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-The Project Gutenberg eBook of L'Égypte éternelle, by Jehan d'Ivray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'Égypte éternelle
-
-Author: Jehan d'Ivray
-
-Release Date: February 12, 2022 [eBook #67382]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE ÉTERNELLE ***
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- JEHAN D’IVRAY
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- L’ÉGYPTE
- ÉTERNELLE
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- PARIS
- LA RENAISSANCE DU LIVRE
- 78, Boulevard Saint-Michel, 78
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-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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- Le Prince Mourad 1 vol.
- Janua Cœli 1 vol.
- Les Porteuses de Torches 1 vol.
- Le Moulin des Djinns 1 vol.
- Au Cœur du Harem 1 vol.
- Souvenirs d’une Odalisque 1 vol.
- Mémoires de l’Eunuque Béchir-Aga 1 vol.
- La Rose du Fayoum 1 vol.
- Bonaparte et l’Égypte 1 vol.
- La Lombardie au temps de Bonaparte 1 vol.
-
-POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:
-
- La Cité de Joie 1 vol.
- Le Baiser de l’Autre 1 vol.
- Les Femmes Saint-Simoniennes 1 vol.
-
-EN PRÉPARATION:
-
- Saint Jérôme et les Dames de l’Aventin 1 vol.
- Boèce et Symmaque 1 vol.
- Nos Frères de Lettres 1 vol.
- Promenades à travers le Caire 1 vol.
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-A JEAN DE BONNEFON
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-AVANT-PROPOS
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-Le temps n’est plus où, sur la foi du vieil Homère, Hérodote s’écriait
-au IIe livre de son histoire: «Aller en Égypte; voyage long et
-difficile!»... De nos jours, rien ne s’oppose à ce que la traversée,
-jadis périlleuse et interminable, ne s’accomplisse avec la rapidité et
-le confort souhaités par les plus exigeants de nos modernes touristes.
-
-Sans la guerre, dont les effets se manifestent encore dans toutes les
-branches, on pourrait, à L’heure présente, se rendre de Marseille à
-Alexandrie en moins de trois jours.
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-Malgré les retards apportés aux améliorations projetées, il n’en demeure
-pas moins que ce «voyage long et difficile» ne constitue plus qu’une
-promenade.
-
-Bientôt, on ira plus vite, et plus volontiers, visiter les Pyramides,
-que l’on ne se rend aux Pyrénées ou au Mont-Blanc.
-
-Alors, insensiblement, se déchirera le voile mystérieux et charmant
-derrière lequel s’abrite encore la vieille terre pharaonique; le passé
-de ce pays merveilleux n’aura plus rien qui nous étonne et nous attire.
-Déjà, l’Égypte des Ptolémées et celle des Khalifes, si proche de nous,
-semblent faire partie de notre histoire. Il en reste bien peu de choses.
-Pourtant, les Latins que nous sommes ne peuvent, sans émotion,
-contempler ces lieux où se déroulèrent les plus belles, les plus
-ardentes phases de la vie d’Antoine et de celle de César. Les Français
-ne sauraient non plus fouler avec indifférence le sol brûlant où coula
-le sang des soldats de Bonaparte.
-
-Ils ne pourront regarder les yeux secs, la demeure branlante mais encore
-debout où vécurent les savants amenés par le général en chef et qui, les
-premiers, étudièrent sur place et répandirent dans le monde cette
-science connue depuis sous le nom d’Égyptologie.
-
-Pour cela, il est bon de se hâter et de regarder l’antique patrie de
-Menès et d’Aménophis avant qu’elle ait perdu tout à fait ce cachet
-spécial qui, si longtemps, fit d’elle la nation privilégiée dont chacun
-parle et que tous ignorent; terre de beauté dont le plus infime grain de
-poussière portait une gloire, terre de grandeur où naquit, dans un âge
-que notre imagination rapproche du rêve, la première civilisation
-africaine.
-
-L’Égypte, plus qu’aucun pays, mérite d’être connue. Les événements
-extraordinaires de ses trois époques, si parfaitement distinctes: époque
-pharaonique, époque gréco-romaine, époque des Khalifes, la parent d’un
-nimbe unique. Au milieu des difficultés sans nombre qui lui furent
-créées par les différents usurpateurs, le malheureux indigène s’est
-constamment débattu sans faiblesse. Il a su garder non seulement ses
-coutumes ancestrales et sa proverbiale sérénité, mais le type même de sa
-race s’est conservé parmi ceux que les races étrangères n’ont point
-approchés. Il suffit de parcourir les villages du Delta ou de la
-Haute-Égypte pour se rendre compte que tels vous accueillent les
-paisibles habitants de l’Isbeh perdue dans la vaste plaine, tels les
-contemporains de Ramsès durent aussi venir sur le pas des portes
-recevoir l’hôte envoyé par Amon ou par Osiris.
-
-L’Islam, malgré sa puissance, n’est point parvenu à changer l’âme de ce
-peuple essentiellement agriculteur.
-
-Nulle part comme en Égypte ne s’accuse la différence existant entre le
-Fellah, le véritable homme des bords du Nil, et le citadin, qu’il soit
-commerçant, employé ou fonctionnaire, ce dernier ayant pris aux
-différents colons qui l’entourent, un peu des idiomes et des manières de
-tous les pays.
-
-Le Fellah est demeuré semblable à ses pères, humbles sujets des
-Osortasen, des Aménophis et des Seti. Celui qui pourrait en douter
-encore n’a qu’à parcourir les salles du Musée des Antiquités au Caire,
-ou plus simplement celles du Louvre. Il retrouvera non seulement sur les
-momies dont les traits ont gardé leur forme, mais sur les innombrables
-statuettes de pierre ou de bois, le même front large, les mêmes méplats
-un peu saillants, les mêmes oreilles placées plus haut que les nôtres,
-la même bouche sensuelle et bonne. Il remarquera en outre la beauté des
-mains et l’extrême petitesse des pieds chez les femmes, les attaches
-d’une finesse parfaite, enfin les grands yeux lumineux auxquels les
-anciens artistes surent si bien imiter la vie en plaçant dans l’orbite
-de leurs statues un globe de quartz, au milieu duquel était un clou
-sombre imitant à s’y méprendre la pupille humaine. Mais plus que tout,
-le curieux remarquera l’altitude d’abandon et de passivité absolue que
-les figures rendent à merveille. La reproduction du Cheick-el-Beled se
-rencontre en Égypte encore fréquemment parmi les hommes de la génération
-actuelle. J’ajouterai que moi-même ai pu cent fois reconnaître dans les
-harems, le visage des princesses d’autrefois sur celui des femmes qui
-m’entouraient. Il ne leur manquait que le _pschent_ hiératique et les
-innombrables petites tresses pour faire d’elles autant de Hofert-Hari ou
-d’Isénophré.
-
-Les classes élevées offrent, au contraire, un mélange extraordinaire de
-races. Ce fait doit être attribué aux alliances avec des femmes
-étrangères, turques, circassiennes ou grecques des Iles, autrefois
-esclaves ou seulement issues de mères esclaves et légitimées par la
-suite. Quelques Abyssines sont venues aussi de leurs montagnes
-lointaines, apporter dans la famille égyptienne le contraste de leur
-sang noir. Seul, le peuple demeure immuable, et si forte est là-bas la
-puissance du sol, qu’après trois ou quatre générations, l’étranger
-vivant au village prend, lui aussi, les coutumes et les allures du
-véritable Égyptien. Ceux qui de père en fils n’ont pas quitté l’Égypte
-depuis un siècle, ne la quitteront jamais.
-
-L’Égyptien lui-même, contrairement à tant d’autres, ne s’acclimate pas
-en Europe. Il y fait volontiers ses études, y retourne souvent quand ses
-moyens le lui permettent. L’idée ne lui viendra pourtant pas de s’y
-fixer. Toujours, sur les bords de la Tamise comme sur les rives de la
-Seine, dans les plus aimables villes de Suisse ou d’Italie, n’importe le
-lieu où il essaie d’oublier son ennui ou de distraire son habituelle
-nonchalance, l’Égyptien regrette le Nil. Il soupire après ses terres
-toujours vertes, les plaines grasses, les dattiers généreux et le ciel
-éternellement pur de sa patrie enchanteresse.
-
-Cet horizon sans bornes, cette terre presque toujours pareille pour des
-yeux européens, qui très vite s’en lassent, résument pour l’indigène
-l’axe du monde. La montagne, les collines, les arbres séculaires de
-notre Europe déplaisent à l’Égyptien, qui n’est heureux qu’alors que ses
-regards embrassent toutes les terres qui l’entourent et qu’il peut voir
-se lever, au ras du sol, les astres qui amènent invariablement le retour
-du jour ou de la nuit. Ce n’est pas impunément que ses pères
-consacrèrent le culte d’Ammon-Râ, dieu solaire. En vérité, aucun peuple
-n’a gardé ce culte aussi bien que lui. Le Fellah a horreur de l’arbre
-qui «cache la lumière» et retarde la maturité de la récolte. Si quelque
-sycomore s’avise de pousser trop vite dans son champ, créant de
-l’ombrage, immédiatement il l’arrache... quitte à aller s’étendre sous
-celui de son voisin à l’heure de la sieste, quand la chaleur devient
-trop ardente. Un archéologue musulman, Aly-bey-Bahghat, qui s’est occupé
-particulièrement de la période arabe, m’a affirmé que d’immenses forêts
-recouvraient l’Égypte au commencement du moyen âge et que les Fellahs,
-peu à peu, les avaient détruites. L’existence de ces forêts expliquerait
-l’amour que les anciens portaient à la chasse dont on retrouve des
-scènes nombreuses sur les peintures et les bas-reliefs du temps.
-Aujourd’hui, seuls les Européens risquent quelques modestes coups de
-fusil à l’époque du passage des cailles et des canards sauvages.
-L’indigène, lui, ne se sert guère de son arme (quand il en possède) que
-pour les voleurs ou les animaux nuisibles. La plupart du temps il prend
-le gibier au piège et à la glu. Les cailles sont vendues vivantes, en
-cage de dix ou de vingt-cinq.
-
-J’ai dit que l’Égyptien aime passionnément son pays. Il l’aime sans
-chercher à raisonner ses sentiments, uniquement parce que depuis
-toujours ses aïeux ont comme lui contemplé ce sol et ce fleuve béni
-entre tous et qui, grâce à ses inondations régulières, lui donne le blé
-d’où il retire son pain, le coton qui l’a rendu riche, le trèfle qui
-nourrit ses bufflesses, le maïs et la canne à sucre, sources de tant de
-biens. Un jour, on est venu lui dire que ce pays était menacé, on a
-éveillé en lui l’idée de patrie, et voici qu’une pensée nouvelle a germé
-sous ce front paisible. Ce qui pour les hommes turbulents des villes
-s’appelait nationalisme est devenu, chez ces simples, le patriotisme le
-plus pur.
-
-On a vu d’humbles femmes fellahas donner sans hésitation pour «la cause»
-leurs économies et leurs bijoux. Des notes que j’ai eues sous les yeux,
-il résulte que les recettes les plus fructueuses réalisées par le parti
-sont venues de ces paysans qui, assez avares d’ordinaire, se sont
-dépouillés sans un regret pour subvenir aux frais d’entretien de la
-délégation envoyée en Europe.
-
-Et si étonnante que la chose puisse paraître, ce ne sont pas ceux-là qui
-ont fait les révolutions. Ils les ont subies, voilà tout. L’expérience
-m’a montré qu’à chaque émeute, le Fellah n’avait qu’un désir:
-s’échapper, fuir les coups de feu et les mitrailleuses. Essentiellement
-pacifique, il sait que les soulèvements ne mènent à rien, il demande
-seulement qu’on lui laisse ce qu’il possède, le peu de bien qu’il hérita
-de ses pères et qu’il souhaite transmettre de même aux enfants issus de
-sa chair.
-
-La femme fellaha, essentiellement travailleuse et économe, reste la
-forte tête du ménage, comme ses sœurs de l’époque pharaonique. Elle
-achète, vend, trafique à sa guise, et si le sort veut qu’un petit
-commerce lui échoie dans quelque bourg important, elle réalise des gains
-appréciables, tient boutique aussi bien que l’homme le mieux averti. La
-polygamie, qui d’ailleurs de plus en plus tend à disparaître, n’est même
-pas un obstacle à son bonheur. Le plus souvent, le mari ne prend une
-seconde épouse que quand la première a vieilli. Alors celle-ci goûte,
-dans l’orgueil de demeurer la maîtresse absolue du logis ou de la
-boutique, une joie qui compense ce partage dont elle ne voit que
-l’utilité. La seconde épouse est une aide, plus jeune, plus forte, sur
-laquelle elle se décharge des fonctions pénibles. Si «l’ancienne» a eu
-la chance de donner au ménage un ou plusieurs garçons, son autorité
-demeure pour toujours assurée. Même désirable et belle, la nouvelle
-venue sera Sa servante.
-
-Évidemment, il y a des jalouses. Quelques crimes de temps à autre se
-commettent dont la justice est le plus souvent impuissante à dénouer la
-trame ténue. Mais ne s’en commet-il pas chez nous? A balances égales,
-même avec le partage, la femme égyptienne se montre moins révoltée,
-uniquement parce qu’elle est aussi plus croyante que la majorité de nos
-paysannes modernes. Elle se soumet au sort qu’elle ne peut éviter et,
-dans l’espoir de mériter une vie meilleure, elle supporte la vie
-présente sans récrimination ni colère.
-
-Étonnamment assimilable, elle donne les satisfactions des plus rapides,
-sitôt qu’on entreprend de la dégrossir et de l’instruire, et provoque
-l’étonnement et la fierté de celles qui consentent à entreprendre cette
-tâche. Elle apprend ce qu’on veut et ne l’oublie point.
-
-Les événements qui se sont succédé en Égypte durant le cours de ces
-dernières années, ont prouvé que la femme égyptienne, de la plus humble
-paysanne à la plus grande dame, savait comprendre les aspirations du
-peuple, les défendre au besoin avec cette éloquence qu’on ne saurait,
-sans injustice, lui dénier.
-
-Le jour, lointain peut-être, mais que chaque heure rapproche, où
-l’instruction, en pénétrant davantage dans le cœur de la nation, aura
-fait de cette femme, encore ignorante, l’égale de ses compagnons et de
-ses frères, une surprise profonde nous sera réservée.
-
-Il faut avoir vu comme moi l’application des petites filles sur les
-bancs des écoles chrétiennes ou israélites, il faut aussi avoir constaté
-la facilité extraordinaire avec laquelle elles s’accoutument, en
-quelques mois, tant à la pratique des langues européennes qu’à nos
-mœurs,--cependant si différentes de celles de leur famille,--pour
-comprendre ce que l’on peut obtenir de pareils sujets.
-
-J’ai connu des jeunes filles élevées chez nos religieuses, mariées à
-peine nubiles, et luttant de toutes leurs forces contre les préjugés de
-la famille qui voulait les obliger à vivre en esclaves, sous la tutelle
-de la mère de l’époux. Vivre seule avec son mari, avoir un appartement
-ou une maison que l’on gouverne, constitue encore une licence blâmable.
-Eh bien! mes petites amies ne craignaient point d’affronter les foudres
-de la société en essayant de se créer un foyer à l’instar des
-Européennes. J’en sais qui, fortes de l’appui de leur mari, sont
-parvenues à faire de leur maison de véritables nids confortables que
-n’encombrent plus les parasites d’antan. Même, ô stupeur! elles
-accompagnent parfois leur seigneur et maître soit à la promenade, soit
-en quelque «home» où règne le même esprit de modernisme et où les attend
-un autre jeune ménage, avide comme le leur d’indépendance et de
-civilisation. J’ajouterai que l’épreuve a parfaitement réussi.
-
-Il est impossible de mesurer la somme de courage, l’effort magnifique de
-volonté que de tels actes représentent parmi la majorité des femmes
-égyptiennes. Quand viendra le temps où les exceptions seront généralité,
-l’Égypte du siècle dernier aura disparu. Une autre âme se lèvera de ce
-peuple longtemps courbé sous le joug qui le fit esclave. Avec ou sans
-les Anglais, ce peuple trop mal connu est en train de marcher si
-rapidement vers le progrès qu’il aura tôt fait de l’atteindre. Il est
-même à souhaiter qu’il n’y parvienne point trop vite. On ne saurait
-assez répéter à la jeunesse égyptienne qu’elle demeure la gardienne
-sacrée du passé de son pays; elle se doit de ne point faillir à la
-lourde tâche qui lui incombe. Détruire peut sembler parfois utile,
-conserver est mieux. Le jour où les enfants des bords du Nil connaîtront
-comme il convient l’histoire merveilleuse de leurs anciens rois, leur
-orgueil goûtera une joie profonde et ils prendront soin de rendre à leur
-patrie la gloire et la grandeur d’autrefois. Mais ce jour-là aussi,
-beaucoup de ces choses qui nous rendirent si captivante la vallée du Nil
-et ses villes inattendues, le désert et les villages si curieux à
-observer, les intérieurs si intéressants à visiter, tout cela aura
-disparu. C’est pourquoi il faut se hâter de tracer ces lignes où j’ai
-essayé de mettre un peu de toutes mes impressions d’une époque qui n’est
-pas encore le passé, mais qui n’est déjà plus le présent de l’Égypte.
-
-
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-
-L’Égypte éternelle
-
-
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-
-L’ÉGYPTE QUI S’EN VA
-
-
-La première impression ressentie par l’Européen d’il y a trente ans, en
-arrivant à Alexandrie, était un sentiment de surprise. Cette surprise
-dégénérait vite en stupéfaction. Dès que le paquebot avait jeté l’ancre
-dans le port, une nuée de _farraches_ (portefaix) vêtus du large
-pantalon de toile serré aux chevilles, coiffés du tarbouche à forme de
-chéchia propre aux Alexandrins, se précipitaient sur le malheureux
-voyageur. Ils criaient tous de si bon cœur que les coups de bâton des
-drogmans accourus en hâte parvenaient à peine à leur imposer silence.
-L’arrivant, devenu leur proie, devait lutter avec la même énergie pour
-défendre à la fois et sa personne et ses bagages.
-
-La ville, très peuplée, très animée, montrait déjà de larges artères
-parées d’immeubles européens. De beaux attelages parcouraient les rues
-Mais l’œil demeurait quand même amusé par une suite de tableaux aussi
-pittoresques qu’inattendus: longues charrettes indigènes garnies à se
-rompre d’une troupe de femmes du peuple, hermétiquement enveloppées dans
-leur _habara_ de cotonnades teintes à l’indigo; porteurs d’eau traînant
-leurs pieds nus, l’échine ployant sous le faix de la peau de bouc
-gonflée jusqu’au bord et arrosant doucement les trottoirs sur leur
-passage; nègres couronnés de plumes d’autruche, le front pourvu d’un
-morceau de miroir où le soleil allumait de courtes flammes, le torse
-entouré d’une sorte de tutu parsemé de coquillages... Tout cela a
-complètement disparu. La ville d’Alexandrie, la capitale des Ptolémées,
-a pris aujourd’hui l’apparence d’une cité quelconque, plus italienne
-qu’égyptienne, assez semblable aux autres ports de la Méditerranée.
-
-Pour le Caire, le changement s’accentue encore. L’ancien siège du
-Khalifat gardait, vers les premiers mois de 1890, un cachet
-d’orientalisme intense. Si les romantiques tels que Flaubert, Théophile
-Gautier et Jules Janin n’eussent point reconnu la place de l’Esbekieh de
-1850, du moins se fussent-ils immédiatement retrouvés dans les
-innombrables ruelles bordant les nouveaux quartiers. La gare même ne les
-eût point surpris; à peine franchi le seuil de ce monument plus que
-modeste, les regards de l’étranger étaient immédiatement attirés par la
-diversité des spectacles qui se multipliaient tout le long du jour
-devant la station. Alors, les bourriquiers étaient rois. Les ânes se
-voyaient partout. Malgré d’assez nombreuses voitures de louage, le joli
-baudet du Caire demeurait le mode de locomotion préféré. Seuls, les
-pachas et les femmes de grande famille s’offraient le luxe des coupés de
-prix; tous les autres allaient tranquillement au trot rythmé de leurs
-montures. Même les Européens ne dédaignaient point cette façon archaïque
-de promenade. On pouvait voir de doctes professeurs traverser les
-places, haut perchés sur les selles de velours, tandis que l’ânier,
-plein de prévenances, tenait gentiment le parasol de soie écrue,
-invariablement doublé de vert, au-dessus de la tête du cavalier mal
-protégé du soleil par la calotte rouge qui est de rigueur pour les
-employés du gouvernement.
-
-On retrouvait les porteurs d’eau et les danseurs nègres d’Alexandrie
-avec, en plus, d’innombrables processions de confréries musulmanes, dont
-la gravité était coupée par la gaîté des circoncisions et des mariages,
-cortèges bruyants et presque continus.
-
-Enfin, même dans les quartiers les plus neufs, on sentait battre le cœur
-ardent de la vieille cité musulmane. Il n’était pas besoin d’aller au
-fond des antiques venelles de Saïda-Zénab, ou de Darb-el-Gamamiz pour en
-respirer les odeurs. Oh! ces odeurs du Caire! mélange subtil de
-cannelle, de clous de girofle, de poivre et de santal confondus,
-fragrances bizarres de fleurs ignorées de nos contrées, _anbars_ et
-_fohls_ dont, après tant d’années, je crois encore retrouver l’arôme...
-tout cela joint aux exhalaisons des fruits trop mûrs, à l’infect parfum
-de la _helba_ dont les femmes du peuple demeurent imprégnées, à
-l’étrange relent du _tamra-hena_ (henné frais), compose à la ville des
-Toulounides une atmosphère spéciale que l’on ne peut oublier quand on
-l’a une seule fois connue.
-
-Si l’extérieur étonnait le nouvel arrivant, l’intérieur devait encore le
-surprendre davantage.
-
-Malgré le flot montant de l’influence européenne, le Caire restait, du
-côté indigène, assez semblable au Caire du grand Mohamed-Aly. Les harems
-n’avaient pas beaucoup changé depuis cent ans. Le chef de famille
-demeurait le maître incontesté de la petite tribu composant sa maison.
-La polygamie était pratiquée par la bonne moitié de la population, et
-nul ne songeait à s’en plaindre. Les eunuques conservaient les mêmes
-prérogatives qu’au temps des Khalifes... et les jeunes filles, après
-quelques années passées entre les mains des institutrices ou des sœurs,
-reprenaient vite les coutumes ancestrales, sitôt les portes du harem
-franchies. On ne les voyait guère que dans quelques boutiques situées en
-des quartiers perdus du Mousky, toujours accompagnées de l’inévitable
-«gardien du sérail». Un seul magasin, disparu depuis longtemps, avait le
-don d’attirer la clientèle féminine indigène. C’était ce magasin Pétaud,
-situé derrière le jardin de l’Esbekieh, dernier vestige de l’influence
-française en Égypte. Là, on n’était servi que par des femmes, et ces
-femmes se montraient d’une politesse exquise. Ce fut, je crois, le
-premier magasin où l’on ait vu des vendeuses. Pour cela sans doute les
-belles _hanems_ ne craignaient point de s’y aventurer.
-
-A cette époque, les harems prenaient, aux yeux des touristes, des airs
-de mystère bien faits pour attirer la curiosité des étrangères de
-marque. Aussi, pour les satisfaire, les maîtresses de maison, se
-souvenant des habitudes transmises par les aïeules, renouvelaient pour
-leurs visiteuses les traditionnelles cérémonies du café et celle du
-sirop, moins compliquée, mais non moins typique.
-
-Pour servir le café, on employait de préférence les jolies esclaves
-circassiennes passées maîtresses en l’art de la grâce; la plus âgée
-apportait sur un plateau d’or ou d’argent le café réduit en poudre
-impalpable, ainsi que la _canaqua_ de cuivre; elle préparait ensuite la
-braise sur un réchaud. Sitôt que l’eau chantait dans la _canaqua_, elle
-jetait la poudre appelée _boune_, tandis que le café prêt à être bu se
-nomme _cahoua_. Une autre esclave, plus jeune, disposait alors les
-précieuses tasses filigranées,--le plus souvent serties de perles ou de
-turquoises,--sur un plateau où l’on déposait la cafetière. La maîtresse
-de la maison se levait et, la main gauche sur la poitrine en signe de
-respect, elle prenait de l’autre les tasses une par une et servait
-elle-même ses invitées... Les confitures comportaient le même cérémonial
-que les sirops. Seulement, par un raffinement de courtoisie, on
-adjoignait à ces deux choses l’offre d’une magnifique serviette brodée
-d’or, que l’esclave passait d’une personne à l’autre, ce qui n’était pas
-toujours du goût des invitées, obligées de s’essuyer les lèvres après
-leurs voisines de divan.
-
-A cette époque, peu de harems présentaient une installation européenne.
-Partout on retrouvait les tables massives, les divans circulaires aux
-mêmes coussins bourrés de coton, durs comme pierre, les mêmes fauteuils
-alignés à la façon d’autrefois en une symétrie désespérante. Pas de
-salle à manger ni de chambre à coucher. On mangeait n’importe où, autour
-du plateau traditionnel. Fourchettes et couteaux demeuraient l’apanage
-des grandes maisons. Pour dormir, seul le maître de céans possédait un
-lit; les autres s’étendaient au petit bonheur où bon leur semblait, sur
-les matelas que les négresses allaient chercher dans la salle dévolue à
-cet usage. Une moustiquaire accrochée par quatre cordons, une couverture
-de coton piqué, un coussin long, il n’en fallait pas davantage... Comme
-les familles et les invitées étaient légion, chaque appartement, à la
-tombée de la nuit, prenait des apparences de dortoir. La toilette était
-vite faite. En dehors du bain hebdomadaire, nul ne se lavait autrement
-qu’à l’aide de l’aiguière et du bassin que l’esclave de service tenait
-sagement devant chaque visiteur...
-
-Les distractions consistaient en de rares sorties par bandes, sous l’œil
-attentif de l’eunuque de la famille. Les noces, les circoncisions, les
-funérailles venaient, pour quelques heures, mettre la révolution dans la
-vie paisible des recluses.
-
-Peu cultivées, elles se contentaient de la lecture de quelques contes
-orientaux, toujours les mêmes, ou des récits que leur faisaient les
-commères colportant de maison en maison les histoires de la ville.
-L’été, elles se donnaient entre elles d’étranges concerts. Nonchalamment
-accroupies sur les _chiltas_ (matelas de soie) au sommet de leurs
-terrasses, elles distrayaient leur ennui au moyen de la _houd_ ou de la
-_noune_, seuls instruments de musique que toutes connussent.
-Insensiblement, la petite cité s’animait à mesure que la soirée
-s’avançait. Sous les rayons de la lune, on voyait se détacher du groupe
-une danseuse, esclave affranchie ou simple parasite de la maison. Vite,
-les autres s’emparaient du _darabouka_, sorte de tambour de peau d’âne,
-précédé d’un long col de terre cuite et, à petits coups cadencés, elles
-accompagnaient les pas de l’artiste improvisée. Celle-ci, les crotales
-de cuivre entre les doigts, exécutait les danses les plus suggestives,
-qui duraient souvent jusqu’à l’aube.
-
-En bas, dans le _mandara_, les hommes buvaient du cognac, en jouant au
-jacquet ou aux dés.
-
-Mais dans cette Égypte désuète, aux mœurs presque médiévales, l’amour de
-la France demeurait si grand qu’il suffisait de se présenter au nom de
-notre patrie pour que toutes les barrières, d’un seul coup, tombassent,
-pour que les portes les plus closes s’ouvrissent...
-
-Dans les harems, la Française était reçue, non point en étrangère, mais
-en amie. Beaucoup de femmes indigènes de la société parlaient notre
-langue; les autres ne demandaient qu’à l’apprendre. Il semblait même
-parfois un peu gênant à celle qui arrivait d’être traitée avec de si
-magnifiques honneurs; car non seulement on l’accueillait en souveraine,
-mais on lui imputait des mérites, une science, que le plus souvent elle
-ne possédait pas. Un enfant tombait-il malade? Vite il fallait courir
-auprès de la _dame française_ (_Sett Françaouia_); elle seule pouvait
-indiquer le remède infaillible qui le devait guérir. L’époux se
-conduisait-il de façon peu galante envers sa femme? on venait solliciter
-les conseils de la nouvelle venue. Recettes culinaires, détails de
-toilette, façon de s’habiller, de se coiffer, tout était matière à
-réclamer les lumières de la Française. Elle seule semblait tout savoir,
-tout connaître; chacune de ses paroles était un oracle, chaque prière un
-ordre, chaque enseignement une loi.
-
-Les hommes, eux, ne pensaient pas qu’il pût exister au monde d’autres
-institutions que les nôtres, d’autres maîtres que nos professeurs,
-d’autres ouvrages que nos livres.
-
-La France régnait là-bas, en souveraine charmante et incontestée.
-
-Cette influence magnifique, que toutes les autres nations nous
-enviaient, nous la devions à tous ceux de nos compatriotes qui, depuis
-les compagnons de Bonaparte,--les Larrey, les Monge, les Berthollet, les
-Caffarelli, les Geoffroy Saint-Hilaire,--avaient commencé d’introduire
-les premiers éléments d’instruction en Égypte. A la suite de ceux-là
-dont le nom, après plus d’un siècle, est demeuré impérissable en Égypte,
-d’autres étaient venus, appelés par le vice-roi Mohamed-Aly. Un
-Français, M. Sève, devenu Soliman-Pacha, avait réformé et discipliné les
-armées; son œuvre fut aidée et continuée par une pléiade d’officiers,
-français comme lui, parmi lesquels il faut citer le lieutenant général
-Boyer qui, sur la demande du Pacha, quitta Paris en 1824, le colonel
-Gaudin, M. Paulin de Tarlet, MM. Varin, Gonthard, de Veneur, Guillemain,
-Rey, Plassat. La plupart reposent encore dans le vieux cimetière
-abandonné de l’ancienne Babylone. La marine avait été confiée à M.
