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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L’Ingénue Libertine - -Author: Sidonie-Gabrielle Colette - -Release Date: February 17, 2022 [eBook #67427] -Last Updated: August 9, 2023 - -Language: French - -Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by - The Internet Archive.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNUE LIBERTINE *** - - - - -COLETTE - -DE L’ACADÉMIE GONCOURT - - - - -L’INGÉNUE -LIBERTINE - - - - -_LE LIVRE PLASTIC_ - - - - -TABLE DE MATIÈRES -PREMIÈRE PARTIE -DEUXIÈME PARTIE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - ---Minne?... Minne chérie, c’est fini, cette rédaction! Minne, tu -vas abîmer tes yeux! - -Minne murmure d’impatience. Elle a déjà répondu trois fois: «Oui, -maman» à Maman qui brode derrière le dossier de la grande -bergère... - -Minne mordille son porte-plume d’ivoire, si penchée sur son cahier -qu’on voit seulement l’argent de ses cheveux blonds, et un bout de -nez fin entre deux boucles pendantes. - -Le feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les -secondes, Maman soupire. Sur la toile cirée de sa broderie--un grand -col pour Minne--l’aiguille, à chaque point, toque du bec. Dehors, -les platanes du boulevard Berthier ruissellent de pluie, et les tramways -du boulevard extérieur grincent musicalement sur leurs rails. - -Maman coupe le fil de sa broderie... Au tintement des petits ciseaux, le -nez fin de Minne se lève, les cheveux d’argent s’écartent, deux -beaux yeux foncés apparaissent, guetteurs... Ce n’est qu’une fausse -alerte; Maman enfile paisiblement une autre aiguillée, et Minne peut -se pencher de nouveau sur le journal ouvert, à demi dissimulé sous son -cahier de devoirs d’Histoire... Elle lit lentement, soigneusement, la -rubrique _Paris la nuit_: - -«Nos édiles se doutent-ils seulement que certains quartiers de Paris, -notamment les boulevards extérieurs, sont aussi dangereux, pour le -promeneur qui s’y aventure, que la Prairie l’est pour le voyageur -blanc? Nos modernes apaches y donnent carrière à leur naturelle -sauvagerie, il ne se passe pas de nuit sans qu’on ramasse un ou -plusieurs cadavres. - -«Remercions le Ciel--il vaut mieux s’en remettre à lui qu’à -la police--quand ces messieurs se bornent à se dévorer entre eux, -comme cette nuit, où deux bandes rivales se rencontrèrent et se -massacrèrent littéralement. La cause du conflit? «Cherchez la femme!» -Celle-ci, une fille Desfontaines, dite Casque-de-Cuivre à cause de -ses magnifiques cheveux roux, allume toutes les convoitises d’une -douteuse population masculine. Inscrite aux registres de la préfecture -depuis un an, cette créature, qui compte à peine seize printemps, est -connue sur la place pour son charme équivoque et son caractère -audacieux. Elle boxe, lutte, et joue du revolver à l’occasion. -Bazille, dit La Teigne, le chef de la bande des Frères de Belleville, -et Le Frisé, chef des Aristos de Levallois-Perret, un souteneur -dangereux dont on ignore le véritable nom, se disputaient cette nuit -les faveurs de Casque-de-Cuivre. Des menaces on en vint aux couteaux. -Sidney, dit la Vipère, déserteur belge, grièvement blessé, appela Le -Frisé à son aide, les acolytes de la Teigne sortirent leurs revolvers, -et alors commença une véritable boucherie. Les agents, arrivés après -le combat, selon leur immuable tradition, ont ramassé cinq individus -laissés pour morts; Defrémont et Busenel, Jules Bouquet, dit -Bel-Œil, et Blaquy, dit la Boule, ont été transportés d’urgence à -l’Hôpital, ainsi que le sujet de Léopold, Sidney la Vipère. - -«Quant aux chefs de bandes et à la Colombine, cause première du -duel, on n’a pu mettre la main dessus. Ils sont activement -recherchés.» - -Maman roule sa broderie. Vite, le journal disparaît sous le cahier, où -Minne griffonne, au petit bonheur: - -«Par ce traité, la France perdait deux de ses meilleures provinces. -Mais elle devait quelque temps après en signer un autre beaucoup plus -avantageux.» - -Un point... un trait d’encre à la règle au bas du devoir -d’Histoire... le papier buvard qu’elle lisse de sa main longue et -transparente--et Minne, victorieuse, s’écrie: - ---Fini! - ---Ce n’est pas trop tôt! dit Maman soulagée, va vite au lit, ma -souris blanche! Tu as été longue, ce soir. C’était donc bien -difficile, ce devoir? - ---Non, répond Minne qui se lève. Mais j’ai un peu mal à la tête. - -Comme elle est grande! Aussi grande que Maman, presque. Une très -longue petite fille, une enfant de dix ans qu’on aurait tirée, -tirée... Étroite et plate dans son fourreau de velours vert empire, -Minne s’allonge encore, les bras en l’air. Elle passe ses mains sur -son front, rejette en arrière ses cheveux pâles. Maman s’inquiète: - ---Bobo? Une compresse? - ---Non, dit Minne. Ce n’est pas la peine. Ce sera parti demain. - -Elle sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile -dont les coins nerveux remuent. Elle a la peau si claire, les cheveux si -fins aux racines, qu’on ne voit pas où finissent les tempes. Maman -regarde de près cette petite figure qu’elle connaît veine par veine, -et se tourmente, une fois de plus, de tant de fragilité. «On ne lui -donnerait jamais ses quatorze ans huit mois...» - ---Viens, Minne chérie, que je roule tes boucles! - -Elle montre un petit fagot de rubans blancs. - ---Oh! S’il te plaît, non, maman. À cause de mon mal de tête, pas -ce soir! - ---Tu as raison, mon joli. Veux-tu que je t’accompagne jusqu’à ta -chambre? As-tu besoin de moi? - ---Non, merci, maman. Je vais me coucher vite. - -Minne prend l’une des deux lampes à huile, embrasse Maman et monte -l’escalier, sans peur des coins noirs, ni de l’ombre de la rampe qui -grandit et tourne devant elle, ni de la dix-huitième marche qui crie -lugubrement. À quatorze ans et huit mois, on ne croit plus aux -fantômes... - -«Cinq! Songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq, laissés pour -morts. Et le Belge aussi qui a reçu un mauvais coup! Mais elle, -Casque-de-Cuivre, on ne l’a pas prise, ni les deux chefs, Dieu -merci!...» - -En jupon de nanzouk blanc, en corset-brassière de coutil blanc, Minne -se regarde dans la glace: - -«Casque-de-Cuivre! Des cheveux rouges, c’est beau! Les miens sont -trop pâles... Je sais comment elles se coiffent...» - -À deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les -épingles en coque hardie, très haut, presque sur le front. Dans un -placard elle prend son tablier rose du matin, celui qui a des poches en -forme de cœur. Puis elle interroge la glace, le menton levé... Non, -l’ensemble reste fade. Qu’est-ce qui manque donc? Un ruban rouge -dans les cheveux. Là! Un autre au cou, noué de côté. Et, les mains -dans les poches du tablier, ses coudes maigriots en dehors, Minne, -charmante et gauche à la façon d’un Boulet de Monvel, se sourit et -constate: - -«Je suis sinistre.» - - -Minne ne s’endort jamais tout de suite. Elle entend, au-dessous -d’elle, Maman fermer le piano, tirer les rideaux qui grincent sur -leurs tringles, entrouvrir la porte de la cuisine pour s’assurer -qu’aucune odeur de gaz ne filtre par les robinets du fourneau, puis -monter à pas lents, tout empêtrée de sa lampe, de sa corbeille à -ouvrage et de sa jupe longue. - -Devant la chambre de Minne, Maman s’arrête une minute, écoute... -Enfin, la dernière porte se ferme, on ne perçoit plus que les bruits -étouffés derrière la cloison. - -Minne est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et -sent ses yeux s’agrandir dans l’ombre. Elle n’a pas peur. Elle -épie tous les bruits comme une petite bête nocturne, et gratte -seulement le drap avec les ongles de ses orteils. - -Sur le rebord en zinc de la fenêtre, une goutte de pluie tombe de -seconde en seconde, lourde et régulière comme le pas du sergent de -ville qui arpente le trottoir. - -«Il m’agace, ce sergent de ville! songe Minne. À quoi ça peut-il -servir, des gens qui marchent si gros? Les... les Frères de -Belleville, et les Aristos... on ne les entend pas, eux, ils marchent -comme des chats. Ils ont des souliers de tennis, ou bien des pantoufles -brodées au point croisé... Comme il pleut! Je pense bien qu’ils ne -sont pas dehors à cette heure-ci! Pourtant, La Teigne et l’autre, le -chef des Frères, Le Frisé, où sont-ils? Enfuis, cachés dans... dans -des carrières. Je ne sais pas s’il y a des carrières par ici... Oh! -ce gros pas! Pouf! pouf, pouf pouf... Et s’il y en avait un, tout -d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui enfonce un couteau dans -sa vilaine nuque, au sergent de ville! Devant la porte, juste pendant -qu’il passe!... Ah! ah! j’entends Célénie demain matin: «Madame, -madame! il y a un agent de tué devant la porte!» C’est pour le -coup qu’elle se trouverait mal!... - -Et Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés -d’un côté et découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit -sourire. - - - - -Minne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à -côté d’elle, remplit et borne l’avenir de Madame... qu’importe -son nom? elle s’appelle Maman, cette jeune veuve craintive et -casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la -mort soudaine de son mari; puis ce grand chagrin a pâli dans l’ombre -dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, les -cours de Minne, les robes de Minne... Maman n’a pas trop de temps pour -y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une -ni l’autre. - -Pourtant, Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on -remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes -d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle sourit, quand les -hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit violemment, -lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille,--il n’y a guère d’autres -événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père -Minne? vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules -dans le petit hôtel du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa -femme et sa fille, toutes seules... jusqu’à l’époque, confuse et -terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira avec un monsieur de -son choix... - -L’oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur -elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de -perdre la tête; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances. -Minne suit les cours des demoiselles Souhait pour s’y distraire, y -rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon Dieu, s’y -instruire à l’occasion... «Tout cela est bien arrangé», se dit -Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi -jusqu’à la fin de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un -tiède et étroit bonheur, comme la mort serait vite franchie, sans -péché et sans peine!... - - - - ---Minne chérie, c’est sept heures et demie. - -Maman a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser. - -Dans l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing -et retombe. - -Puis la voix de Minne faible et légère demande: - ---Il pleut encore? - -Maman replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par -la fenêtre, avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui -sent l’air et l’asphalte. - ---Un temps superbe! - -Minne, assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa -chevelure. Parmi la clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint, -la noire et liquide lumière de ses yeux étonne. Beaux yeux, grands -ouverts et sombres, où tout pénètre et se noie, sous l’arc -élégant des sourcils mélancoliques... La bouche mobile sourit, tandis -qu’ils restent graves... Maman se souvient, en les regardant, de Minne -toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le -duvet de la chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux -étonnants, des yeux sévères, tenaces, noirs comme l’eau ronde -d’un puits... - -Pour l’instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide. -Elle ouvre et resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons -avec leurs antennes... La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle -vagabonde à la suite de ses rêves, sans entendre Maman qui tourne par -la chambre, Maman tendre et toute fraîche en peignoir bleu, les cheveux -nattés... - ---Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine et une -chemisette... une chemisette comment? - -Enfin réveillée, Minne soupire et détend son regard: - ---Bleue, maman, ou blanche, comme tu voudras. - -Comme si d’avoir parlé lui déliait les membres, Minne saute sur le -tapis, se penche à la fenêtre: il n’y a pas de sergent de ville -étendu en travers du trottoir, un couteau dans la nuque... - -«Ce sera pour une autre fois», se dit Minne, un peu déçue. - -L’arôme vanillé du chocolat s’est glissé dans la chambre et -stimule sa toilette minutieuse de petite femme soignée; elle sourit -aux fleurs roses des tentures. Des roses partout sur les murs, sur le -velours anglais des fauteuils, sur le tapis à fond crème, et -jusqu’au fond de cette cuvette longue, montée sur quatre pieds -laqués en blanc... Maman a voulu superstitieusement des roses, des -roses autour de Minne, autour du sommeil de Minne... - ---J’ai faim! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur -son col blanc luisant d’empois. - -Quel bonheur! Minne a faim! voilà Maman contente pour la journée. -Elle admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse -enfantin dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent -les beaux cheveux en copeaux brillants... - ---Descendons, ton chocolat t’attend. - -Minne prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier, -leste comme une chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse -ingratitude qui embellit les enfants gâtés, et flaire son mouchoir où -Maman a versé deux gouttes de verveine citronnelle... - - - - -Le cours des demoiselles Souhait n’est pas un cours pour rire. -Demandez à toutes les mères qui y conduisent leurs filles; elles vous -répondront: «C’est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris!» -Et on vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X... des -petites Z... de la fille unique du banquier H... On vous parlera des -salles bien aérées, du chauffage à la vapeur, des voitures de maître -qui stationnent devant la porte, et il est à peu près sans exemple -qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique, éblouie par des noms -connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le programme -d’études. - -Tous les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de -Célénie, suit les fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où -le cours Souhait tient ses assises. Bien gantée, une serviette de -maroquin sous le bras, droite et sérieuse, elle salue d’un regard -l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une caresse les chiens et -les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres sur -l’avenue déserte. - -Minne connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates -du Nord qui parlent entre eux un norvégien guttural... «Tout seuls, -sans bonne, le long des fortifications!... Mais ils sont trop jeunes, -ils ne savent que jouer... Ils ne s’intéressent pas aux choses -intéressantes...» - - - - -Arthur Dupin, le styliste du _Journal_, a ciselé un nouveau -chef-d’œuvre: - - - _Encore nos apaches!--Capture importante._ - _Le Frisé introuvable._ - - -«Nos lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et -véridique de la nuit de mardi à mercredi. La police n’est pas -restée inactive depuis ce temps, et vingt-quatre heures ne s’étaient -pas écoulées que l’inspecteur Joyeux mettait la main sur Vandermeer, -dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés transportés à -l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins. De -Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis -les plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que -l’anarchie règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à -présent, Le Frisé a réussi à échapper aux recherches.» - -Minne, avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le _Journal_ -avant de le jeter dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à -s’endormir, s’agite et songe: - -«_Elle_ est cachée, elle, leur reine! Probablement aussi dans une -carrière. Les agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles, -qui lui apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit... Si -on découvre sa cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs -personnes de la police avant qu’on la prenne... Mais, voilà, son -peuple se mutine! Et les Aristos de Levallois vont se disperser aussi, -privés du Frisé... Ils auraient dû élire une vice-reine, pour -gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre...» - -Pour Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un -roman d’autrefois. Elle sait, à n’en point douter, que la bordure -pelée des fortifications est une terre étrange, où grouille un peuple -dangereux et attrayant de sauvages, une race très différente de la -nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle arbore: la -casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances, qui colle -à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types -distincts: - -1° Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des -biftecks crus, et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent -peser sur les sourcils; - -2° Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses -souliers Richelieu--qu’il remplace souvent par des chaussures de -tennis--montrent des chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois -aussi, au lieu de chaussettes, on voit la peau délicate du cou-de-pied, -nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu... Des cheveux souples -descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs, et -la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres. - -D’après la classification de Minne, cet individu-là incarne le type -noble de la race mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à -ses bras des jeunes filles en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse -ses mains dans les poches d’un pantalon ample, et fume, les yeux -mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure et furieuse créature -crie, pleure, et reproche... «Elle l’ennuie, invente Minne, d’un -tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il -rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient...» - -Car les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il -n’est de cigarettes qu’orientales... - -Minne admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière -restent patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi, -elle «les» aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps -étendus pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur -leurs talons, ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne, -des papiers gras sur leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment. -Quelques-uns de ceux qui veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes -amicales entretiennent la souplesse de leurs muscles... - -Minne les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe, -aiguisent leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des -chats ressemble à une attente. La nuit venue, ce sont des démons -hurleurs, sanguinaires, et leurs cris d’enfants étranglés -parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil. - -La race mystérieuse ne crie point la nuit; elle siffle. Des coups de -sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur, -portent de poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à -les entendre, frémit des cheveux aux orteils, comme traversée d’une -aiguille... - -«Ils ont sifflé deux fois... une espèce de _ui-ui-ui_ tremblé a -répondu, loin, là-bas... Est-ce que ça veut dire: _Sauvez-vous_? ou -bien: _Le coup est fait_? Peut-être qu’ils ont fini, qu’ils ont -tué la vieille dame? La vieille dame est maintenant au pied de son -lit, par terre, dans «une mare de sang». _Ils_ vont compter l’or et -les billets, s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le -talus, ils raconteront la vieille dame à leurs camarades, et ils -partageront le butin... - -«Mais, hélas! leur reine est absente, et l’anarchie règne: le -_Journal_ l’a dit! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver, -comprendre le langage sifflé, caresser les cheveux du Frisé et -indiquer les coups à faire... La reine Minne... la reine Minne!... -Pourquoi pas? on dit bien la reine Wilhelmine...» - - -Minne dort déjà et divague encore... - - - - -Aujourd’hui, dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est -venu déjeuner chez Maman, avec son fils Antoine. - -Ça sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses -au milieu de la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum -de fruits et de roses entraîne la conversation vers les vacances -prochaines; Maman songe au verger où jouera Minne, dans le bon soleil; -son frère Paul, tout jaune de mal au foie, espère que le changement -d’air dépaysera ses coliques hépatiques. Il sourit à Maman qu’il -traite toujours en petite sœur; sa figure longue et creusée semble -sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui parle avec -déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col -blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure -de jeune femme habillée en grand-mère. Elle a gardé un puéril respect -pour ce frère hypocondriaque, qui a voyagé sur l’autre face du -monde, qui a soigné des nègres et des Chinois, qui a rapporté de -là-bas un foie congestionné dont la bile verdit son visage,--et des -fièvres d’une espèce rare... - -Antoine reprendrait bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas. -Il craint le petit sifflement désapprobateur de son père et -l’observation inévitable «Mon garçon, si tu crois que c’est en te -bourrant de salaisons que tu feras passer tes boutons...» Antoine -s’abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans plus âgé -qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se -posent sur lui: il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et -boit de grands verres d’eau. - -Dix-sept ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine -subit douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à -petits boutons d’or lui pèse comme une livrée humiliante, et le -duvet qui salit sa lèvre et ses joues fait que l’on hésite: «Est-il -déjà barbu ou pas encore lavé?» Il faut une longue patience -aux collégiens pour supporter tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le -nez chevalin, les yeux gris bien placés, fera sans doute un bel homme, -mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache... - -Antoine dépêche sa salade à bouchées précautionneuses: «Ma tante -a la rage de servir de la romaine coupée en long c’est rudement -embêtant à manger! Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne -dira que je mange comme une chèvre. C’est épatant, les filles, ce -que ça a du culot, avec leurs airs de ne rien dire! Qu’a-t-elle -encore, ce matin? Mademoiselle a les yeux accrochés! Elle n’a pas -démuselé depuis les œufs à la coque. Des manières!...» - -Il pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche -ombrée de noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant. -Cependant qu’elle semble le dédaigner--de quelle hauteur!--il -songe: - -«C’est égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils ont -beau la chiner, à la boîte, parce que, sur ses photographies, ses -cheveux viennent blancs; ils n’ont guère de cousines aussi -chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de Bouquetet qui la trouve -maigre! C’est possible, mais je n’apprécie pas, comme lui, les -femmes au poids!» - -Minne est assise face au grand jour, le reflet des feuilles, la -réverbération du boulevard Berthier, blanc comme une route -campagnarde, la pâlissent encore. Distraite, absorbée depuis le matin, -elle fixe sans cligner, la fenêtre éblouissante, avec une attention de -somnambule. Elle suit ses visions familières, cauchemars longuement -inventés, tableaux recomposés cent fois, et que varie la minutie des -détails: la Tribu, honnie et redoutée, des Sveltes et des Trapus -coalisés assaille Paris terrifié... Un soir, vers onze heures, les -vitres tombent, des mains armées de couteaux et d’os de mouton -renversent la table paisible, la lampe gardienne... Elles égorgent -confusément, parmi des râles doux, des bondissements ouatés de -chat... Puis, dans des ténèbres rosées d’incendie, les mains -enlèvent Minne, l’emportent d’une force irrésistible, on ne sait -pas où... - ---Minne chérie, un peu de tarte? - ---Oui, maman, merci. - ---Et du sucre en poudre? - ---Non, maman, merci. - -Inquiète de sa Minne pâle et absente, Maman la désigne du menton à -l’oncle Paul qui hausse les épaules: - ---Peuh! elle va très bien, cette enfant. Un peu de fatigue de -croissance... - ---Ce n’est pas dangereux? - ---Mais non, voyons! C’est une enfant qui se forme tard, voilà -tout. Qu’est-ce que ça te fait? Tu ne veux pas la marier cette -année, n’est-ce pas? - ---Moi? grand Dieu!... - -Maman se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si -elle avait vu la foudre tomber de l’autre côté du boulevard -Berthier. - ---Qu’est-ce qui te fait rire, Minne? demande l’oncle Paul. - ---Moi? - -Minne décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte: - ---Je ne riais pas, oncle Paul. - ---Mais si, petit singe, mais si... - -Sa longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne, -défrise et refrise le brillant copeau d’argent blond... - ---Tu ris encore! C’est cette idée de te marier, hein? - ---Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée... - -«Mon idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c’est que les -journaux ne savent rien, ou qu’on les paie pour se taire... J’ai -cherché à toutes les pages du _Journal_, sans que Maman me voie... -C’est tout de même joliment commode, une maman comme la mienne, qui -ne voit jamais rien!...» - -Oui, c’est commode... Il est bien évident que l’insoluble problème -de l’éducation d’une jeune fille n’a jamais troublé l’âme -simplette de Maman. Maman n’a tremblé, devant Minne, depuis presque -quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel dessein mystérieux a -formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse, qui parle -peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure -romanesque, de la passion, la passion qu’elle ignore, mais dont elle -murmure tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve -d’un fouet? Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la -pitié, et se donne en pensée à de sanguinaires héros, ménage -pourtant, avec une délicatesse un peu méprisante, la sensibilité -naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au seul culte de -Minne... - -Ce n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un -instinct charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une -grande petite fille sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit -«oui, maman» et «non, maman», qui va au cours et se couche à neuf -heures et demie... «Je lui ferais peur», se dit Minne en posant sur -sa mère, qui verse le café dans les tasses, ses calmes yeux -insondables... - - - - -La chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les -fenêtres de Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée -du talus. Les rares bancs du boulevard Berthier s’encombrent de -dormeurs aux membres morts dont la casquette, posée comme un loup, -masque le haut du visage. Minne, en robe de lingerie blanche, un grand -paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d’eux, -jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages -masqués, et se dit: «Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans -les journaux que des suicides et des insolations... C’est la -morte-saison.» - -Maman, qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir -à chaque instant et soupire: - ---Ce quartier n’est pas habitable! - -Minne n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent: -«Pourquoi donc, maman?» Ces petites roueries-là sont indignes -d’elle. - -Parfois, on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq -minutes. On parle de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec -politesse et tend une main aux doigts longs et minces. Et Maman dit: - ---Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques! Oh! c’est un bien -grand bébé! Si vous saviez comme elle est enfant! Je me demande -comment une fillette pareille pourra devenir une femme! - -Et la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à -reflets de nacre que lie un ruban blanc... Cependant, le «bien grand -bébé», qui lève ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague -férocement: «Cette dame est stupide! Elle est laide. Elle a une -petite verrue sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté... -Elle doit sentir mauvais toute nue... Oui, oui, qu’elle soit toute nue -dans la rue, et emportée par _Eux_, et qu’ils dessinent, à la pointe -du couteau, des signes fatidiques sur son vilain derrière! Qu’ils la -traînent, jaune comme du beurre rance, et qu’ils dansent sur son -corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans un four à -chaux!...» - - - - -Minne, toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point -de piétiner. Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre... -_S’il_ était parti! - -Depuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud -et du boulevard Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au -mur et barrant la moitié du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne -par sa manche; mais Minne--elle est si distraite!--avait déjà -effleuré les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux... Quels yeux! -Minne en eut le choc, le frisson des admirations absolues... Des yeux -noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans le visage d’une -pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre et -des cheveux noirs tout bouclés de moiteur... Il avait jeté, pour -dormir, sa casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite -serrait, du pouce et de l’index, une cigarette éteinte. - -Il dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement -flatteuse qu’elle faillit s’arrêter... - - -Ce jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours -Souhait: «Cinq, c’est la honte!» Minne s’entendit infliger un -blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait -silencieusement Mlle Souhait à des tortures ignominieusement -compliquées... - - - - -Chaque jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde -Minne, toute claire dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de -lui ses yeux sérieux. Elle pense: «Il m’attend. Il m’aime. Il -m’a comprise. Comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre? -Si je pouvais lui glisser un papier où j’aurais écrit: _Je suis -prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble_... Partir -ensemble... vers sa vie... vers une vie où je ne me souviendrai même -plus que je suis Minne... - -Elle s’étonne un peu de l’inertie de son «ravisseur» qui -somnole, élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle -réfléchit, s’explique cette veulerie exténuée, cette pâleur -d’herbe des caves: «Combien en a-t-il tué cette nuit?» Elle -cherche, d’un coup d’œil furtif, le sang qui pourrait marquer les -ongles de son inconnu... Point de sang! Des doigts fins trop pointus, -et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte, entre le pouce et -l’index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières -dormantes! Que son bondissement serait terrible, pour occire Célénie -et emporter Minne! - - -Maman, elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse -le pas, rougit, et soupire longuement quand le péril est dépassé, -l’avenue Gourgaud franchie... - ---Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne? - ---Un homme assis par terre? - ---Ne te retourne pas!... Un homme assis par terre au coin de l’avenue... -J’ai toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire -dans le quartier! - -Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil: -«C’est moi qu’il guette! C’est pour moi seule qu’il est là! Maman ne -peut pas comprendre... » - -Vers le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme -tout de suite une révélation: cette pâleur mate, ces cheveux noirs -qui moutonnent en boucles... c’est Le Frisé! C’est Le Frisé lui-même! -Les journaux l’ont dit: «On n’a pas pu parvenir à s’emparer du -Frisé...» Il est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue -Gourgaud, Le Frisé, il est amoureux de Minne et pour elle, tous les -jours, expose sa vie... - -Minne palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa -fenêtre l’ombre du Frisé... - -«Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera -sous la fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds, -et il m’emportera sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où -l’attendront ses sujets assemblés. Il dira: «Voici votre Reine! Et... -et... ce sera terrible!» - -Un jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne -oublia de déjeuner... Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les -jours suivants, point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur -Minne des yeux si soudains lorsqu’elle le frôlait... - -Oh! les pressentiments de Minne! «Je le savais bien, moi, qu’il -était Le Frisé! et maintenant il est en prison, à la guillotine -peut-être!...» Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne, -Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon, -poulet, vin tonique et léger--et départ pour la campagne... - -Durant que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent -venir l’orage, Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et -rêve... «Il est en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et -il écrit dans son cachot des vers d’amour: _À une inconnue_...» - - - - -Minne, éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux -épouvantés sur la chambre paisible: «Où suis-je?» - -Arrivée depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n’est pas -encore habituée à sa maison des champs. Elle cherche, au sortir de son -tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, l’ombre bleue et claire -de sa chambre parisienne, l’odeur citronnée de son eau de toilette... -Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit noire, malgré les coqs -qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui monte -de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit -déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un -rais d’or vif, mince comme un crayon... - -Ce petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons, -ouvrir les persiennes et recule, aveuglée de lumière... Elle reste -là, les mains sur les yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un -ange repentant... - -Quand le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à -son lit, s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où -dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entrouverte et -les yeux naïfs, à un baby de magazine anglais. Mais les sourcils -s’abaissent, une pensée habite soudain les larges prunelles qui se -moirent comme un étang. Minne songe que tout le monde ne jouit pas de -cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande ville, un -cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs -en boucles... - -Il faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse, -rire, s’intéresser à la santé de l’oncle Paul... «C’est la -vie!» soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre -et dévore comme s’ils étaient en verre filé. - -Au pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les -fauteuils empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur -répond. La maison desséchée et sonore pétille, comme travaillée -d’un sourd incendie. Debout depuis deux siècles dans le soleil et le -vent, sa charpente chaude gémit sans cesse, et on l’appelle, dans le -pays, la Maison Sèche. - -Minne l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire -qu’un perron de cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets -de bois blanc tiède aux pieds nus, pour les dix hectares, parc et -verger, qui l’entourent. En petite Parisienne accoutumée aux nuances -discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre tant de nuances crues -réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé -s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de -guirlandes vertes; des rideaux de mousseline orangée pendent aux -fenêtres, et le bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la -chambre d’ardents bouquets... Minne, pâle comme une nuit de lune, se -réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute -nue au soleil, un miroir à la main, cherche en vain, à travers son -corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant... - - - - ---Une lettre pour toi, Minne... Ça, c’est _Femina_; ça, c’est le -_Journal de la Santé_ et puis la _Chronique médicale_, et puis un -prospectus... - ---Il n’y a rien pour moi? implore Antoine. - -L’oncle Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux -mains: - ---Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire! Tu n’écris à personne, -pourquoi veux-tu qu’on t’écrive?... Fais-moi la grâce de me répondre! - ---Je ne sais pas, dit Antoine. - -La boutade de son père l’agace; l’ironie supérieure de Minne -l’exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son -lait à petites gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde -la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. -Ses yeux noirs reflètent étrangement le vert du jardin... - -«Elle est bien fière pour une lettre!» se dit Antoine. - -Fière? il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près -de son assiette et vide son bol de lait avant de l’ouvrir. - ---Viens voir, Minne! appelle Antoine, qui feuillette _Femina_. C’est -épatant... Il y a des photos de la journée des Drags... Oh! on voit -Polaire! - ---Qui, Polaire? daigne questionner Minne. - -Antoine s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages: - ---Ah! ben, vrai! tu ne connais pas Polaire? - -La rêveuse petite figure de Minne devient méfiante: - ---Non. Et toi? - ---Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour -dans la rue... C’est une actrice. Je l’ai vue à une représentation -de charité. Elle était avec trois autres; elle faisait une -pierreuse... - ---Antoine!! gronde la voix douce de Maman. - ---Oui, ma tante... Une femme, je veux dire, des boulevards -extérieurs. - -Les yeux de Minne grandissent, brillent: - ---Ah!... Elle était habillée comment? - ---Épatante! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme -ça jusque dans les yeux, et puis une casquette... - ---Comment, une casquette? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude -du détail. - ---Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça... - -Minne se détourne, désintéressée: - ---Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité. - -Elle regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné -par la beauté de Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux -noirs. Il enfonce dans sa poche un mouchoir mal roulé qui fait gros, -brosse d’un revers de main le duvet de sa lèvre, et ramasse la cloche -de paille jetée sous la chaise. - ---Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il. - ---Pas trop! prie Maman. - ---Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge. - -Antoine rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit. - -Minne, en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides -d’une capeline de lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille, -elle tend à Maman la lettre bleue: - ---Garde-moi ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma -voisine de cours. Tu peux la lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de -secrets. Adieu, maman. Je vais manger des prunes. - - -L’herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon, -vernies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées, comme si -elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille -sauterelles, bleues en l’air, grises à terre. Le soleil traverse la -capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d’un feu si vif qu’elle -frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la roue, encensent le -passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche -parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la -piquent: si c’étaient des bêtes? - -La prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit; par-dessus -la clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et -régulières semblent continuer la houle du sol... - -«Est-il bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue! S’il -venait un serpent, pendant que je suis toute seule?... Eh bien, je -tâcherais de l’apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais comment -saurais-je si c’est une vipère ou une couleuvre?...» - -Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de -terre. Il a vu venir Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air -pensif et distingué. - ---C’est toi? dit-il comme au théâtre. - ---C’est moi. Qu’est-ce qu’on fait? - ---Moi, rien. Je réfléchissais... - ---Je ne voudrais pas te déranger. - -Il tremble de la voir partir et répond maladroitement qu’«il y a -place pour deux dans le verger!» - -Minne s’assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent touche -ses oreilles... Elle considère Antoine avec soin et sans ménagement, -comme un meuble: - ---Tu sais, Antoine, je t’aime mieux comme ça, en chemise de -flanelle, sans gilet. - -Il rougit une fois de plus. - ---Ah! tu trouves? Je suis mieux qu’en uniforme? - ---Ça, oui. Seulement cette cloche de paille te donne l’air d’un -jardinier. - ---Merci! - ---J’aimerais mieux, poursuit Minne sans l’entendre, une... oui, -une casquette. - ---Une casquette! Minne, tu as un grain, tu sais! - ---Une casquette de cycliste oui... Et puis les cheveux... attends! - -Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux -contre lui et lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous -lui et devient grossier: - ---Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse! - -Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au -fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche -remuante du prunier... Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de -poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme un mannequin. - ---Ne bouge donc pas! Là! comme ça les cheveux sur le front, et -puis bien ramenés sur les côtés... Mais ils sont trop courts sur les -côtés... C’est égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à -carreaux noirs et violets... - -Ces derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des -fortifs,--elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot -dire. «Encore une lune!» songe Antoine. - -Lui non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette -Minne si près de lui--il aurait compté ses cils!--ces petites -mains maigres, froides comme des souris, les doigts pointus courant sur -les tempes, dans les oreilles... Le grand nez d’Antoine palpite, pour -rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle... -Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités. -Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant elle, -inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque: -grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande -bouche généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal, -enflammé au menton de quelques rougeurs... - -Soudain, Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu: - ---Là-bas! dit-elle. - ---Quoi? - ---Tu le vois? - -Antoine rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille -avec indifférence: - ---Oui, je vois. C’est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend? - ---Oui, c’est lui, chuchote Minne profondément. - -Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie: - ---Je le déteste! - -Antoine sent venir encore une «lune». Il prend un visage neutre, où -la méfiance combat l’apitoiement: - ---Qu’est-ce qu’il t’a fait? - ---Il m’a fait?... Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle -Paul lui a prêté un morceau de verger pour planter des légumes, que -je ne peux plus venir ici sans rencontrer le père Corne, qui ressemble -à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des -poireaux, qui... qui... Dieu! que je souffre! - -Elle se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre. -Antoine craint tout de cette Ménade. Mais elle change de visage, se -rassied sur la roche plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux -présagent le potin et le mystère... - ---Et puis, tu sais, Antoine... - ---Quoi? - ---C’est un vilain homme, le père Corne. - ---Oh! la, la! - ---Il n’y a pas de «oh! la, la!» dit Minne vexée. Tu ferais -mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a -pas besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves. - -Ce genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique -dont Minne se délecte. - ---Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin! - -Antoine se roule le dos dans l’herbe, comme un âne: - ---Du flageolet! Non, Minne, tu es tordante! Il ne sait pas! - ---Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en -joue. Célénie l’a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa -tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales, et il joue du -flageolet... Oh! - -Un frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds... «Les -filles, c’est toujours un peu maboul», philosophe tout bas Antoine, -qui connaît depuis quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire -aux yeux malades, geignard et malpropre, dont le seul aspect suscite -chez Minne une sorte de frénésie répulsive... - ---Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine? - ---À qui? - ---Au père Corne. - ---Je ne sais pas, moi... - ---Tu ne sais jamais, toi! As-tu un couteau? - -Il pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon. - ---Si! affirme Minne péremptoire. Prête-le! - -Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte... - ---Dépêche-toi, Antoine! - -Elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et -s’empare d’un couteau à manche de buis... Antoine, les oreilles -violettes, ne dit mot. - ---Tu vois, menteur! Il est joli, ton couteau! il te ressemble... -Viens, le père Corne est parti. On va jouer, Antoine! on va jouer dans -le potager du père Corne! Les poireaux sont les ennemis, les potirons -sont les forteresses: c’est l’armée du père Corne! - -Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert; elle -divague tout haut et piétine les laitues: - ---Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les -violerons! - ---Hein! - ---Nous les violerons, je dis! Dieu, que j’ai chaud! - -Elle se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine, -médusé, regarde cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque -chose de scandaleux: - ---J’entends bien... Tu sais ce que ça veut dire? - ---Probable. - ---Ah? - -Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de -sécheresse... - ---Que tu es bête, Antoine! Tu espères toujours à m’en remonter. -C’est Maman qui m’a expliqué ce que ça signifie. - ---C’est... ma tante qui... - ---Un jour, dans une leçon, je lisais: «Et leurs sépultures furent -violées.» Alors, je demande à Maman: «Qu’est-ce que c’est violer -une sépulture?» Maman dit: «C’est l’ouvrir sans permission...» Eh -bien, violer un cadavre, c’est l’ouvrir sans permission. Tu -bisques?... Écoute la cloche du déjeuner! tu viens?... - -À table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands -verres d’eau... - ---Tu as bien chaud, mon pauvre loup? lui demande Maman. - ---Oui, ma tante, nous avons couru; alors... - ---Qu’est-ce que tu racontes? crie du bout de la table cette -diablesse de Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père -Corne qui jardinait! - -L’oncle Paul hausse les épaules: - ---Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le -plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes -boutons. - - - - ---Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans -un fauteuil de canne. - ---C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. -Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger -autant de melon et de haricots rouges que ça me convient. - -Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, -fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide -débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la -semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le -père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de -lièvre, et Minne ne l’aime pas. - ---Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un -brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des -petits enfants et les donner aux porcs. - -Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les -lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes -méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de -duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus -s’asseoir sur la terrasse. - -Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le -jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en -plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa -pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit. - -Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la -terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à -distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud, -il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette -sensation trop familière. - -Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit -froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures -épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et -lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle -évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes... - -Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle -sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, -traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son -cousin: - ---Siffle, Antoine! - ---Siffle quoi? - ---Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras... Plus fort!... -Plus fort... Assez! tu n’y connais rien! - -Elle joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au -ciel comme une chatte. - ---Quelle heure est-il? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau? - ---Pourquoi? Il n’est pas tard. Tu as sommeil? - -Une moue de mépris: sommeil! - ---Il m’agace, ce vieux! - ---Tout t’agace aussi! C’est un brave homme, un peu bassin... - -Elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir. - ---Tout le monde est un brave homme, avec toi! Tu n’as donc pas vu -ses yeux? Va, je sais ce que je sais! - ---Tu sais peau de balle. - ---Sois convenable, je te prie! À qui crois-tu parler?... Le père -Luzeau est un vétéran du crime. - ---Un vétéran du crime, lui! Minne, s’il t’entendait!... - ---S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici! Dans sa -petite cabane de chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse -d’elles, et il les étrangle! C’est comme ça que la petite Quener -a disparu. - ---Oh! - ---Oui. - -Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment: - ---Mais c’est pas vrai! Tu sais bien que ses parents ont dit -qu’elle était partie pour Paris en compagnie d’un... - ---D’un commis-voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour -ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour -l’argent. - -Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il -s’enhardît jusqu’à saisir, dans ses mains rudes, les poignets de -Minne: - ---Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en -être sûre! Qui t’a dit tout ça? - -Le halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux -secousses de son rire: - ---Ah! ah! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui? - -Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante: - ---J’en sais bien d’autres, monsieur! Mais je n’ai pas assez -confiance en vous! - -Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de -pleurer, et prend un ton rogue: - ---Pas confiance! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose? -Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses -légumes abîmés, est-ce que j’ai bavardé? - ---Il ne manquerait plus que ça! C’est l’enfance de l’art. - ---Alors?... supplie Antoine. - ---Alors quoi? - ---Tu me diras encore?... - -Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille -vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous -ses cheveux de poudre blonde... - ---Je verrai, dit-elle. - - - - ---Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la -porte. - -Antoine, effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre -en criant: «Non! non!» et cherche éperdument sa cravate. Un -petit grattement d’impatience et Minne ouvre la porte: - ---Comment «non, non»? Parce que tu es en bras de chemise? Ah! -mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne! - -Minne, en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc, -s’arrête devant son cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate -enfin retrouvée. Elle le dévisage de ses profonds yeux noirs, où -tremble et se mire l’herbe fine des cils. Devant ces yeux-là, Antoine -admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère qu’on voit aux -yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu’ils -ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour s’y -être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un -guerrier sans cuirasse, perd toute assurance... - ---Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux? questionne Minne -agressive. - ---Pour que ma raie tienne, donc! - ---Ce n’est pas joli, ça te fait des cheveux plaqués de Peau-Rouge. - ---Si c’est pour me dire ça que tu viens me voir quand je suis en -chemise! - -Minne hausse les épaules. Elle tourne dans la chambre, joue à la dame -en visite, se penche sur une boîte vitrée, pointe un index: - ---Qu’est-ce que c’est que ce papillon-là? - -Il se penche, chatouillé par les cheveux fins de Minne. - ---C’est un vulcain. - ---Ah! - -Saisi d’un grand courage, Antoine a pris Minne par la taille. Il ne sait -pas du tout ce qu’il va faire ensuite... Un parfum de citronnelle, blond -comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue une eau acide et -claire... - ---Minne, pourquoi ne m’embrasses-tu plus en me disant bonjour? - -Réveillée, elle se dégage, reprend son air pur et grave: - ---Parce que ce n’est pas convenable. - ---Mais quand il n’y a personne? comme maintenant? - -Minne réfléchit, les mains pendantes sur sa robe: - ---C’est vrai, il n’y a personne. Mais ça ne me ferait aucun -plaisir. - ---Qu’en sais-tu? - -Ayant parlé, il s’effraie de son audace. Minne ne répond rien... Il -se remémore, le sang aux joues, un après-midi de lectures vilaines qui -l’ont laissé, comme en ce moment, vibrant, les oreilles chaudes et -les mains gelées... Minne semble se décider tout à coup: - ---Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux. - ---Tu me trouves si laid? - -Point touchée du cri humble et sincère, elle hoche la tête, secoue -ses boucles brillantes: - ---Non. Mais c’est à prendre ou laisser. - -Elle ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs -disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune: une fillette -endormie... D’un élan mal calculé, Antoine atteint sa joue d’une -bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux -petites mains griffues, tandis que les yeux ténébreux, brusquement -dévoilés, lui crient sans paroles: - -«Va-t’en! tu n’as pas su me tromper! Ce n’est pas _lui_!» - - - - -Minne dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand -elle s’est couchée, le ciel bas avançait l’ouest comme une -muraille noire, l’air sec et sableux durcissait les narines... -L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a cherché en -vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de bonne -heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie: «La -petite porte d’en bas?--Elle est _fromée_.--La lucarne du -grenier?--On l’ouvre jamais.--Ce n’est pas une raison... -J’y vais moi-même...» - -Pourtant, Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et -doux... Un bref fracas l’éveille, suivi d’un coup de vent -singulier, qui débute en brise chuchotante, s’enfle, assaille la -maison qui craque tout entière... Puis, un grand calme mort. Mais Minne -sait que ce n’est pas fini; elle attend, aveuglée par les lames de feu -bleu qui fendent les volets. - -Elle n’a pas peur; mais cette attente physique et morale la surmène. -Ses pieds et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue -d’une angoisse autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur -son front, car leur frôlement de fils d’araignée l’agace à crier. - -Une autre vague de vent! Elle accourt en furie, tourne autour de la -maison, insiste, secoue humainement les persiennes; Minne entend les -arbres gémir... Un vacarme creux couvre leur plainte; le tonnerre -sonne vide et faux, rejeté par les échos des petites montagnes... «Ce -n’est pas le même tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en -chien de fusil sur son lit découvert... J’entends la porte de la -chambre de Maman... Je voudrais voir la figure d’Antoine!... Il fait -le brave devant le monde, mais il a peur de l’orage... Je voudrais -voir aussi les arbres tendre le dos...» - -Elle court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle -pousse les volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et -Minne croit qu’elle meurt... - -La certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent -irrésistible lève ses cheveux tout droits, gonfle les rideaux -jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut distinguer, dans la lumière -fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le jardin torturé, les -roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les platanes -qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un -ennemi invisible et innombrable... - -«Tout est changé!» songe Minne: elle ne reconnaît plus l’horizon -paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises, -tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante -relie tour à tour au ciel tragique. - -Minne, visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale -lumière, vers le grondement souverain, de toute son âme amoureuse de -la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur ces fougères qui -donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu’un -regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du -Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la joie de mourir -pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage -facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu -d’amour... - -Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler -l’émail de ses dents. L’approche de l’orage le rend fou. Il est -tout seul, il peut se tordre à l’aise, étouffer dans la plume chaude -plutôt que de regarder les éclairs, espérer, avec la ferveur d’un -explorateur mourant de soif, les premières gouttes de l’averse -apaisante... - -Il n’a pas peur, non,--pas positivement. Mais c’est plus fort que -lui... Pourtant, la violence extrême de la tempête arrive à détacher -de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, il -écoute: «Sûr, ça vient de tomber dans le verger!... Minne! elle -doit mourir de peur!...» - -L’évocation précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche, -les cheveux en pluie mêlée d’argent et d’or, précipite dans -l’âme d’Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques. -Sauver Minne! courir à sa chambre, l’étreindre à l’instant même -où la voix lui manque pour appeler au secours... L’étendre auprès -de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur -se féminise à peine... Antoine, les jambes hors du lit, la nuque -baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles, -ne sait plus s’il fuit l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la -vue de ses longues jambes faunesques, dures et velues, arrête son élan: -a-t-on idée d’un héros en bannière? - -Pendant qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage -s’éloigne, s’amortit en artillerie lointaine... Une à une, les -premières gouttes d’un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles -d’aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression -exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile -bienfaisante de la lâcheté... - -Minne n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante, -mais sous l’aspect, non moins troublant, d’une jeune fille en -vêtement de nuit... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras -assouplis, baiser ses paupières transparentes que bleuit le noir caché -de ses prunelles... - -Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement -transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va -fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus jeune, la -plus menue de son sérail coutumier, où il élit tantôt Célénie, la -forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux courts, -mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et -Didon, qui fut reine de Carthage... - - - - -Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout -près de la fenêtre fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la -pluie. Fine et serrée, elle fuit vers l’est, en voiles lentement -remués, comme le pan d’une robe de gaze qui marche. Antoine assouvit -sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où ses dents -marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une -tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas, -à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose -qu’on ne sait pas... À cause de la pluie froide, elle a repris son -fourreau de velours vert empire, sa collerette blanche qui suit la ligne -tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit -Minne de six mois et fait songer à la rentrée d’octobre. - -Plus qu’un mois! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui -dit des monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre, -accuse les gens de meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et -repousse le baiser avec des yeux de haine... Il tient à cette Minne de -tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant -craintif, en père aussi quelquefois... par exemple le jour où elle -s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres -d’un air dur, pour retenir ses larmes... Cette journée triste gonfle -son cœur d’une tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire -ses longs bras, glisse un regard vers sa Minne blonde, partie si loin... -Il a envie de pleurer, de l’étreindre, et s’écrie: - ---Fichu temps! - -Minne décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le -dévisage, silencieuse. Il s’emporte sans motif: - ---Qu’est-ce que tu as à me regarder, avec un air de savoir quelque -chose de mal sur mon compte? - -Elle soupire, sa tartine mordue au bout des doigts: - ---Je n’ai pas faim. - ---Mâtin! il est pourtant fameux, le raisiné de Célénie! - -Minne fronce un nez distingué: - ---Il y paraît! Tu manges comme un maçon. - ---Et toi comme une petite chipoteuse! - ---Je n’ai pas faim pour du raisiné aujourd’hui. - ---Pour quoi as-tu faim? du beurre frais sur du pain chaud? du -fromage blanc? - ---Non. Je voudrais une pipe en sucre rouge. - ---Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et -puis, ce n’est pas bon. - ---Si, c’est bon! une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, quand -le dessus est blanc et un peu mou, et qu’il n’y a plus au milieu -qu’un petit tuyau de sucre dur qui craque comme du verre... Porte ma -tartine sur le buffet: elle m’agace. - -Il obéit et revient s’asseoir aux pieds de Minne, sur une chaise -basse. - ---Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi! - -C’est bien ce qu’il craignait. La dignité d’ami confère à -Antoine une gêne extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires -d’assassinat ou d’outrage aux mœurs, ça va bien; mais parler tout -seul, il s’en déclare incapable... - ---Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a -pas un répertoire d’anecdotes pour jeunes filles! - ---Eh bien, et moi donc! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je -pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours? Va, la moitié -de ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au -père Luzeau! - ---Non? - ---Si! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des -amants! - ---Oh! Tu blagues! leurs familles le sauraient. - ---Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes! - ---Et toi, comment le sais-tu? - ---J’ai des yeux peut-être! - -Ah! oui, elle a des yeux! Des yeux terriblement sérieux qu’elle -penche sur Antoine à lui donner le vertige... - ---Tu as des yeux, oui... Mais leurs parents aussi! Où se -rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants? - ---À la sortie des cours, tiens! réplique Minne indémontable. Ils -échangent des lettres. - ---Ah! ben vrai! s’ils n’échangent que des lettres!... - ---Qu’est-ce que tu as à rire? - ---Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes -amies! - -Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète: - ---Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer -à... à la honte... l’élite de la société parisienne? - ---Minne, tu parles comme un feuilleton! - ---Et toi, comme un voyou! - ---Minne, tu as un sale caractère! - ---C’est comme ça? je m’en vais. - ---Eh bien, va-t’en! - -Elle se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un -brusque rayon, jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux -enfants le même «ah!» de surprise: le soleil! quel bonheur! -L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur -le parquet... - ---Viens, Antoine! courons! - -Elle court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne -ses semelles avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore -trempées, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l’échine des -montagnes fume comme celle d’un cheval surmené et la terre finit de -boire dans un silence fourmillant. - -Devant l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est -pomponné, vaporeux et rose comme un ciel Trianon: de sa chevelure en -nuages pommelés, diamantée d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler -des Amours nus, de ceux qui tiennent des banderoles bleu tendre et qui -ont trop de vermillon aux joues et au derrière?... - -L’espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on -nomme tétons-de-Vénus, sont demeurées sèches et chaudes sous leur -velours imperméable et fardé... Pour secouer les roses lourdes de -pluie, Minne a relevé ses manches et montre des bras d’ivoire fluets, -irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux; et Antoine, -morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces bras, -caresser sa bouche à ce duvet d’argent... - -La voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de -ses boucles trempe dans une flaque d’eau: - ---Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue! On dirait -qu’elle est en «sac de voyage»! - -Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude. - ---Antoine, s’il te plaît, retourne-la: je voudrais savoir s’il -fera beau demain. - ---Comment? - ---C’est Célénie qui m’a appris: si les limaces ont de la terre -au bout du nez, c’est signe de beau temps. - ---Retourne-la, toi! - ---Non, ça me dégoûte. - -En grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin -de bois, la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive: - ---À quel bout est son nez, dis? - -Accroupi près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de -glisser vers les chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston, -jusqu’aux dents brodées du petit pantalon... Le vilain animal, en -lui, tressaille: il songe qu’un geste brusque renverserait Minne dans -l’allée humide... Mais elle se lève d’un bond: - ---Viens, Antoine! nous allons ramasser des courgelles sous le -cornouiller! - -Rose d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et -reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de pierreries, et -les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre -rutilant... - ---Minne! un escargot rayé! Regarde: on dirait un berlingot. - - - Escargot - Manigot, - Montre-moi tes cornes! - Si tu m’ les montres pas, - J’ te ferai prendre - Par ton père, - Par ta mère, - Par le roi de France! - - -Minne chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis -s’interrompt soudain: - ---Un escargot double, Antoine! - ---Comment double? - -Il se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots -accolés, ni regarder Minne qui se penche: - ---N’y touche pas, Minne! c’est sale! - ---Pourquoi sale? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette... -C’est un escargot philippine! - - - - -Après cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine -supportable, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes. - -Comme le dit Maman, dolente dans ses percales claires: «La vie -n’est plus possible!» L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes -heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de -craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux... Il -est assis en face de sa cousine et dispose mollement les treize paquets -de cartes d’une patience. Il est ravi d’avoir devant lui Minne -changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon haut «pour -avoir frais». Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche, -bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables, -échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale. - -Sous cette coiffure qui la déguise en «dame», Minne parade d’un -air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais -d’élégance: pantalon de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture -haute bien sanglée... Sans qu’il s’en doute, avec sa chemise de -soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé, il ressemble -terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première fois, -Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux -ne saurait être beau, s’il n’est aimé... - -Minne se lève, brouille les cartes: - ---Assez! il fait trop chaud! - -Elle s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y -fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme: - ---Si tu voyais! Il n’y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de -la cuisine! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça! Il -attrapera une insolation, il est déjà tout plat... Tu peux me croire, -je sens la chaleur qui me vient dans l’œil par le trou du volet! - -Elle revient en agitant les bras «pour faire de l’air» et demande: - ---Qu’est-ce qu’on va faire, nous? - ---Je ne sais pas... Lisons... - ---Non, ça tient chaud. - -Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente: - ---Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça! - ---Encore trop! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque: -tiens... - -Elle pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse -excentrique. Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la -cheville nacrée, le petit pantalon dentelé, serré au-dessus des -genoux... Les cartes à patience, échappées de ses mains tremblantes, -glissent à terre... - ---Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé. - -Il avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence: - ---Ça, c’est pour en bas... Mais tu as peut-être chaud par en haut, -dans ton corsage? - ---Mon corsage? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous... -tâte! - -Elle s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les -coudes levés. Il tend des mains rapides, cherche la place plate des -petits seins... Minne, qu’il a effleurée à peine, saute loin de lui, -avec un cri de souris, et éclate d’un rire secoué qui lui emplit les -yeux de larmes: - ---Bête! bête! Oh! ça, c’est défendu! ne me touche jamais -sous les bras! je crois que j’aurais une attaque de nerfs! - -Elle est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a -frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Toucher -la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour, -feuilleter les dessous blancs de Minne comme on force une rose--oh! -sans lui faire de mal, pour voir... Il s’efforce à la douceur, en se -sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes... - ---Ne ris pas si haut! chuchote-t-il en avançant sur elle. - -Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et -s’essuie les yeux du bout des doigts: - ---Tiens, tu es bon, toi! je ne peux pas m’en empêcher! ne -recommence pas, surtout!... Non, Antoine, ou je crie! - ---Ne crie pas! prie-t-il très bas. - -Mais, comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à -la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre -la porte, elle s’y arcboute, tend des mains qui menacent et -supplient... Antoine saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux -et songe alors que deux autres mains lui seraient en ce moment bien -utiles... Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine, -silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée... - -Des cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une -démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme -courante... Pour l’apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il -écarte davantage les bras, se plaque contre elle et s’y frotte à la -manière d’un chien jeune, ignorant et excité... - -Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent -dans ses doigts comme des cous de cygnes étranglés: - ---Brutal! Brutal! Lâche-moi! - -Il recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte -où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles... -Elle n’a pas bien compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce -corps de garçon appuyé au sien, si fort qu’elle en sent encore les -muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle -veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée -dans son tablier relevé... - ---Minne! - -Antoine, stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de -remords, et de la crainte aussi que Maman revienne... - -Minne, je t’en supplie! - ---Oui, sanglote-t-elle, je dirai... je dirai... - -Antoine jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur: - ---Naturellement! «Je le dirai à Maman!» Les filles sont toutes -les mêmes, elles ne savent que rapporter! Tu ne vaux pas mieux que les -autres! - -Instantanément, Minne découvre un visage offensé où les cheveux et -les larmes ruissellent ensemble. - ---Oui, tu crois ça? Ah! je ne suis bonne qu’à rapporter? Ah! -je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu’on -brutalise et qu’on insulte... - ---Minne! - ---...Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du -monde! - -Ce vocable innocent de «collégien» pique Antoine à l’endroit -sensible. Collégien! cela dit tout: l’âge pénible, les manches -trop courtes, la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un -parfum, pour un murmure de jupe, les années d’attente mélancolique -et fiévreuse... La colère brusque qui échauffe Antoine le délivre de -sa trouble ivresse: Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine -debout l’un devant l’autre, qui se mesurent avec ce geste du cou -familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne s’ébouriffe, comme -une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines froissées; -Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la manière la -moins chevaleresque... Et Maman paraît, arbitre en percale claire, -portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes... - - -Ce soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller. -Autour d’un ruban blanc, elle roule lentement la dernière boucle de -sa chevelure et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles -sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de -rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d’or, deux sur -le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque, et lui donnent un -air de villageoise frisonne... - -Les volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement, -dans l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on -ouvrait, les moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient -aux oreilles de Minne, qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient -ses joues délicates de piqûres roses et boursouflées... - -Minne rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et -noirs où se mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux -somnambuliques sous les sourcils de velours blond, dont la courbe noble -prête tant de sérieux à cette figure enfantine... - -Minne pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si -brutal et si tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la -lutte, mais elle voue au collégien une sourde rancune de ce qu’il -fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souffre, seule -devant elle-même, comme pour un inconnu qu’elle eût embrassé par -méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même physique, pour -le pauvre petit mâle ardent et maladroit: Minne proteste, de tout son -être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant dormeur -du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant -sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la -petite fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le -sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir -qu’un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants, -l’eût trouvée soumise, à peine étonnée... - -«Il faut attendre, attendre encore», songe-t-elle obstinément. «Il -s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de -l’avenue Gourgaud. Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son -peuple, il m’embrassera--sur la bouche--devant tous, pendant -qu’ils gronderont d’envie... Notre amour croîtra dans le péril -quotidien...» - -La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe traînante, un -vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie... - - - - -«On aurait vu des choses plus ridicules!» conclut Antoine en -lui-même. Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son -porte-plume en merisier odorant. Le thème latin l’écœure presque -physiquement; il éprouve prématurément cette défaillance de la -rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du premier octobre... À -mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se tourne -désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne, -image rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et -brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant -que l’heure même, Minne et les vacances!... Oh! garder Minne, -s’affiner peu à peu au contact de sa duplicité voilée de candeur! -Il y a bien une solution, un arrangement, une conclusion lumineuse et -naturelle... «On a vu, se répète-t-il pour la vingtième fois, des -choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance entre un -garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze... Dans les -familles princières, par exemple...» Mais à quoi bon argumenter? -Minne voudra ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête -d’une petite fille aux cheveux d’or peut suffire à changer le -monde... - -Onze heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette -pendule Louis-Philippe sonnait son heure dernière... La glace de la -cheminée lui renvoie l’image résolue d’un grand diable au nez -aventureux, dont les yeux, sous l’abri touffu des sourcils, disent -«Vaincre ou mourir!» Il franchit le corridor, frappe chez Minne d’un -doigt assuré... Elle est toute seule, assise, et fronce un peu les -sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte. - ---Minne? - ---Quoi? - -Elle n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant -de méchantes choses sèches, de défiance, de politesse exagérée... -Le vaillant Antoine ne faiblit pas: - ---Minne! Minne... m’aimes-tu? - -Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de -profil, sans tourner la tête. Il répète: - ---Minne, m’aimes-tu? - -Une intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente, -d’inquiétude, anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils -blonds; un sourire fugitif étire la bouche nerveuse... En une seconde, -Minne a revêtu ses armes. - ---Si je t’aime? Bien sûr que je t’aime! - ---Je ne te demande pas si c’est bien sûr; je te demande si tu -m’aimes? - -L’œil noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre -qu’un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la -lumière dorée... - ---Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te -dire. C’est aussi une chose très grave que tu vas répondre... Minne, -est-ce que tu m’aimerais assez pour m’épouser plus tard? - -Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui, une sorte -d’ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa -voix eût répondu: - ---Non. - -Il ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur -espérée qui l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression -que son tympan crevé laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il -fait bonne figure. - ---Ah? - -Minne juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en -dessous, la tête penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet -imperceptiblement. - ---Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus? - -Elle soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les -cheveux égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son -petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine qui, raide -comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses -tempes, et daigne enfin répondre: - ---C’est que je suis fiancée. - -Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les -questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée -sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre, -Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir... - -Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel -est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument. -Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux: -«La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience -féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela», -pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini -de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la -vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas -seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré -qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses -paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable -qu’il gardera contre tous... - -«Minne est fiancée!» Il se répète ces trois mots avec un -désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade -notable; il dirait à peu près de même: «Minne est chef d’escadron», -ou bien: «Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute, -à cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans. - -C’est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit -d’Antoine. Le pauvre enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à -comprendre ceci: que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il -lui faudra longtemps mûrir, sans doute, pour souffrir purement. - - - - -Minne est malade. La maison s’agite en silence; Maman a des yeux -rouges dans une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de -croissance, de mauvais moments à passer, d’embarras gastrique... -maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc a -la fièvre et reste couchée depuis deux jours... - -Antoine erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive; par la porte -entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau; -mais ses gros souliers craquent et des «chut! chut!» le chassent -jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée, -pâle, dans le lit à perse bleue et verte... Elle boit un peu de lait, -très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et -soupire... Sauf le cerne mauve des yeux, et ce pli au coin des ailes -fines du nez, on la croirait couchée par caprice. Seulement, le soir, -quand Maman a tiré les rideaux, allumé la veilleuse dans le verre -bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les mains, s’assoit, -se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes: «Il -dort... il fait semblant de dormir... la reine... la reine Minne», de -courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un enfant qui rêve -haut... - -Par une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le -champignon et la fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se -sent guérie. Avant que Maman en croie sa joie, Minne bâille, montre -une langue pâlotte mais pure, s’étire longue, longue, dans son lit, -et pose cent questions: «Quelle heure est-il? où est Antoine? -est-ce qu’il fait beau? est-ce que je peux avoir du chocolat?...» - -Le lendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc -et la crème jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien -calée entre deux oreillers, joue à la convalescente. L’air -délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les rideaux et fait penser -à la mer... - -Minne se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles -pleuvent. Le vent d’ouest chante sous les portes, avec une voix -d’hiver, une voix qui donne envie de cuire des châtaignes dans la -cendre. Minne serre sur ses épaules un grand châle de laine blanche, -et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de porcelaine rosée. -Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne une -gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne -l’attendrit aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras, -la bercer et l’endormir... Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les -yeux noirs mystérieux, tant de malice et si peu de confiance? Antoine -a déjà lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de -son père, du départ proche, et ce regard pénétrant ne désarme pas! -Il va reprendre le roman commencé; mais une main effilée se tend hors -du lit, l’arrête: - ---Assez, prie Minne. Ça me fatigue. - ---Tu veux que je m’en aille? - ---Non... Antoine, écoute! Je n’ai confiance, ici, qu’en toi... -Tu peux me rendre un grand service. - ---Oui? - ---Tu vas écrire une lettre pour moi. Une lettre que Maman ne doit pas -voir, tu comprends? Si Maman me voit écrire dans mon lit, elle -pourrait demander à qui j’écris... Toi, tu écris là, à cette -table, tu me tiens compagnie, personne n’a rien à y voir... Je -voudrais écrire à mon fiancé. - -Elle peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin: Antoine, très -en progrès, n’a pas bronché. À vivre près de Minne, il a gagné le -sens de l’extraordinaire et du variable. Simple comme la férocité de -Minne, cette idée l’a traversé: «Je vais écrire sans faire -semblant de rien; alors, je saurai qui il est et je le tuerai.» - -Sans parler, il suit, docile, les instructions de Minne. - ---Dans mon buvard... non, pas ce papier-là... du blanc sans -chiffre... nous sommes obligés de prendre tant de précautions, lui et -moi! - -Lorsqu’il s’est assis, qu’il a humecté la plume neuve, affermi le -sous-main, elle dicte: - ---«Mon bien-aimé...» - -Il ne tressaille pas. Il n’écrit pas non plus. Il regarde Minne -profondément, sans colère, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente. - ---Eh bien, écris donc! - ---Minne, dit Antoine d’une voix changée et lente, pourquoi fais-tu -cela? - -Elle croise sur sa poitrine son châle blanc, d’un geste de défiance. -Une émotion nouvelle rosit ses joues transparentes. Antoine lui paraît -étrange, et c’est à son tour de le regarder, d’un air lointain et -divinateur. Peut-être découvre-t-elle, à travers lui, l’instant -d’un regret, l’Antoine qu’il sera dans cinq ou six ans, grand, -solide, à l’aise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille, -n’ayant gardé d’aujourd’hui que ses doux yeux de brigand noir?... - ---Pourquoi, Minne? Pourquoi me fais-tu cela? - ---Parce que je n’ai confiance qu’en toi. - -Confiance! elle a trouvé le mot qui suffit à abîmer la volonté -d’Antoine... Il obéira, il écrira la lettre, soulevé par ce flot de -lâcheté sublime qui a absous tant de maris complaisants, tant -d’amants humbles et partageurs... - ---«Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s’étonnent pas d’une -écriture qui n’est pas la mienne. Je suis malade et quelqu’un de -dévoué...» La voix de Minne hésite, semble traduire mot à mot un -texte difficile... - ---«...quelqu’un de dévoué veut bien te donner de mes nouvelles, -pour que tu te rassures, que tu te donnes tout à ta dangereuse -carrière...» - -«Sa dangereuse carrière!» rumine Antoine. «Il est chauffeur?... -ou sous-dompteur chez Bostock?» - ---Tu y es, Antoine?... «Ta dangereuse carrière. Mon bien-aimé... -quand me retrouverai-je dans tes bras et respirerai-je ta chère -odeur?...» - -Une grande vague amère emplit le cœur de celui qui écrit. Il endure -tout cela comme un rêve pénible, dont on souffre à mourir en sachant -que c’est un rêve. - ---«Ta chère odeur... Je voudrais parfois oublier que je fus à -toi...» Tu y es, Antoine? - -Il n’y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure -enlaidie et suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ: - ---Eh bien, va donc! - -Il ne va pas. Il secoue la tête comme pour chasser une mouche... - ---Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin. Ou bien tu perds la tête. -Tu n’as pas appartenu à un homme. - -Rien plus que l’incrédulité ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse -sous elle, avec une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux -yeux noirs, dévoilés, accablent Antoine de leur colère: - ---Si! crie-t-elle, je lui ai appartenu! - ---Non! - ---Si! - ---Non! - ---Si! - -Et elle jette comme un argument sans réplique: - ---Si! je te dis, puisque c’est mon amant! - -L’effet, sur Antoine, d’un mot aussi catégorique est au moins -surprenant. Toute son attitude obstinée et tendue s’assouplit. Il -pose son porte-plume, soigneusement, au bord de l’encrier, se lève -sans renverser sa chaise et s’approche du lit où trépide Minne. Elle -ne fait pas attention qu’aux prunelles d’Antoine luit la singulière -et fauve douceur d’une bête qui va bondir... - ---Tu as un amant? tu as couché avec lui? demande-t-il très bas. - -Comme sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots!... La -vive rougeur de Minne avoue, croit-il, sa faute. - ---Certainement, monsieur! j’ai couché avec lui! - ---Oui? Où donc? - -Par un renversement des rôles qu’elle n’aperçoit pas, c’est -Minne qui répond, embarrassée, à un Antoine agressif plein d’une -lucidité qu’elle n’avait point prévue... - ---Où? ça t’intéresse? - ---Ça m’intéresse. - ---Eh bien! la nuit... sur le talus des fortifications. - -Il réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetissés et prudents. - ---La nuit... sur le talus... Tu sortais de la maison? ta mère n’en -sait rien?... non, je veux dire: c’est quelqu’un dont tu ne -pouvais expliquer la présence chez ta mère? - -Elle répond «oui» d’un grave hochement de tête. - ---Quelqu’un... de condition inférieure? - ---Inférieure! - -Redressée, tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux -grands ouverts, ses nobles petites narines, serrées et farouches, -palpitent. «Inférieur!» Inférieur, cet ami silencieux et -menaçant, dont le corps souple jeté en travers du trottoir, feignait -une mort gracieuse!... Narcisse en jersey rayé, évanoui au bord -d’une source... Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous -ses vêtements le couteau tiède et porte les marques roses de tant -d’ongles épouvantés!... - ---Je te demande pardon, Minne, dit Antoine très doux. Mais... tu -parles de dangereuse carrière... Qu’est-ce qu’il fait donc, ton... -ton ami? - ---Je ne peux pas te le dire. - ---Une dangereuse carrière... poursuit Antoine patiemment, -cauteleusement... Il y en a beaucoup de dangereuses carrières... Il -pourrait être couvreur... ou conducteur d’automobile... - -Elle arrête sur lui des yeux meurtriers: - ---Tu veux le savoir, ce qu’il fait? - ---Oui, j’aimerais mieux... - ---Il est assassin. - -Antoine hausse ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre -une bouche badaude et part d’un jeune éclat de rire. Cette bonne -grosse plaisanterie le remet, et il tape sur ses cuisses d’un air plus -convaincu que distingué... - -Minne frémit; dans ses yeux, où se mire un couchant rouge de -septembre, passe l’envie distincte de tuer Antoine... - ---Tu ne me crois pas? - ---Si... si... Oh! Minne, quelle toquée tu fais! - -Minne ne connaît plus de raison, ni de patience: - ---Tu ne me crois pas? Et si je te le montrais! Si je te le montrais -vivant? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais, il a un jersey -bleu et rouge, une casquette à carreaux noirs et violets, des mains -douces comme celles d’une femme; il tue toutes les nuits -d’affreuses vieilles qui cachent de l’argent dans leur paillasse, -des vieux abominables qui ressemblent au père Corne! Il est chef -d’une bande terrible, qui terrorise Levallois-Perret. Il m’attend, -le soir, au coin de l’avenue Gourgaud... - -Elle s’arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à -enfoncer: - ---...il m’attend là, et, quand Maman est couchée, je vais le -retrouver, et nous passons la nuit ensemble! - -Elle n’en peut plus, elle s’adosse aux oreillers, attend -qu’Antoine éclate. Mais rien ne paraît chez lui qu’une inquiétude -circonspecte, le souci d’avoir provoqué chez Minne un retour de -fièvre, de délire léger... - ---Je m’en vais, Minne... - -Elle ferme les yeux, soudain pâle et dégrisée: - ---C’est ça: va-t’en! - ---Minne, tu n’es pas fâchée contre moi? - -Elle fait «non, non» d’un signe excédé. - ---Bonsoir, Minne... - -Il prend sur le drap une petite main sèche, chaude, inerte, hésite à -la baiser et la repose doucement, doucement, comme un objet délicat -dont il ne sait pas se servir... - - - - -Depuis que Minne a quitté la Maison Sèche, des dimanches ont passé, -ramenant autour de la tarte traditionnelle l’oncle Paul et Antoine. -Minne détourne d’eux ses yeux sauvages parce que la vue de l’oncle -Paul, jaune, fripé, offense sa fraîche et cruelle jeunesse, parce -qu’Antoine, sous sa livrée noire à boutons dorés, a retrouvé sa -dégaine d’enfant de troupe grandi trop vite, cuit au soleil... - -Minne a repris ses cours quotidiens et ne cherche même plus, au coin de -l’avenue déserte, l’inconnu à qui elle donne tous ses songes: le -trottoir miroite d’averses ou sonne gelé sous le talon, comme aux -matins de décembre... Maman brode, le soir, sous la lampe, se retourne -parfois pour scruter innocemment le visage de sa chérie, et retombe -dans sa paix active de mère tendre et aveugle... Il ne faut pas en -vouloir à Maman, si Dieu l’a pourvue d’un don d’amour sans -discernement. Tant d’honnêtes poules couvèrent, sous leurs ailes -rognées, l’essor, bleu et vert métallique, d’un beau canard -sauvage! - - - - -«C’est Lui! c’est Lui! Je reconnais sa démarche!» - -Minne, penchée à tomber, crispe sur l’appui de la fenêtre ses deux -mains, que l’exaltation glace... Ses yeux, son cœur le reconnaissent, -à travers la nuit... - -«Il n’y a que Lui pour marcher ainsi! Qu’il est souple! À -chaque pas, on voit balancer ses hanches... La prison l’a maigri, on -dirait... Est-ce la même casquette à carreaux noirs et violets? Il -m’attend! il est revenu! Je voudrais me montrer... Il s’en va... -Non! il revient!» - -C’est un long rôdeur d’une souplesse désossée, qui fume et se -promène. La clarté d’une fenêtre ouverte, à cette heure, -l’étonne: il lève la tête. Minne, affolée, jurerait qu’elle -reconnaît sur ce visage levé une pâleur unique, et la fumée de la -cigarette monte vers elle comme un encens. - ---Psst! fait Minne. - -L’homme s’est retourné, d’une manière courbe qui révèle la -bête toujours au guet. C’est cette gosse, là-haut? à qui en -veut-elle? - -Une petite voix légère demande: - ---Vous venez me chercher? il faut descendre? - -À tout hasard, parce que la silhouette est jeune et fine, l’homme -envoie, des deux mains, une obscène et gouailleuse réplique. «Bien -sûr, c’est le signe!» se dit Minne. «Mais je ne peux pas -descendre comme ça.» - -Fiévreuse, elle recommence la parure baroque de l’an dernier--le -ruban rouge au cou, le tablier à poches, le chignon--oh! ce peigne -qui glisse tout le temps!... Faut-il prendre un manteau? Non: on n’a -pas froid quand on s’aime... Vite, en bas! - -Les pieds bondissants de Minne, chaussés de mules rouges, effleurent le -tapis... Un craquement terrible! Minne, dans sa hâte, a oublié la -dix-huitième marche, disjointe, qui gémit comme une porte rouillée... -Elle s’aplatit, les mains au mur, retient son souffle... Rien n’a -bougé dans la maison. En bas, les verrous de sûreté obéissent à la -petite main qui tâtonne: la porte tourne, muette; mais comment la -refermer sans bruit? - -«Eh bien, je ne la referme pas!» - -Il fait frais, presque froid. Le vent, qui n’agite plus de feuilles -aux platanes dépouillés, fait chanceler la clarté des becs de gaz... - -«Où est-il?» - -Personne dans l’avenue... Quelle direction choisir? Minne, désolée, -tord enfantinement ses mains nues... Ah! là-bas, une forme -s’éloigne... - -«Oui, oui, c’est lui!» - -Une main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle -s’élance. L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit, -portent Minne sur des pieds qui touchent à peine la terre. Elle -étendrait les bras et volerait sans plus de surprise. Elle se dit -seulement: «C’est mon âme qui court!» Il faut courir, et très -vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est plus, du -côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse... - -Minne dépasse l’avenue Gourgaud, atteint la grille du chemin de fer, -le boulevard Malesherbes... Avec Célénie, avec Maman, elle n’est -jamais allée plus loin. Le boulevard continue, jalonné d’arbres. Mon -Dieu, où est donc allé Le Frisé? Elle n’ose pas crier, et elle ne -sait pas siffler... Là-bas, c’est lui!... non, c’est un arbre plus -gros!... Ah! le voilà...! Arrêtée un instant pour comprimer son -cœur essoufflé, elle repart, joint quelqu’un qui semble attendre, -quelqu’un de muet qui dérobe, sous le bord ramolli d’un feutre, le -haut d’un visage anonyme... - ---Pardon, monsieur... - -La petite voix suffoquée peut à peine parler. L’homme ne montre de -lui, sous le gaz verdâtre, qu’un menton bleui par une barbe de trois -jours... Pas de front, pas d’yeux, les mains même restent invisibles, -enfoncées dans les poches... Mais Minne n’a pas peur de ce mannequin -sans figure, qui semble vide, haut comme une armure ancienne... - ---Monsieur, vous n’auriez pas vu passer un... un homme qui allait -par là, un grand, qui se balance un peu en marchant? - -Les épaules de l’homme montent, retombent. Minne sent sur elle un -regard qu’elle ne voit pas et s’impatiente: - ---Pourtant, il a dû passer près de vous, monsieur... - -Sa petite figure volontaire cherche bravement la figure d’ombre. La -course a rosé ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques -d’eau; elle ferme et rouvre la bouche et piétine, attendant une -réponse. L’homme vide hausse encore les épaules, et dit enfin -d’une voix sourde: - ---Personne. - -Elle secoue furieusement la tête et repart plus vite, affolée du temps -perdu, prête à pleurer d’angoisse. - -C’est plus noir, de ce côté-là. Mais la pente douce est bonne pour -courir, et elle court, elle court, occupée seulement de maintenir son -chignon qui la gêne... Elle vient de heurter un couple paisible -d’agents, qui remonte le boulevard. Le choc d’une épaule carrée a -fait chanceler Minne, elle distingue des paroles bourrues: - ---Qu’est-ce qui m’a fichu une sacrée petite bougresse?... - -Elle court, le vent siffle à ses oreilles, elle va droit devant elle. -Le Frisé n’a pu que suivre les fortifications qui lui constituent un -royaume disputé, un asile peu sûr... Au fond de la tranchée, un train -rampe, dépasse Minne en versant sur elle un flot de fumée. Elle -ralentit ses pieds fatigués, considère, tête basse, ses pantoufles, -dont le nez effilé se coiffe déjà de boue, s’appuie à la grille -pour suivre l’œil rouge du train: «Où suis-je?» - -À cinquante mètres, une baie d’ombre ferme la route, un portail -noir, au faîte duquel passe une bête vive et longue, empanachée de -fumée, trouée de feux rouges et jaunes... - -«Encore un train! Il passe au-dessus du boulevard. Je ne connaissais -pas ce pont... Si c’est un de leurs asiles, il m’attend là!» - -Elle court, les lèvres tremblantes. Ses décisions se suivent, faciles, -irréfutables. Comment n’y reconnaîtrait-elle point la seconde vue -que dispense, seul, l’amour?... Sa main, qui tient le faite de son -chignon, semble follement la soulever tout entière, de trois doigts -délicats, et le vent, qui frappe son gosier, le dessèche... - -La bouche noire du pont qui grandit devant elle, ne l’effraie pas. -Elle y devine le seuil d’une autre vie, l’approche sacrée des -mystères... Des mèches déroulées, échappées à son peigne -d’écaille, la suivent, horizontales, ou bien, retombées sur sa -nuque, y palpitent, vivantes comme des plumes... Quelque chose a remué, -plus noir que l’ombre rougeâtre, quelque chose d’assis à même le -sol, sous le halo de brouillard irisé qui nimbe la flamme du gaz... -Est-ce lui?... Non!... Une femme accroupie, deux femmes, un homme -très petit et malingre. Les pieds silencieux de Minne ne les ont pas -avertis; d’ailleurs, le pont vibre encore d’un grondement -assourdi... - -L’enfant qui courait force ses yeux à distinguer, parmi ces -silhouettes atterrées, la stature plus noble de celui qu’elle -poursuit. Il n’est pas là. Ceux-ci sont ses congénères, ses sujets -peut-être: l’homme--une sorte d’enfant chétif, assis sur le -trottoir--arbore le jersey connu, la molle casquette de drap qui -colle au crâne. Derrière le groupe, une futaie de piliers cannelés -s’enfonce: - -«C’est comme à Pompéi», constate Minne, que l’ombre d’une -colonne dérobe toute. - -L’une des deux femmes vient de se lever; elle porte le tablier, le -corsage indigent et criard, le chignon en casque, d’un noir -métallique, si lisse, si tendu qu’il miroite, en carapace d’insecte -batailleur. Minne regarde avidement et compare ce qui lui manque, à -elle, c’est ce chic particulier de coiffure dont pas un cheveu ne -s’échappe, c’est ce corsage de laine rouge qu’un papillon de -grossière dentelle agrafe au cou. C’est surtout ce je ne sais quoi, -dans l’attitude, d’agressif et de découragé, ce cynisme et cette -veulerie d’animal qui vit, se nourrit, se gratte et se satisfait en -plein air... «Ceux-ci sont désormais les miens», se dit Minne, -orgueilleuse. «Ils me diront, si je les questionne, où m’attend Le -Frisé...» - -La femme, qui s’est levée, étire ses bras masculins avec un -bâillement rugissant: on voit un dos large, barré par la saillie du -corset. Elle tousse convulsivement, et jure le nom de Dieu d’une voix -épuisée. - - -«Il faut pourtant que je me décide!» s’écrie Minne en elle-même. -Le chignon assuré, les mains dans ses poches en cœur, elle sort -de sa guérite d’ombre et s’avance, un pied au bord de la jupe: - ---Pardon, mesdames, vous n’avez pas vu passer un homme, grand, qui -se balance un peu en marchant? - -Elle a parlé haut, vite, en petite comédienne qui a plus de feu que -d’expérience. Les deux créatures, collées du dos au mur, regardent -stupidement cette enfant déguisée. - ---Qu’est-ce que c’est que ça? demande la voix épuisée de celle -qui toussait. - ---C’est une gosse, dit l’autre. Elle est rigolote. - -En bas, le gringalet, ramassé en crapaud, rit par secousses, puis -élève une voix nasillarde de bossu: - ---Qui s’ tu serches, la môme? - -Blessée, Minne abaisse sur l’avorton un regard royal: - ---Je cherche Le Frisé. - -L’avorton se lève, cérémonieux, en découvrant un crâne aux -cheveux rares: - ---Le Frisé, c’est moi, pour vous servir... - -Au rire des deux femmes, Minne fronce les sourcils et va passer outre, -quand le rôdeur s’approche davantage et lui glisse ces mots en -confidence: - ---Je suis frisé, mais ça ne se voit que dans l’intimité. - -Puis, comme il avance vers la taille de Minne une main sournoise, elle -frémit de tous ses nerfs et fuit, poursuivie une minute par un -traînement de savates agiles, qu’interrompt la voix des deux femmes: - ---Antonin! Antonin! laisse-la donc; je te dis! - -Ce n’est pas la peur qui fait bondir ainsi le cœur et les pieds -ailés de Minne, mais l’orgueil offensé, la brûlure humiliée -d’une reine étreinte par un valet. «Ils n’ont pas pressenti qui -j’étais! Malheur à eux s’ils m’appartiennent plus tard! Je lui -dirai, à lui... mais où le trouver, mon Dieu?...» Elle marche vite, -déjà trop lasse pour courir. Cette route et ce talus, depuis combien -de temps les longe-t-elle? Comme il y a peu de monde, cette nuit! Où -sont-ils tous? Peut-être y a-t-il grand conseil dans une carrière?... -Elle veut s’asseoir sur un banc, pour vider ses pantoufles qui -s’emplissent de sable, de petits cailloux pointus. Mais un couple -serré, que désunit son approche, la chasse avec des paroles dont le -sens lui demeure obscur... - -Un «psst!» jailli du talus l’arrête, l’attire: - ---C’est vous? crie-t-elle. - ---Oui, c’est moi, répond une voix de fausset qu’on change -exprès. - ---Qui, vous? - ---Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or... - ---Ce n’est pas vous que je cherche! réplique Minne sévèrement. - -Elle repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau -de moutons petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme -disloquée, odeur caséeuse et pacifique... Minne entend le souffle des -chiens qui vont et viennent, frôle les rondes croupes laineuses. Ils -passent comme la grêle, et Minne peut croire un instant qu’ils ont -emporté avec eux tous les bruits de la nuit... Mais un train bout au -loin, s’élance, rageur, crachant derrière lui une mitraille de -charbons rouges... - -Le dos à un arbre, Minne a cessé de marcher. Elle se répète encore, -pour lutter contre sa lassitude: «Je vais finir par le retrouver, en -me renseignant... C’est ma faute, aussi! j’ai perdu du temps à -vouloir me faire belle!... A-t-il pu croire que j’aie douté? Non, -je n’ai pas douté! Je ne doute pas de lui plus que de moi-même! - -Redressée, balayant des deux mains ses cheveux d’argent, elle brave -la nuit, car ses yeux recèlent assez d’ombre pour lutter en -ténèbres avec elle... Elle lève ses pieds douloureux, regarde, à la -lueur d’un gaz enfumé de brume, ses mains raides de froid, et rit -toute seule, d’un petit rire ironique et triste: - -«Si Maman était là, elle ne manquerait pas de dire: «Ma petite -Minne, c’est bien la peine que je t’aie acheté des gants en lièvre -blanc!» Mais ce n’est pas de ça que je me soucie... Si, au moins, -j’avais une brosse ou un linge, pour enlever la boue de mes -pantoufles?... Paraître devant lui en pieds crottés! - -Pour trouver un peu d’herbe où essuyer ses semelles, elle traverse -l’avenue déserte et tressaille. Elle n’avait pas vu une femme qui -arpente, d’un pas morne de bête accoutumée à ne point trouver -d’issue à sa cage, le sable mou. Celle-ci porte le casque de cheveux, -armure d’amour et de bataille, le tablier de cotonnade et des souliers -à bouffettes, pitoyables dans les flaques... - ---Madame! crie Minne résolument, car la créature s’éloigne, -jalouse de sa solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente -des bas gibiers... Madame!... - -La femme se retourne, mais continue à s’éloigner à reculons. -C’est un être hommasse et carré, avec une figure violacée, de -petits yeux porcins et méfiants... Minne, qui lui trouve quelque -ressemblance avec Célénie, reprend sa plus royale assurance et parle -du haut de sa tête décoiffée: - ---Madame, voilà... Je me suis égarée. Pouvez-vous me dire le nom de -cette avenue? - -Une voix sans timbre, comme celle des chiens de ferme qui couchent -dehors, répond, après un silence: - ---C’est écrit sur les plaques, que je pense! - ---Je sais bien, dit Minne impertinente. Mais je ne connais pas du tout -le quartier. Je cherche quelqu’un... Et quelqu’un que vous -connaissez sûrement, madame! - ---Quelqu’un que je connais? - -L’être hommasse répète les derniers mots de Minne, d’un parler -épais où traîne un vague accent de terroir. - ---Je connais pas grand monde... - -Minne veut rire, et tousse parce qu’elle a froid: - ---Ne faites donc pas de cachotteries avec moi! je suis des vôtres, -ou je vais en être! - -La femme, qui conserve sa distance, n’a pas l’air d’avoir compris. -Elle lève la tête vers le ciel noir et dit, pour dire quelque chose: - ---Y aura de la pluie avant le jour... - -Minne frappe du pied. De la pluie! Bête inférieure! La pluie, le -vent, la foudre, est-ce que tout cela compte? Il y a seulement des -heures de nuit et des heures de jour. Le jour, on dort, on fume, on -rêve... Mais, sous la nuit, tente veloutée, on tue, on aime, on secoue -les pièces d’or encore poissées de sang... Ah! trouver Le Frisé, -oublier dans ses bras une enfance asservie, obéir passionnément à -lui, à lui seul!... Minne piaffe, hume la nuit, reprise de fièvre et -d’enthousiasme... - ---T’as l’air bien jeune, murmure la voix sourde de chien de garde -enroué. - -Minne regarde la femme de haut, entre ses cils: - ---Très jeune! j’aurai seize ans dans huit mois. - ---Dépêche-toi de les avoir, c’est plus sûr. - ---Ah! - ---Tu travailles toute seule? - ---Je ne travaille pas, dit Minne fièrement. Les autres travaillent -pour moi. - ---T’as bien de la veine... C’est des sœurs plus petites ou plus -grandes que toi? - ---Je n’ai pas de sœurs. Et puis qu’est-ce que ça vous fait? Si -vous vouliez seulement me dire... Je cherche Le Frisé. J’ai quelque -chose à lui dire, quelque chose de tout à fait sérieux. - -Le monstre triste s’est rapproché pour regarder cette petite fille -frêle, qui parle là comme chez elle, qui est accoutrée comme un -carnaval et dépeignée que c’en est honteux, et qui demande «Le -Frisé»... - ---Le Frisé? quel donc Frisé? - ---Le Frisé, voyons! Celui qui était avec Casque-de-Cuivre, le chef -des Aristos de Levallois-Perret. - ---Celui qui était avec Casque-de-Cuivre? Celui qui... Est-ce que je -connais des espèces comme ça? Qu’est-ce qui m’a foutu une petite -gadoue pareille? - ---Mais... - ---Tâche moyen de savoir, petite saloperie, que je suis une honnête -femme, et qu’on n’a jamais vu traîner un marlou dans mes jupes -depuis l’exposition de 89!... Ça n’a pas plus de poils que ma -main, et ça parle de bande, et de Frisé, et de ci et de ça et de -l’autre! Veux-tu me fiche le camp, et vivement! ou je t’en mets -une de frisure, qui ne sera pas ordinaire! - - -...«Voila une chose inouïe!» - -Minne, hors de souffle, s’est assise au bord du trottoir, délivrée -enfin de la poursuite affreuse de la mégère, qui a couru sur elle, -avec des bonds de batraciens, des menaces incompréhensibles... Minne, -affolée, s’est jetée de l’autre côté du boulevard, dans une -petite rue, puis dans une autre, jusqu’à ce boyau noir et désert, -où le vent chante comme à la campagne et gèle les épaules moites de -Minne, qui serre les coudes, tousse et tâche de comprendre... - -«Oui, c’est extraordinaire! On me traite partout en ennemie! Il y -a trop de choses qui m’échappent... Tout de même, il y a bien -longtemps que je suis sur mes jambes; je n’en peux plus...» - -L’accablement plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers -ses genoux; pour la première fois depuis sa fuite, Minne se souvient -d’un lit tiède, d’une chambre blanche et rose... Elle a honte, à -se sentir accroupie et lâche, la robe crottée et l’échine tendue... -Tout est à recommencer. Il faut rentrer, espérer de nouveau la venue -du Frisé, de nouveau s’échapper, parée, fiévreuse. Ah! que, du -moins, vienne cette nuit-là, complète, débordante d’amour! Qu’un -bras, dont elle devine la force traîtresse, guide ses premiers pas, -qu’une main infaillible lève, un à un, tous les voiles qui cachent -l’inconnu, car Minne se sent épuisée jusqu’au sommeil, jusqu’à -la mort... - -...Le silence l’éveille, le froid aussi. «Où suis-je?» Pour -quelques minutes d’assoupissement au bord d’un trottoir, la voici -éperdue, séparée du monde réel, inconsciente de l’heure, prête à -croire qu’un cauchemar l’a portée dans un de ces pays où le seul -visage des choses immobiles suffit à créer une terreur sans nom... - - -Qu’est devenue la Minne sauvage, l’amante d’un assassin fameux, la -reine du peuple rouge? Petit oiseau maigre, elle grelotte sous sa -chemisette rose d’été, toussote, tourne sur place, avec des yeux -noirs effarés, de grands cheveux blonds, décoiffés et tristes. Sa -bouche tremble pour retenir aussi le mot qui devrait guérir toutes les -épouvantes, appeler l’étreinte, la lumière, l’abri: «Maman...» -Ce mot-là, Minne ne le criera que si elle se sent mourir, si des -bêtes effroyables l’emportent, si son sang, par sa gorge ouverte, -s’épand comme une étoffe tiède... Ce mot-là, c’est le dernier -recours, il ne faut pas l’user en vain! - -Elle se remet en route courageusement en ressassant des choses -raisonnables: - -«Je vais regarder le nom de la rue, n’est-ce pas?» et puis je -retrouverai le chemin de la maison, et puis je rentrerai tout doucement, -et puis ce sera fini...» - -Au coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, pour -lire: «Rue... rue... qu’est-ce que c’est que cette rue-là?... -La suivante, peut-être que je la reconnaîtrai...» - -La suivante est déserte, bossuée de pavés disjoints, d’immondices -en tas... Une autre rue, une autre, une autre, qui portent des noms -baroques... Et Minne demeure atterrée, les mains pendantes, envahie peu -à peu d’une crainte folle: «On m’a transportée, pendant mon -sommeil, dans une ville inconnue!... Si encore je rencontrais un -sergent de ville... Oui, mais... Faite comme je suis, il commencera par -me mener au poste...» - -Elle marche encore, s’arrête, le cou renversé, pour lire des noms de -rues, elle hésite, revient sur ses pas, cherche avec désespoir -l’issue du labyrinthe... - -«Si je m’assieds, je mourrai là.» - -Cette pensée soutient les pas de Minne. Non que l’idée de la mort -l’effraie; mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant, finir -en son gîte... - -Le froid plus vif, le vent qui s’éveille, des bruits lents et -lointains de charrettes, tout cela sent le matin proche, mais Minne -n’en sait rien. Elle marche, insensible; elle boîte, parce que ses -pieds lui font mal et que l’une de ses pantoufles rouges a perdu un -talon... Soudain, elle s’arrête, tend l’oreille: un pas s’approche, -que rythme gaiement un refrain fredonné... - -C’est un homme. Un «Monsieur» plutôt. Il marche, un peu lourd, un -peu vieux, dans une pelisse à col fourré qui l’engonce. Toute -l’âme de Minne se relève: - -«Qu’il a l’air bon! qu’il est rassurant! que sa pelisse fourrée -doit être chaude et douce! De la chaleur, mon Dieu, un peu de -chaleur! il me semble que cela me manque depuis si longtemps!...» - -Elle va courir, se jeter vers l’homme comme vers un grand-père, lui -balbutier en pleurant qu’elle s’est perdue, que maman saura tout si -le jour vient... Mais elle se reprend, avec la prudence que donne un -long malheur: si l’homme, incrédule, allait la chasser?... Sous la -pluie fine qui commence à tomber, Minne rajuste, comme elle peut, sa -chevelure humide, repasse d’une main gourde les plis de son tablier -rose, tâche de prendre l’air bien naturel et pas autrement gêné, -mon Dieu, d’une jeune fille de bonne famille qui a perdu son chemin en -se promenant... - -«Je vais lui dire... comment déjà? Je vais lui dire: «Pardon, -monsieur, vous seriez bien aimable de m’indiquer le chemin du -boulevard Berthier...» - -L’homme est si proche qu’elle peut sentir l’odeur de son cigare. -Elle sort de l’ombre, s’avance sous le gaz verdâtre: - ---Pardon, monsieur... - -À la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée, -le promeneur s’est arrêté... «Il se méfie», soupire Minne, et -elle n’ose pas continuer la phrase préparée... - ---Qu’est-ce qu’elle fait là, cette petite fille? - -C’est l’homme qui a parlé, un peu pâteux, mais extrêmement -cordial. - ---Mon Dieu, monsieur, c’est bien simple... - ---Oui, oui. Elle m’attendait, la fifille? - ---Vous vous trompez, monsieur... - -La pauvre douce voix de Minne!... Elle recommence à avoir peur, une -peur d’enfant retrouvée et reperdue... - ---Elle m’attendait, reprend la voix engageante d’ivrogne heureux. -La fifille a froid, elle va me mener près d’un bon feu! - ---Oh! je voudrais bien, monsieur, mais... - -L’homme est tout près: on voit, sous le chapeau haut de forme, des -pommettes rouges, une barbe de foin grisonnant. - ---Mâtin de mâtin! qu’est-ce que c’est donc qu’une enfant -comme ça? Dis-moi ton âge? - -Il souffle l’eau-de-vie, le cigare, il respire court et fort. Minne, -désespérée, recule un peu, se colle au mur, essaie encore d’être -gentille, de ne pas le contrarier... - ---Je n’ai pas tout à fait quinze ans et demi, monsieur. Voilà ce -qui s’est passé je suis sortie de chez Maman... - ---Hein! hennit-il. La fifille va me raconter tout ça, devant un bon -feu, sur mes genoux... - -Un bras capitonné de fourrure étreint la taille de Minne, que la force -abandonne... Mais l’haleine chargée de cigare et d’alcool, sur sa -figure, galvanise son évanouissement: d’un tour d’épaules elle se -rend libre et, fière, redevenue l’infante blonde qui terrorisait -Antoine: - ---Monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez! - -Il hennit plus doucement: - ---Ça va bien, ça va bien! La fifille aura tout ce qu’elle voudra. -Allons, petite chérie... Mimi... - ---Je ne m’appelle pas Mimi, monsieur! - -Comme il marche sur elle, elle bondit et recommence à courir... Mais sa -pantoufle boiteuse la quitte à chaque pas et il lui faut ralentir, -s’arrêter... - -«Il est vieux, il ne pourra pas me suivre...» - -Au premier tournant, elle souffle, écoute avec terreur... Rien... Oh! -si... un cliquettement de talons et de canne, et, tout de suite, surgit -le vieux, qui emboîte le pas, s’acharne, murmure en hennissant: - ---Petite chérie... tout ce qu’elle voudra... Elle me fait courir, -mais j’ai de bonnes jambes... - -L’enfant perdue se traîne comme une perdrix dont l’aile cassée -pend. Il n’y a plus qu’une pensée sous son front douloureux: -«Peut-être qu’en marchant si longtemps j’arriverai à la Seine, et -alors je me jetterai dedans.» Elle croise sans les voir des voitures -de laitier, des tombereaux lents où le charretier dort... Sous le rayon -d’une lanterne, Minne vient d’entrevoir le visage du vieux, et son -cœur s’est arrêté: le père Corne! il ressemble au père Corne! - -«Je comprends! je comprends à présent! je fais un rêve! Mais -comme il dure longtemps, et comme j’ai mal partout! Pourvu que je -m’éveille avant que le vieux m’attrape!» Un dernier, un suprême -élan pour courir... Elle manque le bord du trottoir, tombe, les genoux -meurtris, se relève gainée de boue, une joue souillée... - -Avec un grand soupir abandonné, elle regarde autour d’elle, -reconnaît, sous une aube vague et grise, ce trottoir, ces arbres nus, -ce talus pelé... C’est... non... si! C’est le boulevard Berthier... - ---Ah! crie-t-elle tout haut, c’est la fin du rêve! Vite, vite que -je m’éveille à la porte! - -Elle se traîne, elle arrive: la porte est entrouverte comme hier -soir... Minne appuie ses deux mains au vantail qui cède, et roule -évanouie sur la mosaïque du vestibule. - - - - -Antoine dort. Le sommeil transparent du petit matin lui tend et lui -retire tour à tour mille beautés, qui toutes s’appellent Minne, et -dont pas une ne ressemble à Minne. Pitoyables à sa timidité de -garçon tout neuf; elles ont des précautions de mères, des sourires -de sœurs, puis des caresses qui ne sont ni fraternelles ni -maternelles... Et tout ce facile bonheur s’empoisonne peu à peu: il -y a quelque part, pendue dans les nuages roses et bleus, une horloge qui -va sonner sept heures, précipitant Antoine, la tête la première, en -bas de son paradis de Mahomet. - -Adieu, beautés! D’ailleurs, il rêvait sans espoir... Voici la -sonnerie redoutée, les sept coups stridents qui vibrent jusque dans le -creux de l’estomac. Ils persistent, se prolongent en grelottement -rageur de timbre, si réel qu’Antoine, éveillé pour de bon, se -dresse, hagard comme Lazare ressuscité: - -«Mais, bon Dieu! c’est à la porte d’entrée qu’on sonne!» - -Antoine tombe dans ses pantoufles, enfile son pantalon à tâtons: - -«Papa se lève... Quelle heure peut-il être? Elle est raide, -celle-là...» - -Il ouvre sa porte: par le corridor arrive une voix pleurarde, que la -hâte entrecoupe, et, tout de suite, Antoine sent trembler ses joues -d’un singulier frisson au seul nom entendu de «Mademoiselle Minne». - ---Antoine, de la lumière, mon garçon! - -Antoine cherche la bougie, casse une allumette, puis deux... «Si la -troisième ne prend pas, c’est que Minne sera morte...» - -Dans l’antichambre, Célénie achève et recommence un récit qui -ressemble à un fragment de roman-feuilleton: - ---Elle était là par terre, monsieur, évanouie, et faite!... De la -boue jusque dans les cheveux, sans chapeau, sans rien. Pour moi, je -n’ai pas d’avis, n’est-ce pas! mais mon idée, c’est qu’on -l’a enlevée, qu’on lui a fait les mille et une abominations, et -qu’on l’a rapportée pour morte... - ---Oui... dit machinalement l’oncle Paul, qui croise et décroise -son pyjama marron. - ---Toute mouillée, monsieur, toute pleine de boue! - ---Oui... Fermez donc votre porte! J’y vais. - ---Je vais avec toi, papa... supplie Antoine en claquant des dents. - ---Mais non, mais non! tu n’as rien à faire là-bas, mon garçon! -C’est une histoire de l’autre monde que Célénie nous raconte là! -On n’enlève pas les filles dans leur chambre! - ---Si, papa! je te dis que j’y vais! - -Il crie presque, au bord d’une attaque de nerfs. Il a tout compris, -lui! Tout était vrai, et Minne n’a pas menti! Les nuits sur les -talus, les amours inavouables, le monsieur à la dangereuse carrière, -tout, tout! Et voici venue la fin logique du drame: Minne souillée, -blessée à mort, agonise là-bas... - -Devant la porte de la chambre de Minne, Antoine attend, l’épaule -appuyée au mur. De l’autre côté de cette porte, l’oncle Paul et -Maman, penchés sur le lit taché de boue, achèvent une effrayante -recherche: la lampe, au bout du bras de Maman, chancelle... - ---Mais, bon Dieu! on n’y a pas touché! Elle est plus intacte -qu’un bébé... Si j’y comprends quelque chose! - ---Tu es sûr, Paul? tu es sûr? - ---Ça oui! il n’y a pas besoin d’être bien malin! Tiens donc ta -lampe!... Allons, bon! trouve-toi mal, à présent!... - ---Non, laisse: ça va bien... - -Maman sourit, d’un bienheureux sourire à lèvres blanches; Antoine, -qui s’attendait à une Maman en larmes, en cris, folle, vocifératrice, -ne sait que penser, quand elle lui ouvre enfin la porte... - ---C’est toi, mon pauvre petit? Entre donc... Ton père vient de... -de l’ausculter, tu comprends... - -D’une main ferme, elle tient un mouchoir humecté d’éther sous les -narines de Minne... Minne, mon Dieu! est-ce bien Minne?... Il y a, sur -le lit--le lit non défait--une petite pauvresse en tablier rose -tout empesé de boue, une petite pauvresse aux pieds raidis, dont l’un -garde encore une pantoufle rouge sans talon... De la figure à demi -cachée par le mouchoir, on ne distingue que la barre noire des deux -paupières fermées... - ---Elle respire bien, dit l’oncle Paul. Un peu enrhumée. Je ne lui -vois rien que de la fièvre... On saura le reste plus tard. - -Une plainte l’interrompt... Maman se penche, avec un élan de -mère-chienne farouche. - ---Tu es là, maman? - ---Mon amour? - ---Tu es là... pour de vrai? - ---Oui, mon trésor. - ---Qui est-ce qui parle? ils sont partis? - ---Qui? dis-moi qui? ceux qui t’ont fait du mal? - ---Oui... le père Corne... et l’autre? - -Maman soulève Minne, l’assied contre son cœur. Antoine reconnaît à -présent la tête pâle sous ses cheveux blonds, tout gris de boue -séchée. Ces cheveux qui ont changé de couleur, cette souillure qui a -l’air d’un vieillissement soudain... Antoine éclate en sanglots -pressés qui font mal à mourir... - ---Chut! dit Maman... - -Au bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne toutes bleues -dans son visage de cire se soulèvent... Beaux yeux profonds sous le -noble sourcil, égarés de ce qu’ils ont vu, ce sont bien les yeux de -Minne! Ils roulent vers le plafond, puis s’abaissent vers Antoine, -qui pleure debout et sans mouchoir... Un rose brûlant enflamme ses -joues pâles; elle semble faire un effort terrible, s’accroche à -Maman, tend vers Antoine ses mains fragiles et maculées... - ---Tu sais, Antoine, ce n’était pas vrai! ce n’est pas vrai! -rien n’était vrai! N’est-ce pas, tu ne crois pas que c’était -vrai? - -D’un grand hochement de tête, il fait «non, non» en reniflant ses -larmes... Ce qu’il croit, effondré, c’est que cette enfant -charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis -épouvantée, puis brutalisée, à un, à plusieurs misérables -peut-être? - -Il pleure sur Minne, il pleure aussi sur lui-même, puisqu’elle est -perdue, avilie, marquée à jamais d’un sceau immonde... - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -«Je vais coucher avec Minne!» - -Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte -et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La -canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir cette steppe vaste -et morne où l’on plonge au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de -fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu’un peu de nuque court -tondue blonde, et un nez insolent de petite gouape distinguée. Sous les -arbres de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux -de sergent de ville: «Je vais coucher avec Minne!... C’est drôle, -à part l’Anglaise de mon petit frère, la première de toutes, jamais -une femme ne m’a impressionné comme ça... Minne n’est pas une -femme comme les autres...» - -En approchant de la rue Christophe-Colomb, il ne pensa plus qu’aux -gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage, -surtout, qu’il souhaitait rapide, aisé, qu’il eût voulu escamoter. -Sa grande jeunesse commença de le gêner. On est le petit baron -Couderc, que les dames de chez Maxim’s traitent tendrement de -«petite frappe»; on a un nez qui oblige à l’insolence, des yeux -bleus moqueurs, myopes, une bouche faubourienne et fraîche; mais... on -ne peut pas toujours oublier qu’on n’a que vingt-deux ans... - ---Monsieur le baron, cette dame est là, lui murmura le valet de -chambre. - ---Bon Dieu! elle est déjà là! Et les gâteaux! et les fleurs! et -tout!... Ça va être fichu comme quatre sous... Pourvu que le feu -marche au moins! - -Elle était là comme chez elle, son chapeau enlevé, assise devant le -feu. Sa robe simple couvrait ses pieds; ses cheveux blonds en casque, -électrisés par la gelée, la nimbaient d’argent une jeune fille des -gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux... Et quelle -gravité enfantine sur ces traits d’une finesse presque trop précise! -Antoine, son mari, lui disait souvent: «Minne, pourquoi as-tu -l’air si petite quand tu es triste?» - -Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait, et lui sourit. Son -sourire lui faisait une figure de femme. Elle souriait avec une -expression à la fois hautaine et prête à tout, qui donnait aux hommes -l’envie d’essayer n’importe quoi... - ---Oh! Minne! comment me faire pardonner?... Est-ce que je suis -réellement en retard? - -Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée: - ---Non, c’est moi qui suis en avance. - -Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne -de hausser le ton, elle d’un soprano posé et ralenti... - -Il s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus -d’amis en galerie malveillante, plus de mari,--inattentif, le mari, -c’est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des -joies d’écoliers malicieux: les mains qu’on effleure sous la -soucoupe à thé, la moue du baiser qu’on échange derrière le dos -d’Antoine... Hier encore, le petit baron Jacques pouvait se dire: -«Je les roule, ils n’y voient tous que du feu!» Aujourd’hui, il -est seul avec Minne, cette Minne qui arrive, tranquille, au premier -rendez-vous, en avance! - -Il lui baisa les mains, en l’examinant furtivement. Elle pencha la -tête et sourit de son sourire orgueilleux et équivoque... Alors, il se -jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire, -mi-agenouillé, si ardent tout à coup que l’un de ses genoux -trépida, d’une danse inconsciente... - -Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait -sur les épingles, près de couler en flot lisse... - ---Attendez! murmura-t-elle. - -Il desserra les bras et se mit debout. La lampe éclaira en dessous son -visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton -frais et tremblant, tous les traits enfantins encore, vieillis par le -désir qui délabre et ennoblit. - -Minne, restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse... Comme -elle affermissait son chignon, son ami lui prit les poignets: - ---Oh! ne te recoiffe pas, Minne! - -Sous le tutoiement, elle rougit un peu, offusquée et contente, et -baissa ses cils plus foncés que ses cheveux. - -«Peut-être que je l’aime?» songea-t-elle secrètement. - -Il s’agenouilla, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la -complication évidente de ses agrafes, les doubles boutonnières de son -col droit glacé d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la -bouche entrouverte de Jacques, une bouche d’enfant haletant que la -soif d’embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé, -elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre, -en fiancée qu’enhardit l’innocence; il gémit et la repoussa, les -mains fiévreuses et maladroites: - ---Attendez! répéta-t-elle. - -Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette -de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite. Elle sourit, à demi -tournée vers Jacques: - ---Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées! - -Il s’empressait pour ramasser la robe. - ---Non, laissez! je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, l’un dans -l’autre: c’est plus facile à remettre, vous voyez? - -Il fit signe, de la tête, qu’il voyait en effet. Il voyait Minne en -pantalon, qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de -croupe pour évoquer la p’tite femme de Villette, pas assez de gorge -non plus. Jeune fille, toujours, à cause de la simplicité des gestes, -de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière -qui méprisait la mode, un pantalon étroit précisant le genou sec et -fin. - ---Jambes de page! des merveilles! jeta-t-il tout haut, et la -palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses. - -Minne fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser, -quand elle dut dénouer ses quatre jarretelles; mais, une fois en -chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le -velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui -fixait son col à sa chemisette. - -Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine; et, -comme son casque d’argent à reflets d’or chancelait d’une oreille -à l’autre, elle défit et aligna ses épingles d’écaille. Une -mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front, et elle dit: - ---Quand j’étais petite, maman me coiffait comme ça... - -Son ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près -nue, et soulevé, noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour, -d’amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif. - ---Minne! - -Saisie de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux -blonds, les mains en coquilles sur ses seins si petits. - ---Quoi donc? - -Elle était contre lui, tiède d’avoir quitté sa robe lourde, et son -parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la -soif, à l’ombre fraîche... - ---O Minne, sanglota-t-il, jure-le-moi! Jamais, pour personne... - ---Pour personne? - ---Pour personne, devant personne, tu n’as rangé ainsi tes épingles -et tes bagues, jamais tu n’as dit que ta mère te coiffait comme ça, -jamais tu n’as, enfin, tu n’as... - -Il la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une -gerbe qu’on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis. - ---Vous jurer que je n’ai jamais... Oh! que vous êtes bête! - -Il la garda contre lui, ravi du mot. Toute renversée sur son bras, il -la contempla de près, curieux du grain de la peau, des veines des -tempes, vertes comme des fleuves, des yeux noirs où danse la -lumière... Il se souvint d’avoir regardé avec la même passion la -nacre bleue, les antennes plumeuses, toutes les merveilles d’un beau -papillon vivant, capturé un jour de vacances... mais Minne se laissait -déchiffrer sans battre des ailes... - -Une pendule sonna, et ils tressaillirent ensemble. - ---Déjà cinq heures! soupira Minne. Il faut nous dépêcher. - -Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes -de Minne, et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout -dans un mot: - ---Oh! moi, je... - -Il allait dire, jeune coq fanfaron: «Moi, j’aurai toujours le temps!» -Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait à -la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de soi-même, une -petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate qui -peut éclore, chez un homme de vingt ans, devant la nudité confiante -d’un être fragile, que l’étreinte fera peut-être crier... - -Minne ne cria pas. Jacques vit seulement, sous ses lèvres, un -extraordinaire et pur visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis, -qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même, -avec l’expression ardente et déçue de sœur Anne en haut de la tour. -Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide -qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et -rythmée de sirène, le choc de sa fougue... Mais elle ne cria pas, ni -de douleur, ni de plaisir, et, quand il retomba le long d’elle, les -yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle -sanglotant, elle pencha seulement, pour le mieux voir, sa tête qui -versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds... - - -...Ils durent se quitter, encore que Jacques la caressât avec une folie -d’amant qui va mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé -qu’elle ne défendait guère; tantôt, étonné, il en suivait les -contours lentement, d’un index précautionneux qui dessine, tantôt il -serrait entre ses genoux les genoux de Minne, jusqu’à la meurtrir; -ou bien il jouait, cruel et affolé, à effacer sous ses paumes la -saillie faible des seins... Il la mordit à l’épaule, tandis -qu’elle se rhabillait; elle gronda tout bas et vira vers lui d’un -fauve mouvement... Puis elle rit tout à coup, et s’écria: - ---Oh! ces yeux! ces drôles d’yeux que vous avez! - -Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet les orbites -creuses, la bouche gonflée et rouge, les cheveux en mèches sur les -sourcils--un air, enfin, de noce triste, avec quelque chose en plus, -quelque chose de brûlant et d’éreinté, qu’on ne peut pas dire... - ---Méchante, va! Laisse-moi voir les tiens? - -Il la prit par les poignets; mais elle se dégagea, et le menaça -d’un sévère petit doigt tendu. - ---Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus!... Dieu! ça -va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette -lampe rose... - ---Et moi, Minne? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la -lampe rose? - ---Ça dépend! dit-elle en coiffant sa toque piquée de camélias -blancs. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite. - ---La station est tout près, soupira Jacques en brossant ses cheveux -au petit bonheur. Zut! il n’y a plus d’eau chaude! - ---C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude... murmura -Minne, distraite. - -Il la regarda, les sourcils hauts, reprenant peu à peu, avec ses -habits, sa figure de «petit baron Couderc»: - ---Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses, des choses... qui -me feraient douter de vous, ou de mes oreilles! - -Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le -seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux absents, déjà -partie. - - - - -«Encore un!» songe Minne crûment. - -D’une épaule rageuse, elle s’accote au drap décoloré du fiacre et -renverse la tête, non par crainte d’être vue, mais par horreur de -tout ce qui passe dehors. - -«Voilà, c’est fait... Encore un! Le troisième, et sans succès. -C’est à y renoncer. Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux, -ne m’avait pas affirmé que je suis «parfaitement conformée pour -l’amour», j’irais consulter un grand spécialiste...» - -Elle se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre -les poings dans son manchon. - -«Enfin, voyons! ce petit, il est gentil comme tout! Il meurt de -plaisir dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire: -«Évidemment, ce n’est pas désagréable... mais montrez-moi ce -qu’il y a de mieux!» - -«...C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu -chez Pleyel, allons... celui qui avait des dents jusqu’aux yeux... -Diligenti!... Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait -dans les livres des «pratiques infâmes», il a ri, et il a -recommencé ce qu’il venait de faire!... Voilà ma veine, voilà ma -vie jusqu’à ce que j’en aie assez!...» - -Elle ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger -d’une vague et inutile responsabilité: «C’est sa faute, je -parie, si je ressens autant de plaisir que... ce strapontin. Il a dû me -fausser quelque chose de délicat.» - -«Pauvre Minne!...» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de -l’Étoile. Dans quelques minutes, elle sera chez elle, avenue de -Villiers, tout près de la place Pereire... Elle traversera le trottoir -glacé, franchira l’escalier surchauffé qui sent le ciment frais et -le mastic--et puis les grands bras d’Antoine, sa joie canine... -Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour -aujourd’hui. - - - * * * * * - - -Deux ans de mariage, et trois amants... Des amants? peut-elle les -nommer ainsi dans son souvenir? Elle ne leur accorde qu’une -indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui ont goûté près -d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherche avec une -persistance déjà découragée. Elle les oublie, les relègue dans un -coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque leurs -noms... Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche: -la nuit de ses noces. - -Minne dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre -qui y caricaturait Antoine, cette nuit-là: un dos bossu d’effort, -des cheveux en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute -l’image fantastique d’un Pan besognant une nymphe. - -Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une -manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins émus, de -dorlotements fraternels... il était bien temps! - -Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec -surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa -douleur--il y a des brûlures de fer à friser qui sont autrement -insupportables--mais elle espérait mourir, sans trop y croire... Son -mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne -avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore fermés sur -elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la -tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, -Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait là, aux -moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir -épousé cette espèce de frère... - -«C’est la faute de Maman, quand on y réfléchit bien... Cette -pauvre Maman! elle était restée persuadée que je portais écrit sur -mon front: «Voici la fille qui a découché!...» Découché! pour -ce que ça m’a rapporté! J’ai eu beau lui dire que je n’avais -rencontré sur ma route que deux femmes, un vieux, et un gros rhume... -L’oncle Paul me bat froid, depuis que Maman est morte, comme si -j’étais la cause de sa mort... Pauvre Maman! elle n’a rien trouvé -de mieux à me dire, avant de nous quitter, que: «Épouse Antoine, ma -chérie: il t’aime, et tu ne peux guère en épouser un autre...» -Allons donc! je pouvais en épouser trente-six mille autres, -n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là!...» - -Minne, depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter -qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer -ses méditations par «Autrefois...» - -Du rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers -le monde obscur qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications, -elle semble s’être réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a -gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus vers -l’Aventure... Mais, déçue, humiliée, renseignée, elle commence à -deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre. -Mais quel amour? «Oh! supplie Minne en elle-même, un amour, n’importe -lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai -bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi seule!...» - - - - -«Ah! je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma -Minne! Je parie que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard!» - -Elle sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si -prévue, et si respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve -sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau, si l’on -veut, et qui habille sa jeune figure d’une barbe sérieuse. «Au -moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis sûre de celui-ci: -je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au point où -j’en suis.» - ---Pourquoi «en retard»? On dîne ici, je suppose? - -Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond: - ---Bon Dieu! et les Chaulieu? - ---Ah! dit Minne. - -Et elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si -délicieuse avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur -elle, la soulève de terre, veut l’embrasser; mais elle se dégage -vite, les yeux refroidis: - ---C’est ça, va! retarde-moi encore! D’ailleurs, on dîne tellement -tard chez eux... Nous ne serons jamais les derniers! - -Elle glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres -plissées d’une moue: - ---Tu y tiens, toi, à ce dîner? - -Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment -sous un flot si pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie -avant qu’il ait parlé: - ---Oui, je sais! Tes relations avec Pleyel! Et la publicité des -journaux affermés par Chaulieu! Et Lugné-Poe qui veut commander un -_barbytos_ pour les danses d’Isadora Duncan! Je sais tout, tout, je te -dis! Dans dix minutes, je serai prête! - -«Puisqu’elle sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au -milieu du salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner?» - -L’amour d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa -tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux -son souci. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres barrières, entre elle -et lui, que ce besoin--«cette manie» dit Minne--d’être sincère -et sans détour?... Un jour, l’oncle Paul, le père d’Antoine, -a dit à son fils, devant Minne: «Il faut se défier de son premier -mouvement!» «Oh! c’est bien vrai», a répondu Minne docile, achevant -en elle-même: «...surtout les gens qui ne mentent pas spontanément. -Ce sont des paresseux, qui ne se donnent même pas la peine d’arranger -un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien -pour intriguer...» - -Antoine est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque -instant: «Je t’aime!» Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière -absolue, sans nuances, pour toujours. - -«Où irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé -d’affirmation, je m’exclamais avec une conviction égale à la -sienne: «Je ne t’aime pas!» - -Cette fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement -avec Minne absente: «Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle -le savait?» Il bouscule, en passant, le _barbytos_ qu’il a fait -construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse: -«Bon Dieu! mon modèle huit!» Il la palpe avec sollicitude et -sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu. - -Antoine n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre -compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il -détourne avec l’autorisation de Gustave Lyon, son patron, quelques -heures de son temps, dû à la comptabilité de la maison Pleyel, pour -les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou égyptiens. «Je -me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il, mais la -reconstitution du _barbytos_ me vaudra peut-être un bout de ruban -rouge...» La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine -tressaille. - ---J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde -ta montre! - ---C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle, -Minne! - -Belle, on ne sait pas bien; mais singulière et charmante, comme elle -fut toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu -vert, une robe couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une -rose d’argent au bord du décolletage discret, c’est tout. Mais il y -a les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, et -les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas avec le reste, et, -au-dessous de son collier--des perles pas plus grosses que des -grains de riz,--deux toutes petites salières si attendrissantes... - ---Viens vite, ma poupée!... - - -Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings -serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent -une mine affectée d’aise et de bien-être, la face reposée d’un -bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la -soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse générale, quand un homme -annonce dans la journée: «Je dîne ce soir chez les Chaulieu», les -visages se tournent vers lui avec un ironique intérêt. On dit «ah! -ah!» et cela signifie: «Bonne chance! vous sentez-vous en forme? -le biceps va?» - -Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi -inquiéter les plus fiers courages; Mme Chaulieu est une harpie, -soit. Mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette -révélation ne produit pas d’autre effet que, par exemple, celle-ci: -«Madame Chaulieu est un peu bossue.» - -Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de -vice. Pratique, elle s’est d’abord fait connaître en parlant -d’elle-même, et encore d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq -ou six années, commencé toutes ses phrases par: «Moi qui suis la -plus méchante femme de Paris...» Et Paris, à cette heure, redit avec -un touchant ensemble: «Madame Chaulieu, qui est la plus méchante -femme de Paris...» - -Peut-être n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de -bossue dont la bosse est en dedans; car son corps menu porte -solennellement une grande et magnifique tête de juive orientale. - -Chaulieu, son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur, -épouvanté de sa compagne. On dit volontiers, en parlant de lui: «Ce -pauvre Chaulieu»; car il laisse paraître, sur sa figure de petit -hidalgo camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il -accepte fièrement le malheur d’être l’époux de sa femme, et son -silence signifie: «Laissez-moi tranquille avec votre pitié; si je -suis son mari, c’est que je l’ai bien voulu!» - -Irène Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de -dentelle ou de tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le -teinturier-dégraisseur, des zibelines d’occasion, et des gants blancs -toujours un peu craqués à cause de la nervosité remuante de ses -petites mains, des mains tripoteuses et moites, qui accaparent la -poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des -sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles -tourmentent sans cesse. - -Chez elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord -d’une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon -carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu’ils entrent, -et les suivre, durant qu’ils traversent le parquet miroitant comme une -mare, de son beau regard brutal et malveillant. - -Telle est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène -s’est jetée sur cette jeune femme avec la curiosité collectionneuse -qui la fait si aimable aux nouveaux venus, tout animée de la joie de -connaître, d’éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine -n’est pas si mal... grand et barbu, une dégaine de Brésilien -honnête... La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager -l’avenir. - ---Ah! les voilà enfin! - -Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé, -marmonne des excuses et s’effondre sur la main tendue de madame -Chaulieu. Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la -toilette de Minne... - ---C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard? - -Son ton châtie plus qu’il n’interroge; mais Minne n’en semble -pas émue. Elle compte, l’œil noir et grave, les convives masculins -et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué -jusque dans l’enthousiasme: - ---Comme vous ressemblez, ce soir, à la dure fille de Siegfried -et de Brünnhild! - ---Vous l’avez connue? plaisante Minne, flattée. - ---Ni moi, ni personne, chère enfant: des accidents déplorables, -survenus dans sa famille, empêchèrent qu’elle vît la lumière. - -Irène rompt le dialogue tétralogique comme elle infligerait -un pensum: - ---Minne, notre ami Maschaing désire vous connaître. - -Cette fois, Minne semble s’éveiller de son indifférence: Maschaing -l’académicien, le Maschaing de _Spectre d’Orient_ et des -_Désabusées_, Maschaing lui-même!... «En voilà un qui doit s’y -connaître en voluptés!» se dit Minne... Elle se penche, très -attentive, vers un petit homme agile qui la salue... «Ah! je -l’aurais cru plus jeune! Et puis il ne me regarde pas assez... -c’est dommage!...» - -Irène Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse, -et s’empare du bras de Maschaing. Sa tête royale et busquée, son -petit corps raidi sur des talons périlleux proclament l’orgueil -d’une chasse fructueuse: «Enfin, je l’ai, leur académicien!» - ---Maugis, jette-t-elle par-dessus l’épaule, vous offrez le bras à -Minne... - -Minne suit, sa main gantée sur la manche de Maugis, qu’elle n’a -jamais vu de si près. «Il est drôle, mon voisin. Il a des yeux -d’escargot. Mais j’aime assez cette moustache militaire. Et puis il -a un nez trop court qui m’amuse. En voilà un qui passe pour la mener -joyeuse, comme ils disent? Irène Chaulieu affirme qu’on peut faire -beaucoup de fond sur ces hommes de la génération précédente... En -somme, dépouillé de son borde-plats, il perd le trait le plus -caractéristique de sa physionomie... J’ai mal aux reins, pourquoi?... -Tiens! je n’y pensais plus! mais c’est ce petit Couderc, -aujourd’hui...» Elle sourit froidement à son souvenir, et refuse le -potage. - -À sa gauche, Chaulieu boit de l’eau de Vichy, prudent et résigné, -car: «Il n’y a pas de maison, dit-il, où l’on mange plus mal que -chez moi.» À sa droite, Maugis l’épie de son œil saillant. En -face d’elle, Irène Chaulieu, superbe, très grande dès qu’elle est -assise, expédie sa bisque, y trempe un bout d’écharpe--qui, -d’ailleurs, en a vu bien d’autres--et «fait du plat» à Maschaing, -avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme dans l’admiration -qui subjuguent parfois leur objet et l’amènent, passif, heureux, -jusqu’aux lèvres buveuses et bien ciselées d’Irène, jusqu’entre -ses bras musclés de dompteuse... - -Antoine sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la -tête, pour que Maugis suive le mouvement du cou, note l’éclair des -yeux entre les cils blonds... «On ne sait jamais» se dit-elle. - -Aux deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres -d’Irène, jeunes prodiges de la littérature, pas encore bacheliers, -mais qui traitent Mallarmé de rétrograde; une Américaine, qu’on -nomme «la belle Suzie» sans la désigner davantage, et son flirt de -la semaine; un marchand de pierres israélite, sur qui l’hôtesse, -qui convoite un saphir étoilé, essaiera vainement tout à l’heure -ses regards les plus explicites et son cynisme fraternel: «Nous deux, -qui sommes de bonnes crapules...» Un blond pianiste beethovenien est -annoncé pour onze heures... - -Minne regarde tous ces gens-là et rit: «Ce pauvre Antoine, il a -encore écopé la tante Rachel! Ça ne rate jamais. Comme il n’y a -guère que lui de poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles -parentes...» - ---Vous ne buvez pas, madame? - -«Ah! Ah! Il se décide, ce gros Maugis? Quelles moustaches, tout de -même! Je ne peux pas m’habituer à entendre sortir de ces -broussailles sa voix de jeune fille un peu enrhumée...» - ---Mais si, monsieur! je bois du champagne et de l’eau. - ---Et comme vous avez raison! Le champagne est le seul vin tolérable de -cette maison. Chaulieu est chargé de la publicité du -Roederer--heureusement pour vous! - - - ---Je ne savais pas. Si Irène vous entendait! - ---Pas de danger! Elle s’éreinte en effets de corsage pour -Maschaing... - ---C’est ce qui vous trompe, mon petit Maugis, j’entends toujours -tout! - -Le regard et la phrase tombent raide sur l’imprudent, qui plie le dos -et tend les mains jointes: - ---Pardon! ferai plus! gémit-il. - -Mais on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu, fille d’une race -qui mutilait les Amalécites vaincus: - ---Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis: ça pourrait -vous coûter cher! - -Blessé d’être menacé devant Minne, l’homme aux grosses moustaches -devient insolent: - ---Cher? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille: les femmes ne -m’ont jamais rien coûté, et ce n’est fichtre pas pour vous que je -changerai mes habitudes! - -Irène Chaulieu flaire le vent en cavale de sang, et va répondre... -Déjà tous les convives se taisent et se penchent comme au théâtre... -La voix douce et lasse de Chaulieu détourne--quel dommage!