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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Pensées d'un mercanti - -Author: Pierre Veber - -Release Date: January 30, 2022 [eBook #67283] - -Language: French - -Produced by: René Galluvot (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PENSÉES D'UN MERCANTI *** - - - - - - Pierre VEBER - - PENSÉES - D’UN - MERCANTI - - - PARIS - J. FERENCZI ET FILS, EDITEURS - 9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe) - - 1924 - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. - -Copyright by J. Ferenczi et Fils, 1924. - - - - -Pensées d’un Mercanti - - - -AVANT PROPOS - - -Le petit livre que nous présentons parut à Bruxelles, il y a une dizaine -d’années, sans nom d’auteur; aucune mention d’éditeur, aucune -d’imprimerie ne pouvaient renseigner les curieux; à coup sûr, ces -_Pensées d’un Mercanti_ émanaient d’un homme de métier. Elles eurent un -assez vif renom, et l’édition fut rapidement épuisée. On en publia des -extraits en divers journaux; mais il semble que le succès de cette -plaquette ait dépassé les espérances du Mercanti, et, soucieux de sa -tranquillité, ne voulut-il pas exploiter une réussite inquiétante dans -l’avenir? - -A cette époque, il était encore directeur de plusieurs théâtres, situés -en divers pays; la robuste sincérité de certaines pensées lui eussent -attiré la rancune de confrères un peu malmenés. - -Pour la première fois de sa vie, ce négociant déterminé repoussa les -dons de la fortune. Les _Pensées d’un Mercanti_, réclamées par tous, -n’eurent pas de seconde édition. Je suppose que cet homme intelligent -goûtait un plaisir infini à rester sur l’impression d’un triomphe -imprécis. Il avait «fait son effet» et il rentrait dans sa pénombre, -sans avoir cédé au sain désir de s’enorgueillir. Ainsi les _Pensées d’un -Mercanti_ auraient disparu sans un incident que je me permets de -relater; étant à Liége, où m’avaient appelé une série de conférences, je -me liai avec Maurice Gauchez, le plus subtil parmi les défenseurs de -l’esprit wallon; un soir, après le théâtre, nous sirotions des -cocktails, en discutant dramaturgie, lorsque Gauchez tira un petit livre -de sa poche, un in-18, très soigneusement imprimé, et me le tendit: «Je -parie que vous ne connaissez pas ça!» - ---Qu’est-ce que c’est? - ---Les _Pensées d’un Mercanti_, une brochure rarissime; je vous la prête. -Vous l’aurez lue en quelques minutes. Vous me direz ce que vous en -pensez? - -Rentré à l’hôtel, je me mis en devoir de parcourir ces Pensées; -quelques-unes me plurent, et je les recopiai pour en faire l’objet d’un -article, qui parut au _Gaulois_. - -Le lendemain, j’allai voir Gauchez et lui demandai quelques précisions -sur l’auteur de ce menu pamphlet; mon ami me répondit: «Personne ne peut -dire exactement quel fut l’auteur de ces lignes: en Belgique, nous -savons garder un secret. Durant une année, mes confrères s’évertuèrent à -découvrir le Mercanti cynique dont la rude franchise trahissait les -arcanes du métier; ils soupçonnèrent cinq ou six personnalités -dramatiques, un directeur à prétentions littéraires, un acteur qui -jouait parfois au journaliste, un auteur dont les pièces étaient -régulièrement refusées, un chanoine et le tenancier d’une maison -discrète, ancien normalien. Ces messieurs, flattés dans leur orgueil, se -défendaient mal; à cela nous connûmes qu’ils étaient innocents. -D’ailleurs, ils eussent été trop heureux d’exploiter le volume, s’ils en -avaient été les auteurs. La curiosité se lassa. Seul, je m’obstinai; je -ne voulais pas en avoir le démenti! J’appliquai au problème la vieille -méthode d’investigation léguée par nos maîtres. - -«L’auteur était certainement Belge; vous avez dû observer des -«belgianismes» excessifs dont ces pages sont émaillées; c’était -incontestablement un directeur; cela se trahissait à la façon dont il -parlait des auteurs, des acteurs et des managers: c’était un homme âgé, -puisqu’il faisait complaisamment allusion à ses anciennes bonnes -fortunes; c’était un retraité, telle ou telle réflexion _datait_. -C’était un isolé, sans famille, sinon il n’eût pas cherché la -distraction d’écrire; et des parents proches eussent cédé à la tentation -de vendre une confidence. C’était un homme riche, pouvant faire les -frais d’une édition assez coûteuse; c’était un homme puissant et -redoutable, car il avait eu forcément des complices, qui ne l’avaient -pas dénoncé. Le cercle de mon enquête se rétrécissait peu à peu. - -«J’acquis la conviction que le livre n’avait été ni composé, ni tiré en -Belgique. Je connais presque toutes les imprimeries d’ici. Selon moi, -l’impression aurait été faite en Angleterre, dans un patronage. Et -l’auteur a dû surveiller jalousement le travail, qui est parfait; il a -dû également fournir le papier, qui vient de manufactures spéciales: -nous n’avons pas ces papiers-là dans les pays latins. - -«Ce qui me frappa le plus, ce fut l’extraordinaire discrétion avec -laquelle l’ouvrage fut lancé: les librairies le reçurent sans indication -postale; le service fut distribué par des porteurs mystérieux; aucune -dédicace. Jamais l’auteur anonyme ne remercia les critiques. Avouez que -cette modestie est rare! Nanti de ces remarques, j’avais déjà -reconstitué mon inconnu; il ne restait qu’à lui trouver un nom. Or, je -crois bien être en possession du secret, maintenant. Pour moi, le -mercanti n’est autre qu’un sieur D..., fort riche et qui vit en avare au -fin bout de la ville. - -«Un curieux type que ce D... Dans la petite autobiographie qui précède -les _Pensées_, il nous a complaisamment exposé ses débuts, sa conquête -de la fortune, ses victoires. En effet, c’est à Paris qu’il fit ses -premières armes; doué d’un sens aigu du négoce, il sut, le premier, -commercialiser l’art dramatique. Il régentait vingt scènes, en France, -en Belgique, en Suisse; il administrait cent entreprises qui n’avaient -rien à voir avec le théâtre. Tout lui réussissait; pour l’arracher à la -scène du monde, il ne fallut que six mois. Quelques entreprises parurent -décliner; mon D... fut pris de panique. En quelques semaines, il liquida -toute sa fortune, qu’il plaça en immeubles, dans ce Liége si riche et si -accueillant. Il renonça soudain à tout ce qui avait été son cher souci. -Il vint se