-Besson. L’arsenal fut placé entre les mains de l’ingénieur de Cerisy.
-
-Mais ce serait mal connaître le génie éclectique du grand réformateur
-Mohamed-Aly que de penser un instant qu’il pût se contenter d’organiser
-seulement les moyens de défense ou d’attaque de sa nouvelle patrie.
-Sitôt que son règne fut certain et les droits de sa dynastie assurés, il
-songea à s’attacher une élite de savants et de professeurs capables de
-donner à l’Égypte une place à part dans le monde oriental. Nous savons
-qu’il réussit au delà de tout espoir.
-
-Bientôt les écoles s’ouvrirent, les hôpitaux s’élevèrent, les fabriques
-se dressèrent un peu partout dans le voisinage du Caire et dans le
-Delta. Des hommes tels que Félix Mangin, Clot-bey, Mougel-bey, firent
-plus en quelques années pour le renom de notre pays que les plus
-glorieuses conquêtes.
-
-Le vicomte de Forbin débarque à Damiette en 1817 et de là gagne le
-Caire. Il se montre tout heureux d’y rencontrer un aussi grand nombre de
-Français. C’est M. Asselin de Cherville, notre consul, «qui unit
-beaucoup de savoir à la plus grande modestie»; c’est M. Gaspary, M.
-Duclos, Mme Barthélemy, nièce de l’auteur du _Voyage du jeune
-Anacharsis_, et qui garde toujours vivant dans son cœur de vieille
-femme, le souvenir de Voltaire connu autrefois à Paris. C’est encore M.
-Collière, le docteur Dussap, la famille Caffe et tous les autres qui,
-déjà, se groupent autour du législateur Mohamed-Aly. On parle à M. de
-Forbin du colonel Boutin, l’explorateur qui vient de périr assassiné
-tout près de Balbeck au moment où il se disposait à reprendre la route
-de France. Le colonel Boutin a, l’un des premiers, étudié les Coptes.
-C’est encore M. Davenat, drogman du consulat de France, qui a fait le
-voyage de la grande oasis. A Alexandrie, c’est un Français, M. Roussel,
-dont les collections retiennent l’attention des savants et des
-voyageurs. Ces collections, amassées lentement par nos premiers
-archéologues, ne se faisaient ni sans périls ni sans peines. Elles
-exigeaient aussi de grands frais. M. Forbin est assez explicite sur ce
-point. Par lui, nous apprenons que déjà la prodigalité des Anglais a
-éveillé la cupidité orientale. «Les moindres monuments se vendent à des
-prix excessifs. Le crédit et les richesses de l’Angleterre rendent cette
-nation maîtresse presque exclusive des antiquités égyptiennes.» Le
-transport seul d’une tête colossale coûtait cinq cents guinées au consul
-d’Angleterre. La France ne permettait pas une telle dépense à ses
-administrés. Il fallait donc qu’ils agissent à leurs frais.
-
-Les Saint-Simoniens arrivèrent en Égypte en 1833. Ils y reçurent
-l’accueil le plus généreux. En échange, la terre des Pharaons leur doit
-un essor réel vers le progrès; essor qui ne devait aller qu’en
-grandissant, grâce à la constante volonté des plus remarquables
-disciples du Père Enfantin. Lambert, Fournel, Bruneau, Busco, devaient
-laisser là-bas un nom impérissable. Il n’est pas jusqu’aux femmes
-saint-simoniennes dont l’œuvre, toute de dévouement et d’apostolat,
-n’ait laissé des traces qui, cinquante ans plus tard, demeuraient
-encore. N’oublions pas que c’est à l’exemple de l’une d’elles, Suzanne
-Voilquin, que l’Égypte dut ses premières sages-femmes, ses premières
-infirmières diplômées. Jusque-là, le soin des enfants et des mères
-restait confié aux plus stupides matrones, prises dans les derniers
-rangs du peuple.
-
-Ampère, qui visita l’Égypte en 1844, ne peut s’empêcher de témoigner sa
-surprise en constatant l’influence dont jouissent nos compatriotes, tant
-au Caire qu’à Alexandrie. Il nous dit que partout l’on serait heureux de
-rencontrer des hommes tels que le Dr Ablot, MM. Perron et Linant.
-Parlant de la maison de ce dernier, il déclare avoir trouvé «fort
-agréable d’aller le soir prendre place sur un divan et, en fumant un
-excellent narghilé, de converser avec Mme Linant qui, toute blanche dans
-son costume demi-oriental, et assise sur des carreaux de pourpre, fait
-en français les honneurs de son salon arabe». A propos de Lambert,
-l’ex-Saint-Simonien, il nous explique que ce dernier a renoncé de fort
-bonne grâce à son rôle d’apôtre, pour n’être plus qu’un homme d’esprit.
-C’est à Ampère que Lambert confessa un jour que, s’il reconnaissait
-avoir été autrefois «un peu» ridicule, il trouvait que d’autres
-l’étaient «beaucoup».
-
-Chez Soliman-Pacha, Ampère retrouva un billard français et des journaux
-de Paris... Chez le Dr Clot-bey, il eut la joie d’admirer une superbe
-collection d’antiquités égyptiennes... et, sans doute, notre savant
-compatriote lui fit la lecture de quelque chapitre de ce remarquable
-ouvrage qui restera le plus parfait monument des études sur l’Égypte.
-D’ailleurs, Clot-bey, comme les autres, représentait une élite; chacun
-d’eux portait en soi la valeur de plusieurs hommes. Xavier Marmier, venu
-deux ans avant Ampère, ne nous dit-il pas que le chimiste Perron se
-distrayait de ses heures de cours à la nouvelle école de médecine du
-Caire, par l’étude approfondie de l’arabe, dont les manuscrits lui
-donnaient les renseignements les plus précieux sur la littérature et la
-science au temps des Khalifes...
-
-Xavier Marmier se montre surpris de trouver au Caire un hôtel français
-dont le propriétaire, M. Colomb, ne dédaigne pas de présider lui-même à
-la haute direction de ses fourneaux. Non loin de l’hôtel, se trouve le
-cabinet de lecture de M. Bonhomme, où le voyageur égaré en cette terre
-lointaine trouve non seulement une bibliothèque complète, mais ce régal
-si apprécié de tous les hommes venant de Paris: des journaux! sur
-lesquels se précipitent les nouveaux venus à l’affût des _premiers
-Paris_, bien qu’ils datent de plusieurs semaines.
-
-Durant les années qui séparent le règne de Mohamed-Aly de celui de son
-petit-fils Ismaïl-Pacha, c’est encore les savants, les ingénieurs, les
-officiers et les médecins français qui concourent à la civilisation et à
-la prospérité de l’Égypte: École de médecine, École de droit, École
-d’agriculture, des beaux-arts, des arts et métiers, Institut, créés et
-dirigés par nos dévoués compatriotes. La construction et l’inauguration
-du canal de Suez vont parfaire notre gloire et augmenter, s’il est
-possible, notre influence en Égypte.
-
-Sous le règne d’Abbas, comme sous celui de son successeur Saïd, les
-Français, accourus chaque jour plus nombreux, augmentent le prestige de
-notre pays en cette terre égyptienne où les souverains eux-mêmes leur
-témoignent une confiance absolue. Nous ne sommes pas un peuple
-colonisateur, et notre sol nous offre par lui-même assez de ressources
-pour que, rarement, l’idée nous vienne d’aller demander ailleurs le pain
-quotidien. Ceux qui, alors, prirent la mer pour se rendre sur les rives
-du Delta, ne s’exilaient point d’eux-mêmes, tous ils faisaient partie de
-l’élite choisie et appelée par les vice-rois, amis de notre pays.
-Jusqu’à la chute d’Ismaïl-Pacha, les descendants du grand chef de la
-dynastie égyptienne se firent une loi de pratiquer son exemple.
-
-Ceux-là seuls qui connurent les journées de l’inauguration du canal et
-furent les hôtes du khédive Ismaïl, peuvent encore dire ce qu’était
-alors l’hospitalité égyptienne, et la place que la France tenait dans ce
-pays de miracle. Les invités de choix ayant vécu ces heures dignes des
-_Mille et une Nuits_ ne les oublieront jamais...
-
-Mais la prodigalité du vice-roi n’avait pas été sans entamer fortement
-les finances du pays. Tewick-Pacha, fils et successeur d’Ismaïl, en
-montant sur ce trône d’où son père venait de descendre par la volonté
-des puissances européennes, recueillait une succession particulièrement
-difficile. La surveillance pénible dont il devenait l’objet, la douceur
-un peu molle d’un caractère inhabile à secouer le joug qu’il devait
-subir, enfin la misère croissante du peuple, le désordre d’une armée mal
-guidée, surtout point payée, tout cela rendit alors la situation des
-Français assez critique en Égypte. Les événements de 1882 que je vais
-essayer de décrire devaient achever de ruiner notre influence, ravissant
-du même coup à nos malheureux compatriotes les bénéfices de près d’un
-siècle de patience, de travail et d’efforts.
-
-
-
-
-EN ÉGYPTE RÉVOLTÉE
-
-
-Le 11 juin 1882, les partisans d’Arabi Pacha, exaspérés de voir leurs
-réclamations repoussées, portèrent leur fureur sur les Européens, qui
-n’étaient pour rien dans l’affaire.
-
-Pour se montrer équitable, il faut expliquer que la rixe terrible dont
-les suites devaient exercer une si prodigieuse influence sur les
-destinées de l’Égypte, commença par une altercation entre un cocher
-indigène et un Européen, Maltais d’origine, frère du valet de chambre du
-consul d’Angleterre, M. Cockson.
-
-Le cocher, qui depuis plusieurs heures voiturait son client, se vit
-allouer pour sa peine la somme dérisoire d’une piastre (vingt-cinq
-centimes).
-
-Le Maltais, par prudence, s’était fait déposer devant le café
-Gavvat-el-Gézaz, situé rue des Sœurs. Ce café, appelé par les Européens
-«le café vitré», était tenu par un compatriote du promeneur peu
-généreux. Le cocher, furieux de se voir si mal payé, protesta, puis,
-devant le mutisme de son client, le suivit dans l’intérieur du café en
-l’accablant d’injures violentes.
-
-Par ce beau dimanche d’été, l’établissement regorgeait de monde. La
-chose ne traîna pas. Le Maltais, probablement ivre, se rua sur le
-malheureux automédon et, arrachant du comptoir le large couteau[1] qui y
-demeurait suspendu à l’aide d’une ficelle, il en frappa si violemment
-l’indigène que la mort fut instantanée.
-
- [1] Dans les cafés grecs, il est d’usage de servir aux clients des
- hors-d’œuvre appelés _mézé_. Le jambon et la mortadelle nécessitent
- l’emploi du couteau.
-
-En quelques minutes, Grecs, Maltais, Égyptiens, se jetant les uns sur
-les autres, livrèrent une véritable bataille. Du café, l’émeute gagna
-aussitôt la rue. Bientôt, la ville entière sembla peuplée d’hommes en
-folie.
-
-Les Musulmans, surgissant de toutes parts avec cette rapidité
-stupéfiante propre aux heures des grandes catastrophes, lançaient leur
-terrible cri de ralliement: _Gay yâ mosslemine! Gay! Beycktelou
-Ekhwatna!_ (Venez ô Musulmans, venez! on tue nos frères...)
-
-L’appel fatidique ne fut que trop entendu.
-
-Les yeux hors des orbites, la face convulsée, ils accouraient armés de
-pieds de tables, de débris de chaises, de broches et de fers de lit,
-tous objets dérobés aux cafés européens et aux rez-de-chaussée du
-voisinage.
-
-Mais bientôt, ces armes légères ne suffirent plus.
-
-Comme pris du même furieux délire, les hommes des deux camps firent
-irruption dans un grand dépôt du _Souk-el-Gedid_ (marché neuf) et
-s’emparèrent de _nabouts_[2] qui s’y trouvaient en abondance.
-
- [2] Le _nabout_, long bâton de cormier, est demeuré, depuis la plus
- haute antiquité, l’arme préférée du paysan égyptien. Entre ses
- mains, il n’en est pas de plus redoutable.
-
-Entre temps les Grecs s’empressaient de charger leurs revolvers.
-
-Et la tuerie commença.
-
-Ceux qui, comme moi, ont entendu les cris d’angoisse, les hurlements des
-femmes du peuple et les râles d’agonie des blessés, ne sauraient oublier
-les affres épouvantables de ce jour-là. Durant la nuit, les plaintes des
-victimes que l’on égorgeait presque sous nos fenêtres, arrivaient
-jusqu’à nous, accompagnés par le rythme lugubre des flots battant les
-pilotis du théâtre Rossini que nous dominions.
-
-L’historique des jours qui suivirent nous entraînerait trop loin. Mais
-il est impossible de passer sous silence le bombardement d’Alexandrie
-par l’escadre anglaise sous les ordres de l’amiral sir Beauchamp
-Seymour. Cet acte inattendu, et exécuté sans déclaration de guerre
-préalable, eut lieu le 11 juillet. Il détruisit pour plusieurs millions
-de propriétés et tua un grand nombre d’habitants.
-
-Du côté de l’Égypte, l’artillerie était sans défense. «Pas une batterie
-du côté de la rade ou de la mer n’a été altérée, pas un terrassement n’a
-été opéré, pas un seul canon n’a été monté. La plupart des pièces en
-batterie, à âme lisse, de courte portée, calibres 12, 22 et 32,
-n’avaient pas bougé de leurs places depuis environ trente-huit ans,
-époque à laquelle le général Galice-bey, au service de Mohamed-Aly, les
-mit en position. Sur 101 canons Armstrong de 9 à 10 pouces, 64 seulement
-étaient montés; les 37 autres gisaient hors des plates-formes où les
-Anglais ont dû les trouver, côte à côte et loin de leurs affûts. Quant à
-leurs projectiles, ils ne quittèrent jamais les magasins de l’Arsenal.
-La veille de l’action, pas un canon n’avait ses munitions au poste de
-guerre»[3].
-
- [3] JOHN NINET, _Arabi-Pacha-Égypte_ 1880-1883.
-
-Pendant le bombardement, toutes les autorités locales ayant disparu, la
-ville se trouva complètement abandonnée aux pillards et aux
-incendiaires, ramassis de toute la lie de la population alexandrine. Les
-Bédouins, campés à Ramleh, avaient reçu ordre de faire la police de la
-ville. Ils se contentèrent de piller les magasins, après avoir défoncé
-les devantures et, leur convoitise satisfaite, ils mirent le feu à ce
-qui restait. Les prisons, ouvertes par force, avaient aussi vomi sur la
-voie publique tout leur lot de malfaiteurs, qui se ruèrent au sac des
-habitations et des boutiques.
-
-Les rues, où gisaient pêle-mêle les cadavres des victimes et les restes
-calcinés des meubles et des charpentes, livraient passage à
-d’innombrables charrettes sur lesquelles des familles apeurées avaient
-pris place, fuyant la cité maudite. Durant trois jours, l’exode
-continua. Le vice-roi s’était enfermé dans son palais de Ramleh. Les
-grands harems, depuis longtemps, avaient fui au Caire.
-
-Les Européens, sagement conseillés par leurs consuls, recevaient
-l’hospitalité à bord des grands paquebots ancrés au large, où les
-compagnies leur faisaient payer un franc un modeste verre d’eau. Mais le
-plus grand nombre avait gagné des rives plus clémentes. Sur ordre, la
-flotte française, qui d’abord avait mouillé dans la rade, était partie
-pour Beyrouth, au grand désespoir des rares Français qui avaient mis en
-elle tout leur espoir. Cette poignée de Français, demeurés à Alexandrie
-malgré toutes les menaces, constituait une réunion d’hommes résolus. Si
-les autres colons avaient suivi leur exemple, la ville eût sans doute
-échappé au désastre. Il suffit de quelques bras énergiques tenant en
-main les armes dont ils n’eurent d’ailleurs pas à faire usage, pour
-sauver le Crédit lyonnais, dont la porte ne fut même pas forcée.
-
-Il est regrettable qu’à ce moment les consuls et les fonctionnaires, sur
-les injonctions de leurs gouvernements respectifs, aient cru devoir
-donner l’exemple de l’exode. Autrement, bien des malheurs eussent pu
-être évités.
-
-Cependant l’Europe, au reçu de ces événements mémorables pour l’Égypte,
-demeurait indifférente.
-
-Quelques semaines plus tard, Arabi-Pacha, embarqué sur l’ordre des
-Anglais, faisait route vers Ceylan. On lui accordait une pension,
-généreuse pour l’époque: 12 000 francs, avec faculté de jouir de ses
-rentes personnelles, et d’emmener une partie de son harem et de ses
-serviteurs, cependant que les naïfs, dont le seul crime avait été de le
-soutenir dans sa révolte, recevaient comme prix de leur complaisance le
-châtiment suprême.
-
-Les émeutiers d’Alexandrie furent punis les premiers; ces malheureux
-furent obligés de creuser eux-mêmes leurs propres tombes sur la place
-des Consuls, à Alexandrie, où ils reposent encore, tandis que sur leurs
-têtes horrifiées se dressaient d’innombrables potences.
-
-Depuis, la place funèbre a été transformée en jardin public. Des
-pelouses vertes, des arbres touffus où s’ébattent des milliers
-d’oiseaux, mettent la joie de la nature en ce coin charmant, où toutes
-les rues du côté Est aboutissent à la mer. Cette mer, que l’azur
-immuable du ciel égyptien rend éternellement bleue, ajoute au décor un
-charme nouveau, dont les touristes ne se lassent point. Les hauts
-immeubles, de construction moderne, bordant la place, achèvent de donner
-à cet endroit de la ville un cachet d’élégance dont les Alexandrins sont
-très fiers.
-
-Pour moi, dont la jeunesse fut frappée si abominablement par le terrible
-spectacle des jours sanglants, la place des Consuls demeurera toujours
-«le cimetière des premiers révolutionnaires».
-
-C’est un lieu commun de répéter aujourd’hui, après tant d’autres, qu’un
-seul homme en France comprit alors l’extrême portée de la tragédie qui
-se déroulait en Égypte. J’ai nommé Gambetta. Il ne cessa pas de lutter
-contre ce qu’il appelait une abdication. Mais la plupart des députés du
-moment n’entendaient rien à la question, pourtant si grosse de
-conséquences. En réalité, ceux qui par leurs connaissances ou leur
-intuition personnelle pouvaient prévoir l’avenir, sacrifièrent leur
-conviction à leur popularité.
-
-Gambetta vit son ministère tomber peu après et ne récolta que des
-quolibets pour s’être prononcé avec tant de chaleur sur des actes qui
-s’accomplissaient si loin de Paris.
-
-En attendant, l’Angleterre commençait tout tranquillement en Égypte son
-œuvre de colonisation.
-
- * * * * *
-
-Il ne m’appartient point de faire de la politique, à cette place:
-laissant aux hommes compétents le soin de juger, je voudrais seulement
-narrer ici ce qu’il m’a été donné de voir, en un pays que je connais
-parfaitement bien.
-
-Quoi qu’on ait pu dire, la tranquillité de l’Égypte n’a jamais été que
-relative. En réalité, tout ce que la révolution de ces dernières années
-a pu accomplir date des journées de 1882.
-
-Seulement, les émeutiers de ma jeunesse ont passé la main à une
-génération tout autre. Alors, la révolte partait de l’armée et du
-peuple. D’ailleurs, pas plus l’un que l’autre ne se montrait bien
-conscient de ses droits. Ils réclamaient une constitution, sans savoir
-au juste en quoi elle consistait. A l’heure actuelle, le mouvement,
-dirigé par des hommes de haute culture, a cela de redoutable qu’il
-englobe la population tout entière.
-
-Les misérables soldats, les âniers faméliques, les fellahs sauvages de
-1882 composant la milice d’Arabi-Pacha, tuaient pour tuer et
-s’attaquaient uniquement aux têtes coiffées du _bornett_ (chapeau). Pour
-eux, le chapeau représentait l’insigne du chrétien.
-
-Quelques-uns même, armés du terrible _nabout_, frappaient sans pitié
-tout homme dont le teint clair, les cheveux blonds ou châtains
-semblaient désigner un étranger. C’est ainsi qu’à l’hôpital indigène où
-on avait transporté les cadavres des victimes, on put reconnaître les
-corps de plusieurs Turcs, qui avaient en vain répété à leurs bourreaux
-la formule de foi musulmane. La foule, ivre de sang, trompée par la
-blancheur de leur face, voyait en eux les fils d’une autre race.
-
-Les Égyptiens d’aujourd’hui n’ont avec ceux-là qu’une lointaine parenté.
-
-Un sentiment, inconnu jusqu’à ce Jour, est né sur l’antique terre: le
-patriotisme. J’entends inconnu quant à l’Égypte musulmane, car pour la
-contrée des sages Pharaons, on ne saura nier qu’elle vénéra ce sentiment
-bien avant que les Romains l’eussent placé à la hauteur d’un véritable
-dogme.
-
-Les sujets d’Aménophis aimaient ardemment leur sol et le voulaient plus
-grand que tout.
-
-C’est de ce passé magnifique, dont l’étude leur a permis de mesurer la
-grandeur, qu’arguent aujourd’hui les hommes nouveaux pour réclamer leur
-indépendance. Et comme, en apprenant mieux l’histoire de leur pays, ils
-ont compris que la nation la plus forte n’est point la plus isolée, ils
-ne souhaitent pas retourner au fanatisme, ni fermer leurs portes aux
-lumières ni aux concours des autres peuples, de confessions différentes.
-Ils demandent au contraire qu’on leur fasse confiance, et que les
-étrangers reviennent en foule apporter aux rives du Nil l’animation de
-leur présence et l’or de leurs banques. Mais ils veulent surtout être
-les maîtres chez eux, ambition naturelle à tout peuple conscient de sa
-force et de ses droits.
-
-Ces droits, le premier Égyptien qui ait eu le courage d’y faire appel,
-c’est le jeune Mustapha Kamel, patriote convaincu et incomparable
-orateur.
-
-Dans le magnifique discours prononcé par lui à Alexandrie, le 3 mars
-1896, en pleine occupation anglaise, après avoir exposé avec une clarté
-remarquable la situation créée au pays par la politique britannique, il
-s’exprimait ainsi au milieu d’une foule enthousiaste:
-
-«Pourrons-nous, un jour, être fiers nous aussi de notre patrie?
-Pourrons-nous jamais être un peuple fort et respecté?... J’en fais le
-vœu le plus ardent. Nous ne pouvons arriver au bonheur rêvé, à la
-réalisation de nos espoirs patriotiques que par un accord de tous, et
-l’amour unanime de l’Égypte. Laissons de côté nos querelles et nos
-passions personnelles; soyons unis de cœur et d’action. Ne donnons pas
-au monde le spectacle d’une famille qui se querelle pour le partage des
-biens et des meubles que contient sa maison, tandis qu’un incendie la
-dévore.
-
-«Le jour où l’union de tous les Égyptiens sera un fait accompli, nos
-espoirs deviendront des réalités.
-
-«Ce jour-là, nous pourrons nous écrier fièrement:--Nous sommes les
-enfants libres de l’Égypte libre!»
-
-Je ne puis m’empêcher de citer encore ce passage d’un autre discours du
-jeune orateur.
-
-«La civilisation égyptienne ne pourra durer dans l’avenir que si elle
-est fondée par le peuple lui-même, que si le fellah, l’ouvrier, le
-commerçant, l’instituteur, l’élève et tout Égyptien, savent que l’homme
-a des droits sacrés auxquels il ne faut jamais toucher; qu’il n’est pas
-créé pour être un instrument, mais pour mener une vie intelligente et
-digne; que l’amour de la patrie est le plus beau sentiment qui puisse
-ennoblir une âme, et qu’une nation sans indépendance est une nation sans
-existence.
-
-«C’est par le patriotisme qu’un peuple barbare arrive, en peu d’années,
-à la civilisation, à la grandeur et à la puissance. C’est de lui qu’est
-formé le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est de
-lui que découle la vie pour chaque être vivant.»
-
-Cependant, et c’est là encore que se marque la différence existant entre
-les hommes d’il y a vingt-cinq ans et ceux d’aujourd’hui, ce même
-Mustapha Kamel n’est pas seulement Égyptien, il est Musulman, et c’est
-ce qui fait sa force parmi le peuple. Nous trouvons un peu de sa
-profession de foi dans cette dernière phrase. Parlant de l’influence
-immense exercée par Mohamed-Aly sur l’Égypte, il s’écriera:
-
-«Le grand homme qui a changé les destinées de l’Égypte et l’a comblée de
-tant d’honneurs et de prestige, a su concilier dans son œuvre les
-principes de la civilisation moderne et les dogmes de l’Islamisme. Il a
-trouvé dans notre admirable religion la matière vitale de la plus haute
-civilisation que les hommes puissent rêver, et il a eu la certitude que
-par l’Islamisme on peut atteindre le plus vaste ensemble des félicités
-dans la vie.
-
-«Si nous imitons son exemple, en nous appuyant sur l’Islamisme, en
-prenant à la civilisation occidentale ce qu’elle a de bon et d’utile, en
-méditant l’histoire et en échappant à cette division qui a tant nui à
-l’Égypte et à l’Islam, nous arriverons certainement à acquérir la
-grandeur et la place marquée que nous ambitionnons[4].»
-
- [4] Extrait du discours prononcé par Mustapha Kamel à Alexandrie, le
- 21 mai 1902, à l’occasion du centenaire _lunaire_ de l’élection de
- Mohamed-Aly.
-
-On juge avec quelle ferveur la masse des Égyptiens demeurés strictement
-fidèles à la loi du Prophète accueillirent les paroles de ce leader du
-parti nationaliste. Il n’était, pour l’instant, nullement question
-d’étendre ce nationalisme aux divers habitants de l’Égypte. Mustapha
-Kamel, que j’ai personnellement connu, avec lequel j’ai eu de nombreux
-entretiens, s’intéressait uniquement à l’Égypte musulmane.
-
-Sous ce rapport, son incontestable talent a fait plus de tort que de
-bien à la nation qu’il voulait défendre.
-
-Le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, l’a suivi par fanatisme
-et l’a dépassé dans ses ambitions.
-
-Le meurtre du premier ministre, Botros-Pacha-Gali, assassiné le 13
-février 1910 par l’étudiant Wardani, n’eut pas d’autre cause. Botros ne
-fut point frappé comme ami de l’Angleterre, mais uniquement parce que,
-pour beaucoup, le choix d’un chrétien dans le ministère froissait les
-sentiments religieux.
-
-Qu’il me soit permis de noter ici une remarque strictement personnelle,
-basée sur la plus consciencieuse, la plus constante observation.
-
-N’est-il pas curieux de constater que, parmi tous ceux qui essayèrent de
-secouer le joug anglais en terre d’Égypte, depuis le précurseur Mustapha
-Kamel jusqu’aux émeutiers si tenaces de ces dernières années, le
-mouvement a été surtout suivi par les étudiants et par les élèves des
-écoles secondaires, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui, placés depuis
-longtemps sous la direction des professeurs anglais, auraient dû les
-premiers courber la tête et, mieux que tous les autres, subir le joug
-sous lequel on les entraînait?
-
-Et c’est là que j’arrive au point délicat de ces notes, que je voudrais
-surtout impartiales.
-
-Je ne parlerai ni des écoles militaires, autrefois florissantes, ni de
-l’École de médecine, ni de l’École de droit, toutes trois créées par des
-Français dévoués à l’Égypte et parvenues, grâce à leurs efforts, à un
-tel degré qu’il permettait tous les espoirs. Il me suffira de citer
-simplement les écoles proprement dites, celles qui, de par leurs
-fonctions mêmes, forment les futurs hommes d’une nation.
-
-Quand j’arrivai en Égypte, le gouvernement commençait à peine de créer
-quelques écoles, dont la direction supérieure était confiée, pour la
-majeure partie, à des Français ou à des Suisses. L’instruction publique
-demeurait elle-même entre les mains d’un Genevois de grande valeur dont
-il m’a été donné plus d’une fois d’apprécier la vaste érudition et la
-grande autorité. Il se nommait Dore-bey. Ces écoles, faible balbutiement
-d’un pays qui s’éveille, prenaient leur essor quand survinrent les
-événements déjà cités.
-
-Mais bien avant, la France avait apporté en Égypte, sur l’aile de ses
-missions, la bonne parole de la science et les premiers principes de la
-civilisation moderne. Les Lazaristes, les Frères des Écoles chrétiennes,
-puis les Pères des Missions africaines de Lyon, enfin les Jésuites,
-s’efforçaient à donner aux garçons l’instruction que les élèves de
-France recevaient dans leurs collèges. Les filles n’étaient pas non plus
-oubliées. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Dames de Sion, de la
-Mère de Dieu, les Sœurs de Saint-Joseph, de la Délivrande, et enfin les
-Dames du Sacré-Cœur, répandaient sur les jeunes âmes féminines
-orientales les bienfaits d’une éducation jusque-là confiée à des
-institutrices particulières--luxe onéreux que les familles assez riches
-pouvaient seules se permettre. Et que l’on ne se figure point que
-religieux et religieuses exerçassent la moindre pression sur l’esprit
-des enfants confiés à leur garde. Musulmans, Israélites et Chrétiens
-travaillaient ensemble, sous le regard des Pères et des Sœurs, sans que
-jamais aucune des différentes confessions pût être froissée.
