summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 00:15:54 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 00:15:54 -0800
commitae0f3a35594084adf3ead7f6e5a12d55092261e2 (patch)
tree81a643abe92d4cf874c3aa54cb7fcfa5488d8ca4
Initial commit
-rw-r--r--67863-0.txt6263
-rw-r--r--67863-0.zipbin0 -> 135959 bytes
-rw-r--r--67863-h.zipbin0 -> 211496 bytes
-rw-r--r--67863-h/67863-h.htm8723
-rw-r--r--67863-h/images/cover.jpgbin0 -> 68894 bytes
5 files changed, 14986 insertions, 0 deletions
diff --git a/67863-0.txt b/67863-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..73f0d7d
--- /dev/null
+++ b/67863-0.txt
@@ -0,0 +1,6263 @@
+The Project Gutenberg eBook of Le grand secret, by Maurice
+Maeterlinck
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le grand secret
+
+Author: Maurice Maeterlinck
+
+Release Date: April 18, 2022 [eBook #67863]
+
+Language: French
+
+Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
+ at https://www.pgdp.net (This book was produced from
+ scanned images of public domain material from the Google
+ Books project.)
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SECRET ***
+
+
+
+
+
+
+ MAURICE MAETERLINCK
+
+ LE
+ GRAND SECRET
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1921
+ Tous droits réservés.
+ Copyright 1921, by Eugène Fasquelle.
+
+
+
+
+OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
+
+
+DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
+
+ La Sagesse et la Destinée (75e mille) 1 vol.
+ La Vie des Abeilles (93e mille) 1 vol.
+ Le Temple Enseveli (32e mille) 1 vol.
+ Le Double Jardin (26e mille) 1 vol.
+ L’Intelligence des Fleurs (42e mille) 1 vol.
+ La Mort (56e mille) 1 vol.
+ Les Débris de la Guerre (17e mille) 1 vol.
+ L’Hôte Inconnu (27e mille) 1 vol.
+ Les Sentiers dans la Montagne (17e mille) 1 vol.
+
+
+THÉATRE
+
+ Théâtre, Tome I.--_La Princesse Maleine_, _L’Intruse_,
+ _Les Aveugles_ 1 vol.
+ Tome II.--_Pelléas et Mélisande_ (1892), _Alladine et
+ Palomides_ (1894), _Intérieur_ (1894), _La Mort de
+ Tintagiles_ (1894) 1 vol.
+ Tome III.--_Aglavaine et Sélysette_ (1896); _Ariane et
+ Barbe-Bleue_ (1901), _Sœur Béatrice_ (1901) 1 vol.
+ Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) 1 vol.
+ L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (48e mille) 1 vol.
+ La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction
+ nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_ (6e mille) 1 vol.
+ Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 1 vol.
+ Monna Vanna, pièce en 3 actes (44e mille) 1 vol.
+ Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret
+ (musique de Henry Février) (11e mille) 1 broch.
+ Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes (4e mille) 1 broch.
+ Intérieur, pièces en 1 acte (4e mille) 1 broch.
+ La Mort de Tintagiles, drame lyrique en 5 actes 1 broch.
+ Ariane et Barbe-Bleue, conte en 3 actes 1 broch.
+ Le Miracle de Saint Antoine, farce en 2 actes 1 broch.
+ Le Bourgmestre de Stilmonde, suivi de Le Sel de la Vie
+ (6e mille) 1 vol.
+
+
+CHEZ DIVERS ÉDITEURS
+
+ Le Trésor des Humbles (Mercure de France) 1 vol.
+ Serres Chaudes (poésies).--(Lacomblez) 1 vol.
+ L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable,
+ traduit du flamand et précédé d’une Introduction.
+ (Lacomblez) 1 vol.
+ Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de
+ l’allemand et précédés d’une Introduction (Lacomblez) 1 vol.
+ Album de douze Chansons. (Stock) Épuisé.
+
+
+B--1926--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+30 exemplaires numérotés sur papier du Japon,
+
+100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
+
+
+
+
+PRÉLIMINAIRES
+
+
+I
+
+Qu’on ne s’attende pas à trouver ici une histoire ou une monographie
+méthodique de l’occultisme. Il y faudrait consacrer des volumes que
+remplirait forcément une grande partie du fatras que je veux avant tout
+épargner au lecteur. Je n’ai d’autre dessein que de dire aussi
+simplement que possible ce que m’ont appris plusieurs années passées
+dans ces régions assez décriées et peu fréquentées. J’en rapporte les
+impressions d’un voyageur de bonne foi qui les a parcourues en curieux
+plutôt qu’en croyant. Ce sera, si l’on veut, une sorte de résumé ou de
+mise au point provisoire. Je ne sais rien de plus que ce que pourrait
+apprendre le premier venu qui ferait la même excursion. Je ne suis pas
+un initié, je n’ai pas eu de maîtres évanescents et mystérieux venus
+tout exprès des confins de ce monde ou d’un autre pour me révéler les
+dernières vérités et me défendre de les répéter. Je n’ai pas eu accès
+aux bibliothèques cachées, à ces sources secrètes de la suprême Sagesse
+qui, paraît-il, existent quelque part, mais seront toujours pour nous
+comme si elles n’étaient point, attendu qu’en y pénétrant on se
+condamne, sous peine de mort, à un silence inviolable. Je n’ai pas
+davantage déchiffré d’incompréhensibles grimoires ni découvert une clef
+nouvelle aux livres sacrés des grandes religions. J’ai seulement lu et
+étudié la majeure partie de ce qui a été écrit sur ces questions; et
+parmi une masse énorme de documents absurdes, puérils, ressassés et
+inutiles, je ne me suis attaché qu’aux œuvres maîtresses qui ont
+vraiment à nous apprendre quelque chose que nous ne trouvons pas
+ailleurs. En déblayant ainsi les abords d’une étude trop souvent
+encombrée de débris rebutants, je faciliterai peut-être la tâche de ceux
+qui voudront et sauront aller plus loin que moi.
+
+
+II
+
+Grâce aux travaux d’une science assez récente, notamment grâce aux
+recherches des indianistes et des égyptologues, il nous est aujourd’hui
+beaucoup plus facile que naguère de retrouver les sources, de remonter
+le cours et de débrouiller le réseau souterrain du grand fleuve
+mystérieux qui depuis l’origine de l’histoire a coulé sous toutes les
+religions, sous toutes les croyances, sous toutes les philosophies, en
+un mot sous toutes les manifestations diurnes ou à ciel ouvert de la
+pensée humaine. Il n’est plus guère contestable que cette source se
+trouve dans l’Inde antique. De là, l’enseignement sacré se répandit
+probablement en Égypte, gagna la Perse ancienne, la Chaldée, satura le
+peuple hébreu, s’infiltra dans la Grèce et le nord de l’Europe,
+atteignit la Chine et même l’Amérique où la civilisation Astèque n’était
+qu’une réplique plus ou moins déformée de la civilisation égyptienne.
+
+Nous avons ainsi trois grands dérivés de l’occultisme primitif, Aryo ou
+Atlantéo-Hindou: 1º l’occultisme antique, c’est-à-dire égyptien, persan,
+chaldéen, juif et celui des mystères grecs; 2º l’ésotérisme
+judéo-chrétien avec les Esséniens, les gnostiques, les néo-platoniciens
+d’Alexandrie et les kabbalistes du moyen âge, et 3º l’occultisme moderne
+plus ou moins imprégné des précédents, mais qui, sous le vocable
+d’ailleurs assez inexact d’occultisme, désigne plus spécialement, à côté
+des théosophes, les spirites et les métapsychistes d’aujourd’hui.
+
+
+III
+
+Quant aux sources de la source primaire, il est à peu près impossible de
+les retrouver. Nous n’avons ici que les affirmations de la tradition
+occultiste, affirmations que des découvertes historiques semblent
+d’ailleurs çà et là confirmer. Ces traditions attribuent l’immense
+réservoir de sagesse qui s’était formé quelque part, dès l’origine de
+l’homme, et, à ce qu’elles disent, même avant sa venue sur cette terre,
+à des entités plus spirituelles, à des êtres moins engagés dans la
+matière, à des organismes psychiques, dont les derniers venus, les
+Atlantes, n’auraient été que les représentants dégénérés.
+
+Au point de vue historique, au delà de cinq ou six mille ans, sept mille
+peut-être, les documents nous font absolument défaut. Nous ne pouvons
+pas savoir comment est née la religion des Hindous et des Égyptiens.
+Quand nous la trouvons, elle est déjà toute faite dans ses grandes
+lignes, dans ses grands principes. Non seulement elle est toute faite;
+mais plus on remonte, plus elle est parfaite, plus elle est pure, plus
+elle se rapproche des plus hautes spéculations de l’agnosticisme
+d’aujourd’hui. Elle suppose une civilisation antérieure, dont, étant
+donnée la lenteur de toute évolution humaine, il est impossible
+d’évaluer la durée. Cette durée doit vraisemblablement se calculer par
+milliers de milliers d’années. C’est ici que la tradition occultiste
+vient à notre aide. Pourquoi cette tradition serait-elle, _à priori_,
+inacceptable et méprisable, alors que presque tout ce que nous savons de
+ces religions primitives est également fondé sur la tradition orale, car
+les textes écrits sont de beaucoup postérieurs; et qu’en outre tout ce
+que nous dit cette tradition concorde curieusement avec ce que nous
+avons appris d’autre part?
+
+
+IV
+
+En tout cas, si l’on a besoin de la tradition occultiste pour expliquer
+l’origine de cette sagesse qui nous paraît à bon droit surhumaine, on
+peut fort bien s’en passer pour ce qui concerne l’essentiel de cette
+sagesse même. Des textes authentiques et qu’on peut situer dans
+l’histoire, le contiennent tout entier; et sous ce rapport, les
+théosophes modernes qui prétendent avoir eu à leur disposition des
+documents secrets et avoir profité de révélations extraordinaires que
+leur auraient faites des Adeptes ou Mahatmas, d’une fraternité
+mystérieuse, ne nous ont rien appris qui ne se trouve dans les écrits
+accessibles à tous les orientalistes. Ce qui sépare les
+occultistes,--les théosophes de l’école de Blavatzky, par exemple, qui
+domine toutes les autres,--des indianistes et des égyptologues
+scientifiques, ce n’est pas ce qui a rapport à l’origine, à l’économie,
+au but de l’univers, aux fins de la terre et de l’homme, à la nature de
+la divinité, aux grands problèmes de la morale; ce sont presque
+uniquement des questions qui ont trait à la préhistoire, à la
+nomenclature des émanations de l’inconnaissable et à la manière de
+maîtriser et d’utiliser les forces inconnues de la nature.
+
+Occupons-nous d’abord des points où ils s’accordent; ce sont du reste
+les plus intéressants; car tout ce qui touche à la préhistoire est
+forcément hypothétique, les noms et les fonctions des dieux
+intermédiaires n’ont qu’un intérêt de second ordre; quant à
+l’utilisation des forces inconnues, elle regarde plutôt les sciences
+métapsychiques dont nous reparlerons plus loin.
+
+
+V
+
+«Ce que nous lisons dans les _Védas_, dit Rudolph Steiner, l’un des plus
+érudits et aussi des plus déconcertants parmi les occultistes
+contemporains, ce que nous lisons dans les _Védas_, ces archives de la
+sagesse hindoue, ne nous donne qu’une faible idée des sublimes
+enseignements des anciens instructeurs et non pas dans leur forme
+originelle. Seul le regard du clairvoyant, porté sur les arcanes du
+passé, peut découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière ces
+écrits.»
+
+Historiquement, il est fort probable que Steiner a raison. En effet,
+comme je l’ai déjà dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils
+révèlent est pur et grandiose; et il est vraisemblable qu’ils ne sont
+eux-mêmes, selon l’expression de Steiner, qu’un écho affaibli
+d’enseignements plus sublimes. Mais ne possédant pas le regard du
+clairvoyant, nous devons nous contenter de ce que nous avons sous les
+yeux.
+
+Les textes que nous possédons sont les livres sacrés de l’Inde, que
+viennent corroborer ceux de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils
+exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans leur forme présente, du
+moins par la tradition orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux
+origines de l’histoire, se répandit partout et ne cessa jamais de se
+faire sentir; mais, pour le monde occidental, leur découverte et leur
+étude méthodique sont relativement récentes. «Il y a cinquante ans,
+écrivait en 1875 Max Muller, il n’existait pas un lettré qui sût
+traduire une ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une ligne du
+Tripitâka Bouddhique, sans parler des autres dialectes ou langages.»
+
+Si les faits prenaient d’abord, dans les annales de l’homme, les
+proportions qu’ils acquerront plus tard, la découverte de ces livres
+sacrés eût probablement bouleversé l’Europe; car c’est sans nul doute
+l’événement spirituel le plus important qui s’y soit produit depuis le
+christianisme. Mais il est rare qu’un événement spirituel ou moral se
+répande rapidement dans les masses. Il a contre lui trop de forces qui
+ont intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné dans un petit cercle
+de savants et de philologues et atteignit même moins qu’il n’était
+présumable les métaphysiciens et les moralistes. Il attend encore
+l’heure de son expansion.
+
+
+VI
+
+La première question qui se pose est celle de la date de ces textes. Il
+est très difficile d’y donner une réponse précise; car s’il est
+relativement aisé de déterminer l’époque où les livres furent écrits, il
+est impossible d’évaluer le temps durant lequel ils existèrent
+uniquement dans la mémoire des hommes. Selon Max Muller, il n’y a guère
+de manuscrit sanscrit qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère,
+et tout semble indiquer que l’écriture n’a été connue en Inde qu’au
+commencement de la période bouddhique (Ve siècle avant J.-C.),
+c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature védique. Le _Rig-Véda_
+qui compte 1.028 hymnes, d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots, a
+donc été conservé par le seul effort de la mémoire. Aujourd’hui encore,
+les Brahmanes savent tous le _Rig-Véda_ par cœur, comme leurs ancêtres
+d’il y a trois mille ans. C’est au delà du Xe siècle avant J.-C. que
+nous devons placer le développement spontané de la pensée védique telle
+que nous la trouvons dans le _Rig-Véda_. Déjà trois cents ans avant
+J.-C., toujours selon Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé
+par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription dont la langue est
+au sanscrit ce que l’italien est au latin.
+
+Cette période des «Chandas», selon d’autres orientalistes, remonte
+probablement à deux ou trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous
+voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste et la plus prudente.
+«Une chose est certaine, ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de
+plus ancien ni de plus primitif que les hymnes du _Rig-Véda_, non
+seulement dans l’Inde, mais dans tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen
+de langue et de pensée, le _Rig-Véda_ est notre livre sacré le plus
+ancien[1].»
+
+ [1] MAX MULLER, _Origine et développement de la religion_. Trad. J.
+ Darmesteter, p. 142.
+
+Depuis les travaux du grand orientaliste, d’autres savants ont
+notablement reculé la date des premiers manuscrits et surtout celle des
+premières traditions; mais ils restent encore à d’énormes distances de
+la computation des Brahmanes qui reportent l’origine de leurs livres à
+des milliers de siècles avant notre ère. «Il y a actuellement plus de
+cinq mille ans, dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les _Védas_ ont cessé
+d’être un objet d’études»; et selon les calculs de l’orientaliste
+Halled, les _Çastras_, d’après la chronologie des Brahmanes, doivent
+avoir sept millions d’années.
+
+Sans prendre parti dans ces querelles, le seul point qu’il importe
+d’établir, c’est que ces livres, ou plutôt la tradition qu’ils ont
+recueillie et fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la Chine et la
+Chaldée peut-être exceptées, à tout ce que nous connaissons dans
+l’histoire de l’homme.
+
+
+VII
+
+Cette littérature comprend d’abord les quatre Védas: le _Rig_, le
+_Sama_, l’_Yadjour_ et l’_Atharva-Véda_, complétés par les commentaires
+ou _Brahmanas_ et les traités de philosophie appelés _Aranyakas_ et
+_Upanischads_, auxquels il faut ajouter les _Çastras_, ou _Sastras_ dont
+le plus connu est le _Manava-Dharma-Çastra_, ou _Lois de Manou_--qui,
+selon William Jones, Chézy et Loiseleur-Deslongchamps, remonte au XIIIe
+siècle avant notre ère,--et les premiers _Pouranas_.
+
+De ces textes, le _Rig_ est incontestablement le plus ancien. Les autres
+s’échelonnent sur un espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs
+milliers d’années; mais tous, excepté les derniers _Pouranas_, sont
+antérieurs à l’ère chrétienne, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non
+dans un sentiment d’hostilité envers la grande religion occidentale,
+mais pour mettre celle-ci à sa place dans l’histoire et dans l’évolution
+de la pensée humaine.
+
+Le _Rig-Véda_ est encore plus polythéiste que panthéiste et les sommets
+de la doctrine n’y émergent que çà et là, par exemple dans les stances
+que nous citons plus loin. Ses divinités ne représentent que des forces
+physiques amplifiées que le _Sama-Véda_ et surtout les Brahmanes
+ramenèrent par la suite à des conceptions métaphysiques et à l’unité. Le
+_Sama-Véda_ affirme l’Inconnaissable et le _Yadjour-Véda_ le Panthéisme.
+Quant à l’_Atharva_, le plus ancien, selon les uns, le plus récent selon
+les autres, il est avant tout rituel.
+
+Ces idées furent développées par les commentaires des Brahmanes qui se
+multiplièrent surtout entre les XIIe et VIIe siècles avant J.-C.; mais
+se rattachent probablement à des traditions beaucoup plus anciennes que
+prétendent avoir retrouvées nos modernes théosophes, sans du reste
+étayer leurs assertions de preuves suffisantes.
+
+Il faut donc, quand on parle de la religion de l’Inde, la considérer
+dans son ensemble, depuis le Védisme primitif, en passant par le
+Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au Bouddhisme; en s’arrêtant, si
+l’on veut, deux ou trois siècles avant notre ère, pour éviter tout
+soupçon d’infiltration judéo-chrétienne.
+
+Toute cette littérature à laquelle on peut annexer, entre bien d’autres,
+les textes semi-profanes du _Ramayana_ et du _Maha-Bahrata_, au milieu
+duquel s’épanouit le _Bhagavat-Gita_ ou _Chant du Bienheureux_, cette
+magnifique fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement
+connue et nous n’en possédons que ce que les Brahmanes ont bien voulu
+nous en livrer.
+
+Elle soulève une foule de questions extrêmement complexes dont bien peu
+ont été jusqu’ici résolues. Ajoutons que la traduction des textes
+sanscrits, surtout des plus anciens, est encore fort incertaine. Selon
+Roth, le véritable fondateur de l’exégèse védique, «le traducteur qui
+rendra le _Véda_ intelligible et lisible, _mutatis mutandis_, comme
+Homère l’est devenu depuis les travaux de Voss, est encore à venir et
+l’on ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle prochain».
+
+Pour se faire une idée de l’incertitude de ces traductions, il suffit de
+voir à titre d’exemple, à la fin du troisième volume de la _Religion
+Védique_ d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste français, les
+discussions qui s’élèvent entre les indianistes les plus célèbres, tels
+que Grassmann, Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet de
+l’interprétation de presque tous les mots essentiels de l’hymne I-123, à
+l’Aurore. «Elle étale, comme le dit Bergaigne, les misères de
+l’interprétation actuelle du _Rig-Véda_[2].»
+
+ [2] _La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda_, par A.
+ BERGAIGNE, t. III, p. 283 et suiv.
+
+Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre quelques-uns des
+problèmes que soulèvent l’antiquité hindoue; mais leurs travaux, très
+intéressants en ce qui concerne la doctrine, sont extrêmement faibles au
+point de vue de la critique; et il est impossible de les suivre sur un
+terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses invérifiables. La vérité
+c’est que, quand il s’agit de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude
+chronologique. Pour prendre un minimum, sans doute très inférieur à la
+réalité, en laissant derrière nous une marge peut-être immense de
+siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois ou quatre mille ans
+l’épanouissement des Brahmanas; nous constatons ainsi qu’existait à
+cette époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose religion panthéiste
+et agnostique, qui plus tard devint ésotérique; et c’est tout ce qui,
+pour l’instant, nous importe.
+
+
+VIII
+
+Et l’Égypte, dira-t-on, ses monuments et ses hiéroglyphes ne sont-ils
+pas bien plus anciens? Écoutons sur ce point le très érudit égyptologue
+Le Page Renouf[3], une des grandes autorités en la matière. Il estime
+que les monuments égyptiens et leurs inscriptions ne peuvent servir de
+bases à des dates certaines; que les calculs fondés sur le lever
+héliaque des étoiles n’est pas probant, attendu que dans les textes il
+est plus vraisemblable qu’il s’agit de leur passage que de leur lever.
+Mais il est convaincu que, d’après les calculs les plus modérés, la
+monarchie égyptienne existait déjà plus de 2.000 ans avant que l’_Exode_
+fût écrit; or, l’_Exode_ remonte probablement à l’an 1310 avant J.-C.;
+et la date de la grande pyramide ne peut être reportée à moins de 3.000
+ou 4.000 ans avant notre ère. Ces calculs, de même que ceux qui font
+commencer l’ère chinoise 2.697 ans avant J.-C., nous ramènent assez
+curieusement à l’époque assignée par les indianistes au développement de
+la pensée védique, développement qui suppose une période de gestation et
+de formation infiniment plus reculée. Ils n’impliquent pas du reste que
+la civilisation égyptienne, tout comme la civilisation hindoue, ne soit
+beaucoup plus ancienne. Un autre grand égyptologue, Léonard Horner, de
+1851 à 1854, fit creuser dans la vallée du Nil, en divers endroits,
+quatre-vingt-quinze puits. On constate que la hauteur que le Nil ajoute
+chaque siècle à son lit d’alluvions est de 5 pouces, hauteur qui doit
+être moindre pour les couches inférieures, à cause de la pression; or,
+jusqu’aux profondeurs de 75 pieds, on trouva des sculptures de granit,
+des figures humaines et animales, des mosaïques, des vases, des
+fragments de briques et de poteries (celles-ci aux grandes profondeurs).
+Comme il y a 12 pouces dans un pied, cela nous reporte à plus de 17.000
+ou 18.000 ans. A une profondeur de 33 pieds 6 pouces on exhuma une
+tablette avec des inscriptions qui, d’après un calcul facile, avait par
+conséquent près de 8.000 ans. L’hypothèse de puits ou citernes, sur
+lesquels on serait tombé par hasard, doit être écartée, car le même fait
+s’est vérifié partout. Ces constatations, pour le dire en passant,
+donnent une fois de plus raison aux traditions occultistes, touchant
+l’antiquité de la civilisation humaine. Cette antiquité prodigieuse est
+en outre confirmée par les observations sidérales des anciens. Il existe
+par exemple un catalogue d’étoiles qu’on appelle le catalogue de
+Souryo-Shiddhanto; or, les différences de position de huit de ces
+étoiles fixes, prises au hasard, démontrent que les observations de
+Souryo remontent à plus de 58.000 ans.
+
+ [3] P. LE PAGE RENOUF, _Lectures on the Origin and Growth of Religion
+ as illustrated by the Religion of Ancient Egypt_.
+
+
+IX
+
+Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière directe de la sagesse
+légendaire que nous léguèrent des peuples plus anciens, notamment les
+probables Atlantes? Dans l’état présent de notre science, et sans tenir
+compte des traditions occultistes, il n’est pas encore possible de
+répondre.
+
+Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près complètement l’Égypte
+antique. On ne la connaissait que par des ouï-dire et des légendes plus
+ou moins fantaisistes recueillies par des historiens tard venus et
+surtout par les divagations des philosophes et des théurgistes de
+l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820, que Jean-François
+Champollion, grâce au triple texte de la célèbre pierre hiéroglyphique
+de Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse qui couvre tous les
+monuments, tous les tombeaux et presque tous les objets de la terre des
+Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte fut longue et pénible;
+et ce n’est guère que quarante ans plus tard que l’un des plus illustres
+successeurs de Champollion, de Rougé, put dire qu’il n’y avait plus de
+texte égyptien qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra des
+documents sans nombre, et on acquit, quant au sens matériel de la
+plupart des inscriptions, une certitude presque définitive.
+
+Néanmoins, il paraît de plus en plus probable que sous le sens littéral
+des inscriptions religieuses, s’en cache un autre qu’on ne peut
+pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence du flottement de
+bien des mots, aboutissent forcément les égyptologues les plus
+objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils ajoutent aussitôt que
+rien ne la confirme formellement. Il est donc extrêmement vraisemblable
+que sous la religion officielle enseignée aux profanes, il y en avait
+une autre réservée aux prêtres et aux initiés; et l’hypothèse à laquelle
+sont contraints les savants, vient ici confirmer une fois de plus les
+assertions des occultistes, notamment celles des néo-platoniciens
+d’Alexandrie, au sujet des mystères égyptiens.
+
+
+X
+
+Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas
+le moindre doute, le _Livre des Morts_, les _Livres des hymnes_, le
+_Recueil des sentences morales_ de Ptahhoteph, le plus ancien livre de
+la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup
+d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute
+morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte,
+avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au
+vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste
+fut toujours plus apparent que réel.
+
+Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se
+rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou
+postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire; ce qui est
+plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique
+et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde
+dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se
+révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée
+que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en
+trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même
+que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux
+cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de
+toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les
+morales de l’humanité.
+
+Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul
+Dieu, un Dieu unique. «Pas d’autre que lui.»--«Il est le seul être
+vivant en substance et en vérité.»--«Tu es seul et des millions d’êtres
+procèdent de toi.»--«Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été
+fait.»--«Partout et toujours, il est l’unique substance et il est
+inapprochable.»--«Il est l’un de l’un.»--«Il est hier, aujourd’hui et
+demain.»--«Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être
+double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le
+commencement.»
+
+«Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil
+commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme... La
+croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et
+législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les
+notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les
+superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé
+sur cette antique civilisation[4].»
+
+ [4] DE ROUGÉ, _Annales de la Philosophie chrétienne_, t. XX, p. 327.
+
+Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la
+pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur
+d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous
+trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien
+est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a
+une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas
+comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que
+nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au
+fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée
+est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux
+traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements,
+appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer
+du reste le fameux passage du _Timée_, d’après lequel, au dire du prêtre
+égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans,
+une colonie Atlantéenne.
+
+
+XI
+
+Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième des grandes religions,
+le problème de la filiation est plus simple, bien que celui des dates
+soit également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un des Zoroastres, le
+dernier, aurait vécu, selon Aristote, au VIIe siècle avant notre ère.
+Pline le fait remonter à dix siècles avant Moïse, Hermippe de Smyrne,
+qui traduisit ses livres en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et
+Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon.
+
+La science moderne, comme le constate Édouard Schuré d’après les
+savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter et de
+Harlez, déclare qu’il n’est pas possible de fixer la date où vécut le
+grand philosophe iranien, auteur du _Zend-Avesta_, mais la recule en
+tout cas à 2.500 ans avant J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la
+preuve que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples avaient résidé dans
+l’Inde. «Plusieurs des dieux zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des
+réflexions, des déflexions des dieux primitifs et authentiques des
+Védas.» Ici il n’y a donc pas le moindre doute au sujet de l’antériorité
+des livres hindous; et en même temps est corroborée une fois de plus la
+fabuleuse antiquité de ces livres ou de ces traditions.
+
+Ces observations préliminaires, dont le développement exigerait des
+volumes, suffisent,--et c’est ce qui nous intéresse pour l’instant,--à
+établir que l’enseignement qu’on retrouve dans la suite des temps au
+fond de toutes les religions, sous forme de mystères, d’initiation, de
+doctrine secrète, remonte, selon les calculs les plus timides, à des
+milliers d’années. Elles suffisent en tout cas à écarter la thèse assez
+puérile de ceux qui soutiennent qu’il est relativement récent et a subi
+l’influence des révélations judéo-chrétiennes. On ne défend plus
+sérieusement cette thèse; mais on tourne la difficulté en disant: Oui,
+il y a des vérités de cette religion primitive et même des textes ayant
+date plus ou moins certaine, antérieurs à Moïse et à Jésus-Christ; mais
+qui pourrait faire le départ des interpolations successives qui les ont
+transformés?
+
+Il existe dans l’Inde, paraît-il, plus de 1.200 textes des _Védas_ et
+plus de 350 textes des _Lois de Manou_, sans compter ceux des livres
+sacrés que les Brahmes ne nous ont pas livrés, et il est incontestable
+que dans ces textes ou dans les enseignements qu’ils reproduisent, se
+trouvent d’évidentes interpolations. Il ne faut jamais perdre de vue que
+la religion orientale que nous appelons vulgairement et fort
+improprement le Bouddhisme, se divise en trois grandes périodes qui
+correspondent assez exactement aux trois périodes qu’on pourrait marquer
+dans le christianisme, à savoir le Védisme ou la religion primitive, que
+les Brahmanes commentèrent, compliquèrent et corrompirent enfin à leur
+profit et qui devint le Brahmanisme contre lequel se révolta et que
+réforma au Ve siècle avant J.-C. Siddharta Gautama Bouddha ou
+Çakya-Mouni.
+
+Les indianistes, grâce surtout aux repères historiques que leur donne
+l’institution des castes, les changements de langue et de mètre, ont
+appris à démêler assez facilement, dans les textes suspects, ces trois
+courants; et sous la luxuriance et l’enchevêtrement des interpolations,
+apparaissent toujours les grandes lignes et les vérités essentielles qui
+nous importent seules.
+
+
+
+
+L’INDE
+
+
+I
+
+Voyons d’abord l’idée qu’en même temps que les Égyptiens, et beaucoup
+plus probablement avant eux, se faisaient de la divinité ces ancêtres
+dont les traditions ont au moins 5.000 ou 6.000 ans et qui eux-mêmes
+tenaient ces traditions de peuples aujourd’hui disparus, dont la
+dernière trace dans la mémoire des hommes, selon le _Timée_ et le
+_Critias_ de Platon, remonte à cent vingt siècles.
+
+Je fais grâce au lecteur de l’inextricable nomenclature de la mythologie
+orientale, de la pullulation des dieux anthropomorphes que les prêtres
+de l’Inde, comme ceux de l’Égypte, de la Perse et de tous les temps et
+de tous les pays, furent forcés de créer pour répondre aux exigences de
+l’idolâtrie populaire. Je lui épargne également l’ostentation d’une
+érudition facile et prodigue de noms imprononçables, pour en venir
+directement et m’en tenir uniquement à la notion essentielle de la cause
+première, telle qu’on la trouve aux sources les plus reculées, et qui,
+peu à peu, si elle ne fut pas cachée au vulgaire ne fut plus comprise
+par lui, et devint le grand secret de l’élite des prêtres et des
+initiés.
+
+Écoutons tout de suite le _Rig-Véda_, le plus authentique écho des plus
+immémoriales traditions, quand il aborde la question formidable:
+
+ «Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y avait ni l’atmosphère,
+ ni le ciel au-dessus. Qu’est-ce qui se meut? En quel sens? Sous la
+ garde de qui? Y avait-il des eaux et le profond abîme?
+
+ «Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le jour n’était pas
+ séparé de la nuit. Seul, l’Un respirait, sans souffle étranger, de
+ lui-même; et il n’y avait rien d’autre que lui.
+
+ «Alors s’éveilla en lui pour la première fois le désir; ce fut le
+ premier germe de l’esprit. Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans
+ le Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence, en leur
+ cœur...
+
+ «Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit, d’où vint la création, et
+ si les dieux ne sont nés qu’après elle? Qui sait d’où elle est venue?
+
+ «D’où cette création est venue, si elle est créée ou non créée, celui
+ dont l’œil veille sur elle du plus haut ciel, celui-là seul le sait,
+ et encore le sait-il?[5]»
+
+ [5] _Rig_, X, 129.
+
+Est-il possible de trouver dans les annales humaines, paroles plus
+grandioses, plus chargées d’angoisse solennelle et qui rendent un son
+plus auguste, plus sacré et plus redoutable? Est-il possible de trouver
+à la base de tout, aveu d’ignorance plus total et plus irréductible; et
+du fond de notre agnosticisme que des milliers d’années ont agrandi,
+pourrions-nous en élargir l’horizon? D’emblée il dépasse tout et va plus
+loin que nous n’oserons jamais aller de peur de désespérer, puisqu’il ne
+craint pas de se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a fait, sait
+s’il a créé ou non et doute s’il a pris conscience de lui-même...
+
+
+II
+
+Écoutons ensuite le _Sama-Véda_ confirmer et développer ce magnifique
+aveu d’ignorance:
+
+ «Si tu dis: Je connais parfaitement l’Être suprême, tu te trompes; qui
+ pourrait dénombrer ses attributs? Si tu dis: Je pense le connaître,
+ non que je croie le connaître parfaitement ni ne pas le connaître du
+ tout, mais je le connais partiellement; car celui qui connaît toutes
+ les manifestations des dieux qui procèdent de lui, connaît l’Être
+ suprême, si tu dis cela tu te trompes, _ce n’est pas le connaître que
+ de ne pas l’ignorer entièrement_.
+
+ «Celui, au contraire, qui croit ne pas le connaître, c’est celui qui
+ le connaît; et celui qui croit le connaître, c’est celui qui ne le
+ connaît pas. Il est regardé comme incompréhensible par ceux qui le
+ connaissent le plus et connu parfaitement par ceux qui l’ignorent
+ entièrement.»
+
+A cet agnosticisme fondamental, l’_Yadjour-Véda_ vient ajouter son
+panthéisme total:
+
+ «Le sage fixe ses regards sur cet être mystérieux dans lequel existe
+ perpétuellement l’univers qui n’a pas d’autre base que Lui. En Lui ce
+ monde est enfermé, c’est de Lui que ce monde est sorti. Il est enlacé
+ et tissu dans toutes les créatures sous les diverses formes de
+ l’existence.
+
+ «Cet être unique, que rien ne peut atteindre, est plus rapide que la
+ pensée; _et les dieux eux-mêmes ne peuvent comprendre ce moteur
+ suprême qui les a tous devancés_. Il est loin et près de toutes
+ choses. Il remplit cet univers entier et le dépasse encore infiniment.
+
+ «Quand l’homme sait voir tous les êtres dans ce Suprême Esprit, et ce
+ Suprême Esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que
+ ce soit.
+
+ «Ils sont tombés dans une nuit bien profonde ceux qui ne croient pas à
+ l’identité des êtres; ils sont tombés dans une nuit bien plus profonde
+ encore ceux qui ne croient qu’à leur identité.
+
+ «Il gagne d’être immortel celui qui croit à l’identité éternelle des
+ êtres.
+
+ «Tous les êtres sont dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit est
+ dans tous les êtres.
+
+ «Les êtres lui apparaissent tels qu’ils furent de toute éternité,
+ toujours semblables à eux-mêmes.»
+
+
+III
+
+Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de
+peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à
+définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique
+qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus
+passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent
+siècles contre l’Inconnaissable; et, pour en donner une idée, je leur
+emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque
+désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus
+anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser
+effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque
+Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique.
+
+Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par
+lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est
+l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans
+tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il
+est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et
+morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe
+primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance
+incréée de l’inconnu. «Non, non, est son Nom», et tout oscille
+perpétuellement entre «Tout est, rien n’est.» «La mer seule connaît la
+profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu
+seul peut connaître Dieu.» Il est le contenant inconnu de tout; il est
+le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien
+tout en étant tout. «Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause
+éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable,
+qu’aucune créature ne peut comprendre», dit Manou. Il n’est pas quelque
+chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui
+appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des
+cachés, il est «Cela», le principe passif et latent. Le monde est son
+nom, son image; mais son existence première qui contient tout en soi est
+seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il
+retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont
+que par sa volonté; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette
+volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation
+et la destruction de l’univers; mais il n’y a pas de création à
+proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création
+n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend
+simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a
+pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait
+été exhalé; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible
+ce qui avait été vu; car tout est indestructible, puisque tout n’est que
+la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin,
+dans l’espace et le temps.
+
+
+IV
+
+Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que
+notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause
+première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une
+accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une
+contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour
+nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets
+d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent
+et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si
+nous les aurions regagnés sans leur aide? Il y a moins d’un siècle, nous
+ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur
+originales; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en
+débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur
+celles de la religion officielle de l’Égypte où le «Noun» est aussi
+inconnaissable que le «Cela» hindou, et où, selon la tradition
+occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière
+initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots
+terribles: «Osiris est un dieu noir!» c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut
+pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais!... Elles flottaient également
+sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent
+méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet
+qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles
+flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une
+réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient
+encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens
+qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte
+pendant des milliers de siècles. «_Per sæculorum millia_» ce qui est
+évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des
+anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que
+Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche,
+fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous
+les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers
+probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et
+sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient
+les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus
+mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et
+dangereuses.
+
+
+V
+
+Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale,
+à laquelle nous sommes revenus: le caractère inconnaissable de la cause
+sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous
+l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté.
+Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous
+équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et
+que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des
+lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes
+parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle,--car n’ayant pas
+de commencement, elle ne peut être première ni seconde,--n’a jamais rien
+créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe
+en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle
+que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir
+l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe
+toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le
+sommeil et le réveil de la cause éternelle. «C’est ainsi, disent les
+_Lois de Manou_, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être
+immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de
+créatures mobiles et immobiles[6].» Il s’exhale ou il expire et l’esprit
+descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et
+les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans
+l’univers. Il s’inhale ou il aspire; la matière rentre dans l’esprit qui
+n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent,
+sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au
+réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y
+rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard;
+et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute
+éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.
+
+ [6] _Lois de Manou_, I, 57.
+
+
+VI
+
+C’est encore un immense aveu d’ignorance; et ce nouvel aveu, si haut
+qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le
+plus complet et le plus grandiose. Cette explication de
+l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique
+pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous
+pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans
+nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions
+sans réponse de notre raison.
+
+Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères.
+En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous
+connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont
+probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas
+non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe
+spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute
+éternité dans le «Noun», et y retournent après la mort. Le «Noun» est
+«l’abîme» de la Genèse; un esprit divin indéfini y flotte, portant en
+lui la somme des existences futures, d’où son nom de «Toum», qui
+signifie à la fois Néant et Totalité. Quand «Toum» voulut fonder dans
+son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le
+Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil «Râ» exista, la
+Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans
+l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de
+son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans
+cesser d’être Noun. Il dit de lui-même: «Je suis Toum, celui qui
+existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même,
+c’est-à-dire le Noun, père des dieux.» Il est la somme des existences
+des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de
+son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique: «Il n’existait
+pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses
+formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en
+Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis
+en disant: «C’est moi qui t’ai créé[7].»
+
+ [7] Cf. A. MORET, _Les Mystères égyptiens_, p. 110 et suiv., et
+ PIERRET, _Études égyptologiques_, p. 414.
+
+Pour créer, le dieu égyptien _pense_ d’abord, puis _parle_ le monde.
+(C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que
+nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de
+Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le
+Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi:
+Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par
+la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu
+suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne
+parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de
+siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le
+«Livre des Morts», Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte
+dit qu’il est Toum.
+
+Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du
+Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout
+puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait; il est soumis
+aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être
+lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de
+l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant
+par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce
+que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant
+son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier
+écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de
+l’Égypte, nous retrouvons le même aveu: l’esprit incréé, éternel,
+incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le
+principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible
+à l’homme que par ses émanations.
+
+Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte,
+superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du
+sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que
+tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse:
+«Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim,
+Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose
+de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à
+l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre».
+
+«Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance
+d’être; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la
+face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être); et le
+souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était
+générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8].»
+
+ [8] FABRE D’OLIVET, _La Langue hébraïque restituée_, t. II, p. 25-27.
+
+N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous
+ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu; et plus
+près encore de la création hindoue: passage du principe à
+l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de
+l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance
+durant son sommeil? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait
+«Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût
+traduire une ligne du Véda». Il faut donc croire, malgré l’affirmation
+du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le
+traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la
+Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très
+infidèle _Kabbala Denudata_ de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu,
+s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le
+prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction,
+fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou
+vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes
+égyptiens.
+
+
+VII
+
+Est-il possible aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons savoir, ou
+plutôt avec tout ce que nous savons enfin que nous ne savons pas, de
+donner de la divinité une idée plus vaste, plus profondément négative
+que celle qu’en donnèrent ces religions des débuts de l’humanité; et qui
+réponde mieux à l’immense ignorance sans espoir où nous nous débattrons
+toujours au sujet de la cause première; et ne nous trouvons-nous pas ici
+à d’énormes hauteurs au-dessus des dieux plus ou moins anthropomorphes
+qui succédèrent à l’inconnaissable suprême de la religion qui fut la
+mère méconnue de toutes les autres? N’est-ce pas à son énigme sans nom
+que nous revenons enfin, après avoir erré si longtemps, perdu tant de
+siècles et tant de forces, commis tant d’erreurs et de crimes à la
+chercher où elle n’était pas, loin des cimes primitives sur lesquelles
+elle nous attendait depuis des milliers et des milliers d’années?
+
+
+VIII
+
+Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant
+sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de
+l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à
+quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui
+d’abord l’avait osé faire.
+
+J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à
+leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes
+lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause
+inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant
+ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective,
+se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain
+sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par
+elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui
+était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère
+universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette
+triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient
+Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur
+et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus,
+Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus.
+
+A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se
+précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des
+dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations
+transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des
+personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses
+volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les
+étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités
+profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces
+théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science.
+Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du
+chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles
+indiquent? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se
+transformant engendre la lumière; l’air et la lumière qui engendrent la
+chaleur produisent l’eau; et celle-ci est la matrice de tous les êtres
+vivants. «Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ
+Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes
+élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord
+les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui
+naquirent de la boue des eaux; puis, par une série de formes et
+d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme.»--«Ils passèrent
+successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents,
+les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré
+inférieur», dit encore Manou, qui ajoute: «Les êtres acquièrent les
+qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est
+éloigné dans la série, plus il a de qualités[9].»
+
+ [9] _Lois de Manou_, I, 20.
+
+N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et
+prévue il y a au moins 6.000 ans? D’autre part, n’est-ce pas à la
+théorie de l’«Akasha», que nous nommons plus grossièrement l’éther,
+source unique de tous les corps, que revient notre physique[10]? Ces
+exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas
+troublants? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit
+et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions
+extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous
+reconquerrons à peine; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous
+pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils
+n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres
+questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à
+notre vérification? Il est certain que pour en arriver où ils étaient,
+ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations,
+d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons
+difficilement une idée; mais à laquelle, en attendant mieux, nous
+devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont
+nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à
+connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.
+
+ [10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient
+ l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la
+ lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à
+ travers l’espace vide _absolu_. Mais outre que ces théories semblent
+ encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther
+ scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir
+ nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup
+ plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou
+ d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini.
+
+
+IX
+
+Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en
+dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la
+cause première; et que leurs explications au sujet du passage du
+non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la
+triade, sont à peu près les mêmes.
+
+Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine et répand son ombre sur
+tout le problème religieux. Les religions-mères, ou plutôt la
+religion-mère, enseigne que la cause des causes est inconnaissable,
+qu’il est impossible de la définir, de la comprendre, de l’imaginer;
+qu’elle est «Cela» et rien de plus, le non-être, tout en étant l’être
+par excellence, éternel, infini, occupant tout le temps, tout l’espace
+qu’il est lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni attributs
+particuliers, puisqu’il les a tous. Or, de cet inconditionné, de cet
+absolu de l’absolu, dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins ce
+qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable et de
+l’incognoscible, elle fait sortir des émanations qui deviennent aussitôt
+des dieux parfaitement connus, parfaitement définis, agissant très
+nettement dans leurs sphères respectives, manifestant une puissance et
+une volonté personnelles, promulguant des lois et tout un code de morale
+auxquels il est enjoint à l’homme de se soumettre. Comment des êtres
+aussi complètement connus peuvent-ils sortir d’un être essentiellement
+inconnu? Comment le tout étant inconnaissable, une partie de ce tout
+devient-elle subitement familière? Dans cet inconcevable sans limites,
+seul admissible, car c’est à lui que nous ramène la science, où est le
+point d’où sortent les dieux qui nous sont imposés? Où se trouvent le
+lien et le rapport? Où est le lieu et le moment où s’opère
+l’incompréhensible miracle de la transubstantiation de l’incognoscible?
+Où est la transition qui légitime ce formidable passage d’insondables
+ténèbres, non seulement au possible ou au probable, mais au connu décrit
+jusqu’en ses moindres détails?
+
+Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et à sa suite toutes les autres
+qui ne sont que ses filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement
+bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense et volontairement aveugle
+dans l’abîme de l’illogisme? N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas osé
+tirer toutes les conséquences de son redoutable aveu; et ces
+conséquences, ne les aurait-elle pas déduites ailleurs, et précisément
+dans les enseignements secrets dont nous cherchons encore vainement les
+traces et dont la révélation rendait à jamais muets les grands initiés?
+
+
+X
+
+C’est un soupçon qui revient plus d’une fois quand on approfondit ces
+religions, et qui expliquerait ce cri effrayant de la tradition
+occultiste, que nous avons déjà noté: «Osiris est un dieu noir!» Le
+grand, le suprême secret serait-il un agnosticisme total? Sans parler
+des enseignements ésotériques que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas
+un aveu presque public que ce mot de «Maya», le plus mystérieux de
+l’Inde, qui veut dire que tout, l’univers et les dieux mêmes qui le
+créent, le maintiennent et le dirigent, n’est qu’illusion de
+l’ignorance, et que l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels?
+
+Mais quelle religion pouvait déclarer à ses fidèles: «Nous ne savons
+rien; nous constatons simplement que cet univers existe ou du moins
+semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même, est-il dieu
+lui-même ou n’est-il que l’effet d’une cause plus reculée? Et derrière
+cette cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une autre encore
+plus reculée, et ainsi indéfiniment, jusqu’à la folie, car si Dieu est,
+qui a fait Dieu?
+
+«Qu’il soit cause ou effet, il importe assez peu à notre ignorance qui
+en tout cas demeure irréductible et dont les ténèbres sont simplement
+déplacées. De très anciennes traditions nous disent qu’il est plutôt la
+manifestation d’une cause plus inconcevable que lui. Nous acceptons
+cette tradition, plus inexplicable peut-être que l’énigme telle qu’elle
+s’offre à nos yeux, mais qui semble rendre compte de ce qui y paraît
+transitoire ou périssable et y substitue un fond éternel, immuable et
+purement spirituel. Ignorant tout de cette cause, nous devons nous
+borner à constater certaines habitudes, certains équilibres, certaines
+lois qui paraissent être ses volontés. Nous en faisons provisoirement
+des dieux. Mais ces dieux ne sont que des personnifications peut-être
+justes, peut-être illusoires, peut-être erronées, de ce que nous croyons
+avoir observé. Il est possible que d’autres observations plus exactes
+les détrônent. Il est possible qu’on s’aperçoive un jour que la cause
+inconnue, un peu mieux connue en quelque partie, voulait autre chose que
+ce que nous avions cru. Nous changerons alors les noms, les volontés,
+les lois de nos dieux. Mais en attendant, ceux que nous vous offrons
+sont nés d’observations et d’expériences si sages et si anciennes qu’il
+n’en est pas jusqu’à présent qui les surpassent.»
+
+
+XI
+
+S’il lui était impossible de parler ainsi à ses fidèles qui ne
+l’auraient pas comprise, elle pouvait révéler le secret aux derniers
+initiés que de longues épreuves avaient préparés et dont une sélection
+inhumainement rigoureuse attestait l’intelligence. Elle avouait donc
+tout à quelques-uns d’entre eux. Elle leur disait probablement: «En leur
+offrant nos dieux, nous n’avons pas voulu tromper les hommes. Si nous
+leur avions confessé que Dieu est inconnu et inconcevable, qu’on ne peut
+dire ce qu’il est, ce qu’il veut; qu’il n’a ni forme, ni substance, ni
+résidence, ni commencement, ni fin, qu’il est partout et nulle part,
+qu’il n’est rien à force d’être tout, ils en auraient conclu qu’il
+n’existe point, qu’il n’y a ni lois ni devoirs et que l’univers est un
+immense abîme où chacun doit se hâter de faire ce qu’il lui plaît. Or,
+si nous ne savons rien, nous savons cependant que cela n’est pas, que
+cela ne peut pas être. Nous savons en tout cas que la cause des causes
+n’est pas matérielle, comme ils l’entendraient, car toute matière semble
+périssable, et elle ne pourra pas périr. Pour nous, cette cause inconnue
+est réellement notre Dieu, parce que notre intelligence est capable de
+la voir sur une étendue que notre imagination infirme peut seule
+limiter. Nous savons, avec une certitude que rien ne saurait ébranler,
+que cette cause, ou la cause de cette cause, et ainsi indéfiniment, doit
+exister, bien que nous sachions que nous ne pourrons jamais la connaître
+ni la comprendre. Mais fort peu d’hommes sont capables de se convaincre
+de l’existence d’une chose qu’ils ne pourront jamais voir, toucher,
+sentir, entendre, connaître ni comprendre; c’est pourquoi, au lieu du
+néant qu’ils croiraient que nous leur proposons si nous leur disions à
+quel point nous ignorons tout, nous leur offrons comme guides, certaines
+apparences de volonté que nous avons cru discerner dans les ténèbres de
+la durée et de l’espace...»
+
+
+XII
+
+Cet aveu d’ignorance totale quant à la cause première, quant à l’essence
+du dieu des dieux, nous le trouvons également à la racine de la religion
+égyptienne. Mais il est fort possible qu’ayant été perdu de vue,--car
+les hommes n’aiment pas à s’attarder dans une ignorance sans espoir,--il
+ait été nécessaire de le refaire aux initiés, de le préciser, d’y
+insister, d’en développer les conséquences; et qu’ainsi révélé dans
+toute son étendue, il soit devenu le fondement de la doctrine secrète.
+Nous constatons en effet que dans les théogonies subséquentes, on
+s’empressait d’oublier l’aveu enregistré aux premières pages des livres
+sacrés. On n’en tenait plus compte, on le refoulait dans la nuit des
+origines et de l’incompréhensible. Il n’en était plus jamais question;
+et l’on ne s’occupait plus que des dieux qui en étaient issus, en
+oubliant toujours d’ajouter qu’émanés de l’indicible inconnu ils
+devaient nécessairement, par essence et par définition, participer de sa
+nature et être aussi inconnus, aussi inconnaissables que lui. Il se peut
+donc que l’enseignement secret réservé aux prêtres suprêmes les ramenât
+à une plus juste notion de la vérité primordiale.
+
+A cet aveu aux initiés, on n’avait probablement pas à ajouter d’autres
+explications, vu qu’il détruit par la base toutes les explications
+possibles. Que pouvait-on, par exemple, leur dire au sujet de la
+première, de la plus redoutable de toutes les énigmes, à laquelle on se
+heurte immédiatement après celle de la cause des causes: l’origine du
+mal? Les religions exotériques la résolvaient en dédoublant, en
+multipliant leurs dieux. C’était simple et facile. Il y avait des dieux
+de lumière qui représentaient et faisaient le bien; et des dieux des
+ténèbres qui représentaient et faisaient le mal; ils luttaient entre eux
+dans tous les mondes; et si les dieux du bien étaient toujours les plus
+puissants, ils n’étaient cependant jamais complètement victorieux sur
+cette terre. Les types les plus nets de ce dualisme, nous les
+rencontrons dans la mythologie de l’Avesta, où ils prennent les noms
+d’Ormuzd et d’Ahriman; mais sous d’autres vocables, sous d’autres formes
+et indéfiniment multipliés, nous les retrouvons dans toutes les
+religions et jusque dans le christianisme où Ahriman devient le prince
+des démons.
+
+Mais que pouvait-on dire aux initiés? Les théosophes modernes qui
+prétendent dévoiler au moins une partie des enseignements secrets, en
+subdivisant également les manifestations du principe inconnu, ne font
+que reproduire, sous une autre forme, les explications trop faciles de
+la religion exotérique et restent aussi loin qu’elle de la source de
+l’énigme; et dans tout le domaine de l’occultisme, nous n’avons même pas
+l’ombre d’un commencement d’explication qui diffère autrement que par
+les termes de celles des religions officielles. Nous ne savons donc
+point ce qu’on leur révélait; et il est assez probable que, de même que
+pour le mystère de la cause première, on était obligé de leur avouer
+qu’on ne savait rien. Vraisemblablement, on ne pouvait leur dire que ce
+que nous diraient les philosophies optimistes d’aujourd’hui, à savoir
+que le mal n’existe pas en soi, mais uniquement à notre point de vue,
+qu’il est purement relatif, que le mal moral n’est qu’une cécité, ou une
+fantaisie de notre entendement, et le mal physique une organisation
+défectueuse ou une erreur de notre sensibilité; que la plus effroyable
+douleur n’est qu’une jouissance infidèlement traduite par nos nerfs,
+comme la jouissance la plus aiguë est déjà une douleur. C’est peut-être
+vrai; mais le malheureux homme et surtout le malheureux animal qui n’a
+pour toute vie que celle-ci, quand cette vie, comme il arrive trop
+souvent, n’est qu’un tissu d’intolérables souffrances, a droit à
+quelques éclaircissements supplémentaires.
+
+On les donnait en renvoyant aux existences successives, aux systèmes
+d’expiation et de purification. Mais ces éclaircissements, excellents
+quand on admet l’hypothèse de dieux intelligents dont on connaît les
+intentions, sont moins défendables lorsqu’il s’agit d’une cause
+inconnaissable à laquelle on ne peut attribuer une intelligence et une
+volonté sans nier qu’elle soit inconnue. Si l’on parvenait à fournir aux
+adeptes une autre explication qui s’imposât, elle devait renfermer la
+clef souveraine de l’énigme et ouvrir tous les mystères. Mais l’ombre
+même de cette clef chimérique n’est pas parvenue jusqu’à nous.
+
+
+XIII
+
+Tout branlants qu’en soient les fondements qui ne reposent que sur
+l’inconnaissable, il n’en reste pas moins que cette religion primitive
+nous a légué sur la constitution et l’évolution de l’univers, sur la
+durée des transformations des astres et de la terre, sur le temps,
+l’espace et l’éternité, sur les rapports de la matière et de l’esprit,
+sur les forces invisibles de la nature, sur les destinées probables de
+l’homme, et sur la morale, des enseignements incomparables. L’ésotérisme
+de toutes les religions, depuis l’Égypte peut-être et en tout cas depuis
+la Perse, la Chaldée, les mystères grecs, pour finir aux hermétistes du
+Moyen âge, profita de ces enseignements et en tira la partie la plus
+haute et la plus solide de son prestige, en les attribuant à une
+révélation secrète, jusqu’à ce que la découverte des livres sacrés de
+l’Inde en eût fait connaître la véritable source, et remis les choses au
+point. Au fond, l’ésotérisme ne fut jamais qu’une cosmogonie plus
+savante, une théogonie plus rationnelle, plus grandiose et plus pure,
+une morale plus élevée, que celle des religions vulgaires; outre qu’il
+possédait, pour soutenir ou défendre ses doctrines, le secret
+péniblement transmis et souvent affreusement obscurci, de la
+manipulation de certaines forces oubliées. Aujourd’hui, il nous est
+possible de reconnaître, sous toutes les déformations, sous toutes les
+surcharges, sous tous les masques, parfois terriblement défigurés, le
+même visage. A ce point de vue, il est certain que depuis la publication
+et la traduction des textes authentiques, l’occultisme, tel qu’on
+l’entendait encore il n’y a guère plus de cinquante ans, a perdu les
+trois quarts de ses meilleures provinces. Il a notamment perdu presque
+tout intérêt doctrinal, hormis comme moyen de contrôle, puisqu’on peut
+étudier à la source même d’où il s’était parcimonieusement infiltré,
+tout ce qu’il enseignait secrètement au sujet de Dieu ou des dieux, au
+sujet de l’origine des mondes, des forces immatérielles qui le mènent,
+du ciel et de l’enfer tels que l’entendaient les Juifs, les Grecs et les
+Chrétiens, au sujet de la constitution du corps et de l’âme, des
+destinées de celle-ci, de ses responsabilités et de son existence
+d’outre-tombe.
+
+Par contre, si ces textes anciens et authentiques, enfin traduits, nous
+prouvent que presque tout ce que l’occultisme affirmait au point de vue
+doctrinal n’était pas purement imaginaire mais reposait sur des
+traditions réelles et immémoriales; ils nous permettent aussi de
+supposer que tout ce qu’il affirmait sur d’autres points, et notamment
+sur l’utilisation de certaines forces inconnues, n’est pas non plus
+purement chimérique; et il regagne de ce côté ce qu’il perd de l’autre.
+En effet, si nous possédons les principaux livres sacrés de l’Inde, il
+est à peu près certain qu’il en est d’autres que nous ne connaissons pas
+encore, comme il est fort probable que nous n’avons pas pénétré le sens
+caché d’un grand nombre d’hiéroglyphes. Il se peut donc que les
+occultistes aient eu connaissance de ces écrits ou de ces traditions
+orales, par des infiltrations analogues à celles que nous avons pu
+constater. Il semble que l’on trouve des traces d’infiltrations de ce
+genre dans leur biologie, dans leur médecine, dans leur chimie, dans
+leur physique, dans leur astronomie et surtout dans tout ce qui touche à
+l’existence d’entités plus ou moins immatérielles qui paraissent vivre
+autour de nous. Sous ce rapport, l’occultisme garde encore un intérêt et
+mérite une étude attentive et méthodique qui pourrait efficacement
+seconder et peut-être rejoindre les travaux que les métapsychistes
+indépendants et scientifiques ont entrepris de leur côté, sur les mêmes
+sujets.
+
+
+XIV
+
+Quant à la tradition primitive, si elle a perdu le prestige d’être
+occulte, si d’autre part elle pèche par la base en tirant tous ses
+enseignements et toutes ses affirmations d’un fonds qu’elle-même a
+déclaré à jamais inaccessible, incompréhensible et inconnaissable, il
+n’en est pas moins vrai, abstraction faite de cette base défectueuse,
+que ces affirmations et ces enseignements sont les plus inattendus, les
+plus hauts, les plus admirables, les plus plausibles aussi et le plus
+fréquemment confirmés par les faits que l’homme ait connus jusqu’ici.
+
+Avons-nous le droit, par exemple, d’écarter _à priori_, comme une
+imagination puérile et qui ne repose sur rien, la notion de la déchéance
+de l’homme, que nous ne pouvons vérifier, quand tout à côté d’elle,
+presque contemporaine, nous en rencontrons une autre, aussi générale,
+celle des déluges et des cataclysmes universels et préhistoriques, que
+la géologie a matériellement constatés? A quelle vérité profonde répond
+cette légende d’une humanité supérieure, plus heureuse, plus
+intelligente que la nôtre? Nous n’en savons rien jusqu’à ce jour; mais
+nous ne savions pas davantage à quoi répondait la tradition des grandes
+catastrophes, avant que les annales de ces bouleversements, inscrites
+dans les entrailles de la terre, ne nous eussent révélé qu’ils avaient
+eu lieu. On pourrait citer un grand nombre d’enseignements de ce genre,
+intuitions géniales ou vérités immémoriales, dont la science retrouve
+les traces ou qu’elle rejoint aujourd’hui. J’ai déjà noté l’apparition
+successive des diverses formes de la vie, énumérées exactement dans
+l’ordre que leur assigne la paléontologie. Il faudrait y ajouter le rôle
+prépondérant de l’éther, ce fluide cosmique impondérable, transition de
+l’esprit à la matière, source de tout ce qui existe, que la religion
+primitive appelait Akasha, et qui, d’échos en échos, devient le Télesma
+de l’Hermès Trismégiste, le Feu vivant de Zoroastre, le Feu générateur
+d’Héraclite, l’Ignis subtillissimus d’Hippocrate, la Lumière astrale de
+la Kabbale, le Pneuma de Gallien, la Quinta essentia et l’Azoth des
+alchimistes, l’Esprit de vie de Saint Thomas d’Aquin, la Matière subtile
+de Descartes, le Spiritus subtillissimus de Newton, l’Od de Reichenbach
+et de Carl du Prel, «l’éther infini, mystérieux et toujours en
+mouvement, d’où tout sort, où tout rentre», auquel nos savants, dans
+leurs laboratoires, sont enfin obligés d’avoir recours afin de rendre
+compte d’une foule de phénomènes qui sans lui seraient absolument
+inexplicables. Tout ce que nos physiciens et nos chimistes appellent
+chaleur, lumière, électricité, magnétisme, n’était pour nos ancêtres que
+les manifestations élémentaires d’une substance unique. Ils avaient, il
+y a des milliers d’années, reconnu la présence et l’intervention
+souveraine de cet agent ubiquitaire dans tous les phénomènes de la vie;
+de même qu’ils avaient décrit, avant nos astronomes, la naissance et la
+formation des astres; de même encore que la prétendue chimère de la
+transmutation des métaux, qu’ils avaient léguée aux alchimistes du Moyen
+âge est également confirmée par l’évolution chimique et thermique des
+étoiles, «qui, comme le fait observer Charles Nordmann, nous offrent un
+exemple complet de cette transmutation, puisque les métaux les plus
+lourds n’y apparaissent qu’après les éléments légers et lorsqu’elles se
+sont suffisamment refroidies»; de même enfin, car il faut nous borner,
+qu’à l’encontre de la science de naguères, ils avaient enseigné qu’il
+fallait porter à des millions de siècles la durée des mondes, les âges
+de la terre et le temps qui s’écoulera entre sa naissance et sa
+destruction, puisqu’un jour de Brahma, qui correspond à l’évolution de
+notre globe, compte quatre milliards trois cent vingt millions d’années.
+
+
+XV
+
+Sur une autre question plus grandiose et plus essentielle, car elle
+renferme la loi radicale de notre univers, ils ont également une
+tradition inattendue, dont l’humanité ne pourra jamais contrôler qu’une
+infime partie. Ils nous disent que le Cosmos, manifestation visible de
+la cause inconnue et invisible, n’a jamais été et ne sera jamais qu’une
+suite ininterrompue d’expansions et de contractions, d’évaporations et
+de condensations, de sommeils et de réveils, d’inspirations et
+d’expirations, d’attractions et de répulsions, d’évolutions et
+d’involutions, de matérialisations et de spiritualisations,
+«d’intériorisations et d’extériorisations», comme dit le Docteur
+Jaworski qui a retrouvé en biologie un principe analogue.
+
+La cause inconnue se réveille; et durant des milliards d’années, les
+mondes irradient, se dispersent, s’épandent, se dilatent dans l’espace;
+elle se rendort, et les mêmes mondes, durant des milliards d’années,
+accourus de tous les points de l’horizon, s’attirent, se concentrent, se
+contractent et se coagulent, pour ne plus former, sans périr, car rien
+n’est périssable, qu’une masse unique qui rentre dans la cause
+invisible. Nous sommes précisément dans une de ces périodes de
+contraction ou d’inhalation, à laquelle préside cette immense et
+mystérieuse loi de la gravitation, dont rien ne peut rendre compte, si
+elle n’est pas électrique, magnétique ou spirituelle, et qui domine
+toutes les autres lois de la nature. Si tous les corps, selon Newton,
+s’attirent mutuellement en raison directe de leur masse et en raison
+inverse du carré de leurs distances, depuis l’éternité sans
+commencement, toute la matière de l’univers ne devrait plus former qu’un
+bloc infini, à moins de supposer un équilibre parfait et inébranlable
+qui serait l’immobilité éternelle. Dans le mouvement perpétuel des
+astres, où le déplacement irrégulier d’un atôme le troublerait, il ne
+paraît pas possible que cet équilibre puisse exister. En fait, il est à
+peu près certain qu’il n’existe pas, et l’Apex, le lieu mystérieux de la
+sphère céleste, dans le voisinage de Véga, vers lequel se précipite
+notre système solaire avec tout son cortège de planètes, sera peut-être,
+pour ce qui nous regarde, son point de rupture et l’une des premières
+phases de la grande contraction, qui selon les derniers calculs des
+astronomes, aura lieu dans 400.000 ans.
+
+Mais si cette formidable contraction doit presque inévitablement se
+produire, l’univers, quelque jour, ne sera plus qu’un monstrueux bloc de
+matière, compact, infini, et probablement à jamais mort, hors duquel il
+ne serait plus possible de placer quelque chose. Ce bloc illimité, formé
+de toute la matière cosmique, même du fluide éthérique et presque
+spirituel qui remplit les fabuleuses étendues interstellaires,
+occuperait-il tout l’espace, définitivement et à jamais coagulé dans la
+mort; ou flotterait-il dans un vide plus subtil que celui de l’éther et
+désormais soumis à d’autres volontés? Il semble que la loi fondamentale
+de l’univers aboutisse à une sorte d’anéantissement, d’impasse ou de
+non-sens; et d’autre part, si on nie cette attraction ou cette
+gravitation universelle, on nie le seul phénomène que l’on constate avec
+certitude, et on laisse tous les mondes absolument sans lois.
+
+
+XVI
+
+L’imagination, l’intuition, les observations ou les traditions de nos
+ancêtres ont dépassé ce point mort. Ils ont, sous leur phraséologie
+mythique ou mystique, considéré l’univers comme un phénomène électrique,
+ou plutôt comme une immense source d’énergie subtile et inconnaissable,
+qui obéit aux mêmes lois que celles de l’énergie magnétique, où tout est
+action et réaction, où il y a toujours deux forces affrontées et
+antagonistes; et renversant les pôles de l’aimant, à l’attraction ils
+font succéder la répulsion, à la force centripète une force centrifuge,
+à la gravitation une autre loi qui n’a pas encore de nom, qui disperse à
+nouveau la matière et les mondes, pour recommencer une nouvelle journée
+de Brahma. C’est le _solve et coagula_ des alchimistes.
+
+Ce n’est évidemment qu’une hypothèse dont on ne peut étayer quelques
+côtés que sur certains phénomènes électriques et magnétiques, et sur les
+propriétés des corps radio-actifs, mais dont l’ensemble est
+naturellement invérifiable. Seulement, il est curieux de constater une
+fois de plus que cette hypothèse, la plus grandiose, la plus hardie, et
+aussi la plus ancienne, la première de toutes, est peut-être la seule à
+laquelle la science puisse se rallier sans déroger. Ici encore, ne
+sommes-nous pas en droit de nous demander s’ils n’ont pas vu plus juste
+et plus loin que nous, et si nous sommes capables d’imaginer une
+cosmogonie aussi vaste, aussi vraisemblable que la leur?
+
+
+XVII
+
+Si de ces hauteurs nous redescendons à l’homme, nous retrouvons des
+intuitions ou des certitudes aussi remarquables. Sans nous aventurer
+dans la complexité de subdivisions du reste postérieures, qui nous
+entraînerait trop loin, bornons-nous à dire que dans tous les
+enseignements primitifs, qui concordent merveilleusement, l’homme se
+compose de trois parties essentielles: un corps physique périssable, un
+principe spirituel, ombre ou double astral, également périssable, mais
+beaucoup plus durable que le corps, et un principe immortel qui, après
+des évolutions plus ou moins longues, retourne à son origine qui est
+Dieu. Or, on peut constater que dans les phénomènes de l’hypnose, du
+magnétisme, du médiumnisme et du somnambulisme, dans tout ce qui touche
+à certaines facultés extraordinaires du subconscient qui semblent
+indépendantes du corps physique, de même que dans certaines
+manifestations d’outre-tombe qui ne sont plus guère niables, nos
+sciences métapsychiques sont en quelque sorte forcées d’admettre
+l’existence de ce double astral qui déborde de toutes parts l’entité
+physique, peut la quitter, s’en séparer, agir indépendamment et loin
+d’elle; et probablement lui survivre, ce qui semble donner raison, une
+fois de plus, et sur un point extrêmement important, aux intuitions
+presque préhistoriques de nos ancêtres hindous et égyptiens.
+
+
+XVIII
+
+On pourrait, comme je l’ai trop souvent répété, multiplier ces exemples;
+et chaque fois que notre science vient ainsi confirmer une de ces
+intuitions ou de ces traditions, il serait sage de jeter un regard plus
+confiant sur celles qui attendent encore cette confirmation. Plus il y
+aura de points sur lesquels il est démontré qu’elles ne se sont pas
+trompées, plus il y aura de chances pour qu’elles ne se soient pas
+trompées davantage sur ceux qui sont encore invérifiables. Souvent ce
+sont les plus importants et qui nous touchent le plus directement, le
+plus profondément. Ne tirons pas encore de conclusions trop générales ou
+trop hâtives; mais que ces premières confirmations ou commencements de
+confirmations nous engagent à accorder un crédit provisoire et attentif
+aux autres hypothèses. Quand nous aurons définitivement réglé ces
+premiers points, nous ne serons pas au bout de nos peines; mais nous
+nous trouverons beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est tout ce
+que nous sommes en droit d’exiger ou d’espérer de n’importe quel système
+religieux ou philosophique et même de n’importe quelle science; sans
+compter que la moindre avance ici, qui est le centre de tout, a des
+conséquences incomparablement plus grandes qu’une avance sur le diamètre
+ou la circonférence; car c’est de ce centre ou de ce moyeu que partent
+tous les rais de l’immense roue dont la science n’a guère étudié que la
+périphérie.
+
+Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on ne peut rien comprendre ni
+expliquer, sinon, on ne serait plus un homme mais un dieu; ou plutôt le
+seul Dieu. Hors quelques constatations mathématiques et matérielles,
+dont au demeurant on ne pénètre pas l’essence, tout n’est qu’hypothèse.
+C’est donc uniquement sur des hypothèses que nous avons à régler notre
+vie, en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement ne viendront
+jamais. Il importe donc de bien choisir nos hypothèses vitales, de ne
+prendre que les plus hautes, les meilleures et les plus plausibles; et
+nous voyons que ce sont presque toujours les plus anciennes. Dans la
+hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons jamais l’être central ou
+suprême, ni sa pensée dernière; mais cela n’empêche pas que nous ne
+devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous ne savons. Si nous ne
+pouvons tout connaître, ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne
+connaître rien; et si d’autres sciences que la science proprement ou
+improprement dite, peuvent nous aider, nous faire aller plus vite et
+plus loin, il est profitable de les interroger ou du moins de ne pas les
+rejeter d’avance et sans examen, comme on l’a fait trop souvent et trop
+légèrement jusqu’ici.
+
+
+XIX
+
+Parmi ces affirmations et ces enseignements incontrôlables, ne retenons
+que ceux qui nous intéressent le plus, notamment ceux qui ont trait à la
+conduite de notre vie, aux sanctions, aux responsabilités, aux
+récompenses et à la morale qui en découle, aux mystères de la mort, à
+l’existence d’outre-tombe et aux destinées finales de l’homme.
+
+Jusqu’à présent, presque tous les enseignements qui portent sur ces
+points étaient, pour nous Européens, ésotériques et se cachaient dans
+les replis de la Kabbale et de la Gnose, héritières traquées, hagardes
+et obscures de la sagesse hindoue, égyptienne, persane et chaldéenne.
+Mais depuis la lecture des textes sanscrits, ils ne le sont plus, du
+moins dans leurs parties essentielles, car bien que, comme je l’ai déjà
+dit, nous soyons loin de connaître tous les livres sacrés de l’Inde et
+peut-être plus loin encore d’avoir saisi le sens secret des
+hiéroglyphes, il est néanmoins peu probable que de nouvelles révélations
+ou des éclaircissements plus complets soient de nature à bouleverser
+sérieusement ce que nous savons.
+
+
+XX
+
+Aucune règle de conduite, aucune morale ne pouvait être tirée de la
+cause première inconnaissable, du Dieu unique et non manifesté. Il est
+en effet impossible de connaître ce qu’il veut, puisqu’il est impossible
+de le connaître lui-même. Pour trouver une volonté dans l’infini, dans
+l’univers ou dans la divinité, nous sommes obligés de nous jeter dans
+l’invérifiable et de franchir l’abîme d’illogisme dont nous avons déjà
+parlé, en faisant procéder de cette cause qui pour se manifester s’est
+divisée, un ou plusieurs dieux, émanations de l’inconnaissable qui
+deviennent subitement aussi connues que si elles étaient sorties des
+mains de l’homme. Il est certain que la base de la morale qui découlera
+de cette opération arbitraire, sera toujours précaire et ne s’offre que
+comme un postulat sur lequel il faut fermer les yeux. Mais il est
+remarquable qu’après cette opération préliminaire, ou concurremment avec
+elle, dans toutes les religions primitives, nous en trouvions une autre
+qui en est comme la conséquence nécessaire et en tout cas constante: le
+sacrifice volontaire de l’une de ces émanations de l’inconnaissable, qui
+s’incarne, renonce à ses prérogatives, afin de diviniser l’homme en
+humanisant Dieu.
+
+L’Égypte, l’Inde, la Chaldée, la Chine, le Mexique, le Pérou, tous ont
+le mythe de l’enfant-dieu, né d’une vierge; et le premier jésuite
+missionnaire en Chine trouva que la naissance miraculeuse du Christ
+avait été anticipée par Fuh-Ke, né 3468 ans avant J.-C. On a très
+justement fait remarquer que si un prêtre de l’antique Thèbes ou
+d’Héliopolis revenait sur cette terre, il reconnaîtrait, dans le tableau
+de la Vierge à l’enfant de Raphaël, l’image d’Horus dans les bras
+d’Isis. L’Isis égyptienne, comme notre vierge immaculée, était également
+représentée debout sur un croissant et couronnée d’étoiles. Devaki nous
+est pareillement montrée tenant dans ses bras le divin Krichna ou
+Krischna, comme l’est Istar, à Babylone, l’enfant Tammuz sur ses genoux.
+Le mythe de l’incarnation, qui est aussi un mythe solaire, se répète
+ainsi d’âge en âge, sous des noms différents, mais c’est dans l’Inde où
+il est à peu près certain qu’il prit naissance, que nous le retrouvons
+sous sa forme la plus pure, la plus élevée et la plus significative.
+
+
+XXI
+
+Sans nous attarder aux discutables incarnations des Hermès, des Manous
+et des Zoroastres, qu’il est impossible de contrôler historiquement,
+parmi les nombreuses incarnations de Vichnou, la seconde personne de la
+trinité brahmanique, ne rappelons que les deux plus célèbres, la
+huitième, celle de Krichna, et la neuvième, celle du Bouddha. Pour dater
+approximativement la première, nous avons le Bhagavat-Gita, qui met en
+relief l’admirable figure de Krichna. Les indianistes catholiques
+sentant le danger qu’à leur point de vue trop étroit, l’incarnation de
+Krichna fait courir à celle du Christ, admettent que le Bhagavat-Gita
+fut composé avant notre ère, mais soutiennent qu’il fut remanié depuis.
+Comme il est difficile de prouver ces remaniements, ils ajoutent qu’au
+surplus, s’il est démontré que le Bhagavat-Gita et d’autres livres
+sacrés aussi gênants sont réellement antérieurs au Christ, ils sont
+l’œuvre du démon qui, prévoyant l’incarnation de Jésus, avaient voulu,
+par ces préfigurations, en énerver l’effet. Quoiqu’il en soit, des
+indianistes purement scientifiques, tels que William Jones, Colebrooke,
+Thomas Strange, Wilson, Princeps, etc., s’accordent à reconnaître qu’il
+remonte au moins à douze ou quinze siècles avant notre ère. Il est en
+effet commenté et analysé dans le Madana-Ratna-Pradipa, recueil des
+textes des plus anciens législateurs, dans Vrihaspati, dans Parasara,
+dans Narada et dans une foule d’autres ouvrages d’une incontestable
+authenticité. Selon d’autres orientalistes, pour tout dire, les poèmes
+sur Krichna ne remontent pas au delà du Maha-Bharata, ce qui nous
+reporte en tout cas à deux siècles avant J.-C.
+
+Quant à l’incarnation de Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni, il
+n’y a plus de doute possible, Çakya-Mouni étant un personnage historique
+qui vécut au V siècle avant J.-C.
+
+
+XXII
+
+Tout ceci du reste est suffisamment connu et il serait inutile
+d’insister. Mais quel peut être le sens secret d’un mythe aussi
+immémorial, aussi unanime, aussi déconcertant? La cause inconnue de
+toutes les causes, se subdivisant, descendant des hauteurs de
+l’inconcevable, se sacrifiant, se limitant et devenant homme pour se
+faire connaître aux hommes? Toutes les interprétations qu’on en pourrait
+donner ne seraient-elles pas déraisonnables si l’on ne veut pas voir
+sous cet incompréhensible mythe un nouvel aveu, cette fois plus
+détourné, mieux déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme
+fondamental, de l’ignorance sublime et invincible des grands
+instructeurs primitifs? Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut
+naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme ne pourrait jamais
+connaître Dieu, et c’est pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout
+espoir était forclos, ils vont droit à l’homme qui est la seule chose
+qu’ils connaissent. Ils se disent: il nous est impossible de savoir ce
+qu’est Dieu, où il est, ce qu’il veut; mais nous savons qu’étant partout
+et qu’étant tout, il est nécessairement dans l’homme et qu’il est
+l’homme; ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme que nous pouvons
+découvrir sa volonté. Sous le symbole de l’incarnation, ils cachent
+ainsi la grande vérité que toutes les lois divines sont humaines; et
+cette vérité n’est que le revers d’une autre vérité aussi grande, à
+savoir que dans l’homme se trouve le seul dieu que nous puissions
+connaître.
+
+Dieu se manifeste dans la nature; mais il ne nous a jamais parlé que par
+la bouche des hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les espaces infinis
+et inaccessibles, le Dieu dont vous êtes inquiets; c’est en vous qu’il
+se cache, c’est en vous que vous devez le découvrir. Il est en vous
+autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné d’une façon plus
+éclatante. Tout homme est Krichna, tout homme est le Bouddha; il n’y a
+entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui s’incarne en
+vous-même, aucune différence, mais ils ont su l’y retrouver mieux que
+vous. Imitez-les, vous serez leur égal; et si vous ne pouvez les suivre,
+écoutez du moins ce qu’ils vous disent, car ils ne peuvent vous dire que
+ce que vous dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez appris à
+l’écouter comme ils l’ont écouté.
+
+
+XXIII
+
+Voilà le fond de toute la religion védique et de toutes les religions
+ésotériques qui en dérivent. Mais à sa source, la vérité est à peine
+enveloppée de symboles ou de mythes transparents. Elle n’a rien de
+secret, souvent même elle s’affirme hautement, sans réticences et sans
+voiles. «Quand tous les autres dieux ne sont plus que des noms qui
+s’évanouissent, dit Max Muller, il ne reste plus que l’_Atman_, le moi
+subjectif, et _Brahma_, le moi objectif, et la science suprême s’exprime
+dans ces mots: _Tat twam_, _Hoc tu_, «Tu es cela», toi, ton moi
+véritable, ce qu’on ne peut t’arracher quand disparaît tout ce qui avait
+semblé tien pour un temps. Quand tout ce qui avait été créé s’évanouit
+comme un rêve, ton moi réel appartient au moi éternel; l’_Atman_, la
+personne qui est en toi est le vrai Brahma. Ce Brahma dont la naissance
+et la mort t’avaient un instant séparé, mais qui te reçoit de nouveau
+dans son sein, aussitôt que tu reviens à lui[11].»
+
+ [11] MAX MULLER, _Origine de la Religion_, p. 321.
+
+«Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par
+excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme
+on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des
+Upanishads, c’est le «Connais-toi toi-même», c’est-à-dire connais l’être
+qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le
+reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le
+support du monde entier.»
+
+«Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du
+vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu «le fils de
+son fils», et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la
+fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire
+la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la
+seule occupation qui lui soit encore permise[12].»
+
+ [12] _Ibid._, p. 313.
+
+«Cherche le Moi caché dans ton cœur», dit le _Mahabharata_, dernier écho
+des grands enseignements, «Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même». Tel
+est, répétons-le, le fond de la pensée védique; et c’est de cette pensée
+que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement
+besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes
+moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut
+secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui
+ne pouvaient la comprendre; et peu à peu, à mesure que se multipliaient
+les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de
+vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du
+védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers
+leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y
+attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le
+dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la
+pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps
+fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle
+dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille
+déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de
+plus en plus épais dont elle se couvre. «L’homme est la clef de
+l’univers», proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du
+Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de
+grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il
+retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque
+aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une
+forme à peine altérée, en nous apprenant que «notre premier devoir est
+la recherche de notre moi transcendental».
+
+Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que
+nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la
+seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions,
+après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue,
+après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre?
+
+
+XXIV
+
+Dieu ou la cause première est inconnaissable; mais étant partout, il est
+nécessairement en nous; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons
+découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points
+d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles,
+ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en
+dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le
+fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès
+l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir
+derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous
+n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à
+moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait;
+car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir
+jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient
+partis; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le
+plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé
+notre planète.
+
+Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont
+donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des
+manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui
+est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en
+chacun de nous; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège
+pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice
+de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant
+dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en
+descendant dans les autres hommes? D’où vient cette idée de sacrifice?
+Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques
+traditions; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme
+les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est
+nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà
+une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de
+la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que
+l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que
+tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin
+qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est
+forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux.
+
+
+XXV
+
+Cette idée, explicable ou non, n’en est pas moins très importante, car
+c’est elle qui semble avoir aiguillé la morale primitive sur l’une des
+voies principales qu’elle a suivies. En effet, la notion de
+l’inconnaissable, si elle élargissait la pensée courageuse qui
+s’aventurait sur ses pics dénudés, ne pouvait donner que des
+enseignements négatifs. Elle écartait assurément les petits dieux
+anthropomorphes et presque toujours malfaisants; mais ne laissait à leur
+place qu’un vide immense et silencieux. D’autre part, le panthéisme,
+aussi vaste que l’agnosticisme, apprenait, il est vrai, que Dieu étant
+partout et tout étant Dieu, tout devait être aimé et respecté; mais il
+s’ensuivait que le mal, ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler
+le mal, étant divin comme le bien, devait être aimé et respecté à l’égal
+de celui-ci. L’idée était trop nue, trop illimitée, survoûtait trop
+gigantesquement les deux pôles de l’univers, pour que l’homme osât s’y
+engager et y pût choisir un chemin.
+
+Enfin, la recherche du dieu caché en chacun de nous, qui est un des
+corollaires de ce panthéisme, si elle était laissée sans direction, ne
+pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses. Il y a en nous toutes
+espèces de dieux ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de désirs,
+de passions que l’on peut prendre pour des dieux; il y en a de bons et
+de mauvais; et les mauvais sont souvent plus nombreux et en tout cas
+plus faciles à trouver que les bons. Le vrai Dieu, le plus haut, le plus
+immatériel, ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi révélé, qui
+n’est en somme que les meilleures pensées des meilleurs d’entre nous, il
+fallait appeler sur lui l’attention des autres hommes; le leur faire
+connaître et le leur imposer; et c’est peut-être ainsi que cet étrange
+mythe qui n’est probablement au fond que la reconnaissance d’un
+phénomène humain et naturel, s’est peu à peu insinué, puis implanté et
+développé. Il est en effet assez vraisemblable que, comme tout ce qui a
+rapport à l’évolution des hommes, il n’ait pas surgi tout d’un coup d’un
+cerveau unique, mais se soit dégagé confusément et précisé lentement, au
+cours de tâtonnements et de siècles sans nombre.
+
+
+XXVI
+
+Sans nous arrêter davantage à cet énigme, bornons-nous à constater
+l’influence qu’elle eut sur la morale primitive, en l’orientant dès le
+début vers d’autres cimes que celles que lui montrait l’intelligence. A
+son défaut, la morale primitive qui croyait écouter un Dieu caché, mais
+n’entendait en somme que la raison humaine, n’eût été qu’une morale
+cérébrale et eût pu dévier vers une contemplation stérile ou vers un
+rationalisme froid, rigide, austère et implacable; car la raison seule,
+même quand elle s’élève très haut et qu’on la prend pour la voix de
+Dieu, ne suffit pas à guider les hommes vers les sommets de
+l’abnégation, de la bonté et de l’amour. L’exemple d’un sacrifice
+initial courba sa rigueur et la lança dans une autre direction et vers
+un but qu’elle eût peut-être fini par entrevoir, mais n’eût atteint que
+beaucoup plus tard et après d’innombrables et cruelles erreurs.
+
+Est-ce sur ce mythe de l’incarnation que se greffe le dogme,--bien qu’il
+n’y ait pas à proprement parler de dogmes dans les religions
+orientales,--de la réincarnation où se trouvent toutes les sanctions et
+toutes les récompenses de la religion primitive? Le principe essentiel
+de l’homme, le support de son moi étant divin et immortel, après la
+disparition du corps qui l’avait momentanément séparé de son origine
+spirituelle, doit logiquement retourner à cette origine. Mais d’autre
+part, le dieu caché, par l’intermédiaire des grandes incarnations, ayant
+introduit dans la morale la notion du bien et du mal, il ne paraissait
+pas admissible que l’âme, qui n’avait pas écouté sa propre voix ou celle
+des divins instructeurs et s’était plus ou moins souillée dans la vie,
+pût rentrer d’emblée et sans purification préalable dans l’océan
+immaculé de l’esprit éternel. De l’incarnation à la réincarnation il n’y
+avait qu’un pas qui fut sans doute presque inconsciemment franchi; et de
+la réincarnation aux réincarnations et aux purifications successives, la
+transition était encore plus facile; et d’elles découle toute la morale
+hindoue, avec son Karma, qui n’est en somme que le casier judiciaire
+d’une âme, casier qui la suit, s’aggrave ou s’allège dans ses
+palingénésies, jusqu’au Nirvana, lequel n’est pas, comme on se le
+représente trop souvent, l’annihilation ou la dispersion dans le sein de
+Dieu, ou, d’autre part, la réunion avec Dieu, coïncidant avec la
+perfection de l’esprit humain débarrassé de la matière, l’acquiescement
+parfait à la loi, le calme inaltérable dans la contemplation de ce qui
+est, l’espérance désintéressée de ce qui doit être et le repos dans
+l’absolu, c’est-à-dire dans le monde des causes où toutes les illusions
+des sens disparaissent; mais un état plus mystérieux qui n’est pas le
+bonheur parfait ni le néant mais à proprement parler et une fois de
+plus, l’inconnaissable. «Que le Parfait existe au delà de la mort, dit
+un texte contemporain du Bouddha qui révèle le sens devenu ésotérique du
+Nirvana, que le Parfait existe au delà de la mort, cela n’est pas exact.
