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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Égypte éternelle - -Author: Jehan d'Ivray - -Release Date: February 12, 2022 [eBook #67382] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE ÉTERNELLE *** - - - - - - - JEHAN D’IVRAY - - L’ÉGYPTE - ÉTERNELLE - - - PARIS - LA RENAISSANCE DU LIVRE - 78, Boulevard Saint-Michel, 78 - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - Le Prince Mourad 1 vol. - Janua Cœli 1 vol. - Les Porteuses de Torches 1 vol. - Le Moulin des Djinns 1 vol. - Au Cœur du Harem 1 vol. - Souvenirs d’une Odalisque 1 vol. - Mémoires de l’Eunuque Béchir-Aga 1 vol. - La Rose du Fayoum 1 vol. - Bonaparte et l’Égypte 1 vol. - La Lombardie au temps de Bonaparte 1 vol. - -POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT: - - La Cité de Joie 1 vol. - Le Baiser de l’Autre 1 vol. - Les Femmes Saint-Simoniennes 1 vol. - -EN PRÉPARATION: - - Saint Jérôme et les Dames de l’Aventin 1 vol. - Boèce et Symmaque 1 vol. - Nos Frères de Lettres 1 vol. - Promenades à travers le Caire 1 vol. - - - - -A JEAN DE BONNEFON - - - - -AVANT-PROPOS - - -Le temps n’est plus où, sur la foi du vieil Homère, Hérodote s’écriait -au IIe livre de son histoire: «Aller en Égypte; voyage long et -difficile!»... De nos jours, rien ne s’oppose à ce que la traversée, -jadis périlleuse et interminable, ne s’accomplisse avec la rapidité et -le confort souhaités par les plus exigeants de nos modernes touristes. - -Sans la guerre, dont les effets se manifestent encore dans toutes les -branches, on pourrait, à L’heure présente, se rendre de Marseille à -Alexandrie en moins de trois jours. - -Malgré les retards apportés aux améliorations projetées, il n’en demeure -pas moins que ce «voyage long et difficile» ne constitue plus qu’une -promenade. - -Bientôt, on ira plus vite, et plus volontiers, visiter les Pyramides, -que l’on ne se rend aux Pyrénées ou au Mont-Blanc. - -Alors, insensiblement, se déchirera le voile mystérieux et charmant -derrière lequel s’abrite encore la vieille terre pharaonique; le passé -de ce pays merveilleux n’aura plus rien qui nous étonne et nous attire. -Déjà, l’Égypte des Ptolémées et celle des Khalifes, si proche de nous, -semblent faire partie de notre histoire. Il en reste bien peu de choses. -Pourtant, les Latins que nous sommes ne peuvent, sans émotion, -contempler ces lieux où se déroulèrent les plus belles, les plus -ardentes phases de la vie d’Antoine et de celle de César. Les Français -ne sauraient non plus fouler avec indifférence le sol brûlant où coula -le sang des soldats de Bonaparte. - -Ils ne pourront regarder les yeux secs, la demeure branlante mais encore -debout où vécurent les savants amenés par le général en chef et qui, les -premiers, étudièrent sur place et répandirent dans le monde cette -science connue depuis sous le nom d’Égyptologie. - -Pour cela, il est bon de se hâter et de regarder l’antique patrie de -Menès et d’Aménophis avant qu’elle ait perdu tout à fait ce cachet -spécial qui, si longtemps, fit d’elle la nation privilégiée dont chacun -parle et que tous ignorent; terre de beauté dont le plus infime grain de -poussière portait une gloire, terre de grandeur où naquit, dans un âge -que notre imagination rapproche du rêve, la première civilisation -africaine. - -L’Égypte, plus qu’aucun pays, mérite d’être connue. Les événements -extraordinaires de ses trois époques, si parfaitement distinctes: époque -pharaonique, époque gréco-romaine, époque des Khalifes, la parent d’un -nimbe unique. Au milieu des difficultés sans nombre qui lui furent -créées par les différents usurpateurs, le malheureux indigène s’est -constamment débattu sans faiblesse. Il a su garder non seulement ses -coutumes ancestrales et sa proverbiale sérénité, mais le type même de sa -race s’est conservé parmi ceux que les races étrangères n’ont point -approchés. Il suffit de parcourir les villages du Delta ou de la -Haute-Égypte pour se rendre compte que tels vous accueillent les -paisibles habitants de l’Isbeh perdue dans la vaste plaine, tels les -contemporains de Ramsès durent aussi venir sur le pas des portes -recevoir l’hôte envoyé par Amon ou par Osiris. - -L’Islam, malgré sa puissance, n’est point parvenu à changer l’âme de ce -peuple essentiellement agriculteur. - -Nulle part comme en Égypte ne s’accuse la différence existant entre le -Fellah, le véritable homme des bords du Nil, et le citadin, qu’il soit -commerçant, employé ou fonctionnaire, ce dernier ayant pris aux -différents colons qui l’entourent, un peu des idiomes et des manières de -tous les pays. - -Le Fellah est demeuré semblable à ses pères, humbles sujets des -Osortasen, des Aménophis et des Seti. Celui qui pourrait en douter -encore n’a qu’à parcourir les salles du Musée des Antiquités au Caire, -ou plus simplement celles du Louvre. Il retrouvera non seulement sur les -momies dont les traits ont gardé leur forme, mais sur les innombrables -statuettes de pierre ou de bois, le même front large, les mêmes méplats -un peu saillants, les mêmes oreilles placées plus haut que les nôtres, -la même bouche sensuelle et bonne. Il remarquera en outre la beauté des -mains et l’extrême petitesse des pieds chez les femmes, les attaches -d’une finesse parfaite, enfin les grands yeux lumineux auxquels les -anciens artistes surent si bien imiter la vie en plaçant dans l’orbite -de leurs statues un globe de quartz, au milieu duquel était un clou -sombre imitant à s’y méprendre la pupille humaine. Mais plus que tout, -le curieux remarquera l’altitude d’abandon et de passivité absolue que -les figures rendent à merveille. La reproduction du Cheick-el-Beled se -rencontre en Égypte encore fréquemment parmi les hommes de la génération -actuelle. J’ajouterai que moi-même ai pu cent fois reconnaître dans les -harems, le visage des princesses d’autrefois sur celui des femmes qui -m’entouraient. Il ne leur manquait que le _pschent_ hiératique et les -innombrables petites tresses pour faire d’elles autant de Hofert-Hari ou -d’Isénophré. - -Les classes élevées offrent, au contraire, un mélange extraordinaire de -races. Ce fait doit être attribué aux alliances avec des femmes -étrangères, turques, circassiennes ou grecques des Iles, autrefois -esclaves ou seulement issues de mères esclaves et légitimées par la -suite. Quelques Abyssines sont venues aussi de leurs montagnes -lointaines, apporter dans la famille égyptienne le contraste de leur -sang noir. Seul, le peuple demeure immuable, et si forte est là-bas la -puissance du sol, qu’après trois ou quatre générations, l’étranger -vivant au village prend, lui aussi, les coutumes et les allures du -véritable Égyptien. Ceux qui de père en fils n’ont pas quitté l’Égypte -depuis un siècle, ne la quitteront jamais. - -L’Égyptien lui-même, contrairement à tant d’autres, ne s’acclimate pas -en Europe. Il y fait volontiers ses études, y retourne souvent quand ses -moyens le lui permettent. L’idée ne lui viendra pourtant pas de s’y -fixer. Toujours, sur les bords de la Tamise comme sur les rives de la -Seine, dans les plus aimables villes de Suisse ou d’Italie, n’importe le -lieu où il essaie d’oublier son ennui ou de distraire son habituelle -nonchalance, l’Égyptien regrette le Nil. Il soupire après ses terres -toujours vertes, les plaines grasses, les dattiers généreux et le ciel -éternellement pur de sa patrie enchanteresse. - -Cet horizon sans bornes, cette terre presque toujours pareille pour des -yeux européens, qui très vite s’en lassent, résument pour l’indigène -l’axe du monde. La montagne, les collines, les arbres séculaires de -notre Europe déplaisent à l’Égyptien, qui n’est heureux qu’alors que ses -regards embrassent toutes les terres qui l’entourent et qu’il peut voir -se lever, au ras du sol, les astres qui amènent invariablement le retour -du jour ou de la nuit. Ce n’est pas impunément que ses pères -consacrèrent le culte d’Ammon-Râ, dieu solaire. En vérité, aucun peuple -n’a gardé ce culte aussi bien que lui. Le Fellah a horreur de l’arbre -qui «cache la lumière» et retarde la maturité de la récolte. Si quelque -sycomore s’avise de pousser trop vite dans son champ, créant de -l’ombrage, immédiatement il l’arrache... quitte à aller s’étendre sous -celui de son voisin à l’heure de la sieste, quand la chaleur devient -trop ardente. Un archéologue musulman, Aly-bey-Bahghat, qui s’est occupé -particulièrement de la période arabe, m’a affirmé que d’immenses forêts -recouvraient l’Égypte au commencement du moyen âge et que les Fellahs, -peu à peu, les avaient détruites. L’existence de ces forêts expliquerait -l’amour que les anciens portaient à la chasse dont on retrouve des -scènes nombreuses sur les peintures et les bas-reliefs du temps. -Aujourd’hui, seuls les Européens risquent quelques modestes coups de -fusil à l’époque du passage des cailles et des canards sauvages. -L’indigène, lui, ne se sert guère de son arme (quand il en possède) que -pour les voleurs ou les animaux nuisibles. La plupart du temps il prend -le gibier au piège et à la glu. Les cailles sont vendues vivantes, en -cage de dix ou de vingt-cinq. - -J’ai dit que l’Égyptien aime passionnément son pays. Il l’aime sans -chercher à raisonner ses sentiments, uniquement parce que depuis -toujours ses aïeux ont comme lui contemplé ce sol et ce fleuve béni -entre tous et qui, grâce à ses inondations régulières, lui donne le blé -d’où il retire son pain, le coton qui l’a rendu riche, le trèfle qui -nourrit ses bufflesses, le maïs et la canne à sucre, sources de tant de -biens. Un jour, on est venu lui dire que ce pays était menacé, on a -éveillé en lui l’idée de patrie, et voici qu’une pensée nouvelle a germé -sous ce front paisible. Ce qui pour les hommes turbulents des villes -s’appelait nationalisme est devenu, chez ces simples, le patriotisme le -plus pur. - -On a vu d’humbles femmes fellahas donner sans hésitation pour «la cause» -leurs économies et leurs bijoux. Des notes que j’ai eues sous les yeux, -il résulte que les recettes les plus fructueuses réalisées par le parti -sont venues de ces paysans qui, assez avares d’ordinaire, se sont -dépouillés sans un regret pour subvenir aux frais d’entretien de la -délégation envoyée en Europe. - -Et si étonnante que la chose puisse paraître, ce ne sont pas ceux-là qui -ont fait les révolutions. Ils les ont subies, voilà tout. L’expérience -m’a montré qu’à chaque émeute, le Fellah n’avait qu’un désir: -s’échapper, fuir les coups de feu et les mitrailleuses. Essentiellement -pacifique, il sait que les soulèvements ne mènent à rien, il demande -seulement qu’on lui laisse ce qu’il possède, le peu de bien qu’il hérita -de ses pères et qu’il souhaite transmettre de même aux enfants issus de -sa chair. - -La femme fellaha, essentiellement travailleuse et économe, reste la -forte tête du ménage, comme ses sœurs de l’époque pharaonique. Elle -achète, vend, trafique à sa guise, et si le sort veut qu’un petit -commerce lui échoie dans quelque bourg important, elle réalise des gains -appréciables, tient boutique aussi bien que l’homme le mieux averti. La -polygamie, qui d’ailleurs de plus en plus tend à disparaître, n’est même -pas un obstacle à son bonheur. Le plus souvent, le mari ne prend une -seconde épouse que quand la première a vieilli. Alors celle-ci goûte, -dans l’orgueil de demeurer la maîtresse absolue du logis ou de la -boutique, une joie qui compense ce partage dont elle ne voit que -l’utilité. La seconde épouse est une aide, plus jeune, plus forte, sur -laquelle elle se décharge des fonctions pénibles. Si «l’ancienne» a eu -la chance de donner au ménage un ou plusieurs garçons, son autorité -demeure pour toujours assurée. Même désirable et belle, la nouvelle -venue sera Sa servante. - -Évidemment, il y a des jalouses. Quelques crimes de temps à autre se -commettent dont la justice est le plus souvent impuissante à dénouer la -trame ténue. Mais ne s’en commet-il pas chez nous? A balances égales, -même avec le partage, la femme égyptienne se montre moins révoltée, -uniquement parce qu’elle est aussi plus croyante que la majorité de nos -paysannes modernes. Elle se soumet au sort qu’elle ne peut éviter et, -dans l’espoir de mériter une vie meilleure, elle supporte la vie -présente sans récrimination ni colère. - -Étonnamment assimilable, elle donne les satisfactions des plus rapides, -sitôt qu’on entreprend de la dégrossir et de l’instruire, et provoque -l’étonnement et la fierté de celles qui consentent à entreprendre cette -tâche. Elle apprend ce qu’on veut et ne l’oublie point. - -Les événements qui se sont succédé en Égypte durant le cours de ces -dernières années, ont prouvé que la femme égyptienne, de la plus humble -paysanne à la plus grande dame, savait comprendre les aspirations du -peuple, les défendre au besoin avec cette éloquence qu’on ne saurait, -sans injustice, lui dénier. - -Le jour, lointain peut-être, mais que chaque heure rapproche, où -l’instruction, en pénétrant davantage dans le cœur de la nation, aura -fait de cette femme, encore ignorante, l’égale de ses compagnons et de -ses frères, une surprise profonde nous sera réservée. - -Il faut avoir vu comme moi l’application des petites filles sur les -bancs des écoles chrétiennes ou israélites, il faut aussi avoir constaté -la facilité extraordinaire avec laquelle elles s’accoutument, en -quelques mois, tant à la pratique des langues européennes qu’à nos -mœurs,--cependant si différentes de celles de leur famille,--pour -comprendre ce que l’on peut obtenir de pareils sujets. - -J’ai connu des jeunes filles élevées chez nos religieuses, mariées à -peine nubiles, et luttant de toutes leurs forces contre les préjugés de -la famille qui voulait les obliger à vivre en esclaves, sous la tutelle -de la mère de l’époux. Vivre seule avec son mari, avoir un appartement -ou une maison que l’on gouverne, constitue encore une licence blâmable. -Eh bien! mes petites amies ne craignaient point d’affronter les foudres -de la société en essayant de se créer un foyer à l’instar des -Européennes. J’en sais qui, fortes de l’appui de leur mari, sont -parvenues à faire de leur maison de véritables nids confortables que -n’encombrent plus les parasites d’antan. Même, ô stupeur! elles -accompagnent parfois leur seigneur et maître soit à la promenade, soit -en quelque «home» où règne le même esprit de modernisme et où les attend -un autre jeune ménage, avide comme le leur d’indépendance et de -civilisation. J’ajouterai que l’épreuve a parfaitement réussi. - -Il est impossible de mesurer la somme de courage, l’effort magnifique de -volonté que de tels actes représentent parmi la majorité des femmes -égyptiennes. Quand viendra le temps où les exceptions seront généralité, -l’Égypte du siècle dernier aura disparu. Une autre âme se lèvera de ce -peuple longtemps courbé sous le joug qui le fit esclave. Avec ou sans -les Anglais, ce peuple trop mal connu est en train de marcher si -rapidement vers le progrès qu’il aura tôt fait de l’atteindre. Il est -même à souhaiter qu’il n’y parvienne point trop vite. On ne saurait -assez répéter à la jeunesse égyptienne qu’elle demeure la gardienne -sacrée du passé de son pays; elle se doit de ne point faillir à la -lourde tâche qui lui incombe. Détruire peut sembler parfois utile, -conserver est mieux. Le jour où les enfants des bords du Nil connaîtront -comme il convient l’histoire merveilleuse de leurs anciens rois, leur -orgueil goûtera une joie profonde et ils prendront soin de rendre à leur -patrie la gloire et la grandeur d’autrefois. Mais ce jour-là aussi, -beaucoup de ces choses qui nous rendirent si captivante la vallée du Nil -et ses villes inattendues, le désert et les villages si curieux à -observer, les intérieurs si intéressants à visiter, tout cela aura -disparu. C’est pourquoi il faut se hâter de tracer ces lignes où j’ai -essayé de mettre un peu de toutes mes impressions d’une époque qui n’est -pas encore le passé, mais qui n’est déjà plus le présent de l’Égypte. - - - - -L’Égypte éternelle - - - - -L’ÉGYPTE QUI S’EN VA - - -La première impression ressentie par l’Européen d’il y a trente ans, en -arrivant à Alexandrie, était un sentiment de surprise. Cette surprise -dégénérait vite en stupéfaction. Dès que le paquebot avait jeté l’ancre -dans le port, une nuée de _farraches_ (portefaix) vêtus du large -pantalon de toile serré aux chevilles, coiffés du tarbouche à forme de -chéchia propre aux Alexandrins, se précipitaient sur le malheureux -voyageur. Ils criaient tous de si bon cœur que les coups de bâton des -drogmans accourus en hâte parvenaient à peine à leur imposer silence. -L’arrivant, devenu leur proie, devait lutter avec la même énergie pour -défendre à la fois et sa personne et ses bagages. - -La ville, très peuplée, très animée, montrait déjà de larges artères -parées d’immeubles européens. De beaux attelages parcouraient les rues -Mais l’œil demeurait quand même amusé par une suite de tableaux aussi -pittoresques qu’inattendus: longues charrettes indigènes garnies à se -rompre d’une troupe de femmes du peuple, hermétiquement enveloppées dans -leur _habara_ de cotonnades teintes à l’indigo; porteurs d’eau traînant -leurs pieds nus, l’échine ployant sous le faix de la peau de bouc -gonflée jusqu’au bord et arrosant doucement les trottoirs sur leur -passage; nègres couronnés de plumes d’autruche, le front pourvu d’un -morceau de miroir où le soleil allumait de courtes flammes, le torse -entouré d’une sorte de tutu parsemé de coquillages... Tout cela a -complètement disparu. La ville d’Alexandrie, la capitale des Ptolémées, -a pris aujourd’hui l’apparence d’une cité quelconque, plus italienne -qu’égyptienne, assez semblable aux autres ports de la Méditerranée. - -Pour le Caire, le changement s’accentue encore. L’ancien siège du -Khalifat gardait, vers les premiers mois de 1890, un cachet -d’orientalisme intense. Si les romantiques tels que Flaubert, Théophile -Gautier et Jules Janin n’eussent point reconnu la place de l’Esbekieh de -1850, du moins se fussent-ils immédiatement retrouvés dans les -innombrables ruelles bordant les nouveaux quartiers. La gare même ne les -eût point surpris; à peine franchi le seuil de ce monument plus que -modeste, les regards de l’étranger étaient immédiatement attirés par la -diversité des spectacles qui se multipliaient tout le long du jour -devant la station. Alors, les bourriquiers étaient rois. Les ânes se -voyaient partout. Malgré d’assez nombreuses voitures de louage, le joli -baudet du Caire demeurait le mode de locomotion préféré. Seuls, les -pachas et les femmes de grande famille s’offraient le luxe des coupés de -prix; tous les autres allaient tranquillement au trot rythmé de leurs -montures. Même les Européens ne dédaignaient point cette façon archaïque -de promenade. On pouvait voir de doctes professeurs traverser les -places, haut perchés sur les selles de velours, tandis que l’ânier, -plein de prévenances, tenait gentiment le parasol de soie écrue, -invariablement doublé de vert, au-dessus de la tête du cavalier mal -protégé du soleil par la calotte rouge qui est de rigueur pour les -employés du gouvernement. - -On retrouvait les porteurs d’eau et les danseurs nègres d’Alexandrie -avec, en plus, d’innombrables processions de confréries musulmanes, dont -la gravité était coupée par la gaîté des circoncisions et des mariages, -cortèges bruyants et presque continus. - -Enfin, même dans les quartiers les plus neufs, on sentait battre le cœur -ardent de la vieille cité musulmane. Il n’était pas besoin d’aller au -fond des antiques venelles de Saïda-Zénab, ou de Darb-el-Gamamiz pour en -respirer les odeurs. Oh! ces odeurs du Caire! mélange subtil de -cannelle, de clous de girofle, de poivre et de santal confondus, -fragrances bizarres de fleurs ignorées de nos contrées, _anbars_ et -_fohls_ dont, après tant d’années, je crois encore retrouver l’arôme... -tout cela joint aux exhalaisons des fruits trop mûrs, à l’infect parfum -de la _helba_ dont les femmes du peuple demeurent imprégnées, à -l’étrange relent du _tamra-hena_ (henné frais), compose à la ville des -Toulounides une atmosphère spéciale que l’on ne peut oublier quand on -l’a une seule fois connue. - -Si l’extérieur étonnait le nouvel arrivant, l’intérieur devait encore le -surprendre davantage. - -Malgré le flot montant de l’influence européenne, le Caire restait, du -côté indigène, assez semblable au Caire du grand Mohamed-Aly. Les harems -n’avaient pas beaucoup changé depuis cent ans. Le chef de famille -demeurait le maître incontesté de la petite tribu composant sa maison. -La polygamie était pratiquée par la bonne moitié de la population, et -nul ne songeait à s’en plaindre. Les eunuques conservaient les mêmes -prérogatives qu’au temps des Khalifes... et les jeunes filles, après -quelques années passées entre les mains des institutrices ou des sœurs, -reprenaient vite les coutumes ancestrales, sitôt les portes du harem -franchies. On ne les voyait guère que dans quelques boutiques situées en -des quartiers perdus du Mousky, toujours accompagnées de l’inévitable -«gardien du sérail». Un seul magasin, disparu depuis longtemps, avait le -don d’attirer la clientèle féminine indigène. C’était ce magasin Pétaud, -situé derrière le jardin de l’Esbekieh, dernier vestige de l’influence -française en Égypte. Là, on n’était servi que par des femmes, et ces -femmes se montraient d’une politesse exquise. Ce fut, je crois, le -premier magasin où l’on ait vu des vendeuses. Pour cela sans doute les -belles _hanems_ ne craignaient point de s’y aventurer. - -A cette époque, les harems prenaient, aux yeux des touristes, des airs -de mystère bien faits pour attirer la curiosité des étrangères de -marque. Aussi, pour les satisfaire, les maîtresses de maison, se -souvenant des habitudes transmises par les aïeules, renouvelaient pour -leurs visiteuses les traditionnelles cérémonies du café et celle du -sirop, moins compliquée, mais non moins typique. - -Pour servir le café, on employait de préférence les jolies esclaves -circassiennes passées maîtresses en l’art de la grâce; la plus âgée -apportait sur un plateau d’or ou d’argent le café réduit en poudre -impalpable, ainsi que la _canaqua_ de cuivre; elle préparait ensuite la -braise sur un réchaud. Sitôt que l’eau chantait dans la _canaqua_, elle -jetait la poudre appelée _boune_, tandis que le café prêt à être bu se -nomme _cahoua_. Une autre esclave, plus jeune, disposait alors les -précieuses tasses filigranées,--le plus souvent serties de perles ou de -turquoises,--sur un plateau où l’on déposait la cafetière. La maîtresse -de la maison se levait et, la main gauche sur la poitrine en signe de -respect, elle prenait de l’autre les tasses une par une et servait -elle-même ses invitées... Les confitures comportaient le même cérémonial -que les sirops. Seulement, par un raffinement de courtoisie, on -adjoignait à ces deux choses l’offre d’une magnifique serviette brodée -d’or, que l’esclave passait d’une personne à l’autre, ce qui n’était pas -toujours du goût des invitées, obligées de s’essuyer les lèvres après -leurs voisines de divan. - -A cette époque, peu de harems présentaient une installation européenne. -Partout on retrouvait les tables massives, les divans circulaires aux -mêmes coussins bourrés de coton, durs comme pierre, les mêmes fauteuils -alignés à la façon d’autrefois en une symétrie désespérante. Pas de -salle à manger ni de chambre à coucher. On mangeait n’importe où, autour -du plateau traditionnel. Fourchettes et couteaux demeuraient l’apanage -des grandes maisons. Pour dormir, seul le maître de céans possédait un -lit; les autres s’étendaient au petit bonheur où bon leur semblait, sur -les matelas que les négresses allaient chercher dans la salle dévolue à -cet usage. Une moustiquaire accrochée par quatre cordons, une couverture -de coton piqué, un coussin long, il n’en fallait pas davantage... Comme -les familles et les invitées étaient légion, chaque appartement, à la -tombée de la nuit, prenait des apparences de dortoir. La toilette était -vite faite. En dehors du bain hebdomadaire, nul ne se lavait autrement -qu’à l’aide de l’aiguière et du bassin que l’esclave de service tenait -sagement devant chaque visiteur... - -Les distractions consistaient en de rares sorties par bandes, sous l’œil -attentif de l’eunuque de la famille. Les noces, les circoncisions, les -funérailles venaient, pour quelques heures, mettre la révolution dans la -vie paisible des recluses. - -Peu cultivées, elles se contentaient de la lecture de quelques contes -orientaux, toujours les mêmes, ou des récits que leur faisaient les -commères colportant de maison en maison les histoires de la ville. -L’été, elles se donnaient entre elles d’étranges concerts. Nonchalamment -accroupies sur les _chiltas_ (matelas de soie) au sommet de leurs -terrasses, elles distrayaient leur ennui au moyen de la _houd_ ou de la -_noune_, seuls instruments de musique que toutes connussent. -Insensiblement, la petite cité s’animait à mesure que la soirée -s’avançait. Sous les rayons de la lune, on voyait se détacher du groupe -une danseuse, esclave affranchie ou simple parasite de la maison. Vite, -les autres s’emparaient du _darabouka_, sorte de tambour de peau d’âne, -précédé d’un long col de terre cuite et, à petits coups cadencés, elles -accompagnaient les pas de l’artiste improvisée. Celle-ci, les crotales -de cuivre entre les doigts, exécutait les danses les plus suggestives, -qui duraient souvent jusqu’à l’aube. - -En bas, dans le _mandara_, les hommes buvaient du cognac, en jouant au -jacquet ou aux dés. - -Mais dans cette Égypte désuète, aux mœurs presque médiévales, l’amour de -la France demeurait si grand qu’il suffisait de se présenter au nom de -notre patrie pour que toutes les barrières, d’un seul coup, tombassent, -pour que les portes les plus closes s’ouvrissent... - -Dans les harems, la Française était reçue, non point en étrangère, mais -en amie. Beaucoup de femmes indigènes de la société parlaient notre -langue; les autres ne demandaient qu’à l’apprendre. Il semblait même -parfois un peu gênant à celle qui arrivait d’être traitée avec de si -magnifiques honneurs; car non seulement on l’accueillait en souveraine, -mais on lui imputait des mérites, une science, que le plus souvent elle -ne possédait pas. Un enfant tombait-il malade? Vite il fallait courir -auprès de la _dame française_ (_Sett Françaouia_); elle seule pouvait -indiquer le remède infaillible qui le devait guérir. L’époux se -conduisait-il de façon peu galante envers sa femme? on venait solliciter -les conseils de la nouvelle venue. Recettes culinaires, détails de -toilette, façon de s’habiller, de se coiffer, tout était matière à -réclamer les lumières de la Française. Elle seule semblait tout savoir, -tout connaître; chacune de ses paroles était un oracle, chaque prière un -ordre, chaque enseignement une loi. - -Les hommes, eux, ne pensaient pas qu’il pût exister au monde d’autres -institutions que les nôtres, d’autres maîtres que nos professeurs, -d’autres ouvrages que nos livres. - -La France régnait là-bas, en souveraine charmante et incontestée. - -Cette influence magnifique, que toutes les autres nations nous -enviaient, nous la devions à tous ceux de nos compatriotes qui, depuis -les compagnons de Bonaparte,--les Larrey, les Monge, les Berthollet, les -Caffarelli, les Geoffroy Saint-Hilaire,--avaient commencé d’introduire -les premiers éléments d’instruction en Égypte. A la suite de ceux-là -dont le nom, après plus d’un siècle, est demeuré impérissable en Égypte, -d’autres étaient venus, appelés