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-The Project Gutenberg eBook of Pensées d'un mercanti, by Pierre
-Veber
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Pensées d'un mercanti
-
-Author: Pierre Veber
-
-Release Date: January 30, 2022 [eBook #67283]
-
-Language: French
-
-Produced by: René Galluvot (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PENSÉES D'UN MERCANTI ***
-
-
-
-
-
- Pierre VEBER
-
- PENSÉES
- D’UN
- MERCANTI
-
-
- PARIS
- J. FERENCZI ET FILS, EDITEURS
- 9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
-
- 1924
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright by J. Ferenczi et Fils, 1924.
-
-
-
-
-Pensées d’un Mercanti
-
-
-
-AVANT PROPOS
-
-
-Le petit livre que nous présentons parut à Bruxelles, il y a une dizaine
-d’années, sans nom d’auteur; aucune mention d’éditeur, aucune
-d’imprimerie ne pouvaient renseigner les curieux; à coup sûr, ces
-_Pensées d’un Mercanti_ émanaient d’un homme de métier. Elles eurent un
-assez vif renom, et l’édition fut rapidement épuisée. On en publia des
-extraits en divers journaux; mais il semble que le succès de cette
-plaquette ait dépassé les espérances du Mercanti, et, soucieux de sa
-tranquillité, ne voulut-il pas exploiter une réussite inquiétante dans
-l’avenir?
-
-A cette époque, il était encore directeur de plusieurs théâtres, situés
-en divers pays; la robuste sincérité de certaines pensées lui eussent
-attiré la rancune de confrères un peu malmenés.
-
-Pour la première fois de sa vie, ce négociant déterminé repoussa les
-dons de la fortune. Les _Pensées d’un Mercanti_, réclamées par tous,
-n’eurent pas de seconde édition. Je suppose que cet homme intelligent
-goûtait un plaisir infini à rester sur l’impression d’un triomphe
-imprécis. Il avait «fait son effet» et il rentrait dans sa pénombre,
-sans avoir cédé au sain désir de s’enorgueillir. Ainsi les _Pensées d’un
-Mercanti_ auraient disparu sans un incident que je me permets de
-relater; étant à Liége, où m’avaient appelé une série de conférences, je
-me liai avec Maurice Gauchez, le plus subtil parmi les défenseurs de
-l’esprit wallon; un soir, après le théâtre, nous sirotions des
-cocktails, en discutant dramaturgie, lorsque Gauchez tira un petit livre
-de sa poche, un in-18, très soigneusement imprimé, et me le tendit: «Je
-parie que vous ne connaissez pas ça!»
-
---Qu’est-ce que c’est?
-
---Les _Pensées d’un Mercanti_, une brochure rarissime; je vous la prête.
-Vous l’aurez lue en quelques minutes. Vous me direz ce que vous en
-pensez?
-
-Rentré à l’hôtel, je me mis en devoir de parcourir ces Pensées;
-quelques-unes me plurent, et je les recopiai pour en faire l’objet d’un
-article, qui parut au _Gaulois_.
-
-Le lendemain, j’allai voir Gauchez et lui demandai quelques précisions
-sur l’auteur de ce menu pamphlet; mon ami me répondit: «Personne ne peut
-dire exactement quel fut l’auteur de ces lignes: en Belgique, nous
-savons garder un secret. Durant une année, mes confrères s’évertuèrent à
-découvrir le Mercanti cynique dont la rude franchise trahissait les
-arcanes du métier; ils soupçonnèrent cinq ou six personnalités
-dramatiques, un directeur à prétentions littéraires, un acteur qui
-jouait parfois au journaliste, un auteur dont les pièces étaient
-régulièrement refusées, un chanoine et le tenancier d’une maison
-discrète, ancien normalien. Ces messieurs, flattés dans leur orgueil, se
-défendaient mal; à cela nous connûmes qu’ils étaient innocents.
-D’ailleurs, ils eussent été trop heureux d’exploiter le volume, s’ils en
-avaient été les auteurs. La curiosité se lassa. Seul, je m’obstinai; je
-ne voulais pas en avoir le démenti! J’appliquai au problème la vieille
-méthode d’investigation léguée par nos maîtres.
-
-«L’auteur était certainement Belge; vous avez dû observer des
-«belgianismes» excessifs dont ces pages sont émaillées; c’était
-incontestablement un directeur; cela se trahissait à la façon dont il
-parlait des auteurs, des acteurs et des managers: c’était un homme âgé,
-puisqu’il faisait complaisamment allusion à ses anciennes bonnes
-fortunes; c’était un retraité, telle ou telle réflexion _datait_.
-C’était un isolé, sans famille, sinon il n’eût pas cherché la
-distraction d’écrire; et des parents proches eussent cédé à la tentation
-de vendre une confidence. C’était un homme riche, pouvant faire les
-frais d’une édition assez coûteuse; c’était un homme puissant et
-redoutable, car il avait eu forcément des complices, qui ne l’avaient
-pas dénoncé. Le cercle de mon enquête se rétrécissait peu à peu.
-
-«J’acquis la conviction que le livre n’avait été ni composé, ni tiré en
-Belgique. Je connais presque toutes les imprimeries d’ici. Selon moi,
-l’impression aurait été faite en Angleterre, dans un patronage. Et
-l’auteur a dû surveiller jalousement le travail, qui est parfait; il a
-dû également fournir le papier, qui vient de manufactures spéciales:
-nous n’avons pas ces papiers-là dans les pays latins.
-
-«Ce qui me frappa le plus, ce fut l’extraordinaire discrétion avec
-laquelle l’ouvrage fut lancé: les librairies le reçurent sans indication
-postale; le service fut distribué par des porteurs mystérieux; aucune
-dédicace. Jamais l’auteur anonyme ne remercia les critiques. Avouez que
-cette modestie est rare! Nanti de ces remarques, j’avais déjà
-reconstitué mon inconnu; il ne restait qu’à lui trouver un nom. Or, je
-crois bien être en possession du secret, maintenant. Pour moi, le
-mercanti n’est autre qu’un sieur D..., fort riche et qui vit en avare au
-fin bout de la ville.
-
-«Un curieux type que ce D... Dans la petite autobiographie qui précède
-les _Pensées_, il nous a complaisamment exposé ses débuts, sa conquête
-de la fortune, ses victoires. En effet, c’est à Paris qu’il fit ses
-premières armes; doué d’un sens aigu du négoce, il sut, le premier,
-commercialiser l’art dramatique. Il régentait vingt scènes, en France,
-en Belgique, en Suisse; il administrait cent entreprises qui n’avaient
-rien à voir avec le théâtre. Tout lui réussissait; pour l’arracher à la
-scène du monde, il ne fallut que six mois. Quelques entreprises parurent
-décliner; mon D... fut pris de panique. En quelques semaines, il liquida
-toute sa fortune, qu’il plaça en immeubles, dans ce Liége si riche et si
-accueillant. Il renonça soudain à tout ce qui avait été son cher souci.
-Il vint se cacher dans la seule ville où il n’ait pas eu de théâtre. Le
-bougre est encore solide, bien qu’il ait plus de soixante-dix ans; il
-vit avec une servante, touche ses loyers, sort peu. Il reçoit, de temps
-à autre, quelques macrobites de son espèce, des épaves de la vie. Il
-possède, dit-on, une bibliothèque remplie d’ouvrages précieux, des
-manuscrits introuvables. Jugez-en: Il a _Le Roi d’Amatibou_, de Labiche,
-dont il n’existe plus un exemplaire en France. Des gens l’ont sollicité
-de commanditer des affaires théâtrales, il a toujours refusé: «Je suis
-celui qui revient de l’Enfer!» disait-il amèrement.