--la -tempête: - ---Je l’avais bien dit, que la timbale serait ratée!... - -Bien que l’assertion soit rigoureusement exacte, les convives jettent -à ce martyr des regards féroces: Chaulieu leur fait manquer un de ces -attrapages soignés, la spécialité de la maison, et puis, comme dit -Maugis, pendant ce temps-là, on n’aurait pas pensé à ce qu’on -mange! N’empêche que Minne jette à son voisin, ce brave, une -œillade singulièrement flatteuse. «Ses moustaches ne mentent pas: -c’est un héros!» Le héros sent venir, d’elle à lui, cette -sympathie d’ordre inférieur, penchant de la petite femme du monde -pour le lutteur qui vient de «tomber» un adversaire... Il est prêt -à en profiter, séduit par l’inquiétante beauté de Minne, son -charme de bibelot hors commerce... - - -Le dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d’entrain, grisée par -sa première escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, et -comble de calomnies inédites l’oreille tendue de l’académicien qui -prend des notes. Antoine l’entend, épouvanté, défendre une amie de -fraîche date: - ---Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l’écho de pareilles -infamies! Madame Barney est une honnête femme, qui n’a jamais eu -avec Claude les relations que l’on dit! Madame Barney a des -amants... - ---Ah! comment? elle a des amants? - ---Parfaitement, elle a des amants! Et c’est son droit, d’avoir -des amants! C’est le droit de toute femme trompée par la vie! Et je -n’admettrai jamais qu’on parle d’elle, devant moi, en des termes -équivoques! - -«Bon Dieu! soupire Antoine, assommé. Si jamais cette mégère-là -prenait Minne en grippe, nous serions frais! Ma petite Minne si pure! -Comme elle rit des fumisteries de ce gros journaliste!... Rien de tout -cela ne l’effleure...» - -Minne rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre -en ondes sous la peau nacrée du cou, jusqu’aux deux petites salières -attendrissantes... Elle rit pour s’embellir et pour éviter de -répondre à Maugis emballé, qui lui dépeint son état d’âme en -termes vigoureux: - ---...et vous verriez quel bath aimoir, avec quels divans! - ---Des divans! répète Minne, tout à coup très réservée... Vous -entendez, monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin? - ---J’entends bien, répond Chaulieu... mais je faisais, par -discrétion, le monsieur qui savoure sa salade _Femina_. Et, bon Dieu! -qu’elle est mauvaise! avec quoi peut-on bien fabriquer l’huile -d’olive, chez moi? - -Minne le tire par la manche, gamine: - ---Mais, monsieur Chaulieu, défendez-moi! il me dit des choses -horribles! - -Chaulieu tourne vers Minne sa figure camuse: - ---Comment? ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à me demander -secours? Dans ce cas, il y a... - ---Il y a?... insiste Minne, très coquette. - -Chaulieu, du menton, désigne Antoine: - ---Mais... celui-là, de qui les biceps me semblent compter... Hé! -Maugis, qu’est-ce que tu en dis? - -Maugis, embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la -table, exagère la vigueur de son large dos: - ---Mon vieux, pourvu qu’une femme ait des faiblesses, la force du -mari, moi, je m’en fiche! - ---C’est une opinion. - ---Dites donc, petite madame blonde, il a l’air occupé votre mari? - ---Très occupé! Irène Chaulieu, dès qu’elle a vu le jeu de Maugis, a -résolument tourné le dos à l’Immortel et s’est jetée sur -Antoine, sur le mari, sur l’ennemi... Elle lui masque tout un côté -de la table, de son chignon gonflé et lâche, de son éventail ouvert, -de son épaule évadée du corsage... Elle l’ahurit de paroles, se -découvre un intérêt récent et passionné pour le _barbytos_. - ---Mais, mon cher, c’est une révolution dans la musique! - ---Oh! c’est beaucoup dire! hasarde loyalement Antoine. - ---Laissez donc, laissez donc, vous êtes trop modeste! Ah! si -j’étais homme! À nous deux, nous remuerions le monde!... Quand on -a votre force, votre jeunesse, votre... - -Le beau regard oriental d’Irène s’appuie sur celui d’Antoine; -ses cils, lourds de mascara, battent paresseusement comme l’aile -d’un papillon pose... Il cligne, gêné, fatigué aussi par -l’électricité crue qui tombe sur la nappe brodée et rejaillit -blafarde jusqu’aux visages. Un coup de timbre lointain met fin à son -supplice, et Chaulieu avertit sa femme d’un petit claquement de langue: - ---Hep, Irène! - -Elle se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des -pelures de bananes, en disant tout haut: - ---Déjà les cure-dents qui rappliquent! Je vais encore trouver au -salon des têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n’y peux rien! -Tout le monde voudrait dîner ici... Minne, vous ferez la jeune fille -au salon, pour le café et les liqueurs. - - -Minne ne déteste pas cet office délicat qui consiste à manier, dans -un salon encombré, des tasses fragiles, une cafetière, une pince à -sucre... Elle y apporte des mains soigneuses, une application de fausse -ingénue qui attendrit les dîneurs bien remplis. - ---Quel trésor, mon cher, qu’une petite femme comme ça! Elle vous -a une frimousse à repriser des chaussettes, tu ne trouves pas? - -L’emballement de Maugis n’a plus de bornes. Il vient de se confier -à un jeune poète, trop jeune pour n’être pas blasé sur la beauté -des femmes... - ---Quel petit cou à étrangler! Et ces cheveux! et ces yeux! et -ces... - -Irène Chaulieu survient, chétive et excitée. - ---Là, là, Maugis, un peu de calme! Convenez au moins que je suis -une bonne amie? À table, pour vous laisser le champ libre, j’ai -occupé le mari! - ---C’est vrai, je vous revaudrai ça. Elle est rudement gentille, -l’enfant! Je vous fous mon billet que si je la rencontrais dans une -île déserte... ou même dans ma chambre à coucher... - ---Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié! Il n’y a rien à faire -avec Minne. - -L’homme de lettres lève ses lourdes épaules: - ---Elle est honnête? raison de plus! une femme qui a pas marché se -méfie moins. - ---Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en -abat-jour. Il y a celles à qui les hommes ne disent rien... - -Maugis lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses. - ---Non? vrai? elle?... Racontez-moi tout! On est des vieux copains, -nous deux, pas, Irène? - ---Oui, à présent! jette-t-elle, moqueuse. Vous êtes trop chineur, -mon gros, vous ne saurez rien. - - -Tranquille, sûre d’avoir semé de la bonne graine de mensonge, elle -s’en va vers les couples qui arrivent. Rares, les couples: le -célibataire abonde, et l’homme marié venu tout seul. Elle sourit, -tend ses mains aux ongles brillants. Le grand salon glacial se peuple -enfin, perd sa sonorité d’appartement à louer. Irène permet le -cigare, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue... - ---Un peu de curaçao sec, monsieur? - -Elle dit cela d’une voix distinguée, une voix qui s’ennuie -poliment... - ---Un peu de curaçao sec, monsieur? - -Pas de réponse. Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron -Couderc qui vient d’entrer... Il n’en revient pas. Pourquoi ne lui -a-t-elle pas dit qu’il la verrait ce soir? Et pourquoi n’a-t-elle -pas l’air émue? Car, enfin, il y a cinq heures à peine que, -là-bas, rue Christophe-Colomb, elle détachait ses jarretelles avec une -pudeur si charmante et si drôlement placée... À ce souvenir, il -suffoque un peu, et son teint d’enfant frais s’empourpre d’un seul -flot. - ---Mais, murmure-t-il, vous êtes donc ici? - ---On le dit... raille-t-elle en lui souriant des yeux. - -Elle lui laisse aux doigts un verre plein, et s’en va, Hébé -indifférente, servir Antoine. - ---Irène Chaulieu a vu... Maugis aussi... - ---Mon Dieu! Irène, qu’est-ce qu’il a pris, le gosse, souffle -Maugis, intéressé violemment. Vous avez vu ce qu’il a tiqué? - ---Ça vous étonne? Pas moi! Vous ne savez donc pas? Ce petit -Couderc est fou d’elle, mais elle ne veut rien savoir. Elle a dû le -remiser encore une fois, et sec; il fera bien de ne plus se retrouver -devant elle! - ---Il ne s’en remet pas: regardez-le... Pauvre gosse! il me fait -pitié! - ---Pitié! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les -femmes passent leur vie dans les garçonnières! C’est bien fait pour -le petit Couderc! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent! - -Il est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son -nouvel état d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine -d’avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux, -l’exaltation d’un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper -les jambes. Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce -qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le sût et -l’admirât; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si -près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de -possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout -armé... - -Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne -une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant -précoce. - -Sans déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de -Liszt, Maugis a rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler -et rire. - -«Elle n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand -elle m’a dit que j’étais bête. Seigneur! je le suis encore bien -plus qu’elle ne le croit... Quelle sale tête il a, ce Maugis! Il -ressemble au «Frog Prince» des dessins de Walter Crane... Tant pis! -je m’en vais mettre la puce à l’oreille du mari!» - -Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en -coin, et s’en va crânement «rapporter» à Antoine, qui fume en -paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa -barbe et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations -au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur du barbytos ne folâtre -pas avec des gigolos! - ---Monsieur... - ---Cher monsieur... - -Ils échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel. - ---Vous avez vu ma femme? - ---Oui... c’est-à-dire... elle causait avec M. Maugis: alors, je -n’ai pas cru devoir... - ---Vous ne connaissez pas Maugis? - ---À peine... C’est un de vos amis personnels? - ---Non, pas du tout. Je le rencontre ici, et ailleurs. Il amuse Minne. - -Jacques jette sur Antoine un regard furieux: - ---Charmant garçon, d’ailleurs. Un peu bohème, mais quand on est -célibataire, n’est-ce pas?... - ---Je ne vous le fais pas dire! - ---Mais je ne le dis pas non plus! se récrie imprudemment Jacques, -rouge d’une pudeur insolite. Je sais bien qu’on a la rage de dire -que je mène une vie de bâton de chaise, mais c’est très, très -exagéré. Dans tous les cas, je n’ai pas, comme Maugis, la fâcheuse -réputation de coucher avec des vieilles dames, moi! - -Antoine lève les sourcils et regarde du côté de Maugis, toujours -assis auprès de Minne. - ---Comment? il couche avec des vieilles dames? - ---Des vieilles dames, c’est beaucoup dire... avec une vieille dame, -une blonde teinte, hors d’âge... Et Dieu sait pourquoi! car il aime -plutôt les petites personnes très jeunes... - ---Vrai? c’est épatant, déclare Antoine. - -Son accent révèle une si vive admiration que le petit Couderc -s’indigne. - ---Ça ne vous dégoûte pas plus que ça? - ---Moi? mais je trouve ça merveilleux, cher monsieur! Vous pourriez -me mettre dans un lit avec une femme d’âge pendant sept ans... je -resterais comme... comme... je ne peux pas dire quoi, moi! - -Le baron Couderc se lève, déçu. - ---Vous permettez, cher monsieur? Je crois que madame Minne me fait -signe... - -Ce n’est pas un signe, mais un froncement têtu des sourcils. Minne -voit, Minne sent un commencement de danger contre lequel se dresse son -âme brave et rusée. Elle regarde venir Jacques avec défiance... Il -est gentil pourtant cet enfant, et si bien habillé! - -«Le pantalon de Maugis visse, pense-t-elle, et puis je n’aime pas -les revers de moire... Mais, décidément, Jacques est trop jeune. Cette -surprise, cette rougeur en me trouvant ici!... Je n’aurais jamais dû -compter sur un garçon si jeune pour faire de moi une femme comme les -autres... Quand je pense à ce que disait Marthe Payet, l’autre jour: -«Moi, je suis comme Bilitis; quand je suis avec mon amant, le plafond -tomberait sans changer le fil de mes idées!» Jacques aussi, il est -comme Bilitis... Oh! je le battrai!...» - -Elle se tourne un peu du côté de Maugis, dont le souffle caresse son -épaule: «Celui-ci... on ne peut pas lui reprocher d’être trop -jeune, au contraire. Il n’est pas beau... Mais son assurance, sa voix -de jeune fille, sa câlinerie blessante, et ce ... je ne sais quoi... Ah! -oui! s’interrompt-elle résignée, le je ne sais quoi des hommes -qu’on ne connaît pas beaucoup!» - -Jacques est revenu à Minne, qui lui tend sa main dégantée. Il -l’effleure des lèvres, et attend pour Maugis une présentation qui ne -vient pas. Maugis fume, suave et vague, les yeux vers l’azur pommelé -du plafond... Minne se lève enfin, déplisse sa robe et marche vers la -table qui porte des rafraîchissements, pour que son amant l’y -suive... - ---Un verre d’orangeade, chère madame?... Minne, supplie-t-il tout -bas, vous saviez que vous veniez ici ce soir, et vous ne me l’avez pas -dit... - ---C’est vrai, avoue-t-elle. Je n’y ai pas pensé... - -Elle lui parle de profil une coupe aux doigts, inondée de lumière -crue. Ses cils retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux -aguets; le peu de champagne qu’elle a bu rosit sa petite oreille -compliquée... - ---Minne, poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne -voulais pas cacher ton flirt avec cet ignoble individu! - -Elle tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques. - ---Connais-je d’ignobles individus? Et osez-vous aujourd’hui, -aujourd’hui, me parler ainsi? - -Il jette à travers la table son sandwich mordu qui tombe dans les -cerises déguisées. - ---Eh! c’est d’aujourd’hui seulement que je puis vous parler -ainsi, parce que c’est d’aujourd’hui que je souffre, d’aujourd’hui -que je t’aime! - -Minne s’est retournée, brusque; elle plonge dans les yeux défiants -et tristes de son amant son grave regard. - ---D’aujourd’hui? Parce que vous m’avez eue? Réellement?... -Oh! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une -pareille chose?... Dites-moi: vous m’aimez davantage parce que, cet -après-midi...? - -Il croit comprendre, et se trompe; il croit que Minne veut ranimer son -imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter, -devant tous, l’outrage exquis d’une évocation précise... Son teint -d’enfant sanguin s’embrase et pâlit tour à tour: le voici de -nouveau changé, sans défense, comme elle l’a vu tout à l’heure -rue Christophe-Colomb... - ---Oh! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles... - -Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas... Elle -l’écoute, très sérieuse, sans baisser les yeux, sans frémir aux -mots brûlants, et quand il s’arrête, honteux et enivré, elle n’a -qu’une exclamation, à peine prononcée, de découragement: - ---C’est inconcevable! - - - - -Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À -neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur, -très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage -de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même -petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à -baies vitrées... Cela désole l’imagination; mais Minne n’y pense -pas. - -Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or -dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée, -l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari. - -Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout -aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure -d’enfant japonais; seule à regarder la couleur du temps, à -vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins; seule à -camper sur un chapeau le _paradis_ qu’éparpille son souffle et qui se -couche comme une graminée des prés; seule à rêver, à écrire, à -lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a -conseillé Minne. - -C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci, -qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a -trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu... Pour la punir de -le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne -déçue... - -Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable. -Sa déconvenue d’hier--la quatrième--lui donne à réfléchir, -et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide. - -«Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore -comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de -lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique -satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire, -sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois -mouillées... De quoi est-ce que j’ai l’air? Irène Chaulieu dit -qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite -cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie _ah_! _ah_! qu’on -serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça _leur_ suffit -parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, mais pas à moi!...» - -L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne. - -«C’est de Jacques. Déjà!...» - - -Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends -aujourd’hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine, -tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais -d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à te voir autant que -je veux, tout croulera! Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d’orgueil -à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui m’arrive -là. Es-tu l’amour? Es-tu une maladie de mon cerveau? À coup sûr -tu n’es pas le bonheur, Minne chérie... - - JACQUES - - -Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application -vindicative. - -«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que -de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me -réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier: -«Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si -humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les -femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules -ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour... -Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui -d’hier encore...» - -Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit: - - -«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida -rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs -regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de -volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en -elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un -envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...» - - -«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je -me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat -pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine, -d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de -l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel -cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé, -fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue -devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à -sourcils excédés... - ---Qu’est-ce que tu as? - ---Rien. - -Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne -Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il -s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais... -«La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le -volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu. -Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en -face, le résultat ne diffère pas!» - -Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne -recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est -encore si nouveau, leur aventure d’amour... - -Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a -froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il -contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout -unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en -bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs, -tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si -follement, si artistement... - ---J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu? - ---Mais oui, comme tous les jours. - ---C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris. - -Minne se rengorge. - ---J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets -compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette -saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal -ici que chez les Chaulieu. - -Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées -d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son -_Figaro_... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et -proteste: - ---C’est trop fort! pourquoi ris-tu? - ---Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop. - -Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où -serpente et se perd un étroit velours noir... Minne appuie un instant -sa tête au flanc de son mari, d’un air las: - ---Tu sens le piano, Antoine. - ---Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites, -cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à -queue dans chacune de tes armoires robes? - -Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse. - ---Hop! viens me verser mon café, chérie! il faut que je file de -bonne heure! - -Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à -bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne -n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et -surtout son cabinet de toilette. - ---Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi? - -Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon, -mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos... - ---Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure. - ---Oui, je sais ce que ça veut dire! Tu vas m’arriver à sept -heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant: -«Comment? moi qui croyais qu’il était cinq heures!» - -Minne secoue la tête, sans gaieté: - ---Ça m’étonnerait bien. - - -Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve -le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les -vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de -chicorée... Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se -recroquevillent comme des photographies mal collées... Jacques est là -depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé; -il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout. -«C’est bien ma veine!» soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise -humeur sous un sourire mondain: - ---Comment? vous êtes déjà là, cher ami? - -Le «cher ami» fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui -serre les doigts très fort. «On jurerait, se dit Minne, qu’il a -envie de pleurer... Un homme qui pleure, ah! non! ah! non!...» - ---Qu’est-ce que vous avez contre moi? je suis en retard? - ---Oui, mais ça ne fait rien. - -Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le -petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe -qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se -sent navré et perdu: - -«Mon Dieu! songe-t-il, que je l’aime déjà! C’est terrible, je -ne le savais pas... Hier, ça allait encore; mais, aujourd’hui, je -suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher -avec elle jusqu’à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat...» - -Elle se tourne vers lui, agacée de son silence: - ---Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot! - -Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence: - ---Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette. - -Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis -devant elle: - ---Mais il fallait le dire! C’était si simple de remettre à un -autre jour!... Un pneu aurait suffi... - -Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une -inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement: - ---Remettre!... un pneu!... Suis-je un invalide? Il ne s’agit pas -d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer -de vous? - -Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se -cabre: - ---Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que -je vienne ici à n’importe quelle heure? - -Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle -regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il -s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées: - ---Dieu! Minne, que nous sommes fous! Qu’est-ce que j’ai? -qu’est-ce que je dis? Pardonne-moi... C’est que je t’aime: tout -le mal vient de là; c’est que je me fais un mal infini en pensant à -toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis, -dis, n’est-ce pas? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes -cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et -joints... - -Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune -corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté -mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des -yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu... -Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si -près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, -déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine -naissante: elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la -pâmoison qu’il ne sait pas lui donner: «Ce plaisir-là, il me le -vole! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur -moi! je le veux! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi!...» - ---Minne! - -L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre -colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux, -il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit... - ---Minne, tu reviens? Tu es longue!... - -Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant -à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit -ruban de velours noir. - ---Tu es folle! tu t’en vas? - ---Mais oui. - ---Où? - ---Chez moi. - ---Tu ne m’avais pas dit que ton mari... - ---Antoine ne rentre qu’à sept heures. - ---Alors? - ---Je n’ai plus envie de rester. - -Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses. - ---Minne!... Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes? Je -t’ai fait mal? peut-être que je t’ai fait un peu mal?... - -Elle va parler, répondre: «Même pas!» revendiquer sa part de -joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses... Une pudeur -spéciale la retient: que ce secret-là, avec les divagations -d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne... - ---Non, je n’ai rien... Je m’en vais. Je n’ai plus envie de -rester, voilà tout. J’en ai assez. - ---Assez de quoi? De moi? - ---Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment... - -Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues. -Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait? - ---Minne chérie, vous en avez de bonnes! On ne s’ennuie pas une -minute avec vous! - -Il rit, toujours tout nu... Minne, les mains dans son manchon, le -dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute -cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant vanné, le -dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où -mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées... Elle le -hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement: - ---Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas -sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que -vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes. - -Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le -temps de lui faire du mal. - - - - -Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne -pour deux raisons: d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé -gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé; ensuite, parce que -son chef agacé, l’a traité de «luthier pour momies...». - -En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte, -n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les -parapluies suspendus aux patères de l’entrée... Il pousse la porte -du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris: -Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets... - -Endormie? pourquoi endormie? Elle a posé son chapeau sur la table, -jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses -pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre... - -Endormie... cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce -sommeil de vaincue!... Il s’approche davantage: elle dort, la tête -appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu -sur son épaule... il se penche, le cœur battant, ému d’être là, -vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une -lettre volée... Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille -tristement! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse -aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup -plus fort... Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes? - -«Qu’a-t-elle de changé? songe Antoine avec angoisse! ce n’est -plus la même Minne... D’où vient-elle, si fatiguée et si triste? -Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi. -Est-ce qu’elle va recommencer à mentir?...» - -C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre -visage qu’elle ne lui montre jamais... Il recule d’un pas. Minne a -remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens -qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée: - ---C’est vous? quoi donc? c’est vous? - -Antoine la regarde profondément: - ---C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais... Pourquoi -me dis-tu _vous_? - -Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un -grand coup: - ---Ah! c’est toi! quel mauvais rêve!... - -Antoine s’assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise: - ---Raconte ton mauvais rêve? - -Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche -blonde défaite: - ---Merci! pour me faire peur! - ---Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans -son grand bras. - -Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se -réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que -faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu -sans vie sur un tapis rouge... - - - - -Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine, -différent des autres jours. Le dimanche, Antoine--qui croit aimer la -musique depuis qu’il reconstitue des _barbytos_--emmène Minne au -concert. - -Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le -dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne -la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute, -penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder -le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne -allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on -devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais... «Mon -Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait? On -attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout -le corps, et... rien n’arrive!...» - -Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en -velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous -le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent, -emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le -cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne -s’avoue satisfaite: - -«Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du -monde.» - -Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend -volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce, -installée à la diable à côté de son bureau-fumoir: Minne ne -tolère pas auprès d’elle des «affaires d’homme» qui sont -noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. «Si, au moins, -dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de -flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire!...» - -Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une -célérité silencieuse. - ---Allons, Antoine, allons! gronde la petite fée en argent. - -Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et -blancs de bon rastaquouère: - ---Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche. - ---Je ne peux pas, j’ai mes gants. - ---Tu pourrais en ôter un... - -Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser -sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une -vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais: -il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace -inconnue... - -Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure: - - - J’ai du di, - J’ai du bon, - J’ai du dénédinogé, - J’ai du zon, zon, zon, - J’ai du tradéridera; - J’ai du ver-t-et-jaune, - J’ai du vi-o-let, - J’ai du bleu teindu, - J’ai de l’orangé! - - -Antoine s’est retourné, saisi: - ---Qu’est-ce que c’est que ça? - ---Ça? c’est une chanson. - ---Où l’as-tu apprise? - -Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son -premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur -un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de -rire: - ---Je ne sais pas. Quand j’étais petite... Peut-être dans la -cuisine, avec Célénie? - ---Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en -comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie... - -Minne lève une main insouciante: - ---Possible... Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est -terrible pour avoir une voiture, le dimanche? - - -Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il -n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le -conseiller: - ---Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre, -chaque fois qu’on blaguera ton... chose... _barbytos_... qu’est-ce que -tu feras dans la vie? Il faut bien que quelque chose cloche, va! et si -tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence!... - -Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose -humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré, -en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout -homme qui promène à son bras une très jolie créature. - - ---Regarde, Antoine, Irène Chaulieu... là, dans une loge, avec son -mari... - ---Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour? - ---La belle affaire! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à -moi! - ---Non? - ---Parfaitement! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais -voulu... - ---Pas si haut, donc! Tu as une façon de parler bas!... Alors, -Maugis a osé te... te... - ---Oh! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici, -surtout à cause de Maugis! ça n’en vaut pas assez la peine... Et -puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe. - -Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent, -dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr -que Minne ne fait pas de bêtises; il a peur seulement qu’elle ne -recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de -nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son -enfance de fillette mystérieuse... - ---Tiens! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement. - -L’œil seul de Minne a bougé: - ---Où donc? - ---Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils -jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici! - -Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois -quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale -battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse. -Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules, -pendent à ses manches. - ---C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air -de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence! - -Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier -Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit! Et l’une de ses -mains fait danser fébrilement son chapeau... Minne le méprise: - -«Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs -émotions! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de -Saint-Guy; aujourd’hui, c’est son bras! tout ça c’est des tics -de dégénéré!» - -Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa -nuque... Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute -à _Schéhérazade_. - -Sa taille se balance au rythme des flots--trombones déchaînés que -crête un coup de cymbales--un sourire pâlot étire les coins de ses -lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de -naufrages en fêtes à Bagdad; quand, au sortir du prestigieux vacarme -d’un combat de géants, il la plonge jusqu’aux lèvres dans la -confiture orientale--pistaches, pétales de roses qu’engluent le -sucre et l’huile de sésame--d’un dialogue entre le prince et la -jeune princesse... Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le -secret d’elle-même? - -Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques, -l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée -d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un «ah!» -extatique et un peu honteux... - - -Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à -comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut -beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas -hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie... La présence de -Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a -abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés, -des yeux si noirs, si sauvagement résolus... Hélas! l’histoire de -leurs amours tient en trois lignes: il l’a vue... elle l’a séduit, -parce qu’elle ne ressemble à personne... et puis elle s’est donnée -tout de suite, en silence... - ---Quelle chaleur dans cette salle! soupire Irène Chaulieu. - -Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et -lourd, et il se sent mal à l’aise... Ah! comme une goutte de -verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux! -Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous -livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de -seigle à peine blondi--le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la -peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer -les songes! «Se peut-il que j’aie eu tout cela? et comment -l’ai-je mérité? et comment l’ai-je perdu?» - ---Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine! La noce, -la pâle noce? les coupables voluptés? Qu’est-ce que vous vous -êtes fait faire? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir! - -Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie -insolente: - ---Si jeune, et déjà voyeuse? - -Elle lève son nez de peseuse d’or: - ---Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et -si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir -d’autrui? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions -d’assigner à la volupté des limites convenables! Mon âme à moi -demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la -sensualité de tous les siècles... - -Elle continue, à travers les _chut_! indignés, et n’entend même pas -Maugis qui ronchonne, tout haut: - ---Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse? - -Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos -lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal... Un court -instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de -l’effrayer; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout -ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il -descend, lâchement, le grand escalier. - - -Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande -sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte... -La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la -place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis -de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et -fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure -d’amour... Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier, -rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des -enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame. -Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises -et malveillantes: - ---Et les d’Hauville? c’est comme ça que tu as pensé à leur -petit garçon? - ---C’est vrai, je l’ai oublié! - ---J’en étais sûre! - ---Et cette vieille sorcière de mère Poulestin? - ---Oh! zut! encore une! - -Il baisse un nez mélancolique. - ---Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout, -vraiment, ce n’est pas un métier!... - -Et puis, est-ce «un métier», je vous le demande, d’aller voir demain -l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra embrasser--embrasser!--sur -son front couleur de buis? Horreur!... Elle s’énerve d’avance, et -ravage à deux mains sa chevelure: - ---À quelle heure, demain, Antoine? - ---À quelle heure quoi? - ---L’oncle Paul, voyons! - ---Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute -la journée. - ---Tu me combles! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus -debout. - -Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur -rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de -chignon et d’oreille au baiser de son mari. - ---Tu vas te coucher, ma poupée?... Dis donc, je... - ---Quoi? - ---J’y vais aussi. - -Elle le regarde félinement de côté... Il n’y a pas de doute: -Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite: -«Suis-je malade? Faut-il faire une scène et bouder? ou m’endormir?... -Ce sera difficile...» - -Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans -toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il -est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le -met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu -au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon -mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari. -En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...» -Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave, -elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de -ses cheveux. - - - - -L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur, -cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un -peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un -fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre -peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une -vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main -desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la -sentir raide et prête à crier. - -Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine. -Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui, -la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute -injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils -très malheureux... - -Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un -souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils -vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer. - -Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps. - ---Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en -suffoquant. - -Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux, -dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne. -Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses -fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa -belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à -parler de la mort de sa sœur... - -Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent -tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se -détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre... -«Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du -jeu, il met fin à la visite. - -Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle -donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense, -généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là, -ma parole, je l’embrasserais!» - -Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de -ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint, -Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle -s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire -de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes, -transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!... -Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure -de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le -sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le -jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux -qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît -une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un -éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide, -et annonce qu’elle va se coucher. - -Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe -blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid». - -Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme -elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va -sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant -d’air... - -Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se -tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée -ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude -que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe -merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on -le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de -signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par -hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un -carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison -où dormait une source... - - - - -Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers -cinq heures. - -Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui -considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les -jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens -amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses -traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et -l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit -chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place -Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient -sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y -pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre -d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une -voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible: -deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent -seulement les yeux et la bouche. - ---Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière? -Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez -donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être -adéquat aux ambiances, comme disait feu la _Revue Héliotrope_. Moi, je -bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à -Munich... - ---Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave -de Maugis. - ---Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique! - -Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, -plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde -autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce -five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené -sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à -marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette -complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne -tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi». - -À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé. -L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté -avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit -d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez -court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal -ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le -maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col -et aux mains nues... - -Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il -la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se -tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante -des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières -attendrissantes... Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des -patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder -et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre, -d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs -comme des épis sous le vent... La lumière haute cache les visages sous -l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée, -poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la -glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave, -l’alcool, le cigare... une molle valse conduit la ronde. - -Des femmes très parées frôlent le coude de Minne: ce sont celles-là -qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes -élargies en toupie... Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur -la piste... - ---Minne, vous avez vu Polaire? - ---Non; comment est-elle? - ---Ça, c’est bien vous, par exemple! Vous resterez, dans mon -esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire! Là, tenez: elle passe. - -Deux silhouettes valsantes: l’une mince, étranglée à la taille, -épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences -de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé... -Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,--une tache pâle, -renversée dans des cheveux noirs,--ni de pieds--un éclair -d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil... mais elle -demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs -enlacés... Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues, -distingué l’extase du pâle visage renversé... - -«La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut -donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse? Je -voudrais, moi aussi... Si je pouvais apprendre! Tourner, tourner à en -mourir, renversée, les yeux fermés...» - -Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille... - ---Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis. - ---Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu. - ---Quel flirt? consent à demander Minne. - -Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses -les queues de sa zibeline; sa bouche fardée se gonfle du besoin de -parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir... - ---Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc! On ne -parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu! - -Les yeux de Minne rient derrière la dentelle: «C’est plutôt lui, -jusqu’à présent, qui m’a reçue!...» - ---...On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous -l’avez envoyé... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il -perd tout ce qu’il veut à la Ferme,--enfin, quoi! on parlerait moins -de vous deux, si vous aviez couché ensemble! - ---C’est un conseil? demande la douce petite voix de Minne. - ---Un conseil, moi? ah! ma chère amie, ce n’est pas parce que -Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies -des gigolos de vingt-trois ans! Ça n’est bon qu’à vous engrosser, -ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous -parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales! - -Minne fronce les sourcils... Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un -gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce -mauvais rêve!... Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et -Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque -aux reins, le sillage du frisson... - ---Allons, Maugis, ne vous excitez pas! conseille Irène. La glace -vous fait un drôle d’effet aujourd’hui! - ---C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas -s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept! - -L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo -extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent -leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre -batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri. - ---Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique, -pourtant, l’après-midi... ou le soir, très tard... - -Maugis joint des mains admiratives: - ---O riche nature! est-il vrai que l’abondance rend généreux? - -Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis: - ---Attendez! Minne n’a rien dit... Minne, c’est votre tour. -J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là, -les mains dans votre manchon! - -Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant: - ---Moi, je ne sais pas: je suis trop petite! Je parlerai après tout -le monde! - -Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou. -L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons: - ---Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont -aussi bien. - ---Bravo! crie Irène. Vous y allez bravement de votre «petite mort», -vous, au moins! - -La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin: - ---Petite mort? Non, ce n’est pas... C’est plutôt comme quand la -balançoire va trop haut, vous savez? Ça coupe en deux, on retombe et -on crie: «Ha!» - ---Ou bien: «Maman!» - ---Taisez-vous, monsieur Maugis! Et on recommence. - ---Ah! on recommence? Mes compliments à monsieur votre... -escarpolette! - -Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant -elle... De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé... - ---Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes. -Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle -de... l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne -vaut quelquefois plus que le mien... - ---Tant y a que la façon de... donner, interrompt Maugis. - ---Zut, vous! Et puis, l’escarpolette... non, c’est pas ça du -tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les -oreilles, une sorte de... d’apothéose qui m’est due, l’avènement -de mon règne sur le monde... et puis, je t’en fiche! ça ne dure pas! - -Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie -sincère... - -Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux -visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant, -le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur... - ---Il n’est pas mal, celui-là... murmure Irène... Dites donc, -vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin? - ---Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si -j’ose dire, de ce mémorable plébiscite! - -Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une -petite bouche de carpe: - ---Oh! moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n’ai jamais eu -qu’Antoine... - -Son succès de rire l’interloque un peu... Dans le cirque vide, les -rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe. -L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé... -Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le -patineur vert: - ---Il n’est pas mal, ce garçon, décidément; hein, Minne? - ---Oui... - ---Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah! si -on ne se tenait pas!... Mais on se tient. Ils sont gâtés par les -grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le -sait le lendemain! - -Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de -zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis -s’attarde, elle grince: - ---Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les -gants de Minne! - -L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni -comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un -chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait -lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer -avec elle»! - - - - -Minne sent ses ailes pousser. - -Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène, -court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été -dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux, -criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux -dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de -noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil, -souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long -de ses tibias. - -Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance -Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt -en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses -mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds -joints... - -Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la -notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de -papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la -banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé... - -Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo, -mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le -whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras -tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse -javanaise... - -Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une -fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée -s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content. - -Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si -elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du -ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux -sous--réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui -sentent le champignon et la fleur d’oranger... - -Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruit -d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une -hirondelle... une ligne de plus, et son patin touchait la bordure! Elle -a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en -murmurant: - ---Pardon! - -L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la -grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes -qui la suivent... - -«Comment ose-t-il?... C’est abominable! Il vient me montrer sa -pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent: -«Regarde-moi maigrir!» Mais qu’il maigrisse! qu’il fonde! -qu’il disparaisse! que je perde enfin la vue de cet être... de cet -être...» - -Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte, -résolue pourtant à ne pas céder la place... C’est lui qui cède, et -qui s’en va. - -Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur -ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se -détacher d’elle, qu’il meure!... Elle le supprime de la vie, -redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins, -dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire. - - - - -Le lendemain, Minne s’éveille comme si elle devait prendre un train -matinal. Les gestes de sa toilette s’accomplissent avec une hâte -décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs, jetés -en projectiles sur sa tête innocente. Elle bat du pied le tapis, suit -chacun des mouvements de son mari: s’en ira-t-il enfin? - -Il y songe. Mais, auparavant, debout contre la cheminée, il mire, -inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe à deux -mains: - ---Minne, si je faisais couper ma barbe? - -Elle le regarde une seconde, puis part d’un rire si aigu et si -insultant qu’Antoine souffre de l’entendre... - -Une nuit qu’il la possédait, pressé, haletant, elle a ri de cette -manière insupportable, parce que la poire de la sonnette électrique, -contre le rideau du lit, battait le mur d’un tic-tac régulier -d’érotique métronome... C’est à cette méchante nuit que pense -Antoine, en regardant Minne. Elle a ri si fort que deux petites larmes -claires tremblent à ses cils blonds, et les coins de sa bouche -tressaillent comme après les sanglots... - -Quelque chose de dur les sépare. Il voudrait lui dire: «Ne ris pas! -Sois douce et petite comme tu l’es quelquefois. Sois moins subtile, -moins lointaine; mets quelque indulgence à m’être supérieure. Que -tes yeux noirs sans bornes ne me jugent pas! Tu me trouves bête parce -que je fais la bête volontiers. Si je pouvais, je m’abêtirais -encore, jusqu’à ne pouvoir que t’aimer; t’aimer sans pensée, -sans ces crises de fine souffrance que ton dédain, ou ta seule -dissimulation, sont si puissants à m’infliger...» - -Mais il se tait, et continue machinalement de tenir sa barbe à deux -mains... - -Minne se lève, hausse les épaules: - ---Coupe ta barbe, va! Ou ne la coupe pas! Ou bien coupes-en une -moitié! Tonds-toi en lion comme les caniches. Mais fais quelque chose, -et remue, parce que c’est terrible de te voir là, statufié! - -Antoine rougit. Rajeuni par l’humiliation, il pense: «Elle a de la -chance d’être ma femme en ce moment-ci, parce que, si elle n’était -que ma cousine, elle prendrait quelque chose!» Et il part, stoïque, -sans embrasser sa femme. - -Seule, elle court à la sonnette: - ---Mon chapeau, mes gants! vite... - -Elle s’énerve, elle court... Ah! que la vie est belle, dès que la -lueur d’un danger la dore! Enfin, enfin! ... Un coup d’œil sur ce -petit Couderc livide, puis je ne sais quelle tiédeur fade de -l’estomac, puis ce tremblement des jarrets l’ont avertie: c’est -l’aube d’un péril, c’est la menace qui peut-être s’ignore... -Un péril assez grand pour remplir le désert de la vie, pour suppléer -au bonheur, à l’amour--ah! quel espoir!... Elle court, et ne -s’arrête qu’au seuil du Palais de Glace, pour composer son visage -et dompter sa respiration... Puis, soignant son entrée, elle descend -sur la piste, une main sur la manche de l’homme au drap vert. - ---Ah! mon lacet, s’il vous plaît... - -Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche, un peu de son -mollet... «Jambes de page, des merveilles...» Cambrée, elle file, -les yeux vagues, avec un sourire d’acrobate. Elle sait qu’il est -là, accoudé. Elle n’a pas besoin de le regarder. Elle le voit au -fond d’elle-même, elle dessinerait d’une main sûre toutes les -ombres, toutes les lignes creuses qu’ont tracées, sur ce visage -d’enfant amaigri, les progrès du poison. Elle glisse, fiévreuse et -fière, ravie de se dire: «S’il m’accoste, va-t-il me saluer ou -me tuer?» - -Le jeu passionnant se prolonge. «Je ne partirai pas la première!» -se jure Minne, dont tout l’être tendu se dresse pour la lutte. -L’arène se peuple. On regarde beaucoup Minne, qui pâlit et -s’essouffle sans qu’en souffre sa grâce. L’autre est toujours -là. Un instant, elle va s’adosser à la bordure de la piste, droite, -bras croisés. L’autre, en face d’elle, assis devant un grog, -attend... Elle pense qu’il est tard, qu’Antoine va rentrer et -s’inquiétera, elle flaire le guet-apens de la sortie, les larmes, les -supplications qui se feront menaçantes... - ---Mes hommages, madame, je les mettrais à vos pieds s’ils n’avaient -déjà chaussé leurs patins! - -Qui donc a parlé dans son rêve? Minne reconnaît cette voix -étouffée et douce... Elle tourne vers l’interlocuteur des yeux de -somnambule et se souvient de lui lentement, comme de très loin... - ---Ah! oui... Bonjour, monsieur Maugis. - -Il baise son gant; elle observe son crâne large, bossué, son nez -court d’individu spontané et violent, ses yeux bleus qui furent purs, -et sa bouche de gros enfant boudeur... - ---Vous êtes fatiguée, petite madame? - ---Oui, un peu... J’ai beaucoup patiné... - ---Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser -jusqu’à la mort? - -Minne croise les bras d’un geste qui atteste: - ---Je n’ai jamais patiné avec M. Couderc! - -Maugis ne sourcille pas: - ---Je le savais... - ---Ah!... - ---Oui, je le savais. Seulement, ça m’est agréable de vous -l’entendre dire. Vous partez? Je vous mets en voiture, n’est-ce pas? - -Elle acquiesce, se fait aimable, à cause de _l’autre_, l’autre qui -s’est levé et jette de la monnaie sur la table. Elle s’arrête, il -s’arrête... Comme elle cherche la sortie la plus proche, elle voit -Jacques Couderc faire en même temps qu’elle trois pas vers la gauche, -puis trois pas vers la droite... Le joli jeu! on dirait une pantomime -anglaise. Les clowns qui font beaucoup rire ont ce teint de farine, -cette comique raideur de cadavre distingué... - ---Sortons! dit Minne tout haut. - -Le pantin, de l’autre côté de la piste, emboîte le pas au couple. -Décidée à tout risquer, Minne se penche vers Maugis, l’effleure de -l’épaule, rit de profil, et tout son dos onduleux frissonne d’aise -et d’espoir... «Vienne le couteau, ou la balle, ou le jonc de fer -sur la nuque! prie-t-elle tout bas; mais vienne au moins quelque -chose, quelque chose d’assez horrible ou d’assez doux pour -m’arracher la vie!» - -Près du vestiaire, elle s’arrête, brusque, et se retourne. Le pâle -enfant, qui les suit à distance, s’arrête aussi. - ---Monsieur Maugis, une minute; n’est-ce pas? Je retire mes patins -et je vous rejoins... Vous seriez si gentil de m’appeler une -voiture... - -Tandis que le critique s’empresse, courant d’un petit pas léger -d’homme gras, les deux amants, immobiles, demeurent seuls parmi des -inconnus. Le furieux éclat des yeux de Minne somme Jacques Couderc -d’oser, d’agir, le défie et l’accable... Mais le fil somnambulique -qui l’attachait à elle semble casser tout à coup, et il passe, lâche, -les épaules veules... - -Dehors, un crépuscule de printemps mélancolise l’avenue; l’ombre -mauve, piquée de feux jaunes, descend si moite et si caressante qu’on -cherche dans l’air quelle palme parfumée, quelle ramure fleurie -frôle la joue... Tant de douceur surprend les nerfs bandés de Minne, -qui boit dans un grand soupir une gorgée de brise tiède... - ---Oui, n’est-ce pas? répond Maugis à ce soupir tremblé. Regardez-moi -ce vert du couchant, là-bas, il me bleuit l’âme! - ---Qu’il fait doux!... Est-ce que vous avez demandé un fiacre, -monsieur Maugis? - ---Vous y tenez beaucoup, à votre sapin? Il ne passe que des -maraudeurs infâmes, ou des bagnoles à galerie... - ---Oh! non, au contraire, j’aimerais tellement mieux rentrer à -pied!... - -Et, sans attendre, elle allonge le pas, silencieuse... - ---Ah! petite madame, souffle son compagnon, voici l’heure, pour -moi, de regretter Irène Chaulieu... - ---Par exemple!... Pourquoi? - ---Parce qu’elle est courte sur pattes--six pouces de jambes et la -nuque tout de suite--et qu’à ses côtés je suis l’homme de -belle stature, le nonchalant et élancé jeune homme. Tandis qu’avec -vous... nous avons l’air d’une fable: «Un bouledogue, un jour, -aimait une levrette...» Mais, à domicile, je reprends tous mes -avantages! Je suis, à ne vous rien cacher, l’homme des cinq à sept, -l’homme d’intérieur, celui des conversations d’après aimer. (Bon -Dieu! déjà la rue de Balzac! Il faut qu’à l’Étoile je n’aie -plus rien à vous avouer!) Je suis, disais-je, celui qui inspire -confiance, qui reçoit la confidence et ne la rend jamais, je conseille -et je loue. Faut-il ajouter que je fais les boissons glacées, le thé, -la femme de chambre, et... - ---Et que vous ne parlez jamais de vous? interrompt Minne, malicieuse. - ---Chamfort l’a dit: «Parler de soi, c’est faire l’amour.» - ---Il a dit ça, Chamfort? - ---À peu près. Ce n’était pas un tempérament exigeant. - ---En effet! - ---Nous sommes tous comme ça, nous autres auteurs célèbres, jolie -petite madame. Un peu fatigués, mais tant de charme! Et si vous -vouliez... - ---Si je voulais quoi? - -Elle s’arrête à l’angle d’un trottoir, penchée, coquette, accessible... -Maugis voit ses dents briller, cherche en vain ses yeux sous le -large chapeau... - ---Eh bien! c’est pas pour charrier, mais j’ai chez moi des -flopées de kakemonos, de Çakia-Mouni et de Kamasouthras... - ---Qu’est-ce que c’est que tout ça? - ---Des peintres japonais, parbleu! Oui, nous en avons, nous en avons, -dis-je, de quoi occuper une semaine de visites honnêtes. Vous viendrez? - ---Je ne sais pas... Peut-être... oui... - ---Mais, vous savez, pas de blagues! Je suis un homme sérieux! Vous -me jurez d’être sage? - -Elle rit, ne promet rien, et le quitte, sur un adieu gentil du bout des -doigts. - -«Ah! la jolie gosse! soupire Maugis. Dire que, si je m’étais -marié, c’est peut-être comme ça que serait ma fille!...» - - -Quand Minne arrive, essoufflée, Antoine est à table. Il est à table -et mange son potage. Il est à table, le fait est certain. Minne, -suffoquée, n’en peut croire ses yeux. Dans la salle à manger on -n’entend que le bruit agaçant de la cuiller sur l’assiette. À -chaque va-et-vient du bras d’Antoine, le ventre poli de la lampe de -cuivre reflète une main monstrueuse, le bout d’un nez fantastique. - ---Comment? tu es à table? Quelle heure est-il donc? Je suis en -retard? - -Il hausse les épaules: - ---Toujours la même chanson! Naturellement, tu es en retard! Peux-tu -faire autrement? Il faudrait que le Palais de Glace brûle, pour que tu -rentres! - -Minne comprend que c’est la «scène», la première digne de ce -nom. Elle ne fera rien pour l’éviter. Elle retire de son feutre les -longues épingles, violemment, comme de leur gaine autant de poignards, -et s’assied, face au danger. - ---Il fallait venir m’y chercher, mon cher. Tu aurais pu me -surveiller à ton aise! - ---Avec ça qu’on est jamais à l’aise, quand on surveille! laisse -échapper Antoine. - -Minne, indignée, saute sur ses pieds: - ---Ah! tu l’avoues: tu me surveilles! C’est nouveau, ça, et -flatteur! - -Il ne répond rien, et effrite la croûte de son pain sur la nappe. - -Oui, il la surveille. Minne, l’esprit ailleurs, n’a pas fait assez -attention à Antoine, depuis quelque temps. Il change; il parle et -mange moins, et dort peu, lentement pénétré d’un souci à triple -visage: Minne! Le sourire, puis le sommeil tourmenté, puis le rire -insultant de cette petite Hécate se superposent dans l’esprit -d’Antoine pour y graver la face mystérieuse d’une inconnue, d’une -étrangère... - -«J’y ai mis le temps», se dit-il avec une ironie triste. - -Il a emporté à son bureau, dans sa serviette, des photographies de -Minne à tous les âges, pour les comparer. Ici, elle avait sept ans, -une figure pointue de chaton maigre. La voici à douze ans, avec de -longues boucles, et quels yeux, déjà! «Il fallait être idiot pour -ne pas s’inquiéter de pareils yeux!...» Et, là, raidie, gauche, -la bouche triste,--c’est l’année où on l’a trouvée évanouie à -la porte, les cheveux pleins de boue... - -«Oui, oui, j’ai été idiot, et je le suis encore! Mais, bon Dieu! -elle est à moi, à moi, et je finirai bien par...» Mais il ne sait -par où commencer, et, maladresse de jeune homme, débute dans une -enquête par une scène. - -Son tourment est devant lui, sérieux et farouche. Qu’est-ce encore -que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail -inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu’à la nacre -mauve des paupières, jusqu’aux arbres fins des veines? Va-t-elle, -chaque jour, lui rapporter une beauté changée, pour le bouleverser -d’inquiétude?... - ---Tu ne manges pas? - ---Non. Tu as, pour mettre les gens en appétit, un procédé auquel il -me faudra le temps de m’habituer. - -«C’est cela, rage Antoine: elle s’en va, je ne sais où, pendant -que je trime, et c’est elle qui va me flanquer un galop! Ah! quel -mari j’ai été jusqu’ici!...» - ---Alors, je ne peux rien dire? crie-t-il. Tu peux courir des -journées entières, je ne sais pas avec qui, je ne sais même pas où, -et, si je risque une observation, Mademoiselle s’en va... - ---Pardon: _Madame_! interrompt-elle froidement. Tu oublies que nous -sommes mariés. - ---Tonnerre de Dieu! non, je ne l’oublie pas! Il faut que ça -change, et nous allons voir... - -Minne se lève, plie sa serviette. - ---Qu’est-ce que nous allons voir, sans indiscrétion? - -Antoine fait de prodigieux efforts pour rester calme et pique la nappe -du bout d’un couteau. Sa barbe tressaille, son nez chevalin se barre -d’une grosse veine qui bat... Minne, les mains lentes, redresse, dans -la verdure du surtout, une fougère qui tremble... - ---Nous allons voir! éclate-t-il. Nous allons voir pourquoi tu n’es -plus la même! - ---La même que quoi? - -Elle se tient debout en face de lui, les mains à plat sur la table. Il -regarde cette tête attentive, ce fin menton triangulaire, ces yeux -indéchiffrables, ces cheveux en vague argentée... - ---La même qu’avant, parbleu! Je ne suis pas aveugle, que diable! - -Elle garde sa pose discuteuse et songe: «Il ne sait rien. Mais il va -devenir ennuyeux.» D’une caresse, d’un bras posé sur l’épaule, -elle le materait, l’attirerait, confus, épris, tout chaud de chagrin, -contre elle... Elle le sait. Mais elle n’étendra pas la main vers son -mari. Ce brusque éveil d’Antoine, la poursuite du petit baron Couderc -qui traque et ne menace point encore, Minne les enregistre, passive, -comme les gestes de son destin. - -Antoine mâche une violette et regarde le ventre poli de la lampe. -L’effort de sa pensée, l’attention qu’il porte à écouter -croître en lui son mal courbent sa nuque, remontent sa mâchoire -inférieure... Minne n’a-t-elle pas vu ailleurs, dans un lointain -autrefois, cette face régulière de brute? La tribu que chérirent ses -songes enfantins abondait en nuques courtes, en mâchoires bosselées de -muscles, en fronts étroits envahis de toisons rudes... - -Le soupir si léger de Minne a troublé le silence. Antoine se lève, -presque à jeun, et va s’échouer au salon, sur le canapé qui porta -Minne et son coupable sommeil. Un journal traîne là, qu’il ouvre et -replie avec un bruit exagéré... - -«_En Mandchourie_... Ah! bien, ils peuvent tous crever, les -blancs et les jaunes!... Et les théâtres, donc! _Indiscrétion -d’avant-première_... Peuple de badauds que nous sommes!... _Vraie jeune -fille du monde désire mariage_... _Cabinet Camille, renseignements de -toute nature, filatures, enquêtes délicates_... Sales boîtes à -chantage!...» - -Il se sent tout à coup fatigué, seul, malheureux. «Je suis malheureux!» -répète-t-il tout bas, avec l’envie de redire tout haut ces trois mots, -pour que le son de sa voix l’amollisse encore, le dissolve en larmes -apaisantes. Un bruit grignoteur vient de la salle à manger; par -la porte entrebâillée, Antoine peut apercevoir sa femme: assise -en amazone sur le bord de la table. Minne picore un compotier, -écrase des amandes sèches... - -«Elle a dîné! songe Antoine. Elle a dîné: donc elle ne m’aime -pas!» Il veut désormais s’appliquer au silence, à la dissimulation, -et reprend son journal: - -«_Cabinet Camille, enquêtes délicates_...» - - - - -Minne, pouvez-vous me recevoir un jour de cette semaine, demain, par -exemple? Si vous ne voulez pas venir chez moi, vous pourriez me fixer -un rendez-vous au British: avant quatre heures, il n’y a jamais -personne. - - «JACQUES.» - - -«Quelle bête de lettre!» se dit Minne en haussant les épaules. «Il -écrit comme un commis de magasin, ce petit Couderc.» - -Elle relit: «Minne, pouvez-vous me recevoir...» et demeure pensive, -l’index entre ses dents coupantes. Ce billet, dans sa gaucherie, est -inquiétant. Et puis la raideur de l’écriture, l’absence de formule -respectueuse ou tendre... «Si je demandais conseil à Maugis?» À -cette idée baroque, son audacieux sourire s’épanouit. Elle marche -nerveusement dans sa chambre, tambourine la vitre qu’effleure un -bourgeon de marronnier, gonflé et pointu comme une fleur en bouton... -Le vent faible, qui sent la pluie et le printemps, soulève le rideau de -tulle. Une désolation sans but, un vide désir enivre le cœur de -l’enfant solitaire, que son indifférence physique garde iniquement, -absurdement pure après ses fautes, et qui cherche, parmi les hommes, -son amant inconnu. - -Elle les touche, puis les oublie, comme une maîtresse en deuil, sur un -champ de bataille, retourne les morts, les regarde au visage, et les -rejette et dit: «Ce n’est pas lui.» - - ---Monsieur Maugis? - ---Il est sorti, mademoiselle. - -Minne n’avait pas prévu cela. - ---Vous ne savez pas quand il rentrera? - ---L’irrégularité de ses habitudes ne permet guère de le conjecturer, -mademoiselle. - -Étonnée, «Mademoiselle» lève les yeux sur l’homme qui parle, et -reconnaît que ce visage rasé n’est pas celui d’un valet de -chambre. Elle hésite: - ---Puis-je laisser un mot? - -Le jeune homme imberbe dispose en silence, sur la table de -l’antichambre, ce qu’il faut pour écrire. Il évolue avec une -prestesse de danseur et ondule des hanches. - -«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_...» - -Minne n’écrit pas facilement. Son imagination, qui dessine à traits -hâtifs, mordants, refuse le lent secours de l’écriture. - -«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_... Et cet être qui reste -derrière moi! A-t-il peur que j’emporte du papier à lettres?» - -Une porte s’ouvre, et une voix connue, la voix de jeune fille -alcoolique, résonne, douce, aux oreilles de Minne: - ---Hicksem, faites donc entrer Madame dans le salon. Chère madame, -vous excuserez la sévérité d’une consigne qui protège mon austère -solitude... - -Maugis efface son jabot rondelet pour laisser passer Minne qui -pénètre, éblouie d’un flot de lumière jaune, dans une longue -pièce meublée de chêne fumé. - ---Oh! c’est tout jaune, s’écrie-t-elle gaiement. - ---Mais oui! Le soleil à la portée de tous, la Provence chez soi! -Je m’en suis collé pour deux cents francs de gaze bouton d’or. Et -tout cela pour qui? Pour vous seule! - -Son bras désigne emphatiquement les rideaux jaunes tendus aux vitres. -Les cils dorés de Minne battent. Elle se souvient des bains de soleil -où son grêle corps de fillette se chauffait, nu, dans la Chambre de la -Maison Sèche... Vieille maison au squelette sonore, verger d’herbe -bleuissante où elle courut avec Antoine, où s’assit leur fraternelle -idylle... Mais où donc est la branche rose du bignonier, qui toquait -aux vitres du bout de ses fleurs digitées? - -Un peu hallucinée, elle se tourne vers Maugis, comme pour interroger, -et se tait en apercevant l’éphèbe rasé qui lui ouvrait la porte. -Maugis comprend: - ---Hicksem, vous n’auriez pas de courses à faire dans le quartier? - ---Si, certainement... répond l’autre, sans que ses yeux mobiles de -rongeur trahissent autre chose qu’une courtoise indifférence. - ---Bon. Justement, je n’ai plus d’allumettes. Il y a un petit -magasin épatant, sur la rive gauche, qui en vend à deux sous la boîte, -vous voyez ce que je veux dire? Vous m’en rapporterez une boîte -comme échantillon. Dieu vous garde, Messire! à demain matin... - -Le jeune homme salue, ondule, disparaît. - ---Qui est-ce? demande Minne, curieuse. - ---Hicksem. - ---Quoi? - ---Hicksem, mon secrétaire particulier. Il est gentil, n’est-ce pas? - ---Si vous voulez. - ---Je le veux absolument. C’est un garçon précieux. Il est très -bien habillé, et ça impressionne toujours les créanciers. Et puis, il -a de mauvaises mœurs, Dieu merci, cet uranien frusqué à Londres. - -Minne hausse des sourcils effarés... Comment! ce gros Maugis, il... -Mais il la rassure, familier et moqueur: - ---Non, mon enfant, vous m’avez mal compris. Avec Hicksem, je suis -tranquille: je peux recevoir une amie, deux amies, trois amies, -simultanément ou l’une après l’autre, sans que me tenaille ce -souci: «La prochaine fois, viendra-t-elle pour moi, ou pour les -vingt-cinq printemps de mon secrétaire?» Asseyez-vous ici, rapport -à ce vase céruléen qu’enchante votre chevelure... - -Il l’installe au creux d’une bergère, approche une table où -tremblent des muguets... Minne s’assied, interloquée de trouver -Maugis si amical. Elle s’étonne, et le laisse paraître; Maugis -sourit bonnement: - ---N’était mon indécrottable vanité, petite madame charmante, je -croirais, à vous voir, que vous vous êtes trompée de porte. - -Elle passe sa main sur ses yeux avec une grâce mal éveillée: - ---Attendez! c’est drôle pour moi, ici... - -Maugis se rengorge et double son menton: - ---Oh! vous pouvez y aller! Je sais que «c’est joli, chez moi» -et j’aime à l’entendre dire. - ---Oui, c’est joli... mais ça ne vous va pas. - ---Tout me va! - ---Non, je veux dire... je n’imaginais pas ainsi l’endroit où vous -vivez. - -Elle garde ses mains jointes et remue les épaules en parlant, comme une -bête délicate aux pattes liées. Maugis l’admire si fort qu’il -n’a pas pensé à la toucher... Un silence passe entre eux et les -sépare. Minne éprouve une gêne vague, un malaise qu’elle traduit -par ces mots: - ---On est bien, chez vous. - ---N’est-ce pas? Toutes ces dames m’en font des compliments. Venez -voir! - -Il se lève, prend le bras de Minne sous le sien et s’émeut de le -sentir si mince, tiède contre lui... - ---Pour les enfants sages, j’ai cette poupée apportée de Batavia: -zyeutez! - -Il désigne, sur une tablette, la plus sauvage divinité qu’ait -créée un sculpteur de marionnettes javanaises, vêtue d’oripeaux -rouges, dont la tête peinte sourit d’une bouche étroite et fardée, -tandis que les yeux longs gardent une gravité voluptueuse, une ironique -sérénité qui frappe Minne... - ---Elle ressemble à quelqu’un... à quelqu’un que j’ai connu -autrefois... - ---Un gigolo? - ---Non... Il s’appelait Le Frisé. - ---C’est un de mes pseudonymes, affirme Maugis en caressant la -nudité de son crâne rose. - -Minne renverse la tête pour rire aux éclats, et s’arrête court -parce que Maugis fixe goulûment l’ombre délicieuse que découvre son -menton levé... Elle dégage son bras, coquette: - ---Allons voir autre chose, monsieur Maugis! - ---Ne m’appelez pas «monsieur», dites! - ---Et comment faut-il dire? - -Le gros romancier baisse des paupières pudiques: - ---Je m’appelle Henry. - ---Mais c’est vrai! tout le monde le sait, puisque vous signez Henry -Maugis! C’est drôle on ne pense jamais que vous vous appelez Henry, -sans Maugis... - ---Je ne suis plus assez jeune pour avoir un prénom. - -La voix de Maugis s’est voilée d’une mélancolie réelle. Quelque -chose de nouveau fleurit dans le cœur de Minne, quelque chose qui n’a -pas encore de nom dans ses pensées, et qui s’appelle la pitié... -«Ce pauvre homme, qui n’aura plus jamais, jamais, sa jeunesse!...» -Elle s’accote à l’épaule de Maugis, lui sourit, généreuse, lui -offre son fin visage sans plis, ses yeux noirs que dore la fenêtre -jaune, la ligne claire et coupante de ses dents... C’est la première -aumône désintéressée de Minne, aumône charmante et qu’accepte à -demi le mendiant trop fier, car Maugis baise la joue duvetée, la grille -abaissée des cils, mais ne mord point la petite bouche docile... - -Minne commence à se déconcerter. Cette aventure met en défaut -toutes ses expériences, car il n’y a point d’exemple que Minne -ait franchi le seuil d’une garçonnière sans se sentir, après -le cri de gratitude--«Enfin, vous êtes venue!»