, Ribérol et le collègue au nom insaisissable, auteur
-dramatique, crurent bon d’appuyer Chaupillard. Ils comprenaient, d’après
-son discours, que Ferdinand avait rêvé malencontreusement d’édifier un
-roman avec cette Catherine pour modèle «à consulter tous les jours», et
-qu’il s’était engagé dans une mauvaise affaire littéraire compliquée
-d’une charge embarrassante; les gens comme Catherine étant disposés à se
-cramponner à vous indéfiniment, sous prétexte qu’ils ont bien voulu se
-placer devant votre objectif.
-
---Il faut vous tirer de là, disait Jeannin sérieusement.
-
---Je vous donnerai un sujet de roman bien meilleur, promettait Ribérol.
-
---Le plus urgent, c’est de colloquer votre Catherine en d’autres mains
-protectrices, affirmait l’auteur dramatique, car vous ne savez pas où
-vous allez.
-
-On ne laissait plus Ferdinand s’expliquer.
-
---J’ai une idée, énonça Ribérol. Écrivez donc à la jeune fille en mal de
-controverse littéraire; elle est certainement imbue de féminisme,
-d’humanitarisme, prête à quelque grande croisade... En quelques lettres,
-vous lui camperez votre Catherine sur les bras, puis vous ferez le mort
-pour l’une et l’autre.
-
-Jeannin lança un geste oratoire. La maîtresse de la maison arrivait
-derrière sa chaise, un plateau à la main; elle s’arrêta, de connivence
-avec les auditeurs.
-
---Sans compter, mon ami, proclama-t-il, que vous pouvez tomber sur une
-rareté. Il y a quelques années, j’ai rencontré, comme cela, par la
-poste, une jeune fille de mentalité vierge, étroitement fermée au monde
-des idées. Elle a résisté, puis j’ai régné. Au bout d’un certain temps
-de rapports épistolaires, une conception «à nous» de l’univers, lui est
-venue... Et j’ai eu l’exacte conscience de l’avoir engrossée moralement!
-
-La maîtresse de maison, très belle, tenait son thé fumant près de
-Jeannin et souriait, énigmatique.
-
-Les quatre auditeurs assis luisaient de l’œil.
-
-Jeannin, animé d’une malice faunesque, insista:
-
---Il y a eu innocence perdue par mon intervention masculine, et j’ai
-laissé un moule par où les idées de quiconque ont dû passer ensuite! Le
-mari a pu s’inscrire ultérieurement, ce n’est pas lui qui a mis les
-premières idées mâles dans cette intelligence; une possession féconde et
-persistante l’avait précédé, lui!
-
-Jeannin perçut un petit bruit de porcelaine, se tourna et bâilla devant
-madame Vaclin. Chacun éclata de rire.
-
---Spécialisez-vous dans ce genre de prouesse, conseilla la dame, très
-déesse, cela ne vous mènera pas à la paralysie générale. Et... tout de
-même, prenez-vous?
-
-Jeannin reçut gauchement la tasse et la minuscule serviette à thé. Des
-plaisanteries fusèrent.
-
---«Tout de même», est raide!
-
-On oublia Catherine, à la grande satisfaction de Ferdinand.
-
-Mais il ne fut pas quitte à si bon compte. Chaupillard prétendit le
-reconduire,--tout le boulevard Saint-Germain, de Cluny à la
-Concorde,--malgré ses protestations:
-
---Enfin, vous êtes indiscret: savez-vous si je voulais rentrer
-directement?
-
-Chaupillard, en pareil cas, recevait «à la blague» les plus catégoriques
-rebuffades et ne lâchait pas.
-
---Je tiens à examiner encore votre projet de roman, qu’il vaudrait mieux
-abandonner.
-
---Non! vous perdez votre temps.
-
---Alors, je vous rendrai service d’une autre façon: vous êtes
-insuffisamment renseigné sur la nommée Catherine; je me charge d’une
-enquête...
-
-Pour le coup, Ferdinand fut effrayé et irrité à l’extrême. Chaupillard
-avait la manie des enquêtes inopportunes; les procédés de complication
-administrative le tentaient constamment quoiqu’il exerçât la profession
-libérale d’écrivain entretenu par ses parents. (Des commerçants en
-grains,--ceux-ci--dont il vitupérait à l’occasion et la personne et le
-métier.)
-
-Chaupillard était capable de sacrifices considérables, du moment qu’il
-s’agissait d’empêcher un ami d’affronter le jugement de la foule
-stupide. L’auteur dramatique au nom insaisissable devait, à ses
-démarches obstinées, d’avoir quitté le Chemin de fer où il trouvait le
-loisir de combiner des pièces, pour l’Administration des Postes un peu
-mieux payante, mais si exigeante qu’il ne pouvait plus songer au
-théâtre.
-
-Ferdinand s’arrêta brusquement devant le Ministère de la guerre:
-
---Quant à ça, je vous défends bien de vous immiscer dans la vie de
-Catherine, cria-t-il avec un mouvement de côté, comme pour héler le
-factionnaire.
-
---Écoutez donc, il faut l’envoyer à l’étranger, elle amassera de
-l’argent.
-
---Vous êtes fou. Je vous dis qu’elle ne me gêne aucunement; bien au
-contraire nous exigeons, ma femme et moi, d’assumer certaines
-responsabilités.
-
---Le mieux, ce serait de marier cette malheureuse hystérique, si vous
-lui portez tant d’intérêt. Mais, attention! voilà un personnage qui
-manque à votre roman, mon petit... le premier séducteur de Catherine!
-
-Le long du boulevard désert, Ferdinand marchait vite et lançait des
-exclamations: «Zut! tâchez de nous ficher la paix!» Mais il quitta
-Chaupillard, sans avoir obtenu son désistement.
-
- * * * * *
-
-Il ne dit rien à Marthe ni à Griffon, selon un formel parti pris de ne
-pas admettre les préoccupations anti-littéraires.
-
-Mais, à cause de son tempérament scrupuleux, il fournit un travail moins
-sûr; les dires de Chaupillard contenaient peut-être une parcelle de
-vérité; la personnalité apparente de Catherine pouvait être dédoublée,
-ou transitoire?
-
-Et surtout, il eut beau vouloir «penser à autre chose», une inquiétude
-lancinante lui resta: il avait trop parlé de Catherine. Chaupillard
-allait inévitablement ourdir quelque malheur.
-
-Une première réussite paya les efforts de Chaupillard; Ferdinand,
-soustrait à l’accaparement heureux de l’œuvre, baissa momentanément de
-cœur et d’esprit, comme un homme dont on a gâté l’idéal, et il se trouva
-moins résistant aux pièges de la vie.
-
-Un après-midi, au bureau, il écrivit en secret à «la jeune fille dans sa
-famille», non pour la chance de l’intéresser à Catherine, mais par une
-impulsion malsaine, indéterminée, avec la conscience qu’il ferait mieux
-de s’abstenir.
-
-Et il analysait ses récents écarts de volonté. Il se rappelait certaines
-boutades prophétiques de Jeannin:
-
---Très dangereuse la crise «des premiers chapitres faits»; beaucoup
-d’aspirants cèdent à une sorte d’ivresse, perdent la tête, se trompent
-de but...
-
-Ou encore:
-
---La première ébauche d’un roman, c’est comme un enfant vers les sept
-ans: ça vous tourmente, c’est délicat et, parfois, ça ne grandit pas.
-
-Cet animal de Jeannin s’y connaissait fichtrement! On passe par une
-sacrée effervescence, on voit l’œuvre finie par avance, on la possède...
-puis, c’est la fatigue triste, l’incertitude; il semble que la puissance
-créatrice toute usée ne reviendra plus.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Ferdinand renfonçait ses ennuis, de peur de les agrandir et de les
-implanter par le moindre commentaire. Quand Marthe et les enfants
-regardaient un peu attentivement son front «chargé», il leur disait des
-bêtises, comme pour leur donner le change et les empêcher d’interroger.
-
-Il ne voulait pas non plus qu’aucune contrariété diminuât sa quantité de
-travail: bon gré mal gré, la production suivait son cours.
-
-Plusieurs fragments furent lus aux Griffon, pas mauvais, mais laissant
-cette impression que l’œuvre tâtonnait.
-
-La charmante Adèle restait ébaubie de constater que l’on pouvait
-composer tant de phrases «pas pareilles». D’autant plus que toute page
-écrite lui représentait du définitif, elle ne trouvait rien à critiquer
-malgré un désir évident.
-
-Une fois, à table, elle questionna Ferdinand d’un accent craintif,
-désappointé:
-
---Puisque vous discutez si bien sur les «machines d’art» avec mon mari,
-vous êtes sûr de faire un chef-d’œuvre?
-
-Ferdinand s’exclama:
-
---Justement non! C’est ça l’épatant; dans la littérature, c’est
-exactement comme dans la vie: on sait en quoi consiste le bien, on
-connaît son propre intérêt, on critique autrui admirablement, et l’on ne
-peut pas s’empêcher de mal faire!
-
-Il attrapa Griffon par la manche:
-
---Enfin, mon vieux, je t’ai répété, pas dix fois, mais cent fois: «Dans
-un roman, les dissertations des personnages me paraissent rasantes et
-surtout _hors du genre_?» Eh bien, vois le mien, de roman! Mes gens
-prêchent à tout bout de page, impossible de les contenir, ces
-bougres-là!
-
---Cela vient peut-être de ce que tu as une femme trop bavarde, proposa
-Marthe d’un ton amusé, car elle ne croyait pas aux défauts de l’œuvre.
-
-Madame Griffon eut un bon rire ouvert; cette impossibilité de «faire
-bien» la soulageait:
-
---Vrai? C’est une faute que les personnages développent des professions
-de foi?
-
---Parbleu! Généralement il n’y faut voir qu’une malice pour caser «des
-réflexions d’auteur»... Ah! voilà quelque chose d’horripilant: un
-monsieur qui se colle devant vous à chaque instant!... Laissez donc «la
-part au lecteur», bon sang de chien!
-
---Oui, approuva Griffon, celui qui ne pérore pas et surtout qui se
-dispense d’apprécier son propre récit est le romancier idéal.
-
---Tenez! décida Ferdinand, il y a un de mes types, Giblotin, vous savez?
-Je vous jure que si je le repige à résoudre la question des bureaux de
-placement, je le flanque à la porte de mon roman!
-
- * * * * *
-
-Malgré sa volonté que l’histoire de Catherine fût une inoculation de
-contentement, madame Griffon s’inquiétait à un point de vue personnel de
-la visée de l’œuvre.
-
-Griffon, de son côté, poursuivi par cet épouvantail: l’égoïsme de
-classe, attribuait au roman égalitaire de Ferdinand la valeur d’un guide
-précieux.
-
-Chez lui, tout à coup, il posait son journal et allait à la cuisine:
-
---Eh bien, Maria, quelles nouvelles? Votre père est-il guéri?
-
-Il réfléchissait:
-
---Nombre d’excellentes gens _consomment_ leur bonne sans jamais s’aviser
-de dire: «Vous avez peut-être besoin d’une permission qui n’est pas
-expressément dans le contrat de louage?» On a la bonne comme on a le
-gaz, sans y mettre de sentiment, c’est le «service» monté sur deux
-pattes et circulant...
-
-Autre effet du roman. Madame Griffon, persuadée d’être une novatrice
-inspirée, avait converti madame de Mireille. Une période vint où ces
-dames rivalisèrent de sollicitude, l’une à l’égard de sa Maria, l’autre
-à l’égard de sa femme de chambre.
-
---Ma chère, je la purge toutes les semaines.
-
---J’ai autorisé mon dentiste à faire à «la mienne» les mêmes pansements
-qu’à moi.
-
---J’envoie Maria voir toutes les pièces nouvelles aux Bouffes-du-Nord,
-je tiens à ce qu’elle soit au courant du théâtre.
-
-Ce fut madame de Mireille qui l’emporta:
-
---Je trouvais Rose languissante, pâlotte. Je lui ai fichu une bonne
-claque: «Vous nous embêtez, comment s’appelle-t-il votre
-amoureux?--Jérôme.--Il est soldat, n’est-ce pas?--Oui, madame.--Eh bien,
-il a tort. Voilà de l’argent, allez faire un tour de valse au Moulin de
-la Galette.» Nous avons pleuré ensemble; je lui ai dit: «Je ne sais pas
-ce qui me retient d’aller avec vous.» Eh bien, elle est revenue fraîche
-et guillerette. Par exemple, elle sentait un peu la pipe, vous savez? la
-pipe de peintre. Alors je lui ai signifié: pas de bêtises...
-
-Et madame de Mireille continua son compte rendu, le nez fourré dans la
-nuque de son amie. Elle termina, la mine grave, la main en l’air:
-
---Toutefois, j’ai été stricte: «Vous allez écrire une belle lettre à
-Jérôme et dire que vous ne l’oubliez pas.»
-
- * * * * *
-
-A la vérité, madame Griffon, de tout temps, avait emprunté à ses
-lectures des attitudes et des résolutions. Le _copiage_ était aussi
-inconscient que flagrant; elle accompagnait ses gestes de citations
-textuelles.
-
-Son mari s’abstenait de formuler aucune remarque, car, chose la plus
-inattendue, elle était encline, sans exception, à imiter les personnages
-vertueux et paradants. Malheureusement ces dispositions duraient peu.
-Et, plus malheureusement encore, elle lisait trop d’ouvrages où nul
-personnage ne s’embarrassait de morale, à moins que les héros ne
-montrassent des vertus de mélodrame, d’une application difficile en
-chambre; elle en était réduite souvent à rêver de sauver des noyés, ou
-d’arracher un innocent à l’échafaud. C’était l’acte même raconté qui la
-tentait, sans transposition.
-
-L’ouvrage de Ferdinand n’avait donc pas un mérite unique, mais le fait
-de connaître l’auteur et la réalité de sa documentation renforçait
-étrangement l’hypnotisme habituel.
-
-Une sorte de hantise générale s’étendit. Griffon et sa femme disaient
-couramment à propos de leurs querelles intimes:
-
---_Le roman_ tourne mal chez nous.
-
- * * * * *
-
-Chez les Prestal, la dette du roman devenait impérieuse et harcelante,
-selon les prédictions de Chaupillard.
-
-Marthe se plaignait en riant:
-
---Je ne peux pas bouger comme je veux, partout je me cogne les coudes au
-roman.
-
-Ferdinand, soucieux, changeait de caractère; il reconnaissait que sa
-qualification se décidait; à trente-trois ans, dans la maturité proche
-«il serait ou il ne serait pas», selon qu’il réaliserait ou non sa
-tâche. Et, d’autre part, la manie romancière était innée chez lui: le
-but donné à ses études avait été l’administration, et dans sa jeunesse,
-personne de la famille ni des relations ne touchait aux arts. Aussi,
-quelle perspective, en cas d’échec! la vie déséquilibrée d’un malheureux
-incurable!
-
-Enfin, la préoccupation s’aggravait de ce que les Prestal considéraient
-Catherine comme intéressée hautement à la réussite du roman; si
-l’entreprise n’aboutissait pas, on faillirait à un grave engagement,
-Catherine et son enfant perdraient énormément.
-
-A l’énoncé du mot «roman» Albert et Georges souriaient à une vision de
-«Catherine régnante», mais ensuite ils regardaient avec réserve les
-papiers sur la table de leur père; ils sentaient obscurément que toutes
-les forces convergeaient là, qu’une sentence émouvante était attendue.
-
- * * * * *
-
-Fréquemment, au milieu de la journée, Chaupillard venait à
-l’administration du chemin de fer, rendre visite à Ferdinand et à
-Griffon; avec un formidable toupet, il abordait leurs collègues comme
-s’il eût appartenu lui-même à la Compagnie. Il allait jusqu’à serrer la
-main au chef! Celui-ci avait le respect des gens bien habillés et même
-des écrivains, à condition qu’ils ne fussent pas employés.
-
-Ferdinand se plaignait d’être traité à tue-tête de «cher confrère», par
-Chaupillard, dans une intention nuisible. Et, de fait, on augmenta
-inopinément son service de bureau qui n’était pas très chargé. Encore un
-obstacle élevé contre le roman.
-
-Mais Ferdinand était un mauvais combattant qui ruminait son dépit, au
-lieu de foncer sur l’ennemi et de s’en débarrasser.
-
-Impossible de rompre. Chaupillard, comme Jeannin, tenait à lui par des
-fibres inarrachables; ils étaient de la même race d’intellectuels
-spécialisés; et, quand Chaupillard voulait, on vivait à ses côtés en
-pleine satisfaction égoïste. Que de bons souvenirs! Des après-midi de
-bureau devenus des après-midi littéraires, grâce à ses histoires de
-«copie» fabriquée, portée aux diverses rédactions connues.
-
-Certes, Griffon était un ami incomparablement meilleur, mais il n’avait
-pas cet attrait irrésistible de la «manie commune».
-
-Un jour, vers trois heures, Ferdinand fut chargé d’une démarche au
-Ministère des travaux publics. Quelle joie! d’abord, de sortir, puis
-d’emmener Chaupillard qui était là justement!
-
-A la fin de septembre, le temps radieux, un peu acide et excitant,
-faisait penser à une maîtresse rieuse, très jeune et maigrichonne.
-
-Ce fut une de ces promenades de gens de lettres où l’on ne se cache pas
-de récolter des images et des notes à même la rue.
-
---Regardez donc cette maison qui prend du ventre en vieillissant, disait
-Ferdinand, au coin du faubourg Saint-Honoré; et, là-bas, le ciel arrêté
-à contempler les Tuileries.
-
-Chaupillard signalait un arbre du quai:
-
---J’aime ces branches aux quatre vents. C’est rare à Paris, un arbre non
-estropié.
-
-Ils cherchaient à être impressionnés par la file des réverbères, par la
-monstruosité des automobiles et des tramways. Il n’était pas jusqu’aux
-tas de sable où ils ne prissent une pincée d’observation.
-
-Ils se rappelaient réciproquement les auteurs connus «qui avaient rendu
-épatamment les aspects de rues».
-
---Dame! sans ça, l’œuvre manquerait d’atmosphère.
-
-Avec leur pardessus clair, de demi-saison, et leur mine affûtée d’hommes
-jeunes en balade, ils attiraient la sollicitude de certaines passantes
-disponibles.
-
-Ils se mirent à faire la psychologie des femmes de leur connaissance:
-exercice utile aux écrivains pour l’accentuation du caractère de leurs
-personnages.
-
---A la longue, la petite Griffon divorcera-t-elle? demanda Ferdinand.
-Comment diable vous a-t-elle consulté et pourquoi l’avez-vous dissuadée?
-
---Je lui ai conseillé de ne pas divorcer avant d’avoir un second mari en
-perspective.
-
---Je ne vous croyais pas si moral! Non? blague à part?
-
---La petite Griffon n’est pas faite pour le rôle de femme divorcée; elle
-tomberait dans la galanterie. Elle m’a consulté, au hasard d’une
-rencontre, devant l’exposition d’ameublement du Bon Marché... ça m’a
-rendu moral, en effet.
-
-Ferdinand «gobait» Chaupillard; c’était un type amusant. De quelle façon
-s’intéressait-il à la petite Griffon?
-
---Un secret! dit Ferdinand, pour s’avantager à son tour: j’ai
-écrit,--poste restante,--à la jeune fille du journal. Vous vous
-rappelez?
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, Chaupillard redevint haïssable: il discuta de nouveau
-l’aventure de Catherine Bise, il s’attacha à cette intolérable invention
-de rechercher son premier séducteur.
-
-Alors, pendant quelque temps, Ferdinand n’eut plus la pensée libre; il
-entrevoyait un quidam surgissant pour interdire par voie de justice la
-publication du roman; ou bien, assis à sa table de travail, il sentait
-derrière lui un personnage laissé à tort en dehors du roman et qui
-réclamait. A la lecture des journaux, chaque drame causé par «un ancien
-amant» le faisait trembler pour Catherine.
-
-Chaupillard osa se présenter à elle.
-
---Pourquoi cette colère? dit-il à Ferdinand. Vous approuvez bien Griffon
-de surveiller la nourrice, de lui porter du savon et du chocolat. Moi,
-il me plaît d’envisager les choses autrement. Et vous êtes délicieux de
-mettre Catherine dans un livre: ce n’est pas ça qui donnera un père à
-son enfant.
-
-Griffon était tenu dans l’ignorance de ces manigances et de ces
-tiraillements; des considérations secrètes diamétralement opposées
-aboutissaient à cette sorte d’entente entre Chaupillard et Ferdinand.
-
-Auprès de Griffon, Ferdinand se bornait à mésestimer sa production
-littéraire «complètement ratée», à l’entendre.
-
-Griffon haussait les épaules:
-
---Quels types impondérés ces artistes! pas de milieu: les uns annoncent
-carrément et toujours qu’ils tiennent un chef-d’œuvre; les autres
-prétendent toujours ne rien faire de propre. Tu ressembles au paysan,
-amasseur d’écus, appliqué à pleurer misère...
-
---Je t’assure que je ne suis pas content du tout de mon roman, disait
-Ferdinand.
-
-Il contractait cette névrose des écrivains de prendre ombrage des
-moindres vétilles; il souffrait non seulement de Chaupillard, mais de sa
-femme, de ses enfants, de son emploi.
-
-Dans le couloir du bureau, il se laissait tomber sur le coffre à bois,
-avec une mine de victime; il exagérait même ses dépressions, censément
-par intérêt pour «ce pauvre Griffon», si annihilé par Adèle.
-
---Je suis bien embêté à la maison, pas moyen de travailler sérieusement;
-ma femme a des obstinations incompréhensibles...
-
-Ce refrain n’obtenait aucun succès. La plus sincère amitié florissait
-entre Griffon et Marthe: c’était à qui ferait le plus de louanges de
-l’absent. Il fallait entendre Marthe:
-
---Écoute, Ferdinand, je ne me lasse pas d’admirer Griffon. As-tu
-remarqué combien, malgré ses ennuis, il sait être gai par pure
-obligeance? Jeudi, où tu es rentré tard à cause de Jeannin, je n’avais
-pas le temps de m’occuper de lui, je l’ai laissé avec les enfants. Ils
-ont voulu faire le théâtre (il a bien réussi de leur acheter la _Comédie
-enfantine_!), Albert a joué Pierrot, Georges, le commissaire; Griffon
-s’est fait un châle avec le vieux tapis de table et il a joué la mère
-Michel. C’était à se tortiller de rire et je sais qu’il était chagriné
-ce jour-là... Et quand on lui raconte une infortune: comme on le voit
-s’imprégner! Tu te rappelles son regret: «L’argent est une force
-militante à conserver; ce ne serait pas remédier au mal que de se
-dépouiller pour secourir une ou deux personnes». Mais quand il est seul
-intéressé, il ne recule devant aucun «acte de réparation sociale»,
-témoin son mariage... Pour Catherine, j’ai l’impression qu’il tenterait
-l’impossible. A propos d’elle, tu vas dire que je suis bête, mais je te
-certifie qu’il a une façon troublante de me regarder, comme s’il
-trouvait que je ne lui en dis pas assez, comme s’il attendait que
-j’exige quelque chose de lui.
-
- * * * * *
-
-Sur le coffre, Griffon interrompait immédiatement la jérémiade de
-Ferdinand.
-
---Bien sûr! des vertus manquent à ta femme; elle ne sait pas empêcher
-que ses services ne tiennent de la place dans la maison. Pauvre garçon!
-elle te dérange, elle fait du bruit, elle respire!... C’est peut-être,
-vois-tu, que le dévouement comporte des limites! Tous les jours, des
-hommes découvrent douloureusement cette vérité: à la mort de leur mère,
-de leur femme...
-
-Et Griffon, narquois, passait son bras sous celui de Ferdinand et se
-penchait, comme on cajole un enfant pour lui faire avaler une médecine;
-sa voix était des plus conciliatrices:
-
---Tu es employé, il faut bien que tu en tires quelque apanage, mon bon
-vieux. Ta logique est chère aux gens en place, au point que l’on peut
-l’appeler «la logique fonctionnaire»: _puisque_ je suis exempté de
-charges d’un côté, je _dois_ l’être de tous les côtés. (Puisque ma femme
-est si dévouée, pourquoi une restriction?) Vois les collègues des divers
-ministères, avec quelle conviction de justice, réclamer un tarif réduit
-pour voyager, des bourses d’études pour leurs enfants, etc. D’ailleurs
-les besogneux évincés propagent eux-mêmes cette conception du juste: «Ce
-monsieur occupe une position grassement rétribuée dans l’administration,
-_c’est bien le moins_ que son parent soit admis dans tel établissement
-public, de préférence à tout indigent véritable».
-
-Puis, Griffon tapotait gentiment le gilet de Ferdinand pour faire
-descendre la potion:
-
---Ah! mais mon vieux, il ne faut pas te figurer que tu es
-extraordinaire, tu es au contraire dans la délicieuse moyenne. Et la
-psychologie des sexes suffirait à expliquer ton état de conscience: si
-la femme est aimante, l’homme la veut esclave, complètement.
-
-Alors Ferdinand riait et finissait par avouer:
-
---Évidemment, j’ai de la chance sous certains rapports.
-
-Et, tout à coup, il allait d’une extrémité à l’autre; oubliant le
-contraste cruel pour «ce pauvre Griffon», il cédait au besoin si humain
-de publier ses avantages:
-
---Marthe, on n’a pas idée de ça: épouse, mère, ménagère, employée, elle
-vous fourre si bien tous ces rôles sous le même tablier qu’on n’y voit
-que du bleu! Mais le plus épatant: c’est une vraie collaboratrice.
-
-Alors il développait, il développait:
-
---Nous avons parmi nos connaissances deux femmes d’artiste typiques;
-l’une harcèle son mari: «Produis donc! c’est pas moi qui t’empêche
-d’avoir du génie!» L’autre bougonne sans arrêter: «Tu n’arrives à rien!
-tu ferais bien mieux de frotter les meubles». Eh bien! Marthe déclare la
-première pire que la seconde. Quand elle m’a raconté le cas de Catherine
-Bise, c’est peut-être la seule fois qu’elle ait dit carrément: «Tu
-pourrais utiliser mon récit». Autrement, on jurerait qu’elle ignore mon
-métier enregistreur. Mais l’état de mariage a déterminé une telle
-affinité communicative de nos deux systèmes nerveux que, par le
-bavardage neutre, anodin, Marthe me transmet ses plus secrètes
-vibrations... Enfin, après la journée si diverse, couchée, elle relit
-mon manuscrit. Qu’est-ce que tu veux? Je dors; elle ne peut plus ni
-parler ni s’agiter...
-
-Les yeux de Ferdinand papillotaient de béatitude. Et puis, Griffon était
-un intime à qui l’on pouvait tout dire. Ferdinand le prenait à l’épaule,
-il approchait son visage, il baissait la voix:
-
---Et aussi... personne ne peut savoir la sublimité d’amour qu’il faut à
-la femme d’un artiste pour modérer ses propres baisers...
-
-Leurs yeux d’hommes se mêlaient; la douloureuse et douce et terrible
-faiblesse des mâles descendait à leurs joues, à leur bouche, à leur
-menton. Ils restaient alors sans parler, jambes pendantes, sur le
-coffre, à regarder dans le vide. Les collègues qui passaient, affairés,
-des dossiers à la main, trouvaient qu’ils avaient l’air de deux petits
-garçons en pénitence.
-
-Le lendemain, Ferdinand recommençait à se plaindre.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Ferdinand ne s’égara pas loin avec la jeune épistolière de la poste
-restante.
-
-D’ailleurs, comme l’avaient prévu les habitués du cénacle Vaclin,
-l’exemplaire était archi-connu: la demoiselle candide qui se croit la
-plus avancée de son siècle parce qu’elle s’est aperçue que ses parents
-et quelques autres vieilles gens restaient trop en dehors de la société
-vivante et parce qu’elle secoue un peu les lisières familiales, au grand
-scandale de quelques dames sourdes et pieuses.
-
---J’ai envie de ne pas suivre, se dit Ferdinand. Ah! tant pis, j’ai
-commencé, allons-y des questions obligatoires: «Vous lisez? Quelles sont
-vos lectures?»
-
-Mais il ne voulut pas donner une minute de son temps sérieux à cette
-bêtise. Il écrivait au bureau, avec rudesse, pour en finir le plus vite
-possible:
-
-«Erreur, mademoiselle! le seul fait de lire des romans n’est pas
-révolutionnaire. Ceux de votre grand homme prêchent, en somme, que
-chacun doit demeurer à sa place: les humbles à leur humilité, les
-puissants à leur puissance, attendu que toutes les conditions procurent
-le bonheur. Eh bien, mademoiselle, ce beau traditionnalisme constitue le
-plus retardataire des non-sens: par suite d’une anarchie économique
-irrémédiable, aucune condition n’est stable aujourd’hui; le manœuvre
-n’est pas sûr que son métier subsistera demain; la bourgeoisie n’est pas
-une classe fixe comme le fut la noblesse.»
-
-Selon son tempérament d’écrivain soucieux de ne rien laisser perdre et
-de ne pas dépenser inutilement, il se bornait à servir des propos
-échangés avec Griffon et avec Jeannin.
-
-«Une preuve que votre romancier n’est pas si génial, c’est qu’il
-n’emballe que les gens d’un certain parti. Eh bien, je vais vous
-étonner: la vraie personnalité artistique produit l’émotion
-impersonnelle, de caractère universel. L’œuvre doit émouvoir _malgré_
-l’auteur. Que mon pire ennemi fasse un roman d’émotion vraie, je
-pleurerai, si je puis me contenir c’est que l’œuvre est simplement de
-talent, de personnalité fabriquée.»
-
-La jeune épistolière n’était pas une sotte; dès la deuxième lettre, elle
-s’avisa de ne plus procéder que par questions: «Alors, monsieur?...»
-
-Et Ferdinand, serré de près, embarrassé, se la représentait: une tête
-jolie et intelligente, avec un air faussement ingénu. Il la voyait
-suçant le bout de son porte-plume, les yeux enfantins volontairement, la
-bouche narquoise.
-
-«Alors, monsieur, on aurait tort de critiquer à la fois l’œuvre et
-l’homme?»
-
-Parbleu, elle se moquait de lui. Il s’agaçait:
-
-«Je n’ai jamais dit ça, mademoiselle; le véritable artiste possède à la
-fois du talent et du génie; le talent est une qualité acquise...»
-
-Parfois, il hésitait à continuer une lettre interrompue par un projet
-administratif: «Je dis peut-être des bêtises... Et, tant mieux! je ne
-voudrais pas gaspiller des idées indiscutables... Allons-y, à la
-diable.»
-
-«Il est baroque de parler de la décadence du roman, de prophétiser le
-renouvellement du genre. De même que la lumière diurne a été, est et
-sera toujours due à la même source naturelle, de même, les romans
-passés, présents, futurs sont et seront _durablement_ beaux par une
-seule et même vertu naturelle. La mode en littérature est une illusion;
-il y a du durable et du pas durable.»
-
-Ferdinand avait beau faire, sa conscience n’approuvait pas cette secrète
-aventure épistolaire; il devenait de plus en plus brusque avec la petite
-bavarde qui le dérangeait.