-
-«Si j’en crois la légende, ce vieux type aurait été l’amant d’un tas de
-créatures splendides: il aurait eu une jeunesse et une maturité
-encombrées. Il aime qu’on lui rappelle ce passé. Comme je suis directeur
-de revue, j’allai visiter ce vieux bonze et le priai de rédiger pour moi
-ses Mémoires; d’abord il parut tenté, puis se reprit:
-
-«--Monsieur, je ne sais pas écrire!... J’embrouille mes souvenirs. Tout
-cela est trop lointain, on ne sait plus qui j’ai été... Non! Tout bien
-réfléchi, c’est impossible!
-
-«Le vieux malin avait éventé le piège où je voulais l’attirer.»
-
-Le lendemain, je me présentai chez M. D... Il me reçut affablement, me
-fit quelques compliments; je lui développai mes idées sur le théâtre en
-lui récitant mes récentes conférences. Peu à peu il s’anima, se livra;
-vraiment, ce n’était pas un homme ordinaire! Je me décidai à jouer le
-tout pour le tout, et, à brûle-pourpoint, je lui criai:
-
---C’est vous l’auteur des _Pensées d’un Mercanti_!
-
-Il n’eut pas le temps de se ressaisir, il baissa la tête. C’était
-l’aveu. Je pris aussitôt mon avantage et je continuai:
-
---Rassurez-vous, je n’abuserai pas du secret que j’ai surpris. Je vous
-jure que je ne vous trahirai pas. Laissez-moi seulement rééditer le
-petit volume en question!
-
---Cela ne vaut pas grand’chose, objecta-t-il avec orgueil.
-
---C’est tout de même un document précieux pour l’histoire du théâtre. Je
-vous assure de toute ma discrétion!
-
-Le vieux, au bout d’une heure, se laissa fléchir. Il me gratifia même
-d’un exemplaire sur japon, qu’il barbouilla d’une dédicace. Il insista:
-
---Que l’on ne sache jamais, au grand jamais, que c’est moi qui ai commis
-ça!... Plus tard, après ma mort, vous rééditerez la chose, mais vous
-tairez mon nom!
-
-Je partis. Le pauvre D... mourut quelques semaines après, ainsi que me
-l’apprit Gauchez, dans une lettre charmante et très explicite. D..., se
-sentant perdu, avait fait réunir sur son drap d’agonisant tous les
-portraits jaunis de ses anciennes conquêtes.
-
-Maintenant je suis délié de ma promesse et c’est pourquoi je livre à la
-publicité _Les Pensées d’un Mercanti_.
-
- PIERRE VEBER.
-
-
-
-
-MOI, PAR MOI
-
-Petite autobiographie liminaire.
-
-
-Au seuil de la vieillesse, désabusé, j’éprouve l’absurde besoin de
-réunir en recueil les réflexions médiocres que j’ai notées, au jour le
-jour, durant une longue et glorieuse carrière. Le voile de l’anonymat
-sera mon premier suaire. En vérité, je ne suis pas _un_ Directeur, je
-suis _le_ Directeur, tel qu’il a été et qu’il sera. Ma personne importe
-peu; toutefois, je crois être utile à mes successeurs en leur léguant
-les directives qui m’ont mené à la fortune. Ce que j’ai consigné,
-pêle-mêle, je le donne dans le même désordre; que chacun y picore à sa
-fantaisie. Je me présente en toute sincérité, ainsi que je serai lorsque
-je passerai le suprême Conseil de Révision.
-
-Je suis né quelque part, en France. Je pourrais insinuer que je suis le
-fils de pauvres ouvriers et que je me suis fait moi-même. Ce ne serait
-pas vrai. Mon père était officier ministériel et gagnait bien notre vie.
-Moi, je n’étais bon à rien, mais j’eus, plus tard, la satisfaction
-d’enrichir ma famille de médiocres qui me reniait. Après mon service
-militaire, qui se prolongea, j’entrai comme clerc dans une boutique de
-coiffeur située à Montparnasse. La clientèle était composée de jeunes
-artistes qui me donnaient des billets de théâtre. J’allais chaque soir
-au spectacle; cela m’ennuyait, mais il fallait bien utiliser les faveurs
-et livrer le lendemain mes appréciations aux généreuses clientes. De là
-datèrent mes premières affaires: j’avais noué des relations avec le
-marchand de programmes, le chasseur et le ramasseur de mégots;
-j’organisai leur commerce de si heureuse façon que l’on réclama mes
-lumières en divers établissements. C’est moi qui ai fondé le Consortium
-des Mégots, qui régit encore la Bourse des tabacs de seconde main!
-J’étais bouillant d’idées, que je mettais aussitôt à exécution. La
-coiffure ne m’intéressait plus et, d’ailleurs, j’ondulais fort mal.
-J’avais déjà un bureau.
-
-Je groupai les portiers de restaurants en Société anonyme pour la
-protection des pièces mal venues; les résultats que j’obtins furent tout
-de suite excellents; nous prenions un four et le transformions en succès
-d’estime; nous prenions aussi les pièces à fin de course et leur
-redonnions une vie factice. Plus tard, ces humbles collaborateurs de la
-première heure me furent précieux.
-
-Je n’osais encore me lancer; la buvette du Latin-Music-Hall était à
-prendre, je la pris; je sus gagner la confiance de quelques jolies
-femmes; autour de mon bar, entre minuit et deux heures, des Parisiens
-désœuvrés vinrent s’attabler. Ce fut ainsi que je captai mes premiers
-cent mille francs. J’acquis le Concert des Bateaux-Lavoirs, celui des
-Fatigués, un cabaret au Quartier Latin; tout cela prospéra. Cependant,
-je vivais comme un pauvre, même au temps de ma plus grande richesse.
-N’avoir pas de besoins, exploiter les besoins des autres, c’est toute
-une philosophie. Quand j’eus enfin mon premier théâtre, je sentis que je
-tenais la fortune. Avant moi, les directeurs négligeaient les petits
-moyens; le commerce du théâtre n’était pas, à proprement parler, un
-commerce. Le Directeur se contentait des mesquins profits: le
-rideau-annonce, les programmes, le café et les ouvreuses; la publicité
-était dans l’enfance; les intermédiaires prenaient la meilleure part du
-profit. Je mis ordre à tout cela; on peut dire qu’au théâtre le
-sous-produit est le véritable produit. La grande erreur de ceux qui
-dirigent un établissement est de chercher la grosse cote; il faut, au
-contraire, jouer la matérielle. Si l’outsider sort, tant mieux!
-
-A ne vous rien cacher, je ne savais rien du métier; j’étais incapable
-d’évaluer la valeur d’une pièce que l’on me présentait. Je me décidais
-au petit bonheur; j’ignorais les noms des artistes célèbres et leur
-rendement, leur influence sur le public. J’ai failli commettre des
-impairs irréparables. Bah! Émile Perrin, qui fut le plus renommé
-administrateur du Théâtre Français, n’eut pas de plus brillants débuts.
-Moi, du moins, j’avais été coiffeur. Il n’était que peintre!
