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-The Project Gutenberg eBook of Comment on devient écrivain, by
-Antoine Albalat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Comment on devient écrivain
-
-Author: Antoine Albalat
-
-Release Date: February 13, 2022 [eBook #67400]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images
- of public domain material from the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT ON DEVIENT
-ÉCRIVAIN ***
-
-
-
-
-
- ANTOINE ALBALAT
-
- COMMENT
- ON DEVIENT
- ÉCRIVAIN
-
- LA VOCATION ET LE SUCCÈS--COMMENT ON ÉCRIT UN ROMAN--LA TECHNIQUE ET
- LES PROCÉDÉS DU ROMAN--COMMENT ON ÉCRIT DES LIVRES D’HISTOIRE ET DES
- LIVRES D’ÉRUDITION--CE QUE DOIT ÊTRE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE--COMMENT
- ON FAIT UN SERMON--LA TRADUCTION COMME MOYEN DE FORMER SON STYLE--LE
- JOURNALISME ET LES CONFÉRENCES--GUIDES ET CONSEILLERS LITTÉRAIRES.
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR:
-
-
-L’Art d’écrire enseigné en vingt leçons. Un vol. in-18, broché. 50e
-mille. (COLIN, édit.).
-
-La Formation du style par l’assimilation des auteurs. Un vol. in-18. 19e
-mille, broché. (COLIN, édit.).
-
-Le Travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands
-écrivains. Un vol. in-18. 17e mille. Ouvrage couronné par l’_Académie
-française_. (COLIN, édit.).
-
-Comment il faut lire les auteurs classiques français. Un vol. in-18. 10e
-mille. Ouvrage couronné par l’_Académie française_.
-
-Comment il ne faut pas écrire. Un vol. in-18. 10e mille. (PLON, édit.).
-
-Souvenirs de la vie littéraire. Un vol. in-18. 3e mille. (CRÈS, édit.).
-
-Les Ennemis de l’art d’écrire. Un vol. in-18. (LIBRAIRIE UNIVERSELLE).
-(_Épuisé_).
-
-Ouvriers et procédés (critique littéraire). Un vol. in-18. (HAVARD,
-édit.). (_Épuisé_).
-
-Le Mal d’écrire et le roman contemporain. Un vol. in-18. (FLAMMARION,
-édit.). (_Épuisé_).
-
-Marie, roman. Un vol. (COLIN, édit.). (_Épuisé_).
-
-L’Amour chez Alphonse Daudet. Un vol. (_Épuisé_). (OLLENDORFF, édit.).
-
-Une Fleur des tombes, roman. (HAVARD, édit). (_Épuisé_).
-
-L’Impossible pardon, roman. Un vol. (_Épuisé_).
-
-Lacordaire. Un vol. (VITTE, édit.).
-
-Joseph de Maistre. Un vol. (VITTE, édit.).
-
-Pages choisies de Louis Veuillot. Avec une introduction critique. Un
-vol. in-18. (VITTE, édit.).
-
-Frédéric Mistral. Son génie et son œuvre. (SANSOT, édit.).
-
-
-Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1925.
-
-
-
-
-Copyright 1925 by Plon-Nourrit et Cie.
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR ET MADAME LOUIS PETERS
-
-Hommage de fidèle et respectueuse amitié.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-La vocation littéraire est une disposition générale pour l’art d’écrire,
-qui se développe par la lecture et qui peut s’appliquer à tous les
-genres de productions, romans, histoire, érudition, critique... On se
-trompe très souvent sur sa propre tournure d’esprit; tel débute par des
-essais philosophiques qui excelle plus tard dans la peinture des
-réalités vivantes. Il est difficile de bien connaître les premières
-raisons de nos goûts, et de démêler les influences qui déterminent le
-choix d’un sujet ou d’un livre. La plupart du temps, au lieu de se
-recueillir et de mûrir son talent, on est pressé d’écrire, on publie à
-la hâte, au hasard, sans réflexion et sans but.
-
-Pour éviter les fâcheuses conséquences qu’entraîne cette précipitation,
-il m’a paru utile de donner quelques conseils de conduite et de travail
-à ceux qu’un goût invincible pousse vers la carrière littéraire.
-
-On nous dira: «Vous voulez nous enseigner à faire du roman et de
-l’histoire? Quelle est votre compétence? Quels sont vos titres? Voyons
-vos œuvres.»
-
-L’objection est nulle. Si je dénonce dans ces pages la médiocrité du
-roman contemporain, je ne conserve personnellement aucune illusion sur
-la valeur des quelques romans que j’aie pu écrire. Je crois voir
-nettement ce qui m’a manqué, et non moins clairement ce qui manque aux
-autres; et voilà pourquoi je suis persuadé que mes conseils peuvent être
-profitables, n’eussent-ils pour résultat que de mettre mes lecteurs en
-garde contre les défauts que je n’ai pas su ou pas eu le temps d’éviter.
-Trente ans de labeur et de lectures me semblent une expérience
-suffisante pour guider et conseiller ceux qui sont aux prises avec la
-difficulté d’écrire. La plupart des Cours et des Manuels ont été rédigés
-par des professeurs qui ne passent pas pour des prosateurs de génie, et
-je ne sache pas qu’on leur en ait fait un reproche. Qu’on ait publié des
-livres passables, qu’on en ait publié d’excellents, qu’on n’en ait point
-publié du tout, chacun peut enseigner la littérature et le style, s’il a
-du jugement, du sens critique, de la lecture,--et surtout s’il croit
-avoir quelque chose à dire.
-
-A. A.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-La vocation et le succès
-
-L’ambition d’écrire.--La carrière littéraire.--Les dispositions
-littéraires.--La question du talent.--La vraie vocation.--Le public et
-le succès.--Comment se fait le succès.--Le rôle de la critique.--Le
-lancement d’un livre.--Les prix littéraires.--La réclame et la vente.
-
-
-Écrire est une noble ambition, mais pour écrire il faut avoir du talent.
-Êtes-vous sûr d’avoir du talent? La nature donne souvent la vocation
-sans donner le talent. Un poète médiocre a autant de prétention qu’un
-grand poète. Les fausses vocations ressemblent aux vocations véritables:
-elles ont les mêmes exigences, elles procurent les mêmes joies, elles
-inspirent le même orgueil. Je connais un auteur qui n’a aucune espèce de
-talent, qui a déjà publié bien des volumes et qui s’indigne à l’idée
-qu’on veuille enseigner à écrire. «Non, dit-il, mille fois non, ça ne
-s’enseigne pas. On est écrivain ou on ne l’est pas.» Le malheureux est
-lui-même, sans le savoir, le pire des écrivains. On refait ses phrases à
-mesure qu’on les lit. Il écrit naturellement mal, comme d’autres
-écrivent naturellement bien. Sa vanité et son mauvais goût lui ont fait
-une sorte de réputation à rebours. Il a le verbe haut, il dit: «Mes
-livres, mes œuvres, mon métier...» Il est fier d’être homme de lettres.
-
-La nature n’accorde pas à tout le monde les mêmes dons. Vous êtes
-peut-être né pour être un écrivain de troisième ordre, comme tel autre
-est peut-être né pour être un écrivain de premier ordre. Il existe un
-exemple célèbre de la fausse vocation: c’est Chapelain. Sa famille,
-chose rare, le destinait à la poésie; il passa pour un grand poète
-pendant les vingt années qu’il mit à composer _la Pucelle_. Dès que
-l’ouvrage parut, Chapelain eut la réputation du plus mauvais poète de
-son temps.
-
-La poésie est la première des tentations; très peu y échappent. Quel
-littérateur ne s’est pas cru poète? Sainte-Beuve même, esprit critique
-s’il en fut, débuta par la poésie. Chateaubriand ne consentit jamais à
-avouer qu’il faisait de mauvais vers; il en appelait timidement à M. de
-Fontanes: «M. de Fontanes, disait-il, prétendait que j’avais les deux
-instruments.» Méry, débutant en littérature, fit ses offres de services
-à un directeur de journal, qui lui demanda: «Que savez-vous
-faire?--Tout! dit Méry, jusqu’à un poème épique» et c’était vrai. Les
-hommes les plus prosaïques ont d’abord commencé par faire des vers, s’il
-faut en croire le vieux dicton: «Grattez le financier, vous trouvez le
-poète.» «Il n’y a rien de plus intéressant, disait Chateaubriand, dans
-son style sérieux, qu’un jeune homme qui cultive les Muses.» Nous avons
-tous connu des camarades de collège qui écrivaient leurs dissertations
-philosophiques aussi facilement en vers qu’en prose; et des esprits
-distingués ont mis en alexandrins le Code et la géométrie, tout comme
-Benserade mettait l’histoire romaine en rondeaux.
-
-L’ambition d’écrire fait partie de ce fond de vanité qui est le propre
-de tous les mortels. On veut écrire, non pas parce qu’on croit avoir
-quelque chose à dire, mais pour le plaisir de faire parler de soi. Rien
-n’est plus commun que la vocation littéraire; rien n’est plus rare que
-le talent. Parmi nos centaines d’auteurs contemporains, à peine quelques
-noms originaux méritent-ils de survivre. Le reste constitue
-l’innombrable armée des assimilateurs qui vivent du talent d’autrui.
-
-Le choix d’une carrière a dans la vie une importance que les natures
-positives comprennent de bonne heure et que les rêveurs de la plume
-entrevoient toujours trop tard. L’effort très moyen de discipline et de
-recherche qu’exigent la plupart des positions libérales est presque
-toujours assez rapidement récompensé par le gain d’une situation
-pratique. On peut devenir un bon avocat ou un bon médecin sans avoir une
-très forte vocation. La vocation littéraire est bien différente. Elle
-est irrésistible, rien n’en garantit le succès. Un bon avocat eût pu
-être un bon médecin; un mauvais littérateur ne fera jamais un bon avoué.
-
-Si la littérature est difficilement une carrière pour un homme, c’est
-encore pire pour une femme. Les femmes s’imaginent avoir la vocation
-parce qu’elles écrivent plus naturellement que les hommes, quand elles
-écrivent _pour elles_. Mais autre chose est de rédiger son journal ou
-des lettres d’amies, autre chose est d’écrire pour le public. Même si
-l’on s’obstine, même si la vocation est véritable, à quoi arrive-t-on?
-«Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, dit Néera, on perd un peu plus de
-temps, un peu plus de force, un peu plus d’argent, un peu plus
-d’illusions. La proportion de la réussite étant de un sur cent (je la
-mets à ce taux pour ne pas décourager les néophytes, mais en réalité
-elle est bien moindre), il est fatal que les quatre-vingt-dix-neuf
-autres ont espéré, lutté, travaillé en vain.»
-
-Ce sera toujours une grosse question que de savoir si l’on a vraiment
-les qualités nécessaires pour être un bon écrivain. Lorsqu’on voit
-Flaubert, à la lecture des essais de Maupassant, se contenter de dire:
-«Je ne sais pas si vous aurez du talent; pour le moment, vous avez des
-dispositions», il est permis d’excuser les parents qui ne croient pas
-aveuglément à l’avenir littéraire de leur fils. D’incontestables
-écrivains n’ont pas montré dans leur jeunesse des aptitudes bien
-décisives. On sait après quels tâtonnements Balzac a fini par trouver sa
-voie. Pierre Loti ne fit pas preuve dans ses classes d’un bien précoce
-talent[1]...
-
- [1] Le succès dépend souvent de très peu de chose. Sait-on comment
- débuta Charles Monselet? La _Renaissance_ nous l’apprend: par une
- lettre d’Émile de Girardin adressée à M. Rouy, gérant de la
- _Presse_:
-
- «Monsieur Rouy,
-
- «Je donne cette lettre à _M. Charles Monselet_ qui est un jeune
- homme plein de mérite, qui a une _charmante écriture_, et que je
- vous engage à prendre avec vous pour _mettre vos livres à jour_,
- faire _la correspondance_ et vous servir d’_intermédiaire_. Il se
- contente de 1 200 francs par an. Je pourrai lui faire gagner un
- _supplément dans le feuilleton_. Il a vraiment du talent (il est
- tout à fait hors ligne). Il a été dans _le commerce_ à Bordeaux.
-
- «E. de Girardin.»
-
- Le spirituel Monselet recommandé par Girardin, pour mettre «les
- livres à jour»!...
-
-On ne réfléchit pas; on se dit: «Pourquoi ne tenterais-je pas la fortune
-littéraire? Ce n’est pas par le talent qu’on arrive, mais par la
-camaraderie et les relations. L’homme de génie reste à la porte d’un
-journal où trône une rédaction médiocre. Un quart d’heure de
-recommandation vaut dix années de travail. Librairies, théâtre ou
-journaux, la littérature est une organisation commerciale dont les
-débouchés industriels se multiplient tous les jours. Pourquoi n’y
-aurait-il pas une place pour moi, quand il y en a pour tant d’autres?»
-
-Et on se lance.
-
-L’avenir seul dira si l’on a eu tort ou raison...
-
-En attendant, puisque le choix est fait et que le sort en est jeté,
-prenez la plume et écrivez, à condition toutefois d’assurer d’abord
-votre vie matérielle. Soyez fonctionnaire, ayez une situation ou des
-rentes, et vous pourrez vous permettre de «faire de la littérature».
-Flaubert prétendait que les Lettres sont un luxe et Buffon déclarait
-qu’il faut mettre des manchettes pour écrire. On dit que la misère est
-un stimulant. Je n’en crois rien. La misère tue l’inspiration; elle a
-fait un révolté de Vallès.
-
-Béranger disait aux jeunes gens: «Ne comptez pas sur les Lettres pour
-vivre. La littérature doit être une _canne_ à la main, jamais une
-_béquille_. Si vous n’avez aucune autre ressource pour vivre, la
-profession des lettres vous tiendra incessamment dans de telles
-incertitudes sur les moyens d’exister, que vous ne pourrez sans
-imprudence ni fonder une famille, ni être assuré d’échapper à la
-pauvreté dans votre vieillesse.»
-
-Qu’on ait du talent ou non, l’enjeu est terrible: on est un _raté_, si
-on échoue. Daudet a été dur pour les ratés. La vie est si injuste; le
-succès si incertain; tant de méchants auteurs réussissent, que le mot
-raté ne devrait plus être un terme de mépris. Où commence le raté et où
-finit-il? Un écrivain connu, et qui meurt pauvre, est-il plus raté qu’un
-écrivain riche mais ignoré? On peut avoir de la réputation et ne pas
-avoir de succès. Barbey d’Aurevilly, Gilbert, Hégésippe Moreau,
-Verlaine, Glatigny, Villiers de l’Isle-Adam, Gérard de Nerval furent des
-bohèmes; peut-on dire qu’ils ont été des ratés?
-
-En somme, on joue sa vie pour savoir si on aura du talent. Évidemment la
-confiance en soi est nécessaire; mais qui peut se croire capable
-d’écrire pendant des années des ouvrages intéressants? Je connais des
-malheureux qui ont eu ce courage et auxquels un beau jour le souffle a
-manqué. Libraires et revues ont fini par refuser leurs œuvres, et ils se
-sont trouvés au seuil de la vieillesse à peu près sans notoriété et sans
-fortune. Ils ont eu du talent; ils n’avaient pas prévu qu’ils n’en
-auraient plus.
-
-Il y a deux sortes de vocations: les vocations précoces et les vocations
-tardives. La plupart des débutants ont le tort de débuter trop tôt. La
-démangeaison d’écrire les pousse à barbouiller du papier à un âge où
-l’on ne peut faire que de l’imitation et du pastiche. Les enfants
-sublimes sont rares, Victor Hugo célèbre à dix-huit ans, Flaubert bon
-prosateur au sortir du collège, Bossuet prêchant à quinze ans à l’hôtel
-de Rambouillet...
-
-Il y a aussi les vocations tardives, celles qui hésitent, qui se
-cherchent, les tâtonnements de Balzac, Rousseau écrivain à quarante ans,
-Lamartine imitant Parny. Par contre, des jeunes gens qui n’annonçaient
-que de faibles dispositions se mettent tout à coup à avoir du talent.
-
-D’autres ont non seulement la production facile, mais possèdent surtout
-l’art de la faire valoir. Perpétuels geignards, quémandeurs
-infatigables, on les rencontre dans tous les cabinets de rédaction.
-Aucune humiliation ne les rebute. A force de démarches et d’intrigues,
-ils réussissent à placer dans les journaux leur inlassable manuscrit,
-article, nouvelle ou roman, en attendant l’occasion de se présenter à
-l’Académie. Leur méthode n’est pas à la portée de tout le monde.
-
-La lecture est la grande créatrice des vocations littéraires. On lit et,
-à force de lire, l’envie vous prend aussi d’écrire.
-
-«La plupart des enfances littéraires, dit Marcel Prévost, sont
-caractérisées par cette boulimie qui fait absorber pêle-mêle les
-classiques, les vieux feuilletons, les bouquins religieux, les préfaces
-des dictionnaires, la collection du _Conservateur_ et Jean-Nicolas
-Bouilly... L’enfant qui a envie de lire n’importe quoi a l’étoffe d’un
-intellectuel, voire d’un écrivain et d’un savant[2].»
-
- [2] _Revue de France_, 15 novembre 1922.
-
- * * * * *
-
-La vocation littéraire consiste essentiellement dans ce don d’imitation
-et d’assimilation qui vous pousse à écrire à votre tour un livre, un
-roman, des pensées ou des impressions personnelles.
-
-Il ne faudrait pas s’imaginer que les écrivains les plus précoces sont
-ceux qui se débrouillent le mieux et arrivent le plus vite. Ce sont
-quelquefois les moins doués qui montrent le plus d’ambition.
-
-Il y a une autre catégorie d’auteurs, mais beaucoup plus rares. Ce sont
-les «modestes». Ceux-là ne demandent rien à personne, passent leur vie à
-l’écart et, n’ayant, comme dit George Sand, «d’autres richesses que leur
-encrier», se considèrent comme arrivés, dès qu’ils ont conquis un peu
-d’indépendance et trouvé quelque débouché.
-
-On trouve cependant des gens qui sont rebelles à leur propre vocation.
-Nous avons tous connu l’amateur qui n’écrit pas et qui pourrait écrire.
-On a beau le solliciter: «Pourquoi ne publiez-vous rien?» Il sourit: «A
-quoi bon augmenter la quantité des mauvais ouvrages?» Ce dilettante, bon
-juge des autres et de lui-même, est extrêmement rare.
-
-Mais à quoi bon les exemples? Il faut se décider. Si la vocation est
-indomptable, si l’inspiration est irrésistible, alors, encore une fois,
-n’hésitez pas, entrez dans la mêlée, acharnez-vous à vaincre
-l’indifférence du public et combattez sans illusion. La lutte sera dure,
-l’encombrement est inouï.
-
-On est épouvanté, quand on suit d’un peu près le mouvement littéraire de
-notre époque. Jamais on n’a vu se déchaîner une telle frénésie de
-production, de publicité, d’argent, de réclame. Certes, de tout temps
-les écrivains ont cherché le succès, mais jamais avec cette soif de
-réalisation cynique et immédiate.
-
-Qu’est-ce donc que le succès?
-
-Dans un livre très intéressant, M. Gaston Rageot définit le succès: «Le
-fait que l’œuvre d’une personnalité a été _adoptée_ par une
-collectivité.» La définition est un peu vague. Tout dépend du sens qu’on
-donne au mot _adopté_. En disant «adopté par le public», M. Rageot a
-certainement voulu dire: qui plaît au public. Même avec ce sens-là,
-l’affirmation garde encore quelque chose de trop absolu. Un livre comme
-_Nana_ ou _la Terre_ de Zola peut avoir un succès de scandale, sans
-qu’on puisse dire qu’il ait plu ou qu’il ait été _adopté_ par le public.
-On dit quelquefois d’une pièce de théâtre: «C’est un succès» et la pièce
-ne va pas loin. Il y a des succès passagers et il y a des succès
-durables. Au fond qu’est-ce qui prouve le succès? Le tirage même d’un
-volume n’est pas une présomption. Il y a de faux tirages, des affiches
-menteuses, des ouvrages dont on parle peu et qui se vendent, et des
-ouvrages dont on parle beaucoup et qui ne se vendent pas.
-
-«La richesse et la réussite, dit M. Alfred Mortier, ont un pouvoir si
-enivrant que j’ai vu de grands écrivains ne faire état que de cela, et
-raisonner sur ce point comme le dernier des librettistes de music-hall.
-Je me rappelle à ces propos une phrase d’Émile Zola. Un jour qu’on
-vantait devant lui le talent d’un de ses rivaux: «Peuh! fit-il
-dédaigneusement, il ne tire qu’à 50 000!» Ne croirait-on pas entendre
-quelque Félix Potin raillant le petit chiffre d’affaires d’un épicier
-concurrent?
-
-«Mais que prouve le succès?
-
-«Raisonnons. Est-ce le suffrage de mille, de dix mille, de cent mille,
-de cinq cent mille personnes? Est-il fonction du nombre, les
-romans-cinéma ont bien plus de lecteurs qu’Anatole France; s’il est
-fonction de la partie cultivée de la nation, il y a encore une élite
-dans cette élite; les avocats, professeurs, médecins, bref «les
-humanistes» ne sont-ils pas mieux qualifiés pour juger que les
-négociants, les financiers, les gens de cercle, les sportsmen?
-
-Il y aurait donc plusieurs espèces de publics! Il semblerait. Un auteur
-applaudi cinquante fois à la Comédie-Française estimera bien plus son
-succès que celui d’un de ses confrères joué trois cents fois à l’ancien
-Ambigu.
-
-En vérité, je vous le dis, le succès est une énigme singulière.
-Peut-être, pour la résoudre, faudrait-il tenir compte de l’épreuve du
-temps[3].»
-
- [3] _Comedia_, 31 mars 1922.
-
-Voyez, en effet, la destinée des œuvres célèbres. La publication des
-_Odes et ballades_ de Victor Hugo n’eut pas grand retentissement. Vigny
-vendit peu ses premiers poèmes. On préférait Frédéric Soulié à Balzac.
-D’Arlincourt fut aussi illustre que Chateaubriand. Stendhal n’a été
-compris que quarante ans après sa mort[4]...
-
- [4] Cf. H. D’ALMÉRAS, _Ce qu’on lisait il y a un siècle_. _Grande
- Revue_, décembre 1923.
-
-«Il suffit, dit Rosny aîné, de fréquenter divers milieux littéraires
-pour se rendre compte de l’instabilité et de la cocasserie de la gloire.
-Il fut un temps où Alfred de Musset était tombé dans le troisième
-dessous parmi la génération _alors_ nouvelle (hélas!). On entend de nos
-jours couramment dire dans les milieux jeunes: «Hugo? _Ça_ n’existe pas.
-Loti n’offre aucun intérêt. Flaubert, il faut le déboulonner.» Mais
-c’est dans le grand public, loin de Paris et des villes importantes, que
-la gloire révèle toute sa misère. On peut à peine se figurer le nombre
-de gens qui ignorent totalement Rabelais, Molière, Racine, Lamartine,
-Baudelaire--ou Ampère, Berthelot, Lavoisier, Lamarck...
-
-«Depuis plus de vingt ans, je m’amuse à interroger, sur ce sujet, au
-cours de mes voyages ou de mes villégiatures, des gens très simples.
-J’obtiens les réponses les plus ahurissantes.
-
-«Dans les milieux simples, la gloire apparaît comme une balançoire. Les
-plus grands des humains n’y laissent qu’un sillage très indistinct, et
-le plus souvent rien du tout...
-
-«Même dans les milieux moins simples, la renommée est fréquemment une
-chose ridicule et désordonnée. Personne à peu près ne connaît les _plus
-grands savants_, ceux qui ont contribué à nous faire pénétrer dans le
-mystère du monde. La gloire des écrivains et des artistes va au petit
-bonheur.
-
-«Une jeune dame, grande lectrice, me disait, il y a trois ans, sur une
-plage:
-
-«--Le livre de vous que j’aime le plus, c’est _Fromont jeune et Risler
-aîné_.
-
-«Pauvre Daudet!»
-
- * * * * *
-
-Comment expliquer le succès? Le fabrique-t-on? Peut-on lancer un livre
-comme on lance un produit commercial? On a prétendu que le succès
-dépendait d’un bon éditeur. «L’argent est là pour activer les choses,
-dit Albert Cim... Et soyez tranquille, si inepte, si piètre et pitoyable
-que soit ce fruit de votre veine, il se vendra, atteindra même un
-mirobolant chiffre de tirage, pourvu seulement que vous ne lésiniez pas,
-que la réclame soit copieuse et variée, incessante, étourdissante et
-infatigable[5].»
-
- [5] _le Dîner des gens de Lettres_, p. 46.
-
-La prédiction est exagérée. La réclame seule n’a jamais fait réussir un
-livre; on n’impose pas au public un ouvrage insignifiant... Qu’un bon
-lancement pousse les lecteurs, c’est possible, mais ce n’est pas tout.
-Quand le succès de _Kœnisgmark_, le premier livre de Pierre Benoit,
-s’est déclaré en librairie, on avait déjà lu le roman en revue, on en
-parlait, la rumeur montait. L’éditeur n’eut qu’à activer le mouvement.
-De même pour _Maria Chapdelaine_ d’Hémon. Le public donna le signal; la
-réclame ne vint qu’après. On a vu des éditeurs dépenser beaucoup
-d’argent sans pouvoir lancer un livre. Si l’ouvrage ne plaît pas, les
-plus belles annonces du monde, «chef-d’œuvre du jour... cent mille
-exemplaires vendus»... rien ne soulève l’indifférence du public. Qui
-pouvait prévoir la vogue de Georges Ohnet? Son premier volume, _Serge
-Panine_, ne se vendait pas; tout à coup sans bruit, sans réclame, le
-roman s’enlève, on en charge des wagons...
-
-Les trois quarts du temps, le succès se fait de vive voix, de bouche à
-bouche, par les femmes, les conversations et les salons. Comme pour la
-calomnie, la rumeur se propage, désigne l’œuvre. On redoutait, au
-dix-huitième siècle, les arrêts de Mme Geoffrin. C’est Mme de Tencin qui
-fit lire _l’Esprit des lois_. Toutes les dames voulurent avoir cet
-ouvrage, qui n’est pourtant pas folâtre. L’influence même des salons
-n’est pas toujours infaillible. On sait comment _Paul et Virginie_ fut
-accueilli chez Mme Necker. M. de Buffon regarda sa montre et demanda ses
-chevaux.
-
-En réalité, le succès ne vient pas du dehors, mais du _dedans_ d’un
-livre. Pour que le bruit éclate, il faut que le livre plaise, qu’il
-réponde à ce qu’attend le public.
-
-Tout livre est susceptible de donner une sensation; cette sensation
-diffère suivant les lecteurs. C’est nous qui faisons la signification
-d’un ouvrage. Un volume ne contient jamais que ce que nous y mettons, et
-ne nous plaît que si nous y trouvons l’écho de nos sentiments et de nos
-idées. C’est en partant de ce principe que le docteur Roubakine a écrit
-son _Introduction à la psychologie bibliographique_[6], où il examine la
-possibilité d’une enquête à faire sur l’influence intellectuelle et
-morale des livres. Le docteur Roubakine voudrait établir cette enquête
-en demandant directement aux lecteurs comment ils lisent, ce qui les
-frappe, ce qu’ils cherchent, ce qu’ils aiment, ce qui les froisse... Le
-résultat de ce referendum pourrait être curieux.
-
- [6] Deux vol. Povolovsky.
-
-Le succès d’un volume se fait surtout sous forme de conversations, de
-relations sociales. L’admiration est contagieuse. «La gloire d’un
-écrivain, dit Flaubert, ne relève pas du suffrage universel, mais d’un
-petit nombre d’intelligences qui, à la longue, impose son jugement.» Il
-suffit même parfois d’une seule personne pieusement obstinée. Mlle Read
-a plus fait pour Barbey d’Aurevilly que cent réclames d’éditeurs. En
-continuant à publier ses œuvres posthumes, elle a donné à la mémoire de
-Barbey une survivance de gloire que le grandiloquent romantique n’eût
-peut-être pas obtenue après sa mort.
-
-La critique littéraire crée quelquefois la renommée et le succès. Gœthe
-fit connaître Manzoni; Balzac signala Stendhal; La Boétie fut mis en
-lumière par Montaigne; Lamartine lança Mistral; Mirbeau découvrit
-Maeterlinck; Scherer inventa Amiel. _Dominique_ de Fromentin n’a
-commencé à être lu que depuis l’article de Paul Bourget en 1882, et
-c’est l’étude de Taine qui a définitivement établi la réputation de
-Stendhal. Le nom est lancé, l’œuvre s’impose, le public suit. C’est en
-ce sens qu’on peut dire très justement que les critiques sont des
-créateurs de valeur.
-
-Les auteurs les plus célèbres n’ont pas toujours conquis la gloire du
-premier coup. Balzac avait contre lui la critique et le journalisme.
-«Personne ne prononçait le nom de la _Chartreuse de Parme_ dans le Paris
-lettré de 1838.» Le livre de _l’Amour_ eut une vente dérisoire. Les
-Goncourt ne connurent jamais les grands tirages. Les livres de Jules
-Vallès, ces monographies si vivantes d’un homme «qui avait de l’inouï
-plein ses poches», n’ont eu que très peu d’éditions. M. d’Alméras a
-publié deux volumes d’interviews où nos contemporains les plus notoires
-ont raconté les difficultés de leurs débuts. Un premier ouvrage n’est
-pas toujours une réussite, mais une amorce, un commencement de capital,
-les premiers cent sous d’un livret de caisse d’épargne.
-
-Aujourd’hui, pour lancer un ouvrage, ce n’est plus à la critique qu’on
-s’adresse. On exploite des moyens plus violents, exorbitantes réclames,
-fausses éditions, surenchères de publicité, insertions à prix d’or. Le
-moindre volume est présenté comme un événement: «Œuvre magistrale...
-Chef-d’œuvre attendu... Immense retentissement...» Cette débauche de
-réclame a pris des proportions qui dépassent tout ce qu’ont pu faire nos
-aïeux dans l’art d’exploiter la vente et d’attirer les lecteurs. «En
-Afrique, disait Henri Heine, cité par Stapfer, quand le roi du Darfour
-sort en public, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus
-éclatante: «Voici le buffle, le vrai buffle, le seul buffle!» Ainsi
-Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait au public avec
-un nouvel ouvrage, courait jadis devant lui, embouchait la trompette et
-célébrait le buffle de la poésie. Le doux Lamartine lui-même répondait
-aux amis qui lui reprochaient d’utiliser la réclame: «Dieu lui-même a
-besoin qu’on le sonne.» Quant à Victor Hugo, il s’entendait comme pas un
-à se mettre en valeur. La veille de la publication du _Roi s’amuse_, il
-fit annoncer que mille exemplaires étaient retenus d’avance. La huitième
-édition de _Notre-Dame de Paris_ n’était, en réalité, que la seconde, et
-Victor Hugo accuse quinze éditions des _Orientales_ en trois mois, ce
-qui est un colossal mensonge.»
-
-Très souvent, c’est le scandale qui pousse un livre. 55 000 exemplaires
-de _Nana_ se vendirent en un jour, après _l’Assommoir_, il est vrai.
-Sans le procès intenté à l’auteur, _Madame Bovary_ eût-elle si bien
-réussi? Le manuscrit avait été vendu 400 francs à l’éditeur.
-
-Il y a des succès spontanés, que rien ne fait prévoir. Personne n’a
-lancé Pierre Loti. Célèbre le lendemain de la publication de _Rarahu_,
-Loti ne fréquentait ni les journaux ni les salons et n’habitait même pas
-Paris. Il a conservé sa réputation jusqu’au bout; on n’a jamais cessé de
-la lire.
-
-Par contre, certains auteurs n’arrivent pas à prolonger leur vogue.
-Georges Ohnet a toujours gardé son dialogue dramatique, sa séduction
-romanesque, le même art de camper ses personnages, la même artificielle
-supériorité d’exécution; et pourtant le succès est toujours allé
-décroissant. Essayez de relire _le Maître de forges_ ou _la Comtesse
-Sarah_, vous vous demanderez ce qui a bien pu causer un tel engouement.
-
-Les auteurs peu lus s’indignent de voir le succès de certains confrères
-qui ne leur sont pas sensiblement supérieurs. Ils ont raison de
-s’étonner. On n’arrivera jamais à comprendre pourquoi tel auteur se vend
-et pourquoi tel autre auteur ne se vend pas. Je m’explique très bien la
-réputation des romans d’Henry Bordeaux; je m’explique beaucoup moins que
-les romans de Barracand soient si peu connus. Parmi les auteurs qui ne
-se vendent pas, beaucoup méritent leur sort; parmi ceux qui se vendent,
-en trouverez-vous beaucoup qui méritent leur vogue?
-
-On croit quelquefois tenir le succès, et c’est la déroute qui arrive,
-comme pour la publication du _Député d’Arcis_ de Balzac. Imitant
-l’exemple du _Journal des Débats_ et du _Constitutionnel_, qui s’étaient
-très bien trouvés d’avoir publié l’un _les Mystères de Paris_, l’autre
-le _Juif errant_, un grand journal royaliste de l’époque voulut, pour
-refaire sa prospérité, donner en feuilleton la nouvelle œuvre de Balzac,
-_le Député d’Arcis_. La chose fut annoncée bruyamment et on comptait sur
-un triomphe. Le roman souleva de telles protestations chez les abonnés,
-qu’on dut en suspendre la publication. Balzac consentit à ne recevoir
-que 5 000 francs, au lieu des 15 000 qu’on lui devait, ce qui prouve
-qu’il n’était pas toujours un homme d’argent[7].
-
- [7] _Anecdotes et souvenirs_, par Th. MURET, p. 64.
-
-Si la Critique n’est plus capable aujourd’hui de créer le succès, elle
-peut encore l’arrêter, comme on l’a vu pour Georges Ohnet, après
-l’article de Jules Lemaître.
-
-Les romanciers tiennent à l’estime de la Critique, mais ils tiennent
-encore plus à vendre leurs livres. Ceux qui écrivent bien et ne se
-vendent pas, méprisent ceux qui se vendent bien et écrivent mal. Le
-succès et le talent seront toujours deux choses distinctes et qui
-quelquefois se nuisent. Certains romans ne réussissent pas, uniquement
-parce qu’ils sont trop bien écrits. «Le style gêne le public», disait
-Girardin à Théophile Gautier, chargé de continuer dans _la Presse_ un
-roman d’Alexandre Dumas.
-
-Un bon procès est souvent le meilleur des lancements. Il éclate parfois
-sans qu’on le cherche, comme pour les _Fleurs du mal_ et _Madame
-Bovary_, et c’est alors une chance que de mériter par son talent la
-notoriété que donne le scandale.
-
-«Cependant aucun de nos écrivains, dit Paul Acker[8], n’a encore tenté
-ce que tenta dernièrement un journaliste américain. Il avait publié un
-roman dont personne ne parlait. Afin d’attirer l’attention sur lui, il
-tua un Chinois. Le jour du jugement, il avoua avec une grande aisance
-qu’il avait tué ce Chinois afin qu’on connût le meurtrier et qu’on
-achetât son roman. Je ne sais si on acheta le livre, mais lui fut
-condamné à mort. Je voudrais qu’on l’eût condamné à mort, moins encore
-pour avoir voulu tuer un Chinois, que pour s’être formé de la réussite
-littéraire une idée si méprisable.»
-
- [8] _Correspondant_, 10 juillet 1906.
-
-De nos jours, les grands dispensateurs de gloire, ce sont les prix
-littéraires (prix Goncourt, prix Balzac, _Vie heureuse_). Le public n’a
-plus confiance dans la critique, mais il éprouve toujours le besoin
-d’être guidé dans ses lectures. Malheureusement il y a trop de prix. Un
-prix ne prouve qu’une chose: c’est qu’un livre, comme dit Musset, a plu
-à une dizaine de personnes, ce qui peut arriver à bien des livres. La
-conséquence des prix officiels, c’est de frapper d’une présomption
-d’infériorité tous les ouvrages qui ne portent pas l’estampille d’une
-récompense. Il ne serait pourtant pas difficile de trouver chaque année
-vingt volumes qui méritent le prix qu’on accorde à un seul.
-
-«Il nous fallait, dit Maurice Prax, cinq ou six prix littéraires pour
-couronner les cinq ou six beaux livres qui peuvent paraître chaque
-année. Nous les avons. C’est très bien... Il faut couronner les beaux
-livres...
-
-«Mais s’il y a cent, deux cents, trois cents prix littéraires, ces prix,
-fatalement, ne peuvent aller à de bons livres--car il n’y a pas trois
-cents bons livres dans une année... Ces prix vont forcément à des œuvres
-sans mérite, à des œuvres nulles... Or, dans un pays où il y a des
-malheureux, des familles nombreuses écrasées de charges, des malades,
-des infirmes, c’est un gros péché d’aller pécuniairement encourager la
-nullité, le non-talent, le temps perdu...»
-
-Le public n’est qu’à moitié dupe de cette comédie: il achète le volume
-couronné, mais il ne se croit pas tenu de suivre l’auteur. L’année
-d’après, c’est le nouveau prix qu’il achètera. Encore ne lit-on pas ces
-ouvrages pour le plaisir de les lire, mais pour pouvoir dire qu’on les a
-lus. Un auteur couronné est oublié le lendemain; les plus beaux débuts
-restent les trois quarts du temps stériles.
-
-«Si je réprouve l’institution de ces innombrables jurys où mes maîtres
-et mes cadets s’unissent pour juger mes confrères, dit Binet-Valmer,
-c’est que le retentissement de leur verdict entraîne une confusion
-regrettable entre le talent d’un auteur et la valeur commerciale de son
-livre. Je sais des romans vendus à 300 000 exemplaires l’an dernier, qui
-ne se vendront plus l’an prochain. Je sais des romans vendus à 2 ou
-3 000 exemplaires, il y a moins d’un siècle, et que des millions de
-Français ont lus aujourd’hui. Les prix littéraires procurent la vente
-immédiate, mais nuisent au développement du jeune homme qu’ils mettent
-en vedette. En effet, le public n’achète plus que les livres primés, et
-comme le lauréat ne peut espérer que chacun de ses volumes recevra
-chaque année une récompense quasi officielle, il se trouvera bientôt
-victime de ces mœurs qui lui parurent si belles.»
-
-Les prix sont une obsession pour les débutants. On ne travaille plus
-pour faire une œuvre, mais pour toucher l’argent qui en assure la vente.
-Les éditeurs s’en mêlent; des auteurs riches se les font attribuer; et,
-comme il n’y a de prix que pour le roman, tout le monde fait du roman.
-
- * * * * *
-
-On cherche à atteindre le succès par tous les moyens possibles, et ce
-succès, on le veut complet, gloire et argent. «Nous ne nous vendrons
-jamais», disait Alphonse Daudet à Zola; et cependant tous les deux
-connurent les grands tirages. Peu d’auteurs se résignent à n’être
-appréciés que d’une élite, quoi qu’en dise Flaubert: «Que ferai-je
-maintenant que mon pauvre Bouilhet est mort? Je n’écrivais que pour
-lui.» On se vante de n’écrire que pour un seul, mais on ne se console
-pas de n’être pas lu des autres, et la chute de _l’Education
-sentimentale_ fut pour Flaubert une grosse déception. «Expliquez-moi,
-répétait-il, pourquoi ce bouquin ne s’est pas vendu.» Flaubert lui-même,
-dit Stappfer, «entendait aussi l’art de soigner sa gloire, puisqu’il
-donnait à Louis Bouilhet des conseils très pratiques sur ce point
-capital. Il avait aisément consenti à servir _Madame Bovary_ par
-tranches, dans une feuille périodique, et c’est une voie de publicité
-autrement rapide et large que le livre».
-
-Qu’est-ce, en effet, qu’un chef-d’œuvre qui n’est pas lu, ou une pièce
-de théâtre qu’on ne joue pas? et de quoi Flaubert se plaignait-il? S’il
-est vrai, comme il le disait, que ce qu’il y a de meilleur dans l’art ne
-sera jamais compris du public, pourquoi s’étonnait-il que son livre
-n’eût pas réussi? Mais Flaubert avait trop d’esprit pour ne pas se
-consoler. Il savait mieux que personne, par l’exemple de ses confrères,
-que le succès ne signifie rien et n’est que la constatation d’un fait.
-On peut être à la fois illustre et inconnu. Mistral se vantait de ne
-chanter que pour les bergers et les paysans, et on ne trouverait pas un
-cultivateur dans tout le département du Var qui ait lu _Mireille_ ou
-sache à peu près ce que c’était que Mistral.
-
-Devant les incertitudes et les mécomptes du succès, le mieux est de s’en
-tenir aux grands principes, et de mettre le plus de chances de son côté,
-en écrivant des œuvres de bonne exécution littéraire et où il y ait le
-plus de talent possible.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le style et le roman
-
-L’envahissement du roman.--L’argent et le roman.--La loi du travail:
-George Sand, Villiers de l’Isle-Adam, Paul Arène, Baudelaire.--Le
-mauvais style.
-
-
-M. Gaston Rageot se demandait, il y a une vingtaine d’années, «si le
-public français avait jamais eu le goût du roman. Le bourgeois français,
-dit-il, l’ancien voltairien, a l’esprit plus positif que romanesque[9]».
-
- [9] _Le Succès_, p. 16.
-
-Voltairien ou non, je crois, au contraire, que le public français a
-toujours lu beaucoup de romans.
-
-Claveau raconte à ce sujet une anecdote caractéristique. «Lorsque
-Bonaparte s’embarqua sur l’_Orient_ pour son expédition d’Égypte, il eut
-soin d’emporter à bord toute une bibliothèque, d’ailleurs composée à
-l’impromptu et au hasard, et il comptait sérieusement sur cette
-littérature pour tromper les ennuis de la traversée. Il s’aperçut
-bientôt qu’il n’y avait pas compté en vain, car il trouva un jour tous
-les personnages, déjà illustres, qu’il emmenait avec lui, plongés dans
-leurs lectures au point de ne pas même remarquer sa présence. Et alors,
-avec ce curieux besoin d’inquisition qui était en lui: «Que lisez-vous
-là, Muiron?--Un roman, général!--Et vous, Berthollet?--Un roman!--Et
-vous, Desaix?--Un roman!--Et vous, Monge?--Un roman! Tous, et même
-Monge, des romans!» Bonaparte les plaisanta un peu sur ce goût; mais que
-lisait-il donc lui-même? Homère et Ossian, c’est-à-dire les deux plus
-grands romanciers connus, qui ont sur tous les rivaux cet avantage
-inappréciable, cette supériorité extraordinaire et essentiellement
-romanesque de n’avoir peut-être jamais existé ni l’un ni l’autre![10].»
-
- [10] A. CLAVEAU, _Contre le flot_, p. 159.
-
-La vérité, c’est qu’à toutes les époques on a dû lire des romans en
-France; je crois cependant qu’on n’en a jamais autant lu ni autant
-publié qu’aujourd’hui.
-
-Cette surproduction a fini par tromper quelques esprits optimistes, qui
-entrevoient déjà l’éclosion d’une prochaine renaissance littéraire.
-Examinant notre école de romans contemporains, Rosny, Benoit, Hamp,
-Colette, Bourget, Hermant, Duvernois, etc., M. Strowski est d’avis que
-«la littérature contemporaine s’est épanouie comme un jardin au soleil
-de mai; que des talents nouveaux se sont révélés, et que nous allons
-voir des Chateaubriand, des Hugo et des Lamartine, ou plutôt que nous
-les avons déjà sans savoir encore les reconnaître[11]».
-
- [11] _La Renaissance littéraire_, préface.
-
-Je n’aperçois pas encore très bien, pour ma part, ces nouveaux
-Chateaubriand et ces futurs Lamartine qui vont régénérer les lettres
-françaises. Je suis seulement frappé par le monstrueux débordement de
-tant d’œuvres d’imagination insignifiantes et médiocres.
-
-«Il est actuellement impossible, dit un programme de la _Chronique des
-lettres_, de suivre le mouvement littéraire. Le nombre des livres
-nouveaux augmente sans cesse. C’est ainsi que le bulletin d’un éditeur
-annonçait dernièrement la publication imminente de plusieurs milliers de
-volumes, à raison de dix à vingt par jour! Même en tenant compte d’une
-exagération évidente, il n’est pas moins certain que ceux des lecteurs
-qui cherchent dans les livres autre chose que la distraction d’une
-heure, ne peuvent plus s’y reconnaître.»
-
-Le roman, il faut bien le dire, forme le fond de cette effroyable
-production, que la bourgeoisie française ne suffit pas à dévorer et qui
-va alimenter le public européen. Pannes de librairies, psychologies
-pédantes, livres licencieux ou ennuyeux, c’est sur ces milliers de
-spécimens au rebut que l’étranger nous connaît, nous juge,--et nous
-méprise.
-
-Le roman a tout envahi. On fait des romans avec n’importe quoi, sur
-n’importe quoi. «Le roman, dit Lucien Delpech (_Revue de Paris_, 15
-juillet 1923), n’est plus un genre, c’est un dépotoir. Il n’a pas plus
-d’existence littéraire que le journal, puisqu’on y trouve tout... Non
-seulement on est en train de tuer le roman, mais on le déshonore.»
-
-Sur dix volumes qui paraissent, on compte bien neuf romans, de tout
-format et de tout prix, populaires ou illustrés, célèbres ou inconnus,
-fignolés ou bâclés, passionnés ou douceâtres. Le roman pullule, comme
-l’herbe pousse, comme le blé mûrit. On réédite les ancêtres, les
-Gaboriau, Frédéric Soulié, Paul Féval, Eugène Sue, Ponson du Terrail,
-Richebourg, Paul de Kock, Alexis Bouvier, Ulbach, Champfleury... Les
-auteurs tombés dans le domaine public sont ramassés et remis à neuf. Et
-on ne s’arrêtera pas là: on rééditera la comtesse Dash, Émile Souvestre,
-Clémence Robert, Louis Énault, Alexandre Lavergne, Charles Deslys,
-Alfred de Bréhat, Roger de Beauvoir, Octave Féré, Amédée Achard...
-
-Devant ces torrentielles résurrections, le public s’affole et finit par
-tout accepter. «J’ai entendu un petit bourgeois me dire; Monsieur, nous
-prenons ce qu’on nous donne; nous aimerions mieux des choses plus
-belles. Mais, quand on a l’habitude d’aller au théâtre, il faut bien
-écouter ce qu’on a mis sur l’affiche[12].»
-
- [12] Alfred MORTIER, _Dramaturgie de Paris_, p. 240.
-
-D’après la _Bibliographie de la France_, notre confrère M. André Billy a
-établi la statistique comparative des ouvrages littéraires publiés au
-cours des deux dernières années:
-
-En 1923 ont paru 1 579 volumes ressortissant à la littérature
-d’imagination; 1009 romans, 284 pièces de théâtre, 286 volumes de vers.
-
-En 1922, on avait publié 976 volumes, 366 pièces de théâtre, 395 volumes
-de vers.
-
-«Il est curieux de noter qu’en 1913 il avait paru 860 romans et 457
-volumes de vers, et qu’en 1875 on éditait 707 romans et 680 volumes de
-vers. En somme, on éditerait de moins en moins de vers et de plus en
-plus de romans.»
-
-Le roman est devenu un commerce comme celui de la betterave ou de la
-pomme de terre. Les Revues payent le manuscrit, l’éditeur lance le
-volume, il se vend, et on recommence. L’écrivain ne travaille que pour
-gagner de l’argent.
-
-Le mal n’est pas nouveau, dira-t-on. De tous temps, les romanciers ont
-recherché l’argent. Qui fut plus intéressé que Balzac? A en croire
-Veuillot, qui raconte le trait dans _Çà et là_, quelqu’un ayant demandé
-à l’auteur du _Père Goriot_ quel but il se proposait en écrivant tant de
-volumes, le grand romancier répondit: «Mon but est tout simplement de me
-faire 50 000 francs de rente.» Le mot est-il exact? Balzac n’a-t-il pas
-voulu mystifier son auditeur? Traqué par ses créanciers, renonçant au
-luxe de ses débuts, qui blâmerait Balzac d’avoir voulu gagner de
-l’argent pour payer ses dettes? L’auteur d’_Eugénie Grandet_ rêva toute
-sa vie la fortune; mais ses besoins d’argent n’influencèrent jamais sa
-conscience d’artiste. Fidèle historien des mœurs de son temps, il
-poursuivit son œuvre sans sacrifier son idéal, et il n’eût pas retranché
-une description de ses livres pour plaire à des lecteurs qu’il se
-proposait non pas d’exploiter, mais de conquérir. Il fut harcelé, non
-dominé par ses dettes, et il sauva du naufrage l’honneur du talent.
-Balzac écrivait vite et expiait sa hâte sur les épreuves; mais il ne
-bâclait ni son sujet, ni ses personnages, ni l’observation, ni la vérité
-humaine. Stendhal aussi produisait fiévreusement, et celui-là non plus
-n’a pas travaillé pour le succès. Il acheva sans faiblesse une œuvre
-qu’on ne devait lire qu’après sa mort, à une date qu’il fixait lui-même.
-
-Ce type d’écrivain est aujourd’hui introuvable. Seul Marcel Proust a
-donné cet exemple de désintéressement et de patience. On n’écrit plus
-des livres; on en fabrique. Je connais des auteurs qui refont chaque
-année l’ouvrage à la mode. Ils écriraient un poème épique, si on en
-publiait encore.
-
-La question d’argent ravage la littérature. On ne parle plus que
-traités, droits d’auteurs, tirages. Les commerçants ne sont pas plus
-âprement hypnotisés par le problème des débouchés et des ventes. Les
-prix littéraires n’ont fait qu’exaspérer cette soif de rémunération
-immédiate. C’est ce qui explique la mauvaise qualité du roman à notre
-époque. Sauf quelques exceptions, trois ou quatre noms peut-être, il n’y
-a plus ni écrivains, ni créateurs, ni artistes. Il n’y a que des
-improvisateurs. On n’est écrivain, artiste et créateur que par la
-persévérance et le travail. Victor Hugo travaillait avec la régularité
-d’un fonctionnaire, utilisant tout ce qui lui tombait sous la main,
-dictionnaires, vieilles rimes de Delille, anciennes épopées, articles de
-magazines. Musset aimait mieux attendre la seconde inspiration, et
-refaire, au lieu de corriger; et on voit bien, en effet, tout ce qui
-traîne de négligences et de lambeaux de prose dans ses meilleurs poèmes.
-Les romantiques se donnèrent d’abord comme des inspirés et commencèrent
-par monter sur un trépied. Lamartine croyait à l’inspiration spontanée.
-«Créer est beau, disait-il, mais corriger, changer, gâter est pauvre et
-plat. C’est l’œuvre des maçons et non pas des artistes.» Les manuscrits
-de Lamartine portent pourtant de nombreuses traces de tâtonnements,
-variantes, essais plus ou moins heureux, et même pas mal de surcharges.
-«Tout doit se faire à froid», disait Flaubert, qui ne cachait pas son
-admiration pour Buffon et le _Discours sur le style_. On connaît la
-facilité de Théophile Gautier. L’auteur du _Roman de la momie_ soutenait
-les deux théories, celle de l’inspiration et celle du labeur[13]. S’il
-faut en croire Goncourt, Gautier était de ceux qui prenaient la plume
-sans songer à ce qu’il allait écrire. En réalité Gautier a toujours été
-partisan du travail. Les romantiques avaient, au fond, les mêmes
-doctrines que les classiques, parce qu’il n’y en a pas d’autres.
-Champfleury lui-même mettait deux ou trois ans à faire un livre, à lire,
-étudier, compulser. «J’ai écrit longuement, goutte à goutte, le livre
-qui paraîtra en deux mois à _la Presse_ et qui, en volume, demandera à
-peine huit heures de lecture[14].»
-
- [13] _Théorie de l’art pour l’art_, par A. CASSAGNE, p. 413.
-
- [14] Firmin MAILLARD, _Cité des intellectuels_, p. 148.
-
-Parlant «du labeur qu’exige la poésie», Baudelaire, qui fut un
-admirateur de Buffon, ne se gênait pas pour déclarer que «l’inspiration
-consistait à travailler tous les jours». «L’orgie, disait-il, n’est plus
-la sœur de l’inspiration... Une nourriture substantielle, mais
-régulière, est la seule chose nécessaire aux écrivains féconds.
-L’inspiration est décidément la sœur du travail journalier. Ces deux
-contraires ne s’excluent pas plus que tous les contraires qui
-constituent la nature. L’inspiration obéit, comme la faim, comme la
-digestion, comme le sommeil[15].»
-
- [15] BAUDELAIRE, _Pages de critique_.
-
-Certains écrivains comme Stendhal et George Sand, furent radicalement
-incapables de refaire et de corriger. Le cas de George Sand est
-déconcertant. Elle était de la grande race des prosateurs classiques.
-Très liée avec Flaubert, George Sand s’ébahissait de voir le malheureux
-auteur de _Madame Bovary_ suer sang et eau, crier jour et nuit son
-martyre, «tourner et retourner deux jours entiers un paragraphe sans en
-venir à bout», et presser sa malheureuse cervelle pour trouver un mot.
-Devant de pareilles souffrances, George Sand en arrivait à douter
-d’elle-même et à se demander si sa propre facilité n’était pas un signe
-d’infériorité. «Quand je vois, disait-elle, le mal qu’il se donne pour
-faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais
-de la littérature de savetier[16].»
-
- [16] Cité par Firmin MAILLARD, _Cité des intellectuels_, p. 150.
-
-Il est intéressant de constater cette inquiétude chez un auteur qui a
-publié près de cent volumes et dont la fécondité troublait même Buloz.
-L’incomparable diction de George Sand ne compense pas toujours, en
-effet, son absence de relief et sa timidité descriptive, bien que son
-sens de la nature lui ait souvent inspiré des descriptions très
-vivantes, notamment dans ses _Lettres d’un voyageur_. On peut dire de
-ses meilleurs romans champêtres ce que Gœthe disait de Claude Lorrain:
-«Il a atteint la vérité, mais non la réalité.» En tous cas, le style et
-le dialogue de George Sand ont quelque chose de divinement contagieux.
-Ouvrez ses livres: c’est la vie même. Fermez le volume, réfléchissez,
-vous avez l’impression qu’il manque à cette prose je ne sais quelle
-résistance, l’épaisseur, la solidité de couches seules capables de
-braver le temps. George Sand n’avait pas besoin de cultiver son champ,
-tandis que d’autres terrains demandent à être travaillés pour donner
-toute leur récolte.
-
-On est surpris quand on lit sa correspondance avec Flaubert. On aperçoit
-bien ce qui devait les séparer; on ne voit pas très bien ce qui pouvait
-les rapprocher. Ils représentent deux méthodes inconciliables. L’un
-incarnait la rature laborieuse; l’autre la facilité intarissable. Tous
-deux, par des procédés différents, font figure de grands écrivains. Avec
-trois ou quatre volumes, Flaubert a atteint la réputation des cent
-volumes de George Sand.
-
-Villiers de l’Isle-Adam est un autre exemple des inconvénients qui
-résultent du manque de travail. Avec du travail il eût fait une œuvre de
-premier ordre; faute d’effort et de labeur, son _Axel_, par exemple,
-quoique plus dramatique, n’a pas dépassé l’_Ahasvérus_ de Quinet. Le
-dialogue entre Axel et maître Janua, qui ouvre la troisième partie, le
-début de la scène I de la première partie, les deux longues tirades de
-l’archidiacre, à la prise de voile (scène VI, 1re partie), les
-adjurations amoureuses et tentatrices de Sara dans la salle des
-tombeaux, sa logique invitation aux voyages exotiques, tout cela est du
-pur _Ahasvérus_... Même prose sans plasticité, même déclamation sans
-relief, même rhétorique inexpressive. _Ahasvérus_, c’est _Axel_, avec
-beaucoup de la première _Tentation de saint Antoine_ de Flaubert. Quinet
-fait parler le Sphinx, la reine de Saba, les mages, les fées, Attila,
-les cathédrales, Charlemagne, Babylone, Béatrix, Héloïse, Rome, l’Océan,
-Athènes, le Vatican, le Christ[17].
-
- [17] On peut comparer ce style poétique avec celui du vrai Flaubert
- (dernier texte) en relisant ce que dit Quinet de la Pythie (p. 359
- et 303) et la tirade du désert (p. 129).
-
-On ne peut pas dire pourtant que Villiers ne travaillait pas. «Il
-éprouvait, dit M. Bersaucourt, une peur presque maladive du mot impropre
-ou de la locution vicieuse.» «Il n’y a pas en cette matière de petites
-choses, confiait-il à Adrien Remacle, le directeur de la _Revue
-contemporaine_. On écrit: _l’Heure s’avance_. Soit. L’heure féminine,
-personnification du temps, peut _s’avancer_; mais croyez-vous qu’il
-m’était arrivé dans un conte, de laisser écrit: _l’Heure était avancée_,
-comme le coupé de la marquise ou un fromage[18]?»
-
- [18] _Au temps des Parnassiens_, p. 47.
-
-Delacroix s’était très bien rendu compte des difficultés que présente
-l’art d’écrire, supérieures, selon lui, aux difficultés de l’art de
-peindre. Il semble parfois avoir pressenti le terrible labeur de
-Flaubert:
-
-«Pour le peu que j’aie fait de littérature, dit-il, j’ai toujours
-éprouvé que, contrairement à l’opinion reçue et accréditée, il entrait
-véritablement plus de mécanique dans la composition et l’exécution
-littéraire que dans la composition et l’exécution en peinture. Il est
-bien entendu qu’ici mécanisme ne veut pas dire _ouvrage de la main_,
-mais affaire de métier, dans laquelle n’entre pour rien l’inspiration.
-J’ajouterai même, mais pour ce qui me concerne et eu égard au peu
-d’essais que j’ai faits en littérature, que, dans les difficultés
-matérielles que présente la peinture, je ne connais rien qui réponde au
-labeur ingrat de tourner et retourner des phrases et des mots, pour
-éviter soit une consonance, soit une répétition. J’ai entendu dire à
-tous les gens de lettres que leur métier était diabolique, et qu’il y
-avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait dispenser[19].»
-
- [19] DELACROIX, _Œuvres littéraires_, t. I, p. 92.
-
-Tous les écrivains n’ont pas également compris la nécessité du labeur
-littéraire. Sainte-Beuve avait de la peine à se persuader que La
-Fontaine «fabriquait du naturel avec du travail». L’effort est pourtant
-sensible chez le fabuliste. Sa naïveté est réelle; on sent seulement
-qu’elle vient de loin, qu’elle est d’une qualité réfléchie. Même
-trompe-l’œil pour les contes de Paul Arène, merveilles de simplicité
-familière. On jurerait que celui-là non plus ne travaillait pas. On se
-tromperait:
-
-«A cette écriture qui nous semble si facile, nous dit son ami Léopold
-Dauphin, Arène ne parvenait qu’à force de soins, récrivant des feuillets
-entiers, raturant sans cesse des mots, des passages, jusqu’à ce qu’il
-fût complètement satisfait. Personne ne soupçonnait la peine infinie
-dont il souffrait. Ainsi un jour nous nous trouvions ensemble chez
-Ferdinand Fabre. L’auteur des _Courbezon_ avait une crise de goutte qui
-le clouait dans son fauteuil, la jambe allongée sur une chaise basse.
-Fabre se plaignait des difficultés qu’il éprouvait à mettre d’aplomb une
-bonne page et enviait Paul Arène d’arriver si aisément à la perfection
-du style: «Vous êtes bien heureux, dit-il, d’écrire sans effort. Arène
-ne répondit que par un haussement d’épaules, que Fabre n’aperçut
-pas[20].»
-
- [20] Georges BAUME, _Parmi les vivants et les morts_, p. 40.
-
-Il y a dans le travail, refontes et ratures, une vertu intérieure, une
-ressource de résistance qui n’ont pas échappé à des écrivains comme
-Malherbe, Boileau, Buffon et Flaubert. L’auteur de _Salammbô_ se méfiait
-de tout ce qui était trop facilement écrit.
-
-Une femme d’esprit, Mme de Charrière, disait avec beaucoup d’à-propos:
-«Quand la plume ne va pas comme d’elle-même, il n’en faut pas moins
-qu’elle aille. On s’imagine qu’elle ira mal, mais point du tout: les
-plumes qu’on gouverne sont à la longue les seules qui aillent bien. On
-attend qu’on soit en train, tandis qu’il ne tient qu’à nous de nous y
-mettre... Je ne recommence que pour faire plus mal, disent beaucoup de
-gens. Qu’en savent-ils? Ont-ils jamais bien obstinément recommencé?
-L’esprit est comme la main, comme le pied, la jambe, et l’on devient
-capable de penser, de parler, d’écrire, comme de danser et de jouer du
-clavecin, à force d’exercice... Vouloir fortement, décidément et
-obstinément vouloir, fait venir à bout de tout; mais vouloir ainsi est
-déjà un don du ciel, un talent très rare.»
-
-Ces questions de travail et de métier sont très importantes. Quand
-Alphonse Daudet publia l’_Histoire de mes livres_ et raconta comment il
-composait ses romans, Jules Lemaître signala l’intérêt que présentait ce
-genre de confidences; et, à ce propos, dans la _Revue bleue_ du 25
-février 1888, M. Henri Berr recommandait aux auteurs «de nous faire
-connaître par le menu le tempérament, l’origine de leur vocation, la
-formation intérieure de leurs œuvres, les influences qu’ils ont subies»,
-et il ajoutait judicieusement que cela pouvait rendre possible «la
-création d’une esthétique expérimentale et historique[21]».
-
- [21] _L’Algérie d’Alphonse Daudet d’après «Tartarin de Tarascon»_, par
- Léon DEGOUMOIS, p. 158.
-
-Baudelaire a insisté sur l’utilité pratique de ces confidences de
-travail et de métier:
-
-«Bien souvent, dit-il, j’ai pensé combien serait intéressant un article
-écrit par un auteur qui voudrait, c’est-à-dire qui pourrait raconter pas
-à pas la marche progressive qu’a suivie une quelconque de ses
-compositions, pour arriver au terme définitif de son accomplissement.
-Pourquoi un pareil travail n’a-t-il jamais été livré au public, il me
-serait difficile de l’expliquer; mais peut-être la vanité des auteurs
-a-t-elle été, pour cette lacune littéraire, plus puissante qu’aucune
-autre cause. Beaucoup d’écrivains, particulièrement les poètes, aiment
-mieux laisser entendre qu’ils composent grâce à une espèce de frénésie
-subtile ou d’intuition extatique, et ils auraient positivement le
-frisson, s’il leur fallait autoriser le public à jeter un coup d’œil
-derrière la scène et à contempler _les laborieux et indécis embryons de
-pensées, la vraie décision prise au dernier moment_, l’idée si souvent
-entrevue comme dans un éclair et refusant si longtemps de se laisser
-voir en pleine lumière, la pensée pleinement mûrie et rejetée de
-désespoir comme étant d’une nature intraitable, le choix prudent et les
-_rebuts_, les _douloureuses ratures et les interpolations_,--en un mot,
-les _rouages et les chaînes_, les _trucs_ pour les changements de décor,
-les échelles et les trappes,--les plumes de coq, le rouge, les mouches
-et tout le maquillage qui, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent,
-constituent l’apanage et le naturel de l’_histrion_ littéraire[22].»
-
- [22] _Œuvres critiques. La Genèse d’un poème._
-
-Les débutants s’imaginent qu’il suffit, pour être écrivain, d’avoir de
-la facilité et du naturel. Ils ne se doutent pas qu’il y a une fausse
-facilité et un faux naturel, et ils croient avoir un style à eux, quand
-leur style est tout simplement celui de tout le monde. On est dupe de sa
-verve, la phrase coule, le dialogue pétille; on ne prend pas garde que
-le fond et la forme sont du _déjà lu_, et que tout cela ne peut faire
-qu’une œuvre insignifiante.
-
-Balzac signalait ce genre de style, dans sa _Revue parisienne_, à propos
-d’Eugène Sue:
-
-«M. Sue écrit comme il mange et boit, par l’effet d’un mécanisme
-naturel; il n’y a là ni travail ni effort. La phrase est d’une
-désespérante uniformité. Pas une idée, pas une réflexion, pas un seul de
-ces traits incisifs, concis, qui doivent distinguer l’écrivain français
-entre les écrivains, ne relève cette prose molle et lâche. La forme que
-M. Sue a trouvée une fois est comme le moule qui sert à une cuisinière
-pour toutes ses crèmes[23].»
-
- [23] Cité par M. BERSAUCOURT, _Études et Recherches_, p. 40.
-
-Encore s’agit-il ici d’une prose banale, très reconnaissable, dont on
-peut se méfier. Il est une autre prose plus dangereuse, que
-j’appellerais l’_émail_ du bon style, les jolis clichés de ceux qui
-écrivent bien. Je connais des jeunes gens qui ont attrapé ce ton et
-s’imaginent avoir un style, alors qu’ils écrivent, non pas cette fois
-avec le style de tout le monde, mais avec le style d’un autre. Ils
-diront par exemple: «Exquises, ces figues cueillies dans la rosée
-matinale, aux premiers feux du soleil montant», sans voir qu’ils refont
-la phrase d’Alphonse Daudet: «Délicieuse, cette soirée passée dans le
-jardin du presbytère, au parfum des roses finissantes, etc.» Les naïfs
-adoptent un gaufrier qui leur permet d’avoir du talent; seulement ce
-talent n’est pas à eux, et ceux qui _savent_ ne sont pas dupes.
-
-Parmi les défauts à éviter, en voici un très répandu, que je trouve
-indiqué dans le précieux _Jacques Amyot_ de M. Sturel (p. 235). Il
-s’agit du redoublement inutile de la même idée ou des mêmes expressions
-synonymes, comme dans ce passage d’un traducteur de Plutarque, Jehan
-Lodé: «Après la _couple et lien_ nuptial par lequel le prestre et le
-ministre de la noble déesse Cérès vous a _accouplés et conjoincts_ par
-mariage, selon la _teneur et autorité_ de la loi du païs, mon _jugement
-et réputation_ est que le _doux parler_ et _amoureux langage_, entre
-vous deux _commun et mutuel_, vous est moult _profitable et nécessaire_
-aussi, pareillement à vostre loy très _convenable et correspondant_.»
-
-Remarquons qu’aucun de ces termes n’est répété dans le texte grec. Ce
-redoublement symétrique a été exploité en grand par Massillon[24].
-
- [24] Il ne faut pas confondre ce genre de répétition avec le
- parallélisme biblique (le deuxième verset paraphrasant le premier)
- qui est un rythme poétique tout différent.
-
-Du temps d’Arlincourt, on s’imaginait bien écrire en écrivant «comme M.
-de Chateaubriand», c’est-à-dire en imitant ses défauts, comme dans cette
-phrase, où M. de Marcellus multipliait les épithètes banales:
-
-«Lorsqu’on admire à loisir la fierté de ces _roches sauvages_ et la
-grâce de ces _vallons ombragés_; qu’on a tour à tour promené ses regards
-sur le _mont escarpé_ et sur la _prairie émaillée_, sur l’_humble
-violette_ et sur l’_orgueilleux sapin_, il reste dans l’âme, etc. Nous
-contemplâmes avec effroi un _profond et vaste gouffre_, dont les bords
-revêtus d’un gazon glissant étaient parsemés d’_œillets embaumés_ et de
-_fraises vermeilles_; mais nous résistâmes _avec courage_ à ces _appas
-trompeurs_, _emblème funeste_ des _plaisirs perfides_ d’un _monde trop
-séduisant_[25]»
-
- [25] Cité par RAYNAUD dans son _Manuel de style_, p. 358.
-
-Alexis de Tocqueville, qui fut un grand travailleur, avait signalé cette
-manie d’amplification, «cette tendance à renfermer toutes sortes de
-nuances d’idées dans la même phrase, de façon que, tout en complétant et
-en étendant la pensée, on énerve et on affaiblit l’expression».
-
-Il avait raison. Il ne faut mettre dans une phrase ni trop de choses
-semblables ni trop de choses différentes. Les phrases de Pascal,
-Rousseau, Montesquieu, Buffon, Voltaire ne contiennent pas énormément de
-choses à la fois. Bossuet lui-même, dans ses belles périodes, ne verse
-ses idées ni à droite ni à gauche: il va droit son chemin.
-
-Tocqueville savait mieux que personne ce que le labeur peut ajouter à
-une première rédaction: «Le premier jet, dit-il, est souvent, comme
-forme, très préférable à tout ce que la réflexion ajoute après. Mais la
-pensée elle-même gagne à être longuement creusée, remaniée et reprise,
-tournée et retournée par mon esprit dans tous les sens. L’expérience m’a
-appris qu’elle obtenait souvent ainsi sa valeur véritable. Le difficile
-est de combler une rédaction primesautière avec une pensée très mûrie.
-Je ne sais si j’y parviendrai jamais. Ce serait déjà beaucoup que de
-voir clairement ce qu’il faut faire pour cela[26].»
-
- [26] Cité par Firmin MAILLARD.
-
-Certains écrivains _voient_ très bien ce qui leur manque et éprouvent
-cependant une difficulté invincible à se _corriger_.
-
-«Je suis le premier, dit Ovide, à voir le côté faible de mes ouvrages,
-quoique un poète s’aveugle souvent sur le mérite de ses vers. Pourquoi
-donc faire des fautes, puisque aucune ne m’échappe, pourquoi en souffrir
-dans mes écrits? C’est que sentir sa maladie et la guérir sont deux
-choses bien différentes. Souvent je voudrais changer un mot, et pourtant
-je le laisse, la puissance d’exécution ne répondant pas à mon goût.
-Souvent (car pourquoi n’avouerai-je pas la vérité?) j’ai peine à
-corriger et à supporter le poids d’un long travail: l’enthousiasme
-soutient, le poète qui écrit y prend goût, l’écrivain oublie la fatigue,
-et son cœur s’échauffe à mesure que son poème grandit. Mais la
-difficulté de corriger est à l’invention ce qu’était l’esprit
-d’Aristarque au génie d’Homère. Par les soins pénibles qu’elle exige, la
-correction déprime les facultés de l’esprit. C’est comme le cavalier qui
-serre la bride à son ardent coursier[27].»
-
- [27] OVIDE, _Pontiques_, III, 9.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Comment on fait un roman
-
-La prose actuelle.--Doit-on bien écrire le roman?--L’effort et
-l’originalité.--La sincérité littéraire.--Le cas de
-Lamennais.--L’éternel roman d’amour.--Le roman drôle.--Le roman
-psychologique.
-
-
-La nécessité du travail doit donc être considérée comme un principe
-au-dessus de toute contestation. Une prose n’est parfaite que si elle a
-été travaillée. Le travail contient toutes les possibilités de
-perfection.
-
-Il y a des centaines de manières de mal écrire; toutes sont le résultat
-du manque de travail.
-
-«On pourrait, dit Philarète Chasles, composer un bon livre et très utile
-sur les diverses maladies du style en France. Je serais heureux d’y
-essayer mes forces, si je n’avais entrepris une œuvre que je continue
-modestement et assidûment, œuvre que les plus superbes de mes
-contemporains daignent alimenter avec constance. Cette _cacographie
-illustre_, ou ces exemples de mauvais style tirés des œuvres de nos
-grands hommes, me donne fort à faire, et le choix m’embarrasse. Les
-grands hommes qui _basent_ leurs opinions et qui ne tarderont pas sans
-doute à les _chapitonner_ ou à les _archivolter_, sont devenus nombreux.
-Quand on parle d’une maison, l’on dit en général que son toit est
-_pointu_; en parlant d’une femme, au contraire, on n’est plus amoureux
-d’elle, on _en_ est amoureux (_en_, d’une chose). Nos meilleurs
-écrivains aujourd’hui ne s’expriment guère autrement. _Près de mourir_
-devient _prêt à mourir_, chose très différente. Quand on a l’intention
-de rendre un service, on est _près_ (voisin) de le rendre, ce qui n’est
-pas du tout le même sens. Pourquoi y regarder de _si près_, ou de _si
-prêt_? Un t, un s, la précision est inutile. Un peu de vague fait grand
-bien... Quant à la particule _y_, ses droits se sont étendus comme ceux
-de la particule _en_; des autorités très considérables prouvent que l’on
-peut très bien écrire: _Dans cette maison où l’on y danse._ Je lisais
-récemment avec satisfaction cette phrase de M. Cousin, qui eût épouvanté
-Vaugelas: _Dans ce portrait gravé on y sent des yeux très attendris._
-_Sentir_ des yeux! Et _sentir_ des yeux attendris! O Voltaire! O
-Bossuet! O Molière...[28]»
-
- [28] _Mémoires_, t. II, p. 224.
-
-»Que dirait aujourd’hui Philarète Chasles? Le style français est en
-pleine décadence. Il n’y a plus de style; il n’y a que des styles. Le
-barreau, la finance, la politique, la philosophie, le sport sont en
-train de faire de notre langue un prétentieux charabia qui n’est presque
-plus du français. M. Jacques Boulenger a relevé au _Journal officiel_
-les locutions favorites de nos députés et de nos ministres. Le mot
-propre est presque toujours rejeté par les orateurs comme indigne de la
-majesté de la tribune.
-
-»Le _Journal des Débats_ (3 avril 1924) cite quelques-unes de ces
-formules toutes faites: «Une _idée_, en style parlementaire, se nomme
-une _conception_, une _vue_, une _vision_ qui ne manque presque jamais
-d’être une _claire vision_. La Chambre ne _résout_ pas, elle
-_solutionne_; ses désirs ou ceux des électeurs ne sont point des
-_désirs_, ils prennent le nom auguste de _desiderata_; les
-_propositions_ qu’on lui fait s’appellent des _suggestions_. Elle ne
-_finit_ pas, elle _met fin_ (sauf au vote du budget). Ses _actes_--et
-ceci est sans doute un aveu--se nomment des _attitudes_ ou encore des
-_gestes_; ils n’ont pas de _conséquences_ ni _d’effets_, mais des
-_répercussions_. Au lieu de l’inviter à _choisir_ ou à fixer la date de
-sa prochaine séance, on la prie de «statuer en ce qui concerne la
-fixation de la date». Veut-on lui proposer un classement des incorporés
-selon leur santé ou leur force, on proposera «pour les incorporés un
-classement par catégories d’après le coefficient de leur robusticité
-réelle», sans se demander si, par hasard, le mot «robustesse» ne serait
-pas suffisant. Voulant obtenir la construction d’usines frigorifiques,
-on sollicitera d’elle «un effort à faire sous forme de construction
-d’usines frigorifiques», ce qui est une forme bien étrange d’effort. On
-ne dit point à la Chambre: «Nous tiendrons compte de vos propositions
-quand nous réglerons l’administration de ceci ou de cela», mais: «Nous
-aurons égard à vos suggestions dans l’élaboration du règlement
-d’administration de...». Une secrète malchance oblige les orateurs à
-prendre toujours par le plus long, à moins toutefois qu’ils ne
-considèrent quelque chose comme étant de leur devoir, auquel cas ils
-diront: «Je considère de mon devoir», ce qui n’est pas français.»
-
- * * * * *
-
-Appliquée au roman, la question du style soulève une objection qui
-mérite d’être examinée. Balzac, Soulié, Eugène Sue, Dumas père, Charles
-de Bernard et même Stendhal n’ont pas eu besoin, dit-on, d’être de
-grands écrivains pour être de grands romanciers. De nos jours, un
-puissant créateur de spectacles psychologiques, Marcel Proust, emploie
-un style à faire frémir. Entre la prose de Flaubert et celle de Balzac
-il y a un abîme. En d’autres termes, il existe une langue que l’on parle
-et une langue que l’on écrit, une prose ordinaire et une prose d’art.
-Laquelle faut-il choisir? demande M. Henri Massis, dans un excellent
-article[29].
-
- [29] _Revue Universelle_, 1er octobre 1922.
-
-Au point de vue perfection, l’hésitation n’est pas permise: faites deux
-ou trois volumes comme Flaubert, votre réputation est assurée. Si, au
-contraire, vous vous sentez de taille à publier de vastes œuvres, à
-embrasser tout un ensemble d’observations humaines, n’hésitez pas non
-plus, écrivez, créez, amassez. Ce qui arrivera, nul ne le sait, par la
-bonne raison que personne ne peut savoir s’il peut avoir assez de génie
-pour se passer de talent.
-
-Le principe indiscutable, c’est que le style domine tout, consacre tout.
-Ce qui sauve une œuvre et l’immortalise, Chateaubriand a raison de le
-proclamer, c’est le style. C’est parce qu’Homère est un grand écrivain
-que ses poèmes sont arrivés jusqu’à nous. Ils eussent péri, s’ils
-n’eussent été écrits en beaux vers. Certaines œuvres ne survivent que
-par le style, comme le _Second Faust_ de Gœthe et la _Tentation_ de
-Flaubert. D’autres, au contraire, mais plus rarement, comme Balzac et
-Stendhal, arrivent à s’imposer par leur seul fond de vérité et l’analyse
-des passions.
-
-«Malheur à qui méprise la forme, dit Anatole France. On ne dure que par
-elle. Une idée ne vaut que par la forme, et donner une forme nouvelle à
-une vieille idée, c’est tout l’art et la seule création possible à
-l’humanité[30].»
-
- [30] Cité par MICHAUT, _Anatole France_, p. 235.
-
-Le docteur Toulouse me fit un jour cette objection: «Pourquoi, me
-dit-il, attachez-vous tant d’importance à la forme et au style, puisque
-la forme et le style changent comme la langue? La durée d’une œuvre doit
-être indépendante de ces conditions périssables.»
-
-Oui, sans doute, les styles changent, mais la nécessité du style
-subsiste. Les façons d’écrire se modifient, mais l’art d’écrire demeure.
-La peinture aussi change; on ne peint plus comme Raphaël ou Rembrandt;
-mais chaque peintre continue à chercher la forme et la perfection.
-
-Pour le moment, retenons bien ceci: c’est que le style, quel qu’il soit,
-doit être vivant. Le travail est nécessaire, mais trop de travail
-stérilise. La perfection sent souvent le pastiche. La spirituelle prose
-qu’Anatole France doit à Renan semble elle-même avoir déjà pris quelque
-chose d’artificiel, un air de pastiche délicieusement suranné, parce
-qu’Anatole France n’a écrit que pour le jeu des idées, au lieu de
-chercher la vie et l’observation humaines.
-
-Bien écrire, en somme, c’est avoir un style à soi, un style original.
-Tout le monde n’atteint pas l’originalité. Il n’y a point de recette
-pour devenir grand écrivain. A peine peut-on proposer des méthodes et
-des conseils pour développer les qualités que nous octroie la nature. On
-n’apprend à écrire que si on a la vocation d’écrire, de même qu’on
-n’enseigne la peinture qu’à ceux qui ont le goût de peindre, la musique
-à ceux qui aiment la musique, les mathématiques aux esprits portés vers
-les mathématiques. Le difficile, c’est l’originalité.
-
-En réponse à une enquête sur la crise de l’intelligence, M. Pierre
-Lasserre a raison de dire: «Je refuse ma sympathie intellectuelle et mon
-admiration aux écrivains dont la forme n’est pas originale; mais je voue
-mon exécration à ceux qui sont préoccupés de leur originalité. Ceux-là
-surtout la ratent, et nous n’avons à en espérer que des grimaces
-laborieuses.» C’est fort bien dit. Nous avons toujours signalé
-nous-mêmes (notamment dans notre dernier livre) les ravages qu’exerce la
-recherche de l’originalité à tout prix.
-
-Quand on dit: «Ayez un style original», cela signifie: «Ayez un style
-vivant, un style en relief, qui frappe, qui attache. Ce besoin
-d’originalité a rendu les romantiques injustes envers nos classiques. On
-reprochait aux classiques leur imitation des Anciens. «Dans la vieille
-école, disait Raynaud en 1839, on se faisait un titre de gloire de
-l’absence d’originalité, on se disait nourri de la lecture des Anciens,
-quand on les avait imités: de là toutes ces copies de batailles, de
-tempêtes, cette imitation des épisodes des épopées grecques et latines
-dans les essais qui ont été tentés chez nous. Boileau copiait Horace et
-Juvénal; Fénelon puisait dans l’_Iliade_ et l’_Odyssée_; ces facilités
-que se procurait l’écrivain tournaient à sa gloire; et, nourri comme on
-le disait alors, de la lecture des Anciens, sa mémoire pouvait en toute
-sûreté venir au secours de son génie. Aujourd’hui il faut de
-l’originalité; aujourd’hui que toutes les idées et toutes les images ont
-été importées dans nos livres, si l’on se bornait à ressasser ce qui a
-été imprimé, autant vaudrait-il ne pas prendre la plume[31].»
-
- [31] RAYNAUD, _Manuel du style_, p. 119.
-
-Il n’y a peut-être pas plus de trois ou quatre écrivains par siècle qui
-ont vraiment ce qu’on peut appeler un talent original: les autres en
-vivent et l’exploitent. Dieu sait la quantité de romans épistolaires qui
-suivirent l’_Héloïse_ de Rousseau, et ce qu’on a publié après
-Montesquieu de lettres persanes, turques ou péruviennes! Un poète
-anglais a dit: «Nous naissons tous originaux et nous mourons tous
-copistes.»--«Ce poète, ajoute Villemain, est dépité de ce que tous et
-lui-même nous ne pouvons échapper à l’action des hommes de génie qui
-nous ont précédés, et secouer le joug de leur idée[32].»
-
- [32] _Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle_, t. III,
- p. 229.
-
-Ce serait une grosse erreur de croire que le travail et l’étude des
-procédés suffisent à créer l’originalité. L’originalité consiste surtout
-dans la façon personnelle de sentir. C’est la force de la sensation qui
-crée la force de l’expression.
-
-La soif d’originalité engendre la bizarrerie; et cependant la nouveauté
-sera toujours la première condition de l’art. «Lorsqu’une technique a
-produit son chef-d’œuvre, dit très justement M. Cocteau, elle est
-épuisée et il faut chercher autre chose.» C’est ainsi que l’art se
-transforme: classiques, romantiques, réalisme, symbolisme, cénacles et
-petites chapelles, tout passe, tout se renouvelle.
-
-Ce serait une autre erreur de s’imaginer que, pour rester personnel et
-éviter les réminiscences, il faut s’abstenir de lire. On doit, au
-contraire, se tenir très au courant. Tout connaître est le meilleur
-moyen, non seulement de tout éviter, mais de tout apprendre. On ne
-diminue pas l’originalité de Montaigne, quand on constate qu’il s’est
-formé par l’étude d’Amyot et de Sénèque, comme Bossuet par Tertullien et
-la Bible. Le _Socrate chrétien_ de Balzac a précédé les _Pensées_ de
-Pascal, et Chateaubriand sort de Bernardin de Saint-Pierre.
-
-«Certes, dit un bon critique d’art, si un peintre doit à un autre
-peintre, on peut dire que Van Dyck doit à Rubens. Ajoutez à cela que les
-Italiens marquèrent sur lui d’une façon formidable, et que Samuel Cooper
-lui donnera peut-être la clef de sa dernière manière, dite manière
-anglaise. Van Dyck est-il pour cela un plagiaire, ou l’un des maîtres du
-portrait, au génie le plus pur, à la plus aristocratique personnalité?
-Titien a-t-il moins de grandeur parce que Giorgione, en quelques œuvres,
-a exprimé une forme d’art par lui reprise durant une longue vie? Pater
-et Lancret n’ont-ils pas une personnalité, bien qu’ils ne soient sortis
-ni du genre ni de la technique de Watteau? Fragonard aussi a emprunté à
-Watteau, comme Delacroix à Rubens et Prudhon à Corrège, et ils ont une
-grande personnalité[33].»
-
- [33] J.-G. GOULINAT, _La Technique des peintres_, p. 158.
-
-Rien de plus vrai.
-
-Il n’en reste pas moins certain qu’un artiste doit toujours avoir le
-souci de dégager sa personnalité et de ne pas ressembler aux autres.
-C’est par la nouveauté des procédés que l’art évolue et qu’on arrive à
-Cézanne. Il y a en art et en littérature une part d’inspiration et une
-part de volonté.
-
-«La principale cause des changements esthétiques est un simple jeu
-d’action et de réaction. Il s’agit de faire autre chose que ses
-prédécesseurs immédiats, et une école artistique et littéraire se
-définit surtout par opposition à une autre école, celle qui régnait
-jusqu’alors, celle qui triomphait et dont on juge qu’elle a trop
-duré[34].»
-
- [34] Maurice BRILLANT, _Le Procès de l’intelligence_, p. 51.
-
-«Edgard Poë, dit Baudelaire, répétait volontiers, lui, un original
-achevé, que l’originalité était chose d’apprentissage[35].» Dans sa
-_Philosophie de la composition_, Poë ajoute textuellement ces paroles:
-«Le fait est que l’originalité... n’est nullement, comme quelques-uns le
-supposent, une affaire d’instinct ou d’intuition. Généralement, pour la
-trouver, il faut la chercher laborieusement, et, bien qu’elle soit un
-mérite positif du rang le plus élevé, c’est moins l’esprit d’invention
-que l’esprit de négation qui nous fournit les moyens de l’atteindre.»
-
- [35] BAUDELAIRE. Traduction des _Histoires grotesques et sérieuses_.
-
-Nous avions, dans nos premiers livres, essayé de démontrer qu’à force
-d’assimilation et de volonté, Taine était parvenu à modifier son style.
-Remy de Gourmont contesta le fait, en disant qu’on ne change pas son
-style, et que si Taine était devenu un descriptif, c’est qu’il avait
-sans le savoir la vocation descriptive. A l’époque où Gourmont écrivait
-ceci, le tome II de la _Correspondance_ de Taine n’avait pas encore
-paru. Or, c’est Taine lui-même, cette fois, qui s’est chargé de nous
-donner raison, en racontant dans ce volume par quel travail il a réussi
-à changer toutes les allures de sa pensée et à apprendre le style
-descriptif. Taine était persuadé qu’on peut apprendre à écrire[36].
-
- [36] _Correspondance_, t. II, p. 261, 81, 76, 77, 240 et 250.
-
-Répétons-le donc en finissant: Rien n’est plus nécessaire que
-l’originalité, et rien n’est plus périlleux que la recherche de
-l’originalité. On dépasse le but, le bizarre vous séduit, et l’on tombe
-dans le Cubisme, l’Orphéisme, Naturisme, Simultanéisme, Futurisme et
-jusqu’au récent Dadaïsme, c’est-à-dire, d’après Nicolas Bauduin, à «une
-phonétique personnelle proche des tressaillements de la subconscience».
-Les symbolistes s’efforçaient de traduire les infinies nuances de
-l’émotion ou de la sensation. Les dadaïstes veulent exprimer
-l’inexprimable, traduire jusqu’au bégaiement et au silence. On prend le
-cerveau pour une lanterne magique; on y rassemble des sensations et des
-images. On obtient ainsi de singulières descriptions. Un homme se
-promène sur le boulevard, on note le bruit des pieds que font les
-passants, les affiches qu’il voit, les bouts de conversations entendues,
-le ronflement des voitures, les feuilles qui tombent, les cris des
-camelots, les mots échangés devant les kiosques, la poussière sur les
-cils, le claquement d’un fouet, une mouche qui passe... On peut
-évidemment avec cela faire quelque chose de très neuf; mais est-on bien
-sûr que ce sera encore de la littérature? Outrer l’originalité n’est pas
-une esthétique. Il faut _sentir_ les choses, les attirer à soi, et non
-pas aller artificiellement à elles.
-
-«Ce n’est point nécessairement, dit Jules Lemaître, une marque de génie
-ni même de grand talent que d’inventer une forme d’art. Je dirai presque
-que c’est à la portée de tout le monde, et que les inventions de cette
-sorte ont été souvent le fait d’esprits médiocres, car les formes
-anciennes suffisent presque toujours aux grands écrivains, ou, s’ils les
-modifient, c’est sans trop s’en apercevoir. Boursault a inventé un
-genre; Beauchamps dans les _Amants réunis_ a inventé un genre. Inventer
-une forme, ce n’est donc rien. Il faut voir ce que vaut
-l’invention[37].»
-
- [37] _Impressions de théâtre_, 11e série, p. 116.
-
-C’est souvent pour forcer l’attention et faire du nouveau que l’on fonde
-une école. L’éclosion du roman réaliste au commencement du dix-septième
-siècle en France est certainement due à un mouvement de réaction contre
-le roman chevaleresque. «Il faut compter avec cette perpétuelle
-démangeaison du changement qui agite les hommes en des âges trop
-civilisés, avec le besoin enfin de frapper violemment l’attention. Il
-n’y a d’abord que l’ordinaire bouleversement d’une technique. Puis le
-rationalisme doctrinal et le culte de l’intelligence sont venus à point
-pour donner de la cohésion au mouvement et lui fournir une belle
-théorie, chose essentielle, comme on sait[38].»
-
- [38] Maurice BRILLANT, _le Procès de l’intelligence_, p. 56.
-
-On croit quelquefois qu’il suffit d’être sincère pour atteindre
-l’originalité; on peut être pourtant parfaitement sincère et écrire
-quelque chose de très banal. C’est très sincèrement qu’on croit avoir du
-talent, même quand on n’en a pas. La sincérité d’auteur n’a rien à voir
-avec la sincérité d’homme. L’athéisme du Pérugin ne l’empêchait pas de
-peindre de beaux sujets religieux. Léonard de Vinci, qui a donné le même
-sourire équivoque à saint Jean-Baptiste, à Bacchus, à Léda et à la
-Joconde, n’en a pas moins réalisé dans la _Cène_ la plus idéale figure
-de Christ qui existe peut-être en peinture. En littérature et en art,
-être sincère, c’est arriver _à sentir ce qu’on veut se faire sentir_.
-Une page est _sincère_, quand elle est _sentie_, et c’est la qualité de
-l’expression qui révèle si elle est sentie.
-
-Ne confondons pas surtout la sincérité avec la naïveté. «Ce qui est
-insupportable, dit Sayous, c’est la naïveté contrefaite, la naïveté
-singée, celle par exemple qu’à une certaine époque on s’évertuait à
-produire en imitant les vieux auteurs français, en supprimant les
-articles et en usant puérilement d’inversions réputées naïves. Il
-semblait à Rivarol voir un poltron dans la cuirasse de Bayard.»
-
-Cette naïveté _singée_ exerce encore aujourd’hui ses ravages sous le
-masque du _style archaïque_, que nous avons dénoncé dans notre dernier
-livre: _Comment il ne faut pas écrire_.
-
-On arrive quelquefois par l’imitation à se faire une fausse réputation
-d’originalité; c’est le cas de Lamennais. Le style de l’_Essai sur
-l’indifférence_, qui fit tant de bruit, n’est qu’un naïf pastiche de
-l’_Émile_. Lamennais venait de lire l’_Émile_ et les _Lettres de la
-montagne_, quand il écrivit son fameux ouvrage. «On voit, dit Villemain,
-que Lamennais s’est formé d’abord à cette école bien plus qu’à celle des
-Pères. L’imitation du style est parfois si marquée, qu’elle rappelle ces
-ouvrages de la Renaissance où un moderne s’appropriait sous un cadre
-chrétien soit Florus, soit Térence[39].»
-
- [39] _Tableau de la Littérature du dix-huitième siècle_, t. II,
- p. 308.
-
-On n’imagine pas à quel point Lamennais a poussé le pastiche de
-Rousseau. On retrouve dans l’_Essai sur l’indifférence_ les tours de
-phrases de Rousseau, ses antithèses, sa dialectique, ses interjections,
-son éloquence insolente, la même emphase et jusqu’à ce ton romanesque
-que le philosophe de Genève conservait dans ses discussions les plus
-abstraites. C’est du Rousseau, moins le charme et l’harmonie. Lamennais
-ne fut jamais qu’un imitateur. Après Rousseau, c’est la Bible qu’il a
-imitée dans les _Paroles d’un croyant_.
-
-On a raison, certes, de chercher l’originalité; mais l’originalité qu’il
-faut éviter à tout prix, c’est celle qui résulte de l’imitation étroite
-et servile[40].
-
- [40] Sur les _Paroles d’un croyant_, pastiche du style biblique, voir
- le _Bossuet et la Bible_, du père DE LA BROISE, p. 73.
-
-Malgré leur soif du nouveau et leurs efforts d’originalité, nos
-romanciers contemporains ne sont pas parvenus à renouveler le roman. Les
-surenchérisseurs ont beau se démener, tous nos romans se ressemblent;
-quand on en a lu un, on les a tous lus; ils n’ont qu’un thème: l’amour;
-qu’un héros: l’amant; qu’un type de femme: la maîtresse. On n’écrit des
-romans que pour exalter l’amour, pour déshonorer l’amour, pour peindre
-l’amour dans tous ses gestes, sous toutes ses formes. Quelques auteurs
-gardent bien encore le culte du mariage et des bonnes mœurs (_Maria
-Chapdelaine_, etc); la majorité ne voit dans un roman qu’une histoire
-sexuelle. On dédaigne les sentiments et les caractères; le but, l’idéal,
-c’est l’alcôve.
-
-«Voilà pourquoi, dit Claveau, le roman paraît souvent faux et fade aux
-hommes mûrs, qui ont généralement sous les yeux des réalités toutes
-différentes de ces chimères. Voilà pourquoi le rôle que l’amour y joue,
-et, je le répète, la place qu’il y tient se présentent à leurs yeux
-désabusés comme un rôle et une place de convention, une sorte
-d’usurpation sentimentale et littéraire où la vérité n’a rien à voir, un
-mensonge pour les dames. Entre nous, est-ce que l’amour, tel qu’on le
-rencontre dans les romans, gouverne notre existence aussi complètement
-que les romanciers veulent bien le dire? Est-ce que vraiment il
-l’accapare et l’absorbe, d’un bout à l’autre, au point où ils le
-prétendent? Et surtout est-ce qu’il y fait autant de bruit qu’il en fait
-chez eux? Les vrais héros de roman, les agités, les emballés, les
-romantiques d’autrefois, les Antonys qui poussent des cris et commettent
-des crimes, sont des exceptions. Nous ne voyons rien de pareil autour de
-nous.»
-
-On s’explique très bien, au fond, que les trois quarts des écrivains
-écrivent des romans d’amour. Tout le monde n’est pas capable de créer
-des personnages vrais, mais chacun se croit compétent en amour, parce
-que l’amour est la passion la plus générale, la plus littéraire, bien
-qu’elle soit absente de pièces de théâtre comme _Athalie_ et _Mérope_.
-Un auteur de talent, Gaston Chérau, consacre deux volumes à décrire les
-vertiges de la corruption la plus basse chez une malheureuse créature,
-qui parcourt toute la carrière du vice, jusqu’au couronnement conjugal,
-offert par un idéaliste et peu scrupuleux militaire. On n’a pas besoin
-d’expérience pour écrire des romans d’amour; l’imagination suffit. Voilà
-pourquoi les jeunes gens font des œuvres fausses. Ces brûlants Eliacins
-sont peut-être de parfaits amants; en littérature ce sont presque
-toujours de mauvais auteurs.
-
-Les femmes et les jeunes filles, quand elles se mêlent d’écrire, tombent
-dans le même travers. On n’imagine pas la quantité de romans
-ultra-passionnés que ces sentimentales bas-bleus viennent proposer aux
-grands journaux.
-
-J’en connais une, la plus honnête créature du monde, qui, non seulement
-n’écrit que du roman passionnel, mais à qui l’amour ordinaire ne suffit
-pas; elle complique les crises les plus raffinées par des efforts
-d’analyse qui n’arrivent pas à leur donner la vie, parce qu’il n’y a
-rien de plus difficile que de donner la vie à ce qui est faux ou
-exceptionnel. Son talent (car elle en a) cherche de préférence les
-terrains stériles où ne pousse aucune fleur respirable; si bien qu’après
-avoir fermé ses livres, on ne sait plus trop ce qu’on a lu et qu’il n’en
-reste absolument rien. Et cette aimable personne s’étonne de n’avoir pas
-de succès!
-
-Et non seulement tous les romans se ressemblent, mais chaque auteur
-recommence le même livre. Très peu éprouvent le besoin de se renouveler
-comme Flaubert. L’auteur de _Madame Bovary_, qui semblait destiné à
-publier toute une suite de romans modernes, donne un roman antique,
-_Salammbô_; puis, revenant au genre contemporain, il écrit _l’Education
-sentimentale_, récit haché menu, train-train du détail quotidien, qui
-devait servir de modèle à toute l’école réaliste. Continuant son
-évolution, Flaubert produit la _Tentation de saint Antoine_, un dialogue
-d’érudition historique, _Trois contes_, dont un antique, et _Bouvard et
-Pécuchet_, œuvre d’une originalité déconcertante. Ce besoin de
-renouvellement ne tourmente pas nos romanciers contemporains.
-
-Mais la vraie et la grande cause de la décadence du roman français, ce
-qui l’empêche de se renouveler, on ne le redira jamais assez, c’est son
-rabâchage autour du même et éternel sujet: l’amour.
-
-Les écrivains anglais ont, sous ce rapport, une compréhension bien plus
-large des réalités qui peuvent entrer dans le roman.
-
-La supériorité du roman anglais, c’est que l’adultère, la passion,
-l’amour, y sont choses secondaires, qui n’accaparent ni toutes les
-situations du récit, ni toutes les préoccupations de l’auteur. En
-France, un roman a toujours pour sujet l’idée d’une faute. Le roman
-anglais, au contraire, vit d’honnêteté et tire des gens honnêtes
-l’intérêt que les auteurs français tirent d’un coquin ou d’une femme
-équivoque.
-
-En dehors des sujets à thèse, nos romanciers ne prennent au sérieux ni
-le mariage, ni la famille, ni les enfants, ni la vie domestique, ni les
-caractères, ni les manies, ni les types. C’est avec cela, au contraire,
-que les Anglais composent leurs livres. Ils savent regarder autour
-d’eux, sans quitter leur salle à manger, sans sortir de leur maison. La
-valeur qu’ils accordent à l’honnêteté et à la famille non seulement leur
-crée une originalité, mais leur donne un ton que nous ne connaissons
-pas, un ton de naïveté et de profondeur qui rend parfois leur dialogue
-d’une drôlerie inimitable. En France, nous nous imaginons être profonds
-quand nous sommes ennuyeux, et nous jugeons toujours le vice plus
-intéressant que l’honnêteté. Sauf de rares publications, dont l’audace
-dépasse alors notre réalisme, la passion est presque toujours au second
-plan dans la production anglaise, et elle est rarement cynique.
-
-Sous peine de stérilité ou de rabâchage, il faut donc absolument réagir
-contre cette tournure d’esprit qui consiste à ne concevoir le roman
-français que sous sa forme passionnelle, et à croire que le roman
-honnête ne relève pas des procédés d’observation. On a le plus grand
-tort de considérer comme des données invraisemblables les sentiments
-nobles et supérieurs qui sont l’honneur de la nature humaine. Le
-sacrifice, l’héroïsme, le devoir, le désintéressement, l’idéal sont des
-choses qui existent et qui peuvent devenir des réalités vivantes, comme
-le prouve le succès du _Rosaire_ de Mme Barclay, de _Maria Chapdelaine_
-et des œuvres d’Henry Bordeaux.
-
-Au surplus, quel qu’il soit, il faudra vous décider et savoir bien
-choisir, le genre de romans que vous voulez écrire. Tout dépendra de
-votre tournure d’esprit. Si vous êtes un homme sérieux, vous ferez du
-roman sérieux; si vous avez de la verve et de l’esprit, vous ferez du
-roman gai. Le roman gai est un genre spécial. Il n’est pas facile
-d’émouvoir le lecteur; il est encore plus difficile de le faire rire,
-bien que le rire «soit le propre de l’homme». Le roman d’observation est
-généralement peu compatible avec le rire, «La plaisanterie, dit Pierre
-Lasserre, ne va pas sans une certaine charge, qui est très vite de la
-fiction et du mensonge. L’observation vraie n’est, au fond, ni
-spirituelle ni bouffonne: elle est volontairement sérieuse[41].»
-
- [41] _Cinquante ans de pensée française_, p. 41.
-
-Pour un Courteline, qui s’est fait un nom dans le genre comique, cent
-auteurs grimacent et végètent. Rien ne vieillit comme l’esprit. Le
-persiflage ne survit pas à l’actualité. On me dispensera de citer les
-noms des malheureux auteurs qui s’évertuent à être amusants sans
-parvenir à dérider le public. L’inconvénient du comique est de forcer la
-note. La plaisanterie est toujours déformatrice de vérité, et, quand
-elle n’est pas ennuyeuse, elle est menteuse. Même à dose discrète,
-l’esprit fatigue. Voyez comme Sterne et Xavier de Maistre paraissent
-aujourd’hui insignifiants. On se demande comment on a pu admirer des
-livres comme le _Voyage autour de ma chambre_.
-
-Évitez avant tout ce genre d’esprit facile, qui fait dire à un jeune
-auteur, à propos de son chien et à la manière de Sterne: «Je résolus de
-lui faire observer que la vie qu’il menait autour de nous ne convenait
-guère à un chien de bonne maison. Asseyez-vous, lui dis-je. Il s’assit.
-Écoutez-moi bien. Il retourna la tête et affecta de ne pas m’entendre.
-Je lui expliquai les raisons qui devaient le forcer à réfléchir et à se
-mieux conduire. Il n’eut pas l’air de me comprendre et je commençai à
-suspecter sa bonne foi... etc.»
-
-Ce ton est démodé.
-
-Mais prenons garde de ne pas tomber dans l’outrance pour vouloir éviter
-la fadeur. La drôlerie est à la mode; on cultive le baroque et le
-pince-sans-rire. Laissons ces clowneries à l’esprit anglais. Une
-caricature géniale comme _Ubu roi_ finit par n’être plus qu’une farce de
-collégien. On ne se maintient pas longtemps dans la drôlerie. Le roman
-vit de vérité, non de déformation.
-
-Signalons également le goût de la complication psychologique, qui séduit
-si souvent les jeunes gens et les femmes. Nous avons dit dans notre
-dernier volume ce qu’il fallait penser de la psychologie; nous avons
-essayé de montrer par quelques exemples en quoi consiste la mauvaise
-psychologie. Nous ne reviendrons pas là-dessus.
-
-La vraie psychologie est une décomposition des mouvements de l’âme par
-petits faits réels et précis. Elle consiste à montrer les sentiments _en
-marche et en action_. C’est la psychologie de Marivaux dans _Marianne_,
-de Stendhal et de Tolstoï. Elle ne vieillira pas.
-
-La mauvaise psychologie n’est qu’un énoncé de motifs, le commentaire des
-dispositions intérieures d’un personnage, un train-train narratif, un
-examen sur place d’hypothèses monotones. Un personnage est-il en face
-d’une situation donnée, aussitôt le bavardage commence; on rôde autour,
-on pèse le pour et le contre, on déduit les possibilités et les
-conséquences. Qu’allait-il faire? Où irait-il? Qu’adviendrait-il? Et
-ainsi pendant trois cents pages. N’en eût-il que cent, un tel roman
-serait encore trop long. Avec _Fumées_ de Tourguénieff et _Notre cœur_
-de Maupassant, qui n’en font qu’un, le mauvais psychologue trouvera le
-moyen de faire un livre de radotages qui n’aura plus l’apparence de la
-vie.
-
-Il faut donc très sérieusement se méfier de ce qu’on appelle
-pompeusement la psychologie, le _point de vue psychologique_. L’abbé
-Prévost se préoccupait très peu du point de vue psychologique quand il
-écrivait _Manon Lescaut_, ni Richardson non plus, ni Cervantès, ni même
-Balzac dans _Eugénie Grandet_ et les _Parents pauvres_. Ils ont
-simplement créé des personnages vivants.
-
-Il est des auteurs qui surenchérissent, à qui la psychologie ne suffit
-pas et qui ont la prétention de mettre dans le roman de la philosophie
-et même de la sociologie. C’est le comble. Un roman évidemment a
-toujours une portée philosophique ou sociale. Quelle œuvre eut plus
-d’influence sociale que _Werther_ et _René_? Ni Gœthe ni Chateaubriand
-n’ont pourtant voulu faire de la philosophie. Quant à écrire des romans
-pour moraliser le peuple, c’est une chimère qui ne pouvait tenter que
-des esprits généreux, comme Lamartine et George Sand[42].
-
- [42] Voir la préface de _Geneviève_.
-
-La philosophie n’est ni un but ni un programme. Balzac appelait _Études
-philosophiques_ des romans d’observation comme les autres. Celui qui
-porte le titre le plus abstrait, _la Recherche de l’absolu_, est
-justement un de ses récits les plus profondément humains, celui où il a
-dessiné quelques-unes de ses créations les plus humaines, Balthazar
-Claës, Mlle et Mme Claës. Les romans proprement philosophiques, comme
-_Louis Lambert_ et _Séraphita_, condamnent le genre par l’ennui qu’ils
-dégagent. Presque tous les romans philosophiques de George Sand ont
-vieilli, tandis que _Valentine_, le _Marquis de Villemer_, _François le
-Champi_, la _Petite Fadette_, la _Mare au diable_, conservent toute leur
-fraîcheur.
-
-«George Sand, dit très justement Mazade, fait des ouvriers déclamateurs,
-des paysans presque philosophes. Dans ses personnages on cherche des
-hommes; on trouve des sophismes qui marchent[43].»
-
- [43] Cité par Mme PAILLERON, _Les Derniers Romantiques_, p. 19.
-
-Laissons donc de côté la philosophie. Elle n’a rien de commun avec la
-littérature et ne peut que lui nuire. Mieux vaudrait plutôt transporter
-dans le roman les mœurs électorales de notre temps. Nous avons sur ce
-sujet quelques livres excellents, et le champ est loin d’être épuisé. Le
-monde de la politique est un bon terrain pour la peinture des ambitions
-et des caractères.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Comment on fait un roman
-
-(_Suite_)
-
-Balzac et le vrai réalisme.--Flaubert et le roman.--La signification de
-_Madame Bovary_.--Faut-il copier la vie?--Le procédé de
-Tourguénieff.--Les caractères et les personnages.--Balzac
-copiait-il?--La «documentation».--Les noms des personnages.
-
-
-Le roman est la grande tentation des débutants. Aucun genre de
-production n’offre une plus riche perspective de développements faciles.
-Et pourtant le roman ne s’est pas beaucoup modifié depuis Balzac. Ce
-qu’on cherche encore, ce qu’on doit toujours chercher à peindre, c’est
-la vérité, la vie, le réalisme, le vrai réalisme, celui qui admet ce que
-la nature a de bon et non pas seulement ce qu’elle a de mauvais. Il faut
-bien se rendre compte qu’il existe une autre réalité que celle de la
-_Garçonne_ et du _Journal d’une femme de chambre_. Il faut arriver à
-comprendre le réalisme comme le comprenait Balzac. L’auteur du _Père
-Goriot_ a peint des êtres bons et des êtres méchants, des gens dévoués
-et des coquins, les vertus et les vices, les dévouements et les
-bassesses, d’abominables créatures comme Mme Marneffe, et d’idéales
-jeunes filles comme Mlle Claës, Modeste Mignon, Ursule Mirouet, Eugénie
-Grandet. Balzac a vu l’humanité complète, l’humanité de tous les temps.
-Il a incarné dans ses personnages les éternelles passions humaines.
-
-«Comme Eschyle, dit Théodore de Banville, comme Aristophane, comme
-Shakespeare, comme Molière, comme tous les maîtres, Balzac a pris pour
-ses héros l’Avidité, la Luxure, la Haine, l’Amour de l’or, l’Ambition,
-et il prête à ces démons toujours jeunes les oripeaux, les modes et le
-langage de l’époque où il a vécu; tout en les montrant terribles comme
-ils sont, il a su les rendre comiques et amusants, Balzac seul a montré
-comment on peut appliquer à la vie contemporaine les procédés éternels
-de la poésie, et créer des types modernes, généraux et absolus, en ne
-tenant pas compte des petites circonstances par trop frivoles et
-transitoires[44].»
-
- [44] BANVILLE, _Critiques_, p. 451 et 454.
-
-George Sand a indiqué avec finesse en quoi consiste le vrai réalisme.
-
-«L’art, dit-elle, doit être la recherche de la vérité, et la vérité
-n’est pas la peinture du mal. Elle doit être la peinture du mal et du
-bien. Un peintre qui ne voit que l’un est aussi faux que celui qui no
-voit que l’autre. La vie n’est pas bourrée que de monstres. La société
-n’est pas formée que de scélérats et de misérables[45].»
-
- [45] _Correspondance avec Flaubert_, p. 450.
-
-Si le fond et la forme du roman sont à peu près restés les mêmes depuis
-Balzac, on peut dire cependant que Flaubert a renouvelé le roman, en y
-ajoutant l’effort d’écrire, le souci plastique, le parti pris d’en faire
-un objet d’art et de n’y mettre que de l’observation pessimiste et des
-personnages médiocres. Malgré l’exemple de certains écrivains
-scandaleusement dédaigneux du style, comme Marcel Proust, il est bien
-difficile aujourd’hui de concevoir le roman sous une autre forme que
-_Madame Bovary_, qui date de 1857, et de ne pas adopter l’esthétique de
-Flaubert, ses procédés d’exécution, sa sensation descriptive, la vérité
-de ses personnages. Il existe certainement d’autres héros qu’Emma
-Bovary; on peut rêver un abbé Bournisien moins bête, un Rodolphe moins
-grossier, un Léon moins nigaud, des caractères plus nobles, moins
-d’automatisme psychologique; en d’autres termes, je crois qu’il serait
-parfaitement possible d’écrire, avec les procédés de Flaubert, un roman
-qui serait plus moral et tout aussi vrai que _Madame Bovary_.
-
-Mais Flaubert n’a pas suffi; il a été dépassé; on a outré sa manière, et
-nous avons vu Zola, au nom d’un faux naturalisme, que Flaubert lui-même
-répudiait, ne plus peindre que la bassesse et l’ignominie. C’est Zola et
-les Goncourt, dans _Germinie Lacerteux_ (1865), qui ont inauguré ce que
-Weiss appelait la littérature brutale, ces interminables épopées de vice
-et d’ennui, qui ont fini par engendrer les œuvres à gros numéros de
-notre temps.
-
-Après «avoir cru découvrir le premier l’observation et la vérité
-humaine», Zola a fini par remplir artificiellement des cadres épiques et
-industriels, comme les grands magasins, la Terre, les chemins de fer,
-les mines. Avec un spiritualisme plus lyrique et des préoccupations plus
-sociales, Paul Adam a continué la tradition de ces grandes fresques,
-tandis que l’ancien fond de Zola inspirait Mirbeau et toute une école de
-nouveaux romanciers, Chérau, Hirsch, Lapaire, Maran, Margueritte, etc.
-Si bien qu’aujourd’hui, si l’on veut éviter l’excès réaliste, c’est
-encore à Flaubert qu’il faut revenir.
-
-L’écrivain qui veut faire du roman ne doit donc perdre de vue ni les
-romans de Balzac ni les romans de Flaubert.
-
-On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal de _Madame Bovary_. Évitons
-le dénigrement et l’idolâtrie. Ce qu’on reproche surtout à Flaubert,
-c’est sa conception pessimiste des passions et des personnages. Comment
-expliquer ce goût de médiocrité morale chez un homme qui n’a connu que
-des êtres d’une parfaite honnêteté? C’est qu’au fond, comme Baudelaire
-et Leconte de Lisle, Flaubert était un romantique, et un romantique qui
-détestait le bourgeois. Sa haine le portait à prendre le contre-pied des
-opinions reçues et, par conséquent, à faire des romans qui étaient la
-négation de l’idéal bourgeois. Ceci est curieux à constater chez un
-artiste qui ne fut jamais lui-même qu’un bourgeois ayant horreur de la
-vie de bohème. «La glorification de la libre et joyeuse bohème, dit
-Albert Cassagne, n’est qu’un thème littéraire, un souvenir de 1830,
-époque où la bohème et l’art pour l’art se confondirent quelque temps.
-Mais, pour la vraie bohème, celle du présent, que l’on rencontre et que
-l’on coudoie dans la vie réelle, il en va autrement. C’est justement au
-nom de l’art pur qu’on la rejette. Joignez-y, si vous voulez, un
-sentiment que Flaubert ou les Goncourt ne se seraient pas avoué
-volontiers: le sentiment de la distance qui sépare l’homme dont la vie
-matérielle est assurée, dont les affaires sont en ordre, de l’irrégulier
-qui vit on ne sait trop comment, de besognes hâtives et de revenus
-incertains. N’étaient-ils pas, eux, quant à la condition matérielle
-s’entend, des bourgeois, de vrais bourgeois, vivant bourgeoisement?»