par le vice-roi Mohamed-Aly. Un -Français, M. Sève, devenu Soliman-Pacha, avait réformé et discipliné les -armées; son œuvre fut aidée et continuée par une pléiade d’officiers, -français comme lui, parmi lesquels il faut citer le lieutenant général -Boyer qui, sur la demande du Pacha, quitta Paris en 1824, le colonel -Gaudin, M. Paulin de Tarlet, MM. Varin, Gonthard, de Veneur, Guillemain, -Rey, Plassat. La plupart reposent encore dans le vieux cimetière -abandonné de l’ancienne Babylone. La marine avait été confiée à M. -Besson. L’arsenal fut placé entre les mains de l’ingénieur de Cerisy. - -Mais ce serait mal connaître le génie éclectique du grand réformateur -Mohamed-Aly que de penser un instant qu’il pût se contenter d’organiser -seulement les moyens de défense ou d’attaque de sa nouvelle patrie. -Sitôt que son règne fut certain et les droits de sa dynastie assurés, il -songea à s’attacher une élite de savants et de professeurs capables de -donner à l’Égypte une place à part dans le monde oriental. Nous savons -qu’il réussit au delà de tout espoir. - -Bientôt les écoles s’ouvrirent, les hôpitaux s’élevèrent, les fabriques -se dressèrent un peu partout dans le voisinage du Caire et dans le -Delta. Des hommes tels que Félix Mangin, Clot-bey, Mougel-bey, firent -plus en quelques années pour le renom de notre pays que les plus -glorieuses conquêtes. - -Le vicomte de Forbin débarque à Damiette en 1817 et de là gagne le -Caire. Il se montre tout heureux d’y rencontrer un aussi grand nombre de -Français. C’est M. Asselin de Cherville, notre consul, «qui unit -beaucoup de savoir à la plus grande modestie»; c’est M. Gaspary, M. -Duclos, Mme Barthélemy, nièce de l’auteur du _Voyage du jeune -Anacharsis_, et qui garde toujours vivant dans son cœur de vieille -femme, le souvenir de Voltaire connu autrefois à Paris. C’est encore M. -Collière, le docteur Dussap, la famille Caffe et tous les autres qui, -déjà, se groupent autour du législateur Mohamed-Aly. On parle à M. de -Forbin du colonel Boutin, l’explorateur qui vient de périr assassiné -tout près de Balbeck au moment où il se disposait à reprendre la route -de France. Le colonel Boutin a, l’un des premiers, étudié les Coptes. -C’est encore M. Davenat, drogman du consulat de France, qui a fait le -voyage de la grande oasis. A Alexandrie, c’est un Français, M. Roussel, -dont les collections retiennent l’attention des savants et des -voyageurs. Ces collections, amassées lentement par nos premiers -archéologues, ne se faisaient ni sans périls ni sans peines. Elles -exigeaient aussi de grands frais. M. Forbin est assez explicite sur ce -point. Par lui, nous apprenons que déjà la prodigalité des Anglais a -éveillé la cupidité orientale. «Les moindres monuments se vendent à des -prix excessifs. Le crédit et les richesses de l’Angleterre rendent cette -nation maîtresse presque exclusive des antiquités égyptiennes.» Le -transport seul d’une tête colossale coûtait cinq cents guinées au consul -d’Angleterre. La France ne permettait pas une telle dépense à ses -administrés. Il fallait donc qu’ils agissent à leurs frais. - -Les Saint-Simoniens arrivèrent en Égypte en 1833. Ils y reçurent -l’accueil le plus généreux. En échange, la terre des Pharaons leur doit -un essor réel vers le progrès; essor qui ne devait aller qu’en -grandissant, grâce à la constante volonté des plus remarquables -disciples du Père Enfantin. Lambert, Fournel, Bruneau, Busco, devaient -laisser là-bas un nom impérissable. Il n’est pas jusqu’aux femmes -saint-simoniennes dont l’œuvre, toute de dévouement et d’apostolat, -n’ait laissé des traces qui, cinquante ans plus tard, demeuraient -encore. N’oublions pas que c’est à l’exemple de l’une d’elles, Suzanne -Voilquin, que l’Égypte dut ses premières sages-femmes, ses premières -infirmières diplômées. Jusque-là, le soin des enfants et des mères -restait confié aux plus stupides matrones, prises dans les derniers -rangs du peuple. - -Ampère, qui visita l’Égypte en 1844, ne peut s’empêcher de témoigner sa -surprise en constatant l’influence dont jouissent nos compatriotes, tant -au Caire qu’à Alexandrie. Il nous dit que partout l’on serait heureux de -rencontrer des hommes tels que le Dr Ablot, MM. Perron et Linant. -Parlant de la maison de ce dernier, il déclare avoir trouvé «fort -agréable d’aller le soir prendre place sur un divan et, en fumant un -excellent narghilé, de converser avec Mme Linant qui, toute blanche dans -son costume demi-oriental, et assise sur des carreaux de pourpre, fait -en français les honneurs de son salon arabe». A propos de Lambert, -l’ex-Saint-Simonien, il nous explique que ce dernier a renoncé de fort -bonne grâce à son rôle d’apôtre, pour n’être plus qu’un homme d’esprit. -C’est à Ampère que Lambert confessa un jour que, s’il reconnaissait -avoir été autrefois «un peu» ridicule, il trouvait que d’autres -l’étaient «beaucoup». - -Chez Soliman-Pacha, Ampère retrouva un billard français et des journaux -de Paris... Chez le Dr Clot-bey, il eut la joie d’admirer une superbe -collection d’antiquités égyptiennes... et, sans doute, notre savant -compatriote lui fit la lecture de quelque chapitre de ce remarquable -ouvrage qui restera le plus parfait monument des études sur l’Égypte. -D’ailleurs, Clot-bey, comme les autres, représentait une élite; chacun -d’eux portait en soi la valeur de plusieurs hommes. Xavier Marmier, venu -deux ans avant Ampère, ne nous dit-il pas que le chimiste Perron se -distrayait de ses heures de cours à la nouvelle école de médecine du -Caire, par l’étude approfondie de l’arabe, dont les manuscrits lui -donnaient les renseignements les plus précieux sur la littérature et la -science au temps des Khalifes... - -Xavier Marmier se montre surpris de trouver au Caire un hôtel français -dont le propriétaire, M. Colomb, ne dédaigne pas de présider lui-même à -la haute direction de ses fourneaux. Non loin de l’hôtel, se trouve le -cabinet de lecture de M. Bonhomme, où le voyageur égaré en cette terre -lointaine trouve non seulement une bibliothèque complète, mais ce régal -si apprécié de tous les hommes venant de Paris: des journaux! sur -lesquels se précipitent les nouveaux venus à l’affût des _premiers -Paris_, bien qu’ils datent de plusieurs semaines. - -Durant les années qui séparent le règne de Mohamed-Aly de celui de son -petit-fils Ismaïl-Pacha, c’est encore les savants, les ingénieurs, les -officiers et les médecins français qui concourent à la civilisation et à -la prospérité de l’Égypte: École de médecine, École de droit, École -d’agriculture, des beaux-arts, des arts et métiers, Institut, créés et -dirigés par nos dévoués compatriotes. La construction et l’inauguration -du canal de Suez vont parfaire notre gloire et augmenter, s’il est -possible, notre influence en Égypte. - -Sous le règne d’Abbas, comme sous celui de son successeur Saïd, les -Français, accourus chaque jour plus nombreux, augmentent le prestige de -notre pays en cette terre égyptienne où les souverains eux-mêmes leur -témoignent une confiance absolue. Nous ne sommes pas un peuple -colonisateur, et notre sol nous offre par lui-même assez de ressources -pour que, rarement, l’idée nous vienne d’aller demander ailleurs le pain -quotidien. Ceux qui, alors, prirent la mer pour se rendre sur les rives -du Delta, ne s’exilaient point d’eux-mêmes, tous ils faisaient partie de -l’élite choisie et appelée par les vice-rois, amis de notre pays. -Jusqu’à la chute d’Ismaïl-Pacha, les descendants du grand chef de la -dynastie égyptienne se firent une loi de pratiquer son exemple. - -Ceux-là seuls qui connurent les journées de l’inauguration du canal et -furent les hôtes du khédive Ismaïl, peuvent encore dire ce qu’était -alors l’hospitalité égyptienne, et la place que la France tenait dans ce -pays de miracle. Les invités de choix ayant vécu ces heures dignes des -_Mille et une Nuits_ ne les oublieront jamais... - -Mais la prodigalité du vice-roi n’avait pas été sans entamer fortement -les finances du pays. Tewick-Pacha, fils et successeur d’Ismaïl, en -montant sur ce trône d’où son père venait de descendre par la volonté -des puissances européennes, recueillait une succession particulièrement -difficile. La surveillance pénible dont il devenait l’objet, la douceur -un peu molle d’un caractère inhabile à secouer le joug qu’il devait -subir, enfin la misère croissante du peuple, le désordre d’une armée mal -guidée, surtout point payée, tout cela rendit alors la situation des -Français assez critique en Égypte. Les événements de 1882 que je vais -essayer de décrire devaient achever de ruiner notre influence, ravissant -du même coup à nos malheureux compatriotes les bénéfices de près d’un -siècle de patience, de travail et d’efforts. - - - - -EN ÉGYPTE RÉVOLTÉE - - -Le 11 juin 1882, les partisans d’Arabi Pacha, exaspérés de voir leurs -réclamations repoussées, portèrent leur fureur sur les Européens, qui -n’étaient pour rien dans l’affaire. - -Pour se montrer équitable, il faut expliquer que la rixe terrible dont -les suites devaient exercer une si prodigieuse influence sur les -destinées de l’Égypte, commença par une altercation entre un cocher -indigène et un Européen, Maltais d’origine, frère du valet de chambre du -consul d’Angleterre, M. Cockson. - -Le cocher, qui depuis plusieurs heures voiturait son client, se vit -allouer pour sa peine la somme dérisoire d’une piastre (vingt-cinq -centimes). - -Le Maltais, par prudence, s’était fait déposer devant le café -Gavvat-el-Gézaz, situé rue des Sœurs. Ce café, appelé par les Européens -«le café vitré», était tenu par un compatriote du promeneur peu -généreux. Le cocher, furieux de se voir si mal payé, protesta, puis, -devant le mutisme de son client, le suivit dans l’intérieur du café en -l’accablant d’injures violentes. - -Par ce beau dimanche d’été, l’établissement regorgeait de monde. La -chose ne traîna pas. Le Maltais, probablement ivre, se rua sur le -malheureux automédon et, arrachant du comptoir le large couteau[1] qui y -demeurait suspendu à l’aide d’une ficelle, il en frappa si violemment -l’indigène que la mort fut instantanée. - - [1] Dans les cafés grecs, il est d’usage de servir aux clients des - hors-d’œuvre appelés _mézé_. Le jambon et la mortadelle nécessitent - l’emploi du couteau. - -En quelques minutes, Grecs, Maltais, Égyptiens, se jetant les uns sur -les autres, livrèrent une véritable bataille. Du café, l’émeute gagna -aussitôt la rue. Bientôt, la ville entière sembla peuplée d’hommes en -folie. - -Les Musulmans, surgissant de toutes parts avec cette rapidité -stupéfiante propre aux heures des grandes catastrophes, lançaient leur -terrible cri de ralliement: _Gay yâ mosslemine! Gay! Beycktelou -Ekhwatna!_ (Venez ô Musulmans, venez! on tue nos frères...) - -L’appel fatidique ne fut que trop entendu. - -Les yeux hors des orbites, la face convulsée, ils accouraient armés de -pieds de tables, de débris de chaises, de broches et de fers de lit, -tous objets dérobés aux cafés européens et aux rez-de-chaussée du -voisinage. - -Mais bientôt, ces armes légères ne suffirent plus. - -Comme pris du même furieux délire, les hommes des deux camps firent -irruption dans un grand dépôt du _Souk-el-Gedid_ (marché neuf) et -s’emparèrent de _nabouts_[2] qui s’y trouvaient en abondance. - - [2] Le _nabout_, long bâton de cormier, est demeuré, depuis la plus - haute antiquité, l’arme préférée du paysan égyptien. Entre ses - mains, il n’en est pas de plus redoutable. - -Entre temps les Grecs s’empressaient de charger leurs revolvers. - -Et la tuerie commença. - -Ceux qui, comme moi, ont entendu les cris d’angoisse, les hurlements des -femmes du peuple et les râles d’agonie des blessés, ne sauraient oublier -les affres épouvantables de ce jour-là. Durant la nuit, les plaintes des -victimes que l’on égorgeait presque sous nos fenêtres, arrivaient -jusqu’à nous, accompagnés par le rythme lugubre des flots battant les -pilotis du théâtre Rossini que nous dominions. - -L’historique des jours qui suivirent nous entraînerait trop loin. Mais -il est impossible de passer sous silence le bombardement d’Alexandrie -par l’escadre anglaise sous les ordres de l’amiral sir Beauchamp -Seymour. Cet acte inattendu, et exécuté sans déclaration de guerre -préalable, eut lieu le 11 juillet. Il détruisit pour plusieurs millions -de propriétés et tua un grand nombre d’habitants. - -Du côté de l’Égypte, l’artillerie était sans défense. «Pas une batterie -du côté de la rade ou de la mer n’a été altérée, pas un terrassement n’a -été opéré, pas un seul canon n’a été monté. La plupart des pièces en -batterie, à âme lisse, de courte portée, calibres 12, 22 et 32, -n’avaient pas bougé de leurs places depuis environ trente-huit ans, -époque à laquelle le général Galice-bey, au service de Mohamed-Aly, les -mit en position. Sur 101 canons Armstrong de 9 à 10 pouces, 64 seulement -étaient montés; les 37 autres gisaient hors des plates-formes où les -Anglais ont dû les trouver, côte à côte et loin de leurs affûts. Quant à -leurs projectiles, ils ne quittèrent jamais les magasins de l’Arsenal. -La veille de l’action, pas un canon n’avait ses munitions au poste de -guerre»[3]. - - [3] JOHN NINET, _Arabi-Pacha-Égypte_ 1880-1883. - -Pendant le bombardement, toutes les autorités locales ayant disparu, la -ville se trouva complètement abandonnée aux pillards et aux -incendiaires, ramassis de toute la lie de la population alexandrine. Les -Bédouins, campés à Ramleh, avaient reçu ordre de faire la police de la -ville. Ils se contentèrent de piller les magasins, après avoir défoncé -les devantures et, leur convoitise satisfaite, ils mirent le feu à ce -qui restait. Les prisons, ouvertes par force, avaient aussi vomi sur la -voie publique tout leur lot de malfaiteurs, qui se ruèrent au sac des -habitations et des boutiques. - -Les rues, où gisaient pêle-mêle les cadavres des victimes et les restes -calcinés des meubles et des charpentes, livraient passage à -d’innombrables charrettes sur lesquelles des familles apeurées avaient -pris place, fuyant la cité maudite. Durant trois jours, l’exode -continua. Le vice-roi s’était enfermé dans son palais de Ramleh. Les -grands harems, depuis longtemps, avaient fui au Caire. - -Les Européens, sagement conseillés par leurs consuls, recevaient -l’hospitalité à bord des grands paquebots ancrés au large, où les -compagnies leur faisaient payer un franc un modeste verre d’eau. Mais le -plus grand nombre avait gagné des rives plus clémentes. Sur ordre, la -flotte française, qui d’abord avait mouillé dans la rade, était partie -pour Beyrouth, au grand désespoir des rares Français qui avaient mis en -elle tout leur espoir. Cette poignée de Français, demeurés à Alexandrie -malgré toutes les menaces, constituait une réunion d’hommes résolus. Si -les autres colons avaient suivi leur exemple, la ville eût sans doute -échappé au désastre. Il suffit de quelques bras énergiques tenant en -main les armes dont ils n’eurent d’ailleurs pas à faire usage, pour -sauver le Crédit lyonnais, dont la porte ne fut même pas forcée. - -Il est regrettable qu’à ce moment les consuls et les fonctionnaires, sur -les injonctions de leurs gouvernements respectifs, aient cru devoir -donner l’exemple de l’exode. Autrement, bien des malheurs eussent pu -être évités. - -Cependant l’Europe, au reçu de ces événements mémorables pour l’Égypte, -demeurait indifférente. - -Quelques semaines plus tard, Arabi-Pacha, embarqué sur l’ordre des -Anglais, faisait route vers Ceylan. On lui accordait une pension, -généreuse pour l’époque: 12 000 francs, avec faculté de jouir de ses -rentes personnelles, et d’emmener une partie de son harem et de ses -serviteurs, cependant que les naïfs, dont le seul crime avait été de le -soutenir dans sa révolte, recevaient comme prix de leur complaisance le -châtiment suprême. - -Les émeutiers d’Alexandrie furent punis les premiers; ces malheureux -furent obligés de creuser eux-mêmes leurs propres tombes sur la place -des Consuls, à Alexandrie, où ils reposent encore, tandis que sur leurs -têtes horrifiées se dressaient d’innombrables potences. - -Depuis, la place funèbre a été transformée en jardin public. Des -pelouses vertes, des arbres touffus où s’ébattent des milliers -d’oiseaux, mettent la joie de la nature en ce coin charmant, où toutes -les rues du côté Est aboutissent à la mer. Cette mer, que l’azur -immuable du ciel égyptien rend éternellement bleue, ajoute au décor un -charme nouveau, dont les touristes ne se lassent point. Les hauts -immeubles, de construction moderne, bordant la place, achèvent de donner -à cet endroit de la ville un cachet d’élégance dont les Alexandrins sont -très fiers. - -Pour moi, dont la jeunesse fut frappée si abominablement par le terrible -spectacle des jours sanglants, la place des Consuls demeurera toujours -«le cimetière des premiers révolutionnaires». - -C’est un lieu commun de répéter aujourd’hui, après tant d’autres, qu’un -seul homme en France comprit alors l’extrême portée de la tragédie qui -se déroulait en Égypte. J’ai nommé Gambetta. Il ne cessa pas de lutter -contre ce qu’il appelait une abdication. Mais la plupart des députés du -moment n’entendaient rien à la question, pourtant si grosse de -conséquences. En réalité, ceux qui par leurs connaissances ou leur -intuition personnelle pouvaient prévoir l’avenir, sacrifièrent leur -conviction à leur popularité. - -Gambetta vit son ministère tomber peu après et ne récolta que des -quolibets pour s’être prononcé avec tant de chaleur sur des actes qui -s’accomplissaient si loin de Paris. - -En attendant, l’Angleterre commençait tout tranquillement en Égypte son -œuvre de colonisation. - - * * * * * - -Il ne m’appartient point de faire de la politique, à cette place: -laissant aux hommes compétents le soin de juger, je voudrais seulement -narrer ici ce qu’il m’a été donné de voir, en un pays que je connais -parfaitement bien. - -Quoi qu’on ait pu dire, la tranquillité de l’Égypte n’a jamais été que -relative. En réalité, tout ce que la révolution de ces dernières années -a pu accomplir date des journées de 1882. - -Seulement, les émeutiers de ma jeunesse ont passé la main à une -génération tout autre. Alors, la révolte partait de l’armée et du -peuple. D’ailleurs, pas plus l’un que l’autre ne se montrait bien -conscient de ses droits. Ils réclamaient une constitution, sans savoir -au juste en quoi elle consistait. A l’heure actuelle, le mouvement, -dirigé par des hommes de haute culture, a cela de redoutable qu’il -englobe la population tout entière. - -Les misérables soldats, les âniers faméliques, les fellahs sauvages de -1882 composant la milice d’Arabi-Pacha, tuaient pour tuer et -s’attaquaient uniquement aux têtes coiffées du _bornett_ (chapeau). Pour -eux, le chapeau représentait l’insigne du chrétien. - -Quelques-uns même, armés du terrible _nabout_, frappaient sans pitié -tout homme dont le teint clair, les cheveux blonds ou châtains -semblaient désigner un étranger. C’est ainsi qu’à l’hôpital indigène où -on avait transporté les cadavres des victimes, on put reconnaître les -corps de plusieurs Turcs, qui avaient en vain répété à leurs bourreaux -la formule de foi musulmane. La foule, ivre de sang, trompée par la -blancheur de leur face, voyait en eux les fils d’une autre race. - -Les Égyptiens d’aujourd’hui n’ont avec ceux-là qu’une lointaine parenté. - -Un sentiment, inconnu jusqu’à ce Jour, est né sur l’antique terre: le -patriotisme. J’entends inconnu quant à l’Égypte musulmane, car pour la -contrée des sages Pharaons, on ne saura nier qu’elle vénéra ce sentiment -bien avant que les Romains l’eussent placé à la hauteur d’un véritable -dogme. - -Les sujets d’Aménophis aimaient ardemment leur sol et le voulaient plus -grand que tout. - -C’est de ce passé magnifique, dont l’étude leur a permis de mesurer la -grandeur, qu’arguent aujourd’hui les hommes nouveaux pour réclamer leur -indépendance. Et comme, en apprenant mieux l’histoire de leur pays, ils -ont compris que la nation la plus forte n’est point la plus isolée, ils -ne souhaitent pas retourner au fanatisme, ni fermer leurs portes aux -lumières ni aux concours des autres peuples, de confessions différentes. -Ils demandent au contraire qu’on leur fasse confiance, et que les -étrangers reviennent en foule apporter aux rives du Nil l’animation de -leur présence et l’or de leurs banques. Mais ils veulent surtout être -les maîtres chez eux, ambition naturelle à tout peuple conscient de sa -force et de ses droits. - -Ces droits, le premier Égyptien qui ait eu le courage d’y faire appel, -c’est le jeune Mustapha Kamel, patriote convaincu et incomparable -orateur. - -Dans le magnifique discours prononcé par lui à Alexandrie, le 3 mars -1896, en pleine occupation anglaise, après avoir exposé avec une clarté -remarquable la situation créée au pays par la politique britannique, il -s’exprimait ainsi au milieu d’une foule enthousiaste: - -«Pourrons-nous, un jour, être fiers nous aussi de notre patrie? -Pourrons-nous jamais être un peuple fort et respecté?... J’en fais le -vœu le plus ardent. Nous ne pouvons arriver au bonheur rêvé, à la -réalisation de nos espoirs patriotiques que par un accord de tous, et -l’amour unanime de l’Égypte. Laissons de côté nos querelles et nos -passions personnelles; soyons unis de cœur et d’action. Ne donnons pas -au monde le spectacle d’une famille qui se querelle pour le partage des -biens et des meubles que contient sa maison, tandis qu’un incendie la -dévore. - -«Le jour où l’union de tous les Égyptiens sera un fait accompli, nos -espoirs deviendront des réalités. - -«Ce jour-là, nous pourrons nous écrier fièrement:--Nous sommes les -enfants libres de l’Égypte libre!» - -Je ne puis m’empêcher de citer encore ce passage d’un autre discours du -jeune orateur. - -«La civilisation égyptienne ne pourra durer dans l’avenir que si elle -est fondée par le peuple lui-même, que si le fellah, l’ouvrier, le -commerçant, l’instituteur, l’élève et tout Égyptien, savent que l’homme -a des droits sacrés auxquels il ne faut jamais toucher; qu’il n’est pas -créé pour être un instrument, mais pour mener une vie intelligente et -digne; que l’amour de la patrie est le plus beau sentiment qui puisse -ennoblir une âme, et qu’une nation sans indépendance est une nation sans -existence. - -«C’est par le patriotisme qu’un peuple barbare arrive, en peu d’années, -à la civilisation, à la grandeur et à la puissance. C’est de lui qu’est -formé le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est de -lui que découle la vie pour chaque être vivant.» - -Cependant, et c’est là encore que se marque la différence existant entre -les hommes d’il y a vingt-cinq ans et ceux d’aujourd’hui, ce même -Mustapha Kamel n’est pas seulement Égyptien, il est Musulman, et c’est -ce qui fait sa force parmi le peuple. Nous trouvons un peu de sa -profession de foi dans cette dernière phrase. Parlant de l’influence -immense exercée par Mohamed-Aly sur l’Égypte, il s’écriera: - -«Le grand homme qui a changé les destinées de l’Égypte et l’a comblée de -tant d’honneurs et de prestige, a su concilier dans son œuvre les -principes de la civilisation moderne et les dogmes de l’Islamisme. Il a -trouvé dans notre admirable religion la matière vitale de la plus haute -civilisation que les hommes puissent rêver, et il a eu la certitude que -par l’Islamisme on peut atteindre le plus vaste ensemble des félicités -dans la vie. - -«Si nous imitons son exemple, en nous appuyant sur l’Islamisme, en -prenant à la civilisation occidentale ce qu’elle a de bon et d’utile, en -méditant l’histoire et en échappant à cette division qui a tant nui à -l’Égypte et à l’Islam, nous arriverons certainement à acquérir la -grandeur et la place marquée que nous ambitionnons[4].» - - [4] Extrait du discours prononcé par Mustapha Kamel à Alexandrie, le - 21 mai 1902, à l’occasion du centenaire _lunaire_ de l’élection de - Mohamed-Aly. - -On juge avec quelle ferveur la masse des Égyptiens demeurés strictement -fidèles à la loi du Prophète accueillirent les paroles de ce leader du -parti nationaliste. Il n’était, pour l’instant, nullement question -d’étendre ce nationalisme aux divers habitants de l’Égypte. Mustapha -Kamel, que j’ai personnellement connu, avec lequel j’ai eu de nombreux -entretiens, s’intéressait uniquement à l’Égypte musulmane. - -Sous ce rapport, son incontestable talent a fait plus de tort que de -bien à la nation qu’il voulait défendre. - -Le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, l’a suivi par fanatisme -et l’a dépassé dans ses ambitions. - -Le meurtre du premier ministre, Botros-Pacha-Gali, assassiné le 13 -février 1910 par l’étudiant Wardani, n’eut pas d’autre cause. Botros ne -fut point frappé comme ami de l’Angleterre, mais uniquement parce que, -pour beaucoup, le choix d’un chrétien dans le ministère froissait les -sentiments religieux. - -Qu’il me soit permis de noter ici une remarque strictement personnelle, -basée sur la plus consciencieuse, la plus constante observation. - -N’est-il pas curieux de constater que, parmi tous ceux qui essayèrent de -secouer le joug anglais en terre d’Égypte, depuis le précurseur Mustapha -Kamel jusqu’aux émeutiers si tenaces de ces dernières années, le -mouvement a été surtout suivi par les étudiants et par les élèves des -écoles secondaires, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui, placés depuis -longtemps sous la direction des professeurs anglais, auraient dû les -premiers courber la tête et, mieux que tous les autres, subir le joug -sous lequel on les entraînait? - -Et c’est là que j’arrive au point délicat de ces notes, que je voudrais -surtout impartiales. - -Je ne parlerai ni des écoles militaires, autrefois florissantes, ni de -l’École de médecine, ni de l’École de droit, toutes trois créées par des -Français dévoués à l’Égypte et parvenues, grâce à leurs efforts, à un -tel degré qu’il permettait tous les espoirs. Il me suffira de citer -simplement les écoles proprement dites, celles qui, de par leurs -fonctions mêmes, forment les futurs hommes d’une nation. - -Quand j’arrivai en Égypte, le gouvernement commençait à peine de créer -quelques écoles, dont la direction supérieure était confiée, pour la -majeure partie, à des Français ou à des Suisses. L’instruction publique -demeurait elle-même entre les mains d’un Genevois de grande valeur dont -il m’a été donné plus d’une fois d’apprécier la vaste érudition et la -grande autorité. Il se nommait Dore-bey. Ces écoles, faible balbutiement -d’un pays qui s’éveille, prenaient leur essor quand survinrent les -événements déjà cités. - -Mais bien avant, la France avait apporté en Égypte, sur l’aile de ses -missions, la bonne parole de la science et les premiers principes de la -civilisation moderne. Les Lazaristes, les Frères des Écoles chrétiennes, -puis les Pères des Missions africaines de Lyon, enfin les Jésuites, -s’efforçaient à donner aux garçons l’instruction que les élèves de -France recevaient dans leurs collèges. Les filles n’étaient pas non plus -oubliées. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Dames de Sion, de la -Mère de Dieu, les Sœurs de Saint-Joseph, de la Délivrande, et enfin les -Dames du Sacré-Cœur, répandaient sur les jeunes âmes féminines -orientales les bienfaits d’une éducation jusque-là confiée à des -institutrices particulières--luxe onéreux que les familles assez riches -pouvaient seules se permettre. Et que l’on ne se figure point que -religieux et religieuses exerçassent la moindre pression sur l’esprit -des enfants confiés à leur garde. Musulmans, Israélites et Chrétiens -travaillaient ensemble, sous le regard des Pères et des Sœurs, sans que -jamais aucune des différentes confessions pût être froissée. -L’instruction religieuse était donnée à chaque groupe par les prêtres de -son culte. - -Quelques années plus tard, le bagage se trouva augmenté par -l’institution de deux lycées français, l’un au Caire, l’autre à -Alexandrie, et par des écoles de l’Alliance israélite. - -Dans toutes ces écoles sans exception, les enfants recevaient et -reçoivent encore une instruction assez complète pour que le gouvernement -français ait cru nécessaire de déléguer chaque année des professeurs, -qui viennent faire subir aux élèves les épreuves du brevet, simple et -supérieur, et celles du baccalauréat. - -Ces écoles, qui n’ont cessé de prospérer en ces dernières années, -avaient atteint au 10 mars 1919 le chiffre respectable de 27 000 élèves -appartenant à toutes les races, professant tous les dogmes, mais unis -fraternellement dans le double amour de l’Égypte qui les a vus naître, -et de la France qui les instruit. Non seulement la langue du pays, -l’arabe, n’était pas négligée, mais les plus savants ulémahs du Caire et -d’Alexandrie étaient appelés à parfaire sur ce point l’érudition des -Musulmans attachés à l’école. - -Les hommes les plus remarquables parmi les Égyptiens de ces vingt -dernières années sont d’anciens élèves des Frères, ou des Pères des -Missions africaines. Ces hommes, demeurés d’excellents patriotes, -gardent à la France un amour qui ne se démentit jamais. Innombrables -sont aujourd’hui les négociants et les employés qui doivent leur -instruction aux écoles de l’Alliance israélite. Là aussi on fait aimer -notre patrie, et je demeurai confondue d’admiration, pendant la guerre, -au cours d’une visite que je faisais à l’école israélite de Tantah, en -entendant des fillettes de douze à quatorze ans réciter--avec quel -enthousiasme!--des actes entiers de nos poètes, choisis au hasard sur ma -demande. - -Il y a mieux. Au printemps de 1919, à Alexandrie, notre consul, M. -Lucien Horizon, me demanda d’assister à la séance de cinéma offerte ce -jour-là aux élèves des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dans la loge où -nous prîmes place, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de têtes -brunes, parmi lesquelles de rares nattes blondes faisaient tache. De-ci, -de-là, les blanches cornettes des Sœurs semblaient de grands papillons -protecteurs. - ---Il y a là douze cents petites filles, me dit le consul, et toutes ne -sont pas présentes; la salle n’est pas assez vaste. - -Il s’interrompit; l’orchestre attaquait les premières mesures de _Sambre -et Meuse_. Alors, je pus voir cette chose étonnante qui mit des larmes -dans mes yeux: tandis que sur l’écran se profilait la vision magnifique -de nos soldats entrant à Colmar, toutes ces enfants, élèves de nos -écoles, entonnèrent de leurs voix pures le chant célèbre que jouaient -les musiciens. - -Et ce fut ainsi jusqu’au bout. Depuis la _Marseillaise_ jusqu’à la -_Marche lorraine_, ces petites savaient tous les airs, tous les -couplets, et rien ne me sembla plus touchant que le spectacle qui me fut -donné ce jour-là. - -Les Françaises, pourtant, se montraient rares; nombreuses, bien plus -nombreuses, se trouvaient les Égyptiennes, les Grecques et autres -étrangères de tous pays, confiées à nos Sœurs. Cependant, leurs jeunes -cœurs battaient de la même ivresse, leurs yeux brillaient de la même -joie que j’avais vue quelques mois plus tôt dans les yeux des jeunes -Parisiennes, au matin fameux de l’armistice... Et notre victoire -semblait leur victoire! Et nos chants sur leurs lèvres innocentes -devenaient leurs chants... - -Comme j’exprimais ma surprise, et aussi ma reconnaissance à notre -consul, il me dit gaiement: - ---Oui, je crois que c’est une bonne idée de montrer un peu de la France -à ces enfants qui l’aiment tant! Et vous n’en voyez qu’une partie. -Chaque jour, une école différente vient ici; hier, c’était l’Alliance -israélite, demain ce sera le lycée français, après-demain les Frères des -Écoles chrétiennes. Ainsi, tous et toutes auront vu l’entrée glorieuse -de nos troupes; j’espère bien leur montrer de même les fêtes solennelles -du grand jour, le passage des poilus sous l’Arc de Triomphe. - -Dans la soirée, et toujours en compagnie du consul, je visitai le -collège des Frères. Là aussi, grande fut ma surprise en constatant -l’organisation de cet établissement. Par pouvoir spécial, les Frères, -qui chez nous bornent leurs efforts à l’enseignement primaire, ont en -Égypte la mission de pousser leurs élèves jusqu’au baccalauréat. Mais -tandis que les Jésuites préparent surtout aux lettres, en Égypte les -Frères orientent les enfants vers les études pratiques: École Centrale, -Arts et métiers, Écoles d’électricité, Commerce. Ce qui surtout m’a -frappée dans l’inspection trop rapide que je fis des classes, des salles -de conférences et du musée, véritable pépinière de documents, ce fut -l’admirable collection des produits locaux. Le coton, roi incontesté du -pays par la richesse qu’il y apporte, est représenté sous toutes ses -formes, depuis la graine bénie d’où la plante précieuse va sortir, -jusqu’à l’étoffe tissée avec les fils de ses flocons. Et toutes les -espèces de coton sont là. Il en est de même pour le lin et le chanvre -indigènes. Les minéraux occupent aussi une large place, ainsi que les -plantes tinctoriales. L’Égyptien qui sort de ce collège connaît déjà à -fond les matières premières de l’industrie locale, dont un stage dans -nos grandes écoles lui permettra de tirer le parti le meilleur pour le -développement économique de la nation. Si j’ajoute que les Frères -comptent deux mille élèves pour la seule ville d’Alexandrie, il est -facile de se rendre compte des services qu’un tel enseignement peut -rendre à l’Égypte. Les Jésuites ont surtout formé des avocats, des -magistrats, des médecins qui, après de solides études secondaires sur -les bancs des collèges du Caire et d’Alexandrie, sont allés parfaire en -France leur instruction, et prendre leur diplôme. Il en est de même pour -les Pères des Missions africaines, qui sont établis particulièrement en -province. Le collège de Tantah a donné à l’Égypte des hommes de la plus -haute valeur. Je ne parle que pour mémoire du Lycée français, peu -fréquenté par les indigènes. - -Autrefois, à l’heure où notre influence s’affirmait en Égypte, -l’éducation des jeunes gens était complétée par cinq années passées dans -notre pays, à la Mission égyptienne instituée par le sage Mohamed-Aly. -Ces jeunes gens, une fois chez nous, recevaient une pension mensuelle -variant de deux à trois cents francs. Ils touchaient aussi les sommes -nécessaires aux frais d’inscription aux différentes facultés, leçons -particulières, achat de livres, etc... Le temps révolu, les diplômes -pris, les élèves rentraient en Égypte où ils trouvaient aussitôt des -postes, suivant leurs différentes carrières. - -La Mission égyptienne a été l’une des premières œuvres sacrifiées au -régime de l’occupation. Déjà, vers 1902, Mustapha Kamel appelait sur ce -fait l’attention du public: - -«La Mission égyptienne est une institution chargée de compléter à Paris -l’instruction des meilleurs étudiants égyptiens, qui a donné à l’Égypte -ses hommes les plus distingués; fort importante autrefois, elle n’est -plus composée, à l’heure actuelle, que d’une dizaine d’étudiants, pour -la moitié Arméniens. On empêche maintenant les étudiants de venir en -France, on les force à se rendre à Londres où ils avouent pourtant ne -pouvoir faire de bonnes études.» - -Ce qui était vrai en 1902 l’est devenu plus encore aujourd’hui. La -Mission égyptienne est morte à jamais. - -Les raisons invoquées par les occupants sont que le français cesse -d’être utile, puisque tout se fait désormais en anglais. - -Et c’est pourquoi nous voyons un peu chaque jour disparaître notre -langue et s’éteindre notre prestige, en ce pays où la France, si -longtemps, demeura la nation reine, aimée et admirée de tous. - -Insensiblement, les enseignes des quartiers européens, presque toutes -rédigées dans notre langue, sont devenues des enseignes anglaises. Les -magasins, du plus grand au plus petit, n’acceptent plus un employé qui -ne parle l’anglais. Même dans les métiers les plus obscurs et les moins -estimés, tels que bourriquiers et boyaguis (cireurs de bottes), ce n’est -plus en français que le boy accoste le passant ou le consommateur assis -à la table des cafés; le «Cirez, Missié» est devenu: «Shoes?» - -L’ânier, le fameux ânier du Caire, célèbre depuis l’Exposition de 1889, -ne nous parle plus de son baudet, mais son geste, qu’il essaie de rendre -noble, vous désigne la bête qu’il vous offre en prononçant du bout des -lèvres: «Donkey, sir?» - -Et tout est à l’avenant. - -Malheureusement pour nous comme pour les Anglais, tout ceci n’est -qu’apparence. - -Le peuple d’Orient, j’entends le bas peuple qui vit de l’étranger et -surtout du touriste, s’est de tous temps adapté avec une extraordinaire -facilité à ceux qui lui faisaient gagner son pain. Il eût été facile à -l’Angleterre de conquérir des âmes, qu’un penchant naturel pousse vers -leur intérêt, mais qui souhaiteraient pourtant que cet intérêt -s’accordât avec leur sympathie. Au contraire, il semble que l’Anglais si -parfaitement correct, si digne, si généreux avec les égaux qu’il estime, -ait pris à tâche de s’aliéner les cœurs égyptiens, en nous les aliénant -du même coup. - -Tandis que les hommes cultivés ont gardé à la France toute leur -affection, le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, s’est pris -tout à coup d’une sorte de xénophobie. - -Le tort en est, à mon avis, dans la façon dont les occupants ont agi -envers lui. - -Dans nos écoles, les professeurs n’ont pas craint de s’adresser aux -cœurs des élèves. Ils sont descendus jusqu’à ces petits êtres, souvent -incultes, les ont élevés jusqu’à eux, leur ont appris à chérir la France -dans ses humbles représentants. Les écoles du gouvernement, devenues -purement anglaises, ont produit surtout des joueurs de tennis et de -jeunes dandys donnant beaucoup plus de temps aux sports qu’à l’étude, et -quittant les classes avec la même indifférence qu’ils y sont entrés, -aussi ignorants de l’âme anglaise que celle-ci est loin de la leur. Les -professeurs ont donné strictement, aux heures réglementaires, les leçons -inscrites au programme. Le cours terminé, l’infranchissable barrière -s’est dressée entre eux. Résultat: ces élèves se sont mués aujourd’hui -en ennemis révoltés. - -L’éducation donnée aux jeunes Égyptiens, en ces dernières années, ne -représente qu’une demi-culture. Et c’est de là, je pense, que vient tout -le mal. - -Différentes maladresses sont venues, en vingt ans, mettre le comble à -l’exaspération du peuple égyptien. Ce fut, parmi tant d’autres, -l’ingérence de juges anglais dans les tribunaux locaux appelés à -examiner uniquement des causes indigènes; puis l’arrêt arbitraire qui -déclarait passible de la loi martiale tout Égyptien se livrant à la -moindre voie de fait contre un soldat de Sa Majesté. Si l’on sait que -ces soldats, souvent pris de boisson, se promènent par les villes le -stick à la main dans les quartiers mal famés, ne se privant pas -d’injurier ou de frapper qui bon leur semble, fût-ce en manière de -plaisanterie, on comprendra facilement la colère des opprimés. Inutile -de dire que dans les rixes, fréquentes entre soldats anglais et -indigènes, ces derniers ont constamment tort. Pour eux la peine capitale -est appliquée avec une fréquence bien faite pour décourager les plus -téméraires. - -Cependant, rien n’arrête l’effort des nations. Les événements qui depuis -deux ans se déroulent en Égypte, en sont la meilleure preuve. A voir -chez eux la force constamment primer le droit, les plus soumis se sont -révoltés. - -Une autre cause est venue encore ajouter au mécontentement général. - -Quelques mois avant la mobilisation, le quartier général avait fait -circuler une formule écrite, demandant aux officiers qui désiraient -prendre un emploi en Égypte, une fois leur service militaire révolu, de -vouloir bien se faire connaître. - -Le nombre des officiers qui ont présenté leur demande s’est élevé, pour -les seules villes du Caire et d’Alexandrie, à trois mille cinq cents. -Ces emplois se trouvaient dans les différents ministères et les -administrations du gouvernement; les émoluments qui y étaient attachés -étaient de beaucoup supérieurs à ceux touchés jusque-là par les -titulaires. Ils variaient entre mille et deux mille francs. De ce fait, -les indigènes coptes ou musulmans se sont vus frustrer d’une situation -péniblement acquise. - -Comme tout peuple longtemps avili par la domination étrangère, le jour -où le peuple égyptien s’est enfin décidé à secouer le joug qui pesait -sur lui, il a dépassé les bornes. - - * * * * * - -J’ai montré plus haut combien notre influence est en train de diminuer -en Égypte, en attendant qu’elle soit éteinte. Je n’ajouterai que -quelques lignes à cette constatation. - -Le gouvernement ne fait rien en soi pour empêcher le succès de nos -écoles françaises, à quelque confession qu’elles appartiennent, mais le -jour venu où l’élève doit gagner sa vie, il verra toutes les portes se -fermer devant lui s’il ne peut exhiber un diplôme gagné aux écoles -gouvernementales ou anglaises. En conséquence, les parents les plus -désireux de confier leurs enfants à des professeurs français reculent -avec raison devant l’incertitude de leur avenir. A quoi bon une science -qui ne pourra servir à rien? - -Plus qu’ailleurs, la passion du fonctionnarisme sévit en Égypte; si -alléchantes que semblent les carrières libérales, bien peu nombreux sont -ceux qui poussent le courage jusqu’à s’y adonner complètement: l’amour -du «poste» est plus fort que tout. - -Et c’est ainsi que, peu à peu, notre douce langue française, si chère à -l’Orient musulman, disparaîtra des programmes de l’Égypte, à moins que -nos écoles n’obtiennent du gouvernement français le moyen de continuer -la lutte. Il n’est pas question de politique, mais de simple tradition. -Quelle autre terre peut, comme l’Égypte, revendiquer l’influence -française? De Mohamed-Aly, le grand souverain, jusqu’à Ismaïl, qui donc -rendit l’Égypte florissante? N’est-ce pas à nos ingénieurs, à nos -financiers, à nos officiers, que les vice-rois firent constamment appel, -pour le plus grand bien et la plus grande gloire de leur pays?... -N’est-il pas permis de répéter, après tant d’autres, que l’Égyptologie -est une science française? - -Alors, ne fût-ce qu’en souvenir des illustres compatriotes qui vinrent, -au prix de mille dangers, de difficultés sans nombre, porter au delà des -mers les lumières de notre pays, il serait simplement équitable de ne -pas laisser tomber, de nos mains paresseuses, le flambeau que d’autres -tinrent si superbement. - -On ne nous en estimerait, je pense, que davantage. - -Chez nous, personne ne s’inquiète des derniers événements survenus en -Égypte; pourtant nos écoles, comme les écoles indigènes, en ont subi le -douloureux contre-coup. Les scènes regrettables qui se sont déroulées -depuis 1919 ont obligé bien souvent les directeurs de fermer les portes -de leurs établissements. - -Voici en principe la genèse de ces troubles qui, loin de se calmer, -redoublent en ce moment d’intensité et menacent profondément la vie -intellectuelle et économique du pays. - -Saad-Zagloul-Pacha, ancien ministre, vice-président de l’Assemblée -législative et chef du parti nationaliste, avait lancé cette sorte de -référendum: Quels sont les sentiments de l’Égypte nouvelle? Le peuple -accepte-t-il le protectorat anglais, ou demande-t-il à reprendre son -indépendance? - -Les réponses arrivent, unanimes: les Égyptiens veulent être libres. - -Les listes innombrables envoyées un peu partout, dans les villes et les -villages de l’intérieur, reviennent au Caire chargées de signatures. Il -ne reste donc plus qu’à agir. - -Le chef du parti n’y a point failli. Ayant essayé en vain de faire -entendre sa voix par ceux-là même qui disposent à ce moment des -destinées de l’Égypte, il réclame pour lui et quelques-uns de ses -collègues, choisis au hasard, le droit d’aller en Europe présenter leurs -revendications au Congrès de la Paix. - -Un premier refus est opposé à leur demande. Zagloul s’adresse alors à -l’Angleterre, à la France, à l’Amérique. Aucune de ces protestations -n’est parvenue aux intéressés. Les réunions publiques, entre temps, se -sont faites plus nombreuses. Un vent d’orage gronde sur les villes. Le -ministère, d’un commun accord, présente sa démission au Sultan, qu’une -indisposition opportune retient toute une semaine en son palais. - -Et c’est alors que circule l’étrange nouvelle: Zagloul-Pacha et ses amis -ont été appréhendés chez eux et emmenés on ne sait où... - -Le samedi 8 mars 1919, je me trouvais à Alexandrie, où je venais de -faire une conférence pour la propagande. Passant par les bureaux de _la -Réforme_, journal français que dirige Raoul Canivet, M. Edmond Dumani, -rédacteur en chef avec lequel je venais de m’entretenir, reçut devant -moi l’annonce de l’incarcération des ministres. La chose fut tout de -suite démentie, personne d’ailleurs ne voulait y croire. - -Mais le lendemain dimanche, dans les rues du Caire où je revenais, rien -qu’à voir l’agitation de la foule, je devinai que des événements graves -allaient s’accomplir. L’après-midi se passa sans incident. Dans la -soirée seulement, la nouvelle se répandit, véritable traînée de poudre: -Zagloul-Pacha et ses compagnons, après une nuit passée à la caserne de -Kassr-el-Nil, venaient d’être embarqués pour l’île de Malte. - -Le lundi matin, je devais me rendre au consulat pour y faire viser mes -passeports, mais à peine sortie il me fallut rebrousser chemin. La rue -El-Manak, soudainement obstruée par une foule en délire, offrait le coup -d’œil le plus bizarre. - -A la suite des étudiants de la mosquée d’El-Adzhar rêvant une -manifestation imposante, tous les barbarins, tous les fellahs, tous les -loqueteux de la ville, profitant de l’occasion, se ruaient sur les -devantures des magasins, pillaient la caisse et brisaient les vitres. En -quelques heures, les dégâts de cette matinée atteignirent vingt mille -livres (cinq cent mille francs). Les Anglais, pourtant, ne se montraient -pas. On se contenta de faire fonctionner les pompes. - -L’après-midi, la police à cheval commença de circuler par la ville. Le -lendemain, nouvelle manifestation. Cette fois, la cavalerie fit marcher -ses bêtes contre la foule qui se dispersa. Les rues El-Manak et -Moghraby, et la légendaire avenue de Boulac présentaient un spectacle -extraordinaire. Devant les monceaux de verre et de glaces brisées gisant -sur les trottoirs, les boutiquiers, consternés, surveillaient la pose -des planches qu’ils faisaient clouer contre leurs vitrines. On m’a -assuré que les menuisiers et charpentiers ont fait, en trois jours, de -véritables fortunes. Le soir, les soldats anglais se sont montrés. Les -ponts, gardés militairement, étaient pourvus de mitrailleuses sur tout -le parcours du fleuve. Sur la place de l’Opéra, se tenaient les autos -blindées chargées de troupes. - -Dans l’après-midi du 13, me trouvant au quartier indigène, devant la -belle mosquée Barkoûk que je souhaitais revoir avant de quitter -l’Égypte, le vieux gardien me fit signe, doucement, de le suivre. Quand -je fus arrivée devant le tombeau, il me dit avec simplicité: - ---Écoute, Madame, je peux bien te laisser entrer, je te connais et je -sais que tu nous aimes, mais il va y avoir du tapage dans la rue. Si tu -sors maintenant, je ne réponds de rien; il vaut mieux que tu restes ici. - -Et cet homme, dont l’âme simple a sans doute conservé sur notre sexe les -idées de ses ancêtres, ajouta: - ---Les femmes, vois-tu, ce n’est pas fait pour la poudre ni pour les -balles... - -Et il m’enferma. Je dois dire que jamais, comme ce jour-là, je ne goûtai -si profondément le charme de la vieille mosquée que les Arabes nomment -El-Barkoûkya. - -Cependant, je pus assister par une petite fenêtre grillagée de bois, -vrai croisillon du moyen âge, à la plus vive bataille. Dans la rue, -soudainement, les corbeilles de fruits et de légumes s’écroulaient sous -la poussée formidable du peuple. En hâte, les vendeurs prudents -s’étaient enfuis, tandis que les boutiquiers brisaient leurs ongles dans -leur hâte à pousser les volets à l’ancienne mode. - -De nouveau, je voyais se lever sur les têtes les terribles _nabouts_, -dont la vue avait épouvanté ma jeunesse. Au coin des rues, sur les -terrasses et derrière quelques fenêtres, les balles traîtresses -pleuvaient, tandis qu’aux carrefours les mitrailleuses, jusque-là -invisibles, déroulaient leur ruban de mort sur la foule soudain -terrorisée. - -Quand le gardien de la mosquée vint me délivrer il était très pâle, et -une grande tristesse emplissait ses yeux. - -Je lui demandai son avis sur le drame. - ---Al Allah!--me répondit-il avec cette philosophie fataliste propre au -véritable sage de l’Orient,--rien sur la terre ne se fait sans sa -volonté puissante... Pourtant, j’estime que toutes ces tueries sont bien -inutiles. Pourquoi se soulever contre les plus forts? En agissant avec -calme, nos frères feraient bien plus pour la cause de l’Égypte... - -Et tandis que je glissais dans sa main le pourboire d’usage, il conclut: - ---D’ailleurs, ce ne sont jamais les vrais coupables qui sont punis! - -Durant le cours de la semaine, les émeutes se succédèrent avec une -décevante régularité. Chaque quartier eut son tour. Les morts se -chiffrèrent par centaines. - -Et tous les soirs, une autre rue voyait ses devantures se couvrir des -prudents remparts de planches. De loin en loin, dans les quartiers -européens, on pouvait voir les rideaux de fer se soulever à demi, et -propriétaires et employés risquer une tête curieuse sur l’avenue. Au -moindre bruit le rideau retombait, mettant sa barrière entre les -émeutiers et les marchands. - -Maintenant, la révolte gagnait la province: Tantah, Mansourah, Zazazig, -Assiout... - -Le jour où je quittai le Caire, nous dûmes attendre près de cinq heures -dans nos wagons le départ du train. Le bruit du canon et des -mitrailleuses parvenait à nos oreilles sans que nous puissions être -renseignés. Quelques voyageurs, découragés, descendirent. Enfin, vers -deux heures, une compagnie d’Australiens monta dans les voitures, tandis -que les soldats prenaient place sur la locomotive, à côté du mécanicien. -Le convoi s’ébranla. Le long de la route, les hommes postés aux fenêtres -tiraient des coups de feu en traversant la campagne, à seule fin -d’effrayer les fellahs. On pouvait voir ces derniers fuir, épouvantés, -sautant les talus, courant dans les champs sur leurs jambes ou à quatre -pattes, selon que l’arme leur semblait plus ou moins à portée de leur -personne. Quand le train arriva en gare de Kalioub, nous connûmes la -raison du retard apporté à l’horaire: ce petit pays, si paisible -d’ordinaire, s’était soulevé, et depuis le matin on se massacrait autour -de la station du chemin de fer. Maintenant, de la jolie gare si connue -des habitués du barrage, il ne restait que des ruines: bâtiments, becs -de gaz, fontaines, tout se mêlait dans l’inextricable fouillis auquel -les régions dévastées ont accoutumé nos yeux. Mais ici, la guerre était -toute fraîche, et les larges flaques de sang qui se voyaient encore -marquaient sinistrement la place de la lutte. Le soleil de ce radieux -printemps n’avait pas eu le temps de sécher l’horrible trace. Sur tout -le parcours, les fils du télégraphe et du téléphone traînaient leurs -petites cordes lamentables. Pour arrêter la révolte, les Anglais avaient -dû venir en aéroplane bombarder la place... - -Arrivés à Port-Saïd, où nous devions embarquer le soir, nous apprîmes -que notre train avait été le dernier à quitter le Caire: les émeutiers -avaient coupé les ponts. Durant près de deux mois, le service des postes -se fit en avion. Au mois de juin, après la révolte de Bédrechine, on -comptait en Égypte quatre mille morts... - - * * * * * - -Et les émeutes continuent... Aux manifestations des premiers jours sont -venues s’ajouter les complications des grèves; les tramways ont dû, cent -fois, interrompre leur circulation, arrêtant ainsi toute la vie de la -banlieue. On ose à peine faire sortir les voitures, les indigènes de la -basse classe les prenant d’assaut sans payer, molestant les contrôleurs, -brisant vitres et matériel sitôt qu’on fait mine de leur résister. - -Les négociants européens non plus ne sont pas à l’abri des attaques; -plusieurs magasins ont été pillés. Et souvent, trop souvent encore, la -force militaire doit sévir, faisant de nombreuses victimes. - -Inutile d’ajouter que, pendant ce temps, les écoles demeurent fermées... - - * * * * * - -Pourtant, la cause en elle-même reste franchement intéressante. On a vu -cette chose surprenante en un pays trop souvent partagé, déchiré par des -luttes de croyance et de partis: des prêtres coptes aller prêcher dans -les mosquées, des ulémahs élever la voix dans les églises chrétiennes. -Étudiants syriens, maronites ou musulmans, femmes turques d’Égypte ou -purement égyptiennes, sont unis dans la même fièvre et dans le même -ardent désir: voir se lever sur la vieille terre l’aube radieuse de -l’indépendance. - - * * * * * - -Pourquoi faut-il qu’une si noble ambition se trouve ravalée au niveau -d’une simple révolte par la maladresse des uns et la cruelle répression -des autres? - -Loin de s’apaiser, la guerre intestine prend, sur les rivages du Nil, -des proportions de plus en plus redoutables. Des femmes, des enfants ont -péri. Les exemples chaque jour renouvelés, les châtiments ne suffisent -plus. Jusqu’à présent, il semble bien que l’indigène en veuille surtout -à l’Angleterre, mais il faudrait mal connaître l’âme musulmane pour se -convaincre que les chefs, parfaitement éclairés, les esprits -incontestablement libéraux qui tiennent la tête du parti nationaliste, -pourront arrêter le flot montant des amertumes et les rancunes d’un -peuple malheureux et trop longtemps asservi. - -Les Anglais qui, pour des raisons que j’ignore, ont laissé paisiblement -germer les premiers éléments de la révolution, pour sévir ensuite avec -une rigueur impitoyable, n’avaient certainement pas prévu les -difficultés de l’heure présente. - -Quelles qu’en puissent être les suites, elles leur coûtent déjà bien -cher! Mais l’Égypte la première est frappée aux sources profondes de sa -vie. Et avec elle la France, mère là-bas de la civilisation moderne en -Égypte. - -Certes, il serait injuste de nier les résultats obtenus par l’Angleterre -au pays des Pharaons. Les sommes englouties par le gouvernement -britannique pour la transformation de la vallée du Nil feraient reculer -les plus téméraires colonisateurs. On disait, il y a trois ans: «Voyez -comme le fellah est riche! comme il est heureux!» et chacun sait que le -bonheur du fellah représente la félicité de toute l’Égypte. - -Eh bien, non! le fellah n’est pas heureux... il ne l’était pas plus à -l’heure de l’armistice qu’aujourd’hui où les affaires ont si bien -périclité qu’à l’abondance passée succède une misère profonde. En -augmentant ses revenus, le fellah a vu, plus peut-être que chez nous, -naître et augmenter ses besoins. Mal préparé à sa nouvelle fortune, il a -dépensé sans compter et se trouve à l’heure actuelle beaucoup plus -pauvre qu’avant. Lui aussi, il a contribué aux frais de la guerre! il a -donné ses guinées, il a prêté des hommes pour les travaux, comme -autrefois ses pères donnaient leurs fils à