cacher dans la seule ville où il n’ait pas eu de théâtre. Le -bougre est encore solide, bien qu’il ait plus de soixante-dix ans; il -vit avec une servante, touche ses loyers, sort peu. Il reçoit, de temps -à autre, quelques macrobites de son espèce, des épaves de la vie. Il -possède, dit-on, une bibliothèque remplie d’ouvrages précieux, des -manuscrits introuvables. Jugez-en: Il a _Le Roi d’Amatibou_, de Labiche, -dont il n’existe plus un exemplaire en France. Des gens l’ont sollicité -de commanditer des affaires théâtrales, il a toujours refusé: «Je suis -celui qui revient de l’Enfer!» disait-il amèrement. - -«Si j’en crois la légende, ce vieux type aurait été l’amant d’un tas de -créatures splendides: il aurait eu une jeunesse et une maturité -encombrées. Il aime qu’on lui rappelle ce passé. Comme je suis directeur -de revue, j’allai visiter ce vieux bonze et le priai de rédiger pour moi -ses Mémoires; d’abord il parut tenté, puis se reprit: - -«--Monsieur, je ne sais pas écrire!... J’embrouille mes souvenirs. Tout -cela est trop lointain, on ne sait plus qui j’ai été... Non! Tout bien -réfléchi, c’est impossible! - -«Le vieux malin avait éventé le piège où je voulais l’attirer.» - -Le lendemain, je me présentai chez M. D... Il me reçut affablement, me -fit quelques compliments; je lui développai mes idées sur le théâtre en -lui récitant mes récentes conférences. Peu à peu il s’anima, se livra; -vraiment, ce n’était pas un homme ordinaire! Je me décidai à jouer le -tout pour le tout, et, à brûle-pourpoint, je lui criai: - ---C’est vous l’auteur des _Pensées d’un Mercanti_! - -Il n’eut pas le temps de se ressaisir, il baissa la tête. C’était -l’aveu. Je pris aussitôt mon avantage et je continuai: - ---Rassurez-vous, je n’abuserai pas du secret que j’ai surpris. Je vous -jure que je ne vous trahirai pas. Laissez-moi seulement rééditer le -petit volume en question! - ---Cela ne vaut pas grand’chose, objecta-t-il avec orgueil. - ---C’est tout de même un document précieux pour l’histoire du théâtre. Je -vous assure de toute ma discrétion! - -Le vieux, au bout d’une heure, se laissa fléchir. Il me gratifia même -d’un exemplaire sur japon, qu’il barbouilla d’une dédicace. Il insista: - ---Que l’on ne sache jamais, au grand jamais, que c’est moi qui ai commis -ça!... Plus tard, après ma mort, vous rééditerez la chose, mais vous -tairez mon nom! - -Je partis. Le pauvre D... mourut quelques semaines après, ainsi que me -l’apprit Gauchez, dans une lettre charmante et très explicite. D..., se -sentant perdu, avait fait réunir sur son drap d’agonisant tous les -portraits jaunis de ses anciennes conquêtes. - -Maintenant je suis délié de ma promesse et c’est pourquoi je livre à la -publicité _Les Pensées d’un Mercanti_. - - PIERRE VEBER. - - - - -MOI, PAR MOI - -Petite autobiographie liminaire. - - -Au seuil de la vieillesse, désabusé, j’éprouve l’absurde besoin de -réunir en recueil les réflexions médiocres que j’ai notées, au jour le -jour, durant une longue et glorieuse carrière. Le voile de l’anonymat -sera mon premier suaire. En vérité, je ne suis pas _un_ Directeur, je -suis _le_ Directeur, tel qu’il a été et qu’il sera. Ma personne importe -peu; toutefois, je crois être utile à mes successeurs en leur léguant -les directives qui m’ont mené à la fortune. Ce que j’ai consigné, -pêle-mêle, je le donne dans le même désordre; que chacun y picore à sa -fantaisie. Je me présente en toute sincérité, ainsi que je serai lorsque -je passerai le suprême Conseil de Révision. - -Je suis né quelque part, en France. Je pourrais insinuer que je suis le -fils de pauvres ouvriers et que je me suis fait moi-même. Ce ne serait -pas vrai. Mon père était officier ministériel et gagnait bien notre vie. -Moi, je n’étais bon à rien, mais j’eus, plus tard, la satisfaction -d’enrichir ma famille de médiocres qui me reniait. Après mon service -militaire, qui se prolongea, j’entrai comme clerc dans une boutique de -coiffeur située à Montparnasse. La clientèle était composée de jeunes -artistes qui me donnaient des billets de théâtre. J’allais chaque soir -au spectacle; cela m’ennuyait, mais il fallait bien utiliser les faveurs -et livrer le lendemain mes appréciations aux généreuses clientes. De là -datèrent mes premières affaires: j’avais noué des relations avec le -marchand de programmes, le chasseur et le ramasseur de mégots; -j’organisai leur commerce de si heureuse façon que l’on réclama mes -lumières en divers établissements. C’est moi qui ai fondé le Consortium -des Mégots, qui régit encore la Bourse des tabacs de seconde main! -J’étais bouillant d’idées, que je mettais aussitôt à exécution. La -coiffure ne m’intéressait plus et, d’ailleurs, j’ondulais fort mal. -J’avais déjà un bureau. - -Je groupai les portiers de restaurants en Société anonyme pour la -protection des pièces mal venues; les résultats que j’obtins furent tout -de suite excellents; nous prenions un four et le transformions en succès -d’estime; nous prenions aussi les pièces à fin de course et leur -redonnions une vie factice. Plus tard, ces humbles collaborateurs de la -première heure me furent précieux. - -Je n’osais encore me lancer; la buvette du Latin-Music-Hall était à -prendre, je la pris; je sus gagner la confiance de quelques jolies -femmes; autour de mon bar, entre minuit et deux heures, des Parisiens -désœuvrés vinrent s’attabler. Ce fut ainsi que je captai mes premiers -cent mille francs. J’acquis le Concert des Bateaux-Lavoirs, celui des -Fatigués, un cabaret au Quartier Latin; tout cela prospéra. Cependant, -je vivais comme un pauvre, même au temps de ma plus grande richesse. -N’avoir pas de besoins, exploiter les besoins des autres, c’est toute -une philosophie. Quand j’eus enfin mon premier théâtre, je sentis que je -tenais la fortune. Avant moi, les directeurs négligeaient les petits -moyens; le commerce du théâtre n’était pas, à proprement parler, un -commerce. Le Directeur se contentait des mesquins profits: le -rideau-annonce, les programmes, le café et les ouvreuses; la publicité -était dans l’enfance; les intermédiaires prenaient la meilleure part du -profit. Je mis ordre à tout cela; on peut dire qu’au théâtre le -sous-produit est le véritable produit. La grande erreur de ceux qui -dirigent un établissement est de chercher la grosse