-L’instruction religieuse était donnée à chaque groupe par les prêtres de
-son culte.
-
-Quelques années plus tard, le bagage se trouva augmenté par
-l’institution de deux lycées français, l’un au Caire, l’autre à
-Alexandrie, et par des écoles de l’Alliance israélite.
-
-Dans toutes ces écoles sans exception, les enfants recevaient et
-reçoivent encore une instruction assez complète pour que le gouvernement
-français ait cru nécessaire de déléguer chaque année des professeurs,
-qui viennent faire subir aux élèves les épreuves du brevet, simple et
-supérieur, et celles du baccalauréat.
-
-Ces écoles, qui n’ont cessé de prospérer en ces dernières années,
-avaient atteint au 10 mars 1919 le chiffre respectable de 27 000 élèves
-appartenant à toutes les races, professant tous les dogmes, mais unis
-fraternellement dans le double amour de l’Égypte qui les a vus naître,
-et de la France qui les instruit. Non seulement la langue du pays,
-l’arabe, n’était pas négligée, mais les plus savants ulémahs du Caire et
-d’Alexandrie étaient appelés à parfaire sur ce point l’érudition des
-Musulmans attachés à l’école.
-
-Les hommes les plus remarquables parmi les Égyptiens de ces vingt
-dernières années sont d’anciens élèves des Frères, ou des Pères des
-Missions africaines. Ces hommes, demeurés d’excellents patriotes,
-gardent à la France un amour qui ne se démentit jamais. Innombrables
-sont aujourd’hui les négociants et les employés qui doivent leur
-instruction aux écoles de l’Alliance israélite. Là aussi on fait aimer
-notre patrie, et je demeurai confondue d’admiration, pendant la guerre,
-au cours d’une visite que je faisais à l’école israélite de Tantah, en
-entendant des fillettes de douze à quatorze ans réciter--avec quel
-enthousiasme!--des actes entiers de nos poètes, choisis au hasard sur ma
-demande.
-
-Il y a mieux. Au printemps de 1919, à Alexandrie, notre consul, M.
-Lucien Horizon, me demanda d’assister à la séance de cinéma offerte ce
-jour-là aux élèves des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dans la loge où
-nous prîmes place, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de têtes
-brunes, parmi lesquelles de rares nattes blondes faisaient tache. De-ci,
-de-là, les blanches cornettes des Sœurs semblaient de grands papillons
-protecteurs.
-
---Il y a là douze cents petites filles, me dit le consul, et toutes ne
-sont pas présentes; la salle n’est pas assez vaste.
-
-Il s’interrompit; l’orchestre attaquait les premières mesures de _Sambre
-et Meuse_. Alors, je pus voir cette chose étonnante qui mit des larmes
-dans mes yeux: tandis que sur l’écran se profilait la vision magnifique
-de nos soldats entrant à Colmar, toutes ces enfants, élèves de nos
-écoles, entonnèrent de leurs voix pures le chant célèbre que jouaient
-les musiciens.
-
-Et ce fut ainsi jusqu’au bout. Depuis la _Marseillaise_ jusqu’à la
-_Marche lorraine_, ces petites savaient tous les airs, tous les
-couplets, et rien ne me sembla plus touchant que le spectacle qui me fut
-donné ce jour-là.
-
-Les Françaises, pourtant, se montraient rares; nombreuses, bien plus
-nombreuses, se trouvaient les Égyptiennes, les Grecques et autres
-étrangères de tous pays, confiées à nos Sœurs. Cependant, leurs jeunes
-cœurs battaient de la même ivresse, leurs yeux brillaient de la même
-joie que j’avais vue quelques mois plus tôt dans les yeux des jeunes
-Parisiennes, au matin fameux de l’armistice... Et notre victoire
-semblait leur victoire! Et nos chants sur leurs lèvres innocentes
-devenaient leurs chants...
-
-Comme j’exprimais ma surprise, et aussi ma reconnaissance à notre
-consul, il me dit gaiement:
-
---Oui, je crois que c’est une bonne idée de montrer un peu de la France
-à ces enfants qui l’aiment tant! Et vous n’en voyez qu’une partie.
-Chaque jour, une école différente vient ici; hier, c’était l’Alliance
-israélite, demain ce sera le lycée français, après-demain les Frères des
-Écoles chrétiennes. Ainsi, tous et toutes auront vu l’entrée glorieuse
-de nos troupes; j’espère bien leur montrer de même les fêtes solennelles
-du grand jour, le passage des poilus sous l’Arc de Triomphe.
-
-Dans la soirée, et toujours en compagnie du consul, je visitai le
-collège des Frères. Là aussi, grande fut ma surprise en constatant
-l’organisation de cet établissement. Par pouvoir spécial, les Frères,
-qui chez nous bornent leurs efforts à l’enseignement primaire, ont en
-Égypte la mission de pousser leurs élèves jusqu’au baccalauréat. Mais
-tandis que les Jésuites préparent surtout aux lettres, en Égypte les
-Frères orientent les enfants vers les études pratiques: École Centrale,
-Arts et métiers, Écoles d’électricité, Commerce. Ce qui surtout m’a
-frappée dans l’inspection trop rapide que je fis des classes, des salles
-de conférences et du musée, véritable pépinière de documents, ce fut
-l’admirable collection des produits locaux. Le coton, roi incontesté du
-pays par la richesse qu’il y apporte, est représenté sous toutes ses
-formes, depuis la graine bénie d’où la plante précieuse va sortir,
-jusqu’à l’étoffe tissée avec les fils de ses flocons. Et toutes les
-espèces de coton sont là. Il en est de même pour le lin et le chanvre
-indigènes. Les minéraux occupent aussi une large place, ainsi que les
-plantes tinctoriales. L’Égyptien qui sort de ce collège connaît déjà à
-fond les matières premières de l’industrie locale, dont un stage dans
-nos grandes écoles lui permettra de tirer le parti le meilleur pour le
-développement économique de la nation. Si j’ajoute que les Frères
-comptent deux mille élèves pour la seule ville d’Alexandrie, il est
-facile de se rendre compte des services qu’un tel enseignement peut
-rendre à l’Égypte. Les Jésuites ont surtout formé des avocats, des
-magistrats, des médecins qui, après de solides études secondaires sur
-les bancs des collèges du Caire et d’Alexandrie, sont allés parfaire en
-France leur instruction, et prendre leur diplôme. Il en est de même pour
-les Pères des Missions africaines, qui sont établis particulièrement en
-province. Le collège de Tantah a donné à l’Égypte des hommes de la plus
-haute valeur. Je ne parle que pour mémoire du Lycée français, peu
-fréquenté par les indigènes.
-
-Autrefois, à l’heure où notre influence s’affirmait en Égypte,
-l’éducation des jeunes gens était complétée par cinq années passées dans
-notre pays, à la Mission égyptienne instituée par le sage Mohamed-Aly.
-Ces jeunes gens, une fois chez nous, recevaient une pension mensuelle
-variant de deux à trois cents francs. Ils touchaient aussi les sommes
-nécessaires aux frais d’inscription aux différentes facultés, leçons
-particulières, achat de livres, etc... Le temps révolu, les diplômes
-pris, les élèves rentraient en Égypte où ils trouvaient aussitôt des
-postes, suivant leurs différentes carrières.
-
-La Mission égyptienne a été l’une des premières œuvres sacrifiées au
-régime de l’occupation. Déjà, vers 1902, Mustapha Kamel appelait sur ce
-fait l’attention du public:
-
-«La Mission égyptienne est une institution chargée de compléter à Paris
-l’instruction des meilleurs étudiants égyptiens, qui a donné à l’Égypte
-ses hommes les plus distingués; fort importante autrefois, elle n’est
-plus composée, à l’heure actuelle, que d’une dizaine d’étudiants, pour
-la moitié Arméniens. On empêche maintenant les étudiants de venir en
-France, on les force à se rendre à Londres où ils avouent pourtant ne
-pouvoir faire de bonnes études.»
-
-Ce qui était vrai en 1902 l’est devenu plus encore aujourd’hui. La
-Mission égyptienne est morte à jamais.
-
-Les raisons invoquées par les occupants sont que le français cesse
-d’être utile, puisque tout se fait désormais en anglais.
-
-Et c’est pourquoi nous voyons un peu chaque jour disparaître notre
-langue et s’éteindre notre prestige, en ce pays où la France, si
-longtemps, demeura la nation reine, aimée et admirée de tous.
-
-Insensiblement, les enseignes des quartiers européens, presque toutes
-rédigées dans notre langue, sont devenues des enseignes anglaises. Les
-magasins, du plus grand au plus petit, n’acceptent plus un employé qui
-ne parle l’anglais. Même dans les métiers les plus obscurs et les moins
-estimés, tels que bourriquiers et boyaguis (cireurs de bottes), ce n’est
-plus en français que le boy accoste le passant ou le consommateur assis
-à la table des cafés; le «Cirez, Missié» est devenu: «Shoes?»
-
-L’ânier, le fameux ânier du Caire, célèbre depuis l’Exposition de 1889,
-ne nous parle plus de son baudet, mais son geste, qu’il essaie de rendre
-noble, vous désigne la bête qu’il vous offre en prononçant du bout des
-lèvres: «Donkey, sir?»
-
-Et tout est à l’avenant.
-
-Malheureusement pour nous comme pour les Anglais, tout ceci n’est
-qu’apparence.
-
-Le peuple d’Orient, j’entends le bas peuple qui vit de l’étranger et
-surtout du touriste, s’est de tous temps adapté avec une extraordinaire
-facilité à ceux qui lui faisaient gagner son pain. Il eût été facile à
-l’Angleterre de conquérir des âmes, qu’un penchant naturel pousse vers
-leur intérêt, mais qui souhaiteraient pourtant que cet intérêt
-s’accordât avec leur sympathie. Au contraire, il semble que l’Anglais si
-parfaitement correct, si digne, si généreux avec les égaux qu’il estime,
-ait pris à tâche de s’aliéner les cœurs égyptiens, en nous les aliénant
-du même coup.
-
-Tandis que les hommes cultivés ont gardé à la France toute leur
-affection, le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, s’est pris
-tout à coup d’une sorte de xénophobie.
-
-Le tort en est, à mon avis, dans la façon dont les occupants ont agi
-envers lui.
-
-Dans nos écoles, les professeurs n’ont pas craint de s’adresser aux
-cœurs des élèves. Ils sont descendus jusqu’à ces petits êtres, souvent
-incultes, les ont élevés jusqu’à eux, leur ont appris à chérir la France
-dans ses humbles représentants. Les écoles du gouvernement, devenues
-purement anglaises, ont produit surtout des joueurs de tennis et de
-jeunes dandys donnant beaucoup plus de temps aux sports qu’à l’étude, et
-quittant les classes avec la même indifférence qu’ils y sont entrés,
-aussi ignorants de l’âme anglaise que celle-ci est loin de la leur. Les
-professeurs ont donné strictement, aux heures réglementaires, les leçons
-inscrites au programme. Le cours terminé, l’infranchissable barrière
-s’est dressée entre eux. Résultat: ces élèves se sont mués aujourd’hui
-en ennemis révoltés.
-
-L’éducation donnée aux jeunes Égyptiens, en ces dernières années, ne
-représente qu’une demi-culture. Et c’est de là, je pense, que vient tout
-le mal.
-
-Différentes maladresses sont venues, en vingt ans, mettre le comble à
-l’exaspération du peuple égyptien. Ce fut, parmi tant d’autres,
-l’ingérence de juges anglais dans les tribunaux locaux appelés à
-examiner uniquement des causes indigènes; puis l’arrêt arbitraire qui
-déclarait passible de la loi martiale tout Égyptien se livrant à la
-moindre voie de fait contre un soldat de Sa Majesté. Si l’on sait que
-ces soldats, souvent pris de boisson, se promènent par les villes le
-stick à la main dans les quartiers mal famés, ne se privant pas
-d’injurier ou de frapper qui bon leur semble, fût-ce en manière de
-plaisanterie, on comprendra facilement la colère des opprimés. Inutile
-de dire que dans les rixes, fréquentes entre soldats anglais et
-indigènes, ces derniers ont constamment tort. Pour eux la peine capitale
-est appliquée avec une fréquence bien faite pour décourager les plus
-téméraires.
-
-Cependant, rien n’arrête l’effort des nations. Les événements qui depuis
-deux ans se déroulent en Égypte, en sont la meilleure preuve. A voir
-chez eux la force constamment primer le droit, les plus soumis se sont
-révoltés.
-
-Une autre cause est venue encore ajouter au mécontentement général.
-
-Quelques mois avant la mobilisation, le quartier général avait fait
-circuler une formule écrite, demandant aux officiers qui désiraient
-prendre un emploi en Égypte, une fois leur service militaire révolu, de
-vouloir bien se faire connaître.
-
-Le nombre des officiers qui ont présenté leur demande s’est élevé, pour
-les seules villes du Caire et d’Alexandrie, à trois mille cinq cents.
-Ces emplois se trouvaient dans les différents ministères et les
-administrations du gouvernement; les émoluments qui y étaient attachés
-étaient de beaucoup supérieurs à ceux touchés jusque-là par les
-titulaires. Ils variaient entre mille et deux mille francs. De ce fait,
-les indigènes coptes ou musulmans se sont vus frustrer d’une situation
-péniblement acquise.
-
-Comme tout peuple longtemps avili par la domination étrangère, le jour
-où le peuple égyptien s’est enfin décidé à secouer le joug qui pesait
-sur lui, il a dépassé les bornes.
-
- * * * * *
-
-J’ai montré plus haut combien notre influence est en train de diminuer
-en Égypte, en attendant qu’elle soit éteinte. Je n’ajouterai que
-quelques lignes à cette constatation.
-
-Le gouvernement ne fait rien en soi pour empêcher le succès de nos
-écoles françaises, à quelque confession qu’elles appartiennent, mais le
-jour venu où l’élève doit gagner sa vie, il verra toutes les portes se
-fermer devant lui s’il ne peut exhiber un diplôme gagné aux écoles
-gouvernementales ou anglaises. En conséquence, les parents les plus
-désireux de confier leurs enfants à des professeurs français reculent
-avec raison devant l’incertitude de leur avenir. A quoi bon une science
-qui ne pourra servir à rien?
-
-Plus qu’ailleurs, la passion du fonctionnarisme sévit en Égypte; si
-alléchantes que semblent les carrières libérales, bien peu nombreux sont
-ceux qui poussent le courage jusqu’à s’y adonner complètement: l’amour
-du «poste» est plus fort que tout.
-
-Et c’est ainsi que, peu à peu, notre douce langue française, si chère à
-l’Orient musulman, disparaîtra des programmes de l’Égypte, à moins que
-nos écoles n’obtiennent du gouvernement français le moyen de continuer
-la lutte. Il n’est pas question de politique, mais de simple tradition.
-Quelle autre terre peut, comme l’Égypte, revendiquer l’influence
-française? De Mohamed-Aly, le grand souverain, jusqu’à Ismaïl, qui donc
-rendit l’Égypte florissante? N’est-ce pas à nos ingénieurs, à nos
-financiers, à nos officiers, que les vice-rois firent constamment appel,
-pour le plus grand bien et la plus grande gloire de leur pays?...
-N’est-il pas permis de répéter, après tant d’autres, que l’Égyptologie
-est une science française?
-
-Alors, ne fût-ce qu’en souvenir des illustres compatriotes qui vinrent,
-au prix de mille dangers, de difficultés sans nombre, porter au delà des
-mers les lumières de notre pays, il serait simplement équitable de ne
-pas laisser tomber, de nos mains paresseuses, le flambeau que d’autres
-tinrent si superbement.
-
-On ne nous en estimerait, je pense, que davantage.
-
-Chez nous, personne ne s’inquiète des derniers événements survenus en
-Égypte; pourtant nos écoles, comme les écoles indigènes, en ont subi le
-douloureux contre-coup. Les scènes regrettables qui se sont déroulées
-depuis 1919 ont obligé bien souvent les directeurs de fermer les portes
-de leurs établissements.
-
-Voici en principe la genèse de ces troubles qui, loin de se calmer,
-redoublent en ce moment d’intensité et menacent profondément la vie
-intellectuelle et économique du pays.
-
-Saad-Zagloul-Pacha, ancien ministre, vice-président de l’Assemblée
-législative et chef du parti nationaliste, avait lancé cette sorte de
-référendum: Quels sont les sentiments de l’Égypte nouvelle? Le peuple
-accepte-t-il le protectorat anglais, ou demande-t-il à reprendre son
-indépendance?
-
-Les réponses arrivent, unanimes: les Égyptiens veulent être libres.
-
-Les listes innombrables envoyées un peu partout, dans les villes et les
-villages de l’intérieur, reviennent au Caire chargées de signatures. Il
-ne reste donc plus qu’à agir.
-
-Le chef du parti n’y a point failli. Ayant essayé en vain de faire
-entendre sa voix par ceux-là même qui disposent à ce moment des
-destinées de l’Égypte, il réclame pour lui et quelques-uns de ses
-collègues, choisis au hasard, le droit d’aller en Europe présenter leurs
-revendications au Congrès de la Paix.
-
-Un premier refus est opposé à leur demande. Zagloul s’adresse alors à
-l’Angleterre, à la France, à l’Amérique. Aucune de ces protestations
-n’est parvenue aux intéressés. Les réunions publiques, entre temps, se
-sont faites plus nombreuses. Un vent d’orage gronde sur les villes. Le
-ministère, d’un commun accord, présente sa démission au Sultan, qu’une
-indisposition opportune retient toute une semaine en son palais.
-
-Et c’est alors que circule l’étrange nouvelle: Zagloul-Pacha et ses amis
-ont été appréhendés chez eux et emmenés on ne sait où...
-
-Le samedi 8 mars 1919, je me trouvais à Alexandrie, où je venais de
-faire une conférence pour la propagande. Passant par les bureaux de _la
-Réforme_, journal français que dirige Raoul Canivet, M. Edmond Dumani,
-rédacteur en chef avec lequel je venais de m’entretenir, reçut devant
-moi l’annonce de l’incarcération des ministres. La chose fut tout de
-suite démentie, personne d’ailleurs ne voulait y croire.
-
-Mais le lendemain dimanche, dans les rues du Caire où je revenais, rien
-qu’à voir l’agitation de la foule, je devinai que des événements graves
-allaient s’accomplir. L’après-midi se passa sans incident. Dans la
-soirée seulement, la nouvelle se répandit, véritable traînée de poudre:
-Zagloul-Pacha et ses compagnons, après une nuit passée à la caserne de
-Kassr-el-Nil, venaient d’être embarqués pour l’île de Malte.
-
-Le lundi matin, je devais me rendre au consulat pour y faire viser mes
-passeports, mais à peine sortie il me fallut rebrousser chemin. La rue
-El-Manak, soudainement obstruée par une foule en délire, offrait le coup
-d’œil le plus bizarre.
-
-A la suite des étudiants de la mosquée d’El-Adzhar rêvant une
-manifestation imposante, tous les barbarins, tous les fellahs, tous les
-loqueteux de la ville, profitant de l’occasion, se ruaient sur les
-devantures des magasins, pillaient la caisse et brisaient les vitres. En
-quelques heures, les dégâts de cette matinée atteignirent vingt mille
-livres (cinq cent mille francs). Les Anglais, pourtant, ne se montraient
-pas. On se contenta de faire fonctionner les pompes.
-
-L’après-midi, la police à cheval commença de circuler par la ville. Le
-lendemain, nouvelle manifestation. Cette fois, la cavalerie fit marcher
-ses bêtes contre la foule qui se dispersa. Les rues El-Manak et
-Moghraby, et la légendaire avenue de Boulac présentaient un spectacle
-extraordinaire. Devant les monceaux de verre et de glaces brisées gisant
-sur les trottoirs, les boutiquiers, consternés, surveillaient la pose
-des planches qu’ils faisaient clouer contre leurs vitrines. On m’a
-assuré que les menuisiers et charpentiers ont fait, en trois jours, de
-véritables fortunes. Le soir, les soldats anglais se sont montrés. Les
-ponts, gardés militairement, étaient pourvus de mitrailleuses sur tout
-le parcours du fleuve. Sur la place de l’Opéra, se tenaient les autos
-blindées chargées de troupes.
-
-Dans l’après-midi du 13, me trouvant au quartier indigène, devant la
-belle mosquée Barkoûk que je souhaitais revoir avant de quitter
-l’Égypte, le vieux gardien me fit signe, doucement, de le suivre. Quand
-je fus arrivée devant le tombeau, il me dit avec simplicité:
-
---Écoute, Madame, je peux bien te laisser entrer, je te connais et je
-sais que tu nous aimes, mais il va y avoir du tapage dans la rue. Si tu
-sors maintenant, je ne réponds de rien; il vaut mieux que tu restes ici.
-
-Et cet homme, dont l’âme simple a sans doute conservé sur notre sexe les
-idées de ses ancêtres, ajouta:
-
---Les femmes, vois-tu, ce n’est pas fait pour la poudre ni pour les
-balles...
-
-Et il m’enferma. Je dois dire que jamais, comme ce jour-là, je ne goûtai
-si profondément le charme de la vieille mosquée que les Arabes nomment
-El-Barkoûkya.
-
-Cependant, je pus assister par une petite fenêtre grillagée de bois,
-vrai croisillon du moyen âge, à la plus vive bataille. Dans la rue,
-soudainement, les corbeilles de fruits et de légumes s’écroulaient sous
-la poussée formidable du peuple. En hâte, les vendeurs prudents
-s’étaient enfuis, tandis que les boutiquiers brisaient leurs ongles dans
-leur hâte à pousser les volets à l’ancienne mode.
-
-De nouveau, je voyais se lever sur les têtes les terribles _nabouts_,
-dont la vue avait épouvanté ma jeunesse. Au coin des rues, sur les
-terrasses et derrière quelques fenêtres, les balles traîtresses
-pleuvaient, tandis qu’aux carrefours les mitrailleuses, jusque-là
-invisibles, déroulaient leur ruban de mort sur la foule soudain
-terrorisée.
-
-Quand le gardien de la mosquée vint me délivrer il était très pâle, et
-une grande tristesse emplissait ses yeux.
-
-Je lui demandai son avis sur le drame.
-
---Al Allah!--me répondit-il avec cette philosophie fataliste propre au
-véritable sage de l’Orient,--rien sur la terre ne se fait sans sa
-volonté puissante... Pourtant, j’estime que toutes ces tueries sont bien
-inutiles. Pourquoi se soulever contre les plus forts? En agissant avec
-calme, nos frères feraient bien plus pour la cause de l’Égypte...
-
-Et tandis que je glissais dans sa main le pourboire d’usage, il conclut:
-
---D’ailleurs, ce ne sont jamais les vrais coupables qui sont punis!
-
-Durant le cours de la semaine, les émeutes se succédèrent avec une
-décevante régularité. Chaque quartier eut son tour. Les morts se
-chiffrèrent par centaines.
-
-Et tous les soirs, une autre rue voyait ses devantures se couvrir des
-prudents remparts de planches. De loin en loin, dans les quartiers
-européens, on pouvait voir les rideaux de fer se soulever à demi, et
-propriétaires et employés risquer une tête curieuse sur l’avenue. Au
-moindre bruit le rideau retombait, mettant sa barrière entre les
-émeutiers et les marchands.
-
-Maintenant, la révolte gagnait la province: Tantah, Mansourah, Zazazig,
-Assiout...
-
-Le jour où je quittai le Caire, nous dûmes attendre près de cinq heures
-dans nos wagons le départ du train. Le bruit du canon et des
-mitrailleuses parvenait à nos oreilles sans que nous puissions être
-renseignés. Quelques voyageurs, découragés, descendirent. Enfin, vers
-deux heures, une compagnie d’Australiens monta dans les voitures, tandis
-que les soldats prenaient place sur la locomotive, à côté du mécanicien.
-Le convoi s’ébranla. Le long de la route, les hommes postés aux fenêtres
-tiraient des coups de feu en traversant la campagne, à seule fin
-d’effrayer les fellahs. On pouvait voir ces derniers fuir, épouvantés,
-sautant les talus, courant dans les champs sur leurs jambes ou à quatre
-pattes, selon que l’arme leur semblait plus ou moins à portée de leur
-personne. Quand le train arriva en gare de Kalioub, nous connûmes la
-raison du retard apporté à l’horaire: ce petit pays, si paisible
-d’ordinaire, s’était soulevé, et depuis le matin on se massacrait autour
-de la station du chemin de fer. Maintenant, de la jolie gare si connue
-des habitués du barrage, il ne restait que des ruines: bâtiments, becs
-de gaz, fontaines, tout se mêlait dans l’inextricable fouillis auquel
-les régions dévastées ont accoutumé nos yeux. Mais ici, la guerre était
-toute fraîche, et les larges flaques de sang qui se voyaient encore
-marquaient sinistrement la place de la lutte. Le soleil de ce radieux
-printemps n’avait pas eu le temps de sécher l’horrible trace. Sur tout
-le parcours, les fils du télégraphe et du téléphone traînaient leurs
-petites cordes lamentables. Pour arrêter la révolte, les Anglais avaient
-dû venir en aéroplane bombarder la place...
-
-Arrivés à Port-Saïd, où nous devions embarquer le soir, nous apprîmes
-que notre train avait été le dernier à quitter le Caire: les émeutiers
-avaient coupé les ponts. Durant près de deux mois, le service des postes
-se fit en avion. Au mois de juin, après la révolte de Bédrechine, on
-comptait en Égypte quatre mille morts...
-
- * * * * *
-
-Et les émeutes continuent... Aux manifestations des premiers jours sont
-venues s’ajouter les complications des grèves; les tramways ont dû, cent
-fois, interrompre leur circulation, arrêtant ainsi toute la vie de la
-banlieue. On ose à peine faire sortir les voitures, les indigènes de la
-basse classe les prenant d’assaut sans payer, molestant les contrôleurs,
-brisant vitres et matériel sitôt qu’on fait mine de leur résister.
-
-Les négociants européens non plus ne sont pas à l’abri des attaques;
-plusieurs magasins ont été pillés. Et souvent, trop souvent encore, la
-force militaire doit sévir, faisant de nombreuses victimes.
-
-Inutile d’ajouter que, pendant ce temps, les écoles demeurent fermées...
-
- * * * * *
-
-Pourtant, la cause en elle-même reste franchement intéressante. On a vu
-cette chose surprenante en un pays trop souvent partagé, déchiré par des
-luttes de croyance et de partis: des prêtres coptes aller prêcher dans
-les mosquées, des ulémahs élever la voix dans les églises chrétiennes.
-Étudiants syriens, maronites ou musulmans, femmes turques d’Égypte ou
-purement égyptiennes, sont unis dans la même fièvre et dans le même
-ardent désir: voir se lever sur la vieille terre l’aube radieuse de
-l’indépendance.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi faut-il qu’une si noble ambition se trouve ravalée au niveau
-d’une simple révolte par la maladresse des uns et la cruelle répression
-des autres?
-
-Loin de s’apaiser, la guerre intestine prend, sur les rivages du Nil,
-des proportions de plus en plus redoutables. Des femmes, des enfants ont
-péri. Les exemples chaque jour renouvelés, les châtiments ne suffisent
-plus. Jusqu’à présent, il semble bien que l’indigène en veuille surtout
-à l’Angleterre, mais il faudrait mal connaître l’âme musulmane pour se
-convaincre que les chefs, parfaitement éclairés, les esprits
-incontestablement libéraux qui tiennent la tête du parti nationaliste,
-pourront arrêter le flot montant des amertumes et les rancunes d’un
-peuple malheureux et trop longtemps asservi.
-
-Les Anglais qui, pour des raisons que j’ignore, ont laissé paisiblement
-germer les premiers éléments de la révolution, pour sévir ensuite avec
-une rigueur impitoyable, n’avaient certainement pas prévu les
-difficultés de l’heure présente.
-
-Quelles qu’en puissent être les suites, elles leur coûtent déjà bien
-cher! Mais l’Égypte la première est frappée aux sources profondes de sa
-vie. Et avec elle la France, mère là-bas de la civilisation moderne en
-Égypte.
-
-Certes, il serait injuste de nier les résultats obtenus par l’Angleterre
-au pays des Pharaons. Les sommes englouties par le gouvernement
-britannique pour la transformation de la vallée du Nil feraient reculer
-les plus téméraires colonisateurs. On disait, il y a trois ans: «Voyez
-comme le fellah est riche! comme il est heureux!» et chacun sait que le
-bonheur du fellah représente la félicité de toute l’Égypte.
-
-Eh bien, non! le fellah n’est pas heureux... il ne l’était pas plus à
-l’heure de l’armistice qu’aujourd’hui où les affaires ont si bien
-périclité qu’à l’abondance passée succède une misère profonde. En
-augmentant ses revenus, le fellah a vu, plus peut-être que chez nous,
-naître et augmenter ses besoins. Mal préparé à sa nouvelle fortune, il a
-dépensé sans compter et se trouve à l’heure actuelle beaucoup plus
-pauvre qu’avant. Lui aussi, il a contribué aux frais de la guerre! il a
-donné ses guinées, il a prêté des hommes pour les travaux, comme
-autrefois ses pères donnaient leurs fils à la corvée obligatoire. De son
-effort il ne récolte aucun bénéfice, ne retire aucune gloire. Le
-véritable profiteur de la guerre, là-bas plus que chez nous, et si fort
-que cela puisse paraître, c’est le marchand cosmopolite. Qu’il ait
-magasin sur rue, échoppe ou simple tréteau en plein vent, celui-là seul
-qui a vendu quelque chose durant les tristes années de la guerre a pu
-s’enrichir... Les autres n’ont fait que toucher le bel or menteur, qui
-tout de suite glissait entre d’autres mains.