+Que le Parfait n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas
+exact. Que le Parfait à la fois existe et n’existe pas au delà de la
+mort, cela non plus n’est pas exact[13].»
+
+ [13] _Sanyutta Nikâya_, vol. II, fol. 110 et 199.
+
+Comme le dit très bien Oldenberg qui cite ce passage entre plusieurs
+autres où se trouve le même aveu: «Ce n’est pas nier le Nirvana ou le
+Parfait ou conclure qu’il n’existe pas du tout. L’esprit est arrivé ici
+au bord d’un mystère insondable. Inutile de chercher à le découvrir. Si
+on renonçait définitivement à une éternité future, on parlerait d’autre
+façon; c’est le cœur qui s’abrite derrière le voile du mystère. A la
+raison qui hésite à admettre une vie éternelle comme concevable, il
+tâche d’arracher l’espérance en une vie dépassant toute conception[14].»
+
+ [14] OLDENBERG, _Le Bouddha_, p. 235.
+
+Et c’est encore renouveler l’antique aveu fondamental que pour tout ce
+qui touche à l’essentiel, on ne sait rien, on ne peut rien savoir, en
+même temps que c’est une preuve nouvelle de la magnifique sincérité et
+de la haute et souveraine sagesse de la religion primitive.
+
+Tous les êtres finiront-ils par atteindre le Nirvana? Qu’adviendra-t-il
+alors, et pourquoi, puisque tout existe de toute éternité, tous ne
+l’ont-ils pas encore atteint? A ces questions et à d’autres de ce genre,
+les Védas n’opposent qu’un silence dédaigneux; mais des textes
+bouddhiques, entre autres celui-ci, répondent sagement à ceux qui
+veulent en savoir trop: «Le Sublime n’a pas révélé cela; parce que cela
+ne sert pas au salut, que cela ne sert pas à la vie pieuse, au
+détachement des choses terrestres, à l’anéantissement du désir, à la
+cessation, au repos, à la connaissance, à l’illumination, au Nirvana;
+pour cette raison, le Sublime n’en a rien révélé.»
+
+
+XXVII
+
+Quelle que soit la valeur de ces hypothèses, il est indubitable que la
+morale que nous voyons naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme
+illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus désintéressée, la
+plus sensible, la plus fouillée, la plus délicate, la plus limpide, la
+plus parfaite, que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que sans doute
+nous puissions espérer de connaître.
+
+Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation et du sacrifice
+dont nous venons de parler, et que tant d’autres points que nous n’avons
+fait qu’effleurer, exigerait une étude particulière qui n’est pas notre
+objet. Il suffira de rappeler qu’elle repose sur le principe des
+réincarnations successives et du Karma.
+
+Le monde, à proprement parler, n’a pas été créé; il n’y a pas en
+sanscrit de mot qui corresponde à l’idée de création, comme il n’y en a
+pas qui corresponde à celle de néant. L’univers est une matérialisation
+momentanée et sans doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle.
+Séparée de l’esprit qui est son essence propre, réelle et éternelle, la
+matière tend à y revenir et d’évolutions en évolutions, partie de plus
+bas que le minéral, en passant par la plante et l’animal, pour aboutir à
+l’homme et le dépasser, elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à
+ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son origine. Cette
+purification exige souvent une longue série de réincarnations, mais il
+est possible d’en réduire le nombre et même d’y mettre un terme par une
+spiritualisation intensive, héroïque et totale qui dès la mort et
+parfois même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein de Brahma.
+
+Cette explication de l’inexplicable, malgré les objections qui se
+présentent, notamment au sujet de l’origine et de la nécessité de la
+matière ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre, en vaut une autre et
+a l’avantage d’être la première en date, outre qu’elle est la plus
+vaste, qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer et part du grand
+principe spirituel auquel, faute de tout autre acceptable, nous sommes
+de plus en plus impérieusement forcés de revenir.
+
+En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé plus que nulle autre
+l’éclosion et l’évolution d’une morale que l’homme n’avait jamais
+atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici.
+
+Il faudrait disposer de plus de place que nous n’en avons et
+déséquilibrer cette étude, pour en donner une idée suffisante.
+
+L’admirable de cette morale, quand on la prend près de sa source où elle
+a encore sa pureté, c’est qu’elle est tout intérieure, toute
+spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses récompenses qu’en notre
+propre cœur. Il n’y a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du
+corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer; car l’enfer ne
+vient que plus tard. Le juge, l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même,
+l’âme seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle n’a pas besoin de
+se juger, elle se voit telle qu’elle est, telle que l’ont faite ses
+actions et ses pensées, à la fin de cette vie et des vies antérieures.
+Elle s’aperçoit enfin, tout entière, dans l’infaillible miroir que lui
+tend la mort, et reconnaît que son bonheur ou son malheur c’est
+elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir que d’elle-même. Elle est
+seule dans l’infini, il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour lui
+sourire ou l’effrayer; elle est le dieu qu’elle a déçu, mécontenté ou
+satisfait. Sa condamnation ou son absolution, c’est ce qu’elle est
+devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même pour aller ailleurs où elle
+serait plus heureuse. Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère
+qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle est son propre monde
+et son propre milieu; et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que
+ce monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et s’étendent avec elle,
+autour d’elle.
+
+ * * * * *
+
+«L’âme, dit Manou, est son propre témoin, l’âme est son propre asile; ne
+méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence des hommes!»
+
+«Les méchants se disent: «Personne ne nous «voit», mais les Dieux les
+regardent, de même que l’esprit qui siège en eux.»
+
+«O homme! tandis que tu te dis: «Je suis seul avec moi-même», dans ton
+cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et
+silencieux de tout le bien et de tout le mal.
+
+«Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est un juge sévère, un punisseur
+inflexible, c’est Yama, le juge des morts[15].»
+
+ [15] _Manou_, VIII, 84, 85, 91, 92.
+
+
+XXVIII
+
+Entre la naissance et la mort qui n’est qu’une nouvelle naissance, les
+_Lois de Manou_ distinguent cinq périodes: la conception, l’enfance, le
+noviciat ou l’étude des sciences divines et humaines, l’état de père de
+famille et enfin celui d’anachorète se préparant à la mort. Chacune de
+ces périodes a ses devoirs qu’il faut avoir accomplis, avant de pouvoir
+aspirer à la retraite dans la forêt. En attendant cette heure entre
+toutes désirée, «la résignation, dit Manou, l’action de rendre le bien
+pour le mal, la tempérance, la probité, la pureté, la chasteté et la
+répression des sens, la connaissance des livres sacrés, le culte de la
+vérité, l’abstention de la colère, telles sont les dix vertus en quoi
+consiste le devoir[16].»
+
+ [16] _Manou_, VI, 92.
+
+Le but de notre vie sur cette terre, c’est de mettre un terme aux
+réincarnations, car la réincarnation est un châtiment que l’âme est
+obligée de s’infliger tant qu’elle ne se sent pas assez pure pour
+rentrer en Dieu. «Atteindre la condition suprême, dit Manou, ne plus
+renaître sur cette terre, voilà l’idéal! Être assuré d’un bonheur
+éternel et que la terre ne voie plus notre âme venir de nouveau
+s’envelopper de sa grossière substance.»
+
+Cette purification, cette dématérialisation progressive, ce renoncement
+à tout égoïsme, commence dès le début de la vie et se poursuit durant
+toutes les phases de l’existence; mais il faut d’abord accomplir tous
+les devoirs de cette existence active: «Car, sachez-le tous, disent les
+livres sacrés, nul d’entre vous n’arrivera à s’absorber dans le sein de
+Brahma par la prière seulement, et le mystérieux monosyllabe n’effacera
+vos dernières souillures que quand vous arriverez sur le seuil de la vie
+future, chargé de bonnes œuvres, et les plus méritoires parmi ces œuvres
+seront celles qui auront pour mobiles l’amour du prochain et la
+charité.»
+
+«Une seule bonne action, dit encore Manou, vaut mieux que mille bonnes
+pensées, et ceux qui remplissent leurs devoirs sont supérieurs à ceux
+qui les connaissent.»
+
+«Que le sage observe constamment les devoirs moraux (Yamas) avec plus
+d’attention que les devoirs pieux (Niyamas), celui qui néglige les
+devoirs moraux déchoit même lorsqu’il observe les devoirs pieux[17].»
+
+ [17] _Manou_, IV, 204.
+
+
+XXIX
+
+Il y a dans la vie ceux périodes bien distinctes: la période active ou
+sociale, où l’homme fonde sa famille, assure sa descendance, travaille
+de ses mains, accomplit les humbles devoirs de l’existence quotidienne
+envers les siens et ceux qui les entourent. Pour ces jours encore
+profanes, abondent les plus angéliques préceptes de résignation, de
+respect de la vie, de patience et d’amour.
+
+ * * * * *
+
+«Les maux dont nous affligeons notre prochain, dit Krichna, nous
+poursuivent ainsi que notre ombre suit notre corps.»
+
+«De même que la terre supporte ceux qui la foulent aux pieds et lui
+déchirent le sein en la labourant, de même nous devons rendre le bien
+pour le mal.»
+
+«Qu’il sache bien que ce qui est au-dessus de tout, c’est le respect de
+soi-même et l’amour du prochain.»
+
+«Celui qui remplit tous ses devoirs pour plaire à Dieu seul et sans
+envisager la récompense future, est sûr d’un immortel bonheur[18].»
+
+ [18] _Ibid._, II, 15.
+
+«Si un acte pieux procède de l’espoir d’une récompense en ce monde ou
+dans l’autre, cet acte est dit intéressé. Mais celui qui n’a
+d’autre mobile que la connaissance et l’amour de Dieu, est dit
+désintéressé[19].» (Méditons un moment cette parole vieille de plusieurs
+milliers d’années, une de celles que nous pouvons redire sans y changer
+une syllabe, car Dieu ici, comme dans toute la littérature védique,
+c’est le meilleur et l’éternel de nous-mêmes et de l’univers.)
+
+ [19] _Ibid._, XII, 89.
+
+«L’homme dont tous les actes religieux sont intéressés parvient au rang
+des saints et des anges (Devas). Mais celui dont tous les actes pieux
+sont désintéressés se dépouille pour toujours des cinq éléments pour
+acquérir l’immortalité dans la Grande Ame.»
+
+«De toutes les choses qui purifient, la pureté dans l’acquisition des
+richesses est la meilleure. Celui qui conserve sa pureté en devenant
+riche est réellement pur, et non celui qui s’est purifié avec la terre
+et l’eau.»
+
+«Les hommes instruits se purifient par le pardon des offenses, par des
+aumônes et par la prière. L’intelligence est purifiée par le savoir.»
+
+«La main d’un artisan est toujours pure pendant qu’il travaille.»
+
+«Bien que la conduite de son époux soit blâmable, bien qu’il se livre à
+d’autres amours et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse
+doit constamment le révérer comme un Dieu.»
+
+«Celui qui a souillé l’eau par quelque impureté ne doit vivre que
+d’aumônes pendant un mois entier.»
+
+«Afin de ne causer la mort d’aucun animal, que le Sannyâsî (c’est-à-dire
+le mendiant ascétique), la nuit comme le jour, même au risque de se
+faire du mal, marche en regardant à terre[20].»
+
+ [20] _Ibid._, XII, 90; V, 106, 107, 129, 154; XI, 255; VI, 68.
+
+«Pour avoir coupé, une seule fois et sans mauvaise intention, des arbres
+portant leur fruit, des buissons, des lianes, des plantes grimpantes ou
+des plantes rampantes en fleur, on doit répéter cent prières du
+Rig-Véda.»
+
+«Si l’on arrache inutilement des plantes cultivées ou des plantes nées
+spontanément dans une forêt, on doit suivre une vache pendant un jour
+entier et ne se nourrir que de lait.»
+
+«Par un aveu fait devant tout le monde, par le repentir, par la
+dévotion, par la récitation des prières sacrées, un pêcheur peut être
+déchargé de sa faute, ainsi qu’en donnant des aumônes, lorsqu’il se
+trouve dans l’impossibilité de faire d’autre pénitence.»
+
+«Autant son âme éprouve de regret pour une mauvaise action, autant son
+corps est déchargé du poids de cette action perverse.»
+
+«La réussite de toutes les affaires du monde dépend des lois du Destin,
+réglées par les actions des mortels dans leurs existences précédentes,
+et de la conduite de l’homme; les décrets de la Destinée sont un
+mystère; c’est donc aux moyens dépendant de l’homme qu’il faut avoir
+recours.»
+
+«La justice est le seul ami qui accompagne les hommes après le trépas;
+car toute affection est soumise à la même destruction que le corps[21].»
+
+ [21] _Ibid._, XI, 142, 144, 227, 229; VII, 205.
+
+«Si celui qui vous frappe laisse tomber le bâton dont il se sert,
+ramassez-le et rendez-le lui sans murmurer.»
+
+«Vous n’abandonnerez pas les animaux dans leur vieillesse, en souvenir
+des services qu’ils vous ont rendus[22].»
+
+ [22] _Sama Véda_.
+
+«Celui qui méprise une femme méprise sa mère. Les larmes des femmes
+attirent le feu céleste sur ceux qui les font couler.»
+
+«L’honnête homme doit tomber sous les coups des méchants, comme l’arbre
+Santal qui, lorsqu’on l’abat, parfume la hache qui le frappe[23].»
+
+ [23] _Pradasa_.
+
+«Porter les trois bâtons de l’ascète, observer le silence, porter les
+cheveux en tresse, se raser la tête, se vêtir de vêtements d’écorce ou
+de peaux, accomplir les vœux et les ablutions, célébrer la Agnihotra,
+habiter dans la forêt, s’émacier le corps, tout cela est vain si le cœur
+n’est pas pur.»
+
+«Celui qui, quelque soin qu’il prenne de lui-même, pratique le calme de
+l’âme, qui est calme, soumis, contenu, chaste, et a cessé de trouver à
+redire aux autres êtres, celui-là est vraiment un Brahmane, un Çramane
+(ascète), un Bhikshu (frère mendiant).»
+
+«O Bhârata, à quoi sert la forêt à qui s’est dominé, et à quoi sert-elle
+à qui ne s’est pas dominé? Partout où vit un homme qui s’est dominé, là
+est la forêt, là est l’hermitage.»
+
+«Le sage restât-il dans sa maison, quelque soin qu’il prenne de
+lui-même, s’il est toujours pur et plein d’amour tout le long de sa vie,
+est délivré de tous les maux.»
+
+«Ce n’est pas l’hermitage qui fait la vertu; la vertu ne vient que de la
+pratique. Donc, que l’homme ne fasse pas aux autres ce qui serait
+douloureux à lui-même.»
+
+«Le monde est soutenu par toute action qui n’a que le sacrifice,
+c’est-à-dire le don volontaire de soi pour objet; c’est dans ce don
+volontaire, sans attachement aux formes que l’homme doit accomplir
+l’action. Il faut accomplir l’action à seule fin de servir les autres.
+Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, est
+un sage parmi les hommes; il est harmonisé aux vrais principes, quelque
+action qu’il fasse. Un tel homme, ayant abandonné tout attachement au
+fruit de l’action, toujours content, ne dépendant de personne, bien que
+faisant des actions, est comme s’il n’en faisait pas. Toutes ses pensées
+empreintes de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme
+évaporés[24].»
+
+ [24] _Vanaparva_, 13445.--_Paraboles de Buddhgosha_.--_Cantiparva_,
+ 5951.--_Vanaparva_, 13550.--_Lois de Yajnavalkya_, III,
+ 65.--_Bhagavat-Gita_.
+
+
+XXX
+
+Voilà, pris au hasard, dans un immense trésor encore en partie inconnu,
+quelques conseils, vieux de milliers d’années, qui, bien avant le
+christianisme, guidaient les hommes de bonne volonté jusqu’à la lisière
+de la forêt. Alors, comme dit Manou, «lorsque le chef de la famille voit
+sa peau se rider et ses cheveux blanchir et qu’il a sous les yeux le
+fils de son fils», quand il n’a plus de devoirs à remplir, que personne
+n’a plus besoin de son aide, qu’il soit le plus riche marchand de la
+cité ou le plus pauvre paysan du village, il peut enfin se consacrer aux
+choses éternelles, quitter sa femme, ses enfants, ses proches, ses amis,
+«prendre une peau de gazelle ou un manteau d’écorce», pour se retirer
+dans la solitude, s’enfoncer dans l’énorme forêt tropicale, oublier son
+corps et les vaines pensées qui en naissent et écouter la voix du Dieu
+caché au fond de son être, la voix «du voyageur qu’on ne voit pas, dit
+le _Brahmane des cent sentiers_, de l’entendeur non entendu, du penseur
+non pensé, du connaisseur non connu, de l’Atman, le meneur intérieur,
+l’impérissable, en dehors de qui il n’y a que douleur.» Il peut méditer
+sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la raison et «la non existence
+de rien», saisir l’instant d’illumination qui apporte «la délivrance que
+personne ne peut enseigner, qu’il faut trouver soi-même, qui est
+ineffable», et purifier son âme afin de lui épargner, s’il est possible,
+un nouveau retour sur cette terre.
+
+Arrivé là, «Qu’il ne désire pas la mort, qu’il ne désire pas la vie;
+ainsi qu’un moissonneur qui, le soir venu, attend paisiblement son
+salaire à la porte de son maître, qu’il attende que le moment soit
+venu.»
+
+«Qu’il réfléchisse, avec l’application d’esprit la plus exclusive, sur
+l’essence subtile et indivisible de l’Ame suprême, et sur son existence
+dans les corps des êtres les plus élevés et les plus bas.»
+
+«Méditant avec délices sur l’Être suprême, n’ayant besoin de rien,
+inaccessible à tout désir des sens, sans autre société que son âme et la
+pensée de Dieu, qu’il vive dans l’attente constante de la béatitude
+éternelle.»
+
+«Car le principal de tous les devoirs, c’est d’acquérir la connaissance
+de l’âme suprême, c’est la première de toutes les sciences, car elle
+seule confère à l’homme l’immortalité.»
+
+«Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme l’âme suprême, présente
+dans toutes les créatures, se montre le même à l’égard de tous et
+obtient le sort le plus heureux, celui d’être à la fin absorbé dans le
+sein de Brahma[25].»
+
+ [25] _Manou_, VI, 45, 65, 49; XII, 85, 125.
+
+«Après avoir ainsi abandonné toute pratique pieuse, tout acte de
+dévotion austère, appliquant son esprit à la contemplation unique de la
+grande Cause Première, exempt de tout désir mauvais, son âme est déjà
+sur le seuil du Swarga, alors que son enveloppe mortelle palpite encore
+comme la dernière lueur d’une lampe qui s’éteint[26].»
+
+ [26] _Ibid._, VI, 96.
+
+
+XXXI
+
+Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien antérieur au Bouddhisme,
+remonte aux origines du Brahmanisme et touche directement aux Védas.
+Convenons que cette morale, dont je n’ai pu donner ici que le plus
+sommaire aperçu, la première qu’ait connue l’humanité, est aussi la plus
+haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un principe que même
+aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons
+contester, à savoir que l’homme et tout ce qui l’environne n’est qu’une
+sorte d’émanation, de matérialisation momentanée de la cause inconnue et
+spirituelle à laquelle il doit retourner; et ne fait que déduire, avec
+une beauté, une élévation et une logique incomparables, les conséquences
+de ce principe. Il n’y a pas ici de révélation extra-terrestre, de
+Sinaï, de tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement descendu sur notre
+planète. Il n’avait pas besoin d’y descendre, il était déjà dans le cœur
+de tous les hommes, parce que tous les hommes ne sont qu’une partie de
+lui-même et ne peuvent être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui
+semble résider dans leur âme, dans leur esprit, en un mot dans le
+principe immatériel qui donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas,
+il est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils puissent le
+comprendre, pourquoi il les a momentanément et apparemment séparés de
+lui; et c’est,--origine du mal et nécessité de l’épreuve,--le postulat
+aussi inaccessible que le mystère de la cause première, avec cette
+différence, que le mystère de la cause première était inévitable, au
+lieu que la nécessité de celui-ci est incompréhensible. Mais le postulat
+accordé, tout le reste s’éclaire et se déroule comme un syllogisme. La
+matière est ce qui nous sépare de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit; il
+faut donc que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit n’est pas
+seulement l’intelligence, il est aussi le cœur, le sentiment, il est
+tout ce qui n’est pas matériel; il faut donc que sous toutes ses formes
+il se purifie, s’étende, s’élève et triomphe de la matière. Il n’y eut
+jamais, et il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation plus
+grandiose, plus logique, plus inattaquable, plus réaliste, en ce sens
+qu’elle ne se fonde que sur des réalités, et plus divinement humaine. Il
+est certain qu’après tant de siècles, après tant d’acquisitions et
+d’expériences, nous nous rencontrons au même point. Partant comme eux de
+l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver autre chose, et ne saurions
+mieux dire. Seul serait supérieur aux immenses efforts que leurs mots
+ont tentés, un silence résigné, préférable en théorie, mais qui
+pratiquement ne peut conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée.
+
+
+
+
+L’ÉGYPTE
+
+
+I
+
+Nous avons déjà vu, en parlant de Noun, Toum et Phtah, l’idée que se
+faisaient les Égyptiens de la cause première, de la création ou plutôt
+de l’émanation ou de la manifestation de l’univers. Elle est, du moins
+telle que nous la connaissons par la traduction probablement incomplète
+des hiéroglyphes, sous une forme moins frappante, moins profonde et
+moins métaphysique, analogue à celle des Védas, et révèle une source
+commune.
+
+Immédiatement après l’énigme de la cause première, ils rencontrèrent,
+eux aussi, inévitablement, l’insoluble problème de l’origine du mal, et,
+sans trop oser l’approfondir, y trouvèrent une solution plus pâle, plus
+évasive, mais au fond presque semblable à celle des Hindous. Dans
+l’Osirisme, l’esprit et la matière s’appellent la lumière et les
+ténèbres; et «Set, l’antagoniste de Râ-lumière, dans les mythes de Râ,
+d’Osiris et d’Horus, n’est pas un dieu du mal, dit Le Page Renouf, il
+représente une réalité physique, une loi constante de la nature[27]». Il
+est un dieu aussi réel que ses adversaires et son culte est aussi ancien
+que le leur. Il avait ses prêtres comme eux, et il est fils de la même
+cause inconnue. Il est si peu séparable de la force qui lui est opposée
+que sur certains monuments les têtes d’Horus et de Set surmontent le
+même corps et ne forment qu’un seul dieu.
+
+ [27] _Op. cit._, p. 115.
+
+Après les mêmes aveux d’ignorance, ici encore, comme dans l’Inde, le
+mythe de l’incarnation vient préciser et diriger une morale qui, sortie
+de l’inconnaissable, ne pouvait prendre forme et n’être connue que dans
+l’homme et par l’homme. Osiris, Horus, Thot ou Hermès qui prit cinq fois
+la forme humaine au dire des occultistes, ne sont que des incarnations
+plus mémorables du dieu qui réside en chacun de nous. De ces
+incarnations découle avec moins d’éclat, moins d’abondance, moins de
+force,--car le génie égyptien n’a pas l’ampleur, l’élévation, la
+puissance d’abstraction du génie hindou,--une morale plus humble, plus
+terre à terre, mais de la même nature que celle de Manou, de Krichna et
+du Bouddha, ou plutôt de ceux qui dans la nuit des âges précédèrent
+Manou, Krichna et le Bouddha. Cette morale se trouve dans le _Livre des
+Morts_ et dans les inscriptions funéraires. Quelques-uns des papyrus qui
+reproduisent le _Livre des Morts_ ont plus de quatre mille ans; mais des
+textes de ce même livre, qui recouvraient presque toutes les tombes et
+presque tous les sarcophages, sont probablement plus anciens. Ce sont,
+avec les inscriptions cunéiformes, les plus antiques écritures, ayant
+date certaine, que possède l’humanité. Le plus vénérable des codes de
+morale, œuvre de Phtahotep, encore imparfaitement déchiffré,
+contemporain des Pyramides, se couvre de l’autorité d’ancêtres
+infiniment plus reculés. «Pas une des vertus chrétiennes, dit F.-J.
+Chapas, l’un des grands égyptologues de la première heure, n’est oubliée
+dans la morale égyptienne. La piété, la charité, la bonté, l’empire sur
+soi-même, dans la parole et l’action, la chasteté, la protection des
+faibles, la bienveillance envers les humbles, la déférence envers les
+supérieurs, le respect de la propriété d’autrui, jusqu’en ses plus
+petits détails, tout y est exprimé en langage excellent.»
+
+
+II
+
+«Je n’ai pas fait de mal à un enfant, dit une inscription funéraire. Je
+n’ai pas opprimé une veuve, je n’ai pas maltraité un berger. Durant ma
+vie, il n’y avait pas un mendiant; et quand vinrent les années de
+famine, je labourai toute la terre de la province, nourrissant tous ses
+habitants et je fis en sorte que la veuve était comme si elle n’avait
+pas perdu son époux[28].»
+
+ [28] Inscriptions d’Ameni, _Denkm_, II, pl. 121.
+
+Celui-ci «était le père des faibles, le soutien de ceux qui n’avaient
+pas de mère; craint des méchants il protégeait le pauvre. Il était le
+vengeur de celui que le puissant avait dépouillé. Il était l’époux de la
+veuve et le refuge de l’orphelin[29]». «Celui-là était le protecteur des
+humbles, une palme d’abondance pour l’indigent, l’aliment des pauvres,
+la richesse du faible, et sa sagesse était au service de
+l’ignorant[30].»--«J’étais le pain de celui qui avait faim, l’eau de
+celui qui avait soif, le vêtement de celui qui était nu, le refuge de
+celui qui était dans le besoin. Ce que j’ai fait pour eux, Dieu l’avait
+fait pour moi»[31], disent d’autres inscriptions, reprenant toujours le
+même thème de bonté, de justice et de charité. «Bien que grand, j’ai
+toujours agi comme si j’avais été petit. Je n’ai jamais barré la route à
+quelqu’un qui valait mieux que moi. J’ai toujours répété ce qu’on
+m’avait dit, exactement comme on me l’avait dit. Je n’ai jamais approuvé
+ce qui est bas et mal, mais j’ai pris plaisir à dire la vérité. La
+sincérité et la bonté qui étaient dans le cœur de mon père et de ma
+mère, mon amour les leur a rendues. J’ai été la joie de mes frères,
+l’ami de mes compagnons, j’ai reçu les voyageurs sur la route; mes
+portes étaient ouvertes à ceux qui venaient du dehors et je leur ai
+donné de quoi se rafraîchir. Ce que me dictait mon cœur, je n’hésitais
+pas à l’accomplir[32].»
+
+ [29] Tablette d’Antuff. Louvre, C. 26.
+
+ [30] British Museum, 581.
+
+ [31] DUMICHEN, _Kalenderinschriften_, XLVI.
+
+ [32] BERGMANN, _Hieroglyphische Inschriften_, pl. VI, I. 8; pl. VIII,
+ IX.
+
+
+III
+
+Dans le _Livre des Morts_, quand, après la longue et terrible traversée
+du Douaou, qui n’est pas l’enfer égyptien, comme on l’a dit, mais une
+région intermédiaire entre la mort et la vie éternelle, l’âme est
+arrivée dans le pays de «Menti» qu’on appela plus tard l’«Amenti», elle
+se trouve en face de Maât ou Maît, la plus mystérieuse divinité de
+l’Égypte. Maât est la ligne droite, elle représente la Loi, la
+Justice-Vérité, la Justice absolue. Chacun des grands dieux se dit
+maître de Maât, mais elle ne reconnaît aucun maître. Les dieux vivent
+par elle, elle règne seule sur la terre, dans les cieux et le monde
+d’outre-tombe; elle est à la fois la mère du dieu qui l’a créée, sa
+fille et le dieu lui-même. En présence d’Osiris assis sur son trône de
+juge, est mis dans un des plateaux de la balance le cœur du mort qui
+symbolise toute sa nature morale, dans l’autre plateau se trouve une
+image de Maât. Quarante-deux divinités, qui représentent les
+quarante-deux péchés qu’elles sont chargées de punir, sont rangées
+derrière la balance dont Horus surveille l’aiguille, tandis que Téhutin,
+le dieu des lettres, inscrit le résultat de la pesée. Tout ceci n’est
+évidemment qu’une représentation allégorique, une sorte de mise en
+images, une projection sur l’écran de ce monde, de ce qui se passe dans
+l’autre, au fond d’une âme ou d’une conscience qui se juge après la
+mort.
+
+Alors, si l’épreuve est favorable, se passe une chose extraordinaire qui
+révèle la signification secrète, inattendue et profonde de toute cette
+mythologie: l’homme devient dieu. Il devient Osiris même. Il se découvre
+pareil à celui qui le juge. Il joint son nom à celui d’Osiris, il est
+Osiris-un-tel. Il se retrouve enfin le dieu inconnu qu’il était à son
+insu. Il reconnaît l’Éternel caché au fond de lui-même, qu’il avait
+cherché durant toute son existence et qui, finalement délivré par ses
+bonnes œuvres, par ses efforts spirituels, se révèle identique au dieu
+qu’il avait écouté et adoré et dont il avait voulu se rapprocher en le
+prenant pour modèle.
+
+C’est, sous une autre image, l’absorption de l’âme purifiée dans le sein
+de Brahma, le retour à la divinité de ce qu’il y avait de divin dans
+l’homme, comme aussi, sous l’allégorie dramatique, l’âme qui se juge
+elle-même et se reconnaît digne de rentrer en Dieu.
+
+
+IV
+
+Rudolph Steiner qui, lorsqu’il ne s’égare pas dans les visions peut-être
+plausibles mais invérifiables de la préhistoire, des clichés astraux et
+de la vie sur d’autres planètes, est un esprit très juste et très
+perspicace, a remarquablement mis en lumière le sens de ce jugement et
+de cette identification de l’âme avec Dieu. «L’Être Osiris, dit-il,
+n’est que le degré le plus parfait de l’être humain. Il s’entend de soi
+que l’Osiris qui règne en juge sur l’ordre éternel de l’univers, n’est
+lui-même qu’un homme parfait. Entre l’état humain et l’état divin, il
+n’y a qu’une différence de degré. L’homme est en voie de développement;
+à la fin de sa carrière il devient Dieu. Dans cette conception, Dieu est
+un éternel devenir et non pas un Dieu fini en soi.
+
+«Tel étant l’ordre universel, il est évident que celui-là seul peut
+entrer dans la vie d’Osiris, qui est déjà devenu un Osiris lui-même
+avant de frapper à la porte du temple éternel. La vie la plus haute de
+l’homme consiste donc à se changer en Osiris. L’homme devient parfait
+lorsqu’il vit comme Osiris, lorsqu’il traverse ce qu’Osiris a traversé.
+Le mythe d’Osiris acquiert par là un sens plus profond. Il devient le
+modèle de celui qui veut éveiller l’Éternel en lui-même[33].»
+
+ [33] RUDOLPH STEINER, _Le Mystère chrétien et les Mystères antiques_.
+ Trad. de J. SAUERWEIN, p. 170.
+
+
+V
+
+Cette Osirification, cette déification de l’âme du juste a toujours
+étonné les égyptologues qui n’en saisissaient pas le sens caché et ne
+voyaient pas qu’elle rejoignait le Nirvana védique dont elle n’est
+qu’une réplique dramatisée. Mais les textes authentiques sont là, et
+même du point de vue exotérique, il n’est pas possible de leur donner
+une autre signification. Le fond de la religion égyptienne, sous toutes
+ses végétations parasites qui devinrent peu à peu monstrueuses, est bien
+le même que celui de la religion védique; d’un même point de départ dans
+l’inconnaissable, c’est le culte et la recherche du dieu dans l’homme et
+le retour de l’homme en dieu. Le juste, c’est-à-dire celui qui durant sa
+vie s’est efforcé de retrouver l’éternel en lui-même et d’écouter sa
+voix, délivré de son corps, ne devient pas seulement Osiris; mais de
+même qu’Osiris est d’autres dieux, il devient aussi d’autres dieux. Il
+parle comme s’il était Râ, Tmu, Seb, Chnemu, Horus, et ainsi de suite.
+«Ni les hommes, ni les dieux, ni les esprits des décédés, ni les hommes
+passés, présents et futurs, quels qu’ils soient, ne peuvent plus lui
+faire de mal. Il est celui qui s’avance en sûreté. Son nom est «Celui
+que les hommes ne connaissent pas». «Son nom est hier qui voit des jours
+sans nombre, passant en triomphe sur les routes du ciel.» «Il est le
+Seigneur de l’éternité. Il est le maître de la couronne royale et chacun
+de ses membres est un dieu.»
+
+
+VI
+
+Mais qu’arrive-t-il si la sentence n’est pas favorable, si l’âme n’est
+pas jugée digne de rentrer dans l’éternel, de redevenir le dieu qu’elle
+était? On n’en sait rien. Tout ce qu’on a dit au sujet de châtiments,
+d’expiations, de transmigrations purificatrices, ne repose sur aucun
+texte authentique. «On ne trouve trace, dit Le Page Renouf, d’une
+conception de ce genre dans aucun des textes égyptiens découverts
+jusqu’ici. Les transformations après la mort, nous est-il dit
+expressément, dépendent uniquement de la volonté du défunt ou de son
+génie[34]», c’est-à-dire de son âme. N’est-ce pas dire expressément
+aussi qu’elles ne dépendent que du jugement de l’âme sur elle-même et
+qu’elle seule reconnaît et décide, comme l’âme hindoue chargée de son
+Karma, si elle est digne ou non de rentrer dans la divinité; en d’autres
+termes qu’il n’y a de ciel et d’enfer qu’en nous-mêmes?
+
+ [34] LE PAGE RENOUF, _op. cit._, p. 183.
+
+Mais que devient-elle si elle ne se juge pas digne d’être dieu?
+Attend-elle ou se réincarne-t-elle? Nul texte égyptien ne permet de
+trancher la question; il n’y a pas trace non plus d’un état
+intermédiaire entre la mort et l’éternelle béatitude. Les rites
+funéraires ne donnent, sur ce point, aucune indication. Ils semblent
+prévoir, pour le mort, une vie d’outre-tombe exactement pareille, sur un
+autre plan, à celle qu’il menait sur la terre. Mais ces rites ne
+paraissent pas s’appliquer à l’âme proprement dite, au principe divin.
+La religion égyptienne, comme les autres religions primitives, distingue
+en l’homme trois parties: le corps physique, une entité spirituelle
+périssable, une sorte de reflet du corps, qui lui survivait, une ombre
+ou plutôt un double, qui pouvait à son gré se confondre avec la momie ou
+s’en détacher, et enfin un principe purement spirituel, l’âme véritable
+et immortelle qui, après le jugement, devenait dieu.
+
+Le double désemparé, et non pas l’âme qui redevenait Osiris, errait
+misérablement entre le monde visible et l’invisible, comme semblent le
+faire les désincarnés de nos spirites, si les rites funéraires ne
+venaient à son aide pour le ramener et le retenir près du corps qu’il
+avait abandonné. Tout le rituel ne visait qu’à prolonger autant que
+possible l’existence de ce double, en pourvoyant à ses besoins,
+analogues à ceux de sa vie terrestre, en le fixant près de sa momie
+incorruptible, en l’enchaînant dans une demeure qui lui fût agréable.
+
+L’existence de ce double était supposée très longue. Une tablette du
+Louvre nous montre, par exemple, que Psamtik, fils d’Ut’ahor, qui vivait
+au temps de la 26e dynastie, était prêtre de trois souverains de la
+grande Pyramide, morts depuis plus de 2.000 ans.
+
+Cette idée du double, comme le fait remarquer Herbert Spencer, est
+d’ailleurs universelle. «Partout, nous dit-il, nous voyons exprimée ou
+impliquée la croyance que chaque personne est double et que, quand elle
+meurt, son autre moi, qu’il demeure proche ou qu’il s’en soit allé au
+loin, peut revenir et est capable de nuire à ses ennemis ou d’aider ses
+amis.»
+
+Ce double égyptien n’est d’ailleurs que le Périsprit, le Corps Astral
+des occultistes, cette entité désincarnée, ce subconscient plus ou moins
+indépendant de notre corps, cet hôte inconnu, auquel sont ramenés,
+malgré eux, nos modernes métapsychistes, quand ils constatent certaines
+manifestations hypnotiques ou médiumniques, certains phénomènes de
+télépathie, d’action à distance, de matérialisation et d’apparitions
+posthumes qui autrement seraient à peu près inexplicables. Une fois de
+plus, les anciennes religions avaient ici précédé notre science, vu
+peut-être plus juste et plus loin qu’elle. Je dis peut-être, car si
+l’existence du double, de l’astral ou de l’entité subconsciente à peu
+près indépendante de notre cerveau, n’est plus guère contestable en ce
+qui concerne les vivants, elle peut encore être discutée quand il s’agit
+des morts. Il est certain qu’à l’appui de cette existence, des faits
+extrêmement troublants s’accumulent; seule leur interprétation n’est pas
+encore décisive. Mais l’antique hypothèse égyptienne devient de plus en
+plus plausible et réfutait d’avance, il y a des milliers d’années,
+l’objection capitale que l’on fait aux spirites quand on leur dit que
+leurs esprits désincarnés ne sont que de pauvres ombres incohérentes et
+effarées, avant tout soucieuses d’établir leur identité et de se
+raccrocher à leur vie d’autrefois, de misérables mânes à qui la mort n’a
+rien révélé, et qui n’ont rien à nous apprendre sur leur existence
+d’outre-tombe, pâle reflet de leur existence antérieure. Il est en effet
+très explicable que cet esprit désincarné ne sache pas autre chose que
+ce qu’il savait durant sa vie. Le double égyptien dont il n’est que la
+réplique n’était pas l’âme véritable, l’âme immortelle qui, si le
+jugement de l’Amenti lui était favorable, rentrait en dieu ou plutôt
+redevenait dieu. Les rites sépulcraux n’entendaient pas s’occuper de
+cette âme dont le sort était fixé par la sentence de Maât; ils voulaient
+seulement rendre moins précaire, moins misérable, l’existence posthume
+de ce principe attardé et plus lent à se dissoudre, de cette sorte de
+déchet spirituel, de ce fantôme nerveux, magnétique ou fluidique qui
+avait été un homme et ne formait plus qu’un faisceau de souvenirs
+tenaces et sans asile. Ils cherchaient à lui adoucir, en maintenant
+autour de lui les objets de ces souvenirs, le passage de la mort à
+l’éternel oubli. Les Égyptiens avaient sans doute constaté plus
+nettement que nous l’évidence de ce double dont nous commençons à peine
+à soupçonner l’existence; car leur civilisation, héritière du reste de
+longues civilisations antérieures, était beaucoup plus ancienne que la
+nôtre et se portait davantage vers les côtés spirituels et invisibles de
+la vie. Mais ils ne préjugeaient rien, de même que l’hypothèse spirite,
+si elle était bien présentée, ne préjugerait rien au sujet de la
+destinée de l’âme proprement dite.
+
+Le double n’était soumis à aucun jugement. Que l’homme eût été bon ou
+mauvais, juste ou injuste, il avait droit aux mêmes rites funéraires, à
+la même existence d’outre-tombe. Son châtiment ou sa récompense, c’était
+lui-même, c’était de continuer d’être ce qu’il avait été, c’était de
+poursuivre, sur un autre plan, la vie haute ou basse, étroite ou large,
+intelligente ou stupide, généreuse ou égoïste, qu’il avait menée sur la
+terre.
+
+Remarquons que dans nos manifestations spirites il n’est pas question
+non plus de récompense ou de châtiment. Nos désincarnés, même lorsqu’ils
+furent croyants, ne font presque jamais allusion à un jugement posthume,
+à un enfer, à un ciel, à un purgatoire et, quand exceptionnellement ils
+en parlent, on peut presque à coup sûr soupçonner quelque interpolation
+télépathique. Ils sont, ou si l’on veut, paraissent être ce qu’ils
+étaient durant leur existence: plus ou moins consistants, plus ou moins
+cultivés, plus ou moins intelligents, plus ou moins volontaires, selon
+que leur pensée était consistante, cultivée, volontaire. Ils ne
+retrouvent que ce qu’ils ont semé dans les champs spirituels de ce
+monde. Mais ils n’ont pas,--et c’est la seule différence,--subi, comme
+le double égyptien, l’incantation magique qui, à tort ou à raison, pour
+leur bonheur ou leur malheur, violant les lois de la nature, rattachait
+celui-ci à ses restes physiques et l’empêchait de flotter comme une
+épave entre un monde matériel où il ne pouvait plus vivre et un univers
+spirituel où il semble qu’il lui fût interdit de pénétrer.
+
+
+VII
+
+Grâce à ces soins, grâce à ce culte et à cette prévoyance, le double
+était-il heureux? On n’oserait l’affirmer. Il existe un texte terrible,
+l’inscription funéraire de la femme de Pasherenpath, qui est le plus
+déchirant cri de regret et de détresse que les morts aient poussé vers
+la vie. Il est vrai que cette inscription est de l’époque des Ptolémées,
+c’est-à-dire des derniers temps de l’Égypte, déformée par la Grèce, deux
+ou trois siècles avant notre ère. Elle nous montre la décadence et
+presque la ruine de la foi égyptienne; et chose plus grave et plus
+inquiétante, en parlant de l’Amenti, semble confondre la destinée du
+double avec celle de l’âme immortelle. Voici cette inscription qui
+témoigne à quelles incertitudes aboutissent les religions les plus
+solides et les plus affirmatives; et comment, à la fin de leur cours,
+elles nous replongent dans les ténèbres du grand secret, dans le chaos
+de l’inconnaissable, d’où elles étaient sorties.
+
+ «Oh! mon frère, mon époux, ne cesse pas de boire, de manger, de vider
+ la coupe de la joie et de vivre dans les fêtes. Suis chaque jour tes
+ désirs et ne laisse pas le souci pénétrer dans ton cœur tant que tu
+ vivras sur cette terre! Car l’Amenti est le pays du sourd sommeil et
+ de l’obscurité, séjour de deuil pour ceux qui l’habitent. Ils dorment
+ dans leurs formes, ils ne se réveillent plus pour voir leurs frères,
+ ils ne reconnaissent leur père ni leur mère; leur cœur est indifférent
+ à leur femme et à leurs enfants. Chacun sur la terre jouit de l’eau de
+ la vie; mais la soif est à mes côtés. L’eau vient à celui qui demeure
+ sur la terre, mais j’ai soif de l’eau qui est près de moi. Je ne sais
+ où je suis depuis que je suis en ce lieu et j’implore l’eau qui coule,
+ j’implore la brise sur la rive du fleuve, afin que par elle puisse
+ être rafraîchie la douleur de mon cœur. Car quant au Dieu qui est ici,
+ «Mort Absolue» est son nom. Il appelle tous les hommes et tous
+ viennent à lui en tremblant de peur. Avec lui il n’y a pas de respect
+ pour les hommes ou les dieux; près de lui les grands sont comme les
+ petits. On craint de le prier, car il n’écoute pas. Nul ne vient
+ l’invoquer, car il n’est pas bon pour ceux qui l’adorent et ne tient
+ pas compte des offrandes qu’on lui fait[35].»
+
+ [35] SHARPE, _Egyptian Inscriptions_, I, pl. 4.
+
+
+VIII
+
+Et la réincarnation? On croit généralement que l’Égypte est par
+excellence le pays de la palingénésie et de la métempsychose. Il n’en
+est rien. Pas un texte égyptien n’y fait allusion. Il est vrai que l’âme
+devenant Osiris pouvait prendre toutes les formes; mais ce n’est pas là
+la réincarnation proprement dite, la réincarnation expiatoire et
+purificatrice des Hindous. Tout ce qu’on nous a dit à ce sujet repose
+principalement sur un texte d’Hérodote qui note que «les Égyptiens
+furent les premiers à affirmer que l’âme de l’homme est immortelle. Sans
+cesse, d’un vivant qui meurt, elle passe dans un autre qui naît, et,
+quand elle a parcouru tout le monde terrestre, aquatique et aérien, elle
+revient alors s’introduire en un corps humain. Ce voyage circulaire dure
+3.000 ans. C’est là une théorie que, plus ou moins près de nous,
+plusieurs Grecs se sont appropriés; je sais leurs noms et ne les écris
+point[36]».
+
+ [36] _Hérodote_, II, 123.
+
+De même, tout ce qui concerne les fameux mystères de l’initiation
+égyptienne est de source relativement récente et date de l’époque où les
+traditions et les théories hindoues, chaldéennes, juives et
+néo-platoniciennes se mêlaient et fermentaient violemment dans
+Alexandrie. L’Égypte des Pharaons ne nous dit pas ce que devenait l’âme
+qui n’était pas béatifiée. Il est possible qu’elle fût obligée de
+revenir sur terre pour se purifier et que le secret de cette
+réincarnation demeurât réservé aux initiés, comme il est également
+possible que des textes mieux interprétés ou que d’autres que nous ne
+connaissons pas encore, justifient et expliquent la tradition
+ésotérique. Il ne serait du reste pas surprenant, comme le fait
+remarquer Sédir, occultiste des plus érudits, qu’une partie des secrets
+qui ne se trouvent pas dans les inscriptions que nous croyons
+entièrement comprendre, nous fussent venus par la Chaldée, attendu que
+c’est parmi les Mages, sur les confins du Tigre et de l’Euphrate, que
+Cambyse, après la conquête de l’Égypte, transporta tous les prêtres de
+ce dernier pays, sans exception et sans retour. Quoiqu’il en soit, je le
+répète, les textes purement égyptiens ne permettent pas, pour l’instant,
+de trancher la question.
+
+
+
+
+LA PERSE
+
+
+La Perse nous retiendra moins longtemps, car sa religion est sans doute
+un reflet du Védisme ou, plus probablement, révèle une commune origine.
+Eugène Burnouf et Spiegel ont en effet prouvé que certaines parties de
+l’Avesta sont aussi anciennes que le Rig.
+
+Le Mazdéisme ou Zoroastrisme paraît donc être une adaptation à l’esprit
+Iranien du Védisme ou de traditions aryennes--(atlantéennes diraient les
+théosophes)--antérieures au Védisme. Durant la captivité de Babylone,
+infiltré dans le Chaldéisme, il exerça une influence profonde sur la
+religion du peuple juif. Nous lui devons, entre autres choses, tels
+qu’ils ont passé dans la tradition judéo-chrétienne, la notion de
+l’immortalité de l’âme, le jugement de celle-ci, le jugement dernier, la
+résurrection des morts, le purgatoire, la croyance à l’efficacité des
+bonnes œuvres au point de vue du salut, la réversibilité des peines et
+des récompenses et toute notre angéologie.
+
+Le Zoroastrisme a tenté de résoudre plus nettement que les autres
+religions anciennes l’énigme du mal, en faisant de celui-ci un dieu
+distinct, perpétuellement en lutte avec le Dieu du bien. Mais ce
+dualisme est plus apparent que réel. Ahura-Mazda ou Ormazd, ou Ormuzd,
+l’Être absolu et universel, le Verbe, l’Esprit omnipotent et omniscient,
+la Réalité, précède et domine Agra-Mainyus ou Ahriman, la Non-Réalité,
+c’est-à-dire ce qui est mauvais et trompeur, qui dans ses ténèbres
+ignore tout, paraît aussi inférieur à Ormazd que le démon l’est au Dieu
+des chrétiens et ne se montre en somme qu’une sorte de singe de la
+divinité, imitant maladroitement les créations de cette dernière et ne
+pouvant produire que des vices, des maux et quelques êtres malfaisants
+qui seront anéantis dans l’immense victoire du bien; car la fin du
+monde, dans le système de Zoroastre, n’est que la régénération de la
+création.
+
+On ne nous dit du reste pas pourquoi Ormazd, le dieu suprême, est obligé
+de tolérer Ahriman qui, il est vrai, ne personnifie pas le mal en soi;
+mais le mal nécessaire au bien, les ténèbres indispensables à la
+manifestation de la lumière, la réaction qui suit l’action, le principe
+ou le pôle négatif opposé au positif pour assurer la vie et l’équilibre
+de l’univers.
+
+Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir à la nécessité, ou à une loi
+naturelle plus puissante que lui et surtout au Temps, dont les décrets
+sont le Destin, «car en dehors du Temps, dit l’_Uléma_, tout a été créé
+et le Temps est le créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni cime ni
+racines, et toujours il a été et toujours il sera. Un homme intelligent
+ne demandera pas: D’où vient le Temps? ni s’il y a eu un temps où cette
+puissance n’existait pas[37]».
+
+ [37] J. DARMESTETER, _Ormazd et Ahriman_, p. 320.
+
+Il serait intéressant d’étudier cette religion, au point de vue de ce
+qui lui doit le christianisme qui lui fit autant et même plus d’emprunts
+qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme. Il faudrait également s’arrêter, ne
+fût-ce qu’un instant, à sa morale, une des plus hautes, des plus pures,
+des plus noblement humaines que l’on connaisse. Mais cette étude
+déborderait notre cadre. Nous devons, par exemple, à la Perse antique,
+l’admirable notion de la conscience, sorte de puissance divine, existant
+de toute éternité, indépendante du corps matériel, ne prenant aucune
+part aux fautes qu’elle voit s’accomplir, restant pure au milieu des
+pires égarements, accompagnant, après la mort, l’âme de l’homme qui,
+s’il fut juste, lorsqu’elle franchit le pont Tchinvat ou pont de la
+Rétribution, voit s’avancer à sa rencontre une jeune fille d’une
+miraculeuse beauté. «Qui es-tu, lui demande l’âme étonnée, toi qui me
+sembles plus belle et plus magnifique qu’aucune fille de la terre»? Et
+sa conscience répond: «Je suis tes propres œuvres. Je suis l’incarnation
+de tes bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation de ta
+foi pleine de piété[38]?»
+
+ [38] _Yesth_, XXII.
+
+Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit le pont de la
+Rétribution, sa conscience vient à lui sous une forme horrible, bien
+qu’en soi elle ne change pas et se présente seulement aux hommes telle
+qu’ils ont mérité de la voir. Cette allégorie, qu’on croirait tirée d’un
+recueil de paraboles chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou 6.000 ans
+et n’est qu’une dramatisation du Karma hindou. Ici encore, comme dans le
+Karma et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même.
+
+Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse et subtile notion des
+Fravashis ou Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et dont le
+mysticisme juif et le christianisme firent les anges et surtout les
+anges gardiens. Elle implique la préexistence des âmes. Les Férouers
+sont la forme spirituelle de l’être, indépendante de la vie matérielle
+et antérieure à celle-ci. Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes
+de rester dans le monde spirituel ou de descendre sur terre pour
+s’incarner dans des corps humains. Ce sont des sortes de prototypes dont
+Platon tira probablement sa théorie des «Idées», en supposant que toute
+chose avait une double existence, d’abord en idée puis en réalité.
+
+Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui que nous avons déjà constaté,
+dans l’Inde, se répéta ici: ce qui était public et patent dans le
+Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé aux seuls initiés dans
+ce que les Grecs et les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui
+empruntèrent.
+
+
+
+
+LA CHALDÉE
+
+
+La Chaldée, c’est-à-dire la Babylonie et l’Assyrie, est comme la Perse,
+la patrie des Mages, et on la regarde généralement comme la terre
+classique de l’occultisme; mais ici encore, ainsi que nous l’avons vu
+pour l’Égypte, la légende ne concorde guère avec la réalité historique.
+
+Il semble _à priori_, que la Chaldée doive nous intéresser spécialement,
+non qu’il soit probable qu’elle ait à nous apprendre autre chose que
+l’Inde, l’Égypte et la Perse dont elle est tributaire, mais parce que
+c’est en elle que se trouve vraisemblablement la source principale de la
+Kabbale qui est elle-même la grande fontaine où s’alimenta l’occultisme
+du Moyen âge, tel qu’il s’est prolongé jusqu’à nous.
+
+On avait espéré que la découverte de la clef des écritures
+cunéiformes,--découverte qui ne remonte guère à plus d’un
+demi-siècle,--et le déchiffrement des inscriptions de Ninive et de
+Babylone, nous apporteraient des révélations précieuses sur les mystères
+de la religion chaldéenne. Mais ces inscriptions qui remontent à 2.000,
+à 3.750 et même pour l’une d’elles, conservée au British Museum, à 4.000
+ans avant J.-C., et dont la lecture est du reste beaucoup plus
+incertaine et plus controversée que celle des hiéroglyphes et du
+sanscrit, ne nous ont donné que des biographies royales, des
+nomenclatures de conquêtes, des formules incantatoires, des litanies et
+des psaumes qui servirent de modèles aux psaumes hébreux. Nous y voyons
+que le fond de la religion très primitive des Soumirs ou Sumers et des
+Accads ou Akkadiens qui peuplaient la basse Chaldée avant la conquête
+sémite, était la magie et la sorcellerie auxquelles succéda un
+polythéisme naturaliste que les Sémites conquérants, moins civilisés que
+leurs vaincus, adoptèrent en partie, jusqu’à ce que, environ 2.000 ans
+avant notre ère, l’élément sémite ayant pris le dessus, réduisit
+graduellement les dieux primitifs à n’être plus que des phases ou des
+attributs de Baal, le dieu suprême, le Dieu-Soleil.
+
+Ces inscriptions ne nous ont donc rien appris sur le secret,--si secret
+il y a,--de la religion chaldéenne et n’ont pas ajouté grand chose aux
+renseignements que nous possédions déjà grâce aux fragments de Bérose,
+dont elles ont du reste permis de contrôler plus d’une fois
+l’exactitude.
+
+Bérose, comme on sait, était un astronome chaldéen, prêtre de Bélus, à
+Babylone, qui vers l’an 280 avant J.-C., c’est-à-dire peu après la mort
+d’Alexandre, écrivit en grec une histoire de sa patrie. Comme il lisait
+les caractères cunéiformes, il sut mettre à profit les archives du
+temple de Babylone. Malheureusement l’œuvre de Bérose est presque
+entièrement perdue et il ne nous en reste que quelques débris recueillis
+par Josèphe, Eusèbe, Tatien, Pline, Vitruve et Sénèque. Cette perte est
+d’autant plus regrettable que Bérose, qui paraît avoir été un historien
+sérieux et consciencieux, affirmait avoir eu accès à des documents
+attribués à des êtres qui précédèrent l’apparition de l’homme sur cette
+terre; et que son histoire, au dire d’Eusèbe, comprenait 215 myriades
+d’années. Nous avons également perdu sa cosmogonie et avec elle toute la
+science astronomique et astrologique de la Chaldée, qui était le grand
+secret des Mages de Babylone dont le zodiaque remonte à 6.700 ans. Nous
+n’avons plus que le traité connu sous le nom d’_Observations de Bel_,
+traduit en grec par Bérose, mais dont le texte qui nous est parvenu est
+de beaucoup postérieur.
+
+Les quelques pages qui nous restent de la cosmologie chaldéenne offrent
+une sorte d’«anticipation» des théories darwiniennes au sujet de
+l’origine du monde et de l’homme. Le premier dieu et le premier homme
+étaient un dieu et un homme-poisson,--ce qui est du reste confirmé par
+l’embryologie,--nés de l’immense océan cosmique; et la nature, en
+s’essayant à créer, produisit d’abord des monstres hétéroclites et
+inviables. Quant à l’astrologie, selon la remarque de A.-H. Sayce, le
+savant professeur d’assyriologie de l’Université d’Oxford, elle semble
+surtout basée sur l’axiome: _Post hoc ergo propter hoc_, c’est-à-dire
+que deux événements se succédant, le second était considéré comme la
+cause du premier; de là le soin avec lequel les astrologues observaient
+les phénomènes célestes, afin de prédire empiriquement l’avenir.
+
+Somme toute, nous ne connaissons que très imparfaitement la religion
+officielle de l’Assyrie et de la Babylonie dont les dieux paraissent
+assez barbares. Cette religion ne s’éclaire et ne devient intéressante
+qu’à partir de la conquête de Cyrus qui apporta les enseignements
+zoroastriens et hindous, ou confirma et compléta ceux qui
+vraisemblablement avaient déjà pénétré dans le secret des temples; car
+la Chaldée avait toujours été le grand carrefour où se rencontraient
+forcément toutes les théologies de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse.
+C’est ainsi que ces enseignements s’infiltrèrent dans la Bible, dans la
+Kabbale et de là dans le christianisme.
+
+Mais en tant que religion-source, il faut constater que les documents
+authentiques récemment découverts ne nous apprennent presque rien et que
+tout ce qu’on a dit au sujet de l’ésotérisme et des mystères de la
+Chaldée ne repose que sur des légendes ou des écrits notoirement
+apocryphes.
+
+
+
+
+LA GRÈCE ANTÉ-SOCRATIQUE
+
+
+I
+
+Il nous reste, pour compléter cette revue sommaire des religions
+primitives et cette recherche des origines du grand secret, à dire un
+mot de la théogonie anté-socratique.
+
+Avant l’époque classique, les philosophes grecs, dont nous ne possédons
+d’ailleurs que des fragments mutilés, Pythagore, Pétron, Hippasos,
+Xénophane, Anaximandre, Anaximène, Héraclite, Alcmène, Parménide d’Élée,
+Leucippe, Démocrite, Empédocle, Anaxagore, se trouvaient déjà dans la
+situation inquiétante et bizarre où se retrouvèrent, quinze à vingt
+siècles plus tard, les Kabbalistes juifs et les occultistes du Moyen
+âge. Ils semblent comme eux pressentir l’existence ou la tradition
+obscure d’une religion plus ancienne et plus haute qui avait répondu ou
+essayé de répondre à toutes les questions angoissantes sur la divinité,
+l’origine du monde et son but, l’éternel devenir se juxtaposant à l’être
+immobile, le passage du chaos au cosmos, la sortie du grand tout et la
+rentrée en lui, l’esprit et la matière, le bien et le mal, la naissance
+de l’univers et sa fin, l’attraction et la répulsion, le sort, la place
+et la destinée de l’homme.
+
+Elle avait surtout, cette tradition perdue que nous avons retrouvée
+presque intacte dans l’Inde, fait une fois pour toutes le départ entre
+le connaissable et l’inconnaissable, et attribuant à celui-ci la portion
+du lion, ose installer au centre de sa doctrine un immense aveu
+d’ignorance.
+
+Mais les Grecs ne semblent pas se douter de l’existence de cet aveu,
+simple, net et profond, qui leur eût épargné bien des recherches vaines;
+ou bien, leur esprit plus subtil, plus remuant, plus entreprenant, ne
+voulait pas l’admettre; et toute leur cosmogonie, leur théogonie et leur
+métaphysique n’est qu’un effort incessant pour le diminuer en le
+subdivisant, en l’émiettant à l’infini, comme s’ils eussent espéré qu’à
+force de rendre petite chacune des parties de l’inconnaissable, ils
+arriveraient à en connaître le tout.
+
+C’est du reste un spectacle extrêmement curieux que cette lutte de la
+raison grecque, lucide, exigeante, tatillonne et voulant se rendre
+compte de tout, contre les ténèbres grandioses et souvent désordonnées
+des religions asiatiques. On a dit qu’il manquait aux Grecs le sentiment
+de l’absolu divin; ce sera vrai, mais plus tard. Au début, leur pensée,
+encore sous l’influence de traditions mystérieuses, est tout imprégnée
+du sentiment de cet absolu qui les a souvent, par les seuls sentiers de
+la raison, conduits beaucoup plus haut, et peut-être plus près de la
+vérité, que leurs successeurs plus habiles qui l’avaient perdu.
+
+
+II
+
+Mais sans entrer dans le détail de leurs tâtonnements vers une lumière
+pressentie ou profondément ensevelie dans la mémoire atavique ou dans
+des mythes qu’on ne comprenait plus, sans préciser l’apport de chacun de
+ces philosophes, ce qui nécessiterait des développements intéressants
+mais disproportionnés, notons simplement les concordances essentielles
+avec les théories védiques et brahmaniques.
+
+Xénophane le premier, contre les poètes, affirma l’existence d’un dieu
+unique, immuable, éternel. «Dieu, dit-il, n’est point né, car il
+n’aurait pu naître que de son semblable ou de son contraire, deux
+hypothèses dont la première est inutile et la seconde absurde. On ne
+peut dire ni qu’il est infini ni qu’il est fini; car infini, n’ayant ni
+milieu, ni commencement ni fin, il ne serait rien du tout; et fini, il
+exigerait une limite et cesserait d’être un. Il n’est ni en repos ni en
+mouvement pour des raisons analogues. Bref, on ne peut lui donner que
+des caractères négatifs[39].» Ce qui est bien, sous une autre forme,
+avouer qu’il est aussi inconnaissable que la cause première des hindous.
+
+ [39] ALBERT RIVAUD, _Le Problème du devenir_, p. 102.
+
+Cet aveu de l’inconnaissable est du reste plus nettement formulé par
+Xénophane, en un autre endroit. «La vérité, il n’y a point d’homme, il
+n’y en aura point à la connaître, sur les dieux et sur les choses que
+j’enseigne. Arrivât-il à quelqu’un de rencontrer la vérité absolue, la
+rencontre demeurerait par lui-même ignorée. En toutes choses, il n’y a
+que la vraisemblance[40]».
+
+ [40] Fr. 34.
+
+Ne pourrions-nous pas répéter aujourd’hui ce qu’il y a plus de
+vingt-cinq siècles affirmait le fondateur de l’école d’Élée? Y eut-il,
+ici comme ailleurs, infiltration de la tradition primitive? C’est
+probable; en tout cas, sur d’autres points, la filiation est nettement
+établie. Les Orphiques qui se trouvent à l’origine légendaire et
+préhistorique de la poésie et de la philosophie hellénique, sont en
+réalité, selon Hérodote, des Égyptiens[41]. Nous avons vu d’autre part
+que la religion égyptienne et la religion védique ont vraisemblablement
+une source commune; et qu’il est pour l’instant impossible de dire avec
+certitude laquelle est la plus ancienne. Or, les Pythagoriciens ont
+emprunté aux Orphiques l’errance des âmes et la série des purifications.
+D’autres leur ont pris le mythe de Dionysos, avec toutes ses
+conséquences; car Dionysos, dieu-enfant, tué par les Titans et dont
+Athénée sauve le cœur en le cachant dans une corbeille et que Jupiter
+fait renaître, c’est Osiris, c’est Krichna, c’est le Bouddha, c’est
+toutes les incarnations divines, c’est le dieu qui descend ou plutôt
+éclate dans l’homme, c’est la mort provisoire et illusoire et la
+renaissance réelle et immortelle, c’est l’union temporaire avec la
+divinité qui n’est que le prélude de l’union définitive, c’est le cycle
+sans fin de l’éternel devenir.
+
+ [41] _Hérodote_, II, 81.
+
+
+III
+
+Héraclite, dont on a fait le philosophe des mystères, éclaire ce cycle.
+«Dans la périphérie du cercle, le commencement et la fin ne font
+qu’un[42].» «La divinité est chez lui, dit Auguste Dies, origine et
+terme des existences individuelles. L’unité se divise en pluralité et la
+pluralité se résoud en unité; mais unité et pluralité sont
+contemporaines et l’émanation du sein de la divinité est accompagnée
+d’un retour incessant à la divinité[43].» Tout sort de Dieu, tout rentre
+en Dieu, tout devient un, un devient tout. Dieu ou le monde est un, la
+pensée divine est répandue en toutes les parties de l’univers. En un
+mot, son système, comme celui des Védas et des Égyptiens, est un
+panthéisme unitaire.
+
+ [42] _Héraclite_, fr. 102.
+
+ [43] AUGUSTE DIES, _Le Cycle mystique_, p. 62.
+
+Dans Empédocle, qui succède à Xénophane et à Parménide, nous retrouvons
+exactement, au sujet de la cosmologie, la théorie hindoue de l’expansion
+et de la contraction de l’univers, du dieu qui l’inspire et qui
+l’expire, de l’intériorisation et de l’extériorisation alternatives. «A
+l’origine, les éléments sont confondus dans la parfaite immobilité du
+Sphéros. Mais quand la force de répulsion qui demeurait inactive à la
+circonférence externe, a repris son mouvement vers le centre, la
+séparation commence. Elle irait jusqu’à l’absolue division et
+l’éparpillement de l’être, si une force antagoniste ne ramenait les
+éléments dispersés, jusqu’à ce que graduellement se recompose l’unité
+primitive[44].»
+
+ [44] _Ibid._, p. 84, 85.
+
+Le génie grec qui, comme nous en voyons ici un exemple curieux, veut
+autant que possible expliquer l’inexplicable, que le génie hindou se
+contente de grandiosement ressentir, appelle haine la force de répulsion
+et amitié la force d’attraction. Ces forces existent de toute éternité.
+«Elles étaient, elles seront, et jamais, à ce que je crois, n’en sera
+dépouillée l’interminable durée. Tantôt la pluralité se résoud en unité
+dans l’amour, et tantôt l’unité se redivise en pluralité dans la haine
+et le combat.»
+
+Mais d’où vient cette dualité dans l’unité, d’où naissent ces principes
+opposés d’attraction et de répulsion, de haine et d’amour? Empédocle et
+son école ne le disent point. Ils constatent simplement que dans la
+division, la répulsion ou la haine, il y a déchéance, et ascension ou
+réascension dans l’attraction, le retour à l’unité et à l’amour, de même
+que les Hindous mettaient l’idée de déchéance dans la matière et l’idée
+de remontée et de retour à la divinité, dans l’esprit. L’aveu
+d’ignorance est pareil, et pareils sont aussi les moyens de sortir de la
+haine et de se dégager de la matière. C’est d’abord la purification
+durant la vie, et une purification toute spirituelle. «Bienheureux, dit
+le philosophe d’Agrigente, est celui qui s’acquiert une richesse de
+pensées divines; malheureux est celui qui n’a des dieux qu’une opinion
+ténébreuse.»
+
+C’est encore et surtout la purification par les réincarnations
+successives. Empédocle va plus loin que la religion védique qui se
+borne, du moins jusqu’à Manou, à la réincarnation de l’homme dans
+l’homme, il admet comme les Pythagoriciens, la métempsycose,
+c’est-à-dire le passage de l’âme, non seulement dans les animaux, mais
+même dans les plantes, et la ramène ainsi, d’ascensions en ascensions
+jusqu’à la divinité d’où elle était sortie et où elle rentre et se
+résorbe, comme dans le Nirvana hindou.
+
+
+IV
+
+Il est peut-être intéressant, à ce propos, de faire remarquer que, comme
+dans la doctrine védique et égyptienne, il n’est pas question de
+récompenses et de châtiments extérieurs. Dans la métempsycose
+anté-socratique, comme dans la réincarnation hindoue, comme devant le
+tribunal d’Osiris, c’est l’âme qui se juge et qui, automatiquement, pour
+ainsi dire, se classe dans le bonheur ou le malheur auquel elle a droit.
+Il n’y a pas de dieu irrité et vengeur, il n’y a pas de lieux spéciaux
+et maudits réservés aux réprouvés et à l’expiation. On n’expie pas dans
+la mort, parce qu’il n’y a pas de mort. On n’expie que dans la vie et
+par la vie, en celle-ci ou dans l’autre. Ou plutôt il n’y a pas
+expiation, il y a simplement dessillation. L’âme est heureuse ou
+malheureuse parce qu’elle se sent ou ne se sent pas à sa place; parce
+qu’elle peut ou ne peut pas atteindre la hauteur qu’elle avait espérée.
+Elle n’éprouve sa divinité qu’à proportion qu’elle a compris ou comprend
+Dieu. Dépouillée de tout ce qui était matériel et l’aveuglait, elle se
+voit tout d’un coup sur l’autre rive, telle qu’elle était à son insu sur
+celle-ci. De tous ses biens, de son bonheur ou de sa gloire, il ne lui
+reste que ses acquisitions intellectuelles et morales. Elle n’est plus
+autre chose que les pensées qu’elle eut et les vertus qu’elle pratiqua.
+Elle constate ce qu’elle est et entrevoit ce qu’elle aurait pu être; et
+si elle n’est pas satisfaite, elle se dit: «c’est à recommencer», et
+elle rentre volontairement dans la vie pour viser plus haut et en
+ressortir plus grande et plus heureuse.
+
+
+V
+
+Au fond, dans la théologie et dans les mythes anté-socratiques, comme
+dans les théologies et les mythes des religions qui les précédèrent, il
+n’y a pas d’enfer, il n’y a pas de paradis. Aux souterrains de l’Hadès,
+comme aux prés des Champs-Élysées, ne se trouvent que les ombres, les
+mânes astrales, les doubles égyptiens, les restes inconsistants de nos
+désincarnés. Les instruments de leur supplice ou les accessoires de leur
+pâle félicité, ne sont que des pièces d’identité, à l’aide desquels,
+comme les vagues interlocuteurs de nos spirites, ils cherchent à se
+faire reconnaître. Ici, aussi bien que dans l’Inde, l’enfer n’est pas un
+lieu, mais un état de l’âme après la mort. Les mânes ne sont pas
+châtiées dans la pénombre, elles continuent seulement d’y vivre les
+reflets de leur vie d’autrefois. Tantale y a soif, Sisyphe y roule son
+rocher, les Danaïdes s’y épuisent à remplir leur tonneau sans fond,
+Achille y brandit sa lance, Ulysse y porte sa rame, Hercule y tend son
+arc; leurs vaines effigies répètent à l’infini les gestes mémorables ou
+habituels de leur existence terrestre; mais l’esprit impérissable, l’âme
+immortelle n’est pas là, elle se purifie, elle agit autre part, en
+d’autres corps, sur la longue route invisible qui la ramène en Dieu.
+
+A ce moment, comme à toutes les hautes origines, il n’y a pas encore de
+crainte de la mort et de l’au-delà. Cette crainte ne se montre et ne se
+développe dans les grandes religions que lorsque celles-ci commencent à
+se corrompre au profit des prêtres et des rois. L’intuition et
+l’intelligence de l’humanité ne regagnèrent jamais l’altitude qu’elles
+atteignirent quand elles conçurent de la divinité l’idée dont nous
+retrouvons les traces les plus pures dans les traditions védiques. On
+peut dire qu’en ces jours l’homme découvrit au plus haut de lui-même et
+y fixa, une fois pour toutes, la notion du divin, qu’il oublia depuis,
+qu’il altéra souvent; mais sous les oublis et les altérations éphémères,
+elle transparaît toujours. Et c’est ainsi, qu’au fond de tous ces
+mythes, de tous ces enseignements parfois si disparates, nous sentons le
+même optimisme, ou du moins la même confiance ignorante, car le secret
+le plus ancien de l’homme est bien une immense, une aveugle confiance en
+la divinité dont il était sorti sans cesser d’en faire partie et dans
+laquelle il rentrera un jour.
+
+Il y aurait encore bien d’autres points de contact à signaler, par
+exemple dans la théorie des atomistes qui renferme d’étranges
+intuitions. Leucippe et Démocrite, notamment, enseignent que le
+mouvement gyratoire des sphères existe de toute éternité et Anaxagore
+développe la théorie des tourbillons élémentaires que retrouve la
+science contemporaine. Mais ce que nous venons de noter paraîtra sans
+doute suffisant. Du reste, on aborde la plupart des grands mystères de
+l’homme dans cette philosophie trop généralement regardée comme un tissu
+d’absurdité et de spéculations puériles. A l’étudier de plus près, on y
+constate au contraire les plus merveilleux efforts de la raison humaine
+qui, secrètement soutenue par la vérité que contenaient des mythes
+obnubilés, serre de plus près qu’un grand nombre d’hypothèses modernes,
+le vraisemblable et le plausible.
+
+
+VI
+
+On peut supposer que les parties les plus hautes de cette théosophie et
+de cette philosophie, c’est-à-dire celles qui touchaient à la cause
+suprême et à l’inconnaissable, peu à peu négligées et oubliées dans la
+théosophie et la philosophie classiques, devinrent, comme en Égypte et
+dans l’Inde, le secret des hiérophantes et formèrent, avec des
+traditions orales et plus directes, le fond de ces fameux mystères
+grecs, notamment de ceux d’Eleusis, dont on n’a jamais percé les
+ténèbres.
+
+Le dernier mot du grand secret devait y être aussi l’aveu d’une
+ignorance invincible et sacrée. En tout cas, ce qu’il y avait déjà de
+négatif et d’inconnaissable dans les mythes et dans cette philosophie
+qu’on lui rappelait, suffisait à anéantir chez l’initié les dieux
+qu’adorait le profane, en même temps qu’il apprenait pourquoi un
+enseignement, si dangereux pour ceux qui n’étaient pas à même d’en
+comprendre l’ampleur, devait rester occulte. Il n’y avait probablement
+pas autre chose dans cette révélation suprême, parce qu’il n’y a
+probablement pas d’autre secret que l’homme puisse posséder ou
+concevoir; qu’il ne peut avoir existé, qu’il n’existera jamais de
+formule qui donne la clef de l’univers.
+
+Mais outre cet aveu qui devait paraître écrasant ou libérateur, selon la
+qualité de l’esprit qui le recevait, on initiait probablement le
+néophyte à une science occulte plus positive, analogue à celle que
+possédaient les prêtres égyptiens et hindous. On devait surtout lui
+enseigner le moyen d’arriver à l’union divine ou à l’immersion dans la
+divinité par l’extase. Il est permis de supposer que cette extase était
+obtenue à l’aide de procédés hypnotiques, mais d’un hypnotisme beaucoup
+plus savant et plus développé que le nôtre, et dans lequel l’hypnotisme
+proprement dit, le magnétisme, le médiumnisme, et toutes les
+mystérieuses forces, odiques et autres, du subconscient, mieux connues
+qu’elles ne le sont aujourd’hui, se mêlaient et étaient mises en œuvre.
+
+Celui que plusieurs considèrent comme le plus grand théosophe
+contemporain, Rudolph Steiner, prétend, ainsi que nous le verrons plus
+loin, avoir retrouvé le moyen, ou l’un des moyens, de provoquer cette
+extase et de se mettre en communication avec les mondes supérieurs et
+avec Dieu.
+
+
+VII
+
+De ce qui précède, on peut, semble-t-il, conclure que les grands
+initiés, ou pour parler plus exactement, les adeptes des religions
+ésotériques, des collèges de prêtres ou des fraternités occultes, sur
+l’origine et le but de l’univers, sur le caractère inconnaissable de la
+cause première, ou du dieu des dieux, sur les devoirs et les destinées
+de l’homme, ne savaient pas autre chose que ce qu’avaient ouvertement
+enseigné, à ceux qui étaient capables de le comprendre, les grandes
+religions primitives. Ils ne savaient pas autre chose pour la raison que
+jusqu’ici il n’a pas été possible de savoir et par conséquent
+d’enseigner autre chose. S’ils avaient su autre chose, nous le saurions
+aussi; car il n’est guère admissible que l’essentiel d’un tel secret
+n’eût pas transpiré depuis tant de milliers d’années qu’il était connu
+de tant de milliers d’hommes. S’il était possible d’imaginer qu’il
+existe et que nous le puissions connaître, le connaissant, nous ne
+serions plus des hommes. Il y a à la connaissance des limites que le
+cerveau n’a pas encore franchies, qu’il ne pourra jamais franchir sans
+cesser d’être un cerveau humain. Tout au plus, l’aveu de l’agnosticisme
+irréductible et du panthéisme intégral, qui sont les deux pôles entre
+lesquels a toujours oscillé, oscille encore et probablement oscillera
+toujours la pensée humaine la plus haute, pouvait-il être plus franc,
+plus net, plus dénué de formes, plus total et mettre en garde ceux qui
+le recevaient contre les apparences fallacieuses et les mensonges
+nécessaires des théogonies et des mythologies officielles.
+
+
+VIII
+
+Non plus qu’à une certaine hauteur il n’y avait de cosmogonie, de
+théogonie ou de théologie ésotérique, n’y avait-il de morale secrète.
+Sous ce rapport, nous venons de le voir à la hâte, les religions
+primitives avaient tout exploré, sans laisser un coin d’ombre où pussent
+se réfugier les amants du mystère et les chercheurs d’inconnu. Leur
+morale est d’emblée, ou paraît être d’emblée,--car nous ignorons les
+milliers d’années d’élaboration,--la plus élevée, la plus parfaite que
+l’homme puisse espérer de pratiquer. Elle a tout éprouvé, elle a tenté
+et gravi toutes les montagnes. Où elle a passé, et elle a passé partout,
+surtout sur les plus âpres cimes, il ne reste rien à glaner. Nous sommes
+encore à des centaines de siècles au-dessous de ce qu’elle atteignit sur
+les sommets de l’abnégation, de la bonté, de la pitié, du sacrifice, du
+don total de soi; et principalement dans la recherche de ce que Novalis
+appelait «notre moi transcendental», c’est-à-dire la partie divine et
+éternelle de notre être.
+
+Quant aux sanctions, elles allèrent également à l’extrême de ce que
+l’intelligence peut concevoir; car parties de l’inconnaissable, elles ne
+pouvaient, à peine de se démentir, attribuer à cet inconnaissable une
+volonté quelconque. Elles devaient donc mettre en nous-mêmes la
+récompense et le châtiment d’une morale qui ne pouvait naître qu’en
+nous. Ici non plus il n’y avait pas la moindre place pour un
+enseignement différent et occulte.
+
+Reste l’énigme de l’origine du mal, de l’antagonisme apparent de
+l’esprit et de la matière, de la nécessité du sacrifice, de la douleur
+et de l’expiation. Ici encore, à moins de se contredire, la tradition
+occulte ne pouvait rien fonder sur l’inconnaissable. Elle avait
+simplement à admettre, à titre provisoire, l’explication la plus haute
+des religions ésotériques qui regardent la matière et les ténèbres, la
+division et la séparation, non comme le mal en soi, mais comme des états
+transitoires de la substance une et éternelle, une phase du va-et-vient
+du devenir sans fin, dont il fallait s’efforcer de sortir pour atteindre
+le plus tôt possible l’état ou la phase spirituelle. Elle n’avait et
+sans doute ne pouvait avoir à cet égard un enseignement plus
+satisfaisant. En tout cas aucun écho n’en est parvenu jusqu’à nous et il
+est probable qu’elle se contentait, une fois de plus, d’accentuer l’aveu
+de son ignorance invincible.
+
+
+IX
+
+Voilà donc les points,--et ce sont les plus importants,--sur lesquels
+l’enseignement ésotérique, s’il y eut à l’origine un tel enseignement,
+devait nécessairement se confondre avec l’enseignement public des
+religions primitives saisies près de leurs sources. Il est
+vraisemblable, je l’ai déjà dit, que cet enseignement ne prit un
+caractère secret que beaucoup plus tard, quand les religions officielles
+se furent extraordinairement compliquées et profondément corrompues.
+L’ésotérisme ne fut alors que le retour à la pureté originelle, de même
+qu’en Grèce, les doctrines ou les hypothèses anté-socratiques,
+d’origine, quoiqu’on en ait dit, évidemment asiatique, devinrent celles
+des mystères. Il est donc à peu près certain que sur ces questions, les
+occultistes de tous les temps et de tous les pays n’en savaient pas plus
+que nous. Mais il est d’autres domaines où ils paraissent avoir possédé
+des traditions que les religions officielles ne nous ont pas transmises
+et dont les successeurs des grands adeptes de l’Inde, de l’Égypte, de la
+Perse, de la Chaldée et de la Grèce, les Kabbalistes, les
+néo-platoniciens, les gnostiques et les hermétistes du Moyen âge ont
+plus ou moins vainement tenté de retrouver le secret.
+
+
+X
+
+Ce domaine est celui des forces inconnues de la nature. Il n’est plus
+guère possible de contester que les prêtres de l’Inde, de l’Égypte, les
+Mages de la Perse et de la Chaldée avaient en chimie, en physique, en
+astronomie, en médecine, des connaissances que sur certains points nous
+avons sans doute dépassées, mais que sur d’autres nous sommes peut-être
+fort loin d’avoir récupérées. Sans rappeler ici ces rochers de quinze
+cents tonnes transportés à d’énormes distances par des procédés
+inconnus, ou ces pierres branlantes, blocs de cinq cent mille kilos qui
+n’appartiennent jamais au sol sur lequel ils se trouvent et qui
+remontent aux temps préhistoriques des Atlantes, il est indubitable que
+la grande pyramide, celle de Khéops, par exemple, est une sorte
+d’immense hiéroglyphe qui, par ses dimensions, ses proportions, ses
+dispositions intérieures, son orientation astronomique, propose toute
+une série d’énigmes dont on n’a jusqu’ici déchiffré que les plus
+évidentes. Une tradition occulte avait toujours affirmé que cette
+pyramide recélait des secrets essentiels, mais c’est tout récemment
+qu’on a commencé de les démêler. L’abbé Moreux, le savant directeur de
+l’observatoire de Bourges, résumant parfaitement la question dans ses
+_Énigmes de la Science_[45], nous montre que le méridien de la pyramide,
+ou la ligne nord-sud, passant par son sommet, est le méridien idéal,
+c’est-à-dire celui qui traverse le plus de continents et le moins de
+mers, et que si l’on calcule exactement l’étendue des terres que l’homme
+peut habiter, il les divise en deux parties rigoureusement égales.
+D’autre part, en multipliant la hauteur de la pyramide par un million,
+on trouve la distance de la terre au soleil, soit 148.208.000
+kilomètres, ce qui est, à un million de kilomètres près, la distance
+qu’à la suite de longs travaux, d’expéditions lointaines et dangereuses,
+et grâce aux progrès de la photographie céleste, la science moderne a
+définitivement adoptée.
+
+ [45] Abbé TH. MOREUX, _Les Énigmes de la science_, p. 5 et suiv.
+
+De son côté, le célèbre astronome Clarcke a déduit des mesures récentes
+le rayon polaire de la terre qu’il évalue à 6.356.521 mètres. Or, c’est
+exactement la coudée pyramidale, soit 0,6356,521 multiplié par 10
+millions. Ensuite, en divisant le côté de la pyramide par la coudée
+employée dans sa construction, on trouve la longueur de l’année
+sidérale, c’est-à-dire le temps que le soleil met à revenir au même
+point du ciel. Puis, si nous multiplions le pouce pyramidal par 100
+millions, nous obtiendrons la longueur parcourue par la terre sur son
+orbite en un jour de vingt-quatre heures, avec une approximation plus
+grande que ne pourraient le permettre nos mesures actuelles, le yard ou
+le mètre français. Enfin, le passage d’entrée de la pyramide regardait
+l’étoile polaire de l’époque; il aurait donc été orienté en tenant
+compte de la précession des équinoxes, phénomène d’après lequel le pôle
+céleste revient coïncider avec les mêmes étoiles au bout de 25.796 ans.
+
+Nous voyons donc, comme le dit l’abbé Moreux, «que toutes ces conquêtes
+de la science moderne se trouvent dans la grande pyramide, à l’état de
+grandeurs naturelles, mesurées et toujours mesurables, ayant seulement
+besoin pour se montrer au grand jour, de la signification métrique
+qu’elles portent en elles».
+
+Il est impossible d’attribuer à de simples coïncidences ces
+enseignements singuliers. Ils nous prouvent que les prêtres égyptiens
+avaient en géographie, en mathématiques, en géométrie, en astronomie,
+des connaissances que nous venons à peine de reconquérir; et rien ne
+nous dit que cette énigmatique pyramide ne renferme pas une foule
+d’autres secrets que nous n’avons pas encore découverts. Mais le plus
+étrange, le plus déconcertant, c’est qu’aucun des innombrables
+hiéroglyphes qu’on a déchiffrés, rien de ce que nous trouvons dans toute
+la littérature de l’Égypte antique, ne fait allusion à cette science
+extraordinaire. Il est même évident que les prêtres ont voulu la cacher;
+la coudée pyramidale ou sacrée, clef de tous les calculs et de toutes
+les mesures scientifiques, n’était pas employée d’une façon courante; et
+tout ce savoir miraculeux, venu on ne sait d’où, était volontairement et
+systématiquement enseveli dans un tombeau et proposé comme une énigme ou
+un défi aux siècles futurs. La révélation d’un tel mystère, due au
+hasard, ne nous permet-elle pas de soupçonner que bien d’autres
+mystères, de toute nature, soit dans cette pyramide, soit en d’autres
+monuments ou dans les écritures sacrées, attendent d’un autre hasard une
+révélation analogue?
+
+En l’attendant, il est en tout cas très probable que les prêtres
+égyptiens avaient enseigné aux mages de la Chaldée le secret de ce
+qu’Eliphas Lévi appelle «une pyrotechnie transcendentale» et que les uns
+et les autres connaissaient l’électricité et avaient des moyens de la
+produire et de la diriger que nous ignorons encore. En effet, Pline nous
+rapporte que Numa, qui fut initié aux mystères des mages, possédait
+l’art de former et de diriger la foudre et qu’il se servit avec succès
+de sa batterie foudroyante contre un monstre nommé Volta qui désolait la
+campagne romaine[46]. Devançant l’invention du téléphone, les prêtres
+égyptiens pouvaient encore, nous dit-on, instantanément communiquer d’un
+temple à l’autre, quelle que fût la distance. Du reste la Bible[47] nous
+a laissé le témoignage de leur science et de leur puissance, lorsqu’elle
+nous les montre, parmi les dix plaies qui n’étaient que des œuvres de
+magie, luttant à coups de miracles contre Moïse qui était lui-même un de
+leurs initiés.
+
+ [46] _Pline_, l. II, ch. 53.
+
+ [47] _Exode_, VII, VIII.
+
+
+XI
+
+Mais c’est surtout en ce qui touche au subconscient, aux mystères de
+l’Hôte inconnu, à ce que nous appelons aujourd’hui la psychologie
+anormale, à l’astral, à l’hypnotisme, au médiumnisme, aux propriétés de
+l’éther, aux fluides ignorés, à la médecine odique, à l’hyperchimie, à
+la survivance, à la connaissance de l’avenir, qu’ils devaient posséder
+des secrets à la recherche desquels les hermétistes du Moyen âge, au
+milieu de leurs pentacles, de leurs cryptogrammes, de leurs grimoires
+falsifiés et méconnaissables, se sont exténués. C’est apparemment dans
+ces régions de l’occultisme qu’il nous reste quelque chose à glaner; et
+c’est vers elles que revient, par d’autres chemins, notre métapsychique.