cote; il faut, au -contraire, jouer la matérielle. Si l’outsider sort, tant mieux! - -A ne vous rien cacher, je ne savais rien du métier; j’étais incapable -d’évaluer la valeur d’une pièce que l’on me présentait. Je me décidais -au petit bonheur; j’ignorais les noms des artistes célèbres et leur -rendement, leur influence sur le public. J’ai failli commettre des -impairs irréparables. Bah! Émile Perrin, qui fut le plus renommé -administrateur du Théâtre Français, n’eut pas de plus brillants débuts. -Moi, du moins, j’avais été coiffeur. Il n’était que peintre! - -J’avais risqué une partie grave: promu à la dignité de Directeur -régulier, j’avais voulu faire peau neuve; mes petits établissements de -tout repos, qui me rapportèrent mes premiers sous, je les avais vendus -pour réaliser la somme dont j’avais besoin. Quelle imprudence!... Il ne -faut jamais quitter son port d’attache; mieux averti, j’aurais soldé ces -établissements modestes, tout en y gardant un intérêt. Les petites -affaires ne périclitent pas, elles! Elles rapportent peu ou prou, mais -elles rapportent. - -J’étais assez embarrassé, je faisais juste la matérielle; si de mauvais -jours survenaient, comment pourrais-je durer? En cette minute critique, -Loulou Dunez me présenta son ami: - ---Tu verras, me dit-elle, c’est un type extraordinaire, follement riche, -si tu as des ennuis, il t’en tirera! - -Je dînai avec M. Bisoigne, fabricant de bâches. C’était un élégant jeune -homme, roué comme potence, très averti, et qui connaissait à merveille -le monde des coulisses; dès les premiers engagements de fer, M. Bisoigne -me prévint: - ---Mon cher, pour rien au monde je ne mettrai un sou dans une affaire de -théâtre! - ---Mais je ne vous demande rien! répondis-je avec indignation. - -Nous causâmes. J’exposai quelques projets qui intéressèrent M. Bisoigne -au plus haut point. Deux heures après, nous avions signé un traité. Je -prenais deux autres théâtres qui traînaient et j’étais sûr de l’avenir. -J’ai toujours gardé M. Bisoigne, même aux heures bénies où je n’avais -plus besoin de l’argent des autres: il me portait bonheur! - -On ne s’imagine pas avec quelle rapidité l’argent vient, quand il s’est -décidé à venir et quand on n’en a plus besoin. Le mauvais sort que je ne -redoutais plus, se détourna vers d’autres confrères. La pièce sur -laquelle nous ne comptions pas se mit à faire le maximum; j’en étais -effrayé. A dater de ce jour, je compris toute la force de la médiocrité. -J’exécutais les plans les plus fantastiques, je réalisais les -conceptions les plus folles: il se trouva que tout cela était -parfaitement logique et profitable. Au fond, c’était toujours constitué -sur le modèle du Consortium des Mégots. Je faisais servir ce qui ne -servait plus, dont personne ne voulait. - -Sachez-le, mes frères, il n’y a pas de mauvaise affaire!... Pour créer -la clientèle, il faut créer le besoin; et la publicité!... J’ai -multiplié les placards qui forcent l’attention, les manières de -contraindre les esprits distraits à lire une réclame. J’ai lancé des -pièces comme d’autres lançaient des remèdes; j’ai bousculé la routine -des billets de faveur, les piètres ressources des directeurs aux abois. -Maintenant, et grâce à moi, la cuisine nécessaire d’un succès a pris -toute son importance. Ceux qui m’ont raillé ont cependant dérobé mes -méthodes. La valeur d’une pièce est négligeable; d’abord êtes-vous sûr -de cette valeur? Si vous persuadez le spectateur qu’il s’amusera, il -s’amusera parce qu’il ne voudra pas avoir l’air plus bête que tous ceux -qui s’y divertissent. Mettez dans un placard: «Immense succès de rire!» -On rira. - -Évidemment, il y a les «pièces d’art». Cela ne me regarde pas!... Je -suis, cyniquement, un mercanti, et je vends une marchandise. Il est -douteux que je monte une pièce de M. de Curel; il est douteux que M. -Curel m’en propose une, à moins qu’il ne soit pris de folie subite. Tout -de même, mon ingérence soudaine dans la littérature contemporaine n’aura -pas été inutile; j’aurai contribué à départager nettement le répertoire -de commerce et l’autre. Ce sont désormais deux domaines bien différents. -Je ne cherche pas à me justifier, j’ai trop d’orgueil pour cela. J’ai -simplement adapté le divertissement aux nécessités de mon époque. La -masse du public n’est pas remarquablement cultivée. Pourquoi voulez-vous -élever l’âme de toutes ces bonnes gens qui ne vous demandent rien de -pareil? Soyons résolument médiocres! Il y a dans le rire franc une -certaine dose de mépris pour la cause de ce rire. C’est la jouissance de -s’encanailler l’imagination? Soit! Alors, exploitons cette jouissance, -rationnellement. - -J’eus des mécomptes et je ne les dissimule pas; à plusieurs reprises, -pour avoir trop compté sur l’ineptie du public, je me vis à deux doigts -de la faillite. Nul ne connut mes affres. A force de bluff, je parvins à -ramener ma clientèle hésitante et ceux qui tentaient de m’échapper, je -les traquais à domicile! Je les aurais arquepincés par ministère -d’huissier!... Ce furent de dures années de luttes; je triomphai, en -définitive. - -Je n’ai pas à rougir de l’aide que me procuraient diverses personnalités -que je gratifierai du titre de Mécènes: une dame mûre, veuve d’un -banquier connu; elle écrivait des vaudevilles invraisemblables que je -fis retaper par de jeunes littérateurs obscurs et désintéressés. Un -robuste exportateur de denrées alimentaires se découvrit un talent de -compositeur; je lui facilitai le moyen de se produire. Il faut bien -venir au secours des riches. Ces choses-là n’ont pas d’importance si on -sait les accommoder discrètement. Quel directeur n’a pas dans son passé -des complaisances de cet ordre? Il suffit de les oublier. J’entrai enfin -dans la série heureuse; j’avais découvert le type de pièce qui plut au -spectateur: un mélange de grivoiserie et de sensibilité; une évocation -sournoise des succès périmés, un langage familier et incorrect, une -exploitation des comiques célèbres, bref la pièce à succès fabriquée en -série. J’employais quinze auteurs à ce travail et je surveillais -l’atelier. On me soumettait chaque soir le résultat des travaux exécutés -par l’usine. J’eus ainsi une coopérative de génies, où chacun avait son -emploi distinct; mais c’était moi qui donnais la formule