-
-L’instruction du peuple n’est qu’apparente. Les élèves des écoles
-gouvernementales se montrent d’admirables joueurs de tennis, mais font
-de pauvres bacheliers.
-
-Pour que le système anglais ait donné des fruits, il eût fallu que ceux
-auxquels incombait le pouvoir de diriger la jeunesse actuelle
-s’adaptassent mieux au milieu et aux circonstances. Le grand reproche
-que je fais aux occupants, c’est de n’avoir pas essayé de toucher les
-cœurs avant les cerveaux.
-
-L’Égyptien, essentiellement assimilable et bon enfant, en veut, je
-crois, moins à l’Angleterre d’avoir souhaité le conquérir que de l’avoir
-mal compris.
-
-Ce peuple nous aimait; il nous reproche à présent, avec un peu de
-justesse, de l’avoir sacrifié aux intérêts politiques. L’aurions-nous
-mieux dirigé? Il est difficile de le dire. Nous nous sommes trop souvent
-montrés de piètres colonisateurs. Mais il est un fait qui me paraît
-indéniable: c’est la sympathie sans égale que toujours nous inspirâmes à
-l’Égypte... Cette sympathie, il est cruel de la voir s’évanouir.
-
-Quel que soit le résultat des événements qui se préparent, il faut bien
-se rendre compte qu’une Égypte nouvelle est née.
-
- * * * * *
-
-J’ai dit la surprise éprouvée par les Européens à la vue des prêtres
-coptes envahissant les mosquées, et prêchant à côté de leurs frères
-musulmans l’évangile de la liberté. Ceux-là, comme les autres, veulent
-une Égypte indépendante. Pour mieux affirmer leurs droits, ils ont pensé
-que rien ne pouvait les aider davantage qu’un rapprochement absolu avec
-les disciples de Mohamed. Toujours ils avaient vécu côte à côte, sans
-pourtant trop se mêler. Ils gardaient les mêmes coutumes héritées des
-glorieux ancêtres et, chez les uns comme chez les autres, malgré la foi
-si différente, bien des pratiques de l’ancienne Égypte avaient résisté
-au progrès des siècles.
-
-Mais rien, avant ce jour, n’aurait pu laisser prévoir une fusion aussi
-complète.
-
-Les Coptes, grâce au christianisme, demeurent seuls les véritables
-descendants des Égyptiens de la grande époque. Tandis que les musulmans
-faisaient pénétrer dans leurs harems un nombre considérable d’étrangères
-(imitant en cela les aïeux de la décadence), les autres ont, au
-contraire, toujours contracté mariage avec des filles de leur race et,
-le plus souvent, de leur contrée. Ils ont ainsi formé une immense
-famille dans la famille égyptienne.
-
-Seuls les fellahs, trop pauvres pour s’offrir le luxe des concubines,
-imitèrent de tout temps leurs compatriotes chrétiens. Même polygames,
-ils choisissaient leurs épouses dans le village qui les avait vus
-naître. Ainsi s’explique la ressemblance qui frappe l’étranger visitant
-les pays où Musulmans et Coptes vivent confondus. Cependant, la
-différence existe, faite de mille habitudes pieusement conservées chez
-cette race qui garde, malgré des siècles d’ignorance, le sceau
-ineffaçable de la primitive Église.
-
-
-
-
-LES COPTES
-
-
-Saint Marc l’évangéliste, disciple de saint Pierre, apporta «la bonne
-parole» à Alexandrie vers la fin du Ier siècle.
-
-Il avait bâti une petite église dans le quartier nommé «la maison aux
-vaches». Obligé de s’enfuir en Pentapole, il fit la connaissance d’un
-humble savetier, nommé Anianos, qui adopta sa doctrine et lui succéda
-dans le gouvernement de la nouvelle communauté. Il eut à subir les
-luttes de la gnose qui produisirent un grand trouble dans son sein, mais
-le coup le plus rude lui fut porté par les Ariens, qui provoquèrent sa
-séparation en deux branches bien distinctes.
-
-Ces nouveaux chrétiens, qui avaient pris le nom de Coptes, se divisèrent
-alors en Jacobites et Melchites. Les Jacobites, surtout formés
-d’Égyptiens, adoptèrent le schisme et constituèrent la majeure partie
-des Coptes actuels. Les autres, appelés Melchites, réunirent les Grecs
-et quelques Égyptiens d’Alexandrie. Le nom de Coptes signifie
-«Égyptiens», de l’ancien dialecte grec _Gyptos_ (Égypte). En arabe
-actuel, les Coptes se nomment «Epty», toujours d’après la même origine.
-
-Les Melchites sont considérés par l’Église comme des Coptes réunis aux
-catholiques.
-
-La première persécution des chrétiens eut lieu, en Égypte, sous
-l’empereur Dèce; elle est minutieusement détaillée dans leur martyrologe
-appelé _Synaxe_. Le règne de Dioclétien fut une longue suite de malheurs
-pour les premiers Coptes; cette période de leur histoire est connue sous
-le nom d’ère des martyrs, et commence l’an 284.
-
-Les Coptes furent les gardiens pieux de la vieille langue égyptienne et
-des coutumes ancestrales. Le dernier homme qui pût encore déchiffrer les
-signes hiéroglyphiques au VIIe siècle, était un moine chrétien de la
-Haute-Égypte. Clément d’Alexandrie dit qu’à son époque il ne se trouvait
-déjà plus personne dans la ville des Ptolémées pour comprendre les vieux
-caractères tracés sur les monuments et les papyrus.
-
-On compte parmi les saints de l’Église copte primitive un grand nombre
-de cénobites dont le premier fut saint Paul ermite, natif d’Alexandrie.
-Vinrent ensuite saint Antoine, le plus connu, originaire de Quinam près
-de Memphis; Macaire (qui fonda le monastère de Scété à Wadi Natron[5] au
-bord de ces lacs fameux qui fournissaient le natron employé pour la
-conservation des momies et d’où, au moyen âge, les commerçants
-marseillais tirèrent si longtemps la matière première de leurs savons);
-Hilarion le pur, et enfin Schénoudi, le plus vénéré par les Coptes
-actuels, mais que l’Église catholique ne vénère point, car il partagea
-la confession des hérétiques.
-
- [5] Le fameux patriarche saint Cyrille, à qui l’on doit le meurtre
- d’Hypathia, avait étudié à _Scété_.
-
-Parmi les docteurs et les patriarches, Clément d’Alexandrie, Tertullien,
-Origène, saint Athanase, saint Théophile, Cyrille et tant d’autres.
-
-Les Coptes ont une langue spéciale, le copte, aujourd’hui seulement
-employé dans les offices liturgiques, mais qui renferme encore beaucoup
-de signes et de mots se rapprochant de l’antique idiome égyptien.
-
-Ce fut un Copte, le gouverneur de Menf, bâtie sur l’emplacement des
-faubourgs de Memphis et appelée Babylone par les Grecs, qui livra la
-citadelle à Amrou, lieutenant du khalife Omar. Ce gouverneur, nommé
-Georges, fils de Mina, est plus connu sous le nom de _Makaukas_ parce
-qu’il avait falsifié les pièces de monnaie appelées _kankion_. Il avait
-pris les doubles pouvoirs, civil et religieux, à la suite de l’exil du
-patriarche Cyrus.
-
-Ce Makaukas attira les Arabes en terre d’Égypte, en haine de la tyrannie
-des empereurs grecs.
-
-De ce fait, l’Islam s’établit sur les rives du Nil l’an 18 de l’hégire,
-c’est-à-dire en 639 de notre ère. Makaukas, depuis ce moment, devint en
-abomination aux véritables Égyptiens que sa trahison révoltait. Ceux-là
-même qui, de bonne grâce, s’étaient livrés aux envahisseurs, et le
-gouverneur tout le premier, comprirent trop tard qu’ils s’étaient donné
-des maîtres cent fois plus redoutables que les premiers. Avec les hordes
-d’Amrou, commencèrent pour l’Égypte les périodes de souffrance et l’ère
-de barbarie qui devait détruire, pour longtemps, jusqu’au souvenir de la
-civilisation passée.
-
-Le malheureux Makaukas ne survécut pas à ses remords et à son désespoir.
-Il avala, dit-on, le contenu du chaton de sa bague, poison végétal qui
-le terrassa en quelques instants.
-
-Mais depuis longtemps les habitants des campagnes ne se soucient plus de
-prendre part aux polémiques religieuses. Ils ne sont ni musulmans ni
-coptes, ils demeurent agriculteurs.
-
-Un jour, je suis allée les voir, chez eux...
-
-Sous la petite brise légère qui, de la berge voisine, passe sur les
-champs comme une caresse, par un après-midi ouaté de brumes exquises, en
-ce pays où le soleil se voit toujours trop, notre voiture suit le chemin
-qui mène au petit village de Seber-bey.
-
-Après avoir quitté la grande route, nous voici au bord d’un ruisseau si
-joli encore au temps où les arbres lui faisaient une ceinture
-d’ombrages. Aujourd’hui, une main capricieuse a coupé les arbres, et
-leurs troncs desséchés demeurent seuls, épaves lamentables qui, de loin
-en loin, semblent autant de billots attendant leur proie. Après ce
-ruisseau, c’est tout de suite l’aventure. Il faut que le cocher fraye un
-passage à ses bêtes parmi les tombes du cimetière, et surtout parmi les
-collines d’immondices qui nous prouvent que nous approchons.
-
-Le côté original du village où nous allons, c’est qu’il est nettement
-partagé en deux colonies distinctes: côté musulman, côté chrétien.
-
-C’est le village musulman qu’il faut tout d’abord traverser. Je demande
-à une belle fille, qui nous sourit, si l’on fait bon ménage entre les
-habitants de religions différentes. Elle entrecroise ses doigts les uns
-dans les autres pour me répondre, à l’appui du geste significatif:
-_Saouwa-Saoua! Kéda!_ ce qui veut dire: Ensemble, unis comme les doigts
-de mes mains en ce moment. J’avais compris.
-
-Nous poursuivons, et nous voici enfin dans le cœur même du village
-chrétien. Un troupeau de bébés oies et de bébés canards nous entoure, et
-nous devons aller au pas pour ne pas en écraser. Puis, c’est un couple
-de dindons blancs qui s’avance jusqu’au marche-pied de la voiture; et
-enfin une véritable meute d’horribles chiens mâtinés de chacals qui nous
-font un accueil plutôt désagréable. Alors un homme qui, depuis un
-moment, se tient adossé à un mur tout près de nous et nous observe,
-s’avance et très poliment me demande ce que nous cherchons.
-
-Je lui explique le but de ma venue: visiter quelques huttes, voir
-l’église, connaître enfin ce coin du pays que j’ignore tout à fait.
-
-Alors, l’homme relève sa manche et me montre, au-dessus du poignet, la
-croix grecque qu’il porte tatouée en bleu sur sa chair. Il est chrétien
-et gardien de l’église, il se nomme Mikail... et, dans sa crainte que je
-l’ignore, il ajoute fièrement: «comme l’archange!»
-
-Mais tout de suite on nous entoure. Voici les deux filles du brave
-Mikail, Marie et Alexandra, sa femme Agnès et ses trois fils: Guirguiss
-(Georges), Antoun (Antoine) et Makar (Macaire).
-
-Au premier abord, rien ne les distingue des autres fellahs que nous
-avons aperçus tout à l’heure au village musulman; c’est le même caftan
-de laine chez les hommes, le même turban sale, la même allure lasse, la
-même langue. Chez les femmes, les mêmes galabiehs dégoûtantes, le même
-voile de couleur indécise, le même pantalon repoussant de saleté
-dépassant la robe, et tombant jusqu’aux chevilles.
-
-Mais très vite pourtant, la différence s’impose. Elle est très grande à
-mon avis, pour qui veut bien se donner la peine de voir. Ici, l’homme
-n’a qu’une femme, et généralement il la choisit et l’aime avant de
-l’épouser. Les fiancés se voient librement, durant un stage variant de
-trois mois à deux ans. Leur union crée la famille... Il n’y a qu’à voir
-la façon dont l’homme qui me parle regarde sa vieille épouse pour en
-être convaincu. Au village voisin, un mari qui posséderait cette femme
-déjà flétrie, tassée, pâlie par le travail et les maternités
-successives, en aurait déjà trois autres! Celui-ci a vécu et mourra aux
-côtés de la compagne de ses jeunes ans et de ses jeunes amours.
-
-Aussi, les femmes me semblent-elles moins avachies que les fellahas
-musulmanes; elles n’ont pas devant l’homme ces regards tremblants des
-autres filles d’Égypte, toujours redoutant d’être chassées ou remplacées
-au foyer marital. Il y a aussi, dans la façon dont les hommes nous
-entourent, un petit rien de respect que n’ont pas les musulmans,
-méprisant la femme libre et le lui montrant dès qu’ils l’osent.
-
-Nous entrons dans l’église. Marie, la fille aînée du gardien, nous
-montre les Évangiles, et j’ai la surprise d’en trouver un fort ancien
-dont la couverture, mangée de trous, n’est plus qu’une loque, et dont le
-texte, en vieux copte, s’orne de curieuses enluminures d’une naïveté
-sans pareille. Mikail m’explique que ce livre date de douze cents ans...
-
-L’église a trente ans à peine, mais elle est bâtie sur l’emplacement de
-la primitive qui fut construite, paraît-il, au VIe siècle. C’est
-l’éternelle église jacobite de l’intérieur de l’Égypte: le Christ, aux
-bras étendus en large et non tirés en haut, formant une ligne droite, et
-les pieds cloués l’un sur l’autre, au contraire de nos Christs à nous.
-Au milieu, le tabernacle voilé d’un rideau de pourpre et, en haut, les
-apôtres peints à même le bois, en des poses bizarres, dénotant un art
-enfantin chez le peintre qui les exécuta.
-
-J’allais m’extasier sur un lustre dont je ne m’expliquais pas la
-contexture quand, après examen, je m’aperçois que ce lustre primitif est
-composé d’une série de verres de lampe juxtaposés et recouverts d’une
-telle couche de crasse, que l’on dirait un métal inconnu. A côté, une
-lampe, ancienne celle-là, et qui doit certainement remonter au moyen
-âge. Et l’on nous montre encore le triangle «très vieux», me dit
-l’homme, qui, depuis l’Église des premiers jours, sert à marquer les
-phases des offices. On frappait le triangle avec un gros clou... cela
-remplace notre sonnette.
-
-Ma surprise est grande quand on me montre une paire de cymbales, de
-forme archaïque, qui sert aussi aux cérémonies comme au temps des
-patriarches d’Alexandrie, alors que le doux Théophile[6] ne dédaignait
-point de prendre part aux danses sacrées qui s’exécutaient dans les
-basiliques, après le sacrifice divin.
-
- [6] Patriarche d’Alexandrie au Ve siècle.
-
-Ainsi, les siècles ont pu marcher, les hommes s’entre-déchirer au nom de
-leurs croyances diverses, il est encore de paisibles coins de terre
-comme celui-ci, où les vieux rites se sont conservés à travers les âges,
-et qui possèdent des habitants qui vivent et pensent comme leurs aïeux,
-morts depuis près de dix-huit cents ans, et n’ayant rien changé aux
-habitudes de ce temps-là...
-
-C’est sur cette pensée que je prends congé de mes nouveaux amis qui, à
-toute force, veulent me garder encore. Au sortir de l’église, nous avons
-une véritable escorte. La vieille Agnès, sous ses voiles, garde
-l’apparence d’une matrone des premiers temps chrétiens. Elle a un bon
-sourire placide, des gestes calmes et trouve, pour faire accepter son
-offre, un regard si engageant que nous devons entrer dans la hutte et
-prendre le café traditionnel. Près de la porte, deux hommes, accroupis
-devant une table basse, jouent gravement aux dominos; un vieillard file
-la quenouille et des femmes, près d’eux, cousent des petites robes
-d’enfant. Un lac en miniature s’étend et vient mourir devant les pauvres
-demeures. De grandes oies blanches nagent sur ces eaux, pareilles à des
-cygnes, tandis qu’un vol de colombes passe au ras des flots. Au loin,
-sur l’autre rive, les blés à perte de vue mettent l’espoir de la récolte
-prochaine en la splendeur de leur tapis couleur d’émeraude... de grands
-palmiers font un bouquet sombre que le vent du soir agite très
-doucement. Une paix profonde émane de ces choses et de ces gens. Je ne
-vois plus la saleté ni la misère qui m’entourent. Seule m’apparaît la
-sagesse profonde de ces humbles qui me regardent et qui, si près de nos
-agitations, accomplissent doucement, et le cœur satisfait, les mêmes
-phases des mêmes destins, de père en fils et d’âge en âge.
-
-Si le fellah égyptien, qu’il demeure chrétien ou musulman, ne semble au
-premier abord qu’un même homme, de par l’attitude ou le costume, plus
-fort encore semble le rapprochement parmi les hommes des classes plus
-élevées. Dans les villes, chaque jour le lien se fait plus complet.
-Chaque province contenant un assez grand nombre de Coptes envoie un des
-siens représenter le parti à l’Assemblée législative. La délégation
-mandée en Europe pour expliquer la situation du pays et réclamer
-l’indépendance de l’Égypte comptait un Copte.
-
-Il est à remarquer que la Haute-Égypte en renferme davantage, sans doute
-parce que la conquête musulmane s’y étendit tardivement et avec plus de
-difficultés. Au temps où les Européens n’avaient pas encore installé
-leurs colonies en terre égyptienne, les Coptes seuls y maintenaient le
-christianisme et leurs églises s’ouvraient à tous les cultes chrétiens.
-C’est ainsi que, même à l’heure actuelle, leur cathédrale du Caire
-possède plusieurs chapelles, dont chacune est consacrée à un rite
-différent, parmi les innombrables schismes qui désolèrent l’Église
-orientale.
-
-Les Abyssins y ont leur autel où, à leur passage dans la Capitale, ils
-viennent en grande pompe entendre le saint office.
-
-Le patriarche dirige, non sans peine, tous ces fidèles venus d’un peu
-partout rendre hommage à quelque saint ou martyr de leur race, ignoré du
-reste du monde.
-
-Mais pour des yeux d’artiste, l’immense basilique où, journellement,
-montent vers le ciel des prières dans toutes les langues, faisant
-résonner les voûtes des accents les plus barbares, ne vaut pas la
-moindre de ces humbles maisons du Seigneur que les premiers chrétiens de
-Fostat semèrent sur la ville comme autant de fleurs. Elles ont nom
-Sainte-Marie, Saint-Georges, Sainte-Barbe et recèlent encore, dans leur
-étroite enceinte, plus d’un joyau de la période byzantine. Il faut aller
-à leur découverte, car rien ne les indique au passant indifférent. C’est
-là-bas au fond du vieux Caire, parmi des demeures ayant gardé toute la
-poésie orientale, qu’elles dressent leurs murs vétustes et leurs
-colonnes étranges. Parmi ces fûts de granit et de porphyre auxquels
-l’usure a enlevé tout éclat, on retrouve plus d’un pilier ayant jadis
-appartenu à quelque temple d’Isis, d’Athor, d’Osiris ou de Phtah
-(Vulcain égyptien). Si les pierres ont une âme, celles-ci du moins ne
-doivent point se montrer trop affligées de se trouver là, car si les
-prières diffèrent, la langue demeure la seule qui se rapproche encore un
-peu de l’idiome d’autrefois. Les rites rappellent, à s’y méprendre, ceux
-que les prêtres égyptiens perpétrèrent à travers les âges. C’est aussi
-la même soumission, la même ardente foi qui, devant les icônes des trois
-saintes (sainte Dimiana, sainte Barbara, sainte Juliana), fait courber
-les fronts et ployer les genoux des fidèles de ce lieu. Les ancêtres
-pourraient revenir, ils ne seraient point surpris. Ils retrouveraient
-les visages graves, les grands yeux sombres, les membres souples de ceux
-qui continuent leur race; de même qu’à certaines fêtes ils
-reconnaîtraient dans les mouvements du prêtre et les accompagnements du
-cistre et des cymbales, les mêmes gestes, les mêmes cadences, les mêmes
-sons qui firent autrefois la joie de leurs yeux et le plaisir de leurs
-oreilles. Ils goûteraient encore cette volupté profonde qui consistait,
-pour les Égyptiens, dans l’obscurité et la fraîcheur de leurs temples,
-sans doute parce qu’elles les reposaient de l’accablante chaleur pesant
-sur la ville.
-
-C’est au vieux Caire que les Pères franciscains établirent leur première
-église, englobée dans un amas de maisons. On leur doit aussi le premier
-cimetière européen, où dorment encore tant de nos compatriotes. La
-légende veut que saint François lui-même ait béni ces lieux, qu’il
-visita vers la fin du XVIe siècle.
-
-De la primitive église, il ne reste guère que l’autel, à demi en ruines
-et mal défendu par les minces grilles apposées depuis. Vers 1838 les
-Franciscains quittèrent ces lieux pour aller s’installer au Mousky, où
-ils résident encore. La paroisse qu’ils desservent demeura longtemps la
-seule fréquentée par la colonie européenne. Aujourd’hui même, les
-catholiques italiens n’en connaissent point d’autre.
-
-Le cimetière «français», comme le nomment encore les habitants de
-l’antique Babylone, resta donc au début celui des religieux de
-Saint-François. Au moment de la fameuse peste qui décima la population
-du Caire, nos malheureux compatriotes ne furent point épargnés et le
-modeste enclos, si abandonné à l’heure présente, recueillit leurs
-dépouilles mortelles.
-
-C’est là que, durant plusieurs années, j’ai pu voir, à chaque printemps,
-la dévastation accomplir un peu plus son œuvre, maintenant complète. En
-ce coin ignoré de la plupart des Français d’Égypte, repose cependant
-parmi tant d’autres Mme Félix Mangin, femme du célèbre historien et
-fille de Louis Caffe, ce Caffe chez lequel séjourna Chateaubriand durant
-son séjour au Caire. Près d’elle, terrifiante vision, on pouvait voir
-encore, en 1919, raidi dans la pose du dernier moment, le corps de Mme
-Marie Clot, femme de Clot-bey auquel on doit le plus magnifique travail
-sur l’Égypte, et qui fonda la première école de médecine du Caire.
-Couchés côte à côte, afin sans doute qu’ils tiennent moins de place, on
-apercevait encore les squelettes de ce qui fut Palmyre Gault, Busco le
-saint-simonien, la générale de Sequerra et tant d’autres qui, à mesure
-que leurs propres sépulcres s’écroulaient, étaient rassemblés en un
-macabre et pitoyable voisinage. Sur tout cela, le soleil d’avril mettait
-le flamboiement de sa lumière, et un acacia fleuri laissait tomber ses
-petites houppes parfumées, comme l’ultime hommage de la nature à ces
-morts que personne, à présent, ne connaît plus.
-
-L’humble gardienne du cimetière,--une Copte qui depuis des années vit
-dans le quartier--a fini par installer son lit dans ce qui fut le
-tombeau de Mme de Sequerra. A ceux qui s’en étonnent et lui demandent si
-elle n’a pas de frayeur de dormir là, elle répond: «Pourquoi
-craindrais-je le voisinage des pauvres défunts?... Ils ne font de mal à
-personne, les vivants sont autrement redoutables.» Et sitôt les
-visiteurs partis, elle reprend sa quenouille abandonnée ou sa lessive
-interrompue.
-
-J’ai parlé longuement, dans les _Promenades à travers le Caire_, de ce
-cimetière, et donné les épitaphes copiées par moi en 1904. Alors, les
-monuments demeuraient intacts, c’est seulement depuis dix ans que les
-tombes ont commencé de s’effriter. Tout cela, construit en briques
-crues, est enfin tombé en poussière.
-
-
-
-
-PETITS MÉTIERS D’ÉGYPTE
-
-
-Les tisserands entrevus à l’Exposition agricole du Caire m’avaient donné
-le désir d’aller les regarder travailler dans le foyer même de leur
-industrie.
-
-Je me rendis donc à Méhallet[7], par un de ces radieux matins dont
-l’Égypte offre si souvent l’inappréciable douceur.
-
- [7] Mehallet-el-Kebir, ville de la province de Garbieh.
-
-Quarante minutes de chemin de fer séparent Méhallet de Tantah. C’est,
-durant le temps si court du voyage, l’éternel panorama de la
-Basse-Égypte, grasse et fertile à souhait, avec ses plaines d’un vert
-pâle, son horizon sans bornes, immensité couleur d’émeraude que le ciel
-de mars, d’une transparente pureté, fait plus éclatante, à l’œil ravi du
-voyageur. De loin en loin, de minces bouquets de mimosas et de
-lentisques; par places, au bord de quelque canal, un saule pleureur dont
-les branches, déjà, se couvrent de verdure légère, véritable dentelle
-dont les fils sont de minces feuilles, qui se penchent doucement vers
-l’eau lumineuse.
-
-Les gamouss paisibles[8] vont de leur pas grave vers les prairies et,
-par endroits, des bœufs et des ânes, quelquefois séparés, le plus
-souvent attelés, en une bonne entente de bêtes paisibles, tournent la
-sakieh[9] qui va donner aux terres le liquide bienfaisant qui les
-arrose.
-
- [8] Buffles.
-
- [9] Puits à roue.
-
-On arrive. Voici la ville! la ville célèbre où jadis les mosquées furent
-égales au nombre des jours, ville de trafic et de richesse où, en bons
-musulmans, les tisserands dont l’or emplissait les coffres, croyaient
-utile de se conserver les faveurs du ciel et de faire la part du feu en
-construisant chaque jour de nouvelles maisons de prière. Que reste-t-il
-aujourd’hui des trois cent soixante-cinq mosquées?... de tristes ruines
-lamentables, comme toutes les ruines de la Basse-Égypte, où la brique
-crue et le limon font tous les frais de la construction. Aussi l’on a
-peine à croire que certains villages, n’offrant plus aujourd’hui que des
-amas de décombres poussiéreux, aient pu représenter jadis le centre
-palpitant des grandes cités mortes.
-
-Cela est vrai pour des capitales telles que Mendès, Xoïs, Athribis et
-Saïs, où seuls quelques monticules et des mottes de terre bizarrement
-assemblées rappellent vaguement la forme d’une ville; à plus forte
-raison pour Méhallet, dont l’opulence ne remonte guère qu’à la
-Renaissance et que rien, aujourd’hui, ne différencie d’avec les
-nombreuses cités de l’intérieur, aussi dépouillées, aussi tristes, aussi
-malpropres qu’elle.
-
-On y voit un bazar nouveau, tout à fait quelconque, où se retrouvent les
-éternels pots et marmites de terre vernissée, les mouchoirs de coton aux
-teintes violentes, les mille bimbeloteries du commerce oriento-européen.
-De-ci, de-là, les backals[10] grecs mettent la note gastronomique, avec
-leurs boules de fromage de Hollande, leurs boîtes de conserves et leurs
-caisses de pétrole. Puis, deux pharmacies, quelques boutiques de
-marchands de cigarettes, et voilà pour le négoce... Qui a vu une rue
-soi-disant «franghi» dans une ville d’Égypte, les a toutes vues.
-
- [10] Épiciers.
-
-Hors le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, peut-être Tantah et Mansourah,
-tout est pareil!
-
-Un voyageur qui s’endormirait à Samanoud ou à Chibin, peut fort bien
-être transporté dans un autre chef-lieu de province et s’y réveiller. Il
-lui faudra du temps pour s’apercevoir qu’il a changé de contrée. C’est
-la répétition la plus extraordinaire qui se puisse voir, et je ne sais
-pas un autre pays semblable sous ce rapport.
-
-Même résultat pour les ruelles inextricables qui forment la ville
-elle-même; je me suis souvent demandé comment les habitants ne s’y
-trompaient point et n’allaient pas, le soir venu, frapper à une porte
-qui ne fût point celle de leur demeure.
-
-A Mehallet-el-Kebir, c’est en parcourant un véritable labyrinthe de rues
-infectes, et pour la plupart désertes, que l’on arrive enfin à la
-principale fabrique de tissus.
-
-Ici, rien n’a changé depuis le commencement des âges, et l’on se croit
-reporté à des dizaines de siècles en arrière en pénétrant dans la cave,
-presque sans jour et tout à fait sans air, où nous sommes introduits.
-
-Voici les métiers primitifs, tels que sans doute ils sortirent de
-l’imagination des premiers tisserands égyptiens. Aucun changement,
-aucune amélioration, la routine éternelle suivant son cours à travers
-les époques disparues.
-
-Des ouvriers, péniblement, accomplissent de véritables miracles
-d’adresse et de patience, étant donnés les moyens rudimentaires dont ils
-disposent. D’innombrables fils de soie ou de coton pendent de la voûte
-et, selon l’ancien système placé sur un plancher d’une solidité
-relative, un second ouvrier démêle les fils et les prépare au-dessus du
-métier où travaille l’ouvrier principal. Les fils eux-mêmes sont
-maintenus d’aplomb par des pierres, comme au premier jour de l’art du
-tissage. C’est merveille de voir la rapidité avec laquelle l’artiste
-fellah, muni d’un outillage si barbare, lance sa duite. Il l’agite en un
-rythme régulier, traçant à mesure les dessins que seule lui dicte son
-imagination; aucun modèle ne le guide, il se contente de composer à
-mesure.