-
-C’est la vérité. Flaubert tremblait à l’idée de perdre la fortune qui
-lui assurait la possibilité du travail régulier qu’il appréciait chez
-les autres, chez George Sand notamment. A l’époque où ils se lièrent
-d’amitié, l’auteur d’_Indiana_ avait depuis longtemps dit adieu à la
-bohème des Musset et des Pagello, pour devenir la bonne dame de Nohan,
-pacifiquement installée, comme Flaubert, dans ses chères habitudes de
-travail. Cette vie laborieuse formait leur idéal commun. Quant à la
-littérature, ils étaient tous deux aux antipodes, non seulement pour la
-_forme_, comme nous le disions plus haut, mais pour le fond. _Madame
-Bovary_ n’est qu’une effroyable satire de tous les romans de George
-Sand, _Indiana_, _Valentine_, _Jacques_ ou _Lelia_. J.-J. Weiss a
-signalé cette contradiction dans une étude injuste, mais
-originale[46]... Flaubert, direz-vous, était bien pourtant un
-romantique? Oui, mais un romantique désabusé. Il y a en lui une Emma
-Bovary, mais une Emma Bovary qui n’est plus dupe, qui sait le néant de
-l’amour, et dont la vie et la mort proclament la faillite de la passion.
-A chaque page du roman, à travers les regrets d’un ancien croyant, on
-sent une foi qui blasphème et une désillusion qui se venge. Les ravages
-de ce mensonge s’étendent à tous les personnages. Amour, rêves,
-sentiments, conversations, tout s’exprime dans ce livre en clichés
-ironiques, en moquerie sourde et féroce. Les femmes ne s’y trompent
-point; elles n’aiment pas _Madame Bovary_[47].
-
- [46] _Essais sur l’histoire et la littérature françaises_.
-
- [47] Le tempérament de Flaubert n’avait rien de féministe. Il parle
- des toilettes de Mme Bovary, mais il n’est jamais question de sa
- couturière. Où Emma s’habille-t-elle? On ne le dit pas. Pour
- justifier ses voyages à Rouen, elle invente des visites, non pas
- chez sa couturière, mais chez sa maîtresse de piano. Elle porte un
- costume d’amazone. D’où lui vient ce costume? Elle monte à cheval et
- galope. Quand a-t-elle appris à monter à cheval? Ces contingences ne
- préoccupent pas Flaubert. Il voit humain, cela lui suffit.
-
-Qu’il ait eu tort ou non de railler la passion et de scandaliser le
-bourgeois, Flaubert n’en a pas moins fait une œuvre vivante, et créé un
-type de femme qui existe en province à des milliers d’exemplaires. On
-peut répondre à J.-J. Weiss: «Y a-t-il en province des femmes qui rêvent
-la passion? Oui. L’adultère et la passion finissent-ils, les trois
-quarts du temps, dans l’oubli et dans la boue? Oui. Alors que
-reprocherez-vous à Flaubert? Son pessimisme n’est-il pas justifié? En
-quoi a-t-il déshonoré l’amour?»
-
-Si _Madame Bovary_ n’était qu’une œuvre de scandale, il y a longtemps
-qu’elle serait oubliée. Deux autres romans eurent à cette époque
-l’honneur de partager son succès, la _Fanny_ de Feydau et l’_Antoine
-Quérard_ de Charles Bataille. Histoire à la fois sentimentale et brutale
-d’une épouse qui veut garder le mari et l’amant, l’affection et la
-sensualité, _Fanny_ n’est qu’une production d’amateur, dont tout
-l’intérêt se réduit à une scène équivoque qu’on retrouve dans _Sous les
-tilleuls_ d’Alphonse Karr. Quant à _Antoine Quérard_, c’est tout
-simplement _Madame Bovary_ à rebours; un médecin de campagne
-intelligent, romanesque, marié à une calme créature, a pour maîtresse sa
-jeune belle-sœur, une vraie Madame Bovary qui, non seulement aime le
-médecin, mais adore aussi un jeune homme à peine sorti du collège.
-Henriette Quérard meurt empoisonnée par une drogue suspecte que le
-docteur lui donne pour la deuxième fois. Tous les éléments de _Madame
-Bovary_ semblent réunis dans ce long roman, description, paysages,
-lyrisme d’amour, la passion sombrant dans la platitude; il y a même une
-sorte d’Homais plus provincial encore, une distribution de prix et un
-grand enterrement! Plus réalistes que le roman de Flaubert, ces deux
-livres sont aujourd’hui aussi oubliés que _Sous les tilleuls_ d’Alphonse
-Karr.
-
-Ce qui fait, au fond, de _Madame Bovary_ un chef-d’œuvre, c’est qu’elle
-est non seulement un modèle d’exécution, mais un modèle d’observation
-humaine. M. Thibaudet a mis la question au point dans un excellent
-livre[48]. Le chapitre sur le style de Flaubert, ses constructions, sa
-langue et ses phrases, est d’une démonstration définitive. M. Thibaudet
-appelle Flaubert «un des plus grands créateurs de formes qu’il y ait
-dans les Lettres françaises», et il se moque agréablement de ceux qui
-prétendent que Flaubert écrit mal. «_Madame Bovary_, dit-il, reste une
-merveille de style français.» Le livre de M. Thibaudet est un monument
-élevé à la gloire de Flaubert, un monument qui écrase les ironies et les
-attaques, y compris les vaines négations de Pierre Gilbert, où M.
-Thibaudet ne voit qu’un «jeu habile, mais un jeu».
-
- [48] _Gustave Flaubert_, 1 vol.
-
-Jules Lemaître avait magistralement résumé ce qu’il faut penser sur ce
-sujet:
-
-«Je crois, dit-il, que Gustave Flaubert a réalisé pleinement et dans
-toute sa pureté une espèce de roman qui est tout simplement la peinture
-de la vie humaine telle qu’elle est (qu’on appelle cela si l’on veut le
-roman réaliste). On dira que, si la réalité est laide, il ne faut pas la
-peindre telle qu’elle est, parce que cette peinture ne saurait être
-belle. En quoi l’on se trompe. D’abord, l’homme étant un être imitatif
-par nature, une imitation exacte, même d’un vilain objet, lui fait
-plaisir, je ne sais comment, par la surprise qu’elle lui cause, par la
-clairvoyance et l’habileté qu’elle suppose chez l’imitateur; et ce
-plaisir, ceux mêmes qui ne l’avouent pas le sentent toujours, à moins
-que leur sincérité n’ait été altérée par l’affectation de dégoûts bien
-portés... La peinture de la réalité non arrangée, mais complète, donne
-l’idée de la beauté, parce qu’elle nous présente quelque chose de
-compliqué, un jeu de causes et d’effets, de forces subordonnées les unes
-aux autres. La beauté naît encore de ce que les traits, tous copiés sur
-la réalité, sont cependant choisis, sinon modifiés... La beauté est
-encore dans les forces naturelles et fatales que le roman réaliste est
-toujours amené à peindre. Elle est aussi dans le style, dès qu’il
-possède certaines qualités, force, concision, harmonie, couleur, qui
-sont belles indépendamment des sujets où elles s’emploient. La beauté
-peut être enfin dans l’attitude dédaigneuse, bienveillante ou impassible
-de l’écrivain, attitude que l’on pressent aisément à travers son œuvre.
-Voilà à peu près pour quelles raisons la peinture de la vie toute crue
-peut n’être pas si répugnante[49].»
-
- [49] _Les Contemporains_, 8e série, p. 92.
-
-Répétons-le donc pour en finir: il faut étudier et adopter _Madame
-Bovary_ comme un modèle, non pas pour l’imiter servilement, mais pour
-faire des romans différents, des romans honnêtes au besoin, où l’on
-peindra dans toute leur réalité les êtres, les choses et les paysages.
-Il s’agit d’appliquer en littérature ce que le grand pastelliste La Tour
-disait à Diderot. Il lui disait que «la fureur d’embellir et d’exagérer
-la nature s’affaiblissait à mesure qu’on acquérait plus d’expérience et
-d’habileté, et qu’il venait un temps où on la trouvait si belle, qu’on
-penchait à la rendre telle qu’on la voyait».
-
-Suivez le conseil de La Tour: copiez la nature telle qu’elle est, telle
-que vous la voyez, d’aussi près que vous le pourrez... Mais, direz-vous,
-ce sera de la photographie!... Non, ce ne sera pas de la photographie,
-parce que la photographie est une reproduction mécanique et sans
-interprétation, tandis que c’est avec vos yeux et votre cerveau que vous
-copiez, c’est-à-dire avec une lentille qui _interprète_ et _transpose_.
-Vous croirez copier, vous interpréterez malgré vous. Mettez dix peintres
-devant le même paysage. Ils feront tous un paysage différent. «Au musée
-de Montpellier, dit Alfred Mortier, j’ai vu une dizaine de portraits
-d’un Mécène, que peignirent successivement Delacroix, Ricard, Courbet et
-d’autres artistes éminents. Pas une de ces figures ne ressemble à
-l’autre. On dirait parfois que ce n’est pas le même individu qui a posé.
-Et cependant, tous ces artistes s’efforçaient de copier, de faire
-ressemblant[50].» Ingres lui-même et ses disciples s’illusionnaient, en
-croyant être «les très humbles serviteurs du modèle». Ils copiaient tout
-simplement dans le modèle la beauté qu’ils y voyaient ou croyaient y
-voir[51]. Un peintre ne peint jamais la réalité, mais sa propre
-interprétation. De là, tant de façons de peindre. La couleur même ne
-signifie plus rien; on peut peindre en bleu ou en noir.
-
- [50] A. MORTIER, _Dramaturgie de Paris_.
-
- [51] _Essai sur le principe et les lois de la critique d’art_, par
- André FONTAINE.
-
-Il ne saurait donc y avoir, pour le peintre et l’écrivain, aucune espèce
-d’inconvénient à copier la nature. Des fantaisistes, comme Théodore de
-Banville, peuvent seuls déconseiller l’étude de la réalité. L’auteur des
-_Odes funambulesques_ dit, à propos d’une comédie: «On assure (ô triste
-infirmité de la réclame!) que le type de Mme Calendel a été copié ou
-plutôt photographié sur nature. C’est donc pour cela qu’il est si faux
-et si chimérique[52].» Déplorable malentendu!... D’abord, il n’est pas
-vrai du tout qu’un personnage soit faux parce qu’il est copié sur
-nature. Même servile, la copie n’est qu’une adaptation involontaire.
-Théophile Gautier prétend qu’un acteur, qui parviendrait à imiter
-parfaitement le langage et les gestes d’un savetier, ne l’amuserait pas
-plus qu’un savetier. Ce n’est pas sûr. Une imitation est toujours
-amusante.
-
- [52] _Critiques_, p. 251.
-
-Il faut donc copier la vie, pour rendre la vie; et copier vos
-personnages dans la vie, si vous voulez que vos personnages vivent. On
-n’invente ni un personnage ni un caractère. On doit ou les prendre tels
-qu’ils sont, ou les imaginer d’après ceux que l’on connaît. Et ne dites
-pas qu’un portrait particulier n’est pas un type général. Un individu
-peut parfaitement représenter un type général, puisque cet individu
-existe certainement à des milliers d’exemplaires.
-
-Des personnages inventés ne seront jamais que des fantoches. Faites, au
-contraire, une liste de vos héros, donnez-leur le caractère, le langage,
-les manies de telle ou telle personne que vous connaissez. Celui-ci sera
-Mlle X..., celui-là M. Z... Vous verrez alors le relief que prendra
-votre récit et comme il vous sera facile de savoir ce que vos
-personnages devront dire et penser dans telle ou telle circonstance.
-Nous rencontrons tous les jours des types; chacun de nous est un type;
-pourquoi en met-on si peu dans les livres? C’est qu’en art, le
-difficile, c’est de voir. Un romancier doit, comme un peintre, prendre
-des notes et écrire d’après l’esquisse. Don Juan, Faust, Hamlet,
-Tartuffe, Othello ont certainement existé[53].
-
- [53] cf. A. MORTIER, _Faust_, p. 10.
-
-«Je tiens de M. Paul Bourget, dit Edmond Jaloux, ce détail, que
-Tourguénieff écrivait la biographie complète de ses personnages, même
-des moindres. C’est là, justement, ce qui fait leur extraordinaire
-vérité; ils ne prononcent jamais ces paroles vaines, ni ne font ces
-gestes hasardeux que nous voyons accomplir dans la majorité des
-romans... Tourguénieff poussa si loin ce scrupule, que, lorsqu’il
-écrivit _Pères et Enfants_, il fit plus encore: il tint un journal de
-Bazaroff (son principal personnage). Quand il lisait un livre nouveau,
-quand il rencontrait un homme intéressant, ou bien s’il arrivait un
-événement politique ou social important, il l’inscrivait aussitôt, en le
-jugeant du point de vue de Bazaroff. Il en résulta un cahier volumineux,
-qu’il finit, bien entendu, par perdre; mais on se rend mieux compte
-maintenant des raisons profondes qui donnent une telle vie aux créations
-de Tourguénieff... Quel que soit le don, seul un travail de cette
-conscience et de cette subtilité donne aux œuvres cette solidité que
-rien ne remplace[54].»
-
- [54] _Dimitri Roudine_, préface.
-
-La première condition d’un caractère ou d’un personnage (on l’oublie
-toujours et on ne saurait trop le redire), c’est sa permanence, sa
-fidélité à lui-même. Harpagon et Othello restent jusqu’au bout des
-avares et des jaloux. Alceste et le baron Hulot ne se démentent jamais,
-ou, s’ils se démentent, c’est par certaines contradictions conformes à
-leur nature. Ulysse est, sous ce rapport, une création étonnante, «le
-plus fort caractère de l’antiquité», dit Flaubert. La dissimulation, qui
-résume les qualités de sa race, ne l’abandonne pas un instant. «Ce que
-les Grecs estimaient surtout en lui, c’est la souplesse et les
-ressources inépuisables de son génie. L’Avisé, le Sage, l’Ingénieux,
-l’Artisan de ruses, le Patient, l’Éprouvé, l’Esprit aux mille nuances,
-l’Homme qui sait se retourner, tels sont les surnoms que leur admiration
-lui prodigue, comme si, en le louant, ils sentaient qu’ils font leur
-propre éloge. Tous les peuples apprécient la ruse presque à l’égal du
-courage. Mais, pour un peuple fin et délié comme les Grecs, la ruse est
-un don divin, qui se confond avec la sagesse[55].»
-
- [55] ORDINAIRE, _Rhétorique nouvelle_, p. 63. Voyez dans _Philoctète_
- jusqu’à quel point Ulysse pousse la fourberie.
-
-Homère avait du génie. Le génie n’est pas donné à tout le monde. A
-défaut de génie, on peut toujours, avec du talent, animer des fictions,
-inventer des êtres humains. Voyez par quel effort Flaubert arrive à
-mettre en scène et à faire agir et parler deux insignifiants personnages
-comme Bouvard et Pécuchet, destinés à supporter seuls le poids d’une
-érudition ennuyeuse. Zola avait raison de répéter qu’un ouvrage n’est
-vivant qu’à la condition d’être vrai, d’être vécu par un auteur
-original... «On gagne, dit-il, l’immortalité en mettant debout des
-créatures vivantes, en créant un monde à son image.» Oui, sans doute;
-mais Zola avait tort d’ajouter que le style ne faisait rien à l’affaire,
-sous prétexte «que nous ne pouvons pas aujourd’hui juger du style
-d’Homère et de Virgile». C’est une erreur de croire qu’on peut créer des
-œuvres durables sans le secours du style; et, précisément, répétons-le,
-Homère et Virgile ne sont parvenus jusqu’à nous que grâce à la
-réputation de leur forme. Sans le style, ce qu’ils ont mis de vivant
-dans leurs œuvres n’eût pas suffi à les immortaliser.
-
-On dira: «Vous enfoncez une porte ouverte. On sait très bien qu’il faut
-écrire en bon style et faire vivre ses personnages.» Oui, le conseil est
-vieux, mais on s’obstine à ne pas le suivre, et la preuve qu’on
-l’oublie, ce sont les trois quarts des romans actuels. Y a-t-il là, sauf
-exceptions, quelque souci des «types»? Se préoccupe-t-on des caractères?
-Peint-on les choses d’après la vie?
-
-Il y a peu de personnages, même dans les œuvres célèbres, qui soient des
-figures vraiment vivantes.
-
-La comédie et la musique ont immortalisé le Figaro de Beaumarchais.
-Figaro n’est pourtant pas un _type_, mais un _rôle_. Il ne reste pas
-dans la mémoire, et, hors de la scène, il n’existe plus. Figaro, c’est
-Beaumarchais lui-même. Relisez sa fameuse tirade: elle résume la vie de
-Beaumarchais. Intrigant, pamphlétaire, frondeur, il a fait tous les
-métiers, se moque de tout, critique chacun, se rit du mépris et, malgré
-ses vantardises et son persiflage, le moins qu’on puisse dire de lui,
-c’est que c’est à peine un honnête homme.
-
-Gil Blas aussi est moins un type qu’un porte-voix. On retient son nom;
-on oublie le personnage. Ce n’est pas lui, ce sont les autres qui nous
-intéressent, l’archevêque de Grenade, les comédiens, le chanoine,
-Sangrado, etc...
-
-Joseph Prudhomme, au contraire, est un type définitif. Henri Monnier
-l’avait trouvé en se copiant lui-même. Faites de Prudhomme un
-anticlérical, vous avez M. Homais, l’inoubliable Homais, un des
-personnages les plus réussis que le roman ait créés, et qui pourtant ne
-sera jamais populaire, parce que le peuple et la politique ont
-aujourd’hui les idées de M. Homais. Poussez-le: vous avez le Tribulat
-Bonhommet de Villiers de l’Isle-Adam, Bonhommet, le Joseph Prudhomme
-macabre et bouffon, qui sourit de pitié en voyant des gens croire encore
-à Dieu et à l’immortalité de l’âme.
-
-Pour qu’un roman soit intéressant, il n’est pas absolument nécessaire
-que les personnages soient nombreux. Un seul suffit pour l’intérêt,
-comme l’inoubliable beau-père de _Fumées dans la campagne_ d’Edmond
-Jaloux. Il n’a fallu que deux héros à Cervantès pour faire un
-chef-d’œuvre. Avec une simple femme, directement prise sur la vie, un
-certain Pecméja a écrit un livre admirable: l’aventure d’une pauvre
-fille du peuple qui va rejoindre à pied son amant journaliste à Paris.
-Flaubert dit dans sa lettre-préface que c’est «une chose exquise, à la
-fois simple et forte, une histoire émouvante comme celle de Manon
-Lescaut, moins l’odieux Tiberge, bien entendu».
-
-On n’a plus réédité ce petit livre. Il devrait être entre toutes les
-mains[56].
-
- [56] _Rosalie_, par Ange PECMÉJA. Lettre-préface de Gustave FLAUBERT.
-
-Balzac, dit-on, ne copiait pas ses modèles. Je n’en sais rien. C’est une
-question à débattre. Balzac était évidemment avant tout un créateur et
-un intuitif; mais le fond de son intuition consistait surtout à incarner
-dans un type les traits observés chez d’autres. On peut parfaitement
-peindre Eugénie Grandet, Modeste Mignon, Ursule Mirouet et Mlle Claës
-d’après certaines jeunes filles de province. «Imaginer une composition,
-dit Delacroix, c’est combiner les éléments d’objets qu’on connaît avec
-d’autres qui tiennent à l’intérieur même, à l’âme de l’artiste.»
-
-Est-il bien exact, d’ailleurs, que Balzac ait toujours inventé? On
-ferait une belle étude, si l’on voulait relever tout ce qu’il a vraiment
-pris dans la vie. Son mot sur _Eugénie Grandet_: «Puisque l’histoire est
-vraie, comment veux-tu que je fasse mieux que la vérité?» pourrait
-s’appliquer à beaucoup de ses romans. Le père Grandet a existé à Saumur.
-Il s’appelait Niveleau. Balzac a profondément modifié son modèle. En
-tous cas, il est allé écrire son roman sur les lieux et il «s’est
-inspiré de plusieurs autres types que lui offrait la vie provinciale
-d’alors»[57].
-
- [57] Autour d’_Eugénie Grandet_, par Maurice SERVAL.
-
-Ce qui fait la valeur de certaines œuvres populaires, comme _Manon
-Lescaut_ ou _la Dame aux camélias_, c’est que ces livres sont vrais, ont
-été vécus. «Si l’on savait, disait Dumas fils à Jules Claretie, ce que
-j’ai mis de moi dans mon œuvre, ce que j’ai utilisé de ma vie dans mon
-théâtre, ce qu’il y a de dessous dans mes pièces!... Je raconterai,
-autant que je le pourrai, ce passé; je montrerai ces sources d’émotion
-et d’études... Mais que voulez-vous? On ne peut tout dire, même à voix
-basse, et ce qu’on ne peut imprimer, c’est le plus curieux de la vie
-d’un homme[58].»
-
- [58] _Alexandre Dumas et Marie Duplessis_, par Johannès GROS, p. 200.
-
-On a bien vu, pendant la guerre, les résultats saisissants qu’a donnés
-la peinture des choses vécues. Il reste sur la guerre de 1914 une
-dizaine d’excellents livres, dont une bonne moitié écrite par des
-personnes qui n’avaient encore rien publié. L’intensité du vécu a
-inspiré à ces débutants des pages dignes de nos meilleurs écrivains.
-
-La documentation sur nature, le roman-reportage, peindre la vie,
-regarder autour de soi, transposer la réalité, copier des caractères,
-voilà la vraie méthode, la seule méthode à suivre. Max Jacob a écrit
-deux curieux volumes, rien qu’avec les dialogues, manies et mœurs
-locales d’une petite ville. A l’exemple d’Alphonse Daudet, M. Abel
-Hermant s’est fait une réputation en nous donnant, sous forme de roman,
-des revues de fin d’année où défilaient les derniers événements
-contemporains. Ces sortes d’évocations sont évidemment délicates et
-demandent du tact. On tombe malheureusement très vite dans l’artificiel,
-un volume sur les Inventaires, un volume sur les Congrégations, la
-politique, les procès célèbres. C’est le défaut du genre. Une copie sur
-nature ne doit être ni longue ni exagérée et donner la sensation exacte
-de la vie.
-
-Cette illusion du vrai est indispensable, même pour le nom des
-personnages. Balzac les copiait quelquefois sur les enseignes des
-magasins. Les noms heureux abondent dans _la Comédie humaine_: Modeste
-Mignon, Eugénie Grandet, Ursule Mirouet, Vautrin, Rubempré, Rastignac,
-César Birotteau, Mme Marneffe... Flaubert suppliait un jour Zola de lui
-céder le nom de Bouvard pour le mettre dans _Bouvard et Pécuchet_.
-George Sand a toujours de jolis noms: _les Beaux Messieurs de
-Bois-Doré_, _la Dernière Aldini_, _Consuelo_, _Mauprat_, le _Marquis de
-Villemer_, _Flamarande_. Le nom du héros de Paul Féval, Lagardère, sonne
-comme une fanfare, et Dumas père en a inventé d’harmonieux, comme le
-comte de _Monte-Christo_, _Cavalcanti_, le _Vicomte de Bragelonne_. Il
-est vrai qu’Athos, Portos et Aramis n’ont rien de bien retentissant pour
-des noms de mousquetaires.
-
-Les noms propres ont leur physionomie et leur beauté. Il en est qui ne
-vieillissent pas. D’autres marquent une époque. En 1840, tous les
-personnages s’appelaient Borval, Clairval, Dorival, Blainville,
-Sainville, Meurville. D’Arlincourt avait popularisé les Ipsiboë,
-Eulodie, Ismalie, Izèle, Dalguiza... Il est des noms éclatants, comme
-ceux du début de _Ratbert_, dans la _Légende des siècles_, et il y en a
-de ridicules, comme Pascal Geffosses, Éparvier, Mitre, que je trouve
-chez Paul Margueritte et qui rappellent ceux que je cueillais
-dernièrement dans un roman mondain: M. Mélissier, M. Métardier, Mme
-Gilletard, M. Dégustai, M. Deprivière, etc.
-
-«Quelques noms, dit Israëli, ont été regardés comme présentant des
-auspices plus favorables que d’autres. Cicéron nous apprend que lorsque
-les Romains levaient des troupes, ils montraient le plus grand désir que
-le nom du premier soldat porté sur la liste fût d’un bon augure. Lorsque
-les censeurs faisaient le dénombrement des citoyens, ils commençaient
-toujours par un nom fortuné, tels que celui de Salvius, Valérius.
-
-«Un homme appelé Régillanus fut choisi pour être empereur, par la seule
-raison que son nom avait une consonance royale; et Jovien fut promu à la
-souveraineté, parce que son nom approchait le plus de celui de
-Julien[59].»
-
- [59] _Curiosités de la littérature_, t. I, p. 221.
-
-Les _Annales du dix-septième siècle_ racontent que Molière, cherchant un
-nom pour un des personnages du _Malade imaginaire_, celui qui est chargé
-de donner des clystères, rencontra par hasard un garçon apothicaire,
-auquel il demanda: «Comment vous nommez-vous?--Fleurant.--Mon cher, dit
-Molière, que je vous embrasse. Je cherchais un nom pour un personnage
-tel que vous; vous me tirez d’embarras en m’apprenant le vôtre.» Comme
-on sut l’histoire, tous les petits maîtres allèrent à l’envi voir
-l’original du Fleurant de la comédie. La célébrité que Molière lui
-donna, lui attira la plus grande vogue, dès qu’il devint maître
-apothicaire. En le ridiculisant, Molière lui ouvrit la voie de la
-fortune.»
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Comment on fait un roman
-
-(Suite)
-
-Faut-il écrire ses souvenirs?--L’emploi du _je_.--Le choix du
-sujet.--Faut-il écrire pour le public?--Le public et Théophile
-Gautier.--Le plan et la composition.--Flaubert et l’impassibilité.--La
-couleur locale.--La description exotique.
-
-
-Le meilleur moyen de faire un bon roman d’observation, ce serait
-peut-être de raconter tout simplement sa propre vie. Quelqu’un a réalisé
-ce programme et a été célèbre. C’est Marcel Proust.
-
-L’originalité de Marcel Proust n’est pas d’avoir beaucoup parlé de lui,
-mais de nous présenter dans un vaste tableau d’ensemble les caractères
-et les personnages qu’il a connus. Sa psychologie ne nous fait grâce de
-rien; tout est haché, éparpillé, examiné, classé. Si l’on surmonte
-l’ennui que dégagent ces compilations héroïques, on est largement
-récompensé par la vision des êtres et des choses et l’humanité des
-milieux et des sentiments. En tous cas, personne, sauf M. Pierre Hamp,
-n’avait encore affiché un pareil mépris du style. On a comparé Proust à
-Saint-Simon. C’est une plaisanterie. Saint-Simon était un prodigieux
-écrivain.
-
-Ces réserves faites, on ne peut que louer Marcel Proust d’avoir songé à
-écrire sa vie. Malheureusement son exemple a été funeste. Tout le monde
-s’est mis à publier des souvenirs. Maurice Prax a raison de s’indigner
-contre tous «ces jeunes littérateurs qui ne savent plus rien nous
-raconter, hormis leurs petites histoires. C’est tout juste s’ils ont
-quelques poils au menton, et déjà ils veulent rédiger leurs mémoires. Il
-faut à tout prix qu’ils nous disent les impressions qu’ils ont
-ressenties quand ils ont reçu leur première fessée et quand, pour la
-première fois, ils ont mangé de la crème au chocolat. Souvenirs de
-tartines... Souvenirs de bahut... Souvenirs de bachot... Souvenirs de
-cousines... Ces jeunes gens, on le sent, n’ont pas d’autre souci que de
-s’admirer.»
-
-Il y a abus, évidemment. Il est intéressant de raconter sa vie; mais
-trop de gens la racontent et la racontent mal. Ce n’est pas notre faute,
-si on ne sait pas se servir d’un bon instrument. Même autrefois, quand
-nous signalions les ravages du mal d’écrire, nous faisions une
-distinction capitale. «Gardons-nous, disions-nous en propres termes,
-gardons-nous de confondre le vrai don d’écrire, qui a en lui quelque
-chose de divin, avec le funeste mal d’écrire qui nous dévore.
-L’inspiration n’est ni une fièvre ni un surmenage. C’est le résultat
-d’une application constante.» Les souvenirs personnels sont à la portée
-de tout le monde; ce n’est pas une raison pour que tout le monde y
-excelle.
-
-Il y a peut-être un moyen d’éviter l’inconvénient des souvenirs
-personnels: c’est de supprimer le _je_ et d’employer le _il_, comme s’il
-s’agissait d’un héros fictif. L’emploi du _je_ facilite la rédaction;
-mais le _moi_ est toujours haïssable, et on doit s’en passer quand on le
-peut. Tâchez, du moins, d’y mettre du tact, ne l’étalez pas,
-disparaissez le plus possible. Le _je_ n’est supportable que chez
-quelqu’un d’illustre qui mérite qu’on l’écoute.
-
-L’emploi du: _il_, au lieu du: _je_, a son importance dans le style. Le
-mauvais usage du _il_ peut produire bien des équivoques. M. Moufflet
-signale, à ce propos, un curieux spécimen de prose administrative:
-
-«M. le chef du personnel fait savoir à M. le directeur des Constructions
-navales, en réponse de sa note du... transmettant son rapport relatif
-à... qu’_il_ sera prochainement statué sur la question dont _il_ l’a
-entretenu, et qu’_il_ ne manquera pas de le tenir au courant de la suite
-qui sera donnée aux propositions qu’_il_ lui a soumises dans la mesure
-où _il_ aura été possible de le faire; _il_ lui appartient du reste de,
-etc.» Le chef du personnel n’avait qu’à écrire directement: «Je vous
-fais savoir, en réponse à votre demande, etc...» et il n’y avait plus
-d’équivoque, d’autant plus qu’on écrit directement au ministre: «M. le
-ministre, vous..., etc...» (_Revue maritime_, octobre 1922.)
-
-Au surplus, qu’on emploie _je_ ou _il_, le ton direct ou le ton
-indirect, il sera toujours plus facile, comme nous le disions, de
-raconter ses souvenirs que de faire du roman objectif et de traiter la
-grande comédie de la vie, des types et des sujets comme _César
-Birotteau_, _Eugénie Grandet_, le _Nabab_, les _Rois en exil_.»
-
- * * * * *
-
-Quand on dit: «Il faut peindre la vie», cela ne signifie pas qu’on peut
-traiter n’importe quoi, comme le pensaient Tchékhov et Goncourt. Il y a
-dans la vie des choses ennuyeuses, des gens insupportables, et rien
-n’est fatigant comme un dialogue d’Henri Monnier.
-
-L’important, pour faire un bon roman, c’est de choisir des sujets
-intéressants. Il y en a de ridicules; il y en a d’odieux. Si vous
-choisissez mal, ne vous étonnez pas de ne pas avoir de succès.
-
-Avez-vous quelquefois remarqué l’incroyable quantité d’aquarelles qui
-sont en vente dans les grands magasins de gravures? Tous ces peintres
-ont du talent; aucun n’a de personnalité. Pourquoi? Parce qu’ils font
-tous le même tableau et traitent tous le même sujet: chromos, chemins,
-rivières, sous-bois, moulins, clochers, vieilles rues, sempiternels
-quais de la Seine, berges de la Cité, marché aux fleurs, place de la
-Concorde, etc. Pourquoi ces peintres ne choisissent-ils pas un motif
-plus rare, un site plus original? Ils sont incapables de peindre autre
-chose, je le veux bien; mais pourquoi ne pas essayer au moins une fois?
-
-Les romanciers sont comme les peintres: ils traitent tous le même sujet,
-sous prétexte que le sujet ne signifie rien et que tout dépend de la
-façon de le traiter. Mais qui donc est sûr d’avoir assez do talent pour
-pouvoir rajeunir les vieux thèmes?
-
-N’allez pas, pour éviter un défaut, tomber dans un autre, et ne vous
-croyez pas obligé de compliquer vos sujets. On peut écrire de beaux
-récits sur une donnée très simple, comme _Adolphe_, _Werther_, _René_,
-_Paul et Virginie_. Faire quelque chose avec peu de chose fut toujours
-le rêve des grands artistes. «Toute l’invention, dit Racine (préface de
-_Bérénice_), consiste à faire quelque chose avec rien.» «Ce que je
-voudrais, disait Flaubert, c’est un livre sur rien, un livre sans
-attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force intense de
-son style, comme la terre, sans être soutenue, se tient en l’air.»
-Goncourt, dans la préface de _Chérie_, déclarait «qu’il voulait du roman
-sans péripéties, sans intrigues, sans bas amusement»... Le conseil n’est
-pas bon pour les débutants. Écrire des monographies documentaires ou des
-descriptions psychologiques, c’est aller au-devant d’un insuccès, et il
-faut être bien sûr de soi pour en courir le risque. Il est très vrai
-qu’il n’y a presque rien dans des livres comme _René_, _Werther_ et
-_Adolphe_; ce sont cependant des œuvres substantielles, lourdes de drame
-intérieur et qui contiennent, comme un fort parfum dans un coffret,
-d’énormes portions de sensibilité humaine, tandis qu’il n’y a guère que
-de l’ennui dans des livres comme _Chérie_, où l’auteur se vantait de ne
-vouloir mettre à peu près rien.
-
-Quel que soit votre sujet, d’ailleurs, l’essentiel est de le prendre
-dans la vie. Faguet conseillait d’aller les chercher dans l’Histoire de
-France et de les habiller ensuite à la moderne. On peut très bien, en
-effet, emprunter au passé une intrigue, des aventures, et même des
-personnages qui représentent le vrai cœur humain et sont de tous les
-temps, précisément parce qu’ils ont existé.
-
-Un roman n’est pas toujours nécessairement composé de situations
-dramatiques. On peut parfaitement traiter un cas de conscience, une
-crise d’âme, l’étude d’un caractère comme _René_ ou _Adolphe_. Le
-désenchantement de _René_ était quelque chose de très nouveau pour
-l’époque. L’histoire de la satiété en amour, qui fait le fond
-d’_Adolphe_, était également un thème très original. Werther lui-même
-n’est qu’un fait-divers transfiguré par la passion. L’émotion de _Julia
-de Trécœur_ vient de sa seule simplicité, et de ce qu’on ne nous dit
-pas, bien plus que de ce qu’on nous dit. Quelques pages suffisent à
-Duclos pour fixer dans ses _Amours de Madame de Selves_ (_Mémoires du
-comte de..._), un cas de fine psychologie féminine. Depuis nos
-classiques jusqu’au _Lion amoureux_ de Soulié et à la _Sylvie_ de Gérard
-de Nerval, bien des œuvres ont été écrites sur une donnée très simple.
-
-L’exemple d’Edgard Poë et de Villiers de l’Isle-Adam pousse trop souvent
-les jeunes écrivains à choisir des cas bizarres, à peindre le rebours
-des sentiments ordinaires. Ils ne soupçonnent pas tout ce qu’il faut de
-talent pour donner quelque apparence de vérité à des choses qui n’ont
-pas le sens commun. Voyez les _Diaboliques_ de Barbey d’Aurevilly.
-L’éblouissement du style arrive à peine à faire supporter
-l’invraisemblance de ces extravagantes histoires.
-
-Il faut se demander avant tout si ce qu’on se propose d’écrire plaira au
-public. Ceci est capital, et c’est malheureusement la dernière chose
-dont on se préoccupe. Voyez Balzac. Ses prétentions philosophiques ne
-lui font jamais perdre de vue l’intérêt et le récit. Ses descriptions
-sont ennuyeuses, sa psychologie vous rebute; mais avec quel art il
-développe ses sujets les plus simples, comme _Eugénie Grandet_, où il
-n’y a pourtant ni situation ni intrigue.
-
-On ne vous dit pas de chercher le succès par tous les moyens possibles,
-y compris le roman-feuilleton. On vous conseille d’écrire des choses qui
-plaisent: «Souvenez-nous, dit Hector Malot, que vous écrivez pour le
-public. Si vous voulez vous l’attacher, racontez-lui des histoires comme
-à un enfant, charpentez solidement votre drame, corsez vos intrigues. Le
-public n’a pas le temps de s’intéresser à vos rêves[60].» Le conseil
-était bon, à condition toutefois d’ajouter que le public n’aime pas
-seulement le drame et les histoires, mais l’étude de mœurs et le roman
-d’observation. Hector Malot le savait bien, lui qui n’avait pas
-seulement écrit _Sans famille_ et le _Docteur Claude_, mais les
-_Victimes d’amour_, peinture implacable de la passion rassasiée et
-déçue.
-
- [60] _Parmi les vivants et les morts_, par Georges BEAUME, p. 215.
-
-Voltaire dit dans sa préface de _Marianne_: «C’est contre mon goût que
-j’ai mis la mort de Marianne en récit, au lieu de la mettre en action.
-Mais je n’ai pas voulu combattre en rien le goût du public. C’est pour
-lui et non pour moi que j’écris.»
-
-Mais, dira-t-on, pourquoi chercher la faveur du public? Si l’on veut
-vraiment écrire quelque chose de bon, c’est pour soi-même qu’il faut
-écrire et non pour le public. L’art et le public n’ont rien de commun.
-«L’art ne sera jamais que l’apanage d’une élite.» «Ce n’est que par une
-rencontre tout à fait singulière et rare, dit Jules Lemaître, que de
-belles œuvres ont pu de notre temps contenter à la fois le peuple et les
-habiles (tels les drames de Dumas fils, les romans de Daudet et de
-Zola). Et il n’en est pas moins vrai que les œuvres qui jusqu’ici et
-sans comparaison possible ont eu le plus de lecteurs et de spectateurs,
-c’est encore tel roman du _Petit Journal_, tel mélodrame et telle
-opérette, et que, d’autre part, les choses les plus fortes, les plus
-originales et les plus belles qui aient été écrites en ce siècle, n’ont
-été et ne devaient être connues et aimées que d’un public excessivement
-restreint. Il serait puéril de s’en étonner ou de s’en fâcher. Plus
-l’art se vulgarise en bas, plus il s’affine en haut, par dédain de la
-foule[61].»
-
- [61] J. LEMAÎTRE, _Impressions de théâtre_, p. 151, 2e série.
-
-C’était l’avis de Flaubert, qui pensait lui aussi que ce qu’il y a «de
-meilleur dans l’art échappera toujours au grand public». Le grand
-public, c’est entendu, est incapable de comprendre intégralement un
-chef-d’œuvre. Est-ce une raison pour ne pas écrire des œuvres qui lui
-plaisent? _Don Quichotte_ s’adresse à tout le monde et passionne même
-les enfants.
-
-Théophile Gautier lui-même, sur les supplications de son éditeur
-Charpentier, consentit à changer la fin de son _Capitaine Fracasse_ et à
-donner au public un dénouement heureux, au lieu d’un dénouement
-malheureux. On sait comment se termine son célèbre roman:
-
-Sigognac s’est battu avec Vallombreuse, et il l’a grièvement blessé;
-mais Vallombreuse guérit de sa blessure, Sigognac épouse Isabelle et
-rentre triomphalement dans son château restauré, qui a été le _château
-de la misère_ et qui est devenu le _château du bonheur_.
-
-«Cette fin satisfaisante, dit Arnold Mortier, à qui j’emprunte ces
-lignes, n’est point celle qu’avait primitivement conçue Théophile
-Gautier. Dans la pensée première de l’illustre écrivain, Vallombreuse ne
-guérissait pas, Sigognac ne pouvait épouser la sœur de celui qu’il avait
-tué, et le triste capitaine Fracasse rentrait seul dans le château de la
-misère, où il retrouvait plus mornes, plus maigres le vieux chien
-Miraut, le vieux chat Belzébuth, le vieux maître d’armes Pierre. Sûr de
-son admirable palette, le poète-peintre reprenait la description déjà si
-désolée du château de la misère. Il mettait plus de toiles d’araignée
-dans les angles, plus de poussière sur les meubles rompus, plus de
-tristesse dans les yeux des ancêtres peints. Les jours passaient. Le
-chien mourait, le chat mourait; un matin, le vieux serviteur ne se
-relevait plus de son grabat dans la salle basse, et Sigognac pauvre,
-délaissé, oublié par Isabelle elle-même, se mourait d’inanition dans le
-_Château de la misère_, devenu le _Château de la famine_.»
-
-«Pourquoi Gautier a-t-il changé son dénouement primitif? A-t-il été
-vaincu par le préjugé des dénouements heureux? A-t-il cédé à quelques
-conseils? Je l’ignore.»
-
-Judith Gautier nous a donné l’explication de ce changement, il a voulu
-plaire au public:
-
-Au surplus, vous avez parfaitement le droit de dédaigner le public et le
-succès immédiats et, comme Stendhal, de n’écrire que pour la postérité.
-Se consoler d’être inconnu pendant sa vie, en se disant qu’on sera
-célèbre après sa mort, c’est un noble idéal, à condition de ne pas se
-tromper sur la valeur de son propre talent.
-
-En attendant, le mieux est de donner aux lecteurs les romans qui leur
-plaisent[62].
-
- [62] _Soirées parisiennes_, 1878, p. 223.
-
-Une des premières conditions d’un bon roman, c’est un bon plan. Un bon
-plan est nécessaire, aussi bien pour un roman d’action que pour un roman
-psychologique. Les crises passionnelles sont des choses qui s’enchaînent
-comme des événements matériels. Tout cela doit être rigoureusement
-déduit.
-
-Faites d’abord un plan complet, un plan détaillé de chaque scène, de
-chaque chapitre. Il vous restera toujours assez de jeu pour les
-fantaisies de l’exécution.
-
-Nous n’insisterons pas là-dessus. Chacun a sa méthode, et les meilleurs
-conseils n’ont rien d’absolu. George Sand ne faisait jamais de plan.
-Quand elle avait fini un livre, elle prenait du papier et en commençait
-un autre. Stendhal non plus ne se préoccupait pas beaucoup de la
-composition. Il se contentait souvent de dicter et ne se rappelait plus
-le lendemain ce qu’il avait écrit la veille.
-
-Les auteurs qui ont le travail facile n’ont pas le temps de soigner leur
-plan. Comment un producteur comme Lope de Vega se fût-il imposé cette
-discipline? A cinq ans, il lisait le latin et, avant de savoir tenir une
-plume, il dictait des vers. A treize ans, il composait des comédies en
-quatre actes. Il a publié cent vingt volumes, soit mille deux cents
-pièces de théâtre. Il en écrivait en moyenne trente par an!
-
-Cervantès l’appelle le «prodige de la nature». «Le nombre de ses pièces,
-dit-il, serait incroyable, si je ne pouvais attester que je les ai vu
-représenter toutes, ou que je parle de leur existence d’après des
-témoins oculaires. Tous ses concurrents ensemble n’ont pas donné autant
-d’ouvrages que lui seul.» Il lui arriva de composer une comédie de trois
-mille vers en vingt-quatre heures; et un témoin affirme qu’il écrivit
-quinze actes en quinze jours! Lope de Vega travaillait même à bord d’un
-navire pendant la tempête.
-
-Une telle fécondité tient du miracle. Il est vrai que la poésie
-espagnole est la chose la plus facile du monde. En Espagne, tout le
-monde est poète, et l’on fait des vers comme on fait de la prose. Lope
-de Vega avait une mémoire exceptionnelle. Il composait souvent ses
-pièces de tête, les apprenait par cœur et les écrivait ensuite.
-Crébillon père possédait aussi ce don merveilleux. Point de plan; il
-n’écrivait pas un mot. Il savait sa pièce par cœur, et c’est ainsi qu’il
-récita un jour aux comédiens sa tragédie de _Catilina_, qu’il
-transcrivit ensuite. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que, lorsqu’on
-lui proposait une critique, il faisait les ratures dans sa tête et
-oubliait ensuite totalement ce qu’il avait voulu effacer.
-
- * * * * *
-
-Le peu de succès des trois quarts des romans contemporains s’explique
-non seulement par une fécondité déplorable, mais par le manque de plan,
-le défaut de composition, la disproportion des développements, la
-longueur de la mise en train.
-
-«Un des axiomes favoris d’Edgard Poë, dit Baudelaire, était celui-ci:
-«Tout, dans un poème comme dans un roman, dans un sonnet comme dans une
-nouvelle, doit concourir au dénouement. Un bon auteur a déjà sa dernière
-ligne en vue quand il écrit la première.» Grâce à cette admirable
-méthode, le compositeur peut commencer son œuvre par la fin et
-travailler, quand il lui plaît, à n’importe quelle partie. Les amateurs
-du délire seront peut-être révoltés par ces cyniques maximes, mais
-chacun peut en prendre ce qu’il voudra. Il sera toujours utile de leur
-montrer quels bénéfices l’art peut tirer de la délibération, et de faire
-voir aux gens du monde quel labeur exige cet objet de luxe, qu’on nomme
-Poésie.»
-
-C’est toujours faute d’un bon plan qu’on fait des romans trop longs.
-«Trop de papier», écrivait Flaubert à Alphonse Daudet, après avoir lu
-les deux volumes de _Jack_, un beau livre tout frémissant de pitié et de
-souffrance, mais un peu encombré d’épisodes. Un autre roman remarquable,
-_l’Epithalame_, aurait certainement gagné à n’avoir qu’un volume. Ce
-qu’on raconte en deux volumes peut très bien se dire en un seul. _La
-Chaussée des géants_, de Pierre Benoit, eût également demandé une mise
-au point plus rapide. Les œuvres de longue haleine sont devenues à la
-mode: les _Thibaut_, trois volumes; les _Rabevel_, trois volumes, etc...
-
-Il faut avoir un genre de talent très spécial pour pouvoir se passer de
-composition. Edmond Jaloux, par exemple, ne s’est jamais soucié de
-suivre un plan. Il écrit à bâtons rompus; les histoires qu’il raconte
-commencent au milieu du livre, comme dans _Fumées dans la campagne_; et
-avec cela, il vous prend et vous mène jusqu’au bout. Son _Escalier
-d’or_, qui n’a rien encore d’un roman, relate les aventures de quelques
-personnes, de quelques amis, types d’hommes et de jeunes filles, scènes
-et choses vécues, beaucoup de dialogues, de la vie qui passe à travers
-un fond de mélancolie maladive.
-
-Marcel Proust méprise également la composition. C’est le maquis
-psychologique, l’analyse insatiable, qui ne dégage la vie qu’à force de
-répétitions et d’ennui.
-
-S’il est malaisé de faire, à soi tout seul, un bon plan, il est encore
-plus difficile de le faire en collaboration avec deux ou trois
-personnes. On l’a tenté. _La Croix de Berny_ fut écrite par Gautier,
-Méry, Sandeau et Mme de Girardin, et le livre n’en fut pas meilleur. La
-même tentative a été renouvelée de nos jours. _Le Roman des quatre_, on
-le sait, a pour auteurs Paul Bourget, Gérard d’Houville, Duvernois et
-Pierre Benoit. Ces écrivains établirent un plan d’ensemble, puis,
-convenant qu’ils représenteraient chacun l’un des personnages du drame,
-ils s’écrivirent des lettres, et Gérard d’Houville raconte dans une
-interview que les lettres de ses collaborateurs étaient toujours par
-elle impatiemment attendues.
-
-Cette collaboration piquante n’a pas produit un chef-d’œuvre. Le plan
-avait été pourtant minutieusement fixé et scrupuleusement suivi par le
-noble quatuor. Quatre, c’était trop. «On ne voit pas bien, me disait
-Jean Giraudoux, un roman écrit par les _quatre frères Tharaud_.»
-
-Gœthe, qui s’y connaissait, disait que tout dépendait du plan, et
-Flaubert répétait le mot avec enthousiasme. Gœthe n’a pas toujours suivi
-le conseil qu’il donnait aux autres. _Wilhem Meister_ et _les Affinités
-électives_ restent des œuvres à peu près fermées à des tournures
-d’esprit françaises; mais Gœthe a fait _Werther_. Les rêveries qui
-encombrent certaines lettres de ce court récit sont là pour montrer le
-caractère du héros et justifier sa fin tragique. Cette part faite à la
-psychologie, l’histoire est un chef-d’œuvre d’émotion et d’intérêt.
-
-Et maintenant une question se pose, une question très discutée et qui a
-son importance. Quel ton faut-il prendre quand on écrit un roman?
-L’auteur doit-il intervenir, juger ses personnages, commenter leurs
-actes, ou garder la froideur d’un procès-verbal, l’indifférence d’un
-historien qui enregistre des faits? Flaubert voulait que l’auteur fût
-absent de son œuvre, comme Dieu est absent de l’univers, qu’on sente
-partout sa main, sans qu’on la voie nulle part. «Les grandes œuvres,
-disait-il, sont impassibles. L’art est la peinture des choses
-éternelles.» Flaubert voulait donner aux lecteurs une impression de
-stupeur, et qu’on se demandât en fermant le livre comment cela s’était
-fait.
-
-Cette doctrine de l’impassibilité, Flaubert ne l’a pas inventée. Barbey
-d’Aurevilly croyait qu’il la tenait de Gœthe: «Théophile Gautier,
-dit-il, Sainte-Beuve, Leconte de Lisle, Flaubert, tous ces petits
-soldats de plomb de la littérature réaliste d’hier et naturaliste
-d’aujourd’hui, les impassibles, relèvent tous plus ou moins de Gœthe,
-qui est naturellement le dieu des secs et des pédants[63].»
-
- [63] BARBEY D’AUREVILLY, _Gœthe et Diderot_. Cité par Alfred MORTIER.
-
-Non, ce n’est pas chez Gœthe que Flaubert a pris sa théorie de
-l’impassibilité; c’est dans l’_Odyssée_ et l’_Iliade_. Il n’avait même
-pas besoin d’aller si loin. La vie de Jésus-Christ, ses souffrances, la
-passion, le Calvaire, tout cela est raconté dans les _Évangiles_ sans
-intervention d’auteur, sans un mot de pitié pour la victime, sans un mot
-d’indignation contre les bourreaux. L’impassibilité des _Évangiles_ est
-plus frappante encore que celle d’Homère, qui a, du moins, de temps à
-autre, une approbation, un compliment pour le prudent Ulysse.
-
-_Madame Bovary_ a inauguré le premier modèle de ce genre de roman
-automatique, dont _l’Assommoir_ et _Germinie Lacerteux_ sont le plus
-brutal exemple. L’inconvénient de cette impassibilité, qui s’est
-continuée avec Maupassant jusqu’à Charles-Louis Philippe et Marguerite
-Audoux, c’est que le public, n’étant plus en communication avec
-l’auteur, reste froid comme lui et résiste à l’émotion qu’on veut lui
-donner sans être ému.
-
-Je crois qu’il y a tout profit pour un romancier à ne pas se
-désintéresser de ses personnages, à juger et à partager leurs
-souffrances. Alphonse Daudet et Dickens ont toujours été en étroite
-communion avec leurs lecteurs.
-
-Il ne faut pas, bien entendu, pousser cette intervention jusqu’à
-l’analyse des moindres actes de son héros; mais que l’auteur soit juge,
-qu’il condamne, qu’il s’apitoie, qu’il prenne parti, je ne vois à cela
-que des avantages pour le récit.
-
-On exagérait autrefois ces familiarités. Un auteur se croyait obligé
-d’accompagner son héros pour ainsi dire par la main. On excitait la
-curiosité par le titre des chapitres: «Chapitre III: _Où notre héros va
-subir une grande épreuve..._ Chapitre IV: _Où l’on fait une mauvaise
-rencontre..._ Chapitre V: _Où le lecteur fait la connaissance d’un
-personnage inattendu..._, etc.»
-
-Balzac a toujours éprouvé le besoin d’être en tiers avec ses héros. Il
-s’improvise leur témoin et leur biographe; il fait de l’histoire et de
-la politique, ce qui ne l’empêche pas de savoir se taire quand il le
-faut, et de tirer grand effet de son silence, comme dans son admirable
-_Curé de village_, tout imprégné de mystère et d’émotion.
-
-Barbey d’Aurevilly blâme cette rage d’intervention dans _les
-Misérables_, ouvrage plein de vaticinations et de hors-d’œuvre. «Hugo,
-dit-il, qui ne veut plus de l’art pour l’art, n’en a aucun dans sa
-manière de conter. Il y intervient incessamment de sa personne. Or,
-l’intervention personnelle d’un conteur dans ses récits donne à ces
-récits éternellement l’air de préfaces. Il faut qu’ils soient
-impersonnels dans le roman, ou faits par un personnage du roman même. Le
-reste est inférieur, parce que le reste est commode. Hugo interrompt son
-récit, l’arrête, le coupe de réflexions, de contemplations, qui durent
-parfois tout un chapitre, puis il le reprend...»
-
- * * * * *
-
-Parmi les éléments indispensables à la composition d’un bon roman, il ne
-faut pas oublier non plus la couleur locale. On ne conçoit plus
-aujourd’hui un roman sans couleur locale, c’est-à-dire sans une peinture
-fidèle du milieu, des circonstances et de l’époque où se passe le récit.
-
-Jules Lemaître a spirituellement raillé la couleur locale des
-romantiques, telle que la comprenaient Victor Hugo et le grand
-«teinturier» Théophile Gautier. Dans _Notre-Dame de Paris_, Victor Hugo
-a surtout décrit l’architecture et les cloches de la vieille cathédrale.
-Vous ne trouverez pas un mot sur les chants, les offices et les orgues,
-qui sont pourtant l’âme d’une église. Sa cathédrale n’est habitée que
-par _Quasimodo_.
-
-Les _Idylles_ de Théocrite peuvent passer pour le modèle de cette
-couleur de mœurs et de langage que nous demandons à l’antique. Lisez ses
-idylles dans la traduction Leconte de Lisle et comparez-les avec celles
-de Virgile. Le poète latin a beau imiter servilement Théocrite, il n’a
-fait que des bergers philosophes, tandis que ceux de Théocrite sont des
-êtres réels, qui ont des âmes de bergers, la préoccupation de leurs
-travaux, le dialogue de leur profession.
-
-N’abusez pas cependant de la couleur locale; prenez bien garde surtout
-qu’elle ne sente le plaqué, et tâchez de la mêler constamment à la trame
-du récit.
-
-Au fond, la couleur locale n’est pas autre chose que la description qui,
-appliquée aux contrées lointaines, a pris le nom d’exotisme. Faire
-l’histoire de la couleur locale, ce serait faire l’histoire de
-l’exotisme, depuis les _Incas_ jusqu’à Chateaubriand et Loti. C’est le
-contraste et l’éloignement qui créent l’exotisme. Une dame, qui a
-longtemps habité Beyrouth, me disait un jour: «Ah! votre couleur
-d’Orient! Si vous la voyiez de près! Si vous saviez à quel point c’est
-sale et répugnant!»
-
-«L’exotisme, dit Joseph Aynard, est aussi vieux que le monde. Toujours,
-l’étrange et le lointain aura eu un attrait; on se sera raconté avec
-émerveillement des récits fabuleux sur les joyaux, les royaumes, les
-capitales de rêve des pays inconnus. Vers la fin de la civilisation
-antique comme à son commencement, les récits des navigateurs, les
-importations de cultes mystérieux venaient flatter l’espoir d’un
-merveilleux nouveau, comme dans Baudelaire. L’ignorance augmente le
-charme et la puissance de cette illusion; les traités de géographie
-s’intitulent _Abrégé des merveilles_; les récits de Marco Polo, de
-Mandeville, enchantent le moyen âge, qui distingue mal entre les
-réalités et les fables.»
-
-L’attrait de l’exotisme remonte à _Robinson Crusoé_ et aux _Mille et une
-nuits_. Au dix-huitième siècle, on en mettait déjà partout, et je ne
-suis pas sûr que les _Lettres persanes_, si artificiellement persanes,
-n’aient pas exercé un certain mirage exotique. Le public parisien devait
-garder longtemps ce goût du mystère «persan». Un siècle plus tard, en
-1845, Gustave Claudin nous dit dans ses _Mémoires_ qu’il y avait au
-passage de l’Opéra un Persan légendaire, qui intriguait aussi
-étrangement son quartier «et que tout Paris connaissait». Il vivait
-riche, seul, sans parler à personne, sans fréquenter personne. Il mourut
-sous le second Empire. Après les Persans, ce sont les Turcs qui furent à
-la mode. On écrivit des _Lettres turques_. Après les _Incas_ et les
-_Lettres péruviennes_, vint le tour de l’Ile de France avec Bernardin de
-Saint-Pierre, et les sauvages d’Amérique avec Chateaubriand. L’Égypte
-fut à la mode après le _Roman de la momie_, et le _Sahara_ après
-Fromentin; et il n’y a pas si longtemps que Loti nous a bouleversés avec
-l’Océanie et l’Islam. Aujourd’hui, c’est le Maroc qui triomphe dans les
-livres des Farrère, Tharaud, Bertrand, Adès, Elissa Rhaïs, Naudeau,
-Daguerches, etc...
-
-L’exotisme offre d’inépuisables ressources. Chacun ayant sa façon de
-sentir, il est toujours possible d’écrire quelque chose de nouveau sur
-l’Orient.
-
-La première condition pour faire de la bonne description exotique, c’est
-de voyager, de prendre des notes, d’utiliser ses souvenirs. _Paul et
-Virginie_ a été fait avec le _Voyage à l’Ile de France_, de Bernardin de
-Saint-Pierre. La forte sensation de Pierre Loti provient des notes de
-voyages dont il composait parfois tout un livre, comme _Mon frère Yves_
-et _le Désert_. _Atala_ fut extrait d’un manuscrit de notes. Si l’on ne
-décrit pas _sur place_ et _d’après la chose vue_, on fait du mauvais
-exotisme, l’exotisme livresque de _Séthos_, _Aménophis_, _les Incas_, la
-_Guerre du Nizam_...
-
-On a poussé si loin la manie de l’exotisme à notre époque, qu’un certain
-mouvement de réaction s’est produit contre la description de Bernardin
-et de Chateaubriand. MM. Cario et Régismanset ont pris la peine de
-publier un livre pour la discréditer. Chateaubriand ayant fait beaucoup
-de descriptions emphatiques, ou simplement banales et féneloniennes, ces
-messieurs ne veulent plus distinguer entre lui et Marchangy, et se
-moquent de Sainte-Beuve qui, avec toute la critique française, admire le
-talent des deux plus grands peintres de notre littérature. MM. Cario et
-Régismanset citent une des belles descriptions d’_Atala_, la nuit dans
-les solitudes d’Amérique, et trouvent que c’est du «fatras», et qu’elle
-est aussi «insipide que celle de Bernardin». Cela prouve qu’il y a
-encore des gens qui ne savent pas reconnaître les bonnes et les
-mauvaises descriptions. Le phénomène n’est pas nouveau. Morellet et
-Ginguené se sont rendus célèbres par leur critique d’_Atala_. Les vieux
-classiques voltairiens critiquèrent Chateaubriand, non pas tant à cause
-de ses descriptions (puisqu’ils admettaient Rousseau, Delille et
-Saint-Lambert) qu’en haine du christianisme présenté comme une thèse.
-Plus tard, on continua à attaquer Chateaubriand, mais ses ennemis
-littéraires furent presque toujours des adversaires politiques.
-
-Persuadés que le romantisme a défiguré le style français et que la prose
-n’est pas faite pour la couleur, mais pour l’exactitude, MM. Cario et
-Régismanset ont voulu rajeunir ces attaques surannées. Toute l’école qui
-nous vient de Bernardin et de Chateaubriand serait du «faux exotisme»,
-Mais alors où est le «vrai exotisme»? Il en existerait très peu, ou même
-pas du tout, puisque toute notre littérature descriptive procède de
-Chateaubriand. Comment donc faut-il écrire, et qui faut-il admirer?
-C’est bien simple. Les modèles sont Stendhal, Mérimée, les écrivains
-secs et précis, les voyageurs comme Charlevoix. Dix lignes de
-Charlevoix, paraît-il, sont supérieures au «style gonflé et prétentieux
-de Chateaubriand». Stendhal allait plus loin. Il ne se contentait pas de
-railler le style de Chateaubriand, qu’il confondait avec Marchangy et
-d’Arlincourt; il déclarait qu’il préférait les mémoires du maréchal
-Gouvion de Saint-Cyr à Homère!
-
-Voilà où on en arrive, quand on n’aime ni la description, ni la couleur
-locale, et qu’on ne veut voir partout que de la rhétorique.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Quels romans faut-il lire?
-
-_Paul et Virginie_.--_Don Quichotte_.--_La Nouvelle Héloïse_.--_Clarisse
-Harlowe_.--Tourguénieff.--Balzac.--_Manon Lescaut_ et Barbey
-d’Aurevilly.--Le roman d’aventures.--Le roman rustique.--Ferdinand
-Fabre.--Le roman mondain.--Le roman et la couleur historiques.--Le roman
-et la «nouvelle».
-
-
-Résumons-nous. Voulez-vous faire du roman? Prenez des notes, copiez la
-vie et les personnages, choisissez bien votre sujet, soignez le plan, la
-composition, la couleur et le style.
-
-C’est quelque chose; mais ce n’est pas tout.
-
-Pendant votre travail de rédaction, pendant l’élaboration de votre
-œuvre, il est profitable, il est nécessaire d’entretenir vos facultés
-d’écrivain, de tenir en éveil votre inspiration; et, par conséquent,
-vous ferez bien de lire, de temps à autre, quelques romans, quelques
-bons romans.
-
-Quels sont les meilleurs romans à lire?
-
-Pour la description vivante, je conseillerai d’abord _Paul et Virginie_.
-
-Il y a quelques années, un grand journal parisien demandait à ses
-lecteurs de vouloir bien indiquer quel était, à leur avis, le faux
-chef-d’œuvre de la littérature française. La majorité dénonça _Paul et
-Virginie_!
-
-Je ne sais si ce petit livre est réellement un chef-d’œuvre; mais c’est
-certainement une œuvre extraordinaire de réalité et de vérité. Vous ne
-retrouverez ce ton nulle part.
-
-Paul et Virginie s’égarent dans la forêt. Paul, désespéré, monte au
-sommet d’un arbre et crie au milieu de la solitude: «Venez, venez au
-secours de Virginie!» comme si tout le monde connaissait Virginie. «Mais
-les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix et répétèrent à
-plusieurs reprises: «Virginie! Virginie!» La négresse marronne, le corps
-tout rouge des coups de fouet qu’elle a reçus, vient implorer Virginie,
-qui lui dit: «Pauvre misérable, j’ai envie d’aller demander votre grâce
-à votre maître. En vous voyant, il sera touché de pitié,» comme si ce
-n’était pas son maître qui l’avait mise dans cet état... Après les
-imprécations romanesques de Paul apprenant le prochain départ de
-Virginie, avec quel art l’auteur reprend le ton des détails domestiques:
-«Je n’y puis tenir, dit Mme de La Tour. Mon âme est déchirée. Ce
-malheureux voyage n’aura pas lieu. Mon voisin, tâchez d’amener mon fils.
-Il y a huit jours que personne ici n’a dormi.» Relisez la lettre de
-Virginie à ses parents. Il faut faire effort pour se persuader que c’est
-une lettre inventée. C’est l’illusion même, cette petite sauvage
-inconsolable, qui envoie des semences et des noyaux dans son pays natal,
-et à qui on apprend à monter à cheval à Paris: «J’ai de si faibles
-dispositions pour toutes ces sciences, et je crois que je ne profiterai
-pas beaucoup avec ces messieurs...» On comprend que le vieux Flaubert,
-qui s’y connaissait, n’ait jamais pu lire cette lettre sans «fondre en
-larmes». Quant au célèbre naufrage, il est traité comme un fait-divers,
-avec les particularités d’un procès-verbal...
-
-Parmi les anciens romans dont on peut encore recommander la lecture, le
-plus intéressant est peut-être celui qui n’a qu’un seul personnage:
-_Robinson Crusoé_. Voilà une histoire où il ne se passe rien, où on voit
-seulement un homme vivre dans une île déserte, avec sa chèvre, son chien
-et son perroquet; et la force du détail est telle, la précision si
-vivante, que ce simple récit est aussi émouvant que n’importe quel roman
-d’aventures.
-
-Les imitations de _Robinson_ n’ont pas manqué. On a doublé les
-personnages, on a mis des enfants, une famille, le _Robinson suisse_, le
-_Robinson de douze ans_, etc. Rien ne vaut le monologue de Daniel de
-Foë.
-
-Il y a un autre ouvrage qui devrait être le livre de chevet de tous les
-futurs écrivains: c’est _Don Quichotte_, l’histoire la plus
-impersonnelle et la plus illusionnante que nous ayons depuis
-l’_Odyssée_, Jamais auteur n’a si étonnamment disparu de son œuvre. Don
-Quichotte et Sancho ont une sorte «d’existence historique, comme César»,
-dit Flaubert. «Quel gigantesque bouquin! ajoute-t-il. Y en a-t-il un
-plus beau?» Le peintre Delacroix l’appelle «le chef-d’œuvre des
-chefs-d’œuvre»[64]. Une pareille création dépasse les possibilités du
-talent humain. Nous ne connaîtrions pas mieux les deux héros de cette
-aventure, eussent-ils été nos contemporains et les eût-on fréquentés
-pendant des années. Scènes, dialogues, ton, milieu, tout est génial.
-Voilà le grand modèle qu’il faut étudier pour apprendre à créer de la
-vie.
-
- [64] _Œuvres littéraires_, t. I, p. 97.
-
-Un livre d’un autre genre et qui passe pour ennuyeux, _la Nouvelle
-Héloïse_, mérite pourtant d’être lu, pour la sincérité, la passion et le
-style. Émile Faguet a hautement rendu justice à cette œuvre trop oubliée
-et dont Nisard s’est complu à relever les défauts. J.-J. Weiss reproche
-à Nisard d’avoir le goût triste. «Avoir le goût triste, dit-il, c’est,
-quand on arrive à une œuvre aussi mêlée que _la Nouvelle Héloïse_,
-s’arrêter à ce qui n’est que sentiment faux, style impropre, expression
-déplacée, absence de tact et de délicatesse; ne lire que les lettres,
-fort nombreuses, il est vrai, «où les mots sont brûlants et les choses
-sont froides»; s’étendre à l’aise sur les déclamations consciencieuses
-et à la Prudhomme en l’honneur de la «vertu et du sexe»; et c’est, alors
-qu’on a subi tout ce dégoût, ne pas se donner la peine de tourner le
-feuillet pour arriver enfin à ce qui est de l’inventeur de génie. Oh!
-que j’aurais bien envie de venger Claire d’Orbe et Julie d’Étanges des
-mépris de M. Nisard! Ce sont des chefs-d’œuvre que la plupart des
-lettres de Claire, et presque rien après cent ans n’en paraît fané.
-C’est tout un roman, d’une simplicité et d’une passion admirable que la
-première lettre écrite par Julie à Saint-Preux, après son mariage avec
-M. de Wolmar. Viendra-t-il jamais un temps où elle cessera d’être
-trempée des larmes de ceux qui aiment! A peine _Werther_ est-il
-au-dessus. Dans cette lettre, comme dans les riants tableaux de vie
-intime que retrace Claire, comme dans les pages les plus pénétrantes des
-_Confessions_, on sent naître et se développer un monde qui n’existait
-pas encore[65].»
-
- [65] _Essais sur l’histoire de la littérature française_, p. 57.
-
-Le grand tort de _la Nouvelle Héloïse_, c’est d’être un interminable
-roman épistolaire. En dehors du roman-feuilleton, qui est un genre
-spécial, le public, en général, n’aime pas les romans trop longs. La
-plupart des grands romans qui ont enchanté nos pères, comme _Clarisse
-Harlowe_ et _Gil Blas_, ont mis longtemps à paraître. Les quatre volumes
-de _Gil Blas_ furent publiés de 1715 à 1735, et les dix volumes de
-_Clarisse Harlowe_ de 1734 à 1741. On attendait la suite. Richardson
-recevait des lettres où on le suppliait de ne pas faire succomber son
-héroïne. _Gil Blas_ et _Clarisse_ n’eussent peut-être pas eu le même
-succès, si on avait dû les lire d’un trait, comme nous les lisons
-aujourd’hui. Les redites et les longueurs encombrent les dix volumes de
-Richardson. Jules Janin a eu l’heureuse idée de réduire l’ouvrage en
-deux volumes parfaitement lisibles.
-
-Avec un peu de persévérance, on s’aperçoit vite que _Clarisse Harlowe_
-est une œuvre de premier ordre, et qu’il fallait avoir du génie pour
-faire vivre jusqu’à l’obsession un sujet aussi invraisemblablement
-romanesque et qui se résume à une situation unique, toujours la même, la
-poursuite, le péril de la chute, situation que Clarisse peut dénouer
-d’un moment à l’autre, en allant trouver un pasteur, un prêtre, ou tout
-simplement son amie miss Howe.
-
-Il ne s’agit pas de lire beaucoup de romans, il s’agit d’en lire
-d’excellents et qui soient de bons excitateurs d’idées. Pour tout le
-monde, la lecture est une agréable distraction. Pour un écrivain, elle
-doit être un moyen de fécondation perpétuel. Ce que vous devez
-rechercher dans un livre, c’est le talent et l’exécution.
-
-Il est bien entendu qu’un romancier doit avoir lu Tolstoï, Stendhal et
-leur source commune, la fameuse _Marianne_, de Marivaux. Nous n’en
-reparlerons pas. Mais il y a un auteur russe qu’il faut particulièrement
-recommander: c’est Tourguénieff.
-
-Vous ne saurez vraiment ce que c’est que la vie et l’observation, que le
-jour où vous aurez lu les _Eaux printanières_, _Fumées_, une _Nichée de
-gentilshommes_, _Mémoires d’un chasseur_, etc... Si vous n’admirez pas
-ces récits, si vous ne trouvez pas avec Flaubert que _l’Abandonnée_ est
-un chef-d’œuvre; si vous ne vous écriez pas avec lui: «Ce Scythe est un
-immense bonhomme!», la question est jugée: vous n’êtes pas né pour le
-roman. Faites de l’histoire ou de la critique, et laissez là le roman.
-
-Mais le grand modèle, la lecture formatrice par excellence, c’est encore
-et toujours Balzac. Quand vous serez las des surenchérisseurs et des
-raffinés, des Mirbeau et des Goncourt, des pince-sans-rire et des
-fumistes, vous reviendrez à Balzac. Celui-là vous délivrera des formules
-et vous enseignera vraiment l’art de faire un livre. Il faut lire
-_Eugénie Grandet_, _Pierrette_, _la Vieille Fille_, _les Parents
-pauvres_, _le Curé de Tours_, etc... Une création comme le père Grandet
-suffit à immortaliser un homme.
-
-On a critiqué le style de Balzac. Son intempérance descriptive, son
-mauvais goût même prouvent pourtant qu’il savait écrire. S’il ne
-travaillait pas sa prose sur le papier, il se rattrapait sur les
-épreuves et faisait toujours son profit des critiques qu’on lui
-adressait. Sainte-Beuve se donna le malin plaisir de citer la phrase
-suivante, extraite de la première page d’_Eugénie Grandet_: «S’il y a de
-la poésie dans l’atmosphère de Paris, où tourbillonne un simoun qui
-enlève les cœurs, n’y en a-t-il pas aussi dans la lente action du siroco
-de l’atmosphère provinciale, qui détend les plus fiers courages, relâche
-les fibres et désarme les passions de leur acutesse.»
-
-Balzac supprima docilement cette phrase dans toutes les éditions
-postérieures[66].
-
- [66] André HALLAYS, _Eugénie Grandet_. Préface.
-
-Un roman qui n’a pas vieilli non plus et qu’il faut relire, c’est _Manon
-Lescaut_.
-
-Excepté Lamartine, tout le monde est d’accord sur _Manon Lescaut_. Des
-Grieux et Manon sont deux petits escrocs si naïvement sincères, qu’on
-n’a pas la force de les mépriser et que leur inconscience fait oublier
-leur indélicatesse. Tout le livre n’est qu’un cri d’adoration éperdue.
-Des Grieux a des mots inoubliables. Il sait que sans argent on ne peut
-pas compter sur Manon. Quand on lui vole sa fortune, il n’a qu’une
-pensée: «Je vais perdre Manon.» Il parle d’elle comme d’une divinité.
-Manon lui est si nécessaire, qu’il trouve lui-même naturel de vivre avec
-l’argent de ses adorateurs. Le livre est écrit sur un ton d’exaltation
-qui oscille entre ces deux cris: «Cruelle, perfide Manon!» «Adorable,
-divine Manon!» Le plus étonnant, c’est que Manon aussi est sincère, et
-on avouera qu’il fallait quelque talent pour nous faire admettre la
-sincérité d’une créature si ignominieusement infidèle. Manon n’a pas
-l’ombre de sens moral jusqu’à sa mort. C’est seulement au moment de
-mourir que lui revient la conscience de son indignité. Alors le
-sentiment de ses fautes, le pardon qu’elle demande, sa vie misérable, sa
-suprême expiation arrachent la pitié et la sympathie du lecteur.
-
-Ce roman est unique. On le relira toujours; et le comble de l’art, c’est
-qu’avec un tel sujet l’auteur ait fait une œuvre si chaste.
-
-_Manon Lescaut_ n’est pourtant pas compris de tout le monde. Qu’il ait
-déplu à des poètes comme Lamartine, cela peut s’admettre; mais que ce
-roman ait été méconnu par un homme comme Barbey d’Aurevilly, voilà qui
-passe la vraisemblance. Transporté d’indignation vertueuse, Barbey
-d’Aurevilly ne pardonne pas à Sainte-Beuve, Gustave Planche, Arsène
-Houssaye, Jules Janin, Dumas fils, etc., d’avoir fait l’éloge d’un
-pareil ouvrage.
-
-«Eh bien, moi dit-il, je demanderai la permission de rester assis, au
-beau milieu de cette farandole universelle, et de ne pas me lever devant
-cette Hélène, cette ignoble Hélène de Manon Lescaut... Alfred de Musset,
-qui a osé traiter de Sphinx cette fille, au cœur ouvert comme la rue et
-dans lequel il est aussi facile de descendre, a dit là une sottise de
-poète. Ne mettons pas une sottise de critique par-dessus... Ce n’est pas
-Manon qui est un sphinx, c’est son succès! Et c’est incroyable, car, ce
-succès, on le tuerait peut-être en l’expliquant; et certes, avec les
-mœurs et les idées de ce temps, il n’est pas difficile de l’expliquer.»
-
-Barbey d’Aurevilly accuse Manon Lescaut d’avoir produit les _Dame aux
-camélias_, les _Madame Bovary_, les _Fanny_; il traite Dumas fils de
-«sauvage», Sainte-Beuve de «tricoteur», Gustave Planche «d’ivrogne
-infiltré de madère». «Il a fallu, dit-il, le dévergondage romantique
-pour voir dans ce livre, que je ne crains point d’appeler une pauvreté
-littéraire, des beautés qui n’y étaient pas... Les benêts corrompus
-s’attendrissent sur l’histoire naturelle de Manon... Il faut flétrir
-cette sale histoire qui révoltait le génial bon sens de Napoléon et où,
-dit-il, le grotesque, l’incroyable et le ridicule s’ajoutent
-agréablement au crapuleux.»
-
-Quand on a lu les romans de Barbey d’Aurevilly, _Une histoire sans nom_,
-_Ce qui ne meurt pas_, _le Prêtre marié_ et _la Vieille Maîtresse_, on
-se demande qui ce prétendu moraliste a voulu mystifier. Je crois qu’on
-trouverait peu d’exemples d’une pareille inconscience.
-
- * * * * *
-
-Lire les romans anciens, remonter aux traditions classiques ne signifie
-pas qu’on doive négliger la lecture des romanciers contemporains. Il
-faut suivre, au contraire, avec attention le mouvement de notre époque,
-sa production, son effort d’originalité, tout en gardant la conviction
-qu’aucun de nos conteurs n’est supérieur aux grands créateurs du
-dix-neuvième siècle.
-
-Quelques auteurs de notre temps nous ont apporté du nouveau et méritent
-leur réputation. Lisez Estaunié, Jaloux, Vaudoyer, Boylesve, Duvernois,
-Henriot et bien d’autres encore; et, pour des qualités d’originalité
-plus aiguë, lisez aussi Giraudoux et la nouvelle école humoristique et
-pince-sans-rire, Morand, Cocteau, Ramuz, Max Jacob, Soupault, etc... Il
-y a là des écrivains sérieux, d’autres qui caricaturent la vie, font de
-l’observation comme on fait du cubisme et continuent la tradition du
-roman rosse de Toulet, en supprimant toute sentimentalité, toute poésie,
-tout paysage.
-
-Ces nouveautés de procédés et de visions sont dignes de curiosité,
-d’étude et d’estime. Mais ce sont des chemins de traverse, des sentiers
-dangereux, souvent des impasses. Ne quittez jamais le grand chemin de
-l’observation humaine, la grande route des chefs-d’œuvre, celle qu’ont
-suivie Marivaux, Prévost, Bernardin, Constant, Balzac et Flaubert.
-
-Quant aux auteurs réalistes actuels, Hirsch, Chérau et leur école, il
-n’est pas permis non plus de les ignorer. Ils n’ont pas dépassé,
-d’ailleurs, la facture et l’esthétique de Zola, qui sort lui-même de
-_Germinie Lacerteux_ et de _Madame Bovary_, et nous voilà de nouveau
-ramenés à Flaubert...
-
-Deux livres, _l’Assommoir_ et _Germinal_, peuvent suffire à connaître
-Zola: ce sont ses deux grandes créations.
-
-Il est des auteurs, comme Guy de Maupassant, qui résument à la fois le
-réalisme brutal (_Bel-Ami_, _la Maison Tellier_) et la psychologie
-pénétrante (_Fort comme la mort_, _Pierre et Jean_). On sent un talent
-bien plus qu’une âme dans l’œuvre de Maupassant, qui ne travaillait
-pourtant pas beaucoup sa prose. Il avait commencé par écrire des vers,
-et Louis Bouilhet eût fait de lui un poète, si Flaubert ne lui eût donné
-le goût du roman.
-
-Mais ce n’est pas tout de lire les auteurs, les vieux et les jeunes,
-ceux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui; il faut se décider et bien
-savoir quel genre de roman vous voulez écrire, celui qui répond le mieux
-à votre tournure d’esprit.
-
-Le roman d’aventures semble avoir reconquis la faveur publique. A vrai
-dire, le goût ne s’en est jamais perdu; il s’est même produit une sorte
-de surenchère, due à l’influence de Wells et de Kipling et à
-l’introduction de nouveaux éléments modernes, torpillages, aviation,
-découvertes scientifiques, etc. Les timides audaces des Robida et des
-Jules Verne font aujourd’hui sourire les lecteurs des Wells, Farrère,
-Bizet, Mac Orlan, Arnoux et autres amusants inventeurs de voyages dans
-la lune. D’autre part, Rosny, dans le genre préhistorique, a montré que
-le roman d’aventures pouvait être aussi une œuvre littéraire; et qui
-sait si le roman feuilleton lui-même n’entrera pas dans la littérature,
-le jour où un bon prosateur se donnera la peine de l’écrire?
-
-Le roman d’aventures, c’est le règne de la fantaisie et de l’invention.
-On peut tout imaginer, explorations fantastiques, dernier jour de la
-terre, les espaces astronomiques, cataclysmes, destruction du globe...
-Il faut du nouveau, «n’en fût-il plus au monde». La difficulté est de
-donner à l’extravagance l’apparence du vrai.
-
-Le défaut du roman d’aventures, c’est la digression. On bavarde, on
-éparpille l’intérêt, on oublie que la valeur d’un récit est dans la
-sobriété des épisodes. Toute description inutile doit être
-impitoyablement bannie. La rapidité du dialogue est également une chose
-importante dans le roman d’aventures. On abuse du dialogue. Tout se
-passe en conversations; on impatiente le lecteur.
-
-Pierre Benoit a donné au roman d’aventures un ton de distinction auquel
-nous n’étions pas habitués et qui relève singulièrement l’intérêt des
-situations dramatiques. Le succès de Pierre Benoit est une spirituelle
-réaction contre les lourds romans psychologiques dont on a tant abusé et
-dont le public a si stoïquement supporté l’ennui.
-
-Un autre genre de roman tente encore les débutants de province. C’est le
-roman rustique.
-
-Le roman rustique n’a jamais obtenu que des succès d’estime, et peu
-d’auteurs y excellent, parce qu’il est très difficile de peindre les
-mœurs rurales. Le paysan garde le mutisme de la terre. Il ne se livre
-pas; il faut le deviner. Faites-le parler comme dans la vie, vous
-choquez les lecteurs; ennoblissez son langage, vous tombez dans les
-délicieux mensonges de George Sand, _François le Champi_, _la Petite
-Fadette_, _la Mare au Diable_, où des paysannes disent élégamment:
-«Germain, vous n’avez donc pas deviné que je vous aime?» Il faut une
-façon de parler qui ne soit ni artificielle ni triviale. Les dialogues
-de Maupassant représentent assez bien la note juste.
-
-Le vrai roman «paysan» est rare. Balzac lui-même raconte dans ses
-_Paysans_ l’histoire d’une rivalité entre le château et une poignée de
-gredins et de braconniers, mais il n’a pas fait la peinture des mœurs
-rurales. La vie des champs est absente de son récit.
-
-Quand Zola a voulu peindre les paysans, il a écrit un livre immonde: _la
-Terre_; et, par contre, l’idéalisme d’Henri Conscience n’a produit
-qu’une insignifiante grisaille.
-
-Quelques romanciers contemporains ont le tort de considérer les paysans
-comme des monstres de dépravation. Le paysan n’est pas un être raffiné,
-mais il est foncièrement honnête. Ne cherchez ni à l’idéaliser, ni à le
-rabaisser. Ne lui prêtez surtout ni raisonnement, ni psychologie; il ne
-discute pas, il va droit son chemin.
-
-«On sait, dit Jacques Boulenger, que, depuis _la Terre_, depuis les
-nouvelles de Maupassant, il s’est créé un type artificiel et littéraire
-de paysan avare, âpre, d’une dureté inhumaine à l’égard des pauvres et
-des vieux qui ne peuvent plus travailler et gagner leur vie, fussent-ils
-même le père et la mère. C’est là un poncif de l’école et qui n’est pas
-moins conventionnel, dans son genre, que les bergers de _l’Astrée_ et
-les pâtres de Gessner, les bons villageois du dix-huitième siècle et les
-laboureurs de George Sand[67].»
-
- [67] _... Mais l’art est difficile_, 3e série, p. 165.
-
-Je voudrais mettre en garde les débutants contre ce faux réalisme qui va
-jusqu’à peindre l’inceste comme un vice particulier aux paysans. Non,
-quoi qu’on dise, il n’est pas encore prouvé qu’on soit un être
-abominable parce qu’on habite la campagne, au lieu d’habiter la ville.
-
-Évitez cette brutalité mensongère. Tâchez de peindre chez le paysan les
-luttes de conscience, les réactions passionnelles, les souffrances que
-dégagent les grands sentiments naturels: l’amour, la maternité, le
-travail, l’esprit de famille. Ne quittez pas les bons terrains où
-poussent les belles plantes humaines. Ferdinand Fabre se contentait
-d’une donnée très simple et, sans rien déformer, il a fait des romans
-qui méritent de franchir le cercle des lettrés et d’aller jusqu’au grand
-public. Malheureusement Fabre a abusé de la description et, pour garder
-le ton paysan, tout en évitant la grossièreté, il employait un dialogue
-hybride, faussement naïf, sorte de bégaiement à phrases courtes, qui
-consiste surtout à supprimer les articles:
-
-«Il me faudra travailler pour gagner pain...
-
-«Point ne m’était arrivé de l’embrasser et désormais possible ne serait
-de la rencontrer...»
-
-«Poules picoraient sur la table, pintades sautelaient sur les chaises,
-lapins grignotaient sous le bahut, dindonneaux becquetaient au long des
-murailles...
-
-«Vrai est que Félice possédait mon âme...
-
-«Après telles réflexions avec moi-même, me fut avis que je devais
-secouer mon chagrin...
-
-«Possible ne m’avait été de me débarrasser de ma charge...
-
-«Oui, monsieur, le pays est triste, la culture misérable; raison
-pourquoi Cévenols dès le berceau s’endurcissent le corps...»
-
-Ce dialogue rend la lecture du _Chevrier_ insupportable. Par contre, le
-dialogue ecclésiastique est admirable chez Fabre.
-
-La plupart des paysans s’exprimant en patois, le plus simple serait de
-traduire leur langue en français, en conservant le plus fidèlement
-possible les expressions originales.
-
-En tous cas, il y a une chose aussi dont on abuse: c’est la description
-rustique. Les trois quarts des romanciers ne résistent pas à la
-tentation de décrire le milieu champêtre, les travaux de la campagne,
-fêtes, saisons, récoltes, larges fresques, tableaux plaqués qui
-paralysent le récit. L’art consiste, au contraire, à distribuer
-habilement la description à travers les faits, l’épisode ou l’état d’âme
-que vous peignez. Tâchez que le lecteur soit dupe et qu’il ne remarque
-pas le procédé. Rien n’est ennuyeux comme une longue description
-rustique.
-
-Évitez encore, dans les peintures villageoises, de prendre vous-même le
-ton de vos personnages; ne vous croyez pas obligé de parler en paysan,
-sous prétexte que vous faites parler des paysans, et de dire à chaque
-instant, par exemple: «Ah! elle était fière, la Rosalie... Il ne fallait
-pas s’attaquer à elle... Ah! mais non!... Ah! pour un beau gars, c’était
-un beau gars, etc...» Cette affectation est choquante. Gardez toujours
-le ton d’un simple narrateur.
-
-Voulez-vous faire de bons romans rustiques? Allez au village;
-écrivez-les sur place. On ne sait pas toutes les ressources que peut
-offrir l’observation de la vie villageoise. Il existe dans beaucoup de
-communes des amateurs archéologues, qui consacrent leurs loisirs à
-écrire l’histoire de leur pays. C’est en groupant ces louables travaux
-qu’on arrivera peut-être un jour à avoir un tableau complet de
-l’ancienne France. Mais pourquoi s’en tenir au passé? Le récit des mœurs
-d’aujourd’hui serait tout aussi intéressant que l’histoire des mœurs
-d’autrefois. J’ai connu une jeune femme très intelligente, qui, habitant
-un village avec sa famille, a écrit au jour le jour tout ce qui se
-passait dans ce bourg perdu où il ne se passait rien. A la fin de
-l’année, cela faisait le journal le plus curieux que j’aie jamais lu.
-Quel cadre pour un roman paysan!...
-
-Quant à avoir la prétention d’être lu par les gens de la campagne, il
-faut y renoncer. Mistral déclarait qu’il ne chantait que «pour les
-pâtres et les gens des bastides». J’ignore ce qui se passe dans le
-Comtat et à Arles; mais dans tout le département du Var, et sur tout le
-littoral, que je connais bien, on ne trouverait pas un paysan qui ait lu
-_Mireille_ ou qui sache à peu près ce que c’était que Mistral.
-
- * * * * *
-
-Si le roman rustique tente l’observateur de province, le roman mondain
-exerce encore plus d’attraction sur les débutants qui viennent vivre à
-Paris.
-
-Pour faire du roman mondain, il est absolument nécessaire d’aller dans
-le monde. Vous aurez beau, si vous n’y allez pas, traiter les sujets les
-plus aristocratiques, il vous manquera toujours ce ton d’autorité,
-d’élégance et de distinction qui doit caractériser le roman mondain.
-Paul Hervieu avait vécu dans le monde et l’avait étudié de près, avant
-d’en devenir le peintre impitoyable.
-
-Balzac lui-même, malgré tout son génie, n’a pu réussir à écrire de vrais
-romans mondains. Ses artificielles duchesses de Langeais et de
-Maufrigneuse ne donnent ni la sensation de la haute élégance, ni le ton
-des conversations aristocratiques. Balzac excelle, au contraire, dans la
-peinture de la vie bourgeoise, qui est à peu près le milieu naturel de
-la moyenne des écrivains.
-
-On a nié ces diverses nécessités de compétence, comme on a nié qu’il
-existe une vocation spéciale d’auteur dramatique. Flaubert avait tort de
-les contester. On n’a qu’à relire _l’Education sentimentale_ pour voir
-ce qui manque au salon de Mme Dambreuse. Le ton humain y est; le ton
-mondain n’y est pas.
-
-Je ne défends pas ici les gens du monde. Je connais leur aimable néant,
-et je suis tout à fait persuadé qu’ils n’ont jamais eu que l’esprit
-qu’on leur prête. Je dois reconnaître cependant qu’il y a un ton de
-conversation et des manières qu’il faut absolument _attraper_, si l’on
-veut peindre les personnes du monde.
-
-Les romans d’Octave Feuillet sont restés, dans ce genre, des modèles de
-romans distingués.
-
-On reproche à Octave Feuillet d’être romanesque. «C’est un étrange
-reproche, dit justement Franc-Nohain. On a pu se mettre à écrire des
-livres, en racontant n’importe comment n’importe quelles histoires
-arrivées à n’importe qui. Pourquoi ne représenterait-on pas des
-personnages à qui il arrive quelque chose, des personnages solidement
-établis, des aventures solidement construites[68]?»
-
- [68] _Le Cabinet de lecture_, p. 38.
-
-On aurait tort de s’imaginer que tout est mensonge dans le roman
-romanesque. Il contient certainement lui aussi une part de vérité
-humaine qui mérite d’être prise au sérieux et qui l’a été, depuis la
-_Princesse de Clèves_ jusqu’à _Dominique_ et _Julia de Trécœur_. Peindre
-des sentiments héroïques, c’est encore faire de l’art, et même du grand
-art. Corneille l’a prouvé, et Racine n’a pas supprimé Corneille. Le
-roman romanesque et mondain a eu ses heures de légitime succès. Le beau
-existe. Il s’agit de le rendre vraisemblable par les mêmes procédés
-d’observation qu’on emploie à peindre le vrai. En d’autres termes, il
-faut ajuster le romanesque à la vie. C’est une question de talent.
-
-Ce qui est vraiment trop facile, c’est le mauvais roman mondain, le
-roman-snob, celui qui continue à exploiter l’éternel vieux jeu, la femme
-fatale, la contessina, l’aventurière, jalousies gantées, passions
-tragiques, adultères de balcon, lacs italiens, Florence, Venise, voyages
-en sleeping, étrangères énigmatiques, la criarde Riviera, le Brésilien
-exalté, byronisme de palace et de wagons-lits, défroque usée et rapiécée
-dont s’habille encore de nos jours la néo-banalité romantique.
-
-Il faut voir le ton idolâtrement prétentieux que prennent nos faiseuses
-de romans-snobs, pour dire: «My dear... Dearest... Darling... chère
-petite chose.» Ou: «Smoking? en tendant une cigarette. Les amies
-s’appellent _Daisy_... On affecte l’esprit, le laconisme: «Étrange,
-cette impression qu’elle m’a donnée... Inouïe, la figure qu’elle a
-prise... Très curieux, ce paysage... Oh! très. Pas très... Oh!
-combien!...» C’est à grand renfort de five o’clocks, footings, tennis et
-dancings qu’on excite l’admiration des petits jeunes gens qui
-s’imaginent que c’est distingué de retrousser ses gants, et des petites
-femmes qui affectent de porter une canne dont elles ne savent pas se
-servir.
-
-Cela ne veut pas dire que ce genre de roman est faux en soi. Il est
-simplement ridicule par sa prétention, et aussi parce qu’on n’y trouve
-jamais la moindre parcelle de vérité humaine. Autrement le roman mondain
-pourrait très bien être une œuvre de talent, comme le roman rustique ou
-le roman bourgeois.
-
-En somme, le roman mondain demande des dispositions particulières et
-l’expérience personnelle d’un genre de vie qui n’est pas à la portée de
-chacun.
-
- * * * * *
-
-Le roman historique non plus n’a rien perdu de sa vogue et peut
-rivaliser d’intérêt avec le roman mondain. J’entends par roman
-historique un récit de faits accompagné d’une reconstitution du passé.
-
-Le roman historique peut fournir des thèmes d’inspiration très variée.
-Alexandre Dumas voulait mettre en romans toute l’histoire de France, et
-il était parfaitement capable de réaliser ce beau dessein, du moment
-qu’il ne cherchait que l’action et les aventures. L’exemple de
-_Salammbô_ nous a malheureusement donné d’autres exigences. L’exécution
-d’un roman historique est devenu un travail auquel tout le monde n’est
-pas disposé à consacrer, comme Flaubert, quatre années de sa vie.
-D’autre part, il n’est plus possible de se soustraire aux nécessités de
-couleur et de vraisemblance qu’on demande aujourd’hui à l’évocation
-d’une époque. Vous n’avez plus le droit de faire du roman historique
-sans documentation archéologique.
-
-«Tout, dit M. Marcel Prévost, prépare les générations actuelles au roman
-historique documenté, respectueux de l’histoire: aussi bien le
-renouvellement des méthodes de nos modernes historiens que les habitudes
-quasi scientifiques introduites dans le roman par les naturalistes et
-les psychologues du dix-neuvième siècle. Il fallait donc s’attendre à
-voir se dessiner une formule neuve du roman historique. Les
-caractéristiques en sont les suivantes: une documentation aussi exacte
-et, s’il est possible, aussi nouvelle que pour un ouvrage d’histoire
-proprement dite;--toutes les facultés imaginables de l’auteur concourant
-à ressusciter le milieu, les faits, les mœurs, les personnages qu’il
-raconte; exclusion de tout procédé théâtral. En somme, raconter ce que
-raconterait un témoin qui aurait su voir. L’imagination, cette fois,
-s’interdit d’inventer: elle a assez affaire d’évoquer, de reconstituer,
-de donner au passé la vie du présent.
-
-«Il y a très peu d’exemples de tels romans historiques dans la
-littérature du siècle dernier. Il y a Balzac, naturellement, qui, par
-fragments, dans sa _Comédie humaine_, a tracé des scènes de la
-Restauration et du temps de Louis-Philippe que nul historien ne fera
-oublier. (Relisez aussi: _Sur Catherine de Médicis_.)»
-
-Il est de mode aujourd’hui, dans une certaine école, de mépriser la
-documentation historique. A propos d’une conversation de M. Paul Morand
-avec un banquier qu’il avait consulté pour _Lewis et Irène_, un écrivain
-original, M. t’Sterstevens, déclare que la documentation lui apparaît
-comme l’erreur la plus manifeste de cette littérature indigente qui a
-rempli la seconde moitié du dix-neuvième siècle». Ce que M.
-t’Sterstevens appelle la littérature _indigente_, c’est tout simplement
-Flaubert, Daudet, Zola, Goncourt, Leconte de Lisle, Renan, Taine,
-Michelet... «C’est Flaubert» dit-il, qui a commencé. Il s’imaginait que,
-pour écrire un livre, il fallait, au préalable, avaler trois cents
-bouquins sur la matière... Il y avait en Flaubert bien plus de Bouvard
-qu’il ne le croyait lui-même, et j’ai quelquefois l’idée qu’on pourrait
-intituler son dernier livre: _Flaubert et Pécuchet_, par Bouvard.»
-«Cette honnête conscience le paralyse, il n’ose plus rien écrire sans
-être appuyé sur un texte.» Il en résulte (pour _Salammbô_) «une
-antiquité conventionnelle, livresque, évidemment, puisqu’elle est tout
-entière sortie des livres.»
-
-M. t’Sterstevens aurait pu se contenter de blâmer l’abus du document, et
-surtout du document insignifiant ou encombrant. Pense-t-il sérieusement
-qu’un roman historique, purement fantaisiste et sans documentation, sera
-moins livresque et plus vrai qu’un roman documenté?
-
-A côté des nouvelles nécessités du roman historique, renseignements,
-exactitude et couleur, la formule de Walter Scott, romancier pourtant
-très supérieur à Dumas, nous paraît bien insuffisante. L’idéal serait le
-mélange des deux méthodes. On peut très bien concevoir un roman genre
-Walter Scott, où l’on atténuerait le romantisme des personnages et où
-l’on accorderait plus de place à la description plastique, tout en
-maintenant l’intérêt, l’action et le dialogue, choses indispensables au
-succès d’un livre. Depuis Maurice Maindron, qui a fait si
-voluptueusement revivre la sensualité violente du seizième siècle, on a
-publié de nombreux romans historiques sur des époques diverses remontant
-jusqu’aux plus vieux âges; aucun ne fera oublier l’éclatante couleur de
-Maindron.
-
-Il ne faut pas surtout, dans un roman historique, que le document et les
-tableaux de mœurs étouffent la narration. Trop de description éloigne le
-public, qui demande avant tout le drame et la vie.
-
-Voyez l’exemple de Léon Cahun. Visionnaire du passé, sorte de Zola
-épique, Cahun a évoqué avec une extraordinaire intensité la ruée des
-Barbares, les invasions mongoles, batailles furieuses, migrations des
-peuples, incendies des villes et des châteaux... Ses livres sont
-cependant restés ignorés du public. Le récit se perd dans des matériaux
-en fusion. La virtuosité seule n’a pu faire vivre de pareilles œuvres,
-parce qu’elles ont été écrites, non pour plaire au public, mais pour la
-satisfaction personnelle de brosser de truculents tableaux de batailles.
-C’est un peu ce qui est arrivé à Judith Gautier. Les ruissellements
-d’images, la splendeur féerique n’ont pas suffi à populariser ces
-fresques éblouissantes, qui enthousiasmaient Heredia.
-
-Rappelez-vous, au contraire, le succès de _Quo Vadis_. Loin de moi la
-pensée de conseiller la froide imitation d’un roman qui compte déjà deux
-modèles: _Fabiola_, de Wisemau et _Acté_, d’Alexandre Dumas. Je ne dis
-pas non plus que tout le roman historique consiste dans l’affabulation,
-l’intrigue et le dialogue. Je dis seulement que la description
-archéologique, devenue désormais une condition du roman historique, ne
-doit ni submerger l’action ni être plaquée ou distribuée par morceaux.
-
-Je connais un auteur qui s’est spécialisé dans l’évocation antique et
-qui n’a écrit que des œuvres ennuyeuses. Il recommence les _Quo Vadis_,
-les _Acté_ et les _Fabiola_, et il s’étonne de n’avoir pas de succès.
-Avec un bon Dezobry, Flaubert nous eût donné une admirable
-reconstitution du monde romain. Il a préféré choisir le monde
-carthaginois, qui était à peu près inconnu.
-
-Faut-il classer dans le genre historique des livres comme _le Capitaine
-Fracasse_, de Théophile Gautier, et certaines œuvres d’Henri de Régnier?
-Pastiche du _Roman comique_, _le Capitaine Fracasse_ n’a évidemment rien
-de commun avec les romans de Walter Scott, et ne rentre dans l’histoire
-que par la peinture des mœurs et le ton du style. Le pastiche avoué, à
-la façon d’Henri de Régnier, est intéressant. Ce sont les imitateurs des
-imitateurs qui sont haïssables. Pas un élève de Pierre Loüys n’est
-parvenu à se faire un nom.
-
-La couleur historique a ses adversaires. «Vos visions sont fausses!
-disent-ils. La Carthage de Flaubert n’est pas la vraie Carthage; la
-Grèce de Pierre Loüys n’est pas la vraie Grèce.» C’est possible, et on
-peut gloser là-dessus. Laissons dire; tenons-nous-en aux principes. La
-méthode est bonne, et on n’a pas le droit de supprimer l’effort, sous
-prétexte que la réalisation est difficile.
-
-Mais, encore une fois, l’exactitude seule ne donne pas la vie, et la
-couleur seule n’est que la moitié de la vérité. Il faut réunir les deux
-choses, établir sa documentation d’après des sources de première main,
-et se familiariser avec les mœurs d’une époque, de façon à en être
-saturé. Alors seulement vous aurez quelque chance de rendre la vérité du
-langage et des mœurs, telle qu’on la trouve, par exemple, dans les
-dialogues de Walter Scott.
-
-Ces questions sont très complexes; tous les excès ont leurs
-inconvénients. A force d’archéologie, Jean Lombard a sombré dans le
-peinturlurage criard. Évitez le bric-à-brac; n’oubliez jamais que le
-roman historique, comme les autres romans, n’a de valeur que par la
-clarté, le plan, la composition, l’intérêt, et qu’il ne faut jamais
-écrire en style byzantin, même pour raconter l’histoire de Byzance.
-
-Le bibliophile Jacob avait raison de dire «qu’un auteur de romans
-historiques doit être à la fois archéologue, alchimiste, philologue,
-linguiste, peintre, architecte, financier, géographe, théologien, et
-qu’il doit avoir «une teinture de toutes sciences, suffisante pour une
-appréciation vraie des choses»[69].
-
- [69] _Romans relatifs à l’histoire de France_. Préface.
-
- * * * * *
-
-Je crois utile de terminer ce chapitre par quelques réflexions sur le
-conte et la nouvelle, qui sont, au fond, des romans en réduction.
-
-La «nouvelle» exige de grandes qualités d’exécution. Certains auteurs de
-nouvelles, comme Paul Arène, sont incapables de réussir un roman, témoin
-_Domnine_. Par contre, quand Flaubert a fait des nouvelles, il nous a
-donné trois chefs-d’œuvre: _Saint Julien l’Hospitalier_, _Hérodias_ et
-_Un Cœur simple_; et quand un conteur de nouvelles comme Maupassant a
-abordé le roman, il a réalisé des œuvres supérieures, comme _Pierre et
-Jean_ et _Fort comme la mort_. Je crois donc qu’on aurait tort de dire:
-«Je puis écrire une nouvelle; je ne pourrais pas écrire un roman.» Si on
-a assez de talent pour faire court, on doit avoir assez de talent pour
-faire long. Un conte n’est qu’un chapitre de roman, qui a, comme lui,
-son plan, son début et son dénouement.
-
-L’habitude de publier des contes dans les journaux remonte à la
-fondation du _Gil Blas_, il y a une quarantaine d’années. Ce qui fit
-leur succès, c’est qu’ils furent d’abord licencieux. Peu à peu cependant
-le scandale s’apaisa et la nouvelle continua à sévir. Le nombre des
-lecteurs qu’elle intéresse encore diminue de jour en jour. Je suis
-convaincu qu’on pourrait la supprimer sans aucun inconvénient; mais la
-routine l’emporte et les journaux persistent à encombrer leurs colonnes
-de ces puérils et monotones récits. La nouvelle est certainement en ce
-moment le genre de production littéraire le plus médiocre. Comment en
-serait-il autrement? Qui peut être sûr de découvrir chaque semaine un
-sujet original? Si encore ces fabricateurs à la grosse étaient de
-pauvres débutants obligés de gagner leur vie! Mais la plupart n’ont pas
-besoin de ce superflu. Comment de vrais écrivains peuvent-ils accepter
-une pareille besogne?
-
-Il est pitoyable de voir tant de contes insignifiants jetés en pâture à
-un public rassasié qui ne les lit plus que par routine. Les trois quarts
-méritent à peine le nom de littérature. «La littérature, dit très
-justement Pierre Veber, est en train de _mourir écrasée sous le poids de
-la nouvelle_, ou plutôt _des nouvelles_. On range sous ce nom tous les
-petits essais que chaque journal publie en troisième page: la longueur
-varie d’une demi-colonne à deux colonnes. C’est, dans le quotidien, la
-part sacrifiée à la littérature. Et rien n’est moins littéraire! Et rien
-n’est moins séant au journalisme!... L’effort quotidien du journaliste
-est fécond, parce qu’il se renouvelle sans cesse à même la vie; l’effort
-quotidien du conteur se stérilise peu à peu, parce qu’il s’exerce sur
-des souvenirs, sur des impressions. Les Maupassants à la petite semaine
-travaillent à la grosse; ils fabriquent leurs nouvelles en quelque sorte
-au pochoir. Petites anecdotes, petits récits vagues, petits étalages de
-sensibilité mesquins, petits fragments d’autobiographie, petites
-imitations, petits plagiats, petites poussières d’énergies
-paresseuses... Littérature au compte-gouttes, littérature de commerce,
-littérature agonisante[70].»
-
- [70] _Figaro_, 15 mars 1923.
-
-M. Pierre Veber a essayé d’établir une statistique de cette effroyable
-production. Il y aurait à peu près quinze grands journaux parisiens et
-cinq grands journaux régionaux qui insèrent régulièrement un conte par
-jour. Cela représente 7 200 nouvelles par an; or, comme cela dure depuis
-quarante ans, cela fait au total 288 000 nouvelles. «J’ai horreur des
-personnalités, dit Pierre Veber; je pourrais citer tel écrivain qui,
-depuis trente ans, écrit au moins quatre nouvelles par semaine; il
-donne, en conséquence, 208 nouvelles par an; il a donc à son compte
-6 240 nouvelles, plus de 300 volumes. Et il continue, le malheureux! Il
-a une dizaine de concurrents de son âge; voit-on ce que cela
-représente?»
-
-C’est qu’au fond, rien n’est plus facile que de bâcler une _nouvelle_.
-Le difficile est de réaliser quelque chose qui ait de l’unité, de
-l’intérêt, de l’émotion et de la facture. Alphonse Daudet et Paul Arène
-nous ont laissé dans ce genre des modèles de grâce et de naturel. Le
-grand point est d’éviter l’imitation. Je connais des écrivains qui, avec
-le ton d’Arène et de Daudet, se sont fait une sorte de notoriété, comme
-d’autres pour avoir attrapé le style d’Anatole France ou de Barrès. Il
-en est qui affectent, au contraire, l’absence de procédés et continuent
-ainsi à leur façon l’école impassible de Maupassant. C’est le cas de
-Charles-Louis Philippe, Marguerite Audoux, Jules Renard, Tristan
-Bernard, etc. On dit que Daudet et Arène travaillaient ensemble et
-pouvaient échanger leurs signatures sans que le public s’en aperçût.
-Leur facture est cependant très différente. L’auteur des _Lettres de mon
-moulin_ est bien plus parisien; Paul Arène est bien plus provençal.
-Daudet a la légèreté, la câlinerie, l’esprit français le plus fin. Arène
-a la bonhomie tranquille de la langue provençale transposée dans la
-prose française. Le style de Paul Arène est calqué sur le provençal.
-
-Pour apprendre à écrire des nouvelles, il faut en lire beaucoup. On
-relira toujours avec plaisir celles de Maupassant, Arène et Daudet, et
-même celles de Mérimée. Très artiste malgré sa sécheresse, l’auteur de
-_Carmen_ emploie peut-être un peu trop souvent, comme le lui reprochait
-Flaubert, le style cliché et l’expression banale, surtout quand il fait
-du récit mondain; mais c’est un beau conteur tout de même, et qui
-cherchait avant tout la vie, le relief, la netteté. _Carmen_ et
-_Colomba_ sont des œuvres, et la _Prise de la redoute_ un modèle à ne
-pas perdre de vue. Larroumet a bien défini Mérimée quand il a dit: «Il
-était romantique par les sujets, classique par la forme serrée, et
-réaliste par la vie et la crudité.» Philarète Charles appelle Mérimée:
-«Un grand maître de la réticence et d’une justesse admirable.»
-(_Mémoires_, II, p. 97.) On pourrait extraire de _Carmen_ des
-descriptions d’une concision homérique, comme ce duel au couteau, que
-j’ai déjà cité quelque part:
-
-«Il se lança sur moi comme un trait; je tournai le pied gauche et il ne
-trouva plus rien devant lui; mais je l’atteignis à la gorge, et le
-couteau entra si avant, que ma main était sous son menton. Je retournai
-la lame si fort, qu’elle cassa. C’était fini. La lame sortit de la
-plaie, lancée par un bouillon de sang gros comme le bras. Il tomba sur
-le nez raide comme un pieu[71].»
-
- [71] _Carmen_, p. 82.
-
-Ces lignes pourraient être signées Maupassant ou Flaubert...
-
-Nous avons aujourd’hui quelques conteurs, comme Henri Duvernois, qui
-maintiennent la réputation du genre et se sont fait une place distinguée
-dans la nouvelle. Un sonnet sans défaut vaut un long poème. Une nouvelle
-parfaite vaut un long roman.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-L’érudition et le livre d’histoire
-
-Qu’est-ce que l’érudition?--M. Marcel Prévost et les fiches.--La fausse
-érudition.--La vie et les idées générales.--La vie et l’érudition.--Le
-style et l’Histoire.--Tacite, Carlyle, Michelet, Tillemont.
-
-
-On a pu croire un moment, après la Grande Guerre, que la hausse du prix
-des livres nuirait à la vente, sinon des romans, du moins des ouvrages
-d’histoire. Il n’en a rien été. Les livres d’histoire ont gardé leur
-public et sont toujours très lus.
-
-C’est qu’on s’aperçoit de jour en jour que l’histoire est mille fois
-plus passionnante que le roman. «Si j’avais le talent d’écrire
-l’histoire, disait Mérimée, je ne ferais pas de contes.» L’histoire
-abonde en situations dramatiques; ses héros ont existé; ils ont leur
-psychologie; on peut discuter leurs crimes, réviser les légendes,
-reprendre les thèses et les problèmes. Les plus insignifiantes
-personnalités sont aujourd’hui l’objet d’énormes études qui rappellent
-les agrandissements de Victor Cousin et de Louis Vitet, contre lesquels
-protestait déjà Philarète Chasles. «Vitet, dit-il, a été de ceux qui ont
-mis à la mode les immenses monographies; un volume pour un atome;
-Boisrobert trois volumes; Mlle de Soudéry cinq volumes. On emprunte à la
-science ce défaut de proportion. Des moindres réputations du passé on
-fabrique des volumes sérieux; les plus inconnus ou les moins méritants
-du temps passé, d’Assoucy ou Trublet ou même La Calprenède deviennent
-prétextes à documents, à dissertations infinies et à prix d’académie. Le
-mémoire à consulter nous déborde. Dans un siècle on refera tous nos
-livres[72].»
-
- [72] Ph. CHASLES, _Mémoires_, t. I, p. 186.
-
-Philarète Chasles voyait juste. On n’a pas attendu un siècle pour
-refaire les anciens livres. On publie aujourd’hui des volumes sur
-n’importe quelle personne ayant joué un bout de rôle dans la tragédie du
-passé. On immortalise même les parents des grands hommes; nous avons un
-gros ouvrage sur le père de Richelieu!
-
-L’exécution d’un livre d’histoire demande des qualités très spéciales de
-jugement, de patience et de travail. Malgré l’abus qu’on a fait du
-renseignement et des papiers d’archives, le public attache de plus en
-plus d’importance à la documentation de l’œuvre historique. Il n’admet
-plus qu’on puisse écrire un travail un peu sérieux en dehors des
-éléments d’informations paléographique, archéologique et épigraphique.
-L’histoire présentée comme une simple suite de vulgarisations aimables
-n’a presque plus de partisans et trouverait peu, de lecteurs. C’est la
-documentation seule qui maintient encore l’autorité de certaines œuvres,
-comme celle de M. Thiers, par exemple, qui peut certainement passer pour
-un des premiers modèles de l’histoire officiellement renseignée. Le
-style prudhommesque de M. Thiers n’est pas parvenu à discréditer
-l’intérêt que présente, par exemple, le grand tableau d’ensemble des
-campagnes militaires de Napoléon Ier, établies sur les rapports du
-ministère de la guerre. Des volumes comme ceux de Fustel de Coulanges
-supposent des années de labeur et de lectures. Renan a inauguré dans ses
-_Origines du christianisme_ une méthode d’exposition dont il n’est plus
-possible de s’écarter et qu’ont suivie Camille Jullian et Gsell et, sur
-un plan plus modeste, les orthodoxes Fouard et Le Camus.
-
-Quoi qu’il en soit, qu’on le veuille ou non, faire de l’histoire,
-aujourd’hui, c’est faire de l’érudition. Et alors la question se pose:
-Quel est le rôle de l’érudition dans l’histoire? Quel genre d’érudition
-faut-il avoir, et comment l’employer?
-
-Une érudition générale n’est évidemment pas nécessaire pour traiter un
-point d’histoire particulier; mais, sur un sujet donné, il est de toute
-nécessité d’être renseigné à fond, de connaître les sources et les
-travaux qui se rapportent à ce sujet.
-
-On croit généralement que l’érudition est une affaire de mémoire. La
-mémoire est une faculté précieuse, plus précieuse peut-être que
-l’intelligence, puisqu’elle arrive quelquefois à la suppléer. Nous
-connaissons tous des personnes dont la mémoire est une sorte de
-bibliothèque qu’on peut toujours consulter. Mais tout le monde n’a pas
-le bonheur d’avoir une excellente mémoire. On se dit à chaque instant:
-«Où donc ai-je lu cela?» La mémoire peut être considérée comme une
-faculté qui oublie ou, si l’on veut, qui ne retient que pour oublier.
-Elle ne consiste pas à se rappeler, mais à retrouver ce qu’on a oublié.
-Or, pour _retrouver_ ce qu’on a oublié, il n’y a qu’une ressource, qu’un
-moyen: prendre des notes, faire des fiches.