définitive, qui -rectifiais les efforts. Hein?... Richelieu n’avait pas rêvé cela?... Et -pourtant ce pauvre cardinal avait dessiné le plan d’une tragédie en -coopération! Seulement il ne s’était pas préoccupé de la question de -publicité qui primait tout. - -Entre temps j’établissais des filiales en province et à l’étranger. -C’est comme cela que je suis devenu Belge et un peu Suisse. J’achetais -tous les théâtres que l’on m’offrait. De la sorte, j’imposais ma marque -de fabrique. J’ai fait, j’ose le dire, le cartel de la gaieté!... - -Dès que la chance vous favorise, elle vous obsède, elle vous envahit. -Une affaire déplorable, à laquelle je m’intéressais, prospérait -aussitôt; il suffisait que le populaire apprît que je m’y -intéressais!... Mon nom était garant du succès. Je ne pouvais plus -refuser ma participation aux entreprises qui me paraissaient aléatoires: -«Votre nom! On ne vous demande que votre nom!... Vous ne risquez rien et -vous touchez cent mille francs!» J’acceptais et l’affaire marchait sans -que je m’en mêlasse! L’argent est un esclave qui se soumet au maître -reconnu. J’eus assez de sang-froid pour ne pas me griser. Cette fortune -tardive m’importunait, car elle ne me conférait que des devoirs. Avec un -million, j’aurais été heureux: dix millions m’accablaient. Je courais de -Conseil d’administration en Conseil d’administration; je ne dormais -plus. J’avais des théâtres en masse, des charges et des revenus. J’avais -l’air d’accaparer, je subissais. La facilité du gain est la plus -cruelle, car elle vous ôte toute liberté de satisfaire vos désirs. Je -pouvais tout et je n’avais pas le temps d’être un homme libre. Une -cohorte de soucis m’assiégeait et troublait mes nuits. Les devoirs de -l’amour n’étaient pas les moins obsédants; j’étais obligé d’aimer les -créatures que le seul intérêt jetait dans mes bras. J’ai fait honneur à -ma signature, mais à quel prix! Quelle existence tourmentée, -bousculée!... Je n’étais jamais sûr du moment prochain et je n’ai jamais -pu prendre un rendez-vous certain, ni une décision irrévocable. Je -signais, j’embrassais, je courais, je discutais... Des minutes brèves, -tantôt graves, tantôt frivoles... Tout cela dans un tohu-bohu où ma -personnalité se dispersait et s’annihilait. Il ne subsistait de moi que -l’individu créé par la légende, le monsieur multiple et supérieur qui -guidait selon sa loi tant de convoitises. Si on avait su! - -Une seule directive demeurait en mon esprit ballotté: «Prends garde!... -Ça ne durera pas! Une minute viendra qui abolira tout!... Alors, tout ce -qui t’a servi te desservira. Les éléments de ta fortune se retourneront -contre toi. Ton bonheur insolent s’écroulera. Et tu retomberas!» J’ai -vécu sous la menace de cette minute; je l’ai guettée peureusement, aux -heures les plus rassurantes de mon triomphe. Elle m’a empoisonné, elle -m’a rendu ombrageux; chaque soir, je me couchais en me disant: «C’est -pour demain!» J’amassais des richesses inutiles pour me garantir contre -cette minute. Elle est venue et j’ai pris peur. Moi qui avais risqué -tant de parties perdues d’avance, qui avais surmonté tant de difficultés -redoutables, j’ai eu peur d’un retour de chance. En quelques semaines -j’ai liquidé tout mon passé! Je me suis vite réfugié dans la solitude. - -Mon œuvre s’est éparpillée, ainsi que ma gloire éphémère. A présent, il -ne me reste plus qu’une bibliothèque qui m’ennuie, une richesse -immobilisée qui m’est à charge, et des souvenirs qui s’estompent. Je -suis seul, vieux et fatigué!... L’ensemble de ma vie laborieuse se solde -par ce petit ouvrage où j’essaie vainement de me continuer. Qui -suis-je?... Personne ne le saura. Où vais-je? Vers le grand Peut-Etre. -Pour l’heure, je ne suis qu’un lamentable vieillard qui collige des -notes écrites au jour le jour. Vous y trouverez beaucoup d’orgueil et -beaucoup d’humilité! Je ne me fais pas meilleur que je ne suis. - - - - -PENSEES DISTRAITES - - -Quand j’ai commencé, je ne savais rien et je jouais n’importe quoi; j’ai -gagné de l’argent. Plus tard, j’ai voulu choisir et j’ai perdu de -l’argent; alors, je me suis remis à jouer n’importe quoi. - - * * * * * - -Si les acteurs étaient payés au prix qu’ils valent, et non à celui -qu’ils croient valoir, les frais de plateau seraient considérablement -diminués. - - * * * * * - -Quand on dit d’un directeur: «C’est un artiste!» il est fichu! - - * * * * * - -J’ai toujours dépensé sans compter _pour ce qui se voyait_; j’ai -toujours lésiné sur _ce qui ne se voyait pas_. De là ma fortune; -j’allumais mille lampes sur la scène, et j’éteignais deux lampes sur -trois dans les loges d’artistes. - - * * * * * - -Un directeur doit passer pour un homme à femmes, et se garder de l’être -réellement. - - * * * * * - -Surveillance et douceur: il faut savoir ouvrir l’œil... et fermer les -yeux! - - * * * * * - -Répétition générale? Un amas de rancunes liguées contre un succès. - - * * * * * - -Les critiques: des gens qui n’aiment pas le théâtre des autres, parce -qu’ils en font eux-mêmes, ou parce qu’ils ne peuvent pas en faire. - - * * * * * - -En terme de marine comme de théâtre, la vedette, c’est un bateau. - - * * * * * - -J’encourage beaucoup les jeunes, pourvu que ce soient mes confrères qui -les jouent. - - * * * * * - -Etre eng...uirlandé, c’est la meilleure publicité, celle que l’on ne -paie pas et qui ne s’arrête jamais. - - * * * * * - -Je n’ai détesté personne, mais je n’ai raté personne. - - * * * * * - -J’ai cru à la chance, jusqu’au jour où j’ai découvert que j’étais -intelligent. - - * * * * * - -La chance, c’est l’art de ne pas contrarier les événements. - - * * * * * - -Quand je donnais une pièce nouvelle, je m’empressais au préalable de la -débiner. On la faisait réussir, rien que pour m’embêter. - - * * * * * - -Un jour, j’ai failli mourir; c’est la seule fois que l’on m’ait trouvé -intéressant. - - * * * * * - -Mes auteurs favoris--j’entends ceux qui ont édifié ma richesse--ont été -tour à tour mes amis et mes adversaires; moi, je restais implacablement -leur ami. - - * * * * * - -Je suis né à Amiens, mais j’ai laissé croire que j’étais du Midi; cela -rend la vie plus facile, car cela excuse tout. - - * * * * * - -Le meilleur moyen de dompter un ennemi, c’est d’en faire un complice. - - * * * * * - -J’ai