--enveloppée, -embrassée, dévêtue, possédée et déçue, le tout avant que sonnât -la demie de cinq heures. Ce quadragénaire l’offenserait par sa -retenue, s’il ne la désarmait par une sentimentalité foncière, -qu’on devine aux gestes précautionneux, au regard vite embué... - -Et puis Minne tergiverse sur l’attitude à prendre. Les hommes qui la -convièrent (Antoine compris) à s’étendre sur un lit de repos, elle -pouvait les traiter en cousins dociles, en camarades vicieux, à qui -l’on ordonne, impérieuse et décoiffée: «Si tu ne me reboutonnes -pas mes bottines, je ne reviens plus!» ou bien: «Ça m’est égal -qu’il pleuve, trotte me chercher un fiacre!» Avec Maugis, elle -n’ose pas... la différence de leurs âges l’humilie et la -réconforte. Causer, assise et vêtue, avec un homme chez lui! Ne pas -répandre tout de suite, devant lui, le flot lisse et argenté de -cheveux qu’enserre un velours noir!... - -Maugis parle, montre des reliures rares, une Nativité sur ivoire, «du -quinzième allemand, ma petite enfant!» qui voisine avec un faune -obscène, verdi et rouillé de la terre où il dormit mille années... -Elle rit et se détourne, une main en éventail sur les yeux... - ---Hein? depuis mille ans! Depuis mille ans, ce petit chèvre-pieds -pense à la même chose, sans faiblir! Ah! on n’en fait plus comme -ça... - ---Dieu merci, soupire Minne, avec tant de conviction naturelle que -Maugis l’examine en coin, méfiant: «Est-ce que cette poison -d’Irène Chaulieu aurait dit vrai, par hasard? Est-ce que Minne ne -s’intéresserait pas aux hommes?» - -Il replace le faune devant la Nativité, tire son gilet clair qui bride -sur le ventre: - ---Il y a longtemps que vous n’avez vu madame Chaulieu? - ---Au moins quinze jours. Pourquoi me demandez-vous ça? - ---Pour rien: je vous croyais intimes... - ---Je n’ai pas d’amies intimes. - ---Tant mieux. - ---Qu’est-ce que ça vous fait? Et puis, vraiment, je n’irais pas -choisir pour amie intime madame Chaulieu... Avez-vous déjà regardé -ses mains? - ---Jamais entre les repas: ça chambarde mes digestions. - ---Des mains qui ont l’air d’avoir tripoté je ne sais quoi! - ---C’est qu’elles ont tripoté en effet. - ---Justement. Elles me font peur. Elles doivent donner des maladies... - -Maugis baise les mains étroites de Minne, jolies pattes sèches de -biche blanche. - ---Que j’aime à vous voir, mon enfant, ce souci de l’hygiène! -Croyez bien qu’ici vous trouverez les derniers raffinements de -l’antisepsie moderne, et que le xérol, le thymol, le lysol fumeront -à vos pieds, comme un encens choisi... Si vous quittiez ce chapeau? -Lewis est un grand homme, certes, mais vous avez l’air d’une dame en -visite. Le renard aussi... Vous voyez, je mets tout ça avec les gants -sur la petite table, rayon des modes. - -Minne s’amuse, rit, détendue: «Ce n’est pas le petit Couderc qui -m’aurait amusée ainsi, qui aurait su me faire oublier pourquoi je -viens ici... Il faut pourtant finir par là!...» - -Et--puisqu’elle vient pour ça, n’est-ce pas?--elle continue, -méthodique, déboucle la ceinture de peau souple, laisse glisser à ses -pieds la jupe, puis le jupon de liberty blanc... Et voici qu’avant que -Maugis, abasourdi, ait eu le temps d’en exprimer le désir, Minne se -dresse, désinvolte, en pantalon. Pantalon étroit qui méprise la mode, -étreint la cuisse élégante, dégage le genou parfait... - ---Bon Dieu? soupire Maugis cramoisi, c’est pour moi, tout ça? - -Elle répond d’une moue gamine, et attend, assise sur le divan, sans -que la brièveté de son costume lui suggère de l’embarras, ni des -gestes immodestes. La lumière jaune moire la ligne tombante de ses -épaules, verdit le satin rose du corset. Un fil de perles, pas plus -grosses que des grains de riz, joue sur les deux petites salières -attendrissantes... - -Maugis, assis près d’elle, tousse, et se congestionne. Le parfum de -verveine citronnelle de Minne se propage en ondes jusqu’à lui, -mouille sa langue d’une acidité fruitée... Tant de grâces offertes, -et qu’il n’osait encore implorer, ne lui suffisent pas cependant. -Embarrassé devant cette froide enfant paisible, il lui trouve un air -absent, un sourire, presque déférent, de fillette prostituée que -styla une mère infâme... - -Minne a défait ses quatre jarretelles roses. Le corset, le pantalon -s’en vont rejoindre le rayon des modes... D’un frileux resserrement -d’épaules, Minne a fait tomber les épaulettes de sa chemise et se -cambre, nue jusqu’aux reins, fière de ses petits seins écartés, -qu’en son désir de paraître «plus femme» elle tend, raidie, vers -Maugis. - -Il touche avec précaution les fleurs de cette gorge chaste, et Minne, -candide, ne frissonne pas. Il serre d’un bras la taille qui ploie, -obéissante, sans rébellion nerveuse comme sans sursaut flatteur... - ---Petit glaçon! murmure-t-il. - -Il s’assied, et Minne, renversée sur ses genoux, lui passe ses deux -bras au cou, comme un bébé ensommeillé qu’on va porter au lit. -Maugis baise les cheveux d’or, attendri soudain à la câlinerie -passive de cette enfant nue qui couche sur son épaule une tête plus -résignée que tendre... Ce corps effilé qu’il berce, quel caprice, -quel hasard l’a jeté en travers de ses genoux?... - ---Mon pauvre agneau, murmure-t-il dans un baiser. Vous ne m’aimez -guère, dites? - -Elle découvre sa figure toujours pâle, lève sur lui deux yeux graves: - ---Mais... si... Plus que je ne croyais. - ---Jusqu’au délire? - -Elle rit, malicieuse, se tord en couleuvre et froisse sa peau délicate -à la cheviotte du veston, aux durs boutons de corozo... - ---Personne ne m’a poussée à délirer depuis que je suis ici. - ---C’est un reproche? - -Il l’enlève comme une poupée et elle se sent emportée vers de plus -secrètes alcôves... Elle se cramponne à lui, subitement épouvantée: - ---Non, non! Je vous en prie! je vous en prie! Pas tout de suite! - ---Quoi donc? bobo? malade?... - -Minne respire tumultueusement, les yeux fermés. Ses seins fragiles -halètent. Elle semble lutter pour arracher d’elle-même quelque chose -de très lourd... Puis elle suffoque, et un flot de larmes abat le -frisson dont Maugis la sentait trembler toute. De grosses larmes, -fraîches et claires, qui se suspendent, rondes, aux cils blonds -abaissés, avant de rouler, sans la mouiller, sur la joue duvetée... - -Maugis sent lui manquer, pour la première fois, sa vieille expérience -des très jeunes femmes... - ---Ça, tout de même, ce n’est pas banal! Ma petite enfant, voyons! -Eh! Zut! je ne sais plus, moi! De quoi est-ce que nous avons -l’air, je vous le demande!... Voyons, voyons... - -Il la reporte au divan, l’y couche, rajuste la chemise qui drape en -pagne les hanches de Minne, lisse les doux cheveux mêlés. Sa main -d’abbé grassouillet essuie, légère, les larmes pressées, glisse un -coussin sous les reins nus de son étrange conquête... - -Minne s’apaise, sourit, sanglote encore un peu. Elle regarde, comme si -elle s’éveillait, cette chambre ensoleillée. Contre la tenture -d’un vert favorable, un buste de marbre tord ses épaules voluptueuses -et musclées. Jetée au dos d’un siège, une robe japonaise est plus -belle qu’un bouquet... - -Les yeux de Minne vont de découverte en découverte jusqu’à cet -homme assis près d’elle. Ce gros Maugis à moustache de demi-solde, -c’est donc mieux qu’une éponge à whisky, mieux qu’un trousseur -de jupes courtes? Le voilà tout ému, sa cravate de travers! Il -n’est pas beau, il n’est pas jeune, et pourtant c’est à lui que -Minne doit la première joie de sa vie sans amour: joie de se sentir -chérie, protégée, respectée... - -Timide, filiale, elle pose sa petite main sur la main qui l’a -soignée, la main qui a, tout à l’heure, remonté sa chemise -glissante... - -Maugis renifle et enfle sa voix: - ---Ça va mieux? on n’est plus nerveuse? - -Elle fait signe que non. - ---Un peu de porto blanc? Oh! du porto pour gosses: un vrai sucre! - -Elle boit à petites gorgées espacées, tandis qu’il l’admire, -stoïque. Le linon transparent voile à demi les fleurs roses des seins -et laisse voir, au-dessus du bas mordoré, un peu de la cuisse -fuselée... Ah! qu’il la prendrait bien de tout son cœur, de tous ses -sens, cette enfant si grave sous ses cheveux d’argent!... Mais il la -sent frêle et perdue, misérable comme une bête errante, craintive de -l’étreinte, malade d’un secret qu’elle ne veut pas dire... - -Elle tend son verre vide: - ---Merci. Il est tard? Vous ne m’en voulez pas? - ---Non, mon chéri. Je suis un vieux monsieur sans rancune, et sans -vanité. - ---Mais... je voudrais vous dire... - -Elle remet lentement son corset, les mains distraites: - ---Je voudrais vous dire... que... ça m’aurait déplu tout autant, -et même plus, avec un autre. - ---Oui? bien vrai? - ---Oh! oui, bien vrai!... - ---On est fragile? malade? on a peur? - ---Non, mais... - ---Allons! dites tout à votre vieille nourrice de Maugis! On -n’aime pas ça, hein? Je parie qu’Antoine n’est pas fichu de... - ---Oh! ce n’est pas seulement la faute d’Antoine, répond Minne, -évasive. - ---Et... l’autre? le petit Couderc? - -À ce nom, Minne vient d’avoir un si farouche geste de tête que -Maugis croit comprendre: - ---Il vous barbe tant que ça, ce potache? - ---Le mot est faible, dit-elle froidement. - -Elle achève de renouer ses quatre jarretelles, puis se plante, -résolue, devant son ami: - ---J’ai couché avec lui. - ---Ah! ça me fait bien plaisir! Répond Maugis, morne. - ---Oui, j’ai couché avec lui. J’ai couché avec lui et trois -autres, en comptant Antoine. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne -m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à -côté de moi; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma -déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais! - -Elle crie, tend ses poings fermés, se frappe la poitrine. Elle est -théâtrale et touchante. Maugis la contemple et l’écoute avidement: - ---Alors, jamais... jamais?... - ---Jamais! redit-elle, plaintive. Est-ce que je suis maudite? est-ce -que j’ai un mal qu’on ne voit pas? est-ce que je n’ai rencontré -que des brutes? - -Elle est presque vêtue, mais ses cheveux désordonnés pendent encore, -rejetés en crinière sur une épaule. Elle tend vers Maugis des mains -mendiantes: - ---Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, essayer... - -Elle n’ose rien ajouter. Son gros ami s’est levé d’un bond de -jeune homme et la saisit par les épaules: - ---Mon pauvre amour! C’est moi qui vous crierai, à présent: «Jamais!» -Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil -homme! Je suis là, près de vous, le gros Maugis, avec son bedon -jovial dans son sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme... Mais -vous montrer, maintenant que je sais votre ignorance, la bête qu’il y -a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir -d’une déception pire que les autres, d’une obscénité sans grâce -et sans jeunesse... non, ma chérie, jamais! Faites-moi la seule -charité de croire que j’y ai quelque mérite, et puis... et puis, -filez!... Antoine pourrait s’inquiéter... - -Elle essaie un sourire, une malice dernière: - ---Il aurait bien tort. - ---C’est vrai, mon Minou; mais tout le monde ne peut pas savoir que -je suis un saint. - ---Pourtant, si vous vouliez... À présent, je n’ai plus peur... - -Maugis rassemble dans sa main toute la chevelure de Minne; lentement, -il l’effiloche à contre-jour, pour le plaisir de la voir ruisseler... - ---Je sais bien. Mais c’est moi qui n’aurais plus un fil de sec! - -Elle n’insiste pas, relève ses cheveux rapidement, et paraît -regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les -petits peignes couleur d’ambre, le ruban de velours noir, le chapeau, -les gants... - -La voici telle qu’elle est arrivée; et toute la sensualité du gros -homme crie de regret, se raille férocement... Mais Minne, prête à -sortir, appuyée d’une main sur son ombrelle, tourne vers lui un -charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante -et triste bouche. Elle embrasse d’un regard les murs d’un vert -assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe -japonaise qui flambe dans l’ombre, et dit: - ---Je regrette de m’en aller d’ici. Vous ne pouvez pas savoir ce -qu’il y a de nouveauté pour moi dans un tel sentiment... - -Maugis incline la tête, très grave: - ---Je le sais. Je n’ai pas fait grand-chose de propre dans toute ma -vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là: votre -regret. - -La main sur la porte, elle implore tout bas. - ---Qu’est-ce que je vais faire à présent? - ---Retrouver Antoine. - ---Et puis? - ---Et puis... je ne sais pas, moi... Le footing, les sports, le plein -air, les œuvres charitables... - ---La couture... - ---Oh! non, ça abîme les doigts. Il y a bien aussi la littérature... - ---Et les voyages. Merci. Adieu... - -Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entrouvertes. - ---Quoi donc, ma petite enfant? - -Elle plisse l’arc pur de ses beaux sourcils blonds. Elle voudrait dire: -«Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu -cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m’avez pas -donné le trésor qui m’est dû et que j’irais chercher jusque dans -la boue; mais vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée -d’apprendre qu’un amour, différent de l’Amour, peut fleurir dans -l’ombre même de l’Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à -moi. Quelque chose en moi a donc plus de prix pour vous que ma -beauté?...» - -Elle hausse les épaules d’un geste las, espérant que Maugis -comprendra tout ce qui tient d’incertitude, de faiblesse, de gratitude -aussi, dans le serrement de sa petite main gantée... La lourde -moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Minne est partie. - - -Elle court presque. Non qu’elle daigne se soucier de l’heure, ou -d’Antoine. Elle court parce que son état d’esprit s’accommode de -la hâte et du mouvement. Elle descend l’avenue de Wagram, surprise de -voir l’air si bleu au sortir de la chambre jaune. Les vernis du japon -jonchent le trottoir de leurs chenilles flétries, et la nuit -printanière glace cette fin de journée tiède. - -Tout à coup, elle sent quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui -suit, qui se rapproche. Elle se retourne et reconnaît, sans -étonnement, cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n’osa -pas... - ---Ah! dit-elle seulement. - -Jacques Couderc comprend parfaitement l’intonation, l’intention de -ce _ah_! qui signifie: «C’est vous? encore? de quel droit?...» -Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que -d’habitude; une de ses mains nues rassemble les plis de sa longue -jupe... - -Il est désespéré d’avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette -bouche close, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui -disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite... Il baisse -la tête, gratte l’asphalte du bout de sa canne. Il sent sur lui les -yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du -par-dessus, au flageolement du pantalon trop large... - ---Minne!... - ---Quoi! - ---Je vous ai suivie. - ---Bon. - ---Je sais d’où vous venez. - ---Et puis? - ---Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas. - ---Je ne vous demande pas de comprendre. - -Le son de la voix de Minne, dure, cause à Jacques une douleur physique. -Il relève, suppliant, sa figure de gavroche tuberculeux. - ---Minne... vous ne me trouvez pas changé? - ---Peu!... un peu pâlot. Vous devriez rentrer: l’air du soir est -trop vif pour vous. - -Il avale sa salive avec un mouvement de cou pénible, et son sang monte -d’un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence: - ---Minne... vous exagérez! - ---S’il vous plaît? - ---Vous exagérez le... l’insouciance que vous avez de moi! Il me -faut une explication. - ---Non. - ---Si! tout de suite! Vous ne voulez plus de moi? Vous ne voulez -plus m’appartenir? Vous... ne m’aimez plus? - -Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, les poings -fermés au bout de ses bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur -regard, de bas en haut, qui le défie. - ---Répondez! crie-t-il tout bas. - ---Je ne vous aime pas. J’ai horreur de vous, de votre souvenir, de -votre corps... J’ai horreur de vous! - ---Pourquoi? - -Elle écarte les bras, les laisse retomber dans un geste d’ignorance: - ---Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a -quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure, -le son de votre voix, c’est comme... c’est pire que des insultes. Je -voudrais savoir pourquoi, parce qu’en somme, c’est étrange, quand -on y pense... - -Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son -aversion sauvage et sans mesure, pour l’humaniser, la rendre -compréhensible... - ---Vous couchez bien avec ce vieux! crie-t-il, écorché. - ---Quel vieux? - ---Le vieux de chez qui vous venez, cette espèce d’ivrogne chauve, -ce... ce... - -Un rire bizarre danse sur le visage de Minne. - ---Ne cherchez pas d’autres épithètes! interrompt-elle. C’est -encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien... - -Elle respire profondément, ses yeux quittent le visage de l’ennemi, -se perdent dans le ciel d’un mauve hivernal... - ---J’ai déjà bien assez de peine, achève-t-elle, à y comprendre -quelque chose, moi! - -Jacques se méprend: il croit entendre l’aveu d’une passion à -peine avouable, et serre les dents: - ---Je vous tuerai, murmure-t-il. - -Elle songe à autre chose, les yeux en l’air. - ---Vous m’entendez, Minne? - ---Pardon... Vous disiez? - -Il se devine ridicule. On ne répète pas une telle menace, on -l’exécute... - ---Je vous tuerai, répète-t-il plus mollement. Et je me tuerai -après. - -Le visage de Minne s’illumine d’une férocité allègre: - ---Tout de suite! Tout de suite! Tuez-vous! avant moi! Disparaissez -de moi, allez-vous-en, mourez! Comment n’y avez-vous pas pensé plus -tôt? - -Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, comme vers le -but inévitable... - ---La mort... Vous me la souhaitez vraiment? demande-t-il, -singulièrement radouci. - ---Oui! s’écrie Minne de tout son cœur. Vous m’aimez, je ne vous -aime pas: est-ce que tout n’est pas dit pour vous? Est-ce que la -mort n’est pas le secours de toute vie que se refuse à couronner -l’amour? - -L’enfant qu’elle voue au trépas semble tout près de la comprendre, -et s’abandonne: - ---Ah! Minne, c’est cela, c’est cela! Après vous, toutes les -autres femmes... - ---Il n’y a pas d’autres femmes, si vous m’aimez! - ---Non, Minne, il n’y a pas d’autres femmes... - ---On ne doit pas pouvoir changer d’amour, n’est-ce pas? quand on -aime... On meurt, on vit du même amour? C’est bien cela? Dites-le! -Dites-le! - ---Oui, Minne. - ---Attendez, dites-moi encore... Vous m’avez aimée, comme ça, -brusquement, sans savoir ce qui vous arriverait, sans le prévoir? -Oui?... Et l’amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure? Il vous -saisit, quand on se croît libre, quand on se sent affreusement seul et -libre? - ---Oh! oui, gémit-il, c’est cela! - ---Attendez!... L’amour, on me l’a dit, peut venir à tout âge, à des -vieillards secs et froids, embraser tout à coup la fin d’une vie qui -perdait le désir même de sa flamme? Il peut venir--dites-le-moi, vous -qui aimez!--à des infirmes, à des maudits, à... à moi-même? - -Grave, il incline la tête. - ---Qu’un dieu vous entende! exhale-t-elle avec ferveur. Et si vous -m’aimez, laissez-moi en repos, pour toujours! - -Elle court derechef vers l’avenue de Villiers, légère, délivrée. -Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le -vestibule, renvoie l’ascenseur, sonne, et se trouve en face de son -mari... Antoine l’attendait. - ---D’où viens-tu? - -Elle cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie: - ---Je... j’ai fait des courses. - -Elle respire vite, ses mains nues tourmentent maladroitement le nœud de -sa voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et -le chapeau enlevé laisse voir un somptueux désordre de cheveux -renoués... - ---Minne! crie Antoine d’une voix tonnante. - -Toute pâle, elle protège son visage de ses bras levés, et son geste -laisse voir l’écharpe mal attachée.... Son innocence se pare d’un -charme si coupable qu’Antoine ne doute plus: - ---D’où viens-tu, bon Dieu? - -Qu’il est grand, tout noir devant la lampe! Ses épaules se voûtent, -lourdes, pareilles à celles de l’Homme-des-Bois... - ---Tu ne veux pas me dire d’où tu viens? - -Minne se revoit, chaste et nue, sur les genoux de Maugis. Son souvenir -retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne -voulut pas d’elle et la renvoya triste, heureuse, attendrie... Une -main, qui n’a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses -larmes... Cela est doux, poignant, d’une amertume fraîche d’eau -marine... - ---Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi! - ---Je te défends de me parler ainsi! - -La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure, -menteuse et brave. - ---Tu me défends! tu me défends!... - ---Parfaitement, je te défends. Je ne suis pas une femme de chambre -qui découche! - ---Tu es pire que ça! J’en ai assez de... - ---Si tu en as assez, va-t’en! - -Décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée à la -cheminée, Minne rassemble en ses yeux admirables tout le défi d’une -créature tenace, d’une noble petite bête irritable, dont -l’apparente faiblesse n’est qu’un mensonge de plus... Antoine -pétrit le dossier d’une chaise et souffle comme un cheval: - ---Dis-moi d’où tu viens! - ---J’ai fait des courses. - ---Tu mens! - -Elle lève les épaules, méprisante: - ---Pour quoi faire? - ---D’où viens-tu, sacré nom de... - ---Tu m’ennuies. Je vais me coucher. - ---Méfie-toi, Minne! - -Elle le nargue, le menton levé: - ---Me méfier? mais je ne fais que ça, cher ami! - -Antoine baisse le front, montre du doigt la porte: - ---Va-t’en dans ta chambre! Je sais que tu ne céderas pas, et je ne -veux pas te casser avant de savoir... - -Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et, -comme il tend l’oreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un -déclic sec de revolver qu’on arme, claquer le verrou. - - - - -Antoine, qui a demandé «au patron» sa liberté pour l’après-midi, -remonte à grands pas le boulevard des Batignolles. Il cherche -la rue des Dames... _Rue des Dames, cabinet Camille_. Rue des -Dames! il y a là une intention du hasard qui séduit amèrement -Antoine. Son imagination invente, rue des Dames, une sorte de vaste -administration, une police de l’adultère féminin, mille limiers -lancés à travers Paris à la suite d’autant de petites dames -farceuses... - -117, rue des Dames... La maison ne paie pas de mine. Antoine cherche à -tâtons la loge du concierge, perchée à l’entresol... Un relent de -chou qui mijote le guide jusqu’à une imposte entrouverte: - ---Le cabinet Camille, je vous prie? - ---Troisième à gauche. - -L’escalier visse, dans les ténèbres moisies, de toutes petites -marches basses. Antoine bute et n’ose toucher à la rampe visqueuse... -Au troisième étage, un peu de jour venu d’une courette permet de -lire, gravés sur une plaque ternie, les mots: «_Cabinet Camille_, -renseignements.» Point de sonnette, mais une pancarte manuscrite prie -le visiteur d’entrer sans frapper. - -«Faut-il entrer? quelle ignoble boîte! Si je revenais?... Oui, -mais le patron ne m’a donné qu’un après-midi...» - -Il se décide, tourne le bouton et retombe dans le noir. Ça sent -l’oignon et la pipe froide... Il va tourner les talons, quand une voix -violente, derrière une porte, le retient: - ---Bougre d’empoté! vous l’avez ratée encore, hein? vous l’avez -ratée en artiste! Ah! vous la tenez, la filature! Dans un grand -magasin, qu’il s’en va la perdre! Mais j’aurais honte, moi, -j’aurais honte de dire que j’ai perdu une cliente dans un grand -magasin! Un enfant de sept ans vous filerait un rat d’égout, dans un -grand magasin! - -Un silence... Le murmure confus d’une voix qui s’excuse... - ---Oui, oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j’ai -soupé de vous fringuer, et s’il ne vous faut que ma botte au -derrière... - -Antoine rougit et sue dans l’ombre, avec l’impression absurde que le -«cocu» dont on parle là-dedans, c’est lui... Enragé, il frappe -à la porte invisible, n’attend pas de réponse et entre... - -La pièce est nue, humide, propre à première vue, quoiqu’une buée -bleue ternisse la glace aux dorures rougies. - -Un individu referme vivement un tiroir ouvert, où voisinent un -pain-flûte, le rouleau d’argent d’un saucisson de Lyon, et un -casse-tête américain. - ---Vous désirez, monsieur? - -Antoine s’avance et heurte un long pied, celui d’un être piteux -assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts, un être long, -osseux, à figure asymétrique de séminariste défroqué comme meurtrie -de l’engueulade... - ---Je désire parler à M. Camille. - ---C’est moi, monsieur. - -M. Camille s’incline devant Antoine avec une aisance autoritaire, que -justifie le chic bien français de sa mise: gilet de velours prune aux -boutons ciselés, redingote à châle, col carcan, plastron violet -épinglé d’un fer à cheval... - ---Asseyez-vous, Monsieur. Puis-je vous être bon à quelque chose? - ---Voici, Monsieur, ce qui m’amène. Je voudrais me renseigner sur -une personne... Je n’ai pas de soupçons, mais, n’est-ce pas? on -aime à être renseigné... - -M. Camille lève une main de prédicateur deux fois baguée: - ---C’est le devoir de tout homme de sens! - -Puis il hoche un menton indulgent et averti, et pince sa moustache -d’écuyer de manège, tandis que ses yeux de ruffian détaillent -Antoine, découvrant en lui la poire, la poire bénie... - ---Pour tout dire, il s’agit de ma femme. Je suis forcé de la -laisser seule toute la journée, elle est très jeune, influençable... -Bref, Monsieur, je vous prierai de me faire connaître, heure par heure, -l’emploi des journées de ma femme. - ---Rien de plus facile, Monsieur. - ---Il faudrait quelqu’un de très adroit: elle est méfiante, -intelligente... - -M. Camille sourit, les pouces dans les poches de son gilet: - ---Cela tombe à merveille, Monsieur, j’ai quelqu’un de sûr, un de -ces génies ignorés et modestes... - ---Ah! ah! fait Antoine intéressé. - -Du menton, M. Camille désigne l’être assis au coin de la cheminée, -qui arrondit d’avance ses épaules pour le prochain abattage. - ---Comment? c’est... - ---Mon meilleur limier, Monsieur. Et maintenant, si vous voulez bien, -nous allons aborder la question des honoraires... - -Antoine, effondré, n’écoute plus: il paiera tout ce qu’on -voudra... mais sans espoir. - -«La chance est contre moi», se lamente-t-il. «Cette espèce de -martyr idiot ne sera jamais capable de suivre Minne... C’est trop de -guigne, d’être allé tomber dans ce taudis, quand il y a trois cents -agences qui valent sans doute mieux... Tout est contre moi!» - -Il redescend l’escalier noir, qui sent le chou et les latrines, et croit -encore entendre une voix furieuse qui crie... - ---Dans un grand magasin, qu’il s’en va me la perdre! Allez lui -dire ça, au cocu, voir s’il y coupe! - - - - -«J’aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens -ne savent pas assez que l’absence de malheur rend triste. Un bon -malheur, bien cuisant, alimenté, renouvelé chaque heure, un enfer, -quoi! mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en -haleine, voilà qui colore la vie!» - -Elle secoue sa fluide chevelure sur sa robe blanche et redit, Mélisande -qui s’ignore: «Je ne suis pas heureuse ici...» - -Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme -était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait -seule... - -«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je -l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc, -je l’expédie au diable--et puis Maugis me traite en petite sœur--et, -là-dessus, Antoine devient terrible!...» - -La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion -suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante -Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra -pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui -criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter -qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du -fiacre! - -Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté -est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas -là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein -de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a -donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle -n’a pas juré d’être heureuse par moi...» - -Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la -mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a -prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour, -celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit -détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il -admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la -possession de Minne... - -À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie -morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le -soleil, indécise et sans intentions... - -Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers -ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue. - -«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis -repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les -sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis. -S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez -Maugis...» - -Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de -l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière -elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme -sent le tabac froid et la bière aigre. - -Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!» -et ne bouge pas... - -«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que _pour ça_...» - -Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la -trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est -peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps -ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que -le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que -l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé -refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur -ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je -ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir -quelqu’un à tourmenter...» - -Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui -vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre, -comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa -lèvre supérieure... - -À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît -vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col -douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout -à l’heure.» - -Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses, -d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée: -l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air -absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son -visage... - -«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à -fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus -qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!» - -Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne -envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse -du battement de son sang dans ses oreilles roses... - -«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons -Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si -vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec -l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des -feuilles sèches...» - -Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour -compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de -turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre, -patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume -sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un -œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il -crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût -préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la -pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg -Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à -l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en -faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?... - -Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la -halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir -consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne: -le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil -stipendié! - -«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!... -Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera -jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera, -je t’en réponds!» - -Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des -jarrets de facteur... - -«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards -jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse, -aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant, -très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne, -en boitillant, une pantoufle rouge sans talon... - -«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à -cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la -dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes, -barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme -s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir -des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du -fil à retordre, pense Minne. - -De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable -de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû -allumer sa soif... - -«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute... -Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.» - -Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de -Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux, -elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en -allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que -l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme -de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure -Minne... Ah! je vieillis!» - -Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui, -réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour -du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel. - -Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses -pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice -et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne -s’alanguit dans la victoire. - -Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne -songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de -chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il -est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le -doux farniente de Minne; Antoine est rentré! - ---Comment? tu es là? - ---Tu vois. - -Il a dû errer longtemps, lui aussi: on le devine au cuir poudreux de -ses bottines... - ---Pourquoi n’es-tu pas à ton bureau, Antoine? - ---Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien. - -Minne croit rêver. Comment! elle rentre toute gentille, fatiguée, -amusée d’avoir semé le limier, et elle tombe sur cet ours grossier! - ---C’est comme ça? Eh bien, mon cher, si tu as autant de loisirs -pourquoi ne les emploies-tu pas à m’espionner toi-même? - ---À t’esp... - ---Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t’adresses, mais on se fiche de -toi, tu sais. Quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j’en avais -honte pour toi! Un homme à qui j’aurais fait l’aumône! Hein? ce -n’est pas vrai? dis que je suis folle! Veux-tu que je te donne mon -itinéraire? Tu pourras le contrôler avec le rapport de tes agents!... - -Elle récite, d’une voix de tête insupportable: - ---Partis à trois heures de la maison, nous avons traversé le parc -Monceau, descendu l’avenue de Messine, stationné rue de Miromesnil -devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré -jusqu’à... - ---Minne! - -Elle est lancée, elle ne lui fera pas grâce d’un carrefour. Elle -compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d’aiglon irrité, -insiste sur le détail de la maison à double issue, et, sans qu’il -sache pourquoi, la jalousie qu’il portait en lui, comme une corde -tendue, sensible et douloureuse, se détend, amollie, baignée d’une -huile bienfaisante... Il contemple Minne, il n’entend plus sa colère -bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et -furieuse, qu’il allait commettre l’erreur criminelle de la traiter -en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. À lui, même -si elle le trompe; à lui, même si elle le hait; sans autre recours, -sans refuge que lui! Elle était sa sœur avant d’être sa femme, et, -déjà, il eût donné pour elle tout son sang de frère fervent. Il lui -doit à présent plus que son sang, puisqu’il a promis de la rendre -heureuse. Tâche difficile! car Minne est fantasque, souvent cruelle... -Mais il n’y a pas de honte à souffrir, quand c’est le seul moyen de -donner le bonheur... - -Qu’elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie! Elle court -aux casse-cou, cherche les joies périlleuses: il étendra les mains -seulement quand elle chancellera, mais caché, prudent, comme les mères -qui suivent les premiers pas de leur petit, les bras grands ouverts et -tremblants comme des ailes. - -Elle a fini. Elle s’est excitée encore en parlant. Elle a crié on ne -sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la -liberté, des «c’est bien fait!» de gosse... Deux petites larmes -suspendues à ses cils s’irisent de lumière et elle est à bout de -méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la -bercerait tout en pleurs... Mais il sent que ce n’est pas le moment -encore... - ---Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça. - -Elle redresse son cou d’infante, passe une langue altérée sur ses -lèvres: - ---Comment? qui me demande? Mais toi! mais ton attitude de martyr -grognon, mais ton silence de mari qui se contient! Qui contient quoi? -Qu’est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t’ont-ils pas -renseigné? Ils sont si adroits!... - ---Tu l’as dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c’est -presque mon excuse. Je ne les connais pas, je les emploie mal... Et -j’aurais dû ne jamais les employer. - -Un étonnement défiant change le visage de Minne. Elle cesse -d’effilocher le chapeau de paille bleue où s’occupaient ses mains -destructrices... - ---Tu me pardonnes, Minne? - -Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion d’une bête à qui -l’on dit: «Va!» en ouvrant la porte de sa cage... - ---Minne, voyons! Faut-il promettre que je ne le ferai plus? - -La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète -Minne, qui ne comprend pas... Pourquoi l’espionnage? et pourquoi -l’humble excuse, après? Elle tend, hésitante, une petite main -incrédule... - ---Tu es joliment agaçant, Antoine, tout de même! - -Il tire un peu à lui le bras de Minne qui cède du coude et résiste de -l’épaule, et se penche tendrement vers elle: - ---Écoute, Minne, si tu voulais... - -Le crépuscule est descendu, rapide, et lui cache le visage de Minne... - ---Si je voulais quoi? Tu sais que je n’aime pas promettre! - ---Tu n’as pas besoin de rien promettre, chérie. - -Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une -humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir -la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente, -n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette -secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si -fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et -s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle... - ---Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour -une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des -jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez -Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de -Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze -jours? - ---À Monte-Carlo? moi? pourquoi? - -«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est -que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...» - ---Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement. - -Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à -Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui -viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage... - ---Quand partons-nous, Antoine? - -Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité, -luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux -pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec -lui tout seul! elle partira! - ---Dans cinq ou six jours. Tu seras prête? - ---C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que -j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine? - -Il la retient encore une minute contre lui, dans l’ombre. Un bras -autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans -l’emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur, -de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle. - - - - ---Dix-neuf, rouge, impair et passe... - ---J’ai encore gagné dix francs! s’écrie Minne, enchantée. -Qu’est-ce que tu disais donc, qu’on perd toujours à Monte-Carlo? -Antoine, je vais à une autre table. - ---Pourquoi? Puisque tu gagnes à celle-ci... - ---Je ne sais pas. C’est amusant de changer. Tu me retrouves sous -l’horloge, dis? - -Antoine la suit des yeux, plein d’admiration pour sa robe blanche -bruissante, pour sa taille mince, pour sa nuque dorée et le chapeau de -crin rose qui la coiffe... «Elle s’amuse, dit-il, quel bonheur!» - -Minne, debout derrière le croupier, s’excuse poliment: «Pardon, -monsieur», et pousse sa pièce sur la troisième douzaine. La bille -tourne, se ralentit, trébuche: - ---Rien ne va plus! - -Minne considère, au-dessous d’elle, un jardin de roses et d’iris, -un monstrueux chapeau qui abrite une dame invisible... «Quel chapeau! -c’est une grue, je parie...» - ---Trente-six, rouge, pair et passe. - -Minne gagne encore dix francs. Elle ramasse les trois pièces; presque -en même temps qu’elle, se penche un gros Allemand, qui touche aussi -sa troisième douzaine... Mais une voix sèche part de dessous le jardin -suspendu: - ---Pardon, monsieur! veuillez laisser cette masse. - ---Verzeihung! diese Einlage gehört mir! - -Du tac au tac, la dame rétorque, en allemand cette fois: - ---Sie müssen nur auf ihr Spiel Acht geben. Das Goldstück gehört -mir... Lassen Sie mich in Ruhe! - -L’homme, stupéfait, invoque des yeux le témoignage d’une loyale -assistance, mais la loyale assistance a bien autre chose à faire... -Minne n’en revient pas non plus, car la dame au chapeau, la dame qui -ramasse les orphelins avec l’autorité que donne une mauvaise -conscience, c’est Irène, Irène Chaulieu! - ---Comment? c’est vous, Irène? - ---Minne! elle est bonne, celle-là! Croyez-vous? ce barbu qui -voulait me faire _mon_ louis! Ne me parlez pas, ma chère, j’essaie ma -petite combine, une martingale épatante! - -Les courtes mains d’Irène tripotent des louis, empilent des pièces, -pointent un carnet. Son nez de peseuse d’or s’incline sur une -comptabilité crasseuse, sur un butin de pillarde. Sous le chapeau en -terrasse fleurie, ses yeux, au-dessus du nez pincé et pâle, appellent -l’or, l’adorent, le violentent, et ses mains d’escamoteuse -dépouillent le tapis... - ---N’est-ce pas qu’elle est épatante? chuchote une voix dans -l’oreille de Minne. - -Avec une confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le -monde est donc à Monte-Carlo!... Elle reste interdite devant le -journaliste et ne sait que dire. Il s’éponge le front, et cligne sous -la lumière crue du lustre. Elle le trouve plus vieux qu’à Paris, -avec des fils gris dans la moustache, un grand pli triste dans sa joue -d’homme gai... - ---Voulez-vous parier, dit-il, que j’entends ce que vous pensez de -moi? - ---Non, dit-elle vivement, je suis très contente de vous voir. - ---Madame est bien bonne. Et le noble époux? - ---Il m’attend sous l’horloge... - ---C’est la première fois que vous venez à Monte-Carlo? - ---Oui... je suis toute dépaysée, c’est si curieux, ici! Vous ne -trouvez pas, monsieur Maugis, qu’on rencontre des figures -intéressantes? - ---J’allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent. - -Minne, qui n’aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse. - ---Il ne faut pas vous moquer de moi! prie-t-elle. - ---Me moquer de vous? je n’y pense guère, mon enfant! - ---À quoi pensez-vous, alors? - ---Je pense que vous avez, là, échappé de votre tempe, un seul -cheveu d’or, presque d’argent, qui dessine un point d’interrogation -en l’air, et je lui réponds «oui» à tort et à travers. - -Elle rit sans entrain, et le silence tombe entre eux, gênant. Minne, -lasse de rester debout, évite de regarder Maugis et ils pensent tous -deux, muets, à une chambre aux rideaux de gaze jaune, où les paroles -leur venaient faciles, sincères, où leur pensée s’est livrée, nue -comme Minne elle-même. Ils se sont tout dit, là-bas... - -Mélancoliques, ils se taisent. Ils écoutent, au fond d’eux-mêmes, -la brisure musicale d’un petit fil très précieux... - ---Je ne suis pas drôle, ce soir, mon enfant, hein? Je ne vous amuse -guère? - -Elle proteste d’un signe. - ---Je ne suis pas gaie quand je m’amuse. Et je peux être contente -sans m’amuser. Croyez--elle appuie un instant sa main gantée sur -le bras de Maugis--croyez que je suis votre amie et que je n’ai pas -d’autre ami que vous... Cela me coûte à dire, mais... c’est -qu’on m’a si peu habituée à l’amitié!... Retournez au jeu à -présent; moi, je m’en vais. - ---Vous vous en allez où? - ---Retrouver Antoine. Il m’attend sous l’horloge. - -Il n’insiste pas. Il s’éloigne après un baiser sur la petite main -dégantée, et Minne reste seule parmi tant d’inconnus, parmi le -silence bourdonnant et studieux des salles de jeu... - -Elle frissonne, en songeant à l’âpre vent qui balaie, ce soir, la -Corniche... Un méchant hasard a jeté Minne et Antoine en pleine -tempête sèche; des paillettes de silex volent sous le ciel plombé, -la Méditerranée est couleur d’huître grise... - -Absorbée, Minne arrive, enfin, jusqu’à Antoine, qui l’a attendue -sous l’horloge, et sort, à son bras, du Casino. - -Le vent a balayé le ciel, où vogue une lune mauve. Les palmiers -immobiles jalonnent l’avenue, les hôtels crémeux, les villas couleur -de beurre rivalisent de blancheur... Mais la beauté de la nuit claire -est sur tout cela, et, dans le vent qui tiédit, passe un souffle de -printemps... - -«Il fait presque aussi doux qu’à Paris», soupire Antoine. - -Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives, -Minne s’accote à l’épaule de son mari. La voiture monte, au grand -trot, la route qui mène au Riviera-Palace; soudain, sombre et pure, -apparaît la mer... Un filet d’argent y danse, autour d’un long -fuseau de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons... - ---Oh! tu vois, Antoine? - ---Je vois, chérie. Tu aimes ce pays? - ---Je ne l’aime pas, mais je le trouve beau. - ---Pourquoi ne l’aimes-tu pas? - ---Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de -cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs... - -Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte, -et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit -en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la -crainte à la colère,--et voici qu’il s’émerveille en pensant -qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha -confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?» - -Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et -la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres -d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle... - -Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et -la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres -sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer, -persiennes ouvertes. - -Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de -roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les -jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus -d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer... - -Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la -froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la -ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au -bout de la mer, touche le ciel... - -Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne, -une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une -musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la -route, claquent des fouets, grincent des roues... - -Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant -sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe -pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour -assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce -soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude! - -Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est -près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont -les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser, -les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches... - -Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a -mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le -grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il -réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant -à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa -voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines -vitres... - ---Antoine... - ---Chérie? - ---J’ai froid. - ---Il faut te coucher. - ---Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit... Comme il fait -froid, ici! - ---Les gens du pays disent que c’est tout à fait exceptionnel. -D’ailleurs, on peut compter sur une journée magnifique, demain. Le -vent tourne... tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à La -Turbie... - -Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la -lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle se -hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette, et -ressort grelottante. - ---Oh! ce lit!... les draps sont glacés. - ---Veux-tu?... - -Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède et -s’arrête court, comme s’il retenait une inconvenance... - ---Veux-tu que je demande une boule? - ---Pas la peine! crie Minne d’une voix étouffée sous le drap. Mais -borde-moi bien... Remonte le couvre-pied... Tourne l’abat-jour de -l’autre côté... Merci, Antoine... Bonsoir, Antoine... - -Il s’empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et -silencieux autour du lit. Une gratitude de chien enfle son cœur. - ---Bonsoir, Antoine... répète Minne qui tend hors du lit un pâle -museau tout froid. - ---Bonsoir, chérie. Tu as sommeil? - ---Non. - ---Tu veux que j’éteigne? - ---Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j’ai un peu de fièvre. -Assieds-toi une minute. - -Il obéît, avec sa gaucherie tendre. - ---Si tu n’es pas bien ici, Minne, nous pouvons repartir plus tôt; -je me dépêcherai... - -Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s’arrange au chaud dans -ses cheveux comme une poule dans la paille. - ---Je ne demande pas à partir, moi. - ---Tu pourrais regretter Paris, ta maison, tes... tes habitudes, ton... - -Il a détourné la tête en changeant de voix malgré lui, et Minne, à -travers ses cheveux, l’épie. - ---Je n’ai pas d’habitudes, Antoine. - -Il fait un effort prodigieux pour se taire, mais il continue: - ---Tu pourrais... aimer quelqu’un... regretter... des amis... - ---Je n’ai pas d’amis, Antoine. - ---Oh! tu sais, je dis ça... Ce n’était pas pour te gronder. Je... -j’ai réfléchi que, le mois dernier, j’avais été idiot... Quand -on aime, n’est-ce pas? on ne le fait pas exprès... Je ne peux pas -plus t’empêcher d’aimer quelqu’un qu’empêcher la terre de -tourner... - -Il semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et -fervente, s’habille des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et -il en souffre... Ne pas pouvoir, grand Dieu, ne pas pouvoir expliquer à -Minne qu’il lui fait don de sa vie, de son honneur de mari, de son -dévouement complice!... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la -mette en défiance, cette enfant fragile qu’il vient de border dans -son lit... Et que va-t-elle répondre? Pourvu qu’elle ne pleure pas! -elle est si nerveuse, ce soir! Il se jure, à bout de formules: «Je -veux bien qu’elle me fasse cocu, mais je ne veux pas qu’elle pleure!» -Il devine sous les cheveux mêlés, l’intensité du beau regard -noir... - ---Je n’aime personne, Antoine. - ---C’est vrai? - ---C’est vrai. - -Il dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit: -«Je n’aime personne» mais elle n’a pas dit qu’elle aimait -Antoine... - ---Tu es bien gentille, tu sais... je suis content... Tu ne m’en veux -plus? - ---Pourquoi est-ce que je t’en voudrais? - ---À cause... à cause de tout. Un moment, je voulais tout faire -sauter... mais ce n’est pas parce que je t’aimais moins, au -contraire! Tu ne peux pas comprendre ça, toi... - ---Pourquoi donc? - ---Ce sont des idées d’homme qui aime, dit-il simplement. - -Minne tend hors du lit une amicale petite main: - ---Mais je t’aime bien aussi, je t’assure. - ---Oui? questionne-t-il avec un rire forcé. Alors je voudrais que tu -m’aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, mais -tout, tu entends, même les choses qu’on ne demande pas d’ordinaire -à un mari, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme -quand on est tout petit: «Un tel m’a fait quelque chose, Antoine: -gronde-le, ou tue-le», ou n’importe quoi... - -Elle a compris, cette fois. Elle s’assied sur son lit, ne sachant -comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s’élancer d’elle -vers Antoine, comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est -toute pâle, les yeux agrandis... Quel homme est-il donc, ce cousin -Antoine? - -Des hommes l’ont désirée, l’un jusqu’à vouloir la tuer, l’autre -jusqu’à, délicatement, la repousser... Mais pas un ne lui a dit: -«Sois heureuse, je ne demande rien pour moi: je te donnerai -des parures, des bonbons, des amants...» - -Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui attend, là, en -pyjama?... Qu’il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps -obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure -d’esclave... - ---Viens dans mon lit, Antoine... - - - - -Minne dort d’un sommeil fourbu, dans l’obscurité rose. Dehors, les -fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse -vibrent des mandolines italiennes. Mais la muraille du sommeil sépare -Minne du monde vivant et, seul, le nasillement ailé de la musique -s’insinue jusqu’à son rêve pour l’agacer d’un bourdonnement -d’abeilles... - - -Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, et la pensée de Minne remonte -vers le réveil par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le -fond d’un océan merveilleux. Elle respire profondément, cache sa -figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil... -Une douleur légère, bizarre, dont tout son corps retentit comme une -harpe, l’éveille sans rémission. - -Avant d’ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure; mais -l’insolite de ce détail n’importe guère: il est arrivé cette -nuit quelque chose... quoi donc? Il faut s’éveiller vite, tout à -fait, pour s’en souvenir avec plus de joie: c’est cette nuit -qu’un miracle acheva de créer Minne! - -Elle tourne vers les rideaux un vague et animal sourire: «Le -soleil?... nous avons donc dormi? Oui, nous avons dormi, et longtemps... -Antoine est sorti... Je n’aurai jamais le courage d’aller regarder -l’heure... Heureusement que nous déjeunons tard, nous deux!...» -Elle redit «nous deux» avec une naïveté orgueilleuse de jeune -mariée et retombe sur l’oreiller, dans ses cheveux défaits... - - -«Viens dans mon lit, Antoine!» Elle lui a crié cela, cette nuit, -avec une équité convaincue de prostituée qui n’a que son corps pour -payer l’amour des hommes... Et le malheureux, éperdu que la -récompense fût si près de la peine, s’était jeté dans les bras -exaltés de Minne. - -Il ne voulait que la tenir contre lui, d’abord. Il l’enlaçait du -buste seulement, enivré aux larmes de la sentir si tiède et si -parfumée, si menue, si flexible dans ses bras... Mais elle se rapprocha -toute de lui, d’un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds -lisses et froids. Faiblissant, il murmura «Non, non» en bombant le -dos pour s’éloigner d’elle, mais une petite main téméraire le -frôla et il fut d’un bond sur le lit, rejetant le drap... - -Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle, -faunesque et barbu, ce grand corps brun exhalant une odeur connue -d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité -plus qu’elle ne saurait lui donner! «Il faut qu’il m’ait bien, -que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie -complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai «_Ah_! -_Ah_!» comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose...» - -Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres -d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller, -passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les -tourmenteurs... - -Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux, -lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore -maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même... -Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!» -comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse. -Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan, -Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle -encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque -intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des -sanglots près de jaillir... - -Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé -d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié... -L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui -maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de -droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de -méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de -ses mâchoires délicates saillir, contractés. - -Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la -reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria: - ---Va donc! - -Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit -avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son -propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle -tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et -les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les -rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin -désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras -d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors -du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune -d’Antoine qui tressaillit de délice... - -Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta -Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir, -froissée contre lui, la houle d’un corps heureux... - - -Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond -d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien, -ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile, -sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle. -Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans -l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche -enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il -n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir -rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme -comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir -vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et -velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue -au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des -jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable... - -La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre. - ---Antoine! - ---Minne chérie! - -Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute -moite, odorante de sa nuit amoureuse... - ---Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite! - -Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée... - ---Oh! c’est tout bleu! - -La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond -en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude -ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium -rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au -nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier... - ---Minne! j’en ai des nouvelles! - -Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a -touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance... - ---Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible: -Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une -affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien -qu’elle a dû reprendre le train pour Paris! - -Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine -qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez -aventureux comme Henri IV... - ---Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle... -Tu sais bien, le petit Couderc? - -Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le -plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente... - ---Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait? - ---On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait -voulu nettoyer son revolver. - ---Il est mort? - ---Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident, -tout de même! - ---Pauvre petit! dit-elle tout haut... - ---Oui, c’est malheureux... - -«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un -petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont -il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...» - ---Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne -te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout -petit peu?... - -Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine, -d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers -son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le -mystère: - ---Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri. - - - - -FIN - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNUE LIBERTINE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>L’Ingénue Libertine</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Sidonie-Gabrielle Colette</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: February 17, 2022 [eBook #67427]<br> -Last Updated: August 9, 2023</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by The Internet Archive.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L’INGÉNUE LIBERTINE</span> ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/ingenue_cover.jpg" width="500" alt=""> -</div> - - -<h1>COLETTE</h1> - -<h3>DE L’ACADÉMIE GONCOURT</h3> - -<p><br></p> - -<h2>L’INGÉNUE<br> -LIBERTINE</h2> - -<p><br></p> - -<h4><i>LE LIVRE PLASTIC</i></h4> - -<p><br><br><br></p> - -<h4>TABLE DE MATIÈRES</h4> -<p class="nind"><a href="#PREMIERE">PREMIÈRE PARTIE</a><br> -<a href="#DEUXIEME">DEUXIÈME PARTIE</a></p> - -<p><br><br><br></p> - -<h4><a id="PREMIERE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4> - -<p><br></p> - -<p> -—Minne?... Minne chérie, c’est fini, cette rédaction! Minne, tu -vas abîmer tes yeux! -</p> - -<p> -Minne murmure d’impatience. Elle a déjà répondu trois fois: «Oui, -maman» à Maman qui brode derrière le dossier de la grande -bergère... -</p> - -<p> -Minne mordille son porte-plume d’ivoire, si penchée sur son cahier -qu’on voit seulement l’argent de ses cheveux blonds, et un bout de -nez fin entre deux boucles pendantes. -</p> - -<p> -Le feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les -secondes, Maman soupire. Sur la toile cirée de sa broderie—un grand -col pour Minne—l’aiguille, à chaque point, toque du bec. Dehors, -les platanes du boulevard Berthier ruissellent de pluie, et les tramways -du boulevard extérieur grincent musicalement sur leurs rails. -</p> - -<p> -Maman coupe le fil de sa broderie... Au tintement des petits ciseaux, le -nez fin de Minne se lève, les cheveux d’argent s’écartent, deux -beaux yeux foncés apparaissent, guetteurs... Ce n’est qu’une fausse -alerte; Maman enfile paisiblement une autre aiguillée, et Minne peut -se pencher de nouveau sur le journal ouvert, à demi dissimulé sous son -cahier de devoirs d’Histoire... Elle lit lentement, soigneusement, la -rubrique <i>Paris la nuit</i>: -</p> - -<p> -«Nos édiles se doutent-ils seulement que certains quartiers de Paris, -notamment les boulevards extérieurs, sont aussi dangereux, pour le -promeneur qui s’y aventure, que la Prairie l’est pour le voyageur -blanc? Nos modernes apaches y donnent carrière à leur naturelle -sauvagerie, il ne se passe pas de nuit sans qu’on ramasse un ou -plusieurs cadavres. -</p> - -<p> -«Remercions le Ciel—il vaut mieux s’en remettre à lui qu’à -la police—quand ces messieurs se bornent à se dévorer entre eux, -comme cette nuit, où deux bandes rivales se rencontrèrent et se -massacrèrent littéralement. La cause du conflit? «Cherchez la femme!» -Celle-ci, une fille Desfontaines, dite Casque-de-Cuivre à cause de -ses magnifiques cheveux roux, allume toutes les convoitises d’une -douteuse population masculine. Inscrite aux registres de la préfecture -depuis un an, cette créature, qui compte à peine seize printemps, est -connue sur la place pour son charme équivoque et son caractère -audacieux. Elle boxe, lutte, et joue du revolver à l’occasion. -Bazille, dit La Teigne, le chef de la bande des Frères de Belleville, -et Le Frisé, chef des Aristos de Levallois-Perret, un souteneur -dangereux dont on ignore le véritable nom, se disputaient cette nuit -les faveurs de Casque-de-Cuivre. Des menaces on en vint aux couteaux. -Sidney, dit la Vipère, déserteur belge, grièvement blessé, appela Le -Frisé à son aide, les acolytes de la Teigne sortirent leurs revolvers, -et alors commença une véritable boucherie. Les agents, arrivés après -le combat, selon leur immuable tradition, ont ramassé cinq individus -laissés pour morts; Defrémont et Busenel, Jules Bouquet, dit -Bel-Œil, et Blaquy, dit la Boule, ont été transportés d’urgence à -l’Hôpital, ainsi que le sujet de Léopold, Sidney la Vipère. -</p> - -<p> -«Quant aux chefs de bandes et à la Colombine, cause première du -duel, on n’a pu mettre la main dessus. Ils sont activement -recherchés.» -</p> - -<p> -Maman roule sa broderie. Vite, le journal disparaît sous le cahier, où -Minne griffonne, au petit bonheur: -</p> - -<p> -«Par ce traité, la France perdait deux de ses meilleures provinces. -Mais elle devait quelque temps après en signer un autre beaucoup plus -avantageux.» -</p> - -<p> -Un point... un trait d’encre à la règle au bas du devoir -d’Histoire... le papier buvard qu’elle lisse de sa main longue et -transparente—et Minne, victorieuse, s’écrie: -</p> - -<p> -—Fini! -</p> - -<p> -—Ce n’est pas trop tôt! dit Maman soulagée, va vite au lit, ma -souris blanche! Tu as été longue, ce soir. C’était donc bien -difficile, ce devoir? -</p> - -<p> -—Non, répond Minne qui se lève. Mais j’ai un peu mal à la tête. -</p> - -<p> -Comme elle est grande! Aussi grande que Maman, presque. Une très -longue petite fille, une enfant de dix ans qu’on aurait tirée, -tirée... Étroite et plate dans son fourreau de velours vert empire, -Minne s’allonge encore, les bras en l’air. Elle passe ses mains sur -son front, rejette en arrière ses cheveux pâles. Maman s’inquiète: -</p> - -<p> -—Bobo? Une compresse? -</p> - -<p> -—Non, dit Minne. Ce n’est pas la peine. Ce sera parti demain. -</p> - -<p> -Elle sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile -dont les coins nerveux remuent. Elle a la peau si claire, les cheveux si -fins aux racines, qu’on ne voit pas où finissent les tempes. Maman -regarde de près cette petite figure qu’elle connaît veine par veine, -et se tourmente, une fois de plus, de tant de fragilité. «On ne lui -donnerait jamais ses quatorze ans huit mois...» -</p> - -<p> -—Viens, Minne chérie, que je roule tes boucles! -</p> - -<p> -Elle montre un petit fagot de rubans blancs. -</p> - -<p> -—Oh! S’il te plaît, non, maman. À cause de mon mal de tête, pas -ce soir! -</p> - -<p> -—Tu as raison, mon joli. Veux-tu que je t’accompagne jusqu’à ta -chambre? As-tu besoin de moi? -</p> - -<p> -—Non, merci, maman. Je vais me coucher vite. -</p> - -<p> -Minne prend l’une des deux lampes à huile, embrasse Maman et monte -l’escalier, sans peur des coins noirs, ni de l’ombre de la rampe qui -grandit et tourne devant elle, ni de la dix-huitième marche qui crie -lugubrement. À quatorze ans et huit mois, on ne croit plus aux -fantômes... -</p> - -<p> -«Cinq! Songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq, laissés pour -morts. Et le Belge aussi qui a reçu un mauvais coup! Mais elle, -Casque-de-Cuivre, on ne l’a pas prise, ni les deux chefs, Dieu -merci!...» -</p> - -<p> -En jupon de nanzouk blanc, en corset-brassière de coutil blanc, Minne -se regarde dans la glace: -</p> - -<p> -«Casque-de-Cuivre! Des cheveux rouges, c’est beau! Les miens sont -trop pâles... Je sais comment elles se coiffent...» -</p> - -<p> -À deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les -épingles en coque hardie, très haut, presque sur le front. Dans un -placard elle prend son tablier rose du matin, celui qui a des poches en -forme de cœur. Puis elle interroge la glace, le menton levé... Non, -l’ensemble reste fade. Qu’est-ce qui manque donc? Un ruban rouge -dans les cheveux. Là! Un autre au cou, noué de côté. Et, les mains -dans les poches du tablier, ses coudes maigriots en dehors, Minne, -charmante et gauche à la façon d’un Boulet de Monvel, se sourit et -constate: -</p> - -<p> -«Je suis sinistre.» -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Minne ne s’endort jamais tout de suite. Elle entend, au-dessous -d’elle, Maman fermer le piano, tirer les rideaux qui grincent sur -leurs tringles, entrouvrir la porte de la cuisine pour s’assurer -qu’aucune odeur de gaz ne filtre par les robinets du fourneau, puis -monter à pas lents, tout empêtrée de sa lampe, de sa corbeille à -ouvrage et de sa jupe longue. -</p> - -<p> -Devant la chambre de Minne, Maman s’arrête une minute, écoute... -Enfin, la dernière porte se ferme, on ne perçoit plus que les bruits -étouffés derrière la cloison. -</p> - -<p> -Minne est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et -sent ses yeux s’agrandir dans l’ombre. Elle n’a pas peur. Elle -épie tous les bruits comme une petite bête nocturne, et gratte -seulement le drap avec les ongles de ses orteils. -</p> - -<p> -Sur le rebord en zinc de la fenêtre, une goutte de pluie tombe de -seconde en seconde, lourde et régulière comme le pas du sergent de -ville qui arpente le trottoir. -</p> - -<p> -«Il m’agace, ce sergent de ville! songe Minne. À quoi ça peut-il -servir, des gens qui marchent si gros? Les... les Frères de -Belleville, et les Aristos... on ne les entend pas, eux, ils marchent -comme des chats. Ils ont des souliers de tennis, ou bien des pantoufles -brodées au point croisé... Comme il pleut! Je pense bien qu’ils ne -sont pas dehors à cette heure-ci! Pourtant, La Teigne et l’autre, le -chef des Frères, Le Frisé, où sont-ils? Enfuis, cachés dans... dans -des carrières. Je ne sais pas s’il y a des carrières par ici... Oh! -ce gros pas! Pouf! pouf, pouf pouf... Et s’il y en avait un, tout -d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui enfonce un couteau dans -sa vilaine nuque, au sergent de ville! Devant la porte, juste pendant -qu’il passe!... Ah! ah! j’entends Célénie demain matin: «Madame, -madame! il y a un agent de tué devant la porte!» C’est pour le -coup qu’elle se trouverait mal!... -</p> - -<p> -Et Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés -d’un côté et découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit -sourire. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à -côté d’elle, remplit et borne l’avenir de Madame... qu’importe -son nom? elle s’appelle Maman, cette jeune veuve craintive et -casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la -mort soudaine de son mari; puis ce grand chagrin a pâli dans l’ombre -dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, les -cours de Minne, les robes de Minne... Maman n’a pas trop de temps pour -y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une -ni l’autre. -</p> - -<p> -Pourtant, Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on -remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes -d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle sourit, quand les -hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit violemment, -lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille,—il n’y a guère d’autres -événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père -Minne? vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules -dans le petit hôtel du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa -femme et sa fille, toutes seules... jusqu’à l’époque, confuse et -terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira avec un monsieur de -son choix... -</p> - -<p> -L’oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur -elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de -perdre la tête; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances. -Minne suit les cours des demoiselles Souhait pour s’y distraire, y -rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon Dieu, s’y -instruire à l’occasion... «Tout cela est bien arrangé», se dit -Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi -jusqu’à la fin de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un -tiède et étroit bonheur, comme la mort serait vite franchie, sans -péché et sans peine!... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -—Minne chérie, c’est sept heures et demie. -</p> - -<p> -Maman a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser. -</p> - -<p> -Dans l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing -et retombe. -</p> - -<p> -Puis la voix de Minne faible et légère demande: -</p> - -<p> -—Il pleut encore? -</p> - -<p> -Maman replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par -la fenêtre, avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui -sent l’air et l’asphalte. -</p> - -<p> -—Un temps superbe! -</p> - -<p> -Minne, assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa -chevelure. Parmi la clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint, -la noire et liquide lumière de ses yeux étonne. Beaux yeux, grands -ouverts et sombres, où tout pénètre et se noie, sous l’arc -élégant des sourcils mélancoliques... La bouche mobile sourit, tandis -qu’ils restent graves... Maman se souvient, en les regardant, de Minne -toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le -duvet de la chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux -étonnants, des yeux sévères, tenaces, noirs comme l’eau ronde -d’un puits... -</p> - -<p> -Pour l’instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide. -Elle ouvre et resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons -avec leurs antennes... La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle -vagabonde à la suite de ses rêves, sans entendre Maman qui tourne par -la chambre, Maman tendre et toute fraîche en peignoir bleu, les cheveux -nattés... -</p> - -<p> -—Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine et une -chemisette... une chemisette comment? -</p> - -<p> -Enfin réveillée, Minne soupire et détend son regard: -</p> - -<p> -—Bleue, maman, ou blanche, comme tu voudras. -</p> - -<p> -Comme si d’avoir parlé lui déliait les membres, Minne saute sur le -tapis, se penche à la fenêtre: il n’y a pas de sergent de ville -étendu en travers du trottoir, un couteau dans la nuque... -</p> - -<p> -«Ce sera pour une autre fois», se dit Minne, un peu déçue. -</p> - -<p> -L’arôme vanillé du chocolat s’est glissé dans la chambre et -stimule sa toilette minutieuse de petite femme soignée; elle sourit -aux fleurs roses des tentures. Des roses partout sur les murs, sur le -velours anglais des fauteuils, sur le tapis à fond crème, et -jusqu’au fond de cette cuvette longue, montée sur quatre pieds -laqués en blanc... Maman a voulu superstitieusement des roses, des -roses autour de Minne, autour du sommeil de Minne... -</p> - -<p> -—J’ai faim! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur -son col blanc luisant d’empois. -</p> - -<p> -Quel bonheur! Minne a faim! voilà Maman contente pour la journée. -Elle admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse -enfantin dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent -les beaux cheveux en copeaux brillants... -</p> - -<p> -—Descendons, ton chocolat t’attend. -</p> - -<p> -Minne prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier, -leste comme une chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse -ingratitude qui embellit les enfants gâtés, et flaire son mouchoir où -Maman a versé deux gouttes de verveine citronnelle... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Le cours des demoiselles Souhait n’est pas un cours pour rire. -Demandez à toutes les mères qui y conduisent leurs filles; elles vous -répondront: «C’est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris!» -Et on vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X... des -petites Z... de la fille unique du banquier H... On vous parlera des -salles bien aérées, du chauffage à la vapeur, des voitures de maître -qui stationnent devant la porte, et il est à peu près sans exemple -qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique, éblouie par des noms -connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le programme -d’études. -</p> - -<p> -Tous les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de -Célénie, suit les fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où -le cours Souhait tient ses assises. Bien gantée, une serviette de -maroquin sous le bras, droite et sérieuse, elle salue d’un regard -l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une caresse les chiens et -les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres sur -l’avenue déserte. -</p> - -<p> -Minne connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates -du Nord qui parlent entre eux un norvégien guttural... «Tout seuls, -sans bonne, le long des fortifications!... Mais ils sont trop jeunes, -ils ne savent que jouer... Ils ne s’intéressent pas aux choses -intéressantes...» -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Arthur Dupin, le styliste du <i>Journal</i>, a ciselé un nouveau -chef-d’œuvre: -</p> - -<p><br></p> - -<p class="center"><i>Encore nos apaches!—Capture importante.</i><br> - <i>Le Frisé introuvable.</i></p> - -<p><br></p> - -<p> -«Nos lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et -véridique de la nuit de mardi à mercredi. La police n’est pas -restée inactive depuis ce temps, et vingt-quatre heures ne s’étaient -pas écoulées que l’inspecteur Joyeux mettait la main sur Vandermeer, -dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés transportés à -l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins. De -Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis -les plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que -l’anarchie règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à -présent, Le Frisé a réussi à échapper aux recherches.» -</p> - -<p> -Minne, avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le <i>Journal</i> -avant de le jeter dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à -s’endormir, s’agite et songe: -</p> - -<p> -«<i>Elle</i> est cachée, elle, leur reine! Probablement aussi dans une -carrière. Les agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles, -qui lui apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit... Si -on découvre sa cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs -personnes de la police avant qu’on la prenne... Mais, voilà, son -peuple se mutine! Et les Aristos de Levallois vont se disperser aussi, -privés du Frisé... Ils auraient dû élire une vice-reine, pour -gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre...» -</p> - -<p> -Pour Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un -roman d’autrefois. Elle sait, à n’en point douter, que la bordure -pelée des fortifications est une terre étrange, où grouille un peuple -dangereux et attrayant de sauvages, une race très différente de la -nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle arbore: la -casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances, qui colle -à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types -distincts: -</p> - -<p> -1° Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des -biftecks crus, et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent -peser sur les sourcils; -</p> - -<p> -2° Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses -souliers Richelieu—qu’il remplace souvent par des chaussures de -tennis—montrent des chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois -aussi, au lieu de chaussettes, on voit la peau délicate du cou-de-pied, -nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu... Des cheveux souples -descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs, et -la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres. -</p> - -<p> -D’après la classification de Minne, cet individu-là incarne le type -noble de la race mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à -ses bras des jeunes filles en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse -ses mains dans les poches d’un pantalon ample, et fume, les yeux -mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure et furieuse créature -crie, pleure, et reproche... «Elle l’ennuie, invente Minne, d’un -tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il -rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient...» -</p> - -<p> -Car les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il -n’est de cigarettes qu’orientales... -</p> - -<p> -Minne admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière -restent patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi, -elle «les» aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps -étendus pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur -leurs talons, ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne, -des papiers gras sur leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment. -Quelques-uns de ceux qui veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes -amicales entretiennent la souplesse de leurs muscles... -</p> - -<p> -Minne les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe, -aiguisent leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des -chats ressemble à une attente. La nuit venue, ce sont des démons -hurleurs, sanguinaires, et leurs cris d’enfants étranglés -parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil. -</p> - -<p> -La race mystérieuse ne crie point la nuit; elle siffle. Des coups de -sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur, -portent de poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à -les entendre, frémit des cheveux aux orteils, comme traversée d’une -aiguille... -</p> - -<p> -«Ils ont sifflé deux fois... une espèce de <i>ui-ui-ui</i> tremblé a -répondu, loin, là-bas... Est-ce que ça veut dire: <i>Sauvez-vous</i>? ou -bien: <i>Le coup est fait</i>? Peut-être qu’ils ont fini, qu’ils ont -tué la vieille dame? La vieille dame est maintenant au pied de son -lit, par terre, dans «une mare de sang». <i>Ils</i> vont compter l’or et -les billets, s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le -talus, ils raconteront la vieille dame à leurs camarades, et ils -partageront le butin... -</p> - -<p> -«Mais, hélas! leur reine est absente, et l’anarchie règne: le -<i>Journal</i> l’a dit! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver, -comprendre le langage sifflé, caresser les cheveux du Frisé et -indiquer les coups à faire... La reine Minne... la reine Minne!... -Pourquoi pas? on dit bien la reine Wilhelmine...» -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Minne dort déjà et divague encore... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Aujourd’hui, dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est -venu déjeuner chez Maman, avec son fils Antoine. -</p> - -<p> -Ça sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses -au milieu de la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum -de fruits et de roses entraîne la conversation vers les vacances -prochaines; Maman songe au verger où jouera Minne, dans le bon soleil; -son frère Paul, tout jaune de mal au foie, espère que le changement -d’air dépaysera ses coliques hépatiques. Il sourit à Maman qu’il -traite toujours en petite sœur; sa figure longue et creusée semble -sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui parle avec -déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col -blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure -de jeune femme habillée en grand-mère. Elle a gardé un puéril respect -pour ce frère hypocondriaque, qui a voyagé sur l’autre face du -monde, qui a soigné des nègres et des Chinois, qui a rapporté de -là-bas un foie congestionné dont la bile verdit son visage,—et des -fièvres d’une espèce rare... -</p> - -<p> -Antoine reprendrait bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas. -Il craint le petit sifflement désapprobateur de son père et -l’observation inévitable «Mon garçon, si tu crois que c’est en te -bourrant de salaisons que tu feras passer tes boutons...» Antoine -s’abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans plus âgé -qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se -posent sur lui: il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et -boit de grands verres d’eau. -</p> - -<p> -Dix-sept ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine -subit douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à -petits boutons d’or lui pèse comme une livrée humiliante, et le -duvet qui salit sa lèvre et ses joues fait que l’on hésite: «Est-il -déjà barbu ou pas encore lavé?» Il faut une longue patience -aux collégiens pour supporter tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le -nez chevalin, les yeux gris bien placés, fera sans doute un bel homme, -mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache... -</p> - -<p> -Antoine dépêche sa salade à bouchées précautionneuses: «Ma tante -a la rage de servir de la romaine coupée en long c’est rudement -embêtant à manger! Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne -dira que je mange comme une chèvre. C’est épatant, les filles, ce -que ça a du culot, avec leurs airs de ne rien dire! Qu’a-t-elle -encore, ce matin? Mademoiselle a les yeux accrochés! Elle n’a pas -démuselé depuis les œufs à la coque. Des manières!...» -</p> - -<p> -Il pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche -ombrée de noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant. -Cependant qu’elle semble le dédaigner—de quelle hauteur!—il -songe: -</p> - -<p> -«C’est égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils ont -beau la chiner, à la boîte, parce que, sur ses photographies, ses -cheveux viennent blancs; ils n’ont guère de cousines aussi -chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de Bouquetet qui la trouve -maigre! C’est possible, mais je n’apprécie pas, comme lui, les -femmes au poids!» -</p> - -<p> -Minne est assise face au grand jour, le reflet des feuilles, la -réverbération du boulevard Berthier, blanc comme une route -campagnarde, la pâlissent encore. Distraite, absorbée depuis le matin, -elle fixe sans cligner, la fenêtre éblouissante, avec une attention de -somnambule. Elle suit ses visions familières, cauchemars longuement -inventés, tableaux recomposés cent fois, et que varie la minutie des -détails: la Tribu, honnie et redoutée, des Sveltes et des Trapus -coalisés assaille Paris terrifié... Un soir, vers onze heures, les -vitres tombent, des mains armées de couteaux et d’os de mouton -renversent la table paisible, la lampe gardienne... Elles égorgent -confusément, parmi des râles doux, des bondissements ouatés de -chat... Puis, dans des ténèbres rosées d’incendie, les mains -enlèvent Minne, l’emportent d’une force irrésistible, on ne sait -pas où... -</p> - -<p> -—Minne chérie, un peu de tarte? -</p> - -<p> -—Oui, maman, merci. -</p> - -<p> -—Et du sucre en poudre? -</p> - -<p> -—Non, maman, merci. -</p> - -<p> -Inquiète de sa Minne pâle et absente, Maman la désigne du menton à -l’oncle Paul qui hausse les épaules: -</p> - -<p> -—Peuh! elle va très bien, cette enfant. Un peu de fatigue de -croissance... -</p> - -<p> -—Ce n’est pas dangereux? -</p> - -<p> -—Mais non, voyons! C’est une enfant qui se forme tard, voilà -tout. Qu’est-ce que ça te fait? Tu ne veux pas la marier cette -année, n’est-ce pas? -</p> - -<p> -—Moi? grand Dieu!... -</p> - -<p> -Maman se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si -elle avait vu la foudre tomber de l’autre côté du boulevard -Berthier. -</p> - -<p> -—Qu’est-ce qui te fait rire, Minne? demande l’oncle Paul. -</p> - -<p> -—Moi? -</p> - -<p> -Minne décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte: -</p> - -<p> -—Je ne riais pas, oncle Paul. -</p> - -<p> -—Mais si, petit singe, mais si... -</p> - -<p> -Sa longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne, -défrise et refrise le brillant copeau d’argent blond... -</p> - -<p> -—Tu ris encore! C’est cette idée de te marier, hein? -</p> - -<p> -—Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée... -</p> - -<p> -«Mon idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c’est que les -journaux ne savent rien, ou qu’on les paie pour se taire... J’ai -cherché à toutes les pages du <i>Journal</i>, sans que Maman me voie... -C’est tout de même joliment commode, une maman comme la mienne, qui -ne voit jamais rien!...» -</p> - -<p> -Oui, c’est commode... Il est bien évident que l’insoluble problème -de l’éducation d’une jeune fille n’a jamais troublé l’âme -simplette de Maman. Maman n’a tremblé, devant Minne, depuis presque -quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel dessein mystérieux a -formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse, qui parle -peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure -romanesque, de la passion, la passion qu’elle ignore, mais dont elle -murmure tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve -d’un fouet? Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la -pitié, et se donne en pensée à de sanguinaires héros, ménage -pourtant, avec une délicatesse un peu méprisante, la sensibilité -naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au seul culte de -Minne... -</p> - -<p> -Ce n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un -instinct charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une -grande petite fille sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit -«oui, maman» et «non, maman», qui va au cours et se couche à neuf -heures et demie... «Je lui ferais peur», se dit Minne en posant sur -sa mère, qui verse le café dans les tasses, ses calmes yeux -insondables... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -La chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les -fenêtres de Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée -du talus. Les rares bancs du boulevard Berthier s’encombrent de -dormeurs aux membres morts dont la casquette, posée comme un loup, -masque le haut du visage. Minne, en robe de lingerie blanche, un grand -paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d’eux, -jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages -masqués, et se dit: «Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans -les journaux que des suicides et des insolations... C’est la -morte-saison.» -</p> - -<p> -Maman, qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir -à chaque instant et soupire: -</p> - -<p> -—Ce quartier n’est pas habitable! -</p> - -<p> -Minne n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent: -«Pourquoi donc, maman?» Ces petites roueries-là sont indignes -d’elle. -</p> - -<p> -Parfois, on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq -minutes. On parle de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec -politesse et tend une main aux doigts longs et minces. Et Maman dit: -</p> - -<p> -—Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques! Oh! c’est un bien -grand bébé! Si vous saviez comme elle est enfant! Je me demande -comment une fillette pareille pourra devenir une femme! -</p> - -<p> -Et la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à -reflets de nacre que lie un ruban blanc... Cependant, le «bien grand -bébé», qui lève ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague -férocement: «Cette dame est stupide! Elle est laide. Elle a une -petite verrue sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté... -Elle doit sentir mauvais toute nue... Oui, oui, qu’elle soit toute nue -dans la rue, et emportée par <i>Eux</i>, et qu’ils dessinent, à la pointe -du couteau, des signes fatidiques sur son vilain derrière! Qu’ils la -traînent, jaune comme du beurre rance, et qu’ils dansent sur son -corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans un four à -chaux!...» -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne, toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point -de piétiner. Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre... -<i>S’il</i> était parti! -</p> - -<p> -Depuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud -et du boulevard Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au -mur et barrant la moitié du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne -par sa manche; mais Minne—elle est si distraite!—avait déjà -effleuré les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux... Quels yeux! -Minne en eut le choc, le frisson des admirations absolues... Des yeux -noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans le visage d’une -pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre et -des cheveux noirs tout bouclés de moiteur... Il avait jeté, pour -dormir, sa casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite -serrait, du pouce et de l’index, une cigarette éteinte. -</p> - -<p> -Il dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement -flatteuse qu’elle faillit s’arrêter... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Ce jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours -Souhait: «Cinq, c’est la honte!» Minne s’entendit infliger un -blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait -silencieusement Mlle Souhait à des tortures ignominieusement -compliquées... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Chaque jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde -Minne, toute claire dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de -lui ses yeux sérieux. Elle pense: «Il m’attend. Il m’aime. Il -m’a comprise. Comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre? -Si je pouvais lui glisser un papier où j’aurais écrit: <i>Je suis -prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble</i>... Partir -ensemble... vers sa vie... vers une vie où je ne me souviendrai même -plus que je suis Minne... -</p> - -<p> -Elle s’étonne un peu de l’inertie de son «ravisseur» qui -somnole, élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle -réfléchit, s’explique cette veulerie exténuée, cette pâleur -d’herbe des caves: «Combien en a-t-il tué cette nuit?» Elle -cherche, d’un coup d’œil furtif, le sang qui pourrait marquer les -ongles de son inconnu... Point de sang! Des doigts fins trop pointus, -et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte, entre le pouce et -l’index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières -dormantes! Que son bondissement serait terrible, pour occire Célénie -et emporter Minne! -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Maman, elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse -le pas, rougit, et soupire longuement quand le péril est dépassé, -l’avenue Gourgaud franchie... -</p> - -<p> -—Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne? -</p> - -<p> -—Un homme assis par terre? -</p> - -<p> -—Ne te retourne pas!... Un homme assis par terre au coin de -l’avenue... J’ai toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais -coup à faire dans le quartier! -</p> - -<p> -Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil: -«C’est moi qu’il guette! C’est pour moi seule qu’il est là! Maman ne -peut pas comprendre... » -</p> - -<p> -Vers le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme -tout de suite une révélation: cette pâleur mate, ces cheveux noirs -qui moutonnent en boucles... c’est Le Frisé! C’est Le Frisé lui-même! -Les journaux l’ont dit: «On n’a pas pu parvenir à s’emparer du -Frisé...» Il est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue -Gourgaud, Le Frisé, il est amoureux de Minne et pour elle, tous les -jours, expose sa vie... -</p> - -<p> -Minne palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa -fenêtre l’ombre du Frisé... -</p> - -<p> -«Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera -sous la fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds, -et il m’emportera sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où -l’attendront ses sujets assemblés. Il dira: «Voici votre Reine! Et... -et... ce sera terrible!» -</p> - -<p> -Un jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne -oublia de déjeuner... Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les -jours suivants, point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur -Minne des yeux si soudains lorsqu’elle le frôlait... -</p> - -<p> -Oh! les pressentiments de Minne! «Je le savais bien, moi, qu’il -était Le Frisé! et maintenant il est en prison, à la guillotine -peut-être!...» Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne, -Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon, -poulet, vin tonique et léger—et départ pour la campagne... -</p> - -<p> -Durant que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent -venir l’orage, Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et -rêve... «Il est en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et -il écrit dans son cachot des vers d’amour: <i>À une inconnue</i>...» -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne, éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux -épouvantés sur la chambre paisible: «Où suis-je?» -</p> - -<p> -Arrivée depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n’est pas -encore habituée à sa maison des champs. Elle cherche, au sortir de son -tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, l’ombre bleue et claire -de sa chambre parisienne, l’odeur citronnée de son eau de toilette... -Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit noire, malgré les coqs -qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui monte -de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit -déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un -rais d’or vif, mince comme un crayon... -</p> - -<p> -Ce petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons, -ouvrir les persiennes et recule, aveuglée de lumière... Elle reste -là, les mains sur les yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un -ange repentant... -</p> - -<p> -Quand le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à -son lit, s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où -dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entrouverte et -les yeux naïfs, à un baby de magazine anglais. Mais les sourcils -s’abaissent, une pensée habite soudain les larges prunelles qui se -moirent comme un étang. Minne songe que tout le monde ne jouit pas de -cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande ville, un -cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs -en boucles... -</p> - -<p> -Il faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse, -rire, s’intéresser à la santé de l’oncle Paul... «C’est la -vie!» soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre -et dévore comme s’ils étaient en verre filé. -</p> - -<p> -Au pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les -fauteuils empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur -répond. La maison desséchée et sonore pétille, comme travaillée -d’un sourd incendie. Debout depuis deux siècles dans le soleil et le -vent, sa charpente chaude gémit sans cesse, et on l’appelle, dans le -pays, la Maison Sèche. -</p> - -<p> -Minne l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire -qu’un perron de cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets -de bois blanc tiède aux pieds nus, pour les dix hectares, parc et -verger, qui l’entourent. En petite Parisienne accoutumée aux nuances -discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre tant de nuances crues -réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé -s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de -guirlandes vertes; des rideaux de mousseline orangée pendent aux -fenêtres, et le bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la -chambre d’ardents bouquets... Minne, pâle comme une nuit de lune, se -réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute -nue au soleil, un miroir à la main, cherche en vain, à travers son -corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -—Une lettre pour toi, Minne... Ça, c’est <i>Femina</i>; ça, c’est le -<i>Journal de la Santé</i> et puis la <i>Chronique médicale</i>, et puis un -prospectus... -</p> - -<p> -—Il n’y a rien pour moi? implore Antoine. -</p> - -<p> -L’oncle Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux -mains: -</p> - -<p> -—Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire! Tu n’écris à personne, -pourquoi veux-tu qu’on t’écrive?... Fais-moi la grâce de me répondre! -</p> - -<p> -—Je ne sais pas, dit Antoine. -</p> - -<p> -La boutade de son père l’agace; l’ironie supérieure de Minne -l’exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son -lait à petites gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde -la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. -Ses yeux noirs reflètent étrangement le vert du jardin... -</p> - -<p> -«Elle est bien fière pour une lettre!» se dit Antoine. -</p> - -<p> -Fière? il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près -de son assiette et vide son bol de lait avant de l’ouvrir. -</p> - -<p> -—Viens voir, Minne! appelle Antoine, qui feuillette <i>Femina</i>. -C’est épatant... Il y a des photos de la journée des Drags... Oh! on voit -Polaire! -</p> - -<p> -—Qui, Polaire? daigne questionner Minne. -</p> - -<p> -Antoine s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages: -</p> - -<p> -—Ah! ben, vrai! tu ne connais pas Polaire? -</p> - -<p> -La rêveuse petite figure de Minne devient méfiante: -</p> - -<p> -—Non. Et toi? -</p> - -<p> -—Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour -dans la rue... C’est une actrice. Je l’ai vue à une représentation -de charité. Elle était avec trois autres; elle faisait une -pierreuse... -</p> - -<p> -—Antoine!! gronde la voix douce de Maman. -</p> - -<p> -—Oui, ma tante... Une femme, je veux dire, des boulevards -extérieurs. -</p> - -<p> -Les yeux de Minne grandissent, brillent: -</p> - -<p> -—Ah!... Elle était habillée comment? -</p> - -<p> -—Épatante! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme -ça jusque dans les yeux, et puis une casquette... -</p> - -<p> -—Comment, une casquette? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude -du détail. -</p> - -<p> -—Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça... -</p> - -<p> -Minne se détourne, désintéressée: -</p> - -<p> -—Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité. -</p> - -<p> -Elle regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné -par la beauté de Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux -noirs. Il enfonce dans sa poche un mouchoir mal roulé qui fait gros, -brosse d’un revers de main le duvet de sa lèvre, et ramasse la cloche -de paille jetée sous la chaise. -</p> - -<p> -—Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il. -</p> - -<p> -—Pas trop! prie Maman. -</p> - -<p> -—Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge. -</p> - -<p> -Antoine rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit. -</p> - -<p> -Minne, en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides -d’une capeline de lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille, -elle tend à Maman la lettre bleue: -</p> - -<p> -—Garde-moi ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma -voisine de cours. Tu peux la lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de -secrets. Adieu, maman. Je vais manger des prunes. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -L’herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon, -vernies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées, comme si -elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille -sauterelles, bleues en l’air, grises à terre. Le soleil traverse la -capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d’un feu si vif qu’elle -frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la roue, encensent le -passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche -parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la -piquent: si c’étaient des bêtes? -</p> - -<p> -La prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit; par-dessus -la clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et -régulières semblent continuer la houle du sol... -</p> - -<p> -«Est-il bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue! S’il -venait un serpent, pendant que je suis toute seule?... Eh bien, je -tâcherais de l’apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais comment -saurais-je si c’est une vipère ou une couleuvre?...» -</p> - -<p> -Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de -terre. Il a vu venir Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air -pensif et distingué. -</p> - -<p> -—C’est toi? dit-il comme au théâtre. -</p> - -<p> -—C’est moi. Qu’est-ce qu’on fait? -</p> - -<p> -—Moi, rien. Je réfléchissais... -</p> - -<p> -—Je ne voudrais pas te déranger. -</p> - -<p> -Il tremble de la voir partir et répond maladroitement qu’«il y a -place pour deux dans le verger!» -</p> - -<p> -Minne s’assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent touche -ses oreilles... Elle considère Antoine avec soin et sans ménagement, -comme un meuble: -</p> - -<p> -—Tu sais, Antoine, je t’aime mieux comme ça, en chemise de -flanelle, sans gilet. -</p> - -<p> -Il rougit une fois de plus. -</p> - -<p> -—Ah! tu trouves? Je suis mieux qu’en uniforme? -</p> - -<p> -—Ça, oui. Seulement cette cloche de paille te donne l’air d’un -jardinier. -</p> - -<p> -—Merci! -</p> - -<p> -—J’aimerais mieux, poursuit Minne sans l’entendre, une... oui, -une casquette. -</p> - -<p> -—Une casquette! Minne, tu as un grain, tu sais! -</p> - -<p> -—Une casquette de cycliste oui... Et puis les cheveux... attends! -</p> - -<p> -Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux -contre lui et lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous -lui et devient grossier: -</p> - -<p> -—Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse! -</p> - -<p> -Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au -fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche -remuante du prunier... Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de -poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme un mannequin. -</p> - -<p> -—Ne bouge donc pas! Là! comme ça les cheveux sur le front, et -puis bien ramenés sur les côtés... Mais ils sont trop courts sur les -côtés... C’est égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à -carreaux noirs et violets... -</p> - -<p> -Ces derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des -fortifs,—elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot -dire. «Encore une lune!» songe Antoine. -</p> - -<p> -Lui non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette -Minne si près de lui—il aurait compté ses cils!—ces petites -mains maigres, froides comme des souris, les doigts pointus courant sur -les tempes, dans les oreilles... Le grand nez d’Antoine palpite, pour -rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle... -Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités. -Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant elle, -inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque: -grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande -bouche généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal, -enflammé au menton de quelques rougeurs... -</p> - -<p> -Soudain, Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu: -</p> - -<p> -—Là-bas! dit-elle. -</p> - -<p> -—Quoi? -</p> - -<p> -—Tu le vois? -</p> - -<p> -Antoine rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille -avec indifférence: -</p> - -<p> -—Oui, je vois. C’est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend? -</p> - -<p> -—Oui, c’est lui, chuchote Minne profondément. -</p> - -<p> -Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie: -</p> - -<p> -—Je le déteste! -</p> - -<p> -Antoine sent venir encore une «lune». Il prend un visage neutre, où -la méfiance combat l’apitoiement: -</p> - -<p> -—Qu’est-ce qu’il t’a fait? -</p> - -<p> -—Il m’a fait?... Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle -Paul lui a prêté un morceau de verger pour planter des légumes, que -je ne peux plus venir ici sans rencontrer le père Corne, qui ressemble -à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des -poireaux, qui... qui... Dieu! que je souffre! -</p> - -<p> -Elle se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre. -Antoine craint tout de cette Ménade. Mais elle change de visage, se -rassied sur la roche plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux -présagent le potin et le mystère... -</p> - -<p> -—Et puis, tu sais, Antoine... -</p> - -<p> -—Quoi? -</p> - -<p> -—C’est un vilain homme, le père Corne. -</p> - -<p> -—Oh! la, la! -</p> - -<p> -—Il n’y a pas de «oh! la, la!» dit Minne vexée. Tu ferais -mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a -pas besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves. -</p> - -<p> -Ce genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique -dont Minne se délecte. -</p> - -<p> -—Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin! -</p> - -<p> -Antoine se roule le dos dans l’herbe, comme un âne: -</p> - -<p> -—Du flageolet! Non, Minne, tu es tordante! Il ne sait pas! -</p> - -<p> -—Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en -joue. Célénie l’a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa -tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales, et il joue du -flageolet... Oh! -</p> - -<p> -Un frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds... «Les -filles, c’est toujours un peu maboul», philosophe tout bas Antoine, -qui connaît depuis quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire -aux yeux malades, geignard et malpropre, dont le seul aspect suscite -chez Minne une sorte de frénésie répulsive... -</p> - -<p> -—Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine? -</p> - -<p> -—À qui? -</p> - -<p> -—Au père Corne. -</p> - -<p> -—Je ne sais pas, moi... -</p> - -<p> -—Tu ne sais jamais, toi! As-tu un couteau? -</p> - -<p> -Il pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon. -</p> - -<p> -—Si! affirme Minne péremptoire. Prête-le! -</p> - -<p> -Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte... -</p> - -<p> -—Dépêche-toi, Antoine! -</p> - -<p> -Elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et -s’empare d’un couteau à manche de buis... Antoine, les oreilles -violettes, ne dit mot. -</p> - -<p> -—Tu vois, menteur! Il est joli, ton couteau! il te ressemble... -Viens, le père Corne est parti. On va jouer, Antoine! on va jouer dans -le potager du père Corne! Les poireaux sont les ennemis, les potirons -sont les forteresses: c’est l’armée du père Corne! -</p> - -<p> -Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert; elle -divague tout haut et piétine les laitues: -</p> - -<p> -—Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les -violerons! -</p> - -<p> -—Hein! -</p> - -<p> -—Nous les violerons, je dis! Dieu, que j’ai chaud! -</p> - -<p> -Elle se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine, -médusé, regarde cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque -chose de scandaleux: -</p> - -<p> -—J’entends bien... Tu sais ce que ça veut dire? -</p> - -<p> -—Probable. -</p> - -<p> -—Ah? -</p> - -<p> -Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de -sécheresse... -</p> - -<p> -—Que tu es bête, Antoine! Tu espères toujours à m’en remonter. -C’est Maman qui m’a expliqué ce que ça signifie. -</p> - -<p> -—C’est... ma tante qui... -</p> - -<p> -—Un jour, dans une leçon, je lisais: «Et leurs sépultures furent -violées.» Alors, je demande à Maman: «Qu’est-ce que c’est violer -une sépulture?» Maman dit: «C’est l’ouvrir sans permission...» Eh -bien, violer un cadavre, c’est l’ouvrir sans permission. Tu -bisques?... Écoute la cloche du déjeuner! tu viens?... -</p> - -<p> -À table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands -verres d’eau... -</p> - -<p> -—Tu as bien chaud, mon pauvre loup? lui demande Maman. -</p> - -<p> -—Oui, ma tante, nous avons couru; alors... -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que tu racontes? crie du bout de la table cette -diablesse de Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père -Corne qui jardinait! -</p> - -<p> -L’oncle Paul hausse les épaules: -</p> - -<p> -—Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le -plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes -boutons. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -—Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans -un fauteuil de canne. -</p> - -<p> -—C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. -Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger -autant de melon et de haricots rouges que ça me convient. -</p> - -<p> -Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, -fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide -débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la -semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le -père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de -lièvre, et Minne ne l’aime pas. -</p> - -<p> -—Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un -brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des -petits enfants et les donner aux porcs. -</p> - -<p> -Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les -lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes -méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de -duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus -s’asseoir sur la terrasse. -</p> - -<p> -Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le -jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en -plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa -pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit. -</p> - -<p> -Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la -terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à -distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud, -il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette -sensation trop familière. -</p> - -<p> -Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit -froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures -épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et -lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle -évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes... -</p> - -<p> -Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle -sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, -traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son -cousin: -</p> - -<p> -—Siffle, Antoine! -</p> - -<p> -—Siffle quoi? -</p> - -<p> -—Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras... Plus fort!... -Plus fort... Assez! tu n’y connais rien! -</p> - -<p> -Elle joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au -ciel comme une chatte. -</p> - -<p> -—Quelle heure est-il? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau? -</p> - -<p> -—Pourquoi? Il n’est pas tard. Tu as sommeil? -</p> - -<p> -Une moue de mépris: sommeil! -</p> - -<p> -—Il m’agace, ce vieux! -</p> - -<p> -—Tout t’agace aussi! C’est un brave homme, un peu bassin... -</p> - -<p> -Elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir. -</p> - -<p> -—Tout le monde est un brave homme, avec toi! Tu n’as donc pas vu -ses yeux? Va, je sais ce que je sais! -</p> - -<p> -—Tu sais peau de balle. -</p> - -<p> -—Sois convenable, je te prie! À qui crois-tu parler?... Le père -Luzeau est un vétéran du crime. -</p> - -<p> -—Un vétéran du crime, lui! Minne, s’il t’entendait!... -</p> - -<p> -—S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici! Dans sa -petite cabane de chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse -d’elles, et il les étrangle! C’est comme ça que la petite Quener -a disparu. -</p> - -<p> -—Oh! -</p> - -<p> -—Oui. -</p> - -<p> -Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment: -</p> - -<p> -—Mais c’est pas vrai! Tu sais bien que ses parents ont dit -qu’elle était partie pour Paris en compagnie d’un... -</p> - -<p> -—D’un commis-voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour -ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour -l’argent. -</p> - -<p> -Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il -s’enhardît jusqu’à saisir, dans ses mains rudes, les poignets de -Minne: -</p> - -<p> -—Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en -être sûre! Qui t’a dit tout ça? -</p> - -<p> -Le halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux -secousses de son rire: -</p> - -<p> -—Ah! ah! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui? -</p> - -<p> -Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante: -</p> - -<p> -—J’en sais bien d’autres, monsieur! Mais je n’ai pas assez -confiance en vous! -</p> - -<p> -Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de -pleurer, et prend un ton rogue: -</p> - -<p> -—Pas confiance! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose? -Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses -légumes abîmés, est-ce que j’ai bavardé? -</p> - -<p> -—Il ne manquerait plus que ça! C’est l’enfance de l’art. -</p> - -<p> -—Alors?... supplie Antoine. -</p> - -<p> -—Alors quoi? -</p> - -<p> -—Tu me diras encore?... -</p> - -<p> -Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille -vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous -ses cheveux de poudre blonde... -</p> - -<p> -—Je verrai, dit-elle. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -—Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la -porte. -</p> - -<p> -Antoine, effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre -en criant: «Non! non!» et cherche éperdument sa cravate. Un -petit grattement d’impatience et Minne ouvre la porte: -</p> - -<p> -—Comment «non, non»? Parce que tu es en bras de chemise? Ah! -mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne! -</p> - -<p> -Minne, en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc, -s’arrête devant son cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate -enfin retrouvée. Elle le dévisage de ses profonds yeux noirs, où -tremble et se mire l’herbe fine des cils. Devant ces yeux-là, Antoine -admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère qu’on voit aux -yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu’ils -ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour s’y -être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un -guerrier sans cuirasse, perd toute assurance... -</p> - -<p> -—Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux? questionne Minne -agressive. -</p> - -<p> -—Pour que ma raie tienne, donc! -</p> - -<p> -—Ce n’est pas joli, ça te fait des cheveux plaqués de Peau-Rouge. -</p> - -<p> -—Si c’est pour me dire ça que tu viens me voir quand je suis en -chemise! -</p> - -<p> -Minne hausse les épaules. Elle tourne dans la chambre, joue à la dame -en visite, se penche sur une boîte vitrée, pointe un index: -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que c’est que ce papillon-là? -</p> - -<p> -Il se penche, chatouillé par les cheveux fins de Minne. -</p> - -<p> -—C’est un vulcain. -</p> - -<p> -—Ah! -</p> - -<p> -Saisi d’un grand courage, Antoine a pris Minne par la taille. Il ne sait -pas du tout ce qu’il va faire ensuite... Un parfum de citronnelle, blond -comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue une eau acide et -claire... -</p> - -<p> -—Minne, pourquoi ne m’embrasses-tu plus en me disant bonjour? -</p> - -<p> -Réveillée, elle se dégage, reprend son air pur et grave: -</p> - -<p> -—Parce que ce n’est pas convenable. -</p> - -<p> -—Mais quand il n’y a personne? comme maintenant? -</p> - -<p> -Minne réfléchit, les mains pendantes sur sa robe: -</p> - -<p> -—C’est vrai, il n’y a personne. Mais ça ne me ferait aucun -plaisir. -</p> - -<p> -—Qu’en sais-tu? -</p> - -<p> -Ayant parlé, il s’effraie de son audace. Minne ne répond rien... Il -se remémore, le sang aux joues, un après-midi de lectures vilaines qui -l’ont laissé, comme en ce moment, vibrant, les oreilles chaudes et -les mains gelées... Minne semble se décider tout à coup: -</p> - -<p> -—Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux. -</p> - -<p> -—Tu me trouves si laid? -</p> - -<p> -Point touchée du cri humble et sincère, elle hoche la tête, secoue -ses boucles brillantes: -</p> - -<p> -—Non. Mais c’est à prendre ou laisser. -</p> - -<p> -Elle ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs -disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune: une fillette -endormie... D’un élan mal calculé, Antoine atteint sa joue d’une -bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux -petites mains griffues, tandis que les yeux ténébreux, brusquement -dévoilés, lui crient sans paroles: -</p> - -<p> -«Va-t’en! tu n’as pas su me tromper! Ce n’est pas <i>lui</i>!» -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand -elle s’est couchée, le ciel bas avançait l’ouest comme une -muraille noire, l’air sec et sableux durcissait les narines... -L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a cherché en -vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de bonne -heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie: «La -petite porte d’en bas?—Elle est <i>fromée</i>.—La lucarne du -grenier?—On l’ouvre jamais.—Ce n’est pas une raison... -J’y vais moi-même...» -</p> - -<p> -Pourtant, Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et -doux... Un bref fracas l’éveille, suivi d’un coup de vent -singulier, qui débute en brise chuchotante, s’enfle, assaille la -maison qui craque tout entière... Puis, un grand calme mort. Mais Minne -sait que ce n’est pas fini; elle attend, aveuglée par les lames de feu -bleu qui fendent les volets. -</p> - -<p> -Elle n’a pas peur; mais cette attente physique et morale la surmène. -Ses pieds et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue -d’une angoisse autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur -son front, car leur frôlement de fils d’araignée l’agace à crier. -</p> - -<p> -Une autre vague de vent! Elle accourt en furie, tourne autour de la -maison, insiste, secoue humainement les persiennes; Minne entend les -arbres gémir... Un vacarme creux couvre leur plainte; le tonnerre -sonne vide et faux, rejeté par les échos des petites montagnes... «Ce -n’est pas le même tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en -chien de fusil sur son lit découvert... J’entends la porte de la -chambre de Maman... Je voudrais voir la figure d’Antoine!... Il fait -le brave devant le monde, mais il a peur de l’orage... Je voudrais -voir aussi les arbres tendre le dos...» -</p> - -<p> -Elle court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle -pousse les volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et -Minne croit qu’elle meurt... -</p> - -<p> -La certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent -irrésistible lève ses cheveux tout droits, gonfle les rideaux -jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut distinguer, dans la lumière -fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le jardin torturé, les -roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les platanes -qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un -ennemi invisible et innombrable... -</p> - -<p> -«Tout est changé!» songe Minne: elle ne reconnaît plus l’horizon -paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises, -tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante -relie tour à tour au ciel tragique. -</p> - -<p> -Minne, visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale -lumière, vers le grondement souverain, de toute son âme amoureuse de -la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur ces fougères qui -donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu’un -regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du -Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la joie de mourir -pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage -facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu -d’amour... -</p> - -<p> -Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler -l’émail de ses dents. L’approche de l’orage le rend fou. Il est -tout seul, il peut se tordre à l’aise, étouffer dans la plume chaude -plutôt que de regarder les éclairs, espérer, avec la ferveur d’un -explorateur mourant de soif, les premières gouttes de l’averse -apaisante... -</p> - -<p> -Il n’a pas peur, non,—pas positivement. Mais c’est plus fort que -lui... Pourtant, la violence extrême de la tempête arrive à détacher -de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, il -écoute: «Sûr, ça vient de tomber dans le verger!... Minne! elle -doit mourir de peur!...» -</p> - -<p> -L’évocation précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche, -les cheveux en pluie mêlée d’argent et d’or, précipite dans -l’âme d’Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques. -Sauver Minne! courir à sa chambre, l’étreindre à l’instant même -où la voix lui manque pour appeler au secours... L’étendre auprès -de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur -se féminise à peine... Antoine, les jambes hors du lit, la nuque -baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles, -ne sait plus s’il fuit l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la -vue de ses longues jambes faunesques, dures et velues, arrête son élan: -a-t-on idée d’un héros en bannière? -</p> - -<p> -Pendant qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage -s’éloigne, s’amortit en artillerie lointaine... Une à une, les -premières gouttes d’un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles -d’aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression -exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile -bienfaisante de la lâcheté... -</p> - -<p> -Minne n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante, -mais sous l’aspect, non moins troublant, d’une jeune fille en -vêtement de nuit... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras -assouplis, baiser ses paupières transparentes que bleuit le noir caché -de ses prunelles... -</p> - -<p> -Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement -transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va -fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus jeune, la -plus menue de son sérail coutumier, où il élit tantôt Célénie, la -forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux courts, -mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et -Didon, qui fut reine de Carthage... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout -près de la fenêtre fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la -pluie. Fine et serrée, elle fuit vers l’est, en voiles lentement -remués, comme le pan d’une robe de gaze qui marche. Antoine assouvit -sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où ses dents -marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une -tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas, -à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose -qu’on ne sait pas... À cause de la pluie froide, elle a repris son -fourreau de velours vert empire, sa collerette blanche qui suit la ligne -tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit -Minne de six mois et fait songer à la rentrée d’octobre. -</p> - -<p> -Plus qu’un mois! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui -dit des monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre, -accuse les gens de meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et -repousse le baiser avec des yeux de haine... Il tient à cette Minne de -tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant -craintif, en père aussi quelquefois... par exemple le jour où elle -s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres -d’un air dur, pour retenir ses larmes... Cette journée triste gonfle -son cœur d’une tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire -ses longs bras, glisse un regard vers sa Minne blonde, partie si loin... -Il a envie de pleurer, de l’étreindre, et s’écrie: -</p> - -<p> -—Fichu temps! -</p> - -<p> -Minne décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le -dévisage, silencieuse. Il s’emporte sans motif: -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que tu as à me regarder, avec un air de savoir quelque -chose de mal sur mon compte? -</p> - -<p> -Elle soupire, sa tartine mordue au bout des doigts: -</p> - -<p> -—Je n’ai pas faim. -</p> - -<p> -—Mâtin! il est pourtant fameux, le raisiné de Célénie! -</p> - -<p> -Minne fronce un nez distingué: -</p> - -<p> -—Il y paraît! Tu manges comme un maçon. -</p> - -<p> -—Et toi comme une petite chipoteuse! -</p> - -<p> -—Je n’ai pas faim pour du raisiné aujourd’hui. -</p> - -<p> -—Pour quoi as-tu faim? du beurre frais sur du pain chaud? du -fromage blanc? -</p> - -<p> -—Non. Je voudrais une pipe en sucre rouge. -</p> - -<p> -—Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et -puis, ce n’est pas bon. -</p> - -<p> -—Si, c’est bon! une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, quand -le dessus est blanc et un peu mou, et qu’il n’y a plus au milieu -qu’un petit tuyau de sucre dur qui craque comme du verre... Porte ma -tartine sur le buffet: elle m’agace. -</p> - -<p> -Il obéit et revient s’asseoir aux pieds de Minne, sur une chaise -basse. -</p> - -<p> -—Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi! -</p> - -<p> -C’est bien ce qu’il craignait. La dignité d’ami confère à -Antoine une gêne extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires -d’assassinat ou d’outrage aux mœurs, ça va bien; mais parler tout -seul, il s’en déclare incapable... -</p> - -<p> -—Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a -pas un répertoire d’anecdotes pour jeunes filles! -</p> - -<p> -—Eh bien, et moi donc! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je -pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours? Va, la moitié -de ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au -père Luzeau! -</p> - -<p> -—Non? -</p> - -<p> -—Si! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des -amants! -</p> - -<p> -—Oh! Tu blagues! leurs familles le sauraient. -</p> - -<p> -—Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes! -</p> - -<p> -—Et toi, comment le sais-tu? -</p> - -<p> -—J’ai des yeux peut-être! -</p> - -<p> -Ah! oui, elle a des yeux! Des yeux terriblement sérieux qu’elle -penche sur Antoine à lui donner le vertige... -</p> - -<p> -—Tu as des yeux, oui... Mais leurs parents aussi! Où se -rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants? -</p> - -<p> -—À la sortie des cours, tiens! réplique Minne indémontable. Ils -échangent des lettres. -</p> - -<p> -—Ah! ben vrai! s’ils n’échangent que des lettres!... -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que tu as à rire? -</p> - -<p> -—Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes -amies! -</p> - -<p> -Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète: -</p> - -<p> -—Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer -à... à la honte... l’élite de la société parisienne? -</p> - -<p> -—Minne, tu parles comme un feuilleton! -</p> - -<p> -—Et toi, comme un voyou! -</p> - -<p> -—Minne, tu as un sale caractère! -</p> - -<p> -—C’est comme ça? je m’en vais. -</p> - -<p> -—Eh bien, va-t’en! -</p> - -<p> -Elle se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un -brusque rayon, jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux -enfants le même «ah!» de surprise: le soleil! quel bonheur! -L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur -le parquet... -</p> - -<p> -—Viens, Antoine! courons! -</p> - -<p> -Elle court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne -ses semelles avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore -trempées, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l’échine des -montagnes fume comme celle d’un cheval surmené et la terre finit de -boire dans un silence fourmillant. -</p> - -<p> -Devant l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est -pomponné, vaporeux et rose comme un ciel Trianon: de sa chevelure en -nuages pommelés, diamantée d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler -des Amours nus, de ceux qui tiennent des banderoles bleu tendre et qui -ont trop de vermillon aux joues et au derrière?... -</p> - -<p> -L’espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on -nomme tétons-de-Vénus, sont demeurées sèches et chaudes sous leur -velours imperméable et fardé... Pour secouer les roses lourdes de -pluie, Minne a relevé ses manches et montre des bras d’ivoire fluets, -irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux; et Antoine, -morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces bras, -caresser sa bouche à ce duvet d’argent... -</p> - -<p> -La voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de -ses boucles trempe dans une flaque d’eau: -</p> - -<p> -—Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue! On dirait -qu’elle est en «sac de voyage»! -</p> - -<p> -Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude. -</p> - -<p> -—Antoine, s’il te plaît, retourne-la: je voudrais savoir s’il -fera beau demain. -</p> - -<p> -—Comment? -</p> - -<p> -—C’est Célénie qui m’a appris: si les limaces ont de la terre -au bout du nez, c’est signe de beau temps. -</p> - -<p> -—Retourne-la, toi! -</p> - -<p> -—Non, ça me dégoûte. -</p> - -<p> -En grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin -de bois, la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive: -</p> - -<p> -—À quel bout est son nez, dis? -</p> - -<p> -Accroupi près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de -glisser vers les chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston, -jusqu’aux dents brodées du petit pantalon... Le vilain animal, en -lui, tressaille: il songe qu’un geste brusque renverserait Minne dans -l’allée humide... Mais elle se lève d’un bond: -</p> - -<p> -—Viens, Antoine! nous allons ramasser des courgelles sous le -cornouiller! -</p> - -<p> -Rose d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et -reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de pierreries, et -les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre -rutilant... -</p> - -<p> -—Minne! un escargot rayé! Regarde: on dirait un berlingot. -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i9">Escargot</span><br> -<span class="i9">Manigot,</span><br> -<span class="i3">Montre-moi tes cornes!</span><br> -<span class="i2">Si tu m’ les montres pas,</span><br> -<span class="i5">J’ te ferai prendre</span><br> -<span class="i7">Par ton père,</span><br> -<span class="i7">Par ta mère,</span><br> -<span class="i3">Par le roi de France!</span> -</div></div> - -<p> -Minne chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis -s’interrompt soudain: -</p> - -<p> -—Un escargot double, Antoine! -</p> - -<p> -—Comment double? -</p> - -<p> -Il se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots -accolés, ni regarder Minne qui se penche: -</p> - -<p> -—N’y touche pas, Minne! c’est sale! -</p> - -<p> -—Pourquoi sale? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette... -C’est un escargot philippine! -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Après cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine -supportable, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes. -</p> - -<p> -Comme le dit Maman, dolente dans ses percales claires: «La vie -n’est plus possible!» L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes -heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de -craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux... Il -est assis en face de sa cousine et dispose mollement les treize paquets -de cartes d’une patience. Il est ravi d’avoir devant lui Minne -changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon haut «pour -avoir frais». Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche, -bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables, -échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale. -</p> - -<p> -Sous cette coiffure qui la déguise en «dame», Minne parade d’un -air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais -d’élégance: pantalon de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture -haute bien sanglée... Sans qu’il s’en doute, avec sa chemise de -soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé, il ressemble -terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première fois, -Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux -ne saurait être beau, s’il n’est aimé... -</p> - -<p> -Minne se lève, brouille les cartes: -</p> - -<p> -—Assez! il fait trop chaud! -</p> - -<p> -Elle s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y -fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme: -</p> - -<p> -—Si tu voyais! Il n’y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de -la cuisine! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça! Il -attrapera une insolation, il est déjà tout plat... Tu peux me croire, -je sens la chaleur qui me vient dans l’œil par le trou du volet! -</p> - -<p> -Elle revient en agitant les bras «pour faire de l’air» et demande: -</p> - -<p> -—Qu’est-ce qu’on va faire, nous? -</p> - -<p> -—Je ne sais pas... Lisons... -</p> - -<p> -—Non, ça tient chaud. -</p> - -<p> -Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente: -</p> - -<p> -—Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça! -</p> - -<p> -—Encore trop! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque: -tiens... -</p> - -<p> -Elle pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse -excentrique. Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la -cheville nacrée, le petit pantalon dentelé, serré au-dessus des -genoux... Les cartes à patience, échappées de ses mains tremblantes, -glissent à terre... -</p> - -<p> -—Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé. -</p> - -<p> -Il avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence: -</p> - -<p> -—Ça, c’est pour en bas... Mais tu as peut-être chaud par en haut, -dans ton corsage? -</p> - -<p> -—Mon corsage? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous... -tâte! -</p> - -<p> -Elle s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les -coudes levés. Il tend des mains rapides, cherche la place plate des -petits seins... Minne, qu’il a effleurée à peine, saute loin de lui, -avec un cri de souris, et éclate d’un rire secoué qui lui emplit les -yeux de larmes: -</p> - -<p> -—Bête! bête! Oh! ça, c’est défendu! ne me touche jamais -sous les bras! je crois que j’aurais une attaque de nerfs! -</p> - -<p> -Elle est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a -frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Toucher -la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour, -feuilleter les dessous blancs de Minne comme on force une rose—oh! -sans lui faire de mal, pour voir... Il s’efforce à la douceur, en se -sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes... -</p> - -<p> -—Ne ris pas si haut! chuchote-t-il en avançant sur elle. -</p> - -<p> -Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et -s’essuie les yeux du bout des doigts: -</p> - -<p> -—Tiens, tu es bon, toi! je ne peux pas m’en empêcher! ne -recommence pas, surtout!... Non, Antoine, ou je crie! -</p> - -<p> -—Ne crie pas! prie-t-il très bas. -</p> - -<p> -Mais, comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à -la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre -la porte, elle s’y arcboute, tend des mains qui menacent et -supplient... Antoine saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux -et songe alors que deux autres mains lui seraient en ce moment bien -utiles... Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine, -silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée... -</p> - -<p> -Des cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une -démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme -courante... Pour l’apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il -écarte davantage les bras, se plaque contre elle et s’y frotte à la -manière d’un chien jeune, ignorant et excité... -</p> - -<p> -Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent -dans ses doigts comme des cous de cygnes étranglés: -</p> - -<p> -—Brutal! Brutal! Lâche-moi! -</p> - -<p> -Il recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte -où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles... -Elle n’a pas bien compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce -corps de garçon appuyé au sien, si fort qu’elle en sent encore les -muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle -veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée -dans son tablier relevé... -</p> - -<p> -—Minne! -</p> - -<p> -Antoine, stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de -remords, et de la crainte aussi que Maman revienne... -</p> - -<p> -Minne, je t’en supplie! -</p> - -<p> -—Oui, sanglote-t-elle, je dirai... je dirai... -</p> - -<p> -Antoine jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur: -</p> - -<p> -—Naturellement! «Je le dirai à Maman!» Les filles sont toutes -les mêmes, elles ne savent que rapporter! Tu ne vaux pas mieux que les -autres! -</p> - -<p> -Instantanément, Minne découvre un visage offensé où les cheveux et -les larmes ruissellent ensemble. -</p> - -<p> -—Oui, tu crois ça? Ah! je ne suis bonne qu’à rapporter? Ah! -je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu’on -brutalise et qu’on insulte... -</p> - -<p> -—Minne! -</p> - -<p> -—...Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du -monde! -</p> - -<p> -Ce vocable innocent de «collégien» pique Antoine à l’endroit -sensible. Collégien! cela dit tout: l’âge pénible, les manches -trop courtes, la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un -parfum, pour un murmure de jupe, les années d’attente mélancolique -et fiévreuse... La colère brusque qui échauffe Antoine le délivre de -sa trouble ivresse: Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine -debout l’un devant l’autre, qui se mesurent avec ce geste du cou -familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne s’ébouriffe, comme -une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines froissées; -Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la manière la -moins chevaleresque... Et Maman paraît, arbitre en percale claire, -portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Ce soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller. -Autour d’un ruban blanc, elle roule lentement la dernière boucle de -sa chevelure et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles -sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de -rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d’or, deux sur -le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque, et lui donnent un -air de villageoise frisonne... -</p> - -<p> -Les volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement, -dans l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on -ouvrait, les moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient -aux oreilles de Minne, qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient -ses joues délicates de piqûres roses et boursouflées... -</p> - -<p> -Minne rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et -noirs où se mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux -somnambuliques sous les sourcils de velours blond, dont la courbe noble -prête tant de sérieux à cette figure enfantine... -</p> - -<p> -Minne pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si -brutal et si tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la -lutte, mais elle voue au collégien une sourde rancune de ce qu’il -fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souffre, seule -devant elle-même, comme pour un inconnu qu’elle eût embrassé par -méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même physique, pour -le pauvre petit mâle ardent et maladroit: Minne proteste, de tout son -être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant dormeur -du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant -sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la -petite fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le -sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir -qu’un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants, -l’eût trouvée soumise, à peine étonnée... -</p> - -<p> -«Il faut attendre, attendre encore», songe-t-elle obstinément. «Il -s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de -l’avenue Gourgaud. Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son -peuple, il m’embrassera—sur la bouche—devant tous, pendant -qu’ils gronderont d’envie... Notre amour croîtra dans le péril -quotidien...» -</p> - -<p> -La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe traînante, un -vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -«On aurait vu des choses plus ridicules!» conclut Antoine en -lui-même. Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son -porte-plume en merisier odorant. Le thème latin l’écœure presque -physiquement; il éprouve prématurément cette défaillance de la -rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du premier octobre... À -mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se tourne -désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne, -image rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et -brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant -que l’heure même, Minne et les vacances!... Oh! garder Minne, -s’affiner peu à peu au contact de sa duplicité voilée de candeur! -Il y a bien une solution, un arrangement, une conclusion lumineuse et -naturelle... «On a vu, se répète-t-il pour la vingtième fois, des -choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance entre un -garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze... Dans les -familles princières, par exemple...» Mais à quoi bon argumenter? -Minne voudra ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête -d’une petite fille aux cheveux d’or peut suffire à changer le -monde... -</p> - -<p> -Onze heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette -pendule Louis-Philippe sonnait son heure dernière... La glace de la -cheminée lui renvoie l’image résolue d’un grand diable au nez -aventureux, dont les yeux, sous l’abri touffu des sourcils, disent -«Vaincre ou mourir!» Il franchit le corridor, frappe chez Minne d’un -doigt assuré... Elle est toute seule, assise, et fronce un peu les -sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte. -</p> - -<p> -—Minne? -</p> - -<p> -—Quoi? -</p> - -<p> -Elle n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant -de méchantes choses sèches, de défiance, de politesse exagérée... -Le vaillant Antoine ne faiblit pas: -</p> - -<p> -—Minne! Minne... m’aimes-tu? -</p> - -<p> -Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de -profil, sans tourner la tête. Il répète: -</p> - -<p> -—Minne, m’aimes-tu? -</p> - -<p> -Une intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente, -d’inquiétude, anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils -blonds; un sourire fugitif étire la bouche nerveuse... En une seconde, -Minne a revêtu ses armes. -</p> - -<p> -—Si je t’aime? Bien sûr que je t’aime! -</p> - -<p> -—Je ne te demande pas si c’est bien sûr; je te demande si tu -m’aimes? -</p> - -<p> -L’œil noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre -qu’un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la -lumière dorée... -</p> - -<p> -—Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te -dire. C’est aussi une chose très grave que tu vas répondre... Minne, -est-ce que tu m’aimerais assez pour m’épouser plus tard? -</p> - -<p> -Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui, une sorte -d’ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa -voix eût répondu: -</p> - -<p> -—Non. -</p> - -<p> -Il ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur -espérée qui l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression -que son tympan crevé laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il -fait bonne figure. -</p> - -<p> -—Ah? -</p> - -<p> -Minne juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en -dessous, la tête penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet -imperceptiblement. -</p> - -<p> -—Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus? -</p> - -<p> -Elle soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les -cheveux égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son -petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine qui, raide -comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses -tempes, et daigne enfin répondre: -</p> - -<p> -—C’est que je suis fiancée. -</p> - -<p> -Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les -questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée -sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre, -Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir... -</p> - -<p> -Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel -est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument. -Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux: -«La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience -féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela», -pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini -de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la -vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas -seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré -qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses -paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable -qu’il gardera contre tous... -</p> - -<p> -«Minne est fiancée!» Il se répète ces trois mots avec un -désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade -notable; il dirait à peu près de même: «Minne est chef d’escadron», -ou bien: «Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute, -à cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans. -</p> - -<p> -C’est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit -d’Antoine. Le pauvre enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à -comprendre ceci: que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il -lui faudra longtemps mûrir, sans doute, pour souffrir purement. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne est malade. La maison s’agite en silence; Maman a des yeux -rouges dans une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de -croissance, de mauvais moments à passer, d’embarras gastrique... -maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc a -la fièvre et reste couchée depuis deux jours... -</p> - -<p> -Antoine erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive; par la porte -entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau; -mais ses gros souliers craquent et des «chut! chut!» le chassent -jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée, -pâle, dans le lit à perse bleue et verte... Elle boit un peu de lait, -très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et -soupire... Sauf le cerne mauve des yeux, et ce pli au coin des ailes -fines du nez, on la croirait couchée par caprice. Seulement, le soir, -quand Maman a tiré les rideaux, allumé la veilleuse dans le verre -bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les mains, s’assoit, -se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes: «Il -dort... il fait semblant de dormir... la reine... la reine Minne», de -courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un enfant qui rêve -haut... -</p> - -<p> -Par une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le -champignon et la fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se -sent guérie. Avant que Maman en croie sa joie, Minne bâille, montre -une langue pâlotte mais pure, s’étire longue, longue, dans son lit, -et pose cent questions: «Quelle heure est-il? où est Antoine? -est-ce qu’il fait beau? est-ce que je peux avoir du chocolat?...» -</p> - -<p> -Le lendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc -et la crème jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien -calée entre deux oreillers, joue à la convalescente. L’air -délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les rideaux et fait penser -à la mer... -</p> - -<p> -Minne se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles -pleuvent. Le vent d’ouest chante sous les portes, avec une voix -d’hiver, une voix qui donne envie de cuire des châtaignes dans la -cendre. Minne serre sur ses épaules un grand châle de laine blanche, -et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de porcelaine rosée. -Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne une -gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne -l’attendrit aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras, -la bercer et l’endormir... Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les -yeux noirs mystérieux, tant de malice et si peu de confiance? Antoine -a déjà lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de -son père, du départ proche, et ce regard pénétrant ne désarme pas! -Il va reprendre le roman commencé; mais une main effilée se tend hors -du lit, l’arrête: -</p> - -<p> -—Assez, prie Minne. Ça me fatigue. -</p> - -<p> -—Tu veux que je m’en aille? -</p> - -<p> -—Non... Antoine, écoute! Je n’ai confiance, ici, qu’en toi... -Tu peux me rendre un grand service. -</p> - -<p> -—Oui? -</p> - -<p> -—Tu vas écrire une lettre pour moi. Une lettre que Maman ne doit pas -voir, tu comprends? Si Maman me voit écrire dans mon lit, elle -pourrait demander à qui j’écris... Toi, tu écris là, à cette -table, tu me tiens compagnie, personne n’a rien à y voir... Je -voudrais écrire à mon fiancé. -</p> - -<p> -Elle peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin: Antoine, très -en progrès, n’a pas bronché. À vivre près de Minne, il a gagné le -sens de l’extraordinaire et du variable. Simple comme la férocité de -Minne, cette idée l’a traversé: «Je vais écrire sans faire -semblant de rien; alors, je saurai qui il est et je le tuerai.» -</p> - -<p> -Sans parler, il suit, docile, les instructions de Minne. -</p> - -<p> -—Dans mon buvard... non, pas ce papier-là... du blanc sans -chiffre... nous sommes obligés de prendre tant de précautions, lui et -moi! -</p> - -<p> -Lorsqu’il s’est assis, qu’il a humecté la plume neuve, affermi le -sous-main, elle dicte: -</p> - -<p> -—«Mon bien-aimé...» -</p> - -<p> -Il ne tressaille pas. Il n’écrit pas non plus. Il regarde Minne -profondément, sans colère, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente. -</p> - -<p> -—Eh bien, écris donc! -</p> - -<p> -—Minne, dit Antoine d’une voix changée et lente, pourquoi fais-tu -cela? -</p> - -<p> -Elle croise sur sa poitrine son châle blanc, d’un geste de défiance. -Une émotion nouvelle rosit ses joues transparentes. Antoine lui paraît -étrange, et c’est à son tour de le regarder, d’un air lointain et -divinateur. Peut-être découvre-t-elle, à travers lui, l’instant -d’un regret, l’Antoine qu’il sera dans cinq ou six ans, grand, -solide, à l’aise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille, -n’ayant gardé d’aujourd’hui que ses doux yeux de brigand noir?... -</p> - -<p> -—Pourquoi, Minne? Pourquoi me fais-tu cela? -</p> - -<p> -—Parce que je n’ai confiance qu’en toi. -</p> - -<p> -Confiance! elle a trouvé le mot qui suffit à abîmer la volonté -d’Antoine... Il obéira, il écrira la lettre, soulevé par ce flot de -lâcheté sublime qui a absous tant de maris complaisants, tant -d’amants humbles et partageurs... -</p> - -<p> -—«Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s’étonnent pas d’une -écriture qui n’est pas la mienne. Je suis malade et quelqu’un de -dévoué...» La voix de Minne hésite, semble traduire mot à mot un -texte difficile... -</p> - -<p> -—«...quelqu’un de dévoué veut bien te donner de mes nouvelles, -pour que tu te rassures, que tu te donnes tout à ta dangereuse -carrière...» -</p> - -<p> -«Sa dangereuse carrière!» rumine Antoine. «Il est chauffeur?... -ou sous-dompteur chez Bostock?» -</p> - -<p> -—Tu y es, Antoine?... «Ta dangereuse carrière. Mon bien-aimé... -quand me retrouverai-je dans tes bras et respirerai-je ta chère -odeur?...» -</p> - -<p> -Une grande vague amère emplit le cœur de celui qui écrit. Il endure -tout cela comme un rêve pénible, dont on souffre à mourir en sachant -que c’est un rêve. -</p> - -<p> -—«Ta chère odeur... Je voudrais parfois oublier que je fus à -toi...» Tu y es, Antoine? -</p> - -<p> -Il n’y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure -enlaidie et suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ: -</p> - -<p> -—Eh bien, va donc! -</p> - -<p> -Il ne va pas. Il secoue la tête comme pour chasser une mouche... -</p> - -<p> -—Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin. Ou bien tu perds la tête. -Tu n’as pas appartenu à un homme. -</p> - -<p> -Rien plus que l’incrédulité ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse -sous elle, avec une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux -yeux noirs, dévoilés, accablent Antoine de leur colère: -</p> - -<p> -—Si! crie-t-elle, je lui ai appartenu! -</p> - -<p> -—Non! -</p> - -<p> -—Si! -</p> - -<p> -—Non! -</p> - -<p> -—Si! -</p> - -<p> -Et elle jette comme un argument sans réplique: -</p> - -<p> -—Si! je te dis, puisque c’est mon amant! -</p> - -<p> -L’effet, sur Antoine, d’un mot aussi catégorique est au moins -surprenant. Toute son attitude obstinée et tendue s’assouplit. Il -pose son porte-plume, soigneusement, au bord de l’encrier, se lève -sans renverser sa chaise et s’approche du lit où trépide Minne. Elle -ne fait pas attention qu’aux prunelles d’Antoine luit la singulière -et fauve douceur d’une bête qui va bondir... -</p> - -<p> -—Tu as un amant? tu as couché avec lui? demande-t-il très bas. -</p> - -<p> -Comme sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots!... La -vive rougeur de Minne avoue, croit-il, sa faute. -</p> - -<p> -—Certainement, monsieur! j’ai couché avec lui! -</p> - -<p> -—Oui? Où donc? -</p> - -<p> -Par un renversement des rôles qu’elle n’aperçoit pas, c’est -Minne qui répond, embarrassée, à un Antoine agressif plein d’une -lucidité qu’elle n’avait point prévue... -</p> - -<p> -—Où? ça t’intéresse? -</p> - -<p> -—Ça m’intéresse. -</p> - -<p> -—Eh bien! la nuit... sur le talus des fortifications. -</p> - -<p> -Il réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetissés et prudents. -</p> - -<p> -—La nuit... sur le talus... Tu sortais de la maison? ta mère n’en -sait rien?... non, je veux dire: c’est quelqu’un dont tu ne -pouvais expliquer la présence chez ta mère? -</p> - -<p> -Elle répond «oui» d’un grave hochement de tête. -</p> - -<p> -—Quelqu’un... de condition inférieure? -</p> - -<p> -—Inférieure! -</p> - -<p> -Redressée, tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux -grands ouverts, ses nobles petites narines, serrées et farouches, -palpitent. «Inférieur!» Inférieur, cet ami silencieux et -menaçant, dont le corps souple jeté en travers du trottoir, feignait -une mort gracieuse!... Narcisse en jersey rayé, évanoui au bord -d’une source... Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous -ses vêtements le couteau tiède et porte les marques roses de tant -d’ongles épouvantés!... -</p> - -<p> -—Je te demande pardon, Minne, dit Antoine très doux. Mais... tu -parles de dangereuse carrière... Qu’est-ce qu’il fait donc, ton... -ton ami? -</p> - -<p> -—Je ne peux pas te le dire. -</p> - -<p> -—Une dangereuse carrière... poursuit Antoine patiemment, -cauteleusement... Il y en a beaucoup de dangereuses carrières... Il -pourrait être couvreur... ou conducteur d’automobile... -</p> - -<p> -Elle arrête sur lui des yeux meurtriers: -</p> - -<p> -—Tu veux le savoir, ce qu’il fait? -</p> - -<p> -—Oui, j’aimerais mieux... -</p> - -<p> -—Il est assassin. -</p> - -<p> -Antoine hausse ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre -une bouche badaude et part d’un jeune éclat de rire. Cette bonne -grosse plaisanterie le remet, et il tape sur ses cuisses d’un air plus -convaincu que distingué... -</p> - -<p> -Minne frémit; dans ses yeux, où se mire un couchant rouge de -septembre, passe l’envie distincte de tuer Antoine... -</p> - -<p> -—Tu ne me crois pas? -</p> - -<p> -—Si... si... Oh! Minne, quelle toquée tu fais! -</p> - -<p> -Minne ne connaît plus de raison, ni de patience: -</p> - -<p> -—Tu ne me crois pas? Et si je te le montrais! Si je te le montrais -vivant? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais, il a un jersey -bleu et rouge, une casquette à carreaux noirs et violets, des mains -douces comme celles d’une femme; il tue toutes les nuits -d’affreuses vieilles qui cachent de l’argent dans leur paillasse, -des vieux abominables qui ressemblent au père Corne! Il est chef -d’une bande terrible, qui terrorise Levallois-Perret. Il m’attend, -le soir, au coin de l’avenue Gourgaud... -</p> - -<p> -Elle s’arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à -enfoncer: -</p> - -<p> -—...il m’attend là, et, quand Maman est couchée, je vais le -retrouver, et nous passons la nuit ensemble! -</p> - -<p> -Elle n’en peut plus, elle s’adosse aux oreillers, attend -qu’Antoine éclate. Mais rien ne paraît chez lui qu’une inquiétude -circonspecte, le souci d’avoir provoqué chez Minne un retour de -fièvre, de délire léger... -</p> - -<p> -—Je m’en vais, Minne... -</p> - -<p> -Elle ferme les yeux, soudain pâle et dégrisée: -</p> - -<p> -—C’est ça: va-t’en! -</p> - -<p> -—Minne, tu n’es pas fâchée contre moi? -</p> - -<p> -Elle fait «non, non» d’un signe excédé. -</p> - -<p> -—Bonsoir, Minne... -</p> - -<p> -Il prend sur le drap une petite main sèche, chaude, inerte, hésite à -la baiser et la repose doucement, doucement, comme un objet délicat -dont il ne sait pas se servir... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Depuis que Minne a quitté la Maison Sèche, des dimanches ont passé, -ramenant autour de la tarte traditionnelle l’oncle Paul et Antoine. -Minne détourne d’eux ses yeux sauvages parce que la vue de l’oncle -Paul, jaune, fripé, offense sa fraîche et cruelle jeunesse, parce -qu’Antoine, sous sa livrée noire à boutons dorés, a retrouvé sa -dégaine d’enfant de troupe grandi trop vite, cuit au soleil... -</p> - -<p> -Minne a repris ses cours quotidiens et ne cherche même plus, au coin de -l’avenue déserte, l’inconnu à qui elle donne tous ses songes: le -trottoir miroite d’averses ou sonne gelé sous le talon, comme aux -matins de décembre... Maman brode, le soir, sous la lampe, se retourne -parfois pour scruter innocemment le visage de sa chérie, et retombe -dans sa paix active de mère tendre et aveugle... Il ne faut pas en -vouloir à Maman, si Dieu l’a pourvue d’un don d’amour sans -discernement. Tant d’honnêtes poules couvèrent, sous leurs ailes -rognées, l’essor, bleu et vert métallique, d’un beau canard -sauvage! -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -«C’est Lui! c’est Lui! Je reconnais sa démarche!» -</p> - -<p> -Minne, penchée à tomber, crispe sur l’appui de la fenêtre ses deux -mains, que l’exaltation glace... Ses yeux, son cœur le reconnaissent, -à travers la nuit... -</p> - -<p> -«Il n’y a que Lui pour marcher ainsi! Qu’il est souple! À -chaque pas, on voit balancer ses hanches... La prison l’a maigri, on -dirait... Est-ce la même casquette à carreaux noirs et violets? Il -m’attend! il est revenu! Je voudrais me montrer... Il s’en va... -Non! il revient!» -</p> - -<p> -C’est un long rôdeur d’une souplesse désossée, qui fume et se -promène. La clarté d’une fenêtre ouverte, à cette heure, -l’étonne: il lève la tête. Minne, affolée, jurerait qu’elle -reconnaît sur ce visage levé une pâleur unique, et la fumée de la -cigarette monte vers elle comme un encens. -</p> - -<p> -—Psst! fait Minne. -</p> - -<p> -L’homme s’est retourné, d’une manière courbe qui révèle la -bête toujours au guet. C’est cette gosse, là-haut? à qui en -veut-elle? -</p> - -<p> -Une petite voix légère demande: -</p> - -<p> -—Vous venez me chercher? il faut descendre? -</p> - -<p> -À tout hasard, parce que la silhouette est jeune et fine, l’homme -envoie, des deux mains, une obscène et gouailleuse réplique. «Bien -sûr, c’est le signe!» se dit Minne. «Mais je ne peux pas -descendre comme ça.» -</p> - -<p> -Fiévreuse, elle recommence la parure baroque de l’an dernier—le -ruban rouge au cou, le tablier à poches, le chignon—oh! ce peigne -qui glisse tout le temps!... Faut-il prendre un manteau? Non: on n’a -pas froid quand on s’aime... Vite, en bas! -</p> - -<p> -Les pieds bondissants de Minne, chaussés de mules rouges, effleurent le -tapis... Un craquement terrible! Minne, dans sa hâte, a oublié la -dix-huitième marche, disjointe, qui gémit comme une porte rouillée... -Elle s’aplatit, les mains au mur, retient son souffle... Rien n’a -bougé dans la maison. En bas, les verrous de sûreté obéissent à la -petite main qui tâtonne: la porte tourne, muette; mais comment la -refermer sans bruit? -</p> - -<p> -«Eh bien, je ne la referme pas!» -</p> - -<p> -Il fait frais, presque froid. Le vent, qui n’agite plus de feuilles -aux platanes dépouillés, fait chanceler la clarté des becs de gaz... -</p> - -<p> -«Où est-il?» -</p> - -<p> -Personne dans l’avenue... Quelle direction choisir? Minne, désolée, -tord enfantinement ses mains nues... Ah! là-bas, une forme -s’éloigne... -</p> - -<p> -«Oui, oui, c’est lui!» -</p> - -<p> -Une main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle -s’élance. L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit, -portent Minne sur des pieds qui touchent à peine la terre. Elle -étendrait les bras et volerait sans plus de surprise. Elle se dit -seulement: «C’est mon âme qui court!» Il faut courir, et très -vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est plus, du -côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse... -</p> - -<p> -Minne dépasse l’avenue Gourgaud, atteint la grille du chemin de fer, -le boulevard Malesherbes... Avec Célénie, avec Maman, elle n’est -jamais allée plus loin. Le boulevard continue, jalonné d’arbres. Mon -Dieu, où est donc allé Le Frisé? Elle n’ose pas crier, et elle ne -sait pas siffler... Là-bas, c’est lui!... non, c’est un arbre plus -gros!... Ah! le voilà...! Arrêtée un instant pour comprimer son -cœur essoufflé, elle repart, joint quelqu’un qui semble attendre, -quelqu’un de muet qui dérobe, sous le bord ramolli d’un feutre, le -haut d’un visage anonyme... -</p> - -<p> -—Pardon, monsieur... -</p> - -<p> -La petite voix suffoquée peut à peine parler. L’homme ne montre de -lui, sous le gaz verdâtre, qu’un menton bleui par une barbe de trois -jours... Pas de front, pas d’yeux, les mains même restent invisibles, -enfoncées dans les poches... Mais Minne n’a pas peur de ce mannequin -sans figure, qui semble vide, haut comme une armure ancienne... -</p> - -<p> -—Monsieur, vous n’auriez pas vu passer un... un homme qui allait -par là, un grand, qui se balance un peu en marchant? -</p> - -<p> -Les épaules de l’homme montent, retombent. Minne sent sur elle un -regard qu’elle ne voit pas et s’impatiente: -</p> - -<p> -—Pourtant, il a dû passer près de vous, monsieur... -</p> - -<p> -Sa petite figure volontaire cherche bravement la figure d’ombre. La -course a rosé ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques -d’eau; elle ferme et rouvre la bouche et piétine, attendant une -réponse. L’homme vide hausse encore les épaules, et dit enfin -d’une voix sourde: -</p> - -<p> -—Personne. -</p> - -<p> -Elle secoue furieusement la tête et repart plus vite, affolée du temps -perdu, prête à pleurer d’angoisse. -</p> - -<p> -C’est plus noir, de ce côté-là. Mais la pente douce est bonne pour -courir, et elle court, elle court, occupée seulement de maintenir son -chignon qui la gêne... Elle vient de heurter un couple paisible -d’agents, qui remonte le boulevard. Le choc d’une épaule carrée a -fait chanceler Minne, elle distingue des paroles bourrues: -</p> - -<p> -—Qu’est-ce qui m’a fichu une sacrée petite bougresse?... -</p> - -<p> -Elle court, le vent siffle à ses oreilles, elle va droit devant elle. -Le Frisé n’a pu que suivre les fortifications qui lui constituent un -royaume disputé, un asile peu sûr... Au fond de la tranchée, un train -rampe, dépasse Minne en versant sur elle un flot de fumée. Elle -ralentit ses pieds fatigués, considère, tête basse, ses pantoufles, -dont le nez effilé se coiffe déjà de boue, s’appuie à la grille -pour suivre l’œil rouge du train: «Où suis-je?» -</p> - -<p> -À cinquante mètres, une baie d’ombre ferme la route, un portail -noir, au faîte duquel passe une bête vive et longue, empanachée de -fumée, trouée de feux rouges et jaunes... -</p> - -<p> -«Encore un train! Il passe au-dessus du boulevard. Je ne connaissais -pas ce pont... Si c’est un de leurs asiles, il m’attend là!» -</p> - -<p> -Elle court, les lèvres tremblantes. Ses décisions se suivent, faciles, -irréfutables. Comment n’y reconnaîtrait-elle point la seconde vue -que dispense, seul, l’amour?... Sa main, qui tient le faite de son -chignon, semble follement la soulever tout entière, de trois doigts -délicats, et le vent, qui frappe son gosier, le dessèche... -</p> - -<p> -La bouche noire du pont qui grandit devant elle, ne l’effraie pas. -Elle y devine le seuil d’une autre vie, l’approche sacrée des -mystères... Des mèches déroulées, échappées à son peigne -d’écaille, la suivent, horizontales, ou bien, retombées sur sa -nuque, y palpitent, vivantes comme des plumes... Quelque chose a remué, -plus noir que l’ombre rougeâtre, quelque chose d’assis à même le -sol, sous le halo de brouillard irisé qui nimbe la flamme du gaz... -Est-ce lui?... Non!... Une femme accroupie, deux femmes, un homme -très petit et malingre. Les pieds silencieux de Minne ne les ont pas -avertis; d’ailleurs, le pont vibre encore d’un grondement -assourdi... -</p> - -<p> -L’enfant qui courait force ses yeux à distinguer, parmi ces -silhouettes atterrées, la stature plus noble de celui qu’elle -poursuit. Il n’est pas là. Ceux-ci sont ses congénères, ses sujets -peut-être: l’homme—une sorte d’enfant chétif, assis sur le -trottoir—arbore le jersey connu, la molle casquette de drap qui -colle au crâne. Derrière le groupe, une futaie de piliers cannelés -s’enfonce: -</p> - -<p> -«C’est comme à Pompéi», constate Minne, que l’ombre d’une -colonne dérobe toute. -</p> - -<p> -L’une des deux femmes vient de se lever; elle porte le tablier, le -corsage indigent et criard, le chignon en casque, d’un noir -métallique, si lisse, si tendu qu’il miroite, en carapace d’insecte -batailleur. Minne regarde avidement et compare ce qui lui manque, à -elle, c’est ce chic particulier de coiffure dont pas un cheveu ne -s’échappe, c’est ce corsage de laine rouge qu’un papillon de -grossière dentelle agrafe au cou. C’est surtout ce je ne sais quoi, -dans l’attitude, d’agressif et de découragé, ce cynisme et cette -veulerie d’animal qui vit, se nourrit, se gratte et se satisfait en -plein air... «Ceux-ci sont désormais les miens», se dit Minne, -orgueilleuse. «Ils me diront, si je les questionne, où m’attend Le -Frisé...» -</p> - -<p> -La femme, qui s’est levée, étire ses bras masculins avec un -bâillement rugissant: on voit un dos large, barré par la saillie du -corset. Elle tousse convulsivement, et jure le nom de Dieu d’une voix -épuisée. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -«Il faut pourtant que je me décide!» s’écrie Minne en elle-même. -Le chignon assuré, les mains dans ses poches en cœur, elle sort -de sa guérite d’ombre et s’avance, un pied au bord de la jupe: -</p> - -<p> -—Pardon, mesdames, vous n’avez pas vu passer un homme, grand, qui -se balance un peu en marchant? -</p> - -<p> -Elle a parlé haut, vite, en petite comédienne qui a plus de feu que -d’expérience. Les deux créatures, collées du dos au mur, regardent -stupidement cette enfant déguisée. -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que c’est que ça? demande la voix épuisée de celle -qui toussait. -</p> - -<p> -—C’est une gosse, dit l’autre. Elle est rigolote. -</p> - -<p> -En bas, le gringalet, ramassé en crapaud, rit par secousses, puis -élève une voix nasillarde de bossu: -</p> - -<p> -—Qui s’ tu serches, la môme? -</p> - -<p> -Blessée, Minne abaisse sur l’avorton un regard royal: -</p> - -<p> -—Je cherche Le Frisé. -</p> - -<p> -L’avorton se lève, cérémonieux, en découvrant un crâne aux -cheveux rares: -</p> - -<p> -—Le Frisé, c’est moi, pour vous servir... -</p> - -<p> -Au rire des deux femmes, Minne fronce les sourcils et va passer outre, -quand le rôdeur s’approche davantage et lui glisse ces mots en -confidence: -</p> - -<p> -—Je suis frisé, mais ça ne se voit que dans l’intimité. -</p> - -<p> -Puis, comme il avance vers la taille de Minne une main sournoise, elle -frémit de tous ses nerfs et fuit, poursuivie une minute par un -traînement de savates agiles, qu’interrompt la voix des deux femmes: -</p> - -<p> -—Antonin! Antonin! laisse-la donc; je te dis! -</p> - -<p> -Ce n’est pas la peur qui fait bondir ainsi le cœur et les pieds -ailés de Minne, mais l’orgueil offensé, la brûlure humiliée -d’une reine étreinte par un valet. «Ils n’ont pas pressenti qui -j’étais! Malheur à eux s’ils m’appartiennent plus tard! Je lui -dirai, à lui... mais où le trouver, mon Dieu?...» Elle marche vite, -déjà trop lasse pour courir. Cette route et ce talus, depuis combien -de temps les longe-t-elle? Comme il y a peu de monde, cette nuit! Où -sont-ils tous? Peut-être y a-t-il grand conseil dans une carrière?... -Elle veut s’asseoir sur un banc, pour vider ses pantoufles qui -s’emplissent de sable, de petits cailloux pointus. Mais un couple -serré, que désunit son approche, la chasse avec des paroles dont le -sens lui demeure obscur... -</p> - -<p> -Un «psst!» jailli du talus l’arrête, l’attire: -</p> - -<p> -—C’est vous? crie-t-elle. -</p> - -<p> -—Oui, c’est moi, répond une voix de fausset qu’on change -exprès. -</p> - -<p> -—Qui, vous? -</p> - -<p> -—Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or... -</p> - -<p> -—Ce n’est pas vous que je cherche! réplique Minne sévèrement. -</p> - -<p> -Elle repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau -de moutons petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme -disloquée, odeur caséeuse et pacifique... Minne entend le souffle des -chiens qui vont et viennent, frôle les rondes croupes laineuses. Ils -passent comme la grêle, et Minne peut croire un instant qu’ils ont -emporté avec eux tous les bruits de la nuit... Mais un train bout au -loin, s’élance, rageur, crachant derrière lui une mitraille de -charbons rouges... -</p> - -<p> -Le dos à un arbre, Minne a cessé de marcher. Elle se répète encore, -pour lutter contre sa lassitude: «Je vais finir par le retrouver, en -me renseignant... C’est ma faute, aussi! j’ai perdu du temps à -vouloir me faire belle!... A-t-il pu croire que j’aie douté? Non, -je n’ai pas douté! Je ne doute pas de lui plus que de moi-même! -</p> - -<p> -Redressée, balayant des deux mains ses cheveux d’argent, elle brave -la nuit, car ses yeux recèlent assez d’ombre pour lutter en -ténèbres avec elle... Elle lève ses pieds douloureux, regarde, à la -lueur d’un gaz enfumé de brume, ses mains raides de froid, et rit -toute seule, d’un petit rire ironique et triste: -</p> - -<p> -«Si Maman était là, elle ne manquerait pas de dire: «Ma petite -Minne, c’est bien la peine que je t’aie acheté des gants en lièvre -blanc!» Mais ce n’est pas de ça que je me soucie... Si, au moins, -j’avais une brosse ou un linge, pour enlever la boue de mes -pantoufles?... Paraître devant lui en pieds crottés! -</p> - -<p> -Pour trouver un peu d’herbe où essuyer ses semelles, elle traverse -l’avenue déserte et tressaille. Elle n’avait pas vu une femme qui -arpente, d’un pas morne de bête accoutumée à ne point trouver -d’issue à sa cage, le sable mou. Celle-ci porte le casque de cheveux, -armure d’amour et de bataille, le tablier de cotonnade et des souliers -à bouffettes, pitoyables dans les flaques... -</p> - -<p> -—Madame! crie Minne résolument, car la créature s’éloigne, -jalouse de sa solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente -des bas gibiers... Madame!... -</p> - -<p> -La femme se retourne, mais continue à s’éloigner à reculons. -C’est un être hommasse et carré, avec une figure violacée, de -petits yeux porcins et méfiants... Minne, qui lui trouve quelque -ressemblance avec Célénie, reprend sa plus royale assurance et parle -du haut de sa tête décoiffée: -</p> - -<p> -—Madame, voilà... Je me suis égarée. Pouvez-vous me dire le nom de -cette avenue? -</p> - -<p> -Une voix sans timbre, comme celle des chiens de ferme qui couchent -dehors, répond, après un silence: -</p> - -<p> -—C’est écrit sur les plaques, que je pense! -</p> - -<p> -—Je sais bien, dit Minne impertinente. Mais je ne connais pas du tout -le quartier. Je cherche quelqu’un... Et quelqu’un que vous -connaissez sûrement, madame! -</p> - -<p> -—Quelqu’un que je connais? -</p> - -<p> -L’être hommasse répète les derniers mots de Minne, d’un parler -épais où traîne un vague accent de terroir. -</p> - -<p> -—Je connais pas grand monde... -</p> - -<p> -Minne veut rire, et tousse parce qu’elle a froid: -</p> - -<p> -—Ne faites donc pas de cachotteries avec moi! je suis des vôtres, -ou je vais en être! -</p> - -<p> -La femme, qui conserve sa distance, n’a pas l’air d’avoir compris. -Elle lève la tête vers le ciel noir et dit, pour dire quelque chose: -</p> - -<p> -—Y aura de la pluie avant le jour... -</p> - -<p> -Minne frappe du pied. De la pluie! Bête inférieure! La pluie, le -vent, la foudre, est-ce que tout cela compte? Il y a seulement des -heures de nuit et des heures de jour. Le jour, on dort, on fume, on -rêve... Mais, sous la nuit, tente veloutée, on tue, on aime, on secoue -les pièces d’or encore poissées de sang... Ah! trouver Le Frisé, -oublier dans ses bras une enfance asservie, obéir passionnément à -lui, à lui seul!... Minne piaffe, hume la nuit, reprise de fièvre et -d’enthousiasme... -</p> - -<p> -—T’as l’air bien jeune, murmure la voix sourde de chien de garde -enroué. -</p> - -<p> -Minne regarde la femme de haut, entre ses cils: -</p> - -<p> -—Très jeune! j’aurai seize ans dans huit mois. -</p> - -<p> -—Dépêche-toi de les avoir, c’est plus sûr. -</p> - -<p> -—Ah! -</p> - -<p> -—Tu travailles toute seule? -</p> - -<p> -—Je ne travaille pas, dit Minne fièrement. Les autres travaillent -pour moi. -</p> - -<p> -—T’as bien de la veine... C’est des sœurs plus petites ou plus -grandes que toi? -</p> - -<p> -—Je n’ai pas de sœurs. Et puis qu’est-ce que ça vous fait? Si -vous vouliez seulement me dire... Je cherche Le Frisé. J’ai quelque -chose à lui dire, quelque chose de tout à fait sérieux. -</p> - -<p> -Le monstre triste s’est rapproché pour regarder cette petite fille -frêle, qui parle là comme chez elle, qui est accoutrée comme un -carnaval et dépeignée que c’en est honteux, et qui demande «Le -Frisé»... -</p> - -<p> -—Le Frisé? quel donc Frisé? -</p> - -<p> -—Le Frisé, voyons! Celui qui était avec Casque-de-Cuivre, le chef -des Aristos de Levallois-Perret. -</p> - -<p> -—Celui qui était avec Casque-de-Cuivre? Celui qui... Est-ce que je -connais des espèces comme ça? Qu’est-ce qui m’a foutu une petite -gadoue pareille? -</p> - -<p> -—Mais... -</p> - -<p> -—Tâche moyen de savoir, petite saloperie, que je suis une honnête -femme, et qu’on n’a jamais vu traîner un marlou dans mes jupes -depuis l’exposition de 89!... Ça n’a pas plus de poils que ma -main, et ça parle de bande, et de Frisé, et de ci et de ça et de -l’autre! Veux-tu me fiche le camp, et vivement! ou je t’en mets -une de frisure, qui ne sera pas ordinaire! -</p> - -<p><br></p> - -<p> -...«Voila une chose inouïe!» -</p> - -<p> -Minne, hors de souffle, s’est assise au bord du trottoir, délivrée -enfin de la poursuite affreuse de la mégère, qui a couru sur elle, -avec des bonds de batraciens, des menaces incompréhensibles... Minne, -affolée, s’est jetée de l’autre côté du boulevard, dans une -petite rue, puis dans une autre, jusqu’à ce boyau noir et désert, -où le vent chante comme à la campagne et gèle les épaules moites de -Minne, qui serre les coudes, tousse et tâche de comprendre... -</p> - -<p> -«Oui, c’est extraordinaire! On me traite partout en ennemie! Il y -a trop de choses qui m’échappent... Tout de même, il y a bien -longtemps que je suis sur mes jambes; je n’en peux plus...» -</p> - -<p> -L’accablement plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers -ses genoux; pour la première fois depuis sa fuite, Minne se souvient -d’un lit tiède, d’une chambre blanche et rose... Elle a honte, à -se sentir accroupie et lâche, la robe crottée et l’échine tendue... -Tout est à recommencer. Il faut rentrer, espérer de nouveau la venue -du Frisé, de nouveau s’échapper, parée, fiévreuse. Ah! que, du -moins, vienne cette nuit-là, complète, débordante d’amour! Qu’un -bras, dont elle devine la force traîtresse, guide ses premiers pas, -qu’une main infaillible lève, un à un, tous les voiles qui cachent -l’inconnu, car Minne se sent épuisée jusqu’au sommeil, jusqu’à -la mort... -</p> - -<p> -...Le silence l’éveille, le froid aussi. «Où suis-je?» Pour -quelques minutes d’assoupissement au bord d’un trottoir, la voici -éperdue, séparée du monde réel, inconsciente de l’heure, prête à -croire qu’un cauchemar l’a portée dans un de ces pays où le seul -visage des choses immobiles suffit à créer une terreur sans nom... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Qu’est devenue la Minne sauvage, l’amante d’un assassin fameux, la -reine du peuple rouge? Petit oiseau maigre, elle grelotte sous sa -chemisette rose d’été, toussote, tourne sur place, avec des yeux -noirs effarés, de grands cheveux blonds, décoiffés et tristes. Sa -bouche tremble pour retenir aussi le mot qui devrait guérir toutes les -épouvantes, appeler l’étreinte, la lumière, l’abri: «Maman...» -Ce mot-là, Minne ne le criera que si elle se sent mourir, si des -bêtes effroyables l’emportent, si son sang, par sa gorge ouverte, -s’épand comme une étoffe tiède... Ce mot-là, c’est le dernier -recours, il ne faut pas l’user en vain! -</p> - -<p> -Elle se remet en route courageusement en ressassant des choses -raisonnables: -</p> - -<p> -«Je vais regarder le nom de la rue, n’est-ce pas?» et puis je -retrouverai le chemin de la maison, et puis je rentrerai tout doucement, -et puis ce sera fini...» -</p> - -<p> -Au coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, pour -lire: «Rue... rue... qu’est-ce que c’est que cette rue-là?... -La suivante, peut-être que je la reconnaîtrai...» -</p> - -<p> -La suivante est déserte, bossuée de pavés disjoints, d’immondices -en tas... Une autre rue, une autre, une autre, qui portent des noms -baroques... Et Minne demeure atterrée, les mains pendantes, envahie peu -à peu d’une crainte folle: «On m’a transportée, pendant mon -sommeil, dans une ville inconnue!... Si encore je rencontrais un -sergent de ville... Oui, mais... Faite comme je suis, il commencera par -me mener au poste...» -</p> - -<p> -Elle marche encore, s’arrête, le cou renversé, pour lire des noms de -rues, elle hésite, revient sur ses pas, cherche avec désespoir -l’issue du labyrinthe... -</p> - -<p> -«Si je m’assieds, je mourrai là.» -</p> - -<p> -Cette pensée soutient les pas de Minne. Non que l’idée de la mort -l’effraie; mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant, finir -en son gîte... -</p> - -<p> -Le froid plus vif, le vent qui s’éveille, des bruits lents et -lointains de charrettes, tout cela sent le matin proche, mais Minne -n’en sait rien. Elle marche, insensible; elle boîte, parce que ses -pieds lui font mal et que l’une de ses pantoufles rouges a perdu un -talon... Soudain, elle s’arrête, tend l’oreille: un pas s’approche, -que rythme gaiement un refrain fredonné... -</p> - -<p> -C’est un homme. Un «Monsieur» plutôt. Il marche, un peu lourd, un -peu vieux, dans une pelisse à col fourré qui l’engonce. Toute -l’âme de Minne se relève: -</p> - -<p> -«Qu’il a l’air bon! qu’il est rassurant! que sa pelisse fourrée -doit être chaude et douce! De la chaleur, mon Dieu, un peu de -chaleur! il me semble que cela me manque depuis si longtemps!...» -</p> - -<p> -Elle va courir, se jeter vers l’homme comme vers un grand-père, lui -balbutier en pleurant qu’elle s’est perdue, que maman saura tout si -le jour vient... Mais elle se reprend, avec la prudence que donne un -long malheur: si l’homme, incrédule, allait la chasser?... Sous la -pluie fine qui commence à tomber, Minne rajuste, comme elle peut, sa -chevelure humide, repasse d’une main gourde les plis de son tablier -rose, tâche de prendre l’air bien naturel et pas autrement gêné, -mon Dieu, d’une jeune fille de bonne famille qui a perdu son chemin en -se promenant... -</p> - -<p> -«Je vais lui dire... comment déjà? Je vais lui dire: «Pardon, -monsieur, vous seriez bien aimable de m’indiquer le chemin du -boulevard Berthier...» -</p> - -<p> -L’homme est si proche qu’elle peut sentir l’odeur de son cigare. -Elle sort de l’ombre, s’avance sous le gaz verdâtre: -</p> - -<p> -—Pardon, monsieur... -</p> - -<p> -À la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée, -le promeneur s’est arrêté... «Il se méfie», soupire Minne, et -elle n’ose pas continuer la phrase préparée... -</p> - -<p> -—Qu’est-ce qu’elle fait là, cette petite fille? -</p> - -<p> -C’est l’homme qui a parlé, un peu pâteux, mais extrêmement -cordial. -</p> - -<p> -—Mon Dieu, monsieur, c’est bien simple... -</p> - -<p> -—Oui, oui. Elle m’attendait, la fifille? -</p> - -<p> -—Vous vous trompez, monsieur... -</p> - -<p> -La pauvre douce voix de Minne!... Elle recommence à avoir peur, une -peur d’enfant retrouvée et reperdue... -</p> - -<p> -—Elle m’attendait, reprend la voix engageante d’ivrogne heureux. -La fifille a froid, elle va me mener près d’un bon feu! -</p> - -<p> -—Oh! je voudrais bien, monsieur, mais... -</p> - -<p> -L’homme est tout près: on voit, sous le chapeau haut de forme, des -pommettes rouges, une barbe de foin grisonnant. -</p> - -<p> -—Mâtin de mâtin! qu’est-ce que c’est donc qu’une enfant -comme ça? Dis-moi ton âge? -</p> - -<p> -Il souffle l’eau-de-vie, le cigare, il respire court et fort. Minne, -désespérée, recule un peu, se colle au mur, essaie encore d’être -gentille, de ne pas le contrarier... -</p> - -<p> -—Je n’ai pas tout à fait quinze ans et demi, monsieur. Voilà ce -qui s’est passé je suis sortie de chez Maman... -</p> - -<p> -—Hein! hennit-il. La fifille va me raconter tout ça, devant un bon -feu, sur mes genoux... -</p> - -<p> -Un bras capitonné de fourrure étreint la taille de Minne, que la force -abandonne... Mais l’haleine chargée de cigare et d’alcool, sur sa -figure, galvanise son évanouissement: d’un tour d’épaules elle se -rend libre et, fière, redevenue l’infante blonde qui terrorisait -Antoine: -</p> - -<p> -—Monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez! -</p> - -<p> -Il hennit plus doucement: -</p> - -<p> -—Ça va bien, ça va bien! La fifille aura tout ce qu’elle voudra. -Allons, petite chérie... Mimi... -</p> - -<p> -—Je ne m’appelle pas Mimi, monsieur! -</p> - -<p> -Comme il marche sur elle, elle bondit et recommence à courir... Mais sa -pantoufle boiteuse la quitte à chaque pas et il lui faut ralentir, -s’arrêter... -</p> - -<p> -«Il est vieux, il ne pourra pas me suivre...» -</p> - -<p> -Au premier tournant, elle souffle, écoute avec terreur... Rien... Oh! -si... un cliquettement de talons et de canne, et, tout de suite, surgit -le vieux, qui emboîte le pas, s’acharne, murmure en hennissant: -</p> - -<p> -—Petite chérie... tout ce qu’elle voudra... Elle me fait courir, -mais j’ai de bonnes jambes... -</p> - -<p> -L’enfant perdue se traîne comme une perdrix dont l’aile cassée -pend. Il n’y a plus qu’une pensée sous son front douloureux: -«Peut-être qu’en marchant si longtemps j’arriverai à la Seine, et -alors je me jetterai dedans.» Elle croise sans les voir des voitures -de laitier, des tombereaux lents où le charretier dort... Sous le rayon -d’une lanterne, Minne vient d’entrevoir le visage du vieux, et son -cœur s’est arrêté: le père Corne! il ressemble au père Corne! -</p> - -<p> -«Je comprends! je comprends à présent! je fais un rêve! Mais -comme il dure longtemps, et comme j’ai mal partout! Pourvu que je -m’éveille avant que le vieux m’attrape!» Un dernier, un suprême -élan pour courir... Elle manque le bord du trottoir, tombe, les genoux -meurtris, se relève gainée de boue, une joue souillée... -</p> - -<p> -Avec un grand soupir abandonné, elle regarde autour d’elle, -reconnaît, sous une aube vague et grise, ce trottoir, ces arbres nus, -ce talus pelé... C’est... non... si! C’est le boulevard Berthier... -</p> - -<p> -—Ah! crie-t-elle tout haut, c’est la fin du rêve! Vite, vite que -je m’éveille à la porte! -</p> - -<p> -Elle se traîne, elle arrive: la porte est entrouverte comme hier -soir... Minne appuie ses deux mains au vantail qui cède, et roule -évanouie sur la mosaïque du vestibule. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Antoine dort. Le sommeil transparent du petit matin lui tend et lui -retire tour à tour mille beautés, qui toutes s’appellent Minne, et -dont pas une ne ressemble à Minne. Pitoyables à sa timidité de -garçon tout neuf; elles ont des précautions de mères, des sourires -de sœurs, puis des caresses qui ne sont ni fraternelles ni -maternelles... Et tout ce facile bonheur s’empoisonne peu à peu: il -y a quelque part, pendue dans les nuages roses et bleus, une horloge qui -va sonner sept heures, précipitant Antoine, la tête la première, en -bas de son paradis de Mahomet. -</p> - -<p> -Adieu, beautés! D’ailleurs, il rêvait sans espoir... Voici la -sonnerie redoutée, les sept coups stridents qui vibrent jusque dans le -creux de l’estomac. Ils persistent, se prolongent en grelottement -rageur de timbre, si réel qu’Antoine, éveillé pour de bon, se -dresse, hagard comme Lazare ressuscité: -</p> - -<p> -«Mais, bon Dieu! c’est à la porte d’entrée qu’on sonne!» -</p> - -<p> -Antoine tombe dans ses pantoufles, enfile son pantalon à tâtons: -</p> - -<p> -«Papa se lève... Quelle heure peut-il être? Elle est raide, -celle-là...» -</p> - -<p> -Il ouvre sa porte: par le corridor arrive une voix pleurarde, que la -hâte entrecoupe, et, tout de suite, Antoine sent trembler ses joues -d’un singulier frisson au seul nom entendu de «Mademoiselle Minne». -</p> - -<p> -—Antoine, de la lumière, mon garçon! -</p> - -<p> -Antoine cherche la bougie, casse une allumette, puis deux... «Si la -troisième ne prend pas, c’est que Minne sera morte...» -</p> - -<p> -Dans l’antichambre, Célénie achève et recommence un récit qui -ressemble à un fragment de roman-feuilleton: -</p> - -<p> -—Elle était là par terre, monsieur, évanouie, et faite!... De la -boue jusque dans les cheveux, sans chapeau, sans rien. Pour moi, je -n’ai pas d’avis, n’est-ce pas! mais mon idée, c’est qu’on -l’a enlevée, qu’on lui a fait les mille et une abominations, et -qu’on l’a rapportée pour morte... -</p> - -<p> -—Oui... dit machinalement l’oncle Paul, qui croise et décroise -son pyjama marron. -</p> - -<p> -—Toute mouillée, monsieur, toute pleine de boue! -</p> - -<p> -—Oui... Fermez donc votre porte! J’y vais. -</p> - -<p> -—Je vais avec toi, papa... supplie Antoine en claquant des dents. -</p> - -<p> -—Mais non, mais non! tu n’as rien à faire là-bas, mon garçon! -C’est une histoire de l’autre monde que Célénie nous raconte là! -On n’enlève pas les filles dans leur chambre! -</p> - -<p> -—Si, papa! je te dis que j’y vais! -</p> - -<p> -Il crie presque, au bord d’une attaque de nerfs. Il a tout compris, -lui! Tout était vrai, et Minne n’a pas menti! Les nuits sur les -talus, les amours inavouables, le monsieur à la dangereuse carrière, -tout, tout! Et voici venue la fin logique du drame: Minne souillée, -blessée à mort, agonise là-bas... -</p> - -<p> -Devant la porte de la chambre de Minne, Antoine attend, l’épaule -appuyée au mur. De l’autre côté de cette porte, l’oncle Paul et -Maman, penchés sur le lit taché de boue, achèvent une effrayante -recherche: la lampe, au bout du bras de Maman, chancelle... -</p> - -<p> -—Mais, bon Dieu! on n’y a pas touché! Elle est plus intacte -qu’un bébé... Si j’y comprends quelque chose! -</p> - -<p> -—Tu es sûr, Paul? tu es sûr? -</p> - -<p> -—Ça oui! il n’y a pas besoin d’être bien malin! Tiens donc ta -lampe!... Allons, bon! trouve-toi mal, à présent!... -</p> - -<p> -—Non, laisse: ça va bien... -</p> - -<p> -Maman sourit, d’un bienheureux sourire à lèvres blanches; Antoine, -qui s’attendait à une Maman en larmes, en cris, folle, vocifératrice, -ne sait que penser, quand elle lui ouvre enfin la porte... -</p> - -<p> -—C’est toi, mon pauvre petit? Entre donc... Ton père vient de... -de l’ausculter, tu comprends... -</p> - -<p> -D’une main ferme, elle tient un mouchoir humecté d’éther sous les -narines de Minne... Minne, mon Dieu! est-ce bien Minne?... Il y a, sur -le lit—le lit non défait—une petite pauvresse en tablier rose -tout empesé de boue, une petite pauvresse aux pieds raidis, dont l’un -garde encore une pantoufle rouge sans talon... De la figure à demi -cachée par le mouchoir, on ne distingue que la barre noire des deux -paupières fermées... -</p> - -<p> -—Elle respire bien, dit l’oncle Paul. Un peu enrhumée. Je ne lui -vois rien que de la fièvre... On saura le reste plus tard. -</p> - -<p> -Une plainte l’interrompt... Maman se penche, avec un élan de -mère-chienne farouche. -</p> - -<p> -—Tu es là, maman? -</p> - -<p> -—Mon amour? -</p> - -<p> -—Tu es là... pour de vrai? -</p> - -<p> -—Oui, mon trésor. -</p> - -<p> -—Qui est-ce qui parle? ils sont partis? -</p> - -<p> -—Qui? dis-moi qui? ceux qui t’ont fait du mal? -</p> - -<p> -—Oui... le père Corne... et l’autre? -</p> - -<p> -Maman soulève Minne, l’assied contre son cœur. Antoine reconnaît à -présent la tête pâle sous ses cheveux blonds, tout gris de boue -séchée. Ces cheveux qui ont changé de couleur, cette souillure qui a -l’air d’un vieillissement soudain... Antoine éclate en sanglots -pressés qui font mal à mourir... -</p> - -<p> -—Chut! dit Maman... -</p> - -<p> -Au bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne toutes bleues -dans son visage de cire se soulèvent... Beaux yeux profonds sous le -noble sourcil, égarés de ce qu’ils ont vu, ce sont bien les yeux de -Minne! Ils roulent vers le plafond, puis s’abaissent vers Antoine, -qui pleure debout et sans mouchoir... Un rose brûlant enflamme ses -joues pâles; elle semble faire un effort terrible, s’accroche à -Maman, tend vers Antoine ses mains fragiles et maculées... -</p> - -<p> -—Tu sais, Antoine, ce n’était pas vrai! ce n’est pas vrai! -rien n’était vrai! N’est-ce pas, tu ne crois pas que c’était -vrai? -</p> - -<p> -D’un grand hochement de tête, il fait «non, non» en reniflant ses -larmes... Ce qu’il croit, effondré, c’est que cette enfant -charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis -épouvantée, puis brutalisée, à un, à plusieurs misérables -peut-être? -</p> - -<p> -Il pleure sur Minne, il pleure aussi sur lui-même, puisqu’elle est -perdue, avilie, marquée à jamais d’un sceau immonde... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<h4><a id="DEUXIEME">DEUXIÈME PARTIE</a></h4> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -«Je vais coucher avec Minne!» -</p> - -<p> -Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte -et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La -canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir cette steppe vaste -et morne où l’on plonge au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de -fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu’un peu de nuque court -tondue blonde, et un nez insolent de petite gouape distinguée. Sous les -arbres de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux -de sergent de ville: «Je vais coucher avec Minne!... C’est drôle, -à part l’Anglaise de mon petit frère, la première de toutes, jamais -une femme ne m’a impressionné comme ça... Minne n’est pas une -femme comme les autres...» -</p> - -<p> -En approchant de la rue Christophe-Colomb, il ne pensa plus qu’aux -gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage, -surtout, qu’il souhaitait rapide, aisé, qu’il eût voulu escamoter. -Sa grande jeunesse commença de le gêner. On est le petit baron -Couderc, que les dames de chez Maxim’s traitent tendrement de -«petite frappe»; on a un nez qui oblige à l’insolence, des yeux -bleus moqueurs, myopes, une bouche faubourienne et fraîche; mais... on -ne peut pas toujours oublier qu’on n’a que vingt-deux ans... -</p> - -<p> -—Monsieur le baron, cette dame est là, lui murmura le valet de -chambre. -</p> - -<p> -—Bon Dieu! elle est déjà là! Et les gâteaux! et les fleurs! et -tout!... Ça va être fichu comme quatre sous... Pourvu que le feu -marche au moins! -</p> - -<p> -Elle était là comme chez elle, son chapeau enlevé, assise devant le -feu. Sa robe simple couvrait ses pieds; ses cheveux blonds en casque, -électrisés par la gelée, la nimbaient d’argent une jeune fille des -gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux... Et quelle -gravité enfantine sur ces traits d’une finesse presque trop précise! -Antoine, son mari, lui disait souvent: «Minne, pourquoi as-tu -l’air si petite quand tu es triste?» -</p> - -<p> -Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait, et lui sourit. Son -sourire lui faisait une figure de femme. Elle souriait avec une -expression à la fois hautaine et prête à tout, qui donnait aux hommes -l’envie d’essayer n’importe quoi... -</p> - -<p> -—Oh! Minne! comment me faire pardonner?... Est-ce que je suis -réellement en retard? -</p> - -<p> -Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée: -</p> - -<p> -—Non, c’est moi qui suis en avance. -</p> - -<p> -Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne -de hausser le ton, elle d’un soprano posé et ralenti... -</p> - -<p> -Il s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus -d’amis en galerie malveillante, plus de mari,—inattentif, le mari, -c’est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des -joies d’écoliers malicieux: les mains qu’on effleure sous la -soucoupe à thé, la moue du baiser qu’on échange derrière le dos -d’Antoine... Hier encore, le petit baron Jacques pouvait se dire: -«Je les roule, ils n’y voient tous que du feu!» Aujourd’hui, il -est seul avec Minne, cette Minne qui arrive, tranquille, au premier -rendez-vous, en avance! -</p> - -<p> -Il lui baisa les mains, en l’examinant furtivement. Elle pencha la -tête et sourit de son sourire orgueilleux et équivoque... Alors, il se -jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire, -mi-agenouillé, si ardent tout à coup que l’un de ses genoux -trépida, d’une danse inconsciente... -</p> - -<p> -Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait -sur les épingles, près de couler en flot lisse... -</p> - -<p> -—Attendez! murmura-t-elle. -</p> - -<p> -Il desserra les bras et se mit debout. La lampe éclaira en dessous son -visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton -frais et tremblant, tous les traits enfantins encore, vieillis par le -désir qui délabre et ennoblit. -</p> - -<p> -Minne, restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse... Comme -elle affermissait son chignon, son ami lui prit les poignets: -</p> - -<p> -—Oh! ne te recoiffe pas, Minne! -</p> - -<p> -Sous le tutoiement, elle rougit un peu, offusquée et contente, et -baissa ses cils plus foncés que ses cheveux. -</p> - -<p> -«Peut-être que je l’aime?» songea-t-elle secrètement. -</p> - -<p> -Il s’agenouilla, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la -complication évidente de ses agrafes, les doubles boutonnières de son -col droit glacé d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la -bouche entrouverte de Jacques, une bouche d’enfant haletant que la -soif d’embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé, -elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre, -en fiancée qu’enhardit l’innocence; il gémit et la repoussa, les -mains fiévreuses et maladroites: -</p> - -<p> -—Attendez! répéta-t-elle. -</p> - -<p> -Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette -de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite. Elle sourit, à demi -tournée vers Jacques: -</p> - -<p> -—Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées! -</p> - -<p> -Il s’empressait pour ramasser la robe. -</p> - -<p> -—Non, laissez! je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, l’un dans -l’autre: c’est plus facile à remettre, vous voyez? -</p> - -<p> -Il fit signe, de la tête, qu’il voyait en effet. Il voyait Minne en -pantalon, qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de -croupe pour évoquer la p’tite femme de Villette, pas assez de gorge -non plus. Jeune fille, toujours, à cause de la simplicité des gestes, -de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière -qui méprisait la mode, un pantalon étroit précisant le genou sec et -fin. -</p> - -<p> -—Jambes de page! des merveilles! jeta-t-il tout haut, et la -palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses. -</p> - -<p> -Minne fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser, -quand elle dut dénouer ses quatre jarretelles; mais, une fois en -chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le -velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui -fixait son col à sa chemisette. -</p> - -<p> -Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine; et, -comme son casque d’argent à reflets d’or chancelait d’une oreille -à l’autre, elle défit et aligna ses épingles d’écaille. Une -mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front, et elle dit: -</p> - -<p> -—Quand j’étais petite, maman me coiffait comme ça... -</p> - -<p> -Son ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près -nue, et soulevé, noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour, -d’amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif. -</p> - -<p> -—Minne! -</p> - -<p> -Saisie de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux -blonds, les mains en coquilles sur ses seins si petits. -</p> - -<p> -—Quoi donc? -</p> - -<p> -Elle était contre lui, tiède d’avoir quitté sa robe lourde, et son -parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la -soif, à l’ombre fraîche... -</p> - -<p> -—O Minne, sanglota-t-il, jure-le-moi! Jamais, pour personne... -</p> - -<p> -—Pour personne? -</p> - -<p> -—Pour personne, devant personne, tu n’as rangé ainsi tes épingles -et tes bagues, jamais tu n’as dit que ta mère te coiffait comme ça, -jamais tu n’as, enfin, tu n’as... -</p> - -<p> -Il la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une -gerbe qu’on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis. -</p> - -<p> -—Vous jurer que je n’ai jamais... Oh! que vous êtes bête! -</p> - -<p> -Il la garda contre lui, ravi du mot. Toute renversée sur son bras, il -la contempla de près, curieux du grain de la peau, des veines des -tempes, vertes comme des fleuves, des yeux noirs où danse la -lumière... Il se souvint d’avoir regardé avec la même passion la -nacre bleue, les antennes plumeuses, toutes les merveilles d’un beau -papillon vivant, capturé un jour de vacances... mais Minne se laissait -déchiffrer sans battre des ailes... -</p> - -<p> -Une pendule sonna, et ils tressaillirent ensemble. -</p> - -<p> -—Déjà cinq heures! soupira Minne. Il faut nous dépêcher. -</p> - -<p> -Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes -de Minne, et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout -dans un mot: -</p> - -<p> -—Oh! moi, je... -</p> - -<p> -Il allait dire, jeune coq fanfaron: «Moi, j’aurai toujours le temps!» -Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait à -la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de soi-même, une -petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate qui -peut éclore, chez un homme de vingt ans, devant la nudité confiante -d’un être fragile, que l’étreinte fera peut-être crier... -</p> - -<p> -Minne ne cria pas. Jacques vit seulement, sous ses lèvres, un -extraordinaire et pur visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis, -qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même, -avec l’expression ardente et déçue de sœur Anne en haut de la tour. -Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide -qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et -rythmée de sirène, le choc de sa fougue... Mais elle ne cria pas, ni -de douleur, ni de plaisir, et, quand il retomba le long d’elle, les -yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle -sanglotant, elle pencha seulement, pour le mieux voir, sa tête qui -versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -...Ils durent se quitter, encore que Jacques la caressât avec une folie -d’amant qui va mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé -qu’elle ne défendait guère; tantôt, étonné, il en suivait les -contours lentement, d’un index précautionneux qui dessine, tantôt il -serrait entre ses genoux les genoux de Minne, jusqu’à la meurtrir; -ou bien il jouait, cruel et affolé, à effacer sous ses paumes la -saillie faible des seins... Il la mordit à l’épaule, tandis -qu’elle se rhabillait; elle gronda tout bas et vira vers lui d’un -fauve mouvement... Puis elle rit tout à coup, et s’écria: -</p> - -<p> -—Oh! ces yeux! ces drôles d’yeux que vous avez! -</p> - -<p> -Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet les orbites -creuses, la bouche gonflée et rouge, les cheveux en mèches sur les -sourcils—un air, enfin, de noce triste, avec quelque chose en plus, -quelque chose de brûlant et d’éreinté, qu’on ne peut pas dire... -</p> - -<p> -—Méchante, va! Laisse-moi voir les tiens? -</p> - -<p> -Il la prit par les poignets; mais elle se dégagea, et le menaça -d’un sévère petit doigt tendu. -</p> - -<p> -—Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus!... Dieu! ça -va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette -lampe rose... -</p> - -<p> -—Et moi, Minne? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la -lampe rose? -</p> - -<p> -—Ça dépend! dit-elle en coiffant sa toque piquée de camélias -blancs. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite. -</p> - -<p> -—La station est tout près, soupira Jacques en brossant ses cheveux -au petit bonheur. Zut! il n’y a plus d’eau chaude! -</p> - -<p> -—C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude... murmura -Minne, distraite. -</p> - -<p> -Il la regarda, les sourcils hauts, reprenant peu à peu, avec ses -habits, sa figure de «petit baron Couderc»: -</p> - -<p> -—Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses, des choses... qui -me feraient douter de vous, ou de mes oreilles! -</p> - -<p> -Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le -seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux absents, déjà -partie. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -«Encore un!» songe Minne crûment. -</p> - -<p> -D’une épaule rageuse, elle s’accote au drap décoloré du fiacre et -renverse la tête, non par crainte d’être vue, mais par horreur de -tout ce qui passe dehors. -</p> - -<p> -«Voilà, c’est fait... Encore un! Le troisième, et sans succès. -C’est à y renoncer. Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux, -ne m’avait pas affirmé que je suis «parfaitement conformée pour -l’amour», j’irais consulter un grand spécialiste...» -</p> - -<p> -Elle se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre -les poings dans son manchon. -</p> - -<p> -«Enfin, voyons! ce petit, il est gentil comme tout! Il meurt de -plaisir dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire: -«Évidemment, ce n’est pas désagréable... mais montrez-moi ce -qu’il y a de mieux!» -</p> - -<p> -«...C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu -chez Pleyel, allons... celui qui avait des dents jusqu’aux yeux... -Diligenti!... Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait -dans les livres des «pratiques infâmes», il a ri, et il a -recommencé ce qu’il venait de faire!... Voilà ma veine, voilà ma -vie jusqu’à ce que j’en aie assez!...» -</p> - -<p> -Elle ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger -d’une vague et inutile responsabilité: «C’est sa faute, je -parie, si je ressens autant de plaisir que... ce strapontin. Il a dû me -fausser quelque chose de délicat.» -</p> - -<p> -«Pauvre Minne!...» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de -l’Étoile. Dans quelques minutes, elle sera chez elle, avenue de -Villiers, tout près de la place Pereire... Elle traversera le trottoir -glacé, franchira l’escalier surchauffé qui sent le ciment frais et -le mastic—et puis les grands bras d’Antoine, sa joie canine... -Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour -aujourd’hui. -</p> - -<div class="tb">* * * * *</div> - -<p> -Deux ans de mariage, et trois amants... Des amants? peut-elle les -nommer ainsi dans son souvenir? Elle ne leur accorde qu’une -indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui ont goûté près -d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherche avec une -persistance déjà découragée. Elle les oublie, les relègue dans un -coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque leurs -noms... Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche: -la nuit de ses noces. -</p> - -<p> -Minne dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre -qui y caricaturait Antoine, cette nuit-là: un dos bossu d’effort, -des cheveux en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute -l’image fantastique d’un Pan besognant une nymphe. -</p> - -<p> -Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une -manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins émus, de -dorlotements fraternels... il était bien temps! -</p> - -<p> -Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec -surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa -douleur—il y a des brûlures de fer à friser qui sont autrement -insupportables—mais elle espérait mourir, sans trop y croire... Son -mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne -avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore fermés sur -elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la -tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, -Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait là, aux -moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir -épousé cette espèce de frère... -</p> - -<p> -«C’est la faute de Maman, quand on y réfléchit bien... Cette -pauvre Maman! elle était restée persuadée que je portais écrit sur -mon front: «Voici la fille qui a découché!...» Découché! pour -ce que ça m’a rapporté! J’ai eu beau lui dire que je n’avais -rencontré sur ma route que deux femmes, un vieux, et un gros rhume... -L’oncle Paul me bat froid, depuis que Maman est morte, comme si -j’étais la cause de sa mort... Pauvre Maman! elle n’a rien trouvé -de mieux à me dire, avant de nous quitter, que: «Épouse Antoine, ma -chérie: il t’aime, et tu ne peux guère en épouser un autre...» -Allons donc! je pouvais en épouser trente-six mille autres, -n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là!...» -</p> - -<p> -Minne, depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter -qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer -ses méditations par «Autrefois...» -</p> - -<p> -Du rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers -le monde obscur qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications, -elle semble s’être réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a -gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus vers -l’Aventure... Mais, déçue, humiliée, renseignée, elle commence à -deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre. -Mais quel amour? «Oh! supplie Minne en elle-même, un amour, n’importe -lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai -bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi seule!...» -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -«Ah! je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma -Minne! Je parie que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard!» -</p> - -<p> -Elle sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si -prévue, et si respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve -sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau, si l’on -veut, et qui habille sa jeune figure d’une barbe sérieuse. «Au -moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis sûre de celui-ci: -je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au point où -j’en suis.» -</p> - -<p> -—Pourquoi «en retard»? On dîne ici, je suppose? -</p> - -<p> -Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond: -</p> - -<p> -—Bon Dieu! et les Chaulieu? -</p> - -<p> -—Ah! dit Minne. -</p> - -<p> -Et elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si -délicieuse avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur -elle, la soulève de terre, veut l’embrasser; mais elle se dégage -vite, les yeux refroidis: -</p> - -<p> -—C’est ça, va! retarde-moi encore! D’ailleurs, on dîne tellement -tard chez eux... Nous ne serons jamais les derniers! -</p> - -<p> -Elle glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres -plissées d’une moue: -</p> - -<p> -—Tu y tiens, toi, à ce dîner? -</p> - -<p> -Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment -sous un flot si pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie -avant qu’il ait parlé: -</p> - -<p> -—Oui, je sais! Tes relations avec Pleyel! Et la publicité des -journaux affermés par Chaulieu! Et Lugné-Poe qui veut commander un -<i>barbytos</i> pour les danses d’Isadora Duncan! Je sais tout, tout, je te -dis! Dans dix minutes, je serai prête! -</p> - -<p> -«Puisqu’elle sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au -milieu du salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner?» -</p> - -<p> -L’amour d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa -tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux -son souci. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres barrières, entre elle -et lui, que ce besoin—«cette manie» dit Minne—d’être sincère -et sans détour?... Un jour, l’oncle Paul, le père d’Antoine, -a dit à son fils, devant Minne: «Il faut se défier de son premier -mouvement!» «Oh! c’est bien vrai», a répondu Minne docile, achevant -en elle-même: «...surtout les gens qui ne mentent pas spontanément. -Ce sont des paresseux, qui ne se donnent même pas la peine d’arranger -un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien -pour intriguer...» -</p> - -<p> -Antoine est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque -instant: «Je t’aime!» Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière -absolue, sans nuances, pour toujours. -</p> - -<p> -«Où irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé -d’affirmation, je m’exclamais avec une conviction égale à la -sienne: «Je ne t’aime pas!» -</p> - -<p> -Cette fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement -avec Minne absente: «Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle -le savait?» Il bouscule, en passant, le <i>barbytos</i> qu’il a fait -construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse: -«Bon Dieu! mon modèle huit!» Il la palpe avec sollicitude et -sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu. -</p> - -<p> -Antoine n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre -compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il -détourne avec l’autorisation de Gustave Lyon, son patron, quelques -heures de son temps, dû à la comptabilité de la maison Pleyel, pour -les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou égyptiens. «Je -me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il, mais la -reconstitution du <i>barbytos</i> me vaudra peut-être un bout de ruban -rouge...» La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine -tressaille. -</p> - -<p> -—J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde -ta montre! -</p> - -<p> -—C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle, -Minne! -</p> - -<p> -Belle, on ne sait pas bien; mais singulière et charmante, comme elle -fut toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu -vert, une robe couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une -rose d’argent au bord du décolletage discret, c’est tout. Mais il y -a les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, et -les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas avec le reste, et, -au-dessous de son collier—des perles pas plus grosses que des -grains de riz,—deux toutes petites salières si attendrissantes... -</p> - -<p> -—Viens vite, ma poupée!... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings -serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent -une mine affectée d’aise et de bien-être, la face reposée d’un -bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la -soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse générale, quand un homme -annonce dans la journée: «Je dîne ce soir chez les Chaulieu», les -visages se tournent vers lui avec un ironique intérêt. On dit «ah! -ah!» et cela signifie: «Bonne chance! vous sentez-vous en forme? -le biceps va?» -</p> - -<p> -Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi -inquiéter les plus fiers courages; Mme Chaulieu est une harpie, -soit. Mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette -révélation ne produit pas d’autre effet que, par exemple, celle-ci: -«Madame Chaulieu est un peu bossue.» -</p> - -<p> -Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de -vice. Pratique, elle s’est d’abord fait connaître en parlant -d’elle-même, et encore d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq -ou six années, commencé toutes ses phrases par: «Moi qui suis la -plus méchante femme de Paris...» Et Paris, à cette heure, redit avec -un touchant ensemble: «Madame Chaulieu, qui est la plus méchante -femme de Paris...» -</p> - -<p> -Peut-être n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de -bossue dont la bosse est en dedans; car son corps menu porte -solennellement une grande et magnifique tête de juive orientale. -</p> - -<p> -Chaulieu, son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur, -épouvanté de sa compagne. On dit volontiers, en parlant de lui: «Ce -pauvre Chaulieu»; car il laisse paraître, sur sa figure de petit -hidalgo camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il -accepte fièrement le malheur d’être l’époux de sa femme, et son -silence signifie: «Laissez-moi tranquille avec votre pitié; si je -suis son mari, c’est que je l’ai bien voulu!» -</p> - -<p> -Irène Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de -dentelle ou de tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le -teinturier-dégraisseur, des zibelines d’occasion, et des gants blancs -toujours un peu craqués à cause de la nervosité remuante de ses -petites mains, des mains tripoteuses et moites, qui accaparent la -poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des -sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles -tourmentent sans cesse. -</p> - -<p> -Chez elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord -d’une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon -carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu’ils entrent, -et les suivre, durant qu’ils traversent le parquet miroitant comme une -mare, de son beau regard brutal et malveillant. -</p> - -<p> -Telle est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène -s’est jetée sur cette jeune femme avec la curiosité collectionneuse -qui la fait si aimable aux nouveaux venus, tout animée de la joie de -connaître, d’éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine -n’est pas si mal... grand et barbu, une dégaine de Brésilien -honnête... La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager -l’avenir. -</p> - -<p> -—Ah! les voilà enfin! -</p> - -<p> -Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé, -marmonne des excuses et s’effondre sur la main tendue de madame -Chaulieu. Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la -toilette de Minne... -</p> - -<p> -—C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard? -</p> - -<p> -Son ton châtie plus qu’il n’interroge; mais Minne n’en semble -pas émue. Elle compte, l’œil noir et grave, les convives masculins -et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué -jusque dans l’enthousiasme: -</p> - -<p> -—Comme vous ressemblez, ce soir, à la dure fille de Siegfried -et de Brünnhild! -</p> - -<p> -—Vous l’avez connue? plaisante Minne, flattée. -</p> - -<p> -—Ni moi, ni personne, chère enfant: des accidents déplorables, -survenus dans sa famille, empêchèrent qu’elle vît la lumière. -</p> - -<p> -Irène rompt le dialogue tétralogique comme elle infligerait -un pensum: -</p> - -<p> -—Minne, notre ami Maschaing désire vous connaître. -</p> - -<p> -Cette fois, Minne semble s’éveiller de son indifférence: Maschaing -l’académicien, le Maschaing de <i>Spectre d’Orient</i> et des -<i>Désabusées</i>, Maschaing lui-même!... «En voilà un qui doit s’y -connaître en voluptés!» se dit Minne... Elle se penche, très -attentive, vers un petit homme agile qui la salue... «Ah! je -l’aurais cru plus jeune! Et puis il ne me regarde pas assez... -c’est dommage!...» -</p> - -<p> -Irène Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse, -et s’empare du bras de Maschaing. Sa tête royale et busquée, son -petit corps raidi sur des talons périlleux proclament l’orgueil -d’une chasse fructueuse: «Enfin, je l’ai, leur académicien!» -</p> - -<p> -—Maugis, jette-t-elle par-dessus l’épaule, vous offrez le bras à -Minne... -</p> - -<p> -Minne suit, sa main gantée sur la manche de Maugis, qu’elle n’a -jamais vu de si près. «Il est drôle, mon voisin. Il a des yeux -d’escargot. Mais j’aime assez cette moustache militaire. Et puis il -a un nez trop court qui m’amuse. En voilà un qui passe pour la mener -joyeuse, comme ils disent? Irène Chaulieu affirme qu’on peut faire -beaucoup de fond sur ces hommes de la génération précédente... En -somme, dépouillé de son borde-plats, il perd le trait le plus -caractéristique de sa physionomie... J’ai mal aux reins, pourquoi?... -Tiens! je n’y pensais plus! mais c’est ce petit Couderc, -aujourd’hui...» Elle sourit froidement à son souvenir, et refuse le -potage. -</p> - -<p> -À sa gauche, Chaulieu boit de l’eau de Vichy, prudent et résigné, -car: «Il n’y a pas de maison, dit-il, où l’on mange plus mal que -chez moi.» À sa droite, Maugis l’épie de son œil saillant. En -face d’elle, Irène Chaulieu, superbe, très grande dès qu’elle est -assise, expédie sa bisque, y trempe un bout d’écharpe—qui, -d’ailleurs, en a vu bien d’autres—et «fait du plat» à Maschaing, -avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme dans l’admiration -qui subjuguent parfois leur objet et l’amènent, passif, heureux, -jusqu’aux lèvres buveuses et bien ciselées d’Irène, jusqu’entre -ses bras musclés de dompteuse... -</p> - -<p> -Antoine sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la -tête, pour que Maugis suive le mouvement du cou, note l’éclair des -yeux entre les cils blonds... «On ne sait jamais» se dit-elle. -</p> - -<p> -Aux deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres -d’Irène, jeunes prodiges de la littérature, pas encore bacheliers, -mais qui traitent Mallarmé de rétrograde; une Américaine, qu’on -nomme «la belle Suzie» sans la désigner davantage, et son flirt de -la semaine; un marchand de pierres israélite, sur qui l’hôtesse, -qui convoite un saphir étoilé, essaiera vainement tout à l’heure -ses regards les plus explicites et son cynisme fraternel: «Nous deux, -qui sommes de bonnes crapules...» Un blond pianiste beethovenien est -annoncé pour onze heures... -</p> - -<p> -Minne regarde tous ces gens-là et rit: «Ce pauvre Antoine, il a -encore écopé la tante Rachel! Ça ne rate jamais. Comme il n’y a -guère que lui de poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles -parentes...» -</p> - -<p> -—Vous ne buvez pas, madame? -</p> - -<p> -«Ah! Ah! Il se décide, ce gros Maugis? Quelles moustaches, tout de -même! Je ne peux pas m’habituer à entendre sortir de ces -broussailles sa voix de jeune fille un peu enrhumée...» -</p> - -<p> -—Mais si, monsieur! je bois du champagne et de l’eau. -</p> - -<p> -—Et comme vous avez raison! Le champagne est le seul vin tolérable de -cette maison. Chaulieu est chargé de la publicité du -Roederer—heureusement pour vous! -</p> - -<p><br></p> - -<p> -—Je ne savais pas. Si Irène vous entendait! -</p> - -<p> -—Pas de danger! Elle s’éreinte en effets de corsage pour -Maschaing... -</p> - -<p> -—C’est ce qui vous trompe, mon petit Maugis, j’entends toujours -tout! -</p> - -<p> -Le regard et la phrase tombent raide sur l’imprudent, qui plie le dos -et tend les mains jointes: -</p> - -<p> -—Pardon! ferai plus! gémit-il. -</p> - -<p> -Mais on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu, fille d’une race -qui mutilait les Amalécites vaincus: -</p> - -<p> -—Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis: ça pourrait -vous coûter cher! -</p> - -<p> -Blessé d’être menacé devant Minne, l’homme aux grosses moustaches -devient insolent: -</p> - -<p> -—Cher? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille: les femmes ne -m’ont jamais rien coûté, et ce n’est fichtre pas pour vous que je -changerai mes habitudes! -</p> - -<p> -Irène Chaulieu flaire le vent en cavale de sang, et va répondre... -Déjà tous les convives se taisent et se penchent comme au théâtre... -La voix douce et lasse de Chaulieu détourne—quel dommage!