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-The Project Gutenberg eBook of L’Ingénue Libertine, by
-Sidonie-Gabrielle Colette
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L’Ingénue Libertine
-
-Author: Sidonie-Gabrielle Colette
-
-Release Date: February 17, 2022 [eBook #67427]
-Last Updated: August 9, 2023
-
-Language: French
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by
- The Internet Archive.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNUE LIBERTINE ***
-
-
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-
-COLETTE
-
-DE L’ACADÉMIE GONCOURT
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-
-L’INGÉNUE
-LIBERTINE
-
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-
-_LE LIVRE PLASTIC_
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-TABLE DE MATIÈRES
-PREMIÈRE PARTIE
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
---Minne?... Minne chérie, c’est fini, cette rédaction! Minne, tu
-vas abîmer tes yeux!
-
-Minne murmure d’impatience. Elle a déjà répondu trois fois: «Oui,
-maman» à Maman qui brode derrière le dossier de la grande
-bergère...
-
-Minne mordille son porte-plume d’ivoire, si penchée sur son cahier
-qu’on voit seulement l’argent de ses cheveux blonds, et un bout de
-nez fin entre deux boucles pendantes.
-
-Le feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les
-secondes, Maman soupire. Sur la toile cirée de sa broderie--un grand
-col pour Minne--l’aiguille, à chaque point, toque du bec. Dehors,
-les platanes du boulevard Berthier ruissellent de pluie, et les tramways
-du boulevard extérieur grincent musicalement sur leurs rails.
-
-Maman coupe le fil de sa broderie... Au tintement des petits ciseaux, le
-nez fin de Minne se lève, les cheveux d’argent s’écartent, deux
-beaux yeux foncés apparaissent, guetteurs... Ce n’est qu’une fausse
-alerte; Maman enfile paisiblement une autre aiguillée, et Minne peut
-se pencher de nouveau sur le journal ouvert, à demi dissimulé sous son
-cahier de devoirs d’Histoire... Elle lit lentement, soigneusement, la
-rubrique _Paris la nuit_:
-
-«Nos édiles se doutent-ils seulement que certains quartiers de Paris,
-notamment les boulevards extérieurs, sont aussi dangereux, pour le
-promeneur qui s’y aventure, que la Prairie l’est pour le voyageur
-blanc? Nos modernes apaches y donnent carrière à leur naturelle
-sauvagerie, il ne se passe pas de nuit sans qu’on ramasse un ou
-plusieurs cadavres.
-
-«Remercions le Ciel--il vaut mieux s’en remettre à lui qu’à
-la police--quand ces messieurs se bornent à se dévorer entre eux,
-comme cette nuit, où deux bandes rivales se rencontrèrent et se
-massacrèrent littéralement. La cause du conflit? «Cherchez la femme!»
-Celle-ci, une fille Desfontaines, dite Casque-de-Cuivre à cause de
-ses magnifiques cheveux roux, allume toutes les convoitises d’une
-douteuse population masculine. Inscrite aux registres de la préfecture
-depuis un an, cette créature, qui compte à peine seize printemps, est
-connue sur la place pour son charme équivoque et son caractère
-audacieux. Elle boxe, lutte, et joue du revolver à l’occasion.
-Bazille, dit La Teigne, le chef de la bande des Frères de Belleville,
-et Le Frisé, chef des Aristos de Levallois-Perret, un souteneur
-dangereux dont on ignore le véritable nom, se disputaient cette nuit
-les faveurs de Casque-de-Cuivre. Des menaces on en vint aux couteaux.
-Sidney, dit la Vipère, déserteur belge, grièvement blessé, appela Le
-Frisé à son aide, les acolytes de la Teigne sortirent leurs revolvers,
-et alors commença une véritable boucherie. Les agents, arrivés après
-le combat, selon leur immuable tradition, ont ramassé cinq individus
-laissés pour morts; Defrémont et Busenel, Jules Bouquet, dit
-Bel-Œil, et Blaquy, dit la Boule, ont été transportés d’urgence à
-l’Hôpital, ainsi que le sujet de Léopold, Sidney la Vipère.
-
-«Quant aux chefs de bandes et à la Colombine, cause première du
-duel, on n’a pu mettre la main dessus. Ils sont activement
-recherchés.»
-
-Maman roule sa broderie. Vite, le journal disparaît sous le cahier, où
-Minne griffonne, au petit bonheur:
-
-«Par ce traité, la France perdait deux de ses meilleures provinces.
-Mais elle devait quelque temps après en signer un autre beaucoup plus
-avantageux.»
-
-Un point... un trait d’encre à la règle au bas du devoir
-d’Histoire... le papier buvard qu’elle lisse de sa main longue et
-transparente--et Minne, victorieuse, s’écrie:
-
---Fini!
-
---Ce n’est pas trop tôt! dit Maman soulagée, va vite au lit, ma
-souris blanche! Tu as été longue, ce soir. C’était donc bien
-difficile, ce devoir?
-
---Non, répond Minne qui se lève. Mais j’ai un peu mal à la tête.
-
-Comme elle est grande! Aussi grande que Maman, presque. Une très
-longue petite fille, une enfant de dix ans qu’on aurait tirée,
-tirée... Étroite et plate dans son fourreau de velours vert empire,
-Minne s’allonge encore, les bras en l’air. Elle passe ses mains sur
-son front, rejette en arrière ses cheveux pâles. Maman s’inquiète:
-
---Bobo? Une compresse?
-
---Non, dit Minne. Ce n’est pas la peine. Ce sera parti demain.
-
-Elle sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile
-dont les coins nerveux remuent. Elle a la peau si claire, les cheveux si
-fins aux racines, qu’on ne voit pas où finissent les tempes. Maman
-regarde de près cette petite figure qu’elle connaît veine par veine,
-et se tourmente, une fois de plus, de tant de fragilité. «On ne lui
-donnerait jamais ses quatorze ans huit mois...»
-
---Viens, Minne chérie, que je roule tes boucles!
-
-Elle montre un petit fagot de rubans blancs.
-
---Oh! S’il te plaît, non, maman. À cause de mon mal de tête, pas
-ce soir!
-
---Tu as raison, mon joli. Veux-tu que je t’accompagne jusqu’à ta
-chambre? As-tu besoin de moi?
-
---Non, merci, maman. Je vais me coucher vite.
-
-Minne prend l’une des deux lampes à huile, embrasse Maman et monte
-l’escalier, sans peur des coins noirs, ni de l’ombre de la rampe qui
-grandit et tourne devant elle, ni de la dix-huitième marche qui crie
-lugubrement. À quatorze ans et huit mois, on ne croit plus aux
-fantômes...
-
-«Cinq! Songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq, laissés pour
-morts. Et le Belge aussi qui a reçu un mauvais coup! Mais elle,
-Casque-de-Cuivre, on ne l’a pas prise, ni les deux chefs, Dieu
-merci!...»
-
-En jupon de nanzouk blanc, en corset-brassière de coutil blanc, Minne
-se regarde dans la glace:
-
-«Casque-de-Cuivre! Des cheveux rouges, c’est beau! Les miens sont
-trop pâles... Je sais comment elles se coiffent...»
-
-À deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les
-épingles en coque hardie, très haut, presque sur le front. Dans un
-placard elle prend son tablier rose du matin, celui qui a des poches en
-forme de cœur. Puis elle interroge la glace, le menton levé... Non,
-l’ensemble reste fade. Qu’est-ce qui manque donc? Un ruban rouge
-dans les cheveux. Là! Un autre au cou, noué de côté. Et, les mains
-dans les poches du tablier, ses coudes maigriots en dehors, Minne,
-charmante et gauche à la façon d’un Boulet de Monvel, se sourit et
-constate:
-
-«Je suis sinistre.»
-
-
-Minne ne s’endort jamais tout de suite. Elle entend, au-dessous
-d’elle, Maman fermer le piano, tirer les rideaux qui grincent sur
-leurs tringles, entrouvrir la porte de la cuisine pour s’assurer
-qu’aucune odeur de gaz ne filtre par les robinets du fourneau, puis
-monter à pas lents, tout empêtrée de sa lampe, de sa corbeille à
-ouvrage et de sa jupe longue.
-
-Devant la chambre de Minne, Maman s’arrête une minute, écoute...
-Enfin, la dernière porte se ferme, on ne perçoit plus que les bruits
-étouffés derrière la cloison.
-
-Minne est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et
-sent ses yeux s’agrandir dans l’ombre. Elle n’a pas peur. Elle
-épie tous les bruits comme une petite bête nocturne, et gratte
-seulement le drap avec les ongles de ses orteils.
-
-Sur le rebord en zinc de la fenêtre, une goutte de pluie tombe de
-seconde en seconde, lourde et régulière comme le pas du sergent de
-ville qui arpente le trottoir.
-
-«Il m’agace, ce sergent de ville! songe Minne. À quoi ça peut-il
-servir, des gens qui marchent si gros? Les... les Frères de
-Belleville, et les Aristos... on ne les entend pas, eux, ils marchent
-comme des chats. Ils ont des souliers de tennis, ou bien des pantoufles
-brodées au point croisé... Comme il pleut! Je pense bien qu’ils ne
-sont pas dehors à cette heure-ci! Pourtant, La Teigne et l’autre, le
-chef des Frères, Le Frisé, où sont-ils? Enfuis, cachés dans... dans
-des carrières. Je ne sais pas s’il y a des carrières par ici... Oh!
-ce gros pas! Pouf! pouf, pouf pouf... Et s’il y en avait un, tout
-d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui enfonce un couteau dans
-sa vilaine nuque, au sergent de ville! Devant la porte, juste pendant
-qu’il passe!... Ah! ah! j’entends Célénie demain matin: «Madame,
-madame! il y a un agent de tué devant la porte!» C’est pour le
-coup qu’elle se trouverait mal!...
-
-Et Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés
-d’un côté et découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit
-sourire.
-
-
-
-
-Minne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à
-côté d’elle, remplit et borne l’avenir de Madame... qu’importe
-son nom? elle s’appelle Maman, cette jeune veuve craintive et
-casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la
-mort soudaine de son mari; puis ce grand chagrin a pâli dans l’ombre
-dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, les
-cours de Minne, les robes de Minne... Maman n’a pas trop de temps pour
-y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une
-ni l’autre.
-
-Pourtant, Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on
-remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes
-d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle sourit, quand les
-hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit violemment,
-lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille,--il n’y a guère d’autres
-événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père
-Minne? vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules
-dans le petit hôtel du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa
-femme et sa fille, toutes seules... jusqu’à l’époque, confuse et
-terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira avec un monsieur de
-son choix...
-
-L’oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur
-elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de
-perdre la tête; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances.
-Minne suit les cours des demoiselles Souhait pour s’y distraire, y
-rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon Dieu, s’y
-instruire à l’occasion... «Tout cela est bien arrangé», se dit
-Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi
-jusqu’à la fin de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un
-tiède et étroit bonheur, comme la mort serait vite franchie, sans
-péché et sans peine!...
-
-
-
-
---Minne chérie, c’est sept heures et demie.
-
-Maman a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser.
-
-Dans l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing
-et retombe.
-
-Puis la voix de Minne faible et légère demande:
-
---Il pleut encore?
-
-Maman replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par
-la fenêtre, avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui
-sent l’air et l’asphalte.
-
---Un temps superbe!
-
-Minne, assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa
-chevelure. Parmi la clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint,
-la noire et liquide lumière de ses yeux étonne. Beaux yeux, grands
-ouverts et sombres, où tout pénètre et se noie, sous l’arc
-élégant des sourcils mélancoliques... La bouche mobile sourit, tandis
-qu’ils restent graves... Maman se souvient, en les regardant, de Minne
-toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le
-duvet de la chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux
-étonnants, des yeux sévères, tenaces, noirs comme l’eau ronde
-d’un puits...
-
-Pour l’instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide.
-Elle ouvre et resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons
-avec leurs antennes... La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle
-vagabonde à la suite de ses rêves, sans entendre Maman qui tourne par
-la chambre, Maman tendre et toute fraîche en peignoir bleu, les cheveux
-nattés...
-
---Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine et une
-chemisette... une chemisette comment?
-
-Enfin réveillée, Minne soupire et détend son regard:
-
---Bleue, maman, ou blanche, comme tu voudras.
-
-Comme si d’avoir parlé lui déliait les membres, Minne saute sur le
-tapis, se penche à la fenêtre: il n’y a pas de sergent de ville
-étendu en travers du trottoir, un couteau dans la nuque...
-
-«Ce sera pour une autre fois», se dit Minne, un peu déçue.
-
-L’arôme vanillé du chocolat s’est glissé dans la chambre et
-stimule sa toilette minutieuse de petite femme soignée; elle sourit
-aux fleurs roses des tentures. Des roses partout sur les murs, sur le
-velours anglais des fauteuils, sur le tapis à fond crème, et
-jusqu’au fond de cette cuvette longue, montée sur quatre pieds
-laqués en blanc... Maman a voulu superstitieusement des roses, des
-roses autour de Minne, autour du sommeil de Minne...
-
---J’ai faim! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur
-son col blanc luisant d’empois.
-
-Quel bonheur! Minne a faim! voilà Maman contente pour la journée.
-Elle admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse
-enfantin dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent
-les beaux cheveux en copeaux brillants...
-
---Descendons, ton chocolat t’attend.
-
-Minne prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier,
-leste comme une chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse
-ingratitude qui embellit les enfants gâtés, et flaire son mouchoir où
-Maman a versé deux gouttes de verveine citronnelle...
-
-
-
-
-Le cours des demoiselles Souhait n’est pas un cours pour rire.
-Demandez à toutes les mères qui y conduisent leurs filles; elles vous
-répondront: «C’est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris!»
-Et on vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X... des
-petites Z... de la fille unique du banquier H... On vous parlera des
-salles bien aérées, du chauffage à la vapeur, des voitures de maître
-qui stationnent devant la porte, et il est à peu près sans exemple
-qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique, éblouie par des noms
-connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le programme
-d’études.
-
-Tous les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de
-Célénie, suit les fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où
-le cours Souhait tient ses assises. Bien gantée, une serviette de
-maroquin sous le bras, droite et sérieuse, elle salue d’un regard
-l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une caresse les chiens et
-les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres sur
-l’avenue déserte.
-
-Minne connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates
-du Nord qui parlent entre eux un norvégien guttural... «Tout seuls,
-sans bonne, le long des fortifications!... Mais ils sont trop jeunes,
-ils ne savent que jouer... Ils ne s’intéressent pas aux choses
-intéressantes...»
-
-
-
-
-Arthur Dupin, le styliste du _Journal_, a ciselé un nouveau
-chef-d’œuvre:
-
-
- _Encore nos apaches!--Capture importante._
- _Le Frisé introuvable._
-
-
-«Nos lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et
-véridique de la nuit de mardi à mercredi. La police n’est pas
-restée inactive depuis ce temps, et vingt-quatre heures ne s’étaient
-pas écoulées que l’inspecteur Joyeux mettait la main sur Vandermeer,
-dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés transportés à
-l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins. De
-Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis
-les plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que
-l’anarchie règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à
-présent, Le Frisé a réussi à échapper aux recherches.»
-
-Minne, avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le _Journal_
-avant de le jeter dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à
-s’endormir, s’agite et songe:
-
-«_Elle_ est cachée, elle, leur reine! Probablement aussi dans une
-carrière. Les agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles,
-qui lui apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit... Si
-on découvre sa cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs
-personnes de la police avant qu’on la prenne... Mais, voilà, son
-peuple se mutine! Et les Aristos de Levallois vont se disperser aussi,
-privés du Frisé... Ils auraient dû élire une vice-reine, pour
-gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre...»
-
-Pour Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un
-roman d’autrefois. Elle sait, à n’en point douter, que la bordure
-pelée des fortifications est une terre étrange, où grouille un peuple
-dangereux et attrayant de sauvages, une race très différente de la
-nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle arbore: la
-casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances, qui colle
-à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types
-distincts:
-
-1° Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des
-biftecks crus, et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent
-peser sur les sourcils;
-
-2° Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses
-souliers Richelieu--qu’il remplace souvent par des chaussures de
-tennis--montrent des chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois
-aussi, au lieu de chaussettes, on voit la peau délicate du cou-de-pied,
-nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu... Des cheveux souples
-descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs, et
-la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres.
-
-D’après la classification de Minne, cet individu-là incarne le type
-noble de la race mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à
-ses bras des jeunes filles en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse
-ses mains dans les poches d’un pantalon ample, et fume, les yeux
-mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure et furieuse créature
-crie, pleure, et reproche... «Elle l’ennuie, invente Minne, d’un
-tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il
-rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient...»
-
-Car les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il
-n’est de cigarettes qu’orientales...
-
-Minne admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière
-restent patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi,
-elle «les» aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps
-étendus pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur
-leurs talons, ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne,
-des papiers gras sur leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment.
-Quelques-uns de ceux qui veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes
-amicales entretiennent la souplesse de leurs muscles...
-
-Minne les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe,
-aiguisent leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des
-chats ressemble à une attente. La nuit venue, ce sont des démons
-hurleurs, sanguinaires, et leurs cris d’enfants étranglés
-parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil.
-
-La race mystérieuse ne crie point la nuit; elle siffle. Des coups de
-sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur,
-portent de poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à
-les entendre, frémit des cheveux aux orteils, comme traversée d’une
-aiguille...
-
-«Ils ont sifflé deux fois... une espèce de _ui-ui-ui_ tremblé a
-répondu, loin, là-bas... Est-ce que ça veut dire: _Sauvez-vous_? ou
-bien: _Le coup est fait_? Peut-être qu’ils ont fini, qu’ils ont
-tué la vieille dame? La vieille dame est maintenant au pied de son
-lit, par terre, dans «une mare de sang». _Ils_ vont compter l’or et
-les billets, s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le
-talus, ils raconteront la vieille dame à leurs camarades, et ils
-partageront le butin...
-
-«Mais, hélas! leur reine est absente, et l’anarchie règne: le
-_Journal_ l’a dit! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver,
-comprendre le langage sifflé, caresser les cheveux du Frisé et
-indiquer les coups à faire... La reine Minne... la reine Minne!...
-Pourquoi pas? on dit bien la reine Wilhelmine...»
-
-
-Minne dort déjà et divague encore...
-
-
-
-
-Aujourd’hui, dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est
-venu déjeuner chez Maman, avec son fils Antoine.
-
-Ça sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses
-au milieu de la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum
-de fruits et de roses entraîne la conversation vers les vacances
-prochaines; Maman songe au verger où jouera Minne, dans le bon soleil;
-son frère Paul, tout jaune de mal au foie, espère que le changement
-d’air dépaysera ses coliques hépatiques. Il sourit à Maman qu’il
-traite toujours en petite sœur; sa figure longue et creusée semble
-sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui parle avec
-déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col
-blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure
-de jeune femme habillée en grand-mère. Elle a gardé un puéril respect
-pour ce frère hypocondriaque, qui a voyagé sur l’autre face du
-monde, qui a soigné des nègres et des Chinois, qui a rapporté de
-là-bas un foie congestionné dont la bile verdit son visage,--et des
-fièvres d’une espèce rare...
-
-Antoine reprendrait bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas.
-Il craint le petit sifflement désapprobateur de son père et
-l’observation inévitable «Mon garçon, si tu crois que c’est en te
-bourrant de salaisons que tu feras passer tes boutons...» Antoine
-s’abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans plus âgé
-qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se
-posent sur lui: il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et
-boit de grands verres d’eau.
-
-Dix-sept ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine
-subit douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à
-petits boutons d’or lui pèse comme une livrée humiliante, et le
-duvet qui salit sa lèvre et ses joues fait que l’on hésite: «Est-il
-déjà barbu ou pas encore lavé?» Il faut une longue patience
-aux collégiens pour supporter tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le
-nez chevalin, les yeux gris bien placés, fera sans doute un bel homme,
-mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache...
-
-Antoine dépêche sa salade à bouchées précautionneuses: «Ma tante
-a la rage de servir de la romaine coupée en long c’est rudement
-embêtant à manger! Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne
-dira que je mange comme une chèvre. C’est épatant, les filles, ce
-que ça a du culot, avec leurs airs de ne rien dire! Qu’a-t-elle
-encore, ce matin? Mademoiselle a les yeux accrochés! Elle n’a pas
-démuselé depuis les œufs à la coque. Des manières!...»
-
-Il pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche
-ombrée de noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant.
-Cependant qu’elle semble le dédaigner--de quelle hauteur!--il
-songe:
-
-«C’est égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils ont
-beau la chiner, à la boîte, parce que, sur ses photographies, ses
-cheveux viennent blancs; ils n’ont guère de cousines aussi
-chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de Bouquetet qui la trouve
-maigre! C’est possible, mais je n’apprécie pas, comme lui, les
-femmes au poids!»
-
-Minne est assise face au grand jour, le reflet des feuilles, la
-réverbération du boulevard Berthier, blanc comme une route
-campagnarde, la pâlissent encore. Distraite, absorbée depuis le matin,
-elle fixe sans cligner, la fenêtre éblouissante, avec une attention de
-somnambule. Elle suit ses visions familières, cauchemars longuement
-inventés, tableaux recomposés cent fois, et que varie la minutie des
-détails: la Tribu, honnie et redoutée, des Sveltes et des Trapus
-coalisés assaille Paris terrifié... Un soir, vers onze heures, les
-vitres tombent, des mains armées de couteaux et d’os de mouton
-renversent la table paisible, la lampe gardienne... Elles égorgent
-confusément, parmi des râles doux, des bondissements ouatés de
-chat... Puis, dans des ténèbres rosées d’incendie, les mains
-enlèvent Minne, l’emportent d’une force irrésistible, on ne sait
-pas où...
-
---Minne chérie, un peu de tarte?
-
---Oui, maman, merci.
-
---Et du sucre en poudre?
-
---Non, maman, merci.
-
-Inquiète de sa Minne pâle et absente, Maman la désigne du menton à
-l’oncle Paul qui hausse les épaules:
-
---Peuh! elle va très bien, cette enfant. Un peu de fatigue de
-croissance...
-
---Ce n’est pas dangereux?
-
---Mais non, voyons! C’est une enfant qui se forme tard, voilà
-tout. Qu’est-ce que ça te fait? Tu ne veux pas la marier cette
-année, n’est-ce pas?
-
---Moi? grand Dieu!...
-
-Maman se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si
-elle avait vu la foudre tomber de l’autre côté du boulevard
-Berthier.
-
---Qu’est-ce qui te fait rire, Minne? demande l’oncle Paul.
-
---Moi?
-
-Minne décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte:
-
---Je ne riais pas, oncle Paul.
-
---Mais si, petit singe, mais si...
-
-Sa longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne,
-défrise et refrise le brillant copeau d’argent blond...
-
---Tu ris encore! C’est cette idée de te marier, hein?
-
---Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée...
-
-«Mon idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c’est que les
-journaux ne savent rien, ou qu’on les paie pour se taire... J’ai
-cherché à toutes les pages du _Journal_, sans que Maman me voie...
-C’est tout de même joliment commode, une maman comme la mienne, qui
-ne voit jamais rien!...»
-
-Oui, c’est commode... Il est bien évident que l’insoluble problème
-de l’éducation d’une jeune fille n’a jamais troublé l’âme
-simplette de Maman. Maman n’a tremblé, devant Minne, depuis presque
-quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel dessein mystérieux a
-formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse, qui parle
-peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure
-romanesque, de la passion, la passion qu’elle ignore, mais dont elle
-murmure tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve
-d’un fouet? Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la
-pitié, et se donne en pensée à de sanguinaires héros, ménage
-pourtant, avec une délicatesse un peu méprisante, la sensibilité
-naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au seul culte de
-Minne...
-
-Ce n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un
-instinct charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une
-grande petite fille sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit
-«oui, maman» et «non, maman», qui va au cours et se couche à neuf
-heures et demie... «Je lui ferais peur», se dit Minne en posant sur
-sa mère, qui verse le café dans les tasses, ses calmes yeux
-insondables...
-
-
-
-
-La chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les
-fenêtres de Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée
-du talus. Les rares bancs du boulevard Berthier s’encombrent de
-dormeurs aux membres morts dont la casquette, posée comme un loup,
-masque le haut du visage. Minne, en robe de lingerie blanche, un grand
-paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d’eux,
-jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages
-masqués, et se dit: «Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans
-les journaux que des suicides et des insolations... C’est la
-morte-saison.»
-
-Maman, qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir
-à chaque instant et soupire:
-
---Ce quartier n’est pas habitable!
-
-Minne n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent:
-«Pourquoi donc, maman?» Ces petites roueries-là sont indignes
-d’elle.
-
-Parfois, on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq
-minutes. On parle de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec
-politesse et tend une main aux doigts longs et minces. Et Maman dit:
-
---Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques! Oh! c’est un bien
-grand bébé! Si vous saviez comme elle est enfant! Je me demande
-comment une fillette pareille pourra devenir une femme!
-
-Et la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à
-reflets de nacre que lie un ruban blanc... Cependant, le «bien grand
-bébé», qui lève ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague
-férocement: «Cette dame est stupide! Elle est laide. Elle a une
-petite verrue sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté...
-Elle doit sentir mauvais toute nue... Oui, oui, qu’elle soit toute nue
-dans la rue, et emportée par _Eux_, et qu’ils dessinent, à la pointe
-du couteau, des signes fatidiques sur son vilain derrière! Qu’ils la
-traînent, jaune comme du beurre rance, et qu’ils dansent sur son
-corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans un four à
-chaux!...»
-
-
-
-
-Minne, toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point
-de piétiner. Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre...
-_S’il_ était parti!
-
-Depuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud
-et du boulevard Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au
-mur et barrant la moitié du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne
-par sa manche; mais Minne--elle est si distraite!--avait déjà
-effleuré les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux... Quels yeux!
-Minne en eut le choc, le frisson des admirations absolues... Des yeux
-noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans le visage d’une
-pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre et
-des cheveux noirs tout bouclés de moiteur... Il avait jeté, pour
-dormir, sa casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite
-serrait, du pouce et de l’index, une cigarette éteinte.
-
-Il dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement
-flatteuse qu’elle faillit s’arrêter...
-
-
-Ce jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours
-Souhait: «Cinq, c’est la honte!» Minne s’entendit infliger un
-blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait
-silencieusement Mlle Souhait à des tortures ignominieusement
-compliquées...
-
-
-
-
-Chaque jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde
-Minne, toute claire dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de
-lui ses yeux sérieux. Elle pense: «Il m’attend. Il m’aime. Il
-m’a comprise. Comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre?
-Si je pouvais lui glisser un papier où j’aurais écrit: _Je suis
-prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble_... Partir
-ensemble... vers sa vie... vers une vie où je ne me souviendrai même
-plus que je suis Minne...
-
-Elle s’étonne un peu de l’inertie de son «ravisseur» qui
-somnole, élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle
-réfléchit, s’explique cette veulerie exténuée, cette pâleur
-d’herbe des caves: «Combien en a-t-il tué cette nuit?» Elle
-cherche, d’un coup d’œil furtif, le sang qui pourrait marquer les
-ongles de son inconnu... Point de sang! Des doigts fins trop pointus,
-et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte, entre le pouce et
-l’index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières
-dormantes! Que son bondissement serait terrible, pour occire Célénie
-et emporter Minne!
-
-
-Maman, elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse
-le pas, rougit, et soupire longuement quand le péril est dépassé,
-l’avenue Gourgaud franchie...
-
---Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne?
-
---Un homme assis par terre?
-
---Ne te retourne pas!... Un homme assis par terre au coin de l’avenue...
-J’ai toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire
-dans le quartier!
-
-Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil:
-«C’est moi qu’il guette! C’est pour moi seule qu’il est là! Maman ne
-peut pas comprendre... »
-
-Vers le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme
-tout de suite une révélation: cette pâleur mate, ces cheveux noirs
-qui moutonnent en boucles... c’est Le Frisé! C’est Le Frisé lui-même!
-Les journaux l’ont dit: «On n’a pas pu parvenir à s’emparer du
-Frisé...» Il est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue
-Gourgaud, Le Frisé, il est amoureux de Minne et pour elle, tous les
-jours, expose sa vie...
-
-Minne palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa
-fenêtre l’ombre du Frisé...
-
-«Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera
-sous la fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds,
-et il m’emportera sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où
-l’attendront ses sujets assemblés. Il dira: «Voici votre Reine! Et...
-et... ce sera terrible!»
-
-Un jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne
-oublia de déjeuner... Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les
-jours suivants, point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur
-Minne des yeux si soudains lorsqu’elle le frôlait...
-
-Oh! les pressentiments de Minne! «Je le savais bien, moi, qu’il
-était Le Frisé! et maintenant il est en prison, à la guillotine
-peut-être!...» Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne,
-Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon,
-poulet, vin tonique et léger--et départ pour la campagne...
-
-Durant que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent
-venir l’orage, Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et
-rêve... «Il est en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et
-il écrit dans son cachot des vers d’amour: _À une inconnue_...»
-
-
-
-
-Minne, éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux
-épouvantés sur la chambre paisible: «Où suis-je?»
-
-Arrivée depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n’est pas
-encore habituée à sa maison des champs. Elle cherche, au sortir de son
-tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, l’ombre bleue et claire
-de sa chambre parisienne, l’odeur citronnée de son eau de toilette...
-Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit noire, malgré les coqs
-qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui monte
-de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit
-déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un
-rais d’or vif, mince comme un crayon...
-
-Ce petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons,
-ouvrir les persiennes et recule, aveuglée de lumière... Elle reste
-là, les mains sur les yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un
-ange repentant...
-
-Quand le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à
-son lit, s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où
-dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entrouverte et
-les yeux naïfs, à un baby de magazine anglais. Mais les sourcils
-s’abaissent, une pensée habite soudain les larges prunelles qui se
-moirent comme un étang. Minne songe que tout le monde ne jouit pas de
-cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande ville, un
-cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs
-en boucles...
-
-Il faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse,
-rire, s’intéresser à la santé de l’oncle Paul... «C’est la
-vie!» soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre
-et dévore comme s’ils étaient en verre filé.
-
-Au pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les
-fauteuils empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur
-répond. La maison desséchée et sonore pétille, comme travaillée
-d’un sourd incendie. Debout depuis deux siècles dans le soleil et le
-vent, sa charpente chaude gémit sans cesse, et on l’appelle, dans le
-pays, la Maison Sèche.
-
-Minne l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire
-qu’un perron de cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets
-de bois blanc tiède aux pieds nus, pour les dix hectares, parc et
-verger, qui l’entourent. En petite Parisienne accoutumée aux nuances
-discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre tant de nuances crues
-réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé
-s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de
-guirlandes vertes; des rideaux de mousseline orangée pendent aux
-fenêtres, et le bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la
-chambre d’ardents bouquets... Minne, pâle comme une nuit de lune, se
-réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute
-nue au soleil, un miroir à la main, cherche en vain, à travers son
-corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant...
-
-
-
-
---Une lettre pour toi, Minne... Ça, c’est _Femina_; ça, c’est le
-_Journal de la Santé_ et puis la _Chronique médicale_, et puis un
-prospectus...
-
---Il n’y a rien pour moi? implore Antoine.
-
-L’oncle Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux
-mains:
-
---Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire! Tu n’écris à personne,
-pourquoi veux-tu qu’on t’écrive?... Fais-moi la grâce de me répondre!
-
---Je ne sais pas, dit Antoine.
-
-La boutade de son père l’agace; l’ironie supérieure de Minne
-l’exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son
-lait à petites gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde
-la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier.
-Ses yeux noirs reflètent étrangement le vert du jardin...
-
-«Elle est bien fière pour une lettre!» se dit Antoine.
-
-Fière? il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près
-de son assiette et vide son bol de lait avant de l’ouvrir.
-
---Viens voir, Minne! appelle Antoine, qui feuillette _Femina_. C’est
-épatant... Il y a des photos de la journée des Drags... Oh! on voit
-Polaire!
-
---Qui, Polaire? daigne questionner Minne.
-
-Antoine s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages:
-
---Ah! ben, vrai! tu ne connais pas Polaire?
-
-La rêveuse petite figure de Minne devient méfiante:
-
---Non. Et toi?
-
---Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour
-dans la rue... C’est une actrice. Je l’ai vue à une représentation
-de charité. Elle était avec trois autres; elle faisait une
-pierreuse...
-
---Antoine!! gronde la voix douce de Maman.
-
---Oui, ma tante... Une femme, je veux dire, des boulevards
-extérieurs.
-
-Les yeux de Minne grandissent, brillent:
-
---Ah!... Elle était habillée comment?
-
---Épatante! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme
-ça jusque dans les yeux, et puis une casquette...
-
---Comment, une casquette? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude
-du détail.
-
---Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça...
-
-Minne se détourne, désintéressée:
-
---Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité.
-
-Elle regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné
-par la beauté de Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux
-noirs. Il enfonce dans sa poche un mouchoir mal roulé qui fait gros,
-brosse d’un revers de main le duvet de sa lèvre, et ramasse la cloche
-de paille jetée sous la chaise.
-
---Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il.
-
---Pas trop! prie Maman.
-
---Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge.
-
-Antoine rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit.
-
-Minne, en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides
-d’une capeline de lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille,
-elle tend à Maman la lettre bleue:
-
---Garde-moi ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma
-voisine de cours. Tu peux la lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de
-secrets. Adieu, maman. Je vais manger des prunes.
-
-
-L’herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon,
-vernies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées, comme si
-elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille
-sauterelles, bleues en l’air, grises à terre. Le soleil traverse la
-capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d’un feu si vif qu’elle
-frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la roue, encensent le
-passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche
-parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la
-piquent: si c’étaient des bêtes?
-
-La prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit; par-dessus
-la clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et
-régulières semblent continuer la houle du sol...
-
-«Est-il bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue! S’il
-venait un serpent, pendant que je suis toute seule?... Eh bien, je
-tâcherais de l’apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais comment
-saurais-je si c’est une vipère ou une couleuvre?...»
-
-Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de
-terre. Il a vu venir Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air
-pensif et distingué.
-
---C’est toi? dit-il comme au théâtre.
-
---C’est moi. Qu’est-ce qu’on fait?
-
---Moi, rien. Je réfléchissais...
-
---Je ne voudrais pas te déranger.
-
-Il tremble de la voir partir et répond maladroitement qu’«il y a
-place pour deux dans le verger!»
-
-Minne s’assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent touche
-ses oreilles... Elle considère Antoine avec soin et sans ménagement,
-comme un meuble:
-
---Tu sais, Antoine, je t’aime mieux comme ça, en chemise de
-flanelle, sans gilet.
-
-Il rougit une fois de plus.
-
---Ah! tu trouves? Je suis mieux qu’en uniforme?
-
---Ça, oui. Seulement cette cloche de paille te donne l’air d’un
-jardinier.
-
---Merci!
-
---J’aimerais mieux, poursuit Minne sans l’entendre, une... oui,
-une casquette.
-
---Une casquette! Minne, tu as un grain, tu sais!
-
---Une casquette de cycliste oui... Et puis les cheveux... attends!
-
-Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux
-contre lui et lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous
-lui et devient grossier:
-
---Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse!
-
-Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au
-fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche
-remuante du prunier... Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de
-poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme un mannequin.
-
---Ne bouge donc pas! Là! comme ça les cheveux sur le front, et
-puis bien ramenés sur les côtés... Mais ils sont trop courts sur les
-côtés... C’est égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à
-carreaux noirs et violets...
-
-Ces derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des
-fortifs,--elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot
-dire. «Encore une lune!» songe Antoine.
-
-Lui non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette
-Minne si près de lui--il aurait compté ses cils!--ces petites
-mains maigres, froides comme des souris, les doigts pointus courant sur
-les tempes, dans les oreilles... Le grand nez d’Antoine palpite, pour
-rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle...
-Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités.
-Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant elle,
-inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque:
-grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande
-bouche généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal,
-enflammé au menton de quelques rougeurs...
-
-Soudain, Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu:
-
---Là-bas! dit-elle.
-
---Quoi?
-
---Tu le vois?
-
-Antoine rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille
-avec indifférence:
-
---Oui, je vois. C’est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend?
-
---Oui, c’est lui, chuchote Minne profondément.
-
-Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie:
-
---Je le déteste!
-
-Antoine sent venir encore une «lune». Il prend un visage neutre, où
-la méfiance combat l’apitoiement:
-
---Qu’est-ce qu’il t’a fait?
-
---Il m’a fait?... Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle
-Paul lui a prêté un morceau de verger pour planter des légumes, que
-je ne peux plus venir ici sans rencontrer le père Corne, qui ressemble
-à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des
-poireaux, qui... qui... Dieu! que je souffre!
-
-Elle se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre.
-Antoine craint tout de cette Ménade. Mais elle change de visage, se
-rassied sur la roche plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux
-présagent le potin et le mystère...
-
---Et puis, tu sais, Antoine...
-
---Quoi?
-
---C’est un vilain homme, le père Corne.
-
---Oh! la, la!
-
---Il n’y a pas de «oh! la, la!» dit Minne vexée. Tu ferais
-mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a
-pas besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves.
-
-Ce genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique
-dont Minne se délecte.
-
---Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin!
-
-Antoine se roule le dos dans l’herbe, comme un âne:
-
---Du flageolet! Non, Minne, tu es tordante! Il ne sait pas!
-
---Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en
-joue. Célénie l’a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa
-tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales, et il joue du
-flageolet... Oh!
-
-Un frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds... «Les
-filles, c’est toujours un peu maboul», philosophe tout bas Antoine,
-qui connaît depuis quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire
-aux yeux malades, geignard et malpropre, dont le seul aspect suscite
-chez Minne une sorte de frénésie répulsive...
-
---Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine?
-
---À qui?
-
---Au père Corne.
-
---Je ne sais pas, moi...
-
---Tu ne sais jamais, toi! As-tu un couteau?
-
-Il pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon.
-
---Si! affirme Minne péremptoire. Prête-le!
-
-Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte...
-
---Dépêche-toi, Antoine!
-
-Elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et
-s’empare d’un couteau à manche de buis... Antoine, les oreilles
-violettes, ne dit mot.
-
---Tu vois, menteur! Il est joli, ton couteau! il te ressemble...
-Viens, le père Corne est parti. On va jouer, Antoine! on va jouer dans
-le potager du père Corne! Les poireaux sont les ennemis, les potirons
-sont les forteresses: c’est l’armée du père Corne!
-
-Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert; elle
-divague tout haut et piétine les laitues:
-
---Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les
-violerons!
-
---Hein!
-
---Nous les violerons, je dis! Dieu, que j’ai chaud!
-
-Elle se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine,
-médusé, regarde cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque
-chose de scandaleux:
-
---J’entends bien... Tu sais ce que ça veut dire?
-
---Probable.
-
---Ah?
-
-Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de
-sécheresse...
-
---Que tu es bête, Antoine! Tu espères toujours à m’en remonter.
-C’est Maman qui m’a expliqué ce que ça signifie.
-
---C’est... ma tante qui...
-
---Un jour, dans une leçon, je lisais: «Et leurs sépultures furent
-violées.» Alors, je demande à Maman: «Qu’est-ce que c’est violer
-une sépulture?» Maman dit: «C’est l’ouvrir sans permission...» Eh
-bien, violer un cadavre, c’est l’ouvrir sans permission. Tu
-bisques?... Écoute la cloche du déjeuner! tu viens?...
-
-À table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands
-verres d’eau...
-
---Tu as bien chaud, mon pauvre loup? lui demande Maman.
-
---Oui, ma tante, nous avons couru; alors...
-
---Qu’est-ce que tu racontes? crie du bout de la table cette
-diablesse de Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père
-Corne qui jardinait!
-
-L’oncle Paul hausse les épaules:
-
---Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le
-plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes
-boutons.
-
-
-
-
---Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans
-un fauteuil de canne.
-
---C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau.
-Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger
-autant de melon et de haricots rouges que ça me convient.
-
-Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki,
-fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide
-débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la
-semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le
-père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de
-lièvre, et Minne ne l’aime pas.
-
---Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un
-brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des
-petits enfants et les donner aux porcs.
-
-Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les
-lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes
-méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de
-duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus
-s’asseoir sur la terrasse.
-
-Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le
-jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en
-plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa
-pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit.
-
-Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la
-terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à
-distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud,
-il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette
-sensation trop familière.
-
-Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit
-froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures
-épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et
-lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle
-évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes...
-
-Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle
-sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre,
-traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son
-cousin:
-
---Siffle, Antoine!
-
---Siffle quoi?
-
---Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras... Plus fort!...
-Plus fort... Assez! tu n’y connais rien!
-
-Elle joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au
-ciel comme une chatte.
-
---Quelle heure est-il? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau?
-
---Pourquoi? Il n’est pas tard. Tu as sommeil?
-
-Une moue de mépris: sommeil!
-
---Il m’agace, ce vieux!
-
---Tout t’agace aussi! C’est un brave homme, un peu bassin...
-
-Elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir.
-
---Tout le monde est un brave homme, avec toi! Tu n’as donc pas vu
-ses yeux? Va, je sais ce que je sais!
-
---Tu sais peau de balle.
-
---Sois convenable, je te prie! À qui crois-tu parler?... Le père
-Luzeau est un vétéran du crime.
-
---Un vétéran du crime, lui! Minne, s’il t’entendait!...
-
---S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici! Dans sa
-petite cabane de chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse
-d’elles, et il les étrangle! C’est comme ça que la petite Quener
-a disparu.
-
---Oh!
-
---Oui.
-
-Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment:
-
---Mais c’est pas vrai! Tu sais bien que ses parents ont dit
-qu’elle était partie pour Paris en compagnie d’un...
-
---D’un commis-voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour
-ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour
-l’argent.
-
-Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il
-s’enhardît jusqu’à saisir, dans ses mains rudes, les poignets de
-Minne:
-
---Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en
-être sûre! Qui t’a dit tout ça?
-
-Le halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux
-secousses de son rire:
-
---Ah! ah! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui?
-
-Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante:
-
---J’en sais bien d’autres, monsieur! Mais je n’ai pas assez
-confiance en vous!
-
-Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de
-pleurer, et prend un ton rogue:
-
---Pas confiance! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose?
-Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses
-légumes abîmés, est-ce que j’ai bavardé?
-
---Il ne manquerait plus que ça! C’est l’enfance de l’art.
-
---Alors?... supplie Antoine.
-
---Alors quoi?
-
---Tu me diras encore?...
-
-Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille
-vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous
-ses cheveux de poudre blonde...
-
---Je verrai, dit-elle.
-
-
-
-
---Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la
-porte.
-
-Antoine, effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre
-en criant: «Non! non!» et cherche éperdument sa cravate. Un
-petit grattement d’impatience et Minne ouvre la porte:
-
---Comment «non, non»? Parce que tu es en bras de chemise? Ah!
-mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne!
-
-Minne, en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc,
-s’arrête devant son cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate
-enfin retrouvée. Elle le dévisage de ses profonds yeux noirs, où
-tremble et se mire l’herbe fine des cils. Devant ces yeux-là, Antoine
-admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère qu’on voit aux
-yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu’ils
-ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour s’y
-être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un
-guerrier sans cuirasse, perd toute assurance...
-
---Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux? questionne Minne
-agressive.
-
---Pour que ma raie tienne, donc!
-
---Ce n’est pas joli, ça te fait des cheveux plaqués de Peau-Rouge.
-
---Si c’est pour me dire ça que tu viens me voir quand je suis en
-chemise!
-
-Minne hausse les épaules. Elle tourne dans la chambre, joue à la dame
-en visite, se penche sur une boîte vitrée, pointe un index:
-
---Qu’est-ce que c’est que ce papillon-là?
-
-Il se penche, chatouillé par les cheveux fins de Minne.
-
---C’est un vulcain.
-
---Ah!
-
-Saisi d’un grand courage, Antoine a pris Minne par la taille. Il ne sait
-pas du tout ce qu’il va faire ensuite... Un parfum de citronnelle, blond
-comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue une eau acide et
-claire...
-
---Minne, pourquoi ne m’embrasses-tu plus en me disant bonjour?
-
-Réveillée, elle se dégage, reprend son air pur et grave:
-
---Parce que ce n’est pas convenable.
-
---Mais quand il n’y a personne? comme maintenant?
-
-Minne réfléchit, les mains pendantes sur sa robe:
-
---C’est vrai, il n’y a personne. Mais ça ne me ferait aucun
-plaisir.
-
---Qu’en sais-tu?
-
-Ayant parlé, il s’effraie de son audace. Minne ne répond rien... Il
-se remémore, le sang aux joues, un après-midi de lectures vilaines qui
-l’ont laissé, comme en ce moment, vibrant, les oreilles chaudes et
-les mains gelées... Minne semble se décider tout à coup:
-
---Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux.
-
---Tu me trouves si laid?
-
-Point touchée du cri humble et sincère, elle hoche la tête, secoue
-ses boucles brillantes:
-
---Non. Mais c’est à prendre ou laisser.
-
-Elle ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs
-disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune: une fillette
-endormie... D’un élan mal calculé, Antoine atteint sa joue d’une
-bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux
-petites mains griffues, tandis que les yeux ténébreux, brusquement
-dévoilés, lui crient sans paroles:
-
-«Va-t’en! tu n’as pas su me tromper! Ce n’est pas _lui_!»
-
-
-
-
-Minne dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand
-elle s’est couchée, le ciel bas avançait l’ouest comme une
-muraille noire, l’air sec et sableux durcissait les narines...
-L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a cherché en
-vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de bonne
-heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie: «La
-petite porte d’en bas?--Elle est _fromée_.--La lucarne du
-grenier?--On l’ouvre jamais.--Ce n’est pas une raison...
-J’y vais moi-même...»
-
-Pourtant, Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et
-doux... Un bref fracas l’éveille, suivi d’un coup de vent
-singulier, qui débute en brise chuchotante, s’enfle, assaille la
-maison qui craque tout entière... Puis, un grand calme mort. Mais Minne
-sait que ce n’est pas fini; elle attend, aveuglée par les lames de feu
-bleu qui fendent les volets.
-
-Elle n’a pas peur; mais cette attente physique et morale la surmène.
-Ses pieds et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue
-d’une angoisse autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur
-son front, car leur frôlement de fils d’araignée l’agace à crier.
-
-Une autre vague de vent! Elle accourt en furie, tourne autour de la
-maison, insiste, secoue humainement les persiennes; Minne entend les
-arbres gémir... Un vacarme creux couvre leur plainte; le tonnerre
-sonne vide et faux, rejeté par les échos des petites montagnes... «Ce
-n’est pas le même tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en
-chien de fusil sur son lit découvert... J’entends la porte de la
-chambre de Maman... Je voudrais voir la figure d’Antoine!... Il fait
-le brave devant le monde, mais il a peur de l’orage... Je voudrais
-voir aussi les arbres tendre le dos...»
-
-Elle court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle
-pousse les volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et
-Minne croit qu’elle meurt...
-
-La certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent
-irrésistible lève ses cheveux tout droits, gonfle les rideaux
-jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut distinguer, dans la lumière
-fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le jardin torturé, les
-roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les platanes
-qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un
-ennemi invisible et innombrable...
-
-«Tout est changé!» songe Minne: elle ne reconnaît plus l’horizon
-paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises,
-tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante
-relie tour à tour au ciel tragique.
-
-Minne, visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale
-lumière, vers le grondement souverain, de toute son âme amoureuse de
-la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur ces fougères qui
-donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu’un
-regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du
-Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la joie de mourir
-pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage
-facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu
-d’amour...
-
-Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler
-l’émail de ses dents. L’approche de l’orage le rend fou. Il est
-tout seul, il peut se tordre à l’aise, étouffer dans la plume chaude
-plutôt que de regarder les éclairs, espérer, avec la ferveur d’un
-explorateur mourant de soif, les premières gouttes de l’averse
-apaisante...
-
-Il n’a pas peur, non,--pas positivement. Mais c’est plus fort que
-lui... Pourtant, la violence extrême de la tempête arrive à détacher
-de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, il
-écoute: «Sûr, ça vient de tomber dans le verger!... Minne! elle
-doit mourir de peur!...»
-
-L’évocation précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche,
-les cheveux en pluie mêlée d’argent et d’or, précipite dans
-l’âme d’Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques.
-Sauver Minne! courir à sa chambre, l’étreindre à l’instant même
-où la voix lui manque pour appeler au secours... L’étendre auprès
-de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur
-se féminise à peine... Antoine, les jambes hors du lit, la nuque
-baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles,
-ne sait plus s’il fuit l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la
-vue de ses longues jambes faunesques, dures et velues, arrête son élan:
-a-t-on idée d’un héros en bannière?
-
-Pendant qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage
-s’éloigne, s’amortit en artillerie lointaine... Une à une, les
-premières gouttes d’un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles
-d’aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression
-exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile
-bienfaisante de la lâcheté...
-
-Minne n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante,
-mais sous l’aspect, non moins troublant, d’une jeune fille en
-vêtement de nuit... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras
-assouplis, baiser ses paupières transparentes que bleuit le noir caché
-de ses prunelles...
-
-Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement
-transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va
-fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus jeune, la
-plus menue de son sérail coutumier, où il élit tantôt Célénie, la
-forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux courts,
-mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et
-Didon, qui fut reine de Carthage...
-
-
-
-
-Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout
-près de la fenêtre fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la
-pluie. Fine et serrée, elle fuit vers l’est, en voiles lentement
-remués, comme le pan d’une robe de gaze qui marche. Antoine assouvit
-sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où ses dents
-marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une
-tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas,
-à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose
-qu’on ne sait pas... À cause de la pluie froide, elle a repris son
-fourreau de velours vert empire, sa collerette blanche qui suit la ligne
-tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit
-Minne de six mois et fait songer à la rentrée d’octobre.
-
-Plus qu’un mois! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui
-dit des monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre,
-accuse les gens de meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et
-repousse le baiser avec des yeux de haine... Il tient à cette Minne de
-tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant
-craintif, en père aussi quelquefois... par exemple le jour où elle
-s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres
-d’un air dur, pour retenir ses larmes... Cette journée triste gonfle
-son cœur d’une tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire
-ses longs bras, glisse un regard vers sa Minne blonde, partie si loin...
-Il a envie de pleurer, de l’étreindre, et s’écrie:
-
---Fichu temps!
-
-Minne décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le
-dévisage, silencieuse. Il s’emporte sans motif:
-
---Qu’est-ce que tu as à me regarder, avec un air de savoir quelque
-chose de mal sur mon compte?
-
-Elle soupire, sa tartine mordue au bout des doigts:
-
---Je n’ai pas faim.
-
---Mâtin! il est pourtant fameux, le raisiné de Célénie!
-
-Minne fronce un nez distingué:
-
---Il y paraît! Tu manges comme un maçon.
-
---Et toi comme une petite chipoteuse!
-
---Je n’ai pas faim pour du raisiné aujourd’hui.
-
---Pour quoi as-tu faim? du beurre frais sur du pain chaud? du
-fromage blanc?
-
---Non. Je voudrais une pipe en sucre rouge.
-
---Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et
-puis, ce n’est pas bon.
-
---Si, c’est bon! une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, quand
-le dessus est blanc et un peu mou, et qu’il n’y a plus au milieu
-qu’un petit tuyau de sucre dur qui craque comme du verre... Porte ma
-tartine sur le buffet: elle m’agace.
-
-Il obéit et revient s’asseoir aux pieds de Minne, sur une chaise
-basse.
-
---Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi!
-
-C’est bien ce qu’il craignait. La dignité d’ami confère à
-Antoine une gêne extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires
-d’assassinat ou d’outrage aux mœurs, ça va bien; mais parler tout
-seul, il s’en déclare incapable...
-
---Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a
-pas un répertoire d’anecdotes pour jeunes filles!
-
---Eh bien, et moi donc! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je
-pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours? Va, la moitié
-de ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au
-père Luzeau!
-
---Non?
-
---Si! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des
-amants!
-
---Oh! Tu blagues! leurs familles le sauraient.
-
---Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes!
-
---Et toi, comment le sais-tu?
-
---J’ai des yeux peut-être!
-
-Ah! oui, elle a des yeux! Des yeux terriblement sérieux qu’elle
-penche sur Antoine à lui donner le vertige...
-
---Tu as des yeux, oui... Mais leurs parents aussi! Où se
-rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants?
-
---À la sortie des cours, tiens! réplique Minne indémontable. Ils
-échangent des lettres.
-
---Ah! ben vrai! s’ils n’échangent que des lettres!...
-
---Qu’est-ce que tu as à rire?
-
---Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes
-amies!
-
-Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète:
-
---Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer
-à... à la honte... l’élite de la société parisienne?
-
---Minne, tu parles comme un feuilleton!
-
---Et toi, comme un voyou!
-
---Minne, tu as un sale caractère!
-
---C’est comme ça? je m’en vais.
-
---Eh bien, va-t’en!
-
-Elle se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un
-brusque rayon, jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux
-enfants le même «ah!» de surprise: le soleil! quel bonheur!
-L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur
-le parquet...
-
---Viens, Antoine! courons!
-
-Elle court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne
-ses semelles avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore
-trempées, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l’échine des
-montagnes fume comme celle d’un cheval surmené et la terre finit de
-boire dans un silence fourmillant.
-
-Devant l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est
-pomponné, vaporeux et rose comme un ciel Trianon: de sa chevelure en
-nuages pommelés, diamantée d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler
-des Amours nus, de ceux qui tiennent des banderoles bleu tendre et qui
-ont trop de vermillon aux joues et au derrière?...
-
-L’espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on
-nomme tétons-de-Vénus, sont demeurées sèches et chaudes sous leur
-velours imperméable et fardé... Pour secouer les roses lourdes de
-pluie, Minne a relevé ses manches et montre des bras d’ivoire fluets,
-irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux; et Antoine,
-morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces bras,
-caresser sa bouche à ce duvet d’argent...
-
-La voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de
-ses boucles trempe dans une flaque d’eau:
-
---Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue! On dirait
-qu’elle est en «sac de voyage»!
-
-Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude.
-
---Antoine, s’il te plaît, retourne-la: je voudrais savoir s’il
-fera beau demain.
-
---Comment?
-
---C’est Célénie qui m’a appris: si les limaces ont de la terre
-au bout du nez, c’est signe de beau temps.
-
---Retourne-la, toi!
-
---Non, ça me dégoûte.
-
-En grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin
-de bois, la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive:
-
---À quel bout est son nez, dis?
-
-Accroupi près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de
-glisser vers les chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston,
-jusqu’aux dents brodées du petit pantalon... Le vilain animal, en
-lui, tressaille: il songe qu’un geste brusque renverserait Minne dans
-l’allée humide... Mais elle se lève d’un bond:
-
---Viens, Antoine! nous allons ramasser des courgelles sous le
-cornouiller!
-
-Rose d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et
-reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de pierreries, et
-les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre
-rutilant...
-
---Minne! un escargot rayé! Regarde: on dirait un berlingot.
-
-
- Escargot
- Manigot,
- Montre-moi tes cornes!
- Si tu m’ les montres pas,
- J’ te ferai prendre
- Par ton père,
- Par ta mère,
- Par le roi de France!
-
-
-Minne chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis
-s’interrompt soudain:
-
---Un escargot double, Antoine!
-
---Comment double?
-
-Il se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots
-accolés, ni regarder Minne qui se penche:
-
---N’y touche pas, Minne! c’est sale!
-
---Pourquoi sale? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette...
-C’est un escargot philippine!
-
-
-
-
-Après cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine
-supportable, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes.
-
-Comme le dit Maman, dolente dans ses percales claires: «La vie
-n’est plus possible!» L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes
-heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de
-craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux... Il
-est assis en face de sa cousine et dispose mollement les treize paquets
-de cartes d’une patience. Il est ravi d’avoir devant lui Minne
-changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon haut «pour
-avoir frais». Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche,
-bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables,
-échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale.
-
-Sous cette coiffure qui la déguise en «dame», Minne parade d’un
-air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais
-d’élégance: pantalon de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture
-haute bien sanglée... Sans qu’il s’en doute, avec sa chemise de
-soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé, il ressemble
-terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première fois,
-Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux
-ne saurait être beau, s’il n’est aimé...
-
-Minne se lève, brouille les cartes:
-
---Assez! il fait trop chaud!
-
-Elle s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y
-fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme:
-
---Si tu voyais! Il n’y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de
-la cuisine! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça! Il
-attrapera une insolation, il est déjà tout plat... Tu peux me croire,
-je sens la chaleur qui me vient dans l’œil par le trou du volet!
-
-Elle revient en agitant les bras «pour faire de l’air» et demande:
-
---Qu’est-ce qu’on va faire, nous?
-
---Je ne sais pas... Lisons...
-
---Non, ça tient chaud.
-
-Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente:
-
---Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça!
-
---Encore trop! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque:
-tiens...
-
-Elle pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse
-excentrique. Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la
-cheville nacrée, le petit pantalon dentelé, serré au-dessus des
-genoux... Les cartes à patience, échappées de ses mains tremblantes,
-glissent à terre...
-
---Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé.
-
-Il avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence:
-
---Ça, c’est pour en bas... Mais tu as peut-être chaud par en haut,
-dans ton corsage?
-
---Mon corsage? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous...
-tâte!
-
-Elle s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les
-coudes levés. Il tend des mains rapides, cherche la place plate des
-petits seins... Minne, qu’il a effleurée à peine, saute loin de lui,
-avec un cri de souris, et éclate d’un rire secoué qui lui emplit les
-yeux de larmes:
-
---Bête! bête! Oh! ça, c’est défendu! ne me touche jamais
-sous les bras! je crois que j’aurais une attaque de nerfs!
-
-Elle est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a
-frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Toucher
-la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour,
-feuilleter les dessous blancs de Minne comme on force une rose--oh!
-sans lui faire de mal, pour voir... Il s’efforce à la douceur, en se
-sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes...
-
---Ne ris pas si haut! chuchote-t-il en avançant sur elle.
-
-Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et
-s’essuie les yeux du bout des doigts:
-
---Tiens, tu es bon, toi! je ne peux pas m’en empêcher! ne
-recommence pas, surtout!... Non, Antoine, ou je crie!
-
---Ne crie pas! prie-t-il très bas.
-
-Mais, comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à
-la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre
-la porte, elle s’y arcboute, tend des mains qui menacent et
-supplient... Antoine saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux
-et songe alors que deux autres mains lui seraient en ce moment bien
-utiles... Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine,
-silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée...
-
-Des cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une
-démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme
-courante... Pour l’apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il
-écarte davantage les bras, se plaque contre elle et s’y frotte à la
-manière d’un chien jeune, ignorant et excité...
-
-Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent
-dans ses doigts comme des cous de cygnes étranglés:
-
---Brutal! Brutal! Lâche-moi!
-
-Il recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte
-où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles...
-Elle n’a pas bien compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce
-corps de garçon appuyé au sien, si fort qu’elle en sent encore les
-muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle
-veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée
-dans son tablier relevé...
-
---Minne!
-
-Antoine, stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de
-remords, et de la crainte aussi que Maman revienne...
-
-Minne, je t’en supplie!
-
---Oui, sanglote-t-elle, je dirai... je dirai...
-
-Antoine jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur:
-
---Naturellement! «Je le dirai à Maman!» Les filles sont toutes
-les mêmes, elles ne savent que rapporter! Tu ne vaux pas mieux que les
-autres!
-
-Instantanément, Minne découvre un visage offensé où les cheveux et
-les larmes ruissellent ensemble.
-
---Oui, tu crois ça? Ah! je ne suis bonne qu’à rapporter? Ah!
-je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu’on
-brutalise et qu’on insulte...
-
---Minne!
-
---...Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du
-monde!
-
-Ce vocable innocent de «collégien» pique Antoine à l’endroit
-sensible. Collégien! cela dit tout: l’âge pénible, les manches
-trop courtes, la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un
-parfum, pour un murmure de jupe, les années d’attente mélancolique
-et fiévreuse... La colère brusque qui échauffe Antoine le délivre de
-sa trouble ivresse: Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine
-debout l’un devant l’autre, qui se mesurent avec ce geste du cou
-familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne s’ébouriffe, comme
-une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines froissées;
-Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la manière la
-moins chevaleresque... Et Maman paraît, arbitre en percale claire,
-portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes...
-
-
-Ce soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller.
-Autour d’un ruban blanc, elle roule lentement la dernière boucle de
-sa chevelure et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles
-sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de
-rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d’or, deux sur
-le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque, et lui donnent un
-air de villageoise frisonne...
-
-Les volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement,
-dans l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on
-ouvrait, les moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient
-aux oreilles de Minne, qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient
-ses joues délicates de piqûres roses et boursouflées...
-
-Minne rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et
-noirs où se mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux
-somnambuliques sous les sourcils de velours blond, dont la courbe noble
-prête tant de sérieux à cette figure enfantine...
-
-Minne pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si
-brutal et si tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la
-lutte, mais elle voue au collégien une sourde rancune de ce qu’il
-fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souffre, seule
-devant elle-même, comme pour un inconnu qu’elle eût embrassé par
-méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même physique, pour
-le pauvre petit mâle ardent et maladroit: Minne proteste, de tout son
-être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant dormeur
-du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant
-sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la
-petite fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le
-sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir
-qu’un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants,
-l’eût trouvée soumise, à peine étonnée...
-
-«Il faut attendre, attendre encore», songe-t-elle obstinément. «Il
-s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de
-l’avenue Gourgaud. Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son
-peuple, il m’embrassera--sur la bouche--devant tous, pendant
-qu’ils gronderont d’envie... Notre amour croîtra dans le péril
-quotidien...»
-
-La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe traînante, un
-vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie...
-
-
-
-
-«On aurait vu des choses plus ridicules!» conclut Antoine en
-lui-même. Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son
-porte-plume en merisier odorant. Le thème latin l’écœure presque
-physiquement; il éprouve prématurément cette défaillance de la
-rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du premier octobre... À
-mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se tourne
-désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne,
-image rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et
-brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant
-que l’heure même, Minne et les vacances!... Oh! garder Minne,
-s’affiner peu à peu au contact de sa duplicité voilée de candeur!
-Il y a bien une solution, un arrangement, une conclusion lumineuse et
-naturelle... «On a vu, se répète-t-il pour la vingtième fois, des
-choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance entre un
-garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze... Dans les
-familles princières, par exemple...» Mais à quoi bon argumenter?
-Minne voudra ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête
-d’une petite fille aux cheveux d’or peut suffire à changer le
-monde...
-
-Onze heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette
-pendule Louis-Philippe sonnait son heure dernière... La glace de la
-cheminée lui renvoie l’image résolue d’un grand diable au nez
-aventureux, dont les yeux, sous l’abri touffu des sourcils, disent
-«Vaincre ou mourir!» Il franchit le corridor, frappe chez Minne d’un
-doigt assuré... Elle est toute seule, assise, et fronce un peu les
-sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte.
-
---Minne?
-
---Quoi?
-
-Elle n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant
-de méchantes choses sèches, de défiance, de politesse exagérée...
-Le vaillant Antoine ne faiblit pas:
-
---Minne! Minne... m’aimes-tu?
-
-Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de
-profil, sans tourner la tête. Il répète:
-
---Minne, m’aimes-tu?
-
-Une intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente,
-d’inquiétude, anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils
-blonds; un sourire fugitif étire la bouche nerveuse... En une seconde,
-Minne a revêtu ses armes.
-
---Si je t’aime? Bien sûr que je t’aime!
-
---Je ne te demande pas si c’est bien sûr; je te demande si tu
-m’aimes?
-
-L’œil noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre
-qu’un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la
-lumière dorée...
-
---Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te
-dire. C’est aussi une chose très grave que tu vas répondre... Minne,
-est-ce que tu m’aimerais assez pour m’épouser plus tard?
-
-Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui, une sorte
-d’ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa
-voix eût répondu:
-
---Non.
-
-Il ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur
-espérée qui l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression
-que son tympan crevé laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il
-fait bonne figure.
-
---Ah?
-
-Minne juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en
-dessous, la tête penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet
-imperceptiblement.
-
---Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus?
-
-Elle soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les
-cheveux égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son
-petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine qui, raide
-comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses
-tempes, et daigne enfin répondre:
-
---C’est que je suis fiancée.
-
-Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les
-questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée
-sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre,
-Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir...