toujours été honnête jusqu’au scrupule dans les affaires d’argent. -Cela vous donne beaucoup de liberté pour les autres. - - * * * * * - -Je confie aux reporters: «Je vais bientôt me retirer des affaires!» Pure -coquetterie! Je ne me reposerai qu’aux Champs-Élysées; encore ne suis-je -pas bien sûr de n’y pas monter un Théâtre d’Ombres. - - * * * * * - -Je n’aime pas l’argent, c’est l’argent qui m’aime. - - * * * * * - -La seule manière de plaire au public, c’est de le mépriser. - - * * * * * - -On a toujours besoin de plus d’argent qu’on n’en gagne. - - * * * * * - -Je ne suis pas aussi riche qu’on le suppose: j’ai mis beaucoup d’argent -de côté... et d’autre; j’en ai mis à côté! Mais on me croit riche et -c’est l’essentiel! - - * * * * * - -Je ne regrette pas mes fours: il faut faire envie et pitié. - - * * * * * - -Il y a dans tout grand succès une forte part de médiocrité; sans cela, -notre profession serait condamnée. - - * * * * * - -Un bon titre vaut mieux qu’un bon sujet et qu’une bonne pièce. - - * * * * * - -Un auteur «répandu» est généralement un auteur qui se liquéfie. - - * * * * * - -Nous avons plusieurs fléaux: la chaleur, le froid, la neige, la pluie, -le soleil! Allez donc vous y retrouver là-dedans! - - * * * * * - -Mon collègue X... m’a confié: «Je ne lis jamais une pièce, _je joue le -nom de l’auteur_.» Quel gâcheur! Et dire qu’il a fait fortune! - - * * * * * - -J’ai vendu du rire et j’ai vendu des larmes, avec la même pièce à peine -modifiée. - - * * * * * - -Les acteurs sont insupportables; il est plus difficile de faire une -affiche que de faire un succès. - - * * * * * - -J’ai eu dans ma carrière deux ennemis terribles dont je ne suis venu à -bout qu’au prix des plus grands sacrifices: moi, et mon homme de -confiance. - - * * * * * - -Il n’y a qu’un désir que je n’ai pu satisfaire, celui de jouer la -comédie. - - * * * * * - -Dans notre profession, on ne trouve que des «entrebailleurs de fonds». -La finesse du jeu consiste à s’en faire des commanditaires. - - * * * * * - -Les gens de théâtre se divisent en deux classes: ceux qui donnent de -l’argent pour avoir de l’amour et ceux qui donnent de l’amour pour avoir -de l’argent. Les premiers sont les commanditaires. - - * * * * * - -J’aurai bientôt la Légion d’honneur, et je me demande ce que Napoléon -Ier aurait pensé de ça! - - * * * * * - -Le théâtre est-il un art? Est-il un commerce? C’est un art quand ça ne -réussit pas. - - * * * * * - -Vanité de la critique, dont un placard de publicité peut reviser le -jugement... - - * * * * * - -J’ai fréquenté les plus grands personnages, les plus puissants et les -plus riches; tous m’ont réclamé des billets de faveur. Ils en eussent -trouvé chez le plus proche marchand de vins. - - * * * * * - -Je n’aime pas qu’on me lise des pièces, je préfère les lire moi-même; au -moins, je puis arrêter la lecture à mon gré. - - * * * * * - -Si je reçois une pièce finie, je la mets de côté; au bout de deux mois, -je n’y pense plus; au bout de trois mois, je la prends en horreur et je -n’ai plus qu’une idée: m’en débarrasser. - - * * * * * - -Une pièce reçue sur un vague scénario vous réserve de pures joies; on la -fabrique à l’avant-scène, chacun apporte sa contribution, fournit des -idées; et, somme toute, ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose; on a, -en plus, le charme de l’imprévu. - - * * * * * - -Je n’ai jamais dit: «Je veux!» Mais: «Vous voulez?» - - * * * * * - -Quand un théâtre ne marche pas, vendez-le, vous ferez une bonne affaire; -quand il marche, vendez-le aussi; c’est encore une bonne affaire! - - * * * * * - -Je travaille le matin, je travaille l’après-midi, je travaille le soir. -Et notre métier passe pour une sinécure! - - * * * * * - -Le directeur de théâtre est le seul commerçant que la faillite ne puisse -enrichir. - - * * * * * - -Ce qui juge notre profession, c’est qu’Antoine s’y est ruiné, alors que -M. X... est devenu millionnaire. - - * * * * * - -Mercanti, tant que vous voudrez! Mais voulez-vous ma place? Tâchez de la -prendre! - - * * * * * - -L’auteur remercie les artistes, le décorateur, le costumier, les -machinistes; il oublie généralement le directeur, à moins qu’il ne se -brouille avec lui. - - * * * * * - -Je suis parti de rien, et je ne suis arrivé à rien; comme Siéyès, j’ai -vécu. - - * * * * * - -Pas d’auteur-directeur, ni de directeur-auteur; chacun son métier, les -Muses seront bien gardées. - - * * * * * - -Si Molière, Corneille et Racine se produisaient à notre époque, ils -trouveraient toutes les portes fermées. - - * * * * * - -On a toujours une raison valable pour refuser un bon ouvrage; il suffit -de trouver les mots «à l’emporte-pièce!» - - * * * * * - -Je me suis fait apprécier grâce à ma franchise, car je n’ai jamais -hésité à dire aux gens tout le bien que je ne pensais pas d’eux. - - * * * * * - -«Il n’y a pas de claque à l’Opéra-Comique!»... mais, heureusement, il y -en a dans les environs. - - * * * * * - -Je ne sais rien de plus odieux qu’un homme modeste: c’est un vaniteux -rentré. - - * * * * * - -C’est à tort que l’on m’a cru hardi et bien portant; hélas! j’ai sans -cesse mal à l’estomac... que je n’ai pas. - - * * * * * - -Je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; on en abuserait. - - * * * * * - -En général, un _four_ n’est qu’un succès que l’on n’a pas su exploiter. - - * * * * * - -La pièce à thèse: une vieille roulure que l’on habille en bébé. - - * * * * * - -Il ne faut pas craindre les pièces ennuyeuses; quand le public s’ennuie, -il croit qu’il pense, et ça le flatte. - - * * * * * - -Le Théâtre a résisté aux taxes, aux impôts, au Cinéma, au Dancing, à la -T. S. F. Faut-il qu’il ait la vie dure! - - * * * * * - -J’ai entendu un auteur adresser à une de ses interprètes ce madrigal: -«Madame, vous êtes une étoile dont je voudrais faire une comète!» - - * * * * * - -L’auteur devient, du même coup, l’amant de l’étoile et l’ennemi du -Directeur. - - * * * * * - -Un jeune qui fait reconnaître son enfant par un vieux; c’est l’histoire -de bien des collaborations. - - * * * * * - -Une pièce n’est jamais finie; l’auteur, les interprètes la modifient -sans cesse; et le jour de la dernière, ils y travaillent encore! - - * * * * * - -Un auteur, à qui je reprochais sa rosserie, me répondit: «Je n’ai jamais -pu retenir une méchanceté; il me semble, quand je l’ai dite, que je ne -la pense plus!» - - * * * * * - -Une collaboration résiste rarement à la prospérité. - - * * * * * - -Les collaborateurs se trompent l’un l’autre, comme les amants. Mais leur -réconciliation donne toujours naissance à un bel ouvrage. - - * * * * * - -Au théâtre, il n’y a pas de haine durable, ni d’amour fidèle. - - * * * * * - -Un homme qui a «du caractère» l’a forcément mauvais. - - * * * * * - -La susceptibilité n’est qu’un sous-produit de la vanité. L’orgueil -l’ignore. - - * * * * * - -Représentation de charité: tout le monde donne, sauf ceux qui -l’organisent. - - * * * * * - -La claque est inutile, depuis qu’on a supprimé le sifflet. - - * * * * * - -Impossible d’apprécier: Mlle X... qui n’a aucun talent, «ne manque -pourtant pas de talent!» - - * * * * * - -Pourquoi chaque critique dramatique se termine-t-elle par l’éloge -minutieux de toute la troupe? Cela devrait se faire à part, ou ne pas se -faire du tout. Vous donnez à l’acteur un certificat de collaboration; -s’il a été bon, il a rempli sa fonction, sans plus. La citation à -l’ordre du jour ne devrait être réservée qu’aux artistes de génie. - - * * * * * - -Quand vous écrivez: «Les toilettes de Mme Z... étaient ravissantes», -vous dédiez à Mme Z... un compliment dont elle se passerait volontiers. - - * * * * * - -Mettez tous mes confrères dans un sac, vous n’en tirerez qu’un sot. - - * * * * * - -Un directeur dit à une jeune artiste: «Vous fournissez vos toilettes, -vous fournissez vos chaussures, vous fournissez vos chapeaux, vous -fournissez vos bas et vos gants.--Et vous, répond l’autre, est-ce que -vous fournissez l’amant qui paiera tout cela?» - - * * * * * - -Un moyen sûr de faire de l’argent dans un théâtre, c’est de le -transformer en banque. Et encore... - - * * * * * - -Épictète a dit: «La difficulté que nous éprouvons à obtenir les choses, -objets de nos désirs, nous les rend plus précieuses quand nous les -avons, et plus indifférentes quand nous en sommes privés!» Après tout, -est-ce Épictète qui a dit ça? - - * * * * * - -Il faut s’emparer du bonheur. - - * * * * * - -Un de mes auteurs, assez pillard, paraphrasait ainsi un vers célèbre: -«L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on vole!» - - * * * * * - -N’abusez pas des pièces pornographiques; tout cochon a dans le cœur un -homme qui sommeille. - - * * * * * - -Le public vous sait peu gré des sacrifices que vous faites pour lui. - - * * * * * - -Petit dialogue: «Ma parole vaut mieux qu’un écrit, dit le Directeur.--Et -qu’est-ce qui vaut mieux que votre parole?» demande l’Auteur, inquiet. - - * * * * * - -On finit par avoir raison quand on se trompe avec décision. - - * * * * * - -T. B. me disait: «On a fêté ma centième, le jour de la quatre-vingtième, -qui n’était d’ailleurs que la cinquantième! - - * * * * * - -Phraséologie qui ne trompe personne: une pièce est toujours interrompue -«en plein succès et par suite de traités antérieurs». De la sorte, -auteurs, directeurs et spectateurs passent pour des idiots. - - * * * * * - -Une actrice vertueuse, c’est un fléau, même si elle est laide. - - * * * * * - -J’ai trouvé des Jeunes Premiers, des Comiques, des Ingénues; mais que de -mal j’eus à dénicher un bon souffleur! - - * * * * * - -On a multiplié les répétitions préventives: répétitions de costumiers, -de modistes, de cordonniers, d’éclairage, etc.; rien de tout cela -n’empêche la Générale, où se concentre la malveillance parisienne. - - * * * * * - -Quand un spectateur entre dans un théâtre avec un billet de faveur, il -prend aussitôt une âme de juge implacable. Il n’y a d’indulgent que _le -cochon de Payant_. - - * * * * * - -L’Agent de publicité est un habile homme qui profite également de votre -misère et de votre triomphe. - - * * * * * - -Le maître du théâtre contemporain, c’est le chasseur de restaurant. - - * * * * * - -Un ridicule voyant est la meilleure forme de la publicité. - - * * * * * - -Mon principal interprète a une écurie de courses; moi, je n’ai jamais -fait courir que des bruits, et j’ai gagné à tout coup. - - * * * * * - -J’ai fait la fête, et j’en suis réduit à l’eau de Vichy; il ne faut pas -dire: «Tonneau, je ne boirai pas à la fontaine!» - - * * * * * - -Deux corps de métier odieux: les machinistes et les musiciens -d’orchestre. La pièce rêvée est celle-ci: un seul décor, six personnages -au plus, des costumes de ville et pas de musique. - - * * * * * - -La femme, a dit Pascal, est un roseau dépensant. - - * * * * * - -Un engagement est un papier timbré, signé par deux personnes également -timbrées. - - * * * * * - -Il n’y a pas de métier plus fatigant que celui d’artiste dramatique: il -faut tout le temps être debout... ou couché. - - * * * * * - -Capus conseillait à un jeune homme: «Ne sois pas antisémite, mais -n’empêche personne de le devenir!» - - * * * * * - -Ayez des ennemis! Vos amis se lasseront de parler de vous; vos ennemis, -jamais! - - * * * * * - -L’esprit de dialogue est tout différent du véritable esprit; ce n’est -même pas de l’esprit. Je vous défie de lire une pièce qui vous a paru -spirituelle; c’est lamentable! - - * * * * * - -Compétence de cabots: une grande Sociétaire, Mlle R..., formulait son -jugement sur une pièce que l’on venait de lire au Comité: «L’ouvrage est -mal _écrite_!» - - * * * * * - -Nous avons refusé l’entrée de notre Association à notre confrère S... -Cela donnait à entendre qu’il n’y avait qu’un malhonnête homme dans -notre corporation. - - * * * * * - -Il ne faut pas montrer trop de femmes nues aux spectateurs, comme il ne -faut pas donner trop de viande aux chiens, ça les rend malades. - - * * * * * - -Une bonne pièce est toujours bien jouée. - - * * * * * - -Calculez exactement tous vos frais, après quoi vous pourrez ajouter un -tiers de la somme trouvée, et vous ne serez pas loin de la vérité. - - * * * * * - -Pardonnez tant que vous voudrez, mais n’oubliez jamais! - - * * * * * - -Sarah disait jadis: «J’ai le théâtre le plus commode à diriger, parce -que les deux sexes ne risquent pas de s’y battre!» - - * * * * * - -Mettre les autres en colère, et garder son calme. Ne crier que si l’on -n’a pas raison. - - * * * * * - -La profession d’artiste dramatique vieillit les hommes et rajeunit les -femmes. - - * * * * * - -Les comiques les plus laids sont les mieux aimés. - - * * * * * - -Un proverbe dit: «Il faut prendre son mal en patience»: un autre: «Il -faut prendre sa femelle en patience!» - - * * * * * - -Une femme qui dirige un théâtre est parfois remarquable; une femme qui -dirige un directeur de théâtre est toujours néfaste. - - * * * * * - -On meurt un peu de chaque ambition réalisée. - - * * * * * - -Le directeur M... disait à Georges Feydeau: «Tu es resté bohème, tandis -que moi, je suis arrivé.