+
+C’est également dans ces parages ténébreux que les derniers initiés de
+l’Inde, héritiers des traditions ésotériques, l’emportent encore de
+beaucoup sur tout ce que nous savons et produisent ces phénomènes
+singuliers que la jonglerie et la supercherie ne suffisent pas toujours
+à expliquer et qui provoquent l’étonnement des voyageurs les plus
+sceptiques et les plus soupçonneux.
+
+Ont-ils en réserve, comme ils le prétendent, d’autres secrets, notamment
+ceux qui leur permettraient de manipuler certaines forces terribles et
+irrésistibles, telle que la force intramoléculaire ou la puissance
+formidable et inépuisable de la gravitation, du son ou de l’éther? C’est
+possible mais moins certain. Il est assez incompréhensible qu’en cas
+d’urgence, quand il était question de vie ou de mort, ils n’y aient
+jamais eu recours. L’Inde, comme l’Égypte, la Perse et la Chaldée, a
+subi d’effroyables invasions qui non seulement menaçaient sa
+civilisation, anéantissaient ses richesses, brûlaient ses livres sacrés,
+massacraient ses habitants, mais s’attaquaient à ses dieux, violaient
+ses temples, exterminaient ses prêtres. Cependant on ne constate pas
+qu’elle ait jamais tourné contre ses agresseurs une arme surnaturelle.
+On peut répondre que vu l’immensité des territoires, ces invasions ne
+furent jamais totales, que les derniers initiés pouvaient fuir devant
+elles et se réfugier en d’inaccessibles montagnes; qu’au surplus, leur
+royaume n’étant pas de ce monde, ils ne se sentaient pas le droit d’user
+de leurs pouvoirs supra-terrestres, car un axiome fondamental de la
+haute science interdit de l’abaisser à la poursuite d’un dessein
+matériellement avantageux; c’est encore possible. Il n’en reste pas
+moins que la domination anglaise et surtout la conquête du Thibet, en
+1904, par le colonel Younghusband, ont porté un coup très sensible au
+prestige de leurs connaissances occultes.
+
+
+XII
+
+Jusqu’en 1904, en effet, le Thibet était considéré par les occultistes
+comme le dernier asile de leur science. Il possédait, à leur dire,
+d’immenses bibliothèques souterraines, aux livres innombrables, dont
+certains remontaient aux temps préhistoriques des Atlantes, où étaient
+consignées, en des langues connues seulement de quelques adeptes, les
+révélations suprêmes et immémoriales. Au sein de ses lamasseries où
+pullulaient des milliers de moines, il nourrissait un collège de grands
+initiés, à la tête duquel se trouvait, initié des initiés, et
+incarnation de Dieu sur la terre, le Dalai-Lama.
+
+Aucun Européen n’avait jamais, affirmait-on, violé son territoire sacré;
+ce qui du reste n’était pas tout à fait exact, car en 1661, en 1715 et
+en 1719, deux ou trois jésuites et quelques capucins y avaient pénétré.
+En 1740, un voyageur hollandais séjourna dans Lhassa, puis, en 1813, un
+Anglais. Ensuite, en 1846, les missionnaires Huc et Gobet, déguisés en
+lamas, parvinrent à s’y glisser. Mais depuis, malgré de multiples et
+périlleuses tentatives, dont la dernière et la plus notoire fut celle de
+Sven-Hedin, aucun explorateur n’avait réussi à atteindre la ville
+sainte. On peut donc dire que de toutes les terres de notre globe,
+c’était la plus mystérieuse et la plus prestigieuse.
+
+A l’annonce de l’expédition sacrilège, on s’attendit, dans le monde des
+occultistes, à d’étranges événements. Je me rappelle la confiance, la
+sereine certitude avec laquelle l’un des plus savants, des plus sérieux
+de ceux-ci, au début de l’année 1904, me disait: «Ils ne savent pas à
+quoi ils s’attaquent. Ils vont provoquer dans leur refuge les plus
+redoutables puissances. Il est à peu près certain que les derniers
+adeptes transhimalayens possèdent le secret de la terrible force
+éthérique ou sidérale, le «Mash-maket» des Atlantes, l’irrésistible
+«Vril» dont parle Bulwer-Lytton, cette force vibratoire qui, d’après les
+instructions qui se trouvent dans l’Astra-Vidya, peut réduire en cendre
+cent mille hommes et éléphants, aussi facilement qu’elle réduirait en
+poudre un rat mort. Il va se passer des choses extraordinaires. Ils
+n’atteindront jamais l’inviolable Potala!»
+
+Il ne se passa rien du tout, du moins rien de ce qu’on attendait. Après
+de longs pourparlois diplomatiques, où se révèlèrent, sous un jour
+déconcertant, l’impéritie, l’incompréhension, la sénilité, la mauvaise
+foi chinoise, et l’astuce enfantine du collège des Lamas, les troupes du
+colonel Younghusband, composées surtout de Sikhs et de Gurkhas, encadrés
+d’Européens, se mirent en marche. Dans ces régions déchiquetées et sur
+ces hauts plateaux glacés, désolés et inhabitables de l’Himalaya, les
+plus âpres du monde, elles eurent à surmonter des difficultés inouïes et
+dans des défilés qu’une poignée d’hommes bien commandés eût rendus
+inexpugnables, se heurtèrent plus d’une fois à la résistance inhabile et
+courageuse des soldats du Dalai-Lama, fanatisés par les «mantras» et les
+charmes de leurs prêtres, mais armés de fusils à mèche et de mauvais
+canons indigènes. Les Anglais approchèrent enfin de Lhassa, et les abbés
+des grands monastères, affolés, durant cinq jours, maudirent
+solennellement l’envahisseur, mirent en mouvement des milliers de
+moulins à prières, eurent recours aux suprêmes incantations;
+inutilement. Le 4 août, le colonel Younghusband fit son entrée dans la
+capitale du Thibet, occupa le Saint des Saints, la résidence de Dieu: la
+Potala, immense et fantastique édifice qui s’élance au-dessus des
+masures de la ville et ressemble, avec ses terrasses, ses toits plats,
+ses bastions, à une forteresse, à une superposition de villas
+italiennes, à une caserne aux fenêtres innombrables et à certains
+gratte-ciel américains. Le Dalai-Lama, la treizième incarnation de la
+divinité, le pape du Bouddhisme, le père spirituel de six cent millions
+d’âmes, avait honteusement pris la fuite et ne fut jamais retrouvé. On
+explora les couvents et les sanctuaires où grouillaient plus de trente
+mille moines résignés et indifférents et on n’y découvrit que les restes
+de la plus haute religion que connurent les hommes, achevant de se
+décomposer dans de puériles superstitions, dans le mécanisme des moulins
+à prières, et dans la plus déplorable sorcellerie. Ainsi s’effondra le
+suprême asile du mystère et furent livrés aux profanes les derniers
+secrets de la terre.
+
+
+
+
+LES GNOSTIQUES ET LES NÉO-PLATONICIENS
+
+
+I
+
+Laissant de côté Platon et son école dont les théories sont trop connues
+pour qu’il soit utile de les rappeler ici, nous quittons maintenant les
+eaux relativement claires des religions primitives pour entrer dans les
+remous confus qui en dérivent. A mesure que se perdaient les notions
+grandioses et simples que leur altitude même dérobait aux regards,
+celles qui leur succédaient et qui n’en étaient que des reflets déformés
+ou brisés, s’obscurcissaient et se multipliaient. Il suffira de les
+passer assez rapidement en revue; car après ce que nous savons, ou
+plutôt après ce que nous savons ne pouvoir savoir, elles n’ont plus
+grand chose à nous apprendre et ne font qu’embrouiller et compliquer
+sans fruit l’aveu de l’inconnaissable et les conséquences qui en
+découlent.
+
+Avant la lecture des hiéroglyphes et la découverte des livres sacrés de
+l’Inde et de la Perse, jusqu’aux travaux de nos métapsychistes
+scientifiques, les seules sources de l’occultisme étaient la Kabbale et
+les écrits des gnostiques et des néo-platoniciens d’Alexandrie.
+
+Il est assez difficile de situer chronologiquement la Kabbale. Le Sefer
+Yezirah, tel que nous le connaissons, qui en est le portique, semble
+avoir été écrit vers l’an 829 de notre ère, et le Zohar qui en est le
+temple, vers la fin du XIIIe siècle. Mais une partie des doctrines
+qu’elle enseigne remonte beaucoup plus haut, c’est-à-dire jusqu’à la
+captivité de Babylone et même jusqu’au séjour des Hébreux en Égypte. Il
+faudrait donc, à ce point de vue, la placer avant les gnostiques et les
+néo-platoniciens; mais d’autre part, elle a fait à ceux-ci tant
+d’emprunts, ils ont exercé sur elle une telle influence, qu’il est
+presque impossible d’en parler avant qu’on ait fait connaître ceux à qui
+elle doit le meilleur et le pire de ses théories.
+
+
+II
+
+Il est vrai que de leur côté, ces traditions juives mêlèrent leurs flots
+abondants à ceux des autres religions orientales qui du Ier au VIe
+siècle envahirent la théosophie et la philosophie grecque et romaine et
+firent qu’on remit en question et qu’on se reprit à étudier de plus près
+les croyances et les théories sur lesquelles on avait vécu. Il y eut
+alors, dans le monde intellectuel, et surtout à Alexandrie où
+confluaient toutes les races et toutes les doctrines, une étrange fièvre
+de curiosité, d’inquiétude et d’activité. Pour la première fois,--elle
+le croyait du moins,--la philosophie hellénique se trouvait directement
+en contact avec les religions et les philosophies orientales,
+audacieuses, grandioses, abyssales, que jusqu’alors elle ne connaissait
+que par ouï-dire ou par bribes parcimonieuses. Les Gnostiques
+apportaient entre autres les doctrines de Zoroastre; les énigmatiques
+Esséniens, théosophes et théurgistes, venus des bords de la Mer Morte,
+qui disparurent assez mystérieusement, bien qu’au temps de Philon ils
+fussent au nombre de 40.000, ou finirent par se confondre avec les
+Gnostiques, représentaient sans doute plus directement l’élément hindou;
+les Kabbalistes d’avant la Kabbale écrite ravivaient les enseignements
+de la Perse, de la Chaldée et de l’Égypte, les Chrétiens s’éveillaient
+entre la Bible et les légendes de l’Inde, les Néo-platoniciens qu’on
+pourrait plus justement appeler les Néo-orphiques ou Néo-pythagoriciens,
+revenaient aux vieux philosophes du VIe siècle avant notre ère et
+s’efforçaient d’y retrouver des vérités trop longtemps méconnues que les
+révélations orientales remettaient brusquement en lumière.
+
+Nous n’avons pas à étudier ici cette effervescence qui est une des
+crises les plus intenses et, à certains égards, les plus fécondes que
+l’on constate dans l’histoire de la pensée humaine. Pour ce qui nous
+intéresse en ce moment, il suffit de noter qu’au point de vue de l’idée
+de Dieu, de la cause première, de l’esprit pré-cosmique, ou de la
+réalité absolue qui précède tout être manifesté ou conditionné, comme au
+point de vue de l’origine, du but, de l’économie de l’univers et de la
+nature du bien et du mal, elle ne nous apprend rien que nous n’ayons
+trouvé dans les religions et les philosophies antérieures. Les
+manifestations de l’Inconnaissable, la division de l’Unité primordiale,
+la descente de l’esprit dans la matière sont attribuées au _Logos_ et
+changent de nom sans changer de ténèbres. Pour tenter d’expliquer les
+contradictions insolubles entre un dieu immobile et un univers sans
+cesse en mouvement, entre un dieu inconnaissable qu’on finit par
+connaître dans tous ses détails, entre un dieu bon qui crée, veut ou
+permet le mal, on imagine d’abord une triple hypostase, puis une foule
+de divinités intermédiaires, démiurges ou dédoublements de Dieu, Éons,
+facultés ou attributs divins personnifiés, anges et démons. Dans le
+remous de ces spécialisations, de ces distinctions, de ces subdivisions
+ingénieuses, subtiles et inextricables, le simple et immense aveu de
+l’Inconnaissable est bientôt submergé d’un tel flot de paroles qu’on ne
+l’aperçoit plus. On ne tarde pas à l’oublier complètement, on n’y fait
+plus allusion, et l’Inconnu suprême engendre tant de divinités
+secondaires et si bien connues, qu’il n’ose plus rappeler aux hommes
+qu’ils ne le connaîtront jamais. Naturellement, plus il y a de mots et
+d’éclaircissements, plus les vérités primitives sur lesquelles on
+travaille s’effacent et s’obscurcissent; si bien qu’après avoir atteint
+ou regagné dans Philon, et surtout dans Plotin, les plus hauts, sommets
+de la pensée et être descendu d’une part aux élucubrations du casse-tête
+chinois qu’est le fameux «Pistis-Sophia» attribué à Valentin et de
+l’autre aux prétendues révélations de Jamblique sur les mystères
+égyptiens, révélations qui ne révèlent rien du tout, tout ce mouvement
+gnostique et néo-platonicien finit, avec les successeurs de Valentin et
+les continuateurs de Porphyre et de Proclus, par sombrer dans la plus
+puérile logomachie et la plus vulgaire sorcellerie.
+
+Il est donc inutile d’insister; non que l’étude de cette effervescence
+soit sans intérêt; au contraire, il est peu de moments dans l’histoire
+où l’intelligence ait eu à affronter des problèmes aussi nouveaux, aussi
+complexes, aussi ardus; où elle ait fait preuve de plus de puissance, de
+vitalité et d’enthousiasme. Mais ce que j’en ai dit suffit à mon dessein
+qui est simplement de montrer que les occultistes de la Grèce et surtout
+ceux du Moyen âge qui nous intéressent particulièrement parce qu’ils
+sont plus près de nous et que leur souvenir est demeuré plus vivace,
+n’ont rien à nous apprendre d’essentiel que nous ne connaissions déjà
+par l’Inde, l’Égypte et la Perse.
+
+
+
+
+LA KABBALE
+
+
+I
+
+Nous arrivons enfin à la Kabbale qui est en quelque sorte le nœud vital
+de l’occultisme tel qu’on l’entend communément.
+
+Ce mot de Kabbale, qui couvre des doctrines en général très peu ou très
+mal connues, demeure pour les uns chargé de prestiges et de mystères qui
+les inquiètent et les font presque frissonner comme s’ils y voyaient un
+reflet de flammes infernales; tandis que pour d’autres, il n’évoque
+qu’un illisible fatras de superstitions absurdes, de sornettes, de
+bizarres formules à prétentions diaboliques, d’énigmes enfantines,
+d’élucubrations périmées qui ne valent plus un examen sérieux.
+
+Bien qu’il répugne d’employer à son propos une expression que l’usage a
+rendue aussi fruste, la vérité c’est que la Kabbale ne mérite ni cet
+excès d’honneur ni cette indignité. D’abord, il y a deux Kabbales, la
+Kabbale proprement dite ou Kabbale théorique, la seule dont nous ayons à
+nous occuper, et la Kabbale pratique qui n’est qu’une sorte de dermatose
+sénile qui peu à peu envahit les parties les moins nobles de la première
+et dégénéra en imbéciles pratiques de magie noire et de basse
+sorcellerie auxquelles il est impossible de s’intéresser.
+
+L’étude philosophique, critique et scientifique de la Kabbale, comme
+celle du Védisme, des hiéroglyphes, du Mazdéisme, date d’hier. Avant les
+travaux d’Ad. Franck, on ne connaissait la Kabbale que par l’œuvre de
+Knorr von Rosenroth, la _Kabbala denudata_, publiée en 1677, qui ne
+considérait dans le Zohar que le «Livre des Mystères» et «La Grande
+Assemblée», c’est-à-dire ses parties les plus obscures et négligeant les
+textes ne donnait que des extraits, mal entendus, de commentateurs. Ad.
+Franck, dans sa _Kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux_,
+parue en 1842, reproduit pour la première fois les textes complets et
+authentiques, les traduit et les commente. Joël et Jellinek poursuivent
+ses recherches, discutent ses conclusions, rectifient ses erreurs; et le
+dernier en date des interprètes de ces livres mystérieux, S. Karppe,
+dans son _Étude sur les origines et la nature du Zohar_, reprenant la
+question de plus haut et remontant aux sources du mysticisme juif, nous
+donne en 1901 une étude qui permet de s’aventurer sans crainte sur ces
+terres suspectes et dangereuses.
+
+La Kabbale, de l’hébreu «Kaballah» qui, comme vous l’apprendront tous
+les dictionnaires, signifie tradition, a la prétention d’être un
+enseignement occulte, en marge ou plutôt au-dessus de l’enseignement de
+la Bible, ou des doctrines orthodoxes de la Thora c’est-à-dire du
+Pentateuque, transmis oralement depuis Moïse, qui les aurait reçus
+directement de Dieu, jusqu’à une époque qui va du IXe au XIIIe et XIVe
+siècle de notre ère, où ces secrets murmurés de bouche à oreille, comme
+on disait entre initiés, furent enfin fixés par écrit. Il est impossible
+de savoir si cette prétention est plus ou moins fondée, car au delà d’un
+ou deux siècles avant J.-C., les traces historiques qui rattacheraient
+la tradition que nous connaissons à une tradition antérieure font
+absolument défaut. Nous devons donc nous borner à prendre les deux
+livres de la Kabbale, le _Sefer Yerizah_ et le _Zohar_, tels qu’ils se
+présentent, et examiner ce qu’ils contenaient au moment où ils furent
+écrits.
+
+Le _Sefer Yerizah_ ou «Livre de la Création», qu’on attribua d’abord
+assez puérilement au patriarche Abraham, puis, sans certitude, à Rabbi
+Akiba, est somme toute l’œuvre d’un auteur inconnu qui le rédigea entre
+le VIIIe et le IXe siècle de notre ère.
+
+Pour donner une idée de cette œuvre, il suffira de transcrire ici
+quelques paragraphes du chapitre premier:
+
+ «Par 32 voix merveilleuses de sagesse, Yah, Yehovah Zebaoth, Dieu
+ vivant, Dieu fort élevé et sublime, demeurant éternellement, dont le
+ nom est saint (il est sublime et saint) a tracé et créé son monde en
+ trois livres: le livre proprement dit, le nombre et la parole.
+
+ «Dix Sephiroth sans rien et 22 lettres dont 3 lettres fondamentales, 7
+ lettres doubles et 12 lettres simples.
+
+ «Dix Sephiroth sans rien, selon le nombre de 10 doigts, 5 en face de
+ 5. Et l’alliance de l’Un est adaptée juste au milieu par la
+ circoncision de la langue et la circoncision de la chair.
+
+ «Dix Sephiroth sans rien; 10 et non 9, 10 et
+ non 11. Comprends avec sagesse et médite avec intelligence, examine et
+ creuse-les. Rapporte la chose à sa clarté et mets son auteur à sa
+ place.
+
+ «Dix Sephiroth sans rien, leur mesure est le 10 sans fin: profondeur
+ de commencement et profondeur de fin; profondeur de bien et profondeur
+ de mal; profondeur de haut et profondeur de bas; profondeur d’Orient
+ et profondeur d’Occident; profondeur de Nord et profondeur de Sud; un
+ maître unique, Dieu, roi fidèle, règne sur tous du haut de sa demeure
+ sainte et éternelle.
+
+ «Dix Sephiroth sans rien; leur aspect est comme l’éclair, mais leur
+ fin n’a pas de fin. Son mot sur eux est qu’ils courent et viennent, et
+ selon sa parole ils se précipitent comme la tempête et se prosternent
+ devant son trône.
+
+ «Dix Sephiroth sans rien; leur fin fixée à leur commencement et leur
+ commencement à leur fin, comme une flamme attachée au charbon. Le
+ maître est unique et il n’a pas de second. Or devant l’Un que
+ comptes-tu?»
+
+Et cela continue ainsi, longuement, s’enfonçant dans une sorte
+d’incompréhensible superstition de lettres et de nombres, considérés
+comme des puissances abstraites. Il est certain que l’on fait dire à de
+tels textes tout ce qu’on veut et qu’on en tire ce qu’on désire. On y
+rencontre pour la première fois la notion des _Sephiroth_ que le _Zohar_
+développera amplement; et on y démêle un système de création où «le
+Verbe, c’est-à-dire la parole de Dieu, en exprimant les lettres _alef_,
+_mem_, _schin_, comme l’explique S. Karppe, l’un des plus savants
+commentateurs du livre énigmatique, donne naissance aux trois éléments,
+et, en produisant par ces lettres six combinaisons, il donne naissance
+aux six directions, c’est-à-dire donne aux éléments la faculté de se
+répandre dans tous les sens. Puis, imprimant dans ces éléments les 22
+lettres de l’alphabet, y compris les 3 lettres, _alef_, _mem_, _schin_
+(non plus en tant qu’éléments substantiels, mais formels), et en
+exprimant toute la variété de mots qui résultent de ces lettres, il
+produit toute la multiplicité des choses[48].»
+
+ [48] S. KARPPE, _Études sur les origines et la nature du Zohar_, p.
+ 159 et 163.
+
+Tout cela, on le voit, ne révèle rien de bien important; et je ne me
+serais pas arrêté à ces charades solennelles, si le _Sefer Yerizah_ ne
+jouissait chez les occultistes d’une réputation qui semble assez usurpée
+quand on y regarde de près, et s’il ne servait de point de départ et
+d’appui au Zohar qui s’y réfère constamment.
+
+Les occultistes ont essayé de nous donner des clefs du Sefer; mais
+j’avoue humblement que ces clefs ne m’ont rien ouvert. Somme toute, il
+est assez vraisemblable, comme le dit Karppe, que ce livre abscons est
+tout simplement le travail d’un pédagogue préoccupé de quintessencier en
+un manuel très court, toutes les connaissances scientifiques
+élémentaires relatives à la lecture et à la grammaire, à la cosmologie
+et à la physique, à la division du temps et de l’espace, à l’anatomie et
+à la doctrine juive; et qu’au lieu d’être l’œuvre d’un mystique c’est
+plutôt une sorte d’aide-mémoire ou d’Enchiridion mnémotechnique.
+
+
+II
+
+Le _Zohar_,--qui signifie l’_Éclat_,--comme le _Sefer Yerizah_, est le
+fruit d’une longue fermentation mystique qui remonte à une époque où le
+Talmud n’était pas encore clôturé, c’est-à-dire antérieure au VIe siècle
+de notre ère, et surtout à la période appelée Gaonique. Après une assez
+longue éclipse, ce mysticisme recommence environ 820 ans après J.-C., et
+se continue dans les écrits des grands théologiens juifs, Ibn Gabirol,
+Juda Hallévi, Abn-Ezra, et principalement dans ceux de Maïmonide.
+Ensuite, préparant directement la Kabbale, viennent l’École d’Isaac
+l’Aveugle qui est avant tout métaphysique, «abstraction des abstractions
+néo-platoniciennes», comme on l’a définie, où brille notamment
+Nachmanide, puis l’École d’Éléazar de Worms qui s’applique spécialement
+au mystère des lettres et des nombres, et l’École d’Abulafia qui
+développe la contemplation pure.
+
+Nous arrivons ainsi au Zohar proprement dit. Comme la Bible, comme les
+Védas, l’Avesta et le Livre des Morts égyptien, ce n’est pas un travail
+homogène, mais le produit d’une lente incubation, œuvre de
+collaborateurs anonymes et nombreux, incohérente, décousue, souvent
+contradictoire, où l’on trouve de tout, le meilleur comme le pire, les
+spéculations les plus hautes et les divagations les plus extravagantes
+et les plus puériles, le recueil, le réservoir ou plutôt le bazar où
+s’accumule pêle-mêle tout ce qui n’a pu trouver place dans la religion
+officielle, parce que trop hardi, trop élevé, trop bizarre ou trop
+étranger à l’esprit juif.
+
+Il n’est pas facile de fixer la date d’une œuvre de ce genre. Franck,
+pour faire valoir son antiquité, invoque sa forme chaldéenne; mais
+beaucoup de rabbins du Moyen âge écrivaient l’araméen chaldaïque.
+Ensuite on a soutenu qu’il était l’œuvre du Tanaïte Simon ben Jochaï
+(vers 150 après J.-C.), mais rien n’est venu confirmer cette
+attribution. On ne trouve aucune trace certaine de son existence avant
+la fin du XIIIe siècle. Le plus probable, et l’érudit S. Karppe arrive à
+cette conclusion après avoir longuement et minutieusement discuté toutes
+les hypothèses, est que Moïse de Léon, qui vécut au commencement du XIVe
+siècle, fut à coup sûr mêlé à la composition du Zohar; et s’il n’en fut
+pas l’auteur principal, ramassa dans un même tout un certain nombre de
+fragments mystiques, commentaires de l’Écriture, issus, comme tant
+d’autres œuvres de la littérature juive, de la collaboration d’écrivains
+multiples. En tous cas, il est certain que le Zohar tel que nous le
+connaissons est relativement moderne.
+
+
+III
+
+Au Jéhovah de la Bible, dieu unique, personnel, anthropomorphe et
+créateur direct de l’univers, le Zohar substitue ou plutôt superpose ou
+présuppose le _En-sof_, c’est-à-dire l’infini, le _Ayin_, c’est-à-dire
+le néant, l’Ancien des anciens, le Mystérieux des mystérieux, le Long
+Visage. L’En-Sof, c’est Dieu en soi, aussi inconnaissable, aussi
+inconcevable que la Cause sans cause ou l’Esprit suprême des Védas, dont
+il n’est qu’une réplique modifiée par le génie juif. Il est même plus
+près du néant que l’esprit suprême des Hindous, sa première
+manifestation, la première Séfirah, la «Couronne» est encore le néant;
+il est l’Ayin de l’Ayin, le néant du néant. On ne l’appelle même pas
+«Cela» comme dans l’Inde. «Lorsque tout était encore enveloppé en lui,
+dit le Zohar, Dieu était le mystérieux parmi les mystérieux. Alors, il
+était sans nom. Le seul terme qui lui convînt eût été l’interrogatif:
+Qui[49]»?
+
+ [49] _Zohar_, II, 105.
+
+On ne peut en donner que des descriptions négatives et contradictoires.
+«Il est séparé puisqu’il est supérieur à tout, et il n’est pas séparé.
+Il a une forme et il n’a pas de forme. Il a une forme en tant qu’il
+établit l’univers et il n’a pas de forme en tant qu’il n’y est pas
+enfermé[50].»
+
+ [50] _Zohar_, III, 288-a.
+
+Avant le développement de l’univers, il n’était pas ou n’était qu’un
+point d’interrogation dans le néant. Nous retrouvons donc ici, au
+départ, l’aveu d’une ignorance absolue, invincible, irréductible.
+L’En-Sof n’est qu’un agrandissement illimité de l’Inconnaissable; le
+Dieu de la Bible est absorbé et disparaît dans une immense abstraction;
+de là la nécessité du secret.
+
+Mais cette négation inconcevable, impénétrable, immobile, éternelle, il
+fallait, comme la Cause suprême des religions de l’Inde, la faire sortir
+de son néant et de son immobilité, la faire passer de l’infini au fini,
+de l’invisible au visible, et c’est ici que commencent les difficultés.
+Dieu étant l’infini, c’est-à-dire remplissant tout, comment, à côté de
+l’En-Sof, l’infini, y a-t-il place pour le Sof, le fini? Le Zohar est
+visiblement embarrassé et ses explications l’égarent loin de l’humble et
+grandiose simplicité de la théosophie hindoue. Il répugne à avouer son
+ignorance, il veut rendre compte de tout et, tâtonnant dans
+l’Inconnaissable, s’embrouille en des interprétations souvent
+inconciliables et, quand le sol manque sous ses pas, a recours à des
+allégories et à des métaphores pour masquer l’impuissance de la pensée
+ou donner une issue apparente à l’impasse où il s’est engagé. Il se
+demande un moment s’il admettra la création _ex nihilo_, en étendant à
+ce premier acte le caractère incompréhensible de la divinité; puis il
+paraît se raviser et se rallie à la doctrine de l’émanation qu’il a
+trouvée dans l’Inde, dans le Zoroastrisme et chez les néo-platoniciens.
+Il la modifie pour l’adapter au génie juif et la complique à l’extrême,
+sans parvenir à l’éclaircir.
+
+Cette théorie de l’émanation, dans le Zohar, est en effet étrangement
+obscure, incertaine, hétéroclite et tombe à chaque instant dans
+l’anthropomorphisme.
+
+Pour faire place à l’univers, Dieu qui remplissait tout se concentre, et
+dans l’espace laissé libre irradie sa pensée et extériorise une partie
+de lui-même. Cette première émanation ou irradiation c’est la première
+Séfirah, «La Couronne». Elle représente l’infini ayant fait un pas vers
+le fini, le Néant ayant fait un pas vers l’Être, la substance première.
+De cette première Séfirah, presque encore le néant, mais un néant plus
+accessible à notre esprit, émanent en évoluant deux nouvelles Séfiroth,
+la Sagesse, principe mâle, et l’Intelligence, principe femelle;
+c’est-à-dire qu’à partir de la «Couronne», apparaissent les contraires,
+la première différenciation des choses. De l’union de la Sagesse et de
+l’Intelligence naît la Science; nous avons ainsi l’Idée pure, la Pensée
+extériorisée et la Voix ou la Parole qui relie la première à la
+deuxième. A cette première trinité de Séfiroth en succède une autre: la
+Grâce ou Grandeur, la Justice ou Sévérité ou Force et leur médiatrice la
+Beauté. Enfin les Séfiroth confondues dans la Beauté évoluent encore et
+produisent un troisième groupe, Victoire, Gloire, Fondement, et enfin la
+Séfirah Empire ou Royauté qui réalise toutes les Séfiroth dans l’univers
+visible.
+
+L’ensemble des Séfiroth forme d’autre part le mystérieux Adam Kadmon,
+l’homme supérieur, l’homme primordial, dont les occultistes nous
+parleront abondamment et qui lui-même représente l’univers.
+
+Cette explication de l’inexplicable, comme toutes les explications de ce
+genre, n’explique en somme rien du tout et cache l’incompréhensible sous
+un flot d’ingénieuses métaphores. Obéissant, comme l’avaient fait les
+religions antérieures, à la nécessité de jeter un pont entre l’infini et
+le fini, entre l’inconcevable et la pensée, au lieu de se contenter
+comme l’Inde, du réveil ou du dédoublement de la Cause suprême, ou du
+Logos égyptien, Perse et néo-platonicien, elle multiplie les passerelles
+en multipliant les intermédiaires; mais pour être nombreuses, ces
+passerelles n’en aboutissent pas moins au même aveu d’ignorance. En tout
+cas cette explication, en dissimulant ce nouvel aveu sous un monceau
+d’images, a l’avantage de reléguer dans une sorte d’«_In pace_»
+inaccessible, le premier aveu, le plus embarrassant, l’aveu principal
+qui place hors de notre portée la cause première et l’existence de Dieu.
+A partir de la création des Séfiroth et de l’univers, l’En-Sof est
+généralement oublié; comme le «Cela» de l’Inde, comme le «Noun» de
+l’Égypte, on le passe volontiers sous silence, on s’interroge rarement à
+son sujet. Même pour une doctrine secrète et mystérieuse comme la
+Kabbale, il est trop secret, trop mystérieux, trop incompréhensible, et
+toute l’attention se porte uniquement sur des émanations que
+l’imagination lui prête et que l’on croit connaître parce qu’on leur a
+donné des noms, des vertus, des fonctions, des attributs, en un mot
+parce qu’on les a créées soi-même.
+
+
+IV
+
+Quand l’En-Sof a-t-il commencé ses émanations? A cette question que
+l’Inde résolvait par la théorie des sommeils et des réveils de Brahma,
+sans commencement ni fin, la Kabbale ne répond pas très clairement.
+«Avant, dit-elle, que Dieu eût créé ce monde, il avait créé beaucoup de
+mondes et il les avait fait disparaître jusqu’à ce qu’il lui vînt à la
+pensée de créer celui-ci[51].» Que sont devenus ces mondes disparus?
+«C’est le privilège, répond-elle, de la force du roi suprême que ces
+mondes qui ne purent prendre forme ne périssent pas, que rien ne périt,
+même le souffle de sa bouche; tout a sa place et sa destination et Dieu
+sait ce qu’il en fait. Même la parole de l’homme et le son de sa voix ne
+tombent pas dans le néant, toute chose a sa place et sa demeure[52].»
+
+ [51] III, 61-b.
+
+ [52] II, 100-b.
+
+Et notre monde que devient-il? Où va-t-il? Quelle est sa destinée? Le
+Zohar étant une œuvre hétéroclite, une compilation très tardive, sa
+doctrine, à cet égard, est beaucoup moins nette que celle du
+brahmanisme; mais dégagée des éléments illogiques et étrangers qui
+souvent traversent et détournent son cours, elle arrive également au
+panthéisme, et par le panthéisme à l’optimisme inévitable. L’En-Sof,
+l’infini, est tout, par conséquent tout est lui. Pour se manifester, le
+pur abstrait se développe par des intermédiaires et, se dégradant
+volontairement par bonté, aboutit à la pensée et à la matière qui n’est
+que la dernière dégradation de la pensée; et quand viendra l’ère
+messianique, «toute chose rentrera dans sa racine, comme elle en était
+sortie[53].»
+
+ [53] III, 296.
+
+L’homme qui dans le Zohar est le centre du monde et le microcosme, peut
+déjà, dès sa mort, jouir de ce retour dans le parfait, et son âme
+purifiée recevoir le baiser de paix qui «l’unit à nouveau et à jamais à
+sa racine, à son principe[54]».
+
+ [54] I, 68-a.
+
+Et le mal? Le mal dans le Zohar, comme dans le Brahmanisme, est la
+matière. «L’homme par sa victoire sur le mal triomphe de la matière ou
+plutôt subordonne en lui la matière à une vocation plus haute; il
+ennoblit la matière et la fait remonter du point extrême où elle était
+reléguée vers le lieu de ses origines. En lui, qui est le grand
+conscient, la matière prend conscience de la distance qui la sépare du
+bien suprême, et elle tend vers ce bien. Par l’homme les ténèbres
+aspirent vers la lumière, le multiple vers l’un, la nature entière vers
+Dieu.
+
+«Par l’homme Dieu se refait lui-même après avoir traversé toute la
+magnifique diversité des êtres. Puisque l’homme est une expression
+résumée de tout, quand il a vaincu le mal en lui, il l’a vaincu dans le
+tout, il entraîne dans son ascension tous les éléments inférieurs, et
+par sa montée s’opère la montée du cosmos tout entier[55].»
+
+ [55] S. KARPPE, _op. cit._, p. 478.
+
+Mais pourquoi le mal était-il nécessaire? «Pourquoi, se demande le
+Zohar, si l’âme est d’essence céleste descend-elle sur la terre?» La
+réponse à cette grande question qu’aucune religion n’a donnée, le Zohar,
+selon son habitude quand il se trouve embarrassé, l’esquive par une
+allégorie: «Un roi envoya son fils à la campagne afin qu’il y devînt
+robuste et acquît les connaissances nécessaires. Après quelque temps on
+lui annonça que son fils avait grandi, qu’il s’était fortifié et que son
+éducation était achevée. Alors il envoya, par amour pour lui, la reine
+elle-même le prendre et le ramener au palais. Ainsi la nature enfante au
+roi de l’univers un fils, l’âme céleste et il l’envoie aux champs,
+c’est-à-dire dans l’univers terrestre afin qu’il se fortifie et
+s’ennoblisse[56].»
+
+ [56] I, 245.
+
+Les disciples de R. Simon ben Zemach Durân, l’un des grands docteurs du
+Zohar, lui demandent: «Ne vaudrait-il pas mieux que l’homme ne fût pas
+né, plutôt que de naître avec la faculté de pécher et d’irriter Dieu?»
+Et le maître répond: «Certes non, car l’univers, sous la forme qu’il a,
+est ce qu’il y a de meilleur. Or, la loi est indispensable au maintien
+de cet univers, autrement l’univers serait un désert; et l’homme à son
+tour est indispensable à la loi...» Les disciples comprirent et dirent:
+«Certes Dieu n’a pas créé le monde sans cause; la loi est en effet le
+vêtement de Dieu, ce par quoi il est accessible. Sans la vertu humaine
+Dieu n’aurait qu’un vêtement misérable. Celui qui fait le mal souille en
+son âme le vêtement de Dieu, et celui qui-accomplit le bien se revêt de
+la magnificence divine[57].» Nous aurions mauvaise grâce de nous montrer
+plus exigeants que ces disciples accommodants et respectueux.
+
+ [57] I, 23-a-b.
+
+Une autre question capitale, l’éternité des peines, est également
+esquivée. Logiquement, une religion panthéiste ne saurait admettre que
+Dieu châtie et torture éternellement une partie de lui-même. Le Zohar
+dit bien quelque part: «Combien y a-t-il d’âmes et d’esprits qui sont
+roulés éternellement et ne revoient plus jamais les parvis célestes!»
+
+Mais d’un autre côté, il enseigne expressément la doctrine de la
+transmigration, c’est-à-dire de la purification graduelle des âmes par
+les existences successives; et il appuie cette doctrine évidemment
+empruntée aux grandes religions antérieures, sur des textes de la Bible,
+entre autres sur l’Ecclésiaste (IV, 2), où il est dit: «Et je loue les
+morts qui sont déjà morts plus que les vivants qui vivent encore.» Que
+signifie, se demande le Zohar, les morts qui sont déjà morts? Ce sont
+ceux qui sont déjà morts une fois auparavant, c’est-à-dire qui n’en sont
+plus à leur première pérégrination. Or, il est évident que la doctrine
+de la transmigration purificatrice exclut nécessairement les peines
+éternelles.
+
+
+V
+
+Le Zohar est donc, je l’ai déjà dit, une vaste compilation anonyme qui,
+sous prétexte de révéler à des initiés le sens secret de la Bible et
+spécialement du Pentateuque, habille de vêtements juifs les grands aveux
+d’ignorance des grandes religions antérieures, en surchargeant ces
+vêtements de tous les ornements nouveaux et compliqués que lui
+fournissent les Esséniens, les néo-platoniciens, les gnostiques et même
+les premiers siècles du christianisme. Il est, qu’il l’avoue ou non, sur
+les points capitaux, nettement agnostique, comme le Brahmanisme. Il est
+panthéiste comme lui. Pour lui aussi la création est plutôt une
+émanation et le mal est également la matière et la séparation ou la
+multiplicité, et le bien le retour à l’esprit et à l’unité. Il admet
+enfin la transmigration des âmes et leur purification et par conséquent
+le Karma, de même que l’absorption finale en la divinité, c’est-à-dire
+le Nirvana.
+
+Il est curieux de le constater, nous avons ici, pour la première
+fois,--car les autres ne sont pas arrivées jusqu’à nous,--une doctrine
+ésotérique et se proclamant telle, et cette doctrine n’a pas autre chose
+à nous apprendre que ce que nous apprenaient sans réticences et sans
+mystères, du moins à leur début, les religions primitives. Comme
+celles-ci, avec ses grands aveux et ses expédients, différents de forme,
+mais au fond identiques, pour passer du néant à l’être, de l’infini au
+fini, de l’inconnaissable au connu, elle appartient à la même tradition
+rationaliste qui tente d’expliquer l’inexplicable par de plausibles
+hypothèses et des inductions auxquelles nous pourrions donner d’autres
+tournures et d’autres noms, mais qu’en somme nous serions incapables,
+même aujourd’hui, d’améliorer sensiblement. Tout au plus serions-nous
+tentés de renoncer à toute explication et d’étendre l’aveu d’ignorance à
+l’ensemble des origines, des manifestations et des fins de la vie, ce
+qui serait peut-être le plus sage.
+
+Elle nous montre ainsi que toute doctrine secrète ne fut probablement
+jamais et sans doute ne saurait être autre chose; et que les révélations
+les plus hautes qu’on nous ait apportées furent toujours tirées de
+l’homme par l’homme même.
+
+On imagine facilement l’importance que prit durant le Moyen âge cette
+doctrine occulte. Connue seulement de quelques initiés, enveloppée de
+formules et d’images incompréhensibles, chuchotée de bouche à oreille au
+milieu de dangers terribles, elle avait un rayonnement souterrain, une
+sorte d’attrait sombre et irrésistible. Elle regardait le monde de
+beaucoup plus haut que la Bible qu’elle considérait comme un tissu
+d’allégories derrière lesquelles se cachait une vérité qu’elle
+connaissait seule; elle apportait aux hommes, à travers les broussailles
+de ses végétations bizarres et parasites, les derniers échos des grands
+enseignements de la raison humaine à son aurore.
+
+
+
+
+LES HERMÉTISTES
+
+
+I
+
+Tout l’occultisme ou l’hermétisme du Moyen âge sort donc de la Kabbale
+et des écrits alexandrins en y ajoutant peut-être certaines traditions
+de pratiques magiques très répandues dans l’ancienne Égypte et la
+Chaldée.
+
+La partie théosophique et philosophique de cet occultisme n’a donc rien
+à nous apprendre. Elle n’est qu’un reflet déformé, une redite
+extrêmement corrompue et souvent méconnaissable de ce que nous avons
+déjà vu et entendu. L’appareil mystérieux dont elle s’entoure, et qui
+d’abord intrigue et fait illusion, n’est qu’une précaution indispensable
+pour cacher aux yeux de l’Église les affirmations défendues, hérétiques
+et dangereuses qu’elle renfermait. L’iconographie occultiste, les
+signes, les étoiles, les triangles, les pentagrammes, les pentacles
+étaient au fond des aide-mémoire, des mots de passe, ou des sortes de
+rébus qui permettaient aux affidés de se reconnaître et de se
+communiquer des vérités que menaçaient sans cesse le bûcher et, après
+les explications qu’on nous a données, ne recèlent et ne pouvaient rien
+recéler qui ne nous semble aujourd’hui parfaitement admissible et
+inoffensif.
+
+L’alchimie même, qui demeure la région la plus intéressante de
+l’occultisme médiéval, n’est en somme qu’un trompe-l’œil, une sorte
+d’écran derrière lequel les véritables initiés cherchaient le secret de
+la vie. «Le Grand œuvre, dit Éliphas Lévi, n’était pas à proprement
+parler le secret de la transmutation des métaux, résultat accessoire,
+mais l’arcane universel de la vie, la recherche du point central de
+transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre
+qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie... C’est la
+fixation de la lumière astrale par une magie souveraine de la volonté.»
+Ce qui nous mène aux phénomènes odiques, dont nous parlerons plus loin,
+qui nous mettent sur la voie de cette fixation.
+
+Bien plus, aux yeux des grands initiés, la recherche de l’or n’était
+qu’un symbole qui voilait la recherche du divin et des facultés divines
+dans l’homme; et seuls les alchimistes inférieurs qui prenaient au pied
+de la lettre les indications cabalistiques des grimoires, s’épuisaient à
+résoudre des problèmes et se ruinaient à poursuivre des expériences qui
+du reste firent faire à la chimie des progrès et des découvertes que,
+sur certains points, elle n’a pas encore dépassés.
+
+
+II
+
+D’autre part, on s’imagine trop volontiers que l’occultisme du Moyen âge
+est avant tout diabolique. La vérité est que les initiés ne croyaient
+pas au démon et ne pouvaient y croire, puisqu’ils n’admettaient pas la
+révélation chrétienne telle que l’Église la leur présentait. «Pas de
+démons en dehors de l’humanité» est un des axiomes fondamentaux du haut
+occultisme. «C’est, disait Van Helmont, le fruit d’une paresse sans
+bornes que d’attribuer au diable ce que nous ne connaissons pas.» «Il ne
+faut pas en laisser l’honneur au diable», protestait de son côté
+Paracelse.
+
+Les démons et les diables, les anges déchus ou les damnés entourés de
+flammes éternelles ne grouillent que dans les bas-fonds de la magie
+noire ou de la sorcellerie. La fantasmagorie des sabbats nous masque
+trop souvent le véritable occultisme qui était avant tout, au sein d’un
+péril de mort incessant et parmi des ténèbres hostiles, la recherche
+tâtonnante et passionnée d’une vérité, ou du moins d’une apparence de
+vérité, car il n’y a pas autre chose en ce monde, qui avait rayonné, qui
+rayonnait peut-être encore quelque part, mais qui semblait perdue et
+dont on ne retrouvait que des débris précieux mais informes, mêlés à
+l’épaisse poussière de mensonges irritants et décevants; et le meilleur
+des forces s’épuisait à un triage ingrat.
+
+
+III
+
+Écartant les esprits infernaux, ils croyaient cependant à l’existence et
+à l’intervention d’autres êtres invisibles. Ils étaient convaincus que
+le monde qui échappe à nos sens est beaucoup plus peuplé que celui que
+nous percevons, et que nous vivons au milieu d’une foule de présences
+diaphanes mais attentives et actives qui, le plus souvent, agissent sur
+nous à notre insu, mais sur lesquels, par une éducation spéciale de
+notre volonté, nous pouvons agir à notre tour. Ces invisibles ne
+sortaient pas de l’enfer, puisque pour les initiés du Moyen âge, presque
+aussi sûrement que pour les fidèles des grandes religions, aux temps où
+l’initiation n’était pas encore nécessaire, l’enfer n’était pas un lieu
+de torture et de malédiction, mais un état d’âme après la mort.
+C’étaient ou des esprits errant hors de la chair, valant à peu près ce
+qu’ils avaient valu durant leur vie terrestre, ou les esprits d’êtres
+qui n’avaient pas encore été incarnés, appelés élémentaux, esprits
+neutres, indifférents, moralement amorphes et abouliques et faisant le
+bien ou le mal selon la volonté de celui qui avait appris à les dominer.
+
+Il est incontestable que certaines expériences de nos spirites,
+notamment celles de la «Correspondance croisée», certaines apparitions
+posthumes presque scientifiquement constatées, certains phénomènes de
+matérialisation, d’idéoplastie et de lévitation remettent sérieusement
+en question la plausibilité de ces théories.
+
+Quant aux scènes d’évocation qui flottent souvent entre la haute magie
+et la goétie ou magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire, occupent,
+avec l’alchimie et l’astrologie, les trois points culminants de
+l’occultisme, leur appareil solennel, leurs formules cabalistiques et
+leur rituel impressionnant mis à part, elles correspondent exactement
+aux évocations plus familières qui se font chaque jour autour de nos
+tables tournantes, de l’humble «Ouid-Ja» ou des miroirs magiques. Elles
+correspondent aussi aux manifestations que produisait par exemple la
+célèbre Eusapia Paladino et que réalise en ce moment, sous les contrôles
+les plus sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette différence qu’au
+lieu du fantôme humain qu’attendent aujourd’hui les assistants, les
+croyants du Moyen âge voulaient voir le diable en personne, et le diable
+qui hantait leur pensée leur apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient.
+
+Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion, suggestion collective,
+exsudation, transfert et cristallisation de matière spiritualisée
+empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il un élément extra-terrestre
+et inconnu? S’il est impossible de le démêler quand il s’agit de faits
+qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison serait-il téméraire de
+trancher la question quand elle s’adresse à des phénomènes vieux de
+plusieurs siècles, qui ne nous sont connus que par des relations plus ou
+moins tendancielles.
+
+
+IV
+
+Enfin l’alchimie et l’astrologie, les deux autres sommets auxquels je
+viens de faire allusion, sont, dans l’occultisme du Moyen âge, des
+sciences de seconde main qui ne nous apportent, au point de vue du grand
+secret, aucun élément nouveau et dont les origines grecques, juives et
+arabes ne se rattachent à l’Égypte et à la Chaldée que par des écrits
+apocryphes et relativement récents. Cette étude, en ce qui concerne
+l’alchimie, a été magistralement faite par Pierre Berthelot dans son
+livre sur «_les Origines de l’Alchimie_». Il a épuisé le sujet, tout au
+moins en sa partie chimique; mais on pourrait peut-être compléter son
+œuvre au point de vue hyperchimique, ou métachimique ou psychochimique
+qui ne semble pas moins important. Il serait également souhaitable qu’un
+grand astronome philosophe nous donnât sur l’astrologie le pendant de
+cet admirable travail; mais jusqu’ici les sources sont si pauvres qu’il
+ne paraît guère possible de l’entreprendre. Il en faudrait faire autant
+pour la médecine hermétique qui du reste est liée à l’alchimie et à
+l’astrologie.
+
+Mais l’alchimie et l’astrologie qui ne sont en somme que de la chimie et
+de l’astronomie transcendentales, prétendant dépasser la matière et les
+astres pour atteindre les principes spirituels et éternels qui
+constituent l’une et dirigent les autres, ne nous réserveraient
+peut-être des surprises et des révélations que si l’on pouvait remonter
+directement à leurs sources hindoues, égyptiennes et chaldéennes, ce
+qu’on n’a pu faire jusqu’ici, car nous n’avons, qui s’en rapproche, que
+le fameux Papyrus de Leyde, et cet unique document n’est que le carnet
+d’un orfèvre égyptien renfermant des formules pour composer des
+alliages, dorer les métaux, teindre les étoffes en pourpre et imiter et
+falsifier l’or et l’argent.
+
+
+V
+
+Parmi les occultistes médiévaux, presque tous alchimistes, bornons-nous
+à rappeler les noms de Raymond Lulle (XIIIe siècle), _Doctor
+Illuminatus_, auteur de l’_Ars Magna_, à peu près illisible aujourd’hui,
+Nicolas Flamel (XVe siècle), qui selon Berthelot n’est qu’un pur
+charlatan, Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard le Trévisan,
+Basile Valentin qui étudia surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et
+fils, Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle «le plus grand magicien
+dogmatique du Moyen âge», bien que sa célèbre cryptographie,
+_Polygraphia_ ou _Steganographia_, soient des jeux de lettres assez
+puérils, et son élève, Cornélius Agrippa auteur de _De Occulta
+Philosophia_, qui réédite simplement des théories de l’école
+d’Alexandrie, et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, «qu’un audacieux
+profanateur, heureusement très superficiel dans ses écrits». Nous avons
+encore, au XVIe siècle, Guillaume Postel qui sut le grec, l’hébreu et
+l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta en Europe d’importants manuscrits
+orientaux, entre autres les œuvres d’Aboul-Féda, l’historien arabe du
+XIIIe siècle. «Le cher et bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans
+une lettre au baron Spédaliéri, notre père en la Sainte Science, puisque
+nous lui devons la connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût été le
+plus grand initié de son siècle si le mysticisme ascétique et le célibat
+forcé n’avaient fait monter à son cerveau les fumées enivrantes de
+l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer sa haute raison», remarque,
+soit dit en passant, qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes
+d’autres temps et d’autres pays.
+
+Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc., nous passons au XVIIe
+siècle, à ses débuts, la grande époque de l’alchimie qui se rapprocha
+davantage de la science proprement dite. Van Helmont découvre le suc
+gastrique, Glauber le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron et
+entrevoit le chlore, tandis que Kunckel trouve le phosphore.
+
+Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme, au lieu de
+rechercher simplement ce qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers
+adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse occulte dont nous
+avons suivi les traces à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un
+instant à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent en partie les
+traditions juives et les récits du Talmud; et auxquels succédèrent les
+Rose-Croix. Je devrais aussi mettre à part et étudier un peu plus
+longuement deux figures bizarres et énigmatiques qui dominent et
+résument tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse et Jakob
+Boëhme. Mais à les étudier de près on constate qu’eux non plus, quelles
+que soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une source inconnue les
+révélations qu’ils apportèrent et qui bouleversèrent leurs
+contemporains.
+
+Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast von Hohenheim, dit Paracelsus
+(traduction approximative de Hohenheim), né en Suisse en 1493 et mort à
+Salzbourg en 1541, porte le poids d’une injuste légende qui le
+représente comme un ivrogne, un débauché, un charlatan et un fou. Il eut
+sans doute bien des défauts et ne paraît pas toujours parfaitement
+équilibré, mais n’en demeure pas moins un des êtres les plus
+extraordinaires que mentionne l’histoire. Il était néo-platonicien et
+par conséquent n’ignorait pas les écrits alexandrins accessibles aux
+hermétistes de son temps; mais il est probable qu’en outre, au cours de
+ses voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus directement
+connaissance de certaines traditions asiatiques au sujet du corps
+éthérique ou astral, théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine.
+Il enseigne en effet, comme l’enseignaient d’anciens traités hindous
+qu’ont depuis remis en lumière les théosophes, que nos maladies viennent
+non pas de notre corps physique mais de notre corps éthérique qui
+correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd’hui le
+subconscient, et qu’en conséquence il faut agir avant tout sur ce
+subconscient. Il est certain que bien des faits, dans bien des cas,
+tendent à confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être de ce côté que
+s’orientera la thérapeutique de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont
+un corps éthérique, et les médicaments n’agissent pas en vertu de leurs
+propriétés chimiques mais en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui
+est encore un point que la découverte assez récente de l’«Od», que nous
+retrouverons plus loin, semble corroborer.
+
+Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital universel, l’Akahsa des
+Hindous, qu’il appelait l’Alkahest, et de la Lumière astrale des
+Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories modernes sur le rôle
+prépondérant de l’éther rappellent à notre attention. Il est évident,
+d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure; en systématisant à
+outrance et puérilement des concordances purement apparentes ou verbales
+entre certaines parties du corps humain et celles des plantes
+médicinales; de même que ses affirmations au sujet des _Archées_, sortes
+de génies particuliers préposés au fonctions des divers organes et ses
+fantaisies charlatanesques de l’_Homunculus_, ne sont plus défendables.
+Mais ces erreurs étaient inhérentes à la science de son temps et ne sont
+peut-être pas beaucoup plus ridicules que les nôtres. Tout compte fait,
+il reste de lui le souvenir d’un précurseur bien étonnant et d’un
+visionnaire prodigieux.
+
+Quant à Jakob Boëhme, le fameux cordonnier de Goerlitz, son cas serait
+miraculeux et absolument inexplicable s’il avait réellement été
+l’illettré qu’on a dit. Mais cette légende doit être décidément écartée.
+Boëhme avait étudié les théosophes allemands, notamment Paracelse, et
+connaissait parfaitement les néo-platoniciens dont il réédite en somme
+les doctrines, en les déformant un peu, en les enveloppant d’une
+phraséologie plus obscure mais parfois inattendue et très
+impressionnante, et en y mêlant des éléments de Kabbale, de
+mathématiques mystiques et d’alchimie. Je renvoie ceux qu’intéresserait
+cet esprit étrange et assurément génial, mais très inégal--car il y a
+dans son œuvre un fatras illisible--à l’étude que lui a consacrée Émile
+Boutroux sous ce titre: _Le Philosophe Allemand Jacob Bœmhe_. Ils ne
+sauraient trouver meilleur guide.
+
+
+
+
+LES OCCULTISTES MODERNES
+
+
+I
+
+Avant les découvertes des indianistes et des égyptologues, les
+occultistes modernes que l’on peut,--mettant à part Swedenborg, un grand
+visionnaire isolé,--faire remonter à Martinez Pasqualis, né en 1715 et
+mort en 1779, ont forcément travaillé sur les mêmes textes et les mêmes
+traditions, s’attachant tour à tour, selon leurs goûts, à la Kabbale, ou
+aux théories alexandrines. Pasqualis n’a rien écrit, mais a laissé la
+légende d’un prestigieux magicien. Son disciple, Claude de Saint-Martin,
+«le Philosophe Inconnu», est une sorte de théosophe intuitif qui finit
+par redécouvrir Jakob Boëhme. Ses livres, bien pensés et remarquablement
+écrits, peuvent encore se lire avec plaisir et même avec fruit. Sans
+nous arrêter au comte de Saint-Germain, qui prétendait avoir gardé le
+souvenir de toutes ses existences antérieures, à Cagliostro, puissant
+illusionniste et redoutable charlatan, au marquis d’Argens, à dom
+Pernetty, à d’Espréménil, à Lavater, à Eckartshausen, à Delille de
+Salle, à l’abbé Terrasson, à Bergasse, à Clootz, à Court de Gebelin, ni
+à tous les mystiques qui vers la fin du XVIIIe siècle pullulèrent dans
+l’aristocratie et les loges maçonniques et faisaient partie des
+associations secrètes qui préparèrent la Révolution, mais n’ont rien de
+sérieux à nous apprendre, retenons le nom de Fabre d’Olivet, écrivain de
+premier ordre, qui nous donne de la Genèse de Moïse une interprétation
+nouvelle, hardie et grandiose sur la valeur de laquelle, n’étant pas
+hébraïsant, je n’ai pas qualité pour me prononcer, mais que la Kabbale
+récemment étudiée semble confirmer et qui se présente entourée d’un
+appareil scientifique et philologique impressionnant.
+
+
+II
+
+Et voici Éliphas Lévi avec ses livres aux titres inquiétants: _Histoire
+de la Magie_, _La Clef des Grands Mystères_, _Dogme et rituel de la
+Haute Magie_, _Le Grand Arcane ou l’Occultisme dévoilé_, etc., le
+dernier maître de l’occultisme proprement dit, de l’occultisme qui
+précède immédiatement celui de nos métapsychistes qui ont définitivement
+renoncé à la Kabbale, à la Gnose, aux Alexandrins et ne se réclament
+plus que de l’expérience scientifique.
+
+Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis-Constant, né en 1810 et
+mort en 1875, résume en quelque sorte tout l’occultisme du Moyen âge
+avec ses tâtonnements, ses demi-vérités, ses connaissances tronquées,
+ses intuitions, ses irritantes obscurités, ses agaçantes réticences, ses
+erreurs et ses préjugés. Écrivant avant d’avoir su ou voulu profiter des
+principales découvertes des indianistes et des égyptologues et des
+travaux de la critique contemporaine, dénué lui-même de tout esprit
+critique, il ne travaillait que sur les documents médiévaux dont nous
+avons parlé; et le Séfer Yerizah, le Zohar (dont il ne connaissait du
+reste que les fragments fantaisistes de la _Kabbala Denudata_), le
+Talmud et l’Apocalypse mis à part, s’attachait de préférence aux plus
+indiscutablement apocryphes. A côté de ceux que je viens de citer, ses
+trois livres de chevet étaient le _Livre d’Hénoch_, les _Écrits d’Hermès
+Trismégiste_ et le _Tarot_.
+
+Le _Livre d’Hénoch_, attribué par la légende au patriarche Hénoch, fils
+de Jared et père de Mathusalem, doit se placer aux environs de l’ère
+chrétienne, attendu que le dernier événement connu par son auteur est la
+guerre d’Antiochus Sidetes contre Jean Hyrcan. C’est un livre
+apocalyptique, probablement écrit par un Essénien, comme le prouve son
+angéologie, et qui exerça une profonde influence sur le mysticisme juif
+d’avant le Zohar.
+
+Les _Écrits d’Hermès Trismégiste_, que Louis Ménard a traduits et
+auxquels il a consacré une étude définitive[58], attribués à Thoth,
+l’Hermès égyptien, nous révèlent dans leur conception de Dieu de très
+curieuses analogies avec les livres sacrés de l’Inde, notamment le
+_Baghavat-Gita_, nous montrent une fois de plus l’universelle
+infiltration de la grande religion primitive. Mais chronologiquement, il
+n’y a pas le moindre doute: le _Poimandrès_, l’_Asclépios_ et les
+fragments du _Livre Sacré_, sont nés à Alexandrie. La théologie
+hermétique est pleine de pensées et d’expressions néo-platoniciennes et
+d’autres empruntées à Philon; et des passages entiers du _Poimandrès_
+peuvent être juxtaposés à l’_Apocalypse_ de Saint-Jean et lui font écho,
+ce qui prouve que les deux ouvrages ont été écrits à des dates peu
+éloignées l’une de l’autre. Il n’est donc pas surprenant que, non plus
+que Jamblique, ils n’aient rien à nous apprendre sur la religion de
+l’antique Égypte, puisqu’à l’époque où les Grecs l’étudièrent, la
+symbolique de cette religion, comme le remarque Louis Ménard, était déjà
+une lettre morte pour ses prêtres eux-mêmes.
+
+ [58] LOUIS MÉNARD, _Hermès Trismégiste_.
+
+Quant au _Tarot_, il serait, au dire des occultistes, le premier livre
+écrit de main humaine et antérieur à ceux de l’Inde, d’où il aurait
+passé en Égypte. Malheureusement, on n’en trouve pas trace dans
+l’archéologie de ces deux pays. Il est vrai qu’une chronique italienne
+nous apprend que le premier jeu de cartes, qui n’est que le Tarot
+vulgarisé, fut importé à Viterbe, en 1379, par les Sarrasins, ce qui
+révèle une origine orientale. En tout cas, sous sa forme actuelle, il ne
+remonte qu’à Jacquemin Gringonneur, enlumineur du temps de Charles VI.
+
+Il est évident qu’ainsi documenté, Éliphas Lévi n’a rien de bien sérieux
+à nous révéler. Il est en outre embarrassé par l’ingrate et impossible
+tâche qu’il s’est imposée en voulant concilier l’occultisme avec le
+dogme catholique. Mais son érudition, dans sa sphère, est remarquable,
+et il a parfois d’étonnantes intuitions qui semblent avoir entrevu,
+notamment en ce qui touche aux médiums, aux fluides odiques, aux
+manifestations de l’astral, plus d’une découverte de nos métapsychistes.
+En outre, lorsqu’il aborde un sujet qui n’est pas purement chimérique,
+et qui tient à des réalités profondes, en morale par exemple, et même en
+politique, et quand, comme le font fréquemment les occultistes, il ne
+s’enveloppe pas d’énervants sous-entendus qui paraissent craindre d’en
+dire trop et ne trahissent au fond que la peur de n’avoir rien à dire,
+il lui arrive d’écrire d’excellentes pages qui, après la vogue exagérée
+dont elles jouirent, ne méritent pas l’injuste oubli auxquelles on
+semble les condamner.
+
+
+III
+
+Dans l’école d’Éliphas Lévi, et suivant à peu près les mêmes errements,
+on peut ranger deux hommes de valeur: Stanislas de Guaita et le docteur
+Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Leur cas est assez spécial.
+Ce sont deux grands érudits qui connaissent à fond la littérature
+kabbalistique, gréco-égyptienne et tout l’hermétisme du Moyen âge. Ils
+sont également au courant des travaux des orientalistes, des
+égyptologues, des théosophes et des recherches de nos occultistes
+purement scientifiques. Ils savent aussi que les textes qu’ils invoquent
+sont des apocryphes extrêmement suspects; et quoiqu’ils le sachent et
+parfois le proclament, ils partent de ces textes, s’y attachent, s’y
+confinent et fondent sur eux leurs théories, comme s’il s’agissait de
+documents authentiques et indiscutables. Ainsi de Guaita édifie la
+partie la plus importante de son œuvre sur la «Table d’émeraude», un
+apocryphe de l’apocryphe Trismégiste, après avoir déclaré: «Nous ne
+chicanerons point sur l’authenticité, l’attribution et la date de l’un
+des documents les plus magistralement initiatiques que nous ait transmis
+l’antiquité gréco-égyptienne.
+
+«Les uns s’obstinent à n’y voir que l’œuvre amphigourique d’un rêveur
+alexandrin, d’autres taxent même ce document d’apocryphe du Ve siècle.
+Quelques-uns le veulent de quatre mille ans plus ancien.
+
+«Que nous importe... Il est certain que cette page résume les traditions
+de l’antique Égypte[59].»
+
+ [59] STANISLAS DE GUAITA, _La Clef de la Magie noire_, p. 119.
+
+Ce n’est pas certain du tout, attendu que les monuments authentiques de
+l’Égypte des Pharaons ne nous fournissent absolument rien qui confirme
+ce résumé abscons, et le «Que nous importe», n’est-il pas bien cavalier
+quand il s’agit d’un texte dont on fait la clef de voûte de sa doctrine?
+
+De son côté, Papus consacre un volume entier au commentaire du Tarot,
+dans lequel il voit le plus ancien monument de la sagesse ésotérique,
+alors qu’il sait mieux que personne qu’on n’en retrouve pas de traces
+authentiques avant le XIVe siècle.
+
+En signalant cette faille bizarre à la base de leur œuvre,--et
+naturellement elle a de nombreuses ramifications,--je n’entends
+nullement suspecter l’honnêteté, l’évidente bonne foi de cette œuvre
+extrêmement intéressante, pleine d’aperçus originaux, d’intuitions,
+d’hypothèses, d’interprétations, de rapprochements ingénieux, de
+recherches et de trouvailles curieuses. Ils savent tous deux beaucoup de
+choses oubliées ou négligées, qu’il est bon de rappeler parfois; et si
+Papus, trop pressé, bâcle souvent ses volumes, de Guaita soigne
+toujours, presque à l’excès, sa phrase hautaine, attentive, miroitante
+et un peu compassée.
+
+
+IV
+
+La situation des néo-théosophes, offre quelque analogie avec celle des
+trois occultistes dont je viens de parler. On sait que la «Société
+Théosophique» fut fondée en 1875, par Mme Blavatzky. Je n’ai pas à juger
+ici, au point de vue moral, cette femme énigmatique. Il est certain que
+le rapport du Dr Hodgson, spécialement envoyé aux Indes, en 1884, par la
+«Society for Psychical Research», afin de faire une enquête sur son cas,
+jette sur elle une ombre assez fâcheuse. Néanmoins, après avoir revu les
+pièces du procès, je conviens qu’il est après tout fort possible que le
+très honnête Hodgson ait été lui même victime de supercheries plus
+diaboliques que celles qu’il croyait démasquer. Je sais encore qu’on
+impute à Mme Blavatzky et à d’autres théosophes, de nombreux plagiats;
+on prétend notamment que _Le Bouddhisme ésotérique_ de A.-P. Sinnet et
+_La Doctrine secrète_ seraient d’un nommé Palma, dont les manuscrits
+auraient été achetés par les fondateurs de la Société Théosophique, ou
+des démarquages à peine déguisés d’ouvrages parus vingt ans auparavant,
+sous la signature d’occultistes occidentaux, notamment de Louis Lucas.
+
+Je ne m’attarderai pas à ces questions qui me semblent beaucoup moins
+importantes que celle des documents préhistoriques et secrets et des
+commentaires ésotériques sur lesquels repose toute la révélation
+théosophique. Quels qu’en soient l’auteur ou les auteurs, je prends
+l’œuvre telle qu’elle se présente. _L’Isis dévoilée_, _La Doctrine
+secrète_ et les autres écrits, très nombreux, de Mme Blavatzky, forment
+un monument énorme et mal équilibré, ou plutôt une sorte de chantier
+colossal, où la suprême sagesse, la plus exceptionnelle et la plus vaste
+érudition, et les débris les plus douteux de la science, de la légende
+et de l’histoire, les hypothèses les plus impressionnantes et le plus
+dénuées de fondement, les faits les plus exacts et les plus
+invraisemblables, les idées les plus justes et les plus chimériques, les
+rêves les plus hauts et les rêveries les plus incohérentes, sont
+déversés pêle-mêle par tombereaux inépuisables. Il y a donc dans cette
+accumulation de matériaux un déchet considérable, des affirmations
+fantastiques que l’on rejette _à priori_; mais il faut reconnaître, si
+l’on veut être impartial, qu’on y trouve aussi des spéculations qui
+comptent parmi les plus grandioses qu’on ait faites. Le fond en est
+évidemment védique ou plutôt brahmanique et védandique et se trouve dans
+des textes qui n’ont rien d’occulte. Mais à ces textes des indianistes
+officiels, les théosophes en superposent d’autres qu’ils prétendent
+beaucoup plus anciens et plus purs et qui leur sont fournis et expliqués
+par des adeptes hindous, héritiers directs de la Sagesse immémoriale et
+secrète. Il est certain que leurs écrits sans rien révéler de nouveau
+sur les points essentiels des grands aveux d’ignorance qui se trouvent à
+l’horizon des religions anciennes, y ajoutent une foule
+d’éclaircissements, de commentaires, de théories et de détails qui
+seraient extrêmement intéressants s’ils nous étaient offerts après avoir
+été soumis à une critique historique et philologique aussi rigoureuse
+que celle que firent subir à leurs documents les indianistes qui ne se
+prétendent pas initiés. Malheureusement il n’en va pas ainsi. Prenons
+par exemple le _Livre de Dzyan_, c’est-à-dire les Slocas ou stances
+mystérieuses qui se trouvent à la base de toute la doctrine secrète de
+Mme Blavatzky. Il nous est présenté comme «un manuscrit archaïque,
+assemblage de feuilles de palmiers rendu, par quelque procédé inconnu,
+inaltérable à l’eau, à l’air et au feu, et écrit dans une langue perdue,
+le _Sinzar_, antérieure au sanscrit et que comprennent seuls quelques
+rares adeptes hindous», et c’est tout. Pas un mot pour nous dire d’où
+provient ce manuscrit, comment il a été miraculeusement conservé, ce
+qu’est le _Sinzar_, à laquelle des cent langues, auquel des cinq ou six
+cents dialectes hindous il se rattache, comment il s’écrit, comment on
+peut encore le comprendre et le traduire, quelle est approximativement
+l’époque à laquelle il remonte, etc. On n’en a cure, et c’est toujours
+ainsi. Il faut croire sur parole et sans examen. Ces méthodes sont
+évidemment regrettables, car si les textes en question avaient été
+passés au crible d’une critique suffisante, ils compteraient parmi les
+plus curieux de la littérature asiatique. Telles qu’on nous les donne,
+la cosmogonie et l’anthropogénèse du _Livre de Dzyan_ paraissent être
+des spéculations de brahmanes et pourraient faire partie des
+_Upanischads_. Elles sont ingénieusement commentées par des adeptes
+parfaitement au courant de nos sciences occidentales. Si elles sont
+authentiquement préhistoriques, leurs affirmations au sujet de
+l’évolution des mondes et de l’homme, partiellement confirmées par nos
+dernières découvertes ou théories scientifiques, sont réellement
+troublantes. Si elles ne le sont pas, ces affirmations deviennent de
+simples hypothèses, toujours grandioses, parfois plausibles, mais le
+plus souvent incroyablement et inutilement compliquées, et en tout cas,
+arbitraires et chimériques.
+
+
+V
+
+Ce qui n’empêche point _La Doctrine Secrète_ d’être une sorte de vaste
+encyclopédie des sciences ésotériques, surtout dans ses annexes, ses
+commentaires, ses «parerga», où l’on trouve une foule de rapprochements
+ingénieux et curieux entre les enseignements et les manifestations de
+l’occultisme, à travers les pays et les siècles. Il en jaillit parfois
+une lumière inattendue dont les rayons s’étendent au loin, sur des
+régions de la pensée qui ne sont plus guère fréquentées. En tout cas,
+l’œuvre prouverait une fois de plus, si c’était nécessaire, et avec un
+éclat insolite, l’origine commune de l’idée que se fit un jour
+l’humanité, bien avant l’histoire que nous connaissons, des grands
+mystères qui l’enveloppèrent. On y trouve aussi de larges et excellents
+tableaux où la science occulte est confrontée à la science moderne et
+semble souvent, il faut en convenir, précéder ou dominer celle-ci. On y
+découvre encore bien d’autres choses, jetées en vrac, mais qui ne
+méritent pas le dédain avec lequel, depuis quelque temps, on affecte de
+les traiter.
+
+Au surplus, je n’ai pas à faire ici l’histoire ou le procès de la
+théosophie. Il fallait simplement la signaler à la rencontre,
+puisqu’elle est l’avant-dernière forme de l’occultisme. Il suffira
+d’ajouter que les vices de sa méthode initiale s’accusent et s’aggravent
+chez les continuateurs de Mme Blavatzky. Chez Mme Annie Besant,--femme
+d’ailleurs remarquable,--et chez Leadbeater, tout est en l’air, tout
+s’édifie dans les nues, et les affirmations gratuites et invérifiables
+pleuvent de plus en plus dru sur chaque page. Ils semblent du reste
+lancer la théosophie dans des voies où les fidèles de la première heure
+hésitent à les suivre.
+
+Ces vices s’aggravent surtout et éclatent dans toute leur candeur chez
+certains auteurs de second plan, moins habiles que leurs maîtres à les
+dissimuler; par exemple chez Scott-Elliot, l’historien de _L’Atlantide_
+et de _La Lémurie perdue_. Scott-Elliot commence son histoire de
+l’Atlantide de la manière la plus raisonnable et la plus scientifique.
+Il invoque les textes historiques qui ne permettent guère de douter
+qu’une île immense, dont l’une des extrémités s’avançait non loin des
+colonnes d’Hercule, s’effondra dans l’Océan, et disparut à jamais, en
+engloutissant la merveilleuse civilisation qu’elle portait. Il corrobore
+ces textes de preuves très judicieuses tirées de l’orographie
+sous-marine, de la persistance de la mer des Sargasses, de la géologie,
+de la chorographie, etc. Puis, tout à coup, presque sans nous prévenir,
+ayant recours à des documents occultes, à des mappemondes de terre
+cuite, miraculeusement retrouvées, à des révélations qui viennent on ne
+sait d’où, à des clichés astraux qu’il prétend récupérer dans l’espace
+et le temps, et qu’il traite sur le même pied que les arguments
+historiques et géologiques, il nous décrit par le menu, comme s’il
+vivait au milieu d’eux, les villes, les temples, les palais des Atlantes
+et toute leur civilisation politique, morale, religieuse et
+scientifique, en annexant à son œuvre une série de cartes détaillées de
+continents fabuleux, hyperboréens, lémuriens, etc., disparus depuis
+800.000, 200.000 et 60.000 ans, et délimités avec autant de minutie et
+d’assurance que s’il s’agissait de la géographie contemporaine de la
+Bretagne ou de la Normandie.
+
+
+VI
+
+Le chef d’une branche indépendante ou dissidente de la Théosophie, un
+érudit, un philosophe et un visionnaire extrêmement curieux, dont j’ai
+déjà parlé, Rudolph Steiner, use à peu près des mêmes procédés, mais
+tente du moins de les expliquer et de les justifier.
+
+A la différence des théosophes orthodoxes, il ne se contente point de
+révéler, de commenter et d’interpréter les livres secrets et sacrés de
+la tradition orientale, mais entend trouver en lui-même toutes les
+vérités qu’ils renferment. «C’est dans l’âme, proclame-t-il, que se
+révèle le sens de l’univers.» Le secret de tout est en nous, puisque
+tout est en nous, et il est en chacun de nous autant qu’il était dans le
+Christ. «Le Logos en évolution incessante en des millions de
+personnalités humaines a été détourné et concentré par la conception
+chrétienne sur l’unique personnalité de Jésus. La force divine éparse
+dans le monde entier fut ramassée en un seul. Aux yeux de cette
+conception, Jésus est le seul homme devenu Dieu. Il a pris sur lui la
+divinisation de toute l’humanité. On cherche en lui ce que précédemment
+on avait cherché dans sa propre âme[60].»
+
+ [60] RUDOLPH STEINER, _Le Mystère chrétien et les Mystères antiques_.
+ Trad. par ÉDOUARD SHURÉ, p. 228.
+
+Il faut reprendre cette recherche que le symbole du Christ a trop
+longtemps interrompu. Cette idée très défendable quand on y voit la
+recherche de notre «Moi transcendental», dont le subconscient de nos
+métapsychistes n’est que la partie la plus accessible, devient beaucoup
+plus contestable dans les développements que lui donne notre auteur. Il
+prétend nous révéler le moyen de réveiller presque mécaniquement et
+infailliblement le Dieu qui dort en nous. Selon lui, «la différence
+entre l’initiation orientale et l’initiation occidentale consiste en ce
+que la première se faisait à l’état de sommeil et la seconde à l’état de
+veille. On évite par conséquent la séparation toujours dangereuse du
+corps éthérique d’avec le corps physique». Pour obtenir l’état extatique
+qui permet de se mettre en communication avec les mondes supérieurs ou
+avec tous les mondes dispersés dans l’espace et le temps et même avec la
+divinité, il s’agit, par des exercices spirituels, de cultiver et
+développer méthodiquement certains organes de l’astral qui nous font
+voir et entendre, dans les êtres et les choses, des entités qui ne
+pénètrent jamais sur le plan physique. Les principes de ces exercices,
+du moins dans leurs parties spirituelles, sont évidemment empruntées aux
+pratiques immémoriales du Yoga hindou, et notamment au Sûtra de
+Patânjali. Steiner enseigne ainsi que l’organe astral qui se trouverait
+dans le voisinage du larynx servirait à voir les pensées des autres
+hommes et permettrait de jeter un regard profond dans les vraies lois
+des phénomènes naturels. C’est encore ainsi qu’un organe qui
+avoisinerait le cœur, serait l’instrument qui servirait à connaître les
+états d’âme des autres hommes. Quiconque l’aurait développé pourrait
+vérifier l’existence de certaines forces profondes chez les animaux ou
+chez les plantes. C’est ainsi, enfin, que le sens qui résiderait au
+creux de l’estomac percevrait les facultés et les talents des hommes et
+découvrirait en outre le rôle que les animaux, les végétaux, les
+pierres, les métaux, les phénomènes atmosphériques jouent dans
+l’économie de la nature. Il expose longuement et minutieusement tout
+ceci, comme tout ce qui concerne l’évolution, l’entraînement,
+l’organisation du corps éthérique, et la vision du «Soi» supérieur, dans
+un livre intitulé: _L’Initiation ou la connaissance des mondes
+supérieurs_[61].
+
+ [61] RUDOLPH STEINER, _L’Initiation_. Trad. par JULES SAUERWEIN, p.
+ 188 et suiv.
+
+Quand on lit ce traité de l’extase, du reste remarquable à plus d’un
+point de vue, on est tenté de se demander si l’auteur a réussi à éviter
+le danger contre lequel il prémunit ses disciples et s’il ne se trouve
+pas lui-même «dans un univers créé de toutes pièces par sa propre
+imagination»; j’ignore du reste si l’expérience confirme ses
+allégations. On peut essayer. Les procédés sont assez simples et, au
+rebours de ceux du Yoga, parfaitement inoffensifs. Mais il faut que
+l’entraînement spirituel se fasse sous la direction d’un maître qu’il
+n’est pas toujours facile de se procurer. En tout cas, il est permis de
+concevoir une sorte d’«état second» supérieur à celui des hypnotisés,
+des somnambules ou des médiums, qui procurerait des visions ou des
+intuitions très différentes de celles que nous fournissent nos sens ou
+notre intelligence dans leur état normal. Quant à savoir si ces visions
+ou ces intuitions répondent à des réalités d’un autre plan ou d’autres
+mondes, c’est une question que pourraient seuls trancher ceux qui les
+ont éprouvées. La plupart des grands mystiques ont eu spontanément des
+visions et des intuitions de ce genre, mais elles ne seraient vraiment
+intéressantes que s’il était prouvé qu’elles proviennent de mystiques
+réellement et totalement illettrés. Tels étaient, soutient-on, Jakob
+Boëhme, le théosophe-cordonnier de Goerlitz et Ruysbroeck l’Admirable,
+le vieux moine brabançon qui vécut aux XIIIe et XIVe siècles. Si
+vraiment il n’y avait pas dans leurs révélations réminiscence
+inconsciente de lectures, on y rencontre de telles analogies avec les
+enseignements, devenus plus tard ésotériques, des grandes religions
+primitives, qu’il faudrait croire que tout au haut ou tout au fond de
+l’humanité, cet enseignement existe, identique, immuable et latent, et
+correspond à quelque vérité objective et universelle. On trouve
+notamment dans l’_Ornement des Noces spirituelles_, dans le _Livre de la
+suprême Vérité_, dans le _Livre du Royaume des Amants_ de Ruysbroeck,
+des pages entières qui, abstraction faite de la phraséologie chrétienne,
+pourraient avoir été écrites par un anachrorète du temps des Brahmanes,
+ou par un néo-platonicien d’Alexandrie. D’autre part, l’idée
+fondamentale de l’œuvre de Boëhme est l’idée néo-platonicienne d’une
+divinité inconsciente ou d’un «néant» divin, qui prend graduellement
+conscience en s’objectivant et en réalisant ses virtualités latentes.
+Mais Boëhme, nous l’avons vu, n’était nullement illettré. Quant à
+Ruysbroeck, bien que son œuvre soit écrite dans le patois flamand que
+parlent encore les paysans du Brabant et des Flandres, n’oublions pas
+qu’avant de devenir l’ermite de la forêt de Soignes, il avait été
+vicaire à Bruxelles et avait vécu dans l’atmosphère mystique qu’avaient
+créée, aux XIIIe et XIVe siècles, Albert Le Grand et surtout ses
+contemporains Johann Eckhart dont le panthéisme mystique est analogue à
+celui des Alexandrins et Jean Tauler qui, au dire de Surius, le
+traducteur et le biographe de Ruysbroeck, visita celui-ci dans sa
+solitude de Groenendael. Or, Jean Tauler préconisait également l’union
+avec la divinité et la création de Dieu dans l’âme. On voit donc qu’il
+est assez hasardeux d’affirmer que ses visions furent absolument
+spontanées.
+
+
+VII
+
+Pour Steiner, la question ne se pose même pas. Avant d’avoir retrouvé ou
+cru retrouver en lui-même les vérités ésotériques qu’il révèle, il
+connaissait à fond toutes les littératures mystiques, de sorte qu’il est
+à peu près certain que ses visions ne lui furent apportées que par le
+reflux de sa mémoire consciente ou subconsciente. Au demeurant, il ne
+diffère guère des théosophes orthodoxes, que sur un point qui peut
+paraître plus ou moins essentiel: au lieu de faire, non pas du Bouddha,
+mais des Bouddhas, c’est-à-dire des révélateurs ou des intermédiaires
+successifs, les centres de l’évolution spirituelle, il attribue au
+Christ le rôle capital dans cette évolution, synthétisant en lui tout le
+divin épars dans tous les hommes et en faisant ainsi le symbole par
+excellence de l’humanité à la recherche du Dieu qui dort en elle. C’est
+une opinion soutenable, quand on l’envisage, comme il semble le faire,
+au point de vue allégorique, mais qu’il serait plus difficile de
+défendre au point de vue historique.
+
+Steiner a mis en pratique ses méthodes intuitives, qui sont une sorte de
+psychométrie transcendentale, pour reconstituer l’histoire des Atlantes
+et nous révéler ce qui se passe dans le soleil, la lune et d’autres
+mondes. Il nous décrit les transformations successives des entités qui
+deviendront des hommes, et il le fait avec tant d’assurance qu’on se
+demande, après l’avoir suivi avec intérêt à travers des préliminaires
+qui dénotent un esprit très pondéré, très logique et très vaste, s’il
+devient subitement fou ou si l’on a affaire à un mystificateur ou à un
+véritable voyant. Dans le doute, on se dit que le subconscient, qui nous
+a déjà causé tant de surprises, nous en réserve peut-être d’autres qui
+seront aussi fantastiques que celles du théosophe autrichien, et,
+instruit par l’expérience, on s’abstient de le condamner sans appel.
+
+Tout compte fait, nous constatons une fois de plus, au sortir de ses
+œuvres, comme au sortir de la plupart des autres, que ce qu’il appelle
+«le grand drame de la connaissance que les anciens représentaient et
+vivaient dans leurs temples», et dont la vie, la mort et la résurrection
+du Christ, comme celles d’Osiris et de Krischna, n’est qu’une
+interprétation symbolique, devrait plutôt s’appeler le grand drame de
+l’ignorance essentielle et invincible.
+
+
+
+
+LES MÉTAPSYCHISTES
+
+
+I
+
+Nous arrivons ainsi aux occultistes d’aujourd’hui, qui ne sont plus des
+hiérophantes, des adeptes, des initiés ou des voyants, mais de simples
+chercheurs appliquant à l’étude des phénomènes anormaux les méthodes de
+la science expérimentale. Ces phénomènes, pour peu que l’attention soit
+mise en éveil, on les constate de toutes parts dans la vie. Sont-ils
+exclusivement dus aux forces inconnues du subconscient ou à des entités
+invisibles qui ne sont pas, ne sont pas encore ou ne sont plus des
+hommes? Le grand intérêt, on pourrait dire tout l’intérêt de la question
+est là, mais la réponse est encore en suspens, bien que s’accentue la
+tendance à la chercher dans un autre monde que le nôtre; et la
+conversion au spiritisme de purs savants tels que sir Oliver Lodge, et
+plus récemment celle du professeur W.-J. Crawford, sont à cet égard
+assez significatives.
+
+Je ne reviendrai pas ici sur les communications spirites, les phantasmes
+des vivants et des morts, les phénomènes prémonitoires, les
+manifestations psychométriques et médiumniques dont j’ai esquissé
+l’étude dans _La Mort_ et dans _L’Hôte Inconnu_. Ce que j’en ai dit dans
+ces livres peut donner une idée sommaire, provisoire,--car tout est
+provisoire dans ces régions,--mais suffisante, de l’état présent de la
+science métapsychique sur ces points.
+
+Mais il en est d’autres qui n’entraient pas alors dans le cadre de mon
+travail, qu’il faut que j’aborde aujourd’hui, d’abord parce qu’ayant
+passé en revue, rapidement, mais aussi complètement que possible, dans
+une monographie forcément écourtée, tout l’occultisme passé, il est
+équitable de traiter de la même façon l’occultisme présent, mais aussi
+et surtout parce que ces points que j’avais réservés jettent une lumière
+assez inattendue sur plusieurs autres et autorisent sinon des
+conclusions, du moins certaines inductions qui termineront cette étude.
+
+
+II
+
+Il ne s’agit plus, pour nos modernes occultistes comme pour leurs
+devanciers plus présomptueux, d’interroger directement l’inconnaissable,
+de remonter aux origines de la Cause sans Cause, d’expliquer
+l’inexplicable transition de l’infini au fini, de l’inconnaissable au
+connu, de l’esprit à la matière, du bien au mal, de l’absolu au relatif,
+de l’éternel à l’éphémère, de l’invisible au visible, de l’immobilité au
+mouvement, du virtuel au réel, et de trouver dans tout cet
+incompréhensible une théogonie, une cosmogonie, une religion et une
+morale qui ne soient pas aussi désespérantes que les ténèbres d’où on
+s’est efforcé de les tirer.