-
-Il existe des préjugés contre les fiches d’érudition. On a raison
-évidemment de railler les maniaques, et M. Marcel Prévost n’a pas tort
-de penser que les fichards ont une mentalité de clercs d’huissiers:
-«Vous savez, dit-il, ce que c’est que de faire des fiches: c’est
-découper de petits cartons identiques, les numéroter, les classer dans
-une boîte ad hoc et les couvrir de notes, extraits de livres qu’on a
-lus[73].» Et il ajoute: «L’erreur du fichard, c’est de s’imaginer qu’on
-est un savant dès qu’on a constitué un répertoire... La science puisée
-aux livres, ce n’est pas dans une boîte à fiches qu’il importe de la
-transférer, mais dans sa tête. Je sais un jeune docteur de lettres qui a
-noté ainsi tous les couchers de soleil dans l’œuvre de J.-J. Rousseau;
-il en a constitué de belles et copieuses fiches; après quoi il a de ses
-fiches élaboré sa thèse. On l’a reçu docteur pour cela. Moi, la seule
-idée qu’on puisse lire Jean-Jacques dans cet esprit, me consterne.»
-
- [73] _L’Art d’apprendre_, p. 131.
-
-Oui, il y aura toujours des Bouvard et des Pécuchet, des collectionneurs
-de bilboquets et de manches à parapluies. Il n’en reste pas moins vrai
-qu’il n’existe pas d’autre moyen de faire des travaux historiques
-sérieux, et qu’on ne devient un savant qu’avec des fiches. C’est grâce à
-des milliers de fiches que Boislisle a préparé sa monumentale édition de
-Saint-Simon, Regnier son Molière et Camille Jullian son _Histoire de la
-Gaule_. J’ai vu, chez M. Camille Jullian, dans un grand tiroir, les
-fiches de son dernier volume. «Vous voyez, me disait-il, le livre est
-fait. Je n’ai plus qu’à l’écrire.»
-
-Une fiche peut être très bête. Tout dépend de ce qu’on y inscrit. Elle
-est faite pour retenir ce qu’on lit, pour fixer des documents et des
-citations. La première fois que j’ai lu Balzac dans ma jeunesse, j’ai
-pris la peine de résumer le sujet de chaque roman, et je m’en suis
-félicité. Il y a longtemps sans cela que j’aurais tout oublié.
-
-J’ai sous les yeux les deux volumes des _Mémoires_ de Gibbon. C’est un
-bel exemple de fiches bien faites. Gibbon notait au jour le jour les
-impressions de lectures qu’il se proposait d’utiliser pour son grand
-ouvrage sur la décadence de l’empire romain.
-
-M. Marcel Prévost admet cependant qu’on lise «la plume à la main»; qu’on
-prenne «des notes»; qu’on résume ce qu’un livre contient, et qu’on
-réduise ce contenu à «quelques pages, à une page» qui remplacera tout le
-livre. Eh bien, mais c’est cela, les fiches, des notes, des résumés,
-citations justificatives, appréciations, renseignements,
-éclaircissements, détails. Prendre ce genre de notes, c’est faire des
-fiches. M. Prévost ajoute que, pour retenir, il faut écrire. «La chose
-qu’on a écrite remplace d’abord la chose qu’on devrait se rappeler; il
-suffit de se rappeler qu’on l’a écrite et de savoir la retrouver[74].»
-Et voilà les fiches justifiées... Alors pourquoi se moquer des fichards?
-
- [74] _L’Art d’apprendre_, p. 157.
-
-Évidemment, tant vaut l’homme, tant vaut la fiche; mais, en soi, le
-procédé est bon et, encore une fois, il n’y en a pas d’autres; et si on
-enseignait aux élèves à faire des fiches, ils retiendraient infiniment
-plus de choses, et beaucoup plus facilement, parce que l’obligation
-seule de les écrire les leur graverait dans l’esprit, parce que relire
-c’est continuer à apprendre, et parce qu’enfin il y a toujours quelque
-chance de mieux retenir ce qu’on a pris la peine de ne pas perdre de
-vue.
-
-Le travail des fiches est donc absolument nécessaire pour l’exécution
-d’un livre d’histoire dont on doit préparer à l’avance les matériaux,
-les documents et les reports. Ce labeur de documentation, dût-il n’être
-pas utilisé, est déjà en soi une occupation attrayante, qui suffirait à
-vous passionner.
-
-«Apprendre n’est pas une duperie, dit M. Marcel Prévost, même quand
-l’objet n’est pas de gagner son pain ou de la gloire avec ce qu’on
-apprend. Apprendre, c’est s’accroître; apprendre, c’est agrandir sa vie.
-A chacun de nous de choisir le bonheur de Gœthe ou le bonheur du
-lazzarone; mais sachons qu’apprendre est bien un outil de bonheur.»
-
-On a raison de railler les mauvais faiseurs de fiches. Tous les
-documents, en effet, ne sont pas intéressants. Il ne s’agit pas de
-compiler. On n’est ni un critique ni un savant parce qu’on a secoué la
-poussière des vieux livres, commenté des choses insignifiantes,
-ressuscité des auteurs de cinquième ordre. Philarète Chasles signale
-avec indignation ces maniaques de l’érudition, «pesant les syllabes,
-comptant les virgules, se claquemurant dans le technique, amoureux d’une
-variante, pleins de scrupules sur la manière dont s’écrit Pocquelin ou
-Poquelin, préférant Suétone à Tacite, Dangeau à Suétone et ne pardonnant
-pas à Saint-Simon de s’être trompé sur la date de l’exil d’un courtisan.
-Mme de Sévigné s’écrivait-elle Sévigny? La cour de Blois avait-elle deux
-cent cinquante-six ou deux cent cinquante et un pieds de large? La belle
-affaire! et les beaux problèmes à résoudre! Et comme cela importe à la
-littérature, à l’humanité, à l’histoire!»
-
-Philarète Chasles a mille fois raison de dénoncer ces grignoteurs
-d’écorces, qui s’intéressent «à la chasse et non à la prise», qui font
-des travaux sur Racine et Molière, sans s’occuper de leur talent, et qui
-ne recherchent que le document, la bibliographie, l’édition, le
-commentaire...
-
-Il faut aussi blâmer ceux qui, pour trop se documenter, s’encombrent;
-ceux qui font leur feu avec trop de broussailles, battent tous les
-sentiers, rabâchent ce qui a été dit, répètent ce que chacun sait, et
-noient l’intérêt de leur livre en racontant l’histoire d’une époque bien
-plus que celle d’un personnage.
-
-D’autres font des inventaires, comme les Goncourt, cataloguent les
-meubles et les chaussettes, comme Frédéric Masson.
-
-D’autres pèchent par sécheresse, et, pour ne pas sortir de leur sujet,
-négligent des détails intéressants. Il n’est pas admissible, par
-exemple, que, dans une grande histoire du duc d’Épernon, on n’accorde
-que quelques lignes à la journée des barricades ou à l’assassinat
-d’Henri III.
-
-L’emploi de l’érudition exige du tact et de la modestie. On perd tout
-crédit à vouloir éblouir le lecteur. Le public n’aime pas qu’on lui en
-impose. Il sait très bien que rien n’est plus facile que de paraître
-érudit. Il suffit de quelques bons répertoires.
-
-L’érudition aura toujours pour ennemis les faiseurs d’hypothèses, les
-pontifes et les philosophes, ceux qui méprisent les faits et voudraient
-surtout enseigner l’histoire par les idées générales. Certes l’historien
-a le devoir d’expliquer les causes et de dégager les conséquences des
-événements; mais on ne doit pas uniquement considérer l’histoire comme
-un champ d’abstraction et de généralisation. Faire la synthèse de
-l’Europe, bâtir des systèmes, suivre le développement des doctrines, ce
-sont de beaux programmes, mais d’une application délicate, si l’on veut
-éviter le pédantisme et le paradoxe. Tout peut se soutenir; on peut tout
-justifier, la théorie des milieux, l’évolution des genres, les
-dragonnades, le despotisme, l’inquisition. On ne prouve rien quand on
-prouve trop. Jules Lemaître a bien vu le côté artificiel de ces
-explications paradoxales. «Vous savez, dit-il, ce que c’est que la
-philosophie de l’histoire. Cela consiste à démontrer les effets et les
-causes et toute la liaison des événements humains, à expliquer comme
-quoi tout ce qui arrive ne pouvait arriver autrement. On y réussit
-toujours, car la matière de l’histoire est infinie et d’ailleurs très
-malléable. On prend dans cette multitude de faits ce qui se suit, ce qui
-s’enchaîne, ce qui peut être expliqué; on néglige tout ce qui ne peut
-pas l’être[75].» Ce qui veut dire, au fond, que ceux qui font de la
-philosophie de l’histoire ont toujours tort,--parce qu’ils ont toujours
-raison.
-
- [75] _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 107.
-
-Cet abus des idées générales rend certains sujets ridicules, parce
-qu’ils sont trop faciles à traiter. Comment prendre au sérieux des
-ouvrages ayant pour titres: «Du sentiment de l’honneur ou du sentiment
-du devoir dans la littérature française. La famille dans le théâtre
-français... Le rôle de la jeune fille dans notre littérature... Histoire
-du sentiment rationaliste à travers les lettres françaises... L’adultère
-au théâtre ou dans le roman, etc...»
-
-Documentaire, anecdotique ou philosophique, de quelque façon qu’on
-envisage l’histoire, ce qu’il faut chercher, la première condition à
-réaliser, c’est la vie. Faire vivant, voilà le grand point. Faire
-vivant, c’est-à-dire animer la documentation, imposer l’illusion du
-vrai. Les historiens français ne perdent jamais tout à fait de vue cette
-nécessité. Autant l’érudition allemande est inorganique, autant
-l’érudition française possède le sens de la réalité et le souci de la
-couleur. Taine est sous ce rapport un excellent modèle. Quoi de plus
-vivant que la Jeanne d’Arc et les guerres d’Italie de Michelet? De nos
-jours, M. Lenôtre a su, lui aussi, rendre l’histoire séduisante comme un
-roman. Peut-être même arrange-t-il un peu trop les choses et donne-t-il
-quelquefois à la vérité l’air d’une aimable fiction? Ces défauts seront
-toujours préférables à l’ennui que dégagent certaines compilations, et
-mieux vaut écrire des récits pittoresques, comme le réveil du château
-après la fuite de Louis XVI à Varennes, que d’empiler de mornes herbiers
-diplomatiques, destinés à la poussière des bibliothèques
-administratives.
-
-Voyez avec quel art Voltaire met en valeur ses sources d’information
-dans l’étonnante _Histoire de Charles XII_. L’abondante documentation
-n’empêche pas les Sorel et les Vandal d’avoir peint d’admirables
-tableaux, comme le passage du Niémen, notamment... _Napoléon et
-Alexandre_ et _l’Avènement de Bonaparte_ sont, sous ce rapport, de purs
-chefs-d’œuvre.
-
-Le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve (cinq gros volumes) peut encore passer
-pour un modèle de mise en œuvre. «C’est, dit Brunetière, un tableau
-complet au-dessus duquel on ne peut mettre aucun roman de Balzac, aucune
-histoire de Michelet, aucun drame d’Hugo[76].» C’est très juste. Avec
-des doctrines et des idées, avec des dévots et des érudits, Sainte-Beuve
-a fait un roman passionnant. Il est intéressant de le constater, quand
-on songe au violent article que publia Balzac dans sa _Revue parisienne_
-contre le célèbre ouvrage de Sainte-Beuve. Celui-ci répondit en
-signalant les incompétences et les sottises de Balzac, à qui il refusait
-surtout la qualité de génie. Sainte-Beuve n’abuse jamais de sa
-documentation; il n’a pas l’air de s’y complaire; on ne sent jamais chez
-lui, comme chez Brunetière, le lettré et le pédant.
-
- [76] _Évolution des genres_, t. I, p. 234.
-
-Mais le document n’est pas tout. On ne peut pas avoir la prétention de
-découvrir toujours du nouveau. L’élévation des jugements, la noblesse
-des tableaux suffisent quelquefois à établir la réputation d’un ouvrage.
-Nous avons dans ce genre de beaux livres, comme le _Siècle de Louis XIV_
-de Voltaire, le _Discours_ de Bossuet, les _Études_ de Chateaubriand et
-_Grandeur et décadence des Romains_. Par sa seule compréhension
-politique et sans le secours de l’archéologie, Montesquieu a renouvelé
-l’histoire et fondé la sociologie en France. La magnificence du style a
-fait de Chateaubriand un vulgarisateur de génie. Ferrero nous a montré
-dans _Rome_ la crise économique et sociale, trop négligée chez Mommsen;
-et Saint-Évremond, par sa seule observation piquante, a mérité le titre
-de prédécesseur de Montesquieu. Ces auteurs n’ont pas eu besoin de
-documents nouveaux pour être de bons historiens, tandis que les Rollin
-et les Vertot, qui n’ont ni style ni document, ne seront jamais que de
-funèbres compilateurs. Gibbon lui-même, si épris de renseignements et
-d’érudition, avait énormément corrigé son style et faisait tous ses
-efforts pour s’assimiler la prose de Pascal et de Montesquieu.
-
-C’est que l’Histoire, encore une fois, n’est pas seulement un travail de
-recherches et de découvertes, mais surtout une œuvre de littérature. Les
-grands historiens sont presque toujours de grands écrivains, malgré
-l’exemple de M. Thiers et sa mauvaise réputation littéraire. Bossuet et
-Montesquieu furent des prosateurs admirables. C’est par la vie du style
-que Saint-Simon a conquis l’immortalité; et Tacite, le plus grand des
-historiens, est avant tout un artiste de mots et d’images.
-
-Racine a appelé Tacite le plus grand peintre de l’antiquité. Les
-meilleurs écrivains ont pris Tacite pour modèle. C’est par l’étude de
-Tacite que Mirabeau s’est formé, et c’est chez lui qu’il a pris son
-irrésistible violence oratoire. On connaît la façon d’écrire de Tacite.
-Quelques phrases peuvent la caractériser:
-
-«La servitude, dit-il, était si grande, que nous eussions même perdu le
-souvenir avec la parole, si l’homme pouvait oublier comme il peut se
-taire.
-
-«Othon n’avait plus assez d’autorité pour empêcher les crimes, bien
-qu’il en eût assez pour les commander.»
-
-Et ceci sur un jour d’émeute:
-
-«La journée se passa au milieu des pillages et des crimes, et le pire
-des malheurs fut l’allégresse du soir...»
-
-On retrouvé chez Louis Blanc ce procédé d’antithèses. Le style de Louis
-Blanc, dans son _Histoire de la Révolution_, rappelle de très près le
-style de Tacite.
-
-«Autrefois, dit Louis Blanc, on avait le pain sans la liberté;
-aujourd’hui, on a la liberté sans le pain.
-
-«Le cardinal Dubois mourut entouré de quelques amis, _car il eut des
-amis_.»
-
-Sur le régent soupçonné d’inceste: «L’histoire ne peut l’affirmer; mais
-_c’est son arrêt qu’on en doute_...»
-
-Sur Marat: «Et maintenant, qu’on l’admire, si on l’ose; et, si on l’ose,
-qu’on le méprise...»
-
-Le succès des _Girondins_ de Lamartine n’est dû également qu’au style,
-qui surpasse en énergie tout ce que ce grand poète a pu écrire en prose.
-
-Un homme comme Michelet n’a dû sa gloire qu’à la magie de la forme. Ses
-débordements d’inspiration, son anticléricalisme, sa sensibilité
-maladive, ont parfois fâcheusement influencé ses jugements. A partir du
-règne de Louis XIV, il n’est peut-être pas toujours un guide très sûr,
-mais quelle évocation! Quelle vision du passé! Quelles merveilleuses
-fresques d’âmes, de faits et de couleurs!
-
-Quelqu’un le dépasse pourtant: c’est Carlyle. Michelet est un volcan
-éteint, à côté de Carlyle. Carlyle a donné le premier la sensation
-tumultueuse de la Révolution. C’est quelqu’un de l’époque. Il prend
-parti, il interpelle, il accuse, il éclate en clameurs et en blasphèmes.
-Tour à tour terroriste, royaliste, peuple, il se mêle au drame, on
-entend ses cris, on voit ses gestes. C’est un convulsionnaire. Il a des
-pages d’hallucination tragique, comme le procès de Louis XVI à la
-Convention et la journée du 9 Thermidor.
-
-En résumé, la vie, le mouvement, la création et le style seront toujours
-les premières qualités d’un bon historien. Quand elles s’ajoutent à la
-valeur documentaire, ces qualités donnent de parfaits ouvrages, comme
-_l’Ancien Régime_ de Tocqueville, ou des œuvres de fiévreuse
-résurrection, comme les _Origines de la France contemporaine_ de Taine.
-
-Dans son _Traité sur la manière d’écrire l’histoire_, Lucien a tort de
-recommander aux historiens l’impassibilité absolue; mais il a raison
-d’insister sur l’importance de la forme, et de faire du style la
-condition essentielle de l’œuvre historique. Un historien qui n’est pas
-écrivain n’aura jamais que la réputation d’un chercheur de documents
-ignoré du public, comme l’incomparable et célèbre Tillemont.
-
-Gibbon s’est beaucoup servi de Tillemont pour son grand ouvrage sur la
-décadence de l’empire romain. Il dit qu’il le préfère aux originaux et
-que «son exactitude inimitable prend le caractère du génie.» De Maistre
-le méprisait. Sainte-Beuve ne l’a pas oublié dans son _Port-Royal_ (III,
-liv. 4, V). Tillemont a publié une _Vie de saint Athanase, saint Basile,
-saint Louis_ (6 vol.), seize volumes d’_Histoire ecclésiastique_, une
-_Histoire des empereurs_ (6 vol.), etc. C’est le type du grand érudit.
-On pourrait aussi mentionner Mabillon, le P. Pétau, Richard Simon et
-bien d’autres. Mais cela nous entraînerait loin.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Ce que doit être la critique littéraire
-
-La vraie critique.--La lecture et la critique.--Les divergences
-d’opinions.--Lamartine critique.--Dante et Tolstoï.--La morale et la
-critique.--Les parti-pris de la critique.--L’influence de la
-littérature.--Les lois littéraires.--La mauvaise critique.--La
-critique-cliché.
-
-
-Rien n’est plus facile que de faire de la critique littéraire. Quand on
-dit: «Ce livre est stupide. L’auteur n’a aucun talent», on fait de la
-critique littéraire. La critique littéraire consiste à dire son opinion.
-Tout le monde a le droit d’exprimer une opinion. Les personnes les plus
-incompétentes sont même quelquefois les plus affirmatives. Les ignorants
-ne doutent jamais d’eux-mêmes... Je causais un jour avec un honorable
-commerçant, grand liseur de romans et qui, comme Charles Bovary, «aimait
-à se rendre compte». A force de nous entendre parler d’Homère, il se
-décida à le lire. Le malheureux, malgré toute sa bonne volonté, ne put
-achever l’_Iliade_; et, sachant désormais à quoi s’en tenir, il nous
-disait en riant, avec une condescendance amicale: «Allons, allons, vous
-êtes des farceurs... Vous répétez ce qu’on vous a dit.» Évidemment,
-personne ne pourra jamais démontrer à cet homme que l’_Iliade_ est un
-chef-d’œuvre, et l’_Odyssée_ une histoire plus amusante que _Simbad le
-marin_. Que de prétendus critiques pensent comme ce commerçant!
-
-Pour faire de la bonne critique littéraire, il faut d’abord aimer la
-littérature, et ce n’est pas un mince mérite. Aimer la littérature, cela
-ne consiste pas à être au courant de l’actualité et à lire des romans;
-aimer la littérature, c’est se passionner pour les classiques, pour
-Montesquieu, Rousseau, Bossuet, Montaigne et tous les grands écrivains,
-en dehors de toute préoccupation d’écoles. Or, il faut bien l’avouer,
-les trois quarts de nos jeunes critiques ignorent les classiques, n’ont
-ni le temps ni le courage de les lire, et ne connaissent de la
-littérature française que les jugements des Manuels et quelques vagues
-extraits d’auteurs. «L’ignorance des gens de lettres est monstrueuse,
-disait Flaubert. Il n’y a pas huit hommes de lettres qui aient lu
-Voltaire.»
-
-C’est une chose monstrueuse, en effet, qu’un pareil mépris des
-classiques. Se figure-t-on un critique musical qui n’aurait entendu ni
-Bach, ni Beethoven, ni Gluck, ni Haendel? La différence d’opinions entre
-critiques littéraires scandalise le public. Le manque d’instruction et
-de lectures explique très bien ce désaccord. La formation d’esprit étant
-une chose personnelle qui varie pour chaque individu, il y a des chances
-pour qu’un homme nourri des classiques n’ait ni les mêmes goûts ni les
-mêmes jugements que le journaliste qui n’a lu que des romans
-contemporains; de même qu’un jeune homme de province, qui vient à Paris
-avec des traditions de vie familiale, n’aura pas la même mentalité qu’un
-enfant de Paris ayant mené la vie de bohème au sortir du collège. Nous
-parlons, vous et moi, de Montesquieu; je sens très bien que vous n’avez
-lu ni les _Considération sur les Romains_ ni _l’Esprit des lois_.
-Comment voulez-vous que nous discutions? Nos opinions ne peuvent
-s’accorder, et c’est la vôtre qui est nulle.
-
-Nous causions un jour avec des amis du sentiment de la nature dans la
-description française. Selon eux, tout venait de Rousseau, tout
-remontait à Rousseau. Sans doute, disais-je, mais si Rousseau a été
-personnellement très sensible à la nature, sa description garde encore
-très souvent l’ancien vocabulaire inexpressif, «riants coteaux, chastes
-plaisirs, frais ombrages», etc... (On a publié des livres là-dessus.)
-C’est Bernardin de Saint-Pierre qui a inauguré le premier la description
-vivante, réelle, particularisée et pittoresque. On me contestait ce
-point de vue. Je finis par demander: «Avez-vous lu le _Voyage à l’Ile de
-France_?--Non.--Alors, arrêtons la conversation. La discussion n’est
-plus possible.»
-
-L’éducation littéraire par la lecture est une chose si importante,
-qu’elle a presque pu remplacer toutes les autres qualités critiques chez
-un homme comme Brunetière, qui ne fut qu’un lettré et un liseur et n’eut
-jamais à sa disposition, comme disait Gourmont, que les idées qu’on
-trouve dans les livres. A force de documentation et de travail,
-Brunetière a créé la critique d’érudition, pressentie par Sainte-Beuve,
-ce qui est bien déjà quelque chose. C’est grâce à la _lecture_ que
-Brunetière est arrivé à se faire une personnalité et à exercer une
-influence sur le public universitaire et féminin. A peine s’en
-cachait-il, d’ailleurs. On sait avec quelle complaisance il accumulait
-les citations et les renvois de notes! A chaque page de son _Évolution
-de la poésie lyrique_, il veut qu’on sache bien qu’il a lu les plus
-vieux livres, qu’il connaît les plus vieilles éditions, Scaliger,
-d’Aubignac, Chapelain, etc...
-
-Malgré l’abus qu’en font les pédants, la lecture restera donc toujours
-la première condition de toute bonne critique, et c’est la différence ou
-l’insuffisance de lectures qui produit entre juges littéraires cette
-divergence de goûts et d’opinions dont le public n’a pas tort de se
-scandaliser.
-
-Parmi les raisons qui aggravent encore ce conflit, il faut compter les
-antagonismes d’écoles, le besoin qu’éprouve la jeunesse de réagir contre
-les opinions anciennes. C’est intentionnellement que certains manuels se
-contentent d’accorder quelques lignes rapides à Dumas fils et Émile
-Augier et consacrent de longues pages à des écrivains dont les noms
-n’ont aucune chance de survivre. On prend au sérieux des poètes
-dadaïstes, et d’une chiquenaude on efface Sully Prudhomme. Ces
-déplacements de valeurs font le plus grand tort à la Critique. Il est
-toujours imprudent de vouloir faire entrer dans l’histoire des noms
-qu’il n’appartient qu’à la postérité de choisir...
-
-Ne nous étonnons pas que MM. les critiques ne soient pas toujours
-d’accord entre eux. Comment s’entendrait-on avec autrui, quand on change
-si souvent d’opinion soi-même? Nous n’avons pas toujours les mêmes
-goûts; nous n’aimons pas toujours les mêmes choses. Des livres qui nous
-plaisaient autrefois nous deviennent insupportables. Alphonse Daudet me
-disait qu’il avait adoré Montaigne et qu’il ne pouvait plus le souffrir.
-Passionné d’abord pour Flaubert, M. Bourget pense aujourd’hui qu’il faut
-traverser ses romans sans s’y attacher. Après une période d’oubli, qui
-s’étend jusqu’en 1882, l’œuvre de Chateaubriand, que Zola croyait
-définitivement morte, a brillé d’une splendeur nouvelle. La religion
-wagnérienne elle-même a perdu ses premiers adorateurs mystiques. Il est
-rare qu’un ouvrage s’impose du premier coup; on n’entre pas de
-plain-pied dans l’art, et il faudra toujours une certaine culture pour
-sentir la beauté littéraire, artistique ou musicale. «La première fois,
-dit Saint-Saëns, que j’entendis le célèbre quintette de Schumann, j’en
-méconnus la haute valeur à un point qui m’étonne encore quand j’y pense.
-Plus tard, j’y pris goût et ce fut pendant plusieurs années un
-enthousiasme débordant, furieux. Depuis, cette belle fureur s’est
-calmée. A cette œuvre hors ligne, je trouve de graves défauts, qui m’en
-rendent l’audition presque pénible. On devient amoureux des œuvres
-d’art. Tant qu’on les aime, les défauts sont comme s’ils n’existaient
-pas, ou passent même pour des qualités; puis l’amour s’en va et les
-défauts restent[77].»
-
- [77] BOSCHOT, _Chez les musiciens_, p. 137.
-
-On peut faire la même remarque en littérature. L’âge et l’expérience
-modifient nos jugements. Rappelez-vous vos premières lectures de
-jeunesse, et essayez de relire un de ces livres qui vous ont tant émus
-autrefois. L’intérêt s’est évanoui; vous n’y retrouvez plus votre âme
-d’enfant. C’est qu’au fond, comme nous le disions, un livre ne contient
-que ce que nous y mettons et ne nous plaît que s’il répond à notre
-changeante sensibilité. Les vrais chefs-d’œuvre eux-mêmes ont de la
-peine à se maintenir à la hauteur d’admiration où les place la
-postérité. Il y a encore des gens qui n’aiment pas notre grand Molière.
-Son naïf métier dramatique, le ton suranné de ses dialogues, empêchent
-bien des personnes de voir sa profondeur d’humanité éternelle. Lamartine
-n’a jamais pu supporter La Fontaine. L’auteur des _Méditations_ n’avait
-pas tort, à la rigueur, de désapprouver sa morale et d’en signaler les
-inconvénients pour les enfants, qui cependant n’y regardent pas de si
-près. Mais que La Fontaine soit un grand poète, c’est une vérité qui
-domine même la qualité inférieure de sa morale. On s’explique que
-Vacquerie ait nié Racine, que Théophile Gautier n’ait pas eu le sens de
-Molière. Mais comment un poète comme Lamartine n’a-t-il pas compris un
-poète comme La Fontaine? Il s’agit bien de fable et de morale! Il s’agit
-de littérature et de poésie.
-
-Lamartine avait une autre lacune: il n’admettait pas Rabelais. Ceci se
-conçoit mieux. Il est très naturel que l’auteur du _Lac_ et du
-_Crucifix_ n’ait aimé ni l’énormité truculente ni l’ordure lyrique.
-«Dernièrement, disait Victor Hugo, un cygne a traité Rabelais de porc.»
-On pardonne donc à Lamartine de n’avoir vu dans Rabelais que le côté
-qui, d’après La Bruyère, fait le «charme de la canaille», et de n’avoir
-pas senti «ce qui plaît aux plus délicats». Tout le choquait dans le
-grand créateur du rire gaulois, ses plaisanteries, sa scatologie, son
-impudeur bouffonne, sa raillerie colossale, sa verve qui bafoue tout ce
-que respectait l’auteur des _Méditations_. Ces deux esprits n’avaient
-aucun point de contact.
-
-Mais, si Lamartine a nié Rabelais, de grands écrivains n’ont pas aimé
-non plus Lamartine. Flaubert ne lui reconnaissait aucun talent, et cette
-injustice est plus grave, parce qu’elle est moins motivée. Ce que le
-romancier réaliste lui reprochait surtout, c’était le mensonge de son
-idéal et la médiocrité de sa langue. Insensible à l’émotion intérieure
-de ce style, Flaubert n’en voyait que la simplicité sans effort, qu’il
-jugeait incurablement banale. Il signalait avec indignation les
-expressions clichées de _Jocelyn_, la faible prose de _Graziella_, et il
-soutenait que Théophile Gautier avait cent fois plus de talent.
-Cependant Flaubert était lettré, artiste, et d’un rare éclectisme
-d’intelligence. Il aimait même Boileau et adorait les classiques. Il y a
-peu d’auteurs qu’il n’ait pas compris.
-
-Parmi ces derniers, celui qu’il détestait le plus, c’est Alfred de
-Musset. Il l’appelait ironiquement: «M. de Musset.» Il lui reprochait de
-ne jamais avoir aimé l’art, et de ne chanter dans ses vers que ses
-passions et ses souffrances d’amour.
-
-Flaubert n’admirait pas non plus la _Divine Comédie_ de Dante, et en
-cela il était d’accord avec Tolstoï, qui ne comprenait ni Shakespeare ni
-Dante. M. Ugo Arlotta voulut un jour connaître les raisons de cette
-opinion. «Je vais, lui dit l’écrivain russe, me faire des ennemis de
-tous les Italiens; mais je dois vous dire exactement ce que je sens et
-ce que je pense. Eh bien, je n’ai jamais _rien compris_ dans l’œuvre de
-Dante. Je n’ai jamais pu vaincre, en le lisant, un ennui terrible. Mais
-vous, dites-le-moi franchement, y comprenez-vous quelque chose? Qu’y
-trouvez-vous de beau?» Tolstoï du moins se contentait de déclarer qu’il
-ne comprenait pas. Il faut lui savoir gré de ne pas avoir pris la plume
-pour démontrer que Dante est un poète inférieur.
-
-Je me figure l’étonnement de M. Ugo Arlotta en écoutant cette
-déclaration, et son embarras pour expliquer ce qu’il pouvait bien
-trouver de beau dans la _Divine Comédie_. Après un instant de réflexion,
-M. Arlotta renonça à cette entreprise. Il se contenta de faire remarquer
-que c’était peut-être par ignorance de la langue italienne que M. le
-comte Tolstoï n’était pas arrivé à saisir les beautés de Dante. Tolstoï
-admit cette hypothèse optimiste, qui sauvait l’amour-propre de sa
-critique. Il est tout de même étonnant qu’un Russe, qui a fait du latin,
-ignore l’italien au point de ne pouvoir lire Dante en s’aidant d’une
-traduction. Mais, même au courant de la langue, il n’est peut-être pas
-certain que Tolstoï eût aimé le grand évocateur italien, qui serait le
-Tacite de la poésie, s’il ne dépassait pas Tacite de toute la hauteur du
-vers sur la prose. On peut ne pas goûter le _Paradis_; le _Purgatoire_
-est plus accessible; mais, dans une traduction un peu concise, l’_Enfer_
-est une chose admirable.
-
-Chez les très grands écrivains, de pareilles incompréhensions sont dues,
-la plupart du temps, à des différences radicales de tournures d’esprit.
-Chez les critiques ordinaires, elles s’expliquent par le manque de
-lectures et, par conséquent, de comparaisons et de points de vue. On ne
-lit plus, et on ne lit plus parce qu’on écrit trop. La multiplicité des
-journaux et des revues a produit une maladie terrible, qui étend tous
-les jours ses ravages: la polygraphie. L’ignorance juge tout et règne
-partout. Le monde intellectuel est devenu la proie de l’incompétence. Au
-lieu des bons et sérieux articles d’autrefois, qu’on savourait à loisir
-au coin du feu, le public se contente de comptes rendus bâclés, ou même
-de simples annonces de librairie; si bien que le lecteur, faute de
-guide, ne prend plus la peine de choisir et n’achète plus que les «prix
-littéraires».
-
-«La critique n’existe pas, disait déjà George Sand en 1854, dans une
-lettre à Champfleury. Il y a quelques critiques qui ont beaucoup de
-talent; mais une école de critique, il n’y en a pas. Ils ne s’entendent
-sur le pour et sur le contre d’aucune chose. Ils vont sabrant ou
-édifiant sans raison, ils vont comme va le monde... Ils sont ingénieux,
-ils ont du style. Mais de tout cela il ne sort pas l’ombre d’un
-enseignement. Rien ne se tient dans leur dire, et ce n’est pas trop leur
-faute. Rien ne se tient plus dans l’humanité.»
-
-L’examen du rôle et des responsabilités de la critique soulève une
-question toujours d’actualité qui, vers les derniers temps de sa vie, a
-beaucoup préoccupé Brunetière. Il s’agit de savoir si la Critique a le
-droit de juger les œuvres littéraires sans se soucier de leur valeur
-morale, ni du bien ou du mal qu’elles peuvent causer. En principe,
-évidemment, la Critique a le devoir de prendre très au sérieux les
-conséquences morales d’une œuvre. La première condition de l’art, c’est
-d’être moral. Tout le monde est d’accord là-dessus.
-
-Il n’est cependant pas toujours facile de concilier le véritable esprit
-critique avec des principes de moralité trop rigoureuses. Barbey
-d’Aurevilly, l’intraitable catholique, ne croyait pas devoir
-s’interdire, comme romancier, la peinture des vices les plus
-audacieusement équivoques, comme dans la _Vieille Maîtresse_,
-l’_Histoire sans nom_ et l’abominable _Ce qui ne meurt pas_, dont le
-héros a _en même temps_ pour maîtresse une mère et sa fille. Barbey
-d’Aurevilly n’hésitait pas non plus à se ranger parmi les défenseurs de
-Baudelaire, lors du fameux procès intenté à l’auteur des _Fleurs du
-mal_, sœurs bien authentiques des fleurs pestilentielles du Cotentin.
-
-A propos des obligations morales de la Critique, M. Alfred Mortier, dans
-sa remarquable _Dramaturgie de Paris_, note cette observation faite par
-Corneille: «Que les anciens se sont souvent contentés de la naïve
-peinture des vices et des vertus, sans se mettre en peine de faire
-récompenser les bonnes actions et punir les mauvaises.» Une moralité
-trop intransigeante engendre souvent le parti-pris. La foi religieuse
-empêche certains catholiques de rendre justice à Renan, que Veuillot
-jugeait plus sommairement encore, quand il disait: «Cet homme vous donne
-envie de lui courir sus.» Bossuet et Veuillot n’aimaient ni Molière, ni
-Rabelais, ni Montaigne. Il y eut un moment où la Critique catholique
-parut combattre le Réalisme comme un scandale religieux. Par contre, des
-esprits réactionnaires semblent croire aujourd’hui qu’on ne peut aimer
-sincèrement les classiques que si l’on est royaliste, et que la bonne
-poésie est inséparable de la bonne politique.
-
-Si la critique religieuse a des préjugés, la critique anticléricale est
-encore plus insupportable, parce qu’on admet, à la rigueur,
-l’intolérance chez quelqu’un qui croit à quelque chose, tandis que
-l’intolérance de celui qui ne croit à rien est toujours choquante. Le
-croyant peut s’alarmer; le sceptique a le devoir de comprendre. Le
-critique anticlérical est un personnage ridicule. Il ne pardonne pas à
-Molière d’avoir été l’ami de dévots tels que Boileau et Racine; il
-voudrait faire expier à Bossuet son titre d’évêque; il aperçoit la main
-des jésuites même en littérature, et se sent offensé dès qu’on touche à
-Rousseau ou à Voltaire.
-
-Évitez ce parti pris. Rien n’est plus vain que de s’irriter contre les
-opinions qui ne sont pas les vôtres. Auguste Vacquerie n’aimait pas
-Racine et le disait crûment. Tâchez de comprendre cette aberration, au
-lieu de vous fâcher. Victor Hugo n’a pas vu la puérilité de ses sujets
-dramatiques. Votre rôle est d’expliquer ce manque de goût chez un homme
-de génie, et de montrer comment l’ambition d’être chef d’école et
-l’aveugle imitation de Shakespeare ont achevé de déformer une
-imagination séduite de très bonne heure par l’exceptionnel et l’énorme
-(_Habibrah_, _Han d’Islande_, le _Géant_)[78].
-
- [78] Ébloui par l’enthousiasme de ses admirateurs, Victor Hugo croyait
- faire du Shakespeare, parce qu’il mettait comme lui, dans ses
- pièces, des empoisonnements, des cercueils, des meurtres, des duels,
- des énormités et des rires. Le génie de Shakespeare, sa profondeur,
- son éternelle humanité, tout cela est absent du théâtre d’Hugo, qui
- n’avait pour lui que le don de poésie. Dumas père était un bien plus
- puissant constructeur dramatique. Il le savait et il disait souvent:
- «Si j’avais su faire les vers comme Hugo, j’aurais été le premier.»
-
-Pour en finir avec cette question de moralité, constatons que tout le
-monde est d’accord et sera toujours d’accord sur la nécessité de ne pas
-séparer l’art de la Morale. Mais qu’il soit bien entendu, en principe,
-qu’en aucun cas, l’art ne peut avoir pour mission d’enseigner la Morale;
-chaque fois que l’art se donne une mission doctrinale, il produit des
-œuvres inférieures (les romans philosophiques de George Sand) ou des
-théories ridicules (les malédictions de Tolstoï et les pages
-prétentieuses de Proudhon sur l’art social). On ne fait ni de l’art ni
-de la critique au nom de la Religion et de la Morale. On fait de la
-critique au nom de la littérature.
-
-«Sans doute, dit le peintre Delacroix, tout ce qui est beau doit faire
-naître des sentiments généreux, et ces sentiments excitent à la vertu;
-mais, dès qu’on a pour objet de mettre en évidence un précepte de
-morale, la libre impression que produisent les chefs-d’œuvre de l’art
-est nécessairement détruite; car le but, quel qu’il soit, quand il est
-connu, borne et gêne l’imagination[79].»
-
- [79] _Œuvres littéraires_, t. I, p. 65.
-
-Mais, dira-t-on, la littérature, précisément, s’est toujours proposé
-d’enseigner quelque chose. Bossuet, Massillon, Bourdaloue, ont mis leur
-talent au service de la religion. Rousseau propageait des idées
-philosophiques. Le _Génie du christianisme_ était une démonstration
-apologétique. Buffon lui-même, Montesquieu, Diderot, Voltaire...
-
-Oui, évidemment, on n’écrit que pour prouver quelque chose, et personne
-ne peut vous empêcher de mettre l’art au service d’une doctrine;
-seulement, c’est à vos risques et périls, et pour le résultat et pour la
-qualité de l’œuvre. En tous cas, si l’on veut mettre de l’art dans ce
-qu’on écrit, il faut que ce soit vraiment de l’art, de l’art pour
-lui-même, qui ait sa valeur propre et indépendante, car voyez ce qui
-arrive quand on veut prouver: ce qui a passé le plus vite dans les
-_Sermons_ de Bossuet, c’est la chose à laquelle il attachait le plus de
-prix, la démonstration religieuse, qui est de lui et qui pourrait être
-d’un autre, et ce qui est resté, c’est l’art et la forme, qu’il
-méprisait. Ce qui a péri chez Rousseau, c’est la doctrine, et ce qui a
-survécu, c’est encore l’art et la forme. Des romans comme _Sibylle_ et
-_Mademoiselle de la Quintinie_ sont justement oubliés parce que ce sont
-des thèses.
-
-Bonne ou mauvaise, il est incontestable que la littérature doit exercer
-et exerce une influence dont, encore une fois, il faut sérieusement
-tenir compte. «Cette influence peut être éducatrice ou corruptrice, dit
-M. Georges Renard, mais dans quelle mesure? Le problème ne pourrait être
-résolu qu’après une multitude d’enquêtes méthodiques, qui aurait établi
-le bilan d’influence pour chacun des livres ayant remué une
-génération[80].»
-
- [80] _La méthode scientifique de l’histoire littéraire_, 1 vol.
-
-Il y a certainement des ouvrages qui ont bouleversé l’imagination des
-lecteurs, comme _la Femme de trente ans_, _Indiana_, _Werther_, _Lélia_,
-_Volupté_, _Obermann_, _le Lys dans la vallée_. Antonin Bunand en fait
-la remarque, en signalant les dangers de l’analyse à propos de Chambige
-et de Paul Bourget; mais on peut se demander avec lui si la faute est
-imputable au livre ou au lecteur qui a bu prématurément un breuvage trop
-capiteux. «Non, dit-il, ces chefs-d’œuvre sont innocents du mal que les
-réquisitoires leur attribuent trop gratuitement. L’écrivain nous donne
-dans une œuvre sa conception personnelle de la vie, sa façon de la voir
-et de la sentir. Il n’a pas à se préoccuper des sillons et des trous que
-ses théories peuvent creuser dans une âme dont le terreau n’est pas
-encore d’une essence préparée à recevoir une telle semence. Malgré
-l’épidémie de suicide que Werther a fait éclater, au lendemain de sa
-publication, il serait bien regrettable que Gœthe n’eût pas écrit ces
-pages de verve délirante, _Werther_, noir flacon précieux, où le grand
-poète a scellé le plus pur de ses larmes et de son sang[81]».
-
- [81] _Petits Lundis_, p. 9.
-
-Quelles que soient vos opinions et votre esthétique, votre devoir de bon
-critique est donc de juger sans colère les productions qui vous
-déplaisent. Si vous êtes classique, il faut arriver à aimer le
-romantisme; si vous êtes romantique, il faut vous efforcer d’aimer les
-classiques. La littérature française doit vous apparaître comme un vaste
-enchaînement logique d’œuvres et de procédés, se développant suivant les
-lois d’une filiation qui reste à étudier, mais qui ne mérite ni
-indignation, ni colère. Filiation et descendance, ces deux mots doivent
-résumer le programme de la Critique.
-
-Jules Lemaître comprenait très bien l’importance que peut avoir en
-littérature l’étude des lois et des causes; il suspectait seulement les
-conclusions trop hâtives, et il ne pensait pas que ce genre de
-diagnostic fût facile à établir.
-
-«Nous ne pouvons, en ces matières, disait-il, tenir le vrai, mais
-seulement imaginer le probable. Celui qui connaîtrait parfaitement
-l’état actuel de la littérature et des esprits n’en serait pas moins
-incapable de prévoir ce que sera la littérature dans cinquante ans, et
-même cette impossibilité où nous sommes de deviner l’avenir est, quand
-on y songe, pleine d’angoisse. Or, si nous ne pouvons, bien qu’ayant
-dans le présent un point de départ solide, enchaîner avec quelque
-certitude les effets aux causes dans l’avenir, comment le pourrions-nous
-dans le passé, où tout est si confus et où nous manque même l’appui de
-ce point de départ[82]?»
-
- [82] J. LEMAÎTRE, _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 121.
-
-Jules Lemaître exagère. S’il est difficile, en effet, de préciser les
-causes et les conséquences d’une évolution littéraire pour l’avenir,
-nous avons tout de même plus de chance d’y parvenir pour le passé, parce
-que, pour le passé, nous connaissons les points de _départ_ et les
-points d’_arrivée_, et nous avons pour nous aider tout ce qui peut
-éclaircir l’œuvre d’un écrivain, sa vie, ses lectures, sa
-correspondance, ses amis...
-
-Il est un principe, en tous cas, qui domine toutes les théories, un
-principe sur lequel nous devons tous être d’accord, c’est l’effort
-d’écrire, c’est le souci du style. On bâcle aujourd’hui la critique
-comme on bâcle le roman. La critique n’est plus qu’une rubrique de
-journal. On peut à la rigueur bâcler des articles de journaux; mais la
-critique n’a d’autorité que si elle est honnêtement écrite, c’est-à-dire
-écrite avec netteté, en toute conscience, avec l’amour de la forme, le
-goût du travail, la volonté de dire quelque chose de nouveau.
-
-Évitez surtout la virtuosité facile. Le développement fantaisiste, si
-étincelant qu’il soit chez un Barbey d’Aurevilly, fatigue à la longue.
-Voyez, au contraire, comme Jules Lemaître vous étreint par sa sobriété
-et sa bonhomie.
-
-Il y a en critique un mauvais style, le style _contourné_, qu’il faut
-fuir à tout prix, tel qu’on le trouve, par exemple, dans les phrases
-suivantes:
-
-«Il ne fallait pas voir dans cette méthode une raison de mépriser une
-culture qui avait fait ses preuves intellectuelles et qu’avaient
-adoptée, à travers la vicissitude des luttes et des partis, les hommes
-les plus éminents par leurs œuvres et leur position sociale, auxquelles
-tout le monde, à quelque opinion qu’il appartînt, rendait hautement
-justice.»
-
-Ou cette autre encore: «Cette théorie séduisit un certain nombre
-d’écrivains, qui eussent cru manquer au respect des idées de progrès et
-de démocratie, en défendant les doctrines d’un passé auquel ils devaient
-une renommée, qu’ils ont le dépit de voir aujourd’hui mépriser par une
-élite ayant adopté des idées de plus en plus en faveur par la jeunesse
-toujours avide de nouveautés.»
-
-Rien n’est pire que ce genre de phrases, qui manquent de point fixe et
-pivotent sur elles-mêmes.
-
-Un autre mauvais style est celui qui consiste à arrondir de beaux
-clichés prétentieux comme ceux-ci:
-
-«Aucune déclaration d’indépendance ne saurait _davantage nous émouvoir_.
-Qu’il nous suffise, pour le moment, de _dégager quelques aspects_ de
-cette _fructueuse démonstration_, qui est pour nous d’un _heureux
-augure_ et qui nous apporte, en quelque sorte, les _prémices d’un
-esprit_ à l’état naturel et _éminemment prime-sautier_. L’ouvrage, _tel
-qu’il est_, atteste un _vaste dessein_, une œuvre totale où tout
-_concourt à l’ensemble_ et qui, par sa propre vertu d’exécution, révèle
-une _expérience consommée_, une imagination _débordante_. _Rompu avec la
-familiarité_ des bons auteurs, il faut bien reconnaître l’_incomparable
-maîtrise_ avec laquelle M. X... est _sorti victorieux de cette tâche
-malaisée et délicate_. Quand nous aurons loué, _comme il sied_,
-_l’éminente dignité_ de cette _conception magistrale_, nous pourrons
-dire de ce livre qu’il est une _manière de chef-d’œuvre_.»
-
-Et encore:
-
-«Dans le _vaste dessein_ qu’il avait entrepris, ses idées
-_s’alimentaient à la même source_. C’est dans ce creuset que se
-retrempait sa sensibilité intérieure et _où s’affirmait_ le plus
-fortement _sa maîtrise_. Ce dernier livre _mit le sceau à sa réputation_
-et, s’il faut énumérer, en toute indépendance de jugement, le _bilan de
-ses travaux_, nous dirons qu’il n’a pas démenti les _espoirs qu’on avait
-fondés_ sur un talent qui _se meut avec aisance_ dans les plus hautes
-spéculations et qui _s’apparente_ directement aux œuvres les _plus
-authentiques_ de notre _patrimoine littéraire_... Il _sied_ donc de
-louer _comme il convient_ cet observateur sagace, _rompu_ aux subtilités
-d’analyse et à la _complexité des problèmes_. Esprit fougueux et
-enthousiaste, d’une indépendance irréductible, il a exercé sa méthode
-d’investigation sur les sujets les plus vastes et les moins connus du
-domaine intellectuel. Son exemple _devait susciter_ de nombreux travaux,
-etc... etc...»
-
-Mais, direz-vous, prendre le contre-pied, écrire tout bêtement, tout
-simplement, n’est-ce pas tomber dans un autre genre de clichés
-prosaïques et plus terre à terre? Certainement non. Je prends au hasard
-quelques phrases d’un simple critique courriériste: «Dans ce roman de
-mœurs parisiennes et sentimentales, l’auteur évoque de jolis croquis du
-Paris qui s’amuse, et de délicates silhouettes de femmes un peu folles,
-aimées et même adorées avec un élégant et conciliant scepticisme.» Ou
-encore: «Cet ouvrage, grand travail d’érudition, ironiquement et
-spirituellement écrit, aura certainement beaucoup de lecteurs.» Ou
-encore: «Livre étrange, d’allure mystérieuse, où une créature
-énigmatique traîne sa passion et ses rêves dans les lassitudes de la vie
-parisienne...» Ou encore: «M. X... nous transporte en plein désert, dans
-un poste avancé, dont le pauvre commandant, affolé par la coquetterie
-d’une infernale Parisienne, perd la tête et se suicide. M. de Maigret
-peint ardemment la vie passionnante du Sahara, dans la flamme de l’amour
-et du soleil.» Ou ceci: «M. Géniaux se délasse cette fois dans le roman
-d’aventures. Il nous raconte une pittoresque histoire de contrebandiers
-pyrénéens, haines et rivalités de familles, l’amour triomphant au milieu
-des mœurs brutales d’une ancienne population qui compte des ascendants
-arabes, récit plein de péripéties mystérieuses et romanesques,
-brillamment écrites et dialoguées.»
-
-Écrire ainsi, ce n’est pas faire du cliché. Dire, par exemple: «Il
-pleut. Je vais prendre mon parapluie. Le temps sera mauvais. Je suis
-pressé», ce n’est pas du tout parler par clichés, c’est employer, au
-contraire, le mot propre, le style simple. Le cliché, c’est l’expression
-qui a servi, mais pompeuse et prétentieuse, et qu’on emploie au lieu du
-mot propre[83].
-
- [83] Au surplus, répétons ici ce que nous avons dit cent fois: On ne
- peut pas écrire sans clichés. C’est la continuité et l’_abus_ qui
- sont insupportables.
-
-Le style-cliché prend parfois des apparences dogmatiques qui le rendent
-encore plus ridicule. Je lis dans un volume sur l’art d’écrire les
-pensées suivantes:
-
-«Corneille, c’est la vigueur et la sublimité;
-
-«Racine, c’est la pureté, la grâce, la profondeur et l’harmonie;
-
-«Molière, c’est la facilité, la souplesse, la vivacité et la profondeur;
-
-«Boileau, c’est la sobriété et la propriété;
-
-«La Fontaine, c’est l’esprit de détail et la naïveté;
-
-«Lamartine, c’est l’élévation, la facilité et l’harmonie;
-
-«Victor Hugo, c’est la recherche et l’invention du nouveau et de
-l’étonnant, l’ampleur, l’énergie, le trait, la verve, le relief et le
-coloris;
-
-«Alfred de Musset, c’est la jeunesse désillusionnée, la facilité, la
-grâce et l’envolée;
-
-«Béranger, c’est la finesse, l’esprit de détail et le calcul de l’effet;
-
-«Bossuet, c’est l’amplitude de l’envergure, la vigueur et la majesté;
-
-«Fénelon, c’est l’abondance, l’élégance et le calme;
-
-«Pascal, c’est l’exactitude, la concision et la clarté;
-
-«Montaigne, c’est la pénétration et le naturel.»
-
-Ces jugements sont insignifiants, parce qu’ils font double emploi et
-s’appliquent aussi bien à un auteur qu’à un autre. On peut tout aussi
-bien dire de Bossuet, comme de Lamartine, qu’il a la _facilité_,
-l’_élévation_ et l’_harmonie_; Pascal a, comme Montaigne, de la
-_pénétration_ et du _naturel_, et Fénelon autant de _pureté_, de _grâce_
-et d’_harmonie_ que Racine, etc. Tout cela ne signifie rien. Il
-faudrait, au contraire, tout différencier et ne dire que ce qui
-caractérise chaque auteur.
-
-Mme de Staël faisait également de la mauvaise critique quand elle
-écrivait: «Fénelon accorde ensemble les sentiments doux et purs avec les
-images qui doivent leur appartenir; Bossuet les pensées philosophiques
-avec les tableaux imposants qui leur conviennent; Rousseau les passions
-du cœur avec les effets de la nature qui les rappellent; Montesquieu est
-bien près, surtout dans le dialogue d’Eucrate et de Sylla, de réunir
-toutes les qualités du style, l’_enchaînement des idées_, la _profondeur
-des sentiments_ et la _force des images_. On trouve dans ce dialogue ce
-que les grandes pensées ont d’autorité et d’élévation, avec l’expression
-figurée nécessaire au développement complet de l’aperçu philosophique;
-et l’on éprouve, en lisant les belles pages de Montesquieu, non
-l’attendrissement ou l’ivresse que l’éloquence passionnée doit faire
-naître, mais l’émotion que cause ce qui est admirable en tout genre,
-l’émotion que les étrangers ressentent quand ils entrent pour la
-première fois dans Saint-Pierre de Rome et qu’ils découvrent à chaque
-instant une nouvelle beauté, qu’absorbaient pour ainsi dire la
-perfection et l’effet imposant de l’ensemble[84].»
-
- [84] Cité par RAYNAUD, _Manuel du style_, p. 362.
-
-On voit l’insignifiance de pareils jugements. Pourquoi louerait-on chez
-Montesquieu plutôt que chez Buffon, Bossuet ou Rousseau,
-«l’_enchaînement des idées_, la _profondeur des sentiments_, la _force
-des images_, l’_autorité_, l’_élévation_, l’éloquence _passionnée_»?
-etc.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Ce que doit être la critique littéraire
-
-(Suite)
-
-Les difficultés de la critique.--L’envahissement des livres.--Comment
-juger un livre.--Un devoir d’élèves.--La critique irascible.--Les
-critiques à lire: Sainte-Beuve, Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète
-Chasles, Gustave Planche, Vacquerie.--George Sand et la critique.--Les
-enseignements de la critique.
-
-
-La vérité, c’est que la Critique est un art très difficile, qui exige
-non seulement une tournure d’esprit spéciale, mais beaucoup de culture
-et de goût. On s’étonne que le premier venu puisse se croire capable
-d’apprécier un roman ou une pièce de théâtre, sans avoir jamais fait du
-roman ni du théâtre. Pour être réellement bon juge, ne faudrait-il pas
-avoir mis soi-même la main à la pâte, comme le voulait Flaubert?
-
-Tout bien réfléchi, je ne le crois pas. La compétence technique a aussi
-ses inconvénients. Les gens du métier sont injustes pour leurs rivaux.
-On se heurte aux antagonismes d’écoles et de procédés. «Si on est
-soi-même producteur et artiste, dit Sainte-Beuve, on a un goût décidé
-qui atteint vite la restriction; on a son œuvre propre derrière soi; on
-ne perd jamais de vue ce clocher-là.» Et Sainte-Beuve conclut en disant:
-«Pour être un grand critique, le plus sûr serait de n’avoir jamais
-concouru, en aucune branche, sur aucune partie de l’art.» Les deux
-théories peuvent se défendre. Sainte-Beuve n’a pas été plus mauvais
-critique pour avoir écrit _Volupté_ et _Joseph Delorme_, et Gœthe fut à
-la fois bon auteur et bon critique.
-
-Je crois qu’on peut être en même temps mauvais producteur et bon juge,
-et qu’un écrivain ordinaire est parfaitement capable de comprendre le
-style et les procédés des grands écrivains. Le don critique est très
-différent du don de production. L’idéal serait d’avoir les deux
-vocations, comme Fromentin, qui fut également bon peintre et bon
-critique d’art.
-
-On nous trouvera peut-être un peu sévère pour la Critique et messieurs
-les critiques. J’admire pourtant sincèrement ceux qui ont le courage de
-donner publiquement leur opinion. C’est une mission délicate, qui
-n’aboutit trop souvent qu’à mécontenter tout le monde. Le public
-reproche aux critiques de faire très mal leur métier, de louer des
-œuvres insignifiantes, de ne pas mentionner les œuvres de valeur. On ne
-soupçonne pas les angoisses du malheureux bibliographe chargé de mettre
-les lecteurs au courant de la production contemporaine.
-
-«Personnellement, dit M. de Pawlowski, je rends compte de dix volumes
-par mois, alors que j’en reçois dix par jour. Le critique littéraire
-doit donc faire une formidable sélection. Il choisit les œuvres
-intéressantes, il ne parle que de celles-là. Imaginez un instant qu’il
-lui faille rendre compte indistinctement de tous les livres nouveaux qui
-paraissent, qu’il soit contraint de parler un jour du nouvel indicateur
-d’été des chemins de fer, le lendemain du guide des plaisirs nocturnes
-de Paris et le surlendemain d’un recueil de calembours pour le jour de
-l’an, on aurait vite fait de parler de l’abaissement inouï de la
-critique littéraire.
-
-«C’est exactement ce qui se passe pour la critique dramatique. Nos
-journaux quotidiens ont presque supprimé la critique littéraire,
-l’ouvrage le plus considérable passe inaperçu; quant à la critique
-d’art, c’est à peine si l’on consacre, dans le compte-rendu des Salons,
-trois lignes à un tableau ou à une sculpture qui réclama de son auteur
-dix ans de travail désintéressé. On se croit obligé, au contraire, par
-habitude, de rendre compte du plus insignifiant vaudeville joué par un
-théâtre d’amateur, qui prend pour la circonstance un nom ronflant
-d’avant-garde[85].»
-
- [85] _Candide_, 8 mai 1924.
-
-Il faut bien le dire aussi: Beaucoup de lecteurs de journaux ne lisent
-pas la critique littéraire. «C’est pourquoi, à notre époque, où le
-journal est devenu un agent d’information universelle, faisant voisiner
-dans ses colonnes les radio-télégrammes de Tombouctou avec les questions
-d’hygiène scolaire et les derniers «tuyaux» de Chantilly, la place de la
-critique littéraire s’y trouve calculée d’une façon tout empirique et
-arbitraire, d’après l’importance relative qu’elle est censée avoir pour
-la moyenne des lecteurs. Une colonne et demie ou deux colonnes par
-semaine, c’est la mesure adoptée un peu partout.
-
-«Au surplus, si les critiques dramatiques sont tous peu ou prou auteurs
-dramatiques, les critiques littéraires font tous des livres, pour
-lesquels leurs confrères en critique ont des égards, ce qui entraîne à
-des politesses réciproques, à toute une politique, à toute une
-comptabilité. Il ne s’agit pas ici d’intérêts littéraires, mais
-d’intérêts sociaux, d’intérêts mondains, car un livre peut très bien
-réussir sans la critique et même contre elle, et la critique ne
-contribue guère à la formation des réputations. Elle ne peut que les
-contrôler, ce qui est déjà beaucoup. La critique ne «lance» plus les
-livres[86].»
-
- [86] André BILLY et Jean PIOT, _le Monde des Journaux_, p. 96.
-
-Ne pouvant faire un choix dans l’avalanche des volumes qui se publient,
-le critique littéraire est obligé de signaler d’abord les ouvrages qu’on
-lui recommande, ceux qui portent un nom connu, ceux qui ont obtenu des
-prix littéraires. Il tâche ensuite de parcourir les autres volumes, et
-il s’aperçoit, au bout de l’année, qu’il n’a pas lu le quart des livres
-parus, et qu’il est, par conséquent, dans l’impossibilité matérielle de
-découvrir le fameux chef-d’œuvre toujours si impatiemment attendu. Et
-les rancunes qui poursuivent le malheureux rédacteur bibliographique!
-Qu’un exemplaire dédicacé tombe entre les mains d’un confrère qui le
-prête ou le vende, l’auteur le retrouve sur les quais, et le lendemain
-un écho de l’_Intransigeant_ vous reproche votre indélicatesse. Si l’on
-faisait un ouvrage sur les critiques critiqués, on verrait qu’ils
-reçoivent peut-être plus de coups qu’ils n’en donnent, et que les plus
-tolérants ne sont pas toujours les plus épargnés...
-
-Enfin, pour l’instant, le livre est là, entre vos mains. Vous l’avez lu
-et bien lu. Qu’allez-vous faire? Comment en parler? Que faut-il dire?...
-Il y en a qui font de l’esprit et causent de toute autre chose. D’autres
-découragent les lecteurs par leur cuistrerie fatigante.
-
-Le mieux est de résumer d’abord le sujet. Résumez l’ouvrage, jugez-le en
-toute simplicité; dites en quoi et pourquoi il vous paraît bon ou
-mauvais. Le lecteur se méfie. C’est à vous de gagner sa confiance.
-
-Tous les auteurs n’aiment pas qu’on raconte à l’avance leur sujet. Le
-vicomte d’Arlincourt écrivait au journaliste Charles Maurice, en lui
-envoyant son livre _Les Écorcheurs_: «Veuillez constater le succès des
-_Écorcheurs_ dans une annonce pour demain, en attendant les grands
-articles. Vous seriez bien aimable d’en faire plusieurs. Mais, je vous
-le demande en grâce, point d’analyse. Cela déflore mon roman et ôte
-l’envie de le lire. Quand les secrets du livre sont sus d’avance, le
-charme est détruit. Traitez-moi en ami[87].»
-
- [87] _Histoire anecdotique du théâtre et de la littérature_, t. II,
- p. 54.
-
-D’Arlincourt avait tort. Beaucoup de lecteurs, les femmes surtout, sont
-impatients de connaître le sujet, et vont d’abord à la dernière page,
-pour savoir «comment ça finit», sans que cela leur ôte l’envie de lire
-le volume.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les conseils qu’on peut donner, pour l’enseignement d’une bonne méthode
-critique, peuvent se ramener à deux ou trois principes très simples.
-
-Pour bien juger un livre, il faut se demander d’où il vient, à quelle
-école il se rattache, en quoi consiste son originalité, ce qu’il apporte
-de nouveau, sa genèse, son histoire, son but, ses idées et son art. Vous
-examinerez ensuite la valeur du sujet, la vie des personnages, la vérité
-humaine, la qualité de la facture et du dialogue, les rapprochements que
-dégage l’œuvre... Ces éléments d’examen suffisent pour un compte rendu
-ordinaire; mais on peut élargir les points de vue. Prenons un devoir qui
-a été donné dernièrement à des élèves de seconde. On demandait
-d’indiquer le but que Bernardin s’était proposé en écrivant _Paul et
-Virginie_. La réponse générale fut que l’auteur aurait voulu démontrer
-que la vie champêtre était préférable à l’existence des grandes villes.
-Que nous montre-t-on, en effet? Une famille vivant heureuse dans un
-lointain pays, tant qu’elle demeure hors des atteintes de la
-civilisation. Le bonheur de cette famille est détruit le jour où on cède
-à la tentation d’envoyer Virginie faire fortune en France. Cette
-résolution jette le trouble dans l’âme des parents et désespère deux
-enfants, qu’un amour naissant rendait déjà inséparables. Virginie
-s’embarque pour l’Europe. Douleurs de l’absence, attente du retour;
-puis, le voyage, le naufrage et la mort. L’auteur a atteint son but...
-Ce développement obtint de très bonnes notes. La thèse n’était pas
-mauvaise.
-
-Il y avait cependant quelque chose de plus à demander, même à des
-élèves. On pouvait mettre en lumière des considérations aussi
-intéressantes qu’une étude sur les intentions de l’écrivain. On eût pu,
-par exemple, essayer d’indiquer les origines de Bernardin de
-Saint-Pierre, qui sort directement de Rousseau, étudier son style
-descriptif, fait de sensations si vivantes; signaler l’entrée en scène
-de la description exotique, le sentiment de la nature, l’émotion si
-profondément humaine de cette idylle, admirée par des réalistes comme
-Maupassant et Flaubert. Enfin, chaque élève pouvait noter les qualités
-d’exécution qui l’avaient frappé. Ces questions valaient la peine d’être
-traitées, même par de jeunes esprits critiques.
-
- * * * * *
-
-Il y aurait encore bien des conseils à proposer. Il faut nous borner.
-
-En tous cas, retenez bien une chose, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir
-raison, de penser justement, d’être dans la vérité littéraire. Vos
-opinions n’auront d’autorité que si vous les exprimez noblement,
-impartialement, avec sévérité s’il le faut, mais sans méchanceté et sans
-colère et, par conséquent, sans vous fâcher.
-
-MM. les critiques sont, en général, des gens irritables. Il y en a qui
-s’énervent et ne peuvent supporter la contradiction. Racine était très
-sensible à la critique et avouait qu’elle lui donnait plus de chagrin
-que les louanges ne lui causaient de plaisir. Montesquieu en souffrait
-aussi. Pellisson raconte qu’un jeune auteur fut si malheureux de la
-façon dont on jugea sa pièce, qu’il s’en retourna de dépit dans sa
-province. Les jeunes gens d’aujourd’hui se découragent moins vite.
-
-On a dit que Le Batteux avait tenté de se suicider en voyant le peu de
-vogue de ses ouvrages. Newton ne voulait pas publier son _Traité sur
-l’optique_, à cause des objections qu’on lui faisait. «Je me
-reprocherais mon imprudence, disait-il, si j’allais perdre une chose
-aussi réelle que mon repos pour courir après une ombre.» On dit que
-Pythagore, ayant fait quelques remarques un peu rudes à un de ses
-disciples, celui-ci alla se pendre, et depuis ce temps le grand
-philosophe ne reprit plus personne en public. D’Israëli cite, dans son
-Recueil, un homme qui «était tombé dans une si profonde tristesse, à
-cause de quelques vers qu’on avait faits contre lui, qu’il en mourut».
-Il ajoute que «George de Trébizonde mourut de chagrin après avoir vu les
-fautes de sa traduction de Ptolémée censurées par Regiomontanus.»
-«L’histoire littéraire, dit-il, fait connaître la destinée de beaucoup
-de personnes qui, à proprement parler, sont mortes de la critique.»
-
-Il faut avoir l’âme plus forte, ne tuer personne et ne pas se laisser
-mourir soi-même.
-
- * * * * *
-
-Je crois qu’il serait peut-être utile, en terminant ce chapitre,
-d’indiquer les noms de quelques auteurs dont la lecture nous paraît
-indispensable pour la bonne formation de l’esprit critique. Rien n’est
-plus profitable que de connaître les jugements de ceux qui furent par
-excellence des excitateurs littéraires. Il est important de savoir, par
-exemple, ce que pensaient Faguet ou Jules Lemaître sur tel ou tel
-écrivain, d’abord pour ne pas répéter ce qu’ils ont dit, ensuite pour
-l’éveil d’idées que vous donneront leur tournure d’esprit et
-l’originalité de leurs appréciations. Les critiques se peignent en
-critiquant; on les lit pour leur talent; ils nous intéressent autant que
-les auteurs qu’ils expliquent. Nous ne sommes pas fâchés, par exemple,
-de savoir par quelles raisons Veuillot et Barbey d’Aurevilly peuvent
-justifier leur violent éreintement des _Contemplations_ et de la
-_Légende des siècles_.
-
-Dire qu’il faut lire les critiques, c’est dire qu’il faut lire d’abord
-Sainte-Beuve. Admirable pour l’étude des classiques, Sainte-Beuve ne fut
-pas un homme d’avant-garde; il n’a pas pressenti l’avenir; il n’a
-compris ni Stendhal, ni Baudelaire, ni Balzac, et il n’a pas soupçonné
-le mouvement littéraire qui s’annonçait, à tort ou à raison, avec
-Flaubert et Goncourt. On ne peut pas dire non plus que Sainte-Beuve ait
-été un critique de métier spécialement attiré par l’étude du style, bien
-qu’il ait quelquefois analysé de très près les procédés d’écrire, et
-notamment, dans ses deux volumes sur Chateaubriand, le mécanisme
-descriptif de la prose d’_Atala_ et des _Martyrs_.
-
-Malgré ces hésitations et ces flottements, Sainte-Beuve reste le seul
-juge qui fasse encore autorité de nos jours. La lecture de ce vaste
-répertoire des lettres françaises, comparable aux _Mémoires_ de
-Saint-Simon, à la _Comédie humaine_ de Balzac ou au théâtre de
-Shakespeare, renouvellera votre inspiration et entretiendra votre verve,
-car cette œuvre prend ses racines dans un champ de culture très étendu,
-qui va des grandes idées classiques jusqu’au dernier renseignement
-bibliographique. En général, Sainte-Beuve voit juste, en profondeur et
-en nuances. Quelques-unes de ses sévérités, qui paraissaient choquantes,
-il y a cinquante ans, sont aujourd’hui à peu près admises. Ainsi le
-Chateaubriand qu’il nous a légué a bien des chances d’être
-définitivement celui de la postérité.
-
-Je ne recommanderai pas longuement la lecture de Jules Lemaître, Émile
-Faguet et Brunetière, encore trop proches de nous pour qu’on les ait
-oubliés.
-
-Jules Lemaître est à lire, pour le ton extraordinaire de son style et sa
-forte simplicité de diction. Personne n’a jamais écrit avec une étreinte
-si familière, tant de bonhomie émue, tant de sensibilité contagieuse.
-
-Pour Émile Faguet, ses _Politiques et Moralistes_ et ses _Études sur le
-dix-huitième et le dix-neuvième siècles_ sont des œuvres de tout premier
-ordre. Nous n’avons pas eu, depuis Sainte-Beuve, un critique qui ait
-possédé à ce suprême degré l’esprit d’assimilation et de filtration. On
-peut seulement regretter que Faguet, vers la fin de sa vie, ait trop
-écrit d’articles sur un ton de conversation à la portée de tous les
-mauvais imitateurs. On a effroyablement pastiché Faguet. J’en connais
-qui croient s’être fait une originalité, en écrivant des phrases de ce
-genre:
-
-«Il est intéressant, très intéressant, de lire ces petits auteurs du
-dix-huitième siècle. Ils sont souvent prétentieux, quelquefois même
-ridicules; mais enfin ils ont des qualités, de très grandes qualités...
-Leur sommes-nous vraiment supérieurs? C’est une autre question. Je n’en
-suis pas très sûr. Je n’en suis pas très sûr, parce qu’au fond, avec
-plus d’orgueil (c’est un fait), nous avons plus de vanité.»
-
-Ou encore:
-
-«Il y a beaucoup de poètes, il y a trop de poètes, il n’y a pas assez de
-poètes. Ceci peut sembler un paradoxe; mais regardez les choses d’un peu
-près, et vous tomberez d’accord avec moi que nous avons certainement
-trop de poésies, et certainement aussi que nous avons très peu de bons
-poètes.»
-
-Ou encore ceci:
-
-«Je disais dernièrement que les femmes ont l’esprit faux ou, si vous
-aimez mieux, une sorte de faux esprit pratique. Je le disais, mais je
-n’en étais pas très sûr, et, n’en étant pas très sûr, je suis heureux
-d’avoir lu le livre de M. X..., livre original, touffu, ouvertement
-écrit en faveur des femmes. L’auteur expose des arguments qui confirment
-ma thèse, et d’autres arguments aussi qui la détruisent, je le
-reconnais. Il est possible, il est très possible que j’aie tort, et que
-j’aie tort même en ayant raison, etc...»
-
-Voilà le pastiche-Faguet. Il est devenu une profession.
-
-Quelqu’un qu’on ne songe pas à pasticher, c’est Brunetière. Celui-là
-n’eut d’autre mérite que d’être un érudit qui a passé sa vie à étudier,
-non pas la littérature, mais l’histoire de la littérature. En dehors de
-son attirail livresque, Brunetière représente assez bien l’absence de
-toute espèce d’originalité. Il prenait pour des idées personnelles la
-manie du classement, l’abus de la logique et certaines inventions
-stériles, comme sa théorie de l’évolution des genres, qui n’avait pas
-l’ombre du sens commun et à laquelle il fut promptement obligé de
-renoncer. Ses conférences à l’Odéon et son _Manuel de l’histoire de la
-littérature française_ restent néanmoins d’excellents guides de travail.
-
-Il y a un critique injustement oublié et qu’on a le tort de lire
-toujours trop tard. C’est Philarète Chasles, un passionné d’histoire et
-d’érudition, qui a débroussaillé bien des sentiers où l’on se promène
-aujourd’hui à l’aise, et qui fut un des premiers à propager le goût des
-littératures étrangères et l’amour de nos vieux classiques. Philarète
-Chasles avait un style fruste, pédant, mais sanguin et dont la forte
-allure éclate surtout dans ses _Mémoires_ trop peu lus.
-
-Philarète Chasles n’est pas le seul critique oublié. On ne fréquente
-plus beaucoup Villemain, qui a pourtant laissé une réputation
-respectable. Villemain a rôdé toute sa vie autour de la littérature, et,
-s’il est vrai qu’il n’en a compris que les idées et les doctrines, son
-goût, sa noblesse d’esprit, son éducation classique lui donnèrent
-pendant très longtemps l’autorité d’un patriarche intellectuel. Son
-mérite (Philarète Chasles le signale)[88], c’est d’avoir fondé en France
-l’_Histoire littéraire_, et «d’avoir ouvert la route des littératures
-comparées», que Chasles lui-même devait encore exploiter et agrandir.
-Villemain a fait rentrer la Critique dans l’Histoire, comme Buffon et
-Montesquieu ont fait rentrer la Science et le Droit dans la Littérature.
-
- [88] _Mémoires_, t. II, p. 173.
-
-Les vieux articles de Gustave Planche ne sont pas non plus à dédaigner
-et, bien que froidement écrits, contiennent des enseignements du plus
-vif intérêt. Le recul du temps permet aujourd’hui de ne plus trouver si
-injustes les sévérités avec lesquelles ce négateur impitoyable a jugé
-l’œuvre de Victor Hugo, et particulièrement son théâtre.
-
-Nisard est lui aussi un homme à connaître. Auteur d’une _Histoire de la
-littérature française_ qui, malgré ses parti-pris et ses lacunes,
-demeure un spécimen très séduisant de jansénisme littéraire, Nisard
-n’était pas du tout le cuistre que nous dénoncent les boutades
-romantiques de Victor Hugo et de Vacquerie. C’était un homme aimable et
-de beaucoup d’esprit, qui garda toujours quelque chose de sa première
-jeunesse élégante. Même à l’époque où il dirigeait l’École normale, on
-le voyait au café Voltaire, en «habit noir, lorgnon, pantalon
-gris-perle, bottes fines et luisantes», en homme qui «a lu le _Brummel_
-de son ami secret, le romantique Barbey d’Aurevilly».
-
-Il faudrait peut-être lire aussi un ouvrage qui eut du succès autrefois,
-les _Profils et Grimaces_ d’Auguste Vacquerie, si l’on veut voir à quel
-excès de violence l’École romantique a poussé le mépris de nos grands
-classiques. De pareilles négations dépassent les bornes de la cécité et
-font aujourd’hui sourire; il faut cependant savoir les comprendre;
-l’ouvrage de Vacquerie est à cet égard un document très curieux.
-
- * * * * *
-
-Résumons-nous:
-
-Ce n’est pas tout que de lire et de chercher du profit dans la lecture
-des autres. Il faut soi-même apporter sa pierre à la construction
-commune. Le grand reproche qu’on fait à la Critique, c’est d’être
-stérile. La critique explique, commente, mais n’enseigne rien; et, quand
-elle se pique d’enseigner, elle se noie dans l’idéologie ou le
-didactisme, comme le prouvent _l’Art d’écrire_ de Rondelet et _l’Art
-d’écrire_ de M. Payot.
-
-Un vrai critique doit proposer une doctrine, dégager une démonstration.
-Taine eut des théories; Villemain faisait de l’histoire. Chasles
-comparait les valeurs. Jusqu’ici on n’a rien bâti de solide, faute de
-tuf et de fondations.
-
-«La Critique n’existe pas encore, dit George Sand, et fait généralement
-plus de bruit que de besogne. Si vous pouviez mettre la main sur la
-vraie, vous feriez une fière trouvaille et une révolution en
-littérature. Mais où la pêcher? Je ne saurais vous dire. Avec la
-réflexion pourtant, vous verriez pourquoi, avec tant de talent et de
-savoir, les critiques ne font que donner des coups d’épée dans
-l’eau[89].»
-
- [89] Cité par Mme PAILLERON, _les Derniers Romantiques_.
-
-«La Critique est encore à créer, dit Flaubert; on n’arrivera à rien tant
-qu’on n’aura pas fait l’anatomie du style. J’ai frappé sur la poitrine
-de tous ces cocos-là, les Villemain, les Cuvillier-Fleury, les
-Saint-Marc Girardin; il n’y a rien là dedans.»
-
-Dans sa correspondance avec Gœthe, Schiller parle d’une «critique
-nouvelle» qu’il voulait «fonder sur une méthode génésiaque, si toutefois
-cette méthode est possible, ce que je ne sais pas encore».
-
-Je crois, pour ma part, qu’elle est possible, et que c’est même la seule
-bonne, la seule vraie, celle qui permettra d’en finir avec les idées
-générales et les explications abstraites. Étudions les ouvrages de
-style, non en dehors du style, mais par le style, non par les idées,
-mais par la forme. La matière est sous nos yeux: interrogeons-la,
-décomposons-la. Si l’on publiait une _Histoire de la littérature
-française_ d’après ces principes, on se convaincrait aisément qu’il n’y
-a jamais eu chez nous qu’une seule école, et que depuis trois siècles
-tous nos auteurs se sont engendrés les uns les autres par une unité de
-procédés qui s’est perpétuée jusqu’à Flaubert. Il s’agirait, en somme,
-de fonder une sorte d’embryogénie des talents, qui enseignerait comment
-ils se forment, quel est leur noyau constitutif, les éléments qu’y
-ajoutent l’assimilation et les lectures, et peut-être alors
-arriverait-on à reconstituer les procédés d’exécution d’une œuvre et
-l’originalité productrice d’un écrivain.
-
-J’ai moi-même essayé, avec mes faibles moyens, de mettre en pratique
-cette méthode, en expliquant dans mes ouvrages comment on peut se former
-soi-même et comment se sont formés les grands écrivains. Malgré les
-railleries de certains confrères, qui persistent à ne vouloir connaître
-que les titres de mes livres, je reste plus que jamais convaincu avec
-Flaubert que l’anatomie du style doit être le grand principe des études
-littéraires, comme l’anatomie humaine et la dissection sont le fondement
-des bonnes études médicales.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-Comment on fait un sermon
-
-Les mauvais sermons.--Le style de la chaire.--Les sermons
-ridicules.--L’improvisation et le travail.--Les procédés de
-Bossuet.--Les Sermonnaires.--Le sermon au théâtre--Nécessité du
-style.--Le réalisme de Bossuet.--Bossuet le grand modèle.
-
-
-Les grands genres de production littéraire, comme le Roman, la Poésie et
-le Théâtre, se sont développés en France selon une loi constante de
-transformation et de progrès. Seule l’éloquence de la chaire, depuis le
-dix-septième siècle, est restée à peu près stationnaire et médiocre.
-Aucun genre ne fut plus universellement exploité; et cependant, parmi
-les milliers de prêtres qui prêchent, vous n’en trouverez peut-être pas
-dix qui sortent de l’ordinaire. Rien n’est plus déconcertant que cette
-immuable banalité de l’éloquence religieuse, non seulement en France,
-mais dans presque tous les pays d’Europe. Pourquoi n’y a-t-il pas de
-bons prédicateurs, comme il y a de bons critiques et de bons romanciers?
-Une pareille décadence est inexplicable. En dehors de Bossuet,
-Bourdaloue et Massillon, quels noms peut-on citer au dix-huitième et
-même au dix-neuvième siècle, quand on aura nommé le grisâtre Frayssinous
-et le romantique Lacordaire, qui fut célèbre à juste titre par son
-audace et son magnifique romantisme?
-
-Née avec Du Perron au seizième siècle, l’éloquence de la chaire mit
-longtemps à dépouiller la vulgarité qui déshonora les premières
-improvisations bouffonnes des prédicateurs mendiants.
-
-On cite un sermon de cette époque, qui est le comble de l’extravagance.
-L’orateur prend pour texte l’exclamation du prophète Gérémie: «Ah! Ah!
-Ah!...» et ensuite il s’écrie: «Telles sont les paroles, chrétiens, mes
-frères, que Marie entendit aujourd’hui dans le ciel, lorsqu’elle y
-parut, habillée depuis la tête jusqu’aux pieds de toutes les vertus et
-de toutes les grâces dont la puissance divine peut enrichir une âme d’un
-ordre tout singulier: _Ah! Ah! Ah!_ Le père Éternel lui dit: _Ah!_
-bonjour ma fille! Jésus-Christ lui dit: _Ah!_ bonjour ma mère. Le
-Saint-Esprit lui dit: _Ah!_ bonjour mon épouse... _Ah! Ah! Ah!_ seront
-les trois parties de ce discours.»
-
-Les grands orateurs n’ont pas toujours évité ces puérilités. S’il faut
-en croire l’abbé Ledieu, Bossuet lui-même aurait prêché à Jouarre, pour
-la Toussaint, un discours ayant pour sujet: _Amen_ et _Alléluia_.
-
-L’éloquence de la chaire n’eut un peu d’éclat qu’au dix-septième siècle,
-avec Bossuet, Bourdaloue, Massillon, Fléchier. Avant Bossuet, on
-bourrait les sermons de citations profanes et latines; la trivialité
-sévissait partout, malgré les efforts de Mgr Camus, du père Coton, du
-père Senault et de Claude de Lingendes.
-
-Dans son discours de réception à l’Académie française, Massillon eut le
-courage de l’avouer: «La chaire, dit-il, semblait disputer ou de
-bouffonnerie avec le théâtre ou de sécheresse avec l’école; et le
-prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la
-religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte, en y
-mêlant ou des termes barbares qu’on n’entendait pas, ou des
-plaisanteries qu’on n’aurait pas dû entendre.»
-
-Au dix-huitième siècle, d’Alembert signalait le mauvais style
-académique, «ce langage poétique chargé de métaphores et d’antithèses et
-qu’on pourrait appeler avec bien plus de raisons le _style de la
-chaire_. C’est, en effet, celui de la plupart de nos prédicateurs
-modernes. Il fait ressembler leurs sermons, non à l’épanchement d’un
-cœur pénétré des vérités qu’il doit persuader aux autres, mais à une
-espèce de représentation ennuyeuse et monotone, où l’acteur s’applaudit
-sans être écouté... Voilà l’image de la foule des prédicateurs. Leurs
-fades déclamations doivent paraître encore en dessous des pieuses
-comédies de nos missionnaires, où les gens du monde vont rire et d’où le
-peuple sort en pleurant. Ces missionnaires semblent du moins pénétrés de
-ce qu’ils annoncent; et leur élocution brusque et grossière produit son
-effet sur l’espèce d’hommes à laquelle elle est destinée. Faut-il
-s’étonner, après cela, que l’éloquence de la chaire soit regardée comme
-un mauvais genre par un grand nombre de gens d’esprit, qui confondent le
-genre avec l’abus[90].»
-
- [90] D’ALEMBERT, _Mélanges de littérature et d’histoire_, t. II,
- p. 354.
-
-Ce n’est pas seulement chez nous que l’éloquence religieuse est en
-décadence, mais en Angleterre, en Italie, et surtout en Espagne, où
-l’exagération méridionale se donne libre carrière et où la grossièreté
-corrompt davantage un clergé moins instruit que le nôtre.
-
-Il faut lire dom Gerondio, dans le _Journal étranger_ (t. VII, 1757).
-«Cet ouvrage, dit l’auteur des _Aménités littéraires_, met sous les yeux
-des lecteurs toutes les inepties et toutes les idées gigantesques de
-certains prédicateurs espagnols... On y trouve un sermon sur
-l’Annonciation qu’on peut appeler le comble du burlesque. Le
-prédicateur, après avoir débuté par l’exode le plus extravagant, peint
-l’archange Gabriel comme une poupée que toutes les planètes et toutes
-les étoiles ont habillée d’une manière ravissante. Il lui fait parcourir
-toutes les grandes villes du monde, sans pouvoir y trouver une personne
-digne d’être la mère du Messie, jusqu’à ce qu’enfin il arrive à
-Nazareth, où, loin de s’arrêter aux portes du palais, il va tout droit à
-une petite chaumière où il se présente en faisant tic tac. A ce bruit,
-la très sainte Vierge qui se trouvait en compagnie avec Mme Prudence,
-Mme Chasteté, Mme Oraison et Mme Humilité, délibère si elle ouvrira sa
-porte ou si elle ne l’ouvrira pas. Les vertus confèrent et enfin il est
-résolu qu’on verra de quoi il s’agit. Mais quelle surprise, lorsqu’on
-aperçoit une figure radieuse comme le soleil! Alors on tremble, on
-repousse la porte avec précipitation et l’on s’approche de la cheminée.
-Cependant Gabriel est le député du ciel même; il l’annonce, il se fait
-entendre, de sorte que, pour s’en assurer, on le prie de montrer ses
-ailes afin qu’on examine quel en est le tissu et la qualité. Ce
-n’étaient ni des plumes de phénix, ni des plumes de faisan, mais un
-plumage qui n’avait pas son pareil... Cela ne contente point encore, et
-il faut que l’archange montre ses lettres-patentes qu’il tenait du père
-Éternel. Eh! quelles lettres! Elles étaient écrites en caractères de
-lumière, scellées de quatre étoiles et paraphées de la Sainte Trinité. A
-cet aspect, Marie ne peut plus douter de la vérité du grand événement
-dont Gabriel est le porteur et le messager. Elle s’excuse, elle
-s’incline et s’humilie, et prononce enfin le bon mot qui nous a tous
-sauvés.»
-
-Il n’est pas bien sûr que ce conte du dix-huitième siècle n’obtiendrait
-pas aujourd’hui le même succès dans une église de village espagnol.
-
- * * * * *
-
-Tel qu’il est, le sermon est un genre faux. Il faudrait avoir le courage
-de le remplacer par une simple allocution familière, prise dans les
-choses de la religion ou l’expérience de la vie.
-
-«Je constate, dit le père Longhaye, qu’à la suite des
-pseudo-Lacordairiens, très factices et très convenus, le factice et le
-convenu ont pénétré et règnent souvent dans la chaire contemporaine...
-Je ne rejette de la chaire aucun ton, aucune nuance d’éloquence; je veux
-seulement y entendre un homme qui parle, une âme qui parle à mon âme,
-selon les très vraies et très profondes lois de la légitime nature, et
-non d’après une pure forme traditionnelle[91].»
-
- [91] Cité par Pierre LHANDE, _le Père Longhaye_, p. 117.
-
-Ce qu’il faudrait peut-être supprimer, c’est la chaire, ce tremplin en
-bois qui n’est bon qu’à dénaturer la voix humaine et à déformer le
-débit. Quittez le spectacle de la rue, où tout est naturel, les rumeurs
-et les gestes, et entrez dans une église où l’on prêche. Vous voilà
-immédiatement transporté dans l’artificiel. Ces déclamations menaçantes,
-ce ton chromatique, cette emphase pédante, ce retentissement de mots
-vides, vous les retrouvez dans toutes les églises, dans toutes les
-chaires de France.
-
-Rien n’est plus facile à faire qu’un sermon. Bossuet prêchait à l’âge de
-douze ans dans le salon de Mme Rambouillet. Diderot écrivait des sermons
-pour des prêtres qu’il connaissait. Un missionnaire les lui payait
-cinquante écus pièce. «A ce prix, disait-il, j’en ferais tant qu’on
-voudra.»
-
-Avec un peu d’imagination et de style, on arrive aisément à rédiger un
-sermon à peu près passable. Cette facilité explique qu’il y ait tant de
-mauvais sermons, mais n’explique pas qu’il y en ait si peu de bons, et
-qu’un esprit mieux doué ne s’y montre pas tout à coup supérieur. Il y a
-là des raisons de facture et de procédés qu’il serait intéressant
-d’éclaircir.
-
-Et d’abord, comment fait-on un sermon? Rien de plus simple. On prend un
-texte; de ce texte on tire des développements, on fait sortir des idées,
-un plan, des divisions, des subdivisions, premier point, deuxième point,
-troisième point; on établit ses preuves, on affirme, on démontre, on
-accumule les paraphrases, les interprétations, les allégories et les
-clichés... Et cela s’appelle un sermon.
-
-Il y a deux sortes de sermons: le sermon improvisé et le sermon écrit.
-Les partisans de l’improvisation prétendent qu’elle est la pierre de
-touche de l’éloquence. «On n’est orateur, disent-ils, que si l’on parle
-d’abondance. La véritable éloquence consiste dans le don immédiat de la
-parole, et non pas dans une rédaction de phrases savamment et longuement
-préparées. Un Lamartine soulevant l’enthousiasme, un avocat réfutant un
-adversaire, voilà la vraie éloquence... L’éloquence est une inspiration
-spontanée et non un ajustage laborieux qui calcule ses effets, ses
-arguments, ses exclamations. Sans cela, avec du travail et de la
-patience, tout le monde pourrait être orateur.»
-
-Certaines personnes croient, en effet, qu’avec de l’aplomb et en
-possédant bien son sujet, tout le monde est capable de parler. C’était
-l’avis de Socrate.
-
-«Socrate, dit un critique de bon sens, tenait ce langage après que
-l’étude, la méditation, l’exercice, la connaissance de l’homme et des
-hommes, et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel,
-avaient fait de lui, non seulement le plus subtil des dialecticiens,
-mais le plus éloquent des sages. Bon Socrate, aurait-on pu lui dire,
-vous qui méprisez l’art dans l’éloquence, croyez-vous ne devoir qu’à la
-simple nature les agréments, la variété, l’abondance, qu’on admire dans
-vos discours? Vous êtes riche; laissez-nous travailler à le
-devenir[92].»
-
- [92] _Rhétorique nouvelle_, par M. ORDINAIRE, p. 200.
-
-Me Henri-Robert n’a pas grande confiance dans la facilité oratoire que
-de fortes études n’ont point précédée et que le travail ne soutient pas.
-«Elle pourra, dit-il, donner des premiers succès éclatants, gros de
-promesses en apparence. Mais, grisé par ses débuts, l’avocat qui se
-fiera uniquement à sa facilité pour réussir n’ira pas loin[93].»
-
- [93] _L’Avocat_, par HENRI-ROBERT, p. 29.
-
-Quelques auteurs conseillent la demi-improvisation, c’est-à-dire la
-méthode qui consiste à faire d’abord un plan, à noter les points de
-repère et les idées principales, en laissant la porte ouverte aux
-développements possibles. Le conseil n’est pas non plus sans danger; on
-peut toujours se demander s’il ne vaut pas mieux se fier à sa mémoire
-plutôt qu’à sa verve.
-
-Ces questions seront encore longtemps discutées. Ce qui est sûr, c’est
-que les maîtres de l’art oratoire, Démosthène, Cicéron, Bossuet,
-Bourdaloue, écrivaient d’avance leurs discours et les apprenaient par
-cœur, et la plupart de ces discours restent encore très séduisants,
-tandis que les plus célèbres improvisations de Vergniaud, Mirabeau ou
-Gambetta ne supportent plus la lecture.
-
-Bossuet écrivait toujours ses sermons. «Les manuscrits de Bossuet, dit
-l’abbé Vaillant, démontrent un travail pénible, tandis que le texte
-imprimé ferait croire à une improvisation où l’orateur, oubliant les
-règles de l’art, ne repousse aucun des termes, aucune des images qu’il
-croit propres à rendre sa pensée. Il reproduisait des morceaux, les
-mêmes dans plusieurs sermons; il les répétait mot à mot ou quelquefois
-corrigés, tant pour l’idée que pour la forme[94].»
-
- [94] _Études sur les sermons de Bossuet_, p. 32, 38. Voir aussi nos
- deux ouvrages: _Le Travail du style_ et _Comment il faut lire les
- classiques_.
-
-Le plus sûr est donc de ne pas se fier à l’inspiration, et, comme
-Démosthène et Bossuet, d’écrire ses discours. Un jour qu’on lui
-demandait: «Quel est votre meilleur sermon?» Massillon répondit: «C’est
-celui que je sais le mieux.» J’ignore s’il disait vrai; mais, si le
-meilleur sermon n’est pas celui qu’on sait le mieux, c’est certainement
-celui qui est le mieux écrit. L’art de bien parler n’est pas autre chose
-que l’art de bien écrire, et c’est pour cela que nous avons voulu
-consacrer un chapitre aux sermons. L’idéal serait le sermon _bien écrit_
-et _bien appris par cœur_.
-
-C’est par l’exercice de la mémoire qu’un orateur acquiert l’autorité de
-la parole. Les prédicateurs dominicains savent par cœur une série de
-sermons qu’ils adaptent à leurs différents auditoires. Ce sont des
-spécialistes de l’éloquence religieuse.
-
-Le _débit_ d’un sermon est une chose très importante, aussi importante
-que le fond et la forme. Le meilleur discours du monde, s’il est mal
-dit, ne produit aucun effet.
-
-Un jeune abbé, neveu d’un prédicateur célèbre, étant venu saluer
-l’archevêque de..., ce prélat lui demanda des nouvelles de son oncle et
-ce qu’il faisait. «Monseigneur, dit l’abbé, il fait imprimer ses
-sermons.--Dites-lui de ma part, répliqua le prélat, qu’il fasse aussi
-imprimer le prédicateur, car les meilleurs sermons sans le prédicateur
-ne sauraient plaire à personne[95].»
-
- [95] VIGNEUL-MARVILLE, t. II, p. 58.
-
-En général, messieurs les ecclésiastiques ne travaillent pas beaucoup
-leurs sermons. Ils s’en débarrassent comme d’une corvée et ne sont pas
-difficiles sur les procédés d’exécution. Au dix-septième siècle, un
-professeur de style nommé Richesource se fit une réputation en
-enseignant l’art de transposer la prose des grands orateurs et de
-démarquer leurs expressions et leurs tours de phrases. On dit que
-Fléchier prenait des leçons chez ce charlatan d’éloquence. Fléchier
-n’était pas très regardant. D’Alembert dit qu’il n’hésitait pas à
-prendre dans les vieux sermonnaires toutes les pensées heureuses qu’il y
-trouvait et dont il ornait ses discours.
-
-Il existe des manuels qui enseignent la manière de faire un sermon, qui
-donnent des recettes pour bâtir un plan, organiser des divisions et des
-subdivisions, avec des modèles sur les principaux sujets de morale et de
-dogme. Le _patron_ n’a pas varié depuis le dix-septième siècle. Un
-sermon se fait toujours de la même façon dans tous les diocèses de
-France.
-
-Ce qui n’a pas changé, non plus, c’est le mauvais style de ces discours,
-ce style d’amplification facile, qui consiste à répéter, les mêmes
-idées, comme dans ce morceau:
-
-«Ce jour de ta justice, ce beau jour de lumière, qui éclairera, qui
-illuminera, qui éblouira le monde, je l’attends, Seigneur, je l’espère,
-je le désire avec toute l’ardeur, avec toute la fièvre de ma foi
-invincible et inébranlable. Oui, je le sais, j’en suis sûr, nous en
-avons l’assurance, ce jour viendra confondre la folie humaine, assoupie
-dans son indifférence, endormie dans sa volupté, engourdie dans l’oubli
-de Dieu. Réveil terrible, inouï, imprévu... Que ferons-nous? Que
-dirons-nous? Que répondrons-nous à ce justicier apparu sur les nuées
-avec la rapidité, la soudaineté, la violence de l’éclair? Quelles
-paroles aurons-nous sur les lèvres? Quelle justification sortira de
-notre bouche?»
-
-Ou encore cet autre exemple pris dans un _Sermonnaire_:
-
-«Mes très chers frères, je voudrais, en traitant ce magnifique sujet,
-chanter un hymne à la gloire du Créateur, vous faire bien comprendre
-comme est belle et grande cette royauté qu’il nous a _donnée_ sur tout
-ce qui nous entoure... Ne parlons plus du corps humain, de ce port noble
-et majestueux _donné_ à l’homme, de cette tête élevée, de ces yeux
-appelés à contempler le ciel... Non, je ne veux plus revenir sur ces
-bras, sur ces mains, instruments de tout progrès, _donnant_ au corps de
-l’homme une supériorité incomparable sur celui des autres animaux.
-Jusques ici, ô mon Dieu, nous admirons les belles formes que vos mains
-divines ont _données_ à ce limon dont vous avez voulu former nos
-membres. Mais vous vous inclinez de nouveau sur votre œuvre; quelles
-paroles allez-vous donc prononcer, ô Créateur à jamais adorable?
-Qu’ai-je entendu? Frères bien-aimés, écoutons et méditons chacune de ces
-paroles; faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance.
-_Faciamus hominum ad imaginent et similitudinem nostram_, etc.»
-
-Le discours continue sur ce ton. Un pareil style suffirait à ridiculiser
-les sermons les plus sérieux. Un prédicateur raillait certainement cet
-abus des énumérations et des divisions, quand il disait: «Il y a,
-messieurs, trois têtes coupées dans les Écritures: la première, tête en
-pique ou tête de Goliath, signifie l’orgueil; la seconde, tête en sac ou
-tête d’Holopherne, est le symbole de l’impureté; la troisième, tête en
-plat ou tête de saint Jean, est la figure de la sainteté. Je dis donc:
-plat, sac et pique; pique, sac et plat; sac, pique et plat, et c’est ce
-qui va faire le partage de ce discours.»
-
-La parodie du sermon est aussi une chose très facile. Ce genre de charge
-avait même un moment gagné le théâtre. Boursault considérait comme un
-vrai sermon, dans _l’École des femmes_, le discours d’Arnolphe à Agnès,
-où il est question de l’enfer et de chaudières bouillantes.
-
-«Je ne me porterais pas garant, dit Jules Lemaître, de l’entière
-orthodoxie de la pensée et des intentions de Molière. Si l’on met à part
-les chefs-d’œuvre de nos grands orateurs chrétiens, il est certain que
-le «discours moral» d’Arnolphe ne ressemble pas mal à la moyenne des
-sermons religieux, en reproduit avec un peu d’exagération scénique le
-tour et le style, surtout le ton affirmatif et la grossièreté des
-arguments. Arnolphe prenant tout à coup pour exécuter son abominable
-plan le langage de la chaire chrétienne, et ce langage s’adaptant le
-mieux du monde à la pensée de l’ingénieux tyran et paraissant lui être
-naturel, voilà qui donnait à songer. Nous comprenons que les «faux
-dévots» et peut-être aussi quelques dévots sincères se soient
-scandalisés, et que les ennemis de Molière aient exploité et traduit
-cette indignation[96].»
-
- [96] Jules LEMAÎTRE, _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 67.
-
-C’est ce moule-cliché, ce sont ces procédés artificiels du sermon, avec
-ses divisions et subdivisions arbitraires, qui continuent à maintenir
-l’éloquence de la chaire dans un état d’incroyable décadence. Il
-faudrait avoir le courage de supprimer ces vieux gaufriers. Tout le
-monde en demeure d’accord, et chacun reconnaît qu’une pareille réforme
-est une chose impossible. L’habitude est prise. Hors de ces conditions
-de facture, un sermon ne serait plus un sermon. Il faut donc en prendre
-son parti; et, puisqu’on ne peut briser le cadre, tâcher du moins de
-sauver le sermon par le style.
-
-C’est ce qu’a fait Bossuet. Le grand orateur a beau conserver les
-anciennes formules, rhétorique podagre, amplifications surannées,
-allégories, subtilités et commentaires, il a vaincu l’artifice, et, à
-force de génie, il a eu la gloire d’être, dans le plus faux de tous les
-genres, le plus grand créateur de style qui ait jamais paru. Sa phrase
-foudroyante, la magnificence de sa diction, sa perpétuelle explosion
-d’images gardent une modernité qui fait dire, par exemple, à des
-spécialistes de la langue comme M. Brunot, que Bossuet a plus abusé du
-substantif que les romanciers réalistes de notre époque. La splendeur de
-cette prose fait oublier la routine des démonstrations.
-
-C’est donc Bossuet qui doit être le modèle des orateurs chrétiens, et ce
-n’est que par l’éclat de la forme qu’ils arriveront comme lui à rajeunir
-le sermon. Pour cela, il faut renoncer à tout prix au style banal, au
-style poétique, qui est le style obligatoire des prédicateurs.
-
-Entrez de plain-pied dans votre sujet, contentez-vous d’un plan très
-simple, et laissez jaillir les pensées qui se presseront certainement
-sous votre plume, si votre sensibilité et votre imagination ont été
-préparées et fécondées par les lectures avec lesquelles Bossuet lui-même
-entretenait son propre génie. Suivez sa méthode. Bossuet était un grand
-théologien qui affectait de ne voir dans la littérature qu’un moyen
-d’enseignement doctrinal. Ce dédain de la beauté littéraire ne l’a pas
-empêché de travailler sans cesse à perfectionner son style par la
-lecture assidue des Pères de l’Église, comme nous le verrons plus loin,
-au chapitre de la Traduction.
-
-On peut suivre pas à pas l’évolution des procédés oratoires de Bossuet,
-depuis les débuts de sa carrière. Avant d’atteindre la pompeuse
-sécheresse des _Oraisons funèbres_, Bossuet avait déjà parcouru toutes
-les étapes du réalisme. La trivialité de ses premiers discours, celui
-sur saint Gorgon, par exemple, annonce l’audace et la verve des futurs
-sermons sur la Passion, où l’orateur n’a pas peur des mots, les «coups
-de bâton», la «casaque», son «corps écorché», les «crachats de la
-canaille», etc...
-
-Même plus tard, c’est-à-dire à partir de 1660, devenu plus sévère et
-plus délicat, Bossuet ne renonce pas au réalisme. Il s’en excuse, mais
-il l’emploie. «L’éloquence, dit l’abbé Maury, partage avec la poésie le
-privilège de revêtir d’expressions nobles des objets et des images qui,
-sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet
-excelle dans ce talent ou dans cette magie d’assortir les récits les
-plus populaires à la majesté de ses discours. Le songe de la princesse
-palatine eût embarrassé, sans doute, un autre orateur; et il faut avouer
-que l’histoire d’un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa
-mère n’était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre, où la
-narration d’un pareil songe ne semblait guère pouvoir être admise.
-Bossuet lutte avec gloire contre la difficulté de son sujet; et d’abord
-il se hâte d’imprimer un respect religieux à son auditoire. «Écoutez,
-s’écrie-t-il, et prenez garde surtout de n’écouter point avec mépris
-l’ordre des avertissements divins et la conduite de la grâce. Dieu, qui
-fait entendre ses vérités sous telles figures qu’il lui plaît, continue
-à instruire la princesse comme autrefois Joseph et Salomon; et durant
-l’assoupissement que l’accablement lui causa, il lui mit dans l’esprit
-cette parabole, si semblable à celle de l’Évangile: elle voit paraître
-ce que Jésus-Christ n’a pas dédaigné de nous donner comme une image de
-sa tendresse, une poule devenue mère, empressée autour de ses petits,
-qu’elle conduisait.»
-
-«Voyez avec quel art admirable l’orateur rapproche toutes ces allégories
-d’une imagination riche et brillante, l’intervention de la Divinité, la
-préparation oratoire d’un sommeil mystérieux, _le songe de Joseph, celui
-de Salomon, la parabole de l’Évangile_. Il vous familiarise d’avance
-avec le merveilleux, en vous environnant d’un horizon qui vous présente
-de tous les côtés de pareils prodiges; et, par ses ornements
-accessoires, il vous prépare, il vous amène à entendre sans surprise les
-détails d’un rêve où il n’est question que d’une poule, dont il semblait
-impossible, ou, pour mieux dire, presque ridicule de parler[97].»
-
- [97] MAURY, _Éloquence de la chaire_, p. 23.
-
-Une autre fois, dans le même discours, Bossuet n’hésite pas à employer
-les mots les plus familiers. «On ne peut retenir ses larmes, dit-il,
-quand on voit cette princesse épancher son cœur sur de vieilles femmes
-qu’elle nourrissait. _Otons vitement_, disait-elle, _cette bonne femme
-de l’étable où elle est, et mettons-la dans un de ces petits lits_. Je
-me plais à répéter ces paroles, malgré les oreilles délicates; elles
-effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne plus
-parler que ce langage. Malheur à moi, si dans cette chaire j’aime mieux
-me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes
-invitations, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de
-cette princesse qui peuvent vous convertir! Je n’ai regret qu’à ce que
-je laisse.»
-
- * * * * *
-
-En résumé, il n’existe qu’un modèle et qu’un _Sermonnaire_: c’est
-Bossuet. En dehors de lui, toute imitation est inutile, tout
-enseignement est vain, Bossuet représente à lui seul la langue oratoire,
-la forme souveraine, la leçon totale, le plus beau spectacle de création
-parlée que nous offrent les Lettres françaises.
-
-Quant aux autres orateurs classiques, je ne crois pas qu’on trouve
-beaucoup de profit à lire des sermons comme ceux de Massillon, qui sont
-des modèles de banalité supérieure, ou ceux de Bourdaloue, dont la belle
-éloquence laïque est essentiellement inféconde.
-
-C’est à Bossuet qu’il faut toujours en revenir.
-
-Quand on dit qu’il faut étudier Bossuet, il s’agit, bien entendu, de
-s’assimiler sa tournure d’esprit, son effort d’écrire, son besoin
-d’originalité, la séduction de sa forme, et non pas de copier des
-passages de ses sermons. Il existe des _Répertoires_ qui contiennent des
-passages entiers de Bourdaloue ou de Bossuet, destinés à être appris par
-cœur par MM. les ecclésiastiques. Le fait s’est produit, il y a quelques
-années à Toulon; un prédicateur étranger se fit pendant le Carême une
-réputation de grand orateur dont tout le mérite revenait à Bossuet.
-
-On peut étudier Bossuet sans tomber dans de pareils plagiats. Les
-sermons de Bossuet devraient être le bréviaire de tous les prédicateurs.
-Ses sujets n’ont pas vieilli et ne peuvent pas vieillir, parce que ce
-sont les thèmes éternels de l’éloquence chrétienne, grandes fêtes,
-dogmes catholiques, la Pénitence, la Purification, la Rédemption, la
-Passion, la Providence, l’Épiphanie, Noël, Pâques, nos péchés, nos
-repentirs, l’orgueil et la misère de l’éternel cœur humain. L’Église n’a
-pas varié son enseignement. Ses sources d’inspiration s’épanchent
-intarissablement par la voix immortelle de Bossuet. C’est là qu’il faut
-aller se former, se retremper, se renouveler et se rajeunir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-La traduction comme moyen de former son style
-
-La traduction et l’art d’écrire.--Les contre-sens.--La traduction et les
-savants.--Les traductions littérales.--La vraie traduction.--Tacite et
-Rousseau.--Péguy et la traduction.--Chateaubriand et la
-littéralité.--Henri Heine et la littéralité.--Les idées de Gœthe.
-
-
-Nous croyons répondre au désir de bien des lecteurs en consacrant ici
-quelques pages à l’art de traduire et à la lecture des traductions,
-considérés comme moyens directs de formation littéraire. Le souci du
-resserrement, l’obligation de choisir ses mots, de varier ses tournures,
-de pétrir sa forme sur la forme d’autrui, font de la traduction un
-vivant enseignement de l’art d’écrire. Ce perpétuel effort contre la
-difficulté d’expressions est non seulement un travail utile aux
-traducteurs, mais la simple lecture d’une traduction peut être encore
-pour tout le monde un précieux exercice de style.
-
-C’était l’avis de Rivarol. «La langue française, dit-il, ne recevra
-toute sa perfection qu’en allant chez ses voisins pour commercer et pour
-reconnaître ses vraies richesses, en fouillant dans l’antiquité, à qui
-elle doit son premier levain, et en cherchant les limites qui la
-séparent des autres langues. La traduction seule lui rendra de tels
-services. Un idiome étranger, proposant toujours des tours de force à un
-habile traducteur, le tâte pour ainsi dire dans tous les sens; bientôt
-il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue; il épuise ses
-ressources, mais il augmente ses forces, surtout lorsqu’il traduit les
-ouvrages d’imagination, qui secouent les entraves de la construction
-grammaticale et donnent des ailes au langage[98].»
-
- [98] RIVAROL, préface de _l’Enfer_.
-
-Tous les grands écrivains, depuis Ronsard jusqu’à Chateaubriand,
-recommandent la traduction comme un des meilleurs moyens de former son
-style.
-
-«Ce fut surtout par la traduction des auteurs anciens, dit Victor
-Vaillant, que Malherbe prétendit donner à notre langue de la correction
-et de l’élégance. Il estimait que les efforts et les luttes pénibles de
-l’esprit, pour reproduire toutes les beautés d’un ancien auteur, étaient
-merveilleusement propres à assouplir et à embellir le style[99].»
-Malherbe renvoyait à sa traduction du vingt-troisième livre de Tite-Live
-«ceux qui lui demandaient des règles pour bien écrire». Du Vair dans son
-_Traité de l’éloquence française_ conseille les traductions d’anciens
-auteurs.
-
- [99] _Études sur les sermons de Bossuet_, p. 180.
-
-Deux choses sont à envisager dans une traduction: le style et le
-document. S’agit-il d’un poème, c’est le style qui importe. S’agit-il
-d’histoire, le document a autant d’intérêt que le style. Un texte peut
-être bien traduit et contenir cependant des contre-sens. Le contre-sens
-regarde l’historien et l’archéologue; nous ne nous en occuperons pas.
-Pour le lecteur vraiment artiste, une traduction qui s’efforce de rendre
-la saveur originale, sera toujours supérieure, malgré ses contre-sens, à
-une traduction incolore, mais fidèle. Il nous est parfaitement
-indifférent que Plutarque nous dise que l’armée prit la droite, au lieu
-de prendre la gauche, et qu’un général ait mis trois jours à chercher la
-bataille, alors qu’il faisait tout son possible pour l’éviter, ou que
-l’armée cheminait par une nuit sombre, alors qu’elle marchait par une
-nuit claire. Ces infidélités n’ôtent rien à la valeur d’une traduction.
-Ce que nous demandons à une traduction, c’est d’être avant tout une
-œuvre de style. Les meilleurs traducteurs ne sont ni les grammairiens ni
-les savants, mais les écrivains et les artistes. Grammairiens et
-professeurs sont compétents pour le sens des phrases, mais très rarement
-pour le style. Les traductions les plus célèbres sont des traductions
-d’écrivains: le _Plutarque_ d’Amyot, le _Diodore_ de Seyssel,
-l’_Hérodote_ de Saliat, le _Tacite_ de Lavigenère, l’_Homère_ de Leconte
-de Lisle, le _Faust_ de Gérard de Nerval, le _Corbeau_ de Baudelaire,
-les citations bibliques de Bossuet, le _Journal de Bernal Diaz_
-d’Heredia, le _Shakespeare_ de François Victor Hugo, certains passages
-de Saavedra où la phrase de Tacite est comme coulée vivante, l’_Aminta_
-de Juan Jauregui, qui vaut presque son modèle, etc...
-
-Je vais plus loin. Si un bon helléniste vous dit: «Cette traduction est
-mauvaise,» ce n’est pas une raison pour le croire, parce que cet
-helléniste est parfaitement capable de préférer une traduction banale,
-mais exacte, à une traduction originale, mais fautive. Les savants sont
-peu sensibles aux qualités littéraires. Leur compétence est souvent
-dangereuse.
-
-C’étaient des savants et de bons hellénistes, ceux qui propagèrent chez
-nous les erreurs de Wolf, la pluralité des Homère, la formation de
-l’_Iliade_ par superpositions de textes et collaborations de rapsodes.
-C’est contre les savants, qui pendant plus d’un siècle enseignèrent ces
-absurdités, que des littérateurs sans diplôme défendaient les droits du
-bon sens et répétaient avec Chateaubriand: «Qu’il y ait eu plusieurs
-Homère, je laisse aux érudits cette hérésie littéraire.» C’était au nom
-de la science linguistique que ces messieurs déclaraient
-péremptoirement: «Ceci est d’Homère. Ceci n’est pas d’Homère.»
-Aujourd’hui encore, si les théories de Wolf sont à peu près abandonnées,
-c’est grâce à l’effort de simples écrivains, préoccupés avant tout de
-juger une œuvre par les procédés d’exécution, le métier et la
-facture[100].
-
- [100] M. Joseph Bédier a dû faire le même effort contre la science
- philologique, qui avait embarrassé de tant de rédactions et de
- traditions la formation de la _Chanson de Roland_.
-
-La traduction est un gros travail. Filbert Bretin disait dans son vieux
-langage: «Je publierai hardiment que le travail de traduire est beaucoup
-plus grand que d’inventer chose nouvelle, ayant déjà essayé et effectué
-l’un et l’autre, autant que mes trente ans me l’ont permis; et si a tel
-acte beaucoup plus d’audace que de récompense, et y a mille fois plus à
-faire à suivre le frayer d’un autre que de passer librement son chemin.»
-
-Qu’est-ce, en effet, que bien traduire? Ce n’est pas seulement donner le
-sens des phrases; c’est rendre autant que possible les surprises de
-style, l’audace des mots, le relief d’expressions d’un texte étranger.
-Bien traduire, c’est faire appel à toutes les ressources de l’art
-d’écrire; c’est enrichir sa propre langue de transpositions et
-d’assimilations infiniment précieuses.