—la -tempête: -</p> - -<p> -—Je l’avais bien dit, que la timbale serait ratée!... -</p> - -<p> -Bien que l’assertion soit rigoureusement exacte, les convives jettent -à ce martyr des regards féroces: Chaulieu leur fait manquer un de ces -attrapages soignés, la spécialité de la maison, et puis, comme dit -Maugis, pendant ce temps-là, on n’aurait pas pensé à ce qu’on -mange! N’empêche que Minne jette à son voisin, ce brave, une -œillade singulièrement flatteuse. «Ses moustaches ne mentent pas: -c’est un héros!» Le héros sent venir, d’elle à lui, cette -sympathie d’ordre inférieur, penchant de la petite femme du monde -pour le lutteur qui vient de «tomber» un adversaire... Il est prêt -à en profiter, séduit par l’inquiétante beauté de Minne, son -charme de bibelot hors commerce... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Le dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d’entrain, grisée par -sa première escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, et -comble de calomnies inédites l’oreille tendue de l’académicien qui -prend des notes. Antoine l’entend, épouvanté, défendre une amie de -fraîche date: -</p> - -<p> -—Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l’écho de pareilles -infamies! Madame Barney est une honnête femme, qui n’a jamais eu -avec Claude les relations que l’on dit! Madame Barney a des -amants... -</p> - -<p> -—Ah! comment? elle a des amants? -</p> - -<p> -—Parfaitement, elle a des amants! Et c’est son droit, d’avoir -des amants! C’est le droit de toute femme trompée par la vie! Et je -n’admettrai jamais qu’on parle d’elle, devant moi, en des termes -équivoques! -</p> - -<p> -«Bon Dieu! soupire Antoine, assommé. Si jamais cette mégère-là -prenait Minne en grippe, nous serions frais! Ma petite Minne si pure! -Comme elle rit des fumisteries de ce gros journaliste!... Rien de tout -cela ne l’effleure...» -</p> - -<p> -Minne rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre -en ondes sous la peau nacrée du cou, jusqu’aux deux petites salières -attendrissantes... Elle rit pour s’embellir et pour éviter de -répondre à Maugis emballé, qui lui dépeint son état d’âme en -termes vigoureux: -</p> - -<p> -—...et vous verriez quel bath aimoir, avec quels divans! -</p> - -<p> -—Des divans! répète Minne, tout à coup très réservée... Vous -entendez, monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin? -</p> - -<p> -—J’entends bien, répond Chaulieu... mais je faisais, par -discrétion, le monsieur qui savoure sa salade <i>Femina</i>. Et, bon Dieu! -qu’elle est mauvaise! avec quoi peut-on bien fabriquer l’huile -d’olive, chez moi? -</p> - -<p> -Minne le tire par la manche, gamine: -</p> - -<p> -—Mais, monsieur Chaulieu, défendez-moi! il me dit des choses -horribles! -</p> - -<p> -Chaulieu tourne vers Minne sa figure camuse: -</p> - -<p> -—Comment? ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à me demander -secours? Dans ce cas, il y a... -</p> - -<p> -—Il y a?... insiste Minne, très coquette. -</p> - -<p> -Chaulieu, du menton, désigne Antoine: -</p> - -<p> -—Mais... celui-là, de qui les biceps me semblent compter... Hé! -Maugis, qu’est-ce que tu en dis? -</p> - -<p> -Maugis, embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la -table, exagère la vigueur de son large dos: -</p> - -<p> -—Mon vieux, pourvu qu’une femme ait des faiblesses, la force du -mari, moi, je m’en fiche! -</p> - -<p> -—C’est une opinion. -</p> - -<p> -—Dites donc, petite madame blonde, il a l’air occupé votre mari? -</p> - -<p> -—Très occupé! Irène Chaulieu, dès qu’elle a vu le jeu de Maugis, a -résolument tourné le dos à l’Immortel et s’est jetée sur -Antoine, sur le mari, sur l’ennemi... Elle lui masque tout un côté -de la table, de son chignon gonflé et lâche, de son éventail ouvert, -de son épaule évadée du corsage... Elle l’ahurit de paroles, se -découvre un intérêt récent et passionné pour le <i>barbytos</i>. -</p> - -<p> -—Mais, mon cher, c’est une révolution dans la musique! -</p> - -<p> -—Oh! c’est beaucoup dire! hasarde loyalement Antoine. -</p> - -<p> -—Laissez donc, laissez donc, vous êtes trop modeste! Ah! si -j’étais homme! À nous deux, nous remuerions le monde!... Quand on -a votre force, votre jeunesse, votre... -</p> - -<p> -Le beau regard oriental d’Irène s’appuie sur celui d’Antoine; -ses cils, lourds de mascara, battent paresseusement comme l’aile -d’un papillon pose... Il cligne, gêné, fatigué aussi par -l’électricité crue qui tombe sur la nappe brodée et rejaillit -blafarde jusqu’aux visages. Un coup de timbre lointain met fin à son -supplice, et Chaulieu avertit sa femme d’un petit claquement de langue: -</p> - -<p> -—Hep, Irène! -</p> - -<p> -Elle se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des -pelures de bananes, en disant tout haut: -</p> - -<p> -—Déjà les cure-dents qui rappliquent! Je vais encore trouver au -salon des têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n’y peux rien! -Tout le monde voudrait dîner ici... Minne, vous ferez la jeune fille -au salon, pour le café et les liqueurs. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Minne ne déteste pas cet office délicat qui consiste à manier, dans -un salon encombré, des tasses fragiles, une cafetière, une pince à -sucre... Elle y apporte des mains soigneuses, une application de fausse -ingénue qui attendrit les dîneurs bien remplis. -</p> - -<p> -—Quel trésor, mon cher, qu’une petite femme comme ça! Elle vous -a une frimousse à repriser des chaussettes, tu ne trouves pas? -</p> - -<p> -L’emballement de Maugis n’a plus de bornes. Il vient de se confier -à un jeune poète, trop jeune pour n’être pas blasé sur la beauté -des femmes... -</p> - -<p> -—Quel petit cou à étrangler! Et ces cheveux! et ces yeux! et -ces... -</p> - -<p> -Irène Chaulieu survient, chétive et excitée. -</p> - -<p> -—Là, là, Maugis, un peu de calme! Convenez au moins que je suis -une bonne amie? À table, pour vous laisser le champ libre, j’ai -occupé le mari! -</p> - -<p> -—C’est vrai, je vous revaudrai ça. Elle est rudement gentille, -l’enfant! Je vous fous mon billet que si je la rencontrais dans une -île déserte... ou même dans ma chambre à coucher... -</p> - -<p> -—Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié! Il n’y a rien à faire -avec Minne. -</p> - -<p> -L’homme de lettres lève ses lourdes épaules: -</p> - -<p> -—Elle est honnête? raison de plus! une femme qui a pas marché se -méfie moins. -</p> - -<p> -—Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en -abat-jour. Il y a celles à qui les hommes ne disent rien... -</p> - -<p> -Maugis lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses. -</p> - -<p> -—Non? vrai? elle?... Racontez-moi tout! On est des vieux copains, -nous deux, pas, Irène? -</p> - -<p> -—Oui, à présent! jette-t-elle, moqueuse. Vous êtes trop chineur, -mon gros, vous ne saurez rien. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Tranquille, sûre d’avoir semé de la bonne graine de mensonge, elle -s’en va vers les couples qui arrivent. Rares, les couples: le -célibataire abonde, et l’homme marié venu tout seul. Elle sourit, -tend ses mains aux ongles brillants. Le grand salon glacial se peuple -enfin, perd sa sonorité d’appartement à louer. Irène permet le -cigare, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue... -</p> - -<p> -—Un peu de curaçao sec, monsieur? -</p> - -<p> -Elle dit cela d’une voix distinguée, une voix qui s’ennuie -poliment... -</p> - -<p> -—Un peu de curaçao sec, monsieur? -</p> - -<p> -Pas de réponse. Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron -Couderc qui vient d’entrer... Il n’en revient pas. Pourquoi ne lui -a-t-elle pas dit qu’il la verrait ce soir? Et pourquoi n’a-t-elle -pas l’air émue? Car, enfin, il y a cinq heures à peine que, -là-bas, rue Christophe-Colomb, elle détachait ses jarretelles avec une -pudeur si charmante et si drôlement placée... À ce souvenir, il -suffoque un peu, et son teint d’enfant frais s’empourpre d’un seul -flot. -</p> - -<p> -—Mais, murmure-t-il, vous êtes donc ici? -</p> - -<p> -—On le dit... raille-t-elle en lui souriant des yeux. -</p> - -<p> -Elle lui laisse aux doigts un verre plein, et s’en va, Hébé -indifférente, servir Antoine. -</p> - -<p> -—Irène Chaulieu a vu... Maugis aussi... -</p> - -<p> -—Mon Dieu! Irène, qu’est-ce qu’il a pris, le gosse, souffle -Maugis, intéressé violemment. Vous avez vu ce qu’il a tiqué? -</p> - -<p> -—Ça vous étonne? Pas moi! Vous ne savez donc pas? Ce petit -Couderc est fou d’elle, mais elle ne veut rien savoir. Elle a dû le -remiser encore une fois, et sec; il fera bien de ne plus se retrouver -devant elle! -</p> - -<p> -—Il ne s’en remet pas: regardez-le... Pauvre gosse! il me fait -pitié! -</p> - -<p> -—Pitié! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les -femmes passent leur vie dans les garçonnières! C’est bien fait pour -le petit Couderc! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent! -</p> - -<p> -Il est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son -nouvel état d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine -d’avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux, -l’exaltation d’un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper -les jambes. Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce -qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le sût et -l’admirât; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si -près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de -possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout -armé... -</p> - -<p> -Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne -une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant -précoce. -</p> - -<p> -Sans déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de -Liszt, Maugis a rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler -et rire. -</p> - -<p> -«Elle n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand -elle m’a dit que j’étais bête. Seigneur! je le suis encore bien -plus qu’elle ne le croit... Quelle sale tête il a, ce Maugis! Il -ressemble au «Frog Prince» des dessins de Walter Crane... Tant pis! -je m’en vais mettre la puce à l’oreille du mari!» -</p> - -<p> -Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en -coin, et s’en va crânement «rapporter» à Antoine, qui fume en -paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa -barbe et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations -au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur du barbytos ne folâtre -pas avec des gigolos! -</p> - -<p> -—Monsieur... -</p> - -<p> -—Cher monsieur... -</p> - -<p> -Ils échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel. -</p> - -<p> -—Vous avez vu ma femme? -</p> - -<p> -—Oui... c’est-à-dire... elle causait avec M. Maugis: alors, je -n’ai pas cru devoir... -</p> - -<p> -—Vous ne connaissez pas Maugis? -</p> - -<p> -—À peine... C’est un de vos amis personnels? -</p> - -<p> -—Non, pas du tout. Je le rencontre ici, et ailleurs. Il amuse Minne. -</p> - -<p> -Jacques jette sur Antoine un regard furieux: -</p> - -<p> -—Charmant garçon, d’ailleurs. Un peu bohème, mais quand on est -célibataire, n’est-ce pas?... -</p> - -<p> -—Je ne vous le fais pas dire! -</p> - -<p> -—Mais je ne le dis pas non plus! se récrie imprudemment Jacques, -rouge d’une pudeur insolite. Je sais bien qu’on a la rage de dire -que je mène une vie de bâton de chaise, mais c’est très, très -exagéré. Dans tous les cas, je n’ai pas, comme Maugis, la fâcheuse -réputation de coucher avec des vieilles dames, moi! -</p> - -<p> -Antoine lève les sourcils et regarde du côté de Maugis, toujours -assis auprès de Minne. -</p> - -<p> -—Comment? il couche avec des vieilles dames? -</p> - -<p> -—Des vieilles dames, c’est beaucoup dire... avec une vieille dame, -une blonde teinte, hors d’âge... Et Dieu sait pourquoi! car il aime -plutôt les petites personnes très jeunes... -</p> - -<p> -—Vrai? c’est épatant, déclare Antoine. -</p> - -<p> -Son accent révèle une si vive admiration que le petit Couderc -s’indigne. -</p> - -<p> -—Ça ne vous dégoûte pas plus que ça? -</p> - -<p> -—Moi? mais je trouve ça merveilleux, cher monsieur! Vous pourriez -me mettre dans un lit avec une femme d’âge pendant sept ans... je -resterais comme... comme... je ne peux pas dire quoi, moi! -</p> - -<p> -Le baron Couderc se lève, déçu. -</p> - -<p> -—Vous permettez, cher monsieur? Je crois que madame Minne me fait -signe... -</p> - -<p> -Ce n’est pas un signe, mais un froncement têtu des sourcils. Minne -voit, Minne sent un commencement de danger contre lequel se dresse son -âme brave et rusée. Elle regarde venir Jacques avec défiance... Il -est gentil pourtant cet enfant, et si bien habillé! -</p> - -<p> -«Le pantalon de Maugis visse, pense-t-elle, et puis je n’aime pas -les revers de moire... Mais, décidément, Jacques est trop jeune. Cette -surprise, cette rougeur en me trouvant ici!... Je n’aurais jamais dû -compter sur un garçon si jeune pour faire de moi une femme comme les -autres... Quand je pense à ce que disait Marthe Payet, l’autre jour: -«Moi, je suis comme Bilitis; quand je suis avec mon amant, le plafond -tomberait sans changer le fil de mes idées!» Jacques aussi, il est -comme Bilitis... Oh! je le battrai!...» -</p> - -<p> -Elle se tourne un peu du côté de Maugis, dont le souffle caresse son -épaule: «Celui-ci... on ne peut pas lui reprocher d’être trop -jeune, au contraire. Il n’est pas beau... Mais son assurance, sa voix -de jeune fille, sa câlinerie blessante, et ce ... je ne sais quoi... Ah! -oui! s’interrompt-elle résignée, le je ne sais quoi des hommes -qu’on ne connaît pas beaucoup!» -</p> - -<p> -Jacques est revenu à Minne, qui lui tend sa main dégantée. Il -l’effleure des lèvres, et attend pour Maugis une présentation qui ne -vient pas. Maugis fume, suave et vague, les yeux vers l’azur pommelé -du plafond... Minne se lève enfin, déplisse sa robe et marche vers la -table qui porte des rafraîchissements, pour que son amant l’y -suive... -</p> - -<p> -—Un verre d’orangeade, chère madame?... Minne, supplie-t-il tout -bas, vous saviez que vous veniez ici ce soir, et vous ne me l’avez pas -dit... -</p> - -<p> -—C’est vrai, avoue-t-elle. Je n’y ai pas pensé... -</p> - -<p> -Elle lui parle de profil une coupe aux doigts, inondée de lumière -crue. Ses cils retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux -aguets; le peu de champagne qu’elle a bu rosit sa petite oreille -compliquée... -</p> - -<p> -—Minne, poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne -voulais pas cacher ton flirt avec cet ignoble individu! -</p> - -<p> -Elle tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques. -</p> - -<p> -—Connais-je d’ignobles individus? Et osez-vous aujourd’hui, -aujourd’hui, me parler ainsi? -</p> - -<p> -Il jette à travers la table son sandwich mordu qui tombe dans les -cerises déguisées. -</p> - -<p> -—Eh! c’est d’aujourd’hui seulement que je puis vous parler -ainsi, parce que c’est d’aujourd’hui que je souffre, d’aujourd’hui -que je t’aime! -</p> - -<p> -Minne s’est retournée, brusque; elle plonge dans les yeux défiants -et tristes de son amant son grave regard. -</p> - -<p> -—D’aujourd’hui? Parce que vous m’avez eue? Réellement?... -Oh! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une -pareille chose?... Dites-moi: vous m’aimez davantage parce que, cet -après-midi...? -</p> - -<p> -Il croit comprendre, et se trompe; il croit que Minne veut ranimer son -imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter, -devant tous, l’outrage exquis d’une évocation précise... Son teint -d’enfant sanguin s’embrase et pâlit tour à tour: le voici de -nouveau changé, sans défense, comme elle l’a vu tout à l’heure -rue Christophe-Colomb... -</p> - -<p> -—Oh! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles... -</p> - -<p> -Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas... Elle -l’écoute, très sérieuse, sans baisser les yeux, sans frémir aux -mots brûlants, et quand il s’arrête, honteux et enivré, elle n’a -qu’une exclamation, à peine prononcée, de découragement: -</p> - -<p> -—C’est inconcevable! -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À -neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur, -très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage -de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même -petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à -baies vitrées... Cela désole l’imagination; mais Minne n’y pense -pas. -</p> - -<p> -Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or -dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée, -l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari. -</p> - -<p> -Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout -aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure -d’enfant japonais; seule à regarder la couleur du temps, à -vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins; seule à -camper sur un chapeau le <i>paradis</i> qu’éparpille son souffle et qui se -couche comme une graminée des prés; seule à rêver, à écrire, à -lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a -conseillé Minne. -</p> - -<p> -C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci, -qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a -trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu... Pour la punir de -le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne -déçue... -</p> - -<p> -Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable. -Sa déconvenue d’hier—la quatrième—lui donne à réfléchir, -et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide. -</p> - -<p> -«Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore -comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de -lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique -satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire, -sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois -mouillées... De quoi est-ce que j’ai l’air? Irène Chaulieu dit -qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite -cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie <i>ah</i>! <i>ah</i>! -qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça -<i>leur</i> suffit parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, -mais pas à moi!...» -</p> - -<p> -L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne. -</p> - -<p> -«C’est de Jacques. Déjà!...» -</p> - -<blockquote><p> -Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends -aujourd’hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine, -tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais -d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à te voir autant que -je veux, tout croulera! Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d’orgueil -à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui m’arrive -là. Es-tu l’amour? Es-tu une maladie de mon cerveau? À coup sûr -tu n’es pas le bonheur, Minne chérie... -</p> - -<p style="margin-left: 60%;">JACQUES</p> -</blockquote> - -<p> -Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application -vindicative. -</p> - -<p> -«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que -de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me -réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier: -«Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si -humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les -femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules -ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour... -Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui -d’hier encore...» -</p> - -<p> -Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit: -</p> - -<blockquote><p> -«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida -rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs -regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de -volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en -elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un -envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...» -</p></blockquote> - -<p> -«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je -me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat -pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine, -d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de -l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel -cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé, -fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue -devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à -sourcils excédés... -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que tu as? -</p> - -<p> -—Rien. -</p> - -<p> -Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne -Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il -s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais... -«La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le -volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu. -Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en -face, le résultat ne diffère pas!» -</p> - -<p> -Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne -recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est -encore si nouveau, leur aventure d’amour... -</p> - -<p> -Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a -froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il -contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout -unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en -bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs, -tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si -follement, si artistement... -</p> - -<p> -—J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu? -</p> - -<p> -—Mais oui, comme tous les jours. -</p> - -<p> -—C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris. -</p> - -<p> -Minne se rengorge. -</p> - -<p> -—J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets -compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette -saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal -ici que chez les Chaulieu. -</p> - -<p> -Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées -d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son -<i>Figaro</i>... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et -proteste: -</p> - -<p> -—C’est trop fort! pourquoi ris-tu? -</p> - -<p> -—Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop. -</p> - -<p> -Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où -serpente et se perd un étroit velours noir... Minne appuie un instant -sa tête au flanc de son mari, d’un air las: -</p> - -<p> -—Tu sens le piano, Antoine. -</p> - -<p> -—Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites, -cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à -queue dans chacune de tes armoires robes? -</p> - -<p> -Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse. -</p> - -<p> -—Hop! viens me verser mon café, chérie! il faut que je file de -bonne heure! -</p> - -<p> -Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à -bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne -n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et -surtout son cabinet de toilette. -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi? -</p> - -<p> -Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon, -mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos... -</p> - -<p> -—Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure. -</p> - -<p> -—Oui, je sais ce que ça veut dire! Tu vas m’arriver à sept -heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant: -«Comment? moi qui croyais qu’il était cinq heures!» -</p> - -<p> -Minne secoue la tête, sans gaieté: -</p> - -<p> -—Ça m’étonnerait bien. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve -le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les -vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de -chicorée... Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se -recroquevillent comme des photographies mal collées... Jacques est là -depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé; -il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout. -«C’est bien ma veine!» soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise -humeur sous un sourire mondain: -</p> - -<p> -—Comment? vous êtes déjà là, cher ami? -</p> - -<p> -Le «cher ami» fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui -serre les doigts très fort. «On jurerait, se dit Minne, qu’il a -envie de pleurer... Un homme qui pleure, ah! non! ah! non!...» -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que vous avez contre moi? je suis en retard? -</p> - -<p> -—Oui, mais ça ne fait rien. -</p> - -<p> -Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le -petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe -qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se -sent navré et perdu: -</p> - -<p> -«Mon Dieu! songe-t-il, que je l’aime déjà! C’est terrible, je -ne le savais pas... Hier, ça allait encore; mais, aujourd’hui, je -suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher -avec elle jusqu’à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat...» -</p> - -<p> -Elle se tourne vers lui, agacée de son silence: -</p> - -<p> -—Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot! -</p> - -<p> -Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence: -</p> - -<p> -—Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette. -</p> - -<p> -Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis -devant elle: -</p> - -<p> -—Mais il fallait le dire! C’était si simple de remettre à un -autre jour!... Un pneu aurait suffi... -</p> - -<p> -Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une -inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement: -</p> - -<p> -—Remettre!... un pneu!... Suis-je un invalide? Il ne s’agit pas -d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer -de vous? -</p> - -<p> -Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se -cabre: -</p> - -<p> -—Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que -je vienne ici à n’importe quelle heure? -</p> - -<p> -Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle -regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il -s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées: -</p> - -<p> -—Dieu! Minne, que nous sommes fous! Qu’est-ce que j’ai? -qu’est-ce que je dis? Pardonne-moi... C’est que je t’aime: tout -le mal vient de là; c’est que je me fais un mal infini en pensant à -toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis, -dis, n’est-ce pas? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes -cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et -joints... -</p> - -<p> -Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune -corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté -mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des -yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu... -Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si -près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, -déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine -naissante: elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la -pâmoison qu’il ne sait pas lui donner: «Ce plaisir-là, il me le -vole! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur -moi! je le veux! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi!...» -</p> - -<p> -—Minne! -</p> - -<p> -L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre -colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux, -il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit... -</p> - -<p> -—Minne, tu reviens? Tu es longue!... -</p> - -<p> -Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant -à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit -ruban de velours noir. -</p> - -<p> -—Tu es folle! tu t’en vas? -</p> - -<p> -—Mais oui. -</p> - -<p> -—Où? -</p> - -<p> -—Chez moi. -</p> - -<p> -—Tu ne m’avais pas dit que ton mari... -</p> - -<p> -—Antoine ne rentre qu’à sept heures. -</p> - -<p> -—Alors? -</p> - -<p> -—Je n’ai plus envie de rester. -</p> - -<p> -Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses. -</p> - -<p> -—Minne!... Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes? Je -t’ai fait mal? peut-être que je t’ai fait un peu mal?... -</p> - -<p> -Elle va parler, répondre: «Même pas!» revendiquer sa part de -joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses... Une pudeur -spéciale la retient: que ce secret-là, avec les divagations -d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne... -</p> - -<p> -—Non, je n’ai rien... Je m’en vais. Je n’ai plus envie de -rester, voilà tout. J’en ai assez. -</p> - -<p> -—Assez de quoi? De moi? -</p> - -<p> -—Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment... -</p> - -<p> -Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues. -Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait? -</p> - -<p> -—Minne chérie, vous en avez de bonnes! On ne s’ennuie pas une -minute avec vous! -</p> - -<p> -Il rit, toujours tout nu... Minne, les mains dans son manchon, le -dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute -cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant vanné, le -dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où -mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées... Elle le -hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement: -</p> - -<p> -—Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas -sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que -vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes. -</p> - -<p> -Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le -temps de lui faire du mal. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne -pour deux raisons: d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé -gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé; ensuite, parce que -son chef agacé, l’a traité de «luthier pour momies...». -</p> - -<p> -En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte, -n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les -parapluies suspendus aux patères de l’entrée... Il pousse la porte -du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris: -Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets... -</p> - -<p> -Endormie? pourquoi endormie? Elle a posé son chapeau sur la table, -jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses -pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre... -</p> - -<p> -Endormie... cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce -sommeil de vaincue!... Il s’approche davantage: elle dort, la tête -appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu -sur son épaule... il se penche, le cœur battant, ému d’être là, -vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une -lettre volée... Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille -tristement! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse -aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup -plus fort... Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes? -</p> - -<p> -«Qu’a-t-elle de changé? songe Antoine avec angoisse! ce n’est -plus la même Minne... D’où vient-elle, si fatiguée et si triste? -Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi. -Est-ce qu’elle va recommencer à mentir?...» -</p> - -<p> -C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre -visage qu’elle ne lui montre jamais... Il recule d’un pas. Minne a -remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens -qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée: -</p> - -<p> -—C’est vous? quoi donc? c’est vous? -</p> - -<p> -Antoine la regarde profondément: -</p> - -<p> -—C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais... Pourquoi -me dis-tu <i>vous</i>? -</p> - -<p> -Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un -grand coup: -</p> - -<p> -—Ah! c’est toi! quel mauvais rêve!... -</p> - -<p> -Antoine s’assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise: -</p> - -<p> -—Raconte ton mauvais rêve? -</p> - -<p> -Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche -blonde défaite: -</p> - -<p> -—Merci! pour me faire peur! -</p> - -<p> -—Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans -son grand bras. -</p> - -<p> -Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se -réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que -faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu -sans vie sur un tapis rouge... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine, -différent des autres jours. Le dimanche, Antoine—qui croit aimer la -musique depuis qu’il reconstitue des <i>barbytos</i>—emmène Minne au -concert. -</p> - -<p> -Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le -dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne -la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute, -penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder -le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne -allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on -devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais... «Mon -Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait? On -attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout -le corps, et... rien n’arrive!...» -</p> - -<p> -Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en -velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous -le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent, -emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le -cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne -s’avoue satisfaite: -</p> - -<p> -«Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du -monde.» -</p> - -<p> -Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend -volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce, -installée à la diable à côté de son bureau-fumoir: Minne ne -tolère pas auprès d’elle des «affaires d’homme» qui sont -noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. «Si, au moins, -dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de -flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire!...» -</p> - -<p> -Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une -célérité silencieuse. -</p> - -<p> -—Allons, Antoine, allons! gronde la petite fée en argent. -</p> - -<p> -Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et -blancs de bon rastaquouère: -</p> - -<p> -—Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche. -</p> - -<p> -—Je ne peux pas, j’ai mes gants. -</p> - -<p> -—Tu pourrais en ôter un... -</p> - -<p> -Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser -sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une -vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais: -il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace -inconnue... -</p> - -<p> -Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">J’ai du di,</span><br> -<span class="i2">J’ai du bon,</span><br> -<span class="i2">J’ai du dénédinogé,</span><br> -<span class="i2">J’ai du zon, zon, zon,</span><br> -<span class="i2">J’ai du tradéridera;</span><br> -<span class="i2">J’ai du ver-t-et-jaune,</span><br> -<span class="i2">J’ai du vi-o-let,</span><br> -<span class="i2">J’ai du bleu teindu,</span><br> -<span class="i2">J’ai de l’orangé!</span> -</div></div> - -<p> -Antoine s’est retourné, saisi: -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que c’est que ça? -</p> - -<p> -—Ça? c’est une chanson. -</p> - -<p> -—Où l’as-tu apprise? -</p> - -<p> -Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son -premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur -un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de -rire: -</p> - -<p> -—Je ne sais pas. Quand j’étais petite... Peut-être dans la -cuisine, avec Célénie? -</p> - -<p> -—Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en -comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie... -</p> - -<p> -Minne lève une main insouciante: -</p> - -<p> -—Possible... Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est -terrible pour avoir une voiture, le dimanche? -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il -n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le -conseiller: -</p> - -<p> -—Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre, -chaque fois qu’on blaguera ton... chose... <i>barbytos</i>... qu’est-ce que -tu feras dans la vie? Il faut bien que quelque chose cloche, va! et si -tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence!... -</p> - -<p> -Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose -humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré, -en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout -homme qui promène à son bras une très jolie créature. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -—Regarde, Antoine, Irène Chaulieu... là, dans une loge, avec son -mari... -</p> - -<p> -—Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour? -</p> - -<p> -—La belle affaire! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à -moi! -</p> - -<p> -—Non? -</p> - -<p> -—Parfaitement! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais -voulu... -</p> - -<p> -—Pas si haut, donc! Tu as une façon de parler bas!... Alors, -Maugis a osé te... te... -</p> - -<p> -—Oh! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici, -surtout à cause de Maugis! ça n’en vaut pas assez la peine... Et -puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe. -</p> - -<p> -Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent, -dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr -que Minne ne fait pas de bêtises; il a peur seulement qu’elle ne -recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de -nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son -enfance de fillette mystérieuse... -</p> - -<p> -—Tiens! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement. -</p> - -<p> -L’œil seul de Minne a bougé: -</p> - -<p> -—Où donc? -</p> - -<p> -—Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils -jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici! -</p> - -<p> -Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois -quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale -battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse. -Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules, -pendent à ses manches. -</p> - -<p> -—C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air -de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence! -</p> - -<p> -Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier -Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit! Et l’une de ses -mains fait danser fébrilement son chapeau... Minne le méprise: -</p> - -<p> -«Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs -émotions! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de -Saint-Guy; aujourd’hui, c’est son bras! tout ça c’est des tics -de dégénéré!» -</p> - -<p> -Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa -nuque... Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute -à <i>Schéhérazade</i>. -</p> - -<p> -Sa taille se balance au rythme des flots—trombones déchaînés que -crête un coup de cymbales—un sourire pâlot étire les coins de ses -lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de -naufrages en fêtes à Bagdad; quand, au sortir du prestigieux vacarme -d’un combat de géants, il la plonge jusqu’aux lèvres dans la -confiture orientale—pistaches, pétales de roses qu’engluent le -sucre et l’huile de sésame—d’un dialogue entre le prince et la -jeune princesse... Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le -secret d’elle-même? -</p> - -<p> -Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques, -l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée -d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un «ah!» -extatique et un peu honteux... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à -comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut -beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas -hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie... La présence de -Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a -abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés, -des yeux si noirs, si sauvagement résolus... Hélas! l’histoire de -leurs amours tient en trois lignes: il l’a vue... elle l’a séduit, -parce qu’elle ne ressemble à personne... et puis elle s’est donnée -tout de suite, en silence... -</p> - -<p> -—Quelle chaleur dans cette salle! soupire Irène Chaulieu. -</p> - -<p> -Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et -lourd, et il se sent mal à l’aise... Ah! comme une goutte de -verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux! -Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous -livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de -seigle à peine blondi—le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la -peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer -les songes! «Se peut-il que j’aie eu tout cela? et comment -l’ai-je mérité? et comment l’ai-je perdu?» -</p> - -<p> -—Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine! La noce, -la pâle noce? les coupables voluptés? Qu’est-ce que vous vous -êtes fait faire? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir! -</p> - -<p> -Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie -insolente: -</p> - -<p> -—Si jeune, et déjà voyeuse? -</p> - -<p> -Elle lève son nez de peseuse d’or: -</p> - -<p> -—Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et -si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir -d’autrui? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions -d’assigner à la volupté des limites convenables! Mon âme à moi -demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la -sensualité de tous les siècles... -</p> - -<p> -Elle continue, à travers les <i>chut</i>! indignés, et n’entend même pas -Maugis qui ronchonne, tout haut: -</p> - -<p> -—Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse? -</p> - -<p> -Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos -lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal... Un court -instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de -l’effrayer; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout -ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il -descend, lâchement, le grand escalier. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande -sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte... -La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la -place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis -de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et -fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure -d’amour... Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier, -rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des -enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame. -Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises -et malveillantes: -</p> - -<p> -—Et les d’Hauville? c’est comme ça que tu as pensé à leur -petit garçon? -</p> - -<p> -—C’est vrai, je l’ai oublié! -</p> - -<p> -—J’en étais sûre! -</p> - -<p> -—Et cette vieille sorcière de mère Poulestin? -</p> - -<p> -—Oh! zut! encore une! -</p> - -<p> -Il baisse un nez mélancolique. -</p> - -<p> -—Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout, -vraiment, ce n’est pas un métier!... -</p> - -<p> -Et puis, est-ce «un métier», je vous le demande, d’aller -voir demain l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra -embrasser—embrasser!—sur son front couleur de buis? -Horreur!... Elle s’énerve d’avance, et ravage à deux mains sa -chevelure: -</p> - -<p> -—À quelle heure, demain, Antoine? -</p> - -<p> -—À quelle heure quoi? -</p> - -<p> -—L’oncle Paul, voyons! -</p> - -<p> -—Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute -la journée. -</p> - -<p> -—Tu me combles! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus -debout. -</p> - -<p> -Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur -rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de -chignon et d’oreille au baiser de son mari. -</p> - -<p> -—Tu vas te coucher, ma poupée?... Dis donc, je... -</p> - -<p> -—Quoi? -</p> - -<p> -—J’y vais aussi. -</p> - -<p> -Elle le regarde félinement de côté... Il n’y a pas de doute: -Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite: -«Suis-je malade? Faut-il faire une scène et bouder? ou m’endormir?... -Ce sera difficile...» -</p> - -<p> -Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans -toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il -est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le -met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu -au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon -mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari. -En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...» -Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave, -elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de -ses cheveux. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur, -cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un -peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un -fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre -peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une -vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main -desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la -sentir raide et prête à crier. -</p> - -<p> -Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine. -Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui, -la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute -injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils -très malheureux... -</p> - -<p> -Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un -souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils -vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer. -</p> - -<p> -Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps. -</p> - -<p> -—Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en -suffoquant. -</p> - -<p> -Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux, -dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne. -Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses -fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa -belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à -parler de la mort de sa sœur... -</p> - -<p> -Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent -tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se -détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre... -«Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du -jeu, il met fin à la visite. -</p> - -<p> -Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle -donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense, -généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là, -ma parole, je l’embrasserais!» -</p> - -<p> -Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de -ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint, -Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle -s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire -de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes, -transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!... -Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure -de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le -sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le -jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux -qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît -une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un -éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide, -et annonce qu’elle va se coucher. -</p> - -<p> -Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe -blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid». -</p> - -<p> -Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme -elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va -sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant -d’air... -</p> - -<p> -Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se -tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée -ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude -que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe -merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on -le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de -signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par -hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un -carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison -où dormait une source... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers -cinq heures. -</p> - -<p> -Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui -considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les -jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens -amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses -traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et -l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit -chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place -Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient -sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y -pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre -d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une -voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible: -deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent -seulement les yeux et la bouche. -</p> - -<p> -—Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière? -Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez -donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être -adéquat aux ambiances, comme disait feu la <i>Revue Héliotrope</i>. Moi, je -bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à -Munich... -</p> - -<p> -—Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave -de Maugis. -</p> - -<p> -—Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil -alcoolique! -</p> - -<p> -Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, -plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde -autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce -five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené -sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à -marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette -complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne -tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi». -</p> - -<p> -À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé. -L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté -avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit -d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez -court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal -ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le -maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col -et aux mains nues... -</p> - -<p> -Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il -la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se -tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante -des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières -attendrissantes... Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des -patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder -et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre, -d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs -comme des épis sous le vent... La lumière haute cache les visages sous -l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée, -poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la -glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave, -l’alcool, le cigare... une molle valse conduit la ronde. -</p> - -<p> -Des femmes très parées frôlent le coude de Minne: ce sont celles-là -qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes -élargies en toupie... Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur -la piste... -</p> - -<p> -—Minne, vous avez vu Polaire? -</p> - -<p> -—Non; comment est-elle? -</p> - -<p> -—Ça, c’est bien vous, par exemple! Vous resterez, dans mon -esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire! Là, tenez: elle passe. -</p> - -<p> -Deux silhouettes valsantes: l’une mince, étranglée à la taille, -épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences -de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé... -Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,—une tache pâle, -renversée dans des cheveux noirs,—ni de pieds—un éclair -d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil... mais elle -demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs -enlacés... Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues, -distingué l’extase du pâle visage renversé... -</p> - -<p> -«La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut -donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse? Je -voudrais, moi aussi... Si je pouvais apprendre! Tourner, tourner à en -mourir, renversée, les yeux fermés...» -</p> - -<p> -Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille... -</p> - -<p> -—Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis. -</p> - -<p> -—Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu. -</p> - -<p> -—Quel flirt? consent à demander Minne. -</p> - -<p> -Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses -les queues de sa zibeline; sa bouche fardée se gonfle du besoin de -parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir... -</p> - -<p> -—Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc! On ne -parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu! -</p> - -<p> -Les yeux de Minne rient derrière la dentelle: «C’est plutôt lui, -jusqu’à présent, qui m’a reçue!...» -</p> - -<p> -—...On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous -l’avez envoyé... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il -perd tout ce qu’il veut à la Ferme,—enfin, quoi! on parlerait moins -de vous deux, si vous aviez couché ensemble! -</p> - -<p> -—C’est un conseil? demande la douce petite voix de Minne. -</p> - -<p> -—Un conseil, moi? ah! ma chère amie, ce n’est pas parce que -Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies -des gigolos de vingt-trois ans! Ça n’est bon qu’à vous engrosser, -ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous -parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales! -</p> - -<p> -Minne fronce les sourcils... Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un -gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce -mauvais rêve!... Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et -Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque -aux reins, le sillage du frisson... -</p> - -<p> -—Allons, Maugis, ne vous excitez pas! conseille Irène. La glace -vous fait un drôle d’effet aujourd’hui! -</p> - -<p> -—C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas -s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept! -</p> - -<p> -L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo -extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent -leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre -batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri. -</p> - -<p> -—Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique, -pourtant, l’après-midi... ou le soir, très tard... -</p> - -<p> -Maugis joint des mains admiratives: -</p> - -<p> -—O riche nature! est-il vrai que l’abondance rend généreux? -</p> - -<p> -Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis: -</p> - -<p> -—Attendez! Minne n’a rien dit... Minne, c’est votre tour. -J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là, -les mains dans votre manchon! -</p> - -<p> -Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant: -</p> - -<p> -—Moi, je ne sais pas: je suis trop petite! Je parlerai après tout -le monde! -</p> - -<p> -Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou. -L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons: -</p> - -<p> -—Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont -aussi bien. -</p> - -<p> -—Bravo! crie Irène. Vous y allez bravement de votre «petite mort», -vous, au moins! -</p> - -<p> -La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin: -</p> - -<p> -—Petite mort? Non, ce n’est pas... C’est plutôt comme quand la -balançoire va trop haut, vous savez? Ça coupe en deux, on retombe et -on crie: «Ha!» -</p> - -<p> -—Ou bien: «Maman!» -</p> - -<p> -—Taisez-vous, monsieur Maugis! Et on recommence. -</p> - -<p> -—Ah! on recommence? Mes compliments à monsieur votre... -escarpolette! -</p> - -<p> -Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant -elle... De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé... -</p> - -<p> -—Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes. -Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle -de... l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne -vaut quelquefois plus que le mien... -</p> - -<p> -—Tant y a que la façon de... donner, interrompt Maugis. -</p> - -<p> -—Zut, vous! Et puis, l’escarpolette... non, c’est pas ça du -tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les -oreilles, une sorte de... d’apothéose qui m’est due, l’avènement -de mon règne sur le monde... et puis, je t’en fiche! ça ne dure pas! -</p> - -<p> -Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie -sincère... -</p> - -<p> -Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux -visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant, -le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur... -</p> - -<p> -—Il n’est pas mal, celui-là... murmure Irène... Dites donc, -vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin? -</p> - -<p> -—Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si -j’ose dire, de ce mémorable plébiscite! -</p> - -<p> -Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une -petite bouche de carpe: -</p> - -<p> -—Oh! moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n’ai jamais eu -qu’Antoine... -</p> - -<p> -Son succès de rire l’interloque un peu... Dans le cirque vide, les -rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe. -L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé... -Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le -patineur vert: -</p> - -<p> -—Il n’est pas mal, ce garçon, décidément; hein, Minne? -</p> - -<p> -—Oui... -</p> - -<p> -—Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah! si -on ne se tenait pas!... Mais on se tient. Ils sont gâtés par les -grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le -sait le lendemain! -</p> - -<p> -Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de -zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis -s’attarde, elle grince: -</p> - -<p> -—Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les -gants de Minne! -</p> - -<p> -L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni -comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un -chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait -lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer -avec elle»! -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne sent ses ailes pousser. -</p> - -<p> -Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène, -court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été -dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux, -criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux -dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de -noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil, -souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long -de ses tibias. -</p> - -<p> -Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance -Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt -en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses -mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds -joints... -</p> - -<p> -Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la -notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de -papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la -banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé... -</p> - -<p> -Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo, -mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le -whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras -tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse -javanaise... -</p> - -<p> -Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une -fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée -s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content. -</p> - -<p> -Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si -elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du -ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux -sous—réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui -sentent le champignon et la fleur d’oranger... -</p> - -<p> -Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruit -d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une -hirondelle... une ligne de plus, et son patin touchait la bordure! Elle -a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en -murmurant: -</p> - -<p> -—Pardon! -</p> - -<p> -L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la -grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes -qui la suivent... -</p> - -<p> -«Comment ose-t-il?... C’est abominable! Il vient me montrer sa -pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent: -«Regarde-moi maigrir!» Mais qu’il maigrisse! qu’il fonde! -qu’il disparaisse! que je perde enfin la vue de cet être... de cet -être...» -</p> - -<p> -Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte, -résolue pourtant à ne pas céder la place... C’est lui qui cède, et -qui s’en va. -</p> - -<p> -Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur -ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se -détacher d’elle, qu’il meure!... Elle le supprime de la vie, -redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins, -dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Le lendemain, Minne s’éveille comme si elle devait prendre un train -matinal. Les gestes de sa toilette s’accomplissent avec une hâte -décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs, jetés -en projectiles sur sa tête innocente. Elle bat du pied le tapis, suit -chacun des mouvements de son mari: s’en ira-t-il enfin? -</p> - -<p> -Il y songe. Mais, auparavant, debout contre la cheminée, il mire, -inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe à deux -mains: -</p> - -<p> -—Minne, si je faisais couper ma barbe? -</p> - -<p> -Elle le regarde une seconde, puis part d’un rire si aigu et si -insultant qu’Antoine souffre de l’entendre... -</p> - -<p> -Une nuit qu’il la possédait, pressé, haletant, elle a ri de cette -manière insupportable, parce que la poire de la sonnette électrique, -contre le rideau du lit, battait le mur d’un tic-tac régulier -d’érotique métronome... C’est à cette méchante nuit que pense -Antoine, en regardant Minne. Elle a ri si fort que deux petites larmes -claires tremblent à ses cils blonds, et les coins de sa bouche -tressaillent comme après les sanglots... -</p> - -<p> -Quelque chose de dur les sépare. Il voudrait lui dire: «Ne ris pas! -Sois douce et petite comme tu l’es quelquefois. Sois moins subtile, -moins lointaine; mets quelque indulgence à m’être supérieure. Que -tes yeux noirs sans bornes ne me jugent pas! Tu me trouves bête parce -que je fais la bête volontiers. Si je pouvais, je m’abêtirais -encore, jusqu’à ne pouvoir que t’aimer; t’aimer sans pensée, -sans ces crises de fine souffrance que ton dédain, ou ta seule -dissimulation, sont si puissants à m’infliger...» -</p> - -<p> -Mais il se tait, et continue machinalement de tenir sa barbe à deux -mains... -</p> - -<p> -Minne se lève, hausse les épaules: -</p> - -<p> -—Coupe ta barbe, va! Ou ne la coupe pas! Ou bien coupes-en une -moitié! Tonds-toi en lion comme les caniches. Mais fais quelque chose, -et remue, parce que c’est terrible de te voir là, statufié! -</p> - -<p> -Antoine rougit. Rajeuni par l’humiliation, il pense: «Elle a de la -chance d’être ma femme en ce moment-ci, parce que, si elle n’était -que ma cousine, elle prendrait quelque chose!» Et il part, stoïque, -sans embrasser sa femme. -</p> - -<p> -Seule, elle court à la sonnette: -</p> - -<p> -—Mon chapeau, mes gants! vite... -</p> - -<p> -Elle s’énerve, elle court... Ah! que la vie est belle, dès que la -lueur d’un danger la dore! Enfin, enfin! ... Un coup d’œil sur ce -petit Couderc livide, puis je ne sais quelle tiédeur fade de -l’estomac, puis ce tremblement des jarrets l’ont avertie: c’est -l’aube d’un péril, c’est la menace qui peut-être s’ignore... -Un péril assez grand pour remplir le désert de la vie, pour suppléer -au bonheur, à l’amour—ah! quel espoir!... Elle court, et ne -s’arrête qu’au seuil du Palais de Glace, pour composer son visage -et dompter sa respiration... Puis, soignant son entrée, elle descend -sur la piste, une main sur la manche de l’homme au drap vert. -</p> - -<p> -—Ah! mon lacet, s’il vous plaît... -</p> - -<p> -Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche, un peu de son -mollet... «Jambes de page, des merveilles...» Cambrée, elle file, -les yeux vagues, avec un sourire d’acrobate. Elle sait qu’il est -là, accoudé. Elle n’a pas besoin de le regarder. Elle le voit au -fond d’elle-même, elle dessinerait d’une main sûre toutes les -ombres, toutes les lignes creuses qu’ont tracées, sur ce visage -d’enfant amaigri, les progrès du poison. Elle glisse, fiévreuse et -fière, ravie de se dire: «S’il m’accoste, va-t-il me saluer ou -me tuer?» -</p> - -<p> -Le jeu passionnant se prolonge. «Je ne partirai pas la première!» -se jure Minne, dont tout l’être tendu se dresse pour la lutte. -L’arène se peuple. On regarde beaucoup Minne, qui pâlit et -s’essouffle sans qu’en souffre sa grâce. L’autre est toujours -là. Un instant, elle va s’adosser à la bordure de la piste, droite, -bras croisés. L’autre, en face d’elle, assis devant un grog, -attend... Elle pense qu’il est tard, qu’Antoine va rentrer et -s’inquiétera, elle flaire le guet-apens de la sortie, les larmes, les -supplications qui se feront menaçantes... -</p> - -<p> -—Mes hommages, madame, je les mettrais à vos pieds s’ils n’avaient -déjà chaussé leurs patins! -</p> - -<p> -Qui donc a parlé dans son rêve? Minne reconnaît cette voix -étouffée et douce... Elle tourne vers l’interlocuteur des yeux de -somnambule et se souvient de lui lentement, comme de très loin... -</p> - -<p> -—Ah! oui... Bonjour, monsieur Maugis. -</p> - -<p> -Il baise son gant; elle observe son crâne large, bossué, son nez -court d’individu spontané et violent, ses yeux bleus qui furent purs, -et sa bouche de gros enfant boudeur... -</p> - -<p> -—Vous êtes fatiguée, petite madame? -</p> - -<p> -—Oui, un peu... J’ai beaucoup patiné... -</p> - -<p> -—Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser -jusqu’à la mort? -</p> - -<p> -Minne croise les bras d’un geste qui atteste: -</p> - -<p> -—Je n’ai jamais patiné avec M. Couderc! -</p> - -<p> -Maugis ne sourcille pas: -</p> - -<p> -—Je le savais... -</p> - -<p> -—Ah!... -</p> - -<p> -—Oui, je le savais. Seulement, ça m’est agréable de vous -l’entendre dire. Vous partez? Je vous mets en voiture, n’est-ce pas? -</p> - -<p> -Elle acquiesce, se fait aimable, à cause de <i>l’autre</i>, l’autre qui -s’est levé et jette de la monnaie sur la table. Elle s’arrête, il -s’arrête... Comme elle cherche la sortie la plus proche, elle voit -Jacques Couderc faire en même temps qu’elle trois pas vers la gauche, -puis trois pas vers la droite... Le joli jeu! on dirait une pantomime -anglaise. Les clowns qui font beaucoup rire ont ce teint de farine, -cette comique raideur de cadavre distingué... -</p> - -<p> -—Sortons! dit Minne tout haut. -</p> - -<p> -Le pantin, de l’autre côté de la piste, emboîte le pas au couple. -Décidée à tout risquer, Minne se penche vers Maugis, l’effleure de -l’épaule, rit de profil, et tout son dos onduleux frissonne d’aise -et d’espoir... «Vienne le couteau, ou la balle, ou le jonc de fer -sur la nuque! prie-t-elle tout bas; mais vienne au moins quelque -chose, quelque chose d’assez horrible ou d’assez doux pour -m’arracher la vie!» -</p> - -<p> -Près du vestiaire, elle s’arrête, brusque, et se retourne. Le pâle -enfant, qui les suit à distance, s’arrête aussi. -</p> - -<p> -—Monsieur Maugis, une minute; n’est-ce pas? Je retire mes patins -et je vous rejoins... Vous seriez si gentil de m’appeler une -voiture... -</p> - -<p> -Tandis que le critique s’empresse, courant d’un petit pas léger -d’homme gras, les deux amants, immobiles, demeurent seuls parmi des -inconnus. Le furieux éclat des yeux de Minne somme Jacques Couderc -d’oser, d’agir, le défie et l’accable... Mais le fil somnambulique -qui l’attachait à elle semble casser tout à coup, et il passe, lâche, -les épaules veules... -</p> - -<p> -Dehors, un crépuscule de printemps mélancolise l’avenue; l’ombre -mauve, piquée de feux jaunes, descend si moite et si caressante qu’on -cherche dans l’air quelle palme parfumée, quelle ramure fleurie -frôle la joue... Tant de douceur surprend les nerfs bandés de Minne, -qui boit dans un grand soupir une gorgée de brise tiède... -</p> - -<p> -—Oui, n’est-ce pas? répond Maugis à ce soupir tremblé. Regardez-moi -ce vert du couchant, là-bas, il me bleuit l’âme! -</p> - -<p> -—Qu’il fait doux!... Est-ce que vous avez demandé un fiacre, -monsieur Maugis? -</p> - -<p> -—Vous y tenez beaucoup, à votre sapin? Il ne passe que des -maraudeurs infâmes, ou des bagnoles à galerie... -</p> - -<p> -—Oh! non, au contraire, j’aimerais tellement mieux rentrer à -pied!... -</p> - -<p> -Et, sans attendre, elle allonge le pas, silencieuse... -</p> - -<p> -—Ah! petite madame, souffle son compagnon, voici l’heure, pour -moi, de regretter Irène Chaulieu... -</p> - -<p> -—Par exemple!... Pourquoi? -</p> - -<p> -—Parce qu’elle est courte sur pattes—six pouces de jambes et la -nuque tout de suite—et qu’à ses côtés je suis l’homme de -belle stature, le nonchalant et élancé jeune homme. Tandis qu’avec -vous... nous avons l’air d’une fable: «Un bouledogue, un jour, -aimait une levrette...» Mais, à domicile, je reprends tous mes -avantages! Je suis, à ne vous rien cacher, l’homme des cinq à sept, -l’homme d’intérieur, celui des conversations d’après aimer. (Bon -Dieu! déjà la rue de Balzac! Il faut qu’à l’Étoile je n’aie -plus rien à vous avouer!) Je suis, disais-je, celui qui inspire -confiance, qui reçoit la confidence et ne la rend jamais, je conseille -et je loue. Faut-il ajouter que je fais les boissons glacées, le thé, -la femme de chambre, et... -</p> - -<p> -—Et que vous ne parlez jamais de vous? interrompt Minne, malicieuse. -</p> - -<p> -—Chamfort l’a dit: «Parler de soi, c’est faire l’amour.» -</p> - -<p> -—Il a dit ça, Chamfort? -</p> - -<p> -—À peu près. Ce n’était pas un tempérament exigeant. -</p> - -<p> -—En effet! -</p> - -<p> -—Nous sommes tous comme ça, nous autres auteurs célèbres, jolie -petite madame. Un peu fatigués, mais tant de charme! Et si vous -vouliez... -</p> - -<p> -—Si je voulais quoi? -</p> - -<p> -Elle s’arrête à l’angle d’un trottoir, penchée, coquette, accessible... -Maugis voit ses dents briller, cherche en vain ses yeux sous le -large chapeau... -</p> - -<p> -—Eh bien! c’est pas pour charrier, mais j’ai chez moi des -flopées de kakemonos, de Çakia-Mouni et de Kamasouthras... -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que c’est que tout ça? -</p> - -<p> -—Des peintres japonais, parbleu! Oui, nous en avons, nous en avons, -dis-je, de quoi occuper une semaine de visites honnêtes. Vous viendrez? -</p> - -<p> -—Je ne sais pas... Peut-être... oui... -</p> - -<p> -—Mais, vous savez, pas de blagues! Je suis un homme sérieux! Vous -me jurez d’être sage? -</p> - -<p> -Elle rit, ne promet rien, et le quitte, sur un adieu gentil du bout des -doigts. -</p> - -<p> -«Ah! la jolie gosse! soupire Maugis. Dire que, si je m’étais -marié, c’est peut-être comme ça que serait ma fille!...» -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Quand Minne arrive, essoufflée, Antoine est à table. Il est à table -et mange son potage. Il est à table, le fait est certain. Minne, -suffoquée, n’en peut croire ses yeux. Dans la salle à manger on -n’entend que le bruit agaçant de la cuiller sur l’assiette. À -chaque va-et-vient du bras d’Antoine, le ventre poli de la lampe de -cuivre reflète une main monstrueuse, le bout d’un nez fantastique. -</p> - -<p> -—Comment? tu es à table? Quelle heure est-il donc? Je suis en -retard? -</p> - -<p> -Il hausse les épaules: -</p> - -<p> -—Toujours la même chanson! Naturellement, tu es en retard! Peux-tu -faire autrement? Il faudrait que le Palais de Glace brûle, pour que tu -rentres! -</p> - -<p> -Minne comprend que c’est la «scène», la première digne de ce -nom. Elle ne fera rien pour l’éviter. Elle retire de son feutre les -longues épingles, violemment, comme de leur gaine autant de poignards, -et s’assied, face au danger. -</p> - -<p> -—Il fallait venir m’y chercher, mon cher. Tu aurais pu me -surveiller à ton aise! -</p> - -<p> -—Avec ça qu’on est jamais à l’aise, quand on surveille! laisse -échapper Antoine. -</p> - -<p> -Minne, indignée, saute sur ses pieds: -</p> - -<p> -—Ah! tu l’avoues: tu me surveilles! C’est nouveau, ça, et -flatteur! -</p> - -<p> -Il ne répond rien, et effrite la croûte de son pain sur la nappe. -</p> - -<p> -Oui, il la surveille. Minne, l’esprit ailleurs, n’a pas fait assez -attention à Antoine, depuis quelque temps. Il change; il parle et -mange moins, et dort peu, lentement pénétré d’un souci à triple -visage: Minne! Le sourire, puis le sommeil tourmenté, puis le rire -insultant de cette petite Hécate se superposent dans l’esprit -d’Antoine pour y graver la face mystérieuse d’une inconnue, d’une -étrangère... -</p> - -<p> -«J’y ai mis le temps», se dit-il avec une ironie triste. -</p> - -<p> -Il a emporté à son bureau, dans sa serviette, des photographies de -Minne à tous les âges, pour les comparer. Ici, elle avait sept ans, -une figure pointue de chaton maigre. La voici à douze ans, avec de -longues boucles, et quels yeux, déjà! «Il fallait être idiot pour -ne pas s’inquiéter de pareils yeux!...» Et, là, raidie, gauche, -la bouche triste,—c’est l’année où on l’a trouvée évanouie à -la porte, les cheveux pleins de boue... -</p> - -<p> -«Oui, oui, j’ai été idiot, et je le suis encore! Mais, bon Dieu! -elle est à moi, à moi, et je finirai bien par...» Mais il ne sait -par où commencer, et, maladresse de jeune homme, débute dans une -enquête par une scène. -</p> - -<p> -Son tourment est devant lui, sérieux et farouche. Qu’est-ce encore -que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail -inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu’à la nacre -mauve des paupières, jusqu’aux arbres fins des veines? Va-t-elle, -chaque jour, lui rapporter une beauté changée, pour le bouleverser -d’inquiétude?... -</p> - -<p> -—Tu ne manges pas? -</p> - -<p> -—Non. Tu as, pour mettre les gens en appétit, un procédé auquel il -me faudra le temps de m’habituer. -</p> - -<p> -«C’est cela, rage Antoine: elle s’en va, je ne sais où, pendant -que je trime, et c’est elle qui va me flanquer un galop! Ah! quel -mari j’ai été jusqu’ici!...» -</p> - -<p> -—Alors, je ne peux rien dire? crie-t-il. Tu peux courir des -journées entières, je ne sais pas avec qui, je ne sais même pas où, -et, si je risque une observation, Mademoiselle s’en va... -</p> - -<p> -—Pardon: <i>Madame</i>! interrompt-elle froidement. Tu oublies que -nous sommes mariés. -</p> - -<p> -—Tonnerre de Dieu! non, je ne l’oublie pas! Il faut que ça -change, et nous allons voir... -</p> - -<p> -Minne se lève, plie sa serviette. -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que nous allons voir, sans indiscrétion? -</p> - -<p> -Antoine fait de prodigieux efforts pour rester calme et pique la nappe -du bout d’un couteau. Sa barbe tressaille, son nez chevalin se barre -d’une grosse veine qui bat... Minne, les mains lentes, redresse, dans -la verdure du surtout, une fougère qui tremble... -</p> - -<p> -—Nous allons voir! éclate-t-il. Nous allons voir pourquoi tu n’es -plus la même! -</p> - -<p> -—La même que quoi? -</p> - -<p> -Elle se tient debout en face de lui, les mains à plat sur la table. Il -regarde cette tête attentive, ce fin menton triangulaire, ces yeux -indéchiffrables, ces cheveux en vague argentée... -</p> - -<p> -—La même qu’avant, parbleu! Je ne suis pas aveugle, que diable! -</p> - -<p> -Elle garde sa pose discuteuse et songe: «Il ne sait rien. Mais il va -devenir ennuyeux.» D’une caresse, d’un bras posé sur l’épaule, -elle le materait, l’attirerait, confus, épris, tout chaud de chagrin, -contre elle... Elle le sait. Mais elle n’étendra pas la main vers son -mari. Ce brusque éveil d’Antoine, la poursuite du petit baron Couderc -qui traque et ne menace point encore, Minne les enregistre, passive, -comme les gestes de son destin. -</p> - -<p> -Antoine mâche une violette et regarde le ventre poli de la lampe. -L’effort de sa pensée, l’attention qu’il porte à écouter -croître en lui son mal courbent sa nuque, remontent sa mâchoire -inférieure... Minne n’a-t-elle pas vu ailleurs, dans un lointain -autrefois, cette face régulière de brute? La tribu que chérirent ses -songes enfantins abondait en nuques courtes, en mâchoires bosselées de -muscles, en fronts étroits envahis de toisons rudes... -</p> - -<p> -Le soupir si léger de Minne a troublé le silence. Antoine se lève, -presque à jeun, et va s’échouer au salon, sur le canapé qui porta -Minne et son coupable sommeil. Un journal traîne là, qu’il ouvre et -replie avec un bruit exagéré... -</p> - -<p> -«<i>En Mandchourie</i>... Ah! bien, ils peuvent tous crever, les -blancs et les jaunes!... Et les théâtres, donc! <i>Indiscrétion -d’avant-première</i>... Peuple de badauds que nous sommes!... <i>Vraie -jeune fille du monde désire mariage</i>... <i>Cabinet Camille, -renseignements de toute nature, filatures, enquêtes délicates</i>... -Sales boîtes à chantage!...» -</p> - -<p> -Il se sent tout à coup fatigué, seul, malheureux. «Je suis malheureux!» -répète-t-il tout bas, avec l’envie de redire tout haut ces trois mots, -pour que le son de sa voix l’amollisse encore, le dissolve en larmes -apaisantes. Un bruit grignoteur vient de la salle à manger; par -la porte entrebâillée, Antoine peut apercevoir sa femme: assise -en amazone sur le bord de la table. Minne picore un compotier, -écrase des amandes sèches... -</p> - -<p> -«Elle a dîné! songe Antoine. Elle a dîné: donc elle ne m’aime -pas!» Il veut désormais s’appliquer au silence, à la dissimulation, -et reprend son journal: -</p> - -<p> -«<i>Cabinet Camille, enquêtes délicates</i>...» -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<blockquote><p> -Minne, pouvez-vous me recevoir un jour de cette semaine, demain, par -exemple? Si vous ne voulez pas venir chez moi, vous pourriez me fixer -un rendez-vous au British: avant quatre heures, il n’y a jamais -personne. -</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«JACQUES.»