-
-Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel
-est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument.
-Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux:
-«La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience
-féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela»,
-pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini
-de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la
-vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas
-seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré
-qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses
-paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable
-qu’il gardera contre tous...
-
-«Minne est fiancée!» Il se répète ces trois mots avec un
-désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade
-notable; il dirait à peu près de même: «Minne est chef d’escadron»,
-ou bien: «Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute,
-à cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans.
-
-C’est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit
-d’Antoine. Le pauvre enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à
-comprendre ceci: que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il
-lui faudra longtemps mûrir, sans doute, pour souffrir purement.
-
-
-
-
-Minne est malade. La maison s’agite en silence; Maman a des yeux
-rouges dans une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de
-croissance, de mauvais moments à passer, d’embarras gastrique...
-maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc a
-la fièvre et reste couchée depuis deux jours...
-
-Antoine erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive; par la porte
-entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau;
-mais ses gros souliers craquent et des «chut! chut!» le chassent
-jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée,
-pâle, dans le lit à perse bleue et verte... Elle boit un peu de lait,
-très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et
-soupire... Sauf le cerne mauve des yeux, et ce pli au coin des ailes
-fines du nez, on la croirait couchée par caprice. Seulement, le soir,
-quand Maman a tiré les rideaux, allumé la veilleuse dans le verre
-bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les mains, s’assoit,
-se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes: «Il
-dort... il fait semblant de dormir... la reine... la reine Minne», de
-courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un enfant qui rêve
-haut...
-
-Par une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le
-champignon et la fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se
-sent guérie. Avant que Maman en croie sa joie, Minne bâille, montre
-une langue pâlotte mais pure, s’étire longue, longue, dans son lit,
-et pose cent questions: «Quelle heure est-il? où est Antoine?
-est-ce qu’il fait beau? est-ce que je peux avoir du chocolat?...»
-
-Le lendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc
-et la crème jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien
-calée entre deux oreillers, joue à la convalescente. L’air
-délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les rideaux et fait penser
-à la mer...
-
-Minne se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles
-pleuvent. Le vent d’ouest chante sous les portes, avec une voix
-d’hiver, une voix qui donne envie de cuire des châtaignes dans la
-cendre. Minne serre sur ses épaules un grand châle de laine blanche,
-et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de porcelaine rosée.
-Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne une
-gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne
-l’attendrit aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras,
-la bercer et l’endormir... Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les
-yeux noirs mystérieux, tant de malice et si peu de confiance? Antoine
-a déjà lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de
-son père, du départ proche, et ce regard pénétrant ne désarme pas!
-Il va reprendre le roman commencé; mais une main effilée se tend hors
-du lit, l’arrête:
-
---Assez, prie Minne. Ça me fatigue.
-
---Tu veux que je m’en aille?
-
---Non... Antoine, écoute! Je n’ai confiance, ici, qu’en toi...
-Tu peux me rendre un grand service.
-
---Oui?
-
---Tu vas écrire une lettre pour moi. Une lettre que Maman ne doit pas
-voir, tu comprends? Si Maman me voit écrire dans mon lit, elle
-pourrait demander à qui j’écris... Toi, tu écris là, à cette
-table, tu me tiens compagnie, personne n’a rien à y voir... Je
-voudrais écrire à mon fiancé.
-
-Elle peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin: Antoine, très
-en progrès, n’a pas bronché. À vivre près de Minne, il a gagné le
-sens de l’extraordinaire et du variable. Simple comme la férocité de
-Minne, cette idée l’a traversé: «Je vais écrire sans faire
-semblant de rien; alors, je saurai qui il est et je le tuerai.»
-
-Sans parler, il suit, docile, les instructions de Minne.
-
---Dans mon buvard... non, pas ce papier-là... du blanc sans
-chiffre... nous sommes obligés de prendre tant de précautions, lui et
-moi!
-
-Lorsqu’il s’est assis, qu’il a humecté la plume neuve, affermi le
-sous-main, elle dicte:
-
---«Mon bien-aimé...»
-
-Il ne tressaille pas. Il n’écrit pas non plus. Il regarde Minne
-profondément, sans colère, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente.
-
---Eh bien, écris donc!
-
---Minne, dit Antoine d’une voix changée et lente, pourquoi fais-tu
-cela?
-
-Elle croise sur sa poitrine son châle blanc, d’un geste de défiance.
-Une émotion nouvelle rosit ses joues transparentes. Antoine lui paraît
-étrange, et c’est à son tour de le regarder, d’un air lointain et
-divinateur. Peut-être découvre-t-elle, à travers lui, l’instant
-d’un regret, l’Antoine qu’il sera dans cinq ou six ans, grand,
-solide, à l’aise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille,
-n’ayant gardé d’aujourd’hui que ses doux yeux de brigand noir?...
-
---Pourquoi, Minne? Pourquoi me fais-tu cela?
-
---Parce que je n’ai confiance qu’en toi.
-
-Confiance! elle a trouvé le mot qui suffit à abîmer la volonté
-d’Antoine... Il obéira, il écrira la lettre, soulevé par ce flot de
-lâcheté sublime qui a absous tant de maris complaisants, tant
-d’amants humbles et partageurs...
-
---«Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s’étonnent pas d’une
-écriture qui n’est pas la mienne. Je suis malade et quelqu’un de
-dévoué...» La voix de Minne hésite, semble traduire mot à mot un
-texte difficile...
-
---«...quelqu’un de dévoué veut bien te donner de mes nouvelles,
-pour que tu te rassures, que tu te donnes tout à ta dangereuse
-carrière...»
-
-«Sa dangereuse carrière!» rumine Antoine. «Il est chauffeur?...
-ou sous-dompteur chez Bostock?»
-
---Tu y es, Antoine?... «Ta dangereuse carrière. Mon bien-aimé...
-quand me retrouverai-je dans tes bras et respirerai-je ta chère
-odeur?...»
-
-Une grande vague amère emplit le cœur de celui qui écrit. Il endure
-tout cela comme un rêve pénible, dont on souffre à mourir en sachant
-que c’est un rêve.
-
---«Ta chère odeur... Je voudrais parfois oublier que je fus à
-toi...» Tu y es, Antoine?
-
-Il n’y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure
-enlaidie et suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ:
-
---Eh bien, va donc!
-
-Il ne va pas. Il secoue la tête comme pour chasser une mouche...
-
---Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin. Ou bien tu perds la tête.
-Tu n’as pas appartenu à un homme.
-
-Rien plus que l’incrédulité ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse
-sous elle, avec une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux
-yeux noirs, dévoilés, accablent Antoine de leur colère:
-
---Si! crie-t-elle, je lui ai appartenu!
-
---Non!
-
---Si!
-
---Non!
-
---Si!
-
-Et elle jette comme un argument sans réplique:
-
---Si! je te dis, puisque c’est mon amant!
-
-L’effet, sur Antoine, d’un mot aussi catégorique est au moins
-surprenant. Toute son attitude obstinée et tendue s’assouplit. Il
-pose son porte-plume, soigneusement, au bord de l’encrier, se lève
-sans renverser sa chaise et s’approche du lit où trépide Minne. Elle
-ne fait pas attention qu’aux prunelles d’Antoine luit la singulière
-et fauve douceur d’une bête qui va bondir...
-
---Tu as un amant? tu as couché avec lui? demande-t-il très bas.
-
-Comme sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots!... La
-vive rougeur de Minne avoue, croit-il, sa faute.
-
---Certainement, monsieur! j’ai couché avec lui!
-
---Oui? Où donc?
-
-Par un renversement des rôles qu’elle n’aperçoit pas, c’est
-Minne qui répond, embarrassée, à un Antoine agressif plein d’une
-lucidité qu’elle n’avait point prévue...
-
---Où? ça t’intéresse?
-
---Ça m’intéresse.
-
---Eh bien! la nuit... sur le talus des fortifications.
-
-Il réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetissés et prudents.
-
---La nuit... sur le talus... Tu sortais de la maison? ta mère n’en
-sait rien?... non, je veux dire: c’est quelqu’un dont tu ne
-pouvais expliquer la présence chez ta mère?
-
-Elle répond «oui» d’un grave hochement de tête.
-
---Quelqu’un... de condition inférieure?
-
---Inférieure!
-
-Redressée, tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux
-grands ouverts, ses nobles petites narines, serrées et farouches,
-palpitent. «Inférieur!» Inférieur, cet ami silencieux et
-menaçant, dont le corps souple jeté en travers du trottoir, feignait
-une mort gracieuse!... Narcisse en jersey rayé, évanoui au bord
-d’une source... Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous
-ses vêtements le couteau tiède et porte les marques roses de tant
-d’ongles épouvantés!...
-
---Je te demande pardon, Minne, dit Antoine très doux. Mais... tu
-parles de dangereuse carrière... Qu’est-ce qu’il fait donc, ton...
-ton ami?
-
---Je ne peux pas te le dire.
-
---Une dangereuse carrière... poursuit Antoine patiemment,
-cauteleusement... Il y en a beaucoup de dangereuses carrières... Il
-pourrait être couvreur... ou conducteur d’automobile...
-
-Elle arrête sur lui des yeux meurtriers:
-
---Tu veux le savoir, ce qu’il fait?
-
---Oui, j’aimerais mieux...
-
---Il est assassin.
-
-Antoine hausse ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre
-une bouche badaude et part d’un jeune éclat de rire. Cette bonne
-grosse plaisanterie le remet, et il tape sur ses cuisses d’un air plus
-convaincu que distingué...
-
-Minne frémit; dans ses yeux, où se mire un couchant rouge de
-septembre, passe l’envie distincte de tuer Antoine...
-
---Tu ne me crois pas?
-
---Si... si... Oh! Minne, quelle toquée tu fais!
-
-Minne ne connaît plus de raison, ni de patience:
-
---Tu ne me crois pas? Et si je te le montrais! Si je te le montrais
-vivant? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais, il a un jersey
-bleu et rouge, une casquette à carreaux noirs et violets, des mains
-douces comme celles d’une femme; il tue toutes les nuits
-d’affreuses vieilles qui cachent de l’argent dans leur paillasse,
-des vieux abominables qui ressemblent au père Corne! Il est chef
-d’une bande terrible, qui terrorise Levallois-Perret. Il m’attend,
-le soir, au coin de l’avenue Gourgaud...
-
-Elle s’arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à
-enfoncer:
-
---...il m’attend là, et, quand Maman est couchée, je vais le
-retrouver, et nous passons la nuit ensemble!
-
-Elle n’en peut plus, elle s’adosse aux oreillers, attend
-qu’Antoine éclate. Mais rien ne paraît chez lui qu’une inquiétude
-circonspecte, le souci d’avoir provoqué chez Minne un retour de
-fièvre, de délire léger...
-
---Je m’en vais, Minne...
-
-Elle ferme les yeux, soudain pâle et dégrisée:
-
---C’est ça: va-t’en!
-
---Minne, tu n’es pas fâchée contre moi?
-
-Elle fait «non, non» d’un signe excédé.
-
---Bonsoir, Minne...
-
-Il prend sur le drap une petite main sèche, chaude, inerte, hésite à
-la baiser et la repose doucement, doucement, comme un objet délicat
-dont il ne sait pas se servir...
-
-
-
-
-Depuis que Minne a quitté la Maison Sèche, des dimanches ont passé,
-ramenant autour de la tarte traditionnelle l’oncle Paul et Antoine.
-Minne détourne d’eux ses yeux sauvages parce que la vue de l’oncle
-Paul, jaune, fripé, offense sa fraîche et cruelle jeunesse, parce
-qu’Antoine, sous sa livrée noire à boutons dorés, a retrouvé sa
-dégaine d’enfant de troupe grandi trop vite, cuit au soleil...
-
-Minne a repris ses cours quotidiens et ne cherche même plus, au coin de
-l’avenue déserte, l’inconnu à qui elle donne tous ses songes: le
-trottoir miroite d’averses ou sonne gelé sous le talon, comme aux
-matins de décembre... Maman brode, le soir, sous la lampe, se retourne
-parfois pour scruter innocemment le visage de sa chérie, et retombe
-dans sa paix active de mère tendre et aveugle... Il ne faut pas en
-vouloir à Maman, si Dieu l’a pourvue d’un don d’amour sans
-discernement. Tant d’honnêtes poules couvèrent, sous leurs ailes
-rognées, l’essor, bleu et vert métallique, d’un beau canard
-sauvage!
-
-
-
-
-«C’est Lui! c’est Lui! Je reconnais sa démarche!»
-
-Minne, penchée à tomber, crispe sur l’appui de la fenêtre ses deux
-mains, que l’exaltation glace... Ses yeux, son cœur le reconnaissent,
-à travers la nuit...
-
-«Il n’y a que Lui pour marcher ainsi! Qu’il est souple! À
-chaque pas, on voit balancer ses hanches... La prison l’a maigri, on
-dirait... Est-ce la même casquette à carreaux noirs et violets? Il
-m’attend! il est revenu! Je voudrais me montrer... Il s’en va...
-Non! il revient!»
-
-C’est un long rôdeur d’une souplesse désossée, qui fume et se
-promène. La clarté d’une fenêtre ouverte, à cette heure,
-l’étonne: il lève la tête. Minne, affolée, jurerait qu’elle
-reconnaît sur ce visage levé une pâleur unique, et la fumée de la
-cigarette monte vers elle comme un encens.
-
---Psst! fait Minne.
-
-L’homme s’est retourné, d’une manière courbe qui révèle la
-bête toujours au guet. C’est cette gosse, là-haut? à qui en
-veut-elle?
-
-Une petite voix légère demande:
-
---Vous venez me chercher? il faut descendre?
-
-À tout hasard, parce que la silhouette est jeune et fine, l’homme
-envoie, des deux mains, une obscène et gouailleuse réplique. «Bien
-sûr, c’est le signe!» se dit Minne. «Mais je ne peux pas
-descendre comme ça.»
-
-Fiévreuse, elle recommence la parure baroque de l’an dernier--le
-ruban rouge au cou, le tablier à poches, le chignon--oh! ce peigne
-qui glisse tout le temps!... Faut-il prendre un manteau? Non: on n’a
-pas froid quand on s’aime... Vite, en bas!
-
-Les pieds bondissants de Minne, chaussés de mules rouges, effleurent le
-tapis... Un craquement terrible! Minne, dans sa hâte, a oublié la
-dix-huitième marche, disjointe, qui gémit comme une porte rouillée...
-Elle s’aplatit, les mains au mur, retient son souffle... Rien n’a
-bougé dans la maison. En bas, les verrous de sûreté obéissent à la
-petite main qui tâtonne: la porte tourne, muette; mais comment la
-refermer sans bruit?
-
-«Eh bien, je ne la referme pas!»
-
-Il fait frais, presque froid. Le vent, qui n’agite plus de feuilles
-aux platanes dépouillés, fait chanceler la clarté des becs de gaz...
-
-«Où est-il?»
-
-Personne dans l’avenue... Quelle direction choisir? Minne, désolée,
-tord enfantinement ses mains nues... Ah! là-bas, une forme
-s’éloigne...
-
-«Oui, oui, c’est lui!»
-
-Une main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle
-s’élance. L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit,
-portent Minne sur des pieds qui touchent à peine la terre. Elle
-étendrait les bras et volerait sans plus de surprise. Elle se dit
-seulement: «C’est mon âme qui court!» Il faut courir, et très
-vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est plus, du
-côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse...
-
-Minne dépasse l’avenue Gourgaud, atteint la grille du chemin de fer,
-le boulevard Malesherbes... Avec Célénie, avec Maman, elle n’est
-jamais allée plus loin. Le boulevard continue, jalonné d’arbres. Mon
-Dieu, où est donc allé Le Frisé? Elle n’ose pas crier, et elle ne
-sait pas siffler... Là-bas, c’est lui!... non, c’est un arbre plus
-gros!... Ah! le voilà...! Arrêtée un instant pour comprimer son
-cœur essoufflé, elle repart, joint quelqu’un qui semble attendre,
-quelqu’un de muet qui dérobe, sous le bord ramolli d’un feutre, le
-haut d’un visage anonyme...
-
---Pardon, monsieur...
-
-La petite voix suffoquée peut à peine parler. L’homme ne montre de
-lui, sous le gaz verdâtre, qu’un menton bleui par une barbe de trois
-jours... Pas de front, pas d’yeux, les mains même restent invisibles,
-enfoncées dans les poches... Mais Minne n’a pas peur de ce mannequin
-sans figure, qui semble vide, haut comme une armure ancienne...
-
---Monsieur, vous n’auriez pas vu passer un... un homme qui allait
-par là, un grand, qui se balance un peu en marchant?
-
-Les épaules de l’homme montent, retombent. Minne sent sur elle un
-regard qu’elle ne voit pas et s’impatiente:
-
---Pourtant, il a dû passer près de vous, monsieur...
-
-Sa petite figure volontaire cherche bravement la figure d’ombre. La
-course a rosé ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques
-d’eau; elle ferme et rouvre la bouche et piétine, attendant une
-réponse. L’homme vide hausse encore les épaules, et dit enfin
-d’une voix sourde:
-
---Personne.
-
-Elle secoue furieusement la tête et repart plus vite, affolée du temps
-perdu, prête à pleurer d’angoisse.
-
-C’est plus noir, de ce côté-là. Mais la pente douce est bonne pour
-courir, et elle court, elle court, occupée seulement de maintenir son
-chignon qui la gêne... Elle vient de heurter un couple paisible
-d’agents, qui remonte le boulevard. Le choc d’une épaule carrée a
-fait chanceler Minne, elle distingue des paroles bourrues:
-
---Qu’est-ce qui m’a fichu une sacrée petite bougresse?...
-
-Elle court, le vent siffle à ses oreilles, elle va droit devant elle.
-Le Frisé n’a pu que suivre les fortifications qui lui constituent un
-royaume disputé, un asile peu sûr... Au fond de la tranchée, un train
-rampe, dépasse Minne en versant sur elle un flot de fumée. Elle
-ralentit ses pieds fatigués, considère, tête basse, ses pantoufles,
-dont le nez effilé se coiffe déjà de boue, s’appuie à la grille
-pour suivre l’œil rouge du train: «Où suis-je?»
-
-À cinquante mètres, une baie d’ombre ferme la route, un portail
-noir, au faîte duquel passe une bête vive et longue, empanachée de
-fumée, trouée de feux rouges et jaunes...
-
-«Encore un train! Il passe au-dessus du boulevard. Je ne connaissais
-pas ce pont... Si c’est un de leurs asiles, il m’attend là!»
-
-Elle court, les lèvres tremblantes. Ses décisions se suivent, faciles,
-irréfutables. Comment n’y reconnaîtrait-elle point la seconde vue
-que dispense, seul, l’amour?... Sa main, qui tient le faite de son
-chignon, semble follement la soulever tout entière, de trois doigts
-délicats, et le vent, qui frappe son gosier, le dessèche...
-
-La bouche noire du pont qui grandit devant elle, ne l’effraie pas.
-Elle y devine le seuil d’une autre vie, l’approche sacrée des
-mystères... Des mèches déroulées, échappées à son peigne
-d’écaille, la suivent, horizontales, ou bien, retombées sur sa
-nuque, y palpitent, vivantes comme des plumes... Quelque chose a remué,
-plus noir que l’ombre rougeâtre, quelque chose d’assis à même le
-sol, sous le halo de brouillard irisé qui nimbe la flamme du gaz...
-Est-ce lui?... Non!... Une femme accroupie, deux femmes, un homme
-très petit et malingre. Les pieds silencieux de Minne ne les ont pas
-avertis; d’ailleurs, le pont vibre encore d’un grondement
-assourdi...
-
-L’enfant qui courait force ses yeux à distinguer, parmi ces
-silhouettes atterrées, la stature plus noble de celui qu’elle
-poursuit. Il n’est pas là. Ceux-ci sont ses congénères, ses sujets
-peut-être: l’homme--une sorte d’enfant chétif, assis sur le
-trottoir--arbore le jersey connu, la molle casquette de drap qui
-colle au crâne. Derrière le groupe, une futaie de piliers cannelés
-s’enfonce:
-
-«C’est comme à Pompéi», constate Minne, que l’ombre d’une
-colonne dérobe toute.
-
-L’une des deux femmes vient de se lever; elle porte le tablier, le
-corsage indigent et criard, le chignon en casque, d’un noir
-métallique, si lisse, si tendu qu’il miroite, en carapace d’insecte
-batailleur. Minne regarde avidement et compare ce qui lui manque, à
-elle, c’est ce chic particulier de coiffure dont pas un cheveu ne
-s’échappe, c’est ce corsage de laine rouge qu’un papillon de
-grossière dentelle agrafe au cou. C’est surtout ce je ne sais quoi,
-dans l’attitude, d’agressif et de découragé, ce cynisme et cette
-veulerie d’animal qui vit, se nourrit, se gratte et se satisfait en
-plein air... «Ceux-ci sont désormais les miens», se dit Minne,
-orgueilleuse. «Ils me diront, si je les questionne, où m’attend Le
-Frisé...»
-
-La femme, qui s’est levée, étire ses bras masculins avec un
-bâillement rugissant: on voit un dos large, barré par la saillie du
-corset. Elle tousse convulsivement, et jure le nom de Dieu d’une voix
-épuisée.
-
-
-«Il faut pourtant que je me décide!» s’écrie Minne en elle-même.
-Le chignon assuré, les mains dans ses poches en cœur, elle sort
-de sa guérite d’ombre et s’avance, un pied au bord de la jupe:
-
---Pardon, mesdames, vous n’avez pas vu passer un homme, grand, qui
-se balance un peu en marchant?
-
-Elle a parlé haut, vite, en petite comédienne qui a plus de feu que
-d’expérience. Les deux créatures, collées du dos au mur, regardent
-stupidement cette enfant déguisée.
-
---Qu’est-ce que c’est que ça? demande la voix épuisée de celle
-qui toussait.
-
---C’est une gosse, dit l’autre. Elle est rigolote.
-
-En bas, le gringalet, ramassé en crapaud, rit par secousses, puis
-élève une voix nasillarde de bossu:
-
---Qui s’ tu serches, la môme?
-
-Blessée, Minne abaisse sur l’avorton un regard royal:
-
---Je cherche Le Frisé.
-
-L’avorton se lève, cérémonieux, en découvrant un crâne aux
-cheveux rares:
-
---Le Frisé, c’est moi, pour vous servir...
-
-Au rire des deux femmes, Minne fronce les sourcils et va passer outre,
-quand le rôdeur s’approche davantage et lui glisse ces mots en
-confidence:
-
---Je suis frisé, mais ça ne se voit que dans l’intimité.
-
-Puis, comme il avance vers la taille de Minne une main sournoise, elle
-frémit de tous ses nerfs et fuit, poursuivie une minute par un
-traînement de savates agiles, qu’interrompt la voix des deux femmes:
-
---Antonin! Antonin! laisse-la donc; je te dis!
-
-Ce n’est pas la peur qui fait bondir ainsi le cœur et les pieds
-ailés de Minne, mais l’orgueil offensé, la brûlure humiliée
-d’une reine étreinte par un valet. «Ils n’ont pas pressenti qui
-j’étais! Malheur à eux s’ils m’appartiennent plus tard! Je lui
-dirai, à lui... mais où le trouver, mon Dieu?...» Elle marche vite,
-déjà trop lasse pour courir. Cette route et ce talus, depuis combien
-de temps les longe-t-elle? Comme il y a peu de monde, cette nuit! Où
-sont-ils tous? Peut-être y a-t-il grand conseil dans une carrière?...
-Elle veut s’asseoir sur un banc, pour vider ses pantoufles qui
-s’emplissent de sable, de petits cailloux pointus. Mais un couple
-serré, que désunit son approche, la chasse avec des paroles dont le
-sens lui demeure obscur...
-
-Un «psst!» jailli du talus l’arrête, l’attire:
-
---C’est vous? crie-t-elle.
-
---Oui, c’est moi, répond une voix de fausset qu’on change
-exprès.
-
---Qui, vous?
-
---Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or...
-
---Ce n’est pas vous que je cherche! réplique Minne sévèrement.
-
-Elle repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau
-de moutons petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme
-disloquée, odeur caséeuse et pacifique... Minne entend le souffle des
-chiens qui vont et viennent, frôle les rondes croupes laineuses. Ils
-passent comme la grêle, et Minne peut croire un instant qu’ils ont
-emporté avec eux tous les bruits de la nuit... Mais un train bout au
-loin, s’élance, rageur, crachant derrière lui une mitraille de
-charbons rouges...
-
-Le dos à un arbre, Minne a cessé de marcher. Elle se répète encore,
-pour lutter contre sa lassitude: «Je vais finir par le retrouver, en
-me renseignant... C’est ma faute, aussi! j’ai perdu du temps à
-vouloir me faire belle!... A-t-il pu croire que j’aie douté? Non,
-je n’ai pas douté! Je ne doute pas de lui plus que de moi-même!
-
-Redressée, balayant des deux mains ses cheveux d’argent, elle brave
-la nuit, car ses yeux recèlent assez d’ombre pour lutter en
-ténèbres avec elle... Elle lève ses pieds douloureux, regarde, à la
-lueur d’un gaz enfumé de brume, ses mains raides de froid, et rit
-toute seule, d’un petit rire ironique et triste:
-
-«Si Maman était là, elle ne manquerait pas de dire: «Ma petite
-Minne, c’est bien la peine que je t’aie acheté des gants en lièvre
-blanc!» Mais ce n’est pas de ça que je me soucie... Si, au moins,
-j’avais une brosse ou un linge, pour enlever la boue de mes
-pantoufles?... Paraître devant lui en pieds crottés!
-
-Pour trouver un peu d’herbe où essuyer ses semelles, elle traverse
-l’avenue déserte et tressaille. Elle n’avait pas vu une femme qui
-arpente, d’un pas morne de bête accoutumée à ne point trouver
-d’issue à sa cage, le sable mou. Celle-ci porte le casque de cheveux,
-armure d’amour et de bataille, le tablier de cotonnade et des souliers
-à bouffettes, pitoyables dans les flaques...
-
---Madame! crie Minne résolument, car la créature s’éloigne,
-jalouse de sa solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente
-des bas gibiers... Madame!...
-
-La femme se retourne, mais continue à s’éloigner à reculons.
-C’est un être hommasse et carré, avec une figure violacée, de
-petits yeux porcins et méfiants... Minne, qui lui trouve quelque
-ressemblance avec Célénie, reprend sa plus royale assurance et parle
-du haut de sa tête décoiffée:
-
---Madame, voilà... Je me suis égarée. Pouvez-vous me dire le nom de
-cette avenue?
-
-Une voix sans timbre, comme celle des chiens de ferme qui couchent
-dehors, répond, après un silence:
-
---C’est écrit sur les plaques, que je pense!
-
---Je sais bien, dit Minne impertinente. Mais je ne connais pas du tout
-le quartier. Je cherche quelqu’un... Et quelqu’un que vous
-connaissez sûrement, madame!
-
---Quelqu’un que je connais?
-
-L’être hommasse répète les derniers mots de Minne, d’un parler
-épais où traîne un vague accent de terroir.
-
---Je connais pas grand monde...
-
-Minne veut rire, et tousse parce qu’elle a froid:
-
---Ne faites donc pas de cachotteries avec moi! je suis des vôtres,
-ou je vais en être!
-
-La femme, qui conserve sa distance, n’a pas l’air d’avoir compris.
-Elle lève la tête vers le ciel noir et dit, pour dire quelque chose:
-
---Y aura de la pluie avant le jour...
-
-Minne frappe du pied. De la pluie! Bête inférieure! La pluie, le
-vent, la foudre, est-ce que tout cela compte? Il y a seulement des
-heures de nuit et des heures de jour. Le jour, on dort, on fume, on
-rêve... Mais, sous la nuit, tente veloutée, on tue, on aime, on secoue
-les pièces d’or encore poissées de sang... Ah! trouver Le Frisé,
-oublier dans ses bras une enfance asservie, obéir passionnément à
-lui, à lui seul!... Minne piaffe, hume la nuit, reprise de fièvre et
-d’enthousiasme...
-
---T’as l’air bien jeune, murmure la voix sourde de chien de garde
-enroué.
-
-Minne regarde la femme de haut, entre ses cils:
-
---Très jeune! j’aurai seize ans dans huit mois.
-
---Dépêche-toi de les avoir, c’est plus sûr.
-
---Ah!
-
---Tu travailles toute seule?
-
---Je ne travaille pas, dit Minne fièrement. Les autres travaillent
-pour moi.
-
---T’as bien de la veine... C’est des sœurs plus petites ou plus
-grandes que toi?
-
---Je n’ai pas de sœurs. Et puis qu’est-ce que ça vous fait? Si
-vous vouliez seulement me dire... Je cherche Le Frisé. J’ai quelque
-chose à lui dire, quelque chose de tout à fait sérieux.
-
-Le monstre triste s’est rapproché pour regarder cette petite fille
-frêle, qui parle là comme chez elle, qui est accoutrée comme un
-carnaval et dépeignée que c’en est honteux, et qui demande «Le
-Frisé»...
-
---Le Frisé? quel donc Frisé?
-
---Le Frisé, voyons! Celui qui était avec Casque-de-Cuivre, le chef
-des Aristos de Levallois-Perret.
-
---Celui qui était avec Casque-de-Cuivre? Celui qui... Est-ce que je
-connais des espèces comme ça? Qu’est-ce qui m’a foutu une petite
-gadoue pareille?
-
---Mais...
-
---Tâche moyen de savoir, petite saloperie, que je suis une honnête
-femme, et qu’on n’a jamais vu traîner un marlou dans mes jupes
-depuis l’exposition de 89!... Ça n’a pas plus de poils que ma
-main, et ça parle de bande, et de Frisé, et de ci et de ça et de
-l’autre! Veux-tu me fiche le camp, et vivement! ou je t’en mets
-une de frisure, qui ne sera pas ordinaire!
-
-
-...«Voila une chose inouïe!»
-
-Minne, hors de souffle, s’est assise au bord du trottoir, délivrée
-enfin de la poursuite affreuse de la mégère, qui a couru sur elle,
-avec des bonds de batraciens, des menaces incompréhensibles... Minne,
-affolée, s’est jetée de l’autre côté du boulevard, dans une
-petite rue, puis dans une autre, jusqu’à ce boyau noir et désert,
-où le vent chante comme à la campagne et gèle les épaules moites de
-Minne, qui serre les coudes, tousse et tâche de comprendre...
-
-«Oui, c’est extraordinaire! On me traite partout en ennemie! Il y
-a trop de choses qui m’échappent... Tout de même, il y a bien
-longtemps que je suis sur mes jambes; je n’en peux plus...»
-
-L’accablement plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers
-ses genoux; pour la première fois depuis sa fuite, Minne se souvient
-d’un lit tiède, d’une chambre blanche et rose... Elle a honte, à
-se sentir accroupie et lâche, la robe crottée et l’échine tendue...
-Tout est à recommencer. Il faut rentrer, espérer de nouveau la venue
-du Frisé, de nouveau s’échapper, parée, fiévreuse. Ah! que, du
-moins, vienne cette nuit-là, complète, débordante d’amour! Qu’un
-bras, dont elle devine la force traîtresse, guide ses premiers pas,
-qu’une main infaillible lève, un à un, tous les voiles qui cachent
-l’inconnu, car Minne se sent épuisée jusqu’au sommeil, jusqu’à
-la mort...
-
-...Le silence l’éveille, le froid aussi. «Où suis-je?» Pour
-quelques minutes d’assoupissement au bord d’un trottoir, la voici
-éperdue, séparée du monde réel, inconsciente de l’heure, prête à
-croire qu’un cauchemar l’a portée dans un de ces pays où le seul
-visage des choses immobiles suffit à créer une terreur sans nom...
-
-
-Qu’est devenue la Minne sauvage, l’amante d’un assassin fameux, la
-reine du peuple rouge? Petit oiseau maigre, elle grelotte sous sa
-chemisette rose d’été, toussote, tourne sur place, avec des yeux
-noirs effarés, de grands cheveux blonds, décoiffés et tristes. Sa
-bouche tremble pour retenir aussi le mot qui devrait guérir toutes les
-épouvantes, appeler l’étreinte, la lumière, l’abri: «Maman...»
-Ce mot-là, Minne ne le criera que si elle se sent mourir, si des
-bêtes effroyables l’emportent, si son sang, par sa gorge ouverte,
-s’épand comme une étoffe tiède... Ce mot-là, c’est le dernier
-recours, il ne faut pas l’user en vain!
-
-Elle se remet en route courageusement en ressassant des choses
-raisonnables:
-
-«Je vais regarder le nom de la rue, n’est-ce pas?» et puis je
-retrouverai le chemin de la maison, et puis je rentrerai tout doucement,
-et puis ce sera fini...»
-
-Au coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, pour
-lire: «Rue... rue... qu’est-ce que c’est que cette rue-là?...
-La suivante, peut-être que je la reconnaîtrai...»
-
-La suivante est déserte, bossuée de pavés disjoints, d’immondices
-en tas... Une autre rue, une autre, une autre, qui portent des noms
-baroques... Et Minne demeure atterrée, les mains pendantes, envahie peu
-à peu d’une crainte folle: «On m’a transportée, pendant mon
-sommeil, dans une ville inconnue!... Si encore je rencontrais un
-sergent de ville... Oui, mais... Faite comme je suis, il commencera par
-me mener au poste...»
-
-Elle marche encore, s’arrête, le cou renversé, pour lire des noms de
-rues, elle hésite, revient sur ses pas, cherche avec désespoir
-l’issue du labyrinthe...
-
-«Si je m’assieds, je mourrai là.»
-
-Cette pensée soutient les pas de Minne. Non que l’idée de la mort
-l’effraie; mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant, finir
-en son gîte...
-
-Le froid plus vif, le vent qui s’éveille, des bruits lents et
-lointains de charrettes, tout cela sent le matin proche, mais Minne
-n’en sait rien. Elle marche, insensible; elle boîte, parce que ses
-pieds lui font mal et que l’une de ses pantoufles rouges a perdu un
-talon... Soudain, elle s’arrête, tend l’oreille: un pas s’approche,
-que rythme gaiement un refrain fredonné...
-
-C’est un homme. Un «Monsieur» plutôt. Il marche, un peu lourd, un
-peu vieux, dans une pelisse à col fourré qui l’engonce. Toute
-l’âme de Minne se relève:
-
-«Qu’il a l’air bon! qu’il est rassurant! que sa pelisse fourrée
-doit être chaude et douce! De la chaleur, mon Dieu, un peu de
-chaleur! il me semble que cela me manque depuis si longtemps!...»
-
-Elle va courir, se jeter vers l’homme comme vers un grand-père, lui
-balbutier en pleurant qu’elle s’est perdue, que maman saura tout si
-le jour vient... Mais elle se reprend, avec la prudence que donne un
-long malheur: si l’homme, incrédule, allait la chasser?... Sous la
-pluie fine qui commence à tomber, Minne rajuste, comme elle peut, sa
-chevelure humide, repasse d’une main gourde les plis de son tablier
-rose, tâche de prendre l’air bien naturel et pas autrement gêné,
-mon Dieu, d’une jeune fille de bonne famille qui a perdu son chemin en
-se promenant...
-
-«Je vais lui dire... comment déjà? Je vais lui dire: «Pardon,
-monsieur, vous seriez bien aimable de m’indiquer le chemin du
-boulevard Berthier...»
-
-L’homme est si proche qu’elle peut sentir l’odeur de son cigare.
-Elle sort de l’ombre, s’avance sous le gaz verdâtre:
-
---Pardon, monsieur...
-
-À la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée,
-le promeneur s’est arrêté... «Il se méfie», soupire Minne, et
-elle n’ose pas continuer la phrase préparée...
-
---Qu’est-ce qu’elle fait là, cette petite fille?
-
-C’est l’homme qui a parlé, un peu pâteux, mais extrêmement
-cordial.
-
---Mon Dieu, monsieur, c’est bien simple...
-
---Oui, oui. Elle m’attendait, la fifille?
-
---Vous vous trompez, monsieur...
-
-La pauvre douce voix de Minne!... Elle recommence à avoir peur, une
-peur d’enfant retrouvée et reperdue...
-
---Elle m’attendait, reprend la voix engageante d’ivrogne heureux.
-La fifille a froid, elle va me mener près d’un bon feu!
-
---Oh! je voudrais bien, monsieur, mais...
-
-L’homme est tout près: on voit, sous le chapeau haut de forme, des
-pommettes rouges, une barbe de foin grisonnant.
-
---Mâtin de mâtin! qu’est-ce que c’est donc qu’une enfant
-comme ça? Dis-moi ton âge?
-
-Il souffle l’eau-de-vie, le cigare, il respire court et fort. Minne,
-désespérée, recule un peu, se colle au mur, essaie encore d’être
-gentille, de ne pas le contrarier...
-
---Je n’ai pas tout à fait quinze ans et demi, monsieur. Voilà ce
-qui s’est passé je suis sortie de chez Maman...
-
---Hein! hennit-il. La fifille va me raconter tout ça, devant un bon
-feu, sur mes genoux...
-
-Un bras capitonné de fourrure étreint la taille de Minne, que la force
-abandonne... Mais l’haleine chargée de cigare et d’alcool, sur sa
-figure, galvanise son évanouissement: d’un tour d’épaules elle se
-rend libre et, fière, redevenue l’infante blonde qui terrorisait
-Antoine:
-
---Monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez!
-
-Il hennit plus doucement:
-
---Ça va bien, ça va bien! La fifille aura tout ce qu’elle voudra.
-Allons, petite chérie... Mimi...
-
---Je ne m’appelle pas Mimi, monsieur!
-
-Comme il marche sur elle, elle bondit et recommence à courir... Mais sa
-pantoufle boiteuse la quitte à chaque pas et il lui faut ralentir,
-s’arrêter...
-
-«Il est vieux, il ne pourra pas me suivre...»
-
-Au premier tournant, elle souffle, écoute avec terreur... Rien... Oh!
-si... un cliquettement de talons et de canne, et, tout de suite, surgit
-le vieux, qui emboîte le pas, s’acharne, murmure en hennissant:
-
---Petite chérie... tout ce qu’elle voudra... Elle me fait courir,
-mais j’ai de bonnes jambes...
-
-L’enfant perdue se traîne comme une perdrix dont l’aile cassée
-pend. Il n’y a plus qu’une pensée sous son front douloureux:
-«Peut-être qu’en marchant si longtemps j’arriverai à la Seine, et
-alors je me jetterai dedans.» Elle croise sans les voir des voitures
-de laitier, des tombereaux lents où le charretier dort... Sous le rayon
-d’une lanterne, Minne vient d’entrevoir le visage du vieux, et son
-cœur s’est arrêté: le père Corne! il ressemble au père Corne!
-
-«Je comprends! je comprends à présent! je fais un rêve! Mais
-comme il dure longtemps, et comme j’ai mal partout! Pourvu que je
-m’éveille avant que le vieux m’attrape!» Un dernier, un suprême
-élan pour courir... Elle manque le bord du trottoir, tombe, les genoux
-meurtris, se relève gainée de boue, une joue souillée...
-
-Avec un grand soupir abandonné, elle regarde autour d’elle,
-reconnaît, sous une aube vague et grise, ce trottoir, ces arbres nus,
-ce talus pelé... C’est... non... si! C’est le boulevard Berthier...
-
---Ah! crie-t-elle tout haut, c’est la fin du rêve! Vite, vite que
-je m’éveille à la porte!
-
-Elle se traîne, elle arrive: la porte est entrouverte comme hier
-soir... Minne appuie ses deux mains au vantail qui cède, et roule
-évanouie sur la mosaïque du vestibule.
-
-
-
-
-Antoine dort. Le sommeil transparent du petit matin lui tend et lui
-retire tour à tour mille beautés, qui toutes s’appellent Minne, et
-dont pas une ne ressemble à Minne. Pitoyables à sa timidité de
-garçon tout neuf; elles ont des précautions de mères, des sourires
-de sœurs, puis des caresses qui ne sont ni fraternelles ni
-maternelles... Et tout ce facile bonheur s’empoisonne peu à peu: il
-y a quelque part, pendue dans les nuages roses et bleus, une horloge qui
-va sonner sept heures, précipitant Antoine, la tête la première, en
-bas de son paradis de Mahomet.
-
-Adieu, beautés! D’ailleurs, il rêvait sans espoir... Voici la
-sonnerie redoutée, les sept coups stridents qui vibrent jusque dans le
-creux de l’estomac. Ils persistent, se prolongent en grelottement
-rageur de timbre, si réel qu’Antoine, éveillé pour de bon, se
-dresse, hagard comme Lazare ressuscité:
-
-«Mais, bon Dieu! c’est à la porte d’entrée qu’on sonne!»
-
-Antoine tombe dans ses pantoufles, enfile son pantalon à tâtons:
-
-«Papa se lève... Quelle heure peut-il être? Elle est raide,
-celle-là...»
-
-Il ouvre sa porte: par le corridor arrive une voix pleurarde, que la
-hâte entrecoupe, et, tout de suite, Antoine sent trembler ses joues
-d’un singulier frisson au seul nom entendu de «Mademoiselle Minne».
-
---Antoine, de la lumière, mon garçon!
-
-Antoine cherche la bougie, casse une allumette, puis deux... «Si la
-troisième ne prend pas, c’est que Minne sera morte...»
-
-Dans l’antichambre, Célénie achève et recommence un récit qui
-ressemble à un fragment de roman-feuilleton:
-
---Elle était là par terre, monsieur, évanouie, et faite!... De la
-boue jusque dans les cheveux, sans chapeau, sans rien. Pour moi, je
-n’ai pas d’avis, n’est-ce pas! mais mon idée, c’est qu’on
-l’a enlevée, qu’on lui a fait les mille et une abominations, et
-qu’on l’a rapportée pour morte...
-
---Oui... dit machinalement l’oncle Paul, qui croise et décroise
-son pyjama marron.
-
---Toute mouillée, monsieur, toute pleine de boue!
-
---Oui... Fermez donc votre porte! J’y vais.
-
---Je vais avec toi, papa... supplie Antoine en claquant des dents.
-
---Mais non, mais non! tu n’as rien à faire là-bas, mon garçon!
-C’est une histoire de l’autre monde que Célénie nous raconte là!
-On n’enlève pas les filles dans leur chambre!
-
---Si, papa! je te dis que j’y vais!
-
-Il crie presque, au bord d’une attaque de nerfs. Il a tout compris,
-lui! Tout était vrai, et Minne n’a pas menti! Les nuits sur les
-talus, les amours inavouables, le monsieur à la dangereuse carrière,
-tout, tout! Et voici venue la fin logique du drame: Minne souillée,
-blessée à mort, agonise là-bas...
-
-Devant la porte de la chambre de Minne, Antoine attend, l’épaule
-appuyée au mur. De l’autre côté de cette porte, l’oncle Paul et
-Maman, penchés sur le lit taché de boue, achèvent une effrayante
-recherche: la lampe, au bout du bras de Maman, chancelle...
-
---Mais, bon Dieu! on n’y a pas touché! Elle est plus intacte
-qu’un bébé... Si j’y comprends quelque chose!
-
---Tu es sûr, Paul? tu es sûr?
-
---Ça oui! il n’y a pas besoin d’être bien malin! Tiens donc ta
-lampe!... Allons, bon! trouve-toi mal, à présent!...
-
---Non, laisse: ça va bien...
-
-Maman sourit, d’un bienheureux sourire à lèvres blanches; Antoine,
-qui s’attendait à une Maman en larmes, en cris, folle, vocifératrice,
-ne sait que penser, quand elle lui ouvre enfin la porte...
-
---C’est toi, mon pauvre petit? Entre donc... Ton père vient de...
-de l’ausculter, tu comprends...
-
-D’une main ferme, elle tient un mouchoir humecté d’éther sous les
-narines de Minne... Minne, mon Dieu! est-ce bien Minne?... Il y a, sur
-le lit--le lit non défait--une petite pauvresse en tablier rose
-tout empesé de boue, une petite pauvresse aux pieds raidis, dont l’un
-garde encore une pantoufle rouge sans talon... De la figure à demi
-cachée par le mouchoir, on ne distingue que la barre noire des deux
-paupières fermées...
-
---Elle respire bien, dit l’oncle Paul. Un peu enrhumée. Je ne lui
-vois rien que de la fièvre... On saura le reste plus tard.
-
-Une plainte l’interrompt... Maman se penche, avec un élan de
-mère-chienne farouche.
-
---Tu es là, maman?
-
---Mon amour?
-
---Tu es là... pour de vrai?
-
---Oui, mon trésor.
-
---Qui est-ce qui parle? ils sont partis?
-
---Qui? dis-moi qui? ceux qui t’ont fait du mal?
-
---Oui... le père Corne... et l’autre?
-
-Maman soulève Minne, l’assied contre son cœur. Antoine reconnaît à
-présent la tête pâle sous ses cheveux blonds, tout gris de boue
-séchée. Ces cheveux qui ont changé de couleur, cette souillure qui a
-l’air d’un vieillissement soudain... Antoine éclate en sanglots
-pressés qui font mal à mourir...
-
---Chut! dit Maman...
-
-Au bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne toutes bleues
-dans son visage de cire se soulèvent... Beaux yeux profonds sous le
-noble sourcil, égarés de ce qu’ils ont vu, ce sont bien les yeux de
-Minne! Ils roulent vers le plafond, puis s’abaissent vers Antoine,
-qui pleure debout et sans mouchoir... Un rose brûlant enflamme ses
-joues pâles; elle semble faire un effort terrible, s’accroche à
-Maman, tend vers Antoine ses mains fragiles et maculées...
-
---Tu sais, Antoine, ce n’était pas vrai! ce n’est pas vrai!
-rien n’était vrai! N’est-ce pas, tu ne crois pas que c’était
-vrai?
-
-D’un grand hochement de tête, il fait «non, non» en reniflant ses
-larmes... Ce qu’il croit, effondré, c’est que cette enfant
-charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis
-épouvantée, puis brutalisée, à un, à plusieurs misérables
-peut-être?
-
-Il pleure sur Minne, il pleure aussi sur lui-même, puisqu’elle est
-perdue, avilie, marquée à jamais d’un sceau immonde...
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-«Je vais coucher avec Minne!»
-
-Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte
-et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La
-canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir cette steppe vaste
-et morne où l’on plonge au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de
-fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu’un peu de nuque court
-tondue blonde, et un nez insolent de petite gouape distinguée. Sous les
-arbres de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux
-de sergent de ville: «Je vais coucher avec Minne!... C’est drôle,
-à part l’Anglaise de mon petit frère, la première de toutes, jamais
-une femme ne m’a impressionné comme ça... Minne n’est pas une
-femme comme les autres...»
-
-En approchant de la rue Christophe-Colomb, il ne pensa plus qu’aux
-gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage,
-surtout, qu’il souhaitait rapide, aisé, qu’il eût voulu escamoter.
-Sa grande jeunesse commença de le gêner. On est le petit baron
-Couderc, que les dames de chez Maxim’s traitent tendrement de
-«petite frappe»; on a un nez qui oblige à l’insolence, des yeux
-bleus moqueurs, myopes, une bouche faubourienne et fraîche; mais... on
-ne peut pas toujours oublier qu’on n’a que vingt-deux ans...
-
---Monsieur le baron, cette dame est là, lui murmura le valet de
-chambre.
-
---Bon Dieu! elle est déjà là! Et les gâteaux! et les fleurs! et
-tout!... Ça va être fichu comme quatre sous... Pourvu que le feu
-marche au moins!
-
-Elle était là comme chez elle, son chapeau enlevé, assise devant le
-feu. Sa robe simple couvrait ses pieds; ses cheveux blonds en casque,
-électrisés par la gelée, la nimbaient d’argent une jeune fille des
-gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux... Et quelle
-gravité enfantine sur ces traits d’une finesse presque trop précise!
-Antoine, son mari, lui disait souvent: «Minne, pourquoi as-tu
-l’air si petite quand tu es triste?»
-
-Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait, et lui sourit. Son
-sourire lui faisait une figure de femme. Elle souriait avec une
-expression à la fois hautaine et prête à tout, qui donnait aux hommes
-l’envie d’essayer n’importe quoi...
-
---Oh! Minne! comment me faire pardonner?... Est-ce que je suis
-réellement en retard?
-
-Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée:
-
---Non, c’est moi qui suis en avance.
-
-Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne
-de hausser le ton, elle d’un soprano posé et ralenti...
-
-Il s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus
-d’amis en galerie malveillante, plus de mari,--inattentif, le mari,
-c’est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des
-joies d’écoliers malicieux: les mains qu’on effleure sous la
-soucoupe à thé, la moue du baiser qu’on échange derrière le dos
-d’Antoine... Hier encore, le petit baron Jacques pouvait se dire:
-«Je les roule, ils n’y voient tous que du feu!» Aujourd’hui, il
-est seul avec Minne, cette Minne qui arrive, tranquille, au premier
-rendez-vous, en avance!
-
-Il lui baisa les mains, en l’examinant furtivement. Elle pencha la
-tête et sourit de son sourire orgueilleux et équivoque... Alors, il se
-jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire,
-mi-agenouillé, si ardent tout à coup que l’un de ses genoux
-trépida, d’une danse inconsciente...
-
-Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait
-sur les épingles, près de couler en flot lisse...
-
---Attendez! murmura-t-elle.
-
-Il desserra les bras et se mit debout. La lampe éclaira en dessous son
-visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton
-frais et tremblant, tous les traits enfantins encore, vieillis par le
-désir qui délabre et ennoblit.
-
-Minne, restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse... Comme
-elle affermissait son chignon, son ami lui prit les poignets:
-
---Oh! ne te recoiffe pas, Minne!
-
-Sous le tutoiement, elle rougit un peu, offusquée et contente, et
-baissa ses cils plus foncés que ses cheveux.
-
-«Peut-être que je l’aime?» songea-t-elle secrètement.
-
-Il s’agenouilla, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la
-complication évidente de ses agrafes, les doubles boutonnières de son
-col droit glacé d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la
-bouche entrouverte de Jacques, une bouche d’enfant haletant que la
-soif d’embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé,
-elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre,
-en fiancée qu’enhardit l’innocence; il gémit et la repoussa, les
-mains fiévreuses et maladroites:
-
---Attendez! répéta-t-elle.
-
-Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette
-de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite. Elle sourit, à demi
-tournée vers Jacques:
-
---Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées!
-
-Il s’empressait pour ramasser la robe.
-
---Non, laissez! je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, l’un dans
-l’autre: c’est plus facile à remettre, vous voyez?
-
-Il fit signe, de la tête, qu’il voyait en effet. Il voyait Minne en
-pantalon, qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de
-croupe pour évoquer la p’tite femme de Villette, pas assez de gorge
-non plus. Jeune fille, toujours, à cause de la simplicité des gestes,
-de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière
-qui méprisait la mode, un pantalon étroit précisant le genou sec et
-fin.
-
---Jambes de page! des merveilles! jeta-t-il tout haut, et la
-palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses.
-
-Minne fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser,
-quand elle dut dénouer ses quatre jarretelles; mais, une fois en
-chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le
-velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui
-fixait son col à sa chemisette.
-
-Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine; et,
-comme son casque d’argent à reflets d’or chancelait d’une oreille
-à l’autre, elle défit et aligna ses épingles d’écaille. Une
-mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front, et elle dit:
-
---Quand j’étais petite, maman me coiffait comme ça...
-
-Son ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près
-nue, et soulevé, noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour,
-d’amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif.
-
---Minne!
-
-Saisie de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux
-blonds, les mains en coquilles sur ses seins si petits.
-
---Quoi donc?
-
-Elle était contre lui, tiède d’avoir quitté sa robe lourde, et son
-parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la
-soif, à l’ombre fraîche...
-
---O Minne, sanglota-t-il, jure-le-moi! Jamais, pour personne...
-
---Pour personne?
-
---Pour personne, devant personne, tu n’as rangé ainsi tes épingles
-et tes bagues, jamais tu n’as dit que ta mère te coiffait comme ça,
-jamais tu n’as, enfin, tu n’as...
-
-Il la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une
-gerbe qu’on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis.
-
---Vous jurer que je n’ai jamais... Oh! que vous êtes bête!
-
-Il la garda contre lui, ravi du mot. Toute renversée sur son bras, il
-la contempla de près, curieux du grain de la peau, des veines des
-tempes, vertes comme des fleuves, des yeux noirs où danse la
-lumière... Il se souvint d’avoir regardé avec la même passion la
-nacre bleue, les antennes plumeuses, toutes les merveilles d’un beau
-papillon vivant, capturé un jour de vacances... mais Minne se laissait
-déchiffrer sans battre des ailes...
-
-Une pendule sonna, et ils tressaillirent ensemble.
-
---Déjà cinq heures! soupira Minne. Il faut nous dépêcher.
-
-Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes
-de Minne, et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout
-dans un mot:
-
---Oh! moi, je...
-
-Il allait dire, jeune coq fanfaron: «Moi, j’aurai toujours le temps!»
-Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait à
-la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de soi-même, une
-petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate qui
-peut éclore, chez un homme de vingt ans, devant la nudité confiante
-d’un être fragile, que l’étreinte fera peut-être crier...
-
-Minne ne cria pas. Jacques vit seulement, sous ses lèvres, un
-extraordinaire et pur visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis,
-qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même,
-avec l’expression ardente et déçue de sœur Anne en haut de la tour.
-Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide
-qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et
-rythmée de sirène, le choc de sa fougue... Mais elle ne cria pas, ni
-de douleur, ni de plaisir, et, quand il retomba le long d’elle, les
-yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle
-sanglotant, elle pencha seulement, pour le mieux voir, sa tête qui
-versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds...
-
-
-...Ils durent se quitter, encore que Jacques la caressât avec une folie
-d’amant qui va mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé
-qu’elle ne défendait guère; tantôt, étonné, il en suivait les
-contours lentement, d’un index précautionneux qui dessine, tantôt il
-serrait entre ses genoux les genoux de Minne, jusqu’à la meurtrir;
-ou bien il jouait, cruel et affolé, à effacer sous ses paumes la
-saillie faible des seins... Il la mordit à l’épaule, tandis
-qu’elle se rhabillait; elle gronda tout bas et vira vers lui d’un
-fauve mouvement... Puis elle rit tout à coup, et s’écria:
-
---Oh! ces yeux! ces drôles d’yeux que vous avez!
-
-Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet les orbites
-creuses, la bouche gonflée et rouge, les cheveux en mèches sur les
-sourcils--un air, enfin, de noce triste, avec quelque chose en plus,
-quelque chose de brûlant et d’éreinté, qu’on ne peut pas dire...
-
---Méchante, va! Laisse-moi voir les tiens?
-
-Il la prit par les poignets; mais elle se dégagea, et le menaça
-d’un sévère petit doigt tendu.
-
---Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus!... Dieu! ça
-va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette
-lampe rose...
-
---Et moi, Minne? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la
-lampe rose?
-
---Ça dépend! dit-elle en coiffant sa toque piquée de camélias
-blancs. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite.
-
---La station est tout près, soupira Jacques en brossant ses cheveux
-au petit bonheur. Zut! il n’y a plus d’eau chaude!
-
---C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude... murmura
-Minne, distraite.
-
-Il la regarda, les sourcils hauts, reprenant peu à peu, avec ses
-habits, sa figure de «petit baron Couderc»:
-
---Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses, des choses... qui
-me feraient douter de vous, ou de mes oreilles!
-
-Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le
-seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux absents, déjà
-partie.
-
-
-
-
-«Encore un!» songe Minne crûment.
-
-D’une épaule rageuse, elle s’accote au drap décoloré du fiacre et
-renverse la tête, non par crainte d’être vue, mais par horreur de
-tout ce qui passe dehors.
-
-«Voilà, c’est fait... Encore un! Le troisième, et sans succès.
-C’est à y renoncer. Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux,
-ne m’avait pas affirmé que je suis «parfaitement conformée pour
-l’amour», j’irais consulter un grand spécialiste...»
-
-Elle se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre
-les poings dans son manchon.
-
-«Enfin, voyons! ce petit, il est gentil comme tout! Il meurt de
-plaisir dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire:
-«Évidemment, ce n’est pas désagréable... mais montrez-moi ce
-qu’il y a de mieux!»
-
-«...C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu
-chez Pleyel, allons... celui qui avait des dents jusqu’aux yeux...
-Diligenti!... Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait
-dans les livres des «pratiques infâmes», il a ri, et il a
-recommencé ce qu’il venait de faire!... Voilà ma veine, voilà ma
-vie jusqu’à ce que j’en aie assez!...»
-
-Elle ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger
-d’une vague et inutile responsabilité: «C’est sa faute, je
-parie, si je ressens autant de plaisir que... ce strapontin. Il a dû me
-fausser quelque chose de délicat.»
-
-«Pauvre Minne!...» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de
-l’Étoile. Dans quelques minutes, elle sera chez elle, avenue de
-Villiers, tout près de la place Pereire... Elle traversera le trottoir
-glacé, franchira l’escalier surchauffé qui sent le ciment frais et
-le mastic--et puis les grands bras d’Antoine, sa joie canine...
-Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour
-aujourd’hui.
-
-
- * * * * *
-
-
-Deux ans de mariage, et trois amants... Des amants? peut-elle les
-nommer ainsi dans son souvenir? Elle ne leur accorde qu’une
-indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui ont goûté près
-d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherche avec une
-persistance déjà découragée. Elle les oublie, les relègue dans un
-coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque leurs
-noms... Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche:
-la nuit de ses noces.
-
-Minne dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre
-qui y caricaturait Antoine, cette nuit-là: un dos bossu d’effort,
-des cheveux en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute
-l’image fantastique d’un Pan besognant une nymphe.
-
-Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une
-manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins émus, de
-dorlotements fraternels... il était bien temps!
-
-Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec
-surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa
-douleur--il y a des brûlures de fer à friser qui sont autrement
-insupportables--mais elle espérait mourir, sans trop y croire... Son
-mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne
-avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore fermés sur
-elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la
-tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière,
-Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait là, aux
-moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir
-épousé cette espèce de frère...
-
-«C’est la faute de Maman, quand on y réfléchit bien... Cette
-pauvre Maman! elle était restée persuadée que je portais écrit sur
-mon front: «Voici la fille qui a découché!...» Découché! pour
-ce que ça m’a rapporté! J’ai eu beau lui dire que je n’avais
-rencontré sur ma route que deux femmes, un vieux, et un gros rhume...
-L’oncle Paul me bat froid, depuis que Maman est morte, comme si
-j’étais la cause de sa mort... Pauvre Maman! elle n’a rien trouvé
-de mieux à me dire, avant de nous quitter, que: «Épouse Antoine, ma
-chérie: il t’aime, et tu ne peux guère en épouser un autre...»
-Allons donc! je pouvais en épouser trente-six mille autres,
-n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là!...»
-
-Minne, depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter
-qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer
-ses méditations par «Autrefois...»
-
-Du rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers
-le monde obscur qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications,
-elle semble s’être réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a
-gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus vers
-l’Aventure... Mais, déçue, humiliée, renseignée, elle commence à
-deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre.
-Mais quel amour? «Oh! supplie Minne en elle-même, un amour, n’importe
-lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai
-bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi seule!...»
-
-
-
-
-«Ah! je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma
-Minne! Je parie que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard!»
-
-Elle sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si
-prévue, et si respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve
-sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau, si l’on
-veut, et qui habille sa jeune figure d’une barbe sérieuse. «Au
-moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis sûre de celui-ci:
-je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au point où
-j’en suis.»
-
---Pourquoi «en retard»? On dîne ici, je suppose?
-
-Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond:
-
---Bon Dieu! et les Chaulieu?
-
---Ah! dit Minne.
-
-Et elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si
-délicieuse avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur
-elle, la soulève de terre, veut l’embrasser; mais elle se dégage
-vite, les yeux refroidis:
-
---C’est ça, va! retarde-moi encore! D’ailleurs, on dîne tellement
-tard chez eux... Nous ne serons jamais les derniers!
-
-Elle glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres
-plissées d’une moue:
-
---Tu y tiens, toi, à ce dîner?
-
-Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment
-sous un flot si pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie
-avant qu’il ait parlé:
-
---Oui, je sais! Tes relations avec Pleyel! Et la publicité des
-journaux affermés par Chaulieu! Et Lugné-Poe qui veut commander un
-_barbytos_ pour les danses d’Isadora Duncan! Je sais tout, tout, je te
-dis! Dans dix minutes, je serai prête!
-
-«Puisqu’elle sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au
-milieu du salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner?»
-
-L’amour d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa
-tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux
-son souci. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres barrières, entre elle
-et lui, que ce besoin--«cette manie» dit Minne--d’être sincère
-et sans détour?... Un jour, l’oncle Paul, le père d’Antoine,
-a dit à son fils, devant Minne: «Il faut se défier de son premier
-mouvement!» «Oh! c’est bien vrai», a répondu Minne docile, achevant
-en elle-même: «...surtout les gens qui ne mentent pas spontanément.
-Ce sont des paresseux, qui ne se donnent même pas la peine d’arranger
-un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien
-pour intriguer...»
-
-Antoine est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque
-instant: «Je t’aime!» Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière
-absolue, sans nuances, pour toujours.
-
-«Où irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé
-d’affirmation, je m’exclamais avec une conviction égale à la
-sienne: «Je ne t’aime pas!»
-
-Cette fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement
-avec Minne absente: «Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle
-le savait?» Il bouscule, en passant, le _barbytos_ qu’il a fait
-construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse:
-«Bon Dieu! mon modèle huit!» Il la palpe avec sollicitude et
-sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu.
-
-Antoine n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre
-compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il
-détourne avec l’autorisation de Gustave Lyon, son patron, quelques
-heures de son temps, dû à la comptabilité de la maison Pleyel, pour
-les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou égyptiens. «Je
-me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il, mais la
-reconstitution du _barbytos_ me vaudra peut-être un bout de ruban
-rouge...» La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine
-tressaille.
-
---J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde
-ta montre!
-
---C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle,
-Minne!
-
-Belle, on ne sait pas bien; mais singulière et charmante, comme elle
-fut toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu
-vert, une robe couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une
-rose d’argent au bord du décolletage discret, c’est tout. Mais il y
-a les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, et
-les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas avec le reste, et,
-au-dessous de son collier--des perles pas plus grosses que des
-grains de riz,--deux toutes petites salières si attendrissantes...
-
---Viens vite, ma poupée!...
-
-
-Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings
-serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent
-une mine affectée d’aise et de bien-être, la face reposée d’un
-bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la
-soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse générale, quand un homme
-annonce dans la journée: «Je dîne ce soir chez les Chaulieu», les
-visages se tournent vers lui avec un ironique intérêt. On dit «ah!
-ah!» et cela signifie: «Bonne chance! vous sentez-vous en forme?
-le biceps va?»
-
-Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi
-inquiéter les plus fiers courages; Mme Chaulieu est une harpie,
-soit. Mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette
-révélation ne produit pas d’autre effet que, par exemple, celle-ci:
-«Madame Chaulieu est un peu bossue.»
-
-Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de
-vice. Pratique, elle s’est d’abord fait connaître en parlant
-d’elle-même, et encore d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq
-ou six années, commencé toutes ses phrases par: «Moi qui suis la
-plus méchante femme de Paris...» Et Paris, à cette heure, redit avec
-un touchant ensemble: «Madame Chaulieu, qui est la plus méchante
-femme de Paris...»
-
-Peut-être n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de
-bossue dont la bosse est en dedans; car son corps menu porte
-solennellement une grande et magnifique tête de juive orientale.
-
-Chaulieu, son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur,
-épouvanté de sa compagne. On dit volontiers, en parlant de lui: «Ce
-pauvre Chaulieu»; car il laisse paraître, sur sa figure de petit
-hidalgo camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il
-accepte fièrement le malheur d’être l’époux de sa femme, et son
-silence signifie: «Laissez-moi tranquille avec votre pitié; si je
-suis son mari, c’est que je l’ai bien voulu!»
-
-Irène Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de
-dentelle ou de tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le
-teinturier-dégraisseur, des zibelines d’occasion, et des gants blancs
-toujours un peu craqués à cause de la nervosité remuante de ses
-petites mains, des mains tripoteuses et moites, qui accaparent la
-poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des
-sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles
-tourmentent sans cesse.
-
-Chez elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord
-d’une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon
-carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu’ils entrent,
-et les suivre, durant qu’ils traversent le parquet miroitant comme une
-mare, de son beau regard brutal et malveillant.