+
+Assagis par d’innombrables désillusions, ils se résignent à un rôle plus
+modeste. Au milieu d’une science que la nature même de ses
+investigations a rendu presque nécessairement matérialiste, ils
+conquièrent patiemment un îlot où ils donnent asile à des phénomènes que
+les lois ou plutôt les habitudes de la matière, telles que croyons les
+connaître, ne suffisent pas à expliquer. Ils arrivent ainsi, peu à peu,
+sinon à nous prouver, du moins à nous acheminer vers la preuve, qu’il y
+a dans l’homme, que l’on peut considérer comme une sorte de résumé de
+l’univers, une force spirituelle autre que celle qui émane de ses
+organes ou de son cerveau matériel et conscient et qui ne dépend pas
+uniquement de l’existence de son corps. Reconnaissons que cet îlot de
+nos occultistes, qui prennent maintenant le nom de métapsychistes, est
+encore assez désordonné. On y remarque tout le désarroi d’une
+installation récente et provisoire. Chacun y apporte chaque jour ses
+petites ou ses grandes trouvailles, les déballe et les entasse pêle-mêle
+sur la grève. Le très incertain y voisine avec l’incontestable,
+l’excellent avec le pire et le commencement avec la fin. Il serait temps
+de tirer de cette profusion et de cette confusion de matériaux, quelques
+lois générales qui y missent un peu d’ordre; mais il est douteux qu’on
+le puisse d’ores et déjà tenter, car l’inventaire n’est pas terminé et
+l’on pressent qu’une découverte inattendue peut tout remettre en
+question et renverser de fond en comble les théories le plus prudemment
+édifiées.
+
+En attendant, on pourrait essayer de commencer par le commencement.
+Puisque les phénomènes qui s’accumulent tendent à établir que la force
+spirituelle qui émane de l’homme ne dépend pas entièrement de son
+cerveau et de la vie de son corps, il serait logique de démontrer
+d’abord que la pensée peut exister sans cerveau et en fait existait
+avant qu’un cerveau ne fût né. Si l’on y réussissait, l’existence
+posthume et tous les phénomènes attribués au subconscient deviendraient
+presque naturels et, en tout cas, beaucoup plus explicables.
+
+
+III
+
+La grande objection que les matérialistes ont toujours faite aux
+spiritualistes et qu’ils font encore, mais moins hardiment aujourd’hui,
+se résume en ceci: Pas de pensée sans cerveau. L’âme ou l’esprit est une
+sécrétion de la substance cérébrale; le cerveau mort, la pensée s’arrête
+et il ne reste rien.
+
+A cette objection formidable, à ces constatations en apparence
+irréfutables, parce que l’expérience quotidienne de la mort vient sans
+cesse les confirmer, on n’avait jusqu’ici à opposer aucun argument
+réellement sérieux. On était au fond beaucoup plus désarmé qu’on n’osait
+en convenir. Mais depuis un certain nombre d’années, les travaux de nos
+métapsychistes, dont on n’a pas encore tiré toutes les conséquences,
+fournissent enfin, sinon des arguments péremptoires qu’on ne trouvera
+peut-être jamais, du moins des commencements d’arguments qui permettent
+de faire tête aux matérialistes, non plus dans les nuages religieux ou
+métaphysiques, mais sur leur propre terrain où règne seule la déesse,
+d’ailleurs fort respectable, de la méthode expérimentale. On rejoint
+ainsi, par-dessus les siècles, les affirmations et les constatations que
+des ancêtres préhistoriques nous avaient léguées comme un trésor secret
+ou trop longtemps enseveli dans l’oubli.
+
+On fuierait avec plaisir ces discussions assez oiseuses entre
+spiritualistes et matérialistes, si ces derniers n’obligeaient d’y
+revenir, en soutenant aveuglément que la matière est tout, le principe
+de tout, que tout commence et finit en elle et par elle et qu’il n’y a
+pas autre chose. Il serait plus raisonnable de reconnaître, une fois
+pour toutes, que la matière et l’esprit ne sont au fond que deux états
+différents d’une même substance ou plutôt d’une même énergie éternelle.
+C’est ce qu’a toujours affirmé, plus nettement qu’aucune autre, la
+religion primitive de l’Inde, en ajoutant que l’esprit était l’état
+primordial de cette substance ou de cette énergie et que la matière
+n’est que le résultat d’une manifestation, d’une condensation ou d’une
+dégradation de l’esprit. Toute sa cosmogonie, toute sa théosophie et
+toute sa morale découle de ce principe fondamental, dont les
+conséquences, alors qu’en apparence il ne s’agit que d’une querelle de
+mots, sont, en pratique, énormes.
+
+Il s’agit donc tout d’abord de savoir si l’esprit est antérieur à la
+matière ou si l’inverse est vrai, si la matière est la condition de
+l’esprit ou si c’est au contraire l’esprit qui est la condition de la
+matière. Dans l’état présent de la science, et sans tenir compte des
+enseignements des grandes religions, est-il possible de répondre à cette
+question?
+
+Nos matérialistes affirment que la vie est la condition indispensable
+pour que la pensée naisse et se forme dans le cerveau. Ils ont raison;
+mais qu’est-ce que la vie, à leurs yeux, sinon une manifestation de la
+matière qui déjà n’est plus la matière telle qu’ils l’entendent et que
+nous avons bien le droit d’appeler esprit, âme et même dieu si nous le
+désirons? S’ils soutiennent que la matière ne peut produire la vie sans
+qu’un germe venu du dehors ne l’y fasse naître, ils passent _ipso facto_
+dans notre camp, puisqu’ils reconnaissent qu’il faut autre chose que la
+matière pour produire la vie. Si d’autre part, ils prétendent que la vie
+émane de la matière, ils confessent qu’elle s’y trouvait préalablement
+renfermée, et reviennent se ranger parmi nous. Ils ont du reste
+récemment,--voyez entre autres les expériences du Dr Gustave Le
+Bon,--été forcés de reconnaître que la matière inerte n’existe point, et
+qu’un caillou, un bloc de lave, stérilisé par les feux les plus
+infernaux, est doué d’une activité intra-moléculaire absolument
+fantastique, et dépense en tourbillons intérieurs une énergie qui serait
+capable d’ébranler des trains entiers et de leur faire faire le tour de
+notre globe. Or, qu’est-ce que cette activité et cette énergie, sinon
+une forme irrécusable de la vie universelle? Et nous voilà encore une
+fois d’accord. Mais où nous ne le sommes plus, c’est quand ils
+prétendent sans aucune raison, ou plutôt contre toute raison, que la
+matière existait avant cette énergie. Nous pouvons admettre qu’elle
+existait en même temps, depuis l’origine du monde; mais la simple
+logique et l’observation des faits nous obligent de reconnaître que
+lorsque la matière s’est mise en mouvement, s’est mise à évoluer, non
+plus intérieurement, comme dans un caillou, mais extérieurement, comme
+dans un cristal, une plante ou un animal, c’est la même énergie, la même
+force motrice qui était en elle qui a déterminé ce mouvement ou cette
+évolution. Cette même logique et cette même observation des faits nous
+forcent encore de reconnaître que lorsqu’il s’est agi de transformer et
+d’organiser la matière, ce n’est pas celle-ci, mais la vie qu’elle
+recélait, qui a commencé. Or dans ce cas, comme dans les querelles qui
+se terminent devant les tribunaux, il est extrêmement important de
+savoir qui a commencé. Si c’est la matière,--mais soit dit en passant,
+comment commencerait-elle quelque chose, comment prendrait-elle une
+initiative, sans cesser d’être la matière, telle que la définissent les
+matérialistes, c’est-à-dire une chose par elle-même nécessairement
+inerte et immobile?--Mais enfin, si pour admettre l’impossible, c’est la
+matière qui a commencé, il est assez probable que notre esprit périra ou
+plutôt s’éteindra avec elle et retournera en elle à cette élémentaire
+activité intra-moléculaire qui marquait son commencement et marquera sa
+fin. Si c’est au contraire l’esprit qui a commencé, il est non moins
+probable, qu’ayant su transformer la matière et l’organiser, il est plus
+puissant et d’une autre nature que cette matière, et qu’ayant su s’en
+servir, en tirer parti pour évoluer, s’accroître et s’élever,--et c’est
+bien l’évolution spirituelle que nous constatons, sur notre terre qui
+part du minéral, pour aboutir à l’homme,--il est, dis-je, non moins
+probable qu’ayant su se servir de la matière et en être le maître, il ne
+lui permettra pas, quand elle semblera se dissoudre, de l’entraîner dans
+sa dissolution, de l’éteindre quand elle s’éteint ou de le faire
+rétrograder vers cette obscure activité intra-moléculaire d’où il
+l’avait tirée...
+
+
+IV
+
+En tout cas, pour ce qui nous intéresse particulièrement, c’est-à-dire
+l’antériorité de la pensée ou du cerveau, ou la possibilité de la pensée
+sans cerveau, la question est tranchée par les faits. Avant l’apparition
+de l’homme et des animaux les plus intelligents, la nature était déjà
+beaucoup plus intelligente que nous et avait déjà réalisé dans le monde
+des plantes, des poissons, des sauriens, des oiseaux reptiliens, et
+surtout dans le monde des insectes, la plupart des inventions
+merveilleuses devant lesquelles nous nous extasions encore aujourd’hui.
+Où était à ce moment, le cerveau de la nature? Probablement dans la
+matière et surtout hors de la matière, partout et nulle part, comme il
+est encore aujourd’hui. Vous aurez beau nous objecter que tout cela
+s’est fait peu à peu, avec une lenteur infinie, à travers des
+tâtonnements incessants; c’est entendu, mais le temps ne fait rien à
+l’affaire. Il est donc évident, à moins que vous n’admettiez que l’effet
+précède la cause, qu’il y avait quelque part, on ne sait où, une
+intelligence qui déjà fonctionnait sans organes visibles ou
+localisables, nous démontrant ainsi que les organes que nous croyons
+indispensables pour qu’une pensée se produise, ne sont que le produit
+d’une pensée préexistante, les effets d’une cause antérieure et
+spirituelle.
+
+
+V
+
+Il est au demeurant fort possible que depuis la formation de notre
+cerveau, la nature pense mieux qu’elle ne le faisait. Il est fort
+possible, comme le prétendent certains biologistes, que les acquisitions
+de notre intelligence profitent à la nature et se reversent dans le
+fonds commun de l’intelligence universelle. Je n’y vois, pour ma part,
+aucun inconvénient. Cela ne prouve nullement que la nature ait besoin du
+cerveau de l’homme pour avoir des idées. Elle les avait toutes bien
+avant lui. Quand l’homme invente par exemple l’imprimerie ou la machine
+à écrire pour faciliter la diffusion de sa pensée, cela ne prouve
+nullement qu’il ait besoin de l’imprimerie ou de la machine à écrire
+pour penser.
+
+Il semble en effet que la nature, tout au moins sur notre petite terre,
+se soit assagie, et ne commette plus les énormes bévues qu’elle faisait
+à l’origine, quand elle créait des milliers de monstres hétéroclites et
+inviables. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne nous a pas attendus
+pour se mettre à penser et à imaginer beaucoup plus de choses que nous
+n’en imaginerons jamais. Nous n’avons pas cessé et nous ne cesserons pas
+de sitôt, de puiser à pleines mains à l’immense fonds d’intelligence
+accumulé par elle avant notre venue. Ernest Kapp, dans sa _Philosophie
+de la Technique_, a lumineusement démontré que toutes nos inventions,
+toutes nos machines, ne sont que des projections organiques,
+c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la
+nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la
+reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la
+chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent
+notre système nerveux; dans les rayons X, nous reconnaissons la
+propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les
+objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée
+dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous
+suivons les indications que nous avait données la télépathie,
+c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes
+spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de
+la lévitation et des déplacements d’objets sans contact, se trouve une
+autre indication dont nous n’avons pas encore su tirer parti. Elle nous
+met sur la voie du procédé qui nous permettra peut-être un jour de
+vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette
+terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le
+croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout
+magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables.
+
+
+VI
+
+Et je ne parle ici que du monde restreint de l’homme. Que serait-ce si
+nous faisions le recensement des inventions de la nature dans le royaume
+des insectes, où elle semble avoir prodigué, bien avant notre arrivée
+sur la terre, un génie plus varié et plus abondant que celui qu’elle a
+dépensé pour nous. Outre l’idée d’organisations politiques et sociales
+que nous imiterons peut-être un jour, nous y trouverions des miracles
+mécaniques qui nous sont inaccessibles et le secret des forces dont nous
+n’avons encore aucune notion. D’où vient, notamment, pour ne citer que
+le plus humble et le plus désagréable des exemples, d’où vient l’énergie
+fabuleuse qui permet à la puce de faire un bond qui correspond pour
+l’homme à un saut en hauteur ou en longueur de quatre ou cinq cents
+mètres? Et le scorpion languedocien, où puise-t-il l’aliment mystérieux
+qui, malgré une activité incessante, lui permet de vivre pendant neuf
+mois sans aucune nourriture? Où le puisent aussi les petits de la Lycose
+et de l’araignée Clotho, qui ont une faculté analogue? En vertu de
+quelle alchimie voyons-nous, dans l’isolement absolu, sans que rien du
+dehors s’y puisse introduire, décupler sur place le volume de l’œuf d’un
+autre insecte, le Minotaure? Le grand entomologiste, J.-H. Fabre, sans
+se douter qu’il rééditait une théorie fondamentale de Paracelse,--car
+malgré elle, la science se rapproche chaque jour de la Magie,--soupçonne
+très curieusement «qu’ils empruntent une partie de leur activité aux
+énergies ambiantes, chaleur, électricité, lumière ou autres modes variés
+d’un même agent,» qui est exactement l’agent universel, l’astral, le
+fluide cosmique, éthérique ou vital, l’Akahsa des occultistes ou l’Od de
+nos savants modernes.
+
+
+VII
+
+Pour le dire en passant, la nature sans cerveau, clairement, une fois de
+plus, indique ici à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre s’ils
+veulent nous débarrasser des lourds et répugnants assujettissements de
+la nourriture, qui nous accordent à peine quelques heures de loisir,
+entre les trois ou quatre repas que nous devons faire chaque jour.
+L’heure est peut-être moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons
+d’être des estomacs avides et des ventres insatiables, où nous
+découvrirons à notre tour le magnifique secret de ces insectes et
+parviendrons à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide universel et
+invisible qui nous enveloppe et nous pénètre aussi bien qu’eux.
+
+Il y a là, pour notre science, des champs inexplorés et illimités. Il y
+aura là, surtout au point de vue de notre vie spirituelle, une
+transformation qui facilitera singulièrement l’intelligence de notre
+existence future; car lorsque nous n’aurons plus à faire les trois ou
+quatre repas qui maintenant encombrent ou illuminent, selon les
+tempéraments, toutes nos heures, depuis le lever jusqu’au coucher du
+soleil, nous commencerons peut-être à comprendre que la pensée ou l’âme
+n’est pas nécessairement malheureuse, désœuvrée, désemparée et la proie
+d’un éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée les points de
+repère ou les buts que sont le déjeuner, le thé, le dîner et le souper.
+Ce sera une excellente initiation au régime d’outre-tombe et de
+l’éternité.
+
+Pour revenir une dernière fois à cette question de la pensée sans
+cerveau, qui est la clef de voûte de tout l’édifice, supposons qu’à la
+suite d’un cataclysme qui sans doute s’est déjà produit et peut à chaque
+instant se reproduire sur notre globe, tous les cerveaux, toutes les
+plus élémentaires, les plus gélatineuses velléités d’organisation
+nerveuse ou cérébrale, depuis celle de l’amibe jusqu’à l’homme, soient
+brusquement anéantis. Croyez-vous que la terre resterait nue, déserte,
+inerte, à jamais morte, si les conditions d’existence redevenaient
+exactement semblables à ce qu’elles étaient avant la catastrophe? Il
+n’est guère permis de le présumer. Il est au contraire à peu près
+certain que la vie, retrouvant les mêmes circonstances favorables,
+recommencerait à peu près de la même façon. L’intelligence renaîtrait
+graduellement, des idées reparaîtraient, se formeraient de nouveaux
+organes, nous donnant ainsi l’irréfragable preuve que la pensée n’était
+pas morte, qu’elle ne peut pas mourir, qu’elle se réfugie et subsiste
+quelque part, intangible et impérissable, au-dessus de la ruine totale
+de ses instruments ou de ses véhicules, et qu’elle est, en un mot,
+indépendante de la matière.
+
+
+VIII
+
+Étudions maintenant en nous-mêmes cette préexistence de l’esprit.
+Avions-nous déjà un cerveau quand au moment de notre conception nous
+étions encore cet infusoire que seuls les microscopes peuvent rendre
+visible à nos yeux? Pourtant, nous étions déjà en puissance tout ce que
+nous sommes aujourd’hui. Nous n’étions pas seulement nous-mêmes, avec
+notre caractère, nos idées innées, nos vertus et nos vices, tout ce que
+notre cerveau qui n’existait pas encore allait développer beaucoup plus
+tard; nous renfermions déjà tout ce que nos ancêtres avaient été; nous
+portions en nous tout ce qu’ils avaient acquis dans une suite de siècles
+dont nul ne sait le nombre; leurs expériences, leur sagesse, leurs
+habitudes, leurs tares et leurs qualités, les conséquences de leurs
+fautes et de leurs mérites; tout cela s’entassait, s’agitait,
+fructifiait dans un point invisible. Nous y portions aussi, ce qui
+paraît bien plus extraordinaire, mais est aussi incontestable, toute
+notre descendance, toute la suite ininterrompue de nos enfants et des
+enfants de nos enfants en qui nous revivrons dans l’infini des temps, et
+dont nous contenions déjà toutes les aptitudes, tout le destin, tout
+l’avenir. Quand la matière accumule tant de choses en une sorte de bout
+de fil si ténu qu’il échappe presque au microscope, n’est-elle pas
+subtile au point de ressembler étrangement à un principe spirituel?
+
+Négligeons aujourd’hui l’action de nos descendants sur nous-mêmes, sur
+notre caractère, sur nos déterminations, action qui est assez probable
+puisqu’ils existent incontestablement en nous, mais qu’il serait trop
+long de rechercher, et insistons un moment sur ce fait que nos ancêtres
+qui nous paraissent morts continuent très réellement de vivre en nous.
+Je ne m’attarderai pas sur ce point, car j’ai hâte d’aborder des
+arguments plus récents; je me contenterai donc de le signaler à votre
+attention, car les phénomènes de l’hérédité sont maintenant admis et
+classés. Il est indubitable que chacun d’entre nous n’est qu’une sorte
+de total de ses ascendants et reproduit plus ou moins exactement la
+personnalité de l’un ou de plusieurs d’entre eux qui manifestement
+continuent de penser et d’agir en lui. Il pense par notre cerveau,
+direz-vous. C’est peut-être vrai. Il use de l’organe qu’il a à sa
+disposition, mais il est évident qu’il existe toujours, qu’il vit et
+pense bien qu’il n’ait plus de cerveau personnel, et c’est tout ce qu’il
+importait pour l’instant d’établir.
+
+
+IX
+
+Nous venons de voir, trop rapidement et trop sommairement, que la pensée
+peut exister, et en fait existe partout sans cerveau, qu’elle semble
+antérieure à la matière et qu’elle a en réalité une existence
+indépendante de celle-ci. Je ne noterai qu’en passant une objection des
+matérialistes qui nous disent: «Si la pensée est indépendante de la
+matière, comment se fait-il qu’elle cesse de fonctionner ou ne
+fonctionne plus qu’incomplètement quand le cerveau est lésé?» Cette
+objection, qui du reste n’atteint pas la source de la pensée mais
+seulement l’état de son conducteur ou de son condensateur, perd une
+partie de sa valeur si on lui oppose un nombre suffisant de
+constatations qui prouvent exactement le contraire. Je pourrais, si nous
+en avions le loisir, vous fournir une liste de cas médicalement établis
+où la pensée a continué de fonctionner normalement, alors que la presque
+totalité du cerveau est réduite en bouillie ou n’est plus qu’un abcès
+purulent. Je renvoie ceux que la question intéresse aux ouvrages
+spéciaux; ils trouveront notamment dans le livre magistral du Dr Geley:
+«_De l’Inconscient au Conscient_», des exemples qui les
+convaincront[62].
+
+ [62] Dr G. GELEY, _De l’Inconscient au Conscient_, p. 8 et suiv.
+
+Au fond, cette objection des matérialistes est surtout un sophisme qui a
+été fort bien réfuté par le Dr Carl du Prel. Dire que toute blessure
+faite au cerveau atteint l’esprit, que toute pensée cesse quand le
+cerveau est détruit et qu’en conséquence l’esprit est un produit du
+cerveau, c’est raisonner exactement comme ceci: toute lésion de
+l’appareil télégraphique nuit à la dépêche, et le fil étant coupé, la
+dépêche n’existe plus; donc l’appareil produit la dépêche, et il est
+interdit à la science de supposer qu’il y a encore, derrière l’appareil,
+un employé du télégraphe.
+
+
+X
+
+Arrivons aux constatations que la science de ces dernières années,
+rejoignant par-dessus des millénaires les affirmations des anciennes
+religions et des occultistes, vient de recueillir. Elles jettent un jour
+nouveau sur le problème et corroborent enfin, par l’expérience, les
+doctrines ésotériques au sujet du corps astral, ou éthérique, ou de
+l’hôte inconnu, si vous le préférez, de ses facultés extraordinaires et
+incompréhensibles, de sa survivance probable et de son indépendance par
+rapport à notre corps physique.
+
+Nous savions tous qu’une partie très importante de notre existence, de
+notre personnalité, était ensevelie dans les ténèbres de l’inconscience
+ou de la subconscience. Nous logions dans ces ténèbres toute notre vie
+organique, celle de notre estomac, de notre cœur, de nos poumons, de nos
+reins et de notre cerveau même, qui fonctionnent dans une obscurité où
+ne pénètre que par hasard,--en cas de maladie, par exemple,--un rayon de
+conscience. Nous y logions ensuite nos instincts, les plus bas comme les
+plus hauts, tout ce qu’il y avait d’inné, de mystérieux et
+d’irrésistible dans nos connaissances et nos aspirations, nos goûts, nos
+aptitudes, et notre caractère, et bien d’autres choses que nous n’avons
+pas le temps de passer en revue.
+
+Mais depuis un certain nombre d’années, des études scientifiques sur
+l’hypnotisme et la médiumnité ont prodigieusement agrandi et éclairé cet
+extraordinaire et féerique domaine de l’inconscient.
+
+On est arrivé, pas à pas, à constater d’une manière objective,
+matérielle et indubitable, que notre petite existence consciente et
+cérébrale n’est rien si on la compare à l’immense existence
+ultra-cérébrale et secrète que nous menons en même temps; cette
+existence inconnue englobe le passé et l’avenir et, même dans le
+présent, peut s’étendre à d’énormes distances de notre corps physique.
+On s’est notamment aperçu que la mémoire étroite, infidèle et fragile
+que nous croyions unique, était doublée dans l’ombre d’une autre mémoire
+sans limites, infatigable, inépuisable, incorruptible, inébranlable,
+infaillible, enregistrant quelque part,--peut-être dans le cerveau, mais
+en tout cas pas dans le cerveau tel que nous le connaissons et qui régit
+notre conscience, car elle paraît être indépendante de l’état de ce
+cerveau,--enregistrant, dis-je, de façon indélébile, les moindres
+événements, les plus minimes émotions, les plus fugitives pensées de
+notre vie. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple entre mille, qu’une
+servante totalement illettrée pouvait, en état d’hypnose, réciter sans
+une incorrection des pages entières de sanscrit, pour avoir, autrefois,
+entendu lire par son premier maître, qui était un orientaliste, des
+passages des Védas.
+
+C’est ainsi qu’il a été prouvé que n’importe quel chapitre d’un des
+milliers de livres que nous avons lus reste inaltérablement photographié
+dans notre souvenir et peut, à un moment donné, reparaître sous nos
+yeux, sans qu’il y manque un point ou une virgule. C’est encore ainsi
+que le colonel de Rochas, dans ses expériences sur la régression de la
+mémoire et de la personnalité, faisait remonter à ses sujets le cours de
+toute leur vie, jusqu’à leur petite enfance, dont les moindres détails
+ressuscitaient avec une netteté, un relief extraordinaire, détails qui,
+lorsqu’ils étaient contrôlés, étaient reconnus parfaitement exacts. Il
+faisait bien mieux, il parvenait à réveiller la mémoire de leurs vies
+antérieures. Mais ici, le contrôle étant plus difficile, la question
+n’est pas au point, et je ne veux vous mener que sur la terre ferme des
+faits acquis et incontestés.
+
+
+XI
+
+Donc, voilà déjà une énorme partie de notre moi qui nous échappe, dont
+nous ignorons l’existence, que nous n’utilisons pas, qui vit,
+enregistre, agit en dehors de notre cerveau conscient, une mémoire
+idéale, qui, pratiquement, ne nous sert de rien, à côté de laquelle
+celle qui nous obéit n’est qu’un étroit sommet, une sorte d’aiguille,
+sans cesse rongée par le temps, émergeant de l’océan de l’oubli, et sous
+laquelle se prolonge et s’étale une colossale montagne de souvenirs
+inaltérables, dont notre cerveau ne peut tirer parti. Or, sur quoi
+fondons-nous notre personnalité, la nature de notre moi, cette identité
+que nous craignons surtout de perdre par la mort? Uniquement sur notre
+mémoire consciente, car nous n’en connaissons pas d’autre, et cette
+mémoire, nous venons de le voir, comparée à l’autre, est précaire et
+insignifiante. N’est-ce pas le moment de nous demander où se trouve
+réellement notre moi, où réside notre véritable personnalité? Est-ce
+dans la petite mémoire incertaine et précaire ou dans la grande,
+l’infaillible et l’inébranlable? Quel moi choisirons-nous après notre
+mort? Celui qui n’est fait que de souvenirs vacillants, ou l’autre qui
+nous représente tout entier, sans solution de continuité, qui n’a pas
+laissé perdre un fait, un spectacle, une sensation de notre existence et
+garde, vivant en lui le moi de tous ceux qui sont morts avant nous? S’il
+est à redouter que la première mémoire, celle dont se sert notre
+cerveau, s’altère ou s’éteigne au moment de la mort, comme au moindre
+malaise elle s’altère ou s’éteint dans la vie, n’est-il pas, au
+contraire, plus que probable que l’autre, la grande, qu’aucune secousse,
+aucune maladie ne parvient à troubler, résistera également au choc
+énorme de la mort et n’y a-t-il pas beaucoup de chances pour que nous la
+retrouvions intacte de l’autre côté du tombeau?
+
+Sinon pourquoi ce formidable travail d’enregistrement, cette incroyable
+accumulation de clichés sans emploi, puisque dans l’existence normale
+nous n’en secouons jamais la poussière et que les quelques repères de
+notre mémoire cérébrale suffisent à maintenir les lignes essentielles de
+notre identité? Il est admis que la nature n’a rien fait d’inutile; on
+doit donc présumer que ces clichés serviront plus tard, qu’ils seront
+nécessaires ailleurs, et cet ailleurs où peut-il être que dans une autre
+vie?
+
+On fera l’inévitable objection que c’est le cerveau seul qui enregistre
+les clichés de cette mémoire, comme les clichés, de l’autre et que le
+cerveau étant mort, etc. C’est possible, mais ne serait-il pas assez
+bizarre qu’il fût seul à faire avec un soin, qui l’absorberait tout
+entier, toutes ces opérations qui ne l’intéressent pas, dont, l’instant
+d’après, il n’a plus cure, et dont il ne semble pas se rendre compte? En
+tout cas, ce n’est pas le cerveau tel que nous l’entendons communément,
+et c’est déjà une très importante constatation.
+
+
+XII
+
+Mais cette mémoire cachée, ou cryptomnésie, comme l’appellent les
+spécialistes, n’est qu’une des faces de la cryptopsychie ou psychologie
+cachée de l’inconscient. Je n’ai pas le loisir de rappeler ici tout ce
+que le savant, l’artiste, le mathématicien doit à la collaboration du
+subconscient. Nous avons tous plus ou moins profité de cette
+collaboration mystérieuse.
+
+Ce subconscient, ce personnage étrange que j’ai appelé d’ailleurs:
+«L’Hôte Inconnu», qui vit et agit pour son propre compte en dehors de
+notre cerveau, ne représente pas seulement tout notre passé qu’il
+cristallise intégralement dans sa mémoire; il est aussi notre avenir
+qu’il pressent, qu’il découvre, que souvent il révèle, car les
+prédictions véridiques chez certains sensitifs ou somnambules,
+particulièrement doués, quand il s’agit de faits personnels, sont si
+nombreuses que l’existence de la faculté n’est plus guère niable. Il
+déborde donc prodigieusement dans le temps, notre petit «Moi» conscient,
+qui ne vit que sur l’étroit plateau du présent. Il le déborde tout aussi
+prodigieusement dans l’espace. Par-dessus les océans et les montagnes,
+parcourant en une seconde des centaines de lieues, il nous avertit de la
+mort ou du malheur qui frappe ou qui menace l’un des nôtres à l’autre
+bout du monde.
+
+Sur ce point, il n’y a plus le moindre doute, et des milliers de faits
+contrôlés nous dispensent de renouveler les réserves que nous venons de
+faire au sujet des prédictions de l’avenir.
+
+Cet hôte inconnu et probablement gigantesque, dont nous n’avons pas
+aujourd’hui à prendre les mesures, mais à constater l’existence, est du
+reste bien moins un personnage nouveau qu’un personnage oublié depuis la
+recrudescence de nos sciences positives. Nos diverses religions le
+connaissaient bien mieux que nous et qu’elles l’aient appelé
+«âme--esprit--corps éthérique--corps astral--étincelle divine», peu
+importe, c’est toujours la même entité transcendentale qui englobe notre
+cerveau, et notre «Moi» conscient, existait probablement avant celui-ci
+et lui survit aussi probablement qu’il lui préexistait, et sans la
+présence duquel on ne peut expliquer les trois quarts des phénomènes
+essentiels de notre vie.
+
+
+XIII
+
+Laissant de côté pour l’instant d’autres propriétés de ce singulier
+personnage, qu’on croyait à jamais relégué dans l’invisible, telles que
+les matérialisations, l’idéoplastie, les lévitations, la lucidité, la
+bilocation, la psychométrie, etc., il me reste à exposer de quelle façon
+imprévue et curieuse, une science assez récente est parvenue à
+constater, à étudier et à analyser certaines de ces manifestations
+physiques, et à examiner ce que ces constatations ajoutent aux
+probabilités de survie ou d’immortalité du même personnage, qui pourrait
+bien être après tout la partie essentielle et impérissable de notre
+«Moi».
+
+Je viens de rappeler à quel point les études sur l’hypnotisme et la
+médiumnité ont étendu le champ du subconscient. Jusqu’ici, selon les
+écoles, on attribuait les phénomènes qu’on y constatait, soit à la
+suggestion, soit à un fluide dont on ignorait la nature et dont on se
+bornait à enregistrer les effets surprenants. Les choses en étaient là,
+et les querelles entre suggestionistes et mesmériens menaçaient de
+s’éterniser lorsque, il y a une cinquantaine d’années, en 1866 et 1867,
+pour être précis, un savant autrichien, le baron von Reichenbach, publia
+ses premiers ouvrages sur les effluves odiques. Le docteur Carl du Prel,
+un savant allemand, compléta l’œuvre de Reichenbach et, doué d’un esprit
+scientifique de premier ordre et d’une intuition parfois géniale, sut en
+tirer toutes les conséquences. On ne leur a pas rendu pleine justice
+jusqu’ici, et leurs travaux n’ont pas encore obtenu le retentissement
+qu’ils méritent. Il ne faut pas s’en étonner, les progrès de la science
+officielle, la seule qui pénètre jusqu’au public, sont toujours beaucoup
+plus lents que ceux de la science indépendante. Il a fallu plus de cent
+ans pour que l’électricité de Volta devint notre électricité moderne et
+la reine du monde industriel. Il a fallu également plus d’un siècle
+depuis les expériences de Mesmer, pour que l’hypnotisme fût enfin
+reconnu par les académies de médecine, étudié dans les universités et
+classé dans la thérapeutique. Il en faudra peut-être autant pour que les
+expériences de Reichenbach, mises au point par du Prel et complétées par
+de Rochas, portent tous leurs fruits. En attendant, leurs études jettent
+un jour admirable sur toute une série de phénomènes obscurs et confus,
+dont, pour la première fois, elles ont objectivement démontré
+l’existence et repéré la source.
+
+Reichenbach a réellement redécouvert le fluide vital universel qui n’est
+autre que l’Akahsa des religions préhistoriques, le Télesma d’Hermès, le
+feu vivant du Zoroastre, le feu générateur d’Héraclite, la lumière
+astrale de la Kabbale, l’Alcahest de Paracelse, l’esprit de vie des
+occultistes, la force vitale de Saint Thomas. Il l’a appelé «Od» d’un
+mot sanscrit qui veut dire «Qui pénètre partout», et il y voit très
+justement la limite extrême de notre analyse de l’homme, le point où la
+ligne de démarcation entre l’esprit et le corps disparaît, si bien qu’il
+semble que l’essence intime de l’homme soit «odique».
+
+Je ne peux naturellement pas exposer ici les innombrables expériences de
+Reichenbach, du Prel et de Rochas. Il suffira de dire qu’en principe,
+l’Od est le fluide magnétique ou vital qui à chaque seconde notre
+existence émane de tout notre être, en flots ininterrompus. A l’état
+normal, ces émanations ou ces effluves dont on soupçonnait l’existence,
+grâce aux phénomènes de l’hypnotisme, nous demeurent totalement inconnus
+et invisibles. Reichenbach, le premier, découvrit que les «sensitifs»,
+c’est-à-dire les sujets en état d’hypnose, voyaient très nettement ces
+effluves dans l’obscurité. A la suite d’un très grand nombre
+d’expériences dont toutes possibilités de suggestion consciente ou
+inconsciente étaient soigneusement exclues, il a établi que l’amplitude
+et la puissance de ces effluves variaient d’après les émotions, l’état
+d’âme ou de santé de ceux qui les produisaient, qu’ils étaient toujours
+bleuâtres du côté droit du corps, et d’un rouge jaune du côté gauche. Il
+a encore constaté que de semblables effluves émanent non seulement de
+l’homme, des animaux, des plantes, mais même des minéraux. Il est
+parvenu à photographier l’Od émanant des cristaux de roche, l’Od humain,
+l’Od résultant d’opérations chimiques, celui de masses de métal
+amorphes, celui que produit le bruit ou le frottement; en un mot, il a
+démontré que le magnétisme ou l’«Od» existe dans la nature entière, ce
+qu’avaient d’ailleurs enseigné les occultistes de tous les temps et de
+tous les pays[63].
+
+ [63] De récentes expériences de M. Walter-J. Kilner, rapportées dans
+ son livre: _The Human Atmosphere_, sont venues matériellement
+ démontrer l’existence de ces émanations, de ces effluves, de cette
+ «Aura» humaine ou du moins d’une «Aura» analogue qui est un
+ véritable double astral ou éthérique. Il suffit de regarder le sujet
+ à travers un écran formé d’une cuve de verre très plate renfermant
+ une solution alcoolique de dicyanine, substance chimique dérivée du
+ goudron de houille, qui sensibilise la rétine aux rayons
+ ultra-violets, pour que l’«Aura» apparaisse non plus seulement aux
+ sensitifs, comme dans les expériences de Reichenbach, mais aux yeux
+ de 95 p. 100 des individus doués d’une vue normale. Il est du reste
+ possible que cette «Aura» ne soit pas un double éthérique, mais un
+ simple rayonnement nerveux. Voir à ce sujet l’excellent résumé de M.
+ RENÉ SUDRE, dans le nº 3 du _Bulletin de l’Institut métapsychique
+ international_ (janvier-février 1921).
+
+
+XIV
+
+Voilà donc l’existence de cette émanation universelle expérimentalement
+démontrée. Il s’agirait, maintenant, d’en faire connaître les propriétés
+et les effets.
+
+Je me borne à quelques traits essentiels. Grâce à ces effluves, on a pu
+constater que ce fluide était le même que celui qui produit les
+manifestations des tables tournantes; en effet, aux yeux des sensitifs,
+ces manifestations s’accompagnent de phénomènes lumineux dont le
+synchronisme ne laisse aucun doute sur la corrélation de l’émission du
+fluide avec les mouvements de la table. Elle ne se met en branle que
+lorsque les radiations qui sortent des mains des assistants deviennent
+suffisamment puissantes. Ces radiations se condensent en colonnes
+lumineuses au centre de la table, et plus elles sont intenses, plus la
+table s’anime. Quand elles s’éteignent, la table retombe inerte.
+
+Il en est de même pour les déplacements d’objets sans contact, les
+apports, la lévitation, manifestations aujourd’hui suffisamment établies
+et contrôlées pour qu’on n’ait plus besoin d’en refaire la
+démonstration. Il est donc certain que ce fluide, qui peut mettre en
+mouvement un pendule dans un vase de verre clos au chalumeau, comme il
+est capable de soulever une table de plus de cent kilos, possède une
+force parfois énorme, indépendante de nos muscles, que l’on peut
+attribuer à nos nerfs, à notre âme, à tout ce que l’on veut, mais qui
+n’en est pas moins d’une nature nettement et purement spirituelle.
+
+Il est en outre à peu près certain, bien que les constatations
+expérimentales soient ici moins avancées et plus difficiles, à cause de
+la rareté des sujets, que c’est ce même fluide odique qui intervient
+dans les phénomènes de matérialisation, notamment dans ceux que
+produisait la célèbre Eusapia Paladino et dans ceux, beaucoup plus
+probants et beaucoup plus rigoureusement contrôlés du médium, de madame
+Bisson. Il tire probablement, soit du médium, soit des assistants, la
+substance plastique à l’aide de laquelle il forme et organise les corps
+_tangibles_, qui naissent et disparaissent au cours de ces
+manifestations, nous donnant ainsi un aperçu très curieux sur la manière
+dont la pensée, l’esprit ou le fluide créateur agit sur la matière, la
+condense, la modèle et se comporte, lorsqu’il s’agit de former notre
+corps.
+
+
+XV
+
+Il a encore été expérimentalement démontré que ce fluide odique peut
+être capté. Il est possible d’en charger n’importe quel objet. L’objet
+magnétisé, dans lequel le magnétiseur a fait passer une partie de sa
+force vitale, toute possibilité de suggestion étant écartée, conservera
+toujours sur le sensitif la même action, c’est-à-dire celle qu’avait
+voulue le magnétiseur. Il le fera rire ou pleurer, grelotter ou suer,
+danser ou s’endormir, selon la volonté qu’avait le magnétiseur en
+émettant son fluide. En outre, ce fluide paraît indestructible: un pilon
+de marbre magnétisé, et mis successivement dans l’acide muriatique,
+nitreux et sulfurique, soumis à l’action corrosive de l’ammoniaque, ne
+perd rien de sa force. Une barre de fer chauffée à blanc, de la résine
+fondue et recoulée en d’autres formes, l’eau bouillie, le papier brûlé
+et réduit en cendres, garde toute sa puissance. Il y a plus, pour
+prouver que l’appréciation de cette force ne dépend pas d’une impression
+humaine, on a constaté que l’eau magnétisée, puis bouillie, dévie de
+vingt degrés, comme avant l’ébullition, l’aiguille d’un rhéomètre, qui
+est, comme chacun le sait, l’appareil qui mesure les courants
+électriques. Il serait intéressant de savoir si cette force vitale
+emprisonnée dans un objet survit au magnétiseur. Je ne sais si des
+expériences ont été faites sur ce point. En tous cas, on a observé que
+plus de six mois après avoir été chargées d’Od, les substances les plus
+hétéroclites: fer, étain, colophane, cire, soufre, marbre, gardaient
+intactes leurs vertus magnétiques.
+
+
+XVI
+
+Non seulement le fluide odique ainsi capté renferme et reproduit la
+volonté du magnétiseur, il renferme encore et représente une partie de
+la personnalité du magnétisé, et notamment toute sa sensibilité.
+Le colonel de Rochas a fait sur ce point, qu’il appelle:
+«_L’extériorisation de la sensibilité_», une foule d’expériences
+déconcertantes et cependant inattaquables et décisives, qui nous
+ramènent directement aux pratiques de l’envoûtement des magiciens de
+l’antiquité et des sorcières du Moyen âge, ce qui nous montre une fois
+de plus que sous les plus étranges croyances ou superstitions, dès
+qu’elles sont suffisamment générales il y a presque toujours une vérité
+cachée ou oubliée.
+
+Je crois inutile de rappeler ici les expériences qui sont connues de
+tous ceux qui ont entr’ouvert un livre de métapsychique. Je dois me
+borner; ce que j’ai dit suffit à établir qu’il y a en nous un principe
+vital qui n’est pas indissolublement lié à notre corps, qui peut le
+quitter, qui peut s’extérioriser, du moins en partie et momentanément
+durant notre vie, qui peut être rendu visible, qui possède une force
+indépendante de nos muscles, qui peut condenser de la matière, la
+modeler, l’organiser, la faire vivre, non seulement en apparence, comme
+les fantômes de notre imagination, mais comme des corps tangibles et
+réels, dont la substance s’évanouit et rentre en nous de façon
+inexplicable. Nous avons également vu que ce principe vital peut être
+capté dans un objet, et maintient indestructiblement dans cet objet,
+malgré toutes les manipulations physiques ou chimiques, la volonté du
+magnétiseur et la sensibilité du magnétisé. N’est-ce pas le moment de se
+demander si, étant à ce point séparable et indépendant de notre corps,
+si étant à ce point indestructible, par exemple dans les cendres d’un
+papier brûlé qui n’en renfermait qu’une minime partie, ce fluide vital
+ne survit pas à la destruction de notre corps? En réponse à cette
+question, nous avons, outre la logique, les très troublantes
+constatations des sociétés savantes qui se sont vouées à la recherche
+des cas de survivance rigoureusement constatées, notamment, les cinq ou
+six cents apparitions de morts contrôlées par la «Society for Psychical
+Research». Il faut convenir que ces apparitions, qui sont probablement
+des manifestations odiques d’outre-tombe, paraissent beaucoup plus
+vraisemblables, depuis que nous connaissons certaines propriétés de
+l’étrange fluide que nous venons d’étudier.
+
+
+XVII
+
+Depuis la mort des chefs de l’école odique, Reichenbach, du Prel et de
+Rochas, cette étude des fluides a été quelque peu négligée, à tort selon
+nous, car elle est loin d’être épuisée; mais il y a des modes en
+métapsychie comme en toutes choses. La «Society for Psychical Research»,
+notamment, durant ces dernières années, s’est occupée presque
+exclusivement de la question des «Correspondances croisées», et son
+enquête, si elle n’a pas donné des résultats absolument péremptoires,
+permet du moins de soupçonner de plus en plus sérieusement la présence,
+autour de nous, d’entités spirituelles, invisibles et intelligentes,
+désincarnées ou autres, qui s’amusent, c’est le mot, à nous prouver
+qu’elles se jouent de l’espace et du temps et poursuivent un dessein
+qu’on ne démêle pas encore. Je sais bien que l’on peut, à la rigueur,
+attribuer ces communications insolites aux facultés inconnues du
+subconscient; mais l’hypothèse devient de jour en jour plus précaire, et
+le moment n’est peut-être pas très éloigné où nous serons enfin forcés
+d’admettre l’existence de ces désincarnés, de ces doubles, de ces
+esprits errants, de ces élémentaires, de ces «Dhyan-Choans», de ces
+«Dévas», de ces esprits cosmiques, dont les occultistes d’autrefois
+n’avaient jamais douté.
+
+Dans cet ordre d’idées, pour ne pas parler du _Raymond_ de Sir Oliver
+Lodge, des très intéressantes expériences spirites de P.-E. Cornillier
+ni d’une foule d’autres, ce qui nous entraînerait trop loin, les récents
+travaux du Dr W. Crawford, qui ont fait sensation dans le monde
+métapsychique, sont venus apporter à la théorie des «Invisibles», un
+sérieux appui. Il est vrai, comme nous le verrons, que cet appui lui
+vient moins des faits mêmes que de l’interprétation qu’on leur donne.
+
+
+XVIII
+
+W.-J. Crawford, docteur ès sciences, professeur au collège de Belfast, a
+fait sur la «télékinésie», ou mouvements sans contact, des expériences
+conduites avec une telle rigueur scientifique qu’elles excluent
+entièrement toute idée de fraude et confirment complètement celles de
+Crookes avec Home, de l’Institut psychologique avec Eusapia, et
+d’Ochorovicz avec Mlle Tomscyk.
+
+Il s’agit, dans ces expériences, de ce phénomène extrêmement bizarre qui
+est une sorte d’extériorisation physique, de dédoublement d’abord
+amorphe et ensuite plus ou moins plastique du médium. Du corps de
+celui-ci sort une substance indéfinissable, tantôt visible, comme chez
+Éva, le médium de Mme Bisson, tantôt invisible, comme chez le médium de
+Crawford, mais qui, même invisible, peut être touchée et délimitée et
+agit comme si elle avait une réalité objective.
+
+Cette substance, moite, froide, parfois visqueuse, qu’on appelle
+l’«Ectoplasme», peut être pesée et son poids correspond exactement à
+celui dont s’allège le corps du médium; elle peut atteindre jusqu’à 50
+pour cent du poids total de celui-ci. A la fin de la séance, elle se
+résorbe, sans laisser de trace, dans le corps du sujet qui reprend
+instantanément son poids normal.
+
+Dans ces expériences, cette substance invisible se comporte comme si
+elle sortait du corps du médium sous la forme d’une tige plus ou moins
+rigide qui va soulever une table placée à une certaine distance du siège
+sur lequel le médium est assis. Si la table est trop lourde pour être
+soulevée directement, à bout de bras, pour ainsi dire, la tige ou le
+levier psychique se courbe, prend un point d’appui sur le sol et se
+redresse pour soulever le meuble. Quand ce levier invisible ne prend son
+point d’appui que sur le médium, le poids de ce dernier s’augmente de
+celui de l’objet soulevé; mais quand il prend son point d’appui sur le
+sol, le poids du médium est diminué du poids reporté sur ce point
+d’appui.
+
+Ces phénomènes de lévitation étaient parfaitement connus avant les
+recherches de Crawford, mais par la découverte du levier invisible,
+parfois perceptible au toucher et pouvant même être photographié, il en
+a le premier révélé le mécanisme tout ensemble matériel et psychique. En
+outre, au cours de ses innombrables expériences, il a constaté que tout
+se passait comme si des entités invisibles y assistaient, y
+collaboraient et souvent les dirigeaient. Il communiquait avec elles par
+la typtologie et, ayant remarqué que ces opérateurs mystérieux ne
+paraissaient pas bien comprendre l’intérêt scientifique des phénomènes,
+il les interrogea et conclut de leurs réponses qu’ils n’étaient que des
+sortes de manœuvres, manipulant des forces qu’ils ne connaissaient pas
+et accomplissant une besogne commandée par des êtres d’un ordre plus
+élevé qui ne pouvaient ou ne daignaient opérer eux-mêmes.
+
+On peut évidemment soutenir que ces collaborateurs invisibles émanent du
+subconscient du médium ou des assistants et la question est encore
+insoluble. Mais la conviction où fut amené peu à peu et pour ainsi dire
+par la force des choses, un savant d’abord aussi sceptique que l’était
+Crawford, ne mérite pas moins d’être sérieusement envisagée. En tout
+cas, ses expériences, comme celles du fluide odique, démontrent une fois
+de plus que notre être est beaucoup plus immatériel, plus psychique,
+plus mystérieux, plus puissant et sans doute plus durable que nous ne le
+croyons; ce que nous avaient enseigné les religions primitives et les
+occultistes qui s’en inspirèrent.
+
+
+XIX
+
+En ne perdant pas de vue les autres manifestations spirites, les
+apparitions posthumes, les phénomènes de psychométrie et de
+matérialisation, les prévisions de l’avenir, le mystère des animaux
+parlants, les miracles de Lourdes et d’autres lieux, que nous ne
+mentionnons ici que pour mémoire, voilà, en regard des immenses et
+orgueilleuses affirmations d’autrefois, les demi-certitudes et les
+petits faits lentement reconquis par nos occultistes d’aujourd’hui. A
+première vue, c’est peu de chose et même si la grande question centrale
+de notre métapsychique, la question de la survivance était enfin
+résolue, cette solution tant attendue ne nous mènerait pas encore bien
+loin, beaucoup moins loin, sans doute, que n’étaient allés les prêtres
+de l’Inde et de l’Égypte. Mais pour modestes qu’elles sont, les
+découvertes de nos occultistes ont du moins l’avantage de reposer sur
+des faits que nous pouvons contrôler et doivent nous être plus
+précieuses que les plus grandioses hypothèses qui jusqu’ici ont échappé
+à toute vérification.
+
+
+XX
+
+Maintenant, il est fort possible que pour pénétrer plus avant dans les
+régions où ils s’aventurent, les méthodes purement expérimentales, qui
+sont les plus sûres dans les autres sciences, soient insuffisantes. Il
+entre en jeu d’autres éléments que ceux que la science a coutume de
+rencontrer. Il s’agit de forces peut-être plus spirituelles que celles
+de notre esprit et pour les saisir et les dominer, il se peut qu’il soit
+nécessaire de s’occuper d’abord de notre propre spiritualisation. Il est
+bon d’avoir des laboratoires parfaitement organisés, mais c’est
+probablement en nous-mêmes que se trouve le véritable laboratoire d’où
+sortiront les dernières découvertes. Il semble que mieux que nous les
+prêtres et les mages des grandes religions l’avaient compris. Quand ils
+voulaient s’engager dans les domaines ultra-spirituels de la nature, ils
+s’y préparaient longuement. Ils sentaient qu’il ne leur suffisait pas
+d’être des savants, mais qu’avant tout ils devaient devenir des saints.
+Ils commençaient par faire l’éducation de leur volonté, par sacrifier
+tout leur être, par mourir à tout désir. Ils enveloppaient leurs forces
+intellectuelles d’une force morale qui les menait beaucoup plus
+directement sur le plan où se passaient les phénomènes étranges qu’ils
+interrogeaient. Il est assez vraisemblable qu’il y a dans l’invisible ou
+l’infini des choses que l’intelligence n’atteint pas, sur lesquelles
+elle n’a aucune prise, mais qu’une autre puissance peut rejoindre; et
+cette puissance est peut-être ce qu’on appelle l’âme ou ce subconscient
+supérieur que les antiques religions avaient appris à cultiver par des
+exercices et surtout par un renoncement et une concentration spirituelle
+dont nous avons perdu la pratique et même la notion.
+
+
+
+
+CONCLUSIONS
+
+
+I
+
+Nous avons déjà, au cours de cette étude, rencontré la plupart des
+conclusions qu’on en peut tirer; il suffira de rappeler, en les
+résumant, les principales.
+
+A l’origine des religions, notamment à l’origine de celle qui paraît
+être la plus ancienne et la source des autres, il n’y a pas de doctrine
+secrète, il n’y a pas de révélation, il n’y a que la tradition
+préhistorique d’une métaphysique que nous appellerions aujourd’hui
+purement rationaliste. L’aveu d’ignorance totale au sujet de la nature,
+des attributs, du caractère, des volontés, de l’existence même de la
+Cause première ou du Dieu des dieux, est formel et public. C’est une
+immense négation, on ne sait rien, on ne peut pas savoir, on ne saura
+jamais, car Dieu lui-même ne sait peut-être pas.
+
+Cette Cause première inconnue est nécessairement infinie, car l’infini
+seul est inconnaissable et le Dieu des dieux ne serait plus le Dieu des
+dieux et ne se concevrait point s’il n’était pas tout. De son infinité
+naît donc inévitablement le panthéisme, attendu que cette cause étant
+tout, tout est elle et qu’il n’est pas possible d’imaginer quelque chose
+qui la limite et ne soit pas elle, en elle ou par elle. De ce panthéisme
+dérive à son tour la croyance à l’immortalité et l’optimisme final, vu
+que la cause étant infinie dans l’espace et le temps, rien de ce qui est
+elle ou en elle ne peut être anéanti sans qu’elle anéantisse une partie
+d’elle-même, ce qui est impossible puisqu’elle serait encore le néant
+qui tenterait de la limiter; de même que rien non plus ne peut être
+éternellement malheureux sans qu’elle condamne une partie d’elle-même à
+un malheur éternel.
+
+Agnosticisme total, avec ses conséquences: infinité divine, panthéisme,
+immortalité de tout et optimisme final, voilà donc le point de départ
+des grands instructeurs primitifs, pures intelligences et logiciens
+implacables, tels que l’étaient, s’il faut en croire les traditions
+occultistes, les mystérieux Atlantes; et ne serait-ce pas le même point
+de départ que devraient choisir aujourd’hui ceux qui voudraient fonder
+une religion nouvelle qui ne répugnât pas à la raison humaine de plus en
+plus exigeante?
+
+
+II
+
+Mais si tout est Dieu et doit être nécessairement immortel, il n’en est
+pas moins certain que les hommes, les choses, les mondes disparaissent.
+A partir de ce moment, nous quittons les conséquences logiques du grand
+aveu d’ignorance pour entrer dans le dédale de théories qui ne sont plus
+inattaquables, et qui du reste, à l’origine, ne nous sont pas proposées
+comme des révélations, mais comme de simples hypothèses métaphysiques,
+des spéculations très anciennes, nées de la nécessité d’accorder les
+faits avec les déductions trop abstraites et trop rigides de la raison
+humaine.
+
+En réalité, selon ces hypothèses, l’homme, les mondes, l’univers ne
+périssent jamais; ils disparaissent et reparaissent tour à tour, dans
+l’éternité, en vertu de Maya, l’illusion de l’ignorance. Quand ils ne
+sont plus pour nous, quand ils n’existent plus pour personne, ils
+existent toujours virtuellement, où personne ne les voit; et ceux qui
+ont cessé de les voir ne cessent pas d’exister comme s’ils les voyaient.
+De même, quand Dieu se limite pour se manifester et prendre conscience
+d’une partie de soi, il ne cesse pas d’être infini et inconnaissable à
+lui-même. Il semble se mettre un moment au point de vue ou à portée de
+ceux qu’il a réveillés dans son sein.
+
+Cette dernière hypothèse ne pouvait être à l’origine, comme elle l’est
+encore maintenant et comme elle le sera toujours, qu’un pis-aller, mais
+devint plus tard une sorte de dogme qui, avidement accueilli par
+l’imagination, se substitua bientôt complètement à la grande négation
+primitive. A partir de ce moment, désespérant de connaître
+l’inconnaissable, on le dédouble, on le subdivise, on le multiplie, on
+relègue dans l’inaccessible infini l’inconcevable cause première et on
+ne s’occupe plus que des causes secondes par lesquelles elle se
+manifeste et agit. On ne se demande pas, ou plutôt on n’ose pas se
+demander comment la cause étant essentiellement inconnaissable, ses
+manifestations peuvent être considérées comme connues sans qu’elle cesse
+d’être inconnaissable, et on entre dans l’immense cercle vicieux où il
+faut bien se résigner à vivre sous peine de se condamner à une négation,
+à une immobilité, à une ignorance et à un silence éternels.
+
+Ne pouvant connaître Dieu en soi, on se contente de le chercher et de
+l’interroger dans ses créatures et surtout dans l’homme. On croit l’y
+trouver, et les religions naissent avec leurs dieux, leurs cultes, leurs
+sacrifices, leurs croyances, leurs morales, leurs enfers et leurs cieux.
+La filiation qui les rattache toutes à la Cause inconnue est de plus en
+plus oubliée et ne reparaît qu’à certains moments, par exemple,
+longtemps après, dans le Bouddhisme, dans les métaphysiques, dans les
+mystères et dans les traditions occultes. Mais malgré cet oubli, grâce à
+l’idée de cette cause première, nécessairement une, invisible,
+intangible, inconcevable, et qu’on est par conséquent obligé de
+considérer comme purement spirituelle; dans la religion primitive, deux
+grands principes, infiltrés par la suite dans celles qui en dérivèrent,
+sont demeurés vivaces, qui répètent sourdement, sous toutes les
+apparences, que l’essence est une et que l’esprit est la source de tout,
+l’unique certitude, la seule réalité éternelle.
+
+
+III
+
+De ces deux principes qui au fond n’en sont qu’un, découle toute la
+morale primitive qui devint la grande morale de l’humanité. L’unité
+étant l’idéal et le souverain bien, le mal est la séparation, la
+division, la multiplicité; et la matière n’est en somme qu’un résultat
+de la séparation ou de la multiplicité. Il faut donc pour rentrer dans
+l’unité, se dépouiller, sortir de la matière qui n’est qu’une forme
+inférieure, une dégradation de l’esprit.
+
+C’est ainsi qu’on trouva ou qu’on crut trouver la volonté de
+l’inconnaissable et la clef de toute morale, sans du reste oser se
+demander pourquoi cette rupture de l’unité et cette dégradation de
+l’esprit avaient été nécessaires; comme si l’on avait supposé que la
+Cause première qui aurait pu retenir toutes choses à l’état d’unité
+souverainement heureuse dans son sein unique, immobile et souverainement
+heureux, eût été condamnée par une loi supérieure et irrésistible au
+mouvement et aux recommencements éternels.
+
+Ces idées, trop purement métaphysiques pour alimenter une religion,
+furent bientôt, dans l’Inde même, recouvertes d’une prodigieuse
+végétation de mythes et devinrent peu à peu le secret des brahmanes qui
+les cultivèrent, les développèrent, les approfondirent et les
+compliquèrent jusqu’à la démence. De là elles se répandirent sur la
+terre ou regagnèrent les lieux d’où elles étaient parties, car s’il nous
+est permis de repérer plus ou moins chronologiquement un foyer central,
+il nous est impossible de déterminer d’où elles surgirent dans la
+préhistoire, à moins de nous en rapporter aux légendes théosophiques des
+sept races, que nous pourrons peut-être admettre quand on nous offrira
+des documents moins critiquables que ceux qu’on nous a fournis
+jusqu’ici.
+
+
+IV
+
+En tout cas, nous suivons assez facilement, dans le monde historique, la
+marche de ces idées, qu’elles soient simultanées ou postérieures, dans
+l’Inde, dans l’Égypte et la Perse, ou qu’elles pénètrent en Chaldée et
+dans la Grèce anté-socratique par des mythes, par des contacts ou des
+émigrations que nous ignorons, ou, spécialement pour l’Hellade, par les
+poèmes orphiques, recueillis à l’époque alexandrine, mais remontant à
+des temps légendaires et nous offrant des vers qui, comme le constate
+Émile Burnouf dans sa _Science des religions_, sont traduits mot à mot
+des hymnes du Véda[64].
+
+ [64] ÉMILE BURNOUF, _La science des religions_, p. 105.
+
+Par suite du séjour en Égypte, de la captivité de Babylone et de la
+conquête de Cyrus, elles atteignirent la Bible, s’y dénaturèrent pour
+s’accorder au monothéisme juif, mais se conservèrent secrètement, à peu
+près pures, par transmission orale, dans la Kabbale, où l’En-Sof, comme
+nous l’avons vu, est la réplique exacte de l’Inconnaissable hindou et
+conduit à un agnotiscisme, à un panthéisme, à un optimisme et à une
+morale presque similaires.
+
+Ces idées, étouffées sous la Bible dans le monde juif, et dans le monde
+gréco-romain sous le poids des religions et des philosophies
+officielles, survécurent dans des sectes secrètes et notamment parmi les
+Esséniens, ainsi que dans les mystères, et reparurent à la lumière du
+jour aux environs de l’ère chrétienne, dans les écoles gnostiques et
+néo-platoniciennes et plus tard dans la Kabbale enfin fixée par écrit,
+d’où elles passèrent, plus ou moins défigurées, dans l’occultisme du
+Moyen âge dont elles forment l’unique fond.
+
+
+V
+
+Nous voyons ainsi que l’occultisme, ou plutôt la doctrine secrète,
+variable dans ses formes, souvent très obscurcie, surtout durant le
+Moyen âge, mais presque partout identique dans son fond, fut toujours
+une protestation de la raison humaine, fidèle à ses traditions
+anté-historiques, contre les affirmations arbitraires et les prétendues
+révélations des religions publiques et officielles. Elle opposait à
+leurs dogmes sans fondements, à leurs manifestations divines
+anthropomorphes, illogiques, trop petites et inacceptables, l’aveu d’une
+ignorance totale et invincible sur tous les points essentiels. De cet
+aveu, qui au premier abord paraît tout détruire mais qui conduit presque
+forcément à une conception spiritualiste de l’univers, elle sut tirer
+une métaphysique, une mystique et une morale beaucoup plus pures, plus
+élevées, plus désintéressées et surtout plus rationnelles que celles qui
+naquirent des religions qui l’étouffèrent. On pourrait même démontrer
+que tout ce que ces religions ont encore de commun sur des hauteurs où
+toutes se rejoignent, tout ce qui n’a pu être rabaissé au niveau des
+exigences matérielles d’une trop longue vie, tout ce qu’on trouve en
+elles de grandiose, d’infini, d’impérissable et d’universel, elles le
+doivent à cette métaphysique immémoriale où plongèrent leurs premières
+racines.
+
+Il semble même qu’à mesure que le temps les en éloigne, l’esprit les y
+ramène; c’est ainsi que dans les deux dernières, sans parler de tout ce
+qu’elles lui empruntèrent plus directement, le Dieu-le-Père du
+Christianisme et l’Allah de l’Islamisme, sont bien plus près de l’En-Sof
+de la Kabbale que du Jéhovah de la Bible; et que le Verbe de Saint Jean,
+dont il n’est pas question dans l’Ancien Testament, ni dans les
+Synoptiques, n’est que le Logos des gnostiques et des néo-platoniciens
+qui le tenaient eux-mêmes de l’Inde et de l’Égypte.
+
+
+VI
+
+Est-ce donc là le grand secret de l’humanité qu’on cachait avec tant de
+soin sous des formules mystérieuses et sacrées, sous des rites parfois
+effrayants, sous des réticences et des silences redoutables: une
+négation sans bornes, un vide immense, une ignorance sans espoir? Oui,
+ce n’est que cela; et il est heureux que ce ne soit pas autre chose, car
+un Dieu et un univers assez petits pour que le petit cerveau de l’homme
+pût en faire le tour, en comprendre la nature et l’économie, en
+connaître l’origine, le but et les limites, deviendraient si étroits et
+si misérables que personne ne se résignerait à y demeurer éternellement
+prisonnier. Il faut à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance
+invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime d’une inexcusable
+expérience ou d’une erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler à la
+vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant, il lui faut l’illimité de
+l’espace et du temps dont on lui a donné l’idée; elle est en droit de
+participer de tout ce qu’est celui qui la fit naître avant qu’elle lui
+pardonne d’être née. Et elle n’y peut participer qu’à condition de ne
+pas comprendre. Toute certitude, du moins tant que notre cerveau ne sera
+pas délivré des liens qui l’entravent, deviendrait une borne contre
+laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous donc de
+n’en pas avoir d’autre que celle d’une ignorance aussi infinie que le
+monde ou le Dieu qui en est l’objet.
+
+
+VII
+
+Après tant d’efforts, après tant d’épreuves, nous nous retrouvons
+exactement au point d’où étaient partis nos grands instructeurs. Ils
+nous ont légué une sagesse que nous commençons à peine à débarrasser des
+débris que les siècles y avaient déposés; et sous ces débris nous
+retrouvons intact le plus haut aveu d’ignorance que l’homme ait osé
+proférer. C’est peu si l’on aime l’illusion, c’est beaucoup si l’on
+préfère la vérité. Nous savons enfin qu’il n’y eut jamais de révélation
+ultra-humaine, de message direct et irrécusable de la divinité, de
+secret ineffable et que tout ce que l’homme croit connaître au sujet de
+Dieu, de son origine et de ses fins, c’est de sa propre raison qu’il l’a
+tiré. On se doutait bien, avant d’avoir interrogé nos ancêtres
+préhistoriques, que toute révélation, au sens où l’entendent les
+religions, était et sera toujours impossible; car on ne peut révéler à
+quelqu’un que ce qu’il est capable de comprendre, et Dieu seul peut
+comprendre Dieu. Mais on s’imaginait volontiers, qu’ayant pour ainsi
+dire assisté à la naissance du monde, ils devaient en savoir plus que
+nous puisqu’ils étaient encore plus près de Dieu. Ils n’étaient pas plus
+près de Dieu, ils étaient simplement plus près de la raison humaine que
+n’avaient pas encore offusquée des imaginations millénaires. Ils se sont
+contentés de nous donner les seuls repères que cette raison puisse
+découvrir dans l’inconnaissable: panthéisme, spiritualisme, immortalité,
+optimisme final, abandonnant le reste aux hypothèses de leurs
+successeurs et laissant sagement sans réponse, comme nous les
+laisserions encore aujourd’hui, toutes les questions insolubles que les
+religions qui suivirent tranchèrent aveuglément, de façon souvent
+ingénieuse, mais toujours arbitraire et parfois puérile.
+
+
+VIII
+
+Faut-il refaire le compte de ces questions? Passage du virtuel au réel,
+de l’essence au devenir, du néant à l’être, descente de l’esprit dans la
+matière, c’est-à-dire origine du mal, et remontée de la matière vers
+l’esprit, nécessité de sortir d’un état éternellement bienheureux pour y
+revenir après une purification et des épreuves dont l’indispensabilité
+est incompréhensible; recommencements éternels pour atteindre un but qui
+fuira toujours, puisqu’il n’a pas été atteint, bien que dans le passé on
+ait eu pour l’atteindre autant de temps qu’on en aura dans l’avenir.
+
+On pourrait allonger sans mesure ce bilan de l’inconnaissable. Il
+suffira d’ajouter pour le clore que la question qui, à tort ou à raison
+nous inquiète le plus, celle qui concerne le sort de notre conscience et
+de notre personnalité dans l’absorption divine, demeure elle aussi sans
+réponse; car le Nirvana ne décide, ne précise rien, et le Bouddha,
+dernier interprète des grands enseignements ésotériques, avoue lui-même
+qu’il ne sait pas si cette absorption a lieu dans un néant ou dans un
+bonheur éternel: «Le sublime ne l’a pas révélé.»
+
+«Le Sublime ne l’a pas révélé», car rien n’a été révélé et rien n’est
+résolu parce qu’il est probable que rien ne sera jamais résoluble et
+qu’il est vraisemblable que des êtres dont l’intelligence serait un
+million de fois plus puissante que la nôtre ne trouveraient pas encore
+de solution. Pour comprendre la création, nous dire d’où elle vient, où
+elle va, il faudrait en être l’auteur; et encore, se demande le
+Rig-Véda, à la source même de la sagesse primordiale, «Et encore, le
+sait-il?»
+
+Le grand secret, le seul secret, c’est que tout est secret. Apprenons du
+moins à l’école de nos mystérieux ancêtres à faire, comme ils l’avaient
+fait, la part de l’inconnaissable et à n’y chercher que ce qui s’y
+trouve, c’est-à-dire la certitude que tout est Dieu, que tout est en lui
+et y doit aboutir dans le bonheur, et que la seule divinité que nous
+puissions espérer de connaître, c’est au plus profond de nous-mêmes
+qu’il la faut découvrir. Le grand secret n’a pas changé d’aspect, il
+reste, à la même place, ce qu’il était pour eux. Ils surent, dès
+l’origine, tirer de l’inconnaissable la morale la plus pure que nous
+ayons eue; puisque nous nous retrouvons au même point dans cet
+inconnaissable, il serait hasardeux, pour ne pas dire impossible, d’en
+déduire d’autres enseignements. Et leurs enseignements, qui par le haut
+sont demeurés les mêmes et ne diffèrent qu’aux parties basses dans
+toutes les religions dont les dogmes divers ne sont au fond que des
+traductions ou des interprétations mythologiques de ces vérités trop
+abstraites, auraient fait de l’homme ce qu’il n’est pas encore, s’il
+avait eu le courage de les suivre. Ne les oublions point, c’est le
+dernier et le meilleur conseil que nous donne le testament mystique que
+nous venons de feuilleter.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages.
+ Préliminaires 1
+ L’Inde 29
+ L’Égypte 111
+ La Perse 133
+ La Chaldée 141
+ La Grèce anté-socratique 149
+ Les Gnostiques et les Néo-Platoniciens 181
+ La Kabbale 189
+ Les Hermétistes 213
+ Les Occultistes modernes 229
+ Les Métapsychistes 255
+ Conclusions 303
+
+
+B--1926--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SECRET ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
+United States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
+
+START: FULL LICENSE
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
+Gutenberg-tm electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
+person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
+1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
+you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country other than the United States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
+on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
+phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+ most other parts of the world at no cost and with almost no
+ restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
+ under the terms of the Project Gutenberg License included with this
+ eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
+ United States, you will have to check the laws of the country where
+ you are located before using this eBook.
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
+Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
+other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg-tm website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
+Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
+provided that:
+
+* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation."
+
+* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
+ works.
+
+* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+
+* You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/67863-0.zip b/67863-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..f0eaec4
--- /dev/null
+++ b/67863-0.zip
Binary files differ
diff --git a/67863-h.zip b/67863-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..55401a1
--- /dev/null
+++ b/67863-h.zip
Binary files differ
diff --git a/67863-h/67863-h.htm b/67863-h/67863-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..7285e03
--- /dev/null
+++ b/67863-h/67863-h.htm
@@ -0,0 +1,8723 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Le grand secret, by Maurice Maeterlinck.
+</title>
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
+<style type="text/css">
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall, small { font-size: 80%; }
+
+.b { font-weight: bold; }
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .i em { font-style: normal; }
+.g { letter-spacing: .1em; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+.sans-serif { font-family: sans-serif; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
+
+li { list-style: none; }
+
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
+td.left15em { padding-left: 3em; }
+td.w4 { width: 4em; }
+td.pad { padding-top: .7em; padding-bottom: .7em; }
+
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
+ text-decoration: none;
+}
+.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
+.footnote .label { }
+.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+}
+
+@media handheld {
+ .break, .chapter { page-break-before: always; }
+ .top4em { padding-top: 4em; }
+ .nobreak { page-break-before: avoid; }
+}
+
+</style>
+</head>
+<body>
+<div lang='en' xml:lang='en'>
+<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le grand secret</span>, by Maurice Maeterlinck</p>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+</div>
+
+<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le grand secret</span></p>
+<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Maurice Maeterlinck</p>
+<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: April 18, 2022 [eBook #67863]</p>
+<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
+ <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE GRAND SECRET</span> ***</div>
+<p class="c large b sans-serif">MAURICE MAETERLINCK</p>
+
+<h1>LE<br />
+<span class="large">GRAND SECRET</span></h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
+<span class="small sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
+11, <span class="xsmall g">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
+
+<p class="c">1921<br />
+<span class="small">Tous droits réservés.<br />
+Copyright 1921, by <span class="sc">Eugène Fasquelle</span>.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em b large">OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK</p>
+
+
+<table summary="">
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div><span class="sans-serif">DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</span><br />
+EUGÈNE FASQUELLE, <span class="sc">Éditeur</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>La Sagesse et la Destinée</b> (75<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>La Vie des Abeilles</b> (93<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Le Temple Enseveli</b> (32<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Le Double Jardin</b> (26<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>L’Intelligence des Fleurs</b> (42<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>La Mort</b> (56<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Les Débris de la Guerre</b> (17<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>L’Hôte Inconnu</b> (27<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Les Sentiers dans la Montagne</b> (17<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad sans-serif"><div>THÉATRE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Théâtre</b>, Tome I. — <i>La Princesse Maleine</i>, <i>L’Intruse,
+Les Aveugles</i></td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap left15em small">Tome II. — <i>Pelléas et Mélisande</i> (1892), <i>Alladine
+et Palomides</i> (1894), <i>Intérieur</i> (1894), <i>La
+Mort de Tintagiles</i> (1894)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap left15em small">Tome III. — <i>Aglavaine et Sélysette</i> (1896) ; <i>Ariane
+et Barbe-Bleue</i> (1901), <i>Sœur Béatrice</i> (1901)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Joyzelle</b>, pièce en 5 actes (13<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>L’Oiseau Bleu</b>, féerie en 6 actes et 12 tableaux
+(48<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>La Tragédie de Macbeth</b>, de W. Shakespeare.
+Traduction nouvelle avec une <i>Introduction</i> et des
+<i>Notes</i> (6<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Marie-Magdeleine</b>, drame en 3 actes (6<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Monna Vanna</b>, pièce en 3 actes (44<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Monna Vanna</b>, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux,
+livret (musique de Henry Février) (11<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 broch.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Pelléas et Mélisande</b>, drame lyrique en 5 actes
+(4<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 broch.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Intérieur</b>, pièces en 1 acte (4<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 broch.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>La Mort de Tintagiles</b>, drame lyrique en 5 actes</td>
+<td class="r bot small"><div>1 broch.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Ariane et Barbe-Bleue</b>, conte en 3 actes</td>
+<td class="r bot small"><div>1 broch.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Le Miracle de Saint Antoine</b>, farce en 2 actes</td>
+<td class="r bot small"><div>1 broch.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Le Bourgmestre de Stilmonde</b>, suivi de <b>Le
+Sel de la Vie</b> (6<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHEZ DIVERS ÉDITEURS</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Le Trésor des Humbles</b> (Mercure de France)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Serres Chaudes</b> (poésies). — (Lacomblez)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>L’Ornement des Noces spirituelles</b>, de Ruysbroeck
+l’Admirable, traduit du flamand et précédé
+d’une Introduction. (Lacomblez)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Les Disciples à Saïs et les Fragments de
+Novalis</b>, traduits de l’allemand et précédés d’une
+Introduction (Lacomblez)</td>
+<td class="r bot small"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap small"><b>Album de douze Chansons.</b> (Stock)</td>
+<td class="r bot small"><div><i>Épuisé.</i></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap small">B — 1926 — Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p>
+
+<p class="c i">30 exemplaires numérotés sur papier du Japon,<br />
+100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch1">PRÉLIMINAIRES</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Qu’on ne s’attende pas à trouver ici une
+histoire ou une monographie méthodique de
+l’occultisme. Il y faudrait consacrer des volumes
+que remplirait forcément une grande partie du
+fatras que je veux avant tout épargner au
+lecteur. Je n’ai d’autre dessein que de dire
+aussi simplement que possible ce que m’ont
+appris plusieurs années passées dans ces régions
+assez décriées et peu fréquentées. J’en rapporte
+les impressions d’un voyageur de bonne foi
+qui les a parcourues en curieux plutôt qu’en
+croyant. Ce sera, si l’on veut, une sorte de résumé
+ou de mise au point provisoire. Je ne sais
+rien de plus que ce que pourrait apprendre le
+premier venu qui ferait la même excursion.
+Je ne suis pas un initié, je n’ai pas eu de maîtres
+évanescents et mystérieux venus tout exprès
+des confins de ce monde ou d’un autre pour me
+révéler les dernières vérités et me défendre de
+les répéter. Je n’ai pas eu accès aux bibliothèques
+cachées, à ces sources secrètes de la suprême
+Sagesse qui, paraît-il, existent quelque part,
+mais seront toujours pour nous comme si elles
+n’étaient point, attendu qu’en y pénétrant on
+se condamne, sous peine de mort, à un silence
+inviolable. Je n’ai pas davantage déchiffré
+d’incompréhensibles grimoires ni découvert une
+clef nouvelle aux livres sacrés des grandes
+religions. J’ai seulement lu et étudié la majeure
+partie de ce qui a été écrit sur ces questions ;
+et parmi une masse énorme de documents
+absurdes, puérils, ressassés et inutiles, je ne me
+suis attaché qu’aux œuvres maîtresses qui ont
+vraiment à nous apprendre quelque chose que
+nous ne trouvons pas ailleurs. En déblayant
+ainsi les abords d’une étude trop souvent
+encombrée de débris rebutants, je faciliterai
+peut-être la tâche de ceux qui voudront et
+sauront aller plus loin que moi.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Grâce aux travaux d’une science assez récente,
+notamment grâce aux recherches des
+indianistes et des égyptologues, il nous est
+aujourd’hui beaucoup plus facile que naguère
+de retrouver les sources, de remonter le cours
+et de débrouiller le réseau souterrain du grand
+fleuve mystérieux qui depuis l’origine de l’histoire
+a coulé sous toutes les religions, sous toutes
+les croyances, sous toutes les philosophies, en
+un mot sous toutes les manifestations diurnes
+ou à ciel ouvert de la pensée humaine. Il n’est
+plus guère contestable que cette source se trouve
+dans l’Inde antique. De là, l’enseignement
+sacré se répandit probablement en Égypte,
+gagna la Perse ancienne, la Chaldée, satura
+le peuple hébreu, s’infiltra dans la Grèce et le
+nord de l’Europe, atteignit la Chine et même
+l’Amérique où la civilisation Astèque n’était
+qu’une réplique plus ou moins déformée de la
+civilisation égyptienne.</p>
+
+<p>Nous avons ainsi trois grands dérivés de
+l’occultisme primitif, Aryo ou Atlantéo-Hindou :
+1<sup>o</sup> l’occultisme antique, c’est-à-dire égyptien,
+persan, chaldéen, juif et celui des mystères
+grecs ; 2<sup>o</sup> l’ésotérisme judéo-chrétien avec les
+Esséniens, les gnostiques, les néo-platoniciens
+d’Alexandrie et les kabbalistes du moyen âge, et
+3<sup>o</sup> l’occultisme moderne plus ou moins imprégné
+des précédents, mais qui, sous le vocable
+d’ailleurs assez inexact d’occultisme, désigne
+plus spécialement, à côté des théosophes, les
+spirites et les métapsychistes d’aujourd’hui.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quant aux sources de la source primaire, il
+est à peu près impossible de les retrouver. Nous
+n’avons ici que les affirmations de la tradition
+occultiste, affirmations que des découvertes
+historiques semblent d’ailleurs çà et là confirmer.
+Ces traditions attribuent l’immense
+réservoir de sagesse qui s’était formé quelque
+part, dès l’origine de l’homme, et, à ce qu’elles
+disent, même avant sa venue sur cette terre,
+à des entités plus spirituelles, à des êtres moins
+engagés dans la matière, à des organismes psychiques,
+dont les derniers venus, les Atlantes,
+n’auraient été que les représentants dégénérés.</p>
+
+<p>Au point de vue historique, au delà de cinq
+ou six mille ans, sept mille peut-être, les documents
+nous font absolument défaut. Nous ne
+pouvons pas savoir comment est née la religion
+des Hindous et des Égyptiens. Quand nous la
+trouvons, elle est déjà toute faite dans ses
+grandes lignes, dans ses grands principes. Non
+seulement elle est toute faite ; mais plus on remonte,
+plus elle est parfaite, plus elle est pure,
+plus elle se rapproche des plus hautes spéculations
+de l’agnosticisme d’aujourd’hui. Elle suppose
+une civilisation antérieure, dont, étant
+donnée la lenteur de toute évolution humaine,
+il est impossible d’évaluer la durée. Cette durée
+doit vraisemblablement se calculer par milliers
+de milliers d’années. C’est ici que la tradition
+occultiste vient à notre aide. Pourquoi cette
+tradition serait-elle, <i lang="la" xml:lang="la">à priori</i>, inacceptable et
+méprisable, alors que presque tout ce que nous
+savons de ces religions primitives est également
+fondé sur la tradition orale, car les textes
+écrits sont de beaucoup postérieurs ; et qu’en
+outre tout ce que nous dit cette tradition concorde
+curieusement avec ce que nous avons
+appris d’autre part ?</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>En tout cas, si l’on a besoin de la tradition
+occultiste pour expliquer l’origine de cette
+sagesse qui nous paraît à bon droit surhumaine,
+on peut fort bien s’en passer pour ce qui concerne
+l’essentiel de cette sagesse même. Des
+textes authentiques et qu’on peut situer dans
+l’histoire, le contiennent tout entier ; et sous ce
+rapport, les théosophes modernes qui prétendent
+avoir eu à leur disposition des documents
+secrets et avoir profité de révélations extraordinaires
+que leur auraient faites des Adeptes
+ou Mahatmas, d’une fraternité mystérieuse, ne
+nous ont rien appris qui ne se trouve dans les
+écrits accessibles à tous les orientalistes. Ce
+qui sépare les occultistes, — les théosophes de
+l’école de Blavatzky, par exemple, qui domine
+toutes les autres, — des indianistes et des
+égyptologues scientifiques, ce n’est pas ce qui
+a rapport à l’origine, à l’économie, au but de
+l’univers, aux fins de la terre et de l’homme,
+à la nature de la divinité, aux grands problèmes
+de la morale ; ce sont presque uniquement des
+questions qui ont trait à la préhistoire, à la
+nomenclature des émanations de l’inconnaissable
+et à la manière de maîtriser et d’utiliser
+les forces inconnues de la nature.</p>
+
+<p>Occupons-nous d’abord des points où ils
+s’accordent ; ce sont du reste les plus intéressants ;
+car tout ce qui touche à la préhistoire
+est forcément hypothétique, les noms et les
+fonctions des dieux intermédiaires n’ont qu’un
+intérêt de second ordre ; quant à l’utilisation
+des forces inconnues, elle regarde plutôt les
+sciences métapsychiques dont nous reparlerons
+plus loin.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>« Ce que nous lisons dans les <i>Védas</i>, dit Rudolph
+Steiner, l’un des plus érudits et aussi
+des plus déconcertants parmi les occultistes
+contemporains, ce que nous lisons dans les <i>Védas</i>,
+ces archives de la sagesse hindoue, ne nous
+donne qu’une faible idée des sublimes enseignements
+des anciens instructeurs et non pas dans
+leur forme originelle. Seul le regard du clairvoyant,
+porté sur les arcanes du passé, peut
+découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière
+ces écrits. »</p>
+
+<p>Historiquement, il est fort probable que
+Steiner a raison. En effet, comme je l’ai déjà
+dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils
+révèlent est pur et grandiose ; et il est vraisemblable
+qu’ils ne sont eux-mêmes, selon l’expression
+de Steiner, qu’un écho affaibli d’enseignements
+plus sublimes. Mais ne possédant pas
+le regard du clairvoyant, nous devons nous contenter
+de ce que nous avons sous les yeux.</p>
+
+<p>Les textes que nous possédons sont les livres
+sacrés de l’Inde, que viennent corroborer ceux
+de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils
+exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans
+leur forme présente, du moins par la tradition
+orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux
+origines de l’histoire, se répandit partout et ne
+cessa jamais de se faire sentir ; mais, pour le
+monde occidental, leur découverte et leur étude
+méthodique sont relativement récentes. « Il y
+a cinquante ans, écrivait en 1875 Max Muller,
+il n’existait pas un lettré qui sût traduire une
+ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une
+ligne du Tripitâka Bouddhique, sans parler
+des autres dialectes ou langages. »</p>
+
+<p>Si les faits prenaient d’abord, dans les annales
+de l’homme, les proportions qu’ils acquerront
+plus tard, la découverte de ces livres sacrés eût
+probablement bouleversé l’Europe ; car c’est
+sans nul doute l’événement spirituel le plus
+important qui s’y soit produit depuis le christianisme.
+Mais il est rare qu’un événement
+spirituel ou moral se répande rapidement dans
+les masses. Il a contre lui trop de forces qui ont
+intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné
+dans un petit cercle de savants et de philologues
+et atteignit même moins qu’il n’était présumable
+les métaphysiciens et les moralistes.
+Il attend encore l’heure de son expansion.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>La première question qui se pose est celle
+de la date de ces textes. Il est très difficile
+d’y donner une réponse précise ; car s’il est
+relativement aisé de déterminer l’époque où
+les livres furent écrits, il est impossible d’évaluer
+le temps durant lequel ils existèrent uniquement
+dans la mémoire des hommes. Selon Max
+Muller, il n’y a guère de manuscrit sanscrit
+qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère,
+et tout semble indiquer que l’écriture n’a été
+connue en Inde qu’au commencement de la
+période bouddhique (<small>V</small><sup>e</sup> siècle avant J.-C.),
+c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature
+védique. Le <i>Rig-Véda</i> qui compte 1.028 hymnes,
+d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots,
+a donc été conservé par le seul effort de la mémoire.
+Aujourd’hui encore, les Brahmanes
+savent tous le <i>Rig-Véda</i> par cœur, comme leurs
+ancêtres d’il y a trois mille ans. C’est au delà
+du <small>X</small><sup>e</sup> siècle avant J.-C. que nous devons placer
+le développement spontané de la pensée védique
+telle que nous la trouvons dans le <i>Rig-Véda</i>.
+Déjà trois cents ans avant J.-C., toujours selon
+Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé
+par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription
+dont la langue est au sanscrit ce que l’italien
+est au latin.</p>
+
+<p>Cette période des « Chandas », selon d’autres
+orientalistes, remonte probablement à deux ou
+trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous
+voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste
+et la plus prudente. « Une chose est certaine,
+ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de plus
+ancien ni de plus primitif que les hymnes du
+<i>Rig-Véda</i>, non seulement dans l’Inde, mais dans
+tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen de
+langue et de pensée, le <i>Rig-Véda</i> est notre livre
+sacré le plus ancien<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span class="sc">Max Muller</span>, <i>Origine et développement de la religion</i>.
+Trad. J. Darmesteter, p. 142.</p>
+</div>
+<p>Depuis les travaux du grand orientaliste,
+d’autres savants ont notablement reculé la
+date des premiers manuscrits et surtout celle
+des premières traditions ; mais ils restent encore
+à d’énormes distances de la computation des
+Brahmanes qui reportent l’origine de leurs
+livres à des milliers de siècles avant notre ère.