</p> -</blockquote> - -<p> -«Quelle bête de lettre!» se dit Minne en haussant les épaules. «Il -écrit comme un commis de magasin, ce petit Couderc.» -</p> - -<p> -Elle relit: «Minne, pouvez-vous me recevoir...» et demeure pensive, -l’index entre ses dents coupantes. Ce billet, dans sa gaucherie, est -inquiétant. Et puis la raideur de l’écriture, l’absence de formule -respectueuse ou tendre... «Si je demandais conseil à Maugis?» À -cette idée baroque, son audacieux sourire s’épanouit. Elle marche -nerveusement dans sa chambre, tambourine la vitre qu’effleure un -bourgeon de marronnier, gonflé et pointu comme une fleur en bouton... -Le vent faible, qui sent la pluie et le printemps, soulève le rideau de -tulle. Une désolation sans but, un vide désir enivre le cœur de -l’enfant solitaire, que son indifférence physique garde iniquement, -absurdement pure après ses fautes, et qui cherche, parmi les hommes, -son amant inconnu. -</p> - -<p> -Elle les touche, puis les oublie, comme une maîtresse en deuil, sur un -champ de bataille, retourne les morts, les regarde au visage, et les -rejette et dit: «Ce n’est pas lui.» -</p> - -<p><br></p> - -<p> -—Monsieur Maugis? -</p> - -<p> -—Il est sorti, mademoiselle. -</p> - -<p> -Minne n’avait pas prévu cela. -</p> - -<p> -—Vous ne savez pas quand il rentrera? -</p> - -<p> -—L’irrégularité de ses habitudes ne permet guère de le conjecturer, -mademoiselle. -</p> - -<p> -Étonnée, «Mademoiselle» lève les yeux sur l’homme qui parle, et -reconnaît que ce visage rasé n’est pas celui d’un valet de -chambre. Elle hésite: -</p> - -<p> -—Puis-je laisser un mot? -</p> - -<p> -Le jeune homme imberbe dispose en silence, sur la table de -l’antichambre, ce qu’il faut pour écrire. Il évolue avec une -prestesse de danseur et ondule des hanches. -</p> - -<p> -«<i>Cher Monsieur, je suis entrée en passant</i>...» -</p> - -<p> -Minne n’écrit pas facilement. Son imagination, qui dessine à traits -hâtifs, mordants, refuse le lent secours de l’écriture. -</p> - -<p> -«<i>Cher Monsieur, je suis entrée en passant</i>... Et cet être qui reste -derrière moi! A-t-il peur que j’emporte du papier à lettres?» -</p> - -<p> -Une porte s’ouvre, et une voix connue, la voix de jeune fille -alcoolique, résonne, douce, aux oreilles de Minne: -</p> - -<p> -—Hicksem, faites donc entrer Madame dans le salon. Chère madame, -vous excuserez la sévérité d’une consigne qui protège mon austère -solitude... -</p> - -<p> -Maugis efface son jabot rondelet pour laisser passer Minne qui -pénètre, éblouie d’un flot de lumière jaune, dans une longue -pièce meublée de chêne fumé. -</p> - -<p> -—Oh! c’est tout jaune, s’écrie-t-elle gaiement. -</p> - -<p> -—Mais oui! Le soleil à la portée de tous, la Provence chez soi! -Je m’en suis collé pour deux cents francs de gaze bouton d’or. Et -tout cela pour qui? Pour vous seule! -</p> - -<p> -Son bras désigne emphatiquement les rideaux jaunes tendus aux vitres. -Les cils dorés de Minne battent. Elle se souvient des bains de soleil -où son grêle corps de fillette se chauffait, nu, dans la Chambre de la -Maison Sèche... Vieille maison au squelette sonore, verger d’herbe -bleuissante où elle courut avec Antoine, où s’assit leur fraternelle -idylle... Mais où donc est la branche rose du bignonier, qui toquait -aux vitres du bout de ses fleurs digitées? -</p> - -<p> -Un peu hallucinée, elle se tourne vers Maugis, comme pour interroger, -et se tait en apercevant l’éphèbe rasé qui lui ouvrait la porte. -Maugis comprend: -</p> - -<p> -—Hicksem, vous n’auriez pas de courses à faire dans le quartier? -</p> - -<p> -—Si, certainement... répond l’autre, sans que ses yeux mobiles de -rongeur trahissent autre chose qu’une courtoise indifférence. -</p> - -<p> -—Bon. Justement, je n’ai plus d’allumettes. Il y a un petit -magasin épatant, sur la rive gauche, qui en vend à deux sous la boîte, -vous voyez ce que je veux dire? Vous m’en rapporterez une boîte -comme échantillon. Dieu vous garde, Messire! à demain matin... -</p> - -<p> -Le jeune homme salue, ondule, disparaît. -</p> - -<p> -—Qui est-ce? demande Minne, curieuse. -</p> - -<p> -—Hicksem. -</p> - -<p> -—Quoi? -</p> - -<p> -—Hicksem, mon secrétaire particulier. Il est gentil, n’est-ce pas? -</p> - -<p> -—Si vous voulez. -</p> - -<p> -—Je le veux absolument. C’est un garçon précieux. Il est très -bien habillé, et ça impressionne toujours les créanciers. Et puis, il -a de mauvaises mœurs, Dieu merci, cet uranien frusqué à Londres. -</p> - -<p> -Minne hausse des sourcils effarés... Comment! ce gros Maugis, il... -Mais il la rassure, familier et moqueur: -</p> - -<p> -—Non, mon enfant, vous m’avez mal compris. Avec Hicksem, je suis -tranquille: je peux recevoir une amie, deux amies, trois amies, -simultanément ou l’une après l’autre, sans que me tenaille ce -souci: «La prochaine fois, viendra-t-elle pour moi, ou pour les -vingt-cinq printemps de mon secrétaire?» Asseyez-vous ici, rapport -à ce vase céruléen qu’enchante votre chevelure... -</p> - -<p> -Il l’installe au creux d’une bergère, approche une table où -tremblent des muguets... Minne s’assied, interloquée de trouver -Maugis si amical. Elle s’étonne, et le laisse paraître; Maugis -sourit bonnement: -</p> - -<p> -—N’était mon indécrottable vanité, petite madame charmante, je -croirais, à vous voir, que vous vous êtes trompée de porte. -</p> - -<p> -Elle passe sa main sur ses yeux avec une grâce mal éveillée: -</p> - -<p> -—Attendez! c’est drôle pour moi, ici... -</p> - -<p> -Maugis se rengorge et double son menton: -</p> - -<p> -—Oh! vous pouvez y aller! Je sais que «c’est joli, chez moi» -et j’aime à l’entendre dire. -</p> - -<p> -—Oui, c’est joli... mais ça ne vous va pas. -</p> - -<p> -—Tout me va! -</p> - -<p> -—Non, je veux dire... je n’imaginais pas ainsi l’endroit où vous -vivez. -</p> - -<p> -Elle garde ses mains jointes et remue les épaules en parlant, comme une -bête délicate aux pattes liées. Maugis l’admire si fort qu’il -n’a pas pensé à la toucher... Un silence passe entre eux et les -sépare. Minne éprouve une gêne vague, un malaise qu’elle traduit -par ces mots: -</p> - -<p> -—On est bien, chez vous. -</p> - -<p> -—N’est-ce pas? Toutes ces dames m’en font des compliments. Venez -voir! -</p> - -<p> -Il se lève, prend le bras de Minne sous le sien et s’émeut de le -sentir si mince, tiède contre lui... -</p> - -<p> -—Pour les enfants sages, j’ai cette poupée apportée de Batavia: -zyeutez! -</p> - -<p> -Il désigne, sur une tablette, la plus sauvage divinité qu’ait -créée un sculpteur de marionnettes javanaises, vêtue d’oripeaux -rouges, dont la tête peinte sourit d’une bouche étroite et fardée, -tandis que les yeux longs gardent une gravité voluptueuse, une ironique -sérénité qui frappe Minne... -</p> - -<p> -—Elle ressemble à quelqu’un... à quelqu’un que j’ai connu -autrefois... -</p> - -<p> -—Un gigolo? -</p> - -<p> -—Non... Il s’appelait Le Frisé. -</p> - -<p> -—C’est un de mes pseudonymes, affirme Maugis en caressant la -nudité de son crâne rose. -</p> - -<p> -Minne renverse la tête pour rire aux éclats, et s’arrête court -parce que Maugis fixe goulûment l’ombre délicieuse que découvre son -menton levé... Elle dégage son bras, coquette: -</p> - -<p> -—Allons voir autre chose, monsieur Maugis! -</p> - -<p> -—Ne m’appelez pas «monsieur», dites! -</p> - -<p> -—Et comment faut-il dire? -</p> - -<p> -Le gros romancier baisse des paupières pudiques: -</p> - -<p> -—Je m’appelle Henry. -</p> - -<p> -—Mais c’est vrai! tout le monde le sait, puisque vous signez Henry -Maugis! C’est drôle on ne pense jamais que vous vous appelez Henry, -sans Maugis... -</p> - -<p> -—Je ne suis plus assez jeune pour avoir un prénom. -</p> - -<p> -La voix de Maugis s’est voilée d’une mélancolie réelle. Quelque -chose de nouveau fleurit dans le cœur de Minne, quelque chose qui n’a -pas encore de nom dans ses pensées, et qui s’appelle la pitié... -«Ce pauvre homme, qui n’aura plus jamais, jamais, sa jeunesse!...» -Elle s’accote à l’épaule de Maugis, lui sourit, généreuse, lui -offre son fin visage sans plis, ses yeux noirs que dore la fenêtre -jaune, la ligne claire et coupante de ses dents... C’est la première -aumône désintéressée de Minne, aumône charmante et qu’accepte à -demi le mendiant trop fier, car Maugis baise la joue duvetée, la grille -abaissée des cils, mais ne mord point la petite bouche docile... -</p> - -<p> -Minne commence à se déconcerter. Cette aventure met en défaut -toutes ses expériences, car il n’y a point d’exemple que Minne -ait franchi le seuil d’une garçonnière sans se sentir, après -le cri de gratitude—«Enfin, vous êtes venue!»—enveloppée, -embrassée, dévêtue, possédée et déçue, le tout avant que sonnât -la demie de cinq heures. Ce quadragénaire l’offenserait par sa -retenue, s’il ne la désarmait par une sentimentalité foncière, -qu’on devine aux gestes précautionneux, au regard vite embué... -</p> - -<p> -Et puis Minne tergiverse sur l’attitude à prendre. Les hommes qui la -convièrent (Antoine compris) à s’étendre sur un lit de repos, elle -pouvait les traiter en cousins dociles, en camarades vicieux, à qui -l’on ordonne, impérieuse et décoiffée: «Si tu ne me reboutonnes -pas mes bottines, je ne reviens plus!» ou bien: «Ça m’est égal -qu’il pleuve, trotte me chercher un fiacre!» Avec Maugis, elle -n’ose pas... la différence de leurs âges l’humilie et la -réconforte. Causer, assise et vêtue, avec un homme chez lui! Ne pas -répandre tout de suite, devant lui, le flot lisse et argenté de -cheveux qu’enserre un velours noir!... -</p> - -<p> -Maugis parle, montre des reliures rares, une Nativité sur ivoire, «du -quinzième allemand, ma petite enfant!» qui voisine avec un faune -obscène, verdi et rouillé de la terre où il dormit mille années... -Elle rit et se détourne, une main en éventail sur les yeux... -</p> - -<p> -—Hein? depuis mille ans! Depuis mille ans, ce petit chèvre-pieds -pense à la même chose, sans faiblir! Ah! on n’en fait plus comme -ça... -</p> - -<p> -—Dieu merci, soupire Minne, avec tant de conviction naturelle que -Maugis l’examine en coin, méfiant: «Est-ce que cette poison -d’Irène Chaulieu aurait dit vrai, par hasard? Est-ce que Minne ne -s’intéresserait pas aux hommes?» -</p> - -<p> -Il replace le faune devant la Nativité, tire son gilet clair qui bride -sur le ventre: -</p> - -<p> -—Il y a longtemps que vous n’avez vu madame Chaulieu? -</p> - -<p> -—Au moins quinze jours. Pourquoi me demandez-vous ça? -</p> - -<p> -—Pour rien: je vous croyais intimes... -</p> - -<p> -—Je n’ai pas d’amies intimes. -</p> - -<p> -—Tant mieux. -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que ça vous fait? Et puis, vraiment, je n’irais pas -choisir pour amie intime madame Chaulieu... Avez-vous déjà regardé -ses mains? -</p> - -<p> -—Jamais entre les repas: ça chambarde mes digestions. -</p> - -<p> -—Des mains qui ont l’air d’avoir tripoté je ne sais quoi! -</p> - -<p> -—C’est qu’elles ont tripoté en effet. -</p> - -<p> -—Justement. Elles me font peur. Elles doivent donner des maladies... -</p> - -<p> -Maugis baise les mains étroites de Minne, jolies pattes sèches de -biche blanche. -</p> - -<p> -—Que j’aime à vous voir, mon enfant, ce souci de l’hygiène! -Croyez bien qu’ici vous trouverez les derniers raffinements de -l’antisepsie moderne, et que le xérol, le thymol, le lysol fumeront -à vos pieds, comme un encens choisi... Si vous quittiez ce chapeau? -Lewis est un grand homme, certes, mais vous avez l’air d’une dame en -visite. Le renard aussi... Vous voyez, je mets tout ça avec les gants -sur la petite table, rayon des modes. -</p> - -<p> -Minne s’amuse, rit, détendue: «Ce n’est pas le petit Couderc qui -m’aurait amusée ainsi, qui aurait su me faire oublier pourquoi je -viens ici... Il faut pourtant finir par là!...» -</p> - -<p> -Et—puisqu’elle vient pour ça, n’est-ce pas?—elle continue, -méthodique, déboucle la ceinture de peau souple, laisse glisser à ses -pieds la jupe, puis le jupon de liberty blanc... Et voici qu’avant que -Maugis, abasourdi, ait eu le temps d’en exprimer le désir, Minne se -dresse, désinvolte, en pantalon. Pantalon étroit qui méprise la mode, -étreint la cuisse élégante, dégage le genou parfait... -</p> - -<p> -—Bon Dieu? soupire Maugis cramoisi, c’est pour moi, tout ça? -</p> - -<p> -Elle répond d’une moue gamine, et attend, assise sur le divan, sans -que la brièveté de son costume lui suggère de l’embarras, ni des -gestes immodestes. La lumière jaune moire la ligne tombante de ses -épaules, verdit le satin rose du corset. Un fil de perles, pas plus -grosses que des grains de riz, joue sur les deux petites salières -attendrissantes... -</p> - -<p> -Maugis, assis près d’elle, tousse, et se congestionne. Le parfum de -verveine citronnelle de Minne se propage en ondes jusqu’à lui, -mouille sa langue d’une acidité fruitée... Tant de grâces offertes, -et qu’il n’osait encore implorer, ne lui suffisent pas cependant. -Embarrassé devant cette froide enfant paisible, il lui trouve un air -absent, un sourire, presque déférent, de fillette prostituée que -styla une mère infâme... -</p> - -<p> -Minne a défait ses quatre jarretelles roses. Le corset, le pantalon -s’en vont rejoindre le rayon des modes... D’un frileux resserrement -d’épaules, Minne a fait tomber les épaulettes de sa chemise et se -cambre, nue jusqu’aux reins, fière de ses petits seins écartés, -qu’en son désir de paraître «plus femme» elle tend, raidie, vers -Maugis. -</p> - -<p> -Il touche avec précaution les fleurs de cette gorge chaste, et Minne, -candide, ne frissonne pas. Il serre d’un bras la taille qui ploie, -obéissante, sans rébellion nerveuse comme sans sursaut flatteur... -</p> - -<p> -—Petit glaçon! murmure-t-il. -</p> - -<p> -Il s’assied, et Minne, renversée sur ses genoux, lui passe ses deux -bras au cou, comme un bébé ensommeillé qu’on va porter au lit. -Maugis baise les cheveux d’or, attendri soudain à la câlinerie -passive de cette enfant nue qui couche sur son épaule une tête plus -résignée que tendre... Ce corps effilé qu’il berce, quel caprice, -quel hasard l’a jeté en travers de ses genoux?... -</p> - -<p> -—Mon pauvre agneau, murmure-t-il dans un baiser. Vous ne m’aimez -guère, dites? -</p> - -<p> -Elle découvre sa figure toujours pâle, lève sur lui deux yeux graves: -</p> - -<p> -—Mais... si... Plus que je ne croyais. -</p> - -<p> -—Jusqu’au délire? -</p> - -<p> -Elle rit, malicieuse, se tord en couleuvre et froisse sa peau délicate -à la cheviotte du veston, aux durs boutons de corozo... -</p> - -<p> -—Personne ne m’a poussée à délirer depuis que je suis ici. -</p> - -<p> -—C’est un reproche? -</p> - -<p> -Il l’enlève comme une poupée et elle se sent emportée vers de plus -secrètes alcôves... Elle se cramponne à lui, subitement épouvantée: -</p> - -<p> -—Non, non! Je vous en prie! je vous en prie! Pas tout de suite! -</p> - -<p> -—Quoi donc? bobo? malade?... -</p> - -<p> -Minne respire tumultueusement, les yeux fermés. Ses seins fragiles -halètent. Elle semble lutter pour arracher d’elle-même quelque chose -de très lourd... Puis elle suffoque, et un flot de larmes abat le -frisson dont Maugis la sentait trembler toute. De grosses larmes, -fraîches et claires, qui se suspendent, rondes, aux cils blonds -abaissés, avant de rouler, sans la mouiller, sur la joue duvetée... -</p> - -<p> -Maugis sent lui manquer, pour la première fois, sa vieille expérience -des très jeunes femmes... -</p> - -<p> -—Ça, tout de même, ce n’est pas banal! Ma petite enfant, voyons! -Eh! Zut! je ne sais plus, moi! De quoi est-ce que nous avons -l’air, je vous le demande!... Voyons, voyons... -</p> - -<p> -Il la reporte au divan, l’y couche, rajuste la chemise qui drape en -pagne les hanches de Minne, lisse les doux cheveux mêlés. Sa main -d’abbé grassouillet essuie, légère, les larmes pressées, glisse un -coussin sous les reins nus de son étrange conquête... -</p> - -<p> -Minne s’apaise, sourit, sanglote encore un peu. Elle regarde, comme si -elle s’éveillait, cette chambre ensoleillée. Contre la tenture -d’un vert favorable, un buste de marbre tord ses épaules voluptueuses -et musclées. Jetée au dos d’un siège, une robe japonaise est plus -belle qu’un bouquet... -</p> - -<p> -Les yeux de Minne vont de découverte en découverte jusqu’à cet -homme assis près d’elle. Ce gros Maugis à moustache de demi-solde, -c’est donc mieux qu’une éponge à whisky, mieux qu’un trousseur -de jupes courtes? Le voilà tout ému, sa cravate de travers! Il -n’est pas beau, il n’est pas jeune, et pourtant c’est à lui que -Minne doit la première joie de sa vie sans amour: joie de se sentir -chérie, protégée, respectée... -</p> - -<p> -Timide, filiale, elle pose sa petite main sur la main qui l’a -soignée, la main qui a, tout à l’heure, remonté sa chemise -glissante... -</p> - -<p> -Maugis renifle et enfle sa voix: -</p> - -<p> -—Ça va mieux? on n’est plus nerveuse? -</p> - -<p> -Elle fait signe que non. -</p> - -<p> -—Un peu de porto blanc? Oh! du porto pour gosses: un vrai sucre! -</p> - -<p> -Elle boit à petites gorgées espacées, tandis qu’il l’admire, -stoïque. Le linon transparent voile à demi les fleurs roses des seins -et laisse voir, au-dessus du bas mordoré, un peu de la cuisse -fuselée... Ah! qu’il la prendrait bien de tout son cœur, de tous ses -sens, cette enfant si grave sous ses cheveux d’argent!... Mais il la -sent frêle et perdue, misérable comme une bête errante, craintive de -l’étreinte, malade d’un secret qu’elle ne veut pas dire... -</p> - -<p> -Elle tend son verre vide: -</p> - -<p> -—Merci. Il est tard? Vous ne m’en voulez pas? -</p> - -<p> -—Non, mon chéri. Je suis un vieux monsieur sans rancune, et sans -vanité. -</p> - -<p> -—Mais... je voudrais vous dire... -</p> - -<p> -Elle remet lentement son corset, les mains distraites: -</p> - -<p> -—Je voudrais vous dire... que... ça m’aurait déplu tout autant, -et même plus, avec un autre. -</p> - -<p> -—Oui? bien vrai? -</p> - -<p> -—Oh! oui, bien vrai!... -</p> - -<p> -—On est fragile? malade? on a peur? -</p> - -<p> -—Non, mais... -</p> - -<p> -—Allons! dites tout à votre vieille nourrice de Maugis! On -n’aime pas ça, hein? Je parie qu’Antoine n’est pas fichu de... -</p> - -<p> -—Oh! ce n’est pas seulement la faute d’Antoine, répond Minne, -évasive. -</p> - -<p> -—Et... l’autre? le petit Couderc? -</p> - -<p> -À ce nom, Minne vient d’avoir un si farouche geste de tête que -Maugis croit comprendre: -</p> - -<p> -—Il vous barbe tant que ça, ce potache? -</p> - -<p> -—Le mot est faible, dit-elle froidement. -</p> - -<p> -Elle achève de renouer ses quatre jarretelles, puis se plante, -résolue, devant son ami: -</p> - -<p> -—J’ai couché avec lui. -</p> - -<p> -—Ah! ça me fait bien plaisir! Répond Maugis, morne. -</p> - -<p> -—Oui, j’ai couché avec lui. J’ai couché avec lui et trois -autres, en comptant Antoine. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne -m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à -côté de moi; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma -déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais! -</p> - -<p> -Elle crie, tend ses poings fermés, se frappe la poitrine. Elle est -théâtrale et touchante. Maugis la contemple et l’écoute avidement: -</p> - -<p> -—Alors, jamais... jamais?... -</p> - -<p> -—Jamais! redit-elle, plaintive. Est-ce que je suis maudite? est-ce -que j’ai un mal qu’on ne voit pas? est-ce que je n’ai rencontré -que des brutes? -</p> - -<p> -Elle est presque vêtue, mais ses cheveux désordonnés pendent encore, -rejetés en crinière sur une épaule. Elle tend vers Maugis des mains -mendiantes: -</p> - -<p> -—Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, essayer... -</p> - -<p> -Elle n’ose rien ajouter. Son gros ami s’est levé d’un bond de -jeune homme et la saisit par les épaules: -</p> - -<p> -—Mon pauvre amour! C’est moi qui vous crierai, à présent: «Jamais!» -Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil -homme! Je suis là, près de vous, le gros Maugis, avec son bedon -jovial dans son sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme... Mais -vous montrer, maintenant que je sais votre ignorance, la bête qu’il y -a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir -d’une déception pire que les autres, d’une obscénité sans grâce -et sans jeunesse... non, ma chérie, jamais! Faites-moi la seule -charité de croire que j’y ai quelque mérite, et puis... et puis, -filez!... Antoine pourrait s’inquiéter... -</p> - -<p> -Elle essaie un sourire, une malice dernière: -</p> - -<p> -—Il aurait bien tort. -</p> - -<p> -—C’est vrai, mon Minou; mais tout le monde ne peut pas savoir que -je suis un saint. -</p> - -<p> -—Pourtant, si vous vouliez... À présent, je n’ai plus peur... -</p> - -<p> -Maugis rassemble dans sa main toute la chevelure de Minne; lentement, -il l’effiloche à contre-jour, pour le plaisir de la voir ruisseler... -</p> - -<p> -—Je sais bien. Mais c’est moi qui n’aurais plus un fil de sec! -</p> - -<p> -Elle n’insiste pas, relève ses cheveux rapidement, et paraît -regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les -petits peignes couleur d’ambre, le ruban de velours noir, le chapeau, -les gants... -</p> - -<p> -La voici telle qu’elle est arrivée; et toute la sensualité du gros -homme crie de regret, se raille férocement... Mais Minne, prête à -sortir, appuyée d’une main sur son ombrelle, tourne vers lui un -charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante -et triste bouche. Elle embrasse d’un regard les murs d’un vert -assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe -japonaise qui flambe dans l’ombre, et dit: -</p> - -<p> -—Je regrette de m’en aller d’ici. Vous ne pouvez pas savoir ce -qu’il y a de nouveauté pour moi dans un tel sentiment... -</p> - -<p> -Maugis incline la tête, très grave: -</p> - -<p> -—Je le sais. Je n’ai pas fait grand-chose de propre dans toute ma -vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là: votre -regret. -</p> - -<p> -La main sur la porte, elle implore tout bas. -</p> - -<p> -—Qu’est-ce que je vais faire à présent? -</p> - -<p> -—Retrouver Antoine. -</p> - -<p> -—Et puis? -</p> - -<p> -—Et puis... je ne sais pas, moi... Le footing, les sports, le plein -air, les œuvres charitables... -</p> - -<p> -—La couture... -</p> - -<p> -—Oh! non, ça abîme les doigts. Il y a bien aussi la littérature... -</p> - -<p> -—Et les voyages. Merci. Adieu... -</p> - -<p> -Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entrouvertes. -</p> - -<p> -—Quoi donc, ma petite enfant? -</p> - -<p> -Elle plisse l’arc pur de ses beaux sourcils blonds. Elle voudrait dire: -«Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu -cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m’avez pas -donné le trésor qui m’est dû et que j’irais chercher jusque dans -la boue; mais vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée -d’apprendre qu’un amour, différent de l’Amour, peut fleurir dans -l’ombre même de l’Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à -moi. Quelque chose en moi a donc plus de prix pour vous que ma -beauté?...» -</p> - -<p> -Elle hausse les épaules d’un geste las, espérant que Maugis -comprendra tout ce qui tient d’incertitude, de faiblesse, de gratitude -aussi, dans le serrement de sa petite main gantée... La lourde -moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Minne est partie. -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Elle court presque. Non qu’elle daigne se soucier de l’heure, ou -d’Antoine. Elle court parce que son état d’esprit s’accommode de -la hâte et du mouvement. Elle descend l’avenue de Wagram, surprise de -voir l’air si bleu au sortir de la chambre jaune. Les vernis du japon -jonchent le trottoir de leurs chenilles flétries, et la nuit -printanière glace cette fin de journée tiède. -</p> - -<p> -Tout à coup, elle sent quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui -suit, qui se rapproche. Elle se retourne et reconnaît, sans -étonnement, cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n’osa -pas... -</p> - -<p> -—Ah! dit-elle seulement. -</p> - -<p> -Jacques Couderc comprend parfaitement l’intonation, l’intention de -ce <i>ah</i>! qui signifie: «C’est vous? encore? de quel droit?...» -Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que -d’habitude; une de ses mains nues rassemble les plis de sa longue -jupe... -</p> - -<p> -Il est désespéré d’avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette -bouche close, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui -disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite... Il baisse -la tête, gratte l’asphalte du bout de sa canne. Il sent sur lui les -yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du -par-dessus, au flageolement du pantalon trop large... -</p> - -<p> -—Minne!... -</p> - -<p> -—Quoi! -</p> - -<p> -—Je vous ai suivie. -</p> - -<p> -—Bon. -</p> - -<p> -—Je sais d’où vous venez. -</p> - -<p> -—Et puis? -</p> - -<p> -—Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas. -</p> - -<p> -—Je ne vous demande pas de comprendre. -</p> - -<p> -Le son de la voix de Minne, dure, cause à Jacques une douleur physique. -Il relève, suppliant, sa figure de gavroche tuberculeux. -</p> - -<p> -—Minne... vous ne me trouvez pas changé? -</p> - -<p> -—Peu!... un peu pâlot. Vous devriez rentrer: l’air du soir est -trop vif pour vous. -</p> - -<p> -Il avale sa salive avec un mouvement de cou pénible, et son sang monte -d’un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence: -</p> - -<p> -—Minne... vous exagérez! -</p> - -<p> -—S’il vous plaît? -</p> - -<p> -—Vous exagérez le... l’insouciance que vous avez de moi! Il me -faut une explication. -</p> - -<p> -—Non. -</p> - -<p> -—Si! tout de suite! Vous ne voulez plus de moi? Vous ne voulez -plus m’appartenir? Vous... ne m’aimez plus? -</p> - -<p> -Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, les poings -fermés au bout de ses bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur -regard, de bas en haut, qui le défie. -</p> - -<p> -—Répondez! crie-t-il tout bas. -</p> - -<p> -—Je ne vous aime pas. J’ai horreur de vous, de votre souvenir, de -votre corps... J’ai horreur de vous! -</p> - -<p> -—Pourquoi? -</p> - -<p> -Elle écarte les bras, les laisse retomber dans un geste d’ignorance: -</p> - -<p> -—Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a -quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure, -le son de votre voix, c’est comme... c’est pire que des insultes. Je -voudrais savoir pourquoi, parce qu’en somme, c’est étrange, quand -on y pense... -</p> - -<p> -Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son -aversion sauvage et sans mesure, pour l’humaniser, la rendre -compréhensible... -</p> - -<p> -—Vous couchez bien avec ce vieux! crie-t-il, écorché. -</p> - -<p> -—Quel vieux? -</p> - -<p> -—Le vieux de chez qui vous venez, cette espèce d’ivrogne chauve, -ce... ce... -</p> - -<p> -Un rire bizarre danse sur le visage de Minne. -</p> - -<p> -—Ne cherchez pas d’autres épithètes! interrompt-elle. C’est -encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien... -</p> - -<p> -Elle respire profondément, ses yeux quittent le visage de l’ennemi, -se perdent dans le ciel d’un mauve hivernal... -</p> - -<p> -—J’ai déjà bien assez de peine, achève-t-elle, à y comprendre -quelque chose, moi! -</p> - -<p> -Jacques se méprend: il croit entendre l’aveu d’une passion à -peine avouable, et serre les dents: -</p> - -<p> -—Je vous tuerai, murmure-t-il. -</p> - -<p> -Elle songe à autre chose, les yeux en l’air. -</p> - -<p> -—Vous m’entendez, Minne? -</p> - -<p> -—Pardon... Vous disiez? -</p> - -<p> -Il se devine ridicule. On ne répète pas une telle menace, on -l’exécute... -</p> - -<p> -—Je vous tuerai, répète-t-il plus mollement. Et je me tuerai -après. -</p> - -<p> -Le visage de Minne s’illumine d’une férocité allègre: -</p> - -<p> -—Tout de suite! Tout de suite! Tuez-vous! avant moi! Disparaissez -de moi, allez-vous-en, mourez! Comment n’y avez-vous pas pensé plus -tôt? -</p> - -<p> -Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, comme vers le -but inévitable... -</p> - -<p> -—La mort... Vous me la souhaitez vraiment? demande-t-il, -singulièrement radouci. -</p> - -<p> -—Oui! s’écrie Minne de tout son cœur. Vous m’aimez, je ne vous -aime pas: est-ce que tout n’est pas dit pour vous? Est-ce que la -mort n’est pas le secours de toute vie que se refuse à couronner -l’amour? -</p> - -<p> -L’enfant qu’elle voue au trépas semble tout près de la comprendre, -et s’abandonne: -</p> - -<p> -—Ah! Minne, c’est cela, c’est cela! Après vous, toutes les -autres femmes... -</p> - -<p> -—Il n’y a pas d’autres femmes, si vous m’aimez! -</p> - -<p> -—Non, Minne, il n’y a pas d’autres femmes... -</p> - -<p> -—On ne doit pas pouvoir changer d’amour, n’est-ce pas? quand on -aime... On meurt, on vit du même amour? C’est bien cela? Dites-le! -Dites-le! -</p> - -<p> -—Oui, Minne. -</p> - -<p> -—Attendez, dites-moi encore... Vous m’avez aimée, comme ça, -brusquement, sans savoir ce qui vous arriverait, sans le prévoir? -Oui?... Et l’amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure? Il vous -saisit, quand on se croît libre, quand on se sent affreusement seul et -libre? -</p> - -<p> -—Oh! oui, gémit-il, c’est cela! -</p> - -<p> -—Attendez!... L’amour, on me l’a dit, peut venir à tout âge, à des -vieillards secs et froids, embraser tout à coup la fin d’une vie qui -perdait le désir même de sa flamme? Il peut venir—dites-le-moi, vous -qui aimez!—à des infirmes, à des maudits, à... à moi-même? -</p> - -<p> -Grave, il incline la tête. -</p> - -<p> -—Qu’un dieu vous entende! exhale-t-elle avec ferveur. Et si vous -m’aimez, laissez-moi en repos, pour toujours! -</p> - -<p> -Elle court derechef vers l’avenue de Villiers, légère, délivrée. -Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le -vestibule, renvoie l’ascenseur, sonne, et se trouve en face de son -mari... Antoine l’attendait. -</p> - -<p> -—D’où viens-tu? -</p> - -<p> -Elle cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie: -</p> - -<p> -—Je... j’ai fait des courses. -</p> - -<p> -Elle respire vite, ses mains nues tourmentent maladroitement le nœud de -sa voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et -le chapeau enlevé laisse voir un somptueux désordre de cheveux -renoués... -</p> - -<p> -—Minne! crie Antoine d’une voix tonnante. -</p> - -<p> -Toute pâle, elle protège son visage de ses bras levés, et son geste -laisse voir l’écharpe mal attachée.... Son innocence se pare d’un -charme si coupable qu’Antoine ne doute plus: -</p> - -<p> -—D’où viens-tu, bon Dieu? -</p> - -<p> -Qu’il est grand, tout noir devant la lampe! Ses épaules se voûtent, -lourdes, pareilles à celles de l’Homme-des-Bois... -</p> - -<p> -—Tu ne veux pas me dire d’où tu viens? -</p> - -<p> -Minne se revoit, chaste et nue, sur les genoux de Maugis. Son souvenir -retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne -voulut pas d’elle et la renvoya triste, heureuse, attendrie... Une -main, qui n’a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses -larmes... Cela est doux, poignant, d’une amertume fraîche d’eau -marine... -</p> - -<p> -—Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi! -</p> - -<p> -—Je te défends de me parler ainsi! -</p> - -<p> -La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure, -menteuse et brave. -</p> - -<p> -—Tu me défends! tu me défends!... -</p> - -<p> -—Parfaitement, je te défends. Je ne suis pas une femme de chambre -qui découche! -</p> - -<p> -—Tu es pire que ça! J’en ai assez de... -</p> - -<p> -—Si tu en as assez, va-t’en! -</p> - -<p> -Décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée à la -cheminée, Minne rassemble en ses yeux admirables tout le défi d’une -créature tenace, d’une noble petite bête irritable, dont -l’apparente faiblesse n’est qu’un mensonge de plus... Antoine -pétrit le dossier d’une chaise et souffle comme un cheval: -</p> - -<p> -—Dis-moi d’où tu viens! -</p> - -<p> -—J’ai fait des courses. -</p> - -<p> -—Tu mens! -</p> - -<p> -Elle lève les épaules, méprisante: -</p> - -<p> -—Pour quoi faire? -</p> - -<p> -—D’où viens-tu, sacré nom de... -</p> - -<p> -—Tu m’ennuies. Je vais me coucher. -</p> - -<p> -—Méfie-toi, Minne! -</p> - -<p> -Elle le nargue, le menton levé: -</p> - -<p> -—Me méfier? mais je ne fais que ça, cher ami! -</p> - -<p> -Antoine baisse le front, montre du doigt la porte: -</p> - -<p> -—Va-t’en dans ta chambre! Je sais que tu ne céderas pas, et je ne -veux pas te casser avant de savoir... -</p> - -<p> -Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et, -comme il tend l’oreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un -déclic sec de revolver qu’on arme, claquer le verrou. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Antoine, qui a demandé «au patron» sa liberté pour l’après-midi, -remonte à grands pas le boulevard des Batignolles. Il cherche -la rue des Dames... <i>Rue des Dames, cabinet Camille</i>. Rue des -Dames! il y a là une intention du hasard qui séduit amèrement -Antoine. Son imagination invente, rue des Dames, une sorte de vaste -administration, une police de l’adultère féminin, mille limiers -lancés à travers Paris à la suite d’autant de petites dames -farceuses... -</p> - -<p> -117, rue des Dames... La maison ne paie pas de mine. Antoine cherche à -tâtons la loge du concierge, perchée à l’entresol... Un relent de -chou qui mijote le guide jusqu’à une imposte entrouverte: -</p> - -<p> -—Le cabinet Camille, je vous prie? -</p> - -<p> -—Troisième à gauche. -</p> - -<p> -L’escalier visse, dans les ténèbres moisies, de toutes petites -marches basses. Antoine bute et n’ose toucher à la rampe visqueuse... -Au troisième étage, un peu de jour venu d’une courette permet de -lire, gravés sur une plaque ternie, les mots: «<i>Cabinet Camille</i>, -renseignements.» Point de sonnette, mais une pancarte manuscrite prie -le visiteur d’entrer sans frapper. -</p> - -<p> -«Faut-il entrer? quelle ignoble boîte! Si je revenais?... Oui, -mais le patron ne m’a donné qu’un après-midi...» -</p> - -<p> -Il se décide, tourne le bouton et retombe dans le noir. Ça sent -l’oignon et la pipe froide... Il va tourner les talons, quand une voix -violente, derrière une porte, le retient: -</p> - -<p> -—Bougre d’empoté! vous l’avez ratée encore, hein? vous l’avez -ratée en artiste! Ah! vous la tenez, la filature! Dans un grand -magasin, qu’il s’en va la perdre! Mais j’aurais honte, moi, -j’aurais honte de dire que j’ai perdu une cliente dans un grand -magasin! Un enfant de sept ans vous filerait un rat d’égout, dans un -grand magasin! -</p> - -<p> -Un silence... Le murmure confus d’une voix qui s’excuse... -</p> - -<p> -—Oui, oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j’ai -soupé de vous fringuer, et s’il ne vous faut que ma botte au -derrière... -</p> - -<p> -Antoine rougit et sue dans l’ombre, avec l’impression absurde que le -«cocu» dont on parle là-dedans, c’est lui... Enragé, il frappe -à la porte invisible, n’attend pas de réponse et entre... -</p> - -<p> -La pièce est nue, humide, propre à première vue, quoiqu’une buée -bleue ternisse la glace aux dorures rougies. -</p> - -<p> -Un individu referme vivement un tiroir ouvert, où voisinent un -pain-flûte, le rouleau d’argent d’un saucisson de Lyon, et un -casse-tête américain. -</p> - -<p> -—Vous désirez, monsieur? -</p> - -<p> -Antoine s’avance et heurte un long pied, celui d’un être piteux -assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts, un être long, -osseux, à figure asymétrique de séminariste défroqué comme meurtrie -de l’engueulade... -</p> - -<p> -—Je désire parler à M. Camille. -</p> - -<p> -—C’est moi, monsieur. -</p> - -<p> -M. Camille s’incline devant Antoine avec une aisance autoritaire, que -justifie le chic bien français de sa mise: gilet de velours prune aux -boutons ciselés, redingote à châle, col carcan, plastron violet -épinglé d’un fer à cheval... -</p> - -<p> -—Asseyez-vous, Monsieur. Puis-je vous être bon à quelque chose? -</p> - -<p> -—Voici, Monsieur, ce qui m’amène. Je voudrais me renseigner sur -une personne... Je n’ai pas de soupçons, mais, n’est-ce pas? on -aime à être renseigné... -</p> - -<p> -M. Camille lève une main de prédicateur deux fois baguée: -</p> - -<p> -—C’est le devoir de tout homme de sens! -</p> - -<p> -Puis il hoche un menton indulgent et averti, et pince sa moustache -d’écuyer de manège, tandis que ses yeux de ruffian détaillent -Antoine, découvrant en lui la poire, la poire bénie... -</p> - -<p> -—Pour tout dire, il s’agit de ma femme. Je suis forcé de la -laisser seule toute la journée, elle est très jeune, influençable... -Bref, Monsieur, je vous prierai de me faire connaître, heure par heure, -l’emploi des journées de ma femme. -</p> - -<p> -—Rien de plus facile, Monsieur. -</p> - -<p> -—Il faudrait quelqu’un de très adroit: elle est méfiante, -intelligente... -</p> - -<p> -M. Camille sourit, les pouces dans les poches de son gilet: -</p> - -<p> -—Cela tombe à merveille, Monsieur, j’ai quelqu’un de sûr, un de -ces génies ignorés et modestes... -</p> - -<p> -—Ah! ah! fait Antoine intéressé. -</p> - -<p> -Du menton, M. Camille désigne l’être assis au coin de la cheminée, -qui arrondit d’avance ses épaules pour le prochain abattage. -</p> - -<p> -—Comment? c’est... -</p> - -<p> -—Mon meilleur limier, Monsieur. Et maintenant, si vous voulez bien, -nous allons aborder la question des honoraires... -</p> - -<p> -Antoine, effondré, n’écoute plus: il paiera tout ce qu’on -voudra... mais sans espoir. -</p> - -<p> -«La chance est contre moi», se lamente-t-il. «Cette espèce de -martyr idiot ne sera jamais capable de suivre Minne... C’est trop de -guigne, d’être allé tomber dans ce taudis, quand il y a trois cents -agences qui valent sans doute mieux... Tout est contre moi!» -</p> - -<p> -Il redescend l’escalier noir, qui sent le chou et les latrines, et croit -encore entendre une voix furieuse qui crie... -</p> - -<p> -—Dans un grand magasin, qu’il s’en va me la perdre! Allez lui -dire ça, au cocu, voir s’il y coupe! -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -«J’aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens -ne savent pas assez que l’absence de malheur rend triste. Un bon -malheur, bien cuisant, alimenté, renouvelé chaque heure, un enfer, -quoi! mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en -haleine, voilà qui colore la vie!» -</p> - -<p> -Elle secoue sa fluide chevelure sur sa robe blanche et redit, Mélisande -qui s’ignore: «Je ne suis pas heureuse ici...» -</p> - -<p> -Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme -était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait -seule... -</p> - -<p> -«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je -l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc, -je l’expédie au diable—et puis Maugis me traite en petite -sœur—et, là-dessus, Antoine devient terrible!...» -</p> - -<p> -La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion -suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante -Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra -pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui -criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter -qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du -fiacre! -</p> - -<p> -Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté -est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas -là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein -de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a -donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle -n’a pas juré d’être heureuse par moi...» -</p> - -<p> -Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la -mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a -prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour, -celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit -détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il -admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la -possession de Minne... -</p> - -<p> -À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie -morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le -soleil, indécise et sans intentions... -</p> - -<p> -Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers -ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue. -</p> - -<p> -«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis -repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les -sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis. -S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez -Maugis...» -</p> - -<p> -Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de -l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière -elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme -sent le tabac froid et la bière aigre. -</p> - -<p> -Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!» -et ne bouge pas... -</p> - -<p> -«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que <i>pour ça</i>...» -</p> - -<p> -Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la -trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est -peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps -ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que -le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que -l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé -refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur -ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je -ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir -quelqu’un à tourmenter...» -</p> - -<p> -Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui -vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre, -comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa -lèvre supérieure... -</p> - -<p> -À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît -vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col -douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout -à l’heure.» -</p> - -<p> -Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses, -d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée: -l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air -absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son -visage... -</p> - -<p> -«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à -fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus -qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!» -</p> - -<p> -Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne -envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse -du battement de son sang dans ses oreilles roses... -</p> - -<p> -«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons -Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si -vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec -l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des -feuilles sèches...» -</p> - -<p> -Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour -compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de -turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre, -patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume -sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un -œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il -crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût -préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la -pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg -Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à -l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en -faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?... -</p> - -<p> -Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la -halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir -consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne: -le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil -stipendié! -</p> - -<p> -«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!... -Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera -jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera, -je t’en réponds!» -</p> - -<p> -Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des -jarrets de facteur... -</p> - -<p> -«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards -jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse, -aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant, -très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne, -en boitillant, une pantoufle rouge sans talon... -</p> - -<p> -«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à -cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la -dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes, -barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme -s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir -des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du -fil à retordre, pense Minne. -</p> - -<p> -De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable -de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû -allumer sa soif... -</p> - -<p> -«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute... -Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.» -</p> - -<p> -Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de -Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux, -elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en -allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que -l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme -de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure -Minne... Ah! je vieillis!» -</p> - -<p> -Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui, -réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour -du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel. -</p> - -<p> -Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses -pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice -et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne -s’alanguit dans la victoire. -</p> - -<p> -Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne -songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de -chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il -est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le -doux farniente de Minne; Antoine est rentré! -</p> - -<p> -—Comment? tu es là? -</p> - -<p> -—Tu vois. -</p> - -<p> -Il a dû errer longtemps, lui aussi: on le devine au cuir poudreux de -ses bottines... -</p> - -<p> -—Pourquoi n’es-tu pas à ton bureau, Antoine? -</p> - -<p> -—Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien. -</p> - -<p> -Minne croit rêver. Comment! elle rentre toute gentille, fatiguée, -amusée d’avoir semé le limier, et elle tombe sur cet ours grossier! -</p> - -<p> -—C’est comme ça? Eh bien, mon cher, si tu as autant de loisirs -pourquoi ne les emploies-tu pas à m’espionner toi-même? -</p> - -<p> -—À t’esp... -</p> - -<p> -—Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t’adresses, mais on se fiche de -toi, tu sais. Quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j’en avais -honte pour toi! Un homme à qui j’aurais fait l’aumône! Hein? ce -n’est pas vrai? dis que je suis folle! Veux-tu que je te donne mon -itinéraire? Tu pourras le contrôler avec le rapport de tes agents!... -</p> - -<p> -Elle récite, d’une voix de tête insupportable: -</p> - -<p> -—Partis à trois heures de la maison, nous avons traversé le parc -Monceau, descendu l’avenue de Messine, stationné rue de Miromesnil -devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré -jusqu’à... -</p> - -<p> -—Minne! -</p> - -<p> -Elle est lancée, elle ne lui fera pas grâce d’un carrefour. Elle -compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d’aiglon irrité, -insiste sur le détail de la maison à double issue, et, sans qu’il -sache pourquoi, la jalousie qu’il portait en lui, comme une corde -tendue, sensible et douloureuse, se détend, amollie, baignée d’une -huile bienfaisante... Il contemple Minne, il n’entend plus sa colère -bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et -furieuse, qu’il allait commettre l’erreur criminelle de la traiter -en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. À lui, même -si elle le trompe; à lui, même si elle le hait; sans autre recours, -sans refuge que lui! Elle était sa sœur avant d’être sa femme, et, -déjà, il eût donné pour elle tout son sang de frère fervent. Il lui -doit à présent plus que son sang, puisqu’il a promis de la rendre -heureuse. Tâche difficile! car Minne est fantasque, souvent cruelle... -Mais il n’y a pas de honte à souffrir, quand c’est le seul moyen de -donner le bonheur... -</p> - -<p> -Qu’elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie! Elle court -aux casse-cou, cherche les joies périlleuses: il étendra les mains -seulement quand elle chancellera, mais caché, prudent, comme les mères -qui suivent les premiers pas de leur petit, les bras grands ouverts et -tremblants comme des ailes. -</p> - -<p> -Elle a fini. Elle s’est excitée encore en parlant. Elle a crié on ne -sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la -liberté, des «c’est bien fait!» de gosse... Deux petites larmes -suspendues à ses cils s’irisent de lumière et elle est à bout de -méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la -bercerait tout en pleurs... Mais il sent que ce n’est pas le moment -encore... -</p> - -<p> -—Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça. -</p> - -<p> -Elle redresse son cou d’infante, passe une langue altérée sur ses -lèvres: -</p> - -<p> -—Comment? qui me demande? Mais toi! mais ton attitude de martyr -grognon, mais ton silence de mari qui se contient! Qui contient quoi? -Qu’est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t’ont-ils pas -renseigné? Ils sont si adroits!... -</p> - -<p> -—Tu l’as dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c’est -presque mon excuse. Je ne les connais pas, je les emploie mal... Et -j’aurais dû ne jamais les employer. -</p> - -<p> -Un étonnement défiant change le visage de Minne. Elle cesse -d’effilocher le chapeau de paille bleue où s’occupaient ses mains -destructrices... -</p> - -<p> -—Tu me pardonnes, Minne? -</p> - -<p> -Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion d’une bête à qui -l’on dit: «Va!» en ouvrant la porte de sa cage... -</p> - -<p> -—Minne, voyons! Faut-il promettre que je ne le ferai plus? -</p> - -<p> -La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète -Minne, qui ne comprend pas... Pourquoi l’espionnage? et pourquoi -l’humble excuse, après? Elle tend, hésitante, une petite main -incrédule... -</p> - -<p> -—Tu es joliment agaçant, Antoine, tout de même! -</p> - -<p> -Il tire un peu à lui le bras de Minne qui cède du coude et résiste de -l’épaule, et se penche tendrement vers elle: -</p> - -<p> -—Écoute, Minne, si tu voulais... -</p> - -<p> -Le crépuscule est descendu, rapide, et lui cache le visage de Minne... -</p> - -<p> -—Si je voulais quoi? Tu sais que je n’aime pas promettre! -</p> - -<p> -—Tu n’as pas besoin de rien promettre, chérie. -</p> - -<p> -Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une -humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir -la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente, -n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette -secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si -fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et -s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle... -</p> - -<p> -—Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour -une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des -jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez -Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de -Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze -jours? -</p> - -<p> -—À Monte-Carlo? moi? pourquoi? -</p> - -<p> -«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est -que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...» -</p> - -<p> -—Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement. -</p> - -<p> -Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à -Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui -viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage... -</p> - -<p> -—Quand partons-nous, Antoine? -</p> - -<p> -Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité, -luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux -pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec -lui tout seul! elle partira! -</p> - -<p> -—Dans cinq ou six jours. Tu seras prête? -</p> - -<p> -—C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que -j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine? -</p> - -<p> -Il la retient encore une minute contre lui, dans l’ombre. Un bras -autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans -l’emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur, -de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -—Dix-neuf, rouge, impair et passe... -</p> - -<p> -—J’ai encore gagné dix francs! s’écrie Minne, enchantée. -Qu’est-ce que tu disais donc, qu’on perd toujours à Monte-Carlo? -Antoine, je vais à une autre table. -</p> - -<p> -—Pourquoi? Puisque tu gagnes à celle-ci... -</p> - -<p> -—Je ne sais pas. C’est amusant de changer. Tu me retrouves sous -l’horloge, dis? -</p> - -<p> -Antoine la suit des yeux, plein d’admiration pour sa robe blanche -bruissante, pour sa taille mince, pour sa nuque dorée et le chapeau de -crin rose qui la coiffe... «Elle s’amuse, dit-il, quel bonheur!» -</p> - -<p> -Minne, debout derrière le croupier, s’excuse poliment: «Pardon, -monsieur», et pousse sa pièce sur la troisième douzaine. La bille -tourne, se ralentit, trébuche: -</p> - -<p> -—Rien ne va plus! -</p> - -<p> -Minne considère, au-dessous d’elle, un jardin de roses et d’iris, -un monstrueux chapeau qui abrite une dame invisible... «Quel chapeau! -c’est une grue, je parie...» -</p> - -<p> -—Trente-six, rouge, pair et passe. -</p> - -<p> -Minne gagne encore dix francs. Elle ramasse les trois pièces; presque -en même temps qu’elle, se penche un gros Allemand, qui touche aussi -sa troisième douzaine... Mais une voix sèche part de dessous le jardin -suspendu: -</p> - -<p> -—Pardon, monsieur! veuillez laisser cette masse. -</p> - -<p> -—Verzeihung! diese Einlage gehört mir! -</p> - -<p> -Du tac au tac, la dame rétorque, en allemand cette fois: -</p> - -<p> -—Sie müssen nur auf ihr Spiel Acht geben. Das Goldstück gehört -mir... Lassen Sie mich in Ruhe! -</p> - -<p> -L’homme, stupéfait, invoque des yeux le témoignage d’une loyale -assistance, mais la loyale assistance a bien autre chose à faire... -Minne n’en revient pas non plus, car la dame au chapeau, la dame qui -ramasse les orphelins avec l’autorité que donne une mauvaise -conscience, c’est Irène, Irène Chaulieu! -</p> - -<p> -—Comment? c’est vous, Irène? -</p> - -<p> -—Minne! elle est bonne, celle-là! Croyez-vous? ce barbu qui -voulait me faire <i>mon</i> louis! Ne me parlez pas, ma chère, j’essaie ma -petite combine, une martingale épatante! -</p> - -<p> -Les courtes mains d’Irène tripotent des louis, empilent des pièces, -pointent un carnet. Son nez de peseuse d’or s’incline sur une -comptabilité crasseuse, sur un butin de pillarde. Sous le chapeau en -terrasse fleurie, ses yeux, au-dessus du nez pincé et pâle, appellent -l’or, l’adorent, le violentent, et ses mains d’escamoteuse -dépouillent le tapis... -</p> - -<p> -—N’est-ce pas qu’elle est épatante? chuchote une voix dans -l’oreille de Minne. -</p> - -<p> -Avec une confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le -monde est donc à Monte-Carlo!... Elle reste interdite devant le -journaliste et ne sait que dire. Il s’éponge le front, et cligne sous -la lumière crue du lustre. Elle le trouve plus vieux qu’à Paris, -avec des fils gris dans la moustache, un grand pli triste dans sa joue -d’homme gai... -</p> - -<p> -—Voulez-vous parier, dit-il, que j’entends ce que vous pensez de -moi? -</p> - -<p> -—Non, dit-elle vivement, je suis très contente de vous voir. -</p> - -<p> -—Madame est bien bonne. Et le noble époux? -</p> - -<p> -—Il m’attend sous l’horloge... -</p> - -<p> -—C’est la première fois que vous venez à Monte-Carlo? -</p> - -<p> -—Oui... je suis toute dépaysée, c’est si curieux, ici! Vous ne -trouvez pas, monsieur Maugis, qu’on rencontre des figures -intéressantes? -</p> - -<p> -—J’allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent. -</p> - -<p> -Minne, qui n’aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse. -</p> - -<p> -—Il ne faut pas vous moquer de moi! prie-t-elle. -</p> - -<p> -—Me moquer de vous? je n’y pense guère, mon enfant! -</p> - -<p> -—À quoi pensez-vous, alors? -</p> - -<p> -—Je pense que vous avez, là, échappé de votre tempe, un seul -cheveu d’or, presque d’argent, qui dessine un point d’interrogation -en l’air, et je lui réponds «oui» à tort et à travers. -</p> - -<p> -Elle rit sans entrain, et le silence tombe entre eux, gênant. Minne, -lasse de rester debout, évite de regarder Maugis et ils pensent tous -deux, muets, à une chambre aux rideaux de gaze jaune, où les paroles -leur venaient faciles, sincères, où leur pensée s’est livrée, nue -comme Minne elle-même. Ils se sont tout dit, là-bas... -</p> - -<p> -Mélancoliques, ils se taisent. Ils écoutent, au fond d’eux-mêmes, -la brisure musicale d’un petit fil très précieux... -</p> - -<p> -—Je ne suis pas drôle, ce soir, mon enfant, hein? Je ne vous amuse -guère? -</p> - -<p> -Elle proteste d’un signe. -</p> - -<p> -—Je ne suis pas gaie quand je m’amuse. Et je peux être contente -sans m’amuser. Croyez—elle appuie un instant sa main gantée sur -le bras de Maugis—croyez que je suis votre amie et que je n’ai pas -d’autre ami que vous... Cela me coûte à dire, mais... c’est -qu’on m’a si peu habituée à l’amitié!... Retournez au jeu à -présent; moi, je m’en vais. -</p> - -<p> -—Vous vous en allez où? -</p> - -<p> -—Retrouver Antoine. Il m’attend sous l’horloge. -</p> - -<p> -Il n’insiste pas. Il s’éloigne après un baiser sur la petite main -dégantée, et Minne reste seule parmi tant d’inconnus, parmi le -silence bourdonnant et studieux des salles de jeu... -</p> - -<p> -Elle frissonne, en songeant à l’âpre vent qui balaie, ce soir, la -Corniche... Un méchant hasard a jeté Minne et Antoine en pleine -tempête sèche; des paillettes de silex volent sous le ciel plombé, -la Méditerranée est couleur d’huître grise... -</p> - -<p> -Absorbée, Minne arrive, enfin, jusqu’à Antoine, qui l’a attendue -sous l’horloge, et sort, à son bras, du Casino. -</p> - -<p> -Le vent a balayé le ciel, où vogue une lune mauve. Les palmiers -immobiles jalonnent l’avenue, les hôtels crémeux, les villas couleur -de beurre rivalisent de blancheur... Mais la beauté de la nuit claire -est sur tout cela, et, dans le vent qui tiédit, passe un souffle de -printemps... -</p> - -<p> -«Il fait presque aussi doux qu’à Paris», soupire Antoine. -</p> - -<p> -Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives, -Minne s’accote à l’épaule de son mari. La voiture monte, au grand -trot, la route qui mène au Riviera-Palace; soudain, sombre et pure, -apparaît la mer... Un filet d’argent y danse, autour d’un long -fuseau de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons... -</p> - -<p> -—Oh! tu vois, Antoine? -</p> - -<p> -—Je vois, chérie. Tu aimes ce pays? -</p> - -<p> -—Je ne l’aime pas, mais je le trouve beau. -</p> - -<p> -—Pourquoi ne l’aimes-tu pas? -</p> - -<p> -—Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de -cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs... -</p> - -<p> -Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte, -et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit -en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la -crainte à la colère,—et voici qu’il s’émerveille en pensant -qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha -confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?» -</p> - -<p> -Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et -la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres -d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle... -</p> - -<p> -Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et -la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres -sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer, -persiennes ouvertes. -</p> - -<p> -Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de -roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les -jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus -d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer... -</p> - -<p> -Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la -froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la -ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au -bout de la mer, touche le ciel... -</p> - -<p> -Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne, -une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une -musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la -route, claquent des fouets, grincent des roues... -</p> - -<p> -Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant -sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe -pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour -assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce -soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude! -</p> - -<p> -Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est -près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont -les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser, -les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches... -</p> - -<p> -Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a -mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le -grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il -réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant -à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa -voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines -vitres... -</p> - -<p> -—Antoine... -</p> - -<p> -—Chérie? -</p> - -<p> -—J’ai froid. -</p> - -<p> -—Il faut te coucher. -</p> - -<p> -—Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit... Comme il fait -froid, ici! -</p> - -<p> -—Les gens du pays disent que c’est tout à fait exceptionnel. -D’ailleurs, on peut compter sur une journée magnifique, demain. Le -vent tourne... tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à La -Turbie... -</p> - -<p> -Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la -lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle se -hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette, et -ressort grelottante. -</p> - -<p> -—Oh! ce lit!... les draps sont glacés. -</p> - -<p> -—Veux-tu?... -</p> - -<p> -Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède et -s’arrête court, comme s’il retenait une inconvenance... -</p> - -<p> -—Veux-tu que je demande une boule? -</p> - -<p> -—Pas la peine! crie Minne d’une voix étouffée sous le drap. Mais -borde-moi bien... Remonte le couvre-pied... Tourne l’abat-jour de -l’autre côté... Merci, Antoine... Bonsoir, Antoine... -</p> - -<p> -Il s’empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et -silencieux autour du lit. Une gratitude de chien enfle son cœur. -</p> - -<p> -—Bonsoir, Antoine... répète Minne qui tend hors du lit un pâle -museau tout froid. -</p> - -<p> -—Bonsoir, chérie. Tu as sommeil? -</p> - -<p> -—Non. -</p> - -<p> -—Tu veux que j’éteigne? -</p> - -<p> -—Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j’ai un peu de fièvre. -Assieds-toi une minute. -</p> - -<p> -Il obéît, avec sa gaucherie tendre. -</p> - -<p> -—Si tu n’es pas bien ici, Minne, nous pouvons repartir plus tôt; -je me dépêcherai... -</p> - -<p> -Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s’arrange au chaud dans -ses cheveux comme une poule dans la paille. -</p> - -<p> -—Je ne demande pas à partir, moi. -</p> - -<p> -—Tu pourrais regretter Paris, ta maison, tes... tes habitudes, ton... -</p> - -<p> -Il a détourné la tête en changeant de voix malgré lui, et Minne, à -travers ses cheveux, l’épie. -</p> - -<p> -—Je n’ai pas d’habitudes, Antoine. -</p> - -<p> -Il fait un effort prodigieux pour se taire, mais il continue: -</p> - -<p> -—Tu pourrais... aimer quelqu’un... regretter... des amis... -</p> - -<p> -—Je n’ai pas d’amis, Antoine. -</p> - -<p> -—Oh! tu sais, je dis ça... Ce n’était pas pour te gronder. Je... -j’ai réfléchi que, le mois dernier, j’avais été idiot... Quand -on aime, n’est-ce pas? on ne le fait pas exprès... Je ne peux pas -plus t’empêcher d’aimer quelqu’un qu’empêcher la terre de -tourner... -</p> - -<p> -Il semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et -fervente, s’habille des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et -il en souffre... Ne pas pouvoir, grand Dieu, ne pas pouvoir expliquer à -Minne qu’il lui fait don de sa vie, de son honneur de mari, de son -dévouement complice!... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la -mette en défiance, cette enfant fragile qu’il vient de border dans -son lit... Et que va-t-elle répondre? Pourvu qu’elle ne pleure pas! -elle est si nerveuse, ce soir! Il se jure, à bout de formules: «Je -veux bien qu’elle me fasse cocu, mais je ne veux pas qu’elle pleure!» -Il devine sous les cheveux mêlés, l’intensité du beau regard -noir... -</p> - -<p> -—Je n’aime personne, Antoine. -</p> - -<p> -—C’est vrai? -</p> - -<p> -—C’est vrai. -</p> - -<p> -Il dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit: -«Je n’aime personne» mais elle n’a pas dit qu’elle aimait -Antoine... -</p> - -<p> -—Tu es bien gentille, tu sais... je suis content... Tu ne m’en veux -plus? -</p> - -<p> -—Pourquoi est-ce que je t’en voudrais? -</p> - -<p> -—À cause... à cause de tout. Un moment, je voulais tout faire -sauter... mais ce n’est pas parce que je t’aimais moins, au -contraire! Tu ne peux pas comprendre ça, toi... -</p> - -<p> -—Pourquoi donc? -</p> - -<p> -—Ce sont des idées d’homme qui aime, dit-il simplement. -</p> - -<p> -Minne tend hors du lit une amicale petite main: -</p> - -<p> -—Mais je t’aime bien aussi, je t’assure. -</p> - -<p> -—Oui? questionne-t-il avec un rire forcé. Alors je voudrais que tu -m’aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, mais -tout, tu entends, même les choses qu’on ne demande pas d’ordinaire -à un mari, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme -quand on est tout petit: «Un tel m’a fait quelque chose, Antoine: -gronde-le, ou tue-le», ou n’importe quoi... -</p> - -<p> -Elle a compris, cette fois. Elle s’assied sur son lit, ne sachant -comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s’élancer d’elle -vers Antoine, comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est -toute pâle, les yeux agrandis... Quel homme est-il donc, ce cousin -Antoine? -</p> - -<p> -Des hommes l’ont désirée, l’un jusqu’à vouloir la tuer, l’autre -jusqu’à, délicatement, la repousser... Mais pas un ne lui a dit: -«Sois heureuse, je ne demande rien pour moi: je te donnerai -des parures, des bonbons, des amants...» -</p> - -<p> -Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui attend, là, en -pyjama?... Qu’il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps -obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure -d’esclave... -</p> - -<p> -—Viens dans mon lit, Antoine... -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<p> -Minne dort d’un sommeil fourbu, dans l’obscurité rose. Dehors, les -fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse -vibrent des mandolines italiennes. Mais la muraille du sommeil sépare -Minne du monde vivant et, seul, le nasillement ailé de la musique -s’insinue jusqu’à son rêve pour l’agacer d’un bourdonnement -d’abeilles... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, et la pensée de Minne remonte -vers le réveil par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le -fond d’un océan merveilleux. Elle respire profondément, cache sa -figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil... -Une douleur légère, bizarre, dont tout son corps retentit comme une -harpe, l’éveille sans rémission. -</p> - -<p> -Avant d’ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure; mais -l’insolite de ce détail n’importe guère: il est arrivé cette -nuit quelque chose... quoi donc? Il faut s’éveiller vite, tout à -fait, pour s’en souvenir avec plus de joie: c’est cette nuit -qu’un miracle acheva de créer Minne! -</p> - -<p> -Elle tourne vers les rideaux un vague et animal sourire: «Le -soleil?... nous avons donc dormi? Oui, nous avons dormi, et longtemps... -Antoine est sorti... Je n’aurai jamais le courage d’aller regarder -l’heure... Heureusement que nous déjeunons tard, nous deux!...» -Elle redit «nous deux» avec une naïveté orgueilleuse de jeune -mariée et retombe sur l’oreiller, dans ses cheveux défaits... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -«Viens dans mon lit, Antoine!» Elle lui a crié cela, cette nuit, -avec une équité convaincue de prostituée qui n’a que son corps pour -payer l’amour des hommes... Et le malheureux, éperdu que la -récompense fût si près de la peine, s’était jeté dans les bras -exaltés de Minne. -</p> - -<p> -Il ne voulait que la tenir contre lui, d’abord. Il l’enlaçait du -buste seulement, enivré aux larmes de la sentir si tiède et si -parfumée, si menue, si flexible dans ses bras... Mais elle se rapprocha -toute de lui, d’un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds -lisses et froids. Faiblissant, il murmura «Non, non» en bombant le -dos pour s’éloigner d’elle, mais une petite main téméraire le -frôla et il fut d’un bond sur le lit, rejetant le drap... -</p> - -<p> -Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle, -faunesque et barbu, ce grand corps brun exhalant une odeur connue -d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité -plus qu’elle ne saurait lui donner! «Il faut qu’il m’ait bien, -que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie -complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai «<i>Ah</i>! -<i>Ah</i>!» comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose...» -</p> - -<p> -Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres -d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller, -passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les -tourmenteurs... -</p> - -<p> -Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux, -lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore -maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même... -Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!» -comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse. -Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan, -Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle -encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque -intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des -sanglots près de jaillir... -</p> - -<p> -Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé -d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié... -L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui -maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de -droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de -méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de -ses mâchoires délicates saillir, contractés. -</p> - -<p> -Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la -reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria: -</p> - -<p> -—Va donc! -</p> - -<p> -Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit -avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son -propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle -tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et -les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les -rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin -désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras -d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors -du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune -d’Antoine qui tressaillit de délice... -</p> - -<p> -Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta -Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir, -froissée contre lui, la houle d’un corps heureux... -</p> - -<p><br></p> - -<p> -Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond -d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien, -ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile, -sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle. -Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans -l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche -enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il -n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir -rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme -comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir -vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et -velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue -au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des -jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable... -</p> - -<p> -La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre. -</p> - -<p> -—Antoine! -</p> - -<p> -—Minne chérie! -</p> - -<p> -Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute -moite, odorante de sa nuit amoureuse... -</p> - -<p> -—Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite! -</p> - -<p> -Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée... -</p> - -<p> -—Oh! c’est tout bleu! -</p> - -<p> -La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond -en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude -ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium -rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au -nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier... -</p> - -<p> -—Minne! j’en ai des nouvelles! -</p> - -<p> -Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a -touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance... -</p> - -<p> -—Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible: -Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une -affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien -qu’elle a dû reprendre le train pour Paris! -</p> - -<p> -Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine -qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez -aventureux comme Henri IV... -</p> - -<p> -—Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle... -Tu sais bien, le petit Couderc? -</p> - -<p> -Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le -plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente... -</p> - -<p> -—Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait? -</p> - -<p> -—On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait -voulu nettoyer son revolver. -</p> - -<p> -—Il est mort? -</p> - -<p> -—Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident, -tout de même! -</p> - -<p> -—Pauvre petit! dit-elle tout haut... -</p> - -<p> -—Oui, c’est malheureux... -</p> - -<p> -«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un -petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont -il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...» -</p> - -<p> -—Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne -te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout -petit peu?... -</p> - -<p> -Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine, -d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers -son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le -mystère: -</p> - -<p> -—Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri. -</p> - -<p><br><br><br></p> - -<h4>FIN</h4> - -<p><br><br><br></p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L’INGÉNUE LIBERTINE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> - -</html>
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