-
-Telle est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène
-s’est jetée sur cette jeune femme avec la curiosité collectionneuse
-qui la fait si aimable aux nouveaux venus, tout animée de la joie de
-connaître, d’éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine
-n’est pas si mal... grand et barbu, une dégaine de Brésilien
-honnête... La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager
-l’avenir.
-
---Ah! les voilà enfin!
-
-Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé,
-marmonne des excuses et s’effondre sur la main tendue de madame
-Chaulieu. Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la
-toilette de Minne...
-
---C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard?
-
-Son ton châtie plus qu’il n’interroge; mais Minne n’en semble
-pas émue. Elle compte, l’œil noir et grave, les convives masculins
-et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué
-jusque dans l’enthousiasme:
-
---Comme vous ressemblez, ce soir, à la dure fille de Siegfried
-et de Brünnhild!
-
---Vous l’avez connue? plaisante Minne, flattée.
-
---Ni moi, ni personne, chère enfant: des accidents déplorables,
-survenus dans sa famille, empêchèrent qu’elle vît la lumière.
-
-Irène rompt le dialogue tétralogique comme elle infligerait
-un pensum:
-
---Minne, notre ami Maschaing désire vous connaître.
-
-Cette fois, Minne semble s’éveiller de son indifférence: Maschaing
-l’académicien, le Maschaing de _Spectre d’Orient_ et des
-_Désabusées_, Maschaing lui-même!... «En voilà un qui doit s’y
-connaître en voluptés!» se dit Minne... Elle se penche, très
-attentive, vers un petit homme agile qui la salue... «Ah! je
-l’aurais cru plus jeune! Et puis il ne me regarde pas assez...
-c’est dommage!...»
-
-Irène Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse,
-et s’empare du bras de Maschaing. Sa tête royale et busquée, son
-petit corps raidi sur des talons périlleux proclament l’orgueil
-d’une chasse fructueuse: «Enfin, je l’ai, leur académicien!»
-
---Maugis, jette-t-elle par-dessus l’épaule, vous offrez le bras à
-Minne...
-
-Minne suit, sa main gantée sur la manche de Maugis, qu’elle n’a
-jamais vu de si près. «Il est drôle, mon voisin. Il a des yeux
-d’escargot. Mais j’aime assez cette moustache militaire. Et puis il
-a un nez trop court qui m’amuse. En voilà un qui passe pour la mener
-joyeuse, comme ils disent? Irène Chaulieu affirme qu’on peut faire
-beaucoup de fond sur ces hommes de la génération précédente... En
-somme, dépouillé de son borde-plats, il perd le trait le plus
-caractéristique de sa physionomie... J’ai mal aux reins, pourquoi?...
-Tiens! je n’y pensais plus! mais c’est ce petit Couderc,
-aujourd’hui...» Elle sourit froidement à son souvenir, et refuse le
-potage.
-
-À sa gauche, Chaulieu boit de l’eau de Vichy, prudent et résigné,
-car: «Il n’y a pas de maison, dit-il, où l’on mange plus mal que
-chez moi.» À sa droite, Maugis l’épie de son œil saillant. En
-face d’elle, Irène Chaulieu, superbe, très grande dès qu’elle est
-assise, expédie sa bisque, y trempe un bout d’écharpe--qui,
-d’ailleurs, en a vu bien d’autres--et «fait du plat» à Maschaing,
-avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme dans l’admiration
-qui subjuguent parfois leur objet et l’amènent, passif, heureux,
-jusqu’aux lèvres buveuses et bien ciselées d’Irène, jusqu’entre
-ses bras musclés de dompteuse...
-
-Antoine sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la
-tête, pour que Maugis suive le mouvement du cou, note l’éclair des
-yeux entre les cils blonds... «On ne sait jamais» se dit-elle.
-
-Aux deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres
-d’Irène, jeunes prodiges de la littérature, pas encore bacheliers,
-mais qui traitent Mallarmé de rétrograde; une Américaine, qu’on
-nomme «la belle Suzie» sans la désigner davantage, et son flirt de
-la semaine; un marchand de pierres israélite, sur qui l’hôtesse,
-qui convoite un saphir étoilé, essaiera vainement tout à l’heure
-ses regards les plus explicites et son cynisme fraternel: «Nous deux,
-qui sommes de bonnes crapules...» Un blond pianiste beethovenien est
-annoncé pour onze heures...
-
-Minne regarde tous ces gens-là et rit: «Ce pauvre Antoine, il a
-encore écopé la tante Rachel! Ça ne rate jamais. Comme il n’y a
-guère que lui de poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles
-parentes...»
-
---Vous ne buvez pas, madame?
-
-«Ah! Ah! Il se décide, ce gros Maugis? Quelles moustaches, tout de
-même! Je ne peux pas m’habituer à entendre sortir de ces
-broussailles sa voix de jeune fille un peu enrhumée...»
-
---Mais si, monsieur! je bois du champagne et de l’eau.
-
---Et comme vous avez raison! Le champagne est le seul vin tolérable de
-cette maison. Chaulieu est chargé de la publicité du
-Roederer--heureusement pour vous!
-
-
-
---Je ne savais pas. Si Irène vous entendait!
-
---Pas de danger! Elle s’éreinte en effets de corsage pour
-Maschaing...
-
---C’est ce qui vous trompe, mon petit Maugis, j’entends toujours
-tout!
-
-Le regard et la phrase tombent raide sur l’imprudent, qui plie le dos
-et tend les mains jointes:
-
---Pardon! ferai plus! gémit-il.
-
-Mais on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu, fille d’une race
-qui mutilait les Amalécites vaincus:
-
---Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis: ça pourrait
-vous coûter cher!
-
-Blessé d’être menacé devant Minne, l’homme aux grosses moustaches
-devient insolent:
-
---Cher? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille: les femmes ne
-m’ont jamais rien coûté, et ce n’est fichtre pas pour vous que je
-changerai mes habitudes!
-
-Irène Chaulieu flaire le vent en cavale de sang, et va répondre...
-Déjà tous les convives se taisent et se penchent comme au théâtre...
-La voix douce et lasse de Chaulieu détourne--quel dommage!--la
-tempête:
-
---Je l’avais bien dit, que la timbale serait ratée!...
-
-Bien que l’assertion soit rigoureusement exacte, les convives jettent
-à ce martyr des regards féroces: Chaulieu leur fait manquer un de ces
-attrapages soignés, la spécialité de la maison, et puis, comme dit
-Maugis, pendant ce temps-là, on n’aurait pas pensé à ce qu’on
-mange! N’empêche que Minne jette à son voisin, ce brave, une
-œillade singulièrement flatteuse. «Ses moustaches ne mentent pas:
-c’est un héros!» Le héros sent venir, d’elle à lui, cette
-sympathie d’ordre inférieur, penchant de la petite femme du monde
-pour le lutteur qui vient de «tomber» un adversaire... Il est prêt
-à en profiter, séduit par l’inquiétante beauté de Minne, son
-charme de bibelot hors commerce...
-
-
-Le dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d’entrain, grisée par
-sa première escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, et
-comble de calomnies inédites l’oreille tendue de l’académicien qui
-prend des notes. Antoine l’entend, épouvanté, défendre une amie de
-fraîche date:
-
---Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l’écho de pareilles
-infamies! Madame Barney est une honnête femme, qui n’a jamais eu
-avec Claude les relations que l’on dit! Madame Barney a des
-amants...
-
---Ah! comment? elle a des amants?
-
---Parfaitement, elle a des amants! Et c’est son droit, d’avoir
-des amants! C’est le droit de toute femme trompée par la vie! Et je
-n’admettrai jamais qu’on parle d’elle, devant moi, en des termes
-équivoques!
-
-«Bon Dieu! soupire Antoine, assommé. Si jamais cette mégère-là
-prenait Minne en grippe, nous serions frais! Ma petite Minne si pure!
-Comme elle rit des fumisteries de ce gros journaliste!... Rien de tout
-cela ne l’effleure...»
-
-Minne rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre
-en ondes sous la peau nacrée du cou, jusqu’aux deux petites salières
-attendrissantes... Elle rit pour s’embellir et pour éviter de
-répondre à Maugis emballé, qui lui dépeint son état d’âme en
-termes vigoureux:
-
---...et vous verriez quel bath aimoir, avec quels divans!
-
---Des divans! répète Minne, tout à coup très réservée... Vous
-entendez, monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin?
-
---J’entends bien, répond Chaulieu... mais je faisais, par
-discrétion, le monsieur qui savoure sa salade _Femina_. Et, bon Dieu!
-qu’elle est mauvaise! avec quoi peut-on bien fabriquer l’huile
-d’olive, chez moi?
-
-Minne le tire par la manche, gamine:
-
---Mais, monsieur Chaulieu, défendez-moi! il me dit des choses
-horribles!
-
-Chaulieu tourne vers Minne sa figure camuse:
-
---Comment? ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à me demander
-secours? Dans ce cas, il y a...
-
---Il y a?... insiste Minne, très coquette.
-
-Chaulieu, du menton, désigne Antoine:
-
---Mais... celui-là, de qui les biceps me semblent compter... Hé!
-Maugis, qu’est-ce que tu en dis?
-
-Maugis, embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la
-table, exagère la vigueur de son large dos:
-
---Mon vieux, pourvu qu’une femme ait des faiblesses, la force du
-mari, moi, je m’en fiche!
-
---C’est une opinion.
-
---Dites donc, petite madame blonde, il a l’air occupé votre mari?
-
---Très occupé! Irène Chaulieu, dès qu’elle a vu le jeu de Maugis, a
-résolument tourné le dos à l’Immortel et s’est jetée sur
-Antoine, sur le mari, sur l’ennemi... Elle lui masque tout un côté
-de la table, de son chignon gonflé et lâche, de son éventail ouvert,
-de son épaule évadée du corsage... Elle l’ahurit de paroles, se
-découvre un intérêt récent et passionné pour le _barbytos_.
-
---Mais, mon cher, c’est une révolution dans la musique!
-
---Oh! c’est beaucoup dire! hasarde loyalement Antoine.
-
---Laissez donc, laissez donc, vous êtes trop modeste! Ah! si
-j’étais homme! À nous deux, nous remuerions le monde!... Quand on
-a votre force, votre jeunesse, votre...
-
-Le beau regard oriental d’Irène s’appuie sur celui d’Antoine;
-ses cils, lourds de mascara, battent paresseusement comme l’aile
-d’un papillon pose... Il cligne, gêné, fatigué aussi par
-l’électricité crue qui tombe sur la nappe brodée et rejaillit
-blafarde jusqu’aux visages. Un coup de timbre lointain met fin à son
-supplice, et Chaulieu avertit sa femme d’un petit claquement de langue:
-
---Hep, Irène!
-
-Elle se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des
-pelures de bananes, en disant tout haut:
-
---Déjà les cure-dents qui rappliquent! Je vais encore trouver au
-salon des têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n’y peux rien!
-Tout le monde voudrait dîner ici... Minne, vous ferez la jeune fille
-au salon, pour le café et les liqueurs.
-
-
-Minne ne déteste pas cet office délicat qui consiste à manier, dans
-un salon encombré, des tasses fragiles, une cafetière, une pince à
-sucre... Elle y apporte des mains soigneuses, une application de fausse
-ingénue qui attendrit les dîneurs bien remplis.
-
---Quel trésor, mon cher, qu’une petite femme comme ça! Elle vous
-a une frimousse à repriser des chaussettes, tu ne trouves pas?
-
-L’emballement de Maugis n’a plus de bornes. Il vient de se confier
-à un jeune poète, trop jeune pour n’être pas blasé sur la beauté
-des femmes...
-
---Quel petit cou à étrangler! Et ces cheveux! et ces yeux! et
-ces...
-
-Irène Chaulieu survient, chétive et excitée.
-
---Là, là, Maugis, un peu de calme! Convenez au moins que je suis
-une bonne amie? À table, pour vous laisser le champ libre, j’ai
-occupé le mari!
-
---C’est vrai, je vous revaudrai ça. Elle est rudement gentille,
-l’enfant! Je vous fous mon billet que si je la rencontrais dans une
-île déserte... ou même dans ma chambre à coucher...
-
---Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié! Il n’y a rien à faire
-avec Minne.
-
-L’homme de lettres lève ses lourdes épaules:
-
---Elle est honnête? raison de plus! une femme qui a pas marché se
-méfie moins.
-
---Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en
-abat-jour. Il y a celles à qui les hommes ne disent rien...
-
-Maugis lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses.
-
---Non? vrai? elle?... Racontez-moi tout! On est des vieux copains,
-nous deux, pas, Irène?
-
---Oui, à présent! jette-t-elle, moqueuse. Vous êtes trop chineur,
-mon gros, vous ne saurez rien.
-
-
-Tranquille, sûre d’avoir semé de la bonne graine de mensonge, elle
-s’en va vers les couples qui arrivent. Rares, les couples: le
-célibataire abonde, et l’homme marié venu tout seul. Elle sourit,
-tend ses mains aux ongles brillants. Le grand salon glacial se peuple
-enfin, perd sa sonorité d’appartement à louer. Irène permet le
-cigare, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue...
-
---Un peu de curaçao sec, monsieur?
-
-Elle dit cela d’une voix distinguée, une voix qui s’ennuie
-poliment...
-
---Un peu de curaçao sec, monsieur?
-
-Pas de réponse. Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron
-Couderc qui vient d’entrer... Il n’en revient pas. Pourquoi ne lui
-a-t-elle pas dit qu’il la verrait ce soir? Et pourquoi n’a-t-elle
-pas l’air émue? Car, enfin, il y a cinq heures à peine que,
-là-bas, rue Christophe-Colomb, elle détachait ses jarretelles avec une
-pudeur si charmante et si drôlement placée... À ce souvenir, il
-suffoque un peu, et son teint d’enfant frais s’empourpre d’un seul
-flot.
-
---Mais, murmure-t-il, vous êtes donc ici?
-
---On le dit... raille-t-elle en lui souriant des yeux.
-
-Elle lui laisse aux doigts un verre plein, et s’en va, Hébé
-indifférente, servir Antoine.
-
---Irène Chaulieu a vu... Maugis aussi...
-
---Mon Dieu! Irène, qu’est-ce qu’il a pris, le gosse, souffle
-Maugis, intéressé violemment. Vous avez vu ce qu’il a tiqué?
-
---Ça vous étonne? Pas moi! Vous ne savez donc pas? Ce petit
-Couderc est fou d’elle, mais elle ne veut rien savoir. Elle a dû le
-remiser encore une fois, et sec; il fera bien de ne plus se retrouver
-devant elle!
-
---Il ne s’en remet pas: regardez-le... Pauvre gosse! il me fait
-pitié!
-
---Pitié! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les
-femmes passent leur vie dans les garçonnières! C’est bien fait pour
-le petit Couderc! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent!
-
-Il est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son
-nouvel état d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine
-d’avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux,
-l’exaltation d’un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper
-les jambes. Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce
-qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le sût et
-l’admirât; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si
-près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de
-possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout
-armé...
-
-Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne
-une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant
-précoce.
-
-Sans déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de
-Liszt, Maugis a rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler
-et rire.
-
-«Elle n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand
-elle m’a dit que j’étais bête. Seigneur! je le suis encore bien
-plus qu’elle ne le croit... Quelle sale tête il a, ce Maugis! Il
-ressemble au «Frog Prince» des dessins de Walter Crane... Tant pis!
-je m’en vais mettre la puce à l’oreille du mari!»
-
-Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en
-coin, et s’en va crânement «rapporter» à Antoine, qui fume en
-paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa
-barbe et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations
-au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur du barbytos ne folâtre
-pas avec des gigolos!
-
---Monsieur...
-
---Cher monsieur...
-
-Ils échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel.
-
---Vous avez vu ma femme?
-
---Oui... c’est-à-dire... elle causait avec M. Maugis: alors, je
-n’ai pas cru devoir...
-
---Vous ne connaissez pas Maugis?
-
---À peine... C’est un de vos amis personnels?
-
---Non, pas du tout. Je le rencontre ici, et ailleurs. Il amuse Minne.
-
-Jacques jette sur Antoine un regard furieux:
-
---Charmant garçon, d’ailleurs. Un peu bohème, mais quand on est
-célibataire, n’est-ce pas?...
-
---Je ne vous le fais pas dire!
-
---Mais je ne le dis pas non plus! se récrie imprudemment Jacques,
-rouge d’une pudeur insolite. Je sais bien qu’on a la rage de dire
-que je mène une vie de bâton de chaise, mais c’est très, très
-exagéré. Dans tous les cas, je n’ai pas, comme Maugis, la fâcheuse
-réputation de coucher avec des vieilles dames, moi!
-
-Antoine lève les sourcils et regarde du côté de Maugis, toujours
-assis auprès de Minne.
-
---Comment? il couche avec des vieilles dames?
-
---Des vieilles dames, c’est beaucoup dire... avec une vieille dame,
-une blonde teinte, hors d’âge... Et Dieu sait pourquoi! car il aime
-plutôt les petites personnes très jeunes...
-
---Vrai? c’est épatant, déclare Antoine.
-
-Son accent révèle une si vive admiration que le petit Couderc
-s’indigne.
-
---Ça ne vous dégoûte pas plus que ça?
-
---Moi? mais je trouve ça merveilleux, cher monsieur! Vous pourriez
-me mettre dans un lit avec une femme d’âge pendant sept ans... je
-resterais comme... comme... je ne peux pas dire quoi, moi!
-
-Le baron Couderc se lève, déçu.
-
---Vous permettez, cher monsieur? Je crois que madame Minne me fait
-signe...
-
-Ce n’est pas un signe, mais un froncement têtu des sourcils. Minne
-voit, Minne sent un commencement de danger contre lequel se dresse son
-âme brave et rusée. Elle regarde venir Jacques avec défiance... Il
-est gentil pourtant cet enfant, et si bien habillé!
-
-«Le pantalon de Maugis visse, pense-t-elle, et puis je n’aime pas
-les revers de moire... Mais, décidément, Jacques est trop jeune. Cette
-surprise, cette rougeur en me trouvant ici!... Je n’aurais jamais dû
-compter sur un garçon si jeune pour faire de moi une femme comme les
-autres... Quand je pense à ce que disait Marthe Payet, l’autre jour:
-«Moi, je suis comme Bilitis; quand je suis avec mon amant, le plafond
-tomberait sans changer le fil de mes idées!» Jacques aussi, il est
-comme Bilitis... Oh! je le battrai!...»
-
-Elle se tourne un peu du côté de Maugis, dont le souffle caresse son
-épaule: «Celui-ci... on ne peut pas lui reprocher d’être trop
-jeune, au contraire. Il n’est pas beau... Mais son assurance, sa voix
-de jeune fille, sa câlinerie blessante, et ce ... je ne sais quoi... Ah!
-oui! s’interrompt-elle résignée, le je ne sais quoi des hommes
-qu’on ne connaît pas beaucoup!»
-
-Jacques est revenu à Minne, qui lui tend sa main dégantée. Il
-l’effleure des lèvres, et attend pour Maugis une présentation qui ne
-vient pas. Maugis fume, suave et vague, les yeux vers l’azur pommelé
-du plafond... Minne se lève enfin, déplisse sa robe et marche vers la
-table qui porte des rafraîchissements, pour que son amant l’y
-suive...
-
---Un verre d’orangeade, chère madame?... Minne, supplie-t-il tout
-bas, vous saviez que vous veniez ici ce soir, et vous ne me l’avez pas
-dit...
-
---C’est vrai, avoue-t-elle. Je n’y ai pas pensé...
-
-Elle lui parle de profil une coupe aux doigts, inondée de lumière
-crue. Ses cils retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux
-aguets; le peu de champagne qu’elle a bu rosit sa petite oreille
-compliquée...
-
---Minne, poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne
-voulais pas cacher ton flirt avec cet ignoble individu!
-
-Elle tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques.
-
---Connais-je d’ignobles individus? Et osez-vous aujourd’hui,
-aujourd’hui, me parler ainsi?
-
-Il jette à travers la table son sandwich mordu qui tombe dans les
-cerises déguisées.
-
---Eh! c’est d’aujourd’hui seulement que je puis vous parler
-ainsi, parce que c’est d’aujourd’hui que je souffre, d’aujourd’hui
-que je t’aime!
-
-Minne s’est retournée, brusque; elle plonge dans les yeux défiants
-et tristes de son amant son grave regard.
-
---D’aujourd’hui? Parce que vous m’avez eue? Réellement?...
-Oh! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une
-pareille chose?... Dites-moi: vous m’aimez davantage parce que, cet
-après-midi...?
-
-Il croit comprendre, et se trompe; il croit que Minne veut ranimer son
-imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter,
-devant tous, l’outrage exquis d’une évocation précise... Son teint
-d’enfant sanguin s’embrase et pâlit tour à tour: le voici de
-nouveau changé, sans défense, comme elle l’a vu tout à l’heure
-rue Christophe-Colomb...
-
---Oh! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles...
-
-Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas... Elle
-l’écoute, très sérieuse, sans baisser les yeux, sans frémir aux
-mots brûlants, et quand il s’arrête, honteux et enivré, elle n’a
-qu’une exclamation, à peine prononcée, de découragement:
-
---C’est inconcevable!
-
-
-
-
-Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À
-neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur,
-très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage
-de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même
-petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à
-baies vitrées... Cela désole l’imagination; mais Minne n’y pense
-pas.
-
-Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or
-dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée,
-l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari.
-
-Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout
-aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure
-d’enfant japonais; seule à regarder la couleur du temps, à
-vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins; seule à
-camper sur un chapeau le _paradis_ qu’éparpille son souffle et qui se
-couche comme une graminée des prés; seule à rêver, à écrire, à
-lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a
-conseillé Minne.
-
-C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci,
-qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a
-trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu... Pour la punir de
-le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne
-déçue...
-
-Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable.
-Sa déconvenue d’hier--la quatrième--lui donne à réfléchir,
-et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide.
-
-«Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore
-comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de
-lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique
-satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire,
-sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois
-mouillées... De quoi est-ce que j’ai l’air? Irène Chaulieu dit
-qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite
-cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie _ah_! _ah_! qu’on
-serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça _leur_ suffit
-parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, mais pas à moi!...»
-
-L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne.
-
-«C’est de Jacques. Déjà!...»
-
-
-Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends
-aujourd’hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine,
-tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais
-d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à te voir autant que
-je veux, tout croulera! Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d’orgueil
-à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui m’arrive
-là. Es-tu l’amour? Es-tu une maladie de mon cerveau? À coup sûr
-tu n’es pas le bonheur, Minne chérie...
-
- JACQUES
-
-
-Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application
-vindicative.
-
-«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que
-de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me
-réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier:
-«Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si
-humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les
-femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules
-ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour...
-Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui
-d’hier encore...»
-
-Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit:
-
-
-«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida
-rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs
-regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de
-volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en
-elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un
-envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...»
-
-
-«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je
-me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat
-pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine,
-d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de
-l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel
-cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé,
-fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue
-devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à
-sourcils excédés...
-
---Qu’est-ce que tu as?
-
---Rien.
-
-Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne
-Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il
-s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais...
-«La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le
-volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu.
-Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en
-face, le résultat ne diffère pas!»
-
-Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne
-recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est
-encore si nouveau, leur aventure d’amour...
-
-Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a
-froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il
-contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout
-unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en
-bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs,
-tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si
-follement, si artistement...
-
---J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu?
-
---Mais oui, comme tous les jours.
-
---C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.
-
-Minne se rengorge.
-
---J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets
-compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette
-saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal
-ici que chez les Chaulieu.
-
-Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées
-d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son
-_Figaro_... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et
-proteste:
-
---C’est trop fort! pourquoi ris-tu?
-
---Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop.
-
-Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où
-serpente et se perd un étroit velours noir... Minne appuie un instant
-sa tête au flanc de son mari, d’un air las:
-
---Tu sens le piano, Antoine.
-
---Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites,
-cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à
-queue dans chacune de tes armoires robes?
-
-Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse.
-
---Hop! viens me verser mon café, chérie! il faut que je file de
-bonne heure!
-
-Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à
-bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne
-n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et
-surtout son cabinet de toilette.
-
---Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi?
-
-Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon,
-mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos...
-
---Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure.
-
---Oui, je sais ce que ça veut dire! Tu vas m’arriver à sept
-heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant:
-«Comment? moi qui croyais qu’il était cinq heures!»
-
-Minne secoue la tête, sans gaieté:
-
---Ça m’étonnerait bien.
-
-
-Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve
-le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les
-vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de
-chicorée... Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se
-recroquevillent comme des photographies mal collées... Jacques est là
-depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé;
-il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout.
-«C’est bien ma veine!» soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise
-humeur sous un sourire mondain:
-
---Comment? vous êtes déjà là, cher ami?
-
-Le «cher ami» fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui
-serre les doigts très fort. «On jurerait, se dit Minne, qu’il a
-envie de pleurer... Un homme qui pleure, ah! non! ah! non!...»
-
---Qu’est-ce que vous avez contre moi? je suis en retard?
-
---Oui, mais ça ne fait rien.
-
-Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le
-petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe
-qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se
-sent navré et perdu:
-
-«Mon Dieu! songe-t-il, que je l’aime déjà! C’est terrible, je
-ne le savais pas... Hier, ça allait encore; mais, aujourd’hui, je
-suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher
-avec elle jusqu’à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat...»
-
-Elle se tourne vers lui, agacée de son silence:
-
---Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot!
-
-Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence:
-
---Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.
-
-Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis
-devant elle:
-
---Mais il fallait le dire! C’était si simple de remettre à un
-autre jour!... Un pneu aurait suffi...
-
-Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une
-inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement:
-
---Remettre!... un pneu!... Suis-je un invalide? Il ne s’agit pas
-d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer
-de vous?
-
-Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se
-cabre:
-
---Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que
-je vienne ici à n’importe quelle heure?
-
-Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle
-regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il
-s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées:
-
---Dieu! Minne, que nous sommes fous! Qu’est-ce que j’ai?
-qu’est-ce que je dis? Pardonne-moi... C’est que je t’aime: tout
-le mal vient de là; c’est que je me fais un mal infini en pensant à
-toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis,
-dis, n’est-ce pas? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes
-cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et
-joints...
-
-Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune
-corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté
-mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des
-yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu...
-Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si
-près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort,
-déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine
-naissante: elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la
-pâmoison qu’il ne sait pas lui donner: «Ce plaisir-là, il me le
-vole! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur
-moi! je le veux! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi!...»
-
---Minne!
-
-L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre
-colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux,
-il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit...
-
---Minne, tu reviens? Tu es longue!...
-
-Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant
-à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit
-ruban de velours noir.
-
---Tu es folle! tu t’en vas?
-
---Mais oui.
-
---Où?
-
---Chez moi.
-
---Tu ne m’avais pas dit que ton mari...
-
---Antoine ne rentre qu’à sept heures.
-
---Alors?
-
---Je n’ai plus envie de rester.
-
-Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses.
-
---Minne!... Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes? Je
-t’ai fait mal? peut-être que je t’ai fait un peu mal?...
-
-Elle va parler, répondre: «Même pas!» revendiquer sa part de
-joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses... Une pudeur
-spéciale la retient: que ce secret-là, avec les divagations
-d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne...
-
---Non, je n’ai rien... Je m’en vais. Je n’ai plus envie de
-rester, voilà tout. J’en ai assez.
-
---Assez de quoi? De moi?
-
---Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment...
-
-Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues.
-Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait?
-
---Minne chérie, vous en avez de bonnes! On ne s’ennuie pas une
-minute avec vous!
-
-Il rit, toujours tout nu... Minne, les mains dans son manchon, le
-dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute
-cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant vanné, le
-dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où
-mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées... Elle le
-hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement:
-
---Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas
-sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que
-vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes.
-
-Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le
-temps de lui faire du mal.
-
-
-
-
-Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne
-pour deux raisons: d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé
-gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé; ensuite, parce que
-son chef agacé, l’a traité de «luthier pour momies...».
-
-En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte,
-n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les
-parapluies suspendus aux patères de l’entrée... Il pousse la porte
-du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris:
-Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets...
-
-Endormie? pourquoi endormie? Elle a posé son chapeau sur la table,
-jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses
-pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre...
-
-Endormie... cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce
-sommeil de vaincue!... Il s’approche davantage: elle dort, la tête
-appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu
-sur son épaule... il se penche, le cœur battant, ému d’être là,
-vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une
-lettre volée... Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille
-tristement! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse
-aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup
-plus fort... Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes?
-
-«Qu’a-t-elle de changé? songe Antoine avec angoisse! ce n’est
-plus la même Minne... D’où vient-elle, si fatiguée et si triste?
-Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi.
-Est-ce qu’elle va recommencer à mentir?...»
-
-C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre
-visage qu’elle ne lui montre jamais... Il recule d’un pas. Minne a
-remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens
-qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée:
-
---C’est vous? quoi donc? c’est vous?
-
-Antoine la regarde profondément:
-
---C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais... Pourquoi
-me dis-tu _vous_?
-
-Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un
-grand coup:
-
---Ah! c’est toi! quel mauvais rêve!...
-
-Antoine s’assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise:
-
---Raconte ton mauvais rêve?
-
-Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche
-blonde défaite:
-
---Merci! pour me faire peur!
-
---Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans
-son grand bras.
-
-Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se
-réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que
-faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu
-sans vie sur un tapis rouge...
-
-
-
-
-Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine,
-différent des autres jours. Le dimanche, Antoine--qui croit aimer la
-musique depuis qu’il reconstitue des _barbytos_--emmène Minne au
-concert.
-
-Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le
-dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne
-la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute,
-penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder
-le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne
-allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on
-devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais... «Mon
-Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait? On
-attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout
-le corps, et... rien n’arrive!...»
-
-Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en
-velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous
-le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent,
-emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le
-cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne
-s’avoue satisfaite:
-
-«Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du
-monde.»
-
-Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend
-volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce,
-installée à la diable à côté de son bureau-fumoir: Minne ne
-tolère pas auprès d’elle des «affaires d’homme» qui sont
-noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. «Si, au moins,
-dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de
-flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire!...»
-
-Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une
-célérité silencieuse.
-
---Allons, Antoine, allons! gronde la petite fée en argent.
-
-Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et
-blancs de bon rastaquouère:
-
---Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.
-
---Je ne peux pas, j’ai mes gants.
-
---Tu pourrais en ôter un...
-
-Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser
-sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une
-vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais:
-il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace
-inconnue...
-
-Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure:
-
-
- J’ai du di,
- J’ai du bon,
- J’ai du dénédinogé,
- J’ai du zon, zon, zon,
- J’ai du tradéridera;
- J’ai du ver-t-et-jaune,
- J’ai du vi-o-let,
- J’ai du bleu teindu,
- J’ai de l’orangé!
-
-
-Antoine s’est retourné, saisi:
-
---Qu’est-ce que c’est que ça?
-
---Ça? c’est une chanson.
-
---Où l’as-tu apprise?
-
-Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son
-premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur
-un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de
-rire:
-
---Je ne sais pas. Quand j’étais petite... Peut-être dans la
-cuisine, avec Célénie?
-
---Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en
-comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie...
-
-Minne lève une main insouciante:
-
---Possible... Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est
-terrible pour avoir une voiture, le dimanche?
-
-
-Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il
-n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le
-conseiller:
-
---Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre,
-chaque fois qu’on blaguera ton... chose... _barbytos_... qu’est-ce que
-tu feras dans la vie? Il faut bien que quelque chose cloche, va! et si
-tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence!...
-
-Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose
-humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré,
-en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout
-homme qui promène à son bras une très jolie créature.
-
-
---Regarde, Antoine, Irène Chaulieu... là, dans une loge, avec son
-mari...
-
---Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour?
-
---La belle affaire! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à
-moi!
-
---Non?
-
---Parfaitement! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais
-voulu...
-
---Pas si haut, donc! Tu as une façon de parler bas!... Alors,
-Maugis a osé te... te...
-
---Oh! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici,
-surtout à cause de Maugis! ça n’en vaut pas assez la peine... Et
-puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe.
-
-Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent,
-dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr
-que Minne ne fait pas de bêtises; il a peur seulement qu’elle ne
-recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de
-nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son
-enfance de fillette mystérieuse...
-
---Tiens! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement.
-
-L’œil seul de Minne a bougé:
-
---Où donc?
-
---Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils
-jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici!
-
-Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois
-quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale
-battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse.
-Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules,
-pendent à ses manches.
-
---C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air
-de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence!
-
-Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier
-Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit! Et l’une de ses
-mains fait danser fébrilement son chapeau... Minne le méprise:
-
-«Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs
-émotions! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de
-Saint-Guy; aujourd’hui, c’est son bras! tout ça c’est des tics
-de dégénéré!»
-
-Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa
-nuque... Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute
-à _Schéhérazade_.
-
-Sa taille se balance au rythme des flots--trombones déchaînés que
-crête un coup de cymbales--un sourire pâlot étire les coins de ses
-lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de
-naufrages en fêtes à Bagdad; quand, au sortir du prestigieux vacarme
-d’un combat de géants, il la plonge jusqu’aux lèvres dans la
-confiture orientale--pistaches, pétales de roses qu’engluent le
-sucre et l’huile de sésame--d’un dialogue entre le prince et la
-jeune princesse... Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le
-secret d’elle-même?
-
-Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques,
-l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée
-d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un «ah!»
-extatique et un peu honteux...
-
-
-Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à
-comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut
-beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas
-hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie... La présence de
-Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a
-abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés,
-des yeux si noirs, si sauvagement résolus... Hélas! l’histoire de
-leurs amours tient en trois lignes: il l’a vue... elle l’a séduit,
-parce qu’elle ne ressemble à personne... et puis elle s’est donnée
-tout de suite, en silence...
-
---Quelle chaleur dans cette salle! soupire Irène Chaulieu.
-
-Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et
-lourd, et il se sent mal à l’aise... Ah! comme une goutte de
-verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux!
-Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous
-livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de
-seigle à peine blondi--le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la
-peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer
-les songes! «Se peut-il que j’aie eu tout cela? et comment
-l’ai-je mérité? et comment l’ai-je perdu?»
-
---Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine! La noce,
-la pâle noce? les coupables voluptés? Qu’est-ce que vous vous
-êtes fait faire? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir!
-
-Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie
-insolente:
-
---Si jeune, et déjà voyeuse?
-
-Elle lève son nez de peseuse d’or:
-
---Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et
-si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir
-d’autrui? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions
-d’assigner à la volupté des limites convenables! Mon âme à moi
-demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la
-sensualité de tous les siècles...
-
-Elle continue, à travers les _chut_! indignés, et n’entend même pas
-Maugis qui ronchonne, tout haut:
-
---Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse?
-
-Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos
-lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal... Un court
-instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de
-l’effrayer; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout
-ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il
-descend, lâchement, le grand escalier.
-
-
-Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande
-sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte...
-La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la
-place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis
-de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et
-fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure
-d’amour... Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier,
-rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des
-enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame.
-Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises
-et malveillantes:
-
---Et les d’Hauville? c’est comme ça que tu as pensé à leur
-petit garçon?
-
---C’est vrai, je l’ai oublié!
-
---J’en étais sûre!
-
---Et cette vieille sorcière de mère Poulestin?
-
---Oh! zut! encore une!
-
-Il baisse un nez mélancolique.
-
---Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout,
-vraiment, ce n’est pas un métier!...
-
-Et puis, est-ce «un métier», je vous le demande, d’aller voir demain
-l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra embrasser--embrasser!--sur
-son front couleur de buis? Horreur!... Elle s’énerve d’avance, et
-ravage à deux mains sa chevelure:
-
---À quelle heure, demain, Antoine?
-
---À quelle heure quoi?
-
---L’oncle Paul, voyons!
-
---Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute
-la journée.
-
---Tu me combles! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus
-debout.
-
-Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur
-rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de
-chignon et d’oreille au baiser de son mari.
-
---Tu vas te coucher, ma poupée?... Dis donc, je...
-
---Quoi?
-
---J’y vais aussi.
-
-Elle le regarde félinement de côté... Il n’y a pas de doute:
-Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite:
-«Suis-je malade? Faut-il faire une scène et bouder? ou m’endormir?...
-Ce sera difficile...»
-
-Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans
-toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il
-est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le
-met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu
-au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon
-mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari.
-En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...»
-Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave,
-elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de
-ses cheveux.
-
-
-
-
-L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur,
-cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un
-peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un
-fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre
-peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une
-vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main
-desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la
-sentir raide et prête à crier.
-
-Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine.
-Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui,
-la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute
-injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils
-très malheureux...
-
-Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un
-souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils
-vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.
-
-Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.
-
---Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en
-suffoquant.
-
-Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux,
-dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne.
-Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses
-fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa
-belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à
-parler de la mort de sa sœur...
-
-Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent
-tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se
-détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre...
-«Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du
-jeu, il met fin à la visite.
-
-Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle
-donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense,
-généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là,
-ma parole, je l’embrasserais!»
-
-Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de
-ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint,
-Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle
-s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire
-de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes,
-transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!...
-Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure
-de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le
-sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le
-jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux
-qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît
-une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un
-éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide,
-et annonce qu’elle va se coucher.
-
-Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe
-blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid».
-
-Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme
-elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va
-sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant
-d’air...
-
-Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se
-tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée
-ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude
-que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe
-merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on
-le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de
-signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par
-hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un
-carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison
-où dormait une source...
-
-
-
-
-Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers
-cinq heures.
-
-Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui
-considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les
-jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens
-amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses
-traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et
-l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit
-chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place
-Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient
-sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y
-pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre
-d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une
-voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible:
-deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent
-seulement les yeux et la bouche.
-
---Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière?
-Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez
-donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être
-adéquat aux ambiances, comme disait feu la _Revue Héliotrope_. Moi, je
-bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à
-Munich...
-
---Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave
-de Maugis.
-
---Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique!
-
-Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse,
-plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde
-autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce
-five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené
-sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à
-marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette
-complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne
-tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi».
-
-À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé.
-L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté
-avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit
-d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez
-court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal
-ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le
-maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col
-et aux mains nues...
-
-Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il
-la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se
-tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante
-des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières
-attendrissantes... Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des
-patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder
-et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre,
-d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs
-comme des épis sous le vent... La lumière haute cache les visages sous
-l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée,
-poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la
-glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave,
-l’alcool, le cigare... une molle valse conduit la ronde.
-
-Des femmes très parées frôlent le coude de Minne: ce sont celles-là
-qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes
-élargies en toupie... Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur
-la piste...
-
---Minne, vous avez vu Polaire?
-
---Non; comment est-elle?
-
---Ça, c’est bien vous, par exemple! Vous resterez, dans mon
-esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire! Là, tenez: elle passe.
-
-Deux silhouettes valsantes: l’une mince, étranglée à la taille,
-épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences
-de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé...
-Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,--une tache pâle,
-renversée dans des cheveux noirs,--ni de pieds--un éclair
-d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil... mais elle
-demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs
-enlacés... Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues,
-distingué l’extase du pâle visage renversé...
-
-«La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut
-donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse? Je
-voudrais, moi aussi... Si je pouvais apprendre! Tourner, tourner à en
-mourir, renversée, les yeux fermés...»
-
-Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille...
-
---Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis.
-
---Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu.
-
---Quel flirt? consent à demander Minne.
-
-Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses
-les queues de sa zibeline; sa bouche fardée se gonfle du besoin de
-parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir...
-
---Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc! On ne
-parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu!
-
-Les yeux de Minne rient derrière la dentelle: «C’est plutôt lui,
-jusqu’à présent, qui m’a reçue!...»
-
---...On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous
-l’avez envoyé... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il
-perd tout ce qu’il veut à la Ferme,--enfin, quoi! on parlerait moins
-de vous deux, si vous aviez couché ensemble!
-
---C’est un conseil? demande la douce petite voix de Minne.
-
---Un conseil, moi? ah! ma chère amie, ce n’est pas parce que
-Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies
-des gigolos de vingt-trois ans! Ça n’est bon qu’à vous engrosser,
-ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous
-parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales!
-
-Minne fronce les sourcils... Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un
-gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce
-mauvais rêve!... Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et
-Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque
-aux reins, le sillage du frisson...
-
---Allons, Maugis, ne vous excitez pas! conseille Irène. La glace
-vous fait un drôle d’effet aujourd’hui!
-
---C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas
-s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept!
-
-L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo
-extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent
-leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre
-batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri.
-
---Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique,
-pourtant, l’après-midi... ou le soir, très tard...
-
-Maugis joint des mains admiratives:
-
---O riche nature! est-il vrai que l’abondance rend généreux?
-
-Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis:
-
---Attendez! Minne n’a rien dit... Minne, c’est votre tour.
-J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là,
-les mains dans votre manchon!
-
-Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant:
-
---Moi, je ne sais pas: je suis trop petite! Je parlerai après tout
-le monde!
-
-Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou.
-L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons:
-
---Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont
-aussi bien.
-
---Bravo! crie Irène. Vous y allez bravement de votre «petite mort»,
-vous, au moins!
-
-La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin:
-
---Petite mort? Non, ce n’est pas... C’est plutôt comme quand la
-balançoire va trop haut, vous savez? Ça coupe en deux, on retombe et
-on crie: «Ha!»
-
---Ou bien: «Maman!»
-
---Taisez-vous, monsieur Maugis! Et on recommence.
-
---Ah! on recommence? Mes compliments à monsieur votre...
-escarpolette!
-
-Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant
-elle... De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé...
-
---Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes.
-Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle
-de... l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne
-vaut quelquefois plus que le mien...
-
---Tant y a que la façon de... donner, interrompt Maugis.
-
---Zut, vous! Et puis, l’escarpolette... non, c’est pas ça du
-tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les
-oreilles, une sorte de... d’apothéose qui m’est due, l’avènement
-de mon règne sur le monde... et puis, je t’en fiche! ça ne dure pas!
-
-Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie
-sincère...
-
-Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux
-visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant,
-le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur...
-
---Il n’est pas mal, celui-là... murmure Irène... Dites donc,
-vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin?
-
---Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si
-j’ose dire, de ce mémorable plébiscite!
-
-Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une
-petite bouche de carpe:
-
---Oh! moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n’ai jamais eu
-qu’Antoine...
-
-Son succès de rire l’interloque un peu... Dans le cirque vide, les
-rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe.
-L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé...
-Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le
-patineur vert:
-
---Il n’est pas mal, ce garçon, décidément; hein, Minne?
-
---Oui...
-
---Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah! si
-on ne se tenait pas!... Mais on se tient. Ils sont gâtés par les
-grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le
-sait le lendemain!
-
-Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de
-zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis
-s’attarde, elle grince:
-
---Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les
-gants de Minne!
-
-L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni
-comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un
-chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait
-lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer
-avec elle»!
-
-
-
-
-Minne sent ses ailes pousser.
-
-Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène,
-court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été
-dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux,
-criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux
-dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de
-noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil,
-souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long
-de ses tibias.
-
-Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance
-Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt
-en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses
-mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds
-joints...
-
-Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la
-notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de
-papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la
-banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé...
-
-Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo,
-mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le
-whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras
-tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse
-javanaise...
-
-Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une
-fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée
-s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content.
-
-Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si
-elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du
-ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux
-sous--réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui
-sentent le champignon et la fleur d’oranger...
-
-Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruit
-d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une
-hirondelle... une ligne de plus, et son patin touchait la bordure! Elle
-a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en
-murmurant:
-
---Pardon!
-
-L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la
-grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes
-qui la suivent...
-
-«Comment ose-t-il?... C’est abominable! Il vient me montrer sa
-pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent:
-«Regarde-moi maigrir!» Mais qu’il maigrisse! qu’il fonde!
-qu’il disparaisse! que je perde enfin la vue de cet être... de cet
-être...»
-
-Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte,
-résolue pourtant à ne pas céder la place... C’est lui qui cède, et
-qui s’en va.
-
-Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur
-ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se
-détacher d’elle, qu’il meure!... Elle le supprime de la vie,
-redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins,
-dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire.
-
-
-
-
-Le lendemain, Minne s’éveille comme si elle devait prendre un train
-matinal. Les gestes de sa toilette s’accomplissent avec une hâte
-décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs, jetés
-en projectiles sur sa tête innocente. Elle bat du pied le tapis, suit
-chacun des mouvements de son mari: s’en ira-t-il enfin?
-
-Il y songe. Mais, auparavant, debout contre la cheminée, il mire,
-inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe à deux
-mains:
-
---Minne, si je faisais couper ma barbe?
-
-Elle le regarde une seconde, puis part d’un rire si aigu et si
-insultant qu’Antoine souffre de l’entendre...
-
-Une nuit qu’il la possédait, pressé, haletant, elle a ri de cette
-manière insupportable, parce que la poire de la sonnette électrique,
-contre le rideau du lit, battait le mur d’un tic-tac régulier
-d’érotique métronome... C’est à cette méchante nuit que pense
-Antoine, en regardant Minne. Elle a ri si fort que deux petites larmes
-claires tremblent à ses cils blonds, et les coins de sa bouche
-tressaillent comme après les sanglots...
-
-Quelque chose de dur les sépare. Il voudrait lui dire: «Ne ris pas!
-Sois douce et petite comme tu l’es quelquefois. Sois moins subtile,
-moins lointaine; mets quelque indulgence à m’être supérieure. Que
-tes yeux noirs sans bornes ne me jugent pas! Tu me trouves bête parce
-que je fais la bête volontiers. Si je pouvais, je m’abêtirais
-encore, jusqu’à ne pouvoir que t’aimer; t’aimer sans pensée,
-sans ces crises de fine souffrance que ton dédain, ou ta seule
-dissimulation, sont si puissants à m’infliger...»
-
-Mais il se tait, et continue machinalement de tenir sa barbe à deux
-mains...
-
-Minne se lève, hausse les épaules:
-
---Coupe ta barbe, va! Ou ne la coupe pas! Ou bien coupes-en une
-moitié! Tonds-toi en lion comme les caniches. Mais fais quelque chose,
-et remue, parce que c’est terrible de te voir là, statufié!
-
-Antoine rougit. Rajeuni par l’humiliation, il pense: «Elle a de la
-chance d’être ma femme en ce moment-ci, parce que, si elle n’était
-que ma cousine, elle prendrait quelque chose!» Et il part, stoïque,
-sans embrasser sa femme.
-
-Seule, elle court à la sonnette:
-
---Mon chapeau, mes gants! vite...
-
-Elle s’énerve, elle court... Ah! que la vie est belle, dès que la
-lueur d’un danger la dore! Enfin, enfin! ... Un coup d’œil sur ce
-petit Couderc livide, puis je ne sais quelle tiédeur fade de
-l’estomac, puis ce tremblement des jarrets l’ont avertie: c’est
-l’aube d’un péril, c’est la menace qui peut-être s’ignore...
-Un péril assez grand pour remplir le désert de la vie, pour suppléer
-au bonheur, à l’amour--ah! quel espoir!... Elle court, et ne
-s’arrête qu’au seuil du Palais de Glace, pour composer son visage
-et dompter sa respiration... Puis, soignant son entrée, elle descend
-sur la piste, une main sur la manche de l’homme au drap vert.
-
---Ah! mon lacet, s’il vous plaît...
-
-Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche, un peu de son
-mollet... «Jambes de page, des merveilles...» Cambrée, elle file,
-les yeux vagues, avec un sourire d’acrobate. Elle sait qu’il est
-là, accoudé. Elle n’a pas besoin de le regarder. Elle le voit au
-fond d’elle-même, elle dessinerait d’une main sûre toutes les
-ombres, toutes les lignes creuses qu’ont tracées, sur ce visage
-d’enfant amaigri, les progrès du poison. Elle glisse, fiévreuse et
-fière, ravie de se dire: «S’il m’accoste, va-t-il me saluer ou
-me tuer?»
-
-Le jeu passionnant se prolonge. «Je ne partirai pas la première!»
-se jure Minne, dont tout l’être tendu se dresse pour la lutte.
-L’arène se peuple. On regarde beaucoup Minne, qui pâlit et
-s’essouffle sans qu’en souffre sa grâce. L’autre est toujours
-là. Un instant, elle va s’adosser à la bordure de la piste, droite,
-bras croisés. L’autre, en face d’elle, assis devant un grog,
-attend... Elle pense qu’il est tard, qu’Antoine va rentrer et
-s’inquiétera, elle flaire le guet-apens de la sortie, les larmes, les
-supplications qui se feront menaçantes...
-
---Mes hommages, madame, je les mettrais à vos pieds s’ils n’avaient
-déjà chaussé leurs patins!
-
-Qui donc a parlé dans son rêve? Minne reconnaît cette voix
-étouffée et douce... Elle tourne vers l’interlocuteur des yeux de
-somnambule et se souvient de lui lentement, comme de très loin...
-
---Ah! oui... Bonjour, monsieur Maugis.
-
-Il baise son gant; elle observe son crâne large, bossué, son nez
-court d’individu spontané et violent, ses yeux bleus qui furent purs,
-et sa bouche de gros enfant boudeur...
-
---Vous êtes fatiguée, petite madame?
-
---Oui, un peu... J’ai beaucoup patiné...
-
---Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser
-jusqu’à la mort?
-
-Minne croise les bras d’un geste qui atteste:
-
---Je n’ai jamais patiné avec M. Couderc!
-
-Maugis ne sourcille pas:
-
---Je le savais...
-
---Ah!...
-
---Oui, je le savais. Seulement, ça m’est agréable de vous
-l’entendre dire. Vous partez? Je vous mets en voiture, n’est-ce pas?
-
-Elle acquiesce, se fait aimable, à cause de _l’autre_, l’autre qui
-s’est levé et jette de la monnaie sur la table. Elle s’arrête, il
-s’arrête... Comme elle cherche la sortie la plus proche, elle voit
-Jacques Couderc faire en même temps qu’elle trois pas vers la gauche,
-puis trois pas vers la droite... Le joli jeu! on dirait une pantomime
-anglaise. Les clowns qui font beaucoup rire ont ce teint de farine,
-cette comique raideur de cadavre distingué...
-
---Sortons! dit Minne tout haut.
-
-Le pantin, de l’autre côté de la piste, emboîte le pas au couple.
-Décidée à tout risquer, Minne se penche vers Maugis, l’effleure de
-l’épaule, rit de profil, et tout son dos onduleux frissonne d’aise
-et d’espoir... «Vienne le couteau, ou la balle, ou le jonc de fer
-sur la nuque! prie-t-elle tout bas; mais vienne au moins quelque
-chose, quelque chose d’assez horrible ou d’assez doux pour
-m’arracher la vie!»
-
-Près du vestiaire, elle s’arrête, brusque, et se retourne. Le pâle
-enfant, qui les suit à distance, s’arrête aussi.
-
---Monsieur Maugis, une minute; n’est-ce pas? Je retire mes patins
-et je vous rejoins... Vous seriez si gentil de m’appeler une
-voiture...
-
-Tandis que le critique s’empresse, courant d’un petit pas léger
-d’homme gras, les deux amants, immobiles, demeurent seuls parmi des
-inconnus. Le furieux éclat des yeux de Minne somme Jacques Couderc
-d’oser, d’agir, le défie et l’accable... Mais le fil somnambulique
-qui l’attachait à elle semble casser tout à coup, et il passe, lâche,
-les épaules veules...
-
-Dehors, un crépuscule de printemps mélancolise l’avenue; l’ombre
-mauve, piquée de feux jaunes, descend si moite et si caressante qu’on
-cherche dans l’air quelle palme parfumée, quelle ramure fleurie
-frôle la joue... Tant de douceur surprend les nerfs bandés de Minne,
-qui boit dans un grand soupir une gorgée de brise tiède...
-
---Oui, n’est-ce pas? répond Maugis à ce soupir tremblé. Regardez-moi
-ce vert du couchant, là-bas, il me bleuit l’âme!
-
---Qu’il fait doux!... Est-ce que vous avez demandé un fiacre,
-monsieur Maugis?
-
---Vous y tenez beaucoup, à votre sapin? Il ne passe que des
-maraudeurs infâmes, ou des bagnoles à galerie...
-
---Oh! non, au contraire, j’aimerais tellement mieux rentrer à
-pied!...
-
-Et, sans attendre, elle allonge le pas, silencieuse...
-
---Ah! petite madame, souffle son compagnon, voici l’heure, pour
-moi, de regretter Irène Chaulieu...
-
---Par exemple!... Pourquoi?
-
---Parce qu’elle est courte sur pattes--six pouces de jambes et la
-nuque tout de suite--et qu’à ses côtés je suis l’homme de
-belle stature, le nonchalant et élancé jeune homme. Tandis qu’avec
-vous... nous avons l’air d’une fable: «Un bouledogue, un jour,
-aimait une levrette...» Mais, à domicile, je reprends tous mes
-avantages! Je suis, à ne vous rien cacher, l’homme des cinq à sept,
-l’homme d’intérieur, celui des conversations d’après aimer. (Bon
-Dieu! déjà la rue de Balzac! Il faut qu’à l’Étoile je n’aie
-plus rien à vous avouer!) Je suis, disais-je, celui qui inspire
-confiance, qui reçoit la confidence et ne la rend jamais, je conseille
-et je loue. Faut-il ajouter que je fais les boissons glacées, le thé,
-la femme de chambre, et...
-
---Et que vous ne parlez jamais de vous? interrompt Minne, malicieuse.
-
---Chamfort l’a dit: «Parler de soi, c’est faire l’amour.»
-
---Il a dit ça, Chamfort?
-
---À peu près. Ce n’était pas un tempérament exigeant.
-
---En effet!
-
---Nous sommes tous comme ça, nous autres auteurs célèbres, jolie
-petite madame. Un peu fatigués, mais tant de charme! Et si vous
-vouliez...
-
---Si je voulais quoi?
-
-Elle s’arrête à l’angle d’un trottoir, penchée, coquette, accessible...
-Maugis voit ses dents briller, cherche en vain ses yeux sous le
-large chapeau...
-
---Eh bien! c’est pas pour charrier, mais j’ai chez moi des
-flopées de kakemonos, de Çakia-Mouni et de Kamasouthras...
-
---Qu’est-ce que c’est que tout ça?
-
---Des peintres japonais, parbleu! Oui, nous en avons, nous en avons,
-dis-je, de quoi occuper une semaine de visites honnêtes. Vous viendrez?
-
---Je ne sais pas... Peut-être... oui...
-
---Mais, vous savez, pas de blagues! Je suis un homme sérieux! Vous
-me jurez d’être sage?
-
-Elle rit, ne promet rien, et le quitte, sur un adieu gentil du bout des
-doigts.
-
-«Ah! la jolie gosse! soupire Maugis. Dire que, si je m’étais
-marié, c’est peut-être comme ça que serait ma fille!...»
-
-
-Quand Minne arrive, essoufflée, Antoine est à table. Il est à table
-et mange son potage. Il est à table, le fait est certain. Minne,
-suffoquée, n’en peut croire ses yeux. Dans la salle à manger on
-n’entend que le bruit agaçant de la cuiller sur l’assiette. À
-chaque va-et-vient du bras d’Antoine, le ventre poli de la lampe de
-cuivre reflète une main monstrueuse, le bout d’un nez fantastique.
-
---Comment? tu es à table? Quelle heure est-il donc? Je suis en
-retard?
-
-Il hausse les épaules:
-
---Toujours la même chanson! Naturellement, tu es en retard! Peux-tu
-faire autrement? Il faudrait que le Palais de Glace brûle, pour que tu
-rentres!
-
-Minne comprend que c’est la «scène», la première digne de ce
-nom. Elle ne fera rien pour l’éviter. Elle retire de son feutre les
-longues épingles, violemment, comme de leur gaine autant de poignards,
-et s’assied, face au danger.
-
---Il fallait venir m’y chercher, mon cher. Tu aurais pu me
-surveiller à ton aise!
-
---Avec ça qu’on est jamais à l’aise, quand on surveille! laisse
-échapper Antoine.
-
-Minne, indignée, saute sur ses pieds:
-
---Ah! tu l’avoues: tu me surveilles! C’est nouveau, ça, et
-flatteur!
-
-Il ne répond rien, et effrite la croûte de son pain sur la nappe.
-
-Oui, il la surveille. Minne, l’esprit ailleurs, n’a pas fait assez
-attention à Antoine, depuis quelque temps. Il change; il parle et
-mange moins, et dort peu, lentement pénétré d’un souci à triple
-visage: Minne! Le sourire, puis le sommeil tourmenté, puis le rire
-insultant de cette petite Hécate se superposent dans l’esprit
-d’Antoine pour y graver la face mystérieuse d’une inconnue, d’une
-étrangère...
-
-«J’y ai mis le temps», se dit-il avec une ironie triste.
-
-Il a emporté à son bureau, dans sa serviette, des photographies de
-Minne à tous les âges, pour les comparer. Ici, elle avait sept ans,
-une figure pointue de chaton maigre. La voici à douze ans, avec de
-longues boucles, et quels yeux, déjà! «Il fallait être idiot pour
-ne pas s’inquiéter de pareils yeux!...» Et, là, raidie, gauche,
-la bouche triste,--c’est l’année où on l’a trouvée évanouie à
-la porte, les cheveux pleins de boue...
-
-«Oui, oui, j’ai été idiot, et je le suis encore! Mais, bon Dieu!
-elle est à moi, à moi, et je finirai bien par...» Mais il ne sait
-par où commencer, et, maladresse de jeune homme, débute dans une
-enquête par une scène.
-
-Son tourment est devant lui, sérieux et farouche. Qu’est-ce encore
-que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail
-inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu’à la nacre
-mauve des paupières, jusqu’aux arbres fins des veines? Va-t-elle,
-chaque jour, lui rapporter une beauté changée, pour le bouleverser
-d’inquiétude?...
-
---Tu ne manges pas?
-
---Non. Tu as, pour mettre les gens en appétit, un procédé auquel il
-me faudra le temps de m’habituer.
-
-«C’est cela, rage Antoine: elle s’en va, je ne sais où, pendant
-que je trime, et c’est elle qui va me flanquer un galop! Ah! quel
-mari j’ai été jusqu’ici!...»
-
---Alors, je ne peux rien dire? crie-t-il. Tu peux courir des
-journées entières, je ne sais pas avec qui, je ne sais même pas où,
-et, si je risque une observation, Mademoiselle s’en va...
-
---Pardon: _Madame_! interrompt-elle froidement. Tu oublies que nous
-sommes mariés.
-
---Tonnerre de Dieu! non, je ne l’oublie pas! Il faut que ça
-change, et nous allons voir...
-
-Minne se lève, plie sa serviette.
-
---Qu’est-ce que nous allons voir, sans indiscrétion?
-
-Antoine fait de prodigieux efforts pour rester calme et pique la nappe
-du bout d’un couteau. Sa barbe tressaille, son nez chevalin se barre
-d’une grosse veine qui bat... Minne, les mains lentes, redresse, dans
-la verdure du surtout, une fougère qui tremble...
-
---Nous allons voir! éclate-t-il. Nous allons voir pourquoi tu n’es
-plus la même!
-
---La même que quoi?
-
-Elle se tient debout en face de lui, les mains à plat sur la table. Il
-regarde cette tête attentive, ce fin menton triangulaire, ces yeux
-indéchiffrables, ces cheveux en vague argentée...
-
---La même qu’avant, parbleu! Je ne suis pas aveugle, que diable!
-
-Elle garde sa pose discuteuse et songe: «Il ne sait rien. Mais il va
-devenir ennuyeux.» D’une caresse, d’un bras posé sur l’épaule,
-elle le materait, l’attirerait, confus, épris, tout chaud de chagrin,
-contre elle... Elle le sait. Mais elle n’étendra pas la main vers son
-mari. Ce brusque éveil d’Antoine, la poursuite du petit baron Couderc
-qui traque et ne menace point encore, Minne les enregistre, passive,
-comme les gestes de son destin.
-
-Antoine mâche une violette et regarde le ventre poli de la lampe.
-L’effort de sa pensée, l’attention qu’il porte à écouter
-croître en lui son mal courbent sa nuque, remontent sa mâchoire
-inférieure... Minne n’a-t-elle pas vu ailleurs, dans un lointain
-autrefois, cette face régulière de brute? La tribu que chérirent ses
-songes enfantins abondait en nuques courtes, en mâchoires bosselées de
-muscles, en fronts étroits envahis de toisons rudes...
-
-Le soupir si léger de Minne a troublé le silence. Antoine se lève,
-presque à jeun, et va s’échouer au salon, sur le canapé qui porta
-Minne et son coupable sommeil. Un journal traîne là, qu’il ouvre et
-replie avec un bruit exagéré...
-
-«_En Mandchourie_... Ah! bien, ils peuvent tous crever, les
-blancs et les jaunes!... Et les théâtres, donc! _Indiscrétion
-d’avant-première_... Peuple de badauds que nous sommes!... _Vraie jeune
-fille du monde désire mariage_... _Cabinet Camille, renseignements de
-toute nature, filatures, enquêtes délicates_... Sales boîtes à
-chantage!...»
-
-Il se sent tout à coup fatigué, seul, malheureux. «Je suis malheureux!»
-répète-t-il tout bas, avec l’envie de redire tout haut ces trois mots,
-pour que le son de sa voix l’amollisse encore, le dissolve en larmes
-apaisantes. Un bruit grignoteur vient de la salle à manger; par
-la porte entrebâillée, Antoine peut apercevoir sa femme: assise
-en amazone sur le bord de la table. Minne picore un compotier,
-écrase des amandes sèches...
-
-«Elle a dîné! songe Antoine. Elle a dîné: donc elle ne m’aime
-pas!» Il veut désormais s’appliquer au silence, à la dissimulation,
-et reprend son journal:
-
-«_Cabinet Camille, enquêtes délicates_...»
-
-
-
-
-Minne, pouvez-vous me recevoir un jour de cette semaine, demain, par
-exemple? Si vous ne voulez pas venir chez moi, vous pourriez me fixer
-un rendez-vous au British: avant quatre heures, il n’y a jamais
-personne.
-
- «JACQUES.»
-
-
-«Quelle bête de lettre!» se dit Minne en haussant les épaules. «Il
-écrit comme un commis de magasin, ce petit Couderc.»
-
-Elle relit: «Minne, pouvez-vous me recevoir...» et demeure pensive,
-l’index entre ses dents coupantes. Ce billet, dans sa gaucherie, est
-inquiétant. Et puis la raideur de l’écriture, l’absence de formule
-respectueuse ou tendre... «Si je demandais conseil à Maugis?» À
-cette idée baroque, son audacieux sourire s’épanouit. Elle marche
-nerveusement dans sa chambre, tambourine la vitre qu’effleure un
-bourgeon de marronnier, gonflé et pointu comme une fleur en bouton...
-Le vent faible, qui sent la pluie et le printemps, soulève le rideau de
-tulle. Une désolation sans but, un vide désir enivre le cœur de
-l’enfant solitaire, que son indifférence physique garde iniquement,
-absurdement pure après ses fautes, et qui cherche, parmi les hommes,
-son amant inconnu.
-
-Elle les touche, puis les oublie, comme une maîtresse en deuil, sur un
-champ de bataille, retourne les morts, les regarde au visage, et les
-rejette et dit: «Ce n’est pas lui.»
-
-
---Monsieur Maugis?
-
---Il est sorti, mademoiselle.
-
-Minne n’avait pas prévu cela.
-
---Vous ne savez pas quand il rentrera?
-
---L’irrégularité de ses habitudes ne permet guère de le conjecturer,
-mademoiselle.
-
-Étonnée, «Mademoiselle» lève les yeux sur l’homme qui parle, et
-reconnaît que ce visage rasé n’est pas celui d’un valet de
-chambre. Elle hésite:
-
---Puis-je laisser un mot?
-
-Le jeune homme imberbe dispose en silence, sur la table de
-l’antichambre, ce qu’il faut pour écrire. Il évolue avec une
-prestesse de danseur et ondule des hanches.
-
-«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_...»
-
-Minne n’écrit pas facilement. Son imagination, qui dessine à traits
-hâtifs, mordants, refuse le lent secours de l’écriture.
-
-«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_... Et cet être qui reste
-derrière moi! A-t-il peur que j’emporte du papier à lettres?»
-
-Une porte s’ouvre, et une voix connue, la voix de jeune fille
-alcoolique, résonne, douce, aux oreilles de Minne:
-
---Hicksem, faites donc entrer Madame dans le salon. Chère madame,
-vous excuserez la sévérité d’une consigne qui protège mon austère
-solitude...
-
-Maugis efface son jabot rondelet pour laisser passer Minne qui
-pénètre, éblouie d’un flot de lumière jaune, dans une longue
-pièce meublée de chêne fumé.