-
-Les ouvriers se trouvent resserrés en un espace si étroit qu’il est
-presque impossible de circuler dans la pièce. Chaque coin laissé libre
-est d’ailleurs occupé par un ou deux enfants de six à dix ans, chargés
-de dévider les écheveaux de fil ou de soie à des tours qu’une sorte de
-rouet fait fonctionner. Ces tours sont fabriqués avec des bâtons de
-roseaux à peine équarris, tels que depuis trente siècles leurs aïeux les
-connurent.
-
-Jusqu’au commencement du XVIe siècle, les ateliers des tisserands
-étaient désignés en arabe sous le nom de _tiraz_. Ce nom a été changé
-depuis en celui de _maanral_ servant à indiquer le lieu de fabrication
-ou le métier. Enfin, de nos jours, on emploie indifféremment les termes
-de _warchach_ ou _fabriqua_, celui-ci venu de l’italien et dont les
-Égyptiens ont fait au pluriel _fabriquatt_.
-
-Bien avant la modeste Mehallet, les grandes villes d’Égypte se
-disputèrent l’honneur de présenter au khalife les plus admirables
-étoffes sorties de leurs ateliers. L’Égypte, alors, donnait plus encore
-qu’elle ne recevait, et ses produits dépassaient en beauté les
-échantillons de toutes les contrées musulmanes. Al-Fakihi, l’historien,
-avait vu à la Kâabah de la Mecque des tentures fabriquées en Égypte dont
-la plus ancienne portait la date de 159 de l’hégire, soit l’an 700 de
-notre ère. Il ajoute que cette pièce merveilleuse avait été exécutée à
-Tinnis. A l’appui de son dire, le chroniqueur donne sur cette dernière
-cité des détails qu’il me paraît intéressant d’indiquer: «Tinnis,--la
-Tennesos des Grecs--était une belle ville dans laquelle se trouvaient un
-grand nombre de monuments des anciens. Les habitants se montraient
-riches et opulents. La plupart d’entre eux tenaient leur fortune de leur
-métier de tisserands. C’est là qu’étaient tissés les vêtements appelés
-_choroubs_, dont on n’aurait pu trouver les pareils dans tout le reste
-du monde. C’est là aussi qu’on tissait, à l’usage personnel du khalife,
-une robe nommée _badanah_, ne renfermant en chaîne et en trame que deux
-onces de fil; le reste était tissé en or. Cette robe, véritable
-merveille, présentait cette particularité que l’on n’avait besoin ni de
-la couper ni de la coudre. Sa valeur atteignait mille dinars. Les autres
-robes en lin simple, fabriquées à Tinnis, se vendaient 100 dinars.»
-
-C’est encore à la ville de Tinnis que se préparaient les étoffes
-destinées aux tentures de la Kâabah; à Chata, Difou, Damirah, Tounah et
-dans les villes voisines on fabriquait également des tissus très fins,
-mais qui demeuraient bien inférieurs à ceux de Tinnis et de Damiette.
-L’exportation de ces étoffes dans l’Iran produisait, par an, jusqu’à
-l’an 360 de l’hégire (970 de notre ère), de vingt à trente mille dinars.
-D’après Makrizi, le village de Dabiq était célèbre par ses étoffes
-brochées d’or et la finesse de ses turbans faits de lin pur. Alexandrie
-gardait le monopole des pièces de lin. Une de ces étoffes nommée _chirb_
-se vendait à son poids d’argent[11].
-
- [11] Le manteau que le César romain germanique revêtait lors de son
- couronnement sortait des métiers arabes. Il est aujourd’hui conservé
- à Vienne.
-
-Cependant l’Égypte ne fut longtemps qu’un simple vilayet dépendant de
-Bagdad la superbe. Les gouverneurs se contentaient de la pressurer.
-
-Avec les Khalifes Fatimites, la terre des Pharaons touche à l’apogée de
-sa puissance. Les Tiraz deviennent propriété khalifale et une
-organisation spéciale est instituée. Elle comprend un directeur général,
-un contrôleur, un directeur des travaux et deux comptables.
-
-Pour se donner une idée de l’importance attachée à cette administration,
-il faut relire les écrivains de l’époque. L’un d’eux nous apprend qu’à
-la tête du département du Tiraz, qualifié toujours «le noble», est un
-directeur choisi parmi les hauts dignitaires du turban et du glaive. Il
-jouit d’égards spéciaux de la part du khalife. Il a une résidence à
-Damiette, une autre à Tinnis et enfin partout dans les autres centres de
-fabrication d’étoffes. Il est un des fonctionnaires les mieux rétribués.
-Sous ses ordres et pour faire exécuter les commandes adressées aux
-villages, se trouvent cent hommes. A sa disposition sont un _achari_[12]
-et trois barques dont les raïs et les matelots ne les quittent jamais et
-sont payés par le divan. Que nous voilà loin des humbles tisserands de
-1921!... Aujourd’hui, les tisseurs les plus habiles travaillent huit
-heures par jour et gagnent une _pariza_ (2 fr. 50). Les autres reçoivent
-une paye variant de quatre à huit piastres. Les enfants doivent peiner
-tout le jour pour une grosse piastre.
-
- [12] _Achari_, sorte de bateau employé autrefois sur le Nil.
-
-Tout ce monde est content, rit, chante, parfaitement satisfait. Et je
-songe qu’ici, comme ailleurs, le travail de ces hommes n’ayant pas
-seulement l’air de se douter des merveilles qu’ils accomplissent en de
-telles conditions, et pour si peu d’argent, va se transformer en belles
-guinées dans le coffre-fort du marchand qui, lui, saura en extraire tout
-le bénéfice possible, sans risques et sans peines.
-
-Comment ne pas se révolter devant une chose aussi étonnante: la
-différence existant entre la facilité des moyens de production, le bon
-marché des matières premières et le prix élevé auquel les étoffes sont
-vendues! Je pense que c’est aussi ce prix qui en rend la consommation
-beaucoup moins importante qu’elle ne le serait, si les marchands se
-montraient moins rapaces.
-
-Il y a là de très grandes réformes à établir. C’est ajouter à la
-richesse d’un pays que d’en multiplier les industries et les rendre
-prospères. Les fabriques de Mehallet, disposant d’un outillage plus
-parfait, pourraient atteindre de magnifiques résultats qui ramèneraient
-peut-être l’abondance dans la ville si lamentable...
-
-Certes il est bon de songer à l’embellissement des capitales et à
-l’agrément des hôtes de marque; mais relever le commerce des cités qui
-s’en vont, s’appliquer au bien-être et à la vitalité des populations de
-l’intérieur de l’Égypte, me semble un devoir qui s’impose. Car la
-province est à la capitale ce que les artères sont au cœur, et c’est de
-l’abondance des villages que sont faits le charme et la richesse du
-Caire.
-
-Je ne pense pas que les tisserands de Mehallet, pas plus que ceux du
-Caire, remisent de si tôt leurs navettes enchantées. Le fellah assez
-fortuné pour se parer aux jours de fête, le peuple innombrable des
-ulémahs, des cheiks, des feckys, enfin toute la petite bourgeoisie
-indigène composée de commerçants et de boutiquiers, ne renoncera point
-si vite aux belles galabiehs, aux caftans et aux koufiehs de soie
-multicolores. Il faudra de longues suites d’années pour que les étoffes
-indigènes cessent de plaire. Il serait d’ailleurs grand dommage que ce
-jour arrivât trop vite. Tel qu’il est, le costume local constitue la
-beauté des rues et le charme des yeux. Il diffère grandement des
-gandourahs algériennes ou marocaines. Je ne sache point qu’il soit porté
-nulle part ailleurs et il demeure, tant par la grâce savante de ses
-formes, que par l’harmonie surprenante de ses couleurs, un vêtement
-unique au monde, bien fait pour chatoyer sous l’ardente lumière du ciel
-égyptien.
-
-Si les métiers du tisserand doivent fonctionner longtemps encore, il
-n’en est pas de même de l’industrie, autrefois si florissante, du
-sellier. Au plus beau moment de la civilisation musulmane, alors que
-l’art arabe atteignit en Égypte son apogée, le Caire disputait à Cordoue
-la magnifique, l’élégance des objets de sellerie, Les sultans de
-Constantinople faisaient venir à grands frais la parure de leurs
-montures de la capitale des bords du Nil. De l’aube à la nuit, on voyait
-dans la _sarghia_[13] les ouvriers polissant les cuirs, les
-passementiers tressant les cordelettes, préparant les glands et les
-bouffettes de laine ou d’argent. Comme le rouge et l’ocre dominaient,
-cela faisait dans l’ombre des échoppes, un chatoiement de couleurs et un
-miroitement de lumière sitôt qu’un rai de soleil venait à les caresser.
-
- [13] Quartier des selliers.
-
-Il y a peu d’années encore, le commerce des selliers possédait tout un
-coin du Mousky. Là se réunissaient non seulement les beys, les effendis
-et les eunuques des palais venant eux-mêmes donner leurs commandes et
-examiner leurs emplettes, mais tous les chefs de tribus bédouines
-accourus du fond de la Cyrénaïque ou de l’Arabie, à seule fin de choisir
-au Caire les objets qui devaient parfaire leur prestige aux yeux des
-autres hommes du camp.
-
-Les belles hanems, moins audacieuses que leurs descendantes, auraient
-cru se commettre en mêlant leurs voiles de gaze et leurs habarras de
-satin aux burnous des uns ou à la redingote des autres. Eunuques et
-domestiques achetaient pour elles; mais les femmes demeuraient parmi les
-fidèles clientes de la _Sarghia_. Bien peu possédaient le coupé, restant
-encore le monopole des princesses et des riches esclaves de harem. La
-mule et le baudet remplaçaient tout équipage. Non seulement ce mode de
-transport servait à rendre les visites obligatoires à travers l’immense
-dédale des rues de la ville, mais le plus souvent on l’adoptait, sitôt
-qu’il s’agissait d’un voyage pas trop lointain. Le chemin de fer n’était
-guère employé que pour les grandes distances, et le moindre déplacement
-par la _secca-el-Hadid_[14] prenait les proportions d’un événement.
-
- [14] Voie ferrée.
-
-Aujourd’hui, on ne retrouve plus guère de baudets qu’aux lieux de
-promenade fréquentés par les touristes, et si l’on veut apercevoir
-encore quelques femmes voilées chevauchant la haute mule d’antan, il
-faut aller dans l’intérieur des terres et traverser quelques villages.
-
-Et comme les baudets à destination des clients cosmopolites sont pourvus
-de selles modestes, que les indigènes conservent les leurs dont ils ne
-trouvent guère l’emploi, sans les Arabes nomades les selliers pourraient
-clore leurs demeures. Elles ont déjà disparu en partie; à peine de loin
-en loin quelque humble boutique rappelle bien faiblement le magasin
-rutilant des jours passés.
-
-Un autre art, qui tout doucement achève sa course, est celui du potier.
-Jadis, l’Égyptien, fidèle aux pratiques de ses pères, englobait dans le
-même dédain méprisant tout ustensile de fabrication européenne. Dans
-chaque ville, dans chaque bourgade un peu importante, les fabriques de
-poteries représentaient une industrie aussi puissante que lucrative.
-Gargoulettes, bols, cruches et amphores sortaient des mains indigènes et
-l’on ne pouvait guère parcourir la banlieue de n’importe quelle cité
-sans voir, alignés par terre et séchant au soleil, les produits que les
-mains habiles de l’ouvrier égyptien venaient de tirer de la glaise.
-Maintenant, pour se représenter le travail de ce potier chanté tour à
-tour par les Grecs, les Romains, les Arabes et les Franghis d’un autre
-âge, il faut aller jusque dans la Haute-Égypte, à Keneh. De cette ville
-sortent chaque jour, par centaines, les immenses _ballass_ que les
-femmes de là-bas emploient pour aller puiser l’eau du fleuve et qu’elles
-portent, du même geste gracieux que jadis eurent les suivantes de
-Thermontis et les filles de Jethro.
-
-De Keneh aussi partent les innombrables _goulla_[15], gargoulettes
-destinées à rafraîchir l’eau, alors que les Européens n’avaient pas
-encore installé en Égypte les machines à glace. Cette glace, le moindre
-fellah peut se l’offrir aujourd’hui pour une somme infime; seuls, les
-pauvres recourent aux moyens préconisés autrefois.
-
- [15] Nos pères, venus en Égypte avant le XVIIIe siècle, les nommaient
- _bardaques_.
-
-Cependant, quelques maisons, restées réfractaires aux usages étrangers,
-montrent encore avec orgueil, sur le rebord intérieur des fenêtres à la
-mode ancienne, le grand plateau de faïence arabe sur lequel s’alignent
-les gargoulettes emplies d’eau fraîche et au goulot desquelles chacun
-vient boire à son tour.
-
-C’est pour ces fervents des habitudes ancestrales, que, chaque jour, les
-habitants de Keneh chargent les chalands, qui tout doucement glissent
-sur le fleuve apportant dans les villes les montagnes d’amphores et de
-vases, et que l’on voit passer de loin en loin sur le grand Nil, gardien
-des choses immuables et des paysages de légende.
-
-Pourtant, assis sur ses talons et tournant entre ses doigts minces
-l’argile limoneuse, le potier, guère plus vêtu que les contemporains du
-roi Menephta, regarde avec mélancolie diminuer peu à peu le nombre des
-barques qui portent sa fortune. Ses yeux n’ont point de colère, mais une
-sourde rancune lui vient à la vue des femmes de son pays qui, même ici
-sur cette rive du Saïd si éloignée du Delta, commencent de trahir la
-coutume des aïeules et remplacent peu à peu la gracieuse cruche de la
-contrée, par l’affreux bidon de pétrole, plus solide et moins difficile
-à remplir.
-
-
-
-
-L’ÉGYPTIENNE D’AUTREFOIS ET CELLE D’AUJOURD’HUI
-
-
-Bien loin de suivre les traces de ses sœurs antiques les Nitocris, les
-Arsinoé, les Bérénice, les Cléopâtre dont les intrigues bouleversèrent
-le monde, l’Égyptienne n’était, il y a quelques années, aux yeux de
-l’époux, qu’un objet de luxe. Aujourd’hui encore, dès que le mari se
-trouve assez haut placé dans l’échelle sociale pour que le femme puisse
-demeurer chez elle, qu’il gagne trois cents piastres ou cinquante
-livres, l’épouse cesse de s’appeler Fatma ou Zénab ou Zohra; même pour
-lui elle est _Hanem_[16]: mal en prendra au pauvre époux s’il
-l’oublie... Un soir de Ramadan, quelques bourgeoises de province
-discutaient, devant moi, sur le plus ou moins de mérite des maris de
-leurs amies; on vint à nommer l’un d’eux, brave petit employé de
-Moudirieh[17], que je connaissais pour un homme fort aimable, et qui me
-semblait rendre sa femme parfaitement heureuse. Ce n’était pas l’avis de
-ces dames.
-
- [16] Ce mot désigne à la fois la dame et la demoiselle.
-
- [17] Chef-lieu.
-
---Figure-toi, ma sœur,--disait l’une d’elles, il la respecte si peu, la
-pauvre, il l’appelle par son nom... (_sic_)
-
-Donc, sitôt qu’elle est Hanem, la petite femme sent le besoin de trôner
-et d’imiter la grande dame. Ne pouvant s’entourer d’esclaves blanches ou
-noires, d’amies haut placées ou de visiteuses de marque, elle ouvre sa
-porte à toutes les créatures inférieures que l’appât d’un bon repas ou
-d’une soirée tiède attire chez elle.
-
-Elles sont légion, ces sangsues de harems... exercent tous les
-métiers... savent toutes les histoires... chantent toutes les chansons.
-Selon le milieu, l’âge, la beauté, la vertu ou la fortune de celle qui
-les héberge, elles seront timorées ou impudiques, lascives ou chastes,
-tristes ou gaies, bavardes ou silencieuses, croyantes ou ironiques. Ce
-sont elles qui s’entremettent pour raccommoder les membres d’une famille
-divisée momentanément par des raisons d’intérêt. Elles savent que le
-fils du pacha d’en face a aperçu la femme ou la fille de la maison par
-quelque fenêtre mal fermée, et qu’il meurt d’amour... Elles procurent à
-la veuve inconsolable les remèdes qui sèchent les larmes et ravivent les
-yeux... connaissent les plantes salutaires et les pommades infaillibles,
-les boutiques où tout se vend à bas prix, et les échoppes mal famées où
-le rebouteur opère.
-
-Elles excellent encore à amener le rire sur les lèvres de ces désœuvrées
-que tout lasse et qui ne comprennent pas que leur plus grand ennui leur
-vient d’elles-mêmes, de leur vie oisive à laquelle elles n’ont point su
-donner un but, ni créer une occupation. Alors, n’est-ce pas, la
-bouffonne est toute trouvée... Quelques hommes n’ignorent point ces
-choses, et bâillant eux-mêmes éternellement, ils se plaisent aux
-pasquinades des mercenaires qu’ils entretiennent sans qu’il y paraisse.
-Mais, Dieu merci, tous les Égyptiens ne sont point comme eux, et la
-plupart ne sauront jamais de quelle fange, de quelles obscénités les
-parasites souillent les oreilles de leurs filles, ou les yeux de leurs
-femmes.
-
-Parmi la nouvelle génération, beaucoup d’Égyptiennes élevées dans les
-écoles européennes ont puisé, à la fréquentation de leurs compagnes, des
-idées progressistes dont la famille et la direction de leur ménage se
-ressentent, pour le plus grand bien du mari qui, s’il est intelligent,
-favorise les dispositions de sa jeune épouse au lieu de les étouffer, ce
-qui arrive trop fréquemment. Combien de musulmanes, dirigées selon les
-principes de nos femmes européennes, bien décidées à garder nos
-coutumes, se sont vues brutalement reléguées au rang d’esclaves ou de
-concubines le lendemain du mariage, par un mari incapable d’apprécier
-leur finesse et le bon vouloir de leurs efforts. La raison en est
-simple: les musulmans ont, jusqu’à ce jour, vécu dans une indépendance
-absolue dans leur harem; tandis que Madame, coquette, fume ou cherche
-des distractions en compagnie d’autres femmes dans le mystère du
-gynécée, Monsieur reçoit ses amis dans le _mandara_, ou court les
-drôlesses, quand il ne fréquente pas les tripots ou les brasseries. La
-vie de l’un et de l’autre a deux parts distinctes: ils ne se rejoignent
-guère que pour dormir, à condition pourtant que Madame ne donne pas
-l’hospitalité à des amies, auquel cas Monsieur est relégué dans une
-pièce du rez-de-chaussée où on lui bâcle un lit tant bien que mal sur
-quelque divan, à moins qu’il ne préfère rester dehors et passer sa nuit
-chez des camarades. L’indigène de toutes les classes montre une facilité
-déplorable à dormir n’importe où. Il n’est pas rare de voir la chambre à
-coucher délaissée pour une autre plus fraîche ou plus chaude, selon la
-saison, et cela sans qu’aucun des meubles qui la composent en soit
-enlevé. Un matelas, deux coussins longs et plats, une moustiquaire fixée
-par quatre cordons, au salon, dans un corridor, dans l’antichambre, et
-voilà le lit installé... Même opération pour la salle à manger. A
-l’heure des repas, l’esclave préposée au service de la table se
-présente, portant sur sa tête un immense plateau que l’on place soit sur
-un guéridon microscopique servant de trépied au plateau, soit à terre
-tout simplement. La fantaisie des convives décide. Il arrive que le
-repas se prenne successivement, en une semaine, dans toutes les pièces
-de la maison, selon le caprice des maîtres du logis à l’heure où on les
-sert.
-
-Avec de tels usages, nos mœurs à nous paraissent dures, dans leur
-immuable régularité. Pour les hommes habitués à vivre uniquement d’après
-leurs désirs, la petite fiancée de l’autre siècle est l’oiseau rêvé dont
-ils souhaitent peupler la cage de leur maison, car avec une femme tant
-soit peu civilisée mille détails inaperçus se révèlent, mille indices se
-déclarent, perturbateurs de la belle indépendance maritale. A la femme
-nouvelle à laquelle on a parlé du mariage tel qu’il se pratique en pays
-chrétien, à celle qui a fréquenté nos maisons et lu nos livres, un monde
-inconnu s’est ouvert dans lequel elle souhaite s’élancer à son tour et
-entraîner le compagnon de sa vie. Écœurée par les histoires scabreuses
-des parasites, blessée par la promiscuité débordante des femmes qui
-l’entourent, elle souhaite vivre avec son mari, partager ses
-connaissances, ses soucis et ses joies; pour cela, elle redoute le
-_mandara_ où des amis, souvent mauvais conseillers ou compagnons de
-mystérieuses débauches, le retiennent loin d’elle et exercent sur lui
-une néfaste influence. Si une de ces femmes rencontre un homme nourri
-des mêmes idées, c’est la famille constituée, le ménage heureux et
-l’avenir paisible parmi de petits êtres qui, devenus grands, rêveront
-une Égypte régénérée et travailleront ensemble à sa transformation. Mais
-si la jeune fille, sagement modernisée, échoit pour son malheur à
-quelque fils de famille aux idées anciennes et au fanatisme farouche,
-c’est le recul le plus profond dans l’ignorance et dans le vice, car à
-celle qui n’a eu qu’un commencement de civilisation, le mariage tel
-qu’il a été compris jusqu’ici par les hommes indigènes, n’est qu’une
-porte largement ouverte sur la débauche inconnue. Traitée en courtisane,
-l’épouse à laquelle on n’a inculqué que de vagues principes de morale a
-vite fait de s’en affranchir. Son mari la délaisse, vite les amies la
-consolent. Des danseuses sont louées à prix d’or pour venir charmer ses
-heures de solitude par leurs poses lascives, et leurs chansons
-voluptueuses, que la maîtresse du logis ne dédaigne point d’accompagner
-sur le _oûd_[18] ou la _darabouka_[19].
-
- [18] Sorte de harpe que l’on pose sur les genoux.
-
- [19] Espèce de tambour à long col de terre.
-
-Pas un mariage, pas une naissance, pas une circoncision sans le secours
-des vierges folles, dont les chants amoureux et les danses impudiques
-font la joie des enfants, des jeunes filles et des vieilles femmes.
-
-Il faut les avoir vues, omnipotentes, souveraines, traiter les
-maîtresses de maison avec une familiarité si grande que je défie
-quiconque n’est point né dans ce milieu de n’en être point choqué. Il
-faut les voir, quémandeuses insatiables, mendier pour ainsi dire
-quelques guinées ou quelques piastres en plus de la somme
-convenue...--Ce sont elles qui ouvrent la marche de la solennelle
-procession que l’on fait faire à la jeune épouse avant de l’asseoir sur
-le trône où l’époux doit la rejoindre.
-
-Je veux bien admettre, avec quelques indigènes, que toutes les almées et
-guawazi ne soient pas des courtisanes... Mais les autres? les danseuses,
-par exemple, où les prend-on?... quel semblant de moralité leur
-demande-t-on? où dansèrent-elles la veille, où danseront-elles
-demain?... Et ce sont ces femmes aux poses lascives, aux propos légers,
-dont la femme égyptienne de moyenne classe fait son habituelle société.
-
-Il y a vingt ans, un décret qui fit le désespoir de la jeunesse
-masculine interdit aux danseuses de se montrer au dehors, cafés, lieux
-de plaisir, places publiques, autrement qu’en robe montante et longue.
-Le maillot transparent fut, d’office, rigoureusement prohibé. La foire
-de Tantah en demeura endeuillée. Impossible d’apprécier maintenant les
-mouvements de vagues, les ondulations savantes des poitrines et des
-abdomens.
-
-Mais ce que l’on a jugé indécent pour les jeunes mâles, suffisamment
-renseignés pourtant, on le tolère dans les familles. Et voici que les
-petites sœurs peuvent contempler, de leurs yeux purs d’innocentes, ce
-que les grands frères ne doivent plus voir. Une fois de plus, la loi a
-montré, par cet exemple, la grandeur incommensurable de sa
-toute-puissante absurdité. La vertu des jeunes Égyptiens n’avait, je
-crois, plus grand’chose à perdre à un spectacle qui les amusait
-peut-être, sans trop les corrompre; celle de leurs femmes et de leurs
-sœurs avait tout à gagner, au contraire, à se le voir prohiber.
-
-Encore si ce n’était qu’aux cérémonies de gala! Mais il arrive trop
-souvent que des femmes riches, oisives, que les maris délaissent (et
-c’est, hélas! le plus grand nombre) font appel aux mérites des danseuses
-pour calmer leur fièvre d’ennui, apaiser leurs nerfs de neurasthéniques
-volontaires.
-
-Et c’est, dans le mystère des soirs, la résurrection des gestes
-antiques: le _oûd_ grince, le kanoun gémit et la _darabouka_, à petits
-coups précipités qui semblent le battement même de leurs cœurs affolés,
-sème la démence aux sens de ces créatures que la claustration étiole et
-que la solitude pervertit. Ces séances musicales se nomment des
-_alatieh_.
-
-Pendant ce temps les enfants, livrés aux mercenaires, dépérissent ou
-meurent; les domestiques, point surveillés, glissent à un gaspillage
-éhonté: c’est le coulage dans toute son étendue.
-
-Les fillettes et les petits garçons, auxquels leur jeune âge permet
-encore l’accès des harems amis, les futurs hommes de ce beau pays
-d’Égypte, laissent leurs regards se souiller de visions qui n’ont pas
-même la beauté pour excuse. Dans l’antiquité grecque ou latine,
-l’esthétique sauvait tout, et par la grandeur souveraine d’un geste, par
-la grâce chaste d’une attitude, l’impudeur cessait d’être. Le nu régnait
-dans son impérissable splendeur et l’enfant qui se laissait ravir par la
-majestueuse pureté des formes, plus tard devenu homme, avait si bien
-gravé leurs délicieuses images dans son cerveau que, par une sorte
-d’éclosion lente, un beau jour, sous ses doigts ou son pinceau, dans le
-marbre ou sur la toile, le chef-d’œuvre naissait, inconsciemment créé
-par le souvenir des charmes entrevus.
-
-Ici, rien de pareil. L’accoutrement est grotesque, les formes avachies,
-les masques mal fardés sont souvent d’une repoussante laideur.
-
-Je ne sais où l’on exhibe les jeunes danseuses, mais je n’en ai, pour ma
-part, vu que de fanées.
-
-Rien n’excuse la vulgarité dans le plaisir. Si une pauvre fellaha, ayant
-peiné vingt ans au dur labeur de la terre et aux soins de la famille,
-semble intéressante au point que la déformation de son être donne la
-preuve même de sa vaillance, il n’en est pas de même d’étrangères payées
-pour divertir un public.
-
-Les enfants sont élevés dans le mépris le plus absolu du goût et de la
-beauté. A dix ans, une fillette indigène depuis longtemps n’ignore plus
-rien, et de ses lèvres vermeilles, qu’aucun cosmétique n’a encore
-flétries, sortent des paroles qui font penser à la jolie princesse du
-conte de Perrault:
-
-«Or, voici que la fée ayant parlé, il advint que la petite princesse aux
-yeux de lumière ouvrit la bouche, et tout aussitôt s’en échappèrent de
-fort vilains crapauds qui répandaient tout alentour une odeur
-nauséabonde.»
-
-Il faudrait si peu, pourtant, pour faire de ces enfants, naturellement
-appliquées et réfléchies, de vraies femmes, capables d’aider, de toute
-la sève de leur jeune corps, de toute la bonté de leur cœur, au
-développement de la race future, à la richesse encore ignorée de cette
-Égypte de demain qui, avec un peu d’efforts et de volonté, pourrait
-devenir si grande et si belle qu’on oublierait son passé de gloire, pour
-ne plus voir que son avenir de bien-être et de splendeur.
-
- * * * * *
-
-Avec la fellaha tout change; ici, plus de harem, plus de voiles; la vie
-libre au soleil joyeux, aux côtés de l’homme que la femme aide de toutes
-ses forces et de tout son amour. Qu’il soit cultivateur, comme ses
-ancêtres, ou marchand d’oranges et de dattes aux marchés des villes, le
-fellah garde sa compagne auprès de lui, et l’expérience prouve qu’il ne
-fait point une si mauvaise affaire. Nulle autre marchande n’est plus
-habile à gonfler un poulet trop maigre, ou à glisser des légumes avariés
-dans une corbeille de beaux produits tentant l’acheteur. Nulle mieux
-qu’elle ne vient à bout des calculs les plus compliqués, et cela sans
-leçons d’aucune sorte, d’un seul geste de ses doigts minces et de sa
-tête brune. Nulle enfin n’est plus vaillante, plus rapace, dure à la
-souffrance comme à la misère. J’ai vu, il y a quelques années, une
-laitière de vingt ans qui, prise des douleurs de l’enfantement dans mon
-escalier, mit au monde un très robuste garçon avant que j’aie eu le
-temps de la faire transporter dans la maison. Les domestiques l’ayant
-enfin installée sur un divan, je m’occupai à rassembler quelques objets
-de layette à l’intention du bébé; le temps de fouiller dans les
-armoires, la mère et l’enfant avaient disparu. La malheureuse s’était
-contentée de rouler dans sa _abaya_[20] le nouveau-né puis, reprenant
-sur sa tête la corbeille plate remplie de cruches de lait, elle était
-tranquillement retournée à son village distant de trois kilomètres. Le
-lendemain elle revenait, à peine un peu plus pâle et très égayée de ma
-surprise. Cet exemple n’est point rare.
-
- [20] Sorte de drap de coton sombre dans lequel la fellaha s’enveloppe
- toute.