--Pardon! rectifia Feydeau, tu veux dire -_parvenu_!» - - * * * * * - -Il y a un langage du théâtre. - -Un auteur prend à part le principal interprète et lui explique -longuement son personnage: l’autre n’y comprend goutte. - -Survient le régisseur qui dit brutalement à son camarade: «Tu avances de -deux pas vers le jardin, tu t’arrêtes et tu fais cette g...-là!» L’autre -a compris. - - * * * * * - -Une bonne affiche a souvent sauvé une mauvaise pièce. - - * * * * * - -Ne laissez pas un acteur vous apporter une pièce; d’avance, c’est une -mauvaise pièce où il y a un bon rôle. - - * * * * * - -Une lecture où les artistes font un succès à l’ouvrage: mauvais présage. -Par contre, une lecture morne est d’excellent augure. - - * * * * * - -Traitez le spectateur comme un ami intime. Demandez-lui de l’argent, et -de la complaisance. - - * * * * * - -Ne dites pas d’un auteur qui vous a quitté: «Il est fini!» Il recommence -ailleurs!... - - * * * * * - -Abstenez-vous de répondre aux calomnies et aux outrages; on vous en -servirait une nouvelle tournée. - - * * * * * - -Les deux premiers juges d’une pièce, et les plus sûrs sont le machiniste -et le marchand de billets. - - * * * * * - -Affichez quelques superstitions, qui embelliront votre légende. Mais n’y -croyez pas, sinon vous empoisonnerez votre vie. - - * * * * * - -Beaucoup d’«expériences» ne forment pas une expérience. - - * * * * * - -Les femmes sont le plus mauvais public; elles viennent se montrer, -regardent dans la salle, cherchent à se faire remarquer, bavardent entre -elles, évaluent la beauté et les toilettes des actrices, et ne prêtent -aucune attention à la pièce. Après quoi, elles quittent le théâtre en -disant tout haut: «C’est idiot!» - - * * * * * - -Ce que les femmes recherchent, dans l’opérette, c’est le dancing et le -couturier. - - * * * * * - -Les amateurs de pièces gaies ont deux plaisirs: celui de rire d’abord, -et celui de mépriser leur gaieté, ensuite. - - * * * * * - -Les mondains arrivent quand la pièce est commencée, ils ne l’écoutent -pas parce qu’ils n’en ont pas connu la préparation, et ils s’en vont -avant la fin. Et ce sont eux qui font la réputation de la pièce! - - * * * * * - -Une œuvre dramatique meurt avec son auteur; on ne _reprend_ pas les -morts. - - * * * * * - -Depuis des siècles, c’est le même mouchoir que les auteurs se dérobent -les uns aux autres; quelques-uns ont la pudeur de le démarquer. - - * * * * * - -La tirade n’est plus de mode: on démolit tous les tunnels. - - * * * * * - -La maîtresse d’un auteur en vogue a nécessairement du talent. - - * * * * * - -Certaines actrices tiennent le haut du pavé; elles n’ont eu qu’à -descendre du trottoir. - - * * * * * - -Depuis l’impôt sur le revenu, on remet tous les ans à neuf la plupart -des théâtres. - - * * * * * - -«On refuse du monde au bureau!»... mais il y a quand même des places -chez le marchand de billets, et des vides dans la salle. - - * * * * * - -La fonction d’acteur a ceci d’agréable qu’elle ne comporte pas de limite -d’âge. - - * * * * * - -La vieillesse des Maîtres! Halévy racontait cette anecdote: Il était -allé voir Koning, le directeur du Gymnase, afin de lui parler d’une -pièce. Au milieu de l’entretien, un nécessaire apporte une carte, et -Koning s’écrie: «Dites à ce vieux raseur que je suis en voyage!» Halévy -jette un coup d’œil sur la carte, et lit: «Eugène Scribe, de l’Académie -Française.» - - * * * * * - -On a multiplié les Théâtres de Jeunes; pourquoi ne ferait-on pas un -Théâtre de Vieux? - - * * * * * - -Un dilemme se pose à tous les écrivains dramatiques: Pour être reçu, il -faut avoir été joué, et pour être joué, il faut avoir été reçu. - - * * * * * - -L’auteur moderne: un monsieur qui est à la fois financier, directeur, -comédien, metteur en scène, marchand de billets... et peut-être -écrivain. - - * * * * * - -Ne confiez pas votre maîtresse, ne prêtez pas votre auto, ne sous-louez -pas votre théâtre. - - * * * * * - -Ne faites pas de reprises; ou bien changez le titre de la pièce. Ce sera -du stoppage. - - * * * * * - -Mon collègue X... m’a soufflé le fameux comique Gédéon, dont je ne -voulais plus; je lui soufflerai Gédéon quand il n’en voudra plus; le -malheur c’est que, chaque fois, Gédéon augmente son cachet. - - * * * * * - -Mon ingénue est enceinte, ma coquette divorce, ma soubrette est lâchée -par son milliardaire, ma duègne fait faire sa première communion à son -amant, mon accessoiriste prend un cinéma, mon comique entre dans les -ordres, ma rondeur est neurasthénique, et cependant mon succès en cours -marche vers la millième. - - * * * * * - -Les cabots se détestent, le personnel se querelle, les employés se -jalousent, mais tout cela est baigné par la bonhomie et l’esprit de -corps. - - * * * * * - -Un machiniste me dit: «Sans moi, vous ne joueriez pas!» - -Un acteur me dit: «Sans moi, vous ne joueriez pas!» - -Un auteur me dit: «Sans moi, vous ne joueriez pas!» - -Mais, moi, je pense: «Sans moi, est-ce que vous joueriez?» - - * * * * * - -Un maître chanteur est venu, qui m’a réclamé mille francs; avec cent -sous, j’en ai fait un mendiant. - - * * * * * - -Quand je n’avais pas de théâtre, on me refusait la moindre scène, même à -prix de diamant; maintenant que je gouverne les coulisses, on m’offre -cent théâtres pour rien, pour le plaisir, et parce que je suis _verni_! - - * * * * * - -Pour fonder une dynastie, il ne me manque qu’un fils. - - * * * * * - -Je n’attends rien que du présent; quel dommage qu’il se fane si vite! - - * * * * * - -Une bonne pièce finit à 23 h. 45. Ne cherchons pas minuit à deux heures! - - * * * * * - -L’indulgence est la pire forme de l’indifférence. - - * * * * * - -Je ne veux pas être bien élevé, je perdrais toute ma saveur. - - * * * * * - -Je ne rougis pas de mes origines, mais je