-
-J’avais risqué une partie grave: promu à la dignité de Directeur
-régulier, j’avais voulu faire peau neuve; mes petits établissements de
-tout repos, qui me rapportèrent mes premiers sous, je les avais vendus
-pour réaliser la somme dont j’avais besoin. Quelle imprudence!... Il ne
-faut jamais quitter son port d’attache; mieux averti, j’aurais soldé ces
-établissements modestes, tout en y gardant un intérêt. Les petites
-affaires ne périclitent pas, elles! Elles rapportent peu ou prou, mais
-elles rapportent.
-
-J’étais assez embarrassé, je faisais juste la matérielle; si de mauvais
-jours survenaient, comment pourrais-je durer? En cette minute critique,
-Loulou Dunez me présenta son ami:
-
---Tu verras, me dit-elle, c’est un type extraordinaire, follement riche,
-si tu as des ennuis, il t’en tirera!
-
-Je dînai avec M. Bisoigne, fabricant de bâches. C’était un élégant jeune
-homme, roué comme potence, très averti, et qui connaissait à merveille
-le monde des coulisses; dès les premiers engagements de fer, M. Bisoigne
-me prévint:
-
---Mon cher, pour rien au monde je ne mettrai un sou dans une affaire de
-théâtre!
-
---Mais je ne vous demande rien! répondis-je avec indignation.
-
-Nous causâmes. J’exposai quelques projets qui intéressèrent M. Bisoigne
-au plus haut point. Deux heures après, nous avions signé un traité. Je
-prenais deux autres théâtres qui traînaient et j’étais sûr de l’avenir.
-J’ai toujours gardé M. Bisoigne, même aux heures bénies où je n’avais
-plus besoin de l’argent des autres: il me portait bonheur!
-
-On ne s’imagine pas avec quelle rapidité l’argent vient, quand il s’est
-décidé à venir et quand on n’en a plus besoin. Le mauvais sort que je ne
-redoutais plus, se détourna vers d’autres confrères. La pièce sur
-laquelle nous ne comptions pas se mit à faire le maximum; j’en étais
-effrayé. A dater de ce jour, je compris toute la force de la médiocrité.
-J’exécutais les plans les plus fantastiques, je réalisais les
-conceptions les plus folles: il se trouva que tout cela était
-parfaitement logique et profitable. Au fond, c’était toujours constitué
-sur le modèle du Consortium des Mégots. Je faisais servir ce qui ne
-servait plus, dont personne ne voulait.
-
-Sachez-le, mes frères, il n’y a pas de mauvaise affaire!... Pour créer
-la clientèle, il faut créer le besoin; et la publicité!... J’ai
-multiplié les placards qui forcent l’attention, les manières de
-contraindre les esprits distraits à lire une réclame. J’ai lancé des
-pièces comme d’autres lançaient des remèdes; j’ai bousculé la routine
-des billets de faveur, les piètres ressources des directeurs aux abois.
-Maintenant, et grâce à moi, la cuisine nécessaire d’un succès a pris
-toute son importance. Ceux qui m’ont raillé ont cependant dérobé mes
-méthodes. La valeur d’une pièce est négligeable; d’abord êtes-vous sûr
-de cette valeur? Si vous persuadez le spectateur qu’il s’amusera, il
-s’amusera parce qu’il ne voudra pas avoir l’air plus bête que tous ceux
-qui s’y divertissent. Mettez dans un placard: «Immense succès de rire!»
-On rira.
-
-Évidemment, il y a les «pièces d’art». Cela ne me regarde pas!... Je
-suis, cyniquement, un mercanti, et je vends une marchandise. Il est
-douteux que je monte une pièce de M. de Curel; il est douteux que M.
-Curel m’en propose une, à moins qu’il ne soit pris de folie subite. Tout
-de même, mon ingérence soudaine dans la littérature contemporaine n’aura
-pas été inutile; j’aurai contribué à départager nettement le répertoire
-de commerce et l’autre. Ce sont désormais deux domaines bien différents.
-Je ne cherche pas à me justifier, j’ai trop d’orgueil pour cela. J’ai
-simplement adapté le divertissement aux nécessités de mon époque. La
-masse du public n’est pas remarquablement cultivée. Pourquoi voulez-vous
-élever l’âme de toutes ces bonnes gens qui ne vous demandent rien de
-pareil? Soyons résolument médiocres! Il y a dans le rire franc une
-certaine dose de mépris pour la cause de ce rire. C’est la jouissance de
-s’encanailler l’imagination? Soit! Alors, exploitons cette jouissance,
-rationnellement.
-
-J’eus des mécomptes et je ne les dissimule pas; à plusieurs reprises,
-pour avoir trop compté sur l’ineptie du public, je me vis à deux doigts
-de la faillite. Nul ne connut mes affres. A force de bluff, je parvins à
-ramener ma clientèle hésitante et ceux qui tentaient de m’échapper, je
-les traquais à domicile! Je les aurais arquepincés par ministère
-d’huissier!... Ce furent de dures années de luttes; je triomphai, en
-définitive.
-
-Je n’ai pas à rougir de l’aide que me procuraient diverses personnalités
-que je gratifierai du titre de Mécènes: une dame mûre, veuve d’un
-banquier connu; elle écrivait des vaudevilles invraisemblables que je
-fis retaper par de jeunes littérateurs obscurs et désintéressés. Un
-robuste exportateur de denrées alimentaires se découvrit un talent de
-compositeur; je lui facilitai le moyen de se produire. Il faut bien
-venir au secours des riches. Ces choses-là n’ont pas d’importance si on
-sait les accommoder discrètement. Quel directeur n’a pas dans son passé
-des complaisances de cet ordre? Il suffit de les oublier. J’entrai enfin
-dans la série heureuse; j’avais découvert le type de pièce qui plut au
-spectateur: un mélange de grivoiserie et de sensibilité; une évocation
-sournoise des succès périmés, un langage familier et incorrect, une
-exploitation des comiques célèbres, bref la pièce à succès fabriquée en
-série. J’employais quinze auteurs à ce travail et je surveillais
-l’atelier. On me soumettait chaque soir le résultat des travaux exécutés
-par l’usine. J’eus ainsi une coopérative de génies, où chacun avait son
-emploi distinct; mais c’était moi qui donnais la formule définitive, qui
-rectifiais les efforts. Hein?... Richelieu n’avait pas rêvé cela?... Et
-pourtant ce pauvre cardinal avait dessiné le plan d’une tragédie en
-coopération! Seulement il ne s’était pas préoccupé de la question de
-publicité qui primait tout.
-
-Entre temps j’établissais des filiales en province et à l’étranger.
-C’est comme cela que je suis devenu Belge et un peu Suisse. J’achetais
-tous les théâtres que l’on m’offrait. De la sorte, j’imposais ma marque
-de fabrique. J’ai fait, j’ose le dire, le cartel de la gaieté!...
-
-Dès que la chance vous favorise, elle vous obsède, elle vous envahit.