-
-L’homme, au contraire de ce qu’on voit dans des familles européennes,
-est ici plus religieux et plus pratiquant que la femme. Faisant
-ponctuellement les cinq ablutions journalières, avant les prières, il
-garde donc une relative propreté. La femme ne priant guère avant la
-vieillesse, se contente du bain obligatoire à toute musulmane, une fois
-par mois.
-
-La femme égyptienne est rarement jolie, mais elle demeure quand même
-fort séduisante dans sa jeunesse, grâce à la splendeur admirable de ses
-formes, d’une impeccable statuaire, grâce à la beauté de ses yeux très
-noirs et très grands, à la blancheur nacrée de ses dents, véritables
-perles. Ses membres mêmes réalisent une inimitable perfection de dessin;
-la plus rude travailleuse conserve des pieds et des mains que plus d’une
-mondaine envierait. Les épaules et la gorge demeurent, jusqu’à la
-vingtième année, d’un modèle unique, que la teinte bistrée de la peau
-patine d’un bronze clair, tout à fait agréable pour des yeux d’artiste.
-Mais cette aurore n’a pas de midi; au premier enfant, l’Égyptienne du
-peuple perd à la fois ses formes et sa grâce pour toujours. A trente
-ans, presque toutes sont déjà flétries, et rien chez elles ne subsiste
-plus des charmes de la jeunesse passée.
-
-La femme des bords du Nil se montre superstitieuse. Les croisements
-nombreux avec les nègres, fétichistes mal convertis, ont mis en sa race
-un peu de toutes les pratiques du continent noir. Elle couvre ses
-enfants d’amulettes, de pièces de monnaie et de prières cousues dans des
-sacs de cuir. Elle se soumet elle-même à toutes sortes de coutumes
-absolument païennes, mais se croit très fervente musulmane à la
-condition de faire le Ramadan et de répéter à tout propos la formule de
-l’Islam: _La Illah-illa-Allah Mohamed Rassoul Allah!_ (Dieu seul est
-Dieu et Mohamed est son prophète!) A part cela, elle ignore tout de sa
-religion et ne s’en inquiète pas autrement. Quelques-unes, parvenues à
-l’âge où elles cessent d’exister pour l’homme, deviennent subitement
-dévotes, apprennent à prier selon les rites, font le pèlerinage de la
-Mecque et meurent en laissant à leur famille le souvenir d’une sainte
-longtemps méconnue.
-
-Il est, en effet, curieux de voir ce que la polygamie et la soumission
-de tant de femmes à un seul homme ont fait de l’âme féminine dans ce
-pays. La femme ne vit que pour l’homme; du jour où elle est sûre de ne
-plus compter pour lui, toute velléité de coquetterie disparaît d’elle.
-Tandis que les femmes de cinquante ans sont, chez nous, bien plus
-désireuses de plaire que les jeunes filles et ne négligent rien pour
-parvenir à ce but, ici, la femme qui se sait vieille, coupe ses cheveux,
-cesse de se farder et renonce à toute espèce d’ornements. En revanche,
-elle porte avec la même indifférence des galabiehs roses, bleues ou
-vertes: la couleur n’a pas d’âge au pays des Pharaons. Mais elle teint
-ses cheveux au henné, car les cheveux blancs sont en abomination dans
-tout l’Orient. Seuls, les hommes laissent la nature agir sur leurs
-cheveux, ou sur leur barbe. Et par une bizarre coutume, on trouverait
-aussi ridicule un vieillard qui se teindrait, qu’une vieille femme qui
-ne se teindrait pas.
-
-L’Égyptienne devient une aïeule particulièrement tendre; ayant renoncé
-pour son compte à toute coquetterie, elle reporte sur ses petits-enfants
-toute la tendresse de son cœur, toutes les forces encore vivaces de son
-être. Elle garde sur ses fils une certaine autorité, et gouverne
-toujours dans la maison de ses brus. La belle-mère ici est
-toute-puissante.
-
-Le mariage, en Égypte, ne ressemble à aucune autre cérémonie connue.
-C’est, pour la femme européenne admise à assister à des noces musulmanes
-pour la première fois, une suite ininterrompue d’étonnements.
-
-Contrairement à l’usage européen, la cérémonie se fait en deux fois.
-
-Le premier soir, appelé _Leilt-el-Henna_ (la nuit du henné), la fête se
-donne chez le père de la mariée. Sitôt le soleil couché, les lustres
-s’allument. Devant la demeure, des mâts supportant de multiples
-oriflammes ont été dressés. Dans tout le parcours de la rue, de longues
-cordes soutiennent les larges lanternes, qui font un coin de lumière et
-de gaieté dans l’obscurité environnante. A la porte, impassibles et
-raides dans leur stambouline de gala, les eunuques noirs reçoivent les
-invités. Les hommes sont introduits dans le _mandarah_ et les femmes
-conduites aux appartements du premier étage par un escalier spécial, car
-ici moins que jamais les sexes ne doivent être confondus. Sur des bancs
-plus que rudimentaires, un orchestre composé de musiciens indigènes
-exécute la _Marche Khédiviale_, la _Marseillaise_ ou l’_Hymne grec_,
-joués avec une impartialité touchante à chaque arrivant, selon sa
-nationalité.
-
-Au premier étage la mariée de demain attend, patiente et résignée, les
-compliments de ses amies auxquelles l’étiquette turque l’empêche
-absolument de répondre. Pâlie par une matinée de supplices: bain
-prolongé, massage, épilage, teinture des mains et des pieds passés au
-henné, il lui a fallu encore subir la torture d’une coiffure compliquée,
-les apprêts d’une interminable toilette. C’est pour ce jour que sont
-réservés la robe blanche de mode européenne et le traditionnel bouquet
-de fleurs d’oranger, d’importation récente au pays des Pharaons. Enfin,
-peinte, fardée, vêtue d’étoffes somptueuses, couverte de parfums
-coûteux, elle est prête.
-
-Alors commence la procession, de coutume ancestrale, que l’Égypte
-musulmane a prise à l’Égypte des premiers chrétiens. Des petites filles
-vêtues de blanc ouvrent la marche, immédiatement suivies d’adolescentes
-et de jeunes filles, portant de longs cierges et des fleurs. La fiancée
-vient la dernière, appuyée aux bras de ses sœurs ou de ses plus intimes
-amies.
-
-La mère du futur et celle de la mariée suivent le cortège, en jetant des
-grains de sel au passage pour éloigner les mauvais esprits, tandis que
-dans des cassolettes fumantes les esclaves de la maison répandent à
-profusion l’encens et la myrrhe, sur la tête de l’enfant qui demain sera
-femme.
-
-La procession se déroule dans toutes les pièces de la maison, au son de
-la _darabouka_ que les almées agitent furieusement, accompagnant leur
-musique de chants et de pas rythmés.
-
-Les femmes poussent le _zarrout_, sorte de hululement impossible à
-imiter pour des lèvres européennes. Enfin, la fiancée est assise. Les
-danses commencent. La fête se prolonge jusqu’à l’aube, et l’on se donne
-rendez-vous pour le lendemain au domicile de l’époux.
-
-La cérémonie de ce jour a nom: _Leilt-el-Doukhla_ (la nuit de l’entrée).
-
-Aux premières étoiles, la mariée est amenée dans la maison de celui qui
-sera son maître. Un orchestre bruyant ouvre la marche, des danseurs
-improvisés exécutent au passage des gestes bizarres dont la lascivité
-n’a d’égale que la laideur. Des joueurs de bâton, parfois de simples
-jongleurs, amusent la foule et se joignent au cortège, sûrs d’avance
-qu’ils y gagneront au moins quelques piastres et un bon repas.
-
-La future épouse est enfermée dans un antique carrosse, comme il ne s’en
-trouve plus qu’en Égypte, vieux débris de nos anciens véhicules de
-province, absolument grotesque d’aspect. La voiture est hermétiquement
-close au moyen d’épais cachemires tendus tout autour. Deux moricauds se
-tiennent sur le marchepied de l’arrière, à l’instar des valets de pied
-d’antan. Affublés de costumes de théâtre aux couleurs voyantes, ils ont
-pourtant gardé la coiffure nationale, le tarbouche d’un rouge vif
-seulement rehaussé par la splendeur d’un beau gland d’or. Ils exhibent
-de longs bas de soie blanche, mais comme pour eux le rêve de la
-chaussure est constitué par des souliers jaunes, tout cela forme un
-ensemble absolument simiesque et caricatural. De nombreux fiacres
-suivent, amenant à la fête les amis de la mariée. Des timbaliers à
-chameau ferment la marche.
-
-A peine le carrosse est-il arrivé devant la porte de la demeure
-nuptiale, que le fiancé se précipite au-devant de celle qu’il ne connaît
-pas, et qui ce soir sera sa femme. Des buffles sont postés à l’entrée;
-sitôt la portière de la voiture ouverte, des sacrificateurs, d’un rapide
-coup de couteau, immolent les pauvres bêtes qui tombent dans une mare de
-sang, aux pieds de l’épouse.
-
-Ici se place une coutume, barbare et touchante à la fois. Le fiancé doit
-enlever brutalement la jeune fille et la porter sans faiblesse jusqu’au
-premier étage, en enjambant, sans se salir, le ruisseau de sang qui
-inonde les abords de la demeure. De ce premier pas, fait sur cette rosée
-tiède et vermeille, leur amour sera plus puissant, de même que dans la
-façon dont il soulève le cher fardeau, l’épouse connaîtra la force de
-son époux.
-
-Une fois à l’étage supérieur, la mariée est de nouveau livrée aux mains
-de femmes, et l’homme, qui n’a pas encore contemplé ses traits, revient
-se mêler aux invités mâles qui remplissent le rez-de-chaussée.
-
-Là-haut, cependant, la fête commence, presque pareille à celle de la
-première nuit.
-
-Vers une heure du matin, l’héroïne de la fête est enfin conduite dans la
-pièce où le trône nuptial a été préparé.
-
-Sur une estrade où se dresse un dais superbe, des fauteuils de velours
-ont été placés. La jeune fille prend place sur celui de droite, et alors
-commence la distribution des cadeaux, que l’on étale à ses pieds en
-criant très fort le nom du donateur. Les cachemires sont lancés un à un
-devant l’épouse, les écrins s’amoncellent, et elle demeure impassible,
-blême sous le fard, glacée et tremblante à l’approche de l’heure
-terrible où l’époux inconnu va venir.
-
-Et voici qu’éclatent les cris fatidiques: _El-Ariss_ (le marié!).
-
-Les danseuses sont allées au-devant de lui; de leur pas rythmé elles le
-précédent en chantant et le conduisent enfin devant l’épouse
-rougissante.
-
-Après une courte prière qu’il récite tourné vers la Mecque, le jeune
-homme s’avance et, d’un geste brusque, arrache le voile de la jeune
-femme. Ils boivent l’un après l’autre, au même verre, le sirop que leur
-tend la plus vieille esclave de la maison, et ils s’asseyent enfin sur
-leurs sièges respectifs.
-
-Tout le monde se retire et ces deux êtres, mari et femme, demeurant en
-présence l’un de l’autre, s’ignorent encore complètement; il faut
-parfois plusieurs semaines pour rompre une barrière que tout autour
-d’eux rend infranchissable.
-
-Ces coutumes qui, il y a peu de temps, semblaient immuables comme la
-couleur du ciel et la teinte des prairies, tendent aujourd’hui à
-disparaître à peu près complètement dans les villes. Une Égypte nouvelle
-est née qui, peu à peu, transforme les caractères et change les mœurs.
-Même dans les provinces, les habitudes anciennes se perdent. C’est ainsi
-qu’aux jours de noce le marié, avant d’entrer définitivement dans la
-maison où l’épouse l’attendait, était d’abord conduit à travers la ville
-puis à la mosquée. Il marchait gravement, les yeux baissés, entre deux
-amis qui présentaient à ses narines un énorme bouquet en forme de botte,
-meilleure façon d’éviter le mauvais œil. Devant eux la procession
-déroulait ses spirales à travers les rues ridiculement étroites. Sur
-deux rangs, une foule d’hommes précédait le fiancé, chacun tenant un
-cierge allumé et un bouquet de fleurs. Tout à fait en avant, des femmes
-du peuple portaient de pesants flambeaux d’argent couverts de bougies
-allumées, et ces femmes lançaient dans la nuit le fatidique _zarrout_,
-reste de la primitive Égypte.
-
-Aujourd’hui, l’époux s’en va en automobile, tandis que ses compagnons
-tirent des pétards, effroi des promeneurs attardés. Les cérémonies
-d’antan ont disparu, comme tant d’autres, emportées par le progrès.
-
- * * * * *
-
-Le Caire moderne donne l’apparence d’une très grande ville où se
-rencontrent toutes les races, où se coudoient tous les types, où se
-parlent tous les idiomes. Partout les automobiles et les tramways
-circulent en tel nombre que les rues deviennent impraticables. La
-poussière aveuglante, les grincements des roues, les trompes, les
-sonnettes, les klaxons rendraient fous les passants les plus
-tranquilles.
-
-Et partout, l’uniforme kaki met sa note originale. Les troupes de
-l’armée d’occupation montrent les figures les plus diverses, depuis le
-véritable Anglo-Saxon au teint de jeune fille, jusqu’au sauvage
-Thibétain rappelant les hommes de cire du musée Guimet, en passant par
-l’Hindou turbané et le nègre du Soudan. Les soldats! vraiment, on ne
-voit qu’eux, et durant la guerre l’Égypte, sans doute à cause de
-l’énorme trafic des Indes et des Dardanelles, donnait l’apparence d’une
-contrée toute proche du front. Comme le militaire anglais est largement
-rétribué et dépense tout son argent, le pays a fait, à ce moment,
-d’incontestables bénéfices. Les cafés innombrables, les brasseries, les
-pâtisseries où jamais le sucre ne manqua, regorgeaient de consommateurs,
-alors que les nôtres se montraient constamment vides. Ces soldats ne
-témoignèrent pas toujours d’une correction exemplaire. Certaine nuit de
-Noël, après avoir copieusement arrosé le repas du réveillon, ils se
-rendirent en bandes dans les quartiers indigènes et se livrèrent à de
-telles folies qu’on dut les mettre aux arrêts durant quarante jours, et
-les parquer comme des moutons dans un terrain vague, près de la gare, où
-les Arabes allaient les regarder comme des bêtes curieuses.
-
-C’est peut-être la conduite de l’armée, pendant les dernières années de
-la guerre, qui a poussé la population, déjà fortement surexcitée, à
-prouver sa haine dans les émeutes qui ont jeté le trouble en Égypte. En
-réalité ces émeutes, dont on a fort peu parlé, dépassèrent en violence
-tout ce qu’il était possible de prévoir. Le chiffre des morts se monte à
-plus de six mille pour l’année 1920.
-
-La révolution égyptienne, qui, sans doute, amènera l’indépendance de ce
-pays, a eu encore un résultat inattendu. Je veux parler de
-l’émancipation des femmes.
-
-J’ai dit plus haut la vie des Égyptiennes de 1880 à 1890; elle ne
-différait guère de l’existence de celles de 1830. Maintenant, la
-transformation tient du miracle.
-
-Plus d’eunuques! plus de servantes négresses accompagnant leurs
-maîtresses en visites ou dans la rue! L’Égyptienne se promène seule!
-L’hiver dernier, je fus surprise de voir monter à côté de moi, dans un
-train, une jeune femme fort élégante dont le manteau garni de fourrures
-ne rappelait que très vaguement la lourde _habara_ de ses aïeules. Son
-voile, guère plus épais que ma voilette, laissait parfaitement voir ses
-traits, d’ailleurs assez fins. Sitôt installée, elle entama la
-conversation. Je sus qu’elle était la femme d’un fonctionnaire établi
-dans la banlieue, et qu’elle venait au Caire faire ses courses tout
-comme moi.
-
-Mon médecin me racontait le soir même son étonnement en voyant s’avancer
-vers lui devant l’Esbekieh, une de ses plus riches clientes qui,
-tranquillement, lui tendait la main sans aucune crainte. Un tel acte, il
-y a dix ans, eût suffi à ameuter les passants. Aujourd’hui, personne n’y
-prend garde.
-
-Les Égyptiennes s’instruisent; elles parlent couramment les trois
-langues: arabe, française et anglaise. Plusieurs connaissent le turc. Le
-Caire a vu, cette année, sa première femme avocate, mais depuis
-longtemps les femmes professeurs sont nombreuses. Bien plus, douées
-d’une remarquable faculté d’éloquence, elles ont su grouper autour
-d’elles tout un clan de créatures ardemment militantes, et la Révolution
-égyptienne n’a pas d’adeptes plus ferventes. Elles n’ont pas craint de
-se livrer aux manifestations les plus dangereuses; quelques-unes même
-moururent superbement. Les journaux, les brochures sont pleins de leurs
-écrits, et la pétition à Lord Milner, signée des noms les plus connus de
-la société égyptienne, pourrait prendre place parmi les modèles du
-genre. Enfin, le Caire possède une Revue entièrement rédigée par des
-femmes, et je dois dire qu’elle ne le cède en rien aux revues d’Europe.
-
-Les esclaves, comme les eunuques, ont disparu; les premières
-complètement. Les seconds existent aujourd’hui à de si rares et de si
-vieux exemplaires que ce n’est plus la peine de les citer. Il faut
-savoir, d’ailleurs, que l’eunuque, en Égypte, faisait partie intégrante
-de la demeure où le sort l’avait placé. Il était chéri à l’égal d’un
-parent commode et traité comme un serviteur de confiance. Il est
-aujourd’hui impossible de s’en procurer, même à prix d’or, la loi étant
-enfin parvenue à supprimer ce honteux commerce. Mais ceux qui se
-trouvent encore dans quelques familles, quoique libérés, préfèrent de
-beaucoup achever leurs jours près des maîtres chez lesquels ils ont
-grandi. On en rencontre encore quelques-uns dont les cheveux blancs
-accentuent davantage la teinte sombre du visage. Étrangement courbés et
-rabougris, ils semblent personnifier la dernière image de l’Égypte qui
-s’en va et qu’on ne reverra plus.
-
-Les esclaves ont été remplacées, dans les grandes maisons, par les
-servantes grecques venues des Iles ou de Stamboul, et parlant le turc.
-Elles ne diffèrent guère des autres que par les traits du visage et la
-forme du corps. Les premières, choisies avec soin, étaient belles.
-Celles-ci, pour la plupart, se montrent laides, et presque toujours peu
-gracieuses. Chez les bourgeois, négresses et fellahas occupent l’emploi
-des filles du Djellab de l’autre siècle, Mercenaires, elles s’occupent
-de leurs fonctions avec d’autant plus de nonchalance que la loi, si
-longtemps injuste pour leurs aïeules, les favorise le plus souvent aux
-dépens du maître. Elles savent que la courbache ne les menace plus et
-qu’elles peuvent, selon leur gré, changer de foyer autant de fois qu’il
-leur plaira. Elles en abusent. Pour cela peut-être et pour d’autres
-choses encore, j’estime qu’il ne faut pas aller trop vite et vouloir
-faire de l’Égypte une nation européenne. Toute la poésie qui la pare
-disparaîtrait. Sans regretter les époques d’ignorance et de paresse, où
-l’âme des indigènes semblait endormie dans cette vie adéquate à la
-douceur incomparable d’un climat unique, je souhaiterais voir subsister
-encore quelques vestiges du grand passé. Et c’est pourquoi, si souvent,
-mes pas me portent, au Caire, vers les quartiers de la Citadelle où
-palpite encore, si vivante, l’âme du vieil Islam, l’âme magnifique de la
-capitale qui fut le royaume des Omar et des Touloun. Que m’importe si,
-débouchant de quelque venelle du voisinage, des gamins au corps bronzé
-accourent pieds nus, le crâne saillant sous le toupet coranique, et me
-poursuivant moitié furieux, moitié riant, au cri fatidique de: _Ya
-Nousrania! Ya nousrania!_ (Chrétienne! oh, chrétienne!) Je sais que je
-n’aurai que deux pas à faire pour me trouver dans une de ces demeures,
-purement indigènes pourtant, où de nobles femmes viendront,
-accueillantes, au-devant de moi pour me recevoir. Sous leurs voiles de
-lin, elles auront, à ma vue, le même sourire de bienvenue que les belles
-Turques parlant ma langue comme moi-même, ou que les petites fellahas
-dont je suis obligée d’adopter le mauvais arabe si je tiens à me faire
-entendre d’elles.
-
-Car il est utile qu’on le sache, l’Égyptienne d’aujourd’hui, comme celle
-d’hier, comme celle des siècles passés, demeure essentiellement
-hospitalière.
-
-Je défie les moins indulgentes parmi les autres femmes qui ont eu la
-bonne fortune d’être reçues dans un harem égyptien, de me contredire.
-Là-bas, l’hôtesse est réellement l’envoyée de Dieu. Même aux temps
-reculés où les Européennes restaient encore pour elles une manière de
-monstre dont elles ignoraient à peu près tout, les femmes d’Égypte
-ouvraient leur maison, offraient simplement le vivre et le lit à celles
-qui venaient, souvent ironiques, les regarder comme d’étranges oiseaux
-bons tout au plus à lisser leurs plumes. Toujours le meilleur divan, le
-plus beau lit, le verre le plus riche était pour l’étrangère dont on
-savait à peine le nom.
-
-Afin que cette étrangère ne se sentît pas trop seule en terre lointaine,
-on multipliait les attentions, on cherchait des distractions, on
-augmentait le menu familial de quelque gourmandise appétissante.
-
-Pour cela, on ne louera jamais assez l’hospitalité égyptienne. Ce que je
-viens de dire des femmes peut s’appliquer à la nation tout entière.
-Qu’on me cite un autre pays où le colon puisse s’installer si
-facilement, où l’indigène se montre plus serviable, plus généreux et
-plus ouvert!
-
-De l’invité de marque, hôte respecté des princes, jusqu’au voyageur
-modeste appelé à visiter la terre des Pharaons, je ne sais personne qui
-ne garde un souvenir ému de son séjour. Pas un fonctionnaire venu du
-Septentrion pour occuper, sur les bords du Nil, un emploi quelconque,
-pas un curieux, pas un touriste ayant une fois parcouru l’Égypte qui, de
-tout son cœur, n’y souhaite encore retourner.
-
-Ainsi les peuples se succèdent, les siècles passent et le vieux proverbe
-latin semble toujours vrai: «Qui a bu de l’eau du Nil, boira de l’eau du
-Nil.» Celui dont les yeux se laissèrent une fois charmer par la douceur
-apaisante d’un soir égyptien dans la campagne endormie, gardera à jamais
-le souvenir des terres heureuses où la vie s’écoule plus calme, où le
-ciel se montre plus limpide, l’air plus léger qu’en aucune autre
-contrée.
-
-
-
-
-AU JARDIN DE GUISEH
-
-
-Sommes-nous bien en Égypte? Fait-il partie du Caire, ce parc immense où
-les promeneurs, surpris et charmés, se croient transportés dans un
-jardin des pays d’Occident, beau parmi les plus beaux?
-
-Ici, la nature, docile, a cédé devant la science et la patiente énergie
-humaine.
-
-Sous les pioches et sous les râteaux, le sol s’est lentement transformé,
-les lacs se sont creusés, les forêts minuscules ont surgi triomphantes,
-apportant en pleine Afrique l’illusion exquise d’un coin d’Europe.
-Platanes, peupliers, lauriers, altéas, fusains, se rencontrent et se
-reconnaissent malgré le voisinage des autres essences qui les étonne.
-Les jardiniers habiles se sont en effet souvenus qu’ils se trouvaient au
-Caire, et pour cela ont laissé la flore indigène s’épanouir à l’aise
-sous le ciel natal.
-
-Les sycomores, les flamboyants, les magnolias touffus, dressent leurs
-dômes de verdure, font de grands parasols d’ombre, raides et majestueux,
-abri préféré de tous les corbeaux et de toutes les corneilles... Sur les
-pelouses droites ou en pente, sur le velours gazonné des prairies
-artificielles, les pirèthres et les coléus pourpres, les euphorbes
-couleur de sang et les camélias aux teintes rosées étalent la gamme de
-leur feuillage et la gloire de leur floraison.
-
-Les allées, spécialement affectées au passage, semblent préparées,
-dallées, lavées pour des pieds royaux! La mosaïque des bordures, courant
-en guirlandes de pierre, continue le tableau par ses enlacements
-multicolores; sous les dessins de granit et de basalte, se dresse la
-fleur hiératique, le lotus[21], maître des délices et dispensateur des
-enchantements. Et partout, sous les arbres et dans les allées, sur les
-pelouses et devant les lacs, la foule de promeneurs se presse, moins
-nombreuse à mesure que le ciel se couvre et que l’heure s’avance.
-Cependant que des singes poussent de petits cris aigus, les ours font
-leur métier d’ours et tournent lourdement dans les cages trop vastes
-pour eux. Ils ne semblent nullement dépaysés. Moins heureux, un lion non
-loin de là rugit de colère... Peu lui importe la largeur de sa cage et
-la vue des bambous qui la bordent... Sa fauve crinière se dresse, un
-tremblement furieux agite ses membres, il appelle de tout son instinct
-la libre jungle qui l’a vu naître et qu’il ne reverra plus.
-
- [21] Le lotus était, sous les Pharaons, l’emblème de la haute et de la
- moyenne Égypte, tandis que le papyrus représentait le Delta.
-
-La lionne, sa compagne, plus calme et plus douce, frôle en un
-balancement machinal et continu les barreaux de sa cage en attendant on
-ne sait quoi...
-
-Les chats-tigres--toute une famille!--regardent de leurs prunelles
-méchantes et semblent guetter l’occasion, toujours vaine, de mordre
-quelqu’un. Ils grimpent à l’arbre qui pare leur demeure, et de là-haut,
-le poil hérissé, la langue humide, ils menacent encore, de la voix et du
-geste, leurs craintifs admirateurs.
-
-L’antilope, de ses grands yeux tristes, fixe le passant. Tout, dans sa
-sveltesse de jolie bête traquée, crie le chagrin et la désespérance;
-elle rêve à ses forêts invisibles et pleure sur sa liberté perdue.
-
-Un sanglier australien, plus laid que nature, grogne méchamment et
-aiguise ses défenses contre le fer des grilles, à peine séparé d’une
-hyène affreuse. A côté, des chacals graves et sveltes se trouvent
-heureux, ayant en abondance bon souper, bon gîte et... le reste! Et
-l’ichneumon, le malheureux, auquel jadis ce même peuple dressait des
-autels, glisse à notre approche, fuit dans sa tanière, honteux peut-être
-de sa misérable destinée.
-
-Est-ce bien, hélas! cette même terre, ce même ciel, ce même Nil où ses
-aïeux, traités en puissances redoutables, étaient pieusement nourris par
-des femmes consacrées à leur culte et qui recevaient, après leur mort,
-les honneurs d’un sarcophage et d’une sépulture quasi royale? Est-ce
-bien l’ichneumon, adoré jadis dans l’antiquité pharaonique à l’égal des
-plus grandes divinités, ce pauvre rat d’aujourd’hui qui grelotte
-piteusement sur la paille de sa niche, entre une musaraigne puante et un
-renard étique? Les enfants, les gouvernantes revêches et les mamans
-complaisantes s’en inquiètent peu. Tout le monde regarde, tout le monde
-sourit, tout le monde est heureux.
-
-Les gardiens, nègres ou fellahs, bénéficient de la satisfaction
-générale. Un vieux, à tête de Bédouin, la face réjouie sous son turban
-de gala, frileusement recroquevillé près de la cage des singes, sort de
-son burnous noir un bouquet d’herbes quelconques, où les feuilles
-ardentes d’un coléus coupées fraîchement servent d’ornement, et le tend
-d’un sourire engageant: pour le petit!... Et tandis que le bouquet, aux
-mains de l’enfant, va tout à l’heure servir à apprivoiser l’antilope ou
-la chèvre de Mongolie, la piastre qu’il rapporte permettra à l’homme de
-s’offrir une séance plus longue au café de l’avenue. Ce soir, quand les
-portes du jardin seront closes et les lampes allumées, il ira faire sa
-partie de tric-trac ou de dominos, la cigarette aux lèvres et la joie au
-cœur.
-
-Le soleil pourtant se dérobe; de lourds nuages courent dans le ciel
-d’hiver; insensiblement les allées se dépeuplent. Une foule compacte où
-tous les costumes, toutes les races et tous les âges se confondent,
-encombre la sortie. C’est à qui appellera son chauffeur, à qui
-découvrira dans aristocratique cohue des torpedos, des limousines, et
-des montures, son cheval ou sa bicyclette.
-
-Et voici qu’à l’intérieur du jardin où j’ai voulu venir une dernière
-fois revoir l’étang des lotus, un spectacle étrange et charmant
-m’arrête. Je demeure saisie devant le coup d’œil féerique qu’après tant
-de mois mes yeux croient revoir encore. C’est au coin d’une allée,
-devant un sycomore séculaire dont les feuilles, parmi le rouge vif du
-couchant, semblent toutes noires. Autour de moi, le soleil qui se
-prépare à disparaître allume des lueurs rougeâtres, pareilles à celles
-d’un monstrueux incendie. Dans ce flamboiement, tout à coup passe un
-nuage, et le bruit de centaines d’ailes palpitant dans l’air me force à
-regarder au-dessus de moi. Et c’est le miracle! Une nuée d’ibis blancs
-passe en vol serré et vient se poser sur l’arbre des ancêtres, dont le
-bois si longtemps servit à fabriquer ces cercueils de momies, où même
-les oiseaux trouvèrent place. Une par une, les bêtes sacrées se casent,
-se nichent parmi les branches, qu’elles couvrent bientôt du manteau
-immaculé de leurs ailes.