+« Il y a actuellement plus de cinq mille ans,
+dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les <i>Védas</i>
+ont cessé d’être un objet d’études » ; et selon les
+calculs de l’orientaliste Halled, les <i>Çastras</i>,
+d’après la chronologie des Brahmanes, doivent
+avoir sept millions d’années.</p>
+
+<p>Sans prendre parti dans ces querelles, le seul
+point qu’il importe d’établir, c’est que ces livres,
+ou plutôt la tradition qu’ils ont recueillie et
+fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la
+Chine et la Chaldée peut-être exceptées, à tout
+ce que nous connaissons dans l’histoire de
+l’homme.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Cette littérature comprend d’abord les quatre
+Védas : le <i>Rig</i>, le <i>Sama</i>, l’<i>Yadjour</i> et l’<i>Atharva-Véda</i>,
+complétés par les commentaires ou
+<i>Brahmanas</i> et les traités de philosophie appelés
+<i>Aranyakas</i> et <i>Upanischads</i>, auxquels il faut
+ajouter les <i>Çastras</i>, ou <i>Sastras</i> dont le plus
+connu est le <i>Manava-Dharma-Çastra</i>, ou <i>Lois
+de Manou</i> — qui, selon William Jones, Chézy et
+Loiseleur-Deslongchamps, remonte au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle
+avant notre ère, — et les premiers <i>Pouranas</i>.</p>
+
+<p>De ces textes, le <i>Rig</i> est incontestablement
+le plus ancien. Les autres s’échelonnent sur un
+espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs
+milliers d’années ; mais tous, excepté les derniers
+<i>Pouranas</i>, sont antérieurs à l’ère chrétienne,
+ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non dans
+un sentiment d’hostilité envers la grande religion
+occidentale, mais pour mettre celle-ci à sa
+place dans l’histoire et dans l’évolution de la
+pensée humaine.</p>
+
+<p>Le <i>Rig-Véda</i> est encore plus polythéiste que
+panthéiste et les sommets de la doctrine n’y
+émergent que çà et là, par exemple dans les
+stances que nous citons plus loin. Ses divinités
+ne représentent que des forces physiques
+amplifiées que le <i>Sama-Véda</i> et surtout les
+Brahmanes ramenèrent par la suite à des conceptions
+métaphysiques et à l’unité. Le <i>Sama-Véda</i>
+affirme l’Inconnaissable et le <i>Yadjour-Véda</i>
+le Panthéisme. Quant à l’<i>Atharva</i>, le plus
+ancien, selon les uns, le plus récent selon les
+autres, il est avant tout rituel.</p>
+
+<p>Ces idées furent développées par les commentaires
+des Brahmanes qui se multiplièrent
+surtout entre les <small>XII</small><sup>e</sup> et <small>VII</small><sup>e</sup> siècles avant J.-C. ;
+mais se rattachent probablement à des traditions
+beaucoup plus anciennes que prétendent
+avoir retrouvées nos modernes théosophes,
+sans du reste étayer leurs assertions de preuves
+suffisantes.</p>
+
+<p>Il faut donc, quand on parle de la religion
+de l’Inde, la considérer dans son ensemble,
+depuis le Védisme primitif, en passant par le
+Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au
+Bouddhisme ; en s’arrêtant, si l’on veut,
+deux ou trois siècles avant notre ère, pour
+éviter tout soupçon d’infiltration judéo-chrétienne.</p>
+
+<p>Toute cette littérature à laquelle on peut
+annexer, entre bien d’autres, les textes semi-profanes
+du <i>Ramayana</i> et du <i>Maha-Bahrata</i>,
+au milieu duquel s’épanouit le <i>Bhagavat-Gita</i>
+ou <i>Chant du Bienheureux</i>, cette magnifique
+fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement
+connue et nous n’en possédons
+que ce que les Brahmanes ont bien voulu nous
+en livrer.</p>
+
+<p>Elle soulève une foule de questions extrêmement
+complexes dont bien peu ont été jusqu’ici
+résolues. Ajoutons que la traduction des textes
+sanscrits, surtout des plus anciens, est encore
+fort incertaine. Selon Roth, le véritable fondateur
+de l’exégèse védique, « le traducteur qui
+rendra le <i>Véda</i> intelligible et lisible, <i lang="la" xml:lang="la">mutatis
+mutandis</i>, comme Homère l’est devenu depuis
+les travaux de Voss, est encore à venir et l’on
+ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle
+prochain ».</p>
+
+<p>Pour se faire une idée de l’incertitude de ces
+traductions, il suffit de voir à titre d’exemple,
+à la fin du troisième volume de la <i>Religion
+Védique</i> d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste
+français, les discussions qui s’élèvent entre les
+indianistes les plus célèbres, tels que Grassmann,
+Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet
+de l’interprétation de presque tous les mots
+essentiels de l’hymne I-123, à l’Aurore. « Elle
+étale, comme le dit Bergaigne, les misères de
+l’interprétation actuelle du <i>Rig-Véda</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda</i>, par
+<span class="sc">A. Bergaigne</span>, t. III, p. 283 et suiv.</p>
+</div>
+<p>Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre
+quelques-uns des problèmes que soulèvent
+l’antiquité hindoue ; mais leurs travaux, très
+intéressants en ce qui concerne la doctrine,
+sont extrêmement faibles au point de vue de la
+critique ; et il est impossible de les suivre sur un
+terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses
+invérifiables. La vérité c’est que, quand il s’agit
+de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude
+chronologique. Pour prendre un minimum,
+sans doute très inférieur à la réalité, en laissant
+derrière nous une marge peut-être immense de
+siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois
+ou quatre mille ans l’épanouissement des Brahmanas ;
+nous constatons ainsi qu’existait à cette
+époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose
+religion panthéiste et agnostique, qui plus
+tard devint ésotérique ; et c’est tout ce qui,
+pour l’instant, nous importe.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Et l’Égypte, dira-t-on, ses monuments et
+ses hiéroglyphes ne sont-ils pas bien plus anciens ?
+Écoutons sur ce point le très érudit
+égyptologue Le Page Renouf<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, une des grandes
+autorités en la matière. Il estime que les monuments
+égyptiens et leurs inscriptions ne peuvent
+servir de bases à des dates certaines ; que les
+calculs fondés sur le lever héliaque des étoiles
+n’est pas probant, attendu que dans les textes
+il est plus vraisemblable qu’il s’agit de leur passage
+que de leur lever. Mais il est convaincu
+que, d’après les calculs les plus modérés, la monarchie
+égyptienne existait déjà plus de 2.000 ans
+avant que l’<i>Exode</i> fût écrit ; or, l’<i>Exode</i> remonte
+probablement à l’an 1310 avant J.-C. ; et la
+date de la grande pyramide ne peut être reportée
+à moins de 3.000 ou 4.000 ans avant notre ère.
+Ces calculs, de même que ceux qui font commencer
+l’ère chinoise 2.697 ans avant J.-C., nous
+ramènent assez curieusement à l’époque assignée
+par les indianistes au développement de la pensée
+védique, développement qui suppose une
+période de gestation et de formation infiniment
+plus reculée. Ils n’impliquent pas du reste que
+la civilisation égyptienne, tout comme la civilisation
+hindoue, ne soit beaucoup plus ancienne.
+Un autre grand égyptologue, Léonard Horner,
+de 1851 à 1854, fit creuser dans la vallée du Nil,
+en divers endroits, quatre-vingt-quinze puits.
+On constate que la hauteur que le Nil ajoute
+chaque siècle à son lit d’alluvions est de 5 pouces,
+hauteur qui doit être moindre pour les couches
+inférieures, à cause de la pression ; or, jusqu’aux
+profondeurs de 75 pieds, on trouva des sculptures
+de granit, des figures humaines et animales,
+des mosaïques, des vases, des fragments de
+briques et de poteries (celles-ci aux grandes
+profondeurs). Comme il y a 12 pouces dans un
+pied, cela nous reporte à plus de 17.000 ou
+18.000 ans. A une profondeur de 33 pieds 6 pouces
+on exhuma une tablette avec des inscriptions
+qui, d’après un calcul facile, avait par conséquent
+près de 8.000 ans. L’hypothèse de puits
+ou citernes, sur lesquels on serait tombé par
+hasard, doit être écartée, car le même fait s’est
+vérifié partout. Ces constatations, pour le dire
+en passant, donnent une fois de plus raison aux
+traditions occultistes, touchant l’antiquité de
+la civilisation humaine. Cette antiquité prodigieuse
+est en outre confirmée par les observations
+sidérales des anciens. Il existe par exemple un
+catalogue d’étoiles qu’on appelle le catalogue
+de Souryo-Shiddhanto ; or, les différences de
+position de huit de ces étoiles fixes, prises au
+hasard, démontrent que les observations de
+Souryo remontent à plus de 58.000 ans.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <span class="sc">P. Le Page Renouf</span>, <i lang="en" xml:lang="en">Lectures on the Origin and Growth
+of Religion as illustrated by the Religion of Ancient Egypt</i>.</p>
+</div>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière
+directe de la sagesse légendaire que nous léguèrent
+des peuples plus anciens, notamment
+les probables Atlantes ? Dans l’état présent
+de notre science, et sans tenir compte des traditions
+occultistes, il n’est pas encore possible
+de répondre.</p>
+
+<p>Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près
+complètement l’Égypte antique. On ne la connaissait
+que par des ouï-dire et des légendes
+plus ou moins fantaisistes recueillies par des
+historiens tard venus et surtout par les divagations
+des philosophes et des théurgistes de
+l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820,
+que Jean-François Champollion, grâce au triple
+texte de la célèbre pierre hiéroglyphique de
+Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse
+qui couvre tous les monuments, tous les tombeaux
+et presque tous les objets de la terre des
+Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte
+fut longue et pénible ; et ce n’est guère
+que quarante ans plus tard que l’un des plus
+illustres successeurs de Champollion, de Rougé,
+put dire qu’il n’y avait plus de texte égyptien
+qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra
+des documents sans nombre, et on acquit,
+quant au sens matériel de la plupart des inscriptions,
+une certitude presque définitive.</p>
+
+<p>Néanmoins, il paraît de plus en plus probable
+que sous le sens littéral des inscriptions religieuses,
+s’en cache un autre qu’on ne peut
+pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence
+du flottement de bien des mots, aboutissent
+forcément les égyptologues les plus
+objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils
+ajoutent aussitôt que rien ne la confirme formellement.
+Il est donc extrêmement vraisemblable
+que sous la religion officielle enseignée
+aux profanes, il y en avait une autre réservée
+aux prêtres et aux initiés ; et l’hypothèse à
+laquelle sont contraints les savants, vient ici
+confirmer une fois de plus les assertions des
+occultistes, notamment celles des néo-platoniciens
+d’Alexandrie, au sujet des mystères
+égyptiens.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité
+desquels il n’y a pas le moindre doute, le
+<i>Livre des Morts</i>, les <i>Livres des hymnes</i>, le <i>Recueil
+des sentences morales</i> de Ptahhoteph, le plus
+ancien livre de la terre, puisqu’il est contemporain
+des Pyramides, et beaucoup d’autres,
+permettent de nous faire une idée très précise
+de la haute morale d’abord et surtout de la
+théosophie fondamentale de l’Égypte, avant
+que cette théosophie ne se corrompît pour donner
+satisfaction au vulgaire et ne se transformât
+en un monstrueux polythéisme, qui du reste
+fut toujours plus apparent que réel.</p>
+
+<p>Or, plus les textes sont anciens, plus leurs
+enseignements se rapprochent de la tradition
+hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou postérieurs
+à ceux-ci, la question est en somme secondaire ;
+ce qui est plus intéressant, c’est le problème de
+l’origine commune, origine unique et immémoriale,
+dont la probabilité s’accroît à chaque
+pas qu’on hasarde dans la préhistoire. Plus on
+remonte dans le temps, plus nettement se révèle
+l’accord sur les points essentiels. Voici, par
+exemple, l’idée que se faisait de Dieu la religion
+égyptienne à ses débuts. Nous en trouverons
+un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue,
+de même que nous aurons l’occasion de confronter
+les deux théogonies, les deux cosmogonies
+et les deux morales qui sont évidemment
+les sources de toutes les théogonies, de toutes
+les cosmogonies et de toutes les morales de
+l’humanité.</p>
+
+<p>Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines,
+il n’y a qu’un seul Dieu, un Dieu unique.
+« Pas d’autre que lui. » — « Il est le seul être
+vivant en substance et en vérité. » — « Tu es
+seul et des millions d’êtres procèdent de toi. » — « Il
+a fait toutes choses et lui seul n’a pas été
+fait. » — « Partout et toujours, il est l’unique
+substance et il est inapprochable. » — « Il est
+l’un de l’un. » — « Il est hier, aujourd’hui et
+demain. » — « Il est Dieu se faisant Dieu, existant
+par lui-même, l’être double, c’est-à-dire,
+s’engendrant lui-même, générateur dès le commencement. »</p>
+
+<p>« Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé,
+que dans la vallée du Nil commença l’hymne
+à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme…
+La croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses
+attributs comme créateur et législateur de
+l’homme qu’il dota d’une âme immortelle,
+voilà les notions primitives, serties comme des
+diamants indestructibles dans les superfétations
+mythologiques accumulées par les siècles
+qui ont passé sur cette antique civilisation<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span class="sc">De Rougé</span>, <i>Annales de la Philosophie chrétienne</i>, t. XX,
+p. 327.</p>
+</div>
+<p>Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition
+de la divinité, la pénétration, la subtilité et
+l’espace métaphysique, le bonheur d’expression,
+la magnificence verbale, le génie, en un mot,
+que nous trouverons dans les définitions hindoues.
+C’est que l’esprit égyptien est plus froid,
+plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste,
+il a une imagination plus concrète, que l’inaccessible
+infini n’enflamme pas comme celle des
+peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas
+de vue que nous ne connaissons pas encore le
+sens secret qui se cache peut-être au fond de
+ces définitions. En tout cas, telles que nous les
+lisons, l’idée est la même et marque une même
+origine, que l’on peut, conformément aux traditions
+ésotériques et en attendant d’autres
+éclaircissements, appeler la pensée Atlantéenne.
+C’est une supposition que vient confirmer du
+reste le fameux passage du <i>Timée</i>, d’après
+lequel, au dire du prêtre égyptien qui parlait
+à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans,
+une colonie Atlantéenne.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième
+des grandes religions, le problème de la filiation
+est plus simple, bien que celui des dates soit
+également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un
+des Zoroastres, le dernier, aurait vécu, selon
+Aristote, au <small>VII</small><sup>e</sup> siècle avant notre ère. Pline
+le fait remonter à dix siècles avant Moïse,
+Hermippe de Smyrne, qui traduisit ses livres
+en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et
+Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon.</p>
+
+<p>La science moderne, comme le constate
+Édouard Schuré d’après les savantes études
+d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter
+et de Harlez, déclare qu’il n’est pas
+possible de fixer la date où vécut le grand
+philosophe iranien, auteur du <i>Zend-Avesta</i>,
+mais la recule en tout cas à 2.500 ans avant
+J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la preuve
+que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples
+avaient résidé dans l’Inde. « Plusieurs des dieux
+zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des réflexions,
+des déflexions des dieux primitifs et
+authentiques des Védas. » Ici il n’y a donc pas
+le moindre doute au sujet de l’antériorité des
+livres hindous ; et en même temps est corroborée
+une fois de plus la fabuleuse antiquité de ces
+livres ou de ces traditions.</p>
+
+<p>Ces observations préliminaires, dont le développement
+exigerait des volumes, suffisent, — et
+c’est ce qui nous intéresse pour l’instant, — à
+établir que l’enseignement qu’on retrouve dans
+la suite des temps au fond de toutes les religions,
+sous forme de mystères, d’initiation, de doctrine
+secrète, remonte, selon les calculs les plus
+timides, à des milliers d’années. Elles suffisent
+en tout cas à écarter la thèse assez puérile de
+ceux qui soutiennent qu’il est relativement
+récent et a subi l’influence des révélations
+judéo-chrétiennes. On ne défend plus sérieusement
+cette thèse ; mais on tourne la difficulté
+en disant : Oui, il y a des vérités de cette religion
+primitive et même des textes ayant date plus
+ou moins certaine, antérieurs à Moïse et à
+Jésus-Christ ; mais qui pourrait faire le départ
+des interpolations successives qui les ont transformés ?</p>
+
+<p>Il existe dans l’Inde, paraît-il, plus de
+1.200 textes des <i>Védas</i> et plus de 350 textes des
+<i>Lois de Manou</i>, sans compter ceux des livres
+sacrés que les Brahmes ne nous ont pas livrés,
+et il est incontestable que dans ces textes ou
+dans les enseignements qu’ils reproduisent, se
+trouvent d’évidentes interpolations. Il ne faut
+jamais perdre de vue que la religion orientale
+que nous appelons vulgairement et fort improprement
+le Bouddhisme, se divise en trois
+grandes périodes qui correspondent assez exactement
+aux trois périodes qu’on pourrait marquer
+dans le christianisme, à savoir le Védisme
+ou la religion primitive, que les Brahmanes
+commentèrent, compliquèrent et corrompirent
+enfin à leur profit et qui devint le Brahmanisme
+contre lequel se révolta et que réforma au
+<small>V</small><sup>e</sup> siècle avant J.-C. Siddharta Gautama Bouddha
+ou Çakya-Mouni.</p>
+
+<p>Les indianistes, grâce surtout aux repères
+historiques que leur donne l’institution des
+castes, les changements de langue et de mètre,
+ont appris à démêler assez facilement, dans les
+textes suspects, ces trois courants ; et sous la
+luxuriance et l’enchevêtrement des interpolations,
+apparaissent toujours les grandes lignes
+et les vérités essentielles qui nous importent
+seules.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch2">L’INDE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Voyons d’abord l’idée qu’en même temps
+que les Égyptiens, et beaucoup plus probablement
+avant eux, se faisaient de la divinité ces
+ancêtres dont les traditions ont au moins 5.000
+ou 6.000 ans et qui eux-mêmes tenaient ces
+traditions de peuples aujourd’hui disparus,
+dont la dernière trace dans la mémoire des
+hommes, selon le <i>Timée</i> et le <i>Critias</i> de Platon,
+remonte à cent vingt siècles.</p>
+
+<p>Je fais grâce au lecteur de l’inextricable
+nomenclature de la mythologie orientale, de
+la pullulation des dieux anthropomorphes que
+les prêtres de l’Inde, comme ceux de l’Égypte,
+de la Perse et de tous les temps et de tous les
+pays, furent forcés de créer pour répondre aux
+exigences de l’idolâtrie populaire. Je lui épargne
+également l’ostentation d’une érudition facile
+et prodigue de noms imprononçables, pour en
+venir directement et m’en tenir uniquement
+à la notion essentielle de la cause première, telle
+qu’on la trouve aux sources les plus reculées,
+et qui, peu à peu, si elle ne fut pas cachée au
+vulgaire ne fut plus comprise par lui, et devint
+le grand secret de l’élite des prêtres et des
+initiés.</p>
+
+<p>Écoutons tout de suite le <i>Rig-Véda</i>, le plus
+authentique écho des plus immémoriales traditions,
+quand il aborde la question formidable :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y
+avait ni l’atmosphère, ni le ciel au-dessus.
+Qu’est-ce qui se meut ? En quel sens ? Sous la
+garde de qui ? Y avait-il des eaux et le profond
+abîme ?</p>
+
+<p>« Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le
+jour n’était pas séparé de la nuit. Seul, l’Un
+respirait, sans souffle étranger, de lui-même ;
+et il n’y avait rien d’autre que lui.</p>
+
+<p>« Alors s’éveilla en lui pour la première fois
+le désir ; ce fut le premier germe de l’esprit.
+Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans le
+Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence,
+en leur cœur…</p>
+
+<p>« Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit,
+d’où vint la création, et si les dieux ne sont nés
+qu’après elle ? Qui sait d’où elle est venue ?</p>
+
+<p>« D’où cette création est venue, si elle est
+créée ou non créée, celui dont l’œil veille sur elle
+du plus haut ciel, celui-là seul le sait, et encore
+le sait-il ?<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Rig</i>, X, 129.</p>
+</div>
+<p>Est-il possible de trouver dans les annales
+humaines, paroles plus grandioses, plus chargées
+d’angoisse solennelle et qui rendent un son
+plus auguste, plus sacré et plus redoutable ?
+Est-il possible de trouver à la base de tout,
+aveu d’ignorance plus total et plus irréductible ;
+et du fond de notre agnosticisme que des milliers
+d’années ont agrandi, pourrions-nous en
+élargir l’horizon ? D’emblée il dépasse tout et
+va plus loin que nous n’oserons jamais aller de
+peur de désespérer, puisqu’il ne craint pas de
+se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a
+fait, sait s’il a créé ou non et doute s’il a pris
+conscience de lui-même…</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Écoutons ensuite le <i>Sama-Véda</i> confirmer et
+développer ce magnifique aveu d’ignorance :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si tu dis : Je connais parfaitement l’Être
+suprême, tu te trompes ; qui pourrait dénombrer
+ses attributs ? Si tu dis : Je pense le connaître,
+non que je croie le connaître parfaitement ni ne
+pas le connaître du tout, mais je le connais
+partiellement ; car celui qui connaît toutes les
+manifestations des dieux qui procèdent de lui,
+connaît l’Être suprême, si tu dis cela tu te
+trompes, <i>ce n’est pas le connaître que de ne pas
+l’ignorer entièrement</i>.</p>
+
+<p>« Celui, au contraire, qui croit ne pas le connaître,
+c’est celui qui le connaît ; et celui qui croit
+le connaître, c’est celui qui ne le connaît pas.
+Il est regardé comme incompréhensible par ceux
+qui le connaissent le plus et connu parfaitement
+par ceux qui l’ignorent entièrement. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>A cet agnosticisme fondamental, l’<i>Yadjour-Véda</i>
+vient ajouter son panthéisme total :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le sage fixe ses regards sur cet être mystérieux
+dans lequel existe perpétuellement
+l’univers qui n’a pas d’autre base que Lui. En
+Lui ce monde est enfermé, c’est de Lui que ce
+monde est sorti. Il est enlacé et tissu dans toutes
+les créatures sous les diverses formes de l’existence.</p>
+
+<p>« Cet être unique, que rien ne peut atteindre,
+est plus rapide que la pensée ; <i>et les dieux eux-mêmes
+ne peuvent comprendre ce moteur suprême
+qui les a tous devancés</i>. Il est loin et près
+de toutes choses. Il remplit cet univers entier
+et le dépasse encore infiniment.</p>
+
+<p>« Quand l’homme sait voir tous les êtres dans
+ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit dans tous
+les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que ce soit.</p>
+
+<p>« Ils sont tombés dans une nuit bien profonde
+ceux qui ne croient pas à l’identité des êtres ;
+ils sont tombés dans une nuit bien plus profonde
+encore ceux qui ne croient qu’à leur
+identité.</p>
+
+<p>« Il gagne d’être immortel celui qui croit
+à l’identité éternelle des êtres.</p>
+
+<p>« Tous les êtres sont dans ce Suprême Esprit,
+et ce Suprême Esprit est dans tous les êtres.</p>
+
+<p>« Les êtres lui apparaissent tels qu’ils furent
+de toute éternité, toujours semblables à eux-mêmes. »</p>
+</blockquote>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet
+immense aveu d’ignorance, de peupler ce néant
+abyssal où l’homme ne pouvait respirer et
+cherchèrent à définir cet être suprême qu’une
+tradition plus préhistorique qu’eux-mêmes
+n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle
+plus passionnant que cette lutte de nos
+pères d’il y a soixante ou cent siècles contre
+l’Inconnaissable ; et, pour en donner une idée,
+je leur emprunte leur propre voix en ne reproduisant
+que les termes presque désespérés dont
+ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus
+anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire
+sans se laisser effrayer par l’incohérence des
+images qui est, comme le remarque Bergaigne,
+le pain quotidien de la poésie védique.</p>
+
+<p>Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand
+tout existant par lui-même, incognoscible et
+cause sans cause de toutes les causes. Il est
+l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu.
+Il est tout et dans tout, l’âme éternelle de tous
+les êtres, que nul ne peut comprendre. Il est la
+réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles
+et morales de l’universalité des êtres.
+Il est l’unique, le germe primordial, non révélé
+de tout, la profondeur inconnue, la substance
+incréée de l’inconnu. « Non, non, est son Nom »,
+et tout oscille perpétuellement entre « Tout est,
+rien n’est. » « La mer seule connaît la profondeur
+de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace,
+Dieu seul peut connaître Dieu. » Il est le
+contenant inconnu de tout ; il est le non-être
+parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui
+n’est rien tout en étant tout. « Celui qui est
+et qui pourtant n’est pas, cause éternelle qui
+n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable,
+qu’aucune créature ne peut comprendre », dit
+Manou. Il n’est pas quelque chose, il n’est pas
+un être connu ou visible et l’on ne peut lui
+appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu.
+Il est le caché des cachés, il est « Cela », le
+principe passif et latent. Le monde est son
+nom, son image ; mais son existence première
+qui contient tout en soi est seule réellement
+existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il
+retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un
+avec lui, car ils ne sont que par sa volonté ;
+volonté éternelle et innée en toutes choses.
+Cette volonté se révèle dans ce que nous appelons
+la création, la conservation et la destruction
+de l’univers ; mais il n’y a pas de création
+à proprement parler, car tout existant en lui
+depuis toujours, la création n’est qu’une émanation
+de ce qui était en lui. Cette émanation
+rend simplement visible à nos yeux ce qui ne
+l’était pas. De même, il n’y a pas de destruction,
+celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce
+qui avait été exhalé ; et cette inhalation ne fait
+à son tour que rendre invisible ce qui avait été
+vu ; car tout est indestructible, puisque tout
+n’est que la substance de l’Être suprême qui lui-même
+n’a ni commencement ni fin, dans l’espace
+et le temps.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Avoir sondé aussi profondément et sur une
+telle étendue, dès ce que notre ignorance appelle
+les origines, le mystère infini de la cause première
+inconnaissable, suppose évidemment une
+civilisation, une accumulation de pensées, de
+méditations, une expérience, une contemplation
+et une pénétration de l’univers qui sont bien
+faites pour nous émerveiller et nous humilier.
+Nous regagnons à peine les sommets d’où descendirent
+ces idées où panthéisme et monothéisme
+se confondent et ne forment plus qu’un
+dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait
+si nous les aurions regagnés sans leur aide ?
+Il y a moins d’un siècle, nous ignorions encore
+ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur
+originales ; mais elles s’étaient infiltrées
+partout, elles flottaient en débris sur les eaux
+souterraines de toutes les religions, et d’abord
+sur celles de la religion officielle de l’Égypte où
+le « Noun » est aussi inconnaissable que le « Cela »
+hindou, et où, selon la tradition occultiste,
+comme révélation suprême, à la fin de la dernière
+initiation, on jetait en courant, dans l’oreille
+de l’adepte, ces mots terribles : « Osiris est un
+dieu noir ! » c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut
+pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais !…
+Elles flottaient également sous la Bible, sinon
+sous celle de la Vulgate où elles deviennent
+méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants
+comme Fabre d’Olivet qui lui ont,
+ou croient lui avoir restitué son sens véritable.
+Elles flottaient aussi sous les mystères de la
+Grèce qui n’étaient qu’une réplique déformée
+et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient
+encore, et plus près de la surface, sous les doctrines
+des Esséniens qui, au dire de Pline, vécurent
+le long des rives de la Mer Morte pendant des
+milliers de siècles. « <i lang="la" xml:lang="la">Per sæculorum millia</i> » ce
+qui est évidemment exagéré. Elles flottaient
+dans la Kabbale, tradition des anciens initiés
+juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale
+que Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui,
+transmise de bouche en bouche, fut écrite par
+les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient
+sous les enseignements et les rêves extraordinaires
+des Gnostiques, héritiers probables des
+introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens
+et sous le christianisme primitif,
+comme dans les ténèbres où se perdaient les
+malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des
+textes de plus en plus mutilés et corrompus
+et des lueurs de plus en plus incertaines et
+dangereuses.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Voilà donc une grande vérité, la première
+de toutes, la vérité radicale, à laquelle nous
+sommes revenus : le caractère inconnaissable
+de la cause sans cause de toutes les causes.
+Mais cette cause ou ce Dieu, nous l’aurions
+toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était
+manifesté. Il fallait bien le faire sortir de son
+inactivité qui pour nous équivalait au néant,
+attendu que l’univers paraît avoir une existence
+et que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée
+de l’enchevêtrement des lianes théogoniques
+et théologiques qui bientôt l’envahirent de
+toutes parts, la cause première, ou plutôt la
+cause éternelle, — car n’ayant pas de commencement,
+elle ne peut être première ni seconde, — n’a
+jamais rien créé. Il n’y a pas eu de création
+vu que, de toute éternité tout existe en cette
+cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais
+plus réelle que s’ils la voyaient, puisque nos yeux
+ne sont faits que pour voir l’illusion. Au point de
+vue de cette illusion, ce tout, qui existe toujours,
+apparaît ou disparaît selon un rythme éternel
+que scandent le sommeil et le réveil de la cause
+éternelle. « C’est ainsi, disent les <i>Lois de Manou</i>,
+que par un réveil et par un repos alternatifs,
+l’Être immuable fait revivre et mourir éternellement
+tout cet assemblage de créatures mobiles
+et immobiles<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. » Il s’exhale ou il expire et l’esprit
+descend dans la matière qui n’est qu’une
+forme visible de l’esprit, et les mondes innombrables
+naissent, se multiplient et évoluent
+dans l’univers. Il s’inhale ou il aspire ; la matière
+rentre dans l’esprit qui n’est qu’une
+forme invisible de la matière, les mondes disparaissent,
+sans périr, et réintègrent la cause
+éternelle, pour en ressortir au réveil de Brahma,
+c’est-à-dire des milliards d’années après, pour
+y rentrer encore, au retour du sommeil, des
+milliards d’années plus tard ; et il en fut et il
+en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans
+toute éternité, sans commencement, sans arrêt
+et sans fin.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Lois de Manou</i>, I, 57.</p>
+</div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>C’est encore un immense aveu d’ignorance ;
+et ce nouvel aveu, si haut qu’on remonte, le
+plus ancien de tous, est aussi le plus profond,
+le plus complet et le plus grandiose. Cette
+explication de l’incompréhensible univers, qui
+n’explique rien parce qu’on n’explique pas
+l’inexplicable, est plus admissible que toutes
+celles que nous pourrions donner et peut-être
+la seule que nous puissions accepter sans nous
+heurter à chaque pas aux objections insurmontables
+et aux questions sans réponse de
+notre raison.</p>
+
+<p>Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine
+des deux religions-mères. En Égypte,
+même dans l’Égypte superficielle et exotérique
+que nous connaissons seule, et sans tenir compte
+du sens secret qu’ont probablement les hiéroglyphes,
+il prend une forme analogue. Il n’y
+a pas non plus création proprement dite, mais
+extériorisation d’un principe spirituel éternel
+et latent. Tout être et toute chose existent
+de toute éternité dans le « Noun », et y retournent
+après la mort. Le « Noun » est « l’abîme » de la
+Genèse ; un esprit divin indéfini y flotte, portant
+en lui la somme des existences futures, d’où
+son nom de « Toum », qui signifie à la fois Néant
+et Totalité. Quand « Toum » voulut fonder dans
+son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi
+ce qui était dans le Noun, hors du Noun et des
+choses inertes, et le soleil « Râ » exista, la Lumière
+fut. Mais il n’y avait pas trois dieux,
+l’abîme, l’esprit dans l’abîme, la lumière hors de
+l’abîme. Toum, extériorisé par la force de son
+désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser
+d’être Toum, sans cesser d’être Noun. Il dit
+de lui-même : « Je suis Toum, celui qui existait
+seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se
+crée lui-même, c’est-à-dire le Noun, père des
+dieux. » Il est la somme des existences des êtres.
+Et pour exprimer cette idée que le démiurge
+a tout créé de son propre fonds, le célèbre
+papyrus de Leyde explique : « Il n’existait pas
+d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui,
+quand il a dit ses formes, il n’existait pas de mère
+pour lui qui lui ait fait son nom (en Égypte nommer
+équivalait à créer), point de père pour lui
+qui l’ait émis en disant : « C’est moi qui t’ai créé<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cf. <span class="sc">A. Moret</span>, <i>Les Mystères égyptiens</i>, p. 110 et suiv., et
+<span class="sc">Pierret</span>, <i>Études égyptologiques</i>, p. 414.</p>
+</div>
+<p>Pour créer, le dieu égyptien <i>pense</i> d’abord,
+puis <i>parle</i> le monde. (C’est déjà le Verbe, le
+fameux Logos des philosophes alexandrins que
+nous retrouverons plus tard.) Son intelligence
+suprême prend le nom de Phtah, son cœur,
+c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus,
+et le Verbe, instrument de la création, c’est
+Thot. Nous avons ainsi : Phtah-Horus-Thot,
+démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum.
+Par la suite, comme dans les religions védique,
+perse et chaldéenne, le dieu suprême et inconnaissable
+est peu à peu relégué dans l’oubli,
+et l’on ne parle plus que de ses émanations
+innombrables dont les noms varient de siècle à
+siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi
+que dans le « Livre des Morts », Osiris qui devient
+le dieu le plus connu de l’Égypte dit qu’il est
+Toum.</p>
+
+<p>Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est
+qu’une adaptation du Védisme au caractère
+Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur
+tout puissant qui pouvait faire le monde comme
+il le voulait ; il est soumis aux lois inflexibles
+de la cause première inconnue qu’il est peut-être
+lui-même. En Chaldée, carrefour où se
+rencontrent les religions de l’Inde, de l’Égypte
+et de la Perse, c’est encore la substance existant
+par elle-même, incréée, qui donne naissance
+à tout, ne créant pas parce que tout existe en
+elle, mais se manifestant périodiquement en
+reflétant son image dans le monde visible à nos
+yeux. Dans la Kabbale, dernier écho et contre-épreuve
+des enseignements ésotériques de la
+Chaldée et de l’Égypte, nous retrouvons le même
+aveu : l’esprit incréé, éternel, incognoscible,
+incompris dans sa pure essence, contient en soi
+le principe de tout ce qui existe et ne se manifeste
+et ne se rend visible à l’homme que par ses
+émanations.</p>
+
+<p>Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus
+dans sa traduction restreinte, superficielle et
+empirique, mais dans une version qui aille au
+fond du sens intime, essentiel et radical des mots
+hébreux, telle que celle que tenta Fabre d’Olivet,
+nous trouvons, au premier verset de la Genèse :
+« Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant
+tout, Il, Elohim, Lui-les-dieux, l’Être étant,
+créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose de
+rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer
+du principe à l’essence, l’ipséité-des-cieux et
+l’ipséité-de-la-terre ».</p>
+
+<p>« Et la terre existait, puissance contingente
+d’être, dans une puissance d’être ; et l’obscurité
+(force compressive et durcissante) était sur la
+face de l’abîme (puissance universelle et contingente
+d’être) ; et le souffle de Lui-les-dieux
+(force expansive et dilatante) était générativement
+mouvant sur la face des eaux (passivité
+universelle)<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <span class="sc">Fabre d’Olivet</span>, <i>La Langue hébraïque restituée</i>, t. II,
+p. 25-27.</p>
+</div>
+<p>N’est-il pas curieux de constater que cette
+traduction littérale nous ramène bien près de
+l’Inde, de l’idée du principe inconnu ; et plus
+près encore de la création hindoue : passage
+du principe à l’essence, expansion de l’être des
+êtres qui contient tout, et de l’extériorisation,
+à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance
+durant son sommeil ? Or, rappelons-nous qu’en
+1875, Max Muller écrivait « Qu’il y a cinquante
+ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût traduire
+une ligne du Véda ». Il faut donc croire,
+malgré l’affirmation du grand Orientaliste, ou
+que Fabre d’Olivet était capable de le traduire,
+ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions
+de la Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que
+par la très incomplète et très infidèle <i>Kabbala
+Denudata</i> de Rosenroth, ou enfin que le texte
+hébreu, s’il dit réellement ce qu’il lui fait
+dire, comme tout semble le prouver, reproduit
+étrangement les principes hindous, car sa traduction,
+fruit de longs travaux antérieurs,
+parut en 1815, c’est-à-dire dix ou vingt ans avant
+qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes
+égyptiens.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Est-il possible aujourd’hui, avec tout ce que
+nous croyons savoir, ou plutôt avec tout ce que
+nous savons enfin que nous ne savons pas, de
+donner de la divinité une idée plus vaste, plus
+profondément négative que celle qu’en donnèrent
+ces religions des débuts de l’humanité ;
+et qui réponde mieux à l’immense ignorance
+sans espoir où nous nous débattrons toujours au
+sujet de la cause première ; et ne nous trouvons-nous
+pas ici à d’énormes hauteurs au-dessus
+des dieux plus ou moins anthropomorphes
+qui succédèrent à l’inconnaissable suprême
+de la religion qui fut la mère méconnue de toutes
+les autres ? N’est-ce pas à son énigme sans nom
+que nous revenons enfin, après avoir erré si
+longtemps, perdu tant de siècles et tant de forces,
+commis tant d’erreurs et de crimes à la chercher
+où elle n’était pas, loin des cimes primitives
+sur lesquelles elle nous attendait depuis des
+milliers et des milliers d’années ?</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Mais il fallait orner et peupler cet aveu
+d’ignorance, meubler ce néant sans bornes,
+animer cette abstraction qui dépasse les limites
+de l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient
+se contenter. C’est à quoi s’évertuèrent
+toutes les religions, à commencer par celle qui
+d’abord l’avait osé faire.</p>
+
+<p>J’écarte une fois de plus les broussailles des
+théogonies, simples à leur origine, mais bientôt
+inextricables, pour m’en tenir aux grandes
+lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons
+déjà vu, la cause inconnue, à un moment donné,
+pris dans l’infini des temps, recommençant ce
+qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble,
+s’objective, se reflète dans la passivité
+universelle, et devient, jusqu’au prochain sommeil,
+notre univers visible. De cette cause inconnue,
+existant par elle-même, qui se divise
+en deux parties pour rendre visible ce qui était
+latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le
+père, Nari, la mère universelle, dont naît à son
+tour Viradj, le fils, l’univers. Cette triade primitive
+prenant ensuite une forme plus anthropomorphe,
+devient Brahma, le créateur, Vichnou,
+le conservateur, et Siva, le destructeur
+et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum,
+Râ, puis Phtah, Horus, Thot, qui deviennent
+ensuite Osiris, Isis et Horus.</p>
+
+<p>A la suite de ces premières subdivisions de
+la cause inconnue, se précipite, à flots pressés,
+dans les panthéons primitifs, la foule des dieux
+qui ne sont que des émanations intermittentes,
+des délégations transitoires, des bourgeons
+éphémères de la cause première, des personnifications
+de plus en plus humaines de ses manifestations,
+de ses volontés, de ses attributs ou
+de ses facultés. Nous n’avons pas à les étudier
+ici, mais il est intéressant de marquer au passage
+les vérités profondes que rencontrent
+presque toujours ces cosmogonies et ces théogonies
+immémoriales et qui sont peu à peu
+confirmées par la science. Est-ce le seul hasard
+qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât
+du chaos, se formât et se couvrît de vie,
+exactement dans l’ordre qu’elles indiquent ?
+Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air,
+l’air en se transformant engendre la lumière ;
+l’air et la lumière qui engendrent la chaleur produisent
+l’eau ; et celle-ci est la matrice de tous
+les êtres vivants. « Lorsque ce monde fut sorti
+de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ Purana, contemporain
+du Véda selon les Hindous, les principes
+élémentaires subtils produisirent la semence
+végétale qui anima d’abord les plantes.
+Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques
+qui naquirent de la boue des eaux ; puis,
+par une série de formes et d’animaux différents,
+arriva jusqu’à l’homme. » — « Ils passèrent
+successivement par les végétaux, les vers, les
+insectes, les serpents, les tortues, les bestiaux
+et les animaux sauvages, tel est le degré inférieur »,
+dit encore Manou, qui ajoute : « Les
+êtres acquièrent les qualités de ceux qui les
+précèdent, de telle sorte que plus un être est
+éloigné dans la série, plus il a de qualités<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Lois de Manou</i>, I, 20.</p>
+</div>
+<p>N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne,
+confirmée par la géologie et prévue il y a au
+moins 6.000 ans ? D’autre part, n’est-ce pas
+à la théorie de l’« Akasha », que nous nommons
+plus grossièrement l’éther, source unique de
+tous les corps, que revient notre physique<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> ?
+Ces exemples, que l’on pourrait multiplier à
+l’infini, ne sont-ils pas troublants ? D’où venaient
+à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit
+et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables,
+ces intuitions extraordinaires, ces connaissances
+et ces certitudes que nous reconquerrons
+à peine ; et s’ils ont vu juste sur ces
+points que nous pouvons par hasard contrôler,
+n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils n’ont
+pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien
+d’autres questions où ils sont aussi affirmatifs
+et qui jusqu’ici ont échappé à notre vérification ?
+Il est certain que pour en arriver où ils
+étaient, ils devaient avoir derrière eux un
+trésor de traditions, d’observations, d’expériences,
+de sagesse, en un mot, dont nous nous
+formons difficilement une idée ; mais à laquelle,
+en attendant mieux, nous devrions faire confiance
+un peu plus que nous ne le faisons, et dont
+nous pourrions tirer profit pour apaiser nos
+craintes, apprendre à connaître et à rassurer
+notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient
+l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante,
+la lumière visible par exemple, se propage d’une manière
+indépendante à travers l’espace vide <i>absolu</i>. Mais outre que
+ces théories semblent encore discutables, il convient de faire
+remarquer que l’éther scientifique auquel, jusqu’à Einstein,
+étaient forcés de recourir nos savants modernes, n’est pas
+exactement l’Akasha hindou, beaucoup plus subtil et plus
+immatériel, une sorte d’élément spirituel ou d’énergie divine,
+l’espace incréé, impérissable, infini.</p>
+</div>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Nous venons de voir que les religions primitives
+et celles qui en dérivent s’accordent sur
+le caractère éternellement inconnaissable de
+la cause première ; et que leurs explications
+au sujet du passage du non-être à l’être, du
+passif à l’actif, du dédoublement générateur
+de la triade, sont à peu près les mêmes.</p>
+
+<p>Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine
+et répand son ombre sur tout le problème
+religieux. Les religions-mères, ou plutôt la
+religion-mère, enseigne que la cause des causes
+est inconnaissable, qu’il est impossible de la
+définir, de la comprendre, de l’imaginer ; qu’elle
+est « Cela » et rien de plus, le non-être, tout
+en étant l’être par excellence, éternel, infini,
+occupant tout le temps, tout l’espace qu’il est
+lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni
+attributs particuliers, puisqu’il les a tous. Or,
+de cet inconditionné, de cet absolu de l’absolu,
+dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins
+ce qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable
+et de l’incognoscible, elle fait sortir
+des émanations qui deviennent aussitôt des
+dieux parfaitement connus, parfaitement définis,
+agissant très nettement dans leurs sphères
+respectives, manifestant une puissance et une
+volonté personnelles, promulguant des lois et
+tout un code de morale auxquels il est enjoint
+à l’homme de se soumettre. Comment des êtres
+aussi complètement connus peuvent-ils sortir
+d’un être essentiellement inconnu ? Comment
+le tout étant inconnaissable, une partie de ce
+tout devient-elle subitement familière ? Dans
+cet inconcevable sans limites, seul admissible,
+car c’est à lui que nous ramène la science, où est
+le point d’où sortent les dieux qui nous sont
+imposés ? Où se trouvent le lien et le rapport ?
+Où est le lieu et le moment où s’opère l’incompréhensible
+miracle de la transubstantiation
+de l’incognoscible ? Où est la transition qui
+légitime ce formidable passage d’insondables
+ténèbres, non seulement au possible ou au
+probable, mais au connu décrit jusqu’en ses
+moindres détails ?</p>
+
+<p>Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et
+à sa suite toutes les autres qui ne sont que ses
+filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement
+bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense
+et volontairement aveugle dans l’abîme de l’illogisme ?
+N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas
+osé tirer toutes les conséquences de son redoutable
+aveu ; et ces conséquences, ne les aurait-elle
+pas déduites ailleurs, et précisément dans
+les enseignements secrets dont nous cherchons
+encore vainement les traces et dont la révélation
+rendait à jamais muets les grands initiés ?</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>C’est un soupçon qui revient plus d’une fois
+quand on approfondit ces religions, et qui expliquerait
+ce cri effrayant de la tradition occultiste,
+que nous avons déjà noté : « Osiris est un
+dieu noir ! » Le grand, le suprême secret serait-il
+un agnosticisme total ? Sans parler des enseignements
+ésotériques que nous ne connaissons
+pas, n’est-ce pas un aveu presque public que ce
+mot de « Maya », le plus mystérieux de l’Inde,
+qui veut dire que tout, l’univers et les dieux
+mêmes qui le créent, le maintiennent et le
+dirigent, n’est qu’illusion de l’ignorance, et que
+l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels ?</p>
+
+<p>Mais quelle religion pouvait déclarer à ses
+fidèles : « Nous ne savons rien ; nous constatons
+simplement que cet univers existe ou du moins
+semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même,
+est-il dieu lui-même ou n’est-il que l’effet
+d’une cause plus reculée ? Et derrière cette
+cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une
+autre encore plus reculée, et ainsi indéfiniment,
+jusqu’à la folie, car si Dieu est, qui a fait Dieu ?</p>
+
+<p>« Qu’il soit cause ou effet, il importe assez
+peu à notre ignorance qui en tout cas demeure
+irréductible et dont les ténèbres sont simplement
+déplacées. De très anciennes traditions
+nous disent qu’il est plutôt la manifestation
+d’une cause plus inconcevable que lui. Nous
+acceptons cette tradition, plus inexplicable peut-être
+que l’énigme telle qu’elle s’offre à nos yeux,
+mais qui semble rendre compte de ce qui y
+paraît transitoire ou périssable et y substitue
+un fond éternel, immuable et purement spirituel.
+Ignorant tout de cette cause, nous devons
+nous borner à constater certaines habitudes,
+certains équilibres, certaines lois qui paraissent
+être ses volontés. Nous en faisons provisoirement
+des dieux. Mais ces dieux ne sont que des
+personnifications peut-être justes, peut-être illusoires,
+peut-être erronées, de ce que nous
+croyons avoir observé. Il est possible que
+d’autres observations plus exactes les détrônent.
+Il est possible qu’on s’aperçoive un jour que
+la cause inconnue, un peu mieux connue en
+quelque partie, voulait autre chose que ce que
+nous avions cru. Nous changerons alors les
+noms, les volontés, les lois de nos dieux.
+Mais en attendant, ceux que nous vous offrons
+sont nés d’observations et d’expériences si
+sages et si anciennes qu’il n’en est pas jusqu’à
+présent qui les surpassent. »</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>S’il lui était impossible de parler ainsi à ses
+fidèles qui ne l’auraient pas comprise, elle pouvait
+révéler le secret aux derniers initiés que de
+longues épreuves avaient préparés et dont une
+sélection inhumainement rigoureuse attestait
+l’intelligence. Elle avouait donc tout à quelques-uns
+d’entre eux. Elle leur disait probablement :
+« En leur offrant nos dieux, nous n’avons pas
+voulu tromper les hommes. Si nous leur avions
+confessé que Dieu est inconnu et inconcevable,
+qu’on ne peut dire ce qu’il est, ce qu’il veut ;
+qu’il n’a ni forme, ni substance, ni résidence, ni
+commencement, ni fin, qu’il est partout et nulle
+part, qu’il n’est rien à force d’être tout, ils en
+auraient conclu qu’il n’existe point, qu’il n’y
+a ni lois ni devoirs et que l’univers est un
+immense abîme où chacun doit se hâter de faire
+ce qu’il lui plaît. Or, si nous ne savons rien,
+nous savons cependant que cela n’est pas, que
+cela ne peut pas être. Nous savons en tout cas
+que la cause des causes n’est pas matérielle,
+comme ils l’entendraient, car toute matière
+semble périssable, et elle ne pourra pas périr.
+Pour nous, cette cause inconnue est réellement
+notre Dieu, parce que notre intelligence est
+capable de la voir sur une étendue que notre
+imagination infirme peut seule limiter. Nous
+savons, avec une certitude que rien ne saurait
+ébranler, que cette cause, ou la cause de cette
+cause, et ainsi indéfiniment, doit exister, bien
+que nous sachions que nous ne pourrons jamais
+la connaître ni la comprendre. Mais fort peu
+d’hommes sont capables de se convaincre de
+l’existence d’une chose qu’ils ne pourront jamais
+voir, toucher, sentir, entendre, connaître ni
+comprendre ; c’est pourquoi, au lieu du néant
+qu’ils croiraient que nous leur proposons si
+nous leur disions à quel point nous ignorons
+tout, nous leur offrons comme guides, certaines
+apparences de volonté que nous avons cru
+discerner dans les ténèbres de la durée et de
+l’espace… »</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Cet aveu d’ignorance totale quant à la cause
+première, quant à l’essence du dieu des dieux,
+nous le trouvons également à la racine de la
+religion égyptienne. Mais il est fort possible
+qu’ayant été perdu de vue, — car les hommes
+n’aiment pas à s’attarder dans une ignorance
+sans espoir, — il ait été nécessaire de le refaire
+aux initiés, de le préciser, d’y insister, d’en
+développer les conséquences ; et qu’ainsi révélé
+dans toute son étendue, il soit devenu le fondement
+de la doctrine secrète. Nous constatons en
+effet que dans les théogonies subséquentes, on
+s’empressait d’oublier l’aveu enregistré aux
+premières pages des livres sacrés. On n’en tenait
+plus compte, on le refoulait dans la nuit des
+origines et de l’incompréhensible. Il n’en était
+plus jamais question ; et l’on ne s’occupait plus
+que des dieux qui en étaient issus, en oubliant
+toujours d’ajouter qu’émanés de l’indicible inconnu
+ils devaient nécessairement, par essence
+et par définition, participer de sa nature et être
+aussi inconnus, aussi inconnaissables que lui. Il
+se peut donc que l’enseignement secret réservé
+aux prêtres suprêmes les ramenât à une plus
+juste notion de la vérité primordiale.</p>
+
+<p>A cet aveu aux initiés, on n’avait probablement
+pas à ajouter d’autres explications, vu
+qu’il détruit par la base toutes les explications
+possibles. Que pouvait-on, par exemple, leur dire
+au sujet de la première, de la plus redoutable
+de toutes les énigmes, à laquelle on se heurte
+immédiatement après celle de la cause des
+causes : l’origine du mal ? Les religions exotériques
+la résolvaient en dédoublant, en multipliant
+leurs dieux. C’était simple et facile.
+Il y avait des dieux de lumière qui représentaient
+et faisaient le bien ; et des dieux des ténèbres
+qui représentaient et faisaient le mal ; ils luttaient
+entre eux dans tous les mondes ; et si
+les dieux du bien étaient toujours les plus puissants,
+ils n’étaient cependant jamais complètement
+victorieux sur cette terre. Les types
+les plus nets de ce dualisme, nous les rencontrons
+dans la mythologie de l’Avesta, où ils
+prennent les noms d’Ormuzd et d’Ahriman ;
+mais sous d’autres vocables, sous d’autres
+formes et indéfiniment multipliés, nous les
+retrouvons dans toutes les religions et jusque
+dans le christianisme où Ahriman devient le
+prince des démons.</p>
+
+<p>Mais que pouvait-on dire aux initiés ? Les
+théosophes modernes qui prétendent dévoiler
+au moins une partie des enseignements secrets,
+en subdivisant également les manifestations
+du principe inconnu, ne font que reproduire,
+sous une autre forme, les explications trop
+faciles de la religion exotérique et restent aussi
+loin qu’elle de la source de l’énigme ; et dans
+tout le domaine de l’occultisme, nous n’avons
+même pas l’ombre d’un commencement d’explication
+qui diffère autrement que par les termes
+de celles des religions officielles. Nous ne savons
+donc point ce qu’on leur révélait ; et il est assez
+probable que, de même que pour le mystère
+de la cause première, on était obligé de leur
+avouer qu’on ne savait rien. Vraisemblablement,
+on ne pouvait leur dire que ce que nous
+diraient les philosophies optimistes d’aujourd’hui,
+à savoir que le mal n’existe pas en
+soi, mais uniquement à notre point de vue,
+qu’il est purement relatif, que le mal moral
+n’est qu’une cécité, ou une fantaisie de notre
+entendement, et le mal physique une organisation
+défectueuse ou une erreur de notre sensibilité ;
+que la plus effroyable douleur n’est
+qu’une jouissance infidèlement traduite par nos
+nerfs, comme la jouissance la plus aiguë est
+déjà une douleur. C’est peut-être vrai ; mais
+le malheureux homme et surtout le malheureux
+animal qui n’a pour toute vie que celle-ci, quand
+cette vie, comme il arrive trop souvent, n’est
+qu’un tissu d’intolérables souffrances, a droit
+à quelques éclaircissements supplémentaires.</p>
+
+<p>On les donnait en renvoyant aux existences
+successives, aux systèmes d’expiation et de
+purification. Mais ces éclaircissements, excellents
+quand on admet l’hypothèse de dieux
+intelligents dont on connaît les intentions, sont
+moins défendables lorsqu’il s’agit d’une cause
+inconnaissable à laquelle on ne peut attribuer
+une intelligence et une volonté sans nier
+qu’elle soit inconnue. Si l’on parvenait à fournir
+aux adeptes une autre explication qui s’imposât,
+elle devait renfermer la clef souveraine de
+l’énigme et ouvrir tous les mystères. Mais
+l’ombre même de cette clef chimérique n’est
+pas parvenue jusqu’à nous.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Tout branlants qu’en soient les fondements
+qui ne reposent que sur l’inconnaissable, il
+n’en reste pas moins que cette religion primitive
+nous a légué sur la constitution et l’évolution
+de l’univers, sur la durée des transformations
+des astres et de la terre, sur le temps, l’espace et
+l’éternité, sur les rapports de la matière et de
+l’esprit, sur les forces invisibles de la nature,
+sur les destinées probables de l’homme, et sur
+la morale, des enseignements incomparables.
+L’ésotérisme de toutes les religions, depuis
+l’Égypte peut-être et en tout cas depuis la
+Perse, la Chaldée, les mystères grecs, pour
+finir aux hermétistes du Moyen âge, profita
+de ces enseignements et en tira la partie
+la plus haute et la plus solide de son prestige,
+en les attribuant à une révélation secrète,
+jusqu’à ce que la découverte des livres sacrés
+de l’Inde en eût fait connaître la véritable
+source, et remis les choses au point. Au fond,
+l’ésotérisme ne fut jamais qu’une cosmogonie
+plus savante, une théogonie plus rationnelle,
+plus grandiose et plus pure, une morale plus
+élevée, que celle des religions vulgaires ; outre
+qu’il possédait, pour soutenir ou défendre ses
+doctrines, le secret péniblement transmis et
+souvent affreusement obscurci, de la manipulation
+de certaines forces oubliées. Aujourd’hui, il
+nous est possible de reconnaître, sous toutes
+les déformations, sous toutes les surcharges,
+sous tous les masques, parfois terriblement
+défigurés, le même visage. A ce point de vue,
+il est certain que depuis la publication et la
+traduction des textes authentiques, l’occultisme,
+tel qu’on l’entendait encore il n’y a
+guère plus de cinquante ans, a perdu les trois
+quarts de ses meilleures provinces. Il a notamment
+perdu presque tout intérêt doctrinal,
+hormis comme moyen de contrôle, puisqu’on
+peut étudier à la source même d’où il s’était
+parcimonieusement infiltré, tout ce qu’il enseignait
+secrètement au sujet de Dieu ou des
+dieux, au sujet de l’origine des mondes, des
+forces immatérielles qui le mènent, du ciel et
+de l’enfer tels que l’entendaient les Juifs, les
+Grecs et les Chrétiens, au sujet de la constitution
+du corps et de l’âme, des destinées de celle-ci,
+de ses responsabilités et de son existence d’outre-tombe.</p>
+
+<p>Par contre, si ces textes anciens et authentiques,
+enfin traduits, nous prouvent que presque
+tout ce que l’occultisme affirmait au point
+de vue doctrinal n’était pas purement imaginaire
+mais reposait sur des traditions réelles
+et immémoriales ; ils nous permettent aussi
+de supposer que tout ce qu’il affirmait sur
+d’autres points, et notamment sur l’utilisation
+de certaines forces inconnues, n’est pas non plus
+purement chimérique ; et il regagne de ce côté
+ce qu’il perd de l’autre. En effet, si nous possédons
+les principaux livres sacrés de l’Inde,
+il est à peu près certain qu’il en est d’autres
+que nous ne connaissons pas encore, comme il
+est fort probable que nous n’avons pas pénétré
+le sens caché d’un grand nombre d’hiéroglyphes.
+Il se peut donc que les occultistes aient eu
+connaissance de ces écrits ou de ces traditions
+orales, par des infiltrations analogues à celles
+que nous avons pu constater. Il semble que l’on
+trouve des traces d’infiltrations de ce genre
+dans leur biologie, dans leur médecine, dans
+leur chimie, dans leur physique, dans leur
+astronomie et surtout dans tout ce qui touche
+à l’existence d’entités plus ou moins immatérielles
+qui paraissent vivre autour de nous. Sous
+ce rapport, l’occultisme garde encore un intérêt
+et mérite une étude attentive et méthodique
+qui pourrait efficacement seconder et
+peut-être rejoindre les travaux que les métapsychistes
+indépendants et scientifiques ont
+entrepris de leur côté, sur les mêmes sujets.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Quant à la tradition primitive, si elle a
+perdu le prestige d’être occulte, si d’autre part
+elle pèche par la base en tirant tous ses enseignements
+et toutes ses affirmations d’un fonds
+qu’elle-même a déclaré à jamais inaccessible,
+incompréhensible et inconnaissable, il n’en est
+pas moins vrai, abstraction faite de cette base
+défectueuse, que ces affirmations et ces enseignements
+sont les plus inattendus, les plus
+hauts, les plus admirables, les plus plausibles
+aussi et le plus fréquemment confirmés par les
+faits que l’homme ait connus jusqu’ici.</p>
+
+<p>Avons-nous le droit, par exemple, d’écarter <i lang="la" xml:lang="la">à
+priori</i>, comme une imagination puérile et qui ne
+repose sur rien, la notion de la déchéance de
+l’homme, que nous ne pouvons vérifier, quand
+tout à côté d’elle, presque contemporaine, nous
+en rencontrons une autre, aussi générale, celle
+des déluges et des cataclysmes universels et
+préhistoriques, que la géologie a matériellement
+constatés ? A quelle vérité profonde répond
+cette légende d’une humanité supérieure, plus
+heureuse, plus intelligente que la nôtre ? Nous
+n’en savons rien jusqu’à ce jour ; mais nous ne
+savions pas davantage à quoi répondait la tradition
+des grandes catastrophes, avant que les
+annales de ces bouleversements, inscrites dans
+les entrailles de la terre, ne nous eussent révélé
+qu’ils avaient eu lieu. On pourrait citer un grand
+nombre d’enseignements de ce genre, intuitions
+géniales ou vérités immémoriales, dont la science
+retrouve les traces ou qu’elle rejoint aujourd’hui.
+J’ai déjà noté l’apparition successive
+des diverses formes de la vie, énumérées exactement
+dans l’ordre que leur assigne la paléontologie.
+Il faudrait y ajouter le rôle prépondérant
+de l’éther, ce fluide cosmique impondérable,
+transition de l’esprit à la matière, source de tout
+ce qui existe, que la religion primitive appelait
+Akasha, et qui, d’échos en échos, devient le
+Télesma de l’Hermès Trismégiste, le Feu vivant
+de Zoroastre, le Feu générateur d’Héraclite,
+l’<span lang="la" xml:lang="la">Ignis subtillissimus</span> d’Hippocrate, la Lumière
+astrale de la Kabbale, le Pneuma de Gallien,
+la <span lang="la" xml:lang="la">Quinta essentia</span> et l’Azoth des alchimistes,
+l’Esprit de vie de Saint Thomas d’Aquin, la
+Matière subtile de Descartes, le <span lang="la" xml:lang="la">Spiritus subtillissimus</span>
+de Newton, l’Od de Reichenbach et de
+Carl du Prel, « l’éther infini, mystérieux et toujours
+en mouvement, d’où tout sort, où tout
+rentre », auquel nos savants, dans leurs laboratoires,
+sont enfin obligés d’avoir recours afin
+de rendre compte d’une foule de phénomènes
+qui sans lui seraient absolument inexplicables.
+Tout ce que nos physiciens et nos chimistes
+appellent chaleur, lumière, électricité, magnétisme,
+n’était pour nos ancêtres que les manifestations
+élémentaires d’une substance unique.
+Ils avaient, il y a des milliers d’années, reconnu
+la présence et l’intervention souveraine de cet
+agent ubiquitaire dans tous les phénomènes
+de la vie ; de même qu’ils avaient décrit, avant
+nos astronomes, la naissance et la formation
+des astres ; de même encore que la prétendue
+chimère de la transmutation des métaux,
+qu’ils avaient léguée aux alchimistes du Moyen
+âge est également confirmée par l’évolution
+chimique et thermique des étoiles, « qui, comme
+le fait observer Charles Nordmann, nous offrent
+un exemple complet de cette transmutation,
+puisque les métaux les plus lourds n’y apparaissent
+qu’après les éléments légers et lorsqu’elles
+se sont suffisamment refroidies » ; de
+même enfin, car il faut nous borner, qu’à l’encontre
+de la science de naguères, ils avaient
+enseigné qu’il fallait porter à des millions de
+siècles la durée des mondes, les âges de la terre
+et le temps qui s’écoulera entre sa naissance
+et sa destruction, puisqu’un jour de Brahma,
+qui correspond à l’évolution de notre globe,
+compte quatre milliards trois cent vingt millions
+d’années.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>Sur une autre question plus grandiose et plus
+essentielle, car elle renferme la loi radicale de
+notre univers, ils ont également une tradition
+inattendue, dont l’humanité ne pourra jamais
+contrôler qu’une infime partie. Ils nous disent
+que le Cosmos, manifestation visible de la
+cause inconnue et invisible, n’a jamais été et
+ne sera jamais qu’une suite ininterrompue
+d’expansions et de contractions, d’évaporations
+et de condensations, de sommeils et de réveils,
+d’inspirations et d’expirations, d’attractions et
+de répulsions, d’évolutions et d’involutions, de
+matérialisations et de spiritualisations, « d’intériorisations
+et d’extériorisations », comme dit
+le Docteur Jaworski qui a retrouvé en biologie
+un principe analogue.</p>
+
+<p>La cause inconnue se réveille ; et durant des
+milliards d’années, les mondes irradient, se
+dispersent, s’épandent, se dilatent dans l’espace ;
+elle se rendort, et les mêmes mondes, durant
+des milliards d’années, accourus de tous les
+points de l’horizon, s’attirent, se concentrent,
+se contractent et se coagulent, pour ne plus
+former, sans périr, car rien n’est périssable,
+qu’une masse unique qui rentre dans la cause
+invisible. Nous sommes précisément dans une
+de ces périodes de contraction ou d’inhalation,
+à laquelle préside cette immense et mystérieuse
+loi de la gravitation, dont rien ne peut rendre
+compte, si elle n’est pas électrique, magnétique
+ou spirituelle, et qui domine toutes les autres
+lois de la nature. Si tous les corps, selon Newton,
+s’attirent mutuellement en raison directe de
+leur masse et en raison inverse du carré de leurs
+distances, depuis l’éternité sans commencement,
+toute la matière de l’univers ne devrait
+plus former qu’un bloc infini, à moins de supposer
+un équilibre parfait et inébranlable qui serait
+l’immobilité éternelle. Dans le mouvement
+perpétuel des astres, où le déplacement irrégulier
+d’un atôme le troublerait, il ne paraît
+pas possible que cet équilibre puisse exister.
+En fait, il est à peu près certain qu’il n’existe
+pas, et l’Apex, le lieu mystérieux de la sphère
+céleste, dans le voisinage de Véga, vers lequel
+se précipite notre système solaire avec tout son
+cortège de planètes, sera peut-être, pour ce qui
+nous regarde, son point de rupture et l’une
+des premières phases de la grande contraction,
+qui selon les derniers calculs des astronomes,
+aura lieu dans 400.000 ans.</p>
+
+<p>Mais si cette formidable contraction doit
+presque inévitablement se produire, l’univers,
+quelque jour, ne sera plus qu’un monstrueux
+bloc de matière, compact, infini, et probablement
+à jamais mort, hors duquel il ne serait
+plus possible de placer quelque chose. Ce bloc
+illimité, formé de toute la matière cosmique,
+même du fluide éthérique et presque spirituel
+qui remplit les fabuleuses étendues interstellaires,
+occuperait-il tout l’espace, définitivement
+et à jamais coagulé dans la mort ; ou flotterait-il
+dans un vide plus subtil que celui de l’éther
+et désormais soumis à d’autres volontés ? Il
+semble que la loi fondamentale de l’univers
+aboutisse à une sorte d’anéantissement, d’impasse
+ou de non-sens ; et d’autre part, si on nie
+cette attraction ou cette gravitation universelle,
+on nie le seul phénomène que l’on constate avec
+certitude, et on laisse tous les mondes absolument
+sans lois.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>L’imagination, l’intuition, les observations
+ou les traditions de nos ancêtres ont dépassé
+ce point mort. Ils ont, sous leur phraséologie
+mythique ou mystique, considéré l’univers
+comme un phénomène électrique, ou plutôt
+comme une immense source d’énergie subtile
+et inconnaissable, qui obéit aux mêmes lois que
+celles de l’énergie magnétique, où tout est action
+et réaction, où il y a toujours deux forces affrontées
+et antagonistes ; et renversant les pôles de
+l’aimant, à l’attraction ils font succéder la répulsion,
+à la force centripète une force centrifuge,
+à la gravitation une autre loi qui n’a pas encore
+de nom, qui disperse à nouveau la matière
+et les mondes, pour recommencer une nouvelle
+journée de Brahma. C’est le <i lang="la" xml:lang="la">solve et coagula</i>
+des alchimistes.</p>
+
+<p>Ce n’est évidemment qu’une hypothèse dont
+on ne peut étayer quelques côtés que sur certains
+phénomènes électriques et magnétiques,
+et sur les propriétés des corps radio-actifs, mais
+dont l’ensemble est naturellement invérifiable.
+Seulement, il est curieux de constater une fois
+de plus que cette hypothèse, la plus grandiose,
+la plus hardie, et aussi la plus ancienne, la première
+de toutes, est peut-être la seule à laquelle
+la science puisse se rallier sans déroger. Ici encore,
+ne sommes-nous pas en droit de nous
+demander s’ils n’ont pas vu plus juste et plus
+loin que nous, et si nous sommes capables
+d’imaginer une cosmogonie aussi vaste, aussi
+vraisemblable que la leur ?</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Si de ces hauteurs nous redescendons à
+l’homme, nous retrouvons des intuitions ou des
+certitudes aussi remarquables. Sans nous aventurer
+dans la complexité de subdivisions du reste
+postérieures, qui nous entraînerait trop loin,
+bornons-nous à dire que dans tous les enseignements
+primitifs, qui concordent merveilleusement,
+l’homme se compose de trois parties
+essentielles : un corps physique périssable, un
+principe spirituel, ombre ou double astral,
+également périssable, mais beaucoup plus durable
+que le corps, et un principe immortel
+qui, après des évolutions plus ou moins longues,
+retourne à son origine qui est Dieu. Or, on peut
+constater que dans les phénomènes de l’hypnose,
+du magnétisme, du médiumnisme et du
+somnambulisme, dans tout ce qui touche à
+certaines facultés extraordinaires du subconscient
+qui semblent indépendantes du corps physique,
+de même que dans certaines manifestations
+d’outre-tombe qui ne sont plus guère
+niables, nos sciences métapsychiques sont en
+quelque sorte forcées d’admettre l’existence
+de ce double astral qui déborde de toutes parts
+l’entité physique, peut la quitter, s’en séparer,
+agir indépendamment et loin d’elle ; et probablement
+lui survivre, ce qui semble donner raison,
+une fois de plus, et sur un point extrêmement
+important, aux intuitions presque préhistoriques
+de nos ancêtres hindous et égyptiens.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>On pourrait, comme je l’ai trop souvent
+répété, multiplier ces exemples ; et chaque fois
+que notre science vient ainsi confirmer une de
+ces intuitions ou de ces traditions, il serait sage
+de jeter un regard plus confiant sur celles qui
+attendent encore cette confirmation. Plus il
+y aura de points sur lesquels il est démontré
+qu’elles ne se sont pas trompées, plus il y aura
+de chances pour qu’elles ne se soient pas trompées
+davantage sur ceux qui sont encore invérifiables.
+Souvent ce sont les plus importants
+et qui nous touchent le plus directement, le plus
+profondément. Ne tirons pas encore de conclusions
+trop générales ou trop hâtives ; mais que
+ces premières confirmations ou commencements
+de confirmations nous engagent à accorder
+un crédit provisoire et attentif aux autres hypothèses.
+Quand nous aurons définitivement
+réglé ces premiers points, nous ne serons pas au
+bout de nos peines ; mais nous nous trouverons
+beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est
+tout ce que nous sommes en droit d’exiger ou
+d’espérer de n’importe quel système religieux
+ou philosophique et même de n’importe quelle
+science ; sans compter que la moindre avance
+ici, qui est le centre de tout, a des conséquences
+incomparablement plus grandes qu’une avance
+sur le diamètre ou la circonférence ; car c’est de
+ce centre ou de ce moyeu que partent tous les
+rais de l’immense roue dont la science n’a
+guère étudié que la périphérie.</p>
+
+<p>Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on
+ne peut rien comprendre ni expliquer, sinon,
+on ne serait plus un homme mais un dieu ; ou
+plutôt le seul Dieu. Hors quelques constatations
+mathématiques et matérielles, dont au demeurant
+on ne pénètre pas l’essence, tout n’est
+qu’hypothèse. C’est donc uniquement sur des
+hypothèses que nous avons à régler notre vie,
+en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement
+ne viendront jamais. Il importe
+donc de bien choisir nos hypothèses vitales,
+de ne prendre que les plus hautes, les meilleures
+et les plus plausibles ; et nous voyons que ce sont
+presque toujours les plus anciennes. Dans la
+hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons
+jamais l’être central ou suprême, ni sa pensée
+dernière ; mais cela n’empêche pas que nous ne
+devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous
+ne savons. Si nous ne pouvons tout connaître,
+ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne
+connaître rien ; et si d’autres sciences que la
+science proprement ou improprement dite,
+peuvent nous aider, nous faire aller plus vite
+et plus loin, il est profitable de les interroger
+ou du moins de ne pas les rejeter d’avance et
+sans examen, comme on l’a fait trop souvent
+et trop légèrement jusqu’ici.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>Parmi ces affirmations et ces enseignements
+incontrôlables, ne retenons que ceux qui nous
+intéressent le plus, notamment ceux qui ont trait
+à la conduite de notre vie, aux sanctions, aux
+responsabilités, aux récompenses et à la morale
+qui en découle, aux mystères de la mort, à l’existence
+d’outre-tombe et aux destinées finales
+de l’homme.</p>
+
+<p>Jusqu’à présent, presque tous les enseignements
+qui portent sur ces points étaient, pour
+nous Européens, ésotériques et se cachaient
+dans les replis de la Kabbale et de la Gnose,
+héritières traquées, hagardes et obscures de la
+sagesse hindoue, égyptienne, persane et chaldéenne.
+Mais depuis la lecture des textes sanscrits,
+ils ne le sont plus, du moins dans leurs
+parties essentielles, car bien que, comme je l’ai
+déjà dit, nous soyons loin de connaître tous
+les livres sacrés de l’Inde et peut-être plus loin
+encore d’avoir saisi le sens secret des hiéroglyphes,
+il est néanmoins peu probable que de nouvelles
+révélations ou des éclaircissements plus complets
+soient de nature à bouleverser sérieusement
+ce que nous savons.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>Aucune règle de conduite, aucune morale
+ne pouvait être tirée de la cause première inconnaissable,
+du Dieu unique et non manifesté.
+Il est en effet impossible de connaître ce qu’il
+veut, puisqu’il est impossible de le connaître
+lui-même. Pour trouver une volonté dans l’infini,
+dans l’univers ou dans la divinité, nous
+sommes obligés de nous jeter dans l’invérifiable
+et de franchir l’abîme d’illogisme dont nous
+avons déjà parlé, en faisant procéder de cette
+cause qui pour se manifester s’est divisée, un
+ou plusieurs dieux, émanations de l’inconnaissable
+qui deviennent subitement aussi connues
+que si elles étaient sorties des mains de l’homme.
+Il est certain que la base de la morale qui découlera
+de cette opération arbitraire, sera toujours
+précaire et ne s’offre que comme un postulat
+sur lequel il faut fermer les yeux. Mais il est
+remarquable qu’après cette opération préliminaire,
+ou concurremment avec elle, dans
+toutes les religions primitives, nous en trouvions
+une autre qui en est comme la conséquence
+nécessaire et en tout cas constante : le sacrifice
+volontaire de l’une de ces émanations de l’inconnaissable,
+qui s’incarne, renonce à ses prérogatives,
+afin de diviniser l’homme en humanisant
+Dieu.</p>
+
+<p>L’Égypte, l’Inde, la Chaldée, la Chine, le
+Mexique, le Pérou, tous ont le mythe de l’enfant-dieu,
+né d’une vierge ; et le premier jésuite
+missionnaire en Chine trouva que la naissance
+miraculeuse du Christ avait été anticipée par
+Fuh-Ke, né 3468 ans avant J.-C. On a très
+justement fait remarquer que si un prêtre de
+l’antique Thèbes ou d’Héliopolis revenait
+sur cette terre, il reconnaîtrait, dans le tableau
+de la Vierge à l’enfant de Raphaël,
+l’image d’Horus dans les bras d’Isis. L’Isis
+égyptienne, comme notre vierge immaculée,
+était également représentée debout sur un
+croissant et couronnée d’étoiles. Devaki nous
+est pareillement montrée tenant dans ses bras
+le divin Krichna ou Krischna, comme l’est Istar,
+à Babylone, l’enfant Tammuz sur ses genoux. Le
+mythe de l’incarnation, qui est aussi un mythe
+solaire, se répète ainsi d’âge en âge, sous des
+noms différents, mais c’est dans l’Inde où il
+est à peu près certain qu’il prit naissance, que
+nous le retrouvons sous sa forme la plus pure,
+la plus élevée et la plus significative.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Sans nous attarder aux discutables incarnations
+des Hermès, des Manous et des Zoroastres,
+qu’il est impossible de contrôler historiquement,
+parmi les nombreuses incarnations
+de Vichnou, la seconde personne de la
+trinité brahmanique, ne rappelons que les deux
+plus célèbres, la huitième, celle de Krichna,
+et la neuvième, celle du Bouddha. Pour dater
+approximativement la première, nous avons
+le Bhagavat-Gita, qui met en relief l’admirable
+figure de Krichna. Les indianistes catholiques
+sentant le danger qu’à leur point de vue trop
+étroit, l’incarnation de Krichna fait courir à
+celle du Christ, admettent que le Bhagavat-Gita
+fut composé avant notre ère, mais soutiennent
+qu’il fut remanié depuis. Comme il
+est difficile de prouver ces remaniements, ils
+ajoutent qu’au surplus, s’il est démontré que le
+Bhagavat-Gita et d’autres livres sacrés aussi
+gênants sont réellement antérieurs au Christ,
+ils sont l’œuvre du démon qui, prévoyant l’incarnation
+de Jésus, avaient voulu, par ces préfigurations,
+en énerver l’effet. Quoiqu’il en soit,
+des indianistes purement scientifiques, tels que
+William Jones, Colebrooke, Thomas Strange,
+Wilson, Princeps, etc., s’accordent à reconnaître
+qu’il remonte au moins à douze ou
+quinze siècles avant notre ère. Il est en effet
+commenté et analysé dans le Madana-Ratna-Pradipa,
+recueil des textes des plus anciens
+législateurs, dans Vrihaspati, dans Parasara,
+dans Narada et dans une foule d’autres ouvrages
+d’une incontestable authenticité. Selon d’autres
+orientalistes, pour tout dire, les poèmes sur
+Krichna ne remontent pas au delà du Maha-Bharata,
+ce qui nous reporte en tout cas à deux
+siècles avant J.-C.</p>
+
+<p>Quant à l’incarnation de Siddharta Gautama
+Bouddha ou Çakya-Mouni, il n’y a plus de doute
+possible, Çakya-Mouni étant un personnage
+historique qui vécut au <small>V</small> siècle avant J.-C.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>Tout ceci du reste est suffisamment connu
+et il serait inutile d’insister. Mais quel peut
+être le sens secret d’un mythe aussi immémorial,
+aussi unanime, aussi déconcertant ? La cause
+inconnue de toutes les causes, se subdivisant,
+descendant des hauteurs de l’inconcevable, se
+sacrifiant, se limitant et devenant homme pour
+se faire connaître aux hommes ? Toutes les interprétations
+qu’on en pourrait donner ne seraient-elles
+pas déraisonnables si l’on ne veut
+pas voir sous cet incompréhensible mythe un
+nouvel aveu, cette fois plus détourné, mieux
+déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme
+fondamental, de l’ignorance sublime
+et invincible des grands instructeurs primitifs ?
+Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut
+naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme
+ne pourrait jamais connaître Dieu, et c’est
+pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout
+espoir était forclos, ils vont droit à l’homme
+qui est la seule chose qu’ils connaissent. Ils se
+disent : il nous est impossible de savoir ce qu’est
+Dieu, où il est, ce qu’il veut ; mais nous savons
+qu’étant partout et qu’étant tout, il est nécessairement
+dans l’homme et qu’il est l’homme ;
+ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme
+que nous pouvons découvrir sa volonté. Sous le
+symbole de l’incarnation, ils cachent ainsi la
+grande vérité que toutes les lois divines sont
+humaines ; et cette vérité n’est que le revers
+d’une autre vérité aussi grande, à savoir que
+dans l’homme se trouve le seul dieu que nous
+puissions connaître.</p>
+
+<p>Dieu se manifeste dans la nature ; mais il ne
+nous a jamais parlé que par la bouche des
+hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les
+espaces infinis et inaccessibles, le Dieu dont vous
+êtes inquiets ; c’est en vous qu’il se cache, c’est
+en vous que vous devez le découvrir. Il est en
+vous autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné
+d’une façon plus éclatante. Tout homme est
+Krichna, tout homme est le Bouddha ; il n’y a
+entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui
+s’incarne en vous-même, aucune différence, mais
+ils ont su l’y retrouver mieux que vous. Imitez-les,
+vous serez leur égal ; et si vous ne pouvez
+les suivre, écoutez du moins ce qu’ils vous disent,
+car ils ne peuvent vous dire que ce que vous
+dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez
+appris à l’écouter comme ils l’ont écouté.</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Voilà le fond de toute la religion védique
+et de toutes les religions ésotériques qui en
+dérivent. Mais à sa source, la vérité est à peine
+enveloppée de symboles ou de mythes transparents.
+Elle n’a rien de secret, souvent même elle
+s’affirme hautement, sans réticences et sans
+voiles. « Quand tous les autres dieux ne sont
+plus que des noms qui s’évanouissent, dit Max
+Muller, il ne reste plus que l’<i>Atman</i>, le moi subjectif,
+et <i>Brahma</i>, le moi objectif, et la science
+suprême s’exprime dans ces mots : <i>Tat twam</i>,
+<i lang="la" xml:lang="la">Hoc tu</i>, « Tu es cela », toi, ton moi véritable,
+ce qu’on ne peut t’arracher quand disparaît
+tout ce qui avait semblé tien pour un temps.
+Quand tout ce qui avait été créé s’évanouit
+comme un rêve, ton moi réel appartient au moi
+éternel ; l’<i>Atman</i>, la personne qui est en toi
+est le vrai Brahma. Ce Brahma dont la naissance
+et la mort t’avaient un instant séparé,
+mais qui te reçoit de nouveau dans son sein,
+aussitôt que tu reviens à lui<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <span class="sc">Max Muller</span>, <i>Origine de la Religion</i>, p. 321.</p>
+</div>
+<p>« Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le
+vrai Véda ou le Véda par excellence, dit encore
+Max Muller, finit dans les Upanishads, ou,
+comme on les appela plus tard, dans le Védanda.
+Or, la note dominante des Upanishads, c’est
+le « Connais-toi toi-même », c’est-à-dire connais
+l’être qui est le support de ton Moi et apprends
+à le trouver et à le reconnaître dans l’Être
+éternel et suprême, l’Un sans second, qui est
+le support du monde entier. »</p>
+
+<p>« Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha,
+c’est-à-dire du vieillard, de l’homme
+qui a payé ses trois dettes, qui a vu « le fils
+de son fils », et se retire dans la forêt, devient
+purement mental et, à la fin, l’examen de soi-même,
+au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire
+la reconnaissance du moi individuel avec le
+moi éternel, devient la seule occupation qui lui
+soit encore permise<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i>, p. 313.</p>
+</div>
+<p>« Cherche le Moi caché dans ton cœur »,
+dit le <i>Mahabharata</i>, dernier écho des grands
+enseignements, « Brahma, le vrai Dieu, c’est
+toi-même ». Tel est, répétons-le, le fond de la
+pensée védique ; et c’est de cette pensée que
+découle tout le reste. Pour la retrouver, nous
+n’avons nullement besoin de la théosophie
+moderne qui n’a fait que l’étayer de textes
+moins connus et d’une authenticité moins certaine.
+Jamais elle ne fut secrète, mais par sa
+grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux
+qui ne pouvaient la comprendre ; et peu à peu,
+à mesure que se multipliaient les dieux et qu’ils
+se mirent à la portée des hommes, elle fut
+perdue de vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique.
+Aux temps héroïques du védisme, où
+presque tous, après avoir accompli leurs devoirs
+envers leurs parents et leurs enfants se retiraient
+dans la forêt pour y attendre tranquillement
+la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher
+le dieu caché avec lequel ils allaient bientôt
+se confondre, elle était la pensée de tout un
+peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps
+fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout
+contact avec eux, elle dut descendre, masquer
+son visage, se mêler à la foule sous mille déguisements.
+Néanmoins, nous la retrouvons toujours
+sous les voiles de plus en plus épais dont
+elle se couvre. « L’homme est la clef de l’univers »,
+proclamait encore l’axiome fondamental des
+hermétistes du Moyen âge, d’une voix étouffée
+sous le fatras de textes illisibles et de grimoires
+indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être
+se douter qu’il retrouvait une vérité vieille de
+plusieurs milliers d’années, presque aussi vieille
+que le monde, la répétait une dernière fois,
+sous une forme à peine altérée, en nous apprenant
+que « notre premier devoir est la recherche
+de notre moi transcendental ».</p>
+
+<p>Abandonnés dans un univers infini où nous
+ne pouvons rien connaître que nous-mêmes,
+n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage,
+la seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi
+que nous puissions, après tant d’interprétations
+erronées où nous ne l’avions pas reconnue,
+après tant de mésaventures, encore espérer
+de rejoindre ?</p>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Dieu ou la cause première est inconnaissable ;
+mais étant partout, il est nécessairement en
+nous ; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons
+découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître.
+Voilà les deux points d’appui de la voûte
+qui soutient la religion primitive et toutes celles,
+ou du moins la doctrine réelle mais secrète
+de toutes celles qui en dérivent, c’est-à-dire
+de toutes celles que nous connaissons, hors le
+fétichisme de peuplades tout à fait barbares.
+Elle les avait trouvés dès l’origine, ou plutôt
+dès ce que nous appelons l’origine qui devait
+avoir derrière soi un passé de milliers, peut-être
+de millions d’années. Nous n’en avons pas trouvé
+d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres,
+à moins d’une révélation impossible, sinon en
+principe du moins en fait ; car rien qui n’est
+pas humain ou divinement humain ne peut
+parvenir jusqu’à nous. Nous sommes revenus
+au point d’où nos ancêtres étaient partis ; et
+le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera
+le jour le plus extraordinaire qui, depuis la naissance
+de ce monde, ait éclairé notre planète.</p>
+
+<p>Les incarnations de Dieu, dans la pensée
+religieuse primitive, ne sont donc que des extériorisations
+périodiques et sporadiques, des
+manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles
+du Dieu qui est en tout homme.
+Cette incarnation est universelle et latente en
+chacun de nous ; mais si l’incarnation est regardée
+comme un privilège pour l’homme en qui
+elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice
+de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement
+sacrifié en descendant dans Krichna
+et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié
+en descendant dans les autres hommes ? D’où
+vient cette idée de sacrifice ? Elle est assez mystérieuse
+et remonte sans doute à de très antiques
+traditions ; en tout cas, elle ne paraît
+pas purement rationnelle comme les deux précédentes.
+On n’explique nulle part pourquoi
+il est nécessaire qu’une émanation de Dieu
+redescende dans l’homme qui est déjà une émanation
+divine. Il y a là un hiatus que ne comble
+pas le mythe de la déchéance originelle qui reste
+également inexpliqué. A moins que l’idée en
+question ne repose tout simplement sur cette
+constatation que tout homme qui dépasse les
+autres, qui voit plus haut et plus loin qu’eux
+et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore
+comprendre, est forcément méconnu, persécuté,
+sacrifié et malheureux.</p>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p>Cette idée, explicable ou non, n’en est pas
+moins très importante, car c’est elle qui semble
+avoir aiguillé la morale primitive sur l’une
+des voies principales qu’elle a suivies. En effet,
+la notion de l’inconnaissable, si elle élargissait
+la pensée courageuse qui s’aventurait sur ses
+pics dénudés, ne pouvait donner que des enseignements
+négatifs. Elle écartait assurément
+les petits dieux anthropomorphes et presque
+toujours malfaisants ; mais ne laissait à leur
+place qu’un vide immense et silencieux. D’autre
+part, le panthéisme, aussi vaste que l’agnosticisme,
+apprenait, il est vrai, que Dieu étant partout
+et tout étant Dieu, tout devait être aimé
+et respecté ; mais il s’ensuivait que le mal,
+ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler
+le mal, étant divin comme le bien, devait être
+aimé et respecté à l’égal de celui-ci. L’idée était
+trop nue, trop illimitée, survoûtait trop gigantesquement
+les deux pôles de l’univers, pour
+que l’homme osât s’y engager et y pût choisir
+un chemin.</p>
+
+<p>Enfin, la recherche du dieu caché en chacun
+de nous, qui est un des corollaires de ce panthéisme,
+si elle était laissée sans direction,
+ne pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses.