-Une affaire déplorable, à laquelle je m’intéressais, prospérait
-aussitôt; il suffisait que le populaire apprît que je m’y
-intéressais!... Mon nom était garant du succès. Je ne pouvais plus
-refuser ma participation aux entreprises qui me paraissaient aléatoires:
-«Votre nom! On ne vous demande que votre nom!... Vous ne risquez rien et
-vous touchez cent mille francs!» J’acceptais et l’affaire marchait sans
-que je m’en mêlasse! L’argent est un esclave qui se soumet au maître
-reconnu. J’eus assez de sang-froid pour ne pas me griser. Cette fortune
-tardive m’importunait, car elle ne me conférait que des devoirs. Avec un
-million, j’aurais été heureux: dix millions m’accablaient. Je courais de
-Conseil d’administration en Conseil d’administration; je ne dormais
-plus. J’avais des théâtres en masse, des charges et des revenus. J’avais
-l’air d’accaparer, je subissais. La facilité du gain est la plus
-cruelle, car elle vous ôte toute liberté de satisfaire vos désirs. Je
-pouvais tout et je n’avais pas le temps d’être un homme libre. Une
-cohorte de soucis m’assiégeait et troublait mes nuits. Les devoirs de
-l’amour n’étaient pas les moins obsédants; j’étais obligé d’aimer les
-créatures que le seul intérêt jetait dans mes bras. J’ai fait honneur à
-ma signature, mais à quel prix! Quelle existence tourmentée,
-bousculée!... Je n’étais jamais sûr du moment prochain et je n’ai jamais
-pu prendre un rendez-vous certain, ni une décision irrévocable. Je
-signais, j’embrassais, je courais, je discutais... Des minutes brèves,
-tantôt graves, tantôt frivoles... Tout cela dans un tohu-bohu où ma
-personnalité se dispersait et s’annihilait. Il ne subsistait de moi que
-l’individu créé par la légende, le monsieur multiple et supérieur qui
-guidait selon sa loi tant de convoitises. Si on avait su!
-
-Une seule directive demeurait en mon esprit ballotté: «Prends garde!...
-Ça ne durera pas! Une minute viendra qui abolira tout!... Alors, tout ce
-qui t’a servi te desservira. Les éléments de ta fortune se retourneront
-contre toi. Ton bonheur insolent s’écroulera. Et tu retomberas!» J’ai
-vécu sous la menace de cette minute; je l’ai guettée peureusement, aux
-heures les plus rassurantes de mon triomphe. Elle m’a empoisonné, elle
-m’a rendu ombrageux; chaque soir, je me couchais en me disant: «C’est
-pour demain!» J’amassais des richesses inutiles pour me garantir contre
-cette minute. Elle est venue et j’ai pris peur. Moi qui avais risqué
-tant de parties perdues d’avance, qui avais surmonté tant de difficultés
-redoutables, j’ai eu peur d’un retour de chance. En quelques semaines
-j’ai liquidé tout mon passé! Je me suis vite réfugié dans la solitude.
-
-Mon œuvre s’est éparpillée, ainsi que ma gloire éphémère. A présent, il
-ne me reste plus qu’une bibliothèque qui m’ennuie, une richesse
-immobilisée qui m’est à charge, et des souvenirs qui s’estompent. Je
-suis seul, vieux et fatigué!... L’ensemble de ma vie laborieuse se solde
-par ce petit ouvrage où j’essaie vainement de me continuer. Qui
-suis-je?... Personne ne le saura. Où vais-je? Vers le grand Peut-Etre.
-Pour l’heure, je ne suis qu’un lamentable vieillard qui collige des
-notes écrites au jour le jour. Vous y trouverez beaucoup d’orgueil et
-beaucoup d’humilité! Je ne me fais pas meilleur que je ne suis.
-
-
-
-
-PENSEES DISTRAITES
-
-
-Quand j’ai commencé, je ne savais rien et je jouais n’importe quoi; j’ai
-gagné de l’argent. Plus tard, j’ai voulu choisir et j’ai perdu de
-l’argent; alors, je me suis remis à jouer n’importe quoi.
-
- * * * * *
-
-Si les acteurs étaient payés au prix qu’ils valent, et non à celui
-qu’ils croient valoir, les frais de plateau seraient considérablement
-diminués.
-
- * * * * *
-
-Quand on dit d’un directeur: «C’est un artiste!» il est fichu!
-
- * * * * *
-
-J’ai toujours dépensé sans compter _pour ce qui se voyait_; j’ai
-toujours lésiné sur _ce qui ne se voyait pas_. De là ma fortune;
-j’allumais mille lampes sur la scène, et j’éteignais deux lampes sur
-trois dans les loges d’artistes.
-
- * * * * *
-
-Un directeur doit passer pour un homme à femmes, et se garder de l’être
-réellement.
-
- * * * * *
-
-Surveillance et douceur: il faut savoir ouvrir l’œil... et fermer les
-yeux!
-
- * * * * *
-
-Répétition générale? Un amas de rancunes liguées contre un succès.
-
- * * * * *
-
-Les critiques: des gens qui n’aiment pas le théâtre des autres, parce
-qu’ils en font eux-mêmes, ou parce qu’ils ne peuvent pas en faire.
-
- * * * * *
-
-En terme de marine comme de théâtre, la vedette, c’est un bateau.
-
- * * * * *
-
-J’encourage beaucoup les jeunes, pourvu que ce soient mes confrères qui
-les jouent.
-
- * * * * *
-
-Etre eng...uirlandé, c’est la meilleure publicité, celle que l’on ne
-paie pas et qui ne s’arrête jamais.
-
- * * * * *
-
-Je n’ai détesté personne, mais je n’ai raté personne.
-
- * * * * *
-
-J’ai cru à la chance, jusqu’au jour où j’ai découvert que j’étais
-intelligent.
-
- * * * * *
-
-La chance, c’est l’art de ne pas contrarier les événements.
-
- * * * * *
-
-Quand je donnais une pièce nouvelle, je m’empressais au préalable de la
-débiner. On la faisait réussir, rien que pour m’embêter.
-
- * * * * *
-
-Un jour, j’ai failli mourir; c’est la seule fois que l’on m’ait trouvé
-intéressant.
-
- * * * * *
-
-Mes auteurs favoris--j’entends ceux qui ont édifié ma richesse--ont été
-tour à tour mes amis et mes adversaires; moi, je restais implacablement
-leur ami.
-
- * * * * *
-
-Je suis né à Amiens, mais j’ai laissé croire que j’étais du Midi; cela
-rend la vie plus facile, car cela excuse tout.
-
- * * * * *
-
-Le meilleur moyen de dompter un ennemi, c’est d’en faire un complice.
-
- * * * * *
-
-J’ai toujours été honnête jusqu’au scrupule dans les affaires d’argent.
-Cela vous donne beaucoup de liberté pour les autres.
-
- * * * * *
-
-Je confie aux reporters: «Je vais bientôt me retirer des affaires!» Pure
-coquetterie! Je ne me reposerai qu’aux Champs-Élysées; encore ne suis-je
-pas bien sûr de n’y pas monter un Théâtre d’Ombres.
-
- * * * * *
-
-Je n’aime pas l’argent, c’est l’argent qui m’aime.
-
- * * * * *
-
-La seule manière de plaire au public, c’est de le mépriser.
-
- * * * * *
-
-On a toujours besoin de plus d’argent qu’on n’en gagne.
-
- * * * * *
-
-Je ne suis pas aussi riche qu’on le suppose: j’ai mis beaucoup d’argent
-de côté... et d’autre; j’en ai mis à côté! Mais on me croit riche et
-c’est l’essentiel!
-
- * * * * *
-
-Je ne regrette pas mes fours: il faut faire envie et pitié.