-
-«Eh! non, mademoiselle, pour faire du roman avancé, comme vous dites si
-remarquablement, il n’est pas indispensable d’aller chez Alcan acheter
-la dernière parue des thèses sociologiques. A raconter la réalité sans
-parti-pris, il arrive aux grands artistes d’aboutir à une sorte
-d’héroïsme, qui dépasse les plus belles cités futures...»
-
-«Que le tonnerre anéantisse Jeannin! pensait Ferdinand; je ne sais pas
-si je provoquerai une grossesse morale, mais je n’éprouve aucunement la
-satisfaction d’un premier occupant.»
-
-Un matin, il constata que la demoiselle candide se permettait de hanter
-son esprit, à la maison, à l’heure du roman! La correspondance prit fin
-le jour même:
-
-«Mademoiselle de Firman, je vous renvoie vos lettres, j’oublie votre nom
-et je ne donne pas le mien. N’essayez pas d’acquérir des idées avancées.
-A quoi bon? Hier, dans le journal, un professeur de révolution attaquait
-la police avec virulence, non pas tant pour avoir arrêté injustement une
-honnête femme, mais,--comble de l’abomination!--pour l’avoir exposée à
-la promiscuité des voleuses et des prostituées. Voici l’adresse d’un
-ouvroir où se rencontrent de ces créatures si odieuses au farouche
-écrivain. On y accepte le concours de dames patronnesses. Allez là,
-mademoiselle, avec un cœur humain, simplement, et ce sera vous la vraie
-révolutionnaire.»
-
- * * * * *
-
-Ferdinand regrettait de ne pouvoir balayer avec le même sans-gêne toutes
-les personnes obstruant sa route.
-
-Par exemple, il ne se passait guère de semaine sans qu’on eût la visite
-fâcheuse de Chaupillard, rue Saussure.
-
-Albert et Georges rapportaient à la croissance du roman leurs propres
-espérances confondues avec la «surprise pour Catherine»; sans
-l’autorisation d’aucune promesse, ils pensaient: «On s’amusera mieux, on
-sortira _quand papa aura fini_... nous aurons une montre, une
-bicyclette...» Aussi, avertis par l’instinct, ils regardaient
-Chaupillard avec crainte et avec ennui, puis se retiraient dans leur
-chambre en faisant la moue.
-
-Marthe et Ferdinand ajoutaient pareillement au bonheur de Catherine, par
-voie de conséquence, une foule de beaux projets personnels à réaliser
-«quand le roman serait fait»; et l’apparition de Chaupillard leur
-produisait l’effet d’un mauvais présage.
-
-Mais le monde littéraire en général bénéficiait de l’attachement de
-Marthe pour son mari, et elle excusait elle-même la longanimité de
-Ferdinand: Chaupillard faisait partie d’un groupe, avec Griffon,
-Jeannin, Ribérol, etc., comment exclure l’un et retenir les autres?
-
-Chaupillard n’attaquait plus directement le travail de Ferdinand; il
-déblatérait tout autour, il décourageait par mesure générale.
-
---Vous voyez, le livre de Jeannin se vend mal, personne n’en parle; le
-mien a subi la même conspiration. Les imbéciles seront toujours les plus
-forts; le mieux est de se croiser les bras devant leur grouillement.
-
-Mais la pire contrariété venait de ce qu’il persistait à s’occuper de
-Catherine.
-
-Avant la rupture avec la jeune épistolière, un soir, vers neuf heures,
-Chaupillard était monté pour la malice de déranger un peu Ferdinand qui
-tenait à travailler après dîner.
-
---J’aime à m’asseoir dans le fauteuil du maître, dit-il avec sa gaieté
-suspecte. Eh bien, mon cher, je l’ai vue de nouveau votre fameuse
-Catherine...
-
-La porte du salon ouverte, Marthe, dans la salle à manger, partageait en
-deux un bouquet; elle arriva précipitamment, une branche à la main, vers
-son mari:
-
---Comment! Ferdinand, tu ne m’avais pas dit...
-
-Puis elle se tourna vers Chaupillard, et donna libre cours à une
-magnifique colère de femme sincère, atteinte dans ses affections:
-
---Alors, monsieur Chaupillard, vous ne cherchez donc qu’à nuire? Vous
-vouliez empêcher mon mari d’écrire son roman et, maintenant, vous vous
-attaquez à cette pauvre fille!
-
-Elle agitait sa fleur, ayant l’air de la montrer, puis de la refuser.
-
-Ferdinand, quoique animé contre Chaupillard, avait essayé d’intervenir:
-
---Ne te fâche pas, je vais t’expliquer...
-
-Il s’était levé vivement, ému de sentir que Marthe irait trop loin; mais
-il ne put l’arrêter:
-
---Parce que le public n’a témoigné que de l’indifférence à votre chétif
-talent, vous êtes aigri, jaloux...
-
-Chaupillard, cloué sur son siège, exhalait et rentrait alternativement
-un sourire grimaçant, mais surtout il regardait avec stupéfaction. La
-plus extraordinaire révélation le frappait, à le rendre stupide.
-Jusqu’alors, il n’avait pas considéré Marthe «en son sexe»: peuh! une
-ménagère si effacée, si terne. Et non seulement il découvrait que Marthe
-était une femme énergique, mais voilà que, sous certains rapports,
-c’était comme s’il n’avait pas encore vu de vraie femme!
-
-Avec la volubilité d’une personne qui s’est maîtrisée trop longtemps,
-Marthe continuait:
-
---De quoi vous mêlez-vous? Nous ne permettrons pas que vous alliez
-démoraliser cette malheureuse Catherine; sans doute vous lui conseillez
-d’abandonner son enfant, c’est dans vos théories?
-
-Elle se croisait les bras, dévisageait en plein Chaupillard, cherchait à
-droite, à gauche, avec menace.
-
-En un instant, Chaupillard connut pour la première fois «l’élan
-féminin». Il vit aux yeux de Marthe cette fulgurance qu’il croyait être
-une invention des feuilletonnistes, et l’impression devait lui rester,
-ineffaçable; une lueur participant du soleil, de l’or, mais différente:
-la flamme unique de la passion. Et vraiment, cette femme, c’était son
-sang qui criait:
-
---Catherine et son enfant sont à nous, monsieur!
-
-Alors il n’entendit pas le sens réel des mots, ou plutôt les mots ne
-produisirent pas l’effet qu’ils comportaient logiquement: sous leur
-cinglement, s’éveilla le fin fond de sa sensualité.
-
-Il pâlissait, rougissait, tortillant le bout de sa moustache et il ne
-répondait pas, lui, l’intraitable Chaupillard, qui faisait taire tout le
-monde, et que ses amis n’osaient pas convaincre de médiocrité,
-quoiqu’ils fussent excédés de ses éternelles diatribes.
-
-On aurait dit qu’il tenait à entendre toutes ses vérités:
-
---Parce que vous n’êtes pas capable de fournir une œuvre généreuse,
-faut-il dénigrer systématiquement?
-
-Et c’était que Marthe, dans son indignation, projetait son corps, sa
-bouche, sa poitrine, se portait d’une hanche sur l’autre, et alors les
-mots ne comptaient pas: Quoi! une femme pouvait être si passionnée! Il
-lui voyait des seins dressés, une fureur de chair, l’inexprimable; et
-elle était jeune, à l’époque de sa perfection, et quelle intelligence
-audacieuse! Alors, en un mot, cet égoïste--insensible au point de
-n’avoir que des désirs d’animalité--devenait avide de goûter à une
-palpitation pensante.
-
-Ferdinand soulevait des gestes désolés. Marthe à bout de malédiction,
-lui lança:
-
---Et toi, tu ne dis rien?
-
-Elle se laissa tomber sur une chaise, les deux mains plantées aux
-genoux, penchée, attendant, provoquant son mari à exécuter aussi le
-mauvais ami.
-
---Je dis... je dis... balbutia Ferdinand, de tempérament moins simple et
-moins agissant.
-
-Mais Chaupillard, contre toute attente, se mit à répondre, la voix assez
-calme, presque sur un ton d’excuse, l’attitude presque déférente, comme
-s’il n’avait enregistré que des paroles ordinaires:
-
---Vraiment, écoutez, je ne sais pas... il y a malentendu...
-
-Il expliqua posément que, grâce à des accointances administratives, il
-avait pu donner à Catherine des permis de voyage à quart de place, pour
-aller chez la nourrice; quoiqu’il ne s’agît que d’une vingtaine de
-kilomètres, l’économie serait importante à la longue.
-
---Voilà! voilà! déplora Ferdinand.
-
-Marthe, d’abord méfiante, rougit à l’extrême, se leva, s’excusa
-franchement: elle avait cru Catherine menacée, elle avait dit tout ce
-qui lui passait par la tête sans animosité grave.
-
-Elle eut une chute de colère qui acheva de troubler Chaupillard. Il
-admira «l’après-passion» d’une telle femme. Doué pour un moment d’une
-perception sentimentale aiguë, il évoqua un autre genre désirable de
-sincérité féminine, il perçut que le fond de la nature de Marthe était
-la bonté, et qu’il restait de l’affectuosité dans son irritation même.
-
-Chaupillard assura qu’il comprenait très bien l’exaltation de Marthe, il
-plaisanta Ferdinand qui paraissait le plus ennuyé de l’algarade.
-
- * * * * *
-
-Il continua ses visites. Marthe, maintenant, n’était-elle pas un peu
-gênée vis-à-vis de lui, «comme de s’être trop livrée?» Il éprouvait un
-plaisir presque malsain à imposer sa présence, ses discours non
-agréables.
-
-Marthe ne le tentait pas, à proprement parler, c’était ce genre de
-femme-là qui le tentait.
-
-Il eut honte de ses laconiques et commerciales rencontres. Il souhaita
-un complément d’intelligence et de sentiment. Des idées de mariage le
-taquinèrent.
-
-Et le résultat fut que, par dignité, il dépensa des dix francs, dans
-telles circonstances qui, précédemment, ne lui coûtaient guère que le
-prix d’un fiacre.
-
-A ce taux-là, il recouvrait la certitude de son importance, et il se
-présentait rue Saussure, dominateur et tranchant, comme si aucune
-explication pénible n’avait eu lieu.
-
-Pendant plusieurs jours, une question l’obséda: où donc avait-il vu une
-personne ressemblant à Marthe, une personne apparemment susceptible
-d’exaltation totale comme elle?
-
-Puis il trouva, ricana, réfléchit, haussa les épaules: la ressemblance
-appartenait à Catherine! son visage portait, tout prêt, ce même
-jaillissement grandiose.
-
- * * * * *
-
-La dernière lettre de la jeune épistolière, Ferdinand la retira, à la
-sortie du bureau, en compagnie de Griffon. C’était l’heure du courrier,
-ils attendirent, à l’écart, que les guichets fussent moins assiégés.
-
---Puisque je viens de te révéler ma secrète correspondance, dit
-Ferdinand, je peux bien compléter la confession: figure-toi que
-Catherine est menacée de la sollicitude de Chaupillard...
-
-Au premier mot, Griffon s’emballa presque autant que Marthe:
-
---Tu connaissais bien le personnage! Pourquoi le tenter? Tu as commis
-une mauvaise action...
-
---Eh! je n’ai pas pensé si loin, j’ai raconté le sujet de mon roman,
-s’excusa Ferdinand.
-
---Ton inconséquence me révolte! foudroya Griffon, malgré vos
-cachotteries, à toi et à ta femme, je sais bien qu’une part est réservée
-à Catherine dans vos projets: vous aurez le roman, il faudra qu’elle ait
-sa joie aussi... Eh bien, d’un côté, tu veux la combler de générosité,
-d’un autre côté, tu l’exposes aux pires dangers.
-
-La dérision fut entière: Ferdinand, qui ne s’était pas brouillé avec
-Chaupillard, se fâcha pendant un moment avec Griffon. Ils s’attrapaient
-face à face: Griffon plus grand assénait son indignation en baissant la
-tête, Ferdinand lançait sa réplique en hauteur. On pouvait les prendre
-pour deux de ces associés louches qui opèrent par la poste et se
-querellent au moment du partage.
-
---Parbleu! dégageait Griffon avec véhémence, j’en conviens: c’est une
-excellente besogne préparatoire que de raconter son sujet; tu ne
-négliges aucun moyen. Mais il y a tout de même des limites à la manie
-artistique.
-
-Un monsieur correct, de profession indéfinissable, qui feignait
-d’étudier l’imprimé d’un télégramme, s’approcha de façon à saisir la
-conversation.
-
---Voilà que tu t’en mêles, toi aussi! ripostait Ferdinand outré. Dire
-que l’ensemble des gens et des choses est hostile à mon travail!
-toi-même, tu ne peux pas faire exception!
-
-Ce fut une vraie dispute.
-
-A la longue, Ferdinand brusqua la conclusion:
-
---Enfin, dis donc, qu’est-ce qui te mord après tout? Laisse Catherine,
-ne t’en occupe plus; c’est nous, ma femme et moi qui l’avons inventée...
-
-Griffon, qui avait attaqué jusqu’alors, faiblit instantanément, il
-bredouilla, se radoucit au point d’étonner son adversaire:
-
---Ah! moi... voyons... je m’occupe du petit Émile... j’ai des motifs...
-
-Au lieu de répondre qu’il acceptait la réconciliation, Ferdinand, calmé
-aussi, bougea, se tourna vers les guichets. Griffon continua; ils firent
-quelques pas.
-
---Oui, j’ai eu tort de m’emporter... Mais ce petit Émile, une si
-affreuse destinée flotte sur son visage!... Alors ça ne vous quitte
-plus; on se promet, coûte que coûte, de protéger un tel déshérité...
-
-Il se tut subitement. Une vieille femme illettrée envoyait un mandat à
-l’adresse d’une prison.
-
-Au nom qu’elle prononça, un postier vint regarder derrière l’employé du
-guichet, un autre s’approcha, puis un autre.
-
-Inconsciente de cette curiosité, la vieille se tenait d’une raideur
-pétrifiée, fixant le guichet avec des yeux qui semblaient avoir pleuré
-jusqu’au sang. Sa bouche édentée cherchait à comprendre une question.
-
---C’est pour les fleurs, dit-elle.
-
-Le guichetier avança le buste et cria:
-
---Je vous demande si c’est vingt sous avec les frais, ou sans les frais?
-
-La vieille tendit sa pièce:
-
---Je n’ai pas plus.
-
-Griffon serra les mains de Ferdinand pour que le raccommodement fût
-définitif, et que l’on continuât ensemble à aimer les malheureux.
-
-Ferdinand répondit, saisi d’une prophétique admiration:
-
---Oh! d’un seul coup, tu as pris toute la douleur de cette femme avec
-ton visage, et tu as conçu une solution de bonté... Tu es un bien plus
-grand romancier que moi.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Ce dimanche d’octobre, Ferdinand se promettait d’écrire longuement. Il
-fallut que cette disposition féconde coïncidât avec une résolution de
-branle-bas général chez sa femme.
-
-Quand la tâche était d’arrêter une spéculation isolée, déjà façonnée,
-l’activité environnante ne le contrariait presque pas. Mais ce matin-là,
-il sentait un bouillonnement nombreux et chaotique; il devait se
-concentrer: forcer les idées à sortir en ordre, les délimiter et les
-estimer à mesure. Les antennes de ses nerfs s’appliqueraient à saisir
-l’émotion vivifiante, et par conséquent le moindre signe, la moindre
-manifestation étrangère blesserait leur frémissement.
-
-Levé tôt,--six heures sonnaient,--Ferdinand alla vite à sa table. Les
-phrases s’alignaient si docilement, d’habitude, dans le silence de la
-maison endormie! On eût dit que le penchement du Balzac et du Tolstoï
-rendait propice l’atmosphère du salon.
-
-Tout de suite, il fronça les sourcils; sa table était «encombrée»: une
-brosse, un catalogue de magasin, un atlas des enfants. (Il suffisait
-d’un seul papier fourvoyé pour _encombrer_ sa table, longue d’un mètre
-quatre-vingts.) Il lui sembla que le fait d’enlever ces objets tuait une
-éclosion juste prête. Il s’assit, déboucha son encre, se frotta les
-tempes, supputa malgré lui ce contretemps, au lieu de rassembler
-strictement sa pensée littéraire. Enfin il se mit à relire les dernières
-pages écrites, moyen mécanique d’électriser l’esprit. Mais, sacrebleu!
-il n’aurait pas dû avoir besoin de ça!
-
-Les phrases de la veille étaient chargées de vibrations, il retrouvait
-le prolongement de la poussée créatrice, le raccord était fait... Et
-patatras! il entendit sa femme qui se levait, à six heures et quart, un
-dimanche où elle aurait pu rester couchée une partie de la matinée! un
-dimanche! alors qu’en semaine elle ne se levait qu’à six heures et
-demie!
-
-Seconde fugue de la pensée partie en constatations sur ce désastre: ne
-pouvoir jamais posséder la tranquillité totale.
-
-Marthe ouvrit la fenêtre de la chambre à coucher, laissa la porte béante
-sur le salon, dans le dos de son mari, alla dans la cuisine. Ferdinand
-bondit pour fermer cette porte, gêné, non pas tant par la fraîcheur du
-matin, que par l’indiscrétion de l’extérieur.
-
-Retour de Marthe dans la chambre, même négligence, nouveau dérangement
-de son mari.
-
-«Bon! le lait sur le feu se sauve, dans la cuisine. Au diable la porte!»
-
-Marthe vaguait silencieusement dans l’appartement, avec «la raison» de
-laisser son mari écrire un long moment. Mais, d’autre part, soumise à sa
-tendance ménagère, elle était agacée aussi pour son compte: c’était la
-date de nettoyer le salon à fond, elle s’était levée de bonne heure pour
-cela, il fallait... (D’autant mieux qu’une femme de journée venait pour
-l’autre gros ouvrage.) Elle attendait que son mari quittât la table de
-lui-même, elle ne voulait rien dire et admettait qu’il terminât un
-paragraphe en train, par exemple.
-
-Cependant, au bout d’une heure, une impatience s’exprimait dans son
-activité: dix fois, elle vint chercher et rapporter des objets à
-fourbir, soit derrière Ferdinand, soit à droite et à gauche, sur le
-piano, sur la cheminée, avec des pas mous, perceptibles, excessivement
-rapides et un grand éventement de jupons, avec une respiration affairée,
-bruyante.
-
-A mesure, elle se disait:
-
-«Combien de temps va-t-il me tenir en suspens? _Il sait bien_ qu’il faut
-que je fasse le salon.»
-
-Ferdinand n’aurait peut-être pas été trop empêché d’écrire, si sa pensée
-avait été assez fortement lancée, mais, dans son état de nervosité
-balbutiante, il se crispait, il sentait la crispation de sa femme, et
-«ça lui coupait tout aboutissement». Il en entendait plus que le
-va-et-vient de Marthe n’en disait réellement. Il s’exagérait les pas
-appuyés, parleurs, agiles, qui enfonçaient avec insistance leur
-signification: «Voyons, va-t’en donc de là!»
-
-Il analysait son propre malaise:
-
---Cet intolérable halètement du travail manuel autour de vous qui
-semblez rêver, cela crie clairement: «Je fais quelque chose, moi, je
-produis, je me dépense utilement!» Ah! ce souffle courageux, cet
-éventement de jupons pratique! Et se tenir là immobile devant du papier!
-En effet, je suis un incapable dont la déraison coûte cher à la
-communauté.
-
-Il souffrait de ne pas prendre sa part de la fatigue, il percevait le
-reproche au centuple, et il avait honte de sa dérisoire prétention
-artistique. Mais quelle rancune dans cette humiliation cruelle!
-
-Et quand même,--pour comble de misère,--il s’obstinait, il ne voulait
-pas lâcher la place sans résultat: coûte que coûte, quelques notations
-seraient tracées, à la suite. Alors, le supplice de l’insaisissable! le
-tortillement malade des nerfs: la pensée éparpillée refusant de
-s’appliquer à un point précis. Et il remâchait le mécontentement amer:
-
---_Elle sait bien_ que, le dimanche, je voudrais profiter de la matinée,
-et qu’il m’est impossible de travailler ailleurs qu’à ma place
-accoutumée.
-
-L’heure passait, Marthe continuait à s’affairer, à laisser des courants
-d’air et à récriminer intérieurement: «Il est absurde: une interruption
-n’est pas une perte irréparable».
-
-Enfin, elle descendit faire des commissions.
-
-Soulagement! Vite, une douzaine de lignes et on se contentera de cette
-transaction.
-
-Oui, mais l’horloge sonne, c’est le moment où la boulangère apporte le
-pain. A l’idée qu’il devra se déranger pour recevoir et payer, Ferdinand
-ne peut se mettre en train; tant qu’il n’est pas débarrassé de cette
-espèce de devoir, malgré lui, il écoute, il se prépare.
-
---Maintenant, «j’en ficherai un coup» tout de même, quand le diable y
-serait!
-
-Bon! Les enfants qui pourraient aussi rester au lit le dimanche se
-lèvent, crient, rient, se disputent. Parbleu! c’est la faute de leur
-mère; si elle-même s’était tenue tranquille...
-
-Marthe rapporta des chrysanthèmes. Elle les disposa en deux vases de
-chaque côté de l’encrier; elle avait beau être fâchée contre l’Art,
-certains rites s’imposaient à ses mains pieuses.
-
---Le chocolat est prêt depuis longtemps, Ferdinand.
-
---Je mangerai plus tard.
-
-On entendit Albert gémir et frapper du pied.
-
---Qu’est-ce qu’il y a? interrogea Marthe.
-
---Je ne sais pas faire mon exercice de grammaire.
-
---Demande à ton père.
-
-Elle ajouta mentalement: «Ça le décidera peut-être à quitter le salon».
-
---Papa! Viens voir mon exercice.
-
---Non, apporte ton cahier.
-
-Alors Marthe, à bout de patience:
-
---Enfin, dis-moi quand je pourrai commencer? La femme de ménage est dans
-la cuisine; je perds tout mon temps.
-
-Ferdinand répondit:
-
---Ne peux-tu pas, un dimanche, te dispenser de bouleverser ton sacré
-salon?
-
-Il ajouta aigrement, sur un ton excédé contrastant avec le sens
-affectueux des paroles:
-
---Tu m’aimes bien, tu n’es pas égoïste, tous tes actes visent à me
-rendre plus heureux; eh bien, puisque je préfère moins de remue-ménage,
-ne prétends pas me soigner de force!
-
-Le coude sur la table, il se tournait hargneusement vers sa femme;
-celle-ci se balançait les bras croisés. La conviction opposée de deux
-personnes parties d’un point de vue différent se heurtait sans recul.
-
-Il empêcha la réplique.
-
---Non! Examine le fond des actes: la cause et l’objet... Je te répète:
-c’est pour moi, pour que je sois dans un cadre plus avantageux, que tu
-veux mettre la maison sens dessous... Eh bien, je te remercie...
-laisse-moi juge de la quantité d’époussetage qui m’agrée.
-
-Marthe, non moins excédée, protesta:
-
---Voyons, Ferdinand, c’est insensé ce que tu dis là! S’il venait une
-visite: on peut tracer des raies sur le marbre, sur le piano, sur la
-table.
-
---Ah! voilà encore: l’astiquage à outrance est une concession à la
-bêtise des gens. Quel désastre si quelqu’un allait remarquer de la
-poussière ici! Cet illogisme me renverse: car, enfin, si tu me préfères
-aux voisins, aux connaissances, tiens compte de mon désir, plutôt que de
-leur critique possible. Tu sacrifierais ta vie pour moi et tu
-m’exaspéreras plutôt que de consentir à une malfaçon du ménage!
-
---Je te dis que la poussière détériore les choses et nuit à l’hygiène.
-
-Ferdinand haussa les épaules et resta un instant à se dépiter
-silencieusement, prenant le Dickens à témoin: «C’est terrible cette
-femme qui ne veut pas admettre que la poussière précisément, c’est de la
-poussière; ça peut attendre, tandis que l’éclosion intellectuelle ne se
-retarde pas à volonté.»
-
-Une pudeur invincible et aussi l’amour-propre et l’incertitude
-l’empêchaient de défendre carrément, à haute voix, son travail
-littéraire. Et pourtant, dans un pareil moment où sa femme obéissait
-toute au sens économique, il aurait fallu quelque affirmation de ce
-genre: «Ce que j’écris a une valeur, me déranger constitue une perte.»
-Mais non; Ferdinand reculait devant cette prévision mortelle qu’on
-pouvait lui rire au nez, en demandant combien sa plume avait déjà
-rapporté. Et l’incompréhension mutuelle subsistait: sa femme parlait
-«vie matérielle», lui sous-entendait «art».
-
-Marthe se détourna et, sans quitter le salon, gourmanda Georges et
-Albert, en révolution dans leur chambre:
-
---Continuez à vous battre! J’arrive vous aider! Est-il permis d’avoir
-des enfants pareils!
-
-A cause de son état d’agacement, sa voix atteignait un diapason exagéré.
-Alors, Ferdinand saisit l’occasion injustement:
-
---Voilà! tu te donnes un mal de chien après ton appartement et tu me
-contraries, pour établir aux yeux des étrangers que nous sommes d’un
-rang supérieur, car, au fond, c’est ça! Et, d’autre part, tu vocifères à
-effrayer les locataires du haut en bas! tes chamaillages avec tes
-enfants nous ravalent au niveau du dernier ménage de journaliers.
-
-Les époux furent réellement fâchés, le front durci, la bouche crispée.
-
-Ferdinand s’en alla rincer des bouteilles à la cave. Ils eurent une
-façon de souffrir irritée, avec cette pensée:
-
-«Tant pis! le roman ne se fera pas! au diable la littérature!»
-
- * * * * *
-
-A midi, le déjeuner se passa sans conversation directe. Visages calmes,
-exagérément naturels et bonasses, signifiant pour chacun: «Moi? je n’ai
-aucun ressentiment; je répondrai quand on me parlera.»
-
-Comme par hasard, on trouva de continuelles observations à adresser aux
-enfants:
-
---Voyons, Albert, ne mets pas ta manche dans ton assiette.
-
---Georges, ta mère t’a déjà dit de ne pas balancer ta chaise.
-
---Oui, tu te rappelles cette belle culbute, l’autre jour, chez ta
-grand’mère.
-
-Après le repas, les tasses et la cafetière étant encore sur la table,
-arriva Catherine Bise. Elle portait un chapeau canotier en feutre noir,
-des gants de coton, une pèlerine. Mince, les mains et les pieds très
-petits, elle ressemblait à une de ces pensionnaires d’orphelinat noble,
-dont les traits de race éveillent la sympathie à première vue.
-
-Elle avait deux heures de permission seulement. Alors, dit-elle
-naïvement, ne pouvant aller voir son petit, elle venait faire visite,
-pour parler de lui.
-
---Vous prendrez un peu de café.
-
---Non, monsieur, merci.
-
-Ferdinand versa quand même.
-
-Les garçons regardaient Catherine d’un air amusé: «Hein! quand leur père
-avait dit quelque chose, ça ne servait à rien de refuser.»
-
-Cependant, eux, ils s’obstinèrent à ne pas filer dans leur chambre. Le
-cas était différent: l’ordre avait été donné mollement, et puis, eux,
-ils étaient comme un fragment de leur père: on ne s’obéit pas toujours à
-soi-même.
-
-La conversation les intéressait extrêmement. Catherine recélait une
-quantité d’inconnu, quoique, pour eux, elle fût de la famille. Lors de
-sa première apparition, ils étaient seuls à la maison. Jamais on n’avait
-rien dit qui pût attirer leur attention, ils étaient censés ignorer
-l’existence de Catherine. Albert, ayant ouvert la porte, déclara,
-tranquillement: «Vous êtes Catherine Bise. Maman est descendue, elle va
-remonter.» Il s’approcha, se haussa, exigea l’embrassade habituelle avec
-les intimes. Georges en fit autant, le plus nécessairement du monde.
-
-Autre chose encore leur plaisait énormément: leurs yeux bleus, leurs
-yeux sans vergogne faisaient céder drôlement les yeux timides de
-Catherine Bise; cette retraite immédiate leur rappelait des révérences
-gracieuses qu’ils avaient vu faire quelquefois.
-
-Et ils en avaient des motifs de la regarder hardiment! tout le bonheur
-qui devait lui arriver et dont elle ne se doutait pas! Ils se
-flanquaient des coups de coude, ils serraient le bec. Ils en
-frémissaient par évocation: le roman était bien long à terminer... ils
-auraient voulu que ce fût tout de suite...
-
-Catherine ayant bu son café, on passa dans le salon. Le parti pris de la
-traiter avec les égards réservés à une personne du monde était dissimulé
-par cette simplicité qui semble exclure la possibilité d’un autre
-procédé.
-
-A l’origine des relations, Catherine s’était défendue avec une espèce
-d’épouvante d’être reçue, dans les formes, au salon. Ensuite, elle
-n’avait plus rien dit; mais, en franchissant le seuil, chaque fois,
-inévitablement, elle rougissait jusqu’à la racine des cheveux.
-
-Il y avait deux fauteuils: un pour maman, du côté de la bibliothèque, un
-pour Catherine sous le Dickens. Cette exigence appartenait aux garçons:
-ils faisaient les honneurs, ils refusaient de laisser prendre une
-chaise. Eux aussi avaient leur parti pris.
-
-Ferdinand s’assit, tourné vers les deux femmes, un coude sur son bureau.
-Marthe s’empressait au seul sujet de conversation cher à Catherine:
-
---Alors il va bien? Cela fait quinze jours que vous ne l’avez vu.
-
-Peu à peu, Ferdinand revira, jusqu’à être les deux coudes sur la table,
-le menton dans ses poings.
-
-Les enfants se tenaient tranquilles, dans la plus confortable des
-positions: le derrière sur le tapis. Ils contemplaient inlassablement le
-visage de Catherine où passait toute une tragédie. Et puis la voix de
-Catherine variait jusqu’à être celle d’une croyante à l’église parlant
-toute seule à une image sainte: un interminable baiser emmenait sa
-bouche vers l’Inaccessible et, par un phénomène unique, ses yeux timides
-prenaient enfin la large fixité.
-
-De temps en temps, Georges tendait les lèvres par imitation magnétique;
-Albert les serrait tant qu’il pouvait.
-
---Je suis arrivée par le petit chemin à droite de l’avenue de la gare et
-qui monte un peu. J’avais des battements de cœur, que je soufflais,
-comme pour monter un sixième. La porte était ouverte chez la nourrice.
-J’entre; il n’était pas là. Je ne suis pas sûre que j’aie dit bonjour.
-Je sais qu’ils ont ri et qu’ils m’ont dit: «Tenez donc! il est là-bas
-avec les autres.» Ça fait comme une place en face chez eux; après le
-pavé où passent les carrioles, il y a un coin de l’église, une propriété
-avec une grille et un espace de terre battue avec de vieux arbres. C’est
-retiré; les gamins jouent là sans danger. Il y en avait bien une
-dizaine, tous en robes. Je traverse, je fouillais déjà dans mon sac de
-cuir que vous m’avez donné, pour sortir des bonbons. A cause que les
-gens avaient ri, j’étais comme hésitante sur mes jambes et je ne savais
-plus si j’étais heureuse. Et me v’là devant eux tous qui jouaient avec
-un rat qu’on avait tué; ils le traînaient par une ficelle attachée à une
-patte, n’est-ce pas?