-
-Ce résultat, il faut le dire nettement, ne peut être obtenu que par les
-traductions qui se rapprochent le plus possible de la littéralité. Le
-principe de la littéralité rencontre encore des oppositions dans le
-monde universitaire, où l’on préfère, en général, la traduction bon
-français, la traduction libre. Sayous a naïvement résumé les objections
-de ces messieurs: «Je n’ai pas à mettre en présence, dit-il, pour les
-juger, les deux systèmes de la traduction littérale et de la traduction
-libre: il y a beaucoup à dire en faveur de l’un comme de l’autre. Chacun
-a ses avantages. Pour ma part, j’incline à penser qu’à traduire
-littéralement, le traducteur s’expose à être deux fois traître (vous
-savez le proverbe italien: _traduttore traditore_), d’abord envers la
-langue de son auteur, puis envers la sienne, et qu’il y a plus de
-fidélité réelle à s’attacher au sens des choses qu’à la couleur des
-mots[101].»
-
- [101] _Conseils à une mère_, etc., p. 191.
-
-J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi traduire littéralement,
-c’est s’exposer à être «deux fois traître», et je ne vois pas qu’il y
-ait contradiction entre s’attacher au sens des choses et s’attacher à la
-couleur des mots. En tous cas, Sayous demande qu’on «fasse passer dans
-sa traduction autant que possible les qualités essentielles du maître,
-celles qui font la physionomie de son style», et il avoue que, pour
-obtenir ce résultat, il faut être soi-même écrivain. Nous voilà
-d’accord. Mais ce que nous disons, nous, c’est que ce résultat ne peut
-être atteint que par la méthode de littéralité, qui, seule, peut rendre
-quelque chose des beautés de votre modèle. Nous ne demandons pas qu’un
-traducteur soit grand écrivain; nous exigeons seulement qu’il soit
-écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui ait le sens du style, qui sente
-l’originalité, qui cherche à la rendre. On peut parfaitement avoir le
-sens du style sans être précisément ce qu’on appelle un grand écrivain.
-Le pire est de n’être pas écrivain du tout, comme la plupart des
-grammairiens et des savants.
-
-«Mais, dira-t-on, traduire littéralement, ce n’est pas bien écrire,
-c’est même quelquefois très mal écrire.» Ce n’est peut-être pas, en
-effet, très bien écrire, au sens où l’entendent les partisans de la
-traduction bon français; mais ce sera toujours une façon de bien écrire
-que de vouloir rendre la vie, le relief, la force expressive d’un texte
-étranger.
-
-Ne nous laissons pas troubler par les protestations surannées des
-apologistes de la docte Mme Dacier. Sans nous attarder à des discussions
-qui durent depuis le seizième siècle (Dolet, d’Ablancourt, Estienne
-Pasquier, du Vair, etc.), je m’adresse ici aux personnes sans
-parti-pris, qui aiment avant tout le style, et je leur dis: «Tenez pour
-certain que la littéralité est la meilleure méthode pour bien traduire.»
-Quand nous disons qu’il faut suivre la littéralité, nous voulons dire,
-évidemment: _autant qu’on le peut_, car, prise à la lettre, la
-littéralité conduit à la barbarie. Rivarol cite une traduction de Dante,
-faite par un abbé Grangier, tellement calquée sur le texte, qu’elle est
-plus difficile à entendre que le texte même.
-
-Quelques exemples montreront bien ce que nous voulons dire.
-
-S’il y a dans Virgile: _Majores cadunt altis de montibus umbræ_, je
-traduirai: les ombres tombent plus grandes des montagnes[102]. S’il y a:
-_Per amica silentia lunæ_, je ne dirai pas: «Un clair de lune ami et
-silencieux,» mais «les silences amis de la lune.» Le mot _silence_ au
-pluriel peut sembler hardi. Il a pourtant été magnifiquement employé par
-Chateaubriand: «Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers
-murmures du jour luttent sur les coteaux...» (_Génie du christianisme_)
-et par Victor Hugo: «Parmi les noirs déserts et les mornes silences»
-(_Légende des Siècles_, _la Défiance d’Onfroy_) et par Tailhade: «La
-brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi» (_Le
-Paillasson_, p. 104). Si Tacite dit: _Luna visa est languescere_, je
-dirai: On vit la lune languir. Si je lis dans une comédie grecque: Mets
-un bœuf sur ta langue, pour signifier: Tais-toi, je dirai: «Mets un bœuf
-sur ta langue,» quitte à expliquer l’expression en note. Si je trouve
-dans Lucrèce: _Rota solis_, je n’écrirai pas: le char du soleil, mais:
-la roue du soleil, et je dirai: «Les astres tombants» pour le _cadentia
-sidera_ de Virgile. Dante a dit: _Per me si va nella citta dolente...
-Per me si va nel eterno dolore_, je n’aurais pas traduit comme l’a fait
-Canudo: «On va par moi dans l’éternelle douleur... On va par moi,
-etc...» J’aurais conservé le tour si expressif qui existe en français:
-«Par moi l’on va dans la cité dolente... Par moi l’on va dans
-l’éternelle douleur...» Rivarol l’avait bien vu: «Il faut admirer,
-dit-il, ces formes de style: «C’est moi qui vis tomber... C’est moi qui
-vois passer... C’est par moi qu’on arrive...» Je n’aurais cependant pas
-traduit comme lui l’_aer senza stelle_ par la _nuit_ sans étoiles, sous
-prétexte «qu’il n’y a pas association dans notre esprit entre air et
-étoiles»; j’aurais fidèlement écrit: _l’air sans étoiles_. Je ne ferai
-pas dire non plus, comme Vertot à Cicéron, s’adressant aux sénateurs
-romains: «Messieurs», mais: «Citoyens».
-
- [102] La Fontaine a admirablement rendu ce vers:
-
- Et déjà les vallons
- Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
-
- «Jamais je ne sentis davantage les _grandes ombres qui descendent
- des monts_, le froid des dernières feuilles». MICHELET, _Lettres
- inédites_, p. 41.
-
-Prenons comme exemple le passage de Françoise de Rimini dans _l’Enfer_
-de Dante:
-
- Noi leggevamo un giorno per diletto
- Di Lancillotto, come amor lo strinse;
- Soli eravamo o senza alcun sospetto.
- Per piu fiate gli occhi ci sospinse
- Questa lettura et scolorocci il viso:
- Ma un sol punto fu quel che ci vinsa.
- Quando leggemmo il disiato riso
- Esser bacciato da cotanto amante,
- Questi che mai da me non fia diviso,
- La bocca mi bacciò tutto tremante.
- Galeotti fu il libro et chi lo scrisse.
- Quel giorno piu non vi leggemmo avante.
- Mentre che l’uno spirto questo disse,
- L’altro piangeva si, che di pietade
- Io venni men, cosi com’io morisse;
- E caddi come corpo morto cade
-
-Voici la traduction de Rivarol. Je souligne tout ce qu’il ajoute au
-texte:
-
-«Nous lisions un jour dans un _doux loisir_ comment l’amour vainquit
-Lancelot. J’étais seul _avec mon amant_ et nous étions sans défiance.
-Plus d’une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés _se
-rencontrèrent_; mais un seul instant nous _perdit tous deux_.
-Lorsqu’enfin l’_heureux Lancelot cueille_ le baiser désiré, alors celui
-qui ne me sera plus _ravi colla_ sur ma bouche _ses lèvres tremblantes_,
-et _nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère
-d’amour_.»
-
-Voici maintenant la traduction que je proposerais comme la plus
-littérale possible:
-
-«Nous lisions un jour par plaisir l’histoire de Lancelot et comment
-l’amour l’étreignit. Nous étions seuls et sans aucun soupçon. Plusieurs
-fois cette lecture nous troubla les yeux et nous décolora le visage;
-mais un seul passage nous vainquit. Quand nous lûmes que ce sourire
-désiré était baisé par un tel amant, celui-ci, qui ne sera jamais séparé
-de moi, me baisa la bouche tout tremblant. Galeotti fut l’auteur et le
-livre. Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant. Pendant que l’un des
-esprits disait cela, l’autre pleurait tellement, que, de pitié, je
-perdis connaissance, comme si je mourais, et je tombai comme tombe un
-corps mort.»
-
-Le principe de la littéralité a des ennemis. Renan était du nombre.
-Voici ce qu’il dit à propos de Tacite:
-
-«Quand vous traduirez Tacite, écrivez du français dans l’esprit de
-Tacite, car tous les styles ont leur caractère dans toutes les langues.
-_Seulement ce n’est pas en traduisant mot par mot que vous aurez ce
-style._ En un mot, que ce soit le style qui corresponde en français à
-celui de Tacite, appliqué aux pensées de Tacite, présentées sous le jour
-et dans l’ordre général de Tacite, voilà tout[103].»
-
- [103] _Nouveaux Cahiers de jeunesse_.
-
-Oui, voilà tout. Seulement, je crois que c’est une erreur de s’imaginer
-qu’en s’éloignant du mot à mot on aura plus de chance de reproduire le
-style de Tacite; c’est, au contraire, en se rapprochant le plus possible
-du mot à mot qu’on arrivera à rendre non seulement la force de chaque
-expression de Tacite, mais même son tour de style, puisque le style de
-tout écrivain, en fin de compte, se compose de mots.
-
-Le style de Tacite est, d’ailleurs, si condensé et d’une telle énergie,
-qu’il faudrait évidemment être déjà soi-même grand écrivain pour le bien
-traduire. «Sainte-Beuve, dit Welschinger, fait observer que, pour
-obtenir une résurrection de cet auteur original, il faudrait, entre le
-traducteur et lui, une égalité, une identité de talent; et quand même on
-l’obtiendrait par une sorte de métempsycose, le peu de ressemblance des
-idiomes empêcherait le succès.»
-
-Rousseau, qui n’était pourtant pas très bon latiniste, essaya ce tour de
-force. Il osa, dit-il, traduire le premier livre des _Histoires_ de
-Tacite, «pour apprendre à écrire», suivant le conseil de Boileau, qui
-demandait que les traductions fournissent des modèles pour bien écrire.
-«Entendant médiocrement le latin, j’ai dû faire, dit-il, bien des
-contresens particuliers sur ses pensées; mais, si je n’en ai point fait
-en général sur son esprit, j’ai rempli mon but; car je ne cherchais pas
-à rendre les phrases de Tacite, mais son style, ni de dire ce qu’il a
-dit en latin, mais ce qu’il eût dit en français.»
-
-C’était très bien pour le but spécial que se proposait Rousseau. Il
-savait trop peu de latin pour aborder la littéralité.
-
-On dit: La traduction littérale est une illusion. On ne traduit rien
-adéquatement; on ne peut donner que des équivalents approximatifs.
-«_Turannos_, disait Péguy, ne signifie pas _roi_; _iereus_ n’est pas
-_prêtre_; _polis_ n’est pas _la ville_ d’aujourd’hui; ni _techna_ les
-enfants de nos jours; _trophé_ non plus n’est pas _nourriture_.»
-Évidemment, les mots d’une langue ancienne ne correspondent plus aux
-mots des langues modernes. Foyer, maison, cirque, parents, clients,
-citoyens, n’ont plus en français le même sens qu’en latin. Rien de plus
-vrai et, sans remonter jusqu’au latin, que de mots ont changé de sens
-dans notre propre langue! _Gendarmes_ et _sergents_ ne signifient plus
-ce qu’ils signifiaient il y a trois cents ans... Et Péguy concluait:
-«C’est pour cela que toute opération de traduction est essentiellement,
-irrévocablement, irrémissiblement, une opération misérable et vaine, une
-opération condamnée.»
-
-Il faudrait donc renoncer à toute espèce de traduction, et ce serait
-tomber dans une autre absurdité. Efforçons-nous, au contraire, de rendre
-autant que possible les choses identiquement, et n’employons les
-équivalents que lorsqu’on ne peut faire autrement. On a beaucoup
-reproché à Amyot l’emploi des équivalents. M. Sturel l’en félicite. Il
-cite en exemple le mot grec _ipparkos_. Traduisez-le par l’_hipparque_,
-vous ne serez pas compris du public, qui ignore le grec. Amyot le
-traduit par _capitaine de gendarmerie_, et il a raison, parce qu’au
-seizième siècle, les troupes à cheval s’appelaient la _gendarmerie_;
-seulement aujourd’hui _gendarmerie_ n’a plus tout à fait le même sens
-que du temps d’Amyot.
-
-On ne peut, même dans une traduction littérale, avoir la prétention de
-rendre les tours de phrases et l’ordre des mots de son modèle. Tout ce
-qu’on demande est de s’en rapprocher le plus possible. On ne doit
-employer deux mots pour un, ou recourir à la périphrase, que si l’on y
-est matériellement obligé, et surtout ne rien déblayer, ne rien
-raccourcir, ne pas imiter d’Ablancourt, qui supprimait tranquillement ce
-qu’il jugeait inutile.
-
-Nous ne prétendons pas qu’un mot à mot de Platon ou d’Euripide soit
-l’idéal de la traduction. Non. Il y faut encore autre chose: il faut
-tâcher de donner une idée d’ensemble de la phrase écrite. Cela va de
-soi.
-
-Nous recommandons l’effort vers la littéralité, parce que c’est la seule
-méthode qui permette de faire passer dans une langue quelque chose de
-l’originalité d’une autre langue, et de réaliser ce qui doit être pour
-vous le but de toute traduction: la formation et l’enrichissement du
-style.
-
-Quand Chateaubriand, dans son _Paradis_ de Milton, écrit: «Le parfum de
-la terre, après les _molles_ pluies d’été», je ne sais si le mot est
-dans le texte; s’il y est, je dis que c’est une bonne acquisition de
-style, de même que ces expressions de Dante: «Le soleil qui se tait...
-Un endroit muet de lumière... Une clarté enrouée... L’air noir... Le
-marais livide;» et de Milton: «Les ténèbres visibles... Le silence
-ravi... Les ruisseaux fumants...» Comment ne pas savourer la traduction
-de Job par Chateaubriand: «La pourriture est dans mes os et les vers du
-sépulcre sont entrés dans ma chair. Le poil de mon corps s’est hérissé
-et j’ai senti passer sur ma face comme un petit souffle.»
-
-«J’ai donné le plus souvent possible, dit M. Dauzat, des traductions
-personnelles dans lesquelles je me suis efforcé de serrer les originaux
-de très près, pour conserver le relief et la couleur, fût-ce au prix de
-quelque rudesse d’expression et d’alliances de mots inhabituelles en
-français. Jamais je n’avais autant remarqué combien les traducteurs
-sabotent et banalisent les textes[104].»
-
- [104] _Le Sentiment de la nature_, préface, p. 6.
-
-Chateaubriand déclare dans la préface du _Paradis perdu_
-(avertissement):
-
-«La traduction littérale me paraît toujours la meilleure: une traduction
-interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce
-qu’elle a de sauvage.» Dans une lettre qu’il écrivait à Hippolyte Lucas
-(29 août 1836), Chateaubriand déclare qu’il à voulu faire «une
-traduction mot à mot, un ouvrage stéréotype»[105]. Il n’a peut-être pas
-tout à fait réalisé son rêve. Mais ceci est une autre affaire.
-
- [105] _Portraits et souvenirs_, par H. LUCAS, p. 10.
-
-Henri Heine poussait très loin le principe de la littéralité: «Il
-cherchait, dit Gohin, à faire passer dans notre langue des audaces de
-mots, des «accouplements étranges que l’allemand peut se permettre, mais
-que le français ne peut accepter à aucun prix.» C’était là, prétendait
-l’auteur des _Reisebilder_, «un moyen de rajeunir notre langue et
-d’étendre nos idées»[106]. Et M. Gohin cite à l’appui ce que dit Édouard
-Grenier dans ses _Souvenirs littéraires_: «J’eus des luttes à supporter,
-dit E. Grenier, avec l’auteur pour cette traduction comme pour les
-autres. Il s’obstinait à vouloir faire passer dans le français des
-audaces de mots... Je ne pouvais lui faire entendre raison sur ce
-chapitre-là. Il s’en était fait un système, qu’il a exposé dans la
-préface de ses _Reisebilder_[107].»
-
- [106] _La langue française_, p. 26.
-
- [107] GRENIER, _Souvenirs littéraires_, p. 58.
-
-Voici ce que dit Heine dans cette préface[108]:
-
- [108] _Reisebilder_, 1re édition, 1834. Préface.
-
-«Il sera toujours difficile de déterminer comment on doit traduire un
-auteur allemand en français. Doit-on modifier les images et les pensées,
-lorsqu’elles ne répondent pas au goût civilisé des Français, ou qu’elles
-leur semblent exagérées, désagréables et même ridicules? Ou bien doit-on
-introduire dans le beau monde de Paris l’Allemagne mal léchée, avec
-toute son originalité d’outre-Rhin, avec tous ses germanismes
-fantastiquement coloriés, chargés de parures ultra-romantiques? Pour ma
-part, je ne pense pas qu’on doive traduire l’allemand mal léché dans un
-français bien apprivoisé, et je me présente moi-même dans ma barbarie
-native. Le style, l’enchaînement des idées, les transitions, les
-saillies burlesques, les expressions inaccoutumées, tout le caractère de
-l’originalité allemande a été rendu mot à mot dans cette traduction
-française des _Reisebilder_, avec une fidélité qu’il était impossible de
-pousser plus loin. L’esthétique, l’élégance, le charme et la grâce ont
-été sacrifiés partout impitoyablement à la fidélité littérale. C’est
-maintenant un livre allemand en langue française, et ce livre n’a pas la
-prétention de plaire au public français, mais bien de faire connaître à
-ce public une originalité étrangère. Bref, je veux instruire et non pas
-seulement amuser. C’est de telle manière que nous autres, Allemands,
-avons traduit les auteurs étrangers, et nous avons eu l’avantage
-d’acquérir ainsi de nouveaux points de vue, de nouvelles formes de mots
-et des tournures nouvelles. Une acquisition semblable ne saurait vous
-nuire.»
-
-Henri Heine a raison: c’est par la traduction littérale qu’on obtient
-l’enrichissement de la langue et du style.
-
-Ce qui est certain, en tous cas, c’est que la traduction est un travail
-très difficile, et la traduction des poètes plus encore que celle des
-prosateurs. Le talent poétique consistant surtout dans l’expression,
-plus un poète est original, plus il semble difficile à traduire. Je ne
-m’explique pas très bien, à ce propos, le mot de Gœthe, que cite M.
-Maurevert[109].
-
- [109] _Le Livre du plagiat_, p. 73.
-
-«Honneur sans doute au rythme et à la rime, caractères primitifs et
-essentiels de la poésie. Mais ce qu’il y a de plus important, de
-fondamental, ce qui produit l’impression la plus profonde, ce qui agit
-avec le plus d’efficacité sur notre moral, dans une œuvre poétique,
-c’est ce qui reste du poète dans une traduction en prose; car cela seul
-est la valeur réelle de l’étoffe dans sa pureté, dans sa perfection.»
-
-Je me demande ce qui resterait des _Orientales_ et des _Contemplations_
-traduites en prose anglaise ou allemande, et si ce qui pourrait en
-rester agirait avec «efficacité» sur le «moral» du lecteur et pourrait
-légitimement représenter la «valeur réelle» de ces poèmes. Je crois que
-c’est tout le contraire; et Gœthe aurait dû dire: «Ce qui reste
-ordinairement d’un bon poète dans une traduction, ce n’est rien ou
-presque rien, car le talent d’un grand poète réside surtout dans la
-magie des mots et l’originalité de la forme.»
-
-
-
-
-Chapitre XII
-
-La traduction comme moyen de former son style
-
-(Suite)
-
-Les bonnes traductions.--La valeur d’Amyot.--Homère et Leconte de
-Lisle.--Leconte de Lisle et la littéralité.--Les traductions de
-Bossuet.--Bossuet et la Bible.
-
-
-La France est un frappant exemple de l’influence que la traduction peut
-exercer sur la littérature et sur l’art d’écrire. C’est dans nos
-traductions grecques et latines qu’il faut chercher les origines et la
-formation de notre première grande renaissance littéraire au seizième
-siècle.
-
-Ce sont les traducteurs, les Amyot, les Saliat, Vigenère, Seyssel,
-Pressac, etc., qui, en faisant passer dans leur style l’audace et
-l’originalité des textes, comme le conseillaient Ronsard et la Pléiade,
-ont été, plus encore que Rabelais et Calvin, les véritables fondateurs
-de la prose française. Notre prose française a débuté par être
-traductrice, et ce mouvement s’est continué longtemps encore au
-dix-septième siècle, avec la vogue de Machiavel, des Italiens et des
-Espagnols. Montaigne lui-même ne vient qu’après Amyot; c’est un Amyot de
-génie, un Amyot supérieur, un Amyot rhétoricien et classique. Dieu sait
-tout ce qu’il devait à l’auteur français des _Œuvres morales_ de
-Plutarque et plus étroitement encore à la langue latine, que Montaigne
-parlait depuis sa jeunesse. Un volume ne suffirait pas à montrer
-l’influence des grands traducteurs sur notre langue. Un spécialiste de
-Montaigne, M. Willey, a effleuré ce beau sujet d’étude dans un petit
-livre qui contient de précieux extraits d’auteurs.
-
-La traduction est certainement le meilleur des exercices de style.
-Malheureusement tout le monde n’est pas capable de traduire. En ce cas,
-on peut parfaitement se contenter de lire de bonnes traductions. La
-lecture d’une bonne traduction est également un excellent moyen
-d’apprendre les secrets de l’art d’écrire.
-
-Il y a peu de très bonnes traductions. On cite le _Faust_ de Gérard de
-Nerval, qui, disait Gœthe à son secrétaire Eckermann, est un véritable
-prodige. Son auteur deviendra l’un des plus purs écrivains de la
-France». Gœthe devinait juste. Tous ceux qui ont aimé et qui aiment
-encore le délicieux Virgile, liront avec plaisir la traduction des
-_Bucoliques_ de M. Gaston Armelin. Après avoir fait dans sa préface une
-juste critique des mauvaises traductions de Virgile, bon français
-élégant, embellissements ou travestissements du texte, M. Armelin nous
-présente une traduction qui a ceci d’original qu’elle rend vers par vers
-le texte latin. M. Armelin a réussi ce tour de force. Il a fait passer
-chaque vers latin dans un vers français.
-
-Citons encore la traduction de Shakespeare par François Victor Hugo, la
-meilleure et la plus fidèle. «J’ai simplement tâché, dit-il, d’être
-littéral et littéraire» et le _Corbeau_ d’Edgard Poë par Baudelaire:
-«Ceux des Américains qui connaissent bien notre langue, disent qu’ils
-préfèrent lire les contes d’Edgard Poë dans la traduction de Baudelaire,
-et que c’est depuis cette lecture que leur compatriote leur est apparu
-comme un grand styliste.»
-
-Le plus célèbre de nos traducteurs français est notre vieil Amyot qui
-nous a donné la _Vie des grands hommes_ et les _Œuvres morales_ de
-Plutarque. Il existe encore des préjugés contre Amyot. On dit: «C’est un
-autre Plutarque; il ne savait pas le grec; il a fait deux mille
-contre-sens.» Reproches injustes. Le fameux philologue Lambin disait
-qu’Amyot connaissait le grec mieux que tous les savants de son époque.
-Huet, dont on sait la haute compétence, louait la fidélité de cette
-traduction. Auteur d’un des meilleurs livres que nous ayons sur cette
-question, M. René Sturel affirme qu’Amyot est bien réellement le
-meilleur traducteur de Plutarque. C’est aussi l’opinion de Blignières
-dans son remarquable ouvrage resté classique[110]. Sans doute Amyot ne
-savait pas aussi bien le grec qu’Henri Estienne; mais, quoique ne
-faisant pas profession d’érudition, il avait une chaire de grec et il
-étudia Plutarque pendant des années sur les manuscrits, avant de publier
-sa traduction de 1559.
-
- [110] _Essai sur Amyot_, p. 193.
-
-Dire que cette traduction n’est pas bonne, parce qu’il y a des
-contre-sens, c’est comme si on disait que Saint-Simon est un mauvais
-écrivain parce qu’il est incorrect. Sait-on à quoi se réduit cette
-légende des contresens d’Amyot, qui fait sourire avec raison M. Sturel?
-Elle remonte à l’académicien Mériziac, écrivain obscur et lui-même
-auteur d’une traduction qui ne vit jamais le jour. Ce Mériziac, pour
-préparer son propre succès, ne trouva rien de mieux que de dénigrer
-Amyot; et en 1635, dans un célèbre discours dont _Ménagiana_ nous a
-conservé le texte, il refusa tout crédit à Amyot et se fit une gloire de
-signaler pompeusement ses prétendues faussetés, erreurs, additions et
-ignorances. Mériziac affirmait avoir découvert chez Amyot plus de deux
-mille contre-sens. Ce chiffre augmenta; on le porta à huit mille, puis à
-dix mille. «Aucune critique, dit Blignières, n’avait établi ce chiffre.
-C’était un compte qui grossissait, comme il arrive, sous la plume des
-écrivains qui le rapportent (p. 202). «Et savez-vous, dit Blignières, à
-quoi se réduisent ces contre-sens, ces «méprises», ces «injustices»? A
-quelques erreurs de mythologie ou d’histoire, traductions inexactes d’un
-mot sans valeur, altérations d’un obscur nom propre, quelque
-inadvertance qui bien rarement intéresse gravement le sens: voilà à quoi
-se réduisent ces fautes.» Blignières cite tout au long les erreurs et
-les bévues de Mériziac, qui a «tout grossi et dénaturé»; et, en bon
-helléniste qui a vu les textes, il dit qu’il faut s’étonner, au
-contraire, qu’Amyot ait fait si peu de fautes.
-
-Non seulement Amyot savait le grec; mais, s’il faut en croire des juges
-compétents, son style prolixe et diffus est celui qui se rapprocherait
-le plus du style de Plutarque.
-
-«La langue dont Amyot faisait usage, dit Philarète Chasles, s’accordait
-avec le caractère de l’écrivain original. La tournure d’esprit du
-traducteur se prêtait si bien à l’expression des pensées, à la
-reproduction du style de Plutarque, que souvent l’aumônier de Bellosane
-et l’écrivain de Cheronée semblent se confondre: vous êtes tenté de
-croire qu’Amyot, devenu Plutarque, vous parle en son propre nom. Cette
-harmonie du style et des idées, malgré l’inexactitude assez fréquente de
-la version et la prodigieuse abondance du style d’Amyot, a fait et
-conservé sa renommée. Jamais traducteur ne s’est plus intimement associé
-à son modèle: dans cette métamorphose, le génie national ne l’abandonne
-jamais... Amyot invente avec goût et ce qu’il tire du grec est encore
-français; ses tournures, ses périodes ont toujours le caractère de notre
-idiome. Il fond si heureusement avec son français les expressions
-helléniques, qu’il semble nous rendre ce qu’il nous donne et retrouver
-ce qu’il emprunte[111].»
-
- [111] Ph. CHASLES, _Études sur le seizième siècle en France_, p. 136.
-
-C’est ce que dit Blignières: «Amyot imite et semble inventer; il
-emprunte, et vous diriez que c’est son bien qu’il retrouve; lisez ce
-passage, voici le tour grec, voilà la locution latine, et pourtant la
-phrase est toute française. C’est que ces nouvelles formes de langage
-sont si bien naturalisées dans notre idiome, qu’elles paraissent y avoir
-pris naissance[112]...»
-
- [112] _Essai sur Amyot_, p. 193.
-
-Universelle au seizième siècle, la réputation d’Amyot s’est continuée
-jusqu’à nos jours. Sa traduction, dit Vigneul-Marville, fera toujours
-«les délices des personnes qui préfèrent la naïveté d’un style qui n’est
-plus en usage à l’exactitude d’un auteur plus moderne». Les vrais
-écrivains préféreront toujours Amyot à la traduction froide et correcte
-de Ricard[113].
-
- [113] A Rome, à la table de l’ambassadeur de France, Montaigne
- défendit les mérites d’Amyot.
-
-Cette naïveté dont parle Vigneul-Marville, on ne la trouve pas seulement
-chez Amyot, mais dans Montaigne, Rabelais et les auteurs du seizième
-siècle. Sainte-Beuve fait observer (M. Sturel le rappelle) que toutes
-les langues vieillies paraissent naïves. Rabelais, Montaigne, Amyot ne
-songeaient pas le moins du monde à être naïfs. Ils étaient naïfs sans le
-savoir, comme les peintres primitifs qui, dans la campagne florentine,
-copiaient en réalistes les paysages et les figures qu’ils voyaient.
-
-Ce que nous disons de la traduction d’Amyot, nous pouvons le dire de la
-traduction de Saliat. L’_Histoire d’Hérodote_ de Saliat est écrite dans
-une prose merveilleusement souple, moins touffue peut-être, mais plus
-dense que la prose d’Amyot. Saliat aussi a commis des contre-sens et il
-est peu fidèle, dit M. Villey; mais son style, comme celui d’Amyot, a
-gardé la naïveté du texte grec.
-
-Il y a une autre traduction qu’il faut absolument connaître, si l’on
-veut apprendre à écrire, ou même tout simplement si on veut se rendre
-compte de ce que c’est qu’une vraie description: c’est la traduction
-d’Homère par Leconte de Lisle. Le manque d’une bonne traduction a créé
-autour d’Homère une réputation d’ennui qui suffit à expliquer la
-querelle des Anciens et des Modernes et les blasphèmes académiques de
-Perrault. C’est ce qu’avait très bien compris Boileau, quand il
-précisait avec tant de compétence en quoi consistait le génie d’Homère,
-et quand il affirmait que, si on en donnait une belle traduction, il
-ferait certainement «l’effet qu’il doit faire et qu’il a toujours fait».
-(Lettre à Brossette, 10 novembre 1699.)
-
-Il n’existe qu’une traduction d’Homère qui soit réellement vivante:
-c’est celle de Leconte de Lisle. Les autres traducteurs (de Mme Dacier à
-Bitaubé) ne se sont jamais préoccupés de rendre ce qu’il y a de
-personnel et de réaliste dans Homère, ce qui constitue vraiment Homère,
-la vie, le relief, car il ne faut pas oublier qu’Homère est un réaliste
-à la façon de Gautier et de Flaubert. Homère détaille le fait, décompose
-le mouvement humain, isole la sensation, s’y complaît en peintre
-impassible. On a même signalé la vérité anatomique des blessures
-décrites dans l’_Iliade_. Ne reprochons donc pas à Leconte de Lisle une
-brutalité qui se trouve dans Homère. Qu’il manque à cette traduction la
-fluide douceur de la plus belle des langues, c’est incontestable; mais
-il manque bien autre chose aux traductions classiques dont on vante la
-platitude blafarde et la niaiserie élégante.
-
-On blâme chez Leconte de Lisle l’emploi excessif de la préposition _et_.
-Or, ces _et_ sont presque tous dans le texte. On raille sa dureté,
-l’archaïsme de ses noms propres, Zeus pour Jupiter, Akhilleus pour
-Achille, Poséidon (Neptune), Athéné (Minerve), Andromakè (Andromaque),
-Akhaïen (grec), Arès (Mercure), Aïneias (Énée), Aidès (Enfer), Heré
-(Junon), Ouranos (le Ciel), Okeanos (Océan), Aias (Ajax), Peleus
-(Pelée), Menelaos (Ménélas), etc. Ces vieux noms sont évidemment
-inutiles et le traducteur eût très bien pu dire: _Vénus_, au lieu
-d’_Aphrodite_, _Vulcain_ pour _Hephaïstos_, _Saturne_ pour _Kronos_. Il
-ne faut voir dans ce parti-pris, auquel on s’habitue très vite, qu’un
-excès de réaction un peu puéril contre les fades appellations des
-mythologistes à la Desmoustiers.
-
-On reproche encore à Leconte de Lisle ses infidélités et ses
-contre-sens. Il est possible, en effet, qu’il n’ait pas très bien su le
-grec, et cela n’a pas beaucoup d’importance[114]. Valait-il mieux ne
-point faire de contre-sens et être illisible? Ce qui est sûr, c’est que,
-malgré tous ses défauts, sa traduction est certainement celle qui donne
-avec le plus d’intensité la sensation d’Homère. Grâce à Leconte de
-Lisle, nous avons enfin une traduction faite par un écrivain et un
-artiste, comme le demandait Taine, qui regrettait qu’on n’ait eu
-jusqu’alors que des traductions signées par des érudits et des hommes de
-cabinet.
-
- [114] Traduire une langue ne prouve pas qu’on sache cette langue. Tout
- homme qui a fait ses classes peut traduire de l’italien sans savoir
- l’italien.
-
-Le grand mérite de Leconte de Lisle, c’est son effort de littéralité. Il
-a osé faire ce que ses devanciers n’avaient pas fait. Il l’explique dans
-son avertissement. «Le temps des traductions infidèles est passé,
-dit-il. Il se fait un retour manifeste vers l’exactitude du sens et la
-littéralité. Ce qui n’était, il y a quelques années, qu’une tentative
-périlleuse, est devenu un besoin réfléchi de toutes les intelligences
-élevées. La traduction de l’_Iliade_ que nous publions aujourd’hui
-offrira, ce nous semble, une idée plus nette et plus vraie de l’œuvre
-homérique, que celle qu’en ont donnée les versions élégantes de tant
-d’écrivains, remarquables et savants, sans doute, mais qui n’ont pas cru
-devoir reproduire dans son caractère héroïque et rude la poésie des
-vieux rapsodes connue sous le nom collectif d’Homère.»
-
-Leconte de Lisle a été fidèle à son programme. Sa traduction est celle
-qui se rapproche le plus du mot à mot original. On peut s’en convaincre
-en la comparant aux traductions interlinéaires d’Hachette à l’usage des
-lycées. Prenons au hasard dans l’_Odyssée_ (ch. XXII) le passage de la
-mort des prétendants:
-
- Traduction littérale et
- juxta-linéaire Traduction Leconte de Lisle
-
- Il dit, et dirigea contre Antinoüs Il parla ainsi et il dirigea la
- une flèche amère. Or celui-ci flèche amère contre Antinoüs. Et
- allait enlever une belle coupe celui-ci allait soulever à deux
- d’or à deux anses; et déjà il la mains une belle coupe d’or à
- maniait entre ses mains, afin deux anses, afin de boire du
- qu’il bût du vin; et le meurtre vin, et la mort n’était point
- n’était pas à souci à lui dans son présente à son esprit; et, en
- cœur. Qui aurait pensé qu’un effet, qui eût pensé qu’un
- (homme), seul au milieu de homme, seul au milieu de
- plusieurs parmi des hommes convives nombreux, eût osé,
- convives, même s’il était tout à quelle que fût sa force, lui
- fait fort, devoir apprêter à lui envoyer la mort et la Ker noire?
- et la mort mauvaise et la Parque
- Noire?
-
- Et Ulysse ayant atteint frappa lui Mais Odysseus le frappa de sa
- d’une flèche au gosier, et la flèche à la gorge, et la pointe
- pointe alla d’outre en outre à traversa le cou délicat. Il
- travers le cou tendre. Et il fut tomba à la renverse et la coupe
- penché de l’autre côté, et la s’échappa de sa main inerte, et
- coupe tomba à lui de la main, un jet de sang sortit de sa
- (lui) ayant été frappé; et narine et il repoussa des pieds
- aussitôt un jet épais de sang la table, et les mets roulèrent
- humain vint à travers les narines, épars sur la terre, et le pain
- et promptement (l’) ayant frappée et la chair rôtie furent
- du pied, il écarta de lui la table souillés. Les prétendants
- et renversa les mets à terre; et frémirent dans la demeure quand
- le pain et les viandes grillées ils virent l’homme tomber. Et,
- furent souillées. Et les se levant en tumulte de leurs
- prétendants firent du tumulte dans sièges, ils regardaient de tous
- le palais, quand ils eurent vu les côtés sur les murs sculptés,
- l’homme tombé; et ils se levèrent cherchant à saisir des boucliers
- des sièges, s’étant élancés dans et des lances...
- la salle, cherchant des yeux de
- tous côtés vers les murailles bien
- construites; et ni bouclier
- n’était quelque part ni lance
- solide pour prendre...
-
- Eurymachos tira (son) glaive acéré Eurymakos tira son épée aiguë à
- d’airain, aiguisé des deux côtés; deux tranchants, et se rua sur
- et il s’élança sur lui en criant Odysseus, en criant
- d’une façon terrible; mais en même horriblement, mais le divin
- temps le divin Ulysse, envoyant Odysseus, le prévenant, lança
- une flèche, (lui) frappa la une flèche et le perça dans la
- poitrine auprès de la mamelle et poitrine, auprès de la mamelle,
- enfonça dans le foie à lui le et le trait rapide s’enfonça
- trait rapide, et donc il laissa dans le foie. Et l’épée tomba de
- tomber (son) glaive de (sa) main à sa main contre terre et il
- terre et, se renversant en tournoya près d’une table,
- arrière, il tomba sur la table en dispersant les mets et les
- tournant; et il répandit à terre coupes pleines; et lui-même se
- les mets et la coupe double, et renversa en se tordant et en
- celui-ci frappa la terre de (son) gémissant, et il frappa du front
- front étant affligé en (son) cœur la terre, repoussant un thrône
- et ruant de (ses) deux pieds, il de ses deux pieds et l’obscurité
- ébranla (son) siège et l’obscurité se répandit sur ses yeux.
- se répandit sur ses yeux.
-
- Et Amphinome fondit sur le Alors Amphinomos se rua sur le
- glorieux Ulysse, s’étant élancé en magnanime Odysseus, après avoir
- face; et il tira (son) glaive tiré son épée aiguë, afin de
- acéré, (pour voir) si de quelque l’écarter des portes; mais
- façon (Ulysse) se retirerait à lui Telemakos le prévint en le
- de la porte. Mais donc Télémaque frappant dans le dos entre les
- prévint lui et, frappant par épaules, et la lance d’airain
- derrière, avec une lance garnie traversa la poitrine, et le
- d’airain, entre les épaules, et Prétendant tomba avec bruit et
- fit passer (la lance) à travers la frappa la terre du front. Et
- poitrine et, étant tombé, il Telemakos revint à la hâte,
- retentit et frappa la terre de ayant laissé sa longue lance
- tout son front. Mais Télémaque dans le corps d’Amphinomos, car
- s’élança loin (de lui) ayant il craignait qu’un des Achaïens
- laissé là même des Amphinome la l’atteignît, tandis qu’il
- lance à la longue ombre, car il l’approcherait et le frappât de
- craignait grandement que l’épée sur sa tête penchée.
- quelqu’un des Achéens ou, s’étant
- élancé, ne frappât de (son)
- glaive ou ne blessât (du glaive)
- penché en avant (lui) retirant la
- longue lance.
-
- (Traduction littérale
- juxtalinéaire par S. Sommer.
- Hachette.)
-
-Citons encore le passage qui suit la mort des prétendants:
-
- Traduction juxta-linéaire par
- E. Sommer Traduction Leconte de Lisle
-
- _Ulysse dit ces paroles ailées_: _Ulysse dit ces paroles ailées_:
-
- «Commencez maintenant à emporter «Commencez à emporter les
- les cadavres et ordonnez aux cadavres et donnez des ordres
- femmes _de les emporter_; puis aux femmes. Puis avec de l’eau
- ensuite _songez à_ purifier les et des éponges poreuses purifiez
- sièges très-beaux et les tables les beaux thrônes et les tables.
- avec de l’eau et des éponges Après que vous aurez tout rangé
- aux-trous-nombreux. Mais après que dans la salle, conduisez les
- déjà vous aurez mis-en-ordre toute femmes hors de la demeure, entre
- la maison, ayant emmené les le dôme et le mur de la cour, et
- servantes du palais frappez-les de vos longues épées
- solidement-établi, entre et le aiguës, jusqu’à ce qu’elles
- pavillon et l’enceinte aient toutes rendu l’âme, et
- irréprochable de la cour _songez à oublié Aphrodite, qu’elles
- les_ frapper avec des épées à goûtaient en se livrant en
- longues pointes, jusqu’à ce que secret aux prétendants.»
- vous ayez enlevé la vie à toutes
- et qu’elles aient oublié Vénus
- (les plaisirs) que donc elles
- offraient aux prétendants et
- s’unissaient _avec eux_ en
- cachette.»
-
- Il dit ainsi; et les femmes Il parla ainsi et toutes les
- vinrent toutes serrées, se femmes arrivèrent en gémissant
- lamentant terriblement, versant lamentablement et en versant des
- des larmes abondantes. D’abord larmes. D’abord, s’aidant les
- donc elles emportaient les corps unes les autres, elles
- morts, et _les_ déposaient donc emportèrent les cadavres,
- sous le portique de la cour qu’elles déposèrent sous le
- à-la-belle-enceinte, s’appuyant portique de la cour. Et Odysseus
- les unes sur les autres; et leur commandait et les pressait
- Ulysse _leur_ commandait, _les_ et les forçait d’obéir.
- pressant lui-même; et celles-ci
- _les_ emportaient aussi par
- nécessité.
-
- Puis ensuite elles purifiaient Puis elles purifièrent les beaux
- les sièges très-beaux et les thrônes et les tables avec de
- tables avec de l’eau et des l’eau et des éponges poreuses.
- éponges aux-trous-nombreux. Et Telemakhos, le bouvier et le
- Cependant Télémaque et le porcher nettoyaient avec des
- bouvier et le porcher raclaient balais le pavé de la salle, et
- avec des pelles le sol de la les servantes emportaient les
- demeure construite solidement; et souillures et les déposaient
- les servantes enlevaient (_les hors des portes. Puis, ayant
- ordures_) et _les_ déposaient tout rangé dans la salle, ils
- dehors. Mais après que ils eurent conduisirent les servantes hors
- mis-en-ordre tout le palais, ayant de la demeure, entre le dôme et
- fait-sortir alors les servantes du le mur de la cour, les
- palais solidement établi entre et renfermant dans ce lieu étroit
- le pavillon et l’enceinte d’où on ne pouvait s’enfuir. Et
- irréprochable de la cour, ils alors le prudent Telemakhos
- _les_ rassemblaient à l’étroit, parla ainsi le premier:
- (_dans un endroit_) d’où il
- n’était pas _possible_ de
- s’échapper. Et le sage Télémaque
- commença à eux à parler:
-
- «Que donc je n’enlève pas la vie «Je n’arracherai point par une
- par une mort pure à celles qui mort non honteuse l’âme de ces
- donc ont versé les opprobres sur femmes qui répandaient
- ma tête et sur notre mère et _qui_ l’opprobre sur ma tête et sur
- dormaient auprès des prétendants.» celle de ma mère et couchaient
- avec les prétendants.»
-
- Il dit donc ainsi; et ayant Il parla ainsi et il suspendit
- attaché à la grande colonne du le câble d’une nef noire, et il
- pavillon le câble d’un vaisseau le tendit autour du dôme, de
- à-la-proue-azurée il _le_ jeta façon à ce qu’aucune d’entre
- autour _d’elles_, _l’_ayant elles ne touchât du pied la
- tendu en haut, de peur que terre.»
- quelqu’une n’arrivât jusqu’au sol
- avec _ses_ pieds.
-
- Et comme lorsque ou des grives De même que les grives aux ailes
- aux-larges-ailes ou des colombes déployées et les colombes se
- ont donné dans un filet, qui se prennent dans un filet au milieu
- trouvait sur un buisson, entrant des buissons de l’enclos où
- (voulant entrer) dans _leur_ nid, elles sont entrées et y trouvent
- et une couche odieuse _les_ a un lit funeste; de même ces
- reçues; ainsi celles-ci avaient femmes avaient le cou serré dans
- _leurs_ têtes à-la-file, et des les lacets afin de mourir
- nœuds étaient autour de tous les misérablement; et leurs pieds ne
- cous afin qu’elles mourussent s’agitèrent point longtemps.
- de-la-façon-la-plus-déplorable; et
- elles se débattirent avec les
- pieds un moment, non fort
- longtemps.
-
-On peut continuer ces citations. Partout la comparaison du texte
-montrera que le seul reproche ou plutôt le plus bel éloge qu’on puisse
-faire de la traduction Leconte de Lisle, c’est d’être la plus littérale,
-celle qui se rapproche le plus du mot à mot d’Homère.
-
-Bossuet est encore un bel exemple du profit qu’on peut retirer du
-travail des traductions. C’est par la lecture ou la traduction des
-textes étrangers que Bossuet a trouvé ses hardiesses d’expressions, ses
-surprises d’images, ses audaces si personnelles, ses transpositions de
-mots, ses intarissables ressources de style. L’originalité de Bossuet
-s’est formée par l’étude familière des Pères de l’Église, Cyprien,
-Tertullien, Chrysostome et surtout saint Augustin, comme il le dit
-lui-même dans sa _Lettre au cardinal de Bouillon_. C’est à cette source
-qu’il a, pendant la première moitié de sa carrière, incessamment
-retrempé son imagination créatrice. Ce sont les Pères de l’Église qui
-lui ont donné ces singularités de style dont s’étonnaient ses
-contemporains, quand ils l’entendaient appeler Dieu, d’après Tertullien,
-le _souverain grand_, Jésus _l’Illuminateur des antiquités_, le corps de
-la Vierge _une chair angélisée_. «Il s’appuie sur la doctrine des Pères,
-dit Gandar; il se sert même de leurs expressions; il les imite, il les
-traduit ou les paraphrase. Et il nous faut les indications de l’orateur
-lui-même pour distinguer, dans la trame unie de son discours, ce qu’il
-emprunte de ce qu’il a tiré de son propre fonds... tant Bossuet est dans
-son naturel, lorsqu’il reprend la pensée des Pères.»
-
-Mais ce que Bossuet doit aux Pères de l’Église n’est rien, à côté du
-travail de _transfusion_ auquel il s’est livré en lisant la Bible,
-pendant la seconde partie de sa carrière d’orateur. Aucune littérature
-n’offre un tel exemple d’assimilation.
-
-Et, notons-le tout de suite, Bossuet n’a pas hésité un instant entre les
-deux méthodes de traduction. Comme Chateaubriand, Leconte de Lisle et
-Henri Heine, et malgré les partisans du bon français, le père Bouhours,
-la Bible de Mons et les fades élégances de Sacy, Bossuet a adopté le
-principe de la littéralité pour ses traductions de l’Apocalypse, du
-_Cantique des cantiques_, des versets bibliques et celles des
-_Évangiles_ faites au cours de ses Sermons.
-
-Dans son remarquable ouvrage, _la Bible et Bossuet_, le père de La
-Broise montre par une série d’exemples jusqu’à quel point le grand
-orateur a poussé cet effort de littéralité: «Bossuet, dit-il, cherche à
-rendre fidèlement la phrase de l’auteur sacré, lors même qu’elle est
-obscure et hardie. Loin d’ajouter quoi que ce soit, comme Bouhours et
-Sacy, le grand orateur préfère rester obscur et bizarre, quitte à
-s’expliquer ensuite en marge ou en notes.»
-
-Ainsi il est dit dans l’_Apocalypse_ (XIII, 10): _Hic est patientia et
-fides sanctorum._ La version de Mons traduit: «C’est ici que doit
-paraître la patience et la foi des saints.» Le père Bouhours: «Voici le
-temps de la constance et de la fidélité des saints.» Bossuet dit
-littéralement: «C’est ici la patience et la foi des saints.»
-
-Les traductions de Bossuet, dit La Broise, l’emportent presque toujours
-sur celles de ses contemporains, parce qu’elles serrent davantage le
-texte, et qu’elles sont plus brèves et plus fortes.
-
-L’_Apocalypse_ dit: _Et stellæ de cœlo ceciderunt super terram, sicut
-ficus emittit grossos suos, cum a venti magno movetur_ (VI, 13). Le P.
-Amelotte traduit: «Les étoiles du ciel tombèrent en terre, comme les
-figues tombent d’un figuier, lorsqu’il est agité par un grand vent.» Le
-P. Bouhours: «Les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, de même que
-les figues _qui ne mûrissent point tombent_ d’un figuier agité par un
-grand vent.» Richard Simon: «Les _étoiles du ciel_ tombèrent sur la
-terre, comme les figues encore vertes tombent d’un figuier lorsqu’il est
-agité par un grand vent.» Godeau: «Et les étoiles tombèrent du ciel
-_comme on voit tomber_ les figues-fleurs du figuier, lorsqu’elles sont
-secouées par un grand vent.» Bossuet dit: «Les étoiles tombèrent du ciel
-en terre, comme lorsque le figuier, agité par un grand vent, laisse
-tomber ses figues vertes.» Évidemment, c’est Bossuet qui est le plus
-près du texte. Pour ma part, j’aurais même dit, pour serrer de plus près
-les mots: «Et les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, comme le
-figuier laisse tomber ses figues vertes, _quand il est_ agité par un
-grand vent.»
-
-Sacy atténuait les comparaisons trop imagées en ajoutant un: _comme_.
-«Votre nom est _comme_ une huile qu’on a répandue... Mon bien-aimé est
-pour moi _comme_ un bouquet de myrrhe... Vos yeux sont _comme_ les yeux
-des colombes...» Bossuet traduit exactement: «Votre nom est un parfum
-répandu... Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe... Vous avez
-des yeux de colombe...»
-
-Le grand orateur ne recule jamais devant l’expression forte. On lit dans
-_Jérémie_ (XXXI, 7): _Exsultate in lætitia Jacob, et hinnite contra
-caput gentium._ Sacy traduit: «Jacob tressaillez de joie, faites
-retentir des cris d’allégresse à la tête des nations.» Bossuet ose
-écrire: Réjouissez-vous, ô Jacob, _hennissez_ contre les gentils», comme
-il a dit ailleurs: «Les _hennissements_ de la passion.»
-
-Bossuet dit le P. de la Broise, «semble prêt à faire violence à toute
-construction française. Il va aussi loin qu’il peut et ne s’arrête que
-devant l’impossible.» En signalant ses «hardiesses de mots ou de
-constructions», le P. de la Broise ne cesse de louer le grand orateur
-«d’avoir été littéral, d’avoir enrichi par une heureuse audace notre
-vocabulaire et notre syntaxe, d’avoir brisé les moules convenus».
-
-«Les traductions de Bossuet, dit-il, où les expressions de l’original
-sont si scrupuleusement respectées, ont par là même une certaine couleur
-locale. Cette qualité manquait souvent aux traducteurs du dix-septième
-siècle; elle a été portée par ceux du nôtre jusqu’à l’exagération. Au
-temps de Louis XIV, on habillait les auteurs anciens à la française...
-De nos jours, on s’applique à conserver à Homère la barbarie de son
-époque, à Eschyle l’énergie sauvage de son style, aux historiens la
-valeur exacte de leurs termes militaires et administratifs; et parfois,
-à force de traduire le latin par le latin et le grec par le grec, on
-fait une version inintelligible à quiconque ignore la langue originale.
-Bossuet est entre les deux, se ressentant parfois des défauts de son
-temps, ne tombant jamais dans les excès du nôtre[115]...»
-
- [115] P. 29.
-
-Bossuet, en effet, a souvent employé, lui aussi, pour son royal élève et
-devant son auditoire de Versailles, des traductions banales en «style
-poli de la Cour»; mais ce n’est pas son habitude et il revient vite à
-ses règles ordinaires, qui sont, dit La Broise: «Recherche de la
-précision, plus que de la correction, langue légèrement archaïque,
-respect des traductions anciennes et traditionnelles.»
-
-Bossuet va jusqu’à conserver le plus qu’il peut les hébraïsmes de son
-modèle. Vous retrouvez chez lui: «Le sang de Jésus a inondé nos têtes,
-(_Innundaverunt aquæ super caput meum_) «Versez des larmes avec des
-prières (_Effundo orationem meam_) et surtout l’incessant emploi des
-substantifs bibliques, que nous avons souvent signalés: «Nos ignorances
-(_ignorantias meas_), les _profondeurs_ de Satan» (_altitudines
-Satanæ_).
-
-L’exemple de Bossuet suffirait seul à prouver que traduire, c’est
-apprendre à écrire, et que les meilleurs traductions seront toujours les
-traductions littérales.
-
-
-
-
-Chapitre XIII
-
-Le journalisme et les conférences
-
-Le métier de journaliste.--Les grands journalistes.--Le journalisme et
-le style.--La manie des conférences.--Alexandre Dumas conférencier.--Le
-style et les conférences.
-
-
-Un ensemble de conseils sur le métier de journaliste demanderait un
-volume. Jamais sujet ne fut plus d’actualité. Le journalisme a tout
-envahi. C’est plus qu’une carrière: c’est une immense réserve d’hommes,
-une salle d’attente où s’abritent, se préparent et s’_épuisent_ les
-trois quarts des jeunes écrivains contemporains. Non seulement les
-débutants cherchent à gagner leur vie dans le journalisme; mais des gens
-très arrivés, poètes, romanciers, auteurs dramatiques ou simples
-fonctionnaires, sont enchantés de remplir une rubrique dans un journal
-et d’aborder une carrière qui n’exige aucune compétence et où «il y a de
-la place pour tout le monde». Un journal comprend une infinité de
-besognes, articles politiques, articles littéraires, grand et petit
-reportage, interviews, chroniques, échos, informations, dépêches,
-tribunaux, correspondances, théâtres. Celui qui a la vocation d’écrire
-ne demande qu’à entrer dans un journal pour assurer son indépendance et
-attendre l’avenir.
-
-Le talent d’un homme faisait autrefois la réputation d’un journal. Du
-temps de Timothée Trimm, on achetait le journal pour lire un article. Il
-y avait de grands journalistes, comme Louis Veuillot, Carrel, Girardin,
-Hervé, John Lemoinne, qui furent la gloire de leur profession et
-quelquefois les maîtres de la politique. Un volume entier n’aurait pas
-eu plus de retentissement que le fameux article de Chateaubriand dans le
-_Mercure_: «En vain Néron prospère, Tacite est né...» L’avènement des
-feuilles d’information, la partie matérielle, publicité, dépêches,
-nouvelles, ont rejeté au second plan l’importance de l’élément
-littéraire, et peu à peu supprimé le rôle du talent personnel dans la
-presse. Le public a perdu l’habitude de penser et se contente d’être mis
-au courant de ce qui se passe. Les dispositions intellectuelles les plus
-géniales ne résistent pas aux déplorables conséquences de
-l’improvisation quotidienne. Les meilleurs dons d’un écrivain sont à peu
-près inutilisés dans un journal. On fait simplement partie d’un rouage
-qui fonctionne. Comme personne, pas même Émile de Girardin, n’est
-capable d’avoir une idée par jour, on use inutilement ses forces à
-remonter l’éternel rocher de Sisyphe, qui vous retombe sur les épaules.
-
-Flaubert, dans sa _Correspondance_, parle des dures besognes auxquelles
-le journalisme condamne aujourd’hui un poète qui ne veut pas mourir de
-faim. «Qu’est-ce qu’ils vont encore nous faire faire?» disait Gautier en
-arrivant à son journal.
-
-Georges Duval conte, à propos des besognes journalistiques, une amusante
-anecdote:
-
-«De retour à Paris, je trouvai un mot d’Émile de Girardin me priant de
-passer à la _Liberté_, rue Montmartre. Il me demande s’il me
-conviendrait d’entrer dans sa rédaction. J’accepte avec enthousiasme; il
-me fait asseoir et me dit:
-
-«--Écrivez de suite un article sur la marine du Brésil. Deux colonnes.
-Vite. Nous sommes en retard.
-
-«Je n’oublierai jamais ma confusion. Je ne possédais sur la marine du
-Brésil aucun renseignement. Girardin m’aurait proposé d’improviser un
-discours sur les dépôts pélagiques de la Méditerranée, mon embarras
-n’eût pas été plus grand. Je lui avoue mon ignorance en la matière; il
-rajuste son binocle, fronce les sourcils, resserre son nœud de cravate
-et, de sa petite voix grêle que j’entends encore:
-
-«--Si vous voulez réussir dans le métier, il faut vous habituer à
-traiter tous les sujets, même ceux que vous ne connaissez pas. Le
-lecteur les connaissant encore moins, le journaliste a toujours sur lui
-la supériorité d’un professeur, fût-il mauvais, sur des élèves qui sont
-des cancres.
-
-«J’avais, tout jeune, passé mes examens pour l’École navale, avant de
-préparer Polytechnique; je réunis mes souvenirs et entrai bravement dans
-le vif de mon sujet, agrémenté d’expressions techniques qui me valurent
-les compliments de Girardin. L’article ne souleva pas une protestation;
-pas une rectification n’en détruisit l’heureux effet et, pour que la
-honte fût complète, trois mois après, je recevais l’ordre du Christ du
-Brésil! Girardin m’en félicita[116].»
-
- [116] G. DUVAL, _Mémoires d’un Parisien_, p. 130.
-
-Quelquefois, c’est le contraire qui arrive: on oblige un homme
-intelligent à écrire des articles stupides.
-
-«Si beaucoup de jeunes gens se croient destinés à briller dans la
-carrière, c’est qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est le journalisme. Un
-jeune licencié ès lettres, candidat à l’agrégation, fut admis un jour
-dans un journal. Il assista au premier «rapport». Il lui échut une
-enquête à faire sur un cambriolage dans une bijouterie. Le lendemain, il
-eut à suivre un drame passionnel. Le surlendemain...
-
-«Le surlendemain, il vint trouver son rédacteur en chef et lui expliqua
-naïvement:
-
---C’est que... je vais vous dire: mon affaire, à moi, c’est plutôt la
-politique.
-
-«Il s’était figuré, de bonne foi, qu’on l’avait engagé pour écrire «des
-articles» et donner son opinion sur la situation européenne. Notez qu’il
-y serait peut-être parvenu: il suffisait d’une interview ou d’un
-reportage politique réussi pour le mettre tout de suite sur un autre
-plan. Mais il n’avait pas la patience d’attendre. Il se sentait humilié
-de travailler dans le «fait-divers». Il ne comprenait pas le métier. Il
-n’avait donc, et c’était justice, aucune chance d’y réussir[117].»
-
- [117] André BILLY et Jean PIOT, _le Monde des journaux_.
-
-Émile Zola considérait le journalisme comme un excellent exercice
-d’assouplissement. Il est possible que le journalisme enseigne à écrire
-vite; je crois qu’il enseigne surtout à écrire mal.
-
-L’article de journal est, par sa nature, voué à l’oubli. Henri Fouquier
-gagna une fortune à publier plusieurs articles par jour, pendant des
-années. Qui le lit aujourd’hui? Et qui se souvient de Timothée Trimm?
-
-Voyez Rivarol. Celui-là fut un maître et méritait de survivre. Esprit
-léger et profond, espèce de Joseph de Maistre du journalisme, comme dit
-à peu près Sainte-Beuve, causeur étincelant, auteur d’une sérieuse étude
-sur la langue française, Rivarol n’a brillé que par la conversation et
-l’esprit journalistique. Presque rien de ce qu’il a écrit n’intéresse
-aujourd’hui le public. Son _Almanach des grands hommes_ n’est plus
-qu’une lecture d’érudition.
-
-On est effrayé quand on songe à l’énorme production que peut fournir une
-carrière de journaliste. Louis Veuillot a laissé plus de vingt volumes
-de _Mélanges_. M. de Sacy a écrit aux _Débats_, pendant trente ans, à
-peu près la valeur de trente volumes in-folio, à deux colonnes. «Dans
-cette vie laborieuse et dévorante qui use les plus forts, dit Labiche,
-M. de Sacy a trouvé le temps de dépenser, en mille sujets divers, et
-comme un prodigue, des trésors de talent qui, concentrés en une œuvre
-unique, eussent été peut-être un monument parmi les chefs-d’œuvre de
-notre littérature... Au nom des Lettres, regrettons, ce n’est pas assez,
-gémissons de voir tant de grands et beaux esprits ne pas faire le livre
-qu’ils nous doivent, éparpiller, émietter leur talent, leur verve, leur
-bon sens, leurs passions même, dans des œuvres que le soleil d’un jour
-doit seul éclairer, et qui vont aussitôt s’ensevelir dans ce que M. de
-Sacy appelait tristement «les catacombes du journalisme»[118].
-
- [118] LABICHE, _Discours de réception à l’Académie_.
-
-Voilà les inconvénients du journalisme; voilà les dangers contre
-lesquels il faudra vous défendre.
-
-Mais si vous avez réellement la vocation; si vous aimez le journalisme
-pour lui-même; si vous voulez à tout prix suivre cette carrière, alors
-la question change. Il s’agit de tirer parti d’une inclination
-impérieuse et de vous créer une notoriété dans un monde composé de
-personnes profondément indifférentes aux questions d’art et de
-perfection. Or, cette notoriété, vous ne l’obtiendrez que par le style,
-l’expression, la forme, l’originalité, l’esprit, autant de choses, comme
-nous le disions, qui n’ont pas, en général, une grande valeur d’utilité
-dans un journal d’informations.
-
-Il est difficile de bien écrire, quand on est forcé d’écrire tous les
-jours, à la hâte, presque sans retouches. A première vue, la plupart des
-articles de journaux semblent parfaitement bien écrits. Le lendemain,
-ils ont perdu leur saveur; un an après, ils sont illisibles. Aucun
-article d’actualité ne survit à l’actualité. L’intérêt cesse avec
-l’intérêt du moment. Je ne connais que Veuillot qui supporte l’épreuve
-d’une seconde lecture.
-
-Il faut donc, de toute nécessité, si vous choisissez la carrière
-journalistique, soigner votre improvisation, écrire lentement, ne rien
-laisser au hasard, se maîtriser, se condenser, ne pas craindre de
-refaire ses phrases et surtout (ceci est essentiel pour bien se juger)
-ne jamais livrer un article avec des ratures et des corrections, mais le
-recopier soigneusement, afin de pouvoir le relire sur page propre; sans
-cela vous serez étonné, ayant cru bien écrire, de n’avoir produit qu’un
-style plein de négligences, un style à escaliers et à régimes indirects,
-contourné, bistourné, qui choquera ceux qui ont encore quelque souci de
-la diction et de la grammaire.
-
-Le grand vice de l’article de journal est sa rapidité. On le fait
-toujours trop long, parce qu’on n’a pas le temps de le faire plus court.
-Que de choses pourraient être dites en moins de mots! Un article ne
-_porte_ que s’il _fait balle_, s’il va droit au but, si c’est un tout
-bien construit. M. Gauvain publie dans les _Débats_ des modèles de ce
-genre.
-
-Parmi les conditions essentielles à la rédaction d’un bon style de
-journal, le respect de la langue s’impose par-dessus tout. L’influence
-des journaux est désastreuse pour la langue française. Au nom des pures
-traditions classiques, par patriotisme autant que par goût, on doit
-réagir contre ce mouvement de décadence et de corruption qui déshonore
-l’art d’écrire. L’américanisme, les sports, l’automobile, l’aviation, la
-politique ont fait de la prose de journal une espèce de jargon, argot de
-courses et d’industries, anglicismes ridicules, néologismes barbares,
-imbécillités verbales, dont un collectionneur d’aberrations formerait un
-recueil scandaleusement drolatique. Jamais la langue française ne subit
-de tels ravages.
-
-Ces habitudes de style nous ont fait oublier les spirituels articles des
-bons journalistes d’autrefois, car il y en a eu d’excellents et qui ont
-enchanté nos pères. Se rappelle-t-on le succès de Jules Lecomte dans _le
-Monde illustré_? Qui relit Émile de Girardin ou Albert Wolff? On s’est
-moqué des causeries anecdotiques que Jules Claretie alimentait par un
-intelligent système de fiches. Aurélien Scholl est mort tout entier. Qui
-lit Henri Fouquier et Armand Silvestre? Rochefort lui-même est déjà bien
-loin de nous. Le journalisme ne laisse après lui que quelques rares
-noms, qui surnagent, comme les naufragés de Virgile, dans un océan
-d’oubli.
-
-Encore une fois (ce sera la conclusion de ces courtes lignes), les
-écrivains de journaux doivent bien se persuader qu’on ne peut se faire
-un nom que par le talent, le souci du style, la facture, la forme. C’est
-toujours par la littérature qu’on arrive, même dans le journalisme,
-qu’on écrive ou qu’on parle, qu’on fasse des articles, des sermons ou
-des conférences.
-
-Rarement improvisées, presque toujours écrites, les conférences sont un
-genre de littérature comme un autre et qui relève, par conséquent, lui
-aussi, de l’enseignement du style et de l’art d’écrire.
-
-La manie des conférences nous vient d’Angleterre. Le sermon et le speech
-laïque furent toujours à la mode dans ce pays de discussion en plein
-air. La conversation publique y fut d’abord religieuse, et prit très
-vite une tournure politique qui élargit son champ d’action et son
-auditoire. Firmin Maillard nous a laissé là-dessus d’intéressants
-renseignements[119]. Dickens parcourut l’Amérique en lisant ses œuvres,
-comme plus tard Jean Aicard récitant chez nous sa _Chanson de l’enfant_
-et ses _Poèmes de Provence_. La mode des conférences commença sous le
-second Empire, avec Weiss, Philarète Chasles, Louis Ulbach, Élisée
-Reclus, Pelletan, Deschanel, Hébrard, Prévost-Paradol, Vallès, Méry,
-Weill, Baudelaire... Legouvé et Sarcey furent de célèbres conférenciers.
-Sarcey s’était fait une popularité avec sa brusquerie bon enfant, qui
-allait jusqu’à s’interrompre pour se plaindre d’un courant d’air. Mais
-le type du conférencier pour dames, celui que nul ne surpassera, c’est
-Caro. Qui n’a pas vu les pâmoisons qui accueillaient le cours de M.
-Caro, ignorera toujours la gloire que peut donner un public féminin. M.
-Caro enseignait la morale, la philosophie, la métaphysique. C’était du
-délire. M. Bergson lui-même n’a pas connu de pareils transports.
-
- [119] _Cité des intellectuels_, p. 137.
-
-Tout le monde n’est pas destiné à devenir l’idole des dames. Il y a des
-conférenciers sérieux qui cherchent le succès sans l’atteindre et il y a
-des conférenciers folâtres qui sont cependant très écoutés. On sait
-l’histoire de ce plaisantin, qui, commençant une conférence sur la
-littérature lapone, arrive sur l’estrade, une gorgée d’eau et prononce
-cette phrase: «Mesdames et Messieurs, il n’y a pas de littérature
-lapone.»
-
-Un jour, un de nos amis essaya de démontrer devant un public mondain que
-_Cyrano de Bergerac_ n’était pas un chef-d’œuvre. Il choisit et lut les
-vers les plus ridicules. Tous furent applaudis, et le succès de la
-conférence fut pour Rostand.
-
-Depuis 1890, avec Faguet, Brunetière et Jules Lemaître, le fléau des
-conférences s’est scandaleusement propagé. La conférence est devenue
-aujourd’hui une profession internationale. Le conférencier boucle sa
-valise, touche des cachets, fait partie d’une troupe et, tout rayonnant
-de projections cinématographiques, parcourt la France et l’étranger,
-Hollande, Belgique, République Argentine ou Côte d’azur. Il existe des
-sociétés de conférences musicales, philosophiques, historiques,
-archéologiques, littéraires, pour dames, pour jeunes filles, pour
-enfants, pour rien du tout, pour le plaisir de débiter des anecdotes qui
-traînent dans tous les livres. Modes, chapeaux, toilettes, cuisine,
-érudition, grammaire, tous les sujets sont bons. Le temps d’ouvrir un
-volume et de prendre des notes, et on court se faire applaudir.
-
-La conférence a un avantage: elle supprime l’effort. C’est à peine si
-l’on s’aperçoit qu’on vous enseigne quelque chose. Ce n’est pas
-apprendre, ce n’est pas s’instruire: c’est aller au théâtre ou dans le
-monde. On y retrouve l’atmosphère d’un salon où l’on cause. On ne
-prendrait pas la peine de lire une conférence dans une revue; on va
-l’écouter parce que c’est la mode, parce qu’on y rencontre Mme X... ou
-Mme Z... et qu’on peut en parler chez ses amies: «Ah! ma chère, vous y
-étiez? C’était exquis!»
-
-La conférence est à la portée de tout le monde. On n’a même pas besoin
-d’être orateur. Il suffit de savoir lire. Jules Lemaître lisait
-admirablement et avait toujours l’air d’improviser. Il faut que la
-lecture donne cette illusion; sans cela les auditeurs restent froids. On
-l’a bien vu pour Alexandre Dumas père. Ce fut une joie dans Paris, quand
-on apprit que le célèbre écrivain, l’intarissable causeur, allait
-probablement raconter de vive voix les pittoresques souvenirs de sa vie!
-Au lieu de cela, qu’on se figure la déception de l’auditoire, lorsqu’on
-entendit l’auteur de _Monte-Cristo_ parler tranquillement de Jules
-César, Virgile, Cicéron, Delacroix, etc. Ces amplifications furent
-froidement accueillies. «Dumas file sur la province, dit Firmin
-Maillard, le froid le suit à Valenciennes, à Lille où les ouvriers
-typographes l’ont prié de faire une conférence à leur bénéfice et
-auxquels il répond: «Mes enfants, vous êtes les mains avec lesquelles je
-mange depuis quarante ans; il est bien naturel que la tête vienne au
-secours des mains.» Malgré cela, le froid persiste, Dumas gagne
-l’étranger; Venise et Vienne ont pour lui le même climat, il ne retrouve
-un peu de chaleur qu’en Hongrie, où il a l’heureuse idée d’apparaître
-costumé en Hongrois. Cette attention lui concilie tous les cœurs.
-Pourquoi cet insuccès, lorsque tant d’autres... Tout simplement parce
-qu’au contraire de ce qu’on attendait de lui, il ne parle point, il lit,
-à la papa, sans lever les yeux, le nez dans ses papiers, trébuchant à
-travers les lignes et ne sortant des endroits difficiles qu’après un
-silence mortel pour celui qui lit et pour celui qui l’écoute...[120].»
-
- [120] Firmin MAILLARD, _La Cité des intellectuels_, p. 141.
-
-«Les conférences, disait Mme Ancelot en 1860, c’est le monologue
-installé sur les ruines de la conversation.» Les radoteurs ont remplacé
-la conversation, en racontant ce que tout le monde sait. «Je ne connais
-pas ce sujet. Je vais écrire un livre là-dessus», disait un plaisant
-auteur.
-
-On est stupéfait de songer qu’il y a des jeunes filles qui entendent
-quelquefois deux conférences par jour! Dans quelle confusion doivent se
-débattre ces pauvres cervelles féminines qui croient pouvoir retenir
-quelque chose! Si encore on prenait des notes! Mais qui a le courage de
-prendre des notes? Et puis, noter quoi? L’histoire de France, l’histoire
-de la littérature? A quoi bon? On trouve tout cela dans les livres.
-
-«Il ne faut pas s’imaginer, dit Marcel Prévost, que les conférences vont
-remplacer l’étude chez les auditeurs. Il ne faut pas même s’imaginer
-qu’elles peuvent remplacer des cours. Elles sont, sans plus, un studieux
-plaisir: ce qui est bien quelque chose. Même les parcelles de savoir
-qu’elles sèment dans telles têtes de linottes empanachées ne sont pas
-entièrement perdues; snobisme pour snobisme, j’aime mieux celui
-d’Armande que le snobisme du bridge ou du tango. Vive la mode du savoir,
-de l’intelligence, de la culture, ne fût-ce qu’une mode pour
-quelques-uns et quelques-unes! Le côté dangereux de la mode
-conférencière, c’est que, sous ce nom de conférences, on puisse abriter
-des denrées si diverses--quelques-unes nuisibles. Le choix des sujets
-n’exclut pas les pires niaiseries: on a conférencié sur la _matchiche_.
-Le choix des conférenciers est souvent quelconque, guidé surtout par le
-désir d’allécher le public en l’étonnant. Beaucoup de conférences sont
-préparées à la hâte, débitées au petit bonheur par des façons de
-bègues[121].»
-
- [121] _l’Art d’apprendre_, p. 117.
-
-Tout cela n’est que trop vrai; et que de choses il y aurait encore à
-dire!
-
-Mais à quoi bon récriminer? Prenons la conférence pour ce qu’elle est.
-Bonne ou mauvaise, c’est une œuvre littéraire. Tâchons donc de la bien
-écrire. Étudiez votre sujet; efforcez-vous d’être original; soignez le
-fond et la forme, et ne vous contentez pas de répéter ce que vos
-auditeurs peuvent lire dans n’importe quel ouvrage. Il est scandaleux de
-voir des conférenciers résumer tranquillement l’histoire grecque ou
-romaine, ou de simples manuels de littérature française.
-
-Les conférences sont ordinairement fort mal écrites. Elles font illusion
-sur le moment; en réalité, elles ne supportent pas la lecture.
-
-On doit écrire une conférence comme on écrit un livre, et appliquer à ce
-genre de discours ce que nous disions des _Sermons_: «Ce sont les bons
-écrivains qui font les bons orateurs[122].»
-
- [122] En blâmant les conférences, je fais une exception, bien entendu,
- pour les leçons d’enseignement professionnel, conférences agricoles
- ou autres, qui peuvent être si utiles aux cultivateurs ou aux
- ouvriers.
-
-
-
-
-Chapitre XIV
-
-Le guide et les conseils
-
-Nécessité d’un guide.--Les conseillers de Flaubert.--Maupassant et
-Flaubert.--Racine et Boileau.--La docilité de Chateaubriand.--Les
-enquêtes de Mme de Staël.--La vanité littéraire.--Les avantages d’un bon
-conseiller.
-
-
-Je voudrais, en terminant ce livre, présenter quelques réflexions sur
-l’utilité qu’il y aurait pour les débutants de lettres à s’assurer un
-guide dévoué et clairvoyant.
-
-En général, on s’imagine avoir du talent, parce qu’on prend pour du
-talent le don d’assimilation et la facilité d’écrire.
-
-Comment peut-on arriver à savoir si l’on a vraiment du talent et si ce
-qu’on écrit vaut quelque chose? Il n’y a qu’un moyen: c’est de le
-demander aux autres.
-
-Peu de gens sont capables de juger leurs propres ouvrages. Qu’on se loue
-ou qu’on se critique, on se trompe presque toujours: ou on est indulgent
-ou on est injuste. Lord Lytton, par exemple, se trompait, quand il
-écrivait à lady Blessington, à propos des _Derniers jours de Pompéi_:
-«Je crains que cet ouvrage ne plaise pas aux femmes. Elles n’aiment que
-les intrigues bien conduites; elles demandent du sentiment et de
-l’esprit, et _Pompéi_ n’a ni l’un ni l’autre.» Les auteurs, il faut bien
-l’avouer, n’ont pas l’habitude d’avoir si mauvaise opinion d’eux-mêmes.
-
-Littérairement, personne ne se connaît, personne ne se voit. Pour se
-connaître et pour se voir, il faut faire appel aux lumières d’autrui.
-«Les Romains, dit Vigneul-Marville, avaient une coutume fort louable et
-très utile, tant qu’on sut bien en user: c’était de réciter les ouvrages
-de leur composition en la présence de leurs amis, avant que de le donner
-au public. Ils avaient en cela deux fins: la première de recevoir les
-avis et les corrections, dont les plus habiles gens ont toujours besoin;
-et la seconde, qui était une suite de la première, de ne publier rien
-qui ne fût fort accompli... On envoyait des billets pour inviter les
-gens à ces sortes de récits. Les empereurs honoraient quelquefois de
-leur présence ces assemblées[123].»
-
- [123] _Mélanges d’histoire et de littérature_, t. I, p. 310.
-
-Les plus grands maîtres ont éprouvé le besoin de soumettre leurs œuvres
-à des personnes éclairées. Il n’y a que les esprits médiocres qui sont
-toujours sûrs d’eux-mêmes. Avant de les offrir au public, Fontenelle
-voulut lire ses comédies dans le salon de Mme de Tencin; on les jugea
-indignes de sa réputation, et c’est Mme de Tencin qui fut chargée de lui
-dire la vérité. Fontenelle s’inclina.
-
-Quand Montesquieu eut terminé _Arsace et Isménie_, il se demanda si
-cette publication aurait du succès. «Tout bien pesé, écrit-il, à l’abbé
-de Guasco, je ne puis encore me déterminer à lire mon roman d’_Arsace_ à
-l’imprimeur. Le triomphe de l’amour conjugal de l’Orient est peut-être
-trop éloigné de nos mœurs pour croire qu’il serait bien reçu en France.
-Je vous apporterai le manuscrit; nous le lirons ensemble, et je le
-donnerai à lire à quelques amis.»
-
-Roman, dialogue, poésie, nouvelles, on ne peut juger son œuvre qu’après
-l’avoir laissé refroidir pendant quelque temps. Il faudrait la relire
-six mois au moins après qu’on l’a écrite. Comme on ne peut attendre
-indéfiniment, le mieux est de soumettre sa production à des personnes de
-confiance.
-
-On sait l’histoire de Flaubert. Le futur auteur de _Madame Bovary_
-réunit un soir ses amis, Bouilhet et Ducamp, pour leur lire la première
-version de _la Tentation de saint Antoine_. Le résultat de cette lecture
-fut désastreux. On jugea que c’était de la pure rhétorique et qu’il
-fallait tout recommencer. Le bon Flaubert n’accepta pas ce verdict sans
-résistance. Il se soumit cependant, et c’est alors qu’il se décida à
-écrire _Madame Bovary_, sujet réaliste qui devait refréner son
-tempérament lyrique.
-
-La vie de Flaubert est le plus bel exemple de modestie et de travail que
-nous offre l’histoire des Lettres françaises. Il avait une confiance
-absolue dans les conseils de Bouilhet et lui soumettait tout ce qu’il
-écrivait.
-
-Flaubert et Bouilhet se complétaient l’un l’autre, «Il est avéré, dit
-Cassagne, que le bon sens de Bouilhet a souvent tempéré les outrances
-d’imagination de Flaubert. _Madame Bovary_ et _Salammbô_ furent écrits
-sous les yeux et sous le contrôle de Bouilhet; et, quand son ami mourut,
-Flaubert put dire avec raison qu’il «avait perdu sa conscience
-littéraire[124]». En revanche, Bouilhet, de _Mælenis_ aux _Dernières
-Chansons_, ne composa rien sans consulter Flaubert; et, aux heures de
-découragement et de lassitude, c’est Flaubert qui lui rendait confiance
-et le réconfortait.
-
- [124] A. CASSAGNE, _la Théorie de l’art pour l’art_, p. 132.
-
-«Pendant trente ans, dit Étienne Frère, Flaubert n’a rien écrit sans le
-soumettre à Bouilhet, se conformant toujours à son avis. C’est Bouilhet
-qui lui trouva le sujet de _Madame Bovary_. Son influence a été énorme
-sur le talent de Flaubert: il l’a discipliné, il l’a émondé, châtié; il
-en a fait ce qu’il est. Quand il mourut, Flaubert disait: «J’ai enterré
-ma conscience littéraire, mon cerveau et ma boussole[125].»
-
- [125] _Louis Bouilhet_, p. 230.
-
-L’auteur de _Mælenis_ n’a peut-être pas laissé la réputation d’un poète
-de tout premier ordre; mais on peut n’être pas un parfait exécutant et
-être cependant un excellent conseiller.
-
-Maupassant, à ses débuts, soumettait à Flaubert tout ce qu’il écrivait.
-L’auteur de _Madame Bovary_ lui faisait un véritable cours de style,
-supprimait les épithètes, enlevait les banalités, retranchait les
-verbes, et surtout l’empêchait de rien publier avant qu’il ne fût tout à
-fait mûr. C’est en écoutant docilement ces conseils que l’auteur de
-_Boule-de-Suif_ se forma ce style d’une si admirable netteté, ce style
-vigoureux et sain, que les jeunes gens d’aujourd’hui ne connaissent
-plus.
-
-Maupassant a raconté, avec sa modestie ordinaire, tout ce qu’il devait à
-Flaubert:
-
-«Je travaillais, dit-il, et je revins souvent chez lui, comprenant que
-je lui plaisais, car il s’était mis à m’appeler en riant son disciple.
-Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des
-nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le
-maître lisait tout, puis, le dimanche suivant, en déjeunant, développait
-ses critiques et enfonçait en moi peu à peu deux ou trois principes qui
-sont le résumé de ses longs et patients enseignements. Si l’on a une
-originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si l’on n’en a
-pas, il faut en acquérir une. Ayant posé cette vérité qu’il n’y a pas,
-de par le monde entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains
-ou deux nez absolument pareils, il me forçait à exprimer en quelques
-phrases un être ou un objet, de manière à le particulariser nettement, à
-le distinguer de tous les autres objets de même race ou de même espèce.
-«Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte,
-devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres,
-montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence
-physique, contenant aussi, indiquée par l’adresse de l’image, toute leur
-nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre
-épicier, ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir par un seul
-mot en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres
-qui le suivent et le précèdent.»
-
-Imitez l’exemple de Flaubert, Bouilhet et Maupassant: imposez-vous
-l’obligation de lire à quelqu’un ce que vous écrivez, dussiez-vous,
-comme Molière, recourir à votre servante. Molière ne lui lisait pas les
-vers d’_Alceste_; Musset a raison de dire qu’à sa place il les lui
-aurait lus.
-
-La Fontaine, Racine et Molière entretenaient leur amitié par un
-perpétuel échange de conseils et de lectures. C’est Boileau qui apprit à
-Racine à faire de beaux vers et à rompre la banalité de Quinault.
-L’auteur d’_Andromaque_ ne publiait rien sans l’approbation de Boileau,
-qui applaudissait à ses triomphes et le consolait dans ses défaites,
-dont la dernière fut _Athalie_. La gloire de Racine ne fut pas du tout
-ce qu’on croit. Les contemporains lui préférèrent toujours _Pradon_.
-
-Ces échanges de bons conseils étaient réciproques[126]. Racine, «qui a
-poussé le goût jusqu’au génie», dit Heredia, obligea Boileau à supprimer
-de sa _Satire des femmes_ tout un passage réaliste qui ne figure pas
-dans la première édition. Le voici:
-
- Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,
- De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,
- De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,
- Dont la femme, aux bons jours, composait sa parure?
- Décrirai-je ses bas, à trente endroits percés,
- Ses souliers grimaçants, vingt fois rapetassés,
- Ses coiffes d’où pendait au bout d’une ficelle
- Un vieux masque pelé, presque aussi hideux qu’elle?
- Prendrai-je son jupon, bigarré de latin,
- Qu’ensemble composaient trois thèses de satin,
- Présent qu’en un procès sur certain privilège
- Firent à son mari les régents d’un collège,
- Et qui, sur cette jupe, à maint rieur encor
- Derrière elle faisait dire _Argumentabor_
-
- [126] «Racine et Boileau doivent tout à un travail obstiné.» RIVAROL,
- _Œuvres choisies_, p. 33. Édition Mercure.
-
-La Rochefoucauld montrait ses brouillons à tous ses amis et rédigeait
-avec eux ses _Maximes_. Chateaubriand suivait aveuglément les conseils
-de Fontanes et de Joubert. Fontanes lui fit refaire des chapitres
-entiers, notamment l’épisode de Velléda et le discours du père Aubry.
-
-«Je n’arrive à quelque chose, dit Chateaubriand, qu’après de longs
-efforts; je refais vingt fois la même page et j’en suis toujours
-mécontent. Je n’ai pas la moindre confiance en moi; peut-être même ai-je
-trop de facilité à recevoir les avis qu’on veut bien me donner; il
-dépend presque du premier venu de me faire changer ou supprimer tout un
-passage: je crois toujours que l’on juge ou que l’on voit mieux que
-moi.»
-
-Et il ajoute, à propos de sa traduction de Milton:
-
-«J’ai quelques amis, que depuis trente ans je suis accoutumé à
-consulter: je leur ai encore proposé mes doutes sur ce dernier travail;
-j’ai reçu leurs notes et leurs observations; j’ai discuté avec eux les
-points difficiles; souvent je me suis rendu à leur opinion, quelquefois
-ils sont revenus à la mienne.»
-
-Mme de Staël, toujours si sûre d’elle-même, non seulement consultait ses
-amis, mais elle les interviewait pour utiliser ensuite leur avis en
-écrivant ses chapitres. On eût rendu un immense service à Victor Hugo en
-lui montrant l’absurdité de ses conceptions dramatiques, les longueurs
-descriptives de _l’Homme qui rit_ et des _Travailleurs de la mer_. Il
-eût fallu à ce torrentiel poète un conseiller toujours prêt à lui crier
-la vérité, comme ces esclaves antiques chargés d’insulter l’orgueil des
-triomphateurs romains. Il a manqué à beaucoup d’écrivains un gardien
-vigilant de leur production et de leur gloire.
-
-L’incommensurable vanité des auteurs empêche, la plupart du temps, cet
-échange de directions et de bons conseils. Et pourtant les meilleurs
-écrivains ne font pas tous les jours des chefs-d’œuvre. Vous lisez un
-roman; les cent premières pages sont parfaites, le ton excellent; tout à
-coup, sans raison, c’est brutal, c’est faux; on est consterné, on se
-dit: «Ah! si l’auteur avait consulté quelqu’un qui l’eût remis dans le
-bon chemin!»
-
-On connaît la légendaire vanité de Victor Hugo, Dumas père, Lamartine et
-Chateaubriand. Ceux-là, du moins, eurent du talent et même du génie;
-mais, en général, ce sont les auteurs les plus médiocres qui sont les
-plus orgueilleux. J’en sais qui parlent d’eux-mêmes comme ils
-parleraient de Byron ou de Shakespeare. Personne n’est dupe des
-compliments qu’ils recherchent; seuls à prendre au sérieux la fausse
-monnaie qu’on leur donne, ils passent leur vie superbement ridicules,
-sans le savoir, sans qu’on le leur dise, et «ils mourront sans que les
-honnêtes gens soient vengés».
-
-L’orgueil d’écrire et l’amour de la gloire développent singulièrement ce
-mépris des conseils, ces sentiments de vanité et de suffisance si
-naturelles au cœur de l’homme et qui donnent aux âmes les plus hautes
-des faiblesses parfois étranges. Édouard Grenier raconte «qu’en se
-promenant avec Lamartine dans le petit jardin du Chalet, il le voyait
-s’approcher de la grille, sous prétexte d’admirer le mont Valérien ou
-les cimes du bois de Boulogne, et c’était, visiblement, pour s’exposer à
-la curiosité et à l’admiration des promeneurs qui passaient».
-
-Aucun compliment, dit-on, ne fit plus de plaisir à Bourdaloue que ce
-qu’il entendit dire à une poissarde qui le vit sortir de Notre-Dame, au
-milieu d’une foule de monde qui venait l’entendre: «Ce b... là,
-dit-elle, remue tout Paris quand il prêche.»
-
-Je connais des écrivains qui se font gloire de leur orgueil. Il n’y a
-vraiment pas de quoi. Rien n’est plus ridicule que l’orgueil. C’est un
-sentiment qui ne va jamais sans envie et qui n’est que l’hypertrophie
-puérile de la vanité.
-
-Les concours littéraires, les réclames, la concurrence exaspèrent
-l’amour-propre des écrivains--grands ou petits. On ne rencontre plus des
-modestes comme Berryer, «uniquement préoccupé de faire briller ses
-amis... et qui possédait au plus haut degré cette vertu si rare: le
-détachement de soi. Plus qu’à aucun des autres hommes de son temps, on
-peut lui appliquer ce mot de Bossuet: «L’Univers n’a rien de plus grand
-que les grands hommes modestes[127]».
-
- [127] Edmond BIRÉ, _Mémoires_, p. 203, 204.
-
-Le fameux d’Arlincourt, l’auteur du _Solitaire_, a passé sa vie dans
-l’admiration de lui-même. «Ce qu’il disait et faisait imprimer sur ses
-œuvres, traduites dans toutes les langues, sur l’incalculable débit
-qu’elles obtenaient, il l’avait répété tant de fois, qu’il avait
-probablement fini par le croire. Les compliments, si renforcée que fût
-la dose d’encens, ne lui étaient jamais suspects de malicieuse
-hyperbole; mais il était toujours prêt à vous en rendre; il vous louait
-presque aussi volontiers qu’il se louait lui-même[128].»
-
- [128] Th. MURET, _Souvenirs et propos divers_, p. 35.
-
-C’est encore une forme de vanité très commune, celle qui consiste à
-louer les autres pour mieux se louer soi-même.
-
-Les écrivains, depuis Horace, ont toujours été des personnes très
-susceptibles qui ne demandent jamais de conseils et sont même humiliés
-d’en recevoir. On regimbe à l’idée de retrancher un chapitre, de
-corriger une phrase. On cite le mot de Boileau: «Aimez qu’on vous
-conseille et non pas qu’on vous loue», mais on ne le met guère en
-pratique. Rien ne coûte plus à un homme de lettres que de demander
-l’avis d’un confrère. Chacun croit avoir plus de talent que le voisin.
-
-Un auteur vint un jour me soumettre un manuscrit. Je me permis, après
-l’avoir lu, de lui faire remarquer que cela avait peut-être été un peu
-trop rapidement écrit et qu’une seconde rédaction me paraissait
-nécessaire. L’auteur indigné sortit en faisant claquer la porte: «C’est
-la première fois, cria-t-il, que quelqu’un se permet de me dire que
-j’écris mal.»
-
-J’entends l’objection: «Les conseillers ne sont pas infaillibles, ils
-peuvent se tromper, eux aussi, comme tout le monde.» Oui, sans doute,
-les conseillers peuvent se tromper, mais moins souvent que vous, qui
-êtes ébloui par votre œuvre. On ne saura jamais tous les défauts qu’on
-peut éviter en écoutant des juges qui n’ont aucune raison de
-s’illusionner, qui représentent la majorité des lecteurs et dont il vous
-reste, en somme, le droit de contrôler vous-même l’arrêt. Il est de
-votre intérêt que le public ne soit pas trompé, et, pour ne pas tromper
-les autres, il faut d’abord ne pas se tromper soi-même.
-
-Donc choisissez un juge. C’est de toute nécessité, Mais qui choisir? Un
-professionnel ou un simple amateur? L’un ou l’autre, tous les deux même,
-si c’est possible. L’essentiel est de choisir quelqu’un d’intelligent,
-qui ait sincèrement le souci de votre réputation et de votre avenir. Je
-ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire d’être du métier pour bien
-juger une œuvre littéraire, la qualité d’un récit, la vie des
-personnages. Un simple dilettante aura peut-être quelque difficulté à
-s’expliquer; mais, en l’aidant de vos questions, vous arriverez
-facilement à lui faire dire ce que vous voulez savoir. Par certains
-côtés, cependant, l’avis d’un professionnel pourrait être plus
-profitable, parce qu’un professionnel mêle à ses conseils
-d’intéressantes raisons techniques d’exécution et de facture.
-
-C’est un grand bonheur, pour un homme de lettres de rencontrer un pareil
-guide. Il faut tout faire pour le trouver.
-
-Paris, février 1925
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PRÉFACE I
-
- CHAPITRE PREMIER
- La vocation et le succès
-
- L’ambition d’écrire.--La carrière littéraire.--Les dispositions
- littéraires.--La question du talent.--La vraie vocation.--Le
- public et le succès.--Comment se fait le succès.--Le rôle de la
- critique.--Le lancement d’un livre.--Les prix littéraires.--La
- réclame et la vente 1
-
- CHAPITRE II
- Le style et le roman
-
- L’envahissement du roman.--L’argent et le roman.--La loi du
- travail: George Sand, Villiers de l’Isle-Adam, Paul Arène,
- Baudelaire.--Le mauvais style 24
-
- CHAPITRE III
- Comment on fait un roman
-
- La prose actuelle.--Doit-on bien écrire le roman?--L’effort et
- l’originalité.--La sincérité littéraire.--Le cas de
- Lamennais.--L’éternel roman d’amour.--Le roman drôle.--Le
- roman psychologique 43
-
- CHAPITRE IV
- Comment on fait un roman
- (Suite)
-
- Balzac et le vrai réalisme.--Flaubert et le roman.--La
- signification de _Madame Bovary_.--Faut-il copier la
- vie?--Le procédé de Tourguénieff.--Les caractères et les
- personnages.--Balzac copiait-il?--La «documentation».--Les
- noms des personnages 66
-
- CHAPITRE V
- Comment on fait un roman
- (Suite)
-
- Faut-il écrire ses souvenirs?--L’emploi du _je_.--Le choix du
- sujet.--Faut-il écrire pour le public?--Le public et
- Théophile Gautier.--Le plan et la composition.--Flaubert et
- l’impassibilité.--La couleur locale.--La description exotique 87
-
- CHAPITRE VI
- Quels romans faut-il lire?
-
- _Paul et Virginie_.--_Don Quichotte_.--_La Nouvelle
- Héloïse_.--_Clarisse Harlowe_.--Tourguénieff.--Balzac.--_Manon
- Lescaut_ et Barbey d’Aurevilly.--Le roman d’aventures.--Le
- roman rustique.--Ferdinand Fabre.--Le roman mondain.--Le
- roman et la couleur historiques.--Le roman et la «nouvelle» 109
-
- CHAPITRE VII
- L’érudition et le livre d’histoire
-
- Qu’est-ce que l’érudition?--M. Marcel Prévost et les fiches.--La
- fausse érudition.--La vie et les idées générales.--La vie et
- l’érudition.--Le style et l’Histoire.--Tacite, Carlyle,
- Michelet, Tillemont 140
-
- CHAPITRE VIII
- Ce que doit être la critique littéraire
-
- La vraie critique.--La lecture et la critique.--Les divergences
- d’opinions.--Lamartine critique.--Dante et Tolstoï.--La
- morale et la critique.--Les parti-pris de la
- critique.--L’influence de la littérature.--Les lois
- littéraires.--La mauvaise critique.--La critique-cliché 155
-
- CHAPITRE IX
- Ce que doit être la critique littéraire
- (Suite)
-
- Les difficultés de la critique.--L’envahissement des
- livres.--Comment juger un livre.--Un devoir d’élèves.--La
- critique irascible.--Les critiques à lire: Sainte-Beuve,
- Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète Chasles, Gustave
- Planche, Vacquerie.--George Sand et la critique.--Les
- enseignements de la critique 178
-
- CHAPITRE X
- Comment on fait un sermon
-
- Les mauvais sermons.--Le style de la chaire.--Les sermons
- ridicules.--L’improvisation et le travail.--Les procédés
- de Bossuet.--Les _Sermonnaires_.--Le sermon au
- théâtre.--Nécessité du style.--Le réalisme de
- Bossuet.--Bossuet le grand modèle 194
-
- CHAPITRE XI
- La traduction comme moyen de former son style
-
- La traduction et l’art d’écrire.--Les contre-sens.--La
- traduction et les savants.--Les traductions littérales.--La
- vraie traduction.--Tacite et Rousseau.--Péguy et la
- traduction.--Chateaubriand et la littéralité.--Henri Heine et
- la littéralité.--Les idées de Gœthe 218
-
- Chapitre XII
- La traduction comme moyen de former son style
- (Suite)
-
- Les bonnes traductions.--La valeur d’Amyot.--Homère et Leconte
- de Lisle.--Leconte de Lisle et la littéralité.--Les
- traductions de Bossuet.--Bossuet et la Bible 220
-
- Chapitre XIII
- Le journalisme et les conférences
-
- Le métier de journaliste.--Les grands journalistes.--Le
- journalisme et le style.--La manie des conférences.--Alexandre
- Dumas conférencier.--Le style et les conférences 250
-
- Chapitre XIV
- Le guide et les conseils
-
- Nécessité d’un guide.--Les conseillers de Flaubert.--Maupassant
- et Flaubert.--Racine et Boileau.--La docilité de
- Chateaubriand.--Les enquêtes de Mme de Staël.--La vanité
- littéraire.--Les avantages d’un bon conseiller 264
-
-
-PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--31686.
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Comment on devient écrivain, by Antoine Albalat.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Comment on devient écrivain</span>, by Antoine Albalat</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Comment on devient écrivain</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Antoine Albalat</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: February 13, 2022 [eBook #67400]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>COMMENT ON DEVIENT ÉCRIVAIN</span> ***</div>
-<p class="c large b">ANTOINE ALBALAT</p>
-
-<h1>COMMENT<br />
-<span class="large">ON DEVIENT</span><br />
-ÉCRIVAIN</h1>
-
-<p class="noindent small narrow">LA VOCATION ET LE SUCCÈS — COMMENT ON ÉCRIT UN
-ROMAN — LA TECHNIQUE ET LES PROCÉDÉS DU
-ROMAN — COMMENT ON ÉCRIT DES LIVRES D’HISTOIRE
-ET DES LIVRES D’ÉRUDITION — CE QUE DOIT ÊTRE LA
-CRITIQUE LITTÉRAIRE — COMMENT ON FAIT UN
-SERMON — LA TRADUCTION COMME MOYEN DE FORMER
-SON STYLE — LE JOURNALISME ET LES CONFÉRENCES — GUIDES
-ET CONSEILLERS LITTÉRAIRES.</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br />
-PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br />
-8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p>
-
-<p class="c small i">Tous droits réservés</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p>
-
-
-<p class="drap small"><b>L’Art d’écrire enseigné en vingt leçons.</b> Un vol. in-18, broché.
-50<sup>e</sup> mille. (<span class="sc">Colin</span>, édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>La Formation du style par l’assimilation des auteurs.</b> Un vol.
-in-18. 19<sup>e</sup> mille, broché. (<span class="sc">Colin</span>, édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Le Travail du style enseigné par les corrections manuscrites
-des grands écrivains.</b> Un vol. in-18. 17<sup>e</sup> mille. Ouvrage couronné
-par l’<i>Académie française</i>. (<span class="sc">Colin</span>, édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Comment il faut lire les auteurs classiques français.</b> Un vol.
-in-18. 10<sup>e</sup> mille. Ouvrage couronné par l’<i>Académie française</i>.</p>
-
-<p class="drap small"><b>Comment il ne faut pas écrire.</b> Un vol. in-18. 10<sup>e</sup> mille. (<span class="sc">Plon</span>,
-édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Souvenirs de la vie littéraire.</b> Un vol. in-18. 3<sup>e</sup> mille. (<span class="sc">Crès</span>, édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Les Ennemis de l’art d’écrire.</b> Un vol. in-18. (<span class="sc">Librairie Universelle</span>).
-(<i>Épuisé</i>).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Ouvriers et procédés (critique littéraire).</b> Un vol. in-18. (<span class="sc">Havard</span>,
-édit.). (<i>Épuisé</i>).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Le Mal d’écrire et le roman contemporain.</b> Un vol. in-18.
-(<span class="sc">Flammarion</span>, édit.). (<i>Épuisé</i>).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Marie</b>, roman. Un vol. (<span class="sc">Colin</span>, édit.). (<i>Épuisé</i>).</p>
-
-<p class="drap small"><b>L’Amour chez Alphonse Daudet.</b> Un vol. (<i>Épuisé</i>). (<span class="sc">Ollendorff</span>,
-édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Une Fleur des tombes</b>, roman. (<span class="sc">Havard</span>, édit). (<i>Épuisé</i>).</p>
-
-<p class="drap small"><b>L’Impossible pardon</b>, roman. Un vol. (<i>Épuisé</i>).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Lacordaire.</b> Un vol. (<span class="sc">Vitte</span>, édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Joseph de Maistre.</b> Un vol. (<span class="sc">Vitte</span>, édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Pages choisies de Louis Veuillot.</b> Avec une introduction critique.
-Un vol. in-18. (<span class="sc">Vitte</span>, édit.).</p>
-
-<p class="drap small"><b>Frédéric Mistral. Son génie et son œuvre.</b> (<span class="sc">Sansot</span>, édit.).</p>
-
-
-<p class="c gap small">Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1925.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1925 by</span> Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
-
-<p class="c small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em i">A<br />
-MONSIEUR ET MADAME LOUIS PETERS</p>
-
-<p class="c i">Hommage de fidèle et respectueuse amitié.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p class="i">La vocation littéraire est une disposition générale
-pour l’art d’écrire, qui se développe par la lecture et
-qui peut s’appliquer à tous les genres de productions,
-romans, histoire, érudition, critique… On se trompe
-très souvent sur sa propre tournure d’esprit ; tel
-débute par des essais philosophiques qui excelle
-plus tard dans la peinture des réalités vivantes. Il
-est difficile de bien connaître les premières raisons
-de nos goûts, et de démêler les influences qui déterminent
-le choix d’un sujet ou d’un livre. La plupart
-du temps, au lieu de se recueillir et de mûrir son
-talent, on est pressé d’écrire, on publie à la hâte, au
-hasard, sans réflexion et sans but.</p>
-
-<p class="i">Pour éviter les fâcheuses conséquences qu’entraîne
-cette précipitation, il m’a paru utile de donner
-quelques conseils de conduite et de travail à ceux
-qu’un goût invincible pousse vers la carrière littéraire.</p>
-
-<p class="i">On nous dira : « Vous voulez nous enseigner à
-faire du roman et de l’histoire ? Quelle est votre compétence ?
-Quels sont vos titres ? Voyons vos œuvres. »</p>
-
-<p class="i">L’objection est nulle. Si je dénonce dans ces pages
-la médiocrité du roman contemporain, je ne conserve
-personnellement aucune illusion sur la valeur des
-quelques romans que j’aie pu écrire. Je crois voir
-nettement ce qui m’a manqué, et non moins clairement
-ce qui manque aux autres ; et voilà pourquoi
-je suis persuadé que mes conseils peuvent être profitables,
-n’eussent-ils pour résultat que de mettre mes
-lecteurs en garde contre les défauts que je n’ai pas su
-ou pas eu le temps d’éviter. Trente ans de labeur et
-de lectures me semblent une expérience suffisante
-pour guider et conseiller ceux qui sont aux prises
-avec la difficulté d’écrire. La plupart des Cours et
-des Manuels ont été rédigés par des professeurs qui
-ne passent pas pour des prosateurs de génie, et je
-ne sache pas qu’on leur en ait fait un reproche.
-Qu’on ait publié des livres passables, qu’on en ait
-publié d’excellents, qu’on n’en ait point publié du
-tout, chacun peut enseigner la littérature et le style,
-s’il a du jugement, du sens critique, de la lecture, — et
-surtout s’il croit avoir quelque chose à dire.</p>
-
-<p class="sign">A. A.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER<br />
-<b>La vocation et le succès</b></h2>
-
-<p class="d">L’ambition d’écrire. — La carrière littéraire. — Les dispositions
-littéraires. — La question du talent. — La
-vraie vocation. — Le public et le succès. — Comment
-se fait le succès. — Le rôle de la critique. — Le lancement
-d’un livre. — Les prix littéraires. — La réclame
-et la vente.</p>
-
-
-<p>Écrire est une noble ambition, mais pour écrire
-il faut avoir du talent. Êtes-vous sûr d’avoir du
-talent ? La nature donne souvent la vocation sans
-donner le talent. Un poète médiocre a autant de
-prétention qu’un grand poète. Les fausses vocations
-ressemblent aux vocations véritables : elles
-ont les mêmes exigences, elles procurent les mêmes
-joies, elles inspirent le même orgueil. Je connais
-un auteur qui n’a aucune espèce de talent, qui a
-déjà publié bien des volumes et qui s’indigne à
-l’idée qu’on veuille enseigner à écrire. « Non, dit-il,
-mille fois non, ça ne s’enseigne pas. On est écrivain
-ou on ne l’est pas. » Le malheureux est lui-même,
-sans le savoir, le pire des écrivains. On refait ses
-phrases à mesure qu’on les lit. Il écrit naturellement
-mal, comme d’autres écrivent naturellement
-bien. Sa vanité et son mauvais goût lui ont fait
-une sorte de réputation à rebours. Il a le verbe
-haut, il dit : « Mes livres, mes œuvres, mon métier… »
-Il est fier d’être homme de lettres.</p>
-
-<p>La nature n’accorde pas à tout le monde les
-mêmes dons. Vous êtes peut-être né pour être un
-écrivain de troisième ordre, comme tel autre est
-peut-être né pour être un écrivain de premier
-ordre. Il existe un exemple célèbre de la fausse
-vocation : c’est Chapelain. Sa famille, chose rare,
-le destinait à la poésie ; il passa pour un grand
-poète pendant les vingt années qu’il mit à composer
-<i>la Pucelle</i>. Dès que l’ouvrage parut, Chapelain
-eut la réputation du plus mauvais poète de
-son temps.</p>
-
-<p>La poésie est la première des tentations ; très
-peu y échappent. Quel littérateur ne s’est pas cru
-poète ? Sainte-Beuve même, esprit critique s’il en
-fut, débuta par la poésie. Chateaubriand ne consentit
-jamais à avouer qu’il faisait de mauvais
-vers ; il en appelait timidement à M. de Fontanes :
-« M. de Fontanes, disait-il, prétendait que j’avais
-les deux instruments. » Méry, débutant en littérature,
-fit ses offres de services à un directeur de
-journal, qui lui demanda : « Que savez-vous faire ? — Tout !
-dit Méry, jusqu’à un poème épique » et
-c’était vrai. Les hommes les plus prosaïques ont
-d’abord commencé par faire des vers, s’il faut en
-croire le vieux dicton : « Grattez le financier, vous
-trouvez le poète. » « Il n’y a rien de plus intéressant,
-disait Chateaubriand, dans son style sérieux,
-qu’un jeune homme qui cultive les Muses. » Nous
-avons tous connu des camarades de collège qui
-écrivaient leurs dissertations philosophiques aussi
-facilement en vers qu’en prose ; et des esprits
-distingués ont mis en alexandrins le Code et la
-géométrie, tout comme Benserade mettait l’histoire
-romaine en rondeaux.</p>
-
-<p>L’ambition d’écrire fait partie de ce fond de
-vanité qui est le propre de tous les mortels. On
-veut écrire, non pas parce qu’on croit avoir quelque
-chose à dire, mais pour le plaisir de faire parler
-de soi. Rien n’est plus commun que la vocation
-littéraire ; rien n’est plus rare que le talent. Parmi
-nos centaines d’auteurs contemporains, à peine
-quelques noms originaux méritent-ils de survivre.
-Le reste constitue l’innombrable armée des assimilateurs
-qui vivent du talent d’autrui.</p>
-
-<p>Le choix d’une carrière a dans la vie une importance
-que les natures positives comprennent de
-bonne heure et que les rêveurs de la plume entrevoient
-toujours trop tard. L’effort très moyen de
-discipline et de recherche qu’exigent la plupart
-des positions libérales est presque toujours assez
-rapidement récompensé par le gain d’une situation
-pratique. On peut devenir un bon avocat ou un
-bon médecin sans avoir une très forte vocation.
-La vocation littéraire est bien différente. Elle
-est irrésistible, rien n’en garantit le succès.
-Un bon avocat eût pu être un bon médecin ;
-un mauvais littérateur ne fera jamais un bon
-avoué.</p>
-
-<p>Si la littérature est difficilement une carrière
-pour un homme, c’est encore pire pour une femme.
-Les femmes s’imaginent avoir la vocation parce
-qu’elles écrivent plus naturellement que les
-hommes, quand elles écrivent <i>pour elles</i>. Mais
-autre chose est de rédiger son journal ou des
-lettres d’amies, autre chose est d’écrire pour le
-public. Même si l’on s’obstine, même si la vocation
-est véritable, à quoi arrive-t-on ? « Quatre-vingt-dix-neuf
-fois sur cent, dit Néera, on perd un peu
-plus de temps, un peu plus de force, un peu plus
-d’argent, un peu plus d’illusions. La proportion
-de la réussite étant de un sur cent (je la mets à ce
-taux pour ne pas décourager les néophytes, mais
-en réalité elle est bien moindre), il est fatal que les
-quatre-vingt-dix-neuf autres ont espéré, lutté,
-travaillé en vain. »</p>
-
-<p>Ce sera toujours une grosse question que de
-savoir si l’on a vraiment les qualités nécessaires
-pour être un bon écrivain. Lorsqu’on voit Flaubert,
-à la lecture des essais de Maupassant, se contenter
-de dire : « Je ne sais pas si vous aurez du
-talent ; pour le moment, vous avez des dispositions »,
-il est permis d’excuser les parents qui ne
-croient pas aveuglément à l’avenir littéraire de
-leur fils. D’incontestables écrivains n’ont pas
-montré dans leur jeunesse des aptitudes bien décisives.
-On sait après quels tâtonnements Balzac a
-fini par trouver sa voie. Pierre Loti ne fit pas
-preuve dans ses classes d’un bien précoce talent<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le succès dépend souvent de très peu de chose. Sait-on
-comment débuta Charles Monselet ? La <i>Renaissance</i>
-nous l’apprend : par une lettre d’Émile de Girardin adressée
-à M. Rouy, gérant de la <i>Presse</i> :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind sc">« Monsieur Rouy,</p>
-
-<p>« Je donne cette lettre à <i>M. Charles Monselet</i> qui est un
-jeune homme plein de mérite, qui a une <i>charmante écriture</i>,
-et que je vous engage à prendre avec vous pour <i>mettre vos
-livres à jour</i>, faire <i>la correspondance</i> et vous servir d’<i>intermédiaire</i>.
-Il se contente de 1 200 francs par an. Je pourrai
-lui faire gagner un <i>supplément dans le feuilleton</i>. Il a vraiment
-du talent (il est tout à fait hors ligne). Il a été dans
-<i>le commerce</i> à Bordeaux.</p>
-
-<p class="sign sc">« E. de Girardin. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le spirituel Monselet recommandé par Girardin, pour
-mettre « les livres à jour » !…</p>
-</div>
-<p>On ne réfléchit pas ; on se dit : « Pourquoi ne
-tenterais-je pas la fortune littéraire ? Ce n’est pas
-par le talent qu’on arrive, mais par la camaraderie
-et les relations. L’homme de génie reste à la porte
-d’un journal où trône une rédaction médiocre. Un
-quart d’heure de recommandation vaut dix années
-de travail. Librairies, théâtre ou journaux, la littérature
-est une organisation commerciale dont les
-débouchés industriels se multiplient tous les jours.
-Pourquoi n’y aurait-il pas une place pour moi,
-quand il y en a pour tant d’autres ? »</p>
-
-<p>Et on se lance.</p>
-
-<p>L’avenir seul dira si l’on a eu tort ou raison…</p>
-
-<p>En attendant, puisque le choix est fait et que le
-sort en est jeté, prenez la plume et écrivez, à condition
-toutefois d’assurer d’abord votre vie matérielle.
-Soyez fonctionnaire, ayez une situation
-ou des rentes, et vous pourrez vous permettre de
-« faire de la littérature ». Flaubert prétendait que
-les Lettres sont un luxe et Buffon déclarait qu’il
-faut mettre des manchettes pour écrire. On dit que
-la misère est un stimulant. Je n’en crois rien. La
-misère tue l’inspiration ; elle a fait un révolté de
-Vallès.</p>
-
-<p>Béranger disait aux jeunes gens : « Ne comptez
-pas sur les Lettres pour vivre. La littérature doit
-être une <i>canne</i> à la main, jamais une <i>béquille</i>. Si
-vous n’avez aucune autre ressource pour vivre,
-la profession des lettres vous tiendra incessamment
-dans de telles incertitudes sur les moyens
-d’exister, que vous ne pourrez sans imprudence
-ni fonder une famille, ni être assuré d’échapper à
-la pauvreté dans votre vieillesse. »</p>
-
-<p>Qu’on ait du talent ou non, l’enjeu est terrible :
-on est un <i>raté</i>, si on échoue. Daudet a été dur pour
-les ratés. La vie est si injuste ; le succès si incertain ;
-tant de méchants auteurs réussissent, que
-le mot raté ne devrait plus être un terme de mépris.
-Où commence le raté et où finit-il ? Un écrivain
-connu, et qui meurt pauvre, est-il plus raté
-qu’un écrivain riche mais ignoré ? On peut avoir
-de la réputation et ne pas avoir de succès. Barbey
-d’Aurevilly, Gilbert, Hégésippe Moreau, Verlaine,
-Glatigny, Villiers de l’Isle-Adam, Gérard
-de Nerval furent des bohèmes ; peut-on dire qu’ils
-ont été des ratés ?</p>
-
-<p>En somme, on joue sa vie pour savoir si on aura
-du talent. Évidemment la confiance en soi est
-nécessaire ; mais qui peut se croire capable d’écrire
-pendant des années des ouvrages intéressants ?
-Je connais des malheureux qui ont eu ce courage
-et auxquels un beau jour le souffle a manqué.
-Libraires et revues ont fini par refuser leurs œuvres,
-et ils se sont trouvés au seuil de la vieillesse à peu
-près sans notoriété et sans fortune. Ils ont eu du
-talent ; ils n’avaient pas prévu qu’ils n’en auraient
-plus.</p>
-
-<p>Il y a deux sortes de vocations : les vocations
-précoces et les vocations tardives. La plupart des
-débutants ont le tort de débuter trop tôt. La démangeaison
-d’écrire les pousse à barbouiller du
-papier à un âge où l’on ne peut faire que de l’imitation
-et du pastiche. Les enfants sublimes sont
-rares, Victor Hugo célèbre à dix-huit ans, Flaubert
-bon prosateur au sortir du collège, Bossuet
-prêchant à quinze ans à l’hôtel de Rambouillet…</p>
-
-<p>Il y a aussi les vocations tardives, celles qui
-hésitent, qui se cherchent, les tâtonnements de
-Balzac, Rousseau écrivain à quarante ans, Lamartine
-imitant Parny. Par contre, des jeunes gens
-qui n’annonçaient que de faibles dispositions se
-mettent tout à coup à avoir du talent.</p>
-
-<p>D’autres ont non seulement la production facile,
-mais possèdent surtout l’art de la faire valoir. Perpétuels
-geignards, quémandeurs infatigables, on les
-rencontre dans tous les cabinets de rédaction.