la corvée obligatoire. De son -effort il ne récolte aucun bénéfice, ne retire aucune gloire. Le -véritable profiteur de la guerre, là-bas plus que chez nous, et si fort -que cela puisse paraître, c’est le marchand cosmopolite. Qu’il ait -magasin sur rue, échoppe ou simple tréteau en plein vent, celui-là seul -qui a vendu quelque chose durant les tristes années de la guerre a pu -s’enrichir... Les autres n’ont fait que toucher le bel or menteur, qui -tout de suite glissait entre d’autres mains. - -L’instruction du peuple n’est qu’apparente. Les élèves des écoles -gouvernementales se montrent d’admirables joueurs de tennis, mais font -de pauvres bacheliers. - -Pour que le système anglais ait donné des fruits, il eût fallu que ceux -auxquels incombait le pouvoir de diriger la jeunesse actuelle -s’adaptassent mieux au milieu et aux circonstances. Le grand reproche -que je fais aux occupants, c’est de n’avoir pas essayé de toucher les -cœurs avant les cerveaux. - -L’Égyptien, essentiellement assimilable et bon enfant, en veut, je -crois, moins à l’Angleterre d’avoir souhaité le conquérir que de l’avoir -mal compris. - -Ce peuple nous aimait; il nous reproche à présent, avec un peu de -justesse, de l’avoir sacrifié aux intérêts politiques. L’aurions-nous -mieux dirigé? Il est difficile de le dire. Nous nous sommes trop souvent -montrés de piètres colonisateurs. Mais il est un fait qui me paraît -indéniable: c’est la sympathie sans égale que toujours nous inspirâmes à -l’Égypte... Cette sympathie, il est cruel de la voir s’évanouir. - -Quel que soit le résultat des événements qui se préparent, il faut bien -se rendre compte qu’une Égypte nouvelle est née. - - * * * * * - -J’ai dit la surprise éprouvée par les Européens à la vue des prêtres -coptes envahissant les mosquées, et prêchant à côté de leurs frères -musulmans l’évangile de la liberté. Ceux-là, comme les autres, veulent -une Égypte indépendante. Pour mieux affirmer leurs droits, ils ont pensé -que rien ne pouvait les aider davantage qu’un rapprochement absolu avec -les disciples de Mohamed. Toujours ils avaient vécu côte à côte, sans -pourtant trop se mêler. Ils gardaient les mêmes coutumes héritées des -glorieux ancêtres et, chez les uns comme chez les autres, malgré la foi -si différente, bien des pratiques de l’ancienne Égypte avaient résisté -au progrès des siècles. - -Mais rien, avant ce jour, n’aurait pu laisser prévoir une fusion aussi -complète. - -Les Coptes, grâce au christianisme, demeurent seuls les véritables -descendants des Égyptiens de la grande époque. Tandis que les musulmans -faisaient pénétrer dans leurs harems un nombre considérable d’étrangères -(imitant en cela les aïeux de la décadence), les autres ont, au -contraire, toujours contracté mariage avec des filles de leur race et, -le plus souvent, de leur contrée. Ils ont ainsi formé une immense -famille dans la famille égyptienne. - -Seuls les fellahs, trop pauvres pour s’offrir le luxe des concubines, -imitèrent de tout temps leurs compatriotes chrétiens. Même polygames, -ils choisissaient leurs épouses dans le village qui les avait vus -naître. Ainsi s’explique la ressemblance qui frappe l’étranger visitant -les pays où Musulmans et Coptes vivent confondus. Cependant, la -différence existe, faite de mille habitudes pieusement conservées chez -cette race qui garde, malgré des siècles d’ignorance, le sceau -ineffaçable de la primitive Église. - - - - -LES COPTES - - -Saint Marc l’évangéliste, disciple de saint Pierre, apporta «la bonne -parole» à Alexandrie vers la fin du Ier siècle. - -Il avait bâti une petite église dans le quartier nommé «la maison aux -vaches». Obligé de s’enfuir en Pentapole, il fit la connaissance d’un -humble savetier, nommé Anianos, qui adopta sa doctrine et lui succéda -dans le gouvernement de la nouvelle communauté. Il eut à subir les -luttes de la gnose qui produisirent un grand trouble dans son sein, mais -le coup le plus rude lui fut porté par les Ariens, qui provoquèrent sa -séparation en deux branches bien distinctes. - -Ces nouveaux chrétiens, qui avaient pris le nom de Coptes, se divisèrent -alors en Jacobites et Melchites. Les Jacobites, surtout formés -d’Égyptiens, adoptèrent le schisme et constituèrent la majeure partie -des Coptes actuels. Les autres, appelés Melchites, réunirent les Grecs -et quelques Égyptiens d’Alexandrie. Le nom de Coptes signifie -«Égyptiens», de l’ancien dialecte grec _Gyptos_ (Égypte). En arabe -actuel, les Coptes se nomment «Epty», toujours d’après la même origine. - -Les Melchites sont considérés par l’Église comme des Coptes réunis aux -catholiques. - -La première persécution des chrétiens eut lieu, en Égypte, sous -l’empereur Dèce; elle est minutieusement détaillée dans leur martyrologe -appelé _Synaxe_. Le règne de Dioclétien fut une longue suite de malheurs -pour les premiers Coptes; cette période de leur histoire est connue sous -le nom d’ère des martyrs, et commence l’an 284. - -Les Coptes furent les gardiens pieux de la vieille langue égyptienne et -des coutumes ancestrales. Le dernier homme qui pût encore déchiffrer les -signes hiéroglyphiques au VIIe siècle, était un moine chrétien de la -Haute-Égypte. Clément d’Alexandrie dit qu’à son époque il ne se trouvait -déjà plus personne dans la ville des Ptolémées pour comprendre les vieux -caractères tracés sur les monuments et les papyrus. - -On compte parmi les saints de l’Église copte primitive un grand nombre -de cénobites dont le premier fut saint Paul ermite, natif d’Alexandrie. -Vinrent ensuite saint Antoine, le plus connu, originaire de Quinam près -de Memphis; Macaire (qui fonda le monastère de Scété à Wadi Natron[5] au -bord de ces lacs fameux qui fournissaient le natron employé pour la -conservation des momies et d’où, au moyen âge, les commerçants -marseillais tirèrent si longtemps la matière première de leurs savons); -Hilarion le pur, et enfin Schénoudi, le plus vénéré par les Coptes -actuels, mais que l’Église catholique ne vénère point, car il partagea -la confession des hérétiques. - - [5] Le fameux patriarche saint Cyrille, à qui l’on doit le meurtre - d’Hypathia, avait étudié à _Scété_. - -Parmi les docteurs et les patriarches, Clément d’Alexandrie, Tertullien, -Origène, saint Athanase, saint Théophile, Cyrille et tant d’autres. - -Les Coptes ont une langue spéciale, le copte, aujourd’hui seulement -employé dans les offices liturgiques, mais qui renferme encore beaucoup -de signes et de mots se rapprochant de l’antique idiome égyptien. - -Ce fut un Copte, le gouverneur de Menf, bâtie sur l’emplacement des -faubourgs de Memphis et appelée Babylone par les Grecs, qui livra la -citadelle à Amrou, lieutenant du khalife Omar. Ce gouverneur, nommé -Georges, fils de Mina, est plus connu sous le nom de _Makaukas_ parce -qu’il avait falsifié les pièces de monnaie appelées _kankion_. Il avait -pris les doubles pouvoirs, civil et religieux, à la suite de l’exil du -patriarche Cyrus. - -Ce Makaukas attira les Arabes en terre d’Égypte, en haine de la tyrannie -des empereurs grecs. - -De ce fait, l’Islam s’établit sur les rives du Nil l’an 18 de l’hégire, -c’est-à-dire en 639 de notre ère. Makaukas, depuis ce moment, devint en -abomination aux véritables Égyptiens que sa trahison révoltait. Ceux-là -même qui, de bonne grâce, s’étaient livrés aux envahisseurs, et le -gouverneur tout le premier, comprirent trop tard qu’ils s’étaient donné -des maîtres cent fois plus redoutables que les premiers. Avec les hordes -d’Amrou, commencèrent pour l’Égypte les périodes de souffrance et l’ère -de barbarie qui devait détruire, pour longtemps, jusqu’au souvenir de la -civilisation passée. - -Le malheureux Makaukas ne survécut pas à ses remords et à son désespoir. -Il avala, dit-on, le contenu du chaton de sa bague, poison végétal qui -le terrassa en quelques instants. - -Mais depuis longtemps les habitants des campagnes ne se soucient plus de -prendre part aux polémiques religieuses. Ils ne sont ni musulmans ni -coptes, ils demeurent agriculteurs. - -Un jour, je suis allée les voir, chez eux... - -Sous la petite brise légère qui, de la berge voisine, passe sur les -champs comme une caresse, par un après-midi ouaté de brumes exquises, en -ce pays où le soleil se voit toujours trop, notre voiture suit le chemin -qui mène au petit village de Seber-bey. - -Après avoir quitté la grande route, nous voici au bord d’un ruisseau si -joli encore au temps où les arbres lui faisaient une ceinture -d’ombrages. Aujourd’hui, une main capricieuse a coupé les arbres, et -leurs troncs desséchés demeurent seuls, épaves lamentables qui, de loin -en loin, semblent autant de billots attendant leur proie. Après ce -ruisseau, c’est tout de suite l’aventure. Il faut que le cocher fraye un -passage à ses bêtes parmi les tombes du cimetière, et surtout parmi les -collines d’immondices qui nous prouvent que nous approchons. - -Le côté original du village où nous allons, c’est qu’il est nettement -partagé en deux colonies distinctes: côté musulman, côté chrétien. - -C’est le village musulman qu’il faut tout d’abord traverser. Je demande -à une belle fille, qui nous sourit, si l’on fait bon ménage entre les -habitants de religions différentes. Elle entrecroise ses doigts les uns -dans les autres pour me répondre, à l’appui du geste significatif: -_Saouwa-Saoua! Kéda!_ ce qui veut dire: Ensemble, unis comme les doigts -de mes mains en ce moment. J’avais compris. - -Nous poursuivons, et nous voici enfin dans le cœur même du village -chrétien. Un troupeau de bébés oies et de bébés canards nous entoure, et -nous devons aller au pas pour ne pas en écraser. Puis, c’est un couple -de dindons blancs qui s’avance jusqu’au marche-pied de la voiture; et -enfin une véritable meute d’horribles chiens mâtinés de chacals qui nous -font un accueil plutôt désagréable. Alors un homme qui, depuis un -moment, se tient adossé à un mur tout près de nous et nous observe, -s’avance et très poliment me demande ce que nous cherchons. - -Je lui explique le but de ma venue: visiter quelques huttes, voir -l’église, connaître enfin ce coin du pays que j’ignore tout à fait. - -Alors, l’homme relève sa manche et me montre, au-dessus du poignet, la -croix grecque qu’il porte tatouée en bleu sur sa chair. Il est chrétien -et gardien de l’église, il se nomme Mikail... et, dans sa crainte que je -l’ignore, il ajoute fièrement: «comme l’archange!» - -Mais tout de suite on nous entoure. Voici les deux filles du brave -Mikail, Marie et Alexandra, sa femme Agnès et ses trois fils: Guirguiss -(Georges), Antoun (Antoine) et Makar (Macaire). - -Au premier abord, rien ne les distingue des autres fellahs que nous -avons aperçus tout à l’heure au village musulman; c’est le même caftan -de laine chez les hommes, le même turban sale, la même allure lasse, la -même langue. Chez les femmes, les mêmes galabiehs dégoûtantes, le même -voile de couleur indécise, le même pantalon repoussant de saleté -dépassant la robe, et tombant jusqu’aux chevilles. - -Mais très vite pourtant, la différence s’impose. Elle est très grande à -mon avis, pour qui veut bien se donner la peine de voir. Ici, l’homme -n’a qu’une femme, et généralement il la choisit et l’aime avant de -l’épouser. Les fiancés se voient librement, durant un stage variant de -trois mois à deux ans. Leur union crée la famille... Il n’y a qu’à voir -la façon dont l’homme qui me parle regarde sa vieille épouse pour en -être convaincu. Au village voisin, un mari qui posséderait cette femme -déjà flétrie, tassée, pâlie par le travail et les maternités -successives, en aurait déjà trois autres! Celui-ci a vécu et mourra aux -côtés de la compagne de ses jeunes ans et de ses jeunes amours. - -Aussi, les femmes me semblent-elles moins avachies que les fellahas -musulmanes; elles n’ont pas devant l’homme ces regards tremblants des -autres filles d’Égypte, toujours redoutant d’être chassées ou remplacées -au foyer marital. Il y a aussi, dans la façon dont les hommes nous -entourent, un petit rien de respect que n’ont pas les musulmans, -méprisant la femme libre et le lui montrant dès qu’ils l’osent. - -Nous entrons dans l’église. Marie, la fille aînée du gardien, nous -montre les Évangiles, et j’ai la surprise d’en trouver un fort ancien -dont la couverture, mangée de trous, n’est plus qu’une loque, et dont le -texte, en vieux copte, s’orne de curieuses enluminures d’une naïveté -sans pareille. Mikail m’explique que ce livre date de douze cents ans... - -L’église a trente ans à peine, mais elle est bâtie sur l’emplacement de -la primitive qui fut construite, paraît-il, au VIe siècle. C’est -l’éternelle église jacobite de l’intérieur de l’Égypte: le Christ, aux -bras étendus en large et non tirés en haut, formant une ligne droite, et -les pieds cloués l’un sur l’autre, au contraire de nos Christs à nous. -Au milieu, le tabernacle voilé d’un rideau de pourpre et, en haut, les -apôtres peints à même le bois, en des poses bizarres, dénotant un art -enfantin chez le peintre qui les exécuta. - -J’allais m’extasier sur un lustre dont je ne m’expliquais pas la -contexture quand, après examen, je m’aperçois que ce lustre primitif est -composé d’une série de verres de lampe juxtaposés et recouverts d’une -telle couche de crasse, que l’on dirait un métal inconnu. A côté, une -lampe, ancienne celle-là, et qui doit certainement remonter au moyen -âge. Et l’on nous montre encore le triangle «très vieux», me dit -l’homme, qui, depuis l’Église des premiers jours, sert à marquer les -phases des offices. On frappait le triangle avec un gros clou... cela -remplace notre sonnette. - -Ma surprise est grande quand on me montre une paire de cymbales, de -forme archaïque, qui sert aussi aux cérémonies comme au temps des -patriarches d’Alexandrie, alors que le doux Théophile[6] ne dédaignait -point de prendre part aux danses sacrées qui s’exécutaient dans les -basiliques, après le sacrifice divin. - - [6] Patriarche d’Alexandrie au Ve siècle. - -Ainsi, les siècles ont pu marcher, les hommes s’entre-déchirer au nom de -leurs croyances diverses, il est encore de paisibles coins de terre -comme celui-ci, où les vieux rites se sont conservés à travers les âges, -et qui possèdent des habitants qui vivent et pensent comme leurs aïeux, -morts depuis près de dix-huit cents ans, et n’ayant rien changé aux -habitudes de ce temps-là... - -C’est sur cette pensée que je prends congé de mes nouveaux amis qui, à -toute force, veulent me garder encore. Au sortir de l’église, nous avons -une véritable escorte. La vieille Agnès, sous ses voiles, garde -l’apparence d’une matrone des premiers temps chrétiens. Elle a un bon -sourire placide, des gestes calmes et trouve, pour faire accepter son -offre, un regard si engageant que nous devons entrer dans la hutte et -prendre le café traditionnel. Près de la porte, deux hommes, accroupis -devant une table basse, jouent gravement aux dominos; un vieillard file -la quenouille et des femmes, près d’eux, cousent des petites robes -d’enfant. Un lac en miniature s’étend et vient mourir devant les pauvres -demeures. De grandes oies blanches nagent sur ces eaux, pareilles à des -cygnes, tandis qu’un vol de colombes passe au ras des flots. Au loin, -sur l’autre rive, les blés à perte de vue mettent l’espoir de la récolte -prochaine en la splendeur de leur tapis couleur d’émeraude... de grands -palmiers font un bouquet sombre que le vent du soir agite très -doucement. Une paix profonde émane de ces choses et de ces gens. Je ne -vois plus la saleté ni la misère qui m’entourent. Seule m’apparaît la -sagesse profonde de ces humbles qui me regardent et qui, si près de nos -agitations, accomplissent doucement, et le cœur satisfait, les mêmes -phases des mêmes destins, de père en fils et d’âge en âge. - -Si le fellah égyptien, qu’il demeure chrétien ou musulman, ne semble au -premier abord qu’un même homme, de par l’attitude ou le costume, plus -fort encore semble le rapprochement parmi les hommes des classes plus -élevées. Dans les villes, chaque jour le lien se fait plus complet. -Chaque province contenant un assez grand nombre de Coptes envoie un des -siens représenter le parti à l’Assemblée législative. La délégation -mandée en Europe pour expliquer la situation du pays et réclamer -l’indépendance de l’Égypte comptait un Copte. - -Il est à remarquer que la Haute-Égypte en renferme davantage, sans doute -parce que la conquête musulmane s’y étendit tardivement et avec plus de -difficultés. Au temps où les Européens n’avaient pas encore installé -leurs colonies en terre égyptienne, les Coptes seuls y maintenaient le -christianisme et leurs églises s’ouvraient à tous les cultes chrétiens. -C’est ainsi que, même à l’heure actuelle, leur cathédrale du Caire -possède plusieurs chapelles, dont chacune est consacrée à un rite -différent, parmi les innombrables schismes qui désolèrent l’Église -orientale. - -Les Abyssins y ont leur autel où, à leur passage dans la Capitale, ils -viennent en grande pompe entendre le saint office. - -Le patriarche dirige, non sans peine, tous ces fidèles venus d’un peu -partout rendre hommage à quelque saint ou martyr de leur race, ignoré du -reste du monde. - -Mais pour des yeux d’artiste, l’immense basilique où, journellement, -montent vers le ciel des prières dans toutes les langues, faisant -résonner les voûtes des accents les plus barbares, ne vaut pas la -moindre de ces humbles maisons du Seigneur que les premiers chrétiens de -Fostat semèrent sur la ville comme autant de fleurs. Elles ont nom -Sainte-Marie, Saint-Georges, Sainte-Barbe et recèlent encore, dans leur -étroite enceinte, plus d’un joyau de la période byzantine. Il faut aller -à leur découverte, car rien ne les indique au passant indifférent. C’est -là-bas au fond du vieux Caire, parmi des demeures ayant gardé toute la -poésie orientale, qu’elles dressent leurs murs vétustes et leurs -colonnes étranges. Parmi ces fûts de granit et de porphyre auxquels -l’usure a enlevé tout éclat, on retrouve plus d’un pilier ayant jadis -appartenu à quelque temple d’Isis, d’Athor, d’Osiris ou de Phtah -(Vulcain égyptien). Si les pierres ont une âme, celles-ci du moins ne -doivent point se montrer trop affligées de se trouver là, car si les -prières diffèrent, la langue demeure la seule qui se rapproche encore un -peu de l’idiome d’autrefois. Les rites rappellent, à s’y méprendre, ceux -que les prêtres égyptiens perpétrèrent à travers les âges. C’est aussi -la même soumission, la même ardente foi qui, devant les icônes des trois -saintes (sainte Dimiana, sainte Barbara, sainte Juliana), fait courber -les fronts et ployer les genoux des fidèles de ce lieu. Les ancêtres -pourraient revenir, ils ne seraient point surpris. Ils retrouveraient -les visages graves, les grands yeux sombres, les membres souples de ceux -qui continuent leur race; de même qu’à certaines fêtes ils -reconnaîtraient dans les mouvements du prêtre et les accompagnements du -cistre et des cymbales, les mêmes gestes, les mêmes cadences, les mêmes -sons qui firent autrefois la joie de leurs yeux et le plaisir de leurs -oreilles. Ils goûteraient encore cette volupté profonde qui consistait, -pour les Égyptiens, dans l’obscurité et la fraîcheur de leurs temples, -sans doute parce qu’elles les reposaient de l’accablante chaleur pesant -sur la ville. - -C’est au vieux Caire que les Pères franciscains établirent leur première -église, englobée dans un amas de maisons. On leur doit aussi le premier -cimetière européen, où dorment encore tant de nos compatriotes. La -légende veut que saint François lui-même ait béni ces lieux, qu’il -visita vers la fin du XVIe siècle. - -De la primitive église, il ne reste guère que l’autel, à demi en ruines -et mal défendu par les minces grilles apposées depuis. Vers 1838 les -Franciscains quittèrent ces lieux pour aller s’installer au Mousky, où -ils résident encore. La paroisse qu’ils desservent demeura longtemps la -seule fréquentée par la colonie européenne. Aujourd’hui même, les -catholiques italiens n’en connaissent point d’autre. - -Le cimetière «français», comme le nomment encore les habitants de -l’antique Babylone, resta donc au début celui des religieux de -Saint-François. Au moment de la fameuse peste qui décima la population -du Caire, nos malheureux compatriotes ne furent point épargnés et le -modeste enclos, si abandonné à l’heure présente, recueillit leurs -dépouilles mortelles. - -C’est là que, durant plusieurs années, j’ai pu voir, à chaque printemps, -la dévastation accomplir un peu plus son œuvre, maintenant complète. En -ce coin ignoré de la plupart des Français d’Égypte, repose cependant -parmi tant d’autres Mme Félix Mangin, femme du célèbre historien et -fille de Louis Caffe, ce Caffe chez lequel séjourna Chateaubriand durant -son séjour au Caire. Près d’elle, terrifiante vision, on pouvait voir -encore, en 1919, raidi dans la pose du dernier moment, le corps de Mme -Marie Clot, femme de Clot-bey auquel on doit le plus magnifique travail -sur l’Égypte, et qui fonda la première école de médecine du Caire. -Couchés côte à côte, afin sans doute qu’ils tiennent moins de place, on -apercevait encore les squelettes de ce qui fut Palmyre Gault, Busco le -saint-simonien, la générale de Sequerra et tant d’autres qui, à mesure -que leurs propres sépulcres s’écroulaient, étaient rassemblés en un -macabre et pitoyable voisinage. Sur tout cela, le soleil d’avril mettait -le flamboiement de sa lumière, et un acacia fleuri laissait tomber ses -petites houppes parfumées, comme l’ultime hommage de la nature à ces -morts que personne, à présent, ne connaît plus. - -L’humble gardienne du cimetière,--une Copte qui depuis des années vit -dans le quartier--a fini par installer son lit dans ce qui fut le -tombeau de Mme de Sequerra. A ceux qui s’en étonnent et lui demandent si -elle n’a pas de frayeur de dormir là, elle répond: «Pourquoi -craindrais-je le voisinage des pauvres défunts?... Ils ne font de mal à -personne, les vivants sont autrement redoutables.» Et sitôt les -visiteurs partis, elle reprend sa quenouille abandonnée ou sa lessive -interrompue. - -J’ai parlé longuement, dans les _Promenades à travers le Caire_, de ce -cimetière, et donné les épitaphes copiées par moi en 1904. Alors, les -monuments demeuraient intacts, c’est seulement depuis dix ans que les -tombes ont commencé de s’effriter. Tout cela, construit en briques -crues, est enfin tombé en poussière. - - - - -PETITS MÉTIERS D’ÉGYPTE - - -Les tisserands entrevus à l’Exposition agricole du Caire m’avaient donné -le désir d’aller les regarder travailler dans le foyer même de leur -industrie. - -Je me rendis donc à Méhallet[7], par un de ces radieux matins dont -l’Égypte offre si souvent l’inappréciable douceur. - - [7] Mehallet-el-Kebir, ville de la province de Garbieh. - -Quarante minutes de chemin de fer séparent Méhallet de Tantah. C’est, -durant le temps si court du voyage, l’éternel panorama de la -Basse-Égypte, grasse et fertile à souhait, avec ses plaines d’un vert -pâle, son horizon sans bornes, immensité couleur d’émeraude que le ciel -de mars, d’une transparente pureté, fait plus éclatante, à l’œil ravi du -voyageur. De loin en loin, de minces bouquets de mimosas et de -lentisques; par places, au bord de quelque canal, un saule pleureur dont -les branches, déjà, se couvrent de verdure légère, véritable dentelle -dont les fils sont de minces feuilles, qui se penchent doucement vers -l’eau lumineuse. - -Les gamouss paisibles[8] vont de leur pas grave vers les prairies et, -par endroits, des bœufs et des ânes, quelquefois séparés, le plus -souvent attelés, en une bonne entente de bêtes paisibles, tournent la -sakieh[9] qui va donner aux terres le liquide bienfaisant qui les -arrose. - - [8] Buffles. - - [9] Puits à roue. - -On arrive. Voici la ville! la ville célèbre où jadis les mosquées furent -égales au nombre des jours, ville de trafic et de richesse où, en bons -musulmans, les tisserands dont l’or emplissait les coffres, croyaient -utile de se conserver les faveurs du ciel et de faire la part du feu en -construisant chaque jour de nouvelles maisons de prière. Que reste-t-il -aujourd’hui des trois cent soixante-cinq mosquées?... de tristes ruines -lamentables, comme toutes les ruines de la Basse-Égypte, où la brique -crue et le limon font tous les frais de la construction. Aussi l’on a -peine à croire que certains villages, n’offrant plus aujourd’hui que des -amas de décombres poussiéreux, aient pu représenter jadis le centre -palpitant des grandes cités mortes. - -Cela est vrai pour des capitales telles que Mendès, Xoïs, Athribis et -Saïs, où seuls quelques monticules et des mottes de terre bizarrement -assemblées rappellent vaguement la forme d’une ville; à plus forte -raison pour Méhallet, dont l’opulence ne remonte guère qu’à la -Renaissance et que rien, aujourd’hui, ne différencie d’avec les -nombreuses cités de l’intérieur, aussi dépouillées, aussi tristes, aussi -malpropres qu’elle. - -On y voit un bazar nouveau, tout à fait quelconque, où se retrouvent les -éternels pots et marmites de terre vernissée, les mouchoirs de coton aux -teintes violentes, les mille bimbeloteries du commerce oriento-européen. -De-ci, de-là, les backals[10] grecs mettent la note gastronomique, avec -leurs boules de fromage de Hollande, leurs boîtes de conserves et leurs -caisses de pétrole. Puis, deux pharmacies, quelques boutiques de -marchands de cigarettes, et voilà pour le négoce... Qui a vu une rue -soi-disant «franghi» dans une ville d’Égypte, les a toutes vues. - - [10] Épiciers. - -Hors le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, peut-être Tantah et Mansourah, -tout est pareil! - -Un voyageur qui s’endormirait à Samanoud ou à Chibin, peut fort bien -être transporté dans un autre chef-lieu de province et s’y réveiller. Il -lui faudra du temps pour s’apercevoir qu’il a changé de contrée. C’est -la répétition la plus extraordinaire qui se puisse voir, et je ne sais -pas un autre pays semblable sous ce rapport. - -Même résultat pour les ruelles inextricables qui forment la ville -elle-même; je me suis souvent demandé comment les habitants ne s’y -trompaient point et n’allaient pas, le soir venu, frapper à une porte -qui ne fût point celle de leur demeure. - -A Mehallet-el-Kebir, c’est en parcourant un véritable labyrinthe de rues -infectes, et pour la plupart désertes, que l’on arrive enfin à la -principale fabrique de tissus. - -Ici, rien n’a changé depuis le commencement des âges, et l’on se croit -reporté à des dizaines de siècles en arrière en pénétrant dans la cave, -presque sans jour et tout à fait sans air, où nous sommes introduits. - -Voici les métiers primitifs, tels que sans doute ils sortirent de -l’imagination des premiers tisserands égyptiens. Aucun changement, -aucune amélioration, la routine éternelle suivant son cours à travers -les époques disparues. - -Des ouvriers, péniblement, accomplissent de véritables miracles -d’adresse et de patience, étant donnés les moyens rudimentaires dont ils -disposent. D’innombrables fils de soie ou de coton pendent de la voûte -et, selon l’ancien système placé sur un plancher d’une solidité -relative, un second ouvrier démêle les fils et les prépare au-dessus du -métier où travaille l’ouvrier principal. Les fils eux-mêmes sont -maintenus d’aplomb par des pierres, comme au premier jour de l’art du -tissage. C’est merveille de voir la rapidité avec laquelle l’artiste -fellah, muni d’un outillage si barbare, lance sa duite. Il l’agite en un -rythme régulier, traçant à mesure les dessins que seule lui dicte son -imagination; aucun modèle ne le guide, il se contente de composer