-
-Catherine fit une pause. Elle avalait des réminiscences pénibles avec
-son front, avec ses yeux. Elle présenta un sourire de créature qui va
-mourir:
-
---Comprenez-vous, madame? ne pas être sûre du premier coup d’œil! Oh! ça
-n’a été qu’une seconde, même pas: il y avait deux mois que je ne l’avais
-vu, sa robe était changée, une à carreaux rouges et blancs, au lieu de
-la bleue qu’il avait avant... je l’ai reconnu, mais je ne sais pas si
-c’est seulement avec mon sang, ou aussi parce qu’il avait une mine moins
-gaie que les autres.
-
---Voyons, dit Marthe, pourquoi aurait-il été triste, puisqu’il s’amusait
-avec les autres?
-
---Mon petit à moi n’a qu’un sourire sur la figure; les autres, il me
-semble qu’ils ont leur sourire à eux et celui de leur mère. Et puis je
-le trouve pâlot, comme s’il lui manquait du soleil, de la chaleur; sa
-figure est malingre, toute pointue.
-
-Ici la voix baissa, effleurant des horreurs:
-
---J’ai peur qu’on ne l’aime pas. Et pourquoi, depuis ce jour-là, faut-il
-que je pense toujours à ce rat qu’ils traînaient par la patte!
-
-Ferdinand appuyait les avant-bras sur sa table; progressivement, le dos
-en boule, il s’était ramassé en un tas inerte, et voilà qu’une
-singulière toux spasmodique sortit de là-dessous et que le tas remua.
-
-Catherine dirigea là son attention, et elle vit que M. Prestal portait
-un vieux veston bossué, pareil à quelque frusque de coltineur déjetée
-par l’écrasement des fardeaux.
-
-Elle dit longuement sa peine de mère. Ce palpitant murmure sortit
-encore:
-
---J’ai peur qu’on ne l’aime pas!
-
-Et elle vit, à un moment, que les épaules de M. Prestal couraient sous
-le veston comme fait un rat prisonnier dans un sac.
-
---On sonne! crièrent les enfants.
-
-D’un geste, Marthe les empêcha de bouger.
-
---Je vais voir, dit-elle, les sourcils froncés.
-
-Elle ferma la porte du salon, au bout d’un instant, elle revint:
-
---C’était Chaupillard, je m’en doutais. Je lui ai dit que j’étais seule
-et que je ne pouvais pas le recevoir. C’est drôle, ça ne me coûte pas du
-tout de mentir à des gens comme lui... Décidément, il m’horripile de
-plus en plus, ce garçon-là; j’ai été choquée de l’affectation
-respectueuse avec laquelle il s’est retiré.
-
-Après une pause, Marthe ajouta:
-
---Surtout, Catherine, n’oubliez pas ce qu’on vous a dit: c’est un
-monsieur dont il faut se méfier, malgré ses protestations de dévouement.
-
---Oui, je trouve qu’il est poli... pas comme tout le monde, dit
-Catherine en rougissant.
-
-Elle s’était levée pour s’en aller.
-
---Vous aimez mieux monsieur Griffon? demanda Marthe, en dirigeant vers
-la fenêtre un regard qui prit Catherine, tout entière, au passage.
-
-Catherine eut l’air de ne pas comprendre.
-
---Ce grand monsieur, brun, barbu, que vous avez vu ici?
-
---Je ne sais pas.
-
---Comment! vous ne savez pas si vous l’aimez mieux que Chaupillard?
-
-Catherine balança la tête comme une personne qui cherche à se sauver.
-
---Je n’ai pas osé le regarder.
-
-Ferdinand, qui écoutait en annotateur bienveillant, s’exclama dans un
-rire zélé, rassurant:
-
---N’ayez pas peur de Griffon! ah! ah! n’ayez pas peur...
-
-Mais alors Marthe porta sur lui ces yeux profonds de femme qui semblent
-jauger de haut la candeur masculine, et son baiser d’adieu à Catherine
-fut très appuyé, à la façon d’une offre, d’une promesse.
-
- * * * * *
-
-Après le départ de Catherine, sans explication, la vie reprit chez les
-Prestal, arrangée au mieux, comme s’il n’y avait jamais eu désaccord.
-Selon l’heureux privilège de leur affection, aucun nuage ne subsista. On
-respirait même largement, on rattrapait un arriéré de souffle et de
-lumière: rien ne nuisait plus au roman.
-
---Hein? dit Marthe, l’opinion de Griffon à propos de la ressemblance
-doit être prodigieusement juste!
-
---Quoi? sa conversation de dimanche dernier en sortant du théâtre? Je
-n’ai rien entendu, sa femme me priait de changer l’orientation de mon
-roman, par complaisance: «Je serais si gentil... qu’est-ce que ça me
-faisait?»
-
-C’était une claire et vivace journée d’octobre, Ferdinand ouvrit la
-fenêtre de la salle à manger et se planta dans le cadre ensoleillé, les
-mains derrière le dos. Marthe desservait la table, elle expliqua:
-
---D’après Griffon, il y a certainement cette fatalité atroce que le
-petit Émile ressemble à «l’homme à la trique».
-
-Vivement l’attention de Ferdinand se ramassa.
-
-Albert et Georges, gesticulant vers la fenêtre d’où arrivaient les
-vociférations guerrières d’une bande de gamins, demandèrent piteusement
-«si on ne sortait pas aujourd’hui». Insensés! c’était bien le moment!
-
---Tout à l’heure! Tout à l’heure!
-
-Marthe continua, une tasse à la main:
-
---Sans doute, on voit à sa figure pointue, ténébreuse, que l’enfant est
-pétri de mauvais instincts. Et demain, d’un moment à l’autre,
-l’abhorration universelle aura lieu d’éclater. Alors, se dresse la pitié
-surhumaine. L’amour de Catherine, affolé par l’exécrable ressemblance
-même, est un surgissement de protection contre tous et voilà le plus
-grandiose: c’est aussi le pardon du monstre... Tu sais, je te dis cela
-comme je l’ai compris, d’après Griffon, je ne te garantis pas les
-paroles. Du reste, il était tout drôle; je ne m’étonne pas que tu n’aies
-rien entendu, il étouffait sa voix, il vous regardait de côté, toi et
-Adèle, comme s’il avait dévoilé des secrets.
-
-Ferdinand se rappela la récente discussion au bureau de poste et le
-trouble subit, imparfaitement justifié, de Griffon.
-
---Oui, dit-il, hochant la tête rêveusement, puisque Catherine aime
-sauvagement son enfant si taré, c’est qu’elle ne souhaite pas d’être
-vengée de l’homme à la trique.
-
-Marthe repartit là-dessus:
-
---En cela, elle domine étrangement: misérable, elle sent que le
-châtiment d’un autre misérable n’est pas une solution. Les ordinaires
-malheureux ne pensent pas à se solidariser avec leurs pareils, coupables
-d’attentat contre les institutions dont ils souffrent eux-mêmes.
-Catherine, elle, aurait la fibre solidaire pour son assassin!...
-Justement, hier, j’ai lu ce fait-divers: un voleur dépenaillé tombe tout
-courant dans un chantier de terrassiers courbés à leur tâche de forçats,
-ils l’ont assommé à coups de manche de pelle...
-
-Un silence. Marthe grattait de l’ongle une tache sur la nappe; elle
-ajouta sur le ton méditatif des réflexions adressées à soi-même:
-
---Le sentiment de Catherine représente le plus haut pardon. C’est la
-seule réalité qui puisse dépasser le crime... la seule beauté qui puisse
-dire au crime: tu es absous, puisque je subsiste.
-
-Sans autre conclusion, Marthe prit ses tasses et alla «faire sa
-vaisselle».
-
- * * * * *
-
-Le lendemain lundi, dans la paix du matin, Ferdinand put travailler à
-souhait. Il s’avoua qu’en définitive le zéro de la veille était compensé
-par une surproduction: c’était bien la peine de tant se fâcher.
-
-Vint l’heure de partir au bureau. D’ordinaire, au tintement de
-l’horloge, sa volonté laborieuse cessait net, comme si le courant était
-coupé. Ce jour-là, au lieu d’avoir fini, il se trouva en état de donner
-le meilleur.
-
-Le temps se maintenait pur, gai, tout en jeunesse.
-
-La marche dans la rue valut cet exercice ambulatoire dans la chambre, si
-utile aux gens qui composent. Ferdinand allait, par les boulevards
-extérieurs, le front haut, béant à cette région de lumière où plane la
-force de la terre.
-
-Il avait oublié de nouer sa cravate; les cochers à cent mètres se
-croyaient hélés par lui sur leur siège.
-
-Il vivait cet instant où l’âme à la fois, rend ses plus fougueuses
-palpitations et absorbe jusque dans l’immense des parcelles brûlantes de
-la palpitation universelle.
-
-Dans sa poitrine, l’enfant de Catherine Bise râlait une plainte suprême
-que la terre ne pouvait plus tolérer; dans sa poitrine, se répercutaient
-les deux battements irrésistibles de la tendre chair naissante: l’effroi
-des mains étrangères, l’appel des chères mains absentes...
-
-Telle était l’envolée droite de l’émotion que Ferdinand, dans l’ivresse
-qui oublie l’équilibre du corps, voyait flotter les passants le long du
-trottoir et croyait percevoir le fléchissement des chaussées, et le
-vacillement des cubes de pierre à six étages, sous le cahot des
-voitures.
-
-Il allait dire le crime de façon à le rendre désormais impossible...
-«Quelqu’un vient et prononce: Il me faut une servante complète. Je paie,
-femme, pour que tu n’aimes plus ton enfant. Je loue la mécanique,--le
-cœur avec,--pour mon usage domestique; je prends cette «force d’aimer»
-pour augmenter mes commodités, pour faciliter mes distractions...»
-
-Ferdinand s’arrêta une fois sur un banc, proche la place Clichy, pour
-crayonner une note. Mais le mieux était de laisser sa sensibilité
-s’enrichir, grâce à la marche. La fixation écrite se ferait au bureau.
-
-Le boulevard de Clichy, puis deux, trois rues encore furent de lointains
-horizons d’où les révélations d’humanité accouraient en son être, comme
-se précipitent les souffles d’ouragan. Un commerçant sur sa porte, et
-plus loin un maçon, regardèrent étonnés: ce passant geignait tout seul,
-et ses yeux sautaient aux murs des maisons et grimpaient au delà. Une
-vieille dame se colla brusquement contre une devanture, Ferdinand avait
-foncé sur elle, assénant sa pensée: «Ne cherchez plus l’enfant, la
-créature de toutes les protections, qui exige une atmosphère et un
-entourage tendrement préparés: il y a le déchet d’une vente, le rebut à
-jeter n’importe où...»
-
-La façade ombreuse de l’immeuble administratif où il fallait entrer
-«éteignit» Ferdinand soudain; il cligna, l’instant de rabattre sa flamme
-en dedans.
-
-Il monta prestement, serra vite la main des collègues, s’installa devant
-son encrier. Vite, il allait noter l’irretrouvable: on n’est pas deux
-fois dans un état d’âme identique. Quelle chance d’être assis! Et une
-coordination immédiate des idées: après le bouillonnement et
-l’engouffrement à plein cratère, sa pitié demandait à couler immensément
-comme une lave brûlante. Vite! du papier, le cœur avait mis en phrases
-tout son émoi et n’avait plus qu’à les dicter.
-
---Excusez-moi, Dubois, j’ai une lettre pressée à écrire.
-
---Sans vous déranger, monsieur Prestal, prêtez-moi donc votre journal,
-demanda un collègue.
-
---Le journal, monsieur Pingouin? ma foi, j’ai oublié de l’acheter.
-
---Non! cherchez bien... tout s’oublie, excepté le journal...
-
---Je vous assure...
-
-Les phrases palpitaient, il n’y avait qu’à se hâter. Déjà deux lignes...
-Le garçon de bureau, ancien militaire décoré, visage de pierre, montra
-sa livrée bleue sur le seuil du bureau, et lança d’un ton net de
-commandement:
-
---Monsieur Prestal, chez le chef.
-
-Vite, boutonner la jaquette, changer de visage, appeler dans son esprit
-les affaires courantes, se transformer en employé sérieux; le long du
-couloir précipiter sa pensée, en avant et en arrière, dans les choses de
-l’administration, et, comme quelqu’un qui sent ses intérêts, sa vie même
-en cause, concentrer ses facultés chicaneuses, n’avoir plus de sentiment
-pour rien au monde.
-
---Vous m’avez demandé, monsieur.
-
-L’homme est supprimé; il n’y a plus qu’un sous-ordre, prompt aux
-oscillations, cherchant à être le calque exact du chef: visage et
-intelligence.
-
---Monsieur Prestal,--dit le chef avec cette urbanité qui rend la
-toute-puissance plus accaparante,--je vous prie de me préparer
-immédiatement un rapport détaillé sur le régime comparatif des
-transports, afin d’exposer exactement la situation qui nous est créée
-par le nouveau règlement. Vous avez donc à vous pénétrer des textes et
-des pièces du dossier. Il importe de voir l’affaire d’ensemble d’un
-esprit lucide et méthodique; et comme vous serez spécialement chargé
-d’en poursuivre la solution, je tiens à ce que vous possédiez à fond la
-matière... Asseyez-vous donc.
-
-Vinrent les longues explications qui compliquent et vissent des
-obstructions dans la tête; puis, les questions qui font le vide:
-Résumez-moi le précédent? Où en est l’enquête annuelle?
-
-Il n’y avait pas à simuler l’attention, ni à ménager la dépense d’influx
-nerveux. Au bout d’une heure, ayant été successivement, et à maintes
-reprises, chargé, puis pompé, Ferdinand retourna dans son bureau.
-
-Là, devant son papier et sa plume, il se trouva aussi étranger à toute
-conception sentimentale que l’aigle administratif le plus féroce. Le
-moindre essai de remémoration littéraire lui causait un intolérable
-malaise. Seul subsistait l’instinct de donner satisfaction au chef: le
-restant de la journée, par une nécessité brutale, l’intelligence
-abasourdie ne consentit à vivoter que dans les pièces du rapport à
-préparer.
-
-Le soir, Ferdinand reprit sa route du matin, triste et courbaturé,
-mécontent de lui-même, comme un homme tiraillé qui ne fait pas ce qu’il
-doit, ni d’un côté ni de l’autre. Il sentit avec malaise le
-raccourcissement des jours, l’approche de l’hiver, les arbres du
-boulevard extérieur montraient déjà une désolante nudité.
-
-Il réfléchissait dolemment:
-
---C’est qu’il y a des axiomes formidables sur l’obligation de remplir
-intégralement l’office dont on est chargé et de se cantonner dans une
-seule ambition. Que de vérités inexorables comme l’airain! «Suis ta
-consigne. Sois l’homme de ta condition.» Et certes, combien l’on sent
-heureux l’individu adapté à son seul service! comme il respire aisément,
-d’accord avec la conscience universelle, protégé par un immémorial
-formulaire! Quelle sérénité d’âme, quelle force à toute heure, en tous
-lieux, chez le bon employé, par exemple! Ne faire qu’une chose et aimer
-cette chose que l’on fait!»
-
-Tandis que Ferdinand, répréhensiblement livré à deux métiers
-incompatibles, courait grand risque d’être médiocre en tout. Et n’avoir
-même pas l’approbation de sa propre conscience! Car enfin, le travail
-qu’il préférait ne rapportait rien, et l’on se doit à sa famille autant
-qu’à son administration.
-
-Et Ferdinand savait bien que la morale serait vengée tôt ou tard: la
-morale du métier unique! Déjà il connaissait le sens de ses notes
-signalétiques et leur sanction pécuniaire:
-
-«Cet employé paraît constamment fatigué par une vie peu régulière,
-manque d’ordre et de mémoire; ne prend pas suffisamment la peine
-d’étudier et de suivre les affaires.»
-
-Et, par ailleurs,--dans le cas d’une réalisation inespérée,--il
-entendait d’avance la critique: «Écrivain inégal; des «trous» donnent
-l’impression d’une œuvre mal éclose, bousculée. Çà et là, l’écrivain a
-été sur le point de monter très haut, ses ailes se sont cassées.»
-
- * * * * *
-
-Une période s’ouvrit où Ferdinand eut à fournir un travail considérable
-au bureau: le service exigeait, impossible de se dérober; de plus, le
-chef talonnait sans répit; vingt fois par jour, il appelait ou bien il
-venait; le reste du temps, on l’entendait, on le sentait là, tout près.
-
-L’administration saturait Ferdinand totalement. Il sortait bourrelé,
-incapable même de lire après dîner. Il ne pouvait pas empêcher «les
-affaires» de continuer toutes seules dans sa tête.
-
-Le matin même, l’intelligence n’était pas nettoyée des préoccupations du
-bureau, et, à cause de cette notion que, tout à l’heure, il allait
-falloir «s’y remettre», Ferdinand ne pouvait diriger ses facultés nettes
-et fortes sur son entreprise littéraire. Alors la peine était indicible,
-de cet homme opiniâtre, chaque jour installé à sa table, devant son
-papier, aux mêmes heures, et devenu impuissant.
-
-Pendant plusieurs mois, le roman recula plutôt qu’il n’avança: des pages
-mauvaises furent écrites qu’il fallut déchirer ensuite.
-
-Dans la famille, rien n’était changé, censément, puisque Ferdinand
-n’avait pas l’habitude de parler de son œuvre. Et pourtant, quel
-enserrement oppressif!
-
-L’appartement paraissait moins visité par la clarté du jour; une
-pesanteur de l’air épandue sur le quartier raccourcissait les regards.
-On percevait plus que de coutume les bruits passagers de la rue
-Saussure, mais ils n’augmentaient pas la vie.
-
-On aurait jugé les Prestal des gens sans activité cérébrale, voués à la
-plus morne routine. Les enfants mêmes souffraient de l’arrêt du roman,
-sans savoir. Ils s’ennuyaient à la maison, ils ne trouvaient plus à quoi
-jouer. Et l’allégresse phénoménale que l’on se promettait de partager
-avec Catherine, ils la sentaient s’éloigner, s’éloigner... la certitude
-manquait au front de leurs parents. Et la table et les portraits du
-salon ne répétaient plus rien... où espérer alors?
-
-Le soir, Ferdinand se forçait à dire des phrases indifférentes, et
-malheureusement, Marthe parlait moins, sans entrain, alors qu’une
-infusion de gros verbiage aurait peut-être ranimé l’œuvre.
-
-Seulement, elle ne dérangeait pas son mari par les besognes domestiques.
-Grâce à une invention inexplicable, le ménage se faisait invisiblement.
-Quand le roman était en pleine vitalité, la vitalité de Marthe, forte
-aussi, pouvait le heurter; mais maintenant!... Fait tragique: le
-dimanche, Marthe ne bouleversait plus l’appartement! Elle entretenait
-plus que jamais, seulement, elle entretenait les petits coins! Son zèle
-ménager, devenu étriqué, se cachait dans la cuisine, dans le cabinet
-noir, où elle recensait des vieilleries. Chaque lundi, le front pensif,
-elle s’en allait à l’ouvroir, portant un petit baluchon de nippes à
-donner. Ne faut-il pas des actes pieux pour changer les destins
-contraires?
-
-A l’ouvroir, alors, c’était autre chose: pas une déchue maintenant ne
-disparaissait sans avoir dit sa peine à Marthe. Il n’y a pas de rancune
-sociale qui tienne, entre déchues.
-
-
-
-
-X
-
-
-Le peintre Morlane, en lutte, lui aussi, avec la difficulté économique,
-habitait une singulière cage.
-
-L’ancien Paris avait laissé, rue Girardon, une maison de deux étages
-ayant pour entrée une porte charretière, surmontée d’un panneau presque
-effacé: _Vacherie de Montmartre_. Au fond de la cour, était un grenier à
-fourrage vitré, face à la muraille nue: cet appentis de bois, coupé en
-deux par une cloison, constituait l’atelier et le domicile de Morlane.
-
-Agé de trente-cinq ans, tête slave, blond filasse, nez large, grands
-yeux enfantins, Morlane occupait, en outre, été comme hiver, un costume
-de velours gris-de-fer, dans lequel, avec sa moustache haute, sa
-membrure forte et son aspect débonnaire, il faisait penser à un
-mousquetaire et à un charpentier.
-
-C’était l’avant-veille du terme, un lundi, le marchand de tableaux
-devait venir avec de l’argent.
-
-Morlane terminait une peinture de grande dimension: une femme nue,
-robuste, belle d’une beauté de peuple, enfourchant à cru un cheval roux.
-Tournée sur la droite, de façon à montrer sa poitrine et son visage,
-elle brandissait une lyre d’un geste triomphal, superbement sûr
-d’atteindre le ciel; ses cheveux d’or crépelés volaient, se mêlaient
-sous le bras levé au fauve de l’aisselle; la crinière du cheval roux
-enflammait sa cuisse. Ses yeux droits assaillant l’immensité, sa bouche
-prodigieusement déchaînée, lançaient un appel d’émulation aux libres
-fureurs de l’Art. Ses reins tant se cambraient et tant son ventre
-crépitait en avant, que le cheval cabré, les naseaux en éruption,
-bondissait comme sous une brûlure. Telle était la vibration du tableau
-que les seins aigus et blancs de la femme semblaient naître indéfiniment
-des battements de ses flancs qui montaient, floconnaient et créaient
-l’éblouissant éther lui-même.
-
-Trois heures sonnèrent à un réveil accroché entre deux masques de
-plâtre.
-
---Repos! cria Morlane.
-
-Une camarade était là, qui posait toute nue, par gratuite complaisance.
-Elle respirait la famine et la dégénérescence: une poitrine étroite, à
-peine pochée, des bras en pattes d’araignée et ce désossement qui exhibe
-les clavicules, les palettes des omoplates, les crosses des hanches.
-Roussâtre, une chevelure indigente genre caniche, une figure trop
-chiffonnée, comme d’un enfant grimacier qui s’amuserait à rapetisser les
-yeux, à ratatiner les joues, elle paraissait étonnée et désarmée d’être,
-à vingt ans, si laide et si misérable.
-
-Morlane alla chercher, derrière la cloison, du pain, du fromage, un
-couteau, et plaça le tout au milieu d’un banc de bois.
-
-Ils s’assirent bout à bout et se mirent à manger, en lorgnant le tableau
-sur le chevalet. La clarté d’avril tombait toute pure, en masse; aucun
-mouvement dans la cour où le mur tendait un silence gris.
-
-La pose recommença.
-
-A cheval sur une planche supportée par de hauts tabourets, la disgraciée
-serrait le bois avec ses genoux, éperonnait le vide, et, faute de lyre,
-brandissait une cuiller à pot en fer émaillé.
-
-Morlane se recueillit un moment, la palette en main: un fluide
-travaillait dans l’air, dirigeait sur la femme peinte les atomes émanant
-de tous les objets présents, des esquisses, des plâtres suspendus,
-attentifs.
-
-Soudain, Morlane se décida: les touches du pinceau coururent. Et voilà
-que la disgraciée, raidie vers le chevalet, sentit les coups d’yeux
-ivres prendre sa féminité et la faire passer, vaporeuse, dans l’œuvre.
-
-Quand arriva le tortillement de la fatigue, Morlane devint fébrile comme
-si l’accentuation de la laideur rendait plus saisissable la magnificence
-dont il sublimisait son héroïne:
-
---Ne t’inquiète pas, souffla-t-il, ça fait un effet épatant, ton
-tremblement... ça détaille, ça fait chanter la lumière... là, là... je
-te pénètre...
-
-On aurait dit que, de la cuiller à pot vacillante, coulaient des rides
-malades le long du corps et que le sein tiraillé dégorgeait sa
-vieillesse à grands plis. Aïe donc! Morlane épandait les splendeurs.
-
---V’là que tu geins? nom de Dieu, ça va faire aussi de la couleur!
-
-Maintenant, la disgraciée sanglotait «de ne plus pouvoir»:
-
---Ce n’est pas de ma faute... je voudrais...
-
-Ses membres s’arrachaient par secousses, de la pose, elle ne les
-replaçait plus à souhait.
-
-Morlane râlait tout haut pour la retenir, possédé de cette illusion:
-c’était le premier consentement de l’amante, mais une trop longue
-passivité était demandée à sa chair anxieuse; la crise de l’intolérable
-arrivait en saccades, et l’amant ne vaincrait pas, si seulement il
-différait encore un instant...
-
---Là... là... ah!... je..., exhalait Morlane pantelant.
-
-Alors, écartelée sur sa planche, renversée en arrière, n’élevant plus sa
-cuiller qu’à hauteur de l’oreille, la main libre battant l’air, la
-pauvresse, au paroxysme de la fatigue nerveuse, donna dans un cri sa
-dernière seconde de pose: «Ah! tiens...» Et, perdant l’équilibre, elle
-versa par terre.
-
-Au moment même, la porte s’ouvrit. Morlane, brusquement retourné, perçut
-un éblouissement de soie, de carnation rose, d’albâtre, d’or et d’ébène:
-madame Griffon et madame de Mireille.
-
-Une voix perçante et hardie:
-
---Bonjour, Morlane.
-
-Puis une exclamation fusa, comme un rire éternué:
-
---Qué que c’est que ça?
-
-La disgraciée était tombée à quatre pattes, la figure à terre, si bien
-que la croupe plus haute se présentait en plein vers la porte.
-
-Le premier mouvement de Morlane fut de se précipiter, de jeter un voile,
-mais tout de suite, la camarade volta, d’un saut de reins et elle
-apparut, sur son séant, n’ayant pas lâché sa cuiller à pot et la tenant
-comme une face-à-main. Morlane s’arrêta arborant aussi son pinceau à
-hauteur et pendant des secondes, ils bâillèrent l’un vers l’autre,
-identiquement effarés et grotesques.
-
-Les visiteuses avaient compris qu’il s’agissait d’un «modèle» sans
-importance. Leur rire détourné fut vite changé en amabilité mondaine à
-l’adresse du peintre et, après la courte hésitation sur le seuil, elles
-s’avancèrent avec empressement vers le tableau:
-
---Oh! que voilà une belle créature, complimenta madame Griffon.
-
---Ah! la bonne heure! salua madame de Mireille.
-
-Ces dames avaient toute une façon appliquée de compter pour rien la
-pauvresse présente. Morlane hâtait sa disparition par des regards
-éloquents.
-
-Tout d’abord, la disgraciée lâcha sa cuiller, et ses mains se portèrent
-puérilement à sa poitrine, soit par respect humain, pour épargner au
-monde une vue désagréable, soit à cause de ce coup mortel: le reniement
-immédiat et sans restriction de Morlane.
-
-Et vite, dans une hâte délirante, les nippes en tas sur une chaise
-furent atteintes. Et c’étaient de ces oripeaux criards, d’une imitation
-grossière offensante, qui sentent la misère plus que des guenilles.
-
-Morlane divaguait:
-
---Oui... je terminais... je donnais l’âme...
-
-Madame Griffon hochait la tête, en manière d’attention laudative; mais
-madame de Mireille, après avoir tourné le dos complètement, s’était mise
-à lorgner de côté les gestes si ridicules du rhabillage.
-
-La disgraciée, à moitié vêtue, s’élança par la porte. Une exclamation
-hilare la rejoignit dans l’escalier:
-
---Eh bien, mon cher, vous avez du goût, les cochons n’ont pas tout!
-
-Morlane, confus, se défendit humblement:
-
---Certes, une telle anatomie n’est pas d’un grand secours, cependant ça
-vaut mieux que rien: ça aide la mémoire, ça indique un peu le mouvement
-et la ligne de dessous.
-
---Oh! protesta madame de Mireille, pour la ligne de dessous, vous seriez
-mieux servi d’avoir un squelette articulé, comme on en vend.
-
-Madame Griffon, toute minaudière et ondulante, reprit la comédie de
-séduction accoutumée:
-
---Quant à la femme de votre tableau, nous sommes jalouses, en vérité.
-
---Allons donc! Nous pourrions rivaliser, ma chère, déclara madame de
-Mireille, le front haut, les paupières abaissées, telle une déesse
-foudroyant les mortels de son impeccable nudité.
-
-Morlane s’affairait devant le chevalet, papillonnait autour des deux
-visiteuses:
-
---Certainement... vous éclipsez ma modeste production...
-
-Sa moustache remuait, il s’appliquait à humer une émanation de verveine.
-Déjà sa voix détonnait, il demanda craintivement:
-
---Est-ce que vous voyez des détails à perfectionner?
-
-Les deux amies s’entendirent d’une lueur furtive des prunelles. Madame
-de Mireille répondit avec rudesse:
-
---Votre créature manque de race; quelles chevilles épaisses! Il y a trop
-de terre, mon cher. L’ampleur du mollet ne commande pas des attaches
-informes... et je vais vous en fournir la preuve.
-
-Aussitôt elle retroussa coquettement sa robe jusqu’au nœud de ruban et à
-l’agrafe de joaillerie ornant le bas de pantalon et la jarretelle.
-
---Comparez, mon cher! Et vous, Adèle, montrez-lui donc aussi.
-
-Madame Griffon, imitant son amie, tendit le jarret à découvert.
-
-La femme peinte, sur un plan oblique, par rapport à la fenêtre,
-arc-boutait son mollet nu; les deux dames s’étaient postées vis-à-vis,
-de façon à recevoir la même lumière. Sur la vibration offerte du bas de
-soie mauve,--comme on joue de l’éventail,--elles jouaient légèrement de
-leurs jupes mousseuses, elles en augmentaient puis diminuaient le
-haussement, juste assez pour éparpiller le bouquet de verveine, pour
-faire le baiser en froufrou des soies l’une contre l’autre, et le
-clignement d’appel des couleurs rose et lilas.
-
-Leur main libre, sur le corsage, donnait leur cœur, semblait-il, et leur
-joli visage penché à gauche déléguait l’aveu des yeux veloutés, des
-joues avivées, des dents éclatantes.
-
---Voyons, Morlane, soyez impartial, provoquait madame de Mireille.
-
-Morlane s’était reculé du côté de la fenêtre; la tête envahie par le
-brouhaha du sang bestial, il se serrait de plus en plus contre le mur,
-comme s’il cherchait à le repousser avec ses coudes.
-
-Le divertissement se prolongeait.
-
---Vous ne rectifiez rien! demandait madame Griffon.
-
-Morlane riait, à langue tirée; il sautillait tel un chien qui fait le
-beau; pour ne pas bondir en avant, il se frottait contre le mur en
-grognant, il bégayait:
-
---Attendez... oui, oui... je compare...
-
-Mais madame de Mireille, dans un éventement immodéré, ayant dénudé une
-mince raie de chair, entre le bas et le pantalon, Morlane poussa un cri,
-comme d’une contusion reçue et s’élança derrière la cloison; il resta
-caché, à trembler, à retenir son hennissement.
-
-Les tentatrices lâchèrent leurs jupes et marièrent leur gaieté
-tendrement. Au bout d’un instant, madame de Mireille s’étonna:
-
---Est-il allé chercher un coffret plein de pierreries pour acheter notre
-amour?
-
-Puis, le tableau agrandissant l’atelier, le faisant silencieux, d’une
-lumière sacrée, inconnue, redoutable, soudain les deux amies furent
-prises de panique, elles jetèrent quelques paroles vagues d’adieu et se
-sauvèrent précipitamment.