+Il y a en nous toutes espèces de dieux
+ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de
+désirs, de passions que l’on peut prendre pour
+des dieux ; il y en a de bons et de mauvais ; et
+les mauvais sont souvent plus nombreux et en
+tout cas plus faciles à trouver que les bons.
+Le vrai Dieu, le plus haut, le plus immatériel,
+ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi
+révélé, qui n’est en somme que les meilleures
+pensées des meilleurs d’entre nous, il fallait
+appeler sur lui l’attention des autres hommes ;
+le leur faire connaître et le leur imposer ; et c’est
+peut-être ainsi que cet étrange mythe qui n’est
+probablement au fond que la reconnaissance
+d’un phénomène humain et naturel, s’est peu
+à peu insinué, puis implanté et développé. Il
+est en effet assez vraisemblable que, comme tout
+ce qui a rapport à l’évolution des hommes, il
+n’ait pas surgi tout d’un coup d’un cerveau
+unique, mais se soit dégagé confusément et
+précisé lentement, au cours de tâtonnements
+et de siècles sans nombre.</p>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>Sans nous arrêter davantage à cet énigme,
+bornons-nous à constater l’influence qu’elle eut
+sur la morale primitive, en l’orientant dès le
+début vers d’autres cimes que celles que lui
+montrait l’intelligence. A son défaut, la morale
+primitive qui croyait écouter un Dieu caché,
+mais n’entendait en somme que la raison humaine,
+n’eût été qu’une morale cérébrale et
+eût pu dévier vers une contemplation stérile
+ou vers un rationalisme froid, rigide, austère
+et implacable ; car la raison seule, même quand
+elle s’élève très haut et qu’on la prend pour la
+voix de Dieu, ne suffit pas à guider les hommes
+vers les sommets de l’abnégation, de la bonté
+et de l’amour. L’exemple d’un sacrifice initial
+courba sa rigueur et la lança dans une autre
+direction et vers un but qu’elle eût peut-être
+fini par entrevoir, mais n’eût atteint que beaucoup
+plus tard et après d’innombrables et
+cruelles erreurs.</p>
+
+<p>Est-ce sur ce mythe de l’incarnation que se
+greffe le dogme, — bien qu’il n’y ait pas à proprement
+parler de dogmes dans les religions
+orientales, — de la réincarnation où se trouvent
+toutes les sanctions et toutes les récompenses
+de la religion primitive ? Le principe essentiel
+de l’homme, le support de son moi étant divin
+et immortel, après la disparition du corps qui
+l’avait momentanément séparé de son origine
+spirituelle, doit logiquement retourner à cette
+origine. Mais d’autre part, le dieu caché, par
+l’intermédiaire des grandes incarnations, ayant
+introduit dans la morale la notion du bien et
+du mal, il ne paraissait pas admissible que
+l’âme, qui n’avait pas écouté sa propre voix ou
+celle des divins instructeurs et s’était plus ou
+moins souillée dans la vie, pût rentrer d’emblée
+et sans purification préalable dans l’océan
+immaculé de l’esprit éternel. De l’incarnation
+à la réincarnation il n’y avait qu’un pas qui fut
+sans doute presque inconsciemment franchi ; et
+de la réincarnation aux réincarnations et aux
+purifications successives, la transition était
+encore plus facile ; et d’elles découle toute la
+morale hindoue, avec son Karma, qui n’est en
+somme que le casier judiciaire d’une âme, casier
+qui la suit, s’aggrave ou s’allège dans ses palingénésies,
+jusqu’au Nirvana, lequel n’est pas,
+comme on se le représente trop souvent, l’annihilation
+ou la dispersion dans le sein de Dieu,
+ou, d’autre part, la réunion avec Dieu, coïncidant
+avec la perfection de l’esprit humain débarrassé
+de la matière, l’acquiescement parfait à
+la loi, le calme inaltérable dans la contemplation
+de ce qui est, l’espérance désintéressée de ce qui
+doit être et le repos dans l’absolu, c’est-à-dire
+dans le monde des causes où toutes les illusions
+des sens disparaissent ; mais un état plus mystérieux
+qui n’est pas le bonheur parfait ni le néant
+mais à proprement parler et une fois de plus,
+l’inconnaissable. « Que le Parfait existe au delà
+de la mort, dit un texte contemporain du Bouddha
+qui révèle le sens devenu ésotérique du
+Nirvana, que le Parfait existe au delà de la mort,
+cela n’est pas exact. Que le Parfait n’existe pas
+au delà de la mort, cela non plus n’est pas exact.
+Que le Parfait à la fois existe et n’existe pas au
+delà de la mort, cela non plus n’est pas exact<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Sanyutta Nikâya</i>, vol. II, fol. 110 et 199.</p>
+</div>
+<p>Comme le dit très bien Oldenberg qui cite ce
+passage entre plusieurs autres où se trouve
+le même aveu : « Ce n’est pas nier le Nirvana
+ou le Parfait ou conclure qu’il n’existe pas du
+tout. L’esprit est arrivé ici au bord d’un mystère
+insondable. Inutile de chercher à le découvrir.
+Si on renonçait définitivement à une éternité
+future, on parlerait d’autre façon ; c’est le
+cœur qui s’abrite derrière le voile du mystère.
+A la raison qui hésite à admettre une vie éternelle
+comme concevable, il tâche d’arracher
+l’espérance en une vie dépassant toute conception<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="sc">Oldenberg</span>, <i>Le Bouddha</i>, p. 235.</p>
+</div>
+<p>Et c’est encore renouveler l’antique aveu
+fondamental que pour tout ce qui touche à
+l’essentiel, on ne sait rien, on ne peut rien
+savoir, en même temps que c’est une preuve
+nouvelle de la magnifique sincérité et de la haute
+et souveraine sagesse de la religion primitive.</p>
+
+<p>Tous les êtres finiront-ils par atteindre le
+Nirvana ? Qu’adviendra-t-il alors, et pourquoi,
+puisque tout existe de toute éternité, tous ne
+l’ont-ils pas encore atteint ? A ces questions et
+à d’autres de ce genre, les Védas n’opposent
+qu’un silence dédaigneux ; mais des textes
+bouddhiques, entre autres celui-ci, répondent
+sagement à ceux qui veulent en savoir trop :
+« Le Sublime n’a pas révélé cela ; parce que cela
+ne sert pas au salut, que cela ne sert pas à la
+vie pieuse, au détachement des choses terrestres,
+à l’anéantissement du désir, à la cessation, au
+repos, à la connaissance, à l’illumination, au
+Nirvana ; pour cette raison, le Sublime n’en a
+rien révélé. »</p>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p>Quelle que soit la valeur de ces hypothèses,
+il est indubitable que la morale que nous voyons
+naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme
+illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus
+désintéressée, la plus sensible, la plus fouillée,
+la plus délicate, la plus limpide, la plus parfaite,
+que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que
+sans doute nous puissions espérer de connaître.</p>
+
+<p>Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation
+et du sacrifice dont nous venons de
+parler, et que tant d’autres points que nous
+n’avons fait qu’effleurer, exigerait une étude
+particulière qui n’est pas notre objet. Il suffira
+de rappeler qu’elle repose sur le principe des réincarnations
+successives et du Karma.</p>
+
+<p>Le monde, à proprement parler, n’a pas été
+créé ; il n’y a pas en sanscrit de mot qui corresponde
+à l’idée de création, comme il n’y en a
+pas qui corresponde à celle de néant. L’univers
+est une matérialisation momentanée et sans
+doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle.
+Séparée de l’esprit qui est son essence
+propre, réelle et éternelle, la matière tend à y
+revenir et d’évolutions en évolutions, partie de
+plus bas que le minéral, en passant par la plante
+et l’animal, pour aboutir à l’homme et le dépasser,
+elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à
+ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son
+origine. Cette purification exige souvent une
+longue série de réincarnations, mais il est possible
+d’en réduire le nombre et même d’y mettre
+un terme par une spiritualisation intensive,
+héroïque et totale qui dès la mort et parfois
+même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein
+de Brahma.</p>
+
+<p>Cette explication de l’inexplicable, malgré
+les objections qui se présentent, notamment
+au sujet de l’origine et de la nécessité de la matière
+ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre,
+en vaut une autre et a l’avantage d’être la première
+en date, outre qu’elle est la plus vaste,
+qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer
+et part du grand principe spirituel auquel,
+faute de tout autre acceptable, nous sommes
+de plus en plus impérieusement forcés de revenir.</p>
+
+<p>En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé
+plus que nulle autre l’éclosion et l’évolution
+d’une morale que l’homme n’avait jamais
+atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici.</p>
+
+<p>Il faudrait disposer de plus de place que nous
+n’en avons et déséquilibrer cette étude, pour
+en donner une idée suffisante.</p>
+
+<p>L’admirable de cette morale, quand on la
+prend près de sa source où elle a encore sa pureté,
+c’est qu’elle est tout intérieure, toute
+spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses
+récompenses qu’en notre propre cœur. Il n’y
+a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du
+corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer ;
+car l’enfer ne vient que plus tard. Le juge,
+l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même, l’âme
+seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle
+n’a pas besoin de se juger, elle se voit telle
+qu’elle est, telle que l’ont faite ses actions et
+ses pensées, à la fin de cette vie et des vies
+antérieures. Elle s’aperçoit enfin, tout entière,
+dans l’infaillible miroir que lui tend la mort,
+et reconnaît que son bonheur ou son malheur
+c’est elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir
+que d’elle-même. Elle est seule dans l’infini,
+il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour
+lui sourire ou l’effrayer ; elle est le dieu qu’elle
+a déçu, mécontenté ou satisfait. Sa condamnation
+ou son absolution, c’est ce qu’elle est
+devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même
+pour aller ailleurs où elle serait plus heureuse.
+Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère
+qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle
+est son propre monde et son propre milieu ;
+et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que ce
+monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et
+s’étendent avec elle, autour d’elle.</p>
+
+<hr />
+
+
+<p>« L’âme, dit Manou, est son propre témoin,
+l’âme est son propre asile ; ne méprisez jamais
+votre âme, ce témoin par excellence des
+hommes ! »</p>
+
+<p>« Les méchants se disent : « Personne ne nous
+« voit », mais les Dieux les regardent, de même
+que l’esprit qui siège en eux. »</p>
+
+<p>« O homme ! tandis que tu te dis : « Je suis seul
+avec moi-même », dans ton cœur réside sans cesse
+cet Esprit suprême, observateur attentif et
+silencieux de tout le bien et de tout le mal.</p>
+
+<p>« Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est
+un juge sévère, un punisseur inflexible, c’est
+Yama, le juge des morts<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Manou</i>, VIII, 84, 85, 91, 92.</p>
+</div>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p>Entre la naissance et la mort qui n’est qu’une
+nouvelle naissance, les <i>Lois de Manou</i> distinguent
+cinq périodes : la conception, l’enfance,
+le noviciat ou l’étude des sciences divines et
+humaines, l’état de père de famille et enfin celui
+d’anachorète se préparant à la mort. Chacune de
+ces périodes a ses devoirs qu’il faut avoir accomplis,
+avant de pouvoir aspirer à la retraite dans
+la forêt. En attendant cette heure entre toutes
+désirée, « la résignation, dit Manou, l’action
+de rendre le bien pour le mal, la tempérance,
+la probité, la pureté, la chasteté et la répression
+des sens, la connaissance des livres sacrés, le
+culte de la vérité, l’abstention de la colère, telles
+sont les dix vertus en quoi consiste le devoir<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Manou</i>, VI, 92.</p>
+</div>
+<p>Le but de notre vie sur cette terre, c’est de
+mettre un terme aux réincarnations, car la
+réincarnation est un châtiment que l’âme est
+obligée de s’infliger tant qu’elle ne se sent pas
+assez pure pour rentrer en Dieu. « Atteindre la
+condition suprême, dit Manou, ne plus renaître
+sur cette terre, voilà l’idéal ! Être assuré d’un
+bonheur éternel et que la terre ne voie plus
+notre âme venir de nouveau s’envelopper de
+sa grossière substance. »</p>
+
+<p>Cette purification, cette dématérialisation progressive,
+ce renoncement à tout égoïsme, commence
+dès le début de la vie et se poursuit durant
+toutes les phases de l’existence ; mais il faut
+d’abord accomplir tous les devoirs de cette existence
+active : « Car, sachez-le tous, disent les livres
+sacrés, nul d’entre vous n’arrivera à s’absorber
+dans le sein de Brahma par la prière seulement,
+et le mystérieux monosyllabe n’effacera vos
+dernières souillures que quand vous arriverez
+sur le seuil de la vie future, chargé de bonnes
+œuvres, et les plus méritoires parmi ces œuvres
+seront celles qui auront pour mobiles l’amour
+du prochain et la charité. »</p>
+
+<p>« Une seule bonne action, dit encore Manou,
+vaut mieux que mille bonnes pensées, et ceux
+qui remplissent leurs devoirs sont supérieurs
+à ceux qui les connaissent. »</p>
+
+<p>« Que le sage observe constamment les devoirs
+moraux (Yamas) avec plus d’attention que les
+devoirs pieux (Niyamas), celui qui néglige
+les devoirs moraux déchoit même lorsqu’il
+observe les devoirs pieux<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Manou</i>, IV, 204.</p>
+</div>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p>Il y a dans la vie ceux périodes bien distinctes :
+la période active ou sociale, où l’homme
+fonde sa famille, assure sa descendance, travaille
+de ses mains, accomplit les humbles
+devoirs de l’existence quotidienne envers les
+siens et ceux qui les entourent. Pour ces jours
+encore profanes, abondent les plus angéliques
+préceptes de résignation, de respect de la vie,
+de patience et d’amour.</p>
+
+<hr />
+
+
+<p>« Les maux dont nous affligeons notre prochain,
+dit Krichna, nous poursuivent ainsi
+que notre ombre suit notre corps. »</p>
+
+<p>« De même que la terre supporte ceux qui la
+foulent aux pieds et lui déchirent le sein en la
+labourant, de même nous devons rendre le bien
+pour le mal. »</p>
+
+<p>« Qu’il sache bien que ce qui est au-dessus
+de tout, c’est le respect de soi-même et l’amour
+du prochain. »</p>
+
+<p>« Celui qui remplit tous ses devoirs pour
+plaire à Dieu seul et sans envisager la récompense
+future, est sûr d’un immortel bonheur<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i>, II, 15.</p>
+</div>
+<p>« Si un acte pieux procède de l’espoir d’une
+récompense en ce monde ou dans l’autre, cet
+acte est dit intéressé. Mais celui qui n’a d’autre
+mobile que la connaissance et l’amour de Dieu,
+est dit désintéressé<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. » (Méditons un moment cette
+parole vieille de plusieurs milliers d’années,
+une de celles que nous pouvons redire sans y
+changer une syllabe, car Dieu ici, comme dans
+toute la littérature védique, c’est le meilleur
+et l’éternel de nous-mêmes et de l’univers.)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i>, XII, 89.</p>
+</div>
+<p>« L’homme dont tous les actes religieux sont
+intéressés parvient au rang des saints et des
+anges (Devas). Mais celui dont tous les actes
+pieux sont désintéressés se dépouille pour toujours
+des cinq éléments pour acquérir l’immortalité
+dans la Grande Ame. »</p>
+
+<p>« De toutes les choses qui purifient, la pureté
+dans l’acquisition des richesses est la meilleure.
+Celui qui conserve sa pureté en devenant riche
+est réellement pur, et non celui qui s’est purifié
+avec la terre et l’eau. »</p>
+
+<p>« Les hommes instruits se purifient par le
+pardon des offenses, par des aumônes et par la
+prière. L’intelligence est purifiée par le savoir. »</p>
+
+<p>« La main d’un artisan est toujours pure
+pendant qu’il travaille. »</p>
+
+<p>« Bien que la conduite de son époux soit
+blâmable, bien qu’il se livre à d’autres amours
+et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme
+vertueuse doit constamment le révérer comme
+un Dieu. »</p>
+
+<p>« Celui qui a souillé l’eau par quelque impureté
+ne doit vivre que d’aumônes pendant un mois
+entier. »</p>
+
+<p>« Afin de ne causer la mort d’aucun animal,
+que le Sannyâsî (c’est-à-dire le mendiant ascétique),
+la nuit comme le jour, même au risque de
+se faire du mal, marche en regardant à terre<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i>, XII, 90 ; V, 106, 107, 129, 154 ; XI, 255 ; VI, 68.</p>
+</div>
+<p>« Pour avoir coupé, une seule fois et sans
+mauvaise intention, des arbres portant leur
+fruit, des buissons, des lianes, des plantes grimpantes
+ou des plantes rampantes en fleur, on
+doit répéter cent prières du Rig-Véda. »</p>
+
+<p>« Si l’on arrache inutilement des plantes cultivées
+ou des plantes nées spontanément dans
+une forêt, on doit suivre une vache pendant
+un jour entier et ne se nourrir que de lait. »</p>
+
+<p>« Par un aveu fait devant tout le monde,
+par le repentir, par la dévotion, par la récitation
+des prières sacrées, un pêcheur peut être
+déchargé de sa faute, ainsi qu’en donnant des
+aumônes, lorsqu’il se trouve dans l’impossibilité
+de faire d’autre pénitence. »</p>
+
+<p>« Autant son âme éprouve de regret pour une
+mauvaise action, autant son corps est déchargé
+du poids de cette action perverse. »</p>
+
+<p>« La réussite de toutes les affaires du monde
+dépend des lois du Destin, réglées par les actions
+des mortels dans leurs existences précédentes,
+et de la conduite de l’homme ; les décrets de
+la Destinée sont un mystère ; c’est donc aux
+moyens dépendant de l’homme qu’il faut avoir
+recours. »</p>
+
+<p>« La justice est le seul ami qui accompagne
+les hommes après le trépas ; car toute affection
+est soumise à la même destruction que le corps<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i>, XI, 142, 144, 227, 229 ; VII, 205.</p>
+</div>
+<p>« Si celui qui vous frappe laisse tomber le
+bâton dont il se sert, ramassez-le et rendez-le
+lui sans murmurer. »</p>
+
+<p>« Vous n’abandonnerez pas les animaux dans
+leur vieillesse, en souvenir des services qu’ils
+vous ont rendus<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Sama Véda</i>.</p>
+</div>
+<p>« Celui qui méprise une femme méprise sa
+mère. Les larmes des femmes attirent le feu
+céleste sur ceux qui les font couler. »</p>
+
+<p>« L’honnête homme doit tomber sous les
+coups des méchants, comme l’arbre Santal
+qui, lorsqu’on l’abat, parfume la hache qui le
+frappe<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Pradasa</i>.</p>
+</div>
+<p>« Porter les trois bâtons de l’ascète, observer
+le silence, porter les cheveux en tresse, se raser
+la tête, se vêtir de vêtements d’écorce ou de
+peaux, accomplir les vœux et les ablutions,
+célébrer la Agnihotra, habiter dans la forêt,
+s’émacier le corps, tout cela est vain si le cœur
+n’est pas pur. »</p>
+
+<p>« Celui qui, quelque soin qu’il prenne de
+lui-même, pratique le calme de l’âme, qui est
+calme, soumis, contenu, chaste, et a cessé de
+trouver à redire aux autres êtres, celui-là est
+vraiment un Brahmane, un Çramane (ascète),
+un Bhikshu (frère mendiant). »</p>
+
+<p>« O Bhârata, à quoi sert la forêt à qui s’est
+dominé, et à quoi sert-elle à qui ne s’est pas
+dominé ? Partout où vit un homme qui s’est
+dominé, là est la forêt, là est l’hermitage. »</p>
+
+<p>« Le sage restât-il dans sa maison, quelque
+soin qu’il prenne de lui-même, s’il est toujours
+pur et plein d’amour tout le long de sa vie, est
+délivré de tous les maux. »</p>
+
+<p>« Ce n’est pas l’hermitage qui fait la vertu ;
+la vertu ne vient que de la pratique. Donc, que
+l’homme ne fasse pas aux autres ce qui serait
+douloureux à lui-même. »</p>
+
+<p>« Le monde est soutenu par toute action qui
+n’a que le sacrifice, c’est-à-dire le don volontaire
+de soi pour objet ; c’est dans ce don volontaire,
+sans attachement aux formes que
+l’homme doit accomplir l’action. Il faut accomplir
+l’action à seule fin de servir les autres. Celui
+qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans
+l’inaction, est un sage parmi les hommes ; il
+est harmonisé aux vrais principes, quelque
+action qu’il fasse. Un tel homme, ayant abandonné
+tout attachement au fruit de l’action,
+toujours content, ne dépendant de personne,
+bien que faisant des actions, est comme s’il
+n’en faisait pas. Toutes ses pensées empreintes
+de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices
+sont comme évaporés<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Vanaparva</i>, 13445. — <i>Paraboles de Buddhgosha</i>. — <i>Cantiparva</i>,
+5951. — <i>Vanaparva</i>, 13550. — <i>Lois de Yajnavalkya</i>,
+III, 65. — <i>Bhagavat-Gita</i>.</p>
+</div>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p>Voilà, pris au hasard, dans un immense
+trésor encore en partie inconnu, quelques
+conseils, vieux de milliers d’années, qui, bien
+avant le christianisme, guidaient les hommes
+de bonne volonté jusqu’à la lisière de la forêt.
+Alors, comme dit Manou, « lorsque le chef de
+la famille voit sa peau se rider et ses cheveux
+blanchir et qu’il a sous les yeux le fils de son
+fils », quand il n’a plus de devoirs à remplir,
+que personne n’a plus besoin de son aide, qu’il
+soit le plus riche marchand de la cité ou le plus
+pauvre paysan du village, il peut enfin se consacrer
+aux choses éternelles, quitter sa femme,
+ses enfants, ses proches, ses amis, « prendre
+une peau de gazelle ou un manteau d’écorce »,
+pour se retirer dans la solitude, s’enfoncer dans
+l’énorme forêt tropicale, oublier son corps et
+les vaines pensées qui en naissent et écouter
+la voix du Dieu caché au fond de son être, la
+voix « du voyageur qu’on ne voit pas, dit le
+<i>Brahmane des cent sentiers</i>, de l’entendeur
+non entendu, du penseur non pensé, du connaisseur
+non connu, de l’Atman, le meneur intérieur,
+l’impérissable, en dehors de qui il n’y a
+que douleur. » Il peut méditer sur l’infinité de
+l’espace, l’infinité de la raison et « la non existence
+de rien », saisir l’instant d’illumination
+qui apporte « la délivrance que personne ne
+peut enseigner, qu’il faut trouver soi-même,
+qui est ineffable », et purifier son âme afin de
+lui épargner, s’il est possible, un nouveau
+retour sur cette terre.</p>
+
+<p>Arrivé là, « Qu’il ne désire pas la mort, qu’il
+ne désire pas la vie ; ainsi qu’un moissonneur
+qui, le soir venu, attend paisiblement son salaire
+à la porte de son maître, qu’il attende que le
+moment soit venu. »</p>
+
+<p>« Qu’il réfléchisse, avec l’application d’esprit
+la plus exclusive, sur l’essence subtile et indivisible
+de l’Ame suprême, et sur son existence
+dans les corps des êtres les plus élevés et les
+plus bas. »</p>
+
+<p>« Méditant avec délices sur l’Être suprême,
+n’ayant besoin de rien, inaccessible à tout désir
+des sens, sans autre société que son âme et
+la pensée de Dieu, qu’il vive dans l’attente
+constante de la béatitude éternelle. »</p>
+
+<p>« Car le principal de tous les devoirs, c’est
+d’acquérir la connaissance de l’âme suprême,
+c’est la première de toutes les sciences, car
+elle seule confère à l’homme l’immortalité. »</p>
+
+<p>« Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre
+âme l’âme suprême, présente dans toutes les
+créatures, se montre le même à l’égard de tous
+et obtient le sort le plus heureux, celui d’être
+à la fin absorbé dans le sein de Brahma<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Manou</i>, VI, 45, 65, 49 ; XII, 85, 125.</p>
+</div>
+<p>« Après avoir ainsi abandonné toute pratique
+pieuse, tout acte de dévotion austère, appliquant
+son esprit à la contemplation unique de la grande
+Cause Première, exempt de tout désir mauvais,
+son âme est déjà sur le seuil du Swarga, alors
+que son enveloppe mortelle palpite encore
+comme la dernière lueur d’une lampe qui
+s’éteint<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i>, VI, 96.</p>
+</div>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p>Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien
+antérieur au Bouddhisme, remonte aux origines
+du Brahmanisme et touche directement aux
+Védas. Convenons que cette morale, dont je
+n’ai pu donner ici que le plus sommaire aperçu,
+la première qu’ait connue l’humanité, est aussi
+la plus haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un
+principe que même aujourd’hui, avec tout ce
+que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons
+contester, à savoir que l’homme et tout ce qui
+l’environne n’est qu’une sorte d’émanation,
+de matérialisation momentanée de la cause
+inconnue et spirituelle à laquelle il doit retourner ;
+et ne fait que déduire, avec une beauté,
+une élévation et une logique incomparables,
+les conséquences de ce principe. Il n’y a pas ici
+de révélation extra-terrestre, de Sinaï, de
+tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement
+descendu sur notre planète. Il n’avait pas besoin
+d’y descendre, il était déjà dans le cœur de
+tous les hommes, parce que tous les hommes ne
+sont qu’une partie de lui-même et ne peuvent
+être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui
+semble résider dans leur âme, dans leur esprit,
+en un mot dans le principe immatériel qui
+donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas, il
+est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils
+puissent le comprendre, pourquoi il les a momentanément
+et apparemment séparés de lui ;
+et c’est, — origine du mal et nécessité de
+l’épreuve, — le postulat aussi inaccessible que
+le mystère de la cause première, avec cette différence,
+que le mystère de la cause première
+était inévitable, au lieu que la nécessité de celui-ci
+est incompréhensible. Mais le postulat accordé,
+tout le reste s’éclaire et se déroule comme un
+syllogisme. La matière est ce qui nous sépare
+de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit ; il faut donc
+que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit
+n’est pas seulement l’intelligence, il est
+aussi le cœur, le sentiment, il est tout ce qui n’est
+pas matériel ; il faut donc que sous toutes ses
+formes il se purifie, s’étende, s’élève et
+triomphe de la matière. Il n’y eut jamais, et
+il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation
+plus grandiose, plus logique, plus inattaquable,
+plus réaliste, en ce sens qu’elle ne se fonde que
+sur des réalités, et plus divinement humaine.
+Il est certain qu’après tant de siècles, après
+tant d’acquisitions et d’expériences, nous nous
+rencontrons au même point. Partant comme eux
+de l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver
+autre chose, et ne saurions mieux dire. Seul
+serait supérieur aux immenses efforts que leurs
+mots ont tentés, un silence résigné, préférable
+en théorie, mais qui pratiquement ne peut
+conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch3">L’ÉGYPTE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Nous avons déjà vu, en parlant de Noun,
+Toum et Phtah, l’idée que se faisaient les
+Égyptiens de la cause première, de la création
+ou plutôt de l’émanation ou de la manifestation
+de l’univers. Elle est, du moins telle que nous la
+connaissons par la traduction probablement
+incomplète des hiéroglyphes, sous une forme
+moins frappante, moins profonde et moins
+métaphysique, analogue à celle des Védas,
+et révèle une source commune.</p>
+
+<p>Immédiatement après l’énigme de la cause
+première, ils rencontrèrent, eux aussi, inévitablement,
+l’insoluble problème de l’origine du
+mal, et, sans trop oser l’approfondir, y trouvèrent
+une solution plus pâle, plus évasive, mais au
+fond presque semblable à celle des Hindous.
+Dans l’Osirisme, l’esprit et la matière s’appellent
+la lumière et les ténèbres ; et « Set, l’antagoniste
+de Râ-lumière, dans les mythes de Râ, d’Osiris
+et d’Horus, n’est pas un dieu du mal, dit Le Page
+Renouf, il représente une réalité physique, une
+loi constante de la nature<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> ». Il est un dieu aussi
+réel que ses adversaires et son culte est aussi
+ancien que le leur. Il avait ses prêtres comme eux,
+et il est fils de la même cause inconnue. Il est
+si peu séparable de la force qui lui est opposée
+que sur certains monuments les têtes d’Horus
+et de Set surmontent le même corps et ne forment
+qu’un seul dieu.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Op. cit.</i>, p. 115.</p>
+</div>
+<p>Après les mêmes aveux d’ignorance, ici encore,
+comme dans l’Inde, le mythe de l’incarnation
+vient préciser et diriger une morale qui,
+sortie de l’inconnaissable, ne pouvait prendre
+forme et n’être connue que dans l’homme et par
+l’homme. Osiris, Horus, Thot ou Hermès qui
+prit cinq fois la forme humaine au dire des occultistes,
+ne sont que des incarnations plus mémorables
+du dieu qui réside en chacun de nous.
+De ces incarnations découle avec moins d’éclat,
+moins d’abondance, moins de force, — car le
+génie égyptien n’a pas l’ampleur, l’élévation,
+la puissance d’abstraction du génie hindou, — une
+morale plus humble, plus terre à terre,
+mais de la même nature que celle de Manou, de
+Krichna et du Bouddha, ou plutôt de ceux qui
+dans la nuit des âges précédèrent Manou,
+Krichna et le Bouddha. Cette morale se trouve
+dans le <i>Livre des Morts</i> et dans les inscriptions
+funéraires. Quelques-uns des papyrus qui reproduisent
+le <i>Livre des Morts</i> ont plus de quatre
+mille ans ; mais des textes de ce même livre, qui
+recouvraient presque toutes les tombes et presque
+tous les sarcophages, sont probablement plus
+anciens. Ce sont, avec les inscriptions cunéiformes,
+les plus antiques écritures, ayant date certaine,
+que possède l’humanité. Le plus vénérable
+des codes de morale, œuvre de Phtahotep, encore
+imparfaitement déchiffré, contemporain des Pyramides,
+se couvre de l’autorité d’ancêtres infiniment
+plus reculés. « Pas une des vertus chrétiennes,
+dit F.-J. Chapas, l’un des grands égyptologues
+de la première heure, n’est oubliée dans
+la morale égyptienne. La piété, la charité, la
+bonté, l’empire sur soi-même, dans la parole
+et l’action, la chasteté, la protection des faibles,
+la bienveillance envers les humbles, la déférence
+envers les supérieurs, le respect de la
+propriété d’autrui, jusqu’en ses plus petits
+détails, tout y est exprimé en langage excellent. »</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>« Je n’ai pas fait de mal à un enfant, dit une
+inscription funéraire. Je n’ai pas opprimé une
+veuve, je n’ai pas maltraité un berger. Durant
+ma vie, il n’y avait pas un mendiant ; et quand
+vinrent les années de famine, je labourai toute
+la terre de la province, nourrissant tous ses
+habitants et je fis en sorte que la veuve était
+comme si elle n’avait pas perdu son époux<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Inscriptions d’Ameni, <i>Denkm</i>, II, pl. 121.</p>
+</div>
+<p>Celui-ci « était le père des faibles, le soutien
+de ceux qui n’avaient pas de mère ; craint des
+méchants il protégeait le pauvre. Il était le
+vengeur de celui que le puissant avait dépouillé.
+Il était l’époux de la veuve et le refuge de l’orphelin<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> ».
+« Celui-là était le protecteur des humbles,
+une palme d’abondance pour l’indigent,
+l’aliment des pauvres, la richesse du faible, et
+sa sagesse était au service de l’ignorant<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. » — « J’étais
+le pain de celui qui avait faim, l’eau de
+celui qui avait soif, le vêtement de celui qui était
+nu, le refuge de celui qui était dans le besoin.
+Ce que j’ai fait pour eux, Dieu l’avait fait pour
+moi »<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, disent d’autres inscriptions, reprenant
+toujours le même thème de bonté, de justice
+et de charité. « Bien que grand, j’ai toujours
+agi comme si j’avais été petit. Je n’ai jamais
+barré la route à quelqu’un qui valait mieux que
+moi. J’ai toujours répété ce qu’on m’avait dit,
+exactement comme on me l’avait dit. Je n’ai
+jamais approuvé ce qui est bas et mal, mais j’ai
+pris plaisir à dire la vérité. La sincérité et la
+bonté qui étaient dans le cœur de mon père
+et de ma mère, mon amour les leur a rendues.
+J’ai été la joie de mes frères, l’ami de mes compagnons,
+j’ai reçu les voyageurs sur la route ;
+mes portes étaient ouvertes à ceux qui venaient
+du dehors et je leur ai donné de quoi se rafraîchir.
+Ce que me dictait mon cœur, je n’hésitais pas
+à l’accomplir<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Tablette d’Antuff. Louvre, C. 26.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>, 581.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span class="sc">Dumichen</span>, <i lang="de" xml:lang="de">Kalenderinschriften</i>, XLVI.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Bergmann</span>, <i lang="de" xml:lang="de">Hieroglyphische Inschriften</i>, pl. VI, I. 8 ;
+pl. VIII, IX.</p>
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Dans le <i>Livre des Morts</i>, quand, après la
+longue et terrible traversée du Douaou, qui
+n’est pas l’enfer égyptien, comme on l’a dit,
+mais une région intermédiaire entre la mort
+et la vie éternelle, l’âme est arrivée dans le pays
+de « Menti » qu’on appela plus tard l’« Amenti »,
+elle se trouve en face de Maât ou Maît, la plus
+mystérieuse divinité de l’Égypte. Maât est la
+ligne droite, elle représente la Loi, la Justice-Vérité,
+la Justice absolue. Chacun des grands
+dieux se dit maître de Maât, mais elle ne reconnaît
+aucun maître. Les dieux vivent par elle,
+elle règne seule sur la terre, dans les cieux et
+le monde d’outre-tombe ; elle est à la fois la
+mère du dieu qui l’a créée, sa fille et le dieu lui-même.
+En présence d’Osiris assis sur son trône
+de juge, est mis dans un des plateaux de la balance
+le cœur du mort qui symbolise toute sa
+nature morale, dans l’autre plateau se trouve
+une image de Maât. Quarante-deux divinités,
+qui représentent les quarante-deux péchés
+qu’elles sont chargées de punir, sont rangées
+derrière la balance dont Horus surveille l’aiguille,
+tandis que Téhutin, le dieu des lettres,
+inscrit le résultat de la pesée. Tout ceci n’est
+évidemment qu’une représentation allégorique,
+une sorte de mise en images, une projection sur
+l’écran de ce monde, de ce qui se passe dans
+l’autre, au fond d’une âme ou d’une conscience
+qui se juge après la mort.</p>
+
+<p>Alors, si l’épreuve est favorable, se passe une
+chose extraordinaire qui révèle la signification
+secrète, inattendue et profonde de toute cette
+mythologie : l’homme devient dieu. Il devient
+Osiris même. Il se découvre pareil à celui qui
+le juge. Il joint son nom à celui d’Osiris, il est
+Osiris-un-tel. Il se retrouve enfin le dieu inconnu
+qu’il était à son insu. Il reconnaît l’Éternel
+caché au fond de lui-même, qu’il avait cherché
+durant toute son existence et qui, finalement
+délivré par ses bonnes œuvres, par ses efforts
+spirituels, se révèle identique au dieu qu’il
+avait écouté et adoré et dont il avait voulu
+se rapprocher en le prenant pour modèle.</p>
+
+<p>C’est, sous une autre image, l’absorption de
+l’âme purifiée dans le sein de Brahma, le retour
+à la divinité de ce qu’il y avait de divin dans
+l’homme, comme aussi, sous l’allégorie dramatique,
+l’âme qui se juge elle-même et se reconnaît
+digne de rentrer en Dieu.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Rudolph Steiner qui, lorsqu’il ne s’égare pas
+dans les visions peut-être plausibles mais invérifiables
+de la préhistoire, des clichés astraux
+et de la vie sur d’autres planètes, est un esprit
+très juste et très perspicace, a remarquablement
+mis en lumière le sens de ce jugement et de cette
+identification de l’âme avec Dieu. « L’Être
+Osiris, dit-il, n’est que le degré le plus parfait
+de l’être humain. Il s’entend de soi que l’Osiris
+qui règne en juge sur l’ordre éternel de l’univers,
+n’est lui-même qu’un homme parfait. Entre
+l’état humain et l’état divin, il n’y a qu’une
+différence de degré. L’homme est en voie de développement ;
+à la fin de sa carrière il devient
+Dieu. Dans cette conception, Dieu est un éternel
+devenir et non pas un Dieu fini en soi.</p>
+
+<p>« Tel étant l’ordre universel, il est évident
+que celui-là seul peut entrer dans la vie d’Osiris,
+qui est déjà devenu un Osiris lui-même avant
+de frapper à la porte du temple éternel. La vie
+la plus haute de l’homme consiste donc à se
+changer en Osiris. L’homme devient parfait
+lorsqu’il vit comme Osiris, lorsqu’il traverse
+ce qu’Osiris a traversé. Le mythe d’Osiris
+acquiert par là un sens plus profond. Il devient
+le modèle de celui qui veut éveiller l’Éternel
+en lui-même<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <span class="sc">Rudolph Steiner</span>, <i>Le Mystère chrétien et les Mystères antiques</i>.
+Trad. de <span class="sc">J. Sauerwein</span>, p. 170.</p>
+</div>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Cette Osirification, cette déification de l’âme
+du juste a toujours étonné les égyptologues
+qui n’en saisissaient pas le sens caché et ne
+voyaient pas qu’elle rejoignait le Nirvana
+védique dont elle n’est qu’une réplique dramatisée.
+Mais les textes authentiques sont là,
+et même du point de vue exotérique, il n’est
+pas possible de leur donner une autre signification.
+Le fond de la religion égyptienne, sous
+toutes ses végétations parasites qui devinrent
+peu à peu monstrueuses, est bien le même que
+celui de la religion védique ; d’un même point
+de départ dans l’inconnaissable, c’est le culte
+et la recherche du dieu dans l’homme et le retour
+de l’homme en dieu. Le juste, c’est-à-dire celui
+qui durant sa vie s’est efforcé de retrouver
+l’éternel en lui-même et d’écouter sa voix,
+délivré de son corps, ne devient pas seulement
+Osiris ; mais de même qu’Osiris est d’autres
+dieux, il devient aussi d’autres dieux. Il parle
+comme s’il était Râ, Tmu, Seb, Chnemu, Horus,
+et ainsi de suite. « Ni les hommes, ni les dieux,
+ni les esprits des décédés, ni les hommes passés,
+présents et futurs, quels qu’ils soient, ne peuvent
+plus lui faire de mal. Il est celui qui s’avance
+en sûreté. Son nom est « Celui que les hommes
+ne connaissent pas ». « Son nom est hier
+qui voit des jours sans nombre, passant en
+triomphe sur les routes du ciel. » « Il est le
+Seigneur de l’éternité. Il est le maître de la couronne
+royale et chacun de ses membres est un
+dieu. »</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Mais qu’arrive-t-il si la sentence n’est pas
+favorable, si l’âme n’est pas jugée digne de rentrer
+dans l’éternel, de redevenir le dieu qu’elle
+était ? On n’en sait rien. Tout ce qu’on a dit au
+sujet de châtiments, d’expiations, de transmigrations
+purificatrices, ne repose sur aucun
+texte authentique. « On ne trouve trace, dit
+Le Page Renouf, d’une conception de ce genre
+dans aucun des textes égyptiens découverts
+jusqu’ici. Les transformations après la mort,
+nous est-il dit expressément, dépendent uniquement
+de la volonté du défunt ou de son génie<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> »,
+c’est-à-dire de son âme. N’est-ce pas dire expressément
+aussi qu’elles ne dépendent que du jugement
+de l’âme sur elle-même et qu’elle seule
+reconnaît et décide, comme l’âme hindoue
+chargée de son Karma, si elle est digne ou non
+de rentrer dans la divinité ; en d’autres termes
+qu’il n’y a de ciel et d’enfer qu’en nous-mêmes ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <span class="sc">Le Page Renouf</span>, <i lang="la" xml:lang="la">op. cit.</i>, p. 183.</p>
+</div>
+<p>Mais que devient-elle si elle ne se juge pas
+digne d’être dieu ? Attend-elle ou se réincarne-t-elle ?
+Nul texte égyptien ne permet de trancher
+la question ; il n’y a pas trace non plus
+d’un état intermédiaire entre la mort et l’éternelle
+béatitude. Les rites funéraires ne donnent,
+sur ce point, aucune indication. Ils semblent
+prévoir, pour le mort, une vie d’outre-tombe
+exactement pareille, sur un autre plan, à celle
+qu’il menait sur la terre. Mais ces rites ne paraissent
+pas s’appliquer à l’âme proprement
+dite, au principe divin. La religion égyptienne,
+comme les autres religions primitives, distingue
+en l’homme trois parties : le corps physique,
+une entité spirituelle périssable, une sorte de
+reflet du corps, qui lui survivait, une ombre
+ou plutôt un double, qui pouvait à son gré se
+confondre avec la momie ou s’en détacher,
+et enfin un principe purement spirituel, l’âme
+véritable et immortelle qui, après le jugement,
+devenait dieu.</p>
+
+<p>Le double désemparé, et non pas l’âme qui redevenait
+Osiris, errait misérablement entre le
+monde visible et l’invisible, comme semblent
+le faire les désincarnés de nos spirites, si les
+rites funéraires ne venaient à son aide pour le
+ramener et le retenir près du corps qu’il avait
+abandonné. Tout le rituel ne visait qu’à prolonger
+autant que possible l’existence de ce double,
+en pourvoyant à ses besoins, analogues à ceux
+de sa vie terrestre, en le fixant près de sa momie
+incorruptible, en l’enchaînant dans une demeure
+qui lui fût agréable.</p>
+
+<p>L’existence de ce double était supposée très
+longue. Une tablette du Louvre nous montre,
+par exemple, que Psamtik, fils d’Ut’ahor, qui
+vivait au temps de la 26<sup>e</sup> dynastie, était prêtre
+de trois souverains de la grande Pyramide,
+morts depuis plus de 2.000 ans.</p>
+
+<p>Cette idée du double, comme le fait remarquer
+Herbert Spencer, est d’ailleurs universelle.
+« Partout, nous dit-il, nous voyons exprimée ou
+impliquée la croyance que chaque personne
+est double et que, quand elle meurt, son autre
+moi, qu’il demeure proche ou qu’il s’en soit allé
+au loin, peut revenir et est capable de nuire à
+ses ennemis ou d’aider ses amis. »</p>
+
+<p>Ce double égyptien n’est d’ailleurs que le
+Périsprit, le Corps Astral des occultistes,
+cette entité désincarnée, ce subconscient plus
+ou moins indépendant de notre corps, cet hôte
+inconnu, auquel sont ramenés, malgré eux,
+nos modernes métapsychistes, quand ils constatent
+certaines manifestations hypnotiques
+ou médiumniques, certains phénomènes de télépathie,
+d’action à distance, de matérialisation
+et d’apparitions posthumes qui autrement
+seraient à peu près inexplicables. Une fois
+de plus, les anciennes religions avaient ici précédé
+notre science, vu peut-être plus juste et
+plus loin qu’elle. Je dis peut-être, car si l’existence
+du double, de l’astral ou de l’entité subconsciente
+à peu près indépendante de notre
+cerveau, n’est plus guère contestable en ce qui
+concerne les vivants, elle peut encore être
+discutée quand il s’agit des morts. Il est certain
+qu’à l’appui de cette existence, des faits extrêmement
+troublants s’accumulent ; seule leur
+interprétation n’est pas encore décisive. Mais
+l’antique hypothèse égyptienne devient de plus
+en plus plausible et réfutait d’avance, il y a
+des milliers d’années, l’objection capitale que
+l’on fait aux spirites quand on leur dit que leurs
+esprits désincarnés ne sont que de pauvres
+ombres incohérentes et effarées, avant tout
+soucieuses d’établir leur identité et de se
+raccrocher à leur vie d’autrefois, de misérables
+mânes à qui la mort n’a rien révélé, et qui n’ont
+rien à nous apprendre sur leur existence d’outre-tombe,
+pâle reflet de leur existence antérieure.
+Il est en effet très explicable que cet esprit
+désincarné ne sache pas autre chose que ce qu’il
+savait durant sa vie. Le double égyptien dont
+il n’est que la réplique n’était pas l’âme véritable,
+l’âme immortelle qui, si le jugement de
+l’Amenti lui était favorable, rentrait en dieu
+ou plutôt redevenait dieu. Les rites sépulcraux
+n’entendaient pas s’occuper de cette âme dont
+le sort était fixé par la sentence de Maât ; ils
+voulaient seulement rendre moins précaire,
+moins misérable, l’existence posthume de ce
+principe attardé et plus lent à se dissoudre,
+de cette sorte de déchet spirituel, de ce fantôme
+nerveux, magnétique ou fluidique qui avait
+été un homme et ne formait plus qu’un faisceau
+de souvenirs tenaces et sans asile. Ils cherchaient
+à lui adoucir, en maintenant autour de lui
+les objets de ces souvenirs, le passage de la mort
+à l’éternel oubli. Les Égyptiens avaient sans
+doute constaté plus nettement que nous l’évidence
+de ce double dont nous commençons à
+peine à soupçonner l’existence ; car leur civilisation,
+héritière du reste de longues civilisations
+antérieures, était beaucoup plus ancienne que
+la nôtre et se portait davantage vers les côtés
+spirituels et invisibles de la vie. Mais ils ne préjugeaient
+rien, de même que l’hypothèse spirite,
+si elle était bien présentée, ne préjugerait rien
+au sujet de la destinée de l’âme proprement
+dite.</p>
+
+<p>Le double n’était soumis à aucun jugement.
+Que l’homme eût été bon ou mauvais, juste ou
+injuste, il avait droit aux mêmes rites funéraires,
+à la même existence d’outre-tombe. Son châtiment
+ou sa récompense, c’était lui-même,
+c’était de continuer d’être ce qu’il avait été,
+c’était de poursuivre, sur un autre plan, la vie
+haute ou basse, étroite ou large, intelligente ou
+stupide, généreuse ou égoïste, qu’il avait menée
+sur la terre.</p>
+
+<p>Remarquons que dans nos manifestations
+spirites il n’est pas question non plus de récompense
+ou de châtiment. Nos désincarnés,
+même lorsqu’ils furent croyants, ne font presque
+jamais allusion à un jugement posthume, à un
+enfer, à un ciel, à un purgatoire et, quand
+exceptionnellement ils en parlent, on peut
+presque à coup sûr soupçonner quelque interpolation
+télépathique. Ils sont, ou si l’on veut,
+paraissent être ce qu’ils étaient durant leur
+existence : plus ou moins consistants, plus ou
+moins cultivés, plus ou moins intelligents, plus
+ou moins volontaires, selon que leur pensée
+était consistante, cultivée, volontaire. Ils ne
+retrouvent que ce qu’ils ont semé dans les
+champs spirituels de ce monde. Mais ils n’ont
+pas, — et c’est la seule différence, — subi,
+comme le double égyptien, l’incantation magique
+qui, à tort ou à raison, pour leur bonheur
+ou leur malheur, violant les lois de la nature,
+rattachait celui-ci à ses restes physiques et
+l’empêchait de flotter comme une épave entre
+un monde matériel où il ne pouvait plus vivre
+et un univers spirituel où il semble qu’il lui fût
+interdit de pénétrer.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Grâce à ces soins, grâce à ce culte et à cette
+prévoyance, le double était-il heureux ? On
+n’oserait l’affirmer. Il existe un texte terrible,
+l’inscription funéraire de la femme de Pasherenpath,
+qui est le plus déchirant cri de regret
+et de détresse que les morts aient poussé vers
+la vie. Il est vrai que cette inscription est de
+l’époque des Ptolémées, c’est-à-dire des derniers
+temps de l’Égypte, déformée par la Grèce,
+deux ou trois siècles avant notre ère. Elle nous
+montre la décadence et presque la ruine de la
+foi égyptienne ; et chose plus grave et plus inquiétante,
+en parlant de l’Amenti, semble confondre
+la destinée du double avec celle de l’âme
+immortelle. Voici cette inscription qui témoigne
+à quelles incertitudes aboutissent les religions les
+plus solides et les plus affirmatives ; et comment,
+à la fin de leur cours, elles nous replongent dans
+les ténèbres du grand secret, dans le chaos de
+l’inconnaissable, d’où elles étaient sorties.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Oh ! mon frère, mon époux, ne cesse pas de
+boire, de manger, de vider la coupe de la joie et
+de vivre dans les fêtes. Suis chaque jour tes</p>
+</blockquote>
+<blockquote>
+<p>désirs et ne laisse pas le souci pénétrer dans ton
+cœur tant que tu vivras sur cette terre ! Car
+l’Amenti est le pays du sourd sommeil et de
+l’obscurité, séjour de deuil pour ceux qui l’habitent.
+Ils dorment dans leurs formes, ils ne se
+réveillent plus pour voir leurs frères, ils ne reconnaissent
+leur père ni leur mère ; leur cœur est
+indifférent à leur femme et à leurs enfants.
+Chacun sur la terre jouit de l’eau de la vie ;
+mais la soif est à mes côtés. L’eau vient à celui
+qui demeure sur la terre, mais j’ai soif de l’eau
+qui est près de moi. Je ne sais où je suis depuis
+que je suis en ce lieu et j’implore l’eau qui coule,
+j’implore la brise sur la rive du fleuve, afin que
+par elle puisse être rafraîchie la douleur de mon
+cœur. Car quant au Dieu qui est ici, « Mort
+Absolue » est son nom. Il appelle tous les hommes
+et tous viennent à lui en tremblant de peur.
+Avec lui il n’y a pas de respect pour les hommes
+ou les dieux ; près de lui les grands sont comme
+les petits. On craint de le prier, car il n’écoute
+pas. Nul ne vient l’invoquer, car il n’est pas
+bon pour ceux qui l’adorent et ne tient pas
+compte des offrandes qu’on lui fait<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <span class="sc">Sharpe</span>, <i lang="en" xml:lang="en">Egyptian Inscriptions</i>, I, pl. 4.</p>
+</div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Et la réincarnation ? On croit généralement
+que l’Égypte est par excellence le pays de la
+palingénésie et de la métempsychose. Il n’en
+est rien. Pas un texte égyptien n’y fait allusion.
+Il est vrai que l’âme devenant Osiris pouvait
+prendre toutes les formes ; mais ce n’est pas là
+la réincarnation proprement dite, la réincarnation
+expiatoire et purificatrice des Hindous.
+Tout ce qu’on nous a dit à ce sujet repose principalement
+sur un texte d’Hérodote qui note
+que « les Égyptiens furent les premiers à affirmer
+que l’âme de l’homme est immortelle. Sans
+cesse, d’un vivant qui meurt, elle passe dans un
+autre qui naît, et, quand elle a parcouru tout
+le monde terrestre, aquatique et aérien, elle
+revient alors s’introduire en un corps humain.
+Ce voyage circulaire dure 3.000 ans. C’est là
+une théorie que, plus ou moins près de nous,
+plusieurs Grecs se sont appropriés ; je sais leurs
+noms et ne les écris point<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Hérodote</i>, II, 123.</p>
+</div>
+<p>De même, tout ce qui concerne les fameux
+mystères de l’initiation égyptienne est de source
+relativement récente et date de l’époque où
+les traditions et les théories hindoues, chaldéennes,
+juives et néo-platoniciennes se mêlaient
+et fermentaient violemment dans Alexandrie.
+L’Égypte des Pharaons ne nous dit pas
+ce que devenait l’âme qui n’était pas béatifiée.
+Il est possible qu’elle fût obligée de revenir sur
+terre pour se purifier et que le secret de cette
+réincarnation demeurât réservé aux initiés,
+comme il est également possible que des textes
+mieux interprétés ou que d’autres que nous
+ne connaissons pas encore, justifient et expliquent
+la tradition ésotérique. Il ne serait du
+reste pas surprenant, comme le fait remarquer
+Sédir, occultiste des plus érudits, qu’une partie
+des secrets qui ne se trouvent pas dans les inscriptions
+que nous croyons entièrement comprendre,
+nous fussent venus par la Chaldée,
+attendu que c’est parmi les Mages, sur les confins
+du Tigre et de l’Euphrate, que Cambyse,
+après la conquête de l’Égypte, transporta tous
+les prêtres de ce dernier pays, sans exception
+et sans retour. Quoiqu’il en soit, je le répète,
+les textes purement égyptiens ne permettent
+pas, pour l’instant, de trancher la question.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch4">LA PERSE</h2>
+
+
+<p>La Perse nous retiendra moins longtemps,
+car sa religion est sans doute un reflet du Védisme
+ou, plus probablement, révèle une commune
+origine. Eugène Burnouf et Spiegel ont
+en effet prouvé que certaines parties de l’Avesta
+sont aussi anciennes que le Rig.</p>
+
+<p>Le Mazdéisme ou Zoroastrisme paraît donc
+être une adaptation à l’esprit Iranien du Védisme
+ou de traditions aryennes — (atlantéennes
+diraient les théosophes) — antérieures au Védisme.
+Durant la captivité de Babylone, infiltré
+dans le Chaldéisme, il exerça une influence
+profonde sur la religion du peuple juif.
+Nous lui devons, entre autres choses, tels qu’ils
+ont passé dans la tradition judéo-chrétienne,
+la notion de l’immortalité de l’âme, le jugement
+de celle-ci, le jugement dernier, la résurrection
+des morts, le purgatoire, la croyance à l’efficacité
+des bonnes œuvres au point de vue du salut,
+la réversibilité des peines et des récompenses
+et toute notre angéologie.</p>
+
+<p>Le Zoroastrisme a tenté de résoudre plus nettement
+que les autres religions anciennes
+l’énigme du mal, en faisant de celui-ci un dieu
+distinct, perpétuellement en lutte avec le Dieu
+du bien. Mais ce dualisme est plus apparent
+que réel. Ahura-Mazda ou Ormazd, ou Ormuzd,
+l’Être absolu et universel, le Verbe, l’Esprit
+omnipotent et omniscient, la Réalité, précède
+et domine Agra-Mainyus ou Ahriman, la Non-Réalité,
+c’est-à-dire ce qui est mauvais et trompeur,
+qui dans ses ténèbres ignore tout, paraît
+aussi inférieur à Ormazd que le démon l’est au
+Dieu des chrétiens et ne se montre en somme
+qu’une sorte de singe de la divinité, imitant
+maladroitement les créations de cette dernière
+et ne pouvant produire que des vices, des maux
+et quelques êtres malfaisants qui seront anéantis
+dans l’immense victoire du bien ; car la fin
+du monde, dans le système de Zoroastre, n’est
+que la régénération de la création.</p>
+
+<p>On ne nous dit du reste pas pourquoi Ormazd,
+le dieu suprême, est obligé de tolérer Ahriman
+qui, il est vrai, ne personnifie pas le mal en soi ;
+mais le mal nécessaire au bien, les ténèbres
+indispensables à la manifestation de la lumière,
+la réaction qui suit l’action, le principe ou le
+pôle négatif opposé au positif pour assurer la
+vie et l’équilibre de l’univers.</p>
+
+<p>Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir
+à la nécessité, ou à une loi naturelle plus puissante
+que lui et surtout au Temps, dont les décrets
+sont le Destin, « car en dehors du Temps,
+dit l’<i>Uléma</i>, tout a été créé et le Temps est le
+créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni
+cime ni racines, et toujours il a été et toujours
+il sera. Un homme intelligent ne demandera pas :
+D’où vient le Temps ? ni s’il y a eu un temps
+où cette puissance n’existait pas<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <span class="sc">J. Darmesteter</span>, <i>Ormazd et Ahriman</i>, p. 320.</p>
+</div>
+<p>Il serait intéressant d’étudier cette religion,
+au point de vue de ce qui lui doit le christianisme
+qui lui fit autant et même plus d’emprunts
+qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme.
+Il faudrait également s’arrêter, ne fût-ce qu’un
+instant, à sa morale, une des plus hautes, des
+plus pures, des plus noblement humaines que
+l’on connaisse. Mais cette étude déborderait
+notre cadre. Nous devons, par exemple, à la
+Perse antique, l’admirable notion de la conscience,
+sorte de puissance divine, existant de
+toute éternité, indépendante du corps matériel,
+ne prenant aucune part aux fautes qu’elle voit
+s’accomplir, restant pure au milieu des pires
+égarements, accompagnant, après la mort,
+l’âme de l’homme qui, s’il fut juste, lorsqu’elle
+franchit le pont Tchinvat ou pont de la Rétribution,
+voit s’avancer à sa rencontre une jeune
+fille d’une miraculeuse beauté. « Qui es-tu,
+lui demande l’âme étonnée, toi qui me sembles
+plus belle et plus magnifique qu’aucune fille
+de la terre » ? Et sa conscience répond : « Je suis
+tes propres œuvres. Je suis l’incarnation de tes
+bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation
+de ta foi pleine de piété<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> ? »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Yesth</i>, XXII.</p>
+</div>
+<p>Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit
+le pont de la Rétribution, sa conscience vient
+à lui sous une forme horrible, bien qu’en soi elle
+ne change pas et se présente seulement aux
+hommes telle qu’ils ont mérité de la voir. Cette
+allégorie, qu’on croirait tirée d’un recueil de paraboles
+chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou
+6.000 ans et n’est qu’une dramatisation du Karma
+hindou. Ici encore, comme dans le Karma
+et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même.</p>
+
+<p>Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse
+et subtile notion des Fravashis ou
+Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et
+dont le mysticisme juif et le christianisme firent
+les anges et surtout les anges gardiens. Elle
+implique la préexistence des âmes. Les Férouers
+sont la forme spirituelle de l’être, indépendante
+de la vie matérielle et antérieure à celle-ci.
+Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes
+de rester dans le monde spirituel ou de descendre
+sur terre pour s’incarner dans des corps
+humains. Ce sont des sortes de prototypes
+dont Platon tira probablement sa théorie des
+« Idées », en supposant que toute chose avait
+une double existence, d’abord en idée puis en
+réalité.</p>
+
+<p>Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui
+que nous avons déjà constaté, dans l’Inde, se
+répéta ici : ce qui était public et patent dans
+le Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé
+aux seuls initiés dans ce que les Grecs et
+les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui
+empruntèrent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch5">LA CHALDÉE</h2>
+
+
+<p>La Chaldée, c’est-à-dire la Babylonie et
+l’Assyrie, est comme la Perse, la patrie des
+Mages, et on la regarde généralement comme
+la terre classique de l’occultisme ; mais ici encore,
+ainsi que nous l’avons vu pour l’Égypte,
+la légende ne concorde guère avec la réalité historique.</p>
+
+<p>Il semble <i lang="la" xml:lang="la">à priori</i>, que la Chaldée doive nous
+intéresser spécialement, non qu’il soit probable
+qu’elle ait à nous apprendre autre chose que
+l’Inde, l’Égypte et la Perse dont elle est tributaire,
+mais parce que c’est en elle que se trouve
+vraisemblablement la source principale de la
+Kabbale qui est elle-même la grande fontaine où
+s’alimenta l’occultisme du Moyen âge, tel qu’il
+s’est prolongé jusqu’à nous.</p>
+
+<p>On avait espéré que la découverte de la clef
+des écritures cunéiformes, — découverte qui
+ne remonte guère à plus d’un demi-siècle, — et
+le déchiffrement des inscriptions de Ninive
+et de Babylone, nous apporteraient des révélations
+précieuses sur les mystères de la religion
+chaldéenne. Mais ces inscriptions qui remontent
+à 2.000, à 3.750 et même pour l’une d’elles, conservée
+au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>, à 4.000 ans avant
+J.-C., et dont la lecture est du reste beaucoup
+plus incertaine et plus controversée que celle
+des hiéroglyphes et du sanscrit, ne nous ont
+donné que des biographies royales, des nomenclatures
+de conquêtes, des formules incantatoires,
+des litanies et des psaumes qui servirent
+de modèles aux psaumes hébreux. Nous y
+voyons que le fond de la religion très primitive
+des Soumirs ou Sumers et des Accads ou Akkadiens
+qui peuplaient la basse Chaldée avant la
+conquête sémite, était la magie et la sorcellerie
+auxquelles succéda un polythéisme naturaliste
+que les Sémites conquérants, moins civilisés
+que leurs vaincus, adoptèrent en partie, jusqu’à
+ce que, environ 2.000 ans avant notre ère, l’élément
+sémite ayant pris le dessus, réduisit graduellement
+les dieux primitifs à n’être plus que
+des phases ou des attributs de Baal, le dieu
+suprême, le Dieu-Soleil.</p>
+
+<p>Ces inscriptions ne nous ont donc rien appris
+sur le secret, — si secret il y a, — de la religion
+chaldéenne et n’ont pas ajouté grand chose aux
+renseignements que nous possédions déjà grâce
+aux fragments de Bérose, dont elles ont du
+reste permis de contrôler plus d’une fois l’exactitude.</p>
+
+<p>Bérose, comme on sait, était un astronome
+chaldéen, prêtre de Bélus, à Babylone, qui
+vers l’an 280 avant J.-C., c’est-à-dire peu
+après la mort d’Alexandre, écrivit en grec une
+histoire de sa patrie. Comme il lisait les caractères
+cunéiformes, il sut mettre à profit les
+archives du temple de Babylone. Malheureusement
+l’œuvre de Bérose est presque entièrement
+perdue et il ne nous en reste que quelques
+débris recueillis par Josèphe, Eusèbe, Tatien,
+Pline, Vitruve et Sénèque. Cette perte est d’autant
+plus regrettable que Bérose, qui paraît avoir
+été un historien sérieux et consciencieux, affirmait
+avoir eu accès à des documents attribués
+à des êtres qui précédèrent l’apparition de
+l’homme sur cette terre ; et que son histoire, au
+dire d’Eusèbe, comprenait 215 myriades d’années.
+Nous avons également perdu sa cosmogonie
+et avec elle toute la science astronomique
+et astrologique de la Chaldée, qui était le grand
+secret des Mages de Babylone dont le zodiaque
+remonte à 6.700 ans. Nous n’avons plus que le
+traité connu sous le nom d’<i>Observations de
+Bel</i>, traduit en grec par Bérose, mais dont le
+texte qui nous est parvenu est de beaucoup
+postérieur.</p>
+
+<p>Les quelques pages qui nous restent de la
+cosmologie chaldéenne offrent une sorte d’« anticipation »
+des théories darwiniennes au sujet
+de l’origine du monde et de l’homme. Le premier
+dieu et le premier homme étaient un dieu
+et un homme-poisson, — ce qui est du reste
+confirmé par l’embryologie, — nés de l’immense
+océan cosmique ; et la nature, en s’essayant à
+créer, produisit d’abord des monstres hétéroclites
+et inviables. Quant à l’astrologie, selon
+la remarque de A.-H. Sayce, le savant professeur
+d’assyriologie de l’Université d’Oxford,
+elle semble surtout basée sur l’axiome : <i lang="la" xml:lang="la">Post
+hoc ergo propter hoc</i>, c’est-à-dire que deux événements
+se succédant, le second était considéré
+comme la cause du premier ; de là le soin avec
+lequel les astrologues observaient les phénomènes
+célestes, afin de prédire empiriquement
+l’avenir.</p>
+
+<p>Somme toute, nous ne connaissons que très
+imparfaitement la religion officielle de l’Assyrie
+et de la Babylonie dont les dieux paraissent
+assez barbares. Cette religion ne s’éclaire et ne
+devient intéressante qu’à partir de la conquête
+de Cyrus qui apporta les enseignements zoroastriens
+et hindous, ou confirma et compléta
+ceux qui vraisemblablement avaient déjà pénétré
+dans le secret des temples ; car la Chaldée
+avait toujours été le grand carrefour où se
+rencontraient forcément toutes les théologies
+de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse. C’est
+ainsi que ces enseignements s’infiltrèrent dans
+la Bible, dans la Kabbale et de là dans le
+christianisme.</p>
+
+<p>Mais en tant que religion-source, il faut constater
+que les documents authentiques récemment
+découverts ne nous apprennent presque
+rien et que tout ce qu’on a dit au sujet de
+l’ésotérisme et des mystères de la Chaldée ne
+repose que sur des légendes ou des écrits notoirement
+apocryphes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch6">LA GRÈCE ANTÉ-SOCRATIQUE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Il nous reste, pour compléter cette revue sommaire
+des religions primitives et cette recherche
+des origines du grand secret, à dire un mot de
+la théogonie anté-socratique.</p>
+
+<p>Avant l’époque classique, les philosophes
+grecs, dont nous ne possédons d’ailleurs que des
+fragments mutilés, Pythagore, Pétron, Hippasos,
+Xénophane, Anaximandre, Anaximène,
+Héraclite, Alcmène, Parménide d’Élée, Leucippe,
+Démocrite, Empédocle, Anaxagore, se
+trouvaient déjà dans la situation inquiétante
+et bizarre où se retrouvèrent, quinze à vingt
+siècles plus tard, les Kabbalistes juifs et les
+occultistes du Moyen âge. Ils semblent comme
+eux pressentir l’existence ou la tradition obscure
+d’une religion plus ancienne et plus haute
+qui avait répondu ou essayé de répondre à toutes
+les questions angoissantes sur la divinité, l’origine
+du monde et son but, l’éternel devenir se
+juxtaposant à l’être immobile, le passage du
+chaos au cosmos, la sortie du grand tout et la
+rentrée en lui, l’esprit et la matière, le bien et
+le mal, la naissance de l’univers et sa fin,
+l’attraction et la répulsion, le sort, la place et
+la destinée de l’homme.</p>
+
+<p>Elle avait surtout, cette tradition perdue
+que nous avons retrouvée presque intacte dans
+l’Inde, fait une fois pour toutes le départ entre
+le connaissable et l’inconnaissable, et attribuant
+à celui-ci la portion du lion, ose installer
+au centre de sa doctrine un immense aveu
+d’ignorance.</p>
+
+<p>Mais les Grecs ne semblent pas se douter de
+l’existence de cet aveu, simple, net et profond,
+qui leur eût épargné bien des recherches vaines ;
+ou bien, leur esprit plus subtil, plus remuant,
+plus entreprenant, ne voulait pas l’admettre ;
+et toute leur cosmogonie, leur théogonie et leur
+métaphysique n’est qu’un effort incessant pour
+le diminuer en le subdivisant, en l’émiettant à
+l’infini, comme s’ils eussent espéré qu’à force
+de rendre petite chacune des parties de l’inconnaissable,
+ils arriveraient à en connaître le tout.</p>
+
+<p>C’est du reste un spectacle extrêmement curieux
+que cette lutte de la raison grecque, lucide,
+exigeante, tatillonne et voulant se rendre
+compte de tout, contre les ténèbres grandioses
+et souvent désordonnées des religions asiatiques.
+On a dit qu’il manquait aux Grecs le sentiment
+de l’absolu divin ; ce sera vrai, mais plus tard.
+Au début, leur pensée, encore sous l’influence
+de traditions mystérieuses, est tout imprégnée
+du sentiment de cet absolu qui les a souvent,
+par les seuls sentiers de la raison, conduits
+beaucoup plus haut, et peut-être plus près de la
+vérité, que leurs successeurs plus habiles qui
+l’avaient perdu.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Mais sans entrer dans le détail de leurs tâtonnements
+vers une lumière pressentie ou profondément
+ensevelie dans la mémoire atavique
+ou dans des mythes qu’on ne comprenait plus,
+sans préciser l’apport de chacun de ces philosophes,
+ce qui nécessiterait des développements
+intéressants mais disproportionnés, notons simplement
+les concordances essentielles avec les
+théories védiques et brahmaniques.</p>
+
+<p>Xénophane le premier, contre les poètes,
+affirma l’existence d’un dieu unique, immuable,
+éternel. « Dieu, dit-il, n’est point né, car il
+n’aurait pu naître que de son semblable ou de
+son contraire, deux hypothèses dont la première
+est inutile et la seconde absurde. On ne
+peut dire ni qu’il est infini ni qu’il est fini ;
+car infini, n’ayant ni milieu, ni commencement
+ni fin, il ne serait rien du tout ; et fini, il exigerait
+une limite et cesserait d’être un. Il n’est
+ni en repos ni en mouvement pour des raisons
+analogues. Bref, on ne peut lui donner que des
+caractères négatifs<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. » Ce qui est bien, sous une
+autre forme, avouer qu’il est aussi inconnaissable
+que la cause première des hindous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="sc">Albert Rivaud</span>, <i>Le Problème du devenir</i>, p. 102.</p>
+</div>
+<p>Cet aveu de l’inconnaissable est du reste
+plus nettement formulé par Xénophane, en un
+autre endroit. « La vérité, il n’y a point d’homme,
+il n’y en aura point à la connaître, sur les dieux
+et sur les choses que j’enseigne. Arrivât-il à
+quelqu’un de rencontrer la vérité absolue, la
+rencontre demeurerait par lui-même ignorée. En
+toutes choses, il n’y a que la vraisemblance<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Fr. 34.</p>
+</div>
+<p>Ne pourrions-nous pas répéter aujourd’hui
+ce qu’il y a plus de vingt-cinq siècles affirmait
+le fondateur de l’école d’Élée ? Y eut-il, ici
+comme ailleurs, infiltration de la tradition primitive ?
+C’est probable ; en tout cas, sur d’autres
+points, la filiation est nettement établie. Les
+Orphiques qui se trouvent à l’origine légendaire
+et préhistorique de la poésie et de la philosophie
+hellénique, sont en réalité, selon Hérodote, des
+Égyptiens<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Nous avons vu d’autre part que
+la religion égyptienne et la religion védique ont
+vraisemblablement une source commune ; et
+qu’il est pour l’instant impossible de dire avec
+certitude laquelle est la plus ancienne. Or, les
+Pythagoriciens ont emprunté aux Orphiques
+l’errance des âmes et la série des purifications.
+D’autres leur ont pris le mythe de Dionysos,
+avec toutes ses conséquences ; car Dionysos,
+dieu-enfant, tué par les Titans et dont Athénée
+sauve le cœur en le cachant dans une corbeille
+et que Jupiter fait renaître, c’est Osiris, c’est
+Krichna, c’est le Bouddha, c’est toutes les
+incarnations divines, c’est le dieu qui descend
+ou plutôt éclate dans l’homme, c’est la mort
+provisoire et illusoire et la renaissance réelle et
+immortelle, c’est l’union temporaire avec la
+divinité qui n’est que le prélude de l’union définitive,
+c’est le cycle sans fin de l’éternel devenir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Hérodote</i>, II, 81.</p>
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Héraclite, dont on a fait le philosophe des
+mystères, éclaire ce cycle. « Dans la périphérie
+du cercle, le commencement et la fin ne font
+qu’un<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. » « La divinité est chez lui, dit Auguste
+Dies, origine et terme des existences individuelles.
+L’unité se divise en pluralité et la pluralité
+se résoud en unité ; mais unité et pluralité
+sont contemporaines et l’émanation du
+sein de la divinité est accompagnée d’un retour
+incessant à la divinité<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. » Tout sort de Dieu,
+tout rentre en Dieu, tout devient un, un devient
+tout. Dieu ou le monde est un, la pensée
+divine est répandue en toutes les parties de
+l’univers. En un mot, son système, comme
+celui des Védas et des Égyptiens, est un panthéisme
+unitaire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Héraclite</i>, fr. 102.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <span class="sc">Auguste Dies</span>, <i>Le Cycle mystique</i>, p. 62.</p>
+</div>
+<p>Dans Empédocle, qui succède à Xénophane
+et à Parménide, nous retrouvons exactement,
+au sujet de la cosmologie, la théorie hindoue
+de l’expansion et de la contraction de l’univers,
+du dieu qui l’inspire et qui l’expire, de l’intériorisation
+et de l’extériorisation alternatives.
+« A l’origine, les éléments sont confondus dans
+la parfaite immobilité du Sphéros. Mais quand
+la force de répulsion qui demeurait inactive à
+la circonférence externe, a repris son mouvement
+vers le centre, la séparation commence.
+Elle irait jusqu’à l’absolue division et l’éparpillement
+de l’être, si une force antagoniste ne
+ramenait les éléments dispersés, jusqu’à ce
+que graduellement se recompose l’unité primitive<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i>, p. 84, 85.</p>
+</div>
+<p>Le génie grec qui, comme nous en voyons ici
+un exemple curieux, veut autant que possible
+expliquer l’inexplicable, que le génie hindou se
+contente de grandiosement ressentir, appelle
+haine la force de répulsion et amitié la force
+d’attraction. Ces forces existent de toute éternité.
+« Elles étaient, elles seront, et jamais, à ce
+que je crois, n’en sera dépouillée l’interminable
+durée. Tantôt la pluralité se résoud en unité
+dans l’amour, et tantôt l’unité se redivise en
+pluralité dans la haine et le combat. »</p>
+
+<p>Mais d’où vient cette dualité dans l’unité,
+d’où naissent ces principes opposés d’attraction
+et de répulsion, de haine et d’amour ?
+Empédocle et son école ne le disent point.
+Ils constatent simplement que dans la division,
+la répulsion ou la haine, il y a déchéance, et
+ascension ou réascension dans l’attraction, le
+retour à l’unité et à l’amour, de même que les
+Hindous mettaient l’idée de déchéance dans
+la matière et l’idée de remontée et de retour à
+la divinité, dans l’esprit. L’aveu d’ignorance
+est pareil, et pareils sont aussi les moyens de
+sortir de la haine et de se dégager de la matière.
+C’est d’abord la purification durant la vie, et
+une purification toute spirituelle. « Bienheureux,
+dit le philosophe d’Agrigente, est celui qui
+s’acquiert une richesse de pensées divines ;
+malheureux est celui qui n’a des dieux qu’une
+opinion ténébreuse. »</p>
+
+<p>C’est encore et surtout la purification par les
+réincarnations successives. Empédocle va plus
+loin que la religion védique qui se borne, du
+moins jusqu’à Manou, à la réincarnation de
+l’homme dans l’homme, il admet comme les
+Pythagoriciens, la métempsycose, c’est-à-dire le
+passage de l’âme, non seulement dans les animaux,
+mais même dans les plantes, et la ramène
+ainsi, d’ascensions en ascensions jusqu’à
+la divinité d’où elle était sortie et où elle
+rentre et se résorbe, comme dans le Nirvana
+hindou.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Il est peut-être intéressant, à ce propos, de
+faire remarquer que, comme dans la doctrine
+védique et égyptienne, il n’est pas question
+de récompenses et de châtiments extérieurs.
+Dans la métempsycose anté-socratique, comme
+dans la réincarnation hindoue, comme devant
+le tribunal d’Osiris, c’est l’âme qui se juge et
+qui, automatiquement, pour ainsi dire, se classe
+dans le bonheur ou le malheur auquel elle a
+droit. Il n’y a pas de dieu irrité et vengeur, il
+n’y a pas de lieux spéciaux et maudits réservés
+aux réprouvés et à l’expiation. On n’expie pas
+dans la mort, parce qu’il n’y a pas de mort.
+On n’expie que dans la vie et par la vie, en
+celle-ci ou dans l’autre. Ou plutôt il n’y a pas
+expiation, il y a simplement dessillation. L’âme
+est heureuse ou malheureuse parce qu’elle se
+sent ou ne se sent pas à sa place ; parce qu’elle
+peut ou ne peut pas atteindre la hauteur qu’elle
+avait espérée. Elle n’éprouve sa divinité qu’à
+proportion qu’elle a compris ou comprend Dieu.
+Dépouillée de tout ce qui était matériel et
+l’aveuglait, elle se voit tout d’un coup sur
+l’autre rive, telle qu’elle était à son insu sur
+celle-ci. De tous ses biens, de son bonheur ou
+de sa gloire, il ne lui reste que ses acquisitions
+intellectuelles et morales. Elle n’est plus autre
+chose que les pensées qu’elle eut et les vertus
+qu’elle pratiqua. Elle constate ce qu’elle est et
+entrevoit ce qu’elle aurait pu être ; et si elle n’est
+pas satisfaite, elle se dit : « c’est à recommencer »,
+et elle rentre volontairement dans la vie pour
+viser plus haut et en ressortir plus grande et
+plus heureuse.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Au fond, dans la théologie et dans les mythes
+anté-socratiques, comme dans les théologies et
+les mythes des religions qui les précédèrent, il
+n’y a pas d’enfer, il n’y a pas de paradis. Aux
+souterrains de l’Hadès, comme aux prés des
+Champs-Élysées, ne se trouvent que les ombres,
+les mânes astrales, les doubles égyptiens, les
+restes inconsistants de nos désincarnés. Les
+instruments de leur supplice ou les accessoires
+de leur pâle félicité, ne sont que des pièces
+d’identité, à l’aide desquels, comme les vagues
+interlocuteurs de nos spirites, ils cherchent à
+se faire reconnaître. Ici, aussi bien que dans
+l’Inde, l’enfer n’est pas un lieu, mais un état
+de l’âme après la mort. Les mânes ne sont
+pas châtiées dans la pénombre, elles continuent
+seulement d’y vivre les reflets de leur vie d’autrefois.
+Tantale y a soif, Sisyphe y roule son
+rocher, les Danaïdes s’y épuisent à remplir leur
+tonneau sans fond, Achille y brandit sa lance,
+Ulysse y porte sa rame, Hercule y tend son arc ;
+leurs vaines effigies répètent à l’infini les gestes
+mémorables ou habituels de leur existence terrestre ;
+mais l’esprit impérissable, l’âme immortelle
+n’est pas là, elle se purifie, elle agit autre
+part, en d’autres corps, sur la longue route invisible
+qui la ramène en Dieu.</p>
+
+<p>A ce moment, comme à toutes les hautes origines,
+il n’y a pas encore de crainte de la mort
+et de l’au-delà. Cette crainte ne se montre et
+ne se développe dans les grandes religions que
+lorsque celles-ci commencent à se corrompre au
+profit des prêtres et des rois. L’intuition et
+l’intelligence de l’humanité ne regagnèrent jamais
+l’altitude qu’elles atteignirent quand elles
+conçurent de la divinité l’idée dont nous retrouvons
+les traces les plus pures dans les traditions
+védiques. On peut dire qu’en ces jours
+l’homme découvrit au plus haut de lui-même et
+y fixa, une fois pour toutes, la notion du divin,
+qu’il oublia depuis, qu’il altéra souvent ; mais
+sous les oublis et les altérations éphémères, elle
+transparaît toujours. Et c’est ainsi, qu’au fond
+de tous ces mythes, de tous ces enseignements
+parfois si disparates, nous sentons le même optimisme,
+ou du moins la même confiance ignorante,
+car le secret le plus ancien de l’homme
+est bien une immense, une aveugle confiance en
+la divinité dont il était sorti sans cesser d’en faire
+partie et dans laquelle il rentrera un jour.</p>
+
+<p>Il y aurait encore bien d’autres points de
+contact à signaler, par exemple dans la théorie
+des atomistes qui renferme d’étranges intuitions.
+Leucippe et Démocrite, notamment, enseignent
+que le mouvement gyratoire des
+sphères existe de toute éternité et Anaxagore
+développe la théorie des tourbillons élémentaires
+que retrouve la science contemporaine.
+Mais ce que nous venons de noter paraîtra
+sans doute suffisant. Du reste, on aborde la plupart
+des grands mystères de l’homme dans
+cette philosophie trop généralement regardée
+comme un tissu d’absurdité et de spéculations
+puériles. A l’étudier de plus près, on y constate
+au contraire les plus merveilleux efforts de
+la raison humaine qui, secrètement soutenue
+par la vérité que contenaient des mythes obnubilés,
+serre de plus près qu’un grand nombre
+d’hypothèses modernes, le vraisemblable et le
+plausible.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>On peut supposer que les parties les plus
+hautes de cette théosophie et de cette philosophie,
+c’est-à-dire celles qui touchaient à
+la cause suprême et à l’inconnaissable, peu à
+peu négligées et oubliées dans la théosophie et
+la philosophie classiques, devinrent, comme en
+Égypte et dans l’Inde, le secret des hiérophantes
+et formèrent, avec des traditions
+orales et plus directes, le fond de ces fameux
+mystères grecs, notamment de ceux d’Eleusis,
+dont on n’a jamais percé les ténèbres.</p>
+
+<p>Le dernier mot du grand secret devait y être
+aussi l’aveu d’une ignorance invincible et sacrée.
+En tout cas, ce qu’il y avait déjà de négatif et
+d’inconnaissable dans les mythes et dans cette
+philosophie qu’on lui rappelait, suffisait à
+anéantir chez l’initié les dieux qu’adorait le
+profane, en même temps qu’il apprenait pourquoi
+un enseignement, si dangereux pour ceux
+qui n’étaient pas à même d’en comprendre l’ampleur,
+devait rester occulte. Il n’y avait probablement
+pas autre chose dans cette révélation
+suprême, parce qu’il n’y a probablement pas
+d’autre secret que l’homme puisse posséder ou
+concevoir ; qu’il ne peut avoir existé, qu’il
+n’existera jamais de formule qui donne la clef
+de l’univers.</p>
+
+<p>Mais outre cet aveu qui devait paraître écrasant
+ou libérateur, selon la qualité de l’esprit
+qui le recevait, on initiait probablement le néophyte
+à une science occulte plus positive, analogue
+à celle que possédaient les prêtres égyptiens
+et hindous. On devait surtout lui enseigner
+le moyen d’arriver à l’union divine ou à
+l’immersion dans la divinité par l’extase. Il
+est permis de supposer que cette extase était
+obtenue à l’aide de procédés hypnotiques, mais
+d’un hypnotisme beaucoup plus savant et plus
+développé que le nôtre, et dans lequel l’hypnotisme
+proprement dit, le magnétisme, le médiumnisme,
+et toutes les mystérieuses forces,
+odiques et autres, du subconscient, mieux
+connues qu’elles ne le sont aujourd’hui, se
+mêlaient et étaient mises en œuvre.</p>
+
+<p>Celui que plusieurs considèrent comme le
+plus grand théosophe contemporain, Rudolph
+Steiner, prétend, ainsi que nous le verrons plus
+loin, avoir retrouvé le moyen, ou l’un des
+moyens, de provoquer cette extase et de se
+mettre en communication avec les mondes
+supérieurs et avec Dieu.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>De ce qui précède, on peut, semble-t-il,
+conclure que les grands initiés, ou pour parler
+plus exactement, les adeptes des religions ésotériques,
+des collèges de prêtres ou des fraternités
+occultes, sur l’origine et le but de l’univers,
+sur le caractère inconnaissable de la cause
+première, ou du dieu des dieux, sur les devoirs
+et les destinées de l’homme, ne savaient pas
+autre chose que ce qu’avaient ouvertement enseigné,
+à ceux qui étaient capables de le comprendre,
+les grandes religions primitives. Ils
+ne savaient pas autre chose pour la raison que
+jusqu’ici il n’a pas été possible de savoir et par
+conséquent d’enseigner autre chose. S’ils avaient
+su autre chose, nous le saurions aussi ; car il
+n’est guère admissible que l’essentiel d’un tel
+secret n’eût pas transpiré depuis tant de milliers
+d’années qu’il était connu de tant de milliers
+d’hommes. S’il était possible d’imaginer
+qu’il existe et que nous le puissions connaître,
+le connaissant, nous ne serions plus des hommes.
+Il y a à la connaissance des limites que le cerveau
+n’a pas encore franchies, qu’il ne pourra jamais
+franchir sans cesser d’être un cerveau humain.
+Tout au plus, l’aveu de l’agnosticisme irréductible
+et du panthéisme intégral, qui sont les
+deux pôles entre lesquels a toujours oscillé,
+oscille encore et probablement oscillera toujours
+la pensée humaine la plus haute, pouvait-il être
+plus franc, plus net, plus dénué de formes, plus
+total et mettre en garde ceux qui le recevaient
+contre les apparences fallacieuses et les mensonges
+nécessaires des théogonies et des mythologies
+officielles.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Non plus qu’à une certaine hauteur il n’y
+avait de cosmogonie, de théogonie ou de théologie
+ésotérique, n’y avait-il de morale secrète.