-
---Oh! c’est tout jaune, s’écrie-t-elle gaiement.
-
---Mais oui! Le soleil à la portée de tous, la Provence chez soi!
-Je m’en suis collé pour deux cents francs de gaze bouton d’or. Et
-tout cela pour qui? Pour vous seule!
-
-Son bras désigne emphatiquement les rideaux jaunes tendus aux vitres.
-Les cils dorés de Minne battent. Elle se souvient des bains de soleil
-où son grêle corps de fillette se chauffait, nu, dans la Chambre de la
-Maison Sèche... Vieille maison au squelette sonore, verger d’herbe
-bleuissante où elle courut avec Antoine, où s’assit leur fraternelle
-idylle... Mais où donc est la branche rose du bignonier, qui toquait
-aux vitres du bout de ses fleurs digitées?
-
-Un peu hallucinée, elle se tourne vers Maugis, comme pour interroger,
-et se tait en apercevant l’éphèbe rasé qui lui ouvrait la porte.
-Maugis comprend:
-
---Hicksem, vous n’auriez pas de courses à faire dans le quartier?
-
---Si, certainement... répond l’autre, sans que ses yeux mobiles de
-rongeur trahissent autre chose qu’une courtoise indifférence.
-
---Bon. Justement, je n’ai plus d’allumettes. Il y a un petit
-magasin épatant, sur la rive gauche, qui en vend à deux sous la boîte,
-vous voyez ce que je veux dire? Vous m’en rapporterez une boîte
-comme échantillon. Dieu vous garde, Messire! à demain matin...
-
-Le jeune homme salue, ondule, disparaît.
-
---Qui est-ce? demande Minne, curieuse.
-
---Hicksem.
-
---Quoi?
-
---Hicksem, mon secrétaire particulier. Il est gentil, n’est-ce pas?
-
---Si vous voulez.
-
---Je le veux absolument. C’est un garçon précieux. Il est très
-bien habillé, et ça impressionne toujours les créanciers. Et puis, il
-a de mauvaises mœurs, Dieu merci, cet uranien frusqué à Londres.
-
-Minne hausse des sourcils effarés... Comment! ce gros Maugis, il...
-Mais il la rassure, familier et moqueur:
-
---Non, mon enfant, vous m’avez mal compris. Avec Hicksem, je suis
-tranquille: je peux recevoir une amie, deux amies, trois amies,
-simultanément ou l’une après l’autre, sans que me tenaille ce
-souci: «La prochaine fois, viendra-t-elle pour moi, ou pour les
-vingt-cinq printemps de mon secrétaire?» Asseyez-vous ici, rapport
-à ce vase céruléen qu’enchante votre chevelure...
-
-Il l’installe au creux d’une bergère, approche une table où
-tremblent des muguets... Minne s’assied, interloquée de trouver
-Maugis si amical. Elle s’étonne, et le laisse paraître; Maugis
-sourit bonnement:
-
---N’était mon indécrottable vanité, petite madame charmante, je
-croirais, à vous voir, que vous vous êtes trompée de porte.
-
-Elle passe sa main sur ses yeux avec une grâce mal éveillée:
-
---Attendez! c’est drôle pour moi, ici...
-
-Maugis se rengorge et double son menton:
-
---Oh! vous pouvez y aller! Je sais que «c’est joli, chez moi»
-et j’aime à l’entendre dire.
-
---Oui, c’est joli... mais ça ne vous va pas.
-
---Tout me va!
-
---Non, je veux dire... je n’imaginais pas ainsi l’endroit où vous
-vivez.
-
-Elle garde ses mains jointes et remue les épaules en parlant, comme une
-bête délicate aux pattes liées. Maugis l’admire si fort qu’il
-n’a pas pensé à la toucher... Un silence passe entre eux et les
-sépare. Minne éprouve une gêne vague, un malaise qu’elle traduit
-par ces mots:
-
---On est bien, chez vous.
-
---N’est-ce pas? Toutes ces dames m’en font des compliments. Venez
-voir!
-
-Il se lève, prend le bras de Minne sous le sien et s’émeut de le
-sentir si mince, tiède contre lui...
-
---Pour les enfants sages, j’ai cette poupée apportée de Batavia:
-zyeutez!
-
-Il désigne, sur une tablette, la plus sauvage divinité qu’ait
-créée un sculpteur de marionnettes javanaises, vêtue d’oripeaux
-rouges, dont la tête peinte sourit d’une bouche étroite et fardée,
-tandis que les yeux longs gardent une gravité voluptueuse, une ironique
-sérénité qui frappe Minne...
-
---Elle ressemble à quelqu’un... à quelqu’un que j’ai connu
-autrefois...
-
---Un gigolo?
-
---Non... Il s’appelait Le Frisé.
-
---C’est un de mes pseudonymes, affirme Maugis en caressant la
-nudité de son crâne rose.
-
-Minne renverse la tête pour rire aux éclats, et s’arrête court
-parce que Maugis fixe goulûment l’ombre délicieuse que découvre son
-menton levé... Elle dégage son bras, coquette:
-
---Allons voir autre chose, monsieur Maugis!
-
---Ne m’appelez pas «monsieur», dites!
-
---Et comment faut-il dire?
-
-Le gros romancier baisse des paupières pudiques:
-
---Je m’appelle Henry.
-
---Mais c’est vrai! tout le monde le sait, puisque vous signez Henry
-Maugis! C’est drôle on ne pense jamais que vous vous appelez Henry,
-sans Maugis...
-
---Je ne suis plus assez jeune pour avoir un prénom.
-
-La voix de Maugis s’est voilée d’une mélancolie réelle. Quelque
-chose de nouveau fleurit dans le cœur de Minne, quelque chose qui n’a
-pas encore de nom dans ses pensées, et qui s’appelle la pitié...
-«Ce pauvre homme, qui n’aura plus jamais, jamais, sa jeunesse!...»
-Elle s’accote à l’épaule de Maugis, lui sourit, généreuse, lui
-offre son fin visage sans plis, ses yeux noirs que dore la fenêtre
-jaune, la ligne claire et coupante de ses dents... C’est la première
-aumône désintéressée de Minne, aumône charmante et qu’accepte à
-demi le mendiant trop fier, car Maugis baise la joue duvetée, la grille
-abaissée des cils, mais ne mord point la petite bouche docile...
-
-Minne commence à se déconcerter. Cette aventure met en défaut
-toutes ses expériences, car il n’y a point d’exemple que Minne
-ait franchi le seuil d’une garçonnière sans se sentir, après
-le cri de gratitude--«Enfin, vous êtes venue!»--enveloppée,
-embrassée, dévêtue, possédée et déçue, le tout avant que sonnât
-la demie de cinq heures. Ce quadragénaire l’offenserait par sa
-retenue, s’il ne la désarmait par une sentimentalité foncière,
-qu’on devine aux gestes précautionneux, au regard vite embué...
-
-Et puis Minne tergiverse sur l’attitude à prendre. Les hommes qui la
-convièrent (Antoine compris) à s’étendre sur un lit de repos, elle
-pouvait les traiter en cousins dociles, en camarades vicieux, à qui
-l’on ordonne, impérieuse et décoiffée: «Si tu ne me reboutonnes
-pas mes bottines, je ne reviens plus!» ou bien: «Ça m’est égal
-qu’il pleuve, trotte me chercher un fiacre!» Avec Maugis, elle
-n’ose pas... la différence de leurs âges l’humilie et la
-réconforte. Causer, assise et vêtue, avec un homme chez lui! Ne pas
-répandre tout de suite, devant lui, le flot lisse et argenté de
-cheveux qu’enserre un velours noir!...
-
-Maugis parle, montre des reliures rares, une Nativité sur ivoire, «du
-quinzième allemand, ma petite enfant!» qui voisine avec un faune
-obscène, verdi et rouillé de la terre où il dormit mille années...
-Elle rit et se détourne, une main en éventail sur les yeux...
-
---Hein? depuis mille ans! Depuis mille ans, ce petit chèvre-pieds
-pense à la même chose, sans faiblir! Ah! on n’en fait plus comme
-ça...
-
---Dieu merci, soupire Minne, avec tant de conviction naturelle que
-Maugis l’examine en coin, méfiant: «Est-ce que cette poison
-d’Irène Chaulieu aurait dit vrai, par hasard? Est-ce que Minne ne
-s’intéresserait pas aux hommes?»
-
-Il replace le faune devant la Nativité, tire son gilet clair qui bride
-sur le ventre:
-
---Il y a longtemps que vous n’avez vu madame Chaulieu?
-
---Au moins quinze jours. Pourquoi me demandez-vous ça?
-
---Pour rien: je vous croyais intimes...
-
---Je n’ai pas d’amies intimes.
-
---Tant mieux.
-
---Qu’est-ce que ça vous fait? Et puis, vraiment, je n’irais pas
-choisir pour amie intime madame Chaulieu... Avez-vous déjà regardé
-ses mains?
-
---Jamais entre les repas: ça chambarde mes digestions.
-
---Des mains qui ont l’air d’avoir tripoté je ne sais quoi!
-
---C’est qu’elles ont tripoté en effet.
-
---Justement. Elles me font peur. Elles doivent donner des maladies...
-
-Maugis baise les mains étroites de Minne, jolies pattes sèches de
-biche blanche.
-
---Que j’aime à vous voir, mon enfant, ce souci de l’hygiène!
-Croyez bien qu’ici vous trouverez les derniers raffinements de
-l’antisepsie moderne, et que le xérol, le thymol, le lysol fumeront
-à vos pieds, comme un encens choisi... Si vous quittiez ce chapeau?
-Lewis est un grand homme, certes, mais vous avez l’air d’une dame en
-visite. Le renard aussi... Vous voyez, je mets tout ça avec les gants
-sur la petite table, rayon des modes.
-
-Minne s’amuse, rit, détendue: «Ce n’est pas le petit Couderc qui
-m’aurait amusée ainsi, qui aurait su me faire oublier pourquoi je
-viens ici... Il faut pourtant finir par là!...»
-
-Et--puisqu’elle vient pour ça, n’est-ce pas?--elle continue,
-méthodique, déboucle la ceinture de peau souple, laisse glisser à ses
-pieds la jupe, puis le jupon de liberty blanc... Et voici qu’avant que
-Maugis, abasourdi, ait eu le temps d’en exprimer le désir, Minne se
-dresse, désinvolte, en pantalon. Pantalon étroit qui méprise la mode,
-étreint la cuisse élégante, dégage le genou parfait...
-
---Bon Dieu? soupire Maugis cramoisi, c’est pour moi, tout ça?
-
-Elle répond d’une moue gamine, et attend, assise sur le divan, sans
-que la brièveté de son costume lui suggère de l’embarras, ni des
-gestes immodestes. La lumière jaune moire la ligne tombante de ses
-épaules, verdit le satin rose du corset. Un fil de perles, pas plus
-grosses que des grains de riz, joue sur les deux petites salières
-attendrissantes...
-
-Maugis, assis près d’elle, tousse, et se congestionne. Le parfum de
-verveine citronnelle de Minne se propage en ondes jusqu’à lui,
-mouille sa langue d’une acidité fruitée... Tant de grâces offertes,
-et qu’il n’osait encore implorer, ne lui suffisent pas cependant.
-Embarrassé devant cette froide enfant paisible, il lui trouve un air
-absent, un sourire, presque déférent, de fillette prostituée que
-styla une mère infâme...
-
-Minne a défait ses quatre jarretelles roses. Le corset, le pantalon
-s’en vont rejoindre le rayon des modes... D’un frileux resserrement
-d’épaules, Minne a fait tomber les épaulettes de sa chemise et se
-cambre, nue jusqu’aux reins, fière de ses petits seins écartés,
-qu’en son désir de paraître «plus femme» elle tend, raidie, vers
-Maugis.
-
-Il touche avec précaution les fleurs de cette gorge chaste, et Minne,
-candide, ne frissonne pas. Il serre d’un bras la taille qui ploie,
-obéissante, sans rébellion nerveuse comme sans sursaut flatteur...
-
---Petit glaçon! murmure-t-il.
-
-Il s’assied, et Minne, renversée sur ses genoux, lui passe ses deux
-bras au cou, comme un bébé ensommeillé qu’on va porter au lit.
-Maugis baise les cheveux d’or, attendri soudain à la câlinerie
-passive de cette enfant nue qui couche sur son épaule une tête plus
-résignée que tendre... Ce corps effilé qu’il berce, quel caprice,
-quel hasard l’a jeté en travers de ses genoux?...
-
---Mon pauvre agneau, murmure-t-il dans un baiser. Vous ne m’aimez
-guère, dites?
-
-Elle découvre sa figure toujours pâle, lève sur lui deux yeux graves:
-
---Mais... si... Plus que je ne croyais.
-
---Jusqu’au délire?
-
-Elle rit, malicieuse, se tord en couleuvre et froisse sa peau délicate
-à la cheviotte du veston, aux durs boutons de corozo...
-
---Personne ne m’a poussée à délirer depuis que je suis ici.
-
---C’est un reproche?
-
-Il l’enlève comme une poupée et elle se sent emportée vers de plus
-secrètes alcôves... Elle se cramponne à lui, subitement épouvantée:
-
---Non, non! Je vous en prie! je vous en prie! Pas tout de suite!
-
---Quoi donc? bobo? malade?...
-
-Minne respire tumultueusement, les yeux fermés. Ses seins fragiles
-halètent. Elle semble lutter pour arracher d’elle-même quelque chose
-de très lourd... Puis elle suffoque, et un flot de larmes abat le
-frisson dont Maugis la sentait trembler toute. De grosses larmes,
-fraîches et claires, qui se suspendent, rondes, aux cils blonds
-abaissés, avant de rouler, sans la mouiller, sur la joue duvetée...
-
-Maugis sent lui manquer, pour la première fois, sa vieille expérience
-des très jeunes femmes...
-
---Ça, tout de même, ce n’est pas banal! Ma petite enfant, voyons!
-Eh! Zut! je ne sais plus, moi! De quoi est-ce que nous avons
-l’air, je vous le demande!... Voyons, voyons...
-
-Il la reporte au divan, l’y couche, rajuste la chemise qui drape en
-pagne les hanches de Minne, lisse les doux cheveux mêlés. Sa main
-d’abbé grassouillet essuie, légère, les larmes pressées, glisse un
-coussin sous les reins nus de son étrange conquête...
-
-Minne s’apaise, sourit, sanglote encore un peu. Elle regarde, comme si
-elle s’éveillait, cette chambre ensoleillée. Contre la tenture
-d’un vert favorable, un buste de marbre tord ses épaules voluptueuses
-et musclées. Jetée au dos d’un siège, une robe japonaise est plus
-belle qu’un bouquet...
-
-Les yeux de Minne vont de découverte en découverte jusqu’à cet
-homme assis près d’elle. Ce gros Maugis à moustache de demi-solde,
-c’est donc mieux qu’une éponge à whisky, mieux qu’un trousseur
-de jupes courtes? Le voilà tout ému, sa cravate de travers! Il
-n’est pas beau, il n’est pas jeune, et pourtant c’est à lui que
-Minne doit la première joie de sa vie sans amour: joie de se sentir
-chérie, protégée, respectée...
-
-Timide, filiale, elle pose sa petite main sur la main qui l’a
-soignée, la main qui a, tout à l’heure, remonté sa chemise
-glissante...
-
-Maugis renifle et enfle sa voix:
-
---Ça va mieux? on n’est plus nerveuse?
-
-Elle fait signe que non.
-
---Un peu de porto blanc? Oh! du porto pour gosses: un vrai sucre!
-
-Elle boit à petites gorgées espacées, tandis qu’il l’admire,
-stoïque. Le linon transparent voile à demi les fleurs roses des seins
-et laisse voir, au-dessus du bas mordoré, un peu de la cuisse
-fuselée... Ah! qu’il la prendrait bien de tout son cœur, de tous ses
-sens, cette enfant si grave sous ses cheveux d’argent!... Mais il la
-sent frêle et perdue, misérable comme une bête errante, craintive de
-l’étreinte, malade d’un secret qu’elle ne veut pas dire...
-
-Elle tend son verre vide:
-
---Merci. Il est tard? Vous ne m’en voulez pas?
-
---Non, mon chéri. Je suis un vieux monsieur sans rancune, et sans
-vanité.
-
---Mais... je voudrais vous dire...
-
-Elle remet lentement son corset, les mains distraites:
-
---Je voudrais vous dire... que... ça m’aurait déplu tout autant,
-et même plus, avec un autre.
-
---Oui? bien vrai?
-
---Oh! oui, bien vrai!...
-
---On est fragile? malade? on a peur?
-
---Non, mais...
-
---Allons! dites tout à votre vieille nourrice de Maugis! On
-n’aime pas ça, hein? Je parie qu’Antoine n’est pas fichu de...
-
---Oh! ce n’est pas seulement la faute d’Antoine, répond Minne,
-évasive.
-
---Et... l’autre? le petit Couderc?
-
-À ce nom, Minne vient d’avoir un si farouche geste de tête que
-Maugis croit comprendre:
-
---Il vous barbe tant que ça, ce potache?
-
---Le mot est faible, dit-elle froidement.
-
-Elle achève de renouer ses quatre jarretelles, puis se plante,
-résolue, devant son ami:
-
---J’ai couché avec lui.
-
---Ah! ça me fait bien plaisir! Répond Maugis, morne.
-
---Oui, j’ai couché avec lui. J’ai couché avec lui et trois
-autres, en comptant Antoine. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne
-m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à
-côté de moi; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma
-déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais!
-
-Elle crie, tend ses poings fermés, se frappe la poitrine. Elle est
-théâtrale et touchante. Maugis la contemple et l’écoute avidement:
-
---Alors, jamais... jamais?...
-
---Jamais! redit-elle, plaintive. Est-ce que je suis maudite? est-ce
-que j’ai un mal qu’on ne voit pas? est-ce que je n’ai rencontré
-que des brutes?
-
-Elle est presque vêtue, mais ses cheveux désordonnés pendent encore,
-rejetés en crinière sur une épaule. Elle tend vers Maugis des mains
-mendiantes:
-
---Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, essayer...
-
-Elle n’ose rien ajouter. Son gros ami s’est levé d’un bond de
-jeune homme et la saisit par les épaules:
-
---Mon pauvre amour! C’est moi qui vous crierai, à présent: «Jamais!»
-Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil
-homme! Je suis là, près de vous, le gros Maugis, avec son bedon
-jovial dans son sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme... Mais
-vous montrer, maintenant que je sais votre ignorance, la bête qu’il y
-a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir
-d’une déception pire que les autres, d’une obscénité sans grâce
-et sans jeunesse... non, ma chérie, jamais! Faites-moi la seule
-charité de croire que j’y ai quelque mérite, et puis... et puis,
-filez!... Antoine pourrait s’inquiéter...
-
-Elle essaie un sourire, une malice dernière:
-
---Il aurait bien tort.
-
---C’est vrai, mon Minou; mais tout le monde ne peut pas savoir que
-je suis un saint.
-
---Pourtant, si vous vouliez... À présent, je n’ai plus peur...
-
-Maugis rassemble dans sa main toute la chevelure de Minne; lentement,
-il l’effiloche à contre-jour, pour le plaisir de la voir ruisseler...
-
---Je sais bien. Mais c’est moi qui n’aurais plus un fil de sec!
-
-Elle n’insiste pas, relève ses cheveux rapidement, et paraît
-regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les
-petits peignes couleur d’ambre, le ruban de velours noir, le chapeau,
-les gants...
-
-La voici telle qu’elle est arrivée; et toute la sensualité du gros
-homme crie de regret, se raille férocement... Mais Minne, prête à
-sortir, appuyée d’une main sur son ombrelle, tourne vers lui un
-charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante
-et triste bouche. Elle embrasse d’un regard les murs d’un vert
-assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe
-japonaise qui flambe dans l’ombre, et dit:
-
---Je regrette de m’en aller d’ici. Vous ne pouvez pas savoir ce
-qu’il y a de nouveauté pour moi dans un tel sentiment...
-
-Maugis incline la tête, très grave:
-
---Je le sais. Je n’ai pas fait grand-chose de propre dans toute ma
-vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là: votre
-regret.
-
-La main sur la porte, elle implore tout bas.
-
---Qu’est-ce que je vais faire à présent?
-
---Retrouver Antoine.
-
---Et puis?
-
---Et puis... je ne sais pas, moi... Le footing, les sports, le plein
-air, les œuvres charitables...
-
---La couture...
-
---Oh! non, ça abîme les doigts. Il y a bien aussi la littérature...
-
---Et les voyages. Merci. Adieu...
-
-Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entrouvertes.
-
---Quoi donc, ma petite enfant?
-
-Elle plisse l’arc pur de ses beaux sourcils blonds. Elle voudrait dire:
-«Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu
-cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m’avez pas
-donné le trésor qui m’est dû et que j’irais chercher jusque dans
-la boue; mais vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée
-d’apprendre qu’un amour, différent de l’Amour, peut fleurir dans
-l’ombre même de l’Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à
-moi. Quelque chose en moi a donc plus de prix pour vous que ma
-beauté?...»
-
-Elle hausse les épaules d’un geste las, espérant que Maugis
-comprendra tout ce qui tient d’incertitude, de faiblesse, de gratitude
-aussi, dans le serrement de sa petite main gantée... La lourde
-moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Minne est partie.
-
-
-Elle court presque. Non qu’elle daigne se soucier de l’heure, ou
-d’Antoine. Elle court parce que son état d’esprit s’accommode de
-la hâte et du mouvement. Elle descend l’avenue de Wagram, surprise de
-voir l’air si bleu au sortir de la chambre jaune. Les vernis du japon
-jonchent le trottoir de leurs chenilles flétries, et la nuit
-printanière glace cette fin de journée tiède.
-
-Tout à coup, elle sent quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui
-suit, qui se rapproche. Elle se retourne et reconnaît, sans
-étonnement, cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n’osa
-pas...
-
---Ah! dit-elle seulement.
-
-Jacques Couderc comprend parfaitement l’intonation, l’intention de
-ce _ah_! qui signifie: «C’est vous? encore? de quel droit?...»
-Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que
-d’habitude; une de ses mains nues rassemble les plis de sa longue
-jupe...
-
-Il est désespéré d’avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette
-bouche close, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui
-disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite... Il baisse
-la tête, gratte l’asphalte du bout de sa canne. Il sent sur lui les
-yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du
-par-dessus, au flageolement du pantalon trop large...
-
---Minne!...
-
---Quoi!
-
---Je vous ai suivie.
-
---Bon.
-
---Je sais d’où vous venez.
-
---Et puis?
-
---Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas.
-
---Je ne vous demande pas de comprendre.
-
-Le son de la voix de Minne, dure, cause à Jacques une douleur physique.
-Il relève, suppliant, sa figure de gavroche tuberculeux.
-
---Minne... vous ne me trouvez pas changé?
-
---Peu!... un peu pâlot. Vous devriez rentrer: l’air du soir est
-trop vif pour vous.
-
-Il avale sa salive avec un mouvement de cou pénible, et son sang monte
-d’un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence:
-
---Minne... vous exagérez!
-
---S’il vous plaît?
-
---Vous exagérez le... l’insouciance que vous avez de moi! Il me
-faut une explication.
-
---Non.
-
---Si! tout de suite! Vous ne voulez plus de moi? Vous ne voulez
-plus m’appartenir? Vous... ne m’aimez plus?
-
-Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, les poings
-fermés au bout de ses bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur
-regard, de bas en haut, qui le défie.
-
---Répondez! crie-t-il tout bas.
-
---Je ne vous aime pas. J’ai horreur de vous, de votre souvenir, de
-votre corps... J’ai horreur de vous!
-
---Pourquoi?
-
-Elle écarte les bras, les laisse retomber dans un geste d’ignorance:
-
---Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a
-quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure,
-le son de votre voix, c’est comme... c’est pire que des insultes. Je
-voudrais savoir pourquoi, parce qu’en somme, c’est étrange, quand
-on y pense...
-
-Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son
-aversion sauvage et sans mesure, pour l’humaniser, la rendre
-compréhensible...
-
---Vous couchez bien avec ce vieux! crie-t-il, écorché.
-
---Quel vieux?
-
---Le vieux de chez qui vous venez, cette espèce d’ivrogne chauve,
-ce... ce...
-
-Un rire bizarre danse sur le visage de Minne.
-
---Ne cherchez pas d’autres épithètes! interrompt-elle. C’est
-encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien...
-
-Elle respire profondément, ses yeux quittent le visage de l’ennemi,
-se perdent dans le ciel d’un mauve hivernal...
-
---J’ai déjà bien assez de peine, achève-t-elle, à y comprendre
-quelque chose, moi!
-
-Jacques se méprend: il croit entendre l’aveu d’une passion à
-peine avouable, et serre les dents:
-
---Je vous tuerai, murmure-t-il.
-
-Elle songe à autre chose, les yeux en l’air.
-
---Vous m’entendez, Minne?
-
---Pardon... Vous disiez?
-
-Il se devine ridicule. On ne répète pas une telle menace, on
-l’exécute...
-
---Je vous tuerai, répète-t-il plus mollement. Et je me tuerai
-après.
-
-Le visage de Minne s’illumine d’une férocité allègre:
-
---Tout de suite! Tout de suite! Tuez-vous! avant moi! Disparaissez
-de moi, allez-vous-en, mourez! Comment n’y avez-vous pas pensé plus
-tôt?
-
-Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, comme vers le
-but inévitable...
-
---La mort... Vous me la souhaitez vraiment? demande-t-il,
-singulièrement radouci.
-
---Oui! s’écrie Minne de tout son cœur. Vous m’aimez, je ne vous
-aime pas: est-ce que tout n’est pas dit pour vous? Est-ce que la
-mort n’est pas le secours de toute vie que se refuse à couronner
-l’amour?
-
-L’enfant qu’elle voue au trépas semble tout près de la comprendre,
-et s’abandonne:
-
---Ah! Minne, c’est cela, c’est cela! Après vous, toutes les
-autres femmes...
-
---Il n’y a pas d’autres femmes, si vous m’aimez!
-
---Non, Minne, il n’y a pas d’autres femmes...
-
---On ne doit pas pouvoir changer d’amour, n’est-ce pas? quand on
-aime... On meurt, on vit du même amour? C’est bien cela? Dites-le!
-Dites-le!
-
---Oui, Minne.
-
---Attendez, dites-moi encore... Vous m’avez aimée, comme ça,
-brusquement, sans savoir ce qui vous arriverait, sans le prévoir?
-Oui?... Et l’amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure? Il vous
-saisit, quand on se croît libre, quand on se sent affreusement seul et
-libre?
-
---Oh! oui, gémit-il, c’est cela!
-
---Attendez!... L’amour, on me l’a dit, peut venir à tout âge, à des
-vieillards secs et froids, embraser tout à coup la fin d’une vie qui
-perdait le désir même de sa flamme? Il peut venir--dites-le-moi, vous
-qui aimez!--à des infirmes, à des maudits, à... à moi-même?
-
-Grave, il incline la tête.
-
---Qu’un dieu vous entende! exhale-t-elle avec ferveur. Et si vous
-m’aimez, laissez-moi en repos, pour toujours!
-
-Elle court derechef vers l’avenue de Villiers, légère, délivrée.
-Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le
-vestibule, renvoie l’ascenseur, sonne, et se trouve en face de son
-mari... Antoine l’attendait.
-
---D’où viens-tu?
-
-Elle cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie:
-
---Je... j’ai fait des courses.
-
-Elle respire vite, ses mains nues tourmentent maladroitement le nœud de
-sa voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et
-le chapeau enlevé laisse voir un somptueux désordre de cheveux
-renoués...
-
---Minne! crie Antoine d’une voix tonnante.
-
-Toute pâle, elle protège son visage de ses bras levés, et son geste
-laisse voir l’écharpe mal attachée.... Son innocence se pare d’un
-charme si coupable qu’Antoine ne doute plus:
-
---D’où viens-tu, bon Dieu?
-
-Qu’il est grand, tout noir devant la lampe! Ses épaules se voûtent,
-lourdes, pareilles à celles de l’Homme-des-Bois...
-
---Tu ne veux pas me dire d’où tu viens?
-
-Minne se revoit, chaste et nue, sur les genoux de Maugis. Son souvenir
-retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne
-voulut pas d’elle et la renvoya triste, heureuse, attendrie... Une
-main, qui n’a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses
-larmes... Cela est doux, poignant, d’une amertume fraîche d’eau
-marine...
-
---Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi!
-
---Je te défends de me parler ainsi!
-
-La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure,
-menteuse et brave.
-
---Tu me défends! tu me défends!...
-
---Parfaitement, je te défends. Je ne suis pas une femme de chambre
-qui découche!
-
---Tu es pire que ça! J’en ai assez de...
-
---Si tu en as assez, va-t’en!
-
-Décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée à la
-cheminée, Minne rassemble en ses yeux admirables tout le défi d’une
-créature tenace, d’une noble petite bête irritable, dont
-l’apparente faiblesse n’est qu’un mensonge de plus... Antoine
-pétrit le dossier d’une chaise et souffle comme un cheval:
-
---Dis-moi d’où tu viens!
-
---J’ai fait des courses.
-
---Tu mens!
-
-Elle lève les épaules, méprisante:
-
---Pour quoi faire?
-
---D’où viens-tu, sacré nom de...
-
---Tu m’ennuies. Je vais me coucher.
-
---Méfie-toi, Minne!
-
-Elle le nargue, le menton levé:
-
---Me méfier? mais je ne fais que ça, cher ami!
-
-Antoine baisse le front, montre du doigt la porte:
-
---Va-t’en dans ta chambre! Je sais que tu ne céderas pas, et je ne
-veux pas te casser avant de savoir...
-
-Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et,
-comme il tend l’oreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un
-déclic sec de revolver qu’on arme, claquer le verrou.
-
-
-
-
-Antoine, qui a demandé «au patron» sa liberté pour l’après-midi,
-remonte à grands pas le boulevard des Batignolles. Il cherche
-la rue des Dames... _Rue des Dames, cabinet Camille_. Rue des
-Dames! il y a là une intention du hasard qui séduit amèrement
-Antoine. Son imagination invente, rue des Dames, une sorte de vaste
-administration, une police de l’adultère féminin, mille limiers
-lancés à travers Paris à la suite d’autant de petites dames
-farceuses...
-
-117, rue des Dames... La maison ne paie pas de mine. Antoine cherche à
-tâtons la loge du concierge, perchée à l’entresol... Un relent de
-chou qui mijote le guide jusqu’à une imposte entrouverte:
-
---Le cabinet Camille, je vous prie?
-
---Troisième à gauche.
-
-L’escalier visse, dans les ténèbres moisies, de toutes petites
-marches basses. Antoine bute et n’ose toucher à la rampe visqueuse...
-Au troisième étage, un peu de jour venu d’une courette permet de
-lire, gravés sur une plaque ternie, les mots: «_Cabinet Camille_,
-renseignements.» Point de sonnette, mais une pancarte manuscrite prie
-le visiteur d’entrer sans frapper.
-
-«Faut-il entrer? quelle ignoble boîte! Si je revenais?... Oui,
-mais le patron ne m’a donné qu’un après-midi...»
-
-Il se décide, tourne le bouton et retombe dans le noir. Ça sent
-l’oignon et la pipe froide... Il va tourner les talons, quand une voix
-violente, derrière une porte, le retient:
-
---Bougre d’empoté! vous l’avez ratée encore, hein? vous l’avez
-ratée en artiste! Ah! vous la tenez, la filature! Dans un grand
-magasin, qu’il s’en va la perdre! Mais j’aurais honte, moi,
-j’aurais honte de dire que j’ai perdu une cliente dans un grand
-magasin! Un enfant de sept ans vous filerait un rat d’égout, dans un
-grand magasin!
-
-Un silence... Le murmure confus d’une voix qui s’excuse...
-
---Oui, oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j’ai
-soupé de vous fringuer, et s’il ne vous faut que ma botte au
-derrière...
-
-Antoine rougit et sue dans l’ombre, avec l’impression absurde que le
-«cocu» dont on parle là-dedans, c’est lui... Enragé, il frappe
-à la porte invisible, n’attend pas de réponse et entre...
-
-La pièce est nue, humide, propre à première vue, quoiqu’une buée
-bleue ternisse la glace aux dorures rougies.
-
-Un individu referme vivement un tiroir ouvert, où voisinent un
-pain-flûte, le rouleau d’argent d’un saucisson de Lyon, et un
-casse-tête américain.
-
---Vous désirez, monsieur?
-
-Antoine s’avance et heurte un long pied, celui d’un être piteux
-assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts, un être long,
-osseux, à figure asymétrique de séminariste défroqué comme meurtrie
-de l’engueulade...
-
---Je désire parler à M. Camille.
-
---C’est moi, monsieur.
-
-M. Camille s’incline devant Antoine avec une aisance autoritaire, que
-justifie le chic bien français de sa mise: gilet de velours prune aux
-boutons ciselés, redingote à châle, col carcan, plastron violet
-épinglé d’un fer à cheval...
-
---Asseyez-vous, Monsieur. Puis-je vous être bon à quelque chose?
-
---Voici, Monsieur, ce qui m’amène. Je voudrais me renseigner sur
-une personne... Je n’ai pas de soupçons, mais, n’est-ce pas? on
-aime à être renseigné...
-
-M. Camille lève une main de prédicateur deux fois baguée:
-
---C’est le devoir de tout homme de sens!
-
-Puis il hoche un menton indulgent et averti, et pince sa moustache
-d’écuyer de manège, tandis que ses yeux de ruffian détaillent
-Antoine, découvrant en lui la poire, la poire bénie...
-
---Pour tout dire, il s’agit de ma femme. Je suis forcé de la
-laisser seule toute la journée, elle est très jeune, influençable...
-Bref, Monsieur, je vous prierai de me faire connaître, heure par heure,
-l’emploi des journées de ma femme.
-
---Rien de plus facile, Monsieur.
-
---Il faudrait quelqu’un de très adroit: elle est méfiante,
-intelligente...
-
-M. Camille sourit, les pouces dans les poches de son gilet:
-
---Cela tombe à merveille, Monsieur, j’ai quelqu’un de sûr, un de
-ces génies ignorés et modestes...
-
---Ah! ah! fait Antoine intéressé.
-
-Du menton, M. Camille désigne l’être assis au coin de la cheminée,
-qui arrondit d’avance ses épaules pour le prochain abattage.
-
---Comment? c’est...
-
---Mon meilleur limier, Monsieur. Et maintenant, si vous voulez bien,
-nous allons aborder la question des honoraires...
-
-Antoine, effondré, n’écoute plus: il paiera tout ce qu’on
-voudra... mais sans espoir.
-
-«La chance est contre moi», se lamente-t-il. «Cette espèce de
-martyr idiot ne sera jamais capable de suivre Minne... C’est trop de
-guigne, d’être allé tomber dans ce taudis, quand il y a trois cents
-agences qui valent sans doute mieux... Tout est contre moi!»
-
-Il redescend l’escalier noir, qui sent le chou et les latrines, et croit
-encore entendre une voix furieuse qui crie...
-
---Dans un grand magasin, qu’il s’en va me la perdre! Allez lui
-dire ça, au cocu, voir s’il y coupe!
-
-
-
-
-«J’aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens
-ne savent pas assez que l’absence de malheur rend triste. Un bon
-malheur, bien cuisant, alimenté, renouvelé chaque heure, un enfer,
-quoi! mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en
-haleine, voilà qui colore la vie!»
-
-Elle secoue sa fluide chevelure sur sa robe blanche et redit, Mélisande
-qui s’ignore: «Je ne suis pas heureuse ici...»
-
-Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme
-était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait
-seule...
-
-«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je
-l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc,
-je l’expédie au diable--et puis Maugis me traite en petite sœur--et,
-là-dessus, Antoine devient terrible!...»
-
-La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion
-suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante
-Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra
-pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui
-criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter
-qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du
-fiacre!
-
-Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté
-est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas
-là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein
-de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a
-donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle
-n’a pas juré d’être heureuse par moi...»
-
-Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la
-mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a
-prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour,
-celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit
-détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il
-admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la
-possession de Minne...
-
-À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie
-morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le
-soleil, indécise et sans intentions...
-
-Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers
-ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue.
-
-«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis
-repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les
-sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis.
-S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez
-Maugis...»
-
-Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de
-l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière
-elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme
-sent le tabac froid et la bière aigre.
-
-Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!»
-et ne bouge pas...
-
-«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que _pour ça_...»
-
-Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la
-trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est
-peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps
-ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que
-le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que
-l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé
-refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur
-ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je
-ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir
-quelqu’un à tourmenter...»
-
-Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui
-vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre,
-comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa
-lèvre supérieure...
-
-À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît
-vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col
-douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout
-à l’heure.»
-
-Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses,
-d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée:
-l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air
-absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son
-visage...
-
-«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à
-fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus
-qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!»
-
-Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne
-envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse
-du battement de son sang dans ses oreilles roses...
-
-«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons
-Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si
-vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec
-l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des
-feuilles sèches...»
-
-Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour
-compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de
-turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre,
-patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume
-sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un
-œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il
-crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût
-préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la
-pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg
-Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à
-l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en
-faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?...
-
-Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la
-halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir
-consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne:
-le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil
-stipendié!
-
-«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!...
-Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera
-jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera,
-je t’en réponds!»
-
-Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des
-jarrets de facteur...
-
-«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards
-jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse,
-aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant,
-très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne,
-en boitillant, une pantoufle rouge sans talon...
-
-«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à
-cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la
-dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes,
-barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme
-s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir
-des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du
-fil à retordre, pense Minne.
-
-De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable
-de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû
-allumer sa soif...
-
-«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute...
-Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.»
-
-Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de
-Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux,
-elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en
-allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que
-l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme
-de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure
-Minne... Ah! je vieillis!»
-
-Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui,
-réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour
-du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel.
-
-Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses
-pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice
-et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne
-s’alanguit dans la victoire.
-
-Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne
-songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de
-chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il
-est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le
-doux farniente de Minne; Antoine est rentré!
-
---Comment? tu es là?
-
---Tu vois.
-
-Il a dû errer longtemps, lui aussi: on le devine au cuir poudreux de
-ses bottines...
-
---Pourquoi n’es-tu pas à ton bureau, Antoine?
-
---Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien.
-
-Minne croit rêver. Comment! elle rentre toute gentille, fatiguée,
-amusée d’avoir semé le limier, et elle tombe sur cet ours grossier!
-
---C’est comme ça? Eh bien, mon cher, si tu as autant de loisirs
-pourquoi ne les emploies-tu pas à m’espionner toi-même?
-
---À t’esp...
-
---Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t’adresses, mais on se fiche de
-toi, tu sais. Quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j’en avais
-honte pour toi! Un homme à qui j’aurais fait l’aumône! Hein? ce
-n’est pas vrai? dis que je suis folle! Veux-tu que je te donne mon
-itinéraire? Tu pourras le contrôler avec le rapport de tes agents!...
-
-Elle récite, d’une voix de tête insupportable:
-
---Partis à trois heures de la maison, nous avons traversé le parc
-Monceau, descendu l’avenue de Messine, stationné rue de Miromesnil
-devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré
-jusqu’à...
-
---Minne!
-
-Elle est lancée, elle ne lui fera pas grâce d’un carrefour. Elle
-compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d’aiglon irrité,
-insiste sur le détail de la maison à double issue, et, sans qu’il
-sache pourquoi, la jalousie qu’il portait en lui, comme une corde
-tendue, sensible et douloureuse, se détend, amollie, baignée d’une
-huile bienfaisante... Il contemple Minne, il n’entend plus sa colère
-bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et
-furieuse, qu’il allait commettre l’erreur criminelle de la traiter
-en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. À lui, même
-si elle le trompe; à lui, même si elle le hait; sans autre recours,
-sans refuge que lui! Elle était sa sœur avant d’être sa femme, et,
-déjà, il eût donné pour elle tout son sang de frère fervent. Il lui
-doit à présent plus que son sang, puisqu’il a promis de la rendre
-heureuse. Tâche difficile! car Minne est fantasque, souvent cruelle...
-Mais il n’y a pas de honte à souffrir, quand c’est le seul moyen de
-donner le bonheur...
-
-Qu’elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie! Elle court
-aux casse-cou, cherche les joies périlleuses: il étendra les mains
-seulement quand elle chancellera, mais caché, prudent, comme les mères
-qui suivent les premiers pas de leur petit, les bras grands ouverts et
-tremblants comme des ailes.
-
-Elle a fini. Elle s’est excitée encore en parlant. Elle a crié on ne
-sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la
-liberté, des «c’est bien fait!» de gosse... Deux petites larmes
-suspendues à ses cils s’irisent de lumière et elle est à bout de
-méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la
-bercerait tout en pleurs... Mais il sent que ce n’est pas le moment
-encore...
-
---Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça.
-
-Elle redresse son cou d’infante, passe une langue altérée sur ses
-lèvres:
-
---Comment? qui me demande? Mais toi! mais ton attitude de martyr
-grognon, mais ton silence de mari qui se contient! Qui contient quoi?
-Qu’est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t’ont-ils pas
-renseigné? Ils sont si adroits!...
-
---Tu l’as dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c’est
-presque mon excuse. Je ne les connais pas, je les emploie mal... Et
-j’aurais dû ne jamais les employer.
-
-Un étonnement défiant change le visage de Minne. Elle cesse
-d’effilocher le chapeau de paille bleue où s’occupaient ses mains
-destructrices...
-
---Tu me pardonnes, Minne?
-
-Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion d’une bête à qui
-l’on dit: «Va!» en ouvrant la porte de sa cage...
-
---Minne, voyons! Faut-il promettre que je ne le ferai plus?
-
-La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète
-Minne, qui ne comprend pas... Pourquoi l’espionnage? et pourquoi
-l’humble excuse, après? Elle tend, hésitante, une petite main
-incrédule...
-
---Tu es joliment agaçant, Antoine, tout de même!
-
-Il tire un peu à lui le bras de Minne qui cède du coude et résiste de
-l’épaule, et se penche tendrement vers elle:
-
---Écoute, Minne, si tu voulais...
-
-Le crépuscule est descendu, rapide, et lui cache le visage de Minne...
-
---Si je voulais quoi? Tu sais que je n’aime pas promettre!
-
---Tu n’as pas besoin de rien promettre, chérie.
-
-Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une
-humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir
-la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente,
-n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette
-secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si
-fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et
-s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle...
-
---Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour
-une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des
-jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez
-Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de
-Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze
-jours?
-
---À Monte-Carlo? moi? pourquoi?
-
-«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est
-que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...»
-
---Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement.
-
-Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à
-Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui
-viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage...
-
---Quand partons-nous, Antoine?
-
-Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité,
-luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux
-pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec
-lui tout seul! elle partira!
-
---Dans cinq ou six jours. Tu seras prête?
-
---C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que
-j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine?
-
-Il la retient encore une minute contre lui, dans l’ombre. Un bras
-autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans
-l’emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur,
-de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle.
-
-
-
-
---Dix-neuf, rouge, impair et passe...
-
---J’ai encore gagné dix francs! s’écrie Minne, enchantée.
-Qu’est-ce que tu disais donc, qu’on perd toujours à Monte-Carlo?
-Antoine, je vais à une autre table.
-
---Pourquoi? Puisque tu gagnes à celle-ci...
-
---Je ne sais pas. C’est amusant de changer. Tu me retrouves sous
-l’horloge, dis?
-
-Antoine la suit des yeux, plein d’admiration pour sa robe blanche
-bruissante, pour sa taille mince, pour sa nuque dorée et le chapeau de
-crin rose qui la coiffe... «Elle s’amuse, dit-il, quel bonheur!»
-
-Minne, debout derrière le croupier, s’excuse poliment: «Pardon,
-monsieur», et pousse sa pièce sur la troisième douzaine. La bille
-tourne, se ralentit, trébuche:
-
---Rien ne va plus!
-
-Minne considère, au-dessous d’elle, un jardin de roses et d’iris,
-un monstrueux chapeau qui abrite une dame invisible... «Quel chapeau!
-c’est une grue, je parie...»
-
---Trente-six, rouge, pair et passe.
-
-Minne gagne encore dix francs. Elle ramasse les trois pièces; presque
-en même temps qu’elle, se penche un gros Allemand, qui touche aussi
-sa troisième douzaine... Mais une voix sèche part de dessous le jardin
-suspendu:
-
---Pardon, monsieur! veuillez laisser cette masse.
-
---Verzeihung! diese Einlage gehört mir!
-
-Du tac au tac, la dame rétorque, en allemand cette fois:
-
---Sie müssen nur auf ihr Spiel Acht geben. Das Goldstück gehört
-mir... Lassen Sie mich in Ruhe!
-
-L’homme, stupéfait, invoque des yeux le témoignage d’une loyale
-assistance, mais la loyale assistance a bien autre chose à faire...
-Minne n’en revient pas non plus, car la dame au chapeau, la dame qui
-ramasse les orphelins avec l’autorité que donne une mauvaise
-conscience, c’est Irène, Irène Chaulieu!
-
---Comment? c’est vous, Irène?
-
---Minne! elle est bonne, celle-là! Croyez-vous? ce barbu qui
-voulait me faire _mon_ louis! Ne me parlez pas, ma chère, j’essaie ma
-petite combine, une martingale épatante!
-
-Les courtes mains d’Irène tripotent des louis, empilent des pièces,
-pointent un carnet. Son nez de peseuse d’or s’incline sur une
-comptabilité crasseuse, sur un butin de pillarde. Sous le chapeau en
-terrasse fleurie, ses yeux, au-dessus du nez pincé et pâle, appellent
-l’or, l’adorent, le violentent, et ses mains d’escamoteuse
-dépouillent le tapis...
-
---N’est-ce pas qu’elle est épatante? chuchote une voix dans
-l’oreille de Minne.
-
-Avec une confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le
-monde est donc à Monte-Carlo!... Elle reste interdite devant le
-journaliste et ne sait que dire. Il s’éponge le front, et cligne sous
-la lumière crue du lustre. Elle le trouve plus vieux qu’à Paris,
-avec des fils gris dans la moustache, un grand pli triste dans sa joue
-d’homme gai...
-
---Voulez-vous parier, dit-il, que j’entends ce que vous pensez de
-moi?
-
---Non, dit-elle vivement, je suis très contente de vous voir.
-
---Madame est bien bonne. Et le noble époux?
-
---Il m’attend sous l’horloge...
-
---C’est la première fois que vous venez à Monte-Carlo?
-
---Oui... je suis toute dépaysée, c’est si curieux, ici! Vous ne
-trouvez pas, monsieur Maugis, qu’on rencontre des figures
-intéressantes?
-
---J’allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent.
-
-Minne, qui n’aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse.
-
---Il ne faut pas vous moquer de moi! prie-t-elle.
-
---Me moquer de vous? je n’y pense guère, mon enfant!
-
---À quoi pensez-vous, alors?
-
---Je pense que vous avez, là, échappé de votre tempe, un seul
-cheveu d’or, presque d’argent, qui dessine un point d’interrogation
-en l’air, et je lui réponds «oui» à tort et à travers.
-
-Elle rit sans entrain, et le silence tombe entre eux, gênant. Minne,
-lasse de rester debout, évite de regarder Maugis et ils pensent tous
-deux, muets, à une chambre aux rideaux de gaze jaune, où les paroles
-leur venaient faciles, sincères, où leur pensée s’est livrée, nue
-comme Minne elle-même. Ils se sont tout dit, là-bas...
-
-Mélancoliques, ils se taisent. Ils écoutent, au fond d’eux-mêmes,
-la brisure musicale d’un petit fil très précieux...
-
---Je ne suis pas drôle, ce soir, mon enfant, hein? Je ne vous amuse
-guère?
-
-Elle proteste d’un signe.
-
---Je ne suis pas gaie quand je m’amuse. Et je peux être contente
-sans m’amuser. Croyez--elle appuie un instant sa main gantée sur
-le bras de Maugis--croyez que je suis votre amie et que je n’ai pas
-d’autre ami que vous... Cela me coûte à dire, mais... c’est
-qu’on m’a si peu habituée à l’amitié!... Retournez au jeu à
-présent; moi, je m’en vais.
-
---Vous vous en allez où?
-
---Retrouver Antoine. Il m’attend sous l’horloge.
-
-Il n’insiste pas. Il s’éloigne après un baiser sur la petite main
-dégantée, et Minne reste seule parmi tant d’inconnus, parmi le
-silence bourdonnant et studieux des salles de jeu...
-
-Elle frissonne, en songeant à l’âpre vent qui balaie, ce soir, la
-Corniche... Un méchant hasard a jeté Minne et Antoine en pleine
-tempête sèche; des paillettes de silex volent sous le ciel plombé,
-la Méditerranée est couleur d’huître grise...
-
-Absorbée, Minne arrive, enfin, jusqu’à Antoine, qui l’a attendue
-sous l’horloge, et sort, à son bras, du Casino.
-
-Le vent a balayé le ciel, où vogue une lune mauve. Les palmiers
-immobiles jalonnent l’avenue, les hôtels crémeux, les villas couleur
-de beurre rivalisent de blancheur... Mais la beauté de la nuit claire
-est sur tout cela, et, dans le vent qui tiédit, passe un souffle de
-printemps...
-
-«Il fait presque aussi doux qu’à Paris», soupire Antoine.
-
-Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives,
-Minne s’accote à l’épaule de son mari. La voiture monte, au grand
-trot, la route qui mène au Riviera-Palace; soudain, sombre et pure,
-apparaît la mer... Un filet d’argent y danse, autour d’un long
-fuseau de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons...
-
---Oh! tu vois, Antoine?
-
---Je vois, chérie. Tu aimes ce pays?
-
---Je ne l’aime pas, mais je le trouve beau.
-
---Pourquoi ne l’aimes-tu pas?
-
---Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de
-cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs...
-
-Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte,
-et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit
-en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la
-crainte à la colère,--et voici qu’il s’émerveille en pensant
-qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha
-confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?»
-
-Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et
-la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres
-d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle...
-
-Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et
-la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres
-sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer,
-persiennes ouvertes.
-
-Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de
-roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les
-jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus
-d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer...
-
-Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la
-froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la
-ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au
-bout de la mer, touche le ciel...
-
-Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne,
-une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une
-musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la
-route, claquent des fouets, grincent des roues...
-
-Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant
-sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe
-pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour
-assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce
-soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude!
-
-Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est
-près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont
-les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser,
-les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches...
-
-Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a
-mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le
-grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il
-réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant
-à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa
-voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines
-vitres...
-
---Antoine...
-
---Chérie?
-
---J’ai froid.
-
---Il faut te coucher.
-
---Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit... Comme il fait
-froid, ici!
-
---Les gens du pays disent que c’est tout à fait exceptionnel.
-D’ailleurs, on peut compter sur une journée magnifique, demain. Le
-vent tourne... tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à La
-Turbie...
-
-Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la
-lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle se
-hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette, et
-ressort grelottante.
-
---Oh! ce lit!... les draps sont glacés.
-
---Veux-tu?...
-
-Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède et
-s’arrête court, comme s’il retenait une inconvenance...
-
---Veux-tu que je demande une boule?
-
---Pas la peine! crie Minne d’une voix étouffée sous le drap. Mais
-borde-moi bien... Remonte le couvre-pied... Tourne l’abat-jour de
-l’autre côté... Merci, Antoine... Bonsoir, Antoine...
-
-Il s’empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et
-silencieux autour du lit. Une gratitude de chien enfle son cœur.
-
---Bonsoir, Antoine... répète Minne qui tend hors du lit un pâle
-museau tout froid.
-
---Bonsoir, chérie. Tu as sommeil?
-
---Non.
-
---Tu veux que j’éteigne?
-
---Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j’ai un peu de fièvre.
-Assieds-toi une minute.
-
-Il obéît, avec sa gaucherie tendre.
-
---Si tu n’es pas bien ici, Minne, nous pouvons repartir plus tôt;
-je me dépêcherai...
-
-Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s’arrange au chaud dans
-ses cheveux comme une poule dans la paille.
-
---Je ne demande pas à partir, moi.
-
---Tu pourrais regretter Paris, ta maison, tes... tes habitudes, ton...
-
-Il a détourné la tête en changeant de voix malgré lui, et Minne, à
-travers ses cheveux, l’épie.
-
---Je n’ai pas d’habitudes, Antoine.
-
-Il fait un effort prodigieux pour se taire, mais il continue:
-
---Tu pourrais... aimer quelqu’un... regretter... des amis...
-
---Je n’ai pas d’amis, Antoine.
-
---Oh! tu sais, je dis ça... Ce n’était pas pour te gronder. Je...
-j’ai réfléchi que, le mois dernier, j’avais été idiot... Quand
-on aime, n’est-ce pas? on ne le fait pas exprès... Je ne peux pas
-plus t’empêcher d’aimer quelqu’un qu’empêcher la terre de
-tourner...
-
-Il semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et
-fervente, s’habille des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et
-il en souffre... Ne pas pouvoir, grand Dieu, ne pas pouvoir expliquer à
-Minne qu’il lui fait don de sa vie, de son honneur de mari, de son
-dévouement complice!... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la
-mette en défiance, cette enfant fragile qu’il vient de border dans
-son lit... Et que va-t-elle répondre? Pourvu qu’elle ne pleure pas!
-elle est si nerveuse, ce soir! Il se jure, à bout de formules: «Je
-veux bien qu’elle me fasse cocu, mais je ne veux pas qu’elle pleure!»
-Il devine sous les cheveux mêlés, l’intensité du beau regard
-noir...
-
---Je n’aime personne, Antoine.
-
---C’est vrai?
-
---C’est vrai.
-
-Il dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit:
-«Je n’aime personne» mais elle n’a pas dit qu’elle aimait
-Antoine...
-
---Tu es bien gentille, tu sais... je suis content... Tu ne m’en veux
-plus?
-
---Pourquoi est-ce que je t’en voudrais?
-
---À cause... à cause de tout. Un moment, je voulais tout faire
-sauter... mais ce n’est pas parce que je t’aimais moins, au
-contraire! Tu ne peux pas comprendre ça, toi...
-
---Pourquoi donc?
-
---Ce sont des idées d’homme qui aime, dit-il simplement.
-
-Minne tend hors du lit une amicale petite main:
-
---Mais je t’aime bien aussi, je t’assure.
-
---Oui? questionne-t-il avec un rire forcé. Alors je voudrais que tu
-m’aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, mais
-tout, tu entends, même les choses qu’on ne demande pas d’ordinaire
-à un mari, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme
-quand on est tout petit: «Un tel m’a fait quelque chose, Antoine:
-gronde-le, ou tue-le», ou n’importe quoi...
-
-Elle a compris, cette fois. Elle s’assied sur son lit, ne sachant
-comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s’élancer d’elle
-vers Antoine, comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est
-toute pâle, les yeux agrandis... Quel homme est-il donc, ce cousin
-Antoine?
-
-Des hommes l’ont désirée, l’un jusqu’à vouloir la tuer, l’autre
-jusqu’à, délicatement, la repousser... Mais pas un ne lui a dit:
-«Sois heureuse, je ne demande rien pour moi: je te donnerai
-des parures, des bonbons, des amants...»
-
-Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui attend, là, en
-pyjama?... Qu’il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps
-obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure
-d’esclave...
-
---Viens dans mon lit, Antoine...
-
-
-
-
-Minne dort d’un sommeil fourbu, dans l’obscurité rose. Dehors, les
-fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse
-vibrent des mandolines italiennes. Mais la muraille du sommeil sépare
-Minne du monde vivant et, seul, le nasillement ailé de la musique
-s’insinue jusqu’à son rêve pour l’agacer d’un bourdonnement
-d’abeilles...
-
-
-Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, et la pensée de Minne remonte
-vers le réveil par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le
-fond d’un océan merveilleux. Elle respire profondément, cache sa
-figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil...
-Une douleur légère, bizarre, dont tout son corps retentit comme une
-harpe, l’éveille sans rémission.
-
-Avant d’ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure; mais
-l’insolite de ce détail n’importe guère: il est arrivé cette
-nuit quelque chose... quoi donc? Il faut s’éveiller vite, tout à
-fait, pour s’en souvenir avec plus de joie: c’est cette nuit
-qu’un miracle acheva de créer Minne!
-
-Elle tourne vers les rideaux un vague et animal sourire: «Le
-soleil?... nous avons donc dormi? Oui, nous avons dormi, et longtemps...
-Antoine est sorti... Je n’aurai jamais le courage d’aller regarder
-l’heure... Heureusement que nous déjeunons tard, nous deux!...»
-Elle redit «nous deux» avec une naïveté orgueilleuse de jeune
-mariée et retombe sur l’oreiller, dans ses cheveux défaits...
-
-
-«Viens dans mon lit, Antoine!» Elle lui a crié cela, cette nuit,
-avec une équité convaincue de prostituée qui n’a que son corps pour
-payer l’amour des hommes... Et le malheureux, éperdu que la
-récompense fût si près de la peine, s’était jeté dans les bras
-exaltés de Minne.
-
-Il ne voulait que la tenir contre lui, d’abord. Il l’enlaçait du
-buste seulement, enivré aux larmes de la sentir si tiède et si
-parfumée, si menue, si flexible dans ses bras... Mais elle se rapprocha
-toute de lui, d’un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds
-lisses et froids. Faiblissant, il murmura «Non, non» en bombant le
-dos pour s’éloigner d’elle, mais une petite main téméraire le
-frôla et il fut d’un bond sur le lit, rejetant le drap...
-
-Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle,
-faunesque et barbu, ce grand corps brun exhalant une odeur connue
-d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité
-plus qu’elle ne saurait lui donner! «Il faut qu’il m’ait bien,
-que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie
-complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai «_Ah_!
-_Ah_!» comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose...»
-
-Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres
-d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller,
-passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les
-tourmenteurs...
-
-Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux,
-lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore
-maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même...
-Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!»
-comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse.
-Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan,
-Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle
-encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque
-intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des
-sanglots près de jaillir...
-
-Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé
-d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié...
-L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui
-maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de
-droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de
-méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de
-ses mâchoires délicates saillir, contractés.
-
-Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la
-reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria:
-
---Va donc!
-
-Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit
-avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son
-propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle
-tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et
-les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les
-rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin
-désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras
-d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors
-du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune
-d’Antoine qui tressaillit de délice...
-
-Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta
-Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir,
-froissée contre lui, la houle d’un corps heureux...
-
-
-Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond
-d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien,
-ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile,
-sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle.
-Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans
-l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche
-enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il
-n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir
-rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme
-comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir
-vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et
-velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue
-au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des
-jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable...
-
-La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre.
-
---Antoine!
-
---Minne chérie!
-
-Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute
-moite, odorante de sa nuit amoureuse...
-
---Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite!
-
-Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée...
-
---Oh! c’est tout bleu!
-
-La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond
-en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude
-ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium
-rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au
-nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier...
-
---Minne! j’en ai des nouvelles!
-
-Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a
-touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance...
-
---Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible:
-Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une
-affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien
-qu’elle a dû reprendre le train pour Paris!
-
-Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine
-qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez
-aventureux comme Henri IV...
-
---Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle...
-Tu sais bien, le petit Couderc?
-
-Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le
-plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente...
-
---Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait?
-
---On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait
-voulu nettoyer son revolver.
-
---Il est mort?
-
---Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident,
-tout de même!
-
---Pauvre petit! dit-elle tout haut...
-
---Oui, c’est malheureux...
-
-«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un
-petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont
-il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...»
-
---Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne
-te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout
-petit peu?...
-
-Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine,
-d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers
-son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le
-mystère:
-
---Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri.
-
-
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNUE LIBERTINE ***
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- L’Ingénue Libertine | Project Gutenberg
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>L’Ingénue Libertine</span>, by Sidonie-Gabrielle Colette</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>L’Ingénue Libertine</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Sidonie-Gabrielle Colette</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: February 17, 2022 [eBook #67427]<br>
-Last Updated: August 9, 2023</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by The Internet Archive.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L’INGÉNUE LIBERTINE</span> ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/ingenue_cover.jpg" width="500" alt="">
-</div>
-
-
-<h1>COLETTE</h1>
-
-<h3>DE L’ACADÉMIE GONCOURT</h3>
-
-<p><br></p>
-
-<h2>L’INGÉNUE<br>
-LIBERTINE</h2>
-
-<p><br></p>
-
-<h4><i>LE LIVRE PLASTIC</i></h4>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<h4>TABLE DE MATIÈRES</h4>
-<p class="nind"><a href="#PREMIERE">PREMIÈRE PARTIE</a><br>
-<a href="#DEUXIEME">DEUXIÈME PARTIE</a></p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<h4><a id="PREMIERE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Minne?... Minne chérie, c’est fini, cette rédaction! Minne, tu
-vas abîmer tes yeux!
-</p>
-
-<p>
-Minne murmure d’impatience. Elle a déjà répondu trois fois: «Oui,
-maman» à Maman qui brode derrière le dossier de la grande
-bergère...
-</p>
-
-<p>
-Minne mordille son porte-plume d’ivoire, si penchée sur son cahier
-qu’on voit seulement l’argent de ses cheveux blonds, et un bout de
-nez fin entre deux boucles pendantes.
-</p>
-
-<p>
-Le feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les
-secondes, Maman soupire. Sur la toile cirée de sa broderie&mdash;un grand
-col pour Minne&mdash;l’aiguille, à chaque point, toque du bec. Dehors,
-les platanes du boulevard Berthier ruissellent de pluie, et les tramways
-du boulevard extérieur grincent musicalement sur leurs rails.
-</p>
-
-<p>
-Maman coupe le fil de sa broderie... Au tintement des petits ciseaux, le
-nez fin de Minne se lève, les cheveux d’argent s’écartent, deux
-beaux yeux foncés apparaissent, guetteurs... Ce n’est qu’une fausse
-alerte; Maman enfile paisiblement une autre aiguillée, et Minne peut
-se pencher de nouveau sur le journal ouvert, à demi dissimulé sous son
-cahier de devoirs d’Histoire... Elle lit lentement, soigneusement, la
-rubrique <i>Paris la nuit</i>:
-</p>
-
-<p>
-«Nos édiles se doutent-ils seulement que certains quartiers de Paris,
-notamment les boulevards extérieurs, sont aussi dangereux, pour le
-promeneur qui s’y aventure, que la Prairie l’est pour le voyageur
-blanc? Nos modernes apaches y donnent carrière à leur naturelle
-sauvagerie, il ne se passe pas de nuit sans qu’on ramasse un ou
-plusieurs cadavres.
-</p>
-
-<p>
-«Remercions le Ciel&mdash;il vaut mieux s’en remettre à lui qu’à
-la police&mdash;quand ces messieurs se bornent à se dévorer entre eux,
-comme cette nuit, où deux bandes rivales se rencontrèrent et se
-massacrèrent littéralement. La cause du conflit? «Cherchez la femme!»
-Celle-ci, une fille Desfontaines, dite Casque-de-Cuivre à cause de
-ses magnifiques cheveux roux, allume toutes les convoitises d’une
-douteuse population masculine. Inscrite aux registres de la préfecture
-depuis un an, cette créature, qui compte à peine seize printemps, est
-connue sur la place pour son charme équivoque et son caractère
-audacieux. Elle boxe, lutte, et joue du revolver à l’occasion.
-Bazille, dit La Teigne, le chef de la bande des Frères de Belleville,
-et Le Frisé, chef des Aristos de Levallois-Perret, un souteneur
-dangereux dont on ignore le véritable nom, se disputaient cette nuit
-les faveurs de Casque-de-Cuivre. Des menaces on en vint aux couteaux.
-Sidney, dit la Vipère, déserteur belge, grièvement blessé, appela Le
-Frisé à son aide, les acolytes de la Teigne sortirent leurs revolvers,
-et alors commença une véritable boucherie. Les agents, arrivés après
-le combat, selon leur immuable tradition, ont ramassé cinq individus
-laissés pour morts; Defrémont et Busenel, Jules Bouquet, dit
-Bel-Œil, et Blaquy, dit la Boule, ont été transportés d’urgence à
-l’Hôpital, ainsi que le sujet de Léopold, Sidney la Vipère.
-</p>
-
-<p>
-«Quant aux chefs de bandes et à la Colombine, cause première du
-duel, on n’a pu mettre la main dessus. Ils sont activement
-recherchés.»
-</p>
-
-<p>
-Maman roule sa broderie. Vite, le journal disparaît sous le cahier, où
-Minne griffonne, au petit bonheur:
-</p>
-
-<p>
-«Par ce traité, la France perdait deux de ses meilleures provinces.