-
- * * * * *
-
-Il y a dans tout grand succès une forte part de médiocrité; sans cela,
-notre profession serait condamnée.
-
- * * * * *
-
-Un bon titre vaut mieux qu’un bon sujet et qu’une bonne pièce.
-
- * * * * *
-
-Un auteur «répandu» est généralement un auteur qui se liquéfie.
-
- * * * * *
-
-Nous avons plusieurs fléaux: la chaleur, le froid, la neige, la pluie,
-le soleil! Allez donc vous y retrouver là-dedans!
-
- * * * * *
-
-Mon collègue X... m’a confié: «Je ne lis jamais une pièce, _je joue le
-nom de l’auteur_.» Quel gâcheur! Et dire qu’il a fait fortune!
-
- * * * * *
-
-J’ai vendu du rire et j’ai vendu des larmes, avec la même pièce à peine
-modifiée.
-
- * * * * *
-
-Les acteurs sont insupportables; il est plus difficile de faire une
-affiche que de faire un succès.
-
- * * * * *
-
-J’ai eu dans ma carrière deux ennemis terribles dont je ne suis venu à
-bout qu’au prix des plus grands sacrifices: moi, et mon homme de
-confiance.
-
- * * * * *
-
-Il n’y a qu’un désir que je n’ai pu satisfaire, celui de jouer la
-comédie.
-
- * * * * *
-
-Dans notre profession, on ne trouve que des «entrebailleurs de fonds».
-La finesse du jeu consiste à s’en faire des commanditaires.
-
- * * * * *
-
-Les gens de théâtre se divisent en deux classes: ceux qui donnent de
-l’argent pour avoir de l’amour et ceux qui donnent de l’amour pour avoir
-de l’argent. Les premiers sont les commanditaires.
-
- * * * * *
-
-J’aurai bientôt la Légion d’honneur, et je me demande ce que Napoléon
-Ier aurait pensé de ça!
-
- * * * * *
-
-Le théâtre est-il un art? Est-il un commerce? C’est un art quand ça ne
-réussit pas.
-
- * * * * *
-
-Vanité de la critique, dont un placard de publicité peut reviser le
-jugement...
-
- * * * * *
-
-J’ai fréquenté les plus grands personnages, les plus puissants et les
-plus riches; tous m’ont réclamé des billets de faveur. Ils en eussent
-trouvé chez le plus proche marchand de vins.
-
- * * * * *
-
-Je n’aime pas qu’on me lise des pièces, je préfère les lire moi-même; au
-moins, je puis arrêter la lecture à mon gré.
-
- * * * * *
-
-Si je reçois une pièce finie, je la mets de côté; au bout de deux mois,
-je n’y pense plus; au bout de trois mois, je la prends en horreur et je
-n’ai plus qu’une idée: m’en débarrasser.
-
- * * * * *
-
-Une pièce reçue sur un vague scénario vous réserve de pures joies; on la
-fabrique à l’avant-scène, chacun apporte sa contribution, fournit des
-idées; et, somme toute, ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose; on a,
-en plus, le charme de l’imprévu.
-
- * * * * *
-
-Je n’ai jamais dit: «Je veux!» Mais: «Vous voulez?»
-
- * * * * *
-
-Quand un théâtre ne marche pas, vendez-le, vous ferez une bonne affaire;
-quand il marche, vendez-le aussi; c’est encore une bonne affaire!
-
- * * * * *
-
-Je travaille le matin, je travaille l’après-midi, je travaille le soir.
-Et notre métier passe pour une sinécure!
-
- * * * * *
-
-Le directeur de théâtre est le seul commerçant que la faillite ne puisse
-enrichir.
-
- * * * * *
-
-Ce qui juge notre profession, c’est qu’Antoine s’y est ruiné, alors que
-M. X... est devenu millionnaire.
-
- * * * * *
-
-Mercanti, tant que vous voudrez! Mais voulez-vous ma place? Tâchez de la
-prendre!
-
- * * * * *
-
-L’auteur remercie les artistes, le décorateur, le costumier, les
-machinistes; il oublie généralement le directeur, à moins qu’il ne se
-brouille avec lui.
-
- * * * * *
-
-Je suis parti de rien, et je ne suis arrivé à rien; comme Siéyès, j’ai
-vécu.
-
- * * * * *
-
-Pas d’auteur-directeur, ni de directeur-auteur; chacun son métier, les
-Muses seront bien gardées.
-
- * * * * *
-
-Si Molière, Corneille et Racine se produisaient à notre époque, ils
-trouveraient toutes les portes fermées.
-
- * * * * *
-
-On a toujours une raison valable pour refuser un bon ouvrage; il suffit
-de trouver les mots «à l’emporte-pièce!»
-
- * * * * *
-
-Je me suis fait apprécier grâce à ma franchise, car je n’ai jamais
-hésité à dire aux gens tout le bien que je ne pensais pas d’eux.
-
- * * * * *
-
-«Il n’y a pas de claque à l’Opéra-Comique!»... mais, heureusement, il y
-en a dans les environs.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais rien de plus odieux qu’un homme modeste: c’est un vaniteux
-rentré.
-
- * * * * *
-
-C’est à tort que l’on m’a cru hardi et bien portant; hélas! j’ai sans
-cesse mal à l’estomac... que je n’ai pas.
-
- * * * * *
-
-Je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; on en abuserait.
-
- * * * * *
-
-En général, un _four_ n’est qu’un succès que l’on n’a pas su exploiter.
-
- * * * * *
-
-La pièce à thèse: une vieille roulure que l’on habille en bébé.
-
- * * * * *
-
-Il ne faut pas craindre les pièces ennuyeuses; quand le public s’ennuie,
-il croit qu’il pense, et ça le flatte.
-
- * * * * *
-
-Le Théâtre a résisté aux taxes, aux impôts, au Cinéma, au Dancing, à la
-T. S. F. Faut-il qu’il ait la vie dure!
-
- * * * * *
-
-J’ai entendu un auteur adresser à une de ses interprètes ce madrigal:
-«Madame, vous êtes une étoile dont je voudrais faire une comète!»
-
- * * * * *
-
-L’auteur devient, du même coup, l’amant de l’étoile et l’ennemi du
-Directeur.
-
- * * * * *
-
-Un jeune qui fait reconnaître son enfant par un vieux; c’est l’histoire
-de bien des collaborations.
-
- * * * * *
-
-Une pièce n’est jamais finie; l’auteur, les interprètes la modifient
-sans cesse; et le jour de la dernière, ils y travaillent encore!
-
- * * * * *
-
-Un auteur, à qui je reprochais sa rosserie, me répondit: «Je n’ai jamais
-pu retenir une méchanceté; il me semble, quand je l’ai dite, que je ne
-la pense plus!»
-
- * * * * *
-
-Une collaboration résiste rarement à la prospérité.
-
- * * * * *
-
-Les collaborateurs se trompent l’un l’autre, comme les amants. Mais leur
-réconciliation donne toujours naissance à un bel ouvrage.
-
- * * * * *
-
-Au théâtre, il n’y a pas de haine durable, ni d’amour fidèle.
-
- * * * * *
-
-Un homme qui a «du caractère» l’a forcément mauvais.
-
- * * * * *
-
-La susceptibilité n’est qu’un sous-produit de la vanité. L’orgueil
-l’ignore.
-
- * * * * *
-
-Représentation de charité: tout le monde donne, sauf ceux qui
-l’organisent.