+Sous ce rapport, nous venons de le voir à la hâte,
+les religions primitives avaient tout exploré,
+sans laisser un coin d’ombre où pussent se réfugier
+les amants du mystère et les chercheurs
+d’inconnu. Leur morale est d’emblée, ou paraît
+être d’emblée, — car nous ignorons les milliers
+d’années d’élaboration, — la plus élevée, la
+plus parfaite que l’homme puisse espérer de
+pratiquer. Elle a tout éprouvé, elle a tenté et
+gravi toutes les montagnes. Où elle a passé, et
+elle a passé partout, surtout sur les plus âpres
+cimes, il ne reste rien à glaner. Nous sommes
+encore à des centaines de siècles au-dessous
+de ce qu’elle atteignit sur les sommets de l’abnégation,
+de la bonté, de la pitié, du sacrifice,
+du don total de soi ; et principalement dans
+la recherche de ce que Novalis appelait « notre
+moi transcendental », c’est-à-dire la partie
+divine et éternelle de notre être.</p>
+
+<p>Quant aux sanctions, elles allèrent également
+à l’extrême de ce que l’intelligence peut concevoir ;
+car parties de l’inconnaissable, elles ne
+pouvaient, à peine de se démentir, attribuer à cet
+inconnaissable une volonté quelconque. Elles
+devaient donc mettre en nous-mêmes la récompense
+et le châtiment d’une morale qui ne pouvait
+naître qu’en nous. Ici non plus il n’y avait
+pas la moindre place pour un enseignement
+différent et occulte.</p>
+
+<p>Reste l’énigme de l’origine du mal, de l’antagonisme
+apparent de l’esprit et de la matière,
+de la nécessité du sacrifice, de la douleur et de
+l’expiation. Ici encore, à moins de se contredire,
+la tradition occulte ne pouvait rien fonder
+sur l’inconnaissable. Elle avait simplement
+à admettre, à titre provisoire, l’explication la
+plus haute des religions ésotériques qui regardent
+la matière et les ténèbres, la division et la séparation,
+non comme le mal en soi, mais comme
+des états transitoires de la substance une et
+éternelle, une phase du va-et-vient du devenir
+sans fin, dont il fallait s’efforcer de sortir pour
+atteindre le plus tôt possible l’état ou la phase
+spirituelle. Elle n’avait et sans doute ne pouvait
+avoir à cet égard un enseignement plus
+satisfaisant. En tout cas aucun écho n’en est
+parvenu jusqu’à nous et il est probable qu’elle
+se contentait, une fois de plus, d’accentuer
+l’aveu de son ignorance invincible.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Voilà donc les points, — et ce sont les plus
+importants, — sur lesquels l’enseignement
+ésotérique, s’il y eut à l’origine un tel enseignement,
+devait nécessairement se confondre
+avec l’enseignement public des religions primitives
+saisies près de leurs sources. Il est vraisemblable,
+je l’ai déjà dit, que cet enseignement
+ne prit un caractère secret que beaucoup plus
+tard, quand les religions officielles se furent
+extraordinairement compliquées et profondément
+corrompues. L’ésotérisme ne fut alors
+que le retour à la pureté originelle, de même
+qu’en Grèce, les doctrines ou les hypothèses
+anté-socratiques, d’origine, quoiqu’on en ait
+dit, évidemment asiatique, devinrent celles des
+mystères. Il est donc à peu près certain que sur
+ces questions, les occultistes de tous les temps
+et de tous les pays n’en savaient pas plus que
+nous. Mais il est d’autres domaines où ils paraissent
+avoir possédé des traditions que les
+religions officielles ne nous ont pas transmises
+et dont les successeurs des grands adeptes de
+l’Inde, de l’Égypte, de la Perse, de la Chaldée
+et de la Grèce, les Kabbalistes, les néo-platoniciens,
+les gnostiques et les hermétistes du
+Moyen âge ont plus ou moins vainement tenté
+de retrouver le secret.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Ce domaine est celui des forces inconnues
+de la nature. Il n’est plus guère possible de contester
+que les prêtres de l’Inde, de l’Égypte,
+les Mages de la Perse et de la Chaldée avaient
+en chimie, en physique, en astronomie, en médecine,
+des connaissances que sur certains points
+nous avons sans doute dépassées, mais que sur
+d’autres nous sommes peut-être fort loin d’avoir
+récupérées. Sans rappeler ici ces rochers de
+quinze cents tonnes transportés à d’énormes
+distances par des procédés inconnus, ou ces
+pierres branlantes, blocs de cinq cent mille kilos
+qui n’appartiennent jamais au sol sur lequel
+ils se trouvent et qui remontent aux temps
+préhistoriques des Atlantes, il est indubitable
+que la grande pyramide, celle de Khéops, par
+exemple, est une sorte d’immense hiéroglyphe
+qui, par ses dimensions, ses proportions, ses
+dispositions intérieures, son orientation astronomique,
+propose toute une série d’énigmes
+dont on n’a jusqu’ici déchiffré que les plus
+évidentes. Une tradition occulte avait toujours
+affirmé que cette pyramide recélait des secrets
+essentiels, mais c’est tout récemment qu’on a
+commencé de les démêler. L’abbé Moreux,
+le savant directeur de l’observatoire de Bourges,
+résumant parfaitement la question dans ses
+<i>Énigmes de la Science</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, nous montre que le méridien
+de la pyramide, ou la ligne nord-sud,
+passant par son sommet, est le méridien idéal,
+c’est-à-dire celui qui traverse le plus de continents
+et le moins de mers, et que si l’on calcule
+exactement l’étendue des terres que l’homme peut
+habiter, il les divise en deux parties rigoureusement
+égales. D’autre part, en multipliant la
+hauteur de la pyramide par un million, on
+trouve la distance de la terre au soleil, soit
+148.208.000 kilomètres, ce qui est, à un million
+de kilomètres près, la distance qu’à la suite
+de longs travaux, d’expéditions lointaines et
+dangereuses, et grâce aux progrès de la photographie
+céleste, la science moderne a définitivement
+adoptée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Abbé <span class="sc">Th. Moreux</span>, <i>Les Énigmes de la science</i>, p. 5 et suiv.</p>
+</div>
+<p>De son côté, le célèbre astronome Clarcke
+a déduit des mesures récentes le rayon polaire
+de la terre qu’il évalue à 6.356.521 mètres.
+Or, c’est exactement la coudée pyramidale,
+soit 0,6356,521 multiplié par 10 millions.
+Ensuite, en divisant le côté de la pyramide
+par la coudée employée dans sa construction,
+on trouve la longueur de l’année sidérale, c’est-à-dire
+le temps que le soleil met à revenir au
+même point du ciel. Puis, si nous multiplions
+le pouce pyramidal par 100 millions, nous
+obtiendrons la longueur parcourue par la terre
+sur son orbite en un jour de vingt-quatre heures,
+avec une approximation plus grande que ne
+pourraient le permettre nos mesures actuelles,
+le yard ou le mètre français. Enfin, le passage
+d’entrée de la pyramide regardait l’étoile polaire
+de l’époque ; il aurait donc été orienté
+en tenant compte de la précession des équinoxes,
+phénomène d’après lequel le pôle céleste revient
+coïncider avec les mêmes étoiles au bout de
+25.796 ans.</p>
+
+<p>Nous voyons donc, comme le dit l’abbé
+Moreux, « que toutes ces conquêtes de la science
+moderne se trouvent dans la grande pyramide,
+à l’état de grandeurs naturelles, mesurées et
+toujours mesurables, ayant seulement besoin
+pour se montrer au grand jour, de la signification
+métrique qu’elles portent en elles ».</p>
+
+<p>Il est impossible d’attribuer à de simples
+coïncidences ces enseignements singuliers. Ils
+nous prouvent que les prêtres égyptiens avaient
+en géographie, en mathématiques, en géométrie,
+en astronomie, des connaissances que nous
+venons à peine de reconquérir ; et rien ne nous
+dit que cette énigmatique pyramide ne renferme
+pas une foule d’autres secrets que nous n’avons
+pas encore découverts. Mais le plus étrange,
+le plus déconcertant, c’est qu’aucun des innombrables
+hiéroglyphes qu’on a déchiffrés, rien
+de ce que nous trouvons dans toute la littérature
+de l’Égypte antique, ne fait allusion à
+cette science extraordinaire. Il est même évident
+que les prêtres ont voulu la cacher ; la
+coudée pyramidale ou sacrée, clef de tous les
+calculs et de toutes les mesures scientifiques,
+n’était pas employée d’une façon courante ;
+et tout ce savoir miraculeux, venu on ne sait
+d’où, était volontairement et systématiquement
+enseveli dans un tombeau et proposé
+comme une énigme ou un défi aux siècles
+futurs. La révélation d’un tel mystère, due
+au hasard, ne nous permet-elle pas de soupçonner
+que bien d’autres mystères, de toute nature,
+soit dans cette pyramide, soit en d’autres
+monuments ou dans les écritures sacrées, attendent
+d’un autre hasard une révélation analogue ?</p>
+
+<p>En l’attendant, il est en tout cas très probable
+que les prêtres égyptiens avaient enseigné aux
+mages de la Chaldée le secret de ce qu’Eliphas
+Lévi appelle « une pyrotechnie transcendentale »
+et que les uns et les autres connaissaient
+l’électricité et avaient des moyens de la produire
+et de la diriger que nous ignorons encore. En
+effet, Pline nous rapporte que Numa, qui fut
+initié aux mystères des mages, possédait l’art
+de former et de diriger la foudre et qu’il se servit
+avec succès de sa batterie foudroyante contre
+un monstre nommé Volta qui désolait la campagne
+romaine<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. Devançant l’invention du téléphone,
+les prêtres égyptiens pouvaient encore,
+nous dit-on, instantanément communiquer d’un
+temple à l’autre, quelle que fût la distance. Du
+reste la Bible<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> nous a laissé le témoignage de
+leur science et de leur puissance, lorsqu’elle
+nous les montre, parmi les dix plaies qui n’étaient
+que des œuvres de magie, luttant à coups de
+miracles contre Moïse qui était lui-même un de
+leurs initiés.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Pline</i>, l. II, ch. 53.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Exode</i>, VII, VIII.</p>
+</div>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Mais c’est surtout en ce qui touche au subconscient,
+aux mystères de l’Hôte inconnu, à
+ce que nous appelons aujourd’hui la psychologie
+anormale, à l’astral, à l’hypnotisme, au
+médiumnisme, aux propriétés de l’éther, aux
+fluides ignorés, à la médecine odique, à l’hyperchimie,
+à la survivance, à la connaissance de
+l’avenir, qu’ils devaient posséder des secrets
+à la recherche desquels les hermétistes du
+Moyen âge, au milieu de leurs pentacles, de
+leurs cryptogrammes, de leurs grimoires falsifiés
+et méconnaissables, se sont exténués. C’est
+apparemment dans ces régions de l’occultisme
+qu’il nous reste quelque chose à glaner ; et c’est
+vers elles que revient, par d’autres chemins,
+notre métapsychique.</p>
+
+<p>C’est également dans ces parages ténébreux
+que les derniers initiés de l’Inde, héritiers des
+traditions ésotériques, l’emportent encore de
+beaucoup sur tout ce que nous savons et produisent
+ces phénomènes singuliers que la jonglerie
+et la supercherie ne suffisent pas toujours
+à expliquer et qui provoquent l’étonnement
+des voyageurs les plus sceptiques et les plus
+soupçonneux.</p>
+
+<p>Ont-ils en réserve, comme ils le prétendent,
+d’autres secrets, notamment ceux qui leur
+permettraient de manipuler certaines forces
+terribles et irrésistibles, telle que la force intramoléculaire
+ou la puissance formidable et inépuisable
+de la gravitation, du son ou de l’éther ?
+C’est possible mais moins certain. Il est assez
+incompréhensible qu’en cas d’urgence, quand
+il était question de vie ou de mort, ils n’y aient
+jamais eu recours. L’Inde, comme l’Égypte,
+la Perse et la Chaldée, a subi d’effroyables invasions
+qui non seulement menaçaient sa civilisation,
+anéantissaient ses richesses, brûlaient
+ses livres sacrés, massacraient ses habitants,
+mais s’attaquaient à ses dieux, violaient ses
+temples, exterminaient ses prêtres. Cependant
+on ne constate pas qu’elle ait jamais tourné
+contre ses agresseurs une arme surnaturelle.
+On peut répondre que vu l’immensité des territoires,
+ces invasions ne furent jamais totales,
+que les derniers initiés pouvaient fuir devant
+elles et se réfugier en d’inaccessibles montagnes ;
+qu’au surplus, leur royaume n’étant pas
+de ce monde, ils ne se sentaient pas le droit
+d’user de leurs pouvoirs supra-terrestres, car
+un axiome fondamental de la haute science
+interdit de l’abaisser à la poursuite d’un dessein
+matériellement avantageux ; c’est encore possible.
+Il n’en reste pas moins que la domination
+anglaise et surtout la conquête du Thibet,
+en 1904, par le colonel Younghusband, ont porté
+un coup très sensible au prestige de leurs connaissances
+occultes.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Jusqu’en 1904, en effet, le Thibet était considéré
+par les occultistes comme le dernier asile
+de leur science. Il possédait, à leur dire,
+d’immenses bibliothèques souterraines, aux
+livres innombrables, dont certains remontaient
+aux temps préhistoriques des Atlantes, où
+étaient consignées, en des langues connues
+seulement de quelques adeptes, les révélations
+suprêmes et immémoriales. Au sein de ses lamasseries
+où pullulaient des milliers de moines, il
+nourrissait un collège de grands initiés, à la tête
+duquel se trouvait, initié des initiés, et incarnation
+de Dieu sur la terre, le Dalai-Lama.</p>
+
+<p>Aucun Européen n’avait jamais, affirmait-on,
+violé son territoire sacré ; ce qui du reste n’était
+pas tout à fait exact, car en 1661, en 1715
+et en 1719, deux ou trois jésuites et quelques
+capucins y avaient pénétré. En 1740, un voyageur
+hollandais séjourna dans Lhassa, puis,
+en 1813, un Anglais. Ensuite, en 1846, les missionnaires
+Huc et Gobet, déguisés en lamas,
+parvinrent à s’y glisser. Mais depuis, malgré
+de multiples et périlleuses tentatives, dont
+la dernière et la plus notoire fut celle de Sven-Hedin,
+aucun explorateur n’avait réussi à
+atteindre la ville sainte. On peut donc dire que
+de toutes les terres de notre globe, c’était la
+plus mystérieuse et la plus prestigieuse.</p>
+
+<p>A l’annonce de l’expédition sacrilège, on
+s’attendit, dans le monde des occultistes, à
+d’étranges événements. Je me rappelle la confiance,
+la sereine certitude avec laquelle l’un
+des plus savants, des plus sérieux de ceux-ci,
+au début de l’année 1904, me disait : « Ils ne
+savent pas à quoi ils s’attaquent. Ils vont provoquer
+dans leur refuge les plus redoutables
+puissances. Il est à peu près certain que les
+derniers adeptes transhimalayens possèdent le
+secret de la terrible force éthérique ou sidérale,
+le « Mash-maket » des Atlantes, l’irrésistible
+« Vril » dont parle Bulwer-Lytton, cette force
+vibratoire qui, d’après les instructions qui se
+trouvent dans l’Astra-Vidya, peut réduire en
+cendre cent mille hommes et éléphants, aussi
+facilement qu’elle réduirait en poudre un rat
+mort. Il va se passer des choses extraordinaires.
+Ils n’atteindront jamais l’inviolable Potala ! »</p>
+
+<p>Il ne se passa rien du tout, du moins rien
+de ce qu’on attendait. Après de longs pourparlois
+diplomatiques, où se révèlèrent, sous un jour
+déconcertant, l’impéritie, l’incompréhension, la
+sénilité, la mauvaise foi chinoise, et l’astuce
+enfantine du collège des Lamas, les troupes du
+colonel Younghusband, composées surtout de
+Sikhs et de Gurkhas, encadrés d’Européens,
+se mirent en marche. Dans ces régions déchiquetées
+et sur ces hauts plateaux glacés, désolés
+et inhabitables de l’Himalaya, les plus âpres
+du monde, elles eurent à surmonter des difficultés
+inouïes et dans des défilés qu’une poignée
+d’hommes bien commandés eût rendus inexpugnables,
+se heurtèrent plus d’une fois à la résistance
+inhabile et courageuse des soldats du
+Dalai-Lama, fanatisés par les « mantras » et
+les charmes de leurs prêtres, mais armés de fusils
+à mèche et de mauvais canons indigènes. Les
+Anglais approchèrent enfin de Lhassa, et les
+abbés des grands monastères, affolés, durant
+cinq jours, maudirent solennellement l’envahisseur,
+mirent en mouvement des milliers de moulins
+à prières, eurent recours aux suprêmes incantations ;
+inutilement. Le 4 août, le colonel
+Younghusband fit son entrée dans la capitale du
+Thibet, occupa le Saint des Saints, la résidence
+de Dieu : la Potala, immense et fantastique
+édifice qui s’élance au-dessus des masures de
+la ville et ressemble, avec ses terrasses, ses
+toits plats, ses bastions, à une forteresse, à
+une superposition de villas italiennes, à une
+caserne aux fenêtres innombrables et à certains
+gratte-ciel américains. Le Dalai-Lama,
+la treizième incarnation de la divinité, le pape
+du Bouddhisme, le père spirituel de six cent
+millions d’âmes, avait honteusement pris la
+fuite et ne fut jamais retrouvé. On explora
+les couvents et les sanctuaires où grouillaient
+plus de trente mille moines résignés et indifférents
+et on n’y découvrit que les restes de la
+plus haute religion que connurent les hommes,
+achevant de se décomposer dans de puériles
+superstitions, dans le mécanisme des moulins
+à prières, et dans la plus déplorable sorcellerie.
+Ainsi s’effondra le suprême asile du mystère et
+furent livrés aux profanes les derniers secrets de
+la terre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch7">LES GNOSTIQUES
+ET LES NÉO-PLATONICIENS</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Laissant de côté Platon et son école dont les
+théories sont trop connues pour qu’il soit utile
+de les rappeler ici, nous quittons maintenant
+les eaux relativement claires des religions primitives
+pour entrer dans les remous confus
+qui en dérivent. A mesure que se perdaient
+les notions grandioses et simples que leur altitude
+même dérobait aux regards, celles qui leur
+succédaient et qui n’en étaient que des reflets
+déformés ou brisés, s’obscurcissaient et se multipliaient.
+Il suffira de les passer assez rapidement
+en revue ; car après ce que nous savons,
+ou plutôt après ce que nous savons ne pouvoir
+savoir, elles n’ont plus grand chose à nous
+apprendre et ne font qu’embrouiller et compliquer
+sans fruit l’aveu de l’inconnaissable et les
+conséquences qui en découlent.</p>
+
+<p>Avant la lecture des hiéroglyphes et la découverte
+des livres sacrés de l’Inde et de la Perse,
+jusqu’aux travaux de nos métapsychistes scientifiques,
+les seules sources de l’occultisme
+étaient la Kabbale et les écrits des gnostiques
+et des néo-platoniciens d’Alexandrie.</p>
+
+<p>Il est assez difficile de situer chronologiquement
+la Kabbale. Le Sefer Yezirah, tel que nous
+le connaissons, qui en est le portique, semble avoir
+été écrit vers l’an 829 de notre ère, et le Zohar
+qui en est le temple, vers la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle.
+Mais une partie des doctrines qu’elle enseigne
+remonte beaucoup plus haut, c’est-à-dire jusqu’à
+la captivité de Babylone et même jusqu’au
+séjour des Hébreux en Égypte. Il faudrait donc,
+à ce point de vue, la placer avant les gnostiques
+et les néo-platoniciens ; mais d’autre part,
+elle a fait à ceux-ci tant d’emprunts, ils ont
+exercé sur elle une telle influence, qu’il est presque
+impossible d’en parler avant qu’on ait fait
+connaître ceux à qui elle doit le meilleur et le
+pire de ses théories.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il est vrai que de leur côté, ces traditions
+juives mêlèrent leurs flots abondants à ceux des
+autres religions orientales qui du <small>I</small><sup>er</sup> au <small>VI</small><sup>e</sup> siècle
+envahirent la théosophie et la philosophie
+grecque et romaine et firent qu’on remit en question
+et qu’on se reprit à étudier de plus près les
+croyances et les théories sur lesquelles on avait
+vécu. Il y eut alors, dans le monde intellectuel,
+et surtout à Alexandrie où confluaient toutes les
+races et toutes les doctrines, une étrange fièvre
+de curiosité, d’inquiétude et d’activité. Pour la
+première fois, — elle le croyait du moins, — la
+philosophie hellénique se trouvait directement
+en contact avec les religions et les philosophies
+orientales, audacieuses, grandioses, abyssales,
+que jusqu’alors elle ne connaissait que par
+ouï-dire ou par bribes parcimonieuses. Les
+Gnostiques apportaient entre autres les doctrines
+de Zoroastre ; les énigmatiques Esséniens,
+théosophes et théurgistes, venus des bords
+de la Mer Morte, qui disparurent assez mystérieusement,
+bien qu’au temps de Philon ils
+fussent au nombre de 40.000, ou finirent par se
+confondre avec les Gnostiques, représentaient
+sans doute plus directement l’élément hindou ;
+les Kabbalistes d’avant la Kabbale écrite
+ravivaient les enseignements de la Perse, de la
+Chaldée et de l’Égypte, les Chrétiens s’éveillaient
+entre la Bible et les légendes de l’Inde,
+les Néo-platoniciens qu’on pourrait plus justement
+appeler les Néo-orphiques ou Néo-pythagoriciens,
+revenaient aux vieux philosophes du
+<small>VI</small><sup>e</sup> siècle avant notre ère et s’efforçaient d’y
+retrouver des vérités trop longtemps méconnues
+que les révélations orientales remettaient
+brusquement en lumière.</p>
+
+<p>Nous n’avons pas à étudier ici cette effervescence
+qui est une des crises les plus intenses et, à
+certains égards, les plus fécondes que l’on
+constate dans l’histoire de la pensée humaine.
+Pour ce qui nous intéresse en ce moment, il suffit
+de noter qu’au point de vue de l’idée de Dieu,
+de la cause première, de l’esprit pré-cosmique,
+ou de la réalité absolue qui précède tout être
+manifesté ou conditionné, comme au point de
+vue de l’origine, du but, de l’économie de l’univers
+et de la nature du bien et du mal, elle ne
+nous apprend rien que nous n’ayons trouvé dans
+les religions et les philosophies antérieures. Les
+manifestations de l’Inconnaissable, la division
+de l’Unité primordiale, la descente de l’esprit
+dans la matière sont attribuées au <i>Logos</i> et
+changent de nom sans changer de ténèbres.
+Pour tenter d’expliquer les contradictions insolubles
+entre un dieu immobile et un univers
+sans cesse en mouvement, entre un dieu inconnaissable
+qu’on finit par connaître dans tous ses
+détails, entre un dieu bon qui crée, veut ou
+permet le mal, on imagine d’abord une triple
+hypostase, puis une foule de divinités intermédiaires,
+démiurges ou dédoublements de Dieu,
+Éons, facultés ou attributs divins personnifiés,
+anges et démons. Dans le remous de ces spécialisations,
+de ces distinctions, de ces subdivisions ingénieuses,
+subtiles et inextricables, le simple et
+immense aveu de l’Inconnaissable est bientôt submergé
+d’un tel flot de paroles qu’on ne l’aperçoit
+plus. On ne tarde pas à l’oublier complètement,
+on n’y fait plus allusion, et l’Inconnu suprême
+engendre tant de divinités secondaires et si
+bien connues, qu’il n’ose plus rappeler aux
+hommes qu’ils ne le connaîtront jamais. Naturellement,
+plus il y a de mots et d’éclaircissements,
+plus les vérités primitives sur lesquelles
+on travaille s’effacent et s’obscurcissent ;
+si bien qu’après avoir atteint ou regagné dans
+Philon, et surtout dans Plotin, les plus hauts,
+sommets de la pensée et être descendu d’une
+part aux élucubrations du casse-tête chinois
+qu’est le fameux « Pistis-Sophia » attribué à
+Valentin et de l’autre aux prétendues révélations
+de Jamblique sur les mystères égyptiens,
+révélations qui ne révèlent rien du tout, tout ce
+mouvement gnostique et néo-platonicien finit,
+avec les successeurs de Valentin et les continuateurs
+de Porphyre et de Proclus, par sombrer
+dans la plus puérile logomachie et la plus vulgaire
+sorcellerie.</p>
+
+<p>Il est donc inutile d’insister ; non que l’étude
+de cette effervescence soit sans intérêt ; au
+contraire, il est peu de moments dans l’histoire
+où l’intelligence ait eu à affronter des problèmes
+aussi nouveaux, aussi complexes, aussi ardus ;
+où elle ait fait preuve de plus de puissance,
+de vitalité et d’enthousiasme. Mais ce que j’en
+ai dit suffit à mon dessein qui est simplement
+de montrer que les occultistes de la Grèce et
+surtout ceux du Moyen âge qui nous intéressent
+particulièrement parce qu’ils sont plus près de
+nous et que leur souvenir est demeuré plus vivace,
+n’ont rien à nous apprendre d’essentiel
+que nous ne connaissions déjà par l’Inde,
+l’Égypte et la Perse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch8">LA KABBALE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Nous arrivons enfin à la Kabbale qui est en
+quelque sorte le nœud vital de l’occultisme tel
+qu’on l’entend communément.</p>
+
+<p>Ce mot de Kabbale, qui couvre des doctrines
+en général très peu ou très mal connues, demeure
+pour les uns chargé de prestiges et de mystères
+qui les inquiètent et les font presque frissonner
+comme s’ils y voyaient un reflet de flammes
+infernales ; tandis que pour d’autres, il n’évoque
+qu’un illisible fatras de superstitions absurdes,
+de sornettes, de bizarres formules à prétentions
+diaboliques, d’énigmes enfantines, d’élucubrations
+périmées qui ne valent plus un examen
+sérieux.</p>
+
+<p>Bien qu’il répugne d’employer à son propos
+une expression que l’usage a rendue aussi
+fruste, la vérité c’est que la Kabbale ne mérite
+ni cet excès d’honneur ni cette indignité.
+D’abord, il y a deux Kabbales, la Kabbale
+proprement dite ou Kabbale théorique, la seule
+dont nous ayons à nous occuper, et la Kabbale
+pratique qui n’est qu’une sorte de dermatose
+sénile qui peu à peu envahit les parties les moins
+nobles de la première et dégénéra en imbéciles
+pratiques de magie noire et de basse sorcellerie
+auxquelles il est impossible de s’intéresser.</p>
+
+<p>L’étude philosophique, critique et scientifique
+de la Kabbale, comme celle du Védisme,
+des hiéroglyphes, du Mazdéisme, date d’hier.
+Avant les travaux d’Ad. Franck, on ne connaissait
+la Kabbale que par l’œuvre de Knorr von
+Rosenroth, la <i lang="la" xml:lang="la">Kabbala denudata</i>, publiée en
+1677, qui ne considérait dans le Zohar que le
+« Livre des Mystères » et « La Grande Assemblée »,
+c’est-à-dire ses parties les plus obscures et négligeant
+les textes ne donnait que des extraits,
+mal entendus, de commentateurs. Ad. Franck,
+dans sa <i>Kabbale ou la philosophie religieuse des
+Hébreux</i>, parue en 1842, reproduit pour la
+première fois les textes complets et authentiques,
+les traduit et les commente. Joël et Jellinek
+poursuivent ses recherches, discutent ses conclusions,
+rectifient ses erreurs ; et le dernier
+en date des interprètes de ces livres mystérieux,
+S. Karppe, dans son <i>Étude sur les origines et
+la nature du Zohar</i>, reprenant la question de
+plus haut et remontant aux sources du mysticisme
+juif, nous donne en 1901 une étude
+qui permet de s’aventurer sans crainte sur ces
+terres suspectes et dangereuses.</p>
+
+<p>La Kabbale, de l’hébreu « Kaballah » qui,
+comme vous l’apprendront tous les dictionnaires,
+signifie tradition, a la prétention d’être un enseignement
+occulte, en marge ou plutôt au-dessus
+de l’enseignement de la Bible, ou des doctrines
+orthodoxes de la Thora c’est-à-dire du Pentateuque,
+transmis oralement depuis Moïse, qui
+les aurait reçus directement de Dieu, jusqu’à
+une époque qui va du <small>IX</small><sup>e</sup> au <small>XIII</small><sup>e</sup> et <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle
+de notre ère, où ces secrets murmurés de bouche
+à oreille, comme on disait entre initiés, furent
+enfin fixés par écrit. Il est impossible de savoir
+si cette prétention est plus ou moins fondée, car
+au delà d’un ou deux siècles avant J.-C., les
+traces historiques qui rattacheraient la tradition
+que nous connaissons à une tradition antérieure
+font absolument défaut. Nous devons
+donc nous borner à prendre les deux livres de la
+Kabbale, le <i>Sefer Yerizah</i> et le <i>Zohar</i>, tels qu’ils
+se présentent, et examiner ce qu’ils contenaient
+au moment où ils furent écrits.</p>
+
+<p>Le <i>Sefer Yerizah</i> ou « Livre de la Création »,
+qu’on attribua d’abord assez puérilement
+au patriarche Abraham, puis, sans certitude,
+à Rabbi Akiba, est somme toute l’œuvre d’un
+auteur inconnu qui le rédigea entre le <small>VIII</small><sup>e</sup> et
+le <small>IX</small><sup>e</sup> siècle de notre ère.</p>
+
+<p>Pour donner une idée de cette œuvre, il suffira
+de transcrire ici quelques paragraphes du chapitre
+premier :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Par 32 voix merveilleuses de sagesse, Yah,
+Yehovah Zebaoth, Dieu vivant, Dieu fort élevé
+et sublime, demeurant éternellement, dont le
+nom est saint (il est sublime et saint) a tracé
+et créé son monde en trois livres : le livre proprement
+dit, le nombre et la parole.</p>
+
+<p>« Dix Sephiroth sans rien et 22 lettres dont
+3 lettres fondamentales, 7 lettres doubles et
+12 lettres simples.</p>
+
+<p>« Dix Sephiroth sans rien, selon le nombre
+de 10 doigts, 5 en face de 5. Et l’alliance de l’Un
+est adaptée juste au milieu par la circoncision
+de la langue et la circoncision de la chair.</p>
+
+<p>« Dix Sephiroth sans rien ; 10 et non 9, 10 et</p>
+</blockquote>
+<blockquote>
+<p>non 11. Comprends avec sagesse et médite avec
+intelligence, examine et creuse-les. Rapporte
+la chose à sa clarté et mets son auteur à sa place.</p>
+
+<p>« Dix Sephiroth sans rien, leur mesure est
+le 10 sans fin : profondeur de commencement
+et profondeur de fin ; profondeur de bien et profondeur
+de mal ; profondeur de haut et profondeur
+de bas ; profondeur d’Orient et profondeur
+d’Occident ; profondeur de Nord et profondeur
+de Sud ; un maître unique, Dieu, roi fidèle, règne
+sur tous du haut de sa demeure sainte et éternelle.</p>
+
+<p>« Dix Sephiroth sans rien ; leur aspect est
+comme l’éclair, mais leur fin n’a pas de fin.
+Son mot sur eux est qu’ils courent et viennent,
+et selon sa parole ils se précipitent comme la
+tempête et se prosternent devant son trône.</p>
+
+<p>« Dix Sephiroth sans rien ; leur fin fixée
+à leur commencement et leur commencement
+à leur fin, comme une flamme attachée au charbon.
+Le maître est unique et il n’a pas de second.
+Or devant l’Un que comptes-tu ? »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et cela continue ainsi, longuement, s’enfonçant
+dans une sorte d’incompréhensible superstition
+de lettres et de nombres, considérés
+comme des puissances abstraites. Il est certain
+que l’on fait dire à de tels textes tout ce qu’on
+veut et qu’on en tire ce qu’on désire. On y
+rencontre pour la première fois la notion des
+<i>Sephiroth</i> que le <i>Zohar</i> développera amplement ;
+et on y démêle un système de création où « le
+Verbe, c’est-à-dire la parole de Dieu, en exprimant
+les lettres <i>alef</i>, <i>mem</i>, <i>schin</i>, comme l’explique
+S. Karppe, l’un des plus savants commentateurs
+du livre énigmatique, donne naissance
+aux trois éléments, et, en produisant par ces
+lettres six combinaisons, il donne naissance aux
+six directions, c’est-à-dire donne aux éléments
+la faculté de se répandre dans tous les sens.
+Puis, imprimant dans ces éléments les 22 lettres
+de l’alphabet, y compris les 3 lettres, <i>alef</i>, <i>mem</i>,
+<i>schin</i> (non plus en tant qu’éléments substantiels,
+mais formels), et en exprimant toute la variété
+de mots qui résultent de ces lettres, il produit
+toute la multiplicité des choses<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <span class="sc">S. Karppe</span>, <i>Études sur les origines et la nature du Zohar</i>,
+p. 159 et 163.</p>
+</div>
+<p>Tout cela, on le voit, ne révèle rien de bien
+important ; et je ne me serais pas arrêté à ces
+charades solennelles, si le <i>Sefer Yerizah</i> ne
+jouissait chez les occultistes d’une réputation
+qui semble assez usurpée quand on y regarde
+de près, et s’il ne servait de point de départ
+et d’appui au Zohar qui s’y réfère constamment.</p>
+
+<p>Les occultistes ont essayé de nous donner des
+clefs du Sefer ; mais j’avoue humblement que
+ces clefs ne m’ont rien ouvert. Somme toute, il
+est assez vraisemblable, comme le dit Karppe,
+que ce livre abscons est tout simplement le
+travail d’un pédagogue préoccupé de quintessencier
+en un manuel très court, toutes les connaissances
+scientifiques élémentaires relatives
+à la lecture et à la grammaire, à la cosmologie et
+à la physique, à la division du temps et de l’espace,
+à l’anatomie et à la doctrine juive ; et
+qu’au lieu d’être l’œuvre d’un mystique c’est
+plutôt une sorte d’aide-mémoire ou d’Enchiridion
+mnémotechnique.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le <i>Zohar</i>, — qui signifie l’<i>Éclat</i>, — comme le
+<i>Sefer Yerizah</i>, est le fruit d’une longue fermentation
+mystique qui remonte à une époque où
+le Talmud n’était pas encore clôturé, c’est-à-dire
+antérieure au <small>VI</small><sup>e</sup> siècle de notre ère, et
+surtout à la période appelée Gaonique. Après
+une assez longue éclipse, ce mysticisme recommence
+environ 820 ans après J.-C., et se
+continue dans les écrits des grands théologiens
+juifs, Ibn Gabirol, Juda Hallévi, Abn-Ezra,
+et principalement dans ceux de Maïmonide.
+Ensuite, préparant directement la Kabbale,
+viennent l’École d’Isaac l’Aveugle qui est avant
+tout métaphysique, « abstraction des abstractions
+néo-platoniciennes », comme on l’a définie,
+où brille notamment Nachmanide, puis l’École
+d’Éléazar de Worms qui s’applique spécialement
+au mystère des lettres et des nombres, et
+l’École d’Abulafia qui développe la contemplation
+pure.</p>
+
+<p>Nous arrivons ainsi au Zohar proprement dit.
+Comme la Bible, comme les Védas, l’Avesta et
+le Livre des Morts égyptien, ce n’est pas un travail
+homogène, mais le produit d’une lente
+incubation, œuvre de collaborateurs anonymes
+et nombreux, incohérente, décousue, souvent
+contradictoire, où l’on trouve de tout, le meilleur
+comme le pire, les spéculations les plus hautes
+et les divagations les plus extravagantes et les
+plus puériles, le recueil, le réservoir ou plutôt
+le bazar où s’accumule pêle-mêle tout ce qui n’a
+pu trouver place dans la religion officielle,
+parce que trop hardi, trop élevé, trop bizarre
+ou trop étranger à l’esprit juif.</p>
+
+<p>Il n’est pas facile de fixer la date d’une œuvre
+de ce genre. Franck, pour faire valoir son antiquité,
+invoque sa forme chaldéenne ; mais beaucoup
+de rabbins du Moyen âge écrivaient l’araméen
+chaldaïque. Ensuite on a soutenu qu’il
+était l’œuvre du Tanaïte Simon ben Jochaï
+(vers 150 après J.-C.), mais rien n’est venu confirmer
+cette attribution. On ne trouve aucune
+trace certaine de son existence avant la fin
+du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. Le plus probable, et l’érudit
+S. Karppe arrive à cette conclusion après avoir
+longuement et minutieusement discuté toutes
+les hypothèses, est que Moïse de Léon, qui vécut
+au commencement du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle, fut à coup
+sûr mêlé à la composition du Zohar ; et s’il
+n’en fut pas l’auteur principal, ramassa dans
+un même tout un certain nombre de fragments
+mystiques, commentaires de l’Écriture,
+issus, comme tant d’autres œuvres de la littérature
+juive, de la collaboration d’écrivains
+multiples. En tous cas, il est certain que le Zohar
+tel que nous le connaissons est relativement
+moderne.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Au Jéhovah de la Bible, dieu unique, personnel,
+anthropomorphe et créateur direct de
+l’univers, le Zohar substitue ou plutôt superpose
+ou présuppose le <i>En-sof</i>, c’est-à-dire l’infini,
+le <i>Ayin</i>, c’est-à-dire le néant, l’Ancien des anciens,
+le Mystérieux des mystérieux, le Long
+Visage. L’En-Sof, c’est Dieu en soi, aussi inconnaissable,
+aussi inconcevable que la Cause sans
+cause ou l’Esprit suprême des Védas, dont il
+n’est qu’une réplique modifiée par le génie juif.
+Il est même plus près du néant que l’esprit
+suprême des Hindous, sa première manifestation,
+la première Séfirah, la « Couronne » est
+encore le néant ; il est l’Ayin de l’Ayin, le néant
+du néant. On ne l’appelle même pas « Cela »
+comme dans l’Inde. « Lorsque tout était encore
+enveloppé en lui, dit le Zohar, Dieu était le
+mystérieux parmi les mystérieux. Alors, il était
+sans nom. Le seul terme qui lui convînt eût
+été l’interrogatif : Qui<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> » ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Zohar</i>, II, 105.</p>
+</div>
+<p>On ne peut en donner que des descriptions
+négatives et contradictoires. « Il est séparé
+puisqu’il est supérieur à tout, et il n’est pas
+séparé. Il a une forme et il n’a pas de forme.
+Il a une forme en tant qu’il établit l’univers
+et il n’a pas de forme en tant qu’il n’y est pas
+enfermé<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Zohar</i>, III, 288-<i>a</i>.</p>
+</div>
+<p>Avant le développement de l’univers, il
+n’était pas ou n’était qu’un point d’interrogation
+dans le néant. Nous retrouvons donc ici,
+au départ, l’aveu d’une ignorance absolue,
+invincible, irréductible. L’En-Sof n’est qu’un
+agrandissement illimité de l’Inconnaissable ;
+le Dieu de la Bible est absorbé et disparaît
+dans une immense abstraction ; de là la nécessité
+du secret.</p>
+
+<p>Mais cette négation inconcevable, impénétrable,
+immobile, éternelle, il fallait, comme
+la Cause suprême des religions de l’Inde, la
+faire sortir de son néant et de son immobilité,
+la faire passer de l’infini au fini, de l’invisible
+au visible, et c’est ici que commencent les difficultés.
+Dieu étant l’infini, c’est-à-dire remplissant
+tout, comment, à côté de l’En-Sof, l’infini,
+y a-t-il place pour le Sof, le fini ? Le Zohar est
+visiblement embarrassé et ses explications
+l’égarent loin de l’humble et grandiose simplicité
+de la théosophie hindoue. Il répugne à avouer
+son ignorance, il veut rendre compte de tout et,
+tâtonnant dans l’Inconnaissable, s’embrouille
+en des interprétations souvent inconciliables
+et, quand le sol manque sous ses pas, a recours
+à des allégories et à des métaphores pour masquer
+l’impuissance de la pensée ou donner une
+issue apparente à l’impasse où il s’est engagé.
+Il se demande un moment s’il admettra la création
+<i lang="la" xml:lang="la">ex nihilo</i>, en étendant à ce premier acte
+le caractère incompréhensible de la divinité ;
+puis il paraît se raviser et se rallie à la doctrine
+de l’émanation qu’il a trouvée dans l’Inde, dans
+le Zoroastrisme et chez les néo-platoniciens.
+Il la modifie pour l’adapter au génie juif et la
+complique à l’extrême, sans parvenir à l’éclaircir.</p>
+
+<p>Cette théorie de l’émanation, dans le Zohar,
+est en effet étrangement obscure, incertaine,
+hétéroclite et tombe à chaque instant dans
+l’anthropomorphisme.</p>
+
+<p>Pour faire place à l’univers, Dieu qui remplissait
+tout se concentre, et dans l’espace laissé
+libre irradie sa pensée et extériorise une partie
+de lui-même. Cette première émanation ou irradiation
+c’est la première Séfirah, « La Couronne ».
+Elle représente l’infini ayant fait un
+pas vers le fini, le Néant ayant fait un pas vers
+l’Être, la substance première. De cette première
+Séfirah, presque encore le néant, mais un néant
+plus accessible à notre esprit, émanent en
+évoluant deux nouvelles Séfiroth, la Sagesse,
+principe mâle, et l’Intelligence, principe femelle ;
+c’est-à-dire qu’à partir de la « Couronne »,
+apparaissent les contraires, la première différenciation
+des choses. De l’union de la Sagesse
+et de l’Intelligence naît la Science ; nous avons
+ainsi l’Idée pure, la Pensée extériorisée et la
+Voix ou la Parole qui relie la première à la
+deuxième. A cette première trinité de Séfiroth
+en succède une autre : la Grâce ou Grandeur,
+la Justice ou Sévérité ou Force et leur médiatrice
+la Beauté. Enfin les Séfiroth confondues
+dans la Beauté évoluent encore et produisent
+un troisième groupe, Victoire, Gloire, Fondement,
+et enfin la Séfirah Empire ou Royauté
+qui réalise toutes les Séfiroth dans l’univers
+visible.</p>
+
+<p>L’ensemble des Séfiroth forme d’autre part
+le mystérieux Adam Kadmon, l’homme supérieur,
+l’homme primordial, dont les occultistes
+nous parleront abondamment et qui lui-même
+représente l’univers.</p>
+
+<p>Cette explication de l’inexplicable, comme
+toutes les explications de ce genre, n’explique
+en somme rien du tout et cache l’incompréhensible
+sous un flot d’ingénieuses métaphores.
+Obéissant, comme l’avaient fait les religions
+antérieures, à la nécessité de jeter un pont
+entre l’infini et le fini, entre l’inconcevable et
+la pensée, au lieu de se contenter comme l’Inde,
+du réveil ou du dédoublement de la Cause suprême,
+ou du Logos égyptien, Perse et néo-platonicien,
+elle multiplie les passerelles en multipliant
+les intermédiaires ; mais pour être nombreuses,
+ces passerelles n’en aboutissent pas
+moins au même aveu d’ignorance. En tout cas
+cette explication, en dissimulant ce nouvel
+aveu sous un monceau d’images, a l’avantage
+de reléguer dans une sorte d’« <i lang="la" xml:lang="la">In pace</i> » inaccessible,
+le premier aveu, le plus embarrassant,
+l’aveu principal qui place hors de notre portée
+la cause première et l’existence de Dieu. A partir
+de la création des Séfiroth et de l’univers,
+l’En-Sof est généralement oublié ; comme le
+« Cela » de l’Inde, comme le « Noun » de l’Égypte,
+on le passe volontiers sous silence, on s’interroge
+rarement à son sujet. Même pour une doctrine
+secrète et mystérieuse comme la Kabbale, il
+est trop secret, trop mystérieux, trop incompréhensible,
+et toute l’attention se porte uniquement
+sur des émanations que l’imagination lui
+prête et que l’on croit connaître parce qu’on leur
+a donné des noms, des vertus, des fonctions,
+des attributs, en un mot parce qu’on les a créées
+soi-même.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Quand l’En-Sof a-t-il commencé ses émanations ?
+A cette question que l’Inde résolvait
+par la théorie des sommeils et des réveils de
+Brahma, sans commencement ni fin, la Kabbale
+ne répond pas très clairement. « Avant, dit-elle,
+que Dieu eût créé ce monde, il avait créé
+beaucoup de mondes et il les avait fait disparaître
+jusqu’à ce qu’il lui vînt à la pensée de
+créer celui-ci<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. » Que sont devenus ces mondes
+disparus ? « C’est le privilège, répond-elle, de
+la force du roi suprême que ces mondes qui ne
+purent prendre forme ne périssent pas, que rien
+ne périt, même le souffle de sa bouche ; tout a sa
+place et sa destination et Dieu sait ce qu’il en
+fait. Même la parole de l’homme et le son de sa
+voix ne tombent pas dans le néant, toute chose
+a sa place et sa demeure<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> III, 61-<i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> II, 100-<i>b</i>.</p>
+</div>
+<p>Et notre monde que devient-il ? Où va-t-il ?
+Quelle est sa destinée ? Le Zohar étant une
+œuvre hétéroclite, une compilation très tardive,
+sa doctrine, à cet égard, est beaucoup moins
+nette que celle du brahmanisme ; mais dégagée
+des éléments illogiques et étrangers qui souvent
+traversent et détournent son cours, elle arrive
+également au panthéisme, et par le panthéisme
+à l’optimisme inévitable. L’En-Sof, l’infini, est
+tout, par conséquent tout est lui. Pour se manifester,
+le pur abstrait se développe par des
+intermédiaires et, se dégradant volontairement
+par bonté, aboutit à la pensée et à la matière
+qui n’est que la dernière dégradation de la pensée ;
+et quand viendra l’ère messianique, « toute
+chose rentrera dans sa racine, comme elle en
+était sortie<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> III, 296.</p>
+</div>
+<p>L’homme qui dans le Zohar est le centre du
+monde et le microcosme, peut déjà, dès sa mort,
+jouir de ce retour dans le parfait, et son âme
+purifiée recevoir le baiser de paix qui « l’unit à
+nouveau et à jamais à sa racine, à son principe<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> I, 68-<i>a</i>.</p>
+</div>
+<p>Et le mal ? Le mal dans le Zohar, comme dans
+le Brahmanisme, est la matière. « L’homme
+par sa victoire sur le mal triomphe de la matière
+ou plutôt subordonne en lui la matière à une
+vocation plus haute ; il ennoblit la matière et la
+fait remonter du point extrême où elle était
+reléguée vers le lieu de ses origines. En lui, qui
+est le grand conscient, la matière prend conscience
+de la distance qui la sépare du bien
+suprême, et elle tend vers ce bien. Par l’homme
+les ténèbres aspirent vers la lumière, le multiple
+vers l’un, la nature entière vers Dieu.</p>
+
+<p>« Par l’homme Dieu se refait lui-même après
+avoir traversé toute la magnifique diversité
+des êtres. Puisque l’homme est une expression
+résumée de tout, quand il a vaincu le mal en
+lui, il l’a vaincu dans le tout, il entraîne dans
+son ascension tous les éléments inférieurs, et
+par sa montée s’opère la montée du cosmos
+tout entier<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <span class="sc">S. Karppe</span>, <i lang="la" xml:lang="la">op. cit.</i>, p. 478.</p>
+</div>
+<p>Mais pourquoi le mal était-il nécessaire ?
+« Pourquoi, se demande le Zohar, si l’âme est
+d’essence céleste descend-elle sur la terre ? »
+La réponse à cette grande question qu’aucune
+religion n’a donnée, le Zohar, selon son habitude
+quand il se trouve embarrassé, l’esquive par une
+allégorie : « Un roi envoya son fils à la campagne
+afin qu’il y devînt robuste et acquît les connaissances
+nécessaires. Après quelque temps on lui
+annonça que son fils avait grandi, qu’il s’était
+fortifié et que son éducation était achevée.
+Alors il envoya, par amour pour lui, la reine
+elle-même le prendre et le ramener au palais.
+Ainsi la nature enfante au roi de l’univers un fils,
+l’âme céleste et il l’envoie aux champs, c’est-à-dire
+dans l’univers terrestre afin qu’il se fortifie
+et s’ennoblisse<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> I, 245.</p>
+</div>
+<p>Les disciples de R. Simon ben Zemach Durân,
+l’un des grands docteurs du Zohar, lui demandent :
+« Ne vaudrait-il pas mieux que
+l’homme ne fût pas né, plutôt que de naître
+avec la faculté de pécher et d’irriter Dieu ? » Et
+le maître répond : « Certes non, car l’univers,
+sous la forme qu’il a, est ce qu’il y a de meilleur.
+Or, la loi est indispensable au maintien de cet
+univers, autrement l’univers serait un désert ;
+et l’homme à son tour est indispensable à la
+loi… » Les disciples comprirent et dirent : « Certes
+Dieu n’a pas créé le monde sans cause ; la loi
+est en effet le vêtement de Dieu, ce par quoi
+il est accessible. Sans la vertu humaine Dieu
+n’aurait qu’un vêtement misérable. Celui qui
+fait le mal souille en son âme le vêtement de
+Dieu, et celui qui-accomplit le bien se revêt
+de la magnificence divine<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. » Nous aurions
+mauvaise grâce de nous montrer plus exigeants
+que ces disciples accommodants et respectueux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> I, 23-<i>a-b</i>.</p>
+</div>
+<p>Une autre question capitale, l’éternité des
+peines, est également esquivée. Logiquement,
+une religion panthéiste ne saurait admettre
+que Dieu châtie et torture éternellement une
+partie de lui-même. Le Zohar dit bien quelque
+part : « Combien y a-t-il d’âmes et d’esprits
+qui sont roulés éternellement et ne revoient
+plus jamais les parvis célestes ! »</p>
+
+<p>Mais d’un autre côté, il enseigne expressément
+la doctrine de la transmigration, c’est-à-dire
+de la purification graduelle des âmes par
+les existences successives ; et il appuie cette doctrine
+évidemment empruntée aux grandes
+religions antérieures, sur des textes de la Bible,
+entre autres sur l’Ecclésiaste (IV, 2), où il est
+dit : « Et je loue les morts qui sont déjà morts
+plus que les vivants qui vivent encore. » Que
+signifie, se demande le Zohar, les morts qui
+sont déjà morts ? Ce sont ceux qui sont déjà
+morts une fois auparavant, c’est-à-dire qui n’en
+sont plus à leur première pérégrination. Or,
+il est évident que la doctrine de la transmigration
+purificatrice exclut nécessairement les
+peines éternelles.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le Zohar est donc, je l’ai déjà dit, une vaste
+compilation anonyme qui, sous prétexte de révéler
+à des initiés le sens secret de la Bible et spécialement
+du Pentateuque, habille de vêtements
+juifs les grands aveux d’ignorance des grandes
+religions antérieures, en surchargeant ces vêtements
+de tous les ornements nouveaux et compliqués
+que lui fournissent les Esséniens, les
+néo-platoniciens, les gnostiques et même les
+premiers siècles du christianisme. Il est, qu’il
+l’avoue ou non, sur les points capitaux, nettement
+agnostique, comme le Brahmanisme.
+Il est panthéiste comme lui. Pour lui aussi la
+création est plutôt une émanation et le mal
+est également la matière et la séparation ou la
+multiplicité, et le bien le retour à l’esprit et à
+l’unité. Il admet enfin la transmigration des
+âmes et leur purification et par conséquent le
+Karma, de même que l’absorption finale en la
+divinité, c’est-à-dire le Nirvana.</p>
+
+<p>Il est curieux de le constater, nous avons
+ici, pour la première fois, — car les autres ne
+sont pas arrivées jusqu’à nous, — une doctrine
+ésotérique et se proclamant telle, et cette doctrine
+n’a pas autre chose à nous apprendre que
+ce que nous apprenaient sans réticences et sans
+mystères, du moins à leur début, les religions
+primitives. Comme celles-ci, avec ses grands
+aveux et ses expédients, différents de forme,
+mais au fond identiques, pour passer du néant
+à l’être, de l’infini au fini, de l’inconnaissable
+au connu, elle appartient à la même tradition
+rationaliste qui tente d’expliquer l’inexplicable
+par de plausibles hypothèses et des inductions
+auxquelles nous pourrions donner d’autres
+tournures et d’autres noms, mais qu’en somme
+nous serions incapables, même aujourd’hui,
+d’améliorer sensiblement. Tout au plus serions-nous
+tentés de renoncer à toute explication et
+d’étendre l’aveu d’ignorance à l’ensemble des
+origines, des manifestations et des fins de la vie,
+ce qui serait peut-être le plus sage.</p>
+
+<p>Elle nous montre ainsi que toute doctrine
+secrète ne fut probablement jamais et sans doute
+ne saurait être autre chose ; et que les révélations
+les plus hautes qu’on nous ait apportées
+furent toujours tirées de l’homme par l’homme
+même.</p>
+
+<p>On imagine facilement l’importance que prit
+durant le Moyen âge cette doctrine occulte.
+Connue seulement de quelques initiés, enveloppée
+de formules et d’images incompréhensibles,
+chuchotée de bouche à oreille au milieu de dangers
+terribles, elle avait un rayonnement souterrain,
+une sorte d’attrait sombre et irrésistible.
+Elle regardait le monde de beaucoup plus
+haut que la Bible qu’elle considérait comme un
+tissu d’allégories derrière lesquelles se cachait
+une vérité qu’elle connaissait seule ; elle apportait
+aux hommes, à travers les broussailles de
+ses végétations bizarres et parasites, les derniers
+échos des grands enseignements de la raison
+humaine à son aurore.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch9">LES HERMÉTISTES</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Tout l’occultisme ou l’hermétisme du Moyen
+âge sort donc de la Kabbale et des écrits alexandrins
+en y ajoutant peut-être certaines traditions
+de pratiques magiques très répandues
+dans l’ancienne Égypte et la Chaldée.</p>
+
+<p>La partie théosophique et philosophique de
+cet occultisme n’a donc rien à nous apprendre.
+Elle n’est qu’un reflet déformé, une redite extrêmement
+corrompue et souvent méconnaissable
+de ce que nous avons déjà vu et entendu. L’appareil
+mystérieux dont elle s’entoure, et qui d’abord
+intrigue et fait illusion, n’est qu’une précaution
+indispensable pour cacher aux yeux de l’Église
+les affirmations défendues, hérétiques et dangereuses
+qu’elle renfermait. L’iconographie occultiste,
+les signes, les étoiles, les triangles, les pentagrammes,
+les pentacles étaient au fond des
+aide-mémoire, des mots de passe, ou des sortes
+de rébus qui permettaient aux affidés de se
+reconnaître et de se communiquer des vérités
+que menaçaient sans cesse le bûcher et, après
+les explications qu’on nous a données, ne recèlent
+et ne pouvaient rien recéler qui ne nous
+semble aujourd’hui parfaitement admissible
+et inoffensif.</p>
+
+<p>L’alchimie même, qui demeure la région la
+plus intéressante de l’occultisme médiéval,
+n’est en somme qu’un trompe-l’œil, une sorte
+d’écran derrière lequel les véritables initiés
+cherchaient le secret de la vie. « Le Grand œuvre,
+dit Éliphas Lévi, n’était pas à proprement
+parler le secret de la transmutation des métaux,
+résultat accessoire, mais l’arcane universel
+de la vie, la recherche du point central de transformation
+où la lumière se fait matière et se
+condense en une terre qui contient en elle le principe
+du mouvement et de la vie… C’est la fixation
+de la lumière astrale par une magie souveraine
+de la volonté. » Ce qui nous mène aux phénomènes
+odiques, dont nous parlerons plus loin,
+qui nous mettent sur la voie de cette fixation.</p>
+
+<p>Bien plus, aux yeux des grands initiés, la
+recherche de l’or n’était qu’un symbole qui
+voilait la recherche du divin et des facultés
+divines dans l’homme ; et seuls les alchimistes
+inférieurs qui prenaient au pied de la lettre les
+indications cabalistiques des grimoires, s’épuisaient
+à résoudre des problèmes et se ruinaient
+à poursuivre des expériences qui du reste firent
+faire à la chimie des progrès et des découvertes
+que, sur certains points, elle n’a pas encore
+dépassés.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>D’autre part, on s’imagine trop volontiers
+que l’occultisme du Moyen âge est avant tout
+diabolique. La vérité est que les initiés ne
+croyaient pas au démon et ne pouvaient y croire,
+puisqu’ils n’admettaient pas la révélation chrétienne
+telle que l’Église la leur présentait. « Pas
+de démons en dehors de l’humanité » est un
+des axiomes fondamentaux du haut occultisme.
+« C’est, disait Van Helmont, le fruit d’une paresse
+sans bornes que d’attribuer au diable ce que
+nous ne connaissons pas. » « Il ne faut pas en
+laisser l’honneur au diable », protestait de son
+côté Paracelse.</p>
+
+<p>Les démons et les diables, les anges déchus
+ou les damnés entourés de flammes éternelles
+ne grouillent que dans les bas-fonds de la magie
+noire ou de la sorcellerie. La fantasmagorie
+des sabbats nous masque trop souvent le véritable
+occultisme qui était avant tout, au sein
+d’un péril de mort incessant et parmi des ténèbres
+hostiles, la recherche tâtonnante et passionnée
+d’une vérité, ou du moins d’une apparence
+de vérité, car il n’y a pas autre chose en
+ce monde, qui avait rayonné, qui rayonnait
+peut-être encore quelque part, mais qui semblait
+perdue et dont on ne retrouvait que des débris
+précieux mais informes, mêlés à l’épaisse poussière
+de mensonges irritants et décevants ; et
+le meilleur des forces s’épuisait à un triage
+ingrat.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Écartant les esprits infernaux, ils croyaient
+cependant à l’existence et à l’intervention
+d’autres êtres invisibles. Ils étaient convaincus
+que le monde qui échappe à nos sens est beaucoup
+plus peuplé que celui que nous percevons,
+et que nous vivons au milieu d’une foule de présences
+diaphanes mais attentives et actives
+qui, le plus souvent, agissent sur nous à notre
+insu, mais sur lesquels, par une éducation spéciale
+de notre volonté, nous pouvons agir à
+notre tour. Ces invisibles ne sortaient pas de
+l’enfer, puisque pour les initiés du Moyen âge,
+presque aussi sûrement que pour les fidèles des
+grandes religions, aux temps où l’initiation
+n’était pas encore nécessaire, l’enfer n’était pas
+un lieu de torture et de malédiction, mais un
+état d’âme après la mort. C’étaient ou des esprits
+errant hors de la chair, valant à peu près ce
+qu’ils avaient valu durant leur vie terrestre,
+ou les esprits d’êtres qui n’avaient pas encore
+été incarnés, appelés élémentaux, esprits neutres,
+indifférents, moralement amorphes et abouliques
+et faisant le bien ou le mal selon la volonté
+de celui qui avait appris à les dominer.</p>
+
+<p>Il est incontestable que certaines expériences
+de nos spirites, notamment celles de la « Correspondance
+croisée », certaines apparitions posthumes
+presque scientifiquement constatées,
+certains phénomènes de matérialisation, d’idéoplastie
+et de lévitation remettent sérieusement
+en question la plausibilité de ces théories.</p>
+
+<p>Quant aux scènes d’évocation qui flottent
+souvent entre la haute magie et la goétie ou
+magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire,
+occupent, avec l’alchimie et l’astrologie, les trois
+points culminants de l’occultisme, leur appareil
+solennel, leurs formules cabalistiques et leur
+rituel impressionnant mis à part, elles correspondent
+exactement aux évocations plus familières
+qui se font chaque jour autour de nos
+tables tournantes, de l’humble « Ouid-Ja » ou
+des miroirs magiques. Elles correspondent
+aussi aux manifestations que produisait par
+exemple la célèbre Eusapia Paladino et que
+réalise en ce moment, sous les contrôles les plus
+sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette
+différence qu’au lieu du fantôme humain qu’attendent
+aujourd’hui les assistants, les croyants
+du Moyen âge voulaient voir le diable en personne,
+et le diable qui hantait leur pensée leur
+apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient.</p>
+
+<p>Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion,
+suggestion collective, exsudation, transfert
+et cristallisation de matière spiritualisée
+empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il
+un élément extra-terrestre et inconnu ? S’il est
+impossible de le démêler quand il s’agit de faits
+qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison
+serait-il téméraire de trancher la question quand
+elle s’adresse à des phénomènes vieux de plusieurs
+siècles, qui ne nous sont connus que par
+des relations plus ou moins tendancielles.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Enfin l’alchimie et l’astrologie, les deux autres
+sommets auxquels je viens de faire allusion,
+sont, dans l’occultisme du Moyen âge, des
+sciences de seconde main qui ne nous apportent,
+au point de vue du grand secret, aucun élément
+nouveau et dont les origines grecques, juives
+et arabes ne se rattachent à l’Égypte et à la
+Chaldée que par des écrits apocryphes et relativement
+récents. Cette étude, en ce qui concerne
+l’alchimie, a été magistralement faite par
+Pierre Berthelot dans son livre sur « <i>les Origines
+de l’Alchimie</i> ». Il a épuisé le sujet, tout au
+moins en sa partie chimique ; mais on pourrait
+peut-être compléter son œuvre au point de vue
+hyperchimique, ou métachimique ou psychochimique
+qui ne semble pas moins important.
+Il serait également souhaitable qu’un grand
+astronome philosophe nous donnât sur l’astrologie
+le pendant de cet admirable travail ; mais
+jusqu’ici les sources sont si pauvres qu’il ne
+paraît guère possible de l’entreprendre. Il en
+faudrait faire autant pour la médecine hermétique
+qui du reste est liée à l’alchimie et à l’astrologie.</p>
+
+<p>Mais l’alchimie et l’astrologie qui ne sont
+en somme que de la chimie et de l’astronomie
+transcendentales, prétendant dépasser la matière
+et les astres pour atteindre les principes
+spirituels et éternels qui constituent l’une et
+dirigent les autres, ne nous réserveraient peut-être
+des surprises et des révélations que si l’on
+pouvait remonter directement à leurs sources
+hindoues, égyptiennes et chaldéennes, ce qu’on
+n’a pu faire jusqu’ici, car nous n’avons, qui s’en
+rapproche, que le fameux Papyrus de Leyde,
+et cet unique document n’est que le carnet d’un
+orfèvre égyptien renfermant des formules pour
+composer des alliages, dorer les métaux, teindre
+les étoffes en pourpre et imiter et falsifier l’or
+et l’argent.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Parmi les occultistes médiévaux, presque tous
+alchimistes, bornons-nous à rappeler les noms
+de Raymond Lulle (<small>XIII</small><sup>e</sup> siècle), <i lang="la" xml:lang="la">Doctor Illuminatus</i>,
+auteur de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ars Magna</i>, à peu près illisible
+aujourd’hui, Nicolas Flamel (<small>XV</small><sup>e</sup> siècle),
+qui selon Berthelot n’est qu’un pur charlatan,
+Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard
+le Trévisan, Basile Valentin qui étudia
+surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et fils,
+Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle « le plus
+grand magicien dogmatique du Moyen âge »,
+bien que sa célèbre cryptographie, <i lang="la" xml:lang="la">Polygraphia</i>
+ou <i lang="la" xml:lang="la">Steganographia</i>, soient des jeux de lettres
+assez puérils, et son élève, Cornélius Agrippa
+auteur de <i lang="la" xml:lang="la">De Occulta Philosophia</i>, qui réédite
+simplement des théories de l’école d’Alexandrie,
+et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, « qu’un
+audacieux profanateur, heureusement très superficiel
+dans ses écrits ». Nous avons encore,
+au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, Guillaume Postel qui sut le grec,
+l’hébreu et l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta
+en Europe d’importants manuscrits orientaux,
+entre autres les œuvres d’Aboul-Féda,
+l’historien arabe du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. « Le cher et
+bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans
+une lettre au baron Spédaliéri, notre père en
+la Sainte Science, puisque nous lui devons la
+connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût
+été le plus grand initié de son siècle si le mysticisme
+ascétique et le célibat forcé n’avaient
+fait monter à son cerveau les fumées enivrantes
+de l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer
+sa haute raison », remarque, soit dit en passant,
+qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes
+d’autres temps et d’autres pays.</p>
+
+<p>Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc.,
+nous passons au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, à ses débuts, la
+grande époque de l’alchimie qui se rapprocha
+davantage de la science proprement dite. Van
+Helmont découvre le suc gastrique, Glauber
+le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron
+et entrevoit le chlore, tandis que Kunckel
+trouve le phosphore.</p>
+
+<p>Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme,
+au lieu de rechercher simplement ce
+qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers
+adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse
+occulte dont nous avons suivi les traces
+à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un instant
+à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent
+en partie les traditions juives et les récits du
+Talmud ; et auxquels succédèrent les Rose-Croix.
+Je devrais aussi mettre à part et étudier
+un peu plus longuement deux figures bizarres
+et énigmatiques qui dominent et résument
+tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse
+et Jakob Boëhme. Mais à les étudier de
+près on constate qu’eux non plus, quelles que
+soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une
+source inconnue les révélations qu’ils apportèrent
+et qui bouleversèrent leurs contemporains.</p>
+
+<p>Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast
+von Hohenheim, dit Paracelsus (traduction
+approximative de Hohenheim), né en Suisse
+en 1493 et mort à Salzbourg en 1541, porte le
+poids d’une injuste légende qui le représente
+comme un ivrogne, un débauché, un charlatan
+et un fou. Il eut sans doute bien des défauts
+et ne paraît pas toujours parfaitement
+équilibré, mais n’en demeure pas moins un des
+êtres les plus extraordinaires que mentionne
+l’histoire. Il était néo-platonicien et par conséquent
+n’ignorait pas les écrits alexandrins
+accessibles aux hermétistes de son temps ; mais
+il est probable qu’en outre, au cours de ses
+voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus
+directement connaissance de certaines traditions
+asiatiques au sujet du corps éthérique ou astral,
+théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine.
+Il enseigne en effet, comme l’enseignaient
+d’anciens traités hindous qu’ont depuis remis
+en lumière les théosophes, que nos maladies
+viennent non pas de notre corps physique mais
+de notre corps éthérique qui correspond à peu
+près à ce que nous appelons aujourd’hui le subconscient,
+et qu’en conséquence il faut agir
+avant tout sur ce subconscient. Il est certain que
+bien des faits, dans bien des cas, tendent à
+confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être
+de ce côté que s’orientera la thérapeutique
+de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont
+un corps éthérique, et les médicaments n’agissent
+pas en vertu de leurs propriétés chimiques mais
+en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui est
+encore un point que la découverte assez récente
+de l’« Od », que nous retrouverons plus loin,
+semble corroborer.</p>
+
+<p>Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital
+universel, l’Akahsa des Hindous, qu’il appelait
+l’Alkahest, et de la Lumière astrale des
+Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories
+modernes sur le rôle prépondérant de l’éther
+rappellent à notre attention. Il est évident,
+d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure ;
+en systématisant à outrance et puérilement
+des concordances purement apparentes ou verbales
+entre certaines parties du corps humain
+et celles des plantes médicinales ; de même
+que ses affirmations au sujet des <i>Archées</i>, sortes
+de génies particuliers préposés au fonctions
+des divers organes et ses fantaisies charlatanesques
+de l’<i lang="la" xml:lang="la">Homunculus</i>, ne sont plus défendables.
+Mais ces erreurs étaient inhérentes
+à la science de son temps et ne sont peut-être
+pas beaucoup plus ridicules que les nôtres.
+Tout compte fait, il reste de lui le souvenir d’un
+précurseur bien étonnant et d’un visionnaire
+prodigieux.</p>
+
+<p>Quant à Jakob Boëhme, le fameux cordonnier
+de Goerlitz, son cas serait miraculeux et absolument
+inexplicable s’il avait réellement été
+l’illettré qu’on a dit. Mais cette légende doit
+être décidément écartée. Boëhme avait étudié
+les théosophes allemands, notamment Paracelse,
+et connaissait parfaitement les néo-platoniciens
+dont il réédite en somme les doctrines,
+en les déformant un peu, en les enveloppant
+d’une phraséologie plus obscure mais parfois
+inattendue et très impressionnante, et en y
+mêlant des éléments de Kabbale, de mathématiques
+mystiques et d’alchimie. Je renvoie
+ceux qu’intéresserait cet esprit étrange et assurément
+génial, mais très inégal — car il y a
+dans son œuvre un fatras illisible — à l’étude
+que lui a consacrée Émile Boutroux sous ce titre :
+<i>Le Philosophe Allemand Jacob Bœmhe</i>. Ils ne
+sauraient trouver meilleur guide.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch10">LES OCCULTISTES MODERNES</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Avant les découvertes des indianistes et des
+égyptologues, les occultistes modernes que l’on
+peut, — mettant à part Swedenborg, un grand
+visionnaire isolé, — faire remonter à Martinez
+Pasqualis, né en 1715 et mort en 1779, ont forcément
+travaillé sur les mêmes textes et les mêmes
+traditions, s’attachant tour à tour, selon leurs
+goûts, à la Kabbale, ou aux théories alexandrines.
+Pasqualis n’a rien écrit, mais a laissé
+la légende d’un prestigieux magicien. Son disciple,
+Claude de Saint-Martin, « le Philosophe
+Inconnu », est une sorte de théosophe intuitif
+qui finit par redécouvrir Jakob Boëhme. Ses
+livres, bien pensés et remarquablement écrits,
+peuvent encore se lire avec plaisir et même avec
+fruit. Sans nous arrêter au comte de Saint-Germain,
+qui prétendait avoir gardé le souvenir
+de toutes ses existences antérieures, à Cagliostro,
+puissant illusionniste et redoutable charlatan,
+au marquis d’Argens, à dom Pernetty,
+à d’Espréménil, à Lavater, à Eckartshausen,
+à Delille de Salle, à l’abbé Terrasson, à Bergasse,
+à Clootz, à Court de Gebelin, ni à tous
+les mystiques qui vers la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
+pullulèrent dans l’aristocratie et les loges maçonniques
+et faisaient partie des associations
+secrètes qui préparèrent la Révolution, mais
+n’ont rien de sérieux à nous apprendre, retenons
+le nom de Fabre d’Olivet, écrivain de
+premier ordre, qui nous donne de la Genèse
+de Moïse une interprétation nouvelle, hardie
+et grandiose sur la valeur de laquelle, n’étant
+pas hébraïsant, je n’ai pas qualité pour me
+prononcer, mais que la Kabbale récemment
+étudiée semble confirmer et qui se présente
+entourée d’un appareil scientifique et philologique
+impressionnant.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Et voici Éliphas Lévi avec ses livres aux
+titres inquiétants : <i>Histoire de la Magie</i>, <i>La
+Clef des Grands Mystères</i>, <i>Dogme et rituel de la
+Haute Magie</i>, <i>Le Grand Arcane ou l’Occultisme
+dévoilé</i>, etc., le dernier maître de l’occultisme
+proprement dit, de l’occultisme qui précède
+immédiatement celui de nos métapsychistes
+qui ont définitivement renoncé à la Kabbale,
+à la Gnose, aux Alexandrins et ne se réclament
+plus que de l’expérience scientifique.</p>
+
+<p>Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis-Constant,
+né en 1810 et mort en 1875,
+résume en quelque sorte tout l’occultisme du
+Moyen âge avec ses tâtonnements, ses demi-vérités,
+ses connaissances tronquées, ses intuitions,
+ses irritantes obscurités, ses agaçantes
+réticences, ses erreurs et ses préjugés. Écrivant
+avant d’avoir su ou voulu profiter des principales
+découvertes des indianistes et des égyptologues
+et des travaux de la critique contemporaine,
+dénué lui-même de tout esprit critique,
+il ne travaillait que sur les documents médiévaux
+dont nous avons parlé ; et le Séfer Yerizah,
+le Zohar (dont il ne connaissait du reste que
+les fragments fantaisistes de la <i lang="la" xml:lang="la">Kabbala Denudata</i>),
+le Talmud et l’Apocalypse mis à part, s’attachait
+de préférence aux plus indiscutablement apocryphes.
+A côté de ceux que je viens de citer,
+ses trois livres de chevet étaient le <i>Livre d’Hénoch</i>,
+les <i>Écrits d’Hermès Trismégiste</i> et le <i>Tarot</i>.</p>
+
+<p>Le <i>Livre d’Hénoch</i>, attribué par la légende au
+patriarche Hénoch, fils de Jared et père de Mathusalem,
+doit se placer aux environs de l’ère
+chrétienne, attendu que le dernier événement
+connu par son auteur est la guerre d’Antiochus
+Sidetes contre Jean Hyrcan. C’est un livre
+apocalyptique, probablement écrit par un
+Essénien, comme le prouve son angéologie,
+et qui exerça une profonde influence sur le mysticisme
+juif d’avant le Zohar.</p>
+
+<p>Les <i>Écrits d’Hermès Trismégiste</i>, que Louis
+Ménard a traduits et auxquels il a consacré
+une étude définitive<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, attribués à Thoth, l’Hermès
+égyptien, nous révèlent dans leur conception
+de Dieu de très curieuses analogies avec les
+livres sacrés de l’Inde, notamment le <i>Baghavat-Gita</i>,
+nous montrent une fois de plus l’universelle
+infiltration de la grande religion primitive.
+Mais chronologiquement, il n’y a pas le moindre
+doute : le <i>Poimandrès</i>, l’<i>Asclépios</i> et les fragments
+du <i>Livre Sacré</i>, sont nés à Alexandrie.
+La théologie hermétique est pleine de pensées
+et d’expressions néo-platoniciennes et d’autres
+empruntées à Philon ; et des passages entiers du
+<i>Poimandrès</i> peuvent être juxtaposés à l’<i>Apocalypse</i>
+de Saint-Jean et lui font écho, ce qui
+prouve que les deux ouvrages ont été écrits
+à des dates peu éloignées l’une de l’autre. Il
+n’est donc pas surprenant que, non plus que
+Jamblique, ils n’aient rien à nous apprendre
+sur la religion de l’antique Égypte, puisqu’à
+l’époque où les Grecs l’étudièrent, la symbolique
+de cette religion, comme le remarque
+Louis Ménard, était déjà une lettre morte pour
+ses prêtres eux-mêmes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <span class="sc">Louis Ménard</span>, <i>Hermès Trismégiste</i>.</p>
+</div>
+<p>Quant au <i>Tarot</i>, il serait, au dire des occultistes,
+le premier livre écrit de main humaine
+et antérieur à ceux de l’Inde, d’où il aurait
+passé en Égypte. Malheureusement, on n’en
+trouve pas trace dans l’archéologie de ces deux
+pays. Il est vrai qu’une chronique italienne
+nous apprend que le premier jeu de cartes, qui
+n’est que le Tarot vulgarisé, fut importé à
+Viterbe, en 1379, par les Sarrasins, ce qui
+révèle une origine orientale. En tout cas, sous
+sa forme actuelle, il ne remonte qu’à Jacquemin
+Gringonneur, enlumineur du temps de
+Charles VI.</p>
+
+<p>Il est évident qu’ainsi documenté, Éliphas
+Lévi n’a rien de bien sérieux à nous révéler. Il
+est en outre embarrassé par l’ingrate et impossible
+tâche qu’il s’est imposée en voulant concilier
+l’occultisme avec le dogme catholique. Mais
+son érudition, dans sa sphère, est remarquable,
+et il a parfois d’étonnantes intuitions qui semblent
+avoir entrevu, notamment en ce qui touche
+aux médiums, aux fluides odiques, aux manifestations
+de l’astral, plus d’une découverte
+de nos métapsychistes. En outre, lorsqu’il
+aborde un sujet qui n’est pas purement chimérique,
+et qui tient à des réalités profondes, en
+morale par exemple, et même en politique,
+et quand, comme le font fréquemment les occultistes,
+il ne s’enveloppe pas d’énervants sous-entendus
+qui paraissent craindre d’en dire trop
+et ne trahissent au fond que la peur de n’avoir
+rien à dire, il lui arrive d’écrire d’excellentes
+pages qui, après la vogue exagérée dont elles
+jouirent, ne méritent pas l’injuste oubli auxquelles
+on semble les condamner.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Dans l’école d’Éliphas Lévi, et suivant à
+peu près les mêmes errements, on peut ranger
+deux hommes de valeur : Stanislas de Guaita
+et le docteur Encausse, plus connu sous le nom
+de Papus. Leur cas est assez spécial. Ce sont deux
+grands érudits qui connaissent à fond la littérature
+kabbalistique, gréco-égyptienne et tout
+l’hermétisme du Moyen âge. Ils sont également
+au courant des travaux des orientalistes, des
+égyptologues, des théosophes et des recherches
+de nos occultistes purement scientifiques. Ils
+savent aussi que les textes qu’ils invoquent
+sont des apocryphes extrêmement suspects ;
+et quoiqu’ils le sachent et parfois le proclament,
+ils partent de ces textes, s’y attachent, s’y confinent
+et fondent sur eux leurs théories, comme
+s’il s’agissait de documents authentiques et
+indiscutables. Ainsi de Guaita édifie la partie
+la plus importante de son œuvre sur la « Table
+d’émeraude », un apocryphe de l’apocryphe
+Trismégiste, après avoir déclaré : « Nous ne
+chicanerons point sur l’authenticité, l’attribution
+et la date de l’un des documents les plus
+magistralement initiatiques que nous ait transmis
+l’antiquité gréco-égyptienne.</p>
+
+<p>« Les uns s’obstinent à n’y voir que l’œuvre
+amphigourique d’un rêveur alexandrin, d’autres
+taxent même ce document d’apocryphe du
+<small>V</small><sup>e</sup> siècle. Quelques-uns le veulent de quatre
+mille ans plus ancien.</p>
+
+<p>« Que nous importe… Il est certain que cette
+page résume les traditions de l’antique Égypte<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <span class="sc">Stanislas de Guaita</span>, <i>La Clef de la Magie noire</i>, p. 119.</p>
+</div>
+<p>Ce n’est pas certain du tout, attendu que les
+monuments authentiques de l’Égypte des Pharaons
+ne nous fournissent absolument rien qui
+confirme ce résumé abscons, et le « Que nous
+importe », n’est-il pas bien cavalier quand il
+s’agit d’un texte dont on fait la clef de voûte
+de sa doctrine ?</p>
+
+<p>De son côté, Papus consacre un volume entier
+au commentaire du Tarot, dans lequel il voit
+le plus ancien monument de la sagesse ésotérique,
+alors qu’il sait mieux que personne qu’on
+n’en retrouve pas de traces authentiques avant
+le <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>En signalant cette faille bizarre à la base de
+leur œuvre, — et naturellement elle a de nombreuses
+ramifications, — je n’entends nullement
+suspecter l’honnêteté, l’évidente bonne foi de
+cette œuvre extrêmement intéressante, pleine
+d’aperçus originaux, d’intuitions, d’hypothèses,
+d’interprétations, de rapprochements ingénieux,
+de recherches et de trouvailles curieuses. Ils
+savent tous deux beaucoup de choses oubliées
+ou négligées, qu’il est bon de rappeler parfois ;
+et si Papus, trop pressé, bâcle souvent ses volumes,
+de Guaita soigne toujours, presque
+à l’excès, sa phrase hautaine, attentive, miroitante
+et un peu compassée.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>La situation des néo-théosophes, offre quelque
+analogie avec celle des trois occultistes dont je
+viens de parler. On sait que la « Société Théosophique »
+fut fondée en 1875, par Mme Blavatzky.
+Je n’ai pas à juger ici, au point de vue
+moral, cette femme énigmatique. Il est certain
+que le rapport du D<sup>r</sup> Hodgson, spécialement
+envoyé aux Indes, en 1884, par la « <span lang="en" xml:lang="en">Society for
+Psychical Research</span> », afin de faire une enquête
+sur son cas, jette sur elle une ombre assez fâcheuse.
+Néanmoins, après avoir revu les pièces
+du procès, je conviens qu’il est après tout fort
+possible que le très honnête Hodgson ait été
+lui même victime de supercheries plus diaboliques
+que celles qu’il croyait démasquer. Je
+sais encore qu’on impute à Mme Blavatzky
+et à d’autres théosophes, de nombreux plagiats ;
+on prétend notamment que <i>Le Bouddhisme ésotérique</i>
+de A.-P. Sinnet et <i>La Doctrine secrète</i>
+seraient d’un nommé Palma, dont les manuscrits
+auraient été achetés par les fondateurs de la
+Société Théosophique, ou des démarquages
+à peine déguisés d’ouvrages parus vingt ans auparavant,
+sous la signature d’occultistes occidentaux,
+notamment de Louis Lucas.</p>
+
+<p>Je ne m’attarderai pas à ces questions qui me
+semblent beaucoup moins importantes que celle
+des documents préhistoriques et secrets et des
+commentaires ésotériques sur lesquels repose
+toute la révélation théosophique. Quels qu’en
+soient l’auteur ou les auteurs, je prends l’œuvre
+telle qu’elle se présente. <i>L’Isis dévoilée</i>, <i>La
+Doctrine secrète</i> et les autres écrits, très nombreux,
+de Mme Blavatzky, forment un monument
+énorme et mal équilibré, ou plutôt une
+sorte de chantier colossal, où la suprême sagesse,
+la plus exceptionnelle et la plus vaste érudition,
+et les débris les plus douteux de la science,
+de la légende et de l’histoire, les hypothèses
+les plus impressionnantes et le plus dénuées de
+fondement, les faits les plus exacts et les plus
+invraisemblables, les idées les plus justes et
+les plus chimériques, les rêves les plus hauts et
+les rêveries les plus incohérentes, sont déversés
+pêle-mêle par tombereaux inépuisables.
+Il y a donc dans cette accumulation de matériaux
+un déchet considérable, des affirmations
+fantastiques que l’on rejette <i lang="la" xml:lang="la">à priori</i> ; mais
+il faut reconnaître, si l’on veut être impartial,
+qu’on y trouve aussi des spéculations qui
+comptent parmi les plus grandioses qu’on ait
+faites. Le fond en est évidemment védique
+ou plutôt brahmanique et védandique et se
+trouve dans des textes qui n’ont rien d’occulte.
+Mais à ces textes des indianistes officiels, les
+théosophes en superposent d’autres qu’ils prétendent
+beaucoup plus anciens et plus purs
+et qui leur sont fournis et expliqués par des
+adeptes hindous, héritiers directs de la Sagesse
+immémoriale et secrète. Il est certain que leurs
+écrits sans rien révéler de nouveau sur les points
+essentiels des grands aveux d’ignorance qui se
+trouvent à l’horizon des religions anciennes, y
+ajoutent une foule d’éclaircissements, de commentaires,
+de théories et de détails qui seraient
+extrêmement intéressants s’ils nous étaient offerts
+après avoir été soumis à une critique historique
+et philologique aussi rigoureuse que celle
+que firent subir à leurs documents les indianistes
+qui ne se prétendent pas initiés. Malheureusement
+il n’en va pas ainsi. Prenons par exemple le
+<i>Livre de Dzyan</i>, c’est-à-dire les Slocas ou stances
+mystérieuses qui se trouvent à la base de toute
+la doctrine secrète de Mme Blavatzky. Il nous
+est présenté comme « un manuscrit archaïque,
+assemblage de feuilles de palmiers rendu, par
+quelque procédé inconnu, inaltérable à l’eau,
+à l’air et au feu, et écrit dans une langue perdue,
+le <i>Sinzar</i>, antérieure au sanscrit et que comprennent
+seuls quelques rares adeptes hindous »,
+et c’est tout. Pas un mot pour nous dire d’où
+provient ce manuscrit, comment il a été miraculeusement
+conservé, ce qu’est le <i>Sinzar</i>, à
+laquelle des cent langues, auquel des cinq ou six
+cents dialectes hindous il se rattache, comment
+il s’écrit, comment on peut encore le comprendre
+et le traduire, quelle est approximativement
+l’époque à laquelle il remonte, etc. On n’en
+a cure, et c’est toujours ainsi. Il faut croire sur
+parole et sans examen. Ces méthodes sont évidemment
+regrettables, car si les textes en question
+avaient été passés au crible d’une critique
+suffisante, ils compteraient parmi les plus curieux
+de la littérature asiatique. Telles qu’on nous
+les donne, la cosmogonie et l’anthropogénèse
+du <i>Livre de Dzyan</i> paraissent être des spéculations
+de brahmanes et pourraient faire partie
+des <i>Upanischads</i>. Elles sont ingénieusement
+commentées par des adeptes parfaitement au
+courant de nos sciences occidentales. Si elles
+sont authentiquement préhistoriques, leurs affirmations
+au sujet de l’évolution des mondes et
+de l’homme, partiellement confirmées par nos
+dernières découvertes ou théories scientifiques,
+sont réellement troublantes. Si elles ne le sont
+pas, ces affirmations deviennent de simples
+hypothèses, toujours grandioses, parfois plausibles,
+mais le plus souvent incroyablement
+et inutilement compliquées, et en tout cas,
+arbitraires et chimériques.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Ce qui n’empêche point <i>La Doctrine Secrète</i>
+d’être une sorte de vaste encyclopédie des
+sciences ésotériques, surtout dans ses annexes,
+ses commentaires, ses « parerga », où l’on trouve
+une foule de rapprochements ingénieux et curieux
+entre les enseignements et les manifestations
+de l’occultisme, à travers les pays et
+les siècles. Il en jaillit parfois une lumière
+inattendue dont les rayons s’étendent au loin,
+sur des régions de la pensée qui ne sont plus
+guère fréquentées. En tout cas, l’œuvre prouverait
+une fois de plus, si c’était nécessaire, et avec
+un éclat insolite, l’origine commune de l’idée
+que se fit un jour l’humanité, bien avant l’histoire
+que nous connaissons, des grands mystères
+qui l’enveloppèrent. On y trouve aussi
+de larges et excellents tableaux où la science
+occulte est confrontée à la science moderne et
+semble souvent, il faut en convenir, précéder
+ou dominer celle-ci. On y découvre encore bien
+d’autres choses, jetées en vrac, mais qui ne
+méritent pas le dédain avec lequel, depuis
+quelque temps, on affecte de les traiter.</p>
+
+<p>Au surplus, je n’ai pas à faire ici l’histoire
+ou le procès de la théosophie. Il fallait simplement
+la signaler à la rencontre, puisqu’elle est
+l’avant-dernière forme de l’occultisme. Il suffira
+d’ajouter que les vices de sa méthode initiale
+s’accusent et s’aggravent chez les continuateurs
+de Mme Blavatzky. Chez Mme Annie Besant, — femme
+d’ailleurs remarquable, — et chez
+Leadbeater, tout est en l’air, tout s’édifie
+dans les nues, et les affirmations gratuites et
+invérifiables pleuvent de plus en plus dru sur
+chaque page. Ils semblent du reste lancer la
+théosophie dans des voies où les fidèles de la
+première heure hésitent à les suivre.</p>
+
+<p>Ces vices s’aggravent surtout et éclatent dans
+toute leur candeur chez certains auteurs de second
+plan, moins habiles que leurs maîtres
+à les dissimuler ; par exemple chez Scott-Elliot,
+l’historien de <i>L’Atlantide</i> et de <i>La Lémurie
+perdue</i>. Scott-Elliot commence son histoire
+de l’Atlantide de la manière la plus raisonnable
+et la plus scientifique. Il invoque les textes historiques
+qui ne permettent guère de douter
+qu’une île immense, dont l’une des extrémités
+s’avançait non loin des colonnes d’Hercule,
+s’effondra dans l’Océan, et disparut à jamais,
+en engloutissant la merveilleuse civilisation
+qu’elle portait. Il corrobore ces textes de preuves
+très judicieuses tirées de l’orographie sous-marine,
+de la persistance de la mer des Sargasses,
+de la géologie, de la chorographie, etc.