-
-Bras dessus, bras dessous, serrées l’une contre l’autre, l’air innocent
-comme deux petites pensionnaires peureuses, elles montèrent vers le
-Sacré-Cœur.
-
---Oh! chuchota madame Griffon avec émoi, voyez, là-bas, ces deux
-méchants bonhommes qui traversent exprès pour venir contre nous.
-
-En effet, dans la rue presque vide, les deux passants regardaient de
-loin et s’orientaient en amateurs alléchés.
-
-Elles avancèrent, la mine sévère.
-
-Exclamations! Présentations:
-
---Madame de Mireille, monsieur Prestal.
-
---Madame Griffon, monsieur Jeannin.
-
-Puis un échange de banalités embarrassées:
-
---Quel beau temps!
-
---Oui, croyez-vous!
-
---Les gens en cage se sont échappés.
-
---Les employés de bureau et les femmes d’intérieur.
-
-La curiosité de chacun explorait hâtivement.
-
---Et le roman, ça va-t-il mieux? demanda madame Griffon, avec une
-sollicitude hésitante.
-
---Je suis moins pressuré par l’administration, répondit Ferdinand
-soucieux, mais je n’ai pas repris ma bonne régularité...
-
---A preuve: notre excursion d’aujourd’hui, compléta Jeannin, malicieux.
-
---Si Chaupillard vous voyait, il serait enchanté, taquina madame
-Griffon.
-
---Et chez vous, le roman? attaqua Ferdinand à son tour.
-
---Ça ne va pas non plus très bien, intervint madame de Mireille; à
-preuve: notre excursion d’aujourd’hui! parodia-t-elle hardiment.
-
- * * * * *
-
-En regardant partir ces dames, Jeannin annonça sur le ton d’un
-consommateur au café:
-
---Moi, ce sera la brune, mon vieux.
-
---Et moi, la blonde, préféra Ferdinand.
-
-Ils marchèrent lentement, d’un pas inégal, lorgnant la rue, les
-devantures et les gens avec des velléités farceuses.
-
---Ça ressemble étonnamment à mon quartier, dit Ferdinand; on entend
-gazouiller des serins, voici l’inévitable encadreur avec un amiral
-agrandi et, sur cette fenêtre du rez-de-chaussée, la giroflée jaune
-a-t-elle assez l’air de dormir au soleil!
-
-Jeannin découvrit une enseigne de savetier: _Ressemelages artistiques_.
-Mais Ferdinand eut vite fait de piger un autre savetier, recommandé par
-ces mots peints d’un seul tenant: _A l’amour maternel; fermé dimanches
-et fêtes_. Il commenta:
-
---Le plus remarquable, ce n’est pas cet amour maternel sensible aux
-jours fériés, c’est la vérité formidable que, dans ce quartier purotin,
-il faut le plus sublime sentiment terrestre pour décider le ressemelage
-des chaussures galopines.
-
-Jeannin compléta:
-
---Et l’on sait bien que, dimanches et fêtes, cette piété ne peut
-s’exercer: il y a le mari et le marchand de vins.
-
-Ils s’arrêtèrent à la porte ouverte d’une boutique où travaillaient une
-dizaine de jeunes repasseuses en camisole.
-
-Jeannin décida le plus sérieusement du monde:
-
---Je ne change pas... Moi, ce sera la brune qui repasse le poignet.
-
---Moi, la petite blonde, là-bas, qui repasse le col, accepta Ferdinand,
-d’un jeu forcé, tel un écolier mal en train pour n’avoir pas fini ses
-devoirs.
-
---Attendons qu’elles soient débarrassées de leur chemise.
-
-Quelques fusées de joie effrontée répondirent, dans la boutique.
-
-Ils restèrent à proximité sur le trottoir, comme s’ils attendaient
-réellement. Ils se parlèrent nez à nez, avec des hochements soucieux:
-Ferdinand doctoral et faubourien, Jeannin toujours un peu effervescent.
-Et, selon la note dominante de toutes leurs précédentes excursions,--ils
-avaient beau changer de sujet, ils en revenaient finalement à une
-éternelle préoccupation de littérateurs: l’art--les conditions du
-chef-d’œuvre.
-
---Pourquoi, dit Ferdinand, un certain genre de visage féminin nous
-plaît-il d’emblée, plus que tout autre?
-
---Notre préférence en femmes tient de l’enfance, proposa Jeannin; une
-figure agréable, bienfaisante a rayonné près de nous, juste au moment où
-se déterminaient nos goûts; ils se sont pour ainsi dire modelés dessus.
-C’est pourquoi il semble que la figure pareille retrouvée a juste la
-forme de notre désir.
-
---De même en art, alors, déduisit Ferdinand: un écrivain dont les
-premiers ans ont été bercés de musique d’église aura toujours un faible
-pour la littérature teintée de mysticisme.
-
---Ah! c’est dans mes vitres, ce gravier! constata Jeannin, l’œil gauche
-complètement fermé.
-
-Ferdinand esquissa une révérence, en pinçant les deux pans de sa
-jaquette:
-
---Ainsi s’explique le goût ému de tel grand artiste pour telle fausseté
-d’art: il s’agit seulement d’un vieil enfant qui retrouve les chants de
-sa nourrice.
-
-Deux fiacres hostiles passèrent bruyamment. Ferdinand se croisa les
-bras:
-
---Avez vous remarqué que deux cochers, lorsqu’ils se mésestiment l’un
-l’autre, ne se traitent pas de _fumier_ tout court? Ils stipulent:
-_fumier de lapin_, parce que c’est l’immondice sans valeur aucune...
-
-Les blanchisseuses oubliées, Ferdinand et Jeannin se remirent à marcher,
-devenus sérieux pour avoir feint la gravité.
-
---Alors, c’est vrai, ce que vous disiez à cette dame, votre roman ne va
-pas fort? demanda Jeannin.
-
---Mon vieux, soupira Ferdinand, je connais actuellement les deux grandes
-peines du métier: récrire des pages mal venues, détruire des pages
-inutiles.
-
---Prenons à droite, indiqua Jeannin.
-
---Ah! mais, dit Ferdinand, nous sommes rue des Abbesses; Chaupillard a
-habité au 12, à la suite d’une rupture avec ses parents. Il a fréquenté
-là une estropiée. C’était une fille de la campagne qui avait été placée
-dans une maison où la maîtresse et les demoiselles lui faisaient mettre
-leurs chaussures neuves pour les élargir. Tous les jours, on
-l’interrogeait avec sollicitude: «Vous font-elles encore mal,
-Marie?--Oui, madame.--Bien, gardez-les.» Elle a fini par attraper, aux
-pieds, une espèce de crampe, dans le genre de la crampe des écrivains.
-Obligée de renoncer à l’état de domestique, tout ce qu’elle pouvait
-faire, c’était d’aller du 12 ici, jusqu’au banc, là-bas, où elle
-attendait patiemment quelque proposition de libertinage payant. Elle est
-morte de froid. C’était une Bretonne, religieuse, connaissant la morale
-primitive, échelonnée en actes physiques défendus. Elle avait modifié la
-gradation: en premier, le plus vilain péché, celui que Dieu punissait
-terriblement, elle le savait bien! c’était de consentir à un mauvais
-usage de ses pieds...
-
---Oui... prononça Jeannin, je voudrais bien m’asseoir; suivons le
-boulevard, nous nous arrêterons à la place Blanche.
-
-Il était Breton, l’anecdote de Ferdinand l’avait mal impressionné. Il
-redressa la conversation:
-
---Ne vous plaignez pas d’écrire plusieurs fois, nous en sommes tous là.
-Le jour où je conçois un sujet de roman, c’est comme si j’apprenais
-qu’un drame a eu lieu quelque part. Vite, je trace une première version,
-informe, cahotée, toute en émotion; par ce moyen, censément, je vais
-reconnaître les lieux, les personnages, l’action principale.
-Ensuite,--deuxième écriture,--il s’agit de mettre le sentiment d’accord
-avec la raison, il s’agit de rendre logiques les circonstances qui ont
-amené l’issue de ce drame, où je n’étais allé tout d’abord qu’avec mes
-nerfs. Puis, les personnages, pourquoi ont-ils passé par ces
-circonstances déterminantes plutôt que par d’autres? A cause de leur
-individualité propre, laquelle je ne peux vraiment dégager que par une
-longue fréquentation: troisième écriture. Enfin, pendant cette enquête,
-j’ai eu beau me surveiller, j’ai rédigé «avec surcharge»...
-
---Bref, accepta Ferdinand, quand un copain présente un ouvrage un peu
-propre sans l’avoir écrit trois ou quatre fois, on peut lui tâter la
-Place aux Cheveux avec le respect dû aux engins exceptionnels.
-
-Le boulevard du côté de Montmartre, avec sa circulation tranquille et
-les stores étendus des boutiques, invitait à flâner. Devant une
-librairie abondante en publications illustrées, Ferdinand et Jeannin
-débinèrent quelque peu Chaupillard qui burinait toujours des
-«médaillons» de demi-mondaines opulentes. Ils feuilletaient çà et là:
-
---Aucun art dans toutes ces machinettes; c’est du journalisme en dessin,
-déclara Ferdinand.
-
---Eh bien, diriez-vous, d’un mot, pourquoi l’unique roman de Chaupillard
-est mauvais? demanda Jeannin.
-
---C’est une œuvre haineuse.
-
---Oh! l’art peut se donner comme fin n’importe quelle émotion, aussi
-bien la colère que la pitié; mais Chaupillard, dans son roman, veut nous
-_commander directement_ l’indignation. Irrémédiable erreur. L’émotion
-majeure que se propose l’auteur, il doit _la faire résulter_. Mille
-romans ou pièces de théâtre à thèse sonnent faux pour vouloir nous
-dicter textuellement des sentiments.
-
-Ferdinand lâcha vivement la _Revue des Images_.
-
---D’accord! Chaupillard voulait nous faire haïr tels politiciens mis en
-scène; aucune diatribe n’était à prononcer contre eux; un seul moyen
-d’art et de vérité procurait le résultat: nous inspirer une pitié
-bondissante pour leurs victimes. Mais Chaupillard ne possède pas
-l’émotion _en fait_; alors, pareil à tant de scribes dénués de
-sensibilité, il ne donne que «le raisonnement de l’émotion».
-
---Eh bien! concluez donc: c’est un journaliste et non pas un artiste.
-
-Arrivés à la place Blanche, Ferdinand et Jeannin s’assirent à un café,
-devant lequel les courants de plusieurs rues amenaient à la dérive des
-quantités de femmes sans maîtres. La terrasse même était agrémentée de
-maintes consommatrices.
-
-Quatre heures et demie. Le soleil partout: un soleil d’argent, riche,
-excitant, éhonté.
-
---Tout de même, nous ne valons pas cher, dès que nous sommes séparés de
-notre œuvre, regretta Ferdinand. Je prendrai un curaçao blanc à l’eau.
-
---Soignez bien votre petit estomac, railla Jeannin. Je prendrai une
-absinthe. Et puis, assez de remords, vous avez consenti à sacrifier cet
-après-midi... D’ailleurs à quoi bon écrire? Un critique grave prétend
-que l’époque est proche où l’on ne fera plus de romans.
-
-Jeannin regardait l’activité environnante sans la voir, et Ferdinand qui
-semblait regarder le discours de son ami, voyait un univers d’activité.
-
---Le critique a simplement l’intuition confuse que la principale
-ressource dramatique de la littérature actuelle disparaîtra, continua
-Jeannin. Par exemple, viendra une époque où le déshonneur par rapport
-sexuel sera une proposition aussi saugrenue que, présentement, le
-déshonneur de la faim ou du sommeil. Supposez cette évolution
-immédiate...
-
-Jeannin s’aperçut que Ferdinand était absorbé par l’animation de la
-place ensoleillée, il but lentement et un souci grave s’empara aussi de
-ses yeux.
-
-Les deux amis furent des littérateurs purs en contemplation.
-
-A cause du ferment de littérature inoculé en eux, les divers détails du
-plein Paris les atteignaient autrement que le commun des
-spectateurs-acteurs.
-
-Tandis que les gens ordinaires voyaient «passer des femmes», ils
-recevaient, eux, la caresse de la couleur blanche, la morsure du rouge,
-le choc des bariolages de corsages et de jupes; ils recevaient--des
-différentes allures--l’impression de la grâce, de la hardiesse, du
-rythme; ils isolaient, comme à une exposition de sculpture, «la ligne»
-qui donne une sensation d’harmonie ou d’imperfection.
-
-En eux, d’innombrables exigences étaient à se repaître, à se battre, à
-durer dans l’inquiétude et l’inassouvissement.
-
-Ils avaient cette incessante faculté «de voir dans la vie des gens». Ils
-ne se bornaient pas à estimer depuis quand cette blonde en bleu,
-traversant la place, avait quitté sa Normandie et le métier de servante,
-ni depuis quand Belleville avait offert cette maigrichonne à la
-galanterie; «ils voyaient dans la vie» du marchand de lilas proche le
-Métro, et dans celle du cocher sur son siège. Ils décidaient le passé
-d’une vieille promenant son chien, et la présente anémie d’un gamin,
-ramasseur de mégots, leur livrait instantanément le drame futur de toute
-une existence d’homme.
-
-Ils savaient par quelle succession de volontés le quinquagénaire décoré
-avait feint d’attendre à la station d’omnibus, puis s’était éloigné.
-
-Ils différaient aussi des gens ordinaires, en ce que la vaste richesse
-de la lumière projetait en eux l’impression d’ensemble du plein Paris;
-une impression de pays natal due aux maisons, au pavage poudreux, aux
-réverbères, aux bancs, aux choses mêmes dont ils aspiraient «l’âme
-usuelle».
-
-Quatre gaillards conversaient au bord du trottoir devant le Moulin
-Rouge; les deux amis sentaient la dissemblance existant entre eux-mêmes,
-soumis aux spéculations décevantes, et ces anciens garçons bouchers
-costumés de complets anglais,--joueurs aux courses, amants de cœur,
-automobilistes,--forts aux réalités.
-
-A un moment, ils ne purent se défendre de percevoir un plus ou moins
-d’affinité avec chaque passant successif; et leur faculté, en
-définitive, était celle d’évaluer le «degré d’art» de chaque individu:
-tel gentleman d’aspect fonctionnaire, faisait froid à leur affectivité,
-tel camelot sinistre leur prenait du fluide.
-
---Mais... je ne me trompe pas, sursauta Jeannin, voyez à la terrasse du
-café, de l’autre côté de la place, c’est Margot avec sa cousine!
-
---Quelle Margot? demanda Ferdinand, qui, d’un instinct prudent, examina
-vivement les gens, hommes et femmes, assis autour de lui.
-
---Vous savez bien: son père, le tenancier du bureau de placement que
-nous avons interviewé... Hein, mon vieux, quelle brune! et la cousine,
-rousse! Analysez-vous d’ici comme elles sont fines et chantournées, et
-ciselées? Et leurs fanfreluches rouges, blanches! Elles sont enveloppées
-comme des articles de confiseur à la mode... Mon vieux, si elles
-quittent la terrasse, nous marchons?
-
-Ferdinand préoccupé ne répondit pas; les millions d’exigences
-fourmillant en lui s’épaississaient: la place Blanche déjà n’existait
-plus qu’en un point, là-bas...
-
-Comme s’il eût reçu acquiescement, Jeannin faunesque lança, les
-mâchoires brutales:
-
---Vous aviez raison! les cérébraux sont assez dégoûtants dès qu’ils ont
-levé le nez de dessus leurs paperasses... Mais, d’autre part, si l’on
-s’incrustait sur son œuvre, sans écart, on ne ferait rien de grand; il
-faut être humain, totalement, c’est-à-dire donner une part à la
-bassesse...
-
-Ferdinand, censément rebelle à l’attirance de la terrasse, là-bas,
-sentencia d’une voix faussée, comme indépendante de lui-même:
-
---Pour garder sa santé morale, il faudrait ne jamais douter de son
-œuvre... Il est encore plus pénible de supprimer des pages que d’en
-récrire... tenez, hier, Griffon m’a fait déchirer un chapitre entier,
-sans valeur, et pourtant j’avais été assez empoigné en l’écrivant;
-expliquez-moi ça!
-
-Jeannin, les yeux à l’affût, ne répondit qu’au bout d’un moment, comme
-si les paroles parties d’une distance considérable ne lui étaient pas
-parvenues immédiatement; sa voix se désaccordait aussi:
-
---Eh! ce n’est pas difficile, on commet l’erreur de raconter
-passionnément des particularités trop intimes.
-
-Ferdinand se força à regarder Jeannin, il essaya de s’emballer, de se
-réfugier dans le souci littéraire:
-
---Bravo! encore une explication du mauvais en art: un grand nombre
-d’ouvrages sont dépourvus d’intérêt, parce que les auteurs ne se
-dépassent pas eux-mêmes.
-
-Il parlait dans une sorte d’état irresponsable.
-
---Le défaut de ces médiocres ne permet aucun espoir; ils se prennent,
-eux, pour l’humanité; alors ils croient avoir du génie, tandis qu’ils
-n’ont que du style...
-
-Malgré sa résistance, Ferdinand remarqua que les deux jeunes personnes,
-là-bas, remuaient sur leur siège; allaient-elles quitter? Le diapason
-hilare de sa voix fit tourner des têtes:
-
---Ah! ah! le style c’est l’homme, mais le génie c’est «les hommes»!
-
-Les deux amis échangèrent encore quelques phrases criardes pour
-s’étourdir, et comme s’il importait de donner le change à des écouteurs.
-On les regardait, tels des fêtards bruyants.
-
-Mais le silence s’imposa: les deux jeunes personnes remettaient leurs
-gants, après le solde des consommations. Ferdinand et Jeannin n’avaient
-plus un mot intelligent à se dire, chacun était parti dans un lointain
-égoïsme animal, et pourtant ils se sentaient deux frères respirant du
-même souffle lourd sous le poids du même destin.
-
-Quand Margot et sa cousine se levèrent, ils résistèrent à peine un
-instant; d’un accord tacite, ils furent debout également.
-
-Ils marchaient vite, «portés» en ligne directe.
-
---Vous savez, dit Jeannin, ce sont des amies des lettres; dans une
-circonstance urgente, elles vous recopient volontiers un manuscrit.
-
---Ah! saisit Ferdinand avec une sorte de soulagement, ça peut être
-rudement utile.
-
-Ils approchaient. Jeannin s’attendrit:
-
---Margot ressemble étonnamment à son père; vous vous rappelez le beau
-front qu’il a? et comme ce déséquilibré nous avoisinait?
-
---Et alors, «l’autre» est sa cousine? demanda Ferdinand oppressé.
-
-Les deux jeunes personnes étaient rejointes, pour ainsi dire, quand un
-lieutenant de ligne s’intercala derrière elles; à plusieurs reprises il
-retira sa cigarette de sa bouche. Voulait-il leur adresser la parole? Le
-pas des deux amis était rythmé comme par un battement de cœur. Le
-lieutenant prit garde à cette marche significative, il s’approcha d’une
-devanture et laissa passer.
-
-Ferdinand sourit vers Jeannin, le visage malade, et il dit d’une bouche
-sans salive:
-
---Il y a pire que les mauvaises pages à déchirer...
-
---Oui, répondit Jeannin, l’air désolé, il y a des faiblesses qui
-contrarient l’œuvre bien malheureusement...
-
-Et, s’étant penché, il aborda les deux petites femmes.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Le premier dimanche de mai, les Griffon devaient déjeuner rue Saussure,
-en même temps que des amis personnels de Ferdinand: Jeannin qui avait
-enfin accepté d’être présenté à Marthe, Gambinet, un ancien condisciple,
-et deux collègues adonnés à la poésie.
-
-Le samedi, Griffon ne vint pas au bureau et fit savoir, chez Prestal,
-que, par une circonstance fortuite, lui et sa femme ne pourraient
-assister au déjeuner du lendemain.
-
---C’était bien la peine de tant te démancher! dit Ferdinand à Marthe, le
-soir en rentrant, nous ne serons que huit en tout, et pas de femme pour
-constater si le ménage est soigné ou non.
-
-Marthe s’agaça.
-
---Encore une fois, tu as tort de croire que les hommes ne s’aperçoivent
-pas de la mauvaise tenue d’une maison.
-
-Elle se tracassait une semaine d’avance; alors Ferdinand, oublieux de ce
-détail que la réception «venait de son côté», et qu’il y avait du
-dévouement à la littérature dans l’agitation de sa femme, tâchait de
-participer le moins possible aux préparatifs et grondait en toute
-injustice.
-
-Régulièrement, il montait une scie à Marthe:
-
---Écoute: une fois, une seule, n’entreprends rien d’inaccoutumé dans la
-semaine; seulement, le dimanche, confectionne de gros plats et mets des
-assiettes de supplément sur la table. Essaie ça, pour voir ce qui
-arrivera... sans doute, ce sera épouvantable; mais, quelle que soit la
-catastrophe, on s’en tirera, à la longue... je te promets d’avoir du
-courage.
-
-Ce soir-là, devant le visage fatigué de Marthe, il tourna la
-conversation à la plaisanterie, pendant le dîner:
-
---Ah! les voilà bien les grandes joies de la vie: recevoir ses amis!
-sans contredit, c’est la meilleure satisfaction que les civilisés aient
-inventée!... Tu es éreintée; depuis huit jours tu ne dors pas, moi je
-rage de n’avoir plus un coin de table débarrassé pour écrire; une
-inimitié sourde, terrible, se poursuit entre le porte-plume et le
-plumeau; les enfants n’osent plus demander un mouchoir: «Il y aura du
-monde à déjeuner dimanche, est-ce qu’on se mouche comme en temps
-ordinaire?» Demain nous vivrons dans les transes: «Pourvu que rien ne
-cloche!» Nous répondrons aux invités sans les entendre, nous leur
-sourirons sans les voir... dès le matin, et tout le temps de la
-réception, nous aspirerons à ce que l’épreuve soit terminée... ensuite,
-il ne nous restera aucun souvenir de vraie jouissance.
-
-Marthe réunissait les assiettes et se déridait bonnement:
-
---Nous devrions inviter nos amis chez le restaurateur.
-
---Certainement! déclara Ferdinand, qui se leva pour prendre une
-bouteille et posa un baiser sur la joue de Marthe. Voyons, ne te dérange
-pas, les enfants vont enlever la vaisselle... joue avec les miettes,
-fais-les rouler sous tes doigts... bois un peu de vin pur. Laisse-moi
-rire un brin: avoue que la vie des gens moyens est pleine de tracas
-volontaires et inévitables; ils sont moyens, ils ne peuvent être ni
-chics, ni canailles; alors ils sont surtout très embêtés. On veut faire
-cette chose du monde riche: recevoir; on la fait au prix des pires
-abaissements.
-
-Marthe hocha la tête:
-
---Puisqu’il en est ainsi, tu serais bien gentil de moudre le café pour
-demain; il faut emplir le moulin deux fois. Si on laisse trop d’ouvrage
-à la femme de ménage, elle n’y arrivera pas.
-
---Oui, s’empressa Ferdinand, je le moudrai, mais reste assise... Et les
-enfants astiqueront le tour du poêle; si j’osais, je leur confierais la
-suspension... Car le cuivre est un métal qui, par fonction naturelle,
-assume en partie notre amour-propre.
-
-La souriante patience de Marthe permettait de continuer:
-
---Il s’agirait de dire aux amis: «Je vous reçois pour notre plaisir
-réciproque, j’ai donc tâché simplement d’être dispos d’esprit et
-généreux de table; quant au décor plus ou moins symétrique et soigné,
-vous êtes prié de fermer les yeux.» Ah! bien oui! Toutes les misères, le
-surmenage, la maladie, la brouille conjugale, la disgrâce des invités
-même, toutes les peines, plutôt qu’une négligence d’époussetage!
-
- * * * * *
-
-Jeannin arriva le premier pour le déjeuner du dimanche.
-
---Enfin! dit Marthe, je suis heureuse de vous connaître!
-
-Avec une aimable taquinerie, elle ajouta:
-
---Griffon prétend que vous aidez beaucoup mon mari à se documenter; je
-vous dois donc de la gratitude.
-
---Madame, décréta Jeannin les bras ouverts, je suis votre meilleur
-allié! Ce n’est pas grâce à Griffon, votre zélé panégyriste, c’est grâce
-à moi que Ferdinand rendra toujours un hommage plus éclairé à vos
-vertus.
-
---Ma foi, concéda Marthe en riant, j’ai peut-être remarqué une certaine
-disposition à la flatterie chez mon mari, après vos entretiens.
-
---Naturellement, madame! la fréquentation de célibataires désemparés
-rend un époux plus gourmet du bien-être domestique... Ah! voici
-Gambinet, surnommé le refroidisseur de réunions.
-
-Glabre à trente ans, comme certains paysans normands, inélégant, exclu
-du caprice féminin, Gambinet était un homme de bibliothèque, scientiste,
-systématique et anti-littéraire au plus haut degré. Mais Ferdinand le
-recherchait, par l’attirance invincible du _supérieur_, malgré sa parole
-délétère.
-
-Quand il eut été présenté aux deux collègues adonnés à la poésie,
-Ferdinand plaisanta:
-
---Pour nous, cuisiniers littéraires, Gambinet figure, en quelque sorte,
-l’_entre-mec_ glacé...
-
---L’esprit administratif à son apogée! admira Jeannin, prosterné devant
-Ferdinand.
-
---Je ne suis pas ennemi de toute littérature, protesta Gambinet, le bras
-tendu vers les rayons de livres du salon; tenez, je goûte assez
-Maupassant... par moments.
-
---Par moments! cria Ferdinand, fourrant ses mains au fond de ses poches,
-je ne le laisserai pas échapper! Lorsque Gambinet consent à feuilleter
-des romans, c’est qu’il est saturé d’abstraction, la nature se révolte
-en lui: alors il goûte la sensualité de Maupassant.
-
-Gambinet rougit légèrement:
-
---Que voulez-vous? dans le roman, la sociologie m’horripile.
-
---Oui! appuya Jeannin, mais parce que vous en avez une indigestion au
-préalable.
-
-On se mit à table et Jeannin démontra victorieusement,--surtout parce
-qu’il criait le plus fort,--que, dans le sens critique, une part
-ressemblait au sens gustatif:
-
---«Je n’aime pas les olives» est une opinion gustative attachée à
-l’individu; «je n’aime pas le roman social» est une opinion critique,
-sans plus de portée; il ne s’ensuit pas _qu’en fait_ les olives et le
-roman social ne vaillent rien.
-
-Malgré la discussion, il sembla vraiment que Gambinet refroidissait les
-convives. On en vint, par manquer d’entrain, à se préoccuper longuement
-de ce qu’il pleuvait.
-
---Les rues anciennes des Batignolles ont une vieille pluie grise,
-affirma Ferdinand; de même que les larmes des gens âgés ne sont pas
-cristallines comme celles des enfants.
-
-A la vérité, un ensemble de circonstances assombrissait Ferdinand et
-Marthe. L’absence des Griffon donnait à penser que «le roman» prenait
-mauvaise tournure chez eux. On ne savait pas ce que fricotait
-Chaupillard, invisible depuis plusieurs jours. Catherine Bise, après
-quelques ennuis chez ses patrons, n’avait pas écrit la lettre rassurante
-attendue, et Marthe n’avait pas pu aller aux nouvelles, un changement de
-directrice à l’ouvroir l’obligeant à une pénible présence
-supplémentaire.
-
-Enfin, ce dimanche, voilà qu’Albert pâlot et grognon ne voulait pas
-manger.
-
-Comme il était très gourmand de fruits, Ferdinand accrocha à la
-suspension une grosse pomme cueillie avec le bout de la branche:
-
---Pour toi, tout à l’heure.
-
-Ferdinand promit encore:
-
---Si tu finis ton œuf, je ferai le camelot avec la pomme, tu sais comme
-c’est amusant?
-
-Pour plus de tentation, il enfonça son cou dans ses épaules et, avec son
-front haut, ses yeux à double fond, son nez large, présenta cette
-physionomie qui «ferait voir Paris» sur n’importe quel point du globe,
-et il déclencha cette voix inimitable, propre à l’acoustique du
-faubourg.
-
---Un sou la pomme! allons: la queue! la pelure! la chair!... trente-six
-pépins, pour un sou!
-
-Mais Albert ne finit pas son œuf.
-
-Dans le courant de la conversation restée assez morne, Ferdinand avoua
-sincèrement:
-
---Depuis quelque temps, nous n’avons pas de chance... j’ai peur de ne
-jamais terminer mon roman.
-
- * * * * *
-
-Les faits vinrent cruellement justifier cette crainte.
-
-D’abord, Albert eut la fièvre scarlatine.
-
-Comme par hasard, Chaupillard réapparut aussitôt, pour promener, dans
-toutes les pièces de l’appartement, de péremptoires découragements:
-
---Le roman est à la merci du milieu, si vigoureuse que soit
-l’individualité de l’écrivain. Il ne suffit pas de vouloir et d’être
-capable, il faut que les circonstances quotidiennes consentent à
-l’œuvre. Il ne suffit pas que l’écrivain se porte bien, il faut que sa
-famille garde la santé.
-
-En effet, l’enfant souffrait dans son lit, Ferdinand pouvait-il
-continuer à connaître la souffrance de simples «personnages»,
-fussent-ils vivants dans sa propre chair?
-
-Avec ses grands yeux fiévreux, l’enfant prenait toute la pensée, toute
-la sensibilité; Ferdinand veillait près du lit, l’intelligence limitée
-aux choses de la chambre: au papier du mur, au dessin du couvre-pied.
-
-Dans le mystère de la nuit, il tressaillait; l’enfant avait parlé:
-
---On attendra que je sois guéri, pour dire la belle surprise à
-Catherine?
-
- * * * * *
-
-Par une déplorable coïncidence, la nouvelle directrice demandait à
-Marthe un surcroît d’activité et des apparences de satisfaction
-pétulante. Elle disait avec raison:
-
---L’ouvroir, en ce qui nous concerne, doit être un endroit plaisant.
-
-Donc, Marthe était vive et pleine d’entrain à l’ouvroir, telle la
-cabotine de café-concert contrainte à de folâtres gueuseries, qui
-profite du répit des applaudissements pour espérer le prolongement d’un
-cher moribond; telle la maîtresse d’école en deuil qui chante la vie à
-cinquante enfants «du même âge que le sien».
-
-La nouvelle directrice prit à cœur également d’intéresser à l’ouvroir
-ses nombreuses et hautes relations. Des lots de vêtements, usagés ou
-neufs, furent envoyés, de quoi habiller toutes les pensionnaires.
-
-Le profond dortoir, avec sa double rangée de couchettes empaquetées de
-couvertures de cheval, ressembla à un magasin de costumier. Prodige!
-l’ouvroir fut gai, bourdonnant: on _essayait_, du matin au soir.
-
-Des dames de la plus pure aristocratie, aussi simplement mises que des
-employées de commerce, se faisaient habilleuses et raccommodeuses.
-
-Et même, une demoiselle noble affronta le lieu! Deux vieilles personnes
-plongées dans l’horreur, les larmes et la prière, l’attendaient dans
-l’église voisine.