-
- * * * * *
-
-La claque est inutile, depuis qu’on a supprimé le sifflet.
-
- * * * * *
-
-Impossible d’apprécier: Mlle X... qui n’a aucun talent, «ne manque
-pourtant pas de talent!»
-
- * * * * *
-
-Pourquoi chaque critique dramatique se termine-t-elle par l’éloge
-minutieux de toute la troupe? Cela devrait se faire à part, ou ne pas se
-faire du tout. Vous donnez à l’acteur un certificat de collaboration;
-s’il a été bon, il a rempli sa fonction, sans plus. La citation à
-l’ordre du jour ne devrait être réservée qu’aux artistes de génie.
-
- * * * * *
-
-Quand vous écrivez: «Les toilettes de Mme Z... étaient ravissantes»,
-vous dédiez à Mme Z... un compliment dont elle se passerait volontiers.
-
- * * * * *
-
-Mettez tous mes confrères dans un sac, vous n’en tirerez qu’un sot.
-
- * * * * *
-
-Un directeur dit à une jeune artiste: «Vous fournissez vos toilettes,
-vous fournissez vos chaussures, vous fournissez vos chapeaux, vous
-fournissez vos bas et vos gants.--Et vous, répond l’autre, est-ce que
-vous fournissez l’amant qui paiera tout cela?»
-
- * * * * *
-
-Un moyen sûr de faire de l’argent dans un théâtre, c’est de le
-transformer en banque. Et encore...
-
- * * * * *
-
-Épictète a dit: «La difficulté que nous éprouvons à obtenir les choses,
-objets de nos désirs, nous les rend plus précieuses quand nous les
-avons, et plus indifférentes quand nous en sommes privés!» Après tout,
-est-ce Épictète qui a dit ça?
-
- * * * * *
-
-Il faut s’emparer du bonheur.
-
- * * * * *
-
-Un de mes auteurs, assez pillard, paraphrasait ainsi un vers célèbre:
-«L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on vole!»
-
- * * * * *
-
-N’abusez pas des pièces pornographiques; tout cochon a dans le cœur un
-homme qui sommeille.
-
- * * * * *
-
-Le public vous sait peu gré des sacrifices que vous faites pour lui.
-
- * * * * *
-
-Petit dialogue: «Ma parole vaut mieux qu’un écrit, dit le Directeur.--Et
-qu’est-ce qui vaut mieux que votre parole?» demande l’Auteur, inquiet.
-
- * * * * *
-
-On finit par avoir raison quand on se trompe avec décision.
-
- * * * * *
-
-T. B. me disait: «On a fêté ma centième, le jour de la quatre-vingtième,
-qui n’était d’ailleurs que la cinquantième!
-
- * * * * *
-
-Phraséologie qui ne trompe personne: une pièce est toujours interrompue
-«en plein succès et par suite de traités antérieurs». De la sorte,
-auteurs, directeurs et spectateurs passent pour des idiots.
-
- * * * * *
-
-Une actrice vertueuse, c’est un fléau, même si elle est laide.
-
- * * * * *
-
-J’ai trouvé des Jeunes Premiers, des Comiques, des Ingénues; mais que de
-mal j’eus à dénicher un bon souffleur!
-
- * * * * *
-
-On a multiplié les répétitions préventives: répétitions de costumiers,
-de modistes, de cordonniers, d’éclairage, etc.; rien de tout cela
-n’empêche la Générale, où se concentre la malveillance parisienne.
-
- * * * * *
-
-Quand un spectateur entre dans un théâtre avec un billet de faveur, il
-prend aussitôt une âme de juge implacable. Il n’y a d’indulgent que _le
-cochon de Payant_.
-
- * * * * *
-
-L’Agent de publicité est un habile homme qui profite également de votre
-misère et de votre triomphe.
-
- * * * * *
-
-Le maître du théâtre contemporain, c’est le chasseur de restaurant.
-
- * * * * *
-
-Un ridicule voyant est la meilleure forme de la publicité.
-
- * * * * *
-
-Mon principal interprète a une écurie de courses; moi, je n’ai jamais
-fait courir que des bruits, et j’ai gagné à tout coup.
-
- * * * * *
-
-J’ai fait la fête, et j’en suis réduit à l’eau de Vichy; il ne faut pas
-dire: «Tonneau, je ne boirai pas à la fontaine!»
-
- * * * * *
-
-Deux corps de métier odieux: les machinistes et les musiciens
-d’orchestre. La pièce rêvée est celle-ci: un seul décor, six personnages
-au plus, des costumes de ville et pas de musique.
-
- * * * * *
-
-La femme, a dit Pascal, est un roseau dépensant.
-
- * * * * *
-
-Un engagement est un papier timbré, signé par deux personnes également
-timbrées.
-
- * * * * *
-
-Il n’y a pas de métier plus fatigant que celui d’artiste dramatique: il
-faut tout le temps être debout... ou couché.
-
- * * * * *
-
-Capus conseillait à un jeune homme: «Ne sois pas antisémite, mais
-n’empêche personne de le devenir!»
-
- * * * * *
-
-Ayez des ennemis! Vos amis se lasseront de parler de vous; vos ennemis,
-jamais!
-
- * * * * *
-
-L’esprit de dialogue est tout différent du véritable esprit; ce n’est
-même pas de l’esprit. Je vous défie de lire une pièce qui vous a paru
-spirituelle; c’est lamentable!
-
- * * * * *
-
-Compétence de cabots: une grande Sociétaire, Mlle R..., formulait son
-jugement sur une pièce que l’on venait de lire au Comité: «L’ouvrage est
-mal _écrite_!»
-
- * * * * *
-
-Nous avons refusé l’entrée de notre Association à notre confrère S...
-Cela donnait à entendre qu’il n’y avait qu’un malhonnête homme dans
-notre corporation.
-
- * * * * *
-
-Il ne faut pas montrer trop de femmes nues aux spectateurs, comme il ne
-faut pas donner trop de viande aux chiens, ça les rend malades.
-
- * * * * *
-
-Une bonne pièce est toujours bien jouée.
-
- * * * * *
-
-Calculez exactement tous vos frais, après quoi vous pourrez ajouter un
-tiers de la somme trouvée, et vous ne serez pas loin de la vérité.
-
- * * * * *
-
-Pardonnez tant que vous voudrez, mais n’oubliez jamais!
-
- * * * * *
-
-Sarah disait jadis: «J’ai le théâtre le plus commode à diriger, parce
-que les deux sexes ne risquent pas de s’y battre!»
-
- * * * * *
-
-Mettre les autres en colère, et garder son calme. Ne crier que si l’on
-n’a pas raison.
-
- * * * * *
-
-La profession d’artiste dramatique vieillit les hommes et rajeunit les
-femmes.
-
- * * * * *
-
-Les comiques les plus laids sont les mieux aimés.
-
- * * * * *
-
-Un proverbe dit: «Il faut prendre son mal en patience»: un autre: «Il
-faut prendre sa femelle en patience!»
-
- * * * * *
-
-Une femme qui dirige un théâtre est parfois remarquable; une femme qui
-dirige un directeur de théâtre est toujours néfaste.
-
- * * * * *
-
-On meurt un peu de chaque ambition réalisée.
-
- * * * * *
-
-Le directeur M... disait à Georges Feydeau: «Tu es resté bohème, tandis
-que moi, je suis arrivé.--Pardon! rectifia Feydeau, tu veux dire
-_parvenu_!»