à -mesure. - -Les ouvriers se trouvent resserrés en un espace si étroit qu’il est -presque impossible de circuler dans la pièce. Chaque coin laissé libre -est d’ailleurs occupé par un ou deux enfants de six à dix ans, chargés -de dévider les écheveaux de fil ou de soie à des tours qu’une sorte de -rouet fait fonctionner. Ces tours sont fabriqués avec des bâtons de -roseaux à peine équarris, tels que depuis trente siècles leurs aïeux les -connurent. - -Jusqu’au commencement du XVIe siècle, les ateliers des tisserands -étaient désignés en arabe sous le nom de _tiraz_. Ce nom a été changé -depuis en celui de _maanral_ servant à indiquer le lieu de fabrication -ou le métier. Enfin, de nos jours, on emploie indifféremment les termes -de _warchach_ ou _fabriqua_, celui-ci venu de l’italien et dont les -Égyptiens ont fait au pluriel _fabriquatt_. - -Bien avant la modeste Mehallet, les grandes villes d’Égypte se -disputèrent l’honneur de présenter au khalife les plus admirables -étoffes sorties de leurs ateliers. L’Égypte, alors, donnait plus encore -qu’elle ne recevait, et ses produits dépassaient en beauté les -échantillons de toutes les contrées musulmanes. Al-Fakihi, l’historien, -avait vu à la Kâabah de la Mecque des tentures fabriquées en Égypte dont -la plus ancienne portait la date de 159 de l’hégire, soit l’an 700 de -notre ère. Il ajoute que cette pièce merveilleuse avait été exécutée à -Tinnis. A l’appui de son dire, le chroniqueur donne sur cette dernière -cité des détails qu’il me paraît intéressant d’indiquer: «Tinnis,--la -Tennesos des Grecs--était une belle ville dans laquelle se trouvaient un -grand nombre de monuments des anciens. Les habitants se montraient -riches et opulents. La plupart d’entre eux tenaient leur fortune de leur -métier de tisserands. C’est là qu’étaient tissés les vêtements appelés -_choroubs_, dont on n’aurait pu trouver les pareils dans tout le reste -du monde. C’est là aussi qu’on tissait, à l’usage personnel du khalife, -une robe nommée _badanah_, ne renfermant en chaîne et en trame que deux -onces de fil; le reste était tissé en or. Cette robe, véritable -merveille, présentait cette particularité que l’on n’avait besoin ni de -la couper ni de la coudre. Sa valeur atteignait mille dinars. Les autres -robes en lin simple, fabriquées à Tinnis, se vendaient 100 dinars.» - -C’est encore à la ville de Tinnis que se préparaient les étoffes -destinées aux tentures de la Kâabah; à Chata, Difou, Damirah, Tounah et -dans les villes voisines on fabriquait également des tissus très fins, -mais qui demeuraient bien inférieurs à ceux de Tinnis et de Damiette. -L’exportation de ces étoffes dans l’Iran produisait, par an, jusqu’à -l’an 360 de l’hégire (970 de notre ère), de vingt à trente mille dinars. -D’après Makrizi, le village de Dabiq était célèbre par ses étoffes -brochées d’or et la finesse de ses turbans faits de lin pur. Alexandrie -gardait le monopole des pièces de lin. Une de ces étoffes nommée _chirb_ -se vendait à son poids d’argent[11]. - - [11] Le manteau que le César romain germanique revêtait lors de son - couronnement sortait des métiers arabes. Il est aujourd’hui conservé - à Vienne. - -Cependant l’Égypte ne fut longtemps qu’un simple vilayet dépendant de -Bagdad la superbe. Les gouverneurs se contentaient de la pressurer. - -Avec les Khalifes Fatimites, la terre des Pharaons touche à l’apogée de -sa puissance. Les Tiraz deviennent propriété khalifale et une -organisation spéciale est instituée. Elle comprend un directeur général, -un contrôleur, un directeur des travaux et deux comptables. - -Pour se donner une idée de l’importance attachée à cette administration, -il faut relire les écrivains de l’époque. L’un d’eux nous apprend qu’à -la tête du département du Tiraz, qualifié toujours «le noble», est un -directeur choisi parmi les hauts dignitaires du turban et du glaive. Il -jouit d’égards spéciaux de la part du khalife. Il a une résidence à -Damiette, une autre à Tinnis et enfin partout dans les autres centres de -fabrication d’étoffes. Il est un des fonctionnaires les mieux rétribués. -Sous ses ordres et pour faire exécuter les commandes adressées aux -villages, se trouvent cent hommes. A sa disposition sont un _achari_[12] -et trois barques dont les raïs et les matelots ne les quittent jamais et -sont payés par le divan. Que nous voilà loin des humbles tisserands de -1921!... Aujourd’hui, les tisseurs les plus habiles travaillent huit -heures par jour et gagnent une _pariza_ (2 fr. 50). Les autres reçoivent -une paye variant de quatre à huit piastres. Les enfants doivent peiner -tout le jour pour une grosse piastre. - - [12] _Achari_, sorte de bateau employé autrefois sur le Nil. - -Tout ce monde est content, rit, chante, parfaitement satisfait. Et je -songe qu’ici, comme ailleurs, le travail de ces hommes n’ayant pas -seulement l’air de se douter des merveilles qu’ils accomplissent en de -telles conditions, et pour si peu d’argent, va se transformer en belles -guinées dans le coffre-fort du marchand qui, lui, saura en extraire tout -le bénéfice possible, sans risques et sans peines. - -Comment ne pas se révolter devant une chose aussi étonnante: la -différence existant entre la facilité des moyens de production, le bon -marché des matières premières et le prix élevé auquel les étoffes sont -vendues! Je pense que c’est aussi ce prix qui en rend la consommation -beaucoup moins importante qu’elle ne le serait, si les marchands se -montraient moins rapaces. - -Il y a là de très grandes réformes à établir. C’est ajouter à la -richesse d’un pays que d’en multiplier les industries et les rendre -prospères. Les fabriques de Mehallet, disposant d’un outillage plus -parfait, pourraient atteindre de magnifiques résultats qui ramèneraient -peut-être l’abondance dans la ville si lamentable... - -Certes il est bon de songer à l’embellissement des capitales et à -l’agrément des hôtes de marque; mais relever le commerce des cités qui -s’en vont, s’appliquer au bien-être et à la vitalité des populations de -l’intérieur de l’Égypte, me semble un devoir qui s’impose. Car la -province est à la capitale ce que les artères sont au cœur, et c’est de -l’abondance des villages que sont faits le charme et la richesse du -Caire. - -Je ne pense pas que les tisserands de Mehallet, pas plus que ceux du -Caire, remisent de si tôt leurs navettes enchantées. Le fellah assez -fortuné pour se parer aux jours de fête, le peuple innombrable des -ulémahs, des cheiks, des feckys, enfin toute la petite bourgeoisie -indigène composée de commerçants et de boutiquiers, ne renoncera point -si vite aux belles galabiehs, aux caftans et aux koufiehs de soie -multicolores. Il faudra de longues suites d’années pour que les étoffes -indigènes cessent de plaire. Il serait d’ailleurs grand dommage que ce -jour arrivât trop vite. Tel qu’il est, le costume local constitue la -beauté des rues et le charme des yeux. Il diffère grandement des -gandourahs algériennes ou marocaines. Je ne sache point qu’il soit porté -nulle part ailleurs et il demeure, tant par la grâce savante de ses -formes, que par l’harmonie surprenante de ses couleurs, un vêtement -unique au monde, bien fait pour chatoyer sous l’ardente lumière du ciel -égyptien. - -Si les métiers du tisserand doivent fonctionner longtemps encore, il -n’en est pas de même de l’industrie, autrefois si florissante, du -sellier. Au plus beau moment de la civilisation musulmane, alors que -l’art arabe atteignit en Égypte son apogée, le Caire disputait à Cordoue -la magnifique, l’élégance des objets de sellerie, Les sultans de -Constantinople faisaient venir à grands frais la parure de leurs -montures de la capitale des bords du Nil. De l’aube à la nuit, on voyait -dans la _sarghia_[13] les ouvriers polissant les cuirs, les -passementiers tressant les cordelettes, préparant les glands et les -bouffettes de laine ou d’argent. Comme le rouge et l’ocre dominaient, -cela faisait dans l’ombre des échoppes, un chatoiement de couleurs et un -miroitement de lumière sitôt qu’un rai de soleil venait à les caresser. - - [13] Quartier des selliers. - -Il y a peu d’années encore, le commerce des selliers possédait tout un -coin du Mousky. Là se réunissaient non seulement les beys, les effendis -et les eunuques des palais venant eux-mêmes donner leurs commandes et -examiner leurs emplettes, mais tous les chefs de tribus bédouines -accourus du fond de la Cyrénaïque ou de l’Arabie, à seule fin de choisir -au Caire les objets qui devaient parfaire leur prestige aux yeux des -autres hommes du camp. - -Les belles hanems, moins audacieuses que leurs descendantes, auraient -cru se commettre en mêlant leurs voiles de gaze et leurs habarras de -satin aux burnous des uns ou à la redingote des autres. Eunuques et -domestiques achetaient pour elles; mais les femmes demeuraient parmi les -fidèles clientes de la _Sarghia_. Bien peu possédaient le coupé, restant -encore le monopole des princesses et des riches esclaves de harem. La -mule et le baudet remplaçaient tout équipage. Non seulement ce mode de -transport servait à rendre les visites obligatoires à travers l’immense -dédale des rues de la ville, mais le plus souvent on l’adoptait, sitôt -qu’il s’agissait d’un voyage pas trop lointain. Le chemin de fer n’était -guère employé que pour les grandes distances, et le moindre déplacement -par la _secca-el-Hadid_[14] prenait les proportions d’un événement. - - [14] Voie ferrée. - -Aujourd’hui, on ne retrouve plus guère de baudets qu’aux lieux de -promenade fréquentés par les touristes, et si l’on veut apercevoir -encore quelques femmes voilées chevauchant la haute mule d’antan, il -faut aller dans l’intérieur des terres et traverser quelques villages. - -Et comme les baudets à destination des clients cosmopolites sont pourvus -de selles modestes, que les indigènes conservent les leurs dont ils ne -trouvent guère l’emploi, sans les Arabes nomades les selliers pourraient -clore leurs demeures. Elles ont déjà disparu en partie; à peine de loin -en loin quelque humble boutique rappelle bien faiblement le magasin -rutilant des jours passés. - -Un autre art, qui tout doucement achève sa course, est celui du potier. -Jadis, l’Égyptien, fidèle aux pratiques de ses pères, englobait dans le -même dédain méprisant tout ustensile de fabrication européenne. Dans -chaque ville, dans chaque bourgade un peu importante, les fabriques de -poteries représentaient une industrie aussi puissante que lucrative. -Gargoulettes, bols, cruches et amphores sortaient des mains indigènes et -l’on ne pouvait guère parcourir la banlieue de n’importe quelle cité -sans voir, alignés par terre et séchant au soleil, les produits que les -mains habiles de l’ouvrier égyptien venaient de tirer de la glaise. -Maintenant, pour se représenter le travail de ce potier chanté tour à -tour par les Grecs, les Romains, les Arabes et les Franghis d’un autre -âge, il faut aller jusque dans la Haute-Égypte, à Keneh. De cette ville -sortent chaque jour, par centaines, les immenses _ballass_ que les -femmes de là-bas emploient pour aller puiser l’eau du fleuve et qu’elles -portent, du même geste gracieux que jadis eurent les suivantes de -Thermontis et les filles de Jethro. - -De Keneh aussi partent les innombrables _goulla_[15], gargoulettes -destinées à rafraîchir l’eau, alors que les Européens n’avaient pas -encore installé en Égypte les machines à glace. Cette glace, le moindre -fellah peut se l’offrir aujourd’hui pour une somme infime; seuls, les -pauvres recourent aux moyens préconisés autrefois. - - [15] Nos pères, venus en Égypte avant le XVIIIe siècle, les nommaient - _bardaques_. - -Cependant, quelques maisons, restées réfractaires aux usages étrangers, -montrent encore avec orgueil, sur le rebord intérieur des fenêtres à la -mode ancienne, le grand plateau de faïence arabe sur lequel s’alignent -les gargoulettes emplies d’eau fraîche et au goulot desquelles chacun -vient boire à son tour. - -C’est pour ces fervents des habitudes ancestrales, que, chaque jour, les -habitants de Keneh chargent les chalands, qui tout doucement glissent -sur le fleuve apportant dans les villes les montagnes d’amphores et de -vases, et que l’on voit passer de loin en loin sur le grand Nil, gardien -des choses immuables et des paysages de légende. - -Pourtant, assis sur ses talons et tournant entre ses doigts minces -l’argile limoneuse, le potier, guère plus vêtu que les contemporains du -roi Menephta, regarde avec mélancolie diminuer peu à peu le nombre des -barques qui portent sa fortune. Ses yeux n’ont point de colère, mais une -sourde rancune lui vient à la vue des femmes de son pays qui, même ici -sur cette rive du Saïd si éloignée du Delta, commencent de trahir la -coutume des aïeules et remplacent peu à peu la gracieuse cruche de la -contrée, par l’affreux bidon de pétrole, plus solide et moins difficile -à remplir. - - - - -L’ÉGYPTIENNE D’AUTREFOIS ET CELLE D’AUJOURD’HUI - - -Bien loin de suivre les traces de ses sœurs antiques les Nitocris, les -Arsinoé, les Bérénice, les Cléopâtre dont les intrigues bouleversèrent -le monde, l’Égyptienne n’était, il y a quelques années, aux yeux de -l’époux, qu’un objet de luxe. Aujourd’hui encore, dès que le mari se -trouve assez haut placé dans l’échelle sociale pour que le femme puisse -demeurer chez elle, qu’il gagne trois cents piastres ou cinquante -livres, l’épouse cesse de s’appeler Fatma ou Zénab ou Zohra; même pour -lui elle est _Hanem_[16]: mal en prendra au pauvre époux s’il -l’oublie... Un soir de Ramadan, quelques bourgeoises de province -discutaient, devant moi, sur le plus ou moins de mérite des maris de -leurs amies; on vint à nommer l’un d’eux, brave petit employé de -Moudirieh[17], que je connaissais pour un homme fort aimable, et qui me -semblait rendre sa femme parfaitement heureuse. Ce n’était pas l’avis de -ces dames. - - [16] Ce mot désigne à la fois la dame et la demoiselle. - - [17] Chef-lieu. - ---Figure-toi, ma sœur,--disait l’une d’elles, il la respecte si peu, la -pauvre, il l’appelle par son nom... (_sic_) - -Donc, sitôt qu’elle est Hanem, la petite femme sent le besoin de trôner -et d’imiter la grande dame. Ne pouvant s’entourer d’esclaves blanches ou -noires, d’amies haut placées ou de visiteuses de marque, elle ouvre sa -porte à toutes les créatures inférieures que l’appât d’un bon repas ou -d’une soirée tiède attire chez elle. - -Elles sont légion, ces sangsues de harems... exercent tous les -métiers... savent toutes les histoires... chantent toutes les chansons. -Selon le milieu, l’âge, la beauté, la vertu ou la fortune de celle qui -les héberge, elles seront timorées ou impudiques, lascives ou chastes, -tristes ou gaies, bavardes ou silencieuses, croyantes ou ironiques. Ce -sont elles qui s’entremettent pour raccommoder les membres d’une famille -divisée momentanément par des raisons d’intérêt. Elles savent que le -fils du pacha d’en face a aperçu la femme ou la fille de la maison par -quelque fenêtre mal fermée, et qu’il meurt d’amour... Elles procurent à -la veuve inconsolable les remèdes qui sèchent les larmes et ravivent les -yeux... connaissent les plantes salutaires et les pommades infaillibles, -les boutiques où tout se vend à bas prix, et les échoppes mal famées où -le rebouteur opère. - -Elles excellent encore à amener le rire sur les lèvres de ces désœuvrées -que tout lasse et qui ne comprennent pas que leur plus grand ennui leur -vient d’elles-mêmes, de leur vie oisive à laquelle elles n’ont point su -donner un but, ni créer une occupation. Alors, n’est-ce pas, la -bouffonne est toute trouvée... Quelques hommes n’ignorent point ces -choses, et bâillant eux-mêmes éternellement, ils se plaisent aux -pasquinades des mercenaires qu’ils entretiennent sans qu’il y paraisse. -Mais, Dieu merci, tous les Égyptiens ne sont point comme eux, et la -plupart ne sauront jamais de quelle fange, de quelles obscénités les -parasites souillent les oreilles de leurs filles, ou les yeux de leurs -femmes. - -Parmi la nouvelle génération, beaucoup d’Égyptiennes élevées dans les -écoles européennes ont puisé, à la fréquentation de leurs compagnes, des -idées progressistes dont la famille et la direction de leur ménage se -ressentent, pour le plus grand bien du mari qui, s’il est intelligent, -favorise les dispositions de sa jeune épouse au lieu de les étouffer, ce -qui arrive trop fréquemment. Combien de musulmanes, dirigées selon les -principes de nos femmes européennes, bien décidées à garder nos -coutumes, se sont vues brutalement reléguées au rang d’esclaves ou de -concubines le lendemain du mariage, par un mari incapable d’apprécier -leur finesse et le bon vouloir de leurs efforts. La raison en est -simple: les musulmans ont, jusqu’à ce jour, vécu dans une indépendance -absolue dans leur harem; tandis que Madame, coquette, fume ou cherche -des distractions en compagnie d’autres femmes dans le mystère du -gynécée, Monsieur reçoit ses amis dans le _mandara_, ou court les -drôlesses, quand il ne fréquente pas les tripots ou les brasseries. La -vie de l’un et de l’autre a deux parts distinctes: ils ne se rejoignent -guère que pour dormir, à condition pourtant que Madame ne donne pas -l’hospitalité à des amies, auquel cas Monsieur est relégué dans une -pièce du rez-de-chaussée où on lui bâcle un lit tant bien que mal sur -quelque divan, à moins qu’il ne préfère rester dehors et passer sa nuit -chez des camarades. L’indigène de toutes les classes montre une facilité -déplorable à dormir n’importe où. Il n’est pas rare de voir la chambre à -coucher délaissée pour une autre plus fraîche ou plus chaude, selon la -saison, et cela sans qu’aucun des meubles qui la composent en soit -enlevé. Un matelas, deux coussins longs et plats, une moustiquaire fixée -par quatre cordons, au salon, dans un corridor, dans l’antichambre, et -voilà le lit installé... Même opération pour la salle à manger. A -l’heure des repas, l’esclave préposée au service de la table se -présente, portant sur sa tête un immense plateau que l’on place soit sur -un guéridon microscopique servant de trépied au plateau, soit à terre -tout simplement. La fantaisie des convives décide. Il arrive que le -repas se prenne successivement, en une semaine, dans toutes les pièces -de la maison, selon le caprice des maîtres du logis à l’heure où on les -sert. - -Avec de tels usages, nos mœurs à nous paraissent dures, dans leur -immuable régularité. Pour les hommes habitués à vivre uniquement d’après -leurs désirs, la petite fiancée de l’autre siècle est l’oiseau rêvé dont -ils souhaitent peupler la cage de leur maison, car avec une femme tant -soit peu civilisée mille détails inaperçus se révèlent, mille indices se -déclarent, perturbateurs de la belle indépendance maritale. A la femme -nouvelle à laquelle on a parlé du mariage tel qu’il se pratique en pays -chrétien, à celle qui a fréquenté nos maisons et lu nos livres, un monde -inconnu s’est ouvert dans lequel elle souhaite s’élancer à son tour et -entraîner le compagnon de sa vie. Écœurée par les histoires scabreuses -des parasites, blessée par la promiscuité débordante des femmes qui -l’entourent, elle souhaite vivre avec son mari, partager ses -connaissances, ses soucis et ses joies; pour cela, elle redoute le -_mandara_ où des amis, souvent mauvais conseillers ou compagnons de -mystérieuses débauches, le retiennent loin d’elle et exercent sur lui -une néfaste influence. Si une de ces femmes rencontre un homme nourri -des mêmes idées, c’est la famille constituée, le ménage heureux et -l’avenir paisible parmi de petits êtres qui, devenus grands, rêveront -une Égypte régénérée et travailleront ensemble à sa transformation. Mais -si la jeune fille, sagement modernisée, échoit pour son malheur à -quelque fils de famille aux idées anciennes et au fanatisme farouche, -c’est le recul le plus profond dans l’ignorance et dans le vice, car à -celle qui n’a eu qu’un commencement de civilisation, le mariage tel -qu’il a été compris jusqu’ici par les hommes indigènes, n’est qu’une -porte largement ouverte sur la débauche inconnue. Traitée en courtisane, -l’épouse à laquelle on n’a inculqué que de vagues principes de morale a -vite fait de s’en affranchir. Son mari la délaisse, vite les amies la -consolent. Des danseuses sont louées à prix d’or pour venir charmer ses -heures de solitude par leurs poses lascives, et leurs chansons -voluptueuses, que la maîtresse du logis ne dédaigne point d’accompagner -sur le _oûd_[18] ou la _darabouka_[19]. - - [18] Sorte de harpe que l’on pose sur les genoux. - - [19] Espèce de tambour à long col de terre. - -Pas un mariage, pas une naissance, pas une circoncision sans le secours -des vierges folles, dont les chants amoureux et les danses impudiques -font la joie des enfants, des jeunes filles et des vieilles femmes. - -Il faut les avoir vues, omnipotentes, souveraines, traiter les -maîtresses de maison avec une familiarité si grande que je défie -quiconque n’est point né dans ce milieu de n’en être point choqué. Il -faut les voir, quémandeuses insatiables, mendier pour ainsi dire -quelques guinées ou quelques piastres en plus de la somme -convenue...--Ce sont elles qui ouvrent la marche de la solennelle -procession que l’on fait faire à la jeune épouse avant de l’asseoir sur -le trône où l’époux doit la rejoindre. - -Je veux bien admettre, avec quelques indigènes, que toutes les almées et -guawazi ne soient pas des courtisanes... Mais les autres? les danseuses, -par exemple, où les prend-on?... quel semblant de moralité leur -demande-t-on? où dansèrent-elles la veille, où danseront-elles -demain?... Et ce sont ces femmes aux poses lascives, aux propos légers, -dont la femme égyptienne de moyenne classe fait son habituelle société. - -Il y a vingt ans, un décret qui fit le désespoir de la jeunesse -masculine interdit aux danseuses de se montrer au dehors, cafés, lieux -de plaisir, places publiques, autrement qu’en robe montante et longue. -Le maillot transparent fut, d’office, rigoureusement prohibé. La foire -de Tantah en demeura endeuillée. Impossible d’apprécier maintenant les -mouvements de vagues, les ondulations savantes des poitrines et des -abdomens. - -Mais ce que l’on a jugé indécent pour les jeunes mâles, suffisamment -renseignés pourtant, on le tolère dans les familles. Et voici que les -petites sœurs peuvent contempler, de leurs yeux purs d’innocentes, ce -que les grands frères ne doivent plus voir. Une fois de plus, la loi a -montré, par cet exemple, la grandeur incommensurable de sa -toute-puissante absurdité. La vertu des jeunes Égyptiens n’avait, je -crois, plus grand’chose à perdre à un spectacle qui les amusait -peut-être, sans trop les corrompre; celle de leurs femmes et de leurs -sœurs avait tout à gagner, au contraire, à se le voir prohiber. - -Encore si ce n’était qu’aux cérémonies de gala! Mais il arrive trop -souvent que des femmes riches, oisives, que les maris délaissent (et -c’est, hélas! le plus grand nombre) font appel aux mérites des danseuses -pour calmer leur fièvre d’ennui, apaiser leurs nerfs de neurasthéniques -volontaires. - -Et c’est, dans le mystère des soirs, la résurrection des gestes -antiques: le _oûd_ grince, le kanoun gémit et la _darabouka_, à petits -coups précipités qui semblent le battement même de leurs cœurs affolés, -sème la démence aux sens de ces créatures que la claustration étiole et -que la solitude pervertit. Ces séances musicales se nomment des -_alatieh_. - -Pendant ce temps les enfants, livrés aux mercenaires, dépérissent ou -meurent; les domestiques, point surveillés, glissent à un gaspillage -éhonté: c’est le coulage dans toute son étendue. - -Les fillettes et les petits garçons, auxquels leur jeune âge permet -encore l’accès des harems amis, les futurs hommes de ce beau pays -d’Égypte, laissent leurs regards se souiller de visions qui n’ont pas -même la beauté pour excuse. Dans l’antiquité grecque ou latine, -l’esthétique sauvait tout, et par la grandeur souveraine d’un geste, par -la grâce chaste d’une attitude, l’impudeur cessait d’être. Le nu régnait -dans son impérissable splendeur et l’enfant qui se laissait ravir par la -majestueuse pureté des formes, plus tard devenu homme, avait si bien -gravé leurs délicieuses images dans son cerveau que, par une sorte -d’éclosion lente, un beau jour, sous ses doigts ou son pinceau, dans le -marbre ou sur la toile, le chef-d’œuvre naissait, inconsciemment créé -par le souvenir des charmes entrevus. - -Ici, rien de pareil. L’accoutrement est grotesque, les formes avachies, -les masques mal fardés sont souvent d’une repoussante laideur. - -Je ne sais où l’on exhibe les jeunes danseuses, mais je n’en ai, pour ma -part, vu que de fanées. - -Rien n’excuse la vulgarité dans le plaisir. Si une pauvre fellaha, ayant -peiné vingt ans au dur labeur de la terre et aux soins de la famille, -semble intéressante au point que la déformation de son être donne la -preuve même de sa vaillance, il n’en est pas de même d’étrangères payées -pour divertir un public. - -Les enfants sont élevés dans le mépris le plus absolu du goût et de la -beauté. A dix ans, une fillette indigène depuis longtemps n’ignore plus -rien, et de ses lèvres vermeilles, qu’aucun cosmétique n’a encore -flétries, sortent des paroles qui font penser à la jolie princesse du -conte de Perrault: - -«Or, voici que la fée ayant parlé, il advint que la petite princesse aux -yeux de lumière ouvrit la bouche, et tout aussitôt s’en échappèrent de -fort vilains crapauds qui répandaient tout alentour une odeur -nauséabonde.» - -Il faudrait si peu, pourtant, pour faire de ces enfants, naturellement -appliquées et réfléchies, de vraies femmes, capables d’aider, de toute -la sève de leur jeune corps, de toute la bonté de leur cœur, au -développement de la race future, à la richesse encore ignorée de cette -Égypte de demain qui, avec un peu d’efforts et de volonté, pourrait -devenir si grande et si belle qu’on oublierait son passé de gloire, pour -ne plus voir que son avenir de bien-être et de splendeur. - - * * * * * - -Avec la fellaha tout change; ici, plus de harem, plus de voiles; la vie -libre au soleil joyeux, aux côtés de l’homme que la femme aide de toutes -ses forces et de tout son amour. Qu’il soit cultivateur, comme ses -ancêtres, ou marchand d’oranges et de dattes aux marchés des villes, le -fellah garde sa compagne auprès de lui, et l’expérience prouve qu’il ne -fait point une si mauvaise affaire. Nulle autre marchande n’est plus -habile à gonfler un poulet trop maigre, ou à glisser des légumes avariés -dans une corbeille de beaux produits tentant l’acheteur. Nulle mieux -qu’elle ne vient à bout des calculs les plus compliqués, et cela sans -leçons d’aucune sorte, d’un seul geste de ses doigts minces et de sa -tête brune. Nulle enfin n’est plus vaillante, plus rapace, dure à la -souffrance comme à la misère. J’ai vu, il y a quelques années, une -laitière de vingt ans qui, prise des douleurs de l’enfantement dans mon -escalier, mit au monde un très robuste garçon avant que j’aie eu le -temps de la faire transporter dans la maison. Les domestiques l’ayant -enfin installée sur un divan, je m’occupai à rassembler quelques objets -de layette à l’intention du bébé; le temps de fouiller dans les -armoires, la mère et l’enfant avaient disparu. La malheureuse s’était -contentée de rouler dans sa _abaya_[20] le nouveau-né puis, reprenant -sur sa tête la corbeille plate remplie de cruches de lait, elle était -tranquillement retournée à son village distant de trois kilomètres. Le -lendemain elle revenait, à peine un peu plus pâle et très égayée de ma -surprise. Cet exemple n’est point rare. - - [20] Sorte de drap de coton sombre dans lequel la fellaha s’enveloppe - toute. - -L’homme, au contraire de ce qu’on voit dans des familles européennes, -est ici plus religieux et plus pratiquant que la femme. Faisant -ponctuellement les cinq ablutions journalières, avant les prières, il -garde donc une relative propreté. La femme ne priant guère avant la -vieillesse, se contente du bain obligatoire à toute musulmane, une fois -par mois. - -La femme égyptienne est rarement jolie, mais elle demeure quand même -fort séduisante dans sa jeunesse, grâce à la splendeur admirable de ses -formes, d’une impeccable statuaire, grâce à la beauté de ses yeux très -noirs et très grands, à la blancheur nacrée de ses dents, véritables -perles. Ses membres mêmes réalisent une inimitable perfection de dessin; -la plus rude travailleuse conserve des pieds et des mains que plus d’une -mondaine envierait. Les épaules et la gorge demeurent, jusqu’à la -vingtième année, d’un modèle unique, que la teinte bistrée de la peau -patine d’un bronze clair, tout à fait agréable pour des yeux d’artiste. -Mais cette aurore n’a pas de midi; au premier enfant, l’Égyptienne du -peuple perd à la fois ses formes et sa grâce pour toujours. A trente -ans, presque toutes sont déjà flétries, et rien chez elles ne subsiste -plus des charmes de la jeunesse passée. - -La femme des bords du Nil se montre superstitieuse. Les croisements -nombreux avec les nègres, fétichistes mal convertis, ont mis en sa race -un peu de toutes les pratiques du continent noir. Elle couvre ses -enfants d’amulettes, de pièces de monnaie et de prières cousues dans des -sacs de cuir. Elle se soumet elle-même à toutes sortes de coutumes -absolument païennes, mais se croit très fervente musulmane à la -condition de faire le Ramadan et de répéter à tout propos la formule de -l’Islam: _La Illah-illa-Allah Mohamed Rassoul Allah!