-
-Visage de perfection statuaire, visage d’intelligence et de finesse, en
-quelque sorte fluide, mademoiselle de Firman avait toujours distancé ses
-amies dans les études classiques et les arts d’agrément. Dès le premier
-jour, à l’ouvroir, elle sut son rôle; tout de suite, elle reconnut la
-physionomie modèle: ses traits prirent la plus naturelle et la plus
-impassible expression de simplicité.
-
-Et l’on vit mademoiselle de Firman, à genoux, à même le parquet, aux
-pieds des hospitalisées, épingler et faufiler des plis d’étoffe. Elle
-n’eut de cesse qu’un poupon de l’ouvroir n’eût au moins fait pipi sur sa
-robe.
-
-Et, comme une maritorne, tombée à l’ouvroir de quel Morvan! et de quelle
-arrière-cuisine! lui demandait:
-
---T’es donc couturière?
-
-Assise sur ses talons, grattant d’un ongle rose la fente poussiéreuse du
-parquet, mademoiselle de Firman regretta:
-
---Même pas.
-
-Les hospitalisées, nippées proprement, avec goût, avec talent,
-trouvaient à se caser; quelques-unes ne trouvèrent que trop!... Mais il
-y eut de ces noyées à qui nul n’aurait tendu la main, qui restèrent à
-flot définitivement.
-
-Ces dames atteignirent au génie dans les changements. Une fille à faire
-peur, blonde fade, tout à l’heure habillée en grisaille, apparut en bleu
-clair, auréolée de ses cheveux avantagés, à un bout de la salle et si
-transformée, qu’à l’autre bout, une gamine, instantanément joignant les
-mains, exhala sa prière, naguère apprise pour l’autel de la Vierge.
-
-On ne faisait pas que des miracles, on s’amusait; on s’arrêtait au
-comique irrésistible des vêtements trop grands ou trop petits, des
-nuances non seyantes.
-
-Les hospitalisées riaient!
-
-C’était là une telle chance que Marthe aidait au jeu de toutes ses
-forces; elle servait de mannequin pour les plus grotesques essayages.
-Beaucoup de malheureuses n’osaient pas rire; elles étaient obligées de
-s’y reprendre à plusieurs fois, tellement il y avait longtemps que ça ne
-leur était arrivé.
-
- * * * * *
-
-Le service fini, Marthe courait; les cochers avaient du mérite à ne pas
-l’écraser. «Comment l’enfant malade aura-t-il passé la journée?»
-
-Ferdinand s’affligeait:
-
---Tu fournis à l’ouvroir deux heures d’excédent... Parbleu, il le faut,
-je comprends bien... La femme de ménage avait laissé éteindre le feu,
-j’ai mis cuire le ragoût comme j’ai pu.
-
-Puis, Ferdinand et Marthe assis auprès du petit lit, ne prononçaient
-plus que de rares paroles, ils s’entendaient profondément d’attitude, de
-regard: et le roman apparaissait lointain, inexistant; la littérature
-devenait une entreprise inadmissible, vraiment futile et vaine. On
-pleurait tout bas: Albert avait le délire, il voyait le visage de
-Catherine dans l’angle du plafond, près de la fenêtre: «Oh! les jolis
-yeux gris!»
-
-Un jour la directrice dit à Marthe:
-
---Pourquoi ne m’avoir pas renseignée plus tôt? Je vois que vous ne tenez
-plus sur vos jambes, recevez donc le public à ma place, ce sera moins
-fatigant.
-
-Un monsieur de l’administration se présenta, jeune, correct et si
-officier d’Académie! il semblait, de ses doigts gantés, offrir des
-hommages plein son chapeau de haute forme.
-
---Madame, vous avez ici une nommée Rivalex, je suis envoyé pour vous la
-signaler. Hier, au Service central, elle a d’abord formulé
-convenablement une demande pour son enfant, puis en présence de
-certaines difficultés, elle a fait du bruit, elle a menacé, elle a
-injurié le chef de bureau lui-même!
-
-Au milieu du vaste cabinet, le fonctionnaire reluisait dans un fauteuil.
-La dolente Marthe, tout effacée, répondit:
-
---Mon dieu, monsieur, nous donnerons à cette femme le maximum de
-secours; par bonheur, nous disposons actuellement de ressources
-extraordinaires, des vêtements...
-
---Mais, madame, au contraire! je vous dénonce son inconvenance, pour que
-vous usiez de sévérité.
-
-Le fonctionnaire détailla un long réquisitoire. Au fur et à mesure,
-Marthe galvanisée levait de grands yeux qui évoquaient la femme et son
-enfant--malade, sans doute.
-
---Monsieur, je ne comprends pas. Notre devoir est de mesurer la douleur,
-le degré de désespoir, et d’agir en conséquence.
-
---Oui, parfaitement.
-
-Marthe pensa dans un éclair: «Je ne me rappelle plus si j’ai donné les
-pilules avant de partir». Et elle continua tout haut, raidie, très
-directrice:
-
---Eh bien, monsieur, qu’est-ce qu’il vous faut donc? Cette femme est
-venue avec le respect des pauvres pour l’administration, elle est
-entrée, fléchie sous l’insoulevable domination du monument de pierres de
-taille, intimidée par la guérite du factionnaire en bas, par les
-couloirs élevés et froids, par les huissiers graves comme des portes
-closes, par les employés redoutables; elle est venue, toute petite,
-devant la formidable concentration de la force et de l’autorité. Et
-voilà que sa douleur a _soulevé la montagne_! Voilà que son affliction
-maternelle a brisé cette humilité qui, depuis des générations, courbait
-ses pareilles! Cette chétive a attaqué le colossal étagement de pierres
-de taille, vous, vos chefs, le gouvernement, l’univers!... Elle a osé,
-elle a pu opposer son grossier caraco à vos redingotes! mais, monsieur,
-qu’est-ce qu’il vous faut donc comme manifestation de douleur, comme
-preuve de désespoir?
-
-Le monsieur au ruban violet voulut bien admettre cet excès de protection
-d’une directrice pour ses administrées.
-
-Marthe le reconduisit, puis, seule, fit des pas inquiets dans le bureau.
-Quatre heures sonnaient; le médecin devait être à la maison, rue
-Saussure. Elle ne pouvait pas _soulever_ davantage; elle ne pouvait pas
-s’en aller!
-
- * * * * *
-
-Quant à Catherine,--encore un motif pour que le roman cahotât,--on avait
-des inquiétudes sur son compte, et l’on ne recevait plus de nouvelles
-depuis deux mois. Bien entendu, Chaupillard, sans avoir abandonné
-certains projets, prétendait manquer aussi d’informations.
-
-Les marchands de beurre et œufs, patrons de Catherine, se plaignaient,
-d’une façon générale, qu’elle fût distraite et qu’elle eût la main
-malheureuse; et, un jour, voilà qu’elle cassa une glace de deux cents
-francs.
-
-Griffon se trouvait cher les Prestal au moment où l’affaire fut connue.
-Il sauta dans une voiture, comme fait un médecin appelé par un accident
-grave.
-
-Il avait déjà vu Catherine, rue Saussure, en visite; il la vit dans son
-travail.
-
-Rue de Vaugirard, dans la boutique fraîche de peinture, entre les
-paniers d’œufs et les rayons de marbre chargés de beurres blonds,
-Catherine frottait à la brosse le carrelage noir et blanc, elle sauvait
-ses mains du piétinement des clients qui se succédaient.
-
-De l’extérieur, Griffon, arrêté sur le trottoir, constatait le règne
-puissant d’une sorte de hiérarchie utilitaire. Les patrons, Normands
-solides, la femme en linge blanc comme une bonne de chez Duval, le mari
-en blouse bleue, exerçaient une supériorité sur les acheteurs. Mais une
-gamine de dix ans, mal peignée, demandant deux sous de lait dans sa
-boîte, valait plus, socialement, que Catherine. Et les marchandises et
-l’agencement occupaient, sur place, plus d’importance que Catherine.
-
-Entré, Griffon se vit lui-même, dans la glace fêlée, monsieur à vêtement
-noir, à traits allongés, pâle. Gêné de maintien et de parole, il ne
-pouvait empêcher son esprit dépaysé de se courber, de céder à la force
-locale.
-
-Catherine fut envoyée dans la cour; elle n’avait pas besoin d’entendre
-la conversation.
-
-Et, quand le crémier eut palpé les deux cents francs de la glace, il
-parla posément, les mains sur le ventre, avec la condescendance permise
-envers un homme de bureau qui, évidemment, n’est pas à la hauteur de la
-vie pratique.
-
---C’est pas une mauvaise fille; pour ce qui est de travailler, elle
-travaille et nous ne demandons qu’à la garder. Mais, enfin, elle a
-quelque chose de pas naturel... Tenez, il y a le petit du marchand de
-vins, Émile, un enfant joli, pourtant, et bien habillé, bien portant,
-deux ans et demi,--je ne dirai pas qu’elle lui fait des misères, elle
-l’embrasse même trop fort, mais, le plus souvent, elle se sauve quand
-elle l’aperçoit ou qu’elle l’entend appeler. Pourtant, Émile, c’est pas
-nouveau ce nom-là! Il y a des mots comme ça qui lui font laisser tomber
-les tasses par terre. Et puis, elle a son demi-jour de sortie tous les
-mois; eh bien, une heure avant qu’elle sorte, une heure après qu’elle
-est revenue, vous pouvez lui parler, elle ne comprend rien: ah! vous
-pouvez! Ses yeux peureux qu’elle a, elle cherche à les fourrer sous
-terre, qu’on dirait; et puis sa bouche remue, vous écoutez... rien. Vous
-vous fâchez: «Parlez, Catherine, saperlotte!--Je respire, qu’elle dit.»
-Elle se décide à vous montrer ses yeux, vides comme de l’eau. Nous avons
-eu une chatte, Friquette, qui a été empoisonnée par des voisins; avant
-de crever, elle a été une matinée comme ça, à dodeliner de la tête, à
-essayer de miauler, sans pouvoir. A preuve que ma femme dit chaque fois:
-«Bon! v’là Catherine qui fait Friquette!»
-
---Elle se porte bien? demanda Griffon.
-
---Euh! euh!... Elle ne se plaint pas, mais elle est si maigre! C’est pas
-du monde qui vit bien vieux.
-
- * * * * *
-
-Griffon se trompa d’omnibus: Vaugirard-Louvre, pour Vaugirard-gare
-Saint-Lazare. Il revint chez les Prestal:
-
---Voilà mes renseignements.
-
-Un silence méditatif s’imposa comme si, de part et d’autre, on plaçait
-la documentation dans le découlement d’un roman, et comme si l’on
-cherchait à améliorer l’avenir.
-
-Une lettre arriva le lendemain, contenant les remerciements de Catherine
-à l’adresse de Griffon. Ensuite, lorsque les semaines passèrent sans
-nouvelles, Ferdinand et Griffon parlèrent à peine de Catherine; et elle
-était immensément présente dans leur pensée.
-
- * * * * *
-
-Aux premiers jours de l’été, Albert fut hors de danger: Marthe donna
-moins de temps supplémentaire à l’ouvroir. Mais la famille vécut encore
-dans un état intermédiaire, avant de retrouver son équilibre normal.
-
-Ferdinand écrivit à Jeannin:
-
-«Mon vieux, je n’ai toujours rien fichu, ces temps-ci. Vous connaissez
-ce marasme: l’œuvre ne vous _exige_ pas; l’œuvre a cessé d’être la chose
-la plus intéressante de l’univers. Un mauvais ferment vous rend
-l’assiduité insupportable. On n’est disposé ni à lire, ni à écrire; ça
-ne contient pas assez d’inconnu, d’aléa. On ne se trouve bien nulle
-part. A l’âge de puberté, pareillement, l’affection familiale et la
-possession d’objets personnels précieux, tout à coup, ne suffisent plus;
-la débauche ne tente pas, on ne sait quoi vouloir; on soupire sans
-divinité... C’est vrai, ce que vous m’avez raconté: l’artiste est amené,
-dans ses rôderies, à chercher sa guérison dans le fouillis hasardeux des
-marchands de bric-à-brac, il achète d’inutiles vieilleries... Mais hier,
-après m’avoir embrassé, les enfants se sont livrés à un tintamarre qui a
-allégé l’atmosphère, qui a reposé, rajeuni, le visage de ma femme. Le
-soir, ils ont crié triomphalement: «Ah! ah! voilà papa qui coupe du
-papier!» Puis ils ont entonné un chant de leur invention:
-
- Ma p’tite Catherine,
- C’est aujourd’hui ta fête!...
-
-»Or, ce matin, en allant au bureau, j’ai retrouvé ma pensée littéraire,
-j’ai eu ces terribles coups de menton que vous connaissez; au coin du
-boulevard des Batignolles, j’ai fait arrêter un omnibus, sans le
-vouloir. Et maintenant, gare au papier qui va me tomber sous la main: je
-ne le vois pas blanc!»
-
-
-
-
-XII
-
-
-Griffon, d’ordinaire franc et répondant de ses actes, avait raconté à sa
-femme la visite au crémier de Vaugirard sans révéler comment s’était
-arrangée l’affaire de la glace cassée.
-
-Adèle n’avait retenu qu’un fait:
-
---Tu t’es trompé d’omnibus en revenant? Si je te disais une chose
-pareille, tu hausserais les épaules. C’est justement ce qui m’est arrivé
-la semaine dernière, je me suis trompée de tramway. D’ailleurs, je te
-répète que vous m’ennuyez tous, avec votre Catherine Bise.
-
-En effet, subitement, les histoires de Catherine lui étaient devenues
-insupportables. Elle s’efforçait de ne pas écouter, de rentrer sa pensée
-en dedans ou de la distraire vers les fenêtres. Si on lui demandait son
-avis, «elle ne savait pas». Même, elle se levait, quittait la pièce au
-milieu de la conversation.
-
-Chez les Prestal, quand on montrait une lettre de Catherine, son visage
-recevait une contrariété comme à l’énoncé d’un reproche, ou d’une
-réclamation.
-
---Tenez, avoua-t-elle une fois à Marthe, votre lettre de Catherine va
-fouiller au fond de moi aussi péniblement que ces gémissements continus
-du petit enfant... Vous entendez, à l’étage au-dessus?
-
-Après la lecture, son mari se tirait soucieusement la moustache, elle
-éclata d’un mauvais rire et lui décocha cette apostrophe
-incompréhensible: «brute!» Puis, elle lui sauta au cou, l’embrassa et
-fut très gaie, d’une gaieté nerveuse, tout le reste de la soirée.
-
-A partir de cette époque, elle cessa de demander des nouvelles du roman
-de Ferdinand; elle trouva même des prétextes pour retarder l’audition
-d’un chapitre terminé. Et elle eut une fringale de livres imbéciles et
-orduriers: vautrée sur un canapé, le front obstiné, la bouche
-rancunière, elle lisait pendant des heures, par revanche d’avoir «coupé»
-dans d’autres ouvrages.
-
- * * * * *
-
-Un autre phénomène fut à constater: elle ne sut plus «faire la comédie»
-à son mari; on eût dit qu’elle faiblissait contre une destinée longtemps
-repoussée.
-
-Douée d’un tempérament de fer, de tout temps son refuge avait été la
-maladie; pour effacer ses torts, punir ou contraindre son mari, elle
-usait de l’admirable et invincible tactique des enfants: se plaindre de
-maux impossibles à vérifier: mal à la tête, au cœur, au ventre.
-
---Tu me reproches tel méchant tour? Attends un peu, je vais te forcer à
-me soigner, à me flatter. Tu ne veux pas me payer tel colifichet? Tu
-dépenseras le double en pharmacie. Tu ne veux pas que j’aille là? Le
-jour où tu auras un projet intéressant, je me mettrai au lit.
-
-Elle pratiquait la méthode si facile aux femmes dont le mari est absent
-dans la journée: se bourrer de pâtisserie entre les repas et ne pas
-manger à table. Elle était la femme délicate «qui n’a pas d’appétit» et
-qui est grasse comme un bébé de lait.
-
-Pour compléter, elle répétait à tout propos, avec mauvaise foi, ou avec
-stupidité:
-
---Oui, je sais bien... tu fais la tête pour me forcer au divorce... tu
-ne réussiras pas.
-
-Griffon avait usé son existence à ce rien contre lequel l’homme le plus
-intelligent, le plus énergique, est désarmé, s’il a du sentiment.
-
-Eh bien, tout d’un coup, le «toupet» manqua à Adèle, comme si un drame,
-en dehors d’elle, s’avançait et la paralysait.
-
-Elle s’habillait tapageusement, elle oubliait de commander le dîner,
-elle s’absentait des demi-journées; au lieu de mentir, de chercher
-querelle, tout ce qu’elle pouvait faire maintenant, c’était de bouder;
-et elle boudait mal, honteusement presque.
-
-La grande fâcherie (dont le premier résultat fut de faire refuser le
-déjeuner avec Gambinet et Jeannin) vint de ce qu’elle voulait partir aux
-bains de mer avec madame de Mireille: un voyage de deux mois, sans
-itinéraire bien déterminé... elle écrirait...
-
---Non! dit Griffon, si tu pars, tu ne rentreras pas; c’est à prendre ou
-à laisser.
-
-Elle dut se résigner, et aucune «comédie» proprement dite ne s’ensuivit.
-Des semaines s’écoulèrent, particulièrement mauvaises, où les époux se
-détachèrent l’un de l’autre par le silence, plus que s’ils avaient
-proféré des injures.
-
-Ce qui étonnait le plus Griffon, c’était qu’Adèle ne lui jetait même
-plus à la tête sa résolution de ne pas divorcer.
-
-Arriva une seconde invitation à déjeuner, le dimanche, chez les Prestal.
-Griffon renonça cette fois encore, parce que, le vendredi, Adèle ne
-rentra pas dîner et, devant son visage sévère, n’acheva même pas le
-mensonge maladroit d’une indisposition accidentelle, en visite... Il
-décida de ne plus sortir avec elle.
-
-Tout de même, il y avait eu un _accident_.
-
-Madame de Mireille et madame Griffon ne devaient pas impunément
-tourmenter le peintre Morlane.
-
-Madame de Mireille, très indépendante, avait succombé la première: elle
-était devenue la maîtresse du brillant Ribérol.
-
-Alors, les scènes à l’atelier ne semblèrent plus suffisamment
-excitantes. Un jour, Ribérol débarqua chez Morlane, lui offrit un
-cigare, puis, à califourchon sur une chaise, lui expliqua tranquillement
-ce qu’il appelait le caprice de madame de Mireille:
-
---Elle désirerait figurer dans un tableau à la Fragonard... Bien
-entendu, nous ne saurions poser devant vous! Mais dans telle hôtellerie,
-machinée comme un théâtre, nous pouvons souffrir votre présence cachée;
-il s’agit d’ailleurs d’une scène plastique, sans offense pour le regard
-étranger. Nous pouvons, pendant un rapide instant, vous octroyer cette
-vision unique, laquelle reste dans les yeux de l’artiste et lui permet,
-fût-ce dix ans après, de donner la reproduction aussi fidèlement que
-s’il copiait un modelage.
-
-Morlane, à demi fou, accepta l’offre malsaine qui devait le finir.
-
-Et Adèle fut mise au courant par son amie; elle sut le lieu, l’heure. Le
-jour du _tableau vivant_ était l’avant-veille du dimanche promis aux
-Prestal.
-
-Ferdinand devait lire un chapitre. Son travail, maintenant, marchait à
-souhait. C’était l’ère des circonstances fécondantes.
-
-Georges, à l’école, fut premier en histoire et Albert deuxième en
-gymnastique. Ces résultats ne manquaient pas d’importance; car, tout de
-suite après, Ferdinand eut une création facile, abondante, forte, où
-jaillissait telle note exceptionnelle, comme une infusion de succès.
-
-Rien n’était indifférent pour l’œuvre. A la même époque, au bureau, le
-chef tomba malade.
-
---S’il est seulement trois mois absent, calcula Ferdinand, je termine
-mon roman.
-
---Ton _seulement_ est plein de goût, apprécia Griffon.
-
-Ferdinand resta le visage dur, implacable:
-
---Non pas que je donne moins à l’administration, mais je suis délivré en
-partie de l’oppression. Je n’écris pas mon roman au bureau, mais je
-reste moi-même.
-
-En définitive, après les tiraillements, les flottements, son tempérament
-dominait.
-
-Certaines vertus, qui entraient dans la constitution propre de Ferdinand
-ne pouvaient être mises en défaut que passagèrement. Son âpreté au
-travail, sa vigueur à s’imposer, à réagir contre le milieu
-anti-littéraire, sa faculté de saisir les faits, de les rapporter à une
-conception d’humanité et de les digérer dans son œuvre, tous ces
-attributs de sa personnalité devaient régner intégralement.
-
-Et même, le temps d’impuissance apparente était, en somme, propice; car
-il préparait _l’éclosion_ irrésistible, qui fait de l’artiste une force
-de la nature.
-
-L’heure existait pour Ferdinand, où la face se déforme, où la solidité
-du roc réside dans le menton, dans le front. Alors, il n’y avait pas de
-chef de bureau qui tînt, il n’y avait pas de Griffon, pas de Catherine,
-pas de Chaupillard débineur, pas de Jeannin débaucheur, pas de femme,
-pas d’enfants qui tinssent! Il y avait la passion attaquée à l’univers!
-
---N’est-ce pas formidable? expliquait-il dans le calme. Vous aimez
-l’univers par un de vos personnages. Cette émotion de l’univers existe!
-Vous le sentez, vous le tenez, votre capacité d’étreinte est assez
-vaste! Votre projection nerveuse atteint le monde tout entier, comme la
-lumière du jour l’atteint sans limite. On ne saurait alors, vous
-demander de rapetisser votre infinie puissance à connaître une seule
-créature, fût-elle de votre sang!
-
-A certains moments de gestation, on pouvait sonner chez lui, hurler dans
-la rue: un moi élémentaire, farouche, refusait d’entendre: «Il n’y
-aurait que l’écroulement de la terre d’égal en importance à ce que je
-fais!»
-
-Un soir, Marthe criant:
-
---Ferdinand, le feu! La lampe est tombée!
-
-Tudieu! Il avait fini sa ligne avant de bouger!
-
-Dans «l’état farouche» où les circonstances adverses n’avaient pas
-prise, il arrivait que des circonstances favorables se fissent admettre.
-
---Quelle découverte! déplora Marthe, un jour de fête, après le déjeuner,
-voilà que je ne peux plus boutonner ma chemisette de l’année dernière!
-Je grossis...
-
---Chouette! cria Ferdinand, qui posa son porte-plume et vira sur sa
-chaise.
-
---Dis donc, je te remercie, je veux rester mince.
-
---Mais, ma chatte, c’est l’épanouissement. Tu arrives au plein de la
-jeunesse... Voyons ça, un peu.
-
---Non, Ferdinand, tu me pinces.
-
-Et alors,--pas tout de suite,--mais vingt-quatre heures après, la
-production littéraire de Ferdinand fut comme charnue, ferme, saine et
-d’une saveur grasse et chaude.
-
-Il jubilait, après le dîner, en baguenaudant les deux mains dans ses
-poches, devant la bibliothèque, entre le Tolstoï et le Balzac:
-
---Dimanche prochain, mon petit père Griffon, je te lirai un chapitre
-avec confiance... Et vous autres, les arlequins, qu’est-ce que vous avez
-à me suivre en rigolbochant?
-
-Albert et Georges en chœur:
-
- Ma p’tite Catherine,
- C’est aujourd’hui ta fête!...
-
---Ah çà! exulta Ferdinand, ça va-t-il durer c’te vie-là?... Et toi,
-Marthe, pourquoi rougis-tu?
-
- * * * * *
-
-Le vendredi de l’affaire Morlane, dès le matin, madame Griffon ne put
-tenir en place. Occupée de sa toilette, ou plutôt de rien, le visage
-tiré, malade, elle n’entendait pas son mari parler, ou bien restait sans
-répondre, avec l’air d’une étrangère qui ne sait pas traduire. Elle
-semblait gênée par la clarté franche de la belle journée d’été.
-
---Enfin, demandait Griffon, dis-moi ce que tu cherches? Voilà trois fois
-que tu vas jusqu’à la cuisine sans y entrer... entends-tu?
-
-Un haussement d’épaules agacé signifiait qu’elle ne comprenait pas ou
-qu’elle ne cherchait rien.
-
-L’après-midi, l’heure fixée à Morlane approchant, elle mit son chapeau
-fiévreusement, et se fit conduire en voiture à l’atelier.
-
-Le peintre était bien réellement parti. Elle renvoya sa voiture et
-demeura un moment hébétée, sur le trottoir, à ne savoir si elle devait
-monter ou descendre la rue; aveuglée par le plein soleil, l’idée ne lui
-venait même pas d’ouvrir son ombrelle.
-
-Lentement, à regret, elle se dirigea vers l’hôtellerie désignée par
-Ribérol. Arrivée à la place des Victoires, elle s’entêta longtemps,
-devant une boutique d’angle, à regarder des cartes postales illustrées
-et à guigner le côté pair de la rue d’Aboukir. Deux fois, elle fit des
-pas pour s’éloigner, mais elle revint devant la papeterie. Enfin, elle
-prit soudain le côté impair de la rue d’Aboukir et fila contre les
-devantures. En face d’une maison ordinaire, où seulement les persiennes
-d’un étage étaient closes, elle passa comme s’il y avait eu à craindre
-de recevoir un projectile.
-
-Dès lors, elle fut une sorte de possédée; elle s’engagea dans la rue
-Montmartre et se mit à voyager sans but, la bouche sèche, le regard
-maniaque, à la fois avide et lourd, audacieux et honteux.
-
-Il faisait un temps de juin sec, chaleureux. Les amateurs s’émouvaient
-d’abord, puis restaient perplexes: voici une élégante jeune femme qui
-portait un chapeau trop fleuri, un costume de drap granité bleu,
-demi-mondain par la coupe et l’ajustage, une voilette et des gants
-sérieux; le joli visage offrait une crispation encourageante, mais
-l’allure trop pressée protestait, négative.
-
-A l’approche du boulevard, elle s’enfonça, sans ralentir, dans la cohue
-des passants affairés. Après la rue Montmartre, le faubourg. Une
-invincible nécessité la talonnait: Allons! allons! La rue
-Notre-Dame-de-Lorette.
-
-Un profil, de loin en loin, la faisait changer de trottoir, et pointer
-comme vers quelqu’un de connaissance; elle examinait, puis dépassait,
-avec une accélération de fuite.
-
-La rue Chaptal, la rue Blanche, la rue Ballu.
-
-Son visage avait des réveils d’un instant: quelle heure était-il? Des
-écoliers polissonnaient; leur panier, leur gibecière gonflée de livres
-donnaient à réfléchir, comme des objets nouveaux, inconnus.
-
-La rue de Clichy, la place, le boulevard.
-
-Un trouble électrique l’atteignait devant la terrasse des cafés où les
-yeux des consommateurs s’exerçaient au crochetage.
-
-La place Blanche était l’endroit d’où elle aurait dû, en ligne directe,
-rentrer à la maison. Mais non! impossible de renoncer... L’impulsion
-n’était pas usée. Non! impossible d’enfermer un tel tourment dans la
-maison!
-
-Un arrêt devant le boniment d’un camelot permit un refus plausible du
-bon chemin et une vague transaction avec la raison.
-
-Alors, avec l’idée qu’il fallait rentrer, avec le calcul de ne pas
-s’éloigner à cause de l’heure, elle tourna dans le quartier: la rue
-Blanche, la rue Ballu, la rue de Clichy, le boulevard de Clichy, puis,
-de nouveau, la rue Blanche, la rue Ballu...
-
-Elle marchait toujours trop vite, chercheuse malade, dont le souffle
-vital semblait osciller à droite, à gauche. Deux fois, trois fois, dix
-fois, le garçon de café la vit passer devant la terrasse, rue de Clichy,
-de quart d’heure en quart d’heure.
-
-Puis la lumière du jour déclina.
-
-Et voilà qu’elle crut traîner un muet solliciteur derrière elle. Alors,
-une sorte de défaillance changea sa démarche. Les tempes bourdonnantes,
-brisée par ce désir des gens traqués d’être saisis,--mais «d’en
-finir»,--hébétée par le besoin de se cacher, fût-ce dans la honte, elle
-ne sut plus bien où elle était, ni ce qu’elle faisait.
-
-Alors, en effet, son allure fit qu’elle tira de silencieux compagnons
-derrière son dos. Ils se succédaient; abandonnée au bout de quelques
-mètres par un solliciteur, aussitôt un autre s’attachait plus longtemps,
-puis un autre. Elle les menait par l’interminable tour des rues.
-
-Plusieurs fois, le suiveur venant presque la toucher provoqua un
-sursaut, une volonté de fuir qui ne durait pas.
-
-«Attention!» pensa le garçon du café de Clichy.
-
-Un compagnon, traîné un tour entier, s’approcha au point d’effrayer,
-persista, fut moins évité, engagea un second tour...
-
-Le garçon eut soin de constater: une heure écoulée, _elle_ n’avait pas
-remonté la rue de Clichy.
-
-Mais enfin, il _la_ reconnut bien, malgré un rapetissement furtif et
-malgré cette malice de faire un brusque crochet vers le trottoir aux
-boutiques closes, pour éviter la pleine lumière de la terrasse... Ah!
-ah! il la reconnut bien!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Au mois de juillet, un dimanche matin, vers dix heures, Ferdinand cria:
-
---Ça y est! J’ai écrit le mot _Fin_!
-
-Marthe et les enfants accoururent, regardèrent l’encre humide.
-
-Il avait posé sur la table son manuscrit entier, de façon à jouir
-matériellement et au complet de la richesse amassée. Marthe et les
-enfants admiraient le gros tas de papier figurant un album ouvert à la
-dernière page.
-
-Les enfants voulurent préciser leur estimation critique: ni Georges, ni
-Albert, ne put enlever le manuscrit d’une seule main!
-
-On s’embrassa. Un événement immense venait de changer la vie; on
-bavardait pour le plaisir de bavarder: «Il ne faudrait pas maintenant
-que le feu prît à la maison! Il y avait là pour plus de trois francs de
-papier acheté!» On marchait de chambre en chambre, uniquement à cause de
-l’accélération du sang et de l’imagination.
-
-Mais quel dommage! On ne pouvait pas trouver Catherine immédiatement
-chez ses patrons, c’était son jour de permission. Les enfants, à table,
-gardèrent un rire désappointé: leur «p’tite Catherine» aurait dû surgir
-instantanément du mot _Fin_!
-
-Il fallut sortir tout de suite après le déjeuner; on n’aurait pas dit au
-juste pourquoi, mais il semblait indispensable d’aller, de regarder le
-monde, de répandre un fait:
-
---Voilà! le roman est achevé! l’engagement est tenu!
-
-C’était aussi la personnalité collective trop grande, dans son expansion
-actuelle, pour l’appartement étroit de la médiocre rue Saussure; c’était
-le besoin de mesurer dehors un bonheur trop considérable pour être
-étendu et vu entier dans la maison.
-
-Forcément, la promenade fut dirigée vers les grands boulevards.
-Forcément, les yeux de Ferdinand et de Marthe choisirent dans les mille
-reliefs du chemin, ceux qui pouvaient se raccrocher par un rapport plus
-ou moins direct à l’événement: les étalages de libraires, les terrasses
-de grands cafés, les colonnes affectées aux affiches de théâtre, les
-passants porteurs de binocles, les passants en possession de journaux,
-ou de brochures, les magasins d’art: peinture, bronze, gravure.