n’aime pas qu’on me les -rappelle. - - * * * * * - -De quoi demain sera-t-il fait? Mais d’hier, tout simplement! - - * * * * * - -Je n’ai pas eu le temps de me payer un vice. - - * * * * * - -On compte ensemble les sommes qui reviennent aux Pauvres et aux Auteurs; -ce sont les pauvres qui sont assurés de toucher le plus, ils ne -repassent pas de droits. - - * * * * * - -Le public est un fauve que l’auteur dramatique s’efforce de tenir en -respect; une minute d’inattention et le dompteur est dévoré. - - * * * * * - -Quelques rares auteurs ont la cote d’amour jusqu’au jour où, sans -raison, ils tombent en discrédit; le public est comme le Pape, il fait -payer ses indulgences. - - * * * * * - -Les critiques-auteurs sont les plus susceptibles; or, celui qui n’est -pas capable d’entendre la vérité n’est pas digne de la dire aux autres. - - * * * * * - -Les hommes ne sont pas aussi honnêtes qu’ils le prétendent, ni aussi -canailles qu’on les dit. - - * * * * * - -Des financiers m’ont prêté cent mille francs, qui ne m’eussent pas -avancé cinq louis. - - * * * * * - -Quel que soit le triomphe d’une pièce, l’auteur regrette les dix -représentations qu’il n’a pas eues. - - * * * * * - -Se défier de soi-même, et se méfier d’autrui. - - * * * * * - -On me dit: «Mon cher, vous êtes étonnant, vous rajeunissez!» Et je -découvre ainsi que je vieillis... - - * * * * * - -La bonté est la forme la plus évidente du gâtisme. - - * * * * * - -J’admets la religion de l’Amitié, à condition que j’en sois le Dieu. - - * * * * * - -Quand on désire violemment une chose, elle arrive. - - * * * * * - -Pour être Directeur de Théâtre officiel, il faut avoir une âme de -laquais. C’est pourquoi nous ambitionnons tous cette situation. - - * * * * * - -C’est avec du sourire que l’on pêche le plus de dévouements. - - * * * * * - -L’argent ne sert qu’à fabriquer des ingrats. - - * * * * * - -Le succès et le four nous valent autant d’ennemis; mais ils sont de -qualité différente. - - * * * * * - -Le découragement n’est que l’excuse des imbéciles. - - * * * * * - -Vous m’attaquez, car vous espérez un sursaut de colère? Vous ne l’aurez -pas; ma platitude guette vos excuses. - - * * * * * - -Celui qui meurt trop tôt se condamne; s’il avait duré, il aurait eu -raison. - - * * * * * - -J’aime la vie pour ce qu’elle me donne et pour ce qu’elle me refuse. En -fin de compte, je t’aurai, garce! - - * * * * * - -Elle m’a aimé, et j’ai cru qu’elle ne m’aimait pas; dès qu’elle ne m’a -plus aimé, j’ai cru qu’elle m’aimait, et je l’ai aimée. Comme nous nous -sommes fait souffrir inutilement! - - * * * * * - -Je lègue à mon successeur toutes les imperfections de ma maîtresse; je -ne garde que le souvenir de ses qualités. - - * * * * * - -Une femme m’a fait signe, dans mes songes. Je la cherche encore. - - * * * * * - -Comme j’ai souffert d’être brutal! Et comme j’aurais souffert, si je ne -l’avais été! - - * * * * * - -L’ambition n’est qu’un entraînement; les plus paresseux se laissent -tirer par l’action, et vont, en dépit de leur lassitude, vers des -sommets où le vertige les affole; il est plus facile de monter que de -descendre. - - * * * * * - -Pour mépriser l’argent, il faut en avoir beaucoup; or, on n’en a jamais -assez. - - * * * * * - -Je me suis ruiné pour une femme à qui j’ai, plus tard, refusé cent sous. -Quand ai-je été sincère? - - * * * * * - -Il n’y a qu’un plaisir, celui de dominer. - - * * * * * - -Amour, Fortune: on m’a volé. A qui m’en prendrai-je, sinon à moi qui me -suis laissé voler? J’ai mieux aimé être dupe que dupeur, c’est moins -fatigant. - - * * * * * - -La fortune seule confère la sérénité. L’absolue pauvreté seule confère -le dédain; je préfère la fortune. - - * * * * * - -Étais-je nécessaire? Je ne le crois pas. Ai-je été inutile? Je ne le -crois pas non plus. J’ai été, cela suffit. - - * * * * * - -La volonté est une invention des philosophes; les événements, les -comparses veulent pour vous; après quoi, vous dites: «Je veux!» Et vous -cédez. - - * * * * * - -J’ai connu un homme qui entendait composer d’avance sa vie comme une -œuvre d’art. Il a fini par mourir, lui aussi; il était bien avancé! - - * * * * * - -Quand j’ai pu me payer des noisettes, je n’avais plus de dents. - - * * * * * - -Dites que je suis un salaud, ça m’est égal. Mais ne dites pas que je -suis un parfait honnête homme, vous me vexeriez. - - * * * * * - -J’ai acheté un nombre incalculable de livres que je n’avais pas le temps -de lire. Je mettais ainsi de la science à la caisse d’épargne pour ma -vieillesse; mais je n’ai pas eu de vieillesse. - - * * * * * - -Je me regarde dans le miroir terni du Passé; j’y vois des visages de -moi-même qui me font horreur, et pourtant je les regrette. - - * * * * * - -Un génie est souvent un imbécile mal compris. - - * * * * * - -Sans le snobisme, il n’y aurait pas de littérature. - - * * * * * - -J’attends le jeune maître à son troisième ouvrage: quelle faillite! - - * * * * * - -Brûlez toutes les bibliothèques, il y aura encore des plagiaires. - - * * * * * - -Les plus fervents apôtres de la natalité sont les eunuques: qu’est-ce -qu’ils risquent? - - * * * * * - -Une pièce que l’on discute a donc assez de mérites pour être discutée? - - * * * * * - -Mon métier me dégoûte; pourquoi le fais-je? Parce qu’il me dégoûte. - - * * * * * - -J’ai dirigé cent théâtres, j’ai dirigé deux cents auteurs, quatre cents -artistes; j’ai dirigé mille entreprises; j’ai dirigé tout, «fors que -moi-même.» - - * * * * * - -J’arrête ici cette _psycholalie_ du Directeur; je viens d’avoir environ -deux cents pensées, à peu près ce que La Rochefoucauld eut durant toute -sa vie. Je ne prétends pas m’aligner avec ce professionnel, je ne suis -qu’un amateur désabusé. Je n’ai songé qu’à livrer le résultat d’une -modeste expérience dont mes successeurs pourront, je l’espère, tirer -profit. S’il m’est arrivé de mêler à des notes cursives des réflexions -un peu ambitieuses, je m’empresse de m’en excuser. Pour être directeur -on n’en est pas moins homme. Prenez là-dedans ce qui vous conviendra, -puisque je suis couvert du linceul de l’anonyme. - - -2942-2-24.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PENSÉES D'UN MERCANTI *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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