-
---C’est leur lit!--me dit un gardien, amusé par l’étonnement que je ne
-cherche pas à cacher. A deux pas les canards, eux aussi, se sont blottis
-entre les larges feuilles des nymphéas qui, comme un tapis magnifique,
-recouvrent les eaux dormantes. Sous la dernière caresse de l’astre, les
-plumes des volatiles prennent des teintes d’or et d’argent, tandis que,
-par places, se dressent, véritables fleurs de cire, les nénuphars, les
-lotus blancs et roses, formant comme autant de dômes parfumés, cachant
-sous leurs pétales les petites têtes légères, que le sommeil bientôt
-immobilise,
-
-Toute l’Égypte, ce tableau dont je ne puis parvenir à m’arracher...
-
-Il faut, pour me tirer de mon rêve, la voix rauque d’un garçon de café
-grec injuriant une femme indigène (de celles dont il ne faut point
-parler) attablée en compagnie d’un bey sous une des tonnelles bordant
-l’étang; elle a, dans une crise de colère, cassé la vaisselle du thé
-qu’on lui a servi. Le bey, prudent, s’est esquivé, payant les
-consommations mais point la casse. D’où la fureur du restaurateur. La
-femme répond aux insultes par des mots grossiers. La scène va finir au
-poste. Je fuis. Mon beau songe de tantôt s’est évanoui devant ce
-pitoyable colloque qui me ramène à la civilisation actuelle.
-
-Sur la route, le soir descend. Un voile se déchire subitement, troué par
-places de vastes coins mauves, perdus dans la masse des nuages sombres.
-Là-bas, de l’autre côté du fleuve, la chaîne libyque s’étale, le
-Mokattam se dessine, estompé d’ombres très douces, parmi lesquelles la
-Citadelle découpe ses minarets dont la silhouette monte, fine et droite,
-dans le paysage crépusculaire...
-
-Et soudain, tandis que je contemple une dernière fois ces lieux, où
-peut-être je ne reviendrai plus, de ma mémoire fidèle remontent en foule
-les souvenirs qui se rattachent à l’emplacement où je me trouve.
-
-C’est ici, au milieu de ce jardin que se dressait, il y a un
-demi-siècle, le palais d’Ismaïl-Pacha surnommé le Moffeteche. Ami du
-vice-roi, son glorieux homonyme, conseiller intime de la cour, enrichi
-par les faveurs khédiviales, il perdit la tête au point de vouloir
-dépasser son souverain par sa magnificence et sa prodigalité. Ses
-esclaves eurent des robes tissées d’or et d’argent, et les talons de
-leurs mules exhibèrent des sertissures de brillants et de perles.
-
-Sur ce lac, réduit aujourd’hui par l’agrandissement du parc, des barques
-légères promenaient, chaque nuit, le fastueux Pacha et ses nobles
-invités, tandis que dans d’autres embarcations, brillamment illuminées,
-un orchestre de femmes exécutait ses plus voluptueuses mélodies. Mais
-vint l’heure de la disgrâce. Un jour, après un jugement sommaire, le
-favori fut condamné dans le cœur du maître. Et ceux qui arrêtèrent le
-Moffeteche le conduisirent à Alexandrie, à bord d’un navire qui devait
-le mener en exil. Il ne vogua pas longtemps. A quelques milles du port,
-on le fit descendre dans un canot, et les hommes payés pour cette triste
-besogne le jetèrent dans la Méditerranée. Celui qui dirigeait
-l’expédition--un jeune Turc ambitieux--reçut une belle récompense et
-parvint par la suite aux plus hautes destinées. Je l’ai connu, et comme,
-au lendemain de la première entrevue, je témoignais ma surprise de
-l’avoir trouvé prématurément blanchi, on m’assura que ses cheveux
-avaient pris en une nuit, cette teinte argentée, et que de cette nuit
-aussi sa santé s’était altérée. Malgré la fortune et la gloire, l’homme
-comblé de tous les biens de la terre ne parvenait pas à chasser de son
-cerveau le souvenir du crime commis.
-
-Plus tard, ce même palais se transformait en musée[22] et recevait les
-merveilles que les eaux du Nil étaient en train de détruire dans la
-petite maison de Boulac.
-
- [22] A chaque crue un peu forte du fleuve, le musée menaçait de
- disparaître. Malgré les prières réitérées de Mariette Pacha, ce ne
- fut qu’en 1883, c’est-à-dire deux ans après la mort de l’illustre
- Français, que le transfert put être opéré.
-
-Ramsès et sa famille y furent installés, en compagnie de nombreuses
-autres momies. C’est là qu’arrivèrent, un matin, les corps des
-prêtresses d’Ammon[23], retrouvés en masse dans une tombe de Thèbes.
-
- [23] Les prêtresses d’Ammon appartiennent à la XXIe dynastie. Elles
- furent découvertes à Dei-el-Bahari par Grébaut, en 1891 et doivent
- être considérées comme le complément des fouilles que fit G. Maspéro
- en 1881.
-
-Je les ai vus, alors que les salles trop étroites ne pouvaient encore
-leur donner asile, jetés pêle-mêle dans de vastes tiroirs et, spectacle
-horrible, si les visiteurs curieux négligeaient, dans leur hâte, de
-refermer le tiroir, les longs cheveux blonds ou gris s’échappaient en
-algues sèches, jonchaient le sol de leur macabre poussière. Et rien ce
-jour-là ne me parut plus lamentable... Je quitte le jardin l’esprit
-hanté par cette image.
-
-Maintenant des grands arbres bordant la route, une humidité froide
-semble couler en gouttes glacées sur les épaules des retardataires. Les
-petites marchandes d’oranges et de cannes à sucre allument les quinquets
-fumeux qui vont leur permettre de regagner la ville sans encombre et
-sans amende. L’auto-car du «Mena House» passe en coup de vent tandis
-que, haut perchées sur les bancs, les petites touristes rient de leurs
-dents blanches, et que le chasseur, dans sa livrée de gala, sonne de la
-trompette égyptienne, attirant les regards et étonnant les oreilles par
-la bizarrerie un peu théâtrale de sa livrée, de son équipage et de sa
-musique.
-
-Bientôt, tous ces bruits mondains vont s’éteindre, et seul dans le
-silence de la campagne redevenue sienne, le fellah regagnant sa hutte,
-le Bédouin retrouvant sa tente, feront doucement résonner la flûte de
-roseau et moduleront, de leurs lèvres paresseuses, le même air dont,
-depuis des siècles, les ibis ont entendu la note plaintive à travers les
-âges.
-
-
-
-
-HÉLIOPOLIS
-
-
-Un vieux poète hindou conte, dans un de ses livres, que Vichnou, passant
-un matin en un char de nuées multicolores, d’un petit mouvement de ses
-doigts divins se plut à semer des villes étranges sur l’emplacement des
-cités mortes. Mais il ne ressuscita ainsi que celles dont le nom
-glorieux avait résisté à l’injure des siècles et à l’oubli des hommes.
-
-Je songeais à cette jolie fable, il y a quelques semaines, sous le ciel
-limpide de l’Égypte, tandis que se déroulait à mes yeux le panorama
-fantastique de la blanche Héliopolis.
-
-N’est-ce pas un autre miracle?... Ce que fit jadis un dieu pitoyable,
-pour le bonheur de ses fidèles fervents, deux hommes modernes, le baron
-Empain et S. E. Boghos Pacha-Nubar l’ont réalisé à l’aurore féconde du
-XXe siècle, en cette terre pharaonique où il suffit de quelques grains
-de mil jetés un soir de pluie sur le sable aride, pour créer un tapis de
-verdure en quelques matins.
-
-Héliopolis!... tous les cœurs nourris de la moelle grecque ont
-tressailli à ce nom fameux, chaque période ajoute un noyau au chapelet
-des souvenirs.
-
-La Vulgate nous apprend qu’un jour Anahim fils de Misrahim et petit-fils
-de Cham, chef de la tribu des Onon, s’en vint fonder en Égypte la ville
-d’Onon du Nord, que les hommes du Nil nommèrent Héliopolis par la suite,
-parce qu’elle se trouvait au centre du Nome Héliopolithe. Élevée sur une
-colline artificielle, elle devint en peu de temps le siège de l’école de
-théologie, célèbre dans le monde entier. Solon, Pythagore, Eudoxe et son
-ami Platon y puisèrent les principes de leur science, mais Orphée, le
-premier de tous, connut la fierté de lire les précieux ouvrages qu’il
-avait reçus de la main d’Ethimeus. Plus tard, ces mêmes livres furent
-montrés à Pythagore par le sage Berenius. Les professeurs de Platon
-étaient Patheneith, Ochaaps et Sechnouphis.
-
-Le collège de théologie devint ensuite la gloire de la fameuse cité,
-parce que de ses murs devaient partir les fondements de la science
-hermétique.
-
-Le Phénix était adoré à Héliopolis. On sait que, d’après les Grecs, il
-émigrait tous les cinq cents ans à l’Est et s’abattait dans le temple de
-Râ. Hérodote nous enseigne que cet oiseau, pieux entre tous, apportait
-avec lui le corps de son père, après en avoir creusé la place dans un
-œuf de myrrhe, et venait le brûler avec lui-même dans un bûcher de bois
-odorant. Il renaissait ensuite de ses cendres et recommençait une
-nouvelle vie, pour finir par le même voyage.
-
-En réalité, ce culte est celui d’Osiris. Le Phénix, sorte de vanneau des
-bords du Nil, incarnait Thot, tandis que l’épervier représentait Horus.
-Hatouma personnifie Râ, longtemps adoré à Héliopolis sous la forme du
-disque.
-
-Mais la cité lumineuse d’où la sagesse des dieux devait se manifester
-pour s’étendre ensuite sur le monde, tirait dès cette époque son immense
-célébrité d’une source plus accessible à la moyenne des esprits humains.
-
-Il n’y eut pas que des philosophes, des initiés et des cénobites en
-terre égyptienne!... Le peuple véritable se montra, au contraire, de
-tout temps, bon vivant, d’humeur facétieuse et de joyeuse insouciance.
-La santé constituait, pour les fils du Nil, le premier des biens
-enviables.
-
-Héliopolis devait à sa situation unique une salubrité incomparable. Et
-l’on vit, durant des siècles, cette chose surprenante: tandis que les
-environs de Memphis la superbe et de Thèbes la royale se peuplaient de
-nécropoles immenses, nul ne songeait aux morts dans la tiède Héliopolis.
-Les habitants de cette ville atteignaient tous un âge si avancé qu’on
-n’y voyait presque pas de funérailles.
-
-Les temps ont changé. Les conditions climatériques demeurent semblables.
-
-La nouvelle Héliopolis, bâtie à 40 mètres d’élévation au-dessus du
-Caire, domine la plaine immense. Elle a deux mille hectares de
-superficie, et les maisons sont construites de telle sorte que l’air et
-la lumière circulent librement entre chaque immeuble.
-
-Sous l’effort colossal tenté en une heure de rêve magnifique par le
-baron Empain et S. E. Boghos-Pacha, à quelques toises seulement de son
-antique sœur disparue, surgit la cité nouvelle. Héliopolis était morte,
-Héliopolis est ressuscitée dans la gloire de sa splendeur rajeunie. Sur
-la plaine désertique, les palais se sont dressés, comme sous le coup
-d’une baguette magique. Les villas s’élèvent, les routes se tracent, les
-puits se creusent, les canaux s’étendent et les jardins naissent. Les
-parterres fleurissent, les arbres poussent; l’électricité, à l’aide de
-ses machines les plus puissantes, met la féerie de ses lampes
-multicolores sur la beauté des choses et la grâce des êtres qui, sous ce
-ciel, retrouvent la fière allure et le regard clair que donnent aux
-hommes l’espace sans limite et les ciels sans nuages.
-
-A deux pas des habitations, voici, pour la plus grande joie des âmes
-modernes, le vaste terrain qui va prendre demain la première place dans
-la liste des pistes destinées aux besoins des aviateurs.
-Héliopolis-Port-Aviation sera peut-être bientôt la réunion de tous les
-amateurs du périlleux et magnifique sport cher à nos compatriotes.
-
-C’est là, par un jour inoubliable, que j’ai vu pour la première fois
-évoluer ces hommes-oiseaux et cette femme extraordinaire, avec lesquels
-le destin avait voulu que je fisse la traversée de Marseille à
-Alexandrie. Dans le jardin de mes souvenirs, je les retrouve tels qu’ils
-m’apparurent au départ, sur le pont de l’_Équateur_, regardant comme moi
-disparaître dans les brumes du soir d’hiver le fort célèbre du château
-d’If. Qu’êtes-vous devenus, jeunes hommes au front volontaire, aux yeux
-brillants, au sourire plein d’orgueil? Latham à l’allure souple, au fin
-visage, le plus aristocratique de tous... Rougier--montrant un nez en
-bec d’oiseau,--solide et bruyant comme un collégien; Balsam, l’air d’un
-chevalier du moyen âge égaré dans la société moderne; Le Blond souriant
-dans sa longue barbe qui ne déparait point son nom; Voisin marié depuis
-quelques mois et songeant, je crois, un peu moins à sa jeune femme qu’à
-l’appareil calé sur un des côtés du navire et pour lequel il redoutait
-les caprices du roulis. Enfin la baronne de Laroche coiffée d’un béguin
-de velours noir, jolie à ravir dans son «tailleur» de voyage.
-
-Depuis, la mort a passé, fauchant à son gré les jeunes têtes superbes.
-Latham tué par des buffles sauvages au fond du Soudan, la baronne le
-corps fracassé par une chute d’avion, et tant d’autres de mes compagnons
-de voyage à jamais endormis du sommeil dont on ne sort pas.
-
-Cependant, à Héliopolis, leur mémoire demeure comme une présence
-miraculeuse. Pour les simples qui contemplèrent leur vol audacieux, ils
-incarnèrent cette chose inouïe: des hommes-oiseaux! Beaucoup de Bédouins
-et de fellahs n’étaient pas bien sûrs que ces _Franghis_ audacieux, ne
-fussent point les envoyés du diable.
-
-Aujourd’hui, Héliopolis s’est agrandie encore. Aux villas superbes sont
-venus se joindre des immeubles modernes où de nombreuses familles
-cairottes trouvent des logements plus vastes et plus salubres que dans
-la capitale même, Un tramway, élégant autant que commode, amène les
-voyageurs en dix minutes du Caire à Héliopolis.
-
-Un établissement semblable au Luna Park parisien et portant le même nom,
-attire chaque jour un grand nombre de flâneurs avides de distractions,
-et, comme en tout pays musulman, les femmes y ont leurs jours spéciaux.
-On peut voir alors un peuple de belles _hanems_ suivies de leurs
-servantes et de leur nombreuse progéniture se livrer aux plaisirs des
-montagnes russes ou autres divertissements modernes. Naturellement, là
-comme partout, le cinéma est roi, et les mânes de Platon comme ceux de
-ses maîtres les prêtres d’Ammon-Râ doivent tressaillir d’indignation aux
-facéties de Fatty ou de Charlot.
-
-Enfin, pour que rien ne manque aux habitants de la nouvelle cité, nos
-Pères français des Missions africaines de Lyon ont édifié une église,
-copie en miniature de Sainte-Sophie de Constantinople, qui ne dépare
-point le style tout particulier de l’endroit.
-
-Mais, quel que soit le progrès européen, et si beau que se montre
-l’ensemble de la cité merveilleuse, Héliopolis lutterait en vain contre
-la puissance de son maître, le désert! Il règne là en souverain despote
-et superbe, que rien au monde ne saurait soumettre. On le sent à
-l’haleine brûlante qu’il dégage, sitôt le jour levé... au froid glacial
-des nuits, à la splendeur des aurores et des crépuscules du soir, au
-sable qui, malgré tous les soins, envahit les demeures et brûle les
-yeux. Surtout on reste écrasé par sa puissance quand, devant quelque
-magnifique coucher de soleil tel que l’on n’en voit que là-bas, les yeux
-se laissent ravir par la magie du paysage qui se déroule du côté des
-Pyramides. Elles émergent dans le lointain, grandes comme le passé
-lui-même de cette terre d’Égypte immuable et sereine dans sa majesté
-profonde. D’un rose tendre dans le ciel d’or pur, elles se dressent,
-découpant leurs lignes dures parmi les bouquets de palmiers des isbehs
-voisines, tandis que le Nil, très loin, déroule les spirales de ses eaux
-grises. Une paix profonde descend sur les êtres, le monde actuel cesse
-d’exister, on se trouve reporté aux premiers âges du monde, alors que
-les pasteurs étaient rois. Et si d’aventure quelque syrinx fait entendre
-sa plainte éternelle, l’illusion est complète, l’âme s’endort dans un
-recul délicieux.
-
-
-
-
-DAMIETTE ET RASS-EL-BAHR
-
-
-Rass-el-Bahr signifie, en arabe, tête de la mer. Pour y arriver du côté
-de la terre, il n’existe qu’une ligne, celle de Damiette.
-
-Après avoir quitté Tantah, le train spécial à cette route (quel train et
-quelle route!) s’engage dans les champs de maïs et de coton, traverse
-Méhallet-Roh puis Méhallet-el-Kébir, Kaff-el-Battir[24] célèbre par ses
-pastèques, et après cinq heures de poussière et de soleil, le voyageur
-arrive enfin près des lacs où l’air fraîchit. On côtoie ces lacs durant
-quarante minutes environ, et tout à coup, dans la clarté radieuse du
-soleil d’été, paraît Damiette. La ville de saint Louis demeure à demi
-cachée par une forêt de palmiers de l’effet le plus pittoresque; à cette
-époque, les arbres sont chargés de dattes et les bouquets de ces fruits,
-suspendus en grappes jaune d’or ou rouge sanglant, tranchent joliment
-sur le vert sombre des panaches que la brise secoue d’un balancement
-harmonieux.
-
- [24] Textuellement: Village des pastèques.
-
-La gare, de très petite apparence, se trouve hors la ville, dont elle
-est séparée par le fleuve, et disparaît sous les dattiers.
-
-D’innombrables barques à voile sont là, à l’affût des voyageurs, assez
-rares cependant.
-
-Au bord du Nil la cité se dresse, étrange, unique entre toutes les
-villes d’Égypte.
-
-Les touristes, avides de curiosités, qui se pressent chaque année du
-Caire à Louqsor sans se soucier des nombreuses merveilles qu’ils
-laissent derrière eux, ne se doutent pas du charme spécial de cette
-ville à demi détruite qui, aux yeux étonnés qui la contemplent, ne
-rappelle rien. Le port à lui seul présente un tableau des plus
-saisissants avec ses maisons croulantes, bâties hardiment en demi-cercle
-dans le lit même du fleuve, et son quai où se trouvent la poste, deux
-cafés, une pharmacie grecque et quelques maisons, dont la modernité
-tranche sur les tons brunis et l’aspect délabré de tout le reste.
-
-Parmi ces vieilles demeures, palais ou masures assises dans l’eau, une
-surtout retient les regards: haute de trois étages, presque en ruines, à
-moitié couverte par une treille où feuilles et fruits se livrent en
-liberté aux arabesques les plus capricieuses, montant, descendant,
-festonnant du rez-de-chaussée aux terrasses.
-
-Cette nature en fleurs parant ces ruines, ce tableau féeriquement
-éclairé par un soleil ardent, un ciel admirable de limpidité, m’ont
-laissé un ineffaçable souvenir.
-
-Si le port est d’un coup d’œil agréable, on ne saurait en dire autant de
-l’intérieur de la ville. A peine a-t-on franchi les premières rues, que
-l’odorat se trouve désagréablement surpris par une exagération de
-senteurs étranges, où le relent spécial aux quartiers arabes se trouve
-augmenté d’un parfum de _fessikhs_ (poissons salés à demi pourris), de
-saumures et d’eau croupie; à chaque carrefour, de vrais lacs d’eau
-stagnante attirent les regards et forcent les passants délicats à porter
-plus loin leurs investigations. Et pourtant, malgré le _fessikh_, malgré
-les mares fétides, malgré les enfants sales, les chameaux et les ânes
-qui encombrent tout, on poursuit sa route, attiré en dépit de soi par
-ces constructions bizarres, par ces demeures qui, à l’imitation de
-celles de Rosette, ont conservé leurs colonnes superbes, monolithes de
-granit dont quelques-uns gisent pitoyablement au milieu des rues,
-barrant la route en s’effondrant, dernier vestige de la magnificence
-passée.
-
-Bien curieuses, les portes qui ferment ces demeures aujourd’hui vides;
-massives, d’une seule pièce, elles restent absolument tapissées
-d’énormes clous et de barres de fer.
-
-Ces portes, comme celles de Rosette, datent du XVIIe siècle, lors de la
-défense de ces deux villes contre les attaques des Mamelucks.
-
-Au dire des plus anciens habitants, il ne se passait alors pas de jours
-sans qu’une incursion ne fût à craindre. Les familles en état de siège
-vivaient barricadées derrière leurs vantaux de prison, qu’une autre
-porte séparait du harem et du salamlek. De nombreuses meurtrières
-pratiquées dans les murs attestent encore la vérité de ces récits.
-
-Au milieu de ces choses d’autrefois, la vie et le commerce modernes
-jettent une note gaie. A côté d’un amas de colonnes effritées, un
-cordonnier grec tire gaiement son alène et siffle un air de son pays en
-coulant, de temps à autre, un regard ému sur deux chromos représentant
-le roi Constantin et la reine Sophie. Plus loin, des tailleurs fellahs
-cousent gravement, à l’aide de machines perfectionnées. Voici une
-mosquée toute neuve, éblouissante de propreté et de fraîcheur, ouvrant
-sur deux rues, laissant voir sa cour immense pavée de marbre noir et
-blanc, au milieu de laquelle un jet d’eau s’élance, inondant de sa gerbe
-humide un superbe latania. Et de loin en loin des fûts de menuiserie
-d’un travail charmant s’étalent et forment comme un cloître très propre
-et très gai. A l’ombre des piliers, de graves Arabes sont accroupis,
-leur chapelet d’ambre aux doigts, marmottant des prières qu’ils
-accompagnent du balancement inévitable cher aux fils de Mohamed.
-
-Arrivés à midi à Damiette, après des tours et des détours sans nombre,
-trois heures de marche au grand soleil, nous nous retrouvons devant la
-pharmacie, lieu d’élection de toutes les villes de l’intérieur. On nous
-offre du sirop de tamarin que la chaleur excessive nous fait trouver
-délicieux, puis, comme je m’informe des monuments d’autrefois, on
-m’indique une mosquée datant du IXe siècle et presque intacte. Mais la
-mosquée se trouve à deux kilomètres, nous sommes très las, il fait très
-chaud... comment faire?
-
-Nous arrivons enfin à nous procurer l’unique voiture de Damiette, un
-pauvre vieux coupé jadis élégant, gardant sur ses panneaux brisés et
-salis la pâle empreinte d’une couronne de prince. Les portières tombent,
-les coussins perdent leur coton, les glaces demeurent absentes.
-Néanmoins, nous nous décidons à affronter les dangers de l’entreprise,
-et après un élan inquiétant du cheval attaché à ce véhicule, nous
-partons.
-
-Bientôt, devant nous, la route se rétrécit, les magasins se font plus
-rares, les ruines plus nombreuses... Voici une maison croulante, encore
-habitée cependant... Par une sage prévoyance, les vitres, en plusieurs
-endroits, furent remplacées par des chiffons. Des têtes de négresses se
-montrent, curieuses, effarées... La maison a dû être belle pourtant!
-Devant la porte, une colonne de granit vert, renversée, sert de banc à
-une ribambelle de gamins ébouriffés, sales et très laids; une fillette,
-plus hardie que les autres, s’approche de nous et nous crie «bonjour»
-d’un petit air insolent et gouailleur qui en dit long sur l’élégance de
-notre équipage.
-
-Les rues deviennent si étroites que nous craignons à chaque instant d’y
-laisser notre voiture. La température s’en ressent: une fraîcheur de
-cave monte de ces hautes murailles qui nous étreignent, nous donnent la
-sensation d’errer parmi des tombeaux. A mesure que nous avançons vers la
-campagne, les enterrements se succèdent avec un entrain qui m’étonne;
-j’en compte cinq en quelques minutes. Le cocher m’explique que nous
-approchons des nécropoles.
-
-L’on meurt beaucoup à Damiette, en ce moment! La fièvre typhoïde fait sa
-visite annuelle... le mauvais état sanitaire et l’humidité
-l’entretiennent dans la ville.
-
-Voici le cimetière! Sans enceinte comme tous les les cimetières
-musulmans, il dresse ses tombes de terre et de plâtre également
-orientées vers La Mecque, la plupart lamentablement abandonnées. J’y
-remarque une profusion d’aloès plantés raides, au milieu même des
-tombes, et poussant dru.
-
-A côté, s’élève une masure entourée d’un balcon de bois où croissent de
-pauvres œillets et deux plantes de rue[25] dont l’odeur âcre monte
-jusqu’à nous: c’est là qu’habite le cheik chargé d’entretenir les tombes
-et de prier pour les défunts dont les parents peuvent le payer. Et cette
-bicoque affreuse, entre ses modestes fleurs et son balcon vermoulu, me
-paraît plus lugubre, plus funèbre encore que les mausolées qui
-l’entourent.
-
- [25] La rue, fort estimée en Égypte, croît un peu partout.
-
-Nous voici de nouveau en pleine campagne; les palmiers s’élancent, le
-coton étale ses jolies fleurs roses, jaunes et blanches, et partout le
-Nil fait courir ses ruisseaux inondant la plaine de verdure et de
-fraîcheur. Ce riant tableau me console un peu de la tristesse du
-précédent, mais je n’ai pas le temps d’y reposer mes yeux. Voici
-d’autres tombes, absolument en ruines cette fois, et enfin la mosquée
-que nous sommes venus voir.
-
-Bien curieuse en effet, cette mosquée datant du IXe siècle et
-conservant, après tant d’années, son étrange aspect d’autrefois.
-
-Nous traversons d’abord une cour misérable où l’herbe croît comme à
-regret, mais que les lépreux et les éléphantiasiques encombrent. Tout ce
-monde de déshérités exhibe ses plaies, crie famine et poursuit le
-visiteur, forçant la pitié. J’ai compté sept lépreux qui, à eux tous,
-n’avaient pas dix doigts... ce souvenir seul me fait frissonner
-encore... Je leur ai demandé s’ils souffraient beaucoup, ils m’ont
-assuré que leurs douleurs étaient supportables, ils semblaient surtout
-affectés de la pauvreté à laquelle leur infirmité les condamne.
-
-En Égypte, le peuple ne témoigne aucun dégoût pour ces sortes de
-misères: n’importe quel Fellah boira au même verre qu’un lépreux ou un
-galeux, sans manifester de répulsion. Chose surprenante et faite pour
-dérouter les hygiénistes, c’est qu’il est bien rare que ces imprudents
-aient sujet de s’en repentir. Ils vous diront tous: la lèpre est
-héréditaire, Dieu l’envoie à ceux-là seuls qu’il veut punir ou
-mortifier.
-
-Les malheureux atteints de l’horrible maladie ne sont pas uniquement
-attirés par les quelques _bakschiche_[26] que les voyageurs pitoyables
-leur jettent de loin; ils demeurent surtout soutenus par l’espoir d’une
-guérison que la tradition promet aux croyants.
-
- [26] Pourboires, mais dans ce sens le mot peut être pris pour aumônes.
-
-Cette mosquée est, en effet, privilégiée. Parmi les nombreuses colonnes,
-monolithes de granit dont chacun présente une couleur différente du plus
-remarquable effet, se trouvent deux fûts séparés entre eux par trente
-centimètres environ. Or, il est dit que l’homme assez heureux pour
-glisser son corps dans cet intervalle est sûr de voir s’ouvrir devant
-lui les portes merveilleuses du paradis.
-
-Toujours d’après la légende, dans une de ces colonnes deux trous de la
-grosseur du doigt marquent la trace laissée par Saïda-Zénab, lors de son
-passage à Damiette. Celui qui enfoncera ses pouces dans ces trous sera
-délivré de tous ses maux.
-
-Enfin, et ce n’est pas la moins curieuse pièce de la mosquée, voici une
-pierre de granit rose affectant la forme d’une colonne tronquée et
-rongée, tachée de sang dans toute sa hauteur; à terre, tout autour,
-d’innombrables peaux de citron, sèches ou fraîches, gisent sur une mare
-de sang coagulé!... Voici l’explication qui m’est donnée par le cheik
-qui me sert de cornac:
-
-Au temps où la peste ravageait Damiette, tous les cheiks se mirent en
-prières pour obtenir du ciel la cessation du fléau. _Abou-Matt_, le
-saint enterré dans cette mosquée fameuse, leur suggéra alors l’idée de
-cette singulière pénitence: faire lécher aux malades la pierre rose
-jusqu’à ce que cette pierre fût inondée de sang, jusqu’à ce que leur
-langue déchirée ne fût plus qu’une plaie affreuse, par laquelle
-s’échapperait tout le mal que le démon avait mis en eux.
-
-Les fidèles obéirent. Non seulement les pestiférés, mais tous les
-malades des siècles suivants, religieusement vinrent sacrifier au vœu
-barbare du cheik mort.
-
-La coutume existe encore; seulement les modernes, plus pratiques, ont
-ajouté le citron, que leurs prédécesseurs n’avaient point prévu. Grâce à
-une légère friction de citron sur la langue, le sang arrive
-immédiatement et le vœu est accompli. Le martyre d’autrefois n’est plus
-qu’un antiphlogistique, remplaçant la saignée ou les sangsues.