-
-Albert et Georges désignant leur père du pouce, adressèrent une grimace
-énigmatique à des gamins inconnus, grimpés sur un banc: «Ah! ah! vous
-voudriez bien savoir!»
-
-Marthe, au bras de Ferdinand, se préoccupait de plusieurs articles
-d’habillement qu’elle désirait pour lui depuis longtemps, et dont
-l’achat ne pouvait plus être différé; elle récitait et discutait les
-prix des catalogues. Lui, humant le soleil, tâtait des sous dans la
-poche de son gilet, comme s’ils le gênaient; il avait envie de dépenser,
-de faire plaisir tout de suite. Au coin d’une rue barrée, il offrit aux
-enfants un microscope de cinquante centimes, et il dit à Marthe:
-
---C’est épatant, que je ne pense jamais à leur rapporter des bibelots
-comme ça, en revenant du bureau.
-
-Pour terminer la journée, on monta chez les Griffon, annoncer la grande
-nouvelle. La visite fut écourtée, censément parce qu’il était tard, en
-réalité parce que l’aspect de la maison révélait la brouille, la
-demi-réconciliation pénible.
-
-Marthe, en quittant, eut la sensation d’avoir peut-être manqué de tact:
-on ne crie pas sa chance joyeusement devant quelqu’un qui n’a rien
-gagné. Les félicitations d’Adèle avaient été grimaçantes; elle semblait
-désillusionnée plutôt que ravie. D’ailleurs, Marthe comprenait très bien
-que l’événement hors de pair devait exciter la jalousie,
-puisqu’elle-même se sentait triomphante.
-
- * * * * *
-
-Dès le lendemain, on prit les dispositions voulues pour «la grande
-surprise».
-
-On offrait à Catherine huit jours de vacances à passer auprès de son
-enfant: on payait une «extra» pour la remplacer chez ses patrons; on
-payait ses frais à la campagne.
-
-Et le programme devait continuer dès que le roman serait accepté par un
-éditeur. Et si le roman réussissait, tonnerre! on s’arrangerait pour lui
-rendre son enfant, tout à fait!
-
-Le départ en vacances.
-
-Par une attention délicate, le mardi soir, les Prestal se rendirent à la
-gare Montparnasse afin d’embrasser Catherine, comme on fait pour un
-parent qui entreprend un lointain voyage; il fallait que Catherine
-connût la sensation d’avoir de la famille.
-
---A l’occasion des grandes joies, disait Marthe, on a besoin de
-s’appuyer à de l’affection, comme au moment des grands chagrins.
-
-Les enfants, impatients, mangèrent à peine, au dîner. On arriva une
-demi-heure d’avance, à huit heures, il faisait encore jour.
-
---La voilà avec tous ses paquets!
-
-Albert et Georges se précipitèrent:
-
---Comme vous êtes belle, ma p’tite Catherine!
-
-A la regarder, de loin, Marthe eut les larmes aux yeux:
-
---Cette chemisette grenat sied parfaitement à son teint de brune; elle
-s’habille avec talent et _contre_ la coquetterie.
-
-Ferdinand admira aussi:
-
---Comme elle paraît fine de lignes et souple, et comme elle va d’un
-ressort noble!... une sorte d’actrice inspirée... ses yeux timides se
-découvrent mal au public, mais le rôle est dans son cœur, et sa bouche
-et son menton vont projeter l’émotion...
-
-Catherine ne fut pas étonnée que les Prestal se fussent dérangés pour un
-événement si considérable.
-
---J’avais peur que ma remplaçante n’arrivât pas! Enfin, elle est venue,
-une grosse fille rouge, elle m’a demandé s’il y avait beaucoup
-d’ouvrage. Ma foi, je lui ai répondu: «Je ne sais pas...» J’étais
-pressée; pourtant, j’ai attendu qu’il n’y ait pas de clients à la
-boutique; j’aurais eu scrupule de m’en aller sans une poignée de main à
-mes patrons... et ici, aussi, je suis bien contente de vous voir...
-
-Les enfants tenaient à vérifier si elle n’avait rien oublié: les cadeaux
-pour la nourrice, le costume marin pour le petit Émile. Et ne pas
-confondre: le ballon de la part d’Albert; le tramway de la part de
-Georges.
-
-Sur le quai:
-
---Vous embrasserez bien le petit Émile pour moi...
-
---Non! pour moi, le premier...
-
-Il convenait de plaisanter:
-
---Ne dépassez pas la station! recommanda Ferdinand.
-
-La fermeture des portières. Il fallait donner à Catherine toute la
-sensation de famille possible; alors, Marthe, avec chaleur, d’un ton
-avide, exigeant:
-
---Un télégramme demain, n’est-ce pas? pour nous dire que tout va bien.
-
-Elle descendit du marchepied pour laisser la place aux enfants.
-Ferdinand allongea une quatrième poignée de main, et soudain, il
-annonça, malicieusement, pour Marthe:
-
---Toujours, dans ces scènes de départ, il y a le parent ou l’ami qui
-rapplique au dernier moment--exprès, dirait-on,--par discrétion ou par
-un sentiment secret... regarde plutôt...
-
-C’était Griffon qui apparaissait juste pour faire signe, le chapeau en
-l’air, à bout de bras.
-
-Et la voyageuse n’éprouva-t-elle pas un émoi particulier de ce dernier
-souhait?... On ne distingua pas; le train partait.
-
- * * * * *
-
-Le roman terminé, pendant quatre jours entiers on crut bien que _ça y
-était_: on se vit libéré, on se crut en jouissance d’un nouvel état;
-Ferdinand avait répondu de sa prétention; il était _qualifié_.
-
-Puis, dès le jeudi soir, l’erreur se manifesta, rehaussée d’ailleurs par
-les bons soins de Chaupillard, en assiduité quotidienne rue Saussure:
-
---Comment, vous étiez si contents? Vous n’avez pas mesuré l’étendue de
-l’engagement.
-
-Et les gestes de Chaupillard jetaient l’évidence aux quatre coins du
-salon: le roman était écrit, bravo! mais quelle en était la valeur? Pour
-être en règle avec le monde, il fallait le roman imprimé, il fallait
-cette chose palpable, portative comme une monnaie: le livre. Rien de
-fait sans l’acquit d’un éditeur.
-
-Et je vous attendais là, mon cher! J’y ai passé... Vous allez faire
-connaissance avec les requins.
-
-Alors, Ferdinand trouva des prétextes pour garder encore son manuscrit:
-il devait se relire une dernière fois, il devait consulter Jeannin.
-
-Marthe approuvait cette temporisation. Elle croyait au génie de son
-mari, mais redoutait l’injustice, la mauvaise chance.
-
-Et, à mesure que l’échéance apparaissait grave, définitive, à mesure
-qu’ils sentaient combien le refus de la valeur offerte serait
-désespérant, les époux s’appliquaient, malgré eux, à récapituler
-intérieurement tout ce que le roman avait coûté à la famille.
-
-La peur d’avoir dépensé en pure perte donnait à Ferdinand une terrible
-clairvoyance. Le roman avait été un être de plus dans la maison; cet
-intrus avait accaparé la grosse part du temps, de l’affection, des
-ressources communes.
-
-Pour l’intrus, Ferdinand avait dû disputer sans cesse les heures de
-travail, se les procurer au prix du repos, de la distraction, de
-l’avancement; sa dépense avait été la contrainte et la résistance; il
-avait subi sans répit le malaise intolérable du dédoublement, il avait
-été malheureux comme employé, malheureux comme écrivain.
-
-Et l’apport de Marthe! Pour qu’un employé, chef de famille, ait des
-loisirs, il faut que sa femme les lui crée, il faut qu’elle le dispense
-des soucis économiques en les assumant elle-même. D’ordinaire, on
-partage: le mari s’occupe de la cave, des feux, des chaussures; ou
-bien--ce qui revient au même,--il fait des copies supplémentaires
-permettant d’acheter le travail d’une bonne et de compter moins
-chichement. Lorsque Ferdinand parlait d’aider à quelque besogne
-matérielle, Marthe--une brosse ou un chiffon à la main,--le faisait
-rester devant ses papiers; elle avait toujours vu, à l’ouvroir, dans la
-rue, quelque part, une «femme extraordinaire»... elle, Marthe, la femme
-inexistante, si ordinaire... Et Ferdinand, à se remémorer, souriait
-longuement, accoudé devant un livre qu’il ne lisait pas.
-
-Quant aux enfants,--c’était le plus grave,--relégués au second plan,
-privés de la part normale d’attention, leur éducation et leur santé
-avaient payé un tribut dont l’avenir entier pouvait pâtir.
-
- * * * * *
-
-Pour jouir d’un sursis,--tellement le verdict de l’éditeur était
-redoutable,--Ferdinand présenta son roman à la _Revue des Lettres_, la
-plus cotée des publications périodiques.
-
-A la date fixée, selon la renommée d’exactitude de la Maison, il fut
-introduit, pour réponse à recevoir, auprès du directeur, une sorte de
-chanoine sanguin, aimable, au parler franc.
-
---Je n’ai pas d’expressions choquantes à vous reprocher, mais l’esprit
-de votre roman est trop révolutionnaire pour notre public qui compte un
-élément universitaire, un élément pondéré, libéral-orthodoxe...
-
-Ferdinand ne put s’empêcher d’interrompre:
-
---Justement! le public sérieux, aujourd’hui, ne s’offense que des
-_mots_, et de certaines descriptions, mais les idées n’effraient plus...
-
-Le directeur, se frictionnant les mains, engagea Ferdinand à continuer,
-par sa mine grandement intéressée.
-
---Vos abonnés désirent «gagner», vraisemblablement?... Eh bien, ils
-n’avancent à rien, s’ils vous mènent et si vous avez soin de ne pas
-heurter leurs habitudes de pensée... Croyez-vous qu’il soit insensé de
-concevoir une publication disant: «Ma mission est de _renseigner_ le
-mieux possible sur les lettres contemporaines; je ne me permets pas de
-faire la part du public. Est-ce qu’on trie les informations du jour,
-dans un journal? Pourquoi trier les faits littéraires? Je publie _à
-titre d’information_, ne déclinant les offres d’auteurs que pour motif
-d’insuffisance, ou de grossièreté. Et je donne de préférence des œuvres
-«excessives», et _discutables_; c’est en vitupérant que le public
-gagnera»... Ce que ça doit être assommant pour les abonnés des
-revues actuelles de n’avoir toujours, entre eux, qu’à trouver
-«délicieux--charmant--parfait...»
-
-Pendant ce discours, on avait fait un beau paquet ficelé, collé à la
-cire; le directeur de la Revue le remit à Ferdinand avec un placide
-sourire: depuis dix ans qu’il refusait des manuscrits, il en avait
-entendu bien d’autres.
-
- * * * * *
-
-Un matin, vers onze heures, Ferdinand se rendit chez Jeannin qui
-habitait à l’hôtel, au quatrième étage, dans une rue étroite et
-gâcheuse, voisine de la Bastille. Outre les quatre meubles publics
-indispensables: lit, table, siège, la chambre, sans intimité, montrait
-des planches chargées de livres et de paperasses; pas d’ustensiles, un
-seul verre; c’était la cage froide d’un homme à part, sans vie de
-famille, sans entourage de choses et d’actions ménagères qui se mêlent à
-sa personnalité.
-
-Dans un fauteuil indigent, près de la fenêtre, Jeannin, souffrant de
-rhumatismes, regardait pleuvoir.
-
-Le sort inquiétant du roman, si chèrement édifié, parut l’amuser
-beaucoup:
-
---En somme, résuma-t-il, l’écrivain est un type des plus enviables! Quel
-bonheur il accapare et il donne aux siens!... Ah! mon vieux, vous
-employez bien vos meilleures années, votre âge de force et
-d’affectivité! Pendant ces deux ans de roman, vous n’avez, pour ainsi
-dire, pas aimé votre femme, ni vos enfants, vous n’avez pas vécu avec
-eux. Est-ce vrai? Vous avez été absolument stupéfié quand votre
-inappréciable femme vous a révélé, dernièrement, que votre petit Albert
-avait été considéré comme perdu, pendant plusieurs jours. Pourtant, au
-moment de sa maladie, vous aviez cessé d’écrire; oui, mais vous n’aviez
-pas cessé d’être un écrivain, mon vieux. Et puis, combien avez-vous
-d’amis? Quelles gens fréquentez-vous? Est-ce que les saisons de l’année
-existent, pour vous, éternel gratte-papier?
-
-Ferdinand, assis, un coude sur la table, secouait la tête. Il évoquait
-son chez-lui; une impression d’abandon s’exhalait de la chambre de
-Jeannin; à travers la pluie, on apercevait la maison d’en face, aux
-fenêtres laides, sans persiennes, aux locataires absents. Il parla,
-envahi d’une sentimentalité frileuse:
-
---Si je vous disais que l’intrus, parfois, nous rendait ennemis l’un de
-l’autre, ma femme et moi! Vous n’imaginez pas cet arrachement de deux
-cœurs inséparables. On aurait dit que le développement de l’intrus
-tiraillait nos nerfs soudés, comme on fait souffrir une blessure sans
-tuer le patient.
-
-Soudain, la porte s’ouvrit derrière Ferdinand. Parut un gaillard en bras
-de chemise, tablier bleu à bavette, chaussons mous, grosse face
-alsacienne. Il tendit une ardoise de gargote à Jeannin, en le toisant
-avec malveillance.
-
-Jeannin commanda son déjeuner; l’homme partit sans un mot.
-
---Vous avez vu mon grand ennemi, dit Jeannin, ce n’est pas le garçon
-restaurateur, c’est celui qui fait les chambres; la serviette dont il
-essuie mes assiettes, c’est sa serviette de ménage. J’ai beau protester:
-le torchonnage en rond de tous les récipients s’impose à lui comme au
-garçon coiffeur l’essuyage de la cuvette après chaque barbe. Il déteste
-profondément mon métier d’écrivain. Pourtant, il savoure les feuilletons
-du _Petit Journal_ où foisonnent les personnages titrés, les grandes
-dames et les policiers... Si j’ai l’air d’aimer un plat, invariablement,
-«il n’en reste plus»; alors, par ruse, je demande ce dont je ne veux
-pas; mais sa haine est maligne! parfois il me prend au mot... Hier,
-j’étais en palpitation créatrice; Dieu me pardonne, je brûlais du
-sublime! voilà qu’il me sert, malgré moi, du poisson pas frais! Pris
-d’indigestion, j’ai failli crever comme un chien; il n’a jamais voulu se
-déranger... Savez-vous qu’il m’a détruit des pages de manuscrit? Depuis
-ce temps, je suis obligé d’emporter tous mes papiers sous mon gilet;
-quand un ouvrage touche à sa fin, j’en trimballe la grossesse
-ridicule...
-
-Jeannin se tut, le front hautain, la bouche dégoûtée; puis, il continua
-moqueusement:
-
---On m’a fait des avanies à l’octroi, au musée du Louvre... Si encore,
-notre «particularisme» était sûr d’avoir raison! Mais non, toujours une
-sorte de remords nous prône la sagesse d’être un simple vivant matériel,
-attaché à la bonne besogne utilitaire.
-
-Ferdinand se leva et vint dans l’encoignure de la fenêtre:
-
---Comme votre rue paraît basse de plafond, par ce vilain temps! Tout de
-même, quand le livre est imprimé, on doit goûter une jouissance d’ironie
-sans pareille à recenser ce qu’il a fallu de gêne et d’abaissement pour
-que fût construite cette chose d’éditeur, de libraires, cette chose
-d’art, de récréation, de luxe, ce qu’il a fallu de besognes communes, de
-postures piteuses, pour obtenir ce produit supérieur qui évoque la
-grande liberté, la splendide fantaisie,--un monsieur étendu sur un sofa,
-fumant aux corniches sculptées, attendant béatement, noblement,
-l’inspiration; ce qu’il a fallu d’égoïsme rencogné, criminel,--les yeux
-et les oreilles bouchés aux douceurs intimes, à l’en dehors
-aimable,--pour obtenir cette chose d’apparat, d’en dehors!... Et les
-pages brillantes, riches, gaies, sont dues à ce que la femme de
-l’écrivain a toujours porté de méchants costumes ternes et s’est
-astreinte à n’assister à aucune fête! Et le généreux de l’œuvre est dû à
-ce que les enfants de l’écrivain n’ont pas eu l’existence large,
-ensoleillée, nourrie, que l’on aurait pu leur assurer par une volonté
-pratique et positive. Et le beau de l’œuvre! La substance, l’essence du
-beau, est due à la misère authentique d’une Catherine Bise! Et si
-l’œuvre s’envole à quelque hauteur, c’est par ce reflet: l’éperdu
-vacillement d’yeux d’un petit abandonné dont l’agonie privée de chaleur
-maternelle cherche à se réfugier dans le néant!
-
-Le menton dans la main, Jeannin semblait prendre les mesures de son ami.
-
---Comment ça vous est-il venu d’être littérateur? demanda-t-il.
-
-Une mélancolie douce, lointaine, pénétra le visage de Ferdinand:
-
---Je crois à un accident... J’ai des frères et des sœurs, il n’y a que
-moi dans la famille qui ne sois pas comme tout le monde... Voilà:
-j’avais treize ans, un soir à dîner, mon père et ma mère échangeaient
-des considérations sur quelque fait banal; tout à coup, sans motif
-discernable pour la simple raison humaine, j’ai senti dans ma poitrine
-crever une tristesse immense, noire, pesante et qui a envahi tout mon
-être. Je me suis mis à sangloter; ah! mais, une désolation profonde,
-totale, qu’aucune parole ne pouvait apaiser. Je n’aurais pu dire
-pourquoi je pleurais, et pourtant le désespoir était réel, définitif,
-comme matériel en moi. C’était la connaissance du mal; c’était
-soudainement, la confiance naïve en la vie à jamais perdue. Figurez-vous
-un enfant qui regarde sa mère, c’est-à-dire, toute la force et toute la
-bonté, et qui brusquement comprend qu’elle mourra un jour! Quelle
-faculté de bonheur, quel support d’existence lui reste-t-il?... On m’a
-couché, le sommeil m’a consolé; le lendemain, je me suis à peine rappelé
-ma tristesse. Cependant, je n’étais plus pareil aux autres; à mon insu,
-à l’insu de tous, je n’étais plus capable de joie parfaite. La rencontre
-d’une disposition spéciale chez moi et d’une phrase prononcée à point
-avait produit la déchirure irrémédiable d’une certaine enveloppe de la
-sensibilité qui n’est jamais déchirée chez la plupart des hommes... Et
-je vous le dis: un accident! Il a tenu à rien, sans doute, que cette
-espèce de viol ne se produisît pas...
-
-Un frôlement sur le palier avait fait bouger Jeannin. Le garçon d’hôtel,
-qui écoutait depuis un moment, pénétra sans frapper, muni d’un panier.
-
---Laissez-moi le plat, cria Jeannin.
-
-Mais le garçon, intraitable, torchonna une assiette, vida le plat dedans
-et le remporta en grommelant:
-
---N’y a que les cochons qui mangent dans les plats!
-
---Vous êtes témoin? dit Jeannin, désarmé, à Ferdinand. Et vous ne lui
-plaisez pas non plus, à ce garçon sévère. Il a dû interpréter à sa façon
-vos paroles; il vous a lancé un regard, comme à un déplorable infirme...
-Vous partez déjà?... Je mangerais bien devant vous... Rendez-moi donc le
-service de mettre cette lettre à la poste, je ne la confierais pas à ce
-Baptiste...
-
-L’adresse, lue involontairement, fit sourire Ferdinand.
-
-Jeannin se frotta le crâne et, lorgnant son omelette, sans appétit, il
-sourit également:
-
---Oui, il y a aussi les femmes, dans la vie de l’écrivain. Vous vous
-rappelez Antoine et Cléopâtre, de Shakespeare? «Nos baisers nous ont
-coûté des royaumes.»
-
-Ferdinand soupira, la mine hypocrite:
-
---Nous gaspillons des chefs-d’œuvre en ne dormant pas.
-
---Taisez-vous, sale privilégié! fit Jeannin presque en colère. Quand
-vous dépensez une caresse, votre femme vous la garde et le jour où vous
-avez le cerveau déprimé, elle pose ses lèvres réconfortantes sur votre
-front.
-
-Ferdinand, chatouillé, consultait sa montre.
-
---Sapristi! faut que je me dépêche d’aller au bureau! Je vous dis au
-revoir, mon vieux, et meilleure santé.
-
---Attendez! cria Jeannin. Nous avons encore un défaut charmant, les
-écrivains: nous pensons toujours à utiliser, en copie, nos rapports de
-parenté ou d’amitié... Avant de fuir, narrez-moi donc quelque beau trait
-administratif?
-
-Adossé à la porte, Ferdinand s’indigna:
-
---Ah! mon goulu, je vous ai déjà dit comment ça m’était venu d’être
-littérateur, vous ne manquerez pas de coller la notation quelque part,
-j’ai bien vu vos yeux chapardeurs.
-
---Eh bien, et vous? exclama Jeannin, mon histoire de garçon d’hôtel!
-vous croyez que je ne vous ai pas vu ramasser ça vivement?... Allons,
-Prestal, ne soyez pas mufle; j’ai besoin d’un sujet de nouvelle.
-
---Sans blague, je n’ai pas le temps... faut tout de même que je garde
-mon emploi, pour mes enfants, les pauv’ bougres...
-
-Jeannin éclata:
-
---Taisez-vous donc, sycophante, farceur, faux bonhomme, mendiant
-suspect! Vos enfants ne sont pas plus à plaindre que votre femme. Vos
-enfants!--leur affection pour Catherine, cette faculté que vous leur
-avez fichue de s’approprier Catherine et les émotions de son
-existence,--alors, ça ne compte pas? Alors, ce qu’ils ont acquis là ne
-compense pas la pédagogie paternelle dont vous leur avez fait grâce?...
-Allons, vieille ficelle, rien qu’une anecdote, je vous rendrai
-l’équivalent...
-
---Vous avez une façon d’insister...
-
---Oui, empruntée à mon voisinage, dites-le, ne vous gênez pas. Mais, mon
-cher, quand un homme marié comme vous s’égare dans un hôtel, il doit
-«casquer», vous savez bien? Casquez-moi une petite histoire, mon chéri?
-Tenez, ça vous portera bonheur pour trouver un éditeur!
-
-Ferdinand avança, sérieux, superstitieux:
-
---Vous fouillez la faiblesse professionnelle comme une poche de gilet...
-Certainement, l’administration fourmille de drôleries, mais qui
-s’effacent presque, en dehors du milieu même. Ainsi, hier, le chef a
-appelé tous les rédacteurs les uns après les autres. J’entre, il lance
-d’abord à voix basse: «la porte est bien fermée? approchez». Saisi
-d’inquiétude, je me penche. Il a la précaution de me préparer, par un
-regard tragique, pour m’empêcher de tomber foudroyé, puis il exhale d’un
-accent terrifié: «Le nouveau fait des fautes!» Traduisez: «Le nouvel
-expéditionnaire fait des fautes d’orthographe», mais je vous défie de
-rendre le colossal de cette confidence.
-
-Une poignée de main. Ferdinand s’esquiva. Au bout de quelques secondes,
-il entr’ouvrit la porte, passa la tête et souffla avec une extravagante
-épouvante:
-
---Le nouveau fait des fautes!
-
- * * * * *
-
-A quelques jours de là, Ferdinand ayant attendu l’encouragement d’un
-beau temps lumineux partit un matin chez l’éditeur.
-
-La serviette de cuir gonflée sous le bras, il éprouvait une émotion
-d’abandon à s’éloigner de la rue Saussure, de son quartier des
-Batignolles. Il allait, d’une impulsion automatique, séparé par un abîme
-de chaque instant écoulé, tel un homme qui va à sa destinée.
-
-Au coin du pont de la Concorde, il s’arrêta; sa femme lui avait donné
-une commission indispensable, à faire dans ces parages. Il chercha
-vainement; toute mémoire était abolie dans sa tête.
-
-Il s’accouda au parapet, à regarder un pêcheur à la ligne, dans un
-bateau. Il pensa: Que ce gros homme est heureux, là, tout seul, avec la
-rivière coulant sous ses yeux et offrant le mystère indispensable à la
-vie! Vraiment, le plaisir matériel est le seul possible. Comme on voit
-bien que ce pêcheur est maître et indépendant! Tout l’univers tient dans
-son bateau; assis sur sa banquette, il tend un dos impénétrable aux
-cris, aux chocs de là-haut. Il possède,--bien placés sous sa main,--une
-trousse d’ustensiles précieux, des boîtes, sa pipe, son tabac, et une
-bouteille au frais dans la boutique à poissons... Est-ce bête de
-poursuivre un bonheur de vanité intellectuelle, pour aboutir à des
-tortures d’amour-propre! Est-ce bête de se rendre pareil à un écorché
-que le moindre signe menace et blesse!... Ah! la vie active, la vie
-manuelle! la campagne, les arbres, les chemins déserts! Ah! cacher sa
-personnalité sensible loin des duretés de la foule!... Le roman était
-fini, le bonheur aurait dû être atteint; ah! bien oui! Le roman fini,
-résultat: la démarche présente qui lui causait des transes au point que
-tout à l’heure, en marchant, il se remontait avec ce raisonnement: «Si
-j’échoue, après tout, personne ne le saura». Voilà le délicieux espoir
-dont il se contentait en définitive: personne ne saurait sa déconvenue.
-
-Il continua son chemin par le boulevard Saint-Germain, lisant avec
-application les mots peints sur les boutiques. Devant le bureau de
-poste, une idée! S’il pouvait se faire accompagner chez l’éditeur; le
-bavardage coupe l’émotion. Il entra dire bonjour à son ancien collègue,
-l’auteur dramatique, victime de la protection de Chaupillard.
-
-En effet, c’était l’heure de sortie du déjeuner. Alors, tandis qu’il
-avait des battements de cœur, il expliqua avec désinvolture:
-
---Je vais déposer un manuscrit; on ne peut que m’accueillir
-cérémonieusement et m’inviter à repasser dans quelques semaines; c’est
-la chose du monde la plus banale.
-
-Puis, pour compléter le «battage», il ajouta en traînant les pieds
-béatement sur l’asphalte:
-
---Mais, parlez-moi donc de l’avancement, dans les Postes. On a beau
-appartenir à une autre boîte, l’avancement, c’est encore le seul sujet
-intéressant.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Depuis deux mois, le roman était déposé.
-
-Pendant quelque temps, on avait eu la bravoure de supporter les chances
-d’acceptation; puis, Ferdinand avait fini par juger son œuvre absolument
-inacceptable; elle devenait vague, nuageuse, avec seulement une
-impression de violence et d’immoralité. Après une effervescence mentale
-où il avait recensé cent fois les meilleures pages du roman,--comme un
-joueur manipule ses atouts,--il les avait perdus un à un, ces beaux
-passages, il n’en retrouvait plus trace.
-
-Et, d’un commun accord, on se taisait sur la réponse attendue. Marthe
-possédait la vertu de ce silence qui respecte, et rend hommage.
-
-Ferdinand occupait ses loisirs du matin et du soir à lire.
-
-La vie régulière, placide et neutre d’une famille d’employés. La
-sérénité s’exagérait même: Ferdinand chantait, sifflait. Il y avait une
-telle affectation «de ne compter sur rien, de n’attendre rien», de
-bavarder en bonnes gens au cerveau routinier, que les enfants,--avec
-leur instinct aussi subtil que celui des animaux chasseurs,--avaient des
-lubies de regarder les murs, le cuivre luisant de la suspension et du
-poêle dans la salle à manger, les gravures encadrées, dans le salon,
-Balzac, Dickens, Tolstoï, comme s’ils enquêtaient: qu’est-ce qu’il y a
-donc de changé ici? qu’est-ce qu’il manque donc?
-
-Et ils scrutaient aussi leur père, comme si sa coupe de cheveux ou de
-moustache était modifiée.
-
-Et, en effet, on leur avait changé leur père. Ferdinand était fait pour
-vivre avec un roman dans la peau. Mais, tant que le premier n’était pas
-casé, il n’avait pas l’élan de commencer le second qui lui rendrait sa
-force d’individualité, son incommensurable égoïsme, son vouloir aveugle
-d’élément.
-
- * * * * *
-
-Le 15 septembre, Marthe dans un accoutrement du dimanche, un peu moins
-élégant que celui de la semaine, partit chez le grand épicier, marchand
-de comestibles du quartier. Elle se plaisait à fêter la gourmandise de
-son mari et des enfants. Petite mangeuse, désintéressée pour son compte,
-elle savourait d’autant mieux le régal des autres; dès le jeudi, elle
-méditait des menus raffinés, en passant devant les étalages.
-
-Au bout d’une heure, voilà qu’elle remonte, brandissant une lettre:
-c’était l’éditeur qui acceptait de publier le roman!
-
-Ferdinand, assis devant sa table, consultait une carte des environs de
-Paris, avec Albert et Georges debout à ses côtés. Elle leur posa le
-papier sous les yeux: vlan! Puis, elle embrassa chacun, défaillante de
-douceur.
-
-Et soudain elle s’exalta, gesticulant, piétinant, devant Ferdinand:
-
---Je savais bien, moi! Je ne disais rien parce que ça n’aurait pas
-avancé les choses, mais enfin, ta fille-mère était si souffrante et je
-l’aimais tant! Ah! ah! je savais bien! Et l’éditeur a accepté du premier
-coup, sans la moindre recommandation; nous allons voir la grimace de
-Chaupillard.
-
-Elle n’avait pas le triomphe modeste; à coups de front rayonnant, elle
-dominait le monde, elle lui imposait la supériorité de Ferdinand, le
-mérite de l’héroïne. Dans l’ivresse du bonheur personnel, Marthe se
-permettait même un peu d’incohérence:
-
---Figure-toi qu’en passant devant les galeries de Monceau,--sans doute
-un pressentiment,--j’avais été tentée par une cravate pour toi! Hein, te
-plaît-elle? C’est la mode ces rayures noires et blanches. Et j’avais
-acheté des plumiers aux enfants... Mais tu ne devineras pas quel gibier
-j’ai dans mon panier?
-
-Ferdinand tenait la lettre de l’éditeur, et il regardait sa femme, il
-lui voyait les mains tout abîmées. Il dit avec un reproche attendri:
-
---Eh bien, et toi? Dans tout ça, qu’est-ce que tu as acheté pour toi? Ce
-fameux boléro à vingt-deux quatre-vingt-dix, dont tu parles depuis trois
-mois?
-
---Ah! j’ai réfléchi; mon collet beige peut encore aller. Ma foi, je ne
-me suis pas décidée à courir jusqu’à l’avenue de Clichy et j’ai bien
-fait: tu vois, c’est moi qui ai eu le plus de chance, c’est moi qui ai
-monté la lettre!
-
-Albert et Georges s’agitaient déjà en créanciers avides; l’acceptation
-de l’éditeur ne signifiait qu’une chose pour eux; encore une surprise à
-Catherine!