-Mais elle devait quelque temps après en signer un autre beaucoup plus
-avantageux.»
-</p>
-
-<p>
-Un point... un trait d’encre à la règle au bas du devoir
-d’Histoire... le papier buvard qu’elle lisse de sa main longue et
-transparente&mdash;et Minne, victorieuse, s’écrie:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Fini!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n’est pas trop tôt! dit Maman soulagée, va vite au lit, ma
-souris blanche! Tu as été longue, ce soir. C’était donc bien
-difficile, ce devoir?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, répond Minne qui se lève. Mais j’ai un peu mal à la tête.
-</p>
-
-<p>
-Comme elle est grande! Aussi grande que Maman, presque. Une très
-longue petite fille, une enfant de dix ans qu’on aurait tirée,
-tirée... Étroite et plate dans son fourreau de velours vert empire,
-Minne s’allonge encore, les bras en l’air. Elle passe ses mains sur
-son front, rejette en arrière ses cheveux pâles. Maman s’inquiète:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bobo? Une compresse?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, dit Minne. Ce n’est pas la peine. Ce sera parti demain.
-</p>
-
-<p>
-Elle sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile
-dont les coins nerveux remuent. Elle a la peau si claire, les cheveux si
-fins aux racines, qu’on ne voit pas où finissent les tempes. Maman
-regarde de près cette petite figure qu’elle connaît veine par veine,
-et se tourmente, une fois de plus, de tant de fragilité. «On ne lui
-donnerait jamais ses quatorze ans huit mois...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Viens, Minne chérie, que je roule tes boucles!
-</p>
-
-<p>
-Elle montre un petit fagot de rubans blancs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! S’il te plaît, non, maman. À cause de mon mal de tête, pas
-ce soir!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as raison, mon joli. Veux-tu que je t’accompagne jusqu’à ta
-chambre? As-tu besoin de moi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, merci, maman. Je vais me coucher vite.
-</p>
-
-<p>
-Minne prend l’une des deux lampes à huile, embrasse Maman et monte
-l’escalier, sans peur des coins noirs, ni de l’ombre de la rampe qui
-grandit et tourne devant elle, ni de la dix-huitième marche qui crie
-lugubrement. À quatorze ans et huit mois, on ne croit plus aux
-fantômes...
-</p>
-
-<p>
-«Cinq! Songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq, laissés pour
-morts. Et le Belge aussi qui a reçu un mauvais coup! Mais elle,
-Casque-de-Cuivre, on ne l’a pas prise, ni les deux chefs, Dieu
-merci!...»
-</p>
-
-<p>
-En jupon de nanzouk blanc, en corset-brassière de coutil blanc, Minne
-se regarde dans la glace:
-</p>
-
-<p>
-«Casque-de-Cuivre! Des cheveux rouges, c’est beau! Les miens sont
-trop pâles... Je sais comment elles se coiffent...»
-</p>
-
-<p>
-À deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les
-épingles en coque hardie, très haut, presque sur le front. Dans un
-placard elle prend son tablier rose du matin, celui qui a des poches en
-forme de cœur. Puis elle interroge la glace, le menton levé... Non,
-l’ensemble reste fade. Qu’est-ce qui manque donc? Un ruban rouge
-dans les cheveux. Là! Un autre au cou, noué de côté. Et, les mains
-dans les poches du tablier, ses coudes maigriots en dehors, Minne,
-charmante et gauche à la façon d’un Boulet de Monvel, se sourit et
-constate:
-</p>
-
-<p>
-«Je suis sinistre.»
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Minne ne s’endort jamais tout de suite. Elle entend, au-dessous
-d’elle, Maman fermer le piano, tirer les rideaux qui grincent sur
-leurs tringles, entrouvrir la porte de la cuisine pour s’assurer
-qu’aucune odeur de gaz ne filtre par les robinets du fourneau, puis
-monter à pas lents, tout empêtrée de sa lampe, de sa corbeille à
-ouvrage et de sa jupe longue.
-</p>
-
-<p>
-Devant la chambre de Minne, Maman s’arrête une minute, écoute...
-Enfin, la dernière porte se ferme, on ne perçoit plus que les bruits
-étouffés derrière la cloison.
-</p>
-
-<p>
-Minne est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et
-sent ses yeux s’agrandir dans l’ombre. Elle n’a pas peur. Elle
-épie tous les bruits comme une petite bête nocturne, et gratte
-seulement le drap avec les ongles de ses orteils.
-</p>
-
-<p>
-Sur le rebord en zinc de la fenêtre, une goutte de pluie tombe de
-seconde en seconde, lourde et régulière comme le pas du sergent de
-ville qui arpente le trottoir.
-</p>
-
-<p>
-«Il m’agace, ce sergent de ville! songe Minne. À quoi ça peut-il
-servir, des gens qui marchent si gros? Les... les Frères de
-Belleville, et les Aristos... on ne les entend pas, eux, ils marchent
-comme des chats. Ils ont des souliers de tennis, ou bien des pantoufles
-brodées au point croisé... Comme il pleut! Je pense bien qu’ils ne
-sont pas dehors à cette heure-ci! Pourtant, La Teigne et l’autre, le
-chef des Frères, Le Frisé, où sont-ils? Enfuis, cachés dans... dans
-des carrières. Je ne sais pas s’il y a des carrières par ici... Oh!
-ce gros pas! Pouf! pouf, pouf pouf... Et s’il y en avait un, tout
-d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui enfonce un couteau dans
-sa vilaine nuque, au sergent de ville! Devant la porte, juste pendant
-qu’il passe!... Ah! ah! j’entends Célénie demain matin: «Madame,
-madame! il y a un agent de tué devant la porte!» C’est pour le
-coup qu’elle se trouverait mal!...
-</p>
-
-<p>
-Et Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés
-d’un côté et découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit
-sourire.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à
-côté d’elle, remplit et borne l’avenir de Madame... qu’importe
-son nom? elle s’appelle Maman, cette jeune veuve craintive et
-casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la
-mort soudaine de son mari; puis ce grand chagrin a pâli dans l’ombre
-dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, les
-cours de Minne, les robes de Minne... Maman n’a pas trop de temps pour
-y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une
-ni l’autre.
-</p>
-
-<p>
-Pourtant, Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on
-remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes
-d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle sourit, quand les
-hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit violemment,
-lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille,&mdash;il n’y a guère d’autres
-événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père
-Minne? vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules
-dans le petit hôtel du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa
-femme et sa fille, toutes seules... jusqu’à l’époque, confuse et
-terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira avec un monsieur de
-son choix...
-</p>
-
-<p>
-L’oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur
-elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de
-perdre la tête; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances.
-Minne suit les cours des demoiselles Souhait pour s’y distraire, y
-rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon Dieu, s’y
-instruire à l’occasion... «Tout cela est bien arrangé», se dit
-Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi
-jusqu’à la fin de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un
-tiède et étroit bonheur, comme la mort serait vite franchie, sans
-péché et sans peine!...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Minne chérie, c’est sept heures et demie.
-</p>
-
-<p>
-Maman a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser.
-</p>
-
-<p>
-Dans l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing
-et retombe.
-</p>
-
-<p>
-Puis la voix de Minne faible et légère demande:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il pleut encore?
-</p>
-
-<p>
-Maman replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par
-la fenêtre, avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui
-sent l’air et l’asphalte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un temps superbe!
-</p>
-
-<p>
-Minne, assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa
-chevelure. Parmi la clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint,
-la noire et liquide lumière de ses yeux étonne. Beaux yeux, grands
-ouverts et sombres, où tout pénètre et se noie, sous l’arc
-élégant des sourcils mélancoliques... La bouche mobile sourit, tandis
-qu’ils restent graves... Maman se souvient, en les regardant, de Minne
-toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le
-duvet de la chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux
-étonnants, des yeux sévères, tenaces, noirs comme l’eau ronde
-d’un puits...
-</p>
-
-<p>
-Pour l’instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide.
-Elle ouvre et resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons
-avec leurs antennes... La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle
-vagabonde à la suite de ses rêves, sans entendre Maman qui tourne par
-la chambre, Maman tendre et toute fraîche en peignoir bleu, les cheveux
-nattés...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine et une
-chemisette... une chemisette comment?
-</p>
-
-<p>
-Enfin réveillée, Minne soupire et détend son regard:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bleue, maman, ou blanche, comme tu voudras.
-</p>
-
-<p>
-Comme si d’avoir parlé lui déliait les membres, Minne saute sur le
-tapis, se penche à la fenêtre: il n’y a pas de sergent de ville
-étendu en travers du trottoir, un couteau dans la nuque...
-</p>
-
-<p>
-«Ce sera pour une autre fois», se dit Minne, un peu déçue.
-</p>
-
-<p>
-L’arôme vanillé du chocolat s’est glissé dans la chambre et
-stimule sa toilette minutieuse de petite femme soignée; elle sourit
-aux fleurs roses des tentures. Des roses partout sur les murs, sur le
-velours anglais des fauteuils, sur le tapis à fond crème, et
-jusqu’au fond de cette cuvette longue, montée sur quatre pieds
-laqués en blanc... Maman a voulu superstitieusement des roses, des
-roses autour de Minne, autour du sommeil de Minne...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai faim! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur
-son col blanc luisant d’empois.
-</p>
-
-<p>
-Quel bonheur! Minne a faim! voilà Maman contente pour la journée.
-Elle admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse
-enfantin dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent
-les beaux cheveux en copeaux brillants...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Descendons, ton chocolat t’attend.
-</p>
-
-<p>
-Minne prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier,
-leste comme une chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse
-ingratitude qui embellit les enfants gâtés, et flaire son mouchoir où
-Maman a versé deux gouttes de verveine citronnelle...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Le cours des demoiselles Souhait n’est pas un cours pour rire.
-Demandez à toutes les mères qui y conduisent leurs filles; elles vous
-répondront: «C’est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris!»
-Et on vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X... des
-petites Z... de la fille unique du banquier H... On vous parlera des
-salles bien aérées, du chauffage à la vapeur, des voitures de maître
-qui stationnent devant la porte, et il est à peu près sans exemple
-qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique, éblouie par des noms
-connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le programme
-d’études.
-</p>
-
-<p>
-Tous les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de
-Célénie, suit les fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où
-le cours Souhait tient ses assises. Bien gantée, une serviette de
-maroquin sous le bras, droite et sérieuse, elle salue d’un regard
-l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une caresse les chiens et
-les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres sur
-l’avenue déserte.
-</p>
-
-<p>
-Minne connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates
-du Nord qui parlent entre eux un norvégien guttural... «Tout seuls,
-sans bonne, le long des fortifications!... Mais ils sont trop jeunes,
-ils ne savent que jouer... Ils ne s’intéressent pas aux choses
-intéressantes...»
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Arthur Dupin, le styliste du <i>Journal</i>, a ciselé un nouveau
-chef-d’œuvre:
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p class="center"><i>Encore nos apaches!&mdash;Capture importante.</i><br>
- <i>Le Frisé introuvable.</i></p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-«Nos lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et
-véridique de la nuit de mardi à mercredi. La police n’est pas
-restée inactive depuis ce temps, et vingt-quatre heures ne s’étaient
-pas écoulées que l’inspecteur Joyeux mettait la main sur Vandermeer,
-dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés transportés à
-l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins. De
-Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis
-les plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que
-l’anarchie règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à
-présent, Le Frisé a réussi à échapper aux recherches.»
-</p>
-
-<p>
-Minne, avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le <i>Journal</i>
-avant de le jeter dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à
-s’endormir, s’agite et songe:
-</p>
-
-<p>
-«<i>Elle</i> est cachée, elle, leur reine! Probablement aussi dans une
-carrière. Les agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles,
-qui lui apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit... Si
-on découvre sa cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs
-personnes de la police avant qu’on la prenne... Mais, voilà, son
-peuple se mutine! Et les Aristos de Levallois vont se disperser aussi,
-privés du Frisé... Ils auraient dû élire une vice-reine, pour
-gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre...»
-</p>
-
-<p>
-Pour Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un
-roman d’autrefois. Elle sait, à n’en point douter, que la bordure
-pelée des fortifications est une terre étrange, où grouille un peuple
-dangereux et attrayant de sauvages, une race très différente de la
-nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle arbore: la
-casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances, qui colle
-à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types
-distincts:
-</p>
-
-<p>
-1° Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des
-biftecks crus, et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent
-peser sur les sourcils;
-</p>
-
-<p>
-2° Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses
-souliers Richelieu&mdash;qu’il remplace souvent par des chaussures de
-tennis&mdash;montrent des chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois
-aussi, au lieu de chaussettes, on voit la peau délicate du cou-de-pied,
-nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu... Des cheveux souples
-descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs, et
-la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres.
-</p>
-
-<p>
-D’après la classification de Minne, cet individu-là incarne le type
-noble de la race mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à
-ses bras des jeunes filles en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse
-ses mains dans les poches d’un pantalon ample, et fume, les yeux
-mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure et furieuse créature
-crie, pleure, et reproche... «Elle l’ennuie, invente Minne, d’un
-tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il
-rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient...»
-</p>
-
-<p>
-Car les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il
-n’est de cigarettes qu’orientales...
-</p>
-
-<p>
-Minne admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière
-restent patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi,
-elle «les» aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps
-étendus pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur
-leurs talons, ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne,
-des papiers gras sur leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment.
-Quelques-uns de ceux qui veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes
-amicales entretiennent la souplesse de leurs muscles...
-</p>
-
-<p>
-Minne les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe,
-aiguisent leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des
-chats ressemble à une attente. La nuit venue, ce sont des démons
-hurleurs, sanguinaires, et leurs cris d’enfants étranglés
-parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil.
-</p>
-
-<p>
-La race mystérieuse ne crie point la nuit; elle siffle. Des coups de
-sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur,
-portent de poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à
-les entendre, frémit des cheveux aux orteils, comme traversée d’une
-aiguille...
-</p>
-
-<p>
-«Ils ont sifflé deux fois... une espèce de <i>ui-ui-ui</i> tremblé a
-répondu, loin, là-bas... Est-ce que ça veut dire: <i>Sauvez-vous</i>? ou
-bien: <i>Le coup est fait</i>? Peut-être qu’ils ont fini, qu’ils ont
-tué la vieille dame? La vieille dame est maintenant au pied de son
-lit, par terre, dans «une mare de sang». <i>Ils</i> vont compter l’or et
-les billets, s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le
-talus, ils raconteront la vieille dame à leurs camarades, et ils
-partageront le butin...
-</p>
-
-<p>
-«Mais, hélas! leur reine est absente, et l’anarchie règne: le
-<i>Journal</i> l’a dit! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver,
-comprendre le langage sifflé, caresser les cheveux du Frisé et
-indiquer les coups à faire... La reine Minne... la reine Minne!...
-Pourquoi pas? on dit bien la reine Wilhelmine...»
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Minne dort déjà et divague encore...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Aujourd’hui, dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est
-venu déjeuner chez Maman, avec son fils Antoine.
-</p>
-
-<p>
-Ça sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses
-au milieu de la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum
-de fruits et de roses entraîne la conversation vers les vacances
-prochaines; Maman songe au verger où jouera Minne, dans le bon soleil;
-son frère Paul, tout jaune de mal au foie, espère que le changement
-d’air dépaysera ses coliques hépatiques. Il sourit à Maman qu’il
-traite toujours en petite sœur; sa figure longue et creusée semble
-sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui parle avec
-déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col
-blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure
-de jeune femme habillée en grand-mère. Elle a gardé un puéril respect
-pour ce frère hypocondriaque, qui a voyagé sur l’autre face du
-monde, qui a soigné des nègres et des Chinois, qui a rapporté de
-là-bas un foie congestionné dont la bile verdit son visage,&mdash;et des
-fièvres d’une espèce rare...
-</p>
-
-<p>
-Antoine reprendrait bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas.
-Il craint le petit sifflement désapprobateur de son père et
-l’observation inévitable «Mon garçon, si tu crois que c’est en te
-bourrant de salaisons que tu feras passer tes boutons...» Antoine
-s’abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans plus âgé
-qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se
-posent sur lui: il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et
-boit de grands verres d’eau.
-</p>
-
-<p>
-Dix-sept ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine
-subit douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à
-petits boutons d’or lui pèse comme une livrée humiliante, et le
-duvet qui salit sa lèvre et ses joues fait que l’on hésite: «Est-il
-déjà barbu ou pas encore lavé?» Il faut une longue patience
-aux collégiens pour supporter tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le
-nez chevalin, les yeux gris bien placés, fera sans doute un bel homme,
-mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache...
-</p>
-
-<p>
-Antoine dépêche sa salade à bouchées précautionneuses: «Ma tante
-a la rage de servir de la romaine coupée en long c’est rudement
-embêtant à manger! Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne
-dira que je mange comme une chèvre. C’est épatant, les filles, ce
-que ça a du culot, avec leurs airs de ne rien dire! Qu’a-t-elle
-encore, ce matin? Mademoiselle a les yeux accrochés! Elle n’a pas
-démuselé depuis les œufs à la coque. Des manières!...»
-</p>
-
-<p>
-Il pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche
-ombrée de noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant.
-Cependant qu’elle semble le dédaigner&mdash;de quelle hauteur!&mdash;il
-songe:
-</p>
-
-<p>
-«C’est égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils ont
-beau la chiner, à la boîte, parce que, sur ses photographies, ses
-cheveux viennent blancs; ils n’ont guère de cousines aussi
-chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de Bouquetet qui la trouve
-maigre! C’est possible, mais je n’apprécie pas, comme lui, les
-femmes au poids!»
-</p>
-
-<p>
-Minne est assise face au grand jour, le reflet des feuilles, la
-réverbération du boulevard Berthier, blanc comme une route
-campagnarde, la pâlissent encore. Distraite, absorbée depuis le matin,
-elle fixe sans cligner, la fenêtre éblouissante, avec une attention de
-somnambule. Elle suit ses visions familières, cauchemars longuement
-inventés, tableaux recomposés cent fois, et que varie la minutie des
-détails: la Tribu, honnie et redoutée, des Sveltes et des Trapus
-coalisés assaille Paris terrifié... Un soir, vers onze heures, les
-vitres tombent, des mains armées de couteaux et d’os de mouton
-renversent la table paisible, la lampe gardienne... Elles égorgent
-confusément, parmi des râles doux, des bondissements ouatés de
-chat... Puis, dans des ténèbres rosées d’incendie, les mains
-enlèvent Minne, l’emportent d’une force irrésistible, on ne sait
-pas où...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne chérie, un peu de tarte?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, maman, merci.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et du sucre en poudre?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, maman, merci.
-</p>
-
-<p>
-Inquiète de sa Minne pâle et absente, Maman la désigne du menton à
-l’oncle Paul qui hausse les épaules:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Peuh! elle va très bien, cette enfant. Un peu de fatigue de
-croissance...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n’est pas dangereux?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais non, voyons! C’est une enfant qui se forme tard, voilà
-tout. Qu’est-ce que ça te fait? Tu ne veux pas la marier cette
-année, n’est-ce pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi? grand Dieu!...
-</p>
-
-<p>
-Maman se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si
-elle avait vu la foudre tomber de l’autre côté du boulevard
-Berthier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce qui te fait rire, Minne? demande l’oncle Paul.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi?
-</p>
-
-<p>
-Minne décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne riais pas, oncle Paul.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais si, petit singe, mais si...
-</p>
-
-<p>
-Sa longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne,
-défrise et refrise le brillant copeau d’argent blond...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ris encore! C’est cette idée de te marier, hein?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée...
-</p>
-
-<p>
-«Mon idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c’est que les
-journaux ne savent rien, ou qu’on les paie pour se taire... J’ai
-cherché à toutes les pages du <i>Journal</i>, sans que Maman me voie...
-C’est tout de même joliment commode, une maman comme la mienne, qui
-ne voit jamais rien!...»
-</p>
-
-<p>
-Oui, c’est commode... Il est bien évident que l’insoluble problème
-de l’éducation d’une jeune fille n’a jamais troublé l’âme
-simplette de Maman. Maman n’a tremblé, devant Minne, depuis presque
-quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel dessein mystérieux a
-formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse, qui parle
-peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure
-romanesque, de la passion, la passion qu’elle ignore, mais dont elle
-murmure tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve
-d’un fouet? Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la
-pitié, et se donne en pensée à de sanguinaires héros, ménage
-pourtant, avec une délicatesse un peu méprisante, la sensibilité
-naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au seul culte de
-Minne...
-</p>
-
-<p>
-Ce n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un
-instinct charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une
-grande petite fille sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit
-«oui, maman» et «non, maman», qui va au cours et se couche à neuf
-heures et demie... «Je lui ferais peur», se dit Minne en posant sur
-sa mère, qui verse le café dans les tasses, ses calmes yeux
-insondables...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-La chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les
-fenêtres de Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée
-du talus. Les rares bancs du boulevard Berthier s’encombrent de
-dormeurs aux membres morts dont la casquette, posée comme un loup,
-masque le haut du visage. Minne, en robe de lingerie blanche, un grand
-paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d’eux,
-jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages
-masqués, et se dit: «Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans
-les journaux que des suicides et des insolations... C’est la
-morte-saison.»
-</p>
-
-<p>
-Maman, qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir
-à chaque instant et soupire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce quartier n’est pas habitable!
-</p>
-
-<p>
-Minne n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent:
-«Pourquoi donc, maman?» Ces petites roueries-là sont indignes
-d’elle.
-</p>
-
-<p>
-Parfois, on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq
-minutes. On parle de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec
-politesse et tend une main aux doigts longs et minces. Et Maman dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques! Oh! c’est un bien
-grand bébé! Si vous saviez comme elle est enfant! Je me demande
-comment une fillette pareille pourra devenir une femme!
-</p>
-
-<p>
-Et la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à
-reflets de nacre que lie un ruban blanc... Cependant, le «bien grand
-bébé», qui lève ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague
-férocement: «Cette dame est stupide! Elle est laide. Elle a une
-petite verrue sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté...
-Elle doit sentir mauvais toute nue... Oui, oui, qu’elle soit toute nue
-dans la rue, et emportée par <i>Eux</i>, et qu’ils dessinent, à la pointe
-du couteau, des signes fatidiques sur son vilain derrière! Qu’ils la
-traînent, jaune comme du beurre rance, et qu’ils dansent sur son
-corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans un four à
-chaux!...»
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne, toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point
-de piétiner. Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre...
-<i>S’il</i> était parti!
-</p>
-
-<p>
-Depuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud
-et du boulevard Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au
-mur et barrant la moitié du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne
-par sa manche; mais Minne&mdash;elle est si distraite!&mdash;avait déjà
-effleuré les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux... Quels yeux!
-Minne en eut le choc, le frisson des admirations absolues... Des yeux
-noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans le visage d’une
-pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre et
-des cheveux noirs tout bouclés de moiteur... Il avait jeté, pour
-dormir, sa casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite
-serrait, du pouce et de l’index, une cigarette éteinte.
-</p>
-
-<p>
-Il dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement
-flatteuse qu’elle faillit s’arrêter...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Ce jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours
-Souhait: «Cinq, c’est la honte!» Minne s’entendit infliger un
-blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait
-silencieusement Mlle Souhait à des tortures ignominieusement
-compliquées...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Chaque jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde
-Minne, toute claire dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de
-lui ses yeux sérieux. Elle pense: «Il m’attend. Il m’aime. Il
-m’a comprise. Comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre?
-Si je pouvais lui glisser un papier où j’aurais écrit: <i>Je suis
-prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble</i>... Partir
-ensemble... vers sa vie... vers une vie où je ne me souviendrai même
-plus que je suis Minne...
-</p>
-
-<p>
-Elle s’étonne un peu de l’inertie de son «ravisseur» qui
-somnole, élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle
-réfléchit, s’explique cette veulerie exténuée, cette pâleur
-d’herbe des caves: «Combien en a-t-il tué cette nuit?» Elle
-cherche, d’un coup d’œil furtif, le sang qui pourrait marquer les
-ongles de son inconnu... Point de sang! Des doigts fins trop pointus,
-et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte, entre le pouce et
-l’index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières
-dormantes! Que son bondissement serait terrible, pour occire Célénie
-et emporter Minne!
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Maman, elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse
-le pas, rougit, et soupire longuement quand le péril est dépassé,
-l’avenue Gourgaud franchie...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un homme assis par terre?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne te retourne pas!... Un homme assis par terre au coin de
-l’avenue... J’ai toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais
-coup à faire dans le quartier!
-</p>
-
-<p>
-Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil:
-«C’est moi qu’il guette! C’est pour moi seule qu’il est là! Maman ne
-peut pas comprendre... »
-</p>
-
-<p>
-Vers le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme
-tout de suite une révélation: cette pâleur mate, ces cheveux noirs
-qui moutonnent en boucles... c’est Le Frisé! C’est Le Frisé lui-même!
-Les journaux l’ont dit: «On n’a pas pu parvenir à s’emparer du
-Frisé...» Il est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue
-Gourgaud, Le Frisé, il est amoureux de Minne et pour elle, tous les
-jours, expose sa vie...
-</p>
-
-<p>
-Minne palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa
-fenêtre l’ombre du Frisé...
-</p>
-
-<p>
-«Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera
-sous la fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds,
-et il m’emportera sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où
-l’attendront ses sujets assemblés. Il dira: «Voici votre Reine! Et...
-et... ce sera terrible!»
-</p>
-
-<p>
-Un jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne
-oublia de déjeuner... Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les
-jours suivants, point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur
-Minne des yeux si soudains lorsqu’elle le frôlait...
-</p>
-
-<p>
-Oh! les pressentiments de Minne! «Je le savais bien, moi, qu’il
-était Le Frisé! et maintenant il est en prison, à la guillotine
-peut-être!...» Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne,
-Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon,
-poulet, vin tonique et léger&mdash;et départ pour la campagne...
-</p>
-
-<p>
-Durant que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent
-venir l’orage, Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et
-rêve... «Il est en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et
-il écrit dans son cachot des vers d’amour: <i>À une inconnue</i>...»
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne, éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux
-épouvantés sur la chambre paisible: «Où suis-je?»
-</p>
-
-<p>
-Arrivée depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n’est pas
-encore habituée à sa maison des champs. Elle cherche, au sortir de son
-tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, l’ombre bleue et claire
-de sa chambre parisienne, l’odeur citronnée de son eau de toilette...
-Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit noire, malgré les coqs
-qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui monte
-de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit
-déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un
-rais d’or vif, mince comme un crayon...
-</p>
-
-<p>
-Ce petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons,
-ouvrir les persiennes et recule, aveuglée de lumière... Elle reste
-là, les mains sur les yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un
-ange repentant...
-</p>
-
-<p>
-Quand le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à
-son lit, s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où
-dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entrouverte et
-les yeux naïfs, à un baby de magazine anglais. Mais les sourcils
-s’abaissent, une pensée habite soudain les larges prunelles qui se
-moirent comme un étang. Minne songe que tout le monde ne jouit pas de
-cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande ville, un
-cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs
-en boucles...
-</p>
-
-<p>
-Il faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse,
-rire, s’intéresser à la santé de l’oncle Paul... «C’est la
-vie!» soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre
-et dévore comme s’ils étaient en verre filé.
-</p>
-
-<p>
-Au pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les
-fauteuils empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur
-répond. La maison desséchée et sonore pétille, comme travaillée
-d’un sourd incendie. Debout depuis deux siècles dans le soleil et le
-vent, sa charpente chaude gémit sans cesse, et on l’appelle, dans le
-pays, la Maison Sèche.
-</p>
-
-<p>
-Minne l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire
-qu’un perron de cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets
-de bois blanc tiède aux pieds nus, pour les dix hectares, parc et
-verger, qui l’entourent. En petite Parisienne accoutumée aux nuances
-discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre tant de nuances crues
-réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé
-s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de
-guirlandes vertes; des rideaux de mousseline orangée pendent aux
-fenêtres, et le bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la
-chambre d’ardents bouquets... Minne, pâle comme une nuit de lune, se
-réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute
-nue au soleil, un miroir à la main, cherche en vain, à travers son
-corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Une lettre pour toi, Minne... Ça, c’est <i>Femina</i>; ça, c’est le
-<i>Journal de la Santé</i> et puis la <i>Chronique médicale</i>, et puis un
-prospectus...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n’y a rien pour moi? implore Antoine.
-</p>
-
-<p>
-L’oncle Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux
-mains:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire! Tu n’écris à personne,
-pourquoi veux-tu qu’on t’écrive?... Fais-moi la grâce de me répondre!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas, dit Antoine.
-</p>
-
-<p>
-La boutade de son père l’agace; l’ironie supérieure de Minne
-l’exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son
-lait à petites gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde
-la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier.
-Ses yeux noirs reflètent étrangement le vert du jardin...
-</p>
-
-<p>
-«Elle est bien fière pour une lettre!» se dit Antoine.
-</p>
-
-<p>
-Fière? il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près
-de son assiette et vide son bol de lait avant de l’ouvrir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Viens voir, Minne! appelle Antoine, qui feuillette <i>Femina</i>.
-C’est épatant... Il y a des photos de la journée des Drags... Oh! on voit
-Polaire!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui, Polaire? daigne questionner Minne.
-</p>
-
-<p>
-Antoine s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! ben, vrai! tu ne connais pas Polaire?
-</p>
-
-<p>
-La rêveuse petite figure de Minne devient méfiante:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non. Et toi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour
-dans la rue... C’est une actrice. Je l’ai vue à une représentation
-de charité. Elle était avec trois autres; elle faisait une
-pierreuse...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antoine!! gronde la voix douce de Maman.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, ma tante... Une femme, je veux dire, des boulevards
-extérieurs.
-</p>
-
-<p>
-Les yeux de Minne grandissent, brillent:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah!... Elle était habillée comment?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Épatante! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme
-ça jusque dans les yeux, et puis une casquette...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment, une casquette? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude
-du détail.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça...
-</p>
-
-<p>
-Minne se détourne, désintéressée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité.
-</p>
-
-<p>
-Elle regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné
-par la beauté de Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux
-noirs. Il enfonce dans sa poche un mouchoir mal roulé qui fait gros,
-brosse d’un revers de main le duvet de sa lèvre, et ramasse la cloche
-de paille jetée sous la chaise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas trop! prie Maman.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge.
-</p>
-
-<p>
-Antoine rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit.
-</p>
-
-<p>
-Minne, en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides
-d’une capeline de lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille,
-elle tend à Maman la lettre bleue:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Garde-moi ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma
-voisine de cours. Tu peux la lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de
-secrets. Adieu, maman. Je vais manger des prunes.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-L’herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon,
-vernies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées, comme si
-elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille
-sauterelles, bleues en l’air, grises à terre. Le soleil traverse la
-capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d’un feu si vif qu’elle
-frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la roue, encensent le
-passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche
-parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la
-piquent: si c’étaient des bêtes?
-</p>
-
-<p>
-La prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit; par-dessus
-la clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et
-régulières semblent continuer la houle du sol...
-</p>
-
-<p>
-«Est-il bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue! S’il
-venait un serpent, pendant que je suis toute seule?... Eh bien, je
-tâcherais de l’apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais comment
-saurais-je si c’est une vipère ou une couleuvre?...»
-</p>
-
-<p>
-Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de
-terre. Il a vu venir Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air
-pensif et distingué.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est toi? dit-il comme au théâtre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est moi. Qu’est-ce qu’on fait?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, rien. Je réfléchissais...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne voudrais pas te déranger.
-</p>
-
-<p>
-Il tremble de la voir partir et répond maladroitement qu’«il y a
-place pour deux dans le verger!»
-</p>
-
-<p>
-Minne s’assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent touche
-ses oreilles... Elle considère Antoine avec soin et sans ménagement,
-comme un meuble:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu sais, Antoine, je t’aime mieux comme ça, en chemise de
-flanelle, sans gilet.
-</p>
-
-<p>
-Il rougit une fois de plus.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! tu trouves? Je suis mieux qu’en uniforme?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça, oui. Seulement cette cloche de paille te donne l’air d’un
-jardinier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Merci!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’aimerais mieux, poursuit Minne sans l’entendre, une... oui,
-une casquette.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Une casquette! Minne, tu as un grain, tu sais!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Une casquette de cycliste oui... Et puis les cheveux... attends!
-</p>
-
-<p>
-Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux
-contre lui et lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous
-lui et devient grossier:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse!
-</p>
-
-<p>
-Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au
-fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche
-remuante du prunier... Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de
-poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme un mannequin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne bouge donc pas! Là! comme ça les cheveux sur le front, et
-puis bien ramenés sur les côtés... Mais ils sont trop courts sur les
-côtés... C’est égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à
-carreaux noirs et violets...
-</p>
-
-<p>
-Ces derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des
-fortifs,&mdash;elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot
-dire. «Encore une lune!» songe Antoine.
-</p>
-
-<p>
-Lui non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette
-Minne si près de lui&mdash;il aurait compté ses cils!&mdash;ces petites
-mains maigres, froides comme des souris, les doigts pointus courant sur
-les tempes, dans les oreilles... Le grand nez d’Antoine palpite, pour
-rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle...
-Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités.
-Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant elle,
-inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque:
-grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande
-bouche généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal,
-enflammé au menton de quelques rougeurs...
-</p>
-
-<p>
-Soudain, Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Là-bas! dit-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu le vois?
-</p>
-
-<p>
-Antoine rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille
-avec indifférence:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je vois. C’est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, c’est lui, chuchote Minne profondément.
-</p>
-
-<p>
-Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le déteste!
-</p>
-
-<p>
-Antoine sent venir encore une «lune». Il prend un visage neutre, où
-la méfiance combat l’apitoiement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce qu’il t’a fait?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il m’a fait?... Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle
-Paul lui a prêté un morceau de verger pour planter des légumes, que
-je ne peux plus venir ici sans rencontrer le père Corne, qui ressemble
-à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des
-poireaux, qui... qui... Dieu! que je souffre!
-</p>
-
-<p>
-Elle se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre.
-Antoine craint tout de cette Ménade. Mais elle change de visage, se
-rassied sur la roche plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux
-présagent le potin et le mystère...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et puis, tu sais, Antoine...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est un vilain homme, le père Corne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! la, la!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n’y a pas de «oh! la, la!» dit Minne vexée. Tu ferais
-mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a
-pas besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves.
-</p>
-
-<p>
-Ce genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique
-dont Minne se délecte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin!
-</p>
-
-<p>
-Antoine se roule le dos dans l’herbe, comme un âne:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Du flageolet! Non, Minne, tu es tordante! Il ne sait pas!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en
-joue. Célénie l’a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa
-tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales, et il joue du
-flageolet... Oh!
-</p>
-
-<p>
-Un frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds... «Les
-filles, c’est toujours un peu maboul», philosophe tout bas Antoine,
-qui connaît depuis quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire
-aux yeux malades, geignard et malpropre, dont le seul aspect suscite
-chez Minne une sorte de frénésie répulsive...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À qui?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Au père Corne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas, moi...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ne sais jamais, toi! As-tu un couteau?
-</p>
-
-<p>
-Il pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si! affirme Minne péremptoire. Prête-le!
-</p>
-
-<p>
-Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dépêche-toi, Antoine!
-</p>
-
-<p>
-Elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et
-s’empare d’un couteau à manche de buis... Antoine, les oreilles
-violettes, ne dit mot.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu vois, menteur! Il est joli, ton couteau! il te ressemble...
-Viens, le père Corne est parti. On va jouer, Antoine! on va jouer dans
-le potager du père Corne! Les poireaux sont les ennemis, les potirons
-sont les forteresses: c’est l’armée du père Corne!
-</p>
-
-<p>
-Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert; elle
-divague tout haut et piétine les laitues:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les
-violerons!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hein!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous les violerons, je dis! Dieu, que j’ai chaud!
-</p>
-
-<p>
-Elle se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine,
-médusé, regarde cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque
-chose de scandaleux:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’entends bien... Tu sais ce que ça veut dire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Probable.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah?
-</p>
-
-<p>
-Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de
-sécheresse...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que tu es bête, Antoine! Tu espères toujours à m’en remonter.
-C’est Maman qui m’a expliqué ce que ça signifie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est... ma tante qui...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un jour, dans une leçon, je lisais: «Et leurs sépultures furent
-violées.» Alors, je demande à Maman: «Qu’est-ce que c’est violer
-une sépulture?» Maman dit: «C’est l’ouvrir sans permission...» Eh
-bien, violer un cadavre, c’est l’ouvrir sans permission. Tu
-bisques?... Écoute la cloche du déjeuner! tu viens?...
-</p>
-
-<p>
-À table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands
-verres d’eau...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as bien chaud, mon pauvre loup? lui demande Maman.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, ma tante, nous avons couru; alors...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que tu racontes? crie du bout de la table cette
-diablesse de Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père
-Corne qui jardinait!
-</p>
-
-<p>
-L’oncle Paul hausse les épaules:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le
-plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes
-boutons.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans
-un fauteuil de canne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau.
-Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger
-autant de melon et de haricots rouges que ça me convient.
-</p>
-
-<p>
-Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki,
-fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide
-débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la
-semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le
-père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de
-lièvre, et Minne ne l’aime pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un
-brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des
-petits enfants et les donner aux porcs.
-</p>
-
-<p>
-Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les
-lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes
-méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de
-duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus
-s’asseoir sur la terrasse.
-</p>
-
-<p>
-Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le
-jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en
-plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa
-pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit.
-</p>
-
-<p>
-Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la
-terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à
-distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud,
-il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette
-sensation trop familière.
-</p>
-
-<p>
-Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit
-froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures
-épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et
-lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle
-évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes...
-</p>
-
-<p>
-Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle
-sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre,
-traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son
-cousin:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Siffle, Antoine!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Siffle quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras... Plus fort!...
-Plus fort... Assez! tu n’y connais rien!
-</p>
-
-<p>
-Elle joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au
-ciel comme une chatte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelle heure est-il? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi? Il n’est pas tard. Tu as sommeil?
-</p>
-
-<p>
-Une moue de mépris: sommeil!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il m’agace, ce vieux!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tout t’agace aussi! C’est un brave homme, un peu bassin...
-</p>
-
-<p>
-Elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tout le monde est un brave homme, avec toi! Tu n’as donc pas vu
-ses yeux? Va, je sais ce que je sais!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu sais peau de balle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sois convenable, je te prie! À qui crois-tu parler?... Le père
-Luzeau est un vétéran du crime.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un vétéran du crime, lui! Minne, s’il t’entendait!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici! Dans sa
-petite cabane de chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse
-d’elles, et il les étrangle! C’est comme ça que la petite Quener
-a disparu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui.
-</p>
-
-<p>
-Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais c’est pas vrai! Tu sais bien que ses parents ont dit
-qu’elle était partie pour Paris en compagnie d’un...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;D’un commis-voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour
-ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour
-l’argent.
-</p>
-
-<p>
-Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il
-s’enhardît jusqu’à saisir, dans ses mains rudes, les poignets de
-Minne:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en
-être sûre! Qui t’a dit tout ça?
-</p>
-
-<p>
-Le halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux
-secousses de son rire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! ah! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui?
-</p>
-
-<p>
-Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’en sais bien d’autres, monsieur! Mais je n’ai pas assez
-confiance en vous!
-</p>
-
-<p>
-Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de
-pleurer, et prend un ton rogue:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas confiance! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose?
-Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses
-légumes abîmés, est-ce que j’ai bavardé?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne manquerait plus que ça! C’est l’enfance de l’art.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors?... supplie Antoine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu me diras encore?...
-</p>
-
-<p>
-Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille
-vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous
-ses cheveux de poudre blonde...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je verrai, dit-elle.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la
-porte.
-</p>
-
-<p>
-Antoine, effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre
-en criant: «Non! non!» et cherche éperdument sa cravate. Un
-petit grattement d’impatience et Minne ouvre la porte:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment «non, non»? Parce que tu es en bras de chemise? Ah!
-mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne!
-</p>
-
-<p>
-Minne, en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc,
-s’arrête devant son cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate
-enfin retrouvée. Elle le dévisage de ses profonds yeux noirs, où
-tremble et se mire l’herbe fine des cils. Devant ces yeux-là, Antoine
-admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère qu’on voit aux
-yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu’ils
-ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour s’y
-être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un
-guerrier sans cuirasse, perd toute assurance...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux? questionne Minne
-agressive.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour que ma raie tienne, donc!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n’est pas joli, ça te fait des cheveux plaqués de Peau-Rouge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si c’est pour me dire ça que tu viens me voir quand je suis en
-chemise!
-</p>
-
-<p>
-Minne hausse les épaules. Elle tourne dans la chambre, joue à la dame
-en visite, se penche sur une boîte vitrée, pointe un index:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que c’est que ce papillon-là?
-</p>
-
-<p>
-Il se penche, chatouillé par les cheveux fins de Minne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est un vulcain.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah!
-</p>
-
-<p>
-Saisi d’un grand courage, Antoine a pris Minne par la taille. Il ne sait
-pas du tout ce qu’il va faire ensuite... Un parfum de citronnelle, blond
-comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue une eau acide et
-claire...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, pourquoi ne m’embrasses-tu plus en me disant bonjour?
-</p>
-
-<p>
-Réveillée, elle se dégage, reprend son air pur et grave:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parce que ce n’est pas convenable.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais quand il n’y a personne? comme maintenant?
-</p>
-
-<p>
-Minne réfléchit, les mains pendantes sur sa robe:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vrai, il n’y a personne. Mais ça ne me ferait aucun
-plaisir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’en sais-tu?
-</p>
-
-<p>
-Ayant parlé, il s’effraie de son audace. Minne ne répond rien... Il
-se remémore, le sang aux joues, un après-midi de lectures vilaines qui
-l’ont laissé, comme en ce moment, vibrant, les oreilles chaudes et
-les mains gelées... Minne semble se décider tout à coup:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu me trouves si laid?
-</p>
-
-<p>
-Point touchée du cri humble et sincère, elle hoche la tête, secoue
-ses boucles brillantes:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non. Mais c’est à prendre ou laisser.
-</p>
-
-<p>
-Elle ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs
-disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune: une fillette
-endormie... D’un élan mal calculé, Antoine atteint sa joue d’une
-bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux
-petites mains griffues, tandis que les yeux ténébreux, brusquement
-dévoilés, lui crient sans paroles:
-</p>
-
-<p>
-«Va-t’en! tu n’as pas su me tromper! Ce n’est pas <i>lui</i>!»
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand
-elle s’est couchée, le ciel bas avançait l’ouest comme une
-muraille noire, l’air sec et sableux durcissait les narines...
-L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a cherché en
-vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de bonne
-heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie: «La
-petite porte d’en bas?&mdash;Elle est <i>fromée</i>.&mdash;La lucarne du
-grenier?&mdash;On l’ouvre jamais.&mdash;Ce n’est pas une raison...
-J’y vais moi-même...»
-</p>
-
-<p>
-Pourtant, Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et
-doux... Un bref fracas l’éveille, suivi d’un coup de vent
-singulier, qui débute en brise chuchotante, s’enfle, assaille la
-maison qui craque tout entière... Puis, un grand calme mort. Mais Minne
-sait que ce n’est pas fini; elle attend, aveuglée par les lames de feu
-bleu qui fendent les volets.
-</p>
-
-<p>
-Elle n’a pas peur; mais cette attente physique et morale la surmène.
-Ses pieds et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue
-d’une angoisse autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur
-son front, car leur frôlement de fils d’araignée l’agace à crier.
-</p>
-
-<p>
-Une autre vague de vent! Elle accourt en furie, tourne autour de la
-maison, insiste, secoue humainement les persiennes; Minne entend les
-arbres gémir... Un vacarme creux couvre leur plainte; le tonnerre
-sonne vide et faux, rejeté par les échos des petites montagnes... «Ce
-n’est pas le même tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en
-chien de fusil sur son lit découvert... J’entends la porte de la
-chambre de Maman... Je voudrais voir la figure d’Antoine!... Il fait
-le brave devant le monde, mais il a peur de l’orage... Je voudrais
-voir aussi les arbres tendre le dos...»
-</p>
-
-<p>
-Elle court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle
-pousse les volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et
-Minne croit qu’elle meurt...
-</p>
-
-<p>
-La certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent
-irrésistible lève ses cheveux tout droits, gonfle les rideaux
-jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut distinguer, dans la lumière
-fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le jardin torturé, les
-roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les platanes
-qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un
-ennemi invisible et innombrable...
-</p>
-
-<p>
-«Tout est changé!» songe Minne: elle ne reconnaît plus l’horizon
-paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises,
-tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante
-relie tour à tour au ciel tragique.
-</p>
-
-<p>
-Minne, visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale
-lumière, vers le grondement souverain, de toute son âme amoureuse de
-la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur ces fougères qui
-donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu’un
-regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du
-Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la joie de mourir
-pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage
-facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu
-d’amour...
-</p>
-
-<p>
-Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler
-l’émail de ses dents. L’approche de l’orage le rend fou. Il est
-tout seul, il peut se tordre à l’aise, étouffer dans la plume chaude
-plutôt que de regarder les éclairs, espérer, avec la ferveur d’un
-explorateur mourant de soif, les premières gouttes de l’averse
-apaisante...
-</p>
-
-<p>
-Il n’a pas peur, non,&mdash;pas positivement. Mais c’est plus fort que
-lui... Pourtant, la violence extrême de la tempête arrive à détacher
-de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, il
-écoute: «Sûr, ça vient de tomber dans le verger!... Minne! elle
-doit mourir de peur!...»
-</p>
-
-<p>
-L’évocation précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche,
-les cheveux en pluie mêlée d’argent et d’or, précipite dans
-l’âme d’Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques.
-Sauver Minne! courir à sa chambre, l’étreindre à l’instant même
-où la voix lui manque pour appeler au secours... L’étendre auprès
-de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur
-se féminise à peine... Antoine, les jambes hors du lit, la nuque
-baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles,
-ne sait plus s’il fuit l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la
-vue de ses longues jambes faunesques, dures et velues, arrête son élan:
-a-t-on idée d’un héros en bannière?
-</p>
-
-<p>
-Pendant qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage
-s’éloigne, s’amortit en artillerie lointaine... Une à une, les
-premières gouttes d’un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles
-d’aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression
-exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile
-bienfaisante de la lâcheté...
-</p>
-
-<p>
-Minne n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante,
-mais sous l’aspect, non moins troublant, d’une jeune fille en
-vêtement de nuit... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras
-assouplis, baiser ses paupières transparentes que bleuit le noir caché
-de ses prunelles...
-</p>
-
-<p>
-Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement
-transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va
-fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus jeune, la
-plus menue de son sérail coutumier, où il élit tantôt Célénie, la
-forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux courts,
-mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et
-Didon, qui fut reine de Carthage...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout
-près de la fenêtre fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la
-pluie. Fine et serrée, elle fuit vers l’est, en voiles lentement
-remués, comme le pan d’une robe de gaze qui marche. Antoine assouvit
-sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où ses dents
-marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une
-tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas,
-à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose
-qu’on ne sait pas... À cause de la pluie froide, elle a repris son
-fourreau de velours vert empire, sa collerette blanche qui suit la ligne
-tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit
-Minne de six mois et fait songer à la rentrée d’octobre.
-</p>
-
-<p>
-Plus qu’un mois! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui
-dit des monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre,
-accuse les gens de meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et
-repousse le baiser avec des yeux de haine... Il tient à cette Minne de
-tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant
-craintif, en père aussi quelquefois... par exemple le jour où elle
-s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres
-d’un air dur, pour retenir ses larmes... Cette journée triste gonfle
-son cœur d’une tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire
-ses longs bras, glisse un regard vers sa Minne blonde, partie si loin...
-Il a envie de pleurer, de l’étreindre, et s’écrie:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Fichu temps!
-</p>
-
-<p>
-Minne décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le
-dévisage, silencieuse. Il s’emporte sans motif:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que tu as à me regarder, avec un air de savoir quelque
-chose de mal sur mon compte?
-</p>
-
-<p>
-Elle soupire, sa tartine mordue au bout des doigts:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas faim.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mâtin! il est pourtant fameux, le raisiné de Célénie!
-</p>
-
-<p>
-Minne fronce un nez distingué:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il y paraît! Tu manges comme un maçon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et toi comme une petite chipoteuse!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas faim pour du raisiné aujourd’hui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour quoi as-tu faim? du beurre frais sur du pain chaud? du
-fromage blanc?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non. Je voudrais une pipe en sucre rouge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et
-puis, ce n’est pas bon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si, c’est bon! une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, quand
-le dessus est blanc et un peu mou, et qu’il n’y a plus au milieu
-qu’un petit tuyau de sucre dur qui craque comme du verre... Porte ma
-tartine sur le buffet: elle m’agace.
-</p>
-
-<p>
-Il obéit et revient s’asseoir aux pieds de Minne, sur une chaise
-basse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi!
-</p>
-
-<p>
-C’est bien ce qu’il craignait. La dignité d’ami confère à
-Antoine une gêne extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires
-d’assassinat ou d’outrage aux mœurs, ça va bien; mais parler tout
-seul, il s’en déclare incapable...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a
-pas un répertoire d’anecdotes pour jeunes filles!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, et moi donc! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je
-pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours? Va, la moitié
-de ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au
-père Luzeau!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des
-amants!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! Tu blagues! leurs familles le sauraient.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et toi, comment le sais-tu?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai des yeux peut-être!
-</p>
-
-<p>
-Ah! oui, elle a des yeux! Des yeux terriblement sérieux qu’elle
-penche sur Antoine à lui donner le vertige...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as des yeux, oui... Mais leurs parents aussi! Où se
-rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À la sortie des cours, tiens! réplique Minne indémontable. Ils
-échangent des lettres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! ben vrai! s’ils n’échangent que des lettres!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que tu as à rire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes
-amies!
-</p>
-
-<p>
-Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer
-à... à la honte... l’élite de la société parisienne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, tu parles comme un feuilleton!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et toi, comme un voyou!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, tu as un sale caractère!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est comme ça? je m’en vais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, va-t’en!
-</p>
-
-<p>
-Elle se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un
-brusque rayon, jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux
-enfants le même «ah!» de surprise: le soleil! quel bonheur!
-L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur
-le parquet...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Viens, Antoine! courons!
-</p>
-
-<p>
-Elle court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne
-ses semelles avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore
-trempées, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l’échine des
-montagnes fume comme celle d’un cheval surmené et la terre finit de
-boire dans un silence fourmillant.
-</p>
-
-<p>
-Devant l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est
-pomponné, vaporeux et rose comme un ciel Trianon: de sa chevelure en
-nuages pommelés, diamantée d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler
-des Amours nus, de ceux qui tiennent des banderoles bleu tendre et qui
-ont trop de vermillon aux joues et au derrière?...
-</p>
-
-<p>
-L’espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on
-nomme tétons-de-Vénus, sont demeurées sèches et chaudes sous leur
-velours imperméable et fardé... Pour secouer les roses lourdes de
-pluie, Minne a relevé ses manches et montre des bras d’ivoire fluets,
-irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux; et Antoine,
-morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces bras,
-caresser sa bouche à ce duvet d’argent...
-</p>
-
-<p>
-La voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de
-ses boucles trempe dans une flaque d’eau:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue! On dirait
-qu’elle est en «sac de voyage»!
-</p>
-
-<p>
-Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antoine, s’il te plaît, retourne-la: je voudrais savoir s’il
-fera beau demain.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est Célénie qui m’a appris: si les limaces ont de la terre
-au bout du nez, c’est signe de beau temps.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Retourne-la, toi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, ça me dégoûte.
-</p>
-
-<p>
-En grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin
-de bois, la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À quel bout est son nez, dis?
-</p>
-
-<p>
-Accroupi près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de
-glisser vers les chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston,
-jusqu’aux dents brodées du petit pantalon... Le vilain animal, en
-lui, tressaille: il songe qu’un geste brusque renverserait Minne dans
-l’allée humide... Mais elle se lève d’un bond:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Viens, Antoine! nous allons ramasser des courgelles sous le
-cornouiller!
-</p>
-
-<p>
-Rose d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et
-reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de pierreries, et
-les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre
-rutilant...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne! un escargot rayé! Regarde: on dirait un berlingot.
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i9">Escargot</span><br>
-<span class="i9">Manigot,</span><br>
-<span class="i3">Montre-moi tes cornes!</span><br>
-<span class="i2">Si tu m’ les montres pas,</span><br>
-<span class="i5">J’ te ferai prendre</span><br>
-<span class="i7">Par ton père,</span><br>
-<span class="i7">Par ta mère,</span><br>
-<span class="i3">Par le roi de France!</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Minne chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis
-s’interrompt soudain:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un escargot double, Antoine!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment double?
-</p>
-
-<p>
-Il se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots
-accolés, ni regarder Minne qui se penche:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N’y touche pas, Minne! c’est sale!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi sale? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette...
-C’est un escargot philippine!
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Après cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine
-supportable, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes.
-</p>
-
-<p>
-Comme le dit Maman, dolente dans ses percales claires: «La vie
-n’est plus possible!» L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes
-heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de
-craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux... Il
-est assis en face de sa cousine et dispose mollement les treize paquets
-de cartes d’une patience. Il est ravi d’avoir devant lui Minne
-changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon haut «pour
-avoir frais». Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche,
-bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables,
-échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale.
-</p>
-
-<p>
-Sous cette coiffure qui la déguise en «dame», Minne parade d’un
-air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais
-d’élégance: pantalon de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture
-haute bien sanglée... Sans qu’il s’en doute, avec sa chemise de
-soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé, il ressemble
-terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première fois,
-Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux
-ne saurait être beau, s’il n’est aimé...
-</p>
-
-<p>
-Minne se lève, brouille les cartes:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez! il fait trop chaud!
-</p>
-
-<p>
-Elle s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y
-fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si tu voyais! Il n’y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de
-la cuisine! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça! Il
-attrapera une insolation, il est déjà tout plat... Tu peux me croire,
-je sens la chaleur qui me vient dans l’œil par le trou du volet!
-</p>
-
-<p>
-Elle revient en agitant les bras «pour faire de l’air» et demande:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce qu’on va faire, nous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas... Lisons...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, ça tient chaud.
-</p>
-
-<p>
-Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Encore trop! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque:
-tiens...
-</p>
-
-<p>
-Elle pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse
-excentrique. Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la
-cheville nacrée, le petit pantalon dentelé, serré au-dessus des
-genoux... Les cartes à patience, échappées de ses mains tremblantes,
-glissent à terre...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé.
-</p>
-
-<p>
-Il avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça, c’est pour en bas... Mais tu as peut-être chaud par en haut,
-dans ton corsage?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon corsage? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous...
-tâte!
-</p>
-
-<p>
-Elle s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les
-coudes levés. Il tend des mains rapides, cherche la place plate des
-petits seins... Minne, qu’il a effleurée à peine, saute loin de lui,
-avec un cri de souris, et éclate d’un rire secoué qui lui emplit les
-yeux de larmes:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bête! bête! Oh! ça, c’est défendu! ne me touche jamais
-sous les bras! je crois que j’aurais une attaque de nerfs!
-</p>
-
-<p>
-Elle est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a
-frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Toucher
-la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour,
-feuilleter les dessous blancs de Minne comme on force une rose&mdash;oh!
-sans lui faire de mal, pour voir... Il s’efforce à la douceur, en se
-sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne ris pas si haut! chuchote-t-il en avançant sur elle.
-</p>
-
-<p>
-Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et
-s’essuie les yeux du bout des doigts:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tiens, tu es bon, toi! je ne peux pas m’en empêcher! ne
-recommence pas, surtout!... Non, Antoine, ou je crie!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne crie pas! prie-t-il très bas.
-</p>
-
-<p>
-Mais, comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à
-la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre
-la porte, elle s’y arcboute, tend des mains qui menacent et
-supplient... Antoine saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux
-et songe alors que deux autres mains lui seraient en ce moment bien
-utiles... Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine,
-silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée...
-</p>
-
-<p>
-Des cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une
-démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme
-courante... Pour l’apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il
-écarte davantage les bras, se plaque contre elle et s’y frotte à la
-manière d’un chien jeune, ignorant et excité...
-</p>
-
-<p>
-Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent
-dans ses doigts comme des cous de cygnes étranglés:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Brutal! Brutal! Lâche-moi!
-</p>
-
-<p>
-Il recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte
-où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles...
-Elle n’a pas bien compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce
-corps de garçon appuyé au sien, si fort qu’elle en sent encore les
-muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle
-veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée
-dans son tablier relevé...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne!
-</p>
-
-<p>
-Antoine, stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de
-remords, et de la crainte aussi que Maman revienne...
-</p>
-
-<p>
-Minne, je t’en supplie!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, sanglote-t-elle, je dirai... je dirai...
-</p>
-
-<p>
-Antoine jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Naturellement! «Je le dirai à Maman!» Les filles sont toutes
-les mêmes, elles ne savent que rapporter! Tu ne vaux pas mieux que les
-autres!
-</p>
-
-<p>
-Instantanément, Minne découvre un visage offensé où les cheveux et
-les larmes ruissellent ensemble.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, tu crois ça? Ah! je ne suis bonne qu’à rapporter? Ah!
-je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu’on
-brutalise et qu’on insulte...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;...Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du
-monde!
-</p>
-
-<p>
-Ce vocable innocent de «collégien» pique Antoine à l’endroit
-sensible. Collégien! cela dit tout: l’âge pénible, les manches
-trop courtes, la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un
-parfum, pour un murmure de jupe, les années d’attente mélancolique
-et fiévreuse... La colère brusque qui échauffe Antoine le délivre de
-sa trouble ivresse: Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine
-debout l’un devant l’autre, qui se mesurent avec ce geste du cou
-familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne s’ébouriffe, comme
-une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines froissées;
-Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la manière la
-moins chevaleresque... Et Maman paraît, arbitre en percale claire,
-portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Ce soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller.
-Autour d’un ruban blanc, elle roule lentement la dernière boucle de
-sa chevelure et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles
-sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de
-rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d’or, deux sur
-le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque, et lui donnent un
-air de villageoise frisonne...
-</p>
-
-<p>
-Les volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement,
-dans l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on
-ouvrait, les moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient
-aux oreilles de Minne, qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient
-ses joues délicates de piqûres roses et boursouflées...
-</p>
-
-<p>
-Minne rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et
-noirs où se mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux
-somnambuliques sous les sourcils de velours blond, dont la courbe noble
-prête tant de sérieux à cette figure enfantine...
-</p>
-
-<p>
-Minne pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si
-brutal et si tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la
-lutte, mais elle voue au collégien une sourde rancune de ce qu’il
-fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souffre, seule
-devant elle-même, comme pour un inconnu qu’elle eût embrassé par
-méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même physique, pour
-le pauvre petit mâle ardent et maladroit: Minne proteste, de tout son
-être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant dormeur
-du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant
-sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la
-petite fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le
-sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir
-qu’un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants,
-l’eût trouvée soumise, à peine étonnée...
-</p>
-
-<p>
-«Il faut attendre, attendre encore», songe-t-elle obstinément. «Il
-s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de
-l’avenue Gourgaud. Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son
-peuple, il m’embrassera&mdash;sur la bouche&mdash;devant tous, pendant
-qu’ils gronderont d’envie... Notre amour croîtra dans le péril
-quotidien...»
-</p>
-
-<p>
-La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe traînante, un
-vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-«On aurait vu des choses plus ridicules!» conclut Antoine en
-lui-même. Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son
-porte-plume en merisier odorant. Le thème latin l’écœure presque
-physiquement; il éprouve prématurément cette défaillance de la
-rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du premier octobre... À
-mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se tourne
-désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne,
-image rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et
-brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant
-que l’heure même, Minne et les vacances!... Oh! garder Minne,
-s’affiner peu à peu au contact de sa duplicité voilée de candeur!
-Il y a bien une solution, un arrangement, une conclusion lumineuse et
-naturelle... «On a vu, se répète-t-il pour la vingtième fois, des
-choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance entre un
-garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze... Dans les
-familles princières, par exemple...» Mais à quoi bon argumenter?
-Minne voudra ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête
-d’une petite fille aux cheveux d’or peut suffire à changer le
-monde...
-</p>
-
-<p>
-Onze heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette
-pendule Louis-Philippe sonnait son heure dernière... La glace de la
-cheminée lui renvoie l’image résolue d’un grand diable au nez
-aventureux, dont les yeux, sous l’abri touffu des sourcils, disent
-«Vaincre ou mourir!» Il franchit le corridor, frappe chez Minne d’un
-doigt assuré... Elle est toute seule, assise, et fronce un peu les
-sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-
-<p>
-Elle n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant
-de méchantes choses sèches, de défiance, de politesse exagérée...
-Le vaillant Antoine ne faiblit pas:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne! Minne... m’aimes-tu?
-</p>
-
-<p>
-Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de
-profil, sans tourner la tête. Il répète:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, m’aimes-tu?
-</p>
-
-<p>
-Une intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente,
-d’inquiétude, anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils
-blonds; un sourire fugitif étire la bouche nerveuse... En une seconde,
-Minne a revêtu ses armes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je t’aime? Bien sûr que je t’aime!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne te demande pas si c’est bien sûr; je te demande si tu
-m’aimes?
-</p>
-
-<p>
-L’œil noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre
-qu’un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la
-lumière dorée...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te
-dire. C’est aussi une chose très grave que tu vas répondre... Minne,
-est-ce que tu m’aimerais assez pour m’épouser plus tard?
-</p>
-
-<p>
-Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui, une sorte
-d’ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa
-voix eût répondu:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non.
-</p>
-
-<p>
-Il ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur
-espérée qui l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression
-que son tympan crevé laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il
-fait bonne figure.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah?
-</p>
-
-<p>
-Minne juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en
-dessous, la tête penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet
-imperceptiblement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus?
-</p>
-
-<p>
-Elle soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les
-cheveux égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son
-petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine qui, raide
-comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses
-tempes, et daigne enfin répondre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est que je suis fiancée.
-</p>
-
-<p>
-Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les
-questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée
-sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre,
-Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir...
-</p>
-
-<p>
-Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel
-est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument.
-Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux:
-«La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience
-féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela»,
-pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini
-de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la
-vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas
-seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré
-qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses
-paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable
-qu’il gardera contre tous...
-</p>
-
-<p>
-«Minne est fiancée!» Il se répète ces trois mots avec un
-désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade
-notable; il dirait à peu près de même: «Minne est chef d’escadron»,
-ou bien: «Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute,
-à cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans.
-</p>
-
-<p>
-C’est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit
-d’Antoine. Le pauvre enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à
-comprendre ceci: que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il
-lui faudra longtemps mûrir, sans doute, pour souffrir purement.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne est malade. La maison s’agite en silence; Maman a des yeux
-rouges dans une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de
-croissance, de mauvais moments à passer, d’embarras gastrique...
-maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc a
-la fièvre et reste couchée depuis deux jours...
-</p>
-
-<p>
-Antoine erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive; par la porte
-entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau;
-mais ses gros souliers craquent et des «chut! chut!» le chassent
-jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée,
-pâle, dans le lit à perse bleue et verte... Elle boit un peu de lait,
-très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et
-soupire... Sauf le cerne mauve des yeux, et ce pli au coin des ailes
-fines du nez, on la croirait couchée par caprice. Seulement, le soir,
-quand Maman a tiré les rideaux, allumé la veilleuse dans le verre
-bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les mains, s’assoit,
-se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes: «Il
-dort... il fait semblant de dormir... la reine... la reine Minne», de
-courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un enfant qui rêve
-haut...
-</p>
-
-<p>
-Par une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le
-champignon et la fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se
-sent guérie. Avant que Maman en croie sa joie, Minne bâille, montre
-une langue pâlotte mais pure, s’étire longue, longue, dans son lit,
-et pose cent questions: «Quelle heure est-il? où est Antoine?
-est-ce qu’il fait beau? est-ce que je peux avoir du chocolat?...»
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc
-et la crème jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien
-calée entre deux oreillers, joue à la convalescente. L’air
-délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les rideaux et fait penser
-à la mer...
-</p>
-
-<p>
-Minne se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles
-pleuvent. Le vent d’ouest chante sous les portes, avec une voix
-d’hiver, une voix qui donne envie de cuire des châtaignes dans la
-cendre. Minne serre sur ses épaules un grand châle de laine blanche,
-et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de porcelaine rosée.
-Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne une
-gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne
-l’attendrit aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras,
-la bercer et l’endormir... Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les
-yeux noirs mystérieux, tant de malice et si peu de confiance? Antoine
-a déjà lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de
-son père, du départ proche, et ce regard pénétrant ne désarme pas!
-Il va reprendre le roman commencé; mais une main effilée se tend hors
-du lit, l’arrête:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez, prie Minne. Ça me fatigue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu veux que je m’en aille?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non... Antoine, écoute! Je n’ai confiance, ici, qu’en toi...
-Tu peux me rendre un grand service.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu vas écrire une lettre pour moi. Une lettre que Maman ne doit pas
-voir, tu comprends? Si Maman me voit écrire dans mon lit, elle
-pourrait demander à qui j’écris... Toi, tu écris là, à cette
-table, tu me tiens compagnie, personne n’a rien à y voir... Je
-voudrais écrire à mon fiancé.
-</p>
-
-<p>
-Elle peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin: Antoine, très
-en progrès, n’a pas bronché. À vivre près de Minne, il a gagné le
-sens de l’extraordinaire et du variable. Simple comme la férocité de
-Minne, cette idée l’a traversé: «Je vais écrire sans faire
-semblant de rien; alors, je saurai qui il est et je le tuerai.»
-</p>
-
-<p>
-Sans parler, il suit, docile, les instructions de Minne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dans mon buvard... non, pas ce papier-là... du blanc sans
-chiffre... nous sommes obligés de prendre tant de précautions, lui et
-moi!
-</p>
-
-<p>
-Lorsqu’il s’est assis, qu’il a humecté la plume neuve, affermi le
-sous-main, elle dicte:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;«Mon bien-aimé...»
-</p>
-
-<p>
-Il ne tressaille pas. Il n’écrit pas non plus. Il regarde Minne
-profondément, sans colère, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, écris donc!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, dit Antoine d’une voix changée et lente, pourquoi fais-tu
-cela?
-</p>
-
-<p>
-Elle croise sur sa poitrine son châle blanc, d’un geste de défiance.
-Une émotion nouvelle rosit ses joues transparentes. Antoine lui paraît
-étrange, et c’est à son tour de le regarder, d’un air lointain et
-divinateur. Peut-être découvre-t-elle, à travers lui, l’instant
-d’un regret, l’Antoine qu’il sera dans cinq ou six ans, grand,
-solide, à l’aise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille,
-n’ayant gardé d’aujourd’hui que ses doux yeux de brigand noir?...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi, Minne? Pourquoi me fais-tu cela?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parce que je n’ai confiance qu’en toi.
-</p>
-
-<p>
-Confiance! elle a trouvé le mot qui suffit à abîmer la volonté
-d’Antoine... Il obéira, il écrira la lettre, soulevé par ce flot de
-lâcheté sublime qui a absous tant de maris complaisants, tant
-d’amants humbles et partageurs...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;«Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s’étonnent pas d’une
-écriture qui n’est pas la mienne. Je suis malade et quelqu’un de
-dévoué...» La voix de Minne hésite, semble traduire mot à mot un
-texte difficile...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;«...quelqu’un de dévoué veut bien te donner de mes nouvelles,
-pour que tu te rassures, que tu te donnes tout à ta dangereuse
-carrière...»
-</p>
-
-<p>
-«Sa dangereuse carrière!» rumine Antoine. «Il est chauffeur?...
-ou sous-dompteur chez Bostock?»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu y es, Antoine?... «Ta dangereuse carrière. Mon bien-aimé...
-quand me retrouverai-je dans tes bras et respirerai-je ta chère
-odeur?...»
-</p>
-
-<p>
-Une grande vague amère emplit le cœur de celui qui écrit. Il endure
-tout cela comme un rêve pénible, dont on souffre à mourir en sachant
-que c’est un rêve.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;«Ta chère odeur... Je voudrais parfois oublier que je fus à
-toi...» Tu y es, Antoine?
-</p>
-
-<p>
-Il n’y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure
-enlaidie et suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, va donc!
-</p>
-
-<p>
-Il ne va pas. Il secoue la tête comme pour chasser une mouche...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin. Ou bien tu perds la tête.
-Tu n’as pas appartenu à un homme.
-</p>
-
-<p>
-Rien plus que l’incrédulité ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse
-sous elle, avec une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux
-yeux noirs, dévoilés, accablent Antoine de leur colère:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si! crie-t-elle, je lui ai appartenu!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si!
-</p>
-
-<p>
-Et elle jette comme un argument sans réplique:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si! je te dis, puisque c’est mon amant!
-</p>
-
-<p>
-L’effet, sur Antoine, d’un mot aussi catégorique est au moins
-surprenant. Toute son attitude obstinée et tendue s’assouplit. Il
-pose son porte-plume, soigneusement, au bord de l’encrier, se lève
-sans renverser sa chaise et s’approche du lit où trépide Minne. Elle
-ne fait pas attention qu’aux prunelles d’Antoine luit la singulière
-et fauve douceur d’une bête qui va bondir...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as un amant? tu as couché avec lui? demande-t-il très bas.
-</p>
-
-<p>
-Comme sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots!... La
-vive rougeur de Minne avoue, croit-il, sa faute.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Certainement, monsieur! j’ai couché avec lui!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui? Où donc?
-</p>
-
-<p>
-Par un renversement des rôles qu’elle n’aperçoit pas, c’est
-Minne qui répond, embarrassée, à un Antoine agressif plein d’une
-lucidité qu’elle n’avait point prévue...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où? ça t’intéresse?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça m’intéresse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! la nuit... sur le talus des fortifications.
-</p>
-
-<p>
-Il réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetissés et prudents.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La nuit... sur le talus... Tu sortais de la maison? ta mère n’en
-sait rien?... non, je veux dire: c’est quelqu’un dont tu ne
-pouvais expliquer la présence chez ta mère?
-</p>
-
-<p>
-Elle répond «oui» d’un grave hochement de tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelqu’un... de condition inférieure?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Inférieure!
-</p>
-
-<p>
-Redressée, tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux
-grands ouverts, ses nobles petites narines, serrées et farouches,
-palpitent. «Inférieur!» Inférieur, cet ami silencieux et
-menaçant, dont le corps souple jeté en travers du trottoir, feignait
-une mort gracieuse!... Narcisse en jersey rayé, évanoui au bord
-d’une source... Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous
-ses vêtements le couteau tiède et porte les marques roses de tant
-d’ongles épouvantés!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je te demande pardon, Minne, dit Antoine très doux. Mais... tu
-parles de dangereuse carrière... Qu’est-ce qu’il fait donc, ton...
-ton ami?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne peux pas te le dire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Une dangereuse carrière... poursuit Antoine patiemment,
-cauteleusement... Il y en a beaucoup de dangereuses carrières... Il
-pourrait être couvreur... ou conducteur d’automobile...
-</p>
-
-<p>
-Elle arrête sur lui des yeux meurtriers:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu veux le savoir, ce qu’il fait?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, j’aimerais mieux...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est assassin.
-</p>
-
-<p>
-Antoine hausse ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre
-une bouche badaude et part d’un jeune éclat de rire. Cette bonne
-grosse plaisanterie le remet, et il tape sur ses cuisses d’un air plus
-convaincu que distingué...
-</p>
-
-<p>
-Minne frémit; dans ses yeux, où se mire un couchant rouge de
-septembre, passe l’envie distincte de tuer Antoine...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ne me crois pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si... si... Oh! Minne, quelle toquée tu fais!
-</p>
-
-<p>
-Minne ne connaît plus de raison, ni de patience:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ne me crois pas? Et si je te le montrais! Si je te le montrais
-vivant? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais, il a un jersey
-bleu et rouge, une casquette à carreaux noirs et violets, des mains
-douces comme celles d’une femme; il tue toutes les nuits
-d’affreuses vieilles qui cachent de l’argent dans leur paillasse,
-des vieux abominables qui ressemblent au père Corne! Il est chef
-d’une bande terrible, qui terrorise Levallois-Perret. Il m’attend,
-le soir, au coin de l’avenue Gourgaud...
-</p>
-
-<p>
-Elle s’arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à
-enfoncer:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;...il m’attend là, et, quand Maman est couchée, je vais le
-retrouver, et nous passons la nuit ensemble!
-</p>
-
-<p>
-Elle n’en peut plus, elle s’adosse aux oreillers, attend
-qu’Antoine éclate. Mais rien ne paraît chez lui qu’une inquiétude
-circonspecte, le souci d’avoir provoqué chez Minne un retour de
-fièvre, de délire léger...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je m’en vais, Minne...
-</p>
-
-<p>
-Elle ferme les yeux, soudain pâle et dégrisée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est ça: va-t’en!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, tu n’es pas fâchée contre moi?
-</p>
-
-<p>
-Elle fait «non, non» d’un signe excédé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bonsoir, Minne...
-</p>
-
-<p>
-Il prend sur le drap une petite main sèche, chaude, inerte, hésite à
-la baiser et la repose doucement, doucement, comme un objet délicat
-dont il ne sait pas se servir...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Depuis que Minne a quitté la Maison Sèche, des dimanches ont passé,
-ramenant autour de la tarte traditionnelle l’oncle Paul et Antoine.
-Minne détourne d’eux ses yeux sauvages parce que la vue de l’oncle
-Paul, jaune, fripé, offense sa fraîche et cruelle jeunesse, parce
-qu’Antoine, sous sa livrée noire à boutons dorés, a retrouvé sa
-dégaine d’enfant de troupe grandi trop vite, cuit au soleil...
-</p>
-
-<p>
-Minne a repris ses cours quotidiens et ne cherche même plus, au coin de
-l’avenue déserte, l’inconnu à qui elle donne tous ses songes: le
-trottoir miroite d’averses ou sonne gelé sous le talon, comme aux
-matins de décembre... Maman brode, le soir, sous la lampe, se retourne
-parfois pour scruter innocemment le visage de sa chérie, et retombe
-dans sa paix active de mère tendre et aveugle... Il ne faut pas en
-vouloir à Maman, si Dieu l’a pourvue d’un don d’amour sans
-discernement. Tant d’honnêtes poules couvèrent, sous leurs ailes
-rognées, l’essor, bleu et vert métallique, d’un beau canard
-sauvage!
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-«C’est Lui! c’est Lui! Je reconnais sa démarche!»
-</p>
-
-<p>
-Minne, penchée à tomber, crispe sur l’appui de la fenêtre ses deux
-mains, que l’exaltation glace... Ses yeux, son cœur le reconnaissent,
-à travers la nuit...
-</p>
-
-<p>
-«Il n’y a que Lui pour marcher ainsi! Qu’il est souple! À
-chaque pas, on voit balancer ses hanches... La prison l’a maigri, on
-dirait... Est-ce la même casquette à carreaux noirs et violets? Il
-m’attend! il est revenu! Je voudrais me montrer... Il s’en va...
-Non! il revient!»
-</p>
-
-<p>
-C’est un long rôdeur d’une souplesse désossée, qui fume et se
-promène. La clarté d’une fenêtre ouverte, à cette heure,
-l’étonne: il lève la tête. Minne, affolée, jurerait qu’elle
-reconnaît sur ce visage levé une pâleur unique, et la fumée de la
-cigarette monte vers elle comme un encens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Psst! fait Minne.
-</p>
-
-<p>
-L’homme s’est retourné, d’une manière courbe qui révèle la
-bête toujours au guet. C’est cette gosse, là-haut? à qui en
-veut-elle?
-</p>
-
-<p>
-Une petite voix légère demande:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous venez me chercher? il faut descendre?
-</p>
-
-<p>
-À tout hasard, parce que la silhouette est jeune et fine, l’homme
-envoie, des deux mains, une obscène et gouailleuse réplique. «Bien
-sûr, c’est le signe!» se dit Minne. «Mais je ne peux pas
-descendre comme ça.»
-</p>
-
-<p>
-Fiévreuse, elle recommence la parure baroque de l’an dernier&mdash;le
-ruban rouge au cou, le tablier à poches, le chignon&mdash;oh! ce peigne
-qui glisse tout le temps!... Faut-il prendre un manteau? Non: on n’a
-pas froid quand on s’aime... Vite, en bas!
-</p>
-
-<p>
-Les pieds bondissants de Minne, chaussés de mules rouges, effleurent le
-tapis... Un craquement terrible! Minne, dans sa hâte, a oublié la
-dix-huitième marche, disjointe, qui gémit comme une porte rouillée...
-Elle s’aplatit, les mains au mur, retient son souffle... Rien n’a
-bougé dans la maison. En bas, les verrous de sûreté obéissent à la
-petite main qui tâtonne: la porte tourne, muette; mais comment la
-refermer sans bruit?
-</p>
-
-<p>
-«Eh bien, je ne la referme pas!»
-</p>
-
-<p>
-Il fait frais, presque froid. Le vent, qui n’agite plus de feuilles
-aux platanes dépouillés, fait chanceler la clarté des becs de gaz...
-</p>
-
-<p>
-«Où est-il?»
-</p>
-
-<p>
-Personne dans l’avenue... Quelle direction choisir? Minne, désolée,
-tord enfantinement ses mains nues... Ah! là-bas, une forme
-s’éloigne...
-</p>
-
-<p>
-«Oui, oui, c’est lui!»
-</p>
-
-<p>
-Une main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle
-s’élance. L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit,
-portent Minne sur des pieds qui touchent à peine la terre. Elle
-étendrait les bras et volerait sans plus de surprise. Elle se dit
-seulement: «C’est mon âme qui court!» Il faut courir, et très
-vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est plus, du
-côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse...
-</p>
-
-<p>
-Minne dépasse l’avenue Gourgaud, atteint la grille du chemin de fer,
-le boulevard Malesherbes... Avec Célénie, avec Maman, elle n’est
-jamais allée plus loin. Le boulevard continue, jalonné d’arbres. Mon
-Dieu, où est donc allé Le Frisé? Elle n’ose pas crier, et elle ne
-sait pas siffler... Là-bas, c’est lui!... non, c’est un arbre plus
-gros!... Ah! le voilà...! Arrêtée un instant pour comprimer son
-cœur essoufflé, elle repart, joint quelqu’un qui semble attendre,
-quelqu’un de muet qui dérobe, sous le bord ramolli d’un feutre, le
-haut d’un visage anonyme...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon, monsieur...
-</p>
-
-<p>
-La petite voix suffoquée peut à peine parler. L’homme ne montre de
-lui, sous le gaz verdâtre, qu’un menton bleui par une barbe de trois
-jours... Pas de front, pas d’yeux, les mains même restent invisibles,
-enfoncées dans les poches... Mais Minne n’a pas peur de ce mannequin
-sans figure, qui semble vide, haut comme une armure ancienne...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Monsieur, vous n’auriez pas vu passer un... un homme qui allait
-par là, un grand, qui se balance un peu en marchant?
-</p>
-
-<p>
-Les épaules de l’homme montent, retombent. Minne sent sur elle un
-regard qu’elle ne voit pas et s’impatiente:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourtant, il a dû passer près de vous, monsieur...
-</p>
-
-<p>
-Sa petite figure volontaire cherche bravement la figure d’ombre. La
-course a rosé ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques
-d’eau; elle ferme et rouvre la bouche et piétine, attendant une
-réponse. L’homme vide hausse encore les épaules, et dit enfin
-d’une voix sourde:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Personne.
-</p>
-
-<p>
-Elle secoue furieusement la tête et repart plus vite, affolée du temps
-perdu, prête à pleurer d’angoisse.
-</p>
-
-<p>
-C’est plus noir, de ce côté-là. Mais la pente douce est bonne pour
-courir, et elle court, elle court, occupée seulement de maintenir son
-chignon qui la gêne... Elle vient de heurter un couple paisible
-d’agents, qui remonte le boulevard. Le choc d’une épaule carrée a
-fait chanceler Minne, elle distingue des paroles bourrues:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce qui m’a fichu une sacrée petite bougresse?...
-</p>
-
-<p>
-Elle court, le vent siffle à ses oreilles, elle va droit devant elle.
-Le Frisé n’a pu que suivre les fortifications qui lui constituent un
-royaume disputé, un asile peu sûr... Au fond de la tranchée, un train
-rampe, dépasse Minne en versant sur elle un flot de fumée. Elle
-ralentit ses pieds fatigués, considère, tête basse, ses pantoufles,
-dont le nez effilé se coiffe déjà de boue, s’appuie à la grille
-pour suivre l’œil rouge du train: «Où suis-je?»
-</p>
-
-<p>
-À cinquante mètres, une baie d’ombre ferme la route, un portail
-noir, au faîte duquel passe une bête vive et longue, empanachée de
-fumée, trouée de feux rouges et jaunes...
-</p>
-
-<p>
-«Encore un train! Il passe au-dessus du boulevard. Je ne connaissais
-pas ce pont... Si c’est un de leurs asiles, il m’attend là!»
-</p>
-
-<p>
-Elle court, les lèvres tremblantes. Ses décisions se suivent, faciles,
-irréfutables. Comment n’y reconnaîtrait-elle point la seconde vue
-que dispense, seul, l’amour?... Sa main, qui tient le faite de son
-chignon, semble follement la soulever tout entière, de trois doigts
-délicats, et le vent, qui frappe son gosier, le dessèche...
-</p>
-
-<p>
-La bouche noire du pont qui grandit devant elle, ne l’effraie pas.
-Elle y devine le seuil d’une autre vie, l’approche sacrée des
-mystères... Des mèches déroulées, échappées à son peigne
-d’écaille, la suivent, horizontales, ou bien, retombées sur sa
-nuque, y palpitent, vivantes comme des plumes... Quelque chose a remué,
-plus noir que l’ombre rougeâtre, quelque chose d’assis à même le
-sol, sous le halo de brouillard irisé qui nimbe la flamme du gaz...
-Est-ce lui?... Non!... Une femme accroupie, deux femmes, un homme
-très petit et malingre. Les pieds silencieux de Minne ne les ont pas
-avertis; d’ailleurs, le pont vibre encore d’un grondement
-assourdi...
-</p>
-
-<p>
-L’enfant qui courait force ses yeux à distinguer, parmi ces
-silhouettes atterrées, la stature plus noble de celui qu’elle
-poursuit. Il n’est pas là. Ceux-ci sont ses congénères, ses sujets
-peut-être: l’homme&mdash;une sorte d’enfant chétif, assis sur le
-trottoir&mdash;arbore le jersey connu, la molle casquette de drap qui
-colle au crâne. Derrière le groupe, une futaie de piliers cannelés
-s’enfonce:
-</p>
-
-<p>
-«C’est comme à Pompéi», constate Minne, que l’ombre d’une
-colonne dérobe toute.
-</p>
-
-<p>
-L’une des deux femmes vient de se lever; elle porte le tablier, le
-corsage indigent et criard, le chignon en casque, d’un noir
-métallique, si lisse, si tendu qu’il miroite, en carapace d’insecte
-batailleur. Minne regarde avidement et compare ce qui lui manque, à
-elle, c’est ce chic particulier de coiffure dont pas un cheveu ne
-s’échappe, c’est ce corsage de laine rouge qu’un papillon de
-grossière dentelle agrafe au cou. C’est surtout ce je ne sais quoi,
-dans l’attitude, d’agressif et de découragé, ce cynisme et cette
-veulerie d’animal qui vit, se nourrit, se gratte et se satisfait en
-plein air... «Ceux-ci sont désormais les miens», se dit Minne,
-orgueilleuse. «Ils me diront, si je les questionne, où m’attend Le
-Frisé...»
-</p>
-
-<p>
-La femme, qui s’est levée, étire ses bras masculins avec un
-bâillement rugissant: on voit un dos large, barré par la saillie du
-corset. Elle tousse convulsivement, et jure le nom de Dieu d’une voix
-épuisée.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-«Il faut pourtant que je me décide!» s’écrie Minne en elle-même.
-Le chignon assuré, les mains dans ses poches en cœur, elle sort
-de sa guérite d’ombre et s’avance, un pied au bord de la jupe:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon, mesdames, vous n’avez pas vu passer un homme, grand, qui
-se balance un peu en marchant?
-</p>
-
-<p>
-Elle a parlé haut, vite, en petite comédienne qui a plus de feu que
-d’expérience. Les deux créatures, collées du dos au mur, regardent
-stupidement cette enfant déguisée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que c’est que ça? demande la voix épuisée de celle
-qui toussait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est une gosse, dit l’autre. Elle est rigolote.
-</p>
-
-<p>
-En bas, le gringalet, ramassé en crapaud, rit par secousses, puis
-élève une voix nasillarde de bossu:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui s’ tu serches, la môme?
-</p>
-
-<p>
-Blessée, Minne abaisse sur l’avorton un regard royal:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je cherche Le Frisé.
-</p>
-
-<p>
-L’avorton se lève, cérémonieux, en découvrant un crâne aux
-cheveux rares:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le Frisé, c’est moi, pour vous servir...
-</p>
-
-<p>
-Au rire des deux femmes, Minne fronce les sourcils et va passer outre,
-quand le rôdeur s’approche davantage et lui glisse ces mots en
-confidence:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis frisé, mais ça ne se voit que dans l’intimité.
-</p>
-
-<p>
-Puis, comme il avance vers la taille de Minne une main sournoise, elle
-frémit de tous ses nerfs et fuit, poursuivie une minute par un
-traînement de savates agiles, qu’interrompt la voix des deux femmes:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antonin! Antonin! laisse-la donc; je te dis!
-</p>
-
-<p>
-Ce n’est pas la peur qui fait bondir ainsi le cœur et les pieds
-ailés de Minne, mais l’orgueil offensé, la brûlure humiliée
-d’une reine étreinte par un valet. «Ils n’ont pas pressenti qui
-j’étais! Malheur à eux s’ils m’appartiennent plus tard! Je lui
-dirai, à lui... mais où le trouver, mon Dieu?...» Elle marche vite,
-déjà trop lasse pour courir. Cette route et ce talus, depuis combien
-de temps les longe-t-elle? Comme il y a peu de monde, cette nuit! Où
-sont-ils tous? Peut-être y a-t-il grand conseil dans une carrière?...
-Elle veut s’asseoir sur un banc, pour vider ses pantoufles qui
-s’emplissent de sable, de petits cailloux pointus. Mais un couple
-serré, que désunit son approche, la chasse avec des paroles dont le
-sens lui demeure obscur...
-</p>
-
-<p>
-Un «psst!» jailli du talus l’arrête, l’attire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vous? crie-t-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, c’est moi, répond une voix de fausset qu’on change
-exprès.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui, vous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n’est pas vous que je cherche! réplique Minne sévèrement.
-</p>
-
-<p>
-Elle repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau
-de moutons petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme
-disloquée, odeur caséeuse et pacifique... Minne entend le souffle des
-chiens qui vont et viennent, frôle les rondes croupes laineuses. Ils
-passent comme la grêle, et Minne peut croire un instant qu’ils ont
-emporté avec eux tous les bruits de la nuit... Mais un train bout au
-loin, s’élance, rageur, crachant derrière lui une mitraille de
-charbons rouges...
-</p>
-
-<p>
-Le dos à un arbre, Minne a cessé de marcher. Elle se répète encore,
-pour lutter contre sa lassitude: «Je vais finir par le retrouver, en
-me renseignant... C’est ma faute, aussi! j’ai perdu du temps à
-vouloir me faire belle!... A-t-il pu croire que j’aie douté? Non,
-je n’ai pas douté! Je ne doute pas de lui plus que de moi-même!
-</p>
-
-<p>
-Redressée, balayant des deux mains ses cheveux d’argent, elle brave
-la nuit, car ses yeux recèlent assez d’ombre pour lutter en
-ténèbres avec elle... Elle lève ses pieds douloureux, regarde, à la
-lueur d’un gaz enfumé de brume, ses mains raides de froid, et rit
-toute seule, d’un petit rire ironique et triste:
-</p>
-
-<p>
-«Si Maman était là, elle ne manquerait pas de dire: «Ma petite
-Minne, c’est bien la peine que je t’aie acheté des gants en lièvre
-blanc!» Mais ce n’est pas de ça que je me soucie... Si, au moins,
-j’avais une brosse ou un linge, pour enlever la boue de mes
-pantoufles?... Paraître devant lui en pieds crottés!
-</p>
-
-<p>
-Pour trouver un peu d’herbe où essuyer ses semelles, elle traverse
-l’avenue déserte et tressaille. Elle n’avait pas vu une femme qui
-arpente, d’un pas morne de bête accoutumée à ne point trouver
-d’issue à sa cage, le sable mou. Celle-ci porte le casque de cheveux,
-armure d’amour et de bataille, le tablier de cotonnade et des souliers
-à bouffettes, pitoyables dans les flaques...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame! crie Minne résolument, car la créature s’éloigne,
-jalouse de sa solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente
-des bas gibiers... Madame!...
-</p>
-
-<p>
-La femme se retourne, mais continue à s’éloigner à reculons.
-C’est un être hommasse et carré, avec une figure violacée, de
-petits yeux porcins et méfiants... Minne, qui lui trouve quelque
-ressemblance avec Célénie, reprend sa plus royale assurance et parle
-du haut de sa tête décoiffée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame, voilà... Je me suis égarée. Pouvez-vous me dire le nom de
-cette avenue?
-</p>
-
-<p>
-Une voix sans timbre, comme celle des chiens de ferme qui couchent
-dehors, répond, après un silence:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est écrit sur les plaques, que je pense!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je sais bien, dit Minne impertinente. Mais je ne connais pas du tout
-le quartier. Je cherche quelqu’un... Et quelqu’un que vous
-connaissez sûrement, madame!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelqu’un que je connais?
-</p>
-
-<p>
-L’être hommasse répète les derniers mots de Minne, d’un parler
-épais où traîne un vague accent de terroir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je connais pas grand monde...
-</p>
-
-<p>
-Minne veut rire, et tousse parce qu’elle a froid:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne faites donc pas de cachotteries avec moi! je suis des vôtres,
-ou je vais en être!
-</p>
-
-<p>
-La femme, qui conserve sa distance, n’a pas l’air d’avoir compris.
-Elle lève la tête vers le ciel noir et dit, pour dire quelque chose:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Y aura de la pluie avant le jour...
-</p>
-
-<p>
-Minne frappe du pied. De la pluie! Bête inférieure! La pluie, le
-vent, la foudre, est-ce que tout cela compte? Il y a seulement des
-heures de nuit et des heures de jour. Le jour, on dort, on fume, on
-rêve... Mais, sous la nuit, tente veloutée, on tue, on aime, on secoue
-les pièces d’or encore poissées de sang... Ah! trouver Le Frisé,
-oublier dans ses bras une enfance asservie, obéir passionnément à
-lui, à lui seul!... Minne piaffe, hume la nuit, reprise de fièvre et
-d’enthousiasme...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;T’as l’air bien jeune, murmure la voix sourde de chien de garde
-enroué.
-</p>
-
-<p>
-Minne regarde la femme de haut, entre ses cils:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Très jeune! j’aurai seize ans dans huit mois.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dépêche-toi de les avoir, c’est plus sûr.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu travailles toute seule?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne travaille pas, dit Minne fièrement. Les autres travaillent
-pour moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;T’as bien de la veine... C’est des sœurs plus petites ou plus
-grandes que toi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas de sœurs. Et puis qu’est-ce que ça vous fait? Si
-vous vouliez seulement me dire... Je cherche Le Frisé. J’ai quelque
-chose à lui dire, quelque chose de tout à fait sérieux.
-</p>
-
-<p>
-Le monstre triste s’est rapproché pour regarder cette petite fille
-frêle, qui parle là comme chez elle, qui est accoutrée comme un
-carnaval et dépeignée que c’en est honteux, et qui demande «Le
-Frisé»...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le Frisé? quel donc Frisé?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le Frisé, voyons! Celui qui était avec Casque-de-Cuivre, le chef
-des Aristos de Levallois-Perret.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Celui qui était avec Casque-de-Cuivre? Celui qui... Est-ce que je
-connais des espèces comme ça? Qu’est-ce qui m’a foutu une petite
-gadoue pareille?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tâche moyen de savoir, petite saloperie, que je suis une honnête
-femme, et qu’on n’a jamais vu traîner un marlou dans mes jupes
-depuis l’exposition de 89!... Ça n’a pas plus de poils que ma
-main, et ça parle de bande, et de Frisé, et de ci et de ça et de
-l’autre! Veux-tu me fiche le camp, et vivement! ou je t’en mets
-une de frisure, qui ne sera pas ordinaire!
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-...«Voila une chose inouïe!»
-</p>
-
-<p>
-Minne, hors de souffle, s’est assise au bord du trottoir, délivrée
-enfin de la poursuite affreuse de la mégère, qui a couru sur elle,
-avec des bonds de batraciens, des menaces incompréhensibles... Minne,
-affolée, s’est jetée de l’autre côté du boulevard, dans une
-petite rue, puis dans une autre, jusqu’à ce boyau noir et désert,
-où le vent chante comme à la campagne et gèle les épaules moites de
-Minne, qui serre les coudes, tousse et tâche de comprendre...
-</p>
-
-<p>
-«Oui, c’est extraordinaire! On me traite partout en ennemie! Il y
-a trop de choses qui m’échappent... Tout de même, il y a bien
-longtemps que je suis sur mes jambes; je n’en peux plus...»
-</p>
-
-<p>
-L’accablement plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers
-ses genoux; pour la première fois depuis sa fuite, Minne se souvient
-d’un lit tiède, d’une chambre blanche et rose... Elle a honte, à
-se sentir accroupie et lâche, la robe crottée et l’échine tendue...
-Tout est à recommencer. Il faut rentrer, espérer de nouveau la venue
-du Frisé, de nouveau s’échapper, parée, fiévreuse. Ah! que, du
-moins, vienne cette nuit-là, complète, débordante d’amour! Qu’un
-bras, dont elle devine la force traîtresse, guide ses premiers pas,
-qu’une main infaillible lève, un à un, tous les voiles qui cachent
-l’inconnu, car Minne se sent épuisée jusqu’au sommeil, jusqu’à
-la mort...
-</p>
-
-<p>
-...Le silence l’éveille, le froid aussi. «Où suis-je?» Pour
-quelques minutes d’assoupissement au bord d’un trottoir, la voici
-éperdue, séparée du monde réel, inconsciente de l’heure, prête à
-croire qu’un cauchemar l’a portée dans un de ces pays où le seul
-visage des choses immobiles suffit à créer une terreur sans nom...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Qu’est devenue la Minne sauvage, l’amante d’un assassin fameux, la
-reine du peuple rouge? Petit oiseau maigre, elle grelotte sous sa
-chemisette rose d’été, toussote, tourne sur place, avec des yeux
-noirs effarés, de grands cheveux blonds, décoiffés et tristes. Sa
-bouche tremble pour retenir aussi le mot qui devrait guérir toutes les
-épouvantes, appeler l’étreinte, la lumière, l’abri: «Maman...»
-Ce mot-là, Minne ne le criera que si elle se sent mourir, si des
-bêtes effroyables l’emportent, si son sang, par sa gorge ouverte,
-s’épand comme une étoffe tiède... Ce mot-là, c’est le dernier
-recours, il ne faut pas l’user en vain!
-</p>
-
-<p>
-Elle se remet en route courageusement en ressassant des choses
-raisonnables:
-</p>
-
-<p>
-«Je vais regarder le nom de la rue, n’est-ce pas?» et puis je
-retrouverai le chemin de la maison, et puis je rentrerai tout doucement,
-et puis ce sera fini...»
-</p>
-
-<p>
-Au coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, pour
-lire: «Rue... rue... qu’est-ce que c’est que cette rue-là?...
-La suivante, peut-être que je la reconnaîtrai...»
-</p>
-
-<p>
-La suivante est déserte, bossuée de pavés disjoints, d’immondices
-en tas... Une autre rue, une autre, une autre, qui portent des noms
-baroques... Et Minne demeure atterrée, les mains pendantes, envahie peu
-à peu d’une crainte folle: «On m’a transportée, pendant mon
-sommeil, dans une ville inconnue!... Si encore je rencontrais un
-sergent de ville... Oui, mais... Faite comme je suis, il commencera par
-me mener au poste...»
-</p>
-
-<p>
-Elle marche encore, s’arrête, le cou renversé, pour lire des noms de
-rues, elle hésite, revient sur ses pas, cherche avec désespoir
-l’issue du labyrinthe...
-</p>
-
-<p>
-«Si je m’assieds, je mourrai là.»
-</p>
-
-<p>
-Cette pensée soutient les pas de Minne. Non que l’idée de la mort
-l’effraie; mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant, finir
-en son gîte...
-</p>
-
-<p>
-Le froid plus vif, le vent qui s’éveille, des bruits lents et
-lointains de charrettes, tout cela sent le matin proche, mais Minne
-n’en sait rien. Elle marche, insensible; elle boîte, parce que ses
-pieds lui font mal et que l’une de ses pantoufles rouges a perdu un
-talon... Soudain, elle s’arrête, tend l’oreille: un pas s’approche,
-que rythme gaiement un refrain fredonné...
-</p>
-
-<p>
-C’est un homme. Un «Monsieur» plutôt. Il marche, un peu lourd, un
-peu vieux, dans une pelisse à col fourré qui l’engonce. Toute
-l’âme de Minne se relève:
-</p>
-
-<p>
-«Qu’il a l’air bon! qu’il est rassurant! que sa pelisse fourrée
-doit être chaude et douce! De la chaleur, mon Dieu, un peu de
-chaleur! il me semble que cela me manque depuis si longtemps!...»
-</p>
-
-<p>
-Elle va courir, se jeter vers l’homme comme vers un grand-père, lui
-balbutier en pleurant qu’elle s’est perdue, que maman saura tout si
-le jour vient... Mais elle se reprend, avec la prudence que donne un
-long malheur: si l’homme, incrédule, allait la chasser?... Sous la
-pluie fine qui commence à tomber, Minne rajuste, comme elle peut, sa
-chevelure humide, repasse d’une main gourde les plis de son tablier
-rose, tâche de prendre l’air bien naturel et pas autrement gêné,
-mon Dieu, d’une jeune fille de bonne famille qui a perdu son chemin en
-se promenant...
-</p>
-
-<p>
-«Je vais lui dire... comment déjà? Je vais lui dire: «Pardon,
-monsieur, vous seriez bien aimable de m’indiquer le chemin du
-boulevard Berthier...»
-</p>
-
-<p>
-L’homme est si proche qu’elle peut sentir l’odeur de son cigare.
-Elle sort de l’ombre, s’avance sous le gaz verdâtre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon, monsieur...
-</p>
-
-<p>
-À la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée,
-le promeneur s’est arrêté... «Il se méfie», soupire Minne, et
-elle n’ose pas continuer la phrase préparée...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce qu’elle fait là, cette petite fille?
-</p>
-
-<p>
-C’est l’homme qui a parlé, un peu pâteux, mais extrêmement
-cordial.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon Dieu, monsieur, c’est bien simple...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, oui. Elle m’attendait, la fifille?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous trompez, monsieur...
-</p>
-
-<p>
-La pauvre douce voix de Minne!... Elle recommence à avoir peur, une
-peur d’enfant retrouvée et reperdue...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle m’attendait, reprend la voix engageante d’ivrogne heureux.
-La fifille a froid, elle va me mener près d’un bon feu!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je voudrais bien, monsieur, mais...
-</p>
-
-<p>
-L’homme est tout près: on voit, sous le chapeau haut de forme, des
-pommettes rouges, une barbe de foin grisonnant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mâtin de mâtin! qu’est-ce que c’est donc qu’une enfant
-comme ça? Dis-moi ton âge?
-</p>
-
-<p>
-Il souffle l’eau-de-vie, le cigare, il respire court et fort. Minne,
-désespérée, recule un peu, se colle au mur, essaie encore d’être
-gentille, de ne pas le contrarier...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas tout à fait quinze ans et demi, monsieur. Voilà ce
-qui s’est passé je suis sortie de chez Maman...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hein! hennit-il. La fifille va me raconter tout ça, devant un bon
-feu, sur mes genoux...
-</p>
-
-<p>
-Un bras capitonné de fourrure étreint la taille de Minne, que la force
-abandonne... Mais l’haleine chargée de cigare et d’alcool, sur sa
-figure, galvanise son évanouissement: d’un tour d’épaules elle se
-rend libre et, fière, redevenue l’infante blonde qui terrorisait
-Antoine:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez!
-</p>
-
-<p>
-Il hennit plus doucement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça va bien, ça va bien! La fifille aura tout ce qu’elle voudra.
-Allons, petite chérie... Mimi...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne m’appelle pas Mimi, monsieur!
-</p>
-
-<p>
-Comme il marche sur elle, elle bondit et recommence à courir... Mais sa
-pantoufle boiteuse la quitte à chaque pas et il lui faut ralentir,
-s’arrêter...
-</p>
-
-<p>
-«Il est vieux, il ne pourra pas me suivre...»
-</p>
-
-<p>
-Au premier tournant, elle souffle, écoute avec terreur... Rien... Oh!
-si... un cliquettement de talons et de canne, et, tout de suite, surgit
-le vieux, qui emboîte le pas, s’acharne, murmure en hennissant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Petite chérie... tout ce qu’elle voudra... Elle me fait courir,
-mais j’ai de bonnes jambes...
-</p>
-
-<p>
-L’enfant perdue se traîne comme une perdrix dont l’aile cassée
-pend. Il n’y a plus qu’une pensée sous son front douloureux:
-«Peut-être qu’en marchant si longtemps j’arriverai à la Seine, et
-alors je me jetterai dedans.» Elle croise sans les voir des voitures
-de laitier, des tombereaux lents où le charretier dort... Sous le rayon
-d’une lanterne, Minne vient d’entrevoir le visage du vieux, et son
-cœur s’est arrêté: le père Corne! il ressemble au père Corne!
-</p>
-
-<p>
-«Je comprends! je comprends à présent! je fais un rêve! Mais
-comme il dure longtemps, et comme j’ai mal partout! Pourvu que je
-m’éveille avant que le vieux m’attrape!» Un dernier, un suprême
-élan pour courir... Elle manque le bord du trottoir, tombe, les genoux
-meurtris, se relève gainée de boue, une joue souillée...
-</p>
-
-<p>
-Avec un grand soupir abandonné, elle regarde autour d’elle,
-reconnaît, sous une aube vague et grise, ce trottoir, ces arbres nus,
-ce talus pelé... C’est... non... si! C’est le boulevard Berthier...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! crie-t-elle tout haut, c’est la fin du rêve! Vite, vite que
-je m’éveille à la porte!
-</p>
-
-<p>
-Elle se traîne, elle arrive: la porte est entrouverte comme hier
-soir... Minne appuie ses deux mains au vantail qui cède, et roule
-évanouie sur la mosaïque du vestibule.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Antoine dort. Le sommeil transparent du petit matin lui tend et lui
-retire tour à tour mille beautés, qui toutes s’appellent Minne, et
-dont pas une ne ressemble à Minne. Pitoyables à sa timidité de
-garçon tout neuf; elles ont des précautions de mères, des sourires
-de sœurs, puis des caresses qui ne sont ni fraternelles ni
-maternelles... Et tout ce facile bonheur s’empoisonne peu à peu: il
-y a quelque part, pendue dans les nuages roses et bleus, une horloge qui
-va sonner sept heures, précipitant Antoine, la tête la première, en
-bas de son paradis de Mahomet.
-</p>
-
-<p>
-Adieu, beautés! D’ailleurs, il rêvait sans espoir... Voici la
-sonnerie redoutée, les sept coups stridents qui vibrent jusque dans le
-creux de l’estomac. Ils persistent, se prolongent en grelottement
-rageur de timbre, si réel qu’Antoine, éveillé pour de bon, se
-dresse, hagard comme Lazare ressuscité:
-</p>
-
-<p>
-«Mais, bon Dieu! c’est à la porte d’entrée qu’on sonne!»
-</p>
-
-<p>
-Antoine tombe dans ses pantoufles, enfile son pantalon à tâtons:
-</p>
-
-<p>
-«Papa se lève... Quelle heure peut-il être? Elle est raide,
-celle-là...»
-</p>
-
-<p>
-Il ouvre sa porte: par le corridor arrive une voix pleurarde, que la
-hâte entrecoupe, et, tout de suite, Antoine sent trembler ses joues
-d’un singulier frisson au seul nom entendu de «Mademoiselle Minne».
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antoine, de la lumière, mon garçon!
-</p>
-
-<p>
-Antoine cherche la bougie, casse une allumette, puis deux... «Si la
-troisième ne prend pas, c’est que Minne sera morte...»
-</p>
-
-<p>
-Dans l’antichambre, Célénie achève et recommence un récit qui
-ressemble à un fragment de roman-feuilleton:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle était là par terre, monsieur, évanouie, et faite!... De la
-boue jusque dans les cheveux, sans chapeau, sans rien. Pour moi, je
-n’ai pas d’avis, n’est-ce pas! mais mon idée, c’est qu’on
-l’a enlevée, qu’on lui a fait les mille et une abominations, et
-qu’on l’a rapportée pour morte...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui... dit machinalement l’oncle Paul, qui croise et décroise
-son pyjama marron.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Toute mouillée, monsieur, toute pleine de boue!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui... Fermez donc votre porte! J’y vais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais avec toi, papa... supplie Antoine en claquant des dents.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais non, mais non! tu n’as rien à faire là-bas, mon garçon!
-C’est une histoire de l’autre monde que Célénie nous raconte là!
-On n’enlève pas les filles dans leur chambre!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si, papa! je te dis que j’y vais!
-</p>
-
-<p>
-Il crie presque, au bord d’une attaque de nerfs. Il a tout compris,
-lui! Tout était vrai, et Minne n’a pas menti! Les nuits sur les
-talus, les amours inavouables, le monsieur à la dangereuse carrière,
-tout, tout! Et voici venue la fin logique du drame: Minne souillée,
-blessée à mort, agonise là-bas...
-</p>
-
-<p>
-Devant la porte de la chambre de Minne, Antoine attend, l’épaule
-appuyée au mur. De l’autre côté de cette porte, l’oncle Paul et
-Maman, penchés sur le lit taché de boue, achèvent une effrayante
-recherche: la lampe, au bout du bras de Maman, chancelle...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, bon Dieu! on n’y a pas touché! Elle est plus intacte
-qu’un bébé... Si j’y comprends quelque chose!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es sûr, Paul? tu es sûr?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça oui! il n’y a pas besoin d’être bien malin! Tiens donc ta
-lampe!... Allons, bon! trouve-toi mal, à présent!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, laisse: ça va bien...
-</p>
-
-<p>
-Maman sourit, d’un bienheureux sourire à lèvres blanches; Antoine,
-qui s’attendait à une Maman en larmes, en cris, folle, vocifératrice,
-ne sait que penser, quand elle lui ouvre enfin la porte...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est toi, mon pauvre petit? Entre donc... Ton père vient de...
-de l’ausculter, tu comprends...
-</p>
-
-<p>
-D’une main ferme, elle tient un mouchoir humecté d’éther sous les
-narines de Minne... Minne, mon Dieu! est-ce bien Minne?... Il y a, sur
-le lit&mdash;le lit non défait&mdash;une petite pauvresse en tablier rose
-tout empesé de boue, une petite pauvresse aux pieds raidis, dont l’un
-garde encore une pantoufle rouge sans talon... De la figure à demi
-cachée par le mouchoir, on ne distingue que la barre noire des deux
-paupières fermées...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle respire bien, dit l’oncle Paul. Un peu enrhumée. Je ne lui
-vois rien que de la fièvre... On saura le reste plus tard.
-</p>
-
-<p>
-Une plainte l’interrompt... Maman se penche, avec un élan de
-mère-chienne farouche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es là, maman?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon amour?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es là... pour de vrai?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, mon trésor.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui est-ce qui parle? ils sont partis?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui? dis-moi qui? ceux qui t’ont fait du mal?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui... le père Corne... et l’autre?
-</p>
-
-<p>
-Maman soulève Minne, l’assied contre son cœur. Antoine reconnaît à
-présent la tête pâle sous ses cheveux blonds, tout gris de boue
-séchée. Ces cheveux qui ont changé de couleur, cette souillure qui a
-l’air d’un vieillissement soudain... Antoine éclate en sanglots
-pressés qui font mal à mourir...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chut! dit Maman...
-</p>
-
-<p>
-Au bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne toutes bleues
-dans son visage de cire se soulèvent... Beaux yeux profonds sous le
-noble sourcil, égarés de ce qu’ils ont vu, ce sont bien les yeux de
-Minne! Ils roulent vers le plafond, puis s’abaissent vers Antoine,
-qui pleure debout et sans mouchoir... Un rose brûlant enflamme ses
-joues pâles; elle semble faire un effort terrible, s’accroche à
-Maman, tend vers Antoine ses mains fragiles et maculées...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu sais, Antoine, ce n’était pas vrai! ce n’est pas vrai!
-rien n’était vrai! N’est-ce pas, tu ne crois pas que c’était
-vrai?
-</p>
-
-<p>
-D’un grand hochement de tête, il fait «non, non» en reniflant ses
-larmes... Ce qu’il croit, effondré, c’est que cette enfant
-charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis
-épouvantée, puis brutalisée, à un, à plusieurs misérables
-peut-être?
-</p>
-
-<p>
-Il pleure sur Minne, il pleure aussi sur lui-même, puisqu’elle est
-perdue, avilie, marquée à jamais d’un sceau immonde...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<h4><a id="DEUXIEME">DEUXIÈME PARTIE</a></h4>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-«Je vais coucher avec Minne!»
-</p>
-
-<p>
-Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte
-et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La
-canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir cette steppe vaste
-et morne où l’on plonge au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de
-fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu’un peu de nuque court
-tondue blonde, et un nez insolent de petite gouape distinguée. Sous les
-arbres de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux
-de sergent de ville: «Je vais coucher avec Minne!... C’est drôle,
-à part l’Anglaise de mon petit frère, la première de toutes, jamais
-une femme ne m’a impressionné comme ça... Minne n’est pas une
-femme comme les autres...»
-</p>
-
-<p>
-En approchant de la rue Christophe-Colomb, il ne pensa plus qu’aux
-gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage,
-surtout, qu’il souhaitait rapide, aisé, qu’il eût voulu escamoter.
-Sa grande jeunesse commença de le gêner. On est le petit baron
-Couderc, que les dames de chez Maxim’s traitent tendrement de
-«petite frappe»; on a un nez qui oblige à l’insolence, des yeux
-bleus moqueurs, myopes, une bouche faubourienne et fraîche; mais... on
-ne peut pas toujours oublier qu’on n’a que vingt-deux ans...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Monsieur le baron, cette dame est là, lui murmura le valet de
-chambre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon Dieu! elle est déjà là! Et les gâteaux! et les fleurs! et
-tout!... Ça va être fichu comme quatre sous... Pourvu que le feu
-marche au moins!
-</p>
-
-<p>
-Elle était là comme chez elle, son chapeau enlevé, assise devant le
-feu. Sa robe simple couvrait ses pieds; ses cheveux blonds en casque,
-électrisés par la gelée, la nimbaient d’argent une jeune fille des
-gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux... Et quelle
-gravité enfantine sur ces traits d’une finesse presque trop précise!
-Antoine, son mari, lui disait souvent: «Minne, pourquoi as-tu
-l’air si petite quand tu es triste?»
-</p>
-
-<p>
-Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait, et lui sourit. Son
-sourire lui faisait une figure de femme. Elle souriait avec une
-expression à la fois hautaine et prête à tout, qui donnait aux hommes
-l’envie d’essayer n’importe quoi...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! Minne! comment me faire pardonner?... Est-ce que je suis
-réellement en retard?
-</p>
-
-<p>
-Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, c’est moi qui suis en avance.
-</p>
-
-<p>
-Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne
-de hausser le ton, elle d’un soprano posé et ralenti...
-</p>
-
-<p>
-Il s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus
-d’amis en galerie malveillante, plus de mari,&mdash;inattentif, le mari,
-c’est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des
-joies d’écoliers malicieux: les mains qu’on effleure sous la
-soucoupe à thé, la moue du baiser qu’on échange derrière le dos
-d’Antoine... Hier encore, le petit baron Jacques pouvait se dire:
-«Je les roule, ils n’y voient tous que du feu!» Aujourd’hui, il
-est seul avec Minne, cette Minne qui arrive, tranquille, au premier
-rendez-vous, en avance!
-</p>
-
-<p>
-Il lui baisa les mains, en l’examinant furtivement. Elle pencha la
-tête et sourit de son sourire orgueilleux et équivoque... Alors, il se
-jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire,
-mi-agenouillé, si ardent tout à coup que l’un de ses genoux
-trépida, d’une danse inconsciente...
-</p>
-
-<p>
-Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait
-sur les épingles, près de couler en flot lisse...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez! murmura-t-elle.
-</p>
-
-<p>
-Il desserra les bras et se mit debout. La lampe éclaira en dessous son
-visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton
-frais et tremblant, tous les traits enfantins encore, vieillis par le
-désir qui délabre et ennoblit.
-</p>
-
-<p>
-Minne, restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse... Comme
-elle affermissait son chignon, son ami lui prit les poignets:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ne te recoiffe pas, Minne!
-</p>
-
-<p>
-Sous le tutoiement, elle rougit un peu, offusquée et contente, et
-baissa ses cils plus foncés que ses cheveux.
-</p>
-
-<p>
-«Peut-être que je l’aime?» songea-t-elle secrètement.
-</p>
-
-<p>
-Il s’agenouilla, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la
-complication évidente de ses agrafes, les doubles boutonnières de son
-col droit glacé d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la
-bouche entrouverte de Jacques, une bouche d’enfant haletant que la
-soif d’embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé,
-elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre,
-en fiancée qu’enhardit l’innocence; il gémit et la repoussa, les
-mains fiévreuses et maladroites:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez! répéta-t-elle.
-</p>
-
-<p>
-Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette
-de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite. Elle sourit, à demi
-tournée vers Jacques:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées!
-</p>
-
-<p>
-Il s’empressait pour ramasser la robe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, laissez! je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, l’un dans
-l’autre: c’est plus facile à remettre, vous voyez?
-</p>
-
-<p>
-Il fit signe, de la tête, qu’il voyait en effet. Il voyait Minne en
-pantalon, qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de
-croupe pour évoquer la p’tite femme de Villette, pas assez de gorge
-non plus. Jeune fille, toujours, à cause de la simplicité des gestes,
-de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière
-qui méprisait la mode, un pantalon étroit précisant le genou sec et
-fin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jambes de page! des merveilles! jeta-t-il tout haut, et la
-palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses.
-</p>
-
-<p>
-Minne fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser,
-quand elle dut dénouer ses quatre jarretelles; mais, une fois en
-chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le
-velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui
-fixait son col à sa chemisette.
-</p>
-
-<p>
-Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine; et,
-comme son casque d’argent à reflets d’or chancelait d’une oreille
-à l’autre, elle défit et aligna ses épingles d’écaille. Une
-mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front, et elle dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quand j’étais petite, maman me coiffait comme ça...
-</p>
-
-<p>
-Son ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près
-nue, et soulevé, noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour,
-d’amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne!
-</p>
-
-<p>
-Saisie de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux
-blonds, les mains en coquilles sur ses seins si petits.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi donc?
-</p>
-
-<p>
-Elle était contre lui, tiède d’avoir quitté sa robe lourde, et son
-parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la
-soif, à l’ombre fraîche...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;O Minne, sanglota-t-il, jure-le-moi! Jamais, pour personne...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour personne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour personne, devant personne, tu n’as rangé ainsi tes épingles
-et tes bagues, jamais tu n’as dit que ta mère te coiffait comme ça,
-jamais tu n’as, enfin, tu n’as...
-</p>
-
-<p>
-Il la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une
-gerbe qu’on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous jurer que je n’ai jamais... Oh! que vous êtes bête!
-</p>
-
-<p>
-Il la garda contre lui, ravi du mot. Toute renversée sur son bras, il
-la contempla de près, curieux du grain de la peau, des veines des
-tempes, vertes comme des fleuves, des yeux noirs où danse la
-lumière... Il se souvint d’avoir regardé avec la même passion la
-nacre bleue, les antennes plumeuses, toutes les merveilles d’un beau
-papillon vivant, capturé un jour de vacances... mais Minne se laissait
-déchiffrer sans battre des ailes...
-</p>
-
-<p>
-Une pendule sonna, et ils tressaillirent ensemble.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Déjà cinq heures! soupira Minne. Il faut nous dépêcher.
-</p>
-
-<p>
-Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes
-de Minne, et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout
-dans un mot:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! moi, je...
-</p>
-
-<p>
-Il allait dire, jeune coq fanfaron: «Moi, j’aurai toujours le temps!»
-Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait à
-la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de soi-même, une
-petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate qui
-peut éclore, chez un homme de vingt ans, devant la nudité confiante
-d’un être fragile, que l’étreinte fera peut-être crier...
-</p>
-
-<p>
-Minne ne cria pas. Jacques vit seulement, sous ses lèvres, un
-extraordinaire et pur visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis,
-qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même,
-avec l’expression ardente et déçue de sœur Anne en haut de la tour.
-Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide
-qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et
-rythmée de sirène, le choc de sa fougue... Mais elle ne cria pas, ni
-de douleur, ni de plaisir, et, quand il retomba le long d’elle, les
-yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle
-sanglotant, elle pencha seulement, pour le mieux voir, sa tête qui
-versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-...Ils durent se quitter, encore que Jacques la caressât avec une folie
-d’amant qui va mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé
-qu’elle ne défendait guère; tantôt, étonné, il en suivait les
-contours lentement, d’un index précautionneux qui dessine, tantôt il
-serrait entre ses genoux les genoux de Minne, jusqu’à la meurtrir;
-ou bien il jouait, cruel et affolé, à effacer sous ses paumes la
-saillie faible des seins... Il la mordit à l’épaule, tandis
-qu’elle se rhabillait; elle gronda tout bas et vira vers lui d’un
-fauve mouvement... Puis elle rit tout à coup, et s’écria:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ces yeux! ces drôles d’yeux que vous avez!
-</p>
-
-<p>
-Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet les orbites
-creuses, la bouche gonflée et rouge, les cheveux en mèches sur les
-sourcils&mdash;un air, enfin, de noce triste, avec quelque chose en plus,
-quelque chose de brûlant et d’éreinté, qu’on ne peut pas dire...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Méchante, va! Laisse-moi voir les tiens?
-</p>
-
-<p>
-Il la prit par les poignets; mais elle se dégagea, et le menaça
-d’un sévère petit doigt tendu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus!... Dieu! ça
-va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette
-lampe rose...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi, Minne? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la
-lampe rose?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça dépend! dit-elle en coiffant sa toque piquée de camélias
-blancs. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La station est tout près, soupira Jacques en brossant ses cheveux
-au petit bonheur. Zut! il n’y a plus d’eau chaude!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude... murmura
-Minne, distraite.
-</p>
-
-<p>
-Il la regarda, les sourcils hauts, reprenant peu à peu, avec ses
-habits, sa figure de «petit baron Couderc»:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses, des choses... qui
-me feraient douter de vous, ou de mes oreilles!
-</p>
-
-<p>
-Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le
-seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux absents, déjà
-partie.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-«Encore un!» songe Minne crûment.
-</p>
-
-<p>
-D’une épaule rageuse, elle s’accote au drap décoloré du fiacre et
-renverse la tête, non par crainte d’être vue, mais par horreur de
-tout ce qui passe dehors.
-</p>
-
-<p>
-«Voilà, c’est fait... Encore un! Le troisième, et sans succès.
-C’est à y renoncer. Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux,
-ne m’avait pas affirmé que je suis «parfaitement conformée pour
-l’amour», j’irais consulter un grand spécialiste...»
-</p>
-
-<p>
-Elle se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre
-les poings dans son manchon.
-</p>
-
-<p>
-«Enfin, voyons! ce petit, il est gentil comme tout! Il meurt de
-plaisir dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire:
-«Évidemment, ce n’est pas désagréable... mais montrez-moi ce
-qu’il y a de mieux!»
-</p>
-
-<p>
-«...C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu
-chez Pleyel, allons... celui qui avait des dents jusqu’aux yeux...
-Diligenti!... Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait
-dans les livres des «pratiques infâmes», il a ri, et il a
-recommencé ce qu’il venait de faire!... Voilà ma veine, voilà ma
-vie jusqu’à ce que j’en aie assez!...»
-</p>
-
-<p>
-Elle ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger
-d’une vague et inutile responsabilité: «C’est sa faute, je
-parie, si je ressens autant de plaisir que... ce strapontin. Il a dû me
-fausser quelque chose de délicat.»
-</p>
-
-<p>
-«Pauvre Minne!...» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de
-l’Étoile. Dans quelques minutes, elle sera chez elle, avenue de
-Villiers, tout près de la place Pereire... Elle traversera le trottoir
-glacé, franchira l’escalier surchauffé qui sent le ciment frais et
-le mastic&mdash;et puis les grands bras d’Antoine, sa joie canine...
-Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour
-aujourd’hui.
-</p>
-
-<div class="tb">* * * * *</div>
-
-<p>
-Deux ans de mariage, et trois amants... Des amants? peut-elle les
-nommer ainsi dans son souvenir? Elle ne leur accorde qu’une
-indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui ont goûté près
-d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherche avec une
-persistance déjà découragée. Elle les oublie, les relègue dans un
-coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque leurs
-noms... Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche:
-la nuit de ses noces.
-</p>
-
-<p>
-Minne dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre
-qui y caricaturait Antoine, cette nuit-là: un dos bossu d’effort,
-des cheveux en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute
-l’image fantastique d’un Pan besognant une nymphe.
-</p>
-
-<p>
-Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une
-manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins émus, de
-dorlotements fraternels... il était bien temps!
-</p>
-
-<p>
-Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec
-surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa
-douleur&mdash;il y a des brûlures de fer à friser qui sont autrement
-insupportables&mdash;mais elle espérait mourir, sans trop y croire... Son
-mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne
-avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore fermés sur
-elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la
-tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière,
-Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait là, aux
-moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir
-épousé cette espèce de frère...
-</p>
-
-<p>
-«C’est la faute de Maman, quand on y réfléchit bien... Cette
-pauvre Maman! elle était restée persuadée que je portais écrit sur
-mon front: «Voici la fille qui a découché!...» Découché! pour
-ce que ça m’a rapporté! J’ai eu beau lui dire que je n’avais
-rencontré sur ma route que deux femmes, un vieux, et un gros rhume...
-L’oncle Paul me bat froid, depuis que Maman est morte, comme si
-j’étais la cause de sa mort... Pauvre Maman! elle n’a rien trouvé
-de mieux à me dire, avant de nous quitter, que: «Épouse Antoine, ma
-chérie: il t’aime, et tu ne peux guère en épouser un autre...»
-Allons donc! je pouvais en épouser trente-six mille autres,
-n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là!...»
-</p>
-
-<p>
-Minne, depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter
-qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer
-ses méditations par «Autrefois...»
-</p>
-
-<p>
-Du rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers
-le monde obscur qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications,
-elle semble s’être réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a
-gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus vers
-l’Aventure... Mais, déçue, humiliée, renseignée, elle commence à
-deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre.
-Mais quel amour? «Oh! supplie Minne en elle-même, un amour, n’importe
-lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai
-bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi seule!...»
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-«Ah! je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma
-Minne! Je parie que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard!»
-</p>
-
-<p>
-Elle sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si
-prévue, et si respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve
-sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau, si l’on
-veut, et qui habille sa jeune figure d’une barbe sérieuse. «Au
-moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis sûre de celui-ci:
-je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au point où
-j’en suis.»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi «en retard»? On dîne ici, je suppose?
-</p>
-
-<p>
-Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon Dieu! et les Chaulieu?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! dit Minne.
-</p>
-
-<p>
-Et elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si
-délicieuse avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur
-elle, la soulève de terre, veut l’embrasser; mais elle se dégage
-vite, les yeux refroidis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est ça, va! retarde-moi encore! D’ailleurs, on dîne tellement
-tard chez eux... Nous ne serons jamais les derniers!
-</p>
-
-<p>
-Elle glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres
-plissées d’une moue:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu y tiens, toi, à ce dîner?
-</p>
-
-<p>
-Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment
-sous un flot si pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie
-avant qu’il ait parlé:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je sais! Tes relations avec Pleyel! Et la publicité des
-journaux affermés par Chaulieu! Et Lugné-Poe qui veut commander un
-<i>barbytos</i> pour les danses d’Isadora Duncan! Je sais tout, tout, je te
-dis! Dans dix minutes, je serai prête!
-</p>
-
-<p>
-«Puisqu’elle sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au
-milieu du salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner?»
-</p>
-
-<p>
-L’amour d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa
-tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux
-son souci. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres barrières, entre elle
-et lui, que ce besoin&mdash;«cette manie» dit Minne&mdash;d’être sincère
-et sans détour?... Un jour, l’oncle Paul, le père d’Antoine,
-a dit à son fils, devant Minne: «Il faut se défier de son premier
-mouvement!» «Oh! c’est bien vrai», a répondu Minne docile, achevant
-en elle-même: «...surtout les gens qui ne mentent pas spontanément.
-Ce sont des paresseux, qui ne se donnent même pas la peine d’arranger
-un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien
-pour intriguer...»
-</p>
-
-<p>
-Antoine est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque
-instant: «Je t’aime!» Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière
-absolue, sans nuances, pour toujours.
-</p>
-
-<p>
-«Où irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé
-d’affirmation, je m’exclamais avec une conviction égale à la
-sienne: «Je ne t’aime pas!»
-</p>
-
-<p>
-Cette fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement
-avec Minne absente: «Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle
-le savait?» Il bouscule, en passant, le <i>barbytos</i> qu’il a fait
-construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse:
-«Bon Dieu! mon modèle huit!» Il la palpe avec sollicitude et
-sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu.
-</p>
-
-<p>
-Antoine n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre
-compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il
-détourne avec l’autorisation de Gustave Lyon, son patron, quelques
-heures de son temps, dû à la comptabilité de la maison Pleyel, pour
-les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou égyptiens. «Je
-me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il, mais la
-reconstitution du <i>barbytos</i> me vaudra peut-être un bout de ruban
-rouge...» La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine
-tressaille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde
-ta montre!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle,
-Minne!
-</p>
-
-<p>
-Belle, on ne sait pas bien; mais singulière et charmante, comme elle
-fut toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu
-vert, une robe couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une
-rose d’argent au bord du décolletage discret, c’est tout. Mais il y
-a les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, et
-les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas avec le reste, et,
-au-dessous de son collier&mdash;des perles pas plus grosses que des
-grains de riz,&mdash;deux toutes petites salières si attendrissantes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Viens vite, ma poupée!...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings
-serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent
-une mine affectée d’aise et de bien-être, la face reposée d’un
-bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la
-soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse générale, quand un homme
-annonce dans la journée: «Je dîne ce soir chez les Chaulieu», les
-visages se tournent vers lui avec un ironique intérêt. On dit «ah!
-ah!» et cela signifie: «Bonne chance! vous sentez-vous en forme?
-le biceps va?»
-</p>
-
-<p>
-Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi
-inquiéter les plus fiers courages; Mme Chaulieu est une harpie,
-soit. Mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette
-révélation ne produit pas d’autre effet que, par exemple, celle-ci:
-«Madame Chaulieu est un peu bossue.»
-</p>
-
-<p>
-Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de
-vice. Pratique, elle s’est d’abord fait connaître en parlant
-d’elle-même, et encore d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq
-ou six années, commencé toutes ses phrases par: «Moi qui suis la
-plus méchante femme de Paris...» Et Paris, à cette heure, redit avec
-un touchant ensemble: «Madame Chaulieu, qui est la plus méchante
-femme de Paris...»
-</p>
-
-<p>
-Peut-être n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de
-bossue dont la bosse est en dedans; car son corps menu porte
-solennellement une grande et magnifique tête de juive orientale.
-</p>
-
-<p>
-Chaulieu, son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur,
-épouvanté de sa compagne. On dit volontiers, en parlant de lui: «Ce
-pauvre Chaulieu»; car il laisse paraître, sur sa figure de petit
-hidalgo camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il
-accepte fièrement le malheur d’être l’époux de sa femme, et son
-silence signifie: «Laissez-moi tranquille avec votre pitié; si je
-suis son mari, c’est que je l’ai bien voulu!»