_ (Dieu seul est -Dieu et Mohamed est son prophète!) A part cela, elle ignore tout de sa -religion et ne s’en inquiète pas autrement. Quelques-unes, parvenues à -l’âge où elles cessent d’exister pour l’homme, deviennent subitement -dévotes, apprennent à prier selon les rites, font le pèlerinage de la -Mecque et meurent en laissant à leur famille le souvenir d’une sainte -longtemps méconnue. - -Il est, en effet, curieux de voir ce que la polygamie et la soumission -de tant de femmes à un seul homme ont fait de l’âme féminine dans ce -pays. La femme ne vit que pour l’homme; du jour où elle est sûre de ne -plus compter pour lui, toute velléité de coquetterie disparaît d’elle. -Tandis que les femmes de cinquante ans sont, chez nous, bien plus -désireuses de plaire que les jeunes filles et ne négligent rien pour -parvenir à ce but, ici, la femme qui se sait vieille, coupe ses cheveux, -cesse de se farder et renonce à toute espèce d’ornements. En revanche, -elle porte avec la même indifférence des galabiehs roses, bleues ou -vertes: la couleur n’a pas d’âge au pays des Pharaons. Mais elle teint -ses cheveux au henné, car les cheveux blancs sont en abomination dans -tout l’Orient. Seuls, les hommes laissent la nature agir sur leurs -cheveux, ou sur leur barbe. Et par une bizarre coutume, on trouverait -aussi ridicule un vieillard qui se teindrait, qu’une vieille femme qui -ne se teindrait pas. - -L’Égyptienne devient une aïeule particulièrement tendre; ayant renoncé -pour son compte à toute coquetterie, elle reporte sur ses petits-enfants -toute la tendresse de son cœur, toutes les forces encore vivaces de son -être. Elle garde sur ses fils une certaine autorité, et gouverne -toujours dans la maison de ses brus. La belle-mère ici est -toute-puissante. - -Le mariage, en Égypte, ne ressemble à aucune autre cérémonie connue. -C’est, pour la femme européenne admise à assister à des noces musulmanes -pour la première fois, une suite ininterrompue d’étonnements. - -Contrairement à l’usage européen, la cérémonie se fait en deux fois. - -Le premier soir, appelé _Leilt-el-Henna_ (la nuit du henné), la fête se -donne chez le père de la mariée. Sitôt le soleil couché, les lustres -s’allument. Devant la demeure, des mâts supportant de multiples -oriflammes ont été dressés. Dans tout le parcours de la rue, de longues -cordes soutiennent les larges lanternes, qui font un coin de lumière et -de gaieté dans l’obscurité environnante. A la porte, impassibles et -raides dans leur stambouline de gala, les eunuques noirs reçoivent les -invités. Les hommes sont introduits dans le _mandarah_ et les femmes -conduites aux appartements du premier étage par un escalier spécial, car -ici moins que jamais les sexes ne doivent être confondus. Sur des bancs -plus que rudimentaires, un orchestre composé de musiciens indigènes -exécute la _Marche Khédiviale_, la _Marseillaise_ ou l’_Hymne grec_, -joués avec une impartialité touchante à chaque arrivant, selon sa -nationalité. - -Au premier étage la mariée de demain attend, patiente et résignée, les -compliments de ses amies auxquelles l’étiquette turque l’empêche -absolument de répondre. Pâlie par une matinée de supplices: bain -prolongé, massage, épilage, teinture des mains et des pieds passés au -henné, il lui a fallu encore subir la torture d’une coiffure compliquée, -les apprêts d’une interminable toilette. C’est pour ce jour que sont -réservés la robe blanche de mode européenne et le traditionnel bouquet -de fleurs d’oranger, d’importation récente au pays des Pharaons. Enfin, -peinte, fardée, vêtue d’étoffes somptueuses, couverte de parfums -coûteux, elle est prête. - -Alors commence la procession, de coutume ancestrale, que l’Égypte -musulmane a prise à l’Égypte des premiers chrétiens. Des petites filles -vêtues de blanc ouvrent la marche, immédiatement suivies d’adolescentes -et de jeunes filles, portant de longs cierges et des fleurs. La fiancée -vient la dernière, appuyée aux bras de ses sœurs ou de ses plus intimes -amies. - -La mère du futur et celle de la mariée suivent le cortège, en jetant des -grains de sel au passage pour éloigner les mauvais esprits, tandis que -dans des cassolettes fumantes les esclaves de la maison répandent à -profusion l’encens et la myrrhe, sur la tête de l’enfant qui demain sera -femme. - -La procession se déroule dans toutes les pièces de la maison, au son de -la _darabouka_ que les almées agitent furieusement, accompagnant leur -musique de chants et de pas rythmés. - -Les femmes poussent le _zarrout_, sorte de hululement impossible à -imiter pour des lèvres européennes. Enfin, la fiancée est assise. Les -danses commencent. La fête se prolonge jusqu’à l’aube, et l’on se donne -rendez-vous pour le lendemain au domicile de l’époux. - -La cérémonie de ce jour a nom: _Leilt-el-Doukhla_ (la nuit de l’entrée). - -Aux premières étoiles, la mariée est amenée dans la maison de celui qui -sera son maître. Un orchestre bruyant ouvre la marche, des danseurs -improvisés exécutent au passage des gestes bizarres dont la lascivité -n’a d’égale que la laideur. Des joueurs de bâton, parfois de simples -jongleurs, amusent la foule et se joignent au cortège, sûrs d’avance -qu’ils y gagneront au moins quelques piastres et un bon repas. - -La future épouse est enfermée dans un antique carrosse, comme il ne s’en -trouve plus qu’en Égypte, vieux débris de nos anciens véhicules de -province, absolument grotesque d’aspect. La voiture est hermétiquement -close au moyen d’épais cachemires tendus tout autour. Deux moricauds se -tiennent sur le marchepied de l’arrière, à l’instar des valets de pied -d’antan. Affublés de costumes de théâtre aux couleurs voyantes, ils ont -pourtant gardé la coiffure nationale, le tarbouche d’un rouge vif -seulement rehaussé par la splendeur d’un beau gland d’or. Ils exhibent -de longs bas de soie blanche, mais comme pour eux le rêve de la -chaussure est constitué par des souliers jaunes, tout cela forme un -ensemble absolument simiesque et caricatural. De nombreux fiacres -suivent, amenant à la fête les amis de la mariée. Des timbaliers à -chameau ferment la marche. - -A peine le carrosse est-il arrivé devant la porte de la demeure -nuptiale, que le fiancé se précipite au-devant de celle qu’il ne connaît -pas, et qui ce soir sera sa femme. Des buffles sont postés à l’entrée; -sitôt la portière de la voiture ouverte, des sacrificateurs, d’un rapide -coup de couteau, immolent les pauvres bêtes qui tombent dans une mare de -sang, aux pieds de l’épouse. - -Ici se place une coutume, barbare et touchante à la fois. Le fiancé doit -enlever brutalement la jeune fille et la porter sans faiblesse jusqu’au -premier étage, en enjambant, sans se salir, le ruisseau de sang qui -inonde les abords de la demeure. De ce premier pas, fait sur cette rosée -tiède et vermeille, leur amour sera plus puissant, de même que dans la -façon dont il soulève le cher fardeau, l’épouse connaîtra la force de -son époux. - -Une fois à l’étage supérieur, la mariée est de nouveau livrée aux mains -de femmes, et l’homme, qui n’a pas encore contemplé ses traits, revient -se mêler aux invités mâles qui remplissent le rez-de-chaussée. - -Là-haut, cependant, la fête commence, presque pareille à celle de la -première nuit. - -Vers une heure du matin, l’héroïne de la fête est enfin conduite dans la -pièce où le trône nuptial a été préparé. - -Sur une estrade où se dresse un dais superbe, des fauteuils de velours -ont été placés. La jeune fille prend place sur celui de droite, et alors -commence la distribution des cadeaux, que l’on étale à ses pieds en -criant très fort le nom du donateur. Les cachemires sont lancés un à un -devant l’épouse, les écrins s’amoncellent, et elle demeure impassible, -blême sous le fard, glacée et tremblante à l’approche de l’heure -terrible où l’époux inconnu va venir. - -Et voici qu’éclatent les cris fatidiques: _El-Ariss_ (le marié!). - -Les danseuses sont allées au-devant de lui; de leur pas rythmé elles le -précédent en chantant et le conduisent enfin devant l’épouse -rougissante. - -Après une courte prière qu’il récite tourné vers la Mecque, le jeune -homme s’avance et, d’un geste brusque, arrache le voile de la jeune -femme. Ils boivent l’un après l’autre, au même verre, le sirop que leur -tend la plus vieille esclave de la maison, et ils s’asseyent enfin sur -leurs sièges respectifs. - -Tout le monde se retire et ces deux êtres, mari et femme, demeurant en -présence l’un de l’autre, s’ignorent encore complètement; il faut -parfois plusieurs semaines pour rompre une barrière que tout autour -d’eux rend infranchissable. - -Ces coutumes qui, il y a peu de temps, semblaient immuables comme la -couleur du ciel et la teinte des prairies, tendent aujourd’hui à -disparaître à peu près complètement dans les villes. Une Égypte nouvelle -est née qui, peu à peu, transforme les caractères et change les mœurs. -Même dans les provinces, les habitudes anciennes se perdent. C’est ainsi -qu’aux jours de noce le marié, avant d’entrer définitivement dans la -maison où l’épouse l’attendait, était d’abord conduit à travers la ville -puis à la mosquée. Il marchait gravement, les yeux baissés, entre deux -amis qui présentaient à ses narines un énorme bouquet en forme de botte, -meilleure façon d’éviter le mauvais œil. Devant eux la procession -déroulait ses spirales à travers les rues ridiculement étroites. Sur -deux rangs, une foule d’hommes précédait le fiancé, chacun tenant un -cierge allumé et un bouquet de fleurs. Tout à fait en avant, des femmes -du peuple portaient de pesants flambeaux d’argent couverts de bougies -allumées, et ces femmes lançaient dans la nuit le fatidique _zarrout_, -reste de la primitive Égypte. - -Aujourd’hui, l’époux s’en va en automobile, tandis que ses compagnons -tirent des pétards, effroi des promeneurs attardés. Les cérémonies -d’antan ont disparu, comme tant d’autres, emportées par le progrès. - - * * * * * - -Le Caire moderne donne l’apparence d’une très grande ville où se -rencontrent toutes les races, où se coudoient tous les types, où se -parlent tous les idiomes. Partout les automobiles et les tramways -circulent en tel nombre que les rues deviennent impraticables. La -poussière aveuglante, les grincements des roues, les trompes, les -sonnettes, les klaxons rendraient fous les passants les plus -tranquilles. - -Et partout, l’uniforme kaki met sa note originale. Les troupes de -l’armée d’occupation montrent les figures les plus diverses, depuis le -véritable Anglo-Saxon au teint de jeune fille, jusqu’au sauvage -Thibétain rappelant les hommes de cire du musée Guimet, en passant par -l’Hindou turbané et le nègre du Soudan. Les soldats! vraiment, on ne -voit qu’eux, et durant la guerre l’Égypte, sans doute à cause de -l’énorme trafic des Indes et des Dardanelles, donnait l’apparence d’une -contrée toute proche du front. Comme le militaire anglais est largement -rétribué et dépense tout son argent, le pays a fait, à ce moment, -d’incontestables bénéfices. Les cafés innombrables, les brasseries, les -pâtisseries où jamais le sucre ne manqua, regorgeaient de consommateurs, -alors que les nôtres se montraient constamment vides. Ces soldats ne -témoignèrent pas toujours d’une correction exemplaire. Certaine nuit de -Noël, après avoir copieusement arrosé le repas du réveillon, ils se -rendirent en bandes dans les quartiers indigènes et se livrèrent à de -telles folies qu’on dut les mettre aux arrêts durant quarante jours, et -les parquer comme des moutons dans un terrain vague, près de la gare, où -les Arabes allaient les regarder comme des bêtes curieuses. - -C’est peut-être la conduite de l’armée, pendant les dernières années de -la guerre, qui a poussé la population, déjà fortement surexcitée, à -prouver sa haine dans les émeutes qui ont jeté le trouble en Égypte. En -réalité ces émeutes, dont on a fort peu parlé, dépassèrent en violence -tout ce qu’il était possible de prévoir. Le chiffre des morts se monte à -plus de six mille pour l’année 1920. - -La révolution égyptienne, qui, sans doute, amènera l’indépendance de ce -pays, a eu encore un résultat inattendu. Je veux parler de -l’émancipation des femmes. - -J’ai dit plus haut la vie des Égyptiennes de 1880 à 1890; elle ne -différait guère de l’existence de celles de 1830. Maintenant, la -transformation tient du miracle. - -Plus d’eunuques! plus de servantes négresses accompagnant leurs -maîtresses en visites ou dans la rue! L’Égyptienne se promène seule! -L’hiver dernier, je fus surprise de voir monter à côté de moi, dans un -train, une jeune femme fort élégante dont le manteau garni de fourrures -ne rappelait que très vaguement la lourde _habara_ de ses aïeules. Son -voile, guère plus épais que ma voilette, laissait parfaitement voir ses -traits, d’ailleurs assez fins. Sitôt installée, elle entama la -conversation. Je sus qu’elle était la femme d’un fonctionnaire établi -dans la banlieue, et qu’elle venait au Caire faire ses courses tout -comme moi. - -Mon médecin me racontait le soir même son étonnement en voyant s’avancer -vers lui devant l’Esbekieh, une de ses plus riches clientes qui, -tranquillement, lui tendait la main sans aucune crainte. Un tel acte, il -y a dix ans, eût suffi à ameuter les passants. Aujourd’hui, personne n’y -prend garde. - -Les Égyptiennes s’instruisent; elles parlent couramment les trois -langues: arabe, française et anglaise. Plusieurs connaissent le turc. Le -Caire a vu, cette année, sa première femme avocate, mais depuis -longtemps les femmes professeurs sont nombreuses. Bien plus, douées -d’une remarquable faculté d’éloquence, elles ont su grouper autour -d’elles tout un clan de créatures ardemment militantes, et la Révolution -égyptienne n’a pas d’adeptes plus ferventes. Elles n’ont pas craint de -se livrer aux manifestations les plus dangereuses; quelques-unes même -moururent superbement. Les journaux, les brochures sont pleins de leurs -écrits, et la pétition à Lord Milner, signée des noms les plus connus de -la société égyptienne, pourrait prendre place parmi les modèles du -genre. Enfin, le Caire possède une Revue entièrement rédigée par des -femmes, et je dois dire qu’elle ne le cède en rien aux revues d’Europe. - -Les esclaves, comme les eunuques, ont disparu; les premières -complètement. Les seconds existent aujourd’hui à de si rares et de si -vieux exemplaires que ce n’est plus la peine de les citer. Il faut -savoir, d’ailleurs, que l’eunuque, en Égypte, faisait partie intégrante -de la demeure où le sort l’avait placé. Il était chéri à l’égal d’un -parent commode et traité comme un serviteur de confiance. Il est -aujourd’hui impossible de s’en procurer, même à prix d’or, la loi étant -enfin parvenue à supprimer ce honteux commerce. Mais ceux qui se -trouvent encore dans quelques familles, quoique libérés, préfèrent de -beaucoup achever leurs jours près des maîtres chez lesquels ils ont -grandi. On en rencontre encore quelques-uns dont les cheveux blancs -accentuent davantage la teinte sombre du visage. Étrangement courbés et -rabougris, ils semblent personnifier la dernière image de l’Égypte qui -s’en va et qu’on ne reverra plus. - -Les esclaves ont été remplacées, dans les grandes maisons, par les -servantes grecques venues des Iles ou de Stamboul, et parlant le turc. -Elles ne diffèrent guère des autres que par les traits du visage et la -forme du corps. Les premières, choisies avec soin, étaient belles. -Celles-ci, pour la plupart, se montrent laides, et presque toujours peu -gracieuses. Chez les bourgeois, négresses et fellahas occupent l’emploi -des filles du Djellab de l’autre siècle, Mercenaires, elles s’occupent -de leurs fonctions avec d’autant plus de nonchalance que la loi, si -longtemps injuste pour leurs aïeules, les favorise le plus souvent aux -dépens du maître. Elles savent que la courbache ne les menace plus et -qu’elles peuvent, selon leur gré, changer de foyer autant de fois qu’il -leur plaira. Elles en abusent. Pour cela peut-être et pour d’autres -choses encore, j’estime qu’il ne faut pas aller trop vite et vouloir -faire de l’Égypte une nation européenne. Toute la poésie qui la pare -disparaîtrait. Sans regretter les époques d’ignorance et de paresse, où -l’âme des indigènes semblait endormie dans cette vie adéquate à la -douceur incomparable d’un climat unique, je souhaiterais voir subsister -encore quelques vestiges du grand passé. Et c’est pourquoi, si souvent, -mes pas me portent, au Caire, vers les quartiers de la Citadelle où -palpite encore, si vivante, l’âme du vieil Islam, l’âme magnifique de la -capitale qui fut le royaume des Omar et des Touloun. Que m’importe si, -débouchant de quelque venelle du voisinage, des gamins au corps bronzé -accourent pieds nus, le crâne saillant sous le toupet coranique, et me -poursuivant moitié furieux, moitié riant, au cri fatidique de: _Ya -Nousrania! Ya nousrania!_ (Chrétienne! oh, chrétienne!) Je sais que je -n’aurai que deux pas à faire pour me trouver dans une de ces demeures, -purement indigènes pourtant, où de nobles femmes viendront, -accueillantes, au-devant de moi pour me recevoir. Sous leurs voiles de -lin, elles auront, à ma vue, le même sourire de bienvenue que les belles -Turques parlant ma langue comme moi-même, ou que les petites fellahas -dont je suis obligée d’adopter le mauvais arabe si je tiens à me faire -entendre d’elles. - -Car il est utile qu’on le sache, l’Égyptienne d’aujourd’hui, comme celle -d’hier, comme celle des siècles passés, demeure essentiellement -hospitalière. - -Je défie les moins indulgentes parmi les autres femmes qui ont eu la -bonne fortune d’être reçues dans un harem égyptien, de me contredire. -Là-bas, l’hôtesse est réellement l’envoyée de Dieu. Même aux temps -reculés où les Européennes restaient encore pour elles une manière de -monstre dont elles ignoraient à peu près tout, les femmes d’Égypte -ouvraient leur maison, offraient simplement le vivre et le lit à celles -qui venaient, souvent ironiques, les regarder comme d’étranges oiseaux -bons tout au plus à lisser leurs plumes. Toujours le meilleur divan, le -plus beau lit, le verre le plus riche était pour l’étrangère dont on -savait à peine le nom. - -Afin que cette étrangère ne se sentît pas trop seule en terre lointaine, -on multipliait les attentions, on cherchait des distractions, on -augmentait le menu familial de quelque gourmandise appétissante. - -Pour cela, on ne louera jamais assez l’hospitalité égyptienne. Ce que je -viens de dire des femmes peut s’appliquer à la nation tout entière. -Qu’on me cite un autre pays où le colon puisse s’installer si -facilement, où l’indigène se montre plus serviable, plus généreux et -plus ouvert! - -De l’invité de marque, hôte respecté des princes, jusqu’au voyageur -modeste appelé à visiter la terre des Pharaons, je ne sais personne qui -ne garde un souvenir ému de son séjour. Pas un fonctionnaire venu du -Septentrion pour occuper, sur les bords du Nil, un emploi quelconque, -pas un curieux, pas un touriste ayant une fois parcouru l’Égypte qui, de -tout son cœur, n’y souhaite encore retourner. - -Ainsi les peuples se succèdent, les siècles passent et le vieux proverbe -latin semble toujours vrai: «Qui a bu de l’eau du Nil, boira de l’eau du -Nil.» Celui dont les yeux se laissèrent une fois charmer par la douceur -apaisante d’un soir égyptien dans la campagne endormie, gardera à jamais -le souvenir des terres heureuses où la vie s’écoule plus calme, où le -ciel se montre plus limpide, l’air plus léger qu’en aucune autre -contrée. - - - - -AU JARDIN DE GUISEH - - -Sommes-nous bien en Égypte? Fait-il partie du Caire, ce parc immense où -les promeneurs, surpris et charmés, se croient transportés dans un -jardin des pays d’Occident, beau parmi les plus beaux? - -Ici, la nature, docile, a cédé devant la science et la patiente énergie -humaine. - -Sous les pioches et sous les râteaux, le sol s’est lentement transformé, -les lacs se sont creusés, les forêts minuscules ont surgi triomphantes, -apportant en pleine Afrique l’illusion exquise d’un coin d’Europe. -Platanes, peupliers, lauriers, altéas, fusains, se rencontrent et se -reconnaissent malgré le voisinage des autres essences qui les étonne. -Les jardiniers habiles se sont en effet souvenus qu’ils se trouvaient au -Caire, et pour cela ont laissé la flore indigène s’épanouir à l’aise -sous le ciel natal. - -Les sycomores, les flamboyants, les magnolias touffus, dressent leurs -dômes de verdure, font de grands parasols d’ombre, raides et majestueux, -abri préféré de tous les corbeaux et de toutes les corneilles... Sur les -pelouses droites ou en pente, sur le velours gazonné des prairies -artificielles, les pirèthres et les coléus pourpres, les euphorbes -couleur de sang et les camélias aux teintes rosées étalent la gamme de -leur feuillage et la gloire de leur floraison. - -Les allées, spécialement affectées au passage, semblent préparées, -dallées, lavées pour des pieds royaux! La mosaïque des bordures, courant -en guirlandes de pierre, continue le tableau par ses enlacements -multicolores; sous les dessins de granit et de basalte, se dresse la -fleur hiératique, le lotus[21], maître des délices et dispensateur des -enchantements. Et partout, sous les arbres et dans les allées, sur les -pelouses et devant les lacs, la foule de promeneurs se presse, moins -nombreuse à mesure que le ciel se couvre et que l’heure s’avance. -Cependant que des singes poussent de petits cris aigus, les ours font -leur métier d’ours et tournent lourdement dans les cages trop vastes -pour eux. Ils ne semblent nullement dépaysés. Moins heureux, un lion non -loin de là rugit de colère... Peu lui importe la largeur de sa cage et -la vue des bambous qui la bordent... Sa fauve crinière se dresse, un -tremblement furieux agite ses membres, il appelle de tout son instinct -la libre jungle qui l’a vu naître et qu’il ne reverra plus. - - [21] Le lotus était, sous les Pharaons, l’emblème de la haute et de la - moyenne Égypte, tandis que le papyrus représentait le Delta. - -La lionne, sa compagne, plus calme et plus douce, frôle en un -balancement machinal et continu les barreaux de sa cage en attendant on -ne sait quoi... - -Les chats-tigres--toute une famille!--regardent de leurs prunelles -méchantes et semblent guetter l’occasion, toujours vaine, de mordre -quelqu’un. Ils grimpent à l’arbre qui pare leur demeure, et de là-haut, -le poil hérissé, la langue humide, ils menacent encore, de la voix et du -geste, leurs craintifs admirateurs. - -L’antilope, de ses grands yeux tristes, fixe le passant. Tout, dans sa -sveltesse de jolie bête traquée, crie le chagrin et la désespérance; -elle rêve à ses forêts invisibles et pleure sur sa liberté perdue. - -Un sanglier australien, plus laid que nature, grogne méchamment et -aiguise ses défenses contre le fer des grilles, à peine séparé d’une -hyène affreuse. A côté, des chacals graves et sveltes se trouvent -heureux, ayant en abondance bon souper, bon gîte et... le reste! Et -l’ichneumon, le malheureux, auquel jadis ce même peuple dressait des -autels, glisse à notre approche, fuit dans sa tanière, honteux peut-être -de sa misérable destinée. - -Est-ce bien, hélas! cette même terre, ce même ciel, ce même Nil où ses -aïeux, traités en puissances redoutables, étaient pieusement nourris par -des femmes consacrées à leur culte et qui recevaient, après leur mort, -les honneurs d’un sarcophage et d’une sépulture quasi royale? Est-ce -bien l’ichneumon, adoré jadis dans l’antiquité pharaonique à l’égal des -plus grandes divinités, ce pauvre rat d’aujourd’hui qui grelotte -piteusement sur la paille de sa niche, entre une musaraigne puante et un -renard étique? Les enfants, les gouvernantes revêches et les mamans -complaisantes s’en inquiètent peu. Tout le monde regarde, tout le monde -sourit, tout le monde est heureux. - -Les gardiens, nègres ou fellahs, bénéficient de la satisfaction -générale. Un vieux, à tête de Bédouin, la face réjouie sous son turban -de gala, frileusement recroquevillé près de la cage des singes, sort de -son burnous noir un bouquet d’herbes quelconques, où les feuilles -ardentes d’un coléus coupées fraîchement servent d’ornement, et le tend -d’un sourire engageant: pour le petit!... Et tandis que le bouquet, aux -mains de l’enfant, va tout à l’heure servir à apprivoiser l’antilope ou -la chèvre de Mongolie, la piastre qu’il rapporte permettra à l’homme de -s’offrir une séance plus longue au café de l’avenue. Ce soir, quand les -portes du jardin seront closes et les lampes allumées, il ira faire sa -partie de tric-trac ou de dominos, la cigarette aux lèvres et la joie au -cœur. - -Le soleil pourtant se dérobe; de lourds nuages courent dans le ciel -d’hiver; insensiblement les allées se dépeuplent. Une foule compacte où -tous les costumes, toutes les races et tous les âges se confondent, -encombre la sortie. C’est à qui appellera son chauffeur, à qui -découvrira dans aristocratique cohue des torpedos, des limousines, et -des montures, son cheval ou sa bicyclette. - -Et voici qu’à l’intérieur du jardin où j’ai voulu venir une dernière -fois revoir l’étang des lotus, un spectacle étrange et charmant -m’arrête. Je demeure saisie devant le coup d’œil féerique qu’après tant -de mois mes yeux croient revoir encore. C’est au coin d’une allée, -devant un sycomore séculaire dont les feuilles, parmi le rouge vif du -couchant, semblent toutes noires. Autour de moi, le soleil qui se -prépare à disparaître allume des lueurs rougeâtres, pareilles à celles -d’un monstrueux incendie. Dans ce flamboiement, tout à coup passe un -nuage, et le bruit de centaines d’ailes palpitant dans l’air me force à -regarder au-dessus de moi. Et c’est le miracle! Une nuée d’ibis blancs -passe en vol serré et vient se poser sur l’arbre des ancêtres, dont le -bois si longtemps servit à fabriquer ces cercueils de momies, où même -les oiseaux trouvèrent place. Une par une, les bêtes sacrées se casent, -se nichent parmi les branches, qu’elles couvrent bientôt du manteau -immaculé de leurs ailes. - ---C’est leur lit!