-Aucune humiliation ne les rebute. A force de démarches
-et d’intrigues, ils réussissent à placer dans
-les journaux leur inlassable manuscrit, article,
-nouvelle ou roman, en attendant l’occasion de se
-présenter à l’Académie. Leur méthode n’est pas
-à la portée de tout le monde.</p>
-
-<p>La lecture est la grande créatrice des vocations
-littéraires. On lit et, à force de lire, l’envie vous
-prend aussi d’écrire.</p>
-
-<p>« La plupart des enfances littéraires, dit Marcel
-Prévost, sont caractérisées par cette boulimie qui
-fait absorber pêle-mêle les classiques, les vieux
-feuilletons, les bouquins religieux, les préfaces des
-dictionnaires, la collection du <i>Conservateur</i> et
-Jean-Nicolas Bouilly… L’enfant qui a envie de
-lire n’importe quoi a l’étoffe d’un intellectuel,
-voire d’un écrivain et d’un savant<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Revue de France</i>, 15 novembre 1922.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>La vocation littéraire consiste essentiellement
-dans ce don d’imitation et d’assimilation qui vous
-pousse à écrire à votre tour un livre, un roman,
-des pensées ou des impressions personnelles.</p>
-
-<p>Il ne faudrait pas s’imaginer que les écrivains
-les plus précoces sont ceux qui se débrouillent le
-mieux et arrivent le plus vite. Ce sont quelquefois
-les moins doués qui montrent le plus d’ambition.</p>
-
-<p>Il y a une autre catégorie d’auteurs, mais beaucoup
-plus rares. Ce sont les « modestes ». Ceux-là
-ne demandent rien à personne, passent leur vie
-à l’écart et, n’ayant, comme dit George Sand,
-« d’autres richesses que leur encrier », se considèrent
-comme arrivés, dès qu’ils ont conquis un
-peu d’indépendance et trouvé quelque débouché.</p>
-
-<p>On trouve cependant des gens qui sont rebelles
-à leur propre vocation. Nous avons tous connu
-l’amateur qui n’écrit pas et qui pourrait écrire.
-On a beau le solliciter : « Pourquoi ne publiez-vous
-rien ? » Il sourit : « A quoi bon augmenter la
-quantité des mauvais ouvrages ? » Ce dilettante,
-bon juge des autres et de lui-même, est extrêmement
-rare.</p>
-
-<p>Mais à quoi bon les exemples ? Il faut se décider.
-Si la vocation est indomptable, si l’inspiration est
-irrésistible, alors, encore une fois, n’hésitez pas,
-entrez dans la mêlée, acharnez-vous à vaincre l’indifférence
-du public et combattez sans illusion.
-La lutte sera dure, l’encombrement est inouï.</p>
-
-<p>On est épouvanté, quand on suit d’un peu près
-le mouvement littéraire de notre époque. Jamais
-on n’a vu se déchaîner une telle frénésie de production,
-de publicité, d’argent, de réclame. Certes,
-de tout temps les écrivains ont cherché le succès,
-mais jamais avec cette soif de réalisation cynique
-et immédiate.</p>
-
-<p>Qu’est-ce donc que le succès ?</p>
-
-<p>Dans un livre très intéressant, M. Gaston Rageot
-définit le succès : « Le fait que l’œuvre d’une personnalité
-a été <i>adoptée</i> par une collectivité. » La
-définition est un peu vague. Tout dépend du sens
-qu’on donne au mot <i>adopté</i>. En disant « adopté
-par le public », M. Rageot a certainement voulu
-dire : qui plaît au public. Même avec ce sens-là,
-l’affirmation garde encore quelque chose de trop
-absolu. Un livre comme <i>Nana</i> ou <i>la Terre</i> de Zola
-peut avoir un succès de scandale, sans qu’on puisse
-dire qu’il ait plu ou qu’il ait été <i>adopté</i> par le public.
-On dit quelquefois d’une pièce de théâtre :
-« C’est un succès » et la pièce ne va pas loin. Il y a
-des succès passagers et il y a des succès durables.
-Au fond qu’est-ce qui prouve le succès ? Le tirage
-même d’un volume n’est pas une présomption.
-Il y a de faux tirages, des affiches menteuses, des
-ouvrages dont on parle peu et qui se vendent, et
-des ouvrages dont on parle beaucoup et qui ne se
-vendent pas.</p>
-
-<p>« La richesse et la réussite, dit M. Alfred Mortier,
-ont un pouvoir si enivrant que j’ai vu de
-grands écrivains ne faire état que de cela, et raisonner
-sur ce point comme le dernier des librettistes
-de music-hall. Je me rappelle à ces propos une
-phrase d’Émile Zola. Un jour qu’on vantait devant
-lui le talent d’un de ses rivaux : « Peuh ! fit-il
-dédaigneusement, il ne tire qu’à 50 000 ! » Ne
-croirait-on pas entendre quelque Félix Potin raillant
-le petit chiffre d’affaires d’un épicier concurrent ?</p>
-
-<p>« Mais que prouve le succès ?</p>
-
-<p>« Raisonnons. Est-ce le suffrage de mille, de
-dix mille, de cent mille, de cinq cent mille personnes ?
-Est-il fonction du nombre, les romans-cinéma
-ont bien plus de lecteurs qu’Anatole
-France ; s’il est fonction de la partie cultivée de
-la nation, il y a encore une élite dans cette élite ;
-les avocats, professeurs, médecins, bref « les
-humanistes » ne sont-ils pas mieux qualifiés pour
-juger que les négociants, les financiers, les gens
-de cercle, les sportsmen ?</p>
-
-<p>Il y aurait donc plusieurs espèces de publics !
-Il semblerait. Un auteur applaudi cinquante fois
-à la Comédie-Française estimera bien plus son
-succès que celui d’un de ses confrères joué trois
-cents fois à l’ancien Ambigu.</p>
-
-<p>En vérité, je vous le dis, le succès est une
-énigme singulière. Peut-être, pour la résoudre,
-faudrait-il tenir compte de l’épreuve du temps<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Comedia</i>, 31 mars 1922.</p>
-</div>
-<p>Voyez, en effet, la destinée des œuvres célèbres.
-La publication des <i>Odes et ballades</i> de Victor Hugo
-n’eut pas grand retentissement. Vigny vendit
-peu ses premiers poèmes. On préférait Frédéric
-Soulié à Balzac. D’Arlincourt fut aussi illustre
-que Chateaubriand. Stendhal n’a été compris que
-quarante ans après sa mort<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Cf. H. <span class="sc">d’Alméras</span>, <i>Ce qu’on lisait il y a un siècle</i>.
-<i>Grande Revue</i>, décembre 1923.</p>
-</div>
-<p>« Il suffit, dit Rosny aîné, de fréquenter divers
-milieux littéraires pour se rendre compte de l’instabilité
-et de la cocasserie de la gloire. Il fut un
-temps où Alfred de Musset était tombé dans le
-troisième dessous parmi la génération <i>alors</i> nouvelle
-(hélas !). On entend de nos jours couramment
-dire dans les milieux jeunes : « Hugo ? <i>Ça</i> n’existe
-pas. Loti n’offre aucun intérêt. Flaubert, il faut le
-déboulonner. » Mais c’est dans le grand public,
-loin de Paris et des villes importantes, que la gloire
-révèle toute sa misère. On peut à peine se figurer
-le nombre de gens qui ignorent totalement Rabelais,
-Molière, Racine, Lamartine, Baudelaire — ou
-Ampère, Berthelot, Lavoisier, Lamarck…</p>
-
-<p>« Depuis plus de vingt ans, je m’amuse à interroger,
-sur ce sujet, au cours de mes voyages ou de
-mes villégiatures, des gens très simples. J’obtiens
-les réponses les plus ahurissantes.</p>
-
-<p>« Dans les milieux simples, la gloire apparaît
-comme une balançoire. Les plus grands des humains
-n’y laissent qu’un sillage très indistinct, et le plus
-souvent rien du tout…</p>
-
-<p>« Même dans les milieux moins simples, la renommée
-est fréquemment une chose ridicule et
-désordonnée. Personne à peu près ne connaît les
-<i>plus grands savants</i>, ceux qui ont contribué à nous
-faire pénétrer dans le mystère du monde. La gloire
-des écrivains et des artistes va au petit bonheur.</p>
-
-<p>« Une jeune dame, grande lectrice, me disait,
-il y a trois ans, sur une plage :</p>
-
-<p>«  — Le livre de vous que j’aime le plus, c’est
-<i>Fromont jeune et Risler aîné</i>.</p>
-
-<p>« Pauvre Daudet ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comment expliquer le succès ? Le fabrique-t-on ?
-Peut-on lancer un livre comme on lance un produit
-commercial ? On a prétendu que le succès
-dépendait d’un bon éditeur. « L’argent est là pour
-activer les choses, dit Albert Cim… Et soyez tranquille,
-si inepte, si piètre et pitoyable que soit ce
-fruit de votre veine, il se vendra, atteindra même
-un mirobolant chiffre de tirage, pourvu seulement
-que vous ne lésiniez pas, que la réclame soit copieuse
-et variée, incessante, étourdissante et infatigable<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>le Dîner des gens de Lettres</i>, p. 46.</p>
-</div>
-<p>La prédiction est exagérée. La réclame seule n’a
-jamais fait réussir un livre ; on n’impose pas au
-public un ouvrage insignifiant… Qu’un bon lancement
-pousse les lecteurs, c’est possible, mais
-ce n’est pas tout. Quand le succès de <i>Kœnisgmark</i>,
-le premier livre de Pierre Benoit, s’est déclaré
-en librairie, on avait déjà lu le roman en revue,
-on en parlait, la rumeur montait. L’éditeur n’eut
-qu’à activer le mouvement. De même pour <i>Maria
-Chapdelaine</i> d’Hémon. Le public donna le signal ;
-la réclame ne vint qu’après. On a vu des éditeurs
-dépenser beaucoup d’argent sans pouvoir lancer
-un livre. Si l’ouvrage ne plaît pas, les plus belles
-annonces du monde, « chef-d’œuvre du jour…
-cent mille exemplaires vendus »… rien ne soulève
-l’indifférence du public. Qui pouvait prévoir la
-vogue de Georges Ohnet ? Son premier volume,
-<i>Serge Panine</i>, ne se vendait pas ; tout à coup sans
-bruit, sans réclame, le roman s’enlève, on en charge
-des wagons…</p>
-
-<p>Les trois quarts du temps, le succès se fait de
-vive voix, de bouche à bouche, par les femmes, les
-conversations et les salons. Comme pour la calomnie,
-la rumeur se propage, désigne l’œuvre. On redoutait,
-au dix-huitième siècle, les arrêts de
-Mme Geoffrin. C’est Mme de Tencin qui fit lire
-<i>l’Esprit des lois</i>. Toutes les dames voulurent avoir
-cet ouvrage, qui n’est pourtant pas folâtre. L’influence
-même des salons n’est pas toujours infaillible.
-On sait comment <i>Paul et Virginie</i> fut accueilli
-chez Mme Necker. M. de Buffon regarda
-sa montre et demanda ses chevaux.</p>
-
-<p>En réalité, le succès ne vient pas du dehors,
-mais du <i>dedans</i> d’un livre. Pour que le bruit éclate,
-il faut que le livre plaise, qu’il réponde à ce qu’attend
-le public.</p>
-
-<p>Tout livre est susceptible de donner une sensation ;
-cette sensation diffère suivant les lecteurs.
-C’est nous qui faisons la signification d’un ouvrage.
-Un volume ne contient jamais que ce que nous y
-mettons, et ne nous plaît que si nous y trouvons
-l’écho de nos sentiments et de nos idées. C’est en
-partant de ce principe que le docteur Roubakine
-a écrit son <i>Introduction à la psychologie bibliographique</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>,
-où il examine la possibilité d’une enquête
-à faire sur l’influence intellectuelle et morale
-des livres. Le docteur Roubakine voudrait
-établir cette enquête en demandant directement
-aux lecteurs comment ils lisent, ce qui les frappe,
-ce qu’ils cherchent, ce qu’ils aiment, ce qui les
-froisse… Le résultat de ce referendum pourrait
-être curieux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Deux vol. Povolovsky.</p>
-</div>
-<p>Le succès d’un volume se fait surtout sous forme
-de conversations, de relations sociales. L’admiration
-est contagieuse. « La gloire d’un écrivain,
-dit Flaubert, ne relève pas du suffrage universel,
-mais d’un petit nombre d’intelligences qui, à la
-longue, impose son jugement. » Il suffit même parfois
-d’une seule personne pieusement obstinée.
-Mlle Read a plus fait pour Barbey d’Aurevilly
-que cent réclames d’éditeurs. En continuant à
-publier ses œuvres posthumes, elle a donné à la
-mémoire de Barbey une survivance de gloire que
-le grandiloquent romantique n’eût peut-être pas
-obtenue après sa mort.</p>
-
-<p>La critique littéraire crée quelquefois la renommée
-et le succès. Gœthe fit connaître Manzoni ;
-Balzac signala Stendhal ; La Boétie fut mis en
-lumière par Montaigne ; Lamartine lança Mistral ;
-Mirbeau découvrit Maeterlinck ; Scherer inventa
-Amiel. <i>Dominique</i> de Fromentin n’a commencé
-à être lu que depuis l’article de Paul Bourget
-en 1882, et c’est l’étude de Taine qui a définitivement
-établi la réputation de Stendhal. Le nom est
-lancé, l’œuvre s’impose, le public suit. C’est en
-ce sens qu’on peut dire très justement que les critiques
-sont des créateurs de valeur.</p>
-
-<p>Les auteurs les plus célèbres n’ont pas toujours
-conquis la gloire du premier coup. Balzac avait
-contre lui la critique et le journalisme. « Personne
-ne prononçait le nom de la <i>Chartreuse de Parme</i>
-dans le Paris lettré de 1838. » Le livre de <i>l’Amour</i>
-eut une vente dérisoire. Les Goncourt ne connurent
-jamais les grands tirages. Les livres de
-Jules Vallès, ces monographies si vivantes d’un
-homme « qui avait de l’inouï plein ses poches »,
-n’ont eu que très peu d’éditions. M. d’Alméras a
-publié deux volumes d’interviews où nos contemporains
-les plus notoires ont raconté les difficultés
-de leurs débuts. Un premier ouvrage n’est pas
-toujours une réussite, mais une amorce, un commencement
-de capital, les premiers cent sous d’un
-livret de caisse d’épargne.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, pour lancer un ouvrage, ce n’est
-plus à la critique qu’on s’adresse. On exploite des
-moyens plus violents, exorbitantes réclames, fausses
-éditions, surenchères de publicité, insertions à
-prix d’or. Le moindre volume est présenté comme
-un événement : « Œuvre magistrale… Chef-d’œuvre
-attendu… Immense retentissement… » Cette débauche
-de réclame a pris des proportions qui dépassent
-tout ce qu’ont pu faire nos aïeux dans l’art
-d’exploiter la vente et d’attirer les lecteurs. « En
-Afrique, disait Henri Heine, cité par Stapfer,
-quand le roi du Darfour sort en public, un panégyriste
-va criant devant lui de sa voix la plus éclatante :
-« Voici le buffle, le vrai buffle, le seul
-buffle ! » Ainsi Sainte-Beuve, chaque fois que
-Victor Hugo se présentait au public avec un nouvel
-ouvrage, courait jadis devant lui, embouchait la
-trompette et célébrait le buffle de la poésie. Le
-doux Lamartine lui-même répondait aux amis
-qui lui reprochaient d’utiliser la réclame : « Dieu
-lui-même a besoin qu’on le sonne. » Quant à
-Victor Hugo, il s’entendait comme pas un à se
-mettre en valeur. La veille de la publication du
-<i>Roi s’amuse</i>, il fit annoncer que mille exemplaires
-étaient retenus d’avance. La huitième édition de
-<i>Notre-Dame de Paris</i> n’était, en réalité, que la
-seconde, et Victor Hugo accuse quinze éditions
-des <i>Orientales</i> en trois mois, ce qui est un colossal
-mensonge. »</p>
-
-<p>Très souvent, c’est le scandale qui pousse un
-livre. 55 000 exemplaires de <i>Nana</i> se vendirent
-en un jour, après <i>l’Assommoir</i>, il est vrai. Sans le
-procès intenté à l’auteur, <i>Madame Bovary</i> eût-elle
-si bien réussi ? Le manuscrit avait été vendu
-400 francs à l’éditeur.</p>
-
-<p>Il y a des succès spontanés, que rien ne fait
-prévoir. Personne n’a lancé Pierre Loti. Célèbre
-le lendemain de la publication de <i>Rarahu</i>, Loti
-ne fréquentait ni les journaux ni les salons et
-n’habitait même pas Paris. Il a conservé sa réputation
-jusqu’au bout ; on n’a jamais cessé de la lire.</p>
-
-<p>Par contre, certains auteurs n’arrivent pas à
-prolonger leur vogue. Georges Ohnet a toujours
-gardé son dialogue dramatique, sa séduction romanesque,
-le même art de camper ses personnages,
-la même artificielle supériorité d’exécution ; et
-pourtant le succès est toujours allé décroissant.
-Essayez de relire <i>le Maître de forges</i> ou <i>la Comtesse
-Sarah</i>, vous vous demanderez ce qui a bien pu causer
-un tel engouement.</p>
-
-<p>Les auteurs peu lus s’indignent de voir le succès
-de certains confrères qui ne leur sont pas sensiblement
-supérieurs. Ils ont raison de s’étonner. On
-n’arrivera jamais à comprendre pourquoi tel auteur
-se vend et pourquoi tel autre auteur ne se
-vend pas. Je m’explique très bien la réputation
-des romans d’Henry Bordeaux ; je m’explique
-beaucoup moins que les romans de Barracand
-soient si peu connus. Parmi les auteurs qui ne se
-vendent pas, beaucoup méritent leur sort ; parmi
-ceux qui se vendent, en trouverez-vous beaucoup
-qui méritent leur vogue ?</p>
-
-<p>On croit quelquefois tenir le succès, et c’est la
-déroute qui arrive, comme pour la publication du
-<i>Député d’Arcis</i> de Balzac. Imitant l’exemple du
-<i>Journal des Débats</i> et du <i>Constitutionnel</i>, qui
-s’étaient très bien trouvés d’avoir publié l’un <i>les
-Mystères de Paris</i>, l’autre le <i>Juif errant</i>, un grand
-journal royaliste de l’époque voulut, pour refaire sa
-prospérité, donner en feuilleton la nouvelle œuvre
-de Balzac, <i>le Député d’Arcis</i>. La chose fut annoncée
-bruyamment et on comptait sur un triomphe.
-Le roman souleva de telles protestations chez les
-abonnés, qu’on dut en suspendre la publication.
-Balzac consentit à ne recevoir que 5 000 francs,
-au lieu des 15 000 qu’on lui devait, ce qui prouve
-qu’il n’était pas toujours un homme d’argent<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Anecdotes et souvenirs</i>, par Th. <span class="sc">Muret</span>, p. 64.</p>
-</div>
-<p>Si la Critique n’est plus capable aujourd’hui
-de créer le succès, elle peut encore l’arrêter,
-comme on l’a vu pour Georges Ohnet, après l’article
-de Jules Lemaître.</p>
-
-<p>Les romanciers tiennent à l’estime de la Critique,
-mais ils tiennent encore plus à vendre leurs
-livres. Ceux qui écrivent bien et ne se vendent pas,
-méprisent ceux qui se vendent bien et écrivent mal.
-Le succès et le talent seront toujours deux choses
-distinctes et qui quelquefois se nuisent. Certains romans
-ne réussissent pas, uniquement parce qu’ils
-sont trop bien écrits. « Le style gêne le public », disait
-Girardin à Théophile Gautier, chargé de continuer
-dans <i>la Presse</i> un roman d’Alexandre Dumas.</p>
-
-<p>Un bon procès est souvent le meilleur des lancements.
-Il éclate parfois sans qu’on le cherche, comme
-pour les <i>Fleurs du mal</i> et <i>Madame Bovary</i>, et c’est
-alors une chance que de mériter par son talent la
-notoriété que donne le scandale.</p>
-
-<p>« Cependant aucun de nos écrivains, dit Paul
-Acker<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, n’a encore tenté ce que tenta dernièrement
-un journaliste américain. Il avait publié un
-roman dont personne ne parlait. Afin d’attirer
-l’attention sur lui, il tua un Chinois. Le jour du
-jugement, il avoua avec une grande aisance qu’il
-avait tué ce Chinois afin qu’on connût le meurtrier
-et qu’on achetât son roman. Je ne sais si on acheta
-le livre, mais lui fut condamné à mort. Je voudrais
-qu’on l’eût condamné à mort, moins encore pour
-avoir voulu tuer un Chinois, que pour s’être formé
-de la réussite littéraire une idée si méprisable. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Correspondant</i>, 10 juillet 1906.</p>
-</div>
-<p>De nos jours, les grands dispensateurs de gloire,
-ce sont les prix littéraires (prix Goncourt, prix
-Balzac, <i>Vie heureuse</i>). Le public n’a plus confiance
-dans la critique, mais il éprouve toujours le besoin
-d’être guidé dans ses lectures. Malheureusement
-il y a trop de prix. Un prix ne prouve qu’une chose :
-c’est qu’un livre, comme dit Musset, a plu à une
-dizaine de personnes, ce qui peut arriver à bien
-des livres. La conséquence des prix officiels, c’est
-de frapper d’une présomption d’infériorité tous les
-ouvrages qui ne portent pas l’estampille d’une récompense.
-Il ne serait pourtant pas difficile de
-trouver chaque année vingt volumes qui méritent
-le prix qu’on accorde à un seul.</p>
-
-<p>« Il nous fallait, dit Maurice Prax, cinq ou six
-prix littéraires pour couronner les cinq ou six
-beaux livres qui peuvent paraître chaque année.
-Nous les avons. C’est très bien… Il faut couronner
-les beaux livres…</p>
-
-<p>« Mais s’il y a cent, deux cents, trois cents prix
-littéraires, ces prix, fatalement, ne peuvent aller
-à de bons livres — car il n’y a pas trois cents bons
-livres dans une année… Ces prix vont forcément
-à des œuvres sans mérite, à des œuvres nulles…
-Or, dans un pays où il y a des malheureux, des
-familles nombreuses écrasées de charges, des malades,
-des infirmes, c’est un gros péché d’aller pécuniairement
-encourager la nullité, le non-talent,
-le temps perdu… »</p>
-
-<p>Le public n’est qu’à moitié dupe de cette comédie :
-il achète le volume couronné, mais il ne se
-croit pas tenu de suivre l’auteur. L’année d’après,
-c’est le nouveau prix qu’il achètera. Encore ne lit-on
-pas ces ouvrages pour le plaisir de les lire, mais
-pour pouvoir dire qu’on les a lus. Un auteur couronné
-est oublié le lendemain ; les plus beaux
-débuts restent les trois quarts du temps stériles.</p>
-
-<p>« Si je réprouve l’institution de ces innombrables
-jurys où mes maîtres et mes cadets s’unissent pour
-juger mes confrères, dit Binet-Valmer, c’est que
-le retentissement de leur verdict entraîne une confusion
-regrettable entre le talent d’un auteur et
-la valeur commerciale de son livre. Je sais des
-romans vendus à 300 000 exemplaires l’an dernier,
-qui ne se vendront plus l’an prochain. Je
-sais des romans vendus à 2 ou 3 000 exemplaires,
-il y a moins d’un siècle, et que des millions de Français
-ont lus aujourd’hui. Les prix littéraires procurent
-la vente immédiate, mais nuisent au développement
-du jeune homme qu’ils mettent en
-vedette. En effet, le public n’achète plus que les
-livres primés, et comme le lauréat ne peut espérer
-que chacun de ses volumes recevra chaque année une
-récompense quasi officielle, il se trouvera bientôt
-victime de ces mœurs qui lui parurent si belles. »</p>
-
-<p>Les prix sont une obsession pour les débutants.
-On ne travaille plus pour faire une œuvre, mais
-pour toucher l’argent qui en assure la vente. Les
-éditeurs s’en mêlent ; des auteurs riches se les
-font attribuer ; et, comme il n’y a de prix que
-pour le roman, tout le monde fait du roman.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On cherche à atteindre le succès par tous les
-moyens possibles, et ce succès, on le veut complet,
-gloire et argent. « Nous ne nous vendrons jamais »,
-disait Alphonse Daudet à Zola ; et cependant tous
-les deux connurent les grands tirages. Peu d’auteurs
-se résignent à n’être appréciés que d’une
-élite, quoi qu’en dise Flaubert : « Que ferai-je maintenant
-que mon pauvre Bouilhet est mort ? Je n’écrivais
-que pour lui. » On se vante de n’écrire que pour un
-seul, mais on ne se console pas de n’être pas lu
-des autres, et la chute de <i>l’Education sentimentale</i>
-fut pour Flaubert une grosse déception. « Expliquez-moi,
-répétait-il, pourquoi ce bouquin ne s’est
-pas vendu. » Flaubert lui-même, dit Stappfer, « entendait
-aussi l’art de soigner sa gloire, puisqu’il
-donnait à Louis Bouilhet des conseils très pratiques
-sur ce point capital. Il avait aisément consenti
-à servir <i>Madame Bovary</i> par tranches, dans
-une feuille périodique, et c’est une voie de publicité
-autrement rapide et large que le livre ».</p>
-
-<p>Qu’est-ce, en effet, qu’un chef-d’œuvre qui n’est
-pas lu, ou une pièce de théâtre qu’on ne joue pas ?
-et de quoi Flaubert se plaignait-il ? S’il est vrai,
-comme il le disait, que ce qu’il y a de meilleur dans
-l’art ne sera jamais compris du public, pourquoi
-s’étonnait-il que son livre n’eût pas réussi ? Mais
-Flaubert avait trop d’esprit pour ne pas se consoler.
-Il savait mieux que personne, par l’exemple
-de ses confrères, que le succès ne signifie rien et
-n’est que la constatation d’un fait. On peut être
-à la fois illustre et inconnu. Mistral se vantait
-de ne chanter que pour les bergers et les paysans,
-et on ne trouverait pas un cultivateur dans tout
-le département du Var qui ait lu <i>Mireille</i> ou sache
-à peu près ce que c’était que Mistral.</p>
-
-<p>Devant les incertitudes et les mécomptes du
-succès, le mieux est de s’en tenir aux grands principes,
-et de mettre le plus de chances de son côté,
-en écrivant des œuvres de bonne exécution littéraire
-et où il y ait le plus de talent possible.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II<br />
-<b>Le style et le roman</b></h2>
-
-<p class="d">L’envahissement du roman. — L’argent et le roman. — La
-loi du travail : George Sand, Villiers de l’Isle-Adam,
-Paul Arène, Baudelaire. — Le mauvais style.</p>
-
-
-<p>M. Gaston Rageot se demandait, il y a une
-vingtaine d’années, « si le public français avait
-jamais eu le goût du roman. Le bourgeois français,
-dit-il, l’ancien voltairien, a l’esprit plus positif
-que romanesque<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Le Succès</i>, p. 16.</p>
-</div>
-<p>Voltairien ou non, je crois, au contraire, que le
-public français a toujours lu beaucoup de romans.</p>
-
-<p>Claveau raconte à ce sujet une anecdote caractéristique.
-« Lorsque Bonaparte s’embarqua sur
-l’<i>Orient</i> pour son expédition d’Égypte, il eut soin
-d’emporter à bord toute une bibliothèque, d’ailleurs
-composée à l’impromptu et au hasard, et il
-comptait sérieusement sur cette littérature pour
-tromper les ennuis de la traversée. Il s’aperçut
-bientôt qu’il n’y avait pas compté en vain, car il
-trouva un jour tous les personnages, déjà illustres,
-qu’il emmenait avec lui, plongés dans leurs lectures
-au point de ne pas même remarquer sa présence.
-Et alors, avec ce curieux besoin d’inquisition
-qui était en lui : « Que lisez-vous là, Muiron ? — Un
-roman, général ! — Et vous, Berthollet ? — Un
-roman ! — Et vous, Desaix ? — Un roman ! — Et
-vous, Monge ? — Un roman ! Tous,
-et même Monge, des romans ! » Bonaparte les
-plaisanta un peu sur ce goût ; mais que lisait-il donc
-lui-même ? Homère et Ossian, c’est-à-dire les deux
-plus grands romanciers connus, qui ont sur tous les
-rivaux cet avantage inappréciable, cette supériorité
-extraordinaire et essentiellement romanesque de
-n’avoir peut-être jamais existé ni l’un ni
-l’autre !<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> A. <span class="sc">Claveau</span>, <i>Contre le flot</i>, p. 159.</p>
-</div>
-<p>La vérité, c’est qu’à toutes les époques on a dû
-lire des romans en France ; je crois cependant
-qu’on n’en a jamais autant lu ni autant publié
-qu’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Cette surproduction a fini par tromper quelques
-esprits optimistes, qui entrevoient déjà l’éclosion
-d’une prochaine renaissance littéraire. Examinant
-notre école de romans contemporains, Rosny,
-Benoit, Hamp, Colette, Bourget, Hermant, Duvernois,
-etc., M. Strowski est d’avis que « la littérature
-contemporaine s’est épanouie comme un jardin au
-soleil de mai ; que des talents nouveaux se sont révélés,
-et que nous allons voir des Chateaubriand, des
-Hugo et des Lamartine, ou plutôt que nous les avons
-déjà sans savoir encore les reconnaître<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>La Renaissance littéraire</i>, préface.</p>
-</div>
-<p>Je n’aperçois pas encore très bien, pour ma
-part, ces nouveaux Chateaubriand et ces futurs
-Lamartine qui vont régénérer les lettres françaises.
-Je suis seulement frappé par le monstrueux débordement
-de tant d’œuvres d’imagination insignifiantes
-et médiocres.</p>
-
-<p>« Il est actuellement impossible, dit un programme
-de la <i>Chronique des lettres</i>, de suivre le
-mouvement littéraire. Le nombre des livres nouveaux
-augmente sans cesse. C’est ainsi que le bulletin
-d’un éditeur annonçait dernièrement la publication
-imminente de plusieurs milliers de volumes,
-à raison de dix à vingt par jour ! Même en
-tenant compte d’une exagération évidente, il n’est
-pas moins certain que ceux des lecteurs qui cherchent
-dans les livres autre chose que la distraction
-d’une heure, ne peuvent plus s’y reconnaître. »</p>
-
-<p>Le roman, il faut bien le dire, forme le fond de
-cette effroyable production, que la bourgeoisie
-française ne suffit pas à dévorer et qui va alimenter
-le public européen. Pannes de librairies, psychologies
-pédantes, livres licencieux ou ennuyeux, c’est
-sur ces milliers de spécimens au rebut que l’étranger
-nous connaît, nous juge, — et nous méprise.</p>
-
-<p>Le roman a tout envahi. On fait des romans
-avec n’importe quoi, sur n’importe quoi. « Le roman,
-dit Lucien Delpech (<i>Revue de Paris</i>, 15 juillet 1923),
-n’est plus un genre, c’est un dépotoir. Il n’a pas
-plus d’existence littéraire que le journal, puisqu’on
-y trouve tout… Non seulement on est en train de
-tuer le roman, mais on le déshonore. »</p>
-
-<p>Sur dix volumes qui paraissent, on compte bien
-neuf romans, de tout format et de tout prix, populaires
-ou illustrés, célèbres ou inconnus, fignolés
-ou bâclés, passionnés ou douceâtres. Le roman
-pullule, comme l’herbe pousse, comme le blé
-mûrit. On réédite les ancêtres, les Gaboriau, Frédéric
-Soulié, Paul Féval, Eugène Sue, Ponson du
-Terrail, Richebourg, Paul de Kock, Alexis Bouvier,
-Ulbach, Champfleury… Les auteurs tombés dans
-le domaine public sont ramassés et remis à neuf.
-Et on ne s’arrêtera pas là : on rééditera la comtesse
-Dash, Émile Souvestre, Clémence Robert, Louis
-Énault, Alexandre Lavergne, Charles Deslys,
-Alfred de Bréhat, Roger de Beauvoir, Octave Féré,
-Amédée Achard…</p>
-
-<p>Devant ces torrentielles résurrections, le public
-s’affole et finit par tout accepter. « J’ai entendu
-un petit bourgeois me dire ; Monsieur, nous prenons
-ce qu’on nous donne ; nous aimerions mieux
-des choses plus belles. Mais, quand on a l’habitude
-d’aller au théâtre, il faut bien écouter ce qu’on a
-mis sur l’affiche<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Alfred <span class="sc">Mortier</span>, <i>Dramaturgie de Paris</i>, p. 240.</p>
-</div>
-<p>D’après la <i>Bibliographie de la France</i>, notre
-confrère M. André Billy a établi la statistique
-comparative des ouvrages littéraires publiés au
-cours des deux dernières années :</p>
-
-<p>En 1923 ont paru 1 579 volumes ressortissant
-à la littérature d’imagination ; 1009 romans,
-284 pièces de théâtre, 286 volumes de vers.</p>
-
-<p>En 1922, on avait publié 976 volumes, 366 pièces
-de théâtre, 395 volumes de vers.</p>
-
-<p>« Il est curieux de noter qu’en 1913 il avait
-paru 860 romans et 457 volumes de vers, et
-qu’en 1875 on éditait 707 romans et 680 volumes
-de vers. En somme, on éditerait de moins en moins
-de vers et de plus en plus de romans. »</p>
-
-<p>Le roman est devenu un commerce comme celui
-de la betterave ou de la pomme de terre. Les Revues
-payent le manuscrit, l’éditeur lance le volume,
-il se vend, et on recommence. L’écrivain ne travaille
-que pour gagner de l’argent.</p>
-
-<p>Le mal n’est pas nouveau, dira-t-on. De tous
-temps, les romanciers ont recherché l’argent. Qui
-fut plus intéressé que Balzac ? A en croire Veuillot,
-qui raconte le trait dans <i>Çà et là</i>, quelqu’un ayant
-demandé à l’auteur du <i>Père Goriot</i> quel but il se
-proposait en écrivant tant de volumes, le grand
-romancier répondit : « Mon but est tout simplement
-de me faire 50 000 francs de rente. » Le mot est-il
-exact ? Balzac n’a-t-il pas voulu mystifier son auditeur ?
-Traqué par ses créanciers, renonçant au
-luxe de ses débuts, qui blâmerait Balzac d’avoir
-voulu gagner de l’argent pour payer ses dettes ?
-L’auteur d’<i>Eugénie Grandet</i> rêva toute sa vie la
-fortune ; mais ses besoins d’argent n’influencèrent
-jamais sa conscience d’artiste. Fidèle historien
-des mœurs de son temps, il poursuivit son œuvre
-sans sacrifier son idéal, et il n’eût pas retranché une
-description de ses livres pour plaire à des lecteurs
-qu’il se proposait non pas d’exploiter, mais de conquérir.
-Il fut harcelé, non dominé par ses dettes,
-et il sauva du naufrage l’honneur du talent. Balzac
-écrivait vite et expiait sa hâte sur les épreuves ;
-mais il ne bâclait ni son sujet, ni ses personnages,
-ni l’observation, ni la vérité humaine. Stendhal
-aussi produisait fiévreusement, et celui-là non plus
-n’a pas travaillé pour le succès. Il acheva sans faiblesse
-une œuvre qu’on ne devait lire qu’après sa
-mort, à une date qu’il fixait lui-même.</p>
-
-<p>Ce type d’écrivain est aujourd’hui introuvable.
-Seul Marcel Proust a donné cet exemple de désintéressement
-et de patience. On n’écrit plus des
-livres ; on en fabrique. Je connais des auteurs qui
-refont chaque année l’ouvrage à la mode. Ils écriraient
-un poème épique, si on en publiait encore.</p>
-
-<p>La question d’argent ravage la littérature. On
-ne parle plus que traités, droits d’auteurs, tirages.
-Les commerçants ne sont pas plus âprement
-hypnotisés par le problème des débouchés et des
-ventes. Les prix littéraires n’ont fait qu’exaspérer
-cette soif de rémunération immédiate. C’est ce qui
-explique la mauvaise qualité du roman à notre
-époque. Sauf quelques exceptions, trois ou quatre
-noms peut-être, il n’y a plus ni écrivains, ni créateurs,
-ni artistes. Il n’y a que des improvisateurs.
-On n’est écrivain, artiste et créateur que par la
-persévérance et le travail. Victor Hugo travaillait
-avec la régularité d’un fonctionnaire, utilisant
-tout ce qui lui tombait sous la main, dictionnaires,
-vieilles rimes de Delille, anciennes épopées, articles
-de magazines. Musset aimait mieux attendre la
-seconde inspiration, et refaire, au lieu de corriger ;
-et on voit bien, en effet, tout ce qui traîne de négligences
-et de lambeaux de prose dans ses meilleurs
-poèmes. Les romantiques se donnèrent
-d’abord comme des inspirés et commencèrent par
-monter sur un trépied. Lamartine croyait à l’inspiration
-spontanée. « Créer est beau, disait-il, mais
-corriger, changer, gâter est pauvre et plat. C’est
-l’œuvre des maçons et non pas des artistes. » Les
-manuscrits de Lamartine portent pourtant de
-nombreuses traces de tâtonnements, variantes,
-essais plus ou moins heureux, et même pas mal
-de surcharges. « Tout doit se faire à froid », disait
-Flaubert, qui ne cachait pas son admiration pour
-Buffon et le <i>Discours sur le style</i>. On connaît la
-facilité de Théophile Gautier. L’auteur du <i>Roman
-de la momie</i> soutenait les deux théories, celle de
-l’inspiration et celle du labeur<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. S’il faut en croire
-Goncourt, Gautier était de ceux qui prenaient la
-plume sans songer à ce qu’il allait écrire. En réalité
-Gautier a toujours été partisan du travail. Les romantiques
-avaient, au fond, les mêmes doctrines
-que les classiques, parce qu’il n’y en a pas d’autres.
-Champfleury lui-même mettait deux ou trois ans
-à faire un livre, à lire, étudier, compulser. « J’ai
-écrit longuement, goutte à goutte, le livre qui paraîtra
-en deux mois à <i>la Presse</i> et qui, en volume,
-demandera à peine huit heures de lecture<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Théorie de l’art pour l’art</i>, par A. <span class="sc">Cassagne</span>, p. 413.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Firmin <span class="sc">Maillard</span>, <i>Cité des intellectuels</i>, p. 148.</p>
-</div>
-<p>Parlant « du labeur qu’exige la poésie », Baudelaire,
-qui fut un admirateur de Buffon, ne se gênait pas
-pour déclarer que « l’inspiration consistait à travailler
-tous les jours ». « L’orgie, disait-il, n’est plus
-la sœur de l’inspiration… Une nourriture substantielle,
-mais régulière, est la seule chose nécessaire
-aux écrivains féconds. L’inspiration est décidément
-la sœur du travail journalier. Ces deux contraires ne
-s’excluent pas plus que tous les contraires qui constituent
-la nature. L’inspiration obéit, comme la faim,
-comme la digestion, comme le sommeil<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <span class="sc">Baudelaire</span>, <i>Pages de critique</i>.</p>
-</div>
-<p>Certains écrivains comme Stendhal et George
-Sand, furent radicalement incapables de refaire
-et de corriger. Le cas de George Sand est déconcertant.
-Elle était de la grande race des prosateurs
-classiques. Très liée avec Flaubert, George Sand
-s’ébahissait de voir le malheureux auteur de
-<i>Madame Bovary</i> suer sang et eau, crier jour et nuit
-son martyre, « tourner et retourner deux jours entiers
-un paragraphe sans en venir à bout », et presser
-sa malheureuse cervelle pour trouver un mot.
-Devant de pareilles souffrances, George Sand en
-arrivait à douter d’elle-même et à se demander si sa
-propre facilité n’était pas un signe d’infériorité.
-« Quand je vois, disait-elle, le mal qu’il se donne
-pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité,
-et je me dis que je fais de la littérature de savetier<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Cité par Firmin <span class="sc">Maillard</span>, <i>Cité des intellectuels</i>,
-p. 150.</p>
-</div>
-<p>Il est intéressant de constater cette inquiétude
-chez un auteur qui a publié près de cent volumes
-et dont la fécondité troublait même Buloz. L’incomparable
-diction de George Sand ne compense
-pas toujours, en effet, son absence de relief et sa
-timidité descriptive, bien que son sens de la nature
-lui ait souvent inspiré des descriptions très vivantes,
-notamment dans ses <i>Lettres d’un voyageur</i>.
-On peut dire de ses meilleurs romans champêtres
-ce que Gœthe disait de Claude Lorrain : « Il a
-atteint la vérité, mais non la réalité. » En tous cas,
-le style et le dialogue de George Sand ont quelque
-chose de divinement contagieux. Ouvrez ses livres :
-c’est la vie même. Fermez le volume, réfléchissez,
-vous avez l’impression qu’il manque à cette prose
-je ne sais quelle résistance, l’épaisseur, la solidité
-de couches seules capables de braver le temps.
-George Sand n’avait pas besoin de cultiver son
-champ, tandis que d’autres terrains demandent à
-être travaillés pour donner toute leur récolte.</p>
-
-<p>On est surpris quand on lit sa correspondance
-avec Flaubert. On aperçoit bien ce qui devait les
-séparer ; on ne voit pas très bien ce qui pouvait
-les rapprocher. Ils représentent deux méthodes
-inconciliables. L’un incarnait la rature laborieuse ;
-l’autre la facilité intarissable. Tous deux, par des
-procédés différents, font figure de grands écrivains.
-Avec trois ou quatre volumes, Flaubert a atteint
-la réputation des cent volumes de George Sand.</p>
-
-<p>Villiers de l’Isle-Adam est un autre exemple
-des inconvénients qui résultent du manque de travail.
-Avec du travail il eût fait une œuvre de premier
-ordre ; faute d’effort et de labeur, son <i>Axel</i>,
-par exemple, quoique plus dramatique, n’a pas
-dépassé l’<i>Ahasvérus</i> de Quinet. Le dialogue entre
-Axel et maître Janua, qui ouvre la troisième partie,
-le début de la scène I de la première partie,
-les deux longues tirades de l’archidiacre, à la
-prise de voile (scène VI, 1<sup>re</sup> partie), les adjurations
-amoureuses et tentatrices de Sara dans la salle
-des tombeaux, sa logique invitation aux voyages
-exotiques, tout cela est du pur <i>Ahasvérus</i>… Même
-prose sans plasticité, même déclamation sans relief,
-même rhétorique inexpressive. <i>Ahasvérus</i>,
-c’est <i>Axel</i>, avec beaucoup de la première <i>Tentation
-de saint Antoine</i> de Flaubert. Quinet fait parler le
-Sphinx, la reine de Saba, les mages, les fées,
-Attila, les cathédrales, Charlemagne, Babylone,
-Béatrix, Héloïse, Rome, l’Océan, Athènes, le Vatican,
-le Christ<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> On peut comparer ce style poétique avec celui du
-vrai Flaubert (dernier texte) en relisant ce que dit Quinet
-de la Pythie (p. 359 et 303) et la tirade du désert (p. 129).</p>
-</div>
-<p>On ne peut pas dire pourtant que Villiers ne
-travaillait pas. « Il éprouvait, dit M. Bersaucourt,
-une peur presque maladive du mot impropre ou
-de la locution vicieuse. » « Il n’y a pas en cette
-matière de petites choses, confiait-il à Adrien
-Remacle, le directeur de la <i>Revue contemporaine</i>.
-On écrit : <i>l’Heure s’avance</i>. Soit. L’heure féminine,
-personnification du temps, peut <i>s’avancer</i> ; mais
-croyez-vous qu’il m’était arrivé dans un conte,
-de laisser écrit : <i>l’Heure était avancée</i>, comme le
-coupé de la marquise ou un fromage<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> ? »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Au temps des Parnassiens</i>, p. 47.</p>
-</div>
-<p>Delacroix s’était très bien rendu compte des difficultés
-que présente l’art d’écrire, supérieures,
-selon lui, aux difficultés de l’art de peindre. Il
-semble parfois avoir pressenti le terrible labeur
-de Flaubert :</p>
-
-<p>« Pour le peu que j’aie fait de littérature, dit-il,
-j’ai toujours éprouvé que, contrairement à l’opinion
-reçue et accréditée, il entrait véritablement
-plus de mécanique dans la composition et l’exécution
-littéraire que dans la composition et l’exécution
-en peinture. Il est bien entendu qu’ici mécanisme
-ne veut pas dire <i>ouvrage de la main</i>, mais
-affaire de métier, dans laquelle n’entre pour rien
-l’inspiration. J’ajouterai même, mais pour ce qui
-me concerne et eu égard au peu d’essais que j’ai
-faits en littérature, que, dans les difficultés matérielles
-que présente la peinture, je ne connais rien
-qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner
-des phrases et des mots, pour éviter soit une
-consonance, soit une répétition. J’ai entendu
-dire à tous les gens de lettres que leur métier était
-diabolique, et qu’il y avait une partie ingrate dont
-aucune facilité ne pouvait dispenser<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <span class="sc">Delacroix</span>, <i>Œuvres littéraires</i>, t. I, p. 92.</p>
-</div>
-<p>Tous les écrivains n’ont pas également compris
-la nécessité du labeur littéraire. Sainte-Beuve
-avait de la peine à se persuader que La Fontaine
-« fabriquait du naturel avec du travail ». L’effort
-est pourtant sensible chez le fabuliste. Sa naïveté
-est réelle ; on sent seulement qu’elle vient de loin,
-qu’elle est d’une qualité réfléchie. Même trompe-l’œil
-pour les contes de Paul Arène, merveilles de
-simplicité familière. On jurerait que celui-là non
-plus ne travaillait pas. On se tromperait :</p>
-
-<p>« A cette écriture qui nous semble si facile, nous
-dit son ami Léopold Dauphin, Arène ne parvenait
-qu’à force de soins, récrivant des feuillets entiers,
-raturant sans cesse des mots, des passages, jusqu’à
-ce qu’il fût complètement satisfait. Personne ne
-soupçonnait la peine infinie dont il souffrait. Ainsi
-un jour nous nous trouvions ensemble chez Ferdinand
-Fabre. L’auteur des <i>Courbezon</i> avait une
-crise de goutte qui le clouait dans son fauteuil,
-la jambe allongée sur une chaise basse. Fabre se
-plaignait des difficultés qu’il éprouvait à mettre
-d’aplomb une bonne page et enviait Paul Arène
-d’arriver si aisément à la perfection du style :
-« Vous êtes bien heureux, dit-il, d’écrire sans
-effort. Arène ne répondit que par un haussement
-d’épaules, que Fabre n’aperçut pas<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Georges <span class="sc">Baume</span>, <i>Parmi les vivants et les morts</i>, p. 40.</p>
-</div>
-<p>Il y a dans le travail, refontes et ratures, une
-vertu intérieure, une ressource de résistance qui
-n’ont pas échappé à des écrivains comme Malherbe,
-Boileau, Buffon et Flaubert. L’auteur de <i>Salammbô</i>
-se méfiait de tout ce qui était trop facilement écrit.</p>
-
-<p>Une femme d’esprit, Mme de Charrière, disait
-avec beaucoup d’à-propos : « Quand la plume ne
-va pas comme d’elle-même, il n’en faut pas moins
-qu’elle aille. On s’imagine qu’elle ira mal, mais
-point du tout : les plumes qu’on gouverne sont à la
-longue les seules qui aillent bien. On attend qu’on
-soit en train, tandis qu’il ne tient qu’à nous de
-nous y mettre… Je ne recommence que pour faire
-plus mal, disent beaucoup de gens. Qu’en savent-ils ?
-Ont-ils jamais bien obstinément recommencé ?
-L’esprit est comme la main, comme le
-pied, la jambe, et l’on devient capable de penser,
-de parler, d’écrire, comme de danser et de jouer
-du clavecin, à force d’exercice… Vouloir fortement,
-décidément et obstinément vouloir, fait venir à
-bout de tout ; mais vouloir ainsi est déjà un don
-du ciel, un talent très rare. »</p>
-
-<p>Ces questions de travail et de métier sont très importantes.
-Quand Alphonse Daudet publia l’<i>Histoire
-de mes livres</i> et raconta comment il composait ses
-romans, Jules Lemaître signala l’intérêt que présentait
-ce genre de confidences ; et, à ce propos, dans
-la <i>Revue bleue</i> du 25 février 1888, M. Henri Berr
-recommandait aux auteurs « de nous faire connaître
-par le menu le tempérament, l’origine de leur vocation,
-la formation intérieure de leurs œuvres, les
-influences qu’ils ont subies », et il ajoutait judicieusement
-que cela pouvait rendre possible « la création
-d’une esthétique expérimentale et historique<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>L’Algérie d’Alphonse Daudet d’après « Tartarin de
-Tarascon »</i>, par Léon <span class="sc">Degoumois</span>, p. 158.</p>
-</div>
-<p>Baudelaire a insisté sur l’utilité pratique de ces
-confidences de travail et de métier :</p>
-
-<p>« Bien souvent, dit-il, j’ai pensé combien serait
-intéressant un article écrit par un auteur qui
-voudrait, c’est-à-dire qui pourrait raconter pas
-à pas la marche progressive qu’a suivie une
-quelconque de ses compositions, pour arriver au
-terme définitif de son accomplissement. Pourquoi
-un pareil travail n’a-t-il jamais été livré
-au public, il me serait difficile de l’expliquer ;
-mais peut-être la vanité des auteurs a-t-elle été,
-pour cette lacune littéraire, plus puissante qu’aucune
-autre cause. Beaucoup d’écrivains, particulièrement
-les poètes, aiment mieux laisser
-entendre qu’ils composent grâce à une espèce
-de frénésie subtile ou d’intuition extatique, et ils
-auraient positivement le frisson, s’il leur fallait
-autoriser le public à jeter un coup d’œil derrière
-la scène et à contempler <i>les laborieux et indécis
-embryons de pensées, la vraie décision prise au
-dernier moment</i>, l’idée si souvent entrevue comme
-dans un éclair et refusant si longtemps de se
-laisser voir en pleine lumière, la pensée pleinement
-mûrie et rejetée de désespoir comme étant
-d’une nature intraitable, le choix prudent et les
-<i>rebuts</i>, les <i>douloureuses ratures et les interpolations</i>, — en
-un mot, les <i>rouages et les chaînes</i>, les <i>trucs</i>
-pour les changements de décor, les échelles et
-les trappes, — les plumes de coq, le rouge, les
-mouches et tout le maquillage qui, dans quatre-vingt-dix-neuf
-cas sur cent, constituent l’apanage
-et le naturel de l’<i>histrion</i> littéraire<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Œuvres critiques. La Genèse d’un poème.</i></p>
-</div>
-<p>Les débutants s’imaginent qu’il suffit, pour être
-écrivain, d’avoir de la facilité et du naturel. Ils ne
-se doutent pas qu’il y a une fausse facilité et un
-faux naturel, et ils croient avoir un style à eux,
-quand leur style est tout simplement celui de tout
-le monde. On est dupe de sa verve, la phrase coule,
-le dialogue pétille ; on ne prend pas garde que le
-fond et la forme sont du <i>déjà lu</i>, et que tout cela
-ne peut faire qu’une œuvre insignifiante.</p>
-
-<p>Balzac signalait ce genre de style, dans sa
-<i>Revue parisienne</i>, à propos d’Eugène Sue :</p>
-
-<p>« M. Sue écrit comme il mange et boit, par l’effet
-d’un mécanisme naturel ; il n’y a là ni travail ni
-effort. La phrase est d’une désespérante uniformité.
-Pas une idée, pas une réflexion, pas un seul
-de ces traits incisifs, concis, qui doivent distinguer
-l’écrivain français entre les écrivains, ne relève
-cette prose molle et lâche. La forme que
-M. Sue a trouvée une fois est comme le moule qui
-sert à une cuisinière pour toutes ses crèmes<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Cité par M. <span class="sc">Bersaucourt</span>, <i>Études et Recherches</i>,
-p. 40.</p>
-</div>
-<p>Encore s’agit-il ici d’une prose banale, très
-reconnaissable, dont on peut se méfier. Il est une
-autre prose plus dangereuse, que j’appellerais
-l’<i>émail</i> du bon style, les jolis clichés de ceux qui
-écrivent bien. Je connais des jeunes gens qui ont
-attrapé ce ton et s’imaginent avoir un style, alors
-qu’ils écrivent, non pas cette fois avec le style
-de tout le monde, mais avec le style d’un autre.
-Ils diront par exemple : « Exquises, ces figues
-cueillies dans la rosée matinale, aux premiers feux
-du soleil montant », sans voir qu’ils refont la phrase
-d’Alphonse Daudet : « Délicieuse, cette soirée
-passée dans le jardin du presbytère, au parfum
-des roses finissantes, etc. » Les naïfs adoptent un
-gaufrier qui leur permet d’avoir du talent ; seulement
-ce talent n’est pas à eux, et ceux qui <i>savent</i>
-ne sont pas dupes.</p>
-
-<p>Parmi les défauts à éviter, en voici un très répandu,
-que je trouve indiqué dans le précieux
-<i>Jacques Amyot</i> de M. Sturel (p. 235). Il s’agit du
-redoublement inutile de la même idée ou des
-mêmes expressions synonymes, comme dans ce
-passage d’un traducteur de Plutarque, Jehan
-Lodé : « Après la <i>couple et lien</i> nuptial par lequel
-le prestre et le ministre de la noble déesse Cérès
-vous a <i>accouplés et conjoincts</i> par mariage, selon
-la <i>teneur et autorité</i> de la loi du païs, mon <i>jugement
-et réputation</i> est que le <i>doux parler</i> et <i>amoureux
-langage</i>, entre vous deux <i>commun et mutuel</i>, vous
-est moult <i>profitable et nécessaire</i> aussi, pareillement
-à vostre loy très <i>convenable et correspondant</i>. »</p>
-
-<p>Remarquons qu’aucun de ces termes n’est
-répété dans le texte grec. Ce redoublement symétrique
-a été exploité en grand par Massillon<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Il ne faut pas confondre ce genre de répétition avec
-le parallélisme biblique (le deuxième verset paraphrasant
-le premier) qui est un rythme poétique tout différent.</p>
-</div>
-<p>Du temps d’Arlincourt, on s’imaginait bien
-écrire en écrivant « comme M. de Chateaubriand »,
-c’est-à-dire en imitant ses défauts, comme dans
-cette phrase, où M. de Marcellus multipliait les
-épithètes banales :</p>
-
-<p>« Lorsqu’on admire à loisir la fierté de ces
-<i>roches sauvages</i> et la grâce de ces <i>vallons ombragés</i> ;
-qu’on a tour à tour promené ses regards sur le
-<i>mont escarpé</i> et sur la <i>prairie émaillée</i>, sur l’<i>humble
-violette</i> et sur l’<i>orgueilleux sapin</i>, il reste dans
-l’âme, etc. Nous contemplâmes avec effroi un
-<i>profond et vaste gouffre</i>, dont les bords revêtus
-d’un gazon glissant étaient parsemés d’<i>œillets
-embaumés</i> et de <i>fraises vermeilles</i> ; mais nous résistâmes
-<i>avec courage</i> à ces <i>appas trompeurs</i>, <i>emblème
-funeste</i> des <i>plaisirs perfides</i> d’un <i>monde trop séduisant</i><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Cité par <span class="sc">Raynaud</span> dans son <i>Manuel de style</i>, p. 358.</p>
-</div>
-<p>Alexis de Tocqueville, qui fut un grand travailleur,
-avait signalé cette manie d’amplification,
-« cette tendance à renfermer toutes sortes de
-nuances d’idées dans la même phrase, de façon
-que, tout en complétant et en étendant la pensée,
-on énerve et on affaiblit l’expression ».</p>
-
-<p>Il avait raison. Il ne faut mettre dans une phrase
-ni trop de choses semblables ni trop de choses différentes.
-Les phrases de Pascal, Rousseau, Montesquieu,
-Buffon, Voltaire ne contiennent pas
-énormément de choses à la fois. Bossuet lui-même,
-dans ses belles périodes, ne verse ses idées
-ni à droite ni à gauche : il va droit son chemin.</p>
-
-<p>Tocqueville savait mieux que personne ce que le
-labeur peut ajouter à une première rédaction :
-« Le premier jet, dit-il, est souvent, comme forme,
-très préférable à tout ce que la réflexion ajoute
-après. Mais la pensée elle-même gagne à être longuement
-creusée, remaniée et reprise, tournée et
-retournée par mon esprit dans tous les sens. L’expérience
-m’a appris qu’elle obtenait souvent ainsi
-sa valeur véritable. Le difficile est de combler une
-rédaction primesautière avec une pensée très
-mûrie. Je ne sais si j’y parviendrai jamais. Ce serait
-déjà beaucoup que de voir clairement ce qu’il faut
-faire pour cela<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Cité par Firmin <span class="sc">Maillard</span>.</p>
-</div>
-<p>Certains écrivains <i>voient</i> très bien ce qui leur
-manque et éprouvent cependant une difficulté
-invincible à se <i>corriger</i>.</p>
-
-<p>« Je suis le premier, dit Ovide, à voir le côté
-faible de mes ouvrages, quoique un poète s’aveugle
-souvent sur le mérite de ses vers. Pourquoi donc
-faire des fautes, puisque aucune ne m’échappe,
-pourquoi en souffrir dans mes écrits ? C’est que
-sentir sa maladie et la guérir sont deux choses
-bien différentes. Souvent je voudrais changer un
-mot, et pourtant je le laisse, la puissance d’exécution
-ne répondant pas à mon goût. Souvent (car
-pourquoi n’avouerai-je pas la vérité ?) j’ai peine à
-corriger et à supporter le poids d’un long travail :
-l’enthousiasme soutient, le poète qui écrit y prend
-goût, l’écrivain oublie la fatigue, et son cœur
-s’échauffe à mesure que son poème grandit. Mais
-la difficulté de corriger est à l’invention ce qu’était
-l’esprit d’Aristarque au génie d’Homère. Par les
-soins pénibles qu’elle exige, la correction déprime
-les facultés de l’esprit. C’est comme le cavalier qui
-serre la bride à son ardent coursier<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <span class="sc">Ovide</span>, <i>Pontiques</i>, III, 9.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III<br />
-<b>Comment on fait un roman</b></h2>
-
-<p class="d">La prose actuelle. — Doit-on bien écrire le roman ? — L’effort
-et l’originalité. — La sincérité littéraire. — Le
-cas de Lamennais. — L’éternel roman d’amour. — Le
-roman drôle. — Le roman psychologique.</p>
-
-
-<p>La nécessité du travail doit donc être considérée
-comme un principe au-dessus de toute contestation.
-Une prose n’est parfaite que si elle a été travaillée.
-Le travail contient toutes les possibilités de perfection.</p>
-
-<p>Il y a des centaines de manières de mal écrire ;
-toutes sont le résultat du manque de travail.</p>
-
-<p>« On pourrait, dit Philarète Chasles, composer
-un bon livre et très utile sur les diverses maladies
-du style en France. Je serais heureux d’y essayer
-mes forces, si je n’avais entrepris une œuvre que
-je continue modestement et assidûment, œuvre
-que les plus superbes de mes contemporains daignent
-alimenter avec constance. Cette <i>cacographie
-illustre</i>, ou ces exemples de mauvais style tirés des
-œuvres de nos grands hommes, me donne fort à
-faire, et le choix m’embarrasse. Les grands hommes
-qui <i>basent</i> leurs opinions et qui ne tarderont pas
-sans doute à les <i>chapitonner</i> ou à les <i>archivolter</i>,
-sont devenus nombreux. Quand on parle d’une
-maison, l’on dit en général que son toit est <i>pointu</i> ;
-en parlant d’une femme, au contraire, on n’est
-plus amoureux d’elle, on <i>en</i> est amoureux (<i>en</i>, d’une
-chose). Nos meilleurs écrivains aujourd’hui ne s’expriment
-guère autrement. <i>Près de mourir</i> devient
-<i>prêt à mourir</i>, chose très différente. Quand on a
-l’intention de rendre un service, on est <i>près</i> (voisin)
-de le rendre, ce qui n’est pas du tout le même sens.
-Pourquoi y regarder de <i>si près</i>, ou de <i>si prêt</i> ? Un
-t, un s, la précision est inutile. Un peu de vague
-fait grand bien… Quant à la particule <i>y</i>, ses droits
-se sont étendus comme ceux de la particule <i>en</i> ;
-des autorités très considérables prouvent que l’on
-peut très bien écrire : <i>Dans cette maison où l’on y
-danse.</i> Je lisais récemment avec satisfaction cette
-phrase de M. Cousin, qui eût épouvanté Vaugelas :
-<i>Dans ce portrait gravé on y sent des yeux très attendris.</i>
-<i>Sentir</i> des yeux ! Et <i>sentir</i> des yeux attendris !
-O Voltaire ! O Bossuet ! O Molière…<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Mémoires</i>, t. II, p. 224.</p>
-</div>
-<p>» Que dirait aujourd’hui Philarète Chasles ? Le
-style français est en pleine décadence. Il n’y a plus
-de style ; il n’y a que des styles. Le barreau, la
-finance, la politique, la philosophie, le sport sont
-en train de faire de notre langue un prétentieux
-charabia qui n’est presque plus du français.
-M. Jacques Boulenger a relevé au <i>Journal officiel</i>
-les locutions favorites de nos députés et de nos
-ministres. Le mot propre est presque toujours
-rejeté par les orateurs comme indigne de la majesté
-de la tribune.</p>
-
-<p>» Le <i>Journal des Débats</i> (3 avril 1924) cite quelques-unes
-de ces formules toutes faites : « Une <i>idée</i>, en
-style parlementaire, se nomme une <i>conception</i>,
-une <i>vue</i>, une <i>vision</i> qui ne manque presque jamais
-d’être une <i>claire vision</i>. La Chambre ne <i>résout</i> pas,
-elle <i>solutionne</i> ; ses désirs ou ceux des électeurs
-ne sont point des <i>désirs</i>, ils prennent le nom auguste
-de <i>desiderata</i> ; les <i>propositions</i> qu’on lui fait
-s’appellent des <i>suggestions</i>. Elle ne <i>finit</i> pas, elle
-<i>met fin</i> (sauf au vote du budget). Ses <i>actes</i> — et
-ceci est sans doute un aveu — se nomment des
-<i>attitudes</i> ou encore des <i>gestes</i> ; ils n’ont pas de
-<i>conséquences</i> ni <i>d’effets</i>, mais des <i>répercussions</i>. Au
-lieu de l’inviter à <i>choisir</i> ou à fixer la date de sa
-prochaine séance, on la prie de « statuer en ce qui
-concerne la fixation de la date ». Veut-on lui
-proposer un classement des incorporés selon leur
-santé ou leur force, on proposera « pour les
-incorporés un classement par catégories d’après
-le coefficient de leur robusticité réelle », sans se
-demander si, par hasard, le mot « robustesse » ne
-serait pas suffisant. Voulant obtenir la construction
-d’usines frigorifiques, on sollicitera d’elle « un
-effort à faire sous forme de construction d’usines
-frigorifiques », ce qui est une forme bien étrange
-d’effort. On ne dit point à la Chambre : « Nous
-tiendrons compte de vos propositions quand nous
-réglerons l’administration de ceci ou de cela »,
-mais : « Nous aurons égard à vos suggestions dans
-l’élaboration du règlement d’administration
-de… ». Une secrète malchance oblige les orateurs
-à prendre toujours par le plus long, à moins toutefois
-qu’ils ne considèrent quelque chose comme
-étant de leur devoir, auquel cas ils diront : « Je
-considère de mon devoir », ce qui n’est pas français. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Appliquée au roman, la question du style soulève
-une objection qui mérite d’être examinée.
-Balzac, Soulié, Eugène Sue, Dumas père, Charles
-de Bernard et même Stendhal n’ont pas eu besoin,
-dit-on, d’être de grands écrivains pour être de
-grands romanciers. De nos jours, un puissant
-créateur de spectacles psychologiques, Marcel
-Proust, emploie un style à faire frémir. Entre la
-prose de Flaubert et celle de Balzac il y a un abîme.
-En d’autres termes, il existe une langue que l’on
-parle et une langue que l’on écrit, une prose ordinaire
-et une prose d’art. Laquelle faut-il choisir ?
-demande M. Henri Massis, dans un excellent article<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Revue Universelle</i>, 1<sup>er</sup> octobre 1922.</p>
-</div>
-<p>Au point de vue perfection, l’hésitation n’est pas
-permise : faites deux ou trois volumes comme
-Flaubert, votre réputation est assurée. Si, au contraire,
-vous vous sentez de taille à publier de
-vastes œuvres, à embrasser tout un ensemble
-d’observations humaines, n’hésitez pas non plus,
-écrivez, créez, amassez. Ce qui arrivera, nul ne le
-sait, par la bonne raison que personne ne peut savoir
-s’il peut avoir assez de génie pour se passer
-de talent.</p>
-
-<p>Le principe indiscutable, c’est que le style domine
-tout, consacre tout. Ce qui sauve une œuvre
-et l’immortalise, Chateaubriand a raison de le
-proclamer, c’est le style. C’est parce qu’Homère
-est un grand écrivain que ses poèmes sont arrivés
-jusqu’à nous. Ils eussent péri, s’ils n’eussent été
-écrits en beaux vers. Certaines œuvres ne survivent
-que par le style, comme le <i>Second Faust</i> de Gœthe
-et la <i>Tentation</i> de Flaubert. D’autres, au contraire,
-mais plus rarement, comme Balzac et Stendhal,
-arrivent à s’imposer par leur seul fond de vérité
-et l’analyse des passions.</p>
-
-<p>« Malheur à qui méprise la forme, dit Anatole
-France. On ne dure que par elle. Une idée ne vaut
-que par la forme, et donner une forme nouvelle
-à une vieille idée, c’est tout l’art et la seule création
-possible à l’humanité<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Cité par <span class="sc">Michaut</span>, <i>Anatole France</i>, p. 235.</p>
-</div>
-<p>Le docteur Toulouse me fit un jour cette objection :
-« Pourquoi, me dit-il, attachez-vous tant
-d’importance à la forme et au style, puisque la
-forme et le style changent comme la langue ? La
-durée d’une œuvre doit être indépendante de ces
-conditions périssables. »</p>
-
-<p>Oui, sans doute, les styles changent, mais la
-nécessité du style subsiste. Les façons d’écrire se
-modifient, mais l’art d’écrire demeure. La peinture
-aussi change ; on ne peint plus comme Raphaël
-ou Rembrandt ; mais chaque peintre continue à
-chercher la forme et la perfection.</p>
-
-<p>Pour le moment, retenons bien ceci : c’est que
-le style, quel qu’il soit, doit être vivant. Le travail
-est nécessaire, mais trop de travail stérilise. La
-perfection sent souvent le pastiche. La spirituelle
-prose qu’Anatole France doit à Renan semble
-elle-même avoir déjà pris quelque chose d’artificiel,
-un air de pastiche délicieusement suranné,
-parce qu’Anatole France n’a écrit que pour le jeu
-des idées, au lieu de chercher la vie et l’observation
-humaines.</p>
-
-<p>Bien écrire, en somme, c’est avoir un style à soi,
-un style original. Tout le monde n’atteint pas
-l’originalité. Il n’y a point de recette pour devenir
-grand écrivain. A peine peut-on proposer des
-méthodes et des conseils pour développer les qualités
-que nous octroie la nature. On n’apprend à
-écrire que si on a la vocation d’écrire, de même
-qu’on n’enseigne la peinture qu’à ceux qui ont le
-goût de peindre, la musique à ceux qui aiment la
-musique, les mathématiques aux esprits portés
-vers les mathématiques. Le difficile, c’est l’originalité.</p>
-
-<p>En réponse à une enquête sur la crise de l’intelligence,
-M. Pierre Lasserre a raison de dire : « Je
-refuse ma sympathie intellectuelle et mon admiration
-aux écrivains dont la forme n’est pas originale ;
-mais je voue mon exécration à ceux qui sont
-préoccupés de leur originalité. Ceux-là surtout la
-ratent, et nous n’avons à en espérer que des grimaces
-laborieuses. » C’est fort bien dit. Nous avons
-toujours signalé nous-mêmes (notamment dans
-notre dernier livre) les ravages qu’exerce la recherche
-de l’originalité à tout prix.</p>
-
-<p>Quand on dit : « Ayez un style original », cela
-signifie : « Ayez un style vivant, un style en relief,
-qui frappe, qui attache. Ce besoin d’originalité
-a rendu les romantiques injustes envers nos classiques.
-On reprochait aux classiques leur imitation
-des Anciens. « Dans la vieille école, disait Raynaud
-en 1839, on se faisait un titre de gloire de l’absence
-d’originalité, on se disait nourri de la lecture des
-Anciens, quand on les avait imités : de là toutes
-ces copies de batailles, de tempêtes, cette imitation
-des épisodes des épopées grecques et latines
-dans les essais qui ont été tentés chez nous. Boileau
-copiait Horace et Juvénal ; Fénelon puisait
-dans l’<i>Iliade</i> et l’<i>Odyssée</i> ; ces facilités que se procurait
-l’écrivain tournaient à sa gloire ; et, nourri
-comme on le disait alors, de la lecture des Anciens,
-sa mémoire pouvait en toute sûreté venir
-au secours de son génie. Aujourd’hui il faut de
-l’originalité ; aujourd’hui que toutes les idées et
-toutes les images ont été importées dans nos livres,
-si l’on se bornait à ressasser ce qui a été imprimé,
-autant vaudrait-il ne pas prendre la plume<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span class="sc">Raynaud</span>, <i>Manuel du style</i>, p. 119.</p>
-</div>
-<p>Il n’y a peut-être pas plus de trois ou quatre
-écrivains par siècle qui ont vraiment ce qu’on peut
-appeler un talent original : les autres en vivent
-et l’exploitent. Dieu sait la quantité de romans
-épistolaires qui suivirent l’<i>Héloïse</i> de Rousseau,
-et ce qu’on a publié après Montesquieu de lettres
-persanes, turques ou péruviennes ! Un poète
-anglais a dit : « Nous naissons tous originaux et
-nous mourons tous copistes. » — « Ce poète, ajoute
-Villemain, est dépité de ce que tous et lui-même
-nous ne pouvons échapper à l’action des hommes
-de génie qui nous ont précédés, et secouer le joug
-de leur idée<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle</i>, t. III,
-p. 229.</p>
-</div>
-<p>Ce serait une grosse erreur de croire que le travail
-et l’étude des procédés suffisent à créer l’originalité.
-L’originalité consiste surtout dans la
-façon personnelle de sentir. C’est la force de la
-sensation qui crée la force de l’expression.</p>
-
-<p>La soif d’originalité engendre la bizarrerie ; et
-cependant la nouveauté sera toujours la première
-condition de l’art. « Lorsqu’une technique a produit
-son chef-d’œuvre, dit très justement M. Cocteau,
-elle est épuisée et il faut chercher autre chose. »
-C’est ainsi que l’art se transforme : classiques, romantiques,
-réalisme, symbolisme, cénacles et petites
-chapelles, tout passe, tout se renouvelle.</p>
-
-<p>Ce serait une autre erreur de s’imaginer que,
-pour rester personnel et éviter les réminiscences,
-il faut s’abstenir de lire. On doit, au contraire, se
-tenir très au courant. Tout connaître est le meilleur
-moyen, non seulement de tout éviter, mais de
-tout apprendre. On ne diminue pas l’originalité de
-Montaigne, quand on constate qu’il s’est formé
-par l’étude d’Amyot et de Sénèque, comme Bossuet
-par Tertullien et la Bible. Le <i>Socrate chrétien</i>
-de Balzac a précédé les <i>Pensées</i> de Pascal, et Chateaubriand
-sort de Bernardin de Saint-Pierre.</p>
-
-<p>« Certes, dit un bon critique d’art, si un peintre
-doit à un autre peintre, on peut dire que Van Dyck
-doit à Rubens. Ajoutez à cela que les Italiens marquèrent
-sur lui d’une façon formidable, et que
-Samuel Cooper lui donnera peut-être la clef de sa
-dernière manière, dite manière anglaise. Van Dyck
-est-il pour cela un plagiaire, ou l’un des maîtres du
-portrait, au génie le plus pur, à la plus aristocratique
-personnalité ? Titien a-t-il moins de grandeur
-parce que Giorgione, en quelques œuvres, a exprimé
-une forme d’art par lui reprise durant une
-longue vie ? Pater et Lancret n’ont-ils pas une
-personnalité, bien qu’ils ne soient sortis ni du genre
-ni de la technique de Watteau ? Fragonard aussi
-a emprunté à Watteau, comme Delacroix à Rubens
-et Prudhon à Corrège, et ils ont une grande personnalité<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> J.-G. <span class="sc">Goulinat</span>, <i>La Technique des peintres</i>, p. 158.</p>
-</div>
-<p>Rien de plus vrai.</p>
-
-<p>Il n’en reste pas moins certain qu’un artiste
-doit toujours avoir le souci de dégager sa personnalité
-et de ne pas ressembler aux autres. C’est
-par la nouveauté des procédés que l’art évolue et
-qu’on arrive à Cézanne. Il y a en art et en littérature
-une part d’inspiration et une part de volonté.</p>
-
-<p>« La principale cause des changements esthétiques
-est un simple jeu d’action et de réaction.
-Il s’agit de faire autre chose que ses prédécesseurs
-immédiats, et une école artistique et littéraire se
-définit surtout par opposition à une autre école,
-celle qui régnait jusqu’alors, celle qui triomphait
-et dont on juge qu’elle a trop duré<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Maurice <span class="sc">Brillant</span>, <i>Le Procès de l’intelligence</i>, p. 51.</p>
-</div>
-<p>« Edgard Poë, dit Baudelaire, répétait volontiers,
-lui, un original achevé, que l’originalité était
-chose d’apprentissage<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. » Dans sa <i>Philosophie
-de la composition</i>, Poë ajoute textuellement ces
-paroles : « Le fait est que l’originalité… n’est nullement,
-comme quelques-uns le supposent, une
-affaire d’instinct ou d’intuition. Généralement,
-pour la trouver, il faut la chercher laborieusement,
-et, bien qu’elle soit un mérite positif du rang le
-plus élevé, c’est moins l’esprit d’invention que
-l’esprit de négation qui nous fournit les moyens
-de l’atteindre. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <span class="sc">Baudelaire</span>. Traduction des <i>Histoires grotesques et
-sérieuses</i>.</p>
-</div>
-<p>Nous avions, dans nos premiers livres, essayé
-de démontrer qu’à force d’assimilation et de volonté,
-Taine était parvenu à modifier son style.
-Remy de Gourmont contesta le fait, en disant
-qu’on ne change pas son style, et que si Taine
-était devenu un descriptif, c’est qu’il avait sans le
-savoir la vocation descriptive. A l’époque où
-Gourmont écrivait ceci, le tome II de la <i>Correspondance</i>
-de Taine n’avait pas encore paru. Or, c’est
-Taine lui-même, cette fois, qui s’est chargé de nous
-donner raison, en racontant dans ce volume par
-quel travail il a réussi à changer toutes les allures
-de sa pensée et à apprendre le style descriptif.
-Taine était persuadé qu’on peut apprendre à
-écrire<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Correspondance</i>, t. II, p. 261, 81, 76, 77, 240 et 250.</p>
-</div>
-<p>Répétons-le donc en finissant : Rien n’est plus
-nécessaire que l’originalité, et rien n’est plus périlleux
-que la recherche de l’originalité. On dépasse
-le but, le bizarre vous séduit, et l’on tombe dans le
-Cubisme, l’Orphéisme, Naturisme, Simultanéisme,
-Futurisme et jusqu’au récent Dadaïsme, c’est-à-dire,
-d’après Nicolas Bauduin, à « une phonétique
-personnelle proche des tressaillements de la subconscience ».
-Les symbolistes s’efforçaient de traduire
-les infinies nuances de l’émotion ou de la
-sensation. Les dadaïstes veulent exprimer l’inexprimable,
-traduire jusqu’au bégaiement et au silence.
-On prend le cerveau pour une lanterne magique ;
-on y rassemble des sensations et des images. On
-obtient ainsi de singulières descriptions. Un
-homme se promène sur le boulevard, on note le
-bruit des pieds que font les passants, les affiches
-qu’il voit, les bouts de conversations entendues,
-le ronflement des voitures, les feuilles qui tombent,
-les cris des camelots, les mots échangés devant les
-kiosques, la poussière sur les cils, le claquement
-d’un fouet, une mouche qui passe… On peut évidemment
-avec cela faire quelque chose de très
-neuf ; mais est-on bien sûr que ce sera encore de
-la littérature ? Outrer l’originalité n’est pas une
-esthétique. Il faut <i>sentir</i> les choses, les attirer à
-soi, et non pas aller artificiellement à elles.</p>
-
-<p>« Ce n’est point nécessairement, dit Jules Lemaître,
-une marque de génie ni même de grand
-talent que d’inventer une forme d’art. Je dirai
-presque que c’est à la portée de tout le monde,
-et que les inventions de cette sorte ont été souvent
-le fait d’esprits médiocres, car les formes anciennes
-suffisent presque toujours aux grands écrivains,
-ou, s’ils les modifient, c’est sans trop s’en apercevoir.
-Boursault a inventé un genre ; Beauchamps
-dans les <i>Amants réunis</i> a inventé un genre. Inventer
-une forme, ce n’est donc rien. Il faut voir
-ce que vaut l’invention<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Impressions de théâtre</i>, 11<sup>e</sup> série, p. 116.</p>
-</div>
-<p>C’est souvent pour forcer l’attention et faire du
-nouveau que l’on fonde une école. L’éclosion du
-roman réaliste au commencement du dix-septième
-siècle en France est certainement due à un mouvement
-de réaction contre le roman chevaleresque.
-« Il faut compter avec cette perpétuelle démangeaison
-du changement qui agite les hommes en
-des âges trop civilisés, avec le besoin enfin de
-frapper violemment l’attention. Il n’y a d’abord
-que l’ordinaire bouleversement d’une technique.
-Puis le rationalisme doctrinal et le culte de l’intelligence
-sont venus à point pour donner de la
-cohésion au mouvement et lui fournir une belle
-théorie, chose essentielle, comme on sait<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Maurice <span class="sc">Brillant</span>, <i>le Procès de l’intelligence</i>, p. 56.</p>
-</div>
-<p>On croit quelquefois qu’il suffit d’être sincère
-pour atteindre l’originalité ; on peut être pourtant
-parfaitement sincère et écrire quelque chose de
-très banal. C’est très sincèrement qu’on croit avoir
-du talent, même quand on n’en a pas. La sincérité
-d’auteur n’a rien à voir avec la sincérité d’homme.
-L’athéisme du Pérugin ne l’empêchait pas de
-peindre de beaux sujets religieux. Léonard de
-Vinci, qui a donné le même sourire équivoque
-à saint Jean-Baptiste, à Bacchus, à Léda et à la
-Joconde, n’en a pas moins réalisé dans la <i>Cène</i>
-la plus idéale figure de Christ qui existe peut-être
-en peinture. En littérature et en art, être sincère,
-c’est arriver <i>à sentir ce qu’on veut se faire sentir</i>.
-Une page est <i>sincère</i>, quand elle est <i>sentie</i>, et c’est
-la qualité de l’expression qui révèle si elle est
-sentie.</p>
-
-<p>Ne confondons pas surtout la sincérité avec la
-naïveté. « Ce qui est insupportable, dit Sayous,
-c’est la naïveté contrefaite, la naïveté singée, celle
-par exemple qu’à une certaine époque on s’évertuait
-à produire en imitant les vieux auteurs
-français, en supprimant les articles et en usant
-puérilement d’inversions réputées naïves. Il semblait
-à Rivarol voir un poltron dans la cuirasse de
-Bayard. »</p>
-
-<p>Cette naïveté <i>singée</i> exerce encore aujourd’hui
-ses ravages sous le masque du <i>style archaïque</i>, que
-nous avons dénoncé dans notre dernier livre :
-<i>Comment il ne faut pas écrire</i>.</p>
-
-<p>On arrive quelquefois par l’imitation à se faire
-une fausse réputation d’originalité ; c’est le cas de
-Lamennais. Le style de l’<i>Essai sur l’indifférence</i>,
-qui fit tant de bruit, n’est qu’un naïf pastiche de
-l’<i>Émile</i>. Lamennais venait de lire l’<i>Émile</i> et les
-<i>Lettres de la montagne</i>, quand il écrivit son fameux
-ouvrage. « On voit, dit Villemain, que Lamennais
-s’est formé d’abord à cette école bien plus qu’à
-celle des Pères. L’imitation du style est parfois si
-marquée, qu’elle rappelle ces ouvrages de la Renaissance
-où un moderne s’appropriait sous un
-cadre chrétien soit Florus, soit Térence<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Tableau de la Littérature du dix-huitième siècle</i>, t. II,
-p. 308.</p>
-</div>
-<p>On n’imagine pas à quel point Lamennais a
-poussé le pastiche de Rousseau. On retrouve dans
-l’<i>Essai sur l’indifférence</i> les tours de phrases de
-Rousseau, ses antithèses, sa dialectique, ses interjections,
-son éloquence insolente, la même emphase
-et jusqu’à ce ton romanesque que le philosophe
-de Genève conservait dans ses discussions
-les plus abstraites. C’est du Rousseau, moins le
-charme et l’harmonie. Lamennais ne fut jamais
-qu’un imitateur. Après Rousseau, c’est la Bible
-qu’il a imitée dans les <i>Paroles d’un croyant</i>.</p>
-
-<p>On a raison, certes, de chercher l’originalité ;
-mais l’originalité qu’il faut éviter à tout prix, c’est
-celle qui résulte de l’imitation étroite et servile<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Sur les <i>Paroles d’un croyant</i>, pastiche du style biblique,
-voir le <i>Bossuet et la Bible</i>, du père <span class="sc">de la Broise</span>,
-p. 73.</p>
-</div>
-<p>Malgré leur soif du nouveau et leurs efforts
-d’originalité, nos romanciers contemporains ne
-sont pas parvenus à renouveler le roman. Les
-surenchérisseurs ont beau se démener, tous nos
-romans se ressemblent ; quand on en a lu un, on
-les a tous lus ; ils n’ont qu’un thème : l’amour ;
-qu’un héros : l’amant ; qu’un type de femme : la
-maîtresse. On n’écrit des romans que pour exalter
-l’amour, pour déshonorer l’amour, pour peindre
-l’amour dans tous ses gestes, sous toutes ses formes.
-Quelques auteurs gardent bien encore le culte du
-mariage et des bonnes mœurs (<i>Maria Chapdelaine</i>,
-etc) ; la majorité ne voit dans un roman
-qu’une histoire sexuelle. On dédaigne les sentiments
-et les caractères ; le but, l’idéal, c’est l’alcôve.</p>
-
-<p>« Voilà pourquoi, dit Claveau, le roman paraît
-souvent faux et fade aux hommes mûrs, qui ont
-généralement sous les yeux des réalités toutes
-différentes de ces chimères. Voilà pourquoi le
-rôle que l’amour y joue, et, je le répète, la place
-qu’il y tient se présentent à leurs yeux désabusés
-comme un rôle et une place de convention, une
-sorte d’usurpation sentimentale et littéraire où
-la vérité n’a rien à voir, un mensonge pour les
-dames. Entre nous, est-ce que l’amour, tel qu’on
-le rencontre dans les romans, gouverne notre existence
-aussi complètement que les romanciers
-veulent bien le dire ? Est-ce que vraiment il l’accapare
-et l’absorbe, d’un bout à l’autre, au point
-où ils le prétendent ? Et surtout est-ce qu’il y fait
-autant de bruit qu’il en fait chez eux ? Les vrais
-héros de roman, les agités, les emballés, les romantiques
-d’autrefois, les Antonys qui poussent
-des cris et commettent des crimes, sont des exceptions.
-Nous ne voyons rien de pareil autour de
-nous. »</p>
-
-<p>On s’explique très bien, au fond, que les trois
-quarts des écrivains écrivent des romans d’amour.
-Tout le monde n’est pas capable de créer des personnages
-vrais, mais chacun se croit compétent
-en amour, parce que l’amour est la passion la plus
-générale, la plus littéraire, bien qu’elle soit absente
-de pièces de théâtre comme <i>Athalie</i> et <i>Mérope</i>. Un
-auteur de talent, Gaston Chérau, consacre deux
-volumes à décrire les vertiges de la corruption la
-plus basse chez une malheureuse créature, qui parcourt
-toute la carrière du vice, jusqu’au couronnement
-conjugal, offert par un idéaliste et peu
-scrupuleux militaire. On n’a pas besoin d’expérience
-pour écrire des romans d’amour ; l’imagination
-suffit. Voilà pourquoi les jeunes gens font
-des œuvres fausses. Ces brûlants Eliacins sont
-peut-être de parfaits amants ; en littérature ce
-sont presque toujours de mauvais auteurs.</p>
-
-<p>Les femmes et les jeunes filles, quand elles se
-mêlent d’écrire, tombent dans le même travers.
-On n’imagine pas la quantité de romans ultra-passionnés
-que ces sentimentales bas-bleus viennent
-proposer aux grands journaux.</p>
-
-<p>J’en connais une, la plus honnête créature du
-monde, qui, non seulement n’écrit que du roman
-passionnel, mais à qui l’amour ordinaire ne suffit
-pas ; elle complique les crises les plus raffinées
-par des efforts d’analyse qui n’arrivent pas à leur
-donner la vie, parce qu’il n’y a rien de plus difficile
-que de donner la vie à ce qui est faux ou
-exceptionnel. Son talent (car elle en a) cherche
-de préférence les terrains stériles où ne pousse
-aucune fleur respirable ; si bien qu’après avoir
-fermé ses livres, on ne sait plus trop ce qu’on a lu
-et qu’il n’en reste absolument rien. Et cette aimable
-personne s’étonne de n’avoir pas de succès !</p>
-
-<p>Et non seulement tous les romans se ressemblent,
-mais chaque auteur recommence le même livre.
-Très peu éprouvent le besoin de se renouveler comme
-Flaubert. L’auteur de <i>Madame Bovary</i>, qui semblait
-destiné à publier toute une suite de romans
-modernes, donne un roman antique, <i>Salammbô</i> ;
-puis, revenant au genre contemporain, il écrit
-<i>l’Education sentimentale</i>, récit haché menu, train-train
-du détail quotidien, qui devait servir de
-modèle à toute l’école réaliste. Continuant son
-évolution, Flaubert produit la <i>Tentation de saint
-Antoine</i>, un dialogue d’érudition historique, <i>Trois
-contes</i>, dont un antique, et <i>Bouvard et Pécuchet</i>,
-œuvre d’une originalité déconcertante. Ce besoin
-de renouvellement ne tourmente pas nos romanciers
-contemporains.</p>
-
-<p>Mais la vraie et la grande cause de la décadence
-du roman français, ce qui l’empêche de se renouveler,
-on ne le redira jamais assez, c’est son rabâchage
-autour du même et éternel sujet : l’amour.</p>
-
-<p>Les écrivains anglais ont, sous ce rapport, une
-compréhension bien plus large des réalités qui
-peuvent entrer dans le roman.</p>
-
-<p>La supériorité du roman anglais, c’est que
-l’adultère, la passion, l’amour, y sont choses secondaires,
-qui n’accaparent ni toutes les situations
-du récit, ni toutes les préoccupations de l’auteur.
-En France, un roman a toujours pour sujet l’idée
-d’une faute. Le roman anglais, au contraire, vit
-d’honnêteté et tire des gens honnêtes l’intérêt que
-les auteurs français tirent d’un coquin ou d’une
-femme équivoque.</p>
-
-<p>En dehors des sujets à thèse, nos romanciers
-ne prennent au sérieux ni le mariage, ni la famille,
-ni les enfants, ni la vie domestique, ni les caractères,
-ni les manies, ni les types. C’est avec cela,
-au contraire, que les Anglais composent leurs
-livres. Ils savent regarder autour d’eux, sans
-quitter leur salle à manger, sans sortir de leur
-maison. La valeur qu’ils accordent à l’honnêteté
-et à la famille non seulement leur crée une originalité,
-mais leur donne un ton que nous ne connaissons
-pas, un ton de naïveté et de profondeur qui
-rend parfois leur dialogue d’une drôlerie inimitable.
-En France, nous nous imaginons être profonds
-quand nous sommes ennuyeux, et nous
-jugeons toujours le vice plus intéressant que
-l’honnêteté. Sauf de rares publications, dont l’audace
-dépasse alors notre réalisme, la passion est
-presque toujours au second plan dans la production
-anglaise, et elle est rarement cynique.</p>
-
-<p>Sous peine de stérilité ou de rabâchage, il faut
-donc absolument réagir contre cette tournure
-d’esprit qui consiste à ne concevoir le roman français
-que sous sa forme passionnelle, et à croire que
-le roman honnête ne relève pas des procédés d’observation.
-On a le plus grand tort de considérer
-comme des données invraisemblables les sentiments
-nobles et supérieurs qui sont l’honneur de la
-nature humaine. Le sacrifice, l’héroïsme, le devoir,
-le désintéressement, l’idéal sont des choses qui
-existent et qui peuvent devenir des réalités vivantes,
-comme le prouve le succès du <i>Rosaire</i> de
-Mme Barclay, de <i>Maria Chapdelaine</i> et des
-œuvres d’Henry Bordeaux.</p>
-
-<p>Au surplus, quel qu’il soit, il faudra vous décider
-et savoir bien choisir, le genre de romans que vous
-voulez écrire. Tout dépendra de votre tournure
-d’esprit. Si vous êtes un homme sérieux, vous
-ferez du roman sérieux ; si vous avez de la verve
-et de l’esprit, vous ferez du roman gai. Le roman
-gai est un genre spécial. Il n’est pas facile d’émouvoir
-le lecteur ; il est encore plus difficile de le
-faire rire, bien que le rire « soit le propre de
-l’homme ». Le roman d’observation est généralement
-peu compatible avec le rire, « La plaisanterie,
-dit Pierre Lasserre, ne va pas sans
-une certaine charge, qui est très vite de la
-fiction et du mensonge. L’observation vraie n’est,
-au fond, ni spirituelle ni bouffonne : elle est volontairement
-sérieuse<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Cinquante ans de pensée française</i>, p. 41.</p>
-</div>
-<p>Pour un Courteline, qui s’est fait un nom dans
-le genre comique, cent auteurs grimacent et végètent.
-Rien ne vieillit comme l’esprit. Le persiflage
-ne survit pas à l’actualité. On me dispensera
-de citer les noms des malheureux auteurs qui
-s’évertuent à être amusants sans parvenir à dérider
-le public. L’inconvénient du comique est de forcer
-la note. La plaisanterie est toujours déformatrice
-de vérité, et, quand elle n’est pas ennuyeuse, elle
-est menteuse. Même à dose discrète, l’esprit fatigue.
-Voyez comme Sterne et Xavier de Maistre
-paraissent aujourd’hui insignifiants. On se demande
-comment on a pu admirer des livres comme
-le <i>Voyage autour de ma chambre</i>.</p>
-
-<p>Évitez avant tout ce genre d’esprit facile, qui
-fait dire à un jeune auteur, à propos de son chien
-et à la manière de Sterne : « Je résolus de lui faire
-observer que la vie qu’il menait autour de nous
-ne convenait guère à un chien de bonne maison.
-Asseyez-vous, lui dis-je. Il s’assit. Écoutez-moi
-bien. Il retourna la tête et affecta de ne pas m’entendre.
-Je lui expliquai les raisons qui devaient
-le forcer à réfléchir et à se mieux conduire. Il n’eut
-pas l’air de me comprendre et je commençai à
-suspecter sa bonne foi… etc. »</p>
-
-<p>Ce ton est démodé.</p>
-
-<p>Mais prenons garde de ne pas tomber dans l’outrance
-pour vouloir éviter la fadeur. La drôlerie
-est à la mode ; on cultive le baroque et le pince-sans-rire.
-Laissons ces clowneries à l’esprit anglais.
-Une caricature géniale comme <i>Ubu roi</i> finit par
-n’être plus qu’une farce de collégien. On ne se
-maintient pas longtemps dans la drôlerie. Le roman
-vit de vérité, non de déformation.</p>
-
-<p>Signalons également le goût de la complication
-psychologique, qui séduit si souvent les jeunes
-gens et les femmes. Nous avons dit dans notre dernier
-volume ce qu’il fallait penser de la psychologie ;
-nous avons essayé de montrer par quelques
-exemples en quoi consiste la mauvaise psychologie.
-Nous ne reviendrons pas là-dessus.</p>
-
-<p>La vraie psychologie est une décomposition des
-mouvements de l’âme par petits faits réels et précis.
-Elle consiste à montrer les sentiments <i>en
-marche et en action</i>. C’est la psychologie de Marivaux
-dans <i>Marianne</i>, de Stendhal et de Tolstoï.
-Elle ne vieillira pas.</p>
-
-<p>La mauvaise psychologie n’est qu’un énoncé
-de motifs, le commentaire des dispositions intérieures
-d’un personnage, un train-train narratif,
-un examen sur place d’hypothèses monotones. Un
-personnage est-il en face d’une situation donnée,
-aussitôt le bavardage commence ; on rôde autour,
-on pèse le pour et le contre, on déduit les possibilités
-et les conséquences. Qu’allait-il faire ? Où
-irait-il ? Qu’adviendrait-il ? Et ainsi pendant trois
-cents pages. N’en eût-il que cent, un tel roman
-serait encore trop long. Avec <i>Fumées</i> de Tourguénieff
-et <i>Notre cœur</i> de Maupassant, qui n’en font
-qu’un, le mauvais psychologue trouvera le moyen
-de faire un livre de radotages qui n’aura plus l’apparence
-de la vie.</p>
-
-<p>Il faut donc très sérieusement se méfier de ce
-qu’on appelle pompeusement la psychologie, le
-<i>point de vue psychologique</i>. L’abbé Prévost se préoccupait
-très peu du point de vue psychologique
-quand il écrivait <i>Manon Lescaut</i>, ni Richardson
-non plus, ni Cervantès, ni même Balzac dans
-<i>Eugénie Grandet</i> et les <i>Parents pauvres</i>. Ils ont
-simplement créé des personnages vivants.</p>
-
-<p>Il est des auteurs qui surenchérissent, à qui la
-psychologie ne suffit pas et qui ont la prétention
-de mettre dans le roman de la philosophie et même
-de la sociologie. C’est le comble. Un roman évidemment
-a toujours une portée philosophique ou
-sociale. Quelle œuvre eut plus d’influence sociale
-que <i>Werther</i> et <i>René</i> ? Ni Gœthe ni Chateaubriand
-n’ont pourtant voulu faire de la philosophie.
-Quant à écrire des romans pour moraliser le peuple,
-c’est une chimère qui ne pouvait tenter que des
-esprits généreux, comme Lamartine et George
-Sand<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Voir la préface de <i>Geneviève</i>.</p>
-</div>
-<p>La philosophie n’est ni un but ni un programme.
-Balzac appelait <i>Études philosophiques</i> des romans
-d’observation comme les autres. Celui qui porte
-le titre le plus abstrait, <i>la Recherche de l’absolu</i>,
-est justement un de ses récits les plus profondément
-humains, celui où il a dessiné quelques-unes
-de ses créations les plus humaines, Balthazar Claës,
-Mlle et Mme Claës. Les romans proprement philosophiques,
-comme <i>Louis Lambert</i> et <i>Séraphita</i>,
-condamnent le genre par l’ennui qu’ils dégagent.
-Presque tous les romans philosophiques de George
-Sand ont vieilli, tandis que <i>Valentine</i>, le <i>Marquis
-de Villemer</i>, <i>François le Champi</i>, la <i>Petite Fadette</i>,
-la <i>Mare au diable</i>, conservent toute leur fraîcheur.</p>
-
-<p>« George Sand, dit très justement Mazade, fait
-des ouvriers déclamateurs, des paysans presque
-philosophes. Dans ses personnages on cherche des
-hommes ; on trouve des sophismes qui marchent<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Cité par Mme <span class="sc">Pailleron</span>, <i>Les Derniers Romantiques</i>,
-p. 19.</p>
-</div>
-<p>Laissons donc de côté la philosophie. Elle n’a
-rien de commun avec la littérature et ne peut que
-lui nuire. Mieux vaudrait plutôt transporter dans
-le roman les mœurs électorales de notre temps.
-Nous avons sur ce sujet quelques livres excellents,
-et le champ est loin d’être épuisé. Le monde de la
-politique est un bon terrain pour la peinture des
-ambitions et des caractères.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV<br />
-<b>Comment on fait un roman</b><br />
-(<i>Suite</i>)</h2>
-
-<p class="d">Balzac et le vrai réalisme. — Flaubert et le roman. — La
-signification de <i>Madame Bovary</i>. — Faut-il copier la vie ? — Le
-procédé de Tourguénieff. — Les caractères et les
-personnages. — Balzac copiait-il ? — La « documentation ». — Les
-noms des personnages.</p>
-
-
-<p>Le roman est la grande tentation des débutants.
-Aucun genre de production n’offre une plus riche
-perspective de développements faciles. Et pourtant
-le roman ne s’est pas beaucoup modifié depuis
-Balzac. Ce qu’on cherche encore, ce qu’on doit
-toujours chercher à peindre, c’est la vérité, la vie,
-le réalisme, le vrai réalisme, celui qui admet ce que
-la nature a de bon et non pas seulement ce qu’elle
-a de mauvais. Il faut bien se rendre compte qu’il
-existe une autre réalité que celle de la <i>Garçonne</i>
-et du <i>Journal d’une femme de chambre</i>. Il faut
-arriver à comprendre le réalisme comme le comprenait
-Balzac. L’auteur du <i>Père Goriot</i> a peint
-des êtres bons et des êtres méchants, des gens dévoués
-et des coquins, les vertus et les vices, les
-dévouements et les bassesses, d’abominables créatures
-comme Mme Marneffe, et d’idéales jeunes
-filles comme Mlle Claës, Modeste Mignon, Ursule
-Mirouet, Eugénie Grandet. Balzac a vu l’humanité
-complète, l’humanité de tous les temps. Il a incarné
-dans ses personnages les éternelles passions
-humaines.</p>
-
-<p>« Comme Eschyle, dit Théodore de Banville,
-comme Aristophane, comme Shakespeare, comme
-Molière, comme tous les maîtres, Balzac a pris
-pour ses héros l’Avidité, la Luxure, la Haine,
-l’Amour de l’or, l’Ambition, et il prête à ces démons
-toujours jeunes les oripeaux, les modes et le
-langage de l’époque où il a vécu ; tout en les montrant
-terribles comme ils sont, il a su les rendre
-comiques et amusants, Balzac seul a montré
-comment on peut appliquer à la vie contemporaine
-les procédés éternels de la poésie, et créer des types
-modernes, généraux et absolus, en ne tenant pas
-compte des petites circonstances par trop frivoles
-et transitoires<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <span class="sc">Banville</span>, <i>Critiques</i>, p. 451 et 454.</p>
-</div>
-<p>George Sand a indiqué avec finesse en quoi
-consiste le vrai réalisme.</p>
-
-<p>« L’art, dit-elle, doit être la recherche de la
-vérité, et la vérité n’est pas la peinture du mal.
-Elle doit être la peinture du mal et du bien. Un
-peintre qui ne voit que l’un est aussi faux que celui
-qui no voit que l’autre. La vie n’est pas bourrée
-que de monstres. La société n’est pas formée que
-de scélérats et de misérables<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Correspondance avec Flaubert</i>, p. 450.</p>
-</div>
-<p>Si le fond et la forme du roman sont à peu près
-restés les mêmes depuis Balzac, on peut dire cependant
-que Flaubert a renouvelé le roman, en y
-ajoutant l’effort d’écrire, le souci plastique, le
-parti pris d’en faire un objet d’art et de n’y mettre
-que de l’observation pessimiste et des personnages
-médiocres. Malgré l’exemple de certains écrivains
-scandaleusement dédaigneux du style, comme
-Marcel Proust, il est bien difficile aujourd’hui de
-concevoir le roman sous une autre forme que <i>Madame
-Bovary</i>, qui date de 1857, et de ne pas adopter
-l’esthétique de Flaubert, ses procédés d’exécution,
-sa sensation descriptive, la vérité de ses personnages.
-Il existe certainement d’autres héros
-qu’Emma Bovary ; on peut rêver un abbé Bournisien
-moins bête, un Rodolphe moins grossier,
-un Léon moins nigaud, des caractères plus nobles,
-moins d’automatisme psychologique ; en d’autres
-termes, je crois qu’il serait parfaitement possible
-d’écrire, avec les procédés de Flaubert, un roman
-qui serait plus moral et tout aussi vrai que <i>Madame
-Bovary</i>.</p>
-
-<p>Mais Flaubert n’a pas suffi ; il a été dépassé ;
-on a outré sa manière, et nous avons vu Zola, au
-nom d’un faux naturalisme, que Flaubert lui-même
-répudiait, ne plus peindre que la bassesse
-et l’ignominie. C’est Zola et les Goncourt, dans
-<i>Germinie Lacerteux</i> (1865), qui ont inauguré ce que
-Weiss appelait la littérature brutale, ces interminables
-épopées de vice et d’ennui, qui ont fini par
-engendrer les œuvres à gros numéros de notre temps.</p>
-
-<p>Après « avoir cru découvrir le premier l’observation
-et la vérité humaine », Zola a fini par remplir
-artificiellement des cadres épiques et industriels,
-comme les grands magasins, la Terre, les chemins
-de fer, les mines. Avec un spiritualisme plus lyrique
-et des préoccupations plus sociales, Paul
-Adam a continué la tradition de ces grandes
-fresques, tandis que l’ancien fond de Zola inspirait
-Mirbeau et toute une école de nouveaux romanciers,
-Chérau, Hirsch, Lapaire, Maran, Margueritte, etc.
-Si bien qu’aujourd’hui, si l’on veut éviter l’excès
-réaliste, c’est encore à Flaubert qu’il faut revenir.</p>
-
-<p>L’écrivain qui veut faire du roman ne doit donc
-perdre de vue ni les romans de Balzac ni les romans
-de Flaubert.</p>
-
-<p>On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal
-de <i>Madame Bovary</i>. Évitons le dénigrement et
-l’idolâtrie. Ce qu’on reproche surtout à Flaubert,
-c’est sa conception pessimiste des passions et des
-personnages. Comment expliquer ce goût de
-médiocrité morale chez un homme qui n’a connu
-que des êtres d’une parfaite honnêteté ? C’est
-qu’au fond, comme Baudelaire et Leconte de
-Lisle, Flaubert était un romantique, et un romantique
-qui détestait le bourgeois. Sa haine le portait
-à prendre le contre-pied des opinions reçues et,
-par conséquent, à faire des romans qui étaient la
-négation de l’idéal bourgeois. Ceci est curieux à
-constater chez un artiste qui ne fut jamais lui-même
-qu’un bourgeois ayant horreur de la vie de
-bohème. « La glorification de la libre et joyeuse
-bohème, dit Albert Cassagne, n’est qu’un thème
-littéraire, un souvenir de 1830, époque où la
-bohème et l’art pour l’art se confondirent quelque
-temps. Mais, pour la vraie bohème, celle du présent,
-que l’on rencontre et que l’on coudoie dans
-la vie réelle, il en va autrement. C’est justement au
-nom de l’art pur qu’on la rejette. Joignez-y, si
-vous voulez, un sentiment que Flaubert ou les
-Goncourt ne se seraient pas avoué volontiers :
-le sentiment de la distance qui sépare l’homme
-dont la vie matérielle est assurée, dont les affaires
-sont en ordre, de l’irrégulier qui vit on ne sait trop
-comment, de besognes hâtives et de revenus incertains.
-N’étaient-ils pas, eux, quant à la condition
-matérielle s’entend, des bourgeois, de vrais
-bourgeois, vivant bourgeoisement ? »</p>
-
-<p>C’est la vérité. Flaubert tremblait à l’idée de
-perdre la fortune qui lui assurait la possibilité
-du travail régulier qu’il appréciait chez les autres,
-chez George Sand notamment. A l’époque où ils
-se lièrent d’amitié, l’auteur d’<i>Indiana</i> avait depuis
-longtemps dit adieu à la bohème des Musset et des
-Pagello, pour devenir la bonne dame de Nohan,
-pacifiquement installée, comme Flaubert, dans ses
-chères habitudes de travail. Cette vie laborieuse
-formait leur idéal commun. Quant à la littérature,
-ils étaient tous deux aux antipodes, non seulement
-pour la <i>forme</i>, comme nous le disions plus haut,
-mais pour le fond. <i>Madame Bovary</i> n’est qu’une
-effroyable satire de tous les romans de George Sand,
-<i>Indiana</i>, <i>Valentine</i>, <i>Jacques</i> ou <i>Lelia</i>. J.-J. Weiss a
-signalé cette contradiction dans une étude injuste,
-mais originale<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>… Flaubert, direz-vous, était
-bien pourtant un romantique ? Oui, mais un romantique
-désabusé. Il y a en lui une Emma Bovary,
-mais une Emma Bovary qui n’est plus dupe, qui
-sait le néant de l’amour, et dont la vie et la mort
-proclament la faillite de la passion. A chaque page
-du roman, à travers les regrets d’un ancien croyant,
-on sent une foi qui blasphème et une désillusion
-qui se venge. Les ravages de ce mensonge s’étendent
-à tous les personnages. Amour, rêves, sentiments,
-conversations, tout s’exprime dans ce livre
-en clichés ironiques, en moquerie sourde et féroce.
-Les femmes ne s’y trompent point ; elles n’aiment
-pas <i>Madame Bovary</i><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Essais sur l’histoire et la littérature françaises</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le tempérament de Flaubert n’avait rien de féministe.
-Il parle des toilettes de Mme Bovary, mais il n’est
-jamais question de sa couturière. Où Emma s’habille-t-elle ?
-On ne le dit pas. Pour justifier ses voyages à Rouen, elle
-invente des visites, non pas chez sa couturière, mais chez
-sa maîtresse de piano. Elle porte un costume d’amazone.
-D’où lui vient ce costume ? Elle monte à cheval et galope.
-Quand a-t-elle appris à monter à cheval ? Ces contingences
-ne préoccupent pas Flaubert. Il voit humain, cela lui
-suffit.</p>
-</div>
-<p>Qu’il ait eu tort ou non de railler la passion et
-de scandaliser le bourgeois, Flaubert n’en a pas
-moins fait une œuvre vivante, et créé un type
-de femme qui existe en province à des milliers
-d’exemplaires. On peut répondre à J.-J. Weiss :
-« Y a-t-il en province des femmes qui rêvent la
-passion ? Oui. L’adultère et la passion finissent-ils,
-les trois quarts du temps, dans l’oubli et dans la
-boue ? Oui. Alors que reprocherez-vous à Flaubert ?
-Son pessimisme n’est-il pas justifié ? En quoi a-t-il
-déshonoré l’amour ? »</p>
-
-<p>Si <i>Madame Bovary</i> n’était qu’une œuvre de scandale,
-il y a longtemps qu’elle serait oubliée. Deux
-autres romans eurent à cette époque l’honneur de
-partager son succès, la <i>Fanny</i> de Feydau et l’<i>Antoine
-Quérard</i> de Charles Bataille. Histoire à la fois
-sentimentale et brutale d’une épouse qui veut
-garder le mari et l’amant, l’affection et la sensualité,
-<i>Fanny</i> n’est qu’une production d’amateur, dont
-tout l’intérêt se réduit à une scène équivoque qu’on
-retrouve dans <i>Sous les tilleuls</i> d’Alphonse Karr.
-Quant à <i>Antoine Quérard</i>, c’est tout simplement
-<i>Madame Bovary</i> à rebours ; un médecin de campagne
-intelligent, romanesque, marié à une calme
-créature, a pour maîtresse sa jeune belle-sœur, une
-vraie Madame Bovary qui, non seulement aime le
-médecin, mais adore aussi un jeune homme à peine
-sorti du collège. Henriette Quérard meurt empoisonnée
-par une drogue suspecte que le docteur
-lui donne pour la deuxième fois. Tous les éléments
-de <i>Madame Bovary</i> semblent réunis dans ce long
-roman, description, paysages, lyrisme d’amour,
-la passion sombrant dans la platitude ; il y a même
-une sorte d’Homais plus provincial encore, une distribution
-de prix et un grand enterrement ! Plus
-réalistes que le roman de Flaubert, ces deux livres
-sont aujourd’hui aussi oubliés que <i>Sous les tilleuls</i>
-d’Alphonse Karr.</p>
-
-<p>Ce qui fait, au fond, de <i>Madame Bovary</i> un chef-d’œuvre,
-c’est qu’elle est non seulement un modèle
-d’exécution, mais un modèle d’observation
-humaine. M. Thibaudet a mis la question au point
-dans un excellent livre<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Le chapitre sur le style
-de Flaubert, ses constructions, sa langue et ses
-phrases, est d’une démonstration définitive.
-M. Thibaudet appelle Flaubert « un des plus
-grands créateurs de formes qu’il y ait dans les
-Lettres françaises », et il se moque agréablement
-de ceux qui prétendent que Flaubert écrit mal.
-« <i>Madame Bovary</i>, dit-il, reste une merveille de
-style français. » Le livre de M. Thibaudet est un
-monument élevé à la gloire de Flaubert, un monument
-qui écrase les ironies et les attaques, y compris
-les vaines négations de Pierre Gilbert, où
-M. Thibaudet ne voit qu’un « jeu habile, mais un
-jeu ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Gustave Flaubert</i>, 1 vol.</p>
-</div>
-<p>Jules Lemaître avait magistralement résumé
-ce qu’il faut penser sur ce sujet :</p>
-
-<p>« Je crois, dit-il, que Gustave Flaubert a réalisé
-pleinement et dans toute sa pureté une espèce de
-roman qui est tout simplement la peinture de la
-vie humaine telle qu’elle est (qu’on appelle cela
-si l’on veut le roman réaliste). On dira que, si
-la réalité est laide, il ne faut pas la peindre telle
-qu’elle est, parce que cette peinture ne saurait
-être belle. En quoi l’on se trompe. D’abord,
-l’homme étant un être imitatif par nature, une
-imitation exacte, même d’un vilain objet, lui fait
-plaisir, je ne sais comment, par la surprise qu’elle
-lui cause, par la clairvoyance et l’habileté qu’elle
-suppose chez l’imitateur ; et ce plaisir, ceux
-mêmes qui ne l’avouent pas le sentent toujours, à
-moins que leur sincérité n’ait été altérée par l’affectation
-de dégoûts bien portés… La peinture
-de la réalité non arrangée, mais complète, donne
-l’idée de la beauté, parce qu’elle nous présente
-quelque chose de compliqué, un jeu de causes et
-d’effets, de forces subordonnées les unes aux autres.
-La beauté naît encore de ce que les traits, tous copiés
-sur la réalité, sont cependant choisis, sinon modifiés…
-La beauté est encore dans les forces naturelles
-et fatales que le roman réaliste est toujours
-amené à peindre. Elle est aussi dans le style, dès
-qu’il possède certaines qualités, force, concision,
-harmonie, couleur, qui sont belles indépendamment
-des sujets où elles s’emploient. La beauté
-peut être enfin dans l’attitude dédaigneuse, bienveillante
-ou impassible de l’écrivain, attitude que
-l’on pressent aisément à travers son œuvre. Voilà
-à peu près pour quelles raisons la peinture de la
-vie toute crue peut n’être pas si répugnante<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Les Contemporains</i>, 8<sup>e</sup> série, p. 92.</p>
-</div>
-<p>Répétons-le donc pour en finir : il faut étudier
-et adopter <i>Madame Bovary</i> comme un modèle,
-non pas pour l’imiter servilement, mais pour faire
-des romans différents, des romans honnêtes au
-besoin, où l’on peindra dans toute leur réalité
-les êtres, les choses et les paysages. Il s’agit
-d’appliquer en littérature ce que le grand pastelliste
-La Tour disait à Diderot. Il lui disait que
-« la fureur d’embellir et d’exagérer la nature
-s’affaiblissait à mesure qu’on acquérait plus
-d’expérience et d’habileté, et qu’il venait un temps
-où on la trouvait si belle, qu’on penchait à la
-rendre telle qu’on la voyait ».</p>
-
-<p>Suivez le conseil de La Tour : copiez la nature
-telle qu’elle est, telle que vous la voyez, d’aussi
-près que vous le pourrez… Mais, direz-vous, ce
-sera de la photographie !… Non, ce ne sera pas de
-la photographie, parce que la photographie est
-une reproduction mécanique et sans interprétation,
-tandis que c’est avec vos yeux et votre cerveau
-que vous copiez, c’est-à-dire avec une lentille
-qui <i>interprète</i> et <i>transpose</i>. Vous croirez copier,
-vous interpréterez malgré vous. Mettez dix
-peintres devant le même paysage. Ils feront tous
-un paysage différent. « Au musée de Montpellier,
-dit Alfred Mortier, j’ai vu une dizaine de portraits
-d’un Mécène, que peignirent successivement Delacroix,
-Ricard, Courbet et d’autres artistes éminents.