-</p>
-
-<p>
-Irène Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de
-dentelle ou de tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le
-teinturier-dégraisseur, des zibelines d’occasion, et des gants blancs
-toujours un peu craqués à cause de la nervosité remuante de ses
-petites mains, des mains tripoteuses et moites, qui accaparent la
-poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des
-sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles
-tourmentent sans cesse.
-</p>
-
-<p>
-Chez elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord
-d’une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon
-carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu’ils entrent,
-et les suivre, durant qu’ils traversent le parquet miroitant comme une
-mare, de son beau regard brutal et malveillant.
-</p>
-
-<p>
-Telle est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène
-s’est jetée sur cette jeune femme avec la curiosité collectionneuse
-qui la fait si aimable aux nouveaux venus, tout animée de la joie de
-connaître, d’éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine
-n’est pas si mal... grand et barbu, une dégaine de Brésilien
-honnête... La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager
-l’avenir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! les voilà enfin!
-</p>
-
-<p>
-Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé,
-marmonne des excuses et s’effondre sur la main tendue de madame
-Chaulieu. Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la
-toilette de Minne...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard?
-</p>
-
-<p>
-Son ton châtie plus qu’il n’interroge; mais Minne n’en semble
-pas émue. Elle compte, l’œil noir et grave, les convives masculins
-et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué
-jusque dans l’enthousiasme:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme vous ressemblez, ce soir, à la dure fille de Siegfried
-et de Brünnhild!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous l’avez connue? plaisante Minne, flattée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ni moi, ni personne, chère enfant: des accidents déplorables,
-survenus dans sa famille, empêchèrent qu’elle vît la lumière.
-</p>
-
-<p>
-Irène rompt le dialogue tétralogique comme elle infligerait
-un pensum:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, notre ami Maschaing désire vous connaître.
-</p>
-
-<p>
-Cette fois, Minne semble s’éveiller de son indifférence: Maschaing
-l’académicien, le Maschaing de <i>Spectre d’Orient</i> et des
-<i>Désabusées</i>, Maschaing lui-même!... «En voilà un qui doit s’y
-connaître en voluptés!» se dit Minne... Elle se penche, très
-attentive, vers un petit homme agile qui la salue... «Ah! je
-l’aurais cru plus jeune! Et puis il ne me regarde pas assez...
-c’est dommage!...»
-</p>
-
-<p>
-Irène Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse,
-et s’empare du bras de Maschaing. Sa tête royale et busquée, son
-petit corps raidi sur des talons périlleux proclament l’orgueil
-d’une chasse fructueuse: «Enfin, je l’ai, leur académicien!»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maugis, jette-t-elle par-dessus l’épaule, vous offrez le bras à
-Minne...
-</p>
-
-<p>
-Minne suit, sa main gantée sur la manche de Maugis, qu’elle n’a
-jamais vu de si près. «Il est drôle, mon voisin. Il a des yeux
-d’escargot. Mais j’aime assez cette moustache militaire. Et puis il
-a un nez trop court qui m’amuse. En voilà un qui passe pour la mener
-joyeuse, comme ils disent? Irène Chaulieu affirme qu’on peut faire
-beaucoup de fond sur ces hommes de la génération précédente... En
-somme, dépouillé de son borde-plats, il perd le trait le plus
-caractéristique de sa physionomie... J’ai mal aux reins, pourquoi?...
-Tiens! je n’y pensais plus! mais c’est ce petit Couderc,
-aujourd’hui...» Elle sourit froidement à son souvenir, et refuse le
-potage.
-</p>
-
-<p>
-À sa gauche, Chaulieu boit de l’eau de Vichy, prudent et résigné,
-car: «Il n’y a pas de maison, dit-il, où l’on mange plus mal que
-chez moi.» À sa droite, Maugis l’épie de son œil saillant. En
-face d’elle, Irène Chaulieu, superbe, très grande dès qu’elle est
-assise, expédie sa bisque, y trempe un bout d’écharpe&mdash;qui,
-d’ailleurs, en a vu bien d’autres&mdash;et «fait du plat» à Maschaing,
-avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme dans l’admiration
-qui subjuguent parfois leur objet et l’amènent, passif, heureux,
-jusqu’aux lèvres buveuses et bien ciselées d’Irène, jusqu’entre
-ses bras musclés de dompteuse...
-</p>
-
-<p>
-Antoine sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la
-tête, pour que Maugis suive le mouvement du cou, note l’éclair des
-yeux entre les cils blonds... «On ne sait jamais» se dit-elle.
-</p>
-
-<p>
-Aux deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres
-d’Irène, jeunes prodiges de la littérature, pas encore bacheliers,
-mais qui traitent Mallarmé de rétrograde; une Américaine, qu’on
-nomme «la belle Suzie» sans la désigner davantage, et son flirt de
-la semaine; un marchand de pierres israélite, sur qui l’hôtesse,
-qui convoite un saphir étoilé, essaiera vainement tout à l’heure
-ses regards les plus explicites et son cynisme fraternel: «Nous deux,
-qui sommes de bonnes crapules...» Un blond pianiste beethovenien est
-annoncé pour onze heures...
-</p>
-
-<p>
-Minne regarde tous ces gens-là et rit: «Ce pauvre Antoine, il a
-encore écopé la tante Rachel! Ça ne rate jamais. Comme il n’y a
-guère que lui de poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles
-parentes...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne buvez pas, madame?
-</p>
-
-<p>
-«Ah! Ah! Il se décide, ce gros Maugis? Quelles moustaches, tout de
-même! Je ne peux pas m’habituer à entendre sortir de ces
-broussailles sa voix de jeune fille un peu enrhumée...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais si, monsieur! je bois du champagne et de l’eau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et comme vous avez raison! Le champagne est le seul vin tolérable de
-cette maison. Chaulieu est chargé de la publicité du
-Roederer&mdash;heureusement pour vous!
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne savais pas. Si Irène vous entendait!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas de danger! Elle s’éreinte en effets de corsage pour
-Maschaing...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est ce qui vous trompe, mon petit Maugis, j’entends toujours
-tout!
-</p>
-
-<p>
-Le regard et la phrase tombent raide sur l’imprudent, qui plie le dos
-et tend les mains jointes:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon! ferai plus! gémit-il.
-</p>
-
-<p>
-Mais on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu, fille d’une race
-qui mutilait les Amalécites vaincus:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis: ça pourrait
-vous coûter cher!
-</p>
-
-<p>
-Blessé d’être menacé devant Minne, l’homme aux grosses moustaches
-devient insolent:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cher? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille: les femmes ne
-m’ont jamais rien coûté, et ce n’est fichtre pas pour vous que je
-changerai mes habitudes!
-</p>
-
-<p>
-Irène Chaulieu flaire le vent en cavale de sang, et va répondre...
-Déjà tous les convives se taisent et se penchent comme au théâtre...
-La voix douce et lasse de Chaulieu détourne&mdash;quel dommage!&mdash;la
-tempête:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je l’avais bien dit, que la timbale serait ratée!...
-</p>
-
-<p>
-Bien que l’assertion soit rigoureusement exacte, les convives jettent
-à ce martyr des regards féroces: Chaulieu leur fait manquer un de ces
-attrapages soignés, la spécialité de la maison, et puis, comme dit
-Maugis, pendant ce temps-là, on n’aurait pas pensé à ce qu’on
-mange! N’empêche que Minne jette à son voisin, ce brave, une
-œillade singulièrement flatteuse. «Ses moustaches ne mentent pas:
-c’est un héros!» Le héros sent venir, d’elle à lui, cette
-sympathie d’ordre inférieur, penchant de la petite femme du monde
-pour le lutteur qui vient de «tomber» un adversaire... Il est prêt
-à en profiter, séduit par l’inquiétante beauté de Minne, son
-charme de bibelot hors commerce...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Le dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d’entrain, grisée par
-sa première escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, et
-comble de calomnies inédites l’oreille tendue de l’académicien qui
-prend des notes. Antoine l’entend, épouvanté, défendre une amie de
-fraîche date:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l’écho de pareilles
-infamies! Madame Barney est une honnête femme, qui n’a jamais eu
-avec Claude les relations que l’on dit! Madame Barney a des
-amants...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! comment? elle a des amants?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parfaitement, elle a des amants! Et c’est son droit, d’avoir
-des amants! C’est le droit de toute femme trompée par la vie! Et je
-n’admettrai jamais qu’on parle d’elle, devant moi, en des termes
-équivoques!
-</p>
-
-<p>
-«Bon Dieu! soupire Antoine, assommé. Si jamais cette mégère-là
-prenait Minne en grippe, nous serions frais! Ma petite Minne si pure!
-Comme elle rit des fumisteries de ce gros journaliste!... Rien de tout
-cela ne l’effleure...»
-</p>
-
-<p>
-Minne rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre
-en ondes sous la peau nacrée du cou, jusqu’aux deux petites salières
-attendrissantes... Elle rit pour s’embellir et pour éviter de
-répondre à Maugis emballé, qui lui dépeint son état d’âme en
-termes vigoureux:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;...et vous verriez quel bath aimoir, avec quels divans!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Des divans! répète Minne, tout à coup très réservée... Vous
-entendez, monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’entends bien, répond Chaulieu... mais je faisais, par
-discrétion, le monsieur qui savoure sa salade <i>Femina</i>. Et, bon Dieu!
-qu’elle est mauvaise! avec quoi peut-on bien fabriquer l’huile
-d’olive, chez moi?
-</p>
-
-<p>
-Minne le tire par la manche, gamine:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, monsieur Chaulieu, défendez-moi! il me dit des choses
-horribles!
-</p>
-
-<p>
-Chaulieu tourne vers Minne sa figure camuse:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à me demander
-secours? Dans ce cas, il y a...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il y a?... insiste Minne, très coquette.
-</p>
-
-<p>
-Chaulieu, du menton, désigne Antoine:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais... celui-là, de qui les biceps me semblent compter... Hé!
-Maugis, qu’est-ce que tu en dis?
-</p>
-
-<p>
-Maugis, embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la
-table, exagère la vigueur de son large dos:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon vieux, pourvu qu’une femme ait des faiblesses, la force du
-mari, moi, je m’en fiche!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est une opinion.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites donc, petite madame blonde, il a l’air occupé votre mari?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Très occupé! Irène Chaulieu, dès qu’elle a vu le jeu de Maugis, a
-résolument tourné le dos à l’Immortel et s’est jetée sur
-Antoine, sur le mari, sur l’ennemi... Elle lui masque tout un côté
-de la table, de son chignon gonflé et lâche, de son éventail ouvert,
-de son épaule évadée du corsage... Elle l’ahurit de paroles, se
-découvre un intérêt récent et passionné pour le <i>barbytos</i>.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, mon cher, c’est une révolution dans la musique!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c’est beaucoup dire! hasarde loyalement Antoine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Laissez donc, laissez donc, vous êtes trop modeste! Ah! si
-j’étais homme! À nous deux, nous remuerions le monde!... Quand on
-a votre force, votre jeunesse, votre...
-</p>
-
-<p>
-Le beau regard oriental d’Irène s’appuie sur celui d’Antoine;
-ses cils, lourds de mascara, battent paresseusement comme l’aile
-d’un papillon pose... Il cligne, gêné, fatigué aussi par
-l’électricité crue qui tombe sur la nappe brodée et rejaillit
-blafarde jusqu’aux visages. Un coup de timbre lointain met fin à son
-supplice, et Chaulieu avertit sa femme d’un petit claquement de langue:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hep, Irène!
-</p>
-
-<p>
-Elle se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des
-pelures de bananes, en disant tout haut:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Déjà les cure-dents qui rappliquent! Je vais encore trouver au
-salon des têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n’y peux rien!
-Tout le monde voudrait dîner ici... Minne, vous ferez la jeune fille
-au salon, pour le café et les liqueurs.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Minne ne déteste pas cet office délicat qui consiste à manier, dans
-un salon encombré, des tasses fragiles, une cafetière, une pince à
-sucre... Elle y apporte des mains soigneuses, une application de fausse
-ingénue qui attendrit les dîneurs bien remplis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel trésor, mon cher, qu’une petite femme comme ça! Elle vous
-a une frimousse à repriser des chaussettes, tu ne trouves pas?
-</p>
-
-<p>
-L’emballement de Maugis n’a plus de bornes. Il vient de se confier
-à un jeune poète, trop jeune pour n’être pas blasé sur la beauté
-des femmes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel petit cou à étrangler! Et ces cheveux! et ces yeux! et
-ces...
-</p>
-
-<p>
-Irène Chaulieu survient, chétive et excitée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Là, là, Maugis, un peu de calme! Convenez au moins que je suis
-une bonne amie? À table, pour vous laisser le champ libre, j’ai
-occupé le mari!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vrai, je vous revaudrai ça. Elle est rudement gentille,
-l’enfant! Je vous fous mon billet que si je la rencontrais dans une
-île déserte... ou même dans ma chambre à coucher...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié! Il n’y a rien à faire
-avec Minne.
-</p>
-
-<p>
-L’homme de lettres lève ses lourdes épaules:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle est honnête? raison de plus! une femme qui a pas marché se
-méfie moins.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en
-abat-jour. Il y a celles à qui les hommes ne disent rien...
-</p>
-
-<p>
-Maugis lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non? vrai? elle?... Racontez-moi tout! On est des vieux copains,
-nous deux, pas, Irène?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, à présent! jette-t-elle, moqueuse. Vous êtes trop chineur,
-mon gros, vous ne saurez rien.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Tranquille, sûre d’avoir semé de la bonne graine de mensonge, elle
-s’en va vers les couples qui arrivent. Rares, les couples: le
-célibataire abonde, et l’homme marié venu tout seul. Elle sourit,
-tend ses mains aux ongles brillants. Le grand salon glacial se peuple
-enfin, perd sa sonorité d’appartement à louer. Irène permet le
-cigare, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un peu de curaçao sec, monsieur?
-</p>
-
-<p>
-Elle dit cela d’une voix distinguée, une voix qui s’ennuie
-poliment...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un peu de curaçao sec, monsieur?
-</p>
-
-<p>
-Pas de réponse. Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron
-Couderc qui vient d’entrer... Il n’en revient pas. Pourquoi ne lui
-a-t-elle pas dit qu’il la verrait ce soir? Et pourquoi n’a-t-elle
-pas l’air émue? Car, enfin, il y a cinq heures à peine que,
-là-bas, rue Christophe-Colomb, elle détachait ses jarretelles avec une
-pudeur si charmante et si drôlement placée... À ce souvenir, il
-suffoque un peu, et son teint d’enfant frais s’empourpre d’un seul
-flot.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, murmure-t-il, vous êtes donc ici?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On le dit... raille-t-elle en lui souriant des yeux.
-</p>
-
-<p>
-Elle lui laisse aux doigts un verre plein, et s’en va, Hébé
-indifférente, servir Antoine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Irène Chaulieu a vu... Maugis aussi...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon Dieu! Irène, qu’est-ce qu’il a pris, le gosse, souffle
-Maugis, intéressé violemment. Vous avez vu ce qu’il a tiqué?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça vous étonne? Pas moi! Vous ne savez donc pas? Ce petit
-Couderc est fou d’elle, mais elle ne veut rien savoir. Elle a dû le
-remiser encore une fois, et sec; il fera bien de ne plus se retrouver
-devant elle!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne s’en remet pas: regardez-le... Pauvre gosse! il me fait
-pitié!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pitié! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les
-femmes passent leur vie dans les garçonnières! C’est bien fait pour
-le petit Couderc! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent!
-</p>
-
-<p>
-Il est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son
-nouvel état d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine
-d’avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux,
-l’exaltation d’un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper
-les jambes. Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce
-qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le sût et
-l’admirât; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si
-près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de
-possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout
-armé...
-</p>
-
-<p>
-Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne
-une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant
-précoce.
-</p>
-
-<p>
-Sans déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de
-Liszt, Maugis a rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler
-et rire.
-</p>
-
-<p>
-«Elle n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand
-elle m’a dit que j’étais bête. Seigneur! je le suis encore bien
-plus qu’elle ne le croit... Quelle sale tête il a, ce Maugis! Il
-ressemble au «Frog Prince» des dessins de Walter Crane... Tant pis!
-je m’en vais mettre la puce à l’oreille du mari!»
-</p>
-
-<p>
-Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en
-coin, et s’en va crânement «rapporter» à Antoine, qui fume en
-paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa
-barbe et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations
-au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur du barbytos ne folâtre
-pas avec des gigolos!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Monsieur...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cher monsieur...
-</p>
-
-<p>
-Ils échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez vu ma femme?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui... c’est-à-dire... elle causait avec M. Maugis: alors, je
-n’ai pas cru devoir...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne connaissez pas Maugis?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À peine... C’est un de vos amis personnels?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, pas du tout. Je le rencontre ici, et ailleurs. Il amuse Minne.
-</p>
-
-<p>
-Jacques jette sur Antoine un regard furieux:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Charmant garçon, d’ailleurs. Un peu bohème, mais quand on est
-célibataire, n’est-ce pas?...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous le fais pas dire!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais je ne le dis pas non plus! se récrie imprudemment Jacques,
-rouge d’une pudeur insolite. Je sais bien qu’on a la rage de dire
-que je mène une vie de bâton de chaise, mais c’est très, très
-exagéré. Dans tous les cas, je n’ai pas, comme Maugis, la fâcheuse
-réputation de coucher avec des vieilles dames, moi!
-</p>
-
-<p>
-Antoine lève les sourcils et regarde du côté de Maugis, toujours
-assis auprès de Minne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? il couche avec des vieilles dames?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Des vieilles dames, c’est beaucoup dire... avec une vieille dame,
-une blonde teinte, hors d’âge... Et Dieu sait pourquoi! car il aime
-plutôt les petites personnes très jeunes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vrai? c’est épatant, déclare Antoine.
-</p>
-
-<p>
-Son accent révèle une si vive admiration que le petit Couderc
-s’indigne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça ne vous dégoûte pas plus que ça?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi? mais je trouve ça merveilleux, cher monsieur! Vous pourriez
-me mettre dans un lit avec une femme d’âge pendant sept ans... je
-resterais comme... comme... je ne peux pas dire quoi, moi!
-</p>
-
-<p>
-Le baron Couderc se lève, déçu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous permettez, cher monsieur? Je crois que madame Minne me fait
-signe...
-</p>
-
-<p>
-Ce n’est pas un signe, mais un froncement têtu des sourcils. Minne
-voit, Minne sent un commencement de danger contre lequel se dresse son
-âme brave et rusée. Elle regarde venir Jacques avec défiance... Il
-est gentil pourtant cet enfant, et si bien habillé!
-</p>
-
-<p>
-«Le pantalon de Maugis visse, pense-t-elle, et puis je n’aime pas
-les revers de moire... Mais, décidément, Jacques est trop jeune. Cette
-surprise, cette rougeur en me trouvant ici!... Je n’aurais jamais dû
-compter sur un garçon si jeune pour faire de moi une femme comme les
-autres... Quand je pense à ce que disait Marthe Payet, l’autre jour:
-«Moi, je suis comme Bilitis; quand je suis avec mon amant, le plafond
-tomberait sans changer le fil de mes idées!» Jacques aussi, il est
-comme Bilitis... Oh! je le battrai!...»
-</p>
-
-<p>
-Elle se tourne un peu du côté de Maugis, dont le souffle caresse son
-épaule: «Celui-ci... on ne peut pas lui reprocher d’être trop
-jeune, au contraire. Il n’est pas beau... Mais son assurance, sa voix
-de jeune fille, sa câlinerie blessante, et ce ... je ne sais quoi... Ah!
-oui! s’interrompt-elle résignée, le je ne sais quoi des hommes
-qu’on ne connaît pas beaucoup!»
-</p>
-
-<p>
-Jacques est revenu à Minne, qui lui tend sa main dégantée. Il
-l’effleure des lèvres, et attend pour Maugis une présentation qui ne
-vient pas. Maugis fume, suave et vague, les yeux vers l’azur pommelé
-du plafond... Minne se lève enfin, déplisse sa robe et marche vers la
-table qui porte des rafraîchissements, pour que son amant l’y
-suive...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un verre d’orangeade, chère madame?... Minne, supplie-t-il tout
-bas, vous saviez que vous veniez ici ce soir, et vous ne me l’avez pas
-dit...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vrai, avoue-t-elle. Je n’y ai pas pensé...
-</p>
-
-<p>
-Elle lui parle de profil une coupe aux doigts, inondée de lumière
-crue. Ses cils retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux
-aguets; le peu de champagne qu’elle a bu rosit sa petite oreille
-compliquée...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne
-voulais pas cacher ton flirt avec cet ignoble individu!
-</p>
-
-<p>
-Elle tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Connais-je d’ignobles individus? Et osez-vous aujourd’hui,
-aujourd’hui, me parler ainsi?
-</p>
-
-<p>
-Il jette à travers la table son sandwich mordu qui tombe dans les
-cerises déguisées.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! c’est d’aujourd’hui seulement que je puis vous parler
-ainsi, parce que c’est d’aujourd’hui que je souffre, d’aujourd’hui
-que je t’aime!
-</p>
-
-<p>
-Minne s’est retournée, brusque; elle plonge dans les yeux défiants
-et tristes de son amant son grave regard.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;D’aujourd’hui? Parce que vous m’avez eue? Réellement?...
-Oh! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une
-pareille chose?... Dites-moi: vous m’aimez davantage parce que, cet
-après-midi...?
-</p>
-
-<p>
-Il croit comprendre, et se trompe; il croit que Minne veut ranimer son
-imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter,
-devant tous, l’outrage exquis d’une évocation précise... Son teint
-d’enfant sanguin s’embrase et pâlit tour à tour: le voici de
-nouveau changé, sans défense, comme elle l’a vu tout à l’heure
-rue Christophe-Colomb...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles...
-</p>
-
-<p>
-Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas... Elle
-l’écoute, très sérieuse, sans baisser les yeux, sans frémir aux
-mots brûlants, et quand il s’arrête, honteux et enivré, elle n’a
-qu’une exclamation, à peine prononcée, de découragement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est inconcevable!
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À
-neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur,
-très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage
-de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même
-petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à
-baies vitrées... Cela désole l’imagination; mais Minne n’y pense
-pas.
-</p>
-
-<p>
-Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or
-dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée,
-l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari.
-</p>
-
-<p>
-Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout
-aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure
-d’enfant japonais; seule à regarder la couleur du temps, à
-vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins; seule à
-camper sur un chapeau le <i>paradis</i> qu’éparpille son souffle et qui se
-couche comme une graminée des prés; seule à rêver, à écrire, à
-lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a
-conseillé Minne.
-</p>
-
-<p>
-C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci,
-qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a
-trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu... Pour la punir de
-le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne
-déçue...
-</p>
-
-<p>
-Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable.
-Sa déconvenue d’hier&mdash;la quatrième&mdash;lui donne à réfléchir,
-et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide.
-</p>
-
-<p>
-«Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore
-comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de
-lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique
-satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire,
-sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois
-mouillées... De quoi est-ce que j’ai l’air? Irène Chaulieu dit
-qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite
-cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie <i>ah</i>! <i>ah</i>!
-qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça
-<i>leur</i> suffit parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes,
-mais pas à moi!...»
-</p>
-
-<p>
-L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne.
-</p>
-
-<p>
-«C’est de Jacques. Déjà!...»
-</p>
-
-<blockquote><p>
-Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends
-aujourd’hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine,
-tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais
-d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à te voir autant que
-je veux, tout croulera! Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d’orgueil
-à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui m’arrive
-là. Es-tu l’amour? Es-tu une maladie de mon cerveau? À coup sûr
-tu n’es pas le bonheur, Minne chérie...
-</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">JACQUES</p>
-</blockquote>
-
-<p>
-Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application
-vindicative.
-</p>
-
-<p>
-«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que
-de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me
-réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier:
-«Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si
-humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les
-femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules
-ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour...
-Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui
-d’hier encore...»
-</p>
-
-<p>
-Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit:
-</p>
-
-<blockquote><p>
-«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida
-rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs
-regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de
-volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en
-elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un
-envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...»
-</p></blockquote>
-
-<p>
-«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je
-me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat
-pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine,
-d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de
-l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel
-cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé,
-fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue
-devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à
-sourcils excédés...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que tu as?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Rien.
-</p>
-
-<p>
-Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne
-Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il
-s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais...
-«La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le
-volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu.
-Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en
-face, le résultat ne diffère pas!»
-</p>
-
-<p>
-Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne
-recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est
-encore si nouveau, leur aventure d’amour...
-</p>
-
-<p>
-Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a
-froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il
-contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout
-unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en
-bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs,
-tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si
-follement, si artistement...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais oui, comme tous les jours.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.
-</p>
-
-<p>
-Minne se rengorge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets
-compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette
-saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal
-ici que chez les Chaulieu.
-</p>
-
-<p>
-Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées
-d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son
-<i>Figaro</i>... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et
-proteste:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est trop fort! pourquoi ris-tu?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop.
-</p>
-
-<p>
-Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où
-serpente et se perd un étroit velours noir... Minne appuie un instant
-sa tête au flanc de son mari, d’un air las:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu sens le piano, Antoine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites,
-cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à
-queue dans chacune de tes armoires robes?
-</p>
-
-<p>
-Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hop! viens me verser mon café, chérie! il faut que je file de
-bonne heure!
-</p>
-
-<p>
-Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à
-bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne
-n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et
-surtout son cabinet de toilette.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi?
-</p>
-
-<p>
-Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon,
-mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je sais ce que ça veut dire! Tu vas m’arriver à sept
-heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant:
-«Comment? moi qui croyais qu’il était cinq heures!»
-</p>
-
-<p>
-Minne secoue la tête, sans gaieté:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça m’étonnerait bien.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve
-le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les
-vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de
-chicorée... Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se
-recroquevillent comme des photographies mal collées... Jacques est là
-depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé;
-il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout.
-«C’est bien ma veine!» soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise
-humeur sous un sourire mondain:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? vous êtes déjà là, cher ami?
-</p>
-
-<p>
-Le «cher ami» fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui
-serre les doigts très fort. «On jurerait, se dit Minne, qu’il a
-envie de pleurer... Un homme qui pleure, ah! non! ah! non!...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que vous avez contre moi? je suis en retard?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, mais ça ne fait rien.
-</p>
-
-<p>
-Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le
-petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe
-qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se
-sent navré et perdu:
-</p>
-
-<p>
-«Mon Dieu! songe-t-il, que je l’aime déjà! C’est terrible, je
-ne le savais pas... Hier, ça allait encore; mais, aujourd’hui, je
-suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher
-avec elle jusqu’à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat...»
-</p>
-
-<p>
-Elle se tourne vers lui, agacée de son silence:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot!
-</p>
-
-<p>
-Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.
-</p>
-
-<p>
-Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis
-devant elle:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais il fallait le dire! C’était si simple de remettre à un
-autre jour!... Un pneu aurait suffi...
-</p>
-
-<p>
-Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une
-inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Remettre!... un pneu!... Suis-je un invalide? Il ne s’agit pas
-d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer
-de vous?
-</p>
-
-<p>
-Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se
-cabre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que
-je vienne ici à n’importe quelle heure?
-</p>
-
-<p>
-Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle
-regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il
-s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dieu! Minne, que nous sommes fous! Qu’est-ce que j’ai?
-qu’est-ce que je dis? Pardonne-moi... C’est que je t’aime: tout
-le mal vient de là; c’est que je me fais un mal infini en pensant à
-toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis,
-dis, n’est-ce pas? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes
-cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et
-joints...
-</p>
-
-<p>
-Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune
-corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté
-mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des
-yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu...
-Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si
-près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort,
-déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine
-naissante: elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la
-pâmoison qu’il ne sait pas lui donner: «Ce plaisir-là, il me le
-vole! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur
-moi! je le veux! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi!...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne!
-</p>
-
-<p>
-L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre
-colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux,
-il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, tu reviens? Tu es longue!...
-</p>
-
-<p>
-Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant
-à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit
-ruban de velours noir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es folle! tu t’en vas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais oui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chez moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ne m’avais pas dit que ton mari...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antoine ne rentre qu’à sept heures.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai plus envie de rester.
-</p>
-
-<p>
-Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne!... Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes? Je
-t’ai fait mal? peut-être que je t’ai fait un peu mal?...
-</p>
-
-<p>
-Elle va parler, répondre: «Même pas!» revendiquer sa part de
-joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses... Une pudeur
-spéciale la retient: que ce secret-là, avec les divagations
-d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, je n’ai rien... Je m’en vais. Je n’ai plus envie de
-rester, voilà tout. J’en ai assez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez de quoi? De moi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment...
-</p>
-
-<p>
-Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues.
-Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne chérie, vous en avez de bonnes! On ne s’ennuie pas une
-minute avec vous!
-</p>
-
-<p>
-Il rit, toujours tout nu... Minne, les mains dans son manchon, le
-dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute
-cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant vanné, le
-dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où
-mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées... Elle le
-hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas
-sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que
-vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes.
-</p>
-
-<p>
-Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le
-temps de lui faire du mal.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne
-pour deux raisons: d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé
-gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé; ensuite, parce que
-son chef agacé, l’a traité de «luthier pour momies...».
-</p>
-
-<p>
-En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte,
-n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les
-parapluies suspendus aux patères de l’entrée... Il pousse la porte
-du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris:
-Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets...
-</p>
-
-<p>
-Endormie? pourquoi endormie? Elle a posé son chapeau sur la table,
-jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses
-pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre...
-</p>
-
-<p>
-Endormie... cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce
-sommeil de vaincue!... Il s’approche davantage: elle dort, la tête
-appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu
-sur son épaule... il se penche, le cœur battant, ému d’être là,
-vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une
-lettre volée... Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille
-tristement! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse
-aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup
-plus fort... Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes?
-</p>
-
-<p>
-«Qu’a-t-elle de changé? songe Antoine avec angoisse! ce n’est
-plus la même Minne... D’où vient-elle, si fatiguée et si triste?
-Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi.
-Est-ce qu’elle va recommencer à mentir?...»
-</p>
-
-<p>
-C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre
-visage qu’elle ne lui montre jamais... Il recule d’un pas. Minne a
-remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens
-qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vous? quoi donc? c’est vous?
-</p>
-
-<p>
-Antoine la regarde profondément:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais... Pourquoi
-me dis-tu <i>vous</i>?
-</p>
-
-<p>
-Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un
-grand coup:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! c’est toi! quel mauvais rêve!...
-</p>
-
-<p>
-Antoine s’assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Raconte ton mauvais rêve?
-</p>
-
-<p>
-Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche
-blonde défaite:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Merci! pour me faire peur!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans
-son grand bras.
-</p>
-
-<p>
-Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se
-réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que
-faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu
-sans vie sur un tapis rouge...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine,
-différent des autres jours. Le dimanche, Antoine&mdash;qui croit aimer la
-musique depuis qu’il reconstitue des <i>barbytos</i>&mdash;emmène Minne au
-concert.
-</p>
-
-<p>
-Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le
-dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne
-la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute,
-penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder
-le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne
-allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on
-devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais... «Mon
-Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait? On
-attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout
-le corps, et... rien n’arrive!...»
-</p>
-
-<p>
-Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en
-velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous
-le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent,
-emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le
-cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne
-s’avoue satisfaite:
-</p>
-
-<p>
-«Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du
-monde.»
-</p>
-
-<p>
-Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend
-volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce,
-installée à la diable à côté de son bureau-fumoir: Minne ne
-tolère pas auprès d’elle des «affaires d’homme» qui sont
-noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. «Si, au moins,
-dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de
-flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire!...»
-</p>
-
-<p>
-Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une
-célérité silencieuse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, Antoine, allons! gronde la petite fée en argent.
-</p>
-
-<p>
-Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et
-blancs de bon rastaquouère:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne peux pas, j’ai mes gants.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu pourrais en ôter un...
-</p>
-
-<p>
-Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser
-sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une
-vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais:
-il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace
-inconnue...
-</p>
-
-<p>
-Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">J’ai du di,</span><br>
-<span class="i2">J’ai du bon,</span><br>
-<span class="i2">J’ai du dénédinogé,</span><br>
-<span class="i2">J’ai du zon, zon, zon,</span><br>
-<span class="i2">J’ai du tradéridera;</span><br>
-<span class="i2">J’ai du ver-t-et-jaune,</span><br>
-<span class="i2">J’ai du vi-o-let,</span><br>
-<span class="i2">J’ai du bleu teindu,</span><br>
-<span class="i2">J’ai de l’orangé!</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Antoine s’est retourné, saisi:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que c’est que ça?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça? c’est une chanson.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où l’as-tu apprise?
-</p>
-
-<p>
-Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son
-premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur
-un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de
-rire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas. Quand j’étais petite... Peut-être dans la
-cuisine, avec Célénie?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en
-comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie...
-</p>
-
-<p>
-Minne lève une main insouciante:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Possible... Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est
-terrible pour avoir une voiture, le dimanche?
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il
-n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le
-conseiller:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre,
-chaque fois qu’on blaguera ton... chose... <i>barbytos</i>... qu’est-ce que
-tu feras dans la vie? Il faut bien que quelque chose cloche, va! et si
-tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence!...
-</p>
-
-<p>
-Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose
-humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré,
-en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout
-homme qui promène à son bras une très jolie créature.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Regarde, Antoine, Irène Chaulieu... là, dans une loge, avec son
-mari...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La belle affaire! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à
-moi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parfaitement! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais
-voulu...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas si haut, donc! Tu as une façon de parler bas!... Alors,
-Maugis a osé te... te...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici,
-surtout à cause de Maugis! ça n’en vaut pas assez la peine... Et
-puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe.
-</p>
-
-<p>
-Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent,
-dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr
-que Minne ne fait pas de bêtises; il a peur seulement qu’elle ne
-recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de
-nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son
-enfance de fillette mystérieuse...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tiens! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement.
-</p>
-
-<p>
-L’œil seul de Minne a bougé:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où donc?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils
-jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici!
-</p>
-
-<p>
-Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois
-quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale
-battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse.
-Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules,
-pendent à ses manches.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air
-de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence!
-</p>
-
-<p>
-Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier
-Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit! Et l’une de ses
-mains fait danser fébrilement son chapeau... Minne le méprise:
-</p>
-
-<p>
-«Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs
-émotions! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de
-Saint-Guy; aujourd’hui, c’est son bras! tout ça c’est des tics
-de dégénéré!»
-</p>
-
-<p>
-Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa
-nuque... Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute
-à <i>Schéhérazade</i>.
-</p>
-
-<p>
-Sa taille se balance au rythme des flots&mdash;trombones déchaînés que
-crête un coup de cymbales&mdash;un sourire pâlot étire les coins de ses
-lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de
-naufrages en fêtes à Bagdad; quand, au sortir du prestigieux vacarme
-d’un combat de géants, il la plonge jusqu’aux lèvres dans la
-confiture orientale&mdash;pistaches, pétales de roses qu’engluent le
-sucre et l’huile de sésame&mdash;d’un dialogue entre le prince et la
-jeune princesse... Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le
-secret d’elle-même?
-</p>
-
-<p>
-Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques,
-l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée
-d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un «ah!»
-extatique et un peu honteux...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à
-comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut
-beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas
-hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie... La présence de
-Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a
-abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés,
-des yeux si noirs, si sauvagement résolus... Hélas! l’histoire de
-leurs amours tient en trois lignes: il l’a vue... elle l’a séduit,
-parce qu’elle ne ressemble à personne... et puis elle s’est donnée
-tout de suite, en silence...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelle chaleur dans cette salle! soupire Irène Chaulieu.
-</p>
-
-<p>
-Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et
-lourd, et il se sent mal à l’aise... Ah! comme une goutte de
-verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux!
-Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous
-livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de
-seigle à peine blondi&mdash;le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la
-peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer
-les songes! «Se peut-il que j’aie eu tout cela? et comment
-l’ai-je mérité? et comment l’ai-je perdu?»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine! La noce,
-la pâle noce? les coupables voluptés? Qu’est-ce que vous vous
-êtes fait faire? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir!
-</p>
-
-<p>
-Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie
-insolente:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si jeune, et déjà voyeuse?
-</p>
-
-<p>
-Elle lève son nez de peseuse d’or:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et
-si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir
-d’autrui? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions
-d’assigner à la volupté des limites convenables! Mon âme à moi
-demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la
-sensualité de tous les siècles...
-</p>
-
-<p>
-Elle continue, à travers les <i>chut</i>! indignés, et n’entend même pas
-Maugis qui ronchonne, tout haut:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse?
-</p>
-
-<p>
-Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos
-lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal... Un court
-instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de
-l’effrayer; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout
-ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il
-descend, lâchement, le grand escalier.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande
-sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte...
-La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la
-place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis
-de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et
-fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure
-d’amour... Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier,
-rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des
-enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame.
-Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises
-et malveillantes:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et les d’Hauville? c’est comme ça que tu as pensé à leur
-petit garçon?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vrai, je l’ai oublié!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’en étais sûre!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et cette vieille sorcière de mère Poulestin?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! zut! encore une!
-</p>
-
-<p>
-Il baisse un nez mélancolique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout,
-vraiment, ce n’est pas un métier!...
-</p>
-
-<p>
-Et puis, est-ce «un métier», je vous le demande, d’aller
-voir demain l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra
-embrasser&mdash;embrasser!&mdash;sur son front couleur de buis?
-Horreur!... Elle s’énerve d’avance, et ravage à deux mains sa
-chevelure:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À quelle heure, demain, Antoine?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À quelle heure quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L’oncle Paul, voyons!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute
-la journée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu me combles! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus
-debout.
-</p>
-
-<p>
-Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur
-rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de
-chignon et d’oreille au baiser de son mari.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu vas te coucher, ma poupée?... Dis donc, je...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’y vais aussi.
-</p>
-
-<p>
-Elle le regarde félinement de côté... Il n’y a pas de doute:
-Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite:
-«Suis-je malade? Faut-il faire une scène et bouder? ou m’endormir?...
-Ce sera difficile...»
-</p>
-
-<p>
-Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans
-toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il
-est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le
-met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu
-au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon
-mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari.
-En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...»
-Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave,
-elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de
-ses cheveux.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur,
-cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un
-peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un
-fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre
-peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une
-vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main
-desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la
-sentir raide et prête à crier.
-</p>
-
-<p>
-Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine.
-Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui,
-la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute
-injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils
-très malheureux...
-</p>
-
-<p>
-Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un
-souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils
-vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.
-</p>
-
-<p>
-Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en
-suffoquant.
-</p>
-
-<p>
-Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux,
-dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne.
-Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses
-fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa
-belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à
-parler de la mort de sa sœur...
-</p>
-
-<p>
-Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent
-tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se
-détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre...
-«Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du
-jeu, il met fin à la visite.
-</p>
-
-<p>
-Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle
-donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense,
-généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là,
-ma parole, je l’embrasserais!»
-</p>
-
-<p>
-Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de
-ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint,
-Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle
-s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire
-de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes,
-transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!...
-Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure
-de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le
-sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le
-jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux
-qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît
-une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un
-éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide,
-et annonce qu’elle va se coucher.
-</p>
-
-<p>
-Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe
-blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid».
-</p>
-
-<p>
-Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme
-elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va
-sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant
-d’air...
-</p>
-
-<p>
-Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se
-tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée
-ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude
-que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe
-merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on
-le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de
-signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par
-hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un
-carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison
-où dormait une source...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers
-cinq heures.
-</p>
-
-<p>
-Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui
-considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les
-jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens
-amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses
-traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et
-l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit
-chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place
-Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient
-sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y
-pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre
-d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une
-voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible:
-deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent
-seulement les yeux et la bouche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière?
-Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez
-donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être
-adéquat aux ambiances, comme disait feu la <i>Revue Héliotrope</i>. Moi, je
-bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à
-Munich...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave
-de Maugis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil
-alcoolique!
-</p>
-
-<p>
-Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse,
-plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde
-autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce
-five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené
-sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à
-marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette
-complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne
-tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi».
-</p>
-
-<p>
-À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé.
-L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté
-avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit
-d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez
-court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal
-ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le
-maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col
-et aux mains nues...
-</p>
-
-<p>
-Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il
-la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se
-tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante
-des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières
-attendrissantes... Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des
-patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder
-et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre,
-d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs
-comme des épis sous le vent... La lumière haute cache les visages sous
-l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée,
-poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la
-glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave,
-l’alcool, le cigare... une molle valse conduit la ronde.
-</p>
-
-<p>
-Des femmes très parées frôlent le coude de Minne: ce sont celles-là
-qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes
-élargies en toupie... Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur
-la piste...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, vous avez vu Polaire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non; comment est-elle?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça, c’est bien vous, par exemple! Vous resterez, dans mon
-esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire! Là, tenez: elle passe.
-</p>
-
-<p>
-Deux silhouettes valsantes: l’une mince, étranglée à la taille,
-épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences
-de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé...
-Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,&mdash;une tache pâle,
-renversée dans des cheveux noirs,&mdash;ni de pieds&mdash;un éclair
-d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil... mais elle
-demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs
-enlacés... Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues,
-distingué l’extase du pâle visage renversé...
-</p>
-
-<p>
-«La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut
-donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse? Je
-voudrais, moi aussi... Si je pouvais apprendre! Tourner, tourner à en
-mourir, renversée, les yeux fermés...»
-</p>
-
-<p>
-Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel flirt? consent à demander Minne.
-</p>
-
-<p>
-Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses
-les queues de sa zibeline; sa bouche fardée se gonfle du besoin de
-parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc! On ne
-parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu!
-</p>
-
-<p>
-Les yeux de Minne rient derrière la dentelle: «C’est plutôt lui,
-jusqu’à présent, qui m’a reçue!...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;...On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous
-l’avez envoyé... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il
-perd tout ce qu’il veut à la Ferme,&mdash;enfin, quoi! on parlerait moins
-de vous deux, si vous aviez couché ensemble!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est un conseil? demande la douce petite voix de Minne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un conseil, moi? ah! ma chère amie, ce n’est pas parce que
-Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies
-des gigolos de vingt-trois ans! Ça n’est bon qu’à vous engrosser,
-ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous
-parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales!
-</p>
-
-<p>
-Minne fronce les sourcils... Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un
-gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce
-mauvais rêve!... Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et
-Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque
-aux reins, le sillage du frisson...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, Maugis, ne vous excitez pas! conseille Irène. La glace
-vous fait un drôle d’effet aujourd’hui!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas
-s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept!
-</p>
-
-<p>
-L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo
-extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent
-leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre
-batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique,
-pourtant, l’après-midi... ou le soir, très tard...
-</p>
-
-<p>
-Maugis joint des mains admiratives:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;O riche nature! est-il vrai que l’abondance rend généreux?
-</p>
-
-<p>
-Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez! Minne n’a rien dit... Minne, c’est votre tour.
-J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là,
-les mains dans votre manchon!
-</p>
-
-<p>
-Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, je ne sais pas: je suis trop petite! Je parlerai après tout
-le monde!
-</p>
-
-<p>
-Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou.
-L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont
-aussi bien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bravo! crie Irène. Vous y allez bravement de votre «petite mort»,
-vous, au moins!
-</p>
-
-<p>
-La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Petite mort? Non, ce n’est pas... C’est plutôt comme quand la
-balançoire va trop haut, vous savez? Ça coupe en deux, on retombe et
-on crie: «Ha!»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ou bien: «Maman!»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Taisez-vous, monsieur Maugis! Et on recommence.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! on recommence? Mes compliments à monsieur votre...
-escarpolette!
-</p>
-
-<p>
-Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant
-elle... De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes.
-Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle
-de... l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne
-vaut quelquefois plus que le mien...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tant y a que la façon de... donner, interrompt Maugis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Zut, vous! Et puis, l’escarpolette... non, c’est pas ça du
-tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les
-oreilles, une sorte de... d’apothéose qui m’est due, l’avènement
-de mon règne sur le monde... et puis, je t’en fiche! ça ne dure pas!
-</p>
-
-<p>
-Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie
-sincère...
-</p>
-
-<p>
-Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux
-visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant,
-le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n’est pas mal, celui-là... murmure Irène... Dites donc,
-vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si
-j’ose dire, de ce mémorable plébiscite!
-</p>
-
-<p>
-Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une
-petite bouche de carpe:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n’ai jamais eu
-qu’Antoine...
-</p>
-
-<p>
-Son succès de rire l’interloque un peu... Dans le cirque vide, les
-rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe.
-L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé...
-Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le
-patineur vert:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n’est pas mal, ce garçon, décidément; hein, Minne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah! si
-on ne se tenait pas!... Mais on se tient. Ils sont gâtés par les
-grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le
-sait le lendemain!
-</p>
-
-<p>
-Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de
-zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis
-s’attarde, elle grince:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les
-gants de Minne!
-</p>
-
-<p>
-L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni
-comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un
-chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait
-lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer
-avec elle»!
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne sent ses ailes pousser.
-</p>
-
-<p>
-Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène,
-court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été
-dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux,
-criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux
-dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de
-noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil,
-souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long
-de ses tibias.
-</p>
-
-<p>
-Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance
-Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt
-en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses
-mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds
-joints...
-</p>
-
-<p>
-Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la
-notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de
-papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la
-banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé...
-</p>
-
-<p>
-Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo,
-mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le
-whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras
-tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse
-javanaise...
-</p>
-
-<p>
-Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une
-fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée
-s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content.
-</p>
-
-<p>
-Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si
-elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du
-ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux
-sous&mdash;réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui
-sentent le champignon et la fleur d’oranger...
-</p>
-
-<p>
-Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruit
-d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une
-hirondelle... une ligne de plus, et son patin touchait la bordure! Elle
-a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en
-murmurant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon!
-</p>
-
-<p>
-L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la
-grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes
-qui la suivent...
-</p>
-
-<p>
-«Comment ose-t-il?... C’est abominable! Il vient me montrer sa
-pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent:
-«Regarde-moi maigrir!» Mais qu’il maigrisse! qu’il fonde!
-qu’il disparaisse! que je perde enfin la vue de cet être... de cet
-être...»
-</p>
-
-<p>
-Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte,
-résolue pourtant à ne pas céder la place... C’est lui qui cède, et
-qui s’en va.
-</p>
-
-<p>
-Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur
-ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se
-détacher d’elle, qu’il meure!... Elle le supprime de la vie,
-redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins,
-dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Le lendemain, Minne s’éveille comme si elle devait prendre un train
-matinal. Les gestes de sa toilette s’accomplissent avec une hâte
-décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs, jetés
-en projectiles sur sa tête innocente. Elle bat du pied le tapis, suit
-chacun des mouvements de son mari: s’en ira-t-il enfin?
-</p>
-
-<p>
-Il y songe. Mais, auparavant, debout contre la cheminée, il mire,
-inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe à deux
-mains:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, si je faisais couper ma barbe?
-</p>
-
-<p>
-Elle le regarde une seconde, puis part d’un rire si aigu et si
-insultant qu’Antoine souffre de l’entendre...
-</p>
-
-<p>
-Une nuit qu’il la possédait, pressé, haletant, elle a ri de cette
-manière insupportable, parce que la poire de la sonnette électrique,
-contre le rideau du lit, battait le mur d’un tic-tac régulier
-d’érotique métronome... C’est à cette méchante nuit que pense
-Antoine, en regardant Minne. Elle a ri si fort que deux petites larmes
-claires tremblent à ses cils blonds, et les coins de sa bouche
-tressaillent comme après les sanglots...
-</p>
-
-<p>
-Quelque chose de dur les sépare. Il voudrait lui dire: «Ne ris pas!
-Sois douce et petite comme tu l’es quelquefois. Sois moins subtile,
-moins lointaine; mets quelque indulgence à m’être supérieure. Que
-tes yeux noirs sans bornes ne me jugent pas! Tu me trouves bête parce
-que je fais la bête volontiers. Si je pouvais, je m’abêtirais
-encore, jusqu’à ne pouvoir que t’aimer; t’aimer sans pensée,
-sans ces crises de fine souffrance que ton dédain, ou ta seule
-dissimulation, sont si puissants à m’infliger...»
-</p>
-
-<p>
-Mais il se tait, et continue machinalement de tenir sa barbe à deux
-mains...
-</p>
-
-<p>
-Minne se lève, hausse les épaules:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Coupe ta barbe, va! Ou ne la coupe pas! Ou bien coupes-en une
-moitié! Tonds-toi en lion comme les caniches. Mais fais quelque chose,
-et remue, parce que c’est terrible de te voir là, statufié!
-</p>
-
-<p>
-Antoine rougit. Rajeuni par l’humiliation, il pense: «Elle a de la
-chance d’être ma femme en ce moment-ci, parce que, si elle n’était
-que ma cousine, elle prendrait quelque chose!» Et il part, stoïque,
-sans embrasser sa femme.
-</p>
-
-<p>
-Seule, elle court à la sonnette:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon chapeau, mes gants! vite...
-</p>
-
-<p>
-Elle s’énerve, elle court... Ah! que la vie est belle, dès que la
-lueur d’un danger la dore! Enfin, enfin! ... Un coup d’œil sur ce
-petit Couderc livide, puis je ne sais quelle tiédeur fade de
-l’estomac, puis ce tremblement des jarrets l’ont avertie: c’est
-l’aube d’un péril, c’est la menace qui peut-être s’ignore...
-Un péril assez grand pour remplir le désert de la vie, pour suppléer
-au bonheur, à l’amour&mdash;ah! quel espoir!... Elle court, et ne
-s’arrête qu’au seuil du Palais de Glace, pour composer son visage
-et dompter sa respiration... Puis, soignant son entrée, elle descend
-sur la piste, une main sur la manche de l’homme au drap vert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! mon lacet, s’il vous plaît...
-</p>
-
-<p>
-Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche, un peu de son
-mollet... «Jambes de page, des merveilles...» Cambrée, elle file,
-les yeux vagues, avec un sourire d’acrobate. Elle sait qu’il est
-là, accoudé. Elle n’a pas besoin de le regarder. Elle le voit au
-fond d’elle-même, elle dessinerait d’une main sûre toutes les
-ombres, toutes les lignes creuses qu’ont tracées, sur ce visage
-d’enfant amaigri, les progrès du poison. Elle glisse, fiévreuse et
-fière, ravie de se dire: «S’il m’accoste, va-t-il me saluer ou
-me tuer?»
-</p>
-
-<p>
-Le jeu passionnant se prolonge. «Je ne partirai pas la première!»
-se jure Minne, dont tout l’être tendu se dresse pour la lutte.
-L’arène se peuple. On regarde beaucoup Minne, qui pâlit et
-s’essouffle sans qu’en souffre sa grâce. L’autre est toujours
-là. Un instant, elle va s’adosser à la bordure de la piste, droite,
-bras croisés. L’autre, en face d’elle, assis devant un grog,
-attend... Elle pense qu’il est tard, qu’Antoine va rentrer et
-s’inquiétera, elle flaire le guet-apens de la sortie, les larmes, les
-supplications qui se feront menaçantes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mes hommages, madame, je les mettrais à vos pieds s’ils n’avaient
-déjà chaussé leurs patins!
-</p>
-
-<p>
-Qui donc a parlé dans son rêve? Minne reconnaît cette voix
-étouffée et douce... Elle tourne vers l’interlocuteur des yeux de
-somnambule et se souvient de lui lentement, comme de très loin...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! oui... Bonjour, monsieur Maugis.
-</p>
-
-<p>
-Il baise son gant; elle observe son crâne large, bossué, son nez
-court d’individu spontané et violent, ses yeux bleus qui furent purs,
-et sa bouche de gros enfant boudeur...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes fatiguée, petite madame?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, un peu... J’ai beaucoup patiné...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser
-jusqu’à la mort?
-</p>
-
-<p>
-Minne croise les bras d’un geste qui atteste:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai jamais patiné avec M. Couderc!
-</p>
-
-<p>
-Maugis ne sourcille pas:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le savais...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je le savais. Seulement, ça m’est agréable de vous
-l’entendre dire. Vous partez? Je vous mets en voiture, n’est-ce pas?
-</p>
-
-<p>
-Elle acquiesce, se fait aimable, à cause de <i>l’autre</i>, l’autre qui
-s’est levé et jette de la monnaie sur la table. Elle s’arrête, il
-s’arrête... Comme elle cherche la sortie la plus proche, elle voit
-Jacques Couderc faire en même temps qu’elle trois pas vers la gauche,
-puis trois pas vers la droite... Le joli jeu! on dirait une pantomime
-anglaise. Les clowns qui font beaucoup rire ont ce teint de farine,
-cette comique raideur de cadavre distingué...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sortons! dit Minne tout haut.
-</p>
-
-<p>
-Le pantin, de l’autre côté de la piste, emboîte le pas au couple.
-Décidée à tout risquer, Minne se penche vers Maugis, l’effleure de
-l’épaule, rit de profil, et tout son dos onduleux frissonne d’aise
-et d’espoir... «Vienne le couteau, ou la balle, ou le jonc de fer
-sur la nuque! prie-t-elle tout bas; mais vienne au moins quelque
-chose, quelque chose d’assez horrible ou d’assez doux pour
-m’arracher la vie!»
-</p>
-
-<p>
-Près du vestiaire, elle s’arrête, brusque, et se retourne. Le pâle
-enfant, qui les suit à distance, s’arrête aussi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Monsieur Maugis, une minute; n’est-ce pas? Je retire mes patins
-et je vous rejoins... Vous seriez si gentil de m’appeler une
-voiture...
-</p>
-
-<p>
-Tandis que le critique s’empresse, courant d’un petit pas léger
-d’homme gras, les deux amants, immobiles, demeurent seuls parmi des
-inconnus. Le furieux éclat des yeux de Minne somme Jacques Couderc
-d’oser, d’agir, le défie et l’accable... Mais le fil somnambulique
-qui l’attachait à elle semble casser tout à coup, et il passe, lâche,
-les épaules veules...
-</p>
-
-<p>
-Dehors, un crépuscule de printemps mélancolise l’avenue; l’ombre
-mauve, piquée de feux jaunes, descend si moite et si caressante qu’on
-cherche dans l’air quelle palme parfumée, quelle ramure fleurie
-frôle la joue... Tant de douceur surprend les nerfs bandés de Minne,
-qui boit dans un grand soupir une gorgée de brise tiède...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, n’est-ce pas? répond Maugis à ce soupir tremblé. Regardez-moi
-ce vert du couchant, là-bas, il me bleuit l’âme!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’il fait doux!... Est-ce que vous avez demandé un fiacre,
-monsieur Maugis?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous y tenez beaucoup, à votre sapin? Il ne passe que des
-maraudeurs infâmes, ou des bagnoles à galerie...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! non, au contraire, j’aimerais tellement mieux rentrer à
-pied!...
-</p>
-
-<p>
-Et, sans attendre, elle allonge le pas, silencieuse...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! petite madame, souffle son compagnon, voici l’heure, pour
-moi, de regretter Irène Chaulieu...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Par exemple!... Pourquoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parce qu’elle est courte sur pattes&mdash;six pouces de jambes et la
-nuque tout de suite&mdash;et qu’à ses côtés je suis l’homme de
-belle stature, le nonchalant et élancé jeune homme. Tandis qu’avec
-vous... nous avons l’air d’une fable: «Un bouledogue, un jour,
-aimait une levrette...» Mais, à domicile, je reprends tous mes
-avantages! Je suis, à ne vous rien cacher, l’homme des cinq à sept,
-l’homme d’intérieur, celui des conversations d’après aimer. (Bon
-Dieu! déjà la rue de Balzac! Il faut qu’à l’Étoile je n’aie
-plus rien à vous avouer!) Je suis, disais-je, celui qui inspire
-confiance, qui reçoit la confidence et ne la rend jamais, je conseille
-et je loue. Faut-il ajouter que je fais les boissons glacées, le thé,
-la femme de chambre, et...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et que vous ne parlez jamais de vous? interrompt Minne, malicieuse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chamfort l’a dit: «Parler de soi, c’est faire l’amour.»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a dit ça, Chamfort?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À peu près. Ce n’était pas un tempérament exigeant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En effet!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous sommes tous comme ça, nous autres auteurs célèbres, jolie
-petite madame. Un peu fatigués, mais tant de charme! Et si vous
-vouliez...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je voulais quoi?
-</p>
-
-<p>
-Elle s’arrête à l’angle d’un trottoir, penchée, coquette, accessible...
-Maugis voit ses dents briller, cherche en vain ses yeux sous le
-large chapeau...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! c’est pas pour charrier, mais j’ai chez moi des
-flopées de kakemonos, de Çakia-Mouni et de Kamasouthras...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que c’est que tout ça?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Des peintres japonais, parbleu! Oui, nous en avons, nous en avons,
-dis-je, de quoi occuper une semaine de visites honnêtes. Vous viendrez?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas... Peut-être... oui...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, vous savez, pas de blagues! Je suis un homme sérieux! Vous
-me jurez d’être sage?
-</p>
-
-<p>
-Elle rit, ne promet rien, et le quitte, sur un adieu gentil du bout des
-doigts.
-</p>
-
-<p>
-«Ah! la jolie gosse! soupire Maugis. Dire que, si je m’étais
-marié, c’est peut-être comme ça que serait ma fille!...»
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Quand Minne arrive, essoufflée, Antoine est à table. Il est à table
-et mange son potage. Il est à table, le fait est certain. Minne,
-suffoquée, n’en peut croire ses yeux. Dans la salle à manger on
-n’entend que le bruit agaçant de la cuiller sur l’assiette. À
-chaque va-et-vient du bras d’Antoine, le ventre poli de la lampe de
-cuivre reflète une main monstrueuse, le bout d’un nez fantastique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? tu es à table? Quelle heure est-il donc? Je suis en
-retard?
-</p>
-
-<p>
-Il hausse les épaules:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Toujours la même chanson! Naturellement, tu es en retard! Peux-tu
-faire autrement? Il faudrait que le Palais de Glace brûle, pour que tu
-rentres!
-</p>
-
-<p>
-Minne comprend que c’est la «scène», la première digne de ce
-nom. Elle ne fera rien pour l’éviter. Elle retire de son feutre les
-longues épingles, violemment, comme de leur gaine autant de poignards,
-et s’assied, face au danger.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il fallait venir m’y chercher, mon cher. Tu aurais pu me
-surveiller à ton aise!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Avec ça qu’on est jamais à l’aise, quand on surveille! laisse
-échapper Antoine.
-</p>
-
-<p>
-Minne, indignée, saute sur ses pieds:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! tu l’avoues: tu me surveilles! C’est nouveau, ça, et
-flatteur!
-</p>
-
-<p>
-Il ne répond rien, et effrite la croûte de son pain sur la nappe.
-</p>
-
-<p>
-Oui, il la surveille. Minne, l’esprit ailleurs, n’a pas fait assez
-attention à Antoine, depuis quelque temps. Il change; il parle et
-mange moins, et dort peu, lentement pénétré d’un souci à triple
-visage: Minne! Le sourire, puis le sommeil tourmenté, puis le rire
-insultant de cette petite Hécate se superposent dans l’esprit
-d’Antoine pour y graver la face mystérieuse d’une inconnue, d’une
-étrangère...
-</p>
-
-<p>
-«J’y ai mis le temps», se dit-il avec une ironie triste.
-</p>
-
-<p>
-Il a emporté à son bureau, dans sa serviette, des photographies de
-Minne à tous les âges, pour les comparer. Ici, elle avait sept ans,
-une figure pointue de chaton maigre. La voici à douze ans, avec de
-longues boucles, et quels yeux, déjà! «Il fallait être idiot pour
-ne pas s’inquiéter de pareils yeux!...» Et, là, raidie, gauche,
-la bouche triste,&mdash;c’est l’année où on l’a trouvée évanouie à
-la porte, les cheveux pleins de boue...
-</p>
-
-<p>
-«Oui, oui, j’ai été idiot, et je le suis encore! Mais, bon Dieu!
-elle est à moi, à moi, et je finirai bien par...» Mais il ne sait
-par où commencer, et, maladresse de jeune homme, débute dans une
-enquête par une scène.
-</p>
-
-<p>
-Son tourment est devant lui, sérieux et farouche. Qu’est-ce encore
-que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail
-inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu’à la nacre
-mauve des paupières, jusqu’aux arbres fins des veines? Va-t-elle,
-chaque jour, lui rapporter une beauté changée, pour le bouleverser
-d’inquiétude?...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ne manges pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non. Tu as, pour mettre les gens en appétit, un procédé auquel il
-me faudra le temps de m’habituer.
-</p>
-
-<p>
-«C’est cela, rage Antoine: elle s’en va, je ne sais où, pendant
-que je trime, et c’est elle qui va me flanquer un galop! Ah! quel
-mari j’ai été jusqu’ici!...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, je ne peux rien dire? crie-t-il. Tu peux courir des
-journées entières, je ne sais pas avec qui, je ne sais même pas où,
-et, si je risque une observation, Mademoiselle s’en va...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon: <i>Madame</i>! interrompt-elle froidement. Tu oublies que
-nous sommes mariés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tonnerre de Dieu! non, je ne l’oublie pas! Il faut que ça
-change, et nous allons voir...
-</p>
-
-<p>
-Minne se lève, plie sa serviette.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que nous allons voir, sans indiscrétion?
-</p>
-
-<p>
-Antoine fait de prodigieux efforts pour rester calme et pique la nappe
-du bout d’un couteau. Sa barbe tressaille, son nez chevalin se barre
-d’une grosse veine qui bat... Minne, les mains lentes, redresse, dans
-la verdure du surtout, une fougère qui tremble...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous allons voir! éclate-t-il. Nous allons voir pourquoi tu n’es
-plus la même!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La même que quoi?
-</p>
-
-<p>
-Elle se tient debout en face de lui, les mains à plat sur la table. Il
-regarde cette tête attentive, ce fin menton triangulaire, ces yeux
-indéchiffrables, ces cheveux en vague argentée...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La même qu’avant, parbleu! Je ne suis pas aveugle, que diable!
-</p>
-
-<p>
-Elle garde sa pose discuteuse et songe: «Il ne sait rien. Mais il va
-devenir ennuyeux.» D’une caresse, d’un bras posé sur l’épaule,
-elle le materait, l’attirerait, confus, épris, tout chaud de chagrin,
-contre elle... Elle le sait. Mais elle n’étendra pas la main vers son
-mari. Ce brusque éveil d’Antoine, la poursuite du petit baron Couderc
-qui traque et ne menace point encore, Minne les enregistre, passive,
-comme les gestes de son destin.
-</p>
-
-<p>
-Antoine mâche une violette et regarde le ventre poli de la lampe.
-L’effort de sa pensée, l’attention qu’il porte à écouter
-croître en lui son mal courbent sa nuque, remontent sa mâchoire
-inférieure... Minne n’a-t-elle pas vu ailleurs, dans un lointain
-autrefois, cette face régulière de brute? La tribu que chérirent ses
-songes enfantins abondait en nuques courtes, en mâchoires bosselées de
-muscles, en fronts étroits envahis de toisons rudes...
-</p>
-
-<p>
-Le soupir si léger de Minne a troublé le silence. Antoine se lève,
-presque à jeun, et va s’échouer au salon, sur le canapé qui porta
-Minne et son coupable sommeil. Un journal traîne là, qu’il ouvre et
-replie avec un bruit exagéré...
-</p>
-
-<p>
-«<i>En Mandchourie</i>... Ah! bien, ils peuvent tous crever, les
-blancs et les jaunes!... Et les théâtres, donc! <i>Indiscrétion
-d’avant-première</i>... Peuple de badauds que nous sommes!... <i>Vraie
-jeune fille du monde désire mariage</i>... <i>Cabinet Camille,
-renseignements de toute nature, filatures, enquêtes délicates</i>...
-Sales boîtes à chantage!...»
-</p>
-
-<p>
-Il se sent tout à coup fatigué, seul, malheureux. «Je suis malheureux!»
-répète-t-il tout bas, avec l’envie de redire tout haut ces trois mots,
-pour que le son de sa voix l’amollisse encore, le dissolve en larmes
-apaisantes. Un bruit grignoteur vient de la salle à manger; par
-la porte entrebâillée, Antoine peut apercevoir sa femme: assise
-en amazone sur le bord de la table. Minne picore un compotier,
-écrase des amandes sèches...
-</p>
-
-<p>
-«Elle a dîné! songe Antoine. Elle a dîné: donc elle ne m’aime
-pas!» Il veut désormais s’appliquer au silence, à la dissimulation,
-et reprend son journal:
-</p>
-
-<p>
-«<i>Cabinet Camille, enquêtes délicates</i>...»