--me dit un gardien, amusé par l’étonnement que je ne -cherche pas à cacher. A deux pas les canards, eux aussi, se sont blottis -entre les larges feuilles des nymphéas qui, comme un tapis magnifique, -recouvrent les eaux dormantes. Sous la dernière caresse de l’astre, les -plumes des volatiles prennent des teintes d’or et d’argent, tandis que, -par places, se dressent, véritables fleurs de cire, les nénuphars, les -lotus blancs et roses, formant comme autant de dômes parfumés, cachant -sous leurs pétales les petites têtes légères, que le sommeil bientôt -immobilise, - -Toute l’Égypte, ce tableau dont je ne puis parvenir à m’arracher... - -Il faut, pour me tirer de mon rêve, la voix rauque d’un garçon de café -grec injuriant une femme indigène (de celles dont il ne faut point -parler) attablée en compagnie d’un bey sous une des tonnelles bordant -l’étang; elle a, dans une crise de colère, cassé la vaisselle du thé -qu’on lui a servi. Le bey, prudent, s’est esquivé, payant les -consommations mais point la casse. D’où la fureur du restaurateur. La -femme répond aux insultes par des mots grossiers. La scène va finir au -poste. Je fuis. Mon beau songe de tantôt s’est évanoui devant ce -pitoyable colloque qui me ramène à la civilisation actuelle. - -Sur la route, le soir descend. Un voile se déchire subitement, troué par -places de vastes coins mauves, perdus dans la masse des nuages sombres. -Là-bas, de l’autre côté du fleuve, la chaîne libyque s’étale, le -Mokattam se dessine, estompé d’ombres très douces, parmi lesquelles la -Citadelle découpe ses minarets dont la silhouette monte, fine et droite, -dans le paysage crépusculaire... - -Et soudain, tandis que je contemple une dernière fois ces lieux, où -peut-être je ne reviendrai plus, de ma mémoire fidèle remontent en foule -les souvenirs qui se rattachent à l’emplacement où je me trouve. - -C’est ici, au milieu de ce jardin que se dressait, il y a un -demi-siècle, le palais d’Ismaïl-Pacha surnommé le Moffeteche. Ami du -vice-roi, son glorieux homonyme, conseiller intime de la cour, enrichi -par les faveurs khédiviales, il perdit la tête au point de vouloir -dépasser son souverain par sa magnificence et sa prodigalité. Ses -esclaves eurent des robes tissées d’or et d’argent, et les talons de -leurs mules exhibèrent des sertissures de brillants et de perles. - -Sur ce lac, réduit aujourd’hui par l’agrandissement du parc, des barques -légères promenaient, chaque nuit, le fastueux Pacha et ses nobles -invités, tandis que dans d’autres embarcations, brillamment illuminées, -un orchestre de femmes exécutait ses plus voluptueuses mélodies. Mais -vint l’heure de la disgrâce. Un jour, après un jugement sommaire, le -favori fut condamné dans le cœur du maître. Et ceux qui arrêtèrent le -Moffeteche le conduisirent à Alexandrie, à bord d’un navire qui devait -le mener en exil. Il ne vogua pas longtemps. A quelques milles du port, -on le fit descendre dans un canot, et les hommes payés pour cette triste -besogne le jetèrent dans la Méditerranée. Celui qui dirigeait -l’expédition--un jeune Turc ambitieux--reçut une belle récompense et -parvint par la suite aux plus hautes destinées. Je l’ai connu, et comme, -au lendemain de la première entrevue, je témoignais ma surprise de -l’avoir trouvé prématurément blanchi, on m’assura que ses cheveux -avaient pris en une nuit, cette teinte argentée, et que de cette nuit -aussi sa santé s’était altérée. Malgré la fortune et la gloire, l’homme -comblé de tous les biens de la terre ne parvenait pas à chasser de son -cerveau le souvenir du crime commis. - -Plus tard, ce même palais se transformait en musée[22] et recevait les -merveilles que les eaux du Nil étaient en train de détruire dans la -petite maison de Boulac. - - [22] A chaque crue un peu forte du fleuve, le musée menaçait de - disparaître. Malgré les prières réitérées de Mariette Pacha, ce ne - fut qu’en 1883, c’est-à-dire deux ans après la mort de l’illustre - Français, que le transfert put être opéré. - -Ramsès et sa famille y furent installés, en compagnie de nombreuses -autres momies. C’est là qu’arrivèrent, un matin, les corps des -prêtresses d’Ammon[23], retrouvés en masse dans une tombe de Thèbes. - - [23] Les prêtresses d’Ammon appartiennent à la XXIe dynastie. Elles - furent découvertes à Dei-el-Bahari par Grébaut, en 1891 et doivent - être considérées comme le complément des fouilles que fit G. Maspéro - en 1881. - -Je les ai vus, alors que les salles trop étroites ne pouvaient encore -leur donner asile, jetés pêle-mêle dans de vastes tiroirs et, spectacle -horrible, si les visiteurs curieux négligeaient, dans leur hâte, de -refermer le tiroir, les longs cheveux blonds ou gris s’échappaient en -algues sèches, jonchaient le sol de leur macabre poussière. Et rien ce -jour-là ne me parut plus lamentable... Je quitte le jardin l’esprit -hanté par cette image. - -Maintenant des grands arbres bordant la route, une humidité froide -semble couler en gouttes glacées sur les épaules des retardataires. Les -petites marchandes d’oranges et de cannes à sucre allument les quinquets -fumeux qui vont leur permettre de regagner la ville sans encombre et -sans amende. L’auto-car du «Mena House» passe en coup de vent tandis -que, haut perchées sur les bancs, les petites touristes rient de leurs -dents blanches, et que le chasseur, dans sa livrée de gala, sonne de la -trompette égyptienne, attirant les regards et étonnant les oreilles par -la bizarrerie un peu théâtrale de sa livrée, de son équipage et de sa -musique. - -Bientôt, tous ces bruits mondains vont s’éteindre, et seul dans le -silence de la campagne redevenue sienne, le fellah regagnant sa hutte, -le Bédouin retrouvant sa tente, feront doucement résonner la flûte de -roseau et moduleront, de leurs lèvres paresseuses, le même air dont, -depuis des siècles, les ibis ont entendu la note plaintive à travers les -âges. - - - - -HÉLIOPOLIS - - -Un vieux poète hindou conte, dans un de ses livres, que Vichnou, passant -un matin en un char de nuées multicolores, d’un petit mouvement de ses -doigts divins se plut à semer des villes étranges sur l’emplacement des -cités mortes. Mais il ne ressuscita ainsi que celles dont le nom -glorieux avait résisté à l’injure des siècles et à l’oubli des hommes. - -Je songeais à cette jolie fable, il y a quelques semaines, sous le ciel -limpide de l’Égypte, tandis que se déroulait à mes yeux le panorama -fantastique de la blanche Héliopolis. - -N’est-ce pas un autre miracle?... Ce que fit jadis un dieu pitoyable, -pour le bonheur de ses fidèles fervents, deux hommes modernes, le baron -Empain et S. E. Boghos Pacha-Nubar l’ont réalisé à l’aurore féconde du -XXe siècle, en cette terre pharaonique où il suffit de quelques grains -de mil jetés un soir de pluie sur le sable aride, pour créer un tapis de -verdure en quelques matins. - -Héliopolis!... tous les cœurs nourris de la moelle grecque ont -tressailli à ce nom fameux, chaque période ajoute un noyau au chapelet -des souvenirs. - -La Vulgate nous apprend qu’un jour Anahim fils de Misrahim et petit-fils -de Cham, chef de la tribu des Onon, s’en vint fonder en Égypte la ville -d’Onon du Nord, que les hommes du Nil nommèrent Héliopolis par la suite, -parce qu’elle se trouvait au centre du Nome Héliopolithe. Élevée sur une -colline artificielle, elle devint en peu de temps le siège de l’école de -théologie, célèbre dans le monde entier. Solon, Pythagore, Eudoxe et son -ami Platon y puisèrent les principes de leur science, mais Orphée, le -premier de tous, connut la fierté de lire les précieux ouvrages qu’il -avait reçus de la main d’Ethimeus. Plus tard, ces mêmes livres furent -montrés à Pythagore par le sage Berenius. Les professeurs de Platon -étaient Patheneith, Ochaaps et Sechnouphis. - -Le collège de théologie devint ensuite la gloire de la fameuse cité, -parce que de ses murs devaient partir les fondements de la science -hermétique. - -Le Phénix était adoré à Héliopolis. On sait que, d’après les Grecs, il -émigrait tous les cinq cents ans à l’Est et s’abattait dans le temple de -Râ. Hérodote nous enseigne que cet oiseau, pieux entre tous, apportait -avec lui le corps de son père, après en avoir creusé la place dans un -œuf de myrrhe, et venait le brûler avec lui-même dans un bûcher de bois -odorant. Il renaissait ensuite de ses cendres et recommençait une -nouvelle vie, pour finir par le même voyage. - -En réalité, ce culte est celui d’Osiris. Le Phénix, sorte de vanneau des -bords du Nil, incarnait Thot, tandis que l’épervier représentait Horus. -Hatouma personnifie Râ, longtemps adoré à Héliopolis sous la forme du -disque. - -Mais la cité lumineuse d’où la sagesse des dieux devait se manifester -pour s’étendre ensuite sur le monde, tirait dès cette époque son immense -célébrité d’une source plus accessible à la moyenne des esprits humains. - -Il n’y eut pas que des philosophes, des initiés et des cénobites en -terre égyptienne!... Le peuple véritable se montra, au contraire, de -tout temps, bon vivant, d’humeur facétieuse et de joyeuse insouciance. -La santé constituait, pour les fils du Nil, le premier des biens -enviables. - -Héliopolis devait à sa situation unique une salubrité incomparable. Et -l’on vit, durant des siècles, cette chose surprenante: tandis que les -environs de Memphis la superbe et de Thèbes la royale se peuplaient de -nécropoles immenses, nul ne songeait aux morts dans la tiède Héliopolis. -Les habitants de cette ville atteignaient tous un âge si avancé qu’on -n’y voyait presque pas de funérailles. - -Les temps ont changé. Les conditions climatériques demeurent semblables. - -La nouvelle Héliopolis, bâtie à 40 mètres d’élévation au-dessus du -Caire, domine la plaine immense. Elle a deux mille hectares de -superficie, et les maisons sont construites de telle sorte que l’air et -la lumière circulent librement entre chaque immeuble. - -Sous l’effort colossal tenté en une heure de rêve magnifique par le -baron Empain et S. E. Boghos-Pacha, à quelques toises seulement de son -antique sœur disparue, surgit la cité nouvelle. Héliopolis était morte, -Héliopolis est ressuscitée dans la gloire de sa splendeur rajeunie. Sur -la plaine désertique, les palais se sont dressés, comme sous le coup -d’une baguette magique. Les villas s’élèvent, les routes se tracent, les -puits se creusent, les canaux s’étendent et les jardins naissent. Les -parterres fleurissent, les arbres poussent; l’électricité, à l’aide de -ses machines les plus puissantes, met la féerie de ses lampes -multicolores sur la beauté des choses et la grâce des êtres qui, sous ce -ciel, retrouvent la fière allure et le regard clair que donnent aux -hommes l’espace sans limite et les ciels sans nuages. - -A deux pas des habitations, voici, pour la plus grande joie des âmes -modernes, le vaste terrain qui va prendre demain la première place dans -la liste des pistes destinées aux besoins des aviateurs. -Héliopolis-Port-Aviation sera peut-être bientôt la réunion de tous les -amateurs du périlleux et magnifique sport cher à nos compatriotes. - -C’est là, par un jour inoubliable, que j’ai vu pour la première fois -évoluer ces hommes-oiseaux et cette femme extraordinaire, avec lesquels -le destin avait voulu que je fisse la traversée de Marseille à -Alexandrie. Dans le jardin de mes souvenirs, je les retrouve tels qu’ils -m’apparurent au départ, sur le pont de l’_Équateur_, regardant comme moi -disparaître dans les brumes du soir d’hiver le fort célèbre du château -d’If. Qu’êtes-vous devenus, jeunes hommes au front volontaire, aux yeux -brillants, au sourire plein d’orgueil? Latham à l’allure souple, au fin -visage, le plus aristocratique de tous... Rougier--montrant un nez en -bec d’oiseau,--solide et bruyant comme un collégien; Balsam, l’air d’un -chevalier du moyen âge égaré dans la société moderne; Le Blond souriant -dans sa longue barbe qui ne déparait point son nom; Voisin marié depuis -quelques mois et songeant, je crois, un peu moins à sa jeune femme qu’à -l’appareil calé sur un des côtés du navire et pour lequel il redoutait -les caprices du roulis. Enfin la baronne de Laroche coiffée d’un béguin -de velours noir, jolie à ravir dans son «tailleur» de voyage. - -Depuis, la mort a passé, fauchant à son gré les jeunes têtes superbes. -Latham tué par des buffles sauvages au fond du Soudan, la baronne le -corps fracassé par une chute d’avion, et tant d’autres de mes compagnons -de voyage à jamais endormis du sommeil dont on ne sort pas. - -Cependant, à Héliopolis, leur mémoire demeure comme une présence -miraculeuse. Pour les simples qui contemplèrent leur vol audacieux, ils -incarnèrent cette chose inouïe: des hommes-oiseaux! Beaucoup de Bédouins -et de fellahs n’étaient pas bien sûrs que ces _Franghis_ audacieux, ne -fussent point les envoyés du diable. - -Aujourd’hui, Héliopolis s’est agrandie encore. Aux villas superbes sont -venus se joindre des immeubles modernes où de nombreuses familles -cairottes trouvent des logements plus vastes et plus salubres que dans -la capitale même, Un tramway, élégant autant que commode, amène les -voyageurs en dix minutes du Caire à Héliopolis. - -Un établissement semblable au Luna Park parisien et portant le même nom, -attire chaque jour un grand nombre de flâneurs avides de distractions, -et, comme en tout pays musulman, les femmes y ont leurs jours spéciaux. -On peut voir alors un peuple de belles _hanems_ suivies de leurs -servantes et de leur nombreuse progéniture se livrer aux plaisirs des -montagnes russes ou autres divertissements modernes. Naturellement, là -comme partout, le cinéma est roi, et les mânes de Platon comme ceux de -ses maîtres les prêtres d’Ammon-Râ doivent tressaillir d’indignation aux -facéties de Fatty ou de Charlot. - -Enfin, pour que rien ne manque aux habitants de la nouvelle cité, nos -Pères français des Missions africaines de Lyon ont édifié une église, -copie en miniature de Sainte-Sophie de Constantinople, qui ne dépare -point le style tout particulier de l’endroit. - -Mais, quel que soit le progrès européen, et si beau que se montre -l’ensemble de la cité merveilleuse, Héliopolis lutterait en vain contre -la puissance de son maître, le désert! Il règne là en souverain despote -et superbe, que rien au monde ne saurait soumettre. On le sent à -l’haleine brûlante qu’il dégage, sitôt le jour levé... au froid glacial -des nuits, à la splendeur des aurores et des crépuscules du soir, au -sable qui, malgré tous les soins, envahit les demeures et brûle les -yeux. Surtout on reste écrasé par sa puissance quand, devant quelque -magnifique coucher de soleil tel que l’on n’en voit que là-bas, les yeux -se laissent ravir par la magie du paysage qui se déroule du côté des -Pyramides. Elles émergent dans le lointain, grandes comme le passé -lui-même de cette terre d’Égypte immuable et sereine dans sa majesté -profonde. D’un rose tendre dans le ciel d’or pur, elles se dressent, -découpant leurs lignes dures parmi les bouquets de palmiers des isbehs -voisines, tandis que le Nil, très loin, déroule les spirales de ses eaux -grises. Une paix profonde descend sur les êtres, le monde actuel cesse -d’exister, on se trouve reporté aux premiers âges du monde, alors que -les pasteurs étaient rois. Et si d’aventure quelque syrinx fait entendre -sa plainte éternelle, l’illusion est complète, l’âme s’endort dans un -recul délicieux. - - - - -DAMIETTE ET RASS-EL-BAHR - - -Rass-el-Bahr signifie, en arabe, tête de la mer. Pour y arriver du côté -de la terre, il n’existe qu’une ligne, celle de Damiette. - -Après avoir quitté Tantah, le train spécial à cette route (quel train et -quelle route!) s’engage dans les champs de maïs et de coton, traverse -Méhallet-Roh puis Méhallet-el-Kébir, Kaff-el-Battir[24] célèbre par ses -pastèques, et après cinq heures de poussière et de soleil, le voyageur -arrive enfin près des lacs où l’air fraîchit. On côtoie ces lacs durant -quarante minutes environ, et tout à coup, dans la clarté radieuse du -soleil d’été, paraît Damiette. La ville de saint Louis demeure à demi -cachée par une forêt de palmiers de l’effet le plus pittoresque; à cette -époque, les arbres sont chargés de dattes et les bouquets de ces fruits, -suspendus en grappes jaune d’or ou rouge sanglant, tranchent joliment -sur le vert sombre des panaches que la brise secoue d’un balancement -harmonieux. - - [24] Textuellement: Village des pastèques. - -La gare, de très petite apparence, se trouve hors la ville, dont elle -est séparée par le fleuve, et disparaît sous les dattiers. - -D’innombrables barques à voile sont là, à l’affût des voyageurs, assez -rares cependant. - -Au bord du Nil la cité se dresse, étrange, unique entre toutes les -villes d’Égypte. - -Les touristes, avides de curiosités, qui se pressent chaque année du -Caire à Louqsor sans se soucier des nombreuses merveilles qu’ils -laissent derrière eux, ne se doutent pas du charme spécial de cette -ville à demi détruite qui, aux yeux étonnés qui la contemplent, ne -rappelle rien. Le port à lui seul présente un tableau des plus -saisissants avec ses maisons croulantes, bâties hardiment en demi-cercle -dans le lit même du fleuve, et son quai où se trouvent la poste, deux -cafés, une pharmacie grecque et quelques maisons, dont la modernité -tranche sur les tons brunis et l’aspect délabré de tout le reste. - -Parmi ces vieilles demeures, palais ou masures assises dans l’eau, une -surtout retient les regards: haute de trois étages, presque en ruines, à -moitié couverte par une treille où feuilles et fruits se livrent en -liberté aux arabesques les plus capricieuses, montant, descendant, -festonnant du rez-de-chaussée aux terrasses. - -Cette nature en fleurs parant ces ruines, ce tableau féeriquement -éclairé par un soleil ardent, un ciel admirable de limpidité, m’ont -laissé un ineffaçable souvenir. - -Si le port est d’un coup d’œil agréable, on ne saurait en dire autant de -l’intérieur de la ville. A peine a-t-on franchi les premières rues, que -l’odorat se trouve désagréablement surpris par une exagération de -senteurs étranges, où le relent spécial aux quartiers arabes se trouve -augmenté d’un parfum de _fessikhs_ (poissons salés à demi pourris), de -saumures et d’eau croupie; à chaque carrefour, de vrais lacs d’eau -stagnante attirent les regards et forcent les passants délicats à porter -plus loin leurs investigations. Et pourtant, malgré le _fessikh_, malgré -les mares fétides, malgré les enfants sales, les chameaux et les ânes -qui encombrent tout, on poursuit sa route, attiré en dépit de soi par -ces constructions bizarres, par ces demeures qui, à l’imitation de -celles de Rosette, ont conservé leurs colonnes superbes, monolithes de -granit dont quelques-uns gisent pitoyablement au milieu des rues, -barrant la route en s’effondrant, dernier vestige de la magnificence -passée. - -Bien curieuses, les portes qui ferment ces demeures aujourd’hui vides; -massives, d’une seule pièce, elles restent absolument tapissées -d’énormes clous et de barres de fer. - -Ces portes, comme celles de Rosette, datent du XVIIe siècle, lors de la -défense de ces deux villes contre les attaques des Mamelucks. - -Au dire des plus anciens habitants, il ne se passait alors pas de jours -sans qu’une incursion ne fût à craindre. Les familles en état de siège -vivaient barricadées derrière leurs vantaux de prison, qu’une autre -porte séparait du harem et du salamlek. De nombreuses meurtrières -pratiquées dans les murs attestent encore la vérité de ces récits. - -Au milieu de ces choses d’autrefois, la vie et le commerce modernes -jettent une note gaie. A côté d’un amas de colonnes effritées, un -cordonnier grec tire gaiement son alène et siffle un air de son pays en -coulant, de temps à autre, un regard ému sur deux chromos représentant -le roi Constantin et la reine Sophie. Plus loin, des tailleurs fellahs -cousent gravement, à l’aide de machines perfectionnées. Voici une -mosquée toute neuve, éblouissante de propreté et de fraîcheur, ouvrant -sur deux rues, laissant voir sa cour immense pavée de marbre noir et -blanc, au milieu de laquelle un jet d’eau s’élance, inondant de sa gerbe -humide un superbe latania. Et de loin en loin des fûts de menuiserie -d’un travail charmant s’étalent et forment comme un cloître très propre -et très gai. A l’ombre des piliers, de graves Arabes sont accroupis, -leur chapelet d’ambre aux doigts, marmottant des prières qu’ils -accompagnent du balancement inévitable cher aux fils de Mohamed. - -Arrivés à midi à Damiette, après des tours et des détours sans nombre, -trois heures de marche au grand soleil, nous nous retrouvons devant la -pharmacie, lieu d’élection de toutes les villes de l’intérieur. On nous -offre du sirop de tamarin que la chaleur excessive nous fait trouver -délicieux, puis, comme je m’informe des monuments d’autrefois, on -m’indique une mosquée datant du IXe siècle et presque intacte. Mais la -mosquée se trouve à deux kilomètres, nous sommes très las, il fait très -chaud... comment faire? - -Nous arrivons enfin à nous procurer l’unique voiture de Damiette, un -pauvre vieux coupé jadis élégant, gardant sur ses panneaux brisés et -salis la pâle empreinte d’une couronne de prince. Les portières tombent, -les coussins perdent leur coton, les glaces demeurent absentes. -Néanmoins, nous nous décidons à affronter les dangers de l’entreprise, -et après un élan inquiétant du cheval attaché à ce véhicule, nous -partons. - -Bientôt, devant nous, la route se rétrécit, les magasins se font plus -rares, les ruines plus nombreuses... Voici une maison croulante, encore -habitée cependant... Par une sage prévoyance, les vitres, en plusieurs -endroits, furent remplacées par des chiffons. Des têtes de négresses se -montrent, curieuses, effarées... La maison a dû être belle pourtant! -Devant la porte, une colonne de granit vert, renversée, sert de banc à -une ribambelle de gamins ébouriffés, sales et très laids; une fillette, -plus hardie que les autres, s’approche de nous et nous crie «bonjour» -d’un petit air insolent et gouailleur qui en dit long sur l’élégance de -notre équipage. - -Les rues deviennent si étroites que nous craignons à chaque instant d’y -laisser notre voiture. La température s’en ressent: une fraîcheur de -cave monte de ces hautes murailles qui nous étreignent, nous donnent la -sensation d’errer parmi des tombeaux. A mesure que nous avançons vers la -campagne, les enterrements se succèdent avec un entrain qui m’étonne; -j’en compte cinq en quelques minutes. Le cocher m’explique que nous -approchons des nécropoles. - -L’on meurt beaucoup à Damiette, en ce moment! La fièvre typhoïde fait sa -visite annuelle... le mauvais état sanitaire et l’humidité -l’entretiennent dans la ville. - -Voici le cimetière! Sans enceinte comme tous les les cimetières -musulmans, il dresse ses tombes de terre et de plâtre également -orientées vers La Mecque, la plupart lamentablement abandonnées. J’y -remarque une profusion d’aloès plantés raides, au milieu même des -tombes, et poussant dru. - -A côté, s’élève une masure entourée d’un balcon de bois où croissent de -pauvres œillets et deux plantes de rue[25] dont l’odeur âcre monte -jusqu’à nous: c’est là qu’habite le cheik chargé d’entretenir les tombes -et de prier pour les défunts dont les parents peuvent le payer. Et cette -bicoque affreuse, entre ses modestes fleurs et son balcon vermoulu, me -paraît plus lugubre, plus funèbre encore que les mausolées qui -l’entourent. - - [25] La rue, fort estimée en Égypte, croît un peu partout. - -Nous voici de nouveau en pleine campagne; les palmiers s’élancent, le -coton étale ses jolies fleurs roses, jaunes et blanches, et partout le -Nil fait courir ses ruisseaux inondant la plaine de verdure et de -fraîcheur. Ce riant tableau me console un peu de la tristesse du -précédent, mais je n’ai pas le temps d’y reposer mes yeux. Voici -d’autres tombes, absolument en ruines cette fois, et enfin la mosquée -que nous sommes venus voir. - -Bien curieuse en effet, cette mosquée datant du IXe siècle et -conservant, après tant d’années, son étrange aspect d’autrefois. - -Nous traversons d’abord une cour misérable où l’herbe croît comme à -regret, mais que les lépreux et les éléphantiasiques encombrent. Tout ce -monde de déshérités exhibe ses plaies, crie famine et poursuit le -visiteur, forçant la pitié. J’ai compté sept lépreux qui, à eux tous, -n’avaient pas dix doigts... ce souvenir seul me fait frissonner -encore... Je leur ai demandé s’ils souffraient beaucoup, ils m’ont -assuré que leurs douleurs étaient supportables, ils semblaient surtout -affectés de la pauvreté à laquelle leur infirmité les condamne. - -En Égypte, le peuple ne témoigne aucun dégoût pour ces sortes de -misères: n’importe quel Fellah boira au même verre qu’un lépreux ou un -galeux, sans manifester de répulsion. Chose surprenante et faite pour -dérouter les hygiénistes, c’est qu’il est bien rare que ces imprudents -aient sujet de s’en repentir. Ils vous diront tous: la lèpre est -héréditaire, Dieu l’envoie à ceux-là seuls qu’il veut punir ou -mortifier. - -Les malheureux atteints de l’horrible maladie ne sont pas uniquement -attirés par les quelques _bakschiche_[26] que les voyageurs pitoyables -leur jettent de loin; ils demeurent surtout soutenus par l’espoir d’une -guérison que la tradition promet aux croyants. - - [26] Pourboires, mais dans ce sens le mot peut être pris pour aumônes. - -Cette mosquée est, en effet, privilégiée. Parmi les nombreuses colonnes, -monolithes de granit dont chacun présente une couleur différente du plus -remarquable effet, se trouvent deux fûts séparés entre eux par trente -centimètres environ. Or, il est dit que l’homme assez heureux pour -glisser son corps dans cet intervalle est sûr de voir s’ouvrir devant -lui les portes merveilleuses du paradis. - -Toujours d’après la légende, dans une de ces colonnes deux trous de la -grosseur du doigt marquent la trace laissée par Saïda-Zénab, lors de son -passage à Damiette. Celui qui enfoncera ses pouces dans ces trous sera -délivré de tous ses maux. - -Enfin, et ce n’est pas la moins curieuse pièce de la mosquée, voici une -pierre de granit rose affectant la forme d’une colonne tronquée et -rongée, tachée de sang dans toute sa hauteur; à terre, tout autour, -d’innombrables peaux de citron, sèches ou fraîches, gisent sur une mare -de sang coagulé!... Voici l’explication qui m’est donnée par le cheik -qui me sert de cornac: - -Au temps où la peste ravageait Damiette, tous les cheiks se mirent en -prières pour obtenir du ciel la cessation du fléau. _Abou-Matt_, le -saint enterré dans cette mosquée fameuse, leur suggéra alors l’idée de -cette singulière pénitence: faire lécher aux malades la pierre rose -jusqu’à ce que cette pierre fût inondée de sang, jusqu’à ce que leur -langue déchirée ne fût plus qu’une plaie affreuse, par laquelle -s’échapperait tout le mal que le démon avait mis en eux. - -Les fidèles obéirent. Non seulement les pestiférés, mais tous les -malades des siècles suivants, religieusement vinrent sacrifier au vœu -barbare du cheik mort. - -La coutume existe encore; seulement les modernes, plus pratiques, ont -ajouté le citron, que leurs prédécesseurs n’avaient point prévu. Grâce à -une légère friction de citron sur la langue, le sang arrive -immédiatement