-
- * * * * *
-
-Il y a un langage du théâtre.
-
-Un auteur prend à part le principal interprète et lui explique
-longuement son personnage: l’autre n’y comprend goutte.
-
-Survient le régisseur qui dit brutalement à son camarade: «Tu avances de
-deux pas vers le jardin, tu t’arrêtes et tu fais cette g...-là!» L’autre
-a compris.
-
- * * * * *
-
-Une bonne affiche a souvent sauvé une mauvaise pièce.
-
- * * * * *
-
-Ne laissez pas un acteur vous apporter une pièce; d’avance, c’est une
-mauvaise pièce où il y a un bon rôle.
-
- * * * * *
-
-Une lecture où les artistes font un succès à l’ouvrage: mauvais présage.
-Par contre, une lecture morne est d’excellent augure.
-
- * * * * *
-
-Traitez le spectateur comme un ami intime. Demandez-lui de l’argent, et
-de la complaisance.
-
- * * * * *
-
-Ne dites pas d’un auteur qui vous a quitté: «Il est fini!» Il recommence
-ailleurs!...
-
- * * * * *
-
-Abstenez-vous de répondre aux calomnies et aux outrages; on vous en
-servirait une nouvelle tournée.
-
- * * * * *
-
-Les deux premiers juges d’une pièce, et les plus sûrs sont le machiniste
-et le marchand de billets.
-
- * * * * *
-
-Affichez quelques superstitions, qui embelliront votre légende. Mais n’y
-croyez pas, sinon vous empoisonnerez votre vie.
-
- * * * * *
-
-Beaucoup d’«expériences» ne forment pas une expérience.
-
- * * * * *
-
-Les femmes sont le plus mauvais public; elles viennent se montrer,
-regardent dans la salle, cherchent à se faire remarquer, bavardent entre
-elles, évaluent la beauté et les toilettes des actrices, et ne prêtent
-aucune attention à la pièce. Après quoi, elles quittent le théâtre en
-disant tout haut: «C’est idiot!»
-
- * * * * *
-
-Ce que les femmes recherchent, dans l’opérette, c’est le dancing et le
-couturier.
-
- * * * * *
-
-Les amateurs de pièces gaies ont deux plaisirs: celui de rire d’abord,
-et celui de mépriser leur gaieté, ensuite.
-
- * * * * *
-
-Les mondains arrivent quand la pièce est commencée, ils ne l’écoutent
-pas parce qu’ils n’en ont pas connu la préparation, et ils s’en vont
-avant la fin. Et ce sont eux qui font la réputation de la pièce!
-
- * * * * *
-
-Une œuvre dramatique meurt avec son auteur; on ne _reprend_ pas les
-morts.
-
- * * * * *
-
-Depuis des siècles, c’est le même mouchoir que les auteurs se dérobent
-les uns aux autres; quelques-uns ont la pudeur de le démarquer.
-
- * * * * *
-
-La tirade n’est plus de mode: on démolit tous les tunnels.
-
- * * * * *
-
-La maîtresse d’un auteur en vogue a nécessairement du talent.
-
- * * * * *
-
-Certaines actrices tiennent le haut du pavé; elles n’ont eu qu’à
-descendre du trottoir.
-
- * * * * *
-
-Depuis l’impôt sur le revenu, on remet tous les ans à neuf la plupart
-des théâtres.
-
- * * * * *
-
-«On refuse du monde au bureau!»... mais il y a quand même des places
-chez le marchand de billets, et des vides dans la salle.
-
- * * * * *
-
-La fonction d’acteur a ceci d’agréable qu’elle ne comporte pas de limite
-d’âge.
-
- * * * * *
-
-La vieillesse des Maîtres! Halévy racontait cette anecdote: Il était
-allé voir Koning, le directeur du Gymnase, afin de lui parler d’une
-pièce. Au milieu de l’entretien, un nécessaire apporte une carte, et
-Koning s’écrie: «Dites à ce vieux raseur que je suis en voyage!» Halévy
-jette un coup d’œil sur la carte, et lit: «Eugène Scribe, de l’Académie
-Française.»
-
- * * * * *
-
-On a multiplié les Théâtres de Jeunes; pourquoi ne ferait-on pas un
-Théâtre de Vieux?
-
- * * * * *
-
-Un dilemme se pose à tous les écrivains dramatiques: Pour être reçu, il
-faut avoir été joué, et pour être joué, il faut avoir été reçu.
-
- * * * * *
-
-L’auteur moderne: un monsieur qui est à la fois financier, directeur,
-comédien, metteur en scène, marchand de billets... et peut-être
-écrivain.
-
- * * * * *
-
-Ne confiez pas votre maîtresse, ne prêtez pas votre auto, ne sous-louez
-pas votre théâtre.
-
- * * * * *
-
-Ne faites pas de reprises; ou bien changez le titre de la pièce. Ce sera
-du stoppage.
-
- * * * * *
-
-Mon collègue X... m’a soufflé le fameux comique Gédéon, dont je ne
-voulais plus; je lui soufflerai Gédéon quand il n’en voudra plus; le
-malheur c’est que, chaque fois, Gédéon augmente son cachet.
-
- * * * * *
-
-Mon ingénue est enceinte, ma coquette divorce, ma soubrette est lâchée
-par son milliardaire, ma duègne fait faire sa première communion à son
-amant, mon accessoiriste prend un cinéma, mon comique entre dans les
-ordres, ma rondeur est neurasthénique, et cependant mon succès en cours
-marche vers la millième.
-
- * * * * *
-
-Les cabots se détestent, le personnel se querelle, les employés se
-jalousent, mais tout cela est baigné par la bonhomie et l’esprit de
-corps.
-
- * * * * *
-
-Un machiniste me dit: «Sans moi, vous ne joueriez pas!»
-
-Un acteur me dit: «Sans moi, vous ne joueriez pas!»
-
-Un auteur me dit: «Sans moi, vous ne joueriez pas!»
-
-Mais, moi, je pense: «Sans moi, est-ce que vous joueriez?»
-
- * * * * *
-
-Un maître chanteur est venu, qui m’a réclamé mille francs; avec cent
-sous, j’en ai fait un mendiant.
-
- * * * * *
-
-Quand je n’avais pas de théâtre, on me refusait la moindre scène, même à
-prix de diamant; maintenant que je gouverne les coulisses, on m’offre
-cent théâtres pour rien, pour le plaisir, et parce que je suis _verni_!
-
- * * * * *
-
-Pour fonder une dynastie, il ne me manque qu’un fils.
-
- * * * * *
-
-Je n’attends rien que du présent; quel dommage qu’il se fane si vite!
-
- * * * * *
-
-Une bonne pièce finit à 23 h. 45. Ne cherchons pas minuit à deux heures!
-
- * * * * *
-
-L’indulgence est la pire forme de l’indifférence.
-
- * * * * *
-
-Je ne veux pas être bien élevé, je perdrais toute ma saveur.
-
- * * * * *
-
-Je ne rougis pas de mes origines, mais je n’aime pas qu’on me les
-rappelle.
-
- * * * * *
-
-De quoi demain sera-t-il fait? Mais d’hier, tout simplement!
-
- * * * * *
-
-Je n’ai pas eu le temps de me payer un vice.