-
-Ce fut encore «une semaine de vacances». On avait renoncé à toutes
-sortes d’autres inventions; aucune ne pouvait faire autant de plaisir à
-Catherine. Et, cette fois, elle prenait son enfant, elle l’emportait,
-complètement à elle: ces huit jours, elle les passait près de Dieppe, au
-bord de la mer, chez les parents nourriciers d’un collègue de Ferdinand,
-qui recevaient des pensionnaires, au cours de la saison.
-
-Catherine n’avait à se préoccuper de rien, on avait écrit.
-
-Qu’est-ce qu’on avait bien pu écrire?
-
-Les hôtes étaient là qui attendaient, sur le quai, l’arrivée du train, à
-trois heures après-midi; des braves Normands réjouis, roux et tachés de
-son. Jamais Catherine n’avait vu un épanouissement pareil, un tel
-mélange d’admiration, de familiarité, de reconnaissance:
-
---Ah! bin! que je vous embrasse! dit la femme, vous auriez été ma fille,
-je vous aurais pas mieux reconnue. Et v’là déjà du lait frais tiré,
-quéquefois que c’t’éfant aurait pris soif dans le train; et puis des
-poires et de la galette du pays...
-
---Aussi vrai que j’vous l’dis, fit l’homme, vous arrivez cheux vous,
-dans vot’maison, vous êtes not’Catherine!
-
-Et en effet, des voisins souriaient attendris, émerveillés sur les
-portes, comme, de tradition, lorsqu’un fils vient en permission du
-régiment, ou qu’une fille mariée à la ville amène son premier enfant.
-
-Et le soir de ce même jour, le petit Émile s’endormit n’ayant pas moins
-de cinq bateaux, près du lit sur des chaises, apportés par les marmots
-d’alentour.
-
-Et Catherine songeait, ravie: «Qu’est-ce qu’on avait bien pu écrire?»
-
- * * * * *
-
-Bizarrerie: Griffon ne montra pas un contentement bien net! Certes, la
-publication prochaine le réjouissait, mais on en abusait pour empiéter
-sur son monopole, en ce qui concernait le petit Émile. Et quand les
-Prestal criaient «gare là-dessous! si le livre se vend bien!» il
-ébauchait des rires, des mines qui signifiaient: «N’accaparez donc pas
-seuls tout le bien à faire.»
-
- * * * * *
-
-Le roman imprimé se produisit de par le monde, en couverture jaune
-princière, avec, au front, le nom de son auteur. Les journaux lancèrent
-un cortège d’annonces; une place en premier rang, chez les libraires,
-fut accordée au nouveau venu.
-
-Le mois d’octobre offrit le règne complet des saisons à la famille
-Prestal. Quand Ferdinand et sa femme, descendus de leur logis, mettaient
-le pied dans la rue, ils aspiraient tout à la fois des sèves de
-printemps, des splendeurs d’été, des richesses d’automne, des vigueurs
-d’hiver. Ils exhalaient un souffle jouissant qui éparpillait leur
-personnalité en possession de la ville entière.
-
-On sortait chaque soir après dîner, chaque dimanche dès le déjeuner; la
-fête nécessaire était d’aller voir comment le roman se comportait à la
-devanture des boutiques. Albert et Georges comptaient et se disputaient:
-
---Ça fait déjà huit fois qu’on le voit.
-
---Pas vrai, ça fait neuf.
-
-Ferdinand, jovial, entraînait Marthe par le bras:
-
---Reluquons-nous dans les glaces... par ici, les enfants, n’oublions pas
-Achille!
-
-Et il parlait à lèvres fines, comme s’il se moquait agréablement d’un
-camarade:
-
---Quand on a un livre exposé, les rues à libraires vous sont parentes;
-elles dégagent un agrément affectueux; les maisons paraissent
-intelligentes; vous êtes dans l’atmosphère de prédilection. Et vous
-faites partie de Paris autrement que le commun des habitants; vous êtes
-«de la représentation», les autres sont «du public». En marchant, vous
-sentez votre propre poids s’ajouter à l’importance de la grande ville.
-
---Je me rends compte, disait Marthe plaisamment, avec une solide
-affirmation du coude... Et tiens, devant ces cafés boulevardiers où
-l’élite fait galerie, on perçoit une solidarité...
-
---Oui, j’examine... prêt au salut confraternel.
-
- * * * * *
-
-Dans le courant quotidien de la vie, la publication réalisée était comme
-une investiture d’autorité qui faisait saillir le caractère.
-
-A l’administration, Ferdinand connaissait quelques garçons de bureau à
-qui, auparavant, il donnait d’aventure une poignée de main,--sans
-chercher ni éviter,--selon les rencontres dans les couloirs et les
-escaliers. Maintenant, il pensait à ne pas négliger le personnel en
-livrée; il ralentissait, il se retournait, il articulait plus posément:
-«Bonjour, Briou, bonjour, Jolly, ça va?» Il serrait les doigts
-vigoureusement.
-
-Et Marthe à l’ouvroir! Une femme avait-elle la tête si malpropre que
-personne ne voulût la peigner--quoique le peignage fût un service que
-les hospitalisées se dussent réciproquement,--Marthe maintenant ne
-pouvait s’empêcher d’approcher, les mains offertes, et de demander avec
-une cordialité naturelle:
-
---Si vous voulez me permettre, justement j’ai le temps...
-
-Dans la cour de l’école, Georges et Albert, les deux mains dans les
-poches,--à la bousingot,--disaient aux copains sur un ton de supériorité
-négligente:
-
---Papa a fait un livre plus gros qu’une Géographie, avec une couverture
-jaune.
-
---Zut, alors! ce qu’il doit être barbant, ton père! exclamait un
-appréciateur.
-
---Mais pas un livre d’école, mon vieux, un livre pour les grandes
-personnes, ripostait Albert.
-
-Et Georges déclarait:
-
---Non, papa n’est pas trop embêtant; il ne vous le raconte pas son
-livre. Seulement, le matin et le soir il écrit, et il ne vous répond pas
-quand on lui parle, voilà tout.
-
---Ou alors, continuait Albert, à dîner, maman dit: «J’ai envie de leur
-acheter des chaussures à boutons, puisqu’ils cassent leurs cordons tous
-les jours?» Papa tend son assiette et répond: «Oui, encore un peu».
-
-Mais une fois que Georges racontait sans malice:
-
---Devant sa table, il serre ses épaules et il renifle vite, vite, comme
-quand on va pleurer, et son dos saute des grands coups...
-
-Albert devint pourpre et, terrible, lui lança une claque:
-
---Pas vrai, monsieur!
-
-Georges, hargneux d’habitude, ne se rebiffa pas. Il avait compris.
-
- * * * * *
-
-A la maison, on se sentait une famille forte; on appuyait du regard sur
-l’entourage avec bien-être, comme on se câline à un oreiller. Plus de
-nervosité, plus d’agacement: on parlait avec tolérance, comme des gens
-maîtres du présent, sûrs de l’avenir.
-
-Les enfants, dans leur chambre, se livraient à des jeux frénétiques,
-impliquant des écroulements de chaises et des hurlements: «Vive
-Catherine!»
-
-Ferdinand, devant ses paperasses, riant sous cape, murmurait:
-
---Qu’est-ce qu’ils ont encore cassé! Ah! les rossards, c’te joie! en
-v’là deux au moins qui se rattrapent de la continence imposée par le
-roman.
-
-Puis, très haut, sans se déranger, à travers les pièces, il menaçait:
-
---Attendez un peu, vous deux, maintenant que j’ai fini, je vais vous
-faire faire des problèmes tous les soirs.
-
-Georges prenait une mine inquiète.
-
-Albert, plus roublard, haussait les épaules:
-
---Il en a déjà recommencé un autre...
-
- * * * * *
-
-La Toussaint arrivant, les libraires cessèrent progressivement
-d’afficher le roman. La poste n’apportait plus de coupures de journaux.
-
-C’était novembre, la saison grise, les rues désagréables, les jours sans
-ampleur. L’aise diminuait. Ferdinand, qui réunissait les éléments de son
-second ouvrage, ne trouvait plus la richesse entrevue.
-
-Les visites de Chaupillard, interrompues pendant un mois, reprenaient
-une régularité de mauvais augure.
-
-Ah çà! maintenant que le roman était édité, est-ce que ce n’était pas
-une affaire finie? Est-ce que Ferdinand n’avait pas répondu de sa
-prétention aux yeux du monde? Est-ce que les Prestal n’étaient pas des
-gens libérés, pouvant vivre bravement sur un acquit légitime?
-
-Chaupillard dégagea bien vite le sens de cette nouvelle inquiétude.
-Renversé dans un fauteuil, les jambes croisées, il tirait les
-désillusions par bouffées de son cigare fastueux:
-
---Parbleu! écrire, éditer, c’est un bel acompte. Mais il reste à être
-lu, à être accepté par le public, à propager un effet. Sans effet
-produit, vous n’existez toujours pas... J’ai demandé par-ci, par là, si
-votre livre se vendait; mon cher, la foule imbécile n’a pas changé.
-
-On niait l’inquiétude, on envoyait promener Chaupillard avec ses
-histoires de brigands.
-
-Mais on se confia à Griffon, un soir que, sans être attendu, il vint
-«tailler une bavette» après dîner.
-
-Son roman, à lui, allait de mal en pis; et la bienveillance blessée de
-son visage barbu, aux traits longs, incitait aux effusions chagrines,
-comme si l’on ne pouvait mieux vider sa peine que sur un homme déjà
-affligé.
-
- * * * * *
-
-Marthe et les enfants poussaient toujours une exclamation ravie quand il
-arrivait inopinément: c’était de l’amitié, de l’intelligence qui
-entrait. Bien mieux! la concierge le regardait avec intérêt, ainsi
-qu’elle devait faire au théâtre des Batignolles, pour le personnage à
-rôle justicier. Tandis qu’il montait, elle avait un visage à reflet
-significatif: «Je vous connais, vous êtes un brave homme; on va être
-content de vous voir.»
-
-Albert et Georges l’apitoyaient habilement les jours de punition: il
-imitait leur écriture et les aidait à copier leur pensum. En temps
-heureux, bien entendu, ils se faisaient un jeu de cette compassion; ils
-annonçaient faussement des misères pour pouvoir lui rire au nez. Alors,
-lui, qui n’était pas dupe, leur donnait la comédie.
-
---Monsieur Griffon, j’ai eu cent vingt mauvais points à l’école! criait
-Albert.
-
-Griffon, de stupeur navrée, laissait choir son chapeau sur le tapis du
-salon.
-
---Et moi, j’ai été en retenue pendant douze heures! clamait Georges.
-
-Alors Griffon tombait en désagrégation sur une chaise, et appelait des
-soins immédiats:
-
---Vite! une absinthe et _l’Intransigeant_!
-
-Son adaptation cordiale aux circonstances foncièrement triviales
-atteignait parfois à l’antithèse grandiose, à cause de son extérieur
-distingué inchangeable, à cause de cette évidence qu’il était un
-aristocrate né.
-
- * * * * *
-
---Eh bien! mon pauvre vieux, dit Ferdinand avec un rire découragé, je
-crois que mon livre ne tardera pas à être enterré. Au point de vue
-«public», je n’aurai rien obtenu.
-
-Griffon, assis dans la salle à manger, planta ses coudes sur la table
-avec force:
-
---Je ne te comprends pas... Il ne doit exister qu’un raisonnement pour
-ta conscience d’auteur: l’œuvre a une valeur déterminée; aucun fait
-accessoire ne peut rien lui ajouter, ni rien lui retirer: qu’il se vende
-cent mille exemplaires, ou qu’il s’en vende dix, en tout.
-
-Ferdinand contesta:
-
---Qu’est-ce qui me prouve que mon roman a la signification désirée? Si
-seulement je voyais quelqu’un qui ait été influencé.
-
-Marthe qui suivait la conversation, en cousant des boutons, réclama:
-
---Il n’arrive presque jamais que l’on constate soi-même l’effet de sa
-pensée dans le monde.
-
-Griffon avait croisé les bras, il regardait Ferdinand fixement, les
-mâchoires serrées. Il lâcha presque brutalement:
-
---Eh bien, si tu veux le savoir, je te dirai que ton roman a beaucoup
-influencé des gens de ta connaissance.
-
-Il se leva, fit des pas, comme un homme sous le coup d’une émotion.
-
-Marthe avait cassé son aiguille; légèrement elle avait pâli, puis rougi.
-
---Ah parbleu! toi! admit Ferdinand sans aucun enthousiasme.
-
---Eh! dit Griffon radouci, mais la voix singulièrement altérée, tu as
-peut-être tort de trouver sans intérêt l’effet de ton œuvre sur tes
-amis.
-
---Dans tous les cas, déclara Ferdinand sans plus de perspicacité, il y a
-ceci de chagrinant que notre projet, si le livre se vendait, était de
-rendre son enfant à Catherine. Elle aurait travaillé seulement pendant
-les heures de l’école maternelle, nous aurions complété son salaire
-insuffisant.
-
-Plusieurs gestes de Griffon signifièrent: «Ne vous occupez donc pas de
-ça», puis quelques paroles embarrassées s’ajoutèrent:
-
---Écoutez, le petit Émile... c’est plutôt moi... Mais je demande crédit
-quelque temps encore.
-
-Il se balançait, piétinait, passait la main sur son front; il avait
-besoin d’espace.
-
---Tu te plains que ton livre ne soit plus en étalage, viens avec moi
-jusqu’aux grands boulevards. Il n’est que huit heures, les libraires ne
-ferment pas avant dix heures. Je connais assez Dufloury pour obtenir
-qu’il remette ton bouquin en bonne place.
-
---Va, conseilla Marthe, puisque nulle part on ne peut se dispenser de
-recommandations.
-
---Et les libraires peuvent énormément pousser un livre, affirma Griffon;
-une clientèle importante achète par correspondance: «Envoyez-moi un
-roman nouveau».
-
---Je sais, dit Ferdinand qui mettait son pardessus; mais il y a beaucoup
-de lectrices qui précisent: «Choisissez-moi un roman conforme à mon
-propre cas sentimental,--un roman sans personnages misérables, etc.»
-
-La soirée s’étendait mollement; un souffle d’air attiédi chassait la
-crudité de novembre, comme une main douce s’allonge pour enlever les
-plis du drap où l’on dormira. C’était l’été de la saint-Martin, un temps
-à regarder les boutiques, à flâner, la pensée flottante, la tête levée
-vers des lointains invisibles. La terrasse des cafés était peuplée comme
-au mois de septembre.
-
-Ferdinand, plus petit que Griffon, prenait son bras, par habitude
-cordiale.
-
-Ils s’arrêtèrent au libraire du boulevard de la Madeleine, souriants
-comme des enfants devant un bazar de jouets. Sur un éventaire extérieur
-s’étageaient dix rangées de couvertures multicolores; la gamme des
-jaunes dominait, les titres d’encre noire brillante grésillaient sous
-les réflecteurs; des enluminures mordorées semblaient faire une
-concurrence d’appel aux jupons fanfreluchés en promenade sur le même
-trottoir.
-
-Après une première inspection, Ferdinand désigna du doigt une pile
-d’exemplaires pareils:
-
---Voici l’ouvrage de Dussarbé. À la bonne heure, vingt-neuvième édition.
-
-Griffon cligna aux becs électriques, l’accent restrictif:
-
---J’admire, en Dussarbé, le bénéficiaire des civilisations arrivé à ce
-degré de raffinement qu’il exhale les plus nobles cris de vibration
-sincère devant les peintures, les sculptures, les poèmes, les opéras,
-les monuments historiques; mais dans la vie, dans la rue, rien ne
-l’intéresse; la souffrance «nature», sans la mise en scène de l’art, lui
-échappe. Et son émotion magnifique n’est pas en chair... Tu ne m’écoutes
-pas?
-
-Ferdinand soulevait machinalement des couvertures jaunes à portée de sa
-main:
-
---Si, marchons, dit-il d’un ton pensif en reprenant le bras de Griffon.
-Je me rappelle une histoire de Catherine, dont je n’ai pas voulu tirer
-parti.
-
-Ils allèrent lentement, regardés, regardants, devant les brasseries.
-Ferdinand traînait ses pas, comme si l’anecdote s’arrachait
-difficilement de l’asphalte même.
-
---Un matin, Catherine longeait le quai d’Orsay, portant son enfant,
-le premier, qui tortillait son cou et mâchait le vide. Il
-propageait,--dit-elle,--une lamentation animale de si loin venue et si
-loin s’en allant, que les bêtes mêmes y étaient sensibles: les chiens
-s’inquiétaient, les vieux chevaux, absorbés au miroir du ruisseau,
-levaient leurs grosses paupières. Catherine se hâtait vers je ne sais
-quel secours. Un monsieur à lunettes d’or suivait le même chemin en
-lisant, et voilà qu’il pleurait, et voilà qu’à cause de ses verres
-brouillés par les larmes, il faillit être renversé par une voiture, à la
-traversée du pont. Catherine le remorqua de son bras libre, l’échoua sur
-un banc. Il remercia, regarda l’enfant plaintif, hocha la tête et montra
-le livre mi-fermé où son doigt gardait la page: la mort de Carthage. Et
-vite il se remit à lire, en soupirant.
-
-Griffon sentit au bras de Ferdinand un tourment.
-
---Catherine nous a raconté cela d’une voix douce et réfléchie; et elle a
-conclu: «C’était bien triste; ce monsieur avait une figure pâle, et le
-collet de sa redingote, pas brossée, était plein de pellicules; sans
-doute qu’il n’avait plus de famille». Et Catherine, soulevant par excuse
-son épaule où posait ce jour-là l’enfant moribond, a dit encore très
-bonnement: «Quoi faire?... je sais seulement que j’ai pas pu m’empêcher
-d’essuyer une de ses larmes roulée sur le revers de sa redingote, à ce
-pauvre monsieur».
-
---Entrons chez Dufloury, dit Griffon.
-
-Le libraire, très empressé, déterra le livre de Ferdinand, et le fit
-exposer à l’extérieur.
-
-Comme toujours, chez Dufloury, plusieurs habitués péroraient au milieu
-de la boutique: un homme de lettres encore inédité, un ancien papetier,
-un habitant du quartier ayant acheté un livre, deux années en ça, et
-depuis lors, visiteur assidu; enfin, un sexagénaire en redingote et
-chapeau de soie, chevalier de la Légion d’honneur, petit, sec, teint,
-cramoisi de visage, l’air irascible et suffisant. Griffon le salua:
-
---Mes compliments, vous florissez depuis que vous avez pris votre
-retraite.
-
-Le personnage vira, le temps de clamer:
-
---Fichtre oui! soyez tranquille, j’en jouirai de ma pension.
-
-Puis il se remit à gesticuler devant ses interlocuteurs:
-
---Hâtons-nous de combattre cette utopie monstrueuse du droit à la vie:
-nous ne devons la vie à personne!
-
-Ferdinand tira Griffon à l’écart:
-
---Oh! mais ce refus est merveilleux dans la bouche d’un retraité: nous
-ne devons la subsistance à personne...
-
---Attends, je vais jouer au contradicteur, répondit Griffon.
-
-Au lieu d’écouter la discussion, Ferdinand se planta sur le seuil de la
-boutique, à regarder l’étalage des livres, les flâneurs, les acheteurs
-et le commis-libraire.
-
-«Tiens, remarqua-t-il, quelle quantité de titres émoustillants: _l’Amour
-épileptique_; _Tiers-partage_; _les Fastes de la volupté_. Ou alors, des
-ouvrages signés de noms aristocratiques: _les Flirts élégants_; _le Parc
-aux étoiles_.»
-
-Une fine main gantée saisit _Tiers-partage_. Un jouvenceau hésita
-longtemps entre _l’Amour épileptique_ et un autre roman dont le titre se
-faufilait entre des esquisses grivoises. Deux exemplaires de _la Vie en
-habit noir_ furent vendus coup sur coup. Un monsieur, genre clergyman,
-prit une Revue, la posa sur un livre orné d’une frimousse de servante et
-intitulé _les Péchés du patron_, feuilleta d’autres publications à
-droite et à gauche, puis ramassa et paya la Revue et le livre dissimulé
-dessous.
-
-Ferdinand rapetissait des yeux narquois:
-
-«La littérature licencieuse et la littérature mondaine accaparent les
-faveurs du public.»
-
-Mais son observation se porta vers la foule qui s’écoulait en deux
-courants inépuisables bordés par les kiosques et les arbres et par les
-terrasses lumineuses. On reconnaissait des gens de sport, d’argent, des
-gens d’animalité, d’élégance, des gens d’apéritif, de courses, de
-café-concert. Ferdinand fut frappé de l’infime proportion de passants
-attirés par la boutique de Dufloury:
-
-«Dire qu’il y a là une majorité à qui l’idée d’acheter un livre est
-aussi étrangère que celle d’acheter le mont Blanc! La plupart même de
-ces boulevardiers ne savent pas qu’il y a un libraire à côté du café des
-Italiens, ils ne voient qu’un certain nombre d’établissements et pas
-d’autres. Et dire que l’acheteur des livres les plus bêtes accuse déjà
-une supériorité sur le non-liseur!»
-
-Dans la boutique, la discussion s’animait derrière Ferdinand; il
-percevait la voix coupante du retraité, la voix souriante et posée de
-Griffon.
-
-La réflexion de Ferdinand dévia:
-
-«Dire que les gens à opinions politiques les plus grotesques
-représentent déjà une élite par rapport aux imbéciles étanches, aux
-débauchés, aux hommes de proie fermés à toute conception générale.»
-
-Il pivota:
-
---Dis donc, Griffon, si nous continuions notre promenade?
-
---Voilà, voilà; au revoir, messieurs.
-
-Les deux amis durent imiter la lenteur des couples qui se complaisaient
-à défiler devant les guéridons chargés de consommations.
-
---Hein! dit Ferdinand avec envie, le livre de Gestant atteint la
-quarante-deuxième édition, et pourtant ce seigneur de lettres ne nous
-peint que des souffrances d’amour-propre, des querelles de vanité, les
-seules émotions qu’il puisse connaître pour de bon et qui, vraiment,
-n’ont pas une portée incommensurable... Tiens! qu’est-ce qu’il y a donc
-d’arrivé?
-
---Rien du tout, c’est l’entr’acte des Variétés.
-
---Ah! Margelin, comment ça va-t-il?
-
-Margelin était un cousin de Ferdinand, un des parents avec lesquels les
-relations avaient presque cessé, faute de préoccupations communes. Il
-tenait des contremarques à la main; ses quatre enfants l’entouraient (il
-était veuf); deux filles, deux garçons, âgés, l’aîné d’une dizaine
-d’années, la plus jeune de cinq ans; ils portaient des bérets et des
-tabliers noirs pareils: figures pointues, pâlottes, avec des yeux trop
-brillants.
-
---Ça boulotte, dit Margelin. On m’a donné deux places pour les Variétés;
-alors au premier acte je suis entré avec Henriette, maintenant pour le
-deuxième acte, c’est le tour de Gaston; chacun verra un acte; ils
-restent trois à m’attendre là sur le banc, justement il ne fait pas
-froid. Il y a cinq actes; comme Henriette est la plus petite, c’est elle
-qui en verra deux: le premier et le dernier.
-
-Ferdinand approuvait de la tête.
-
-Margelin continua:
-
---Mais je voulais vous écrire pour vous féliciter; votre livre a été
-annoncé sur le journal; bien entendu, je l’ai acheté; c’est rudement
-tapé!
-
-Ferdinand, électrisé de voir un acheteur-admirateur, devint
-immédiatement cordial et empressé:
-
---Excusez-moi si je ne vous l’ai pas envoyé, l’éditeur ne m’a donné
-qu’un très petit nombre d’exemplaires...
-
---Vous plaisantez, répliqua Margelin; les livres sont faits pour être
-vendus, et si j’étais plus riche... Ah! la sonnerie! Je remonte avec
-Gaston, c’est ton tour, Gaston... Au revoir, et mes compliments à ma
-cousine Marthe.
-
---Qu’est-ce qu’il fait? demanda Griffon après quelques pas.
-
---Garçon livreur, cent sous par jour.
-
-
-
-
-XV
-
-
-En dehors des courtes annonces proprement dites, et en dehors de
-quelques lignes insignifiantes publiées par les revues littéraires en
-guise d’accusé de réception, un seul article marquant fut écrit sur le
-livre de Ferdinand.
-
-Le maître critique, signataire de cet article, professait hautement que
-l’œuvre doit être jugée avec l’homme et avec son milieu.
-
-A certaines maladresses, à certains défauts d’aise et de couleur, il sut
-deviner la condition moyenne de Ferdinand Prestal et il la dénonça
-intègrement. Il fit voir le style «pas riche», comme l’auteur, sans
-doute; l’aménagement du roman, trop modeste, comme l’habitacle de
-l’auteur; les événements un peu trop bornés, à cause du cercle restreint
-où se mouvait l’auteur et il paria que l’historien des malheurs d’une
-bonne n’avait jamais eu de domestique. Alors, la griffe du maître,
-derrière Prestal, alla trouver sa femme: il y eut des phrases, qui, d’un
-crochet heureux, surent saisir les trop simples atours de la petite
-bourgeoise, il y eut des miroitements qui dévoilèrent les rites
-vulgaires de l’office familial. Après cette mise en valeur, le maître
-dégagea en gros relief le souci «de générosité humaine» attaché à chaque
-page du roman et, par une péroraison savoureuse, il loua gaiement le
-brave Prestal de s’être tant dépensé pour secourir et «embrasser» le
-monde.
-
-Ferdinand et sa femme rougirent devant les trouvailles de mots, et ils
-furent forcés de descendre tout à fait de leur rêve littéraire et de
-voir la réalité autour d’eux.
-
-A l’administration, Ferdinand avait baissé au dernier degré dans
-l’estime de ses chefs, car, maintenant, une preuve existait «qu’il
-s’occupait en dehors du bureau». Son tort était flagrant, définitif; on
-n’avait pas lu son roman, on n’en voulait rien connaître; quelle que fût
-l’œuvre, un fait restait acquis: «M. Prestal ne pouvait pas être un
-employé sérieux dans ces conditions-là.»
-
-D’autres ennuis se présentèrent. Peu de temps après la visite chez
-Dufloury, un après-midi, dans le couloir du bureau, Ferdinand dit à
-Griffon plaisamment, sans intention précise:
-
---Vois-tu, mon vieux, il faut vivre des romans, mais ne pas en écrire.
-
-Griffon eut un sursaut, et il sourit singulièrement:
-
---Ah bah! tu as raison... Par exemple, moi, avec mon malheureux
-ménage...
-
---Il ne s’agit pas de ça, protesta vivement Ferdinand. Je pensais à toi,
-mais à un autre point de vue: les divers éclairages de ta figure affinée
-prouvent que tu dois fomenter intérieurement d’intenses chapitres de
-roman.
-
---Je maintiens! Tu as raison: il faut vivre son roman, c’est-à-dire le
-poursuivre et le conclure en action, reprit Griffon changé, le front
-durci. Mon vieux, tu viens de me décider... la preuve, c’est
-qu’aujourd’hui même je demande un congé illimité; je ne sais pas... je
-pars en voyage. On me verra de temps en temps... c’est-à-dire que si je
-ne viens pas chez toi, eh bien, en toute amitié, je te demanderai de ne
-pas t’occuper de moi, de ne pas t’informer de ce que je deviens...
-
-Et, malgré les remontrances affectueuses de Ferdinand, Griffon s’était
-effectivement mis en congé le jour même.
-
-Il ne manquait plus que cela pour désemparer les Prestal: le meilleur
-ami disparu, sans explication!
-
-Par ailleurs, le travail littéraire de Ferdinand ne marchait pas à
-souhait. «Mon nouvel ouvrage s’emmanche difficilement», disait-il. Une
-sorte d’adversité générale semblait l’influencer; grand liseur de
-gazettes, il constatait qu’une persécution triomphante se levait, dans
-la plupart des pays, contre le progrès. Alors, inquiet, mécontent, il
-ruminait des articles amers,--faits dans sa tête sans les écrire,--sur
-les événements quotidiens de la vie publique. Sa force de personnalité
-se dispersait, fonctionnait à vide. Chaupillard enchanté donnait à fond
-dans les vitupérations politiques; il venait chaque après-midi remplacer
-Griffon pour la causerie, sur le coffre du couloir.
-
-Tout allait mal. Les crémiers de Vaugirard, las de répéter «que l’on n’a
-pas le droit de faire des grimaces quand on est chez le monde», avaient
-renvoyé Catherine Bise, peu après la Toussaint. Ils regrettaient, mais
-ils avaient épuisé toutes les admonestations: «Ça coûte si peu d’avoir
-la mine enjouée,--et il ne suffit pas qu’une servante fournisse le
-travail voulu pour l’argent, il faut encore quelque pétulance par-dessus
-le marché,--comme le crémier lui-même ajoute des paroles gracieuses au
-beurre et au lait qu’il vend.»
-
-Catherine avait changé de patrons deux fois en quinze jours. Plus de
-lettres, plus de visites rue Saussure, et voilà que l’on avait perdu sa
-trace! Ferdinand et sa femme n’osaient plus parler d’elle,--d’abord ils
-étaient navrés de la réalité cruelle ironiquement substituée à leur beau
-projet--puis on sentait approcher cette fin de drame: Catherine, déjà si
-déchue aux yeux du monde, allait déchoir encore!
-
-Chaupillard, quant à lui, n’en doutait pas:
-
---Parbleu! l’histoire d’une bonne aboutit toujours au chapitre du crime.
-
-Marthe abandonna toute hostilité: ce fut elle-même qui pria Chaupillard
-de vouloir bien essayer une de ces enquêtes où il excellait. Mais ce fut
-Chaupillard qui resta gêné par l’accent vrai et touchant de
-réconciliation.
-
-Incapable de préciser ses sentiments à l’égard de Marthe, ensorcelé
-pourtant, il se mit en campagne avec un zèle de preux chevalier. Il ne
-tarda pas à faire hommage d’un précieux butin:
-
---Rien d’étonnant à ce que Catherine eût disparu; elle avait volé! Cette
-Catherine aux yeux timides! Oui, le mois de nourrice n’étant pas payé
-entièrement, cette Catherine, sans ressources, était allée rôder et elle
-avait volé son enfant! Elle l’avait pris, elle s’était sauvée avec!...
-Parbleu, le coup des vacances l’avait corrompue!
-
-Ensuite les renseignements s’obscurcissaient. On savait pourtant qu’elle
-avait travaillé plusieurs nuits dans une imprimerie de journaux.
-
-Et les Prestal s’étaient figuré que le roman publié allait éclairer et
-réjouir leur vie! C’était gai autour d’eux! Par une singularité
-inexplicable ils n’apprenaient que des événements accablants qui
-semblaient toucher par quelque rapport à l’œuvre de Ferdinand, et en
-souligner l’insuccès. Dans leur maison même...
-
-Les voisins du troisième étage recevaient en pension de jeunes étrangers
-fournis par une «Institution»; ils se procuraient, pour le service, des
-orphelines de campagne lointaine; ils tenaient absolument aux
-orphelines. Périodiquement, tous les trois mois environ, on entendait
-dans l’escalier des pleurs, des gros pas lourds, des heurts sourds, une
-malle ou une tête cognée aux murs...
-
-Cet incident connu, arrivant à sa date, un après-midi, rendit malades
-Ferdinand et Marthe; un tremblement les saisit, dix fois ils
-s’approchèrent de la porte, l’entr’ouvrirent, la refermèrent. Puis, tout
-à coup:
-
---Que font donc les enfants?