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<blockquote><p>
-Minne, pouvez-vous me recevoir un jour de cette semaine, demain, par
-exemple? Si vous ne voulez pas venir chez moi, vous pourriez me fixer
-un rendez-vous au British: avant quatre heures, il n’y a jamais
-personne.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«JACQUES.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>
-«Quelle bête de lettre!» se dit Minne en haussant les épaules. «Il
-écrit comme un commis de magasin, ce petit Couderc.»
-</p>
-
-<p>
-Elle relit: «Minne, pouvez-vous me recevoir...» et demeure pensive,
-l’index entre ses dents coupantes. Ce billet, dans sa gaucherie, est
-inquiétant. Et puis la raideur de l’écriture, l’absence de formule
-respectueuse ou tendre... «Si je demandais conseil à Maugis?» À
-cette idée baroque, son audacieux sourire s’épanouit. Elle marche
-nerveusement dans sa chambre, tambourine la vitre qu’effleure un
-bourgeon de marronnier, gonflé et pointu comme une fleur en bouton...
-Le vent faible, qui sent la pluie et le printemps, soulève le rideau de
-tulle. Une désolation sans but, un vide désir enivre le cœur de
-l’enfant solitaire, que son indifférence physique garde iniquement,
-absurdement pure après ses fautes, et qui cherche, parmi les hommes,
-son amant inconnu.
-</p>
-
-<p>
-Elle les touche, puis les oublie, comme une maîtresse en deuil, sur un
-champ de bataille, retourne les morts, les regarde au visage, et les
-rejette et dit: «Ce n’est pas lui.»
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Monsieur Maugis?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est sorti, mademoiselle.
-</p>
-
-<p>
-Minne n’avait pas prévu cela.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne savez pas quand il rentrera?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L’irrégularité de ses habitudes ne permet guère de le conjecturer,
-mademoiselle.
-</p>
-
-<p>
-Étonnée, «Mademoiselle» lève les yeux sur l’homme qui parle, et
-reconnaît que ce visage rasé n’est pas celui d’un valet de
-chambre. Elle hésite:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Puis-je laisser un mot?
-</p>
-
-<p>
-Le jeune homme imberbe dispose en silence, sur la table de
-l’antichambre, ce qu’il faut pour écrire. Il évolue avec une
-prestesse de danseur et ondule des hanches.
-</p>
-
-<p>
-«<i>Cher Monsieur, je suis entrée en passant</i>...»
-</p>
-
-<p>
-Minne n’écrit pas facilement. Son imagination, qui dessine à traits
-hâtifs, mordants, refuse le lent secours de l’écriture.
-</p>
-
-<p>
-«<i>Cher Monsieur, je suis entrée en passant</i>... Et cet être qui reste
-derrière moi! A-t-il peur que j’emporte du papier à lettres?»
-</p>
-
-<p>
-Une porte s’ouvre, et une voix connue, la voix de jeune fille
-alcoolique, résonne, douce, aux oreilles de Minne:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hicksem, faites donc entrer Madame dans le salon. Chère madame,
-vous excuserez la sévérité d’une consigne qui protège mon austère
-solitude...
-</p>
-
-<p>
-Maugis efface son jabot rondelet pour laisser passer Minne qui
-pénètre, éblouie d’un flot de lumière jaune, dans une longue
-pièce meublée de chêne fumé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c’est tout jaune, s’écrie-t-elle gaiement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais oui! Le soleil à la portée de tous, la Provence chez soi!
-Je m’en suis collé pour deux cents francs de gaze bouton d’or. Et
-tout cela pour qui? Pour vous seule!
-</p>
-
-<p>
-Son bras désigne emphatiquement les rideaux jaunes tendus aux vitres.
-Les cils dorés de Minne battent. Elle se souvient des bains de soleil
-où son grêle corps de fillette se chauffait, nu, dans la Chambre de la
-Maison Sèche... Vieille maison au squelette sonore, verger d’herbe
-bleuissante où elle courut avec Antoine, où s’assit leur fraternelle
-idylle... Mais où donc est la branche rose du bignonier, qui toquait
-aux vitres du bout de ses fleurs digitées?
-</p>
-
-<p>
-Un peu hallucinée, elle se tourne vers Maugis, comme pour interroger,
-et se tait en apercevant l’éphèbe rasé qui lui ouvrait la porte.
-Maugis comprend:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hicksem, vous n’auriez pas de courses à faire dans le quartier?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si, certainement... répond l’autre, sans que ses yeux mobiles de
-rongeur trahissent autre chose qu’une courtoise indifférence.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon. Justement, je n’ai plus d’allumettes. Il y a un petit
-magasin épatant, sur la rive gauche, qui en vend à deux sous la boîte,
-vous voyez ce que je veux dire? Vous m’en rapporterez une boîte
-comme échantillon. Dieu vous garde, Messire! à demain matin...
-</p>
-
-<p>
-Le jeune homme salue, ondule, disparaît.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui est-ce? demande Minne, curieuse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hicksem.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hicksem, mon secrétaire particulier. Il est gentil, n’est-ce pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous voulez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le veux absolument. C’est un garçon précieux. Il est très
-bien habillé, et ça impressionne toujours les créanciers. Et puis, il
-a de mauvaises mœurs, Dieu merci, cet uranien frusqué à Londres.
-</p>
-
-<p>
-Minne hausse des sourcils effarés... Comment! ce gros Maugis, il...
-Mais il la rassure, familier et moqueur:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, mon enfant, vous m’avez mal compris. Avec Hicksem, je suis
-tranquille: je peux recevoir une amie, deux amies, trois amies,
-simultanément ou l’une après l’autre, sans que me tenaille ce
-souci: «La prochaine fois, viendra-t-elle pour moi, ou pour les
-vingt-cinq printemps de mon secrétaire?» Asseyez-vous ici, rapport
-à ce vase céruléen qu’enchante votre chevelure...
-</p>
-
-<p>
-Il l’installe au creux d’une bergère, approche une table où
-tremblent des muguets... Minne s’assied, interloquée de trouver
-Maugis si amical. Elle s’étonne, et le laisse paraître; Maugis
-sourit bonnement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N’était mon indécrottable vanité, petite madame charmante, je
-croirais, à vous voir, que vous vous êtes trompée de porte.
-</p>
-
-<p>
-Elle passe sa main sur ses yeux avec une grâce mal éveillée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez! c’est drôle pour moi, ici...
-</p>
-
-<p>
-Maugis se rengorge et double son menton:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! vous pouvez y aller! Je sais que «c’est joli, chez moi»
-et j’aime à l’entendre dire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, c’est joli... mais ça ne vous va pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tout me va!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, je veux dire... je n’imaginais pas ainsi l’endroit où vous
-vivez.
-</p>
-
-<p>
-Elle garde ses mains jointes et remue les épaules en parlant, comme une
-bête délicate aux pattes liées. Maugis l’admire si fort qu’il
-n’a pas pensé à la toucher... Un silence passe entre eux et les
-sépare. Minne éprouve une gêne vague, un malaise qu’elle traduit
-par ces mots:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On est bien, chez vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N’est-ce pas? Toutes ces dames m’en font des compliments. Venez
-voir!
-</p>
-
-<p>
-Il se lève, prend le bras de Minne sous le sien et s’émeut de le
-sentir si mince, tiède contre lui...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour les enfants sages, j’ai cette poupée apportée de Batavia:
-zyeutez!
-</p>
-
-<p>
-Il désigne, sur une tablette, la plus sauvage divinité qu’ait
-créée un sculpteur de marionnettes javanaises, vêtue d’oripeaux
-rouges, dont la tête peinte sourit d’une bouche étroite et fardée,
-tandis que les yeux longs gardent une gravité voluptueuse, une ironique
-sérénité qui frappe Minne...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle ressemble à quelqu’un... à quelqu’un que j’ai connu
-autrefois...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un gigolo?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non... Il s’appelait Le Frisé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est un de mes pseudonymes, affirme Maugis en caressant la
-nudité de son crâne rose.
-</p>
-
-<p>
-Minne renverse la tête pour rire aux éclats, et s’arrête court
-parce que Maugis fixe goulûment l’ombre délicieuse que découvre son
-menton levé... Elle dégage son bras, coquette:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons voir autre chose, monsieur Maugis!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne m’appelez pas «monsieur», dites!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et comment faut-il dire?
-</p>
-
-<p>
-Le gros romancier baisse des paupières pudiques:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je m’appelle Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais c’est vrai! tout le monde le sait, puisque vous signez Henry
-Maugis! C’est drôle on ne pense jamais que vous vous appelez Henry,
-sans Maugis...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne suis plus assez jeune pour avoir un prénom.
-</p>
-
-<p>
-La voix de Maugis s’est voilée d’une mélancolie réelle. Quelque
-chose de nouveau fleurit dans le cœur de Minne, quelque chose qui n’a
-pas encore de nom dans ses pensées, et qui s’appelle la pitié...
-«Ce pauvre homme, qui n’aura plus jamais, jamais, sa jeunesse!...»
-Elle s’accote à l’épaule de Maugis, lui sourit, généreuse, lui
-offre son fin visage sans plis, ses yeux noirs que dore la fenêtre
-jaune, la ligne claire et coupante de ses dents... C’est la première
-aumône désintéressée de Minne, aumône charmante et qu’accepte à
-demi le mendiant trop fier, car Maugis baise la joue duvetée, la grille
-abaissée des cils, mais ne mord point la petite bouche docile...
-</p>
-
-<p>
-Minne commence à se déconcerter. Cette aventure met en défaut
-toutes ses expériences, car il n’y a point d’exemple que Minne
-ait franchi le seuil d’une garçonnière sans se sentir, après
-le cri de gratitude&mdash;«Enfin, vous êtes venue!»&mdash;enveloppée,
-embrassée, dévêtue, possédée et déçue, le tout avant que sonnât
-la demie de cinq heures. Ce quadragénaire l’offenserait par sa
-retenue, s’il ne la désarmait par une sentimentalité foncière,
-qu’on devine aux gestes précautionneux, au regard vite embué...
-</p>
-
-<p>
-Et puis Minne tergiverse sur l’attitude à prendre. Les hommes qui la
-convièrent (Antoine compris) à s’étendre sur un lit de repos, elle
-pouvait les traiter en cousins dociles, en camarades vicieux, à qui
-l’on ordonne, impérieuse et décoiffée: «Si tu ne me reboutonnes
-pas mes bottines, je ne reviens plus!» ou bien: «Ça m’est égal
-qu’il pleuve, trotte me chercher un fiacre!» Avec Maugis, elle
-n’ose pas... la différence de leurs âges l’humilie et la
-réconforte. Causer, assise et vêtue, avec un homme chez lui! Ne pas
-répandre tout de suite, devant lui, le flot lisse et argenté de
-cheveux qu’enserre un velours noir!...
-</p>
-
-<p>
-Maugis parle, montre des reliures rares, une Nativité sur ivoire, «du
-quinzième allemand, ma petite enfant!» qui voisine avec un faune
-obscène, verdi et rouillé de la terre où il dormit mille années...
-Elle rit et se détourne, une main en éventail sur les yeux...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hein? depuis mille ans! Depuis mille ans, ce petit chèvre-pieds
-pense à la même chose, sans faiblir! Ah! on n’en fait plus comme
-ça...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dieu merci, soupire Minne, avec tant de conviction naturelle que
-Maugis l’examine en coin, méfiant: «Est-ce que cette poison
-d’Irène Chaulieu aurait dit vrai, par hasard? Est-ce que Minne ne
-s’intéresserait pas aux hommes?»
-</p>
-
-<p>
-Il replace le faune devant la Nativité, tire son gilet clair qui bride
-sur le ventre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il y a longtemps que vous n’avez vu madame Chaulieu?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Au moins quinze jours. Pourquoi me demandez-vous ça?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour rien: je vous croyais intimes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas d’amies intimes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tant mieux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que ça vous fait? Et puis, vraiment, je n’irais pas
-choisir pour amie intime madame Chaulieu... Avez-vous déjà regardé
-ses mains?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jamais entre les repas: ça chambarde mes digestions.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Des mains qui ont l’air d’avoir tripoté je ne sais quoi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est qu’elles ont tripoté en effet.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Justement. Elles me font peur. Elles doivent donner des maladies...
-</p>
-
-<p>
-Maugis baise les mains étroites de Minne, jolies pattes sèches de
-biche blanche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que j’aime à vous voir, mon enfant, ce souci de l’hygiène!
-Croyez bien qu’ici vous trouverez les derniers raffinements de
-l’antisepsie moderne, et que le xérol, le thymol, le lysol fumeront
-à vos pieds, comme un encens choisi... Si vous quittiez ce chapeau?
-Lewis est un grand homme, certes, mais vous avez l’air d’une dame en
-visite. Le renard aussi... Vous voyez, je mets tout ça avec les gants
-sur la petite table, rayon des modes.
-</p>
-
-<p>
-Minne s’amuse, rit, détendue: «Ce n’est pas le petit Couderc qui
-m’aurait amusée ainsi, qui aurait su me faire oublier pourquoi je
-viens ici... Il faut pourtant finir par là!...»
-</p>
-
-<p>
-Et&mdash;puisqu’elle vient pour ça, n’est-ce pas?&mdash;elle continue,
-méthodique, déboucle la ceinture de peau souple, laisse glisser à ses
-pieds la jupe, puis le jupon de liberty blanc... Et voici qu’avant que
-Maugis, abasourdi, ait eu le temps d’en exprimer le désir, Minne se
-dresse, désinvolte, en pantalon. Pantalon étroit qui méprise la mode,
-étreint la cuisse élégante, dégage le genou parfait...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon Dieu? soupire Maugis cramoisi, c’est pour moi, tout ça?
-</p>
-
-<p>
-Elle répond d’une moue gamine, et attend, assise sur le divan, sans
-que la brièveté de son costume lui suggère de l’embarras, ni des
-gestes immodestes. La lumière jaune moire la ligne tombante de ses
-épaules, verdit le satin rose du corset. Un fil de perles, pas plus
-grosses que des grains de riz, joue sur les deux petites salières
-attendrissantes...
-</p>
-
-<p>
-Maugis, assis près d’elle, tousse, et se congestionne. Le parfum de
-verveine citronnelle de Minne se propage en ondes jusqu’à lui,
-mouille sa langue d’une acidité fruitée... Tant de grâces offertes,
-et qu’il n’osait encore implorer, ne lui suffisent pas cependant.
-Embarrassé devant cette froide enfant paisible, il lui trouve un air
-absent, un sourire, presque déférent, de fillette prostituée que
-styla une mère infâme...
-</p>
-
-<p>
-Minne a défait ses quatre jarretelles roses. Le corset, le pantalon
-s’en vont rejoindre le rayon des modes... D’un frileux resserrement
-d’épaules, Minne a fait tomber les épaulettes de sa chemise et se
-cambre, nue jusqu’aux reins, fière de ses petits seins écartés,
-qu’en son désir de paraître «plus femme» elle tend, raidie, vers
-Maugis.
-</p>
-
-<p>
-Il touche avec précaution les fleurs de cette gorge chaste, et Minne,
-candide, ne frissonne pas. Il serre d’un bras la taille qui ploie,
-obéissante, sans rébellion nerveuse comme sans sursaut flatteur...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Petit glaçon! murmure-t-il.
-</p>
-
-<p>
-Il s’assied, et Minne, renversée sur ses genoux, lui passe ses deux
-bras au cou, comme un bébé ensommeillé qu’on va porter au lit.
-Maugis baise les cheveux d’or, attendri soudain à la câlinerie
-passive de cette enfant nue qui couche sur son épaule une tête plus
-résignée que tendre... Ce corps effilé qu’il berce, quel caprice,
-quel hasard l’a jeté en travers de ses genoux?...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon pauvre agneau, murmure-t-il dans un baiser. Vous ne m’aimez
-guère, dites?
-</p>
-
-<p>
-Elle découvre sa figure toujours pâle, lève sur lui deux yeux graves:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais... si... Plus que je ne croyais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jusqu’au délire?
-</p>
-
-<p>
-Elle rit, malicieuse, se tord en couleuvre et froisse sa peau délicate
-à la cheviotte du veston, aux durs boutons de corozo...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Personne ne m’a poussée à délirer depuis que je suis ici.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est un reproche?
-</p>
-
-<p>
-Il l’enlève comme une poupée et elle se sent emportée vers de plus
-secrètes alcôves... Elle se cramponne à lui, subitement épouvantée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non! Je vous en prie! je vous en prie! Pas tout de suite!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi donc? bobo? malade?...
-</p>
-
-<p>
-Minne respire tumultueusement, les yeux fermés. Ses seins fragiles
-halètent. Elle semble lutter pour arracher d’elle-même quelque chose
-de très lourd... Puis elle suffoque, et un flot de larmes abat le
-frisson dont Maugis la sentait trembler toute. De grosses larmes,
-fraîches et claires, qui se suspendent, rondes, aux cils blonds
-abaissés, avant de rouler, sans la mouiller, sur la joue duvetée...
-</p>
-
-<p>
-Maugis sent lui manquer, pour la première fois, sa vieille expérience
-des très jeunes femmes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça, tout de même, ce n’est pas banal! Ma petite enfant, voyons!
-Eh! Zut! je ne sais plus, moi! De quoi est-ce que nous avons
-l’air, je vous le demande!... Voyons, voyons...
-</p>
-
-<p>
-Il la reporte au divan, l’y couche, rajuste la chemise qui drape en
-pagne les hanches de Minne, lisse les doux cheveux mêlés. Sa main
-d’abbé grassouillet essuie, légère, les larmes pressées, glisse un
-coussin sous les reins nus de son étrange conquête...
-</p>
-
-<p>
-Minne s’apaise, sourit, sanglote encore un peu. Elle regarde, comme si
-elle s’éveillait, cette chambre ensoleillée. Contre la tenture
-d’un vert favorable, un buste de marbre tord ses épaules voluptueuses
-et musclées. Jetée au dos d’un siège, une robe japonaise est plus
-belle qu’un bouquet...
-</p>
-
-<p>
-Les yeux de Minne vont de découverte en découverte jusqu’à cet
-homme assis près d’elle. Ce gros Maugis à moustache de demi-solde,
-c’est donc mieux qu’une éponge à whisky, mieux qu’un trousseur
-de jupes courtes? Le voilà tout ému, sa cravate de travers! Il
-n’est pas beau, il n’est pas jeune, et pourtant c’est à lui que
-Minne doit la première joie de sa vie sans amour: joie de se sentir
-chérie, protégée, respectée...
-</p>
-
-<p>
-Timide, filiale, elle pose sa petite main sur la main qui l’a
-soignée, la main qui a, tout à l’heure, remonté sa chemise
-glissante...
-</p>
-
-<p>
-Maugis renifle et enfle sa voix:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça va mieux? on n’est plus nerveuse?
-</p>
-
-<p>
-Elle fait signe que non.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un peu de porto blanc? Oh! du porto pour gosses: un vrai sucre!
-</p>
-
-<p>
-Elle boit à petites gorgées espacées, tandis qu’il l’admire,
-stoïque. Le linon transparent voile à demi les fleurs roses des seins
-et laisse voir, au-dessus du bas mordoré, un peu de la cuisse
-fuselée... Ah! qu’il la prendrait bien de tout son cœur, de tous ses
-sens, cette enfant si grave sous ses cheveux d’argent!... Mais il la
-sent frêle et perdue, misérable comme une bête errante, craintive de
-l’étreinte, malade d’un secret qu’elle ne veut pas dire...
-</p>
-
-<p>
-Elle tend son verre vide:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Merci. Il est tard? Vous ne m’en voulez pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, mon chéri. Je suis un vieux monsieur sans rancune, et sans
-vanité.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais... je voudrais vous dire...
-</p>
-
-<p>
-Elle remet lentement son corset, les mains distraites:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je voudrais vous dire... que... ça m’aurait déplu tout autant,
-et même plus, avec un autre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui? bien vrai?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, bien vrai!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On est fragile? malade? on a peur?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, mais...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons! dites tout à votre vieille nourrice de Maugis! On
-n’aime pas ça, hein? Je parie qu’Antoine n’est pas fichu de...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ce n’est pas seulement la faute d’Antoine, répond Minne,
-évasive.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et... l’autre? le petit Couderc?
-</p>
-
-<p>
-À ce nom, Minne vient d’avoir un si farouche geste de tête que
-Maugis croit comprendre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il vous barbe tant que ça, ce potache?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le mot est faible, dit-elle froidement.
-</p>
-
-<p>
-Elle achève de renouer ses quatre jarretelles, puis se plante,
-résolue, devant son ami:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai couché avec lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! ça me fait bien plaisir! Répond Maugis, morne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, j’ai couché avec lui. J’ai couché avec lui et trois
-autres, en comptant Antoine. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne
-m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à
-côté de moi; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma
-déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais!
-</p>
-
-<p>
-Elle crie, tend ses poings fermés, se frappe la poitrine. Elle est
-théâtrale et touchante. Maugis la contemple et l’écoute avidement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, jamais... jamais?...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jamais! redit-elle, plaintive. Est-ce que je suis maudite? est-ce
-que j’ai un mal qu’on ne voit pas? est-ce que je n’ai rencontré
-que des brutes?
-</p>
-
-<p>
-Elle est presque vêtue, mais ses cheveux désordonnés pendent encore,
-rejetés en crinière sur une épaule. Elle tend vers Maugis des mains
-mendiantes:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, essayer...
-</p>
-
-<p>
-Elle n’ose rien ajouter. Son gros ami s’est levé d’un bond de
-jeune homme et la saisit par les épaules:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon pauvre amour! C’est moi qui vous crierai, à présent: «Jamais!»
-Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil
-homme! Je suis là, près de vous, le gros Maugis, avec son bedon
-jovial dans son sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme... Mais
-vous montrer, maintenant que je sais votre ignorance, la bête qu’il y
-a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir
-d’une déception pire que les autres, d’une obscénité sans grâce
-et sans jeunesse... non, ma chérie, jamais! Faites-moi la seule
-charité de croire que j’y ai quelque mérite, et puis... et puis,
-filez!... Antoine pourrait s’inquiéter...
-</p>
-
-<p>
-Elle essaie un sourire, une malice dernière:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il aurait bien tort.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vrai, mon Minou; mais tout le monde ne peut pas savoir que
-je suis un saint.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourtant, si vous vouliez... À présent, je n’ai plus peur...
-</p>
-
-<p>
-Maugis rassemble dans sa main toute la chevelure de Minne; lentement,
-il l’effiloche à contre-jour, pour le plaisir de la voir ruisseler...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je sais bien. Mais c’est moi qui n’aurais plus un fil de sec!
-</p>
-
-<p>
-Elle n’insiste pas, relève ses cheveux rapidement, et paraît
-regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les
-petits peignes couleur d’ambre, le ruban de velours noir, le chapeau,
-les gants...
-</p>
-
-<p>
-La voici telle qu’elle est arrivée; et toute la sensualité du gros
-homme crie de regret, se raille férocement... Mais Minne, prête à
-sortir, appuyée d’une main sur son ombrelle, tourne vers lui un
-charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante
-et triste bouche. Elle embrasse d’un regard les murs d’un vert
-assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe
-japonaise qui flambe dans l’ombre, et dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je regrette de m’en aller d’ici. Vous ne pouvez pas savoir ce
-qu’il y a de nouveauté pour moi dans un tel sentiment...
-</p>
-
-<p>
-Maugis incline la tête, très grave:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le sais. Je n’ai pas fait grand-chose de propre dans toute ma
-vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là: votre
-regret.
-</p>
-
-<p>
-La main sur la porte, elle implore tout bas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’est-ce que je vais faire à présent?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Retrouver Antoine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et puis?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et puis... je ne sais pas, moi... Le footing, les sports, le plein
-air, les œuvres charitables...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La couture...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! non, ça abîme les doigts. Il y a bien aussi la littérature...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et les voyages. Merci. Adieu...
-</p>
-
-<p>
-Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entrouvertes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi donc, ma petite enfant?
-</p>
-
-<p>
-Elle plisse l’arc pur de ses beaux sourcils blonds. Elle voudrait dire:
-«Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu
-cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m’avez pas
-donné le trésor qui m’est dû et que j’irais chercher jusque dans
-la boue; mais vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée
-d’apprendre qu’un amour, différent de l’Amour, peut fleurir dans
-l’ombre même de l’Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à
-moi. Quelque chose en moi a donc plus de prix pour vous que ma
-beauté?...»
-</p>
-
-<p>
-Elle hausse les épaules d’un geste las, espérant que Maugis
-comprendra tout ce qui tient d’incertitude, de faiblesse, de gratitude
-aussi, dans le serrement de sa petite main gantée... La lourde
-moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Minne est partie.
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Elle court presque. Non qu’elle daigne se soucier de l’heure, ou
-d’Antoine. Elle court parce que son état d’esprit s’accommode de
-la hâte et du mouvement. Elle descend l’avenue de Wagram, surprise de
-voir l’air si bleu au sortir de la chambre jaune. Les vernis du japon
-jonchent le trottoir de leurs chenilles flétries, et la nuit
-printanière glace cette fin de journée tiède.
-</p>
-
-<p>
-Tout à coup, elle sent quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui
-suit, qui se rapproche. Elle se retourne et reconnaît, sans
-étonnement, cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n’osa
-pas...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! dit-elle seulement.
-</p>
-
-<p>
-Jacques Couderc comprend parfaitement l’intonation, l’intention de
-ce <i>ah</i>! qui signifie: «C’est vous? encore? de quel droit?...»
-Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que
-d’habitude; une de ses mains nues rassemble les plis de sa longue
-jupe...
-</p>
-
-<p>
-Il est désespéré d’avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette
-bouche close, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui
-disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite... Il baisse
-la tête, gratte l’asphalte du bout de sa canne. Il sent sur lui les
-yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du
-par-dessus, au flageolement du pantalon trop large...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous ai suivie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je sais d’où vous venez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et puis?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous demande pas de comprendre.
-</p>
-
-<p>
-Le son de la voix de Minne, dure, cause à Jacques une douleur physique.
-Il relève, suppliant, sa figure de gavroche tuberculeux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne... vous ne me trouvez pas changé?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Peu!... un peu pâlot. Vous devriez rentrer: l’air du soir est
-trop vif pour vous.
-</p>
-
-<p>
-Il avale sa salive avec un mouvement de cou pénible, et son sang monte
-d’un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne... vous exagérez!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;S’il vous plaît?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous exagérez le... l’insouciance que vous avez de moi! Il me
-faut une explication.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si! tout de suite! Vous ne voulez plus de moi? Vous ne voulez
-plus m’appartenir? Vous... ne m’aimez plus?
-</p>
-
-<p>
-Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, les poings
-fermés au bout de ses bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur
-regard, de bas en haut, qui le défie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Répondez! crie-t-il tout bas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous aime pas. J’ai horreur de vous, de votre souvenir, de
-votre corps... J’ai horreur de vous!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi?
-</p>
-
-<p>
-Elle écarte les bras, les laisse retomber dans un geste d’ignorance:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a
-quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure,
-le son de votre voix, c’est comme... c’est pire que des insultes. Je
-voudrais savoir pourquoi, parce qu’en somme, c’est étrange, quand
-on y pense...
-</p>
-
-<p>
-Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son
-aversion sauvage et sans mesure, pour l’humaniser, la rendre
-compréhensible...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous couchez bien avec ce vieux! crie-t-il, écorché.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel vieux?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le vieux de chez qui vous venez, cette espèce d’ivrogne chauve,
-ce... ce...
-</p>
-
-<p>
-Un rire bizarre danse sur le visage de Minne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne cherchez pas d’autres épithètes! interrompt-elle. C’est
-encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien...
-</p>
-
-<p>
-Elle respire profondément, ses yeux quittent le visage de l’ennemi,
-se perdent dans le ciel d’un mauve hivernal...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai déjà bien assez de peine, achève-t-elle, à y comprendre
-quelque chose, moi!
-</p>
-
-<p>
-Jacques se méprend: il croit entendre l’aveu d’une passion à
-peine avouable, et serre les dents:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous tuerai, murmure-t-il.
-</p>
-
-<p>
-Elle songe à autre chose, les yeux en l’air.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous m’entendez, Minne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon... Vous disiez?
-</p>
-
-<p>
-Il se devine ridicule. On ne répète pas une telle menace, on
-l’exécute...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous tuerai, répète-t-il plus mollement. Et je me tuerai
-après.
-</p>
-
-<p>
-Le visage de Minne s’illumine d’une férocité allègre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tout de suite! Tout de suite! Tuez-vous! avant moi! Disparaissez
-de moi, allez-vous-en, mourez! Comment n’y avez-vous pas pensé plus
-tôt?
-</p>
-
-<p>
-Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, comme vers le
-but inévitable...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La mort... Vous me la souhaitez vraiment? demande-t-il,
-singulièrement radouci.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui! s’écrie Minne de tout son cœur. Vous m’aimez, je ne vous
-aime pas: est-ce que tout n’est pas dit pour vous? Est-ce que la
-mort n’est pas le secours de toute vie que se refuse à couronner
-l’amour?
-</p>
-
-<p>
-L’enfant qu’elle voue au trépas semble tout près de la comprendre,
-et s’abandonne:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! Minne, c’est cela, c’est cela! Après vous, toutes les
-autres femmes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n’y a pas d’autres femmes, si vous m’aimez!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, Minne, il n’y a pas d’autres femmes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On ne doit pas pouvoir changer d’amour, n’est-ce pas? quand on
-aime... On meurt, on vit du même amour? C’est bien cela? Dites-le!
-Dites-le!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, Minne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez, dites-moi encore... Vous m’avez aimée, comme ça,
-brusquement, sans savoir ce qui vous arriverait, sans le prévoir?
-Oui?... Et l’amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure? Il vous
-saisit, quand on se croît libre, quand on se sent affreusement seul et
-libre?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, gémit-il, c’est cela!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez!... L’amour, on me l’a dit, peut venir à tout âge, à des
-vieillards secs et froids, embraser tout à coup la fin d’une vie qui
-perdait le désir même de sa flamme? Il peut venir&mdash;dites-le-moi, vous
-qui aimez!&mdash;à des infirmes, à des maudits, à... à moi-même?
-</p>
-
-<p>
-Grave, il incline la tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu’un dieu vous entende! exhale-t-elle avec ferveur. Et si vous
-m’aimez, laissez-moi en repos, pour toujours!
-</p>
-
-<p>
-Elle court derechef vers l’avenue de Villiers, légère, délivrée.
-Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le
-vestibule, renvoie l’ascenseur, sonne, et se trouve en face de son
-mari... Antoine l’attendait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;D’où viens-tu?
-</p>
-
-<p>
-Elle cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je... j’ai fait des courses.
-</p>
-
-<p>
-Elle respire vite, ses mains nues tourmentent maladroitement le nœud de
-sa voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et
-le chapeau enlevé laisse voir un somptueux désordre de cheveux
-renoués...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne! crie Antoine d’une voix tonnante.
-</p>
-
-<p>
-Toute pâle, elle protège son visage de ses bras levés, et son geste
-laisse voir l’écharpe mal attachée.... Son innocence se pare d’un
-charme si coupable qu’Antoine ne doute plus:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;D’où viens-tu, bon Dieu?
-</p>
-
-<p>
-Qu’il est grand, tout noir devant la lampe! Ses épaules se voûtent,
-lourdes, pareilles à celles de l’Homme-des-Bois...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ne veux pas me dire d’où tu viens?
-</p>
-
-<p>
-Minne se revoit, chaste et nue, sur les genoux de Maugis. Son souvenir
-retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne
-voulut pas d’elle et la renvoya triste, heureuse, attendrie... Une
-main, qui n’a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses
-larmes... Cela est doux, poignant, d’une amertume fraîche d’eau
-marine...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je te défends de me parler ainsi!
-</p>
-
-<p>
-La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure,
-menteuse et brave.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu me défends! tu me défends!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parfaitement, je te défends. Je ne suis pas une femme de chambre
-qui découche!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es pire que ça! J’en ai assez de...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si tu en as assez, va-t’en!
-</p>
-
-<p>
-Décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée à la
-cheminée, Minne rassemble en ses yeux admirables tout le défi d’une
-créature tenace, d’une noble petite bête irritable, dont
-l’apparente faiblesse n’est qu’un mensonge de plus... Antoine
-pétrit le dossier d’une chaise et souffle comme un cheval:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dis-moi d’où tu viens!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai fait des courses.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu mens!
-</p>
-
-<p>
-Elle lève les épaules, méprisante:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour quoi faire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;D’où viens-tu, sacré nom de...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu m’ennuies. Je vais me coucher.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Méfie-toi, Minne!
-</p>
-
-<p>
-Elle le nargue, le menton levé:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Me méfier? mais je ne fais que ça, cher ami!
-</p>
-
-<p>
-Antoine baisse le front, montre du doigt la porte:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Va-t’en dans ta chambre! Je sais que tu ne céderas pas, et je ne
-veux pas te casser avant de savoir...
-</p>
-
-<p>
-Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et,
-comme il tend l’oreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un
-déclic sec de revolver qu’on arme, claquer le verrou.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Antoine, qui a demandé «au patron» sa liberté pour l’après-midi,
-remonte à grands pas le boulevard des Batignolles. Il cherche
-la rue des Dames... <i>Rue des Dames, cabinet Camille</i>. Rue des
-Dames! il y a là une intention du hasard qui séduit amèrement
-Antoine. Son imagination invente, rue des Dames, une sorte de vaste
-administration, une police de l’adultère féminin, mille limiers
-lancés à travers Paris à la suite d’autant de petites dames
-farceuses...
-</p>
-
-<p>
-117, rue des Dames... La maison ne paie pas de mine. Antoine cherche à
-tâtons la loge du concierge, perchée à l’entresol... Un relent de
-chou qui mijote le guide jusqu’à une imposte entrouverte:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le cabinet Camille, je vous prie?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Troisième à gauche.
-</p>
-
-<p>
-L’escalier visse, dans les ténèbres moisies, de toutes petites
-marches basses. Antoine bute et n’ose toucher à la rampe visqueuse...
-Au troisième étage, un peu de jour venu d’une courette permet de
-lire, gravés sur une plaque ternie, les mots: «<i>Cabinet Camille</i>,
-renseignements.» Point de sonnette, mais une pancarte manuscrite prie
-le visiteur d’entrer sans frapper.
-</p>
-
-<p>
-«Faut-il entrer? quelle ignoble boîte! Si je revenais?... Oui,
-mais le patron ne m’a donné qu’un après-midi...»
-</p>
-
-<p>
-Il se décide, tourne le bouton et retombe dans le noir. Ça sent
-l’oignon et la pipe froide... Il va tourner les talons, quand une voix
-violente, derrière une porte, le retient:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bougre d’empoté! vous l’avez ratée encore, hein? vous l’avez
-ratée en artiste! Ah! vous la tenez, la filature! Dans un grand
-magasin, qu’il s’en va la perdre! Mais j’aurais honte, moi,
-j’aurais honte de dire que j’ai perdu une cliente dans un grand
-magasin! Un enfant de sept ans vous filerait un rat d’égout, dans un
-grand magasin!
-</p>
-
-<p>
-Un silence... Le murmure confus d’une voix qui s’excuse...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j’ai
-soupé de vous fringuer, et s’il ne vous faut que ma botte au
-derrière...
-</p>
-
-<p>
-Antoine rougit et sue dans l’ombre, avec l’impression absurde que le
-«cocu» dont on parle là-dedans, c’est lui... Enragé, il frappe
-à la porte invisible, n’attend pas de réponse et entre...
-</p>
-
-<p>
-La pièce est nue, humide, propre à première vue, quoiqu’une buée
-bleue ternisse la glace aux dorures rougies.
-</p>
-
-<p>
-Un individu referme vivement un tiroir ouvert, où voisinent un
-pain-flûte, le rouleau d’argent d’un saucisson de Lyon, et un
-casse-tête américain.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous désirez, monsieur?
-</p>
-
-<p>
-Antoine s’avance et heurte un long pied, celui d’un être piteux
-assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts, un être long,
-osseux, à figure asymétrique de séminariste défroqué comme meurtrie
-de l’engueulade...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je désire parler à M. Camille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est moi, monsieur.
-</p>
-
-<p>
-M. Camille s’incline devant Antoine avec une aisance autoritaire, que
-justifie le chic bien français de sa mise: gilet de velours prune aux
-boutons ciselés, redingote à châle, col carcan, plastron violet
-épinglé d’un fer à cheval...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Asseyez-vous, Monsieur. Puis-je vous être bon à quelque chose?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voici, Monsieur, ce qui m’amène. Je voudrais me renseigner sur
-une personne... Je n’ai pas de soupçons, mais, n’est-ce pas? on
-aime à être renseigné...
-</p>
-
-<p>
-M. Camille lève une main de prédicateur deux fois baguée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est le devoir de tout homme de sens!
-</p>
-
-<p>
-Puis il hoche un menton indulgent et averti, et pince sa moustache
-d’écuyer de manège, tandis que ses yeux de ruffian détaillent
-Antoine, découvrant en lui la poire, la poire bénie...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour tout dire, il s’agit de ma femme. Je suis forcé de la
-laisser seule toute la journée, elle est très jeune, influençable...
-Bref, Monsieur, je vous prierai de me faire connaître, heure par heure,
-l’emploi des journées de ma femme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Rien de plus facile, Monsieur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faudrait quelqu’un de très adroit: elle est méfiante,
-intelligente...
-</p>
-
-<p>
-M. Camille sourit, les pouces dans les poches de son gilet:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cela tombe à merveille, Monsieur, j’ai quelqu’un de sûr, un de
-ces génies ignorés et modestes...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! ah! fait Antoine intéressé.
-</p>
-
-<p>
-Du menton, M. Camille désigne l’être assis au coin de la cheminée,
-qui arrondit d’avance ses épaules pour le prochain abattage.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? c’est...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon meilleur limier, Monsieur. Et maintenant, si vous voulez bien,
-nous allons aborder la question des honoraires...
-</p>
-
-<p>
-Antoine, effondré, n’écoute plus: il paiera tout ce qu’on
-voudra... mais sans espoir.
-</p>
-
-<p>
-«La chance est contre moi», se lamente-t-il. «Cette espèce de
-martyr idiot ne sera jamais capable de suivre Minne... C’est trop de
-guigne, d’être allé tomber dans ce taudis, quand il y a trois cents
-agences qui valent sans doute mieux... Tout est contre moi!»
-</p>
-
-<p>
-Il redescend l’escalier noir, qui sent le chou et les latrines, et croit
-encore entendre une voix furieuse qui crie...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dans un grand magasin, qu’il s’en va me la perdre! Allez lui
-dire ça, au cocu, voir s’il y coupe!
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-«J’aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens
-ne savent pas assez que l’absence de malheur rend triste. Un bon
-malheur, bien cuisant, alimenté, renouvelé chaque heure, un enfer,
-quoi! mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en
-haleine, voilà qui colore la vie!»
-</p>
-
-<p>
-Elle secoue sa fluide chevelure sur sa robe blanche et redit, Mélisande
-qui s’ignore: «Je ne suis pas heureuse ici...»
-</p>
-
-<p>
-Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme
-était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait
-seule...
-</p>
-
-<p>
-«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je
-l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc,
-je l’expédie au diable&mdash;et puis Maugis me traite en petite
-sœur&mdash;et, là-dessus, Antoine devient terrible!...»
-</p>
-
-<p>
-La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion
-suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante
-Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra
-pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui
-criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter
-qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du
-fiacre!
-</p>
-
-<p>
-Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté
-est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas
-là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein
-de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a
-donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle
-n’a pas juré d’être heureuse par moi...»
-</p>
-
-<p>
-Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la
-mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a
-prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour,
-celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit
-détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il
-admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la
-possession de Minne...
-</p>
-
-<p>
-À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie
-morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le
-soleil, indécise et sans intentions...
-</p>
-
-<p>
-Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers
-ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue.
-</p>
-
-<p>
-«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis
-repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les
-sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis.
-S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez
-Maugis...»
-</p>
-
-<p>
-Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de
-l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière
-elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme
-sent le tabac froid et la bière aigre.
-</p>
-
-<p>
-Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!»
-et ne bouge pas...
-</p>
-
-<p>
-«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que <i>pour ça</i>...»
-</p>
-
-<p>
-Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la
-trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est
-peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps
-ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que
-le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que
-l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé
-refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur
-ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je
-ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir
-quelqu’un à tourmenter...»
-</p>
-
-<p>
-Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui
-vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre,
-comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa
-lèvre supérieure...
-</p>
-
-<p>
-À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît
-vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col
-douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout
-à l’heure.»
-</p>
-
-<p>
-Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses,
-d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée:
-l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air
-absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son
-visage...
-</p>
-
-<p>
-«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à
-fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus
-qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!»
-</p>
-
-<p>
-Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne
-envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse
-du battement de son sang dans ses oreilles roses...
-</p>
-
-<p>
-«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons
-Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si
-vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec
-l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des
-feuilles sèches...»
-</p>
-
-<p>
-Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour
-compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de
-turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre,
-patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume
-sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un
-œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il
-crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût
-préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la
-pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg
-Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à
-l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en
-faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?...
-</p>
-
-<p>
-Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la
-halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir
-consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne:
-le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil
-stipendié!
-</p>
-
-<p>
-«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!...
-Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera
-jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera,
-je t’en réponds!»
-</p>
-
-<p>
-Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des
-jarrets de facteur...
-</p>
-
-<p>
-«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards
-jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse,
-aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant,
-très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne,
-en boitillant, une pantoufle rouge sans talon...
-</p>
-
-<p>
-«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à
-cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la
-dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes,
-barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme
-s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir
-des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du
-fil à retordre, pense Minne.
-</p>
-
-<p>
-De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable
-de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû
-allumer sa soif...
-</p>
-
-<p>
-«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute...
-Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.»
-</p>
-
-<p>
-Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de
-Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux,
-elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en
-allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que
-l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme
-de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure
-Minne... Ah! je vieillis!»
-</p>
-
-<p>
-Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui,
-réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour
-du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel.
-</p>
-
-<p>
-Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses
-pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice
-et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne
-s’alanguit dans la victoire.
-</p>
-
-<p>
-Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne
-songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de
-chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il
-est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le
-doux farniente de Minne; Antoine est rentré!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? tu es là?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu vois.
-</p>
-
-<p>
-Il a dû errer longtemps, lui aussi: on le devine au cuir poudreux de
-ses bottines...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi n’es-tu pas à ton bureau, Antoine?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien.
-</p>
-
-<p>
-Minne croit rêver. Comment! elle rentre toute gentille, fatiguée,
-amusée d’avoir semé le limier, et elle tombe sur cet ours grossier!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est comme ça? Eh bien, mon cher, si tu as autant de loisirs
-pourquoi ne les emploies-tu pas à m’espionner toi-même?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À t’esp...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t’adresses, mais on se fiche de
-toi, tu sais. Quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j’en avais
-honte pour toi! Un homme à qui j’aurais fait l’aumône! Hein? ce
-n’est pas vrai? dis que je suis folle! Veux-tu que je te donne mon
-itinéraire? Tu pourras le contrôler avec le rapport de tes agents!...
-</p>
-
-<p>
-Elle récite, d’une voix de tête insupportable:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Partis à trois heures de la maison, nous avons traversé le parc
-Monceau, descendu l’avenue de Messine, stationné rue de Miromesnil
-devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré
-jusqu’à...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne!
-</p>
-
-<p>
-Elle est lancée, elle ne lui fera pas grâce d’un carrefour. Elle
-compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d’aiglon irrité,
-insiste sur le détail de la maison à double issue, et, sans qu’il
-sache pourquoi, la jalousie qu’il portait en lui, comme une corde
-tendue, sensible et douloureuse, se détend, amollie, baignée d’une
-huile bienfaisante... Il contemple Minne, il n’entend plus sa colère
-bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et
-furieuse, qu’il allait commettre l’erreur criminelle de la traiter
-en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. À lui, même
-si elle le trompe; à lui, même si elle le hait; sans autre recours,
-sans refuge que lui! Elle était sa sœur avant d’être sa femme, et,
-déjà, il eût donné pour elle tout son sang de frère fervent. Il lui
-doit à présent plus que son sang, puisqu’il a promis de la rendre
-heureuse. Tâche difficile! car Minne est fantasque, souvent cruelle...
-Mais il n’y a pas de honte à souffrir, quand c’est le seul moyen de
-donner le bonheur...
-</p>
-
-<p>
-Qu’elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie! Elle court
-aux casse-cou, cherche les joies périlleuses: il étendra les mains
-seulement quand elle chancellera, mais caché, prudent, comme les mères
-qui suivent les premiers pas de leur petit, les bras grands ouverts et
-tremblants comme des ailes.
-</p>
-
-<p>
-Elle a fini. Elle s’est excitée encore en parlant. Elle a crié on ne
-sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la
-liberté, des «c’est bien fait!» de gosse... Deux petites larmes
-suspendues à ses cils s’irisent de lumière et elle est à bout de
-méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la
-bercerait tout en pleurs... Mais il sent que ce n’est pas le moment
-encore...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça.
-</p>
-
-<p>
-Elle redresse son cou d’infante, passe une langue altérée sur ses
-lèvres:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? qui me demande? Mais toi! mais ton attitude de martyr
-grognon, mais ton silence de mari qui se contient! Qui contient quoi?
-Qu’est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t’ont-ils pas
-renseigné? Ils sont si adroits!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu l’as dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c’est
-presque mon excuse. Je ne les connais pas, je les emploie mal... Et
-j’aurais dû ne jamais les employer.
-</p>
-
-<p>
-Un étonnement défiant change le visage de Minne. Elle cesse
-d’effilocher le chapeau de paille bleue où s’occupaient ses mains
-destructrices...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu me pardonnes, Minne?
-</p>
-
-<p>
-Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion d’une bête à qui
-l’on dit: «Va!» en ouvrant la porte de sa cage...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, voyons! Faut-il promettre que je ne le ferai plus?
-</p>
-
-<p>
-La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète
-Minne, qui ne comprend pas... Pourquoi l’espionnage? et pourquoi
-l’humble excuse, après? Elle tend, hésitante, une petite main
-incrédule...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es joliment agaçant, Antoine, tout de même!
-</p>
-
-<p>
-Il tire un peu à lui le bras de Minne qui cède du coude et résiste de
-l’épaule, et se penche tendrement vers elle:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écoute, Minne, si tu voulais...
-</p>
-
-<p>
-Le crépuscule est descendu, rapide, et lui cache le visage de Minne...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je voulais quoi? Tu sais que je n’aime pas promettre!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu n’as pas besoin de rien promettre, chérie.
-</p>
-
-<p>
-Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une
-humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir
-la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente,
-n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette
-secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si
-fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et
-s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour
-une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des
-jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez
-Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de
-Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze
-jours?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À Monte-Carlo? moi? pourquoi?
-</p>
-
-<p>
-«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est
-que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement.
-</p>
-
-<p>
-Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à
-Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui
-viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quand partons-nous, Antoine?
-</p>
-
-<p>
-Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité,
-luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux
-pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec
-lui tout seul! elle partira!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dans cinq ou six jours. Tu seras prête?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que
-j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine?
-</p>
-
-<p>
-Il la retient encore une minute contre lui, dans l’ombre. Un bras
-autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans
-l’emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur,
-de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-&mdash;Dix-neuf, rouge, impair et passe...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai encore gagné dix francs! s’écrie Minne, enchantée.
-Qu’est-ce que tu disais donc, qu’on perd toujours à Monte-Carlo?
-Antoine, je vais à une autre table.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi? Puisque tu gagnes à celle-ci...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas. C’est amusant de changer. Tu me retrouves sous
-l’horloge, dis?
-</p>
-
-<p>
-Antoine la suit des yeux, plein d’admiration pour sa robe blanche
-bruissante, pour sa taille mince, pour sa nuque dorée et le chapeau de
-crin rose qui la coiffe... «Elle s’amuse, dit-il, quel bonheur!»
-</p>
-
-<p>
-Minne, debout derrière le croupier, s’excuse poliment: «Pardon,
-monsieur», et pousse sa pièce sur la troisième douzaine. La bille
-tourne, se ralentit, trébuche:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Rien ne va plus!
-</p>
-
-<p>
-Minne considère, au-dessous d’elle, un jardin de roses et d’iris,
-un monstrueux chapeau qui abrite une dame invisible... «Quel chapeau!
-c’est une grue, je parie...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Trente-six, rouge, pair et passe.
-</p>
-
-<p>
-Minne gagne encore dix francs. Elle ramasse les trois pièces; presque
-en même temps qu’elle, se penche un gros Allemand, qui touche aussi
-sa troisième douzaine... Mais une voix sèche part de dessous le jardin
-suspendu:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon, monsieur! veuillez laisser cette masse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Verzeihung! diese Einlage gehört mir!
-</p>
-
-<p>
-Du tac au tac, la dame rétorque, en allemand cette fois:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sie müssen nur auf ihr Spiel Acht geben. Das Goldstück gehört
-mir... Lassen Sie mich in Ruhe!
-</p>
-
-<p>
-L’homme, stupéfait, invoque des yeux le témoignage d’une loyale
-assistance, mais la loyale assistance a bien autre chose à faire...
-Minne n’en revient pas non plus, car la dame au chapeau, la dame qui
-ramasse les orphelins avec l’autorité que donne une mauvaise
-conscience, c’est Irène, Irène Chaulieu!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? c’est vous, Irène?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne! elle est bonne, celle-là! Croyez-vous? ce barbu qui
-voulait me faire <i>mon</i> louis! Ne me parlez pas, ma chère, j’essaie ma
-petite combine, une martingale épatante!
-</p>
-
-<p>
-Les courtes mains d’Irène tripotent des louis, empilent des pièces,
-pointent un carnet. Son nez de peseuse d’or s’incline sur une
-comptabilité crasseuse, sur un butin de pillarde. Sous le chapeau en
-terrasse fleurie, ses yeux, au-dessus du nez pincé et pâle, appellent
-l’or, l’adorent, le violentent, et ses mains d’escamoteuse
-dépouillent le tapis...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N’est-ce pas qu’elle est épatante? chuchote une voix dans
-l’oreille de Minne.
-</p>
-
-<p>
-Avec une confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le
-monde est donc à Monte-Carlo!... Elle reste interdite devant le
-journaliste et ne sait que dire. Il s’éponge le front, et cligne sous
-la lumière crue du lustre. Elle le trouve plus vieux qu’à Paris,
-avec des fils gris dans la moustache, un grand pli triste dans sa joue
-d’homme gai...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous parier, dit-il, que j’entends ce que vous pensez de
-moi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, dit-elle vivement, je suis très contente de vous voir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame est bien bonne. Et le noble époux?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il m’attend sous l’horloge...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est la première fois que vous venez à Monte-Carlo?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui... je suis toute dépaysée, c’est si curieux, ici! Vous ne
-trouvez pas, monsieur Maugis, qu’on rencontre des figures
-intéressantes?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent.
-</p>
-
-<p>
-Minne, qui n’aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne faut pas vous moquer de moi! prie-t-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Me moquer de vous? je n’y pense guère, mon enfant!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À quoi pensez-vous, alors?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je pense que vous avez, là, échappé de votre tempe, un seul
-cheveu d’or, presque d’argent, qui dessine un point d’interrogation
-en l’air, et je lui réponds «oui» à tort et à travers.
-</p>
-
-<p>
-Elle rit sans entrain, et le silence tombe entre eux, gênant. Minne,
-lasse de rester debout, évite de regarder Maugis et ils pensent tous
-deux, muets, à une chambre aux rideaux de gaze jaune, où les paroles
-leur venaient faciles, sincères, où leur pensée s’est livrée, nue
-comme Minne elle-même. Ils se sont tout dit, là-bas...
-</p>
-
-<p>
-Mélancoliques, ils se taisent. Ils écoutent, au fond d’eux-mêmes,
-la brisure musicale d’un petit fil très précieux...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne suis pas drôle, ce soir, mon enfant, hein? Je ne vous amuse
-guère?
-</p>
-
-<p>
-Elle proteste d’un signe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne suis pas gaie quand je m’amuse. Et je peux être contente
-sans m’amuser. Croyez&mdash;elle appuie un instant sa main gantée sur
-le bras de Maugis&mdash;croyez que je suis votre amie et que je n’ai pas
-d’autre ami que vous... Cela me coûte à dire, mais... c’est
-qu’on m’a si peu habituée à l’amitié!... Retournez au jeu à
-présent; moi, je m’en vais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous en allez où?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Retrouver Antoine. Il m’attend sous l’horloge.
-</p>
-
-<p>
-Il n’insiste pas. Il s’éloigne après un baiser sur la petite main
-dégantée, et Minne reste seule parmi tant d’inconnus, parmi le
-silence bourdonnant et studieux des salles de jeu...
-</p>
-
-<p>
-Elle frissonne, en songeant à l’âpre vent qui balaie, ce soir, la
-Corniche... Un méchant hasard a jeté Minne et Antoine en pleine
-tempête sèche; des paillettes de silex volent sous le ciel plombé,
-la Méditerranée est couleur d’huître grise...
-</p>
-
-<p>
-Absorbée, Minne arrive, enfin, jusqu’à Antoine, qui l’a attendue
-sous l’horloge, et sort, à son bras, du Casino.
-</p>
-
-<p>
-Le vent a balayé le ciel, où vogue une lune mauve. Les palmiers
-immobiles jalonnent l’avenue, les hôtels crémeux, les villas couleur
-de beurre rivalisent de blancheur... Mais la beauté de la nuit claire
-est sur tout cela, et, dans le vent qui tiédit, passe un souffle de
-printemps...
-</p>
-
-<p>
-«Il fait presque aussi doux qu’à Paris», soupire Antoine.
-</p>
-
-<p>
-Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives,
-Minne s’accote à l’épaule de son mari. La voiture monte, au grand
-trot, la route qui mène au Riviera-Palace; soudain, sombre et pure,
-apparaît la mer... Un filet d’argent y danse, autour d’un long
-fuseau de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! tu vois, Antoine?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vois, chérie. Tu aimes ce pays?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne l’aime pas, mais je le trouve beau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi ne l’aimes-tu pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de
-cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs...
-</p>
-
-<p>
-Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte,
-et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit
-en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la
-crainte à la colère,&mdash;et voici qu’il s’émerveille en pensant
-qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha
-confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?»
-</p>
-
-<p>
-Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et
-la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres
-d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle...
-</p>
-
-<p>
-Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et
-la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres
-sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer,
-persiennes ouvertes.
-</p>
-
-<p>
-Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de
-roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les
-jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus
-d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer...
-</p>
-
-<p>
-Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la
-froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la
-ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au
-bout de la mer, touche le ciel...
-</p>
-
-<p>
-Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne,
-une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une
-musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la
-route, claquent des fouets, grincent des roues...
-</p>
-
-<p>
-Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant
-sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe
-pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour
-assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce
-soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude!
-</p>
-
-<p>
-Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est
-près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont
-les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser,
-les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches...
-</p>
-
-<p>
-Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a
-mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le
-grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il
-réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant
-à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa
-voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines
-vitres...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antoine...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chérie?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J’ai froid.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faut te coucher.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit... Comme il fait
-froid, ici!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Les gens du pays disent que c’est tout à fait exceptionnel.
-D’ailleurs, on peut compter sur une journée magnifique, demain. Le
-vent tourne... tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à La
-Turbie...
-</p>
-
-<p>
-Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la
-lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle se
-hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette, et
-ressort grelottante.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ce lit!... les draps sont glacés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Veux-tu?...
-</p>
-
-<p>
-Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède et
-s’arrête court, comme s’il retenait une inconvenance...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Veux-tu que je demande une boule?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas la peine! crie Minne d’une voix étouffée sous le drap. Mais
-borde-moi bien... Remonte le couvre-pied... Tourne l’abat-jour de
-l’autre côté... Merci, Antoine... Bonsoir, Antoine...
-</p>
-
-<p>
-Il s’empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et
-silencieux autour du lit. Une gratitude de chien enfle son cœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bonsoir, Antoine... répète Minne qui tend hors du lit un pâle
-museau tout froid.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bonsoir, chérie. Tu as sommeil?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu veux que j’éteigne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j’ai un peu de fièvre.
-Assieds-toi une minute.
-</p>
-
-<p>
-Il obéît, avec sa gaucherie tendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si tu n’es pas bien ici, Minne, nous pouvons repartir plus tôt;
-je me dépêcherai...
-</p>
-
-<p>
-Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s’arrange au chaud dans
-ses cheveux comme une poule dans la paille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne demande pas à partir, moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu pourrais regretter Paris, ta maison, tes... tes habitudes, ton...
-</p>
-
-<p>
-Il a détourné la tête en changeant de voix malgré lui, et Minne, à
-travers ses cheveux, l’épie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas d’habitudes, Antoine.
-</p>
-
-<p>
-Il fait un effort prodigieux pour se taire, mais il continue:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu pourrais... aimer quelqu’un... regretter... des amis...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’ai pas d’amis, Antoine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! tu sais, je dis ça... Ce n’était pas pour te gronder. Je...
-j’ai réfléchi que, le mois dernier, j’avais été idiot... Quand
-on aime, n’est-ce pas? on ne le fait pas exprès... Je ne peux pas
-plus t’empêcher d’aimer quelqu’un qu’empêcher la terre de
-tourner...
-</p>
-
-<p>
-Il semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et
-fervente, s’habille des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et
-il en souffre... Ne pas pouvoir, grand Dieu, ne pas pouvoir expliquer à
-Minne qu’il lui fait don de sa vie, de son honneur de mari, de son
-dévouement complice!... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la
-mette en défiance, cette enfant fragile qu’il vient de border dans
-son lit... Et que va-t-elle répondre? Pourvu qu’elle ne pleure pas!
-elle est si nerveuse, ce soir! Il se jure, à bout de formules: «Je
-veux bien qu’elle me fasse cocu, mais je ne veux pas qu’elle pleure!»
-Il devine sous les cheveux mêlés, l’intensité du beau regard
-noir...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n’aime personne, Antoine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vrai?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C’est vrai.
-</p>
-
-<p>
-Il dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit:
-«Je n’aime personne» mais elle n’a pas dit qu’elle aimait
-Antoine...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es bien gentille, tu sais... je suis content... Tu ne m’en veux
-plus?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi est-ce que je t’en voudrais?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À cause... à cause de tout. Un moment, je voulais tout faire
-sauter... mais ce n’est pas parce que je t’aimais moins, au
-contraire! Tu ne peux pas comprendre ça, toi...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi donc?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce sont des idées d’homme qui aime, dit-il simplement.
-</p>
-
-<p>
-Minne tend hors du lit une amicale petite main:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais je t’aime bien aussi, je t’assure.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui? questionne-t-il avec un rire forcé. Alors je voudrais que tu
-m’aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, mais
-tout, tu entends, même les choses qu’on ne demande pas d’ordinaire
-à un mari, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme
-quand on est tout petit: «Un tel m’a fait quelque chose, Antoine:
-gronde-le, ou tue-le», ou n’importe quoi...
-</p>
-
-<p>
-Elle a compris, cette fois. Elle s’assied sur son lit, ne sachant
-comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s’élancer d’elle
-vers Antoine, comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est
-toute pâle, les yeux agrandis... Quel homme est-il donc, ce cousin
-Antoine?
-</p>
-
-<p>
-Des hommes l’ont désirée, l’un jusqu’à vouloir la tuer, l’autre
-jusqu’à, délicatement, la repousser... Mais pas un ne lui a dit:
-«Sois heureuse, je ne demande rien pour moi: je te donnerai
-des parures, des bonbons, des amants...»
-</p>
-
-<p>
-Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui attend, là, en
-pyjama?... Qu’il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps
-obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure
-d’esclave...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Viens dans mon lit, Antoine...
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<p>
-Minne dort d’un sommeil fourbu, dans l’obscurité rose. Dehors, les
-fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse
-vibrent des mandolines italiennes. Mais la muraille du sommeil sépare
-Minne du monde vivant et, seul, le nasillement ailé de la musique
-s’insinue jusqu’à son rêve pour l’agacer d’un bourdonnement
-d’abeilles...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, et la pensée de Minne remonte
-vers le réveil par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le
-fond d’un océan merveilleux. Elle respire profondément, cache sa
-figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil...
-Une douleur légère, bizarre, dont tout son corps retentit comme une
-harpe, l’éveille sans rémission.
-</p>
-
-<p>
-Avant d’ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure; mais
-l’insolite de ce détail n’importe guère: il est arrivé cette
-nuit quelque chose... quoi donc? Il faut s’éveiller vite, tout à
-fait, pour s’en souvenir avec plus de joie: c’est cette nuit
-qu’un miracle acheva de créer Minne!
-</p>
-
-<p>
-Elle tourne vers les rideaux un vague et animal sourire: «Le
-soleil?... nous avons donc dormi? Oui, nous avons dormi, et longtemps...
-Antoine est sorti... Je n’aurai jamais le courage d’aller regarder
-l’heure... Heureusement que nous déjeunons tard, nous deux!...»
-Elle redit «nous deux» avec une naïveté orgueilleuse de jeune
-mariée et retombe sur l’oreiller, dans ses cheveux défaits...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-«Viens dans mon lit, Antoine!» Elle lui a crié cela, cette nuit,
-avec une équité convaincue de prostituée qui n’a que son corps pour
-payer l’amour des hommes... Et le malheureux, éperdu que la
-récompense fût si près de la peine, s’était jeté dans les bras
-exaltés de Minne.
-</p>
-
-<p>
-Il ne voulait que la tenir contre lui, d’abord. Il l’enlaçait du
-buste seulement, enivré aux larmes de la sentir si tiède et si
-parfumée, si menue, si flexible dans ses bras... Mais elle se rapprocha
-toute de lui, d’un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds
-lisses et froids. Faiblissant, il murmura «Non, non» en bombant le
-dos pour s’éloigner d’elle, mais une petite main téméraire le
-frôla et il fut d’un bond sur le lit, rejetant le drap...
-</p>
-
-<p>
-Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle,
-faunesque et barbu, ce grand corps brun exhalant une odeur connue
-d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité
-plus qu’elle ne saurait lui donner! «Il faut qu’il m’ait bien,
-que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie
-complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai «<i>Ah</i>!
-<i>Ah</i>!» comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose...»
-</p>
-
-<p>
-Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres
-d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller,
-passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les
-tourmenteurs...
-</p>
-
-<p>
-Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux,
-lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore
-maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même...
-Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!»
-comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse.
-Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan,
-Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle
-encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque
-intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des
-sanglots près de jaillir...
-</p>
-
-<p>
-Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé
-d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié...
-L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui
-maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de
-droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de
-méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de
-ses mâchoires délicates saillir, contractés.
-</p>
-
-<p>
-Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la
-reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Va donc!
-</p>
-
-<p>
-Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit
-avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son
-propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle
-tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et
-les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les
-rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin
-désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras
-d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors
-du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune
-d’Antoine qui tressaillit de délice...
-</p>
-
-<p>
-Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta
-Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir,
-froissée contre lui, la houle d’un corps heureux...
-</p>
-
-<p><br></p>
-
-<p>
-Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond
-d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien,
-ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile,
-sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle.
-Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans
-l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche
-enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il
-n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir
-rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme
-comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir
-vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et
-velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue
-au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des
-jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable...
-</p>
-
-<p>
-La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antoine!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne chérie!
-</p>
-
-<p>
-Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute
-moite, odorante de sa nuit amoureuse...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite!
-</p>
-
-<p>
-Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c’est tout bleu!
-</p>
-
-<p>
-La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond
-en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude
-ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium
-rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au
-nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne! j’en ai des nouvelles!
-</p>
-
-<p>
-Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a
-touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible:
-Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une
-affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien
-qu’elle a dû reprendre le train pour Paris!
-</p>
-
-<p>
-Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine
-qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez
-aventureux comme Henri IV...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle...
-Tu sais bien, le petit Couderc?
-</p>
-
-<p>
-Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le
-plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait
-voulu nettoyer son revolver.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est mort?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident,
-tout de même!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pauvre petit! dit-elle tout haut...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, c’est malheureux...
-</p>
-
-<p>
-«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un
-petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont
-il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne
-te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout
-petit peu?...
-</p>
-
-<p>
-Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine,
-d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers
-son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le
-mystère:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri.
-</p>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<h4>FIN</h4>
-
-<p><br><br><br></p>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L’INGÉNUE LIBERTINE</span> ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-public support and donations to carry out its mission of
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-</div>
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
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