-
- * * * * *
-
-On compte ensemble les sommes qui reviennent aux Pauvres et aux Auteurs;
-ce sont les pauvres qui sont assurés de toucher le plus, ils ne
-repassent pas de droits.
-
- * * * * *
-
-Le public est un fauve que l’auteur dramatique s’efforce de tenir en
-respect; une minute d’inattention et le dompteur est dévoré.
-
- * * * * *
-
-Quelques rares auteurs ont la cote d’amour jusqu’au jour où, sans
-raison, ils tombent en discrédit; le public est comme le Pape, il fait
-payer ses indulgences.
-
- * * * * *
-
-Les critiques-auteurs sont les plus susceptibles; or, celui qui n’est
-pas capable d’entendre la vérité n’est pas digne de la dire aux autres.
-
- * * * * *
-
-Les hommes ne sont pas aussi honnêtes qu’ils le prétendent, ni aussi
-canailles qu’on les dit.
-
- * * * * *
-
-Des financiers m’ont prêté cent mille francs, qui ne m’eussent pas
-avancé cinq louis.
-
- * * * * *
-
-Quel que soit le triomphe d’une pièce, l’auteur regrette les dix
-représentations qu’il n’a pas eues.
-
- * * * * *
-
-Se défier de soi-même, et se méfier d’autrui.
-
- * * * * *
-
-On me dit: «Mon cher, vous êtes étonnant, vous rajeunissez!» Et je
-découvre ainsi que je vieillis...
-
- * * * * *
-
-La bonté est la forme la plus évidente du gâtisme.
-
- * * * * *
-
-J’admets la religion de l’Amitié, à condition que j’en sois le Dieu.
-
- * * * * *
-
-Quand on désire violemment une chose, elle arrive.
-
- * * * * *
-
-Pour être Directeur de Théâtre officiel, il faut avoir une âme de
-laquais. C’est pourquoi nous ambitionnons tous cette situation.
-
- * * * * *
-
-C’est avec du sourire que l’on pêche le plus de dévouements.
-
- * * * * *
-
-L’argent ne sert qu’à fabriquer des ingrats.
-
- * * * * *
-
-Le succès et le four nous valent autant d’ennemis; mais ils sont de
-qualité différente.
-
- * * * * *
-
-Le découragement n’est que l’excuse des imbéciles.
-
- * * * * *
-
-Vous m’attaquez, car vous espérez un sursaut de colère? Vous ne l’aurez
-pas; ma platitude guette vos excuses.
-
- * * * * *
-
-Celui qui meurt trop tôt se condamne; s’il avait duré, il aurait eu
-raison.
-
- * * * * *
-
-J’aime la vie pour ce qu’elle me donne et pour ce qu’elle me refuse. En
-fin de compte, je t’aurai, garce!
-
- * * * * *
-
-Elle m’a aimé, et j’ai cru qu’elle ne m’aimait pas; dès qu’elle ne m’a
-plus aimé, j’ai cru qu’elle m’aimait, et je l’ai aimée. Comme nous nous
-sommes fait souffrir inutilement!
-
- * * * * *
-
-Je lègue à mon successeur toutes les imperfections de ma maîtresse; je
-ne garde que le souvenir de ses qualités.
-
- * * * * *
-
-Une femme m’a fait signe, dans mes songes. Je la cherche encore.
-
- * * * * *
-
-Comme j’ai souffert d’être brutal! Et comme j’aurais souffert, si je ne
-l’avais été!
-
- * * * * *
-
-L’ambition n’est qu’un entraînement; les plus paresseux se laissent
-tirer par l’action, et vont, en dépit de leur lassitude, vers des
-sommets où le vertige les affole; il est plus facile de monter que de
-descendre.
-
- * * * * *
-
-Pour mépriser l’argent, il faut en avoir beaucoup; or, on n’en a jamais
-assez.
-
- * * * * *
-
-Je me suis ruiné pour une femme à qui j’ai, plus tard, refusé cent sous.
-Quand ai-je été sincère?
-
- * * * * *
-
-Il n’y a qu’un plaisir, celui de dominer.
-
- * * * * *
-
-Amour, Fortune: on m’a volé. A qui m’en prendrai-je, sinon à moi qui me
-suis laissé voler? J’ai mieux aimé être dupe que dupeur, c’est moins
-fatigant.
-
- * * * * *
-
-La fortune seule confère la sérénité. L’absolue pauvreté seule confère
-le dédain; je préfère la fortune.
-
- * * * * *
-
-Étais-je nécessaire? Je ne le crois pas. Ai-je été inutile? Je ne le
-crois pas non plus. J’ai été, cela suffit.
-
- * * * * *
-
-La volonté est une invention des philosophes; les événements, les
-comparses veulent pour vous; après quoi, vous dites: «Je veux!» Et vous
-cédez.
-
- * * * * *
-
-J’ai connu un homme qui entendait composer d’avance sa vie comme une
-œuvre d’art. Il a fini par mourir, lui aussi; il était bien avancé!
-
- * * * * *
-
-Quand j’ai pu me payer des noisettes, je n’avais plus de dents.
-
- * * * * *
-
-Dites que je suis un salaud, ça m’est égal. Mais ne dites pas que je
-suis un parfait honnête homme, vous me vexeriez.
-
- * * * * *
-
-J’ai acheté un nombre incalculable de livres que je n’avais pas le temps
-de lire. Je mettais ainsi de la science à la caisse d’épargne pour ma
-vieillesse; mais je n’ai pas eu de vieillesse.
-
- * * * * *
-
-Je me regarde dans le miroir terni du Passé; j’y vois des visages de
-moi-même qui me font horreur, et pourtant je les regrette.
-
- * * * * *
-
-Un génie est souvent un imbécile mal compris.
-
- * * * * *
-
-Sans le snobisme, il n’y aurait pas de littérature.
-
- * * * * *
-
-J’attends le jeune maître à son troisième ouvrage: quelle faillite!
-
- * * * * *
-
-Brûlez toutes les bibliothèques, il y aura encore des plagiaires.
-
- * * * * *
-
-Les plus fervents apôtres de la natalité sont les eunuques: qu’est-ce
-qu’ils risquent?
-
- * * * * *
-
-Une pièce que l’on discute a donc assez de mérites pour être discutée?
-
- * * * * *
-
-Mon métier me dégoûte; pourquoi le fais-je? Parce qu’il me dégoûte.
-
- * * * * *
-
-J’ai dirigé cent théâtres, j’ai dirigé deux cents auteurs, quatre cents
-artistes; j’ai dirigé mille entreprises; j’ai dirigé tout, «fors que
-moi-même.»
-
- * * * * *
-
-J’arrête ici cette _psycholalie_ du Directeur; je viens d’avoir environ
-deux cents pensées, à peu près ce que La Rochefoucauld eut durant toute
-sa vie. Je ne prétends pas m’aligner avec ce professionnel, je ne suis
-qu’un amateur désabusé. Je n’ai songé qu’à livrer le résultat d’une
-modeste expérience dont mes successeurs pourront, je l’espère, tirer
-profit. S’il m’est arrivé de mêler à des notes cursives des réflexions
-un peu ambitieuses, je m’empresse de m’en excuser. Pour être directeur
-on n’en est pas moins homme. Prenez là-dedans ce qui vous conviendra,
-puisque je suis couvert du linceul de l’anonyme.
-
-
-2942-2-24.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris.
-
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PENSÉES D'UN MERCANTI ***
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