-
-Albert et Georges étaient assis dans leur chambre, immobiles, comme en
-pénitence.
-
---Eh bien, vous ne pensez donc pas à goûter?
-
---On n’a pas faim.
-
-Allons, bon! Voilà les enfants qui se mêlaient aussi d’être malheureux!
-A qui la faute s’ils perdaient la suprême insouciance de leur âge? Bon
-dieu de sort, c’était le comble! S’ils avaient déjà la sensibilité si
-développée, la vie leur réservait bien de l’agrément!
-
-Survint Chaupillard; on lui conta l’affaire et, dans un besoin
-d’expansion, on s’oublia jusqu’à lui avouer enfin les rêves et les
-désillusions de ces derniers temps.
-
-Aussitôt, il sembla qu’une impulsion délirante se déclenchait en
-Chaupillard:
-
---Ah! ah! Vous ne m’avez jamais donné le change, malgré votre
-persistance à nier vos déboires!... Vous auriez dû prendre acte de mes
-prédictions! L’ai-je pas déclaré dès le commencement? ce n’est pas le
-roman qui améliorera le sort de Catherine, ni de personne.
-
-Sa réussite de prophète l’endiablait et, par ailleurs, il atteignait une
-période d’évolution. Depuis l’automne, ses parents fâchés lui avaient
-supprimé les subsides, parce qu’il projetait d’épouser une femme
-divorcée. Il vivait d’un emploi auxiliaire dans une mairie; il
-débarquait rue Saussure ayant mal mangé, transi de froid, presque mal
-vêtu, en demi-saison, le nez rouge, les pommettes blêmes.
-
-Il n’avait plus l’intention formelle d’accabler les Prestal, au
-contraire, depuis la disparition de Griffon, la place vacante «d’ami
-bienveillant» tentait sa vanité et il inclinait à faire sienne la cause
-de Ferdinand, écrivain méconnu, de façon à venger à la fois ses propres
-mécomptes et ceux d’un confrère.
-
-Maintenant, sa verve très curieuse parodiait le style de Ferdinand, par
-amertume et par solidarité. Il démolissait et soutenait le «roman» tout
-ensemble; il en portait fidèlement un exemplaire dans son pardessus, et
-il tapait sur sa poche à chaque instant, pour fortifier ses
-imprécations.
-
-Ce jour-là, debout au milieu du salon, les bras croisés, il modula un
-rire acerbe et compatissant:
-
---Pas possible! les Prestal avaient vu en imagination «l’aurore du
-mieux» derrière le roman! Il aurait fallu d’abord que le livre de
-Ferdinand agît sur la saison: l’hiver atrocement rigoureux charriait les
-crimes et les suicides. La tristesse du ciel ajoutait encore à la
-tristesse causée par l’immoralité croissante: des familles d’ouvriers,
-jusqu’alors honorables, n’avaient pas payé leur terme! Les tribunaux ne
-suffisaient plus à condamner assez vite. Ah! le machinisme avait encore
-bien des progrès à faire de ce côté-là!... Mais, bonté divine! qui donc
-aurait acheté des livres? On achetait des revolvers et des chaînes de
-sûreté.
-
-Il se mit à fouler le tapis, adressant des mouvements de tête à Marthe,
-à Ferdinand, à la bibliothèque, au poêle, aux enfants, à la table, comme
-fait un bateleur au cercle des badauds.
-
---J’ai été obligé de rassurer mes bons parents: le froid nettoie les
-rues; le nombre des vagabonds nocturnes diminue étonnamment. Seulement
-voilà: le froid ne fait pas de distinction; parmi les sergents de ville,
-les grands, blonds, minces gèlent sur pied comme des géraniums; le
-matin, les balayeurs en ramassent autant qu’ils veulent dans les
-encognures des portes cochères...
-
-Les Prestal protestaient en vain:
-
---Nous ne comptions pas que le roman allait changer la face du monde;
-nous avions surtout de chères espérances pour Catherine.
-
-Chaupillard n’en démordait pas:
-
---Justement! Catherine sauvée, réhabilitée, rétablie dans le bonheur,
-et, par elle,--implicitement--par cet exemple contenant l’infini en
-puissance, toutes les Catherine Bise, toutes les filles-mères, toutes
-les femelles esclaves relevées, rétablies dans un droit proclamé, dans
-une possibilité prouvée!... On le voyait bien, vous ne connaissiez pas
-de limites.
-
-Et Chaupillard faisant des grands bras, de l’emphase, ne s’apercevait
-pas qu’il vibrait lui-même, qu’il _regrettait_ lui-même.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, il arriva à la même heure; Ferdinand et Marthe
-l’accueillirent avec un sentiment mélangé de plaisir et d’inquiétude; il
-avait le regard instable de la veille.
-
---Je sors de ma mairie; j’ai fait une séance supplémentaire... Des
-familles entières succombent à la gelée. Alors...
-
---Voulez-vous un peu de thé? offrit Marthe, qui le voyait grelotter
-contre la cheminée.
-
---Non, merci... Alors, devant l’accroissement de la mortalité,
-l’Assistance publique et la Compagnie des Pompes funèbres rivalisent de
-zèle. Les médecins chargés de constater les décès indigents
-diagnostiquent à tour de bras: phthisie pour les adultes, pneumonie pour
-les vieillards, athrepsie pour les gosses. Et moi, donc! j’ai ma part
-d’héroïsme...
-
-C’était vraiment du délire; Chaupillard vint brusquement poser sa main
-sur l’épaule de Ferdinand qui souriait, assis contre la table. En
-témoignage de solidarité, il se bafouait lui-même, comme bureaucrate:
-
---Les employés descendent un acte mortuaire en cinq minutes; ils vous
-alignent leurs douze clients à l’heure... Ah! ils rendent service,
-ceux-là; ils ne font pas de la littérature!
-
-Afin d’enrayer ce débordement, Ferdinand demanda des nouvelles du
-mariage projeté, de l’opposition signifiée par les parents.
-
-Mais, là-dessus, Chaupillard ne voulait pas livrer de détails; il
-hochait la tête:
-
---Parfaitement! Je me marierai dès que les délais du divorce le
-permettront.
-
-Il lorgnait Ferdinand et Marthe avec défi, ou bien avec une joie
-moqueuse, donnant à entendre qu’ils seraient rudement étonnés, à ce
-moment-là. Puis il reprenait son ironie, marchant d’un angle à l’autre,
-comme pour en combler le salon:
-
---Et les journaux le constatent: devant les registres sans lacunes,
-devant les monceaux d’imprimés remplis et classés, devant les totaux
-savamment établis, manifestement exacts, la nation réconfortée pense que
-la statistique aura toujours le dessus! Devant tout ce travail, en
-présence de cette fièvre «d’être à jour», de ce défi à la mort, un mot
-part du cœur à l’adresse des plumitifs défenseurs de l’intérêt général:
-«les braves gens!»... Jamais un roman ne donnera ce frisson attendri!...
-Et puisque, malgré l’héroïsme de l’administration, le froid et ses
-désastres persistent, le gouvernement lui-même intervient: il répand des
-croix, des gratifications dans les bureaux, et il faudra bien que le
-mois de mai fasse le reste!
-
- * * * * *
-
-Chaque jour, Chaupillard apportait la même disposition d’esprit.
-Ferdinand et Marthe gardaient cette impression que ce n’était plus un
-méchant homme: il souffrait de froid, de famine, et il souffrait aussi
-d’être un raté de l’art et un raté de l’affection.
-
-Symptôme irrécusable: Albert et Georges ne le fuyaient plus; lorsque
-certains éclats de voix parvenaient à leur chambre, ils disaient:
-
---Allons voir carapater monsieur Chaupillard.
-
-Ils se postaient à l’entrée du salon; ils s’amusaient de voir
-Chaupillard taper sur sa poche:
-
---Le seul moyen de rendre service au peuple avec les livres, c’est de
-les brûler comme chauffage!
-
-Ils s’effaçaient et pouffaient à leur aise dans la salle à manger.
-Chaupillard «carapatait» en effet; il vociférait contre le Dickens,
-contre le Balzac, il montrait le poing devant Ferdinand. Il parlait de
-côté à Marthe, comme si deux impressions, l’une aimable, l’autre
-rancunière, lançaient et retiraient son regard.
-
-Un soir, il arriva passé neuf heures; il jeta sur la table un numéro de
-la _Revue du Progrès_.
-
---Encore une consolation, ricana-t-il; tandis que la littérature sombre
-dans le néant, la science officielle triomphe,--comme la statistique.
-
-Cette énigme formulée, il ralluma difficilement un piètre cigare; des
-phrases banales furent dites, on ne voulait pas l’exciter. Marthe alla
-coucher les enfants; aussitôt il entreprit Ferdinand, d’une voix
-assourdie:
-
---Les bonnes fortunes sont pour rien, mon cher! Dans le bétail
-grelottant qui cherche à ne pas mourir, on ne distingue plus les
-professionnelles, les mères de famille, les fillettes échappées de
-l’école! La poésie, le rêve, l’immensité aimante et ta sublimité, ô
-amour, sont descendus à sept sous dans Ménilmontant!
-
-Il se précipita sur la _Revue du Progrès_.
-
---Eh bien, une formidable découverte vient d’honorer les savants
-officiels. Étant donné que,--pour les gens respectables,--la seule cause
-admissible de la prostitution est la perversité naturelle ou acquise,
-écoutez stupides littérateurs: _Les mauvaises dispositions latentes chez
-un grand nombre de créatures se déclarent particulièrement sous
-l’influence du froid._
-
-Il secoua Ferdinand:
-
---La démonstration d’une grande loi scientifique va être présentée aux
-Académies: _les perversions morales sont développées et propagées par le
-froid_, tandis que les maladies du corps sont surtout favorisées par les
-températures chaudes. La certitude ressort de cette symétrie; les deux
-pôles voulus par la logique apparaissent lumineusement. Vive la science
-officielle! A bas la littérature!
-
---De quoi parliez-vous? demanda Marthe.
-
---Nous parlions d’une découverte relative aux «mauvaises femmes», dit
-Chaupillard, les yeux avides sur Marthe.
-
-Elle lui adressa un regard pénétrant qui le troubla comme un aveu:
-
---Nous emplissons l’ouvroir jusqu’à demander de l’élasticité aux murs...
-dit-elle; les mauvaises femmes, c’est nous, qui n’inventons pas des
-secours suffisants...
-
-Elle se tourna, inclina son front, le donna à baiser à Ferdinand.
-
-Un instant s’écoula, où Chaupillard se sentit mis à l’écart; il perçut,
-en exilé, une intimité où il ne pénétrerait jamais. Brusquement, il se
-boutonna et partit.
-
-Il ne revint pas le lendemain, ni les jours suivants.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Ce dimanche-là, le printemps demeurait encore indécis à l’entrée du mois
-de mai; des souffles d’humidité froide succédaient à des souffles
-tièdes, des nuages retardataires troublaient la franchise des grands
-éclats de soleil.
-
-Après déjeuner, Ferdinand était sorti avec les enfants, Marthe avait
-préféré rester. L’appartement rangé, elle musait, regardait les coins,
-les fenêtres, avec des aspirations confuses. Sur le demi-balcon du salon
-et de la salle à manger, les géraniums remontés de la cave montraient
-des pousses tendres, aimables à l’œil, d’une teinte convalescente. A
-cause des passants, Marthe se mit à leur donner seulement quelques
-gouttes d’eau, avec la carafe, d’une main experte aux pansements
-délicats.
-
-Elle se retourna vivement, époussetant ses doigts à son peignoir:
-quelqu’un avait sonné.
-
-Quelle surprise! madame Griffon, après six mois d’éloignement.
-
-Marthe s’empressa, très heureuse:
-
---Entrez donc, excusez-moi; je viens de finir des rangements; je suis à
-ne pas toucher avec des pincettes.
-
-Quand madame Griffon fut assise dans le salon, recevant à plein le jour
-de la fenêtre, Marthe, qui ne lui avait rien trouvé de nouveau à
-première vue, fut stupéfaite: absolument l’impression de saisir, face à
-face, une actrice que l’on connaissait seulement à la scène. Un
-changement complet et pourtant inexprimable: madame Griffon semblait
-avoir les traits grossis, dépoétisés avec moins d’envolée dans les
-cheveux blonds, dans les yeux bleus. Elle avait aussi perdu de son
-cachet mondain, malgré un costume de drap gris très chic et très
-sérieux.
-
-La conversation fut d’abord difficile. Madame Griffon souriait trop
-fixement, regardait trop Marthe, et ne disait pas ce qui était arrivé
-pendant les six mois d’éclipse.
-
-Marthe gênée, en dépit de son propre cœur affectueux, n’osait pas
-questionner; elle offrait ses joues écouteuses de brune pensive.
-
-C’était Adèle qui interrogeait et qui parlait le plus, et d’autorité, de
-façon à rester dans un sujet limité:
-
---Que devenaient les enfants? Que devenait monsieur Prestal? La
-concierge avait dit qu’ils étaient partis se promener; c’était à
-prévoir, par ce dimanche de printemps, et à prévoir aussi que la
-ménagère modèle serait là toute seule.
-
-Marthe ne remarqua pas que, peut-être, si son mari et les enfants
-avaient été à la maison, madame Griffon ne serait pas montée.
-
-La visiteuse plaisantait sans que son visage exprimât une réelle
-bienveillance; et tout d’un coup, sa voix sûre, alerte, avait trébuché,
-malgré un effort de gaie sonorité:
-
---Eh bien, au fait, le roman, quel résultat?
-
-Marthe chercha machinalement à rajuster le boutonnage de son peignoir:
-
---Le résultat commercial? pas brillant. Mais le mérite d’un livre est
-indépendant de la vente. Mon seul ennui, c’est que mon mari ne croit
-plus en son œuvre.
-
---Et vous?
-
-Une expression fervente, intrépide:
-
---Moi, j’y crois.
-
-Une sorte de duel commença.
-
-Madame Griffon eut un froncement de sourcil; elle se renfonça tout d’un
-côté de son fauteuil, s’accouda et parla d’abondance, mais lentement,
-onctueusement, comme une personne maîtresse de soi-même distille ses
-griefs avec un laisser-aller du corps et de la voix. Dès les premiers
-mots, Marthe pensa à Chaupillard.
-
---Écoutez, je n’aime pas les dernières pages du roman; cette pauvresse à
-qui tant de malheurs sont échus, ça indispose qu’une catastrophe pire la
-terrasse sans espoir. Il ne suffit pas de raconter du vrai, il faut le
-rendre acceptable. Dans un roman bien fait, il y a une conclusion
-nécessaire: celle qui donne au lecteur la sensation d’obtenir
-précisément ce qu’il désirait.
-
-Marthe penchée, les mains appuyées aux genoux, écoutait, bayant
-d’attention. Elle s’expliquait ce dénigrement dans une certaine mesure;
-ne s’agissait-il pas de leur jalousie inavouée? Elle voulut répliquer,
-mais son amie ne le lui permit pas.
-
---Oui, je sais... quoique dans la seconde partie du roman la
-documentation ne soit plus empruntée à Catherine Bise, je sais que vous
-pouvez me citer la date, le pays où le drame final s’est accompli; mais
-je dis que c’est trop voulu, trop choisi exprès... Une supposition: vous
-n’êtes pas au courant, je vous raconte l’épilogue du roman, comme une
-histoire d’hier, vous allez voir, si je ne ressemble pas à madame Colin,
-dont nous nous moquions, parce qu’elle ne rapportait jamais que des
-aventures uniques en leur genre.
-
-Marthe pensa: «Décidément, Adèle n’a pas trouvé cette critique-là toute
-seule.»
-
-La visiteuse se redressa un peu et fit des mines d’aimable conteuse,
-avec des intonations composées:
-
---Figurez-vous, chère madame, que cette fille-mère a été empêchée
-pendant plusieurs années d’aller dans le pays où son enfant était en
-nourrice. Enfin elle s’y rend. Une localité où l’on fait l’élevage
-pauvre, spécialité d’enfants de bonnes. Le sien a été confié à une
-ivrognesse qui en gardait déjà plusieurs autres. Mon fils?...
-L’ivrognesse vieille, abrutie, lui montre deux gamins de même âge, de
-même taille, l’un boiteux d’une chute accidentelle, l’autre à peu près
-idiot. «Voilà! votre garçon est un des deux, mais, depuis le temps, je
-ne sais pas lequel vous appartient; personne n’est jamais venu, pas plus
-pour l’un que pour l’autre; celui qui est estropié je l’appelle Bibi,
-celui qui ne boite pas, je l’appelle Coco.» Impossible de tirer
-davantage de renseignements, la mère ne peut obtenir aucune certitude:
-lequel est son enfant? L’un et l’autre restent aussi indifférents à la
-regarder, et pensez, ma chère, il faut en emmener un!
-
-Marthe qui s’agitait sur son siège, guettant un silence, projeta du même
-coup sa voix, son buste, ses mains:
-
---Eh bien, vous ne trouvez pas le drame terriblement grand?
-
-Le duel se précisait: laquelle des deux amies imposerait ses vues sur le
-roman?
-
-L’élan de Marthe fit reculer madame Griffon dans son fauteuil; les
-paupières paresseuses, elle refusait de croiser son regard neutre avec
-le regard avaleur de son amie.
-
---Non, dit-elle, ça passe la mesure. C’était déjà trop injuste,--afin de
-créer une absence de plusieurs années,--d’avoir fait jeter la
-malheureuse en prison, pour un emprunt de livres qualifié de vol... On
-ne relate pas des calamités pareilles, c’est de la diffamation sociale!
-
-«Il n’y a plus de doute, pensa Marthe, Chaupillard a prononcé cette
-phrase mot pour mot, ici-même.»
-
---Et alors, continua madame Griffon, quand la mère se révolte, après le
-premier moment de stupeur, et veut reconnaître son enfant, on a envie de
-crier: grâce!
-
-Elle insista longuement sur le caractère intolérable du morceau.
-
-Mais Marthe, pendant ce temps-là, remuait les lèvres, se récitait le
-passage; elle répondit soudain, comme à une louangeuse approbation:
-
---C’est beau, hein? Vous n’avez pas pu lire ces pages sans frémir? Vous
-n’avez pas pu rester assise devant le livre jusqu’au bout du drame:
-cette femme veut embrasser son enfant et il est là. Elle a été en prison
-pour lui. «Ah! ah! messieurs de la Justice, vous avez fait restituer les
-livres d’école emportés dans la chambre, au sixième, vous ne pouvez pas
-arracher ce que la mère a appris pour son enfant! A lui le profit
-maintenant! Son tour de bonheur est arrivé!...» Elle se sent plus forte
-que toutes les forces humaines: son enfant serait enfermé n’importe où,
-elle irait le prendre... si haut, si profond qu’on le détienne! derrière
-n’importe quelle rangée de murailles, de barreaux, de foule, de soldats,
-elle pénétrerait!...
-
-Marthe se penchait, s’exaltait, transfigurée, consciente de prendre le
-dessus dans le duel:
-
---Mais regardez donc ses yeux qui traversent comme l’éclair!... Mais la
-nature inanimée s’émeut quand elle avance ses mains magnétiques!...
-L’enfant est là, elle n’a qu’à tendre les lèvres... Alors, on la voit
-désarmée, imbécile devant le néant; elle pressent qu’il y a un je ne
-sais quoi devant lequel cesse la toute-puissance: c’est le manque
-d’obstacle. On la voit qui piétine; la sueur de la peur mouille ses
-cheveux; on entend les raclements de la gorge qui renfoncent les bonds
-du cœur; on la voit serrer avec folie l’étoffe de sa robe pour retenir
-sa force immense qui s’en va... Eh bien, alors, ma chère amie, avec cet
-appoint magnifique, la fin du roman ne doit pas être si mauvaise?
-
-Marthe souriait, victorieuse, à l’évidence, à son amie, au portrait de
-Dickens encadré au-dessus d’elle.
-
-Mais la chère amie, le front baissé, se mit à parler _aparté_; elle en
-voulait aux fleurs du tapis placé sous ses pieds:
-
---C’est dommage qu’on n’ait pas osé nous la montrer en prison! Il
-fallait la faire danser pendant trois ans derrière une grille, en
-criant: «Mon enfant! mon enfant!...» Est-ce possible? Elle serait morte:
-vous soupirez déjà quand vos enfants partent huit jours à la campagne
-sans vous... Si l’on savait véritable une pareille abomination, les
-femmes comme nous ne pourraient pas manger, ne pourraient pas rester...
-Eh bien, on n’a pas le droit de bouleverser les gens avec des histoires
-impossibles! On n’a pas le droit!
-
-Une inquiétude effaçait le sourire de Marthe: madame Griffon était-elle
-toquée! Le romancier n’avait pas le droit de choisir ses épisodes?
-Est-ce que les gens étaient contraints par les péripéties d’un roman?
-
-Et voilà que madame Griffon s’éveilla, comme si elle venait de percevoir
-les paroles de Marthe prononcées depuis quelques instants:
-
---Qu’est-ce que vous me chantez avec votre «appoint magnifique»?
-
-Et, contre toute prévision, brusquement elle sembla perdre patience,
-elle se redressa, montra des yeux durs et lança d’un ton sec:
-
---Enfin, voyons, où est la portée, l’exemple?... Tout le temps de la
-confection du roman, j’ai entendu répéter que les faits exposés
-revendiquaient un large progrès. Votre mari finit sur une espèce de
-preuve que l’avenir meilleur n’existe pas.
-
-Elle s’arrêta pour mieux fasciner le visage mat, régulier de Marthe, et
-elle prononça, meurtrière:
-
---C’est de la littérature désespérante et par conséquent stérile.
-
-Marthe, jusqu’alors si convaincue, si vaillante à soutenir l’œuvre, fut
-d’abord choquée de cette manière agressive, puis, subitement, elle
-s’affaiblit: le prononcé de _littérature stérile_ l’avait touchée au bon
-endroit.
-
-Elle était égarée, sans idée, prête à pleurer. L’instinct seul de
-chercher une atténuation lui restait:
-
---Est-ce que c’est aussi l’avis de votre mari? balbutia-t-elle, presque
-suppliante.
-
-La visiteuse avança le buste tout d’une pièce, en une pose inélégante,
-et fit claquer un rire strident, forcé:
-
---Quoi! vous ne savez donc rien? Le divorce est prononcé; il y a un mois
-que je ne suis plus madame Griffon!
-
-Elle montrait des dents petites et pointues, et jusqu’à la fin de
-l’entretien une crânerie dramatique contracta son visage blond-rose,
-comme si sa beauté peuple, retrouvée, remplaçait la distinction
-bourgeoise disparue.
-
-Ce divorce achevait d’effarer Marthe: il n’y avait donc à envisager que
-des désillusions et des ruptures? Les traits tirés, elle essayait des
-phrases qui ne venaient pas, elle tendait à droite et à gauche son front
-réfléchi de brune, incapable surtout de se défaire de cet écrasement:
-«Le roman était stérile, sans portée!»
-
-L’ex-madame Griffon interpréta cette stupeur douloureuse comme un signe
-de réprobation; aussitôt elle sentit le moment venu de liquider la
-vieille jalousie. Après un silence de défi, elle lâcha sa rancune:
-
---Ah! ah! j’ai consenti au divorce! Moi au moins j’ai dicté une fin de
-roman agissante et qui commande des suites considérables... je suis une
-autre romancière que vous autres...
-
-La pitié, l’ironie supérieure sifflaient en un sarcasme étrange:
-
---Votre collaboration d’épouse n’a produit qu’une emphase littéraire,
-moi j’ai atteint la grandeur des faits!
-
-Marthe, anéantie, n’avait rien à répondre. Elle entrevit cependant le
-cas si fréquent d’une personne qui a copié des attitudes, des
-résolutions et qui, ensuite, injurie l’inspirateur et nie son influence.
-Mais aucune pensée ne subsistait avec netteté; la couleur du jour était
-changée; le Dickens au mur semblait osciller, à moitié effacé.
-
-La divorcée prenait cette gêne maladive pour la réserve affectée par les
-honnêtes femmes à l’égard de certaines irrégulières. Elle s’exaspérait:
-
---Le sublime de l’artiste est fait de ses passions réprouvables...
-
-Une lueur passa dans l’esprit de Marthe: c’était Adèle, cette divorcée,
-que devait épouser Chaupillard! Mais cette conjecture échappa aussi; le
-réquisitoire de la visiteuse importait seul, il envahissait avec une
-force impitoyable, et la foi vitale de Marthe se débattait affreusement.
-
-Adèle continuait, pensant rabaisser l’insolence:
-
---La règle est l’ennemie du génie! Comment monsieur Ferdinand Prestal
-pourrait-il être un grand écrivain, avec une femme si méritante, pourvue
-de toutes les sagesses bourgeoises?
-
-Marthe se leva, serrant le bras de son fauteuil; un désespoir
-irrémédiable descendait en pâleur sur ses joues décomposées.
-
-La visiteuse se leva aussi, éclatant de rire:
-
---Vous ne voudriez pas, prosaïque épouse, que d’un si digne accouplement
-une œuvre héroïque fût née?
-
-Elle demeura un instant les yeux plissés, la bouche vermeille épanouie.
-Marthe la regardait avec épouvante, telle une victime qui ne sent plus
-les coups, mais bat des paupières au geste qui s’acharne.
-
-Devant cet accablement inoffensif, Adèle, versatile, éprouva une
-velléité de tendre la main, de dire une parole d’adieu radoucie, un
-«sans rancune» quelconque. Mais, par amour-propre et faute de présence
-d’esprit, et parce que c’était le plus facile, elle s’arracha d’un coup
-d’épaule, traversa vivement la salle à manger, gagna la porte et se
-sauva.
-
-Au claquement de la fermeture, Marthe s’avança machinalement comme pour
-reconduire, puis elle revint dans le salon.
-
-Une sorte de réalité terrible opprimait ses facultés: «le roman de son
-mari passait pour être sans vertu généreuse!»
-
-Navrée, elle sentait la maison froide, grise, sépulcrale. Les meubles
-qu’elle aimait ce matin encore, la bibliothèque, la table de bureau, les
-livres, les choses de spiritualité qui, d’ordinaire, lui étaient chères
-et propices comme des preuves que l’on faisait partie de l’élite
-pensante, tout cet apparat de monde cultivé maintenant lui était
-pénible, la repoussait, la blessait.
-
-Bien entendu, l’impression que Ferdinand pût n’avoir qu’un talent
-médiocre était rejetée déjà, la Foi n’avait même jamais abdiqué. C’était
-de sa propre infériorité qu’elle avait conscience; si l’œuvre manquait
-de portée, c’était par sa faute à elle, Marthe.
-
-L’ex-madame Griffon avait hâté cette haute réaction affectueuse, en
-accusant principalement «la prosaïque épouse». Oui, oui, ce terme de
-mépris avait cinglé justement; la visiteuse avait proféré l’impitoyable
-vérité: le tort de l’épouse.
-
-Parbleu! le génie de Ferdinand avait infusé au roman les plus nobles
-qualités, une seule manquait qui dépendait de l’entourage: la force de
-propagande généreuse, qu’elle-même, Marthe, avait amoindrie par ses
-préoccupations mesquines de ménagère!
-
-Elle quitta le salon comme si les gravures suspendues, le Balzac, le
-Dickens, le Tolstoï, eussent bafoué sa coupable nullité.
-
-La salle à manger n’était pas plus réconfortante, avec le cuivre luisant
-de la suspension et du poêle de faïence. Comme Ferdinand avait raison de
-combattre ce sot orgueil, en vertu duquel la maison était bouleversée à
-chaque réception d’amis!
-
-A propos de réception, des visions désolantes passaient: Pauvre
-Griffon!... pauvre Catherine!... Tout se tenait: l’on rayonne les uns
-sur les autres; quand on est des gens sans ampleur, sans réussite, on
-n’a autour de soi que des gens pareils, sans joie, sans consolation...
-Et là encore, il y a un tort...
-
-Appuyée à la table, elle recevait comme un souffle malade venu des
-géraniums aux pousses décolorées; un désespoir sans fond entraînait tout
-ce qui la rattachait à la vie. Tous ses prétendus défauts et ses
-apparences de torts grandissaient, emplissaient la maison.
-
---«Je fatiguais Ferdinand de mon bavardage oiseux. Je lui imposais des
-inquiétudes humiliantes, je le forçais à tirer son génie terre à terre.
-Quelles inspirations sublimes ne lui ai-je pas fait perdre en le
-dérangeant avec mes torchons! Quelles hautes pensées n’ai-je pas tuées!»
-
-Elle se souvenait avec une prodigieuse précision des faits les plus
-insignifiants, des circonstances les plus éloignées où elle avait gêné
-son mari. Ce dimanche matin où elle l’avait obligé à quitter sa table de
-travail et où, de dépit, il était allé rincer des bouteilles à la
-cave!... Atteins donc le ciel, malheureux, dans des conditions
-pareilles!... Voilà: Ferdinand n’avait pas eu la femme qu’il lui
-fallait, la femme qu’il aurait méritée!
-
-Les larmes ruisselaient aux joues de Marthe; tout son être accablé
-demandait pardon.
-
-Comme une coupable qui ne sait où cacher ses remords, elle erra dans la
-cuisine, puis dans la chambre des enfants; elle ramassa les chaussons,
-qu’avant de sortir, selon l’habitude, ils avaient lancés à travers les
-meubles, sous les chaises et sous la toilette... Et les remords
-allaient: Pauvre Ferdinand! Pardon de n’être qu’une cuisinière...
-
-Elle se réfugia dans la chambre à coucher, mais aussitôt la grande glace
-de l’armoire s’empara d’elle... Oh! alors! Le visage fade d’employée
-d’ouvroir! Les cheveux sans coquetterie! Le peignoir fané sur la hanche
-forte... Oh! alors! Pardon de n’être pas plus jolie femme! Pardon de ne
-savoir que l’étreinte totale! Pardon d’avoir des spasmes si bêtes!...
-
---Quoi! miséricorde! Est-ce qu’on ne sonnait pas encore une fois?
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Marthe hésita:
-
---Si je n’ouvrais pas... Sans doute, c’est _elle_ qui revient apporter
-de nouvelles blessures!
-
-Mais peut-on refuser de savoir? C’était peut-être _elle_ qui venait
-rétracter une partie de ses cruautés.
-
-Alors, le souffle en suspens, le dos peureux, la pensée morte, Marthe
-alla ouvrir.
-
-La porte jeta largement la réalité.
-
-Marthe demeura un instant interdite, immobile, aveuglée comme par
-l’irruption de ce soleil printanier qui dissout les nuages d’une flambée
-et qui, s’emparant souverainement de l’espace, délimite, situe et
-explique toutes choses.
-
-Puis, en un geste subit de résurrection,--parce qu’il le fallait,--sans
-comprendre exactement,--par instinct d’accueillir le succès après la
-défaite annoncée,--par instinct d’embrasser la vie, l’espoir, la
-réhabilitation, elle ouvrit les bras tout grands:
-
-C’était l’ami Griffon, avec son doux sourire d’aristocrate-né; il tenait
-par la main un petit garçon, et il présentait une jeune femme aux yeux
-timides.
-
-
-FIN
-
-
-IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--21392-11-04.--(Encre
-Lorilleux.)
-
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