-Pas une de ces figures ne ressemble à
-l’autre. On dirait parfois que ce n’est pas le même
-individu qui a posé. Et cependant, tous ces artistes
-s’efforçaient de copier, de faire ressemblant<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. »
-Ingres lui-même et ses disciples s’illusionnaient,
-en croyant être « les très humbles
-serviteurs du modèle ». Ils copiaient tout simplement
-dans le modèle la beauté qu’ils y voyaient ou
-croyaient y voir<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Un peintre ne peint jamais
-la réalité, mais sa propre interprétation. De là,
-tant de façons de peindre. La couleur même ne
-signifie plus rien ; on peut peindre en bleu ou en
-noir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> A. <span class="sc">Mortier</span>, <i>Dramaturgie de Paris</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Essai sur le principe et les lois de la critique
-d’art</i>, par André <span class="sc">Fontaine</span>.</p>
-</div>
-<p>Il ne saurait donc y avoir, pour le peintre et
-l’écrivain, aucune espèce d’inconvénient à copier
-la nature. Des fantaisistes, comme Théodore
-de Banville, peuvent seuls déconseiller l’étude de
-la réalité. L’auteur des <i>Odes funambulesques</i> dit,
-à propos d’une comédie : « On assure (ô triste infirmité
-de la réclame !) que le type de Mme Calendel
-a été copié ou plutôt photographié sur nature.
-C’est donc pour cela qu’il est si faux et si chimérique<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. »
-Déplorable malentendu !… D’abord,
-il n’est pas vrai du tout qu’un personnage soit
-faux parce qu’il est copié sur nature. Même servile,
-la copie n’est qu’une adaptation involontaire.
-Théophile Gautier prétend qu’un acteur,
-qui parviendrait à imiter parfaitement le langage
-et les gestes d’un savetier, ne l’amuserait pas plus
-qu’un savetier. Ce n’est pas sûr. Une imitation
-est toujours amusante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Critiques</i>, p. 251.</p>
-</div>
-<p>Il faut donc copier la vie, pour rendre la vie ;
-et copier vos personnages dans la vie, si vous
-voulez que vos personnages vivent. On n’invente
-ni un personnage ni un caractère. On doit ou les
-prendre tels qu’ils sont, ou les imaginer d’après
-ceux que l’on connaît. Et ne dites pas qu’un portrait
-particulier n’est pas un type général. Un individu
-peut parfaitement représenter un type général,
-puisque cet individu existe certainement à des
-milliers d’exemplaires.</p>
-
-<p>Des personnages inventés ne seront jamais que
-des fantoches. Faites, au contraire, une liste
-de vos héros, donnez-leur le caractère, le langage,
-les manies de telle ou telle personne que vous connaissez.
-Celui-ci sera Mlle X…, celui-là M. Z… Vous
-verrez alors le relief que prendra votre récit et
-comme il vous sera facile de savoir ce que vos personnages
-devront dire et penser dans telle ou telle
-circonstance. Nous rencontrons tous les jours des
-types ; chacun de nous est un type ; pourquoi en
-met-on si peu dans les livres ? C’est qu’en art, le
-difficile, c’est de voir. Un romancier doit, comme
-un peintre, prendre des notes et écrire d’après
-l’esquisse. Don Juan, Faust, Hamlet, Tartuffe,
-Othello ont certainement existé<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> cf. A. <span class="sc">Mortier</span>, <i>Faust</i>, p. 10.</p>
-</div>
-<p>« Je tiens de M. Paul Bourget, dit Edmond
-Jaloux, ce détail, que Tourguénieff écrivait la biographie
-complète de ses personnages, même des
-moindres. C’est là, justement, ce qui fait leur
-extraordinaire vérité ; ils ne prononcent jamais ces
-paroles vaines, ni ne font ces gestes hasardeux
-que nous voyons accomplir dans la majorité des
-romans… Tourguénieff poussa si loin ce scrupule,
-que, lorsqu’il écrivit <i>Pères et Enfants</i>, il fit plus
-encore : il tint un journal de Bazaroff (son principal
-personnage). Quand il lisait un livre nouveau,
-quand il rencontrait un homme intéressant, ou
-bien s’il arrivait un événement politique ou social
-important, il l’inscrivait aussitôt, en le jugeant
-du point de vue de Bazaroff. Il en résulta un cahier
-volumineux, qu’il finit, bien entendu, par perdre ;
-mais on se rend mieux compte maintenant des
-raisons profondes qui donnent une telle vie aux
-créations de Tourguénieff… Quel que soit le don,
-seul un travail de cette conscience et de cette subtilité
-donne aux œuvres cette solidité que rien ne
-remplace<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Dimitri Roudine</i>, préface.</p>
-</div>
-<p>La première condition d’un caractère ou d’un
-personnage (on l’oublie toujours et on ne saurait
-trop le redire), c’est sa permanence, sa fidélité
-à lui-même. Harpagon et Othello restent jusqu’au
-bout des avares et des jaloux. Alceste et le baron
-Hulot ne se démentent jamais, ou, s’ils se démentent,
-c’est par certaines contradictions conformes
-à leur nature. Ulysse est, sous ce rapport, une création
-étonnante, « le plus fort caractère de l’antiquité »,
-dit Flaubert. La dissimulation, qui résume
-les qualités de sa race, ne l’abandonne pas un instant.
-« Ce que les Grecs estimaient surtout en lui,
-c’est la souplesse et les ressources inépuisables de
-son génie. L’Avisé, le Sage, l’Ingénieux, l’Artisan
-de ruses, le Patient, l’Éprouvé, l’Esprit aux mille
-nuances, l’Homme qui sait se retourner, tels sont
-les surnoms que leur admiration lui prodigue,
-comme si, en le louant, ils sentaient qu’ils font
-leur propre éloge. Tous les peuples apprécient la
-ruse presque à l’égal du courage. Mais, pour un
-peuple fin et délié comme les Grecs, la ruse est un
-don divin, qui se confond avec la sagesse<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <span class="sc">Ordinaire</span>, <i>Rhétorique nouvelle</i>, p. 63. Voyez dans
-<i>Philoctète</i> jusqu’à quel point Ulysse pousse la fourberie.</p>
-</div>
-<p>Homère avait du génie. Le génie n’est pas
-donné à tout le monde. A défaut de génie, on peut
-toujours, avec du talent, animer des fictions,
-inventer des êtres humains. Voyez par quel effort
-Flaubert arrive à mettre en scène et à faire agir
-et parler deux insignifiants personnages comme
-Bouvard et Pécuchet, destinés à supporter seuls
-le poids d’une érudition ennuyeuse. Zola avait
-raison de répéter qu’un ouvrage n’est vivant qu’à
-la condition d’être vrai, d’être vécu par un auteur
-original… « On gagne, dit-il, l’immortalité en mettant
-debout des créatures vivantes, en créant
-un monde à son image. » Oui, sans doute ; mais
-Zola avait tort d’ajouter que le style ne faisait rien
-à l’affaire, sous prétexte « que nous ne pouvons
-pas aujourd’hui juger du style d’Homère et de
-Virgile ». C’est une erreur de croire qu’on peut créer
-des œuvres durables sans le secours du style ; et,
-précisément, répétons-le, Homère et Virgile ne
-sont parvenus jusqu’à nous que grâce à la réputation
-de leur forme. Sans le style, ce qu’ils ont mis
-de vivant dans leurs œuvres n’eût pas suffi à les
-immortaliser.</p>
-
-<p>On dira : « Vous enfoncez une porte ouverte.
-On sait très bien qu’il faut écrire en bon style et
-faire vivre ses personnages. » Oui, le conseil est
-vieux, mais on s’obstine à ne pas le suivre, et la
-preuve qu’on l’oublie, ce sont les trois quarts
-des romans actuels. Y a-t-il là, sauf exceptions,
-quelque souci des « types » ? Se préoccupe-t-on des
-caractères ? Peint-on les choses d’après la vie ?</p>
-
-<p>Il y a peu de personnages, même dans les œuvres
-célèbres, qui soient des figures vraiment vivantes.</p>
-
-<p>La comédie et la musique ont immortalisé
-le Figaro de Beaumarchais. Figaro n’est pourtant
-pas un <i>type</i>, mais un <i>rôle</i>. Il ne reste pas dans la
-mémoire, et, hors de la scène, il n’existe plus.
-Figaro, c’est Beaumarchais lui-même. Relisez sa
-fameuse tirade : elle résume la vie de Beaumarchais.
-Intrigant, pamphlétaire, frondeur, il a fait tous les
-métiers, se moque de tout, critique chacun, se rit
-du mépris et, malgré ses vantardises et son persiflage,
-le moins qu’on puisse dire de lui, c’est que
-c’est à peine un honnête homme.</p>
-
-<p>Gil Blas aussi est moins un type qu’un porte-voix.
-On retient son nom ; on oublie le personnage.
-Ce n’est pas lui, ce sont les autres qui nous intéressent,
-l’archevêque de Grenade, les comédiens,
-le chanoine, Sangrado, etc…</p>
-
-<p>Joseph Prudhomme, au contraire, est un type
-définitif. Henri Monnier l’avait trouvé en se copiant
-lui-même. Faites de Prudhomme un anticlérical,
-vous avez M. Homais, l’inoubliable Homais,
-un des personnages les plus réussis que le roman
-ait créés, et qui pourtant ne sera jamais populaire,
-parce que le peuple et la politique ont aujourd’hui
-les idées de M. Homais. Poussez-le : vous avez le
-Tribulat Bonhommet de Villiers de l’Isle-Adam,
-Bonhommet, le Joseph Prudhomme macabre et
-bouffon, qui sourit de pitié en voyant des gens
-croire encore à Dieu et à l’immortalité de
-l’âme.</p>
-
-<p>Pour qu’un roman soit intéressant, il n’est pas
-absolument nécessaire que les personnages soient
-nombreux. Un seul suffit pour l’intérêt, comme
-l’inoubliable beau-père de <i>Fumées dans la campagne</i>
-d’Edmond Jaloux. Il n’a fallu que deux héros
-à Cervantès pour faire un chef-d’œuvre. Avec une
-simple femme, directement prise sur la vie, un certain
-Pecméja a écrit un livre admirable : l’aventure
-d’une pauvre fille du peuple qui va rejoindre à
-pied son amant journaliste à Paris. Flaubert dit
-dans sa lettre-préface que c’est « une chose exquise,
-à la fois simple et forte, une histoire émouvante
-comme celle de Manon Lescaut, moins l’odieux
-Tiberge, bien entendu ».</p>
-
-<p>On n’a plus réédité ce petit livre. Il devrait être
-entre toutes les mains<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Rosalie</i>, par Ange <span class="sc">Pecméja</span>. Lettre-préface de
-Gustave <span class="sc">Flaubert</span>.</p>
-</div>
-<p>Balzac, dit-on, ne copiait pas ses modèles. Je
-n’en sais rien. C’est une question à débattre. Balzac
-était évidemment avant tout un créateur et un
-intuitif ; mais le fond de son intuition consistait
-surtout à incarner dans un type les traits observés
-chez d’autres. On peut parfaitement peindre Eugénie
-Grandet, Modeste Mignon, Ursule Mirouet
-et Mlle Claës d’après certaines jeunes filles de province.
-« Imaginer une composition, dit Delacroix,
-c’est combiner les éléments d’objets qu’on connaît
-avec d’autres qui tiennent à l’intérieur même, à
-l’âme de l’artiste. »</p>
-
-<p>Est-il bien exact, d’ailleurs, que Balzac ait toujours
-inventé ? On ferait une belle étude, si l’on
-voulait relever tout ce qu’il a vraiment pris dans la
-vie. Son mot sur <i>Eugénie Grandet</i> : « Puisque l’histoire
-est vraie, comment veux-tu que je fasse
-mieux que la vérité ? » pourrait s’appliquer à
-beaucoup de ses romans. Le père Grandet a existé
-à Saumur. Il s’appelait Niveleau. Balzac a profondément
-modifié son modèle. En tous cas, il
-est allé écrire son roman sur les lieux et il « s’est
-inspiré de plusieurs autres types que lui offrait
-la vie provinciale d’alors »<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Autour d’<i>Eugénie Grandet</i>, par Maurice <span class="sc">Serval</span>.</p>
-</div>
-<p>Ce qui fait la valeur de certaines œuvres populaires,
-comme <i>Manon Lescaut</i> ou <i>la Dame aux
-camélias</i>, c’est que ces livres sont vrais, ont été
-vécus. « Si l’on savait, disait Dumas fils à Jules
-Claretie, ce que j’ai mis de moi dans mon œuvre,
-ce que j’ai utilisé de ma vie dans mon théâtre,
-ce qu’il y a de dessous dans mes pièces !… Je raconterai,
-autant que je le pourrai, ce passé ; je montrerai
-ces sources d’émotion et d’études… Mais
-que voulez-vous ? On ne peut tout dire, même à
-voix basse, et ce qu’on ne peut imprimer, c’est le
-plus curieux de la vie d’un homme<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Alexandre Dumas et Marie Duplessis</i>,
-par Johannès <span class="sc">Gros</span>, p. 200.</p>
-</div>
-<p>On a bien vu, pendant la guerre, les résultats
-saisissants qu’a donnés la peinture des choses
-vécues. Il reste sur la guerre de 1914 une dizaine
-d’excellents livres, dont une bonne moitié écrite
-par des personnes qui n’avaient encore rien
-publié. L’intensité du vécu a inspiré à ces débutants
-des pages dignes de nos meilleurs écrivains.</p>
-
-<p>La documentation sur nature, le roman-reportage,
-peindre la vie, regarder autour de soi, transposer
-la réalité, copier des caractères, voilà la vraie
-méthode, la seule méthode à suivre. Max Jacob
-a écrit deux curieux volumes, rien qu’avec les
-dialogues, manies et mœurs locales d’une petite
-ville. A l’exemple d’Alphonse Daudet, M. Abel
-Hermant s’est fait une réputation en nous donnant,
-sous forme de roman, des revues de fin d’année
-où défilaient les derniers événements contemporains.
-Ces sortes d’évocations sont évidemment
-délicates et demandent du tact. On tombe malheureusement
-très vite dans l’artificiel, un volume sur
-les Inventaires, un volume sur les Congrégations,
-la politique, les procès célèbres. C’est le défaut du
-genre. Une copie sur nature ne doit être ni longue
-ni exagérée et donner la sensation exacte de la
-vie.</p>
-
-<p>Cette illusion du vrai est indispensable, même
-pour le nom des personnages. Balzac les copiait
-quelquefois sur les enseignes des magasins. Les
-noms heureux abondent dans <i>la Comédie humaine</i> :
-Modeste Mignon, Eugénie Grandet, Ursule Mirouet,
-Vautrin, Rubempré, Rastignac, César Birotteau,
-Mme Marneffe… Flaubert suppliait un
-jour Zola de lui céder le nom de Bouvard pour le
-mettre dans <i>Bouvard et Pécuchet</i>. George Sand
-a toujours de jolis noms : <i>les Beaux Messieurs de
-Bois-Doré</i>, <i>la Dernière Aldini</i>, <i>Consuelo</i>, <i>Mauprat</i>,
-le <i>Marquis de Villemer</i>, <i>Flamarande</i>. Le nom du
-héros de Paul Féval, Lagardère, sonne comme une
-fanfare, et Dumas père en a inventé d’harmonieux,
-comme le comte de <i>Monte-Christo</i>, <i>Cavalcanti</i>,
-le <i>Vicomte de Bragelonne</i>. Il est vrai qu’Athos,
-Portos et Aramis n’ont rien de bien retentissant
-pour des noms de mousquetaires.</p>
-
-<p>Les noms propres ont leur physionomie et leur
-beauté. Il en est qui ne vieillissent pas. D’autres
-marquent une époque. En 1840, tous les personnages
-s’appelaient Borval, Clairval, Dorival,
-Blainville, Sainville, Meurville. D’Arlincourt avait
-popularisé les Ipsiboë, Eulodie, Ismalie, Izèle,
-Dalguiza… Il est des noms éclatants, comme ceux
-du début de <i>Ratbert</i>, dans la <i>Légende des siècles</i>,
-et il y en a de ridicules, comme Pascal Geffosses,
-Éparvier, Mitre, que je trouve chez Paul Margueritte
-et qui rappellent ceux que je cueillais dernièrement
-dans un roman mondain : M. Mélissier,
-M. Métardier, Mme Gilletard, M. Dégustai, M. Deprivière,
-etc.</p>
-
-<p>« Quelques noms, dit Israëli, ont été regardés
-comme présentant des auspices plus favorables
-que d’autres. Cicéron nous apprend que lorsque
-les Romains levaient des troupes, ils montraient
-le plus grand désir que le nom du premier soldat
-porté sur la liste fût d’un bon augure. Lorsque les
-censeurs faisaient le dénombrement des citoyens,
-ils commençaient toujours par un nom fortuné,
-tels que celui de Salvius, Valérius.</p>
-
-<p>« Un homme appelé Régillanus fut choisi pour
-être empereur, par la seule raison que son nom
-avait une consonance royale ; et Jovien fut promu
-à la souveraineté, parce que son nom approchait le
-plus de celui de Julien<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Curiosités de la littérature</i>, t. I, p. 221.</p>
-</div>
-<p>Les <i>Annales du dix-septième siècle</i> racontent
-que Molière, cherchant un nom pour un des personnages
-du <i>Malade imaginaire</i>, celui qui est
-chargé de donner des clystères, rencontra par
-hasard un garçon apothicaire, auquel il demanda :
-« Comment vous nommez-vous ? — Fleurant. — Mon
-cher, dit Molière, que je vous embrasse. Je
-cherchais un nom pour un personnage tel que vous ;
-vous me tirez d’embarras en m’apprenant le
-vôtre. » Comme on sut l’histoire, tous les petits
-maîtres allèrent à l’envi voir l’original du Fleurant
-de la comédie. La célébrité que Molière lui
-donna, lui attira la plus grande vogue, dès qu’il
-devint maître apothicaire. En le ridiculisant,
-Molière lui ouvrit la voie de la fortune. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V<br />
-<b>Comment on fait un roman</b><br />
-<span class="i small">(Suite)</span></h2>
-
-<p class="d">Faut-il écrire ses souvenirs ? — L’emploi du <i>je</i>. — Le choix
-du sujet. — Faut-il écrire pour le public ? — Le public
-et Théophile Gautier. — Le plan et la composition. — Flaubert
-et l’impassibilité. — La couleur locale. — La
-description exotique.</p>
-
-
-<p>Le meilleur moyen de faire un bon roman d’observation,
-ce serait peut-être de raconter tout simplement
-sa propre vie. Quelqu’un a réalisé ce programme
-et a été célèbre. C’est Marcel Proust.</p>
-
-<p>L’originalité de Marcel Proust n’est pas d’avoir
-beaucoup parlé de lui, mais de nous présenter
-dans un vaste tableau d’ensemble les caractères
-et les personnages qu’il a connus. Sa psychologie
-ne nous fait grâce de rien ; tout est haché, éparpillé,
-examiné, classé. Si l’on surmonte l’ennui
-que dégagent ces compilations héroïques, on est
-largement récompensé par la vision des êtres et
-des choses et l’humanité des milieux et des sentiments.
-En tous cas, personne, sauf M. Pierre
-Hamp, n’avait encore affiché un pareil mépris du
-style. On a comparé Proust à Saint-Simon. C’est
-une plaisanterie. Saint-Simon était un prodigieux
-écrivain.</p>
-
-<p>Ces réserves faites, on ne peut que louer Marcel
-Proust d’avoir songé à écrire sa vie. Malheureusement
-son exemple a été funeste. Tout le monde
-s’est mis à publier des souvenirs. Maurice Prax
-a raison de s’indigner contre tous « ces jeunes
-littérateurs qui ne savent plus rien nous raconter,
-hormis leurs petites histoires. C’est tout juste s’ils
-ont quelques poils au menton, et déjà ils veulent
-rédiger leurs mémoires. Il faut à tout prix qu’ils
-nous disent les impressions qu’ils ont ressenties
-quand ils ont reçu leur première fessée et quand,
-pour la première fois, ils ont mangé de la crème
-au chocolat. Souvenirs de tartines… Souvenirs de
-bahut… Souvenirs de bachot… Souvenirs de cousines…
-Ces jeunes gens, on le sent, n’ont pas d’autre
-souci que de s’admirer. »</p>
-
-<p>Il y a abus, évidemment. Il est intéressant de
-raconter sa vie ; mais trop de gens la racontent et
-la racontent mal. Ce n’est pas notre faute, si on ne
-sait pas se servir d’un bon instrument. Même autrefois,
-quand nous signalions les ravages du mal
-d’écrire, nous faisions une distinction capitale.
-« Gardons-nous, disions-nous en propres termes,
-gardons-nous de confondre le vrai don d’écrire,
-qui a en lui quelque chose de divin, avec le funeste
-mal d’écrire qui nous dévore. L’inspiration n’est
-ni une fièvre ni un surmenage. C’est le résultat
-d’une application constante. » Les souvenirs personnels
-sont à la portée de tout le monde ; ce n’est
-pas une raison pour que tout le monde y excelle.</p>
-
-<p>Il y a peut-être un moyen d’éviter l’inconvénient
-des souvenirs personnels : c’est de supprimer le
-<i>je</i> et d’employer le <i>il</i>, comme s’il s’agissait d’un
-héros fictif. L’emploi du <i>je</i> facilite la rédaction ;
-mais le <i>moi</i> est toujours haïssable, et on doit
-s’en passer quand on le peut. Tâchez, du moins,
-d’y mettre du tact, ne l’étalez pas, disparaissez
-le plus possible. Le <i>je</i> n’est supportable que chez
-quelqu’un d’illustre qui mérite qu’on l’écoute.</p>
-
-<p>L’emploi du : <i>il</i>, au lieu du : <i>je</i>, a son importance
-dans le style. Le mauvais usage du <i>il</i> peut produire
-bien des équivoques. M. Moufflet signale, à ce propos,
-un curieux spécimen de prose administrative :</p>
-
-<p>« M. le chef du personnel fait savoir à M. le
-directeur des Constructions navales, en réponse
-de sa note du… transmettant son rapport relatif à…
-qu’<i>il</i> sera prochainement statué sur la question
-dont <i>il</i> l’a entretenu, et qu’<i>il</i> ne manquera pas
-de le tenir au courant de la suite qui sera donnée
-aux propositions qu’<i>il</i> lui a soumises dans la mesure
-où <i>il</i> aura été possible de le faire ; <i>il</i> lui appartient
-du reste de, etc. » Le chef du personnel n’avait
-qu’à écrire directement : « Je vous fais savoir, en
-réponse à votre demande, etc… » et il n’y avait plus
-d’équivoque, d’autant plus qu’on écrit directement
-au ministre : « M. le ministre, vous…, etc… »
-(<i>Revue maritime</i>, octobre 1922.)</p>
-
-<p>Au surplus, qu’on emploie <i>je</i> ou <i>il</i>, le ton direct
-ou le ton indirect, il sera toujours plus facile, comme
-nous le disions, de raconter ses souvenirs que de
-faire du roman objectif et de traiter la grande
-comédie de la vie, des types et des sujets comme
-<i>César Birotteau</i>, <i>Eugénie Grandet</i>, le <i>Nabab</i>, les
-<i>Rois en exil</i>. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand on dit : « Il faut peindre la vie », cela ne
-signifie pas qu’on peut traiter n’importe quoi,
-comme le pensaient Tchékhov et Goncourt. Il y
-a dans la vie des choses ennuyeuses, des gens
-insupportables, et rien n’est fatigant comme un
-dialogue d’Henri Monnier.</p>
-
-<p>L’important, pour faire un bon roman, c’est de
-choisir des sujets intéressants. Il y en a de ridicules ;
-il y en a d’odieux. Si vous choisissez mal, ne vous
-étonnez pas de ne pas avoir de succès.</p>
-
-<p>Avez-vous quelquefois remarqué l’incroyable
-quantité d’aquarelles qui sont en vente dans les
-grands magasins de gravures ? Tous ces peintres
-ont du talent ; aucun n’a de personnalité. Pourquoi ?
-Parce qu’ils font tous le même tableau et
-traitent tous le même sujet : chromos, chemins,
-rivières, sous-bois, moulins, clochers, vieilles rues,
-sempiternels quais de la Seine, berges de la Cité,
-marché aux fleurs, place de la Concorde, etc.
-Pourquoi ces peintres ne choisissent-ils pas un
-motif plus rare, un site plus original ? Ils sont incapables
-de peindre autre chose, je le veux bien ;
-mais pourquoi ne pas essayer au moins une fois ?</p>
-
-<p>Les romanciers sont comme les peintres : ils
-traitent tous le même sujet, sous prétexte que le
-sujet ne signifie rien et que tout dépend de la façon
-de le traiter. Mais qui donc est sûr d’avoir assez
-do talent pour pouvoir rajeunir les vieux thèmes ?</p>
-
-<p>N’allez pas, pour éviter un défaut, tomber dans
-un autre, et ne vous croyez pas obligé de compliquer
-vos sujets. On peut écrire de beaux récits
-sur une donnée très simple, comme <i>Adolphe</i>,
-<i>Werther</i>, <i>René</i>, <i>Paul et Virginie</i>. Faire quelque chose
-avec peu de chose fut toujours le rêve des grands
-artistes. « Toute l’invention, dit Racine (préface de
-<i>Bérénice</i>), consiste à faire quelque chose avec rien. »
-« Ce que je voudrais, disait Flaubert, c’est un livre
-sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se
-tiendrait de lui-même par la force intense de son
-style, comme la terre, sans être soutenue, se tient
-en l’air. » Goncourt, dans la préface de <i>Chérie</i>,
-déclarait « qu’il voulait du roman sans péripéties,
-sans intrigues, sans bas amusement »… Le conseil
-n’est pas bon pour les débutants. Écrire des monographies
-documentaires ou des descriptions psychologiques,
-c’est aller au-devant d’un insuccès,
-et il faut être bien sûr de soi pour en courir le risque.
-Il est très vrai qu’il n’y a presque rien dans des
-livres comme <i>René</i>, <i>Werther</i> et <i>Adolphe</i> ; ce sont
-cependant des œuvres substantielles, lourdes de
-drame intérieur et qui contiennent, comme un fort
-parfum dans un coffret, d’énormes portions de sensibilité
-humaine, tandis qu’il n’y a guère que de
-l’ennui dans des livres comme <i>Chérie</i>, où l’auteur
-se vantait de ne vouloir mettre à peu près rien.</p>
-
-<p>Quel que soit votre sujet, d’ailleurs, l’essentiel
-est de le prendre dans la vie. Faguet conseillait
-d’aller les chercher dans l’Histoire de France et
-de les habiller ensuite à la moderne. On peut très
-bien, en effet, emprunter au passé une intrigue,
-des aventures, et même des personnages qui représentent
-le vrai cœur humain et sont de tous les
-temps, précisément parce qu’ils ont existé.</p>
-
-<p>Un roman n’est pas toujours nécessairement
-composé de situations dramatiques. On peut parfaitement
-traiter un cas de conscience, une crise
-d’âme, l’étude d’un caractère comme <i>René</i> ou
-<i>Adolphe</i>. Le désenchantement de <i>René</i> était quelque
-chose de très nouveau pour l’époque. L’histoire
-de la satiété en amour, qui fait le fond d’<i>Adolphe</i>,
-était également un thème très original. Werther
-lui-même n’est qu’un fait-divers transfiguré par
-la passion. L’émotion de <i>Julia de Trécœur</i> vient de
-sa seule simplicité, et de ce qu’on ne nous dit pas,
-bien plus que de ce qu’on nous dit. Quelques pages
-suffisent à Duclos pour fixer dans ses <i>Amours de
-Madame de Selves</i> (<i>Mémoires du comte de…</i>), un cas
-de fine psychologie féminine. Depuis nos classiques
-jusqu’au <i>Lion amoureux</i> de Soulié et à la <i>Sylvie</i>
-de Gérard de Nerval, bien des œuvres ont été
-écrites sur une donnée très simple.</p>
-
-<p>L’exemple d’Edgard Poë et de Villiers de l’Isle-Adam
-pousse trop souvent les jeunes écrivains à
-choisir des cas bizarres, à peindre le rebours des
-sentiments ordinaires. Ils ne soupçonnent pas tout
-ce qu’il faut de talent pour donner quelque apparence
-de vérité à des choses qui n’ont pas le sens
-commun. Voyez les <i>Diaboliques</i> de Barbey d’Aurevilly.
-L’éblouissement du style arrive à peine à faire
-supporter l’invraisemblance de ces extravagantes
-histoires.</p>
-
-<p>Il faut se demander avant tout si ce qu’on se
-propose d’écrire plaira au public. Ceci est capital,
-et c’est malheureusement la dernière chose dont
-on se préoccupe. Voyez Balzac. Ses prétentions
-philosophiques ne lui font jamais perdre de vue l’intérêt
-et le récit. Ses descriptions sont ennuyeuses,
-sa psychologie vous rebute ; mais avec quel art il
-développe ses sujets les plus simples, comme <i>Eugénie
-Grandet</i>, où il n’y a pourtant ni situation ni intrigue.</p>
-
-<p>On ne vous dit pas de chercher le succès par tous
-les moyens possibles, y compris le roman-feuilleton.
-On vous conseille d’écrire des choses qui plaisent :
-« Souvenez-nous, dit Hector Malot, que vous écrivez
-pour le public. Si vous voulez vous l’attacher,
-racontez-lui des histoires comme à un enfant,
-charpentez solidement votre drame, corsez vos
-intrigues. Le public n’a pas le temps de s’intéresser
-à vos rêves<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. » Le conseil était bon, à condition
-toutefois d’ajouter que le public n’aime pas seulement
-le drame et les histoires, mais l’étude de
-mœurs et le roman d’observation. Hector Malot
-le savait bien, lui qui n’avait pas seulement écrit
-<i>Sans famille</i> et le <i>Docteur Claude</i>, mais les <i>Victimes
-d’amour</i>, peinture implacable de la passion rassasiée
-et déçue.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Parmi les vivants et les morts</i>, par Georges <span class="sc">Beaume</span>,
-p. 215.</p>
-</div>
-<p>Voltaire dit dans sa préface de <i>Marianne</i> :
-« C’est contre mon goût que j’ai mis la mort de
-Marianne en récit, au lieu de la mettre en action.
-Mais je n’ai pas voulu combattre en rien le goût
-du public. C’est pour lui et non pour moi que
-j’écris. »</p>
-
-<p>Mais, dira-t-on, pourquoi chercher la faveur
-du public ? Si l’on veut vraiment écrire quelque
-chose de bon, c’est pour soi-même qu’il faut écrire
-et non pour le public. L’art et le public n’ont rien
-de commun. « L’art ne sera jamais que l’apanage
-d’une élite. » « Ce n’est que par une rencontre tout
-à fait singulière et rare, dit Jules Lemaître, que de
-belles œuvres ont pu de notre temps contenter à la
-fois le peuple et les habiles (tels les drames de Dumas
-fils, les romans de Daudet et de Zola). Et il n’en
-est pas moins vrai que les œuvres qui jusqu’ici
-et sans comparaison possible ont eu le plus de
-lecteurs et de spectateurs, c’est encore tel roman
-du <i>Petit Journal</i>, tel mélodrame et telle opérette,
-et que, d’autre part, les choses les plus fortes, les
-plus originales et les plus belles qui aient été écrites
-en ce siècle, n’ont été et ne devaient être connues
-et aimées que d’un public excessivement restreint.
-Il serait puéril de s’en étonner ou de s’en fâcher.
-Plus l’art se vulgarise en bas, plus il s’affine en
-haut, par dédain de la foule<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> J. <span class="sc">Lemaître</span>, <i>Impressions de théâtre</i>,
-p. 151, 2<sup>e</sup> série.</p>
-</div>
-<p>C’était l’avis de Flaubert, qui pensait lui aussi
-que ce qu’il y a « de meilleur dans l’art échappera
-toujours au grand public ». Le grand public, c’est
-entendu, est incapable de comprendre intégralement
-un chef-d’œuvre. Est-ce une raison pour ne
-pas écrire des œuvres qui lui plaisent ? <i>Don Quichotte</i>
-s’adresse à tout le monde et passionne même
-les enfants.</p>
-
-<p>Théophile Gautier lui-même, sur les supplications
-de son éditeur Charpentier, consentit à
-changer la fin de son <i>Capitaine Fracasse</i> et à donner
-au public un dénouement heureux, au lieu d’un
-dénouement malheureux. On sait comment se
-termine son célèbre roman :</p>
-
-<p>Sigognac s’est battu avec Vallombreuse, et il
-l’a grièvement blessé ; mais Vallombreuse guérit
-de sa blessure, Sigognac épouse Isabelle et rentre
-triomphalement dans son château restauré, qui
-a été le <i>château de la misère</i> et qui est devenu
-le <i>château du bonheur</i>.</p>
-
-<p>« Cette fin satisfaisante, dit Arnold Mortier,
-à qui j’emprunte ces lignes, n’est point celle qu’avait
-primitivement conçue Théophile Gautier. Dans la
-pensée première de l’illustre écrivain, Vallombreuse
-ne guérissait pas, Sigognac ne pouvait épouser la
-sœur de celui qu’il avait tué, et le triste capitaine
-Fracasse rentrait seul dans le château de la misère,
-où il retrouvait plus mornes, plus maigres le vieux
-chien Miraut, le vieux chat Belzébuth, le vieux
-maître d’armes Pierre. Sûr de son admirable palette,
-le poète-peintre reprenait la description déjà
-si désolée du château de la misère. Il mettait plus
-de toiles d’araignée dans les angles, plus de poussière
-sur les meubles rompus, plus de tristesse dans
-les yeux des ancêtres peints. Les jours passaient.
-Le chien mourait, le chat mourait ; un matin, le
-vieux serviteur ne se relevait plus de son grabat
-dans la salle basse, et Sigognac pauvre, délaissé,
-oublié par Isabelle elle-même, se mourait d’inanition
-dans le <i>Château de la misère</i>, devenu le <i>Château
-de la famine</i>. »</p>
-
-<p>« Pourquoi Gautier a-t-il changé son dénouement
-primitif ? A-t-il été vaincu par le préjugé des dénouements
-heureux ? A-t-il cédé à quelques conseils ?
-Je l’ignore. »</p>
-
-<p>Judith Gautier nous a donné l’explication de ce
-changement, il a voulu plaire au public :</p>
-
-<p>Au surplus, vous avez parfaitement le droit de
-dédaigner le public et le succès immédiats et,
-comme Stendhal, de n’écrire que pour la postérité.
-Se consoler d’être inconnu pendant sa vie, en se
-disant qu’on sera célèbre après sa mort, c’est un
-noble idéal, à condition de ne pas se tromper
-sur la valeur de son propre talent.</p>
-
-<p>En attendant, le mieux est de donner aux lecteurs
-les romans qui leur plaisent<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Soirées parisiennes</i>, 1878, p. 223.</p>
-</div>
-<p>Une des premières conditions d’un bon roman,
-c’est un bon plan. Un bon plan est nécessaire,
-aussi bien pour un roman d’action que pour un
-roman psychologique. Les crises passionnelles sont
-des choses qui s’enchaînent comme des événements
-matériels. Tout cela doit être rigoureusement déduit.</p>
-
-<p>Faites d’abord un plan complet, un plan détaillé
-de chaque scène, de chaque chapitre. Il vous
-restera toujours assez de jeu pour les fantaisies de
-l’exécution.</p>
-
-<p>Nous n’insisterons pas là-dessus. Chacun a sa
-méthode, et les meilleurs conseils n’ont rien
-d’absolu. George Sand ne faisait jamais de plan.
-Quand elle avait fini un livre, elle prenait du papier
-et en commençait un autre. Stendhal non plus ne
-se préoccupait pas beaucoup de la composition.
-Il se contentait souvent de dicter et ne se rappelait
-plus le lendemain ce qu’il avait écrit la
-veille.</p>
-
-<p>Les auteurs qui ont le travail facile n’ont
-pas le temps de soigner leur plan. Comment un
-producteur comme Lope de Vega se fût-il imposé
-cette discipline ? A cinq ans, il lisait le latin et,
-avant de savoir tenir une plume, il dictait des vers.
-A treize ans, il composait des comédies en quatre
-actes. Il a publié cent vingt volumes, soit mille
-deux cents pièces de théâtre. Il en écrivait en
-moyenne trente par an !</p>
-
-<p>Cervantès l’appelle le « prodige de la nature ».
-« Le nombre de ses pièces, dit-il, serait incroyable,
-si je ne pouvais attester que je les ai vu représenter
-toutes, ou que je parle de leur existence
-d’après des témoins oculaires. Tous ses concurrents
-ensemble n’ont pas donné autant d’ouvrages que
-lui seul. » Il lui arriva de composer une comédie
-de trois mille vers en vingt-quatre heures ; et un
-témoin affirme qu’il écrivit quinze actes en quinze
-jours ! Lope de Vega travaillait même à bord d’un
-navire pendant la tempête.</p>
-
-<p>Une telle fécondité tient du miracle. Il est vrai
-que la poésie espagnole est la chose la plus facile
-du monde. En Espagne, tout le monde est poète,
-et l’on fait des vers comme on fait de la prose.
-Lope de Vega avait une mémoire exceptionnelle.
-Il composait souvent ses pièces de tête, les apprenait
-par cœur et les écrivait ensuite. Crébillon
-père possédait aussi ce don merveilleux. Point de
-plan ; il n’écrivait pas un mot. Il savait sa pièce
-par cœur, et c’est ainsi qu’il récita un jour aux comédiens
-sa tragédie de <i>Catilina</i>, qu’il transcrivit
-ensuite. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que,
-lorsqu’on lui proposait une critique, il faisait les
-ratures dans sa tête et oubliait ensuite totalement
-ce qu’il avait voulu effacer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le peu de succès des trois quarts des romans
-contemporains s’explique non seulement par une
-fécondité déplorable, mais par le manque de plan,
-le défaut de composition, la disproportion des développements,
-la longueur de la mise en train.</p>
-
-<p>« Un des axiomes favoris d’Edgard Poë, dit
-Baudelaire, était celui-ci : « Tout, dans un poème
-comme dans un roman, dans un sonnet comme dans
-une nouvelle, doit concourir au dénouement. Un
-bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand
-il écrit la première. » Grâce à cette admirable
-méthode, le compositeur peut commencer son
-œuvre par la fin et travailler, quand il lui plaît,
-à n’importe quelle partie. Les amateurs du délire
-seront peut-être révoltés par ces cyniques maximes,
-mais chacun peut en prendre ce qu’il voudra. Il
-sera toujours utile de leur montrer quels bénéfices
-l’art peut tirer de la délibération, et de faire voir
-aux gens du monde quel labeur exige cet objet
-de luxe, qu’on nomme Poésie. »</p>
-
-<p>C’est toujours faute d’un bon plan qu’on fait
-des romans trop longs. « Trop de papier », écrivait
-Flaubert à Alphonse Daudet, après avoir lu les
-deux volumes de <i>Jack</i>, un beau livre tout frémissant
-de pitié et de souffrance, mais un peu encombré
-d’épisodes. Un autre roman remarquable,
-<i>l’Epithalame</i>, aurait certainement gagné à n’avoir
-qu’un volume. Ce qu’on raconte en deux volumes
-peut très bien se dire en un seul. <i>La Chaussée
-des géants</i>, de Pierre Benoit, eût également demandé
-une mise au point plus rapide. Les œuvres de
-longue haleine sont devenues à la mode : les
-<i>Thibaut</i>, trois volumes ; les <i>Rabevel</i>, trois volumes,
-etc…</p>
-
-<p>Il faut avoir un genre de talent très spécial pour
-pouvoir se passer de composition. Edmond Jaloux,
-par exemple, ne s’est jamais soucié de suivre un
-plan. Il écrit à bâtons rompus ; les histoires qu’il
-raconte commencent au milieu du livre, comme
-dans <i>Fumées dans la campagne</i> ; et avec cela, il
-vous prend et vous mène jusqu’au bout. Son <i>Escalier
-d’or</i>, qui n’a rien encore d’un roman, relate les
-aventures de quelques personnes, de quelques
-amis, types d’hommes et de jeunes filles, scènes
-et choses vécues, beaucoup de dialogues, de la
-vie qui passe à travers un fond de mélancolie maladive.</p>
-
-<p>Marcel Proust méprise également la composition.
-C’est le maquis psychologique, l’analyse
-insatiable, qui ne dégage la vie qu’à force de répétitions
-et d’ennui.</p>
-
-<p>S’il est malaisé de faire, à soi tout seul, un bon
-plan, il est encore plus difficile de le faire en collaboration
-avec deux ou trois personnes. On l’a tenté.
-<i>La Croix de Berny</i> fut écrite par Gautier, Méry,
-Sandeau et Mme de Girardin, et le livre n’en fut
-pas meilleur. La même tentative a été renouvelée
-de nos jours. <i>Le Roman des quatre</i>, on le sait, a
-pour auteurs Paul Bourget, Gérard d’Houville,
-Duvernois et Pierre Benoit. Ces écrivains établirent
-un plan d’ensemble, puis, convenant qu’ils
-représenteraient chacun l’un des personnages du
-drame, ils s’écrivirent des lettres, et Gérard d’Houville
-raconte dans une interview que les lettres
-de ses collaborateurs étaient toujours par elle
-impatiemment attendues.</p>
-
-<p>Cette collaboration piquante n’a pas produit
-un chef-d’œuvre. Le plan avait été pourtant
-minutieusement fixé et scrupuleusement suivi
-par le noble quatuor. Quatre, c’était trop. « On
-ne voit pas bien, me disait Jean Giraudoux, un
-roman écrit par les <i>quatre frères Tharaud</i>. »</p>
-
-<p>Gœthe, qui s’y connaissait, disait que tout dépendait
-du plan, et Flaubert répétait le mot avec
-enthousiasme. Gœthe n’a pas toujours suivi le
-conseil qu’il donnait aux autres. <i>Wilhem Meister</i>
-et <i>les Affinités électives</i> restent des œuvres à peu
-près fermées à des tournures d’esprit françaises ;
-mais Gœthe a fait <i>Werther</i>. Les rêveries qui encombrent
-certaines lettres de ce court récit sont là
-pour montrer le caractère du héros et justifier
-sa fin tragique. Cette part faite à la psychologie,
-l’histoire est un chef-d’œuvre d’émotion et d’intérêt.</p>
-
-<p>Et maintenant une question se pose, une question
-très discutée et qui a son importance. Quel ton
-faut-il prendre quand on écrit un roman ? L’auteur
-doit-il intervenir, juger ses personnages, commenter
-leurs actes, ou garder la froideur d’un procès-verbal,
-l’indifférence d’un historien qui enregistre
-des faits ? Flaubert voulait que l’auteur
-fût absent de son œuvre, comme Dieu est absent
-de l’univers, qu’on sente partout sa main, sans
-qu’on la voie nulle part. « Les grandes œuvres,
-disait-il, sont impassibles. L’art est la peinture
-des choses éternelles. » Flaubert voulait donner
-aux lecteurs une impression de stupeur, et qu’on se
-demandât en fermant le livre comment cela s’était
-fait.</p>
-
-<p>Cette doctrine de l’impassibilité, Flaubert ne
-l’a pas inventée. Barbey d’Aurevilly croyait qu’il
-la tenait de Gœthe : « Théophile Gautier, dit-il,
-Sainte-Beuve, Leconte de Lisle, Flaubert, tous ces
-petits soldats de plomb de la littérature réaliste
-d’hier et naturaliste d’aujourd’hui, les impassibles,
-relèvent tous plus ou moins de Gœthe, qui est
-naturellement le dieu des secs et des pédants<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span class="sc">Barbey d’Aurevilly</span>, <i>Gœthe et Diderot</i>. Cité par
-Alfred <span class="sc">Mortier</span>.</p>
-</div>
-<p>Non, ce n’est pas chez Gœthe que Flaubert
-a pris sa théorie de l’impassibilité ; c’est dans
-l’<i>Odyssée</i> et l’<i>Iliade</i>. Il n’avait même pas besoin
-d’aller si loin. La vie de Jésus-Christ, ses souffrances,
-la passion, le Calvaire, tout cela est raconté
-dans les <i>Évangiles</i> sans intervention d’auteur,
-sans un mot de pitié pour la victime, sans un
-mot d’indignation contre les bourreaux. L’impassibilité
-des <i>Évangiles</i> est plus frappante encore
-que celle d’Homère, qui a, du moins, de temps à
-autre, une approbation, un compliment pour le
-prudent Ulysse.</p>
-
-<p><i>Madame Bovary</i> a inauguré le premier modèle
-de ce genre de roman automatique, dont <i>l’Assommoir</i>
-et <i>Germinie Lacerteux</i> sont le plus brutal
-exemple. L’inconvénient de cette impassibilité,
-qui s’est continuée avec Maupassant jusqu’à
-Charles-Louis Philippe et Marguerite Audoux,
-c’est que le public, n’étant plus en communication
-avec l’auteur, reste froid comme lui et résiste à
-l’émotion qu’on veut lui donner sans être ému.</p>
-
-<p>Je crois qu’il y a tout profit pour un romancier
-à ne pas se désintéresser de ses personnages, à juger
-et à partager leurs souffrances. Alphonse Daudet
-et Dickens ont toujours été en étroite communion
-avec leurs lecteurs.</p>
-
-<p>Il ne faut pas, bien entendu, pousser cette
-intervention jusqu’à l’analyse des moindres actes
-de son héros ; mais que l’auteur soit juge, qu’il
-condamne, qu’il s’apitoie, qu’il prenne parti, je
-ne vois à cela que des avantages pour le récit.</p>
-
-<p>On exagérait autrefois ces familiarités. Un auteur
-se croyait obligé d’accompagner son héros pour
-ainsi dire par la main. On excitait la curiosité
-par le titre des chapitres : « Chapitre III : <i>Où
-notre héros va subir une grande épreuve…</i> Chapitre
-IV : <i>Où l’on fait une mauvaise rencontre…</i>
-Chapitre V : <i>Où le lecteur fait la connaissance d’un
-personnage inattendu…</i>, etc. »</p>
-
-<p>Balzac a toujours éprouvé le besoin d’être en
-tiers avec ses héros. Il s’improvise leur témoin et
-leur biographe ; il fait de l’histoire et de la politique,
-ce qui ne l’empêche pas de savoir se taire
-quand il le faut, et de tirer grand effet de son silence,
-comme dans son admirable <i>Curé de village</i>,
-tout imprégné de mystère et d’émotion.</p>
-
-<p>Barbey d’Aurevilly blâme cette rage d’intervention
-dans <i>les Misérables</i>, ouvrage plein de vaticinations
-et de hors-d’œuvre. « Hugo, dit-il, qui ne
-veut plus de l’art pour l’art, n’en a aucun dans sa
-manière de conter. Il y intervient incessamment
-de sa personne. Or, l’intervention personnelle d’un
-conteur dans ses récits donne à ces récits éternellement
-l’air de préfaces. Il faut qu’ils soient impersonnels
-dans le roman, ou faits par un personnage
-du roman même. Le reste est inférieur, parce
-que le reste est commode. Hugo interrompt son
-récit, l’arrête, le coupe de réflexions, de contemplations,
-qui durent parfois tout un chapitre, puis il
-le reprend… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Parmi les éléments indispensables à la composition
-d’un bon roman, il ne faut pas oublier non
-plus la couleur locale. On ne conçoit
-plus aujourd’hui un roman sans couleur locale,
-c’est-à-dire sans une peinture fidèle du milieu,
-des circonstances et de l’époque où se passe le récit.</p>
-
-<p>Jules Lemaître a spirituellement raillé la couleur
-locale des romantiques, telle que la comprenaient
-Victor Hugo et le grand « teinturier » Théophile
-Gautier. Dans <i>Notre-Dame de Paris</i>, Victor
-Hugo a surtout décrit l’architecture et les cloches
-de la vieille cathédrale. Vous ne trouverez pas un
-mot sur les chants, les offices et les orgues, qui sont
-pourtant l’âme d’une église. Sa cathédrale n’est
-habitée que par <i>Quasimodo</i>.</p>
-
-<p>Les <i>Idylles</i> de Théocrite peuvent passer pour le
-modèle de cette couleur de mœurs et de langage
-que nous demandons à l’antique. Lisez ses idylles
-dans la traduction Leconte de Lisle et comparez-les
-avec celles de Virgile. Le poète latin a beau imiter
-servilement Théocrite, il n’a fait que des bergers
-philosophes, tandis que ceux de Théocrite sont des
-êtres réels, qui ont des âmes de bergers, la préoccupation
-de leurs travaux, le dialogue de leur profession.</p>
-
-<p>N’abusez pas cependant de la couleur locale ; prenez
-bien garde surtout qu’elle ne sente le plaqué, et
-tâchez de la mêler constamment à la trame du récit.</p>
-
-<p>Au fond, la couleur locale n’est pas autre chose
-que la description qui, appliquée aux contrées
-lointaines, a pris le nom d’exotisme. Faire l’histoire
-de la couleur locale, ce serait faire l’histoire
-de l’exotisme, depuis les <i>Incas</i> jusqu’à Chateaubriand
-et Loti. C’est le contraste et l’éloignement
-qui créent l’exotisme. Une dame, qui a longtemps
-habité Beyrouth, me disait un jour : « Ah ! votre
-couleur d’Orient ! Si vous la voyiez de près ! Si
-vous saviez à quel point c’est sale et répugnant ! »</p>
-
-<p>« L’exotisme, dit Joseph Aynard, est aussi
-vieux que le monde. Toujours, l’étrange et le lointain
-aura eu un attrait ; on se sera raconté avec
-émerveillement des récits fabuleux sur les joyaux,
-les royaumes, les capitales de rêve des pays inconnus.
-Vers la fin de la civilisation antique
-comme à son commencement, les récits des navigateurs,
-les importations de cultes mystérieux
-venaient flatter l’espoir d’un merveilleux nouveau,
-comme dans Baudelaire. L’ignorance augmente le
-charme et la puissance de cette illusion ; les traités
-de géographie s’intitulent <i>Abrégé des merveilles</i> ;
-les récits de Marco Polo, de Mandeville, enchantent
-le moyen âge, qui distingue mal entre les réalités
-et les fables. »</p>
-
-<p>L’attrait de l’exotisme remonte à <i>Robinson
-Crusoé</i> et aux <i>Mille et une nuits</i>. Au dix-huitième
-siècle, on en mettait déjà partout, et je ne suis pas
-sûr que les <i>Lettres persanes</i>, si artificiellement persanes,
-n’aient pas exercé un certain mirage exotique.
-Le public parisien devait garder longtemps
-ce goût du mystère « persan ». Un siècle plus tard,
-en 1845, Gustave Claudin nous dit dans ses <i>Mémoires</i>
-qu’il y avait au passage de l’Opéra un Persan
-légendaire, qui intriguait aussi étrangement
-son quartier « et que tout Paris connaissait ». Il
-vivait riche, seul, sans parler à personne, sans fréquenter
-personne. Il mourut sous le second Empire.
-Après les Persans, ce sont les Turcs qui furent à la
-mode. On écrivit des <i>Lettres turques</i>. Après les
-<i>Incas</i> et les <i>Lettres péruviennes</i>, vint le tour de
-l’Ile de France avec Bernardin de Saint-Pierre,
-et les sauvages d’Amérique avec Chateaubriand.
-L’Égypte fut à la mode après le <i>Roman de la momie</i>,
-et le <i>Sahara</i> après Fromentin ; et il n’y a pas
-si longtemps que Loti nous a bouleversés avec
-l’Océanie et l’Islam. Aujourd’hui, c’est le Maroc
-qui triomphe dans les livres des Farrère, Tharaud,
-Bertrand, Adès, Elissa Rhaïs, Naudeau, Daguerches,
-etc…</p>
-
-<p>L’exotisme offre d’inépuisables ressources. Chacun
-ayant sa façon de sentir, il est toujours
-possible d’écrire quelque chose de nouveau sur
-l’Orient.</p>
-
-<p>La première condition pour faire de la bonne
-description exotique, c’est de voyager, de prendre
-des notes, d’utiliser ses souvenirs. <i>Paul et Virginie</i>
-a été fait avec le <i>Voyage à l’Ile de France</i>, de Bernardin
-de Saint-Pierre. La forte sensation de Pierre
-Loti provient des notes de voyages dont il composait
-parfois tout un livre, comme <i>Mon frère Yves</i>
-et <i>le Désert</i>. <i>Atala</i> fut extrait d’un manuscrit
-de notes. Si l’on ne décrit pas <i>sur place</i> et <i>d’après
-la chose vue</i>, on fait du mauvais exotisme, l’exotisme
-livresque de <i>Séthos</i>, <i>Aménophis</i>, <i>les Incas</i>, la
-<i>Guerre du Nizam</i>…</p>
-
-<p>On a poussé si loin la manie de l’exotisme à notre
-époque, qu’un certain mouvement de réaction
-s’est produit contre la description de Bernardin
-et de Chateaubriand. MM. Cario et Régismanset
-ont pris la peine de publier un livre pour la discréditer.
-Chateaubriand ayant fait beaucoup de
-descriptions emphatiques, ou simplement banales
-et féneloniennes, ces messieurs ne veulent plus
-distinguer entre lui et Marchangy, et se moquent
-de Sainte-Beuve qui, avec toute la critique française,
-admire le talent des deux plus grands peintres
-de notre littérature. MM. Cario et Régismanset
-citent une des belles descriptions d’<i>Atala</i>, la nuit
-dans les solitudes d’Amérique, et trouvent que
-c’est du « fatras », et qu’elle est aussi « insipide que
-celle de Bernardin ». Cela prouve qu’il y a encore
-des gens qui ne savent pas reconnaître les bonnes
-et les mauvaises descriptions. Le phénomène
-n’est pas nouveau. Morellet et Ginguené se sont
-rendus célèbres par leur critique d’<i>Atala</i>. Les vieux
-classiques voltairiens critiquèrent Chateaubriand,
-non pas tant à cause de ses descriptions (puisqu’ils
-admettaient Rousseau, Delille et Saint-Lambert)
-qu’en haine du christianisme présenté comme
-une thèse. Plus tard, on continua à attaquer
-Chateaubriand, mais ses ennemis littéraires furent
-presque toujours des adversaires politiques.</p>
-
-<p>Persuadés que le romantisme a défiguré le style
-français et que la prose n’est pas faite pour la couleur,
-mais pour l’exactitude, MM. Cario et Régismanset
-ont voulu rajeunir ces attaques surannées.
-Toute l’école qui nous vient de Bernardin et de
-Chateaubriand serait du « faux exotisme », Mais
-alors où est le « vrai exotisme » ? Il en existerait
-très peu, ou même pas du tout, puisque toute notre
-littérature descriptive procède de Chateaubriand.
-Comment donc faut-il écrire, et qui faut-il admirer ?
-C’est bien simple. Les modèles sont Stendhal,
-Mérimée, les écrivains secs et précis, les voyageurs
-comme Charlevoix. Dix lignes de Charlevoix,
-paraît-il, sont supérieures au « style gonflé et prétentieux
-de Chateaubriand ». Stendhal allait plus
-loin. Il ne se contentait pas de railler le style de
-Chateaubriand, qu’il confondait avec Marchangy
-et d’Arlincourt ; il déclarait qu’il préférait les mémoires
-du maréchal Gouvion de Saint-Cyr à
-Homère !</p>
-
-<p>Voilà où on en arrive, quand on n’aime ni la
-description, ni la couleur locale, et qu’on ne veut
-voir partout que de la rhétorique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI<br />
-<b>Quels romans faut-il lire ?</b></h2>
-
-<p class="d"><i>Paul et Virginie</i>. — <i>Don Quichotte</i>. — <i>La Nouvelle Héloïse</i>. — <i>Clarisse
-Harlowe</i>. — Tourguénieff. — Balzac. — <i>Manon
-Lescaut</i> et Barbey d’Aurevilly. — Le roman d’aventures. — Le
-roman rustique. — Ferdinand Fabre. — Le
-roman mondain. — Le roman et la couleur historiques. — Le
-roman et la « nouvelle ».</p>
-
-
-<p>Résumons-nous. Voulez-vous faire du roman ?
-Prenez des notes, copiez la vie et les personnages,
-choisissez bien votre sujet, soignez le plan, la
-composition, la couleur et le style.</p>
-
-<p>C’est quelque chose ; mais ce n’est pas tout.</p>
-
-<p>Pendant votre travail de rédaction, pendant
-l’élaboration de votre œuvre, il est profitable, il
-est nécessaire d’entretenir vos facultés d’écrivain,
-de tenir en éveil votre inspiration ; et, par conséquent,
-vous ferez bien de lire, de temps à autre,
-quelques romans, quelques bons romans.</p>
-
-<p>Quels sont les meilleurs romans à lire ?</p>
-
-<p>Pour la description vivante, je conseillerai
-d’abord <i>Paul et Virginie</i>.</p>
-
-<p>Il y a quelques années, un grand journal parisien
-demandait à ses lecteurs de vouloir bien indiquer
-quel était, à leur avis, le faux chef-d’œuvre
-de la littérature française. La majorité dénonça
-<i>Paul et Virginie</i> !</p>
-
-<p>Je ne sais si ce petit livre est réellement un chef-d’œuvre ;
-mais c’est certainement une œuvre extraordinaire
-de réalité et de vérité. Vous ne retrouverez
-ce ton nulle part.</p>
-
-<p>Paul et Virginie s’égarent dans la forêt. Paul,
-désespéré, monte au sommet d’un arbre et crie au
-milieu de la solitude : « Venez, venez au secours de
-Virginie ! » comme si tout le monde connaissait
-Virginie. « Mais les seuls échos de la forêt répondirent
-à sa voix et répétèrent à plusieurs reprises :
-« Virginie ! Virginie ! » La négresse marronne,
-le corps tout rouge des coups de fouet qu’elle a
-reçus, vient implorer Virginie, qui lui dit : « Pauvre
-misérable, j’ai envie d’aller demander votre grâce
-à votre maître. En vous voyant, il sera touché
-de pitié, » comme si ce n’était pas son maître qui
-l’avait mise dans cet état… Après les imprécations
-romanesques de Paul apprenant le prochain départ
-de Virginie, avec quel art l’auteur reprend le ton
-des détails domestiques : « Je n’y puis tenir, dit
-Mme de La Tour. Mon âme est déchirée. Ce malheureux
-voyage n’aura pas lieu. Mon voisin, tâchez
-d’amener mon fils. Il y a huit jours que personne
-ici n’a dormi. » Relisez la lettre de Virginie
-à ses parents. Il faut faire effort pour se persuader
-que c’est une lettre inventée. C’est l’illusion même,
-cette petite sauvage inconsolable, qui envoie des
-semences et des noyaux dans son pays natal, et
-à qui on apprend à monter à cheval à Paris : « J’ai
-de si faibles dispositions pour toutes ces sciences,
-et je crois que je ne profiterai pas beaucoup avec
-ces messieurs… » On comprend que le vieux Flaubert,
-qui s’y connaissait, n’ait jamais pu lire cette
-lettre sans « fondre en larmes ». Quant au célèbre
-naufrage, il est traité comme un fait-divers, avec
-les particularités d’un procès-verbal…</p>
-
-<p>Parmi les anciens romans dont on peut encore
-recommander la lecture, le plus intéressant est
-peut-être celui qui n’a qu’un seul personnage :
-<i>Robinson Crusoé</i>. Voilà une histoire où il ne se
-passe rien, où on voit seulement un homme vivre
-dans une île déserte, avec sa chèvre, son chien
-et son perroquet ; et la force du détail est telle,
-la précision si vivante, que ce simple récit est
-aussi émouvant que n’importe quel roman d’aventures.</p>
-
-<p>Les imitations de <i>Robinson</i> n’ont pas manqué.
-On a doublé les personnages, on a mis des enfants,
-une famille, le <i>Robinson suisse</i>, le <i>Robinson de
-douze ans</i>, etc. Rien ne vaut le monologue de
-Daniel de Foë.</p>
-
-<p>Il y a un autre ouvrage qui devrait être le livre
-de chevet de tous les futurs écrivains : c’est <i>Don
-Quichotte</i>, l’histoire la plus impersonnelle et la plus
-illusionnante que nous ayons depuis l’<i>Odyssée</i>,
-Jamais auteur n’a si étonnamment disparu de son
-œuvre. Don Quichotte et Sancho ont une sorte
-« d’existence historique, comme César », dit Flaubert.
-« Quel gigantesque bouquin ! ajoute-t-il. Y en
-a-t-il un plus beau ? » Le peintre Delacroix l’appelle
-« le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre »<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Une pareille
-création dépasse les possibilités du talent
-humain. Nous ne connaîtrions pas mieux les deux
-héros de cette aventure, eussent-ils été nos contemporains
-et les eût-on fréquentés pendant des
-années. Scènes, dialogues, ton, milieu, tout est
-génial. Voilà le grand modèle qu’il faut étudier
-pour apprendre à créer de la vie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Œuvres littéraires</i>, t. I, p. 97.</p>
-</div>
-<p>Un livre d’un autre genre et qui passe pour
-ennuyeux, <i>la Nouvelle Héloïse</i>, mérite pourtant
-d’être lu, pour la sincérité, la passion et le style.
-Émile Faguet a hautement rendu justice à cette
-œuvre trop oubliée et dont Nisard s’est complu
-à relever les défauts. J.-J. Weiss reproche à Nisard
-d’avoir le goût triste. « Avoir le goût triste, dit-il,
-c’est, quand on arrive à une œuvre aussi mêlée
-que <i>la Nouvelle Héloïse</i>, s’arrêter à ce qui n’est que
-sentiment faux, style impropre, expression déplacée,
-absence de tact et de délicatesse ; ne lire
-que les lettres, fort nombreuses, il est vrai, « où
-les mots sont brûlants et les choses sont froides » ;
-s’étendre à l’aise sur les déclamations consciencieuses
-et à la Prudhomme en l’honneur de la
-« vertu et du sexe » ; et c’est, alors qu’on a subi
-tout ce dégoût, ne pas se donner la peine de tourner
-le feuillet pour arriver enfin à ce qui est de l’inventeur
-de génie. Oh ! que j’aurais bien envie de venger
-Claire d’Orbe et Julie d’Étanges des mépris de
-M. Nisard ! Ce sont des chefs-d’œuvre que la
-plupart des lettres de Claire, et presque rien après
-cent ans n’en paraît fané. C’est tout un roman,
-d’une simplicité et d’une passion admirable que la
-première lettre écrite par Julie à Saint-Preux,
-après son mariage avec M. de Wolmar. Viendra-t-il
-jamais un temps où elle cessera d’être trempée
-des larmes de ceux qui aiment ! A peine <i>Werther</i>
-est-il au-dessus. Dans cette lettre, comme dans les
-riants tableaux de vie intime que retrace Claire,
-comme dans les pages les plus pénétrantes des
-<i>Confessions</i>, on sent naître et se développer un
-monde qui n’existait pas encore<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Essais sur l’histoire de la littérature française</i>, p. 57.</p>
-</div>
-<p>Le grand tort de <i>la Nouvelle Héloïse</i>, c’est d’être
-un interminable roman épistolaire. En dehors du
-roman-feuilleton, qui est un genre spécial, le public,
-en général, n’aime pas les romans trop longs. La
-plupart des grands romans qui ont enchanté
-nos pères, comme <i>Clarisse Harlowe</i> et <i>Gil Blas</i>,
-ont mis longtemps à paraître. Les quatre volumes
-de <i>Gil Blas</i> furent publiés de 1715 à 1735, et les
-dix volumes de <i>Clarisse Harlowe</i> de 1734 à 1741. On
-attendait la suite. Richardson recevait des lettres
-où on le suppliait de ne pas faire succomber son
-héroïne. <i>Gil Blas</i> et <i>Clarisse</i> n’eussent peut-être pas
-eu le même succès, si on avait dû les lire d’un trait,
-comme nous les lisons aujourd’hui. Les redites et les
-longueurs encombrent les dix volumes de Richardson.
-Jules Janin a eu l’heureuse idée de réduire
-l’ouvrage en deux volumes parfaitement lisibles.</p>
-
-<p>Avec un peu de persévérance, on s’aperçoit
-vite que <i>Clarisse Harlowe</i> est une œuvre de premier
-ordre, et qu’il fallait avoir du génie pour
-faire vivre jusqu’à l’obsession un sujet aussi invraisemblablement
-romanesque et qui se résume à
-une situation unique, toujours la même, la poursuite,
-le péril de la chute, situation que Clarisse
-peut dénouer d’un moment à l’autre, en allant
-trouver un pasteur, un prêtre, ou tout simplement
-son amie miss Howe.</p>
-
-<p>Il ne s’agit pas de lire beaucoup de romans, il
-s’agit d’en lire d’excellents et qui soient de bons
-excitateurs d’idées. Pour tout le monde, la lecture
-est une agréable distraction. Pour un écrivain,
-elle doit être un moyen de fécondation perpétuel.
-Ce que vous devez rechercher dans un livre, c’est
-le talent et l’exécution.</p>
-
-<p>Il est bien entendu qu’un romancier doit avoir
-lu Tolstoï, Stendhal et leur source commune, la
-fameuse <i>Marianne</i>, de Marivaux. Nous n’en reparlerons
-pas. Mais il y a un auteur russe qu’il faut
-particulièrement recommander : c’est Tourguénieff.</p>
-
-<p>Vous ne saurez vraiment ce que c’est que la vie
-et l’observation, que le jour où vous aurez lu les
-<i>Eaux printanières</i>, <i>Fumées</i>, une <i>Nichée de gentilshommes</i>,
-<i>Mémoires d’un chasseur</i>, etc… Si vous
-n’admirez pas ces récits, si vous ne trouvez pas
-avec Flaubert que <i>l’Abandonnée</i> est un chef-d’œuvre ;
-si vous ne vous écriez pas avec lui :
-« Ce Scythe est un immense bonhomme ! », la question
-est jugée : vous n’êtes pas né pour le roman.
-Faites de l’histoire ou de la critique, et laissez
-là le roman.</p>
-
-<p>Mais le grand modèle, la lecture formatrice par
-excellence, c’est encore et toujours Balzac. Quand
-vous serez las des surenchérisseurs et des raffinés,
-des Mirbeau et des Goncourt, des pince-sans-rire
-et des fumistes, vous reviendrez à Balzac. Celui-là
-vous délivrera des formules et vous enseignera
-vraiment l’art de faire un livre. Il faut lire <i>Eugénie
-Grandet</i>, <i>Pierrette</i>, <i>la Vieille Fille</i>, <i>les Parents
-pauvres</i>, <i>le Curé de Tours</i>, etc… Une création
-comme le père Grandet suffit à immortaliser un
-homme.</p>
-
-<p>On a critiqué le style de Balzac. Son intempérance
-descriptive, son mauvais goût même prouvent
-pourtant qu’il savait écrire. S’il ne travaillait
-pas sa prose sur le papier, il se rattrapait sur
-les épreuves et faisait toujours son profit des critiques
-qu’on lui adressait. Sainte-Beuve se donna
-le malin plaisir de citer la phrase suivante, extraite
-de la première page d’<i>Eugénie Grandet</i> :
-« S’il y a de la poésie dans l’atmosphère de Paris,
-où tourbillonne un simoun qui enlève les cœurs,
-n’y en a-t-il pas aussi dans la lente action du siroco
-de l’atmosphère provinciale, qui détend les plus
-fiers courages, relâche les fibres et désarme les
-passions de leur acutesse. »</p>
-
-<p>Balzac supprima docilement cette phrase dans
-toutes les éditions postérieures<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> André <span class="sc">Hallays</span>, <i>Eugénie Grandet</i>. Préface.</p>
-</div>
-<p>Un roman qui n’a pas vieilli non plus et qu’il
-faut relire, c’est <i>Manon Lescaut</i>.</p>
-
-<p>Excepté Lamartine, tout le monde est d’accord
-sur <i>Manon Lescaut</i>. Des Grieux et Manon sont deux
-petits escrocs si naïvement sincères, qu’on n’a pas
-la force de les mépriser et que leur inconscience
-fait oublier leur indélicatesse. Tout le livre n’est
-qu’un cri d’adoration éperdue. Des Grieux a des
-mots inoubliables. Il sait que sans argent on ne peut
-pas compter sur Manon. Quand on lui vole sa fortune,
-il n’a qu’une pensée : « Je vais perdre Manon. »
-Il parle d’elle comme d’une divinité. Manon
-lui est si nécessaire, qu’il trouve lui-même naturel
-de vivre avec l’argent de ses adorateurs. Le livre
-est écrit sur un ton d’exaltation qui oscille entre
-ces deux cris : « Cruelle, perfide Manon ! » « Adorable,
-divine Manon ! » Le plus étonnant, c’est
-que Manon aussi est sincère, et on avouera qu’il
-fallait quelque talent pour nous faire admettre
-la sincérité d’une créature si ignominieusement
-infidèle. Manon n’a pas l’ombre de sens moral jusqu’à
-sa mort. C’est seulement au moment de mourir
-que lui revient la conscience de son indignité.
-Alors le sentiment de ses fautes, le pardon qu’elle
-demande, sa vie misérable, sa suprême expiation
-arrachent la pitié et la sympathie du lecteur.</p>
-
-<p>Ce roman est unique. On le relira toujours ; et le
-comble de l’art, c’est qu’avec un tel sujet l’auteur
-ait fait une œuvre si chaste.</p>
-
-<p><i>Manon Lescaut</i> n’est pourtant pas compris
-de tout le monde. Qu’il ait déplu à des poètes
-comme Lamartine, cela peut s’admettre ; mais que
-ce roman ait été méconnu par un homme comme
-Barbey d’Aurevilly, voilà qui passe la vraisemblance.
-Transporté d’indignation vertueuse, Barbey
-d’Aurevilly ne pardonne pas à Sainte-Beuve,
-Gustave Planche, Arsène Houssaye, Jules Janin,
-Dumas fils, etc., d’avoir fait l’éloge d’un pareil
-ouvrage.</p>
-
-<p>« Eh bien, moi dit-il, je demanderai la permission
-de rester assis, au beau milieu de cette farandole
-universelle, et de ne pas me lever devant cette
-Hélène, cette ignoble Hélène de Manon Lescaut…
-Alfred de Musset, qui a osé traiter de Sphinx cette
-fille, au cœur ouvert comme la rue et dans lequel
-il est aussi facile de descendre, a dit là une sottise
-de poète. Ne mettons pas une sottise de critique
-par-dessus… Ce n’est pas Manon qui est un sphinx,
-c’est son succès ! Et c’est incroyable, car, ce succès,
-on le tuerait peut-être en l’expliquant ; et certes,
-avec les mœurs et les idées de ce temps, il n’est
-pas difficile de l’expliquer. »</p>
-
-<p>Barbey d’Aurevilly accuse Manon Lescaut
-d’avoir produit les <i>Dame aux camélias</i>, les <i>Madame
-Bovary</i>, les <i>Fanny</i> ; il traite Dumas fils de « sauvage »,
-Sainte-Beuve de « tricoteur », Gustave
-Planche « d’ivrogne infiltré de madère ». « Il a
-fallu, dit-il, le dévergondage romantique pour voir
-dans ce livre, que je ne crains point d’appeler
-une pauvreté littéraire, des beautés qui n’y étaient
-pas… Les benêts corrompus s’attendrissent sur
-l’histoire naturelle de Manon… Il faut flétrir cette
-sale histoire qui révoltait le génial bon sens de
-Napoléon et où, dit-il, le grotesque, l’incroyable et
-le ridicule s’ajoutent agréablement au crapuleux. »</p>
-
-<p>Quand on a lu les romans de Barbey d’Aurevilly,
-<i>Une histoire sans nom</i>, <i>Ce qui ne meurt pas</i>,
-<i>le Prêtre marié</i> et <i>la Vieille Maîtresse</i>, on se demande
-qui ce prétendu moraliste a voulu mystifier. Je
-crois qu’on trouverait peu d’exemples d’une pareille
-inconscience.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lire les romans anciens, remonter aux traditions
-classiques ne signifie pas qu’on doive négliger
-la lecture des romanciers contemporains. Il faut
-suivre, au contraire, avec attention le mouvement
-de notre époque, sa production, son effort d’originalité,
-tout en gardant la conviction qu’aucun
-de nos conteurs n’est supérieur aux grands créateurs
-du dix-neuvième siècle.</p>
-
-<p>Quelques auteurs de notre temps nous ont apporté
-du nouveau et méritent leur réputation.
-Lisez Estaunié, Jaloux, Vaudoyer, Boylesve, Duvernois,
-Henriot et bien d’autres encore ; et, pour
-des qualités d’originalité plus aiguë, lisez aussi
-Giraudoux et la nouvelle école humoristique et
-pince-sans-rire, Morand, Cocteau, Ramuz, Max
-Jacob, Soupault, etc… Il y a là des écrivains
-sérieux, d’autres qui caricaturent la vie, font de
-l’observation comme on fait du cubisme et continuent
-la tradition du roman rosse de Toulet, en
-supprimant toute sentimentalité, toute poésie,
-tout paysage.</p>
-
-<p>Ces nouveautés de procédés et de visions sont
-dignes de curiosité, d’étude et d’estime. Mais ce
-sont des chemins de traverse, des sentiers dangereux,
-souvent des impasses. Ne quittez jamais le
-grand chemin de l’observation humaine, la grande
-route des chefs-d’œuvre, celle qu’ont suivie Marivaux,
-Prévost, Bernardin, Constant, Balzac et
-Flaubert.</p>
-
-<p>Quant aux auteurs réalistes actuels, Hirsch,
-Chérau et leur école, il n’est pas permis non plus
-de les ignorer. Ils n’ont pas dépassé, d’ailleurs, la
-facture et l’esthétique de Zola, qui sort lui-même
-de <i>Germinie Lacerteux</i> et de <i>Madame Bovary</i>, et
-nous voilà de nouveau ramenés à Flaubert…</p>
-
-<p>Deux livres, <i>l’Assommoir</i> et <i>Germinal</i>, peuvent
-suffire à connaître Zola : ce sont ses deux grandes
-créations.</p>
-
-<p>Il est des auteurs, comme Guy de Maupassant,
-qui résument à la fois le réalisme brutal (<i>Bel-Ami</i>,
-<i>la Maison Tellier</i>) et la psychologie pénétrante
-(<i>Fort comme la mort</i>, <i>Pierre et Jean</i>). On
-sent un talent bien plus qu’une âme dans l’œuvre
-de Maupassant, qui ne travaillait pourtant pas
-beaucoup sa prose. Il avait commencé par écrire
-des vers, et Louis Bouilhet eût fait de lui un poète,
-si Flaubert ne lui eût donné le goût du roman.</p>
-
-<p>Mais ce n’est pas tout de lire les auteurs, les
-vieux et les jeunes, ceux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui ;
-il faut se décider et bien savoir quel
-genre de roman vous voulez écrire, celui qui répond
-le mieux à votre tournure d’esprit.</p>
-
-<p>Le roman d’aventures semble avoir reconquis
-la faveur publique. A vrai dire, le goût ne s’en est
-jamais perdu ; il s’est même produit une sorte de
-surenchère, due à l’influence de Wells et de Kipling
-et à l’introduction de nouveaux éléments modernes,
-torpillages, aviation, découvertes scientifiques, etc.
-Les timides audaces des Robida et des Jules
-Verne font aujourd’hui sourire les lecteurs des
-Wells, Farrère, Bizet, Mac Orlan, Arnoux et autres
-amusants inventeurs de voyages dans la lune.
-D’autre part, Rosny, dans le genre préhistorique,
-a montré que le roman d’aventures pouvait être
-aussi une œuvre littéraire ; et qui sait si le roman
-feuilleton lui-même n’entrera pas dans la littérature,
-le jour où un bon prosateur se donnera la
-peine de l’écrire ?</p>
-
-<p>Le roman d’aventures, c’est le règne de la
-fantaisie et de l’invention. On peut tout imaginer,
-explorations fantastiques, dernier jour de la terre,
-les espaces astronomiques, cataclysmes, destruction
-du globe… Il faut du nouveau, « n’en fût-il
-plus au monde ». La difficulté est de donner à l’extravagance
-l’apparence du vrai.</p>
-
-<p>Le défaut du roman d’aventures, c’est la digression.
-On bavarde, on éparpille l’intérêt, on
-oublie que la valeur d’un récit est dans la sobriété
-des épisodes. Toute description inutile doit être
-impitoyablement bannie. La rapidité du dialogue
-est également une chose importante dans le
-roman d’aventures. On abuse du dialogue. Tout se
-passe en conversations ; on impatiente le lecteur.</p>
-
-<p>Pierre Benoit a donné au roman d’aventures un
-ton de distinction auquel nous n’étions pas habitués
-et qui relève singulièrement l’intérêt des situations
-dramatiques. Le succès de Pierre Benoit
-est une spirituelle réaction contre les lourds romans
-psychologiques dont on a tant abusé et dont le
-public a si stoïquement supporté l’ennui.</p>
-
-<p>Un autre genre de roman tente encore les
-débutants de province. C’est le roman rustique.</p>
-
-<p>Le roman rustique n’a jamais obtenu que des
-succès d’estime, et peu d’auteurs y excellent, parce
-qu’il est très difficile de peindre les mœurs rurales.
-Le paysan garde le mutisme de la terre. Il ne se
-livre pas ; il faut le deviner. Faites-le parler comme
-dans la vie, vous choquez les lecteurs ; ennoblissez
-son langage, vous tombez dans les délicieux
-mensonges de George Sand, <i>François le
-Champi</i>, <i>la Petite Fadette</i>, <i>la Mare au Diable</i>, où
-des paysannes disent élégamment : « Germain,
-vous n’avez donc pas deviné que je vous aime ? »
-Il faut une façon de parler qui ne soit ni artificielle
-ni triviale. Les dialogues de Maupassant
-représentent assez bien la note juste.</p>
-
-<p>Le vrai roman « paysan » est rare. Balzac lui-même
-raconte dans ses <i>Paysans</i> l’histoire d’une
-rivalité entre le château et une poignée de gredins
-et de braconniers, mais il n’a pas fait la peinture
-des mœurs rurales. La vie des champs est absente
-de son récit.</p>
-
-<p>Quand Zola a voulu peindre les paysans, il a
-écrit un livre immonde : <i>la Terre</i> ; et, par contre,
-l’idéalisme d’Henri Conscience n’a produit qu’une
-insignifiante grisaille.</p>
-
-<p>Quelques romanciers contemporains ont le tort
-de considérer les paysans comme des monstres
-de dépravation. Le paysan n’est pas un être raffiné,
-mais il est foncièrement honnête. Ne cherchez ni à
-l’idéaliser, ni à le rabaisser. Ne lui prêtez surtout
-ni raisonnement, ni psychologie ; il ne discute pas,
-il va droit son chemin.</p>
-
-<p>« On sait, dit Jacques Boulenger, que, depuis
-<i>la Terre</i>, depuis les nouvelles de Maupassant, il
-s’est créé un type artificiel et littéraire de paysan
-avare, âpre, d’une dureté inhumaine à l’égard des
-pauvres et des vieux qui ne peuvent plus travailler
-et gagner leur vie, fussent-ils même le père
-et la mère. C’est là un poncif de l’école et qui n’est
-pas moins conventionnel, dans son genre, que les
-bergers de <i>l’Astrée</i> et les pâtres de Gessner, les
-bons villageois du dix-huitième siècle et les laboureurs
-de George Sand<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>… Mais l’art est difficile</i>, 3<sup>e</sup> série, p. 165.</p>
-</div>
-<p>Je voudrais mettre en garde les débutants contre
-ce faux réalisme qui va jusqu’à peindre l’inceste
-comme un vice particulier aux paysans. Non, quoi
-qu’on dise, il n’est pas encore prouvé qu’on soit
-un être abominable parce qu’on habite la campagne,
-au lieu d’habiter la ville.</p>
-
-<p>Évitez cette brutalité mensongère. Tâchez de
-peindre chez le paysan les luttes de conscience,
-les réactions passionnelles, les souffrances que
-dégagent les grands sentiments naturels : l’amour,
-la maternité, le travail, l’esprit de famille. Ne
-quittez pas les bons terrains où poussent les belles
-plantes humaines. Ferdinand Fabre se contentait
-d’une donnée très simple et, sans rien déformer,
-il a fait des romans qui méritent de franchir le
-cercle des lettrés et d’aller jusqu’au grand public.
-Malheureusement Fabre a abusé de la description
-et, pour garder le ton paysan, tout en évitant la
-grossièreté, il employait un dialogue hybride,
-faussement naïf, sorte de bégaiement à phrases
-courtes, qui consiste surtout à supprimer les
-articles :</p>
-
-<p>« Il me faudra travailler pour gagner pain…</p>
-
-<p>« Point ne m’était arrivé de l’embrasser et désormais
-possible ne serait de la rencontrer… »</p>
-
-<p>« Poules picoraient sur la table, pintades sautelaient
-sur les chaises, lapins grignotaient sous
-le bahut, dindonneaux becquetaient au long des
-murailles…</p>
-
-<p>« Vrai est que Félice possédait mon âme…</p>
-
-<p>« Après telles réflexions avec moi-même, me
-fut avis que je devais secouer mon chagrin…</p>
-
-<p>« Possible ne m’avait été de me débarrasser de
-ma charge…</p>
-
-<p>« Oui, monsieur, le pays est triste, la culture
-misérable ; raison pourquoi Cévenols dès le berceau
-s’endurcissent le corps… »</p>
-
-<p>Ce dialogue rend la lecture du <i>Chevrier</i> insupportable.
-Par contre, le dialogue ecclésiastique
-est admirable chez Fabre.</p>
-
-<p>La plupart des paysans s’exprimant en patois,
-le plus simple serait de traduire leur langue en
-français, en conservant le plus fidèlement possible
-les expressions originales.</p>
-
-<p>En tous cas, il y a une chose aussi dont on abuse :
-c’est la description rustique. Les trois quarts des
-romanciers ne résistent pas à la tentation de décrire
-le milieu champêtre, les travaux de la campagne,
-fêtes, saisons, récoltes, larges fresques,
-tableaux plaqués qui paralysent le récit. L’art
-consiste, au contraire, à distribuer habilement la
-description à travers les faits, l’épisode ou l’état
-d’âme que vous peignez. Tâchez que le lecteur
-soit dupe et qu’il ne remarque pas le procédé.
-Rien n’est ennuyeux comme une longue description
-rustique.</p>
-
-<p>Évitez encore, dans les peintures villageoises, de
-prendre vous-même le ton de vos personnages ;
-ne vous croyez pas obligé de parler en paysan, sous
-prétexte que vous faites parler des paysans, et
-de dire à chaque instant, par exemple : « Ah !
-elle était fière, la Rosalie… Il ne fallait pas s’attaquer
-à elle… Ah ! mais non !… Ah ! pour un beau
-gars, c’était un beau gars, etc… » Cette affectation
-est choquante. Gardez toujours le ton d’un simple
-narrateur.</p>
-
-<p>Voulez-vous faire de bons romans rustiques ?
-Allez au village ; écrivez-les sur place. On ne sait
-pas toutes les ressources que peut offrir l’observation
-de la vie villageoise. Il existe dans beaucoup
-de communes des amateurs archéologues, qui consacrent
-leurs loisirs à écrire l’histoire de leur pays.
-C’est en groupant ces louables travaux qu’on arrivera
-peut-être un jour à avoir un tableau complet
-de l’ancienne France. Mais pourquoi s’en tenir
-au passé ? Le récit des mœurs d’aujourd’hui serait
-tout aussi intéressant que l’histoire des mœurs
-d’autrefois. J’ai connu une jeune femme très intelligente,
-qui, habitant un village avec sa famille,
-a écrit au jour le jour tout ce qui se passait dans
-ce bourg perdu où il ne se passait rien. A la fin
-de l’année, cela faisait le journal le plus curieux
-que j’aie jamais lu. Quel cadre pour un roman
-paysan !…</p>
-
-<p>Quant à avoir la prétention d’être lu par les gens
-de la campagne, il faut y renoncer. Mistral déclarait
-qu’il ne chantait que « pour les pâtres et les
-gens des bastides ». J’ignore ce qui se passe dans
-le Comtat et à Arles ; mais dans tout le département
-du Var, et sur tout le littoral, que je connais
-bien, on ne trouverait pas un paysan qui ait lu
-<i>Mireille</i> ou qui sache à peu près ce que c’était que
-Mistral.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si le roman rustique tente l’observateur de province,
-le roman mondain exerce encore plus d’attraction
-sur les débutants qui viennent vivre à
-Paris.</p>
-
-<p>Pour faire du roman mondain, il est absolument
-nécessaire d’aller dans le monde. Vous aurez
-beau, si vous n’y allez pas, traiter les sujets les
-plus aristocratiques, il vous manquera toujours ce
-ton d’autorité, d’élégance et de distinction qui doit
-caractériser le roman mondain. Paul Hervieu avait
-vécu dans le monde et l’avait étudié de près,
-avant d’en devenir le peintre impitoyable.</p>
-
-<p>Balzac lui-même, malgré tout son génie, n’a pu
-réussir à écrire de vrais romans mondains. Ses
-artificielles duchesses de Langeais et de Maufrigneuse
-ne donnent ni la sensation de la haute élégance,
-ni le ton des conversations aristocratiques.
-Balzac excelle, au contraire, dans la peinture de
-la vie bourgeoise, qui est à peu près le milieu
-naturel de la moyenne des écrivains.</p>
-
-<p>On a nié ces diverses nécessités de compétence,
-comme on a nié qu’il existe une vocation spéciale
-d’auteur dramatique. Flaubert avait tort de les
-contester. On n’a qu’à relire <i>l’Education sentimentale</i>
-pour voir ce qui manque au salon de Mme Dambreuse.
-Le ton humain y est ; le ton mondain n’y
-est pas.</p>
-
-<p>Je ne défends pas ici les gens du monde. Je connais
-leur aimable néant, et je suis tout à fait persuadé
-qu’ils n’ont jamais eu que l’esprit qu’on leur
-prête. Je dois reconnaître cependant qu’il y a un
-ton de conversation et des manières qu’il faut
-absolument <i>attraper</i>, si l’on veut peindre les personnes
-du monde.</p>
-
-<p>Les romans d’Octave Feuillet sont restés, dans
-ce genre, des modèles de romans distingués.</p>
-
-<p>On reproche à Octave Feuillet d’être romanesque.
-« C’est un étrange reproche, dit justement
-Franc-Nohain. On a pu se mettre à écrire
-des livres, en racontant n’importe comment n’importe
-quelles histoires arrivées à n’importe qui.
-Pourquoi ne représenterait-on pas des personnages
-à qui il arrive quelque chose, des personnages
-solidement établis, des aventures solidement construites<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> ? »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Le Cabinet de lecture</i>, p. 38.</p>
-</div>
-<p>On aurait tort de s’imaginer que tout est mensonge
-dans le roman romanesque. Il contient certainement
-lui aussi une part de vérité humaine
-qui mérite d’être prise au sérieux et qui l’a été,
-depuis la <i>Princesse de Clèves</i> jusqu’à <i>Dominique</i>
-et <i>Julia de Trécœur</i>. Peindre des sentiments
-héroïques, c’est encore faire de l’art, et même du
-grand art. Corneille l’a prouvé, et Racine n’a pas
-supprimé Corneille. Le roman romanesque et
-mondain a eu ses heures de légitime succès. Le
-beau existe. Il s’agit de le rendre vraisemblable
-par les mêmes procédés d’observation qu’on emploie
-à peindre le vrai. En d’autres termes, il faut
-ajuster le romanesque à la vie. C’est une question
-de talent.</p>
-
-<p>Ce qui est vraiment trop facile, c’est le mauvais
-roman mondain, le roman-snob, celui qui continue
-à exploiter l’éternel vieux jeu, la femme fatale,
-la contessina, l’aventurière, jalousies gantées,
-passions tragiques, adultères de balcon, lacs italiens,
-Florence, Venise, voyages en <span lang="en" xml:lang="en">sleeping</span>, étrangères
-énigmatiques, la criarde Riviera, le Brésilien
-exalté, byronisme de palace et de wagons-lits,
-défroque usée et rapiécée dont s’habille
-encore de nos jours la néo-banalité romantique.</p>
-
-<p>Il faut voir le ton idolâtrement prétentieux
-que prennent nos faiseuses de romans-snobs, pour
-dire : « <span lang="en" xml:lang="en">My dear… Dearest… Darling</span>… chère petite
-chose. » Ou : « <span lang="en" xml:lang="en">Smoking</span> ? en tendant une cigarette.
-Les amies s’appellent <i>Daisy</i>… On affecte
-l’esprit, le laconisme : « Étrange, cette impression
-qu’elle m’a donnée… Inouïe, la figure qu’elle
-a prise… Très curieux, ce paysage… Oh ! très.
-Pas très… Oh ! combien !… » C’est à grand renfort
-de <span lang="en" xml:lang="en">five o’clocks, footings, tennis</span> et <span lang="en" xml:lang="en">dancings</span>
-qu’on excite l’admiration des petits jeunes gens
-qui s’imaginent que c’est distingué de retrousser
-ses gants, et des petites femmes qui affectent de
-porter une canne dont elles ne savent pas se servir.</p>
-
-<p>Cela ne veut pas dire que ce genre de roman est
-faux en soi. Il est simplement ridicule par sa prétention,
-et aussi parce qu’on n’y trouve jamais la
-moindre parcelle de vérité humaine. Autrement le
-roman mondain pourrait très bien être une œuvre
-de talent, comme le roman rustique ou le roman
-bourgeois.</p>
-
-<p>En somme, le roman mondain demande des
-dispositions particulières et l’expérience personnelle
-d’un genre de vie qui n’est pas à la portée
-de chacun.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le roman historique non plus n’a rien perdu
-de sa vogue et peut rivaliser d’intérêt avec le
-roman mondain. J’entends par roman historique
-un récit de faits accompagné d’une reconstitution
-du passé.</p>
-
-<p>Le roman historique peut fournir des thèmes
-d’inspiration très variée. Alexandre Dumas
-voulait mettre en romans toute l’histoire de France,
-et il était parfaitement capable de réaliser ce beau
-dessein, du moment qu’il ne cherchait que l’action
-et les aventures. L’exemple de <i>Salammbô</i> nous a
-malheureusement donné d’autres exigences. L’exécution
-d’un roman historique est devenu un travail
-auquel tout le monde n’est pas disposé à consacrer,
-comme Flaubert, quatre années de sa vie.
-D’autre part, il n’est plus possible de se soustraire
-aux nécessités de couleur et de vraisemblance
-qu’on demande aujourd’hui à l’évocation d’une
-époque. Vous n’avez plus le droit de faire du
-roman historique sans documentation archéologique.</p>
-
-<p>« Tout, dit M. Marcel Prévost, prépare les générations
-actuelles au roman historique documenté,
-respectueux de l’histoire : aussi bien le renouvellement
-des méthodes de nos modernes historiens
-que les habitudes quasi scientifiques introduites
-dans le roman par les naturalistes et les psychologues
-du dix-neuvième siècle. Il fallait donc
-s’attendre à voir se dessiner une formule neuve
-du roman historique. Les caractéristiques en sont
-les suivantes : une documentation aussi exacte
-et, s’il est possible, aussi nouvelle que pour un
-ouvrage d’histoire proprement dite ; — toutes
-les facultés imaginables de l’auteur concourant à
-ressusciter le milieu, les faits, les mœurs, les personnages
-qu’il raconte ; exclusion de tout procédé
-théâtral. En somme, raconter ce que raconterait
-un témoin qui aurait su voir. L’imagination, cette
-fois, s’interdit d’inventer : elle a assez affaire
-d’évoquer, de reconstituer, de donner au passé
-la vie du présent.</p>
-
-<p>« Il y a très peu d’exemples de tels romans historiques
-dans la littérature du siècle dernier. Il y a
-Balzac, naturellement, qui, par fragments, dans sa
-<i>Comédie humaine</i>, a tracé des scènes de la Restauration
-et du temps de Louis-Philippe que nul historien
-ne fera oublier. (Relisez aussi : <i>Sur Catherine
-de Médicis</i>.) »</p>
-
-<p>Il est de mode aujourd’hui, dans une certaine
-école, de mépriser la documentation historique.
-A propos d’une conversation de M. Paul Morand
-avec un banquier qu’il avait consulté pour <i>Lewis
-et Irène</i>, un écrivain original, M. t’Sterstevens,
-déclare que la documentation lui apparaît comme
-l’erreur la plus manifeste de cette littérature
-indigente qui a rempli la seconde moitié du dix-neuvième
-siècle ». Ce que M. t’Sterstevens appelle
-la littérature <i>indigente</i>, c’est tout simplement
-Flaubert, Daudet, Zola, Goncourt, Leconte de
-Lisle, Renan, Taine, Michelet… « C’est Flaubert »
-dit-il, qui a commencé. Il s’imaginait que, pour
-écrire un livre, il fallait, au préalable, avaler
-trois cents bouquins sur la matière… Il y avait en
-Flaubert bien plus de Bouvard qu’il ne le croyait
-lui-même, et j’ai quelquefois l’idée qu’on pourrait
-intituler son dernier livre : <i>Flaubert et Pécuchet</i>,
-par Bouvard. » « Cette honnête conscience le paralyse,
-il n’ose plus rien écrire sans être appuyé
-sur un texte. » Il en résulte (pour <i>Salammbô</i>)
-« une antiquité conventionnelle, livresque, évidemment,
-puisqu’elle est tout entière sortie des
-livres. »</p>
-
-<p>M. t’Sterstevens aurait pu se contenter de blâmer
-l’abus du document, et surtout du document insignifiant
-ou encombrant. Pense-t-il sérieusement
-qu’un roman historique, purement fantaisiste et
-sans documentation, sera moins livresque et plus
-vrai qu’un roman documenté ?</p>
-
-<p>A côté des nouvelles nécessités du roman historique,
-renseignements, exactitude et couleur, la
-formule de Walter Scott, romancier pourtant très
-supérieur à Dumas, nous paraît bien insuffisante.
-L’idéal serait le mélange des deux méthodes. On
-peut très bien concevoir un roman genre Walter
-Scott, où l’on atténuerait le romantisme des personnages
-et où l’on accorderait plus de place à la
-description plastique, tout en maintenant l’intérêt,
-l’action et le dialogue, choses indispensables au
-succès d’un livre. Depuis Maurice Maindron, qui a
-fait si voluptueusement revivre la sensualité violente
-du seizième siècle, on a publié de nombreux
-romans historiques sur des époques diverses remontant
-jusqu’aux plus vieux âges ; aucun ne fera
-oublier l’éclatante couleur de Maindron.</p>
-
-<p>Il ne faut pas surtout, dans un roman historique,
-que le document et les tableaux de mœurs
-étouffent la narration. Trop de description éloigne
-le public, qui demande avant tout le drame et la vie.</p>
-
-<p>Voyez l’exemple de Léon Cahun. Visionnaire
-du passé, sorte de Zola épique, Cahun a évoqué
-avec une extraordinaire intensité la ruée des Barbares,
-les invasions mongoles, batailles furieuses,
-migrations des peuples, incendies des villes et des
-châteaux… Ses livres sont cependant restés
-ignorés du public. Le récit se perd dans des matériaux
-en fusion. La virtuosité seule n’a pu faire
-vivre de pareilles œuvres, parce qu’elles ont été
-écrites, non pour plaire au public, mais pour la
-satisfaction personnelle de brosser de truculents
-tableaux de batailles. C’est un peu ce qui est arrivé
-à Judith Gautier. Les ruissellements d’images,
-la splendeur féerique n’ont pas suffi à populariser
-ces fresques éblouissantes, qui enthousiasmaient
-Heredia.</p>
-
-<p>Rappelez-vous, au contraire, le succès de <i>Quo
-Vadis</i>. Loin de moi la pensée de conseiller la froide
-imitation d’un roman qui compte déjà deux modèles :
-<i>Fabiola</i>, de Wisemau et <i>Acté</i>, d’Alexandre
-Dumas. Je ne dis pas non plus que tout le roman
-historique consiste dans l’affabulation, l’intrigue
-et le dialogue. Je dis seulement que la description
-archéologique, devenue désormais une condition
-du roman historique, ne doit ni submerger l’action
-ni être plaquée ou distribuée par morceaux.</p>
-
-<p>Je connais un auteur qui s’est spécialisé dans
-l’évocation antique et qui n’a écrit que des œuvres
-ennuyeuses. Il recommence les <i>Quo Vadis</i>, les
-<i>Acté</i> et les <i>Fabiola</i>, et il s’étonne de n’avoir pas
-de succès. Avec un bon Dezobry, Flaubert nous
-eût donné une admirable reconstitution du monde
-romain. Il a préféré choisir le monde carthaginois,
-qui était à peu près inconnu.</p>
-
-<p>Faut-il classer dans le genre historique des
-livres comme <i>le Capitaine Fracasse</i>, de Théophile
-Gautier, et certaines œuvres d’Henri de Régnier ?
-Pastiche du <i>Roman comique</i>, <i>le Capitaine Fracasse</i>
-n’a évidemment rien de commun avec les romans
-de Walter Scott, et ne rentre dans l’histoire que par
-la peinture des mœurs et le ton du style. Le pastiche
-avoué, à la façon d’Henri de Régnier, est
-intéressant. Ce sont les imitateurs des imitateurs
-qui sont haïssables. Pas un élève de Pierre Loüys
-n’est parvenu à se faire un nom.</p>
-
-<p>La couleur historique a ses adversaires. « Vos
-visions sont fausses ! disent-ils. La Carthage de
-Flaubert n’est pas la vraie Carthage ; la Grèce de
-Pierre Loüys n’est pas la vraie Grèce. » C’est possible,
-et on peut gloser là-dessus. Laissons dire ;
-tenons-nous-en aux principes. La méthode est
-bonne, et on n’a pas le droit de supprimer l’effort,
-sous prétexte que la réalisation est difficile.</p>
-
-<p>Mais, encore une fois, l’exactitude seule ne
-donne pas la vie, et la couleur seule n’est que la
-moitié de la vérité. Il faut réunir les deux choses,
-établir sa documentation d’après des sources de
-première main, et se familiariser avec les mœurs
-d’une époque, de façon à en être saturé. Alors
-seulement vous aurez quelque chance de rendre
-la vérité du langage et des mœurs, telle qu’on la
-trouve, par exemple, dans les dialogues de Walter
-Scott.</p>
-
-<p>Ces questions sont très complexes ; tous les excès
-ont leurs inconvénients. A force d’archéologie,
-Jean Lombard a sombré dans le peinturlurage
-criard. Évitez le bric-à-brac ; n’oubliez jamais que
-le roman historique, comme les autres romans,
-n’a de valeur que par la clarté, le plan, la composition,
-l’intérêt, et qu’il ne faut jamais écrire en
-style byzantin, même pour raconter l’histoire de
-Byzance.</p>
-
-<p>Le bibliophile Jacob avait raison de dire « qu’un
-auteur de romans historiques doit être à la fois
-archéologue, alchimiste, philologue, linguiste,
-peintre, architecte, financier, géographe, théologien,
-et qu’il doit avoir « une teinture de toutes
-sciences, suffisante pour une appréciation vraie des
-choses »<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Romans relatifs à l’histoire de France</i>. Préface.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Je crois utile de terminer ce chapitre par quelques
-réflexions sur le conte et la nouvelle, qui sont,
-au fond, des romans en réduction.</p>
-
-<p>La « nouvelle » exige de grandes qualités d’exécution.
-Certains auteurs de nouvelles, comme Paul
-Arène, sont incapables de réussir un roman,
-témoin <i>Domnine</i>. Par contre, quand Flaubert
-a fait des nouvelles, il nous a donné trois chefs-d’œuvre :
-<i>Saint Julien l’Hospitalier</i>, <i>Hérodias</i> et
-<i>Un Cœur simple</i> ; et quand un conteur de nouvelles
-comme Maupassant a abordé le roman, il a réalisé
-des œuvres supérieures, comme <i>Pierre et Jean</i>
-et <i>Fort comme la mort</i>. Je crois donc qu’on aurait
-tort de dire : « Je puis écrire une nouvelle ; je ne
-pourrais pas écrire un roman. » Si on a assez de
-talent pour faire court, on doit avoir assez de talent
-pour faire long. Un conte n’est qu’un chapitre de
-roman, qui a, comme lui, son plan, son début et son
-dénouement.</p>
-
-<p>L’habitude de publier des contes dans les journaux
-remonte à la fondation du <i>Gil Blas</i>, il y a
-une quarantaine d’années. Ce qui fit leur succès,
-c’est qu’ils furent d’abord licencieux. Peu à peu
-cependant le scandale s’apaisa et la nouvelle continua
-à sévir. Le nombre des lecteurs qu’elle intéresse
-encore diminue de jour en jour. Je suis convaincu
-qu’on pourrait la supprimer sans aucun inconvénient ;
-mais la routine l’emporte et les journaux
-persistent à encombrer leurs colonnes de
-ces puérils et monotones récits. La nouvelle est
-certainement en ce moment le genre de production
-littéraire le plus médiocre. Comment en serait-il
-autrement ? Qui peut être sûr de découvrir chaque
-semaine un sujet original ? Si encore ces fabricateurs
-à la grosse étaient de pauvres débutants
-obligés de gagner leur vie ! Mais la plupart n’ont
-pas besoin de ce superflu. Comment de vrais écrivains
-peuvent-ils accepter une pareille besogne ?</p>
-
-<p>Il est pitoyable de voir tant de contes insignifiants
-jetés en pâture à un public rassasié qui ne les
-lit plus que par routine. Les trois quarts méritent
-à peine le nom de littérature. « La littérature, dit
-très justement Pierre Veber, est en train de <i>mourir
-écrasée sous le poids de la nouvelle</i>, ou plutôt
-<i>des nouvelles</i>. On range sous ce nom tous les petits
-essais que chaque journal publie en troisième page :
-la longueur varie d’une demi-colonne à deux colonnes.
-C’est, dans le quotidien, la part sacrifiée
-à la littérature. Et rien n’est moins littéraire !
-Et rien n’est moins séant au journalisme !… L’effort
-quotidien du journaliste est fécond, parce
-qu’il se renouvelle sans cesse à même la vie ; l’effort
-quotidien du conteur se stérilise peu à peu,
-parce qu’il s’exerce sur des souvenirs, sur des
-impressions. Les Maupassants à la petite semaine
-travaillent à la grosse ; ils fabriquent leurs nouvelles
-en quelque sorte au pochoir. Petites anecdotes,
-petits récits vagues, petits étalages de sensibilité
-mesquins, petits fragments d’autobiographie,
-petites imitations, petits plagiats, petites
-poussières d’énergies paresseuses… Littérature au
-compte-gouttes, littérature de commerce, littérature
-agonisante<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Figaro</i>, 15 mars 1923.</p>
-</div>
-<p>M. Pierre Veber a essayé d’établir une statistique
-de cette effroyable production. Il y aurait
-à peu près quinze grands journaux parisiens et
-cinq grands journaux régionaux qui insèrent
-régulièrement un conte par jour. Cela représente
-7 200 nouvelles par an ; or, comme cela dure depuis
-quarante ans, cela fait au total 288 000 nouvelles.
-« J’ai horreur des personnalités, dit Pierre Veber ;
-je pourrais citer tel écrivain qui, depuis trente ans,
-écrit au moins quatre nouvelles par semaine ; il
-donne, en conséquence, 208 nouvelles par an ; il
-a donc à son compte 6 240 nouvelles, plus de
-300 volumes. Et il continue, le malheureux ! Il a
-une dizaine de concurrents de son âge ; voit-on
-ce que cela représente ? »</p>
-
-<p>C’est qu’au fond, rien n’est plus facile que de
-bâcler une <i>nouvelle</i>. Le difficile est de réaliser quelque
-chose qui ait de l’unité, de l’intérêt, de l’émotion
-et de la facture. Alphonse Daudet et Paul Arène
-nous ont laissé dans ce genre des modèles de
-grâce et de naturel. Le grand point est d’éviter
-l’imitation. Je connais des écrivains qui, avec le
-ton d’Arène et de Daudet, se sont fait une sorte
-de notoriété, comme d’autres pour avoir attrapé
-le style d’Anatole France ou de Barrès. Il en est
-qui affectent, au contraire, l’absence de procédés
-et continuent ainsi à leur façon l’école impassible
-de Maupassant. C’est le cas de Charles-Louis
-Philippe, Marguerite Audoux, Jules Renard,
-Tristan Bernard, etc. On dit que Daudet et Arène
-travaillaient ensemble et pouvaient échanger leurs
-signatures sans que le public s’en aperçût. Leur
-facture est cependant très différente. L’auteur des
-<i>Lettres de mon moulin</i> est bien plus parisien ;
-Paul Arène est bien plus provençal. Daudet a la
-légèreté, la câlinerie, l’esprit français le plus fin.
-Arène a la bonhomie tranquille de la langue
-provençale transposée dans la prose française.
-Le style de Paul Arène est calqué sur le provençal.</p>
-
-<p>Pour apprendre à écrire des nouvelles, il faut en
-lire beaucoup. On relira toujours avec plaisir celles
-de Maupassant, Arène et Daudet, et même celles
-de Mérimée. Très artiste malgré sa sécheresse,
-l’auteur de <i>Carmen</i> emploie peut-être un peu trop
-souvent, comme le lui reprochait Flaubert, le
-style cliché et l’expression banale, surtout quand
-il fait du récit mondain ; mais c’est un beau conteur
-tout de même, et qui cherchait avant tout
-la vie, le relief, la netteté. <i>Carmen</i> et <i>Colomba</i>
-sont des œuvres, et la <i>Prise de la redoute</i> un
-modèle à ne pas perdre de vue. Larroumet a
-bien défini Mérimée quand il a dit : « Il était
-romantique par les sujets, classique par la forme
-serrée, et réaliste par la vie et la crudité. » Philarète
-Charles appelle Mérimée : « Un grand maître
-de la réticence et d’une justesse admirable. »
-(<i>Mémoires</i>, II, p. 97.) On pourrait extraire de
-<i>Carmen</i> des descriptions d’une concision homérique,
-comme ce duel au couteau, que j’ai déjà
-cité quelque part :</p>
-
-<p>« Il se lança sur moi comme un trait ; je tournai
-le pied gauche et il ne trouva plus rien devant lui ;
-mais je l’atteignis à la gorge, et le couteau entra
-si avant, que ma main était sous son menton.
-Je retournai la lame si fort, qu’elle cassa. C’était
-fini. La lame sortit de la plaie, lancée par un
-bouillon de sang gros comme le bras. Il tomba
-sur le nez raide comme un pieu<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Carmen</i>, p. 82.</p>
-</div>
-<p>Ces lignes pourraient être signées Maupassant
-ou Flaubert…</p>
-
-<p>Nous avons aujourd’hui quelques conteurs,
-comme Henri Duvernois, qui maintiennent la
-réputation du genre et se sont fait une place distinguée
-dans la nouvelle. Un sonnet sans défaut
-vaut un long poème. Une nouvelle parfaite vaut
-un long roman.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII<br />
-<b>L’érudition et le livre d’histoire</b></h2>
-
-<p class="d">Qu’est-ce que l’érudition ? — M. Marcel Prévost et les
-fiches. — La fausse érudition. — La vie et les idées
-générales. — La vie et l’érudition. — Le style et l’Histoire. — Tacite,
-Carlyle, Michelet, Tillemont.</p>
-
-
-<p>On a pu croire un moment, après la Grande
-Guerre, que la hausse du prix des livres nuirait à
-la vente, sinon des romans, du moins des ouvrages
-d’histoire. Il n’en a rien été. Les livres d’histoire
-ont gardé leur public et sont toujours très lus.</p>
-
-<p>C’est qu’on s’aperçoit de jour en jour que l’histoire
-est mille fois plus passionnante que le roman.
-« Si j’avais le talent d’écrire l’histoire, disait
-Mérimée, je ne ferais pas de contes. » L’histoire
-abonde en situations dramatiques ; ses héros ont
-existé ; ils ont leur psychologie ; on peut discuter
-leurs crimes, réviser les légendes, reprendre les
-thèses et les problèmes. Les plus insignifiantes personnalités
-sont aujourd’hui l’objet d’énormes études
-qui rappellent les agrandissements de Victor
-Cousin et de Louis Vitet, contre lesquels protestait
-déjà Philarète Chasles. « Vitet, dit-il, a été de ceux
-qui ont mis à la mode les immenses monographies ;
-un volume pour un atome ; Boisrobert trois volumes ;
-Mlle de Soudéry cinq volumes. On emprunte
-à la science ce défaut de proportion. Des moindres
-réputations du passé on fabrique des volumes sérieux ;
-les plus inconnus ou les moins méritants du
-temps passé, d’Assoucy ou Trublet ou même La
-Calprenède deviennent prétextes à documents, à
-dissertations infinies et à prix d’académie. Le mémoire
-à consulter nous déborde. Dans un siècle
-on refera tous nos livres<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Ph. <span class="sc">Chasles</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 186.</p>
-</div>
-<p>Philarète Chasles voyait juste. On n’a pas attendu
-un siècle pour refaire les anciens livres.
-On publie aujourd’hui des volumes sur n’importe
-quelle personne ayant joué un bout de rôle dans
-la tragédie du passé. On immortalise même les
-parents des grands hommes ; nous avons un gros
-ouvrage sur le père de Richelieu !</p>
-
-<p>L’exécution d’un livre d’histoire demande des
-qualités très spéciales de jugement, de patience et
-de travail. Malgré l’abus qu’on a fait du renseignement
-et des papiers d’archives, le public attache
-de plus en plus d’importance à la documentation
-de l’œuvre historique. Il n’admet plus qu’on puisse
-écrire un travail un peu sérieux en dehors des
-éléments d’informations paléographique, archéologique
-et épigraphique. L’histoire présentée comme
-une simple suite de vulgarisations aimables n’a
-presque plus de partisans et trouverait peu, de
-lecteurs. C’est la documentation seule qui maintient
-encore l’autorité de certaines œuvres, comme
-celle de M. Thiers, par exemple, qui peut certainement
-passer pour un des premiers modèles de l’histoire
-officiellement renseignée. Le style prudhommesque
-de M. Thiers n’est pas parvenu à discréditer
-l’intérêt que présente, par exemple, le grand tableau
-d’ensemble des campagnes militaires de
-Napoléon I<sup>er</sup>, établies sur les rapports du ministère
-de la guerre. Des volumes comme ceux de
-Fustel de Coulanges supposent des années de labeur
-et de lectures. Renan a inauguré dans ses
-<i>Origines du christianisme</i> une méthode d’exposition
-dont il n’est plus possible de s’écarter et qu’ont
-suivie Camille Jullian et Gsell et, sur un plan plus
-modeste, les orthodoxes Fouard et Le Camus.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, qu’on le veuille ou non, faire
-de l’histoire, aujourd’hui, c’est faire de l’érudition.
-Et alors la question se pose : Quel est le rôle de
-l’érudition dans l’histoire ? Quel genre d’érudition
-faut-il avoir, et comment l’employer ?</p>
-
-<p>Une érudition générale n’est évidemment pas
-nécessaire pour traiter un point d’histoire particulier ;
-mais, sur un sujet donné, il est de toute
-nécessité d’être renseigné à fond, de connaître
-les sources et les travaux qui se rapportent à ce
-sujet.</p>
-
-<p>On croit généralement que l’érudition est une
-affaire de mémoire. La mémoire est une faculté
-précieuse, plus précieuse peut-être que l’intelligence,
-puisqu’elle arrive quelquefois à la suppléer.
-Nous connaissons tous des personnes dont la
-mémoire est une sorte de bibliothèque qu’on peut
-toujours consulter. Mais tout le monde n’a pas le
-bonheur d’avoir une excellente mémoire. On se
-dit à chaque instant : « Où donc ai-je lu cela ? »
-La mémoire peut être considérée comme une faculté
-qui oublie ou, si l’on veut, qui ne retient que
-pour oublier. Elle ne consiste pas à se rappeler,
-mais à retrouver ce qu’on a oublié. Or, pour
-<i>retrouver</i> ce qu’on a oublié, il n’y a qu’une ressource,
-qu’un moyen : prendre des notes, faire des fiches.</p>
-
-<p>Il existe des préjugés contre les fiches d’érudition.