et le vœu est accompli. Le martyre d’autrefois n’est plus -qu’un antiphlogistique, remplaçant la saignée ou les sangsues. - -Tout autour de la corniche et dans les bas-reliefs ornant les murs, je -découvre, encore très lisibles, des inscriptions en lettres couphiques -gravées dans les bois et qui furent dorées; ces inscriptions ont résisté -à dix siècles et restent, à l’heure actuelle, la chose la mieux -conservée du monument. - -La chaire (_minbar_), en partie détruite, est d’un travail précieux, -vrai tour de dentelle, bijou de l’art arabe sur lequel le temps achève -son œuvre et dont il ne restera bientôt plus rien. - -Et devant ces merveilles qui s’en vont en ruines, cette cour où ne -croissent plus que deux pauvres ricins, je songe malgré moi à la -splendeur de ce temple magnifique, aux cheiks superbes qui venaient le -visiter et dont ces mêmes murs ont entendu les prières... Je me figure -cette cour (aujourd’hui si misérable avec son cortège de lépreux), alors -dans toute la grâce de sa beauté triomphante; je revois ces colonnes de -granit rose, ces bas-reliefs de marbre, ces bassins qui jetaient la -fraîcheur grâce à la poussière humide de leurs jets d’eau, dont les -pierres avoisinantes gardent encore l’usure. Et le souvenir du passé -glorieux, au milieu du délabrement présent, m’attriste au point que -c’est presque avec bonheur que je remonte en voiture, pour aller voir -l’arbre aux clous. - -Là, rien d’antique, si ce n’est l’arbre lui-même. Il porte cent -cinquante ans! C’est un sycomore superbe, étendant son ombre dans la -plaine ardente; et comme il demeure le seul abri contre la chaleur -tropicale, une nombreuse société de laboureurs entoure son tronc et se -livre, sous son feuillage, à un sommeil que n’interrompt même point -notre passage. - -Sur une hauteur d’un mètre cinquante, l’arbre est sillonné de clous, -dans la moitié de sa largeur. - -L’arbre aux clous, «l’arbre du supplice» comme l’appellent les fellahs, -n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir, mais, dans la mémoire des -octogénaires, semble encore la plus horrible réalité. - -On amenait là le paysan qui refusait de payer l’impôt et on le clouait à -l’arbre par une oreille, jusqu’au versement complet de la somme due. -Quand le paiement ne pouvait s’effectuer, on coupait l’oreille et -l’homme était pendu immédiatement. - -Ses compagnons de misère pouvaient voir ensuite le corps se balancer -parmi les fruits du sycomore, jusqu’à ce que rien ne restât plus du -mauvais payeur, ou qu’un autre, aussi pauvre que lui, vînt prendre sa -place. - -On peut voir encore un arbre semblable dans le Wardan, près du barrage. - -L’usage de ce supplice resta fort répandu en Égypte jusqu’à la fin du -règne d’Ibrahim-Pacha. Ses successeurs, plus humains, l’abolirent par la -suite. - -De retour à Damiette, je retrouve avec plaisir l’animation joyeuse du -port, et la tranquillité sereine de la pharmacie. - -Après un second rafraîchissement à base de tamarin, nous remercions -l’aimable disciple d’Hippocrate et prenons place dans la barque qui va -nous conduire à la plage originale de Rass-el-Bahr. - - * * * * * - -Il est six heures. Le port, vu à travers le prisme du soleil couchant -qui met en valeur mille détails imprévus, se pare d’une surprenante -beauté. - -Durant près d’une heure, nous côtoyons la palmeraie. Déjà les ombres du -soir forment sous les arbres de grandes bandes noires, découpant sur -notre gauche des silhouettes bizarres, tandis qu’à droite le jour, -encore dans son plein, et le soleil mourant dorent la rive de leurs -derniers rayons. - -Jamais le manque presque absolu de crépuscule, auquel je devrais -pourtant m’être habituée, ne m’a paru plus saisissant que ce soir-là. -Dans les villes il est difficile de remarquer ce contraste, mais à la -campagne, sur le Nil surtout, le spectacle devient d’une étrangeté -frisant la féerie. - -Qu’on se figure l’Occident splendidement éclairé par le globe de feu à -demi disparu, ne laissant à l’horizon qu’un embrasement, une traînée de -flammes ardentes, tandis que dans la voie contraire, la nuit déjà -épaisse noie la terre d’ombre, chassant la lumière, comme l’aile grise -d’une chauve-souris monstrueuse éteint un flambeau. - -La voile se gonfle, notre barque glisse, et à part quelques coups de -tangage occasionnés par deux courants réputés dangereux, nous goûtons -deux heures de navigation idéale. - -La troisième heure est moins agréable; l’eau douce commence à se mêler -au flot marin, de nombreux dauphins font de l’exercice autour de nous, -notre bateau roule comme en mer. - -Maintenant, dans la nuit claire, le phare de Rass-el-Bahr projette son -feu tournant, et nous guide vers ce point où jadis s’embarqua le roi de -France en 1252, et où nous allons aborder. - -Ici, le Nil a trente mètres de profondeur, aussi le courant nous -oblige-t-il à de terribles bordées. Voici la tour de Saint-Louis, le -fort Napoléon bâti par nos soldats lors de l’expédition d’Égypte, et -enfin la plage de Rass-el-Bahr où nous débarquons. - -Damiette, la ville tant de fois nommée, présente cette particularité que -ses habitants ont vu se produire, à travers les siècles, ce même -phénomène qui caractérise Aigues-Mortes. La mer s’est retirée au point -de créer, à une grande distance de l’ancien littoral, une nouvelle plage -qui, s’étendant en longueur entre le Nil et la mer, forme la presqu’île -appelée _Rass-el-Bahr_ (Tête de la mer). - -C’est là que la mode, et aussi la nécessité de fuir les chaleurs, a fait -installer comme un embryon de station balnéaire. - -Pendant l’hiver, cette place n’a rien de particulièrement séduisant. La -langue de terre qui sépare le fleuve de la Méditerranée est inondée par -les vagues; le niveau du Nil s’abaisse, les barques prennent le chemin -de Damiette et les rares voiliers, porteurs de coton ou de bois de -chauffage, qui font la route de Syrie en Égypte, rompent seuls la -monotonie du paysage. - -Mais l’été, quelle transformation!... Dès le mois de juin, les huttes se -dressent, affectant chacune une forme, une distribution spéciale, selon -le caprice du propriétaire. Aussitôt les baigneurs s’installent. - -Ces huttes, faites de bambou et de paille tressée, supportées par de -solides piquets, possèdent toutes un vaste salon, sorte de vérandah -ouverte à la fois sur le Nil et sur la mer, qui permet aux promeneurs de -plonger dans l’intérieur des habitations, et d’assister au repas de la -famille. - -Cet usage qui, en Europe, semblerait fort déplaisant, et choquerait même -au Caire ou à Alexandrie, paraît ici tout à fait charmant. - -Il est dit qu’à Rass-el-Bahr toute étiquette doit être bannie, toute -gêne absolument écartée; chacun vit à sa guise. - -Cette règle, une fois établie, permet aux jeunes gens de se pavaner -jusqu’à midi, même un peu plus tard, en pantalon court, jambes nues, -chemise de soie ou de flanelle serrée à la taille par une ceinture aux -vives couleurs, large chapeau de paille, costume original qui sied bien -à leur type et qui les fait ressembler à de jeunes Masaniello... - -Si, passant le soir devant les paillottes, le promeneur regarde bien, il -apercevra quelque ombre blanche au bord de l’eau, guettant la barque -prochaine. Ses oreilles se laisseront ravir par la mélodie facile mais -harmonieuse que lui apporteront du large la mandoline ou la guitare. - -Ah! les belles nuits!... les radieuses, les divines nuits de -Rass-el-Bahr!... Toutes les huttes, brillamment éclairées, faisant de ce -coin d’Égypte comme une petite Venise au bord du fleuve, tandis que -là-bas la voix de la mer, grondant en sourdine, berce les sérénades et -les folles chansons! - -Les dahabiehs amarrées forment de grandes masses noires, pareilles à des -monstres endormis, tandis que les barques, les jolies barques si -coquettes, voiles au vent, glissent dans la paix tiède du soir d’été... - -Dans sa haute tour de fer, le phare tourne sans relâche, montrant et -voilant sa vive lumière, comme étonné d’éclairer tant de vie et tant de -gaîté. - -Vue au grand soleil, la plage perd un peu de sa poésie, mais non de son -étrangeté. - -L’ensemble des huttes donne l’apparence d’un village cambodgien. - -Un peu en aval des paillottes, s’étalent les magasins construits sur un -unique modèle. Voici la boutique du marchand de légumes, celle du -boulanger, celle du boucher servant à la fois d’abattoir et de -boucherie; ceci ne fait pas la félicité du voisinage, mais le Nil est si -près, l’odeur des algues si puissante, que les autres senteurs en -semblent atténuées. Voici enfin deux hôtels, à la fois cafés et -restaurants, étalant leurs tables jusqu’au fleuve. - -Deux nègres et un chétif Syrien aux cheveux jaunes desservent le plus -achalandé de ces établissements, celui qui possède la Poste, éternel -sujet de discorde entre les deux propriétaires depuis que la station fut -créée. - -A l’époque où je visitai Rass-el-Bahr, l’hôtel Mira-Nilo détenait le -privilège de distribuer la correspondance et d’héberger la meilleure -société. Alors aussi, dans le fond de la vérandah, sur la paille formant -muraille, deux chromos superbes représentaient le khédive Tewfick et le -général Boulanger, faisant face à Sarah Bernhardt et à la reine -d’Italie. Sur un côté, Sadi Carnot, dans un cadre rose, souriait aux -consommateurs. - -Ces figures provoquèrent chez moi un léger étonnement, augmenté par une -audition de: _En revenant de la revue_, chanson mise à la mode par -Paulus et déjà oubliée à Paris, chantée à tue-tête sous nos fenêtres le -soir de notre arrivée. - -Vraiment, était-ce la peine de venir de si loin pour se croire à -Montmartre ou aux Batignolles! - -Les deux attractions de Rass-el-Bahr sont la pêche et surtout la chasse. - -La pêche, absolument miraculeuse pendant la crue du Nil, occupe les -matinées des mois de grande chaleur: pêche au filet, à la ligne et même -en bateau, bien particulière celle-ci, car il suffit de frapper -légèrement le bois de la barque pour voir le plus souvent les poissons -sauter à l’intérieur. Dans l’espace d’une heure, le fond du bateau est -plein jusqu’au bord. - -En septembre, ce n’est plus dans le fleuve, mais sur le lac Menzaleh -situé à trois kilomètres, que les poissons se donnent rendez-vous. Là, -grâce à un système de filets juxtaposés, c’est par milliers qu’on les -recueille. - -La chasse semble plus appréciée des baigneurs et des touristes. Dès les -premiers jours de septembre, les cailles, les bécassines, les huppes, -les tourterelles abondent. Les cailles surtout semblent innombrables. Il -suffit d’un simple filet tendu à quelques pieds du sol, pour en prendre -chaque jour des centaines. - -La plage, dès ce moment, n’est plus qu’un vaste champ à pièges, fort -désagréable à parcourir. Ces pièges consistent en microscopiques huttes -de roseaux et de feuillage, percées de deux ouvertures dont l’une est -couverte d’un filet très tendu, et large de vingt-cinq centimètres -environ. La caille pénètre par l’ouverture libre, se repose un instant -puis, voulant sortir par le fond, se prend le cou aux mailles du filet -d’où on la retire vivante. Ce procédé permet de les envoyer en Europe -dans des cages spéciales. C’est un des revenus les plus productifs de la -ville de Damiette. - -Mais les vrais chasseurs dédaignent cette façon, par trop facile, de se -procurer du gibier, et dès cinq heures du matin c’est un vrai concert de -coups de fusil; on se croirait au tir. - -Il est commun, après deux ou trois heures de chasse, de rentrer avec 60 -ou 80 pièces. - -La plage, très belle, se montre unie, fine et sablonneuse; on entre dans -la mer comme sur un tapis de velours et on peut parcourir cent cinquante -ou deux cents mètres, sans avoir de l’eau au-dessus des épaules. C’est -un avantage très grand, qui ne permet pas l’approche des requins, dont -malheureusement ces parages sont infestés, depuis l’ouverture du canal -de Suez. - -A Rass-el-Bahr, point d’établissement de bains, partant point de -maîtres-baigneurs, encore moins de bateaux de sauvetage. Les flots bleus -sont à tout le monde, chacun fait construire un abri au bord de l’eau, -et on se baigne comme on veut. - -Quelques familles riches, pour éviter les embarras du transport des -meubles et ustensiles, préfèrent s’installer dans les dahabiehs louées -au mois, qui les amènent directement du Caire, de Mansourah, de Benha ou -de tout autre point. Ces dahabiehs, hors de prix en hiver grâce aux -touristes qui les affrètent pour la Haute-Égypte, se louent pendant -l’été moyennant une somme variant de 28 à 30 guinées par mois. Elles -sont admirablement aménagées. - -Des bateaux à vapeur, appartenant au gouvernement ou même à de simples -particuliers, sillonnent journellement le fleuve, et viennent ajouter à -l’animation générale. - -Les monuments de Rass-el-Bahr sont vite vus. Ils se bornent à deux -fortins avancés, au fort Napoléon et à la tour dite de Saint-Louis. - -Le fort, bâti en briques, dresse sa courte masse sur la rive droite du -fleuve, où il semble protéger les vieilles masures d’une isbeh, parmi -lesquelles se trouve le poste sanitaire et la douane. Les murailles -demeurent encore en bon état, mais les constructions intérieures tombent -en ruines. On rencontre encore quelques magasins, la prison et une -mosquée. - -Ce fort a été construit par nos soldats et occupé par l’armée de Kléber. -C’est à Rass-el-Bahr et sur le lac Menzaleh que cette armée s’embarqua -pour la Syrie et Saint-Jean d’Acre. Le fort, aujourd’hui abandonné comme -tous les monuments égyptiens non reconnus d’utilité immédiate, est livré -à l’unique garde d’un Soudanais qui a laissé sa jambe droite à Dongola -pendant la campagne de Gordon-Pacha. Il vit là, en compagnie de quatre -chiens maigres et sauvages. Est-ce l’influence du milieu, ou la société -de ces animaux? Ce gardien ne ressemble point aux autres, il traîne -maussadement son pilon de bois et paraît plus contrarié que satisfait de -nous faire les honneurs de sa solitude. Impossible de lui arracher dix -paroles. - -Au milieu de la cour, la mosquée en piteux état exhibe un pauvre minaret -crépi à la chaux; l’herbe croît jusqu’au pied de la chaire, où personne -ne prêchera plus. - -A quelques pas de là, sous un vaste hangar, quelques canons délaissés et -d’autres brisés achèvent de se détruire à l’humidité de l’air marin. - -En face du fort, et de l’autre côté du Nil, s’élève--ou plutôt -s’écroule--la tour de Saint-Louis. Est-ce bien notre roi qui l’a fait -construire? Tant de siècles ont passé depuis, tant de vagues ont creusé -ses assises, qu’il est difficile de prononcer un jugement; tout, -cependant, porte à le croire. - -Cette tour, jadis colossale, ne représente plus aujourd’hui qu’une ruine -informe, dont la partie inférieure sera bientôt entièrement recouverte -par les eaux. Une large moitié du monument, à demi détachée de sa base, -surplombe le Nil. Le courant se montrant très fort en cet endroit, -l’amas de pierres qui se dresse en pointe rocheuse reste une menace: -plus d’un bateau s’y brise et y sombre. - -La tour, bâtie en briques, pierres et sable, porte des ouvertures, -sortes de meurtrières qui, s’élargissant à l’intérieur, représentent -assez exactement, aujourd’hui, le modèle des excavations où les Romains -plaçaient les urnes funéraires. - -Un escalier tournant, dont il ne demeure que les traces, conduisait -jadis au sommet. - -Ce qui frappe surtout dans ce gigantesque débris, c’est l’épaisseur des -murailles... sans les coups de lames et les vents d’hiver, elles eussent -probablement résisté à l’action du temps. - -C’est sur la route de Damiette à Rass-el-Bahr, que se trouve le champ de -bataille où nos Croisés furent vaincus. Là, très probablement, furent -ramassés les casques et les armures dont les indigènes s’affublent -encore, à la procession du grand Mouled de Tantah. - -La lettre[27] écrite par Louis IX en date de Césarée, contient un -passage assez explicite: «Nous ne pûmes nous approcher des Sarrasins à -cause d’un courant d’eau qui se sépare en cet endroit du grand fleuve -Nil, et s’appelle le fleuve Thanis. Nous plaçâmes notre camp entre les -deux, nous étendant depuis le grand jusqu’au petit fleuve.» Et plus -loin: «Nos troupes s’étant ensuite dispersées, quelques-uns des nôtres -traversèrent le camp ennemi et arrivèrent au village de Massoure, tuant -tout ce qu’ils rencontraient de Sarrasins.» - - [27] Lettre du roi «à ses chers et fidèles prélats, barons, citoyens, - bourgeois, à tous les habitants du royaume». - -Ainsi, à travers les siècles, se retrouvent deux pages de notre Histoire -sur ces rives, témoins de mêmes prouesses. L’armée de saint Louis et -l’armée de Napoléon... poignées de braves venant, à six cents ans -d’intervalle, risquer les mêmes périls, subir les mêmes fléaux... et ne -rapportant de tant de combats qu’une heure d’inutile gloire et le -cuisant regret d’une défaite, entreprise... géante dont rien ne reste -que le souvenir du sang en vain répandu. Bien peu de ceux qui peuplent -aujourd’hui la plage moderne songent à ces choses. - -Si la vogue de Rass-el-Bahr continue, la presqu’île sauvage deviendra la -rivale de Ramleh, rendez-vous du high-life alexandrin. Les huttes -n’ayant plus assez de place du côté de la haute mer, s’étendront et -seront peut-être remplacées par de vraies maisons, de vrais hôtels... La -tour désuète deviendra gênante et nuira à l’alignement. Des ouvriers -viendront qui détruiront, en quelques heures, ces vestiges d’un autre -âge, œuvre d’un travail pénible et patient. Les vieilles pierres iront -au fleuve, retrouver peut-être les restes de ceux qui les assemblèrent. - -Mais alors, ce coin de terre perdra son charme. Il ne sera plus qu’une -petite ville, banale parmi tant d’autres, et beaucoup déploreront avec -moi la disparition du Rass-el-Bahr d’aujourd’hui, plage unique donnant -aux imprudents qui s’y attardent après l’automne, la sensation d’un sol -mouvant qui, en une heure, peut s’engloutir sous la force puissante de -l’inondation. - - - - -L’ORIENT DU RÊVE - - -Certains dilettantes déplorent la disparition d’un Orient qu’ils n’ont -point connu et qui, le plus souvent, n’exista que dans leur imagination. - -Certes, il est beau d’être un pacha magnifique, vêtu d’étoffes -somptueuses et paré de lourdes orfèvreries. - -Entre le costume des plus hauts fonctionnaires égyptiens d’aujourd’hui, -et l’accoutrement superbe d’Hérode, tétrarque de Galilée, ou de Servien, -mandataire de César en terre égyptienne, la comparaison serait plutôt -défavorable à nos contemporains. - -Entre les palais aux colonnes de porphyre, aux jardins enchantés, où des -bassins de mercure faisaient l’admiration des passants favorisés, et les -simples sérails[28], de Kasr-el-Doubara ou d’Abdin, entièrement meublés -à la mode européenne, la différence semble grande. On ne voit plus, -comme autrefois, les vastes salles peuplées d’un essaim de séduisantes -esclaves, prêtes aux caprices du maître redouté. On n’entend plus, sur -les tables de marbre aux pieds d’or, les chants plus ou moins mélodieux -d’oiseaux articulés imitant les rossignols et les mésanges des forêts -d’Europe. Les eunuques même, que beaucoup d’intellectuels doivent -regretter pour la note de couleur locale que leur présence mettait dans -les nobles demeures dont ils faisaient partie, les grands eunuques -noirs, je l’ai dit, ne seront bientôt plus qu’un souvenir. - - [28] Sérail est employé ici pour palais. - -Les châtiments corporels, la bastonnade sur la plante des pieds, la -brûlure au fer rouge usitée autrefois dans les harems, tout cela est -allé rejoindre les vieilles légendes et les forteresses du temps des -Khalifes. C’est pourtant ces choses que pleurent les romanciers, restés -à la période des robes flottantes, des turbans brodés et des soleils -dans le dos. - -Mehemet-Aly ne passait point pour cruel et il se montra grand parmi les -plus grands des souverains d’Égypte! Pourtant il menaçait de faire -enterrer vivant un jardinier qui, timidement, lui expliquait qu’un -dahlia épanoui en terre et à l’air libre mourrait sûrement si, selon les -ordres reçus, on le transplantait au moment de sa floraison sous un -arbre épais, à la place favorite du pacha... - -En cet Orient que les artistes modernes voudraient reconstruire de tous -leurs vœux inhumains, le bien de chaque créature était soumis au vouloir -d’un seul, et la personnalité ne comptait pas plus que ne compte un -grain de sable dans l’immense désert de Libye. - -Pour que les femmes et les esclaves d’un homme pussent avoir des pierres -précieuses aux talons de leurs mules de satin, des milliers d’êtres -trimaient de l’aube à la nuit, sous l’ardente morsure des soleils d’été -et sous la bise glaciale des mois d’hiver, à peine vêtus, presque pas -nourris, et la plupart du temps jamais payés... - -Pour que les scribes des pachas d’alors pussent dire, comme le chat -botté du marquis de Carabas: «Tout ceci, manants, appartient à mon noble -maître, les prés, les champs, les propriétés, aussi loin que vos regards -puissent s’étendre»; pour cela, les fellahs, dépouillés de leur humble -patrimoine, criblés d’impôts, écrasés de corvées, donnaient leur chair -et leur sang d’un bout de l’année à l’autre... - -Et pour que dans leurs palais, aux murs de prison, les seigneurs pussent -jouir en paix des belles esclaves amenées à grands frais de Stamboul ou -des monts de Circassie, des familles, là-bas, pleuraient en silence la -perte d’une enfant chérie, ravie à leur amour par des misérables -grassement rétribués, et dont c’était le métier de rapporter en Égypte -le plus de femmes possible à l’usage des seigneurs. - -Alors qu’un immense souffle de pitié a passé sur le monde, en ces -dernières années, alors que du fond même du groupe Parsis, l’Inde envoie -ses filles étudier la médecine en Angleterre et en France, alors que les -murailles mêmes de la Chine s’écroulent pour livrer passage au progrès -appelé à régénérer la face des vieilles nations mongoles, il se trouve -encore des mécontents et des grincheux pour reprocher à l’Égypte sa -superbe marche en avant. - -Rien cependant n’est plus admirable. Il faut avoir, comme moi, suivi -étape par étape les efforts patients et continus du groupe libéral, pour -se rendre compte du travail accompli. Voué par un malheureux destin à -une constante servitude, le peuple égyptien a dû lutter plus qu’un autre -pour arriver à s’affranchir. Les hommes des classes supérieures ont -acquis des connaissances que bien d’autres nations européennes -pourraient leur envier. La vieille terre pharaonique compte, -aujourd’hui, une pléiade de magistrats, de médecins, d’hommes politiques -et de savants, dont les travaux ne le cèdent en rien à ceux du Monde -nouveau. - -Dans un élan magnifique, la femme égyptienne s’est à son tour lancée -dans l’arène; de toutes ses forces elle aide à présent ses frères à -atteindre le but désiré. Mais un pays ne se transforme pas en un jour. -Une race, profondément attachée aux coutumes ancestrales, n’accepte pas -sans effroi la lutte profonde qui lui incombe, si elle veut atteindre à -l’entière civilisation. La population des villages du Delta comme celle -de la Haute-Égypte demeure immuablement pareille à celle de ses -ancêtres. Chrétienne ou musulmane, elle reste purement «égyptienne» et -tient encore par toutes ses fibres aux croyances et aux gestes transmis -des aïeux. - -Il faut donc faire encore crédit à ce peuple un peu de temps et ne point -juger des sentiments de l’élite par le geste maladroit de quelques-uns. - -Pourtant, ceux qui regrettent trop fort la disparition de la couleur -locale, peuvent encore trouver à se satisfaire. - -Au lieu de prendre les grands express, qui mènent le touriste -d’Alexandrie au Caire ou du Caire à Louqsor, les voyageurs dont l’âme -curieuse cherche des sensations ignorées et des peuples inconnus, n’ont -qu’à monter dans le petit chemin de fer agricole qui dessert aujourd’hui -presque toutes les bourgades de l’intérieur. Qu’ils s’arrêtent en cours -de route et qu’ils observent... - -Ils retrouveront, dans les prairies toujours vertes, sous le ciel -éternellement limpide, le même peuple pasteur, immuablement penché vers -la glèbe et subissant, avec son habituelle résignation, les vicissitudes -du sort. Le riverain des bords du Nil poursuit, à travers les âges, les -travaux qu’accomplirent avant lui les descendants des Aménophis et des -Ramsès, usant ses forces, brûlant sa vie à seule fin de faire rendre à -la terre ce gain dont les autres, plus habiles, goûteront le fruit. - -Ignorant et misérable, le fellah, inlassablement, peine pour autrui. Si, -d’aventure, il parvient à acquérir quelque richesse, ce qu’il a gagné ne -lui sert point. Le coût excessif de l’existence moderne, les nouveaux -besoins qu’on lui a laissé prendre, ont tôt fait de l’appauvrir. Il ne -s’entend pas plus à gérer ses biens qu’à les conserver. Sa compagne, -vraie bête de somme, ne saurait ni le conseiller ni faciliter sa -réussite autrement que par l’aide de ses bras et la fécondité de ses -flancs. - -Le jour où l’on apprendra à ces hommes le parti qu’ils pourront tirer de -leur sol, unique au monde, quand leurs femmes verront, sans plaintes, -partir leur fils pour l’école ou la caserne, un pas immense sera -accompli. - -Et si, comme tout le présage, l’heure arrive où les riverains des bords -du Nil agiront enfin par eux-mêmes, sans gaspillage, et élèveront leurs -enfants sans fanatisme ni faiblesse, avec le seul critérium d’une Égypte -plus grande et plus belle, ce jour-là les amis du peuple égyptien se -réjouiront. Et l’on ne pourra que bénir la civilisation triomphante qui, -apportant la liberté, aura délivré ce peuple, voué par son ignorance et -sa douce passivité à une si longue suite de souffrances, d’esclavage et -de douleurs. - -Tantah 1911.--Paris 1921. - - - - -CONCLUSION - - -J’ai essayé de montrer, dans ce bref tableau de l’Égypte, ce qu’elle -était, ce qu’elle est, ce qu’elle pourrait être. Je souhaite que mes -amis égyptiens comprennent bien ma pensée et ne m’accusent point d’une -sévérité trop excessive. La belle terre des Pharaons touche maintenant -au terme de ses misères. Bientôt libre et fière, elle prendra place -parmi les nations privilégiées, Ce jour-là, il faut que tous ses -habitants sans exception, renonçant à certaines pratiques d’un autre -âge, s’unissent pour marcher ensemble vers le progrès; que des femmes -supérieures, telles que Mme Jagloul-Pacha et Mme Charlaoui-Pacha, ne -soient plus considérées comme des créatures exceptionnelles, mais que -les autres marchent sur leurs traces, sans hésitation ni faiblesse, afin -de concourir au relèvement de la patrie commune. J’ai l’impression que -ce jour est proche et je m’en réjouis dans mon cœur avec tous les amis -de ce pays que nul n’a pu connaître sans le chérir. - - JEHAN D’IVRAY. - - -Mme Jagloul-Pacha n’a pas craint de remplacer son mari, le jour où -celui-ci a été envoyé en exil. Pour la première fois en terre -égyptienne, on a vu une femme musulmane diriger le parti politique -constitué en faveur du relèvement de la patrie. C’est à cette femme -d’élite que l’on doit en grande partie la solution qui se prépare. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Avant-propos 6 - L’Égypte qui s’en va 21 - En Égypte révoltée 37 - Les Coptes 77 - Petits métiers d’Égypte 92 - L’Égyptienne d’autrefois et celle d’aujourd’hui 107 - Au jardin de Guiseh 136 - Héliopolis 146 - Damiette et Rass-el-Bahr 154 - L’Orient du rêve 178 - Conclusion 185 - - - - -5812-21.--CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE ÉTERNELLE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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