+Puis, tout à coup, presque sans nous prévenir,
+ayant recours à des documents occultes, à des
+mappemondes de terre cuite, miraculeusement
+retrouvées, à des révélations qui viennent on ne
+sait d’où, à des clichés astraux qu’il prétend
+récupérer dans l’espace et le temps, et qu’il
+traite sur le même pied que les arguments
+historiques et géologiques, il nous décrit par le
+menu, comme s’il vivait au milieu d’eux, les
+villes, les temples, les palais des Atlantes et
+toute leur civilisation politique, morale, religieuse
+et scientifique, en annexant à son œuvre
+une série de cartes détaillées de continents
+fabuleux, hyperboréens, lémuriens, etc., disparus
+depuis 800.000, 200.000 et 60.000 ans,
+et délimités avec autant de minutie et d’assurance
+que s’il s’agissait de la géographie contemporaine
+de la Bretagne ou de la Normandie.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Le chef d’une branche indépendante ou dissidente
+de la Théosophie, un érudit, un philosophe
+et un visionnaire extrêmement curieux, dont
+j’ai déjà parlé, Rudolph Steiner, use à peu près
+des mêmes procédés, mais tente du moins de
+les expliquer et de les justifier.</p>
+
+<p>A la différence des théosophes orthodoxes,
+il ne se contente point de révéler, de commenter
+et d’interpréter les livres secrets et sacrés de
+la tradition orientale, mais entend trouver
+en lui-même toutes les vérités qu’ils renferment.
+« C’est dans l’âme, proclame-t-il, que se révèle
+le sens de l’univers. » Le secret de tout est en
+nous, puisque tout est en nous, et il est en chacun
+de nous autant qu’il était dans le Christ.
+« Le Logos en évolution incessante en des
+millions de personnalités humaines a été
+détourné et concentré par la conception chrétienne
+sur l’unique personnalité de Jésus. La
+force divine éparse dans le monde entier fut
+ramassée en un seul. Aux yeux de cette conception,
+Jésus est le seul homme devenu Dieu.
+Il a pris sur lui la divinisation de toute l’humanité.
+On cherche en lui ce que précédemment
+on avait cherché dans sa propre âme<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <span class="sc">Rudolph Steiner</span>, <i>Le Mystère chrétien et les Mystères
+antiques</i>. Trad. par <span class="sc">Édouard Shuré</span>, p. 228.</p>
+</div>
+<p>Il faut reprendre cette recherche que le symbole
+du Christ a trop longtemps interrompu.
+Cette idée très défendable quand on y voit la
+recherche de notre « Moi transcendental », dont
+le subconscient de nos métapsychistes n’est
+que la partie la plus accessible, devient beaucoup
+plus contestable dans les développements que
+lui donne notre auteur. Il prétend nous révéler
+le moyen de réveiller presque mécaniquement
+et infailliblement le Dieu qui dort en nous.
+Selon lui, « la différence entre l’initiation orientale
+et l’initiation occidentale consiste en ce que
+la première se faisait à l’état de sommeil et la
+seconde à l’état de veille. On évite par conséquent
+la séparation toujours dangereuse du corps
+éthérique d’avec le corps physique ». Pour obtenir
+l’état extatique qui permet de se mettre
+en communication avec les mondes supérieurs
+ou avec tous les mondes dispersés dans l’espace
+et le temps et même avec la divinité, il s’agit,
+par des exercices spirituels, de cultiver et développer
+méthodiquement certains organes de
+l’astral qui nous font voir et entendre, dans
+les êtres et les choses, des entités qui ne pénètrent
+jamais sur le plan physique. Les principes de
+ces exercices, du moins dans leurs parties spirituelles,
+sont évidemment empruntées aux
+pratiques immémoriales du Yoga hindou, et
+notamment au Sûtra de Patânjali. Steiner enseigne
+ainsi que l’organe astral qui se trouverait
+dans le voisinage du larynx servirait à voir les
+pensées des autres hommes et permettrait de
+jeter un regard profond dans les vraies lois des
+phénomènes naturels. C’est encore ainsi qu’un
+organe qui avoisinerait le cœur, serait l’instrument
+qui servirait à connaître les états d’âme
+des autres hommes. Quiconque l’aurait développé
+pourrait vérifier l’existence de certaines
+forces profondes chez les animaux ou chez les
+plantes. C’est ainsi, enfin, que le sens qui résiderait
+au creux de l’estomac percevrait les facultés
+et les talents des hommes et découvrirait en
+outre le rôle que les animaux, les végétaux, les
+pierres, les métaux, les phénomènes atmosphériques
+jouent dans l’économie de la nature. Il
+expose longuement et minutieusement tout ceci,
+comme tout ce qui concerne l’évolution, l’entraînement,
+l’organisation du corps éthérique,
+et la vision du « Soi » supérieur, dans un livre
+intitulé : <i>L’Initiation ou la connaissance des
+mondes supérieurs</i><a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <span class="sc">Rudolph Steiner</span>, <i>L’Initiation</i>. Trad. par <span class="sc">Jules Sauerwein</span>,
+p. 188 et suiv.</p>
+</div>
+<p>Quand on lit ce traité de l’extase, du reste
+remarquable à plus d’un point de vue, on est
+tenté de se demander si l’auteur a réussi à
+éviter le danger contre lequel il prémunit ses
+disciples et s’il ne se trouve pas lui-même « dans
+un univers créé de toutes pièces par sa propre
+imagination » ; j’ignore du reste si l’expérience
+confirme ses allégations. On peut essayer. Les
+procédés sont assez simples et, au rebours de
+ceux du Yoga, parfaitement inoffensifs. Mais
+il faut que l’entraînement spirituel se fasse sous
+la direction d’un maître qu’il n’est pas toujours
+facile de se procurer. En tout cas, il est
+permis de concevoir une sorte d’« état second »
+supérieur à celui des hypnotisés, des somnambules
+ou des médiums, qui procurerait des visions
+ou des intuitions très différentes de celles
+que nous fournissent nos sens ou notre intelligence
+dans leur état normal. Quant à savoir
+si ces visions ou ces intuitions répondent à des
+réalités d’un autre plan ou d’autres mondes,
+c’est une question que pourraient seuls trancher
+ceux qui les ont éprouvées. La plupart des
+grands mystiques ont eu spontanément des
+visions et des intuitions de ce genre, mais elles
+ne seraient vraiment intéressantes que s’il
+était prouvé qu’elles proviennent de mystiques
+réellement et totalement illettrés. Tels étaient,
+soutient-on, Jakob Boëhme, le théosophe-cordonnier
+de Goerlitz et Ruysbroeck l’Admirable,
+le vieux moine brabançon qui vécut
+aux <small>XIII</small><sup>e</sup> et <small>XIV</small><sup>e</sup> siècles. Si vraiment il n’y avait
+pas dans leurs révélations réminiscence inconsciente
+de lectures, on y rencontre de telles
+analogies avec les enseignements, devenus
+plus tard ésotériques, des grandes religions
+primitives, qu’il faudrait croire que tout au haut
+ou tout au fond de l’humanité, cet enseignement
+existe, identique, immuable et latent, et correspond
+à quelque vérité objective et universelle.
+On trouve notamment dans l’<i>Ornement des
+Noces spirituelles</i>, dans le <i>Livre de la suprême
+Vérité</i>, dans le <i>Livre du Royaume des Amants</i> de
+Ruysbroeck, des pages entières qui, abstraction
+faite de la phraséologie chrétienne, pourraient
+avoir été écrites par un anachrorète du temps
+des Brahmanes, ou par un néo-platonicien
+d’Alexandrie. D’autre part, l’idée fondamentale
+de l’œuvre de Boëhme est l’idée néo-platonicienne
+d’une divinité inconsciente ou d’un
+« néant » divin, qui prend graduellement conscience
+en s’objectivant et en réalisant ses virtualités
+latentes. Mais Boëhme, nous l’avons vu,
+n’était nullement illettré. Quant à Ruysbroeck,
+bien que son œuvre soit écrite dans le patois flamand
+que parlent encore les paysans du Brabant
+et des Flandres, n’oublions pas qu’avant de devenir
+l’ermite de la forêt de Soignes, il avait été
+vicaire à Bruxelles et avait vécu dans l’atmosphère
+mystique qu’avaient créée, aux <small>XIII</small><sup>e</sup> et
+<small>XIV</small><sup>e</sup> siècles, Albert Le Grand et surtout ses contemporains
+Johann Eckhart dont le panthéisme
+mystique est analogue à celui des Alexandrins
+et Jean Tauler qui, au dire de Surius, le traducteur
+et le biographe de Ruysbroeck, visita
+celui-ci dans sa solitude de Groenendael. Or,
+Jean Tauler préconisait également l’union avec
+la divinité et la création de Dieu dans l’âme.
+On voit donc qu’il est assez hasardeux d’affirmer
+que ses visions furent absolument spontanées.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Pour Steiner, la question ne se pose même pas.
+Avant d’avoir retrouvé ou cru retrouver en lui-même
+les vérités ésotériques qu’il révèle, il
+connaissait à fond toutes les littératures mystiques,
+de sorte qu’il est à peu près certain que
+ses visions ne lui furent apportées que par le
+reflux de sa mémoire consciente ou subconsciente.
+Au demeurant, il ne diffère guère des
+théosophes orthodoxes, que sur un point qui
+peut paraître plus ou moins essentiel : au lieu de
+faire, non pas du Bouddha, mais des Bouddhas,
+c’est-à-dire des révélateurs ou des intermédiaires
+successifs, les centres de l’évolution
+spirituelle, il attribue au Christ le rôle capital
+dans cette évolution, synthétisant en lui tout
+le divin épars dans tous les hommes et en faisant
+ainsi le symbole par excellence de l’humanité
+à la recherche du Dieu qui dort en elle.
+C’est une opinion soutenable, quand on l’envisage,
+comme il semble le faire, au point de vue
+allégorique, mais qu’il serait plus difficile de
+défendre au point de vue historique.</p>
+
+<p>Steiner a mis en pratique ses méthodes intuitives,
+qui sont une sorte de psychométrie transcendentale,
+pour reconstituer l’histoire des
+Atlantes et nous révéler ce qui se passe dans le
+soleil, la lune et d’autres mondes. Il nous décrit
+les transformations successives des entités qui
+deviendront des hommes, et il le fait avec tant
+d’assurance qu’on se demande, après l’avoir
+suivi avec intérêt à travers des préliminaires
+qui dénotent un esprit très pondéré, très logique
+et très vaste, s’il devient subitement fou ou
+si l’on a affaire à un mystificateur ou à un véritable
+voyant. Dans le doute, on se dit que le
+subconscient, qui nous a déjà causé tant de
+surprises, nous en réserve peut-être d’autres
+qui seront aussi fantastiques que celles du théosophe
+autrichien, et, instruit par l’expérience,
+on s’abstient de le condamner sans appel.</p>
+
+<p>Tout compte fait, nous constatons une fois
+de plus, au sortir de ses œuvres, comme au
+sortir de la plupart des autres, que ce qu’il
+appelle « le grand drame de la connaissance
+que les anciens représentaient et vivaient dans
+leurs temples », et dont la vie, la mort et la résurrection
+du Christ, comme celles d’Osiris et de
+Krischna, n’est qu’une interprétation symbolique,
+devrait plutôt s’appeler le grand drame
+de l’ignorance essentielle et invincible.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch11">LES MÉTAPSYCHISTES</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Nous arrivons ainsi aux occultistes d’aujourd’hui,
+qui ne sont plus des hiérophantes, des
+adeptes, des initiés ou des voyants, mais de
+simples chercheurs appliquant à l’étude des
+phénomènes anormaux les méthodes de la
+science expérimentale. Ces phénomènes, pour
+peu que l’attention soit mise en éveil, on les
+constate de toutes parts dans la vie. Sont-ils
+exclusivement dus aux forces inconnues du subconscient
+ou à des entités invisibles qui ne sont
+pas, ne sont pas encore ou ne sont plus des
+hommes ? Le grand intérêt, on pourrait dire
+tout l’intérêt de la question est là, mais la
+réponse est encore en suspens, bien que s’accentue
+la tendance à la chercher dans un autre
+monde que le nôtre ; et la conversion au spiritisme
+de purs savants tels que sir Oliver
+Lodge, et plus récemment celle du professeur
+W.-J. Crawford, sont à cet égard assez significatives.</p>
+
+<p>Je ne reviendrai pas ici sur les communications
+spirites, les phantasmes des vivants et
+des morts, les phénomènes prémonitoires, les
+manifestations psychométriques et médiumniques
+dont j’ai esquissé l’étude dans <i>La Mort</i>
+et dans <i>L’Hôte Inconnu</i>. Ce que j’en ai dit dans
+ces livres peut donner une idée sommaire,
+provisoire, — car tout est provisoire dans ces
+régions, — mais suffisante, de l’état présent de
+la science métapsychique sur ces points.</p>
+
+<p>Mais il en est d’autres qui n’entraient pas alors
+dans le cadre de mon travail, qu’il faut que
+j’aborde aujourd’hui, d’abord parce qu’ayant
+passé en revue, rapidement, mais aussi complètement
+que possible, dans une monographie
+forcément écourtée, tout l’occultisme passé,
+il est équitable de traiter de la même façon
+l’occultisme présent, mais aussi et surtout parce
+que ces points que j’avais réservés jettent une
+lumière assez inattendue sur plusieurs autres
+et autorisent sinon des conclusions, du moins
+certaines inductions qui termineront cette
+étude.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il ne s’agit plus, pour nos modernes occultistes
+comme pour leurs devanciers plus présomptueux,
+d’interroger directement l’inconnaissable,
+de remonter aux origines de la Cause sans
+Cause, d’expliquer l’inexplicable transition de
+l’infini au fini, de l’inconnaissable au connu,
+de l’esprit à la matière, du bien au mal, de l’absolu
+au relatif, de l’éternel à l’éphémère, de l’invisible
+au visible, de l’immobilité au mouvement,
+du virtuel au réel, et de trouver dans tout
+cet incompréhensible une théogonie, une cosmogonie,
+une religion et une morale qui ne soient
+pas aussi désespérantes que les ténèbres d’où
+on s’est efforcé de les tirer.</p>
+
+<p>Assagis par d’innombrables désillusions, ils
+se résignent à un rôle plus modeste. Au milieu
+d’une science que la nature même de ses investigations
+a rendu presque nécessairement matérialiste,
+ils conquièrent patiemment un îlot où
+ils donnent asile à des phénomènes que les lois
+ou plutôt les habitudes de la matière, telles que
+croyons les connaître, ne suffisent pas à expliquer.
+Ils arrivent ainsi, peu à peu, sinon à nous
+prouver, du moins à nous acheminer vers la
+preuve, qu’il y a dans l’homme, que l’on peut
+considérer comme une sorte de résumé de l’univers,
+une force spirituelle autre que celle qui
+émane de ses organes ou de son cerveau matériel
+et conscient et qui ne dépend pas uniquement
+de l’existence de son corps. Reconnaissons que
+cet îlot de nos occultistes, qui prennent maintenant
+le nom de métapsychistes, est encore
+assez désordonné. On y remarque tout le désarroi
+d’une installation récente et provisoire.
+Chacun y apporte chaque jour ses petites ou
+ses grandes trouvailles, les déballe et les entasse
+pêle-mêle sur la grève. Le très incertain y voisine
+avec l’incontestable, l’excellent avec le pire
+et le commencement avec la fin. Il serait temps
+de tirer de cette profusion et de cette confusion
+de matériaux, quelques lois générales qui
+y missent un peu d’ordre ; mais il est douteux
+qu’on le puisse d’ores et déjà tenter, car l’inventaire
+n’est pas terminé et l’on pressent qu’une
+découverte inattendue peut tout remettre en
+question et renverser de fond en comble les
+théories le plus prudemment édifiées.</p>
+
+<p>En attendant, on pourrait essayer de commencer
+par le commencement. Puisque les phénomènes
+qui s’accumulent tendent à établir que
+la force spirituelle qui émane de l’homme ne
+dépend pas entièrement de son cerveau et de la
+vie de son corps, il serait logique de démontrer
+d’abord que la pensée peut exister sans cerveau
+et en fait existait avant qu’un cerveau ne fût
+né. Si l’on y réussissait, l’existence posthume et
+tous les phénomènes attribués au subconscient
+deviendraient presque naturels et, en tout cas,
+beaucoup plus explicables.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La grande objection que les matérialistes ont
+toujours faite aux spiritualistes et qu’ils font
+encore, mais moins hardiment aujourd’hui,
+se résume en ceci : Pas de pensée sans cerveau.
+L’âme ou l’esprit est une sécrétion de la substance
+cérébrale ; le cerveau mort, la pensée
+s’arrête et il ne reste rien.</p>
+
+<p>A cette objection formidable, à ces constatations
+en apparence irréfutables, parce que
+l’expérience quotidienne de la mort vient sans
+cesse les confirmer, on n’avait jusqu’ici à opposer
+aucun argument réellement sérieux. On était
+au fond beaucoup plus désarmé qu’on n’osait en
+convenir. Mais depuis un certain nombre d’années,
+les travaux de nos métapsychistes, dont
+on n’a pas encore tiré toutes les conséquences,
+fournissent enfin, sinon des arguments péremptoires
+qu’on ne trouvera peut-être jamais, du
+moins des commencements d’arguments qui
+permettent de faire tête aux matérialistes,
+non plus dans les nuages religieux ou métaphysiques,
+mais sur leur propre terrain où règne
+seule la déesse, d’ailleurs fort respectable, de
+la méthode expérimentale. On rejoint ainsi,
+par-dessus les siècles, les affirmations et les
+constatations que des ancêtres préhistoriques
+nous avaient léguées comme un trésor secret
+ou trop longtemps enseveli dans l’oubli.</p>
+
+<p>On fuierait avec plaisir ces discussions assez
+oiseuses entre spiritualistes et matérialistes,
+si ces derniers n’obligeaient d’y revenir, en
+soutenant aveuglément que la matière est tout,
+le principe de tout, que tout commence et finit
+en elle et par elle et qu’il n’y a pas autre chose.
+Il serait plus raisonnable de reconnaître, une
+fois pour toutes, que la matière et l’esprit ne
+sont au fond que deux états différents d’une
+même substance ou plutôt d’une même énergie
+éternelle. C’est ce qu’a toujours affirmé, plus
+nettement qu’aucune autre, la religion primitive
+de l’Inde, en ajoutant que l’esprit était
+l’état primordial de cette substance ou de cette
+énergie et que la matière n’est que le résultat
+d’une manifestation, d’une condensation ou
+d’une dégradation de l’esprit. Toute sa cosmogonie,
+toute sa théosophie et toute sa morale
+découle de ce principe fondamental, dont les
+conséquences, alors qu’en apparence il ne s’agit
+que d’une querelle de mots, sont, en pratique,
+énormes.</p>
+
+<p>Il s’agit donc tout d’abord de savoir si l’esprit
+est antérieur à la matière ou si l’inverse est
+vrai, si la matière est la condition de l’esprit
+ou si c’est au contraire l’esprit qui est la condition
+de la matière. Dans l’état présent de la
+science, et sans tenir compte des enseignements
+des grandes religions, est-il possible de répondre
+à cette question ?</p>
+
+<p>Nos matérialistes affirment que la vie est
+la condition indispensable pour que la pensée
+naisse et se forme dans le cerveau. Ils ont
+raison ; mais qu’est-ce que la vie, à leurs yeux,
+sinon une manifestation de la matière qui déjà
+n’est plus la matière telle qu’ils l’entendent
+et que nous avons bien le droit d’appeler esprit,
+âme et même dieu si nous le désirons ? S’ils
+soutiennent que la matière ne peut produire
+la vie sans qu’un germe venu du dehors ne l’y
+fasse naître, ils passent <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i> dans notre
+camp, puisqu’ils reconnaissent qu’il faut autre
+chose que la matière pour produire la vie. Si
+d’autre part, ils prétendent que la vie émane de
+la matière, ils confessent qu’elle s’y trouvait
+préalablement renfermée, et reviennent se ranger
+parmi nous. Ils ont du reste récemment, — voyez
+entre autres les expériences du
+D<sup>r</sup> Gustave Le Bon, — été forcés de reconnaître
+que la matière inerte n’existe point, et qu’un
+caillou, un bloc de lave, stérilisé par les feux
+les plus infernaux, est doué d’une activité
+intra-moléculaire absolument fantastique, et
+dépense en tourbillons intérieurs une énergie
+qui serait capable d’ébranler des trains entiers
+et de leur faire faire le tour de notre globe. Or,
+qu’est-ce que cette activité et cette énergie,
+sinon une forme irrécusable de la vie universelle ?
+Et nous voilà encore une fois d’accord. Mais où
+nous ne le sommes plus, c’est quand ils prétendent
+sans aucune raison, ou plutôt contre toute
+raison, que la matière existait avant cette énergie.
+Nous pouvons admettre qu’elle existait
+en même temps, depuis l’origine du monde ; mais
+la simple logique et l’observation des faits nous
+obligent de reconnaître que lorsque la matière
+s’est mise en mouvement, s’est mise à évoluer,
+non plus intérieurement, comme dans un caillou,
+mais extérieurement, comme dans un cristal,
+une plante ou un animal, c’est la même énergie,
+la même force motrice qui était en elle qui a
+déterminé ce mouvement ou cette évolution.
+Cette même logique et cette même observation
+des faits nous forcent encore de reconnaître
+que lorsqu’il s’est agi de transformer et d’organiser
+la matière, ce n’est pas celle-ci, mais la vie
+qu’elle recélait, qui a commencé. Or dans ce cas,
+comme dans les querelles qui se terminent
+devant les tribunaux, il est extrêmement
+important de savoir qui a commencé. Si c’est
+la matière, — mais soit dit en passant, comment
+commencerait-elle quelque chose, comment
+prendrait-elle une initiative, sans cesser d’être
+la matière, telle que la définissent les matérialistes,
+c’est-à-dire une chose par elle-même
+nécessairement inerte et immobile ? — Mais
+enfin, si pour admettre l’impossible, c’est la
+matière qui a commencé, il est assez probable
+que notre esprit périra ou plutôt s’éteindra
+avec elle et retournera en elle à cette élémentaire
+activité intra-moléculaire qui marquait son commencement
+et marquera sa fin. Si c’est au contraire
+l’esprit qui a commencé, il est non moins
+probable, qu’ayant su transformer la matière
+et l’organiser, il est plus puissant et d’une
+autre nature que cette matière, et qu’ayant su
+s’en servir, en tirer parti pour évoluer, s’accroître
+et s’élever, — et c’est bien l’évolution
+spirituelle que nous constatons, sur notre terre
+qui part du minéral, pour aboutir à l’homme, — il
+est, dis-je, non moins probable qu’ayant su
+se servir de la matière et en être le maître, il
+ne lui permettra pas, quand elle semblera se
+dissoudre, de l’entraîner dans sa dissolution, de
+l’éteindre quand elle s’éteint ou de le faire rétrograder
+vers cette obscure activité intra-moléculaire
+d’où il l’avait tirée…</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>En tout cas, pour ce qui nous intéresse particulièrement,
+c’est-à-dire l’antériorité de la pensée
+ou du cerveau, ou la possibilité de la pensée
+sans cerveau, la question est tranchée par
+les faits. Avant l’apparition de l’homme et des
+animaux les plus intelligents, la nature était
+déjà beaucoup plus intelligente que nous et avait
+déjà réalisé dans le monde des plantes, des poissons,
+des sauriens, des oiseaux reptiliens, et
+surtout dans le monde des insectes, la plupart
+des inventions merveilleuses devant lesquelles
+nous nous extasions encore aujourd’hui. Où
+était à ce moment, le cerveau de la nature ?
+Probablement dans la matière et surtout hors
+de la matière, partout et nulle part, comme il
+est encore aujourd’hui. Vous aurez beau nous
+objecter que tout cela s’est fait peu à peu, avec
+une lenteur infinie, à travers des tâtonnements
+incessants ; c’est entendu, mais le temps ne fait
+rien à l’affaire. Il est donc évident, à moins
+que vous n’admettiez que l’effet précède la
+cause, qu’il y avait quelque part, on ne sait
+où, une intelligence qui déjà fonctionnait sans
+organes visibles ou localisables, nous démontrant
+ainsi que les organes que nous croyons
+indispensables pour qu’une pensée se produise,
+ne sont que le produit d’une pensée préexistante,
+les effets d’une cause antérieure et spirituelle.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Il est au demeurant fort possible que depuis
+la formation de notre cerveau, la nature pense
+mieux qu’elle ne le faisait. Il est fort possible,
+comme le prétendent certains biologistes, que
+les acquisitions de notre intelligence profitent
+à la nature et se reversent dans le fonds commun
+de l’intelligence universelle. Je n’y vois, pour
+ma part, aucun inconvénient. Cela ne prouve
+nullement que la nature ait besoin du cerveau
+de l’homme pour avoir des idées. Elle les avait
+toutes bien avant lui. Quand l’homme invente
+par exemple l’imprimerie ou la machine à
+écrire pour faciliter la diffusion de sa pensée,
+cela ne prouve nullement qu’il ait besoin de
+l’imprimerie ou de la machine à écrire pour
+penser.</p>
+
+<p>Il semble en effet que la nature, tout au moins
+sur notre petite terre, se soit assagie, et ne commette
+plus les énormes bévues qu’elle faisait
+à l’origine, quand elle créait des milliers de
+monstres hétéroclites et inviables. Il n’en est
+pas moins vrai qu’elle ne nous a pas attendus
+pour se mettre à penser et à imaginer beaucoup
+plus de choses que nous n’en imaginerons jamais.
+Nous n’avons pas cessé et nous ne cesserons
+pas de sitôt, de puiser à pleines mains à
+l’immense fonds d’intelligence accumulé par
+elle avant notre venue. Ernest Kapp, dans
+sa <i>Philosophie de la Technique</i>, a lumineusement
+démontré que toutes nos inventions,
+toutes nos machines, ne sont que des projections
+organiques, c’est-à-dire des imitations inconscientes
+de modèles fournis par la nature. Nos
+pompes sont la pompe de notre cœur, nos
+bielles sont la reproduction de nos articulations,
+notre appareil photographique est la chambre
+noire de notre œil, nos appareils télégraphiques
+représentent notre système nerveux ; dans les
+rayons X, nous reconnaissons la propriété organique
+de la lucidité somnambulique qui voit
+à travers les objets, qui lit par exemple le
+contenu d’une lettre cachetée et enfermée dans
+une triple boîte de métal. Dans la télégraphie
+sans fil, nous suivons les indications que nous
+avait données la télépathie, c’est-à-dire la communication
+directe d’une pensée, par ondes
+spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et
+dans les phénomènes de la lévitation et des déplacements
+d’objets sans contact, se trouve
+une autre indication dont nous n’avons pas
+encore su tirer parti. Elle nous met sur la voie
+du procédé qui nous permettra peut-être un jour
+de vaincre les terribles lois de la gravitation
+qui nous enchaînent à cette terre, car il semble
+bien que ces lois, au lieu d’être, comme
+on le croyait, à jamais incompréhensibles
+et impénétrables, sont surtout magnétiques,
+c’est-à-dire maniables et utilisables.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Et je ne parle ici que du monde restreint de
+l’homme. Que serait-ce si nous faisions le recensement
+des inventions de la nature dans le
+royaume des insectes, où elle semble avoir
+prodigué, bien avant notre arrivée sur la terre,
+un génie plus varié et plus abondant que celui
+qu’elle a dépensé pour nous. Outre l’idée d’organisations
+politiques et sociales que nous
+imiterons peut-être un jour, nous y trouverions
+des miracles mécaniques qui nous sont inaccessibles
+et le secret des forces dont nous n’avons
+encore aucune notion. D’où vient, notamment,
+pour ne citer que le plus humble et le plus
+désagréable des exemples, d’où vient l’énergie
+fabuleuse qui permet à la puce de faire un bond
+qui correspond pour l’homme à un saut en hauteur
+ou en longueur de quatre ou cinq cents
+mètres ? Et le scorpion languedocien, où puise-t-il
+l’aliment mystérieux qui, malgré une activité
+incessante, lui permet de vivre pendant
+neuf mois sans aucune nourriture ? Où le puisent
+aussi les petits de la Lycose et de l’araignée
+Clotho, qui ont une faculté analogue ? En vertu
+de quelle alchimie voyons-nous, dans l’isolement
+absolu, sans que rien du dehors s’y puisse
+introduire, décupler sur place le volume de
+l’œuf d’un autre insecte, le Minotaure ? Le
+grand entomologiste, J.-H. Fabre, sans se douter
+qu’il rééditait une théorie fondamentale de Paracelse, — car
+malgré elle, la science se rapproche
+chaque jour de la Magie, — soupçonne
+très curieusement « qu’ils empruntent une partie
+de leur activité aux énergies ambiantes, chaleur,
+électricité, lumière ou autres modes variés
+d’un même agent, » qui est exactement l’agent
+universel, l’astral, le fluide cosmique, éthérique
+ou vital, l’Akahsa des occultistes ou l’Od de nos
+savants modernes.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Pour le dire en passant, la nature sans cerveau,
+clairement, une fois de plus, indique ici
+à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre
+s’ils veulent nous débarrasser des lourds et répugnants
+assujettissements de la nourriture, qui
+nous accordent à peine quelques heures de
+loisir, entre les trois ou quatre repas que nous
+devons faire chaque jour. L’heure est peut-être
+moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons
+d’être des estomacs avides et des ventres insatiables,
+où nous découvrirons à notre tour
+le magnifique secret de ces insectes et parviendrons
+à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide
+universel et invisible qui nous enveloppe et nous
+pénètre aussi bien qu’eux.</p>
+
+<p>Il y a là, pour notre science, des champs
+inexplorés et illimités. Il y aura là, surtout au
+point de vue de notre vie spirituelle, une transformation
+qui facilitera singulièrement l’intelligence
+de notre existence future ; car lorsque
+nous n’aurons plus à faire les trois ou quatre
+repas qui maintenant encombrent ou illuminent,
+selon les tempéraments, toutes nos heures,
+depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, nous
+commencerons peut-être à comprendre que la
+pensée ou l’âme n’est pas nécessairement malheureuse,
+désœuvrée, désemparée et la proie d’un
+éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée
+les points de repère ou les buts que sont le déjeuner,
+le thé, le dîner et le souper. Ce sera une
+excellente initiation au régime d’outre-tombe
+et de l’éternité.</p>
+
+<p>Pour revenir une dernière fois à cette question
+de la pensée sans cerveau, qui est la clef de voûte
+de tout l’édifice, supposons qu’à la suite d’un
+cataclysme qui sans doute s’est déjà produit
+et peut à chaque instant se reproduire sur notre
+globe, tous les cerveaux, toutes les plus élémentaires,
+les plus gélatineuses velléités d’organisation
+nerveuse ou cérébrale, depuis celle
+de l’amibe jusqu’à l’homme, soient brusquement
+anéantis. Croyez-vous que la terre resterait
+nue, déserte, inerte, à jamais morte, si les
+conditions d’existence redevenaient exactement
+semblables à ce qu’elles étaient avant la catastrophe ?
+Il n’est guère permis de le présumer.
+Il est au contraire à peu près certain que la vie,
+retrouvant les mêmes circonstances favorables,
+recommencerait à peu près de la même façon.
+L’intelligence renaîtrait graduellement, des idées
+reparaîtraient, se formeraient de nouveaux
+organes, nous donnant ainsi l’irréfragable
+preuve que la pensée n’était pas morte, qu’elle
+ne peut pas mourir, qu’elle se réfugie et subsiste
+quelque part, intangible et impérissable, au-dessus
+de la ruine totale de ses instruments
+ou de ses véhicules, et qu’elle est, en un mot,
+indépendante de la matière.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Étudions maintenant en nous-mêmes cette
+préexistence de l’esprit. Avions-nous déjà un
+cerveau quand au moment de notre conception
+nous étions encore cet infusoire que seuls les
+microscopes peuvent rendre visible à nos yeux ?
+Pourtant, nous étions déjà en puissance tout
+ce que nous sommes aujourd’hui. Nous n’étions
+pas seulement nous-mêmes, avec notre caractère,
+nos idées innées, nos vertus et nos vices,
+tout ce que notre cerveau qui n’existait pas
+encore allait développer beaucoup plus tard ;
+nous renfermions déjà tout ce que nos ancêtres
+avaient été ; nous portions en nous tout ce qu’ils
+avaient acquis dans une suite de siècles dont
+nul ne sait le nombre ; leurs expériences, leur
+sagesse, leurs habitudes, leurs tares et leurs
+qualités, les conséquences de leurs fautes et de
+leurs mérites ; tout cela s’entassait, s’agitait,
+fructifiait dans un point invisible. Nous y portions
+aussi, ce qui paraît bien plus extraordinaire,
+mais est aussi incontestable, toute notre
+descendance, toute la suite ininterrompue de
+nos enfants et des enfants de nos enfants en qui
+nous revivrons dans l’infini des temps, et dont
+nous contenions déjà toutes les aptitudes, tout
+le destin, tout l’avenir. Quand la matière
+accumule tant de choses en une sorte de bout
+de fil si ténu qu’il échappe presque au microscope,
+n’est-elle pas subtile au point de ressembler
+étrangement à un principe spirituel ?</p>
+
+<p>Négligeons aujourd’hui l’action de nos descendants
+sur nous-mêmes, sur notre caractère,
+sur nos déterminations, action qui est assez
+probable puisqu’ils existent incontestablement
+en nous, mais qu’il serait trop long de rechercher,
+et insistons un moment sur ce fait que nos
+ancêtres qui nous paraissent morts continuent
+très réellement de vivre en nous. Je ne m’attarderai
+pas sur ce point, car j’ai hâte d’aborder
+des arguments plus récents ; je me contenterai
+donc de le signaler à votre attention, car les
+phénomènes de l’hérédité sont maintenant
+admis et classés. Il est indubitable que chacun
+d’entre nous n’est qu’une sorte de total de ses
+ascendants et reproduit plus ou moins exactement
+la personnalité de l’un ou de plusieurs
+d’entre eux qui manifestement continuent de
+penser et d’agir en lui. Il pense par notre cerveau,
+direz-vous. C’est peut-être vrai. Il use
+de l’organe qu’il a à sa disposition, mais il est
+évident qu’il existe toujours, qu’il vit et pense
+bien qu’il n’ait plus de cerveau personnel,
+et c’est tout ce qu’il importait pour l’instant
+d’établir.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Nous venons de voir, trop rapidement et trop
+sommairement, que la pensée peut exister,
+et en fait existe partout sans cerveau, qu’elle
+semble antérieure à la matière et qu’elle a en
+réalité une existence indépendante de celle-ci.
+Je ne noterai qu’en passant une objection des
+matérialistes qui nous disent : « Si la pensée
+est indépendante de la matière, comment se
+fait-il qu’elle cesse de fonctionner ou ne fonctionne
+plus qu’incomplètement quand le cerveau
+est lésé ? » Cette objection, qui du reste n’atteint
+pas la source de la pensée mais seulement l’état
+de son conducteur ou de son condensateur, perd
+une partie de sa valeur si on lui oppose un
+nombre suffisant de constatations qui prouvent
+exactement le contraire. Je pourrais, si nous en
+avions le loisir, vous fournir une liste de cas
+médicalement établis où la pensée a continué
+de fonctionner normalement, alors que la
+presque totalité du cerveau est réduite en
+bouillie ou n’est plus qu’un abcès purulent.
+Je renvoie ceux que la question intéresse aux
+ouvrages spéciaux ; ils trouveront notamment
+dans le livre magistral du D<sup>r</sup> Geley : « <i>De l’Inconscient
+au Conscient</i> », des exemples qui les
+convaincront<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> D<sup>r</sup> <span class="sc">G. Geley</span>, <i>De l’Inconscient au Conscient</i>, p. 8 et suiv.</p>
+</div>
+<p>Au fond, cette objection des matérialistes
+est surtout un sophisme qui a été fort bien réfuté
+par le D<sup>r</sup> Carl du Prel. Dire que toute blessure
+faite au cerveau atteint l’esprit, que toute
+pensée cesse quand le cerveau est détruit et
+qu’en conséquence l’esprit est un produit du
+cerveau, c’est raisonner exactement comme ceci :
+toute lésion de l’appareil télégraphique nuit
+à la dépêche, et le fil étant coupé, la dépêche
+n’existe plus ; donc l’appareil produit la dépêche,
+et il est interdit à la science de supposer
+qu’il y a encore, derrière l’appareil, un employé
+du télégraphe.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Arrivons aux constatations que la science
+de ces dernières années, rejoignant par-dessus
+des millénaires les affirmations des anciennes
+religions et des occultistes, vient
+de recueillir. Elles jettent un jour nouveau sur
+le problème et corroborent enfin, par l’expérience,
+les doctrines ésotériques au sujet du
+corps astral, ou éthérique, ou de l’hôte inconnu,
+si vous le préférez, de ses facultés extraordinaires
+et incompréhensibles, de sa survivance probable
+et de son indépendance par rapport à
+notre corps physique.</p>
+
+<p>Nous savions tous qu’une partie très importante
+de notre existence, de notre personnalité,
+était ensevelie dans les ténèbres de l’inconscience
+ou de la subconscience. Nous logions
+dans ces ténèbres toute notre vie organique,
+celle de notre estomac, de notre cœur, de nos
+poumons, de nos reins et de notre cerveau
+même, qui fonctionnent dans une obscurité
+où ne pénètre que par hasard, — en cas de maladie,
+par exemple, — un rayon de conscience. Nous
+y logions ensuite nos instincts, les plus bas
+comme les plus hauts, tout ce qu’il y avait
+d’inné, de mystérieux et d’irrésistible dans nos
+connaissances et nos aspirations, nos goûts,
+nos aptitudes, et notre caractère, et bien d’autres
+choses que nous n’avons pas le temps de passer
+en revue.</p>
+
+<p>Mais depuis un certain nombre d’années,
+des études scientifiques sur l’hypnotisme et la
+médiumnité ont prodigieusement agrandi et
+éclairé cet extraordinaire et féerique domaine
+de l’inconscient.</p>
+
+<p>On est arrivé, pas à pas, à constater d’une
+manière objective, matérielle et indubitable,
+que notre petite existence consciente et cérébrale
+n’est rien si on la compare à l’immense
+existence ultra-cérébrale et secrète que nous
+menons en même temps ; cette existence inconnue
+englobe le passé et l’avenir et, même dans
+le présent, peut s’étendre à d’énormes distances
+de notre corps physique. On s’est notamment
+aperçu que la mémoire étroite, infidèle et fragile
+que nous croyions unique, était doublée
+dans l’ombre d’une autre mémoire sans limites,
+infatigable, inépuisable, incorruptible, inébranlable,
+infaillible, enregistrant quelque part, — peut-être
+dans le cerveau, mais en tout cas
+pas dans le cerveau tel que nous le connaissons
+et qui régit notre conscience, car elle paraît
+être indépendante de l’état de ce cerveau, — enregistrant,
+dis-je, de façon indélébile, les
+moindres événements, les plus minimes émotions,
+les plus fugitives pensées de notre vie.
+C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple entre
+mille, qu’une servante totalement illettrée pouvait,
+en état d’hypnose, réciter sans une incorrection
+des pages entières de sanscrit, pour avoir,
+autrefois, entendu lire par son premier maître,
+qui était un orientaliste, des passages des Védas.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’il a été prouvé que n’importe
+quel chapitre d’un des milliers de livres que
+nous avons lus reste inaltérablement photographié
+dans notre souvenir et peut, à un moment
+donné, reparaître sous nos yeux, sans qu’il y
+manque un point ou une virgule. C’est encore
+ainsi que le colonel de Rochas, dans ses expériences
+sur la régression de la mémoire et de la
+personnalité, faisait remonter à ses sujets le
+cours de toute leur vie, jusqu’à leur petite enfance,
+dont les moindres détails ressuscitaient
+avec une netteté, un relief extraordinaire,
+détails qui, lorsqu’ils étaient contrôlés, étaient
+reconnus parfaitement exacts. Il faisait bien
+mieux, il parvenait à réveiller la mémoire de
+leurs vies antérieures. Mais ici, le contrôle étant
+plus difficile, la question n’est pas au point,
+et je ne veux vous mener que sur la terre ferme
+des faits acquis et incontestés.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Donc, voilà déjà une énorme partie de notre
+moi qui nous échappe, dont nous ignorons
+l’existence, que nous n’utilisons pas, qui vit,
+enregistre, agit en dehors de notre cerveau
+conscient, une mémoire idéale, qui, pratiquement,
+ne nous sert de rien, à côté de laquelle
+celle qui nous obéit n’est qu’un étroit sommet,
+une sorte d’aiguille, sans cesse rongée par le
+temps, émergeant de l’océan de l’oubli, et sous
+laquelle se prolonge et s’étale une colossale
+montagne de souvenirs inaltérables, dont notre
+cerveau ne peut tirer parti. Or, sur quoi fondons-nous
+notre personnalité, la nature de notre moi,
+cette identité que nous craignons surtout de
+perdre par la mort ? Uniquement sur notre
+mémoire consciente, car nous n’en connaissons
+pas d’autre, et cette mémoire, nous venons de
+le voir, comparée à l’autre, est précaire et insignifiante.
+N’est-ce pas le moment de nous demander
+où se trouve réellement notre moi,
+où réside notre véritable personnalité ? Est-ce
+dans la petite mémoire incertaine et précaire
+ou dans la grande, l’infaillible et l’inébranlable ?
+Quel moi choisirons-nous après notre mort ?
+Celui qui n’est fait que de souvenirs vacillants,
+ou l’autre qui nous représente tout entier,
+sans solution de continuité, qui n’a pas laissé
+perdre un fait, un spectacle, une sensation de
+notre existence et garde, vivant en lui le moi
+de tous ceux qui sont morts avant nous ? S’il
+est à redouter que la première mémoire, celle
+dont se sert notre cerveau, s’altère ou s’éteigne
+au moment de la mort, comme au moindre
+malaise elle s’altère ou s’éteint dans la vie,
+n’est-il pas, au contraire, plus que probable que
+l’autre, la grande, qu’aucune secousse, aucune
+maladie ne parvient à troubler, résistera également
+au choc énorme de la mort et n’y a-t-il
+pas beaucoup de chances pour que nous la retrouvions
+intacte de l’autre côté du tombeau ?</p>
+
+<p>Sinon pourquoi ce formidable travail d’enregistrement,
+cette incroyable accumulation de
+clichés sans emploi, puisque dans l’existence
+normale nous n’en secouons jamais la poussière
+et que les quelques repères de notre mémoire
+cérébrale suffisent à maintenir les lignes essentielles
+de notre identité ? Il est admis que la
+nature n’a rien fait d’inutile ; on doit donc présumer
+que ces clichés serviront plus tard,
+qu’ils seront nécessaires ailleurs, et cet ailleurs
+où peut-il être que dans une autre vie ?</p>
+
+<p>On fera l’inévitable objection que c’est le
+cerveau seul qui enregistre les clichés de cette
+mémoire, comme les clichés, de l’autre et que le
+cerveau étant mort, etc. C’est possible, mais
+ne serait-il pas assez bizarre qu’il fût seul à
+faire avec un soin, qui l’absorberait tout entier,
+toutes ces opérations qui ne l’intéressent pas,
+dont, l’instant d’après, il n’a plus cure, et dont
+il ne semble pas se rendre compte ? En tout cas,
+ce n’est pas le cerveau tel que nous l’entendons
+communément, et c’est déjà une très importante
+constatation.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Mais cette mémoire cachée, ou cryptomnésie,
+comme l’appellent les spécialistes, n’est qu’une
+des faces de la cryptopsychie ou psychologie
+cachée de l’inconscient. Je n’ai pas le loisir
+de rappeler ici tout ce que le savant, l’artiste,
+le mathématicien doit à la collaboration du subconscient.
+Nous avons tous plus ou moins
+profité de cette collaboration mystérieuse.</p>
+
+<p>Ce subconscient, ce personnage étrange que
+j’ai appelé d’ailleurs : « L’Hôte Inconnu », qui
+vit et agit pour son propre compte en dehors
+de notre cerveau, ne représente pas seulement
+tout notre passé qu’il cristallise intégralement
+dans sa mémoire ; il est aussi notre avenir qu’il
+pressent, qu’il découvre, que souvent il révèle,
+car les prédictions véridiques chez certains sensitifs
+ou somnambules, particulièrement doués,
+quand il s’agit de faits personnels, sont si nombreuses
+que l’existence de la faculté n’est plus
+guère niable. Il déborde donc prodigieusement
+dans le temps, notre petit « Moi » conscient,
+qui ne vit que sur l’étroit plateau du présent.
+Il le déborde tout aussi prodigieusement dans
+l’espace. Par-dessus les océans et les montagnes,
+parcourant en une seconde des centaines
+de lieues, il nous avertit de la mort ou
+du malheur qui frappe ou qui menace l’un des
+nôtres à l’autre bout du monde.</p>
+
+<p>Sur ce point, il n’y a plus le moindre doute,
+et des milliers de faits contrôlés nous dispensent
+de renouveler les réserves que nous venons de
+faire au sujet des prédictions de l’avenir.</p>
+
+<p>Cet hôte inconnu et probablement gigantesque,
+dont nous n’avons pas aujourd’hui
+à prendre les mesures, mais à constater l’existence,
+est du reste bien moins un personnage
+nouveau qu’un personnage oublié depuis la
+recrudescence de nos sciences positives. Nos
+diverses religions le connaissaient bien mieux
+que nous et qu’elles l’aient appelé « âme — esprit — corps
+éthérique — corps astral — étincelle
+divine », peu importe, c’est toujours la
+même entité transcendentale qui englobe notre
+cerveau, et notre « Moi » conscient, existait
+probablement avant celui-ci et lui survit aussi
+probablement qu’il lui préexistait, et sans la
+présence duquel on ne peut expliquer les trois
+quarts des phénomènes essentiels de notre vie.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Laissant de côté pour l’instant d’autres propriétés
+de ce singulier personnage, qu’on croyait
+à jamais relégué dans l’invisible, telles que les
+matérialisations, l’idéoplastie, les lévitations,
+la lucidité, la bilocation, la psychométrie, etc.,
+il me reste à exposer de quelle façon imprévue
+et curieuse, une science assez récente
+est parvenue à constater, à étudier et à analyser
+certaines de ces manifestations physiques, et
+à examiner ce que ces constatations ajoutent
+aux probabilités de survie ou d’immortalité
+du même personnage, qui pourrait bien être
+après tout la partie essentielle et impérissable
+de notre « Moi ».</p>
+
+<p>Je viens de rappeler à quel point les études
+sur l’hypnotisme et la médiumnité ont étendu
+le champ du subconscient. Jusqu’ici, selon les
+écoles, on attribuait les phénomènes qu’on y
+constatait, soit à la suggestion, soit à un fluide
+dont on ignorait la nature et dont on se bornait
+à enregistrer les effets surprenants. Les choses
+en étaient là, et les querelles entre suggestionistes
+et mesmériens menaçaient de s’éterniser
+lorsque, il y a une cinquantaine d’années, en
+1866 et 1867, pour être précis, un savant autrichien,
+le baron von Reichenbach, publia ses
+premiers ouvrages sur les effluves odiques.
+Le docteur Carl du Prel, un savant allemand,
+compléta l’œuvre de Reichenbach et, doué d’un
+esprit scientifique de premier ordre et d’une
+intuition parfois géniale, sut en tirer toutes les
+conséquences. On ne leur a pas rendu pleine
+justice jusqu’ici, et leurs travaux n’ont pas
+encore obtenu le retentissement qu’ils méritent.
+Il ne faut pas s’en étonner, les progrès de la
+science officielle, la seule qui pénètre jusqu’au
+public, sont toujours beaucoup plus lents
+que ceux de la science indépendante. Il a fallu
+plus de cent ans pour que l’électricité de Volta
+devint notre électricité moderne et la reine du
+monde industriel. Il a fallu également plus d’un
+siècle depuis les expériences de Mesmer, pour
+que l’hypnotisme fût enfin reconnu par les
+académies de médecine, étudié dans les universités
+et classé dans la thérapeutique. Il en faudra
+peut-être autant pour que les expériences de
+Reichenbach, mises au point par du Prel et
+complétées par de Rochas, portent tous leurs
+fruits. En attendant, leurs études jettent un
+jour admirable sur toute une série de phénomènes
+obscurs et confus, dont, pour la première
+fois, elles ont objectivement démontré
+l’existence et repéré la source.</p>
+
+<p>Reichenbach a réellement redécouvert le
+fluide vital universel qui n’est autre que l’Akahsa
+des religions préhistoriques, le Télesma d’Hermès,
+le feu vivant du Zoroastre, le feu générateur
+d’Héraclite, la lumière astrale de la Kabbale,
+l’Alcahest de Paracelse, l’esprit de vie des occultistes,
+la force vitale de Saint Thomas. Il l’a
+appelé « Od » d’un mot sanscrit qui veut dire
+« Qui pénètre partout », et il y voit très justement
+la limite extrême de notre analyse de
+l’homme, le point où la ligne de démarcation
+entre l’esprit et le corps disparaît, si bien qu’il
+semble que l’essence intime de l’homme soit
+« odique ».</p>
+
+<p>Je ne peux naturellement pas exposer ici
+les innombrables expériences de Reichenbach,
+du Prel et de Rochas. Il suffira de
+dire qu’en principe, l’Od est le fluide magnétique
+ou vital qui à chaque seconde notre
+existence émane de tout notre être, en flots
+ininterrompus. A l’état normal, ces émanations
+ou ces effluves dont on soupçonnait l’existence,
+grâce aux phénomènes de l’hypnotisme, nous
+demeurent totalement inconnus et invisibles.
+Reichenbach, le premier, découvrit que les
+« sensitifs », c’est-à-dire les sujets en état d’hypnose,
+voyaient très nettement ces effluves dans
+l’obscurité. A la suite d’un très grand nombre
+d’expériences dont toutes possibilités de suggestion
+consciente ou inconsciente étaient soigneusement
+exclues, il a établi que l’amplitude et
+la puissance de ces effluves variaient d’après
+les émotions, l’état d’âme ou de santé de ceux
+qui les produisaient, qu’ils étaient toujours
+bleuâtres du côté droit du corps, et d’un rouge
+jaune du côté gauche. Il a encore constaté que
+de semblables effluves émanent non seulement
+de l’homme, des animaux, des plantes, mais
+même des minéraux. Il est parvenu à photographier
+l’Od émanant des cristaux de roche,
+l’Od humain, l’Od résultant d’opérations chimiques,
+celui de masses de métal amorphes,
+celui que produit le bruit ou le frottement ;
+en un mot, il a démontré que le magnétisme
+ou l’« Od » existe dans la nature entière, ce
+qu’avaient d’ailleurs enseigné les occultistes
+de tous les temps et de tous les pays<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> De récentes expériences de M. Walter-J. Kilner, rapportées
+dans son livre : <i lang="en" xml:lang="en">The Human Atmosphere</i>, sont venues
+matériellement démontrer l’existence de ces émanations, de
+ces effluves, de cette « Aura » humaine ou du moins d’une
+« Aura » analogue qui est un véritable double astral ou éthérique.
+Il suffit de regarder le sujet à travers un écran formé
+d’une cuve de verre très plate renfermant une solution alcoolique
+de dicyanine, substance chimique dérivée du goudron de
+houille, qui sensibilise la rétine aux rayons ultra-violets, pour
+que l’« Aura » apparaisse non plus seulement aux sensitifs,
+comme dans les expériences de Reichenbach, mais aux yeux
+de 95 p. 100 des individus doués d’une vue normale. Il est du
+reste possible que cette « Aura » ne soit pas un double éthérique,
+mais un simple rayonnement nerveux. Voir à ce sujet l’excellent
+résumé de <span class="sc">M. René Sudre</span>, dans le n<sup>o</sup> 3 du <i>Bulletin de
+l’Institut métapsychique international</i> (janvier-février 1921).</p>
+</div>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Voilà donc l’existence de cette émanation
+universelle expérimentalement démontrée. Il
+s’agirait, maintenant, d’en faire connaître les
+propriétés et les effets.</p>
+
+<p>Je me borne à quelques traits essentiels.
+Grâce à ces effluves, on a pu constater que ce
+fluide était le même que celui qui produit les
+manifestations des tables tournantes ; en effet,
+aux yeux des sensitifs, ces manifestations
+s’accompagnent de phénomènes lumineux dont
+le synchronisme ne laisse aucun doute sur la
+corrélation de l’émission du fluide avec les mouvements
+de la table. Elle ne se met en branle
+que lorsque les radiations qui sortent des mains
+des assistants deviennent suffisamment puissantes.
+Ces radiations se condensent en colonnes
+lumineuses au centre de la table, et plus elles
+sont intenses, plus la table s’anime. Quand elles
+s’éteignent, la table retombe inerte.</p>
+
+<p>Il en est de même pour les déplacements d’objets
+sans contact, les apports, la lévitation,
+manifestations aujourd’hui suffisamment établies
+et contrôlées pour qu’on n’ait plus besoin
+d’en refaire la démonstration. Il est donc certain
+que ce fluide, qui peut mettre en mouvement
+un pendule dans un vase de verre clos
+au chalumeau, comme il est capable de soulever
+une table de plus de cent kilos, possède une force
+parfois énorme, indépendante de nos muscles,
+que l’on peut attribuer à nos nerfs, à notre
+âme, à tout ce que l’on veut, mais qui n’en
+est pas moins d’une nature nettement et purement
+spirituelle.</p>
+
+<p>Il est en outre à peu près certain, bien que les
+constatations expérimentales soient ici moins
+avancées et plus difficiles, à cause de la rareté
+des sujets, que c’est ce même fluide odique
+qui intervient dans les phénomènes de matérialisation,
+notamment dans ceux que produisait
+la célèbre Eusapia Paladino et dans ceux,
+beaucoup plus probants et beaucoup plus
+rigoureusement contrôlés du médium, de madame
+Bisson. Il tire probablement, soit du médium,
+soit des assistants, la substance plastique
+à l’aide de laquelle il forme et organise les corps
+<i>tangibles</i>, qui naissent et disparaissent au cours
+de ces manifestations, nous donnant ainsi un
+aperçu très curieux sur la manière dont la pensée,
+l’esprit ou le fluide créateur agit sur la
+matière, la condense, la modèle et se comporte,
+lorsqu’il s’agit de former notre corps.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>Il a encore été expérimentalement démontré
+que ce fluide odique peut être capté. Il est possible
+d’en charger n’importe quel objet. L’objet
+magnétisé, dans lequel le magnétiseur a fait
+passer une partie de sa force vitale, toute possibilité
+de suggestion étant écartée, conservera
+toujours sur le sensitif la même action, c’est-à-dire
+celle qu’avait voulue le magnétiseur. Il
+le fera rire ou pleurer, grelotter ou suer, danser
+ou s’endormir, selon la volonté qu’avait le magnétiseur
+en émettant son fluide. En outre, ce
+fluide paraît indestructible : un pilon de marbre
+magnétisé, et mis successivement dans l’acide
+muriatique, nitreux et sulfurique, soumis à l’action
+corrosive de l’ammoniaque, ne perd rien
+de sa force. Une barre de fer chauffée à blanc,
+de la résine fondue et recoulée en d’autres
+formes, l’eau bouillie, le papier brûlé et réduit
+en cendres, garde toute sa puissance. Il y a plus,
+pour prouver que l’appréciation de cette force
+ne dépend pas d’une impression humaine, on
+a constaté que l’eau magnétisée, puis bouillie,
+dévie de vingt degrés, comme avant l’ébullition,
+l’aiguille d’un rhéomètre, qui est, comme chacun
+le sait, l’appareil qui mesure les courants électriques.
+Il serait intéressant de savoir si cette
+force vitale emprisonnée dans un objet survit au
+magnétiseur. Je ne sais si des expériences ont
+été faites sur ce point. En tous cas, on a observé
+que plus de six mois après avoir été chargées
+d’Od, les substances les plus hétéroclites : fer,
+étain, colophane, cire, soufre, marbre, gardaient
+intactes leurs vertus magnétiques.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Non seulement le fluide odique ainsi capté
+renferme et reproduit la volonté du magnétiseur,
+il renferme encore et représente une partie
+de la personnalité du magnétisé, et notamment
+toute sa sensibilité. Le colonel de Rochas a
+fait sur ce point, qu’il appelle : « <i>L’extériorisation
+de la sensibilité</i> », une foule d’expériences
+déconcertantes et cependant inattaquables et
+décisives, qui nous ramènent directement aux
+pratiques de l’envoûtement des magiciens
+de l’antiquité et des sorcières du Moyen âge,
+ce qui nous montre une fois de plus que sous les
+plus étranges croyances ou superstitions, dès
+qu’elles sont suffisamment générales il y a presque
+toujours une vérité cachée ou oubliée.</p>
+
+<p>Je crois inutile de rappeler ici les expériences
+qui sont connues de tous ceux qui ont entr’ouvert
+un livre de métapsychique. Je dois me
+borner ; ce que j’ai dit suffit à établir qu’il y a
+en nous un principe vital qui n’est pas indissolublement
+lié à notre corps, qui peut le quitter,
+qui peut s’extérioriser, du moins en partie et
+momentanément durant notre vie, qui peut être
+rendu visible, qui possède une force indépendante
+de nos muscles, qui peut condenser de la matière,
+la modeler, l’organiser, la faire vivre, non seulement
+en apparence, comme les fantômes de
+notre imagination, mais comme des corps tangibles
+et réels, dont la substance s’évanouit
+et rentre en nous de façon inexplicable. Nous
+avons également vu que ce principe vital peut
+être capté dans un objet, et maintient indestructiblement
+dans cet objet, malgré toutes les manipulations
+physiques ou chimiques, la volonté
+du magnétiseur et la sensibilité du magnétisé.
+N’est-ce pas le moment de se demander si,
+étant à ce point séparable et indépendant de
+notre corps, si étant à ce point indestructible,
+par exemple dans les cendres d’un papier brûlé
+qui n’en renfermait qu’une minime partie,
+ce fluide vital ne survit pas à la destruction de
+notre corps ? En réponse à cette question, nous
+avons, outre la logique, les très troublantes
+constatations des sociétés savantes qui se sont
+vouées à la recherche des cas de survivance
+rigoureusement constatées, notamment, les
+cinq ou six cents apparitions de morts contrôlées
+par la « <span lang="en" xml:lang="en">Society for Psychical Research</span> ».
+Il faut convenir que ces apparitions, qui
+sont probablement des manifestations odiques
+d’outre-tombe, paraissent beaucoup plus vraisemblables,
+depuis que nous connaissons certaines
+propriétés de l’étrange fluide que nous
+venons d’étudier.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Depuis la mort des chefs de l’école odique,
+Reichenbach, du Prel et de Rochas, cette étude
+des fluides a été quelque peu négligée, à tort
+selon nous, car elle est loin d’être épuisée ; mais
+il y a des modes en métapsychie comme en
+toutes choses. La « <span lang="en" xml:lang="en">Society for Psychical Research</span> »,
+notamment, durant ces dernières
+années, s’est occupée presque exclusivement
+de la question des « Correspondances croisées »,
+et son enquête, si elle n’a pas donné des résultats
+absolument péremptoires, permet du moins de
+soupçonner de plus en plus sérieusement la
+présence, autour de nous, d’entités spirituelles,
+invisibles et intelligentes, désincarnées ou
+autres, qui s’amusent, c’est le mot, à nous prouver
+qu’elles se jouent de l’espace et du temps
+et poursuivent un dessein qu’on ne démêle pas
+encore. Je sais bien que l’on peut, à la rigueur,
+attribuer ces communications insolites aux facultés
+inconnues du subconscient ; mais l’hypothèse
+devient de jour en jour plus précaire,
+et le moment n’est peut-être pas très éloigné
+où nous serons enfin forcés d’admettre l’existence
+de ces désincarnés, de ces doubles, de ces
+esprits errants, de ces élémentaires, de ces
+« Dhyan-Choans », de ces « Dévas », de ces
+esprits cosmiques, dont les occultistes d’autrefois
+n’avaient jamais douté.</p>
+
+<p>Dans cet ordre d’idées, pour ne pas parler
+du <i>Raymond</i> de Sir Oliver Lodge, des très intéressantes
+expériences spirites de P.-E. Cornillier
+ni d’une foule d’autres, ce qui nous entraînerait
+trop loin, les récents travaux du D<sup>r</sup> W. Crawford,
+qui ont fait sensation dans le monde métapsychique,
+sont venus apporter à la théorie
+des « Invisibles », un sérieux appui. Il est vrai,
+comme nous le verrons, que cet appui lui vient
+moins des faits mêmes que de l’interprétation
+qu’on leur donne.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>W.-J. Crawford, docteur ès sciences, professeur
+au collège de Belfast, a fait sur la « télékinésie »,
+ou mouvements sans contact, des
+expériences conduites avec une telle rigueur
+scientifique qu’elles excluent entièrement toute
+idée de fraude et confirment complètement
+celles de Crookes avec Home, de l’Institut psychologique
+avec Eusapia, et d’Ochorovicz avec
+Mlle Tomscyk.</p>
+
+<p>Il s’agit, dans ces expériences, de ce phénomène
+extrêmement bizarre qui est une sorte
+d’extériorisation physique, de dédoublement
+d’abord amorphe et ensuite plus ou moins plastique
+du médium. Du corps de celui-ci sort une
+substance indéfinissable, tantôt visible, comme
+chez Éva, le médium de Mme Bisson, tantôt
+invisible, comme chez le médium de Crawford,
+mais qui, même invisible, peut être touchée et
+délimitée et agit comme si elle avait une réalité
+objective.</p>
+
+<p>Cette substance, moite, froide, parfois visqueuse,
+qu’on appelle l’« Ectoplasme », peut
+être pesée et son poids correspond exactement à
+celui dont s’allège le corps du médium ; elle peut
+atteindre jusqu’à 50 pour cent du poids total
+de celui-ci. A la fin de la séance, elle se résorbe,
+sans laisser de trace, dans le corps du sujet
+qui reprend instantanément son poids normal.</p>
+
+<p>Dans ces expériences, cette substance invisible
+se comporte comme si elle sortait du corps
+du médium sous la forme d’une tige plus ou
+moins rigide qui va soulever une table placée
+à une certaine distance du siège sur lequel
+le médium est assis. Si la table est trop lourde
+pour être soulevée directement, à bout de bras,
+pour ainsi dire, la tige ou le levier psychique
+se courbe, prend un point d’appui sur le sol
+et se redresse pour soulever le meuble. Quand
+ce levier invisible ne prend son point d’appui que
+sur le médium, le poids de ce dernier s’augmente
+de celui de l’objet soulevé ; mais quand il prend
+son point d’appui sur le sol, le poids du médium
+est diminué du poids reporté sur ce point d’appui.</p>
+
+<p>Ces phénomènes de lévitation étaient parfaitement
+connus avant les recherches de Crawford,
+mais par la découverte du levier invisible,
+parfois perceptible au toucher et pouvant même
+être photographié, il en a le premier révélé le
+mécanisme tout ensemble matériel et psychique.
+En outre, au cours de ses innombrables
+expériences, il a constaté que tout se passait
+comme si des entités invisibles y assistaient,
+y collaboraient et souvent les dirigeaient. Il
+communiquait avec elles par la typtologie et,
+ayant remarqué que ces opérateurs mystérieux
+ne paraissaient pas bien comprendre l’intérêt
+scientifique des phénomènes, il les interrogea
+et conclut de leurs réponses qu’ils n’étaient
+que des sortes de manœuvres, manipulant des
+forces qu’ils ne connaissaient pas et accomplissant
+une besogne commandée par des êtres d’un
+ordre plus élevé qui ne pouvaient ou ne daignaient
+opérer eux-mêmes.</p>
+
+<p>On peut évidemment soutenir que ces collaborateurs
+invisibles émanent du subconscient
+du médium ou des assistants et la question est
+encore insoluble. Mais la conviction où fut
+amené peu à peu et pour ainsi dire par la force
+des choses, un savant d’abord aussi sceptique
+que l’était Crawford, ne mérite pas moins
+d’être sérieusement envisagée. En tout cas,
+ses expériences, comme celles du fluide odique,
+démontrent une fois de plus que notre être
+est beaucoup plus immatériel, plus psychique,
+plus mystérieux, plus puissant et sans doute
+plus durable que nous ne le croyons ; ce que nous
+avaient enseigné les religions primitives et les
+occultistes qui s’en inspirèrent.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>En ne perdant pas de vue les autres manifestations
+spirites, les apparitions posthumes,
+les phénomènes de psychométrie et de matérialisation,
+les prévisions de l’avenir, le mystère
+des animaux parlants, les miracles de Lourdes
+et d’autres lieux, que nous ne mentionnons
+ici que pour mémoire, voilà, en regard des immenses
+et orgueilleuses affirmations d’autrefois,
+les demi-certitudes et les petits faits lentement
+reconquis par nos occultistes d’aujourd’hui.
+A première vue, c’est peu de chose et
+même si la grande question centrale de notre
+métapsychique, la question de la survivance
+était enfin résolue, cette solution tant attendue
+ne nous mènerait pas encore bien loin, beaucoup
+moins loin, sans doute, que n’étaient allés les
+prêtres de l’Inde et de l’Égypte. Mais pour
+modestes qu’elles sont, les découvertes de nos
+occultistes ont du moins l’avantage de reposer
+sur des faits que nous pouvons contrôler et
+doivent nous être plus précieuses que les plus
+grandioses hypothèses qui jusqu’ici ont échappé
+à toute vérification.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>Maintenant, il est fort possible que pour pénétrer
+plus avant dans les régions où ils s’aventurent,
+les méthodes purement expérimentales,
+qui sont les plus sûres dans les autres sciences,
+soient insuffisantes. Il entre en jeu d’autres
+éléments que ceux que la science a coutume
+de rencontrer. Il s’agit de forces peut-être plus
+spirituelles que celles de notre esprit et pour les
+saisir et les dominer, il se peut qu’il soit nécessaire
+de s’occuper d’abord de notre propre
+spiritualisation. Il est bon d’avoir des laboratoires
+parfaitement organisés, mais c’est probablement
+en nous-mêmes que se trouve le véritable
+laboratoire d’où sortiront les dernières
+découvertes. Il semble que mieux que nous les
+prêtres et les mages des grandes religions
+l’avaient compris. Quand ils voulaient s’engager
+dans les domaines ultra-spirituels de la nature,
+ils s’y préparaient longuement. Ils sentaient
+qu’il ne leur suffisait pas d’être des savants,
+mais qu’avant tout ils devaient devenir des
+saints. Ils commençaient par faire l’éducation
+de leur volonté, par sacrifier tout leur être, par
+mourir à tout désir. Ils enveloppaient leurs
+forces intellectuelles d’une force morale qui les
+menait beaucoup plus directement sur le plan où
+se passaient les phénomènes étranges qu’ils interrogeaient.
+Il est assez vraisemblable qu’il y a
+dans l’invisible ou l’infini des choses que l’intelligence
+n’atteint pas, sur lesquelles elle n’a
+aucune prise, mais qu’une autre puissance peut
+rejoindre ; et cette puissance est peut-être ce
+qu’on appelle l’âme ou ce subconscient supérieur
+que les antiques religions avaient appris
+à cultiver par des exercices et surtout par un
+renoncement et une concentration spirituelle
+dont nous avons perdu la pratique et même la
+notion.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch12">CONCLUSIONS</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Nous avons déjà, au cours de cette étude,
+rencontré la plupart des conclusions qu’on
+en peut tirer ; il suffira de rappeler, en les résumant,
+les principales.</p>
+
+<p>A l’origine des religions, notamment à l’origine
+de celle qui paraît être la plus ancienne
+et la source des autres, il n’y a pas de doctrine
+secrète, il n’y a pas de révélation, il n’y a que
+la tradition préhistorique d’une métaphysique
+que nous appellerions aujourd’hui purement
+rationaliste. L’aveu d’ignorance totale au sujet
+de la nature, des attributs, du caractère, des
+volontés, de l’existence même de la Cause première
+ou du Dieu des dieux, est formel et public.
+C’est une immense négation, on ne sait rien,
+on ne peut pas savoir, on ne saura jamais,
+car Dieu lui-même ne sait peut-être pas.</p>
+
+<p>Cette Cause première inconnue est nécessairement
+infinie, car l’infini seul est inconnaissable
+et le Dieu des dieux ne serait plus le Dieu
+des dieux et ne se concevrait point s’il n’était pas
+tout. De son infinité naît donc inévitablement
+le panthéisme, attendu que cette cause étant
+tout, tout est elle et qu’il n’est pas possible
+d’imaginer quelque chose qui la limite et ne soit
+pas elle, en elle ou par elle. De ce panthéisme
+dérive à son tour la croyance à l’immortalité et
+l’optimisme final, vu que la cause étant infinie
+dans l’espace et le temps, rien de ce qui est elle ou
+en elle ne peut être anéanti sans qu’elle anéantisse
+une partie d’elle-même, ce qui est impossible
+puisqu’elle serait encore le néant qui tenterait
+de la limiter ; de même que rien non plus
+ne peut être éternellement malheureux sans
+qu’elle condamne une partie d’elle-même à un
+malheur éternel.</p>
+
+<p>Agnosticisme total, avec ses conséquences :
+infinité divine, panthéisme, immortalité de tout
+et optimisme final, voilà donc le point de départ
+des grands instructeurs primitifs, pures intelligences
+et logiciens implacables, tels que l’étaient,
+s’il faut en croire les traditions occultistes, les
+mystérieux Atlantes ; et ne serait-ce pas le même
+point de départ que devraient choisir aujourd’hui
+ceux qui voudraient fonder une religion
+nouvelle qui ne répugnât pas à la raison humaine
+de plus en plus exigeante ?</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Mais si tout est Dieu et doit être nécessairement
+immortel, il n’en est pas moins certain
+que les hommes, les choses, les mondes disparaissent.
+A partir de ce moment, nous quittons
+les conséquences logiques du grand aveu d’ignorance
+pour entrer dans le dédale de théories
+qui ne sont plus inattaquables, et qui du reste,
+à l’origine, ne nous sont pas proposées comme
+des révélations, mais comme de simples hypothèses
+métaphysiques, des spéculations très
+anciennes, nées de la nécessité d’accorder les
+faits avec les déductions trop abstraites et trop
+rigides de la raison humaine.</p>
+
+<p>En réalité, selon ces hypothèses, l’homme,
+les mondes, l’univers ne périssent jamais ; ils
+disparaissent et reparaissent tour à tour, dans
+l’éternité, en vertu de Maya, l’illusion de l’ignorance.
+Quand ils ne sont plus pour nous, quand
+ils n’existent plus pour personne, ils existent
+toujours virtuellement, où personne ne les voit ;
+et ceux qui ont cessé de les voir ne cessent pas
+d’exister comme s’ils les voyaient. De même,
+quand Dieu se limite pour se manifester et
+prendre conscience d’une partie de soi, il ne
+cesse pas d’être infini et inconnaissable à lui-même.
+Il semble se mettre un moment au point
+de vue ou à portée de ceux qu’il a réveillés
+dans son sein.</p>
+
+<p>Cette dernière hypothèse ne pouvait être à
+l’origine, comme elle l’est encore maintenant
+et comme elle le sera toujours, qu’un pis-aller,
+mais devint plus tard une sorte de dogme qui,
+avidement accueilli par l’imagination, se substitua
+bientôt complètement à la grande négation
+primitive. A partir de ce moment, désespérant
+de connaître l’inconnaissable, on le dédouble,
+on le subdivise, on le multiplie, on
+relègue dans l’inaccessible infini l’inconcevable
+cause première et on ne s’occupe plus que des
+causes secondes par lesquelles elle se manifeste
+et agit. On ne se demande pas, ou plutôt on n’ose
+pas se demander comment la cause étant essentiellement
+inconnaissable, ses manifestations
+peuvent être considérées comme connues sans
+qu’elle cesse d’être inconnaissable, et on entre
+dans l’immense cercle vicieux où il faut bien
+se résigner à vivre sous peine de se condamner
+à une négation, à une immobilité, à une ignorance
+et à un silence éternels.</p>
+
+<p>Ne pouvant connaître Dieu en soi, on se contente
+de le chercher et de l’interroger dans
+ses créatures et surtout dans l’homme. On
+croit l’y trouver, et les religions naissent avec
+leurs dieux, leurs cultes, leurs sacrifices, leurs
+croyances, leurs morales, leurs enfers et leurs
+cieux. La filiation qui les rattache toutes à la
+Cause inconnue est de plus en plus oubliée
+et ne reparaît qu’à certains moments, par
+exemple, longtemps après, dans le Bouddhisme,
+dans les métaphysiques, dans les mystères et
+dans les traditions occultes. Mais malgré cet
+oubli, grâce à l’idée de cette cause première,
+nécessairement une, invisible, intangible, inconcevable,
+et qu’on est par conséquent obligé
+de considérer comme purement spirituelle ;
+dans la religion primitive, deux grands principes,
+infiltrés par la suite dans celles qui en
+dérivèrent, sont demeurés vivaces, qui répètent
+sourdement, sous toutes les apparences, que
+l’essence est une et que l’esprit est la source de
+tout, l’unique certitude, la seule réalité éternelle.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>De ces deux principes qui au fond n’en sont
+qu’un, découle toute la morale primitive qui
+devint la grande morale de l’humanité. L’unité
+étant l’idéal et le souverain bien, le mal est la
+séparation, la division, la multiplicité ; et la
+matière n’est en somme qu’un résultat de la
+séparation ou de la multiplicité. Il faut donc
+pour rentrer dans l’unité, se dépouiller, sortir
+de la matière qui n’est qu’une forme inférieure,
+une dégradation de l’esprit.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’on trouva ou qu’on crut trouver
+la volonté de l’inconnaissable et la clef de
+toute morale, sans du reste oser se demander
+pourquoi cette rupture de l’unité et cette dégradation
+de l’esprit avaient été nécessaires ;
+comme si l’on avait supposé que la Cause première
+qui aurait pu retenir toutes choses à l’état
+d’unité souverainement heureuse dans son sein
+unique, immobile et souverainement heureux,
+eût été condamnée par une loi supérieure et
+irrésistible au mouvement et aux recommencements
+éternels.</p>
+
+<p>Ces idées, trop purement métaphysiques
+pour alimenter une religion, furent bientôt,
+dans l’Inde même, recouvertes d’une prodigieuse
+végétation de mythes et devinrent peu
+à peu le secret des brahmanes qui les cultivèrent,
+les développèrent, les approfondirent
+et les compliquèrent jusqu’à la démence. De
+là elles se répandirent sur la terre ou regagnèrent
+les lieux d’où elles étaient parties, car s’il nous
+est permis de repérer plus ou moins chronologiquement
+un foyer central, il nous est impossible
+de déterminer d’où elles surgirent dans
+la préhistoire, à moins de nous en rapporter
+aux légendes théosophiques des sept races,
+que nous pourrons peut-être admettre quand
+on nous offrira des documents moins critiquables
+que ceux qu’on nous a fournis jusqu’ici.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>En tout cas, nous suivons assez facilement,
+dans le monde historique, la marche de ces idées,
+qu’elles soient simultanées ou postérieures, dans
+l’Inde, dans l’Égypte et la Perse, ou qu’elles
+pénètrent en Chaldée et dans la Grèce anté-socratique
+par des mythes, par des contacts ou des
+émigrations que nous ignorons, ou, spécialement
+pour l’Hellade, par les poèmes orphiques, recueillis
+à l’époque alexandrine, mais remontant
+à des temps légendaires et nous offrant des vers
+qui, comme le constate Émile Burnouf dans sa
+<i>Science des religions</i>, sont traduits mot à mot
+des hymnes du Véda<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <span class="sc">Émile Burnouf</span>, <i>La science des religions</i>, p. 105.</p>
+</div>
+<p>Par suite du séjour en Égypte, de la captivité
+de Babylone et de la conquête de Cyrus, elles
+atteignirent la Bible, s’y dénaturèrent pour
+s’accorder au monothéisme juif, mais se conservèrent
+secrètement, à peu près pures, par transmission
+orale, dans la Kabbale, où l’En-Sof,
+comme nous l’avons vu, est la réplique exacte
+de l’Inconnaissable hindou et conduit à un
+agnotiscisme, à un panthéisme, à un optimisme
+et à une morale presque similaires.</p>
+
+<p>Ces idées, étouffées sous la Bible dans le
+monde juif, et dans le monde gréco-romain sous
+le poids des religions et des philosophies officielles,
+survécurent dans des sectes secrètes
+et notamment parmi les Esséniens, ainsi que
+dans les mystères, et reparurent à la lumière
+du jour aux environs de l’ère chrétienne, dans
+les écoles gnostiques et néo-platoniciennes et
+plus tard dans la Kabbale enfin fixée par écrit,
+d’où elles passèrent, plus ou moins défigurées,
+dans l’occultisme du Moyen âge dont elles
+forment l’unique fond.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Nous voyons ainsi que l’occultisme, ou plutôt
+la doctrine secrète, variable dans ses formes,
+souvent très obscurcie, surtout durant le Moyen
+âge, mais presque partout identique dans son
+fond, fut toujours une protestation de la raison
+humaine, fidèle à ses traditions anté-historiques,
+contre les affirmations arbitraires et les prétendues
+révélations des religions publiques et
+officielles. Elle opposait à leurs dogmes sans fondements,
+à leurs manifestations divines anthropomorphes,
+illogiques, trop petites et inacceptables,
+l’aveu d’une ignorance totale et invincible
+sur tous les points essentiels. De cet aveu,
+qui au premier abord paraît tout détruire mais
+qui conduit presque forcément à une conception
+spiritualiste de l’univers, elle sut tirer
+une métaphysique, une mystique et une morale
+beaucoup plus pures, plus élevées, plus
+désintéressées et surtout plus rationnelles que
+celles qui naquirent des religions qui l’étouffèrent.
+On pourrait même démontrer que tout
+ce que ces religions ont encore de commun sur
+des hauteurs où toutes se rejoignent, tout ce
+qui n’a pu être rabaissé au niveau des exigences
+matérielles d’une trop longue vie, tout ce qu’on
+trouve en elles de grandiose, d’infini, d’impérissable
+et d’universel, elles le doivent à cette
+métaphysique immémoriale où plongèrent leurs
+premières racines.</p>
+
+<p>Il semble même qu’à mesure que le temps
+les en éloigne, l’esprit les y ramène ; c’est ainsi
+que dans les deux dernières, sans parler de tout
+ce qu’elles lui empruntèrent plus directement,
+le Dieu-le-Père du Christianisme et l’Allah de
+l’Islamisme, sont bien plus près de l’En-Sof
+de la Kabbale que du Jéhovah de la Bible ;
+et que le Verbe de Saint Jean, dont il n’est pas
+question dans l’Ancien Testament, ni dans
+les Synoptiques, n’est que le Logos des gnostiques
+et des néo-platoniciens qui le tenaient
+eux-mêmes de l’Inde et de l’Égypte.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Est-ce donc là le grand secret de l’humanité
+qu’on cachait avec tant de soin sous des formules
+mystérieuses et sacrées, sous des rites
+parfois effrayants, sous des réticences et des
+silences redoutables : une négation sans bornes,
+un vide immense, une ignorance sans espoir ?
+Oui, ce n’est que cela ; et il est heureux que ce
+ne soit pas autre chose, car un Dieu et un univers
+assez petits pour que le petit cerveau de
+l’homme pût en faire le tour, en comprendre
+la nature et l’économie, en connaître l’origine,
+le but et les limites, deviendraient si étroits
+et si misérables que personne ne se résignerait
+à y demeurer éternellement prisonnier. Il faut
+à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance
+invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime
+d’une inexcusable expérience ou d’une
+erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler
+à la vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant,
+il lui faut l’illimité de l’espace et du temps dont
+on lui a donné l’idée ; elle est en droit de participer
+de tout ce qu’est celui qui la fit naître
+avant qu’elle lui pardonne d’être née. Et elle
+n’y peut participer qu’à condition de ne pas
+comprendre. Toute certitude, du moins tant
+que notre cerveau ne sera pas délivré des liens
+qui l’entravent, deviendrait une borne contre
+laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous
+donc de n’en pas avoir d’autre
+que celle d’une ignorance aussi infinie que le
+monde ou le Dieu qui en est l’objet.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Après tant d’efforts, après tant d’épreuves,
+nous nous retrouvons exactement au point d’où
+étaient partis nos grands instructeurs. Ils nous
+ont légué une sagesse que nous commençons
+à peine à débarrasser des débris que les siècles
+y avaient déposés ; et sous ces débris nous retrouvons
+intact le plus haut aveu d’ignorance
+que l’homme ait osé proférer. C’est peu si l’on
+aime l’illusion, c’est beaucoup si l’on préfère
+la vérité. Nous savons enfin qu’il n’y eut jamais
+de révélation ultra-humaine, de message direct
+et irrécusable de la divinité, de secret ineffable
+et que tout ce que l’homme croit connaître au
+sujet de Dieu, de son origine et de ses fins,
+c’est de sa propre raison qu’il l’a tiré. On se
+doutait bien, avant d’avoir interrogé nos ancêtres
+préhistoriques, que toute révélation, au
+sens où l’entendent les religions, était et sera
+toujours impossible ; car on ne peut révéler
+à quelqu’un que ce qu’il est capable de comprendre,
+et Dieu seul peut comprendre Dieu.
+Mais on s’imaginait volontiers, qu’ayant pour
+ainsi dire assisté à la naissance du monde,
+ils devaient en savoir plus que nous puisqu’ils
+étaient encore plus près de Dieu. Ils n’étaient
+pas plus près de Dieu, ils étaient simplement
+plus près de la raison humaine que n’avaient
+pas encore offusquée des imaginations millénaires.
+Ils se sont contentés de nous donner
+les seuls repères que cette raison puisse découvrir
+dans l’inconnaissable : panthéisme, spiritualisme,
+immortalité, optimisme final, abandonnant
+le reste aux hypothèses de leurs successeurs
+et laissant sagement sans réponse,
+comme nous les laisserions encore aujourd’hui,
+toutes les questions insolubles que les religions
+qui suivirent tranchèrent aveuglément, de façon
+souvent ingénieuse, mais toujours arbitraire
+et parfois puérile.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Faut-il refaire le compte de ces questions ?
+Passage du virtuel au réel, de l’essence au devenir,
+du néant à l’être, descente de l’esprit dans
+la matière, c’est-à-dire origine du mal, et remontée
+de la matière vers l’esprit, nécessité de
+sortir d’un état éternellement bienheureux pour
+y revenir après une purification et des épreuves
+dont l’indispensabilité est incompréhensible ; recommencements
+éternels pour atteindre un but
+qui fuira toujours, puisqu’il n’a pas été atteint,
+bien que dans le passé on ait eu pour l’atteindre
+autant de temps qu’on en aura dans l’avenir.</p>
+
+<p>On pourrait allonger sans mesure ce bilan de
+l’inconnaissable. Il suffira d’ajouter pour le
+clore que la question qui, à tort ou à raison nous
+inquiète le plus, celle qui concerne le sort de
+notre conscience et de notre personnalité dans
+l’absorption divine, demeure elle aussi sans
+réponse ; car le Nirvana ne décide, ne précise
+rien, et le Bouddha, dernier interprète des
+grands enseignements ésotériques, avoue lui-même
+qu’il ne sait pas si cette absorption a
+lieu dans un néant ou dans un bonheur éternel :
+« Le sublime ne l’a pas révélé. »</p>
+
+<p>« Le Sublime ne l’a pas révélé », car rien n’a
+été révélé et rien n’est résolu parce qu’il est
+probable que rien ne sera jamais résoluble et
+qu’il est vraisemblable que des êtres dont l’intelligence
+serait un million de fois plus puissante que
+la nôtre ne trouveraient pas encore de solution.
+Pour comprendre la création, nous dire d’où elle
+vient, où elle va, il faudrait en être l’auteur ; et
+encore, se demande le Rig-Véda, à la source même
+de la sagesse primordiale, « Et encore, le sait-il ? »</p>
+
+<p>Le grand secret, le seul secret, c’est que tout
+est secret. Apprenons du moins à l’école de nos
+mystérieux ancêtres à faire, comme ils l’avaient
+fait, la part de l’inconnaissable et à n’y chercher
+que ce qui s’y trouve, c’est-à-dire la certitude
+que tout est Dieu, que tout est en lui et y doit
+aboutir dans le bonheur, et que la seule divinité
+que nous puissions espérer de connaître, c’est
+au plus profond de nous-mêmes qu’il la faut
+découvrir. Le grand secret n’a pas changé
+d’aspect, il reste, à la même place, ce qu’il était
+pour eux. Ils surent, dès l’origine, tirer de l’inconnaissable
+la morale la plus pure que nous
+ayons eue ; puisque nous nous retrouvons au
+même point dans cet inconnaissable, il serait
+hasardeux, pour ne pas dire impossible, d’en
+déduire d’autres enseignements. Et leurs enseignements,
+qui par le haut sont demeurés les
+mêmes et ne diffèrent qu’aux parties basses
+dans toutes les religions dont les dogmes divers
+ne sont au fond que des traductions ou des interprétations
+mythologiques de ces vérités trop
+abstraites, auraient fait de l’homme ce qu’il
+n’est pas encore, s’il avait eu le courage de les
+suivre. Ne les oublions point, c’est le dernier
+et le meilleur conseil que nous donne le testament
+mystique que nous venons de feuilleter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<table summary="">
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Préliminaires</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Inde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch2">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Égypte</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch3">111</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Perse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch4">133</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Chaldée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch5">141</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Grèce anté-socratique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch6">149</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Gnostiques et les Néo-Platoniciens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch7">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Kabbale</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch8">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Hermétistes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch9">213</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Occultistes modernes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch10">229</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Métapsychistes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch11">255</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Conclusions</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#ch12">303</a></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap small">B — 1926 — Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p>
+
+<div lang='en' xml:lang='en'>
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE GRAND SECRET</span> ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away&#8212;you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
+</div>
+
+<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div>
+<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div>
+<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
+or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
+Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
+you share it without charge with others.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country other than the United States.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
+on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
+phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+</div>
+
+<blockquote>
+ <div style='display:block; margin:1em 0'>
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+ other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+ whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+ of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+ at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+ are not located in the United States, you will have to check the laws
+ of the country where you are located before using this eBook.
+ </div>
+</blockquote>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg&#8482; License.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
+other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
+Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+provided that:
+</div>
+
+<div style='margin-left:0.7em;'>
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation.&#8221;
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
+ works.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
+ </div>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
+of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/67863-h/images/cover.jpg b/67863-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..302082a
--- /dev/null
+++ b/67863-h/images/cover.jpg
Binary files differ