-On a raison évidemment de railler les maniaques,
-et M. Marcel Prévost n’a pas tort de penser
-que les fichards ont une mentalité de clercs d’huissiers :
-« Vous savez, dit-il, ce que c’est que de faire
-des fiches : c’est découper de petits cartons identiques,
-les numéroter, les classer dans une boîte
-<span lang="la" xml:lang="la">ad hoc</span> et les couvrir de notes, extraits de livres
-qu’on a lus<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. » Et il ajoute : « L’erreur du fichard,
-c’est de s’imaginer qu’on est un savant dès qu’on a
-constitué un répertoire… La science puisée aux
-livres, ce n’est pas dans une boîte à fiches qu’il
-importe de la transférer, mais dans sa tête. Je sais
-un jeune docteur de lettres qui a noté ainsi tous les
-couchers de soleil dans l’œuvre de J.-J. Rousseau ;
-il en a constitué de belles et copieuses fiches ; après
-quoi il a de ses fiches élaboré sa thèse. On l’a reçu
-docteur pour cela. Moi, la seule idée qu’on puisse
-lire Jean-Jacques dans cet esprit, me consterne. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>L’Art d’apprendre</i>, p. 131.</p>
-</div>
-<p>Oui, il y aura toujours des Bouvard et des Pécuchet,
-des collectionneurs de bilboquets et de
-manches à parapluies. Il n’en reste pas moins vrai
-qu’il n’existe pas d’autre moyen de faire des travaux
-historiques sérieux, et qu’on ne devient un
-savant qu’avec des fiches. C’est grâce à des milliers
-de fiches que Boislisle a préparé sa monumentale
-édition de Saint-Simon, Regnier son Molière et
-Camille Jullian son <i>Histoire de la Gaule</i>. J’ai vu,
-chez M. Camille Jullian, dans un grand tiroir,
-les fiches de son dernier volume. « Vous voyez,
-me disait-il, le livre est fait. Je n’ai plus qu’à
-l’écrire. »</p>
-
-<p>Une fiche peut être très bête. Tout dépend de ce
-qu’on y inscrit. Elle est faite pour retenir ce qu’on
-lit, pour fixer des documents et des citations. La
-première fois que j’ai lu Balzac dans ma jeunesse,
-j’ai pris la peine de résumer le sujet de chaque
-roman, et je m’en suis félicité. Il y a longtemps sans
-cela que j’aurais tout oublié.</p>
-
-<p>J’ai sous les yeux les deux volumes des <i>Mémoires</i>
-de Gibbon. C’est un bel exemple de fiches bien
-faites. Gibbon notait au jour le jour les impressions
-de lectures qu’il se proposait d’utiliser pour
-son grand ouvrage sur la décadence de l’empire
-romain.</p>
-
-<p>M. Marcel Prévost admet cependant qu’on lise
-« la plume à la main » ; qu’on prenne « des notes » ;
-qu’on résume ce qu’un livre contient, et qu’on
-réduise ce contenu à « quelques pages, à une page »
-qui remplacera tout le livre. Eh bien, mais c’est
-cela, les fiches, des notes, des résumés, citations
-justificatives, appréciations, renseignements, éclaircissements,
-détails. Prendre ce genre de notes,
-c’est faire des fiches. M. Prévost ajoute que,
-pour retenir, il faut écrire. « La chose qu’on a
-écrite remplace d’abord la chose qu’on devrait se
-rappeler ; il suffit de se rappeler qu’on l’a écrite
-et de savoir la retrouver<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. » Et voilà les fiches
-justifiées… Alors pourquoi se moquer des fichards ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>L’Art d’apprendre</i>, p. 157.</p>
-</div>
-<p>Évidemment, tant vaut l’homme, tant vaut la
-fiche ; mais, en soi, le procédé est bon et, encore
-une fois, il n’y en a pas d’autres ; et si on enseignait
-aux élèves à faire des fiches, ils retiendraient infiniment
-plus de choses, et beaucoup plus facilement,
-parce que l’obligation seule de les écrire les leur
-graverait dans l’esprit, parce que relire c’est continuer
-à apprendre, et parce qu’enfin il y a toujours
-quelque chance de mieux retenir ce qu’on a pris
-la peine de ne pas perdre de vue.</p>
-
-<p>Le travail des fiches est donc absolument nécessaire
-pour l’exécution d’un livre d’histoire dont on
-doit préparer à l’avance les matériaux, les documents
-et les reports. Ce labeur de documentation,
-dût-il n’être pas utilisé, est déjà en soi une occupation
-attrayante, qui suffirait à vous passionner.</p>
-
-<p>« Apprendre n’est pas une duperie, dit M. Marcel
-Prévost, même quand l’objet n’est pas de gagner
-son pain ou de la gloire avec ce qu’on apprend.
-Apprendre, c’est s’accroître ; apprendre, c’est
-agrandir sa vie. A chacun de nous de choisir le
-bonheur de Gœthe ou le bonheur du lazzarone ;
-mais sachons qu’apprendre est bien un outil de
-bonheur. »</p>
-
-<p>On a raison de railler les mauvais faiseurs de
-fiches. Tous les documents, en effet, ne sont pas
-intéressants. Il ne s’agit pas de compiler. On n’est
-ni un critique ni un savant parce qu’on a secoué
-la poussière des vieux livres, commenté des choses
-insignifiantes, ressuscité des auteurs de cinquième
-ordre. Philarète Chasles signale avec indignation
-ces maniaques de l’érudition, « pesant les syllabes,
-comptant les virgules, se claquemurant dans le
-technique, amoureux d’une variante, pleins de
-scrupules sur la manière dont s’écrit Pocquelin
-ou Poquelin, préférant Suétone à Tacite, Dangeau
-à Suétone et ne pardonnant pas à Saint-Simon de
-s’être trompé sur la date de l’exil d’un courtisan.
-Mme de Sévigné s’écrivait-elle Sévigny ? La cour de
-Blois avait-elle deux cent cinquante-six ou deux
-cent cinquante et un pieds de large ? La belle affaire !
-et les beaux problèmes à résoudre ! Et comme
-cela importe à la littérature, à l’humanité, à l’histoire ! »</p>
-
-<p>Philarète Chasles a mille fois raison de dénoncer
-ces grignoteurs d’écorces, qui s’intéressent « à la
-chasse et non à la prise », qui font des travaux
-sur Racine et Molière, sans s’occuper de leur
-talent, et qui ne recherchent que le document, la
-bibliographie, l’édition, le commentaire…</p>
-
-<p>Il faut aussi blâmer ceux qui, pour trop se documenter,
-s’encombrent ; ceux qui font leur feu
-avec trop de broussailles, battent tous les sentiers,
-rabâchent ce qui a été dit, répètent ce que chacun
-sait, et noient l’intérêt de leur livre en racontant
-l’histoire d’une époque bien plus que celle d’un
-personnage.</p>
-
-<p>D’autres font des inventaires, comme les Goncourt,
-cataloguent les meubles et les chaussettes,
-comme Frédéric Masson.</p>
-
-<p>D’autres pèchent par sécheresse, et, pour ne pas
-sortir de leur sujet, négligent des détails intéressants.
-Il n’est pas admissible, par exemple, que,
-dans une grande histoire du duc d’Épernon, on
-n’accorde que quelques lignes à la journée des
-barricades ou à l’assassinat d’Henri III.</p>
-
-<p>L’emploi de l’érudition exige du tact et de la
-modestie. On perd tout crédit à vouloir éblouir
-le lecteur. Le public n’aime pas qu’on lui en impose.
-Il sait très bien que rien n’est plus facile
-que de paraître érudit. Il suffit de quelques bons
-répertoires.</p>
-
-<p>L’érudition aura toujours pour ennemis les faiseurs
-d’hypothèses, les pontifes et les philosophes,
-ceux qui méprisent les faits et voudraient surtout
-enseigner l’histoire par les idées générales. Certes
-l’historien a le devoir d’expliquer les causes et de
-dégager les conséquences des événements ; mais on
-ne doit pas uniquement considérer l’histoire comme
-un champ d’abstraction et de généralisation.
-Faire la synthèse de l’Europe, bâtir des systèmes,
-suivre le développement des doctrines, ce sont de
-beaux programmes, mais d’une application délicate,
-si l’on veut éviter le pédantisme et le paradoxe.
-Tout peut se soutenir ; on peut tout justifier,
-la théorie des milieux, l’évolution des genres, les
-dragonnades, le despotisme, l’inquisition. On ne
-prouve rien quand on prouve trop. Jules Lemaître
-a bien vu le côté artificiel de ces explications paradoxales.
-« Vous savez, dit-il, ce que c’est que la
-philosophie de l’histoire. Cela consiste à démontrer
-les effets et les causes et toute la liaison des événements
-humains, à expliquer comme quoi tout ce
-qui arrive ne pouvait arriver autrement. On y
-réussit toujours, car la matière de l’histoire est
-infinie et d’ailleurs très malléable. On prend dans
-cette multitude de faits ce qui se suit, ce qui s’enchaîne,
-ce qui peut être expliqué ; on néglige tout
-ce qui ne peut pas l’être<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. » Ce qui veut dire, au
-fond, que ceux qui font de la philosophie de l’histoire
-ont toujours tort, — parce qu’ils ont toujours
-raison.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Impressions de théâtre</i>, 2<sup>e</sup> série, p. 107.</p>
-</div>
-<p>Cet abus des idées générales rend certains sujets
-ridicules, parce qu’ils sont trop faciles à traiter.
-Comment prendre au sérieux des ouvrages ayant
-pour titres : « Du sentiment de l’honneur ou du
-sentiment du devoir dans la littérature française.
-La famille dans le théâtre français… Le rôle de la
-jeune fille dans notre littérature… Histoire du sentiment
-rationaliste à travers les lettres françaises…
-L’adultère au théâtre ou dans le roman, etc… »</p>
-
-<p>Documentaire, anecdotique ou philosophique,
-de quelque façon qu’on envisage l’histoire, ce qu’il
-faut chercher, la première condition à réaliser,
-c’est la vie. Faire vivant, voilà le grand point.
-Faire vivant, c’est-à-dire animer la documentation,
-imposer l’illusion du vrai. Les historiens
-français ne perdent jamais tout à fait de vue cette
-nécessité. Autant l’érudition allemande est inorganique,
-autant l’érudition française possède le
-sens de la réalité et le souci de la couleur. Taine
-est sous ce rapport un excellent modèle. Quoi de
-plus vivant que la Jeanne d’Arc et les guerres
-d’Italie de Michelet ? De nos jours, M. Lenôtre
-a su, lui aussi, rendre l’histoire séduisante comme
-un roman. Peut-être même arrange-t-il un peu trop
-les choses et donne-t-il quelquefois à la vérité
-l’air d’une aimable fiction ? Ces défauts seront
-toujours préférables à l’ennui que dégagent certaines
-compilations, et mieux vaut écrire des récits
-pittoresques, comme le réveil du château après la
-fuite de Louis XVI à Varennes, que d’empiler
-de mornes herbiers diplomatiques, destinés à la
-poussière des bibliothèques administratives.</p>
-
-<p>Voyez avec quel art Voltaire met en valeur ses
-sources d’information dans l’étonnante <i>Histoire
-de Charles XII</i>. L’abondante documentation
-n’empêche pas les Sorel et les Vandal d’avoir
-peint d’admirables tableaux, comme le passage
-du Niémen, notamment… <i>Napoléon et Alexandre</i>
-et <i>l’Avènement de Bonaparte</i> sont, sous ce rapport,
-de purs chefs-d’œuvre.</p>
-
-<p>Le <i>Port-Royal</i> de Sainte-Beuve (cinq gros volumes)
-peut encore passer pour un modèle de mise
-en œuvre. « C’est, dit Brunetière, un tableau complet
-au-dessus duquel on ne peut mettre aucun
-roman de Balzac, aucune histoire de Michelet,
-aucun drame d’Hugo<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>. » C’est très juste.
-Avec des doctrines et des idées, avec des dévots
-et des érudits, Sainte-Beuve a fait un roman
-passionnant. Il est intéressant de le constater,
-quand on songe au violent article que publia Balzac
-dans sa <i>Revue parisienne</i> contre le célèbre ouvrage
-de Sainte-Beuve. Celui-ci répondit en signalant les
-incompétences et les sottises de Balzac, à qui il
-refusait surtout la qualité de génie. Sainte-Beuve
-n’abuse jamais de sa documentation ; il n’a pas
-l’air de s’y complaire ; on ne sent jamais chez lui,
-comme chez Brunetière, le lettré et le pédant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Évolution des genres</i>, t. I, p. 234.</p>
-</div>
-<p>Mais le document n’est pas tout. On ne peut
-pas avoir la prétention de découvrir toujours du
-nouveau. L’élévation des jugements, la noblesse
-des tableaux suffisent quelquefois à établir la
-réputation d’un ouvrage. Nous avons dans ce
-genre de beaux livres, comme le <i>Siècle de Louis XIV</i>
-de Voltaire, le <i>Discours</i> de Bossuet, les <i>Études</i> de
-Chateaubriand et <i>Grandeur et décadence des
-Romains</i>. Par sa seule compréhension politique
-et sans le secours de l’archéologie, Montesquieu
-a renouvelé l’histoire et fondé la sociologie en
-France. La magnificence du style a fait de Chateaubriand
-un vulgarisateur de génie. Ferrero
-nous a montré dans <i>Rome</i> la crise économique
-et sociale, trop négligée chez Mommsen ; et Saint-Évremond,
-par sa seule observation piquante,
-a mérité le titre de prédécesseur de Montesquieu.
-Ces auteurs n’ont pas eu besoin de documents
-nouveaux pour être de bons historiens, tandis que
-les Rollin et les Vertot, qui n’ont ni style ni document,
-ne seront jamais que de funèbres compilateurs.
-Gibbon lui-même, si épris de renseignements
-et d’érudition, avait énormément corrigé son style
-et faisait tous ses efforts pour s’assimiler la prose
-de Pascal et de Montesquieu.</p>
-
-<p>C’est que l’Histoire, encore une fois, n’est pas
-seulement un travail de recherches et de découvertes,
-mais surtout une œuvre de littérature.
-Les grands historiens sont presque toujours de
-grands écrivains, malgré l’exemple de M. Thiers
-et sa mauvaise réputation littéraire. Bossuet et
-Montesquieu furent des prosateurs admirables.
-C’est par la vie du style que Saint-Simon a conquis
-l’immortalité ; et Tacite, le plus grand des historiens,
-est avant tout un artiste de mots et d’images.</p>
-
-<p>Racine a appelé Tacite le plus grand peintre
-de l’antiquité. Les meilleurs écrivains ont pris
-Tacite pour modèle. C’est par l’étude de Tacite
-que Mirabeau s’est formé, et c’est chez lui qu’il a
-pris son irrésistible violence oratoire. On connaît
-la façon d’écrire de Tacite. Quelques phrases
-peuvent la caractériser :</p>
-
-<p>« La servitude, dit-il, était si grande, que nous
-eussions même perdu le souvenir avec la parole,
-si l’homme pouvait oublier comme il peut se taire.</p>
-
-<p>« Othon n’avait plus assez d’autorité pour empêcher
-les crimes, bien qu’il en eût assez pour les
-commander. »</p>
-
-<p>Et ceci sur un jour d’émeute :</p>
-
-<p>« La journée se passa au milieu des pillages
-et des crimes, et le pire des malheurs fut l’allégresse
-du soir… »</p>
-
-<p>On retrouvé chez Louis Blanc ce procédé
-d’antithèses. Le style de Louis Blanc, dans son
-<i>Histoire de la Révolution</i>, rappelle de très près le
-style de Tacite.</p>
-
-<p>« Autrefois, dit Louis Blanc, on avait le pain sans
-la liberté ; aujourd’hui, on a la liberté sans le pain.</p>
-
-<p>« Le cardinal Dubois mourut entouré de quelques
-amis, <i>car il eut des amis</i>. »</p>
-
-<p>Sur le régent soupçonné d’inceste : « L’histoire
-ne peut l’affirmer ; mais <i>c’est son arrêt qu’on en
-doute</i>… »</p>
-
-<p>Sur Marat : « Et maintenant, qu’on l’admire, si
-on l’ose ; et, si on l’ose, qu’on le méprise… »</p>
-
-<p>Le succès des <i>Girondins</i> de Lamartine n’est dû
-également qu’au style, qui surpasse en énergie
-tout ce que ce grand poète a pu écrire en prose.</p>
-
-<p>Un homme comme Michelet n’a dû sa gloire
-qu’à la magie de la forme. Ses débordements d’inspiration,
-son anticléricalisme, sa sensibilité maladive,
-ont parfois fâcheusement influencé ses jugements.
-A partir du règne de Louis XIV, il n’est
-peut-être pas toujours un guide très sûr, mais
-quelle évocation ! Quelle vision du passé ! Quelles
-merveilleuses fresques d’âmes, de faits et de couleurs !</p>
-
-<p>Quelqu’un le dépasse pourtant : c’est Carlyle.
-Michelet est un volcan éteint, à côté de Carlyle.
-Carlyle a donné le premier la sensation tumultueuse
-de la Révolution. C’est quelqu’un de
-l’époque. Il prend parti, il interpelle, il accuse,
-il éclate en clameurs et en blasphèmes. Tour à
-tour terroriste, royaliste, peuple, il se mêle au
-drame, on entend ses cris, on voit ses gestes. C’est
-un convulsionnaire. Il a des pages d’hallucination
-tragique, comme le procès de Louis XVI à la Convention
-et la journée du 9 Thermidor.</p>
-
-<p>En résumé, la vie, le mouvement, la création
-et le style seront toujours les premières qualités
-d’un bon historien. Quand elles s’ajoutent à la
-valeur documentaire, ces qualités donnent de
-parfaits ouvrages, comme <i>l’Ancien Régime</i> de
-Tocqueville, ou des œuvres de fiévreuse résurrection,
-comme les <i>Origines de la France contemporaine</i>
-de Taine.</p>
-
-<p>Dans son <i>Traité sur la manière d’écrire l’histoire</i>,
-Lucien a tort de recommander aux historiens
-l’impassibilité absolue ; mais il a raison d’insister
-sur l’importance de la forme, et de faire du style
-la condition essentielle de l’œuvre historique. Un
-historien qui n’est pas écrivain n’aura jamais que
-la réputation d’un chercheur de documents ignoré
-du public, comme l’incomparable et célèbre Tillemont.</p>
-
-<p>Gibbon s’est beaucoup servi de Tillemont pour
-son grand ouvrage sur la décadence de l’empire
-romain. Il dit qu’il le préfère aux originaux et
-que « son exactitude inimitable prend le caractère
-du génie. » De Maistre le méprisait. Sainte-Beuve
-ne l’a pas oublié dans son <i>Port-Royal</i> (III, liv. 4, V).
-Tillemont a publié une <i>Vie de saint Athanase,
-saint Basile, saint Louis</i> (6 vol.), seize volumes
-d’<i>Histoire ecclésiastique</i>, une <i>Histoire des empereurs</i>
-(6 vol.), etc. C’est le type du grand érudit.
-On pourrait aussi mentionner Mabillon, le P. Pétau,
-Richard Simon et bien d’autres. Mais cela
-nous entraînerait loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII<br />
-<b>Ce que doit être la critique littéraire</b></h2>
-
-<p class="d">La vraie critique. — La lecture et la critique. — Les
-divergences d’opinions. — Lamartine critique. — Dante
-et Tolstoï. — La morale et la critique. — Les parti-pris
-de la critique. — L’influence de la littérature. — Les
-lois littéraires. — La mauvaise critique. — La critique-cliché.</p>
-
-
-<p>Rien n’est plus facile que de faire de la critique
-littéraire. Quand on dit : « Ce livre est stupide.
-L’auteur n’a aucun talent », on fait de la critique
-littéraire. La critique littéraire consiste à dire son
-opinion. Tout le monde a le droit d’exprimer une
-opinion. Les personnes les plus incompétentes
-sont même quelquefois les plus affirmatives. Les
-ignorants ne doutent jamais d’eux-mêmes… Je
-causais un jour avec un honorable commerçant,
-grand liseur de romans et qui, comme Charles
-Bovary, « aimait à se rendre compte ». A force de
-nous entendre parler d’Homère, il se décida à le
-lire. Le malheureux, malgré toute sa bonne volonté,
-ne put achever l’<i>Iliade</i> ; et, sachant désormais
-à quoi s’en tenir, il nous disait en riant, avec
-une condescendance amicale : « Allons, allons,
-vous êtes des farceurs… Vous répétez ce qu’on
-vous a dit. » Évidemment, personne ne pourra
-jamais démontrer à cet homme que l’<i>Iliade</i> est
-un chef-d’œuvre, et l’<i>Odyssée</i> une histoire plus
-amusante que <i>Simbad le marin</i>. Que de prétendus
-critiques pensent comme ce commerçant !</p>
-
-<p>Pour faire de la bonne critique littéraire, il faut
-d’abord aimer la littérature, et ce n’est pas un
-mince mérite. Aimer la littérature, cela ne consiste
-pas à être au courant de l’actualité et à lire
-des romans ; aimer la littérature, c’est se passionner
-pour les classiques, pour Montesquieu, Rousseau,
-Bossuet, Montaigne et tous les grands écrivains,
-en dehors de toute préoccupation d’écoles. Or, il
-faut bien l’avouer, les trois quarts de nos jeunes
-critiques ignorent les classiques, n’ont ni le temps
-ni le courage de les lire, et ne connaissent de la
-littérature française que les jugements des Manuels
-et quelques vagues extraits d’auteurs. « L’ignorance
-des gens de lettres est monstrueuse, disait Flaubert.
-Il n’y a pas huit hommes de lettres qui
-aient lu Voltaire. »</p>
-
-<p>C’est une chose monstrueuse, en effet, qu’un
-pareil mépris des classiques. Se figure-t-on un
-critique musical qui n’aurait entendu ni Bach,
-ni Beethoven, ni Gluck, ni Haendel ? La différence
-d’opinions entre critiques littéraires scandalise
-le public. Le manque d’instruction et de lectures
-explique très bien ce désaccord. La formation
-d’esprit étant une chose personnelle qui varie pour
-chaque individu, il y a des chances pour qu’un
-homme nourri des classiques n’ait ni les mêmes
-goûts ni les mêmes jugements que le journaliste qui
-n’a lu que des romans contemporains ; de même
-qu’un jeune homme de province, qui vient à Paris
-avec des traditions de vie familiale, n’aura pas
-la même mentalité qu’un enfant de Paris ayant
-mené la vie de bohème au sortir du collège. Nous
-parlons, vous et moi, de Montesquieu ; je sens très
-bien que vous n’avez lu ni les <i>Considération sur
-les Romains</i> ni <i>l’Esprit des lois</i>. Comment voulez-vous
-que nous discutions ? Nos opinions ne peuvent
-s’accorder, et c’est la vôtre qui est nulle.</p>
-
-<p>Nous causions un jour avec des amis du sentiment
-de la nature dans la description française. Selon
-eux, tout venait de Rousseau, tout remontait à
-Rousseau. Sans doute, disais-je, mais si Rousseau
-a été personnellement très sensible à la nature,
-sa description garde encore très souvent l’ancien
-vocabulaire inexpressif, « riants coteaux, chastes
-plaisirs, frais ombrages », etc… (On a publié des
-livres là-dessus.) C’est Bernardin de Saint-Pierre
-qui a inauguré le premier la description vivante,
-réelle, particularisée et pittoresque. On me contestait
-ce point de vue. Je finis par demander :
-« Avez-vous lu le <i>Voyage à l’Ile de France</i> ? — Non. — Alors,
-arrêtons la conversation. La discussion
-n’est plus possible. »</p>
-
-<p>L’éducation littéraire par la lecture est une
-chose si importante, qu’elle a presque pu remplacer
-toutes les autres qualités critiques chez un
-homme comme Brunetière, qui ne fut qu’un lettré
-et un liseur et n’eut jamais à sa disposition, comme
-disait Gourmont, que les idées qu’on trouve dans
-les livres. A force de documentation et de travail,
-Brunetière a créé la critique d’érudition, pressentie
-par Sainte-Beuve, ce qui est bien déjà quelque
-chose. C’est grâce à la <i>lecture</i> que Brunetière est
-arrivé à se faire une personnalité et à exercer une
-influence sur le public universitaire et féminin.
-A peine s’en cachait-il, d’ailleurs. On sait avec
-quelle complaisance il accumulait les citations et
-les renvois de notes ! A chaque page de son <i>Évolution
-de la poésie lyrique</i>, il veut qu’on sache bien
-qu’il a lu les plus vieux livres, qu’il connaît les
-plus vieilles éditions, Scaliger, d’Aubignac, Chapelain,
-etc…</p>
-
-<p>Malgré l’abus qu’en font les pédants, la lecture
-restera donc toujours la première condition de
-toute bonne critique, et c’est la différence ou l’insuffisance
-de lectures qui produit entre juges littéraires
-cette divergence de goûts et d’opinions dont
-le public n’a pas tort de se scandaliser.</p>
-
-<p>Parmi les raisons qui aggravent encore ce conflit,
-il faut compter les antagonismes d’écoles, le
-besoin qu’éprouve la jeunesse de réagir contre
-les opinions anciennes. C’est intentionnellement
-que certains manuels se contentent d’accorder
-quelques lignes rapides à Dumas fils et Émile
-Augier et consacrent de longues pages à des écrivains
-dont les noms n’ont aucune chance de survivre.
-On prend au sérieux des poètes dadaïstes,
-et d’une chiquenaude on efface Sully Prudhomme.
-Ces déplacements de valeurs font le plus grand tort
-à la Critique. Il est toujours imprudent de vouloir
-faire entrer dans l’histoire des noms qu’il n’appartient
-qu’à la postérité de choisir…</p>
-
-<p>Ne nous étonnons pas que MM. les critiques ne
-soient pas toujours d’accord entre eux. Comment
-s’entendrait-on avec autrui, quand on change si
-souvent d’opinion soi-même ? Nous n’avons pas
-toujours les mêmes goûts ; nous n’aimons pas toujours
-les mêmes choses. Des livres qui nous plaisaient
-autrefois nous deviennent insupportables.
-Alphonse Daudet me disait qu’il avait adoré
-Montaigne et qu’il ne pouvait plus le souffrir.
-Passionné d’abord pour Flaubert, M. Bourget
-pense aujourd’hui qu’il faut traverser ses romans
-sans s’y attacher. Après une période d’oubli, qui
-s’étend jusqu’en 1882, l’œuvre de Chateaubriand,
-que Zola croyait définitivement morte, a brillé
-d’une splendeur nouvelle. La religion wagnérienne
-elle-même a perdu ses premiers adorateurs mystiques.
-Il est rare qu’un ouvrage s’impose du premier
-coup ; on n’entre pas de plain-pied dans l’art,
-et il faudra toujours une certaine culture pour
-sentir la beauté littéraire, artistique ou musicale.
-« La première fois, dit Saint-Saëns, que j’entendis
-le célèbre quintette de Schumann, j’en méconnus
-la haute valeur à un point qui m’étonne encore
-quand j’y pense. Plus tard, j’y pris goût et ce fut
-pendant plusieurs années un enthousiasme débordant,
-furieux. Depuis, cette belle fureur s’est
-calmée. A cette œuvre hors ligne, je trouve de
-graves défauts, qui m’en rendent l’audition presque
-pénible. On devient amoureux des œuvres d’art.
-Tant qu’on les aime, les défauts sont comme s’ils
-n’existaient pas, ou passent même pour des qualités ;
-puis l’amour s’en va et les défauts restent<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <span class="sc">Boschot</span>, <i>Chez les musiciens</i>, p. 137.</p>
-</div>
-<p>On peut faire la même remarque en littérature.
-L’âge et l’expérience modifient nos jugements.
-Rappelez-vous vos premières lectures de jeunesse,
-et essayez de relire un de ces livres qui vous ont
-tant émus autrefois. L’intérêt s’est évanoui ;
-vous n’y retrouvez plus votre âme d’enfant. C’est
-qu’au fond, comme nous le disions, un livre ne
-contient que ce que nous y mettons et ne nous plaît
-que s’il répond à notre changeante sensibilité.
-Les vrais chefs-d’œuvre eux-mêmes ont de la peine
-à se maintenir à la hauteur d’admiration où les
-place la postérité. Il y a encore des gens qui
-n’aiment pas notre grand Molière. Son naïf métier
-dramatique, le ton suranné de ses dialogues, empêchent
-bien des personnes de voir sa profondeur
-d’humanité éternelle. Lamartine n’a jamais pu
-supporter La Fontaine. L’auteur des <i>Méditations</i>
-n’avait pas tort, à la rigueur, de désapprouver
-sa morale et d’en signaler les inconvénients pour
-les enfants, qui cependant n’y regardent pas de si
-près. Mais que La Fontaine soit un grand poète,
-c’est une vérité qui domine même la qualité inférieure
-de sa morale. On s’explique que Vacquerie
-ait nié Racine, que Théophile Gautier n’ait pas eu
-le sens de Molière. Mais comment un poète comme
-Lamartine n’a-t-il pas compris un poète comme
-La Fontaine ? Il s’agit bien de fable et de morale !
-Il s’agit de littérature et de poésie.</p>
-
-<p>Lamartine avait une autre lacune : il n’admettait
-pas Rabelais. Ceci se conçoit mieux. Il est
-très naturel que l’auteur du <i>Lac</i> et du <i>Crucifix</i>
-n’ait aimé ni l’énormité truculente ni l’ordure
-lyrique. « Dernièrement, disait Victor Hugo, un
-cygne a traité Rabelais de porc. » On pardonne
-donc à Lamartine de n’avoir vu dans Rabelais
-que le côté qui, d’après La Bruyère, fait le « charme
-de la canaille », et de n’avoir pas senti « ce qui
-plaît aux plus délicats ». Tout le choquait dans le
-grand créateur du rire gaulois, ses plaisanteries,
-sa scatologie, son impudeur bouffonne, sa raillerie
-colossale, sa verve qui bafoue tout ce que respectait
-l’auteur des <i>Méditations</i>. Ces deux esprits
-n’avaient aucun point de contact.</p>
-
-<p>Mais, si Lamartine a nié Rabelais, de grands
-écrivains n’ont pas aimé non plus Lamartine.
-Flaubert ne lui reconnaissait aucun talent, et cette
-injustice est plus grave, parce qu’elle est moins
-motivée. Ce que le romancier réaliste lui reprochait
-surtout, c’était le mensonge de son idéal et la
-médiocrité de sa langue. Insensible à l’émotion
-intérieure de ce style, Flaubert n’en voyait que la
-simplicité sans effort, qu’il jugeait incurablement
-banale. Il signalait avec indignation les expressions
-clichées de <i>Jocelyn</i>, la faible prose de <i>Graziella</i>,
-et il soutenait que Théophile Gautier avait cent
-fois plus de talent. Cependant Flaubert était lettré,
-artiste, et d’un rare éclectisme d’intelligence. Il
-aimait même Boileau et adorait les classiques.
-Il y a peu d’auteurs qu’il n’ait pas compris.</p>
-
-<p>Parmi ces derniers, celui qu’il détestait le plus,
-c’est Alfred de Musset. Il l’appelait ironiquement :
-« M. de Musset. » Il lui reprochait de ne jamais avoir
-aimé l’art, et de ne chanter dans ses vers que ses
-passions et ses souffrances d’amour.</p>
-
-<p>Flaubert n’admirait pas non plus la <i>Divine Comédie</i>
-de Dante, et en cela il était d’accord avec
-Tolstoï, qui ne comprenait ni Shakespeare ni
-Dante. M. Ugo Arlotta voulut un jour connaître
-les raisons de cette opinion. « Je vais, lui dit l’écrivain
-russe, me faire des ennemis de tous les Italiens ;
-mais je dois vous dire exactement ce que je
-sens et ce que je pense. Eh bien, je n’ai jamais
-<i>rien compris</i> dans l’œuvre de Dante. Je n’ai jamais
-pu vaincre, en le lisant, un ennui terrible. Mais
-vous, dites-le-moi franchement, y comprenez-vous
-quelque chose ? Qu’y trouvez-vous de beau ? »
-Tolstoï du moins se contentait de déclarer qu’il
-ne comprenait pas. Il faut lui savoir gré de ne pas
-avoir pris la plume pour démontrer que Dante
-est un poète inférieur.</p>
-
-<p>Je me figure l’étonnement de M. Ugo Arlotta
-en écoutant cette déclaration, et son embarras
-pour expliquer ce qu’il pouvait bien trouver de
-beau dans la <i>Divine Comédie</i>. Après un instant
-de réflexion, M. Arlotta renonça à cette entreprise.
-Il se contenta de faire remarquer que c’était peut-être
-par ignorance de la langue italienne que
-M. le comte Tolstoï n’était pas arrivé à saisir les
-beautés de Dante. Tolstoï admit cette hypothèse
-optimiste, qui sauvait l’amour-propre de sa critique.
-Il est tout de même étonnant qu’un Russe,
-qui a fait du latin, ignore l’italien au point de ne
-pouvoir lire Dante en s’aidant d’une traduction.
-Mais, même au courant de la langue, il n’est peut-être
-pas certain que Tolstoï eût aimé le grand évocateur
-italien, qui serait le Tacite de la poésie,
-s’il ne dépassait pas Tacite de toute la hauteur du
-vers sur la prose. On peut ne pas goûter le <i>Paradis</i> ;
-le <i>Purgatoire</i> est plus accessible ; mais, dans une
-traduction un peu concise, l’<i>Enfer</i> est une chose
-admirable.</p>
-
-<p>Chez les très grands écrivains, de pareilles incompréhensions
-sont dues, la plupart du temps, à des
-différences radicales de tournures d’esprit. Chez
-les critiques ordinaires, elles s’expliquent par le
-manque de lectures et, par conséquent, de comparaisons
-et de points de vue. On ne lit plus, et on ne
-lit plus parce qu’on écrit trop. La multiplicité
-des journaux et des revues a produit une maladie
-terrible, qui étend tous les jours ses ravages : la
-polygraphie. L’ignorance juge tout et règne partout.
-Le monde intellectuel est devenu la proie de
-l’incompétence. Au lieu des bons et sérieux articles
-d’autrefois, qu’on savourait à loisir au coin du
-feu, le public se contente de comptes rendus bâclés,
-ou même de simples annonces de librairie ; si bien
-que le lecteur, faute de guide, ne prend plus la peine
-de choisir et n’achète plus que les « prix littéraires ».</p>
-
-<p>« La critique n’existe pas, disait déjà George
-Sand en 1854, dans une lettre à Champfleury.
-Il y a quelques critiques qui ont beaucoup de talent ;
-mais une école de critique, il n’y en a pas.
-Ils ne s’entendent sur le pour et sur le contre
-d’aucune chose. Ils vont sabrant ou édifiant sans
-raison, ils vont comme va le monde… Ils sont
-ingénieux, ils ont du style. Mais de tout cela il ne
-sort pas l’ombre d’un enseignement. Rien ne se
-tient dans leur dire, et ce n’est pas trop leur
-faute. Rien ne se tient plus dans l’humanité. »</p>
-
-<p>L’examen du rôle et des responsabilités de la
-critique soulève une question toujours d’actualité
-qui, vers les derniers temps de sa vie, a beaucoup
-préoccupé Brunetière. Il s’agit de savoir
-si la Critique a le droit de juger les œuvres littéraires
-sans se soucier de leur valeur morale,
-ni du bien ou du mal qu’elles peuvent causer.
-En principe, évidemment, la Critique a le devoir
-de prendre très au sérieux les conséquences morales
-d’une œuvre. La première condition de l’art,
-c’est d’être moral. Tout le monde est d’accord là-dessus.</p>
-
-<p>Il n’est cependant pas toujours facile de concilier
-le véritable esprit critique avec des principes de
-moralité trop rigoureuses. Barbey d’Aurevilly,
-l’intraitable catholique, ne croyait pas devoir
-s’interdire, comme romancier, la peinture des vices
-les plus audacieusement équivoques, comme dans
-la <i>Vieille Maîtresse</i>, l’<i>Histoire sans nom</i> et l’abominable
-<i>Ce qui ne meurt pas</i>, dont le héros a <i>en
-même temps</i> pour maîtresse une mère et sa fille.
-Barbey d’Aurevilly n’hésitait pas non plus à se
-ranger parmi les défenseurs de Baudelaire, lors
-du fameux procès intenté à l’auteur des <i>Fleurs du
-mal</i>, sœurs bien authentiques des fleurs pestilentielles
-du Cotentin.</p>
-
-<p>A propos des obligations morales de la Critique,
-M. Alfred Mortier, dans sa remarquable <i>Dramaturgie
-de Paris</i>, note cette observation faite par
-Corneille : « Que les anciens se sont souvent contentés
-de la naïve peinture des vices et des vertus,
-sans se mettre en peine de faire récompenser les
-bonnes actions et punir les mauvaises. » Une moralité
-trop intransigeante engendre souvent le parti-pris.
-La foi religieuse empêche certains catholiques
-de rendre justice à Renan, que Veuillot jugeait
-plus sommairement encore, quand il disait : « Cet
-homme vous donne envie de lui courir sus. »
-Bossuet et Veuillot n’aimaient ni Molière, ni Rabelais,
-ni Montaigne. Il y eut un moment où la
-Critique catholique parut combattre le Réalisme
-comme un scandale religieux. Par contre, des
-esprits réactionnaires semblent croire aujourd’hui
-qu’on ne peut aimer sincèrement les classiques que
-si l’on est royaliste, et que la bonne poésie est inséparable
-de la bonne politique.</p>
-
-<p>Si la critique religieuse a des préjugés, la critique
-anticléricale est encore plus insupportable, parce
-qu’on admet, à la rigueur, l’intolérance chez
-quelqu’un qui croit à quelque chose, tandis que
-l’intolérance de celui qui ne croit à rien est toujours
-choquante. Le croyant peut s’alarmer ; le sceptique
-a le devoir de comprendre. Le critique anticlérical
-est un personnage ridicule. Il ne pardonne pas à
-Molière d’avoir été l’ami de dévots tels que Boileau
-et Racine ; il voudrait faire expier à Bossuet
-son titre d’évêque ; il aperçoit la main des jésuites
-même en littérature, et se sent offensé dès qu’on
-touche à Rousseau ou à Voltaire.</p>
-
-<p>Évitez ce parti pris. Rien n’est plus vain que de
-s’irriter contre les opinions qui ne sont pas les
-vôtres. Auguste Vacquerie n’aimait pas Racine
-et le disait crûment. Tâchez de comprendre cette
-aberration, au lieu de vous fâcher. Victor Hugo
-n’a pas vu la puérilité de ses sujets dramatiques.
-Votre rôle est d’expliquer ce manque de goût
-chez un homme de génie, et de montrer comment
-l’ambition d’être chef d’école et l’aveugle imitation
-de Shakespeare ont achevé de déformer une
-imagination séduite de très bonne heure par
-l’exceptionnel et l’énorme (<i>Habibrah</i>, <i>Han d’Islande</i>,
-le <i>Géant</i>)<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Ébloui par l’enthousiasme de ses admirateurs, Victor
-Hugo croyait faire du Shakespeare, parce qu’il mettait
-comme lui, dans ses pièces, des empoisonnements, des cercueils,
-des meurtres, des duels, des énormités et des rires.
-Le génie de Shakespeare, sa profondeur, son éternelle
-humanité, tout cela est absent du théâtre d’Hugo, qui
-n’avait pour lui que le don de poésie. Dumas père était
-un bien plus puissant constructeur dramatique. Il le savait
-et il disait souvent : « Si j’avais su faire les vers comme
-Hugo, j’aurais été le premier. »</p>
-</div>
-<p>Pour en finir avec cette question de moralité,
-constatons que tout le monde est d’accord et sera
-toujours d’accord sur la nécessité de ne pas séparer
-l’art de la Morale. Mais qu’il soit bien entendu,
-en principe, qu’en aucun cas, l’art ne peut avoir
-pour mission d’enseigner la Morale ; chaque fois
-que l’art se donne une mission doctrinale, il produit
-des œuvres inférieures (les romans philosophiques
-de George Sand) ou des théories ridicules (les malédictions
-de Tolstoï et les pages prétentieuses de
-Proudhon sur l’art social). On ne fait ni de l’art ni
-de la critique au nom de la Religion et de la Morale.
-On fait de la critique au nom de la littérature.</p>
-
-<p>« Sans doute, dit le peintre Delacroix, tout ce
-qui est beau doit faire naître des sentiments généreux,
-et ces sentiments excitent à la vertu ; mais,
-dès qu’on a pour objet de mettre en évidence un
-précepte de morale, la libre impression que produisent
-les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement
-détruite ; car le but, quel qu’il soit, quand
-il est connu, borne et gêne l’imagination<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Œuvres littéraires</i>, t. I, p. 65.</p>
-</div>
-<p>Mais, dira-t-on, la littérature, précisément, s’est
-toujours proposé d’enseigner quelque chose. Bossuet,
-Massillon, Bourdaloue, ont mis leur talent
-au service de la religion. Rousseau propageait
-des idées philosophiques. Le <i>Génie du christianisme</i>
-était une démonstration apologétique. Buffon
-lui-même, Montesquieu, Diderot, Voltaire…</p>
-
-<p>Oui, évidemment, on n’écrit que pour prouver
-quelque chose, et personne ne peut vous empêcher
-de mettre l’art au service d’une doctrine ; seulement,
-c’est à vos risques et périls, et pour le résultat
-et pour la qualité de l’œuvre. En tous cas, si l’on
-veut mettre de l’art dans ce qu’on écrit, il faut que
-ce soit vraiment de l’art, de l’art pour lui-même,
-qui ait sa valeur propre et indépendante, car voyez
-ce qui arrive quand on veut prouver : ce qui a passé
-le plus vite dans les <i>Sermons</i> de Bossuet, c’est
-la chose à laquelle il attachait le plus de prix,
-la démonstration religieuse, qui est de lui et qui
-pourrait être d’un autre, et ce qui est resté, c’est
-l’art et la forme, qu’il méprisait. Ce qui a péri
-chez Rousseau, c’est la doctrine, et ce qui a survécu,
-c’est encore l’art et la forme. Des romans
-comme <i>Sibylle</i> et <i>Mademoiselle de la Quintinie</i>
-sont justement oubliés parce que ce sont des
-thèses.</p>
-
-<p>Bonne ou mauvaise, il est incontestable que la
-littérature doit exercer et exerce une influence
-dont, encore une fois, il faut sérieusement tenir
-compte. « Cette influence peut être éducatrice
-ou corruptrice, dit M. Georges Renard, mais dans
-quelle mesure ? Le problème ne pourrait être résolu
-qu’après une multitude d’enquêtes méthodiques,
-qui aurait établi le bilan d’influence pour chacun
-des livres ayant remué une génération<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>La méthode scientifique de l’histoire littéraire</i>, 1 vol.</p>
-</div>
-<p>Il y a certainement des ouvrages qui ont bouleversé
-l’imagination des lecteurs, comme <i>la
-Femme de trente ans</i>, <i>Indiana</i>, <i>Werther</i>, <i>Lélia</i>,
-<i>Volupté</i>, <i>Obermann</i>, <i>le Lys dans la vallée</i>. Antonin
-Bunand en fait la remarque, en signalant les dangers
-de l’analyse à propos de Chambige et de Paul
-Bourget ; mais on peut se demander avec lui si la
-faute est imputable au livre ou au lecteur qui a bu
-prématurément un breuvage trop capiteux. « Non,
-dit-il, ces chefs-d’œuvre sont innocents du mal
-que les réquisitoires leur attribuent trop gratuitement.
-L’écrivain nous donne dans une œuvre sa
-conception personnelle de la vie, sa façon de la
-voir et de la sentir. Il n’a pas à se préoccuper des
-sillons et des trous que ses théories peuvent creuser
-dans une âme dont le terreau n’est pas encore
-d’une essence préparée à recevoir une telle
-semence. Malgré l’épidémie de suicide que Werther a fait
-éclater, au lendemain de sa publication, il serait
-bien regrettable que Gœthe n’eût pas écrit ces
-pages de verve délirante, <i>Werther</i>, noir flacon
-précieux, où le grand poète a scellé le plus pur de
-ses larmes et de son sang<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Petits Lundis</i>, p. 9.</p>
-</div>
-<p>Quelles que soient vos opinions et votre esthétique,
-votre devoir de bon critique est donc de
-juger sans colère les productions qui vous déplaisent.
-Si vous êtes classique, il faut arriver à
-aimer le romantisme ; si vous êtes romantique, il
-faut vous efforcer d’aimer les classiques. La littérature
-française doit vous apparaître comme un vaste
-enchaînement logique d’œuvres et de procédés, se
-développant suivant les lois d’une filiation qui reste
-à étudier, mais qui ne mérite ni indignation, ni
-colère. Filiation et descendance, ces deux mots
-doivent résumer le programme de la Critique.</p>
-
-<p>Jules Lemaître comprenait très bien l’importance
-que peut avoir en littérature l’étude des lois
-et des causes ; il suspectait seulement les conclusions
-trop hâtives, et il ne pensait pas que ce genre
-de diagnostic fût facile à établir.</p>
-
-<p>« Nous ne pouvons, en ces matières, disait-il,
-tenir le vrai, mais seulement imaginer le probable.
-Celui qui connaîtrait parfaitement l’état actuel
-de la littérature et des esprits n’en serait pas moins
-incapable de prévoir ce que sera la littérature dans
-cinquante ans, et même cette impossibilité où nous
-sommes de deviner l’avenir est, quand on y songe,
-pleine d’angoisse. Or, si nous ne pouvons, bien
-qu’ayant dans le présent un point de départ solide,
-enchaîner avec quelque certitude les effets
-aux causes dans l’avenir, comment le pourrions-nous
-dans le passé, où tout est si confus et
-où nous manque même l’appui de ce point de
-départ<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> ? »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> J. <span class="sc">Lemaître</span>, <i>Impressions de théâtre</i>, 2<sup>e</sup> série, p. 121.</p>
-</div>
-<p>Jules Lemaître exagère. S’il est difficile, en effet,
-de préciser les causes et les conséquences d’une
-évolution littéraire pour l’avenir, nous avons tout
-de même plus de chance d’y parvenir pour le passé,
-parce que, pour le passé, nous connaissons les
-points de <i>départ</i> et les points d’<i>arrivée</i>, et nous avons
-pour nous aider tout ce qui peut éclaircir l’œuvre
-d’un écrivain, sa vie, ses lectures, sa correspondance,
-ses amis…</p>
-
-<p>Il est un principe, en tous cas, qui domine
-toutes les théories, un principe sur lequel nous
-devons tous être d’accord, c’est l’effort d’écrire,
-c’est le souci du style. On bâcle aujourd’hui la
-critique comme on bâcle le roman. La critique
-n’est plus qu’une rubrique de journal. On peut à la
-rigueur bâcler des articles de journaux ; mais
-la critique n’a d’autorité que si elle est honnêtement
-écrite, c’est-à-dire écrite avec netteté, en
-toute conscience, avec l’amour de la forme, le
-goût du travail, la volonté de dire quelque chose
-de nouveau.</p>
-
-<p>Évitez surtout la virtuosité facile. Le développement
-fantaisiste, si étincelant qu’il soit chez un
-Barbey d’Aurevilly, fatigue à la longue. Voyez,
-au contraire, comme Jules Lemaître vous étreint
-par sa sobriété et sa bonhomie.</p>
-
-<p>Il y a en critique un mauvais style, le style
-<i>contourné</i>, qu’il faut fuir à tout prix, tel qu’on le
-trouve, par exemple, dans les phrases suivantes :</p>
-
-<p>« Il ne fallait pas voir dans cette méthode une
-raison de mépriser une culture qui avait fait ses
-preuves intellectuelles et qu’avaient adoptée, à
-travers la vicissitude des luttes et des partis, les
-hommes les plus éminents par leurs œuvres et leur
-position sociale, auxquelles tout le monde, à quelque
-opinion qu’il appartînt, rendait hautement justice. »</p>
-
-<p>Ou cette autre encore : « Cette théorie séduisit
-un certain nombre d’écrivains, qui eussent cru
-manquer au respect des idées de progrès et de
-démocratie, en défendant les doctrines d’un passé
-auquel ils devaient une renommée, qu’ils ont le
-dépit de voir aujourd’hui mépriser par une élite
-ayant adopté des idées de plus en plus en faveur
-par la jeunesse toujours avide de nouveautés. »</p>
-
-<p>Rien n’est pire que ce genre de phrases, qui
-manquent de point fixe et pivotent sur elles-mêmes.</p>
-
-<p>Un autre mauvais style est celui qui consiste à
-arrondir de beaux clichés prétentieux comme
-ceux-ci :</p>
-
-<p>« Aucune déclaration d’indépendance ne saurait
-<i>davantage nous émouvoir</i>. Qu’il nous suffise, pour
-le moment, de <i>dégager quelques aspects</i> de cette
-<i>fructueuse démonstration</i>, qui est pour nous d’un
-<i>heureux augure</i> et qui nous apporte, en quelque
-sorte, les <i>prémices d’un esprit</i> à l’état naturel et
-<i>éminemment prime-sautier</i>. L’ouvrage, <i>tel qu’il est</i>,
-atteste un <i>vaste dessein</i>, une œuvre totale où tout
-<i>concourt à l’ensemble</i> et qui, par sa propre vertu
-d’exécution, révèle une <i>expérience consommée</i>,
-une imagination <i>débordante</i>. <i>Rompu avec la familiarité</i>
-des bons auteurs, il faut bien reconnaître
-l’<i>incomparable maîtrise</i> avec laquelle M. X… est
-<i>sorti victorieux de cette tâche malaisée et délicate</i>.
-Quand nous aurons loué, <i>comme il sied</i>, <i>l’éminente
-dignité</i> de cette <i>conception magistrale</i>, nous pourrons
-dire de ce livre qu’il est une <i>manière de chef-d’œuvre</i>. »</p>
-
-<p>Et encore :</p>
-
-<p>« Dans le <i>vaste dessein</i> qu’il avait entrepris, ses
-idées <i>s’alimentaient à la même source</i>. C’est dans ce
-creuset que se retrempait sa sensibilité intérieure
-et <i>où s’affirmait</i> le plus fortement <i>sa maîtrise</i>. Ce
-dernier livre <i>mit le sceau à sa réputation</i> et, s’il faut
-énumérer, en toute indépendance de jugement,
-le <i>bilan de ses travaux</i>, nous dirons qu’il n’a pas
-démenti les <i>espoirs qu’on avait fondés</i> sur un talent
-qui <i>se meut avec aisance</i> dans les plus hautes spéculations
-et qui <i>s’apparente</i> directement aux
-œuvres les <i>plus authentiques</i> de notre <i>patrimoine
-littéraire</i>… Il <i>sied</i> donc de louer <i>comme il convient</i>
-cet observateur sagace, <i>rompu</i> aux subtilités d’analyse
-et à la <i>complexité des problèmes</i>. Esprit fougueux
-et enthousiaste, d’une indépendance irréductible,
-il a exercé sa méthode d’investigation
-sur les sujets les plus vastes et les moins connus
-du domaine intellectuel. Son exemple <i>devait susciter</i>
-de nombreux travaux, etc… etc… »</p>
-
-<p>Mais, direz-vous, prendre le contre-pied, écrire
-tout bêtement, tout simplement, n’est-ce pas
-tomber dans un autre genre de clichés prosaïques
-et plus terre à terre ? Certainement non. Je prends
-au hasard quelques phrases d’un simple critique
-courriériste : « Dans ce roman de mœurs parisiennes
-et sentimentales, l’auteur évoque de jolis
-croquis du Paris qui s’amuse, et de délicates
-silhouettes de femmes un peu folles, aimées et même
-adorées avec un élégant et conciliant scepticisme. »
-Ou encore : « Cet ouvrage, grand travail d’érudition,
-ironiquement et spirituellement écrit, aura certainement
-beaucoup de lecteurs. » Ou encore :
-« Livre étrange, d’allure mystérieuse, où une créature
-énigmatique traîne sa passion et ses rêves
-dans les lassitudes de la vie parisienne… » Ou
-encore : « M. X… nous transporte en plein désert,
-dans un poste avancé, dont le pauvre commandant,
-affolé par la coquetterie d’une infernale Parisienne,
-perd la tête et se suicide. M. de Maigret peint ardemment
-la vie passionnante du Sahara, dans la
-flamme de l’amour et du soleil. » Ou ceci : « M. Géniaux
-se délasse cette fois dans le roman d’aventures.
-Il nous raconte une pittoresque histoire de
-contrebandiers pyrénéens, haines et rivalités de
-familles, l’amour triomphant au milieu des mœurs
-brutales d’une ancienne population qui compte
-des ascendants arabes, récit plein de péripéties
-mystérieuses et romanesques, brillamment écrites
-et dialoguées. »</p>
-
-<p>Écrire ainsi, ce n’est pas faire du cliché. Dire, par
-exemple : « Il pleut. Je vais prendre mon parapluie.
-Le temps sera mauvais. Je suis pressé »,
-ce n’est pas du tout parler par clichés, c’est employer,
-au contraire, le mot propre, le style simple.
-Le cliché, c’est l’expression qui a servi, mais
-pompeuse et prétentieuse, et qu’on emploie au
-lieu du mot propre<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Au surplus, répétons ici ce que nous avons dit cent
-fois : On ne peut pas écrire sans clichés. C’est la continuité
-et l’<i>abus</i> qui sont insupportables.</p>
-</div>
-<p>Le style-cliché prend parfois des apparences dogmatiques
-qui le rendent encore plus ridicule. Je
-lis dans un volume sur l’art d’écrire les pensées suivantes :</p>
-
-<p>« Corneille, c’est la vigueur et la sublimité ;</p>
-
-<p>« Racine, c’est la pureté, la grâce, la profondeur
-et l’harmonie ;</p>
-
-<p>« Molière, c’est la facilité, la souplesse, la vivacité
-et la profondeur ;</p>
-
-<p>« Boileau, c’est la sobriété et la propriété ;</p>
-
-<p>« La Fontaine, c’est l’esprit de détail et la
-naïveté ;</p>
-
-<p>« Lamartine, c’est l’élévation, la facilité et
-l’harmonie ;</p>
-
-<p>« Victor Hugo, c’est la recherche et l’invention
-du nouveau et de l’étonnant, l’ampleur, l’énergie,
-le trait, la verve, le relief et le coloris ;</p>
-
-<p>« Alfred de Musset, c’est la jeunesse désillusionnée,
-la facilité, la grâce et l’envolée ;</p>
-
-<p>« Béranger, c’est la finesse, l’esprit de détail et
-le calcul de l’effet ;</p>
-
-<p>« Bossuet, c’est l’amplitude de l’envergure, la
-vigueur et la majesté ;</p>
-
-<p>« Fénelon, c’est l’abondance, l’élégance et le
-calme ;</p>
-
-<p>« Pascal, c’est l’exactitude, la concision et la
-clarté ;</p>
-
-<p>« Montaigne, c’est la pénétration et le naturel. »</p>
-
-<p>Ces jugements sont insignifiants, parce qu’ils
-font double emploi et s’appliquent aussi bien
-à un auteur qu’à un autre. On peut tout aussi bien
-dire de Bossuet, comme de Lamartine, qu’il a
-la <i>facilité</i>, l’<i>élévation</i> et l’<i>harmonie</i> ; Pascal a,
-comme Montaigne, de la <i>pénétration</i> et du <i>naturel</i>,
-et Fénelon autant de <i>pureté</i>, de <i>grâce</i> et d’<i>harmonie</i>
-que Racine, etc. Tout cela ne signifie
-rien. Il faudrait, au contraire, tout différencier
-et ne dire que ce qui caractérise chaque auteur.</p>
-
-<p>Mme de Staël faisait également de la mauvaise
-critique quand elle écrivait : « Fénelon accorde
-ensemble les sentiments doux et purs avec les
-images qui doivent leur appartenir ; Bossuet les
-pensées philosophiques avec les tableaux imposants
-qui leur conviennent ; Rousseau les passions
-du cœur avec les effets de la nature qui les rappellent ;
-Montesquieu est bien près, surtout dans
-le dialogue d’Eucrate et de Sylla, de réunir
-toutes les qualités du style, l’<i>enchaînement des idées</i>,
-la <i>profondeur des sentiments</i> et la <i>force des images</i>.
-On trouve dans ce dialogue ce que les grandes
-pensées ont d’autorité et d’élévation, avec l’expression
-figurée nécessaire au développement complet
-de l’aperçu philosophique ; et l’on éprouve,
-en lisant les belles pages de Montesquieu, non
-l’attendrissement ou l’ivresse que l’éloquence passionnée
-doit faire naître, mais l’émotion que cause
-ce qui est admirable en tout genre, l’émotion que
-les étrangers ressentent quand ils entrent pour
-la première fois dans Saint-Pierre de Rome et
-qu’ils découvrent à chaque instant une nouvelle
-beauté, qu’absorbaient pour ainsi dire la perfection
-et l’effet imposant de l’ensemble<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Cité par <span class="sc">Raynaud</span>, <i>Manuel du style</i>, p. 362.</p>
-</div>
-<p>On voit l’insignifiance de pareils jugements.
-Pourquoi louerait-on chez Montesquieu plutôt
-que chez Buffon, Bossuet ou Rousseau, « l’<i>enchaînement
-des idées</i>, la <i>profondeur des sentiments</i>,
-la <i>force des images</i>, l’<i>autorité</i>, l’<i>élévation</i>, l’éloquence
-<i>passionnée</i> » ? etc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX<br />
-<b>Ce que doit être la critique littéraire</b><br />
-<span class="i small">(Suite)</span></h2>
-
-<p class="d">Les difficultés de la critique. — L’envahissement des livres. — Comment
-juger un livre. — Un devoir d’élèves. — La
-critique irascible. — Les critiques à lire : Sainte-Beuve,
-Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète Chasles,
-Gustave Planche, Vacquerie. — George Sand et la critique. — Les
-enseignements de la critique.</p>
-
-
-<p>La vérité, c’est que la Critique est un art très
-difficile, qui exige non seulement une tournure
-d’esprit spéciale, mais beaucoup de culture et de
-goût. On s’étonne que le premier venu puisse se
-croire capable d’apprécier un roman ou une pièce
-de théâtre, sans avoir jamais fait du roman ni du
-théâtre. Pour être réellement bon juge, ne faudrait-il
-pas avoir mis soi-même la main à la pâte,
-comme le voulait Flaubert ?</p>
-
-<p>Tout bien réfléchi, je ne le crois pas. La compétence
-technique a aussi ses inconvénients. Les
-gens du métier sont injustes pour leurs rivaux.
-On se heurte aux antagonismes d’écoles et de
-procédés. « Si on est soi-même producteur et artiste,
-dit Sainte-Beuve, on a un goût décidé qui
-atteint vite la restriction ; on a son œuvre propre
-derrière soi ; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. »
-Et Sainte-Beuve conclut en disant : « Pour
-être un grand critique, le plus sûr serait de n’avoir
-jamais concouru, en aucune branche, sur aucune
-partie de l’art. » Les deux théories peuvent se défendre.
-Sainte-Beuve n’a pas été plus mauvais
-critique pour avoir écrit <i>Volupté</i> et <i>Joseph Delorme</i>,
-et Gœthe fut à la fois bon auteur et bon critique.</p>
-
-<p>Je crois qu’on peut être en même temps mauvais
-producteur et bon juge, et qu’un écrivain ordinaire
-est parfaitement capable de comprendre le
-style et les procédés des grands écrivains. Le don
-critique est très différent du don de production.
-L’idéal serait d’avoir les deux vocations, comme
-Fromentin, qui fut également bon peintre et bon
-critique d’art.</p>
-
-<p>On nous trouvera peut-être un peu sévère pour
-la Critique et messieurs les critiques. J’admire
-pourtant sincèrement ceux qui ont le courage de
-donner publiquement leur opinion. C’est une mission
-délicate, qui n’aboutit trop souvent qu’à mécontenter
-tout le monde. Le public reproche aux
-critiques de faire très mal leur métier, de louer
-des œuvres insignifiantes, de ne pas mentionner
-les œuvres de valeur. On ne soupçonne pas les
-angoisses du malheureux bibliographe chargé de
-mettre les lecteurs au courant de la production
-contemporaine.</p>
-
-<p>« Personnellement, dit M. de Pawlowski, je
-rends compte de dix volumes par mois, alors que
-j’en reçois dix par jour. Le critique littéraire doit
-donc faire une formidable sélection. Il choisit les
-œuvres intéressantes, il ne parle que de celles-là.
-Imaginez un instant qu’il lui faille rendre compte
-indistinctement de tous les livres nouveaux qui paraissent,
-qu’il soit contraint de parler un jour du
-nouvel indicateur d’été des chemins de fer, le
-lendemain du guide des plaisirs nocturnes de Paris
-et le surlendemain d’un recueil de calembours
-pour le jour de l’an, on aurait vite fait de parler
-de l’abaissement inouï de la critique littéraire.</p>
-
-<p>« C’est exactement ce qui se passe pour la critique
-dramatique. Nos journaux quotidiens ont
-presque supprimé la critique littéraire, l’ouvrage
-le plus considérable passe inaperçu ; quant à la
-critique d’art, c’est à peine si l’on consacre, dans
-le compte-rendu des Salons, trois lignes à un tableau
-ou à une sculpture qui réclama de son auteur
-dix ans de travail désintéressé. On se croit obligé,
-au contraire, par habitude, de rendre compte
-du plus insignifiant vaudeville joué par un théâtre
-d’amateur, qui prend pour la circonstance un nom
-ronflant d’avant-garde<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Candide</i>, 8 mai 1924.</p>
-</div>
-<p>Il faut bien le dire aussi : Beaucoup de lecteurs
-de journaux ne lisent pas la critique littéraire.
-« C’est pourquoi, à notre époque, où le journal est
-devenu un agent d’information universelle, faisant
-voisiner dans ses colonnes les radio-télégrammes de
-Tombouctou avec les questions d’hygiène scolaire
-et les derniers « tuyaux » de Chantilly, la place de
-la critique littéraire s’y trouve calculée d’une façon
-tout empirique et arbitraire, d’après l’importance
-relative qu’elle est censée avoir pour la moyenne
-des lecteurs. Une colonne et demie ou deux colonnes
-par semaine, c’est la mesure adoptée un peu
-partout.</p>
-
-<p>« Au surplus, si les critiques dramatiques sont
-tous peu ou prou auteurs dramatiques, les critiques
-littéraires font tous des livres, pour lesquels leurs
-confrères en critique ont des égards, ce qui entraîne
-à des politesses réciproques, à toute une
-politique, à toute une comptabilité. Il ne s’agit
-pas ici d’intérêts littéraires, mais d’intérêts sociaux,
-d’intérêts mondains, car un livre peut très
-bien réussir sans la critique et même contre elle,
-et la critique ne contribue guère à la formation
-des réputations. Elle ne peut que les contrôler,
-ce qui est déjà beaucoup. La critique ne « lance »
-plus les livres<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> André <span class="sc">Billy</span> et Jean <span class="sc">Piot</span>, <i>le Monde des Journaux</i>,
-p. 96.</p>
-</div>
-<p>Ne pouvant faire un choix dans l’avalanche
-des volumes qui se publient, le critique littéraire
-est obligé de signaler d’abord les ouvrages qu’on
-lui recommande, ceux qui portent un nom connu,
-ceux qui ont obtenu des prix littéraires. Il tâche
-ensuite de parcourir les autres volumes, et il s’aperçoit,
-au bout de l’année, qu’il n’a pas lu le quart des
-livres parus, et qu’il est, par conséquent, dans l’impossibilité
-matérielle de découvrir le fameux chef-d’œuvre
-toujours si impatiemment attendu. Et
-les rancunes qui poursuivent le malheureux rédacteur
-bibliographique ! Qu’un exemplaire dédicacé
-tombe entre les mains d’un confrère qui le prête
-ou le vende, l’auteur le retrouve sur les quais, et
-le lendemain un écho de l’<i>Intransigeant</i> vous reproche
-votre indélicatesse. Si l’on faisait un
-ouvrage sur les critiques critiqués, on verrait qu’ils
-reçoivent peut-être plus de coups qu’ils n’en
-donnent, et que les plus tolérants ne sont pas
-toujours les plus épargnés…</p>
-
-<p>Enfin, pour l’instant, le livre est là, entre vos
-mains. Vous l’avez lu et bien lu. Qu’allez-vous faire ?
-Comment en parler ? Que faut-il dire ?… Il y en a qui
-font de l’esprit et causent de toute autre chose.
-D’autres découragent les lecteurs par leur cuistrerie
-fatigante.</p>
-
-<p>Le mieux est de résumer d’abord le sujet.
-Résumez l’ouvrage, jugez-le en toute simplicité ;
-dites en quoi et pourquoi il vous paraît bon ou
-mauvais. Le lecteur se méfie. C’est à vous de gagner
-sa confiance.</p>
-
-<p>Tous les auteurs n’aiment pas qu’on raconte
-à l’avance leur sujet. Le vicomte d’Arlincourt
-écrivait au journaliste Charles Maurice, en lui
-envoyant son livre <i>Les Écorcheurs</i> : « Veuillez constater
-le succès des <i>Écorcheurs</i> dans une annonce
-pour demain, en attendant les grands articles.
-Vous seriez bien aimable d’en faire plusieurs.
-Mais, je vous le demande en grâce, point d’analyse.
-Cela déflore mon roman et ôte l’envie de le lire.
-Quand les secrets du livre sont sus d’avance, le
-charme est détruit. Traitez-moi en ami<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Histoire anecdotique du théâtre et de la littérature</i>, t. II,
-p. 54.</p>
-</div>
-<p>D’Arlincourt avait tort. Beaucoup de lecteurs,
-les femmes surtout, sont impatients de connaître
-le sujet, et vont d’abord à la dernière page, pour
-savoir « comment ça finit », sans que cela leur ôte
-l’envie de lire le volume.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Les conseils qu’on peut donner, pour l’enseignement
-d’une bonne méthode critique, peuvent se
-ramener à deux ou trois principes très simples.</p>
-
-<p>Pour bien juger un livre, il faut se demander
-d’où il vient, à quelle école il se rattache, en quoi
-consiste son originalité, ce qu’il apporte de nouveau,
-sa genèse, son histoire, son but, ses idées
-et son art. Vous examinerez ensuite la valeur du
-sujet, la vie des personnages, la vérité humaine,
-la qualité de la facture et du dialogue, les rapprochements
-que dégage l’œuvre… Ces éléments
-d’examen suffisent pour un compte rendu ordinaire ;
-mais on peut élargir les points de vue. Prenons
-un devoir qui a été donné dernièrement à
-des élèves de seconde. On demandait d’indiquer
-le but que Bernardin s’était proposé en écrivant
-<i>Paul et Virginie</i>. La réponse générale fut que
-l’auteur aurait voulu démontrer que la vie champêtre
-était préférable à l’existence des grandes
-villes. Que nous montre-t-on, en effet ? Une
-famille vivant heureuse dans un lointain pays,
-tant qu’elle demeure hors des atteintes de la civilisation.
-Le bonheur de cette famille est détruit
-le jour où on cède à la tentation d’envoyer Virginie
-faire fortune en France. Cette résolution jette
-le trouble dans l’âme des parents et désespère deux
-enfants, qu’un amour naissant rendait déjà inséparables.
-Virginie s’embarque pour l’Europe. Douleurs
-de l’absence, attente du retour ; puis, le
-voyage, le naufrage et la mort. L’auteur a atteint
-son but… Ce développement obtint de très bonnes
-notes. La thèse n’était pas mauvaise.</p>
-
-<p>Il y avait cependant quelque chose de plus à
-demander, même à des élèves. On pouvait mettre
-en lumière des considérations aussi intéressantes
-qu’une étude sur les intentions de l’écrivain. On
-eût pu, par exemple, essayer d’indiquer les origines
-de Bernardin de Saint-Pierre, qui sort directement
-de Rousseau, étudier son style descriptif, fait de
-sensations si vivantes ; signaler l’entrée en scène
-de la description exotique, le sentiment de la
-nature, l’émotion si profondément humaine de
-cette idylle, admirée par des réalistes comme Maupassant
-et Flaubert. Enfin, chaque élève pouvait
-noter les qualités d’exécution qui l’avaient frappé.
-Ces questions valaient la peine d’être traitées,
-même par de jeunes esprits critiques.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y aurait encore bien des conseils à proposer.
-Il faut nous borner.</p>
-
-<p>En tous cas, retenez bien une chose, c’est qu’il
-ne suffit pas d’avoir raison, de penser justement,
-d’être dans la vérité littéraire. Vos opinions n’auront
-d’autorité que si vous les exprimez noblement,
-impartialement, avec sévérité s’il le faut,
-mais sans méchanceté et sans colère et, par conséquent,
-sans vous fâcher.</p>
-
-<p>MM. les critiques sont, en général, des gens
-irritables. Il y en a qui s’énervent et ne peuvent
-supporter la contradiction. Racine était très
-sensible à la critique et avouait qu’elle lui donnait
-plus de chagrin que les louanges ne lui causaient
-de plaisir. Montesquieu en souffrait aussi. Pellisson
-raconte qu’un jeune auteur fut si malheureux de
-la façon dont on jugea sa pièce, qu’il s’en retourna
-de dépit dans sa province. Les jeunes gens d’aujourd’hui
-se découragent moins vite.</p>
-
-<p>On a dit que Le Batteux avait tenté de se suicider
-en voyant le peu de vogue de ses ouvrages. Newton
-ne voulait pas publier son <i>Traité sur l’optique</i>, à
-cause des objections qu’on lui faisait. « Je me reprocherais
-mon imprudence, disait-il, si j’allais perdre
-une chose aussi réelle que mon repos pour courir
-après une ombre. » On dit que Pythagore, ayant
-fait quelques remarques un peu rudes à un de ses
-disciples, celui-ci alla se pendre, et depuis ce temps
-le grand philosophe ne reprit plus personne en
-public. D’Israëli cite, dans son Recueil, un homme
-qui « était tombé dans une si profonde tristesse,
-à cause de quelques vers qu’on avait faits contre
-lui, qu’il en mourut ». Il ajoute que « George de
-Trébizonde mourut de chagrin après avoir vu les
-fautes de sa traduction de Ptolémée censurées
-par Regiomontanus. » « L’histoire littéraire, dit-il,
-fait connaître la destinée de beaucoup de personnes
-qui, à proprement parler, sont mortes de la critique. »</p>
-
-<p>Il faut avoir l’âme plus forte, ne tuer personne
-et ne pas se laisser mourir soi-même.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je crois qu’il serait peut-être utile, en terminant
-ce chapitre, d’indiquer les noms de quelques
-auteurs dont la lecture nous paraît indispensable
-pour la bonne formation de l’esprit critique. Rien
-n’est plus profitable que de connaître les jugements
-de ceux qui furent par excellence des excitateurs
-littéraires. Il est important de savoir, par
-exemple, ce que pensaient Faguet ou Jules Lemaître
-sur tel ou tel écrivain, d’abord pour ne pas répéter
-ce qu’ils ont dit, ensuite pour l’éveil d’idées que
-vous donneront leur tournure d’esprit et l’originalité
-de leurs appréciations. Les critiques se peignent
-en critiquant ; on les lit pour leur talent ;
-ils nous intéressent autant que les auteurs qu’ils
-expliquent. Nous ne sommes pas fâchés, par
-exemple, de savoir par quelles raisons Veuillot
-et Barbey d’Aurevilly peuvent justifier leur violent
-éreintement des <i>Contemplations</i> et de la
-<i>Légende des siècles</i>.</p>
-
-<p>Dire qu’il faut lire les critiques, c’est dire qu’il
-faut lire d’abord Sainte-Beuve. Admirable pour
-l’étude des classiques, Sainte-Beuve ne fut pas un
-homme d’avant-garde ; il n’a pas pressenti l’avenir ;
-il n’a compris ni Stendhal, ni Baudelaire, ni
-Balzac, et il n’a pas soupçonné le mouvement
-littéraire qui s’annonçait, à tort ou à raison, avec
-Flaubert et Goncourt. On ne peut pas dire non plus
-que Sainte-Beuve ait été un critique de métier spécialement
-attiré par l’étude du style, bien qu’il ait
-quelquefois analysé de très près les procédés d’écrire,
-et notamment, dans ses deux volumes sur Chateaubriand,
-le mécanisme descriptif de la prose d’<i>Atala</i>
-et des <i>Martyrs</i>.</p>
-
-<p>Malgré ces hésitations et ces flottements, Sainte-Beuve
-reste le seul juge qui fasse encore autorité
-de nos jours. La lecture de ce vaste répertoire
-des lettres françaises, comparable aux <i>Mémoires</i>
-de Saint-Simon, à la <i>Comédie humaine</i> de Balzac
-ou au théâtre de Shakespeare, renouvellera votre
-inspiration et entretiendra votre verve, car cette
-œuvre prend ses racines dans un champ de culture
-très étendu, qui va des grandes idées classiques
-jusqu’au dernier renseignement bibliographique.
-En général, Sainte-Beuve voit juste, en profondeur
-et en nuances. Quelques-unes de ses sévérités, qui
-paraissaient choquantes, il y a cinquante ans,
-sont aujourd’hui à peu près admises. Ainsi le Chateaubriand
-qu’il nous a légué a bien des chances
-d’être définitivement celui de la postérité.</p>
-
-<p>Je ne recommanderai pas longuement la lecture
-de Jules Lemaître, Émile Faguet et Brunetière,
-encore trop proches de nous pour qu’on les ait
-oubliés.</p>
-
-<p>Jules Lemaître est à lire, pour le ton extraordinaire
-de son style et sa forte simplicité de diction.
-Personne n’a jamais écrit avec une étreinte
-si familière, tant de bonhomie émue, tant de sensibilité
-contagieuse.</p>
-
-<p>Pour Émile Faguet, ses <i>Politiques et Moralistes</i>
-et ses <i>Études sur le dix-huitième et le dix-neuvième
-siècles</i> sont des œuvres de tout premier ordre.
-Nous n’avons pas eu, depuis Sainte-Beuve, un critique
-qui ait possédé à ce suprême degré l’esprit
-d’assimilation et de filtration. On peut seulement
-regretter que Faguet, vers la fin de sa vie, ait trop
-écrit d’articles sur un ton de conversation à la
-portée de tous les mauvais imitateurs. On a effroyablement
-pastiché Faguet. J’en connais qui croient
-s’être fait une originalité, en écrivant des phrases
-de ce genre :</p>
-
-<p>« Il est intéressant, très intéressant, de lire ces
-petits auteurs du dix-huitième siècle. Ils sont
-souvent prétentieux, quelquefois même ridicules ;
-mais enfin ils ont des qualités, de très grandes
-qualités… Leur sommes-nous vraiment supérieurs ?
-C’est une autre question. Je n’en suis pas très sûr.
-Je n’en suis pas très sûr, parce qu’au fond, avec
-plus d’orgueil (c’est un fait), nous avons plus de
-vanité. »</p>
-
-<p>Ou encore :</p>
-
-<p>« Il y a beaucoup de poètes, il y a trop de poètes,
-il n’y a pas assez de poètes. Ceci peut sembler
-un paradoxe ; mais regardez les choses d’un peu
-près, et vous tomberez d’accord avec moi que nous
-avons certainement trop de poésies, et certainement
-aussi que nous avons très peu de bons poètes. »</p>
-
-<p>Ou encore ceci :</p>
-
-<p>« Je disais dernièrement que les femmes ont
-l’esprit faux ou, si vous aimez mieux, une sorte de
-faux esprit pratique. Je le disais, mais je n’en étais
-pas très sûr, et, n’en étant pas très sûr, je suis
-heureux d’avoir lu le livre de M. X…, livre original,
-touffu, ouvertement écrit en faveur des femmes.
-L’auteur expose des arguments qui confirment ma
-thèse, et d’autres arguments aussi qui la détruisent,
-je le reconnais. Il est possible, il est très possible
-que j’aie tort, et que j’aie tort même en ayant
-raison, etc… »</p>
-
-<p>Voilà le pastiche-Faguet. Il est devenu une profession.</p>
-
-<p>Quelqu’un qu’on ne songe pas à pasticher, c’est
-Brunetière. Celui-là n’eut d’autre mérite que d’être
-un érudit qui a passé sa vie à étudier, non pas la
-littérature, mais l’histoire de la littérature. En
-dehors de son attirail livresque, Brunetière représente
-assez bien l’absence de toute espèce d’originalité.
-Il prenait pour des idées personnelles la
-manie du classement, l’abus de la logique et certaines
-inventions stériles, comme sa théorie de
-l’évolution des genres, qui n’avait pas l’ombre du
-sens commun et à laquelle il fut promptement obligé
-de renoncer. Ses conférences à l’Odéon et son
-<i>Manuel de l’histoire de la littérature française</i>
-restent néanmoins d’excellents guides de travail.</p>
-
-<p>Il y a un critique injustement oublié et qu’on a
-le tort de lire toujours trop tard. C’est Philarète
-Chasles, un passionné d’histoire et d’érudition, qui
-a débroussaillé bien des sentiers où l’on se promène
-aujourd’hui à l’aise, et qui fut un des premiers à
-propager le goût des littératures étrangères et
-l’amour de nos vieux classiques. Philarète Chasles
-avait un style fruste, pédant, mais sanguin et
-dont la forte allure éclate surtout dans ses <i>Mémoires</i>
-trop peu lus.</p>
-
-<p>Philarète Chasles n’est pas le seul critique
-oublié. On ne fréquente plus beaucoup Villemain,
-qui a pourtant laissé une réputation respectable.
-Villemain a rôdé toute sa vie autour de la littérature,
-et, s’il est vrai qu’il n’en a compris que les
-idées et les doctrines, son goût, sa noblesse d’esprit,
-son éducation classique lui donnèrent pendant
-très longtemps l’autorité d’un patriarche intellectuel.
-Son mérite (Philarète Chasles le signale)<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>,
-c’est d’avoir fondé en France l’<i>Histoire littéraire</i>,
-et « d’avoir ouvert la route des littératures comparées »,
-que Chasles lui-même devait encore exploiter
-et agrandir. Villemain a fait rentrer la Critique dans
-l’Histoire, comme Buffon et Montesquieu ont fait
-rentrer la Science et le Droit dans la Littérature.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Mémoires</i>, t. II, p. 173.</p>
-</div>
-<p>Les vieux articles de Gustave Planche ne sont
-pas non plus à dédaigner et, bien que froidement
-écrits, contiennent des enseignements du plus
-vif intérêt. Le recul du temps permet aujourd’hui
-de ne plus trouver si injustes les sévérités avec
-lesquelles ce négateur impitoyable a jugé l’œuvre
-de Victor Hugo, et particulièrement son théâtre.</p>
-
-<p>Nisard est lui aussi un homme à connaître.
-Auteur d’une <i>Histoire de la littérature française</i>
-qui, malgré ses parti-pris et ses lacunes, demeure
-un spécimen très séduisant de jansénisme littéraire,
-Nisard n’était pas du tout le cuistre que nous dénoncent
-les boutades romantiques de Victor Hugo
-et de Vacquerie. C’était un homme aimable et de
-beaucoup d’esprit, qui garda toujours quelque
-chose de sa première jeunesse élégante. Même à
-l’époque où il dirigeait l’École normale, on le
-voyait au café Voltaire, en « habit noir, lorgnon,
-pantalon gris-perle, bottes fines et luisantes »,
-en homme qui « a lu le <i>Brummel</i> de son ami secret,
-le romantique Barbey d’Aurevilly ».</p>
-
-<p>Il faudrait peut-être lire aussi un ouvrage qui
-eut du succès autrefois, les <i>Profils et Grimaces</i>
-d’Auguste Vacquerie, si l’on veut voir à quel excès
-de violence l’École romantique a poussé le mépris
-de nos grands classiques. De pareilles négations
-dépassent les bornes de la cécité et font aujourd’hui
-sourire ; il faut cependant savoir les comprendre ;
-l’ouvrage de Vacquerie est à cet égard
-un document très curieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Résumons-nous :</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout que de lire et de chercher du
-profit dans la lecture des autres. Il faut soi-même
-apporter sa pierre à la construction commune. Le
-grand reproche qu’on fait à la Critique, c’est d’être
-stérile. La critique explique, commente, mais n’enseigne
-rien ; et, quand elle se pique d’enseigner,
-elle se noie dans l’idéologie ou le didactisme, comme
-le prouvent <i>l’Art d’écrire</i> de Rondelet et <i>l’Art
-d’écrire</i> de M. Payot.</p>
-
-<p>Un vrai critique doit proposer une doctrine,
-dégager une démonstration. Taine eut des théories ;
-Villemain faisait de l’histoire. Chasles comparait
-les valeurs. Jusqu’ici on n’a rien bâti de solide,
-faute de tuf et de fondations.</p>
-
-<p>« La Critique n’existe pas encore, dit George
-Sand, et fait généralement plus de bruit que de
-besogne. Si vous pouviez mettre la main sur la
-vraie, vous feriez une fière trouvaille et une révolution
-en littérature. Mais où la pêcher ? Je ne saurais
-vous dire. Avec la réflexion pourtant, vous
-verriez pourquoi, avec tant de talent et de savoir,
-les critiques ne font que donner des coups d’épée
-dans l’eau<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Cité par Mme <span class="sc">Pailleron</span>, <i>les Derniers Romantiques</i>.</p>
-</div>
-<p>« La Critique est encore à créer, dit Flaubert ;
-on n’arrivera à rien tant qu’on n’aura pas fait
-l’anatomie du style. J’ai frappé sur la poitrine de
-tous ces cocos-là, les Villemain, les Cuvillier-Fleury,
-les Saint-Marc Girardin ; il n’y a rien là dedans. »</p>
-
-<p>Dans sa correspondance avec Gœthe, Schiller
-parle d’une « critique nouvelle » qu’il voulait
-« fonder sur une méthode génésiaque, si toutefois
-cette méthode est possible, ce que je ne sais pas
-encore ».</p>
-
-<p>Je crois, pour ma part, qu’elle est possible, et
-que c’est même la seule bonne, la seule vraie,
-celle qui permettra d’en finir avec les idées générales
-et les explications abstraites. Étudions les ouvrages
-de style, non en dehors du style, mais par
-le style, non par les idées, mais par la forme. La
-matière est sous nos yeux : interrogeons-la, décomposons-la.
-Si l’on publiait une <i>Histoire de la littérature
-française</i> d’après ces principes, on se convaincrait
-aisément qu’il n’y a jamais eu chez nous
-qu’une seule école, et que depuis trois siècles tous
-nos auteurs se sont engendrés les uns les autres par
-une unité de procédés qui s’est perpétuée jusqu’à
-Flaubert. Il s’agirait, en somme, de fonder une
-sorte d’embryogénie des talents, qui enseignerait
-comment ils se forment, quel est leur noyau
-constitutif, les éléments qu’y ajoutent l’assimilation
-et les lectures, et peut-être alors arriverait-on
-à reconstituer les procédés d’exécution d’une
-œuvre et l’originalité productrice d’un écrivain.</p>
-
-<p>J’ai moi-même essayé, avec mes faibles moyens,
-de mettre en pratique cette méthode, en expliquant
-dans mes ouvrages comment on peut se
-former soi-même et comment se sont formés les
-grands écrivains. Malgré les railleries de certains
-confrères, qui persistent à ne vouloir connaître
-que les titres de mes livres, je reste plus que jamais
-convaincu avec Flaubert que l’anatomie du style
-doit être le grand principe des études littéraires,
-comme l’anatomie humaine et la dissection sont
-le fondement des bonnes études médicales.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X<br />
-<b>Comment on fait un sermon</b></h2>
-
-<p class="d">Les mauvais sermons. — Le style de la chaire. — Les
-sermons ridicules. — L’improvisation et le travail. — Les
-procédés de Bossuet. — Les Sermonnaires. — Le
-sermon au théâtre — Nécessité du style. — Le réalisme
-de Bossuet. — Bossuet le grand modèle.</p>
-
-
-<p>Les grands genres de production littéraire,
-comme le Roman, la Poésie et le Théâtre, se sont
-développés en France selon une loi constante de
-transformation et de progrès. Seule l’éloquence
-de la chaire, depuis le dix-septième siècle, est
-restée à peu près stationnaire et médiocre. Aucun
-genre ne fut plus universellement exploité ; et
-cependant, parmi les milliers de prêtres qui prêchent,
-vous n’en trouverez peut-être pas dix qui
-sortent de l’ordinaire. Rien n’est plus déconcertant
-que cette immuable banalité de l’éloquence
-religieuse, non seulement en France, mais dans
-presque tous les pays d’Europe. Pourquoi n’y
-a-t-il pas de bons prédicateurs, comme il y a de
-bons critiques et de bons romanciers ? Une pareille
-décadence est inexplicable. En dehors de Bossuet,
-Bourdaloue et Massillon, quels noms peut-on
-citer au dix-huitième et même au dix-neuvième
-siècle, quand on aura nommé le grisâtre Frayssinous
-et le romantique Lacordaire, qui fut célèbre
-à juste titre par son audace et son magnifique
-romantisme ?</p>
-
-<p>Née avec Du Perron au seizième siècle, l’éloquence
-de la chaire mit longtemps à dépouiller
-la vulgarité qui déshonora les premières improvisations
-bouffonnes des prédicateurs mendiants.</p>
-
-<p>On cite un sermon de cette époque, qui est le
-comble de l’extravagance. L’orateur prend pour
-texte l’exclamation du prophète Gérémie : « Ah !
-Ah ! Ah !… » et ensuite il s’écrie : « Telles sont les
-paroles, chrétiens, mes frères, que Marie entendit
-aujourd’hui dans le ciel, lorsqu’elle y parut,
-habillée depuis la tête jusqu’aux pieds de toutes
-les vertus et de toutes les grâces dont la puissance
-divine peut enrichir une âme d’un ordre tout
-singulier : <i>Ah ! Ah ! Ah !</i> Le père Éternel lui dit :
-<i>Ah !</i> bonjour ma fille ! Jésus-Christ lui dit : <i>Ah !</i>
-bonjour ma mère. Le Saint-Esprit lui dit : <i>Ah !</i>
-bonjour mon épouse… <i>Ah ! Ah ! Ah !</i> seront les
-trois parties de ce discours. »</p>
-
-<p>Les grands orateurs n’ont pas toujours évité ces
-puérilités. S’il faut en croire l’abbé Ledieu,
-Bossuet lui-même aurait prêché à Jouarre, pour la
-Toussaint, un discours ayant pour sujet : <i>Amen</i>
-et <i>Alléluia</i>.</p>
-
-<p>L’éloquence de la chaire n’eut un peu d’éclat
-qu’au dix-septième siècle, avec Bossuet, Bourdaloue,
-Massillon, Fléchier. Avant Bossuet, on
-bourrait les sermons de citations profanes et
-latines ; la trivialité sévissait partout, malgré les
-efforts de Mgr Camus, du père Coton, du père
-Senault et de Claude de Lingendes.</p>
-
-<p>Dans son discours de réception à l’Académie
-française, Massillon eut le courage de l’avouer :
-« La chaire, dit-il, semblait disputer ou de bouffonnerie
-avec le théâtre ou de sécheresse avec
-l’école ; et le prédicateur croyait avoir rempli le
-ministère le plus sérieux de la religion, quand il
-avait déshonoré la majesté de la parole sainte,
-en y mêlant ou des termes barbares qu’on n’entendait
-pas, ou des plaisanteries qu’on n’aurait
-pas dû entendre. »</p>
-
-<p>Au dix-huitième siècle, d’Alembert signalait
-le mauvais style académique, « ce langage poétique
-chargé de métaphores et d’antithèses et
-qu’on pourrait appeler avec bien plus de raisons
-le <i>style de la chaire</i>. C’est, en effet, celui de la
-plupart de nos prédicateurs modernes. Il fait
-ressembler leurs sermons, non à l’épanchement
-d’un cœur pénétré des vérités qu’il doit persuader
-aux autres, mais à une espèce de représentation
-ennuyeuse et monotone, où l’acteur s’applaudit
-sans être écouté… Voilà l’image de la foule des
-prédicateurs. Leurs fades déclamations doivent
-paraître encore en dessous des pieuses comédies
-de nos missionnaires, où les gens du monde vont
-rire et d’où le peuple sort en pleurant. Ces missionnaires
-semblent du moins pénétrés de ce qu’ils
-annoncent ; et leur élocution brusque et grossière
-produit son effet sur l’espèce d’hommes à laquelle
-elle est destinée. Faut-il s’étonner, après cela, que
-l’éloquence de la chaire soit regardée comme un
-mauvais genre par un grand nombre de gens d’esprit,
-qui confondent le genre avec l’abus<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <span class="sc">D’Alembert</span>, <i>Mélanges de littérature et d’histoire</i>,
-t. II, p. 354.</p>
-</div>
-<p>Ce n’est pas seulement chez nous que l’éloquence
-religieuse est en décadence, mais en Angleterre,
-en Italie, et surtout en Espagne, où l’exagération
-méridionale se donne libre carrière et où la
-grossièreté corrompt davantage un clergé moins
-instruit que le nôtre.</p>
-
-<p>Il faut lire dom Gerondio, dans le <i>Journal
-étranger</i> (t. VII, 1757). « Cet ouvrage, dit l’auteur
-des <i>Aménités littéraires</i>, met sous les yeux des
-lecteurs toutes les inepties et toutes les idées gigantesques
-de certains prédicateurs espagnols… On
-y trouve un sermon sur l’Annonciation qu’on peut
-appeler le comble du burlesque. Le prédicateur,
-après avoir débuté par l’exode le plus extravagant,
-peint l’archange Gabriel comme une poupée
-que toutes les planètes et toutes les étoiles ont
-habillée d’une manière ravissante. Il lui fait parcourir
-toutes les grandes villes du monde, sans
-pouvoir y trouver une personne digne d’être la
-mère du Messie, jusqu’à ce qu’enfin il arrive
-à Nazareth, où, loin de s’arrêter aux portes du
-palais, il va tout droit à une petite chaumière
-où il se présente en faisant tic tac. A ce bruit,
-la très sainte Vierge qui se trouvait en compagnie
-avec Mme Prudence, Mme Chasteté, Mme Oraison
-et Mme Humilité, délibère si elle ouvrira
-sa porte ou si elle ne l’ouvrira pas. Les vertus
-confèrent et enfin il est résolu qu’on verra de
-quoi il s’agit. Mais quelle surprise, lorsqu’on
-aperçoit une figure radieuse comme le soleil !
-Alors on tremble, on repousse la porte avec
-précipitation et l’on s’approche de la cheminée.
-Cependant Gabriel est le député du ciel même ;
-il l’annonce, il se fait entendre, de sorte que, pour
-s’en assurer, on le prie de montrer ses ailes afin
-qu’on examine quel en est le tissu et la qualité.
-Ce n’étaient ni des plumes de phénix, ni des plumes
-de faisan, mais un plumage qui n’avait pas son
-pareil… Cela ne contente point encore, et il faut
-que l’archange montre ses lettres-patentes qu’il
-tenait du père Éternel. Eh ! quelles lettres ! Elles
-étaient écrites en caractères de lumière, scellées
-de quatre étoiles et paraphées de la Sainte Trinité.
-A cet aspect, Marie ne peut plus douter de la vérité
-du grand événement dont Gabriel est le porteur
-et le messager. Elle s’excuse, elle s’incline et s’humilie,
-et prononce enfin le bon mot qui nous a tous
-sauvés. »</p>
-
-<p>Il n’est pas bien sûr que ce conte du dix-huitième
-siècle n’obtiendrait pas aujourd’hui le même succès
-dans une église de village espagnol.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tel qu’il est, le sermon est un genre faux. Il
-faudrait avoir le courage de le remplacer par une
-simple allocution familière, prise dans les choses
-de la religion ou l’expérience de la vie.</p>
-
-<p>« Je constate, dit le père Longhaye, qu’à la
-suite des pseudo-Lacordairiens, très factices et
-très convenus, le factice et le convenu ont pénétré
-et règnent souvent dans la chaire contemporaine…
-Je ne rejette de la chaire aucun ton, aucune nuance
-d’éloquence ; je veux seulement y entendre un
-homme qui parle, une âme qui parle à mon âme,
-selon les très vraies et très profondes lois de la
-légitime nature, et non d’après une pure forme
-traditionnelle<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Cité par Pierre <span class="sc">Lhande</span>, <i>le Père Longhaye</i>, p. 117.</p>
-</div>
-<p>Ce qu’il faudrait peut-être supprimer, c’est la
-chaire, ce tremplin en bois qui n’est bon qu’à
-dénaturer la voix humaine et à déformer le débit.
-Quittez le spectacle de la rue, où tout est naturel,
-les rumeurs et les gestes, et entrez dans une église
-où l’on prêche. Vous voilà immédiatement transporté
-dans l’artificiel. Ces déclamations menaçantes,
-ce ton chromatique, cette emphase pédante,
-ce retentissement de mots vides, vous les
-retrouvez dans toutes les églises, dans toutes les
-chaires de France.</p>
-
-<p>Rien n’est plus facile à faire qu’un sermon. Bossuet
-prêchait à l’âge de douze ans dans le salon de
-Mme Rambouillet. Diderot écrivait des sermons
-pour des prêtres qu’il connaissait. Un missionnaire
-les lui payait cinquante écus pièce. « A ce prix,
-disait-il, j’en ferais tant qu’on voudra. »</p>
-
-<p>Avec un peu d’imagination et de style, on arrive
-aisément à rédiger un sermon à peu près passable.
-Cette facilité explique qu’il y ait tant de mauvais
-sermons, mais n’explique pas qu’il y en ait si peu
-de bons, et qu’un esprit mieux doué ne s’y montre
-pas tout à coup supérieur. Il y a là des raisons de
-facture et de procédés qu’il serait intéressant
-d’éclaircir.</p>
-
-<p>Et d’abord, comment fait-on un sermon ? Rien
-de plus simple. On prend un texte ; de ce texte
-on tire des développements, on fait sortir des
-idées, un plan, des divisions, des subdivisions,
-premier point, deuxième point, troisième point ;
-on établit ses preuves, on affirme, on démontre,
-on accumule les paraphrases, les interprétations,
-les allégories et les clichés… Et cela s’appelle un
-sermon.</p>
-
-<p>Il y a deux sortes de sermons : le sermon improvisé
-et le sermon écrit. Les partisans de l’improvisation
-prétendent qu’elle est la pierre de touche de
-l’éloquence. « On n’est orateur, disent-ils, que si
-l’on parle d’abondance. La véritable éloquence
-consiste dans le don immédiat de la parole, et
-non pas dans une rédaction de phrases savamment
-et longuement préparées. Un Lamartine soulevant
-l’enthousiasme, un avocat réfutant un adversaire,
-voilà la vraie éloquence… L’éloquence est
-une inspiration spontanée et non un ajustage laborieux
-qui calcule ses effets, ses arguments, ses
-exclamations. Sans cela, avec du travail et de la
-patience, tout le monde pourrait être orateur. »</p>
-
-<p>Certaines personnes croient, en effet, qu’avec de
-l’aplomb et en possédant bien son sujet, tout le
-monde est capable de parler. C’était l’avis de Socrate.</p>
-
-<p>« Socrate, dit un critique de bon sens, tenait
-ce langage après que l’étude, la méditation, l’exercice,
-la connaissance de l’homme et des hommes, et
-tout ce que la culture peut ajouter à un beau
-naturel, avaient fait de lui, non seulement le plus
-subtil des dialecticiens, mais le plus éloquent des
-sages. Bon Socrate, aurait-on pu lui dire, vous qui
-méprisez l’art dans l’éloquence, croyez-vous ne
-devoir qu’à la simple nature les agréments, la
-variété, l’abondance, qu’on admire dans vos discours ?
-Vous êtes riche ; laissez-nous travailler
-à le devenir<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Rhétorique nouvelle</i>, par M. <span class="sc">Ordinaire</span>, p. 200.</p>
-</div>
-<p>M<sup>e</sup> Henri-Robert n’a pas grande confiance dans
-la facilité oratoire que de fortes études n’ont point
-précédée et que le travail ne soutient pas. « Elle
-pourra, dit-il, donner des premiers succès éclatants,
-gros de promesses en apparence. Mais, grisé
-par ses débuts, l’avocat qui se fiera uniquement à
-sa facilité pour réussir n’ira pas loin<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>L’Avocat</i>, par <span class="sc">Henri-Robert</span>, p. 29.</p>
-</div>
-<p>Quelques auteurs conseillent la demi-improvisation,
-c’est-à-dire la méthode qui consiste à faire
-d’abord un plan, à noter les points de repère et
-les idées principales, en laissant la porte ouverte
-aux développements possibles. Le conseil n’est
-pas non plus sans danger ; on peut toujours se
-demander s’il ne vaut pas mieux se fier à sa mémoire
-plutôt qu’à sa verve.</p>
-
-<p>Ces questions seront encore longtemps discutées.
-Ce qui est sûr, c’est que les maîtres de l’art oratoire,
-Démosthène, Cicéron, Bossuet, Bourdaloue, écrivaient
-d’avance leurs discours et les apprenaient
-par cœur, et la plupart de ces discours restent encore
-très séduisants, tandis que les plus célèbres
-improvisations de Vergniaud, Mirabeau ou Gambetta
-ne supportent plus la lecture.</p>
-
-<p>Bossuet écrivait toujours ses sermons. « Les manuscrits
-de Bossuet, dit l’abbé Vaillant, démontrent
-un travail pénible, tandis que le texte imprimé
-ferait croire à une improvisation où l’orateur,
-oubliant les règles de l’art, ne repousse aucun des
-termes, aucune des images qu’il croit propres à
-rendre sa pensée. Il reproduisait des morceaux,
-les mêmes dans plusieurs sermons ; il les répétait
-mot à mot ou quelquefois corrigés, tant pour l’idée
-que pour la forme<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Études sur les sermons de Bossuet</i>, p. 32, 38. Voir aussi
-nos deux ouvrages : <i>Le Travail du style</i> et <i>Comment il faut
-lire les classiques</i>.</p>
-</div>
-<p>Le plus sûr est donc de ne pas se fier à l’inspiration,
-et, comme Démosthène et Bossuet, d’écrire
-ses discours. Un jour qu’on lui demandait : « Quel
-est votre meilleur sermon ? » Massillon répondit :
-« C’est celui que je sais le mieux. » J’ignore s’il
-disait vrai ; mais, si le meilleur sermon n’est pas
-celui qu’on sait le mieux, c’est certainement celui
-qui est le mieux écrit. L’art de bien parler n’est
-pas autre chose que l’art de bien écrire, et c’est
-pour cela que nous avons voulu consacrer un chapitre
-aux sermons. L’idéal serait le sermon <i>bien
-écrit</i> et <i>bien appris par cœur</i>.</p>
-
-<p>C’est par l’exercice de la mémoire qu’un orateur
-acquiert l’autorité de la parole. Les prédicateurs
-dominicains savent par cœur une série de sermons
-qu’ils adaptent à leurs différents auditoires. Ce
-sont des spécialistes de l’éloquence religieuse.</p>
-
-<p>Le <i>débit</i> d’un sermon est une chose très importante,
-aussi importante que le fond et la forme. Le
-meilleur discours du monde, s’il est mal dit, ne
-produit aucun effet.</p>
-
-<p>Un jeune abbé, neveu d’un prédicateur célèbre,
-étant venu saluer l’archevêque de…, ce prélat
-lui demanda des nouvelles de son oncle et ce qu’il
-faisait. « Monseigneur, dit l’abbé, il fait imprimer
-ses sermons. — Dites-lui de ma part, répliqua le
-prélat, qu’il fasse aussi imprimer le prédicateur,
-car les meilleurs sermons sans le prédicateur ne
-sauraient plaire à personne<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <span class="sc">Vigneul-Marville</span>, t. II, p. 58.</p>
-</div>
-<p>En général, messieurs les ecclésiastiques ne travaillent
-pas beaucoup leurs sermons. Ils s’en débarrassent
-comme d’une corvée et ne sont pas difficiles
-sur les procédés d’exécution. Au dix-septième
-siècle, un professeur de style nommé Richesource
-se fit une réputation en enseignant l’art de transposer
-la prose des grands orateurs et de démarquer
-leurs expressions et leurs tours de phrases.
-On dit que Fléchier prenait des leçons chez ce
-charlatan d’éloquence. Fléchier n’était pas très
-regardant. D’Alembert dit qu’il n’hésitait pas à
-prendre dans les vieux sermonnaires toutes les
-pensées heureuses qu’il y trouvait et dont il ornait
-ses discours.</p>
-
-<p>Il existe des manuels qui enseignent la manière
-de faire un sermon, qui donnent des recettes pour
-bâtir un plan, organiser des divisions et des subdivisions,
-avec des modèles sur les principaux sujets
-de morale et de dogme. Le <i>patron</i> n’a pas varié
-depuis le dix-septième siècle. Un sermon se fait
-toujours de la même façon dans tous les diocèses
-de France.</p>
-
-<p>Ce qui n’a pas changé, non plus, c’est le mauvais
-style de ces discours, ce style d’amplification
-facile, qui consiste à répéter, les mêmes idées,
-comme dans ce morceau :</p>
-
-<p>« Ce jour de ta justice, ce beau jour de lumière,
-qui éclairera, qui illuminera, qui éblouira le monde,
-je l’attends, Seigneur, je l’espère, je le désire avec
-toute l’ardeur, avec toute la fièvre de ma foi invincible
-et inébranlable. Oui, je le sais, j’en suis sûr,
-nous en avons l’assurance, ce jour viendra confondre
-la folie humaine, assoupie dans son indifférence,
-endormie dans sa volupté, engourdie dans
-l’oubli de Dieu. Réveil terrible, inouï, imprévu…
-Que ferons-nous ? Que dirons-nous ? Que répondrons-nous
-à ce justicier apparu sur les nuées
-avec la rapidité, la soudaineté, la violence de l’éclair ?
-Quelles paroles aurons-nous sur les lèvres ? Quelle
-justification sortira de notre bouche ? »</p>
-
-<p>Ou encore cet autre exemple pris dans un <i>Sermonnaire</i> :</p>
-
-<p>« Mes très chers frères, je voudrais, en traitant
-ce magnifique sujet, chanter un hymne à la gloire
-du Créateur, vous faire bien comprendre comme
-est belle et grande cette royauté qu’il nous a
-<i>donnée</i> sur tout ce qui nous entoure… Ne parlons
-plus du corps humain, de ce port noble et majestueux
-<i>donné</i> à l’homme, de cette tête élevée, de
-ces yeux appelés à contempler le ciel… Non, je
-ne veux plus revenir sur ces bras, sur ces mains,
-instruments de tout progrès, <i>donnant</i> au corps
-de l’homme une supériorité incomparable sur celui
-des autres animaux. Jusques ici, ô mon Dieu,
-nous admirons les belles formes que vos mains
-divines ont <i>données</i> à ce limon dont vous avez voulu
-former nos membres. Mais vous vous inclinez de
-nouveau sur votre œuvre ; quelles paroles allez-vous
-donc prononcer, ô Créateur à jamais adorable ?
-Qu’ai-je entendu ? Frères bien-aimés, écoutons et
-méditons chacune de ces paroles ; faisons l’homme
-à notre image et à notre ressemblance. <i lang="la" xml:lang="la">Faciamus
-hominum ad imaginent et similitudinem nostram</i>,
-etc. »</p>
-
-<p>Le discours continue sur ce ton. Un pareil style
-suffirait à ridiculiser les sermons les plus sérieux.
-Un prédicateur raillait certainement cet abus des
-énumérations et des divisions, quand il disait :
-« Il y a, messieurs, trois têtes coupées dans les
-Écritures : la première, tête en pique ou tête de
-Goliath, signifie l’orgueil ; la seconde, tête en sac
-ou tête d’Holopherne, est le symbole de l’impureté ;
-la troisième, tête en plat ou tête de saint
-Jean, est la figure de la sainteté. Je dis donc :
-plat, sac et pique ; pique, sac et plat ; sac, pique
-et plat, et c’est ce qui va faire le partage de ce
-discours. »</p>
-
-<p>La parodie du sermon est aussi une chose très
-facile. Ce genre de charge avait même un moment
-gagné le théâtre. Boursault considérait comme un
-vrai sermon, dans <i>l’École des femmes</i>, le discours
-d’Arnolphe à Agnès, où il est question de l’enfer et
-de chaudières bouillantes.</p>
-
-<p>« Je ne me porterais pas garant, dit Jules Lemaître,
-de l’entière orthodoxie de la pensée et
-des intentions de Molière. Si l’on met à part les
-chefs-d’œuvre de nos grands orateurs chrétiens,
-il est certain que le « discours moral » d’Arnolphe
-ne ressemble pas mal à la moyenne des sermons
-religieux, en reproduit avec un peu d’exagération
-scénique le tour et le style, surtout le ton affirmatif
-et la grossièreté des arguments. Arnolphe
-prenant tout à coup pour exécuter son abominable
-plan le langage de la chaire chrétienne,
-et ce langage s’adaptant le mieux du monde
-à la pensée de l’ingénieux tyran et paraissant
-lui être naturel, voilà qui donnait à songer.
-Nous comprenons que les « faux dévots » et
-peut-être aussi quelques dévots sincères se
-soient scandalisés, et que les ennemis de Molière
-aient exploité et traduit cette indignation<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Jules <span class="sc">Lemaître</span>, <i>Impressions de théâtre</i>, 2<sup>e</sup> série,
-p. 67.</p>
-</div>
-<p>C’est ce moule-cliché, ce sont ces procédés artificiels
-du sermon, avec ses divisions et subdivisions
-arbitraires, qui continuent à maintenir l’éloquence
-de la chaire dans un état d’incroyable décadence.
-Il faudrait avoir le courage de supprimer ces vieux
-gaufriers. Tout le monde en demeure d’accord,
-et chacun reconnaît qu’une pareille réforme est une
-chose impossible. L’habitude est prise. Hors de
-ces conditions de facture, un sermon ne serait plus
-un sermon. Il faut donc en prendre son parti ;
-et, puisqu’on ne peut briser le cadre, tâcher du
-moins de sauver le sermon par le style.</p>
-
-<p>C’est ce qu’a fait Bossuet. Le grand orateur a
-beau conserver les anciennes formules, rhétorique
-podagre, amplifications surannées, allégories, subtilités
-et commentaires, il a vaincu l’artifice, et,
-à force de génie, il a eu la gloire d’être, dans le plus
-faux de tous les genres, le plus grand créateur de
-style qui ait jamais paru. Sa phrase foudroyante,
-la magnificence de sa diction, sa perpétuelle explosion
-d’images gardent une modernité qui fait dire,
-par exemple, à des spécialistes de la langue comme
-M. Brunot, que Bossuet a plus abusé du substantif
-que les romanciers réalistes de notre époque. La
-splendeur de cette prose fait oublier la routine des
-démonstrations.</p>
-
-<p>C’est donc Bossuet qui doit être le modèle des
-orateurs chrétiens, et ce n’est que par l’éclat de
-la forme qu’ils arriveront comme lui à rajeunir le
-sermon. Pour cela, il faut renoncer à tout prix au
-style banal, au style poétique, qui est le style obligatoire
-des prédicateurs.</p>
-
-<p>Entrez de plain-pied dans votre sujet, contentez-vous
-d’un plan très simple, et laissez jaillir les
-pensées qui se presseront certainement sous votre
-plume, si votre sensibilité et votre imagination
-ont été préparées et fécondées par les lectures
-avec lesquelles Bossuet lui-même entretenait son
-propre génie. Suivez sa méthode. Bossuet était un
-grand théologien qui affectait de ne voir dans la
-littérature qu’un moyen d’enseignement doctrinal.
-Ce dédain de la beauté littéraire ne l’a pas empêché
-de travailler sans cesse à perfectionner son style par
-la lecture assidue des Pères de l’Église, comme nous
-le verrons plus loin, au chapitre de la Traduction.</p>
-
-<p>On peut suivre pas à pas l’évolution des procédés
-oratoires de Bossuet, depuis les débuts de sa carrière.
-Avant d’atteindre la pompeuse sécheresse
-des <i>Oraisons funèbres</i>, Bossuet avait déjà parcouru
-toutes les étapes du réalisme. La trivialité de ses
-premiers discours, celui sur saint Gorgon, par
-exemple, annonce l’audace et la verve des futurs
-sermons sur la Passion, où l’orateur n’a pas peur
-des mots, les « coups de bâton », la « casaque »,
-son « corps écorché », les « crachats de la canaille »,
-etc…</p>
-
-<p>Même plus tard, c’est-à-dire à partir de 1660,
-devenu plus sévère et plus délicat, Bossuet ne
-renonce pas au réalisme. Il s’en excuse, mais il l’emploie.
-« L’éloquence, dit l’abbé Maury, partage avec
-la poésie le privilège de revêtir d’expressions nobles
-des objets et des images qui, sans cet artifice, ne
-sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet
-excelle dans ce talent ou dans cette magie d’assortir
-les récits les plus populaires à la majesté de ses
-discours. Le songe de la princesse palatine eût
-embarrassé, sans doute, un autre orateur ; et il
-faut avouer que l’histoire d’un poussin enlevé
-par un chien sous les ailes de sa mère n’était pas
-aisée à ennoblir dans une oraison funèbre, où la
-narration d’un pareil songe ne semblait guère
-pouvoir être admise. Bossuet lutte avec gloire
-contre la difficulté de son sujet ; et d’abord il se
-hâte d’imprimer un respect religieux à son auditoire.
-« Écoutez, s’écrie-t-il, et prenez garde surtout
-de n’écouter point avec mépris l’ordre des avertissements
-divins et la conduite de la grâce.
-Dieu, qui fait entendre ses vérités sous telles
-figures qu’il lui plaît, continue à instruire la
-princesse comme autrefois Joseph et Salomon ;
-et durant l’assoupissement que l’accablement
-lui causa, il lui mit dans l’esprit cette parabole,
-si semblable à celle de l’Évangile : elle voit
-paraître ce que Jésus-Christ n’a pas dédaigné
-de nous donner comme une image de sa tendresse,
-une poule devenue mère, empressée autour de
-ses petits, qu’elle conduisait. »</p>
-
-<p>« Voyez avec quel art admirable l’orateur rapproche
-toutes ces allégories d’une imagination
-riche et brillante, l’intervention de la Divinité,
-la préparation oratoire d’un sommeil mystérieux,
-<i>le songe de Joseph, celui de Salomon, la parabole
-de l’Évangile</i>. Il vous familiarise d’avance avec le
-merveilleux, en vous environnant d’un horizon
-qui vous présente de tous les côtés de pareils prodiges ;
-et, par ses ornements accessoires, il vous
-prépare, il vous amène à entendre sans surprise
-les détails d’un rêve où il n’est question que d’une
-poule, dont il semblait impossible, ou, pour mieux
-dire, presque ridicule de parler<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> <span class="sc">Maury</span>, <i>Éloquence de la chaire</i>, p. 23.</p>
-</div>
-<p>Une autre fois, dans le même discours, Bossuet
-n’hésite pas à employer les mots les plus familiers.
-« On ne peut retenir ses larmes, dit-il, quand on
-voit cette princesse épancher son cœur sur de
-vieilles femmes qu’elle nourrissait. <i>Otons vitement</i>,
-disait-elle, <i>cette bonne femme de l’étable où elle est,
-et mettons-la dans un de ces petits lits</i>. Je me plais
-à répéter ces paroles, malgré les oreilles délicates ;
-elles effacent les discours les plus magnifiques, et je
-voudrais ne plus parler que ce langage. Malheur
-à moi, si dans cette chaire j’aime mieux me chercher
-moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes
-invitations, quand elles pourraient vous plaire,
-les expériences de cette princesse qui peuvent vous
-convertir ! Je n’ai regret qu’à ce que je laisse. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En résumé, il n’existe qu’un modèle et qu’un
-<i>Sermonnaire</i> : c’est Bossuet. En dehors de lui,
-toute imitation est inutile, tout enseignement est
-vain, Bossuet représente à lui seul la langue oratoire,
-la forme souveraine, la leçon totale, le plus
-beau spectacle de création parlée que nous offrent
-les Lettres françaises.</p>
-
-<p>Quant aux autres orateurs classiques, je ne
-crois pas qu’on trouve beaucoup de profit à lire
-des sermons comme ceux de Massillon, qui sont
-des modèles de banalité supérieure, ou ceux de
-Bourdaloue, dont la belle éloquence laïque est
-essentiellement inféconde.</p>
-
-<p>C’est à Bossuet qu’il faut toujours en revenir.</p>
-
-<p>Quand on dit qu’il faut étudier Bossuet, il s’agit,
-bien entendu, de s’assimiler sa tournure d’esprit,
-son effort d’écrire, son besoin d’originalité, la séduction
-de sa forme, et non pas de copier des passages
-de ses sermons. Il existe des <i>Répertoires</i> qui contiennent
-des passages entiers de Bourdaloue ou de
-Bossuet, destinés à être appris par cœur par MM. les
-ecclésiastiques. Le fait s’est produit, il y a quelques
-années à Toulon ; un prédicateur étranger se fit
-pendant le Carême une réputation de grand orateur
-dont tout le mérite revenait à Bossuet.</p>
-
-<p>On peut étudier Bossuet sans tomber dans de
-pareils plagiats. Les sermons de Bossuet devraient
-être le bréviaire de tous les prédicateurs. Ses sujets
-n’ont pas vieilli et ne peuvent pas vieillir, parce
-que ce sont les thèmes éternels de l’éloquence chrétienne,
-grandes fêtes, dogmes catholiques, la
-Pénitence, la Purification, la Rédemption, la Passion,
-la Providence, l’Épiphanie, Noël, Pâques,
-nos péchés, nos repentirs, l’orgueil et la misère
-de l’éternel cœur humain. L’Église n’a pas varié
-son enseignement. Ses sources d’inspiration s’épanchent
-intarissablement par la voix immortelle de
-Bossuet. C’est là qu’il faut aller se former, se retremper,
-se renouveler et se rajeunir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI<br />
-<b>La traduction comme moyen de former
-son style</b></h2>
-
-<p class="d">La traduction et l’art d’écrire. — Les contre-sens. — La
-traduction et les savants. — Les traductions littérales. — La
-vraie traduction. — Tacite et Rousseau. — Péguy
-et la traduction. — Chateaubriand et la littéralité. — Henri
-Heine et la littéralité. — Les idées de Gœthe.</p>
-
-
-<p>Nous croyons répondre au désir de bien des lecteurs
-en consacrant ici quelques pages à l’art de
-traduire et à la lecture des traductions, considérés
-comme moyens directs de formation littéraire. Le
-souci du resserrement, l’obligation de choisir ses
-mots, de varier ses tournures, de pétrir sa forme
-sur la forme d’autrui, font de la traduction un vivant
-enseignement de l’art d’écrire. Ce perpétuel
-effort contre la difficulté d’expressions est non
-seulement un travail utile aux traducteurs, mais
-la simple lecture d’une traduction peut être encore
-pour tout le monde un précieux exercice de style.</p>
-
-<p>C’était l’avis de Rivarol. « La langue française,
-dit-il, ne recevra toute sa perfection qu’en allant
-chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître
-ses vraies richesses, en fouillant dans l’antiquité,
-à qui elle doit son premier levain, et en cherchant
-les limites qui la séparent des autres langues.