-
-Tout autour de la corniche et dans les bas-reliefs ornant les murs, je
-découvre, encore très lisibles, des inscriptions en lettres couphiques
-gravées dans les bois et qui furent dorées; ces inscriptions ont résisté
-à dix siècles et restent, à l’heure actuelle, la chose la mieux
-conservée du monument.
-
-La chaire (_minbar_), en partie détruite, est d’un travail précieux,
-vrai tour de dentelle, bijou de l’art arabe sur lequel le temps achève
-son œuvre et dont il ne restera bientôt plus rien.
-
-Et devant ces merveilles qui s’en vont en ruines, cette cour où ne
-croissent plus que deux pauvres ricins, je songe malgré moi à la
-splendeur de ce temple magnifique, aux cheiks superbes qui venaient le
-visiter et dont ces mêmes murs ont entendu les prières... Je me figure
-cette cour (aujourd’hui si misérable avec son cortège de lépreux), alors
-dans toute la grâce de sa beauté triomphante; je revois ces colonnes de
-granit rose, ces bas-reliefs de marbre, ces bassins qui jetaient la
-fraîcheur grâce à la poussière humide de leurs jets d’eau, dont les
-pierres avoisinantes gardent encore l’usure. Et le souvenir du passé
-glorieux, au milieu du délabrement présent, m’attriste au point que
-c’est presque avec bonheur que je remonte en voiture, pour aller voir
-l’arbre aux clous.
-
-Là, rien d’antique, si ce n’est l’arbre lui-même. Il porte cent
-cinquante ans! C’est un sycomore superbe, étendant son ombre dans la
-plaine ardente; et comme il demeure le seul abri contre la chaleur
-tropicale, une nombreuse société de laboureurs entoure son tronc et se
-livre, sous son feuillage, à un sommeil que n’interrompt même point
-notre passage.
-
-Sur une hauteur d’un mètre cinquante, l’arbre est sillonné de clous,
-dans la moitié de sa largeur.
-
-L’arbre aux clous, «l’arbre du supplice» comme l’appellent les fellahs,
-n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir, mais, dans la mémoire des
-octogénaires, semble encore la plus horrible réalité.
-
-On amenait là le paysan qui refusait de payer l’impôt et on le clouait à
-l’arbre par une oreille, jusqu’au versement complet de la somme due.
-Quand le paiement ne pouvait s’effectuer, on coupait l’oreille et
-l’homme était pendu immédiatement.
-
-Ses compagnons de misère pouvaient voir ensuite le corps se balancer
-parmi les fruits du sycomore, jusqu’à ce que rien ne restât plus du
-mauvais payeur, ou qu’un autre, aussi pauvre que lui, vînt prendre sa
-place.
-
-On peut voir encore un arbre semblable dans le Wardan, près du barrage.
-
-L’usage de ce supplice resta fort répandu en Égypte jusqu’à la fin du
-règne d’Ibrahim-Pacha. Ses successeurs, plus humains, l’abolirent par la
-suite.
-
-De retour à Damiette, je retrouve avec plaisir l’animation joyeuse du
-port, et la tranquillité sereine de la pharmacie.
-
-Après un second rafraîchissement à base de tamarin, nous remercions
-l’aimable disciple d’Hippocrate et prenons place dans la barque qui va
-nous conduire à la plage originale de Rass-el-Bahr.
-
- * * * * *
-
-Il est six heures. Le port, vu à travers le prisme du soleil couchant
-qui met en valeur mille détails imprévus, se pare d’une surprenante
-beauté.
-
-Durant près d’une heure, nous côtoyons la palmeraie. Déjà les ombres du
-soir forment sous les arbres de grandes bandes noires, découpant sur
-notre gauche des silhouettes bizarres, tandis qu’à droite le jour,
-encore dans son plein, et le soleil mourant dorent la rive de leurs
-derniers rayons.
-
-Jamais le manque presque absolu de crépuscule, auquel je devrais
-pourtant m’être habituée, ne m’a paru plus saisissant que ce soir-là.
-Dans les villes il est difficile de remarquer ce contraste, mais à la
-campagne, sur le Nil surtout, le spectacle devient d’une étrangeté
-frisant la féerie.
-
-Qu’on se figure l’Occident splendidement éclairé par le globe de feu à
-demi disparu, ne laissant à l’horizon qu’un embrasement, une traînée de
-flammes ardentes, tandis que dans la voie contraire, la nuit déjà
-épaisse noie la terre d’ombre, chassant la lumière, comme l’aile grise
-d’une chauve-souris monstrueuse éteint un flambeau.
-
-La voile se gonfle, notre barque glisse, et à part quelques coups de
-tangage occasionnés par deux courants réputés dangereux, nous goûtons
-deux heures de navigation idéale.
-
-La troisième heure est moins agréable; l’eau douce commence à se mêler
-au flot marin, de nombreux dauphins font de l’exercice autour de nous,
-notre bateau roule comme en mer.
-
-Maintenant, dans la nuit claire, le phare de Rass-el-Bahr projette son
-feu tournant, et nous guide vers ce point où jadis s’embarqua le roi de
-France en 1252, et où nous allons aborder.
-
-Ici, le Nil a trente mètres de profondeur, aussi le courant nous
-oblige-t-il à de terribles bordées. Voici la tour de Saint-Louis, le
-fort Napoléon bâti par nos soldats lors de l’expédition d’Égypte, et
-enfin la plage de Rass-el-Bahr où nous débarquons.
-
-Damiette, la ville tant de fois nommée, présente cette particularité que
-ses habitants ont vu se produire, à travers les siècles, ce même
-phénomène qui caractérise Aigues-Mortes. La mer s’est retirée au point
-de créer, à une grande distance de l’ancien littoral, une nouvelle plage
-qui, s’étendant en longueur entre le Nil et la mer, forme la presqu’île
-appelée _Rass-el-Bahr_ (Tête de la mer).
-
-C’est là que la mode, et aussi la nécessité de fuir les chaleurs, a fait
-installer comme un embryon de station balnéaire.
-
-Pendant l’hiver, cette place n’a rien de particulièrement séduisant. La
-langue de terre qui sépare le fleuve de la Méditerranée est inondée par
-les vagues; le niveau du Nil s’abaisse, les barques prennent le chemin
-de Damiette et les rares voiliers, porteurs de coton ou de bois de
-chauffage, qui font la route de Syrie en Égypte, rompent seuls la
-monotonie du paysage.
-
-Mais l’été, quelle transformation!... Dès le mois de juin, les huttes se
-dressent, affectant chacune une forme, une distribution spéciale, selon
-le caprice du propriétaire. Aussitôt les baigneurs s’installent.
-
-Ces huttes, faites de bambou et de paille tressée, supportées par de
-solides piquets, possèdent toutes un vaste salon, sorte de vérandah
-ouverte à la fois sur le Nil et sur la mer, qui permet aux promeneurs de
-plonger dans l’intérieur des habitations, et d’assister au repas de la
-famille.
-
-Cet usage qui, en Europe, semblerait fort déplaisant, et choquerait même
-au Caire ou à Alexandrie, paraît ici tout à fait charmant.
-
-Il est dit qu’à Rass-el-Bahr toute étiquette doit être bannie, toute
-gêne absolument écartée; chacun vit à sa guise.
-
-Cette règle, une fois établie, permet aux jeunes gens de se pavaner
-jusqu’à midi, même un peu plus tard, en pantalon court, jambes nues,
-chemise de soie ou de flanelle serrée à la taille par une ceinture aux
-vives couleurs, large chapeau de paille, costume original qui sied bien
-à leur type et qui les fait ressembler à de jeunes Masaniello...
-
-Si, passant le soir devant les paillottes, le promeneur regarde bien, il
-apercevra quelque ombre blanche au bord de l’eau, guettant la barque
-prochaine. Ses oreilles se laisseront ravir par la mélodie facile mais
-harmonieuse que lui apporteront du large la mandoline ou la guitare.
-
-Ah! les belles nuits!... les radieuses, les divines nuits de
-Rass-el-Bahr!... Toutes les huttes, brillamment éclairées, faisant de ce
-coin d’Égypte comme une petite Venise au bord du fleuve, tandis que
-là-bas la voix de la mer, grondant en sourdine, berce les sérénades et
-les folles chansons!
-
-Les dahabiehs amarrées forment de grandes masses noires, pareilles à des
-monstres endormis, tandis que les barques, les jolies barques si
-coquettes, voiles au vent, glissent dans la paix tiède du soir d’été...
-
-Dans sa haute tour de fer, le phare tourne sans relâche, montrant et
-voilant sa vive lumière, comme étonné d’éclairer tant de vie et tant de
-gaîté.
-
-Vue au grand soleil, la plage perd un peu de sa poésie, mais non de son
-étrangeté.
-
-L’ensemble des huttes donne l’apparence d’un village cambodgien.
-
-Un peu en aval des paillottes, s’étalent les magasins construits sur un
-unique modèle. Voici la boutique du marchand de légumes, celle du
-boulanger, celle du boucher servant à la fois d’abattoir et de
-boucherie; ceci ne fait pas la félicité du voisinage, mais le Nil est si
-près, l’odeur des algues si puissante, que les autres senteurs en
-semblent atténuées. Voici enfin deux hôtels, à la fois cafés et
-restaurants, étalant leurs tables jusqu’au fleuve.
-
-Deux nègres et un chétif Syrien aux cheveux jaunes desservent le plus
-achalandé de ces établissements, celui qui possède la Poste, éternel
-sujet de discorde entre les deux propriétaires depuis que la station fut
-créée.
-
-A l’époque où je visitai Rass-el-Bahr, l’hôtel Mira-Nilo détenait le
-privilège de distribuer la correspondance et d’héberger la meilleure
-société. Alors aussi, dans le fond de la vérandah, sur la paille formant
-muraille, deux chromos superbes représentaient le khédive Tewfick et le
-général Boulanger, faisant face à Sarah Bernhardt et à la reine
-d’Italie. Sur un côté, Sadi Carnot, dans un cadre rose, souriait aux
-consommateurs.
-
-Ces figures provoquèrent chez moi un léger étonnement, augmenté par une
-audition de: _En revenant de la revue_, chanson mise à la mode par
-Paulus et déjà oubliée à Paris, chantée à tue-tête sous nos fenêtres le
-soir de notre arrivée.
-
-Vraiment, était-ce la peine de venir de si loin pour se croire à
-Montmartre ou aux Batignolles!
-
-Les deux attractions de Rass-el-Bahr sont la pêche et surtout la chasse.
-
-La pêche, absolument miraculeuse pendant la crue du Nil, occupe les
-matinées des mois de grande chaleur: pêche au filet, à la ligne et même
-en bateau, bien particulière celle-ci, car il suffit de frapper
-légèrement le bois de la barque pour voir le plus souvent les poissons
-sauter à l’intérieur. Dans l’espace d’une heure, le fond du bateau est
-plein jusqu’au bord.
-
-En septembre, ce n’est plus dans le fleuve, mais sur le lac Menzaleh
-situé à trois kilomètres, que les poissons se donnent rendez-vous. Là,
-grâce à un système de filets juxtaposés, c’est par milliers qu’on les
-recueille.
-
-La chasse semble plus appréciée des baigneurs et des touristes. Dès les
-premiers jours de septembre, les cailles, les bécassines, les huppes,
-les tourterelles abondent. Les cailles surtout semblent innombrables. Il
-suffit d’un simple filet tendu à quelques pieds du sol, pour en prendre
-chaque jour des centaines.
-
-La plage, dès ce moment, n’est plus qu’un vaste champ à pièges, fort
-désagréable à parcourir. Ces pièges consistent en microscopiques huttes
-de roseaux et de feuillage, percées de deux ouvertures dont l’une est
-couverte d’un filet très tendu, et large de vingt-cinq centimètres
-environ. La caille pénètre par l’ouverture libre, se repose un instant
-puis, voulant sortir par le fond, se prend le cou aux mailles du filet
-d’où on la retire vivante. Ce procédé permet de les envoyer en Europe
-dans des cages spéciales. C’est un des revenus les plus productifs de la
-ville de Damiette.
-
-Mais les vrais chasseurs dédaignent cette façon, par trop facile, de se
-procurer du gibier, et dès cinq heures du matin c’est un vrai concert de
-coups de fusil; on se croirait au tir.
-
-Il est commun, après deux ou trois heures de chasse, de rentrer avec 60
-ou 80 pièces.
-
-La plage, très belle, se montre unie, fine et sablonneuse; on entre dans
-la mer comme sur un tapis de velours et on peut parcourir cent cinquante
-ou deux cents mètres, sans avoir de l’eau au-dessus des épaules. C’est
-un avantage très grand, qui ne permet pas l’approche des requins, dont
-malheureusement ces parages sont infestés, depuis l’ouverture du canal
-de Suez.
-
-A Rass-el-Bahr, point d’établissement de bains, partant point de
-maîtres-baigneurs, encore moins de bateaux de sauvetage. Les flots bleus
-sont à tout le monde, chacun fait construire un abri au bord de l’eau,
-et on se baigne comme on veut.
-
-Quelques familles riches, pour éviter les embarras du transport des
-meubles et ustensiles, préfèrent s’installer dans les dahabiehs louées
-au mois, qui les amènent directement du Caire, de Mansourah, de Benha ou
-de tout autre point. Ces dahabiehs, hors de prix en hiver grâce aux
-touristes qui les affrètent pour la Haute-Égypte, se louent pendant
-l’été moyennant une somme variant de 28 à 30 guinées par mois. Elles
-sont admirablement aménagées.
-
-Des bateaux à vapeur, appartenant au gouvernement ou même à de simples
-particuliers, sillonnent journellement le fleuve, et viennent ajouter à
-l’animation générale.
-
-Les monuments de Rass-el-Bahr sont vite vus. Ils se bornent à deux
-fortins avancés, au fort Napoléon et à la tour dite de Saint-Louis.
-
-Le fort, bâti en briques, dresse sa courte masse sur la rive droite du
-fleuve, où il semble protéger les vieilles masures d’une isbeh, parmi
-lesquelles se trouve le poste sanitaire et la douane. Les murailles
-demeurent encore en bon état, mais les constructions intérieures tombent
-en ruines. On rencontre encore quelques magasins, la prison et une
-mosquée.
-
-Ce fort a été construit par nos soldats et occupé par l’armée de Kléber.
-C’est à Rass-el-Bahr et sur le lac Menzaleh que cette armée s’embarqua
-pour la Syrie et Saint-Jean d’Acre. Le fort, aujourd’hui abandonné comme
-tous les monuments égyptiens non reconnus d’utilité immédiate, est livré
-à l’unique garde d’un Soudanais qui a laissé sa jambe droite à Dongola
-pendant la campagne de Gordon-Pacha. Il vit là, en compagnie de quatre
-chiens maigres et sauvages. Est-ce l’influence du milieu, ou la société
-de ces animaux? Ce gardien ne ressemble point aux autres, il traîne
-maussadement son pilon de bois et paraît plus contrarié que satisfait de
-nous faire les honneurs de sa solitude. Impossible de lui arracher dix
-paroles.
-
-Au milieu de la cour, la mosquée en piteux état exhibe un pauvre minaret
-crépi à la chaux; l’herbe croît jusqu’au pied de la chaire, où personne
-ne prêchera plus.
-
-A quelques pas de là, sous un vaste hangar, quelques canons délaissés et
-d’autres brisés achèvent de se détruire à l’humidité de l’air marin.
-
-En face du fort, et de l’autre côté du Nil, s’élève--ou plutôt
-s’écroule--la tour de Saint-Louis. Est-ce bien notre roi qui l’a fait
-construire? Tant de siècles ont passé depuis, tant de vagues ont creusé
-ses assises, qu’il est difficile de prononcer un jugement; tout,
-cependant, porte à le croire.
-
-Cette tour, jadis colossale, ne représente plus aujourd’hui qu’une ruine
-informe, dont la partie inférieure sera bientôt entièrement recouverte
-par les eaux. Une large moitié du monument, à demi détachée de sa base,
-surplombe le Nil. Le courant se montrant très fort en cet endroit,
-l’amas de pierres qui se dresse en pointe rocheuse reste une menace:
-plus d’un bateau s’y brise et y sombre.
-
-La tour, bâtie en briques, pierres et sable, porte des ouvertures,
-sortes de meurtrières qui, s’élargissant à l’intérieur, représentent
-assez exactement, aujourd’hui, le modèle des excavations où les Romains
-plaçaient les urnes funéraires.
-
-Un escalier tournant, dont il ne demeure que les traces, conduisait
-jadis au sommet.
-
-Ce qui frappe surtout dans ce gigantesque débris, c’est l’épaisseur des
-murailles... sans les coups de lames et les vents d’hiver, elles eussent
-probablement résisté à l’action du temps.
-
-C’est sur la route de Damiette à Rass-el-Bahr, que se trouve le champ de
-bataille où nos Croisés furent vaincus. Là, très probablement, furent
-ramassés les casques et les armures dont les indigènes s’affublent
-encore, à la procession du grand Mouled de Tantah.
-
-La lettre[27] écrite par Louis IX en date de Césarée, contient un
-passage assez explicite: «Nous ne pûmes nous approcher des Sarrasins à
-cause d’un courant d’eau qui se sépare en cet endroit du grand fleuve
-Nil, et s’appelle le fleuve Thanis. Nous plaçâmes notre camp entre les
-deux, nous étendant depuis le grand jusqu’au petit fleuve.» Et plus
-loin: «Nos troupes s’étant ensuite dispersées, quelques-uns des nôtres
-traversèrent le camp ennemi et arrivèrent au village de Massoure, tuant
-tout ce qu’ils rencontraient de Sarrasins.»
-
- [27] Lettre du roi «à ses chers et fidèles prélats, barons, citoyens,
- bourgeois, à tous les habitants du royaume».
-
-Ainsi, à travers les siècles, se retrouvent deux pages de notre Histoire
-sur ces rives, témoins de mêmes prouesses. L’armée de saint Louis et
-l’armée de Napoléon... poignées de braves venant, à six cents ans
-d’intervalle, risquer les mêmes périls, subir les mêmes fléaux... et ne
-rapportant de tant de combats qu’une heure d’inutile gloire et le
-cuisant regret d’une défaite, entreprise... géante dont rien ne reste
-que le souvenir du sang en vain répandu. Bien peu de ceux qui peuplent
-aujourd’hui la plage moderne songent à ces choses.
-
-Si la vogue de Rass-el-Bahr continue, la presqu’île sauvage deviendra la
-rivale de Ramleh, rendez-vous du high-life alexandrin. Les huttes
-n’ayant plus assez de place du côté de la haute mer, s’étendront et
-seront peut-être remplacées par de vraies maisons, de vrais hôtels... La
-tour désuète deviendra gênante et nuira à l’alignement. Des ouvriers
-viendront qui détruiront, en quelques heures, ces vestiges d’un autre
-âge, œuvre d’un travail pénible et patient. Les vieilles pierres iront
-au fleuve, retrouver peut-être les restes de ceux qui les assemblèrent.
-
-Mais alors, ce coin de terre perdra son charme. Il ne sera plus qu’une
-petite ville, banale parmi tant d’autres, et beaucoup déploreront avec
-moi la disparition du Rass-el-Bahr d’aujourd’hui, plage unique donnant
-aux imprudents qui s’y attardent après l’automne, la sensation d’un sol
-mouvant qui, en une heure, peut s’engloutir sous la force puissante de
-l’inondation.
-
-
-
-
-L’ORIENT DU RÊVE
-
-
-Certains dilettantes déplorent la disparition d’un Orient qu’ils n’ont
-point connu et qui, le plus souvent, n’exista que dans leur imagination.
-
-Certes, il est beau d’être un pacha magnifique, vêtu d’étoffes
-somptueuses et paré de lourdes orfèvreries.
-
-Entre le costume des plus hauts fonctionnaires égyptiens d’aujourd’hui,
-et l’accoutrement superbe d’Hérode, tétrarque de Galilée, ou de Servien,
-mandataire de César en terre égyptienne, la comparaison serait plutôt
-défavorable à nos contemporains.
-
-Entre les palais aux colonnes de porphyre, aux jardins enchantés, où des
-bassins de mercure faisaient l’admiration des passants favorisés, et les
-simples sérails[28], de Kasr-el-Doubara ou d’Abdin, entièrement meublés
-à la mode européenne, la différence semble grande. On ne voit plus,
-comme autrefois, les vastes salles peuplées d’un essaim de séduisantes
-esclaves, prêtes aux caprices du maître redouté. On n’entend plus, sur
-les tables de marbre aux pieds d’or, les chants plus ou moins mélodieux
-d’oiseaux articulés imitant les rossignols et les mésanges des forêts
-d’Europe. Les eunuques même, que beaucoup d’intellectuels doivent
-regretter pour la note de couleur locale que leur présence mettait dans
-les nobles demeures dont ils faisaient partie, les grands eunuques
-noirs, je l’ai dit, ne seront bientôt plus qu’un souvenir.
-
- [28] Sérail est employé ici pour palais.
-
-Les châtiments corporels, la bastonnade sur la plante des pieds, la
-brûlure au fer rouge usitée autrefois dans les harems, tout cela est
-allé rejoindre les vieilles légendes et les forteresses du temps des
-Khalifes. C’est pourtant ces choses que pleurent les romanciers, restés
-à la période des robes flottantes, des turbans brodés et des soleils
-dans le dos.
-
-Mehemet-Aly ne passait point pour cruel et il se montra grand parmi les
-plus grands des souverains d’Égypte! Pourtant il menaçait de faire
-enterrer vivant un jardinier qui, timidement, lui expliquait qu’un
-dahlia épanoui en terre et à l’air libre mourrait sûrement si, selon les
-ordres reçus, on le transplantait au moment de sa floraison sous un
-arbre épais, à la place favorite du pacha...
-
-En cet Orient que les artistes modernes voudraient reconstruire de tous
-leurs vœux inhumains, le bien de chaque créature était soumis au vouloir
-d’un seul, et la personnalité ne comptait pas plus que ne compte un
-grain de sable dans l’immense désert de Libye.
-
-Pour que les femmes et les esclaves d’un homme pussent avoir des pierres
-précieuses aux talons de leurs mules de satin, des milliers d’êtres
-trimaient de l’aube à la nuit, sous l’ardente morsure des soleils d’été
-et sous la bise glaciale des mois d’hiver, à peine vêtus, presque pas
-nourris, et la plupart du temps jamais payés...
-
-Pour que les scribes des pachas d’alors pussent dire, comme le chat
-botté du marquis de Carabas: «Tout ceci, manants, appartient à mon noble
-maître, les prés, les champs, les propriétés, aussi loin que vos regards
-puissent s’étendre»; pour cela, les fellahs, dépouillés de leur humble
-patrimoine, criblés d’impôts, écrasés de corvées, donnaient leur chair
-et leur sang d’un bout de l’année à l’autre...
-
-Et pour que dans leurs palais, aux murs de prison, les seigneurs pussent
-jouir en paix des belles esclaves amenées à grands frais de Stamboul ou
-des monts de Circassie, des familles, là-bas, pleuraient en silence la
-perte d’une enfant chérie, ravie à leur amour par des misérables
-grassement rétribués, et dont c’était le métier de rapporter en Égypte
-le plus de femmes possible à l’usage des seigneurs.
-
-Alors qu’un immense souffle de pitié a passé sur le monde, en ces
-dernières années, alors que du fond même du groupe Parsis, l’Inde envoie
-ses filles étudier la médecine en Angleterre et en France, alors que les
-murailles mêmes de la Chine s’écroulent pour livrer passage au progrès
-appelé à régénérer la face des vieilles nations mongoles, il se trouve
-encore des mécontents et des grincheux pour reprocher à l’Égypte sa
-superbe marche en avant.
-
-Rien cependant n’est plus admirable. Il faut avoir, comme moi, suivi
-étape par étape les efforts patients et continus du groupe libéral, pour
-se rendre compte du travail accompli. Voué par un malheureux destin à
-une constante servitude, le peuple égyptien a dû lutter plus qu’un autre
-pour arriver à s’affranchir. Les hommes des classes supérieures ont
-acquis des connaissances que bien d’autres nations européennes
-pourraient leur envier. La vieille terre pharaonique compte,
-aujourd’hui, une pléiade de magistrats, de médecins, d’hommes politiques
-et de savants, dont les travaux ne le cèdent en rien à ceux du Monde
-nouveau.
-
-Dans un élan magnifique, la femme égyptienne s’est à son tour lancée
-dans l’arène; de toutes ses forces elle aide à présent ses frères à
-atteindre le but désiré. Mais un pays ne se transforme pas en un jour.
-Une race, profondément attachée aux coutumes ancestrales, n’accepte pas
-sans effroi la lutte profonde qui lui incombe, si elle veut atteindre à
-l’entière civilisation. La population des villages du Delta comme celle
-de la Haute-Égypte demeure immuablement pareille à celle de ses
-ancêtres. Chrétienne ou musulmane, elle reste purement «égyptienne» et
-tient encore par toutes ses fibres aux croyances et aux gestes transmis
-des aïeux.
-
-Il faut donc faire encore crédit à ce peuple un peu de temps et ne point
-juger des sentiments de l’élite par le geste maladroit de quelques-uns.
-
-Pourtant, ceux qui regrettent trop fort la disparition de la couleur
-locale, peuvent encore trouver à se satisfaire.
-
-Au lieu de prendre les grands express, qui mènent le touriste
-d’Alexandrie au Caire ou du Caire à Louqsor, les voyageurs dont l’âme
-curieuse cherche des sensations ignorées et des peuples inconnus, n’ont
-qu’à monter dans le petit chemin de fer agricole qui dessert aujourd’hui
-presque toutes les bourgades de l’intérieur. Qu’ils s’arrêtent en cours
-de route et qu’ils observent...
-
-Ils retrouveront, dans les prairies toujours vertes, sous le ciel
-éternellement limpide, le même peuple pasteur, immuablement penché vers
-la glèbe et subissant, avec son habituelle résignation, les vicissitudes
-du sort. Le riverain des bords du Nil poursuit, à travers les âges, les
-travaux qu’accomplirent avant lui les descendants des Aménophis et des
-Ramsès, usant ses forces, brûlant sa vie à seule fin de faire rendre à
-la terre ce gain dont les autres, plus habiles, goûteront le fruit.
-
-Ignorant et misérable, le fellah, inlassablement, peine pour autrui. Si,
-d’aventure, il parvient à acquérir quelque richesse, ce qu’il a gagné ne
-lui sert point. Le coût excessif de l’existence moderne, les nouveaux
-besoins qu’on lui a laissé prendre, ont tôt fait de l’appauvrir. Il ne
-s’entend pas plus à gérer ses biens qu’à les conserver. Sa compagne,
-vraie bête de somme, ne saurait ni le conseiller ni faciliter sa
-réussite autrement que par l’aide de ses bras et la fécondité de ses
-flancs.
-
-Le jour où l’on apprendra à ces hommes le parti qu’ils pourront tirer de
-leur sol, unique au monde, quand leurs femmes verront, sans plaintes,
-partir leur fils pour l’école ou la caserne, un pas immense sera
-accompli.
-
-Et si, comme tout le présage, l’heure arrive où les riverains des bords
-du Nil agiront enfin par eux-mêmes, sans gaspillage, et élèveront leurs
-enfants sans fanatisme ni faiblesse, avec le seul critérium d’une Égypte
-plus grande et plus belle, ce jour-là les amis du peuple égyptien se
-réjouiront. Et l’on ne pourra que bénir la civilisation triomphante qui,
-apportant la liberté, aura délivré ce peuple, voué par son ignorance et
-sa douce passivité à une si longue suite de souffrances, d’esclavage et
-de douleurs.
-
-Tantah 1911.--Paris 1921.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-J’ai essayé de montrer, dans ce bref tableau de l’Égypte, ce qu’elle
-était, ce qu’elle est, ce qu’elle pourrait être. Je souhaite que mes
-amis égyptiens comprennent bien ma pensée et ne m’accusent point d’une
-sévérité trop excessive. La belle terre des Pharaons touche maintenant
-au terme de ses misères. Bientôt libre et fière, elle prendra place
-parmi les nations privilégiées, Ce jour-là, il faut que tous ses
-habitants sans exception, renonçant à certaines pratiques d’un autre
-âge, s’unissent pour marcher ensemble vers le progrès; que des femmes
-supérieures, telles que Mme Jagloul-Pacha et Mme Charlaoui-Pacha, ne
-soient plus considérées comme des créatures exceptionnelles, mais que
-les autres marchent sur leurs traces, sans hésitation ni faiblesse, afin
-de concourir au relèvement de la patrie commune. J’ai l’impression que
-ce jour est proche et je m’en réjouis dans mon cœur avec tous les amis
-de ce pays que nul n’a pu connaître sans le chérir.
-
- JEHAN D’IVRAY.
-
-
-Mme Jagloul-Pacha n’a pas craint de remplacer son mari, le jour où
-celui-ci a été envoyé en exil. Pour la première fois en terre
-égyptienne, on a vu une femme musulmane diriger le parti politique
-constitué en faveur du relèvement de la patrie. C’est à cette femme
-d’élite que l’on doit en grande partie la solution qui se prépare.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Avant-propos 6
- L’Égypte qui s’en va 21
- En Égypte révoltée 37
- Les Coptes 77
- Petits métiers d’Égypte 92
- L’Égyptienne d’autrefois et celle d’aujourd’hui 107
- Au jardin de Guiseh 136
- Héliopolis 146
- Damiette et Rass-el-Bahr 154
- L’Orient du rêve 178
- Conclusion 185
-
-
-
-
-5812-21.--CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE ÉTERNELLE ***
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