-La traduction seule lui rendra de tels services. Un
-idiome étranger, proposant toujours des tours de
-force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire
-dans tous les sens ; bientôt il sait tout ce que peut
-ou ne peut pas sa langue ; il épuise ses ressources,
-mais il augmente ses forces, surtout lorsqu’il traduit
-les ouvrages d’imagination, qui secouent les
-entraves de la construction grammaticale et donnent
-des ailes au langage<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <span class="sc">Rivarol</span>, préface de <i>l’Enfer</i>.</p>
-</div>
-<p>Tous les grands écrivains, depuis Ronsard jusqu’à
-Chateaubriand, recommandent la traduction
-comme un des meilleurs moyens de former son style.</p>
-
-<p>« Ce fut surtout par la traduction des auteurs
-anciens, dit Victor Vaillant, que Malherbe prétendit
-donner à notre langue de la correction et de l’élégance.
-Il estimait que les efforts et les luttes pénibles
-de l’esprit, pour reproduire toutes les
-beautés d’un ancien auteur, étaient merveilleusement
-propres à assouplir et à embellir le
-style<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. » Malherbe renvoyait à sa traduction
-du vingt-troisième livre de Tite-Live « ceux qui lui
-demandaient des règles pour bien écrire ». Du Vair
-dans son <i>Traité de l’éloquence française</i> conseille
-les traductions d’anciens auteurs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Études sur les sermons de Bossuet</i>, p. 180.</p>
-</div>
-<p>Deux choses sont à envisager dans une traduction :
-le style et le document. S’agit-il d’un poème,
-c’est le style qui importe. S’agit-il d’histoire, le
-document a autant d’intérêt que le style. Un texte
-peut être bien traduit et contenir cependant des
-contre-sens. Le contre-sens regarde l’historien et
-l’archéologue ; nous ne nous en occuperons pas.
-Pour le lecteur vraiment artiste, une traduction
-qui s’efforce de rendre la saveur originale, sera
-toujours supérieure, malgré ses contre-sens, à une
-traduction incolore, mais fidèle. Il nous est parfaitement
-indifférent que Plutarque nous dise que
-l’armée prit la droite, au lieu de prendre la gauche,
-et qu’un général ait mis trois jours à chercher la
-bataille, alors qu’il faisait tout son possible pour
-l’éviter, ou que l’armée cheminait par une nuit
-sombre, alors qu’elle marchait par une nuit claire.
-Ces infidélités n’ôtent rien à la valeur d’une traduction.
-Ce que nous demandons à une traduction,
-c’est d’être avant tout une œuvre de style. Les
-meilleurs traducteurs ne sont ni les grammairiens
-ni les savants, mais les écrivains et les artistes.
-Grammairiens et professeurs sont compétents pour
-le sens des phrases, mais très rarement pour
-le style. Les traductions les plus célèbres sont des
-traductions d’écrivains : le <i>Plutarque</i> d’Amyot,
-le <i>Diodore</i> de Seyssel, l’<i>Hérodote</i> de Saliat, le <i>Tacite</i>
-de Lavigenère, l’<i>Homère</i> de Leconte de Lisle,
-le <i>Faust</i> de Gérard de Nerval, le <i>Corbeau</i> de Baudelaire,
-les citations bibliques de Bossuet, le <i>Journal
-de Bernal Diaz</i> d’Heredia, le <i>Shakespeare</i> de François
-Victor Hugo, certains passages de Saavedra
-où la phrase de Tacite est comme coulée vivante,
-l’<i>Aminta</i> de Juan Jauregui, qui vaut presque son
-modèle, etc…</p>
-
-<p>Je vais plus loin. Si un bon helléniste vous dit :
-« Cette traduction est mauvaise, » ce n’est pas une
-raison pour le croire, parce que cet helléniste est
-parfaitement capable de préférer une traduction
-banale, mais exacte, à une traduction originale,
-mais fautive. Les savants sont peu sensibles aux
-qualités littéraires. Leur compétence est souvent
-dangereuse.</p>
-
-<p>C’étaient des savants et de bons hellénistes,
-ceux qui propagèrent chez nous les erreurs de Wolf,
-la pluralité des Homère, la formation de l’<i>Iliade</i> par
-superpositions de textes et collaborations de rapsodes.
-C’est contre les savants, qui pendant plus
-d’un siècle enseignèrent ces absurdités, que des
-littérateurs sans diplôme défendaient les droits
-du bon sens et répétaient avec Chateaubriand :
-« Qu’il y ait eu plusieurs Homère, je laisse aux érudits
-cette hérésie littéraire. » C’était au nom de la
-science linguistique que ces messieurs déclaraient
-péremptoirement : « Ceci est d’Homère. Ceci n’est
-pas d’Homère. » Aujourd’hui encore, si les théories
-de Wolf sont à peu près abandonnées, c’est grâce
-à l’effort de simples écrivains, préoccupés avant
-tout de juger une œuvre par les procédés d’exécution,
-le métier et la facture<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> M. Joseph Bédier a dû faire le même effort contre
-la science philologique, qui avait embarrassé de tant de
-rédactions et de traditions la formation de la <i>Chanson de
-Roland</i>.</p>
-</div>
-<p>La traduction est un gros travail. Filbert Bretin
-disait dans son vieux langage : « Je publierai hardiment
-que le travail de traduire est beaucoup
-plus grand que d’inventer chose nouvelle, ayant
-déjà essayé et effectué l’un et l’autre, autant que
-mes trente ans me l’ont permis ; et si a tel acte
-beaucoup plus d’audace que de récompense,
-et y a mille fois plus à faire à suivre le frayer d’un
-autre que de passer librement son chemin. »</p>
-
-<p>Qu’est-ce, en effet, que bien traduire ? Ce n’est
-pas seulement donner le sens des phrases ; c’est
-rendre autant que possible les surprises de style,
-l’audace des mots, le relief d’expressions d’un texte
-étranger. Bien traduire, c’est faire appel à toutes
-les ressources de l’art d’écrire ; c’est enrichir sa
-propre langue de transpositions et d’assimilations
-infiniment précieuses.</p>
-
-<p>Ce résultat, il faut le dire nettement, ne peut
-être obtenu que par les traductions qui se rapprochent
-le plus possible de la littéralité. Le principe
-de la littéralité rencontre encore des oppositions
-dans le monde universitaire, où l’on préfère, en
-général, la traduction bon français, la traduction
-libre. Sayous a naïvement résumé les objections
-de ces messieurs : « Je n’ai pas à mettre en présence,
-dit-il, pour les juger, les deux systèmes de
-la traduction littérale et de la traduction libre :
-il y a beaucoup à dire en faveur de l’un comme de
-l’autre. Chacun a ses avantages. Pour ma part,
-j’incline à penser qu’à traduire littéralement, le
-traducteur s’expose à être deux fois traître (vous
-savez le proverbe italien : <i lang="it" xml:lang="it">traduttore traditore</i>),
-d’abord envers la langue de son auteur, puis envers
-la sienne, et qu’il y a plus de fidélité réelle à s’attacher
-au sens des choses qu’à la couleur des
-mots<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Conseils à une mère</i>, etc., p. 191.</p>
-</div>
-<p>J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi
-traduire littéralement, c’est s’exposer à être « deux
-fois traître », et je ne vois pas qu’il y ait contradiction
-entre s’attacher au sens des choses et s’attacher
-à la couleur des mots. En tous cas, Sayous
-demande qu’on « fasse passer dans sa traduction
-autant que possible les qualités essentielles du
-maître, celles qui font la physionomie de son style »,
-et il avoue que, pour obtenir ce résultat, il faut être
-soi-même écrivain. Nous voilà d’accord. Mais ce
-que nous disons, nous, c’est que ce résultat ne peut
-être atteint que par la méthode de littéralité, qui,
-seule, peut rendre quelque chose des beautés de
-votre modèle. Nous ne demandons pas qu’un traducteur
-soit grand écrivain ; nous exigeons seulement
-qu’il soit écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui
-ait le sens du style, qui sente l’originalité, qui
-cherche à la rendre. On peut parfaitement avoir
-le sens du style sans être précisément ce qu’on appelle
-un grand écrivain. Le pire est de n’être pas
-écrivain du tout, comme la plupart des grammairiens
-et des savants.</p>
-
-<p>« Mais, dira-t-on, traduire littéralement, ce n’est
-pas bien écrire, c’est même quelquefois très mal
-écrire. » Ce n’est peut-être pas, en effet, très bien
-écrire, au sens où l’entendent les partisans de la
-traduction bon français ; mais ce sera toujours une
-façon de bien écrire que de vouloir rendre la vie,
-le relief, la force expressive d’un texte étranger.</p>
-
-<p>Ne nous laissons pas troubler par les protestations
-surannées des apologistes de la docte
-Mme Dacier. Sans nous attarder à des discussions
-qui durent depuis le seizième siècle (Dolet,
-d’Ablancourt, Estienne Pasquier, du Vair, etc.),
-je m’adresse ici aux personnes sans parti-pris,
-qui aiment avant tout le style, et je leur dis : « Tenez
-pour certain que la littéralité est la meilleure
-méthode pour bien traduire. » Quand nous disons
-qu’il faut suivre la littéralité, nous voulons dire,
-évidemment : <i>autant qu’on le peut</i>, car, prise à la
-lettre, la littéralité conduit à la barbarie. Rivarol
-cite une traduction de Dante, faite par un abbé
-Grangier, tellement calquée sur le texte, qu’elle
-est plus difficile à entendre que le texte même.</p>
-
-<p>Quelques exemples montreront bien ce que nous
-voulons dire.</p>
-
-<p>S’il y a dans Virgile : <i lang="la" xml:lang="la">Majores cadunt altis de
-montibus umbræ</i>, je traduirai : les ombres tombent
-plus grandes des montagnes<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>. S’il y a : <i lang="la" xml:lang="la">Per
-amica silentia lunæ</i>, je ne dirai pas : « Un clair de
-lune ami et silencieux, » mais « les silences amis de
-la lune. » Le mot <i>silence</i> au pluriel peut sembler
-hardi. Il a pourtant été magnifiquement employé
-par Chateaubriand : « Lorsque les premiers silences
-de la nuit et les derniers murmures du jour luttent
-sur les coteaux… » (<i>Génie du christianisme</i>) et par
-Victor Hugo : « Parmi les noirs déserts et les mornes
-silences » (<i>Légende des Siècles</i>, <i>la Défiance d’Onfroy</i>)
-et par Tailhade : « La brande verte et rose
-dort immobile dans les silences de midi » (<i>Le Paillasson</i>,
-p. 104). Si Tacite dit : <i lang="la" xml:lang="la">Luna visa est languescere</i>,
-je dirai : On vit la lune languir. Si je lis
-dans une comédie grecque : Mets un bœuf sur ta
-langue, pour signifier : Tais-toi, je dirai : « Mets
-un bœuf sur ta langue, » quitte à expliquer l’expression
-en note. Si je trouve dans Lucrèce : <i lang="la" xml:lang="la">Rota
-solis</i>, je n’écrirai pas : le char du soleil, mais :
-la roue du soleil, et je dirai : « Les astres tombants »
-pour le <i lang="la" xml:lang="la">cadentia sidera</i> de Virgile. Dante a dit :
-<i lang="it" xml:lang="it">Per me si va nella citta dolente… Per me si va nel
-eterno dolore</i>, je n’aurais pas traduit comme l’a
-fait Canudo : « On va par moi dans l’éternelle douleur…
-On va par moi, etc… » J’aurais conservé
-le tour si expressif qui existe en français : « Par moi
-l’on va dans la cité dolente… Par moi l’on va dans
-l’éternelle douleur… » Rivarol l’avait bien vu : « Il
-faut admirer, dit-il, ces formes de style : « C’est
-moi qui vis tomber… C’est moi qui vois passer…
-C’est par moi qu’on arrive… » Je n’aurais cependant
-pas traduit comme lui l’<i lang="it" xml:lang="it">aer senza stelle</i> par la <i>nuit</i>
-sans étoiles, sous prétexte « qu’il n’y a pas association
-dans notre esprit entre air et étoiles » ;
-j’aurais fidèlement écrit : <i>l’air sans étoiles</i>. Je ne
-ferai pas dire non plus, comme Vertot à Cicéron,
-s’adressant aux sénateurs romains : « Messieurs »,
-mais : « Citoyens ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> La Fontaine a admirablement rendu ce vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et déjà les vallons</div>
-<div class="verse">Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">« Jamais je ne sentis davantage les <i>grandes ombres qui descendent
-des monts</i>, le froid des dernières feuilles ». <span class="sc">Michelet</span>,
-<i>Lettres inédites</i>, p. 41.</p>
-</div>
-<p>Prenons comme exemple le passage de Françoise
-de Rimini dans <i>l’Enfer</i> de Dante :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Noi leggevamo un giorno per diletto</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Di Lancillotto, come amor lo strinse ;</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Soli eravamo o senza alcun sospetto.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Per piu fiate gli occhi ci sospinse</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Questa lettura et scolorocci il viso :</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Ma un sol punto fu quel che ci vinsa.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Quando leggemmo il disiato riso</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Esser bacciato da cotanto amante,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Questi che mai da me non fia diviso,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">La bocca mi bacciò tutto tremante.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Galeotti fu il libro et chi lo scrisse.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Quel giorno piu non vi leggemmo avante.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Mentre che l’uno spirto questo disse,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">L’altro piangeva si, che di pietade</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Io venni men, cosi com’io morisse ;</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">E caddi come corpo morto cade</div>
-</div>
-
-<p>Voici la traduction de Rivarol. Je souligne tout
-ce qu’il ajoute au texte :</p>
-
-<p>« Nous lisions un jour dans un <i>doux loisir</i>
-comment l’amour vainquit Lancelot. J’étais seul
-<i>avec mon amant</i> et nous étions sans défiance.
-Plus d’une fois nos visages pâlirent et nos yeux
-troublés <i>se rencontrèrent</i> ; mais un seul instant nous
-<i>perdit tous deux</i>. Lorsqu’enfin l’<i>heureux Lancelot
-cueille</i> le baiser désiré, alors celui qui ne me sera
-plus <i>ravi colla</i> sur ma bouche <i>ses lèvres tremblantes</i>,
-et <i>nous laissâmes échapper ce livre par qui nous
-fut révélé le mystère d’amour</i>. »</p>
-
-<p>Voici maintenant la traduction que je proposerais
-comme la plus littérale possible :</p>
-
-<p>« Nous lisions un jour par plaisir l’histoire de
-Lancelot et comment l’amour l’étreignit. Nous
-étions seuls et sans aucun soupçon. Plusieurs fois
-cette lecture nous troubla les yeux et nous décolora
-le visage ; mais un seul passage nous vainquit.
-Quand nous lûmes que ce sourire désiré était baisé
-par un tel amant, celui-ci, qui ne sera jamais
-séparé de moi, me baisa la bouche tout tremblant.
-Galeotti fut l’auteur et le livre. Ce jour-là nous ne
-lûmes pas plus avant. Pendant que l’un des esprits
-disait cela, l’autre pleurait tellement, que, de
-pitié, je perdis connaissance, comme si je mourais,
-et je tombai comme tombe un corps mort. »</p>
-
-<p>Le principe de la littéralité a des ennemis. Renan
-était du nombre. Voici ce qu’il dit à propos de Tacite :</p>
-
-<p>« Quand vous traduirez Tacite, écrivez du français
-dans l’esprit de Tacite, car tous les styles
-ont leur caractère dans toutes les langues. <i>Seulement
-ce n’est pas en traduisant mot par mot que vous
-aurez ce style.</i> En un mot, que ce soit le style qui
-corresponde en français à celui de Tacite, appliqué
-aux pensées de Tacite, présentées sous le jour et
-dans l’ordre général de Tacite, voilà tout<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Nouveaux Cahiers de jeunesse</i>.</p>
-</div>
-<p>Oui, voilà tout. Seulement, je crois que c’est
-une erreur de s’imaginer qu’en s’éloignant du mot
-à mot on aura plus de chance de reproduire le
-style de Tacite ; c’est, au contraire, en se rapprochant
-le plus possible du mot à mot qu’on arrivera
-à rendre non seulement la force de chaque expression
-de Tacite, mais même son tour de style, puisque
-le style de tout écrivain, en fin de compte, se compose
-de mots.</p>
-
-<p>Le style de Tacite est, d’ailleurs, si condensé
-et d’une telle énergie, qu’il faudrait évidemment
-être déjà soi-même grand écrivain pour le bien
-traduire. « Sainte-Beuve, dit Welschinger, fait
-observer que, pour obtenir une résurrection de
-cet auteur original, il faudrait, entre le traducteur
-et lui, une égalité, une identité de talent ; et quand
-même on l’obtiendrait par une sorte de métempsycose,
-le peu de ressemblance des idiomes empêcherait
-le succès. »</p>
-
-<p>Rousseau, qui n’était pourtant pas très bon
-latiniste, essaya ce tour de force. Il osa, dit-il,
-traduire le premier livre des <i>Histoires</i> de Tacite,
-« pour apprendre à écrire », suivant le conseil de
-Boileau, qui demandait que les traductions fournissent
-des modèles pour bien écrire. « Entendant
-médiocrement le latin, j’ai dû faire, dit-il, bien des
-contresens particuliers sur ses pensées ; mais, si je
-n’en ai point fait en général sur son esprit, j’ai rempli
-mon but ; car je ne cherchais pas à rendre les phrases
-de Tacite, mais son style, ni de dire ce qu’il a dit
-en latin, mais ce qu’il eût dit en français. »</p>
-
-<p>C’était très bien pour le but spécial que se proposait
-Rousseau. Il savait trop peu de latin pour
-aborder la littéralité.</p>
-
-<p>On dit : La traduction littérale est une illusion.
-On ne traduit rien adéquatement ; on ne peut
-donner que des équivalents approximatifs. « <i>Turannos</i>,
-disait Péguy, ne signifie pas <i>roi</i> ; <i>iereus</i>
-n’est pas <i>prêtre</i> ; <i>polis</i> n’est pas <i>la ville</i> d’aujourd’hui ;
-ni <i>techna</i> les enfants de nos jours ; <i>trophé</i>
-non plus n’est pas <i>nourriture</i>. » Évidemment, les
-mots d’une langue ancienne ne correspondent
-plus aux mots des langues modernes. Foyer,
-maison, cirque, parents, clients, citoyens, n’ont
-plus en français le même sens qu’en latin. Rien de
-plus vrai et, sans remonter jusqu’au latin, que de
-mots ont changé de sens dans notre propre langue !
-<i>Gendarmes</i> et <i>sergents</i> ne signifient plus ce qu’ils
-signifiaient il y a trois cents ans… Et Péguy concluait :
-« C’est pour cela que toute opération de
-traduction est essentiellement, irrévocablement,
-irrémissiblement, une opération misérable et vaine,
-une opération condamnée. »</p>
-
-<p>Il faudrait donc renoncer à toute espèce de traduction,
-et ce serait tomber dans une autre absurdité.
-Efforçons-nous, au contraire, de rendre autant
-que possible les choses identiquement, et
-n’employons les équivalents que lorsqu’on ne peut
-faire autrement. On a beaucoup reproché à Amyot
-l’emploi des équivalents. M. Sturel l’en félicite.
-Il cite en exemple le mot grec <i>ipparkos</i>. Traduisez-le
-par l’<i>hipparque</i>, vous ne serez pas compris
-du public, qui ignore le grec. Amyot le traduit
-par <i>capitaine de gendarmerie</i>, et il a raison, parce
-qu’au seizième siècle, les troupes à cheval s’appelaient
-la <i>gendarmerie</i> ; seulement aujourd’hui
-<i>gendarmerie</i> n’a plus tout à fait le même sens que
-du temps d’Amyot.</p>
-
-<p>On ne peut, même dans une traduction littérale,
-avoir la prétention de rendre les tours de phrases
-et l’ordre des mots de son modèle. Tout ce qu’on
-demande est de s’en rapprocher le plus possible.
-On ne doit employer deux mots pour un, ou recourir
-à la périphrase, que si l’on y est matériellement
-obligé, et surtout ne rien déblayer, ne rien
-raccourcir, ne pas imiter d’Ablancourt, qui supprimait
-tranquillement ce qu’il jugeait inutile.</p>
-
-<p>Nous ne prétendons pas qu’un mot à mot de
-Platon ou d’Euripide soit l’idéal de la traduction.
-Non. Il y faut encore autre chose : il faut tâcher
-de donner une idée d’ensemble de la phrase écrite.
-Cela va de soi.</p>
-
-<p>Nous recommandons l’effort vers la littéralité,
-parce que c’est la seule méthode qui permette de
-faire passer dans une langue quelque chose de l’originalité
-d’une autre langue, et de réaliser ce qui
-doit être pour vous le but de toute traduction :
-la formation et l’enrichissement du style.</p>
-
-<p>Quand Chateaubriand, dans son <i>Paradis</i> de
-Milton, écrit : « Le parfum de la terre, après les
-<i>molles</i> pluies d’été », je ne sais si le mot est dans le
-texte ; s’il y est, je dis que c’est une bonne
-acquisition de style, de même que ces expressions
-de Dante : « Le soleil qui se tait… Un endroit
-muet de lumière… Une clarté enrouée… L’air noir…
-Le marais livide ; » et de Milton : « Les ténèbres
-visibles… Le silence ravi… Les ruisseaux fumants… »
-Comment ne pas savourer la traduction de Job
-par Chateaubriand : « La pourriture est dans mes
-os et les vers du sépulcre sont entrés dans ma chair.
-Le poil de mon corps s’est hérissé et j’ai senti passer
-sur ma face comme un petit souffle. »</p>
-
-<p>« J’ai donné le plus souvent possible, dit
-M. Dauzat, des traductions personnelles dans lesquelles
-je me suis efforcé de serrer les originaux de
-très près, pour conserver le relief et la couleur,
-fût-ce au prix de quelque rudesse d’expression et
-d’alliances de mots inhabituelles en français.
-Jamais je n’avais autant remarqué combien les
-traducteurs sabotent et banalisent les textes<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Le Sentiment de la nature</i>, préface, p. 6.</p>
-</div>
-<p>Chateaubriand déclare dans la préface du
-<i>Paradis perdu</i> (avertissement) :</p>
-
-<p>« La traduction littérale me paraît toujours la
-meilleure : une traduction interlinéaire serait la
-perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu’elle
-a de sauvage. » Dans une lettre qu’il écrivait à
-Hippolyte Lucas (29 août 1836), Chateaubriand
-déclare qu’il à voulu faire « une traduction mot à
-mot, un ouvrage stéréotype »<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>. Il n’a peut-être
-pas tout à fait réalisé son rêve. Mais ceci est une
-autre affaire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Portraits et souvenirs</i>, par H. <span class="sc">Lucas</span>, p. 10.</p>
-</div>
-<p>Henri Heine poussait très loin le principe de la
-littéralité : « Il cherchait, dit Gohin, à faire passer
-dans notre langue des audaces de mots, des « accouplements
-étranges que l’allemand peut se permettre,
-mais que le français ne peut accepter à aucun prix. »
-C’était là, prétendait l’auteur des <i lang="de" xml:lang="de">Reisebilder</i>,
-« un moyen de rajeunir notre langue et d’étendre
-nos idées »<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. Et M. Gohin cite à l’appui ce que
-dit Édouard Grenier dans ses <i>Souvenirs littéraires</i> :
-« J’eus des luttes à supporter, dit E. Grenier, avec
-l’auteur pour cette traduction comme pour les
-autres. Il s’obstinait à vouloir faire passer dans le
-français des audaces de mots… Je ne pouvais lui
-faire entendre raison sur ce chapitre-là. Il s’en
-était fait un système, qu’il a exposé dans la préface
-de ses <i lang="de" xml:lang="de">Reisebilder</i><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>La langue française</i>, p. 26.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <span class="sc">Grenier</span>, <i>Souvenirs littéraires</i>, p. 58.</p>
-</div>
-<p>Voici ce que dit Heine dans cette préface<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Reisebilder</i>, 1<sup>re</sup> édition, 1834. Préface.</p>
-</div>
-<p>« Il sera toujours difficile de déterminer comment
-on doit traduire un auteur allemand en français.
-Doit-on modifier les images et les pensées,
-lorsqu’elles ne répondent pas au goût civilisé des
-Français, ou qu’elles leur semblent exagérées,
-désagréables et même ridicules ? Ou bien doit-on
-introduire dans le beau monde de Paris l’Allemagne
-mal léchée, avec toute son originalité
-d’outre-Rhin, avec tous ses germanismes fantastiquement
-coloriés, chargés de parures ultra-romantiques ?
-Pour ma part, je ne pense pas qu’on
-doive traduire l’allemand mal léché dans un français
-bien apprivoisé, et je me présente moi-même
-dans ma barbarie native. Le style, l’enchaînement
-des idées, les transitions, les saillies burlesques,
-les expressions inaccoutumées, tout le caractère
-de l’originalité allemande a été rendu mot à mot
-dans cette traduction française des <i>Reisebilder</i>,
-avec une fidélité qu’il était impossible de pousser
-plus loin. L’esthétique, l’élégance, le charme et
-la grâce ont été sacrifiés partout impitoyablement
-à la fidélité littérale. C’est maintenant un
-livre allemand en langue française, et ce livre
-n’a pas la prétention de plaire au public français,
-mais bien de faire connaître à ce public une
-originalité étrangère. Bref, je veux instruire et
-non pas seulement amuser. C’est de telle manière
-que nous autres, Allemands, avons traduit les
-auteurs étrangers, et nous avons eu l’avantage
-d’acquérir ainsi de nouveaux points de vue, de
-nouvelles formes de mots et des tournures nouvelles.
-Une acquisition semblable ne saurait vous
-nuire. »</p>
-
-<p>Henri Heine a raison : c’est par la traduction
-littérale qu’on obtient l’enrichissement de la
-langue et du style.</p>
-
-<p>Ce qui est certain, en tous cas, c’est que la traduction
-est un travail très difficile, et la traduction
-des poètes plus encore que celle des prosateurs.
-Le talent poétique consistant surtout dans l’expression,
-plus un poète est original, plus il semble
-difficile à traduire. Je ne m’explique pas très bien,
-à ce propos, le mot de Gœthe, que cite M. Maurevert<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Le Livre du plagiat</i>, p. 73.</p>
-</div>
-<p>« Honneur sans doute au rythme et à la rime,
-caractères primitifs et essentiels de la poésie.
-Mais ce qu’il y a de plus important, de fondamental,
-ce qui produit l’impression la plus profonde, ce
-qui agit avec le plus d’efficacité sur notre moral,
-dans une œuvre poétique, c’est ce qui reste du poète
-dans une traduction en prose ; car cela seul est
-la valeur réelle de l’étoffe dans sa pureté, dans sa
-perfection. »</p>
-
-<p>Je me demande ce qui resterait des <i>Orientales</i>
-et des <i>Contemplations</i> traduites en prose anglaise
-ou allemande, et si ce qui pourrait en rester
-agirait avec « efficacité » sur le « moral » du lecteur
-et pourrait légitimement représenter la « valeur
-réelle » de ces poèmes. Je crois que c’est tout le
-contraire ; et Gœthe aurait dû dire : « Ce qui reste
-ordinairement d’un bon poète dans une traduction,
-ce n’est rien ou presque rien, car le talent
-d’un grand poète réside surtout dans la magie des
-mots et l’originalité de la forme. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">Chapitre XII<br />
-<b>La traduction comme moyen de former son style</b><br />
-<span class="i small">(Suite)</span></h2>
-
-<p class="d">Les bonnes traductions. — La valeur d’Amyot. — Homère
-et Leconte de Lisle. — Leconte de Lisle et la littéralité. — Les
-traductions de Bossuet. — Bossuet et la Bible.</p>
-
-
-<p>La France est un frappant exemple de l’influence
-que la traduction peut exercer sur la littérature
-et sur l’art d’écrire. C’est dans nos traductions
-grecques et latines qu’il faut chercher les origines
-et la formation de notre première grande renaissance
-littéraire au seizième siècle.</p>
-
-<p>Ce sont les traducteurs, les Amyot, les Saliat,
-Vigenère, Seyssel, Pressac, etc., qui, en faisant
-passer dans leur style l’audace et l’originalité des
-textes, comme le conseillaient Ronsard et la Pléiade,
-ont été, plus encore que Rabelais et Calvin, les
-véritables fondateurs de la prose française. Notre
-prose française a débuté par être traductrice, et
-ce mouvement s’est continué longtemps encore au
-dix-septième siècle, avec la vogue de Machiavel,
-des Italiens et des Espagnols. Montaigne lui-même
-ne vient qu’après Amyot ; c’est un Amyot de
-génie, un Amyot supérieur, un Amyot rhétoricien
-et classique. Dieu sait tout ce qu’il devait à l’auteur
-français des <i>Œuvres morales</i> de Plutarque
-et plus étroitement encore à la langue latine, que
-Montaigne parlait depuis sa jeunesse. Un volume
-ne suffirait pas à montrer l’influence des grands
-traducteurs sur notre langue. Un spécialiste de
-Montaigne, M. Willey, a effleuré ce beau sujet
-d’étude dans un petit livre qui contient de précieux
-extraits d’auteurs.</p>
-
-<p>La traduction est certainement le meilleur des
-exercices de style. Malheureusement tout le monde
-n’est pas capable de traduire. En ce cas, on peut
-parfaitement se contenter de lire de bonnes traductions.
-La lecture d’une bonne traduction est
-également un excellent moyen d’apprendre les
-secrets de l’art d’écrire.</p>
-
-<p>Il y a peu de très bonnes traductions. On cite
-le <i>Faust</i> de Gérard de Nerval, qui, disait Gœthe
-à son secrétaire Eckermann, est un véritable prodige.
-Son auteur deviendra l’un des plus purs
-écrivains de la France ». Gœthe devinait juste.
-Tous ceux qui ont aimé et qui aiment encore le
-délicieux Virgile, liront avec plaisir la traduction
-des <i>Bucoliques</i> de M. Gaston Armelin. Après avoir
-fait dans sa préface une juste critique des mauvaises
-traductions de Virgile, bon français élégant,
-embellissements ou travestissements du
-texte, M. Armelin nous présente une traduction
-qui a ceci d’original qu’elle rend vers par vers
-le texte latin. M. Armelin a réussi ce tour de force.
-Il a fait passer chaque vers latin dans un vers
-français.</p>
-
-<p>Citons encore la traduction de Shakespeare
-par François Victor Hugo, la meilleure et la plus
-fidèle. « J’ai simplement tâché, dit-il, d’être littéral
-et littéraire » et le <i>Corbeau</i> d’Edgard Poë par Baudelaire :
-« Ceux des Américains qui connaissent bien
-notre langue, disent qu’ils préfèrent lire les contes
-d’Edgard Poë dans la traduction de Baudelaire,
-et que c’est depuis cette lecture que leur compatriote
-leur est apparu comme un grand styliste. »</p>
-
-<p>Le plus célèbre de nos traducteurs français est
-notre vieil Amyot qui nous a donné la <i>Vie des
-grands hommes</i> et les <i>Œuvres morales</i> de Plutarque.
-Il existe encore des préjugés contre Amyot. On
-dit : « C’est un autre Plutarque ; il ne savait
-pas le grec ; il a fait deux mille contre-sens. » Reproches
-injustes. Le fameux philologue Lambin
-disait qu’Amyot connaissait le grec mieux que tous
-les savants de son époque. Huet, dont on sait la
-haute compétence, louait la fidélité de cette traduction.
-Auteur d’un des meilleurs livres que nous
-ayons sur cette question, M. René Sturel affirme
-qu’Amyot est bien réellement le meilleur traducteur
-de Plutarque. C’est aussi l’opinion de Blignières
-dans son remarquable ouvrage resté classique<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.
-Sans doute Amyot ne savait pas aussi
-bien le grec qu’Henri Estienne ; mais, quoique ne
-faisant pas profession d’érudition, il avait une
-chaire de grec et il étudia Plutarque pendant des
-années sur les manuscrits, avant de publier sa
-traduction de 1559.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Essai sur Amyot</i>, p. 193.</p>
-</div>
-<p>Dire que cette traduction n’est pas bonne, parce
-qu’il y a des contre-sens, c’est comme si on disait
-que Saint-Simon est un mauvais écrivain parce
-qu’il est incorrect. Sait-on à quoi se réduit cette
-légende des contresens d’Amyot, qui fait sourire
-avec raison M. Sturel ? Elle remonte à l’académicien
-Mériziac, écrivain obscur et lui-même auteur
-d’une traduction qui ne vit jamais le jour. Ce
-Mériziac, pour préparer son propre succès, ne
-trouva rien de mieux que de dénigrer Amyot ; et
-en 1635, dans un célèbre discours dont <i>Ménagiana</i>
-nous a conservé le texte, il refusa tout crédit à
-Amyot et se fit une gloire de signaler pompeusement
-ses prétendues faussetés, erreurs, additions
-et ignorances. Mériziac affirmait avoir découvert
-chez Amyot plus de deux mille contre-sens. Ce
-chiffre augmenta ; on le porta à huit mille, puis à
-dix mille. « Aucune critique, dit Blignières, n’avait
-établi ce chiffre. C’était un compte qui grossissait,
-comme il arrive, sous la plume des écrivains qui le
-rapportent (p. 202). « Et savez-vous, dit Blignières,
-à quoi se réduisent ces contre-sens, ces « méprises »,
-ces « injustices » ? A quelques erreurs de mythologie
-ou d’histoire, traductions inexactes d’un mot
-sans valeur, altérations d’un obscur nom propre,
-quelque inadvertance qui bien rarement intéresse
-gravement le sens : voilà à quoi se réduisent ces
-fautes. » Blignières cite tout au long les erreurs
-et les bévues de Mériziac, qui a « tout grossi et
-dénaturé » ; et, en bon helléniste qui a vu les textes,
-il dit qu’il faut s’étonner, au contraire, qu’Amyot
-ait fait si peu de fautes.</p>
-
-<p>Non seulement Amyot savait le grec ; mais, s’il
-faut en croire des juges compétents, son style
-prolixe et diffus est celui qui se rapprocherait le
-plus du style de Plutarque.</p>
-
-<p>« La langue dont Amyot faisait usage, dit Philarète
-Chasles, s’accordait avec le caractère de
-l’écrivain original. La tournure d’esprit du traducteur
-se prêtait si bien à l’expression des pensées, à
-la reproduction du style de Plutarque, que souvent
-l’aumônier de Bellosane et l’écrivain de Cheronée
-semblent se confondre : vous êtes tenté de croire
-qu’Amyot, devenu Plutarque, vous parle en son
-propre nom. Cette harmonie du style et des idées,
-malgré l’inexactitude assez fréquente de la version
-et la prodigieuse abondance du style d’Amyot, a
-fait et conservé sa renommée. Jamais traducteur
-ne s’est plus intimement associé à son modèle : dans
-cette métamorphose, le génie national ne l’abandonne
-jamais… Amyot invente avec goût et ce qu’il
-tire du grec est encore français ; ses tournures, ses
-périodes ont toujours le caractère de notre idiome.
-Il fond si heureusement avec son français les expressions
-helléniques, qu’il semble nous rendre ce
-qu’il nous donne et retrouver ce qu’il emprunte<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Ph. <span class="sc">Chasles</span>, <i>Études sur le seizième siècle en France</i>,
-p. 136.</p>
-</div>
-<p>C’est ce que dit Blignières : « Amyot imite et
-semble inventer ; il emprunte, et vous diriez que
-c’est son bien qu’il retrouve ; lisez ce passage, voici
-le tour grec, voilà la locution latine, et pourtant
-la phrase est toute française. C’est que ces nouvelles
-formes de langage sont si bien naturalisées dans
-notre idiome, qu’elles paraissent y avoir pris naissance<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Essai sur Amyot</i>, p. 193.</p>
-</div>
-<p>Universelle au seizième siècle, la réputation
-d’Amyot s’est continuée jusqu’à nos jours. Sa
-traduction, dit Vigneul-Marville, fera toujours « les
-délices des personnes qui préfèrent la naïveté d’un
-style qui n’est plus en usage à l’exactitude d’un
-auteur plus moderne ». Les vrais écrivains préféreront
-toujours Amyot à la traduction froide et correcte
-de Ricard<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> A Rome, à la table de l’ambassadeur de
-France, Montaigne défendit les mérites d’Amyot.</p>
-</div>
-<p>Cette naïveté dont parle Vigneul-Marville, on
-ne la trouve pas seulement chez Amyot, mais
-dans Montaigne, Rabelais et les auteurs du seizième
-siècle. Sainte-Beuve fait observer (M. Sturel le
-rappelle) que toutes les langues vieillies paraissent
-naïves. Rabelais, Montaigne, Amyot ne songeaient
-pas le moins du monde à être naïfs. Ils étaient
-naïfs sans le savoir, comme les peintres primitifs
-qui, dans la campagne florentine, copiaient en
-réalistes les paysages et les figures qu’ils voyaient.</p>
-
-<p>Ce que nous disons de la traduction d’Amyot,
-nous pouvons le dire de la traduction de Saliat.
-L’<i>Histoire d’Hérodote</i> de Saliat est écrite dans
-une prose merveilleusement souple, moins touffue
-peut-être, mais plus dense que la prose d’Amyot.
-Saliat aussi a commis des contre-sens et il est peu
-fidèle, dit M. Villey ; mais son style, comme celui
-d’Amyot, a gardé la naïveté du texte grec.</p>
-
-<p>Il y a une autre traduction qu’il faut absolument
-connaître, si l’on veut apprendre à écrire,
-ou même tout simplement si on veut se rendre
-compte de ce que c’est qu’une vraie description :
-c’est la traduction d’Homère par Leconte de Lisle.
-Le manque d’une bonne traduction a créé autour
-d’Homère une réputation d’ennui qui suffit à
-expliquer la querelle des Anciens et des Modernes
-et les blasphèmes académiques de Perrault. C’est
-ce qu’avait très bien compris Boileau, quand il
-précisait avec tant de compétence en quoi consistait
-le génie d’Homère, et quand il affirmait que,
-si on en donnait une belle traduction, il ferait
-certainement « l’effet qu’il doit faire et qu’il a toujours
-fait ». (Lettre à Brossette, 10 novembre 1699.)</p>
-
-<p>Il n’existe qu’une traduction d’Homère qui
-soit réellement vivante : c’est celle de Leconte de
-Lisle. Les autres traducteurs (de Mme Dacier à
-Bitaubé) ne se sont jamais préoccupés de rendre
-ce qu’il y a de personnel et de réaliste dans Homère,
-ce qui constitue vraiment Homère, la vie, le relief,
-car il ne faut pas oublier qu’Homère est un réaliste
-à la façon de Gautier et de Flaubert. Homère
-détaille le fait, décompose le mouvement humain,
-isole la sensation, s’y complaît en peintre impassible.
-On a même signalé la vérité anatomique
-des blessures décrites dans l’<i>Iliade</i>. Ne reprochons
-donc pas à Leconte de Lisle une brutalité qui se
-trouve dans Homère. Qu’il manque à cette traduction
-la fluide douceur de la plus belle des langues,
-c’est incontestable ; mais il manque bien autre
-chose aux traductions classiques dont on vante la
-platitude blafarde et la niaiserie élégante.</p>
-
-<p>On blâme chez Leconte de Lisle l’emploi excessif
-de la préposition <i>et</i>. Or, ces <i>et</i> sont presque tous
-dans le texte. On raille sa dureté, l’archaïsme de
-ses noms propres, Zeus pour Jupiter, Akhilleus
-pour Achille, Poséidon (Neptune), Athéné (Minerve),
-Andromakè (Andromaque), Akhaïen (grec),
-Arès (Mercure), Aïneias (Énée), Aidès (Enfer),
-Heré (Junon), Ouranos (le Ciel), Okeanos (Océan),
-Aias (Ajax), Peleus (Pelée), Menelaos (Ménélas), etc.
-Ces vieux noms sont évidemment inutiles et le
-traducteur eût très bien pu dire : <i>Vénus</i>, au lieu
-d’<i>Aphrodite</i>, <i>Vulcain</i> pour <i>Hephaïstos</i>, <i>Saturne</i>
-pour <i>Kronos</i>. Il ne faut voir dans ce parti-pris,
-auquel on s’habitue très vite, qu’un excès de réaction
-un peu puéril contre les fades appellations
-des mythologistes à la Desmoustiers.</p>
-
-<p>On reproche encore à Leconte de Lisle ses infidélités
-et ses contre-sens. Il est possible, en effet,
-qu’il n’ait pas très bien su le grec, et cela n’a pas
-beaucoup d’importance<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. Valait-il mieux ne
-point faire de contre-sens et être illisible ? Ce
-qui est sûr, c’est que, malgré tous ses défauts,
-sa traduction est certainement celle qui donne
-avec le plus d’intensité la sensation d’Homère.
-Grâce à Leconte de Lisle, nous avons enfin une
-traduction faite par un écrivain et un artiste,
-comme le demandait Taine, qui regrettait qu’on
-n’ait eu jusqu’alors que des traductions signées
-par des érudits et des hommes de cabinet.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Traduire une langue ne prouve pas qu’on sache cette
-langue. Tout homme qui a fait ses classes peut traduire
-de l’italien sans savoir l’italien.</p>
-</div>
-<p>Le grand mérite de Leconte de Lisle, c’est son
-effort de littéralité. Il a osé faire ce que ses devanciers
-n’avaient pas fait. Il l’explique dans son avertissement.
-« Le temps des traductions infidèles
-est passé, dit-il. Il se fait un retour manifeste vers
-l’exactitude du sens et la littéralité. Ce qui n’était,
-il y a quelques années, qu’une tentative périlleuse,
-est devenu un besoin réfléchi de toutes les intelligences
-élevées. La traduction de l’<i>Iliade</i> que nous
-publions aujourd’hui offrira, ce nous semble, une
-idée plus nette et plus vraie de l’œuvre homérique,
-que celle qu’en ont donnée les versions élégantes
-de tant d’écrivains, remarquables et savants,
-sans doute, mais qui n’ont pas cru devoir reproduire
-dans son caractère héroïque et rude la poésie
-des vieux rapsodes connue sous le nom collectif
-d’Homère. »</p>
-
-<p>Leconte de Lisle a été fidèle à son programme.
-Sa traduction est celle qui se rapproche le plus
-du mot à mot original. On peut s’en convaincre
-en la comparant aux traductions interlinéaires
-d’Hachette à l’usage des lycées. Prenons au
-hasard dans l’<i>Odyssée</i> (ch. <small>XXII</small>) le passage de la
-mort des prétendants :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="c"><div><span class="sc">Traduction littérale et juxta-linéaire</span></div></td>
-<td class="c"><div><span class="sc">Traduction Leconte de Lisle</span></div></td></tr>
-<tr><td class="p padr">Il dit, et dirigea contre Antinoüs
-une flèche amère. Or celui-ci allait
-enlever une belle coupe d’or à deux
-anses ; et déjà il la maniait entre
-ses mains, afin qu’il bût du vin ;
-et le meurtre n’était pas à souci à
-lui dans son cœur. Qui aurait pensé
-qu’un (homme), seul au milieu de
-plusieurs parmi des hommes convives,
-même s’il était tout à fait fort,
-devoir apprêter à lui et la mort
-mauvaise et la Parque Noire ?</td>
-<td class="p">Il parla ainsi et il dirigea la flèche amère contre Antinoüs.
-Et celui-ci allait soulever
-à deux mains une belle coupe d’or à deux anses, afin de boire du vin, et la mort
-n’était point présente à son esprit ; et, en effet, qui eût pensé qu’un homme, seul
-au milieu de convives nombreux, eût osé, quelle que fût sa force, lui envoyer la mort
-et la Ker noire ?</td></tr>
-<tr><td class="p padr">Et Ulysse ayant atteint
-frappa lui d’une flèche au
-gosier, et la pointe alla
-d’outre en outre à travers
-le cou tendre. Et il fut penché
-de l’autre côté, et la
-coupe tomba à lui de la
-main, (lui) ayant été frappé ;
-et aussitôt un jet épais de
-sang humain vint à travers
-les narines, et promptement
-(l’) ayant frappée
-du pied, il écarta de lui la
-table et renversa les mets
-à terre ; et le pain et les
-viandes grillées furent souillées.
-Et les prétendants
-firent du tumulte dans le
-palais, quand
-ils eurent
-vu l’homme tombé ;
-et ils se
-levèrent des sièges, s’étant élancés dans la salle, cherchant des yeux
-de tous côtés vers
-les murailles bien construites ; et ni bouclier n’était quelque part
-ni lance solide pour prendre…</td>
-<td class="p">Mais Odysseus le frappa
-de sa flèche à la gorge, et
-la pointe traversa le cou
-délicat. Il tomba à la renverse
-et la coupe s’échappa
-de sa main inerte, et un jet
-de sang sortit de sa narine
-et il repoussa des pieds la
-table, et les mets roulèrent
-épars sur la terre, et le
-pain et la chair rôtie furent
-souillés. Les prétendants
-frémirent dans la demeure
-quand ils virent l’homme
-tomber. Et, se levant en
-tumulte de leurs sièges, ils
-regardaient de tous les côtés
-sur les murs sculptés,
-cherchant
-à saisir des boucliers
-et des lances…</td></tr>
-<tr><td class="p padr">Eurymachos tira (son)
-glaive acéré d’airain, aiguisé
-des deux côtés ; et il
-s’élança sur lui en criant
-d’une façon terrible ; mais
-en même temps le divin
-Ulysse, envoyant une flèche,
-(lui) frappa la poitrine auprès
-de la mamelle et enfonça
-dans le foie à lui le
-trait rapide, et donc il laissa
-tomber (son) glaive de (sa)
-main à terre et, se renversant
-en arrière, il tomba sur
-la table en tournant ; et il
-répandit à terre les mets et
-la coupe double, et
-celui-ci frappa la terre de (son)
-front étant affligé en (son)
-cœur et ruant de (ses) deux
-pieds, il ébranla (son) siège
-et l’obscurité se répandit
-sur ses yeux.</td>
-<td class="p">Eurymakos tira son épée
-aiguë à deux tranchants,
-et se rua sur Odysseus, en
-criant horriblement, mais
-le divin Odysseus, le prévenant,
-lança une flèche et
-le perça dans la poitrine,
-auprès de la mamelle, et le
-trait rapide s’enfonça dans
-le foie. Et l’épée tomba de
-sa main contre terre et il
-tournoya près d’une table,
-dispersant les mets et les
-coupes pleines ; et lui-même
-se renversa en se tordant
-et en gémissant, et il
-frappa du front la terre,
-repoussant un thrône de
-ses deux pieds et l’obscurité
-se répandit sur ses yeux.</td></tr>
-<tr><td class="p padr">Et Amphinome fondit sur le glorieux Ulysse,
-s’étant élancé en face ; et
-il tira (son) glaive acéré, (pour voir) si de quelque façon (Ulysse)
-se retirerait à lui de la
-porte. Mais donc Télémaque
-prévint lui et, frappant
-par derrière, avec une
-lance garnie d’airain, entre
-les épaules, et fit passer (la
-lance) à travers la poitrine
-et, étant tombé, il retentit
-et frappa la terre de tout
-son front. Mais Télémaque
-s’élança loin (de lui) ayant
-laissé là même des Amphinome
-la lance à la longue
-ombre, car il craignait grandement
-que quelqu’un des
-Achéens ou, s’étant élancé,
-ne frappât de (son) glaive
-ou ne blessât (du glaive)
-penché en avant (lui) retirant
-la longue lance.</td>
-<td class="p">Alors Amphinomos se rua sur le magnanime Odysseus, après avoir tiré son
-épée aiguë, afin de l’écarter des portes ; mais Telemakos le prévint en le
-frappant dans le dos entre les épaules, et la lance d’airain traversa la
-poitrine, et le Prétendant tomba avec
-bruit et frappa la terre du
-front. Et Telemakos revint
-à la hâte, ayant laissé sa
-longue lance dans le corps
-d’Amphinomos, car il craignait
-qu’un des Achaïens
-l’atteignît, tandis qu’il l’approcherait
-et le frappât de
-l’épée sur sa tête penchée.</td></tr>
-<tr><td class="p padr">(Traduction littérale juxtalinéaire par S. Sommer. Hachette.)</td>
-<td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="p pad" colspan="2">Citons encore le passage qui suit la mort des
-prétendants :</td></tr>
-<tr><td class="c"><div><span class="sc">Traduction juxta-linéaire par E. Sommer</span></div></td>
-<td class="c"><div><span class="sc">Traduction Leconte de Lisle</span></div></td></tr>
-<tr><td class="p padr"><i>Ulysse dit ces paroles ailées :</i></td>
-<td class="p"><i>Ulysse dit ces paroles ailées :</i></td></tr>
-<tr><td class="p padr">« Commencez maintenant à emporter les cadavres et
-ordonnez aux femmes <i>de les emporter</i> ; puis ensuite <i>songez
-à</i> purifier les sièges très-beaux et les tables avec de l’eau et
-des éponges aux-trous-nombreux.
-Mais après que déjà vous aurez mis-en-ordre toute la maison,
-ayant emmené les servantes du palais solidement-établi, entre
-et le pavillon et l’enceinte
-irréprochable de la cour <i>songez
-à les</i> frapper avec des
-épées à longues pointes, jusqu’à
-ce que vous ayez enlevé
-la vie à toutes et qu’elles
-aient oublié Vénus (les plaisirs)
-que donc elles offraient
-aux prétendants et s’unissaient
-<i>avec eux</i> en
-cachette. »</td>
-<td class="p">« Commencez à emporter
-les cadavres et donnez des
-ordres aux femmes. Puis
-avec de l’eau et des éponges
-poreuses purifiez les beaux
-thrônes et les tables. Après
-que vous aurez tout rangé
-dans la salle, conduisez
-les femmes hors de la demeure,
-entre le dôme et le
-mur de la cour, et frappez-les
-de vos longues épées
-aiguës, jusqu’à ce qu’elles aient toutes rendu l’âme,
-et oublié Aphrodite, qu’elles goûtaient en se livrant en secret aux prétendants. »</td></tr>
-<tr><td class="p padr">Il dit ainsi ; et les femmes
-vinrent toutes serrées, se lamentant
-terriblement, versant
-des larmes abondantes.
-D’abord donc elles emportaient
-les corps morts, et <i>les</i>
-déposaient donc sous le portique
-de la cour à-la-belle-enceinte,
-s’appuyant les
-unes sur les autres ; et Ulysse <i>leur</i>
-commandait, <i>les</i> pressant
-lui-même ; et celles-ci <i>les</i>
-emportaient aussi par nécessité.</td>
-<td class="p">Il parla ainsi et toutes les femmes arrivèrent en gémissant lamentablement
-et en versant des larmes. D’abord, s’aidant les unes les autres, elles emportèrent
-les cadavres, qu’elles déposèrent sous le portique de la cour. Et Odysseus leur
-commandait et les pressait et les forçait d’obéir.</td></tr>
-<tr><td class="p padr">Puis ensuite elles purifiaient les sièges très-beaux et
-les tables avec de l’eau et des éponges aux-trous-nombreux. Cependant
-Télémaque et le bouvier et le porcher raclaient avec des pelles le sol
-de la demeure construite solidement ; et les servantes enlevaient (<i>les ordures</i>)
-et <i>les</i> déposaient dehors. Mais après que ils eurent mis-en-ordre tout le palais,
-ayant fait-sortir alors les servantes du palais solidement établi entre et le pavillon
-et l’enceinte irréprochable de la cour, ils
-<i>les</i> rassemblaient à l’étroit,
-(<i>dans un endroit</i>) d’où il
-n’était pas <i>possible</i> de
-s’échapper. Et le sage Télémaque
-commença à eux à
-parler :</td>
-<td class="p">Puis elles purifièrent les
-beaux thrônes et les tables
-avec de l’eau et des éponges
-poreuses. Et Telemakhos,
-le bouvier et le porcher nettoyaient
-avec des balais le
-pavé de la salle, et les servantes
-emportaient les souillures
-et les déposaient hors
-des portes. Puis, ayant tout
-rangé dans la salle, ils conduisirent
-les servantes hors
-de la demeure, entre le
-dôme et le mur de la cour,
-les renfermant dans ce lieu
-étroit d’où on ne pouvait
-s’enfuir. Et alors le prudent
-Telemakhos
-parla ainsi le premier :</td></tr>
-<tr><td class="p padr">« Que donc je n’enlève
-pas la vie par une mort
-pure à celles qui donc ont
-versé les opprobres sur ma
-tête et sur notre mère et
-<i>qui</i> dormaient auprès des
-prétendants. »</td>
-<td class="p">« Je n’arracherai point par une mort non honteuse l’âme de
-ces femmes qui répandaient l’opprobre sur ma tête et sur celle
-de ma mère et couchaient avec les prétendants. »</td></tr>
-<tr><td class="p padr">Il dit donc ainsi ; et ayant
-attaché à la grande colonne
-du pavillon le câble d’un
-vaisseau à-la-proue-azurée
-il <i>le</i> jeta autour <i>d’elles</i>, <i>l’</i>ayant
-tendu en haut, de peur que
-quelqu’une n’arrivât jusqu’au
-sol avec <i>ses</i> pieds.</td>
-<td class="p">Il parla ainsi et il suspendit le câble d’une nef noire, et
-il le tendit autour du dôme, de façon à ce qu’aucune d’entre
-elles ne touchât du pied la terre. »</td></tr>
-<tr><td class="p padr">Et comme lorsque ou des
-grives aux-larges-ailes ou
-des colombes ont donné
-dans un filet, qui se trouvait
-sur un buisson, entrant
-(voulant entrer) dans <i>leur</i>
-nid, et une couche odieuse
-<i>les</i> a reçues ; ainsi celles-ci
-avaient <i>leurs</i> têtes à-la-file,
-et des nœuds étaient autour
-de tous les cous afin qu’elles
-mourussent de-la-façon-la-plus-déplorable ;
-et elles se
-débattirent avec les pieds
-un moment, non
-fort longtemps.</td>
-<td class="p">De même que les grives
-aux ailes déployées et les colombes se prennent dans un filet au milieu des buissons
-de l’enclos où elles sont entrées et y trouvent un lit funeste ;
-de même ces femmes avaient le cou serré dans les lacets afin de mourir
-misérablement ; et leurs pieds ne s’agitèrent point longtemps.</td></tr>
-</table>
-<p>On peut continuer ces citations. Partout la
-comparaison du texte montrera que le seul reproche
-ou plutôt le plus bel éloge qu’on puisse
-faire de la traduction Leconte de Lisle, c’est d’être
-la plus littérale, celle qui se rapproche le plus du
-mot à mot d’Homère.</p>
-
-<p>Bossuet est encore un bel exemple du profit
-qu’on peut retirer du travail des traductions.
-C’est par la lecture ou la traduction des textes
-étrangers que Bossuet a trouvé ses hardiesses
-d’expressions, ses surprises d’images, ses audaces
-si personnelles, ses transpositions de mots, ses
-intarissables ressources de style. L’originalité de
-Bossuet s’est formée par l’étude familière des
-Pères de l’Église, Cyprien, Tertullien, Chrysostome
-et surtout saint Augustin, comme il le dit lui-même
-dans sa <i>Lettre au cardinal de Bouillon</i>. C’est à cette
-source qu’il a, pendant la première moitié de sa
-carrière, incessamment retrempé son imagination
-créatrice. Ce sont les Pères de l’Église qui lui ont
-donné ces singularités de style dont s’étonnaient
-ses contemporains, quand ils l’entendaient appeler
-Dieu, d’après Tertullien, le <i>souverain grand</i>,
-Jésus <i>l’Illuminateur des antiquités</i>, le corps de la
-Vierge <i>une chair angélisée</i>. « Il s’appuie sur la doctrine
-des Pères, dit Gandar ; il se sert même de
-leurs expressions ; il les imite, il les traduit ou les
-paraphrase. Et il nous faut les indications de l’orateur
-lui-même pour distinguer, dans la trame unie
-de son discours, ce qu’il emprunte de ce qu’il a
-tiré de son propre fonds… tant Bossuet est dans
-son naturel, lorsqu’il reprend la pensée des
-Pères. »</p>
-
-<p>Mais ce que Bossuet doit aux Pères de l’Église
-n’est rien, à côté du travail de <i>transfusion</i> auquel
-il s’est livré en lisant la Bible, pendant
-la seconde partie de sa carrière d’orateur. Aucune
-littérature n’offre un tel exemple d’assimilation.</p>
-
-<p>Et, notons-le tout de suite, Bossuet n’a pas hésité
-un instant entre les deux méthodes de traduction.
-Comme Chateaubriand, Leconte de Lisle et Henri
-Heine, et malgré les partisans du bon français,
-le père Bouhours, la Bible de Mons et les fades élégances
-de Sacy, Bossuet a adopté le principe de
-la littéralité pour ses traductions de l’Apocalypse,
-du <i>Cantique des cantiques</i>, des versets bibliques
-et celles des <i>Évangiles</i> faites au cours de ses Sermons.</p>
-
-<p>Dans son remarquable ouvrage, <i>la Bible et
-Bossuet</i>, le père de La Broise montre par une série
-d’exemples jusqu’à quel point le grand orateur
-a poussé cet effort de littéralité : « Bossuet, dit-il,
-cherche à rendre fidèlement la phrase de l’auteur
-sacré, lors même qu’elle est obscure et hardie.
-Loin d’ajouter quoi que ce soit, comme Bouhours
-et Sacy, le grand orateur préfère rester obscur et
-bizarre, quitte à s’expliquer ensuite en marge ou
-en notes. »</p>
-
-<p>Ainsi il est dit dans l’<i>Apocalypse</i> (XIII, 10) :
-<i lang="la" xml:lang="la">Hic est patientia et fides sanctorum.</i> La version
-de Mons traduit : « C’est ici que doit paraître la
-patience et la foi des saints. » Le père Bouhours :
-« Voici le temps de la constance et de la fidélité
-des saints. » Bossuet dit littéralement : « C’est ici
-la patience et la foi des saints. »</p>
-
-<p>Les traductions de Bossuet, dit La Broise,
-l’emportent presque toujours sur celles de ses
-contemporains, parce qu’elles serrent davantage
-le texte, et qu’elles sont plus brèves et plus
-fortes.</p>
-
-<p>L’<i>Apocalypse</i> dit : <i lang="la" xml:lang="la">Et stellæ de cœlo ceciderunt
-super terram, sicut ficus emittit grossos suos,
-cum a venti magno movetur</i> (VI, 13). Le P. Amelotte
-traduit : « Les étoiles du ciel tombèrent en terre,
-comme les figues tombent d’un figuier, lorsqu’il
-est agité par un grand vent. » Le P. Bouhours :
-« Les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, de
-même que les figues <i>qui ne mûrissent point tombent</i>
-d’un figuier agité par un grand vent. »
-Richard Simon : « Les <i>étoiles du ciel</i> tombèrent
-sur la terre, comme les figues encore vertes tombent
-d’un figuier lorsqu’il est agité par un grand vent. »
-Godeau : « Et les étoiles tombèrent du ciel <i>comme
-on voit tomber</i> les figues-fleurs du figuier, lorsqu’elles
-sont secouées par un grand vent. » Bossuet dit :
-« Les étoiles tombèrent du ciel en terre, comme
-lorsque le figuier, agité par un grand vent, laisse
-tomber ses figues vertes. » Évidemment, c’est Bossuet
-qui est le plus près du texte. Pour ma part,
-j’aurais même dit, pour serrer de plus près les
-mots : « Et les étoiles tombèrent du ciel sur la
-terre, comme le figuier laisse tomber ses figues
-vertes, <i>quand il est</i> agité par un grand vent. »</p>
-
-<p>Sacy atténuait les comparaisons trop imagées
-en ajoutant un : <i>comme</i>. « Votre nom est <i>comme</i>
-une huile qu’on a répandue… Mon bien-aimé
-est pour moi <i>comme</i> un bouquet de myrrhe… Vos
-yeux sont <i>comme</i> les yeux des colombes… » Bossuet
-traduit exactement : « Votre nom est un
-parfum répandu… Mon bien-aimé est pour moi un
-bouquet de myrrhe… Vous avez des yeux de
-colombe… »</p>
-
-<p>Le grand orateur ne recule jamais devant l’expression
-forte. On lit dans <i>Jérémie</i> (XXXI, 7) :
-<i lang="la" xml:lang="la">Exsultate in lætitia Jacob, et hinnite contra caput
-gentium.</i> Sacy traduit : « Jacob tressaillez de joie,
-faites retentir des cris d’allégresse à la tête des
-nations. » Bossuet ose écrire : Réjouissez-vous,
-ô Jacob, <i>hennissez</i> contre les gentils », comme
-il a dit ailleurs : « Les <i>hennissements</i> de la passion. »</p>
-
-<p>Bossuet dit le P. de la Broise, « semble prêt
-à faire violence à toute construction française.
-Il va aussi loin qu’il peut et ne s’arrête que devant
-l’impossible. » En signalant ses « hardiesses de
-mots ou de constructions », le P. de la Broise ne
-cesse de louer le grand orateur « d’avoir été littéral,
-d’avoir enrichi par une heureuse audace notre
-vocabulaire et notre syntaxe, d’avoir brisé les
-moules convenus ».</p>
-
-<p>« Les traductions de Bossuet, dit-il, où les expressions
-de l’original sont si scrupuleusement
-respectées, ont par là même une certaine couleur
-locale. Cette qualité manquait souvent aux traducteurs
-du dix-septième siècle ; elle a été portée
-par ceux du nôtre jusqu’à l’exagération. Au temps
-de Louis XIV, on habillait les auteurs anciens
-à la française… De nos jours, on s’applique à conserver
-à Homère la barbarie de son époque, à
-Eschyle l’énergie sauvage de son style, aux historiens
-la valeur exacte de leurs termes militaires
-et administratifs ; et parfois, à force de traduire
-le latin par le latin et le grec par le grec,
-on fait une version inintelligible à quiconque
-ignore la langue originale. Bossuet est entre les
-deux, se ressentant parfois des défauts de son
-temps, ne tombant jamais dans les excès du
-nôtre<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> P. 29.</p>
-</div>
-<p>Bossuet, en effet, a souvent employé, lui aussi,
-pour son royal élève et devant son auditoire de
-Versailles, des traductions banales en « style poli
-de la Cour » ; mais ce n’est pas son habitude et il
-revient vite à ses règles ordinaires, qui sont,
-dit La Broise : « Recherche de la précision, plus que
-de la correction, langue légèrement archaïque,
-respect des traductions anciennes et traditionnelles. »</p>
-
-<p>Bossuet va jusqu’à conserver le plus qu’il peut
-les hébraïsmes de son modèle. Vous retrouvez
-chez lui : « Le sang de Jésus a inondé nos têtes,
-(<i lang="la" xml:lang="la">Innundaverunt aquæ super caput meum</i>) « Versez
-des larmes avec des prières (<i lang="la" xml:lang="la">Effundo orationem
-meam</i>) et surtout l’incessant emploi des substantifs
-bibliques, que nous avons souvent signalés :
-« Nos ignorances (<i lang="la" xml:lang="la">ignorantias meas</i>), les <i>profondeurs</i>
-de Satan » (<i lang="la" xml:lang="la">altitudines Satanæ</i>).</p>
-
-<p>L’exemple de Bossuet suffirait seul à prouver
-que traduire, c’est apprendre à écrire, et que les
-meilleurs traductions seront toujours les traductions
-littérales.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">Chapitre XIII<br />
-<b>Le journalisme et les conférences</b></h2>
-
-<p class="d">Le métier de journaliste. — Les grands journalistes. — Le
-journalisme et le style. — La manie des conférences. — Alexandre
-Dumas conférencier. — Le style et les
-conférences.</p>
-
-
-<p>Un ensemble de conseils sur le métier de journaliste
-demanderait un volume. Jamais sujet ne
-fut plus d’actualité. Le journalisme a tout envahi.
-C’est plus qu’une carrière : c’est une immense
-réserve d’hommes, une salle d’attente où s’abritent,
-se préparent et s’<i>épuisent</i> les trois quarts
-des jeunes écrivains contemporains. Non seulement
-les débutants cherchent à gagner leur vie
-dans le journalisme ; mais des gens très arrivés,
-poètes, romanciers, auteurs dramatiques ou simples
-fonctionnaires, sont enchantés de remplir une rubrique
-dans un journal et d’aborder une carrière
-qui n’exige aucune compétence et où « il y a de
-la place pour tout le monde ». Un journal comprend
-une infinité de besognes, articles politiques,
-articles littéraires, grand et petit reportage, interviews,
-chroniques, échos, informations, dépêches,
-tribunaux, correspondances, théâtres. Celui qui a
-la vocation d’écrire ne demande qu’à entrer dans
-un journal pour assurer son indépendance et
-attendre l’avenir.</p>
-
-<p>Le talent d’un homme faisait autrefois la réputation
-d’un journal. Du temps de Timothée
-Trimm, on achetait le journal pour lire un article.
-Il y avait de grands journalistes, comme Louis
-Veuillot, Carrel, Girardin, Hervé, John Lemoinne,
-qui furent la gloire de leur profession et quelquefois
-les maîtres de la politique. Un volume entier
-n’aurait pas eu plus de retentissement que le
-fameux article de Chateaubriand dans le <i>Mercure</i> :
-« En vain Néron prospère, Tacite est né… » L’avènement
-des feuilles d’information, la partie matérielle,
-publicité, dépêches, nouvelles, ont rejeté
-au second plan l’importance de l’élément littéraire,
-et peu à peu supprimé le rôle du talent personnel
-dans la presse. Le public a perdu l’habitude de
-penser et se contente d’être mis au courant de ce
-qui se passe. Les dispositions intellectuelles les
-plus géniales ne résistent pas aux déplorables
-conséquences de l’improvisation quotidienne. Les
-meilleurs dons d’un écrivain sont à peu près inutilisés
-dans un journal. On fait simplement partie
-d’un rouage qui fonctionne. Comme personne, pas
-même Émile de Girardin, n’est capable d’avoir une
-idée par jour, on use inutilement ses forces à
-remonter l’éternel rocher de Sisyphe, qui vous
-retombe sur les épaules.</p>
-
-<p>Flaubert, dans sa <i>Correspondance</i>, parle des dures
-besognes auxquelles le journalisme condamne aujourd’hui
-un poète qui ne veut pas mourir de faim.
-« Qu’est-ce qu’ils vont encore nous faire faire ? »
-disait Gautier en arrivant à son journal.</p>
-
-<p>Georges Duval conte, à propos des besognes
-journalistiques, une amusante anecdote :</p>
-
-<p>« De retour à Paris, je trouvai un mot d’Émile
-de Girardin me priant de passer à la <i>Liberté</i>,
-rue Montmartre. Il me demande s’il me conviendrait
-d’entrer dans sa rédaction. J’accepte avec
-enthousiasme ; il me fait asseoir et me dit :</p>
-
-<p>«  — Écrivez de suite un article sur la marine du
-Brésil. Deux colonnes. Vite. Nous sommes en retard.</p>
-
-<p>« Je n’oublierai jamais ma confusion. Je ne
-possédais sur la marine du Brésil aucun renseignement.
-Girardin m’aurait proposé d’improviser un
-discours sur les dépôts pélagiques de la Méditerranée,
-mon embarras n’eût pas été plus grand.
-Je lui avoue mon ignorance en la matière ; il
-rajuste son binocle, fronce les sourcils, resserre
-son nœud de cravate et, de sa petite voix grêle
-que j’entends encore :</p>
-
-<p>«  — Si vous voulez réussir dans le métier, il
-faut vous habituer à traiter tous les sujets, même
-ceux que vous ne connaissez pas. Le lecteur les
-connaissant encore moins, le journaliste a toujours
-sur lui la supériorité d’un professeur, fût-il mauvais,
-sur des élèves qui sont des cancres.</p>
-
-<p>« J’avais, tout jeune, passé mes examens pour
-l’École navale, avant de préparer Polytechnique ;
-je réunis mes souvenirs et entrai bravement dans
-le vif de mon sujet, agrémenté d’expressions techniques
-qui me valurent les compliments de Girardin.
-L’article ne souleva pas une protestation ;
-pas une rectification n’en détruisit l’heureux effet
-et, pour que la honte fût complète, trois mois
-après, je recevais l’ordre du Christ du Brésil !
-Girardin m’en félicita<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> G. <span class="sc">Duval</span>, <i>Mémoires d’un Parisien</i>, p. 130.</p>
-</div>
-<p>Quelquefois, c’est le contraire qui arrive : on
-oblige un homme intelligent à écrire des articles
-stupides.</p>
-
-<p>« Si beaucoup de jeunes gens se croient destinés
-à briller dans la carrière, c’est qu’ils n’ont aucune
-idée de ce qu’est le journalisme. Un jeune licencié
-ès lettres, candidat à l’agrégation, fut admis un
-jour dans un journal. Il assista au premier « rapport ».
-Il lui échut une enquête à faire sur un cambriolage
-dans une bijouterie. Le lendemain, il eut
-à suivre un drame passionnel. Le surlendemain…</p>
-
-<p>« Le surlendemain, il vint trouver son rédacteur
-en chef et lui expliqua naïvement :</p>
-
-<p>— C’est que… je vais vous dire : mon affaire,
-à moi, c’est plutôt la politique.</p>
-
-<p>« Il s’était figuré, de bonne foi, qu’on l’avait
-engagé pour écrire « des articles » et donner son
-opinion sur la situation européenne. Notez qu’il
-y serait peut-être parvenu : il suffisait d’une
-interview ou d’un reportage politique réussi pour
-le mettre tout de suite sur un autre plan. Mais
-il n’avait pas la patience d’attendre. Il se sentait
-humilié de travailler dans le « fait-divers ». Il ne
-comprenait pas le métier. Il n’avait donc, et c’était
-justice, aucune chance d’y réussir<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> André <span class="sc">Billy</span> et Jean <span class="sc">Piot</span>, <i>le Monde des
-journaux</i>.</p>
-</div>
-<p>Émile Zola considérait le journalisme comme
-un excellent exercice d’assouplissement. Il est
-possible que le journalisme enseigne à écrire vite ;
-je crois qu’il enseigne surtout à écrire mal.</p>
-
-<p>L’article de journal est, par sa nature, voué
-à l’oubli. Henri Fouquier gagna une fortune à
-publier plusieurs articles par jour, pendant des
-années. Qui le lit aujourd’hui ? Et qui se souvient
-de Timothée Trimm ?</p>
-
-<p>Voyez Rivarol. Celui-là fut un maître et méritait
-de survivre. Esprit léger et profond, espèce de
-Joseph de Maistre du journalisme, comme dit à
-peu près Sainte-Beuve, causeur étincelant, auteur
-d’une sérieuse étude sur la langue française, Rivarol
-n’a brillé que par la conversation et l’esprit
-journalistique. Presque rien de ce qu’il a écrit
-n’intéresse aujourd’hui le public. Son <i>Almanach
-des grands hommes</i> n’est plus qu’une lecture d’érudition.</p>
-
-<p>On est effrayé quand on songe à l’énorme production
-que peut fournir une carrière de journaliste.
-Louis Veuillot a laissé plus de vingt volumes
-de <i>Mélanges</i>. M. de Sacy a écrit aux <i>Débats</i>, pendant
-trente ans, à peu près la valeur de trente
-volumes in-folio, à deux colonnes. « Dans cette
-vie laborieuse et dévorante qui use les plus forts,
-dit Labiche, M. de Sacy a trouvé le temps de dépenser,
-en mille sujets divers, et comme un prodigue,
-des trésors de talent qui, concentrés en une
-œuvre unique, eussent été peut-être un monument
-parmi les chefs-d’œuvre de notre littérature…
-Au nom des Lettres, regrettons, ce n’est pas assez,
-gémissons de voir tant de grands et beaux esprits
-ne pas faire le livre qu’ils nous doivent, éparpiller,
-émietter leur talent, leur verve, leur bon
-sens, leurs passions même, dans des œuvres que
-le soleil d’un jour doit seul éclairer, et qui vont
-aussitôt s’ensevelir dans ce que M. de Sacy
-appelait tristement « les catacombes du journalisme »<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <span class="sc">Labiche</span>, <i>Discours de réception à l’Académie</i>.</p>
-</div>
-<p>Voilà les inconvénients du journalisme ; voilà
-les dangers contre lesquels il faudra vous défendre.</p>
-
-<p>Mais si vous avez réellement la vocation ; si
-vous aimez le journalisme pour lui-même ; si vous
-voulez à tout prix suivre cette carrière, alors la
-question change. Il s’agit de tirer parti d’une inclination
-impérieuse et de vous créer une notoriété
-dans un monde composé de personnes profondément
-indifférentes aux questions d’art et de perfection.
-Or, cette notoriété, vous ne l’obtiendrez
-que par le style, l’expression, la forme, l’originalité,
-l’esprit, autant de choses, comme nous le disions,
-qui n’ont pas, en général, une grande valeur d’utilité
-dans un journal d’informations.</p>
-
-<p>Il est difficile de bien écrire, quand on est forcé
-d’écrire tous les jours, à la hâte, presque sans
-retouches. A première vue, la plupart des articles
-de journaux semblent parfaitement bien écrits.
-Le lendemain, ils ont perdu leur saveur ; un an
-après, ils sont illisibles. Aucun article d’actualité
-ne survit à l’actualité. L’intérêt cesse avec l’intérêt
-du moment. Je ne connais que Veuillot qui supporte
-l’épreuve d’une seconde lecture.</p>
-
-<p>Il faut donc, de toute nécessité, si vous choisissez
-la carrière journalistique, soigner votre improvisation,
-écrire lentement, ne rien laisser au hasard,
-se maîtriser, se condenser, ne pas craindre de
-refaire ses phrases et surtout (ceci est essentiel
-pour bien se juger) ne jamais livrer un article avec
-des ratures et des corrections, mais le recopier
-soigneusement, afin de pouvoir le relire sur page
-propre ; sans cela vous serez étonné, ayant cru
-bien écrire, de n’avoir produit qu’un style plein
-de négligences, un style à escaliers et à régimes
-indirects, contourné, bistourné, qui choquera ceux
-qui ont encore quelque souci de la diction et de la
-grammaire.</p>
-
-<p>Le grand vice de l’article de journal est sa rapidité.
-On le fait toujours trop long, parce qu’on n’a
-pas le temps de le faire plus court. Que de choses
-pourraient être dites en moins de mots ! Un article
-ne <i>porte</i> que s’il <i>fait balle</i>, s’il va droit au but,
-si c’est un tout bien construit. M. Gauvain publie
-dans les <i>Débats</i> des modèles de ce genre.</p>
-
-<p>Parmi les conditions essentielles à la rédaction
-d’un bon style de journal, le respect de la langue
-s’impose par-dessus tout. L’influence des journaux
-est désastreuse pour la langue française. Au nom
-des pures traditions classiques, par patriotisme
-autant que par goût, on doit réagir contre ce mouvement
-de décadence et de corruption qui déshonore
-l’art d’écrire. L’américanisme, les sports,
-l’automobile, l’aviation, la politique ont fait de la
-prose de journal une espèce de jargon, argot de
-courses et d’industries, anglicismes ridicules, néologismes
-barbares, imbécillités verbales, dont un
-collectionneur d’aberrations formerait un recueil
-scandaleusement drolatique. Jamais la langue
-française ne subit de tels ravages.</p>
-
-<p>Ces habitudes de style nous ont fait oublier les
-spirituels articles des bons journalistes d’autrefois,
-car il y en a eu d’excellents et qui ont enchanté
-nos pères. Se rappelle-t-on le succès de Jules
-Lecomte dans <i>le Monde illustré</i> ? Qui relit Émile
-de Girardin ou Albert Wolff ? On s’est moqué des
-causeries anecdotiques que Jules Claretie alimentait
-par un intelligent système de fiches.
-Aurélien Scholl est mort tout entier. Qui lit Henri
-Fouquier et Armand Silvestre ? Rochefort lui-même
-est déjà bien loin de nous. Le journalisme
-ne laisse après lui que quelques rares noms, qui
-surnagent, comme les naufragés de Virgile, dans
-un océan d’oubli.</p>
-
-<p>Encore une fois (ce sera la conclusion de ces
-courtes lignes), les écrivains de journaux doivent
-bien se persuader qu’on ne peut se faire un nom
-que par le talent, le souci du style, la facture,
-la forme. C’est toujours par la littérature qu’on
-arrive, même dans le journalisme, qu’on écrive
-ou qu’on parle, qu’on fasse des articles, des sermons
-ou des conférences.</p>
-
-<p>Rarement improvisées, presque toujours écrites,
-les conférences sont un genre de littérature comme
-un autre et qui relève, par conséquent, lui aussi,
-de l’enseignement du style et de l’art d’écrire.</p>
-
-<p>La manie des conférences nous vient d’Angleterre.
-Le sermon et le <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> laïque furent toujours
-à la mode dans ce pays de discussion en plein air.
-La conversation publique y fut d’abord religieuse,
-et prit très vite une tournure politique qui élargit
-son champ d’action et son auditoire. Firmin
-Maillard nous a laissé là-dessus d’intéressants
-renseignements<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>. Dickens parcourut l’Amérique
-en lisant ses œuvres, comme plus tard Jean
-Aicard récitant chez nous sa <i>Chanson de l’enfant</i>
-et ses <i>Poèmes de Provence</i>. La mode des conférences
-commença sous le second Empire, avec
-Weiss, Philarète Chasles, Louis Ulbach, Élisée
-Reclus, Pelletan, Deschanel, Hébrard, Prévost-Paradol,
-Vallès, Méry, Weill, Baudelaire… Legouvé
-et Sarcey furent de célèbres conférenciers. Sarcey
-s’était fait une popularité avec sa brusquerie bon
-enfant, qui allait jusqu’à s’interrompre pour se
-plaindre d’un courant d’air. Mais le type du conférencier
-pour dames, celui que nul ne surpassera,
-c’est Caro. Qui n’a pas vu les pâmoisons qui accueillaient
-le cours de M. Caro, ignorera toujours
-la gloire que peut donner un public féminin.
-M. Caro enseignait la morale, la philosophie, la
-métaphysique. C’était du délire. M. Bergson lui-même
-n’a pas connu de pareils transports.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Cité des intellectuels</i>, p. 137.</p>
-</div>
-<p>Tout le monde n’est pas destiné à devenir l’idole
-des dames. Il y a des conférenciers sérieux qui
-cherchent le succès sans l’atteindre et il y a des
-conférenciers folâtres qui sont cependant très
-écoutés. On sait l’histoire de ce plaisantin, qui,
-commençant une conférence sur la littérature
-lapone, arrive sur l’estrade, une gorgée d’eau
-et prononce cette phrase : « Mesdames et Messieurs,
-il n’y a pas de littérature lapone. »</p>
-
-<p>Un jour, un de nos amis essaya de démontrer
-devant un public mondain que <i>Cyrano de Bergerac</i>
-n’était pas un chef-d’œuvre. Il choisit et lut les
-vers les plus ridicules. Tous furent applaudis,
-et le succès de la conférence fut pour Rostand.</p>
-
-<p>Depuis 1890, avec Faguet, Brunetière et Jules
-Lemaître, le fléau des conférences s’est scandaleusement
-propagé. La conférence est devenue
-aujourd’hui une profession internationale. Le
-conférencier boucle sa valise, touche des cachets,
-fait partie d’une troupe et, tout rayonnant de projections
-cinématographiques, parcourt la France
-et l’étranger, Hollande, Belgique, République Argentine
-ou Côte d’azur. Il existe des sociétés de
-conférences musicales, philosophiques, historiques,
-archéologiques, littéraires, pour dames, pour jeunes
-filles, pour enfants, pour rien du tout, pour le
-plaisir de débiter des anecdotes qui traînent dans
-tous les livres. Modes, chapeaux, toilettes, cuisine,
-érudition, grammaire, tous les sujets sont
-bons. Le temps d’ouvrir un volume et de prendre
-des notes, et on court se faire applaudir.</p>
-
-<p>La conférence a un avantage : elle supprime
-l’effort. C’est à peine si l’on s’aperçoit qu’on vous
-enseigne quelque chose. Ce n’est pas apprendre,
-ce n’est pas s’instruire : c’est aller au théâtre ou
-dans le monde. On y retrouve l’atmosphère d’un
-salon où l’on cause. On ne prendrait pas la peine
-de lire une conférence dans une revue ; on va
-l’écouter parce que c’est la mode, parce qu’on y
-rencontre Mme X… ou Mme Z… et qu’on peut en
-parler chez ses amies : « Ah ! ma chère, vous y
-étiez ? C’était exquis ! »</p>
-
-<p>La conférence est à la portée de tout le monde.
-On n’a même pas besoin d’être orateur. Il suffit
-de savoir lire. Jules Lemaître lisait admirablement
-et avait toujours l’air d’improviser. Il faut que
-la lecture donne cette illusion ; sans cela les auditeurs
-restent froids. On l’a bien vu pour Alexandre
-Dumas père. Ce fut une joie dans Paris, quand on
-apprit que le célèbre écrivain, l’intarissable causeur,
-allait probablement raconter de vive voix les
-pittoresques souvenirs de sa vie ! Au lieu de cela,
-qu’on se figure la déception de l’auditoire, lorsqu’on
-entendit l’auteur de <i>Monte-Cristo</i> parler
-tranquillement de Jules César, Virgile, Cicéron,
-Delacroix, etc. Ces amplifications furent froidement
-accueillies. « Dumas file sur la province, dit
-Firmin Maillard, le froid le suit à Valenciennes,
-à Lille où les ouvriers typographes l’ont prié de
-faire une conférence à leur bénéfice et auxquels
-il répond : « Mes enfants, vous êtes les mains avec
-lesquelles je mange depuis quarante ans ; il est
-bien naturel que la tête vienne au secours des
-mains. » Malgré cela, le froid persiste, Dumas
-gagne l’étranger ; Venise et Vienne ont pour lui
-le même climat, il ne retrouve un peu de chaleur
-qu’en Hongrie, où il a l’heureuse idée d’apparaître
-costumé en Hongrois. Cette attention lui
-concilie tous les cœurs. Pourquoi cet insuccès,
-lorsque tant d’autres… Tout simplement parce
-qu’au contraire de ce qu’on attendait de lui, il
-ne parle point, il lit, à la papa, sans lever les yeux,
-le nez dans ses papiers, trébuchant à travers les
-lignes et ne sortant des endroits difficiles qu’après
-un silence mortel pour celui qui lit et pour celui
-qui l’écoute…<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Firmin <span class="sc">Maillard</span>, <i>La Cité des intellectuels</i>, p. 141.</p>
-</div>
-<p>« Les conférences, disait Mme Ancelot en 1860,
-c’est le monologue installé sur les ruines de la conversation. »
-Les radoteurs ont remplacé la conversation,
-en racontant ce que tout le monde sait.
-« Je ne connais pas ce sujet. Je vais écrire un livre
-là-dessus », disait un plaisant auteur.</p>
-
-<p>On est stupéfait de songer qu’il y a des jeunes
-filles qui entendent quelquefois deux conférences
-par jour ! Dans quelle confusion doivent se débattre
-ces pauvres cervelles féminines qui croient
-pouvoir retenir quelque chose ! Si encore on prenait
-des notes ! Mais qui a le courage de prendre
-des notes ? Et puis, noter quoi ? L’histoire de
-France, l’histoire de la littérature ? A quoi bon ?
-On trouve tout cela dans les livres.</p>
-
-<p>« Il ne faut pas s’imaginer, dit Marcel Prévost,
-que les conférences vont remplacer l’étude chez
-les auditeurs. Il ne faut pas même s’imaginer
-qu’elles peuvent remplacer des cours. Elles sont,
-sans plus, un studieux plaisir : ce qui est bien
-quelque chose. Même les parcelles de savoir qu’elles
-sèment dans telles têtes de linottes empanachées
-ne sont pas entièrement perdues ; snobisme pour
-snobisme, j’aime mieux celui d’Armande que le
-snobisme du bridge ou du tango. Vive la mode du
-savoir, de l’intelligence, de la culture, ne fût-ce
-qu’une mode pour quelques-uns et quelques-unes !
-Le côté dangereux de la mode conférencière, c’est
-que, sous ce nom de conférences, on puisse abriter
-des denrées si diverses — quelques-unes nuisibles.
-Le choix des sujets n’exclut pas les pires niaiseries :
-on a conférencié sur la <i>matchiche</i>. Le choix des conférenciers
-est souvent quelconque, guidé surtout
-par le désir d’allécher le public en l’étonnant.
-Beaucoup de conférences sont préparées à la hâte,
-débitées au petit bonheur par des façons de
-bègues<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>l’Art d’apprendre</i>, p. 117.</p>
-</div>
-<p>Tout cela n’est que trop vrai ; et que de choses
-il y aurait encore à dire !</p>
-
-<p>Mais à quoi bon récriminer ? Prenons la conférence
-pour ce qu’elle est. Bonne ou mauvaise,
-c’est une œuvre littéraire. Tâchons donc de la
-bien écrire. Étudiez votre sujet ; efforcez-vous
-d’être original ; soignez le fond et la forme, et ne
-vous contentez pas de répéter ce que vos auditeurs
-peuvent lire dans n’importe quel ouvrage. Il est
-scandaleux de voir des conférenciers résumer tranquillement
-l’histoire grecque ou romaine, ou de
-simples manuels de littérature française.</p>
-
-<p>Les conférences sont ordinairement fort mal
-écrites. Elles font illusion sur le moment ; en réalité,
-elles ne supportent pas la lecture.</p>
-
-<p>On doit écrire une conférence comme on écrit
-un livre, et appliquer à ce genre de discours ce
-que nous disions des <i>Sermons</i> : « Ce sont les bons
-écrivains qui font les bons orateurs<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> En blâmant les conférences, je fais une exception,
-bien entendu, pour les leçons d’enseignement professionnel,
-conférences agricoles ou autres, qui peuvent être si
-utiles aux cultivateurs ou aux ouvriers.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">Chapitre XIV<br />
-<b>Le guide et les conseils</b></h2>
-
-<p class="d">Nécessité d’un guide. — Les conseillers de Flaubert. — Maupassant
-et Flaubert. — Racine et Boileau. — La
-docilité de Chateaubriand. — Les enquêtes de Mme de
-Staël. — La vanité littéraire. — Les avantages d’un
-bon conseiller.</p>
-
-
-<p>Je voudrais, en terminant ce livre, présenter
-quelques réflexions sur l’utilité qu’il y aurait pour
-les débutants de lettres à s’assurer un guide dévoué
-et clairvoyant.</p>
-
-<p>En général, on s’imagine avoir du talent, parce
-qu’on prend pour du talent le don d’assimilation
-et la facilité d’écrire.</p>
-
-<p>Comment peut-on arriver à savoir si l’on a vraiment
-du talent et si ce qu’on écrit vaut quelque
-chose ? Il n’y a qu’un moyen : c’est de le demander
-aux autres.</p>
-
-<p>Peu de gens sont capables de juger leurs propres
-ouvrages. Qu’on se loue ou qu’on se critique, on se
-trompe presque toujours : ou on est indulgent ou
-on est injuste. Lord Lytton, par exemple, se trompait,
-quand il écrivait à lady Blessington, à propos
-des <i>Derniers jours de Pompéi</i> : « Je crains que cet
-ouvrage ne plaise pas aux femmes. Elles n’aiment
-que les intrigues bien conduites ; elles demandent
-du sentiment et de l’esprit, et <i>Pompéi</i> n’a ni l’un
-ni l’autre. » Les auteurs, il faut bien l’avouer, n’ont
-pas l’habitude d’avoir si mauvaise opinion d’eux-mêmes.</p>
-
-<p>Littérairement, personne ne se connaît, personne
-ne se voit. Pour se connaître et pour se voir, il
-faut faire appel aux lumières d’autrui. « Les Romains,
-dit Vigneul-Marville, avaient une coutume
-fort louable et très utile, tant qu’on sut bien en
-user : c’était de réciter les ouvrages de leur composition
-en la présence de leurs amis, avant que de
-le donner au public. Ils avaient en cela deux
-fins : la première de recevoir les avis et les corrections,
-dont les plus habiles gens ont toujours besoin ;
-et la seconde, qui était une suite de la première,
-de ne publier rien qui ne fût fort accompli…
-On envoyait des billets pour inviter les gens à ces
-sortes de récits. Les empereurs honoraient quelquefois
-de leur présence ces assemblées<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Mélanges d’histoire et de littérature</i>, t. I, p. 310.</p>
-</div>
-<p>Les plus grands maîtres ont éprouvé le besoin
-de soumettre leurs œuvres à des personnes éclairées.
-Il n’y a que les esprits médiocres qui sont toujours
-sûrs d’eux-mêmes. Avant de les offrir au
-public, Fontenelle voulut lire ses comédies dans le
-salon de Mme de Tencin ; on les jugea indignes
-de sa réputation, et c’est Mme de Tencin qui fut
-chargée de lui dire la vérité. Fontenelle s’inclina.</p>
-
-<p>Quand Montesquieu eut terminé <i>Arsace et Isménie</i>,
-il se demanda si cette publication aurait
-du succès. « Tout bien pesé, écrit-il, à l’abbé de
-Guasco, je ne puis encore me déterminer à lire
-mon roman d’<i>Arsace</i> à l’imprimeur. Le triomphe
-de l’amour conjugal de l’Orient est peut-être trop
-éloigné de nos mœurs pour croire qu’il serait bien
-reçu en France. Je vous apporterai le manuscrit ;
-nous le lirons ensemble, et je le donnerai à lire à
-quelques amis. »</p>
-
-<p>Roman, dialogue, poésie, nouvelles, on ne peut
-juger son œuvre qu’après l’avoir laissé refroidir
-pendant quelque temps. Il faudrait la relire six
-mois au moins après qu’on l’a écrite. Comme on
-ne peut attendre indéfiniment, le mieux est de
-soumettre sa production à des personnes de confiance.</p>
-
-<p>On sait l’histoire de Flaubert. Le futur auteur
-de <i>Madame Bovary</i> réunit un soir ses amis,
-Bouilhet et Ducamp, pour leur lire la première
-version de <i>la Tentation de saint Antoine</i>. Le résultat
-de cette lecture fut désastreux. On jugea que c’était
-de la pure rhétorique et qu’il fallait tout recommencer.
-Le bon Flaubert n’accepta pas ce verdict
-sans résistance. Il se soumit cependant, et c’est
-alors qu’il se décida à écrire <i>Madame Bovary</i>, sujet
-réaliste qui devait refréner son tempérament
-lyrique.</p>
-
-<p>La vie de Flaubert est le plus bel exemple de
-modestie et de travail que nous offre l’histoire des
-Lettres françaises. Il avait une confiance absolue
-dans les conseils de Bouilhet et lui soumettait tout
-ce qu’il écrivait.</p>
-
-<p>Flaubert et Bouilhet se complétaient l’un
-l’autre, « Il est avéré, dit Cassagne, que le bon sens
-de Bouilhet a souvent tempéré les outrances d’imagination
-de Flaubert. <i>Madame Bovary</i> et <i>Salammbô</i>
-furent écrits sous les yeux et sous le contrôle de
-Bouilhet ; et, quand son ami mourut, Flaubert
-put dire avec raison qu’il « avait perdu sa conscience
-littéraire<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a> ». En revanche, Bouilhet, de
-<i>Mælenis</i> aux <i>Dernières Chansons</i>, ne composa rien
-sans consulter Flaubert ; et, aux heures de découragement
-et de lassitude, c’est Flaubert qui lui
-rendait confiance et le réconfortait.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> A. <span class="sc">Cassagne</span>, <i>la Théorie de l’art pour l’art</i>, p. 132.</p>
-</div>
-<p>« Pendant trente ans, dit Étienne Frère, Flaubert
-n’a rien écrit sans le soumettre à Bouilhet, se
-conformant toujours à son avis. C’est Bouilhet
-qui lui trouva le sujet de <i>Madame Bovary</i>. Son influence
-a été énorme sur le talent de Flaubert : il
-l’a discipliné, il l’a émondé, châtié ; il en a fait ce
-qu’il est. Quand il mourut, Flaubert disait : « J’ai
-enterré ma conscience littéraire, mon cerveau et
-ma boussole<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Louis Bouilhet</i>, p. 230.</p>
-</div>
-<p>L’auteur de <i>Mælenis</i> n’a peut-être pas laissé la
-réputation d’un poète de tout premier ordre ; mais
-on peut n’être pas un parfait exécutant et être
-cependant un excellent conseiller.</p>
-
-<p>Maupassant, à ses débuts, soumettait à Flaubert
-tout ce qu’il écrivait. L’auteur de <i>Madame Bovary</i>
-lui faisait un véritable cours de style, supprimait
-les épithètes, enlevait les banalités, retranchait
-les verbes, et surtout l’empêchait de rien
-publier avant qu’il ne fût tout à fait mûr. C’est en
-écoutant docilement ces conseils que l’auteur de
-<i>Boule-de-Suif</i> se forma ce style d’une si admirable
-netteté, ce style vigoureux et sain, que les jeunes
-gens d’aujourd’hui ne connaissent plus.</p>
-
-<p>Maupassant a raconté, avec sa modestie ordinaire,
-tout ce qu’il devait à Flaubert :</p>
-
-<p>« Je travaillais, dit-il, et je revins souvent chez
-lui, comprenant que je lui plaisais, car il s’était
-mis à m’appeler en riant son disciple. Pendant
-sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des
-nouvelles, je fis même un drame détestable. Il
-n’en est rien resté. Le maître lisait tout, puis, le
-dimanche suivant, en déjeunant, développait ses
-critiques et enfonçait en moi peu à peu deux ou
-trois principes qui sont le résumé de ses longs et
-patients enseignements. Si l’on a une originalité,
-disait-il, il faut avant tout la dégager ; si l’on n’en
-a pas, il faut en acquérir une. Ayant posé cette
-vérité qu’il n’y a pas, de par le monde entier, deux
-grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux
-nez absolument pareils, il me forçait à exprimer
-en quelques phrases un être ou un objet, de manière
-à le particulariser nettement, à le distinguer
-de tous les autres objets de même race ou de même
-espèce. « Quand vous passez, me disait-il, devant
-un épicier assis sur sa porte, devant un concierge
-qui fume sa pipe, devant une station de fiacres,
-montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose,
-toute leur apparence physique, contenant aussi,
-indiquée par l’adresse de l’image, toute leur nature
-morale, de façon à ce que je ne les confonde
-avec aucun autre épicier, ou avec aucun autre
-concierge, et faites-moi voir par un seul mot en
-quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux
-cinquante autres qui le suivent et le précèdent. »</p>
-
-<p>Imitez l’exemple de Flaubert, Bouilhet et Maupassant :
-imposez-vous l’obligation de lire à quelqu’un
-ce que vous écrivez, dussiez-vous, comme
-Molière, recourir à votre servante. Molière ne lui
-lisait pas les vers d’<i>Alceste</i> ; Musset a raison de dire
-qu’à sa place il les lui aurait lus.</p>
-
-<p>La Fontaine, Racine et Molière entretenaient
-leur amitié par un perpétuel échange de conseils
-et de lectures. C’est Boileau qui apprit à Racine
-à faire de beaux vers et à rompre la banalité de
-Quinault. L’auteur d’<i>Andromaque</i> ne publiait rien
-sans l’approbation de Boileau, qui applaudissait
-à ses triomphes et le consolait dans ses défaites,
-dont la dernière fut <i>Athalie</i>. La gloire de Racine
-ne fut pas du tout ce qu’on croit. Les contemporains
-lui préférèrent toujours <i>Pradon</i>.</p>
-
-<p>Ces échanges de bons conseils étaient réciproques<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.
-Racine, « qui a poussé le goût jusqu’au
-génie », dit Heredia, obligea Boileau à supprimer
-de sa <i>Satire des femmes</i> tout un passage réaliste
-qui ne figure pas dans la première édition. Le
-voici :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,</div>
-<div class="verse">De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,</div>
-<div class="verse">De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,</div>
-<div class="verse">Dont la femme, aux bons jours, composait sa parure ?</div>
-<div class="verse">Décrirai-je ses bas, à trente endroits percés,</div>
-<div class="verse">Ses souliers grimaçants, vingt fois rapetassés,</div>
-<div class="verse">Ses coiffes d’où pendait au bout d’une ficelle</div>
-<div class="verse">Un vieux masque pelé, presque aussi hideux qu’elle ?</div>
-<div class="verse">Prendrai-je son jupon, bigarré de latin,</div>
-<div class="verse">Qu’ensemble composaient trois thèses de satin,</div>
-<div class="verse">Présent qu’en un procès sur certain privilège</div>
-<div class="verse">Firent à son mari les régents d’un collège,</div>
-<div class="verse">Et qui, sur cette jupe, à maint rieur encor</div>
-<div class="verse">Derrière elle faisait dire <i lang="la" xml:lang="la">Argumentabor</i></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> « Racine et Boileau doivent tout à un travail obstiné. »
-<span class="sc">Rivarol</span>, <i>Œuvres choisies</i>, p. 33. Édition Mercure.</p>
-</div>
-<p>La Rochefoucauld montrait ses brouillons à tous
-ses amis et rédigeait avec eux ses <i>Maximes</i>. Chateaubriand
-suivait aveuglément les conseils de
-Fontanes et de Joubert. Fontanes lui fit refaire
-des chapitres entiers, notamment l’épisode de
-Velléda et le discours du père Aubry.</p>
-
-<p>« Je n’arrive à quelque chose, dit Chateaubriand,
-qu’après de longs efforts ; je refais vingt fois la
-même page et j’en suis toujours mécontent. Je
-n’ai pas la moindre confiance en moi ; peut-être
-même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu’on
-veut bien me donner ; il dépend presque du premier
-venu de me faire changer ou supprimer tout un
-passage : je crois toujours que l’on juge ou que l’on
-voit mieux que moi. »</p>
-
-<p>Et il ajoute, à propos de sa traduction de Milton :</p>
-
-<p>« J’ai quelques amis, que depuis trente ans je
-suis accoutumé à consulter : je leur ai encore proposé
-mes doutes sur ce dernier travail ; j’ai reçu
-leurs notes et leurs observations ; j’ai discuté avec
-eux les points difficiles ; souvent je me suis rendu
-à leur opinion, quelquefois ils sont revenus à la
-mienne. »</p>
-
-<p>Mme de Staël, toujours si sûre d’elle-même, non
-seulement consultait ses amis, mais elle les interviewait
-pour utiliser ensuite leur avis en écrivant
-ses chapitres. On eût rendu un immense service à
-Victor Hugo en lui montrant l’absurdité de ses
-conceptions dramatiques, les longueurs descriptives
-de <i>l’Homme qui rit</i> et des <i>Travailleurs de la mer</i>. Il
-eût fallu à ce torrentiel poète un conseiller toujours
-prêt à lui crier la vérité, comme ces esclaves antiques
-chargés d’insulter l’orgueil des triomphateurs
-romains. Il a manqué à beaucoup d’écrivains
-un gardien vigilant de leur production et de leur
-gloire.</p>
-
-<p>L’incommensurable vanité des auteurs empêche,
-la plupart du temps, cet échange de directions et
-de bons conseils. Et pourtant les meilleurs écrivains
-ne font pas tous les jours des chefs-d’œuvre.
-Vous lisez un roman ; les cent premières pages sont
-parfaites, le ton excellent ; tout à coup, sans raison,
-c’est brutal, c’est faux ; on est consterné, on se
-dit : « Ah ! si l’auteur avait consulté quelqu’un
-qui l’eût remis dans le bon chemin ! »</p>
-
-<p>On connaît la légendaire vanité de Victor Hugo,
-Dumas père, Lamartine et Chateaubriand. Ceux-là,
-du moins, eurent du talent et même du génie ;
-mais, en général, ce sont les auteurs les plus médiocres
-qui sont les plus orgueilleux. J’en sais qui
-parlent d’eux-mêmes comme ils parleraient de
-Byron ou de Shakespeare. Personne n’est dupe des
-compliments qu’ils recherchent ; seuls à prendre
-au sérieux la fausse monnaie qu’on leur donne, ils
-passent leur vie superbement ridicules, sans le
-savoir, sans qu’on le leur dise, et « ils mourront
-sans que les honnêtes gens soient vengés ».</p>
-
-<p>L’orgueil d’écrire et l’amour de la gloire développent
-singulièrement ce mépris des conseils,
-ces sentiments de vanité et de suffisance si naturelles
-au cœur de l’homme et qui donnent aux
-âmes les plus hautes des faiblesses parfois étranges.
-Édouard Grenier raconte « qu’en se promenant
-avec Lamartine dans le petit jardin du Chalet,
-il le voyait s’approcher de la grille, sous prétexte
-d’admirer le mont Valérien ou les cimes du bois de
-Boulogne, et c’était, visiblement, pour s’exposer
-à la curiosité et à l’admiration des promeneurs qui
-passaient ».</p>
-
-<p>Aucun compliment, dit-on, ne fit plus de plaisir
-à Bourdaloue que ce qu’il entendit dire à une poissarde
-qui le vit sortir de Notre-Dame, au milieu
-d’une foule de monde qui venait l’entendre : « Ce
-b… là, dit-elle, remue tout Paris quand il prêche. »</p>
-
-<p>Je connais des écrivains qui se font gloire de
-leur orgueil. Il n’y a vraiment pas de quoi. Rien
-n’est plus ridicule que l’orgueil. C’est un sentiment
-qui ne va jamais sans envie et qui n’est que
-l’hypertrophie puérile de la vanité.</p>
-
-<p>Les concours littéraires, les réclames, la concurrence
-exaspèrent l’amour-propre des écrivains — grands
-ou petits. On ne rencontre plus des modestes
-comme Berryer, « uniquement préoccupé de faire
-briller ses amis… et qui possédait au plus haut
-degré cette vertu si rare : le détachement de soi.
-Plus qu’à aucun des autres hommes de son temps,
-on peut lui appliquer ce mot de Bossuet : « L’Univers
-n’a rien de plus grand que les grands hommes
-modestes<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Edmond <span class="sc">Biré</span>, <i>Mémoires</i>, p. 203, 204.</p>
-</div>
-<p>Le fameux d’Arlincourt, l’auteur du <i>Solitaire</i>,
-a passé sa vie dans l’admiration de lui-même. « Ce
-qu’il disait et faisait imprimer sur ses œuvres,
-traduites dans toutes les langues, sur l’incalculable
-débit qu’elles obtenaient, il l’avait répété
-tant de fois, qu’il avait probablement fini par le
-croire. Les compliments, si renforcée que fût la
-dose d’encens, ne lui étaient jamais suspects de
-malicieuse hyperbole ; mais il était toujours prêt
-à vous en rendre ; il vous louait presque aussi
-volontiers qu’il se louait lui-même<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Th. <span class="sc">Muret</span>, <i>Souvenirs et propos divers</i>, p. 35.</p>
-</div>
-<p>C’est encore une forme de vanité très commune,
-celle qui consiste à louer les autres pour mieux se
-louer soi-même.</p>
-
-<p>Les écrivains, depuis Horace, ont toujours été
-des personnes très susceptibles qui ne demandent
-jamais de conseils et sont même humiliés d’en recevoir.
-On regimbe à l’idée de retrancher un chapitre,
-de corriger une phrase. On cite le mot de
-Boileau : « Aimez qu’on vous conseille et non pas
-qu’on vous loue », mais on ne le met guère en pratique.
-Rien ne coûte plus à un homme de lettres
-que de demander l’avis d’un confrère. Chacun
-croit avoir plus de talent que le voisin.</p>
-
-<p>Un auteur vint un jour me soumettre un manuscrit.
-Je me permis, après l’avoir lu, de lui faire
-remarquer que cela avait peut-être été un peu trop
-rapidement écrit et qu’une seconde rédaction me
-paraissait nécessaire. L’auteur indigné sortit en
-faisant claquer la porte : « C’est la première fois,
-cria-t-il, que quelqu’un se permet de me dire que
-j’écris mal. »</p>
-
-<p>J’entends l’objection : « Les conseillers ne sont
-pas infaillibles, ils peuvent se tromper, eux aussi,
-comme tout le monde. » Oui, sans doute, les conseillers
-peuvent se tromper, mais moins souvent que
-vous, qui êtes ébloui par votre œuvre. On ne saura
-jamais tous les défauts qu’on peut éviter en écoutant
-des juges qui n’ont aucune raison de s’illusionner,
-qui représentent la majorité des lecteurs
-et dont il vous reste, en somme, le droit de contrôler
-vous-même l’arrêt. Il est de votre intérêt que
-le public ne soit pas trompé, et, pour ne pas tromper
-les autres, il faut d’abord ne pas se tromper
-soi-même.</p>
-
-<p>Donc choisissez un juge. C’est de toute nécessité,
-Mais qui choisir ? Un professionnel ou un
-simple amateur ? L’un ou l’autre, tous les deux
-même, si c’est possible. L’essentiel est de choisir
-quelqu’un d’intelligent, qui ait sincèrement le
-souci de votre réputation et de votre avenir. Je ne
-crois pas qu’il soit absolument nécessaire d’être
-du métier pour bien juger une œuvre littéraire, la
-qualité d’un récit, la vie des personnages. Un simple
-dilettante aura peut-être quelque difficulté à
-s’expliquer ; mais, en l’aidant de vos questions,
-vous arriverez facilement à lui faire dire ce que
-vous voulez savoir. Par certains côtés, cependant,
-l’avis d’un professionnel pourrait être plus profitable,
-parce qu’un professionnel mêle à ses conseils
-d’intéressantes raisons techniques d’exécution
-et de facture.</p>
-
-<p>C’est un grand bonheur, pour un homme de
-lettres de rencontrer un pareil guide. Il faut tout
-faire pour le trouver.</p>
-
-<p class="gap small">Paris, février 1925</p>
-
-
-<p class="gap c small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Préface</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch0"><small>I</small></a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE PREMIER<br />
-<span class="sc">La vocation et le succès</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’ambition d’écrire. — La carrière littéraire. — Les dispositions
-littéraires. — La question du talent. — La
-vraie vocation. — Le public et le succès. — Comment
-se fait le succès. — Le rôle de la critique. — Le lancement
-d’un livre. — Les prix littéraires. — La réclame
-et la vente</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE II<br />
-<span class="sc">Le style et le roman</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’envahissement du roman. — L’argent et le roman. — La
-loi du travail : George Sand, Villiers de l’Isle-Adam,
-Paul Arène, Baudelaire. — Le mauvais style</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">24</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE III<br />
-<span class="sc">Comment on fait un roman</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La prose actuelle. — Doit-on bien écrire le roman ? — L’effort
-et l’originalité. — La sincérité littéraire. — Le
-cas de Lamennais. — L’éternel roman d’amour. — Le
-roman drôle. — Le roman psychologique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">43</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE IV<br />
-<span class="sc">Comment on fait un roman</span><br />
-<i>(Suite.)</i></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Balzac et le vrai réalisme. — Flaubert et le roman. — La
-signification de <i>Madame Bovary</i>. — Faut-il copier la vie ? — Le
-procédé de Tourguénieff. — Les caractères et les
-personnages. — Balzac copiait-il ? — La « documentation ». — Les
-noms des personnages</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">66</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE V<br />
-<span class="sc">Comment on fait un roman</span><br />
-<i>(Suite.)</i></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Faut-il écrire ses souvenirs ? — L’emploi du <i>je</i>. — Le choix
-du sujet. — Faut-il écrire pour le public ? — Le public
-et Théophile Gautier. — Le plan et la composition. — Flaubert
-et l’impassibilité. — La couleur locale. — La
-description exotique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">87</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE VI<br />
-<span class="sc">Quels romans faut-il lire ?</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Paul et Virginie</i>. — <i>Don Quichotte</i>. — <i>La Nouvelle Héloïse</i>. — <i>Clarisse
-Harlowe</i>. — Tourguénieff. — Balzac. — <i>Manon
-Lescaut</i> et Barbey d’Aurevilly. — Le roman d’aventures. — Le
-roman rustique. — Ferdinand Fabre. — Le
-roman mondain. — Le roman et la couleur historiques. — Le
-roman et la « nouvelle »</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">109</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE VII<br />
-<span class="sc">L’érudition et le livre d’histoire</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Qu’est-ce que l’érudition ? — M. Marcel Prévost et les
-fiches. — La fausse érudition. — La vie et les idées
-générales. — La vie et l’érudition. — Le style et l’Histoire. — Tacite,
-Carlyle, Michelet, Tillemont</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">140</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE VIII<br />
-<span class="sc">Ce que doit être la critique littéraire</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La vraie critique. — La lecture et la critique. — Les
-divergences d’opinions. — Lamartine critique. — Dante
-et Tolstoï. — La morale et la critique. — Les parti-pris
-de la critique. — L’influence de la littérature. — Les
-lois littéraires. — La mauvaise critique. — La critique-cliché</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">155</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE IX<br />
-<span class="sc">Ce que doit être la critique littéraire</span><br />
-<i>(Suite.)</i></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les difficultés de la critique. — L’envahissement des livres. — Comment
-juger un livre. — Un devoir d’élèves. — La
-critique irascible. — Les critiques à lire : Sainte-Beuve,
-Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète Chasles,
-Gustave Planche, Vacquerie. — George Sand et la critique. — Les
-enseignements de la critique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">178</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE X<br />
-<span class="sc">Comment on fait un sermon</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mauvais sermons. — Le style de la chaire. — Les
-sermons ridicules. — L’improvisation et le travail. — Les
-procédés de Bossuet. — Les <i>Sermonnaires</i>. — Le
-sermon au théâtre — Nécessité du style. — Le réalisme
-de Bossuet. — Bossuet le grand modèle</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">194</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE XI<br />
-<span class="sc">La traduction comme moyen de former son style</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La traduction et l’art d’écrire. — Les contre-sens. — La
-traduction et les savants. — Les traductions littérales. — La
-vraie traduction. — Tacite et Rousseau. — Péguy
-et la traduction. — Chateaubriand et la littéralité. — Henri
-Heine et la littéralité. — Les idées de Gœthe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch11">218</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE XII<br />
-<span class="sc">La traduction comme moyen de former son style</span><br />
-<i>(Suite.)</i></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les bonnes traductions. — La valeur d’Amyot. — Homère
-et Leconte de Lisle. — Leconte de Lisle et la littéralité. — Les
-traductions de Bossuet. — Bossuet et la Bible</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch12">220</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE XIII<br />
-<span class="sc">Le journalisme et les conférences</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le métier de journaliste. — Les grands journalistes. — Le
-journalisme et le style. — La manie des conférences. — Alexandre
-Dumas conférencier. — Le style et les conférences</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch13">250</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="2"><div>CHAPITRE XIV<br />
-<span class="sc">Le guide et les conseils</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nécessité d’un guide. — Les conseillers de Flaubert. — Maupassant
-et Flaubert. — Racine et Boileau. — La
-docilité de Chateaubriand. — Les enquêtes de Mme de
-Staël. — La vanité littéraire. — Les avantages d’un
-bon conseiller</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch14">264</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap"><span class="xsmall">PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup>, 8,
-<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>. — 31686.</p>
-
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>COMMENT ON DEVIENT ÉCRIVAIN</span> ***</div>
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-Defect you cause.
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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